The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
6, by Frdric Bastiat

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Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 6
       mises en ordre, revues et annotes d'aprs les manuscrits de l'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: August 19, 2014 [EBook #46627]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 6 ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8

Prix des 7 volumes: 35 fr.


CORBEIL, TYP. ET STR. DE CRT.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


TOME SIXIME


HARMONIES CONOMIQUES

CINQUIME DITION




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU


1864




 LA JEUNESSE FRANAISE


Amour de l'tude, besoin de croyances, esprit dgag de prventions
invtres, coeur libre de haine, zle de propagande, ardentes
sympathies, dsintressement, dvouement, bonne foi, enthousiasme de
tout ce qui est bon, beau, simple, grand, honnte, religieux, tels
sont les prcieux attributs de la jeunesse. C'est pourquoi je lui
ddie ce livre. C'est une semence qui n'a pas en elle le principe de
vie, si elle ne germe pas sur le sol gnreux auquel je la confie.

J'aurais voulu vous offrir un tableau, je ne vous livre qu'une
bauche; pardonnez-moi: qui peut achever une oeuvre de quelque
importance en ce temps-ci? Voici l'esquisse. En la voyant, puisse
l'un d'entre vous s'crier comme le grand artiste: _Anch' io son
pittore_! et, saisissant le pinceau, jeter sur cette toile informe la
couleur et la chair, l'ombre et la lumire, le sentiment et la vie.

Jeunes gens, vous trouverez le titre de ce livre bien ambitieux:
HARMONIES CONOMIQUES! Aurais-je eu la prtention de rvler le plan
de la Providence dans l'ordre social, et le mcanisme de toutes les
forces dont elle a pourvu l'humanit pour la ralisation du progrs?

Non certes; mais je voudrais vous mettre sur la voie de cette
vrit: _Tous les intrts lgitimes sont harmoniques_. C'est l'ide
dominante de cet crit, et il est impossible d'en mconnatre
l'importance.

Il a pu tre de mode, pendant un temps, de rire de ce qu'on
appelle le _problme social_; et, il faut le dire, quelques-unes
des solutions proposes ne justifiaient que trop cette hilarit
railleuse. Mais, quant au problme lui-mme, il n'a certes rien de
risible; c'est l'ombre de Banquo au banquet de Macbeth, seulement ce
n'est pas une ombre muette, et, d'une voix formidable, elle crie  la
socit pouvante: Une solution ou la mort!

Or cette solution, vous le comprendrez aisment, doit tre toute
diffrente selon que les intrts sont naturellement harmoniques ou
antagoniques.

Dans le premier cas, il faut la demander  la Libert; dans le
second,  la Contrainte. Dans l'un, il suffit de ne pas contrarier;
dans l'autre, il faut ncessairement contrarier.

Mais la Libert n'a qu'une forme. Quand on est bien convaincu que
chacune des molcules qui composent un liquide porte en elle-mme la
force d'o rsulte le niveau gnral, on en conclut qu'il n'y a pas
de moyen plus simple et plus sr pour obtenir ce niveau que de ne pas
s'en mler. Tous ceux donc qui adopteront ce point de dpart: _Les
intrts sont harmoniques_, seront aussi d'accord sur la solution
pratique du problme social: s'abstenir de contrarier et de dplacer
les intrts.

La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et
selon des vues en nombre infini. Les coles qui partent de cette
donne: _Les intrts sont antagoniques_, n'ont donc encore rien
fait pour la solution du problme, si ce n'est qu'elles ont exclu la
Libert. Il leur reste encore  chercher, parmi les formes infinies
de la Contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit.
Et puis, pour dernire difficult, il leur restera  faire accepter
universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme
prfre de la Contrainte.

Mais, dans cette hypothse, si les intrts humains sont pousss par
leur nature vers un choc fatal, si ce choc ne peut tre vit que
par l'invention contingente d'un ordre social artificiel, le sort de
l'humanit est bien chanceux, et l'on se demande avec effroi:

1 Se rencontrera-t-il un homme qui trouve une forme satisfaisante de
la Contrainte?

2 Cet homme ramnera-t-il  son ide les coles innombrables qui
auront conu des formes diffrentes?

3 L'humanit se laissera-t-elle plier  cette forme, laquelle, selon
l'hypothse, contrariera tous les intrts individuels?

4 En admettant que l'humanit se laisse affubler de ce vtement,
qu'arrivera-t-il, si un nouvel inventeur se prsente avec un vtement
plus perfectionn? Devra-t-elle persvrer dans une mauvaise
organisation, la sachant mauvaise; ou se rsoudre  changer tous les
matins d'organisation, selon les caprices de la mode et la fcondit
des inventeurs?

5 Tous les inventeurs, dont le plan aura t rejet, ne
s'uniront-ils pas contre le plan prfr, avec d'autant plus de
chances de troubler la socit que ce plan, par sa nature et son but,
froisse tous les intrts?

6 Et, en dfinitive, y a-t-il une force humaine capable de vaincre
un antagonisme qu'on suppose tre l'essence mme des forces humaines?

Je pourrais multiplier indfiniment ces questions et proposer, par
exemple, cette difficult:

Si l'intrt individuel est oppos  l'intrt gnral, o
placerez-vous le principe d'action de la Contrainte? o sera le
point d'appui? Sera-ce en dehors de l'humanit? Il le faudrait
pour chapper aux consquences de votre loi. Car, si vous confiez
l'arbitraire  des hommes, prouvez donc que ces hommes sont ptris
d'un autre limon que nous; qu'ils ne seront pas mus aussi par le
fatal principe de l'intrt, et que, placs dans une situation qui
exclut l'ide de tout frein, de toute rsistance efficace, leur
esprit sera exempt d'erreurs, leurs mains de rapacit et leur coeur
de convoitise.

Ce qui spare radicalement les diverses coles socialistes (j'entends
ici celles qui cherchent dans une organisation artificielle la
solution du problme social) de l'cole conomiste, ce n'est
pas telle ou telle vue de dtail, telle ou telle combinaison
gouvernementale; c'est le point de dpart, c'est cette question
prliminaire et dominante: Les intrts humains, laisss  eux-mmes,
sont-ils harmoniques ou antagoniques?

Il est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en qute d'une
organisation artificielle que parce qu'ils ont jug l'organisation
naturelle mauvaise ou insuffisante; et ils n'ont jug celle-ci
insuffisante et mauvaise que parce qu'ils ont cru voir dans les
intrts un antagonisme radical, car sans cela ils n'auraient pas eu
recours  la Contrainte. Il n'est pas ncessaire de contraindre 
l'harmonie ce qui est harmonique de soi.

Aussi ils ont vu l'antagonisme partout:

Entre le propritaire et le proltaire,

Entre le capital et le travail,

Entre le peuple et la bourgeoisie,

Entre l'agriculture et la fabrique,

Entre le campagnard et le citadin,

Entre le regnicole et l'tranger,

Entre le producteur et le consommateur,

Entre la civilisation et l'organisation,

Et, pour tout dire en un mot:

Entre la Libert et l'Harmonie.

Et ceci explique comment il se fait qu'encore qu'une sorte de
philanthropie sentimentaliste habite leur coeur, la haine dcoule de
leurs lvres. Chacun d'eux rserve tout son amour pour la socit
qu'il a rve; mais, quant  celle o il nous a t donn de vivre,
elle ne saurait s'crouler trop tt  leur gr, afin que sur ses
dbris s'lve la Jrusalem nouvelle.

J'ai dit que l'_cole conomiste_, partant de la naturelle harmonie
des intrts, concluait  la Libert.

Cependant, je dois en convenir, si les conomistes, en gnral,
concluent  la Libert, il n'est malheureusement pas aussi vrai que
leurs principes tablissent solidement le point de dpart: l'harmonie
des intrts.

Avant d'aller plus loin, et afin de vous prmunir contre les
inductions qu'on ne manquera pas de tirer de cet aveu, je dois dire
un mot de la situation respective du Socialisme et de l'conomie
politique.

Il serait insens  moi de dire que le Socialisme n'a jamais
rencontr une vrit, que l'conomie politique n'est jamais tombe
dans une erreur.

Ce qui spare profondment les deux coles, c'est la diffrence des
mthodes. L'une, comme l'astrologie et l'alchimie, procde par
l'Imagination; l'autre, comme l'astronomie et la chimie, procde par
l'observation.

Deux astronomes, observant le mme fait, peuvent ne pas arriver au
mme rsultat.

Malgr cette dissidence passagre, ils se sentent lis par le procd
commun qui tt ou tard la fera cesser. Ils se reconnaissent de la
mme communion. Mais, entre l'astronome qui observe et l'astrologue
qui imagine, l'abme est infranchissable, encore que, par hasard, ils
se puissent quelquefois rencontrer.

Il en est ainsi de l'conomie politique et du Socialisme.

Les conomistes observent l'homme, les lois de son organisation et
les rapports sociaux qui rsultent de ces lois. Les Socialistes
imaginent une socit de fantaisie et ensuite un coeur humain assorti
 cette socit.

Or, si la science ne se trompe pas, les savants se trompent. Je
ne nie donc pas que les conomistes ne puissent faire de fausses
observations, et j'ajoute mme qu'ils ont ncessairement d commencer
par l.

Mais voici ce qui arrive. Si les intrts sont harmoniques, il
s'ensuit que toute observation mal faite conduit logiquement 
l'antagonisme. Quelle est donc la tactique des Socialistes? C'est de
ramasser dans les crits des conomistes quelques observations mal
faites, d'en exprimer toutes les consquences et de montrer qu'elles
sont dsastreuses. Jusque-l ils sont dans leur droit. Ensuite
ils s'lvent contre l'observateur qui s'appellera, je suppose,
Malthus ou Ricardo. Ils sont dans leur droit encore. Mais ils ne
s'en tiennent pas l. Ils se tournent contre la science, l'accusant
d'tre impitoyable et de vouloir le mal. En ceci ils heurtent la
raison et la justice; car la science n'est pas responsable d'une
observation mal faite. Enfin, ils vont bien plus loin encore. Ils
s'en prennent  la socit elle-mme, ils menacent de la dtruire
pour la refaire,--et pourquoi? Parce que, disent-ils, il est prouv
par la science que la socit actuelle est pousse vers un abme. En
cela ils choquent le bon sens: car, ou la science ne se trompe pas;
et alors pourquoi l'attaquent-ils? ou elle se trompe; et, en ce cas,
qu'ils laissent la socit en repos, puisqu'elle n'est pas menace.

Mais cette tactique, tout illogique qu'elle est, n'en est pas moins
funeste  la science conomique, surtout si ceux qui la cultivent
avaient la malheureuse pense, par une bienveillance trs-naturelle,
de se rendre solidaires les uns des autres et de leurs devanciers.
La science est une reine dont les allures doivent tre franches et
libres. L'atmosphre de la coterie la tue.

Je l'ai dj dit: il n'est pas possible, en conomie politique,
que l'antagonisme ne soit au bout de toute proposition errone.
D'un autre ct, il n'est pas possible que les nombreux crits
des conomistes, mme les plus minents, ne renferment quelque
proposition fausse.--C'est  nous  les signaler et  les rectifier
dans l'intrt de la science et de la socit. Nous obstiner  les
soutenir, pour l'honneur du corps, ce serait non-seulement nous
exposer, ce qui est peu de chose, mais exposer la vrit mme, ce qui
est plus grave, aux coups du socialisme.

Je reprends donc et je dis: La conclusion des conomistes est la
libert. Mais, pour que cette conclusion obtienne l'assentiment des
intelligences et attire  elle les coeurs, il faut qu'elle soit
solidement fonde sur cette prmisse: Les intrts, abandonns 
eux-mmes, tendent  des combinaisons harmoniques,  la prpondrance
progressive du bien gnral.

Or plusieurs d'entre eux, parmi ceux qui font autorit, ont mis
des propositions qui, de consquence en consquence, conduisent
logiquement au _mal absolu_,  l'injustice ncessaire,-- l'ingalit
fatale et progressive,--au pauprisme invitable, etc.

Ainsi il en est bien peu,  ma connaissance, qui n'aient attribu de
la _valeur_ aux agents naturels, aux dons que Dieu avait prodigus
_gratuitement_  sa crature. Le mot _valeur_ implique que ce qui
en est pourvu, nous ne le cdons que moyennant rmunration. Voil
donc des hommes, et en particulier les propritaires du sol, vendant
contre du travail effectif les bienfaits de Dieu, et recevant une
rcompense pour des utilits auxquelles leur travail est rest
tranger.--Injustice vidente, mais ncessaire, disent ces crivains.

Vient ensuite la clbre thorie de Ricardo. Elle se rsume ainsi:
Le prix des subsistances s'tablit sur le travail que demande pour
les produire le plus pauvre des sols cultivs. Or l'accroissement de
la population oblige de recourir  des sols de plus en plus ingrats.
Donc l'humanit tout entire (moins les propritaires) est force
de donner une somme de travail toujours croissante contre une gale
quantit de subsistances; ou, ce qui revient au mme, de recevoir une
quantit toujours dcroissante de subsistances contre une somme gale
de travail; tandis que les possesseurs du soi voient grossir leurs
rentes chaque fois qu'on attaque une terre de qualit infrieure.
Conclusion:--Opulence progressive des hommes de loisir; misre
progressive des hommes de travail,--soit: Ingalit fatale.

Apparat enfin la thorie plus clbre encore de Malthus. La
population tend  s'accrotre plus rapidement que les subsistances,
et cela,  chaque moment donn de la vie de l'humanit. Or les hommes
ne peuvent tre heureux et vivre en paix, s'ils n'ont pas de quoi se
nourrir. Il n'y a que deux obstacles  cet excdant toujours menaant
de population: la diminution des naissances, ou l'accroissement de
la mortalit, dans toutes les horribles formes qui l'accompagnent
et la ralisent. La contrainte morale, pour tre efficace, devrait
tre universelle, et nul n'y compte. Il ne reste donc que l'obstacle
rpressif, le vice, la misre, la guerre, la peste, la famine et la
mortalit, soit: Pauprisme invitable.

Je ne mentionnerai pas d'autres systmes d'une porte moins gnrale
et qui aboutissent aussi  une dsesprante impasse. Par exemple,
M. de Tocqueville et beaucoup d'autres comme lui disent: Si l'on
admet le droit de primogniture, on arrive  l'aristocratie la plus
concentre; si l'on ne l'admet pas, on arrive  la pulvrisation et 
l'improductivit du territoire.

Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces quatre dsolants
systmes ne se heurtent nullement. S'ils se heurtaient, nous
pourrions nous consoler en pensant qu'ils sont tous faux, puisqu'ils
se dtruisent l'un par l'autre. Mais non, ils concordent, ils font
partie d'une mme thorie gnrale, laquelle, appuye de faits
nombreux et spcieux, paraissant expliquer l'tat convulsif de la
socit moderne et forte de l'assentiment de plusieurs matres de
la science, se prsente  l'esprit dcourag et confondu, avec une
autorit effrayante.

Il reste  comprendre comment les rvlateurs de cette triste thorie
ont pu poser comme principe l'_harmonie des intrts_, et comme
conclusion la Libert.

Car certes, si l'humanit est fatalement pousse par les lois
de la Valeur vers l'Injustice,--par les lois de la Rente vers
l'Ingalit,--par les lois de la Population vers la Misre,--et par
les lois de l'Hrdit vers la Strilisation,--il ne faut pas dire
que Dieu a fait du monde social, comme du monde matriel, une oeuvre
harmonique; il faut avouer, en courbant la tte, qu'il s'est plu  le
fonder sur une dissonnance rvoltante et irrmdiable.

Il ne faut pas croire, jeunes gens, que les socialistes aient rfut
et rejet ce que j'appellerai, pour ne blesser personne, la thorie
des dissonnances. Non, quoi qu'ils en disent, ils l'ont tenue pour
vraie; et c'est justement parce qu'ils la tiennent pour vraie qu'ils
proposent de substituer la Contrainte  la Libert, l'organisation
artificielle  l'organisation naturelle, l'oeuvre de leur invention
 l'oeuvre de Dieu. Ils disent  leurs adversaires (et en cela je
ne sais s'ils ne sont pas plus consquents qu'eux): Si, comme vous
l'aviez annonc, les intrts humains laisss  eux-mmes tendaient
 se combiner harmonieusement, nous n'aurions rien de mieux  faire
qu' accueillir et glorifier, comme vous, la Libert. Mais vous
avez dmontr d'une manire invincible que les intrts, si on les
laisse se dvelopper librement, poussent l'humanit vers l'injustice,
l'ingalit, le pauprisme et la strilit. Eh bien! nous ragissons
contre votre thorie prcisment parce qu'elle est vraie; nous
voulons briser la socit actuelle prcisment parce qu'elle obit
aux lois fatales que vous avez dcrites; nous voulons essayer de
notre puissance, puisque la puissance de Dieu a chou.

Ainsi on s'accorde sur le point de dpart, on ne se spare que sur
la conclusion.

Les conomistes auxquels j'ai fait allusion disent: _Les grandes lois
providentielles prcipitent la socit vers le mal_; mais il faut
se garder de troubler leur action, parce qu'elle est heureusement
contrarie par d'autres lois secondaires qui retardent la catastrophe
finale, et toute intervention arbitraire ne ferait qu'affaiblir la
digue sans arrter l'lvation fatale du flot.

Les Socialistes disent: _Les grandes lois providentielles prcipitent
la socit vers le mal_; il faut les abolir et en choisir d'autres
dans notre inpuisable arsenal.

Les catholiques disent: _Les grandes lois providentielles prcipitent
la socit vers le mal_; il faut leur chapper en renonant aux
intrts humains, en se rfugiant dans l'abngation, le sacrifice,
l'asctisme et la rsignation.

Et au milieu de ce tumulte, de ces cris d'angoisse et de dtresse, de
ces appels  la subversion ou au dsespoir rsign, j'essaye de faire
entendre cette parole devant laquelle, si elle est justifie, toute
dissidence doit s'effacer: _Il n'est pas vrai que les grandes lois
providentielles prcipitent la socit vers le mal_.

Ainsi toutes les coles se divisent et combattent  propos des
conclusions qu'il faut tirer de leur commune prmisse. Je nie la
prmisse. N'est-ce pas le moyen de faire cesser la division et le
combat?

L'ide dominante de cet crit, l'harmonie des intrts, est _simple_.
La simplicit n'est-elle pas la pierre de touche de la vrit? Les
lois de la lumire, du son, du mouvement nous semblent d'autant plus
vraies qu'elles sont plus simples; pourquoi n'en serait-il pas de
mme de la loi des intrts?

Elle est _conciliante_. Quoi de plus conciliant que ce qui montre
l'accord des industries, des classes, des nations et mme des
doctrines?

Elle est _consolante_, puisqu'elle signale ce qu'il y a de faux dans
les systmes qui ont pour conclusion le mal progressif.

Elle est _religieuse_, car elle nous dit que ce n'est pas seulement
la mcanique cleste, mais aussi la mcanique sociale qui rvle la
sagesse de Dieu et raconte sa gloire.

Elle est _pratique_, et l'on ne peut certes rien concevoir de plus
aisment pratique que ceci: Laissons les hommes travailler, changer,
apprendre, s'associer, agir et ragir les uns sur les autres, puisque
aussi bien, d'aprs les dcrets providentiels, il ne peut jaillir de
leur spontanit intelligente qu'ordre, harmonie, progrs, le bien,
le mieux, le mieux encore, le mieux  l'infini.

--Voil bien, direz-vous, l'optimisme des conomistes! Ils sont
tellement esclaves de leurs propres systmes, qu'ils ferment les
yeux aux faits de peur de les voir. En face de toutes les misres,
de toutes les injustices, de toutes les oppressions qui dsolent
l'humanit, ils nient imperturbablement le mal. L'odeur de la poudre
des insurrections n'atteint pas leurs sens blass; les pavs des
barricades n'ont pas pour eux de langage; et la socit s'croulera
qu'ils rpteront encore: Tout est pour le mieux dans le meilleur
des mondes.

Non certes, nous ne pensons pas que tout soit pour le mieux.

J'ai une foi entire dans la sagesse des lois providentielles, et,
par ce motif, j'ai foi dans la Libert.

La question est de savoir si nous avons la Libert.

La question est de savoir, si ces lois agissent dans leur plnitude,
si leur action n'est pas profondment trouble par l'action oppose
des institutions humaines.

Nier le Mal! nier la douleur! qui le pourrait? Il faudrait oublier
qu'on parle de l'homme. Il faudrait oublier qu'on est homme soi-mme.
Pour que les lois providentielles soient tenues pour _harmoniques_,
il n'est pas ncessaire qu'elles excluent le mal. Il suffit qu'il ait
son explication et sa mission, qu'il se serve de limite  lui-mme,
qu'il se dtruise par sa propre action, et que chaque douleur
prvienne une douleur plus grande en rprimant sa propre cause.

La socit a pour lment l'homme qui est une force _libre_. Puisque
l'homme est libre, il peut choisir; puisqu'il peut choisir, il peut
se tromper; puisqu'il peut se tromper, il peut souffrir.

Je dis plus: il doit se tromper et souffrir; car son point de dpart
est l'ignorance, et devant l'ignorance s'ouvrent des routes infinies
et inconnues, qui toutes, hors une, mnent  l'erreur.

Or toute Erreur engendre souffrance. Ou la souffrance retombe sur
celui qui s'est gar, et alors elle met en oeuvre la Responsabilit.
Ou elle va frapper des tres innocents de la faute et, en ce cas,
elle fait vibrer le merveilleux appareil ractif de la Solidarit.

L'action de ces lois, combine avec le don qui nous a t fait de
lier les effets aux causes, doit nous ramener, par la douleur mme,
dans la voie du bien et de la vrit.

Ainsi non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui
reconnaissons une mission, dans l'ordre social comme dans l'ordre
matriel.

Mais, pour qu'il la remplisse cette mission, il ne faut pas
tendre artificiellement la Solidarit de manire  dtruire la
Responsabilit; en d'autres termes, il faut respecter la Libert.

Que si les institutions humaines viennent contrarier en cela les
lois divines, le Mal n'en suit pas moins l'erreur, seulement il se
dplace. Il frappe qui il ne devait pas frapper; il n'avertit plus,
il n'est plus un enseignement; il ne tend plus  se limiter et  se
dtruire par sa propre action; il persiste, il s'aggrave, comme il
arriverait dans l'ordre physiologique, si les imprudences et les
excs commis par les hommes d'un hmisphre ne faisaient ressentir
leurs tristes effets que sur les hommes de l'hmisphre oppos.

Or c'est prcisment l la tendance non-seulement de la plupart de
nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles
qu'on cherche  faire prvaloir comme remdes aux maux qui nous
affligent. Sous le philanthropique prtexte de dvelopper entre les
hommes une Solidarit factice, on rend la Responsabilit de plus en
plus inerte et inefficace. On altre, par une intervention abusive
de la force publique, le rapport du travail  sa rcompense, on
trouble les lois de l'industrie et de l'change, on violente le
dveloppement naturel de l'instruction, on dvoie les capitaux et
les bras, on fausse les ides, on enflamme les prtentions absurdes,
on fait briller aux yeux des esprances chimriques, on occasionne
une dperdition inoue de forces humaines, on dplace les centres
de population, on frappe d'inefficacit l'exprience mme, bref on
donne  tous les intrts des bases factices, on les met aux prises,
et puis on s'crie: Voyez, les intrts sont antagoniques. C'est la
Libert qui fait tout le mal. Maudissons et touffons la Libert.

Et cependant, comme ce mot sacr a encore la puissance de faire
palpiter les coeurs, on dpouille la Libert de son prestige en lui
arrachant son nom; et c'est sous le nom de _concurrence_ que la
triste victime est conduite  l'autel, aux applaudissements de la
foule tendant ses bras aux liens de la servitude.

Il ne suffisait donc pas d'exposer, dans leur majestueuse harmonie,
les lois naturelles de l'ordre social, il fallait encore montrer les
causes perturbatrices qui en paralysent l'action. C'est ce que j'ai
essay de faire dans la seconde partie de ce livre.

Je me suis efforc d'viter la controverse. C'tait perdre, sans
doute, l'occasion de donner aux principes que je voulais faire
prvaloir cette stabilit qui rsulte d'une discussion approfondie.
Mais l'attention attire sur les digressions n'aurait-elle pas t
dtourne de l'ensemble? Si je montre l'difice tel qu'il est,
qu'importe comment d'autres l'ont vu, alors mme qu'ils m'auraient
appris  le voir?

Et maintenant je fais appel, avec confiance, aux hommes de toutes les
coles qui mettent la justice, le bien gnral et la vrit au-dessus
de leurs systmes.

conomistes, comme vous, je conclus  la LIBERT; et si j'branle
quelques-unes de ces prmisses qui attristent vos coeurs gnreux,
peut-tre y verrez-vous un motif de plus pour aimer et servir notre
sainte cause.

Socialistes, vous avez foi dans l'ASSOCIATION. Je vous adjure de
dire, aprs avoir lu cet crit, si la socit actuelle, moins ses
abus et ses entraves, c'est--dire sous la condition de la Libert,
n'est pas la plus belle, la plus complte, la plus durable, la plus
universelle, la plus quitable de toutes les Associations.

galitaires, vous n'admettez qu'un principe, la MUTUALIT DES
SERVICES. Que les transactions humaines soient libres, et je dis
qu'elles ne sont et ne peuvent tre autre chose qu'un change
rciproque de _services_ toujours dcroissants en _valeur_, toujours
croissants en _utilit_.

Communistes, vous voulez que les hommes, devenus frres, jouissent
en commun des biens que la Providence leur a prodigus. Je prtends
dmontrer que la socit actuelle n'a qu' conqurir la Libert pour
raliser et dpasser vos voeux et vos esprances: car tout y est
commun  tous,  la seule condition que chacun se donne la peine de
recueillir les dons de Dieu, ce qui est bien naturel; ou restitue
librement cette peine  ceux qui la prennent pour lui, ce qui est
bien juste.

Chrtiens de toutes les communions,  moins que vous ne soyez les
seuls qui mettiez en doute la sagesse divine, manifeste dans la
plus magnifique de celle de ses oeuvres qu'il nous soit donn de
connatre, vous ne trouverez pas une expression dans cet crit qui
heurte votre morale la plus svre ou vos dogmes les plus mystrieux.

Propritaires, quelle que soit l'tendue de vos possessions, si je
prouve que le droit qui vous est aujourd'hui contest se borne, comme
celui du plus simple manoeuvre,  recevoir des services contre des
services rels par vous ou vos pres positivement rendus, ce droit
reposera dsormais sur une base inbranlable.

Proltaires, je me fais fort de dmontrer que vous obtenez les
fruits du champ que vous ne possdez pas, avec moins d'efforts et
de peine que si vous tiez obligs de les faire crotre par votre
travail direct; que si on vous donnait ce champ  son tat primitif
et tel qu'il tait avant d'avoir t prpar, par le travail,  la
production.

Capitalistes et ouvriers, je me crois en mesure d'tablir cette loi:
 mesure que les capitaux s'accumulent, le prlvement _absolu_ du
capital dans le rsultat total de la production augmente, et son
prlvement _proportionnel_ diminue; le travail voit augmenter sa
part _relative_ et  plus forte raison sa part _absolue_. L'effet
inverse se produit quand les capitaux se dissipent[1].--Si cette loi
est tablie, il en rsulte clairement l'harmonie des intrts entre
les travailleurs et ceux qui les emploient.

[Note 1: Je rendrai cette loi sensible par des chiffres. Soient
trois poques pendant lesquelles le capital s'est accru, le travail
restant le mme. Soit la production totale aux trois poques, comme:
80--100--120. Le partage se fera ainsi:

                      Part du capital.  Part du travail.  Total.

  Premire poque:          45                 35            80
  Deuxime poque:          50                 50           100
  Troisime poque:         55                 65           120

Bien entendu, ces proportions n'ont d'autre but que d'lucider la
pense.]

Disciples de Malthus, philanthropes sincres et calomnis, dont
le seul tort est de prmunir l'humanit contre une loi fatale,
la croyant fatale, j'aurai  vous soumettre une autre loi plus
consolante: Toutes choses gales d'ailleurs, la densit croissante
de population quivaut  une facilit croissante de production.--Et
s'il en est ainsi, certes, ce ne sera pas vous qui vous affligerez de
voir tomber du front de notre science chrie sa couronne d'pines.

Hommes de spoliation, vous qui, de force ou de ruse, au mpris des
lois ou par l'intermdiaire des lois, vous engraissez de la substance
des peuples; vous qui vivez des erreurs que vous rpandez, de
l'ignorance que vous entretenez, des guerres que vous allumez, des
entraves que vous imposez aux transactions; vous qui taxez le travail
aprs l'avoir strilis, et lui faites perdre plus de gerbes que
vous ne lui arrachez d'pis; vous qui vous faites payer pour crer
des obstacles, afin d'avoir ensuite l'occasion de vous faire payer
pour en lever une partie; manifestations vivantes de l'gosme dans
son mauvais sens, excroissances parasites de la fausse politique,
prparez l'encre corrosive de votre critique:  vous seuls je ne puis
faire appel, car ce livre a pour but de vous sacrifier, ou plutt de
sacrifier vos prtentions injustes. On a beau aimer la conciliation,
il est deux principes qu'on ne saurait concilier: la Libert et la
Contrainte.

Si les lois providentielles sont harmoniques, c'est quand elles
agissent librement, sans quoi elles ne seraient pas harmoniques par
elles-mmes. Lors donc que nous remarquons un dfaut d'harmonie
dans le monde, il ne peut correspondre qu' un dfaut de libert, 
une justice absente. Oppresseurs, spoliateurs, contempteurs de la
justice, vous ne pouvez donc entrer dans l'harmonie universelle,
puisque c'est vous qui la troublez.

Est-ce  dire que ce livre pourra avoir pour effet d'affaiblir le
pouvoir, d'branler sa stabilit, de diminuer son autorit? J'ai en
vue le but directement contraire. Mais entendons-nous.

La science politique consiste  discerner ce qui doit tre ou ce qui
ne doit pas tre dans les attributions de l'tat; et, pour faire ce
grand dpart, il ne faut pas perdre de vue que l'tat agit toujours
par l'intermdiaire de la Force. Il impose tout  la fois et les
services qu'il rend et les services qu'il se fait payer en retour
sous le nom de contributions.

La question revient donc  ceci: Quelles sont les choses que les
hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres _par la force_?
Or je n'en sais qu'une dans ce cas, c'est la _justice_. Je n'ai pas
le droit de _forcer_ qui que ce soit  tre religieux, charitable,
instruit, laborieux; mais j'ai le droit de le _forcer_  tre
_juste_; c'est le cas de lgitime dfense.

Or il ne peut exister, dans la collection des individus, aucun droit
qui ne prexiste dans les individus eux-mmes. Si donc l'emploi de
la force individuelle n'est justifi que par la lgitime dfense,
il suffit de reconnatre que l'action gouvernementale se manifeste
toujours par la Force pour en conclure qu'elle est essentiellement
borne  faire rgner l'ordre, la scurit, la justice.

Toute action gouvernementale en dehors de cette limite est une
usurpation de la conscience, de l'intelligence, du travail, en un mot
de la Libert humaine.

Cela pos, nous devons nous appliquer sans relche et sans piti 
dgager des empitements du pouvoir le domaine entier de l'activit
prive; c'est  cette condition seulement que nous aurons conquis la
libert ou le libre jeu des lois harmoniques, que Dieu a prpares
pour le dveloppement et le progrs de l'humanit.

Le Pouvoir sera-t-il pour cela affaibli? Perdra-t-il de sa stabilit,
parce qu'il aura perdu de son tendue? Aura-t-il moins d'autorit,
parce qu'il aura moins d'attributions? S'attirera-t-il moins de
respect, parce qu'il s'attirera moins de plaintes? Sera-t-il
davantage le jouet des factions, quand on aura diminu ces budgets
normes et cette influence si convoite, qui sont l'appt des
factions? Courra-t-il plus de dangers, quand il aura moins de
responsabilit?

Il me semble vident, au contraire, que renfermer la force publique
dans sa mission unique, mais essentielle, inconteste, bienfaisante,
dsire, accepte de tous, c'est lui concilier le respect et le
concours universel. Je ne vois plus alors d'o pourraient venir
les oppositions systmatiques, les luttes parlementaires, les
insurrections des rues, les rvolutions, les pripties, les
factions, les illusions, les prtentions de tous  gouverner
sous toutes les formes, les systmes aussi dangereux qu'absurdes
qui enseignent au peuple  tout attendre du gouvernement, cette
diplomatie compromettante, ces guerres toujours en perspective ou
ces paix armes presque aussi funestes, ces taxes crasantes et
impossibles  rpartir quitablement, cette immixtion absorbante
et si peu naturelle de la politique en toutes choses, ces grands
dplacements factices de capital et de travail, source de frottements
inutiles, de fluctuations, de crises et de dommages. Toutes ces
causes et mille autres de troubles, d'irritation, de dsaffection,
de convoitise et de dsordre n'auraient plus de raison d'tre; et
les dpositaires du pouvoir, au lieu de la troubler, concourraient
 l'universelle harmonie. Harmonie qui n'exclut pas le mal, mais
ne lui laisse que la place de plus en plus restreinte que lui font
l'ignorance et la perversit de notre faible nature, que sa mission
est de prvenir ou de chtier.

Jeunes gens, dans ce temps o un douloureux Scepticisme semble tre
l'effet et le chtiment de l'anarchie des ides, je m'estimerais
heureux si la lecture de ce livre faisait arriver sur vos lvres,
dans l'ordre des ides qu'il agite, ce mot si consolant, ce mot d'une
saveur si parfume, ce mot qui n'est pas seulement un refuge, mais
une force, puisqu'on a pu dire de lui qu'il remue les montagnes, ce
mot qui ouvre le symbole des chrtiens: Je crois.--Je crois, non
d'une foi soumise et aveugle, car il ne s'agit pas du mystrieux
domaine de la rvlation; mais d'une foi scientifique et raisonne,
comme il convient  propos des choses laisses aux investigations
de l'homme.--Je crois que celui qui a arrang le monde matriel n'a
pas voulu rester tranger aux arrangements du monde social.--Je
crois qu'il a su combiner et faire mouvoir harmonieusement des
agents libres aussi bien que des molcules inertes.--Je crois que sa
providence clate au moins autant, si ce n'est plus, dans les lois
auxquelles il a soumis les intrts et les volonts que dans celles
qu'il a imposes aux pesanteurs et aux vitesses.--Je crois que tout
dans la socit est cause de perfectionnement et de progrs, mme ce
qui la blesse.--Je crois que le Mal aboutit au Bien et le provoque,
tandis que le Bien ne peut aboutir au Mal, d'o il suit que le Bien
doit finir par dominer.--Je crois que l'invincible tendance sociale
est une approximation constante des hommes vers un commun niveau
physique, intellectuel et moral, en mme temps qu'une lvation
progressive et indfinie de ce niveau.--Je crois qu'il suffit au
dveloppement graduel et paisible de l'humanit que ses tendances ne
soient pas troubles et qu'elles reconquirent la libert de leurs
mouvements.--Je crois ces choses, non parce que je les dsire et
qu'elles satisfont mon coeur, mais parce que mon intelligence leur
donne un assentiment rflchi.

Ah! si jamais vous prononcez cette parole: JE CROIS, vous serez
ardents  la propager, et le problme social sera bientt rsolu,
car il est, quoi qu'on en dise, facile  rsoudre.--Les intrts
sont harmoniques,--donc la solution est tout entire dans ce mot:
LIBERT.




HARMONIES CONOMIQUES




I

ORGANISATION NATURELLE

ORGANISATION ARTIFICIELLE[2].

[Note 2: Ce chapitre fut publi pour la premire fois dans le
_Journal des conomistes_, numro de janvier 1848.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Est-il bien certain que le mcanisme social, comme le mcanisme
cleste, comme le mcanisme du corps humain, obisse  des
lois gnrales? Est-il bien certain que ce soit un ensemble
harmonieusement _organis_? Ce qui s'y fait remarquer surtout,
n'est-ce pas l'absence de toute _organisation_? N'est-ce pas
prcisment une _organisation_ que recherchent aujourd'hui tous les
hommes de coeur et d'avenir, tous les publicistes avancs, tous les
pionniers de la pense? Ne sommes-nous pas une pure juxtaposition
d'individus agissant en dehors de tout concert, livrs aux mouvements
d'une libert anarchique? Nos masses innombrables, aprs avoir
recouvr pniblement et l'une aprs l'autre toutes les liberts,
n'attendent-elles pas qu'un grand gnie les coordonne dans un
ensemble harmonieux? Aprs avoir dtruit, ne faut-il pas fonder?

Si ces questions n'avaient d'autre porte que celle-ci: La socit
peut-elle se passer de lois crites, de rgles, de mesures
rpressives? Chaque homme peut-il faire un usage illimit de ses
facults, alors mme qu'il porterait atteinte aux liberts d'autrui,
ou qu'il infligerait un dommage  la communaut tout entire? En un
mot, faut-il voir dans cette maxime: _Laissez faire, laissez passer_,
la formule absolue de l'conomie politique? Si, dis-je, c'tait l
la question, la solution ne pourrait tre douteuse pour personne.
Les conomistes ne disent pas qu'un homme peut tuer, saccager,
incendier, que la socit n'a qu' le _laisser faire_; ils disent
que la rsistance sociale  de tels actes se manifesterait de fait,
mme en l'absence de tout code; que, par consquent, cette rsistance
est une loi gnrale de l'humanit; ils disent que les lois
civiles ou pnales doivent rgulariser et non contrarier l'action
de ces lois gnrales _qu'elles supposent_. Il y a loin d'une
organisation sociale fonde sur les lois gnrales de l'humanit 
une organisation artificielle, imagine, invente, qui ne tient aucun
compte de ces lois, les nie ou les ddaigne, telle enfin que semblent
vouloir l'imposer plusieurs coles modernes.

Car, s'il y a des lois gnrales qui agissent indpendamment des
lois crites et dont celles-ci ne doivent que rgulariser l'action,
il faut tudier ces _lois gnrales_; elles peuvent tre l'objet
d'une science, et l'conomie politique existe. Si, au contraire, la
socit est une invention humaine, si les hommes ne sont que de la
matire inerte, auxquels un grand gnie, comme dit Rousseau, doit
donner le sentiment et la volont, le mouvement et la vie, alors
il n'y a pas d'conomie politique; il n'y a qu'un nombre indfini
d'arrangements possibles et contingents, et le sort des nations
dpend du _fondateur_ auquel le hasard aura confi leurs destines.

Pour prouver que la socit est soumise  des lois gnrales, je ne
me livrerai pas  de longues dissertations. Je me bornerai  signaler
quelques faits qui, pour tre un peu vulgaires, n'en sont pas moins
importants.

Rousseau a dit: Il faut beaucoup de philosophie pour observer les
faits qui sont trop prs de nous.

Tels sont les phnomnes sociaux au milieu desquels nous vivons et
nous nous mouvons. L'habitude nous a tellement familiariss avec ces
phnomnes, que nous n'y faisons plus attention, pour ainsi dire, 
moins qu'ils n'aient quelque chose de brusque et d'anormal qui les
impose  notre observation.

Prenons un homme appartenant  une classe modeste de la socit, un
menuisier de village, par exemple, et observons tous les services
qu'il rend  la socit et tous ceux qu'il en reoit; nous ne
tarderons pas  tre frapps de l'norme disproportion apparente.

Cet homme passe sa journe  raboter des planches,  fabriquer des
tables et des armoires, il se plaint de sa condition, et cependant
que reoit-il en ralit de cette socit en change de son travail?

D'abord, tous les jours, en se levant il s'habille, et il n'a
personnellement fait aucune des nombreuses pices de son vtement.
Or, pour que ces vtements, tout simples qu'ils sont, soient  sa
disposition, il faut qu'une norme quantit de travail, d'industrie,
de transports, d'inventions ingnieuses, ait t accomplie. Il faut
que des Amricains aient produit du coton, des Indiens de l'indigo,
des Franais de la laine et du lin, des Brsiliens du cuir; que tous
ces matriaux aient t transports en des villes diverses, qu'ils y
aient t ouvrs, fils, tisss, teints, etc.

Ensuite il djeune. Pour que le pain qu'il mange lui arrive tous
les matins, il faut que des terres aient t dfriches, closes,
laboures, fumes, ensemences; il faut que les rcoltes aient t
prserves avec soin du pillage; il faut qu'une certaine scurit
ait rgn au milieu d'une innombrable multitude; il faut que le
froment ait t rcolt, broy, ptri et prpar; il faut que le fer,
l'acier, le bois, la pierre aient t convertis par le travail en
instruments de travail; que certains hommes se soient empars de la
force des animaux, d'autres du poids d'une chute d'eau, etc.; toutes
choses dont chacune, prise isolment, suppose une masse incalculable
de travail mise en jeu, non-seulement dans l'espace, mais dans le
temps.

Cet homme ne passera pas sa journe sans employer un peu de sucre, un
peu d'huile, sans se servir de quelques ustensiles.

Il enverra son fils  l'cole, pour y recevoir une instruction qui,
quoique borne, n'en suppose pas moins des recherches, des tudes
antrieures, des connaissances dont l'imagination est effraye.

Il sort: il trouve une rue pave et claire.

On lui conteste une proprit: il trouvera des avocats pour dfendre
ses droits, des juges pour l'y maintenir, des officiers de justice
pour faire excuter la sentence; toutes choses qui supposent encore
des connaissances acquises, par consquent des lumires et des moyens
d'existence.

Il va  l'glise: elle est un monument prodigieux, et le livre
qu'il y porte est un monument peut-tre plus prodigieux encore
de l'intelligence humaine. On lui enseigne la morale, on claire
son esprit, on lve son me; et, pour que tout cela se fasse, il
faut qu'un autre homme ait pu frquenter les bibliothques, les
sminaires, puiser  toutes les sources de la tradition humaine,
qu'il ait pu vivre sans s'occuper directement des besoins de son
corps.

Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui
pargner du temps et diminuer sa peine, d'autres hommes ont aplani,
nivel le sol, combl des valles, abaiss des montagnes, joint les
rives des fleuves, amoindri tous les frottements, plac des vhicules
 roues sur des blocs de grs ou des bandes de fer, dompt les
chevaux ou la vapeur, etc.

Il est impossible de ne pas tre frapp de la disproportion,
vritablement incommensurable, qui existe entre les satisfactions que
cet homme puise dans la socit et celles qu'il pourrait se donner,
s'il tait rduit  ses propres forces. J'ose dire que, dans une
seule journe, il consomme des choses qu'il ne pourrait produire
lui-mme en dix sicles.

Ce qui rend le phnomne plus trange encore, c'est que tous les
autres hommes sont dans le mme cas que lui. Chacun de ceux qui
composent la socit a absorb des millions de fois plus qu'il
n'aurait pu produire; et cependant ils ne se sont rien drob
mutuellement. Et si l'on regarde les choses de prs, on s'aperoit
que ce menuisier a pay en services tous les services qui lui ont t
rendus. S'il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se
convaincrait qu'il n'a rien reu sans le payer au moyen de sa modeste
industrie; que quiconque a t employ  son service, dans le temps
ou dans l'espace, a reu ou recevra sa rmunration.

Il faut donc que le mcanisme social soit bien ingnieux, bien
puissant, puisqu'il conduit  ce singulier rsultat, que chaque
homme, mme celui que le sort a plac dans la condition la plus
humble, a plus de satisfactions en un jour qu'il n'en pourrait
produire en plusieurs sicles.

Ce n'est pas tout, et ce mcanisme social paratra bien plus
ingnieux encore, si le lecteur veut bien tourner ses regards sur
lui-mme.

Je le suppose simple tudiant. Que fait-il  Paris? Comment y
vit-il? On ne peut nier que la socit ne mette  sa disposition des
aliments, des vtements, un logement, des diversions, des livres,
des moyens d'instruction, une multitude de choses enfin, dont
la production, seulement pour tre explique, exigerait un temps
considrable,  plus forte raison pour tre excute. Et, en retour
de toutes ces choses, qui ont demand tant de travail, de sueurs,
de fatigues, d'efforts physiques ou intellectuels, de transports,
d'inventions, de transactions, quels services cet tudiant rend-il 
la socit? Aucun; seulement il se prpare  lui en rendre. Comment
donc ces millions d'hommes qui se sont livrs  un travail positif,
effectif et productif, lui en ont-ils abandonn les fruits? Voici
l'explication: c'est que le pre de cet tudiant, qui tait avocat,
mdecin ou ngociant, avait rendu autrefois des services,--peut-tre
 la socit chinoise,--et en avait retir, non des services
immdiats, mais des _droits_  des services qu'il pourrait rclamer
dans le temps, dans le lieu et sous la forme qu'il lui conviendrait.
C'est de ces services lointains et passs que la socit s'acquitte
aujourd'hui; et, chose tonnante! si l'on suivait par la pense la
marche des transactions infinies qui ont d avoir lieu pour atteindre
le rsultat, on verrait que chacun a t pay de sa peine; que ces
droits ont pass de main en main, tantt se fractionnant, tantt se
groupant jusqu' ce que, par la consommation de cet tudiant, tout
ait t balanc. N'est-ce pas l un phnomne bien trange?

On fermerait les yeux  la lumire, si l'on refusait de reconnatre
que la socit ne peut prsenter des combinaisons si compliques,
dans lesquelles les lois civiles et pnales prennent si peu de part,
sans obir  un mcanisme prodigieusement ingnieux. Ce mcanisme est
l'objet qu'tudie l'_conomie politique_.

Une chose encore digne de remarque, c'est que dans ce nombre,
vraiment incalculable, de transactions qui ont abouti  faire vivre
pendant un jour un tudiant, il n'y en a peut-tre pas la millionime
partie qui se soit faite directement. Les choses dont il a joui
aujourd'hui, et qui sont innombrables, sont l'oeuvre d'hommes dont
un grand nombre ont disparu depuis longtemps de la surface de la
terre. Et pourtant ils ont t rmunrs comme ils l'entendaient,
bien que celui qui profite aujourd'hui du produit de leur travail
n'ait rien fait pour eux. Il ne les a pas connus, il ne les connatra
jamais. Celui qui lit cette page, au moment mme o il la lit, a l
puissance, quoiqu'il n'en ait peut-tre pas conscience, de mettre
en mouvement des hommes de tous les pays, de toutes les races, et
je dirai presque de tous les temps, des blancs, des noirs, des
rouges, des jaunes; il fait concourir  ses satisfactions actuelles
des gnrations teintes, des gnrations qui ne sont pas nes;
et cette puissance extraordinaire, il la doit  ce que son pre a
rendu autrefois des services  d'autres hommes qui, en apparence,
n'ont rien de commun avec ceux dont le travail est mis en oeuvre
aujourd'hui. Cependant il s'est opr une telle balance, dans le
temps et dans l'espace, que chacun a t rtribu et a reu ce qu'il
avait calcul devoir recevoir.

En vrit, tout cela a-t-il pu se faire, des phnomnes aussi
extraordinaires ont-ils pu s'accomplir sans qu'il y et, dans la
socit, une naturelle et savante _organisation_ qui agit pour ainsi
dire  notre insu?

On parle beaucoup de nos jours d'inventer une nouvelle
_organisation_. Est-il bien certain qu'aucun penseur, quelque gnie
qu'on lui suppose, quelque autorit qu'on lui donne, puisse imaginer
et faire prvaloir une organisation suprieure  celle dont je viens
d'esquisser quelques rsultats?

Que serait-ce, si j'en dcrivais aussi les rouages, les ressorts et
les mobiles?

Ces rouages sont des hommes, c'est--dire des tres capables
d'apprendre, de rflchir, de raisonner, de se tromper, de
se rectifier, et par consquent d'agir sur l'amlioration ou
sur la dtrioration du mcanisme lui-mme. Ils sont capables
de satisfaction et de douleur, et c'est en cela qu'ils sont
non-seulement les rouages, mais les ressorts du mcanisme. Ils en
sont aussi les mobiles, car le principe d'activit est en eux. Ils
sont plus que cela encore, ils en sont l'objet mme et le but,
puisque c'est en satisfactions et en douleurs individuelles que tout
se rsout en dfinitive.

Or on a remarqu, et malheureusement il n'a pas t difficile de
remarquer, que, dans l'action, le dveloppement et mme le progrs
(par ceux qui l'admettent) de ce puissant mcanisme, bien des rouages
taient invitablement, fatalement crass; que, pour un grand nombre
d'tres humains, la somme des douleurs immrites surpassait de
beaucoup la somme des jouissances.

 cet aspect, beaucoup d'esprits sincres, beaucoup de coeurs
gnreux ont dout du mcanisme lui-mme. Ils l'ont ni, ils ont
refus de l'tudier, ils ont attaqu, souvent avec violence, ceux qui
en avaient recherch et expos les lois; ils se sont levs contre la
nature des choses, et enfin ils ont propos d'_organiser_ la socit
sur un plan nouveau, o l'injustice, la souffrance et l'erreur ne
sauraient trouver place.

 Dieu ne plaise que je m'lve contre des intentions manifestement
philanthropiques et pures! Mais je dserterais mes convictions, je
reculerais devant les injonctions de ma propre conscience, si je ne
disais que, selon moi, ces hommes sont dans une fausse voie.

En premier lieu ils sont rduits, par la nature mme de leur
propagande,  la triste ncessit de mconnatre le bien que la
socit dveloppe, de nier ses progrs, de lui imputer tous les maux,
de les rechercher avec un soin presque avide et de les exagrer outre
mesure.

Quand on croit avoir dcouvert une organisation sociale diffrente
de celle qui est rsulte des naturelles tendances de l'humanit,
il faut bien, pour faire accepter son invention, dcrire sous les
couleurs les plus sombres les rsultats de l'organisation qu'on veut
abolir. Aussi les publicistes auxquels je fais allusion, aprs avoir
proclam avec enthousiasme et peut-tre exagr la perfectibilit
humaine, tombent dans l'trange contradiction de dire que la socit
se dtriore de plus en plus.  les entendre, les hommes sont mille
fois plus malheureux qu'ils ne l'taient dans les temps anciens, sous
le rgime fodal et sous le joug de l'esclavage; le monde est devenu
un enfer. S'il tait possible d'voquer le Paris du dixime sicle,
j'ose croire qu'une telle thse serait insoutenable.

Ensuite ils sont conduits  condamner le principe mme d'action des
hommes, je veux dire l'_intrt personnel_, puisqu'il a amen un tel
tat de choses. Remarquons que l'homme est organis de telle faon,
qu'il recherche la satisfaction et vite la peine; c'est de l, j'en
conviens, que naissent tous les maux sociaux, la guerre, l'esclavage,
le monopole, le privilge; mais c'est de l aussi que viennent tous
les biens, puisque la satisfaction des besoins et la rpugnance pour
la douleur sont les mobiles de l'homme. La question est donc de
savoir si ce mobile qui, par son universalit, d'individuel devient
social, n'est pas en lui-mme un principe de progrs.

En tout cas, les inventeurs d'organisations nouvelles ne
s'aperoivent-ils pas que ce principe, inhrent  la nature mme
de l'homme, les suivra dans leurs organisations, et que l il fera
bien d'autres ravages que dans notre organisation naturelle, o les
prtentions injustes et l'intrt de l'un sont au moins contenus
par la rsistance de tous? Ces publicistes supposent toujours deux
choses inadmissibles: la premire, que la socit telle qu'ils la
conoivent sera dirige par des hommes infaillibles et dnus de ce
mobile,--l'intrt; la seconde, que la masse se laissera diriger par
ces hommes.

Enfin les Organisateurs ne paraissent pas se proccuper le moins
du monde des moyens d'excution. Comment feront-ils prvaloir
leurs systmes? Comment dcideront-ils tous les hommes  la fois
 renoncer  ce mobile qui les fait mouvoir: l'attrait pour les
satisfactions, la rpugnance pour les douleurs? Il faudrait donc,
comme disait Rousseau, _changer la constitution morale et physique de
l'homme_?

Pour dterminer tous les hommes  la fois  rejeter comme un vtement
incommode l'ordre social actuel, dans lequel l'humanit a vcu et
s'est dveloppe depuis son origine jusqu' nos jours,  adopter une
organisation d'invention humaine et  devenir les pices dociles d'un
autre mcanisme, il n'y a, ce me semble, que deux moyens: la Force,
ou l'Assentiment universel.

Il faut, ou bien que l'organisateur dispose d'une force capable
de vaincre toutes les rsistances, de manire  ce que l'humanit
ne soit entre ses mains qu'une cire molle qui se laisse ptrir
et faonner  sa fantaisie; ou obtenir, par la persuasion, un
assentiment si complet, si exclusif, si aveugle mme, qu'il rende
inutile l'emploi de la force.

Je dfie qu'on me cite un troisime moyen de faire triompher, de
faire entrer dans la pratique humaine un phalanstre ou toute autre
organisation sociale artificielle.

Or, s'il n'y a que ces deux moyens et si l'on dmontre que l'un est
aussi impraticable que l'autre, on prouve par cela mme que les
organisateurs perdent leur temps et leur peine.

Quant  disposer d'une force matrielle qui leur soumette tous les
rois et tous les peuples de la terre, c'est  quoi les rveurs, tout
rveurs qu'ils sont, n'ont jamais song. Le roi Alphonse avait bien
l'orgueil de dire: Si j'tais entr dans les conseils de Dieu, le
monde plantaire serait mieux arrang. Mais s'il mettait sa propre
sagesse au-dessus de celle du Crateur, il n'avait pas au moins la
folie de vouloir lutter de puissance avec Dieu; et l'histoire ne
rapporte pas qu'il ait essay de faire tourner les toiles selon les
lois de son invention. Descartes aussi se contenta de composer un
petit monde de ds et de ficelles, sachant bien qu'il n'tait pas
assez _fort_ pour remuer l'univers. Nous ne connaissons que Xerxs
qui, dans l'enivrement de sa puissance, ait os dire aux flots:
Vous n'irez pas plus loin. Les flots cependant ne reculrent pas
devant Xerxs; mais Xerxs recula devant les flots, et, sans cette
humiliante mais sage prcaution, il aurait t englouti.

La Force manque donc aux Organisateurs pour soumettre l'humanit
 leurs exprimentations. Quand ils gagneraient  leur cause
l'autocrate russe, le schah de Perse, le kan des Tartares et tous les
chefs des nations qui exercent sur leurs sujets un empire absolu,
ils ne parviendraient pas encore  disposer d'une force suffisante
pour distribuer les hommes en groupes et sries, et anantir les
lois gnrales de la proprit, de l'change, de l'hrdit et de
la famille; car, mme en Russie, mme en Perse et en Tartarie, il
faut compter plus ou moins avec les hommes. Si l'empereur de Russie
s'avisait de vouloir _altrer la constitution morale et physique_ de
ses sujets, il est probable qu'il aurait bientt un successeur, et
que ce successeur ne serait pas tent de poursuivre l'exprience.

Puisque la _force_ est un moyen tout  fait hors de la porte de
nos nombreux Organisateurs, il ne leur reste d'autre ressource que
d'obtenir l'_assentiment universel_.

Il y a pour cela deux moyens la persuasion et l'imposture.

La persuasion! mais on n'a jamais vu deux intelligences s'accorder
parfaitement sur tous les points d'une seule science. Comment donc
tous les hommes, de langues, de races, de moeurs diverses, rpandus
sur la surface du globe, la plupart ne sachant pas lire, destins
 mourir sans entendre parler du _rformateur_, accepteront-ils
unanimement la science universelle? De quoi s'agit-il? De changer
le mode de travail, d'changes, de relations domestiques, civiles,
religieuses, en un mot, d'altrer la constitution physique et morale
de l'homme;--et l'on esprerait rallier l'humanit toute entire par
la conviction!

Vraiment la tche parat bien ardue.

Quand on vient dire  ses semblables:

Depuis cinq mille ans, il y a eu un malentendu entre Dieu et
l'humanit;

Depuis Adam jusqu' nous, le genre humain fait fausse route, et pour
peu qu'il me croie, je le vais mettre en bon chemin;

Dieu voulait que l'humanit marcht diffremment, elle ne l'a pas
voulu, et voil pourquoi le mal s'est introduit dans le monde.
Qu'elle se retourne toute entire  ma voix pour prendre une
direction inverse, et le bonheur universel va luire sur elle.

Quand, dis-je, on dbute ainsi, c'est beaucoup si l'on est cru de
cinq ou six adeptes; de l  tre cru d'un milliard d'hommes, il y a
loin, bien loin! si loin, que la distance est incalculable.

Et puis songez que le nombre des inventions sociales est aussi
illimit que le domaine de l'imagination; qu'il n'y a pas un
publiciste, qui, se renfermant pendant quelques heures dans son
cabinet, n'en puisse sortir avec un plan d'organisation artificielle
 la main; que les inventions de Fourier, Saint-Simon, Owen, Cabet,
Blanc, etc., ne se ressemblent nullement entre elles; qu'il n'y a pas
de jour qui n'en voie clore d'autres encore; que, vritablement,
l'humanit a quelque peu raison de se recueillir et d'hsiter avant
de rejeter l'organisation sociale que Dieu lui a donne, pour faire,
entre tant d'inventions sociales, un choix dfinitif et irrvocable.
Car, qu'arriverait-il, si, lorsqu'elle aurait choisi un de ces plans,
il s'en prsentait un meilleur? Peut-elle chaque jour constituer
la proprit, la famille, le travail, l'change sur des bases
diffrentes? Doit-elle s'exposer  changer d'organisation tous les
matins?

Ainsi donc, comme dit Rousseau, le lgislateur ne pouvant employer
ni la force, ni le raisonnement, c'est une ncessit qu'il recoure 
une autorit d'un autre ordre qui puisse entraner sans violence et
persuader sans convaincre.

Quelle est cette autorit? L'imposture. Rousseau n'ose pas articuler
le mot; mais, selon son usage invariable en pareil cas, il le place
derrire le voile transparent d'une tirade d'loquence:

Voil, dit-il, ce qui fora de tous les temps les Pres des nations
de recourir  l'intervention du ciel, et d'honorer les dieux de leur
propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de l'tat
comme  celles _de la nature_, et reconnaissant le mme pouvoir dans
la formation de l'homme et dans celle de la cit, obissent _avec
libert_ et portassent docilement le joug de la flicit publique.
Cette raison _sublime_, qui l'lve au-dessus de la porte des hommes
vulgaires, est celle dont le lgislateur _met les dcisions dans la
bouche des immortels_ pour _entraner_ par l'autorit divine ceux que
ne pourrait branler la prudence humaine. Mais il n'appartient pas 
tout homme de faire parler _les dieux_, etc.

Et pour qu'on ne s'y trompe pas, il laisse  Machiavel, en le citant,
le soin d'achever sa pense: _Mai non fu alcuno ordinatore di leggi_
STRAORDINARIE _in un popolo che non ricorresse a Dio_.

Pourquoi Machiavel conseille-t-il de recourir _ Dieu_, et Rousseau
_aux dieux_, _aux immortels_? Je laisse au lecteur  rsoudre la
question.

Certes je n'accuse pas les modernes _Pres des nations_ d'en venir
 ces indignes supercheries. Cependant il ne faut pas se dissimuler
que, lorsqu'on se place  leur point de vue, on comprend qu'ils se
laissent facilement entraner par le dsir de russir. Quand un homme
sincre et philanthrope est bien convaincu qu'il possde un secret
social, au moyen duquel tous ses semblables jouiraient dans ce monde
d'une flicit sans bornes; quand il voit clairement qu'il ne peut
faire prvaloir son ide ni par la force ni par le raisonnement,
et que la supercherie est sa seule ressource, il doit prouver une
bien forte tentation. On sait que les ministres mmes de la religion
qui professe au plus haut degr l'horreur du mensonge, n'ont pas
recul devant les _fraudes pieuses_; et l'on voit, par l'exemple de
Rousseau, cet austre crivain qui a inscrit en tte de tous ses
ouvrages cette devise: _Vitam impendere vero_, que l'orgueilleuse
philosophie elle-mme peut se laisser sduire  l'attrait de cette
maxime bien diffrente: _La fin justifie les moyens_. Qu'y aurait-il
de surprenant  ce que les Organisateurs modernes songeassent
aussi  _honorer les dieux de leur propre sagesse,  mettre leurs
dcisions dans la bouche des immortels,  entraner sans violence et
 persuader sans convaincre_?

On sait qu' l'exemple de Mose, Fourier a fait prcder son
Deutronome d'une Gense. Saint-Simon et ses disciples avaient t
plus loin dans leurs vellits apostoliques. D'autres, plus aviss,
se rattachent  la religion la plus tendue, en la modifiant selon
leurs vues, sous le nom de _no-christianisme_; et il n'y a personne
qui ne soit frapp du ton d'affterie mystique que presque tous les
Rformateurs modernes introduisent dans leur prdication.

Mais les efforts qui ont t essays dans ce sens n'ont servi qu'
prouver une chose qui a, il est vrai, son importance: c'est que, de
nos jours, n'est pas prophte qui veut. On a beau se proclamer Dieu,
on n'est cru de personne, ni du public, ni de ses compres, ni de
soi-mme.

Puisque j'ai parl de Rousseau, je me permettrai de faire ici
quelques rflexions sur cet _organisateur_, d'autant qu'elles
serviront  faire comprendre en quoi les organisations artificielles
diffrent de l'organisation naturelle. Cette digression n'est pas
d'ailleurs tout  fait intempestive, puisque, depuis quelque temps,
on signale le _Contrat social_ comme l'oracle de l'avenir.

Rousseau tait convaincu que l'isolement tait l'_tat de nature_
de l'homme, et que, par consquent, la _socit_ tait d'invention
humaine. L'_ordre social_, dit-il en dbutant, _ne vient pas de la
nature_; il est donc fond sur des conventions.

En outre, ce philosophe, quoique aimant avec passion la libert,
avait une triste opinion des hommes. Il les croyait tout  fait
incapables de se donner une bonne institution. L'intervention d'un
fondateur, d'un lgislateur, d'un pre des nations, tait donc
indispensable.

Le peuple soumis aux lois, dit-il, en doit tre l'auteur. Il
n'appartient qu' ceux qui s'associent de rgler les conditions de
la socit; mais comment les rgleront-ils? Sera-ce d'un commun
accord, par une inspiration subite? Comment une multitude aveugle,
qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce que rarement elle sait
ce qui lui est bon, excuterait-elle d'elle-mme une entreprise
aussi grande, aussi difficile qu'un systme de lgislation?... Les
particuliers voient le bien qu'ils rejettent, le public veut le bien
qu'il ne voit pas; tous ont galement besoin de guides... Voil d'o
nat la ncessit d'un lgislateur.

Ce lgislateur, on l'a dj vu, ne pouvant employer ni la force ni
le raisonnement, c'est une ncessit qu'il recoure  une autorit
d'un autre ordre, c'est--dire, en bon franais,  la fourberie.

Rien ne peut donner une ide de l'immense hauteur au-dessus des
autres hommes o Rousseau place son lgislateur:

Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes... Celui
qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en tat
de changer, pour ainsi dire, la nature humaine..., d'altrer
la constitution de l'homme pour le renforcer... Il faut qu'il
te  l'homme ses propres forces pour lui en donner qui lui
soient trangres... Le lgislateur est,  tous gards, un homme
extraordinaire dans l'tat;... son emploi est une fonction
particulire et suprieure, qui n'a rien de commun avec l'empire
humain... S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que
sera-ce d'un grand lgislateur? Le premier n'a qu' suivre le modle
que l'autre doit lui proposer. Celui-ci est le mcanicien qui invente
la machine; celui-l n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait
marcher.

Et qu'est donc l'humanit dans tout cela? La vile matire dont la
machine est compose.

En vrit, n'est-ce pas l l'orgueil port jusqu'au dlire? Ainsi les
hommes sont les matriaux d'une machine que le prince fait marcher;
le lgislateur en propose le modle; et le philosophe rgente le
lgislateur, se plaant ainsi  une distance incommensurable du
vulgaire, du prince et du lgislateur lui-mme: il plane sur le genre
humain, le meut, le transforme, le ptrit, ou plutt enseigne aux
Pres des nations comment il faut s'y prendre.

Cependant le fondateur d'un peuple doit se proposer un but. Il a
de la matire humaine  mettre en oeuvre, et il faut bien qu'il
l'ordonne  une fin. Comme les hommes sont dpourvus d'initiative, et
que tout dpend du lgislateur, celui-ci dcidera si un peuple doit
tre ou commerant, ou agriculteur, ou barbare et ichthyophage, etc.;
mais il est  dsirer que le lgislateur ne se trompe pas et ne fasse
pas trop violence  la nature des choses.

Les hommes, en _convenant_ de s'associer, ou plutt en s'associant
par la volont du lgislateur, ont donc un but trs-prcis. C'est
ainsi, dit Rousseau, que les Hbreux et rcemment les Arabes ont
eu pour principal objet la religion; les Athniens, les lettres;
Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine; Sparte, la guerre,
et Rome, la vertu.

Quel sera l'objet qui nous dcidera, nous Franais,  sortir de
l'isolement ou de l'_tat de nature_ pour former une socit? Ou
plutt (car nous ne sommes que la matire inerte, les matriaux de la
machine), vers quel objet nous dirigera notre grand _Instituteur_?

Dans les ides de Rousseau, ce ne pouvait gure tre ni les
lettres, ni le commerce, ni la marine. La guerre est un plus noble
but, et la vertu un but plus noble encore. Cependant il y en a
un trs-suprieur. Ce qui doit tre la fin de tout systme de
lgislation, c'est la _libert_ et l'_galit_.

Mais il faut savoir ce que Rousseau entendait par la libert. Jouir
de la libert, selon lui, ce n'est pas tre libre, c'est _donner
son suffrage_, alors mme qu'on serait entran sans violence, et
persuad sans tre convaincu, car alors on obit avec libert et
l'on porte docilement le joug de la flicit publique.

Chez les Grecs, dit-il, tout ce que le peuple avait  faire, il le
faisait par lui-mme; il tait sans cesse assembl sur la place,
il habitait un climat doux, il n'tait point avide, _des esclaves
faisaient tous ses travaux, sa grande affaire tait sa libert_.

Le peuple anglais, dit-il ailleurs, croit tre libre; il se trompe
fort. Il ne l'est que durant l'lection des membres du parlement;
sitt qu'ils sont lus, il est esclave, il n'est rien.

Le peuple doit donc faire par lui-mme tout ce qui est service
public, s'il veut tre libre, car c'est en cela que consiste la
libert. Il doit toujours nommer, toujours tre sur la place
publique. Malheur  lui, s'il songe  travailler pour vivre! Sitt
qu'un seul citoyen s'avise de soigner ses propres affaires, 
l'instant (c'est une locution que Rousseau aime beaucoup) tout est
perdu.

Mais, certes, la difficult n'est pas petite. Comment faire? Car
enfin, mme pour pratiquer la vertu, mme pour exercer la libert,
encore faut-il vivre.

On a vu tout  l'heure sous quelle enveloppe oratoire Rousseau avait
cach le mot _imposture_. On va le voir maintenant recourir  un
trait d'loquence pour faire passer la conclusion de tout son livre,
l'_esclavage_.

Vos durs climats vous donnent des besoins, six mois de l'anne la
place publique n'est pas tenable; vos langues sourdes ne peuvent se
faire entendre en plein air, et vous craignez bien moins l'esclavage
que la misre.

Vous voyez bien que vous ne pouvez tre libres.

Quoi! la libert ne se maintient qu' l'appui de la servitude?
Peut-tre.

Si Rousseau s'tait arrt  ce mot affreux, le lecteur et t
rvolt. Il fallait recourir aux dclamations imposantes. Rousseau
n'y manque pas.

Tout ce qui n'est point dans la nature (c'est de la socit qu'il
s'agit) a ses inconvnients, et la socit civile plus que tout le
reste. Il y a des positions malheureuses o l'on ne peut conserver
sa libert qu'aux dpens de celle d'autrui, et o le citoyen ne peut
tre parfaitement libre que l'esclave ne soit extrmement esclave.
Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous
l'tes; vous payez leur libert de la vtre... Vous avez beau vanter
cette prfrence, j'y trouve plus de lchet que d'humanit.

Je le demande, cela ne veut-il pas dire: Peuples modernes, vous
feriez bien mieux de n'tre pas esclaves et d'en avoir.

Que le lecteur veuille bien excuser cette longue digression, j'ai cru
qu'elle n'tait pas inutile. Depuis quelque temps, on nous reprsente
Rousseau et ses disciples de la Convention comme les aptres de
la fraternit humaine.--Des hommes pour matriaux, un prince pour
mcanicien, un pre des nations pour inventeur, un philosophe
par-dessus tout cela, l'imposture pour moyen, l'esclavage pour
rsultat; est-ce donc l la fraternit qu'on nous promet?

Il m'a sembl aussi que cette tude du _Contrat social_ tait
propre  faire voir ce qui caractrise les organisations sociales
artificielles. Partir de cette ide que la socit est un tat contre
nature; chercher les combinaisons auxquelles on pourrait soumettre
l'humanit; perdre de vue qu'elle a son mobile en elle-mme;
considrer les hommes comme de vils matriaux; aspirer  leur donner
le mouvement et la volont, le sentiment et la vie; se placer ainsi
 une hauteur incommensurable au-dessus du genre humain: voil les
traits communs  tous les inventeurs d'organisations sociales. Les
inventions diffrent, les inventeurs se ressemblent.

Parmi les arrangements nouveaux auxquels les faibles humains sont
convis, il en est un qui se prsente en termes qui le rendent digne
d'attention. Sa formule est: _Association progressive et volontaire_.

Mais l'_conomie politique_ est prcisment fonde sur cette
donne, que _socit_ n'est autre chose qu'_association_ (ainsi que
ces trois mots le disent), association fort imparfaite d'abord,
parce que l'homme est imparfait, mais se perfectionnant avec lui,
c'est--dire _progressive_. Veut-on parler d'une association plus
troite entre le travail, le capital et le talent, d'o doivent
rsulter pour les membres de la famille humaine plus de bien et un
bien-tre mieux rparti?  la condition que ces associations soient
_volontaires_; que la force et la contrainte n'interviennent pas;
que les associs n'aient pas la prtention de faire supporter les
frais de leur tablissement par ceux qui refusent d'y entrer, en
quoi rpugnent-elles  l'conomie politique? Est-ce que l'conomie
politique, comme science, n'est pas tenue d'examiner les formes
diverses par lesquelles il plat aux hommes d'unir leurs forces et
de se partager les occupations, en vue d'un bien-tre plus grand et
mieux rparti? Est-ce que le commerce ne nous donne pas frquemment
l'exemple de deux, trois, quatre personnes formant entre elles
des associations? Est-ce que le mtayage n'est pas une sorte
d'association informe, si l'on veut, du capital et du travail? Est-ce
que nous n'avons pas vu, dans ces derniers temps, se produire les
compagnies par actions, qui donnent au plus petit capital le pouvoir
de prendre part aux plus grandes entreprises? Est-ce qu'il n'y a pas
 la surface du pays quelques fabriques o l'on essaye d'associer
tous les co-travailleurs aux rsultats? Est-ce que l'conomie
politique condamne ces essais et les efforts que font les hommes pour
tirer un meilleur parti de leurs forces? Est-ce qu'elle a affirm
quelque part que l'humanit a dit son dernier mot? C'est tout le
contraire, et je crois qu'il n'est aucune science qui dmontre plus
clairement que la socit est dans l'enfance.

Mais, quelques esprances que l'on conoive pour l'avenir, quelques
ides que l'on se fasse des formes que l'humanit pourra trouver
pour le perfectionnement de ses relations et la diffusion du
bien-tre, des connaissances et de la moralit, il faut pourtant bien
reconnatre que la socit est une organisation qui a pour lment
un agent intelligent, moral, dou de libre arbitre et perfectible.
Si vous en tez la libert, ce n'est plus qu'un triste et grossier
mcanisme.

La libert! il semble qu'on n'en veuille pas de nos jours. Sur
cette terre de France, empire privilgi de la mode, il semble
que la libert ne soit plus de mise. Et moi, je dis: Quiconque
repousse la libert n'a pas foi dans l'humanit. On prtend avoir
fait rcemment cette dsolante dcouverte que la libert conduit
fatalement au monopole[3]. Non, cet enchanement monstrueux, cet
accouplement contre nature n'existe pas; il est le fruit imaginaire
d'une erreur qui se dissipe bientt au flambeau de l'conomie
politique. La libert engendrer le monopole! L'oppression natre
naturellement de la libert! mais prenons-y garde, affirmer cela,
c'est affirmer que les tendances de l'humanit sont radicalement
mauvaises, mauvaises en elles-mmes, mauvaises par nature, mauvaises
par essence; c'est affirmer que la pente naturelle de l'homme
est vers sa dtrioration, et l'attrait irrsistible de l'esprit
vers l'erreur. Mais alors  quoi bon nos coles, nos tudes, nos
recherches, nos discussions, sinon  nous imprimer une impulsion plus
rapide sur cette pente fatale, puisque, pour l'humanit, apprendre
 choisir, c'est apprendre  se suicider? Et, si les tendances de
l'humanit sont essentiellement perverses, o donc, pour les changer,
les organisateurs chercheront-ils leur point d'appui! D'aprs
les prmisses, ce point d'appui devrait tre plac en dehors de
l'humanit. Le chercheront-ils en eux-mmes, dans leur intelligence,
dans leur coeur? mais ils ne sont pas des dieux encore; ils sont
hommes aussi, et par consquent pousss avec l'humanit toute entire
vers le fatal abme. Invoqueront-ils l'intervention de l'tat? Mais
l'tat est compos d'hommes; et il faudrait prouver que ces hommes
forment une classe  part, pour qui les lois gnrales de la socit
ne sont pas faites, puisque c'est eux qu'on charge de faire ces lois.
Sans cette preuve, la difficult n'est pas mme recule.

[Note 3: Il est avr que notre rgime de libre concurrence,
rclam par une conomie politique ignorante, et dcrt pour abolir
les monopoles, n'aboutit qu' l'organisation gnrale des grands
monopoles en toutes branches. (_Principes du socialisme_, par M.
Considrant, page 15.)]

Ne condamnons pas ainsi l'humanit avant d'en avoir tudi les lois,
les forces, les nergies, les tendances. Depuis qu'il eut reconnu
l'attraction, Newton ne prononait plus le nom de Dieu sans se
dcouvrir. Autant l'intelligence est au-dessus de la matire, autant
le monde social est au-dessus de celui qu'admirait Newton: car la
mcanique cleste obit  des lois dont elle n'a pas la conscience.
Combien plus de raison aurons-nous de nous incliner devant la
Sagesse ternelle,  l'aspect de la mcanique sociale, o vit aussi
la pense universelle, _mens agitat molem_, mais qui prsente de
plus ce phnomne extraordinaire que chaque atome est un tre anim,
pensant, dou de cette nergie merveilleuse, de ce principe de toute
moralit, de toute dignit, de tout progrs, attribut exclusif de
l'homme,--la LIBERT!




II

BESOINS, EFFORTS, SATISFACTIONS[4].

[Note 4: Ce chapitre et le suivant furent insrs en septembre et
dcembre 1848 dans le _Journal des conomistes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Quel spectacle profondment affligeant nous offre la France!

Il serait difficile de dire si l'anarchie a pass des ides aux faits
ou des faits aux ides, mais il est certain qu'elle a tout envahi.

Le pauvre s'lve contre le riche; le proltariat contre la
proprit; le peuple contre la bourgeoisie; le travail contre le
capital; l'agriculture contre l'industrie; la campagne contre la
ville; la province contre la capitale; le regnicole contre l'tranger.

Et les thoriciens surviennent, qui font un systme de cet
antagonisme. Il est, disent-ils, le rsultat _fatal_ de la nature
des choses, c'est--dire de la libert. L'homme _s'aime lui-mme_,
et voil d'o vient tout le mal, car puisqu'il s'aime, il tend vers
son propre bien-tre, et il ne le peut trouver que dans le malheur de
ses frres. Empchons donc qu'il n'obisse  ses tendances; touffons
sa libert; changeons le coeur humain; substituons un autre mobile
 celui que Dieu y a plac; inventons et dirigeons une socit
artificielle!

Quand on en est l, une carrire sans limites s'ouvre devant la
logique ou l'imagination. Si l'on est dou d'un esprit dialecticien
combin avec une nature chagrine, on s'acharne dans l'analyse du mal;
on le dissque, on le met au creuset, on lui demande son dernier
mot, on remonte  ses causes, on le poursuit dans ses consquences;
et comme,  raison de notre imperfection native, il n'est tranger
 rien, il n'est rien qu'on ne dnigre. On ne montre la proprit,
la famille, le capital, l'industrie, la concurrence, la libert,
l'intrt personnel, que par un de leurs aspects, par le ct qui
dtruit ou qui blesse; on fait, pour ainsi dire, contenir l'histoire
naturelle de l'homme dans la clinique. On jette  Dieu le dfi de
concilier ce qu'on dit de sa bont infinie avec l'existence du mal.
On souille tout, on dgote de tout, on nie tout; et l'on ne laisse
pas cependant que d'obtenir un triste et dangereux succs auprs de
ces classes que la souffrance n'incline que trop vers le dsespoir.

Si, au contraire, on porte un coeur ouvert  la bienveillance, un
esprit qui se complaise aux illusions, on s'lance vers la rgion
des chimres. On rve des Ocana, des Atlantide, des Salente, des
Spensonie, des Icarie, des Utopie, des Phalanstre; on les peuple
d'tres dociles, aimants, dvous, qui n'ont garde de faire jamais
obstacle  la fantaisie du rveur. Celui-ci s'installe complaisamment
dans son rle de Providence. Il arrange, il dispose, il fait les
hommes  son gr; rien ne l'arrte, jamais il ne rencontre de
dceptions; il ressemble  ce prdicateur romain qui, aprs avoir
transform son bonnet carr en Rousseau, rfutait chaleureusement
le _Contrat social_, et triomphait d'avoir rduit son adversaire au
silence. C'est ainsi que le rformateur fait briller, aux yeux de
ceux qui souffrent, les sduisants tableaux d'une flicit idale
bien propre  dgoter des rudes ncessits de la vie relle.

Cependant il est rare que l'utopiste s'en tienne  ces innocentes
chimres. Ds qu'il veut y entraner l'humanit, il prouve qu'elle
n'est pas facile  se laisser transformer. Elle rsiste, il s'aigrit.
Pour la dterminer, il ne lui parle pas seulement du bonheur qu'elle
refuse, il lui parle surtout des maux dont il prtend la dlivrer.
Il ne saurait en faire une peinture trop saisissante. Il s'habitue 
charger sa palette,  renforcer ses couleurs. Il cherche le mal, dans
la socit actuelle, avec autant de passion qu'un autre en mettrait 
y dcouvrir le bien. Il ne voit que souffrances, haillons, maigreur,
inanition, douleurs, oppression. Il s'tonne, il s'irrite de ce que
la socit n'ait pas un sentiment assez vif de ses misres. Il ne
nglige rien pour lui faire perdre son insensibilit, et, aprs avoir
commenc par la bienveillance, lui aussi finit par la misanthropie[5].

[Note 5: Notre rgime industriel, form sur la concurrence sans
garantie et sans organisation, n'est donc qu'un enfer social, une
vaste ralisation de tous les tourments et de tous les supplices de
l'antique Tnare. Il y a une diffrence pourtant: les victimes.

                                                    (V. CONSIDRANT.)]

 Dieu ne plaise que j'accuse ici la sincrit de qui que ce soit!
Mais, en vrit, je ne puis m'expliquer que ces publicistes, qui
voient un antagonisme radical au fond de l'ordre naturel des
socits, puissent goter un instant de calme et de repos. Il me
semble que le dcouragement et le dsespoir doivent tre leur
triste partage. Car enfin, si la nature s'est trompe en faisant
de l'_intrt personnel_ le grand ressort des socits humaines
(et son erreur est vidente, ds qu'il est admis que les intrts
sont fatalement antagoniques), comment ne s'aperoivent-ils pas
que le mal est irrmdiable? Ne pouvant recourir qu' des hommes,
hommes nous-mmes, o prendrons-nous notre point d'appui pour
changer les tendances de l'humanit? Invoquerons-nous la Police, la
Magistrature, l'tat, le Lgislateur? Mais c'est en appeler  des
hommes, c'est--dire  des tres sujets  l'infirmit commune. Nous
adresserons-nous au Suffrage Universel? Mais c'est donner le cours le
plus libre  l'universelle tendance.

Il ne reste donc qu'une ressource  ces publicistes. C'est de se
donner pour des rvlateurs, pour des prophtes, ptris d'un autre
limon, puisant leurs inspirations  d'autres sources que le reste
de leurs semblables; et c'est pourquoi, sans doute, on les voit
si souvent envelopper leurs systmes et leurs conseils dans une
phrasologie mystique. Mais s'ils sont des envoys de Dieu, qu'ils
prouvent donc leur mission. En dfinitive, ce qu'ils demandent, c'est
la puissance souveraine, c'est le despotisme le plus absolu qui fut
jamais.

Non-seulement ils veulent gouverner nos actes, mais ils prtendent
altrer jusqu' l'essence mme de nos sentiments. C'est bien le moins
qu'ils nous montrent leurs titres. Esprent-ils que l'humanit les
croira sur parole, alors surtout qu'ils ne s'entendent pas entre eux?

Mais avant mme d'examiner leurs projets de socits artificielles,
n'y a-t-il pas une chose dont il faut s'assurer,  savoir, s'ils ne
se trompent pas ds le point de dpart? Est-il bien certain que LES
INTRTS SOIENT NATURELLEMENT ANTAGONIQUES, qu'une cause irrmdiable
d'ingalit se dveloppe fatalement dans l'ordre naturel des socits
humaines, sous l'influence de l'intrt personnel, et que, ds lors,
Dieu se soit manifestement tromp quand il a ordonn que l'homme
tendrait vers le bien-tre?

C'est ce que je me propose de rechercher.

Prenant l'homme tel qu'il a plu  Dieu de le faire, susceptible
de prvoyance et d'exprience, perfectible, s'aimant lui-mme,
c'est incontestable, mais d'une affection tempre par le principe
sympathique, et, en tout cas, contenue, quilibre par la rencontre
d'un sentiment analogue universellement rpandu dans le milieu o
elle agit, je me demande quel ordre social doit ncessairement
rsulter de la combinaison et des libres tendances de ces lments.

Si nous trouvons que ce rsultat n'est autre chose qu'une marche
progressive vers le bien-tre, le perfectionnement et l'galit; une
approximation soutenue de toutes les classes vers un mme niveau
physique, intellectuel et moral, en mme temps qu'une constante
lvation de ce niveau, l'oeuvre de Dieu sera justifie. Nous
apprendrons avec bonheur qu'il n'y a pas de lacune dans la cration,
et que l'ordre social, comme tous les autres, atteste l'existence de
ces _lois harmoniques_ devant lesquelles s'inclinait Newton et qui
arrachaient au Psalmiste ce cri: _Coeli enarrant gloriam Dei_.

Rousseau disait: Si j'tais prince ou lgislateur, je ne perdrais pas
mon temps  dire ce qu'il faut faire, je le ferais, ou je me tairais.

Je ne suis pas _prince_, mais la confiance de mes concitoyens m'a
fait _lgislateur_. Peut-tre me diront-ils que c'est pour moi le
temps d'agir et non d'crire.

Qu'ils me pardonnent; que ce soit la vrit elle-mme qui me presse
ou que je sois dupe d'une illusion, toujours est-il que je sens le
besoin de concentrer dans un faisceau des ides que je n'ai pu faire
accepter jusqu'ici pour les avoir prsentes parses et par lambeaux.
Il me semble que j'aperois dans le jeu des lois naturelles de la
socit de sublimes et consolantes _harmonies_. Ce que je vois ou
crois voir, ne dois-je pas essayer de le montrer  d'autres, afin
de rallier ainsi, autour d'une pense de concorde et de fraternit,
bien des intelligences gares, bien des coeurs aigris? Si, quand
le vaisseau ador de la patrie est battu par la tempte, je parais
m'loigner quelquefois, pour me recueillir, du poste auquel j'ai t
appel, c'est que mes faibles mains sont inutiles  la manoeuvre.
Est-ce d'ailleurs trahir mon mandat que de rflchir sur les causes
de la tempte elle-mme, et m'efforcer d'agir sur ces causes? Et
puis, ce que je ne ferais pas aujourd'hui, qui sait s'il me serait
donn de le faire demain?

Je commencerai par tablir quelques notions conomiques. M'aidant
des travaux de mes devanciers, je m'efforcerai de rsumer la Science
dans un principe vrai, simple et fcond qu'elle entrevit ds
l'origine, dont elle s'est constamment approche et dont peut-tre
le moment est venu de fixer la formule. Ensuite,  la clart de ce
flambeau, j'essayerai de rsoudre quelques-uns des problmes encore
controverss, concurrence, machines, commerce extrieur, luxe,
capital, rente, etc. Je signalerai quelques-unes des relations,
ou plutt des harmonies de l'conomie politique avec les autres
sciences morales et sociales, en jetant un coup d'oeil sur les
graves sujets exprims par ces mots: Intrt personnel, Proprit,
Communaut, Libert, galit, Responsabilit, Solidarit, Fraternit,
Unit. Enfin j'appellerai l'attention du lecteur sur les obstacles
artificiels que rencontre le dveloppement pacifique, rgulier et
progressif des socits humaines. De ces deux ides: Lois naturelles
harmoniques, causes artificielles perturbatrices, se dduira la
solution du Problme social.

Il serait difficile de ne pas apercevoir le double cueil qui attend
cette entreprise. Au milieu du tourbillon qui nous emporte, si ce
livre est abstrait, on ne le lira pas; s'il obtient d'tre lu, c'est
que les questions n'y seront qu'effleures. Comment concilier les
droits de la science avec les exigences du lecteur? Pour satisfaire 
toutes les conditions de fond et de forme, il faudrait peser chaque
mot et tudier la place qui lui convient. C'est ainsi que le cristal
s'labore goutte  goutte dans le silence et l'obscurit. Silence,
obscurit, temps, libert d'esprit, tout me manque  la fois; et je
suis rduit  me confier  la sagacit du public en invoquant son
indulgence.

L'conomie politique a pour sujet l'homme.

Mais elle n'embrasse pas l'homme tout entier. Sentiment religieux,
tendresse paternelle et maternelle, pit filiale, amour, amiti,
patriotisme, charit, politesse, la Morale a envahi tout ce qui
remplit les attrayantes rgions de la Sympathie. Elle n'a laiss 
sa soeur, l'conomie politique, que le froid domaine de l'intrt
personnel. C'est ce qu'on oublie injustement quand on reproche 
cette science de n'avoir pas le charme et l'onction de la morale.
Cela se peut-il? Contestez-lui le droit d'tre, mais ne la forcez pas
de se contrefaire. Si les transactions humaines, qui ont pour objet
la richesse, sont assez vastes, assez compliques pour donner lieu 
une science spciale, laissons-lui l'allure qui lui convient et ne la
rduisons pas  parler des Intrts dans la langue des Sentiments.
Je ne crois pas, quant  moi, qu'on lui ait rendu service, dans
ces derniers temps, en exigeant d'elle un ton de sentimentalit
enthousiaste qui, dans sa bouche, ne peut tre que de la dclamation.
De quoi s'agit-il? De transactions accomplies entre gens qui ne
se connaissent pas, qui ne se doivent rien que la Justice, qui
dfendent et cherchent  faire prvaloir des intrts. Il s'agit de
prtentions qui se limitent les unes par les autres, o l'abngation
et le dvouement n'ont que faire. Prenez donc une lyre pour parler de
ces choses. Autant j'aimerais que Lamartine consultt la table des
logarithmes pour chanter ses odes[6].

[Note 6: V. au tome IV, le chap. II de la seconde srie des
_Sophismes_.

                                               (_Note de l'diteur_.)]

Ce n'est pas que l'conomie politique n'ait aussi sa posie, il y
en a partout o il y a ordre et harmonie. Mais elle est dans les
rsultats, non dans la dmonstration. Elle se rvle, on ne l cre
pas. Keppler ne s'est pas donn pour pote, et certes les lois qu'il
a dcouvertes sont la vraie posie de l'intelligence.

Ainsi l'conomie politique n'envisage l'homme que par un ct,
et notre premier soin doit tre d'tudier l'homme  ce point de
vue. C'est pourquoi nous ne pouvons nous dispenser de remonter
aux phnomnes primordiaux de la _Sensibilit_ et de l'_Activit_
humaines. Que le lecteur se rassure nanmoins. Notre sjour ne sera
pas long dans les nuageuses rgions de la mtaphysique, et nous
n'emprunterons  cette science que des notions simples, claires, et,
s'il se peut, incontestes.

L'me (ou pour ne pas engager la question de spiritualit), l'homme
est dou de _Sensibilit_. Que la sensibilit soit dans l'me ou
dans le corps, toujours est-il que l'homme comme tre _passif_
prouve des _sensations_ pnibles ou agrables. Comme tre _actif_,
il fait effort pour loigner les unes et multiplier les autres. Le
rsultat, qui l'affecte encore comme tre _passif_, peut s'appeler
_Satisfaction_.

De l'ide gnrale _Sensibilit_ naissent les ides plus prcises:
peines, besoins, dsirs, gots, apptits, d'un ct; et de l'autre,
plaisirs, jouissances, consommation, bien-tre.

Entre ces deux extrmes s'interpose le moyen, et de l'ide gnrale
_Activit_ naissent des ides plus prcises: peine, effort, fatigue,
travail, production.

En dcomposant la _Sensibilit_ et l'_Activit_, nous retrouvons un
mot commun aux deux sphres, le mot _Peine_. C'est une _peine_ que
d'prouver certaines sensations, et nous ne pouvons la faire cesser
que par un effort qui est aussi une _peine_. Ceci nous avertit que
nous n'avons gure ici-bas que le choix des maux.

Tout est _personnel_ dans cet ensemble de phnomnes, tant la
sensation qui prcde l'effort que la Satisfaction qui le suit.

Nous ne pouvons donc pas douter que l'_Intrt personnel_ ne soit le
grand ressort de l'humanit. Il doit tre bien entendu que ce mot
est ici l'expression d'un fait universel, incontestable, rsultant de
l'organisation de l'homme, et non point un jugement critique, comme
serait le mot _gosme_. Les sciences morales seraient impossibles,
si l'on pervertissait d'avance les termes dont elles sont obliges de
se servir.

L'effort humain ne vient pas se placer toujours et ncessairement
entre la sensation et la satisfaction. Quelquefois la satisfaction
se ralise d'elle-mme. Plus souvent l'effort s'exerce sur des
_matriaux_, par l'intermdiaire de _forces_ que la nature a mises
gratuitement  la disposition des hommes.

Si l'on donne le nom d'_Utilit_  tout ce qui ralise la
satisfaction des besoins, il y a donc des utilits de deux sortes.
Les unes nous ont t accordes gratuitement par la Providence; les
autres veulent tre, pour ainsi parler, achetes par un _effort_.

Ainsi l'volution complte embrasse ou peut embrasser ces quatre
ides:

         {Utilit gratuite}
  Besoin {                } Satisfaction.
         {Utilit onreuse}

L'homme est pourvu de facults progressives. Il compare, il prvoit,
il apprend, il se rforme par l'exprience. Puisque si le besoin est
une _peine_, l'effort est une _peine_ aussi, il n'y a pas de raison
pour qu'il ne cherche  diminuer celle-ci, quand il le peut faire
sans nuire  la satisfaction qui en est le but. C'est  quoi il
russit quand il parvient  remplacer de l'_utilit onreuse_ par de
l'_utilit gratuite_, et c'est l'objet perptuel de ses recherches.

Il rsulte de la nature _intresse_ de notre coeur que nous
cherchons constamment  augmenter le rapport de nos Satisfactions 
nos Efforts; et il rsulte de la nature intelligente de notre esprit
que nous y parvenons, pour chaque rsultat donn, en augmentant le
rapport de l'Utilit gratuite  l'Utilit onreuse.

Chaque fois qu'un progrs de ce genre se ralise, une partie de nos
efforts est mise, pour ainsi dire, en disponibilit; et nous avons
l'option ou de nous abandonner  un plus long repos, ou de travailler
 la satisfaction de nouveaux dsirs, s'il s'en forme dans notre
coeur d'assez puissants pour stimuler notre activit.

Tel est le principe de tout progrs dans l'ordre conomique; c'est
aussi, il est ais de le comprendre, le principe de toute dception,
car progrs et dceptions ont leur racine dans ce don merveilleux et
spcial que Dieu a fait aux hommes: le _libre arbitre_.

Nous sommes dous de la facult de comparer, de juger, de choisir et
d'agir en consquence; ce qui implique que nous pouvons porter un bon
ou mauvais jugement, faire un bon ou mauvais choix. Il n'est jamais
inutile de le rappeler aux hommes quand on leur parle de Libert.

Nous ne nous trompons pas, il est vrai, sur la nature intime de nos
sensations, et nous discernons avec un instinct infaillible si elles
sont pnibles ou agrables. Mais que de formes diverses peuvent
prendre nos erreurs! Nous pouvons nous mprendre sur la cause et
poursuivre avec ardeur, comme devant nous donner une satisfaction,
ce qui doit nous infliger une peine; ou bien sur l'enchanement des
effets, et ignorer qu'une satisfaction immdiate sera suivie d'une
plus grande peine ultrieure; ou encore sur l'importance relative de
nos besoins et de nos dsirs.

Non-seulement nous pouvons donner ainsi une fausse direction 
nos efforts par ignorance, mais encore par perversion de volont.
L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des
organes. Eh quoi! n'y a-t-il pas autre chose en nous? N'y a-t-il pas
les passions?

Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que
l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le
vice en aient t exclus; soutenir cette thse en face des faits,
ce serait pousser jusqu' la folie la manie du systme. Pour que
l'harmonie ft sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'et pas
de libre arbitre, ou qu'il ft infaillible. Nous disons seulement
ceci: les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que,
toute erreur menant  une dception et tout vice  un chtiment, les
dissonances tendent incessamment  disparatre.

Une premire et vague notion de la proprit se dduit de ces
prmisses. Puisque c'est l'individu qui prouve la sensation, le
dsir, le besoin, puisque c'est lui qui fait l'_Effort_, il faut bien
que la satisfaction aboutisse  lui, sans quoi l'effort n'aurait pas
sa raison d'tre.

Il en est de mme de l'_Hrdit_. Aucune thorie, aucune dclamation
ne fera que les pres n'aiment leurs enfants. Les gens qui se
plaisent  arranger des socits imaginaires peuvent trouver cela
fort dplac, mais c'est ainsi. Un pre fait autant d'_Efforts_, plus
peut-tre, pour la _satisfaction_ de ses enfants, que pour la sienne
propre. Si donc une loi contre nature interdisait la transmission de
la proprit, non-seulement elle la violerait par cela mme, mais
encore elle l'empcherait de se former, en frappant d'inertie la
moiti au moins des _Efforts_ humains.

Intrt personnel, Proprit, Hrdit, nous aurons occasion de
revenir sur ces sujets. Cherchons d'abord la circonscription de la
science qui nous occupe.

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'une science a, _par elle-mme_,
des frontires naturelles et immuables. Dans le domaine des ides,
comme dans celui des faits, tout se lie, tout s'enchane, toutes
les vrits se fondent les unes dans les autres, et il n'y a pas
de science qui, pour tre complte, ne dt les embrasser toutes.
On a dit avec raison que, pour une intelligence infinie, il n'y
aurait qu'une seule vrit. C'est donc notre faiblesse qui nous
rduit  tudier isolment un certain ordre de phnomnes, et les
classifications qui en rsultent ne peuvent chapper  un certain
arbitraire.

Le vrai mrite est d'exposer avec exactitude les faits, leurs causes
et leurs consquences. C'en est un aussi, mais beaucoup moindre et
purement relatif, de dterminer d'une manire, non point rigoureuse,
cela est impossible, mais rationnelle, l'ordre de faits que l'on se
propose d'tudier.

Je dis ceci pour qu'on ne suppose pas que j'entends faire la critique
de mes devanciers, s'il m'arrive de donner  l'_conomie politique_
des limites un peu diffrentes de celles qu'ils lui ont assignes.

Dans ces derniers temps, on a beaucoup reproch aux conomistes de
s'tre trop attachs  tudier la _Richesse_. On aurait voulu qu'ils
fissent entrer dans la science tout ce qui, de prs ou de loin,
contribue au bonheur ou aux souffrances de l'humanit; et on a t
jusqu' supposer qu'ils niaient tout ce dont ils ne s'occupaient
pas, par exemple, les phnomnes du principe sympathique, aussi
naturel au coeur de l'homme que le principe de l'intrt personnel.
C'est comme si l'on accusait le minralogiste de nier l'existence du
rgne animal. Eh quoi! la Richesse, les lois de sa production, de sa
distribution, de sa consommation, n'est-ce pas un sujet assez vaste,
assez important pour faire l'objet d'une science spciale? Si les
conclusions de l'conomiste taient en contradiction avec celles de
la politique ou de la morale, je concevrais l'accusation. On pourrait
lui dire: En vous limitant, vous vous tes gar, car il n'est pas
possible que deux vrits se heurtent. Peut-tre rsultera-t-il du
travail que je soumets au public que la science de la richesse est en
parfaite harmonie avec toutes les autres.

Des trois termes qui renferment les destines humaines: Sensation,
Effort, Satisfaction, le premier et le dernier se confondent toujours
et ncessairement dans la mme individualit. Il est impossible
de les concevoir spars. On peut concevoir une sensation non
satisfaite, un besoin inassouvi; jamais personne ne comprendra le
_besoin_ dans un homme et sa _satisfaction_ dans un autre.

S'il en tait de mme pour le terme moyen, l'_Effort_, l'homme
serait un tre compltement solitaire. Le phnomne conomique
s'accomplirait intgralement dans l'individu isol. Il pourrait y
avoir une juxtaposition de personnes, il n'y aurait pas de socit.
Il pourrait y avoir une conomie _personnelle_, il ne pourrait
exister d'conomie _politique_.

Mais il n'en est pas ainsi. Il est fort possible et fort frquent que
le _Besoin_ de l'un doive sa _Satisfaction_  l'_Effort_ de l'autre.
C'est un fait. Si chacun de nous veut passer en revue toutes les
satisfactions qui aboutissent  lui, il reconnatra qu'il les doit,
pour la plupart,  des efforts qu'il n'a pas faits; et de mme, le
travail que nous accomplissons, chacun dans notre profession, va
presque toujours satisfaire des dsirs qui ne sont pas en nous.

Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans
les satisfactions, phnomnes essentiellement personnels et
intransmissibles, mais dans la nature du terme moyen, des _Efforts
humains_, qu'il faut chercher le principe _social_, l'origine de
l'conomie politique.

C'est, en effet, cette facult donne aux hommes, et aux hommes
seuls, entre toutes les cratures, de _travailler les uns pour les
autres_; c'est cette transmission d'efforts, cet change de services,
avec toutes les combinaisons compliques et infinies auxquelles il
donne lieu  travers le temps et l'espace, C'EST L prcisment
ce qui constitue la science conomique, en montre l'origine et en
dtermine les limites.

Je dis donc:

_Forment le domaine de l'conomie politique tout effort susceptible
de satisfaire,  charge de retour, les besoins d'une personne
autre que celle qui l'a accompli,--et, par suite, les besoins et
satisfactions relatifs  cette nature d'efforts_.

Ainsi, pour citer un exemple, l'action de respirer, quoiqu'elle
contienne les trois termes qui constituent le phnomne conomique,
n'appartient pourtant pas  cette science, et l'on en voit la
raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble de faits dans lequel
non-seulement les deux extrmes: besoin et satisfaction, sont
intransmissibles (ils le sont toujours), mais o le terme moyen,
l'_Effort_, est intransmissible aussi. Nous n'invoquons l'assistance
de personne pour respirer; il n'y a l ni service  recevoir ni
service  rendre; il y a un fait individuel par nature et non
_social_, qui ne peut, par consquent, entrer dans une science toute
de relation, comme l'indique son nom mme.

Mais que, dans des circonstances particulires, des hommes aient 
s'entr'aider pour respirer, comme lorsqu'un ouvrier descend dans
une cloche  plongeur, ou quand un mdecin agit sur l'appareil
pulmonaire, ou quand la police prend des mesures pour purifier l'air;
alors il y a un besoin satisfait par l'effort d'une autre personne
que celle qui l'prouve, il y a service rendu, et la respiration
mme entre, sous ce rapport du moins, quant  l'assistance et  la
rmunration, dans le cercle de l'conomie politique.

Il n'est pas ncessaire que la transaction soit effectue, il
suffit qu'elle soit possible pour que le _travail_ soit de nature
conomique. Le laboureur qui cultive du bl pour son usage accomplit
un fait conomique par cela seul que le bl est susceptible d'tre
chang.

Accomplir un effort pour satisfaire le besoin d'autrui, c'est lui
rendre un _service_. Si un service est stipul en retour, il y a
change de _services_; et, comme c'est le cas le plus ordinaire,
l'conomie politique peut tre dfinie: la _thorie de l'change_.

Quelle que soit pour l'une des parties contractantes la vivacit du
besoin, pour l'autre l'intensit de l'effort, si l'change est libre,
les deux services changs _se valent_. La valeur consiste donc dans
l'apprciation comparative des _services_ rciproques, et l'on peut
dire encore que l'conomie politique est la _thorie de la valeur_.

Je viens de dfinir l'conomie politique et de circonscrire son
domaine, sans parler d'un lment essentiel: l'_utilit gratuite_.

Tous les auteurs ont fait remarquer que nous puisons une foule de
satisfactions  cette source. Ils ont appel ces utilits, telles que
l'air, l'eau, la lumire du soleil, etc., _richesses naturelles_, par
opposition aux _richesses sociales_, aprs quoi ils ne s'en sont plus
occups; et, en effet, il semble que, ne donnant lieu  aucun effort,
 aucun change,  aucun service, n'entrant dans aucun inventaire
comme dpourvues de valeur, elles ne doivent pas entrer dans le
cercle d'tude de l'conomie politique.

Cette exclusion serait rationnelle, si l'utilit _gratuite_ tait une
quantit fixe, invariable, toujours spare de l'utilit _onreuse_;
mais elles se mlent constamment et en proportions inverses.
L'application soutenue de l'homme est de substituer l'une  l'autre,
c'est--dire d'arriver,  l'aide des agents naturels et gratuits, aux
mmes rsultats avec moins d'efforts. Il fait faire par le vent, par
la gravitation, par le calorique, par l'lasticit du gaz, ce qu'il
n'accomplissait  l'origine que par sa force musculaire.

Or qu'arrive-t-il? Quoique l'effet utile soit gal, l'effort est
moindre. Moindre effort implique moindre service, et moindre
service implique moindre valeur. Chaque progrs anantit donc de la
valeur; mais comment? Non point en supprimant l'effet utile, mais
en substituant de l'utilit gratuite  de l'utilit onreuse, de la
richesse naturelle  de la richesse sociale.  un point de vue,
cette portion de valeur ainsi anantie sort du domaine de l'conomie
politique comme elle est exclue de nos inventaires; car elle ne
s'change plus, elle ne se vend ni ne s'achte, et l'humanit en
jouit sans efforts, presque sans en avoir la conscience; elle ne
compte plus dans la richesse relative, elle prend rang parmi les
dons de Dieu. Mais, d'un autre ct, si la science n'en tenait plus
aucun compte, elle se fourvoierait assurment, car elle perdrait
de vue justement ce qui est l'essentiel, le principal en toutes
choses: le rsultat, l'_effet utile_; elle mconnatrait les plus
fortes tendances communautaires et galitaires; elle verrait tout
dans l'ordre social, moins l'harmonie. Et si ce livre est destin 
faire faire un pas  l'conomie politique, c'est surtout en ce qu'il
tiendra les yeux du lecteur constamment attachs sur cette portion de
_valeur_ successivement anantie et recueillie sous forme d'_utilit
gratuite_ par l'humanit tout entire.

Je ferai ici une remarque qui prouvera combien les sciences se
touchent et sont prs de se confondre.

Je viens de dfinir le _service_. C'est l'_effort_ dans un homme,
tandis que le _besoin_ et la _satisfaction_ sont dans un autre.
Quelquefois le service est rendu gratuitement, sans rmunration,
sans qu'aucun service soit exig en retour. Il part alors du
principe sympathique plutt que du principe de l'intrt personnel.
Il constitue le don et non l'change. Par suite, il semble qu'il
n'appartienne pas  l'conomie politique (qui est la thorie de
l'change), mais  la morale. En effet, les actes de cette nature
sont,  cause de leur mobile, plutt moraux qu'conomiques. Nous
verrons cependant que, par leurs effets, ils intressent la science
qui nous occupe. D'un autre ct, les services rendus  titre
onreux, sous condition de retour, et, par ce motif, essentiellement
conomiques, ne restent pas pour cela, quant  leurs effets,
trangers  la morale.

Ainsi ces deux branches de connaissances ont des points de contact
infinis; et, comme deux vrits ne sauraient tre antagoniques, quand
l'conomiste assigne  un phnomne des consquences funestes en
mme temps que le moraliste lui attribue des effets heureux, on peut
affirmer que l'un ou l'autre s'gare. C'est ainsi que les sciences se
vrifient l'une par l'autre.




III

DES BESOINS DE L'HOMME.


Il est peut-tre impossible, et, en tout cas, il ne serait pas fort
utile de prsenter une nomenclature complte et mthodique des
besoins de l'homme. Presque tous ceux qui ont une importance relle
sont compris dans l'numration suivante:

Respiration (je maintiens ici ce besoin comme marquant la limite
o commence la transmission du travail ou l'change des
services).--Alimentation.--Vtement.--Logement.--Conservation
et rtablissement de la sant.--Locomotion.--Scurit.--
Instruction.--Diversion.--Sensation du beau.

Les besoins existent. C'est un fait. Il serait puril de rechercher
s'il vaudrait mieux qu'ils n'existassent pas et pourquoi Dieu nous y
a assujettis.

Il est certain que l'homme _souffre_ et mme qu'il meurt lorsqu'il ne
peut satisfaire aux besoins qu'il tient de son organisation. Il est
certain qu'il _souffre_ et mme qu'il peut mourir lorsqu'il satisfait
avec excs  certains d'entre eux.

Nous ne pouvons satisfaire la plupart de nos besoins qu' la
condition de nous donner une peine, laquelle peut tre considre
comme une _souffrance_. Il en est de mme de l'acte par lequel,
exerant un noble empire sur nos apptits, nous nous imposons une
privation.

Ainsi la _souffrance_ est pour nous invitable, et il ne nous reste
gure que le choix des maux. En outre, elle est tout ce qu'il y a au
monde de plus intime, de plus personnel; d'o il suit que l'_intrt
personnel_, ce sentiment qu'on fltrit de nos jours sous les noms
d'gosme, d'individualisme, est indestructible. La nature a plac
la _sensibilit_  l'extrmit de nos nerfs,  toutes les avenues du
coeur et de l'intelligence, comme une sentinelle avance, pour nous
avertir quand il y a dfaut, quand il y a excs de satisfaction. La
douleur a donc une destination, une mission. On a demand souvent
si l'existence du mal pouvait se concilier avec la bont infinie du
Crateur, redoutable problme que la philosophie agitera toujours
et ne parviendra probablement jamais  rsoudre. Quant  l'conomie
politique, elle doit prendre l'homme tel qu'il est, d'autant qu'il
n'est pas donn  l'imagination elle-mme de se figurer,--encore
moins  la raison de concevoir,--un tre anim et mortel exempt
de douleur. Tous nos efforts seraient vains pour comprendre la
sensibilit sans la douleur ou l'homme sans la sensibilit.

De nos jours, quelques coles sentimentalistes rejettent comme fausse
toute science sociale qui n'est pas arrive  une combinaison au
moyen de laquelle la douleur disparaisse de ce monde. Elles jugent
svrement l'conomie politique, parce qu'elle admet ce qu'il est
impossible de nier: la souffrance. Elles vont plus loin, elles l'en
rendent responsable. C'est comme si l'on attribuait la fragilit de
nos organes au physiologiste qui les tudie.

Sans doute, on peut se rendre pour quelque temps populaire, on peut
attirer  soi les hommes qui souffrent et les irriter contre l'ordre
naturel des socits, en annonant qu'on a dans la tte un plan
d'arrangement social artificiel o la douleur, sous aucune forme,
ne peut pntrer. On peut mme prtendre avoir drob le secret de
Dieu et interprt sa volont prsume en bannissant le mal de dessus
la terre. Et l'on ne manque pas de traiter d'_impie_ la science qui
n'affiche pas une telle prtention, l'accusant de mconnatre ou de
nier la prvoyance ou la puissance de l'auteur des choses.

En mme temps, ces coles font une peinture effroyable des socits
actuelles, et elles ne s'aperoivent pas que, s'il y a _impit_
 prvoir la souffrance dans l'avenir, il n'y en a pas moins  la
constater dans le pass ou dans le prsent. Car l'infini n'admet pas
de limites; et si, depuis la cration, un seul homme a souffert dans
le monde, cela suffit pour qu'on puisse admettre, sans _impit_, que
la douleur est entre dans le plan providentiel.

Il est certainement plus scientifique et plus viril de reconnatre
l'existence des grands faits naturels qui non-seulement existent,
mais sans lesquels l'humanit ne se peut concevoir.

Ainsi l'homme est sujet  la souffrance, et, par consquent, la
socit aussi.

La souffrance a une fonction dans l'individu, et, par consquent,
dans la socit aussi.

L'tude des lois sociales nous rvlera que la mission de la
souffrance est de dtruire progressivement ses propres causes, de se
circonscrire elle-mme dans des limites de plus en plus troites,
et, finalement, d'assurer, en nous la faisant acheter et mriter, la
prpondrance du bien et du beau.

La nomenclature qui prcde met en premire ligne les besoins
matriels.

Nous vivons dans un temps qui me force de prmunir encore ici le
lecteur contre une sorte d'affterie sentimentaliste fort  la mode.

Il y a des gens qui font trs-bon march de ce qu'ils appellent
ddaigneusement _besoins matriels_, _satisfactions matrielles_.
Ils me diront, sans doute, comme Blise  Chrysale:

  Le corps, cette guenille, est-il d'une importance,
  D'un prix  mriter seulement qu'on y pense?

Et, quoique en gnral bien pourvus de tout, ce dont je les flicite
sincrement, ils me blmeront d'avoir indiqu comme un de nos
premiers besoins celui de l'_alimentation_, par exemple.

Certes je reconnais que le perfectionnement moral est d'un ordre
plus lev que la conservation physique. Mais enfin, sommes-nous
tellement envahis par cette manie d'affectation dclamatoire, qu'il
ne soit plus permis de dire que, pour se perfectionner, encore
faut-il vivre? Prservons-nous de ces purilits qui font obstacle 
la science.  force de vouloir passer pour philanthrope, on devient
faux; car c'est une chose contraire au raisonnement comme aux faits
que le dveloppement moral, le soin de la dignit, la culture des
sentiments dlicats, puissent prcder les exigences de la simple
conservation. Cette sorte de pruderie est toute moderne. Rousseau, ce
pangyriste enthousiaste de l'_tat de nature_, s'en tait prserv;
et un homme dou d'une dlicatesse exquise, d'une tendresse de coeur
pleine d'onction, spiritualiste jusqu'au quitisme et stocien pour
lui-mme, Fnelon, disait: Aprs tout, la solidit de l'esprit
consiste  vouloir s'instruire exactement de la manire dont se
font les choses qui sont le fondement de la vie humaine. Toutes les
grandes affaires roulent l-dessus.

Sans prtendre donc classer les besoins dans un ordre rigoureusement
mthodique, nous pouvons dire que l'homme ne saurait diriger ses
efforts vers la satisfaction des besoins moraux de l'ordre le plus
noble et le plus lev qu'aprs avoir pourvu  ceux qui concernent
la conservation et l'entretien de la vie. D'o nous pouvons dj
conclure que toute mesure lgislative qui rend la vie matrielle
difficile nuit  la vie morale des nations, _harmonie_ que je signale
en passant  l'attention du lecteur.

Et, puisque l'occasion s'en prsente, j'en signalerai une autre.

Puisque les ncessits irrmissibles de la vie matrielle sont un
obstacle  la culture intellectuelle et morale, il s'ensuit que
l'on doit trouver plus de vertus chez les nations et parmi les
classes aises que parmi les nations et les classes pauvres. Bon
Dieu! que viens-je de dire, et de quelles clameurs ne suis-je pas
assourdi! C'est une vritable manie, de nos jours, d'attribuer aux
classes pauvres le monopole de tous les dvouements, de toutes les
abngations, de tout ce qui constitue dans l'homme la grandeur et la
beaut morale; et cette manie s'est rcemment dveloppe encore sous
l'influence d'une rvolution qui, faisant arriver ces classes  la
surface de la socit, ne pouvait manquer de susciter autour d'elles
la tourbe des flatteurs.

Je ne nie pas que la richesse, et surtout l'opulence, principalement
quand elle est trs-ingalement rpartie, ne tende  dvelopper
certains vices spciaux.

Mais est-il possible d'admettre d'une manire gnrale que la
vertu soit le privilge de la misre, et le vice le triste et
fidle compagnon de l'aisance? Ce serait affirmer que la culture
intellectuelle et morale, qui n'est compatible qu'avec un
certain degr de loisir et de bien-tre, tourne au dtriment de
l'intelligence et de la moralit.

Et ici, j'en appelle  la sincrit des classes souffrantes
elles-mmes.  quelles horribles _dissonances_ ne conduirait pas un
tel paradoxe?

Il faudrait donc dire que l'humanit est place dans cette affreuse
alternative, ou de rester ternellement misrable, ou de s'avancer
vers l'immoralit progressive. Ds lors toutes les forces qui
conduisent  la richesse, telles que l'activit, l'conomie, l'ordre,
l'habilet, la bonne foi, sont les semences du vice; tandis que
celles qui nous retiennent dans la pauvret, comme l'imprvoyance,
la paresse, la dbauche, l'incurie, sont les prcieux germes de la
vertu. Se pourrait-il concevoir, dans le monde moral, une dissonance
plus dcourageante? et, s'il en tait ainsi, qui donc oserait parler
au peuple et formuler devant lui un conseil? Tu te plains de tes
souffrances, faudrait-il dire, et tu as hte de les voir cesser. Tu
gmis d'tre sous le joug des besoins matriels les plus imprieux,
et tu soupires aprs l'heure de l'affranchissement; car tu voudrais
aussi quelques loisirs pour dvelopper tes facults intellectuelles
et affectives. C'est pour cela que tu cherches  faire entendre ta
voix dans la rgion politique et  y stipuler pour tes intrts. Mais
sache bien ce que tu dsires et combien le succs de tes voeux te
serait fatal. Le bien-tre, l'aisance, la richesse, dveloppent le
vice. Garde donc prcieusement ta misre et ta vertu.

Les flatteurs du peuple tombent donc dans une contradiction
manifeste, quand ils signalent la rgion de la richesse comme un
impur cloaque d'gosme et de vice, et qu'en mme temps ils le
poussent,--et souvent, dans leur empressement, par les moyens les
plus illgitimes,--vers cette nfaste rgion.

Non, un tel dsaccord ne se peut rencontrer dans l'ordre naturel
des socits. Il n'est pas possible que tous les hommes aspirent
au bien-tre, que la voie naturelle pour y arriver soit l'exercice
des plus rudes vertus, et qu'ils n'y arrivent nanmoins que pour
tomber sous le joug du vice. De telles dclamations ne sont propres
qu' allumer et entretenir les haines de classes. Vraies, elles
placeraient l'humanit entre la misre ou l'immoralit. Fausses,
elles font servir le mensonge au dsordre, et, en les trompant, elles
mettent aux prises les classes qui se devraient aimer et entr'aider.

Oui, l'ingalit factice, l'ingalit que la loi ralise en troublant
l'ordre naturel du dveloppement des diverses classes de la socit,
cette ingalit est pour toutes une source fconde d'irritation, de
jalousie et de vices. C'est pourquoi il faut s'assurer enfin si cet
ordre naturel ne conduit pas vers l'galisation et l'amlioration
progressive de toutes les classes: et nous serions arrts dans cette
recherche par une fin de non-recevoir insurmontable, si ce double
progrs matriel impliquait fatalement une double dgradation morale.

J'ai  faire sur les besoins humains une remarque importante,
fondamentale mme, en conomie politique: c'est que les besoins ne
sont pas une quantit fixe, immuable. Ils ne sont pas stationnaires,
mais progressifs par nature.

Ce caractre se remarque mme dans nos besoins les plus matriels: il
devient plus sensible  mesure qu'on s'lve  ces dsirs et  ces
gots intellectuels qui distinguent l'homme de la brute.

Il semble que, s'il est quelque chose en quoi les hommes doivent
se ressembler, c'est le besoin d'alimentation, car, sauf les cas
anormaux, les estomacs sont  peu prs les mmes.

Cependant les aliments qui auraient t recherchs  une poque sont
devenus vulgaires  une autre poque, et le rgime qui suffit  un
lazzarone soumettrait un Hollandais  la torture. Ainsi ce besoin, le
plus immdiat, le plus grossier, et, par consquent, le plus uniforme
de tous, varie encore suivant l'ge, le sexe, le temprament, le
climat et l'habitude.

Il en est ainsi de tous les autres.  peine l'homme est abrit qu'il
veut se loger;  peine il est vtu, qu'il veut se dcorer;  peine
il a satisfait les exigences de son corps, que l'tude, la science,
l'art, ouvrent devant ses dsirs un champ sans limites.

C'est un phnomne bien digne de remarque que la promptitude avec
laquelle, par la continuit de la satisfaction, ce qui n'tait
d'abord qu'un vague dsir devient un got, et ce qui n'tait qu'un
got se transforme en besoin et mme en besoin imprieux.

Voyez ce rude et laborieux artisan. Habitu  une alimentation
grossire,  d'humbles vtements,  un logement mdiocre, il lui
semble qu'il serait le plus heureux des hommes, qu'il n formerait
plus de dsirs, s'il pouvait arriver  ce degr de l'chelle qu'il
aperoit immdiatement au-dessus de lui. Il s'tonne que ceux qui
y sont parvenus se tourmentent encore. En effet, vienne la modeste
fortune qu'il a rve, et le voil heureux; heureux,--hlas! pour
quelques jours.

Car bientt il se familiarise avec sa nouvelle position, et peu 
peu il cesse mme de sentir son prtendu bonheur. Il revt avec
indiffrence ce vtement aprs lequel il a soupir. Il s'est fait
un autre milieu, il frquente d'autres personnes, il porte de temps
en temps ses lvres  une autre coupe, il aspire  monter un autre
degr, et, pour peu qu'il fasse un retour sur lui-mme, il sent bien
que, si sa fortune a chang, son me est reste ce qu'elle tait, une
source intarissable de dsirs.

Il semble que la nature ait attach cette singulire puissance 
l'_habitude_, afin qu'elle ft en nous ce qu'est la roue  rochet en
mcanique, et que l'humanit, toujours pousse vers des rgions de
plus en plus leves, ne pt s'arrter  aucun degr de civilisation.

Le _sentiment de la dignit_ agit peut-tre avec plus de force encore
dans le mme sens. La philosophie stocienne a souvent blm l'homme
de vouloir plutt _paratre_ qu'_tre_. Mais, en considrant les
choses d'une manire gnrale, est-il bien sr que le _paratre_ ne
soit pas pour l'homme un des modes de l'_tre_?

Quand, par le travail, l'ordre, l'conomie, une famille s'lve de
degr en degr vers ces rgions sociales o les gots deviennent de
plus en plus dlicats, les relations plus polies, les sentiments
plus purs, l'intelligence plus cultive, qui ne sait de quelles
douleurs poignantes est accompagn un retour de fortune qui la
force  descendre? C'est qu'alors le corps ne souffre pas seul.
L'abaissement rompt des habitudes qui sont devenues, comme on dit,
une seconde nature; il froisse le sentiment de la dignit et avec lui
toutes les puissances de l'me. Aussi il n'est pas rare, dans ce cas,
de voir la victime, succombant au dsespoir, tomber sans transition
dans un dgradant abrutissement. Il en est du milieu social comme de
l'atmosphre. Le montagnard habitu  un air pur dprit bientt dans
les rues troites de nos cits.

J'entends qu'on me crie: conomiste, tu bronches dj. Tu avais
annonc que ta science s'accordait avec la morale, et te voil
justifiant le sybaritisme.--Philosophe, dirai-je  mon tour,
dpouille ces vtements qui ne furent jamais ceux de l'homme
primitif, brise tes meubles, brle tes livres, nourris-toi de la
chair crue des animaux, et je rpondrai alors  ton objection. Il
est trop commode de contester cette puissance de l'habitude dont on
consent bien  tre soi-mme la preuve vivante.

On peut critiquer cette disposition que la nature a donne  nos
organes; mais la critique ne fera pas qu'elle ne soit universelle. On
la constate chez tous les peuples, anciens et modernes, sauvages et
civiliss, aux antipodes comme en France. Sans elle il est impossible
d'expliquer la civilisation. Or, quand une disposition du coeur
humain est universelle et indestructible, est-il permis  la science
sociale de n'en pas tenir compte?

L'objection sera faite par des publicistes qui s'honorent d'tre
les disciples de Rousseau. Mais Rousseau n'a jamais ni le phnomne
dont je parle. Il constate positivement et l'lasticit indfinie
des besoins, et la puissance de l'habitude, et le rle mme que je
lui assigne, qui consiste  prvenir dans l'humanit un mouvement
rtrograde. Seulement, ce que j'admire, il le dplore, et cela devait
tre. Rousseau suppose qu'il a t un temps o les hommes n'avaient
ni droits, ni devoirs, ni relations, ni affections, ni langage, et
c'est alors, selon lui, qu'ils taient heureux et parfaits. Il devait
donc abhorrer ce rouage de la mcanique sociale qui loigne sans
cesse l'humanit de la perfection idale. Ceux qui pensent qu'au
contraire la perfection n'est pas au commencement, mais  la fin de
l'volution humaine, admirent le ressort qui nous pousse en avant.
Mais quant  l'existence et au jeu du ressort lui-mme, nous sommes
d'accord.

Les hommes, dit-il, jouissant d'un fort grand loisir, l'employrent
 se procurer plusieurs sortes de commodits inconnues  leurs pres,
et ce fut l le premier joug qu'ils s'imposrent sans y songer, et la
premire source des maux qu'ils prparrent  leurs descendants; car,
outre qu'ils continurent ainsi  s'amollir le corps et l'esprit, ces
commodits ayant, _par l'habitude_, perdu presque tout leur agrment,
et tant en mme temps dgnres en de _vrais besoins_, la privation
en devint beaucoup plus cruelle que la possession n'en tait douce,
et l'on tait malheureux de les perdre sans tre heureux de les
possder.

Rousseau tait convaincu que Dieu, la nature et l'humanit avaient
tort. Je sais que cette opinion domine encore beaucoup d'esprits,
mais ce n'est pas la mienne.

Aprs tout,  Dieu ne plaise que je veuille m'lever ici contre
le plus noble apanage, la plus belle vertu de l'homme, l'empire
sur lui-mme, la domination sur ses passions, la modration de ses
dsirs, le mpris des jouissances fastueuses! Je ne dis pas qu'il
doit se rendre esclave de tel ou tel besoin factice. Je dis que le
besoin, considr d'une manire gnrale et tel qu'il rsulte de
la nature  la fois corporelle et immatrielle de l'homme, combin
avec la puissance de l'habitude et le sentiment de la dignit, est
indfiniment expansible, parce qu'il nat d'une source intarissable,
le dsir. Qui blmera l'homme opulent, s'il est sobre, peu recherch
dans ses vtements, s'il fuit le faste et la mollesse? Mais n'est-il
pas des dsirs plus levs auxquels il lui est permis de cder? Le
besoin de l'instruction a-t-il des limites? Des efforts pour rendre
service  son pays, pour encourager les arts, pour propager des
ides utiles, pour secourir des frres malheureux, ont-ils rien
d'incompatible avec l'usage bien entendu des richesses?

Au surplus, que la philosophie le trouve bon ou mauvais, le besoin
humain n'est pas une quantit fixe et immuable. C'est l un
fait certain, irrcusable, universel. Sous aucun rapport, quant
 l'alimentation, au logement,  l'instruction, les besoins du
quatorzime sicle n'taient ceux du ntre, et l'on peut prdire
que les ntres n'galent pas ceux auxquels nos descendants seront
assujettis.

C'est, du reste, une observation qui est commune  tous les
lments qui entrent dans l'conomie politique: richesses, travail,
valeur, services, etc., toutes choses qui participent de l'extrme
mobilit du sujet principal, l'homme. L'conomie politique n'a pas,
comme la gomtrie ou la physique, l'avantage de spculer sur les
objets qui se laissent peser ou mesurer; et c'est l une de ses
difficults d'abord, et puis une perptuelle cause d'erreurs; car,
lorsque l'esprit humain s'applique  un ordre de phnomnes, il est
naturellement enclin  chercher un _criterium_, une mesure commune
 laquelle il puisse tout rapporter, afin de donner  la branche de
connaissances dont il s'occupe le caractre d'une _science exacte_.
Aussi nous voyons la plupart des auteurs chercher la fixit, les
uns dans la _valeur_, les autres dans la _monnaie_, celui-ci dans le
_bl_, celui-l dans le _travail_, c'est--dire dans la mobilit mme.

Beaucoup d'erreurs conomiques proviennent de ce que l'on considre
les besoins humains comme une quantit donne; et c'est pourquoi
j'ai cru devoir m'tendre sur ce sujet. Je ne crains pas d'anticiper
en disant brivement comment on raisonne. On prend toutes les
satisfactions gnrales du temps o l'on est, et l'on suppose que
l'humanit n'en admet pas d'autres. Ds lors, si la libralit de la
nature, ou la puissance des machines, ou des habitudes de temprance
et de modration viennent rendre disponible, pour un temps, une
portion du travail humain, on s'inquite de ce progrs, on le
considre comme un dsastre, on se retranche derrire des formules
absurdes, mais spcieuses, telles que celles-ci: _La production
surabonde, nous prissons de plthore; la puissance de produire a
dpass la puissance de consommer_, etc.

Il n'est pas possible de trouver une bonne solution  la question
des _machines_,  celle de la _concurrence extrieure_,  celle du
_luxe_, quand on considre le _besoin_ comme une quantit invariable,
quand on ne se rend pas compte de son expansibilit indfinie.

Mais si, dans l'homme, le besoin est indfini, progressif, dou de
_croissance_ comme le dsir, source intarissable o il s'alimente
sans cesse, il faut, sous peine de discordance et de contradiction
dans les lois conomiques de la socit, que la nature ait plac
dans l'homme et autour de lui des moyens indfinis et progressifs
de _satisfaction_, l'quilibre entre les moyens et la fin tant
la premire condition de toute harmonie. C'est ce que nous allons
examiner.

J'ai dit, en commenant cet crit, que l'conomie politique avait
pour objet l'_homme_ considr au point de vue de ses besoins et des
moyens par lesquels il lui est donn d'y pourvoir.

Il est donc naturel de commencer par tudier l'homme et son
organisation.

Mais nous avons vu aussi qu'il n'est pas un tre solitaire; si
ses _besoins_ et ses _satisfactions_, en vertu de la nature de la
sensibilit, sont insparables de son tre, il n'en est pas de mme
de ses _efforts_, qui naissent du principe actif. Ceux-ci sont
susceptibles de transmission. En un mot, les hommes travaillent les
uns pour les autres.

Or il arrive une chose fort singulire.

Quand on considre d'une manire gnrale et, pour ainsi dire,
abstraite, l'homme, ses besoins, ses efforts, ses satisfactions, sa
constitution, ses penchants, ses tendances, on aboutit  une srie
d'observations qui paraissent  l'abri du doute et se montrent dans
tout l'clat de l'vidence, chacun en trouvant la preuve en soi-mme.
C'est au point que l'crivain ne sait trop comment s'y prendre pour
soumettre au public des vrits si palpables et si vulgaires, il
craint de provoquer le sourire du ddain. Il lui semble, avec quelque
raison, que le lecteur courrouc va jeter le livre, en s'criant: Je
ne perdrai pas mon temps  apprendre ces trivialits.

Et cependant ces vrits, tenues pour si incontestables tant
qu'elles sont prsentes d'une manire gnrale, que nous souffrons
 peine qu'elles nous soient rappeles, ne passent plus que pour
des erreurs ridicules, des thories absurdes aussitt qu'on observe
l'homme dans le milieu social. Qui jamais, en considrant l'homme
isol, s'aviserait de dire: _La production surabonde; la facult
de consommer ne peut suivre la facult de produire; le luxe et
les gots factices sont la source de la richesse; l'invention
des machines anantit le travail_; et autres apophthegmes de la
mme force qui, appliqus  des agglomrations humaines, passent
cependant pour des axiomes si bien tablis, qu'on en fait la base
de nos lois industrielles et commerciales? L'_change_ produit  cet
gard une illusion dont ne savent pas se prserver les esprits de
la meilleure trempe, et j'affirme que l'_conomie politique_ aura
atteint son but et rempli sa mission quand elle aura dfinitivement
dmontr ceci: Ce qui est vrai de l'homme est vrai de la socit.
L'homme isol est  la fois producteur et consommateur, inventeur et
entrepreneur, capitaliste et ouvrier; tous les phnomnes conomiques
s'accomplissent en lui, et il est comme un rsum de la socit.
De mme l'humanit, vue dans son ensemble, est un homme immense,
collectif, multiple, auquel s'appliquent exactement les vrits
observes sur l'individualit mme.

J'avais besoin de faire cette remarque, qui, je l'espre, sera
mieux justifie par la suite, avant de continuer ces tudes sur
l'homme. Sans cela, j'aurais craint que le lecteur ne rejett, comme
superflus, les dveloppements, les vritables _truismes_ qui vont
suivre.

Je viens de parler des _besoins_ de l'homme, et, aprs en avoir
prsent une numration approximative, j'ai fait observer qu'ils
n'taient pas d'une nature stationnaire, mais progressive; cela est
vrai, soit qu'on les considre chacun en lui-mme, soit surtout
qu'on embrasse leur ensemble dans l'ordre physique, intellectuel et
moral. Comment en pourrait-il tre autrement? Il est des besoins
dont la satisfaction est exige, sous peine de mort, par notre
organisation; et, jusqu' un certain point, on pourrait soutenir
que ceux-l sont des quantits fixes, encore que cela ne soit
certes pas rigoureusement exact: car, pour peu qu'on veuille bien
ne pas ngliger un lment essentiel, la _puissance de l'habitude_,
et pour peu qu'on condescende  s'examiner soi-mme avec quelque
bonne foi, on sera forc de convenir que les besoins, mme les
plus grossiers, comme celui de manger, subissent, sous l'influence
de l'habitude, d'incontestables transformations; et tel qui
dclamera ici contre cette remarque, la taxant de matrialisme et
d'picurisme, se trouverait bien malheureux si, le prenant au mot,
on le rduisait au brouet noir des Spartiates ou  la pitance d'un
anachorte. Mais, en tout cas, quand les besoins de cet ordre sont
satisfaits d'une manire assure et permanente, il en est d'autres
qui prennent leur source dans la plus expansible de nos facults,
le dsir. Conoit-on un moment o l'homme ne puisse plus former
de dsirs, mme raisonnables? N'oublions pas qu'un dsir qui est
draisonnable  un certain degr de civilisation,  une poque o
toutes les puissances humaines sont absorbes pour la satisfaction
des besoins infrieurs, cesse d'tre tel quand le perfectionnement de
ces puissances ouvre devant elles un champ plus tendu. C'est ainsi
qu'il et t draisonnable, il y a deux sicles, et qu'il ne l'est
pas aujourd'hui, d'aspirer  faire dix lieues  l'heure. Prtendre
que les besoins et les dsirs de l'homme sont des quantits fixes et
stationnaires, c'est mconnatre la nature de l'me, c'est nier les
faits, c'est rendre la civilisation inexplicable.

Elle serait inexplicable encore, si, ct du dveloppement indfini
des besoins, ne venait se placer, comme possible, le dveloppement
indfini des moyens d'y pourvoir. Qu'importerait, pour la
ralisation du progrs, la nature expansible des besoins, si,  une
certaine limite, nos facults ne pouvaient plus avancer, si elles
rencontraient une borne immuable?

Ainsi,  moins que la nature, la Providence, quelle que soit la
puissance qui prside  nos destines, ne soit tombe dans la plus
choquante, la plus cruelle contradiction, nos dsirs tant indfinis,
la prsomption est que nos moyens d'y pourvoir le sont aussi.

Je dis indfinis et non point infinis, car rien de ce qui tient 
l'homme n'est infini. C'est prcisment parce que nos dsirs et nos
facults se dveloppent dans l'infini, qu'ils n'ont pas de limites
assignables, quoiqu'ils aient des limites absolues. On peut citer
une multitude de points, au-dessus de l'humanit, auxquels elle ne
parviendra jamais, sans qu'on puisse dire pour cela qu'il arrivera un
instant o elle cessera de s'en approcher[7].

[Note 7: Loi mathmatique trs-frquente et trs-mconnue en conomie
politique.]

Je ne voudrais pas dire non plus que le _dsir_ et le _moyen_
marchent paralllement et d'un pas gal. Le _dsir_ court, et le
_moyen_ suit en boitant.

Cette nature prompte et aventureuse du dsir, compare  la
lenteur de nos facults, nous avertit qu' tous les degrs de la
civilisation,  tous les chelons du progrs, la souffrance dans une
certaine mesure est et sera toujours le partage de l'homme. Mais elle
nous enseigne aussi que cette souffrance a une mission, puisqu'il
serait impossible de comprendre que le dsir ft l'aiguillon de
nos facults, s'il les suivait au lieu de les prcder. Cependant
n'accusons pas la nature d'avoir mis de la cruaut dans ce mcanisme,
car il faut remarquer que le dsir ne se transforme en vritable
besoin, c'est--dire en _dsir douloureux_, que lorsqu'il a t fait
tel par l'_habitude_ d'une satisfaction permanente, en d'autres
termes, quand le _moyen_ a t trouv et mis irrvocablement  notre
porte[8].

[Note 8: Un des objets indirects de ce livre est de combattre
des coles sentimentalistes modernes qui, malgr les faits,
n'admettent pas que la souffrance,  un degr quelconque, ait un but
providentiel. Comme ces coles disent procder de Rousseau, je dois
leur citer ce passage du matre: Le mal que nous voyons n'est pas un
mal absolu; et, loin de combattre directement le bien, il concourt
avec lui  l'harmonie universelle.]

Nous avons aujourd'hui  examiner cette question: Quels sont les
moyens que nous avons de pourvoir  nos besoins?

Il me semble vident qu'il y en a deux: la Nature et le Travail,
les dons de Dieu et les fruits de nos efforts, ou, si l'on veut,
l'application de nos facults aux choses que la nature a mises 
notre service.

Aucune cole, que je sache, n'a attribu  la nature _seule_ la
satisfaction de nos besoins. Une telle assertion est trop dmentie
par l'exprience, et nous n'avons pas  tudier l'conomie politique
pour nous apercevoir que l'intervention de nos _facults_ est
ncessaire.

Mais il y a des coles qui ont rapport au travail seul ce privilge.
Leur axiome est: _Toute richesse vient du travail; le travail, c'est
la richesse_.

Je ne puis m'empcher de prvenir ici que ces formules, prises au
pied de la lettre, ont conduit  des erreurs de doctrine normes et,
par suite,  des mesures lgislatives dplorables. J'en parlerai
ailleurs.

Ici je me borne  tablir, en fait, que la _nature_ et le _travail_
cooprent  la satisfaction de nos besoins et de nos dsirs.

Examinons les faits.

Le premier besoin que nous avons plac en tte de notre nomenclature,
c'est celui de _respirer_.  cet gard, nous avons dj constat que
la _nature_ fait, en gnral, tous les frais, et que le _travail_
humain n'a  intervenir que dans certains cas exceptionnels, comme,
par exemple, quand il est ncessaire de purifier l'air.

Le besoin de nous _dsaltrer_ est plus ou moins satisfait par la
Nature, selon qu'elle nous fournit une eau plus ou moins rapproche,
limpide, abondante; et le Travail a  concourir d'autant plus, qu'il
faut aller chercher l'eau plus loin, la clarifier, suppler  sa
raret par des puits et des citernes.

La nature n'est pas non plus uniformment librale envers nous quant
 l'_alimentation_; car qui dira que le travail qui reste  notre
charge soit toujours le mme, si le terrain est fertile ou s'il est
ingrat, si la fort est giboyeuse, si la rivire est poissonneuse, ou
dans les hypothses contraires?

Pour l'_clairage_, le travail humain a certainement moins  faire l
o la nuit est courte que l o il a plu au soleil qu'elle ft longue.

Je n'oserais pas poser ceci comme une rgle absolue, mais il me
semble qu' mesure qu'on s'lve dans l'chelle des besoins, la
coopration de la nature s'amoindrit et laisse plus de place  nos
facults. Le peintre, le statuaire, l'crivain mme sont rduits 
s'aider de matriaux et d'instruments que la nature seule fournit;
mais il faut avouer qu'ils puisent dans leur propre gnie ce qui
fait le charme, le mrite, l'utilit et la valeur de leurs oeuvres.
_Apprendre_ est un besoin que satisfait presque exclusivement
l'exercice bien dirig de nos facults intellectuelles. Cependant,
ne pourrait-on pas dire qu'ici encore la _nature_ nous aide en
nous offrant,  des degrs divers, des objets d'observation et de
comparaison?  travail gal, la botanique, la gologie, l'histoire
naturelle peuvent-elles faire partout des progrs gaux?

Il serait superflu de citer d'autres exemples. Nous pouvons dj
constater que la Nature nous donne des moyens de satisfaction  des
degrs plus ou moins avancs d'_utilit_ (ce mot est pris dans le
sens tymologique, _proprit de servir_). Dans beaucoup de cas,
dans presque tous les cas, il reste quelque chose  faire au travail
pour rendre cette _utilit_ complte; et l'on comprend que cette
action du travail est susceptible de plus ou de moins, dans chaque
circonstance donne, selon que la nature a elle-mme plus ou moins
avanc l'opration.

On peut donc poser ces deux formules:

1 _L'utilit est communique, quelquefois par la nature seule,
quelquefois par le travail seul, presque toujours par la coopration
de la Nature et du Travail._

2 _Pour amener une chose  son tat complet d'_UTILIT, _l'action du
Travail est en raison inverse de l'action de la Nature_.

De ces deux propositions combines avec ce que nous avons dit de
l'expansibilit indfinie des besoins, qu'il me soit permis de tirer
une dduction dont la suite dmontrera l'importance. Si deux hommes
supposs tre sans relations entre eux se trouvent placs dans des
situations ingales, de telle sorte que la nature, librale pour
l'un, ait t avare pour l'autre, le premier aura videmment moins
de travail  faire pour chaque satisfaction donne; s'ensuit-il
que cette partie de ses forces, pour ainsi dire laisses ainsi _en
disponibilit_, sera ncessairement frappe d'inertie, et que cet
homme,  cause de la libralit de la nature, sera rduit  une
oisivet force? Non; ce qui s'ensuit, c'est qu'il pourra, s'il
le veut, disposer de ces forces pour agrandir le cercle de ses
jouissances; qu' travail gal il se procurera deux satisfactions au
lieu d'une; en un mot, que le progrs lui sera plus facile.

Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble qu'aucune
science, pas mme la gomtrie, ne prsente,  son point de dpart,
des vrits plus inattaquables. Que si l'on venait  me prouver,
cependant, que toutes ces vrits sont autant d'erreurs, on aurait
dtruit en moi non-seulement la confiance qu'elles m'inspirent, mais
la base de toute certitude et la foi en l'vidence mme; car de quel
raisonnement se pourrait-on servir, qui mritt mieux l'acquiescement
de la raison que celui qu'on aurait renvers? Le jour o l'on aura
trouv un axiome qui contredise cet autre axiome: La ligne droite
est le plus court chemin d'un point  un autre, ce jour-l l'esprit
humain n'aura plus d'autre refuge, si c'en est un, que le scepticisme
absolu.

Aussi j'prouve une vritable confusion  insister sur des vrits
primordiales si claires qu'elles en semblent puriles.

Cependant, il faut bien le dire,  travers les complications des
transactions humaines, ces simples vrits ont t mconnues; et,
pour me justifier auprs du lecteur de le retenir si longtemps sur
ce que les Anglais appellent des _truismes_, je lui signalerai ici
le singulier garement auquel d'excellents esprits se sont laiss
entraner. Mettant de ct, ngligeant entirement la _coopration de
la nature_, relativement  la satisfaction de nos besoins, ils ont
pos ce principe absolu: _Toute richesse vient du travail_. Sur cette
prmisse ils ont bti le syllogisme suivant:

Toute richesse vient du travail;

Donc la richesse est proportionnelle au travail.

Or le travail est en raison inverse de la libralit de la nature;

Donc la richesse est en raison inverse de la libralit de la
nature!

Et, qu'on le veuille ou non, beaucoup de nos lois conomiques ont t
inspires par ce singulier raisonnement. Ces lois ne peuvent qu'tre
funestes au dveloppement et  la distribution des richesses. C'est
l ce qui me justifie de prparer d'avance, par l'exposition de
vrits fort triviales en apparence, la rfutation d'erreurs et de
prjugs dplorables, sous lesquels se dbat la socit actuelle.

Dcomposons maintenant ce concours de la nature.

Elle met deux choses  notre disposition: des _matriaux_ et des
_forces_.

La plupart des objets matriels qui servent  la satisfaction de nos
besoins et de nos dsirs ne sont amens  l'tat d'_utilit_ qui
les rend propres  notre usage que par l'intervention du travail,
par l'application des facults humaines. Mais, en tout cas, les
lments, les atomes, si l'on veut, dont ces objets sont composs,
sont des dons, et j'ajoute, des dons _gratuits_ de la nature. Cette
observation est de la plus haute importance, et jettera, je crois, un
jour nouveau sur la thorie de la richesse.

Je dsire que le lecteur veuille bien se rappeler que j'tudie
ici d'une manire gnrale la constitution physique et morale
de l'homme, ses besoins, ses facults et ses relations avec la
nature, abstraction faite de l'change, que je n'aborderai que dans
le chapitre suivant; nous verrons alors en quoi et comment les
transactions sociales modifient les phnomnes.

Il est bien vident que si l'homme isol doit, pour parler ainsi,
_acheter_ la plupart de ses satisfactions par un travail, par un
effort, il est rigoureusement exact de dire qu'avant qu'aucun
travail, aucun effort de sa part soit intervenu, les matriaux qu'il
trouve  sa porte sont des dons _gratuits_ de la nature. Aprs
le premier effort, quelque lger qu'il soit, ils cessent d'tre
_gratuits_; et, si le langage de l'conomie politique et toujours
t exact, c'est  cet tat des objets matriels, antrieurement
 toute action humaine, qu'et t rserv le nom de _matires
premires_.

Je rpte ici que cette _gratuit_ des dons de la nature, avant
l'intervention du travail, est de la plus haute importance. En effet
j'ai dit dans le second chapitre que l'conomie politique tait la
_thorie de la valeur_. J'ajoute maintenant, et par anticipation,
que les choses ne commencent  avoir de la _valeur_ que lorsque le
travail leur en donne. Je prtends dmontrer plus tard, que tout
ce qui est _gratuit_ pour l'homme isol reste gratuit pour l'homme
social, et que les dons gratuits de la nature, _quelle qu'en soit
l'_UTILIT, n'ont pas de valeur. Je dis qu'un homme qui recueille
directement et sans aucun effort un bienfait de la nature, ne peut
tre considr comme se rendant  lui-mme un _service onreux_,
et que, par consquent, il ne peut rendre aucun service  autrui 
l'occasion de choses communes  tous. Or, o il n'y a pas de services
rendus et reus, il n'y a pas de _valeur_.

Tout ce que je dis ici des _matriaux_ s'applique aussi aux _forces_
que nous fournit la nature. La gravitation, l'lasticit des gaz,
la puissance des vents, les lois de l'quilibre, la vie vgtale,
la vie animale, ce sont autant de forces que nous apprenons  faire
tourner  notre avantage. La peine, l'intelligence que nous dpensons
pour cela sont toujours susceptibles de rmunration, car nous ne
pouvons tre tenus de consacrer gratuitement nos efforts  l'avantage
d'autrui. Mais ces forces naturelles, considres en elles-mmes, et
abstraction faite de tout travail intellectuel ou musculaire, sont
des dons _gratuits_ de la Providence; et  ce titre, elles restent
sans _valeur_  travers toutes les complications des transactions
humaines. C'est la pense dominante de cet crit.

Cette observation aurait peu d'importance, je l'avoue, si la
coopration naturelle tait constamment uniforme, si chaque homme, en
tous temps, en tous lieux, en toutes circonstances, recevait de la
nature un concours toujours gal, invariable. En ce cas, la science
serait excusable de ne pas tenir compte d'un lment qui, restant
toujours et partout le mme, affecterait les services changs
dans des proportions exactes de toutes parts. Comme on limine,
en gomtrie, les portions de lignes communes aux deux figures
compares, elle pourrait ngliger cette coopration immuablement
prsente, et se contenter de dire, ainsi qu'elle l'a fait jusqu'ici:
Il y a des richesses naturelles; l'conomie politique le constate
une fois pour toutes et ne s'en occupe plus.

Mais les choses ne se passent pas ainsi. La tendance invincible de
l'intelligence humaine, en cela stimule par l'intrt et seconde
par la srie des dcouvertes, est de substituer le concours naturel
et gratuit au concours humain et onreux, de telle sorte qu'une
utilit donne, quoique restant la mme quant  son rsultat, quant
 la satisfaction qu'elle procure, rpond cependant  un travail de
plus en plus rduit. Certes il est impossible de ne pas apercevoir
l'immense influence de ce merveilleux phnomne sur la notion de
la Valeur. Car qu'en rsulte-t-il? C'est qu'en tout produit la
partie _gratuite_ tend  remplacer la partie _onreuse_. C'est que
l'_utilit_ tant une rsultante de deux collaborations, dont l'une
se rmunre et l'autre ne se rmunre pas, la Valeur, qui n'a de
rapport qu'avec la premire de ces collaborations, diminue pour une
_utilit_ identique,  mesure que la nature est contrainte  un
concours plus efficace. En sorte qu'on peut dire que l'humanit a
d'autant plus de _satisfactions_ ou de _richesses_, qu'elle a moins
de _valeurs_. Or, la plupart des auteurs ayant tabli une sorte
de synonymie entre ces trois expressions, _utilit_, _richesses_,
_valeurs_, il en est rsult une thorie non-seulement fausse,
mais en sens inverse de la vrit. Je crois sincrement qu'une
description plus exacte de cette combinaison des forces naturelles et
des forces humaines, dans l'oeuvre de la production, autrement dit
une dfinition plus juste de la Valeur, fera cesser des confusions
thoriques inextricables et conciliera des coles aujourd'hui
divergentes; et si j'anticipe aujourd'hui sur la suite de cette
exposition, c'est pour me justifier auprs du lecteur de m'arrter
sur des notions dont il lui serait difficile sans cela de s'expliquer
l'importance.

Aprs cette digression je reprends mon tude sur l'homme considr
uniquement au point de vue conomique.

Une autre observation due  J. B. Say, et qui saute aux yeux par
son vidence, quoique trop souvent nglige par beaucoup d'auteurs,
c'est que l'homme ne _cre_ ni les _matriaux_ ni les _forces_ de la
nature, si l'on prend le mot _crer_ dans son acception rigoureuse.
Ces matriaux, ces forces existent par eux-mmes. L'homme se borne
 les combiner,  les dplacer pour son avantage ou pour l'avantage
d'autrui. Si c'est pour son avantage, _il se rend service 
lui-mme_. Si c'est pour l'avantage d'autrui, _il rend service  son
semblable_, et est en droit d'en exiger un service _quivalent_;
d'o il suit encore que la _valeur_ est proportionnelle au service
rendu, et non point du tout  l'_utilit_ absolue de la chose. Car
cette _utilit_ peut tre, en trs-grande partie, le rsultat de
l'action _gratuite_ de la nature, auquel cas le service humain, le
service onreux et rmunrable, est de peu de valeur. Cela rsulte de
l'axiome tabli ci-dessus: _Pour amener une chose  l'tat complet
d'utilit, l'action de l'homme est en raison inverse de l'action de
la nature_.

Cette observation renverse la doctrine qui place la valeur dans
la _matrialit_ des choses. C'est le contraire qui est vrai.
La matrialit est une qualit donne par la nature, et par
consquent _gratuite_, dpourvue de _valeur_, quoique d'une utilit
incontestable. L'action humaine, laquelle ne peut jamais arriver 
_crer_ de la matire, constitue seule le service que l'homme isol
se rend  lui-mme ou que les hommes en socit se rendent les uns
aux autres, et c'est la libre apprciation de ces _services_ qui est
le fondement de la _valeur_; bien loin donc que, comme le voulait
Smith, la Valeur ne se puisse concevoir qu'incorpore dans la
Matire, entre matire et valeur il n'y a pas de rapports possibles.

La doctrine errone  laquelle je fais allusion avait rigoureusement
dduit de son principe que ces classes seules sont _productives_
qui oprent sur la matire. Smith avait ainsi prpar l'erreur des
_socialistes_ modernes, qui ne cessent de reprsenter comme des
parasites improductifs ce qu'ils appellent les _intermdiaires_
entre le producteur et le consommateur, tels que le ngociant, le
marchand, etc. Rendent-ils des services? Nous pargnent-ils une peine
en se la donnant pour nous? En ce cas, ils crent de la _valeur_,
quoiqu'ils ne crent pas de la matire; et mme, comme nul ne cre de
la matire, comme nous nous bornons tous  nous rendre des services
rciproques, il est trs-exact de dire que nous sommes tous, y
compris les agriculteurs et les fabricants, des _intermdiaires_ 
l'gard les uns des autres.

Voil ce que j'avais  dire, pour le moment, sur le concours de la
nature. Elle met  notre disposition, dans une mesure fort diverse
selon les climats, les saisons et l'avancement de nos connaissances,
mais _toujours gratuitement_, des matriaux et des forces. Donc ces
matriaux et ces forces n'ont pas de _valeur_; il serait bien trange
qu'ils en eussent. D'aprs quelle rgle l'estimerions-nous? Comment
comprendre que la nature se fasse payer, rtribuer, rmunrer? Nous
verrons plus tard que l'change est ncessaire pour dterminer
la _valeur_. Nous n'achetons pas les biens naturels, nous les
recueillons, et si, pour les recueillir, il faut faire un effort
quelconque, c'est dans cet _effort_, non dans le don de la nature,
qu'est le principe de la _valeur_.

Passons  l'action de l'homme, dsigne d'une manire gnrale sous
le nom de _travail_.

Le mot _travail_, comme presque tous ceux qu'emploie l'conomie
politique, est fort vague; chaque auteur lui donne un sens plus ou
moins tendu. L'conomie politique n'a pas eu, comme la plupart des
sciences, la chimie par exemple, l'avantage de faire son vocabulaire.
Traitant de choses qui occupent les hommes depuis le commencement du
monde et font le sujet habituel de leurs conversations, elle a trouv
des expressions toutes faites, et est force de s'en servir.

On restreint souvent le sens du mot _travail_  l'action presque
exclusivement musculaire de l'homme sur les choses. C'est ainsi
qu'on appelle _classes travailleuses_ celles qui excutent la partie
mcanique de la production.

Le lecteur comprendra que je donne  ce mot un sens plus tendu.
J'entends par _travail_ l'application de nos facults  la
satisfaction de nos besoins. _Besoin_, _effort_, _satisfaction_,
voil le cercle de l'conomie politique. L'_effort_ peut tre
physique, intellectuel ou mme moral, comme nous allons le voir.

Il n'est pas ncessaire de montrer ici que tous nos organes, toutes
ou presque toutes nos facults peuvent concourir et concourent en
effet  la production. L'attention, la sagacit, l'intelligence,
l'imagination, y ont certainement leur part.

M. Dunoyer, dans son beau livre sur la _Libert du travail_, a fait
entrer, et cela avec toute la rigueur scientifique, nos facults
morales parmi les lments auxquels nous devons nos richesses; c'est
une ide neuve et fconde autant que juste; elle est destine 
agrandir et ennoblir le champ de l'conomie politique.

Je n'insisterai ici sur cette ide qu'autant qu'elle me fournit
l'occasion de jeter une premire lueur sur l'origine d'un puissant
agent de production, dont je n'ai pas encore parl: LE CAPITAL.

Si nous examinons successivement les objets matriels qui servent 
la satisfaction de nos besoins, nous reconnatrons sans peine que
tous ou presque tous exigent, pour tre confectionns, plus de temps,
une plus grande portion de notre vie que l'homme n'en peut dpenser
sans rparer ses forces, c'est--dire sans satisfaire des besoins.
Cela suppose donc que ceux qui ont excut ces choses avaient
pralablement rserv, mis de ct, accumul des provisions pour
vivre pendant l'opration.

Il en est de mme pour les satisfactions o n'apparat rien de
matriel. Un prtre ne pourrait se consacrer  la prdication, un
professeur  l'enseignement, un magistrat au maintien de l'ordre, si
par eux-mmes ou par d'autres ils ne trouvaient  leur porte des
moyens d'existence tout crs.

Remontons plus haut. Supposons un homme isol et rduit  vivre
de chasse. Il est ais de comprendre que si, chaque soir, il avait
consomm tout le gibier pris dans la journe, jamais il ne pourrait
entreprendre aucun autre ouvrage, btir une hutte, rparer ses armes;
tout progrs lui serait  jamais interdit.

Ce n'est pas ici le lieu de dfinir la nature et les fonctions du
Capital; mon seul but est de faire voir que certaines vertus morales
concourent trs-directement  l'amlioration de notre condition, mme
au point de vue exclusif des richesses, et, entre autres, l'ordre, la
prvoyance, l'empire sur soi-mme, l'conomie.

_Prvoir_ est un des beaux privilges de l'homme, et il est  peine
ncessaire de dire que, dans presque toutes les circonstances de la
vie, celui-l a des chances plus favorables qui sait le mieux quelles
seront les consquences de ses dterminations et de ses actes.

_Rprimer ses apptits_, gouverner ses passions, sacrifier le prsent
 l'avenir, se soumettre  une privation actuelle en vue d'un
avantage suprieur mais loign, ce sont des conditions essentielles
pour la formation des capitaux; et les capitaux, nous l'avons
entrevu, sont eux-mmes la condition essentielle de tout travail
un peu compliqu ou prolong. Il est de toute vidence que si deux
hommes taient placs dans des conditions parfaitement identiques,
si on leur supposait, en outre, le mme degr d'intelligence et
d'activit, celui-l ferait plus de progrs qui, accumulant des
provisions, se mettrait  mme d'entreprendre des ouvrages de longue
haleine, de perfectionner ses instruments, et de faire concourir
ainsi les forces de la nature  la ralisation de ses desseins.

Je n'insisterai pas l-dessus; il suffit de jeter un regard autour de
soi pour rester convaincu que toutes nos forces, toutes nos facults,
toutes nos vertus, concourent  l'avancement de l'homme et de la
socit.

Par la mme raison, il n'est aucun de nos vices qui ne soit une
cause directe ou indirecte de misre. La paresse paralyse le nerf
mme de la production, l'effort. L'ignorance et l'erreur lui donnent
une fausse direction; l'imprvoyance nous prpare des dceptions;
l'abandon aux apptits du moment empche l'accumulation ou la
formation du capital; la vanit nous conduit  consacrer nos efforts
 des satisfactions factices, aux dpens de satisfactions relles; la
violence, la ruse, provoquant des reprsailles, nous forcent  nous
environner de prcautions onreuses, et entranent ainsi une grande
dperdition de forces.

Je terminerai cette tude prliminaire de l'homme par une observation
que j'ai dj faite  l'occasion des besoins. C'est que les lments
signals dans ce chapitre, qui entrent, dans la science conomique
et la constituent, sont essentiellement mobiles et divers. Besoins,
dsirs, matriaux et puissances fournis par la nature, forces
musculaires, organes, facults intellectuelles, qualits morales;
tout cela est variable selon l'individu, le temps et le lieu. Il n'y
a pas deux hommes qui se ressemblent sous chacun de ces rapports, ni,
 plus forte raison, sur tous; bien plus, aucun homme ne se ressemble
exactement  lui-mme deux heures de suite; ce que l'un sait, l'autre
l'ignore; ce que celui-ci apprcie, celui-l le ddaigne; ici, la
nature a t prodigue, l, avare; une vertu qui est difficile 
pratiquer  un certain degr de temprature devient facile sous un
autre climat. La science conomique n'a donc pas, comme les sciences
dites exactes, l'avantage de possder une mesure, un absolu auquel
elle peut tout rapporter, une ligne gradue, un mtre qui lui serve 
mesurer l'intensit des dsirs, des efforts et des satisfactions. Si
nous tions vous au travail solitaire, comme certains animaux, nous
serions tous placs dans des circonstances diffrant par quelques
points; et, ces circonstances extrieures fussent-elles semblables,
le milieu dans lequel nous agirions ft-il identique pour tous, nous
diffrerions encore par nos dsirs, nos besoins, nos ides, notre
sagacit, notre nergie, notre manire d'estimer et d'apprcier les
choses, notre prvoyance, notre activit; en sorte qu'une grande
et invitable ingalit se manifesterait parmi les hommes. Certes
l'isolement absolu, l'absence de toutes relations entre les hommes,
ce n'est qu'une vision chimrique ne dans l'imagination de Rousseau.
Mais,  supposer que cet tat antisocial dit _tat de nature_ ait
jamais exist, je me demande par quelle srie d'ides Rousseau et
ses adeptes sont arrivs  y placer l'galit? Nous verrons plus
tard qu'elle est, comme la richesse, comme la libert, comme la
fraternit, comme l'unit, une fin et non un point de dpart. Elle
surgit du dveloppement naturel et rgulier des socits. L'humanit
ne s'en loigne pas, elle y tend. C'est plus consolant et plus vrai.

Aprs avoir parl de nos _besoins_ et des _moyens_ que nous avons
d'y pourvoir, il me reste  dire un mot de nos _satisfactions_.
Elles sont la rsultante du mcanisme entier. C'est par le plus ou
moins de _satisfactions_ physiques, intellectuelles et morales dont
jouit l'humanit, que nous reconnaissons si la machine fonctionne
bien ou mal. C'est pourquoi le mot _consommation_, adopt par
les conomistes, aurait un sens profond, si, lui conservant sa
signification tymologique, on en faisait le synonyme de _fin_,
_accomplissement_. Par malheur, dans le langage vulgaire et mme
dans la langue scientifique, il prsente  l'esprit un sens matriel
et grossier, exact sans doute quant aux besoins physiques, mais
qui cesse de l'tre  l'gard des besoins d'un ordre plus lev.
La culture du bl, le tissage de la laine, se terminent par une
_consommation_. En est-il de mme des travaux de l'artiste, des
chants du pote, des mditations du jurisconsulte, des enseignements
du professeur, des prdications du prtre? Ici encore nous retrouvons
les inconvnients de cette erreur fondamentale qui dtermina A. Smith
 circonscrire l'conomie politique dans un cercle de matrialit; et
le lecteur me pardonnera de me servir souvent du mot _satisfaction_,
comme s'appliquant  tous nos besoins et  tous nos dsirs, comme
rpondant mieux au cadre largi que j'ai cru pouvoir donner  la
science.

On a souvent reproch aux conomistes de se proccuper exclusivement
des _intrts du consommateur_: Vous oubliez le producteur,
ajoutait-on. Mais la satisfaction tant le but, la fin de tous
les efforts, et comme la grande _consommation_ des phnomnes
conomiques, n'est-il pas vident que c'est en elle qu'est la pierre
de touche du progrs? Le bien-tre d'un homme ne se mesure pas  ses
_efforts_, mais  ses _satisfactions_; cela est vrai aussi pour les
agglomrations d'hommes. C'est encore l une de ces vrits que nul
ne conteste quand il s'agit de l'homme isol, et contre laquelle
on dispute sans cesse ds qu'elle est applique  la socit. La
phrase incrimine n'a pas un autre sens que celui-ci: toute mesure
conomique s'apprcie, non par le travail qu'elle provoque, mais par
l'effet dfinitif qui en rsulte, lequel se rsout en accroissement
ou diminution du bien-tre gnral.

Nous avons dit,  propos des besoins et des dsirs, qu'il n'y a
pas deux hommes qui se ressemblent. Il en est de mme pour nos
_satisfactions_. Elles ne sont pas galement apprcies par tous;
ce qui revient  cette banalit: les gots diffrent. Or c'est
la vivacit des dsirs, la varit des gots, qui dterminent la
direction des efforts. Ici l'influence de la morale sur l'industrie
est manifeste. On peut concevoir un homme isol, esclave de gots
factices, purils, immoraux. En ce cas, il saute aux yeux que ses
forces, qui sont limites, ne satisferont des dsirs dpravs
qu'aux dpens de dsirs plus intelligents et mieux entendus. Mais
est-il question de la socit, cet axiome vident est considr
comme une erreur. On est port  croire que les gots factices,
les satisfactions illusoires, que l'on reconnat tre une source
de misre individuelle, sont nanmoins une source de richesses
nationales, parce qu'ils ouvrent des dbouchs  une foule
d'industries. S'il en tait ainsi, nous arriverions  une conclusion
bien triste: c'est que l'tat social place l'homme entre la misre
et l'immoralit. Encore une fois, l'conomie politique rsout de la
manire la plus satisfaisante et la plus rigoureuse ces apparentes
contradictions.




IV

CHANGE


L'change, c'est l'conomie politique, c'est la Socit toute
entire; car il est impossible de concevoir la Socit sans change,
ni l'change sans Socit. Aussi n'ai-je pas la prtention d'puiser
dans ce chapitre un si vaste sujet.  peine le livre entier en
offrira-t-il une bauche.

Si les hommes, comme les colimaons, vivaient dans un complet
isolement les uns des autres, s'ils n'changeaient pas leurs travaux
et leurs ides, s'ils n'opraient pas entre eux de transactions,
il pourrait y avoir des multitudes, des units humaines, des
individualits juxtaposes; il n'y aurait pas de _Socit_.

Que dis-je? il n'y aurait pas mme d'individualits. Pour l'homme,
l'isolement c'est la mort. Or, si, hors de la socit, il ne peut
vivre, la conclusion rigoureuse, c'est que son tat de nature c'est
l'tat social.

Toutes les sciences aboutissent  cette vrit si mconnue du XVIIIe
sicle, qui fondait la politique et la morale sur l'assertion
contraire. Alors on ne se contentait pas d'opposer l'tat de nature
 l'tat social, on donnait au premier sur le second une prminence
dcide. Heureux les hommes, avait dit Montaigne, quand ils vivaient
sans liens, sans lois, sans langage, sans religion! On sait que le
systme de Rousseau, qui a exerc et exerce encore une si grande
influence sur les opinions et sur les faits, repose tout entier
sur cette hypothse qu'un jour les hommes, pour leur malheur,
_convinrent_ d'abandonner l'innocent _tat de nature_ pour l'orageux
_tat de socit_.

Il n'entre pas dans l'objet de ce chapitre de rassembler toutes les
rfutations qu'on peut faire de cette erreur fondamentale, la plus
funeste qui ait jamais infect les sciences politiques; car, si la
socit est d'invention et de convention, il s'ensuit que chacun peut
inventer une nouvelle forme sociale, et telle a t en effet, depuis
Rousseau, la direction des esprits. Il me serait, je crois, facile
de dmontrer que l'isolement exclut le langage, comme l'absence du
langage exclut la pense; et certes l'homme moins la pense, bien
loin d'tre l'homme de la nature, n'est pas mme l'homme.

Mais une rfutation premptoire de l'ide sur laquelle repose
la doctrine de Rousseau sortira directement, sans que nous la
cherchions, de quelques considrations sur l'change.

_Besoin_, _effort_, _satisfaction_: voil l'homme, au point de vue
conomique.

Nous avons vu que les deux termes extrmes taient essentiellement
intransmissibles, car ils s'accomplissent dans la sensation, ils
sont la sensation mme, qui est tout ce qu'il y a de plus personnel
au monde, aussi bien celle qui prcde l'effort et le dtermine, que
celle qui le suit et en est la rcompense.

C'est donc l'_Effort_ qui s'change, et cela ne peut tre autrement,
puisque change implique activit, et que l'Effort seul manifeste
notre principe actif. Nous ne pouvons souffrir ou jouir les uns
pour les autres, encore que nous soyons sensibles aux peines et aux
plaisirs d'autrui. Mais nous pouvons nous entr'aider, travailler les
uns pour les autres, nous rendre des _services_ rciproques, mettre
nos facults, ou ce qui en provient, au _service_ d'autrui,  charge
de revanche. C'est la socit. Les causes, les effets, les lois de
ces changes constituent l'conomie politique et sociale.

Non-seulement nous le pouvons, mais nous le faisons ncessairement.
Ce que j'affirme, c'est ceci: Que notre organisation est telle que
nous sommes tenus de travailler les uns pour les autres, sous peine
de mort et de mort immdiate. Si cela est, la socit est notre tat
de nature, puisque c'est le seul o il nous soit donn de vivre.

Il y a, en effet, une remarque  faire sur l'quilibre des besoins et
des facults, remarque qui m'a toujours saisi d'admiration pour le
plan providentiel qui rgit nos destines.

_Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facults._

_Dans l'tat social, nos facults surpassent nos besoins._

Il suit de l que l'homme isol ne peut vivre; tandis que, chez
l'homme social, les besoins les plus imprieux font place  des
dsirs d'un ordre plus lev, et ainsi progressivement dans une
carrire de perfectibilit  laquelle nul ne saurait assigner de
limites.

Ce n'est pas l de la dclamation, mais une assertion susceptible
d'tre rigoureusement dmontre par le raisonnement et par
l'analogie, sinon par l'exprience. Et pourquoi ne peut-elle tre
dmontre par l'exprience, par l'observation directe? Prcisment
parce qu'elle est vraie, prcisment parce que, l'homme ne pouvant
vivre dans l'isolement, il devient impossible de montrer, sur la
nature vivante, les effets de la solitude absolue. Les sens ne
peuvent saisir une ngation. On peut prouver  mon esprit qu'un
triangle n'a jamais quatre cts; on ne peut,  l'appui, offrir
 mes yeux un triangle ttragone. Si on le faisait, l'assertion
serait dtruite par cette exhibition mme. De mme, me demander une
preuve exprimentale, exiger de moi que j'tudie les consquences
de l'isolement sur la nature vivante, c'est m'imposer une
contradiction, puisque, pour l'homme, isolement et vie s'excluant, on
n'a jamais vu et on ne verra jamais des hommes sans relations.

S'il y a des animaux, ce que j'ignore, destins par leur organisme
 parcourir dans l'isolement absolu le cercle de leur existence, il
est bien clair que la nature a d mettre entre leurs besoins et leurs
facults une proportion exacte. On pourrait encore comprendre que
leurs facults fussent suprieures; en ce cas, ces animaux seraient
perfectibles et progressifs. L'quilibre exact en fait des tres
stationnaires, mais la supriorit des besoins ne se peut concevoir.
Il faut que ds leur naissance, ds leur premire apparition dans
la vie, leurs facults soient compltes relativement aux besoins
auxquels elles doivent pourvoir, ou, du moins, que les unes et les
autres se dveloppent dans un mme rapport. Sans cela ces espces
mourraient en naissant et, par consquent, ne s'offriraient pas 
l'observation.

De toutes les espces de cratures vivantes qui nous environnent,
aucune, sans contredit, n'est assujettie  autant de besoins que
l'homme. Dans aucune, l'enfance n'est aussi dbile, aussi longue,
aussi dnue, la maturit charge d'une responsabilit aussi tendue,
la vieillesse aussi faible et souffrante. Et, comme s'il n'avait pas
assez de ses besoins, l'homme a encore des gots dont la satisfaction
exerce ses facults autant que celle de ses besoins mmes.  peine
il sait apaiser sa faim, qu'il veut flatter son palais;  peine se
couvrir, qu'il veut se dcorer;  peine s'abriter, qu'il songe 
embellir sa demeure. Son intelligence n'est pas moins inquite que
son corps ncessiteux. Il veut approfondir les secrets de la nature,
dompter les animaux, enchaner les lments, pntrer dans les
entrailles de la terre, traverser d'immenses mers, planer au-dessus
des vents, supprimer le temps et l'espace; il veut connatre les
mobiles, les ressorts, les lois de sa volont et de son coeur, rgner
sur ses passions, conqurir l'immortalit, se confondre avec son
Crateur, tout soumettre  son empire, la nature, ses semblables,
lui-mme; en un mot, ses dsirs se dilatent sans fin dans l'infini.

Aussi, dans aucune autre espce, les facults ne sont susceptibles
d'un aussi grand dveloppement que dans l'homme. Lui seul parat
comparer et juger, lui seul raisonne et parle; seul il prvoit; seul
il sacrifie le prsent  l'avenir; seul il transmet de gnration en
gnration ses travaux, ses penses et les trsors de son exprience;
seul enfin il est capable d'une perfectibilit dont la chane
incommensurable semble attache au del mme de ce monde.

Plaons ici une observation conomique. Quelque tendu que soit le
domaine de nos facults, elles ne sauraient nous lever jusqu'
la puissance de _crer_. Il n'appartient pas  l'homme, en effet,
d'augmenter ou de diminuer le nombre des molcules existantes. Son
action se borne  soumettre les substances rpandues autour de lui 
des modifications,  des combinaisons qui les approprient  son usage
(J. B. Say).

Modifier les substances de manire  accrotre, par rapport  nous,
leur utilit, c'est _produire_, ou plutt c'est une manire de
produire. J'en conclus que la valeur, ainsi que nous le verrons plus
tard, ne saurait jamais tre dans ces substances elles-mmes, mais
dans l'effort intervenu pour les modifier et compar, par l'change,
 d'autres efforts analogues. C'est pourquoi la valeur n'est que
l'apprciation des services changs, soit que la matire intervienne
ou n'intervienne pas. Il est compltement indiffrent, quant  la
notion de la valeur, que je rende  mon semblable un service direct,
par exemple en lui faisant une opration chirurgicale, ou un service
indirect en prparant pour lui une substance curative. Dans ce
dernier cas, l'_utilit_ est dans la substance, mais la _valeur_ est
dans le service, dans l'effort intellectuel et matriel fait par
un homme en faveur d'un autre homme. C'est par pure mtonymie qu'on
a attribu la valeur  la matire elle-mme, et, en cette occasion
comme en bien d'autres, la mtaphore a fait dvier la science.

Je reviens  l'organisation de l'homme. Si l'on s'arrtait aux
notions qui prcdent, il ne diffrerait des autres animaux que par
la plus grande tendue des besoins et la supriorit des facults.
Tous, en effet, sont soumis aux uns et pourvus des autres. L'oiseau
entreprend de longs voyages pour chercher la temprature qui lui
convient; le castor traverse le fleuve sur le pont qu'il a construit;
l'pervier poursuit ouvertement sa proie; le chat la guette avec
patience; l'araigne lui dresse des embches; tous travaillent pour
vivre et se dvelopper.

Mais tandis que la nature a mis une exacte proportion entre les
besoins des animaux et leurs facults, si elle a trait l'homme
avec plus de grandeur et de munificence, si, pour le forcer d'tre
_sociable_, elle a dcrt que dans l'isolement ses besoins
surpasseraient ses facults, tandis qu'au contraire dans l'tat
social ses facults, suprieures  ses besoins, ouvriraient un champ
sans limites  ses nobles jouissances, nous devons reconnatre que,
comme dans ses rapports avec le Crateur l'homme est lev au-dessus
des btes par le sentiment religieux, dans ses rapports avec ses
semblables par l'quit, dans ses rapports avec lui-mme par la
Moralit, de mme, dans ses rapports avec ses moyens de vivre et de
se dvelopper, il s'en distingue par un phnomne remarquable. Ce
phnomne, c'est l'CHANGE.

Essayerai-je de peindre l'tat de misre, de dnment et d'ignorance
o, sans la facult d'change, l'espce humaine aurait croupi
ternellement, si mme elle n'et disparu du globe?

Un des philosophes les plus populaires, dans un roman qui a le
privilge de charmer l'enfance de gnration en gnration, nous
a montr l'homme surmontant par son nergie, son activit, son
intelligence, les difficults de la solitude absolue. Voulant mettre
en lumire tout ce qu'il y a de ressources dans cette noble crature,
il l'a suppose, pour ainsi dire, accidentellement retranche de la
civilisation. Il entrait donc dans le plan de _Daniel de Fo_ de
jeter dans l'le du Dsespoir Robinson seul, nu, priv de tout ce
qu'ajoutent aux forces humaines l'union des efforts, la sparation
des occupations, l'change, la socit.

Cependant, et quoique les obstacles ne soient qu'un jeu pour
l'imagination, Daniel de Fo aurait t  son roman jusqu' l'ombre
de la vraisemblance, si, trop fidle  la pense qu'il voulait
dvelopper, il n'et pas fait  l'tat social des concessions
obliges, en admettant que son hros avait sauv du naufrage quelques
objets indispensables, des provisions, de la poudre, un fusil,
une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, etc.;
preuve dcisive que la socit est le milieu ncessaire de l'homme,
puisqu'un romancier mme n'a pu le faire vivre hors de son sein.

Et remarquez que Robinson portait avec lui dans la solitude un
autre trsor _social_ mille fois plus prcieux et que les flots ne
pouvaient engloutir, je veux parler de ses ides, de ses souvenirs,
de son exprience, de son langage mme, sans lequel il n'aurait pu
s'entretenir avec lui-mme, c'est--dire penser.

Nous avons la triste et draisonnable habitude d'attribuer 
l'_tat social_ les souffrances dont nous sommes tmoins. Nous
avons raison jusqu' un certain point, si nous entendons comparer
la socit  elle-mme, prise  deux degrs divers d'avancement
et de perfection; mais nous avons tort, si nous comparons l'tat
social, mme imparfait,  l'isolement. Pour pouvoir affirmer que
la socit empire la condition, je ne dirai pas de l'homme en
gnral, mais de quelques hommes et des plus misrables d'entre eux,
il faudrait commencer par prouver que le plus mal partag de nos
frres a  supporter, dans l'tat social, un plus lourd fardeau de
privations et de souffrances que celui qui et t son partage dans
la solitude. Or, examinez la vie du plus humble manouvrier. Passez
en revue, dans tous leurs dtails, les objets de ses consommations
quotidiennes. Il est couvert de quelques vtements grossiers; il
mange un peu de pain noir; il dort sous un toit et au moins sur
des planches. Maintenant demandez-vous si l'homme isol, priv des
ressources de l'change, aurait la possibilit la plus loigne de se
procurer ces grossiers vtements, ce pain noir, cette rude couche,
cet humble abri? L'enthousiaste le plus passionn de l'_tat de
nature_, Rousseau lui-mme, avouait cette impossibilit radicale.
On se passait de tout, dit-il, on allait nu, on dormait  la belle
toile. Aussi Rousseau, pour exalter l'tat de nature, tait conduit
 faire consister le bonheur dans la privation. Mais encore j'affirme
que ce bonheur ngatif est chimrique et que l'homme isol mourrait
infailliblement en trs-peu d'heures. Peut-tre Rousseau aurait-il
t jusqu' dire que c'est l la perfection. Il et t consquent;
car si le bonheur est dans la privation, la perfection est dans le
nant.

J'espre que le lecteur voudra bien ne pas conclure de ce qui prcde
que nous sommes insensibles aux souffrances sociales de nos frres.
De ce que ces souffrances sont moindres dans la socit imparfaite
que dans l'isolement, il ne s'ensuit pas que nous n'appelions de tous
nos voeux le progrs qui les diminue sans cesse; mais si l'isolement
est quelque chose de pire que ce qu'il y a de pire dans l'tat
social, j'avais raison de dire qu'il met nos besoins,  ne parler que
des plus imprieux, tout  fait au-dessus de nos facults.

Comment l'change, renversant cet ordre  notre profit, place-t-il
nos facults au-dessus de nos besoins?

Et d'abord, le fait est prouv par la civilisation mme. Si
nos besoins dpassaient nos facults, nous serions des tres
invinciblement rtrogrades; s'il y avait quilibre, nous serions des
tres invinciblement stationnaires. Nous progressons; donc chaque
priode de la vie sociale, compare  une poque antrieure, laisse
disponible, relativement  une somme donne de satisfactions, une
portion quelconque de nos facults.

Essayons de donner l'explication de ce merveilleux phnomne.

Celle que nous devons  Condillac me semble tout  fait insuffisante,
empirique, ou plutt elle n'explique rien. Par cela seul qu'un
change s'accomplit, dit-il, il doit y avoir ncessairement profit
pour les deux parties contractantes, sans quoi il ne se ferait pas.
Donc chaque change renferme deux gains pour l'humanit.

En tenant la proposition pour vraie, on n'y peut voir que la
constatation d'un rsultat. C'tait ainsi que le malade imaginaire
expliquait la vertu narcotique de l'opium:

  Quia est in eo
  Virtus dormitiva
  Qu facit dormire.

L'change constitue deux gains, dites-vous. La question est de
savoir pourquoi et comment.--Cela rsulte du fait mme qu'il s'est
accompli.--Mais pourquoi s'est-il accompli? Par quel mobile les
hommes ont-ils t dtermins  l'accomplir? Est-ce que l'change a,
en lui-mme, une vertu mystrieuse, ncessairement bienfaisante et
inaccessible  toute explication?

D'autres font rsulter l'avantage de ce que l'on donne ce qu'on a de
trop pour recevoir ce dont on manque. change, disent-ils, _c'est
troc du superflu contre le ncessaire_. Outre que cela est contraire
aux faits qui se passent sous nos yeux--car qui osera dire que
le paysan, en cdant le bl qu'il a cultiv et dont il ne mangera
jamais, donne son superflu?--je vois bien dans cet axiome comment
deux hommes s'arrangent accidentellement; mais je n'y vois pas
l'explication du progrs.

L'observation nous donnera de la puissance de l'change une
explication plus satisfaisante.

L'change a deux manifestations: Union des forces, sparation des
occupations.

Il est bien clair qu'en beaucoup de cas la force unie de plusieurs
hommes est suprieure, du tout au tout,  la somme de leurs forces
isoles. Qu'il s'agisse de dplacer un lourd fardeau. O mille hommes
pourraient successivement chouer, il est possible que quatre hommes
russissent en s'unissant. Essayez de vous figurer les choses qui ne
se fussent jamais accomplies dans le monde sans cette union!

Et puis ce n'est rien encore que le concours vers un but commun de
la force musculaire; la nature nous a dots de facults physiques,
morales, intellectuelles trs-varies. Il y a dans la coopration
de ces facults des combinaisons inpuisables. Faut-il raliser
une oeuvre utile, comme la construction d'une route ou la dfense
du pays? L'un met au service de la communaut sa vigueur; l'autre,
son agilit; celui-ci, son audace; celui-l, son exprience, sa
prvoyance, son imagination et jusqu' sa renomme. Il est ais de
comprendre que les mmes hommes, agissant isolment, n'auraient pu ni
atteindre ni mme concevoir le mme rsultat.

Or union des forces implique change. Pour que les hommes
consentent  cooprer, il faut bien qu'ils aient en perspective une
participation  la satisfaction obtenue. Chacun fait profiter autrui
de ses efforts et profite des efforts d'autrui dans des proportions
convenues, ce qui est change.

On voit ici comment l'change, sous cette forme, augmente nos
satisfactions. C'est que des efforts gaux en intensit aboutissent,
par le seul fait de leur union,  des rsultats suprieurs. Il
n'y a l aucune trace de ce prtendu _troc du superflu contre le
ncessaire_, non plus que du double et empirique profit allgu par
Condillac.

Nous ferons la mme remarque sur la division du travail. Au fait,
si l'on y regarde de prs, se distribuer les occupations ce n'est,
pour les hommes, qu'une autre manire, plus permanente, d'unir leurs
forces, de cooprer, de _s'associer_; et il est trs-exact de dire,
ainsi que cela sera dmontr plus tard, que l'organisation sociale
actuelle,  la condition de reconnatre l'change libre, est la plus
belle, la plus vaste des associations: association bien autrement
merveilleuse que celles rves par les socialistes, puisque, par
un mcanisme admirable, elle se concilie avec l'indpendance
individuelle. Chacun y entre et en sort,  chaque instant, d'aprs
sa convenance. Il y apporte le tribut qu'il veut; il en retire une
satisfaction comparativement suprieure et toujours progressive,
dtermine, selon les lois de la justice, par la nature mme des
choses et non par l'arbitraire d'un chef.--Mais ce point de vue
serait ici une anticipation. Tout ce que j'ai  faire pour le moment,
c'est d'expliquer comment la division du travail accrot notre
puissance.

Sans nous tendre beaucoup sur ce sujet, puisqu'il est du petit
nombre de ceux qui ne soulvent pas d'objections, il n'est pas
inutile d'en dire quelque chose. Peut-tre l'a-t-on un peu amoindri.
Pour prouver la puissance de la _division du travail_, on s'est
attach  signaler les merveilles qu'elle accomplit dans certaines
manufactures, les fabriques d'pingles par exemple. La question peut
tre leve  un point de vue plus gnral et plus philosophique.
Ensuite la force de l'habitude a ce singulier privilge de nous
drober la vue, de nous faire perdre la conscience des phnomnes
au milieu desquels nous sommes plongs. Il n'y a pas de mot plus
profondment vrai que celui de Rousseau: Il faut beaucoup de
philosophie pour observer ce qu'on voit tous les jours. Ce n'est
donc pas une chose oiseuse que de rappeler aux hommes ce que, sans
s'en apercevoir, ils doivent  l'change.

Comment la facult d'changer a-t-elle lev l'humanit  la hauteur
o nous la voyons aujourd'hui? Par son influence sur le _travail_,
sur le concours des _agents naturels_, sur les _facults_ de l'homme
et sur les _capitaux_.

Adam Smith a fort bien dmontr cette influence sur le travail.

L'accroissement, dans la quantit d'ouvrage que peut excuter
le mme nombre d'hommes par suite de la division du travail, est
d  trois circonstances, dit ce clbre conomiste: 1 au degr
d'habilet qu'acquiert chaque travailleur; 2  l'conomie du temps,
qui se perd naturellement  passer d'un genre d'occupation  un
autre; 3  ce que chaque homme a plus de chances de dcouvrir des
mthodes aises et expditives pour atteindre un objet, lorsque cet
objet est le centre de son attention, que lorsqu'elle se dissipe sur
une infinie varit de choses.

Ceux qui, comme Adam Smith, voient dans le Travail la source unique
de la richesse, se bornent  rechercher comment il se perfectionne
en se divisant. Mais nous avons vu, dans le chapitre prcdent qu'il
n'est pas le seul agent de nos satisfactions. Les _forces naturelles_
concourent. Cela est incontestable.

Ainsi, en agriculture, l'action du soleil et de la pluie, les
sucs cachs dans le sol, les gaz rpandus dans l'atmosphre, sont
certainement des agents qui cooprent avec le travail humain  la
production des vgtaux.

L'industrie manufacturire doit des services analogues aux qualits
chimiques de certaines substances;  la puissance des chutes d'eau,
de l'lasticit de la vapeur, de la gravitation, de l'lectricit.

Le commerce a su faire tourner au profit de l'homme la vigueur et
l'instinct de certaines races animales, la force du vent qui enfle
les voiles de ses navires, les lois du magntisme qui, agissant sur
la boussole, dirigent leur sillage  travers l'immensit des mers.

Il est deux vrits hors de toute contestation. La premire, c'est
que _l'homme est d'autant mieux pourvu de toutes choses, qu'il tire
un meilleur parti des forces de la nature_.

Il est palpable, en effet, qu'on obtient plus de bl,  galit
d'efforts, sur une bonne terre vgtale que sur des sables arides ou
de striles rochers.

La seconde, c'est que _les agents naturels sont rpartis sur le globe
d'une manire ingale_.

Qui oserait soutenir que toutes terres sont galement propres aux
mmes cultures, toutes contres au mme genre de fabrication?

Or, s'il est vrai que les forces naturelles diffrent sur les divers
points du globe, et si, d'un autre ct, les hommes sont d'autant
plus riches qu'ils s'en font plus aider, il s'ensuit que la facult
d'changer augmente, dans une proportion incommensurable, l'utile
concours de ces forces.

Ici nous retrouvons en prsence l'utilit gratuite et l'utilit
onreuse, celle-l se substituant  celle-ci, en vertu de l'change.
N'est-il pas clair, en effet, que si, privs de la facult
d'changer, les hommes taient rduits  produire de la glace sous
l'quateur et du sucre prs des ples, ils devraient faire avec
beaucoup de peine ce que le chaud et le froid font aujourd'hui
gratuitement pour eux, et qu' leur gard une immense proportion de
forces naturelles resterait dans l'inertie? Grce  l'change, ces
forces sont utilises partout o on les rencontre. La terre  bl
est seme en bl; la terre  vigne est plante en vigne; il y a des
pcheurs sur les ctes et des bcherons sur les montagnes. Ici on
dirige l'eau, l le vent sur une roue qui remplace dix hommes. La
nature devient un esclave qu'il ne faut ni nourrir ni vtir, dont
nous ne payons ni ne faisons payer les services, qui ne cote rien
ni  notre bourse ni  notre conscience[9]. La mme somme d'efforts
humains, c'est--dire les mmes services, la mme valeur ralise une
somme d'utilit toujours plus grande. Pour chaque rsultat donn une
portion seulement de l'activit humaine est absorbe; l'autre, par
l'intervention des forces naturelles, est rendue disponible, elle
se prend  de nouveaux obstacles, satisfait  de nouveaux dsirs,
ralise de nouvelles utilits.

[Note 9: Bien plus, cet esclave-l,  cause de sa supriorit, finit
 la longue par dprcier et affranchir tous les autres. C'est une
_harmonie_ dont je laisse  la sagacit du lecteur de suivre les
consquences.]

Les effets de l'change sur nos facults intellectuelles sont tels,
qu'il n'est pas donn  l'imagination la plus vigoureuse d'en
calculer la porte.

Nos connaissances, dit M. Tracy, sont nos plus prcieuses
acquisitions, puisque ce sont elles qui dirigent l'emploi de nos
forces et le rendent plus fructueux,  mesure qu'elles sont plus
saines et plus tendues. Or nul homme n'est  porte de tout voir,
et il est bien plus ais d'apprendre que d'inventer. Mais quand
plusieurs hommes communiquent ensemble, ce qu'un d'eux a observ
est bientt connu de tous les autres, et il suffit que parmi eux il
s'en trouve un fort ingnieux pour que des dcouvertes prcieuses
deviennent promptement la proprit de tous. Les lumires doivent
donc s'accrotre bien plus rapidement que dans l'tat d'isolement,
sans compter qu'elles peuvent se conserver et, par consquent,
s'accumuler de gnrations en gnrations.

Si la nature a vari autour de l'homme les ressources qu'elle
met  sa disposition, elle n'a pas t plus uniforme dans la
distribution des facults humaines. Nous ne sommes pas tous dous,
au mme degr, de vigueur, de courage, d'intelligence, de patience,
d'aptitudes artistiques, littraires, industrielles. Sans l'change,
cette diversit, loin de tourner au profit de notre bien-tre,
contribuerait  notre misre, chacun ressentant moins les avantages
des facults qu'il aurait que la privation de celles qu'il n'aurait
pas. Grce  l'change, l'tre fort peut, jusqu' un certain
point, se passer de gnie, et l'tre intelligent de vigueur: car,
par l'admirable communaut qu'il tablit entre les hommes, chacun
participe aux qualits distinctives de ses semblables.

Pour donner satisfaction  ses besoins et  ses gots, il ne suffit
pas, dans la plupart des cas, de travailler, d'exercer ses facults
sur ou par des agents naturels. Il faut encore des outils, des
instruments, des machines, des provisions, en un mot des capitaux.
Supposons une petite peuplade, compose de dix familles, dont
chacune, travaillant exclusivement pour elle-mme, est oblige
d'exercer dix industries diffrentes. Il faudra  chaque chef de
famille dix mobiliers industriels. Il y aura dans la peuplade dix
charrues, dix paires de boeufs, dix forges, dix ateliers de charpente
et de menuiserie, dix mtiers  tisser, etc.; avec l'change une
seule charrue, une seule paire de boeufs, une seule forge, un seul
mtier  tisser, pourront suffire. Il n'y a pas d'imagination qui
puisse calculer l'conomie de capitaux due  l'change.

Le lecteur voit bien maintenant ce qui constitue la vraie puissance
de l'change. Ce n'est pas, comme dit Condillac, qu'il implique _deux
gains_, parce que chacune des parties contractantes estime plus
ce qu'elle reoit que ce qu'elle donne. Ce n'est pas non plus que
chacune d'elle cde du superflu pour acqurir du ncessaire. C'est
tout simplement que, lorsqu'un homme dit  un autre: Ne fais que
ceci, je ne ferai que cela, et nous partagerons, il y a meilleur
emploi du travail, des facults, des agents naturels, des capitaux,
et, par consquent, il y a _plus_  partager.  plus forte raison si
trois, dix, cent, mille, plusieurs millions d'hommes entrent dans
l'association.

Les deux propositions que j'ai avances sont donc rigoureusement
vraies,  savoir:

  _Dans l'isolement, nos besoins dpassent nos facults._
  _Dans l'tat social, nos facults dpassent nos besoins._

La premire est vraie, puisque toute la surface de la France ne
pourrait faire subsister un seul homme  l'tat d'isolement absolu.

La seconde est vraie, puisque, en fait, la population de cette mme
surface crot en nombre et en bien-tre.

_Progrs de l'change._ La forme primitive de l'change, c'est le
_troc_. Deux personnes, dont chacune prouve un dsir et possde
l'objet qui peut satisfaire le dsir de l'autre, se font cession
rciproque, ou bien elles conviennent de travailler sparment
chacune  une chose, sauf  partager dans des proportions dbattues
le produit total.--Voil, le _troc_, qui est, comme diraient les
socialistes, l'change, le trafic, le commerce _embryonnaire_.
Nous remarquons ici deux dsirs comme mobiles, deux efforts comme
moyens, deux satisfactions comme rsultat ou comme consommation de
l'volution entire, et rien ne diffre essentiellement de la mme
volution accomplie dans l'isolement, si ce n'est que les dsirs et
les satisfactions sont demeurs, selon leur nature, intransmissibles,
et que les efforts seuls ont t changs; en d'autres termes, deux
personnes ont travaill l'une pour l'autre, elles se sont rendu
mutuellement _service_.

Aussi c'est l que commence vritablement l'conomie politique, car
c'est l que nous pouvons observer la premire apparition de la
_valeur_. Le troc ne s'accomplit qu' la suite d'une convention,
d'un dbat; chacune des parties contractantes se dtermine par la
considration de son intrt personnel, chacune d'elles fait un
calcul dont la porte est celle-ci: Je troquerai si le troc me
fait arriver  la _satisfaction_ de mon _dsir_ avec un moindre
_Effort_.--C'est certainement un merveilleux phnomne que des
efforts amoindris puissent faire face  des dsirs et  des
satisfactions gales, et cela s'explique par les considrations que
j'ai prsentes dans le premier paragraphe de ce chapitre. Quand les
deux produits ou les deux services se _troquent_, on peut dire qu'ils
se _valent_. Nous aurons  approfondir ultrieurement la notion de
_valeur_. Pour le moment, cette vague dfinition suffit.

On peut concevoir le _Troc circulaire_, embrassant trois parties
contractantes. _Paul_ rend un service  _Pierre_, lequel rend un
service quivalent  _Jacques_, qui rend  son tour un service
quivalent  _Paul_, moyennant quoi tout est balanc. Je n'ai pas
besoin de dire que cette rotation ne se fait que parce qu'elle
arrange toutes les parties, sans changer ni la nature ni les
consquences du troc.

L'essence du Troc se retrouverait dans toute sa puret, alors mme
que le nombre des contractais serait plus grand. Dans ma commune, le
vigneron paye avec du vin les services du forgeron, du barbier, du
tailleur, du bedeau, du cur, de l'picier. Le forgeron, le barbier,
le tailleur livrent aussi  l'picier, contre les marchandises
consommes le long de l'anne, le vin qu'ils ont reu du vigneron.

Ce Troc circulaire, je n saurais trop le rpter, n'altre en rien
les notions primordiales poses dans les chapitres prcdents.
Quand l'volution est termine, chaque cooprant a offert ce triple
phnomne: _dsir_, _effort_, _satisfaction_. Il n'y a eu qu'une
chose de plus, l'change des efforts, la transmission des services,
la sparation des occupations avec tous les avantages qui en
rsultent, avantages auxquels chacun a pris part, puisque le travail
isol est un _pis aller toujours rserv_, et qu'on n'y renonce qu'en
vue d'un avantage quelconque.

Il est ais de comprendre que le Troc circulaire et en nature ne
peut s'tendre beaucoup, et je n'ai pas besoin d'insister sur les
obstacles qui l'arrtent. Comment s'y prendrait, par exemple, celui
qui voudrait donner sa maison contre les mille objets de consommation
dont il aura besoin pendant toute l'anne? En tout cas, le Troc
ne peut sortir du cercle troit de personnes qui se connaissent.
L'humanit serait bien vite arrive  la limite de la sparation des
travaux,  la limite du progrs, si elle n'et pas trouv un moyen de
faciliter les changes.

C'est pourquoi, ds l'origine mme de la socit, on voit les
hommes faire intervenir dans leurs transactions une marchandise
intermdiaire, du bl, du vin, des animaux et presque toujours des
mtaux. Ces marchandises remplissent plus ou moins commodment cette
destination, mais aucune ne s'y refuse par essence, pourvu que
l'Effort y soit reprsent par la _valeur_, puisque c'est ce dont il
s'agit d'oprer la transmission.

Avec le recours  cette marchandise intermdiaire apparaissent
deux phnomnes conomiques qu'on nomme _Vente_ et _Achat_. Il est
clair que l'ide de _vente_ et d'_achat_ n'est pas comprise dans le
Troc simple, ni mme dans le Troc circulaire. Quand un homme donne
 un autre de quoi boire pour en recevoir de quoi manger, il n'y
a l qu'un fait indcomposable. Or ce qu'il faut bien remarquer,
au dbut de la science, c'est que l'change qui s'accomplit par
un intermdiaire ne perd en rien la nature, l'essence, la qualit
du Troc; seulement c'est un troc compos. Selon la remarque
trs-judicieuse et trs-profonde de J. B. Say, c'est un troc  deux
facteurs, dont l'un s'appelle _vente_ et l'autre _achat_, facteurs
dont la runion est indispensable pour constituer un troc complet.

En effet, l'apparition dans le monde d'un moyen commode de troquer
ne change ni la nature des hommes ni celle des choses. Il reste
toujours pour chacun le _besoin_ qui dtermine l'_effort_, et la
_satisfaction_ qui le rcompense. L'change n'est complet que lorsque
l'homme qui a fait un _effort_ en faveur d'autrui en a obtenu un
service quivalent, c'est--dire la _satisfaction_. Pour cela, il
_vend_ son service contre la marchandise intermdiaire, et puis,
avec cette marchandise intermdiaire, il _achte_ des services
quivalents, et alors les deux facteurs reconstituent pour lui le
_troc_ simple.

Considrez un mdecin, par exemple. Pendant plusieurs annes, il a
appliqu son temps et ses facults  l'tude des maladies et des
remdes. Il a visit des malades, il a donn des conseils, en un mot,
il a rendu des _services_. Au lieu de recevoir de ses clients, en
compensation, des _services_ directs, ce qui et constitu le simple
troc, il en a reu une marchandise intermdiaire, des mtaux avec
lesquels il s'est procur les satisfactions qui taient en dfinitive
l'objet qu'il avait en vue. Ce ne sont pas les malades qui lui ont
fourni le pain, le vin, le mobilier, mais ils lui en ont fourni la
valeur. Ils n'ont pu cder des cus que parce qu'eux-mmes avaient
rendu des _services_. Il y a donc balance de _services_ quant  eux,
il y a aussi balance pour le mdecin; et, s'il tait possible de
suivre par la pense cette circulation jusqu'au bout, on verrait que
l'change par intervention de la monnaie se rsout en une multitude
de trocs simples.

Sous le rgime du troc simple, la _valeur_ c'est l'apprciation
de deux services changs et directement compars entre eux. Sous
le rgime de l'_change compos_, les deux services s'apprcient
aussi l'un l'autre, mais par comparaison  ce terme moyen,  cette
marchandise intermdiaire qu'on appelle Monnaie. Nous verrons
ailleurs quelles difficults, quelles erreurs sont nes de cette
complication. Il nous suffit de faire remarquer ici que la prsence
de cette marchandise intermdiaire n'altre en rien la notion de
_valeur_.

Une fois admis que l'change est  la fois cause et effet de la
sparation des occupations, une fois admis que la sparation des
occupations multiplie les _satisfactions_ proportionnellement aux
_efforts_, par les motifs exposs au commencement de ce chapitre, le
lecteur comprendra facilement les services que la Monnaie a rendus 
l'humanit par ce seul fait qu'elle facilite les changes. Grce  la
Monnaie, l'change a pu prendre un dveloppement vraiment indfini.
Chacun jette dans la socit ses services, sans savoir  qui ils
procureront la satisfaction qui y est attache. De mme il retire de
la socit non des services immdiats, mais des cus avec lesquels
il achtera en dfinitive des services, o, quand et comme il lui
plaira. En sorte que les transactions dfinitives se font  travers
le temps et l'espace, entre inconnus, sans que personne sache, au
moins dans la plupart des circonstances, par l'_effort_ de qui ses
_besoins_ seront _satisfaits_, aux _dsirs_ de qui ses propres
_efforts_ procureront _satisfaction_. L'change, par l'intermdiaire
de la Monnaie, se rsume en _trocs_ innombrables dont les parties
contractantes s'ignorent.

Cependant l'_change_ est un si grand bienfait pour la socit (et
n'est-il pas la socit elle-mme?) qu'elle ne s'est pas borne, pour
le faciliter, pour le multiplier,  l'introduction de la monnaie.
Dans l'ordre logique, aprs le Besoin et la Satisfaction unis dans
le mme individu par l'effort isol,--aprs le troc simple,--aprs
le troc  deux facteurs, ou l'change compos de _vente_ et
_achat_,--apparaissent encore les transactions tendues dans le
temps et l'espace par le moyen du crdit, titres hypothcaires,
lettres de change, billets de banque, etc. Grce  ces merveilleux
mcanismes, clos de la civilisation, la perfectionnant et se
perfectionnant eux-mmes avec elle, un effort excut aujourd'hui 
Paris ira satisfaire un inconnu, par del les ocans et par del les
sicles; et celui qui s'y livre n'en reoit pas moins sa rcompense
actuelle, par l'intermdiaire de personnes qui font l'avance de cette
rmunration et se soumettent  en aller demander la compensation 
des pays lointains ou  l'attendre d'un avenir recul. Complication
tonnante autant que merveilleuse, qui, soumise  une exacte analyse,
nous montre, en dfinitive, l'intgrit du phnomne conomique,
_besoin_, _effort_, _satisfaction_, s'accomplissant dans chaque
individualit selon la loi de justice.

_Bornes de l'change._ Le caractre gnral de l'change est de
_diminuer le rapport de l'effort  la satisfaction_. Entre nos
besoins et nos satisfactions, s'interposent des _obstacles_ que nous
parvenons  amoindrir par l'union des forces ou par la sparation des
occupations, c'est--dire par l'_change_. Mais l'change lui-mme
rencontre des obstacles, exige des efforts. La preuve en est dans
l'immense masse de travail humain qu'il met en mouvement. Les mtaux
prcieux, les routes, les canaux, les chemins de fer, les voitures,
les navires, toutes ces choses absorbent une part considrable de
l'activit humaine. Voyez, d'ailleurs, que d'hommes uniquement
occups  faciliter des changes, que de banquiers, ngociants,
marchands, courtiers, voituriers, marins! Ce vaste et coteux
appareil prouve mieux que tous les raisonnements ce qu'il y a de
puissance dans la facult d'changer; sans cela comment l'humanit
aurait-elle consenti  se l'imposer?

Puisqu'il est dans la nature de l'change d'_pargner_ des efforts
et d'en _exiger_, il est ais de comprendre quelles sont ses bornes
naturelles. En vertu de cette force qui pousse l'homme  choisir
toujours le moindre de deux maux, l'change s'tendra indfiniment,
tant que l'effort exig par lui sera moindre que l'effort par lui
pargn. Et il s'arrtera naturellement, quand, au total, l'ensemble
des satisfactions obtenues par la sparation des travaux serait
moindre,  raison des difficults de l'change, que si on les
demandait  la production directe.

Voici une peuplade. Si elle veut se procurer la satisfaction, il
faut qu'elle fasse l'effort. Elle peut s'adresser  une autre
peuplade et lui dire: Faites cet effort pour nous, nous en ferons
un autre pour vous. La stipulation peut arranger tout le monde, si,
par exemple, la seconde peuplade est en mesure, par sa situation,
de faire concourir  l'oeuvre une plus forte proportion de forces
naturelles et gratuites. En ce cas, elle ralisera le rsultat
avec un effort gal  8, quand la premire ne le pouvait qu'avec
un effort gal  12. Ne demandant que 8, il y a conomie de 4 pour
la premire. Mais vient ensuite le transport, la rmunration des
agents intermdiaires, en un mot, l'effort exig par l'appareil de
l'change. Il faut videmment l'ajouter au chiffre 8. L'change
continuera  s'oprer tant que _lui-mme_ ne cotera pas 4. Aussitt
arriv  ce chiffre, il s'arrtera. Il n'est pas ncessaire de
lgifrer  ce sujet; car,--ou la loi intervient avant que ce
nivellement soit atteint, et alors elle est nuisible, elle prvient
une conomie d'efforts,--ou elle arrive aprs, et, en ce cas, elle
est superflue. Elle ressemble  un dcret qui dfendrait d'allumer
les lampes  midi.

Quand l'change est ainsi arrt parce qu'il cesse d'tre avantageux,
le moindre perfectionnement dans l'_appareil commercial_ lui donne
une nouvelle activit. Entre Orlans et Angoulme, il s'accomplit un
certain nombre de transactions. Ces deux villes changent toutes les
fois qu'elles recueillent plus de satisfactions par ce procd que
par la production directe. Elles s'arrtent quand la production par
change, aggrave des frais de l'change lui-mme, dpasse ou atteint
l'effort de la production directe. Dans ces circonstances, si l'on
amliore l'appareil de l'change, si les ngociants baissent le prix
de leur concours, si l'on perce une montagne, si l'on jette un pont
sur la rivire, si l'on pave une route, si l'on diminue l'obstacle,
l'change se multipliera, parce que les hommes veulent tirer parti
de tous les avantages que nous lui avons reconnus, parce qu'ils
veulent recueillir de l'utilit gratuite. Le perfectionnement de
l'_appareil commercial_ quivaut donc  un rapprochement matriel des
deux villes. D'o il suit que le rapprochement matriel des hommes
quivaut  un perfectionnement dans l'appareil de l'change.--Et ceci
est trs-important; c'est l qu'est la solution du problme de la
population; c'est l, dans ce grand problme, l'lment nglig par
Malthus. L o Malthus avait vu Discordance, cet lment nous fera
voir _Harmonie_.

Quand les hommes changent, c'est qu'ils arrivent par ce moyen  une
_satisfaction_ gale avec moins d'_efforts_, et la raison en est
que, de part et d'autre, ils se rendent des services qui servent de
vhicule  une plus grande proportion d'_utilit gratuite_.

Or ils changent d'autant plus que l'change mme rencontre de
moindres _obstacles_, exige de moindres _efforts_.

Et l'change rencontre des obstacles, exige des efforts d'autant
moindres que les hommes sont plus rapprochs. La plus grande densit
de la population est donc ncessairement accompagne d'une plus
grande proportion d'_utilit gratuite_. Elle donne plus de puissance
 l'appareil de l'change, elle met en disponibilit une portion
d'efforts humains; elle est une cause de progrs.

Et, si vous le voulez, sortons des gnralits et voyons les faits:

Une rue d'gale longueur ne rend-elle pas plus de services  Paris
que dans une ville dserte? Un chemin de fer d'un kilomtre ne
rend-il pas plus de services dans le dpartement de la Seine que dans
le dpartement des Landes? Un marchand de Londres ne peut-il pas se
contenter d'une moindre rmunration sur chaque transaction qu'il
facilite,  cause de la multiplicit? En toutes choses, nous verrons
deux appareils d'change, quoique identiques, rendre des services
bien diffrents selon qu'ils fonctionnent au milieu d'une population
dense ou d'une population dissmine.

La densit de la population ne fait pas seulement tirer un meilleur
parti de l'appareil de l'change, elle permet encore d'accrotre et
de perfectionner cet appareil. Il est telle amlioration avantageuse
au sein d'une population condense, parce que l elle pargnera plus
d'efforts qu'elle n'en exige, qui n'est pas ralisable au milieu
d'une population dissmine, parce qu'elle exigerait plus d'efforts
qu'elle n'en pourrait pargner.

Lorsqu'on quitte momentanment Paris pour aller habiter une petite
ville de province, on est tonn du nombre de cas o l'on ne peut
se procurer certains _services_ qu' force de frais, de temps et 
travers mille difficults.

Ce n'est pas seulement la partie matrielle de l'appareil commercial
qui s'utilise et se perfectionne par le seul fait de la densit de la
population, mais aussi la partie morale. Les hommes rapprochs savent
mieux se partager les occupations, unir leurs forces, s'associer pour
fonder des coles et des muses, btir des glises, pourvoir  leur
scurit, tablir des banques ou des compagnies d'assurances, en un
mot, se procurer des jouissances communes avec une beaucoup moins
forte proportion d'efforts pour chacun.

Mais ces considrations reviendront quand nous en serons  la
population. Bornons-nous  cette remarque:

L'change est un moyen donn aux hommes de tirer un meilleur parti
de leurs facults, d'conomiser les capitaux, de faire concourir
davantage les agents gratuits de la nature, d'accrotre la proportion
de l'utilit gratuite  l'utilit onreuse, de diminuer par
consquent le rapport des efforts aux rsultats, de laisser  leur
disposition une partie de leurs forces, de manire  en soustraire
une portion toujours plus grande au service des besoins les plus
imprieux et les premiers dans l'ordre de priorit, pour les
consacrer  des jouissances d'un ordre de plus en plus lev.

Si l'change pargne des efforts, il en exige aussi. Il s'tend,
il gagne, il se multiplie, jusqu'au point o l'effort qu'il exige
devient gal  celui qu'il pargne, et s'arrte l jusqu' ce que,
par le perfectionnement de l'appareil commercial, ou seulement par
le seul fait de la condensation de la population et du rapprochement
des hommes, il rentre dans les conditions ncessaires de sa marche
ascendante. D'o il suit que les lois qui bornent les changes sont
toujours nuisibles ou superflues.

Les gouvernements, toujours disposs  se persuader que rien de bien
ne se fait sans eux, se refusent  comprendre cette loi harmonique:

_L'change se dveloppe_ naturellement _jusqu'au point o il serait
plus onreux qu'utile, et s'arrte_ naturellement _ cette limite_.

En consquence, on les voit partout fort occups de le favoriser ou
de le restreindre.

Pour le porter _au del_ de ses bornes naturelles, ils vont  la
conqute de dbouchs et de colonies. Pour le retenir _en de_, ils
imaginent toutes sortes de restrictions et d'entraves.

Cette intervention de la Force dans les transactions humaines est
accompagne de maux sans nombre.

L'Accroissement mme de cette force est dj un premier mal; car il
est bien vident que l'tat ne peut faire des conqutes, retenir
sous sa domination des pays lointains, dtourner le cours naturel
du commerce par l'action des douanes, sans multiplier beaucoup le
nombre de ses agents.

La Dviation de la Force publique est un mal plus grand encore que
son Accroissement. Sa mission rationnelle tait de protger toutes
les Liberts et toutes les Proprits, et la voil applique 
violer elle-mme la Libert et la Proprit des citoyens. Ainsi les
gouvernements semblent prendre  tche d'effacer des intelligences
toutes les notions et tous les principes. Ds qu'il est admis que
l'Oppression et la Spoliation sont lgitimes pourvu qu'elles soient
lgales, pourvu qu'elles ne s'exercent entre citoyens que par
l'intermdiaire de la Loi ou de la Force publique, on voit peu  peu
chaque classe venir demander de lui sacrifier toutes les autres.

Soit que cette intervention de la Force dans les changes en
provoque qui ne se seraient pas faits, ou en prvienne qui se
seraient accomplis, il ne se peut pas qu'elle n'occasionne tout 
la fois Dperdition et Dplacement de travail et de capitaux, et
par suite perturbation dans la manire dont la population se serait
naturellement distribue. Des intrts naturels disparaissent sur un
point, des intrts factices se crent sur un autre, et les hommes
suivent forcment le courant des intrts. C'est ainsi qu'on voit de
vastes industries s'tablir l o elles ne devaient pas natre, la
France faire du sucre, l'Angleterre filer du coton venu des plaines
de l'Inde. Il a fallu des sicles de guerre, des torrents de sang
rpandu, d'immenses trsors disperss, pour arriver  ce rsultat:
substituer en Europe des industries prcaires  des industries
vivaces, et ouvrir ainsi des chances aux crises, aux chmages, 
l'instabilit et, en dfinitive, au Pauprisme.

Mais je m'aperois que j'anticipe. Nous devons d'abord connatre les
lois du libre et naturel dveloppement des socits humaines. Plus
tard, nous aurons  en tudier les perturbations.

_Force morale de l'change._ Il faut le rpter, au risque de
froisser le sentimentalisme moderne: l'conomie politique se tient
dans la rgion de ce qu'on nomme les _affaires_, et les affaires
se font sous l'influence de l'_intrt personnel_. Les puritains
du socialisme ont beau crier: C'est affreux, nous changerons tout
cela; leurs dclamations  cet gard se donnent  elles-mmes un
dmenti permanent. Allez donc les acheter, quai Voltaire, au nom de
la fraternit!

Ce serait tomber dans un autre genre de dclamation que d'attribuer
de la moralit  des actes dtermins et gouverns par l'_intrt
personnel_. Mais certes l'ingnieuse nature peut avoir arrang
l'ordre social de telle sorte que ces mmes actes, destitus de
moralit dans leur mobile, aboutissent nanmoins  des rsultats
moraux. N'en est-il pas ainsi du travail? Or je dis que l'change,
soit  l'tat de simple troc, soit devenu vaste commerce, dveloppe
dans la socit des tendances plus nobles que son mobile.

 Dieu ne plaise que je veuille attribuer  une seule nergie tout
ce qui fait la grandeur, la gloire et le charme de nos destines!
Comme il y a deux forces dans le monde matriel, l'une qui va de
la circonfrence au centre, l'autre, du centre  la circonfrence,
il y a aussi deux principes dans le monde social: l'intrt priv
et la sympathie. Qui donc est assez malheureux pour mconnatre
les bienfaits et les joies du principe sympathique, manifest par
l'amiti, l'amour, la pit filiale, la tendresse paternelle,
la charit, le dvouement patriotique, le sentiment religieux,
l'enthousiasme du bon et du beau? Il y en a qui disent que le
principe sympathique n'est qu'une magnifique forme du principe
individualiste, et qu'aimer les autres, ce n'est, au fond, qu'une
intelligente manire de s'aimer soi-mme. Ce n'est pas ici le lieu
d'approfondir ce problme. Que nos deux nergies natives soient
distinctes ou confondues, il nous suffit de savoir que, loin de se
heurter, comme on le dit sans cesse, elles se combinent et concourent
 la ralisation d'un mme rsultat, le Bien gnral.

J'ai tabli ces deux propositions:

_Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facults._

_Par l'change, nos facults surpassent nos besoins._

Elles donnent la raison de la socit. En voici deux autres qui
garantissent son perfectionnement indfini:

_Dans l'isolement les prosprits se nuisent._

_Par l'change les prosprits s'entr'aident._

Est-il besoin de prouver que, si la nature et destin les hommes
 la vie solitaire, la prosprit de l'un ferait obstacle  la
prosprit de l'autre? Plus ils seraient nombreux, moins ils auraient
de chances de bien-tre. En tout cas, on voit clairement en quoi
leur nombre pourrait nuire, on ne comprend pas comment il pourrait
profiter. Et puis je demande sous quelle forme se manifesterait le
principe sympathique?  quelle occasion prendrait-il naissance?
Pourrions-nous mme le concevoir?

Mais les hommes changent. L'change, nous l'avons vu, implique la
sparation des occupations. Il donne naissance aux professions,
aux mtiers. Chacun s'attache  vaincre un genre d'obstacles au
profit de la Communaut. Chacun se consacre  lui rendre un genre
de _services_. Or une analyse complte de la valeur dmontre que
chaque service _vaut_ d'abord en raison de son utilit intrinsque,
ensuite en raison de ce qu'il est offert dans un milieu plus riche,
c'est--dire au sein d'une communaut plus dispose  le demander,
plus en mesure de le payer. L'exprience, en nous montrant l'artisan,
le mdecin, l'avocat, le ngociant, le voiturier, le professeur, le
savant tirer pour eux-mmes un meilleur parti de leurs services 
Paris,  Londres,  New-York que dans les landes de Gascogne, ou dans
les montagnes du pays de Galles, ou dans les prairies du _Farwest_,
l'exprience, dis-je, ne nous confirme-t-elle pas cette vrit:
_L'homme a d'autant plus de chances de prosprer qu'il est dans un
milieu plus prospre_?

De toutes les harmonies qui se rencontrent sous ma plume, celle-ci
est certainement la plus importante, la plus belle, la plus dcisive,
la plus fconde. Elle implique et rsume toutes les autres. C'est
pourquoi je n'en pourrai donner ici qu'une dmonstration fort
incomplte. Heureux si elle jaillit de l'esprit de ce livre. Heureux
encore si elle en sortait du moins avec un caractre de probabilit
suffisant pour dterminer le lecteur  s'lever par ses propres
efforts  la certitude!

Car, il n'en faut pas douter, c'est l qu'est la raison de dcider
entre l'Organisation naturelle et les Organisations artificielles;
c'est l, exclusivement l, qu'est le Problme Social. Si la
prosprit de tous est la condition de la prosprit de chacun,
nous pouvons nous fier non-seulement  la puissance conomique de
l'change libre, mais encore  sa force morale. Il suffira que les
hommes comprennent leurs vrais intrts pour que les restrictions,
les jalousies industrielles, les guerres commerciales, les monopoles,
tombent sous les coups de l'opinion; pour qu'avant de solliciter
telle ou telle mesure gouvernementale on se demande non pas: Quel
bien m'en reviendra-t-il? mais: Quel bien en reviendra-t-il  la
communaut? Cette dernire question, j'accorde qu'on se la fait
quelquefois en vertu du principe sympathique, mais que la lumire se
fasse, et on se l'adressera aussi par Intrt personnel. Alors il
sera vrai de dire que les deux mobiles de notre nature concourent
vers un mme rsultat: le Bien Gnral; et il sera impossible de
dnier  l'intrt personnel, non plus qu'aux transactions qui en
drivent, du moins quant  leurs effets, la Puissance Morale.

Que l'on considre les relations d'homme  homme, de famille 
famille, de province  province, de nation  nation, d'hmisphre
 hmisphre, de capitaliste  ouvrier, de propritaire 
proltaire,--il est vident, ce me semble, qu'on ne peut ni rsoudre
ni mme aborder le problme social,  aucun de ses points de vue,
avant d'avoir choisi entre ces deux maximes:

Le profit de l'un est le dommage de l'autre.

Le profit de l'un est le profit de l'autre.

Car, si la nature a arrang les choses de telle faon que
l'antagonisme soit la loi des transactions libres, notre seule
ressource est de vaincre la nature et d'touffer la Libert. Si, au
contraire, ces transactions libres sont harmoniques, c'est--dire si
elles tendent  amliorer et  galiser les conditions, nos efforts
doivent se borner  laisser agir la nature et  maintenir les droits
de la libert humaine.

Et c'est pourquoi je conjure les jeunes gens  qui ce livre est
ddi de scruter avec soin les formules qu'il renferme, d'analyser
la nature intime et les effets de l'change. Oui, j'en ai la
confiance, il s'en rencontrera un parmi eux qui arrivera enfin  la
dmonstration rigoureuse de cette proposition: _Le bien de chacun
favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien
de chacun_;--qui saura faire pntrer cette vrit dans toutes
les intelligences  force d'en rendre la preuve simple, lucide,
irrfragable.--Celui-l aura rsolu le problme social; celui-l sera
le bienfaiteur du genre humain.

Remarquons ceci en effet: Selon que cet axiome est vrai ou faux, les
lois sociales naturelles sont harmoniques ou antagoniques.--Selon
qu'elles sont harmoniques ou antagoniques, il est de notre intrt
de nous y conformer ou de nous y soustraire.--Si donc il tait une
fois bien dmontr que, sous le rgime de la libert, les intrts
concordent et s'entre-favorisent, tous les efforts que nous voyons
faire aujourd'hui aux gouvernements pour troubler l'action de ces
lois sociales naturelles, nous les leur verrions faire pour laisser
 ces lois toute leur puissance, ou plutt ils n'auraient pas pour
cela d'efforts  faire, si ce n'est celui de s'abstenir.--En quoi
consiste l'action contrariante des gouvernements? Cela se dduit
du but mme qu'ils ont en vue.--De quoi s'agit-il? de remdier
 l'Ingalit qui est cense natre de la libert.--Or il n'y a
qu'un moyen de rtablir l'quilibre, c'est de _prendre aux uns
pour donner aux autres_.--Telle est en effet la mission que les
gouvernements se sont donne ou ont reue, et c'est une consquence
rigoureuse de la formule: _Le profit de l'un est le dommage de
l'autre_. Cet axiome tant tenu pour vrai, il faut bien que la
force rpare le mal que fait la libert.--Ainsi les gouvernements,
que nous croyions institus pour garantir  chacun sa libert et
sa proprit, ont entrepris la tche de violer toutes les liberts
et toutes les proprits, et cela avec raison, si c'est en elles
que rside le principe mme du mal. Ainsi partout nous les voyons
occups de dplacer artificiellement le travail, les capitaux et les
responsabilits.

D'un autre ct, une somme vraiment incalculable de forces
intellectuelles se perd  la poursuite d'organisations sociales
factices. _Prendre aux uns pour donner aux autres_, violer la libert
et la proprit, c'est un but fort simple; mais les procds peuvent
varier  l'infini. De l ces multitudes de systmes qui jettent
l'effroi dans toutes les classes de travailleurs, puisque, par la
nature mme de leur but, ils menacent tous les intrts.

Ainsi: gouvernements arbitraires et compliqus, ngation de la
libert et de la proprit, antagonisme des classes et des peuples,
tout cela est logiquement renferm dans cet axiome: Le profit de
l'un est le dommage de l'autre.--Et, par la mme raison: simplicit
dans les gouvernements, respect de la dignit individuelle, libert
du travail et de l'change, paix entre les nations, scurit pour
les personnes et les proprits, tout cela est contenu dans cette
vrit: Les intrts sont harmoniques,-- une condition cependant,
c'est que cette vrit soit gnralement admise.

Or il s'en faut bien qu'elle le soit. En lisant ce qui prcde,
beaucoup de personnes sont portes  me dire: Vous enfoncez une porte
ouverte; qui a jamais song  contester srieusement la supriorit
de l'change sur l'isolement? Dans quel livre, si ce n'est peut-tre
dans ceux de Rousseau, avez-vous rencontr cet trange paradoxe?

Ceux qui m'arrtent par cette rflexion n'oublient que deux choses,
deux symptmes ou plutt deux aspects de nos socits modernes: les
doctrines dont les thoriciens nous inondent et les pratiques que les
gouvernements nous imposent. Il faut pourtant bien que l'Harmonie des
intrts ne soit pas universellement reconnue, puisque, d'un ct,
la force publique est constamment occupe  intervenir pour troubler
leurs combinaisons naturelles; et que, d'une autre part, le reproche
qu'on lui adresse surtout, c'est de ne pas intervenir assez.

La question est celle-ci: Le Mal (il est clair que je parle ici
du mal qui n'est pas la consquence ncessaire de notre infirmit
native) est-il imputable  l'action des lois sociales naturelles ou
au trouble que nous faisons subir  cette action?

Or deux faits coexistent: le Mal,--la force publique occupe 
contrarier les lois sociales naturelles. Le premier de ces faits
est-il la consquence du second? Pour moi, je le crois; je dirai
mme: J'en suis sr. Mais en mme temps je suis tmoin de ceci:
 mesure que le mal se dveloppe, les gouvernements cherchent le
remde dans de nouveaux troubles apports  l'action de ces lois; les
thoriciens leur reprochent de ne pas les troubler assez. Ne suis-je
pas autoris  en conclure qu'on n'a gure confiance en elles?

Oui, sans doute, si l'on pose la question entre l'isolement et
l'change, on est d'accord. Mais si on la pose entre l'change libre
et l'change forc, en est-il de mme? N'y a-t-il rien d'artificiel,
de forc, de restreint ou de contraint, en France, dans la manire
dont s'y changent les services relatifs au commerce, au crdit, aux
transports, aux arts,  l'instruction,  la religion? Le travail et
les capitaux se sont-ils rpartis naturellement entre l'agriculture
et les fabriques? Quand les intrts se dplacent, obissent-ils
toujours  leur propre impulsion? Ne rencontrons-nous pas de toute
part des entraves? Est-ce qu'il n'y a pas cent professions qui
sont interdites au plus grand nombre d'entre nous? Est-ce que le
catholique ne paye pas _forcment_ les services du rabbin juif, et
le juif les services du prtre catholique? Est-ce qu'il y a un seul
homme, en France, qui a reu l'ducation que ses parents lui eussent
donne s'ils eussent t libres? Est-ce que notre intelligence, nos
moeurs, nos ides, notre industrie ne se faonnent pas sous le rgime
de l'arbitraire ou du moins de l'artificiel? Or, je le demande,
troubler l'change libre des services, n'est-ce pas nier l'harmonie
des intrts? Sur quel fondement me vient-on ravir ma libert, si
ce n'est qu'on la juge nuisible aux autres? Dira-t-on que c'est 
moi-mme qu'elle nuit? Mais alors c'est un antagonisme de plus. Et
o en sommes-nous, grand Dieu! si la nature a plac dans le coeur
de tout homme un mobile permanent, indomptable, en vertu duquel il
blesse tout le monde et se blesse lui-mme?

Oh! on a essay tant de choses, quand est-ce donc qu'on essayera la
plus simple de toutes: la Libert? La libert de tous les actes qui
ne blessent pas la justice; la libert de vivre, de se dvelopper, de
se perfectionner; le libre exercice des facults; le libre change
des services.--N'et-ce pas t un beau et solennel spectacle que
le Pouvoir n de la rvolution de Fvrier se ft adress ainsi aux
citoyens:

Vous m'avez investi de la Force publique. Je ne l'emploierai qu'aux
choses dans lesquelles l'intervention de la Force soit permise; or,
il n'en est qu'une seule, c'est la Justice. Je forcerai chacun 
rester dans la limite de ses droits. Que chacun de vous travaille
en libert le jour et dorme en paix la nuit. Je prends  ma charge
la scurit des personnes et des proprits: c'est ma mission, je
la remplirai,--_mais je n'en accepte pas d'autre_. Qu'il n'y ait
donc plus de malentendu entre nous. Dsormais vous ne me payerez
que le lger tribut indispensable pour le maintien de l'ordre et la
distribution de la justice. Mais aussi, sachez-le bien, dsormais
chacun de vous est responsable envers lui-mme de sa propre existence
et de son perfectionnement. Ne tournez plus sans cesse vos regards
vers moi. Ne me demandez pas de vous donner de la richesse, du
travail, du crdit, de l'instruction, de la religion, de la moralit;
n'oubliez pas que le mobile en vertu duquel vous vous dveloppez est
en vous; que, quant  moi, je n'agis jamais que par l'intermdiaire
de la force; que je n'ai rien, absolument rien que je ne tienne de
vous; et que, par consquent, je ne puis confrer le plus petit
avantage aux uns qu'aux dpens des autres. Labourez donc vos champs,
fabriquez et transportez leurs produits, faites le commerce,
donnez-vous rciproquement du crdit, rendez et recevez librement des
services, faites lever vos fils, trouvez-leur une carrire, cultivez
les arts, perfectionnez votre intelligence, purez vos sentiments,
rapprochez-vous les uns des autres, formez des associations
industrielles ou charitables, unissez vos efforts pour le bien
individuel comme pour le bien gnral; obissez  vos tendances,
accomplissez vos destines selon vos facults, vos vues, votre
prvoyance. N'attendez de moi que deux choses: Libert, Scurit,--et
comprenez bien que vous ne pouvez, sans les perdre toutes deux, m'en
demander une troisime.

Oui, j'en suis convaincu, si la rvolution de Fvrier et proclam
ce principe, elle et t la dernire. Comprend-on que les citoyens,
d'ailleurs parfaitement libres, aspirent  renverser le Pouvoir,
alors que son action se borne  satisfaire le plus imprieux, le
mieux senti de tous les besoins sociaux, le besoin de la Justice?

Mais il n'tait malheureusement pas possible que l'Assemble
nationale entrt dans cette voie, et ft entendre ces paroles.
Elles ne rpondaient ni  sa pense, ni  l'attente publique.
Elles auraient jet l'effroi au sein de la socit autant
peut-tre que pourrait le faire la proclamation du Communisme.
tre responsables de nous-mmes! et-on dit. Ne plus compter sur
l'tat que pour le maintien de l'ordre et de la paix! N'attendre
de lui ni nos richesses, ni nos lumires! N'avoir plus  rejeter
sur lui la responsabilit de nos fautes, de notre incurie, de notre
imprvoyance! Ne compter que sur nous-mmes pour nos moyens de
subsistance, pour notre amlioration physique, intellectuelle et
morale! Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? La socit ne va-t-elle
pas tre envahie par la misre, l'ignorance, l'erreur, l'irrligion
et la perversit?

On en conviendra; telles eussent t les craintes qui se fussent
manifestes de toute part, si la rvolution de Fvrier et proclam
la Libert, c'est--dire le rgne des lois sociales naturelles. Donc,
ou nous ne connaissons pas ces lois, ou nous n'avons pas confiance
en elles. Nous ne pouvons nous dfendre de l'ide que les mobiles
que Dieu a mis dans l'homme sont essentiellement pervers; qu'il n'y
a de rectitude que dans les intentions et les vues des gouvernants;
que les tendances de l'humanit mnent  la dsorganisation, 
l'anarchie; en un mot, nous croyons  l'antagonisme fatal des
intrts.

Aussi, loin qu' la rvolution de Fvrier la socit franaise ait
manifest la moindre aspiration vers une organisation naturelle,
jamais peut-tre ses ides et ses esprances ne s'taient tournes
avec autant d'ardeur vers des combinaisons factices. Lesquelles?
On ne le savait trop. Il s'agissait, selon le langage du temps,
de faire _des essais_: _Faciamus experimentum in corpore vili_.
Et l'on semblait arriv  un tel mpris de l'individualit,  une
si parfaite assimilation de l'homme  la matire inerte, qu'on
parlait de faire des expriences sociales avec des hommes comme on
fait des expriences chimiques avec des alcalis et des acides. Une
premire exprimentation fut commence au Luxembourg, on sait avec
quel succs. Bientt l'Assemble constituante institua un comit du
travail o vinrent s'engloutir des milliers de plans sociaux. On
vit un reprsentant fouririste demander srieusement de la terre
et de l'argent (il n'aurait pas tard sans doute  demander aussi
des hommes) pour manipuler sa socit-modle. Un autre reprsentant
_galitaire_ offrit aussi sa recette qui fut refuse. Plus heureux,
les manufacturiers ont russi  maintenir la leur. Enfin, en ce
moment, l'Assemble lgislative a nomm une commission pour organiser
l'assistance.

Ce qui surprend en tout ceci, c'est que les dpositaires du Pouvoir
ne soient pas venus de temps en temps, dans l'intrt de sa
stabilit, faire entendre ces paroles: Vous habituez trente-six
millions de citoyens  s'imaginer que je suis responsable de tout ce
qui leur arrive en bien ou en mal dans ce monde.  cette condition,
il n'y a pas de gouvernement possible.

Quoi qu'il en soit, si ces diverses inventions sociales, dcores du
nom d'organisation, diffrent entre elles par leurs procds, elles
partent toutes du mme principe: Prendre aux uns pour donner aux
autres.--Or il est bien clair qu'un tel principe n'a pu rencontrer
des sympathies si universelles, au sein de la nation, que parce
que l'on y est trs-convaincu que les intrts sont naturellement
antagoniques et les tendances humaines essentiellement perverses.

Prendre aux uns pour donner aux autres!--Je sais bien que les choses
se passent ainsi depuis longtemps. Mais, avant d'imaginer, pour
gurir la misre, divers moyens de raliser ce bizarre principe, ne
devrait-on pas se demander si la misre ne provient pas prcisment
de ce que ce principe a t ralis sous une forme quelconque? Avant
de chercher le remde dans de nouvelles perturbations apportes 
l'empire des lois sociales naturelles, ne devrait-on pas s'assurer si
ces perturbations ne constituent pas justement le mal dont la socit
souffre et qu'on veut gurir?

Prendre aux uns pour donner aux autres!--Qu'il me soit permis de
signaler ici le danger et l'absurdit de la pense conomique de
cette aspiration, dite _sociale_, qui fermentait au sein des masses
et qui a clat avec tant de force  la rvolution de Fvrier[10].

[Note 10: Voir au tome II, _Funestes illusions_, et au tome IV, la
fin du chapitre I de la seconde sri des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quand il y a encore plusieurs couches dans la socit, on conoit que
la premire jouisse de privilges aux dpens de toutes les autres.
C'est odieux, mais ce n'est pas absurde.

La seconde couche ne manquera pas alors de battre en brche les
privilges; et,  l'aide des masses populaires, elle parviendra tt
ou tard  faire une Rvolution. En ce cas, la Force passant en ses
mains, on conoit encore qu'elle se constitue des Privilges. C'est
toujours odieux, mais ce n'est pas absurde, ce n'est pas du moins
impraticable, car le Privilge est possible tant qu'il a au-dessous
de lui, pour l'alimenter, le gros du public. Si la troisime, la
quatrime couche font aussi leur rvolution, elles s'arrangeront
aussi, si elles le peuvent, de manire  exploiter les masses, au
moyen de Privilges trs-habilement combins. Mais voici que le
gros du public, foul, pressur, extnu, fait aussi sa rvolution.
Pourquoi? Que va-t-il faire? Vous croyez peut-tre qu'il va abolir
tous les privilges, inaugurer le rgne de la justice universelle?
qu'il va dire: Arrire les restrictions; arrire les entraves;
arrire les monopoles; arrire les interventions gouvernementales au
profit d'une classe; arrire les lourds impts; arrire les intrigues
diplomatiques et politiques! Non, sa prtention est bien autre, il
se fait solliciteur, il demande, lui aussi,  tre _privilgi_. Lui,
le gros du public, imitant les classes suprieures, implore  son
tour des privilges! Il veut le droit au travail, le droit au crdit,
le droit  l'instruction, le droit  l'assistance! Mais aux dpens
de qui? C'est ce dont il ne se met pas en peine. Il sait seulement
que, si on lui assurait du travail, du crdit, de l'instruction, du
repos pour ses vieux jours, le tout gratuitement, cela serait fort
heureux, et, certes, personne ne le conteste. Mais est-ce possible?
Hlas! non, et c'est pourquoi je dis qu'ici l'odieux disparat; mais
l'absurde est  son comble.

Des Privilges aux masses! Peuple, rflchis donc au cercle vicieux
o tu te places. Privilge suppose quelqu'un pour en jouir et
quelqu'un pour le payer. On comprend un homme privilgi, une classe
privilgie; mais peut-on concevoir tout un peuple privilgi? Est-ce
qu'il y a au-dessous de toi une autre couche sociale sur qui rejeter
le fardeau? Ne comprendras-tu jamais la bizarre mystification dont
tu es dupe? Ne comprendras-tu jamais que l'tat ne peut rien te
donner d'une main qu'il ne t'ait pris un peu davantage de l'autre?
que, bien loin qu'il y ait pour toi, dans cette combinaison, aucun
accroissement possible de bien-tre, le rsidu de l'opration c'est
un gouvernement arbitraire, plus vexatoire, plus responsable, plus
dispendieux et plus prcaire, des impts plus lourds, des injustices
plus nombreuses, des faveurs plus blessantes, une libert plus
restreinte, des forces perdues, des intrts, du travail et des
capitaux dplacs, la convoitise excite, le mcontentement provoqu
et l'nergie individuelle teinte?

Les classes suprieures s'alarment, et ce n'est pas sans raison,
de cette triste disposition des masses. Elles y voient le germe de
rvolutions incessantes; car quel gouvernement peut tenir quand il
a eu le malheur de dire: J'ai la force, et je l'emploierai  faire
vivre tout le monde aux dpens de tout le monde. J'assume sur moi la
responsabilit du bonheur universel!--Mais l'effroi dont ces classes
sont saisies n'est-il pas un chtiment mrit? N'ont-elles pas
elles-mmes donn au peuple le funeste exemple de la disposition dont
elles se plaignent? N'ont-elles pas toujours tourn leurs regards
vers les faveurs de l'tat? Ont-elles jamais manqu d'assurer quelque
privilge grand ou petit aux fabriques, aux banques, aux mines,  la
proprit foncire, aux arts, et jusqu' leurs moyens de dlassement
et de diversion,  la danse,  la musique,  tout enfin, except au
travail du peuple, au travail manuel? N'ont-elles pas pouss  la
multiplication des fonctions publiques pour accrotre, aux dpens des
masses, leurs moyens d'existence, et y a-t-il aujourd'hui un pre de
famille qui ne songe  assurer une place  son fils? Ont-elles jamais
fait volontairement disparatre une seule des ingalits reconnues
de l'impt? N'ont-elles pas longtemps exploit jusqu'au privilge
lectoral?--Et maintenant elles s'tonnent, elles s'affligent de ce
que le peuple s'abandonne  la mme pente! Mais, quand l'esprit de
mendicit a si longtemps prvalu dans les classes riches, comment
veut-on qu'il n'ait pas pntr au sein des classes souffrantes?

Cependant une grande rvolution s'est accomplie. La puissance
politique, la facult de faire des lois, la disposition de la
force, ont pass virtuellement, sinon de fait encore, aux mains du
Peuple, avec le suffrage universel. Ainsi ce Peuple qui pose le
problme sera appel  le rsoudre; et malheur au pays si, suivant
l'exemple qui lui a t donn, il cherche la solution dans le
Privilge, qui est toujours une violation du droit d'autrui. Certes
il aboutira  une dception et par l  un grand enseignement; car,
s'il est possible de violer le droit du grand nombre en faveur du
petit nombre, comment pourrait-on violer le droit de tous pour
l'avantage de tous?--Mais  quel prix cet enseignement sera-t-il
achet? Pour prvenir cet effrayant danger, que devraient faire
les classes suprieures? Deux choses: renoncer pour elles-mmes 
tout privilge, clairer les masses,--car il n'y a que deux choses
qui puissent sauver la socit: la Justice et la Lumire. Elles
devraient rechercher avec soin si elles ne jouissent pas de quelque
monopole, pour y renoncer;--si elles ne profitent pas de quelques
ingalits factices, pour les effacer;--si le Pauprisme ne peut pas
tre attribu, en partie du moins,  quelque perturbation des lois
sociales naturelles, pour la faire cesser,--afin de pouvoir dire en
montrant leurs mains au peuple: Elles sont pleines, mais elles sont
pures.--Est-ce l ce qu'elles font? Si je ne m'aveugle, elles font
tout le contraire.--Elles commencent par garder leurs monopoles, et
on les a vues mme profiter de la rvolution pour essayer de les
accrotre. Aprs s'tre ainsi t jusqu' la possibilit de dire
la vrit et d'invoquer les principes, pour ne pas se montrer trop
inconsquentes, elles promettent au peuple de le traiter comme elles
se traitent elles-mmes, et font briller  ses yeux l'appt des
Privilges. Seulement elles se croient trs-ruses en ce qu'elles
ne lui concdent aujourd'hui qu'un petit privilge: le droit 
l'assistance, dans l'espoir de le dtourner d'en rclamer un gros:
le droit au travail. Et elles ne s'aperoivent pas qu'tendre et
systmatiser de plus en plus l'axiome: Prendre aux uns pour donner
aux autres,--c'est renforcer l'illusion qui cre les difficults du
prsent et les dangers de l'avenir.

N'exagrons rien toutefois. Quand les classes suprieures cherchent
dans l'extension du privilge le remde aux maux que le privilge
a faits, elles sont de bonne foi et agissent, j'en suis convaincu,
plutt par ignorance que par injustice. C'est un malheur irrparable,
que les gouvernements qui se sont succd en France aient toujours
mis obstacle  l'enseignement de l'conomie politique. C'en est un
bien plus grand encore, que l'ducation universitaire remplisse
toutes nos cervelles de prjugs romains, c'est--dire de tout ce
qu'il y a de plus antipathique  la vrit sociale. C'est l ce qui
fait dvier les classes suprieures. Il est de mode aujourd'hui de
dclamer contre elles. Pour moi, je crois qu' aucune poque elles
n'ont eu des intentions plus bienveillantes. Je crois qu'elles
dsirent avec ardeur rsoudre le problme social. Je crois qu'elles
feraient plus que de renoncer  leurs privilges et qu'elles
sacrifieraient volontiers, en oeuvres charitables, une partie de
leurs proprits acquises, si, par l, elles croyaient mettre un
terme dfinitif aux souffrances des classes laborieuses. On dira,
sans doute, que l'intrt ou la peur les anime et qu'il n'y a pas
grande gnrosit  abandonner une partie de son bien pour sauver
le reste. C'est la vulgaire prudence de l'homme qui fait la part
du feu.--Ne calomnions pas ainsi la nature humaine. Pourquoi
refuserions-nous de reconnatre un sentiment moins goste? N'est-il
pas bien naturel que les habitudes dmocratiques, qui prvalent
dans notre pays, rendent les hommes sensibles aux souffrances de
leurs frres? Mais, quel que soit le sentiment qui domine, ce qui
ne se peut nier, c'est que tout ce qui peut manifester l'opinion,
la philosophie, la littrature, la posie, le drame, la prdication
religieuse, les discussions parlementaires, le journalisme, tout
rvle dans la classe aise plus qu'un dsir, une soif ardente
de rsoudre le grand problme. Pourquoi donc ne sort-il rien de
nos Assembles lgislatives? Parce qu'elles ignorent. L'conomie
politique leur propose cette solution: JUSTICE LGALE,--CHARIT
PRIVE. Elles prennent le contre-pied; et obissant, sans s'en
apercevoir, aux influences socialistes, elles veulent mettre la
charit dans la loi, c'est--dire en bannir la justice, au risque
de tuer du mme coup la charit prive, toujours prompte  reculer
devant la charit lgale.

Pourquoi donc nos lgislateurs bouleversent-ils ainsi toutes les
notions? Pourquoi ne laissent-ils pas chaque chose  sa place: la
Sympathie dans son domaine naturel, qui est la Libert;--et la
Justice dans le sien, qui est la Loi? Pourquoi n'appliquent-ils pas
la loi exclusivement  faire rgner la justice? Serait-ce qu'ils
n'aiment pas la justice? Non, mais ils n'ont pas confiance en elle.
Justice, c'est libert et proprit. Or ils sont socialistes sans le
savoir; pour la rduction progressive de la misre, pour l'expansion
indfinie de la richesse, ils n'ont foi, quoi qu'ils en disent, ni 
la libert, ni  la proprit, ni, par consquent,  la justice.--Et
c'est pourquoi on les voit de trs-bonne foi chercher la ralisation
du Bien par la violation perptuelle du droit.

On peut appeler _lois sociales naturelles_ l'ensemble des phnomnes,
considrs tant dans leurs mobiles que dans leurs rsultats, qui
gouvernent les libres transactions des hommes.

Cela pos, la question est celle-ci:

Faut-il laisser agir ces lois,--ou faut-il les empcher d'agir?

Cette question revient  celle-ci:

Faut-il reconnatre  chacun sa proprit et sa libert, son droit
de travailler et d'changer sous sa responsabilit, soit qu'elle
chtie, soit qu'elle rcompense, et ne faire intervenir la Loi, qui
est la Force, que pour la protection de ces droits?--Ou bien, peut-on
esprer arriver  une plus grande somme de bonheur social en violant
la proprit et la libert, en rglementant le travail, troublant
l'change et dplaant les responsabilits?

En d'autres termes:

La Loi doit-elle faire prvaloir la Justice rigoureuse, ou tre
l'instrument de la Spoliation organise avec plus ou moins
d'intelligence?

Il est bien vident que la solution de ces questions est subordonne
 l'tude et  la connaissance des lois sociales naturelles. On ne
peut se prononcer raisonnablement avant de savoir si la proprit,
la libert, les combinaisons des services volontairement changs
poussent les hommes vers leur amlioration, comme le croient les
conomistes, ou vers leur dgradation, comme l'affirment les
socialistes.--Dans le premier cas, le mal social doit tre attribu
aux perturbations des lois naturelles, aux violations lgales de
la proprit et de la libert. Ce sont ces perturbations et ces
violations qu'il faut faire cesser, et l'conomie politique a
raison.--Dans le second, nous n'avons pas encore assez d'intervention
gouvernementale; les combinaisons factices et forces ne sont pas
encore assez substitues aux combinaisons naturelles et libres; ces
trois funestes principes: Justice, Proprit, Libert, ont encore
trop d'empire. Nos lgislateurs ne leur ont pas encore port d'assez
rudes coups. On ne prend pas encore assez aux uns pour donner aux
autres. Jusqu'ici on a pris au grand nombre pour donner au petit
nombre. Maintenant il faut prendre  tous pour donner  tous. En un
mot, il faut organiser la spoliation, et c'est du Socialisme que nous
viendra le salut[11].

[Note 11: Ce qui va suivre est la reproduction d'une note trouve
dans les papiers de l'auteur. S'il et vcu, il en et li la
substance au corps de sa doctrine sur l'change. Notre mission doit
se borner  placer cette note  la fin du prsent chapitre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

       *       *       *       *       *

_Fatales illusions qui naissent de l'change._--L'change, c'est la
socit. Par consquent, la vrit conomique c'est la vue complte,
et l'erreur conomique c'est la vue partielle de l'change.

Si l'homme n'changeait pas, chaque phnomne conomique
s'accomplirait dans l'individualit, et il nous serait trs-facile de
constater par l'observation ses bons et ses mauvais effets.

Mais l'change a amen la sparation des occupations, et, pour parler
la langue vulgaire, l'tablissement des professions et des mtiers.
Chaque service (ou chaque produit) a donc deux rapports, l'un avec
celui qui le livre, l'autre avec celui qui le reoit.

Sans doute,  la fin de l'volution, l'homme social, comme l'homme
isol, est tout  la fois producteur et consommateur. Mais il faut
bien voir la diffrence. L'homme isol est toujours producteur de
la chose mme qu'il consomme. Il n'en est presque jamais ainsi de
l'homme social. C'est un point de fait incontestable, et que chacun
peut vrifier sur soi-mme. Cela rsulte d'ailleurs de ce que la
socit n'est qu'change de services.

Nous sommes tous producteurs et consommateurs non de la chose, mais
de la valeur que nous avons produite. En changeant les choses, nous
restons toujours propritaires de leur valeur.

C'est de cette circonstance que naissent toutes les illusions et
toutes les erreurs conomiques. Il n'est certes pas superflu de
signaler ici la marche de l'esprit humain  cet gard.

On peut donner le nom gnral d'_obstacles_  tout ce qui,
s'interposant entre nos besoins et nos satisfactions, provoque
l'intervention de nos efforts.

Les rapports de ces quatre lments: besoin, obstacle, effort,
satisfaction, sont parfaitement visibles et comprhensibles dans
l'homme isol. Jamais, au grand jamais, il ne nous viendrait dans la
pense de dire:

Il est fcheux que Robinson ne rencontre pas plus d'_obstacles_;
car, en ce cas, il aurait plus d'occasions de dployer ses efforts:
il serait plus riche.

Il est fcheux que la mer ait jet sur le rivage de l'le du
Dsespoir des objets utiles, des planches, des vivres, des armes, des
livres; car cela te  Robinson l'occasion de dployer des efforts:
il est moins riche.

Il est fcheux que Robinson ait invent des filets pour et prendre
le poisson ou le gibier; car cela diminue d'autant les efforts qu'il
accomplit pour un rsultat donn: il est moins riche.

Il est fcheux que Robinson ne soit pas plus souvent malade. Cela
lui fournirait l'occasion de faire de la mdecine sur lui-mme, ce
qui est un travail; et, comme toute richesse vient du travail, il
serait plus riche.

Il est fcheux que Robinson ait russi  teindre l'incendie qui
menaait sa cabane. Il a perdu l une prcieuse occasion de travail:
il est moins riche.

Il est fcheux que dans l'le du Dsespoir la terre ne soit pas
plus ingrate, la source plus loigne, le soleil moins longtemps sur
l'horizon. Pour se nourrir, s'abreuver, s'clairer, Robinson aurait
plus de peine  prendre: il serait plus riche.

Jamais, dis-je, on ne mettrait en avant, comme des oracles de
vrit, des propositions aussi absurdes. Il serait d'une vidence
trop palpable que la richesse ne consiste pas dans l'intensit de
l'effort pour chaque satisfaction acquise, et que c'est justement le
contraire qui est vrai. On comprendrait que la richesse ne consiste
ni dans le besoin, ni dans l'obstacle, ni dans l'effort, mais dans la
satisfaction; et l'on n'hsiterait pas  reconnatre qu'encore que
Robinson soit tout  la fois producteur et consommateur, pour juger
de ses progrs, ce n'est pas  son travail, mais aux rsultats qu'il
faut regarder. Bref, en proclamant cet axiome: L'intrt dominant
est celui du consommateur,--on croirait n'exprimer qu'un vritable
_truisme_.

Heureuses les nations quand elles verront clairement comment et
pourquoi ce que nous trouvons faux, ce que nous trouvons vrai, quant
 l'homme isol, ne cesse pas d'tre faux ou vrai pour l'homme
social!...

Ce qui est certain cependant, c'est que les cinq ou six propositions
qui nous ont paru absurdes, appliques  l'le du Dsespoir,
paraissent si incontestables, quand il s'agit de la France, qu'elles
servent de base  toute notre lgislation conomique. Au contraire,
l'axiome qui nous semblait la vrit mme, quant  l'individu, n'est
jamais invoqu au nom de la socit sans provoquer le sourire du
ddain.

Serait-il donc vrai que l'change altre  ce point notre
organisation individuelle, que ce qui fait la misre de l'individu
fasse la richesse sociale?

Non, cela n'est pas vrai. Mais, il faut le dire, cela est spcieux,
trs-spcieux mme, puisque c'est si gnralement cru.

La socit consiste en ceci: que nous travaillons les uns pour les
autres. Nous recevons d'autant plus de services que nous en rendons
davantage, ou que ceux que nous rendons sont plus apprcis, plus
recherchs, mieux rmunrs. D'un autre ct, la sparation des
occupations fait que chacun de nous applique ses efforts  vaincre
un obstacle qui s'oppose aux satisfactions d'autrui. Le laboureur
combat l'obstacle appel faim; le mdecin, l'obstacle appel maladie;
le prtre, l'obstacle appel vice; l'crivain, l'obstacle appel
ignorance; le mineur, l'obstacle appel froid, etc., etc.

Et comme tous ceux qui nous entourent sont d'autant plus disposs 
rmunrer nos efforts, qu'ils sentent plus vivement l'obstacle qui
les gne, il s'ensuit que nous sommes tous disposs,  ce point de
vue et comme producteurs,  vouer un culte  l'obstacle que nous
faisons profession de combattre. Nous nous regardons comme plus
riches si ces obstacles augmentent, et nous concluons aussitt de
notre avantage particulier  l'avantage gnral[12].

[Note 12: Voir, pour la rfutation de cette erreur, le chapitre
_Producteur et Consommateur_, ci-aprs, ainsi que les chapitres II et
III des _Sophismes conomiques_, premire srie, tome IV, pages 15 et
19.

                                               (_Note de l'diteur._)]




V

DE LA VALEUR


Dissertation, ennui.--Dissertation sur la Valeur, ennui sur ennui.

Aussi quel novice crivain, plac en face d'un problme conomique,
n'a essay de le rsoudre, abstraction faite de toute dfinition de
la valeur?

Mais il n'aura pas tard  reconnatre combien ce procd est
insuffisant. La thorie de la Valeur est  l'conomie politique ce
que la numration est  l'arithmtique. Dans quels inextricables
embarras ne se serait pas jet Bezout, si, pour pargner quelque
fatigue  ses lves, il et entrepris de leur enseigner les quatre
rgles et les proportions, sans leur avoir pralablement expliqu la
valeur que les chiffres empruntent  leur figure ou  leur position?

Si encore le lecteur pouvait pressentir les belles consquences qui
se dduisent de la thorie de la valeur! Il accepterait l'ennui de
ces premires notions, comme on se rsigne  tudier pniblement les
lments de la gomtrie, en vue du magnifique champ qu'ils ouvrent 
notre intelligence.

Mais cette sorte de prvision intuitive n'est pas possible. Plus je
me donnerai de soin pour distinguer la Valeur, soit de l'Utilit,
soit du Travail, pour montrer combien il tait naturel que la
science comment par trbucher  ces cueils, plus, sans doute, on
sera port  ne voir dans cette dlicate discussion que de striles
et oiseuses subtilits, bonnes tout au plus  satisfaire la curiosit
des hommes du mtier.

Vous recherchez laborieusement, me dira-t-on, si la richesse est
dans l'utilit des choses, ou dans leur valeur ou dans leur raret.
N'est-ce pas une question, comme celle de l'cole: La forme est-elle
dans la substance ou dans l'accident? Et ne craignez-vous pas qu'un
Molire de carrefour ne vous expose aux rises du public des Varits?

Et cependant, je dois le dire: au point de vue conomique, Socit
c'est change. La premire cration de l'change, c'est la notion de
_valeur_, en sorte que toute vrit ou toute erreur introduite dans
les intelligences par ce mot est une vrit ou une erreur sociale.

J'entreprends de montrer dans cet crit l'Harmonie des lois
providentielles qui rgissent la socit humaine. Ce qui fait que
ces lois sont harmoniques et non discordantes, c'est que tous les
principes, tous les mobiles, tous les ressorts, tous les intrts
concourent vers un grand rsultat final, que l'humanit n'atteindra
jamais  cause de son _imperfection_ native, mais dont elle
approchera toujours en vertu de sa _perfectibilit_ indomptable; et
ce rsultat est: le rapprochement indfini de toutes les classes vers
un niveau qui s'lve toujours; en d'autres termes: l'_galisation_
des individus dans l'_amlioration_ gnrale.

Mais pour russir il faut que je fasse comprendre deux choses, savoir:

1 Que l'_Utilit_ tend  devenir de plus en plus _gratuite_,
_commune_, en sortant progressivement du domaine de l'_appropriation_
individuelle;

2 Que la _Valeur_, au contraire, seule appropriable, seule
constituant la proprit de droit et de fait, tend  diminuer de
plus en plus relativement  l'utilit  laquelle elle est attache.

En sorte que, si elle est bien faite, une telle dmonstration
fonde sur la Proprit, mais seulement sur la proprit de la
Valeur,--et sur la Communaut, mais seulement sur la communaut de
l'utilit,--une telle dmonstration, dis-je, doit satisfaire et
concilier toutes les coles, en leur concdant que toutes ont entrevu
la vrit, mais la vrit partielle prise  des points de vue divers.

conomistes, vous dfendez la proprit. Il n'y a, dans l'ordre
social, d'autre proprit que celle des _valeurs_, et celle-l est
inbranlable.

Communistes, vous rvez la communaut. Vous l'avez. L'ordre social
rend toutes les _utilits_ communes,  la condition que l'change des
valeurs appropries soit libre.

Vous ressemblez  des architectes qui disputent sur un monument, dont
chacun n'a observ qu'une face. Ils ne voient pas _mal_, mais ils
ne voient pas _tout_. Pour les mettre d'accord, il ne faut que les
dcider  faire le tour de l'difice.

Mais cet difice social, comment le pourrais-je reconstruire, aux
yeux du public, dans toute sa belle harmonie, si je rejette ses deux
pierres angulaires: Utilit, Valeur? Comment pourrais-je amener la
dsirable conciliation de toutes les coles, sur le terrain de la
vrit, si je recule devant l'analyse de ces deux ides, alors que la
dissidence est ne de la malheureuse confusion qui en a t faite?

Cette manire d'exorde tait ncessaire pour dterminer, s'il
se peut, le lecteur  un instant d'attention, de fatigue, et
probablement, hlas! d'ennui. Ou je me fais bien illusion, ou la
consolante beaut des consquences rachtera la scheresse des
prmisses. Si Newton s'tait laiss rebuter,  l'origine, par le
dgot des premires tudes mathmatiques, jamais son coeur n'et
battu d'admiration  l'aspect des harmonies de la mcanique cleste;
et je soutiens qu'il suffit de traverser virilement quelques notions
lmentaires pour reconnatre que Dieu n'a pas dploy, dans la
mcanique sociale, moins de bont touchante, d'admirable simplicit
et de magnifique splendeur.

Dans le premier chapitre nous avons vu que l'homme est _passif_
et _actif_; que le _Besoin_ et la _Satisfaction_, n'affectant que
la _sensibilit_, taient, de leur nature, personnels, intimes,
intransmissibles; que l'_Effort_, au contraire, lien entre le Besoin
et la Satisfaction, _moyen_ entre le principe et la fin, partant
de notre _activit_, de notre spontanit, de notre volont, tait
susceptible de conventions, de transmission. Je sais qu'on pourrait,
au point de vue mtaphysique, contester cette assertion et soutenir
que l'Effort aussi est personnel. Je n'ai pas envie de m'engager sur
le terrain de l'idologie, et j'espre que ma pense sera admise sans
controverse sous cette forme vulgaire: nous ne pouvons _sentir_ les
besoins des autres; nous ne pouvons _sentir_ les satisfactions des
autres; mais nous pouvons nous _rendre service_ les uns aux autres.

C'est cette transmission d'efforts, cet change de services qui
fait la matire de l'conomie politique, et, puisque, d'un autre
ct, la science conomique se rsume dans le mot _Valeur_, dont
elle n'est que la longue explication, il s'ensuit que la notion de
_valeur_ sera imparfaitement, faussement conue si on la fonde sur
les phnomnes extrmes qui s'accomplissent dans notre sensibilit:
_Besoins_ et _Satisfactions_, phnomnes intimes, intransmissibles,
_incommensurables_ d'un individu  l'autre,--au lieu de la fonder
sur les manifestations de notre _activit_, sur les _efforts_,
sur les _services_ rciproques qui s'changent, parce qu'ils sont
susceptibles d'tre compars, apprcis, _valus_, et qui sont
susceptibles d'tre _valus_ prcisment parce qu'ils s'changent.

Dans le mme chapitre nous sommes arrivs  ces formules:

L'_utilit_ (la proprit qu'ont certains actes ou certaines choses
de nous servir) est compose: une partie est due  l'action de la
nature, une autre  l'action de l'homme.--Il reste d'autant moins 
faire au travail humain, pour un rsultat donn, que la nature a plus
fait.--La coopration de la nature est essentiellement _gratuite_;
la coopration de l'homme, intellectuelle ou matrielle, change ou
non, collective ou solitaire, est essentiellement _onreuse_, ainsi
que l'implique ce mot mme: _Effort_.

Et comme ce qui est _gratuit_ ne saurait avoir de _valeur_, puisque
l'ide de _valeur_ implique celle d'acquisition  titre _onreux_,
il s'ensuit que la notion de Valeur sera encore mal conue, si on
l'tend, en tout ou partie, aux dons ou  la coopration de la
nature, au lieu de la restreindre exclusivement  la coopration
humaine.

Ainsi, de deux cts, par deux routes diffrentes, nous arrivons 
cette conclusion que la _valeur_ doit avoir trait aux _efforts_ que
font les hommes pour donner _satisfaction_  leurs _besoins_.

Au troisime chapitre, nous avons constat que l'homme ne pouvait
vivre dans l'isolement. Mais si, par la pense, nous voquons cette
situation chimrique, cet tat _contre nature_ que le dix-huitime
sicle exaltait sous le nom d'_tat de nature_, nous ne tardons
pas  reconnatre qu'il ne rvle pas encore la notion de Valeur,
bien qu'il prsente cette manifestation de notre principe actif
que nous avons appele Effort. La raison en est simple: Valeur
implique comparaison, apprciation, _valuation_, mesure. Pour que
deux choses se mesurent l'une par l'autre, il faut qu'elles soient
commensurables, et, pour cela, il faut qu'elles soient de mme
nature. Dans l'isolement,  quoi pourrait-on comparer l'effort? au
besoin,  la satisfaction? Cela ne peut conduire qu' lui reconnatre
plus ou moins d'-propos, d'opportunit. Dans l'tat social, ce
que l'on compare (et c'est de cette comparaison que nat l'ide de
Valeur), c'est l'effort d'un homme  l'effort d'un autre homme, deux
phnomnes de mme nature et, par consquent, _commensurables_.

Ainsi la dfinition du mot valeur, pour tre juste, doit avoir trait
non-seulement aux efforts humains, mais encore  ces efforts changs
ou changeables. L'change fait plus que de constater et de mesurer
les valeurs, il leur donne l'existence. Je ne veux pas dire qu'il
donne l'existence aux actes et aux choses qui s'changent, mais il la
donne  la notion de _valeur_.

Or quand deux hommes se cdent mutuellement leur effort actuel, ou
les rsultats de leurs efforts antrieurs, ils se _servent_ l'un
l'autre, ils se rendent rciproquement _service_.

Je dis donc: LA VALEUR, C'EST LE RAPPORT DE DEUX SERVICES CHANGS.

L'ide de _valeur_ est entre dans le monde la premire fois qu'un
homme ayant dit  son frre: Fais ceci pour moi, je ferai cela pour
toi,--ils sont tombs d'accord; car alors pour la premire fois on a
pu dire: Les deux _services_ changs se _valent_.

Il est assez singulier que la vraie thorie de la valeur, qu'on
cherche en vain dans maint gros livre, se rencontre dans la jolie
fable de Florian, _l'Aveugle et le Paralytique_:

      Aidons-nous mutuellement,
  La charge des malheurs en sera plus lgre.
    .  .  .  .  .   nous deux
  Nous possdons le bien  chacun ncessaire.
        J'ai des jambes, et vous des yeux.
  Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:
  Ainsi, sans que jamais notre amiti dcide
  Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
  Je marcherai pour vous; vous y verrez pour moi.

Voil la _valeur_ trouve et dfinie. La voil dans sa rigoureuse
exactitude conomique, sauf le trait touchant relatif  l'amiti,
qui nous transporte dans une autre sphre. On conoit que deux
malheureux se rendent rciproquement _service_, sans trop rechercher
_lequel des deux remplit le plus utile emploi_. La situation
exceptionnelle imagine par le fabuliste explique assez que le
principe sympathique, agissant avec une grande puissance, vienne
absorber, pour ainsi dire, l'apprciation minutieuse des services
changs, apprciation indispensable pour dgager compltement la
notion de Valeur. Aussi elle apparatrait entire, si tous les hommes
ou la plupart d'entre eux taient frapps de paralysie ou de ccit;
car alors l'inexorable loi de l'offre et de la demande prendrait
le dessus, et, faisant disparatre le sacrifice permanent accept
par celui qui remplit le plus utile emploi, elle replacerait la
transaction sur le terrain de la justice.

Nous sommes tous aveugles ou perclus en quelque point. Nous
comprenons bientt qu'en nous entr'aidant _la charge des malheurs
en sera plus lgre_. De l l'CHANGE. Nous travaillons pour nous
nourrir, vtir, abriter, clairer, gurir, dfendre, instruire les
uns les autres. De l les SERVICES rciproques. Ces services nous les
comparons, nous les discutons, nous les _valuons_: de l la VALEUR.

Une foule de circonstances peuvent augmenter l'importance relative
d'un Service. Nous le trouvons plus ou moins grand, selon qu'il
nous est plus ou moins utile, que plus ou moins de personnes sont
disposes  nous le rendre; qu'il exige d'elles plus ou moins de
travail, de peine, d'habilet, de temps, d'tudes pralables; qu'il
nous en pargne plus ou moins  nous-mmes. Non-seulement la valeur
dpend de ces circonstances, mais encore du jugement que nous en
portons: car il peut arriver, et il arrive souvent, que nous estimons
trs-haut un service, parce que nous le jugeons fort utile, tandis
qu'en ralit il nous est nuisible. C'est pour cela que la vanit,
l'ignorance, l'erreur ont leur part d'influence sur ce rapport
essentiellement lastique et mobile que nous nommons _valeur_;
et l'on peut affirmer que l'apprciation des services tend  se
rapprocher d'autant plus de la vrit et de la justice absolues, que
les hommes s'clairent, se moralisent et se perfectionnent davantage.

On a jusqu'ici cherch le principe de la Valeur dans une de ces
circonstances qui l'augmentent ou qui la diminuent, matrialit,
dure, utilit, raret, travail, difficult d'acquisition, jugement,
etc.; fausse direction imprime ds l'origine  la science, car
l'accident qui modifie le phnomne n'est pas le phnomne. De plus,
chaque auteur s'est fait, pour ainsi dire, le parrain d'une de ces
circonstances qu'il croyait prpondrante, rsultat auquel on arrive
toujours  force de gnraliser; car tout est dans tout, et il n'y a
rien qu'on ne puisse faire entrer dans un mot  force d'en tendre
le sens. Ainsi le principe de la valeur est pour Smith dans la
matrialit et la dure, pour Say dans l'utilit, pour Ricardo dans
le travail, pour Senior dans la raret, pour Storch dans le jugement,
etc.

Qu'est-il arriv et que devait-il arriver? C'est que ces auteurs
ont innocemment port atteinte  l'autorit et  la dignit de la
science, en paraissant se contredire, quand, au fond, ils avaient
raison chacun  son point de vue. En outre, ils ont enfonc la
premire notion de l'conomie politique dans un ddale de difficults
inextricables, car les mmes mots ne reprsentaient plus pour les
auteurs les mmes ides; et, d'ailleurs, quoiqu'une circonstance
ft proclame fondamentale, les autres agissaient d'une manire
trop vidente pour ne pas se faire faire place, et l'on voyait les
dfinitions s'allonger sans cesse.

Ce livre n'est pas destin  la controverse, mais  l'exposition.
Je montre ce que je vois, et non ce que les autres ont vu. Je ne
pourrai m'empcher cependant d'appeler l'attention du lecteur sur les
circonstances dans lesquelles on a cherch le fondement de la Valeur.
Mais avant, je dois la faire poser elle-mme devant lui dans une
srie d'exemples. C'est par des applications diverses que l'esprit
saisit une thorie.

Je montrerai comment tout se rduit  un troc de services. Je prie
seulement qu'on se rappelle ce qui a t dit du troc dans le chapitre
prcdent. Il est rarement simple; quelquefois il s'accomplit
par circulation entre plusieurs contractants, plus souvent par
l'intermdiaire de la monnaie, et il se dcompose alors en deux
facteurs, _vente_ et _achat_; mais comme cette complication ne change
pas sa nature, il me sera permis, pour plus de facilit, de supposer
le troc immdiat et direct. Cela ne peut nous induire  aucune
mprise sur la nature de la Valeur.

Nous naissons tous avec un imprieux besoin matriel qui doit tre
satisfait sous peine de mort, celui de respirer. D'un autre ct,
nous sommes tous plongs dans un milieu qui pourvoit  ce besoin,
en gnral, sans l'intervention d'aucun effort de notre part. L'air
atmosphrique a donc de l'utilit sans avoir de _valeur_. Il n'a
pas de Valeur, parce que, ne donnant lieu  aucun Effort, il n'est
l'occasion d'aucun service. Rendre service  quelqu'un, c'est lui
pargner une peine; et l o il n'y a pas de peine  prendre pour
raliser la satisfaction, il n'y en a pas  pargner.

Mais si un homme descend au fond d'un fleuve, dans une cloche 
plongeur, un corps tranger s'interpose entre l'air et ses poumons;
pour rtablir la communication, il faut mettre la pompe en mouvement;
il y a l un effort  faire, une peine  prendre; certes, cet homme y
sera tout dispos, car il y va de la vie, et il ne saurait se rendre
 lui-mme un plus grand _service_.

Au lieu de faire cet effort, il me prie de m'en charger; et, pour
m'y dterminer, il s'engage  prendre lui-mme une peine dont je
recueillerai la satisfaction. Nous dbattons et concluons. Que
voyons-nous ici? Deux besoins, deux satisfactions qui ne se dplacent
pas; deux efforts qui sont l'objet d'une transaction volontaire, deux
_services_ qui s'changent--et la _valeur_ apparat.

Maintenant on dit que l'utilit est le fondement de la valeur; et
comme l'utilit est inhrente  l'air, on induit l'esprit  penser
qu'il en est de mme de la valeur. Il y a l vidente confusion.
L'air, par sa constitution, a des proprits physiques en harmonie
avec un de nos organes physiques, le poumon. Ce que j'en puise dans
l'atmosphre pour en remplir la cloche  plongeur ne change pas de
nature, c'est toujours de l'oxygne et de l'azote; aucune nouvelle
qualit physique ne s'y est combine, aucun ractif n'en ferait
sortir un lment nouveau appel _valeur_. La vrit est que celle-ci
nat exclusivement du service rendu.

Quand on pose cet axiome: L'Utilit est le fondement de la Valeur,
si l'on entend dire: Le Service a de la Valeur parce qu'il est utile
 celui qui le reoit et le paye, je ne disputerai pas. C'est l un
_truisme_ dont le mot _service_ tient suffisamment compte.

Mais ce qu'il ne faut pas confondre, c'est l'utilit de l'air avec
l'utilit du service. Ce sont l deux utilits distinctes, d'un autre
ordre, d'une autre nature, qui n'ont entre elles aucune proportion,
aucun rapport ncessaire. Il y a des circonstances o je puis, avec
un trs-lger effort, en lui pargnant une peine insignifiante, en
lui rendant par consquent un trs-mince service, mettre  la porte
de quelqu'un une substance d'une trs-grande _utilit_ intrinsque.

Chercherons-nous  savoir comment les deux contractants s'y prendront
pour valuer le _service_ que l'un rend  l'autre en lui envoyant
de l'air? Il faut un point de comparaison, et il ne peut tre que
dans le _service_ que le plongeur s'est engag  rendre en retour.
Leur exigence rciproque dpendra de leur situation respective, de
l'intensit de leurs dsirs, de la facilit plus ou moins grande
de se passer l'un de l'autre, et d'une foule de circonstances qui
dmontrent que la Valeur est dans le Service, puisqu'elle s'accrot
avec lui.

Et si le lecteur veut prendre cette peine, il lui sera facile de
varier cette hypothse, de manire  reconnatre que la Valeur
n'est pas ncessairement proportionnelle  l'intensit des efforts;
remarque que je place ici comme une pierre d'attente qui a sa
destination, car j'ai  prouver que la Valeur n'est pas plus dans le
travail que dans l'utilit.

Il a plu  la nature de m'organiser de telle faon que je mourrai si
je ne me dsaltre de temps en temps, et la source est  une lieue
du village. C'est pourquoi tous les matins je me donne la peine
d'aller chercher ma petite provision d'eau, car c'est  l'eau que
j'ai reconnu ces qualits _utiles_ qui ont la proprit de calmer la
souffrance qu'on appelle la Soif.--Besoin, Effort, Satisfaction, tout
s'y trouve. Je connais l'Utilit, je ne connais pas encore la Valeur.

Cependant, mon voisin allant aussi  la fontaine, je lui dis:
_pargnez-moi la peine_ de faire le voyage; _rendez-moi le service_
de me porter de l'eau. Pendant ce temps, je ferai quelque chose pour
vous, j'enseignerai  votre enfant  peler. Il se trouve que cela
nous arrange tous deux. Il y a l change de deux services; et l'on
peut dire que l'un _vaut_ l'autre. Remarquez que ce qui a t compar
ici, ce sont les deux efforts, et non les deux besoins et les deux
satisfactions; car d'aprs quelle mesure comparerait-on l'avantage de
boire  celui de savoir peler?

       *       *       *       *       *

Bientt je dis  mon voisin: Votre enfant m'importune, j'aime
mieux faire autre chose pour vous; vous continuerez  me porter de
l'eau, et je vous donnerai cinq sous. Si la proposition est agre,
l'conomiste, sans craindre de se tromper, pourra dire: _Le service_
VAUT _cinq sous_.

Plus tard, mon voisin n'attend plus ma requte. Il sait, par
exprience, que tous les jours j'ai besoin de boire. Il va au-devant
de mes dsirs. Du mme coup, il pourvoit d'autres villageois. Bref,
il se fait marchand d'eau. Alors on commence  s'exprimer ainsi:
_l'eau_ VAUT _cinq sous_.

Mais, en vrit, l'eau a-t-elle chang de nature? La Valeur, qui
tait tout  l'heure dans le service, s'est-elle matrialise,
pour aller s'incorporer dans l'eau et y ajouter un nouvel lment
chimique? Une lgre modification dans la forme des arrangements
intervenus entre mon voisin et moi a-t-elle eu la puissance de
dplacer le principe de la _valeur_ et d'en changer la nature? Je ne
suis pas assez puriste pour m'opposer  ce qu'on dise: _L'eau vaut
cinq sous_, comme on dit: _Le soleil se couche_. Mais il faut qu'on
sache que ce sont l des mtonymies; que les mtaphores n'affectent
pas la ralit des faits; que scientifiquement, puisque enfin nous
faisons de la science, la Valeur ne rside pas plus dans l'eau que le
soleil ne se couche dans la mer.

Laissons donc aux choses les qualits qui leur sont propres:  l'eau,
 l'air, l'_Utilit_; aux services, la _Valeur_. Disons: c'est
l'eau qui est _utile_, parce qu'elle a la proprit d'apaiser la
soif; c'est le service qui _vaut_, parce qu'il est le sujet de la
convention dbattue. Cela est si vrai, que, si la source s'loigne
ou se rapproche, l'Utilit de l'eau reste la mme, mais la valeur
augmente ou diminue. Pourquoi? Parce que le _service_ est plus grand
ou plus petit. La _valeur_ est donc dans le _service_, puisqu'elle
varie avec lui et comme lui.

       *       *       *       *       *

Le diamant joue un grand rle dans les livres des conomistes. Ils
s'en servent pour lucider les lois de la valeur ou pour signaler
les prtendues perturbations de ces lois. C'est une arme brillante
avec laquelle toutes les coles se combattent. L'cole anglaise
dit-elle: La valeur est dans le travail, l'cole franaise
lui montre un diamant: Voil, dit-elle, un produit qui n'exige
aucun travail et renferme une valeur immense. L'cole franaise
affirme-t-elle que la valeur est dans l'utilit, aussitt l'cole
anglaise met en opposition le diamant avec l'air, la lumire et
l'eau. L'air est fort utile, dit-elle, et n'a pas de valeur; le
diamant n'a qu'une _utilit_ fort contestable, et _vaut_ plus que
toute l'atmosphre.--Et le lecteur de dire, comme Henri IV: Ils ont,
ma foi, tous deux raison. Enfin, on finit par s'accorder dans cette
erreur, qui surpasse les deux autres: il faut avouer que Dieu met de
la _valeur_ dans ses oeuvres et qu'elle est _matrielle_.

Ces anomalies s'vanouissent, ce me semble, devant ma simple
dfinition, qui est confirme plutt qu'infirme par l'exemple en
question.

Je me promne au bord de la mer. Un heureux hasard me fait mettre
la main sur un superbe diamant. Me voil en possession d'une grande
_valeur_. Pourquoi? Est-ce que je vais rpandre un grand bien dans
l'humanit? Serait-ce que je me sois livr  un long et rude travail?
Ni l'un ni l'autre. Pourquoi donc ce diamant a-t-il tant de valeur?
C'est sans doute que celui  qui je le cde estime que je lui rends
un grand _service_, d'autant plus grand que beaucoup de gens riches
le recherchent et que moi seul puis le rendre. Les motifs de son
jugement sont controversables, soit. Ils naissent de la vanit, de
l'orgueil, soit encore. Mais ce jugement existe dans la tte d'un
homme dispos  agir en consquence, et cela suffit.

Bien loin qu'ici ce jugement soit fond sur une raisonnable
apprciation de l'_utilit_, on pourrait dire que c'est tout le
contraire. Montrer qu'elle sait faire de grands sacrifices pour
l'_inutile_, c'est prcisment le but que se propose l'ostentation.

Bien loin que la Valeur ait ici une proportion ncessaire avec le
travail _accompli_ par celui qui rend le service, on peut dire
qu'elle est plutt proportionnelle au travail _pargn_  celui qui
le reoit; c'est du reste la loi des valeurs, loi gnrale et qui
n'a pas t, que je sache, observe par les thoriciens, quoiqu'elle
gouverne la pratique universelle. Nous dirons plus tard par quel
admirable mcanisme la Valeur tend  se proportionner au travail
quand il est libre; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a son
principe moins dans l'effort accompli par celui qui _sert_ que dans
l'effort pargn  celui qui est _servi_.

En effet, la transaction relative  notre pierre prcieuse suppose le
dialogue suivant:

--Monsieur, cdez-moi votre diamant.

--Monsieur, je veux bien; cdez-moi en change votre travail de toute
une anne.

--Mais, Monsieur, vous n'avez pas sacrifi une minute  votre
acquisition.

--Eh bien, monsieur, tchez de rencontrer une minute semblable.

--Mais, en bonne justice, nous devrions changer _ travail gal_.

--Non, en bonne justice, vous apprciez vos services, et moi les
miens. Je ne vous force pas; pourquoi me forceriez-vous? Donnez-moi
un an tout entier, ou cherchez vous-mme un diamant.

--Mais cela m'entranerait  dix ans de pnibles recherches, sans
compter une dception probable au bout. Je trouve plus sage, plus
profitable d'employer ces dix ans d'une autre manire.

--C'est justement pour cela que je crois vous rendre encore _service_
en ne vous demandant qu'un an. Je vous en pargne neuf, et voil
pourquoi j'attache beaucoup de _valeur_  ce _service_. Si je vous
parais exigeant, c'est que vous ne considrez que le travail que j'ai
accompli; mais considrez aussi celui que je vous pargne, et vous me
trouverez dbonnaire.

--Il n'en est pas moins vrai que vous profitez d'un travail de la
nature.

--Et si je vous cdais ma trouvaille pour rien ou pour peu de chose,
c'est vous qui en profiteriez. D'ailleurs, si ce diamant a beaucoup
de valeur, ce n'est pas parce que la nature l'labore depuis le
commencement des sicles, autant elle en fait pour la goutte de rose.

--Oui, mais si les diamants taient aussi nombreux que les gouttes de
rose, vous ne me feriez pas la loi.

--Sans doute, parce qu'en ce cas vous ne vous adresseriez pas  moi,
ou vous ne seriez pas dispos  me rcompenser chrement pour un
_service_ que vous pourriez vous rendre si facilement  vous-mme.

Il rsulte de ce dialogue que la Valeur, que nous avons vue n'tre ni
dans l'eau ni dans l'air, n'est pas davantage dans le diamant; elle
est tout entire dans les _services_ rendus et reus  l'occasion de
ces choses, et dtermine par le libre dbat des contractants.

Prenez la collection des conomistes; lisez, comparez toutes les
dfinitions. S'il y en a une qui aille  l'air et au diamant, 
deux cas en apparence si opposs, jetez ce livre au feu. Mais si la
mienne, toute simple qu'elle est, rsout la difficult ou plutt
la fait disparatre, lecteur, en bonne conscience, vous tes tenu
d'aller jusqu'au bout; car ce ne peut tre en vain qu'une bonne
tiquette est place  l'entre de la science.

Qu'il me soit permis de multiplier ces exemples, tant pour lucider
ma pense que pour familiariser le lecteur avec une dfinition
nouvelle. En le montrant sous tous ses aspects, cet exercice sur
le principe prpare d'ailleurs la voie  l'intelligence des
consquences, qui seront, j'ose l'annoncer, aussi importantes
qu'inattendues.

Parmi les besoins auxquels nous assujettit notre constitution
physique, se trouve celui de l'alimentation; et un des objets les
plus propres  le satisfaire, c'est le Pain.

Naturellement, comme le besoin de manger est en moi, je devrais
faire toutes les oprations relatives  la production de la quantit
de pain qui m'est ncessaire. Je puis d'autant moins exiger de
mes frres qu'ils me rendent gratuitement ce service, qu'ils sont
eux-mmes soumis au mme besoin et condamns au mme effort.

Si je faisais moi-mme mon pain, j'aurais  me livrer  un travail
infiniment plus compliqu, mais tout  fait analogue  celui que
m'impose la ncessit d'aller chercher l'eau  la source. En
effet, les lments du pain existent partout dans la nature. Selon
la judicieuse observation de J. B. Say, il n'y a ni ncessit ni
possibilit pour l'homme de rien crer. Gaz, sels, lectricit, force
vgtale, tout cela existe; il s'agit pour moi de runir, aider,
combiner, transporter, en me servant de ce grand laboratoire qu'on
nomme la terre, et dans lequel s'accomplissent des mystres dont
 peine la science humaine a soulev le voile. Si l'ensemble des
oprations auxquelles je me livre,  la poursuite de mon but, est
fort compliqu, chacune d'elles, prise isolment, est aussi simple
que l'action d'aller puiser  la fontaine l'eau que la nature y a
mise. Chacun de mes efforts n'est donc autre chose qu'un service que
je me rends  moi-mme; et si, par convention librement dbattue,
il arrive que d'autres personnes m'pargnent quelques-uns ou la
totalit de ces efforts, ce sont autant de _services_ que je reois.
L'ensemble de ces services, compars  ceux que je rends en retour,
constitue la valeur du Pain et la dtermine.

Un intermdiaire commode est survenu pour faciliter cet change de
services, et mme pour en mesurer l'importance relative: c'est la
monnaie. Mais le fond des choses reste le mme, comme la transmission
des forces est soumise  la mme loi, qu'elle s'opre par un ou
plusieurs engrenages.

Cela est si vrai, que lorsque le Pain vaut quatre sous, par exemple,
si un bon teneur de livres voulait dcomposer cette _valeur_, il
parviendrait  retrouver,  travers des transactions fort multiplies
sans doute, tous ceux dont les _services_ ont concouru  la former,
tous ceux qui ont pargn une peine  celui qui, en dfinitive, paye
parce qu'il consommera. Il trouvera d'abord le boulanger, qui en
retient un vingtime, et sur ce vingtime rmunre le maon qui a
bti son four, le bcheron qui a prpar ses fagots, etc.; viendra
ensuite le meunier, qui recevra non-seulement la rcompense de son
propre travail, mais de quoi rembourser le carrier qui a fait la
meule, le terrassier qui a lev les digues, etc. D'autres parties
de la valeur totale iront au batteur en grange, au moissonneur, au
laboureur, au semeur, jusqu' ce que compte soit rendu de la dernire
obole. Il n'y en a pas une, une seule, qui ira rmunrer Dieu ou la
nature. Une telle supposition est absurde par elle-mme, et cependant
elle est implique rigoureusement dans la thorie des conomistes qui
attribuent  la matire ou aux forces naturelles une part quelconque
dans la _valeur_ du produit. Non, encore ici, ce qui _vaut_, ce n'est
pas le Pain, c'est la srie des _services_ par lesquels il est mis 
ma porte.

Il est bien vrai que, parmi les parties lmentaires de la valeur du
pain, notre teneur de livres en rencontrera une qu'il aura peine 
rattacher  un _service_, du moins  un service exigeant un effort.
Il trouvera que sur ces 20 cent., il y en a un ou deux qui sont la
part du propritaire du sol, de celui qui dtient le laboratoire.
Cette petite portion de la valeur du pain constitue ce qu'on nomme la
_rente de la terre_; et, tromp par la locution, par cette mtonymie
que nous retrouvons encore ici, notre comptable sera peut-tre tent
de croire que cette part est affrente  des agents naturels, au sol
lui-mme.

Je soutiens que, s'il est habile, il dcouvrira que c'est encore le
prix de _services_ trs-rels de mme nature que tous les autres.
C'est ce qui sera dmontr avec la dernire vidence quand nous
traiterons de la _Proprit foncire_. Pour le moment, je ferai
remarquer que je ne m'occupe pas ici de la proprit, mais de la
_valeur_. Je ne recherche pas si tous les services sont rels,
lgitimes, et si des hommes sont parvenus  se faire payer pour des
services qu'ils ne rendent pas. Eh! mon Dieu! le monde est plein de
telles injustices, parmi lesquelles ne doit pas figurer la _rente_.

Tout ce que j'ai  dmontrer ici, c'est que la prtendue Valeur des
_choses_ n'est que la Valeur des _services_, rels ou imaginaires,
reus et rendus  leur occasion; qu'elle n'est pas dans les choses
mmes, pas plus dans le pain que dans le diamant, ou dans l'eau
ou dans l'air; qu'aucune part de rmunration ne va  la nature;
qu'elle se distribue tout entire, par le consommateur dfinitif,
entre des hommes; et qu'elle ne peut leur tre par lui accorde que
parce qu'ils lui ont rendu des services, sauf le cas de fraude ou de
violence.

Deux hommes jugent que la glace est une bonne chose en t, et la
houille une meilleure chose en hiver. Elles rpondent  deux de nos
besoins: l'une nous rafrachit, l'autre nous rchauffe. Ne nous
lassons pas de faire remarquer que l'Utilit de ces corps consiste en
certaines proprits _matrielles_, qui sont en rapport de convenance
avec nos organes _matriels_. Remarquons en outre que, parmi ces
proprits, que la physique et la chimie pourraient numrer, ne se
trouve pas la _valeur_, ni rien de semblable. Comment donc est-on
arriv  penser que la Valeur tait dans la matire et matrielle?

Si nos deux personnages se veulent satisfaire sans se concerter,
chacun d'eux travaillera  faire sa double provision. S'ils
s'entendent, l'un ira chercher de la houille pour deux dans la mine,
l'autre de la glace pour deux dans la montagne. Mais, en ce cas, il
y aura lieu  convention. Il faudra bien rgler le rapport des deux
services changs. On tiendra compte de toutes les circonstances:
difficults  vaincre, dangers  braver, temps  perdre, peine 
prendre, habilet  dployer, chances  courir, possibilit de se
satisfaire d'une autre faon, etc., etc. Quand on sera d'accord,
l'conomiste dira: Les deux _services_ changs se _valent_; la
langue vulgaire, par mtonymie: Telle quantit de houille vaut
telle quantit de glace, comme si la valeur avait matriellement
pass dans les corps. Mais il est ais de reconnatre que si la
locution vulgaire suffit pour exprimer les rsultats, l'expression
scientifique rvle seule la vrit des causes.

Au lieu de deux services et deux personnes, la convention peut
en embrasser un grand nombre, substituant l'change compos au
Troc simple. En ce cas, la monnaie interviendra pour faciliter
l'excution. Ai-je besoin de dire que le principe de la Valeur n'en
sera ni dplac ni chang?

Mais je dois ajouter une observation  propos de la houille. Il se
peut qu'il n'y ait qu'une mine dans le pays, et qu'un homme s'en soit
empar. Si cela est, cet homme fera la loi, c'est--dire qu'il mettra
 haut prix ses _services_ ou ses prtendus _services_.

Nous n'en sommes pas encore  la question de droit et de justice, 
sparer les services loyaux des services frauduleux. Cela viendra. Ce
qui importe en ce moment, c'est de consolider la vraie thorie de la
Valeur, et de la dbarrasser d'une erreur dont la science conomique
est infecte. Quand nous disons:--Ce que la nature a fait ou donn,
elle l'a fait ou donn _gratuitement_, cela n'a pas par consquent
de _valeur_,--on nous rpond en dcomposant le prix de la houille
ou de tout autre produit naturel. On reconnat bien que ce prix,
pour la plus grande partie, est affrent  des services humains.
L'un a creus la terre, l'autre a puis l'eau; celui-ci a mont le
combustible, celui-l l'a transport; et c'est la totalit de ces
travaux qui constitue, dit-on, _presque_ toute la _valeur_. Cependant
il reste encore une portion de _valeur_ qui ne rpond  aucun
travail,  aucun _service_. C'est le prix de la houille gisant sous
le sol, encore vierge, comme on dit, de tout travail humain; il forme
la part du propritaire; et puisque cette portion de valeur n'est pas
de cration humaine, il faut bien qu'elle soit de cration naturelle.

Je repousse une telle conclusion, et je prviens le lecteur que, s'il
l'admet de prs ou de loin, il ne peut plus faire un pas dans la
science. Non, l'action de la nature ne cre pas la valeur, pas plus
que l'action de l'homme ne cre la matire. De deux choses l'une: ou
le propritaire a utilement concouru au rsultat final et a rendu
des services rels, et alors la part de Valeur qu'il a attache  la
houille rentre dans ma dfinition; ou bien il s'est impos comme un
parasite, et, en ce cas, il a eu l'adresse de se faire payer pour des
_services_ qu'il n'a pas rendus; le prix de la houille s'est trouv
indment augment. Cette circonstance prouve bien qu'une injustice
s'est introduite dans la transaction; mais elle ne saurait renverser
la thorie au point d'autoriser  dire que cette portion de valeur
est matrielle, qu'elle est combine, comme un lment physique, avec
les dons gratuits de la Providence. En voici la preuve: qu'on fasse
cesser l'injustice, si injustice il y a, et la valeur correspondante
disparatra. Il n'en serait certes pas ainsi, si elle tait inhrente
 la matire et de cration naturelle.

       *       *       *       *       *

Passons maintenant  un de nos besoins les plus imprieux, celui de
la _scurit_.

Un certain nombre d'hommes abordent une plage inhospitalire.
Ils se mettent  travailler. Mais chacun d'eux se trouve  chaque
instant dtourn de ses occupations par la ncessit de se dfendre
contre les btes froces ou des hommes plus froces encore. Outre
le temps et les efforts qu'il consacre directement  sa dfense,
il en emploie beaucoup  se pourvoir d'armes et de munitions. On
finit par reconnatre que la dperdition totale des efforts serait
infiniment moindre, si quelques-uns, abandonnant les autres travaux,
se chargeaient exclusivement de ce _service_. On y affecterait
ceux qui ont le plus d'adresse, de courage et de vigueur. Ils se
perfectionneraient dans un art dont ils feraient leur occupation
constante; et pendant qu'ils veilleraient sur le salut de la
communaut, celle-ci recueillerait de ses travaux, dsormais non
interrompus, plus de satisfactions _pour tous_ que ne lui en peut
faire perdre le dtournement de dix de ses membres. En consquence,
l'arrangement se fait. Que peut-on voir l, si ce n'est un nouveau
progrs dans la _sparation des occupations_, amenant et exigeant un
change de _services_?

Les services de ces militaires, soldats, miliciens, gardes, comme
on voudra les appeler, sont-ils _productifs_? Sans doute, puisque
l'arrangement n'a eu lieu que pour augmenter le rapport des
Satisfactions totales aux efforts gnraux.

Ont-ils une _valeur_? Il le faut bien, puisqu'on les estime, on les
cote, on les _value_, et, en dfinitive, on les paye par d'autres
_services_ auxquels ils sont compars.

La forme sous laquelle cette rmunration est stipule, le mode de
cotisation, le procd par lequel on arrive  dbattre et conclure
l'arrangement, rien de tout cela n'altre le principe. Y a-t-il
efforts pargns aux uns par les autres? Y a-t-il satisfactions
procures aux uns par les autres? En ce cas il y a _services_
changs, compars, _valus_, il y a _valeur_.

Ce genre de services amne souvent, au milieu des complications
sociales, de terribles phnomnes. Comme la nature mme des
services qu'on demande  cette classe de travailleurs exige que la
communaut remette en leurs mains la Force, et une force capable
de vaincre toutes les rsistances, il peut arriver que ceux qui en
sont dpositaires, en abusant, la tournent contre la communaut
elle-mme.--Il peut arriver encore que, tirant de la communaut
des services proportionns au besoin qu'elle a de _scurit_, ils
provoquent l'inscurit mme, afin de se rendre plus ncessaires, et
engagent leurs compatriotes, par une diplomatie trop habile, dans des
guerres continuelles.

Tout cela s'est vu et se voit encore. Il en rsulte, j'en conviens,
d'normes perturbations dans le juste quilibre des services
rciproques. Mais il n'en rsulte aucune altration dans le principe
fondamental et la thorie scientifique de la Valeur.

       *       *       *       *       *

Encore un exemple ou deux. Je prie le lecteur de croire que je
sens, au moins autant que lui, ce qu'il y a de fatigant et de lourd
dans cette srie d'hypothses, toutes ramenant les mmes preuves,
aboutissant  la mme conclusion, exprime dans les mmes termes.
Il voudra bien comprendre que ce procd, s'il n'est pas le plus
divertissant, est au moins le plus sr pour tablir la vraie thorie
de la Valeur et dgager ainsi la route que nous aurons  parcourir.

Nous sommes  Paris. Dans cette vaste mtropole fermentent beaucoup
de dsirs; elle abonde aussi en moyens de les satisfaire. Une
multitude d'hommes riches ou aiss se livrent  l'industrie, aux
arts,  la politique; et le soir, ils recherchent avec ardeur une
heure de dlassement. Parmi les plaisirs dont ils sont le plus
avides, figure au premier rang celui d'entendre la belle musique de
Rossini chante par madame Malibran, ou l'admirable posie de Racine
interprte par Rachel. Il n'y a que deux femmes, dans le monde
entier, capables de procurer ces dlicates et nobles jouissances;
et,  moins qu'on ne fasse intervenir la torture, ce qui probablement
ne russirait pas, il faut bien s'adresser  leur volont. Ainsi les
services qu'on attend de Malibran et de Rachel auront une grande
_valeur_. Cette explication est bien prosaque, elle n'en est pas
moins vraie.

Qu'un opulent banquier veuille donc, pour gratifier sa vanit,
faire entendre dans ses salons une de ces grandes artistes, il
prouvera, par exprience, que ma thorie est exacte de tous points.
Il recherche une vive satisfaction, il la recherche avec ardeur; une
seule personne au monde peut la lui procurer. Il n'a d'autre moyen de
l'y dterminer que d'offrir une rmunration considrable.

Quelles sont les limites extrmes entre lesquelles oscillera la
transaction? Le banquier ira jusqu'au point o il prfre se priver
de la satisfaction que de la payer; la cantatrice, jusqu'au point
o elle prfre la rmunration offerte  n'tre pas rmunre du
tout. Ce point d'quilibre dterminera la Valeur de ce service
spcial, comme de tous les autres. Il se peut que, dans beaucoup de
cas, l'usage fixe ce point dlicat. On a trop de got dans le beau
monde pour _marchander_ certains services. Il se peut mme que la
rmunration soit assez galamment dguise pour voiler ce que la loi
conomique a de vulgarit. Cette loi ne plane pas moins sur cette
transaction comme sur les transactions les plus ordinaires, et la
Valeur ne change pas de nature parce que l'exprience ou l'urbanit
dispense de la dbattre en toute rencontre.

Ainsi s'explique la grande fortune  laquelle peuvent parvenir les
artistes hors ligne. Une autre circonstance les favorise. Leurs
services sont de telle nature, qu'ils peuvent les rendre, par un
mme Effort,  une multitude de personnes. Quelque vaste que soit
une enceinte, pourvu que la voix de Rachel la remplisse, chacun des
spectateurs reoit dans son me toute l'impression qu'y peut faire
natre une inimitable dclamation. On conoit que c'est la base d'un
nouvel arrangement. Trois, quatre mille personnes prouvant le mme
dsir peuvent s'entendre, se cotiser; et la masse des services que
chacun apporte en tribut  la grande tragdienne fait quilibre au
service unique rendu par elle  tous les auditeurs  la fois. Voil
la _Valeur_.

Comme un grand nombre d'auditeurs s'entendent pour couter, plusieurs
acteurs peuvent s'entendre pour chanter un opra ou reprsenter
un drame. Des entrepreneurs peuvent intervenir pour dispenser les
contractants d'une foule de petits arrangements accessoires. La
Valeur se multiplie, se complique, se ramifie, se distribue; elle ne
change pas de nature.

Terminons par ce qu'on nomme des cas exceptionnels. Ils sont
l'preuve des bonnes thories. Quand la rgle est vraie, l'exception
ne l'infirme pas, elle la confirme.

Voici un vieux prtre qui chemine, pensif, bton en main, brviaire
sous le bras. Que ses traits sont sereins! que sa physionomie est
expressive! que son regard est inspir! O va-t-il? Ne voyez-vous
pas ce clocher  l'horizon? Le jeune desservant du village ne se fie
pas encore  ses propres forces; il a appel  son aide le vieux
missionnaire. Mais, auparavant, il y avait quelques dispositions
 prendre. Le prdicateur trouvera bien au presbytre le vivre et
le couvert. Mais d'un carme  l'autre il faut vivre; c'est la loi
commune. Donc, M. le cur a provoqu, parmi les riches du village,
une cotisation volontaire, modeste, mais suffisante; car le vieux
pasteur n'a pas t exigeant, et  ce qu'on lui a crit  ce sujet il
a rpondu: Du pain pour moi, voil mon ncessaire; une obole pour le
pauvre, voil mon superflu.

Ainsi les pralables conomiques sont remplis; car cette importune
conomie politique se glisse partout et se mle  tout, et je crois
vraiment que c'est elle qui a dit: _Nil humani  me alienum puto_.

Dissertons un peu sur cet exemple, bien entendu au point de vue qui
nous occupe.

Voici bien un change de services. D'un ct, un vieillard va
consacrer son temps, sa force, ses talents, sa sant,  faire
pntrer quelque clart dans l'intelligence d'un petit nombre de
villageois,  relever leur niveau moral. D'un autre ct, du pain
pour quelques jours, une superbe soutane d'alpine et un tricorne
neuf sont assurs  l'homme de la parole.

Mais il y a autre chose ici. Il y a un assaut de sacrifices. Le vieux
prtre refuse tout ce qui ne lui est pas strictement indispensable.
Cette maigre pitance, le desservant en prend la moiti  sa charge;
et l'autre moiti, les Crsus du village en dispensent leurs frres,
qui profiteront pourtant de la prdication.

Ces sacrifices infirment-ils notre dfinition de la Valeur? Pas
le moins du monde. Chacun est libre de ne cder ses efforts
qu'aux conditions qui lui conviennent. Si l'on est facile sur ces
conditions, ou si mme on n'en exige aucune, qu'en rsulte-t-il?
Que le _service_, en conservant son utilit, perd de sa valeur. Le
vieux prtre est persuad que ses efforts trouveront leur rcompense
ailleurs. Il ne tient pas  ce qu'ils la trouvent ici-bas. Il sait
sans doute qu'il rend service  ses auditeurs en leur parlant; mais
il croit aussi que ses auditeurs lui rendent service  lui-mme en
l'coutant. Il suit de l que la transaction se fait sur des bases
avantageuses  l'une des parties contractantes, du consentement
de l'autre. Voil tout. En gnral, les changes de services sont
dtermins et valus par l'intrt personnel. Mais ils le sont
quelquefois, grce au ciel, par le principe sympathique. Alors,
ou nous cdons  autrui une satisfaction que nous avions le droit
de nous rserver, ou nous faisons pour lui un effort que nous
pouvions nous consacrer  nous-mmes. La gnrosit, le dvouement,
l'abngation, sont des impulsions de notre nature qui, comme beaucoup
d'autres circonstances, influent sur la _valeur_ actuelle d'un
service dtermin, mais qui ne changent pas la loi gnrale des
_valeurs_.

En opposition avec ce consolant exemple, j'en pourrais placer
d'un tout autre caractre. Pour qu'un service ait de la valeur
dans le sens conomique du mot, une valeur de fait, il n'est pas
indispensable qu'il soit rel, consciencieux, utile: il suffit qu'on
l'accepte et qu'on le paye par un autre service. Le monde est plein
de gens qui font accepter et payer par le public des services d'un
aloi plus que douteux. Tout dpend du _jugement_ qu'on en porte, et
c'est pourquoi la morale sera toujours le meilleur auxiliaire de
l'conomie politique.

Des fourbes parviennent  faire prvaloir une fausse croyance. Ils
sont, disent-ils, les envoys du ciel. Ils ouvrent  leur gr les
portes du paradis ou de l'enfer. Quand cette croyance est bien
enracine: Voici, disent-ils, de petites images auxquelles nous
avons communiqu la vertu de rendre ternellement heureux ceux
qui les porteront sur eux. Vous cder une de ces images, c'est
vous rendre un immense _service_; rendez-nous donc des _services_
en retour. Voil une _valeur_ cre. Elle tient  une fausse
apprciation, dira-t-on; cela est vrai. Autant on en peut dire de
bien des choses matrielles et qui ont une valeur certaine, car elles
trouveraient des acqureurs, fussent-elles mises aux enchres. La
science conomique ne serait pas possible, si elle n'admettait comme
valeurs que les valeurs judicieusement apprcies.  chaque pas,
elle devrait renouveler un cours de sciences physiques et morales.
Dans l'isolement, un homme peut, en vertu de dsirs dpravs ou
d'une intelligence fausse, poursuivre par de grands efforts une
satisfaction chimrique, une dception. De mme, en socit, il nous
arrive, comme disait un philosophe, d'acheter fort cher un regret.
S'il est dans la nature de l'intelligence humaine d'avoir une plus
naturelle proportion avec la vrit qu'avec l'erreur, toutes ces
fraudes sont destines  disparatre, tous ces faux services  tre
refuss,  perdre leur _valeur_. La civilisation mettra,  la longue,
chacun et chaque chose  sa place.

Il faut pourtant clore cette trop longue analyse. Besoin de respirer,
de boire, de manger; besoin de la vanit, de l'intelligence, du
coeur, de l'opinion, des esprances fondes ou chimriques, nous
avons cherch partout la Valeur, nous l'avons constate partout o
elle existe, c'est--dire partout o il y a _change de services_;
nous l'avons trouve partout identique  elle-mme, fonde sur un
principe clair, simple, absolu, quoique influence par une multitude
de circonstances diverses. Nous aurions pass en revue tous nos
autres besoins; nous aurions fait comparatre le menuisier, le maon,
le fabricant, le tailleur, le mdecin, l'huissier, l'avocat, le
ngociant, le peintre, le juge, le prsident de la rpublique, que
nous n'aurions jamais trouv autre chose: souvent de la matire,
quelquefois des forces fournies _gratuitement_ par la nature,
toujours des services humains s'changeant entre eux, se mesurant,
s'estimant, s'apprciant, s'_valuant_ les uns par les autres, et
manifestant seuls le rsultat de cette valuation ou la VALEUR.

Il est nanmoins un de nos besoins, fort spcial de sa nature, ciment
de la socit, cause et effet de toutes nos transactions, ternel
problme de l'conomie politique, dont je dois dire ici quelques
mots: je veux parler du besoin d'_changer_.

Dans le chapitre prcdent, nous avons dcrit les merveilleux
effets de l'change. Ils sont tels, que les hommes doivent prouver
naturellement le dsir de le faciliter, mme au prix de grands
sacrifices. C'est pour cela qu'il y a des routes, des canaux,
des chemins de fer, des chars, des vaisseaux, des ngociants,
des marchands, des banquiers; et il est impossible de croire que
l'humanit se serait soumise, pour faciliter l'change,  un si
norme prlvement sur ses forces, si elle n'et d trouver dans
l'change lui-mme une large compensation.

Nous avons vu aussi que le simple _troc_ ne pouvait donner lieu qu'
des transactions fort incommodes et fort restreintes.

C'est pour cela que les hommes ont imagin de dcomposer le troc
en deux facteurs: _vente_ et _achat_, au moyen d'une marchandise
intermdiaire, facilement divisible, et surtout pourvue de _valeur_,
afin qu'elle portt avec elle son titre  la confiance publique.
C'est la Monnaie.

Ce que je veux faire observer ici, c'est que ce qu'on appelle, par
ellipse ou mtonymie, la Valeur de l'or et de l'argent, repose sur
le mme principe que la valeur de l'air, de l'eau, du diamant, des
sermons de notre vieux missionnaire, ou des roulades de Malibran,
c'est--dire sur des services rendus et reus.

L'or, en effet, qui se trouve rpandu sur les heureux rivages du
Sacramento, tient de la nature beaucoup de qualits prcieuses:
ductilit, pesanteur, clat, brillant, utilit mme, si l'on veut.
Mais il y a une chose que la nature ne lui a pas donne, parce que
cela ne la regarde pas: c'est la _valeur_. Un homme sait que l'or
rpond  un besoin bien senti, qu'il est trs-dsir. Il va en
Californie pour chercher de l'or, comme mon voisin allait tout 
l'heure  la fontaine pour chercher de l'eau. Il se livre  de rudes
efforts, il fouille, il pioche, il lave, il fond, et puis il vient me
dire: Je vous rendrai le service de vous cder cet or; quel service
me rendrez-vous en retour? Nous dbattons, chacun de nous pse toutes
les circonstances qui peuvent le dterminer; enfin nous concluons,
et voil la Valeur manifeste et fixe. Tromp par cette locution
abrge: L'or _vaut_, on pourra bien croire que la valeur est dans
l'or au mme titre que la pesanteur et la ductilit, et que la nature
a pris soin de l'y mettre. J'espre que le lecteur est maintenant
convaincu que c'est l un malentendu. Il se convaincra plus tard que
c'est un malentendu dplorable.

Il y en a un autre au sujet de l'or ou plutt de la monnaie. Comme
elle est l'intermdiaire habituel dans toutes les transactions, le
terme moyen entre les deux facteurs du _troc compos_, que c'est
toujours  sa valeur qu'on compare celle des deux services qu'il
s'agit d'changer, elle est devenue la _mesure_ des valeurs. Dans la
pratique cela ne peut tre autrement. Mais la science ne doit jamais
perdre de vue que la monnaie est soumise, quant  la valeur, aux
mmes fluctuations que tout autre produit ou service. Elle l'oublie
souvent, et cela n'a rien de surprenant. Tout semble concourir 
faire considrer la monnaie comme la mesure des valeurs au mme
titre que le litre est la mesure de capacit.--Elle joue un rle
analogue dans les transactions.--On n'est pas averti de ses propres
fluctuations parce que le franc, ainsi que ses multiples et ses
sous-multiples, conservent toujours la mme dnomination.--Enfin
l'arithmtique elle-mme conspire  propager la confusion, en
rangeant le franc, comme mesure, parmi le mtre, le litre, l'are, le
stre, le gramme, etc.

J'ai dfini la Valeur, telle du moins que je la conois. J'ai soumis
ma dfinition  l'preuve de faits trs-divers; aucun, ce me semble,
ne l'a dmentie; enfin le sens scientifique que j'ai donn  ce mot
se confond avec l'acception vulgaire, ce qui n'est ni un mprisable
avantage ni une mince garantie; car qu'est-ce que la science, sinon
l'exprience raisonne? Qu'est-ce que la thorie, sinon la mthodique
exposition de l'universelle pratique?

Il doit m'tre permis maintenant de jeter un rapide coup d'oeil sur
les systmes qui ont jusqu'ici prvalu. Ce n'est pas en esprit de
controverse, encore moins de critique, que j'entreprends cet examen,
et je l'abandonnerais volontiers, si je n'tais convaincu qu'il peut
jeter de nouvelles clarts sur la pense fondamentale de cet crit.

Nous avons vu que les auteurs avaient cherch le principe de la
Valeur dans un ou plusieurs des accidents qui exercent sur elle une
notable influence, matrialit, conservabilit, utilit, raret,
travail, etc.,--comme un physiologiste qui chercherait le principe
de la vie dans un ou plusieurs des phnomnes extrieurs qui la
dveloppent, dans l'air, l'eau, la lumire, l'lectricit, etc.

_Matrialit._ L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence
servie par des organes. Si les conomistes de l'cole matrialiste
avaient seulement voulu dire que les hommes ne se peuvent rendre des
services rciproques que par l'entremise de leurs organes corporels,
pour en conclure qu'il y a toujours quelque chose de matriel dans
ces services et, par suite, dans la Valeur, je n'irais pas au del,
ayant en horreur les disputes de mots et ces subtilits dont l'esprit
aime trop souvent  se montrer fcond.

Mais ce n'est pas ainsi qu'ils l'ont entendu. Ce qu'ils ont cru,
c'est que la Valeur tait communique  la matire, soit par le
travail de l'homme, soit par l'action de la nature. En un mot,
tromps par cette locution elliptique: L'or _vaut_ tant, le bl
_vaut_ tant, ils ont t conduits  voir dans la matire une qualit
nomme _valeur_, comme le physicien y reconnat l'impntrabilit, la
pesanteur,--et encore ces attributs lui sont-ils contests.

Quoi qu'il en soit, je lui conteste formellement la valeur.

Et d'abord, on ne peut nier que Matire et Valeur ne soient souvent
spares. Quand nous disons  un homme:--Portez cette lettre  son
adresse, allez-moi chercher de l'eau, enseignez-moi cette science
ou ce procd, donnez-moi un conseil sur ma maladie ou mon procs,
veillez  ma sret pendant que je me livrerai au travail ou au
sommeil;--ce que nous rclamons c'est un Service, et  ce service
nous reconnaissons,  la face de l'univers, une Valeur, puisque nous
le payons volontairement par un service _quivalent_. Il serait
trange que la thorie refust d'admettre ce qu'admet dans la
pratique le consentement universel.

Il est vrai que nos transactions portent souvent sur des objets
matriels; mais qu'est-ce que cela prouve? C'est que les hommes, par
prvoyance, se prparent  rendre des services qu'ils sauront tre
demands; que j'achte un habit tout fait, ou que je fasse venir
chez moi un tailleur pour travailler  la journe, en quoi cela
change-t-il le principe de la Valeur, au point surtout de faire qu'il
rside tantt dans l'habit, tantt dans le service?

On pourrait poser ici cette question subtile: Faut-il voir le
principe de la Valeur dans l'objet matriel, et de l l'attribuer,
par analogie, aux services? Je dis que c'est tout le contraire: il
faut le reconnatre dans les services, et l'attribuer ensuite, si
l'on veut, par mtonymie, aux objets matriels.

Du reste, les nombreux exemples que j'ai soumis au lecteur, en
manire d'exercice, me dispensent d'insister davantage sur cette
discussion. Mais je ne puis m'empcher de me justifier de l'avoir
aborde en montrant  quelles consquences funestes peut conduire une
erreur ou, si l'on veut, une vrit incomplte, place  l'entre
d'une science.

Le moindre inconvnient de la dfinition que je combats a t
d'courter et mutiler l'conomie politique. Si la valeur rside dans
la matire, l o il n'y a pas de matire il n'y a pas de valeur. Les
physiocrates appelaient classes _striles_, et Smith, adoucissant
l'expression, classes _improductives_, les trois quarts de la
population.

Et comme en dfinitive les faits sont plus forts que les dfinitions,
il fallait bien, par quelque ct, faire rentrer ces classes dans
le cercle des tudes conomiques. On les y appelait par voie
d'analogie; mais la langue de la science, faite sur une autre donne,
se trouvait d'avance matrialise au point de rendre cette extension
choquante. Qu'est-ce que: _Consommer un produit immatriel? L'homme
est un capital accumul? La scurit est une marchandise?_ etc., etc.

Non-seulement on matrialisait outre mesure la langue, mais on tait
rduit  la surcharger de distinctions subtiles, afin de rconcilier
les ides qu'on avait faussement spares. On imaginait la _valeur
d'usage_ par opposition  la _valeur d'change_, etc.

Enfin, et ceci est bien autrement grave, grce  cette confusion des
deux grands phnomnes sociaux, la _proprit_ et la _communaut_,
l'un restait injustifiable et l'autre indiscernable.

En effet, si la valeur est dans la matire, elle se confond avec les
qualits physiques des corps qui les rendent utiles  l'homme. Or ces
qualits y sont souvent mises par la nature. Donc la nature concourt
 crer la _valeur_, et nous voil attribuant de la Valeur  ce qui
est _gratuit et commun_ par essence. O est donc alors la base de
la _proprit_? Quand la rmunration que je cde pour acqurir un
produit matriel, du bl, par exemple, se distribue entre tous les
travailleurs qui,  l'occasion de ce produit, m'ont, de prs ou de
loin, rendu quelque _service_,  qui va cette part de rmunration
correspondante  la portion de _Valeur_ due  la nature et trangre
 l'homme? Va-t-elle  Dieu? Nul ne le soutient, et l'on n'a jamais
vu Dieu rclamer son salaire. Va-t-elle  un homme?  quel titre,
puisque, dans l'hypothse, il n'a rien fait?

Et qu'on n'imagine pas que j'exagre, que, dans l'intrt de
ma dfinition, je force les consquences rigoureuses de la
dfinition des conomistes. Non, ces consquences, ils les ont
trs-explicitement tires eux-mmes sous la pression de la logique.

Ainsi, _Senior_ en est arriv  dire: Ceux qui se sont empars
des agents naturels reoivent, sous forme de rente, une rcompense
sans avoir fait de sacrifices. Leur rle se borne  tendre la main
pour recevoir les offrandes du reste de la communaut. _Scrope_:
La proprit de la terre est une restriction artificielle mise
 la jouissance des dons que le Crateur avait destins  la
satisfaction des besoins de tous. _Say_: Les terres cultivables
_sembleraient_ devoir tre comprises parmi les richesses naturelles,
puisqu'elles ne sont pas de cration humaine, et que la nature les
donne _gratuitement_  l'homme. Mais comme cette richesse n'est pas
fugitive, ainsi que l'air et l'eau, comme un champ est un espace
fixe et circonscrit que _certains_ hommes _ont pu_ s'approprier,
 l'exclusion de tous les autres qui ont donn leur consentement
 cette appropriation, la terre, qui tait un bien naturel et
_gratuit_, est _devenue_ une richesse sociale dont l'usage _a d_ se
payer.

Certes, s'il en est ainsi, Proudhon est justifi d'avoir pos cette
terrible interrogation, suivie d'une affirmation plus terrible encore:

 qui est d le fermage de la terre? Au producteur de la terre
sans doute. Qui a fait la terre? Dieu. En ce cas, propritaire,
retire-toi.

Oui, par une mauvaise dfinition, d'conomie politique a mis la
logique du ct des communistes. Cette arme terrible, je la briserai
dans leurs mains, ou plutt ils me la rendront joyeusement. Il ne
restera rien des consquences quand j'aurai ananti le principe.
Et je prtends dmontrer que si, dans la production des richesses,
l'action de la nature se combine avec l'action de l'homme, la
premire, gratuite et commune par essence, reste toujours gratuite et
commune  travers toutes nos transactions; que la seconde reprsente
seule des _services_, de la _valeur_; que, seule, elle se rmunre;
que, seule, elle est le fondement, l'explication et la justification
de la Proprit. En un mot, je prtends que, relativement les
uns aux autres, les hommes ne sont propritaires que de la valeur
des choses, et qu'en se passant de main en main les produits ils
stipulent uniquement sur la valeur, c'est--dire sur les services
rciproques, se donnant, par-dessus le march, toutes les qualits,
proprits et utilits que ces produits tiennent de la nature.

Si, jusqu'ici, l'conomie politique, en mconnaissant cette
considration fondamentale, a branl le principe tutlaire de la
proprit, prsente comme une institution artificielle, ncessaire,
mais injuste; du mme coup elle a laiss dans l'ombre, compltement
inaperu, un autre phnomne admirable, la plus touchante
dispensation de la Providence envers sa crature, le phnomne de la
_communaut progressive_.

La richesse, en prenant ce mot dans son acception gnrale, rsulte
de la combinaison de deux actions, celle de la nature et celle de
l'homme. La premire est _gratuite_ et _commune_, par destination
providentielle, et ne perd jamais ce caractre. La seconde est seule
_pourvue de valeur_, et par consquent _approprie_. Mais, par suite
du dveloppement de l'intelligence et du progrs de la civilisation,
l'une prend une part de plus en plus grande, l'autre prend une part
de plus en plus petite  la ralisation de toute utilit donne;
d'o il suit que le domaine de la Gratuit et de la Communaut se
dilate sans cesse, au sein de la race humaine, proportionnellement au
domaine de la Valeur et de la Proprit: aperu fcond et consolant,
entirement soustrait  l'oeil de la science tant qu'elle attribue de
la valeur  la coopration de la nature.

Dans toutes les religions on remercie Dieu de ses bienfaits; le pre
de famille bnit le pain qu'il rompt et distribue  ses enfants:
touchant usage que la raison ne justifierait pas s'il n'y avait rien
de gratuit dans les libralits de la Providence.

_Conservabilit._ Cette prtendue condition _sine qu non_ de la
Valeur se rattache  celle que je viens de discuter. Pour que la
Valeur existe, pensait _Smith_, il faut qu'elle soit fixe en quelque
chose qui se puisse changer, accumuler, conserver, par consquent en
quelque chose de _matriel_.

Il y a un genre de travail, dit-il, qui ajoute[13]  la valeur du
sujet sur lequel il s'exerce. Il y en a un autre qui n'a pas cet
effet.

[Note 13: _Ajoute!_ Le sujet avait donc de la valeur par lui-mme,
antrieurement au travail. Il ne pouvait la tenir que de la nature.
L'action naturelle n'est donc pas _gratuite_. Qui donc a l'audace de
se faire payer cette portion de valeur _extra-humaine_?]

Le travail manufacturier, ajoute Smith, se fixe et se ralise dans
quelque marchandise vendable, _qui dure au moins quelque temps_ aprs
que le travail est pass. Le travail des domestiques, au contraire
(auquel l'auteur assimile sous ce rapport celui des militaires,
magistrats, musiciens, professeurs, etc.), ne se fixe en aucune
marchandise vendable. Les services s'vanouissent  mesure qu'ils
sont rendus, et ne laissent pas trace de _Valeur_ aprs eux.

On voit qu'ici la _Valeur_ se rapporte plutt  la modification des
choses qu' la satisfaction des hommes; erreur profonde: car s'il est
bon que les choses soient modifies, c'est uniquement pour arriver 
cette satisfaction qui est le but, la fin, la _consommation_ de tout
Effort. Si donc nous la ralisons par un effort immdiat et direct,
le rsultat est le mme; si, en outre, cet effort est susceptible de
transactions, d'changes, d'_valuation_, il renferme le principe de
la _valeur_.

Quant  l'intervalle qui peut s'couler entre l'effort et la
satisfaction, en vrit Smith lui donne trop de gravit quand il dit
que l'existence ou la non-existence de la Valeur en dpend.--La
Valeur d'une marchandise vendable, dit-il, _dure au moins quelque
temps_.--Oui, sans doute, elle dure jusqu' ce que cet objet ait
rempli sa destination, qui est de satisfaire au besoin, et il en est
exactement de mme d'un service. Tant que cette assiette de fraises
restera dans le buffet; elle conservera sa valeur.--Mais pourquoi?
parce qu'elle est le rsultat d'un service que j'ai voulu me rendre
 moi-mme ou que d'autres m'ont rendu moyennant compensation, et
_dont je n'ai pas encore us_. Sitt que j'en aurai us en mangeant
les fraises, la valeur disparatra. _Le service se sera vanoui et
ne laissera pas trace de valeur aprs lui._ C'est tout comme dans
le service personnel. Le consommateur fait disparatre la Valeur,
car elle n'a t cre qu' cette fin. Il importe peu  la notion
de valeur que la peine prise aujourd'hui satisfasse le besoin
immdiatement, ou demain, ou dans un an.

Quoi! je suis afflig de la cataracte. J'appelle un oculiste.
L'instrument dont il se sert aura de la _Valeur_, parce qu'il a de la
dure, et l'opration n'en a pas, encore que je la paye, que j'en aie
dbattu le prix, que j'aie mis plusieurs oprateurs en concurrence?
Mais cela est contraire aux faits les plus usuels, aux notions les
plus unanimement reues; et qu'est-ce qu'une thorie qui, ne sachant
pas rendre compte de l'universelle pratique, la tient pour non avenue?

Je vous prie de croire, lecteur, que je ne me laisse pas emporter par
un got dsordonn pour la controverse. Si j'insiste sur ces notions
lmentaires, c'est pour prparer votre esprit  des consquences
d'une haute gravit qui se manifesteront plus tard. Je ne sais si
c'est violer les lois de la mthode que de faire pressentir, par
anticipation, ces consquences; mais je me permets cette lgre
infraction dans la crainte ou je suis de voir la patience vous
chapper. C'est ce qui m'a port tout  l'heure  vous parler
prmaturment de _proprit_ et de _communaut_. Par le mme motif,
je dirai un mot du _Capital_.

Smith, faisant rsider la richesse dans la matire, ne pouvait
concevoir le Capital que comme une accumulation d'objets matriels.
Comment donc attribuer de la Valeur  des Services non susceptibles
d'tre accumuls, capitaliss?

Parmi les capitaux, on place en premire ligne les outils, machines,
instruments de travail. Ils servent  faire concourir les forces
naturelles  l'oeuvre de la production, et puisqu'on attribuait  ces
forces la facult de crer de la valeur, on tait amen  penser que
les instruments de travail taient, _par eux-mmes_, dous de la mme
facult, indpendamment de tout service humain. Ainsi la bche, la
charrue, la machine  vapeur, taient censes concourir simultanment
avec les agents naturels et les forces humaines  crer non-seulement
de l'Utilit, mais encore de la Valeur. Mais toute valeur se paye
dans l'change.  qui donc revenait cette part de valeur indpendante
de tout service humain?

C'est ainsi que l'cole de Proudhon, aprs avoir contest la _rente
de la terre_, a t amene  contester l'_intrt des capitaux_,
thse plus large, puisqu'elle embrasse l'autre. J'affirme que
l'erreur proudhonnienne, au point de vue scientifique, a sa racine
dans l'erreur de Smith. Je dmontrerai que les capitaux, comme
les agents naturels, considrs en eux-mmes et dans leur action
propre, crent de l'utilit, mais jamais de valeur. Celle-ci est,
par essence, le fruit d'un lgitime _service_. Je dmontrerai aussi
que, dans l'ordre social, les capitaux ne sont pas une accumulation
d'objets matriels, tenant  la conservabilit matrielle, mais une
accumulation de _valeurs_, c'est--dire de _services_. Par l se
trouvera dtruite, virtuellement du moins et faute de raison d'tre,
cette lutte rcente contre la productivit du capital, et cela  la
satisfaction de ceux-l mmes qui l'ont souleve; car si je prouve
qu'il ne se passe rien dans le monde des changes qu'une _mutualit
de services_, M. Proudhon devra se tenir pour vaincu par la victoire
mme de son principe.

_Travail._ Ad. Smith et ses lves ont assign le principe de la
Valeur au Travail, sous la condition de la Matrialit. Ceci est
contradictoire  cette autre opinion, que les forces naturelles
prennent une part quelconque dans la production de la Valeur. Je n'ai
pas ici  combattre ces contradictions qui se manifestent dans toutes
leurs consquences funestes, quand ces auteurs parlent de la rente
des terres ou de l'intrt des capitaux.

Quoi qu'il en soit, quand ils font remonter le principe de la Valeur
au Travail, ils approcheraient normment de la vrit, s'ils ne
faisaient pas allusion au travail manuel. J'ai dit, en effet, en
commenant ce chapitre, que la valeur devait se rapporter  l'Effort,
expression que j'ai prfre  celle de Travail, comme plus gnrale
et embrassant toute la sphre de l'activit humaine. Mais je me suis
ht d'ajouter qu'elle ne pouvait natre que d'efforts changs, ou
de Services rciproques, parce qu'elle n'est pas une chose existant
par elle-mme, mais un rapport.

Il y a donc, rigoureusement parlant, deux vices dans la dfinition de
Smith. Le premier, c'est qu'elle ne tient pas compte de l'change,
sans lequel la valeur ne se peut ni produire ni concevoir; le second,
c'est qu'elle se sert d'un mot trop troit, _travail_,  moins qu'on
ne donne  ce mot une extension inusite en y comprenant des ides,
non-seulement d'intensit et de dure, mais d'habilet, de sagacit
et mme de chances plus ou moins heureuses.

Remarquez que le mot _service_, que je substitue dans la dfinition,
fait disparatre ces deux dfectuosits. Il implique ncessairement
l'ide de transmission, puisqu'un service ne peut tre rendu qu'il ne
soit reu; et il implique aussi l'ide d'un Effort sans prjuger que
la valeur lui soit proportionnelle.

Et c'est l surtout en quoi pche la dfinition des conomistes
anglais. Dire que la valeur est dans le travail, c'est induire
l'esprit  penser qu'ils se servent de mesure rciproque, qu'ils sont
proportionnels entre eux. En cela, elle est contraire aux faits, et
une dfinition contraire aux faits est une dfinition dfectueuse.

Il est trs-frquent qu'un travail considr comme insignifiant
en lui-mme soit accept dans le monde pour une _valeur_ norme
(exemples: le diamant, le chant d'une prima donna, quelques traits de
plume d'un banquier, la spculation heureuse d'un armateur, le coup
de pinceau d'un Raphal, une bulle d'indulgence plnire, le facile
rle d'une reine d'Angleterre, etc.); il est plus frquent encore
qu'un travail opinitre, accablant, n'aboutisse qu' une dception,
 une _non-valeur_. S'il en est ainsi, comment pourrait-on tablir
une corrlation, une proportion ncessaire entre la _Valeur_ et le
_Travail_?

Ma dfinition lve la difficult. Il est clair qu'il est des
circonstances o l'on peut rendre un grand Service en se donnant peu
de peine; d'autres, o, aprs s'tre donn beaucoup de peine, on
trouve qu'elle ne rend _service_  personne, et c'est pourquoi il est
plus exact de dire, sous ce rapport encore, que la Valeur est dans le
Service plutt que dans le Travail, puisqu'elle est proportionnelle 
l'un et pas  l'autre.

J'irai plus loin. J'affirme que la _valeur_ s'estime au moins autant
par le travail pargn au cessionnaire que par le travail excut
par le cdant. Que le lecteur veuille bien se l'appeler le dialogue
intervenu entre deux contractants,  propos d'une pierre prcieuse.
Il n'est pas n d'une circonstance accidentelle, et j'ose dire qu'il
est, tacitement, au fond de toutes les transactions. Il ne faut
pas perdre de vue que nous supposons ici aux deux contractants une
entire libert, la pleine possession de leur volont et de leur
jugement. Chacun d'eux se dtermine  accepter l'change par des
considrations nombreuses, parmi lesquelles figure certainement en
premire ligne la difficult pour le cessionnaire de se procurer
directement la satisfaction qui lui est offerte. Tous deux ont les
yeux sur cette difficult et en tiennent compte, l'un pour tre
plus ou moins facile, l'autre pour tre plus ou moins exigeant. La
peine prise par le cdant exerce aussi une influence sur le march,
c'en est un des lments, mais ce n'est pas le seul. Il n'est donc
pas exact de dire que la Valeur est dtermine par le travail. Elle
l'est par une foule de considrations, toutes comprises dans le mot
_service_.

Ce qui est trs-vrai, c'est que, par l'effet de la concurrence, les
Valeurs _tendent_  se proportionner aux Efforts, ou les rcompenses
aux mrites. C'est une des belles Harmonies de l'ordre social. Mais,
relativement  la valeur, cette pression galitaire exerce par la
concurrence est tout extrieure; et il n'est pas permis, en bonne
logique, de confondre l'influence que subit un phnomne d'une cause
externe avec le phnomne mme[14].

[Note 14: C'est parce que, sous l'empire de la libert, les efforts
se font concurrence entre eux qu'ils obtiennent cette rmunration 
peu prs proportionnelle  leur intensit. Mais, je le rpte, cette
proportionnalit n'est pas inhrente  la notion de valeur.

Et la preuve, c'est que l o la concurrence n'existe pas, la
proportionnalit n'existe pas davantage. On ne remarque, en ce
cas, aucun rapport entre les travaux de diverse nature et leur
rmunration.

L'absence de concurrence peut provenir de la nature des choses ou de
la perversit des hommes.

Si elle vient de la nature des choses, on verra un travail
comparativement trs-faible donner lieu  une grande _valeur_, sans
que personne ait raisonnablement  se plaindre. C'est le cas de la
personne qui trouve un diamant; c'est le cas de Rubini, de Malibran,
de Taglioni, du tailleur en vogue, du propritaire du Clos-Vougeot,
etc., etc. Les circonstances les ont mis en possession d'un moyen
extraordinaire de rendre service; ils n'ont pas de rivaux et se font
payer cher. _Le service lui-mme tant d'une raret excessive_,
cela prouve qu'il n'est pas essentiel au bien-tre et au progrs
de l'humanit. Donc c'est un objet de luxe, d'ostentation: que les
riches se le procurent. N'est-il pas naturel que tout homme attende,
avant d'aborder ce genre de satisfactions, qu'il se soit mis  mme
de pourvoir  des besoins plus imprieux et plus raisonnables?

Si la concurrence est absente par suite de quelque violence humaine,
alors les mmes effets se produisent, mais avec cette diffrence
norme qu'ils se produisent o et quand ils n'auraient pas d se
produire. Alors on voit aussi un travail comparativement faible
donner lieu  une grande valeur; mais comment? En interdisant
violemment cette concurrence qui a pour mission de proportionner
les rmunrations aux services. Alors, du mme que Rubini peut dire
 un dilettante: Je veux une trs-grande rcompense, ou je ne
chante pas  votre soire, se fondant sur ce qu'il s'agit l d'un
service que lui seul peut rendre,--de mme un boulanger, un boucher,
un propritaire, un banquier peut dire: Je veux une rcompense
extravagante, ou vous n'aurez pas mon bl, mon pain, ma viande, mon
or; et j'ai pris des prcautions, j'ai organis des baonnettes pour
que vous ne puissiez pas vous pourvoir ailleurs, pour que nul ne
puisse vous rendre des services analogues aux miens.

Les personnes qui assimilent le monopole artificiel et ce qu'elles
appellent le monopole naturel, parce que l'un et l'autre ont cela
de commun, qu'ils accroissent la valeur du travail, ces personnes
dis-je, sont bien aveugles et bien superficielles.

Le monopole artificiel est une spoliation vritable. Il produit des
maux qui n'existeraient pas sans lui. Il inflige des privations  une
portion considrable de la socit, souvent  l'gard des objets les
plus ncessaires. En outre, il fait natre l'irritation, la haine,
les reprsailles, fruits de l'injustice.

Les avantages naturels ne font aucun mal  l'humanit. Tout au plus
pourrait-on dire qu'ils constatent un mal prexistant et qui ne leur
est pas imputable. Il est fcheux, peut-tre, que le tokay ne soit
pas aussi abondante et  aussi bas prix que la piquette. Mais ce
n'est pas l un fait social; il nous a t impos par la nature.

Il y a donc entre l'avantage naturel et le monopole artificiel cette
diffrence profonde:

L'un est la consquence d'une raret, prexistante, invitable;

L'autre est la cause d'une raret factice, contre nature.

Dans le premier cas, ce n'est pas l'absence de concurrence qui fait
la raret, c'est la raret qui explique l'absence de concurrence.
L'humanit serait purile, si elle se tourmentait, se rvolutionnait,
parce qu'il n'y a, dans le monde, qu'une Jenny Lind, un Clos-Vougeot
et un Rgent.

Dans le second cas, c'est tout le contraire: Ce n'est pas  cause
d'une raret providentielle que la concurrence est impossible, mais
c'est parce que la force a touff la concurrence qu'il s'est produit
parmi les hommes une raret qui ne devait pas tre.

                        (_Note extraite des manuscrits de l'auteur._)]

_Utilit._ J. B. Say, si je ne me trompe, est le premier qui ait
secou le joug de la _matrialit_. Il fit trs-expressment de la
valeur une _qualit morale_, expression qui peut-tre dpasse le but,
car la valeur n'est gure ni physique ni morale, c'est simplement--un
rapport.

Mais le grand conomiste franais avait dit lui-mme: Il n'est
donn  personne d'arriver aux confins de la science. Les savants
montent sur les paules les uns des autres pour explorer du regard un
horizon de plus en plus tendu. Peut-tre la gloire de M. Say (en ce
qui concerne la question spciale qui nous occupe, car,  d'autres
gards, ses titres de gloire sont aussi nombreux qu'imprissables)
est-elle d'avoir lgu  ses successeurs un aperu fcond.

L'axiome de M. Say tait celui-ci: _La valeur a pour fondement
l'utilit_.

S'il tait ici question de l'utilit relative des _services_
humains, je ne contesterais pas. Tout au plus pourrais-je faire
observer que l'axiome est superflu  force d'tre vident. Il est
bien clair en effet que nul ne consent  rmunrer un _service_
que parce qu' tort ou  raison il le juge utile. Le mot _service_
renferme tellement l'ide d'_utilit_, qu'il n'est autre chose que
la traduction en franais, et mme la reproduction littrale du mot
latin _uti_, _servir_.

Mais malheureusement ce n'est pas ainsi que Say l'entendait. Il
trouvait le principe de la valeur non-seulement dans les services
humains rendus  l'occasion des choses, mais encore dans les qualits
_utiles_, mises par la nature dans les choses elles-mmes.--Par l il
se replaait sous le joug de la matrialit. Par l, il faut bien le
dire, il tait loin de dchirer le voile funeste que les conomistes
anglais avaient jet sur la question de proprit.

Avant de discuter en lui-mme l'axiome de Say, j'en dois faire voir
la porte logique, afin qu'il ne me soit pas reproch de me lancer et
d'entraner le lecteur dans d'oiseuses dissertations.

On ne peut pas douter que l'Utilit dont parle Say est celle qui
est dans les choses. Si le bl, le bois, la houille, le drap ont de
la valeur, c'est que ces produits ont des qualits qui les rendent
propres  notre usage,  satisfaire le besoin que nous avons de nous
nourrir, de nous chauffer, de nous vtir.

Ds lors, comme la nature cre de l'_Utilit_, elle cre de la
_Valeur_;--funeste confusion dont les ennemis de la proprit se sont
fait une arme terrible.

Voil un produit, du bl, par exemple. Je l'achte  la halle pour
seize francs. Une grande partie de ces seize francs se distribue,
par des ramifications infinies, par une inextricable complication
d'avances et de remboursements, entre tous les hommes qui, de prs
ou de loin, ont concouru  mettre ce bl  ma porte. Il y a quelque
chose pour le laboureur, le semeur, le moissonneur, le batteur, le
charretier, ainsi que pour le forgeron, le charron qui ont prpar
les instruments. Jusqu'ici il n'y a rien  dire, que l'on soit
conomiste ou communiste.

Mais j'aperois que quatre francs sur mes seize francs vont au
propritaire du sol, et j'ai bien le droit de demander si cet homme,
comme tous les autres, m'a rendu un Service, pour avoir, comme tous
les autres, droit incontestable  une rmunration.

D'aprs la doctrine que cet crit aspire  faire prvaloir, la
rponse est catgorique. Elle consiste en un _oui_ trs-formel. Oui,
le propritaire m'a rendu un _service_. Quel est-il? Le voici: Il
a, par lui-mme ou par son aeul, dfrich et cltur le champ; il
l'a purg de mauvaises herbes et d'eaux stagnantes; il a donn plus
d'paisseur  la couche vgtale; il a bti une maison, des tables,
des curies. Tout cela suppose un long travail qu'il a excut en
personne, ou, ce qui revient au mme, qu'il a pay  d'autres. Ce
sont certainement l des services qui, en vertu de la juste loi
de rciprocit, doivent lui tre rembourss. Or, ce propritaire
n'a jamais t rmunr, du moins intgralement. Il ne pouvait pas
l'tre par le premier qui est venu lui acheter un hectolitre de
bl. Quel est donc l'arrangement qui est intervenu? Assurment le
plus ingnieux, le plus lgitime et le plus quitable qu'on pt
imaginer. Il consiste en ceci: Quiconque voudra obtenir un sac de
bl, payera, outre les services des diffrents travailleurs que
nous avons numrs, une petite portion des _services_ rendus par
le propritaire; en d'autres termes, la _Valeur des services_ du
propritaire se rpartira sur tous les sacs de bl qui sortiront de
ce champ.

Maintenant on peut demander si cette rmunration, suppose tre ici
de quatre francs, est trop grande ou trop petite. Je rponds: Cela
ne regarde pas l'conomie politique. Cette science constate que la
valeur des services du propritaire foncier se rgle absolument par
les mmes lois que la valeur de tous les autres services, et cela
suffit.

On peut s'tonner aussi que ce systme de remboursement morcel
n'arrive pas  la longue  un amortissement intgral, par consquent
 l'extinction du droit du propritaire. Ceux qui font cette
objection ne savent pas qu'il est dans la nature des capitaux de
produire une rente perptuelle; c'est ce que nous apprendrons plus
tard.

Pour le moment, je ne dois pas m'carter plus longtemps de la
question, et je ferai remarquer (car tout est l) qu'il n'y a pas
dans mes seize francs une obole qui n'aille rmunrer des services
humains, pas une qui corresponde  la prtendue _valeur_ que la
nature aurait introduite dans le bl en y mettant l'_utilit_.

Mais si, vous appuyant sur l'axiome de Say et des conomistes
anglais, vous dites: Sur les seize francs, il y en a douze qui
vont aux laboureurs, semeurs, moissonneurs, charretiers, etc., deux
qui rcompensent les services personnels du propritaire; enfin,
deux autres francs reprsentent une valeur qui a pour fondement
l'_utilit_ cre par Dieu, par des agents naturels, et en dehors de
toute coopration humaine;--ne voyez-vous pas qu'on vous demandera de
suite: Qui doit profiter de cette portion de _valeur_? qui a droit
 cette rmunration? Dieu ne se prsente pas pour la recevoir. Qui
osera se prsenter  sa place?

Et plus Say veut expliquer la proprit sur cette donne, plus il
prte le flanc  ses adversaires. Il compare d'abord, avec raison, la
terre  un laboratoire, o s'accomplissent des oprations chimiques
dont le rsultat est utile aux hommes. Le sol, ajoute-t-il, est donc
_producteur d'une utilit_, et lorsqu'IL, (le sol) la fait payer sous
la forme d'un profit ou d'un fermage _pour son propritaire_, ce
n'est pas sans rien donner au consommateur en change de ce que le
consommateur LUI (au sol) paye. IL (toujours le sol) lui donne une
utilit produite, et c'est en produisant cette utilit que _la terre
est productive aussi bien que le travail_.

Ainsi, l'assertion est nette. Voil deux prtendants qui se
prsentent pour se partager la rmunration due par le consommateur
du bl, savoir: la terre et le travail. Ils se prsentent au mme
titre, car le sol, dit M. Say, est productif comme le travail. Le
travail demande  tre rmunr d'un _service_; le sol demande  tre
rmunr d'une _utilit_, et cette rmunration, il ne la demande pas
pour lui (sous quelle forme la lui donnerait-on?), il la rclame pour
_son propritaire_.

Sur quoi Proudhon somme ce propritaire, qui se dit charg de
pouvoirs du sol, de montrer sa procuration.

On veut que je paye, en d'autres termes, que je rende un service,
pour recevoir l'_utilit_ produite par les agents naturels,
indpendamment du concours de l'homme dj pay sparment.

Mais je demanderai toujours: Qui profitera de mon service?

Sera-ce le producteur de l'utilit, c'est--dire le sol? Cela est
absurde, et je puis attendre tranquillement qu'il m'envoie un
huissier.

Sera-ce un homme? mais  quel titre? Si c'est pour m'avoir rendu un
service,  la bonne heure. Mais alors vous tes  mon point de vue.
C'est le service humain qui _vaut_, et non le service naturel; c'est
la conclusion  laquelle je veux vous amener.

Cependant, cela est contraire  votre hypothse mme. Vous dites que
tous les services humains sont rmunrs par quatorze francs, et que
les deux francs qui compltent le prix du bl rpondent  la valeur
cre par la nature. En ce cas, je rpte ma question:  quel titre
un homme quelconque se prsente-t-il pour les recevoir? Et n'est-il
pas malheureusement trop clair que si vous appliquez spcialement le
nom de _propritaire_  l'homme qui revendique le droit de toucher
ces deux francs, vous justifiez cette trop fameuse maxime: _La
proprit c'est le vol_?

Et qu'on ne pense pas que cette confusion entre l'utilit et la
valeur se borne  branler la proprit foncire. Aprs avoir
conduit  contester la _rente de la terre_, elle conduit  contester
l'_intrt du capital_.

En effet, les machines, les instruments de travail sont, comme le
sol, producteurs d'_utilit_. Si cette utilit a une _valeur_, elle
se paye, car le mot Valeur implique droit  payement. Mais  qui se
paye-t-elle? au propritaire de la machine, sans doute. Est-ce pour
un service personnel? alors dites donc que la valeur est dans le
service. Mais si vous dites qu'il faut faire un premier payement pour
le service, et un second pour l'utilit produite par la machine,
indpendamment de toute action humaine dj rtribue, on vous
demandera  qui va ce second payement, et comment l'homme, qui est
dj rmunr de tous ses services, a-t-il droit de rclamer quelque
chose de plus?

La vrit est que l'utilit produite par la nature est _gratuite_,
partant _commune_, ainsi que celle produite par les instruments de
travail. Elle est gratuite et commune  une condition: c'est de
se donner la peine, c'est de se rendre  soi-mme le service de
la recueillir, ou, si l'on donne cette peine, si l'on demande ce
service  autrui, de cder en retour un service _quivalent_. C'est
dans ces services compars qu'est la valeur, et nullement dans
l'utilit naturelle. Cette peine peut tre plus ou moins grande, ce
qui fait varier la valeur et non l'utilit. Quand nous sommes auprs
d'une source abondante, l'eau est gratuite pour nous tous,  la
condition de nous baisser pour la prendre. Si nous chargeons notre
voisin de prendre cette peine pour nous, alors je vois apparatre
une convention, un march, une _valeur_, mais cela ne fait pas que
l'eau ne reste gratuite. Si nous sommes  une heure de la source, le
march se fera sur d'autres bases quant au degr, mais non quant au
principe. La valeur n'aura pas pass pour cela dans l'eau ni dans
son utilit. L'eau continuera d'tre _gratuite_,  la condition
de l'aller chercher, ou de rmunrer ceux qui, aprs libre dbat,
consentent  nous pargner cette peine en la prenant eux-mmes.

Il en est ainsi pour tout. Les utilits nous entourent, mais il faut
_se baisser pour les prendre_; cet effort, quelquefois trs-simple,
est souvent fort compliqu. Rien n'est plus facile, dans la plupart
des cas, que de recueillir l'eau dont la nature a prpar l'utilit.
Il ne l'est pas autant de recueillir le bl dont la nature prpare
galement l'utilit. C'est pourquoi la valeur de ces deux efforts
diffre par le degr, non par le principe. Le service est plus ou
moins onreux; partant, il _vaut_ plus ou moins; l'utilit est et
reste toujours _gratuite_.

Que s'il intervient un instrument de travail, qu'en rsulte-t-il?
que l'utilit est plus facilement recueillie. Aussi le service
a-t-il moins de _valeur_. Nous payons certainement moins cher les
livres depuis l'invention de l'imprimerie. Phnomne admirable et
trop mconnu! Vous dites que les instruments de travail produisent
de la Valeur; vous vous trompez, c'est de l'Utilit et de l'Utilit
gratuite qu'il faut dire. Quant  de la Valeur, ils en produisent si
peu, qu'ils l'anantissent de plus en plus.

Il est vrai que celui qui a fait la machine a rendu service. Il
reoit une rmunration dont s'augmente la valeur du produit. C'est
pourquoi nous sommes disposs  nous figurer que nous rtribuons
l'utilit produite par la machine: c'est une illusion. Ce que nous
rtribuons, ce sont les _services_ que nous rendent tous ceux qui
ont concouru  la faire confectionner ou fonctionner. La valeur est
si peu dans l'utilit produite, que, mme aprs avoir rtribu ces
nouveaux _services_, l'utilit nous est acquise  de meilleures
conditions qu'avant.

Habituons-nous donc  distinguer l'Utilit de la Valeur. Il n'y a
de science conomique qu' ce prix. Loin que l'Utilit et la Valeur
soient identiques ou mme assimilables, j'ose affirmer, sans crainte
d'aller jusqu'au paradoxe, que ce sont des ides opposes. Besoin,
Effort, Satisfaction, voil l'homme, avons-nous dit, au point de
vue conomique. Le rapport de l'Utilit est avec le Besoin et la
Satisfaction. Le rapport de la Valeur est avec l'Effort. L'Utilit
est le Bien qui fait cesser le besoin par la satisfaction. La Valeur
est le mal, car elle nat de l'obstacle qui s'interpose entre le
besoin et la satisfaction; sans ces obstacles, il n'y aurait pas
d'efforts  faire et  changer, l'utilit serait infinie, gratuite
et commune _sans condition_, et la notion de valeur ne se serait
jamais introduite dans ce monde. Par la prsence de ces obstacles,
l'utilit n'est gratuite qu' la condition d'efforts changs,
qui, compars entre eux, constatent la valeur. Plus les obstacles
s'abaissent devant la libralit de la nature ou les progrs
des sciences, plus l'utilit s'approche de la gratuit et de la
communaut absolues, car la condition onreuse et par consquent la
_valeur_ diminuent avec les obstacles. Je m'estimerais heureux si,
 travers toutes ces dissertations qui peuvent paratre subtiles,
et dont je suis condamn  redouter tout  la fois la longueur
et la concision, je parviens  tablir cette vrit rassurante:
_proprit lgitime de la valeur_,--et cette autre vrit consolante:
_communaut progressive de l'utilit_.

Encore une remarque: Tout ce qui _sert_ est _utile_ (_uti_,
_servir_);  ce titre, il est fort douteux qu'il existe rien dans
l'univers, force ou matire, qui ne soit _utile_  l'homme.

Nous pouvons affirmer du moins, sans crainte de nous tromper, qu'une
foule de choses nous sont utiles  notre insu. Si la lune tait
place plus haut ou plus bas, il est fort possible que le rgne
inorganique, par suite, le rgne vgtal, par suite encore, le
rgne animal, fussent profondment modifis. Sans cette toile qui
brille au firmament pendant que j'cris, peut-tre le genre humain
ne pourrait-il exister. La nature nous a environns d'utilits.
Cette qualit d'tre _utiles_, nous la reconnaissons dans beaucoup
de substances et de phnomnes; dans d'autres, la science et
l'exprience nous la rvlent tous les jours; dans d'autres encore,
elle existe quoique compltement et peut-tre pour toujours ignore
de nous.

Quand ces substances et ces phnomnes exercent sur nous, mais _sans
nous_, leur action utile, nous n'avons aucun intrt  comparer le
degr d'utilit dont ils nous sont, et qui plus est, nous n'en avons
gure les moyens. Nous savons que l'oxygne et l'azote nous sont
utiles mais nous n'essayons pas, et nous essayerions probablement
en vain de dterminer dans quelle proportion. Il n'y a pas l les
lments de l'valuation, de la valeur. J'en dirai autant des sels,
des gaz, des forces rpandues dans la nature. Quand tous ces agents
se meuvent et se combinent de manire  produire pour nous, _mais
sans notre concours_, de l'utilit, cette utilit, nous en jouissons
sans l'_valuer_. C'est quand notre coopration intervient et surtout
quand elle s'change, c'est alors et seulement alors qu'apparaissent
l'valuation et la Valeur, portant non sur l'utilit de substances et
de phnomnes souvent ignors, mais sur cette coopration mme.

C'est pourquoi je dis: la valeur, c'est l'apprciation des services
changs. Ces services peuvent tre fort compliqus, ils peuvent
avoir exig une foule de travaux divers anciens et rcents, ils
peuvent se transmettre d'un hmisphre ou d'une gnration  une
autre gnration et  un autre hmisphre, embrassant de nombreux
contractants, ncessitant des crdits, des avances, des arrangements
varis, jusqu' ce que la balance gnrale se fasse; toujours est-il
que le principe de la _valeur_ est en eux et non dans l'utilit 
laquelle ils servent de vhicule, utilit gratuite par essence, et
qui passe de main en main, qu'on me permette le mot, _par-dessus le
march_.

Aprs tout, si l'on persiste  voir dans l'Utilit le fondement de la
Valeur, je le veux bien; mais qu'il soit bien entendu qu'il ne s'agit
pas de cette utilit qui est dans les choses et les phnomnes par
la dispensation de la Providence ou la puissance de l'art, mais de
l'utilit des services humains compars et changs.

_Raret._ Selon Senior, de toutes les circonstances qui influent sur
la Valeur, la raret est la plus dcisive. Je n'ai aucune objection
 faire contre cette remarque, si ce n'est qu'elle suppose, par
sa forme, que la valeur est inhrente aux choses mmes; hypothse
dont je combattrai toujours jusqu' l'apparence. Au fond, le mot
_raret_, dans le sujet qui nous occupe, exprime d'une manire
abrge cette pense: Toutes choses gales d'ailleurs, un service a
d'autant plus de valeur que nous aurions plus de difficult  nous le
rendre  nous-mmes, et que, par consquent, nous rencontrons plus
d'exigences quand nous le rclamons d'autrui. La raret est une de
ces difficults. C'est un _obstacle_ de plus  surmonter. Plus il est
grand, plus nous rmunrons ceux qui le surmontent pour nous.--La
raret donne souvent lieu  des rmunrations considrables; et c'est
pourquoi je refusais d'admettre tout  l'heure avec les conomistes
anglais que la Valeur ft proportionnelle au travail. Il faut tenir
compte de la parcimonie avec laquelle la nature nous a traits 
certains gards. Le mot _service_ embrasse toutes ces ides et
nuances d'ides.

_Jugement._ Storch voit la _valeur_ dans le jugement qui nous la fait
reconnatre.--Sans doute, chaque fois qu'il s'agit d'un _rapport_,
il faut comparer et _juger_. Mais le rapport n'en est pas moins une
chose et le jugement une autre. Quand nous comparons la hauteur de
deux arbres, leur grandeur et la diffrence de leur grandeur sont
indpendantes de notre apprciation.

Mais dans la dtermination de la valeur, quel est le rapport qu'il
s'agit de juger? C'est le rapport de deux services changs. La
question est de savoir ce que _valent_, l'un  l'gard de l'autre,
les services rendus et reus,  l'occasion des actes transmis ou des
choses cdes, en tenant compte de toutes les circonstances, et non
ce que ces actes ou ces choses contiennent d'utilit intrinsque, car
cette utilit peut tre en partie trangre  toute action humaine et
par consquent trangre  la _valeur_.

Storch reste donc dans l'erreur fondamentale que je combats ici,
quand il dit:

Notre jugement nous fait dcouvrir le rapport qui existe entre nos
besoins et l'utilit des choses. L'arrt que notre jugement porte sur
l'_utilit des choses_ constitue leur _valeur_.

Et plus loin:

Pour crer une valeur, il faut la runion de trois circonstances: 1
que l'homme prouve ou conoive un besoin; 2 qu'il existe une chose
propre  satisfaire ce besoin; 3 que le jugement se prononce en
faveur de l'_utilit de la chose_. Donc la valeur des choses, c'est
leur _utilit_ relative.

Le jour, j'prouve le besoin de voir clair. Il existe une chose
propre  satisfaire ce besoin, qui est la lumire du soleil. Mon
jugement se prononce en faveur de l'utilit de cette chose, et...
elle n'a pas de valeur. Pourquoi? Parce que j'en jouis sans rclamer
le service de personne.

La nuit, j'prouve le mme besoin. Il existe une chose propre  le
satisfaire trs-imparfaitement, une bougie. Mon jugement se prononce
sur l'utilit, mais sur l'utilit relative beaucoup moindre de cette
chose, et elle a une _valeur_. Pourquoi? Parce que celui qui s'est
donn la peine de faire la bougie ne veut pas me rendre le service de
me la cder, si je ne lui rends un service quivalent.

Ce qu'il s'agit de comparer et de juger, pour dterminer la valeur,
ce n'est donc pas l'_utilit relative_ des choses, mais le rapport de
deux services.

En ces termes, je ne repousse pas la dfinition de Storch.

Rsumons ce paragraphe, afin de montrer que ma dfinition contient
tout ce qu'il y a de vrai dans celles de mes prdcesseurs, et
limine tout ce qu'elles ont d'erron par excs ou dfaut.

Le principe de la Valeur, ai-je dit, est dans un _service_ humain.
Elle rsulte de l'apprciation de deux services compars.

La Valeur doit avoir trait  l'effort:--_Service_ implique un effort
quelconque.

Elle suppose comparaison d'efforts changs, au moins
changeables:--_Service_ implique les termes donner et recevoir.

En fait, elle n'est cependant pas proportionnelle  l'intensit des
efforts:--_Service_ n'implique pas ncessairement cette proportion.

Une foule de circonstances extrieures influent sur la valeur sans
tre la valeur mme:--Le mot _Service_ tient compte de toutes ces
circonstances dans la mesure convenable.

_Matrialit._ Quand le service consiste  cder une chose
matrielle, rien n'empche de dire, par mtonymie, que c'est cette
chose qui _vaut_. Mais il ne faut pas perdre de vue que c'est l un
trope qui attribue aux choses mmes la valeur des services dont elles
sont l'occasion.

_Conservabilit._ Matire ou non, la valeur se conserve jusqu' la
satisfaction, et pas plus loin. Elle ne change pas de nature selon
que la satisfaction suit l'effort de plus ou moins prs, selon que le
service est personnel ou rel.

_Accumulabilit._ Ce que l'pargne accumule, dans l'ordre social, ce
n'est pas la matire, mais la valeur ou les services[15].

[Note 15: V. ci-aprs le chap. XV.

L'_accumulation_ est une circonstance de nulle considration en
conomie politique.

Que la satisfaction soit immdiate ou retarde, qu'elle puisse
tre ajourne ou ne se puisse sparer de l'effort, en quoi cela
change-t-il la nature des choses?

Je suis dispos  faire un sacrifice pour me donner le plaisir
d'entendre une belle voix, je vais au thtre et je paye; la
satisfaction est immdiate. Si j'avais consacr mon argent  acheter
un plat de fraises, j'aurais pu renvoyer la satisfaction  demain;
voil tout.

On dira sans doute que les fraises sont de la richesse, parce que je
puis les changer encore. Cela est vrai. Tant que l'effort ayant eu
lieu la satisfaction n'est pas accomplie, la richesse subsiste. C'est
la satisfaction qui la dtruit. Quand le plat de fraises sera mang,
cette satisfaction ira rejoindre celle que m'a procure la voix
d'Alboni.

Service reu, service rendu: voil l'conomie politique.

                        (_Note extraite des manuscrits de l'auteur._)]

_Utilit._ J'admettrai avec M. Say que l'Utilit est le fondement
de la Valeur, pourvu qu'on convienne qu'il ne s'agit nullement de
l'utilit qui est dans les choses, mais de l'utilit relative des
services.

_Travail._ J'admettrai avec Ricardo que le Travail est le fondement
de la Valeur, pourvu d'abord qu'on prenne le mot travail dans
le sens le plus gnral, et ensuite qu'on ne conclue pas  une
proportionnalit contraire  tous les faits, en d'autres termes,
pourvu qu'on substitue au mot _travail_ le mot _service_.

_Raret._ J'admets avec Senior que la raret influe sur la _valeur_.
Mais pourquoi? Parce qu'elle rend le _service_ d'autant plus prcieux.

_Jugement._ J'admets avec Storch que la valeur rsulte d'un jugement,
pourvu qu'on convienne que c'est du jugement que nous portons, non
sur l'utilit des choses, mais sur l'utilit des _services_.

Ainsi les conomistes de toutes nuances devront se tenir pour
satisfaits. Je leur donne raison  tous, parce que tous ont aperu
la vrit par un ct. Il est vrai que l'erreur tait sur le revers
de la mdaille. C'est au lecteur de dcider si ma dfinition tient
compte de toutes les vrits et rejette toutes les erreurs.

Je ne dois pas terminer sans dire un mot de cette quadrature de
l'conomie politique: la _mesure de la valeur_;--et ici je rpterai,
avec bien plus de force encore, l'observation qui termine les
prcdents chapitres.

J'ai dit que nos besoins, nos dsirs, nos gots n'ont ni bornes ni
mesure prcise.

J'ai dit que nos moyens d'y pourvoir, dons de la nature, facults,
activit, prvoyance, discernement, n'avaient pas de mesure prcise.
Chacun de ces lments est variable en lui-mme; il diffre d'homme 
homme, il diffre dans chaque individu de minute en minute, en sorte
que tout cela forme un ensemble qui est la mobilit mme.

Si maintenant l'on considre quelles sont les circonstances qui
influent sur la valeur, utilit, travail, raret, jugement, et si
l'on reconnat qu'il n'est aucune de ces circonstances qui ne varie
 l'infini, comment s'obstinerait-on  chercher  la _valeur_ une
mesure fixe?

Il serait curieux qu'on trouvt la fixit dans un terme moyen compos
d'lments mobiles, et qui n'est autre chose qu'un Rapport entre deux
termes extrmes plus mobiles encore!

Les conomistes qui poursuivent une _mesure absolue de la valeur_
courent donc aprs une chimre, et qui plus est, aprs une inutilit.
La pratique universelle a adopt l'or et l'argent, encore qu'elle
n'ignort pas combien la valeur de ces mtaux est variable. Mais
qu'importe la variabilit de la mesure, si, affectant de la mme
manire les deux objets changs, elle ne peut altrer la loyaut
de l'change? C'est une _moyenne proportionnelle_ qui peut hausser
ou baisser, sans manquer pour cela  sa mission, qui est d'accuser
exactement le _Rapport_ des deux extrmes.

La science ne se propose pas pour but, comme l'change, de chercher
le _Rapport actuel de deux services_, car en ce cas la monnaie
lui suffirait. Ce qu'elle cherche surtout, c'est le _Rapport de
l'effort  la satisfaction_; et  cet gard, une mesure de la valeur,
existt-elle, ne lui apprendrait rien, car l'effort apporte toujours
 la satisfaction une proportion variable d'utilit gratuite qui
n'a pas de valeur. C'est parce que cet lment de bien-tre a t
perdu de vue, que la plupart des crivains ont dplor l'absence
d'une mesure de la valeur. Ils n'ont pas vu qu'elle ne ferait
aucune rponse  la question propose: Quelle est la Richesse ou
le bien-tre comparatif de deux classes, de deux peuples, de deux
gnrations?

Pour rsoudre cette question, il faut  la science une mesure qui
lui rvle, non pas le _rapport de deux services_, lesquels peuvent
servir de vhicule  des doses trs-diverses d'utilit gratuite,
mais le rapport de l'_effort  la satisfaction_, et cette mesure ne
saurait tre autre que l'effort lui-mme ou le travail.

Mais comment le travail servira-t-il de mesure? N'est-il pas lui-mme
un des lments les plus variables? N'est-il pas plus ou moins
habile, pnible, chanceux, dangereux, rpugnant? N'exige-t-il pas
plus ou moins l'intervention de certaines facults intellectuelles,
de certaines vertus morales? et ne conduit-il pas, en raison de
toutes ces circonstances,  des rmunrations d'une varit infinie?

Il y a une nature de travail qui, en tout temps, en tous lieux, est
identique  lui-mme, et c'est celui-l qui doit servir de type.
C'est le travail le plus simple, le plus brut, le plus primitif, le
plus musculaire, celui qui est le plus dgag de toute coopration
naturelle, celui que tout homme peut excuter, celui qui rend des
services que chacun peut se rendre  soi-mme, celui qui n'exige ni
force exceptionnelle, ni habilet, ni apprentissage; le travail tel
qu'il s'est manifest au point de dpart de l'humanit, le travail,
en un mot, du simple journalier. Ce travail est partout le plus
offert, le moins spcial, le plus homogne et le moins rtribu.
Toutes les rmunrations s'chelonnent et se graduent  partir de
cette base; elles augmentent avec toutes les circonstances qui
ajoutent  son mrite.

Si donc on veut comparer deux tats sociaux, il ne faut pas recourir
 une _mesure de la valeur_, par deux motifs aussi logiques l'un que
l'autre: d'abord parce qu'il n'y en a pas; ensuite parce qu'elle
ferait  l'interrogation une rponse trompeuse, ngligeant un lment
considrable et progressif du bien-tre humain: l'utilit gratuite.

Ce qu'il faut faire, c'est au contraire oublier compltement la
valeur, particulirement la monnaie, et se demander: Quelle est,
dans tel pays,  telle poque, la quantit de chaque genre d'utilit
spciale, et la somme de toutes les utilits qui rpond  chaque
quantit donne de travail brut; en d'autres termes: Quel est le
bien-tre que peut se procurer par l'change le simple journalier?

On peut affirmer que l'ordre social naturel est perfectible et
harmonique, si, d'un ct, le nombre des hommes vous au travail
brut, et recevant la plus petite rtribution possible, va sans cesse
diminuant, et si, de l'autre, cette rmunration mesure non en
valeur ou en monnaie, mais en satisfaction relle, s'accrot sans
cesse[16].

[Note 16: Ce qui suit tait destin par l'auteur  trouver place dans
le prsent chapitre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

       *       *       *       *       *

Les anciens avaient bien dcrit toutes les combinaisons de l'change:

_Do ut des_ (produit contre produit), _Do ut facias_ (produit contre
service), _Facio ut des_ (service contre produit), _Facio ut facias_
(service contre service).

Puisque produits et services s'changent entre eux, il faut bien
qu'ils aient quelque chose de commun, quelque chose par quoi ils se
comparent et s'apprcient,  savoir la _valeur_.

Mais la Valeur est une chose identique  elle-mme. Elle ne peut
donc qu'avoir, soit dans le produit, soit dans le service, la mme
origine, la mme raison d'tre.

Cela tant ainsi, la valeur est-elle originairement, essentiellement
dans le _produit_, et est-ce par analogie qu'on en a tendu la
notion au _service_?

Ou bien, au contraire, la valeur rside-t-elle dans le service, et ne
s'incarne-t-elle pas dans le produit, prcisment et uniquement parce
que le service s'y incarne lui-mme?

Quelques personnes paraissent croire que c'est l une question
de pure subtilit. C'est ce que nous verrons tout  l'heure.
Provisoirement je me bornerai  faire observer combien il serait
trange qu'en conomie politique une bonne ou une mauvaise dfinition
de la valeur ft indiffrente.

Il ne me parat pas douteux qu' l'origine l'conomie politique a
cru voir la valeur dans le produit, bien plus, dans la _matire_ du
produit. Les Physiocrates l'attribuaient exclusivement  la terre,
et appelaient _striles_ toutes les classes qui n'ajoutent rien  la
matire: tant  leurs yeux _matire_ et _valeur_ taient troitement
lies ensemble.

Il semble qu'Adam Smith aurait d briser cette notion, puisqu'il
faisait dcouler la _valeur_ du _travail_. Les purs services
n'exigent-ils pas du travail, par consquent n'impliquent-ils pas
de la valeur? Si prs de la vrit, Smith ne s'en rendit pas matre
encore: car, outre qu'il dit formellement que pour que le travail
ait de la valeur il faut qu'il s'applique  la matire,  quelque
chose de physiquement tangible et accumulable, tout le monde sait
que, comme les Physiocrates, il range parmi les classes improductives
celles qui se bornent  rendre des services.

 la vrit, Smith s'occupe beaucoup de ces classes dans son trait
des Richesses. Mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est qu'aprs
avoir donn une dfinition, il s'y trouvait  l'troit, et que par
consquent cette dfinition tait fausse? Smith n'et pas conquis
la vaste et juste renomme qui l'environne, s'il n'et crit ses
magnifiques chapitres sur l'Enseignement, le Clerg, les Services
publics, et si, traitant de la Richesse, il se ft circonscrit
dans sa dfinition. Heureusement il chappa, par l'inconsquence,
au joug de ses prmisses. Cela arrive toujours ainsi. Jamais un
homme de quelque gnie, partant d'un faux principe, n'chappera 
l'inconsquence; sans quoi il serait dans l'absurde progressif, et,
loin d'tre un homme de gnie, il ne serait pas mme un homme.

Comme Smith avait fait un pas en avant sur les Physiocrates, Say en
fit un autre sur Smith. Peu  peu, il fut amen  reconnatre de la
valeur aux services, mais seulement par analogie, par extension.
C'est dans le produit qu'il voyait la valeur essentielle, et rien
ne le prouve mieux que cette bizarre dnomination donne aux
services: _Produits immatriels_, deux mots qui hurlent de se
trouver ensemble. Say est parti de Smith, et ce qui le prouve, c'est
que toute la thorie du matre se retrouve dans les dix premires
lignes qui ouvrent les travaux du disciple[17]. Mais il a mdit et
progress pendant trente ans. Aussi il s'est approch de la vrit,
sans jamais l'atteindre compltement.

[Note 17: _Trait d'con. pol._, p. 1.]

Au reste, on aurait pu croire qu'il remplissait sa mission
d'conomiste, aussi bien en tendant la valeur du produit au
service, qu'en la ramenant du service au produit, si la propagande
socialiste, fonde sur ses propres dductions, ne ft venue rvler
l'insuffisance et le danger de son principe.

M'tant donc pos cette question: Puisque certains produits ont de
la valeur, puisque certains services ont de la valeur, et puisque la
valeur identique  elle-mme ne peut avoir qu'une origine, une raison
d'tre, une explication identique; cette origine, cette explication
est-elle dans le produit ou dans le service?

Et, je le dis bien hautement, la rponse ne me parat pas un instant
douteuse, par la raison sans rplique que voici: C'est que tout
produit qui a de la valeur implique un service, tandis que tout
service ne suppose pas ncessairement un produit.

Ceci me parat dcisif, mathmatique.

Voil un service: qu'il revte ou non une forme matrielle, il a de
la valeur; puisqu'il est service.

Voil de la matire: si en la cdant on rend service, elle a de la
valeur, mais si on ne rend pas service, elle n'a pas de valeur.

Donc la valeur ne va pas de la matire au service, mais du service 
la matire.

Ce n'est pas tout. Rien ne s'explique plus aisment que cette
prminence, cette priorit donne au service, au point de vue de la
valeur, sur le produit. On va voir que cela tient  une circonstance
qu'il tait ais d'apercevoir, et qu'on n'a pas observe, prcisment
parce qu'elle crve les yeux. Elle n'est autre que cette prvoyance
naturelle  l'homme, en vertu de laquelle, au lieu de se borner 
rendre les services qu'on lui demande, il se prpare d'avance 
rendre ceux qu'il prvoit devoir lui tre demands. C'est ainsi que
le _facio ut facias_ se transforme en _do ut des_, sans cesser d'tre
le fait dominant et explicatif de toute transaction.

Jean dit  Pierre: Je dsire une coupe. Ce serait  moi de la faire;
mais si tu veux la faire pour moi, tu me rendras un service que je
payerai par un service quivalent.

Pierre accepte. En consquence, il se met en qute de terres
convenables, il les mlange, il les manipule; bref, il fait ce que
Jean aurait d faire.

Il est bien vident ici que c'est le service, qui dtermine la
valeur. Le mot dominant de la transaction c'est _facio_. Et si plus
tard la valeur s'incorpore dans le produit, ce n'est que parce
qu'elle dcoulera du service, lequel est la combinaison du travail
excut par Pierre et du travail pargn  Jean.

Or il peut arriver que Jean fasse souvent  Pierre la mme
proposition, que d'autres personnes la lui fassent aussi, de telle
sorte que Pierre puisse prvoir avec certitude que ce genre de
services lui sera demand, et se prparer  le rendre. Il peut se
dire: J'ai acquis une certaine habilet  faire des coupes. Or
l'exprience m'avertit que les coupes rpondent  un besoin qui veut
tre satisfait. Je puis donc en fabriquer d'avance.

Dornavant Jean devra dire  Pierre, non plus: _Facio ut facias_,
mais: _Facio ut des_. Si mme il a, de son ct, prvu les besoins de
Pierre et travaill d'avance  y pourvoir, il dira: _Do ut des_.

Mais en quoi, je le demande, ce progrs qui dcoule de la prvoyance
humaine change-t-il la nature et l'origine de la Valeur? Est-ce
qu'elle n'a pas toujours pour raison d'tre et pour mesure le
service? Qu'importe, quant  la vraie notion de la valeur, que pour
faire une coupe Pierre ait attendu qu'on la lui demandt, ou qu'il
l'ait faite d'avance, prvoyant qu'elle lui serait demande?

Remarquez ceci: dans l'humanit, l'inexprience et l'imprvoyance
prcdent l'exprience et la prvoyance. Ce n'est qu'avec le temps
que les hommes ont pu prvoir leurs besoins rciproques, au point
de se prparer  y pourvoir. Logiquement, le _facio ut facias_ a d
prcder le _do ut des_. Celui-ci est en mme temps le fruit et le
signe de quelques connaissances rpandues, de quelque exprience
acquise, de quelque scurit politique, de quelque confiance en
l'avenir, en un mot, d'une certaine civilisation. Cette prvoyance
sociale, cette foi en la _demande_ qui fait qu'on prpare l'_offre_,
cette sorte de _statistique intuitive_ dont chacun a une notion plus
ou moins prcise, et qui tablit un si surprenant quilibre entre
les besoins et les approvisionnements, est un des ressorts les plus
efficaces de la perfectibilit humaine. C'est  lui que nous devons
la sparation des occupations, ou du moins les professions et les
mtiers. C'est  lui que nous devons un des biens que les hommes
recherchent avec le plus d'ardeur: la fixit des rmunrations,
sous forme de _salaire_ quant au travail, et d'_intrt_ quant
au capital. C'est  lui que nous devons le crdit, les oprations
 longue chance, celles qui ont pour objet le nivellement des
risques, etc. Il est surprenant qu'au point de vue de l'conomie
politique ce noble attribut de l'homme, la Prvoyance, n'ait pas
t plus remarqu. C'est toujours, ainsi que le disait Rousseau, 
cause de la difficult que nous prouvons  observer le milieu dans
lequel nous sommes plongs et qui forme notre atmosphre naturelle.
Il n'y a que les faits anormaux qui nous frappent, et nous laissons
passer inaperus ceux qui, agissant autour de nous, sur nous et en
nous d'une manire permanente, modifient profondment l'homme et la
socit.

Pour en revenir au sujet qui nous occupe, il se peut que la
prvoyance humaine, dans sa diffusion infinie, tende de plus en plus
 substituer le _do ut des_ au _facio ut facias_; mais n'oublions
pas nanmoins que c'est dans la forme primitive et _ncessaire_ de
l'change que se trouve pour la premire fois la notion de valeur,
que cette forme primitive est le service rciproque, et, qu'aprs
tout, au point de vue de l'change, le produit n'est qu'un _service
prvu_.

Aprs avoir constat que la valeur n'est pas inhrente  la matire
et ne peut tre classe parmi ses attributs, je suis loin de nier
qu'elle ne passe du _service_ au _produit_, de manire pour ainsi
dire  s'y incarner. Je prie mes contradicteurs de croire que je
ne suis pas assez pdant pour exclure du langage ces locutions
familires: l'or _vaut_, le froment _vaut_, la terre _vaut_. Je me
crois seulement en droit de demander  la science le pourquoi; et
si elle me rpond: Parce que l'or, le froment, la terre portent en
eux-mmes une _valeur_ intrinsque,--je me crois en droit de lui
dire: Tu te trompes et ton erreur est dangereuse. Tu te trompes, car
il y a de l'or et de la terre sans valeur; c'est l'or et la terre qui
n'ont encore t l'occasion d'aucun service humain. Ton erreur est
dangereuse, car elle induit  voir une usurpation des dons gratuits
de Dieu dans un simple droit  la rciprocit des services.

Je suis donc prt  reconnatre que les produits ont de la valeur,
pourvu qu'on m'accorde qu'elle ne leur est pas essentielle, qu'elle
se rattache  des services et en provient.

Et cela est si vrai, qu'il s'ensuit une consquence
trs-importante,--fondamentale en conomie politique,--qui n'a pas
t et ne pouvait tre remarque, c'est celle-ci:

_Quand la valeur a pass du service au produit, elle subit dans le
produit toutes les chances auxquelles elle reste assujettie dans le
service lui-mme_.

Elle n'est pas fixe dans le produit, comme cela serait si c'tait une
de ses qualits intrinsques; non, elle est essentiellement variable,
elle peut s'lever indfiniment, elle peut s'abaisser jusqu'
l'annulation, suivant la destine du genre de services auxquels elle
doit son origine.

Celui qui fait actuellement une coupe, pour la vendre dans un an, y
met de la valeur sans doute; et cette valeur est dtermine par celle
du service,--non par la valeur qu'a actuellement le service, mais par
celle qu'il aura dans un an. Si, au moment de vendre la coupe, le
genre de services dont il s'agit est plus recherch, la coupe vaudra
plus; elle sera dprcie dans le cas contraire.

C'est pourquoi l'homme est constamment stimul  exercer sa
prvoyance,  en faire un utile usage. Il a toujours en perspective,
dans l'amlioration ou la dprciation de la valeur, pour ses
prvisions justes une rcompense, pour ses prvisions errones un
chtiment. Et remarquez que ses succs comme ses revers concident
avec le bien et le mal gnral. S'il a bien dirig ses prvisions,
il s'est prpar d'avance  jeter dans le milieu social des services
plus recherchs, plus apprcis, plus efficaces, qui rpondent 
des besoins mieux sentis; il a contribu  diminuer la raret, 
augmenter l'abondance de ce genre de services,  le mettre  la
porte d'un plus grand nombre de personnes avec moins de sacrifices.
Si au contraire il s'est tromp dans son apprciation de l'avenir,
il vient, par sa concurrence, dprimer des services dj dlaisss;
il ne fait,  ses dpens, qu'un bien ngatif: c'est d'avertir qu'un
certain ordre de besoins n'exige pas actuellement une grande part
d'activit sociale, qu'elle n'a pas  prendre cette direction o elle
ne serait pas rcompense.

Ce fait remarquable--que la _valeur incorpore_, si je puis
m'exprimer ainsi, ne cesse pas d'avoir une destine commune avec
celle du genre de service auquel elle se rattache,--est de la plus
haute importance, non-seulement parce qu'il dmontre de plus en plus
cette thorie: que le principe de la valeur est dans le service;
mais encore parce qu'il explique avec la plus grande facilit des
phnomnes que les autres systmes considrent comme anormaux.

Une fois le produit lanc sur le march du monde, y a-t-il, au sein
de l'humanit, des tendances gnrales qui poussent sa _valeur_
plutt vers la baisse que vers la hausse? C'est demander si le genre
de services qui a engendr cette valeur tend  tre plus ou moins
bien rmunr. L'un est aussi possible que l'autre, et c'est ce qui
ouvre une carrire sans bornes  la prvoyance humaine.

Cependant on peut remarquer que la loi gnrale des tres
susceptibles d'exprimenter, d'apprendre et de se rectifier, c'est le
progrs. La probabilit est donc qu' une poque donne, une certaine
dpense de temps et de peine obtienne plus de rsultats qu' une
poque antrieure; d'o l'on peut conclure que la tendance dominante
de la valeur incorpore est vers la baisse. Par exemple, si la coupe
dont je parlais tout  l'heure comme symbole des produits est faite
depuis plusieurs annes, selon toute apparence elle aura subi quelque
dprciation. En effet, pour confectionner une coupe identique, on a
aujourd'hui plus d'habilet, plus de ressources, de meilleurs outils,
des capitaux moins exigeants, une division du travail mieux entendue.
Or, s'adressant au dtenteur de la coupe, celui qui la dsire ne dit
pas: Faites-moi savoir quel est, en quantit et qualit, le travail
qu'elle vous a cot afin que je vous rmunre en consquence. Non,
il dit: Aujourd'hui, grce aux progrs de l'art, je puis faire
moi-mme ou me procurer par l'change une coupe semblable, avec tant
de travail de telle qualit; et c'est la limite de la rmunration
que je consens  vous donner.

Il rsulte de l que toute valeur incorpore, autrement dit tout
travail accumul, ou tout capital tend  se dprcier devant les
services naturellement perfectibles et progressivement productifs; et
que, dans l'change du travail actuel contre du travail antrieur,
l'avantage est gnralement du ct du travail actuel, ainsi que cela
doit tre puisqu'il rend plus de services.

Et c'est pour cela qu'il y a quelque chose de si vide dans les
dclamations que nous entendons diriger sans cesse contre la valeur
des proprits foncires:

Cette valeur ne diffre en rien des autres, ni par son origine ni par
sa nature, ni par la loi gnrale de sa lente dprciation.

Elle reprsente des services anciens: desschements, dfrichements,
pierrements, nivellements, cltures, accroissement des couches
vgtales, btisses, etc.; elle est l pour rclamer les droits de
ces services. Mais ces droits ne se rglent pas par la considration
du travail excut. Le propritaire foncier ne dit pas: Donnez-moi
en change de cette terre autant de travail qu'elle en a reu
(c'est ainsi qu'il s'exprimerait si, selon la thorie de Smith, la
valeur venait du travail et lui tait proportionnelle). Encore moins
vient-il dire, comme le supposent Ricardo et nombre d'conomistes:
Donnez-moi d'abord autant de travail que ce sol en a reu, puis en
outre une certaine quantit de travail pour quivaloir aux forces
naturelles qui s'y trouvent. Non, le propritaire foncier, lui qui
reprsente les possesseurs qui l'ont prcd et jusqu'aux premiers
dfricheurs, en est rduit  tenir en leur nom cet humble langage:

Nous avons prpar des services, et nous demandons  les changer
contre des services quivalents. Nous avons autrefois beaucoup
travaill: car de notre temps on ne connaissait pas vos puissants
moyens d'excution; il n'y avait pas de routes; nous tions forcs de
tout faire  force de bras. Bien des sueurs, bien des vies humaines
sont enfouies dans ces sillons. Mais nous ne demandons pas travail
pour travail; nous n'aurions aucun moyen pour obtenir une telle
transaction. Nous savons que le travail qui s'excute aujourd'hui
sur la terre, soit en France, soit au dehors, est beaucoup plus
parfait et plus productif. Ce que nous demandons et ce qu'on ne
peut videmment nous refuser, c'est que notre travail ancien et le
travail nouveau s'changent proportionnellement, non  leur dure
ou leur intensit, mais  leurs rsultats, de telle sorte que nous
recevions mme rmunration pour mme service. Par cet arrangement
nous perdons, au point de vue du travail, puisqu'il en faut deux fois
et peut-tre trois plus du ntre que du vtre pour rendre le mme
service; mais c'est un arrangement forc; nous n'avons pas plus les
moyens d'en faire prvaloir un autre que vous de nous le refuser.

Et, en point de fait, les choses se passent ainsi. Si l'on pouvait
se rendre compte de la quantit d'efforts, de fatigues, de sueurs
sans cesse renouveles qu'il a fallu pour amener chaque hectare
du sol franais  son tat de productivit actuelle, on resterait
bien convaincu que celui qui l'achte ne donne pas travail pour
travail,--au moins dans quatre-vingt-dix-neuf circonstances sur cent.

Je mets ici cette restriction, parce qu'il ne faut pas perdre ceci
de vue: qu'un service incorpor peut acqurir de la valeur comme
il peut en perdre. Et encore que la tendance gnrale soit vers
la dprciation, nanmoins le phnomne contraire se manifeste
quelquefois, dans des circonstances exceptionnelles,  propos de
terre comme  propos de toute autre chose, sans que la loi de justice
soit blesse et sans qu'on puisse crier au monopole.

Au fait, ce qui est toujours en prsence, pour dgager la valeur,
ce sont les services. C'est une chose trs-probable que du travail
ancien, dans une application dtermine, rend moins de services que
du travail nouveau; mais ce n'est pas une loi absolue. Si le travail
ancien rend moins de services, comme c'est presque toujours le cas,
que le travail nouveau, il faut dans l'change plus du premier
que du second pour tablir l'quivalence, puisque, je le rpte,
l'quivalence se rgle par les services. Mais aussi, quand il arrive
que le travail ancien rend plus de services que le nouveau, il
faut bien que celui-ci subisse la compensation du sacrifice de la
quantit...




VI

RICHESSE


Ainsi, en tout ce qui est propre  satisfaire nos besoins et nos
dsirs, il y a  considrer,  distinguer deux choses, ce qu'a fait
la nature et ce que fait l'homme,--ce qui est gratuit et ce qui est
onreux,--le don de Dieu et le service humain,--l'_utilit_ et la
_valeur_. Dans le mme objet, l'une peut-tre immense et l'autre
imperceptible. Celle-l restant invariable, celle-ci peut diminuer
indfiniment et diminue en effet, chaque fois qu'un procd ingnieux
nous fait obtenir un rsultat identique avec un moindre effort.

On peut pressentir ici une des plus grandes difficults, une des
plus abondantes sources de malentendus, de controverses et d'erreurs
places  l'entre mme de la science.

Qu'est-ce que la _richesse_?

Sommes-nous _riches_ en proportion des utilits dont nous pouvons
disposer, c'est--dire des besoins et des dsirs que nous pouvons
satisfaire? Un homme est pauvre ou riche, dit A. Smith, selon
le plus ou moins de choses _utiles_ dont il peut se procurer la
jouissance.

Sommes-nous _riches_ en proportion des _valeurs_ que nous possdons,
c'est--dire des _services_ que nous pouvons commander? La richesse,
dit J. B. Say, est en proportion de la valeur. Elle est grande, si
la somme de valeur dont elle se compose est considrable; elle est
petite, si les valeurs le sont.

Les ignorants donnent les deux sens au mot Richesse. Quelquefois on
les entend dire: L'abondance des eaux est une Richesse pour telle
contre, alors ils ne pensent qu' l'Utilit. Mais quand l'un
d'entre eux veut connatre sa propre richesse, il fait ce qu'on nomme
un inventaire o l'on ne tient compte que de la Valeur.

N'en dplaise aux savants, je crois que les ignorants ont raison
cette fois. La richesse, en effet, est _effective_ ou _relative_. Au
premier point de vue elle se juge par nos satisfactions; l'humanit
devient d'autant plus Riche qu'elle acquiert plus de bien-tre,
quelle que soit la valeur des objets qui le procurent. Mais veut-on
connatre la part proportionnelle de chaque homme au bien-tre
gnral, en d'autres termes la _richesse relative_?--C'est l
un simple rapport que la valeur seule rvle, parce qu'elle est
elle-mme un rapport.

La science se proccupe du bien-tre gnral des hommes, de la
proportion qui existe entre leurs Efforts et leurs Satisfactions,
proportion que modifie avantageusement la participation progressive
de l'utilit gratuite  l'oeuvre de la production. Elle ne peut donc
pas exclure cet lment de l'ide de la Richesse.  ses yeux la
Richesse effective ce n'est pas la somme des valeurs, mais la somme
des utilits gratuites ou onreuses attaches  ces valeurs. Au point
de vue de la satisfaction, c'est--dire de la ralit, nous sommes
riches autant de la valeur anantie par le progrs que de celle qui
lui survit encore.

Dans les transactions ordinaires de la vie, on ne tient plus compte
de l'utilit  mesure qu'elle devient _gratuite_ par l'abaissement de
la valeur. Pourquoi? parce que ce qui est gratuit est _commun_, et ce
qui est commun n'altre en rien la part proportionnelle de chacun 
la richesse effective. On n'change pas ce qui est commun; et comme,
dans la pratique des affaires, on n'a besoin de connatre que cette
proportion qui est constate par la valeur, on ne s'occupe que d'elle.

Un dbat s'est lev entre Ricardo et J. B. Say  ce sujet. Ricardo
donnait au mot Richesse le sens d'Utilit; J. B. Say, celui de
Valeur. Le triomphe exclusif de l'un des champions tait impossible,
puisque ce mot a l'un et l'autre sens, selon qu'on se place au point
de vue de l'effectif ou du relatif.

Mais il faut bien le dire, et d'autant plus que l'autorit de Say
est plus grande en ces matires, si l'on assimile la Richesse (au
sens de bien-tre effectif)  la Valeur, si l'on affirme surtout
que l'une est proportionnelle  l'autre, on s'expose  fourvoyer
la science. Les livres des conomistes de second ordre et ceux des
socialistes ne nous en offrent que trop la preuve. C'est un point
de dpart malheureux qui drobe au regard justement ce qui forme le
plus beau patrimoine de l'humanit; il fait considrer comme anantie
cette part de bien-tre que le progrs rend commun  tous, et fait
courir  l'esprit le plus grand des dangers,--celui d'entrer dans
une ptition de principe sans issue et sans fin, de concevoir une
conomie politique  rebours, o le _but_ auquel nous aspirons est
perptuellement confondu avec l'_obstacle_ qui nous arrte.

En effet, il n'y a de Valeur que par ces obstacles. Elle est le
signe, le symptme, le tmoin, la preuve de notre infirmit native.
Elle nous rappelle incessamment cet arrt prononc  l'origine: Tu
mangeras ton pain  la sueur de ton front. Pour l'tre tout-puissant
ces mots, _Effort_, _Service_, et, par consquent, _Valeur_
n'existent pas. Quant  nous, nous sommes plongs dans un milieu
d'_utilits_, dont un grand nombre sont gratuites, mais dont d'autres
ne nous sont livres qu' titre onreux. Des obstacles s'interposent
entre ces utilits et les besoins auxquels elles peuvent satisfaire.
Nous sommes condamns  nous passer de l'Utilit ou  vaincre
l'Obstacle par nos efforts. Il faut que la sueur tombe de notre
front, ou pour nous ou pour ceux qui l'ont rpandue  notre profit.

Plus donc il y a de valeurs dans une socit, plus cela prouve sans
doute qu'on y a surmont d'obstacles, mais plus cela prouve aussi
qu'il y avait des obstacles  surmonter. Ira-t-on jusqu' dire que
ces obstacles font la Richesse, parce que sans eux les Valeurs
n'existeraient pas?

On peut concevoir deux nations. L'une a plus de satisfactions que
l'autre, mais elle a moins de valeurs, parce que la nature l'a
favorise et qu'elle rencontre moins d'obstacles. Quelle sera la plus
riche?

Bien plus: prenons le mme peuple  deux poques. Les obstacles
 vaincre sont les mmes. Mais aujourd'hui il les surmonte avec
une telle facilit, il excute, par exemple, ses transports, ses
labours, ses tissages, avec si peu d'efforts, que les valeurs s'en
trouvent considrablement rduites. Il a donc pu prendre un de ces
deux partis: ou se contenter des mmes satisfactions qu'autrefois,
ses progrs se traduisant en loisirs; et en ce cas dira-t-on que sa
Richesse est rtrograde parce qu'il possde moins de valeurs?--ou
bien, consacrer ses efforts devenus disponibles  accrotre ses
jouissances; et s'avisera-t-on, parce que la somme de ses valeurs
sera reste stationnaire, d'en conclure que sa richesse est reste
stationnaire aussi? C'est  quoi l'on aboutit, si l'on assimile ces
deux choses: _Richesse_ et _Valeur_.

L'cueil est ici bien dangereux pour l'conomie politique. Doit-elle
mesurer la richesse par les satisfactions ralises ou par les
valeurs cres?

S'il n'y avait jamais d'obstacles entre les utilits et les dsirs,
il n'y aurait ni efforts, ni services, ni Valeurs, non plus qu'il n'y
en a pour Dieu; et pendant que, dans le premier sens, l'humanit
serait, comme Dieu, en possession de la Richesse infinie, suivant
la seconde acception, elle serait dpourvue de toutes Richesses. De
deux conomistes dont chacun adopterait une de ces dfinitions, l'un
dirait: _Elle est infiniment riche_,--l'autre: _Elle est infiniment
pauvre_.

L'infini, il est vrai, n'est sous aucun rapport l'attribut de
l'humanit. Mais enfin elle se dirige de quelque ct, elle fait
des efforts, elle a des tendances, elle gravite vers la Richesse
progressive ou vers la Progressive Pauvret. Or, comment les
conomistes pourront-ils s'entendre, si cet anantissement successif
de l'effort par rapport au rsultat, de la peine  prendre ou 
rmunrer, de la Valeur, est considr par les uns comme un progrs
vers la Richesse, par les autres comme une chute dans la Misre?

Encore si la difficult ne concernait que les conomistes, on
pourrait dire: Entre eux les dbats.--Mais les lgislateurs, les
gouvernements ont tous les jours  prendre des mesures qui exercent
sur les intrts humains une influence relle. Et o en sommes-nous,
si ces mesures sont prises en l'absence d'une lumire qui nous fasse
distinguer la Richesse de la Pauvret?

Or, j'affirme ceci: La thorie qui dfinit la Richesse par la valeur
n'est en dfinitive que la glorification de l'Obstacle. Voici son
syllogisme: La Richesse est proportionnelle aux valeurs, les valeurs
aux efforts, les efforts aux obstacles; donc les richesses sont
proportionnelles aux obstacles.--J'affirme encore ceci:  cause de
la division du travail, qui a renferm tout homme dans un mtier ou
profession, cette illusion est trs-difficile  dtruire. Chacun de
nous vit des services qu'il rend  l'occasion d'un obstacle, d'un
besoin, d'une souffrance: le mdecin sur les maladies, le laboureur
sur la famine, le manufacturier sur le froid, le voiturier sur la
distance, l'avocat sur l'iniquit, le soldat sur le danger du pays;
de telle sorte qu'il n'est pas un obstacle dont la disparition
ne ft trs-inopportune et trs-importune  quelqu'un, et mme ne
paraisse funeste, au point de vue gnral, parce qu'elle semble
anantir une source de services, de valeurs, de richesses. Fort peu
d'conomistes se sont entirement prservs de cette illusion, et, si
jamais la science parvient  la dissiper, sa mission pratique dans le
monde sera remplie; car je fais encore cette troisime affirmation:
Notre pratique officielle s'est imprgne de cette thorie, et chaque
fois que les gouvernements croient devoir favoriser une classe, une
profession, une industrie, ils n'ont pas d'autre procd que d'lever
des Obstacles, afin de donner  une certaine nature d'efforts
l'occasion de se dvelopper, afin d'largir artificiellement le
cercle des services auxquels la communaut sera force d'avoir
recours, d'accrotre ainsi la valeur, et, soi-disant, la Richesse.

Et, en effet, il est trs-vrai que ce procd est utile  la classe
favorise; on la voit se fliciter, s'applaudir, et que fait-on? On
accorde successivement la mme faveur  toutes les autres.

Assimiler d'abord l'Utilit  la Valeur, puis la Valeur  la
Richesse, quoi de plus naturel! La science n'a pas rencontr de pige
dont elle se soit moins dfie. Car que lui est-il arriv?  chaque
progrs, elle a raisonn ainsi: L'obstacle diminue, donc l'effort
diminue; donc la valeur diminue; donc l'utilit diminue; donc la
richesse diminue; donc nous sommes les plus malheureux des hommes
pour nous tre aviss d'inventer, d'changer, d'avoir cinq doigts au
lieu de trois, et deux bras au lieu d'un; donc il faut engager le
gouvernement, qui a la force,  mettre ordre  ces abus.

Cette conomie politique  rebours dfraye un grand nombre de
journaux et les sances de nos assembles lgislatives. Elle a gar
l'honnte et philanthrope Sismondi; on la trouve trs-logiquement
expose dans le livre de M. de Saint-Chamans.

Il y a deux sortes de richesse pour une nation, dit-il. Si l'on
considre seulement les produits _utiles_ sous le rapport de la
quantit, de l'abondance, on s'occupe d'une richesse qui procure
des jouissances  la socit, et que j'appellerai _Richesse de
jouissance_.

Si l'on considre les produits sous le rapport de leur Valeur
changeable ou simplement de leur valeur, l'on s'occupe d'une
Richesse qui procure des valeurs  la socit, et que je nomme
_Richesse de valeur_.

_C'est de la Richesse de valeur que s'occupe spcialement
l'conomie politique; c'est celle-l surtout dont peut s'occuper le
Gouvernement._

Ceci pos, que peuvent l'conomie politique et le gouvernement?
L'une, indiquer les moyens d'accrotre cette _Richesse de valeur_;
l'autre, mettre ces moyens en oeuvre.

Mais la richesse de Valeur est proportionnelle aux efforts, et les
efforts sont proportionnels aux obstacles. L'conomie politique
doit donc enseigner, et le Gouvernement s'ingnier  multiplier les
obstacles. M. de Saint-Chamans ne recule en aucune faon devant cette
consquence.

L'change facilite-t-il aux hommes les moyens d'acqurir plus de
_Richesse de jouissance_ avec moins de _Richesse de valeur_?--Il faut
contrarier l'change (page 438).

Y a-t-il quelque part de l'Utilit gratuite qu'on pourrait remplacer
par de l'Utilit onreuse, par exemple en supprimant un outil ou une
machine? Il n'y faut pas manquer: car il est bien vident, dit-il,
que si les machines augmentent la _Richesse de jouissance_, elles
diminuent la _Richesse de valeur_. _Bnissons les obstacles_ que la
chert du combustible oppose chez nous  la multiplicit des machines
 vapeur (page 263).

La nature nous a-t-elle favoriss en quoi que ce soit? c'est pour
notre malheur, car, par l, elle nous a t une occasion de
travailler. J'avoue qu'il est fort possible pour moi de dsirer voir
faire avec les mains, les sueurs, et un travail forc, ce qui peut
tre produit sans peine et spontanment (page 456).

Aussi quel dommage qu'elle ne nous ait pas laiss fabriquer l'eau
potable! C'et t une belle occasion de produire de la _Richesse de
valeur_. Fort heureusement nous prenons notre revanche sur le vin.
Trouvez le secret de faire sortir de la terre des sources de vin
aussi abondamment que les sources d'eau, et vous verrez que ce bel
ordre de choses ruinera un quart de la France (page 456).

D'aprs la srie d'ides que parcourt avec tant de navet notre
conomiste, il y a une foule de moyens, tous trs-simples, de rduire
les hommes  crer de la _Richesse de valeur_.

Le premier, c'est de la leur prendre  mesure. Si l'impt prend
l'argent o il abonde pour le porter o il manque, il sert, et, loin
que ce soit une perte pour l'tat, _c'est un gain_ (page 161).

Le second, c'est de la dissiper. Le luxe et la prodigalit, si
nuisibles aux fortunes des particuliers, sont _avantageux_  la
richesse publique. Vous prchez l une belle morale, me dira-t-on. Je
n'en ai pas la prtention. Il s'agit d'conomie politique et non de
morale. On cherche les moyens de rendre les nations plus riches, et
je prche le luxe (page 168).

Un moyen plus prompt encore, c'est de la dtruire par de bonnes
guerres. Si l'on reconnat avec moi que la dpense des prodigues
est aussi productive qu'une autre; que la dpense des gouvernements
est galement productive... on ne s'tonne plus de la richesse de
l'Angleterre, aprs cette guerre si dispendieuse (page 168).

Mais pour pousser  la cration de la _Richesse de valeur_, tous ces
moyens, impts, luxe, guerre, etc., sont forcs de baisser pavillon
devant une ressource beaucoup plus efficace: c'est l'incendie.

C'est une grande source de richesses que de btir, parce que cela
fournit des revenus aux propritaires qui vendent des matriaux,
aux ouvriers, et  diverses classes d'artisans et d'artistes. Melon
cite le chevalier Petty, qui regarde comme _profit de la nation_
le travail pour le rtablissement des difices de Londres, aprs
le fameux incendie qui consuma les deux tiers de la ville, et il
l'apprcie (ce profit!)  un million sterling par an (valeur de
1666), pendant quatre annes, sans que cela ait altr en rien les
autres commerces. Sans regarder, ajoute M. de Saint-Chamans, comme
bien assure l'valuation _de ce profit_  une somme fixe, il est
certain du moins que cet vnement n'a pas eu une influence fcheuse
sur la richesse anglaise  cette poque..... Le rsultat du chevalier
Petty n'est pas impossible, puisque la ncessit de rebtir Londres a
d crer une immense quantit de nouveaux revenus (page 63).

Les conomistes qui partent de ce point: _La Richesse, c'est la
Valeur_, arriveraient infailliblement aux mmes conclusions,
s'ils taient logiques; mais ils ne le sont pas, parce que sur le
chemin de l'absurdit, on s'arrte toujours, un peu plus tt, un
peu plus tard, selon qu'on a l'esprit plus ou moins juste. M. de
Saint-Chamans lui-mme semble avoir recul enfin quelque peu devant
les consquences de son principe, quand elles le conduisent jusqu'
l'loge de l'incendie. On voit qu'il hsite et se contente d'un
loge ngatif. Logiquement il devait aller jusqu'au bout, et dire
ouvertement ce qu'il donne fort clairement  entendre.

De tous les conomistes, celui qui a succomb de la manire la
plus affligeante  la difficult dont il est ici question, c'est
certainement M. Sismondi. Comme M. de Saint-Chamans, il a pris
pour point de dpart cette ide que la valeur tait l'lment de
la richesse; comme lui, il a bti sur cette donne une _conomie
politique  rebours_, maudissant tout ce qui diminue la valeur.
Lui aussi exalte l'obstacle, proscrit les machines, anathmatise
l'change, la concurrence, la libert, glorifie le luxe et l'impt,
et arrive enfin  cette consquence, que plus est grande l'abondance
de toutes choses, plus les hommes sont dnus de tout.

Cependant M. de Sismondi, d'un bout  l'autre de ses crits, semble
porter au fond de sa conscience le sentiment qu'il se trompe, et
qu'un voile qu'il ne peut percer, s'interpose entre lui et la
vrit. Il n'ose tirer brutalement, comme M. de Saint-Chamans,
les consquences de son principe; il se trouble, il hsite. Il se
demande quelquefois s'il est possible que tous les hommes, depuis
le commencement du monde, soient dans l'erreur et sur la voie du
suicide, quand ils cherchent  diminuer le rapport de l'effort 
la satisfaction, c'est--dire la _valeur_. Ami et ennemi de la
libert, il la redoute, puisqu'elle conduit  l'universelle misre
par l'abondance qui dprcie la valeur; et en mme temps, il ne
sait comment s'y prendre pour dtruire cette libert funeste. Il
arrive ainsi sur les confins du socialisme et des organisations
artificielles, il insinue que le gouvernement et la science doivent
tout rgler et comprimer, puis il comprend le danger de ses conseils,
les rtracte et finit enfin par tomber dans le dsespoir, disant:
La libert mne au gouffre, la Contrainte est aussi impossible
qu'inefficace; il n'y a pas d'issue.--Il n'y en a pas en effet, si la
Valeur est la Richesse, c'est--dire si l'obstacle au bien-tre est
le bien-tre, c'est--dire si le mal est le bien.

Le dernier crivain qui ait,  ma connaissance, remu cette question,
c'est M. Proudhon. Elle tait pour son livre des _Contradictions
conomiques_ une bonne fortune. Jamais plus belle occasion de saisir
aux cheveux une _antinomie_ et de narguer la science. Jamais plus
belle occasion de lui dire: Vois-tu dans l'accroissement de la
valeur un bien ou un mal? _Quidquid dixeris argumentabor._--Je
laisse  penser quelle fte[18]!

[Note 18: Prenez parti pour la concurrence, vous aurez tort; prenez
parti contre la concurrence, vous aurez encore tort: ce qui signifie
que vous aurez toujours raison. (P.-J. Proudhon, _Contradictions
conomiques_, p. 182.)]

Je somme tout conomiste srieux, dit-il, de me dire autrement
qu'en traduisant et rptant la question, par quelle cause la valeur
dcrot  mesure que la production augmente, et rciproquement...
En termes techniques, la valeur utile et la valeur changeable,
quoique ncessaires l'une  l'autre, sont en raison inverse l'une
de l'autre... La valeur utile et la valeur changeable restent donc
fatalement enchanes l'une  l'autre, bien que par leur nature elles
tendent continuellement  s'exclure.

Il n'y a pas, sur la contradiction inhrente  la notion de valeur,
de cause assignable ni d'explication possible..... tant donn pour
l'homme le besoin d'une grande varit de produits avec l'obligation
d'y pourvoir par son travail, l'opposition de valeur utile  valeur
changeable en rsulte ncessairement; et de cette opposition, une
contradiction sur le seuil mme de l'conomie politique. Aucune
intelligence, aucune volont divine et humaine ne saurait l'empcher.
Ainsi, au lieu de chercher une explication inutile, contentons-nous
de bien constater la _ncessit de la contradiction_.

On sait que la grande dcouverte due  M. Proudhon est que tout est 
la fois vrai et faux, bon et mauvais, lgitime et illgitime, qu'il
n'y a aucun principe qui ne se contredise, et que la _contradiction_
n'est pas seulement dans les fausses thories, mais dans l'essence
mme des choses et des phnomnes; elle est l'expression pure de
la ncessit, la loi intime des tres, etc.; en sorte qu'elle est
invitable et serait incurable rationnellement sans la _srie_ et,
en pratique, sans la _Banque du peuple_. Dieu, antinomie; libert,
antinomie; concurrence, antinomie; proprit, antinomie; valeur,
crdit, monopole, communaut, antinomie et toujours antinomie. Quand
M. Proudhon fit cette fameuse dcouverte, son coeur dut certainement
bondir de joie; car, puisque la Contradiction est en tout et partout,
il y a toujours matire  contredire, ce qui est pour lui le bien
suprme. Il me disait un jour: Je voudrais bien aller en paradis,
mais j'ai peur que tout le monde n'y soit d'accord et de n'y trouver
personne avec qui disputer.

Il faut avouer que la Valeur lui fournissait une excellente occasion
de faire tout  son aise de l'antinomie.--Mais, je lui en demande
bien pardon, les contradictions et oppositions que ce mot fait
ressortir sont dans les fausses thories, et pas du tout, ainsi qu'il
le prtend, dans la nature mme du phnomne.

Les thoriciens ont d'abord commenc par confondre la Valeur avec
l'utilit, c'est--dire le mal avec le bien (car l'utilit, c'est le
rsultat dsir, et la Valeur vient de l'obstacle qui s'interpose
entre le rsultat et le dsir); c'tait une premire faute, et quand
ils en ont aperu les consquences, ils ont cru sauver la difficult
en imaginant de distinguer la Valeur d'utilit de la Valeur
d'change, tautologie encombrante qui avait le tort d'attacher le
mme mot--Valeur-- deux phnomnes opposs.

Mais si, mettant de ct ces subtilits, nous nous attachons aux
faits, que voyons-nous?--Rien assurment que de trs-naturel et de
fort peu contradictoire.

Un homme travaille exclusivement pour lui-mme. S'il acquiert de
l'habilet, si sa force et son intelligence se dveloppent, si
la nature devient plus librale ou s'il apprend  la mieux faire
concourir  son oeuvre, il a _plus de bien-tre avec moins de peine_.
O voyez-vous la Contradiction, et y a-t-il l tant de quoi se
rcrier?

Maintenant, au lieu d'tre isol, cet homme a des relations avec
d'autres hommes. Ils changent, et je rpte mon observation: 
mesure qu'ils acquirent de l'habilet, de l'exprience, de la
force, de l'intelligence,  mesure que la nature plus librale ou
plus asservie prte une collaboration plus efficace, ils ont _plus
de bien-tre avec moins de peine_, il y a  leur disposition une
plus grande somme d'utilit gratuite; dans leurs transactions ils se
transmettent les uns aux autres une plus grande somme de rsultats
utiles pour chaque quantit donne de travail. O donc est la
contradiction?

Ah! si vous avez le tort,  l'exemple de Smith et de tous ses
successeurs, d'attacher la mme dnomination,--celle de _valeur_,--et
aux rsultats obtenus et  la peine prise,--en ce cas, l'antinomie
ou la contradiction se montre.--Mais, sachez-le bien, elle est tout
entire dans vos explications errones, et nullement dans les faits.

M. Proudhon aurait donc d tablir ainsi sa proposition: tant donn
pour l'homme le besoin d'une grande varit de produits, la ncessit
d'y pourvoir par son travail et le don prcieux d'apprendre et de
se perfectionner, rien au monde de plus naturel que l'accroissement
soutenu des rsultats par rapport aux efforts, et il n'est nullement
contradictoire qu'une valeur donne serve de vhicule  plus
d'utilits ralises.

Car, encore une fois, pour l'homme, l'Utilit c'est le beau ct,
la Valeur c'est le triste revers de la mdaille. L'Utilit n'a de
rapports qu'avec nos Satisfactions, la Valeur qu'avec nos peines.
L'Utilit ralise nos jouissances et leur est proportionnelle; la
Valeur atteste notre infirmit native, nat de l'obstacle et lui est
proportionnelle.

En vertu de la perfectibilit humaine, l'utilit gratuite tend  se
substituer de plus en plus  l'utilit onreuse exprime par le mot
_valeur_. Voil le phnomne, et il ne prsente assurment rien de
contradictoire.

Mais reste toujours la question de savoir si le mot Richesse doit
comprendre ces deux utilits runies ou la dernire seulement.

Si l'on pouvait faire, une fois pour toutes, deux classes d'utilits,
mettre d'un ct toutes celles qui sont gratuites, et de l'autre
toutes celles qui sont onreuses, on ferait aussi deux classes de
Richesses, qu'on appellerait _richesses naturelles_ et _richesses
sociales_ avec M. Say; ou bien _richesses de jouissance_ et
_richesses de valeur_ avec M. de Saint-Chamans. Aprs quoi, comme ces
crivains le proposent, on ne s'occuperait plus des premires.

Les biens accessibles  tous, dit M. Say, dont chacun peut jouir
 sa volont, sans tre oblig de les acqurir, sans crainte de
les puiser, tels que l'air, l'eau, la lumire du soleil, etc.,
nous tant donns gratuitement par la nature, peuvent tre appels
_richesses naturelles_. Comme elles ne sauraient tre ni produites,
ni distribues, ni consommes, _elles ne sont pas du ressort de
l'conomie politique_.

Celles dont l'tude est l'objet de cette science se composent des
biens qu'on possde et qui ont une valeur reconnue. On peut les
nommer Richesses sociales, parce qu'elles n'existent que parmi les
hommes runis en socit.

C'est de la _richesse de valeur_, dit M. de Saint-Chamans, _que
s'occupe spcialement l'conomie politique_, et toutes les fois que
dans cet ouvrage je parlerai de la richesse sans spcifier, c'est de
celle-l seulement qu'il est question.

Presque tous les conomistes l'ont vu ainsi:

La distinction la plus frappante qui se prsente d'abord,
dit Storch, c'est qu'il y a des valeurs qui sont susceptibles
d'appropriation, et qu'il y en a qui ne le sont point[19]. _Les
premires seules sont l'objet de l'conomie politique_, car l'analyse
des autres ne fournirait aucun rsultat qui ft digne de l'attention
de l'homme d'tat.

[Note 19: Toujours cette perptuelle et maudite confusion entre la
Valeur et l'Utilit. Je puis bien vous montrer des utilits non
appropries, mais je vous dfie de me montrer dans le monde entier
une seule valeur qui n'ait pas de propritaire.]

Pour moi, je crois que cette portion d'utilit qui, par suite du
progrs, cesse d'tre onreuse, cesse d'avoir de la valeur, mais
ne cesse pas pour cela d'tre utilit et va tomber dans le domaine
_commun_ et _gratuit_, est prcisment celle qui doit constamment
attirer l'attention de l'homme d'tat et de l'conomiste. Sans
cela, au lieu de pntrer et de comprendre les grands rsultats qui
affectent et lvent l'humanit, la science reste en face d'une
chose tout  fait contingente, mobile, tendant  diminuer, sinon
 disparatre, d'un simple rapport, de la Valeur en un mot; sans
s'en apercevoir elle se laisse aller  ne considrer que la peine,
l'obstacle, l'intrt du producteur, qui pis est,  le confondre avec
l'intrt public, c'est--dire  prendre justement le mal pour le
bien, et  aller tomber, sous la conduite des Saint-Chamans et des
Sismondi, dans l'utopie socialiste ou l'antinomie Proudhonienne.

Et puis cette ligne de dmarcation entre les deux utilits n'est-elle
pas tout  fait chimrique, arbitraire, impossible? Comment
voulez-vous disjoindre ainsi la coopration de la nature et celle
de l'homme, quand elles se mlent, se combinent, se confondent
partout, bien plus, quand l'une tend incessamment  remplacer
l'autre, et que c'est justement en cela que consiste le progrs?
Si la science conomique, si aride  quelques gards, lve et
enchante l'intelligence sous d'autres rapports, c'est prcisment
qu'elle dcrit les lois de cette association entre l'homme et la
nature; c'est qu'elle montre l'utilit gratuite se substituant de
plus en plus  l'utilit onreuse, la proportion des jouissances de
l'homme s'accroissant eu gard  ses fatigues, l'obstacle s'abaissant
sans cesse, et avec lui la Valeur, les perptuelles dceptions
du producteur plus que compenses par le bien-tre croissant des
consommateurs, la richesse naturelle, c'est--dire _gratuite_ et
_commune_, venant prendre la place de la richesse _personnelle_ et
_approprie_. Eh quoi! on exclurait de l'conomie politique ce qui
constitue sa religieuse Harmonie!

L'air, l'eau, la lumire sont gratuits, dites-vous. C'est vrai, et
si nous n'en jouissions que sous leur forme primitive, si nous ne
les faisions concourir  aucun de nos travaux, nous pourrions les
exclure de l'conomie politique, comme nous en excluons l'utilit
possible et probable des comtes. Mais observez l'homme au point d'o
il est parti et au point o il est arriv. D'abord il ne savait faire
concourir que trs-imparfaitement l'eau, l'air, la lumire et les
autres agents naturels. Chacune de ses satisfactions tait achete
par de grands efforts personnels, exigeait une trs-grande proportion
de travail, ne pouvait tre cde que comme un grand _service_,
reprsentait en un mot beaucoup de _valeur_. Peu  peu cette eau,
cet air, cette lumire, la gravitation, l'lasticit, le calorique,
l'lectricit, la vie vgtale sont sortis de cette inertie relative.
Ils se sont de plus en plus mls  notre industrie. Ils s'y sont
substitus au travail humain. Ils ont fait gratuitement ce qu'il
faisait  titre onreux. Ils ont, sans nuire aux satisfactions,
ananti de la valeur. Pour parler en langue vulgaire, ce qui cotait
cent francs n'en cote que dix, ce qui exigeait dix jours de labeur
n'en demande qu'un. Toute cette valeur anantie est passe du
domaine de la Proprit dans celui de la Communaut. Une proportion
considrable d'efforts humains ont t dgags et rendus disponibles
pour d'autres entreprises: c'est ainsi qu' peine gale,  services
gaux,  valeurs gales, l'humanit a prodigieusement largi le
cercle de ses jouissances, et vous dites que je dois liminer de
la science cette utilit gratuite, commune, qui seule explique le
progrs tant en hauteur qu'en surface, si je puis m'exprimer ainsi,
tant en bien-tre qu'en galit!

Concluons qu'on peut donner et qu'on donne lgitimement deux sens au
mot Richesse:

La _Richesse effective_, vraie, ralisant des satisfactions; ou la
somme des Utilits que le travail humain, aid du concours de la
nature, met  la porte des socits.

La _Richesse relative_, c'est--dire la quote-part proportionnelle
de chacun  la Richesse gnrale, quote-part qui se dtermine par la
Valeur.

Voici donc la loi Harmonique enveloppe dans ce mot:

Par le travail, l'action des hommes se combine avec l'action de la
nature.

L'Utilit rsulte de cette coopration.

Chacun prend  l'utilit gnrale une part proportionnelle
 la valeur qu'il cre, c'est--dire aux services qu'il
rend,--c'est--dire, en dfinitive,  l'utilit dont il est
lui-mme[20].

[Note 20: Ce qui suit est un commencement de note complmentaire
trouv dans les papiers de l'auteur.

                                               (_Note de l'diteur._)]

       *       *       *       *       *

_Moralit de la richesse._ Nous venons d'tudier la richesse au point
de vue conomique: il n'est peut-tre pas inutile de dire quelque
chose de ses effets moraux.

 toutes les poques, la richesse, au point de vue moral, a t un
sujet de controverse. Certains philosophes, certaines religions ont
ordonn de la mpriser; d'autres ont surtout vant la mdiocrit.
_Aurea mediocritas._ Il en est bien peu, s'il en est, qui aient
admis comme morale une ardente aspiration vers les jouissances de la
fortune.

Qui a tort? qui a raison? Il n'appartient pas  l'conomie politique
de traiter ce sujet de morale individuelle. Je dirai seulement ceci:
Je suis toujours port  croire que, dans les choses qui sont du
domaine de la pratique universelle, les thoriciens, les savants,
les philosophes sont beaucoup plus sujets  se tromper que cette
pratique universelle elle-mme, lorsque dans ce mot, Pratique, on
fait entrer non-seulement les actions de la gnralit des hommes,
mais encore leurs sentiments et leurs ides.

Or, que nous montre l'universelle pratique? Elle nous montre tous
les hommes s'efforant de sortir de la misre, qui est notre point
de dpart; prfrant tous  la sensation du besoin celle de la
satisfaction, au dnment la richesse, tous, dis-je, et mme,  bien
peu d'exceptions prs, ceux qui dclament contre elle.

L'aspiration vers la richesse est immense, incessante, universelle,
indomptable; elle a triomph sur presque tout le globe de notre
native aversion pour le travail; elle se manifeste, quoi qu'on
en dise, avec un caractre de basse avidit plus encore chez les
sauvages et les barbares que chez les peuples civiliss. Tous les
navigateurs qui sont partis d'Europe, au dix-huitime sicle, imbus
de ces ides mises en vogue par Rousseau, qu'ils allaient rencontrer
aux Antipodes l'homme de la nature, l'homme dsintress, gnreux,
hospitalier, ont t frapps de la rapacit dont ces hommes primitifs
taient dvors. Nos militaires ont pu constater, de nos jours, ce
qu'il fallait penser du dsintressement si vant des peuplades
arabes.

D'un autre ct, l'opinion de tous les hommes, mme de ceux
qui n'y conforment pas leur conduite, s'accorde  honorer le
dsintressement, la gnrosit, l'empire sur soi, et  fltrir cet
amour dsordonn des richesses qui nous porte  ne reculer devant
aucun moyen de nous les procurer.--Enfin la mme opinion environne
d'estime celui qui, dans quelque condition que ce soit, applique son
travail persvrant et honnte  amliorer son sort,  lever la
condition de sa famille.--C'est de cet ensemble de faits, d'ides et
de sentiments qu'on doit conclure, ce me semble, le jugement  porter
sur la richesse, au point de vue de la morale individuelle.

Il faut d'abord reconnatre que le mobile qui nous pousse vers
elle est dans la nature; il est de cration providentielle et par
consquent _moral_. Il rside dans ce dnment primitif et gnral,
qui serait notre lot  tous, s'il ne crait en nous le dsir de nous
en affranchir.--Il faut reconnatre, en second lieu, que les efforts
que font les hommes pour sortir de ce dnment primitif, pourvu
qu'ils restent dans les limites de la justice, sont respectables et
estimables, puisqu'ils sont universellement estims et respects.
Il n'est personne d'ailleurs qui ne convienne que le travail porte
en lui-mme un caractre moral. Cela s'exprime par ce proverbe qui
est de tous les pays: L'oisivet est la mre de tous les vices.
Et l'on tomberait dans une contradiction choquante, si l'on disait,
d'un ct, que le travail est indispensable  la moralit des hommes,
et, de l'autre, que les hommes sont immoraux quand ils cherchent 
raliser la richesse par le travail.

Il faut reconnatre, en troisime lieu, que l'aspiration vers la
richesse devient immorale quand elle est porte au point de nous
faire sortir des bornes de la justice, et aussi, que l'avidit
devient plus impopulaire  mesure que ceux qui s'y abandonnent sont
plus riches.

Tel est le jugement port, non par quelques philosophes ou quelques
sectes, mais par l'universalit des hommes, et je m'y tiens.

Je ferai remarquer nanmoins que ce jugement peut n'tre pas le mme
aujourd'hui et dans l'antiquit, sans qu'il y ait contradiction.

Les Essniens, les Stociens vivaient au milieu d'une socit o la
richesse tait toujours le prix de l'oppression, du pillage, de la
violence. Non-seulement elle tait immorale en elle-mme, mais par
l'immoralit des moyens d'acquisition, elle rvlait l'immoralit des
hommes qui en taient pourvus. Une raction mme exagre contre les
riches et la richesse tait bien naturelle. Les philosophes modernes
qui dclament contre la richesse, sans tenir compte de la diffrence
des moyens d'acquisition, se croient des Snques, des Christs. Ils
ne sont que des perroquets rptant ce qu'ils ne comprennent pas.

Mais la question que se pose l'conomie politique est celle-ci: La
richesse est-elle un bien moral ou un mal moral pour l'humanit? Le
dveloppement progressif de la richesse implique-t-il, au point de
vue moral, un perfectionnement ou une dcadence?

Le lecteur pressent ma rponse, et il comprend que j'ai d dire
quelques mots de la question de morale individuelle pour chapper 
cette contradiction ou plutt  cette impossibilit: Ce qui est une
immoralit individuelle est une moralit gnrale.

Sans recourir  la statistique, sans consulter les crous de nos
prisons, on peut aborder un problme qui s'nonce en ces termes:

L'homme se dgrade-t-il  mesure qu'il exerce plus d'empire sur les
choses et la nature, qu'il la rduit  le servir, qu'il se cre
ainsi des loisirs, et que, s'affranchissant des besoins les plus
imprieux de son organisation, il peut tirer de l'inertie, o elles
sommeillaient, des facults intellectuelles et morales, qui ne lui
ont pas t sans doute accordes pour rester dans une ternelle
lthargie?

L'homme se dgrade-t-il  mesure qu'il s'loigne, pour ainsi dire,
de l'tat le plus inorganique, pour s'lever vers l'tat le plus
spiritualiste dont il puisse approcher?

Poser ainsi le problme, c'est le rsoudre.

Je conviendrai volontiers que lorsque la richesse se dveloppe par
des moyens immoraux, elle a une influence immorale, comme chez les
Romains.

Je conviendrai encore que lorsqu'elle se dveloppe d'une manire
fort ingale, creusant un abme de plus en plus profond entre
les classes, elle a une influence immorale et cre des passions
subversives.

Mais en est-il de mme quand elle est le fruit du travail honnte, de
transactions libres, et qu'elle se rpand d'une manire uniforme sur
toutes les classes? Cela n'est vraiment pas soutenable.

Cependant les livres socialistes sont pleins de dclamations contre
les riches.

Je ne comprends vraiment pas comment ces coles, si diverses 
d'autres gards, mais si unanimes en ceci, ne s'aperoivent pas de la
contradiction o elles tombent.

D'une part, la richesse, suivant les chefs de ces coles, a une
action dltre, dmoralisante, qui fltrit l'me, endurcit le coeur,
ne laisse survivre que le got des jouissances dpraves. Les riches
ont tous les vices. Les pauvres ont toutes les vertus. Ils sont
justes, senss, dsintresss, gnreux; voil le thme adopt.

Et d'un autre ct, tous les efforts d'imagination des Socialistes,
tous les systmes qu'ils inventent, toutes les lois qu'ils veulent
nous imposer, tendent, s'il faut les en croire,  convertir la
pauvret en richesse........

Moralit de la richesse prouve par cette maxime: Le profit de l'un
est le profit de l'autre[21].......................................

[Note 21: Cette dernire indication de l'auteur n'est accompagne
d'aucun dveloppement. Mais divers chapitres de ce volume y
supplent. Voir notamment _Proprit et Communaut, Rapport de
l'conomie politique avec la morale, et Solidarit_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




VII

CAPITAL


Les lois conomiques agissent sur le mme principe, qu'il s'agisse
d'une nombreuse agglomration d'hommes, de deux individus, ou mme
d'un seul, condamn par les circonstances  vivre dans l'isolement.

L'individu, s'il pouvait vivre quelque temps isol, serait  la fois
capitaliste, entrepreneur, ouvrier, producteur et consommateur. Toute
l'volution conomique s'accomplirait en lui. En observant chacun
des lments qui la composent: le besoin, l'effort, la satisfaction,
l'utilit gratuite et l'utilit onreuse, il se ferait une ide du
mcanisme tout entier, quoique rduit  sa plus grande simplicit.

Or s'il y a quelque chose d'vident au monde, c'est qu'il ne pourrait
jamais confondre ce qui est gratuit avec ce qui exige des efforts.
Cela implique contradiction dans les termes. Il saurait bien quand
une matire ou une force lui sont fournies par la nature, sans la
coopration de son travail, alors mme qu'elles s'y mlent pour le
rendre plus fructueux.

L'individu isol ne songerait jamais  demander une chose  son
travail tant qu'il pourrait la recueillir directement de la nature.
Il n'irait pas chercher de l'eau  une lieue, s'il avait une source
prs de sa hutte. Par le mme motif, chaque fois que son travail
aurait  intervenir, il chercherait  y substituer le plus possible
de collaboration naturelle.

C'est pourquoi, s'il construisait un canot, il le ferait du bois
le plus lger, afin de mettre  profit le poids de l'eau. Il
s'efforcerait d'y adapter une voile, afin que le vent lui pargnt la
peine de ramer, etc.

Pour faire concourir ainsi des puissances naturelles, il faut des
instruments.

Ici, on sent que l'individu isol aura un calcul  faire. Il se
posera cette question: Maintenant j'obtiens une satisfaction avec
un effort donn; quand je serai en possession de l'instrument,
obtiendrai-je la mme satisfaction avec un effort moindre, en
ajoutant  celui qui me restera  faire celui qu'exige la confection
de l'instrument lui-mme?

Nul homme ne veut dissiper ses forces pour le plaisir de les
dissiper. Notre Robinson ne se livrera donc  la confection de
l'instrument qu'autant qu'il apercevra, au bout, une conomie
dfinitive d'efforts  satisfaction gale, ou un accroissement de
satisfactions  efforts gaux.

Une circonstance qui influe beaucoup sur le calcul, c'est le nombre
et la frquence des produits auxquels devra concourir l'instrument
pendant sa dure. Robinson a un premier terme de comparaison. C'est
l'effort actuel, celui auquel il est assujetti chaque fois qu'il
veut se procurer la satisfaction directement et sans nulle aide. Il
estime ce que l'instrument lui pargnera d'efforts dans chacune de
ces occasions; mais il faut travailler pour faire l'instrument, et
ce travail il le rpartira, par la pense, sur le nombre total des
circonstances o il pourra s'en servir. Plus ce nombre sera grand,
plus sera puissant aussi le motif dterminant  faire concourir
l'agent naturel.--C'est l, c'est dans cette rpartition d'une
_avance_ sur la totalit des produits, qu'est le principe et la
raison d'tre de l'Intrt.

Une fois que Robinson est dcid  fabriquer l'instrument, il
s'aperoit que la bonne volont et l'avantage ne suffisent pas. Il
faut des instruments pour faire des instruments; il faut du fer pour
battre le fer, et ainsi de suite, en remontant de difficult en
difficult vers une difficult premire qui semble insoluble. Ceci
nous avertit de l'extrme lenteur avec laquelle les capitaux ont
d se former  l'origine et dans quelle proportion norme l'effort
humain tait sollicit pour chaque satisfaction.

Ce n'est pas tout. Pour faire les instruments de travail, et-on
les outils ncessaires, il faut encore des _matriaux_. S'ils sont
fournis gratuitement par la nature, comme la pierre, encore faut-il
les runir, ce qui est une peine. Mais presque toujours la possession
de ces _matriaux_ suppose un travail antrieur, long et compliqu,
comme s'il s'agit de mettre en oeuvre de la laine, du lin, du fer, du
plomb, etc.

Ce n'est pas tout encore. Pendant que l'homme travaille ainsi, dans
l'unique vue de faciliter son travail ultrieur, il ne fait rien
pour ses besoins actuels. Or c'est l un ordre de phnomnes dans
lequel la nature n'a pas voulu mettre d'interruption. Tous les jours
il faut se nourrir, se vtir, s'abriter. Robinson s'apercevra donc
qu'il ne peut rien entreprendre, en vue de faire concourir des forces
naturelles, qu'il n'ait pralablement accumul des _provisions_. Il
faut que chaque jour il redouble d'activit  la chasse, qu'il mette
de ct une partie du gibier, puis qu'il s'impose des privations,
afin de se donner le temps ncessaire  l'excution de l'instrument
de travail qu'il projette. Dans ces circonstances, il est plus que
vraisemblable que sa prtention se bornera  faire un instrument
imparfait et grossier, c'est--dire trs-peu propre  remplir sa
destination.

Plus tard, toutes les facults s'accrotront de concert. La rflexion
et l'exprience auront appris  notre insulaire  mieux oprer; le
premier instrument lui-mme lui fournira les moyens d'en fabriquer
d'autres et d'accumuler des provisions avec plus de promptitude.

Instruments, matriaux, provisions, voil sans doute ce que Robinson
appellera son _capital_; et il reconnatra aisment que plus ce
capital sera considrable, plus il asservira de forces naturelles,
plus il les fera concourir  ses travaux, plus enfin il augmentera le
rapport de ses satisfactions  ses efforts.

Plaons-nous maintenant au sein de l'ordre social. Le Capital se
composera aussi des instruments de travail, des matriaux et des
provisions sans lesquels, ni dans l'isolement; ni dans la socit,
il ne se peut rien entreprendre de longue haleine. Ceux qui se
trouveront pourvus de ce capital ne l'auront que parce qu'ils
l'auront cr par leurs efforts ou parleurs privations, et ils
n'auront fait ces efforts (trangers aux besoins actuels), ils ne se
seront impos ces privations qu'en vue d'avantages ultrieurs, en
vue, par exemple, de faire concourir dsormais une grande proportion
de forces naturelles. De leur part, cder ce capital, ce sera se
priver de l'avantage cherch, ce sera cder cet avantage  d'autres,
ce sera rendre _service_. Ds lors, ou il faut renoncer aux plus
simples lments de la justice, il faut mme renoncer  raisonner,
ou il faut reconnatre qu'ils auront parfaitement le droit de ne
faire cette cession qu'en change d'un _service_ librement dbattu,
volontairement consenti. Je ne crois pas qu'il se rencontre un
seul homme sur la terre qui conteste l'quit de la _mutualit
des services_, car mutualit des services signifie, en d'autres
termes, quit. Dira-t-on que la transaction ne devra pas se faire
_librement_, parce que celui qui a des capitaux est en mesure de
faire la loi  celui qui n'en a pas? Mais comment devra-t-elle se
faire?  quoi reconnatre l'_quivalence des services_, si ce n'est
quand de part et d'autre l'change est volontairement accept?
Ne voit-on pas d'ailleurs que l'emprunteur, libre de le faire,
refusera, s'il n'a pas avantage  accepter, et que l'emprunt ne peut
jamais empirer sa condition? Il est clair que la question qu'il se
posera sera celle-ci: L'emploi de ce capital me donnera-t-il des
avantages qui fassent plus que compenser les conditions qui me sont
demandes; ou bien: L'effort que je suis maintenant oblig de faire,
pour obtenir une satisfaction donne, est-il suprieur ou moindre
que la somme des efforts auxquels je serai contraint par l'emprunt,
d'abord pour rendre les _services_ qui me sont demands, ensuite pour
poursuivre cette satisfaction  l'aide du capital emprunt?--Que si,
tout compris, tout considr, il n'y a pas avantage, il n'empruntera
pas, il conservera sa position; et, en cela, quel tort lui est-il
inflig? Il pourra se tromper, dira-t-on. Sans doute. On peut se
tromper dans toutes les transactions imaginables. Est-ce  dire qu'il
ne doit y en avoir aucune de libre? Qu'on aille donc jusque-l, et
qu'on nous dise ce qu'il faut mettre  la place de la libre volont,
du libre consentement. Sera-ce la contrainte, car je ne connais
que la contrainte en dehors de la libert? Non, dit-on, ce sera le
jugement d'un tiers. Je le veux bien,  trois conditions. C'est que
la dcision de ce personnage, quelque nom qu'on lui donne, ne sera
pas excute par la contrainte. La seconde, qu'il sera infaillible,
car pour remplacer une faillibilit par une autre ce n'est pas la
peine; et celle dont je me dfie le moins est celle de l'intress.
Enfin, la troisime condition, c'est que ce personnage ne se fasse
pas payer; car ce serait une singulire manire de manifester sa
sympathie pour l'emprunteur que de lui ravir d'abord sa libert
et de lui mettre ensuite une charge de plus sur les paules, en
compensation de ce philanthropique service. Mais laissons la question
de droit, et rentrons dans l'conomie politique.

Un capital, qu'il se compose de matriaux, de provisions ou
d'instruments, prsente deux aspects: l'Utilit et la Valeur.
J'aurais bien mal expos la thorie de la Valeur, si le lecteur ne
comprenait pas que celui qui cde un capital ne s'en fait payer
que la _valeur_, c'est--dire le service rendu  son occasion,
c'est--dire la peine prise par le cdant combine avec la peine
pargne au cessionnaire. Un capital, en effet, est un produit comme
un autre. Il n'emprunte ce nom qu' sa destination ultrieure. C'est
une grande illusion de croire que le capital soit une chose existant
par elle-mme. Un sac de bl est un sac de bl, encore que, selon
les points de vue, l'un le vende comme revenu et l'autre l'achte
comme capital. L'change s'opre sur ce principe invariable: valeur
pour valeur, service pour service; et tout ce qui entre dans la chose
d'utilit gratuite est donn par-dessus le march, attendu que ce qui
est gratuit n'a pas de valeur, et que la valeur seule figure dans les
transactions. En cela, celles relatives aux capitaux ne diffrent en
rien des autres.

Il rsulte de l, dans l'ordre social, des vues admirables et que je
ne puis qu'indiquer ici. L'homme isol n'a de capital que lorsqu'il a
runi des matriaux, des provisions et des instruments. Il n'en est
pas de mme de l'homme social. Il suffit  celui-ci, d'avoir rendu
des _services_, et d'avoir ainsi la facult de retirer de la socit,
par l'appareil de l'change, des services quivalents. Ce que
j'appelle l'appareil de l'change, c'est la monnaie, les billets 
ordre, les billets de banque et mme les banquiers. Quiconque a rendu
un _service_ et n'a pas encore reu la _satisfaction_ correspondante
est porteur d'un titre, soit pourvu de valeur comme la monnaie, soit
fiduciaire comme les billets de banque, qui lui donne la facult de
retirer, du milieu social, quand il voudra, o il voudra, et sous
la forme qu'il voudra, un _service_ quivalent. Ce qui n'altre en
rien, ni dans les principes, ni dans les effets, ni au point de vue
du droit, la grande loi que je cherche  lucider: _Les services
s'changent contre les services_. C'est toujours le troc embryonnaire
qui s'est dvelopp, agrandi, compliqu, sans cesser d'tre lui-mme.

Le porteur du litre peut donc retirer de la socit,  son gr,
soit une satisfaction immdiate, soit un objet qui,  son point de
vue, ait le caractre d'un capital. C'est ce dont le cdant ne se
proccupe en aucune faon. On examine l'_quivalence des services_,
voil tout.

Il peut encore cder son titre  un autre pour en faire ce qu'il
voudra, sous la double condition de la _restitution_ et d'un
_service_, au temps fix. Si l'on pntre le fond des choses, on
trouve qu'en ce cas le cdant _se prive_ en faveur du cessionnaire
ou d'une satisfaction immdiate qu'il recule de plusieurs annes,
ou d'un instrument de travail qui aurait augment ses forces, fait
concourir les agents naturels, et augment  son profit le rapport
des satisfactions aux efforts. Ces avantages, il s'en prive pour
en investir autrui. C'est l certainement rendre _service_, et il
n'est pas possible d'admettre, en bonne quit, que ce service
soit sans droit  la mutualit. La restitution pure et simple, au
bout d'un an, ne peut tre considre comme la rmunration de ce
service spcial. Ceux qui le soutiennent ne comprennent pas qu'il
ne s'agit pas ici d'une vente, dans laquelle, comme la livraison
est immdiate, la rmunration est immdiate aussi. Il s'agit d'un
dlai. Et le dlai, _ lui seul_, est un service spcial, puisqu'il
impose un sacrifice  celui qui l'accorde, et confre un avantage 
celui qui le demande. Il y a donc lieu  rmunration, ou il faut
renoncer  cette loi suprme de la socit: _Service pour service_.
C'est cette rmunration qui prend diverses dnominations selon
les circonstances: _loyer_, _fermage_, _rente_, mais dont le nom
gnrique est _Intrt_[22].

[Note 22: Voir ma brochure intitule _Capital et Rente_.]

Ainsi, chose admirable, et grce au merveilleux mcanisme de
l'change, tout _service_ est ou peut devenir un capital. Si des
ouvriers doivent commencer dans dix ans un chemin de fer, nous ne
pouvons pas pargner ds aujourd'hui, et en nature, le bl qui les
nourrira, le lin qui les vtira, et les brouettes dont ils s'aideront
pendant cette opration de longue haleine. Mais nous pouvons pargner
et leur transmettre la _valeur_ de ces choses. Il suffit pour cela
de rendre  la socit des _services_ actuels, et de n'en retirer
que des titres, lesquels dans dix ans se convertiront en bl, en
lin. Il n'est pas mme indispensable que nous laissions sommeiller
improductivement ces titres dans l'intervalle. Il y a des ngociants,
il y a des banquiers, il y a des rouages dans la socit qui
rendront, contre des services, le service de s'imposer ces privations
 notre place.

Ce qui est plus surprenant encore, c'est que nous pouvons faire
l'opration inverse, quelque impossible qu'elle semble au premier
coup d'oeil. Nous pouvons convertir en instrument de travail, en
chemin de fer, en maisons, un capital qui n'est pas encore n,
utilisant ainsi des _services_ qui ne seront rendus qu'au XXe
sicle. Il y a des banquiers qui en font l'avance sur la foi que
les travailleurs et les voyageurs de la troisime ou quatrime
gnration pourvoiront au payement; et ces titres sur l'avenir se
transmettent de main en main sans rester jamais improductifs. Je ne
pense pas, je l'avoue, que les inventeurs de socits artificielles,
quelque nombreux qu'ils soient, imaginent jamais rien de si simple
 la fois et de si compliqu, de si ingnieux et de si quitable.
Certes, ils renonceraient  leurs fades et lourdes utopies, s'ils
connaissaient les belles Harmonies de la mcanique sociale institue
par Dieu. Un roi d'Aragon cherchait aussi quel avis il aurait donn
 la Providence sur la mcanique cleste, s'il et t appel  ses
conseils. Ce n'est pas Newton qui et conu cette pense impie.

Mais, il faut le dire, toutes les transmissions de services, d'un
point  un autre point de l'espace et du temps, reposent sur cette
donne qu'_accorder dlai c'est rendre service_; en d'autres termes,
sur la lgitimit de l'Intrt. L'homme qui, de nos jours, a voulu
supprimer l'intrt n'a pas compris qu'il ramenait l'change  sa
forme embryonnaire, le troc, le troc actuel sans avenir et sans
pass. Il n'a pas compris que, se croyant le plus avanc, il tait le
plus rtrograde des hommes, puisqu'il reconstruisait la socit sur
son bauche la plus primitive. Il voulait, disait-il, la _mutualit
des services_. Mais il commenait par ter le caractre de _services_
justement  cette nature de _services_ qui rattache, lie et
solidarise tous les lieux et tous les temps. De tous les socialistes,
c'est celui qui, malgr l'audace de ses aphorismes  effet, a le
mieux compris et le plus respect l'ordre actuel des socits. Ses
rformes se bornent  une seule qui est ngative. Elle consiste 
supprimer dans la socit le plus puissant et le plus merveilleux de
ses rouages.

J'ai expliqu ailleurs la _lgitimit_ et la _perptuit_ de
l'intrt. Je me contenterai de rappeler ici que:

1 La lgitimit de l'intrt repose sur ce fait: _Celui qui accorde
terme rend service_. Donc l'intrt est lgitime, en vertu du
principe _service pour service_.

2 La perptuit de l'intrt repose sur cet autre fait: _Celui qui
emprunte doit restituer intgralement  l'chance_. Or, si la chose
ou la valeur est restitue  son propritaire, il la peut prter de
nouveau. Elle lui sera rendue une seconde fois, il la pourra prter
une troisime, et ainsi de suite  _perptuit_: Quel est celui des
emprunteurs successifs et volontaires qui peut avoir  se plaindre?

Puisque la lgitimit de l'intrt a t assez conteste dans ces
derniers temps pour effrayer le capital, et le dterminer  se
cacher et  fuir, qu'il me soit permis de montrer combien cette
trange leve de boucliers est insense.

Et d'abord, ne serait-il pas aussi absurde qu'injuste que la
rmunration ft identique, soit qu'on demandt et obtnt un
an, deux ans, dix ans de terme, ou qu'on n'en prt pas du tout?
Si, malheureusement, sous l'influence de la doctrine prtendue
_galitaire_, notre Code l'exigeait ainsi, toute une catgorie de
transactions humaines serait  l'instant supprime. Il y aurait
encore des _trocs_, des _ventes au comptant_, il n'y aurait plus de
_ventes  terme_ ni de _prts_. Les galitaires dchargeraient les
emprunteurs du poids de l'intrt, c'est vrai, mais en les frustrant
de l'emprunt. Sur cette donne, on peut aussi soustraire les hommes 
l'incommode ncessit de payer ce qu'ils achtent. Il n'y a qu' leur
dfendre d'acheter, ou, ce qui revient au mme,  faire dclarer par
la loi que les _prix_ sont illgitimes.

Le principe galitaire a quelque chose d'galitaire en effet. D'abord
il empcherait le capital de se former; car qui voudrait pargner
ce dont on ne peut tirer aucun parti? et ensuite, il rduirait
les salaires  zro; car o il n'y a pas de capital (instruments,
matriaux et provisions), il ne saurait y avoir ni travail d'avenir,
ni salaires. Nous arriverions donc bientt  la plus complte des
galits, celle du nant.

Mais quel homme peut tre assez aveugle pour ne pas comprendre que
le dlai est _par lui-mme_ une circonstance onreuse et, par suite,
rmunrable? Mme en dehors du prt, chacun n s'efforce-t-il pas
d'abrger les dlais? Mais c'est l'objet de nos proccupations
continuelles. Tout entrepreneur prend en grande considration
l'poque o il rentrera dans ses avances. Il vend plus ou moins
cher, selon que cette poque est prochaine ou loigne. Pour rester
indiffrent sur ce point, il faudrait ignorer que le capital est
une force; car si on sait cela, on dsire naturellement qu'elle
accomplisse le plus tt possible l'oeuvre o on l'a engage, afin de
l'engager dans une oeuvre nouvelle.

Ce sont de bien pauvres conomistes que ceux qui croient que nous ne
payons l'intrt des capitaux que lorsque nous les empruntons. La
rgle gnrale, fonde sur la justice, est que celui qui recueille
la satisfaction doit supporter toutes les charges de la production,
_dlais compris_, soit qu'il se rende le service  lui-mme, soit
qu'il se le fasse rendre par autrui. L'homme isol, qui ne fait, lui,
de transactions avec personne, considrerait comme _onreuse_ toute
circonstance qui le priverait de ses armes pendant un an. Pourquoi
donc une circonstance analogue ne serait-elle pas considre comme
onreuse dans la socit? Que si un homme s'y soumet volontairement
pour l'avantage d'un autre qui stipule volontairement une
rmunration, en quoi cette rmunration est-elle illgitime?

Rien ne se ferait dans le monde, aucune entreprise qui exige des
avances ne s'accomplirait, on ne planterait pas, on ne smerait pas,
on ne labourerait pas, si le dlai n'tait, _en lui-mme_, considr
comme une circonstance _onreuse_, trait et rmunr comme tel. Le
consentement universel est si unanime sur ce point qu'il n'est pas
un change o ce principe ne domine. Les dlais, les retards entrent
dans l'apprciation des _services_, et, par consquent, dans la
constitution de la _valeur_.

Ainsi, dans leur croisade contre l'intrt, les galitaires
foulent aux pieds non-seulement les plus simples notions d'quit,
non-seulement leur propre principe: _service pour service_, mais
encore l'autorit du genre humain et la pratique universelle. Comment
osent-ils taler  tous les yeux l'incommensurable orgueil qu'une
telle prtention suppose? et n'est-ce pas une chose bien trange et
bien triste que des sectaires prennent cette devise implicite et
souvent explicite Depuis le commencement du monde, tous les hommes se
trompent, hors moi? _Omnes, ego non._

Qu'on me pardonne d'avoir insist sur la lgitimit de l'intrt
fonde sur cet axiome: _puisque dlai cote, il faut qu'il se
paye_, _coter_ et _payer_ tant corrlatifs. La faute en est 
l'esprit de notre poque. Il faut bien se porter du ct des vrits
vitales, admises par le genre humain, mais branles par quelques
novateurs fanatiques.--Pour un crivain qui aspire  montrer un
ensemble harmonieux de phnomnes, c'est une chose pnible, qu'on
le croie bien, d'avoir  s'interrompre  chaque instant pour
lucider les notions les plus lmentaires. Laplace aurait-il pu
exposer dans toute sa simplicit le systme du monde plantaire,
si, parmi ses lecteurs, il n'y et pas eu des notions communes et
reconnues; si, pour prouver que la terre tourne, il lui et fallu
pralablement enseigner la numration?--Telle est la dure alternative
de l'conomiste  notre poque. S'il ne scrute pas les lments, il
n'est pas compris; et s'il les explique, le torrent des dtails fait
perdre de vue la simplicit et la beaut de l'ensemble.

Et vraiment, il est heureux pour l'humanit que l'_Intrt_ soit
lgitime.

Sans cela elle serait, elle aussi, place dans une rude alternative:
Prir en restant, juste, ou progresser par l'injustice.

Toute industrie est un ensemble d'efforts. Mais il y a entre ces
efforts une distinction essentielle  faire. Les uns se rapportent
aux services qu'il s'agit de rendre actuellement, les autres  une
srie indfinie de services analogues. Je m'explique.

La peine que prend, dans une journe, le porteur d'eau doit lui tre
paye par ceux qui profitent de cette peine; mais celle qu'il a prise
pour faire sa brouette et son tonneau doit tre rpartie, quant  la
rmunration, sur un nombre indtermin de consommateurs.

De mme, ensemencement, sarclage, labourage, hersage, moisson,
battage, ne regardent que la rcolte actuelle; mais cltures,
dfrichements, desschements, btisses, amendements, concernent et
facilitent une srie indtermine de rcoltes ultrieures.

D'aprs la loi gnrale _Service pour service_, ceux  qui doit
aboutir la satisfaction ont  restituer les efforts qu'on a faits
pour eux. Quant aux efforts de la premire catgorie, pas de
difficult. Ils sont dbattus et _valus_ entre celui qui les fait
et celui qui en profite. Mais les services de la seconde catgorie,
comment seront-ils _valus_? Comment une juste proportion des
avances permanentes, frais gnraux, capital fixe, comme disent
les conomistes, sera-t-elle rpartie sur toute la srie des
satisfactions qu'elles sont destines  raliser? Par quel procd
en fera-t-on retomber le poids d'une manire quitable sur tous les
acqureurs d'eau, jusqu' ce que la brouette soit use; sur tous les
acqureurs de bl, tant que le champ en fournira?

J'ignore comment on rsoudrait le problme en Icarie ou au
Phalanstre. Mais il est permis de croire que messieurs les
inventeurs de socits, si fconds en arrangements artificiels et si
prompts  les imposer par la loi, c'est--dire, qu'ils en conviennent
ou non, par la Contrainte, n'imagineraient pas une solution plus
ingnieuse que le procd tout naturel que les hommes ont trouv
d'eux-mmes (les audacieux!) depuis le commencement du monde, et
qu'on voudrait aujourd'hui leur interdire. Ce procd, le voici: il
dcoule de la loi de l'_Intrt_.

Soient mille francs ayant t employs en amliorations foncires;
soient le taux de l'intrt  cinq pour cent et la rcolte moyenne
de cinquante hectolitres. Sur ces donnes, chaque hectolitre de bl
devra tre grev d'un franc.

Ce franc est videmment la rcompense lgitime d'un _service_ rel
rendu par le propritaire (qu'on pourrait appeler travailleur),
aussi bien  celui qui acquerra un hectolitre de bl dans dix ans
qu' celui qui l'achte aujourd'hui. La loi de stricte justice est
donc observe.

Que si l'amlioration foncire, ou la brouette et le tonneau,
ne doivent avoir qu'une dure approximativement apprciable, un
amortissement vient s'ajouter  l'intrt, afin que le propritaire
ne soit pas dupe et puisse encore recommencer. C'est toujours la loi
de justice qui domine.

Il ne faudrait pas croire que ce franc d'intrt dont est grev
chaque hectolitre de bl est invariable. Non, il reprsente une
valeur et est soumis  la loi des valeurs. Il s'accrot ou dcrot
selon la variation de l'offre et de la demande, c'est--dire selon
les exigences des temps et le plus grand bien de la socit.

On est gnralement port  croire que cette nature de rmunration
tend  s'accrotre, sinon quant aux amliorations industrielles, du
moins quant aux amliorations foncires. En admettant que cette rente
ft quitable  l'origine, dit-on, elle finit par devenir abusive,
parce que le propritaire, qui reste dsormais les bras croiss, la
voit grossir d'anne en anne, par le seul fait de l'accroissement de
la population, impliquant un accroissement dans la demande du bl.

Cette tendance existe, j'en conviens, mais elle n'est pas spciale 
la rente foncire, elle est commune  tous les genres de travaux. Il
n'en est pas un dont la valeur ne s'accroisse avec la densit de la
population, et le simple manouvrier gagne plus  Paris qu'en Bretagne.

Ensuite, relativement  la rente foncire, la tendance qu'on signale
est nergiquement balance par une tendance oppose, c'est celle
du progrs. Une amlioration ralise aujourd'hui par des moyens
perfectionns, obtenue avec moins de travail humain, et dans un
temps o le taux de l'intrt a baiss, empche toutes les anciennes
amliorations d'lever trop haut leurs exigences. Le capital fixe du
propritaire, comme celui du manufacturier, se dtriore  la longue,
par l'apparition d'instruments de plus en plus nergiques  valeur
gale. C'est l une magnifique Loi qui renverse la triste thorie de
Ricardo; elle sera expose avec plus de dtails quand nous en serons
 la proprit foncire.

Remarquez que le problme de la rpartition des services
rmunratoires dus aux amliorations permanentes ne pouvait se
rsoudre que par la loi de l'_intrt_. Le propritaire ne pouvait
rpartir le Capital mme sur un certain nombre d'acqureurs
successifs; car o se serait-il arrt, puisque le nombre en est
indtermin? Les premiers auraient pay pour les derniers, ce qui
n'est pas juste. En outre, un moment serait arriv o le propritaire
aurait eu  la fois et le capital et l'amlioration, ce qui ne l'est
pas davantage. Reconnaissons donc que le mcanisme social naturel
est assez ingnieux pour que nous puissions nous dispenser de lui
substituer un mcanisme artificiel.

J'ai prsente le phnomne sous sa forme la plus simple afin d'en
faire comprendre la nature. Dans la pratique les choses ne se passent
pas tout  fait ainsi.

Le propritaire n'opre pas lui-mme la rpartition, ce n'est pas lui
qui dcide que chaque hectolitre de bl sera grev d'un franc plus
ou moins. Il trouve toutes choses tablies dans le monde, tant le
cours moyen du bl que le taux de l'intrt. C'est sur cette donne
qu'il dcide de la destination de son capital. Il le consacrera 
l'amlioration foncire s'il calcule que le cours du bl lui permet
de retrouver le taux normal de l'intrt. Dans le cas contraire, il
le dirige sur une industrie plus lucrative, et qui, par cela mme,
exerce sur les capitaux, dans l'intrt social, une plus grande force
d'attraction. Cette marche, qui est la vraie, arrive au mme rsultat
et prsente une harmonie de plus.

Le lecteur comprendra que je ne me suis renferm dans un fait
spcial que pour lucider une loi gnrale,  laquelle sont soumises
toutes les professions.

Un avocat par exemple, ne peut se faire rembourser les frais de son
ducation, de son stage, de son premier tablissement,--soit une
vingtaine de mille francs,--par le premier plaideur qui lui tombe
sous la main. Outre que ce serait inique, ce serait inexcutable;
jamais ce premier plaideur ne se prsenterait, et notre Cujas serait
rduit  imiter ce matre de maison qui, voyant que personne ne se
rendait  son premier bal, disait: L'anne prochaine je commencerai
par le second.

Il en est ainsi du ngociant, du mdecin, de l'armateur, de
l'artiste. En toute carrire, se rencontrent les deux catgories
d'efforts; la seconde exig imprieusement une rpartition sur une
clientle indtermine, et je dfie qu'on puisse imaginer une telle
rpartition en dehors du mcanisme de l'_intrt_.

Dans ces derniers temps, de grands efforts ont t faits pour
soulever les rpugnances populaires contre le capital, l'infme,
l'infernal capital; on le reprsente aux masses comme un monstre
dvorant et insatiable, plus destructeur que le cholra, plus
effrayant que l'meute, exerant sur le corps social l'action d'un
vampire dont la puissance de succion se multiplierait indfiniment
par elle-mme. _Vires acquirit eundo._ La langue de ce monstre
s'appelle rente, usure, loyer, fermage, intrt. Un crivain, qui
pouvait devenir clbre par ses fortes facults et qui a prfr
l'tre par ses paradoxes, s'est plu  jeter celui-l au milieu d'un
peuple dj tourment de la fivre rvolutionnaire. J'ai aussi un
apparent paradoxe  soumettre au lecteur, et je le prie d'examiner
s'il n'est pas une grande et consolante vrit.

Mais avant, je dois dire un mot de la manire dont M. Proudhon et son
cole expliquent ce qu'ils nomment l'illgitimit de l'_intrt_.

Les capitaux sont des instruments de travail. Les instruments
de travail ont pour destination de faire concourir les forces
_gratuites_ de la nature. Par la machine  vapeur on s'empare de
l'lasticit des gaz; par le ressort de montre, de l'lasticit de
l'acier; par des poids ou des chutes d'eau, de la gravitation; par la
pile de Volta, de la rapidit de l'tincelle lectrique; par le sol,
des combinaisons chimiques et physiques qu'on appelle vgtation,
etc., etc.--Or, confondant l'Utilit avec la Valeur, on suppose que
ces agents naturels ont une valeur _qui leur est propre_, et que
par consquent ceux qui s'en emparent s'en font payer l'usage, car
valeur implique payement. On s'imagine que les produits sont grevs
d'un _item_ pour les services de l'homme, ce qu'on admet comme
juste, et d'un autre _item_ pour les services de la nature, ce qu'on
repousse comme inique. Pourquoi, dit-on, faire payer la gravitation,
l'lectricit, la vie vgtale, l'lasticit? etc.

La rponse se trouve dans la thorie de la _valeur_. Cette classe de
socialistes, qui prennent le nom d'galitaires, confond la lgitime
_valeur_ de l'instrument, fille d'un service humain, avec son
rsultat utile, toujours gratuit, sous dduction de cette lgitime
valeur ou de l'intrt y relatif. Quand je rmunre un laboureur,
un meunier, une compagnie de chemin de fer, je ne donne rien,
absolument rien, pour le phnomne vgtal, pour la gravitation, pour
l'lasticit de la vapeur. Je paye le travail humain qu'il a fallu
consacrer  faire des instruments au moyen desquels ces forces sont
contraintes  agir; ou, ce qui vaut mieux pour moi, je paye l'intrt
de ce travail. Je rends service contre service, moyennant quoi
l'action utile de ces forces est toute  mon profit et gratuitement.
C'est comme dans l'change, comme dans le simple troc. La prsence du
capital ne modifie pas cette loi, car le capital n'est autre chose
qu'une accumulation de valeurs, de _services_ auxquels est donne la
mission spciale de faire cooprer la nature.

Et maintenant voici mon paradoxe:

De tous les lments qui composent la valeur totale d'un produit
quelconque, celui que nous devons payer le plus joyeusement, c'est
cet lment mme qu'on appelle intrt des avances ou du capital.

Et pourquoi? parce que cet lment ne nous fait payer _un_ qu'en nous
pargnant _deux_. Parce que, par sa prsence mme, il constate que
des forces naturelles ont concouru au rsultat final sans faire payer
leur concours; parce qu'il en rsulte que la mme utilit gnrale
est mise  notre disposition, avec cette circonstance, qu'une
certaine proportion d'utilit gratuite a t substitue, heureusement
pour nous,  de l'utilit onreuse, et, pour tout dire en un mot,
parce que le produit a baiss de prix. Nous l'acqurons avec une
moindre proportion de notre propre travail, et il arrive  la socit
tout entire ce qui arriverait  l'homme isol qui aurait ralis une
ingnieuse invention.

Voici un modeste ouvrier qui gagne quatre francs par jour. Avec deux
francs, c'est--dire avec une demi-journe de travail, il achte une
paire de bas de coton. S'il voulait se procurer ces bas directement
et par son propre travail, je crois vraiment que sa vie entire n'y
suffirait pas. Comment se fait-il donc que sa demi-journe acquitte
tous les _services humains_ qui lui sont rendus en cette occasion?
D'aprs la loi _service pour service_, comment n'est-il pas oblig de
livrer plusieurs annes de travail?

C'est que cette paire de bas est le rsultat de _services humains_
dont les agents naturels, par l'intervention du Capital, ont
normment diminu la proportion. Notre ouvrier paye cependant,
non-seulement le travail actuel de tous ceux qui ont concouru
 l'oeuvre, mais encore l'intrt des capitaux qui y ont fait
concourir la nature; et ce qu'il faut remarquer, c'est que, sans
cette dernire rnumration, ou si elle tait tenue pour illgitime,
le capital n'aurait pas sollicit les agents naturels, il n'y aurait
dans le produit que de l'utilit onreuse, il serait le rsultat
unique du travail humain, et notre ouvrier serait plac au point de
dpart, c'est--dire dans l'alternative ou de se priver de bas, ou de
les payer au prix de plusieurs annes de labeur.

Si notre ouvrier a appris  analyser les phnomnes, certes il se
rconciliera avec le Capital en voyant combien il lui est redevable.
Il se convaincra surtout que la gratuit des dons de Dieu lui a t
compltement rserve, que ces dons lui sont mme prodigus avec
une libralit qu'il ne doit pas  son propre mrite, mais au beau
mcanisme de l'ordre social _naturel_. Le capital, ce n'est pas la
force vgtative qui a fait germer et fleurir le coton, mais la
_peine prise_ par le planteur; le Capital, ce n'est pas le vent qui
a gonfl les voiles du navire, ni le magntisme qui a agi sur la
boussole, mais la _peine prise_ par le voilier et l'opticien; le
Capital, ce n'est pas l'lasticit de la vapeur qui a fait tourner
les broches de la fabrique, mais la _peine prise_ par le constructeur
de machines. Vgtation, force des vents, magntisme, lasticit,
tout cela est certes gratuit; et voil pourquoi les bas ont si peu
de valeur. Quant  cet ensemble de peines prises par le planteur,
le voilier, l'opticien, le constructeur, le marin, le fabricant,
le ngociant, elles se rpartissent ou plutt, en tant que c'est
le Capital qui agit, l'intrt s'en rpartit entre d'innombrables
acqureurs de bas; et voil pourquoi la portion de travail cde en
retour par chacun d'eux est si petite.

En vrit, rformateurs modernes, quand vous voulez remplacer cet
ordre admirable par un arrangement de votre invention, il y a deux
choses (et elles n'en font qu'une) qui me confondent: votre manque de
foi en la Providence et votre foi en vous-mmes; votre ignorance et
votre orgueil.

De ce qui prcde, il rsulte que le progrs de l'humanit concide
avec la rapide formation des Capitaux; car dire que de nouveaux
capitaux se forment, c'est dire en d'autres termes que des obstacles,
autrefois onreusement combattus par le travail, sont aujourd'hui
gratuitement combattus par la nature; et cela, remarquez-le bien, non
au profit des capitalistes, mais au profit de la communaut.

S'il en est ainsi, l'intrt dominant de tous les hommes (bien
entendu au point de vue conomique), c'est de favoriser la rapide
formation du Capital. Mais le Capital s'accrot pour ainsi dire de
lui-mme sous la triple influence de l'activit, de la frugalit
et de la scurit. Nous ne pouvons gure exercer d'action directe
sur l'activit et la frugalit de nos frres, si ce n'est par
l'intermdiaire de l'opinion publique, par une intelligente
dispensation de nos antipathies et de nos sympathies. Mais nous
pouvons beaucoup pour la scurit, sans laquelle les capitaux,
loin de se former, se cachent, fuient, se dtruisent; et par l on
voit combien il y a quelque chose qui tient du suicide dans cette
ardeur que montre quelquefois la classe ouvrire  troubler la
paix publique. Qu'elle le sache bien, le Capital travaille depuis
le commencement  affranchir les hommes du joug de l'ignorance, du
besoin, du despotisme. Effrayer le Capital, c'est river une triple
chane aux bras de l'Humanit.

Le _vires acquirit eundo_ s'applique avec une exactitude rigoureuse
au Capital et  sa bienfaisante influence. Tout capital qui se forme
laisse ncessairement disponibles et du travail et de la rmunration
pour ce travail. Il porte donc en lui-mme une puissance de
progression. Il y a en lui quelque chose qui ressemble  la loi des
vitesses.--Et c'est l ce que la science a peut-tre omis jusqu' ce
jour d'opposer  cette autre progression remarque par Malthus. C'est
une Harmonie que nous ne pouvons traiter ici. Nous la rservons pour
le chapitre de la Population.

Je dois prmunir le lecteur contre une objection spcieuse. Si la
mission du capital, dira-t-il, est de faire excuter par la nature ce
qui s'excutait par le travail humain quelque bien qu'il confre 
l'humanit, il doit nuire  la classe ouvrire, spcialement  celle
qui vit de salaire; car tout ce qui met des bras en disponibilit
active la concurrence qu'ils se font entre eux, et c'est sans doute
l la secrte raison de l'opposition que les proltaires font aux
capitalistes.--Si l'objection tait fonde, il y aurait en effet un
ton discordant dans l'harmonie sociale.

L'illusion consiste en ce qu'on perd de vue ceci: _Le Capital, 
mesure que son action s'tend, ne met en disponibilit une certaine
quantit d'efforts humains qu'en mettant aussi en disponibilit une
quantit de rmunration correspondante_, de telle sorte que ces deux
lments se retrouvant, se satisfont l'un par l'autre. Le travail
n'est pas frapp d'inertie; remplac dans une oeuvre spciale par
l'nergie gratuite, il se prend  d'autres obstacles dans l'oeuvre
gnrale du progrs, avec d'autant plus d'infaillibilit que sa
rcompense est dj toute prpare au sein de la communaut.

Et en effet, reprenant l'exemple ci-dessus, il est ais de voir que
le prix des bas (comme celui des livres, des transports et de toutes
choses) ne baisse, sous l'action du capital, qu'en laissant entre
les mains de l'acheteur une partie du prix ancien. C'est mme l
un plonasme presque puril; l'ouvrier, qui paye 2 francs ce qu'il
aurait pay 6 francs autrefois, a donc 4 francs en disponibilit. Or
c'est justement dans cette proportion que le travail humain a t
remplac par des forces naturelles. Ces forces sont donc une pure
et simple conqute, qui n'altre en rien le rapport du travail  la
rmunration disponible. Que le lecteur veuille bien se rappeler que
la rponse  cette objection avait t d'avance prpare (page 68 et
suiv.), lorsque, observant l'homme dans l'isolement, ou bien rduit
encore  la primitive loi du troc, je le mettais en garde contre
l'illusion si commune que j'essaye ici de dtruire.

Laissons donc sans scrupule les capitaux se crer, se multiplier
suivant _leurs_ propres tendances et celles du coeur humain. N'allons
pas nous imaginer que lorsque le rude travailleur conomise pour ses
vieux jours, lorsque le pre de famille songe  la carrire de son
fils ou  la dot de sa fille, ils n'exercent cette noble facult
de l'homme, la Prvoyance, qu'au prjudice du bien gnral. Il en
serait ainsi, les vertus prives seraient en antagonisme avec le bien
public, s'il y avait incompatibilit entr le Capital et le Travail.

Loin que l'humanit ait t soumise  cette contradiction, disons
plus,  cette impossibilit (car comment concevoir le mal progressif
dans l'ensemble rsultant du bien progressif dans les fractions?), il
faut reconnatre qu'au contraire la Providence, dans sa justice et
sa bont, a rserv, dans le progrs, une plus belle part au Travail
qu'au Capital, un stimulant plus efficace, une rcompense plus
librale  celui qui verse actuellement la sueur de son front, qu'
celui qui vit sur la sueur de ses pres.

En effet, tant admis que tout accroissement de capital est suivi
d'un accroissement ncessaire de bien-tre gnral, j'ose poser comme
inbranlable, quant  la distribution de ce bien-tre, l'axiome
suivant:

_ mesure que les capitaux s'accroissent, la part_ absolue _des
capitalistes dans les produits totaux augmente et leur part_ relative
_diminue_. _Au contraire, les travailleurs voient augmenter leur part
dans les deux sens._

Je ferai mieux comprendre ma pense par des chiffres.

Reprsentons les produits totaux de la socit,  des poques
successives, par les chiffres 1,000, 2,000, 3,000, 4,000, etc.

Je dis que le prlvement du capital descendra successivement
de 50 p. 100  40, 35, 30 p. 100, et celui du travail s'lvera
par consquent de 50 p. 100  60, 65, 70 p. 100.--De telle sorte
nanmoins que la part _absolue_ du capital soit toujours plus grande
 chaque priode, bien que sa part _relative_ soit plus petite.

Ainsi le partage se fera de la manire suivante:

             Produit total.--Part du capital.--Part du travail.

  Premire priode    1000             500               500

  Deuxime priode    2000             800              1200

  Troisime priode   3000            1050              1950

  Quatrime priode   4000            1200              2800

Telle est la grande, admirable, consolante, ncessaire et
_inflexible_ loi du capital. La dmontrer c'est, ce me semble,
frapper de discrdit ces dclamations dont on nous rebat les oreilles
depuis si longtemps contre l'_avidit_, la _tyrannie_ du plus
puissant instrument de civilisation et d'_galisation_ qui sorte des
facults humaines.

Cette dmonstration se divise en deux. Il faut prouver d'abord que la
part _relative_ du capital va diminuant sans cesse.

Ce ne sera pas long, car cela revient  dire: _Plus les capitaux
abondent, plus l'intrt baisse_. Or c'est un point de fait
incontestable et incontest. Non-seulement la science l'explique,
mais il crve les yeux. Les coles les plus excentriques l'admettent;
celle qui s'est spcialement pose comme l'adversaire de l'_infernal_
capital, en fait la base de sa thorie, car c'est de cette baisse
visible de l'intrt qu'elle conclut  son anantissement fatal;
or, dit-elle, puisque cet anantissement est fatal, puisqu'il doit
arriver dans un temps donn, puisqu'il implique la ralisation
du bien absolu, il faut le hter et le dcrter.--Je n'ai pas 
rfuter ici ces principes et les inductions qu'on en tire. Je
constate seulement que toutes les coles conomistes, socialistes,
galitaires et autres, admettent, en point de fait, que dans l'ordre
_naturel_ des socits, l'intrt baisse d'autant plus que les
capitaux abondent davantage. Leur plt-il de ne point l'admettre,
le fait n'en serait pas moins assur. Le fait a pour lui l'autorit
du genre humain et l'acquiescement, involontaire peut-tre, de tous
les capitalistes du monde. Il est de fait que l'intrt des capitaux
est moins lev en Espagne qu'au Mexique, en France qu'en Espagne,
en Angleterre qu'en France, et en Hollande qu'en Angleterre. Or,
quand l'intrt descend de 20 p. 100  15 p. 100, et puis  10, 
8,  6,  5,  4-1/2,  4,  3-1/2,  3 p. 100, qu'est-ce que cela
veut dire relativement  la question qui nous occupe? Cela veut
dire que le capital, pour son concours, dans l'oeuvre industrielle,
 la ralisation du bien-tre, se contente, ou, si l'on veut, est
forc de se contenter d'une part de plus en plus rduite  mesure
qu'il s'accrot. Entrait-il pour un tiers dans la valeur du bl,
des maisons, des lins, des navires, des canaux? en d'autres termes,
quand on vendait ces choses, revenait-il un tiers aux capitalistes et
deux tiers aux travailleurs? Peu  peu les capitalistes ne reoivent
plus qu'un quart, un cinquime, un sixime; leur part _relative_ va
dcroissant; celle des travailleurs augmente dans la mme proportion,
et la premire partie de ma dmonstration est faite.

Il me reste  prouver que la part _absolue_ du capital s'accrot sans
cesse. Il est bien vrai que l'intrt tend  baisser. Mais quand et
pourquoi? Quand et parce que le capital augmente. Il est donc fort
possible que le produit total s'accroisse, bien que le _percentage_
diminue. Un homme a plus de rentes avec 200,000 francs  4 p. 100
qu'avec 100,000 francs  5 p. 100, encore que, dans le premier cas,
il fasse payer moins cher aux travailleurs l'usage du capital. Il
en est de mme d'une nation et de l'humanit tout entire. Or je
dis que le _percentage_ dans sa tendance  baisser, ne doit ni ne
peut suivre une progression tellement rapide que la _somme totale_
des intrts soit moins grande alors que les capitaux abondent que
lorsqu'ils sont rares. J'admets bien que si le capital de l'humanit
est reprsent par 100 et l'intrt par 5,--cet intrt ne sera
plus que de 4 alors que le capital sera mont  200.--Ici l'on voit
la simultanit des deux effets. Moindre part _relative_, plus
grande part _absolue_.--Mais je n'admets pas, dans l'hypothse, que
l'lvation du capital de 100  200 puisse faire tomber l'intrt
de 5 p. 100  2 p. 100, par exemple.--Car, s'il en tait ainsi, le
capitaliste qui avait 5,000 francs de rentes avec 100,000 francs de
capital, n'aurait plus que 4,000 francs de rentes avec 200,000 de
capital.--Rsultat contradictoire, et impossible, anomalie trange
qui rencontrerait le plus simple et le plus agrable de tous les
remdes; car alors, pour augmenter ses rentes, il suffirait de manger
la moiti de son capital. Heureuse et bizarre poque o il nous sera
donn de nous enrichir en nous appauvrissant!

Il ne faut donc pas perdre de vue que la combinaison de ces deux
faits corrlatifs: accroissement du capital, abaissement de
l'intrt, s'accomplit _ncessairement_ de telle faon que le produit
total augmente sans cesse.

Et, pour le dire en passant, ceci dtruit d'une manire radicale et
absolue l'illusion de ceux qui s'imaginent que parce que l'intrt
baisse il tend  s'anantir. Il en rsulterait qu'un jour viendra o
le capital se sera tellement dvelopp qu'il ne donnera plus rien 
ses possesseurs. Qu'on se tranquillise; avant ce temps-l, ceux-ci se
hteront de dissiper le fonds pour faire reparatre le revenu.

Ainsi la grande loi du Capital et du Travail, en ce qui concerne
le partage du produit de la collaboration, est dtermine. Chacun
d'eux a une part _absolue_ de plus en plus grande, mais la part
_proportionnelle_ du Capital diminue sans cesse comparativement 
celle du Travail.

Cessez donc, capitalistes et ouvriers, de vous regarder d'un oeil de
dfiance et d'envie. Fermez l'oreille  ces dclamations absurdes,
dont rien n'gale l'orgueil si ce n'est l'ignorance, qui, sous
promesse d'une philanthropie en perspective, commencent par soulever
la discorde actuelle. Reconnaissez que vos intrts sont communs,
identiques, quoi qu'on en dise, qu'ils se confondent, qu'ils tendent
ensemble vers la ralisation du bien gnral, que les sueurs de la
gnration prsente se mlent aux sueurs des gnrations passes,
qu'il faut bien qu'une part de rmunration revienne  tous ceux
qui concourent  l'oeuvre, et que la plus ingnieuse comme la plus
quitable rpartition s'opre entre vous, par la sagesse des lois
providentielles, sous l'empire de transactions libres et volontaires,
sans qu'un Sentimentalisme parasite vienne vous imposer ses dcrets
aux dpens de votre bien-tre, de votre libert, de votre scurit et
de votre _dignit_.

Le Capital a sa racine dans trois attributs de l'homme: la
Prvoyance, l'Intelligence et la Frugalit. Pour se dterminer 
former un capital, il faut en effet prvoir l'avenir, lui sacrifier
le prsent, exercer un noble empire sur soi-mme et sur ses apptits,
rsister non-seulement  l'appt des jouissances actuelles, mais
encore aux aiguillons de la vanit et aux caprices de l'opinion
publique, toujours si partiale envers les caractres insouciants et
prodigues. Il faut encore lier les effets aux causes, savoir par
quels procds, par quels instruments la nature se laissera dompter
et assujettir  l'oeuvre de la production. Il faut surtout tre anim
de l'esprit de famille, et ne pas reculer devant des sacrifices dont
le fruit sera recueilli par les tres chris qu'on laissera aprs
soi. Capitaliser, c'est prparer le vivre, le couvert, l'abri, le
loisir, l'instruction, l'indpendance, la dignit aux gnrations
futures. Rien de tout cela ne se peut faire sans mettre en exercice
les vertus les plus sociales, qui plus est, sans les convertir en
habitudes.

Il est cependant bien commun d'attribuer au Capital une sorte
d'efficace funeste, dont l'effet serait d'introduire l'gosme, la
duret, le machiavlisme dans le coeur de ceux qui y aspirent ou
le possdent. Mais ne fait-on pas confusion? Il y a des pays o le
travail ne mne pas  grand'chose. Le peu qu'on gagne, il faut le
partager avec le fisc. Pour vous arracher le fruit de vos sueurs,
ce qu'on nomme l'tat vous enlace d'une multitude d'entraves.
Il intervient dans tous vos actes, il se mle de toutes vos
transactions; il rgente votre intelligence et votre foi; il dplace
tous les intrts, et met chacun dans une position artificielle
et prcaire; il nerve l'activit et l'nergie individuelle en
s'emparant de la direction de toutes choses; il fait retomber la
responsabilit des actions sur ceux  qui elle ne revient pas; en
sorte que, peu  peu, la notion du juste et de l'injuste s'efface;
il engage la nation, par sa diplomatie, dans toutes les querelles du
monde, et puis il y fait intervenir la marine et l'arme; il fausse
autant qu'il est en lui l'intelligence des masses sur les questions
conomiques, car il a besoin de leur faire croire que ses folles
dpenses, ses injustes agressions, ses conqutes, ses colonies,
sont pour elles une source de richesses. Dans ces pays le capital a
beaucoup de peine  se former par les voies naturelles. Ce  quoi
l'on aspire surtout, c'est  le soutirer par la force et par la ruse
 ceux qui l'ont cr. L, on voit les hommes s'enrichir par la
guerre, les fonctions publiques, le jeu, les fournitures, l'agiotage,
les fraudes commerciales, les entreprises hasardes, les marchs
publics, etc. Les qualits requises pour arracher ainsi le capital
aux mains de ceux qui le forment sont prcisment l'oppos de celles
qui sont ncessaires pour le former. Il n'est donc pas surprenant que
dans ces pays-l il s'tablisse une sorte d'association entre ces
deux ides: _capital_ et _gosme_; et cette association devient
indestructible, si toutes les ides morales de ce pays se puisent
dans l'histoire de l'antiquit et du moyen ge.

Mais lorsqu'on porte sa pense, non sur la soustraction des capitaux,
mais sur leur formation par l'activit intelligente, la prvoyance et
la frugalit, il est impossible de ne pas reconnatre qu'une vertu
sociale et moralisante est attache  leur acquisition.

S'il y a de la sociabilit morale dans la formation du capital,
il n'y en a pas moins dans son action. Son effet propre est de
faire concourir la nature; de dcharger l'homme de ce qu'il y a de
plus matriel, de plus musculaire, de plus brutal dans l'oeuvre
de la production; de faire prdominer de plus en plus le principe
intelligent; d'agrandir de plus en plus la place, je ne dis pas de
l'oisivet, mais du loisir; de rendre de moins en moins imprieuse,
par la facilit de la satisfaction, la voix des besoins grossiers,
et d'y substituer des jouissances plus leves, plus dlicates, plus
pures, plus artistiques, plus spirituelles.

Ainsi,  quelque point de vue qu'on se place, qu'on considre le
Capital dans ses rapports avec nos besoins qu'il ennoblit, avec nos
efforts qu'il soulage, avec nos satisfactions qu'il pure, avec la
nature qu'il dompte, avec la moralit qu'il change en habitude, avec
la sociabilit qu'il dveloppe, avec l'galit qu'il provoque, avec
la libert dont il vit, avec l'quit qu'il ralise par les procds
les plus ingnieux, partout, toujours et  la condition qu'il se
forme et agisse dans un ordre social qui ne soit pas dtourn de ses
voies naturelles, nous reconnatrons en lui ce qui est le cachet de
toutes les grandes lois providentielles: l'Harmonie.




VIII

PROPRIT, COMMUNAUT


Reconnaissant  la terre, aux agents naturels, aux instruments de
travail, ce qui est incontestablement en eux: le don d'engendrer
l'Utilit, je me suis efforc de leur arracher ce qui leur a t
faussement attribu: la facult de crer de la Valeur, facult qui
n'appartient qu'aux Services que les hommes changent entre eux.

Cette rectification si simple, en mme temps qu'elle raffermira
la proprit en lui restituant son vritable caractre, rvlera
 la science un fait prodigieux, et, si je ne me trompe, par elle
encore inaperu, le fait d'une Communaut relle, essentielle,
_progressive_, rsultat providentiel de tout ordre social qui a pour
rgime la Libert, et dont l'vidente destination est de conduire,
comme des frres, tous les hommes, de l'galit primitive, celle du
dnment et de l'ignorance, vers l'galit finale dans la possession
du bien-tre et de la vrit.

Si cette radicale distinction entre l'Utilit des choses et la Valeur
des services est vraie en elle-mme ainsi que dans ses dductions,
il n'est pas possible qu'on en mconnaisse la porte; car elle ne
va  rien moins qu' l'absorption de l'utopie dans la science, et
 rconcilier les coles antagoniques dans une commune foi qui
donne satisfaction  toutes les intelligences comme  toutes les
aspirations.

Hommes de proprit et de loisir,  quelque degr de l'chelle
sociale que vous soyez parvenus  force d'activit, de probit,
d'ordre, d'conomie, d'o vient le trouble qui vous a saisis? Ah!
voici que le souffle parfum, mais empoisonn de l'Utopie, menace
votre existence. On dit, on vocifre que le bien par vous amass pour
assurer un peu de repos  votre vieillesse, du pain, de l'instruction
et une carrire  vos enfants, vous l'avez acquis aux dpens de
vos frres; on dit que vous tes placs entre les dons de Dieu et
les pauvres; que, comme des collecteurs avides, vous avez prlev,
sous le nom de Proprit, Intrt, Rente, Loyer, une taxe sur ces
dons; que vous avez intercept, pour les vendre, les bienfaits que
le Pre commun avait prodigus  tous ses enfants; on vous appelle
 restituer; et ce qui augmente votre effroi, c'est que dans la
dfense de vos avocats se trouve trop souvent cet aveu implicite:
l'usurpation est flagrante, mais elle est ncessaire. Et moi je
dis: Non, vous n'avez pas intercept les dons de Dieu. Vous les
avez gratuitement recueillis des mains de la nature, c'est vrai;
mais aussi vous les avez gratuitement transmis  vos frres sans
en rien rserver. Ils ont agi de mme envers vous, et les seules
choses qui aient t rciproquement _compenses_, ce sont les efforts
physiques ou intellectuels, les sueurs rpandues, les dangers bravs,
l'habilet dploye, les privations acceptes, la peine prise, les
_services reus et rendus_. Vous n'avez peut-tre song qu' vous,
mais votre intrt personnel mme a t l'instrument d'une Providence
infiniment prvoyante et sage pour largir sans cesse, au sein du
genre humain, le domaine de la Communaut; car, sans vos efforts,
tous ces _effets utiles_ que vous avez sollicits de la nature pour
les rpandre, sans rmunration, parmi les hommes, seraient rests
dans une ternelle inertie. Je dis: _sans rmunration_, parce que
celle que vous avez reue n'est qu'une simple restitution de vos
efforts, et non point du tout le prix des dons de Dieu. Vivez donc en
paix, sans crainte et sans scrupule. Vous n'avez d'autre Proprit
au monde que votre droit  des services, en change de services par
vous loyalement rendus, par vos frres volontairement accepts. Cette
proprit-l est lgitime, inattaquable; aucune utopie ne prvaudra
contre elle, car elle se combine et se confond avec l'essence mme de
notre nature. Aucune thorie ne parviendra jamais ni  l'branler ni
 la fltrir.

Hommes de labeur et de privations, vous ne pouvez fermer les yeux
sur cette vrit que le point de dpart du genre humain est une
entire Communaut, une parfaite galit de misre, de dnment et
d'ignorance. Il se rachte  la sueur de son front, et se dirige vers
une autre Communaut, celle des dons de Dieu successivement obtenus
avec de moindres efforts; vers une autre galit, celle du bien-tre,
des lumires et de la dignit morale. Oui, les pas des hommes sur
cette route de perfectibilit sont ingaux, et vous ne pourriez vous
en plaindre qu'autant que la marche plus prcipite de l'avant-garde
ft de nature  retarder la vtre. Mais c'est tout le contraire. Il
ce jaillit pas une tincelle dans une intelligence qui n'claire 
quelque degr votre intelligence; il ne s'accomplit pas un progrs,
sous le mobile propritaire, qui ne soit pour vous un progrs; il
ne se forme pas une richesse qui ne tende  votre affranchissement,
pas un capital qui n'augmente la proportion de vos jouissances 
votre travail, pas une acquisition qui ne soit pour vous une facilit
d'acquisition, pas une Proprit dont la mission ne soit d'largir, 
votre profit, le domaine de la Communaut. L'ordre social naturel a
t si artistement arrang par le divin Ouvrier, que les plus avancs
dans la voie de la rdemption vous tendent une main secourable,
volontairement ou  leur insu, qu'ils en aient ou non la conscience;
car il a dispos les choses de telle sorte qu'aucun homme ne peut
travailler honntement pour lui-mme sans travailler en mme temps
pour tous. Et il est rigoureusement vrai de dire que toute atteinte
porte  cet ordre merveilleux ne serait pas seulement de votre part
un homicide, mais un suicide. L'humanit est une chane admirable o
s'accomplit ce miracle, que les premiers chanons communiquent  tous
les autres un mouvement progressif de plus en plus rapide jusqu'au
dernier.

Hommes de philanthropie; amants de l'galit, aveugles dfenseurs,
dangereux amis de ceux qui souffrent attards sur la route de la
civilisation, vous qui cherchez le rgne de la Communaut en ce
monde, pourquoi commencez-vous par branler les intrts et les
consciences? Pourquoi, dans votre orgueil, aspirez-vous  ployer
toutes les volonts sous le joug de vos inventions sociales? Cette
Communaut aprs laquelle vous soupirez, comme devant tendre le
royaume de Dieu sur la terre, ne voyez-vous pas que Dieu lui-mme
y a song et pourvu? qu'il ne vous a pas attendus pour en faire le
patrimoine de ses enfants? qu'il n'a pas besoin de vos conceptions
ni de vos violences? qu'elle se ralise tous les jours en vertu de
ses admirables dcrets? que pour l'excution de sa volont, il ne
s'en est rapport ni  la contingence de vos purils arrangements, ni
mme  l'expression croissante du principe sympathique manifest par
la charit; mais qu'il a confi la ralisation de ses desseins  la
plus active,  la plus intime,  la plus permanente de nos nergies,
l'Intrt personnel, sr que celle-l ne se repose jamais? tudiez
donc le mcanisme social, tel qu'il est sorti des mains du grand
Mcanicien; vous resterez convaincus qu'il tmoigne d'une universelle
sollicitude qui laisse bien loin derrire elle vos rves et vos
chimres. Peut-tre alors, au lieu de prtendre refaire l'oeuvre
divine, vous vous contenterez de la bnir.

Ce n'est pas  dire qu'il n'y ait pas de place sur cette terre pour
les rformes et les rformateurs. Ce n'est pas  dire que l'humanit
ne doive appeler de ses voeux, encourager de sa reconnaissance les
hommes d'investigation, de science et de dvouement, les coeurs
fidles  la dmocratie. Ils ne lui sont encore que trop ncessaires,
non point pour renverser les lois sociales, mais, au contraire,
pour combattre les obstacles artificiels qui en troublent et
pervertissent l'action. En vrit, il est difficile de comprendre
comment on rpte sans cesse ces banalits: L'conomie politique
est optimiste quant aux faits accomplis; elle affirme que ce qui
doit tre _est_;  l'aspect du mal comme  l'aspect du bien, elle
se contente de dire: _laissez faire_. Quoi! nous ignorerions que
le point de dpart de l'humanit est la misre, l'ignorance, le
rgne de la force brutale, ou nous serions _optimistes  l'gard
de ces faits accomplis_! Quoi! nous ignorerions que le moteur des
tres humains est l'aversion de toute douleur, de toute fatigue,
et que, le travail tant une fatigue, la premire manifestation de
l'intrt personnel parmi les hommes a t de s'en rejeter les uns
aux autres le pnible fardeau! Les mots Anthropophagie, Guerre,
Esclavage, Privilge, Monopole, Fraude, Spoliation, Imposture, ne
seraient jamais parvenus  notre oreille, ou nous verrions dans ces
abominations des rouages ncessaires  l'oeuvre du progrs! Mais
n'est-ce pas un peu volontairement que l'on confond ainsi toutes
choses pour nous accuser de les confondre? Quand nous admirons la loi
providentielle des transactions, quand nous disons que les intrts
concordent, quand nous en concluons que leur gravitation naturelle
tend  raliser l'galit relative et le progrs gnral, apparemment
c'est de l'action de ces lois et non de leur perturbation que nous
attendons l'harmonie. Quand nous disons: _laissez faire_, apparemment
nous entendons dire: _laissez agir ces lois_, et non pas: _laissez
troubler ces lois_. Selon qu'on s'y conforme ou qu'on les viole,
le bien ou le mal se produisent; en d'autres termes, les intrts
sont harmoniques, pourvu que chacun reste dans son droit, pourvu
que les services s'changent librement, volontairement, contre les
services. Mais est-ce  dire que nous ignorons la lutte perptuelle
du Tort contre le Droit? Est-ce  dire que nous perdons de vue ou que
nous approuvons les efforts qui se sont faits en tous temps et qui
se font encore pour altrer, par la force ou la ruse, la naturelle
quivalence des services? C'est l justement ce que nous repoussons
sous le nom de violation des lois sociales providentielles, sous
le nom d'attentats  la proprit; car, pour nous, libre change
de services, justice, proprit, libert, scurit, c'est toujours
la mme ide sous divers aspects. Ce n'est pas le principe de la
Proprit qu'il faut combattre, mais, au contraire, le principe
antagonique, celui de la spoliation. Propritaires  tous les degrs,
rformateurs de toutes les coles, c'est l la mission qui doit nous
concilier et nous unir.

Et il est temps, il est grand-temps que cette croisade commence. La
guerre thorique  la Proprit n'est ni la plus acharne ni la plus
dangereuse. Il y a contre elle, depuis le commencement du monde,
une conspiration pratique qui n'est pas prs de cesser. Guerre,
esclavage, imposture, taxes abusives, monopoles, privilges, fraudes
commerciales, colonies, droit au travail, droit au crdit, droit 
l'assistance, droit  l'instruction, impts progressifs en raison
directe ou en raison inverse des facults, autant de bliers qui
frappent  coups redoubls la colonne chancelante; et pourrait-on
bien me dire s'il y a beaucoup d'hommes en France, mme parmi ceux
qui se croient conservateurs, qui ne mettent la main, sous une forme
ou sous une autre,  l'oeuvre de destruction?

Il y a des gens aux yeux de qui la Proprit n'apparat jamais que
sous l'apparence d'un champ ou d'un sac d'cus. Pourvu qu'on ne
dplace pas les bornes sacres et qu'on ne vide pas matriellement
les poches, les voil fort rassurs.

Mais n'y a-t-il pas la Proprit des bras, celle des facults, celle
des ides, n'y a-t-il pas, en un mot, la Proprit des services?
Quand je jette un service dans le milieu social, n'est-ce pas mon
droit qu'il s'y tienne, si je puis m'exprimer ainsi, en suspension,
selon les lois de sa naturelle quivalence? qu'il y fasse quilibre 
tout autre _service_ qu'on consent  me cder en change? Nous avons,
d'un commun accord, institu une force publique pour protger la
proprit ainsi comprise. O en sommes-nous donc si cette force mme
croit avoir et se donne la mission de troubler cet quilibre, sous
le prtexte socialiste que le monopole nat de la libert, que le
_laissez-faire_ est odieux et sans entrailles? Quand les choses vont
ainsi, le vol individuel peut tre rare, svrement rprim, mais
la spoliation est organise, lgalise, systmatise. Rformateurs,
rassurez-vous, votre oeuvre n'est pas termine; tchez seulement de
la comprendre.

       *       *       *       *       *

Mais, avant d'analyser la spoliation publique ou prive, lgale ou
illgale, son rle dans le monde, sa porte comme lment du problme
social, il faut nous faire, s'il est possible, des ides justes sur
la communaut et la Proprit: car, ainsi que nous allons le voir, la
spoliation n'est autre chose que la limite de la proprit, comme la
proprit est la limite de la communaut.

Des chapitres prcdents, et notamment de celui o il a t trait de
l'Utilit et de la Valeur, nous pouvons dduire cette formule:

_Tout homme jouit_ GRATUITEMENT _de toutes les utilits fournies ou
labores par la nature,  la condition de prendre la peine de les
recueillir ou de restituer un service quivalent  ceux qui lui
rendent le service de prendre cette peine pour lui_.

Il y a l deux faits combins, fondus ensemble, quoique distincts par
leur essence.

Il y a les dons naturels, les matriaux gratuits, les forces
gratuites; c'est le domaine de la _Communaut_.

Il y a de plus les efforts humains consacrs  recueillir ces
matriaux,  diriger ces forces; efforts qui s'changent,
_s'valuent_ et se compensent; c'est le domaine de la _Proprit_.

En d'autres termes,  l'gard les uns des autres, nous ne sommes pas
propritaires de l'Utilit des choses, mais de leur valeur, et la
valeur n'est que l'apprciation des services rciproques.

Proprit, communaut, sont deux ides corrlatives  celles
d'_onrosit_ et de _gratuit_, d'o elles procdent.

Ce qui est _gratuit_ est _commun_, car chacun en jouit et est admis 
en jouir sans conditions.

Ce qui est _onreux_ est _appropri_, parce qu'une peine  prendre
est la condition de la satisfaction, comme la satisfaction est la
raison de la peine prise.

L'change intervient-il? il s'accomplit par l'valuation de deux
peines ou de deux services.

Ce recours  une peine implique l'ide d'un Obstacle. On peut donc
dire que l'objet cherch se rapproche d'autant plus de la gratuit
et de la communaut que l'Obstacle est moindre, puisque, d'aprs nos
prmisses, l'absence complte de l'obstacle entrane la gratuit et
la communaut parfaites.

Or devant le genre humain progressif et perfectible, l'obstacle ne
peut jamais tre considr comme une quantit invariable et absolue.
Il s'amoindrit. Donc la peine s'amoindrit avec lui,--et le service
avec la peine,--et la valeur avec le service,--et la proprit avec
la valeur.

Et l'Utilit reste la mme:--donc la gratuit et la communaut ont
gagn tout ce que l'onrosit et la proprit ont perdu.

Pour dterminer l'homme au travail, il faut un mobile; ce mobile,
c'est la satisfaction qu'il a en vue, ou l'utilit. Sa tendance
incontestable et indomptable, c'est de raliser la plus grande
satisfaction possible avec le moindre travail possible, c'est de
faire que la plus grande utilit corresponde  la plus petite
proprit,--d'o il suit que la mission de la Proprit ou plutt de
l'esprit de proprit est de raliser de plus en plus la Communaut.

Le point de dpart du genre humain tant le maximum de la misre,
ou le maximum d'obstacles  vaincre, il est clair que tout ce qu'il
gagne d'une poque  l'autre, il le doit  l'esprit de proprit.

Les choses tant ainsi, se rencontrera-t-il dans le monde entier
un seul adversaire thorique de la proprit? Ne voit-on pas qu'il
ne se peut imaginer une force sociale  la fois plus juste et plus
dmocratique? Le dogme fondamental de Proudhon lui-mme est la
_mutualit des services_. Nous sommes d'accord l-dessus. En quoi
nous diffrons, c'est en ceci: ce dogme, je l'appelle _proprit_,
parce qu'en creusant le fond des choses, je m'assure que les hommes,
s'ils sont libres, n'ont et ne peuvent avoir d'autre proprit que
celle de la valeur ou de leurs services. Au contraire, Proudhon,
ainsi que la plupart des conomistes, pense que certains agents
naturels ont une _valeur qui leur est propre_, et qu'ils sont par
consquent _appropris_. Mais, quant  la proprit des services,
loin de la contester, elle est toute sa foi. Y a-t-il quelqu'un qui
veuille encore aller au del? Ira-t-on jusqu' dire qu'un homme ne
doit pas tre propritaire de sa propre peine? que dans l'change,
ce n'est pas assez de cder gratuitement la coopration des agents
naturels, il faut encore cder gratuitement ses propres efforts?
Mais qu'on y prenne garde! ce serait glorifier l'esclavage; car,
dire que certains hommes doivent rendre, c'est dire que certains
autres doivent recevoir des services non rmunrs, ce qui est bien
l'esclavage. Que si l'on dit que cette gratuit doit tre rciproque,
on articule une logomachie incomprhensible; car, ou il y aura
quelque justice dans l'change, et alors les services seront, de
manire ou d'autre, _valus_ et compenss; ou ils ne seront pas
valus et compenss, et en ce cas, les uns en rendront beaucoup, les
autres peu, et nous retombons dans l'esclavage.

Il est donc impossible de contester la lgitime Proprit des
services changs sur le principe de l'quivalence. Pour expliquer
cette lgitimit, nous n'avons besoin ni de philosophie, ni de
science du droit, ni de mtaphysique. Socialistes, conomistes,
galitaires, Fraternitaires, je vous dfie, tous tant que vous tes,
d'lever mme l'ombre d'une objection contre la _lgitime mutualit
des services volontaires_, par consquent contre la Proprit, telle
que je l'ai dfinie, telle qu'elle existe dans l'ordre social naturel.

Certes, je le sais, dans la pratique, la Proprit est encore loin de
rgner sans partage; en face d'elle il y a le fait antagonique; il
y a des services qui ne sont pas volontaires, dont la rmunration
n'est pas librement dbattue; il y a des services dont l'quivalence
est altre par la force ou par la ruse; en un mot, il y a la
Spoliation. Le lgitime principe de la Proprit n'en est pas
infirm, mais confirm; on le viole, donc il existe. Ou il ne faut
croire  rien dans le monde, ni aux faits, ni  la justice, ni 
l'assentiment universel, ni au langage humain, ou il faut admettre
que ces deux mots Proprit et Spoliation expriment des ides
opposes, inconciliables qu'on ne peut pas plus identifier qu'on ne
peut identifier le oui avec le non, la lumire avec les tnbres, le
bien avec le mal, l'harmonie avec la discordance. Prise au pied de la
lettre, la clbre formule: _la proprit, c'est le vol_, est donc
l'absurdit porte  sa dernire puissance. Il ne serait pas plus
exorbitant de dire: _le vol, c'est la proprit_; le lgitime est
illgitime; ce qui est n'est pas, etc. Il est probable que l'auteur
de ce bizarre aphorisme a voulu saisir fortement les esprits,
toujours curieux de voir comment on justifie un paradoxe, et qu'au
fond ce qu'il voulait exprimer, c'est ceci: Certains hommes se font
payer, outre le travail qu'ils ont fait, le travail qu'ils n'ont pas
fait, s'appropriant ainsi exclusivement les dons de Dieu, l'utilit
gratuite, le bien de tous.--En ce cas, il fallait d'abord prouver
l'assertion, et puis dire: _le vol, c'est le vol_.

_Voler_, dans le langage ordinaire, signifie: s'emparer par force ou
par fraude d'une valeur au prjudice et sans le consentement de celui
qui l'a cre. On comprend comment la fausse conomie politique a pu
tendre le sens de ce triste mot, _voler_.

On a commenc par confondre l'Utilit avec la Valeur. Puis, comme la
nature coopre  la cration de l'utilit, on en a conclu qu'elle
concourait  la cration de la valeur, et on a dit: Cette portion de
valeur, n'tant le fruit du travail de personne, appartient  tout
le monde. Enfin, remarquant que la valeur ne se cde jamais sans
rmunration, on a ajout: Celui-l _vole_ qui se fait rtribuer
pour une valeur qui est de cration naturelle, qui est indpendante
de tout travail humain, qui est _inhrente aux choses_, et est, par
destination providentielle, une de leurs _qualits intrinsques_,
comme la pesanteur ou la porosit, la forme ou la couleur.

Une exacte analyse de la valeur renverse cet chafaudage de
subtilits, d'o l'on voudrait dduire une assimilation monstrueuse
entre la Spoliation et la Proprit.

Dieu a mis des Matriaux et des Forces  la disposition des hommes.
Pour s'emparer de ces matriaux et de ces forces, il faut une Peine
ou il n'en faut pas. S'il ne faut aucune peine, nul ne consentira
librement  acheter d'autrui, moyennant un effort, ce qu'il peut
recueillir sans effort des mains de la nature. Il n'y a l ni
services, ni change, ni valeur, ni _proprit_ possibles. S'il faut
une peine, en bonne justice elle incombe  celui qui doit prouver la
satisfaction, d'o il suit que la satisfaction doit aboutir  celui
qui a pris la peine. Voil le principe de la Proprit. Cela pos, un
homme prend la peine pour lui-mme; il devient propritaire de toute
l'utilit ralise par le concours de cette peine et de la nature.
Il la prend pour autrui; en ce cas, il stipule en retour la cession
d'une peine quivalente servant aussi de vhicule  de l'utilit, et
le rsultat nous montre deux Peines, deux Utilits qui ont chang de
mains, et deux Satisfactions. Mais ce qu'il ne faut pas perdre de
vue, c'est que la transaction s'accomplit par la comparaison, par
l'_valuation_, non des deux utilits (elles sont invaluables), mais
des deux services changs. Il est donc exact de dire qu'au point
de vue personnel, l'homme, par le travail, devient propritaire de
l'utilit naturelle (il ne travaille que pour cela), quel que soit
le rapport, variable  l'infini, du travail  l'utilit. Mais au
point de vue _social_,  l'gard les uns des autres, les hommes ne
sont jamais propritaires que de la valeur, laquelle n'a pas pour
fondement la libralit de la nature, mais le service humain, la
peine prise, le danger couru, l'habilet dploye pour recueillir
cette libralit; en un mot, en ce qui concerne l'utilit naturelle
et gratuite, le dernier acqureur, celui  qui doit aboutir la
satisfaction, est mis, par l'change, exactement au lieu et place
du premier travailleur. Celui-ci s'tait trouv en prsence d'une
utilit gratuite qu'il s'est donn la peine de recueillir; celui-l
lui restitue une peine quivalente, et se substitue ainsi  tous ses
droits; l'utilit lui est acquise au mme titre, c'est--dire  titre
gratuit sous la condition d'une peine. Il n'y a l ni le fait ni
l'apparence d'une interception abusive des dons de Dieu.

Ainsi j'ose dire que cette proposition est inbranlable:

_ l'gard les uns des autres, les hommes ne sont propritaires que
de valeurs, et les valeurs ne reprsentent que des services compars,
librement reus et rendus._

Que d'un ct ce soit l le vrai sens du mot _valeur_, c'est ce
que j'ai dj dmontr (chapitre V); que d'autre part les hommes
ne soient jamais et ne puissent jamais tre,  l'gard les uns des
autres, propritaires que de la _valeur_, c'est ce qui rsulte aussi
bien du raisonnement que de l'exprience. Du raisonnement; car
comment irais-je acheter d'un homme, moyennant une peine, ce que je
puis sans peine, ou avec une moindre peine, obtenir de la nature?
De l'exprience universelle, qui n'est pas d'un poids  ddaigner
dans la question, rien n'tant plus propre  donner confiance 
une thorie que le consentement raisonn et pratique des hommes de
tous les temps et de tous les pays. Or je dis que le consentement
universel ratifie le sens que je donne ici au mot Proprit. Quand
l'officier public fait un _inventaire_ aprs dcs, ou par autorit
de justice; quand le ngociant, le manufacturier, le fermier, font,
pour leur propre compte, la mme opration, ou qu'elle est confie
aux syndics d'une faillite, qu'inscrit-on sur les rles timbrs 
mesure qu'un objet se prsente? Est-ce son _utilit_, son mrite
intrinsque? Non, c'est sa _valeur_, c'est--dire l'quivalent de
la peine que tout acheteur, pris au hasard, devrait prendre pour se
procurer un objet semblable. Les experts s'occupent-ils de savoir si
telle chose est plus utile que telle autre? Se placent-ils au point
de vue des satisfactions qu'elles peuvent procurer? Estiment-ils un
marteau plus qu'une chinoiserie, parce que le marteau fait tourner
d'une manire admirable, au profit de son possesseur, la loi de
gravitation? ou bien un verre d'eau plus qu'un diamant, parce que,
d'une manire absolue, il peut rendre de plus rels services? ou le
livre de Say plus que celui de Fourier, parce qu'on peut puiser dans
le premier plus de srieuses jouissances et de solide instruction?
Non; ils _valuent_, ils relvent la _valeur_, en se conformant
rigoureusement, remarquez-le bien,  ma dfinition.--Pour mieux dire,
c'est ma dfinition qui se conforme  leur pratique.--Ils tiennent
compte, non point des avantages naturels ou de l'utilit gratuite
attache  chaque objet, mais du service que tout acqureur aurait 
se rendre  lui-mme ou  rclamer d'autrui pour se le procurer. Ils
n'estiment pas, qu'on me pardonne cette expression hasarde, la peine
que Dieu a prise, mais celle que l'acheteur aurait  prendre.--Et
quand l'opration est termine, quand le public connat le total des
Valeurs portes au bilan, il dit d'une voix unanime: Voil ce dont
l'hritier est PROPRITAIRE.

Puisque les proprits n'embrassent que des valeurs, et puisque les
valeurs n'expriment que des rapports, il s'ensuit que les proprits
ne sont elles-mmes que des rapports.

Quand le public,  la vue des deux inventaires, prononce: Cet homme
est plus riche que cet autre, il n'entend pas dire pour cela que le
rapport des deux proprits exprime celui des deux richesses absolues
ou du bien-tre. Il entre dans les satisfactions, dans le bien-tre
absolu, une part d'_utilit commune_ qui change beaucoup cette
proportion. Tous les hommes, en effet, sont gaux devant la lumire
du jour, devant l'air respirable, devant la chaleur du soleil; et
l'Ingalit,--exprime par la diffrence des proprits ou des
valeurs,--ne doit s'entendre que de l'_utilit onreuse_.

Or, je l'ai dj dit bien des fois, et je le rpterai sans doute
bien des fois encore, car c'est la plus grande, la plus belle,
peut-tre la plus mconnue des harmonies sociales, celle qui rsume
toutes les autres: il est dans la nature du progrs,--et le progrs
ne consiste qu'en cela,--de transformer l'utilit onreuse en
utilit gratuite; de diminuer la valeur sans diminuer l'Utilit; de
faire que, pour se procurer les mmes choses, chacun ait moins de
peine  prendre ou  rmunrer; d'accrotre incessamment la masse
de ces choses _communes_, dont la jouissance, se distribuant d'une
manire uniforme entre tous, efface peu  peu l'Ingalit qui rsulte
de la diffrence des proprits.

Ne nous lassons pas d'analyser le rsultat de ce mcanisme.

Combien de fois, en contemplant les phnomnes du monde social,
n'ai-je pas eu l'occasion de sentir la profonde justesse de ce mot
de Rousseau: Il faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu'on
voit tous les jours! C'est ainsi que l'_accoutumance_, ce voile
tendu sur les yeux du vulgaire, et dont ne parvient pas toujours 
se dlivrer l'observateur attentif, nous empche de discerner le plus
merveilleux des phnomnes conomiques: la richesse relle tombant
incessamment du domaine de la Proprit dans celui de la Communaut.

Essayons cependant de constater cette dmocratique volution, et
mme, s'il se peut, d'en mesurer la porte.

J'ai dit ailleurs que, si nous voulions comparer deux poques, au
point de vue du bien-tre rel, nous devions tout rapporter au
travail brut mesur par le temps, et nous poser cette question:
Quelle est la diffrence de satisfaction que procure, selon le degr
d'avancement de la socit, une dure dtermine de travail brut, par
exemple: la journe d'un simple manouvrier?

Cette question en implique deux autres:

Quel est, au point de dpart de l'volution, le rapport de la
satisfaction au travail le plus simple?

Quel est ce mme rapport aujourd'hui?

La diffrence mesurera l'accroissement qu'ont pris l'utilit gratuite
relativement  l'utilit onreuse, le domaine commun relativement au
domaine appropri.

Je ne crois pas que l'homme politique se puisse prendre  un
problme plus intressant, plus instructif. Que le lecteur veuille
me pardonner si, pour arriver  une solution satisfaisante, je le
fatigue de trop nombreux exemples.

J'ai fait, en commenant, une sorte de nomenclature des besoins
humains les plus gnraux: respiration, alimentation, vtement,
logement, locomotion, instruction, diversion, etc.

Reprenons cet ordre, et voyons ce qu'un simple journalier pouvait 
l'origine et peut aujourd'hui se procurer de satisfactions par un
nombre dtermin de journes de travail.

_Respiration._ Ici la gratuit et la communaut sont compltes ds
l'origine. La nature, s'tant charge de tout, ne nous laisse rien 
faire. Il n'y a ni efforts, ni services, ni valeur, ni proprit, ni
progrs possibles. Au point de vue de l'utilit, Diogne est aussi
riche qu'Alexandre; au point de vue de la valeur, Alexandre est aussi
riche que Diogne.

_Alimentation._ Dans l'tat actuel des choses, la valeur d'un
hectolitre de bl fait quilibre, en France,  celle de quinze 
vingt journes du travail le plus vulgaire. Voil un fait, et on a
beau le mconnatre, il n'en est pas moins digne de remarque. Il est
positif qu'aujourd'hui, en considrant l'humanit sous son aspect
le moins avanc, et reprsente par le journalier-proltaire, nous
constatons qu'elle obtient la satisfaction attache  un hectolitre
de bl avec quinze journes du travail humain le plus brut. On
calcule qu'il faut trois hectolitres de bl pour l'alimentation d'un
homme. Le simple manoeuvre produit donc, sinon sa subsistance, du
moins (ce qui revient au mme pour lui) la valeur de sa subsistance,
en prlevant de quarante-cinq  soixante journes sur son travail
annuel. Si nous reprsentons par _Un_ le type de la valeur (qui pour
nous est _une journe de travail brut_), la valeur d'un hectolitre
de bl s'exprimera par 15, 18 ou 20, selon les annes.

Le rapport de ces deux valeurs est de _un_  _quinze_.

Pour savoir si un progrs a t accompli et pour le mesurer, il
faut se demander quel tait ce mme rapport au jour de dpart de
l'humanit. En vrit, je n'ose hasarder un chiffre; mais il y a
un moyen de dgager cet _x_. Quand vous entendez un homme dclamer
contre l'ordre social, contre l'appropriation du sol, contre la
rente, contre les machines, conduisez-le au milieu d'une fort vierge
ou en face d'un marais infect. Je veux, direz-vous, vous affranchir
du joug dont vous vous plaignez; je veux vous soustraire aux luttes
atroces de la concurrence anarchique,  l'antagonisme des intrts, 
l'gosme des riches,  l'oppression de la proprit,  l'crasante
rivalit des machines,  l'atmosphre touffante de la socit.
Voil de la terre semblable  celle que rencontrent devant eux les
premiers dfricheurs. Prenez-en tant qu'il vous plaira par dizaines,
par centaines d'hectares. Cultivez-la vous-mme. Tout ce que vous lui
ferez produire est  vous. Je n'y mets qu'une condition: c'est que
vous n'aurez pas recours  cette socit dont vous vous dites victime.

Cet homme, remarquez-le bien, serait mis en face du sol dans la
mme situation o tait,  l'origine, l'humanit elle-mme. Or, je
ne crains pas d'tre contredit en avanant qu'il ne produira pas un
hectolitre de bl tous les deux ans. Rapport: 15  600.

Et voil le progrs mesur. Relativement au bl,--et malgr qu'il
soit oblig de payer la rente du sol, l'intrt du capital, le loyer
des outils,--ou plutt parce qu'il les paye,--un journalier obtient
avec quinze jours de travail ce qu'il aurait eu peine  recueillir
avec six cents journes. La valeur du bl, mesure par le travail le
plus brut, est donc tombe de 600  15 ou de 40  1. Un hectolitre
de bl a, pour l'homme, exactement la mme utilit qu'il aurait eue
le lendemain du dluge; il contient la mme quantit de substance
alimentaire; il satisfait au mme besoin et dans la mme mesure.--Il
est une gale _richesse relle_, il n'est plus une gale _richesse
relative_. Sa production a t mise en grande partie _ la charge de
la nature_: on l'obtient avec un _moindre effort_ humain; on se rend
un _moindre service_ en se le passant de main en main, il a moins de
_valeur_; et, pour tout dire en un mot, il est devenu _gratuit_, non
absolument, mais dans la proportion de quarante  un.

Et non-seulement il est devenu _gratuit_, mais encore _commun_ dans
cette proportion. Car ce n'est pas au profit de celui qui le produit
que les 39/40 de l'effort ont t anantis; mais au profit de celui
qui le consomme, quel que soit le genre de travail auquel il se voue.

_Vtement._ Mme phnomne. Un simple manoeuvre entre dans un
magasin du Marais, et y reoit un vtement qui correspond  vingt
journes de son travail, que nous supposons tre de la qualit la
plus infrieure. S'il devait faire ce vtement lui-mme il n'y
parviendrait pas de toute sa vie. S'il et voulu s'en procurer un
semblable du temps d'Henri IV, il lui en et cot trois ou quatre
cents journes. Qu'est donc devenue, quant aux toffes, cette
diffrence de _valeur_ rapporte  la dure du travail brut? Elle a
t anantie, parce que des forces naturelles _gratuites_ se sont
charges de l'oeuvre; et elle a t anantie au profit de l'humanit
tout entire.

Car il ne faut pas cesser de faire remarquer ceci: Chacun doit 
son semblable un service quivalent  celui qu'il en reoit. Si
donc l'art du tisserand n'avait fait aucun progrs, si le tissage
n'tait excut en partie par des forces _gratuites_, le tisserand
mettrait deux ou trois cents journes  fabriquer l'toffe, et il
faudrait bien que notre manoeuvre cdt deux ou trois cents journes
pour l'obtenir. Et puisque le tisserand ne peut parvenir, malgr sa
bonne volont,  se faire cder deux ou trois cents journes,  se
faire rtribuer pour l'intervention des forces gratuites, pour le
progrs accompli, il est parfaitement exact de dire que ce progrs
a t accompli au profit de l'acqureur, du consommateur, de la
satisfaction universelle, de l'humanit.

_Transport._ Antrieurement  tout progrs, quand le genre humain
en tait rduit, comme le journalier que nous avons mis en scne, 
du travail brut et primitif, si un homme avait voulu qu'un fardeau
d'un quintal ft transport de Paris  Bayonne, il n'aurait eu que
cette alternative: ou mettre le fardeau sur ses paules et accomplir
l'oeuvre lui-mme, voyageant par monts et par vaux, ce qui et exig
au moins un an de fatigues; ou bien prier quelqu'un de faire pour
lui cette rude besogne; et comme, d'aprs l'hypothse, le nouveau
porte-balle aurait employ les mmes moyens et le mme temps, il
aurait rclam en paiement un an de travail.  cette poque donc, la
valeur du travail brut tant _un_, celle du transport tait, de 300
pour un poids d'un quintal et une distance de 200 lieues.

Les choses ont bien chang. En fait, il n'y a aucun manoeuvre  Paris
qui ne puisse atteindre le mme rsultat par le sacrifice de deux
journes. L'alternative est bien la mme. Il faut encore excuter, le
transport soi-mme ou le faire faire par d'autres en les rmunrant.
Si notre journalier l'excute lui-mme, il lui faudra encore un
an de fatigues; mais, s'il s'adresse  des hommes du mtier, il
trouvera vingt entrepreneurs qui s'en chargeront pour 3 ou 4 francs,
c'est--dire pour l'quivalent de deux journes de travail brut.
Ainsi, la valeur du travail brut tant _un_, celle du transport, qui
tait de 300, n'est plus que de _deux_.

Comment s'est accomplie cette tonnante rvolution? Oh! elle a exig
bien des sicles. On a dompt certains animaux, on a perc des
montagnes, on a combl des valles, on a jet des ponts sur les
fleuves; on a invent le traneau d'abord, ensuite la roue, on a
amoindri les obstacles, ou l'occasion du travail, des services, de la
valeur; bref on est parvenu  faire, avec une peine gale  deux, ce
qu'on ne pouvait faire,  l'origine, qu'avec une peine gale  trois
cents. Ce progrs a t ralis par des hommes qui ne songeaient qu'
leurs propres intrts. Et cependant qui en profite aujourd'hui?
notre pauvre journalier, et avec lui tout le monde.

Qu'on ne dise pas que ce n'est pas l de la Communaut. Je dis
que c'est de la Communaut dans le sens le plus strict du mot. 
l'origine, la satisfaction dont il s'agit faisait quilibre, pour
tous les hommes,  300 journes de travail brut ou  un nombre
moindre, mais proportionnel, de travail intelligent. Maintenant,
298 parties de cet effort sur 300 ont t mises  la charge de la
nature, et l'humanit se trouve exonre d'autant. Or, videmment,
tous les hommes sont gaux devant ces obstacles dtruits, devant
cette distance efface, devant cette fatigue annule, devant cette
valeur anantie, puisque tous obtiennent le rsultat sans avoir  le
rmunrer. Ce qu'ils rmunreront, c'est l'effort humain qui reste
encore  faire, mesur par 2, exprimant le travail brut. En d'autres
termes, celui qui ne s'est pas perfectionn, et qui n'a  offrir que
la force musculaire, a encore deux journes de travail  cder pour
obtenir la satisfaction. Tous les autres hommes l'obtiennent avec un
travail de moindre dure: l'avocat de Paris, gagnant 30,000 francs
par an, avec la vingt-cinquime partie d'une journe, etc.; par o
l'on voit que les hommes sont gaux devant la valeur anantie, et
que l'ingalit se restreint dans les limites qui forment encore le
domaine de la Valeur qui survit, ou de la Proprit.

C'est un cueil pour la science de procder par voie d'exemple.
L'esprit du lecteur est port  croire que le phnomne qu'elle veut
dcrire n'est vrai qu'aux cas particuliers invoqus  l'appui de la
dmonstration. Mais il est clair que ce qui a t dit du bl, du
vtement, du transport, est vrai de tout. Quand l'auteur gnralise,
c'est au lecteur de particulariser; et, quand celui-l se dvoue  la
lourde et froide analyse, c'est bien le moins que celui-ci se donne
le plaisir de la synthse.

Aprs tout, cette loi synthtique, nous la pouvons formuler ainsi:

_La valeur, qui est la proprit sociale, nat de l'effort et de
l'obstacle._

_ mesure que l'obstacle s'amoindrit, l'effort, la valeur, ou le
domaine de la proprit, s'amoindrissent avec lui._

_La proprit recule toujours, pour chaque satisfaction donne, et la
Communaut avance sans cesse._

Faut-il en conclure, comme fait M. Proudhon, que la Proprit est
destine  prir? De ce que, pour chaque effet utile  raliser, pour
chaque satisfaction  obtenir, elle recule devant la Communaut,
est-ce  dire qu'elle va s'y absorber et s'y anantir?

Conclure ainsi, c'est mconnatre compltement la nature mme de
l'homme. Nous rencontrons ici un sophisme analogue  celui que nous
avons dj rfut au sujet de l'intrt des capitaux. L'intrt tend
 baisser, disait-on, donc sa destine est de disparatre.--La valeur
et la proprit diminuent, dit-on maintenant, donc leur destine est
de s'anantir.

Tout le sophisme consiste  omettre ces mots: _pour chaque effet
dtermin_. Oui, il est trs-vrai que les hommes obtiennent des
_effets dtermins_ avec des efforts moindres; c'est en cela qu'ils
sont progressifs et perfectibles; c'est pour cela qu'on peut affirmer
que le domaine _relatif_ de la proprit se rtrcit, en l'examinant
au point de vue d'une satisfaction donne.

Mais il n'est pas vrai que tous les _effets possibles_  obtenir
soient jamais puiss, et ds lors il est absurde de penser qu'il
soit dans la nature du progrs d'altrer le domaine _absolu_ de la
Proprit.

Nous l'avons dit plusieurs fois et sous toutes les formes: chaque
effort, avec le temps, peut servir de vhicule  une plus grande
somme d'utilit gratuite, sans qu'on soit autoris  en conclure
que les hommes cesseront jamais de faire des efforts. Tout ce
qu'on en doit dduire, c'est que leurs forces devenues disponibles
s'attaqueront  d'autres obstacles, ralisant,  travail gal, des
satisfactions jusque-l inconnues.

J'insisterai encore sur cette ide. Il doit tre permis, par le temps
qui court, de ne rien laisser  l'interprtation abusive quand on
s'est avis d'articuler ces terribles mots: Proprit, Communaut.

 un moment donn de son existence, l'homme isol ne peut disposer
que d'une certaine somme d'efforts. Il en est de mme de la socit.

Quand l'homme isol ralise un progrs, en faisant concourir  son
oeuvre une force naturelle, la somme de ses efforts se trouve rduite
d'autant, _par rapport  l'effet utile cherch_. Elle serait rduite
aussi d'une manire _absolue_, si cet homme, satisfait de sa premire
condition, convertissait son progrs en loisir, et s'abstenait de
consacrer  de nouvelles jouissances cette portion d'efforts rendue
dsormais disponible. Mais cela suppose que l'ambition, le dsir,
l'aspiration, sont des forces limites; que le coeur humain n'est
pas indfiniment expansible. Or, il n'en est rien.  peine Robinson
a mis une partie son travail  la charge de la nature, qu'il le
consacre  de nouvelles entreprises. L'ensemble de ses efforts reste
le mme; seulement il y en a un entre autres qui est plus productif,
plus fructueux, aid par une plus grande proportion de collaboration
naturelle et gratuite.--C'est justement le phnomne qui se ralise
au sein de la socit.

De ce que la charrue, la herse, le marteau, la scie, les boeufs
et les chevaux, la voile, les chutes d'eau, la vapeur, ont
successivement exonr l'humanit d'une masse norme d'efforts
pour chaque rsultat obtenu, il ne s'ensuit pas ncessairement
que ces efforts mis en disponibilit aient t frapps d'inertie.
Rappelons-nous ce qui a t dit de l'expansibilit indfinie des
besoins et des dsirs. Jetons d'ailleurs un regard sur le monde, et
nous n'hsiterons pas  reconnatre qu' chaque fois que l'homme a
pu vaincre un obstacle avec de la force naturelle, il a tourn sa
force propre contre d'autres obstacles. On imprime plus facilement,
mais on imprime davantage. Chaque livre rpond  moins d'effort
humain,  moins de valeur,  moins de proprit; mais il y a plus de
livres, et, au total, autant d'efforts, autant de valeurs, autant de
Proprits. J'en pourrais dire autant des vtements, des maisons,
des chemins de fer, de toutes les productions humaines. Ce n'est pas
l'ensemble des valeurs qui a diminu, c'est l'ensemble des utilits
qui a augment. Ce n'est pas le domaine _absolu_ de la Proprit
qui s'est rtrci, c'est le domaine absolu de la Communaut qui
s'est largi. Le progrs n'a pas paralys le travail, il a tendu le
bien-tre.

La Gratuit et la Communaut, c'est le domaine des forces naturelles,
et ce domaine s'agrandit sans cesse. C'est une vrit de raisonnement
et de fait.

La Valeur et la Proprit, c'est le domaine des efforts humains, des
services rciproques; et ce domaine se resserre incessamment pour
chaque rsultat donn, mais non pour l'ensemble des rsultats,--pour
chaque satisfaction dtermine, mais non pour l'ensemble des
satisfactions, parce que les satisfactions _possibles_ ouvrent devant
l'humanit un horizon sans limites.

Autant donc il est vrai que la Proprit relative fait successivement
place  la Communaut, autant il est faux que la Proprit absolue
tende  disparatre de ce monde. C'est un pionnier qui accomplit
son oeuvre dans un cercle et passe dans un autre. Pour qu'elle
s'vanout, il faudrait que tout obstacle ft dfaut au travail; que
tout effort humain devnt inutile; que les hommes n'eussent plus
occasion d'changer, de se rendre des services; que toute production
ft spontane, que la satisfaction suivt immdiatement le dsir;
il faudrait que nous fussions tous _gaux aux dieux_. Alors, il est
vrai, tout serait gratuit, tout serait commun: effort, service,
valeur, proprit, rien de ce qui constate notre native infirmit
n'aurait sa raison d'tre.

Mais l'homme a beau s'lever, il est toujours aussi loin de
l'omnipotence. Que sont les degrs qu'il parcourt sur l'chelle de
l'infini? Ce qui caractrise la Divinit, autant qu'il nous est donn
de le comprendre, c'est qu'entre sa volont et l'accomplissement
de sa volont, il n'y a pas d'obstacles: _Fiat lux, et lux facta
est_. Encore est-ce son impuissance  exprimer ce qui est tranger
 l'humaine nature qui a rduit Mose  supposer, entre la volont
divine et la lumire, l'obstacle d'un mot  prononcer. Mais quels que
soient les progrs que rserve  l'humanit sa nature perfectible,
on peut affirmer qu'ils n'iront jamais jusqu' faire disparatre
tout obstacle sur la route du bien-tre infini, et  frapper ainsi
d'inutilit le travail de ses muscles et de son intelligence. La
raison en est simple: c'est qu' mesure que certains obstacles sont
vaincus, les dsirs se dilatent, rencontrent de nouveaux obstacles
qui s'offrent  de nouveaux efforts. Nous aurons donc toujours du
travail  accomplir,  changer,  _valuer_. La proprit existera
donc jusqu' la consommation des temps, toujours croissante quant
 la masse,  mesure que les hommes deviennent plus actifs et plus
nombreux, encore que chaque effort, chaque service, chaque valeur,
chaque proprit relative passant de main en main serve de vhicule 
une proportion croissante d'utilit gratuite et commune.

Le lecteur voit que nous donnons au mot Proprit un sens trs-tendu
et qui n'en est pas pour cela moins exact. _La proprit, c'est le
droit de s'appliquer  soi-mme ses propres efforts, ou de ne les
cder que moyennant la cession en retour d'efforts quivalents._ La
distinction entre Propritaire et Proltaire est donc radicalement
fausse;-- moins qu'on ne prtende qu'il y a une classe d'hommes qui
n'excute aucun travail, ou n'a pas droit sur ses propres efforts,
sur les services qu'elle rend ou sur ceux qu'elle reoit en change.

C'est  tort que l'on rserve le nom de Proprit  une de ses formes
spciales, au capital,  la terre,  ce qui procure un intrt ou une
rente; et c'est sur cette fausse dfinition qu'on spare ensuite les
hommes en deux classes antagoniques. L'analyse dmontre que l'intrt
et la rente sont le fruit de services rendus, et ont mme origine,
mme nature, mmes droits que la main-d'oeuvre.

Le monde est un vaste atelier o la Providence a prodigu des
matriaux et des forces; c'est  ces matriaux et  ces forces que
s'applique le travail humain. Efforts antrieurs, efforts actuels,
mme efforts ou promesses d'efforts futurs s'changent les uns
contre les autres. Leur mrite relatif, constat par l'change et
indpendamment des matriaux et forces gratuites, rvle la valeur;
et c'est de la valeur par lui produite, que chacun est Propritaire.

On fera cette objection: Qu'importe qu'un homme ne soit propritaire,
comme vous dites, que de la valeur ou du mrite reconnu de son
service? La proprit de la valeur emporte celle de l'utilit qui y
est attache. Jean a deux sacs de bl, Pierre n'en a qu'un. Jean,
dites-vous, est le double plus riche _en valeur_. Eh! morbleu! il
l'est bien aussi en utilit, et mme en utilit naturelle. Il peut
manger une fois davantage.

Sans doute, mais n'a-t-il pas accompli le double de travail?

Allons nanmoins au fond de l'objection.

La richesse essentielle, absolue, nous l'avons dj dit, rside
dans l'utilit. C'est ce qu'exprime ce mot lui-mme. Il n'y a que
l'_utilit_ qui _serve_ (_uti_, servir). Elle seule est en rapport
avec nos besoins, et c'est elle seule que l'homme a en vue quand il
travaille. C'est du moins elle qu'il poursuit en dfinitive, car
les choses ne satisfont pas notre faim et notre soif parce qu'elles
renferment de la valeur, mais de l'utilit.

Cependant il faut se rendre compte du phnomne que produit  cet
gard la socit.

Dans l'isolement, l'homme aspirerait  raliser de l'utilit sans se
proccuper de la valeur, dont la notion mme ne pourrait exister pour
lui.

Dans l'tat social, au contraire, l'homme aspire  raliser de la
valeur, sans se proccuper de l'utilit. La chose qu'il produit n'est
pas destine  ses propres besoins. Ds lors peu lui importe qu'elle
soit plus ou moins utile. C'est  celui qui prouve le dsir  la
juger  ce point de vue. Quant  lui, ce qui l'intresse, c'est qu'on
y attache, sur le march, la plus grande valeur possible, certain
qu'il retirera de ce march, et  son choix, d'autant plus d'utilits
qu'il y aura apport plus de valeur.

La sparation des occupations amne cet tat de choses que chacun
produit ce qu'il ne consommera pas, et consomme ce qu'il n'a pas
produit! Comme producteurs, nous poursuivons la valeur; comme
consommateurs, l'utilit. Cela est d'exprience universelle. Celui
qui polit un diamant, brode de la dentelle, distille de l'eau-de-vie,
ou cultive du pavot, ne se demande pas si la consommation de ces
choses est bien ou mal entendue. Il travaille, et, pourvu que son
travail ralise de la valeur, cela lui suffit.

Et, pour le dire en passant, ceci prouve que ce qui est moral ou
immoral, ce n'est pas le travail, mais le dsir; et que l'humanit se
perfectionne, non par la moralisation du producteur, mais par celle
du consommateur. Combien ne s'est-on pas rcri contre les Anglais
de ce qu'ils rcoltaient de l'opium dans l'Inde avec l'ide bien
arrte, disait-on, d'empoisonner les Chinois! C'tait mconnatre
et dplacer le principe de la moralit. Jamais on n'empchera de
produire ce qui, tant recherch, a de la valeur. C'est  celui qui
aspire  une satisfaction d'en calculer les effets, et c'est bien en
vain qu'on essayerait de sparer la prvoyance de la responsabilit.
Nos vignerons font du vin et en feront tant qu'il aura de la valeur,
sans se mettre en peine de savoir si avec ce vin on s'enivre en
France et on se tue en Amrique. C'est le jugement que les hommes
portent sur leurs besoins et leurs satisfactions qui dcide de la
direction du travail. Cela est vrai mme de l'homme isol; et si
une sotte vanit et parl plus haut que la faim  Robinson, au
lieu d'employer son temps  la chasse, il l'et consacr  arranger
les plumes de sa coiffure. De mme un peuple srieux provoque des
industries srieuses, un peuple futile, des industries futiles.
(_Voir_ chapitre XI.)

Mais revenons. Je dis:

L'homme qui travaille pour lui-mme a en vue l'utilit.

L'homme qui travaille pour les autres a en vue la valeur.

Or la Proprit, telle que je l'ai dfinie, repose sur la valeur; et
la valeur n'tant qu'un rapport, il s'ensuit que la proprit n'est
elle-mme qu'un rapport.

S'il n'y avait qu'un homme sur la terre, l'ide de Proprit ne
se prsenterait jamais  son esprit. Matre de s'assimiler toutes
les utilits dont il serait environn, ne rencontrant jamais un
droit analogue pour servir de limite au sien, comment la pense
lui viendrait-elle de dire: _Ceci est  moi_? Ce mot suppose ce
corrlatif: _Ceci n'est pas  moi_, ou _ceci est  autrui_. Le _Tien_
et le _Mien_ ne se peuvent concevoir isols, et il faut bien que le
mot Proprit implique relation, car il n'exprime aussi nergiquement
qu'une chose est _propre_  une personne qu'en faisant comprendre
qu'elle n'est _propre_  aucune autre.

Le premier qui, ayant clos un terrain, dit Rousseau, s'avisa de dire:
Ceci est  moi, fut le vrai fondateur de la socit civile.

Que signifie cette clture, si ce n'est une pense d'exclusion et par
consquent de relation? Si elle n'avait pour objet que de dfendre
le champ contre les animaux, c'tait une prcaution, non un signe de
proprit; une borne, au contraire, est un signe de proprit, non
une prcaution.

Ainsi les hommes ne sont vritablement Propritaires que relativement
les uns aux autres; et cela pos, de quoi sont-ils propritaires? de
valeurs,--ainsi qu'on le discerne fort bien dans les changes qu'ils
font entre eux.

Prenons, selon notre procd habituel, un exemple trs-simple.

La nature travaille, de toute ternit peut-tre,  mettre dans
l'eau de la source ces qualits qui la rendent propre  tancher la
soif et qui font pour nous son _utilit_. Ce n'est certainement pas
mon oeuvre, car elle a t labore sans ma participation et  mon
insu. Sous ce rapport, je puis bien dire que l'eau est pour moi un
don gratuit de Dieu. Ce qui est mon oeuvre _propre_, c'est l'effort
auquel je me suis livr pour aller chercher ma provision de la
journe.

Par cet acte, de quoi suis-je devenu propritaire?

Relativement  moi, je suis propritaire, si l'on peut s'exprimer
ainsi, de toute l'utilit que la nature a mise dans cette eau. Je
puis la faire tourner  mon avantage comme je l'entends. Ce n'est
mme que pour cela que j'ai pris la peine de l'aller chercher.
Contester mon droit, ce serait dire que, bien que les hommes ne
puissent vivre sans boire, ils n'ont pas le droit de boire l'eau
qu'ils se sont procure par leur travail. Je ne pense pas que les
communistes, quoiqu'ils aillent fort loin, aillent jusque-l; et,
mme sous le rgime Cabet, il sera permis sans doute aux agneaux
icariens, quand ils auront soif, de s'aller dsaltrer dans le
courant d'une onde pure.

Mais relativement aux autres hommes, supposs libres de faire comme
moi, je ne suis et je ne puis tre propritaire que de ce qu'on
nomme, par mtonymie, la _valeur de l'eau_, c'est--dire la valeur
du _service_ que je rendrai en la cdant. Puisqu'on me reconnat le
droit de boire cette eau, il n'est pas possible qu'on me conteste
le droit de la cder.--Et puisqu'on reconnat  l'autre contractant
le droit d'aller, comme moi, en chercher  la source, il n'est pas
possible qu'on lui conteste le droit d'accepter la mienne. Si l'un a
le droit de cder, l'autre d'accepter, moyennant payement librement
dbattu, le premier est donc _propritaire_  l'gard du second.--En
vrit, il est triste d'crire  une poque o l'on ne peut faire
un pas en conomie politique sans s'arrter  de si puriles
dmonstrations.

Mais sur quelle base se fera l'arrangement? C'est l ce qu'il faut
surtout savoir pour apprcier toute la porte sociale de ce mot
Proprit, si malsonnant aux oreilles du sentimentalisme dmocratique.

Il est clair qu'tant libres tous deux, nous prendrons en
considration la peine que je me suis donne et celle qui lui sera
pargne, ainsi que toutes les circonstances qui constituent la
valeur. Nous dbattrons nos conditions, et, si le march se conclut,
il n'y a ni exagration ni subtilit  dire que mon voisin aura
acquis _gratuitement_, ou, si l'on veut, _aussi gratuitement que
moi_, toute l'utilit naturelle de l'eau. Veut-on la preuve que
les efforts humains, et non l'utilit intrinsque, dterminent les
conditions, plus ou moins onreuses de la transaction? On conviendra
que cette utilit reste identique, que la source soit rapproche ou
loigne. C'est la peine prise ou  prendre qui diffre selon les
distances, et puisque la rmunration varie avec elle, c'est en elle,
non dans l'utilit, qu'est le principe de la valeur, de la Proprit
relative.

Il est donc certain que, relativement aux autres, je ne suis et ne
puis tre Propritaire que de mes efforts, de mes services, qui
n'ont rien de commun avec les laborations mystrieuses et inconnues
par lesquelles la nature a communiqu de l'utilit aux choses qui
sont l'occasion de ces services. J'aurais beau porter plus loin mes
prtentions, l se bornera toujours ma Proprit de fait; car, si
j'exige plus que la valeur de mon service, mon voisin se le rendra
 lui-mme. Cette limite est absolue, infranchissable, dcisive.
Elle explique et justifie pleinement la Proprit, forcment rduite
au droit bien naturel de demander un service pour un autre. Elle
implique que la jouissance des utilits naturelles n'est approprie
que nominalement et en apparence; que l'expression: Proprit d'un
hectare de terre, d'un quintal de fer, d'un hectolitre de bl, d'un
mtre de drap, est une vritable mtonymie, de mme que Valeur de
l'eau, du fer, etc.; qu'en tant que la nature a donn ces biens aux
hommes, ils en jouissent gratuitement et en commun; qu'en un mot, la
Communaut se concilie harmonieusement avec la Proprit, les dons
de Dieu restant dans le domaine de l'une, et les services humains
formant seuls le trs-lgitime domaine de l'autre.

De ce que j'ai choisi un exemple trs-simple pour montrer la ligne de
dmarcation qui spare le domaine commun du domaine appropri, on ne
serait pas fond  conclure que cette ligne se perd et s'efface dans
les transactions plus compliques. Non, elle persiste et se montre
toujours dans toute transaction libre. L'action d'aller chercher de
l'eau  la source est trs-simple, sans doute, mais qu'on y regarde
de prs, et l'on se convaincra que l'action de cultiver du bl n'est
plus complique que parce qu'elle embrasse une srie d'actions tout
aussi simples, dans chacune desquelles la collaboration de la nature
et celle de l'homme se combinent, en sorte que l'exemple choisi est
le type de tout autre fait conomique. Qu'il s'agisse d'eau, de
bl, d'toffes, de livres, de transports, de tableaux, de danse, de
musique, certaines circonstances, nous l'avons avou, peuvent donner
beaucoup de valeur  certains services, mais nul ne peut jamais se
faire payer autre chose, et notamment le concours de la nature, tant
qu'un des contractants pourra dire  l'autre: Si vous me demandez
plus que ne _vaut_ votre service, je m'adresserai ailleurs ou me le
rendrai moi-mme.

Ce n'est pas assez de justifier la Proprit, je voudrais la faire
chrir mme par les Communistes les plus convaincus. Pour cela que
faut-il? dcrire son rle dmocratique, progressif et galitaire;
faire comprendre que non-seulement elle ne monopolise pas entre
quelques mains les dons de Dieu, mais qu'elle a pour mission spciale
d'agrandir sans cesse le cercle de la Communaut. Sous ce rapport,
elle est bien autrement ingnieuse que Platon, Morus, Fnelon ou M.
Cabet.

Qu'il y ait des biens dont les hommes jouissent gratuitement et
en commun sur le pied de la plus parfaite galit, qu'il y ait,
dans l'ordre social, au-dessous de la proprit, une Communaut
trs-relle, c'est ce que nul ne conteste. Il ne faut d'ailleurs,
qu'on soit conomiste ou socialiste, que des yeux pour le voir. Tous
les enfants de Dieu sont traits de mme  certains gards. Tous sont
gaux devant la gravitation, qui les attache au sol, devant l'air
respirable, la lumire du jour, l'eau des torrents. Ce vaste et
incommensurable fonds commun, qui n'a rien  dmler avec la Valeur
ou la Proprit, Say le nomme _richesse naturelle_, par opposition
 la _richesse sociale_; Proudhon, _biens naturels_, par opposition
aux _biens acquis_; Considrant, _Capital naturel_, par opposition
au _Capital cr_; Saint-Chamans, _richesse de jouissance_, par
opposition  la _richesse de valeur_; nous l'avons nomm _utilit
gratuite_, par opposition  l'_utilit onreuse_. Qu'on l'appelle
comme on voudra, il existe: cela suffit pour dire: Il y a parmi les
hommes un fonds commun de satisfactions gratuites et gales.

Et si la richesse _sociale_, _acquise_, _cre_, de _valeur_,
_onreuse_, en un mot la Proprit, est ingalement rpartie, on
ne peut pas dire qu'elle le soit injustement, puisqu'elle est pour
chacun proportionnelle aux _services_ d'o elle procde et dont elle
n'est que l'valuation. En outre, il est clair que cette ingalit
est attnue par l'existence du fonds commun, en vertu de cette
rgle mathmatique; l'ingalit relative de deux nombres ingaux
s'affaiblit si l'on ajoute  chacun d'eux des nombres gaux. Lors
donc que nos inventaires constatent qu'un homme est le double plus
riche qu'un autre, cette proportion cesse d'tre exacte si l'on
prend en considration leur part dans l'utilit gratuite, et mme
l'ingalit s'effacerait progressivement, si cette masse commune
tait elle-mme progressive.

La question est donc de savoir si ce _fonds commun_ est une quantit
fixe, invariable, accorde aux hommes ds l'origine et une fois pour
toutes par la Providence, au-dessus de laquelle se superpose le
_fonds appropri_, sans qu'il puisse y avoir aucune relation, aucune
action entre ces deux ordres de phnomnes.

Les conomistes ont pens que l'ordre social n'avait aucune influence
sur cette richesse naturelle et commune, et c'est pourquoi ils l'ont
exclue de l'conomie politique.

Les socialistes vont plus loin: ils croient que l'ordre social tend 
faire passer le fonds commun dans le domaine de la proprit, qu'il
consacre au profit de quelques-uns l'usurpation de ce qui appartient
 tous; et c'est pourquoi ils s'lvent contre l'conomie politique
qui mconnat cette funeste tendance et contre la socit actuelle
qui la subit.

Que dis-je? le Socialisme taxe ici, et avec quelque fondement,
l'conomie politique d'inconsquence; car, aprs avoir dclar qu'il
n'y avait pas de relation entre la richesse commune et la richesse
approprie, elle a infirm sa propre assertion et prpar le grief
socialiste, le jour o, confondant la valeur avec l'utilit, elle
a dit que les matriaux et les forces de la nature, c'est--dire
les dons de Dieu, avaient une valeur intrinsque, une valeur qui
leur tait propre;--car valeur implique toujours et ncessairement
appropriation. Ce jour-l, l'conomie politique a perdu le droit et
le moyen de justifier logiquement la Proprit.

Ce que je viens dire, ce que j'affirme avec une conviction qui
est pour moi une certitude absolue, c'est ceci: Oui, il y a une
action constante du fonds appropri sur le fonds commun, et sous
ce rapport la premire assertion conomiste est errone. Mais la
seconde assertion, dveloppe et exploite par le socialisme, est
plus funeste encore; car l'action dont il s'agit ne s'accomplit
pas en ce sens qu'elle fait passer le fonds commun dans le fonds
appropri, mais au contraire qu'elle fait incessamment tomber le
domaine appropri dans le domaine commun. La Proprit, juste et
lgitime en soi, parce qu'elle correspond toujours  des services,
tend  transformer l'utilit onreuse en utilit gratuite. Elle est
cet aiguillon qui force l'intelligence humaine  tirer de l'inertie
des forces naturelles latentes. Elle lutte  son profit sans doute,
contre les obstacles qui rendent l'utilit onreuse. Et quand
l'obstacle est renvers dans une certaine mesure, il se trouve qu'il
a disparu dans cette mesure au profit de tous. Alors l'infatigable
Proprit s'attaque  d'autres obstacles, et ainsi de suite et
toujours, levant sans cesse le niveau humain, ralisant de plus
en plus la Communaut et avec elle l'galit au sein de la grande
famille.

C'est en cela que consiste l'Harmonie vraiment merveilleuse de
l'ordre social naturel. Cette harmonie, je ne puis la dcrire sans
combattre des objections toujours renaissantes, sans tomber dans de
fatigantes redites. N'importe, je me dvoue; que le lecteur se dvoue
aussi un peu de son ct.

Il faut bien se pntrer de cette notion fondamentale: Quand il n'y
a pour personne aucun obstacle entre le dsir et la satisfaction (il
n'y en a pas, par exemple, entre nos yeux et la lumire du jour), il
n'y a aucun effort  faire, aucun service  se rendre  soi-mme ou 
rendre aux autres, aucune valeur, aucune Proprit possible. Quand un
obstacle existe, toute la srie se construit. Nous voyons apparatre
d'abord l'Effort;--puis l'change volontaire des efforts et des
services;--puis l'apprciation compare des services ou la Valeur;
enfin, le droit pour chacun de jouir des utilits attaches  ces
valeurs ou la Proprit.

Si, dans cette lutte contre des obstacles toujours gaux, le
concours de la nature et celui du travail taient aussi toujours
respectivement gaux, la Proprit et la Communaut suivraient des
lignes parallles sans jamais changer de proportions.

Mais il n'en est pas ainsi. L'aspiration universelle des hommes,
dans leurs entreprises, est de diminuer le rapport de l'effort au
rsultat, et, pour cela, d'associer  leur travail une proportion
toujours croissante d'agents naturels. Il n'y a pas sur toute la
terre un agriculteur, un manufacturier, un ngociant, un ouvrier,
un armateur, un artiste dont ce ne soit l'ternelle proccupation.
C'est  cela que tendent toutes leurs facults; c'est pour cela
qu'ils inventent des outils ou des machines, qu'ils sollicitent les
forces chimiques et mcaniques des lments, qu'ils se partagent
leurs travaux, qu'ils unissent leurs efforts. Faire plus avec moins,
c'est l'ternel problme qu'ils se posent en tous temps, en tous
lieux, en toutes situations, en toutes choses. Qu'en cela ils soient
mus par l'intrt personnel, qui le conteste? Quel stimulant les
inciterait avec la mme nergie? Chaque homme ayant d'abord ici-bas
la responsabilit de sa propre existence et de son dveloppement,
tait-il possible qu'il portt en lui-mme un mobile permanent autre
que l'intrt personnel? Vous vous rcriez; mais attendez la fin, et
vous verrez que si chacun s'occupe de soi, Dieu pense  tous.

Notre constante application est donc de diminuer l'effort
proportionnellement  l'effet utile cherch. Mais quand l'effort
est diminu, soit par la destruction de l'obstacle, soit par
l'invention des machines, la sparation des travaux, l'union des
forces, l'intervention d'un agent naturel, etc., cet effort amoindri
est moins apprci comparativement aux autres; on rend un moindre
_service_ en le faisant pour autrui; il a moins de Valeur, et il est
trs-exact de dire que la Proprit a recul. L'effet utile est-il
pour cela perdu? Non, d'aprs l'hypothse mme. O est-il donc pass?
dans le domaine de la Communaut. Quant  cette portion d'effort
humain que l'effet utile n'absorbe plus, elle n'est pas pour cela
strile; elle se tourne vers d'autres conqutes. Assez d'obstacles
se prsentent et se prsenteront toujours devant l'expansibilit
indfinie de nos besoins physiques, intellectuels et moraux, pour que
le travail, libre d'un ct, trouve  quoi se prendre de l'autre.--Et
c'est ainsi que le fonds appropri restant le mme, le fonds commun
se dilate comme un cercle dont le rayon s'allongerait toujours.

Sans cela, comment pourrions-nous expliquer le progrs, la
civilisation, quelque imparfaite qu'elle soit? Tournons nos regards
sur nous-mmes; considrons notre faiblesse; comparons notre
vigueur et nos connaissances avec la vigueur et les connaissances
que supposent les innombrables satisfactions qu'il nous est donn
de puiser dans le milieu social. Certes, nous resterons convaincus
que, rduits  nos propres efforts, nous n'en atteindrions pas la
cent-millime partie, mt-on  la disposition de chacun de nous
des millions d'hectares de terre inculte. Il est donc certain
qu'une quantit donne d'efforts humains ralise immensment plus
de rsultats aujourd'hui qu'au temps des Druides. Si cela n'tait
vrai que d'un individu, l'induction naturelle serait qu'il vit et
prospre aux dpens d'autrui. Mais puisque le phnomne se manifeste
dans tous les membres de la famille humaine, il faut bien arriver
 cette conclusion consolante, que quelque chose qui n'est pas de
nous est venu  notre aide; que la coopration gratuite de la nature
s'est progressivement ajout  nos propres efforts, et qu'elle reste
gratuite  travers toutes nos transactions;--car si elle n'tait pas
gratuite, elle n'expliquerait rien.

De ce qui prcde, nous devons dduire ces formules:

_Toute proprit est une Valeur; toute Valeur est une Proprit._

_Ce qui n'a pas de valeur est gratuit; ce qui est gratuit est commun._

_Baisse de valeur, c'est approximation vers la gratuit._

_Approximation vers la gratuit, c'est ralisation partielle de
Communaut._

Il est des temps o l'on ne peut prononcer certains mots sans
s'exposer  de fausses interprtations. Il ne manquera pas de gens
prts  s'crier, dans une intention laudative ou critique, selon le
camp: L'auteur parle de communaut, donc il est communiste. Je m'y
attends, et je m'y rsigne. Mais en acceptant d'avance le calice, je
n'en dois pas moins m'efforcer de l'loigner.

Il faudra que le lecteur ait t bien inattentif (et c'est pourquoi
la classe de lecteurs la plus redoutable est celle qui ne lit pas),
s'il n'a pas vu l'abme qui spare la Communaut et le Communisme.
Entre ces deux ides, il y a toute l'paisseur non-seulement de la
proprit, mais encore du droit, de la libert, de la justice, et
mme de la personnalit humaine.

La Communaut s'entend des biens dont nous jouissons en commun, par
destination providentielle sans qu'il y ait aucun effort  faire
pour les appliquer  notre usage;--ils ne peuvent donc donner lieu 
aucun service,  aucune transaction,  aucune Proprit. Celle-ci a
pour fondement le droit que nous avons de nous rendre des services 
nous-mmes, ou d'en rendre aux autres  charge de revanche.

Ce que le Communiste veut mettre en commun, ce n'est pas le don
gratuit de Dieu, c'est l'effort humain, c'est le service.

Il veut que chacun porte  la masse le fruit de son travail, et il
charge ensuite l'autorit de faire de cette masse une rpartition
quitable.

Or, de deux choses l'une: ou cette rpartition se fera
proportionnellement aux mises, ou elle sera assise sur une autre base.

Dans le premier cas, le communisme aspire  raliser, quant au
rsultat, l'ordre actuel, se bornant  substituer l'arbitraire d'un
seul  la libert de tous.

Dans le second cas, quelle sera la base de la rpartition? Le
Communisme rpond: L'galit.--Quoi! l'galit sans avoir gard 
la diffrence des peines! On aura _part gale_, qu'on ait travaill
six heures ou douze, machinalement ou avec intelligence!--Mais c'est
de toutes les ingalits la plus choquante; en outre, c'est la
destruction de toute activit, de toute libert, de toute dignit,
de toute sagacit. Vous prtendez tuer la concurrence; mais prenez
garde, vous ne faites que la transformer. On concourt aujourd'hui 
qui travaillera plus et mieux. On concourra, sous votre rgime,  qui
travaillera plus mal et moins.

Le communisme mconnat la nature mme de l'homme. L'effort est
pnible en lui-mme. Qu'est-ce qui nous y dtermine? Ce ne peut
tre qu'un sentiment plus pnible encore, un besoin  satisfaire,
une douleur  loigner, un bien  raliser. Notre mobile est donc
l'intrt personnel. Quand on demande au communisme ce qu'il y
veut substituer, il rpond par la bouche de Louis Blanc: _Le point
d'honneur_,--et par celle de M. Cabet: _La fraternit_. Faites donc
que j'prouve les sensations d'autrui, afin que je sache au moins
quelle direction je dois imprimer  mon travail.

Et puis qu'est-ce qu'un point d'honneur, une fraternit, mis en
oeuvre dans l'humanit entire par l'incitation et sous l'inspection
de MM. Louis Blanc et Cabet?

Mais je n'ai pas ici  rfuter le communisme. Tout ce que je veux
faire remarquer, c'est qu'il est justement l'oppos, en tous points,
du systme que j'ai cherch  tablir.

Nous reconnaissons  l'homme le droit de se servir lui-mme, ou de
servir les autres  des conditions librement dbattues. Le communisme
nie ce droit, puisqu'il centralise tous les services dans les mains
d'une autorit arbitraire.

Notre doctrine est fonde sur la Proprit. Le Communisme est fond
sur la spoliation systmatique, puisqu'il consiste  livrer  l'un,
sans compensation, le travail de l'autre. En effet, s'il distribuait
 chacun selon son travail, il reconnatrait la proprit, il ne
serait plus le Communisme.

Notre doctrine est fonde sur la libert.  vrai dire, proprit et
libert, c'est  nos yeux une seule et mme chose; car ce qui fait
qu'on est propritaire de son service, c'est le droit et la facult
d'en disposer. Le Communisme anantit la libert, puisqu'il ne laisse
 personne la libre disposition de son travail.

Notre doctrine est fonde sur la justice; le Communisme, sur
l'injustice. Cela rsulte de ce qui prcde.

Il n'y a donc qu'un point de contact entre les communistes et nous:
c'est une certaine similitude des syllabes qui entrent dans les mots
_communisme_ et _communaut_.

Mais que cette similitude n'gare pas l'esprit du lecteur. Pendant
que le Communisme est la ngation de la Proprit, nous voyons dans
notre doctrine sur la Communaut l'affirmation la plus explicite et
la dmonstration la plus premptoire de la Proprit.

Car si la lgitimit de la proprit a pu paratre douteuse et
inexplicable, mme  des hommes qui n'taient pas communistes, c'est
qu'ils croyaient qu'elle concentrait entre les mains de quelques-uns,
 l'exclusion de quelques autres, les dons de Dieu communs 
l'origine. Nous croyons avoir radicalement dissip ce doute, en
dmontrant que ce qui tait commun par destination providentielle
reste commun  travers toutes les transactions humaines, le domaine
de la proprit ne pouvant jamais s'tendre au del de la valeur, du
droit onreusement acquis par des services rendus.

Et, dans ces termes, qui peut nier la proprit? Qui pourrait, sans
folie, prtendre que les hommes n'ont aucun droit sur leur propre
travail, qu'ils reoivent, sans droit, les services volontaires de
ceux  qui ils ont rendu de volontaires services?

       *       *       *       *       *

Il est un autre mot sur lequel je dois m'expliquer, car dans ces
derniers temps on en a trangement abus. C'est le mot _gratuit_.
Ai-je besoin de dire que j'appelle gratuit, non point ce qui ne cote
rien  un homme, parce qu'on l'a pris  un autre, mais ce qui ne
cote rien  personne?

Quand Diogne se chauffait au soleil, on pouvait dire qu'il se
chauffait gratuitement, car il recueillait de la libralit divine
une satisfaction qui n'exigeait aucun travail, ni de lui ni d'aucun
de ses contemporains. J'ajoute que cette chaleur des rayons solaires
reste gratuite alors que le propritaire la fait servir  mrir son
bl et ses raisins, attendu qu'en vendant ses raisins et son bl, il
se fait payer ses services et non ceux du soleil. Cette vue peut tre
errone (en ce cas, il ne nous reste qu' nous faire communiste);
mais, en tous cas, tel est le sens que je donne et qu'emporte
videmment le mot _gratuit_.

On parle beaucoup, depuis la Rpublique, de crdit _gratuit_,
d'instruction _gratuite_. Mais il est clair qu'on enveloppe un
grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l'tat peut faire que
l'instruction se rpande, comme la lumire du jour, sans qu'il en
cote aucun effort  personne? Est-ce qu'il peut couvrir la France
d'institutions et de professeurs qui ne se fassent pas payer de
manire ou d'autre? Tout ce que l'tat peut faire, c'est ceci: au
lieu de laisser chacun rclamer et rmunrer volontairement ce genre
de services, l'tat peut arracher, par l'impt, cette rmunration
aux citoyens, et leur faire distribuer ensuite l'instruction de
son choix, sans exiger d'eux une seconde rmunration. En ce cas,
ceux qui n'apprennent pas payent pour ceux qui apprennent, ceux
qui apprennent peu pour ceux qui apprennent beaucoup, ceux qui
se destinent aux travaux manuels pour ceux qui embrasseront les
carrires librales. C'est le Communisme appliqu  une branche de
l'activit humaine. Sous ce rgime; que je n'ai pas  juger ici, on
pourra dire, on devra dire: _l'instruction est commune_, mais il
serait ridicule de dire: _l'instruction est gratuite_. Gratuite! oui,
pour quelques-uns de ceux qui la reoivent, mais non pour ceux qui la
payent, sinon au professeur, du moins au percepteur.

Il n'est rien que l'tat ne puisse donner _gratuitement_  ce compte;
et si ce mot n'tait pas une mystification, ce n'est pas seulement
l'instruction _gratuite_ qu'il faudrait demander  l'tat, mais la
nourriture _gratuite_, le vtement _gratuit_, le vivre et le couvert
_gratuits_, etc. Qu'on y prenne garde. Le peuple en est presque l;
du moins il ne manque pas de gens qui demandent en son nom le crdit
_gratuit_, les instruments de travail _gratuits_, etc., etc. Dupes
d'un mot, nous avons fait un pas dans le Communisme; quelle raison
avons-nous de n'en pas faire un second, puis un troisime, jusqu'
ce que toute libert, toute proprit, toute justice y aient pass?
Dira-t-on que l'instruction est si universellement ncessaire qu'on
peut, en sa faveur, faire flchir le droit et les principes? Mais
quoi! est-ce que l'alimentation n'est pas plus ncessaire encore?
_Primo vivere, deinde philosophari_, dira le peuple, et je ne sais en
vrit ce qu'on aura  lui rpondre.

Qui sait? ceux qui m'imputeront  communisme d'avoir constat la
communaut providentielle des dons de Dieu seront peut-tre les mmes
qui violeront le droit d'apprendre et d'enseigner, c'est--dire la
proprit dans son essence. Ces inconsquences sont plus surprenantes
que rares.




IX

PROPRIT FONCIRE


Si l'ide dominante de cet crit est vraie, voici comment il faut se
reprsenter l'Humanit dans ses rapports avec le monde extrieur.

Dieu a cr la terre. Il a mis  sa surface et dans ses entrailles
une foule de choses utiles  l'homme, en ce qu'elles sont propres 
satisfaire ses besoins.

En outre, il a mis dans la matire des forces: gravitation,
lasticit, porosit, compressibilit, calorique, lumire,
lectricit, cristallisation, vie vgtale.

Il a plac l'homme en face de ces matriaux et de ces forces. Il les
lui a livrs gratuitement.

Les hommes se sont mis  exercer leur activit sur ces matriaux et
ces forces; par l ils se sont rendu service  eux-mmes. Ils ont
aussi travaill les uns pour les autres; par l ils se sont rendu des
services rciproques. Ces services compars dans l'change ont fait
natre l'ide de Valeur, et la Valeur celle de Proprit.

Chacun est donc devenu propritaire en proportion de ses services.
Mais les forces et les matriaux, donns par Dieu gratuitement 
l'homme ds l'origine, sont demeurs, sont encore et seront toujours
gratuits,  travers toutes les transactions humaines; car, dans les
apprciations auxquelles donnent lieu les changes, ce sont les
_services humains_, et non les _dons de Dieu_ qui _s'valuent_.

Il rsulte de l qu'il n'y en a pas un seul parmi nous, tant que les
transactions sont libres, qui cesse jamais d'tre usufruitier de ces
dons. Une seule condition nous est pose, c'est d'excuter le travail
ncessaire pour les mettre  notre porte, ou, si quelqu'un prend
cette peine pour nous, de prendre pour lui une peine quivalente.

Si c'est l la vrit, certes la Proprit est inbranlable.

L'universel instinct de l'Humanit, plus infaillible qu'aucune
lucubration individuelle, s'en tenait, sans l'analyser,  cette
donne, quand la thorie est venue scruter les fondements de la
Proprit.

Malheureusement elle dbuta par une confusion: elle prit l'Utilit
pour la Valeur. Elle attribua une _valeur_ propre, indpendante
de tout service humain, soit aux matriaux, soit aux forces de
la nature.  l'instant la proprit fut aussi injustifiable
qu'inintelligible.

Car Utilit est un rapport entre la chose et notre organisation.
Elle n'implique ncessairement ni efforts, ni transactions, ni
comparaisons; elle se peut concevoir en elle-mme et relativement 
l'homme isol. Valeur, au contraire, est un rapport d'homme  homme;
pour exister il faut qu'elle existe en double, rien d'isol ne se
pouvant comparer. Valeur implique que celui qui la dtient ne la
cde que contre une valeur gale.--La thorie qui confond ces deux
ides arrive donc  supposer qu'un homme, dans l'change, donne de
la prtendue valeur de cration naturelle contre de la vraie valeur
de cration humaine, de l'utilit qui n'a exig aucun travail contre
de l'utilit qui en a exig, en d'autres termes, qu'il peut profiter
du travail d'autrui sans travailler.--La thorie appela la Proprit
ainsi comprise d'abord _monopole ncessaire_, puis _monopole_ tout
court, ensuite _illgitimit_, et finalement _vol_.

La Proprit foncire reut le premier choc. Cela devait tre. Ce
n'est pas que toutes les industries ne fassent intervenir dans leur
oeuvre des forces naturelles; mais ces forces se manifestent d'une
manire beaucoup plus clatante, aux yeux de la multitude, dans les
phnomnes de la vie vgtale et animale, dans la production des
aliments et de ce qu'on nomme improprement _matires premires_,
oeuvres spciales de l'agriculture.

D'ailleurs, si un monopole devait plus que tout autre rvolter la
conscience humaine, c'tait sans doute celui qui s'appliquait aux
choses les plus ncessaires  la vie.

La confusion dont il s'agit, dj fort spcieuse au point de vue
scientifique, puisque aucun thoricien que je sache n'y a chapp,
devenait plus spcieuse encore par le spectacle qu'offre le monde.

On voyait souvent le Propritaire foncier vivre sans travailler, et
l'on en tirait cette conclusion assez plausible: Il faut bien qu'il
ait trouv le moyen de se faire rmunrer pour autre chose que pour
son travail. Cette autre chose, que pouvait-elle tre, sinon la
fcondit, la productivit, la coopration de l'instrument, le sol?
C'est donc la _rente du sol_ qui fut fltrie, selon les poques, des
noms de monopole ncessaire, privilge, illgitimit, vol.

Il faut le dire: la thorie a rencontr sur son chemin un fait qui a
d contribuer puissamment  l'garer. Peu de terres, en Europe, ont
chapp  la conqute et  tous les abus qu'elle entrane. La science
a pu confondre la manire dont la Proprit foncire a t acquise
violemment avec la manire dont elle se forme naturellement.

Mais il ne faut pas imaginer que la fausse dfinition du mot _valeur_
se soit borne  branler la Proprit foncire. C'est une terrible
et infatigable puissance que la logique, qu'elle parte d'un bon ou
d'un mauvais principe! Comme la terre, a-t-on dit, fait concourir 
la production de la valeur la lumire, la chaleur, l'lectricit, la
vie vgtale, etc., de mme le capital ne fait-il pas concourir  la
production de la valeur le vent, l'lasticit, la gravitation? Il y
a donc des hommes, outre les agriculteurs, qui se font payer aussi
l'intervention des agents naturels. Cette rmunration leur arrive
par l'intrt du capital, comme aux propritaires fonciers par la
rente du sol. Guerre donc  l'Intrt comme  la Rente!

Voici donc la gradation des coups qu'a subis la Proprit, au nom
de ce principe faux selon moi, vrai selon les conomistes et les
galitaires,  savoir: _les agents naturels ont ou crent de la
valeur_.--Car, il faut bien le remarquer, c'est une prmisse sur
laquelle toutes les coles sont d'accord. Leur dissidence consiste
uniquement dans la timidit ou la hardiesse des dductions.

Les conomistes ont dit: _la proprit_ (du sol) _est un privilge_;
mais il est ncessaire, il faut le maintenir.

Les Socialistes: _la proprit_ (du sol) _est un privilge_; mais
il est ncessaire, il faut le maintenir--en lui demandant une
compensation, le droit au travail.

Les Communistes et les galitaires: _la proprit_ (en gnral) _est
un privilge_, il faut la dtruire.

Et moi, je crie  tue-tte: LA PROPRIT N'EST PAS UN PRIVILGE.
Votre commune prmisse est fausse, donc vos trois conclusions,
quoique diverses, sont fausses. LA PROPRIT N'EST PAS UN PRIVILGE,
donc il ne faut ni la tolrer par grce, ni lui demander une
compensation, ni la dtruire.

       *       *       *       *       *

Passons brivement en revue les opinions mises sur ce grave sujet
par les diverses coles.

On sait que les conomistes anglais ont pos ce principe sur
lequel ils semblent unanimes: _la valeur vient du travail_. Qu'ils
s'accordent entre eux, c'est possible; mais s'accordent-ils avec
eux-mmes? C'est l ce qui et t dsirable, et le lecteur va en
juger. Il verra s'ils ne confondent pas toujours et partout l'Utilit
gratuite, non rmunrable, sans valeur, avec l'Utilit onreuse,
seule due au travail, seule, d'aprs eux-mmes, pourvue de valeur.

     AD. SMITH. Dans la culture de la terre, la nature travaille
     conjointement avec l'homme, et, _quoique le travail de la nature
     ne cote aucune dpense_, ce qu'il produit _n'en a pas moins sa_
     VALEUR, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus
     chers.

Voici donc la nature produisant de la Valeur. Il faut bien que
l'acheteur du bl la paye, quoiqu'elle n'ait rien cot  personne,
pas mme du travail. Qui donc ose se prsenter pour recevoir cette
prtendue _valeur_?  la place de ce mot, mettez le mot _utilit_, et
tout s'claircit, et la Proprit est justifie, et la justice est
satisfaite.

     On peut considrer la rente comme le produit de _cette
     puissance de la nature_ dont le propritaire prte la jouissance
     au fermier... Elle est (la rente!) _l'oeuvre de la nature_,
     qui reste aprs qu'on a dduit ou compens _tout ce qu'on peut
     regarder comme l'oeuvre de l'homme_. C'est rarement moins du
     quart et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une
     quantit gale de travail humain, employ dans les manufactures,
     ne saurait oprer une aussi grande reproduction. Dans celles-ci,
     la nature ne fait rien, c'est l'homme qui fait tout.

Peut-on accumuler en moins de mots plus d'erreurs dangereuses?
Ainsi le quart ou le tiers de la _valeur_ des subsistances est d 
l'_exclusive_ puissance de la nature. Et cependant le propritaire
se fait payer par le fermier, et le fermier par le proltaire,
cette prtendue valeur qui reste aprs que l'_oeuvre de l'homme_
est rmunre. Et c'est sur cette base que vous voulez asseoir la
Proprit! Que faites-vous d'ailleurs de l'axiome: _Toute valeur
vient du travail_?

Puis voici la nature qui _ne fait rien_ dans les fabriques! Quoi! la
gravitation, l'lasticit des gaz, la force des animaux n'aident pas
le manufacturier! Ces forces agissent dans les fabriques exactement
comme dans les champs, elles produisent gratuitement, non de la
valeur, mais de l'utilit. Sans quoi la proprit des capitaux ne
serait pas plus  l'abri que celle du sol des inductions communistes.

BUCHANAN. Ce commentateur, adoptant la thorie du matre sur la
Rente, pouss par la logique, le blme de l'avoir juge avantageuse.

     Smith, en regardant la portion de la production territoriale
     qui reprsente le _profit du fonds de terre_ (quelle langue!)
     comme _avantageuse_  la socit, n'a pas rflchi que la Rente
     n'est que l'effet de la chert, et que ce que le propritaire
     gagne de cette manire, il ne le gagne qu'_aux dpens_ du
     consommateur. La socit ne gagne rien par la reproduction du
     profit des terres. C'est une classe qui profite aux dpens des
     autres.

On voit apparatre ici la dduction logique: la rente est une
injustice.

     RICARDO. La rente est cette portion du produit de la terre _que
     l'on paye_ au propritaire pour avoir le droit d'exploiter _les
     facults productives et imprissables du sol_.

Et, afin qu'on ne s'y trompe pas, l'auteur ajoute:

     On confond souvent la rente avec l'intrt et le profit du
     capital... Il est vident qu'une portion de la rente reprsente
     l'intrt du capital consacr  amender le terrain,  riger
     les constructions ncessaires, etc., _le reste est pay pour
     exploiter les proprits naturelles et indestructibles du
     sol_.--C'est pourquoi, quand je parlerai de _rente_, dans la
     suite de cet ouvrage, je ne dsignerai sous ce nom que ce que
     le fermier paye au propritaire pour le droit d'exploiter les
     _facults primitives et indestructibles du sol_.

     MACCULLOCH. Ce qu'on nomme proprement la Rente, c'est la somme
     paye _pour l'usage des forces naturelles et de la puissance
     inhrente au sol_. Elle est entirement distincte de la somme
     paye  raison des constructions, cltures, routes, et autres
     amliorations foncires. _La rente est donc toujours un
     monopole._

     SCROPE. La valeur de la terre et la facult d'en tirer une
     Rente sont dues  deux circonstances: 1  l'appropriation
     de ses _puissances naturelles_; 2 au travail appliqu  son
     amlioration.

La consquence ne s'est pas fait longtemps attendre:

     Sous le premier rapport, _la rente est un monopole_. C'est une
     restriction  l'usufruit des dons que le Crateur a faits aux
     hommes pour la satisfaction de leurs besoins. Cette restriction
     _n'est juste qu'autant qu'elle est ncessaire_ pour le bien
     commun.

Quelle ne doit pas tre la perplexit des bonnes mes qui se refusent
 admettre que rien soit ncessaire qui ne soit juste!

Enfin Scrope termine par ces mots:

     Quand elle dpasse ce point, il la faut modifier en vertu du
     principe qui la fit tablir.

Il est impossible que le lecteur n'aperoive pas que ces auteurs
nous ont mens  la ngation de la Proprit, et nous y ont mens
trs-logiquement en partant de ce point: le propritaire se fait
payer les dons de Dieu. Voici que le fermage est une injustice que la
Loi a tablie sous l'empire de la ncessit, qu'elle peut modifier ou
dtruire sous l'empire d'une autre ncessit. Les Communistes n'ont
jamais dit autre chose.

     SENIOR. Les instruments de la production sont le travail et les
     agents naturels. Les agents naturels ayant t appropris, les
     propritaires _s'en font payer l'usage_, sous forme de Rente,
     qui n'est la rcompense d'aucun sacrifice quelconque, et est
     reue par ceux qui n'ont ni travaill ni fait des avances, mais
     qui se bornent  tendre la main pour recevoir les offrandes de
     la communaut.

Aprs avoir port ce rude coup  la proprit, Senior explique qu'une
partie de la Rente rpond  l'intrt du capital, puis il ajoute:

     Le surplus est prlev par le _propritaire des agents
     naturels_, et forme sa rcompense, _non pour avoir travaill
     ou pargn_, mais simplement pour n'avoir pas gard quand il
     pouvait garder, pour avoir permis que les dons de la nature
     fussent accepts.

On le voit, c'est toujours la mme thorie. On suppose que le
propritaire s'interpose entre la bouche qui a faim et l'aliment
que Dieu lui avait destin, sous la condition du travail. Le
propritaire, qui a concouru  la production, se fait payer pour ce
travail, ce qui est juste, et il se fait payer une seconde fois pour
le travail de la nature, pour l'usage des forces productives, des
puissances indestructibles du sol, ce qui est inique.

Cette thorie, dveloppe par les conomistes anglais, Mill, Malthus,
etc., on la voit avec peine prvaloir aussi sur le continent.

     Quand un franc de semence, dit SCIALOJA, donne cent francs de
     bl, cette augmentation de _valeur_ est due, en grande partie, 
     la terre.

C'est confondre l'Utilit et la valeur. Autant vaudrait dire: Quand
l'eau, qui ne cotait qu'un sou  dix pas de la source, cote dix
sous  cent pas, cette augmentation de valeur est due en partie 
l'intervention de la nature.

     FLOREZ ESTRADA. La rente est cette partie du produit agricole
     qui reste _aprs que tous les frais de la production ont t
     couverts_.

Donc le propritaire reoit quelque chose pour rien.

Les conomistes anglais commencent tous par poser ce principe: _La
valeur vient du travail_. Ce n'est donc que par une inconsquence
qu'ils attribuent ensuite _de la valeur aux puissances du sol_.

Les conomistes franais, en gnral, voient la valeur dans
l'utilit; mais, confondant l'utilit gratuite avec l'utilit
onreuse, ils ne portent pas  la Proprit de moins rudes coups.

     J.-B. SAY. La terre n'est pas le seul agent de la nature qui
     soit productif; mais c'est le seul, ou  peu prs, que l'homme
     ait pu s'approprier. L'eau de mer, des rivires, par la facult
     qu'elle a de mettre en mouvement nos machines, de nourrir des
     poissons, de porter nos bateaux, a bien aussi un pouvoir
     productif. Le vent, et jusqu' la chaleur du soleil, travaillent
     pour nous; mais _heureusement_, personne n'a pu dire: Le vent
     et le soleil m'appartiennent, et le service qu'ils rendent doit
     m'tre pay.

Say semble dplorer ici que quelqu'un ait pu dire: La
terre m'appartient, et le service qu'elle rend doit m'tre
pay.--_Heureusement_, dirai-je, il n'est pas plus au pouvoir du
propritaire de se faire payer les services du sol que ceux du vent
et du soleil.

     La terre est un atelier chimique admirable, o se combinent
     et s'laborent une foule de matriaux et d'lments qui en
     sortent sous la forme de froment, de fruits, de lin, etc. La
     nature a fait prsent _gratuitement_  l'homme de ce vaste
     atelier, divis en une foule de compartiments propres  diverses
     productions. Mais certains hommes, entre tous, s'en sont
     empars, et ont dit:  moi ce compartiment,  moi cet autre; ce
     qui en sortira sera ma proprit exclusive. Et, chose tonnante!
     ce _privilge usurp_, loin d'avoir t funeste  la communaut,
     s'est trouv lui tre avantageux.

Oui, sans doute, cet arrangement lui a t avantageux; mais pourquoi?
parce qu'il n'est ni _privilgi_ ni _usurp_; parce que celui qui a
dit:  moi ce compartiment, n'a pas pu ajouter: Ce qui en sortira
sera ma proprit exclusive; mais bien: Ce qui en sortira sera la
proprit exclusive de quiconque voudra l'acheter, en me restituant
simplement la peine que j'aurai prise, celle que je lui aurai
pargne; la collaboration de la nature, gratuite pour moi, le sera
aussi pour lui.

Say, qu'on le remarque bien, distingue, dans la valeur du bl, la
part de la Proprit, la part du Capital et la part du Travail. Il
se donne beaucoup de peine,  bonne intention, pour justifier cette
premire part de rmunration qui revient au propritaire, et qui
n'est la rcompense d'aucun travail antrieur ou actuel. Mais il n'y
parvient pas, car, comme Scrope, il se rabat sur la dernire et la
moins satisfaisante des ressources: _la ncessit_.

     S'il est impossible que la production ait lieu non-seulement
     sans fonds de terre et sans capitaux, mais sans que ces moyens
     de production soient des _proprits_, ne peut-on pas dire que
     leurs propritaires exercent une fonction productive, puisque,
     sans elle, la production n'aurait pas lieu? fonction commode,
      la vrit, mais qui, cependant, dans l'tat actuel de nos
     socits, a exig une accumulation, fruit d'une production ou
     d'une pargne, etc.

La confusion saute aux yeux. Ce qui a exig une accumulation, c'est
le rle du propritaire, en tant que capitaliste, et celui-l n'est
pas contest ni en question. Mais ce qui est commode, c'est le rle
du propritaire, en tant que propritaire, en tant que se faisant
payer les dons de Dieu. C'est ce rle-l qu'il fallait justifier, et
il n'y a l ni accumulation ni pargne  allguer.

     Si donc les proprits territoriales et capitales (pourquoi
     assimiler ce qui est diffrent?) sont le fruit d'une production,
     je suis fond  reprsenter ces proprits comme des machines
     travaillantes, productives, dont les auteurs, en se croisant les
     bras, tireraient un loyer.

Toujours mme confusion. Celui qui a fait une machine a une proprit
_capitale_, dont il tire un loyer lgitime, parce qu'il se fait
payer, non le travail de la machine, mais le travail qu'il a excut
lui-mme pour la faire. Mais le _sol_, proprit _territoriale_,
n'est pas _le fruit d'une production humaine_.  quel titre se
fait-on payer pour sa coopration? L'auteur a accol ici deux
proprits de natures diverses pour induire l'esprit  innocenter
l'une par les motifs qui innocentent l'autre.

     BLANQUI. Le cultivateur, qui laboure, fume, ensemence et
     moissonne son champ, fournit un travail sans lequel il ne
     saurait rien recueillir. Mais l'action de la terre qui fait
     fermenter la semence, et celle du soleil qui conduit la plante
      sa maturit, sont indpendantes de ce travail et concourent 
     la formation _des valeurs_ que reprsente la rcolte... Smith
     et plusieurs conomistes ont prtendu que le travail de l'homme
     tait l'unique source des valeurs. Non, certes, l'industrie du
     laboureur n'est pas l'unique source de _la valeur_ d'un sac de
     bl, ni d'un boisseau de pommes de terre. Jamais son talent
     n'ira jusqu' crer le phnomne de la germination, pas plus
     que la patience des alchimistes n'a dcouvert le secret de faire
     de l'or. Cela est vident.

Il n'est pas possible de faire une confusion plus complte, d'abord
entre l'utilit et la valeur, ensuite entre l'utilit gratuite et
l'utilit onreuse.

     JOSEPH GARNIER. La rente du propritaire diffre
     essentiellement des rtributions payes  l'ouvrier pour son
     travail, ou  l'entrepreneur pour le profit des avances par
     lui faites, en ce que ces deux genres de rtribution sont
     l'indemnit, l'un d'une peine, l'autre d'une privation et d'un
     risque auquel on s'est soumis, au lieu que la Rente est reue
     par le propritaire plus _gratuitement_ et _en vertu seulement
     d'une convention lgale_ qui reconnat et maintient  certains
     individus le droit de proprit foncire. (_lments de
     l'conomie politique_, 2e dit., p. 293.)

En d'autres termes, l'ouvrier et l'entrepreneur sont pays, de par
l'quit, pour des services qu'ils rendent; le propritaire est pay,
de par la loi, pour des services qu'il ne rend pas.

     Les plus hardis novateurs ne font autre chose que proposer
     le remplacement de la proprit individuelle par la proprit
     collective... _Ils ont bien, ce nous semble, raison en droit
     humain_; mais ils auront tort pratiquement tant qu'ils n'auront
     pas su montrer les avantages d'un meilleur systme conomique...
     (_Ibid._, pag. 377 et 378.)

     Mais longtemps encore, _en avouant que la proprit est un
     privilge, un monopole_, on ajoutera que c'est un monopole
     utile, naturel...

     En rsum, on semble admettre, en conomie politique (hlas!
     oui, et voil le mal), que la proprit ne dcoule pas du droit
     divin, du droit domanial ou de tout autre droit spculatif,
     mais bien de son utilit. _Ce n'est qu'un monopole tolr dans
     l'intrt de tous_, etc.

C'est identiquement l'arrt prononc par Scrope et rpt par Say en
termes adoucis.

Je crois avoir suffisamment prouv que l'conomie politique, partant
de cette fausse donne: _Les agents naturels ont ou crent de la
valeur_, tait arrive  cette conclusion: La proprit (en tant
qu'elle accapare et se fait payer cette valeur trangre  tout
service humain) est un privilge, un monopole, une usurpation. Mais
c'est un privilge ncessaire, il le faut maintenir.

Il me reste  faire voir que les Socialistes partent de la mme
donne; seulement, ils modifient ainsi la conclusion: La proprit
est un privilge ncessaire; il le faut maintenir, _mais_ en
demandant au propritaire une compensation, sous forme de _droit au
travail_, en faveur des proltaires.

Ensuite je ferai comparatre les communistes, qui disent, toujours en
se fondant sur la mme donne: La proprit est un privilge, il la
faut abolir.

Et enfin, au risque de me rpter, je terminerai en renversant,
s'il est possible, la commune prmisse de ces trois conclusions:
_les agents naturels ont ou crent de la valeur_. Si j'y parviens,
si je dmontre que les agents naturels, mme appropris, ne
produisent pas de la Valeur, mais de l'Utilit qui, passant par la
main du propritaire, sans y rien laisser, arrive gratuitement au
consommateur,--en ce cas, conomistes, socialistes, communistes, tous
devront enfin s'accorder pour laisser,  cet gard, le monde tel
qu'il est.

     M. CONSIDRANT.[23] Pour voir comment et  quelles conditions
     la _Proprit particulire_ peut se manifester et se dvelopper
     Lgitimement, il nous faut possder le _Principe fondamental du
     droit de Proprit_. Le voici:

     _Tout homme_ POSSDE LGITIMEMENT LA CHOSE _que son travail,
     son intelligence_, ou plus gnralement QUE SON ACTIVIT A CRE.

     Ce Principe est incontestable, et il est bon de remarquer qu'il
     contient implicitement la reconnaissance du Droit de tous  la
     Terre. En effet, la terre n'ayant pas t cre par l'homme, il
     rsulte du Principe fondamental de la Proprit que la Terre,
     le fonds commun livr  l'Espce, ne peut en aucune faon tre
     lgitimement la proprit absolue et exclusive de tels ou tels
     individus qui n'ont pas cr _cette valeur_.--Constituons donc
     la vraie thorie de la Proprit, en la fondant exclusivement
     sur le principe irrcusable qui assoit la _Lgitimit de la
     Proprit_ sur le fait de la CRATION _de la chose ou de la
     valeur possde_. Pour cela faire, nous allons raisonner sur la
     cration de l'Industrie, c'est--dire sur l'origine et sur le
     dveloppement de la culture, de la fabrication, des arts, etc.,
     dans la Socit humaine.

     Supposons que sur le terrain d'une le isole, sur le sol
     d'une nation, ou sur la terre entire (l'tendue du thtre
     de l'action ne change rien  l'apprciation des faits), une
     gnration humaine se livre pour la premire fois  l'industrie,
     pour la premire fois elle cultive, fabrique, etc.--Chaque
     gnration, par son travail, par son intelligence, par l'emploi
     de son activit propre, _cre des produits_, _dveloppe des
     valeurs_ qui n'existaient pas sur la terre brute. N'est-il pas
     parfaitement vident que la Proprit sera conform au Droit
     dans cette premire gnration industrieuse, SI _la valeur ou la
     richesse produite par l'activit de tous_ est rpartie entre les
     producteurs EN PROPORTION DU CONCOURS de chacun  la cration de
     la richesse gnrale?--Cela n'est pas contestable.

     Or, les rsultats du travail de cette gnration se divisent en
     deux catgories qu'il importe de bien distinguer.

            *       *       *       *       *

     La _premire catgorie_ comprend les produits du sol,
     qui appartenait  cette premire gnration en sa qualit
     d'usufruitire, augments, raffins ou fabriqus par son
     travail, par son industrie.--Ces produits, bruts ou fabriqus,
     consistent, soit en objets de consommation, soit en instruments
     de travail.--Il est clair que ces produits appartiennent _en
     toute et lgitime proprit_  ceux qui les ont crs par leur
     activit. Chacun de ceux-ci a donc DROIT, soit  consommer
     immdiatement ces produits, soit  les mettre en rserve pour
     en disposer plus tard  sa convenance, soit  les employer,
     les changer, ou les donner et les transmettre  qui bon lui
     semble, sans avoir besoin pour cela de l'autorisation de qui que
     ce soit. Dans cette hypothse, cette Proprit est videmment
     _Lgitime_, respectable, sacre. On ne peut y porter atteinte
     sans attenter  la _Justice_, au _Droit_ et  la _Libert
     individuelle_, enfin sans exercer une spoliation.

            *       *       *       *       *

     _Deuxime catgorie._ Mais les crations dues  l'activit
     industrieuse de cette premire gnration ne sont pas toutes
     contenues dans la catgorie prcdente. Non-seulement cette
     gnration a cr les produits que nous venons de dsigner
     (objets de consommation et instruments de travail), mais encore
     elle a ajout une _Plus-value_  la _valeur primitive du sol_
     par la culture, par les constructions, par tous les travaux de
     fonds et immobiliers qu'elle a excuts.

     Cette Plus-value constitue videmment un produit, une valeur
     due  l'activit de la premire gnration. Or, si, par un moyen
     quelconque (ne nous occupons pas ici de la question des moyens),
     si, par un moyen quelconque, la proprit de cette Plus-value
     est quitablement, c'est--dire proportionnellement au concours
     de chacun dans la cration, distribue aux divers membres de
     la socit, chacun de ceux-ci possdera _Lgitimement_ la
     part qui lui sera revenue. Il pourra donc disposer de cette
     Proprit-individuelle lgitime comme il l'entendra; l'changer,
     la donner, la transmettre sans qu'aucun des autres individus,
     c'est--dire la Socit, puisse jamais avoir, sur ces valeurs,
     un droit et une autorit quelconques.

     Nous pouvons donc parfaitement concevoir que quand la seconde
     gnration arrivera, elle trouvera sur la terre deux sortes de
     capitaux:

     A. _Le capital Primitif ou Naturel_ qui n'a pas t cr par
     les hommes de la premire gnration,--c'est--dire la _valeur_
     de la terre brute;

     B. _Le Capital cr_ par la premire gnration, comprenant:
     1 les _produits_, denres et instruments, qui n'auront pas t
     consommes ou uss par la premire gnration; 2 la _Plus-value_
     que le travail de la premire gnration aura ajoute  la
     _valeur de la terre brute_.

     Il est donc vident, et il rsulte clairement et ncessairement
     du Principe fondamental du Droit de Proprit, tout  l'heure
     tabli, que chaque individu de la deuxime gnration a un
     Droit gal au _Capital Primitif ou Naturel_, tandis qu'il n'a
     aucun droit  l'autre Capital, au _Capital Cr_ par le travail
     de la premire gnration. Chaque individu de celle-ci pourra
     donc disposer de sa part du _Capital Cr_ en faveur de tels
     ou tels individus de la seconde gnration qu'il lui plaira
     choisir, enfants, amis, etc., sans que personne, sans que
     l'tat lui-mme, comme nous venons dj de le dire, ait rien 
     prtendre (au nom du Droit de Proprit) sur les dispositions
     que le donateur ou le lgateur aura faites.

     Remarquons que, dans notre hypothse, l'individu de la
     seconde gnration est dj avantag par rapport  celui de la
     premire, puisque, outre le Droit au _Capital Primitif_ qui lui
     est conserv, il a la chance de recevoir une part du _Capital
     Cr_, c'est--dire une valeur qu'il n'aura pas produite, et qui
     reprsente un travail antrieur.

     Si donc nous supposons les choses constitues dans la Socit
     de telle sorte:

     1 Que le Droit au _Capital Primitif_, c'est--dire 
     l'Usufruit du sol dans son tat brut, soit conserv, ou qu'un
     DROIT QUIVALENT soit reconnu  chaque individu qui nat sur la
     terre  une poque quelconque;

     2 Que le _Capital Cr_ soit rparti continuellement entre les
     hommes, _ mesure qu'il se produit_, en proportion du concours
     de chacun  la production de ce Capital;

     Si, disons-nous, le mcanisme de l'organisation sociale
     satisfait  ces deux conditions, la PROPRIT, sous un pareil
     rgime, _serait constitue_ DANS SA LGITIMIT ABSOLUE,--le
     _Fait_ serait conforme au _Droit_. (_Thorie du droit de
     proprit et du droit au travail_, 3e dit., p. 15.)

[Note 23: Les mots en _italiques_ et _capitales_ sont ainsi imprims
dans le texte original.]

On voit ici l'auteur socialiste distinguer deux sortes de valeur:
la _valeur cre_, qui est l'objet d'une proprit lgitime, et
la _valeur incre_, nomme encore _valeur de la terre brute_,
_capital primitif_, _capital naturel_, qui ne saurait devenir
proprit individuelle que par usurpation. Or, selon la thorie que
je m'efforce de faire prvaloir, les ides exprimes par ces mots:
_incr_, _primitif_, _naturel_, excluent radicalement ces autres
ides: _valeur_, _capital_. C'est pourquoi la prmisse est fausse qui
conduit M. Considrant  cette triste conclusion:

     Sous le Rgime qui constitue la Proprit dans toutes les
     nations civilises, le fonds commun, sur lequel l'espce tout
     entire a plein droit d'usufruit, a t envahi; il se trouve
     confisqu par le petit nombre  l'exclusion du grand nombre.
     Eh bien! n'y et-il en fait qu'un seul homme exclu de son
     Droit  l'Usufruit du fonds commun par la nature du Rgime de
     la Proprit, cette exclusion constituerait  elle seule une
     atteinte au Droit, et le rgime de Proprit qui la consacrerait
     serait certainement injuste, illgitime.

Cependant M. Considrant reconnat que la terre ne peut tre cultive
que sous le rgime de la proprit individuelle. Voil le _monopole
ncessaire_. Comment donc faire pour tout concilier, et sauvegarder
les droits des proltaires au capital primitif, naturel, incr,  la
valeur de la terre brute?

     Eh bien! qu'une Socit industrieuse, qui a pris possession
     de la Terre et qui enlve  l'homme la facult d'exercer 
     l'aventure et en libert, sur la surface du sol, ses quatre
     Droits naturels; que cette Socit reconnaisse  l'individu, en
     compensation de ses Droits dont elle le dpouille, LE DROIT AU
     TRAVAIL.

S'il y a quelque chose d'vident au monde, c'est que cette thorie,
sauf la conclusion, est exactement celle des conomistes. Celui qui
achte un produit agricole rmunre trois choses: 1 Le travail
actuel, rien de plus lgitime; 2 la _plus-value_ donne au sol
par le travail antrieur, rien de plus lgitime encore; 3 enfin,
le _capital primitif_ ou _naturel_ on _incr_, ce don gratuit
de Dieu, appel par Considrant _valeur de la terre brute_; par
Smith, _puissances indestructibles du sol_; par Ricardo, _facults
productives et imprissables de la terre_; par Say, _agents
naturels_. C'est L ce qui a t _usurp_, selon M. Considrant;
c'est LA ce qui a t _usurp_ d'aprs J.-B. Say. C'est LA ce
qui constitue l'_illgitimit_ et la _spoliation_ aux yeux des
socialistes; c'est L ce qui constitue le _monopole_ et le
_privilge_ aux yeux des conomistes. L'accord se poursuit encore
quant  la _ncessit_,  l'utilit de cet arrangement. Sans lui, la
terre ne produirait pas, disent les disciples de Smith; sans lui,
nous reviendrions  l'tat sauvage, rptent les disciples de Fourier.

On voit qu'en thorie, en droit, l'entente entre les deux coles est
beaucoup plus cordiale (au moins sur cette grande question) qu'on
n'aurait pu l'imaginer. Elles ne se sparent que sur les consquences
 dduire lgislativement du fait sur lequel on s'accorde. Puisque
la proprit est entache d'illgitimit en ce qu'elle attribue aux
propritaires une part de rmunration qui ne leur est pas due,
et puisque, d'un autre ct, elle est ncessaire, respectons-la
et demandons-lui des indemnits.--Non, disent les conomistes,
quoiqu'elle soit un monopole, puisqu'elle est ncessaire,
respectons-la et laissons-la en repos. Encore prsentent-ils
faiblement cette molle dfense, car un de leurs derniers organes,
J. Garnier, ajoute: Vous avez raison en droit humain, mais vous
aurez tort pratiquement, tant que vous n'aurez pas montr les
effets d'un meilleur systme.  quoi les socialistes ne manquent
pas de rpondre: Nous l'avons trouv, c'est le _droit au travail_,
essayez-en.

Sur ces entrefaites, arrive M. Proudhon. Vous croyez peut-tre que ce
fameux contradicteur va contredire la grande prmisse conomiste ou
Socialiste? Point du tout. Il n'a pas besoin de cela pour dmolir la
Proprit. Il s'empare, au contraire, de cette prmisse; il la serre,
il la presse, il en exprime la consquence la plus logique, Ah!
dit-il, vous avouez que les dons gratuits de Dieu ont non-seulement
de l'utilit, mais de la _valeur_; vous avouez que les propritaires
les usurpent et les vendent. Donc, la proprit, c'est le vol. Donc,
il ne faut ni la maintenir, ni lui demander des compensations, il la
faut _abolir_.

M. Proudhon a accumul beaucoup d'arguments contre la Proprit
foncire. Le plus srieux, le seul srieux est celui que lui ont
fourni les auteurs en confondant l'utilit et la valeur.

     Qui a droit, dit-il, de faire payer l'usage du sol, de cette
     richesse qui n'est pas le fait de l'homme?  qui est d le
     fermage de la terre? au producteur de la terre, sans doute. Qui
     a fait la terre? Dieu. En ce cas, propritaire, retire-toi.

     .....Mais le crateur de la terre ne la vend pas, il la donne;
     et, en la donnant, il ne fait aucune acception de personnes.
     Comment donc, parmi tous ses enfants, ceux-l se trouvent-ils
     traits en ans, ceux-ci en btards? Comment, si l'galit des
     lots fut le droit originel, l'ingalit des conditions est-elle
     le droit posthume?

Rpondant . J.-B. Say, qui avait assimil la terre  un instrument,
il dit:

     Je tombe d'accord que la terre est un instrument; mais quel est
     l'ouvrier? Est-ce le propritaire? Est-ce lui qui, par la vertu
     efficace du droit de proprit, lui communique la vigueur et la
     fcondit? Voil prcisment en quoi consiste le monopole du
     propritaire que, n'ayant pas fait l'instrument, il s'en fait
     payer le service. Que le Crateur se prsente et vienne lui-mme
     rclamer le fermage de la terre, nous compterons avec lui; ou
     bien que le propritaire, soi-disant fond de pouvoirs, montre
     sa procuration.

Cela est vident. Ces trois systmes n'en font qu'un. conomistes,
Socialistes, galitaires, tous adressent  la Proprit foncire un
reproche, et _le mme reproche_, celui dfaire payer ce qu'elle n'a
pas le droit de faire payer. Ce tort, les uns l'appellent _monopole_,
les autres _illgitimit_, et les troisimes _vol_; ce n'est qu'une
gradation dans le mme grief.

Maintenant, j'en appelle  tout lecteur attentif, ce grief est-il
fond? N'ai-je pas dmontr qu'il n'y a qu'une chose qui se place
entre le don de Dieu et la bouche affame, c'est le service humain?

conomistes, vous dites: La rente est ce qu'on paye au propritaire
pour l'usage des facults productives et indestructibles du sol.
Je dis: Non. La rente, c'est ce qu'on paye au porteur d'eau pour
la peine qu'il s'est donne  faire une brouette et des roues, et
l'eau nous coterait davantage s'il la portait sur son dos. De
mme, le bl, le lin, la laine, le bois, la viande, les fruits nous
coteraient plus cher, si le propritaire n'et pas perfectionn
l'instrument qui les donne.

Socialistes, vous dites: Primitivement les masses jouissaient de
leurs droits  la terre sous la condition du travail, maintenant
elles sont exclues et spolies de leur patrimoine naturel.
Je rponds: Non, elles ne sont pas exclues ni spolies; elles
recueillent gratuitement l'utilit labore par la terre, sous la
condition du travail, c'est--dire en restituant ce travail  ceux
qui le leur pargnent.

galitaires, vous dites: C'est en cela que consiste le monopole
du propritaire, que, n'ayant pas fait l'instrument, il s'en fait
payer le service. Je rponds: Non. L'instrument-terre, en tant
que Dieu l'a fait, produit de l'_utilit_, et cette utilit est
gratuite; il n'est pas au pouvoir du propritaire de se la faire
payer. L'instrument-terre, en tant que le propritaire l'a prpar,
travaill, clos, dessch, amend, garni d'autres instruments
ncessaires, produit de la _valeur_, laquelle reprsente des
_services_ humains effectifs, et c'est la seule chose dont le
propritaire se fasse payer. Ou vous devez admettre la lgitimit de
ce droit, ou vous devez rejeter votre propre principe: la _mutualit
des services_.

Afin de savoir quels sont les vrais lments de la valeur
territoriale, assistons  la formation de la Proprit foncire, non
point selon les lois de la violence et de la conqute, mais selon les
lois du travail et de l'change. Voyons comment les choses se passent
aux tats-Unis.

Frre Jonathan, laborieux porteur d'eau de New-York, partit pour le
_Far-West_ emportant dans son escarcelle un millier de dollars, fruit
de son travail et de ses pargnes.

Il traversa bien des fertiles contres o le sol, le soleil, la
pluie accomplissent leurs miracles et qui nanmoins _n'ont aucune
valeur_ dans le sens conomique et _pratique_ du mot.

Comme il tait quelque peu philosophe, il se disait: Il faut
pourtant, quoi qu'en disent Smith et Ricardo, que la _valeur_ soit
autre chose que la _puissance productive naturelle et indestructible
du sol_.

Enfin, il arriva dans l'tat d'Arkansas, et il se trouva en face
d'une belle terre d'environ cent acres que le gouvernement avait fait
piqueter pour la vendre au prix d'un dollar l'acre.

--Un dollar l'acre! se dit-il, c'est bien peu, si peu qu'en
vrit cela se rapproche de rien. J'achterai cette terre, je la
dfricherai, je vendrai mes moissons, et, de porteur d'eau que
j'tais, je deviendrai, moi aussi, Propritaire!

Frre Jonathan, logicien impitoyable, aimait  se rendre raison de
tout. Il se disait: Mais pourquoi cette terre vaut-elle mme un
dollar l'acre? Nul n'y a encore mis la main. Elle est vierge de
tout travail. Smith et Ricardo, aprs eux la srie des thoriciens
jusqu' Proudhon, auraient-ils raison? La terre aurait-elle une
valeur indpendante de tout travail, de tout service de toute
intervention humaine? Faudrait-il admettre que les puissances
productives et indestructibles du sol _valent_? En ce cas, pourquoi
ne _valent_-elles pas dans les pays que j'ai traverss? Et, en
outre, puisqu'elles dpassent, dans une proportion si norme, le
talent de l'homme, qui n'ira jamais jusqu' crer le phnomne de la
germination, suivant la judicieuse remarque de M. Blanqui, pourquoi
ces puissances merveilleuses ne _valent_-elles qu'un dollar?

Mais il ne tarda pas  comprendre que cette valeur, comme toutes les
autres, est de cration humaine et sociale. Le gouvernement amricain
demandait un dollar pour la cession de chaque acre, mais d'un
autre ct il promettait de garantir, dans une certaine mesure, la
scurit de l'acqureur; il avait bauch quelque route aux environs,
il facilitait la transmission des lettres et journaux, etc., etc.
Service pour service, disait Jonathan: le gouvernement me fait payer
un dollar, mais il me rend bien l'quivalent. Ds lors, n'en dplaise
 Ricardo, je m'explique humainement la Valeur de cette terre, valeur
qui serait plus grande encore si la route tait plus rapproche, la
poste plus accessible, la protection plus efficace.

Tout en dissertant, Jonathan travaillait; car il faut lui rendre
cette justice qu'il mne habituellement ces deux choses de front.

Aprs avoir dpens le reste de ses dollars en btisses, cltures,
dfrichements, dfoncements, desschements, arrangements, etc., aprs
avoir foui, labour, hers, sem et moissonn, vint le moment de
vendre la rcolte. Je vais enfin savoir, s'cria Jonathan toujours
proccup du problme de la valeur, si, en devenant propritaire
foncier, je me suis transform en monopoleur, en aristocrate
privilgi, en spoliateur de mes frres, en accapareur des
libralits divines.

Il porta donc son grain au march, et s'tant abouch avec un
Yankee:--Ami, lui dit-il, combien me donnerez-vous de ce mas?

--Le prix courant, fit l'autre.

--Le prix courant? Mais cela me donnera-t-il quelque chose au del de
l'intrt de mes capitaux et de la rmunration de mon travail?

--Je suis marchand, dit le Yankee, et il faut bien que je me contente
de la rcompense de mon travail ancien ou actuel.

--Et je m'en contentais quand j'tais porteur d'eau, repartit
Jonathan, mais me voici Propritaire foncier. Les conomistes
anglais et franais m'ont assur qu'en cette qualit, outre la double
rtribution dont s'agit, je devais tirer profit _des puissances
productives et indestructibles du sol_, prlever une aubaine sur les
dons de Dieu.

--Les dons de Dieu appartiennent  tout le monde, dit le marchand. Je
me sers bien de la _puissance productive_ du vent pour pousser mes
navires, mais je ne la fais pas payer.

--Et moi j'entends que vous me payiez quelque chose pour ces forces,
afin que MM. Senior, Considrant et Proudhon ne m'aient pas en vain
appel monopoleur et usurpateur. Si j'en ai la honte, c'est bien le
moins que j'en aie le profit.

--En ce cas, adieu, frre; pour avoir du mas je m'adresserai
 d'autres propritaires, et si je les trouve dans les mmes
dispositions que vous, j'en cultiverai moi-mme.

Jonathan comprit alors cette vrit que, sous un rgime de libert,
n'est pas monopoleur qui veut. Tant qu'il y aura des terres 
dfricher dans l'Union, se dit-il, je ne serai que le metteur en
oeuvre des fameuses _forces productives et indestructibles_. On
me payera ma peine, et voil tout, absolument comme quand j'tais
porteur d'eau on me payait mon travail et non celui de la nature. Je
vois bien que le vritable usufruitier des dons de Dieu, ce n'est pas
celui qui cultive le bl, mais celui que le bl nourrit.

Au bout de quelques annes, une autre entreprise ayant sduit
Jonathan, il se mit  chercher un fermier pour sa terre. Le dialogue
qui intervint entre les deux contractants fut trs-curieux, et
jetterait un grand jour sur la question, si je le rapportais en
entier.

En voici un extrait:

_Le propritaire._ Quoi! vous ne me voulez payer pour fermage que
l'intrt, au cours, du capital que j'ai dbours?

_Le fermier._ Pas un centime au del.

_Le propritaire._ Pourquoi cela, s'il vous plat?

_Le fermier._ Parce qu'avec un capital gal je puis mettre une terre
juste dans l'tat o est la vtre.

_Le propritaire._ Ceci parat dcisif. Mais considrez que lorsque
vous serez mon fermier, ce n'est pas seulement mon capital qui
travaillera pour vous, mais encore la _puissance productive et
indestructible_ du sol. Vous aurez  votre service les merveilleux
effets du soleil et de la lune, de l'affinit et de l'lectricit.
Faut-il que je vous cde tout cela pour rien?

_Le fermier._ Pourquoi pas, puisque cela ne vous a rien cot, que
vous n'en tirez rien, et que je n'en tirerai rien non plus?

_Le propritaire._ Je n'en tire rien? J'en tire tout, morbleu! sans
ces phnomnes admirables, toute mon industrie ne ferait pas pousser
un brin d'herbe.

_Le fermier._ Sans doute. Mais rappelez-vous le Yankee. Il n'a pas
voulu vous donner une obole pour toute cette coopration de la
nature, pas plus que, quand vous tiez porteur d'eau, les mnagres
de New-York ne voulaient vous donner une obole pour l'admirable
laboration au moyen de laquelle la nature alimente la source.

_Le propritaire._ Cependant Ricardo et Proudhon...

_Le fermier._ Je me moque de Ricardo. Traitons sur les bases que j'ai
dites, ou _je vais dfricher de la terre_  ct de la vtre. Le
soleil et la lune m'y serviront gratis.

C'tait toujours mme argument, et Jonathan commenait  comprendre
que Dieu a pourvu avec quelque sagesse  ce qu'il ne ft pas facile
d'intercepter ses dons.

Un peu dgot du mtier de propritaire, Jonathan voulut porter
ailleurs son activit. Il se dcida  mettre sa terre en _vente_.

Inutile de dire que personne ne voulut lui donner plus qu'elle ne lui
avait cot  lui-mme. Il avait beau invoquer Ricardo, allguer la
prtendue valeur inhrente  la puissance indestructible du sol, on
lui rpondait toujours: Il y a des terres  ct. Et ce seul mot
mettait  nant ses exigences comme ses illusions.

Il se passa mme, dans cette transaction, un fait qui a une grande
importance conomique et qui n'est pas assez remarqu.

Tout le monde comprend que si un manufacturier voulait vendre, aprs
dix ou quinze ans, son matriel mme  l'tat neuf, la probabilit,
est qu'il serait forc de subir une perte. La raison en est simple:
dix ou quinze ans ne se passent gure sans amener quelque progrs en
mcanique. C'est pourquoi celui qui expose sur le march un appareil
qui a quinze ans de date ne peut pas esprer qu'on lui restitue
exactement tout le travail que cet appareil a exig; car avec un
travail gal l'acheteur peut se procurer, vu les progrs accomplis,
des machines plus perfectionnes,--ce qui, pour le dire en passant,
prouve de plus en plus que la valeur n'est pas proportionnelle au
travail, mais aux services.

Nous pouvons conclure de l qu'il est dans la nature des instruments
de travail de perdre de leur valeur par la seule action du temps,
indpendamment de la dtrioration qu'implique l'usage, et poser
cette formule: _Un des effets du progrs, c'est de diminuer la
valeur de tous les instruments existants_.

Il est clair, en effet, que plus le progrs est rapide, plus
les instruments anciens ont de peine  soutenir la rivalit des
instruments nouveaux.

Je ne m'arrterai pas ici  signaler les consquences harmoniques de
cette loi; ce que je veux faire remarquer, c'est que la Proprit
foncire n'y chappe pas plus que toute autre proprit.

Frre Jonathan en fit l'preuve. Car ayant tenu  son acqureur
ce langage:--Ce que j'ai dpens sur cette terre en amliorations
permanentes reprsente mille journes de travail. J'entends que vous
me remboursiez d'abord l'quivalent de ces mille journes, et ensuite
quelque chose en sus pour la valeur inhrente au sol et indpendante
de toute oeuvre humaine.

L'acqureur lui rpondit:

En premier lieu, je ne vous donnerai rien pour la valeur propre
du sol, qui est tout simplement de l'utilit dont la terre  ct
est aussi bien pourvue que la vtre. Or, cette utilit native,
extra-humaine, je puis l'avoir gratis, ce qui prouve qu'elle n'a pas
de valeur.

En second lieu, puisque vos livres constatent que vous avez employ
mille journes  mettre votre domaine dans l'tat o il est, je
ne vous en restituerai que huit cents, et ma raison est qu'avec
huit cents journes je puis faire aujourd'hui sur la terre  ct
ce qu'avec mille vous avez fait autrefois sur la vtre. Veuillez
considrer que, depuis quinze ans, l'art de desscher, de dfricher,
de btir; de creuser des puits, de disposer les tables, d'excuter
les transports a fait des progrs. Chaque rsultat donn exige moins
de travail, et je ne veux pas me soumettre  vous donner dix de ce
que je puis avoir pour huit, d'autant que le prix du bl a diminu
dans la proportion de ce progrs, qui ne profite ni  vous ni  moi,
mais  l'humanit tout entire.

Ainsi Jonathan fut plac dans l'alternative de vendre sa terre 
perte ou de la garder.

Sans doute la valeur des terres n'est pas affecte par un seul
phnomne. D'autres circonstances, comme la construction d'un canal
ou la fondation d'une ville, pourront agir dans le sens de la hausse.
Mais celle que je signale, qui est trs-gnrale et invitable, agit
toujours et ncessairement dans le sens de la baisse.

La conclusion de tout ce qui prcde, la voici: Aussi longtemps que
dans un pays il y a abondance de terre  dfricher, le propritaire
foncier, qu'il cultive, afferme ou vende, ne jouit d'aucun privilge,
d'aucun monopole, d'aucun avantage exceptionnel, et notamment il
ne prlve aucune aubaine sur les libralits gratuites de la
nature. Comment en serait-il ainsi, les hommes tant supposs
libres? Est-ce que quiconque a des capitaux et des bras n'a pas le
droit de choisir entre l'agriculture, la fabrique, le commerce,
la pche, la navigation, les arts ou les professions librales?
Est-ce que les capitaux et les bras ne se dirigeraient pas avec plus
d'imptuosit vers celle de ces carrires qui donnerait des profits
extraordinaires? Est-ce qu'ils ne dserteraient pas celles qui
laisseraient de la perte? Est-ce que cette infaillible distribution
des forces humaines ne suffit pas pour tablir, dans l'hypothse
o nous sommes, l'quilibre des rmunrations? Est-ce qu'on voit
aux tats-Unis les agriculteurs faire plus promptement fortune que
les ngociants, les armateurs, les banquiers ou les mdecins, ce
qui arriverait infailliblement s'ils recevaient d'abord, comme les
autres, le prix de leur travail, et en outre, de plus que les autres,
ainsi qu'on le prtend, le prix du travail incommensurable de la
nature?

Oh! veut-on savoir comment le propritaire foncier pourrait se
constituer, mme aux tats-Unis, un monopole? J'essayerai de le faire
comprendre.

Je suppose que Jonathan runt tous les propritaires fonciers de
l'Union et leur tnt ce langage:

J'ai voulu vendre mes rcoltes, et je n'ai pas trouv qu'on m'en
donnt un prix assez lev. J'ai voulu affermer ma terre, et mes
prtentions ont rencontr des limites. J'ai voulu l'aliner, et
je me suis heurt  la mme dception. Toujours on a arrt mes
exigences par ce mot: _il y a des terres  ct_. De telle sorte,
chose horrible, que mes services dans la communaut sont estims,
comme tous les autres, _ce qu'ils valent_, malgr les douces
promesses des thoriciens. On ne m'accorde rien, absolument rien
pour cette puissance productive et indestructible du sol, pour ces
agents naturels, rayons solaires et lunaires, pluie, vent, rose,
gele, que je croyais ma proprit, et dont je ne suis au fond qu'un
propritaire nominal. N'est-ce pas une chose inique que je ne sois
rtribu que pour mes services, et encore au taux o il plat  la
concurrence de les rduire? Vous subissez tous la mme oppression,
vous tes tous victimes de la concurrence anarchique. Il n'en serait
pas ainsi, vous le comprenez aisment, si nous _organisions_ la
proprit foncire, si nous nous concertions pour que nul dsormais
ne ft! admis  dfricher un pouce de cette terre d'Amrique. Alors,
la population, par son accroissement, se pressant sur une quantit
 peu prs fixe de subsistances, nous ferions la loi des prix,
nous arriverions  d'immenses richesses: ce qui serait un grand
bonheur pour les autres classes, car, tant riches, nous les ferions
travailler.

Si,  la suite de ce discours, les propritaires coaliss
s'emparaient de la lgislature, s'ils dcrtaient un acte par lequel
tout nouveau dfrichement serait interdit, il n'est pas douteux
qu'ils accrotraient, pour un temps, leurs profits. Je dis pour un
temps: car les lois sociales manqueraient d'harmonie, si le chtiment
d'un tel crime ne naissait naturellement du crime mme. Par respect
pour la rigueur scientifique, je ne dirai pas que la loi nouvelle
aurait communiqu de la valeur  la puissance du sol ou aux agents
naturels (s'il en tait ainsi, la loi ne ferait tort  personne),
mais je dirai: L'quilibre des services est violemment rompu; une
classe spolie les autres classes; un principe d'esclavage s'est
introduit dans le pays.

Passons  une autre hypothse, qui,  vrai dire, est la ralit pour
les nations civilises de l'Europe, celle o tout le sol est pass
dans le domaine de la proprit prive.

Nous avons  rechercher si, dans ce cas encore, la masse des
consommateurs, ou la _communaut_, continue  tre usufruitire, 
titre gratuit, de la force productive du sol et des agents naturels;
si les dtenteurs de la terre sont propritaires d'autre chose que de
sa _valeur_, c'est--dire de leurs loyaux services apprcis selon
les lois de la concurrence; et s'ils ne sont pas forcs, comme tout
le monde, quand ils se font rmunrer pour ces services, de donner
par-dessus le march les dons de Dieu.

Voici donc tout le territoire de l'Arkansas alin par le
gouvernement, divis en hritages privs et soumis  la culture.
Jonathan, lorsqu'il met en vente son bl, ou mme sa terre, se
prvaut-il de la puissance productive du sol et veut-il la faire
entrer pour quelque chose dans la valeur? On ne peut plus, comme dans
le cas prcdent, l'arrter par cette rponse accablante: Il y a des
terres en friche autour de la vtre.

Ce nouvel tat de choses implique que la population s'est accrue.
Elle se divise en deux classes: 1 celle qui apporte  la communaut
les services agricoles; 2 celle qui y apporte des services
industriels, intellectuels ou autres.

Or je dis ceci qui me semble vident. Les travailleurs (autres que
les propritaires fonciers) qui veulent se procurer du bl, tant
parfaitement libres de s'adresser  Jonathan ou  ses voisins, ou aux
propritaires des tats limitrophes, pouvant mme aller dfricher les
terres incultes hors des frontires de l'Arkansas, il est absolument
impossible  Jonathan de leur imposer une loi injuste. Le seul fait
qu'il existe des terres sans valeur quelque part oppose au privilge
un obstacle invincible, et nous nous retrouvons dans l'hypothse
prcdente. Les services agricoles subissent la loi de l'universelle
comptition, et il est radicalement impossible de les faire accepter
pour plus qu'ils ne _valent_. J'ajoute qu'ils ne valent pas plus
(_cteris paribus_) que les services de toute autre nature. De
mme que le manufacturier, aprs s'tre fait payer de son temps, de
ses soins, de ses peines, de ses risques, de ses avances, de son
habilet (toutes choses qui constituent le service humain et sont
reprsentes par la valeur) ne peut rien rclamer pour la loi de la
gravitation et de l'expansibilit de la vapeur dont il s'est fait
aider, de mme Jonathan ne peut faire entrer dans la valeur de son
bl que la totalit de ses services personnels anciens ou rcents, et
non point l'assistance qu'il trouve dans les lois de la physiologie
vgtale. L'quilibre des services n'est pas altr tant qu'ils
s'changent librement les uns contre les autres  prix dbattu, et
les dons de Dieu, auxquels ces services servent de vhicule, donns
de part et d'autre par-dessus le march, restent dans le domaine de
la communaut.

On dira sans doute qu'en fait la valeur du sol s'accrot sans cesse.
Cela est vrai.  mesure que la population devient plus dense et
plus riche, que les moyens de communication sont plus faciles, le
propritaire foncier tire un meilleur parti de ses services. Est-ce
que c'est l une loi qui lui soit particulire, et n'est-elle pas la
mme pour tous les travailleurs?  galit de travail, un mdecin,
un avocat, un chanteur, un peintre, un manoeuvre ne se procurent-ils
pas plus de satisfactions au dix-neuvime sicle qu'au quatrime,
 Paris qu'en Bretagne, en France qu'au Maroc? Mais ce surcrot de
satisfaction n'est acquis aux dpens de personne. Voil ce qu'il faut
comprendre. Au reste, nous approfondirons cette loi de la valeur
(mtonymique) du sol dans une autre partie de ce travail et quand
nous en serons  la thorie de Ricardo. (V. _tome II, discours du 29
septembre 1846_.)

Pour le moment, il nous suffit de constater que Jonathan, dans
l'hypothse que nous tudions, ne peut exercer aucune oppression
sur les classes industrielles, pourvu que l'change des services
soit libre, et que le travail puisse, sans aucun empchement
lgal, se distribuer, soit dans l'Arkansas, soit ailleurs, entre
tous les genres de production. Cette libert s'oppose  ce que les
propritaires puissent intercepter  leur profit les bienfaits
gratuits de la nature.

Il n'en serait pas de mme si Jonathan et ses confrres, s'emparant
du droit de lgifrer, proscrivaient ou entravaient la libert des
changes, s'ils faisaient dcider, par exemple, que pas un grain de
bl tranger ne pourra pntrer dans le territoire de l'Arkansas.
En ce cas, la valeur des services changs entre les propritaires
et les non-propritaires ne serait plus rgle par la justice. Les
seconds n'auraient aucun moyen de contenir les prtentions des
premiers. Une telle mesure lgislative serait aussi inique que celle
 laquelle nous faisions allusion tout  l'heure. L'effet serait
absolument le mme que si Jonathan, ayant port sur le march un sac
de bl qui se serait vendu quinze francs, tirait un pistolet de sa
poche, et, ajustant son acqureur, lui disait: Donne-moi trois francs
de plus, ou je te brle la cervelle.

Cet effet (il faut bien l'appeler par son nom) s'appelle _extorsion_.
_Brutale_ ou _lgale_, cela ne change pas son caractre. Brutale,
comme dans le cas du pistolet, elle viole la proprit. Lgale,
comme dans le cas de la prohibition, elle viole encore la proprit,
et, en outre, elle en nie le principe. On n'est, nous l'avons vu,
propritaire que de valeurs, et Valeur, c'est apprciation de deux
services qui s'changent librement. Il ne se peut donc rien concevoir
de plus antagonique au principe mme de la proprit que ce qui
altre, au nom du droit, l'quivalence des services.

Il n'est peut-tre pas inutile de faire remarquer que les lois de
cette espce sont iniques et dsastreuses, quelle que soit  cet
gard l'opinion des oppresseurs et mme celle des opprims. On voit,
en certains pays, les classes laborieuses se passionner pour ces
restrictions parce qu'elles enrichissent les propritaires. Elles
ne s'aperoivent pas que c'est  leurs dpens, et, je le sais par
exprience, il n'est pas toujours prudent de le leur dire.

Chose trange! le peuple coute volontiers les sectaires qui lui
prchent le Communisme, qui est l'esclavage, puisque n'tre pas
propritaire de ses services c'est tre esclave;--et il ddaigne ceux
qui dfendent partout et toujours la Libert, qui est la Communaut
des bienfaits de Dieu.

Nous arrivons  la troisime hypothse, celle o la totalit de
la surface cultivable du globe sera passe dans le domaine de
l'appropriation individuelle.

Nous avons encore ici deux classes en prsence: celle qui possde
le sol et celle qui ne le possde pas. La premire ne sera-t-elle
pas en mesure d'opprimer la seconde? et celle-ci ne sera-t-elle pas
rduite  donner toujours plus de travail contre une gale quantit
de subsistances?

Si je rponds  l'objection, c'est, on le comprendra, pour l'honneur
de la science; car nous sommes spars par plusieurs centaines de
sicles de l'poque o l'hypothse sera une ralit.

Mais enfin, tout annonce que le temps arrivera o il ne sera plus
possible de contenir les exigences des propritaires par ces mots: Il
y a des terres  dfricher.

Je prie le lecteur de remarquer que cette hypothse en implique une
autre: c'est qu' cette poque la population sera arrive  la limite
extrme de ce que la terre peut faire subsister.

C'est l un lment nouveau et considrable dans la question. C'est
 peu prs comme si l'on me demandait: Qu'arrivera-t-il quand il n'y
aura plus assez d'air dans l'atmosphre pour les poitrines devenues
trop nombreuses?

Quoi qu'on pense du principe de la population, il est au moins
certain qu'elle peut _augmenter_, et mme qu'elle _tend_ 
augmenter, puisqu'elle augmente. Tout l'arrangement conomique de
la socit semble organis en prvision de cette tendance. C'est
avec cette tendance qu'il est en parfaite harmonie. Le propritaire
foncier aspire toujours  se faire payer l'usage des agents naturels
qu'il dtient; mais il est sans cesse du dans sa folle et injuste
prtention par l'abondance d'agents naturels analogues qu'il ne
dtient pas. La libralit, relativement indfinie, de la nature fait
de lui un simple dtenteur. Maintenant vous m'acculez  l'poque o
les hommes ont trouv la limite de cette libralit. Il n'y a plus
rien  attendre de ce ct-l. Il faut invitablement que la tendance
humaine  s'accrotre soit paralyse, que la population s'arrte.
Aucun rgime conomique ne peut l'affranchir de cette ncessit. Dans
l'hypothse donne, tout accroissement de population serait rprim
par la mortalit; il n'y a pas de philanthropie, quelque optimiste
qu'elle soit, qui aille jusqu' prtendre que le nombre des tres
humains peut continuer sa progression, quand la progression des
subsistances a irrvocablement fini la sienne.

Voici donc un ordre nouveau; et les lois du monde social ne seraient
pas harmoniques, si elles n'avaient pourvu  un tat de choses
possible, quoique si diffrent de celui o nous vivons.

La difficult propose revient  ceci: tant donn, au milieu de
l'Ocan, un vaisseau qui en a pour un mois avant d'atteindre la terre
et o il n'y a de vivres que pour quinze jours, que faut-il faire?
videmment rduire la ration de chaque matelot. Ce n'est pas duret
de coeur, c'est prudence et justice.

De mme, quand la population sera porte  l'extrme limite de ce
que peut entretenir le globe entier soumis  la culture, cette loi
ne sera ni dure ni injuste, qui prendra les arrangements les plus
doux et les plus infaillibles pour que les hommes ne continuent
pas de multiplier. Or c'est la proprit foncire qui offre encore
la solution. C'est elle qui, sous le stimulant de l'intrt
personnel, fera produire au sol la plus grande quantit possible de
subsistances. C'est elle qui, par la division des hritages, mettra
chaque famille en mesure d'apprcier, quant  elle, le danger d'une
multiplication imprudente. Il est bien clair que tout autre rgime,
le Communisme par exemple, serait tout  la fois pour la production
un aiguillon moins actif et pour la population un frein moins
puissant.

Aprs tout, il me semble que l'conomie politique a rempli sa tche
quand elle a prouv que la grande et juste loi de la _mutualit
des services_ s'accomplira d'une manire harmonique, tant que le
progrs ne sera pas interdit  l'humanit. N'est-il pas consolant
de penser que jusque-l, et sous le rgime de la libert, il n'est
pas en la puissance d'une classe d'en opprimer une autre? La Science
conomique est-elle tenue de rsoudre cette autre question: tant
donne la tendance des hommes  multiplier, qu'arrivera-t-il quand
il n'y aura plus d'espace sur la terre pour de nouveaux habitants?
Dieu tient-il en rserve, pour cette poque, quelque cataclysme
crateur, quelque merveilleuse manifestation de sa puissance infinie?
Ou bien faut-il croire, avec le dogme chrtien,  la destruction de
ce monde? videmment ce ne sont plus l des problmes conomiques,
et il n'y a pas de science qui n'arrive  des difficults analogues.
Les physiciens savent bien que tout corps qui se meut sur la surface
du globe descend et ne remonte plus. D'aprs cela, un jour doit
arriver o les montagnes auront combl les valles, o l'embouchure
des fleuves sera sur le mme niveau que leur source, o les eaux
ne pourront plus couler, etc., etc.: que surviendra-t-il dans ces
temps-l? La physique doit-elle cesser d'observer et d'admirer
l'harmonie du monde actuel, parce qu'elle ne peut deviner par quelle
autre harmonie Dieu pourvoira  un tat de choses trs-loign sans
doute, mais invitable? Il me semble que c'est bien ici le cas,
pour l'conomiste comme pour le physicien, de substituer  un acte
de curiosit un acte de confiance. Celui qui a si merveilleusement
arrang le milieu o nous vivons, saura bien prparer un autre milieu
pour d'autres circonstances.

Nous jugeons de la productivit du sol et de l'habilet humaine par
les faits dont nous sommes tmoins. Est-ce l une rgle rationnelle?
Mme en l'adoptant, nous pourrions nous dire: Puisqu'il a fallu six
mille ans pour que la dixime partie du globe arrivt  une chtive
culture, combien s'coulera-t-il de centaines de sicles avant que
toute sa surface soit convertie en jardin?

Encore dans cette apprciation, dj fort rassurante, nous
supposons simplement la gnralisation de la science ou plutt de
l'ignorance actuelle en agriculture. Mais est-ce l, je le rpte,
une rgle admissible; et l'analogie ne nous dit-elle pas qu'un voile
impntrable nous cache la puissance, peut-tre indfinie, de l'art?
Le sauvage vit de chasse, et il lui faut une lieue carre de terrain.
Quelle ne serait pas sa surprise, si on venait lui dire que la vie
pastorale peut faire subsister dix fois plus d'hommes sur le mme
espace! Le pasteur nomade,  son tour, serait tout tonn d'apprendre
que la culture triennale admet aisment une population encore
dcuple. Dites au paysan routinier qu'une autre progression gale
sera le rsultat de la culture alterne, et il ne vous croira pas. La
culture alterne elle-mme, qui est le dernier mot pour nous, est-elle
le dernier mot pour l'humanit? Rassurons-nous donc sur son sort,
les sicles s'offrent devant elle par mille: et, en tout cas, sans
demander  l'conomie politique de rsoudre des problmes qui ne sont
pas de son domaine, remettons avec confiance les destines des races
futures entre les mains de celui qui les aura appeles  la vie.

Rsumons les notions contenues dans ce chapitre.

Ces deux phnomnes, Utilit et Valeur, concours de la nature et
concours de l'homme, par consquent Communaut et Proprit, se
rencontrent dans l'oeuvre agricole comme dans toute autre.

Il se passe dans la production du bl qui apaise notre faim quelque
chose d'analogue  ce qu'on remarque dans la formation de l'eau qui
tanche notre soif. conomistes, l'Ocan qui inspire le pote ne
nous offre-t-il pas aussi un beau sujet de mditations? C'est ce
vaste rservoir qui doit dsaltrer toutes les cratures humaines. Et
comment cela se peut-il faire, si elles sont places  une si grande
distance de son eau, d'ailleurs impotable? C'est ici qu'il faut
admirer la merveilleuse industrie de la nature. Voici que le soleil
chauffe cette masse agite et la soumet  une lente vaporation.
L'eau prend la forme gazeuse, et, dgage du sel qui l'altre, elle
s'lve dans les hautes rgions de l'atmosphre. Des brises, se
croisant dans toutes les directions, la poussent vers les continents
habits. L, elle rencontre le froid qui la condense et l'attache,
sous forme solide, aux flancs des montagnes. Bientt la tideur du
printemps la liqufie. Entrane par son poids, elle se filtre et
s'pure  travers des couches de schistes et de graviers; elle se
ramifie, se distribue et va alimenter des sources rafrachissantes
sur tous les points du globe. Voil certes une immense et ingnieuse
industrie accomplie par la nature au profit de l'humanit. Changement
de formes, changement de lieux, utilit, rien n'y manque. O est
cependant la _valeur_? Elle n'est pas ne encore, et si ce qu'on
pourrait appeler le travail de Dieu se payait (il se payerait s'il
_valait_), qui peut dire ce que _vaudrait_ une seule goutte d'eau?

Cependant tous les hommes n'ont pas  leurs pieds une source d'eau
vive. Pour se dsaltrer, il leur reste une peine  prendre, un
effort  faire, une prvoyance  avoir, une habilet  exercer. C'est
ce travail humain _complmentaire_ qui donne lieu  des arrangements,
 des transactions,  des _valuations_. C'est donc en lui qu'est
l'origine et le fondement de la valeur.

L'homme ignore avant de savoir.  l'origine, il est donc rduit 
aller chercher l'eau,  accomplir le travail complmentaire que la
nature a laiss  sa charge avec le _maximum_ possible de peine.
C'est le temps o, dans l'change, l'eau a la plus grande _valeur_.
Peu  peu, il invente la brouette et la roue, il dompte le cheval,
il invente les tuyaux, il dcouvre la loi du siphon, etc.; bref,
il reporte sur des forces naturelles gratuites une partie de son
travail, et,  mesure, la valeur de l'eau, mais non son utilit,
diminue.

Et il se passe ici quelque chose qu'il faut bien constater et
comprendre, si l'on ne veut pas voir la discordance l o est
l'harmonie. C'est que l'acheteur de l'eau l'obtient  de meilleures
conditions, c'est--dire cde une moins grande proportion de son
travail pour en avoir une quantit donne,  chaque fois qu'un
progrs de ce genre se ralise, encore que, dans ce cas, il soit tenu
de rmunrer l'instrument au moyen duquel la nature est contrainte
d'agir. Autrefois il payait le travail d'aller chercher l'eau;
maintenant il paye et ce travail et celui qu'il a fallu faire pour
confectionner la brouette, la roue, le tuyau,--et cependant, _tout
compris_, il paye moins; par o l'on voit quelle est la triste et
fausse proccupation de ceux qui croient que la rtribution affrente
au capital est une charge pour le consommateur. Ne comprendront-ils
donc jamais que le capital anantit plus de travail, pour chaque
effet donn, qu'il n'en exige?

Tout ce qui vient d'tre dcrit s'applique exactement  la production
du bl. L aussi, antrieurement  l'industrie humaine, il y a une
immense, une incommensurable industrie naturelle dont la science
la plus avance ignore encore les secrets. Des gaz, des sels
sont rpandus dans le sol et dans l'atmosphre. L'lectricit,
l'affinit, le vent, la pluie, la lumire, la chaleur, la vie
sont successivement occups, souvent  notre insu,  transporter,
transformer, rapprocher, diviser, combiner ces lments; et cette
industrie merveilleuse, dont l'activit et l'utilit chappent 
notre apprciation et mme  notre imagination, n'a cependant aucune
valeur. Celle-ci apparat avec la premire intervention de l'homme
qui a, dans cette affaire autant et plus que dans l'autre, un travail
_complmentaire_  accomplir.

Pour diriger ces forces naturelles, carter les obstacles qui gnent
leur action, l'homme s'empare d'un instrument qui est le sol, et il
le fait sans nuire  personne, car cet instrument n'a pas de valeur.
Ce n'est pas l matire  discussion, c'est un point de fait. Sur
quelque point du globe que ce soit, montrez-moi une terre qui n'ait
pas subi l'influence directe ou indirecte de l'action humaine, et je
vous montrerai une terre dpourvue de valeur.

Cependant l'agriculteur, pour raliser, concurremment avec la nature,
la production du bl, excute deux genres de travaux bien distincts.
Les uns se rapportent immdiatement, directement,  la rcolte de
l'anne, ne se rapportent qu' elle, et doivent tre pays par elle:
tels sont la semaille, le sarclage, la moisson, le dpiquage. Les
autres, comme les btisses, desschements, dfrichements, cltures,
etc., concourent  une srie indtermine de rcoltes successives:
la charge doit s'en rpartir sur une suite d'annes, ce  quoi on
parvient avec exactitude par les combinaisons admirables qu'on
appelle lois de l'intrt et de l'amortissement. Les rcoltes
forment la rcompense de l'agriculteur s'il les consomme lui-mme.
S'il les change, c'est contre des services d'un autre ordre, et
l'apprciation des services changs constitue leur valeur.

Maintenant il est ais de comprendre que toute cette catgorie de
travaux permanents; excuts par l'agriculteur sur le sol, est une
_valeur_ qui n'a pas encore reu toute sa rcompense, mais qui ne
peut manquer de la recevoir. Il ne peut tre tenu de dguerpir
et de laisser une autre personne se substituer  son droit sans
compensation. La valeur s'est incorpore, confondue dans le sol;
c'est pourquoi on pourra trs-bien dire par mtonymie: _le sol
vaut_.--Il vaut, en effet, puisque nul ne peut plus l'acqurir
sans donner en change l'quivalent de ces travaux. Mais ce que je
soutiens, c'est que cette terre,  laquelle la puissance naturelle
de produire n'avait originairement communiqu aucune valeur, n'en
a pas davantage aujourd'hui  ce titre. Cette puissance naturelle,
qui tait gratuite, l'est encore et le sera toujours. On peut bien
dire: Cette terre _vaut_, mais au fond ce qui vaut, c'est le travail
humain qui l'a amliore, c'est le capital qui y a t rpandu. Ds
lors il est rigoureusement vrai de dire que son propritaire n'est en
dfinitive propritaire que d'une valeur par lui cre, de services
par lui rendus; et quelle proprit pourrait tre plus lgitime?
Celle-l n'est cre aux dpens de qui que ce soit; elle n'intercepte
ni ne taxe aucun don du ciel.

Ce n'est pas tout. Loin que le capital avanc, et dont l'intrt
doit se distribuer sur les rcoltes successives, en augmente le prix
et constitue une charge pour les consommateurs, ceux-ci acquirent
les produits agricoles  des conditions toujours meilleures 
mesure que le capital augmente, c'est--dire  mesure que la valeur
du sol s'accrot. Je ne doute pas qu'on ne prenne cette assertion
pour un paradoxe entach d'optimisme exagr, tant on est habitu 
considrer la valeur du sol comme une calamit, si ce n'est comme
une injustice. Et moi j'affirme ceci: Ce n'est pas assez dire, que
la valeur du sol n'est cre aux dpens de qui que ce soit; ce n'est
pas assez dire, qu'elle ne nuit  personne; il faut dire qu'elle
profite  tout le monde. Elle n'est pas seulement lgitime, elle est
avantageuse, mme aux proltaires.

Ici nous voyons en effet se reproduire le phnomne que nous
constations tout  l'heure  propos de l'eau. Le jour o le porteur
d'eau, disions-nous, a invent la brouette et la roue, il est bien
vrai que l'acqureur de l'eau a d payer deux genres de travaux
au lieu d'un: 1 le travail accompli pour excuter la roue et la
brouette, ou plutt l'intrt et l'amortissement de ce capital; 2 le
travail direct qui reste encore  la charge du porteur d'eau. Mais ce
qui est galement vrai, c'est que ces deux travaux runis n'galent
pas le travail unique auquel l'humanit tait assujettie avant
l'invention. Pourquoi? parce qu'elle a rejet une partie de l'oeuvre
sur les forces gratuites de la nature. Ce n'est mme qu' raison de
ce dcroissement de labeur humain que l'invention a t provoque et
adopte.

Les choses se passent exactement de mme  propos de la terre et du
bl.  chaque fois que l'agriculteur met du capital en amliorations
permanentes, il est incontestable que les rcoltes successives se
trouvent greves de l'intrt de ce capital. Mais ce qui n'est pas
moins incontestable, c'est que l'autre catgorie de travail, le
travail brut et actuel, est frappe d'inutilit dans une proportion
bien plus forte encore; de telle sorte que chaque rcolte s'obtient
par le propritaire, et par consquent par les acqureurs,  des
conditions moins onreuses, l'action propre du capital consistant
prcisment  substituer de la collaboration naturelle et gratuite 
du travail humain et rmunrable.

Exemple. Pour que la rcolte arrive  bien, il faut que le champ soit
dbarrass de la surabondance d'humidit. Supposons que ce travail
soit encore dans la premire catgorie: supposons que l'agriculteur
aille tous les matins, avec un vase, puiser l'eau stagnante l o
elle nuit. Il est clair qu'au bout de l'an le sol n'aura acquis par
ce fait aucune _valeur_, mais le prix de la rcolte se trouvera
normment surcharg. Il en sera de mme de celles qui suivront tant
que l'art en sera  ce procd primitif. Si le propritaire fait
un foss,  l'instant le sol acquiert une _valeur_, car ce travail
appartient  la seconde catgorie. Il est de ceux qui s'incorporent
 la terre, qui doivent tre rembourss par les produits des annes
suivantes, et nul ne peut prtendre acqurir le sol sans rmunrer
cet ouvrage. N'est-il pas vrai cependant qu'il tend  abaisser
la valeur des rcoltes? N'est-il pas vrai que, quoiqu'il ait
exig, la premire anne, un effort extraordinaire, il en pargne
cependant en dfinitive plus qu'il n'en occasionne? N'est-il pas
vrai que dsormais le desschement se fera, par la loi gratuite de
l'hydrostatique, plus conomiquement qu'il ne se faisait  force de
bras? N'est-il pas vrai que les acqureurs de bl profiteront de
cette opration? N'est-il pas vrai, qu'ils devront s'estimer heureux
que le sol ait acquis cette valeur nouvelle? Et, en gnralisant,
n'est-il pas vrai enfin que la valeur du sol atteste un progrs
ralis, non au profit de son propritaire seulement, mais au profit
de l'humanit? Combien donc ne serait-elle pas absurde et ennemie
d'elle-mme, si elle disait: Ce dont on grve le prix du bl pour
l'intrt et l'amortissement de ce foss, ou pour ce qu'il reprsente
dans la valeur du sol, est un privilge, un monopole, un vol!-- ce
compte, pour cesser d'tre monopoleur et voleur, le propritaire
n'aurait qu' combler son foss et reprendre la manoeuvre du vase.
Proltaires, en seriez-vous plus avancs?

Passez en revue toutes les amliorations permanentes dont l'ensemble
constitue la valeur du sol, et vous pourrez faire sur chacune la mme
remarque. Aprs avoir dtruit le foss, dtruisez aussi la clture,
rduisant l'agriculteur  monter la garde autour de son champ;
dtruisez le puits, la grange, le chemin, la charrue, le nivellement,
l'humus artificiel; replacez dans le champ les cailloux, les plantes
parasites, les racines d'arbres, alors vous aurez ralis l'utopie
galitaire. Le sol, et le genre humain avec lui, sera revenu  l'tat
primitif: il n'aura plus de valeur. Les rcoltes n'auront plus rien
 dmler avec le capital. Leur prix sera dgag de cet lment
maudit qu'on appelle intrt. Tout, absolument tout, se fera par du
travail actuel, visible  l'oeil nu. L'conomie politique sera fort
simplifie. La France fera vivre un homme par lieue carre. Tout
le reste aura pri d'inanition;--mais on ne pourra plus dire: La
proprit est un monopole, une illgitimit, un vol.

Ne soyons donc pas insensibles  ces harmonies conomiques qui
se droulent  nos yeux,  mesure que nous analysons les ides
d'change, de valeur, de capital, d'intrt, de proprit, de
communaut.--Oh! me sera-t-il donn d'en parcourir le cercle tout
entier?--Mais peut-tre sommes-nous assez avancs pour reconnatre
que le monde social ne porte pas moins que le monde matriel
l'empreinte d'une main divine, d'o dcoulent la sagesse et la
bont, vers laquelle doivent s'lever notre admiration et notre
reconnaissance.

Je ne puis m'empcher de revenir ici sur une pense de M. Considrant.

Partant de cette donne que le sol a une valeur propre, indpendante
de toute oeuvre humaine, qu'il est un _capital primitif et incr_,
il conclut, avec raison  son point de vue, de l'_appropriation_ 
l'_usurpation_. Cette prtendue iniquit lui inspire de vhmentes
tirades contre le rgime des socits modernes. D'un autre ct, il
convient que les amliorations permanentes ajoutent une _plus-value_
 ce capital primitif, accessoire tellement confondu avec le
principal qu'on ne peut les sparer. Que faire donc? car on est en
prsence d'une Valeur totale compose de deux lments, dont l'un,
fruit du travail, est proprit lgitime, et l'autre, oeuvre de
Dieu, est une inique usurpation.

La difficult n'est pas petite. M. Considrant la rsout par le
_droit au travail_.

     Le dveloppement de l'Humanit sur la Terre exige videmment
     que le sol ne soit pas laiss dans l'tat inculte et sauvage. La
     Destine de l'Humanit elle-mme s'oppose donc  ce que le Droit
     de l'homme  la Terre conserve sa FORME _primitive et brute_.

     Le sauvage jouit, au milieu des forts et des savanes, des
     quatre Droits naturels, Chasse, Pche, Cueillette, Pture. Telle
     est la premire forme du Droit.

     Dans toutes les socits civilises, l'homme du peuple, le
     Proltaire qui n'hrite de rien et ne possde rien, est purement
     et simplement dpouill de ces droits. On ne peut donc pas
     dire que le Droit primitif ait ici chang de forme, puisqu'il
     n'existe plus. La Forme a disparu avec le Fond.

     Or, quelle serait la forme sous laquelle le Droit pourrait se
     concilier avec les conditions d'une Socit industrieuse? La
     rponse est facile.

     Dans l'tat sauvage, pour user de son Droit, l'homme est
     _oblig d'agir_. Les _Travaux_ de la Pche, de la Chasse, de
     la Cueillette, de la Pture sont les conditions de l'exercice
     de son Droit. Le Droit primitif n'est donc que le _Droit  ces
     travaux_.

     Eh bien! qu'une Socit industrieuse, qui a pris possession
     de la Terre et qui enlve  l'homme la facult d'exercer 
     l'aventure et en libert, sur la surface du Sol, ses quatre
     Droits naturels, que cette Socit reconnaisse  l'individu,
     en compensation de ces Droits dont elle le dpouille, LE DROIT
     AU TRAVAIL: alors, en principe et sauf application convenable,
     l'individu n'aura plus  se plaindre.

     La condition _sine qu non_ pour la Lgitimit de la Proprit
     est donc que la Socit reconnaisse au Proltaire le DROIT AU
     TRAVAIL, et qu'elle lui _assure_ au moins autant de moyens de
     subsistance, pour un exercice d'activit donn, que cet exercice
     _et pu_ lui en procurer dans l'tat primitif.

Je ne veux pas, me rptant  satit, discuter la question du fond
avec M. Considrant. Si je lui dmontrais que ce qu'il appelle
_capital incr_ n'est pas un _capital_ du tout; que ce qu'il
nomme _plus-value_ du sol n'en est pas la _plus-value_, mais la
_toute-value_, il devrait reconnatre que son argumentation s'croule
tout entire, et, avec elle, tous ses griefs contre le mode selon
lequel l'humanit a jug  propos de se constituer et de vivre depuis
Adam. Mais cette polmique m'entranerait  redire tout ce que j'ai
dj dit sur la gratuit essentielle et indlbile des agents
naturels.

Je me bornerai  faire observer que si M. Considrant porte la parole
au nom des proltaires, en vrit il est si accommodant qu'ils
pourront se croire trahis. Quoi! les propritaires ont usurp et la
terre et tous les miracles de vgtation qui s'y accomplissent! ils
ont usurp le soleil, la pluie, la rose, l'oxygne, l'hydrogne
et l'azote, en tant du moins qu'ils concourent  la formation des
produits agricoles,--et vous leur demandez d'assurer au proltariat,
en compensation, au moins autant de moyens de subsistance, pour un
exercice d'activit donn, que cet exercice et pu lui en procurer
dans l'tat primitif ou sauvage!

Mais ne voyez-vous pas que la proprit foncire n'a pas attendu vos
injonctions pour tre un million de fois plus gnreuse? car, enfin,
 quoi se borne votre requte?

Dans l'tat primitif, vos quatre droits, pche, chasse, cueillette et
pture, faisaient vivre ou plutt vgter dans toutes les horreurs
du dnment  peu prs un homme par lieue carre. L'usurpation de
la terre sera donc lgitime, d'aprs vous, si ceux qui s'en sont
rendus coupables font vivre un homme par lieue carre, et encore
en exigeant de lui autant d'activit qu'en dploie un Huron ou un
Iroquois. Veuillez remarquer que la France n'a que trente mille
lieues carres; que, par consquent, pourvu qu'elle entretienne
trente mille habitants  cet tat de bien-tre qu'offre la vie
sauvage, vous renoncez, au nom des proltaires,  rien exiger de plus
de la proprit. Or, il y a trente millions de Franais qui n'ont pas
un pouce de terre; et dans le nombre il s'en rencontre plusieurs:
prsident de la rpublique, ministres, magistrats, banquiers,
ngociants, notaires, avocats, mdecins, courtiers, soldats, marins,
professeurs, journalistes, etc., qui ne changeraient pas leur sort
contre celui d'un Yoway. Il faut donc que la proprit foncire
fasse beaucoup plus que vous n'exigez d'elle. Vous lui demandez le
_droit au travail_ jusqu' une limit dtermine, jusqu' ce qu'elle
ait rpandu dans les masses,--et cela contre une activit donne,
autant de subsistance que pourrait le faire la sauvagerie. Elle fait
mieux: elle donne plus que le droit au travail, elle donne le travail
lui-mme, et, ne ft-elle qu'acquitter l'impt, c'est cent fois plus
que vous n'en demandez.

Hlas!  mon grand regret, je n'en ai pas fini avec la proprit
foncire et sa valeur. Il me reste  poser et rfuter, en aussi peu
de mots que possible, une objection spcieuse et mme srieuse.

On dira:

--Votre thorie est dmentie par les faits. Sans doute, tant qu'il
y a, dans un pays, abondance de terres incultes, leur seule prsence
empche que le sol cultiv n'y acquire une valeur abusive. Sans
doute encore, alors mme que tout le territoire est pass dans le
domaine appropri, si les nations voisines ont d'immenses espaces 
livrer  la charrue, la libert des transactions suffit pour contenir
dans de justes bornes la valeur de la proprit foncire. Dans ces
deux cas, il semble que le Prix des terres ne peut reprsenter que
le capital avanc, et la Rente que l'intrt de ce capital. De l,
il faut conclure, comme vous faites, que l'action propre de la terre
et l'intervention des agents naturels, ne comptant pour rien et ne
pouvant grever le prix des rcoltes, restent gratuites et partant
communes. Tout cela est spcieux. Nous pouvons tre embarrasss
pour dcouvrir le vice de cette argumentation, et pourtant elle est
vicieuse. Pour s'en convaincre, il suffit de constater ce fait, qu'il
y a en France des terres cultives qui valent depuis cent francs
jusqu' six mille francs l'hectare, diffrence norme qui s'explique
bien mieux par celle des fertilits que par celle des travaux
antrieurs. Ne niez donc pas que la fertilit n'ait sa valeur propre:
il n'y a pas un acte de vente qui ne l'atteste. Quiconque achte une
terre examine sa qualit et paye en consquence. Si, de deux champs
placs  ct l'un de l'autre et prsentant les mmes avantages de
situation, l'un est une grasse alluvion, l'autre un sable,  coup
sr le premier vaudra plus que le second, encore que l'un et l'autre
aient pu absorber le mme capital; et,  vrai dire, l'acqureur ne
s'inquite en aucune faon de cette circonstance. Ses yeux sont fixs
sur l'avenir et non sur le pass. Ce qui l'intresse, ce n'est pas ce
que la terre a cot, mais ce qu'elle rapportera, et il sait qu'elle
rapportera en proportion de sa fcondit. Donc cette fcondit a une
valeur propre, intrinsque, indpendante de tout travail humain.
Soutenir le contraire, c'est vouloir faire sortir la lgitimit de
l'appropriation individuelle d'une subtilit ou plutt d'un paradoxe.

--Cherchons donc la vraie cause de la valeur du sol.

Et que le lecteur veuille bien ne pas perdre de vue que la question
est grave au temps o nous sommes. Jusqu'ici elle a pu tre nglige
ou traite lgrement par les conomistes; elle n'avait gure pour
eux qu'un intrt de curiosit. La lgitimit de l'appropriation
individuelle n'tait pas conteste. Il n'en est plus de mme. Des
thories, qui n'ont eu que trop de succs, ont jet du doute dans
les meilleurs esprits sur le droit de proprit. Et sur quoi ces
thories fondent-elles leurs griefs? prcisment sur l'allgation
contenue dans l'objection que je viens de poser. Prcisment sur ce
fait, malheureusement admis par toutes les coles, que le sol tient
de sa fcondit, de la nature, une valeur propre qui ne lui a pas t
humainement communique. Or la valeur ne se cde pas gratuitement.
Son nom mme exclut l'ide de gratuit. On dit donc au propritaire:
Vous me demandez une valeur qui est le fruit de mon travail, et vous
m'offrez en change une autre valeur qui n'est le fruit ni de votre
travail, ni d'aucun travail, mais de la libralit de la nature.

Et ce grief, qu'on le sache bien, serait terrible s'il tait fond.
Il n'a pas t mis en avant par MM. Considrant et Proudhon. On
le retrouve dans Smith, dans Ricardo, dans Senior, dans tous les
conomistes sans exception, non comme thorie seulement, mais comme
grief. Ces auteurs ne se sont pas borns  attribuer au sol une
valeur extra-humaine, ils ont encore assez hautement dduit la
consquence et inflig  la proprit foncire les noms de privilge,
de monopole, d'usurpation.  la vrit, aprs l'avoir ainsi fltrie,
ils l'ont dfendue au nom de la _ncessit_. Mais qu'est-ce qu'une
telle dfense, si ce n'est un vice de dialectique que les logiciens
du communisme se sont hts de rparer?

Ce n'est donc pas pour obir  un triste penchant vers les
dissertations subtiles que j'aborde ce sujet dlicat. J'aurais voulu
pargner au lecteur et m'pargner  moi-mme l'ennui que d'avance je
sens planer sur la fin de ce chapitre.

La rponse  l'objection que je me suis adresse se trouve dans
la thorie de la valeur expose au chapitre V. L j'ai dit: La
valeur n'implique pas essentiellement le travail; encore moins lui
est-elle ncessairement proportionnelle. J'ai montr que la valeur
avait pour fondement moins la _peine prise_ par celui qui la cde
que la _peine pargne_  celui qui la reoit, et c'est pour cela
que je l'ai fait rsider dans quelque chose qui embrasse ces deux
lments: le _service_. On peut rendre, ai-je dit, un grand service
avec un trs-lger effort, comme avec un grand effort on peut ne
rendre qu'un trs-mdiocre service. Tout ce qui en rsulte, c'est que
le travail n'obtient pas ncessairement une rmunration toujours
proportionnelle  son intensit. Cela n'est pas pour l'homme isol
plus que pour l'homme social.

La valeur se fixe  la suite d'un dbat entre deux contractants. Or
chacun d'eux apporte  ce dbat son point de vue. Vous m'offrez
du bl. Que m'importent le temps et la peine qu'il vous a cot?
Ce qui me proccupe surtout, c'est le temps et la peine qu'il m'en
coterait pour m'en procurer ailleurs. La connaissance que vous
avez de ma situation peut vous rendre plus ou moins exigeant; celle
que j'ai de la vtre peut me rendre plus ou moins empress. Donc il
n'y a pas une mesur ncessaire  la rcompense que vous tirerez
de votre labeur. Cela dpend des circonstances et du prix qu'elles
donnent aux deux services qu'il s'agit d'changer entre nous.
Bientt nous signalerons une force extrieure, appele Concurrence,
dont la mission est de rgulariser les valeurs, et de les rendre
de plus en plus proportionnelles aux efforts. Toujours est-il que
cette proportionnalit n'est pas de l'essence mme de la valeur,
puisqu'elle ne s'tablit que sous la pression d'un fait contingent.

Ceci rappel, je dis que la valeur du sol nat, flotte, se fixe
comme celle de l'or, du fer, de l'eau, du conseil de l'avocat, de
la consultation du mdecin, du chant, de la danse ou du tableau
de l'artiste, comme toutes les valeurs; qu'elle n'obit pas  des
lois exceptionnelles; qu'elle forme une proprit de mme origine,
de mme nature, aussi lgitime que toute autre proprit.--Mais il
ne s'ensuit nullement,--on doit maintenant le comprendre,--que de
deux travaux appliqus au sol, l'un ne puisse tre beaucoup plus
heureusement rmunr que l'autre.

Revenons encore  cette industrie, la plus simple de toutes, et la
plus propre  nous montrer le point dlicat qui spare le travail
onreux de l'homme et la coopration gratuite de la nature, je veux
parler de l'humble industrie du porteur d'eau.

Un homme a recueilli et port chez lui une tonne d'eau. Est-il
propritaire d'une valeur ncessairement proportionnelle  son
travail? En ce cas, cette valeur serait indpendante du service
qu'elle peut rendre. Bien plus, elle serait immuable, car le travail
pass n'est plus susceptible de plus ou de moins.

Eh bien, le lendemain du jour o la tonne d'eau a t recueillie et
transporte, elle peut perdre toute valeur, si, par exemple, il a plu
pendant la nuit. En ce cas, chacun est pourvu; elle ne peut rendre
aucun service; on n'en veut plus. En langage conomique, elle n'est
pas demande.

Au contraire, elle peut acqurir une valeur considrable si des
besoins extraordinaires, imprvus et pressants se manifestent.

Que s'ensuit-il? que l'homme, travaillant pour l'avenir, ne sait pas
au juste d'avance le prix que cet avenir rserve  son travail. La
valeur incorpore dans un objet matriel sera plus ou moins leve,
selon qu'il rendra plus ou moins de services, ou, pour mieux dire,
le travail humain, origine de cette valeur, recevra, selon les
circonstances, une rcompense plus ou moins grande. C'est sur de
telles ventualits que s'exerce la prvoyance qui, elle aussi, a
droit  tre rmunre.

Mais, je le demande, quel rapport y a-t-il entre ces fluctuations de
valeurs, entre cette variabilit dans la rcompense qui attend le
travail, et la merveilleuse industrie naturelle, les admirables lois
physiques qui, sans notre participation, ont fait arriver l'eau de
l'Ocan  la source? Parce que la valeur de cette tonne d'eau peut
varier avec les circonstances, faut-il en conclure que la nature
se fait payer quelquefois beaucoup, quelquefois peu, quelquefois
pas du tout, l'vaporation, le transport des nuages de l'Ocan aux
montagnes, la conglation, la liqufaction, et toute cette admirable
industrie qui alimente la source?

Il en est de mme des produits agricoles.

La valeur du sol, ou plutt du capital engag dans le sol, n'a pas
qu'un lment: elle en a deux. Elle dpend non-seulement du travail
qui y a t consacr, mais encore de la puissance qui est dans la
socit de rmunrer ce travail; de la Demande aussi bien que de
l'Offre.

Voici un champ. Il n'est pas d'anne o l'on n'y jette quelque
travail dont les effets sont d'une nature permanente, et, de ce chef,
rsulte un accroissement de valeur.

En outre, les routes se rapprochent et se perfectionnent, la scurit
devient plus complte, les dbouchs s'tendent, la population
s'accrot en nombre et en richesse; une nouvelle carrire s'ouvre 
la varit des cultures,  l'intelligence,  l'habilet; et de ce
changement de milieu, de cette prosprit gnrale, rsulte pour
le travail actuel ou antrieur un excdant de rmunration; par
contre-coup, pour le champ, un accroissement de valeur.

Il n'y a l ni injustice ni exception en faveur de la proprit
foncire. Il n'est aucun genre de travail, depuis la banque jusqu'
la main d'oeuvre, qui ne prsente le mme phnomne. Il n'en est
aucun qui ne voie amliorer sa rmunration par le seul fait de
l'amlioration du milieu o il s'exerce. Cette action et cette
raction de la prosprit de chacun sur la prosprit de tous, et
rciproquement, est la loi mme de la valeur. Il est si faux qu'on
en puisse conclure  une prtendue valeur qu'aurait revtue le sol
lui-mme ou ses puissances productives, que le travail intellectuel,
que les professions et mtiers o n'interviennent ni la matire ni
le concours des lois physiques, jouissent du mme avantage, qui
n'est pas exceptionnel, mais universel. L'avocat, le mdecin, le
professeur, l'artiste, le pote, sont mieux rmunrs,  travail
gal,  mesure que la ville et la nation  laquelle ils appartiennent
croissent en bien-tre, que le got ou le besoin de leurs services
se rpand, que le public les demande davantage, et est  la fois
plus oblig et plus en mesure de les mieux rtribuer. La simple
cession d'une clientle, d'une tude, d'une chalandise se fait sur
ce principe. Bien plus, le gant basque et Tom Pouce, qui vivent de
la simple exhibition de leur stature anormale, l'exposent avec plus
d'avantage  la curiosit de la foule nombreuse et aise des grandes
mtropoles qu' celle de quelques rares et pauvres villageois. Ici,
la demande ne contribue pas seulement  la valeur, elle la fait tout
entire. Comment pourrait-on trouver exceptionnel ou injuste que la
demande influt aussi sur la valeur du sol ou des produits agricoles?

Allguera-t-on que le sol peut atteindre ainsi une valeur exagre?
Ceux qui le disent n'ont sans doute jamais rflchi  l'immense
quantit de travail que la terre cultivable a absorbe. J'ose
affirmer qu'il n'est pas un champ en France qui _vaille_ ce qu'il
a cot, qui puisse s'changer contre autant de travail qu'il en a
exig pour tre mis  l'tat de productivit o il se trouve. Si
cette observation est fonde, elle est dcisive. Elle ne laisse pas
subsister le moindre indice d'injustice  la charge de la proprit
foncire. C'est pourquoi j'y reviendrai lorsque j'aurai  examiner
la thorie de Ricardo sur la rente. J'aurai  montrer qu'on doit
aussi appliquer aux capitaux fonciers cette loi gnrale que j'ai
exprime en ces termes:  mesure que le capital s'accrot, les
produits se partagent entre les capitalistes ou propritaires et les
travailleurs, de telle sorte que la part _relative_ des premiers va
sans cesse diminuant, quoique leur part _absolue_ augmente, tandis
que la part des seconds augmente dans les deux sens.

Cette illusion qui fait croire aux hommes que les puissances
productives ont une valeur propre, parce qu'elles ont de l'utilit,
a entran aprs elle bien des dceptions et bien des catastrophes.
C'est elle qui les a souvent pousss vers des colonisations
prmatures dont l'histoire n'est qu'un lamentable martyrologe.
Ils ont raisonn ainsi: Dans notre pays, nous ne pouvons obtenir
de la valeur que par le travail; et quand nous avons travaill,
nous n'avons qu'une valeur proportionnelle  notre travail. Si nous
allions dans la Guyane, sur les bords du Mississipi, en Australie, en
Afrique, nous prendrions possession de vastes terrains incultes, mais
fertiles. Nous deviendrions propritaires, pour notre rcompense,
et de la valeur que nous aurions cre, et de la _valeur propre_,
inhrente  ces terrains. On part, et une cruelle exprience ne
tarde pas  confirmer la vrit de la thorie que j'expose ici. On
travaille, on dfriche, on s'extnue; on est expos aux privations, 
la souffrance, aux maladies; et puis, si l'on veut revendre la terre
qu'on a rendue propre  la production, on n'en tire pas ce qu'elle
a cot, et l'on est bien forc de reconnatre que la valeur est de
cration humaine. Je dfie qu'on me cite une colonisation qui n'ait
t,  l'origine, un dsastre.

     Plus de mille ouvriers furent dirigs sur la rivire du Cygne;
     mais l'extrme bas prix de la terre (1 sh. 6 d. l'acre ou moins
     de 2 fr.) et le taux extravagant de la main-d'oeuvre leur
     donna le dsir et la facilit de devenir propritaires. Les
     capitalistes ne trouvrent plus personne pour travailler. Un
     capital de cinq millions y prit, et la colonie devint une scne
     de dsolation. Les ouvriers ayant abandonn leurs patrons, pour
     obir  l'illusoire satisfaction d'tre propritaires de terre,
     les instruments d'agriculture se rouillrent, les semences
     moisirent; les troupeaux prirent faute de soins. Une famine
     affreuse put seule gurir les travailleurs de leur infatuation.
     Ils revinrent demander du travail aux capitalistes, mais il
     n'tait plus temps. (_Proceedings of the South Australian
     association._)

L'association, attribuant ce dsastre au bon march des terres, en
porta le prix  12 sh. Mais, ajoute Carey  qui j'emprunte cette
citation, la vritable cause c'est que les ouvriers, s'tant persuad
que la terre a une _Valeur propre_ indpendante du travail, s'taient
empresss de s'emparer de cette prtendue _Valeur_  laquelle ils
supposaient la puissance de contenir virtuellement une Rente.

La suite me fournit un argument plus premptoire encore.

     En 1836, les proprits foncires de la rivire du Cygne
     s'obtenaient des acqureurs primitifs  un schelling l'acre.
     (_New Monthly Magazine._)

Ainsi, ce sol vendu par la compagnie  12 sh.--sur lequel les
acqureurs avaient jet beaucoup de travail et d'argent, ils le
revendirent  un schelling! O tait donc la valeur des _puissances
productives naturelles et indestructibles_[24]?

[Note 24: Ricardo.]

Ce vaste et important sujet de la valeur des terres n'est pas
puis, je le sens, par ce chapitre crit  btons rompus, au milieu
d'occupations incessantes; j'y reviendrai; mais je ne puis terminer
sans soumettre une observation aux lecteurs et particulirement aux
conomistes.

Ces savants illustres qui ont fait faire tant de progrs  la
science, dont les crits et la vie respirent la bienveillance et
la philanthropie, qui ont rvl, au moins sous un certain aspect
et dans le cercle de leurs recherches, la vritable solution du
problme social, les Quesnay, les Turgot, les Smith, les Malthus,
les Say n'ont pas chapp cependant, je ne dis pas  la rfutation,
elle est toujours de droit, mais  la calomnie, au dnigrement, aux
grossires injures. Attaquer leurs crits, et mme leurs intentions,
est devenu presque une mode.--On dira peut-tre que dans ce chapitre
je fournis des armes  leurs dtracteurs, et certes le moment serait
trs-mal choisi de me tourner contre ceux que je regarde, j'en fais
la dclaration solennelle, comme mes initiateurs, mes guides, mes
matres. Mais, aprs tout, le droit suprme n'appartient-il pas  la
Vrit, ou  ce que, sincrement, je regarde comme la Vrit? Quel
est le livre, au monde, o ne se soit glisse aucune erreur? Or une
erreur, en conomie politique, si on la presse, si on la tourmente,
si on lui demande ses consquences logiques, les contient toutes;
elle aboutit au chaos. Il n'y a donc pas de livre dont on ne puisse
extraire une proposition isole, incomplte, fausse, et qui ne
renferme par consquent tout un monde d'erreurs et de dsordres.
En conscience, je crois que la dfinition que les conomistes ont
donne du mot _Valeur_ est de ce nombre. On vient de voir que cette
dfinition les a conduits eux-mmes  jeter sur la lgitimit de la
Proprit foncire, et, par voie de dduction, sur le capital, un
doute dangereux; et ils ne se sont arrts dans cette voie funeste
que par une inconsquence. Cette inconsquence les a sauvs. Ils ont
repris leur marche dans la voie du Vrai, et leur erreur, si c'en
est une, est dans leurs livres une tache isole. Le socialisme est
venu qui s'est empar de la fausse dfinition, non pour la rfuter,
mais pour l'adopter, la corroborer, en faire le point de dpart de
sa propagande, et en exprimer toutes les consquences. Il y avait
l, de nos jours, un danger social imminent, et c'est pourquoi j'ai
cru qu'il tait de mon devoir de dire toute ma pense, de remonter
jusqu'aux sources de la fausse thorie. Que si l'on en voulait
induire que je me spare de mes matres Smith et Say, de mes amis
Blanqui et Garnier, uniquement parce que, dans une ligne perdue au
milieu de leurs savants et excellents crits, ils auraient fait une
fausse application, selon moi, du mot _Valeur_; si l'on en concluait
que je n'ai plus foi dans l'conomie politique et les conomistes, je
ne pourrais que protester,--et, au reste, il y a la plus nergique
des protestations dans le titre mme de ce livre.




X

CONCURRENCE


L'conomie politique n'a pas, dans tout son vocabulaire, un mot qui
ait autant excit la fureur des rformateurs modernes que le mot
_Concurrence_, auquel, pour le rendre plus odieux, ils ne manquent
jamais d'accoler l'pithte: _anarchique_.

Que signifie _Concurrence anarchique_? Je l'ignore. Que peut-on
mettre  sa place? Je ne le sais pas davantage.

J'entends bien qu'on me crie: _Organisation! Association!_ Mais
qu'est-ce  dire? Il faut nous entendre une fois pour toutes. Il faut
enfin que je sache quel genre d'autorit ces crivains entendent
exercer sur moi et sur tous les hommes vivant  la surface du globe;
car, en vrit, je ne leur en reconnais qu'une, celle de la raison
s'ils peuvent la mettre de leur ct. Eh bien! veulent-ils me
priver du droit de me servir de mon jugement quand il s'agit de mon
existence? Aspirent-ils  m'ter la facult de comparer les services
que je rends  ceux que je reois? Entendent-ils que j'agisse sous
l'influence de la contrainte par eux exerce et non sous celle de mon
intelligence? S'ils me laissent ma libert, la Concurrence reste.
S'ils me la ravissent, je ne suis que leur esclave.--L'association
sera _libre et volontaire_, disent-ils.  la bonne heure! Mais alors
chaque groupe d'associs sera  l'gard des autres groupes ce que
sont aujourd'hui les individus entre eux, et nous aurons encore la
_Concurrence_.--L'association sera _intgrale_.--Oh! ceci passe la
plaisanterie. Quoi! la concurrence anarchique dsole actuellement la
socit; et il nous faut attendre, pour gurir de cette maladie, que,
sur la foi de votre livre, tous les hommes de la terre, Franais,
Anglais, Chinois, Japonais, Cafres, Hottentots, Lapons, Cosaques,
Patagons, se soient mis d'accord pour s'enchaner  tout jamais  une
des formes d'association que vous avez imagines? Mais prenez garde,
c'est avouer que la Concurrence est indestructible; et oserez-vous
dire qu'un phnomne indestructible, par consquent providentiel,
puisse tre malfaisant?

Et aprs tout, qu'est-ce que la Concurrence? Est-ce une chose
existant et agissant par elle-mme comme le cholra? Non;
Concurrence, ce n'est qu'absence d'oppression. En ce qui m'intresse,
je veux choisir pour moi-mme et ne veux pas qu'un autre choisisse
pour moi, malgr moi; voil tout. Et si quelqu'un prtend substituer
son jugement au mien dans les affaires qui me regardent, je
demanderai de substituer le mien au sien dans les transactions qui
le concernent. O est la garantie que les choses en iront mieux? Il
est vident que la Concurrence, c'est la libert. Dtruire la libert
d'agir c'est dtruire la possibilit et par suite la facult de
choisir, de juger, de comparer; c'est tuer l'intelligence, c'est tuer
la pense, c'est tuer l'homme. De quelque ct qu'ils partent, voil
o aboutissent toujours les rformateurs modernes; pour amliorer
la socit, ils commencent par anantir l'individu, sous prtexte
que tous les maux en viennent, comme si tous les biens n'en venaient
pas aussi. Nous avons vu que les services s'changent contre les
services. Au fond, chacun de nous porte en ce monde la responsabilit
de pourvoir  ses satisfactions par ses efforts. Donc un homme nous
pargne une peine; nous devons lui en pargner une  notre tour. Il
nous confre une satisfaction rsultant de son effort; nous devons
faire de mme pour lui.

Mais qui fera la comparaison? car, entre ces efforts, ces peines,
ces services changs, il y a, de toute ncessit, une comparaison
 faire pour arriver  l'quivalence,  la justice,  moins qu'on
ne nous donne pour rgle l'injustice, l'ingalit, le hasard, ce
qui est une autre manire de mettre l'intelligence humaine hors de
cause. Il faut donc un juge ou des juges. Qui le sera? N'est-il
pas bien naturel que, dans chaque circonstance, les besoins soient
jugs par ceux qui les prouvent, les satisfactions par ceux qui
les recherchent, les efforts par ceux qui les changent? Et est-ce
srieusement qu'on nous propose de substituer  cette universelle
vigilance des intresss une autorit sociale (ft-ce celle du
rformateur lui-mme), charge de dcider sur tous les points du
globe les dlicates conditions de ces changes innombrables? Ne
voit-on pas que ce serait crer le plus faillible, le plus universel,
le plus immdiat, le plus inquisitorial, le plus insupportable, le
plus actuel, le plus intime, et disons, fort heureusement, le plus
impossible de tous les despotismes que jamais cervelle de pacha ou de
mufti ait pu concevoir?

Il suffit de savoir que la Concurrence n'est autre chose que
l'absence d'une autorit arbitraire comme juge des changes, pour
en conclure qu'elle est indestructible. La force abusive peut
certainement restreindre, contrarier, gner la libert de troquer,
comme la libert de marcher; mais elle ne peut pas plus anantir
l'une que l'autre sans anantir l'homme. Cela tant ainsi, reste
 savoir si la Concurrence agit pour le bonheur ou le malheur de
l'humanit; question qui revient  celle-ci: L'humanit est-elle
naturellement progressive ou fatalement rtrograde?

Je ne crains, pas de le dire: la Concurrence, que nous pourrions
bien nommer la Libert, malgr les rpulsions qu'elle soulve, en
dpit des dclamations dont on la poursuit, est la loi dmocratique
par essence. C'est la plus progressive, la plus galitaire, la plus
communautaire de toutes celles  qui la Providence a confi le
progrs des socits humaines. C'est elle qui fait successivement
tomber dans le domaine _commun_ la jouissance des biens que la nature
ne semblait avoir accords gratuitement qu' certaines contres.
C'est elle qui fait encore tomber dans le domaine _commun_ toutes
les conqutes dont le gnie de chaque sicle accrot le trsor des
gnrations qui le suivent, ne laissant ainsi en prsence que des
travaux complmentaires s'changeant entre eux, sans russir, comme
ils le voudraient,  se faire rtribuer pour le concours des agents
naturels; et si ces travaux, comme il arrive toujours  l'origine,
ont une valeur qui ne soit pas proportionnelle  leur intensit,
c'est encore la Concurrence qui, par son action inaperue, mais
incessante, ramne un quilibre sanctionn par la justice et plus
exact que celui que tenterait vainement d'tablir la sagacit
faillible d'une magistrature humaine. Loin que la Concurrence, comme
on l'en accuse, agisse dans le sens de l'ingalit, on peut affirmer
que toute ingalit _factice_ est imputable  son absence; et si
l'abme est plus profond entre le grand lama et un paria qu'entre
le prsident et un artisan des tats-Unis, cela tient  ce que la
Concurrence (ou la libert), comprime en Asie, ne l'est pas en
Amrique. Et c'est pourquoi, pendant que les Socialistes voient
dans la Concurrence la cause de tout mal, c'est dans les atteintes
qu'elle reoit qu'il faut chercher la cause perturbatrice de tout
bien. Encore que cette grande loi ait t mconnue des Socialistes
et de leurs adeptes, encore qu'elle soit souvent brutale dans ses
procds, il n'en est pas de plus fconde en harmonies sociales, de
plus bienfaisante dans ses rsultats gnraux, il n'en est pas qui
atteste d'une manire plus clatante l'incommensurable supriorit
des desseins de Dieu sur les vaines et impuissantes combinaisons des
hommes.

Je dois rappeler ici ce singulier mais incontestable rsultat de
l'ordre social, sur lequel j'ai dj attir l'attention du lecteur
(page 25), et que la puissance de l'habitude drobe trop souvent
 notre vue. C'est que: _La somme des satisfactions qui aboutit 
chaque membre de la socit est de beaucoup suprieure  celle qu'il
pourrait se procurer par ses propres efforts_.--En d'autres termes,
il y a une disproportion vidente entre nos consommations et notre
travail. Ce phnomne, que chacun de nous peut aisment constater,
s'il veut tourner un instant ses regards sur lui-mme, devrait, ce me
semble, nous inspirer quelque reconnaissance pour la Socit  qui
nous en sommes redevables.

Nous arrivons dnus de tout sur cette terre, tourments de besoins
sans nombre, et pourvus seulement de facults pour y faire face. Il
semble, _ priori_, que tout ce  quoi nous pourrions prtendre,
c'est d'obtenir des satisfactions proportionnelles  notre travail.
Si nous en avons plus, infiniment plus,  qui devons-nous cet
excdant? Prcisment  cette organisation naturelle contre laquelle
nous dclamons sans cesse, quand nous ne cherchons pas  la dtruire.

En lui-mme, le phnomne est vraiment extraordinaire. Que certains
hommes consomment plus qu'ils ne produisent, rien de plus aisment
explicable, si, d'une faon ou d'une autre, ils usurpent les droits
d'autrui, s'ils reoivent des services sans en rendre. Mais comment
cela peut-il tre vrai de tous les hommes  la fois? Comment se
fait-il qu'aprs avoir chang leurs services sans contrainte, sans
spoliation, sur le pied de l'_quivalence_, chaque homme puisse se
dire avec vrit: Je dtruis en un jour plus que je ne pourrais crer
en un sicle!

Le lecteur comprend que cet lment additionnel qui rsout le
problme, c'est le concours toujours plus efficace des agents
naturels dans l'oeuvre de la production; c'est l'utilit gratuite
venant tomber sans cesse dans le domaine de la _communaut_; c'est
le travail du chaud, du froid, de la lumire, de la gravitation,
de l'affinit, de l'lasticit venant progressivement s'ajouter au
travail de l'homme et diminuer la valeur des services en les rendant
plus faciles.

J'aurais, certes, bien mal expos la thorie de la _valeur_, si le
lecteur pensait qu'elle baisse immdiatement et d'elle-mme par le
seul fait de la coopration,  la dcharge du travail humain, d'une
force naturelle. Non, il n'en est pas ainsi; car alors on pourrait
dire, avec les conomistes anglais: La valeur est proportionnelle au
travail. Celui qui se fait aider par une force naturelle et gratuite
rend plus facilement ses services; mais pour cela il ne renonce
pas volontairement  une portion quelconque de sa rmunration
accoutume. Pour l'y dterminer, il faut une coercition extrieure,
svre sans tre injuste. Cette coercition, c'est la Concurrence qui
l'exerce. Tant qu'elle n'est pas intervenue, tant que celui qui a
utilis un agent naturel est matre de son secret, son agent naturel
est gratuit, sans doute, mais il n'est pas encore _commun_; la
conqute est ralise, mais elle l'est au profit d'un seul homme ou
d'une seule classe. Elle n'est pas encore un bienfait pour l'humanit
entire. Il n'y a encore rien de chang dans le monde, si ce n'est
qu'une nature de _services_, bien que dcharge en partie du fardeau
de la peine, exige cependant la rtribution intgrale. Il y a, d'un
ct, un homme qui exige de tous ses semblables le mme travail
qu'autrefois, quoiqu'il ne leur offre que son travail rduit; il y
a, de l'autre, l'humanit entire qui est encore oblige de faire
le mme sacrifice de temps et de labeur pour obtenir un produit que
dsormais la nature ralise en partie.

Si les choses devaient rester ainsi, avec toute invention un
principe d'ingalit indfinie s'introduirait dans le monde.
Non-seulement on ne pourrait pas dire: La valeur est proportionnelle
au travail, mais on ne pourrait pas dire davantage: La valeur tend
 se proportionner au travail. Tout ce que nous avons dit dans les
chapitres prcdents de l'_utilit gratuite_, de la _communaut
progressive_, serait chimrique. Il ne serait pas vrai que les
services s'changent contre les services, de telle sorte que les
dons de Dieu se transmettent de main en main par-dessus le march;
jusqu'au destinataire qui est le consommateur. Chacun se ferait payer
 tout jamais, outre son travail, la portion de forces naturelles
qu'il serait parvenu  exploiter une fois; en un mot, l'humanit
serait constitue sur le principe du monopole universel au lieu de
l'tre sur le principe de la Communaut progressive.

Mais il n'en est pas ainsi; Dieu, qui a prodigu  toutes ses
cratures la chaleur, la lumire, la gravitation, l'air, l'eau, la
terre, les merveilles de la vie vgtale, l'lectricit et tant
d'autres bienfaits innombrables qu'il ne m'est pas donn d'numrer,
Dieu, qui a mis dans l'individualit l'_intrt personnel_ qui, comme
un aimant, attire toujours tout  lui, Dieu, dis-je, a plac aussi,
au sein de l'ordre social, un autre ressort auquel il a confi le
soin de conserver  ses bienfaits leur destination primitive: la
gratuit, la communaut. Ce ressort, c'est la Concurrence.

Ainsi l'Intrt personnel est cette indomptable force individualiste
qui nous fait chercher le progrs, qui nous le fait dcouvrir, qui
nous y pousse l'aiguillon dans le flanc, mais qui nous porte aussi
 le monopoliser. La Concurrence est cette force humanitaire non
moins indomptable qui arrache le progrs,  mesure qu'il sa ralise,
des mains de l'individualit, pour en faire l'hritage commun de la
grande famille humaine. Ces deux forces qu'on peut critiquer, quand
on les considre isolment, constituent dans leur ensemble, par le
jeu de leurs combinaisons, l'Harmonie sociale.

Et, pour le dire en passant, il n'est pas surprenant que
l'individualit, reprsente par l'intrt de l'homme en tant que
producteur, s'insurge depuis le commencement du monde contre la
Concurrence, qu'elle la rprouve, qu'elle cherche  la dtruire,
appelant  son aide la force, la ruse, le privilge, le sophisme,
le monopole, la restriction, la protection gouvernementale, etc.
La moralit de ses moyens dit assez la moralit de son but. Mais
ce qu'il y a d'tonnant et de douloureux, c'est que la science
elle-mme,--la fausse science, il est vrai,--propage avec tant
d'ardeur par les coles socialistes, au nom de la philanthropie, de
l'galit, de la fraternit, ait pous la cause de l'individualisme
dans sa manifestation la plus troite, et dsert celle de l'humanit.

Voyons maintenant agir la Concurrence.

L'homme, sous l'influence de l'intrt personnel, recherche toujours
et ncessairement les circonstances qui peuvent donner le plus de
_valeur_  ses services. Il ne tarde pas  reconnatre qu' l'gard
des dons de Dieu, il peut tre favoris de trois manires: (V. _la
note de la page 175_.)

1 Ou s'il s'empare seul de ces dons eux-mmes;

2 Ou s'il connat seul le _procd_ par lequel il est possible de
les utiliser;

3 Ou s'il possde seul l'_instrument_ au moyen duquel on peut les
faire concourir.

Dans l'une ou l'autre de ces circonstances, il donne _peu_ de son
travail contre _beaucoup_ de travail d'autrui. Ses services ont
une grande _valeur_ relative, et l'on est dispos  croire que cet
excdant de valeur est inhrent  l'agent naturel. S'il en tait
ainsi, cette valeur serait irrductible. La preuve que la valeur est
dans le service, c'est que nous allons voir la Concurrence diminuer
l'une en mme temps que l'autre.

1 Les agents naturels, les dons de Dieu, ne sont pas rpartis d'une
manire uniforme sur la surface du globe. Quelle infinie succession
de vgtaux, depuis la rgion du sapin jusqu' celle du palmier! Ici
la terre est plus fconde, l la chaleur plus vivifiante; sur tel
point on rencontre la pierre, sur tel autre le pltre, ailleurs le
fer, le cuivre, la houille. Il n'y a pas partout des chutes d'eau;
on ne peut pas profiter galement partout de l'action des vents.
La seule distance o nous nous trouvons des objets qui nous sont
ncessaires diffrencie  l'infini les obstacles que rencontrent nos
efforts; il n'est pas jusqu'aux facults de l'homme qui ne varient,
dans une certaine mesure, avec les climats et les races.

Il est ais de comprendre que, sans la loi de la Concurrence, cette
ingalit dans la distribution des dons de Dieu amnerait une
ingalit correspondante dans la condition des hommes.

Quiconque serait  porte d'un avantage naturel, en profiterait
pour lui, mais n'en ferait pas profiter ses semblables. Il ne
permettrait aux autres hommes d'y participer, par son intermdiaire,
que moyennant une rtribution excessive dont sa volont fixerait
arbitrairement la limite. Il attacherait  ses services la valeur
qu'il lui plairait. Nous avons vu que les deux limites extrmes entre
lesquelles elle se fixe sont la _peine prise_ par celui qui rend
le service et la _peine pargne_  celui qui le reoit. Sans la
Concurrence, rien n'empcherait de la porter  la limite suprieure.
Par exemple, l'homme des tropiques dirait  l'Europen: Grce  mon
soleil, je puis obtenir une quantit donne de sucre, de caf, de
cacao, de coton avec une peine _gale  dix_, tandis qu'oblig, dans
votre froide rgion, d'avoir recours aux serres, aux poles, aux
abris, vous ne le pouvez qu'avec une peine _gale  cent_. Vous me
demandez mon sucre, mon caf, mon coton, et vous ne seriez pas fch
que, dans la transaction, je ne tinsse compte que de la peine que
j'ai prise. Mais moi je regarde surtout celle que je vous pargne;
car sachant que c'est la limite de votre rsistance, j'en fais celle
de ma prtention. Comme ce que je fais avec une peine gale  dix,
vous pouvez le faire chez vous avec une peine _gale  cent_, si je
vous demandais en retour de mon sucre un produit qui vous cott une
peine gale  _cent un_, il est certain que vous me refuseriez; mais
je n'exige qu'une peine de _quatre-vingt-dix-neuf_. Vous pourrez bien
bouder pendant quelque temps; mais vous y viendrez, car  ce taux il
y a encore avantage pour vous dans l'change. Vous trouvez ces bases
injustes; mais aprs tout ce n'est pas  vous, c'est  moi que Dieu a
fait don d'une temprature leve. Je me sais en mesure d'exploiter
ce bienfait de la Providence en vous en privant, si vous ne consentez
 me payer une taxe, car je n'ai pas de concurrents. Ainsi voil mon
sucre, mon cacao, mon caf, mon coton. Prenez-les aux conditions que
je vous impose, ou faites-les vous-mme, ou passez-vous-en.

Il est vrai que l'Europen pourrait  son tour tenir  l'homme
ds tropiques un langage analogue: Bouleversez votre sol,
dirait-il, creusez des puits, cherchez du fer et de la houille, et
flicitez-vous si vous en trouvez: car, sinon, c'est ma rsolution
de pousser aussi  l'extrme mes exigences. Dieu nous a fait deux
dons prcieux. Nous en prenons d'abord ce qu'il nous faut, puis nous
ne souffrons pas que d'autres y touchent sans nous payer un droit
d'aubaine.

Si les choses se passaient ainsi, la rigueur scientifique ne
permettrait pas encore d'attribuer aux agents naturels la Valeur qui
rside essentiellement dans les _services_. Mais il serait permis
de s'y tromper, car le rsultat serait absolument le mme. Les
services s'changeraient toujours contre des services, mais ils ne
manifesteraient aucune tendance  se mesurer par les efforts, par le
travail. Les dons de Dieu seraient des privilges _personnels_ et
non des biens _communs_, et peut-tre pourrions-nous, avec quelque
fondement, nous plaindre d'avoir t traits par l'Auteur des choses
d'une manire si irrmdiablement ingale. Serions-nous frres ici
bas? Pourrions-nous nous considrer comme les fils d'un Pre commun?
Le dfaut de Concurrence, c'est--dire de Libert, serait d'abord un
obstacle invincible  l'galit. Le dfaut d'galit exclurait toute
ide de Fraternit. Il ne resterait rien de la devise rpublicaine.

Mais vienne la Concurrence, et nous la verrons frapper
d'impossibilit absolue ces marchs lonins, ces accaparements des
dons de Dieu, ces prtentions rvoltantes dans l'apprciation des
services, ces ingalits dans les efforts changs.

Et remarquons d'abord que la Concurrence intervient forcment,
provoque qu'elle est par ces ingalits mmes. Le travail se porte
instinctivement du ct o il est le mieux rtribu, et ne manque pas
de faire cesser cet avantage anormal; de telle sorte que l'Ingalit
n'est qu'un aiguillon qui nous pousse malgr nous vers l'galit.
C'est une des plus belles _intentions finales_ du mcanisme social.
Il semble que la Bont infinie, qui a rpandu ses biens sur la
terre, ait choisi l'avide producteur pour en oprer entre tous la
distribution quitable; et certes c'est un merveilleux spectacle
que celui de l'intrt priv ralisant sans cesse ce qu'il vite
toujours. L'homme, en tant que producteur, est attir fatalement,
ncessairement vers les grosses rmunrations, qu'il fait par cela
mme rentrer dans la rgle. Il obit  son intrt propre, et qu'est
ce qu'il rencontre sans le savoir, sans le vouloir, sans le chercher?
L'intrt gnral.

Ainsi, pour revenir  notre exemple, par ce motif que l'homme des
tropiques, exploitant les dons de Dieu, reoit une rmunration
excessive, il s'attire la Concurrence. Le travail humain se porte
de ce ct avec une ardeur proportionnelle, si je puis m'exprimer
ainsi,  l'amplitude de l'ingalit; et il n'aura pas de paix qu'il
ne l'ait efface. Successivement, on voit le travail tropical _gal 
dix_ s'changer, sous l'action de la Concurrence, contre du travail
europen gal  quatre-vingts, puis  soixante, puis  cinquante,
 quarante,  vingt, et enfin  dix. Il n'y a aucune raison, sous
l'empire des lois spciales naturelles, pour que les choses n'en
viennent pas l, c'est--dire pour que les services changs ne
puissent pas se mesurer par le travail, par la peine prise, les dons
de Dieu se donnant de part et d'autre par-dessus le march. Or, quand
les choses en sont l, il faut bien apprcier, pour la bnir, la
rvolution qui s'est opre.--D'abord les peines prises de part et
d'autre sont gales, ce qui est de nature  satisfaire la conscience
humaine toujours avide de justice.--Ensuite, qu'est devenu le don de
Dieu?--Ceci mrite toute l'attention du lecteur.--Il n'a t retir
 personne.  cet gard, ne nous en laissons pas imposer par les
clameurs du producteur tropical, le Brsilien, en tant qu'il consomme
lui-mme du sucre, du coton, du caf, profite toujours de la chaleur
de son soleil; car l'astre bienfaisant n'a pas cess de l'aider
dans l'oeuvre de la production. Ce qu'il a perdu, c'est seulement
l'injuste facult de prlever une aubaine sur la consommation des
habitants de l'Europe. Le bienfait providentiel, parce qu'il tait
_gratuit_, devait devenir et est devenu _commun_: car _gratuit_ et
_communaut_ sont de mme essence.

Le don de Dieu est devenu commun,--et je prie le lecteur de ne pas
perdre de vue que je me sers ici d'un fait spcial pour lucider
un phnomne universel,--il est devenu, dis-je, commun  tous les
hommes. Ce n'est pas l de la dclamation, mais l'expression d'une
vrit mathmatique. Pourquoi ce beau phnomne a-t-il t mconnu?
Parce que la communaut se ralise sous forme de _valeur anantie_,
et que notre esprit a beaucoup de peine  saisir les ngations.
Mais, je le demande, lorsque, pour obtenir une quantit de sucre,
de caf ou de coton, je ne cde que le dixime de la peine qu'il me
faudrait prendre pour les produire moi-mme, et cela parce qu'au
Brsil le soleil fait les neuf diximes de l'oeuvre, n'est-il pas
vrai que j'change du travail contre du travail? et n'obtiens-je
pas trs-positivement, en outre du travail brsilien, et par-dessus
le march, la coopration du climat des tropiques? Ne puis-je pas
affirmer avec une exactitude rigoureuse que je suis devenu, que
tous les hommes sont devenus, au mme titre que les Indiens et
les Amricains, c'est--dire  titre gratuit, participants de la
libralit de la nature, en tant qu'elle concerne les productions
dont il s'agit?

Il y a un pays, l'Angleterre, qui a d'abondantes mines de houille.
C'est l, sans doute, un grand avantage _local_, surtout si
l'on suppose, comme je de ferai pour plus de simplicit dans la
dmonstration, qu'il n'y a pas de houille sur le continent.--Tant
que l'change n'intervient pas, l'avantage qu'ont les Anglais, c'est
d'avoir, du feu en plus grande abondance que les autres peuples, de
s'en procurer avec moins de peine, sans entreprendre autant sur leur
temps utile. Sitt que l'change apparat, abstraction faite de la
Concurrence, la possession exclusive des mines les met  mme de
demander une rmunration considrable et de mettre leur peine  haut
prix. Ne pouvant ni prendre cette peine nous-mmes ni nous adresser
ailleurs, il faudra bien subir la loi. Le travail anglais, appliqu 
ce genre d'exploitation, sera trs-rtribu; en d'autres termes, la
houille sera chre, et le bienfait de la nature pourra tre considr
comme confr  un peuple et non  l'humanit.

Mais cet tat de choses ne peut durer; il y a une grande loi
naturelle et sociale qui s'y oppose, la Concurrence. Par cela
mme que ce genre de travail sera trs-rmunr en Angleterre,
il y sera trs-recherch, car les hommes recherchent toujours les
grosses rmunrations. Le nombre des mineurs s'accrotra  la fois
par adjonction et par gnration; ils s'offriront au rabais; ils se
contenteront d'une rmunration toujours dcroissante jusqu' ce
qu'elle descende  l'_tat normal_, au niveau de celle qu'on accorde
gnralement, dans le pays,  tous les travaux analogues. Cela veut
dire que le prix de la houille anglaise baissera en France; cela
veut dire qu'une quantit donne de travail franais obtiendra une
quantit de plus en plus grande de houille anglaise, ou plutt de
travail anglais incorpor dans de la houille; cela veut dire enfin,
et c'est l ce que je prie d'observer, que le don que la nature
semblait avoir fait  l'Angleterre, elle l'a confr, en ralit,
 l'humanit tout entire. La houille de Newcastle est prodigue
_gratuitement_  tous les hommes. Ce n'est l ni un paradoxe ni une
exagration: elle leur est prodigue _ titre gratuit_, comme l'eau
du torrent,  la seule condition de prendre _la peine_ de l'aller
chercher ou de restituer cette peine  ceux qui la prennent pour
nous. Quand nous achetons la houille, ce n'est pas la houille que
nous payons, mais le travail qu'il a fallu excuter pour l'extraire
et la transporter. Nous nous bornons  donner un travail gal que
nous avons fix dans du vin ou de la soie. Il est si vrai que la
libralit de la nature s'est tendue  la France, que le travail
que nous restituons n'est pas suprieur  celui qu'il et fallu
accomplir si le dpt houiller et t en France. La Concurrence a
amen l'galit entre les deux peuples par rapport  la houille, sauf
l'invitable et lgre diffrence qui rsulte de la distance et du
transport.

J'ai cit deux exemples, et, pour rendre le phnomne plus frappant
par sa grandeur, j'ai choisi des relations internationales
opres sur une vaste chelle. Je crains d'tre ainsi tomb dans
l'inconvnient de drober  l'oeil du lecteur le mme phnomne
agissant incessamment autour de nous et dans nos transactions les
plus familires. Qu'il veuille bien prendre dans ses mains les plus
humbles objets, un verre, un clou, un morceau de pain, une toffe, un
livre. Qu'il se prenne  mditer sur ces vulgaires produits. Qu'il
se demande quelle incalculable masse d'utilit gratuite serait,  la
vrit, sans la Concurrence, demeure gratuite pour le producteur,
mais n'aurait jamais t gratuite pour l'humanit, c'est--dire ne
serait jamais devenue _commune_. Qu'il se dise bien que, grce  la
Concurrence, en achetant ce pain, il ne paye rien pour l'action du
soleil, rien pour la pluie, rien pour la gele, rien pour les lois
de la physiologie vgtale, rien mme pour l'action propre du sol,
quoiqu'on en dise; rien pour la loi de la gravitation mise en oeuvre
par le meunier, rien pour la loi de la combustion mise en oeuvre
par le boulanger, rien pour la force animale mise en oeuvre par le
voiturier; qu'il ne pay que des services rendus, des peines prises
par les agents humains; qu'il sache que, sans la concurrence, il lui
aurait fallu en outre payer une taxe pour l'intervention de tous ces
agents naturels; que cette taxe n'aurait eu d'autre limit que la
difficult qu'il prouverait lui-mme  se procurer du pain par ses
propres efforts; que, par consquent, une vie entire de travail ne
lui suffirait pas pour faire face  la rmunration qui lui serait
demande; qu'il songe qu'il n'use pas d'un seul objet qui ne puisse
et ne doive provoquer les mmes rflexions, et que ces rflexions
sont vraies pour tous les hommes vivant sur la surface du globe: et
il comprendra alors le vice des thories socialistes, qui, ne voyant
que la superficie des choses, l'piderme de la socit, se sont si
lgrement leves contre la Concurrence, c'est--dire contre la
Libert humaine; il comprendra que la Concurrence, maintenant aux
dons que la nature a ingalement repartis sur le globe le double
caractre de la gratuit et de la communaut, il faut la considrer
comme le principe d'une juste et naturelle galisation; il faut
l'admirer comme la force qui tient en chec l'gosme de l'intrt
personnel, avec lequel elle se combine si artistement, qu'elle est
en mme temps un frein pour son avidit et un aiguillon pour son
activit; il faut la bnir comme la plus clatante manifestation de
l'impartiale sollicitude de Dieu envers toutes ses cratures.

De ce qui prcde, on peut dduire la solution d'une des questions
les plus controverses, celle de la libert commerciale de peuple
 peuple. S'il est vrai, comme cela me parat incontestable que
les diverses nations du globe soient amenes par la Concurrence 
n'changer entre elles que du travail, de la peine de plus en plus
nivele; et  se cder rciproquement, _par-dessus le march_,
les avantages naturels que chacune d'elles a  sa porte: combien
ne sont-elles pas aveugles et absurdes celles qui repoussent
lgislativement les produits trangers, sous prtexte qu'ils sont
 bon march, qu'ils ont peu de valeur relativement  leur utilit
totale, c'est--dire prcisment parce qu'ils renferment une grande
portion d'utilit gratuit!

Je l'ai dj dit et je le rpte: une thorie m'inspire de la
confiance quand je la vois d'accord avec la pratique universelle. Or
il est positif que les nations feraient entre elles certains changes
si on ne le leur interdisait _par la force_. Il faut la baonnette
pour les empcher, donc on a tort de les empcher.

2 Une autre circonstance qui places certains hommes dans une
situation favorable et exceptionnelle quant  la rmunration, c'est
la connaissance exclusive des _procds_ par lesquels il est possible
de s'emparer des _agents naturels_. Ce qu'on nomme une invention est
une conqute du gnie humain. Il faut voir comment ces belles et
pacifiques conqutes, qui sont,  l'origine, une source de richesses
pour ceux qui les font, deviennent bientt, sous l'action de la
Concurrence, le patrimoine _commun et gratuit_ de tous les hommes.

Les forces de la nature appartiennent bien  tout le monde. La
gravitation, par exemple est une proprit commune; elle nous
entoure, elle nous pntre, elle nous domine: cependant s'il n'y a
qu'un moyen de la faire concourir  un rsultat utile et dtermin,
et qu'un homme qui connaisse ce moyen, cet homme pourra mettre sa
peine  haut prix, ou refuser de la prendre, si ce n'est en change
d'une rmunration considrable. Sa prtention,  cet gard, n'aura
d'autres limites que le point o il exigerait des consommateurs un
sacrifice suprieur  celui que leur impose le vieux procd. Il
sera parvenu, par exemple,  anantir les neuf diximes du travail
ncessaire pour produire l'objet _x_.--Mais _x_ a actuellement un
prix courant dtermin par la peine que sa production exige selon la
mthode ordinaire. L'inventeur vend _x_ au cours; en d'autres termes,
sa peine lui est paye dix fois plus que celle de ses rivaux. C'est
l la premire phase de l'invention.

Remarquons d'abord qu'elle ne blesse en rien la justice. Il est juste
que celui qui rvle au monde un procd utile reoive sa rcompense:
_ chacun selon sa capacit_.

Remarquons encore que jusqu'ici l'humanit, moins l'inventeur,
n'a rien gagn que virtuellement, en perspective pour ainsi dire,
puisque, pour acqurir le produit _x_, elle est tenue aux mmes
sacrifices qu'il lui cotait autrefois.

Cependant l'invention entre dans sa seconde phase, celle de
l'_imitation_. Il est dans la nature des rmunration excessives
d'veiller la convoitise. Le procd nouveau se rpand, le prix
de _x_ va toujours baissant, et la rmunration dcrot aussi,
d'autant plus que l'imitation s'loigne de l'poque de l'invention,
c'est--dire d'autant plus qu'elle devient plus facile, moins
chanceuse, et, partant, moins mritoire. Il n'y a certes rien l qui
ne pt tre avou par la lgislation la plus ingnieuse et la plus
impartiale.

Enfin l'invention parvient  sa troisime phase,  sa priode
dfinitive, celle de la _diffusion_ universelle, de la _communaut_,
de la _gratuit_; son cycle est parcouru lorsque la Concurrence a
ramen la rmunration des producteurs de _x_ au taux gnral et
normal de tous les travaux analogues. Alors les neuf diximes de la
peine pargne par l'invention, dans l'hypothse, sont une conqute
au profit de l'humanit entire. L'utilit de _x_ est la mme;
mais les neuf diximes y ont t mis par la gravitation, qui tait
autrefois commune  tous en principe, et qui est devenue commune 
tous dans cette application spciale. Cela est si vrai, que tous les
consommateurs du globe sont admis  acheter _x_ par le sacrifice
du dixime de la peine qu'il cotait autrefois. Le surplus a t
entirement ananti par le procd nouveau.

Si l'on veut bien considrer qu'il n'est pas une invention humaine
qui n'ait parcouru ce cercle, que _x_ est ici un signe algbrique
qui reprsente le bl, le vtement, les livres, les vaisseaux, pour
la production desquels une masse incalculable de Peine ou de valeur
a t anantie par la charrue, la machine  filer, l'imprimerie
et la voile; que cette observation s'applique au plus humble des
outils comme au mcanisme le plus compliqu, au clou, au coin, au
levier, comme  la machine  vapeur et au tlgraphe lectrique; on
comprendra, j'espre, comment se rsout dans l'humanit ce grand
problme: _Qu'une masse, toujours plus considrable et toujours plus
galement rpartie, d'utilits ou de jouissances, vienne rmunrer
chaque quantit fixe de travail humain_.

3 J'ai fait voir que la Concurrence fait tomber, dans le domaine de
la _communaut_ et de la _gratuit_, et les _forces naturelles_ et
les _procds_ par lesquels on s'en empare; il me reste  faire voir
qu'elle remplit la mme fonction, quant aux _instruments_ au moyen
desquels on met ces forces en oeuvre.

Il ne suffit pas qu'il existe dans la nature une force, chaleur,
lumire, gravitation, lectricit; il ne suffit pas que
l'intelligence conoive le moyen de l'utiliser; il faut encore des
_instruments_ pour raliser cette conception de l'esprit, et des
_approvisionnements_ pour entretenir pendant l'opration l'existence
de ceux qui s'y livrent.

C'est une troisime circonstance favorable  un homme ou  une
classe d'hommes, relativement  la rmunration, que de possder
des _capitaux_. Celui qui a en ses mains l'outil ncessaire au
travailleur, les matriaux sur lesquels le travail va s'exercer
et les moyens d'existence qui doivent se consommer pendant le
travail, celui-l a une rmunration  stipuler; le principe en est
certainement quitable, car le capital n'est qu'une peine antrieure,
laquelle n'a pas encore t rtribue. Le capitaliste est dans une
bonne position pour imposer la loi, sans doute; mais remarquons
que, mme affranchi de toute Concurrence, il est une limite que ses
prtentions ne peuvent jamais dpasser; cette limite est le point
o sa rmunration absorberait tous les avantages du service qu'il
rend. Cela tant, il n'est pas permis de parler, comme on le fait si
souvent, de la _tyrannie du capital_, puisque jamais, mme dans les
cas les plus extrmes, sa prsence ne peut nuire plus que son absence
 la condition du travailleur. Tout ce que peut faire le capitaliste,
comme l'homme des tropiques qui dispose d'une intensit de chaleur
que la nature a refuse  d'autres, comme l'inventeur qui a le
secret d'un _procd_ inconnu  ses semblables, c'est de leur dire:
Voulez-vous disposer de ma peine, j'y mets tel prix; le trouvez-vous
trop lev, faites comme vous avez fait jusqu'ici, passez-vous-en.

Mais la Concurrence intervient parmi les capitalistes. Des
instruments, des matriaux, des approvisionnements n'aboutissent 
raliser des utilits qu' la condition d'tre mis en oeuvre; il
y a donc mulation parmi les capitalistes pour trouver de l'emploi
aux capitaux. Tout ce que cette mulation les force de rabattre sur
les prtentions extrmes dont je viens d'assigner les limites, se
rsolvant en une diminution dans le prix du produit, est donc un
profit net, un gain _gratuit_ pour le consommateur, c'est--dire pour
l'humanit!

Ici, il est clair que la _gratuit_ ne peut jamais tre absolue;
puisque tout capital reprsente une peine, il y a toujours en lui le
principe de la rmunration.

Les transactions relatives au Capital sont soumises  la loi
universelle des changes, qui ne s'accomplissent que parce qu'il y a
pour les deux contractants avantage  les accomplir, encore que cet
avantage, qui tend  s'galiser, puisse tre accidentellement plus
grand pour l'un que pour l'autre. Il y a  la rtribution du capital
une limite au del de laquelle on n'emprunte plus; cette limite est
_zro-service_ pour l'emprunteur. De mme, il y a une limite en de
de laquelle on ne prte pas; cette limite, c'est _zro-rtribution_
pour le prteur. Cela est vident de soi. Que la prtention d'un des
contractants soit pousse au point de rduire  _zro_ l'avantage
de l'autre, et le prt est impossible. La rmunration du capital
oscille entre ces deux termes extrmes, pousse vers la limite
suprieure par la Concurrence des emprunteurs, ramene vers la limite
infrieure par la Concurrence des prteurs; de telle sorte que, par
une ncessit en harmonie avec la justice, elle s'lve quand le
capital est rare et s'abaisse quand il abonde.

Beaucoup d'conomistes pensent que le nombre des emprunteurs
s'accrot plus rapidement qu'il n'est possible au capital de se
former, d'o il s'ensuivrait que la tendance naturelle de l'intrt
est vers la hausse. Le _fait_ est dcisif en faveur de l'opinion
contraire, et nous voyons partout la civilisation faire baisser le
loyer des capitaux. Ce loyer se payait, dit-on, 30 ou 40 pour cent
 Rome; il se paye encore 20 pour cent au Brsil, 10 pour cent 
Alger, 8 pour cent en Espagne, 6 pour cent en Italie, 5 pour cent
en Allemagne, 4 pour cent en France, 3 pour cent en Angleterre et
moins encore en Hollande. Or tout ce que le progrs anantit sur le
loyer des capitaux, perdu pour les capitalistes, n'est pas perdu pour
l'humanit. Si l'intrt, parti de 40, arrive  2 pour cent, c'est
38 parties sur 40 dont tous les produits seront dgrvs pour cet
lment des frais de production. Ils parviendront au consommateur
affranchis de cette charge dans la proportion des 19 vingtimes;
c'est une force qui, comme les _agents naturels_, comme les
_procds_ expditifs, se rsout en _abondance_, en _galisation_,
et, dfinitivement, en lvation du niveau gnral de l'espce
humaine.

Il me reste  dire quelques mots de la Concurrence que le travail se
fait  lui-mme, sujet qui, dans ces derniers temps, a suscit tant
de dclamations sentimentalistes! Mais quoi! n'est-il pas puis,
pour le lecteur attentif, par tout ce qui prcde? J'ai prouv
que, grce  l'action de la Concurrence, les hommes ne pouvaient
pas longtemps recevoir une rmunration anormale pour le concours
des _forces naturelles_, pour la connaissance des _procds_, ou
la possession des _instruments_ au moyen desquels on s'empare de
ces forces. C'est prouver que les efforts tendent  s'changer sur
le pied de l'galit, ou, en d'autres termes, que la valeur tend 
se proportionner au travail. Ds lors, je ne vois vraiment pas ce
qu'on peut appeler la Concurrence des travailleurs; je vois moins
encore comment elle pourrait empirer leur condition, puisque,  ce
point de vue, les travailleurs, ce sont les consommateurs eux-mmes;
la classe laborieuse, c'est tout le monde, c'est justement cette
grande Communaut qui recueille, en dfinitive, les bienfaits de la
Concurrence et tout le bnfice des valeurs successivement ananties
par le progrs.

L'volution est celle-ci: Les services s'changent contre les
services, ou les valeurs contre les valeurs. Quand un homme (ou une
classe d'hommes) s'empare d'un agent naturel ou d'un procd, sa
prtention se rgle, non sur la peine qu'il prend, mais sur la peine
qu'il pargne aux autres. Il pousse ses exigences jusqu' l'extrme
limite, sans jamais pouvoir nanmoins empirer la condition d'autrui.
Il donne  ses services la plus grande valeur possible. Mais
graduellement, par l'action de la Concurrence, cette valeur tend  se
proportionner  la peine prise; en sorte que l'volution se conclut
quand des peines gales s'changent contre des peines gales, chacune
d'elles servant de vhicule  une masse toujours croissante d'utilit
gratuite au profit de la communaut entire. Cela tant ainsi, ce
serait tomber dans une contradiction choquante que de venir dire: La
Concurrence fait du tort aux travailleurs.

Cependant, on le rpte sans cesse, on en est mme trs-convaincu.
Pourquoi? Parce que par ce mot _travailleur_ on n'entend pas la
grande communaut laborieuse, mais une classe particulire. On
divise la communaut en deux. On met d'un ct tous ceux qui ont des
capitaux, qui vivent en tout ou en partie sur des travaux antrieurs,
ou sur des travaux intellectuels, ou sur l'impt; de l'autre, on
place les hommes qui n'ont que leurs bras, les salaris, et, pour me
servir de l'expression consacre, les proltaires. On considre les
rapports de ces deux classes, et l'on se demande si, dans l'tat de
ces rapports, la Concurrence que se font entre eux les salaris ne
leur est pas funeste.

On dit: La situation des hommes de cette dernire classe est
essentiellement prcaire. Comme ils reoivent leur salaire au jour le
jour, ils vivent aussi au jour le jour. Dans le dbat, qui, sous un
rgime libre, prcde toute stipulation, ils ne peuvent pas attendre,
il faut qu'ils trouvent du travail pour demain  quelque condition
que ce soit, sous peine de mort; si ce n'est pas rigoureusement vrai
de tous, c'est vrai de beaucoup d'entre eux, et cela suffit pour
abaisser la classe entire, car ce sont les plus presss, les plus
misrables qui capitulent les premiers et font le taux gnral des
salaires. Il en rsulte que le salaire tend  se mettre au niveau de
ce qui est rigoureusement ncessaire pour vivre; et, dans cet tat de
choses, l'intervention du moindre surcrot de Concurrence entre les
travailleurs est une vritable calamit, car il ne s'agit pas pour
eux d'un bien-tre diminu, mais de la vie rendue impossible.

Certes, il y a beaucoup de vrai, beaucoup trop de vrai _en fait_,
dans cette allgation. Nier les souffrances et l'abaissement de cette
classe d'hommes qui accomplit la partie matrielle dans l'oeuvre de
la production, ce serait fermer les yeux  la lumire.-- vrai dire,
c'est  cette situation dplorable d'un grand nombre de nos frres
que se rapporte ce qu'on a nomm avec raison le _problme social_;
car, encore que les autres classes de la socit soient visites
aussi par bien des inquitudes, bien des souffrances, des pripties,
des crises, des convulsions conomiques, il est pourtant vrai de
dire que la _libert_ serait probablement accepte comme solution
du problme, si elle ne paraissait impuissante  gurir cette plaie
douloureuse qu'on nomme le Pauprisme.

Et puisque c'est l surtout que rside le problme social, le lecteur
comprendra que je ne puis l'aborder ici. Plt  Dieu que la solution
sortt du livre tout entier, mais videmment elle ne peut sortir d'un
chapitre!

J'expose maintenant des lois gnrales que je crois harmoniques, et
j'ai la confiance que le lecteur commence  se douter aussi que ces
lois existent, qu'elles agissent dans le sens de la communaut et par
consquent de l'galit. Mais je n'ai pas ni que l'action de ces
lois ne ft profondment trouble par des causes perturbatrices. Si
donc nous rencontrons en ce moment un _fait_ choquant d'ingalit,
comment le pourrions-nous juger avant de connatre et les lois
rgulires de l'ordre social et les causes perturbatrices de ces lois?

D'un autre ct, je n'ai ni ni le mal ni sa mission. J'ai cru
pouvoir annoncer que, le _libre arbitre_ ayant t donn  l'homme,
il ne fallait pas rserver le nom d'_harmonie_  un ensemble d'o
le malheur serait exclu; car le libre arbitre implique l'erreur, au
moins comme possible, et l'erreur, c'est le mal. L'Harmonie sociale,
comme tout ce qui concerne l'homme, est relative; le mal est un de
ses rouages ncessaires destin  vaincre l'erreur, l'ignorance,
l'injustice, en mettant en oeuvre deux grandes lois de notre nature:
la responsabilit et la solidarit.

Maintenant le pauprisme existant de fait, faut-il l'imputer aux lois
naturelles qui rgissent l'ordre social--ou bien  des institutions
humaines qui agiraient en sens contraire de ces lois,--ou, enfin, 
ceux-l mmes qui en sont les victimes et qui auraient appel sur
leurs ttes ce svre chtiment de leurs erreurs et de leurs fautes?

En d'autres termes: le pauprisme existe-t-il par destination
providentielle,--ou, au contraire, par ce qu'il reste d'artificiel
dans notre organisation politique--ou comme rtribution personnelle?
Fatalit,--Injustice,--Responsabilit,  laquelle de ces trois causes
faut-il attribuer l'effroyable plaie?

Je ne crains pas de dire: Elle ne peut rsulter des lois naturelles
qui ont fait jusqu'ici l'objet de nos tudes, puisque ces lois
tendent toutes  l'galisation dans l'amlioration, c'est--dire 
rapprocher tous les hommes d'un mme niveau qui s'lve sans cesse.
Ce n'est donc pas le moment d'approfondir le problme de la misre.

En ce moment, si nous voulons considrer  part cette classe
de travailleurs qui excute la partie la plus matrielle de la
production et qui, en gnral, dsintresse de l'oeuvre, vit sur
une rtribution fixe qu'on nomme _salaire_, la question que nous
aurions  nous poser serait celle-ci: abstraction faite des bonnes ou
mauvaises institutions conomiques, abstraction faite des maux que
les proltaires peuvent encourir par leur faute--quel est,  leur
gard, l'effet de la Concurrence?

Pour cette classe comme pour toutes, l'action de la Concurrence
est double. Ils la sentent comme acheteurs et comme vendeurs de
services. Le tort de tous ceux qui crivent sur ces matires est
de ne jamais voir qu'un ct de la question, comme des physiciens
qui, ne connaissant que la force centrifuge, croient et prophtisent
sans cesse que tout est perdu. Passez-leur la fausse donne, et
vous verrez avec quelle irrprochable logique ils vous mneront 
leur sinistre conclusion. Il en est ainsi des lamentations que les
socialistes fondent sur l'observation exclusive de la Concurrence
centrifuge, si je puis parler ainsi; ils oublient de tenir compte
de la Concurrence centripte, et cela suffit pour rduire leurs
doctrines  une purile dclamation. Ils oublient que le travailleur,
quand il se prsente sur le march avec le salaire qu'il a gagn,
est un centre o aboutissent des industries innombrables, et qu'il
profite alors de la Concurrence universelle dont elles se plaignent
toutes tour  tour.

Il est vrai que le proltaire, quand il se considre comme
producteur, comme offreur de travail ou de services, se plaint aussi
de la concurrence. Admettons donc qu'elle lui profite d'une part, et
qu'elle le gne de l'autre; il s'agit de savoir si la balance lui est
favorable, ou dfavorable, ou s'il y a compensation.

Je me serais bien mal expliqu si le lecteur ne comprenait pas que,
dans ce mcanisme merveilleux, le jeu des concurrences, en apparence
antagoniques, aboutit  ce rsultat singulier et consolant qu'il
y a balance favorable pour tout le monde  la fois,  cause de
l'Utilit gratuite agrandissant sans cesse le cercle de la production
et tombant sans cesse dans le domaine de la Communaut. Or, ce qui
devient commun profite  tous sans nuire  personne; on peut mme
ajouter, et cela est mathmatique, profite  chacun en proportion
de sa misre antrieure. C'est cette portion d'utilit _gratuite_,
force par la Concurrence de devenir _commune_, qui fait que les
valeurs tendent  devenir proportionnelles au travail, ce qui est au
profit vident du travailleur. C'est elle aussi qui explique cette
solution sociale, que je tiens constamment sous les yeux du lecteur,
et qui ne peut nous tre voile que par les illusions de l'habitude:
pour un travail dtermin, chacun obtient une somme de satisfactions
qui tend  s'accrotre et  s'galiser.

Au reste, la condition du travailleur ne rsulte pas d'une loi
conomique, mais de toutes; la connatre, dcouvrir ses perspectives,
son avenir, c'est l'conomie politique tout entire; car peut-il
y avoir autre chose, au point de vue de cette science, que des
travailleurs?... Je me trompe, il y a encore des spoliateurs.
Qu'est-ce qui fait l'quivalence des services? La libert. Qu'est-ce
qui altre l'quivalence des services? L'oppression. Tel est le
cercle que nous avons  parcourir.

Quant au sort de cette classe de travailleurs qui accomplit l'oeuvre
la plus immdiate de la production, il ne pourra tre apprci que
lorsque nous serons en mesure de connatre comment la loi de la
Concurrence se combine avec celles des Salaires et de la Population,
et aussi avec les effets perturbateurs des taxes ingales et des
monopoles.

Je n'ajouterai que quelques mots relativement  la Concurrence.
Il est bien clair que diminuer la masse des satisfactions qui se
rpartissent entre les hommes, est un rsultat tranger  sa nature.
Affecte-t-elle, dans le sens de l'ingalit, cette rpartition?
S'il est quelque chose d'vident au monde, c'est qu'aprs avoir, si
je puis m'exprimer ainsi, attach  chaque service,  chaque valeur
une plus grande proportion d'utilit, la Concurrence travaille
incessamment  niveler les services eux-mmes,  les rendre
proportionnels aux efforts. N'est-elle pas, en effet, l'aiguillon qui
pousse vers les carrires fcondes, hors des carrires striles? Son
action propre est donc de raliser de plus en plus l'galit, tout en
levant le niveau social.

Entendons-nous cependant sur ce mot galit. Il n'implique pas pour
tous les hommes des rmunrations identiques, mais proportionnelles 
la quantit et mme  la qualit de leurs efforts.

Une foule de circonstances contribuent  rendre ingale la
rmunration du travail (je ne parle ici que du travail libre, soumis
 la Concurrence); si l'on y regarde de prs, on s'aperoit que,
presque toujours juste et ncessaire, cette ingalit prtendue n'est
que de l'galit relle.

Toutes choses gales d'ailleurs, il y a plus de profits aux travaux
dangereux qu' ceux qui ne le sont pas; aux tats qui exigent un
long apprentissage et des dbourss longtemps improductifs, ce qui
suppose, dans la famille, le long exercice de certaines vertus, qu'
ceux o suffit la force musculaire; aux professions qui rclament la
culture de l'esprit et font natre des gots dlicats, qu'aux mtiers
o il ne faut que des bras. Tout cela n'est-il pas juste? Or, la
_Concurrence_ tablit ncessairement ces distinctions; la socit n'a
pas besoin que Fourier ou M. L. Blanc en dcident.

Parmi ces circonstances, celle qui agit de la manire la plus
gnrale, c'est l'ingalit de l'instruction; or, ici comme partout,
nous voyons la Concurrence exercer sa double action, niveler les
classes et lever la socit.

Si l'on se reprsente la socit comme compose de deux couches
superposes, dans l'une desquelles domine le principe intelligent,
et dans l'autre le principe de la force brute, et si l'on tudie les
rapports naturels de ces deux couches, on distingue aisment une
force d'attraction dans la premire, une force d'aspiration dans la
seconde, qui concourent  leur fusion. L'ingalit mme des profits
souffle dans la couche infrieure une ardeur inextinguible vers la
rgion du bien-tre et des loisirs, et cette ardeur est seconde par
le rayonnement des clarts qui illuminent les classes leves. Les
mthodes d'enseignement se perfectionnent; les livres baissent de
prix; l'instruction s'acquiert en moins de temps et  moins de frais;
la science, monopolise par une classe ou mme une caste, voile
par une langue morte ou scelle dans une criture hiroglyphique,
s'crit et s'imprime en langue vulgaire, pntre, pour ainsi dire,
l'atmosphre et se respire comme l'air.

Mais ce n'est pas tout; en mme temps qu'une instruction plus
universelle et plus gale rapproche les deux couches sociales,
des phnomnes conomiques trs-importants et qui se rattachent 
la grande loi de la Concurrence viennent acclrer la fusion. Le
progrs de la mcanique diminue sans cesse la proportion du travail
brut. La division du travail, en simplifiant et isolant chacune des
oprations qui concourent  un rsultat productif, met  la porte
de tous les industries qui ne pouvaient d'abord tre exerces que
par quelques-uns. Il y a plus: un ensemble de travaux qui suppose,
 l'origine, des connaissances trs-varies, par le seul bnfice
des sicles, tombe, sous le nom de _routine_, dans la sphre
d'action des classes les moins instruites; c'est ce qui est arriv
pour l'agriculture. Des procds agricoles qui, dans l'antiquit,
mritrent  ceux qui les ont rvls au monde les honneurs de
l'apothose, sont aujourd'hui l'hritage et presque le monopole
des hommes les plus grossiers, et  tel point que cette branche si
importante de l'industrie humaine est, pour ainsi dire, entirement
soustraite aux classes _bien leves_.

De tout ce qui prcde, on peut tirer une fausse conclusion et dire:
Nous voyons bien la Concurrence abaisser les rmunrations dans
tous les pays, dans toutes les carrires, dans tous les rangs, et
les niveler _par voie de rduction_; mais alors c'est le salaire du
travail brut, de la peine physique, qui deviendra le type, l'talon
de toute rmunration.

Je n'aurais pas t compris, si l'on ne voyait que la _Concurrence_,
qui travaille  ramener toutes les rmunrations excessives vers
une moyenne de plus en plus uniforme, lve _ncessairement_ cette
moyenne; elle froisse, j'en conviens, les hommes en tant que
producteurs; mais c'est pour amliorer la condition gnrale de
l'espce humaine au seul point de vue qui puisse raisonnablement
la relever, celui du bien-tre, de l'aisance, des loisirs, du
perfectionnement intellectuel et moral, et, pour tout dire en un mot,
au point de vue de la _consommation_.

Dira-t-on qu'en fait l'humanit n'a pas fait les progrs que cette
thorie semble impliquer?

Je rpondrai d'abord que, dans les socits modernes, la Concurrence
est loin de remplir la sphre naturelle de son action; nos lois la
contrarient au moins autant qu'elles la favorisent; et, quand on se
demande si l'ingalit des conditions est due  sa prsence ou  son
absence, il suffit de voir quels sont les hommes qui tiennent le haut
du pav et nous blouissent par l'clat de leur fortune scandaleuse,
pour s'assurer que l'ingalit, en ce qu'elle a d'artificiel et
d'injuste, a pour base la conqute, les monopoles, les restrictions,
les offices privilgis, les hautes fonctions, les grandes places,
les marchs administratifs, les emprunts publics, toutes choses
auxquelles la Concurrence n'a rien  voir.

Ensuite, je crois que l'on mconnat le progrs rel qu'a fait
l'humanit depuis l'poque trs-rcente  laquelle on doit assigner
l'affranchissement partiel du travail. On a dit, avec raison,
qu'il fallait beaucoup de philosophie pour discerner les faits
dont on est sans cesse tmoin. Ce que consomme une famille honnte
et laborieuse de la classe ouvrire ne nous tonne pas, parce que
l'habitude nous a familiariss avec cet trange phnomne. Si
cependant nous comparions le bien-tre auquel elle est parvenue avec
la condition qui serait son partage, dans l'hypothse d'un ordre
social d'o la Concurrence serait exclue; si les statisticiens,
arms d'un instrument de prcision, pouvaient mesurer, comme avec
un dynamomtre, le rapport de son travail avec ses satisfactions 
deux poques diffrentes, nous reconnatrions que la libert, toute
restreinte qu'elle est encore, a accompli en sa faveur un prodige que
sa perptuit mme nous empche de remarquer. Le contingent d'efforts
humains qui, pour un rsultat donn, a t ananti, est vraiment
incalculable. Il a t un temps o la journe de l'artisan n'aurait
pu suffire  lui procurer le plus grossier almanach. Aujourd'hui,
avec cinq centimes, ou la cinquantime partie de son salaire d'un
jour, il obtient une gazette qui contient la matire d'un volume.
Je pourrais faire la mme remarque pour le vtement, la locomotion,
le transport, l'clairage et une multitude de satisfactions.  quoi
est d ce rsultat?  ce qu'une norme proportion du travail humain
rmunrable a t mise  la charge des forces gratuites de la nature.
C'est une valeur anantie, il n'y a plus  la rtribuer. Elle a
t remplace, sous l'action de la Concurrence, par de l'utilit
commune et gratuite. Et, qu'on le remarque bien: quand, par suite du
progrs, le prix d'un produit quelconque vient  baisser, le travail,
_pargn_, pour l'obtenir,  l'acqureur pauvre, est toujours
proportionnellement plus grand que celui pargn  l'acqureur riche;
cela est mathmatique.

Enfin, ce flux toujours grossissant d'utilits que le travail verse
et que la concurrence distribue dans toutes les veines du corps
social ne se rsume pas tout en bien-tre; il s'absorbe, en grande
partie, dans le flot de gnrations de plus en plus nombreuses; il
se rsout en accroissement de population, selon des lois qui ont une
connexit intime avec le sujet qui nous occupe et qui seront exposes
dans un autre chapitre.

Arrtons-nous un moment et jetons un coup d'oeil rapide sur l'espace
que nous venons de parcourir.

L'homme a des besoins qui n'ont pas de limites; il forme des
dsirs qui sont insatiables. Pour y pourvoir, il a des matriaux
et des agents qui lui sont fournis par la nature, des facults,
des instruments, toutes choses que le _travail_ met en oeuvre. Le
travail est la ressource qui a t le plus galement dpartie 
tous; chacun cherche instinctivement, fatalement,  lui associer le
plus de forces naturelles, le plus de capacit inne ou acquise,
le plus de capitaux qu'il lui est possible, afin que le rsultat
de cette coopration soit plus d'utilits produites, ou, ce qui
revient au mme, plus de satisfactions acquises. Ainsi le concours
toujours plus actif des agents naturels, le dveloppement indfini
de l'intelligence, l'accroissement progressif des capitaux, amnent
ce phnomne, trange au premier coup d'oeil, qu'une quantit de
travail donne fournisse une somme d'utilits toujours croissante, et
que chacun puisse, sans dpouiller personne, atteindre  une masse
de consommation hors de proportion avec ce que ses propres efforts
pourraient raliser.

Mais ce phnomne, rsultat de l'harmonie divine que la Providence
a rpandue dans le mcanisme de la socit, aurait tourn contre
la socit elle-mme, en y introduisant le germe d'une ingalit
indfinie, s'il ne se combinait avec une autre harmonie non moins
admirable, la Concurrence, qui est une des branches de la grande loi
de la _solidarit_ humaine.

En effet, s'il tait possible que l'individu, la famille, la classe,
la nation, qui se trouvent  porte de certains avantages naturels,
ou qui ont fait dans l'industrie une dcouverte importante, ou qui
ont acquis par l'pargne les instruments de la production, s'il
tait possible, dis-je, qu'ils fussent soustraits d'une manire
permanente  la loi de la Concurrence, il est clair que cet individu,
cette famille, cette nation auraient  tout jamais le monopole
d'une rmunration exceptionnelle, aux dpens de l'humanit. O en
serions-nous, si les habitants des rgions quinoxiales, affranchis
entre eux de toute rivalit, pouvaient, en change de leur sucre, de
leur caf, de leur coton, de leurs piceries, exiger de nous, non
pas la restitution d'un travail gal au leur, mais une peine gale 
celle qu'il nous faudrait prendre nous-mmes pour produire ces choses
sous notre rude climat? Quelle incalculable distance sparerait les
diverses conditions des hommes, si la race de Cadmus tait la seule
qui st lire; si nul n'tait admis  manier une charrue  moins de
prouver qu'il descend en droite ligne de Triptolme; si seuls, les
descendants de Guttenberg pouvaient imprimer, les fils d'Arkwright
mettre en mouvement une filature, les neveux de Watt faire fumer
la chemine d'une locomotive? Mais la Providence n'a pas voulu
qu'il en ft ainsi. Elle a plac dans la machine sociale un ressort
qui n'a rien de plus surprenant que sa puissance, si ce n'est sa
simplicit; ressort par l'opration duquel toute force productive,
toute supriorit de procd, tout avantage, en un mot, qui n'est
pas du _travail_ propre, s'coule entre les mains du producteur, ne
s'y arrte, sous forme de rmunration exceptionnelle, que le temps
ncessaire pour exciter son zle, et vient, en dfinitive, grossir
le patrimoine commun et gratuit de l'humanit, et s'y rsoudre en
satisfactions individuelles toujours progressives, toujours plus
galement rparties; ce ressort, c'est la _Concurrence_. Nous avons
vu ses effets conomiques; il nous resterait  jeter un rapide regard
sur quelques-unes de ses consquences politiques et morales. Je me
bornerai  indiquer les plus importantes.

Des esprits superficiels ont accus la Concurrence d'introduire
l'_antagonisme_ parmi les hommes. Cela est vrai et invitable tant
qu'on ne les considre que dans leur qualit de producteurs; mais
placez-vous au point de vue de la consommation, et vous verrez la
Concurrence elle-mme rattacher les individus, les familles, les
classes, les nations et les races, par les liens de l'universelle
fraternit.

Puisque les biens qui semblent tre d'abord l'apanage de quelques-uns
deviennent, par un admirable dcret de la munificence divine, le
patrimoine commun de tous; puisque les _avantages naturels_ de
situation, de fertilit, de temprature, de richesses minralogiques
et mme d'aptitude industrielle, ne font que glisser sur les
producteurs,  cause de la Concurrence qu'ils se font entre eux,
et tournent exclusivement au profit des consommateurs; il s'ensuit
qu'il n'est aucun pays qui ne soit intress  l'avancement de tous
les autres. Chaque progrs qui se fait  l'Orient est une richesse
en perspective pour l'Occident. Du combustible dcouvert dans le
Midi, c'est du froid pargn aux hommes du Nord. La Grande-Bretagne
a beau faire faire des progrs  ses filatures, ce ne sont pas
ses capitalistes qui en recueillent le bienfait, car l'intrt de
l'argent ne hausse pas; ce ne sont pas ses ouvriers, car le salaire
reste le mme; mais,  la longue, c'est le Russe, c'est le Franais,
c'est l'Espagnol, c'est l'humanit, en un mot, qui obtient des
satisfactions gales avec moins de peine, ou, ce qui revient au mme,
des satisfactions suprieures,  peine gale.

Je n'ai parl que des biens; j'aurais pu en dire autant des maux qui
frappent certains peuples ou certaines rgions. L'action propre
de la Concurrence est de rendre gnral ce qui tait particulier.
Elle agit exactement sur le principe des _assurances_. Un flau
ravage-t-il les terres des agriculteurs, ce sont les mangeurs de pain
qui en souffrent. Un impt injuste atteint-il la vigne en France,
il se traduit en _chert du vin_ pour tous les buveurs de la terre:
ainsi les biens et les maux qui ont quelque permanence ne font que
glisser sur les individualits, les classes, les peuples; leur
destine providentielle est d'aller,  la longue, affecter l'humanit
tout entire, et lever ou abaisser le niveau de sa condition. Ds
lors, envier  quelque peuple que ce soit la fertilit de son sol,
ou la beaut de ses ports et de ses fleuves, ou la chaleur de son
soleil, c'est mconnatre des biens auxquels nous sommes appels
 participer; c'est ddaigner l'_abondance_ qui nous est offerte;
c'est regretter la _fatigue_ qui nous est pargne. Ds lors, les
jalousies nationales ne sont pas seulement des sentiments pervers,
ce sont encore des sentiments absurdes. Nuire  autrui, c'est se
nuire  soi-mme; semer des obstacles dans la voie des autres,
tarifs, coalitions ou guerres, c'est embarrasser sa propre voie.
Ds lors, les passions mauvaises ont leur chtiment comme les
sentiments gnreux ont leur rcompense. L'invitable sanction d'une
exacte justice distributive parle  l'intrt, claire l'opinion,
proclame et doit faire prvaloir enfin, parmi les hommes, cette
maxime d'ternelle vrit: L'utile, c'est un des aspects du juste; la
libert, c'est la plus belle des harmonies sociales; l'quit, c'est
la meilleure politique.

Le christianisme a introduit dans le monde le grand principe de
la fraternit humaine. Il s'adresse au coeur, au sentiment, aux
nobles instincts. L'conomie politique vient faire accepter le mme
principe  la froide raison, et, montrant l'enchanement des effets
aux causes, rconcilier, dans un consolant accord, les calculs de
l'intrt le plus vigilant avec les inspirations de la morale la
plus sublime.

Une seconde consquence qui dcoule de cette doctrine, c'est que
la socit est une vritable _communaut_. MM. Owen et Cabet
peuvent s'pargner le soin de rechercher la solution du grand
problme _communiste_; elle est toute trouve: elle rsulte, non
de leurs despotiques combinaisons, mais de l'organisation que Dieu
a donne  l'homme et  la socit. Forces naturelles, procds
expditifs, instruments de production, tout est _commun_ entre les
hommes, ou tend  le devenir, tout, _hors la peine_, le travail,
l'effort individuel. Il n'y a, il ne peut y avoir entre eux qu'une
_ingalit_, que les communistes les plus absolus admettent, celle
qui rsulte de l'ingalit des efforts. Ce sont ces efforts qui
s'changent les uns contre les autres  prix dbattu. Tout ce que
la nature, le gnie des sicles et la prvoyance humaine ont mis
d'utilit dans les produits changs, est donn _par-dessus le
march_. Les rmunrations rciproques ne s'adressent qu'aux efforts
respectifs, soit actuels sous le nom de travail, soit prparatoires
sous le nom de capital; c'est donc la communaut dans le sens le
plus rigoureux du mot,  moins qu'on ne veuille prtendre que le
contingent personnel de la satisfaction doit tre gal, encore que le
contingent de la peine ne le soit pas, ce qui serait, certes, la plus
inique et la plus monstrueuse des ingalits: j'ajoute, et la plus
funeste, car elle ne tuerait pas la Concurrence; seulement elle lui
donnerait une action inverse; on lutterait encore, mais on lutterait
de paresse, d'inintelligence et d'imprvoyance.

Enfin la doctrine si simple, et, selon notre conviction, si vraie
que nous venons de dvelopper, fait sortir du domaine de la
dclamation, pour le faire entrer dans celui de la dmonstration
rigoureuse, le grand principe de la _perfectibilit_ humaine.--De
ce mobile interne, qui ne se repose jamais dans le sein de
l'individualit, et qui la porte  amliorer sa condition, nat le
progrs des arts, qui n'est autre chose que le concours progressif
de forces trangres par leur nature  toute rmunration.--De la
Concurrence nat l'attribution  la communaut des avantages d'abord
individuellement obtenus. L'intensit de la peine requise pour
chaque rsultat donn va se restreignant sans cesse au profit du
genre humain, qui voit ainsi s'largir, de gnration en gnration,
le cercle de ses satisfactions, de ses loisirs, et s'lever le
niveau de son perfectionnement physique, intellectuel et moral; et
par cet arrangement, si digne de notre tude et de notre ternelle
admiration, on voit clairement l'humanit se relever de sa dchance.

Qu'on ne se mprenne pas  mes paroles. Je ne dis point que toute
fraternit, toute communaut, toute perfectibilit sont renfermes
dans la Concurrence. Je dis qu'elle s'allie, qu'elle se combine 
ces trois grands dogmes sociaux, qu'elle en fait partie, qu'elle les
manifeste, qu'elle est un des plus puissants agents de leur sublime
ralisation.

Je me suis attach  dcrire les effets gnraux et, par consquent,
bienfaisants de la Concurrence; car il serait impie de supposer
qu'aucune grande loi de la nature pt en produire qui fussent 
la fois nuisibles et permanents; mais je suis loin de nier que
son action ne soit accompagne de beaucoup de froissements et de
souffrances. Il me semble mme que la thorie qui vient d'tre
expose explique et ces souffrances et les plaintes invitables
qu'elles excitent. Puisque l'oeuvre de la Concurrence consiste 
_niveler_, ncessairement elle doit contrarier quiconque lve
au-dessus du niveau sa tte orgueilleuse. On comprend que chaque
producteur, afin de mettre son travail  plus haut prix, s'efforce
de retenir le plus longtemps possible l'usage exclusif d'un _agent_,
d'un _procd_, ou d'un _instrument_ de production. Or la Concurrence
ayant justement pour mission et pour rsultat d'enlever cet usage
exclusif  l'individualit pour en faire une proprit _commune_, il
est fatal que tous les hommes, en tant que producteurs, s'unissent
dans un concert de maldictions contre la _Concurrence_. Ils ne se
peuvent rconcilier avec elle qu'en apprciant leurs rapports avec la
consommation; en se considrant non point en tant que membres d'une
coterie, d'une corporation, mais en tant qu'hommes.

L'conomie politique, il faut le dire, n'a pas encore assez fait
pour dissiper cette funeste illusion, source de tant de haines, de
calamits, d'irritations et de guerres; elle s'est puise, par
une prfrence peu scientifique,  analyser les phnomnes de la
production; sa nomenclature mme, toute commode qu'elle est, n'est
pas en harmonie avec son objet. Agriculture, manufacture, commerce,
c'est l une classification excellente peut-tre, quand il s'agit de
dcrire les _procds_ des arts; mais cette description, capitale en
technologie, est  peine accessoire en conomie sociale: j'ajoute
qu'elle y est essentiellement dangereuse. Quand on a class les
hommes en agriculteurs, fabricants et ngociants, de quoi peut-on
leur parler, si ce n'est de leurs intrts de classe, de ces
intrts spciaux que heurte la Concurrence et qui sont mis en
opposition avec le bien gnral? Ce n'est pas pour les agriculteurs
qu'il y a une agriculture, pour les manufacturiers qu'il y a des
manufactures, pour les ngociants qu'il se fait des changes, mais
afin que les hommes aient  leur disposition le plus possible de
produits de toute espce. Les lois de la _consommation_, ce qui
la favorise, l'galise et la moralise: voil l'intrt vraiment
social, vraiment humanitaire; voil l'objet rel de la science;
voil sur quoi elle doit concentrer ses vives clarts: car c'est
l qu'est le lien des classes, des nations, des races, le principe
et l'explication de la fraternit humaine. C'est donc avec regret
que nous voyons les conomistes vouer des facults puissantes,
dpenser une somme prodigieuse de sagacit  l'anatomie de la
production, rejetant au fond de leurs livres, dans des chapitres
complmentaires, quelques brefs lieux communs sur les phnomnes de
la consommation. Que dis-je! on a vu nagure un professeur, clbre
 juste titre, supprimer entirement cette partie de la science,
s'occuper des _moyens_ sans jamais parler du _rsultat_, et bannir
de son cours tout ce qui concerne la _consommation des richesses_,
comme appartenant, disait-il,  la morale, et non  l'conomie
politique. Faut-il tre surpris que le public soit plus frapp des
inconvnients de la Concurrence que de ses avantages, puisque les
premiers l'affectent au point de vue spcial de la _production_ dont
on l'entretient sans cesse, et les seconds au point de vue gnral de
la consommation dont on ne lui dit jamais rien?

Au surplus, je le rpte, je ne nie point, je ne mconnais pas et
je dplore comme d'autres les douleurs que la Concurrence inflige
aux hommes; mais est-ce une raison pour fermer les yeux sur le
bien qu'elle ralise? Ce bien, il est d'autant plus consolant de
l'apercevoir, que la Concurrence, je le crois, est, comme les grandes
lois de la nature, indestructible; si elle pouvait mourir, elle
aurait succomb sans doute sous la rsistance universelle de tous les
hommes qui ont jamais concouru  la cration d'un produit, depuis le
commencement du monde, et spcialement sous la _leve en masse_ de
tous les rformateurs modernes. Mais s'ils ont t assez fous, ils
n'ont pas t assez forts.

Et quel est, dans le monde, le principe progressif dont l'action
bienfaisante ne soit pas mle, surtout  l'origine, de beaucoup de
douleurs et de misres?--Les grandes agglomrations d'tres humains
favorisent l'essor de la pense, mais souvent elles drobent la
vie prive au frein de l'opinion, et servent d'abri  la dbauche
et au crime.--La richesse unie au loisir enfante la culture de
l'intelligence, mais elle enfante aussi le luxe et la morgue chez les
grands, l'irritation et la convoitise chez les petits.--L'imprimerie
fait pntrer la lumire et la vrit dans toutes les couches
sociales, mais elle y porte aussi le doute douloureux et l'erreur
subversive.--La libert politique a dchan assez de temptes et
de rvolutions sur le globe, elle a assez profondment modifi les
simples et naves habitudes des peuples primitifs, pour que de graves
esprits se soient demand s'ils ne prfraient pas la tranquillit 
l'ombre du despotisme.--Et le christianisme lui-mme a jet la grande
semence de l'amour et de la charit sur une terre abreuve du sang
des martyrs.

Comment est-il entr dans les desseins de la bont et de la justice
infinies que le bonheur, d'une rgion ou d'un sicle soit achet par
les souffrances d'un autre sicle ou d'une autre rgion? Quelle est
la pense divine qui se cache sous cette grande et irrcusable loi
de la _solidarit_, dont la _Concurrence_ n'est qu'un des mystrieux
aspects? La science humaine l'ignore. Ce qu'elle sait, c'est que le
bien s'tend toujours et le mal se restreint sans cesse.  partir
de l'tat social, tel que la conqute l'avait fait, o il n'y avait
que des matres et des esclaves, et o l'ingalit des conditions
tait extrme, la _Concurrence_ n'a pu travailler  rapprocher les
rangs, les fortunes, les intelligences, sans infliger des maux
individuels dont,  mesure que l'oeuvre s'accomplit, l'intensit
va toujours s'affaiblissant comme les vibrations du son, comme
les oscillations du pendule. Aux douleurs qu'elle lui rserve
encore, l'humanit apprend chaque jour  opposer deux puissants
remdes, la _prvoyance_, fruit de l'exprience et des lumires, et
l'_association_, qui est la prvoyance organise.

       *       *       *       *       *

Dans cette premire partie de l'oeuvre, hlas! trop htive, que
je soumets au public, je me suis efforc de tenir son attention
fixe sur la ligne de dmarcation, toujours mobile, mais toujours
distincte, qui spare les deux rgions du monde conomique:--La
collaboration naturelle et le travail humain,--la libralit de Dieu
et l'oeuvre de l'homme,--la gratuit et l'onrosit,--ce qui dans
l'change se rmunre et ce qui se cde sans rmunration,--l'utilit
totale et l'utilit fractionnelle et complmentaire qui constitue la
Valeur,--la richesse absolue et la richesse relative,--le concours
des forces chimiques ou mcaniques, contraintes d'aider la production
par les instruments qui les asservissent, et la juste rtribution due
au travail qui a cr ces instruments eux-mmes,--la Communaut et la
Proprit.

Il ne suffisait pas de signaler ces deux ordres de phnomnes, si
essentiellement diffrents par nature, il fallait encore dcrire
leurs relations, et, si je puis m'exprimer ainsi, leurs volutions
harmoniques. J'ai essay d'expliquer comment l'oeuvre de la Proprit
consistait  conqurir pour le genre humain de l'utilit,  la jeter
dans le domaine commun, pour voler  de nouvelles conqutes,--de
telle sorte que chaque effort donn, et, par consquent, l'ensemble
de tous les efforts--livre sans cesse  l'humanit des satisfactions
toujours croissantes. C'est en cela que consiste le progrs, que les
services humains changs, tout en conservant leur valeur relative,
servent de vhicule  une proportion toujours plus grande d'utilit
gratuite et, partant, commune. Bien loin donc que les possesseurs de
la valeur, quelque forme qu'elle affecte, usurpent et monopolisent
les dons de Dieu, ils les multiplient sans leur faire perdre ce
caractre de libralit qui est leur destination providentielle,--la
Gratuit.

 mesure que les satisfactions, mises par le progrs  la charge de
la nature, tombent  raison de ce fait mme dans le domaine commun,
elles deviennent _gales_, l'ingalit ne se pouvant concevoir que
dans le domaine des services humains qui se comparent, s'apprcient
les uns par les autres et _s'valuent_ pour s'changer.--D'o
il rsulte que l'galit, parmi les hommes, est ncessairement
progressive.--Elle l'est encore sous un autre rapport, l'action de la
Concurrence ayant pour rsultat invitable de niveler les services
eux-mmes et de proportionner de plus en plus leur rtribution  leur
mrite.

Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'espace qu'il nous reste 
parcourir.

 la limite de la thorie dont les bases ont t jetes dans ce
volume, nous aurons  approfondir:

Les rapports de l'homme, considr comme producteur et comme
consommateur, avec les phnomnes conomiques;

La loi de la Rente foncire;

Celle des Salaires;

Celle du Crdit;

Celle de l'Impt, qui, nous initiant dans la Politique proprement
dite, nous conduira  comparer les services privs et volontaires aux
services publics et contraints;

Celle de la population.

Nous serons alors en mesure de rsoudre quelques problmes pratiques
encore controverss: Libert commerciale, Machines, Luxe, Loisir,
Association, Organisation du travail, etc.

Je ne crains pas de dire que le rsultat de cette exposition peut
s'exprimer d'avance en ces termes: _Approximation constante de tous
les hommes vers un niveau qui s'lve toujours_,--en d'autres termes:
_Perfectionnement et galisation_,--en un seul mot: HARMONIE.

Tel est le rsultat dfinitif des arrangements providentiels, des
grandes lois de la nature, alors qu'elles rgnent sans obstacles,
quand on les considre en elles mmes et abstraction faite du
trouble que font subir  leur action l'erreur et la violence. 
la vue de cette Harmonie, l'conomiste peut bien s'crier, comme
fait l'astronome au spectacle des mouvements plantaires, ou le
physiologiste en contemplant l'ordonnance des organes humains:
_Digitus Dei est hic!_

Mais l'homme est une puissance libre, par consquent faillible. Il
est sujet  l'ignorance,  la passion. Sa volont, qui peut errer,
entre comme lment dans le jeu des lois conomiques; il peut les
mconnatre, les oblitrer, les dtourner de leur fin. De mme que le
physiologiste, aprs avoir admir la sagesse infini dans chacun de
nos organes et de nos viscres, ainsi que dans leurs rapports, les
tudie aussi  l'tat anormal, maladif et douloureux, nous aurons 
pntrer dans un monde nouveau, le monde des perturbations sociales.

Nous nous prparerons  cette nouvelle tude par quelques
considrations sur l'homme lui-mme. Il nous serait impossible de
nous rendre compte du _mal social_, de son origine, de ses effets,
de sa mission, des bornes toujours plus troites dans lesquelles il
se resserre par sa propre action (ce qui constitue ce que j'oserais
presque appeler une dissonance harmonique), si nous ne portions notre
examen sur les consquences ncessaires du Libre Arbitre, sur les
garements toujours chtis de l'Intrt personnel, sur les grandes
lois de la Responsabilit et de la Solidarit humaines.

Nous avons vu toutes les _Harmonies sociales_ contenues en germe dans
ces deux principes: PROPRIT, LIBERT.--Nous verrons que toutes
les _dissonances sociales_ ne sont que le dveloppement de ces deux
autres principes antagoniques aux premiers: SPOLIATION, OPPRESSION.

Et mme, les mots Proprit, Libert n'expriment que deux aspects de
la mme ide. Au point de vue conomique, la Libert se rapporte 
l'acte de produire, la Proprit aux produits.--Et puisque la Valeur
a sa raison d'tre dans l'acte humain, on peut dire que la Libert
implique et comprend la Proprit.--Il en est de mme de l'Oppression
 l'gard de la Spoliation.

Libert! voil, en dfinitive, le principe harmonique. Oppression!
voil le principe dissonant; la lutte de ces deux puissances remplit
les annales du genre humain.

Et comme l'Oppression a pour but de raliser une appropriation
injuste, comme elle se rsout et se rsume en spoliation, c'est la
Spoliation que je mettrai en scne.

L'homme arrive sur cette terre attach au joug du besoin, qui est une
peine.

Il n'y peut chapper qu'en s'asservissant au joug du travail, qui est
une peine.

Il n'a donc que le choix des douleurs, et il hait la douleur.

C'est pourquoi il jette ses regards autour de lui, et s'il voit que
son semblable a accumul des richesses, il conoit la pense de se
les approprier. De l la fausse proprit ou la Spoliation.

La Spoliation! voici un lment nouveau dans l'conomie des socits.

Depuis le jour o il a fait son apparition dans le monde jusqu'au
jour, si jamais il arrive, o il aura compltement disparu,
cet lment affectera profondment tout le mcanisme social;
il troublera, au point de les rendre mconnaissables, les lois
harmoniques que nous nous sommes efforcs de dcouvrir et de dcrire.

Notre tche ne sera donc accomplie que lorsque nous aurons fait la
complte monographie de la Spoliation.

Peut-tre pensera-t-on qu'il s'agit d'un fait accidentel, anormal,
d'une plaie passagre, indigne des investigations de la science.

Mais qu'on y prenne garde. La Spoliation occupe, dans la tradition
des familles, dans l'histoire des peuples, dans les occupations
des individus, dans les nergies physiques et intellectuelles des
classes, dans les arrangements de la socit, dans les prvisions des
gouvernements, presque autant de place que la Proprit elle-mme.

Oh! non, la Spoliation n'est pas un flau phmre, affectant
accidentellement le mcanisme social, et dont il soit permis  la
science conomique de faire abstraction.

Cet arrt a t prononc sur l'homme ds l'origine: Tu mangeras ton
pain  la sueur de ton front. Il semble que, par l, l'effort et
la satisfaction sont indissolublement unis, et que l'une ne puisse
jamais tre que la rcompense de l'autre. Mais partout nous voyons
l'homme se rvolter contre cette loi, et dire  son frre:  toi le
travail;  moi le fruit du travail.

Pntrez dans la hutte du chasseur sauvage, ou sous la tente du
nomade pasteur. Quel spectacle s'offre  vos regards? La femme,
maigre, dfigure, terrifie, fltrie avant le temps, porte tout le
poids des soins domestiques, pendant que l'homme se berce dans son
oisivet. O est l'ide que nous pouvons nous faire des Harmonies
familiales? Elle a disparu, parce que la Force a rejet sur la
Faiblesse le poids de la fatigue. Et combien faudra-t-il de sicles
d'laboration civilisatrice avant que la Femme soit releve de cette
effroyable dchance!

La Spoliation, sous sa forme la plus brutale, arme de la torche et
de l'pe, remplit les annales du genre humain. Quels sont les noms
qui rsument l'histoire? Cyrus, Ssostris, Alexandre, Scipion, Csar,
Attila, Tamerlan, Mahomet, Pizarre, Guillaume le Conqurant; c'est
la Spoliation nave par voie de conqutes.  elle les lauriers, les
monuments, les statues, les arcs de triomphe, le chant des potes,
l'enivrant enthousiasme des femmes!

Bientt le vainqueur s'avise qu'il y a un meilleur parti  tirer
du vaincu que de le tuer, et l'Esclavage couvre la terre. Il a
t, presque jusqu' nos jours, sur toute la surface du globe, le
mode d'existence des socits, semant aprs lui des haines, des
rsistances, des luttes intestines, des rvolutions. Et l'Esclavage,
qu'est-ce autre chose que l'oppression organise dans un but de
spoliation?

Si la spoliation arme la Force contre la Faiblesse, elle ne
tourne pas moins l'Intelligence contre la Crdulit. Quelles sont
sur la terre les populations travailleuses qui aient chapp 
l'exploitation des thocraties sacerdotales, prtres gyptiens,
oracles grecs, augures romains, druides gaulois, bramines indiens,
muphtis, ulmas, bonzes, moines, ministres, jongleurs, sorciers,
devins, spoliateurs de tous costumes et de toutes dnominations?
Sous cette forme, le gnie de la spoliation place son point d'appui
dans le ciel, et se prvaut de la sacrilge complicit de Dieu! Il
n'enchane pas seulement le bras, mais aussi les esprits. Il sait
imprimer le fer de la servitude aussi bien sur la conscience de Side
que sur le front de Spartacus, ralisant ce qui semble irralisable:
l'Esclavage Mental.

Esclavage Mental! quelle effrayante association de mots!-- libert!
On t'a vue traque de contre en contre, crase par la conqute,
agonisant sous l'esclavage, insulte dans les cours, chasse des
coles, raille dans les salons, mconnue dans les ateliers,
anathmatise dans les temples. Il semblait que tu devais trouver
dans la pense un refuge inviolable. Mais si tu succombes dans ce
dernier asile, que devient l'espoir des sicles et la valeur de la
nature humaine?

Cependant,  la longue (ainsi le veut la nature progressive de
l'homme), la Spoliation dveloppe, dans le milieu mme o elle
s'exerce, des rsistances qui paralysent sa force et des lumires
qui dvoilent ses impostures. Elle ne se rend pas pour cela: elle
se fait seulement plus ruse, et, s'enveloppant dans des formes
de gouvernement, des pondrations, des quilibres, elle enfante
la Politique, mine longtemps fconde. On la voit alors usurper la
libert des citoyens pour mieux exploiter leurs richesses, et tarir
leurs richesses pour mieux venir  bout de leur libert. L'activit
prive passe dans le domaine de l'activit publique. Tout se fait par
des fonctionnaires; une bureaucratie inintelligente et tracassire
couvre le pays. Le trsor public devient un vaste rservoir o les
travailleurs versent leurs conomies, qui, de l, vont se distribuer
entre les hommes  places. Le libre dbat n'est plus la rgle des
transactions, et rien ne peut raliser ni constater la _mutualit des
services_.

Dans cet tat de choses, la vraie notion de la Proprit s'teint,
chacun fait appel  la Loi pour qu'elle donne  ses services une
valeur factice.

On entre ainsi dans l're des privilges. La Spoliation, toujours
plus subtile, se cantonne dans les Monopoles et se cache derrire
les Restrictions; elle dplace le courant naturel des changes, elle
pousse dans des directions artificielles le capital, avec le capital
le travail, et avec le travail la population elle-mme. Elle fait
produire pniblement au Nord ce qui se ferait avec facilit au Midi;
elle cre des industries et des existences prcaires; elle substitue
aux forces gratuites de la nature les fatigues onreuses du travail;
elle fomente des tablissements qui ne peuvent soutenir aucune
rivalit, et invoque contre leurs comptiteurs l'emploi de la force;
elle provoque les jalousies internationales, flatte les orgueils
patriotiques, et invente d'ingnieuses thories, qui lui donnent
pour auxiliaires ses propres dupes; elle rend toujours imminentes
les crises industrielles et les banqueroutes; elle branle dans les
citoyens toute confiance en l'avenir, toute foi dans la libert, et
jusqu' la conscience de ce qui est juste. Et quand enfin la science
dvoile ses mfaits, elle ameute contre la science jusqu' ses
victimes, en s'criant:  l'Utopie! Bien plus, elle nie non-seulement
la science qui lui fait obstacle, mais l'ide mme d'une science
possible, par cette dernire sentence du scepticisme: Il n'y a pas de
principes!

Cependant, sous l'aiguillon de la souffrance, la masse des
travailleurs s'insurge, elle renverse tout ce qui est au-dessus
d'elle. Gouvernement, impts, lgislation, tout est  sa merci, et
vous croyez peut-tre que c'en est fait du rgne de la Spoliation;
vous croyez que la mutualit des services va tre constitue sur sa
seule base possible, et mme imaginable, la Libert.--Dtrompez-vous;
hlas! cette funeste ide s'est infiltre dans la masse: Que la
Proprit n'a d'autre origine, d'autre sanction, d'autre lgitimit,
d'autre raison d'tre que la Loi; et voici que la masse se prend 
se spolier lgislativement elle-mme. Souffrante des blessures qui
lui ont t faites, elle entreprend de gurir chacun de ses membres
en lui concdant un droit d'oppression sur le membre voisin; cela
s'appelle Solidarit, Fraternit.--Tu as produit; je n'ai pas
produit; nous sommes solidaires; partageons.--Tu as quelque chose;
je n'ai rien; nous sommes frres; partageons.--Nous aurons donc
 examiner l'abus qui a t fait dans ces derniers temps des mots
association, organisation du travail, gratuit du crdit, etc. Nous
aurons  les soumettre  cette preuve: Renferment-ils la Libert ou
l'Oppression? En d'autres termes: Sont-ils conformes aux grandes lois
conomiques, ou sont-ils la perturbation de ces lois?

La spoliation est un phnomne trop universel, trop persistant,
pour qu'il soit permis de lui reconnatre un caractre purement
accidentel. En cette matire, comme en bien d'autres, on ne peut
sparer l'tude des lois naturelles de celle de leur perturbation.

Mais, dira-t-on, si la spoliation entre ncessairement dans le jeu
du mcanisme social comme _dissonance_, comment osez-vous affirmer
l'Harmonie des lois conomiques?

Je rpterai ici ce que j'ai dit ailleurs: En tout ce qui concerne
l'homme, cet tre qui n'est _perfectible_ que parce qu'il est
_imparfait_, l'Harmonie ne consiste pas dans l'absence absolue du
_mal_, mais dans sa graduelle rduction. Le corps social, comme le
corps humain, est pourvu d'une force curative, _vis medicatrix_, dont
on ne peut tudier les lois et l'infaillible puissance sans s'crier
encore: _Digitus Dei est hic_[25].

[Note 25: Ici se terminaient les _Harmonies conomiques_,  leur
premire dition.

                                               (_Note de l'diteur._)]




LISTE DES CHAPITRES

DESTINS  COMPLTER LES

HARMONIES CONOMIQUES[26]


PHNOMNES NORMAUX.

  1. Producteur, consommateur.

  2. Les deux devises.

  3. Thorie de la Rente.

  4. * De la monnaie.

  5. * Du crdit.

  6. Des salaires.

  7. De l'pargne.

  8. De la population.

  9. Services privs, services publics.

  10. * De l'impt.


COROLLAIRES.

  11. * Des machines.

  12. * Libert des changes.

  13. * Des intermdiaires.

  14. * Matires premires,--produits ouvrs.

  15. * Du luxe.


PHNOMNES PERTURBATEURS.

  16. Spoliation.

  17. Guerre.

  18. * Esclavage.

  19. * Thocratie.

  20. * Monopole.

  21. * Exploitation gouvernementale.

  22. * Fausse fraternit ou communisme.


VUES GNRALES.

  23. Responsabilit,--solidarit.

  24. Intrt personnel ou moteur social.

  25. Perfectibilit.

  26. * Opinion publique.

  27. * Rapport de l'conomie politique
            avec la morale,

  28.     * Avec la politique,

  29.     * Avec la lgislation,

  30.       Avec la religion.

[Note 26: Nous reproduisons ici cette liste crite de la main de
l'auteur. Elle indique les travaux qu'il avait projets, et en mme
temps l'ordre que nous avons suivi pour le classement des chapitres,
fragments et bauches dont nous tions dpositaire.--Les astrisques
dsignent les sujets sur lesquels nous n'avons trouv aucun
commencement de travail.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XI

PRODUCTEUR.-CONSOMMATEUR


Si le niveau de l'humanit ne s'lve pas sans cesse, l'homme n'est
pas perfectible.

Si la tendance sociale n'est pas une approximation constante de tous
les hommes vers ce niveau progressif, les lois conomiques ne sont
pas harmoniques.

Or comment le niveau humain peut-il s'lever si chaque quantit
donne de travail ne donne pas une proportion toujours croissante
de satisfactions, phnomne qui ne peut s'expliquer que par la
transformation de l'utilit onreuse en utilit gratuite?

Et, d'un autre ct, comment cette utilit, devenue gratuite,
rapprocherait-elle tous les hommes d'un commun niveau, si en mme
temps elle ne devenait commune?

Voil donc la loi essentielle de l'harmonie sociale.

Je voudrais, pour beaucoup, que la langue conomique me fournt,
pour dsigner les services rendus et reus, deux autres mots que
_production_ et _consommation_, lesquels sont trop entachs de
matrialit. videmment il y a des services qui, comme ceux du
prtre, du professeur, du militaire, de l'artiste, engendrent la
moralit, l'instruction, la scurit, le sentiment du beau, et qui
n'ont rien de commun avec l'industrie proprement dite, si ce n'est
qu'ils ont pour fin des _satisfactions_.

Les mots sont admis, et je ne veux pas me faire nologiste. Mais
qu'il soit au moins bien entendu que par _production_ j'entends ce
qui confre l'utilit, et par _consommation_, la jouissance produite
par cette utilit.

Que l'cole protectioniste,--varit du communisme,--veuille
bien nous croire. Quand nous prononons les mots _producteur_,
_consommateur_, nous ne sommes pas assez absurdes pour nous figurer,
ainsi qu'elle nous en accuse, le genre humain partag en deux classes
distinctes, l'une ne s'occupant que de produire, l'autre que de
consommer. Le naturaliste peut diviser l'espce humaine en blancs et
noirs, en hommes et femmes, et l'conomiste ne la peut classer en
producteurs et consommateurs, parce que, comme le disent avec une
grande profondeur de vues MM. les protectionistes, _le producteur et
le consommateur ne font qu'un_.

Mais c'est justement parce qu'ils ne font qu'un que chaque homme
doit tre considr par la science en cette double qualit. Il ne
s'agit pas de diviser le genre humain, mais d'tudier deux aspects
trs-diffrents de l'homme. Si les protectionistes dfendaient 
la grammaire d'employer les pronom _je_ et _tu_, sous prtexte que
chacun de nous est tour  tour _celui  qui l'on parle_ et _celui qui
parle_, on leur ferait observer qu'encore qu'il soit parfaitement
vrai que l'on ne peut mettre toutes les langues d'un ct et toutes
les oreilles de l'autre, puisque nous avons tous oreilles et langue,
il ne s'ensuit pas que, relativement  chaque proposition mise, la
langue n'appartienne  un homme et l'oreille  un autre. De mme,
_relativement  tout service_, celui qui le rend est parfaitement
distinct de celui qui le reoit. Le producteur et le consommateur
sont en prsence, et tellement en prsence qu'ils se disputent
toujours.

Les mmes personnes, qui ne veulent pas nous permettre d'tudier
l'intrt humain, au double point de vue du producteur et du
consommateur, ne se gnent pas pour faire cette distinction quand
elles s'adressent aux assembles lgislatives. On les voit alors
demander le monopole ou la libert, selon qu'il s'agit de la chose
qu'elles vendent ou de la chose qu'elles achtent.

Sans donc nous arrter  la fin de non-recevoir des protectionistes,
reconnaissons que, dans l'ordre social, la sparation des occupations
a fait  chacun deux situations assez distinctes pour qu'il en
rsulte un jeu et des rapports dignes d'tre tudis.

En gnral, nous nous adonnons  un mtier,  une profession,  une
carrire; et ce n'est pas  elle que nous demandons directement
les objets de nos satisfactions. Nous rendons et nous recevons des
services; nous offrons et demandons des valeurs; nous faisons des
achats et des ventes; nous travaillons pour les autres, et les autres
travaillent pour nous: en un mot, nous sommes _producteurs_ et
_consommateurs_.

Selon que nous nous prsentons sur le march en l'une ou l'autre de
ces qualits, nous y apportons un esprit fort diffrent, on peut mme
dire tout oppos. S'agit-il de bl, par exemple, le mme homme ne
fait pas les mmes voeux quand il va en acheter que lorsqu'il va en
vendre. Acheteur, il souhaite l'abondance; vendeur, la disette. Ces
voeux ont leur racine dans le mme fond, l'intrt personnel; mais
comme vendre ou acheter, donner ou recevoir, offrir ou demander, sont
des actes aussi opposs que possible, il ne se peut pas qu'ils ne
donnent lieu, en vertu du mme mobile,  des voeux opposs.

Des voeux qui se heurtent ne peuvent pas concider  la fois
avec le bien gnral. J'ai cherch  faire voir, dans un autre
ouvrage[27], que ce sont les voeux que font les hommes en qualit
de consommateurs qui s'harmonisent avec l'intrt public, et cela
ne peut tre autrement. Puisque la satisfaction est le but du
travail, puisque le travail n'est dtermin que par l'obstacle, il
est clair que le travail est le _mal_, et que tout doit tendre 
le diminuer;--que la satisfaction est le _bien_, et que tout doit
concourir  l'accrotre.

[Note 27: _Sophismes conomiques_, chapitre I, tome IV, page 5.]

Ici se prsente la grande, l'ternelle, la dplorable illusion qui
est ne de la fausse dfinition de la valeur et de la confusion qui
en a t faite avec l'_utilit_.

La valeur n'tant qu'un rapport, autant elle a d'importance pour
chaque individu, autant elle en a peu pour la masse.

Pour la masse, il n'y a que l'utilit qui serve; et la valeur n'en
est nullement la mesure.

Pour l'individu, il n'y a non plus que l'utilit qui serve. Mais la
valeur en est la mesure; car, avec toute valeur dtermine, il puise
dans le milieu social l'utilit de son choix, dans la mesure de cette
valeur.

Si l'on considrait l'homme isol, il serait clair comme le jour
que la consommation est l'essentiel, et non la production; car
consommation implique suffisamment travail, mais travail n'implique
pas consommation.

La sparation des occupations a amen certains conomistes  mesurer
le bien-tre gnral non par la consommation, mais par le travail. Et
l'on est arriv, en suivant leurs traces,  cet trange renversement
des principes: favoriser le travail aux dpens de ses rsultats.

On a raisonn ainsi:

Plus il y a de difficults vaincues, mieux cela vaut. Donc augmentons
les difficults  vaincre.

Le vice de ce raisonnement saute aux yeux.

Oui, sans doute, une somme de difficults tant donne, il est
heureux qu'une quantit aussi donne de travail en surmonte le plus
possible.--Mais diminuer la puissance du travail ou augmenter celle
des difficults, pour accrotre la valeur, c'est une monstruosit.

L'individu, dans la socit, est intress  ce que ses services,
mme en conservant le mme degr d'utilit, augmentent de valeur.
Supposons ses dsirs raliss, il est ais de voir ce qui arrive. Il
a plus de bien-tre, mais ses frres en ont moins, puisque l'utilit
totale n'est pas accrue.

On ne peut donc conclure du particulier au gnral et dire: Prenons
telle mesure dont le rsultat satisfasse l'inclination de tous les
individus  voir augmenter la valeur de leurs services.

Valeur tant rapport,--on n'aurait rien fait si l'accroissement
tait proportionnel partout  la valeur antrieure;--s'il tait
arbitraire et ingal pour les services diffrents, on n'aurait fait
qu'introduire l'injustice dans la rpartition des utilits.

Il est dans la nature de chaque transaction de donner lieu 
un _dbat_. Grand Dieu! quel mot viens-je de prononcer? Ne me
suis-je pas mis sur les bras toutes les coles sentimentalistes,
si nombreuses de nos jours? _Dbat_ implique _antagonisme_,
diront-elles. Vous convenez donc que l'antagonisme est l'tat
naturel des socits.--Me voil forc de rompre encore une lance.
En ce pays-ci la science conomique est si peu sue, qu'elle ne peut
prononcer un mot sans faire surgir un adversaire.

On m'a reproch, avec raison, d'avoir crit cette phrase: Entre le
vendeur et l'acheteur, il existe un antagonisme radical. Le mot
_antagonisme_, surtout renforc du mot _radical_, dpasse de beaucoup
ma pense. Il semble impliquer une opposition permanente d'intrts,
et par consquent une indestructible dissonance sociale,--tandis
que je ne voulais parler que de ce dbat passager qui prcde tout
march, et qui est inhrent  l'ide mme de la transaction.

Tant qu'il restera, au grand chagrin de l'utopiste sentimental,
l'ombre d'une libert en ce monde, le vendeur et l'acheteur
discuteront leurs intrts, dbattront leurs prix, _marchanderont_,
comme on dit,--sans que pour cela les lois sociales cessent
d'tre harmoniques. Est-il possible de concevoir que l'_offreur_
et le _demandeur_ d'un service s'abordent sans avoir une pense
momentanment diffrente relativement  sa _valeur_? Et pense-t-on
que, pour cela, le monde sera en feu? Ou il faut bannir toute
transaction, tout change, tout troc, toute libert de cette terre,
ou il faut admettre que chacun des contractants dfende sa position,
fasse _valoir_ ses motifs. C'est mme de ce libre dbat tant dcri,
que sort l'quivalence des services et l'quit des transactions.
Comment les organisateurs arriveront-ils autrement  cette quit si
dsirable? Enchaneront-ils par leurs lois la libert de l'une des
parties seulement? Alors elle sera  la discrtion de l'autre. Les
dpouilleront-ils toutes deux de la facult de rgler leurs intrts,
sous prtexte qu'elles doivent dsormais vendre et acheter sur le
principe de la fraternit? Mais que les socialistes permettent qu'on
le leur dise, c'est l du galimatias; car enfin il faut bien que
ces intrts se rglent. Le dbat aura-t-il lieu en sens inverse,
l'acheteur prenant fait et cause pour le vendeur et rciproquement?
Les transactions seront fort divertissantes, il faut en convenir.
Monsieur, ne me donnez que 10 fr. de ce drap.--Que dites-vous? je
veux vous en donner 20 fr.--Mais, Monsieur, il ne vaut rien; il est
pass de mode; il sera us dans quinze jours, dit le marchand.--Il
est des mieux ports et durera deux hivers, rpond le client.--Eh
bien! Monsieur, pour vous complaire, j'y ajouterai 5 fr.; c'est
tout ce que la fraternit me permet de faire.--Il rpugne  mon
socialisme de le payer moins de 20 fr.; mais il faut savoir faire
des sacrifices, et j'accepte. Ainsi la bizarre transaction arrivera
juste au rsultat ordinaire, et les organisateurs auront le regret
de voir cette maudite libert survivre encore, quoique se manifestant
 rebours et engendrant un antagonisme retourn.

Ce n'est pas l ce que nous voulons, disent les organisateurs, ce
serait de la libert.--Que voulez-vous donc, car encore faut-il que
les services s'changent et que les conditions se rglent?--Nous
entendons que le soin de les rgler nous soit confi.--Je m'en
doutais...

Fraternit! lien des mes, tincelle divine descendue du ciel dans
le coeur des hommes, a-t-on assez abus de ton nom? C'est en ton nom
qu'on prtend touffer toute libert. C'est en ton nom qu'on prtend
lever un despotisme nouveau et tel que le monde n'en a jamais vu;
et l'on pourrait craindre qu'aprs avoir servi de passe-port 
tant d'incapacits, de masque  tant d'ambitions, de jouet  tant
d'orgueilleux mpris de la dignit humaine, ce nom souill ne finisse
par perdre sa grande et noble signification.

N'ayons donc pas la prtention de tout bouleverser, de tout rgenter,
de tout soustraire, hommes et choses, aux lois de leur propre
nature. Laissons le monde tel que Dieu l'a fait. Ne nous figurons
pas, nous, pauvres crivassiers, que nous soyons autre chose que des
observateurs plus ou moins exacts. Ne nous donnons pas le ridicule
de prtendre changer l'humanit, comme si nous tions en dehors
d'elle, de ses erreurs, de ses faiblesses. Laissons les producteurs
et les consommateurs avoir des intrts, les discuter, les dbattre,
les rgler par de loyales et paisibles conventions. Bornons-nous 
observer leurs rapports et les effets qui en rsultent. C'est ce que
je vais faire, toujours au point de vue de cette grande loi que je
prtends tre celle des socits humaines: l'galisation graduelle
des individus et des classes combine avec le progrs gnral.

Une ligne ne ressemble pas plus  une force,  une vitesse qu' une
valeur ou une utilit. Nanmoins le mathmaticien s'en sert avec
avantage. Pourquoi l'conomiste n'en ferait-il pas de mme?

Il y a des valeurs gales, il y a des valeurs qui ont entre elles
des rapports connus, la moiti, le quart, le double, le triple. Rien
n'empche de reprsenter ces diffrences par des lignes de diverses
longueurs.

Il n'en est pas ainsi de l'_utilit_. L'utilit gnrale, nous
l'avons vu, se dcompose en utilit gratuite et utilit onreuse;
celle qui est due  l'action de la nature, celle qui est le rsultat
du travail humain. Cette dernire s'valuant, se mesurant, peut tre
reprsente par une ligne  dimension dtermine; l'autre n'est pas
susceptible d'valuation, de mesure. Il est certain que la nature
fait beaucoup pour la production d'un hectolitre de bl, d'une
pice de vin, d'un boeuf, d'un kilogramme de laine, d'un tonneau
de houille, d'un stre de bois. Mais nous n'avons aucun moyen de
mesurer le concours naturel d'une multitude de forces, la plupart
inconnues et agissant depuis la cration. De plus, nous n'y avons
aucun intrt. Nous devons donc reprsenter l'utilit gratuite par
une ligne indfinie.

Soient donc deux produits, dont l'un _vaut_ le double de l'autre, ils
peuvent tre reprsents par les lignes ci-aprs:

  I           A                    B
  ........................----------
  I           C                 D
  ........................-------

  IB, ID, le produit total, l'utilit gnrale, ce qui satisfait
          le besoin, la richesse absolue;

  IA, IC, le concours de la nature, l'utilit gratuite, la
          part de la communaut;

  AB, CD, le service humain, l'utilit onreuse, la _valeur_,
          la richesse relative, la part de la proprit.

Je n'ai pas besoin de dire que AB,  la place de quoi vous pouvez
mettre, par la pense, ce que vous voudrez, une maison, un meuble,
un livre, une cavatine chante par Jenny Lind, un cheval, une pice
d'toffe, une consultation de mdecin, etc., s'changera contre deux
fois CD, et que les deux contractants se donneront rciproquement,
par-dessus le march, sans mme s'en apercevoir, l'un une fois IA,
l'autre deux fois IC.

L'homme est ainsi fait que sa proccupation perptuelle est de
diminuer le rapport de l'effort au rsultat, de substituer l'action
naturelle  sa propre action, en un mot, de faire plus avec moins.
C'est l'objet constant de son habilet, de son intelligence et de son
ardeur.

Supposons donc que Jean, producteur de IB, trouve un procd au moyen
duquel il accomplisse son oeuvre avec la moiti du travail qu'il y
mettait avant, en calculant tout, mme la confection de l'instrument
destin  faire concourir une force naturelle.

Tant qu'il conservera son secret, il n'y aura rien de chang dans les
figures ci-dessus. AB et CD reprsenteront les mmes valeurs, les
mmes rapports; car, connaissant seul au monde le procd expditif,
Jean le fera tourner  son seul avantage. Il se reposera la moiti
de la journe, ou bien il fera deux IB par jour au lieu d'un; son
travail sera mieux rmunr. La conqute sera faite au profit de
l'humanit, mais l'humanit sera reprsente, sous ce rapport, par un
seul homme.

Pour le dire en passant, le lecteur doit voir ici combien est
glissant l'axiome des conomistes anglais:--_la valeur vient du
travail_,--s'il a pour objet de donner  penser que _valeur_ et
_travail_ soient choses proportionnelles. Voici un travail diminu
de moiti, sans que la valeur ait chang, et cela arrive  chaque
instant. Pourquoi? Parce que le service est le mme. Avant comme
aprs l'invention, tant qu'elle est un secret, celui qui cde IB
rend un service identique. Il n'en sera plus de mme le jour o
Pierre, producteur de ID, pourra lui dire: Vous me demandez deux
heures de mon travail contre une du vtre; mais je connais votre
procd, et, si vous mettez votre service  si haut prix, je me le
rendrai  moi-mme.

Or ce jour arrivera ncessairement. Un procd ralis n'est pas
longtemps un mystre. Alors la valeur du produit IB baissera de
moiti, et nous aurons les deux figures:

  I      A       A      B,
  ...............----------
  I              C       D.
  ...............----------

AA, valeur anantie, richesse relative disparue, proprit devenue
communaut, utilit autrefois onreuse, aujourd'hui gratuite.

Car, quant  Jean, qui est ici le symbole du producteur, il est
replac dans sa condition premire. Avec le mme effort qu'il mettait
jadis  faire IB, il le fait maintenant deux fois. Pour avoir deux
fois ID, le voil contraint de donner deux fois IB, soit le meuble,
le livre, la maison, etc.

Qui profite en tout ceci? C'est videmment Pierre, le producteur de
ID, symbole ici de tous les consommateurs, y compris Jean lui-mme.
Si, en effet, Jean veut consommer son propre produit, il recueillera
l'conomie de temps reprsente par la suppression de AA. Quant 
Pierre, c'est--dire quant  tous les consommateurs du monde, ils
achteront IB avec la moiti du temps, de l'effort, du travail, de
la valeur qu'il fallait y mettre avant l'intervention de la force
naturelle. Donc cette force est gratuite, et, de plus, commune.

Puisque je me suis hasard dans les figures gomtriques, qu'il me
soit permis d'en faire encore une fois usage, heureux si ce procd
un peu bizarre, j'en conviens, en conomie politique, facilitait au
lecteur l'intelligence du phnomne que j'ai  dcrire.

Comme producteur ou comme consommateur tout homme est un centre d'o
rayonnent les services qu'il rend, et auquel aboutissent les services
qu'il reoit en change.

Soit donc plac en A (_fig. 1_) un producteur, par exemple un
copiste, symbole de tous les producteurs ou de la production en
gnral. Il livre  la socit quatre manuscrits. Si, au moment o
nous faisons l'observation, la _valeur_ du chacun de ces manuscrits
est de 15, il rend des _services_ gaux  60, et reoit une valeur
gale, diversement rpartie sur une multitude de services. Pour
simplifier la dmonstration, je n'en mets que quatre partant des
quatre points de la circonfrence BCDE.

[Illustration:

Fig. 1.

  Valeur produite    = 60

  Valeur reue       = 60

  Utilit produite.  =  4

Fig. 2.

  Valeur produite    = 60

  Valeur reue       = 60

  Utilit produite.  =  6]

Cet homme invente l'imprimerie. Il fait dsormais en quarante heures
ce qui en exigeait soixante. Admettons que la concurrence l'a forc
 rduire proportionnellement le prix de ses livres; au lieu de
15, ils ne valent plus que 10. Mais aussi, au lieu de quatre,
notre travailleur en peut faire six. D'un autre ct, le fonds
rmunratoire, parti de la circonfrence, et qui tait de 60, n'a pas
chang. Il y a donc de la rmunration pour six livres, valant chacun
10, par la raison qu'il y en avait avant pour quatre manuscrits
valant chacun 15.

Je ferai remarquer brivement que c'est l ce qu'on perd toujours
de vue dans la question des machines, du libre change et  propos
de tout progrs. On voit du travail rendu disponible par le procd
expditif, et l'on s'alarme. On ne voit pas qu'une proportion
semblable de rmunration est rendue disponible aussi du mme coup.

Les nouvelles transactions seront donc reprsentes par la figure 2,
o nous voyons rayonner du centre A une valeur totale de 60, rpartie
sur six livres au lieu de quatre manuscrits. De la circonfrence
continue  partir une valeur gale de 60, ncessaire aujourd'hui
comme autrefois pour la balance.

Qui a donc gagn  ce changement? Au point de vue de la _valeur_,
personne. Au point de vue de la richesse relle, des satisfactions
effectives, la classe innombrable des consommateurs rangs  la
circonfrence. Chacun d'eux achte un livre avec une quantit
de travail rduite d'un tiers.--Mais les consommateurs, c'est
l'humanit.--Car remarquez que A lui-mme, s'il ne gagne rien en
tant que producteur, s'il est tenu, comme avant,  soixante heures
de travail pour obtenir l'ancienne rmunration, gagne cependant, en
tant que consommateur de livres, c'est--dire au mme titre que les
autres hommes. Comme eux tous, s'il veut lire, il peut se procurer
cette satisfaction avec une conomie de travail gale au tiers.

Que si, en qualit de producteur, il voit le bnfice de ses propres
inventions lui chapper  la longue, par le fait de la concurrence,
o donc est pour lui la compensation?

Elle consiste 1 en ce que, tant qu'il a pu garder son secret, il a
continu de vendre quinze ce qui ne lui cotait plus que dix;

2 En ce qu'il obtient des livres pour son propre usage,  moins de
frais, et participe ainsi aux avantages qu'il a procurs  la socit.

3 Mais sa compensation consiste surtout en ceci: de mme qu'il a t
forc de faire profiter l'humanit de ses progrs, il profite des
progrs de l'humanit.

De mme que les progrs accomplis en A ont profit  B, C, D, E, les
progrs raliss en B, C, D, E profiteront  A. Tour  tour A se
trouve au centre et  la circonfrence de l'industrie universelle,
car il est tour  tour producteur et consommateur. Si B, par exemple,
est un fileur de coton qui substitue la broche au fuseau, le profit
ira en A comme en C, D.--Si C est un marin qui remplace la rame par
la voile, l'conomie profitera  B, A, E.

[Illustration: Fig. 3.]

En dfinitive, le mcanisme repose sur cette loi:

Le progrs ne profite au producteur, en tant que tel, que le temps
ncessaire pour rcompenser son habilet. Bientt il amne une baisse
de valeur, qui laisse aux premiers imitateurs une juste quoique
moindre rcompense. Enfin la valeur se proportionne au travail
rduit, et toute l'conomie est acquise  l'humanit.

Ainsi tous profitent du progrs de chacun, chacun profite du progrs
de tous.--Le _chacun pour tous, tous pour chacun_, mis en avant par
les socialistes, et qu'ils donnent au monde comme une nouveaut
contenue en germe dans leurs organisations fondes sur l'oppression
et la contrainte, Dieu mme y a pourvu; il a su le faire sortir de la
libert.

Dieu, dis-je, y a pourvu; et il ne fait pas prvaloir sa loi dans une
commune modle, dirige par M. Considrant, ou dans un phalanstre de
six cents harmoniens, ou dans une Icarie  l'essai, sous la condition
que quelques fanatiques se soumettent au pouvoir discrtionnaire
d'un monomane, et que les incrdules payent pour les croyants.
Non, Dieu y a pourvu d'une manire gnrale, universelle, par un
mcanisme merveilleux dans lequel la justice, la libert, l'utilit,
la sociabilit se combinent et se concilient  un degr qui devrait
dcourager les entrepreneurs d'organisations sociales.

Remarquez que cette grande loi, _chacun pour tous, tous pour chacun_,
est beaucoup plus universelle que ma dmonstration ne le suppose.
Les paroles sont lourdes et la plume plus lourde encore. L'crivain
est rduit  montrer successivement l'un aprs l'autre, avec une
dsesprante lenteur, des phnomnes qui ne s'imposent  l'admiration
que par leur ensemble.

Ainsi je viens de parler d'_inventions_. On pourrait en conclure que
c'est le seul cas o le progrs ralis chappe au producteur pour
aller grossir le fonds commun de l'humanit. Il n'en est pas ainsi.
C'est une loi gnrale que tout avantage quelconque, provenant de la
situation des lieux, du climat ou de quelque libralit naturelle
que ce soit, glisse rapidement entre les mains de celui qui le
premier l'aperoit et s'en empare, sans tre perdu pour cela, mais
pour aller alimenter l'immense rservoir o se puisent les communes
satisfactions des hommes. Une seule condition est attache  ce
rsultat: c'est que le travail et les transactions soient libres.
Contrarier la libert, c'est contrarier le voeu de la Providence,
c'est suspendre l'effet de sa loi, c'est borner le progrs dans ses
deux sens.

Ce que je viens de dire des biens est vrai aussi des maux. Rien ne
s'arrte sur le producteur, ni avantages, ni inconvnients. Les uns
comme les autres tendent  se rpartir sur la socit tout entire.

Nous venons de voir avec quelle avidit le producteur recherche ce
qui peut faciliter son oeuvre, et nous nous sommes assurs qu'en
trs-peu de temps le profit lui en chappe. Il semble qu'il ne soit
entre les mains d'une intelligence suprieure que l'aveugle et docile
instrument du progrs gnral.

C'est avec la mme ardeur qu'il vite tout ce qui entrave son action,
et cela est heureux pour l'humanit, car c'est  elle,  la longue,
que nuisent ces obstacles. Par exemple, supposons qu'on frappe A, le
producteur d'un livre, d'une forte taxe. Il faudra qu'il l'ajoute au
prix de ses livres. Elle entrera, comme partie constitutive, dans
leur valeur, ce qui veut dire que B, C, D, E devront donner plus de
travail pour acheter une satisfaction gale. La compensation sera
pour eux dans l'emploi que le gouvernement fera de la taxe. S'il en
fait un bon usage, ils pourront ne pas perdre, ils pourront mme
gagner  l'arrangement. S'il s'en sert pour les opprimer, ce sera
deux vexations multiplies l'une par l'autre. Mais A, quant  lui,
s'est dbarrass de la taxe, encore qu'il en fasse l'avance.

Ce n'est pas  dire que le producteur ne souffre souvent beaucoup
des obstacles quels qu'ils soient, et entre autres des taxes. Il en
souffre quelquefois jusqu' en mourir, et c'est justement pour cela
qu'elles tendent  se dplacer et  retomber en dfinitive sur la
masse.

Ainsi, en France, on a soumis le vin  une foule d'impts et
d'entraves. Ensuite on a invent pour lui un rgime qui l'empche de
se vendre au dehors.

Voici par quels ricochets le mal tend  passer du producteur au
consommateur. Immdiatement aprs que l'impt et l'entrave sont
mis en oeuvre, le producteur tend  se faire ddommager. Mais la
_demande_ des consommateurs, ainsi que la quantit de vin, restant la
mme, il ne peut en hausser le prix. Il n'en tire d'abord pas plus
aprs la taxe qu'avant. Et comme, avant la taxe, il n'en obtenait
qu'une rmunration normale, dtermine par la valeur des services
librement changs, il se trouve en perte de tout le montant de la
taxe. Pour que les prix s'lvent; il faut qu'il y ait diminution
dans la quantit de vin produite[28].............................

[Note 28: Voir le discours de l'auteur sur l'_impt des boissons_,
tome V, p. 468.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Le consommateur, le public est donc, relativement  la perte ou au
bnfice qui affectent d'abord telle ou telle classe de producteurs,
ce que la terre est  l'lectricit: le grand rservoir commun. Tout
en sort; et, aprs quelques dtours plus ou moins longs, aprs avoir
engendr des phnomnes plus ou moins varis, tout y rentre.

Nous venons de constater que les rsultats conomiques ne font
que glisser, pour ainsi dire, sur le producteur pour aboutir au
consommateur, et que, par consquent, toutes les grandes questions
doivent tre tudies au point de vue du consommateur, si l'on veut
en saisir les consquences gnrales et permanentes.

Cette subordination du rle de producteur  celui de consommateur,
que nous avons dduite de la considration d'_utilit_, est
pleinement confirme par la considration de _moralit_.

En effet, la responsabilit partout incombe  l'initiative. Or o est
l'initiative? Dans la _demande_.

La _demande_ (qui implique les moyens de rmunration) dtermine
tout: la direction du capital et du travail, la distribution de la
population, la moralit des professions, etc. C'est que la _demande_
rpond au Dsir, tandis que l'_offre_ rpond  l'Effort.--Le Dsir
est raisonnable ou draisonnable, moral ou immoral.--L'Effort, qui
n'est qu'un effet, est moralement neutre ou n'a qu'une moralit
rflchie.

La demande ou consommation dit au producteur: Fais ceci pour moi.
Le producteur obit  l'impulsion d'autrui.--Et cela serait vident
pour tous, si toujours et partout le producteur attendait la demande.

Mais en fait les choses se passent diffremment.

Que ce soit l'change qui ait amen la division du travail, ou la
division du travail qui ait dtermin l'change,--c'est une question
subtile et oiseuse. Disons que l'homme change parce qu'tant
intelligent et sociable, il comprend que c'est un moyen d'augmenter
le rapport du rsultat  l'effort. Ce qui rsulte seulement de la
division du travail et de la prvoyance, c'est qu'un homme n'attend
pas la proposition de travailler pour autrui. L'exprience lui
enseigne qu'elle est tacite dans les relations humaines et que la
demande existe.

Il fait d'avance l'effort qui doit y satisfaire, et c'est ainsi que
naissent les professions. D'avance on fabrique des souliers, des
chapeaux; on se prpare  bien chanter,  enseigner,  plaider, 
gurir, etc. Mais est-ce rellement l'offre qui prvient ici la
demande et la dtermine?

Non.--C'est parce qu'il y a certitude suffisante que ces diffrents
services seront demands qu'on s'y prpare, encore qu'on ne sache pas
toujours prcisment de qui viendra la demande. Et la preuve, c'est
que le rapport entre ces diffrents services est assez connu, c'est
que leur _valeur_ est assez gnralement exprimente, pour qu'on se
livre avec quelque scurit  telle fabrication, pour qu'on embrasse
telle ou telle carrire.

L'impulsion de la demande est donc prexistante, puisqu'on a pu en
calculer la porte avec tant de prcision.

Aussi, quand un homme prend un tat, une profession, quand il se
met  produire, de quoi se proccupe-t-il? Est-ce de l'_utilit_ de
la chose qu'il produit, de ses rsultats bons ou mauvais, moraux
ou immoraux?--Pas du tout; il ne pense qu' sa _valeur_: c'est le
demandeur qui regarde  l'_utilit_. L'utilit rpond  son besoin,
 son dsir,  son caprice. La _valeur_, au contraire, ne rpond
qu' l'effort cd, au service transmis. C'est seulement lorsque,
par l'change, l'offreur devient demandeur  son tour, que l'utilit
l'intresse. Quand je me dcide  faire des souliers plutt que des
chapeaux, ce n'est pas que je me sois pos cette question: Les hommes
ont-ils plus d'intrt  garantir leurs pieds que leur tte? Non;
cela regarde le demandeur et dtermine la demande.--La demande,  son
tour, dtermine la Valeur ou l'estime en laquelle le public tient le
service.--La valeur, enfin, dcide l'effort ou l'offre.

De l rsultent des consquences morales trs-remarquables. Deux
nations peuvent tre galement pourvues de valeurs, c'est--dire de
richesses relatives (Voir chap. VI), et trs-ingalement pourvues
d'utilits relles, de richesses absolues; cela arrive quand l'une
forme des dsirs plus draisonnables que l'autre, quand celle-ci
pense  ses besoins rels, et que celle-l se cre des besoins
factices ou immoraux.

Chez un peuple peut dominer le got de l'instruction, chez l'autre
celui de la bonne chre. En ce cas, on rend service au premier quand
on a quelque chose  lui enseigner; au second, quand on sait flatter
son palais.

Or les hommes rmunrent les services selon l'importance qu'ils y
attachent. S'ils n'changeaient pas, ils se rendraient le service 
eux-mmes; et par quoi seraient-ils dtermins, si ce n'est par la
nature et l'intensit de leurs dsirs?

Chez l'une de ces nations, il y aura beaucoup de professeurs; chez
l'autre, beaucoup de cuisiniers.

Dans l'une et dans l'autre les services changs peuvent tre gaux
en somme, et par consquent reprsenter des valeurs gales, la mme
richesse relative, mais non la mme richesse absolue. Cela ne veut
pas dire autre chose, si ce n'est que l'une emploie bien son travail
et l'autre mal.

Et le rsultat, sous le rapport des satisfactions, sera celui-ci:
l'un de ces peuples aura beaucoup d'instruction, l'autre fera de
bons repas. Les consquences ultrieures de cette diversit de gots
auront une trs-grande influence, non-seulement sur la richesse
relle, mais mme sur la richesse relative; car l'instruction, par
exemple, peut dvelopper des moyens nouveaux de rendre des services,
ce que les bons repas ne peuvent faire.

On remarque, parmi les nations, une prodigieuse diversit de gots,
fruit de leurs prcdents, de leur caractre, de leurs convictions,
de leur vanit, etc.

Sans doute, il y a des besoins si imprieux, par exemple celui de
boire et de manger, qu'on pourrait presque les considrer comme des
quantits donnes. Cependant il n'est pas rare de voir un homme se
priver de manger  sa faim pour avoir des habits propres, et un autre
ne songer  la propret des vtements qu'aprs avoir satisfait ses
apptits.--Il en est de mme des peuples.

Mais une fois ces besoins imprieux satisfaits, tout ce qui est au
del dpend beaucoup plus de la volont; c'est affaire de got, et
c'est dans cette rgion que l'empire de la moralit et du bon sens
est immense.

L'nergie des divers dsirs nationaux dtermine toujours la quantit
de travail que chaque peuple prlve sur l'ensemble de ses efforts
pour satisfaire chacun de ses dsirs. L'Anglais veut avant tout tre
bien nourri. Aussi consacre-t-il une norme quantit de son travail
 produire des subsistances; et s'il fait autre chose, c'est pour
l'changer au dehors, contre des aliments; en dfinitive, ce qui se
consomme en Angleterre de bl, de viande, de beurre, de lait, de
sucre, etc., est effrayant. Le Franais veut tre amus. Il aime
ce qui flatte les yeux et se plat au changement. La direction
de ses travaux obit docilement  ses dsirs. En France, il y a
beaucoup de chanteuses, de baladins, de modistes, d'estaminets, de
boutiques lgantes, etc. En Chine, on aspire  se donner des rves
agrables par l'usage de l'opium. C'est pourquoi une grande quantit
de travail national est consacre  se procurer, soit directement,
par la production, soit indirectement, par l'change, ce prcieux
narcotique. En Espagne, o l'on est port vers la pompe du culte,
les efforts des populations viennent en grand nombre aboutir  la
dcoration des difices religieux, etc.

Je n'irai pas jusqu' dire qu'il n'y a jamais d'immoralit dans
l'Effort qui a pour but de rendre des services correspondant  des
dsirs immoraux ou dpravs. Mais il est vident que le principe de
l'immoralit est dans le dsir mme.

Cela ne ferait pas matire de doute si l'homme tait isol. Cela ne
peut non plus tre douteux pour l'humanit associe, car l'humanit
associe, c'est l'individualit largie.

Aussi, voyez: qui songe  blmer nos travailleurs mridionaux de
faire de l'eau-de-vie? Ils rpondent  une _demande_. Ils bchent
la terre, soignent leurs vignes, vendangent, distillent le raisin
sans se proccuper de ce qu'on fera du produit. C'est  celui qui
recherche la satisfaction  savoir si elle est honnte, morale,
raisonnable, bienfaisante. La responsabilit lui incombe. Le monde ne
marcherait pas sans cela. O en serions-nous si le tailleur devait se
dire: Je ne ferai pas un habit de cette forme qui m'est demande,
parce qu'elle pche par excs de luxe, ou parce qu'elle compromet la
respiration, etc., etc.?

Est-ce que cela regarde nos pauvres vignerons, si les riches viveurs
de Londres s'enivrent avec les vins de France? Et peut-on plus
srieusement accuser les Anglais de rcolter de l'opium dans l'Inde
avec l'ide bien arrte d'empoisonner les Chinois?

Non, un peuple futile provoque toujours des industries futiles, comme
un peuple srieux fait natre des industries srieuses. Si l'humanit
se perfectionne, ce n'est pas par la moralisation du producteur, mais
par celle du consommateur.

C'est ce qu'a parfaitement compris la religion, quand elle a adress
au riche,--au grand _consommateur_, un svre avertissement sur
son immense responsabilit. D'un autre point de vue, et dans une
autre langue, l'conomie politique formule la mme conclusion. Elle
affirme qu'on ne peut pas empcher d'_offrir_ ce qui est _demand_;
que le produit n'est pour le producteur qu'une _valeur_, une sorte
de numraire qui ne reprsente pas plus le mal que le bien, tandis
que, dans l'intention du consommateur, il est _utilit_, jouissance
morale ou immorale; que, par consquent, il incombe  celui qui
manifeste le dsir et fait la demande d'en assumer les consquences
utiles ou funestes, et de rpondre devant la justice de Dieu, comme
devant l'opinion des hommes, de la direction bonne ou mauvaise qu'il
a imprime au travail.

Ainsi,  quelque point de vue qu'on se place, on voit que la
consommation est la grande fin de l'conomie politique; que le
bien et le mal, la moralit et l'immoralit, les harmonies et les
discordances, tout vient se rsoudre dans le consommateur, car il
reprsente l'humanit[29].

[Note 29: V. au tome IV la note de la page 72.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XII

LES DEUX DEVISES


Les modernes moralistes qui opposent l'axiome: _Chacun pour tous,
tous pour chacun_,  l'antique proverbe: _Chacun pour soi, chacun
chez soi_, se font de la Socit une ide bien incomplte, et, par
cela seul, bien fausse; j'ajouterai mme, ce qui va les surprendre,
bien triste.

liminons d'abord, de ces deux clbres devises, ce qui surabonde.
_Tous pour chacun_ est un hors-d'oeuvre, plac l par l'amour de
l'antithse, car il est forcment compris dans _Chacun pour tous_.
Quant au _chacun chez soi_, c'est une pense qui n'a pas de rapport
direct avec les trois autres; mais comme elle a une grande importance
en conomie politique, nous lui demanderons aussi plus tard ce
qu'elle contient.

Reste la prtendue opposition entre ces deux membres de proverbes:
_Chacun pour tous_,--_chacun pour soi_. L'un, dit-on, exprime le
principe sympathique; l'autre, le principe individualiste. Le premier
unit, le second divise.

Si l'on veut parler seulement du mobile qui dtermine l'effort,
l'opposition est incontestable. Mais je soutiens qu'il n'en est
pas de mme, si l'on considre l'ensemble des efforts humains dans
leurs rsultats. Examinez la Socit telle qu'elle est, obissant en
matire de services rmunrables au principe individualiste, et vous
vous assurerez que chacun, en travaillant _pour soi_, travaille en
effet _pour tous_. En fait, cela ne peut pas tre contest. Si celui
qui lit ces lignes exerce une profession ou un mtier, je le supplie
de tourner un moment ses regards sur lui-mme. Je lui demande si tous
ses travaux n'ont pas pour objet la satisfaction d'autrui, et si,
d'un autre ct, ce n'est pas au travail d'autrui qu'il doit toutes
ses satisfactions.

videmment, ceux qui disent que _chacun pour soi_ et _chacun pour
tous_ s'excluent, croient qu'une incompatibilit existe entre
l'individualisme et l'association. Ils pensent que _chacun pour soi_
implique isolement ou tendance  l'isolement; que l'intrt personnel
dsunit au lieu d'unir, et qu'il aboutit au _chacun chez soi_,
c'est--dire  l'absence de toutes relations sociales.

En cela, je le rpte, ils se font de la Socit une vue tout  fait
fausse,  force d'tre incomplte. Alors mme qu'ils ne sont mus que
par leur intrt personnel, les hommes cherchent  se rapprocher, 
combiner leurs efforts,  unir leurs forces,  travailler les uns
pour les autres,  se rendre des services rciproques,  _socier_
ou s'associer. Il ne serait pas exact de dire qu'ils agissent ainsi
malgr l'intrt personnel; non, ils agissent ainsi par intrt
personnel. Ils _socient_, parce qu'ils s'en trouvent bien. S'ils
devaient s'en mal trouver, ils ne socieraient pas. L'individualisme
accomplit donc ici l'oeuvre que les sentimentalistes de notre temps
voudraient confier  la Fraternit,  l'abngation, ou je ne sais 
quel autre mobile oppos  l'amour de soi.--Et ceci prouve, c'est
une conclusion  laquelle nous arrivons toujours, que la Providence
a su pourvoir  la sociabilit beaucoup mieux que ceux qui se
disent ses prophtes.--Car, de deux choses l'une: ou l'union nuit 
l'individualit, ou elle lui est avantageuse.--Si elle nuit, comment
s'y prendront messieurs les Socialistes, et quels motifs raisonnables
peuvent-ils avoir pour raliser ce qui blesse tout le monde? Si,
au contraire, l'union est avantageuse, elle s'accomplira en vertu
de l'intrt personnel, le plus fort, le plus permanent, le plus
uniforme, le plus universel de tous les mobiles, quoi qu'on dise.

Et voyez comment les choses se passent. Un _Squatter_ s'en va
dfricher une terre dans le _Far-west_. Il n'y a pas de jour o il
n'prouve combien l'isolement lui cre de difficults. Bientt un
second _Squatter_ se dirige aussi vers le dsert. O plantera-t-il
sa tente? S'loignera-t-il _naturellement_ du premier? Non, il s'en
rapprochera _naturellement_. Pourquoi? Parce qu'il sait tous les
avantages que les hommes tirent,  efforts gaux, de leur simple
rapprochement. Il sait que, dans une multitude de circonstances, ils
pourront s'emprunter et se prter des instruments, unir leur action,
vaincre des difficults inabordables pour des forces individuelles,
se crer rciproquement des dbouchs, se communiquer leurs ides
et leurs vues, pourvoir  la dfense commune. Un troisime, un
quatrime, un cinquime Squatter pntrent dans le dsert, et
invariablement leur tendance est de se laisser attirer par la fume
des premiers tablissements. D'autres peuvent alors survenir avec
des capitaux plus considrables, sachant qu'ils trouveront des bras
 mettre en oeuvre. La colonie se forme. On peut varier un peu les
cultures; tracer un sentier vers la route o passe la malle-poste;
importer et exporter; songer  construire une glise, une maison
d'cole, etc., etc. En un mot, la puissance des colons s'augmente,
par le fait seul de leur rapprochement, de manire  dpasser dans
des proportions incalculables la somme de leurs forces isoles. C'est
l le motif qui les a attirs les uns vers les autres.

Mais, dira-t-on, _chacun pour soi_ est une maxime bien triste,
bien froide. Tous les raisonnements, tous les paradoxes du monde
n'empcheront pas qu'elle ne soulve nos antipathies, qu'elle ne
sente l'_gosme_ d'une lieue; et l'gosme, n'est-ce pas plus qu'un
mal dans la Socit, n'est-ce pas la source de tous les maux?

Entendons-nous, s'il vous plat.

Si l'axiome _chacun pour soi_ est entendu dans ce sens qu'il doit
diriger toutes nos penses, tous nos actes, toutes nos relations,
qu'on doit le trouver au fond de toutes nos affections de pre, de
fils, de frre, d'poux, d'ami, de citoyen, ou plutt qu'il doit
touffer toutes ces affections; il est affreux, il est horrible, et
je ne crois pas qu'il y ait sur la terre un seul homme, en ft-il la
rgle de sa propre conduite, qui ose le proclamer en thorie.

Mais les Socialistes se refuseront-ils toujours  reconnatre, malgr
l'autorit des faits universels, qu'il y a deux ordres de relations
humaines: les unes dpendant du principe sympathique,--et que nous
laissons au domaine de la morale; les autres naissant de l'intrt
personnel, accomplies entre gens qui ne se connaissent pas, qui ne se
doivent rien que la justice,--rgles par des conventions volontaires
et librement dbattues? Ce sont prcisment les conventions de cette
dernire espce, qui forment le domaine de l'conomie politique. Or
il n'est pas plus possible de fonder ces transactions sur le principe
sympathique qu'il ne serait raisonnable de fonder les rapports
de famille et d'amiti sur le principe de l'intrt. Je dirai
ternellement aux Socialistes: Vous voulez confondre deux choses qui
ne peuvent pas tre confondues. Si vous tes assez fous, vous ne
serez pas assez forts.--Ce forgeron, ce charpentier, ce laboureur,
qui s'puisent  de rudes travaux, peuvent tre d'excellents pres,
des fils admirables, ils peuvent avoir le sens moral trs-dvelopp,
et porter dans leur poitrine le coeur le plus expansif; malgr cela,
vous ne les dterminerez jamais  travailler du matin au soir, 
rpandre leurs sueurs,  s'imposer de dures privations sur le
principe du dvouement. Vos prdications sentimentalistes sont et
seront toujours impuissantes. Que si, par malheur, elles sduisaient
un petit nombre de travailleurs, elles en feraient autant de dupes.
Qu'un marchand se mette  vendre sur le principe de la fraternit, je
ne lui donne pas un mois pour voir ses enfants rduits  la mendicit.

La Providence a donc bien fait de donner  la Sociabilit d'autres
garanties. L'homme tant donn, la sensibilit tant insparable
de l'individualit, il est impossible d'esprer, de dsirer et de
comprendre que l'intrt personnel puisse tre _universellement_
aboli. C'est ce qu'il faudrait cependant, pour le juste quilibre
des relations humaines; car si vous ne brisez ce ressort que dans
quelques mes d'lite, vous faites deux classes,--les mchants
induits  faire des victimes, les bons  qui le rle de victimes est
rserv.

Puisque, en matire de travail et d'changes, le principe _chacun
pour soi_ devait invitablement prvaloir comme mobile, ce qui est
admirable, ce qui est merveilleux, c'est que l'auteur des choses
s'en soit servi pour raliser au sein de l'ordre social l'axiome
fraternitaire _chacun pour tous_, c'est que son habile main ait fait
de l'obstacle l'instrument; que l'intrt gnral ait t confi 
l'intrt personnel; et que le premier soit devenu infaillible, par
cela mme que le second est indestructible. Il me semble que, devant
ces rsultats, les communistes et autres inventeurs de socits
artificielles peuvent reconnatre,--sans en tre trop humilis, 
la rigueur,--qu'en fait d'organisation, leur rival de l-haut est
dcidment plus fort qu'eux.

Et remarquez bien que, dans l'ordre naturel des socits, le
_chacun pour tous_ naissant du _chacun pour soi_, est beaucoup
plus complet, beaucoup plus absolu, beaucoup plus intime qu'il ne
le serait au point de vue communiste ou socialiste. Non-seulement
nous travaillons pour tous, mais nous ne pouvons pas raliser un
progrs, de quelque nature qu'il soit, que nous n'en fassions
profiter la communaut tout entire. (Voir les chapitres X et XI.)
Les choses sont arranges d'une faon si merveilleuse, que lorsque
nous avons imagin un procd, ou dcouvert une libralit de la
nature, quelque nouvelle fcondit dans le sol, quelque nouveau mode
d'action dans une des lois du monde physique, le profit est pour nous
momentanment, passagrement, comme cela tait juste au point de vue
de la rcompense, utile au point de vue de l'encouragement,--aprs
quoi l'avantage chappe de nos mains, malgr nos efforts pour le
retenir; d'individuel il devient social, et tombe pour toujours
dans le domaine de la communaut gratuite. Et, en mme temps que
nous faisons ainsi jouir l'humanit de nos progrs, nous-mmes nous
jouissons des progrs que tous les autres hommes ont accomplis.

En dfinitive, avec le _chacun pour soi_, tous les efforts de
l'individualisme surexcit agissent dans le sens du _chacun pour
tous_, et chaque progrs partiel vaut  la Socit, en utilit
gratuite, des millions de fois ce qu'il a rapport  son inventeur en
bnfices.

Avec le _chacun pour tous_, personne n'agirait mme _pour soi_. Quel
producteur s'aviserait de doubler son travail pour recueillir, en
plus, un trente-millionime de son salaire?

On dira peut-tre:  quoi bon rfuter l'axiome Socialiste? Quel mal
peut-il faire? Sans doute, il ne fera pas pntrer dans les ateliers,
dans les comptoirs, dans les magasins, il ne fera pas prvaloir dans
les foires et marchs le principe de l'abngation. Mais enfin, ou il
n'aboutira  rien, et alors vous pouvez le laisser dormir en paix,
ou il assouplira quelque peu cette roideur du principe goste qui,
exclusif de toute sympathie, n'a gure droit  la ntre.

Ce qui est faux est toujours dangereux. Il est toujours dangereux
de reprsenter comme condamnable et damnable un principe universel,
ternel, que Dieu a videmment prpos  la conservation et 
l'avancement de l'humanit; principe, j'en conviens, qui, en tant
que mobile, ne parle pas  notre coeur, mais qui, par ses rsultats,
tonne et satisfait notre intelligence; principe, d'ailleurs, qui
laisse le champ parfaitement libre aux autres mobiles d'un ordre plus
lev, que Dieu a mis aussi dans le coeur des hommes.

Mais sait-on ce qui arrive? C'est que le public des socialistes ne
prend de leur axiome que la moiti, la dernire moiti, _tous pour
chacun_. On continue comme devant  travailler _pour soi_, mais on
exige en outre que tous travaillent aussi _pour soi_.

Et cela devait tre. Lorsque les rveurs ont voulu changer le grand
ressort de l'activit humaine, pour substituer la fraternit 
l'individualisme, qu'ont-ils imagin? Une contradiction double
d'hypocrisie. Ils se sont mis  crier aux masses: touffez dans
votre coeur l'intrt personnel et suivez-nous; vous en serez
rcompenss par tous les biens, par tous les plaisirs de ce monde.
Quand on essaye de parodier le ton de l'vangile, il faut conclure
comme lui. L'abngation de la fraternit implique sacrifice et
douleur. Dvouez-vous, cela veut dire: Prenez la dernire place,
soyez pauvre et souffrez volontairement. Mais sous prtexte de
renoncement, promettre la jouissance; montrer derrire le sacrifice
prtendu le bien-tre et la richesse; pour combattre la passion,
qu'on fltrit du nom d'_gosme_, s'adresser  ses tendances les
plus matrielles,--ce n'tait pas seulement rendre tmoignage 
l'indestructible vitalit du principe qu'on voulait abattre, c'tait
l'exalter au plus haut point, tout en dclamant contre lui; c'tait
doubler les forces de l'ennemi au lieu de le vaincre, substituer la
convoitise injuste  l'individualisme lgitime, et malgr l'artifice
de je ne sais quel jargon mystique, surexciter le sensualisme le plus
grossier. La cupidit devait rpondre  cet appel[30].

[Note 30: Quand l'avant-garde icarienne partit du Havre,
j'interrogeai plusieurs de ces insenss, et cherchai  connatre le
fond de leur pense. Un _facile bien-tre_, tel tait leur espoir
et leur mobile. L'un d'eux me dit: Je pars, et mon frre est de la
seconde expdition. Il a huit enfants: et vous sentez quel grand
avantage ce sera pour lui de n'avoir plus  les lever et  les
nourrir.--Je le comprends aisment, dis-je; mais il faudra que
cette lourde charge retombe sur d'autres.--Se dbarrasser sur autrui
de ce qui nous gne, voil la faon fraternitaire dont ces malheureux
entendaient la devise _tous pour chacun_.]

Et n'est-ce pas l que nous en sommes? Quel est le cri universel dans
tous les rangs, dans toutes les classes? _Tous pour chacun._--En
prononant le mot _chacun_, nous pensons  nous, et ce que nous
demandons c'est de prendre une part immrite dans le travail de
tous.--En d'autres termes, nous systmatisons la spoliation.--Sans
doute, la spoliation nave et directe est tellement injuste qu'elle
nous rpugne; mais, grce  la maxime _tous pour chacun_, nous
apaisons les scrupules de notre conscience. Nous plaons dans les
autres le _devoir_ de travailler pour nous, puis nous mettons en
nous le _droit_ de jouir du travail des autres; nous sommons l'tat,
la loi d'imposer le prtendu _devoir_, de protger le prtendu
_droit_, et nous arrivons  ce rsultat bizarre de nous dpouiller
mutuellement au nom de la fraternit. Nous vivons aux dpens
d'autrui, et c'est  ce titre que nous nous attribuons l'hrosme
du sacrifice.  bizarrerie de l'esprit humain!  subtilit de la
convoitise! Ce n'est pas assez que chacun de nous s'efforce de
grossir sa part aux dpens de celle des autres, ce n'est pas assez de
vouloir profiter d'un travail que nous n'avons pas fait, nous nous
persuadons encore que par l nous nous montrons sublimes dans la
pratique du dvouement; peu s'en faut que nous ne nous comparions 
Jsus-Christ, et nous nous aveuglons au point de ne pas voir que ces
sacrifices, qui nous font pleurer d'admiration en nous contemplant
nous-mmes, nous ne les faisons pas, mais nous les exigeons[31].

[Note 31: Voir le pamphlet _Spoliation et Loi_, tome V, pag. 2 et
suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La manire dont la grande mystification s'opre mrite d'tre
observe.

Voler! Fi donc, c'est abject; d'ailleurs cela mne au bagne, car la
loi le dfend.--Mais si la loi l'ordonnait et prtait son aide, ne
serait-ce pas bien commode?... Quelle lumineuse inspiration!...

Aussitt on demande  la loi un petit privilge, un petit monopole,
et comme, pour le faire respecter, il en coterait quelques peines,
on prie l'tat de s'en charger. L'tat et la loi s'entendent pour
raliser prcisment ce qu'ils avaient mission de prvenir ou de
punir. Peu  peu, le got des monopoles gagne. Il n'est pas de classe
qui ne veuille le sien. _Tous pour chacun_, s'crient-elles, nous
voulons aussi nous montrer philanthropes et faire voir que nous
comprenons la solidarit.

Il arrive que les classes privilgies, se volant rciproquement,
perdent au moins autant, par les exactions qu'elles subissent,
qu'elles gagnent aux exactions qu'elles exercent. En outre, la grande
masse des travailleurs,  qui l'on n'a pas pu accorder de privilges,
souffre, dprit et n'y peut rsister. Elle s'insurge, couvre les
rues de barricades et de sang, et voici qu'il faut compter avec elle.

Que va-t-elle demander? Exigera-t-elle l'abolition des abus, des
privilges, des monopoles, des restrictions sous lesquels elle
succombe? Pas du tout. On l'a imbue, elle aussi, de philanthropisme.
On lui a dit que le fameux _tous pour chacun_, c'tait la solution
du problme social; on lui a dmontr, par maint exemple, que
le privilge (qui n'est qu'un vol) est nanmoins trs-moral s'il
s'appuie sur la loi. En sorte qu'on voit le peuple demander...
Quoi?...--Des privilges!... Lui aussi somme l'tat de lui fournir
de l'instruction, du travail, du crdit, de l'assistance, aux
dpens du peuple.--Oh! quelle illusion trange! et combien de temps
durera-t-elle?--On conoit bien que toutes les classes leves, 
commencer par la plus haute, puissent venir l'une aprs l'autre
rclamer des faveurs, des privilges. Au-dessous d'elles, il y a la
grande masse populaire sur qui tout cela retombe. Mais que le peuple,
une fois vainqueur, se soit imagin d'entrer lui aussi tout entier
dans la classe des privilgis, de se crer des monopoles  lui-mme
et sur lui-mme, d'largir la base des abus pour en vivre; qu'il
n'ait pas vu qu'il n'y a rien au-dessous de lui pour alimenter ces
injustices, c'est l un des phnomnes les plus tonnants de notre
poque et d'aucune poque.

Qu'est-il arriv? C'est que sur cette voie la Socit tait conduite
 un naufrage gnral. Elle s'est alarme avec juste raison. Le
peuple a bientt perdu sa puissance, et l'ancien partage des abus a
provisoirement repris son assiette ordinaire.

Cependant la leon n'a pas t tout  fait perdue pour les classes
leves. Elles sentent qu'il faut faire justice aux travailleurs.
Elles dsirent vivement y parvenir, non-seulement parce que leur
propre scurit en dpend, mais encore, il faut le reconnatre, par
esprit d'quit. Oui, je le dis avec conviction entire, la classe
riche ne demande pas mieux que de trouver la grande solution. Je suis
convaincu que si l'on rclamait de la plupart des riches l'abandon
d'une portion considrable de leur fortune, en garantissant que
dsormais le peuple sera heureux et satisfait, ils en feraient avec
joie le sacrifice. Ils cherchent donc avec ardeur le moyen de venir,
selon l'expression consacre, _au secours des classes laborieuses_.
Mais pour cela qu'imaginent-ils?... Encore le communisme des
privilges; un communisme mitig toutefois, et qu'ils se flattent de
soumettre au rgime de la prudence. Voil tout; ils ne sortent pas de
l..........................................................




XIII

DE LA RENTE[32]

[Note 32: Deux ou trois courts fragments, voil tout ce que l'auteur
a laiss sur cet important chapitre. Cela s'explique: il se
proposait, ainsi qu'il l'a dclar, de s'appuyer principalement sur
les travaux de M. Carey de Philadelphie pour combattre la thorie de
Ricardo.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Quand la valeur du sol augmente, si une augmentation correspondante
se faisait sentir sur le prix des produits du sol, je comprendrais
l'opposition que rencontre la thorie expose dans ce livre (chapitre
IX). On pourrait dire: A mesure que la civilisation se dveloppe, la
condition du travailleur empire relativement  celle du propritaire.
C'est peut-tre une ncessit fatale, mais assurment ce n'est pas
une loi harmonique.

Heureusement il n'en est pas ainsi. En gnral, les circonstances qui
font augmenter la valeur du sol diminuent en mme temps le prix des
subsistances... Expliquons ceci par un exemple.

Soit  dix lieues de la ville un champ valant 100 fr.; on fait une
route qui passe prs de ce champ, c'est un dbouch ouvert aux
rcoltes, et aussitt la terre vaut 150 fr.--Le propritaire, ayant
acquis par l des facilits soit pour y amener des amendements, soit
pour en extraire des produits plus varis, fait des amliorations 
sa proprit, et elle arrive  valoir 200 fr.

La valeur du champ est donc double. Examinons cette plus-value,
au point de vue--de la justice d'abord,--ensuite de l'utilit
recueillie, non par le propritaire, mais par les consommateurs de la
ville.

Quant  l'accroissement de valeur provenant des amliorations que le
propritaire a faites  ses frais, pas de doute. C'est un capital qui
suit la loi de tous les capitaux.

J'ose dire qu'il en est ainsi de la route. L'opration fait un
circuit plus long, mais le rsultat est le mme.

En effet, le propritaire concourt,  raison de son champ, aux
dpenses publiques; pendant bien des annes, il a contribu  des
travaux d'utilit gnrale excuts sur des portions loignes du
territoire; enfin une route a t faite dans une direction qui
lui est favorable. La masse des impts par lui pays peut tre
assimile  des actions qu'il aurait prises dans les entreprises
gouvernementales, et la rente annuelle, qui lui arrive par suite de
la nouvelle route, comme le _dividende_ de ces actions.

Dira-t-on qu'un propritaire doit toujours payer l'impt pour n'en
jamais rien retirer?... Ce cas rentre donc dans le prcdent; et
l'amlioration, quoique faite par la voie complique et plus ou moins
contestable de l'impt, peut tre considre comme excute par le
propritaire et  ses frais, dans la mesure de l'avantage partiel
qu'il en retire.

J'ai parl d'une route: remarquez que j'aurais pu citer toute autre
intervention gouvernementale. La scurit, par exemple, contribue
 donner de la valeur aux terres, comme aux capitaux, comme au
travail. Mais qui paye la scurit? Le propritaire, le capitaliste,
le travailleur.--Si l'tat dpense bien, la valeur dpense doit
se reformer et se retrouver, sous une forme quelconque, entre les
mains du propritaire, du capitaliste, du travailleur. Pour le
propritaire, elle ne peut apparatre que sous forme d'accroissement
du prix de sa terre.--Que si l'tat dpense mal, c'est un malheur;
l'impt est perdu, c'tait aux contribuables  y veiller. En ce cas,
il n'y a pas pour la terre accroissement de valeur, et certes la
faute n'en est pas au propritaire.

Mais les produits du sol qui a ainsi augment de valeur, et par
l'action gouvernementale, et par l'industrie particulire,--ces
produits sont-ils pays plus cher par les acheteurs de la ville? en
d'autres termes, l'intrt de ces cent francs vient-il grever chaque
hectolitre de froment qui sortira du champ? Si on le payait 15 fr.,
le payera-t-on dsormais 15 fr. plus une fraction?--C'est l une
question des plus intressantes, puisque la justice et l'harmonie
universelle des intrts en dpendent.

Or je rponds hardiment: _non_.

Sans doute, le propritaire recouvrera dsormais 5 fr. de plus (je
suppose le taux du profit  5 p. 100); mais il ne les recouvrera aux
dpens de personne. Bien au contraire, l'acheteur, de son ct, fera
un bnfice plus grand encore.

En effet, le champ que nous avons pris pour exemple tait autrefois
loign des dbouchs, on lui faisait peu produire;  cause des
difficults du transport, les produits parvenus sur le march se
vendaient cher.--Aujourd'hui la production est active, le transport
conomique; une plus grande quantit de froment arrive sur le march,
y arrive  moins de frais et s'y vend  meilleur compte. Tout en
laissant au propritaire un profit total de 5 fr., l'acheteur peut
faire un bnfice encore plus fort.

En un mot, une conomie de forces a t ralise.--Au profit de qui?
au profit des deux parties contractantes.--Quelle est la loi du
partage de ce gain sur la nature? La loi que nous avons souvent cite
 propos des capitaux, puisque cette augmentation de valeur est un
capital.

Quand le capital augmente, la part du propritaire ou
capitaliste--augmente en valeur absolue,--diminue en valeur
relative; la part du travailleur (ou du consommateur) augmente--et en
valeur absolue et en valeur relative...

Remarquez comment les choses se passent.  mesure que la civilisation
se fait, les terres les plus rapproches du centre d'agglomration
augmentent de valeur. Les productions d'un ordre infrieur y font
place  des productions d'un ordre plus lev. D'abord le pturage
disparat devant les crales; puis celles-ci sont remplaces par le
jardinage. Les approvisionnements arrivent de plus loin  moindres
frais, de telle sorte,--et c'est un point de fait incontestable,--que
la viande, le pain, les lgumes, mme les fleurs, y sont  un
prix moindre que dans les contres moins avances, malgr que la
main-d'oeuvre y soit mieux rtribue qu'ailleurs...


LE CLOS-VOUGEOT.

..... _Les services s'changent contre les services._ Souvent des
services prpars d'avance s'changent contre des services actuels ou
futurs.

Les services valent, non pas suivant le travail qu'ils exigent ou ont
exig, mais suivant le travail qu'ils pargnent.

Or il est de fait que le travail humain se perfectionne.

De ces prmisses se dduit un phnomne trs-important en conomie
sociale: C'est qu'en _gnral_ le travail antrieur perd dans
l'change avec le travail actuel[33].

[Note 33: La mme ide a t prsente  la fin du complment ajout
au chapitre V, p. 202 et suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]

J'ai fait, il y a vingt ans, une chose qui m'a cot cent journes de
travail. Je propose un change, et je dis  mon acheteur: Donnez-moi
une chose qui vous cote galement cent journes. Probablement
il sera en mesure de me rpondre: Depuis vingt ans on a fait des
progrs. Ce qui vous avait demand cent journes, on le fait 
prsent avec soixante-dix. Or je ne mesure pas votre service par
le temps qu'il vous a cot, mais par le service qu'il me rend: ce
service n'est plus que de soixante-dix journes, puisque avec ce
temps je puis me le rendre  moi-mme, ou trouver qui me le rende.

Il rsulte de l que la valeur des capitaux se dtriore
incessamment, et que le capital ou le travail antrieur n'est pas
aussi favoris que le croient les conomistes superficiels.

Il n'y a pas de machine un peu vieille qui ne perde, abstraction
faite du dprissement  l'user, par ce seul motif qu'on en fabrique
aujourd'hui de meilleures.

Il en est de mme des terres. Et il y en a bien peu qui, pour tre
amenes  l'tat de fertilit o elles sont, n'aient cot plus
de travail qu'il n'en faudrait aujourd'hui, o l'on a des moyens
d'action plus nergiques.

Telle est la marche _gnrale_, mais non _ncessaire_.

Un travail antrieur peut rendre aujourd'hui de plus grands services
qu'autrefois. C'est rare, mais cela se voit. Par exemple, j'ai gard
du vin qui reprsente vingt journes de travail.--Si je l'avais vendu
tout de suite, mon travail aurait reu une certaine rmunration.
J'ai gard mon vin; il s'est amlior, la rcolte suivante a manqu,
bref, le prix a hauss, et ma rmunration est plus grande. Pourquoi?
Parce que je rends _plus_ de services,--que les acqureurs auraient
_plus de peine_  se procurer ce vin que je n'en ai eu,--que je
satisfais  un besoin devenu plus grand, plus apprci, etc...

C'est ce qu'il faut toujours examiner.

Nous sommes mille. Chacun a son hectare de terre et le dfriche; le
temps s'coule, et l'on vend. Or, il arrive que sur 1,000 il y en a
998 qui ne reoivent ou ne recevront jamais autant de journes de
travail actuel, en change de la terre, qu'elle leur en a cot
autrefois; et cela parce que le travail antrieur plus grossier ne
rend pas comparativement autant de services que le travail actuel.
Mais il se trouve deux propritaires dont le travail a t plus
intelligent ou, si l'on veut, plus heureux. Quand ils l'offrent sur
le march, il se trouve qu'il y reprsente d'inimitables services.
Chacun se dit: Il m'en coterait beaucoup de me rendre ce service 
moi-mme: donc je le payerai cher; et pourvu qu'on ne me force pas,
je suis toujours bien sr qu'il ne me cotera pas autant que si je me
le rendais par tout autre moyen.

C'est l'histoire du Clos-Vougeot. C'est le mme cas que l'homme
qui trouve un diamant, qui possde une belle voix, ou une taille 
montrer pour cinq sous, etc.......................................

       *       *       *       *       *

Dans mon pays il y a beaucoup de terres incultes. L'tranger ne
manque pas de dire: Pourquoi ne cultivez-vous pas cette terre?--Parce
qu'elle est mauvaise.--Mais voil  ct de la terre absolument
semblable et qui est cultive.-- cette objection, le naturel du pays
ne trouve pas de rponse.

C'est qu'il s'est tromp dans la premire: _Elle est mauvaise_?

Non; la raison qui fait qu'on ne dfriche pas de nouvelles terres, ce
n'est pas qu'elles soient mauvaises, et il y en a d'excellentes qu'on
ne dfriche pas davantage. Voici le motif: c'est qu'il en cote plus
pour amener cette terre inculte  un tat de productivit pareille
 celle du champ voisin qui est cultiv, que pour acheter ce champ
voisin lui-mme.

Or, pour qui sait rflchir, cela prouve invinciblement que la terre
n'a pas de valeur par elle-mme...

(Dvelopper tous les points de vue de cette ide..... [34]).

[Note 34: De ces dveloppements projets, aucun n'existe; mais voici
sommairement les deux principales consquences du fait cit par
l'auteur:

1 Deux terres, l'une cultive A, l'autre inculte B, tant supposes
de nature identique, la mesure du travail autrefois sacrifi
au dfrichement de A est donne par le travail ncessaire au
dfrichement de B. On peut dire mme qu' cause de la supriorit
de nos connaissances, de nos instruments, de nos moyens de
communication, etc., il faudrait _moins_ de journes pour mettre B en
culture qu'il n'en a fallu pour A. Si la terre avait une valeur par
elle-mme, A vaudrait tout ce qu'a cot sa mise en culture, _plus
quelque chose pour ses facults productives naturelles_; c'est--dire
beaucoup plus que la somme ncessaire actuellement pour mettre B
en rapport. Or, c'est tout le contraire: la terre A vaut moins,
puisqu'on l'achte plutt que de dfricher B. En achetant A, on ne
paye donc rien pour la force naturelle, puisqu'on ne paye pas mme le
travail de dfrichement ce qu'il a primitivement cot.

2 Si le champ A rapporte par an 1,000 mesures de bl, la terre
B dfriche en rapporterait autant. Puisqu'on a cultiv A, c'est
qu'autrefois 1,000 mesures de bl rmunraient amplement tout
le travail exig, soit par le dfrichement, soit par la culture
annuelle. Puisqu'on ne cultive pas B, c'est que maintenant 1,000
mesures de bl ne payeraient pas un travail identique,--ou mme
moindre, comme nous le remarquions plus haut.

Qu'est-ce que cela veut dire? videmment c'est que la valeur du
_travail humain_ a hauss par rapport  celle du _bl_; c'est que la
journe d'un ouvrier vaut et obtient plus de bl pour salaire. En
d'autres termes, le bl s'obtient par un moindre effort, s'change
contre un moindre travail; et la thorie de _la chert progressive
des subsistances_ est fausse.--V. au tome I, le post-scriptum de la
lettre adresse au _Journal des conomistes_, en date du 8 dcembre
1850.--V. aussi, sur ce sujet, l'ouvrage d'un disciple de Bastiat:
_Du revenu foncier_, par R. de Fontenay.

                                               (_Note de l'diteur._)]




DE LA MONNAIE[35]

[Note 35: Voir _Maudit argent!_ tome V, page 64.]

       *       *       *       *       *




DU CRDIT[36]

[Note 36: Voir _Gratuit du crdit_, tome V, page 94.

                                               (_Note de l'diteur._)]

       *       *       *       *       *




XIV

DES SALAIRES


Les hommes aspirent avec ardeur  la fixit: Il se rencontre bien
dans le monde quelques individualits inquites, aventureuses, pour
lesquelles l'alatoire est une sorte de besoin. On peut affirmer
nanmoins que les hommes pris en masse aiment  tre tranquilles sur
leur avenir,  savoir sur quoi compter,  pouvoir disposer d'avance
tous leurs arrangements. Pour comprendre combien ils tiennent la
fixit pour prcieuse, il suffit de voir avec quel empressement ils
se jettent sur les fonctions publiques. Qu'on ne dise pas que cela
tient  l'honneur qu'elles confrent. Certes, il y a des places dont
le travail n'a rien de trs-relev. Il consiste, par exemple, 
surveiller, fouiller, vexer les citoyens. Elles n'en sont pas moins
recherches. Pourquoi? Parce qu'elles constituent une position sre.
Qui n'a entendu le pre de famille dire de son fils: Je sollicite
pour lui une aspirance au surnumrariat de telle administration.
Sans doute il est fcheux qu'on exige de lui une ducation qui m'a
cot fort cher. Sans doute encore, avec cette ducation, il et
pu embrasser une carrire plus brillante. Fonctionnaire, il ne
s'enrichira pas, mais il est certain de vivre. Il aura toujours du
pain. Dans quatre ou cinq ans, il commencera  toucher 800 fr. de
traitement; puis il s'lvera par degrs jusqu' 3 ou 4,000 fr. Aprs
trente annes de service, il aura droit  sa retraite. Son existence
est donc assure: c'est  lui de savoir la tenir dans une obscure
modration, etc.

La fixit a donc pour les hommes un attrait tout-puissant.

Et cependant, en considrant la nature de l'homme et de ses travaux,
il semble que la fixit soit incompatible avec elle.

Quiconque se placera, par la pense, au point de dpart des socits
humaines aura peine  comprendre comment une multitude d'hommes
peuvent arriver  retirer du milieu social une quantit dtermine,
assure, constante de moyens d'existence. C'est encore l un de ces
phnomnes qui ne nous frappent pas assez, prcisment parce que
nous les avons toujours sous les yeux. Voil des fonctionnaires
qui touchent des appointements fixes, des propritaires qui savent
d'avance leurs revenus, des rentiers qui peuvent calculer exactement
leurs rentes, des ouvriers qui gagnent tous les jours le mme
salaire.--Si l'on fait abstraction de la monnaie, qui n'intervient l
que pour faciliter les apprciations et les changes, on apercevra
que ce qui est fixe, c'est la quantit de moyens d'existence, c'est
la valeur des satisfactions reues par ces diverses catgories de
travailleurs. Or, je dis que cette fixit, qui peu  peu s'tend 
tous les hommes,  tous les ordres de travaux, est un miracle de
la civilisation, un effet prodigieux de cette socit si sottement
dcrie de nos jours.

Car reportons-nous  un tat social primitif; supposons que nous
disions  un peuple chasseur, ou pcheur, ou pasteur, ou guerrier,
ou agriculteur:  mesure que vous ferez des progrs, vous saurez de
plus en plus d'avance quelle somme de jouissance vous sera assure
pour chaque anne. Ces braves gens ne pourraient nous croire. Ils
nous rpondraient: Cela dpendra toujours de quelque chose qui
chappe au calcul,--l'inconstance des saisons, etc. C'est qu'ils ne
pourraient se faire une ide des efforts ingnieux au moyen desquels
les hommes sont parvenus  tablir une sorte d'assurance entre tous
les lieux et tous les temps.

Or cette mutuelle assurance contre les chances de l'avenir est tout
 fait subordonne  un genre de science humaine que j'appellerai
_statistique exprimentale_. Et cette statistique faisant des progrs
indfinis, puisqu'elle est fonde sur l'exprience, il s'ensuit que
la fixit fait aussi des progrs indfinis. Elle est favorise par
deux circonstances permanentes: 1 les hommes y aspirent; 2 ils
acquirent tous les jours les moyens de la raliser.

Avant de montrer comment la fixit s'tablit dans les transactions
humaines, o l'on semble d'abord ne point s'en proccuper, voyons
comment elle rsulte de cette transaction dont elle est spcialement
l'objet. Le lecteur comprendra ainsi ce que j'entends par statistique
exprimentale.

Des hommes ont chacun une maison. L'une vient  brler, et voil le
propritaire ruin. Aussitt l'alarme se rpand chez tous les autres.
Chacun se dit: Autant pouvait m'en arriver. Il n'y a donc rien
de bien surprenant  ce que tous les propritaires se runissent
et rpartissent autant que possible les mauvaises chances, en
fondant une assurance mutuelle contre l'incendie. Leur convention
est trs-simple. En voici la formule: Si la maison de l'un de nous
brle, les autres se cotiseront pour venir en aide  l'incendi.

Par l, chaque propritaire acquiert une double certitude: d'abord,
qu'il prendra une petite part  tous les sinistres de cette espce;
ensuite, qu'il n'aura jamais  essuyer le malheur tout entier.

Au fond, et si l'on calcule sur un grand nombre d'annes, on voit que
le propritaire fait, pour ainsi dire, un arrangement avec lui-mme.
Il conomise de quoi rparer les sinistres qui le frappent.

Voil l'_association_. C'est mme  des arrangements de cette nature
que les socialistes donnent exclusivement le nom d'_association_.
Sitt que la spculation intervient, selon eux, l'association
disparat. Selon moi, elle se perfectionne, ainsi que nous allons le
voir.

Ce qui a port nos propritaires  s'associer,  s'assurer
mutuellement, c'est l'amour de la fixit, de la scurit. Ils
prfrent des chances connues  des chances inconnues, une multitude
de petits risques  un grand.

Leur but n'est pas cependant compltement atteint, et il est encore
beaucoup d'alatoire dans leur position. Chacun d'eux peut se dire:
Si les sinistres se multiplient, ma quote-part ne deviendra-t-elle
pas insupportable? En tout cas, j'aimerais bien  la connatre
d'avance, et faire assurer par le mme procd mon mobilier, mes
marchandises, etc.

Il semble que ces inconvnients tiennent  la nature des choses et
qu'il est impossible  l'homme de s'y soustraire.

On est tent de croire, aprs chaque progrs, que tout est accompli.
Comment, en effet, supprimer cet _alatoire_ dpendant de sinistres
qui sont encore dans l'inconnu?

Mais l'assurance mutuelle a dvelopp au sein de la socit une
connaissance exprimentale,  savoir: la proportion, en moyenne
annuelle, entre les valeurs perdues par sinistres et les valeurs
assures.

Sur quoi un entrepreneur ou une socit, ayant fait tous ses calculs,
se prsente aux propritaires et leur dit:

En vous assurant mutuellement, vous avez voulu acheter votre
tranquillit; et la quote-part indtermine que vous rservez
annuellement pour couvrir les sinistres est le prix que vous cote
un bien si prcieux. Mais ce prix ne vous est jamais connu d'avance;
d'un autre ct, votre tranquillit n'est point parfaite. Eh bien!
je viens vous proposer un autre procd. Moyennant _une prime
annuelle fixe_ que vous me payerez, j'assume toutes vos chances de
sinistres; je vous assure tous, et voici le capital qui vous garantit
l'excution de mes engagements.

Les propritaires se htent d'accepter, mme alors que cette prime
fixe coterait un peu plus que le quantum moyen de l'assurance
mutuelle; car ce qui leur importe le plus, ce n'est pas d'conomiser
quelques francs, c'est d'acqurir le repos, la tranquillit complte.

Ici les socialistes prtendent que l'association est dtruite.
J'affirme, moi, qu'elle est perfectionne et sur la voie d'autres
perfectionnements indfinis.

Mais, disent les socialistes, voil que les assurs n'ont plus aucun
lien entre eux. Ils ne se voient plus, ils n'ont plus  s'entendre.
Des intermdiaires parasites sont venus s'interposer au milieu d'eux,
et la preuve que les propritaires payent maintenant plus qu'il ne
faut pour couvrir les sinistres, c'est que les assureurs ralisent de
gros bnfices.

Il est facile de rpondre  cette critique.

D'abord, l'association existe sous une autre forme. La prime servie
par les assurs est toujours le fonds qui rparera les sinistres. Les
assurs ont trouv le moyen de rester dans l'association sans s'en
occuper. C'est l videmment un avantage pour chacun d'eux, puisque
le but poursuivi n'en est pas moins atteint; et la possibilit
de rester dans l'association, tout en recouvrant l'indpendance
des mouvements, le libre usage des facults, est justement ce qui
caractrise le progrs social.

Quant au profit des intermdiaires, il s'explique et se justifie
parfaitement. Les assurs restent associs pour la rparation des
sinistres. Mais une compagnie est intervenue, qui leur offre les
avantages suivants: 1 elle te  leur position ce qu'il y restait
d'alatoire; 2 elle les dispense de tout soin, de tout travail, 
l'occasion des sinistres. Ce sont des _services_. Or, service pour
service. La preuve que l'intervention de la compagnie est un service
pourvu de valeur, c'est qu'il est librement accept et pay. Les
socialistes ne sont que ridicules quand ils dclament contre les
intermdiaires. Est-ce que ces intermdiaires s'imposent par la
force? Est-ce que leur seul moyen de se faire accepter n'est pas de
dire: Je vous coterai quelque peine, mais je vous en pargnerai
davantage? Or, s'il en est ainsi, comment peut-on les appeler
parasites, ou mme intermdiaires?

Enfin, je dis que l'association ainsi transforme est sur la voie de
nouveaux progrs en tous sens.

En effet, les compagnies, qui esprent des profits proportionnels
 l'tendue de leurs affaires, poussent aux assurances. Elles
ont pour cela des agents partout, elles font des crdits, elles
imaginent mille combinaisons pour augmenter le nombre des assurs,
c'est--dire des _associs_. Elles assurent une multitude de risques
qui chappaient  la primitive mutualit. Bref, l'association s'tend
progressivement sur un plus grand nombre d'hommes et de choses. 
mesure que ce dveloppement s'opre, il permet aux compagnies de
baisser leurs prix; elles y sont mme forces par la concurrence. Et
ici nous retrouvons la grande loi: le bien glisse sur le producteur
pour aller s'attacher au consommateur.

Ce n'est pas tout. Les compagnies s'assurent entre elles par les
rassurances, de telle sorte qu'au point de vue de la rparation des
sinistres, qui est le fond du phnomne, mille associations diverses,
tablies en Angleterre, en France, en Allemagne, en Amrique,
se fondent en une grande et unique association. Et quel est le
rsultat? Si une maison vient  brler  Bordeaux, Paris, ou partout
ailleurs,--les propritaires de l'univers entier, anglais, belges,
hambourgeois, espagnols, tiennent leur cotisation disponible et sont
prts  rparer le sinistre.

Voil un exemple du degr de puissance, d'universalit, de perfection
o peut parvenir l'association libre et volontaire. Mais, pour
cela, il faut qu'on lui laisse la libert de choisir ses procds.
Or qu'est-il arriv quand les socialistes, ces grands partisans de
l'association, ont eu le pouvoir? Ils n'ont rien eu de plus press
que de menacer l'association, quelque forme qu'elle affecte, et
notamment l'association des assurances. Et pourquoi? Prcisment
parce que, pour s'universaliser, elle emploie ce procd qui permet
 chacun de ses membres de rester dans l'indpendance.--Tant ces
malheureux socialistes comprennent peu le mcanisme social! Les
premiers vagissements, les premiers ttonnements de la socit, les
formes primitives et presque sauvages d'association, voil le point
auquel ils veulent nous ramener. Tout progrs, ils le suppriment sous
prtexte qu'il s'carte de ces formes.

Nous allons voir que c'est par suite des mmes prventions, de la
mme ignorance, qu'ils dclament sans cesse, soit contre l'_intrt_,
soit contre le _salaire_, formes _fixes_ et par consquent
trs-perfectionnes de la rmunration qui revient au capital et au
travail.

Le salariat a t particulirement en butte aux coups des
socialistes. Peu s'en faut qu'ils ne l'aient signal comme une forme
 peine adoucie de l'esclavage ou du servage. En tout cas, ils y
ont vu une convention abusive et lonine, qui n'a de libert que
l'apparence, une oppression du faible par le fort, une tyrannie
exerce par le capital sur le travail.

ternellement en lutte sur les institutions  fonder, ils montrent
dans leur commune haine des institutions existantes, et notamment du
salariat, une touchante unanimit; car s'ils ne peuvent se mettre
d'accord sur l'ordre social de leur prfrence, il faut leur rendre
cette justice qu'ils s'entendent toujours pour dconsidrer, dcrier,
calomnier, har et faire har ce qui est. J'en ai dit ailleurs la
raison[37].

[Note 37: Chap. Ier, pages 30 et 31, et chap. II, page 45 et suiv.]

Malheureusement, tout ne s'est point pass dans le domaine de la
discussion philosophique; et la propagande socialiste, seconde par
une presse ignorante et lche, qui, sans s'avouer socialiste, n'en
cherchait pas moins la popularit dans des dclamations  la mode,
est parvenue  faire pntrer la haine du salariat dans la classe
mme des salaris. Les ouvriers se sont dgots de cette forme
de rmunration. Elle leur a paru injuste, humiliante, odieuse.
Ils ont cru qu'elle les frappait du sceau de la servitude. Ils ont
voulu participer selon d'autres procds  la rpartition de la
richesse. De l  s'engouer des plus folles utopies, il n'y avait
qu'un pas, et ce pas a t franchi.  la rvolution de Fvrier,
la grande proccupation des ouvriers a t de se dbarrasser du
salaire. Sur le moyen, ils ont consult leurs dieux; mais quand
leurs dieux ne sont pas rests muets, ils n'ont, selon l'usage,
rendu que d'obscurs oracles, dans lesquels on entendait dominer
le grand mot _association_, comme si _association_ et _salaire_
taient incompatibles. Alors, les ouvriers ont voulu essayer toutes
les formes de cette association libratrice, et, pour lui donner
plus d'attraits, ils se sont plu  la parer de tous les charmes de
la Solidarit,  lui attribuer tous les mrites de la Fraternit.
Un moment, on aurait pu croire que le coeur humain lui-mme allait
subir une grande transformation et secouer le joug de l'intrt pour
n'admettre que le principe du dvouement. Singulire contradiction!
On esprait recueillir dans l'association tout  la fois la gloire du
sacrifice et des profits inconnus jusque-l. On courait  la fortune,
et on sollicitait, on se dcernait  soi-mme les applaudissements
dus au martyre. Il semble que ces ouvriers gars, sur le point
d'tre entrans dans une carrire d'injustice, sentaient le besoin
de se faire illusion, de glorifier les procds de spoliation qu'ils
tenaient de leurs aptres, et de les placer couverts d'un voile
dans le sanctuaire d'une rvlation nouvelle. Jamais peut-tre tant
d'aussi dangereuses erreurs, tant d'aussi grossires contradictions
n'avaient pntr aussi avant dans l'esprit humain.

Voyons donc ce qu'est le _salaire_. Considrons-le dans son origine,
dans sa forme, dans ses effets. Reconnaissons sa raison d'tre;
assurons-nous s'il fut, dans le dveloppement de l'humanit, une
rtrogradation ou un progrs. Vrifions s'il porte en lui quelque
chose d'humiliant, de dgradant, d'abrutissant, et s'il est possible
d'apercevoir sa filiation prtendue avec l'esclavage.

Les services s'changent contre des services. Ce que l'on cde
comme ce qu'on reoit, c'est du travail, des efforts, des peines,
des soins, de l'habilet naturelle ou acquise; ce que l'on se
confre l'un  l'autre, ce sont des satisfactions; ce qui dtermine
l'change, c'est l'avantage commun, et ce qui le mesure, c'est
la libre apprciation des services rciproques. Les nombreuses
combinaisons auxquelles ont donn lieu les transactions humaines
ont ncessit un volumineux vocabulaire conomique; mais les mots
Profits, Intrts, Salaires, qui expriment des nuances, ne changent
pas le fond des choses. C'est toujours le _do ut des_, ou plutt le
_facio ut facias_, qui est la base de toute l'volution humaine au
point de vue conomique.

Les salaris ne font pas exception  cette loi. Examinez bien.
Rendent-ils des services? cela n'est pas douteux. En reoivent-ils?
ce ne l'est pas davantage. Ces services s'changent-ils
volontairement, librement? Aperoit-on dans ce mode de transaction
la prsence de la fraude, de la violence? C'est ici peut-tre que
commencent les griefs des ouvriers. Ils ne vont pas jusqu' se
prtendre dpouills de la libert, mais ils affirment que cette
libert est purement nominale et mme drisoire, parce que celui dont
la ncessit force les dterminations n'est pas rellement libre.
Reste donc  savoir si le dfaut de la libert ainsi entendue ne
tient pas plutt  la situation de l'ouvrier qu'au mode selon lequel
il est rmunr.

Quand un homme met ses bras au service d'un autre, sa rmunration
peut consister en une part de l'oeuvre produite, ou bien en un
salaire dtermin. Dans un cas comme dans l'autre, il faut qu'il
traite de cette part,--car elle peut tre plus ou moins grande,--ou
de ce salaire,--car il peut tre plus ou moins lev. Et si cet
homme est dans le dnment absolu, s'il ne peut attendre, s'il est
sous l'aiguillon d'une ncessit urgente, il subira la loi, il ne
pourra se soustraire aux exigences de son associ. Mais il faut
bien remarquer que ce n'est pas la forme de la rmunration qui
cre pour lui cette sorte de dpendance. Qu'il coure les chances de
l'entreprise ou qu'il traite  forfait, sa situation prcaire est
ce qui le place dans un tat d'infriorit  l'gard du dbat qui
prcde la transaction. Les novateurs qui ont prsent aux ouvriers
l'_association_ comme un remde infaillible, les ont donc gars et
se sont tromps eux-mmes. Ils peuvent s'en convaincre en observant
attentivement des circonstances o le travailleur pauvre reoit une
part du produit et non un salaire. Assurment il n'y a pas en France
d'hommes plus misrables que les pcheurs ou les vignerons de mon
pays, encore qu'ils aient l'honneur de jouir de tous les bienfaits de
ce que les socialistes nomment exclusivement l'_association_.

Mais, avant de rechercher ce qui influe sur la quotit du salaire, je
dois dfinir ou plutt dcrire la nature de cette transaction.

C'est une tendance naturelle aux hommes,--et par consquent
cette tendance est favorable, morale, universelle, indestructible,
--d'aspirer  la scurit relativement aux moyens d'existence,
de rechercher la fixit, de fuir l'alatoire.

Cependant,  l'origine des socits, l'alatoire rgne pour ainsi
dire sans partage; et je me suis tonn souvent que l'conomie
politique ait nglig de signaler les grands et heureux efforts qui
ont t faits pour le restreindre dans des limites de plus en plus
troites.

Et voyez: Dans une peuplade de chasseurs, au sein d'une tribu nomade
ou d'une colonie nouvellement fonde, y a-t-il quelqu'un qui puisse
dire avec certitude ce que lui vaudra le travail du lendemain? Ne
semble-t-il pas mme qu'il y ait incompatibilit entre ces deux
ides, et que rien ne soit de nature plus ventuelle que le rsultat
du travail, qu'il s'applique  la chasse,  la pche ou  la culture?

Aussi serait-il difficile de trouver, dans l'enfance des socits,
quelque chose qui ressemble  des traitements, des appointements,
des gages, des salaires, des revenus, des rentes, des intrts, des
assurances, etc., toutes choses qui ont t imagines pour donner de
plus en plus de fixit aux situations personnelles, pour loigner
de plus en plus de l'humanit ce sentiment pnible: la terreur de
l'inconnu en matire de moyens d'existence.

Et, vraiment, le progrs qui a t fait dans ce sens est admirable,
bien que l'accoutumance nous ait tellement familiariss avec ce
phnomne qu'elle nous empche de l'apercevoir. En effet, puisque les
rsultats du travail, et par suite les jouissances humaines, peuvent
tre si profondment modifis par les vnements, les circonstances
imprvues, les caprices de la nature, l'incertitude des saisons et
les sinistres de toute sorte, comment se fait-il qu'un si grand
nombre d'hommes se trouvent affranchis pour un temps, et quelques-uns
pour toute leur vie, par des salaires fixes, des rentes, des
traitements, des pensions de retraite, de cette part d'_ventualit_
qui semble tre l'essence mme de notre nature?

La cause efficiente, le moteur de cette belle volution du genre
humain, c'est la tendance de tous les hommes vers le bien-tre,
dont la Fixit est une partie si essentielle. Le moyen c'est le
_trait  forfait_ pour les chances apprciables, ou l'abandon
graduel de cette forme primitive de l'association qui consiste 
attacher irrvocablement tous les associs  toutes les chances
de l'entreprise,--en d'autres termes, le perfectionnement de
l'association. Il est au moins singulier que les grands rformateurs
modernes nous montrent l'association comme brise juste par l'lment
qui la perfectionne.

Pour que certains hommes consentent  assumer sur eux-mmes, 
forfait, des risques qui incombent naturellement  d'autres, il faut
qu'un certain genre de connaissances, que j'ai appel _statistique
exprimentale_, ait fait quelque progrs; car il faut bien que
l'exprience mette  mme d'apprcier, au moins approximativement,
ces risques, et par consquent la _valeur du service_ qu'on rend 
celui qu'on en affranchit. C'est pourquoi les transactions et les
associations des peuples grossiers et ignorants n'admettent pas
de clauses de cette nature, et, ds lors, ainsi que je le disais,
l'alatoire exerce sur eux tout son empire. Qu'un sauvage, dj
vieux, ayant quelque approvisionnement en gibier, prenne un jeune
chasseur  son service, il ne lui donnera pas un salaire fixe,
mais une part dans les prises. Comment, en effet, l'un et l'autre
pourraient-ils statuer du connu sur l'inconnu? Les enseignements du
pass n'existent pas pour eux au degr ncessaire pour permettre
d'assurer l'avenir d'avance.

Dans les temps d'inexprience et de barbarie, sans doute les hommes
_socient_, _s'associent_, puisque, nous l'avons dmontr, ils ne
peuvent pas vivre sans cela; mais l'association ne peut prendre chez
eux que cette forme primitive, lmentaire, que les socialistes nous
donnent comme la loi et le salut de l'avenir.

Plus tard, quand deux hommes ont longtemps travaill ensemble 
chances communes, il arrive un moment o le risque pouvant tre
apprci, l'un d'eux l'assume tout entier sur lui-mme, moyennant une
rtribution convenue.

Cet arrangement est certainement un progrs. Pour en tre convaincu,
il suffit de savoir qu'il se fait librement, du consentement des
deux parties, ce qui n'arriverait pas s'il ne les accommodait toutes
deux. Mais il est ais de comprendre en quoi il est avantageux. L'une
y gagne, en prenant tous les risques de l'entreprise, d'en avoir le
gouvernement exclusif; l'autre, d'arriver  cette fixit de position
si prcieuse aux hommes. Et quant  la socit, en gnral, elle ne
peut que se bien trouver de ce qu'une entreprise, autrefois tiraille
par deux intelligences et deux volonts, va dsormais tre soumise 
l'unit de vues et d'action.

Mais, parce que l'association est modifie, peut-on dire qu'elle est
dissoute, alors que le concours de deux hommes persiste et qu'il n'y
a de chang que le mode selon lequel le produit se partage? Peut-on
dire surtout qu'elle s'est dprave, alors que la novation est
librement consentie et satisfait tout le monde?

Pour raliser de nouveaux moyens de satisfaction, il faut presque
toujours, je pourrais dire toujours, le concours d'un travail
antrieur et d'un travail actuel. D'abord, en s'unissant dans une
oeuvre commune, le Capital et le Travail sont forcs de se soumettre,
chacun pour sa part, aux risques de l'entreprise. Cela dure jusqu'
ce que ces risques puissent tre exprimentalement apprcis. Alors
deux tendances aussi naturelles l'une que l'autre au coeur humain se
manifestent; je veux parler des tendances  l'_unit de direction_
et  la _fixit de situation_. Rien de plus simple que d'entendre le
Capital dire au Travail: L'exprience nous apprend que ton profit
ventuel constitue pour toi une rtribution moyenne de tant. Si
tu veux, je t'assurerai ce quantum et dirigerai l'opration, dont
m'appartiendront les chances bonnes ou mauvaises.

Il est possible que le Travail rponde: Cette proposition m'arrange.
Tantt, dans une anne, je ne gagne que 300 fr.; une autre fois,
j'en gagne 900. Ces fluctuations m'importunent; elles m'empchent
de rgler uniformment mes dpenses et celles de ma famille. C'est
un avantage pour moi de me soustraire  cet imprvu perptuel et de
recevoir une rtribution fixe de 600 fr.

Sur cette rponse, les termes du contrat sont changs. On continuera
bien d'_unir ses efforts_, d'en _partager les produits_, et par
consquent l'association ne sera pas dissoute; mais elle sera
modifie, en ce sens que l'une des parties, le Capital, prendra la
charge de tous les risques et la compensation de tous les profits
extraordinaires, tandis que l'autre partie, le Travail, s'assurera
les avantages de la fixit. Telle est l'origine du Salaire.

La convention peut s'tablir en sens inverse. Souvent, c'est
l'entrepreneur qui dit au capitaliste: Nous avons travaill
 chances communes. Maintenant que ces chances nous sont plus
connues, je te propose d'en traiter  forfait. Tu as 20,000 fr.
dans l'entreprise, pour lesquels tu as reu une anne 500 fr., une
autre 1,500 fr. Si tu y consens, je te donnerai 1,000 par an, ou
5 pour 100, et je te dgagerai de tout risque,  condition que je
gouvernerai l'oeuvre comme je l'entendrai.

Probablement, le capitaliste rpondra: Puisqu' travers de grands
et fcheux carts, je ne reois pas, en moyenne, plus de 1,000 fr.
par an, j'aime mieux que cette somme me soit rgulirement assure.
Ainsi je resterai dans l'association par mon capital, mais affranchi
de toutes chances. Mon activit, mon intelligence peuvent dsormais,
avec plus de libert, se livrer  d'autres soins.

Au point de vue social, comme au point de vue individuel, c'est un
avantage.

On le voit, il est au fond de l'humanit une aspiration vers un tat
stable, il se fait en elle un travail incessant pour restreindre
et circonscrire de toute part l'alatoire. Quand deux personnes
participent  un risque commun, ce risque existant par lui-mme ne
peut tre ananti, mais il y a tendance  ce qu'une de ces deux
personnes s'en charge  forfait. Si le capital le prend pour son
compte, c'est le travail dont la rmunration se fixe sous le nom
de _salaire_. Si le travail veut assumer les chances bonnes et
mauvaises, alors c'est la rmunration du capital qui se dgage et se
fixe sous le nom d'_intrt_.

Et comme les capitaux ne sont autre chose que des services humains,
on peut dire que _capital_ et _travail_ sont deux mots qui, au fond,
expriment une ide commune; par consquent, il en est de mme des
mots _intrt_ et _salaire_. L donc o la fausse science ne manque
jamais de trouver des oppositions, la vraie science arrive toujours 
l'identit.

Ainsi, considr dans son origine, sa nature et sa forme, le
_salaire_ n'a en lui-mme rien de dgradant, rien d'humiliant, pas
plus que l'_intrt_. L'un et l'autre sont la part revenant au
travail actuel et au travail antrieur dans les rsultats d'une
entreprise commune. Seulement il arrive presque toujours,  la
longue, que les deux associs traitent  forfait pour une de ces
parts. Si c'est le travail actuel qui aspire  une rmunration
uniforme, il cde sa part alatoire contre un _salaire_. Si c'est le
travail antrieur, il cde sa part ventuelle contre un _intrt_.

Pour moi, je suis convaincu que cette stipulation nouvelle,
intervenue postrieurement  l'association primitive, loin d'en tre
la dissolution, en est le perfectionnement. Je n'ai aucun doute 
cet gard quand je considre qu'elle nat d'un besoin trs-senti,
d'un penchant naturel  tous les hommes vers la stabilit, et que,
de plus, elle satisfait toutes les parties sans blesser, bien au
contraire, en servant l'intrt gnral.

Les rformateurs modernes qui, sous prtexte d'avoir invent
l'association, voudraient nous ramener  ses formes rudimentaires,
devraient bien nous dire en quoi les _traits  forfait_ blessent le
droit ou l'quit; comment ils nuisent au progrs, et en vertu de
quel principe ils prtendent les interdire. Ils devraient aussi nous
dire comment, si de telles stipulations sont empreintes de barbarie,
ils en concilient l'intervention constante et progressive avec ce
qu'ils proclament de la perfectibilit humaine.

 mes yeux, ces stipulations sont une des plus merveilleuses
manifestations comme un des plus puissants ressorts du progrs.
Elles sont  la fois le couronnement, la rcompense d'une
civilisation fort ancienne dans le pass, et le point de dpart d'une
civilisation illimite dans l'avenir. Si la socit s'en ft tenue
 cette forme primitive de l'association qui attache aux risques
de l'entreprise tous les intresss, les quatre-vingt-dix-neuf
centimes des transactions humaines n'auraient pu s'accomplir. Celui
qui aujourd'hui participe  vingt entreprises aurait t enchan
pour toujours  une seule. L'unit de vues et de volont aurait fait
dfaut  toutes les oprations. Enfin, l'homme n'et jamais got ce
bien si prcieux qui peut tre la source du gnie,--la stabilit.

C'est donc d'une tendance naturelle et indestructible qu'est n le
_salariat_. Remarquons toutefois qu'il ne satisfait qu'imparfaitement
 l'aspiration des hommes. Il rend plus uniforme, plus gale, plus
rapproche d'une moyenne la rmunration des ouvriers; mais il est
une chose qu'il ne peut pas faire, pas plus que n'y parviendrait
d'ailleurs l'association des risques, c'est de leur assurer le
travail.

Et ici je ne puis m'empcher de faire remarquer combien est puissant
le sentiment que j'invoque dans tout le cours de cet article, et dont
les modernes rformateurs ne semblent pas souponner l'existence: je
veux parler de l'aversion pour l'incertitude. C'est prcisment ce
sentiment qui a rendu si facile aux dclamateurs socialistes la tche
de faire prendre aux ouvriers le salaire en haine.

On peut concevoir trois degrs dans la condition de l'ouvrier: la
prdominance de l'alatoire; la prdominance de la stabilit; un
tat intermdiaire, d'o l'alatoire, en partie exclu, ne laisse pas
encore  la stabilit une place suffisante.

Ce que les ouvriers n'ont pas compris, c'est que l'association,
telle que les socialistes la leur prchent, c'est l'enfance de la
socit, la priode des ttonnements, l'poque des brusques carts,
des alternatives de plthore et de marasme, en un mot, le rgne
absolu de l'alatoire. Le salariat, au contraire, est ce degr
intermdiaire qui spare l'alatoire de la stabilit.

Or les ouvriers ne se sentant pas encore,  beaucoup prs, dans la
stabilit, mettaient, comme tous les hommes soumis  un malaise,
leurs esprances dans un changement quelconque de position. C'est
pourquoi il a t trs-facile au socialisme de leur en imposer avec
le grand mot d'_association_. Les ouvriers se croyaient pousss en
avant, quand, en ralit, ils taient refouls en arrire.

Oui, les malheureux taient refouls vers les premiers ttonnements
de l'volution sociale: car l'association telle qu'on la leur
prchait, qu'est-ce autre chose que l'enchanement de tous  tous
les risques?--Combinaison fatale dans les temps d'ignorance absolue,
puisque le trait  forfait suppose au moins un commencement de
statistique exprimentale.--Qu'est-ce autre chose que la restauration
pure et simple du rgne de l'alatoire?

Aussi les ouvriers qui s'taient enthousiasms pour l'association,
tant qu'ils ne l'avaient aperue qu' l'tat thorique, se sont-ils
raviss ds que la rvolution de Fvrier a paru rendre la pratique
possible.

 ce moment, beaucoup de patrons, soit qu'ils fussent sous
l'influence de l'engouement universel, soit qu'ils cdassent  la
peur, offrirent de substituer au salaire le compte en participation.
Mais les ouvriers reculrent devant cette solidarit des risques. Ils
comprirent que ce qu'on leur offrait, pour le cas o l'entreprise
serait en perte, c'tait l'absence de toute rmunration sous une
forme quelconque, c'tait la mort.

On vit alors une chose qui ne serait pas honorable pour la classe
ouvrire de notre pays, si le blme ne devait pas tre report aux
prtendus rformateurs, en qui malheureusement elle avait mis sa
confiance. On vit la classe ouvrire rclamer une association btarde
o le salaire serait maintenu, et selon laquelle la participation aux
profits n'entranerait nullement la participation aux pertes.

Il est fort douteux que jamais les ouvriers eussent song d'eux-mmes
 mettre en avant de telles prtentions. Il y a dans la nature
humaine un fonds de bon sens et de justice qui rpugne  l'iniquit
vidente. Pour dpraver le coeur de l'homme, il faut commencer par
fausser son esprit.

C'est ce que n'avaient pas manqu de faire les chefs de l'cole
socialiste, et,  ce point de vue, je me suis souvent demand s'ils
n'avaient pas des intentions perverses. L'intention est un asile que
je suis toujours dispos  respecter; cependant il est bien difficile
d'exonrer compltement, en cette circonstance, celle des chefs
socialistes.

Aprs avoir, par les dclamations aussi injustes que persvrantes
dont leurs livres abondent, irrit contre les patrons la classe
ouvrire; aprs lui avoir persuad qu'il s'agissait d'une guerre,
et qu'en temps de guerre tout est permis contre l'ennemi; ils ont,
pour le faire passer, envelopp l'ultimatum des ouvriers dans des
subtilits scientifiques et mme dans les nuages du mysticisme. Ils
ont imagin un tre abstrait, la Socit, devant  chacun de ses
membres un _minimum_, c'est--dire des moyens d'existence assurs.
Vous avez donc le droit, ont-ils dit aux ouvriers, de rclamer un
salaire fixe. Par l ils ont commenc  satisfaire le penchant
naturel des hommes vers la stabilit. Ensuite ils ont enseign
qu'indpendamment du salaire, l'ouvrier devait avoir une part dans
les bnfices; et quand on leur a demand s'il devait aussi supporter
une part des pertes, ils ont rpondu qu'au moyen de l'intervention de
l'tat et grce  la garantie du contribuable, ils avaient imagin
un systme d'industrie universelle  l'abri de toute perte. C'tait
le moyen de lever les derniers scrupules des malheureux ouvriers,
qu'on vit, ainsi que je l'ai dit,  la rvolution de Fvrier,
trs-disposs  stipuler en leur faveur ces trois clauses:

1 Continuation du salaire,

2 Participation aux profits,

3 Affranchissement de toute participation aux pertes.

On dira peut-tre que cette stipulation n'est ni si injuste ni
si impossible qu'elle le parat, puisqu'elle s'est introduite et
maintenue dans beaucoup d'entreprises de journaux, de chemins de fer,
etc.

Je rponds qu'il y a quelque chose de vritablement puril  se
duper soi-mme, en donnant de trs-grands noms  de trs-petites
choses. Avec un peu de bonne foi, on conviendra sans doute que cette
rpartition des profits, que quelques entreprises font aux ouvriers
salaris, ne constitue pas l'association, n'en mrite pas le titre,
et n'est pas une grande rvolution survenue dans les rapports de
deux classes sociales. C'est une gratification ingnieuse, un
encouragement utile donn aux salaris, sous une forme qui n'est
pas prcisment nouvelle, bien qu'on veuille la faire passer pour
une adhsion au socialisme. Les patrons qui, adoptant cet usage,
consacrent un dixime, un vingtime, un centime de leurs profits,
quand ils en ont,  cette largesse, peuvent en faire grand bruit et
se proclamer les gnreux rnovateurs de l'ordre social; mais cela ne
vaut rellement pas la peine de nous occuper.--Et je reviens  mon
sujet.

Le Salariat fut donc un progrs. D'abord le travail antrieur et le
travail actuel s'associrent,  risques communs, pour des entreprises
communes dont le cercle, sous une telle formule, dut tre bien
restreint. Si la Socit n'avait pas trouv d'autres combinaisons,
jamais oeuvre importante ne se ft excute dans le monde.
L'humanit en serait reste  la chasse,  la pche et  quelques
bauches d'agriculture.

Plus tard, obissant  un double sentiment, celui qui nous fait aimer
et rechercher la stabilit, celui qui nous porte  vouloir diriger
les oprations dont nous courons les chances, les deux associs, sans
rompre l'association, traitrent  forfait du risque commun. Il fut
convenu que l'une des parties donnerait  l'autre une rmunration
fixe, et qu'elle assumerait sur elle-mme tous les risques comme
la direction de l'entreprise. Quand cette fixit choit au travail
antrieur, au capital, elle s'appelle _Intrt_; quand elle choit au
travail actuel, elle se nomme _Salaire_.

Mais, ainsi que je l'ai fait observer, le salaire n'atteint
qu'imparfaitement le but de constituer, pour une certaine classe
d'hommes, un tat de stabilit ou de scurit relativement aux
moyens d'existence. C'est un degr, c'est un pas trs-prononc,
trs-difficile, qu' l'origine on aurait pu croire impossible,
vers la ralisation de ce bienfait; mais ce n'est pas son entire
ralisation.

Il n'est peut-tre pas inutile de le dire en passant, la fixit
des situations, la stabilit ressemble  tous les grands rsultats
que l'humanit poursuit. Elle en approche toujours, elle ne les
atteindra jamais. Par cela seul que la stabilit est un bien, nous
ferons toujours des efforts pour tendre de plus en plus parmi nous
son empire; mais il n'est pas dans notre nature d'en avoir jamais la
possession complte. On peut mme aller jusqu' dire que cela n'est
pas dsirable, au moins pour l'homme tel qu'il est. En quelque genre
que ce soit, le bien absolu serait la mort de tout dsir, de tout
effort, de toute combinaison, de toute pense, de toute prvoyance,
de toute vertu; la perfection exclut la perfectibilit.

Les classes laborieuses s'tant donc leves, par la suite des
temps, et grce au progrs de la civilisation, jusqu'au Salariat, ne
se sont pas arrtes l dans leurs efforts pour raliser la stabilit.

Sans doute le salaire arrive avec certitude  la fin d'un jour
occup; mais quand les circonstances, les crises industrielles ou
simplement les maladies ont forc les bras de chmer, le salaire
chme aussi, et alors l'ouvrier devrait-il soumettre au chmage son
alimentation, celle de sa femme et de ses enfants?

Il n'y a qu'une ressource pour lui. C'est d'pargner, aux jours de
travail, de quoi satisfaire aux besoins des jours de vieillesse et de
maladie.

Mais qui peut d'avance, eu gard  l'individu, mesurer
comparativement la priode qui doit aider et celle qui doit tre
aide?

Ce qui ne se peut pour l'individu devient plus praticable pour les
masses, en vertu de la _loi des grands nombres_. Voil pourquoi ce
tribut, pay par les priodes de travail aux priodes de chmage,
atteint son but avec beaucoup plus d'efficacit, de rgularit, de
certitude, quand il est centralis par l'association que lorsqu'il
est abandonn aux chances individuelles.

De l les _socits de secours mutuels_, institution admirable,
ne des entrailles de l'humanit longtemps avant le nom mme de
Socialisme. Il serait difficile de dire quel est l'inventeur de cette
combinaison. Je crois que le vritable inventeur c'est le besoin,
c'est cette aspiration des hommes vers la fixit, c'est cet instinct
toujours inquiet, toujours agissant, qui nous porte  combler les
lacunes que l'humanit rencontre dans sa marche vers la stabilit des
conditions.

Toujours est-il que j'ai vu surgir spontanment des socits de
secours mutuels, il y a plus de vingt-cinq ans, parmi les ouvriers et
les artisans les plus dnus, dans les villages les plus pauvres du
dpartement des Landes.

Le but de ces socits est videmment un nivellement gnral de
satisfaction, une rpartition sur toutes les poques de la vie des
salaires gagns dans les bons jours. Dans toutes les localits
o elles existent, elles ont fait un bien immense. Les associs
s'y sentent soutenus par le sentiment de la scurit, un des plus
prcieux et des plus consolants qui puisse accompagner l'homme dans
son plerinage ici-bas. De plus, ils sentent tous leur dpendance
rciproque, l'utilit dont ils sont les uns pour les autres; ils
comprennent  quel point le bien et le mal de chaque individu ou
de chaque profession deviennent le bien et le mal communs; ils se
rallient autour de quelques crmonies religieuses prvues par leurs
statuts; enfin ils sont appels  exercer les uns sur les autres
cette surveillance vigilante, si propre  inspirer le respect de
soi-mme en mme temps que le sentiment de la dignit humaine, ce
premier et difficile chelon de toute civilisation.

Ce qui a fait jusqu'ici le succs de ces socits,--succs lent  la
vrit comme tout ce qui concerne les masses,--c'est la libert, et
cela s'explique.

Leur cueil naturel est dans le dplacement de la Responsabilit.
Ce n'est jamais sans crer pour l'avenir de grands dangers et de
grandes difficults qu'on soustrait l'individu aux consquences de
ses propres actes[38]. Le jour o tous les citoyens diraient: Nous
nous cotisons pour venir en aide  ceux qui ne peuvent travailler
ou ne trouvent pas d'ouvrage, il serait  craindre qu'on ne vt se
dvelopper,  un point dangereux, le penchant naturel de l'homme
vers l'inertie, et que bientt les laborieux ne fussent rduits
 tre les dupes des paresseux. Les secours mutuels impliquent
donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours
serait bientt puis. Cette surveillance rciproque, qui est pour
l'association une garantie d'existence, pour chaque associ une
certitude qu'il ne joue pas le rle de dupe, fait en outre la vraie
moralit de l'institution. Grce  elle, on voit disparatre peu 
peu l'ivrognerie et la dbauche, car quel droit aurait au secours de
la caisse commune un homme  qui l'on pourrait prouver qu'il s'est
volontairement attir la maladie et le chmage, par sa faute et par
suite d'habitudes vicieuses? C'est cette surveillance qui rtablit
la Responsabilit, dont l'association, par elle-mme, tendait 
affaiblir le ressort.

[Note 38: Voir ci-aprs le chapitre _Responsabilit_.]

Or, pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits, il faut
que les socits de secours soient libres, circonscrites, matresses
de leurs statuts comme de leurs fonds. Il faut qu'elles puissent
faire plier leurs rglements aux exigences de chaque localit.

Supposez que le gouvernement intervienne. Il est ais de deviner
le rle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer
de toutes ces caisses sous prtexte de les centraliser; et, pour
colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des
ressources prises sur le contribuable[39]. Car, dira-t-il, n'est-il
pas bien naturel et bien juste que l'tat contribue  une oeuvre
si grande, si gnreuse, si philanthropique, si humanitaire?
Premire injustice: faire entrer de force dans la socit, et par
le ct des cotisations, des citoyens qui ne doivent pas concourir
aux rpartitions de secours. Ensuite, sous prtexte d'unit, de
solidarit (que sais-je?), il s'avisera de fondre toutes les
associations en une seule soumise  un rglement uniforme.

[Note 39: Voir, au tome IV, le pamphlet _la Loi_, et notamment page
360 et suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Mais, je le demande, que sera devenue la moralit de l'institution
quand sa caisse sera alimente par l'impt; quand nul, si ce n'est
quelque bureaucrate, n'aura intrt  dfendre le fonds commun;
quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prvenir les abus, se
fera un plaisir de les favoriser; quand aura cess toute surveillance
mutuelle, et que feindre une maladie ce ne sera autre chose que jouer
un bon tour au gouvernement? Le gouvernement, il faut lui rendre
cette justice, est enclin  se dfendre; mais ne pouvant plus compter
sur l'action prive, il faudra bien qu'il y substitue l'action
officielle. Il nommera des vrificateurs, des contrleurs, des
inspecteurs. On verra des formalits sans nombre s'interposer entre
le besoin et le secours. Bref, une admirable institution sera, ds sa
naissance, transforme en une branche de police.

L'tat n'apercevra d'abord que l'avantage d'augmenter la tourbe de
ses cratures, de multiplier le nombre des places  donner, d'tendre
son patronage et son influence lectorale. Il ne remarquera pas qu'en
s'arrogeant une nouvelle attribution, il vient d'assumer sur lui
une responsabilit nouvelle, et, j'ose le dire, une responsabilit
effrayante. Car bientt qu'arrivera-t-il? Les ouvriers ne verront
plus dans la caisse commune une proprit qu'ils administrent,
qu'ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits. Peu 
peu, ils s'accoutumeront  regarder le secours en cas de maladie
ou de chmage, non comme provenant d'un fonds limit prpar par
leur propre prvoyance, mais comme une dette de la Socit. Ils
n'admettront pas pour elle l'impossibilit de payer, et ne seront
jamais contents des rpartitions. L'tat se verra contraint de
demander sans cesse des subventions au budget. L, rencontrant
l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engag dans
des difficults inextricables. Les abus iront toujours croissant,
et on en reculera le redressement d'anne en anne, comme c'est
l'usage, jusqu' ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors
on s'apercevra qu'on est rduit  compter avec une population qui ne
sait plus agir par elle-mme, qui attend tout d'un ministre ou d'un
prfet, mme la subsistance, et dont les ides sont perverties au
point d'avoir perdu jusqu' la notion du Droit, de la Proprit, de
la Libert et de la Justice.

Telles sont quelques-unes des raisons qui m'ont alarm, je l'avoue,
quand j'ai vu qu'une commission de l'assemble lgislative tait
charge de prparer un projet de loi sur les socits de secours
mutuels. J'ai cru que l'heure de la destruction avait sonn pour
elles, et je m'en affligeais d'autant plus qu' mes yeux un grand
avenir les attend, pourvu qu'on leur conserve l'air fortifiant de
la libert. Eh quoi! est-il donc si difficile de laisser les hommes
essayer, ttonner, choisir, se tromper, se rectifier, apprendre,
se concerter, gouverner leurs proprits et leurs intrts, agir
pour eux-mmes,  leurs prils et risques, sous leur propre
responsabilit; et ne voit-on pas que c'est ce qui les fait hommes?
Partira-t-on toujours de cette fatale hypothse, que tous les
gouvernants sont des tuteurs et tous les gouverns des pupilles?

Je dis que, laisses aux soins et  la vigilance des intresss, les
socits de secours mutuels ont devant elles un grand avenir, et
je n'en veux pour preuve que ce qui se passe de l'autre ct de la
Manche.

En Angleterre la prvoyance individuelle n'a pas attendu l'impulsion
du gouvernement pour organiser une assistance puissante et rciproque
entre les deux classes laborieuses. Depuis longtemps, il s'est fond
dans les principales villes de la Grande-Bretagne des associations
_libres_, s'administrant elles-mmes, etc...

Le nombre total de ces associations, pour les trois royaumes,
s'lve  33,223, qui ne comprennent pas moins de trois millions
cinquante-deux mille individus. C'est la moiti de la population
adulte de la Grande-Bretagne...

Cette grande confdration des classes laborieuses, cette
institution de fraternit effective et pratique, repose sur les bases
les plus solides. Leur revenu est de 125 millions, et leur capital
accumul atteint 280 millions.

C'est dans ce fonds que puisent tous les besoins quand le travail
diminue ou s'arrte. On s'est tonn quelquefois de voir l'Angleterre
rsister au contre-coup des immenses et profondes perturbations
qu'prouve de temps en temps et presque priodiquement sa gigantesque
industrie. L'explication de ce phnomne est, en grande partie, dans
le fait que nous signalons.

M. Roebuck[40] voulait qu' cause de la grandeur de la question,
le gouvernement _ft acte d'initiative et de tutelle_ en prenant
lui-mme cette question en main... Le chancelier de l'chiquier s'y
est refus.

[Note 40: Il est  remarquer que M. Roebuck est,  la Chambre des
communes, un dput de _l'extrme gauche_.  ce titre, il est
l'adversaire n de tous les gouvernements imaginables; et en mme
temps il pousse  l'absorption de tous les droits, de toutes les
facults par le gouvernement. Le proverbe est donc faux qui dit que
_les montagnes ne se rencontrent pas_.]

L o les intrts individuels suffisent  se gouverner librement
eux-mmes, le pouvoir, en Angleterre, juge inutile de faire
intervenir son action. Il veille de haut  ce que tout se passe
rgulirement; mais il laisse  chacun le mrite de ses efforts
et le soin d'administrer sa propre chose, selon ses vues et ses
convenances. C'est  cette indpendance des citoyens que l'Angleterre
doit certainement une partie de sa grandeur comme nation[41].

[Note 41: Extrait de _la Presse_ du 22 juin 1850.]

L'auteur aurait pu ajouter: C'est encore  cette indpendance que les
citoyens doivent leur exprience et leur valeur personnelle. C'est
 cette indpendance que le gouvernement doit son irresponsabilit
relative, et par suite sa stabilit.

Parmi les institutions qui peuvent natre des _socits de secours
mutuels_, quand celles-ci auront accompli l'volution qu'elles
commencent  peine, je mets au premier rang,  cause de son
importance sociale, la _caisse de retraite_ des travailleurs.

Il y a des personnes qui traitent une telle institution de chimre.
Ces personnes, sans doute, ont la prtention de savoir o sont, en
fait de Stabilit, les bornes qu'il n'est pas permis  l'Humanit
de franchir. Je leur adresserai ces simples questions: Si elles
n'avaient jamais connu que l'tat social des peuplades qui vivent
de chasse ou de pche, auraient-elles pu prvoir, je ne dis pas les
revenus fonciers, les rentes sur l'tat, les traitements fixes, mais
mme le Salariat, ce premier degr de fixit dans la condition des
classes les plus pauvres? Et plus tard, si elles n'avaient jamais
vu que le salariat, tel qu'il existe dans les pays o ne s'est pas
encore montr l'esprit d'association, auraient-elles os prdire les
destines rserves aux _socits de secours mutuels_, telles que
nous venons de les voir fonctionner en Angleterre? Ou bien ont-elles
quelque bonne raison de croire qu'il tait plus facile aux classes
laborieuses de s'lever d'abord au salariat, puis aux socits de
secours, que de parvenir aux caisses de retraite? Ce troisime pas
serait-il plus infranchissable que les deux autres?

Pour moi, je vois que l'Humanit a soif de stabilit; je vois que,
de sicle en sicle, elle ajoute  ses conqutes incompltes, au
profit d'une classe ou d'une autre, par des procds merveilleux,
qui semblent bien au-dessus de toute invention individuelle, et je
n'oserais certes pas dire o elle s'arrtera dans cette voie.

Ce qu'il y a de positif, c'est que la _Caisse de retraite_ est
l'aspiration universelle, unanime, nergique, ardente de tous les
ouvriers; et c'est bien naturel.

Je les ai souvent interrogs, et j'ai toujours reconnu que la
grande douleur de leur vie ce n'est ni le poids du travail, ni la
modicit du salaire, ni mme le sentiment d'irritation que pourrait
provoquer dans leur me le spectacle de l'ingalit. Non; ce qui
les affecte, ce qui les dcourage, ce qui les dchire, ce qui les
crucifie, c'est l'incertitude de l'avenir.  quelque profession
que nous appartenions, que nous soyons fonctionnaires, rentiers,
propritaires, ngociants, mdecins, avocats, militaires, magistrats,
nous jouissons, sans nous en apercevoir, par consquent sans en tre
reconnaissants, des progrs raliss par la Socit, au point de ne
plus comprendre, pour ainsi dire, cette torture de l'incertitude.
Mais mettons-nous  la place d'un ouvrier, d'un artisan que hante
tous les matins,  son rveil, cette pense:

Je suis jeune et robuste; je travaille, et mme il me semble que
j'ai moins de loisirs, que je rpands plus de sueurs que la plupart
de mes semblables. Cependant c'est  peine si je puis arriver 
pourvoir  mes besoins,  ceux de ma femme et de mes enfants. Mais
que deviendrai-je, que deviendront-ils, quand l'ge ou la maladie
auront nerv mes bras? Il me faudrait un empire sur moi-mme, une
force, une prudence surhumaines pour pargner sur mon salaire de
quoi faire face  ces jours de malheur. Encore, contre la maladie,
j'ai la chance de jouer de bonheur; et puis il y a des socits de
secours mutuels. Mais la vieillesse n'est pas une ventualit; elle
arrivera fatalement. Tous les jours je sens son approche, elle va
m'atteindre; et alors, aprs une vie de probit et de labeur, quelle
est la perspective que j'ai devant les yeux? L'hospice, la prison
ou le grabat pour moi; pour ma femme, la mendicit; pour ma fille,
pis encore. Oh! que n'existe-t-il quelque institution sociale qui me
ravisse, mme de force, pendant ma jeunesse, de quoi assurer du pain
 mes vieux jours!

Il faut bien nous dire que cette pense, que je viens d'exprimer
faiblement, tourmente, au moment o j'cris, et tous les jours, et
toutes les nuits, et  toute heure, l'imagination pouvante d'un
nombre immense de nos frres.--Et quand un problme se pose dans de
telles conditions devant l'humanit, soyons-en bien assurs, c'est
qu'il n'est pas insoluble.

Si, dans leurs efforts pour donner plus de stabilit  leur avenir,
les ouvriers ont sem l'alarme parmi les autres classes de la
socit, c'est qu'ils ont donn  ces efforts une direction fausse,
injuste, dangereuse. Leur premire pense,--c'est l'usage en
France,--a t de faire irruption sur la fortune publique; de fonder
la caisse des retraites sur le produit des contributions; de faire
intervenir l'tat ou la Loi, c'est--dire d'avoir tous les profits de
la spoliation sans en avoir ni les dangers ni la honte.

Ce n'est pas de ce ct de l'horizon social que peut venir
l'institution tant dsire par les ouvriers. La caisse de retraite,
pour tre utile, solide, louable, pour que son origine soit en
harmonie avec sa fin, doit tre le fruit de leurs efforts, de leur
nergie, de leur sagacit, de leur exprience, de leur prvoyance.
Elle doit tre alimente par leurs sacrifices; elle doit crotre
arrose de leurs sueurs. Ils n'ont rien  demander au gouvernement,
si ce n'est libert d'action et rpression de toute fraude.

Mais le temps est-il arriv o la fondation d'une caisse de retraite
pour les travailleurs est possible? Je n'oserais l'affirmer; j'avoue
mme que je ne le crois pas. Pour qu'une institution qui ralise un
nouveau degr de stabilit en faveur d'une classe puisse s'tablir,
il faut qu'un certain progrs, qu'un certain degr de civilisation
se soit ralis dans le milieu social o cette institution aspire
 la vie. Il faut qu'une atmosphre vitale lui soit prpare. Si
je ne me trompe, c'est aux _socits de secours mutuels_, par les
ressources matrielles qu'elles creront, par l'esprit d'association,
l'exprience, la prvoyance, le sentiment de la dignit qu'elles
feront pntrer dans les classes laborieuses, c'est, dis-je, aux
socits de secours qu'il est rserv d'enfanter les caisses de
retraite.

Car voyez ce qui se passe en Angleterre, et vous resterez convaincu
que tout se lie, et qu'un progrs, pour tre ralisable, veut tre
prcd d'un autre progrs.

En Angleterre, tous les adultes que cela intresse sont
successivement arrivs, sans contrainte, aux _socits de secours_,
et c'est l un point trs-important quand il s'agit d'oprations qui
ne prsentent quelque justesse que sur une grande chelle, en vertu
de la loi des grands nombres.

Ces socits ont des capitaux immenses, et recueillent en outre tous
les ans des revenus considrables.

Il est permis de croire, ou il faudrait nier la civilisation, que
l'emploi de ces prodigieuses sommes  titre de secours se restreindra
proportionnellement de plus en plus.

La salubrit est un des bienfaits que la civilisation dveloppe.
L'hygine, l'art de gurir font quelque progrs; les machines
prennent  leur charge la partie la plus pnible du travail humain;
la longvit s'accrot. Sous tous ces rapports, les charges des
associations de secours tendent  diminuer.

Ce qui est plus dcisif et plus infaillible encore, c'est la
disparition des grandes crises industrielles en Angleterre. Elles ont
eu pour cause tantt ces engouements subits, qui de temps en temps
saisissent les Anglais, pour des entreprises plus que hasardes et
qui entranent une dissipation immense de capitaux; tantt les carts
de prix qu'avaient  subir les moyens de subsistance, sous l'action
du rgime restrictif: car il est bien clair que, quand le pain et
la viande sont fort chers, toutes les ressources du peuple sont
employes  s'en procurer, les autres consommations sont dlaisses,
et le chmage des fabriques devient invitable.

La premire de ces causes, on la voit succomber aujourd'hui sous
les leons de la discussion publique, sous les leons plus rudes
de l'exprience; et l'on peut dj prvoir que cette nation, qui
se jetait nagure dans les emprunts amricains, dans les mines
du Mexique, dans les entreprises de chemins de fer avec une si
moutonnire crdulit, sera beaucoup moins dupe que d'autres des
illusions californiennes.

Que dirai-je du Libre change, dont le triomphe est d  Cobden[42],
non  Robert Peel; car l'aptre aurait toujours fait surgir un homme
d'tat, tandis que l'homme d'tat ne pouvait se passer de l'aptre?
Voil une puissance nouvelle dans le monde, et qui portera, j'espre,
un rude coup  ce monstre qu'on nomme _chmage_. La restriction a
pour tendance et pour effet (elle ne le nie pas) de placer plusieurs
industries du pays, et par suite une partie de sa population,
dans une situation prcaire. Comme ces vagues amonceles, qu'une
force passagre tient momentanment au-dessus du niveau de la mer,
aspirent incessamment  descendre, de mme ces industries factices,
environnes de toute part d'une concurrence victorieuse, menacent
sans cesse de s'crouler. Que faut-il pour dterminer leur chute?
Une modification dans l'un des articles d'un des innombrables tarifs
du monde. De l une crise. En outre, les variations de prix sur une
denre sont d'autant plus grandes que le cercle de la concurrence
est plus troit. Si l'on entourait de douanes un dpartement, un
arrondissement, une commune, on rendrait les fluctuations des prix
considrables. La libert agit sur le principe des assurances. Elle
compense, pour les divers pays et pour les diverses annes, les
mauvaises rcoltes par les bonnes. Elle maintient les prix rapprochs
d'une moyenne; elle est donc une force de nivellement et d'quilibre.
Elle concourt  la stabilit; donc elle combat l'instabilit, cette
grande source des crises et des chmages. Il n'y a aucune exagration
 dire que la premire partie de l'oeuvre de Cobden affaiblira
beaucoup les dangers qui ont fait natre, en Angleterre, les socits
de secours mutuels.

[Note 42: Voir tome III, pages 442  446.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Cobden a entrepris une autre tche (et elle russira, parce que
la vrit bien servie triomphe toujours) qui n'exercera pas moins
d'influence sur la fixit du sort des travailleurs. Je veux parler
de l'abolition de la guerre, ou plutt (ce qui revient au mme)
de l'infusion de l'esprit de paix dans l'opinion qui dcide de la
paix et de la guerre. La guerre est toujours la plus grande des
perturbations que puisse subir un peuple dans son industrie, dans
le courant de ses affaires, la direction de ses capitaux, mme
jusque dans ses gots. Par consquent, c'est une cause puissante
de drangement, de malaise, pour les classes qui peuvent le moins
changer la direction de leur travail. Plus cette cause s'affaiblira,
moins seront onreuses les charges des socits de secours mutuels.

Et d'un autre ct, par la force du progrs, par le seul bnfice du
temps, leurs ressources deviendront de plus en plus abondantes. Le
moment arriva donc o elles pourront entreprendre, sur l'instabilit
inhrente aux choses humaines, une nouvelle et dcisive conqute, en
se transformant, en s'instituant caisses de retraite; et c'est ce
qu'elles feront sans doute, puisque c'est l l'aspiration ardente et
universelle des travailleurs.

Il est  remarquer qu'en mme temps que les circonstances matrielles
prparent cette cration, les circonstances morales y sont aussi
inclines par l'influence mme des socits de secours. Ces socits
dveloppent chez les ouvriers des habitudes, des qualits, des
vertus dont la possession et la diffusion sont, pour les caisses
de retraite, comme un prliminaire indispensable. Qu'on y regarde
de prs, on se convaincra que l'avnement de cette institution
suppose une civilisation trs-avance. Il en doit tre  la fois
l'effet et la rcompense. Comment serait-il possible, si les hommes
n'avaient pas l'habitude de se voir, de se concerter, d'administrer
des intrts communs; ou bien s'ils taient livrs  des vices qui
les rendraient vieux avant l'ge; ou encore s'ils en taient  penser
que tout est permis contre le public et qu'un intrt collectif est
lgitimement le point de mire de toutes les fraudes?

Pour que l'tablissement des caisses de retraite ne soit pas un sujet
de trouble et de discorde, il faut que les travailleurs comprennent
bien qu'ils ne doivent en appeler qu' eux-mmes, que le fonds
collectif doit tre volontairement form par ceux qui ont chance d'y
prendre part; qu'il est souverainement injuste et antisocial d'y
faire concourir par l'impt, c'est--dire par la force, les classes
qui restent trangres  la rpartition. Or nous n'en sommes pas
l, de beaucoup s'en faut, et les frquentes invocations  l'tat
ne montrent que trop quelles sont les esprances et les prtentions
des travailleurs. Ils pensent que leur caisse de retraite doit tre
alimente par des subventions de l'tat, comme l'est celle des
fonctionnaires. C'est ainsi qu'un abus en provoque toujours un autre.

Mais si les caisses de retraite doivent tre entretenues
exclusivement par ceux qu'elles intressent, ne peut-on pas dire
qu'elles existent dj, puisque les compagnies d'assurances sur la
vie prsentent des combinaisons qui permettent  tout ouvrier de
faire profiter l'avenir de tous les sacrifices du prsent?

Je me suis longuement tendu sur les _socits de secours_ et les
_caisses de retraite_, encore que ces institutions ne se lient
qu'indirectement au sujet de ce chapitre. J'ai cd au dsir de
montrer l'Humanit marchant graduellement  la conqute de la
stabilit, ou plutt (car stabilit implique quelque chose de
stationnaire) sortant victorieuse de sa lutte contre l'_alatoire_;
l'alatoire, cette menace incessante qui suffit  elle seule pour
troubler toutes les jouissances de la vie; cette pe de Damocls qui
semblait si invitablement suspendue sur les destines humaines. Que
cette menace puisse tre progressivement et indfiniment carte,
par la rduction  une moyenne des chances de tous les temps, de
tous les lieux et de tous les hommes, c'est certainement une des
plus admirables harmonies sociales qui puissent s'offrir  la
contemplation de l'conomiste philosophe.

Et il ne faut pas croire que cette victoire dpende de deux
institutions plus ou moins contingentes. Non; l'exprience les
montrerait impraticables, que l'Humanit n'en trouverait pas moins
sa voie vers la fixit. Il suffit que l'incertitude soit un mal pour
tre assur qu'il sera incessamment et, tt ou tard, efficacement
combattu, car telle est la loi de notre nature.

Si, comme nous l'avons vu, le salariat a t, au point de vue de
la stabilit, une forme plus avance de l'association entre le
capital et le travail, il laisse encore une trop grande place 
l'alatoire.  la vrit, tant qu'il travaille, l'ouvrier sait sur
quoi il peut compter. Mais jusqu' quand aura-t-il de l'ouvrage, et
pendant combien de temps aura-t-il la force de l'accomplir? Voil
ce qu'il ignore et ce qui met dans son avenir un affreux problme.
L'incertitude du capitaliste est autre. Elle n'implique pas une
question de vie et de mort. Je tirerai toujours un intrt de mes
fonds; mais cet intrt sera-t-il plus ou moins lev? Telle est la
question que se pose le travail antrieur.

Les philanthropes sentimentalistes, qui voient l une ingalit
choquante, qu'ils voudraient faire disparatre par des moyens
artificiels, et je pourrais dire injustes et violents, ne font pas
attention qu'aprs tout on ne peut empcher la nature des choses
d'tre la nature des choses. Il ne se peut pas que le travail
antrieur n'ait plus de scurit que le travail actuel, parce qu'il
ne se peut pas que des produits crs n'offrent des ressources
plus certaines que des produits  crer; que des services dj
rendus, reus et valus ne prsentent une base plus solide que des
services encore  l'tat d'offre. Si vous n'tes pas surpris que,
de deux pcheurs, celui-l soit plus tranquille sur son avenir,
qui, ayant travaill et pargn depuis longtemps, possde lignes,
filets, bateaux et approvisionnement de poisson, tandis que l'autre
n'a absolument rien que la bonne volont de pcher, pourquoi vous
tonnez-vous que l'ordre social manifeste,  un degr quelconque, les
mmes diffrences? Pour que l'envie, la jalousie, le simple dpit de
l'ouvrier  l'gard du capitaliste fussent justifiables, il faudrait
que la stabilit relative de l'un fut une des causes de l'instabilit
de l'autre. Mais c'est le contraire qui est vrai, et c'est justement
ce capital existant entre les mains d'un homme qui ralise pour un
autre la garantie du salaire, quelque insuffisante qu'elle vous
paraisse. Certes, sans le capital, l'alatoire serait bien autrement
imminent et rigoureux. Serait-ce un avantage pour les ouvriers que sa
rigueur s'accrt, si elle devenait commune  tous, gale pour tous?

Deux hommes couraient des risques gaux, pour chacun,  40. L'un fit
si bien par son travail et sa prvoyance, qu'il rduisit  10 les
risques qui le regardaient. Ceux de son compagnon se trouvrent, du
mme coup, et par suite d'une mystrieuse solidarit, rduits non
pas  10, mais  20. Quoi de plus juste que l'un, celui qui avait le
mrite, recueillt une plus grande part de la rcompense? quoi de
plus admirable que l'autre profitt des vertus de son frre? Eh bien!
voil ce que repousse la philanthropie sous prtexte qu'un tel ordre
blesse l'galit.

Le vieux pcheur dit un jour  son camarade:

Tu n'as ni barque, ni filets, ni d'autre instrument que tes mains
pour pcher, et tu cours grand risque de faire une triste pche. Tu
n'as pas non plus d'approvisionnement, et cependant, pour travailler,
il ne faut pas avoir l'estomac vide. Viens avec moi; c'est ton
intrt comme le mien. C'est le tien, car je te cderai une part
de notre pche, et, quelle qu'elle soit, elle sera toujours plus
avantageuse pour toi que le fruit de tes efforts isols. C'est aussi
le mien, car ce que je prendrai de plus, grce  ton aide, dpassera
la portion que j'aurai  te cder. En un mot, l'union de ton travail,
du mien et de mon capital, comparativement  leur action isole,
nous vaudra _un excdant_, et c'est le partage de cet excdant qui
explique comment l'association peut nous tre  tous deux favorable.

Cela fut fait ainsi. Plus tard le jeune pcheur prfra recevoir,
chaque jour, une quantit fixe de poisson. Son profit alatoire fut
ainsi converti en salaire, sans que les avantages de l'association
fussent dtruits, et,  plus forte raison, sans que l'association ft
dissoute.

Et c'est dans de telles circonstances que la prtendue philanthropie
des socialistes vient dclamer contre la tyrannie des barques et
des filets, contre la situation naturellement moins incertaine de
celui qui les possde, parce qu'il les a fabriqus prcisment pour
acqurir quelque certitude! C'est dans ces circonstances qu'elle
s'efforce de persuader au pauvre dnu qu'il est victime de son
arrangement _volontaire_ avec le vieux pcheur, et qu'il doit se
hter de rentrer dans l'isolement!

Oui, l'avenir du capitaliste est moins chanceux que celui de
l'ouvrier; ce qui revient  dire que celui qui possde dj est mieux
que celui qui ne possde pas encore. Cela est ainsi et doit tre
ainsi, car c'est la raison pour laquelle chacun aspire  possder.

Les hommes tendent donc  sortir du salariat pour devenir
capitalistes. C'est la marche conforme  la nature du coeur humain.
Quel travailleur ne dsire avoir un outil  lui, des avances 
lui, une boutique, un atelier, un champ, une maison  lui? Quel
ouvrier n'aspire  devenir patron? Qui n'est heureux de commander
aprs avoir longtemps obi? Reste  savoir si les grandes lois du
monde conomique, si le jeu naturel des organes sociaux favorisent
ou contrarient cette tendance. C'est la dernire question que nous
examinerons  propos des salaires.

Et peut-il  cet gard exister quelque doute?

Qu'on se rappelle l'volution ncessaire de la production: l'utilit
gratuite se substituant incessamment  l'utilit onreuse; les
efforts humains diminuant sans cesse pour chaque rsultat, et, mis en
disponibilit, s'attaquant  de nouvelles entreprises; chaque heure
de travail correspondant  une satisfaction toujours croissante.
Comment de ces prmisses ne pas dduire l'accroissement progressif
des _effets utiles_  rpartir, par consquent l'amlioration
soutenue des travailleurs, et par consquent encore une progression
sans fin dans cette amlioration?

Car ici, l'effet devenant cause, nous voyons le progrs non-seulement
marcher, mais s'acclrer par la marche: _vires acquirere eundo_. En
effet, de sicle en sicle, l'pargne devient plus facile, puisque la
rmunration du travail devient plus fconde. Or l'pargne accrot
les capitaux, provoque la demande des bras et dtermine l'lvation
des salaires. L'lvation des salaires,  son tour, facilite
l'pargne et la transformation du salari en capitaliste. Il y a
donc entre la rmunration du travail et l'pargne une action et une
raction constantes, toujours favorables  la classe laborieuse,
toujours appliques  allger pour elle le joug des ncessits
urgentes.

On dira peut-tre que je rassemble ici tout ce qui peut faire
luire l'esprance aux yeux des proltaires, et que je dissimule
ce qui est de nature  les plonger dans le dcouragement. S'il
y a des tendances vers l'galit, me dira-t-on, il en est aussi
vers l'ingalit. Pourquoi ne les analysez-vous pas toutes, afin
d'expliquer la situation vraie du proltariat, et de mettre ainsi
la science d'accord avec les tristes faits qu'elle semble refuser
de voir? Vous nous montrez l'utilit gratuite se substituant 
l'utilit onreuse, les dons de Dieu tombant de plus en plus dans le
domaine de la communaut, et, par ce seul fait, le travail humain
obtenant une rcompense toujours croissante. De cet accroissement
de rmunration vous dduisez une facilit croissante d'pargne; de
cette facilit d'pargne, un nouvel accroissement de rmunration
amenant de nouvelles pargnes plus abondantes encore, et ainsi de
suite  l'infini. Il se peut que ce systme soit aussi logique
qu'il est optimiste, il se peut que nous ne soyons pas en mesure
de lui opposer une rfutation scientifique. Mais o sont les faits
qui le confirment? O voit-on se raliser l'affranchissement du
proltariat? Est-ce dans les grands centres manufacturiers? Est-ce
parmi les manouvriers des campagnes? Et, si vos prvisions thoriques
ne s'accomplissent pas, ne serait-ce point qu' ct des lois
conomiques que vous invoquez, il y a d'autres lois, qui agissent en
sens contraire, et dont vous ne parlez pas? Par exemple, pourquoi ne
nous dites-vous rien de cette concurrence que les bras se font entre
eux et qui les force de se louer au rabais; de ce besoin urgent de
vivre, qui presse le proltaire et l'oblige  subir les conditions
du capital, de telle sorte que c'est l'ouvrier le plus dnu, le
plus affam, le plus isol, et par suite le moins exigeant, qui fixe
pour tous le taux du salaire? Et si,  travers tant d'obstacles,
la condition de nos malheureux frres vient cependant  s'adoucir,
pourquoi ne nous montrez-vous pas la loi de la population venant
interposer son action fatale, multiplier la multitude, raviver la
concurrence, accrotre l'offre des bras, donner gain de cause au
capital, et rduire le proltaire  ne recevoir, contre un travail de
douze ou seize heures, que _ce qui est indispensable_ (c'est le mot
consacr) _au maintien de l'existence_?

Si je n'ai pas abord toutes ces faces de la question, c'est qu'il
n'est gure possible de tout accumuler dans un chapitre. J'ai dj
expos la loi gnrale de la Concurrence, et on a pu voir qu'elle
tait loin de fournir  aucune classe, surtout  la moins heureuse,
des motifs srieux de dcouragement. Plus tard j'exposerai celle de
la Population, et l'on s'assurera, j'espre, que dans ses effets
gnraux elle n'est pas impitoyable. Ce n'est pas ma faute si chaque
grande solution, comme est, par exemple, la destine future de toute
une portion de l'humanit, rsulte non d'une loi conomique isole,
et, par suite, d'un chapitre de cet ouvrage, mais de l'ensemble de
ces lois ou de l'ouvrage tout entier.

--Ensuite, et j'appelle l'attention du lecteur sur cette distinction,
qui n'est certes pas une subtilit; quand on est en prsence d'un
effet, il faut bien se garder de l'attribuer aux lois gnrales et
providentielles, s'il provient au contraire de la violation de ces
lois.

Je ne nie certes pas les calamits qui, sous toutes les
formes,--labeur excessif, insuffisance de salaire, incertitude de
l'avenir, sentiment d'infriorit,--frappent ceux de nos frres qui
n'ont pu s'lever encore, par la Proprit,  une situation plus
douce. Mais il faut bien reconnatre que l'incertitude, le dnment
et l'ignorance, c'est le point de dpart de l'humanit tout entire.
Cela tant ainsi, la question, ce me semble, est de savoir: 1 si
les lois gnrales providentielles ne tendent pas  allger, pour
toutes les classes, ce triple joug; 2 si les conqutes accomplies
par les classes les plus avances ne sont pas une facilit prpare
aux classes attardes. Que si la rponse  ces questions est
affirmative, on peut dire que l'harmonie sociale est constate, et
que la Providence serait justifie  nos yeux, si elle avait besoin
de l'tre.

Aprs cela, l'homme tant dou de volont et de libre arbitre, il
est certain que les bienfaisantes lois de la Providence ne lui
profitent qu'autant qu'il s'y conforme; et, quoique j'affirme sa
nature perfectible, je n'entends certes pas dire qu'il progresse
mme alors qu'il mconnat ou viole ces lois. Ainsi, je dis que les
transactions mutuelles, libres, volontaires, exemptes de fraude et de
violence portent en elles-mmes un principe progressif pour tout le
monde. Mais ce n'est pas l affirmer que le progrs est invitable
et qu'il doit jaillir de la guerre, du monopole et de l'imposture.
Je dis que le salaire tend  s'lever, que cette lvation facilite
l'pargne, et que l'pargne,  son tour, lve le salaire. Mais si le
salari, par des habitudes de dissipation et de dbauche, neutralise
 l'origine cette cause d'effets progressifs, je ne dis pas que les
effets se manifesteront de mme, car le contraire est impliqu dans
mon affirmation.

Pour soumettre  l'preuve des faits la dduction scientifique, il
faudrait prendre deux poques: par exemple 1750 et 1850.

Il faudrait d'abord constater quelle est,  ces deux poques, la
proportion des proltaires aux propritaires. On trouverait, je le
prsume, que, depuis un sicle, le nombre des gens qui ont quelques
avances s'est beaucoup accru, relativement au nombre de ceux qui n'en
ont pas du tout.

Il faudrait ensuite tablir la situation spcifique de chacune de ces
deux classes, ce qui ne se peut qu'en observant leurs satisfactions.
Trs-probablement on trouverait que, de nos jours, elles tirent
beaucoup plus de satisfactions relles, l'une de son travail
accumul, l'autre de son travail actuel, que cela n'tait possible
sous la rgence.

Si ce double progrs respectif et relatif n'a pas t ce que l'on
pourrait dsirer, surtout pour la classe ouvrire, il faut se
demander s'il n'a pas t plus ou moins retard par des erreurs,
des injustices, des violences, des mprises, des passions, en un
mot par la faute de l'Humanit, par des causes contingentes qu'on
ne peut confondre avec ce que je nomme les grandes et constantes
lois de l'conomie sociale. Par exemple, n'y a-t-il pas eu des
guerres et des rvolutions qui auraient pu tre vites? Ces
atrocits n'ont-elles pas absorb d'abord, dissip ensuite une
masse incalculable de capitaux, par consquent diminu le fonds
des salaires et retard pour beaucoup de familles de travailleurs
l'heure de l'affranchissement? N'ont-elles pas en outre dtourn le
travail de son but, en lui demandant, non des satisfactions, mais des
destructions? N'y a-t-il pas eu des monopoles, des privilges, des
impts mal rpartis? N'y a-t-il pas eu des consommations absurdes,
des modes ridicules, des dperditions de force qu'on ne peut
attribuer qu' des sentiments et  des prjugs purils?

Et voyez quelles sont les consquences de ces faits.

Il y a des lois gnrales auxquelles l'homme peut se conformer ou
qu'il peut violer.

S'il est incontestable que les Franais ont souvent contrari, depuis
cent ans, l'ordre naturel du dveloppement social; si l'on ne peut
s'empcher de rattacher  des guerres incessantes,  des rvolutions
priodiques,  des injustices, des privilges, des dissipations, des
folies de toutes sortes une dperdition effrayante de forces, de
capitaux et de travail;

Et si, d'un autre ct, malgr ce premier fait bien manifeste, on
a constat un autre fait,  savoir que pendant cette mme priode
de cent ans la classe propritaire s'est recrute dans la classe
proltaire, et qu'en mme temps toutes deux ont  leur disposition
plus de satisfactions respectives; n'arrivons-nous pas rigoureusement
 cette conclusion:

_Les lois gnrales du monde social sont harmoniques, elles tendent
dans tous les sens au perfectionnement de l'humanit_?

Car enfin, puisque, aprs une priode de cent ans, pendant laquelle
elles ont t si frquemment et si profondment violes, l'Humanit
se trouve plus avance, il faut que leur action soit bienfaisante, et
mme assez pour compenser encore l'action des causes perturbatrices.

Comment, d'ailleurs, en pourrait-il tre autrement? N'y a-t-il pas
une sorte d'quivoque ou plutt de plonasme sous ces expressions:
_Lois gnrales bienfaisantes_? Peuvent-elles ne pas l'tre?...
Quand Dieu a mis dans chaque homme une impulsion irrsistible vers
le bien, et, pour le discerner, une lumire susceptible de se
rectifier, ds cet instant il a t dcid que l'Humanit tait
perfectible et qu' travers beaucoup de ttonnements, d'erreurs, de
dceptions, d'oppressions, d'oscillations, elle marcherait vers le
mieux indfini. Cette marche de l'Humanit, en tant que les erreurs,
les dceptions, les oppressions en sont absentes, c'est justement ce
qu'on appelle les lois gnrales de l'ordre social. Les erreurs, les
oppressions, c'est ce que je nomme la violation de ces lois ou les
causes perturbatrices. Il n'est donc pas possible que les unes ne
soient bienfaisantes et les autres funestes,  moins qu'on n'aille
jusqu' mettre en doute si les causes perturbatrices ne peuvent
agir d'une manire plus permanente que les lois gnrales. Or cela
est contradictoire  ces prmisses: notre intelligence, qui peut se
tromper, est susceptible de se rectifier. Il est clair que le monde
social tant constitu comme il l'est, l'erreur rencontre tt ou tard
pour limite la Responsabilit, l'oppression se brise tt ou tard  la
Solidarit; d'o il suit que les causes perturbatrices ne sont pas
d'une nature permanente, et c'est pour cela que ce qu'elles troublent
mrite le nom de lois gnrales.

Pour se conformer  des lois gnrales, il faut les connatre. Qu'il
me soit donc permis d'insister sur les rapports, si mal compris, du
capitaliste et du travailleur.

Le capital et le travail ne peuvent se passer l'un de l'autre.
Perptuellement en prsence, leurs arrangements sont un des faits
les plus importants et les plus intressants que l'conomiste puisse
observer. Et qu'on y songe bien, des haines invtres, des luttes
ardentes, des crimes, des torrents de sang peuvent sortir d'une
observation mal faite, si elle se popularise.

Or, je le dis avec la conviction la plus entire, on a satur le
public, depuis quelques annes, des thories les plus fausses sur
cette matire. On a profess que, des transactions libres du capital
et du travail, il devait sortir, non pas accidentellement, mais
ncessairement, le monopole pour le capitaliste, l'oppression pour
le travailleur, d'o l'on n'a pas craint de conclure que la libert
devait tre partout touffe; car, je le rpte, quand on a accus la
libert d'avoir engendr le monopole, on n'a pas seulement prtendu
constater un fait, mais exprimer une Loi.  l'appui de cette thse,
on a invoqu l'action des machines et celle de la concurrence. M. de
Sismondi, je crois, a t le fondateur, et M. Buret, le propagateur
de ces tristes doctrines, bien que celui-ci n'ait conclu que fort
timidement et que le premier n'ait pas os conclure du tout. Mais
d'autres sont venus qui ont t plus hardis. Aprs avoir souffl
la haine du _capitalisme_ et du _propritarisme_, aprs avoir fait
accepter des masses comme un axiome incontestable cette dcouverte:
_La libert conduit fatalement au monopole_, ils ont, volontairement
ou non, entran le peuple  mettre la main sur cette libert
maudite[43]. Quatre jours d'une lutte sanglante l'ont dgage, mais
non rassure; car ne voyons-nous pas,  chaque instant, la main de
l'tat, obissant aux prjugs vulgaires, toujours prte  s'immiscer
dans les rapports du capital et du travail?

[Note 43: Journes de juin 1848.]

L'action de la concurrence a dj t dduite de notre thorie
de la valeur. Nous ferons voir de mme l'effet des machines. Ici
nous devons nous borner  exposer quelques ides gnrales sur les
rapports du capitaliste et du travailleur.

Le fait qui frappe d'abord beaucoup nos rformateurs pessimistes,
c'est que les capitalistes sont plus riches que les ouvriers, qu'ils
se procurent plus de satisfactions, d'o il rsulte qu'ils s'adjugent
une part plus grande, et par consquent injuste, dans le produit
labor en commun. C'est  quoi aboutissent les statistiques plus ou
moins intelligentes, plus ou moins impartiales, dans lesquelles ils
exposent la situation des classes ouvrires.

Ces messieurs oublient que la _misre absolue_ est le point de dpart
fatal de tous les hommes, et qu'elle persiste fatalement tant qu'ils
n'ont rien acquis ou que personne n'a rien acquis pour eux. Remarquer
en bloc que les capitalistes sont mieux pourvus que les simples
ouvriers, c'est constater simplement que ceux qui ont quelque chose
ont plus que ceux qui n'ont rien.

Les questions que l'ouvrier doit se poser ne sont pas celles-ci:

Mon travail me produit-il beaucoup? me produit-il peu? me produit-il
autant qu' un autre? me produit-il ce que je voudrais?

Mais bien celles-ci:

Mon travail me produit-il moins parce que je l'ai mis au service du
capitaliste? Me produirait-il plus, si je l'isolais, ou bien si je
l'associais  celui d'autres travailleurs dnus comme moi? Je suis
mal, mais serais-je mieux s'il n'y avait pas de capital au monde?
Si la part que j'obtiens, par mon arrangement avec le capital, est
plus grande que celle que j'obtiendrais sans cet arrangement, en
quoi suis-je fond  me plaindre? Et puis, selon quelles lois nos
parts respectives vont-elles augmentant ou diminuant dans le cas des
transactions libres? S'il est dans la nature de ces transactions
de faire que,  mesure que le total  partager s'accrot, j'aie 
prendre dans l'excdant une proportion toujours croissante (chapitre
VII, page 249), au lieu de vouer haine au capital, n'ai-je pas  le
traiter en bon frre? S'il est bien avr que la prsence du capital
me favorise, et que son absence me ferait mourir, suis-je bien
prudent et bien avis quand je le calomnie, l'pouvante, le force 
se dissiper ou  fuir?

On allgue sans cesse que, dans le dbat qui prcde le trait, les
situations ne sont pas gales, parce que le capital peut attendre et
que le travail ne le peut pas. Le plus press, dit-on, est bien forc
de cder le premier, en sorte que le capitaliste fixe le taux du
salaire.

Sans doute, en s'en tenant  la superficie des choses, celui qui
s'est cr des approvisionnements, et qui  raison de sa prvoyance
peut attendre, a l'avantage du march.  ne considrer qu'une
transaction isole, celui qui dit: _Do ut facias_, n'est pas aussi
press d'arriver  une conclusion que celui qui rpond: _Facio ut
des_. Car quand on peut dire, _do_, on possde et, quand on possde,
on peut attendre.

Il ne faut pourtant pas perdre de vue que la valeur a le mme
principe dans le service que dans le produit. Si l'une des parties
dit _do_, au lieu de _facio_, c'est qu'elle a eu la prvoyance
d'excuter le _facio_ par anticipation. Au fond, c'est le service de
part et d'autre qui mesure la valeur. Or, si pour le travail actuel
tout retard est une souffrance, pour le travail antrieur il est
une perte. Il ne faut donc pas croire que celui qui dit _do_, le
capitaliste, s'amusera ensuite, surtout si l'on considre l'ensemble
de ses transactions,  diffrer le march. Au fait, voit-on beaucoup
de capitaux oisifs pour cette cause? Sont-ils fort nombreux les
manufacturiers qui arrtent leur fabrication, les armateurs qui
arrtent leurs expditions, les agriculteurs qui retardent leurs
rcoltes, uniquement pour dprcier le salaire, en prenant les
ouvriers par la famine?

Mais, sans nier ici que la position du capitaliste  l'gard de
l'ouvrier ne soit favorable sous ce rapport, n'y a-t-il rien autre
chose  considrer dans leurs arrangements? Et, par exemple, n'est-ce
pas une circonstance tout en faveur du _travail actuel_ que le
_travail accumul_ perde de sa valeur par la seule action du temps?
J'ai dj fait ailleurs allusion  ce phnomne. Cependant il importe
de le soumettre ici de nouveau  l'attention des lecteurs, puisqu'il
a une grande influence sur la rmunration du travail actuel.

Ce qui, selon moi, rend fausse ou du moins incomplte cette thorie
de Smith, que _la valeur vient du travail_, c'est qu'elle n'assigne
 la valeur qu'un lment, tandis qu'tant un rapport, elle en a
ncessairement deux. En outre, si la valeur naissait uniquement du
travail et le reprsentait, elle lui serait proportionnelle, ce qui
est contraire  tous les faits.

Non, la valeur vient du service reu et rendu; et le service dpend
autant, si ce n'est plus, de la peine pargne  celui qui le reoit
que de la peine prise par celui qui le rend.  cet gard, les faits
les plus usuels confirment le raisonnement. Quand j'achte un
produit, je puis bien me demander: Combien de temps a-t-on mis  le
faire? Et c'est l sans doute un des lments de mon valuation;
mais je me demande encore et surtout: Combien de temps mettrais-je
 le faire? Combien de temps ai-je mis  faire la chose qu'on me
demande en change? Quand j'achte un service, je ne me demande pas
seulement: Combien en cotera-t-il  mon vendeur pour me le rendre?
mais encore: Combien m'en coterait-il pour me le rendre  moi-mme?

Ces questions personnelles et les rponses qu'elles provoquent font
tellement partie essentielle de l'valuation, que le plus souvent
elles la dterminent.

Marchandez un diamant trouv par hasard. On vous cdera fort peu
ou point de travail; on vous en demandera beaucoup. Pourquoi donc
donnerez-vous votre consentement? parce que vous prendrez en
considration le travail qu'on vous pargne, celui que vous seriez
oblig de subir pour satisfaire, par toute autre voie, le dsir de
possder un diamant.

Quand donc le _travail antrieur_ et le _travail actuel_ s'changent,
ce n'est nullement sur le pied de leur intensit ou de leur dure,
mais sur celui de leur valeur, c'est--dire du service qu'ils se
rendent, de l'utilit dont ils sont l'un pour l'autre. Le capital
viendrait dire: Voici un produit qui m'a cot autrefois dix heures
de travail; si le travail actuel tait en mesure de rpondre: Je
puis faire le mme produit en cinq heures; force serait au capital
de subir cette diffrence: car, encore une fois, peu importe 
l'acqureur actuel de savoir ce que le produit a demand jadis de
labeur; ce qui l'intresse, c'est de connatre ce qu'il lui en
pargne aujourd'hui, le service qu'il en attend.

Le capitaliste, au sens trs-gnral, est l'homme qui, ayant prvu
que tel service serait demand, l'a prpar d'avance et en a
incorpor la mobile valeur dans un produit.

Quand le travail a t ainsi excut par anticipation, en vue d'une
rmunration future, rien ne nous dit qu' n'importe quel jour de
l'avenir il rendra exactement le mme service, pargnera la mme
peine, et conservera par consquent une valeur uniforme. C'est
mme hors de toute vraisemblance. Il pourra tre trs-recherch,
trs-difficile  remplacer de toute autre manire, rendre des
services mieux apprcis ou apprcis par plus de monde, acqurir
une valeur croissante avec le temps, en d'autres termes, s'changer
contre une proportion toujours plus grande de travail actuel.
Ainsi, il n'est pas impossible que tel produit, un diamant, un
violon de Stradivarius, un tableau de Raphal, un plant de vignes
 Chteau-Lafitte, s'change contre mille fois plus de journes de
travail qu'il n'en a demand. Cela ne veut pas dire autre chose, si
ce n'est que le travail antrieur est bien rmunr dans ce cas parce
qu'il rend beaucoup de services.

Le contraire est possible aussi. Il se peut que ce qui avait exig
quatre heures de travail ne se vende plus que pour trois heures d'un
travail de mme intensit.

Mais,--et voici ce qui me parat extrmement important au point de
vue et dans l'intrt des classes ouvrires, de ces classes qui
aspirent avec tant d'ardeur et de raison  sortir de l'tat prcaire
qui les pouvante,--quoique les deux alternatives soient possibles
et se ralisent tour  tour, quoique le travail accumul puisse
quelquefois gagner, quelquefois perdre de sa valeur relativement au
travail actuel, cependant le premier cas est assez rare pour tre
considr comme accidentel, exceptionnel, tandis que le second est
le rsultat d'une loi gnrale inhrente  l'organisation mme de
l'homme.

Que l'homme, avec ses acquisitions intellectuelles et exprimentales,
soit de nature progressive, au moins industriellement parlant
(car, au point de vue moral, l'assertion pourrait rencontrer des
contradicteurs), cela n'est pas contestable. Que la plupart des
choses qui se faisaient jadis avec un travail donn ne demandent plus
aujourd'hui qu'un travail moindre,  cause du perfectionnement des
machines, de l'intervention gratuite des forces naturelles, cela est
certainement hors de doute; et l'on peut affirmer, sans crainte de se
tromper, qu' chaque priode de dix ans, par exemple, une quantit
donne de travail accomplira, dans la plupart des cas, de plus grands
rsultats que ne pouvait le faire la mme quantit de travail  la
priode dcennale prcdente.

Et quelle est la conclusion  tirer de l? C'est que le travail
antrieur va toujours se dtriorant relativement au travail actuel;
c'est que dans l'change, sans nulle injustice, et pour raliser
l'quivalence des services, il faut que le premier donne au second
plus d'heures qu'il n'en reoit. C'est l une consquence force du
progrs.

Vous me dites: Voici une machine; elle a dix ans de date, mais
elle est encore neuve. Il en a cot 1,000 journes de travail pour
la faire. Je vous la cde contre un nombre gal de journes. 
quoi je rponds: Depuis dix ans, on a invent de nouveaux outils,
on a dcouvert de nouveaux procds, si bien que je puis faire
aujourd'hui, ou faire faire, ce qui revient au mme, une machine
semblable avec 600 journes; donc, je ne vous en donnerai pas
davantage.--Mais je perdrai 400 journes.--Non, car 6 journes
d'aujourd'hui en valent 10 d'autrefois. En tout cas, ce que vous
m'offrez pour 1,000, je puis me le procurer pour 600. Ceci finit
le dbat; si le temps a frapp la valeur de votre travail de
dtrioration, pourquoi serait-ce  moi d'assumer cette perte?

Vous me dites: Voil un champ. Pour l'amener  l'tat de
productivit o il est, moi et mes anctres avons dpens 1,000
journes.  la vrit, ils ne connaissaient ni hache, ni scie, ni
bche, et faisaient tout  force de bras. N'importe, donnez-moi
d'abord 1,000 de vos journes, pour quivaloir aux 1,000 que je vous
cde, puis ajoutez-en 300 pour la valeur de la puissance productive
du sol, et prenez ma terre. Je rponds: Je ne vous donnerai pas
1,300 ni mme 1,000 journes, et voici mes motifs: Il y a sur la
surface du globe une quantit indfinie de puissances productives
sans valeur. D'une autre part, on connat aujourd'hui la bche, la
hache, la scie, la charrue et bien d'autres moyens d'abrger et
fconder le travail; de telle sorte qu'avec 600 journes je puis,
soit mettre une terre inculte dans l'tat o est la vtre, soit (ce
qui revient absolument au mme pour moi) _me procurer par l'change
tous les avantages que vous retirez de votre champ_. Donc, je
vous donnerai 600 journes et pas une heure en sus.--En ce cas,
non-seulement je ne bnficie pas de la prtendue valeur des forces
productives de cette terre, mais encore je ne rentre pas dans le
nombre des journes effectives, par moi et mes anctres, consacres 
son amlioration. N'est-il pas trange que je sois accus par Ricardo
de vendre les puissances de la nature; par Senior, d'accaparer
au passage les dons de Dieu; par tous les conomistes, d'tre un
monopoleur; par Proudhon, d'tre un voleur, alors que c'est moi qui
suis dupe?--Vous n'tes pas plus dupe que monopoleur. Vous recevez
l'quivalent de ce que vous donnez. Or il n'est ni naturel, ni juste,
ni possible qu'un travail grossier, excut  la main il y a des
sicles, s'change, journe par journe, contre du travail actuel
plus intelligent et plus productif.

Ainsi, on le voit, par un admirable effet du mcanisme social, quand
le travail antrieur et le travail actuel sont en prsence, quand il
s'agit de savoir dans quelle proportion sera rparti entre eux le
produit de leur collaboration, il est tenu compte  l'un et  l'autre
de leur supriorit spcifique; ils participent  cette distribution
selon les services comparatifs qu'ils rendent. Or il peut bien
arriver quelquefois, exceptionnellement, que cette supriorit soit
du ct du travail antrieur. Mais la nature de l'homme, la loi du
progrs, font que, dans la presque universalit des cas, elle se
manifeste dans le travail actuel. Le progrs profite  celui-ci; la
dtrioration incombe au capital.

Indpendamment de ce rsultat, qui montre combien sont vides et
vaines les dclamations inspires  nos rformateurs modernes par la
prtendue _tyrannie du capital_, il est une considration plus propre
encore  teindre, dans le coeur des ouvriers, cette haine factice et
dsolante contre les autres classes, qu'on a tent avec succs d'y
allumer.

Cette considration la voici:

Le capital, jusqu'o qu'il porte ses prtentions, et quelque heureux
qu'il soit dans ses efforts pour les faire triompher, ne peut jamais
placer le travail dans une condition pire que l'isolement. En
d'autres termes, le capital favorise toujours plus le travail par sa
prsence que par son absence.

Rappelons-nous l'exemple que j'invoquais tout  l'heure.

Deux hommes sont rduits  pcher pour vivre. L'un a des filets, des
lignes, une barque et quelques provisions pour attendre les fruits
de ses prochains travaux. L'autre n'a rien que ses bras. Il est de
leur intrt de s'associer[44]. Quelles que soient les conditions
de partage qui interviendront, elles n'empireront jamais le sort de
l'un de ces deux pcheurs, pas plus du riche que du pauvre, car ds
l'instant que l'un d'eux trouverait l'association onreuse compare 
l'isolement, il reviendrait  l'isolement.

[Note 44: Voyez chapitre IV.]

Dans la vie sauvage comme dans la vie pastorale, dans la vie agricole
comme dans la vie industrielle, les relations du capital et du
travail ne font que reproduire cet exemple.

Ainsi l'absence du capital est une limite qui est toujours  la
disposition du travail. Si les prtentions du Capital allaient
jusqu' rendre, pour le Travail, l'action commune moins profitable
que l'action isole, celui-ci serait matre de se rfugier dans
l'isolement, asile toujours ouvert (except sous l'esclavage) contre
l'association volontaire et onreuse; car le travail peut toujours
dire au capital: Aux conditions que tu m'offres, je prfre agir seul.

On objecte que ce refuge est illusoire et drisoire, que l'action
isole est interdite au travail par une impossibilit radicale, et
qu'il ne peut se passer d'instruments sous peine de mort.

Cela est vrai, mais confirme la vrit de mon assertion,  savoir:
que le capital, parvnt-il  porter ses exigences jusqu'aux extrmes
limites, fait encore du bien au travail, par cela seul qu'il se
l'associe. Le travail ne commence  entrer dans une condition
pire que la pire association qu'au moment o l'association cesse,
c'est--dire quand le capital se retire. Cessez donc, aptres de
malheur, de crier  la tyrannie du capital, puisque vous convenez que
son action est toujours,--plus ou moins sans doute, mais toujours
bienfaisante. Singulier tyran, dont la puissance est secourable 
tous ceux qui en veulent ressentir l'effet, et n'est nuisible que par
abstention!

Mais on insiste sur l'objection en disant: Cela pouvait tre ainsi
dans l'origine des socits. Aujourd'hui le capital a tout envahi;
il occupe tous les postes; il s'est empar de toutes les terres. Le
proltaire n'a plus ni air, ni espace, ni sol o mettre ses pieds, ni
pierre o poser sa tte, sans la permission du capital. Il en subit
donc la loi, vous ne lui donnez pour refuge que l'isolement, qui,
vous en convenez, est la mort!

Il y a l une ignorance complte de l'conomie sociale et une
dplorable confusion.

Si, comme on le dit, le capital s'est empar de toutes les forces
de la nature, de toutes les terres, de tout l'espace, je demande
au profit de qui.  son profit sans doute. Mais alors, comment se
fait-il qu'un simple travailleur, qui n'a que ses bras, se procure,
en France, en Angleterre, en Belgique, mille et un million de fois
plus de satisfactions qu'il n'en recueillerait dans l'isolement,--non
point dans l'hypothse sociale qui vous rvolte, mais dans cette
autre hypothse que vous chrissez, celle o le capital n'aurait
encore rien usurp?

Je tiendrai toujours le dbat sur ce fait, jusqu' ce que vous
l'expliquiez avec votre nouvelle science, car, quant  moi, je crois
en avoir donn la raison (chapitre VII).

Oui, prenez  Paris le premier ouvrier venu. Constatez ce qu'il
gagne et les satisfactions qu'il se procure. Quand vous aurez bien
dblatr l'un et l'autre contre le maudit capital, j'interviendrai
et dirai  cet ouvrier:

Nous allons dtruire le capital et tout ce qu'il a cr. Je vais te
mettre au milieu de cent millions d'hectares de la terre la plus
fertile, que je te donnerai en toute proprit et jouissance, avec
tout ce qu'elle contient dessus et dessous. Tu ne seras coudoy
par aucun capitaliste. Tu jouiras pleinement de tes quatre droits
naturels, chasse, pche, cueillette et pture. Il est vrai que tu
n'auras pas de capital; car si tu en avais, tu serais prcisment
dans cette position que tu critiques chez les autres. Mais enfin
tu n'auras plus  te plaindre du propritarisme, du capitalisme,
de l'individualisme, des usuriers, des agioteurs, des banquiers,
des accapareurs, etc. La terre entire sera  toi. Vois si tu veux
accepter cette position.

D'abord notre ouvrier rvera le sort d'un monarque puissant. En y
rflchissant nanmoins, il est probable qu'il se dira: Calculons.
Mme quand on a cent millions d'hectares de bonne terre, encore
faut-il vivre. Faisons donc le compte de _pain_, dans les deux
situations.

Maintenant je gagne 3 francs par jour. Le bl tant  15 francs, je
puis avoir un hectolitre de bl tous les cinq jours. C'est comme si
je le semais et rcoltais moi-mme.

Quand je serai propritaire de cent millions d'hectares de terre,
c'est tout au plus si je ferai, sans capital, un hectolitre de bl
dans deux ans, et d'ici l, j'ai le temps de mourir de faim cent
fois... Donc je m'en tiens  mon salaire.

Vraiment on ne mdite pas assez sur le progrs que l'humanit
a d accomplir, mme pour entretenir la chtive existence des
ouvriers[45]............

[Note 45: Ici s'arrte le manuscrit rapport de Rome. La courte note
qui suit, nous l'avons trouve dans les papiers de l'auteur rests 
Paris. Elle nous apprend comment il se proposait de terminer et de
rsumer ce chapitre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

L'amlioration du sort des ouvriers se trouve dans le salaire mme et
dans les lois naturelles qui le rgissent.

1 L'ouvrier tend  s'lever au rang d'entrepreneur capitaliste.

2 Le salaire tend  hausser.

Corollaire.--Le passage du salariat  l'entreprise devient toujours
moins dsirable et plus facile.....




XV

DE L'PARGNE


_pargner_, ce n'est pas accumuler des quartiers de gibier, des
grains de bl ou des pices de monnaie. Cet entassement matriel
d'objets fongibles, restreint par sa nature  des bornes fort
troites, ne reprsente l'_pargne_ que pour l'homme isol. Tout
ce que nous avons dit jusqu'ici de la valeur, des services, de la
richesse relative nous avertit que, socialement, l'pargne, quoique
ne de ce germe, prend d'autres dveloppements et un autre caractre.

_pargner_, c'est mettre volontairement un intervalle entre le moment
o l'on rend des services  la socit et celui o l'on en retire
des services quivalents. Ainsi, par exemple, un homme peut tous les
jours, depuis l'ge de vingt ans jusqu' l'ge de soixante, rendre
 ses semblables des services dpendant de sa profession, gaux 
quatre, et ne leur demander que des services gaux  trois. En ce
cas, il s'est donn la facult de retirer du milieu social, dans sa
vieillesse, quand il ne pourra plus travailler, le payement du quart
de tout son travail de quarante ans.

La circonstance qu'il a reu et successivement accumul des titres
de reconnaissance, consistant en lettres de change, billets  ordre,
billets de banque, monnaies, est tout  fait secondaire et de forme.
Elle n'a de rapport qu'aux moyens d'excution. Elle ne peut changer
la nature ni les effets de l'pargne. L'illusion que nous fait la
monnaie  cet gard n'en est pas moins une illusion, encore que nous
en soyons presque tous dupes.

En effet, difficilement nous pouvons nous dfendre de croire que
celui qui pargne retire une valeur de la circulation, et, par
consquent, porte  la socit un certain prjudice.

Et l se rencontre une de ces contradictions apparentes qui rebutent
la logique, une de ces impasses qui semblent opposer au progrs un
obstacle infranchissable, une de ces dissonances qui contristent le
coeur en paraissant accuser l'auteur des choses dans sa puissance ou
dans sa volont.

D'un ct, nous savons que l'humanit ne peut s'largir, s'lever, se
perfectionner, raliser le loisir, la stabilit, par consquent le
dveloppement intellectuel et la culture morale, que par l'abondante
cration et la persvrante accumulation des capitaux. C'est aussi
de la multiplication rapide du capital que dpendent la demande des
bras, l'lvation du salaire et par suite le progrs vers l'galit.

Mais, d'autre part, _pargner_ n'est-ce pas le contraire de
_dpenser_, et si celui qui dpense provoque et active le travail,
celui qui pargne ne fait-il pas l'oppos?--Si chacun se prenait
 conomiser le plus possible, on verrait le travail languir en
proportion, et il s'arrterait entirement, si l'pargne pouvait tre
intgrale.

Que faut-il donc conseiller aux hommes? Et quelle base certaine
l'conomie politique offre-t-elle  la morale, alors que nous n'en
voyons sortir que cette alternative contradictoire et funeste:

_Si vous n'pargnez pas_, le capital ne se reformera pas, il se
dissipera; les bras se multiplieront, mais le moyen de les payer
restant stationnaire, ils se feront concurrence, ils s'offriront au
rabais, le salaire se dprimera, et l'humanit sera par ce ct
sur son dclin. Elle y sera aussi sous un autre aspect, car si vous
n'pargnez pas, vous n'aurez pas de pain dans votre vieillesse, vous
ne pourrez ouvrir une plus large carrire  votre fils, doter votre
fille, agrandir vos entreprises, etc.

_Si vous pargnez_, vous diminuez le fonds des salaires, vous nuisez
 un nombre immense de vos frres, vous portez atteinte au travail,
ce crateur universel des satisfactions humaines; vous abaissez par
consquent le niveau de l'humanit.

Ces choquantes contradictions disparaissent devant l'explication
que nous donnons de l'pargne, explication fonde sur les ides
auxquelles nous ont conduit nos recherches sur la valeur.

Les services s'changent contre les services.

La valeur est l'apprciation de deux services compars.

D'aprs cela, pargner c'est avoir rendu un service, accorder du
temps pour recevoir le service quivalent, ou, d'une manire plus
gnrale, c'est mettre un laps de temps entre le service rendu et le
service reu.

Or en quoi celui qui s'abstient de retirer du milieu social un
service auquel il a droit fait-il tort  la socit ou nuit-il
au travail? Je ne retirerai la valeur qui m'est due que dans un
an, quand je pourrais l'exiger sur l'heure. Je donne donc  la
Socit un an de rpit. Pendant cet intervalle, le travail continue
 s'excuter, les services  s'changer comme si je n'existais
pas. Je n'y ai port aucun trouble. Au contraire, j'ai ajout
une satisfaction  celles de mes semblables, et ils en jouissent
gratuitement pendant un an.

Gratuitement n'est pas le mot, car il faut achever de dcrire le
phnomne.

Le laps de temps qui spare les deux services changs est lui-mme
matire  transaction comme  change, car il a une valeur. C'est l
l'origine et l'explication de l'_intrt_.

En effet, un homme rend un service actuel. Sa volont est de ne
recevoir que dans dix ans le service quivalent. Voil une valeur
dont il se refuse la jouissance immdiate. Or le caractre de la
_valeur_, c'est de pouvoir affecter toutes les formes possibles.
Avec une valeur dtermine, on est sr d'obtenir tout service
imaginable d'une valeur gale, soit improductif, soit productif.
Celui qui ajourne  dix ans la rentre d'une crance, n'ajourne
donc pas seulement une jouissance; il ajourne la possibilit d'une
production. C'est pour cela qu'il se rencontrera dans le monde des
hommes disposs  traiter de cet ajournement. L'un d'eux dira  notre
conome: Vous avez droit  recevoir immdiatement une valeur, et il
vous convient de ne la recevoir que dans dix ans. Eh bien! pendant
ces dix ans substituez-moi  votre droit, mettez-moi  votre lieu et
place. Je toucherai pour vous la valeur dont vous tes crancier; je
l'emploierai pendant dix ans sous une forme productive, et vous la
restituerai  l'chance. Par l vous me rendrez un _service_, et
comme tout service a une valeur, qui s'apprcie en le comparant  un
autre service, il ne reste plus qu' estimer celui que je sollicite
de vous,  en fixer la _valeur_. Ce point dbattu et rgl, j'aurai 
vous remettre,  l'chance, non-seulement la valeur du service dont
vous tes crancier, mais encore la valeur du service que vous allez
me rendre.

C'est la valeur de cette cession temporaire de valeurs pargnes
qu'on nomme _intrt_.

Par la mme raison qu'un tiers peut dsirer qu'on lui cde, _ titre
onreux_, la jouissance d'une valeur pargne, le dbiteur originaire
peut aussi solliciter la mme transaction. Dans l'un et l'autre cas,
cela s'appelle _demander crdit_. Accorder crdit, c'est donner du
temps pour l'acquit d'une valeur, c'est se priver en faveur d'autrui
de la jouissance de cette valeur, c'est rendre service, c'est
acqurir des droits  un service quivalent.

Mais, pour en revenir aux effets conomiques de l'pargne, maintenant
que nous connaissons tous les dtails de ce phnomne, il est bien
vident qu'il ne porte aucune atteinte  l'activit gnrale, au
travail humain. Alors mme que celui qui ralise l'conomie et qui,
en change des services rendus, reoit des cus, alors mme, dis-je,
qu'il entasserait des cus les uns sur les autres, il ne ferait
aucun tort  la socit, puisqu'il n'a pu retirer de son sein ces
valeurs qu'en y versant des valeurs quivalentes. J'ajoute que cet
entassement est invraisemblable, exceptionnel, anormal, puisqu'il
blesse l'intrt personnel de ceux qui voudraient le pratiquer. Entre
les mains d'un homme, les cus signifient: Celui qui nous possde a
rendu des services  la socit et n'en a pas t pay. La socit
nous a remis entre ses mains pour lui servir de titre. Nous sommes
 la fois une reconnaissance, une promesse et une garantie. Le jour
o il voudra, il pourra, en nous exhibant et restituant, retirer du
milieu social les services dont il est crancier.

Or cet homme n'est pas press. Sensuit-il qu'il conservera ses cus?
Non, puisque, nous l'avons vu, le laps de temps qui spare deux
services changs devient lui-mme matire  transaction. Si notre
conome a l'intention de rester dix ans sans retirer de la Socit
les services qui lui sont dus, son intrt est de se substituer un
reprsentant, afin d'ajouter  la valeur dont il est crancier la
valeur de ce service spcial.--L'pargne n'implique donc en aucune
faon entassement matriel.

Que les moralistes ne soient plus arrts par cette
considration......




XVI

DE LA POPULATION


Il me tardait d'aborder ce chapitre, ne ft-ce que pour venger
Malthus des violentes attaques dont il a t l'objet. C'est une
chose  peine croyable que des crivains sans aucune porte, sans
aucune valeur, d'une ignorance qu'ils talent  chaque page, soient
parvenus,  force de se rpter les uns les autres,  dcrier dans
l'opinion publique un auteur grave, consciencieux, philanthrope, et
 faire passer pour absurde un systme qui, tout au moins, mrite
d'tre tudi avec une srieuse attention.

Il se peut que je ne partage pas en tout les ides de Malthus. Chaque
question a deux faces, et je crois que Malthus a tenu ses regards
trop exclusivement fixs sur le ct sombre. Pour moi, je l'avoue,
dans mes tudes conomiques, il m'est si souvent arriv d'aboutir 
cette consquence: _Dieu fait bien ce qu'il fait_, que, lorsque la
logique me mne  une conclusion diffrente, je ne puis m'empcher de
me dfier de ma logique. Je sais que c'est un danger pour l'esprit
que cette foi aux intentions finales.--Le lecteur pourra juger plus
tard si mes prventions m'ont gar.--Mais cela ne m'empchera jamais
de reconnatre qu'il y a normment de vrit dans l'admirable
ouvrage de cet conomiste; cela ne m'empchera pas surtout de rendre
hommage  cet ardent amour de l'humanit qui en anime toutes les
lignes.

Malthus, qui connaissait  fond l'conomie sociale, avait la claire
vue de tous les ingnieux ressorts dont la nature a pourvu l'humanit
pour assurer sa marche dans la voie du progrs. En mme temps, il
croyait que le progrs humain pouvait se trouver entirement paralys
par un principe, celui de la Population. En contemplant le monde
il se disait tristement: Dieu semble avoir pris beaucoup de soin
des espces et fort peu des individus. En effet, de quelque classe
d'tres anims qu'il s'agisse, nous la voyons doue d'une fcondit
si dbordante, d'une puissance de multiplication si extraordinaire,
d'une si surabondante profusion de germes, que la destine de
l'espce parat sans doute bien assure, mais que celle des individus
semble bien prcaire; car tous les germes ne peuvent tre en
possession de la vie: il faut qu'ils manquent  natre ou qu'ils
meurent prmaturment.

L'homme ne fait pas exception  cette loi. (Et il est surprenant
que cela choque les socialistes, qui ne cessent de rpter que le
droit gnral doit primer le droit individuel.) Il est positif que
Dieu a assur la conservation de l'humanit en la pourvoyant d'une
grande puissance de reproduction. Le nombre des hommes arriverait
donc naturellement  surpasser ce que le sol en peut nourrir, sans
la prvoyance. Mais l'homme est prvoyant, et c'est sa raison, sa
volont qui seules peuvent mettre obstacle  cette progression
fatale.

Partant de ces prmisses, qu'on peut contester si l'on veut, mais
que Malthus tenait pour incontestables, il devait ncessairement
attacher le plus haut prix  l'exercice de la prvoyance. Car il n'y
avait pas de milieu, il fallait que l'homme prvnt volontairement
l'excessive multiplication, ou bien qu'il tombt, comme toutes les
autres espces, sous le coup des obstacles rpressifs.

Malthus ne croyait donc jamais faire assez pour engager les hommes 
la prvoyance; plus il tait philanthrope, plus il se sentait oblig
de mettre en relief, afin de les faire viter, les consquences
funestes d'une imprudente reproduction. Il disait: Si vous multipliez
inconsidrment, vous ne pourrez vous soustraire au chtiment sous
une forme quelconque et toujours hideuse: la famine, la guerre, la
peste, etc... L'abngation des riches, la charit, la justice des
lois conomiques ne seraient que des remdes inefficaces.

Dans son ardeur, Malthus laissa chapper une phrase qui, spare de
tout son systme et du sentiment qui l'avait dicte, pouvait paratre
dure. C'tait  la premire dition de son livre, qui alors n'tait
qu'une brochure et depuis est devenu un ouvrage en quatre volumes.
On lui fit observer que la forme donne  sa pense dans cette
phrase pouvait tre mal interprte. Il se hta de l'effacer, et
elle n'a jamais reparu dans les ditions nombreuses du _Trait de la
population_.

Mais un de ses antagonistes, M. Godwin, l'avait releve.--Qu'est-il
arriv? C'est que M. de Sismondi (un des hommes qui, avec les
meilleures intentions du monde, ont fait le plus de mal) a reproduit
cette phrase malencontreuse. Aussitt tous les socialistes s'en sont
empars, et cela leur a suffi pour juger, condamner et excuter
Malthus. Certes ils ont  remercier Sismondi de son rudition; car,
quant  eux, ils n'ont jamais lu ni Malthus ni Godwin.

Les socialistes ont donc fait de la phrase retire par Malthus
lui-mme la base de son systme. Ils la rptent  satit: dans un
petit volume in-18, M. Pierre Leroux la reproduit au moins quarante
fois; elle dfraye les dclamations de tous les rformateurs de
deuxime ordre.

Le plus clbre et le plus vigoureux de cette cole ayant fait un
chapitre contre Malthus, un jour que je causais avec lui, je lui
citai des opinions exprimes dans le _Trait de la population_,
et je crus m'apercevoir qu'il n'en avait aucune connaissance.
Je lui dis: Vous, qui avez rfut Malthus, ne l'auriez-vous
pas lu d'un bout  l'autre?--Je ne l'ai pas lu du tout, me
rpondit-il. Tout son systme est renferm dans une page et rsum
par la fameuse progression arithmtique et gomtrique: cela me
suffit.--Apparemment, lui dis-je, vous vous moquez du public, de
Malthus, de la vrit, de la conscience et de vous-mme....

Voil comment, en France, une opinion prvaut. Cinquante ignares
rptent en choeur une mchancet absurde mise en avant par un plus
ignare qu'eux; et, pour peu que cette mchancet abonde dans le sens
de la vogue et des passions du jour, elle devient un axiome.

La science, il faut pourtant le reconnatre, ne peut pas aborder
un problme avec la volont arrte d'arriver  une conclusion
consolante. Que penserait-on d'un homme qui tudierait la
physiologie, bien rsolu d'avance  dmontrer que Dieu n'a pas pu
vouloir que l'homme ft afflig par la maladie? Si un physiologiste
btissait un systme sur ces bases et qu'un autre se contentt de lui
opposer des faits, il est assez probable que le premier se mettrait
en colre, peut-tre qu'il taxerait son confrre d'_impit_;--mais
il est difficile de croire qu'il allt jusqu' l'accuser d'tre
l'auteur des maladies.

C'est cependant ce qui est arriv pour Malthus. Dans un ouvrage
nourri de faits et de chiffres, il a expos une loi qui contrarie
beaucoup d'optimistes. Les hommes qui n'ont pas voulu admettre
cette loi ont attaqu Malthus avec un acharnement haineux, avec une
mauvaise foi flagrante, comme s'il avait lui-mme et volontairement
jet devant le genre humain les obstacles qui, selon lui, dcoulent
du principe de la population.--Il et t plus scientifique de
prouver simplement que Malthus se trompe et que sa prtendue loi n'en
est pas une.

La population, il faut bien le dire, est un de ces sujets, fort
nombreux du reste, qui nous rappellent que l'homme n'a gure que
le choix des maux. Quelle qu'ait t l'intention de Dieu, la
souffrance est entre dans son plan. Ne cherchons pas l'harmonie
dans l'absence du mal, mais dans son action pour nous ramener au
bien et se restreindre lui-mme progressivement. Dieu nous a donn
le libre arbitre. Il faut que nous _apprenions_,--ce qui est long et
difficile,--et puis que nous _agissions_ en conformit des lumires
acquises, ce qui n'est gure plus ais.  cette condition, nous nous
affranchirons progressivement de la souffrance, mais sans jamais y
chapper tout  fait; car mme quand nous parviendrions  loigner le
chtiment d'une manire complte, nous aurions  subir d'autant plus
l'effort pnible de la prvoyance. Plus nous nous dlivrons du mal de
la rpression, plus nous nous soumettons  celui de la prvention.

Il ne sert  rien de se rvolter contre cet ordre de choses; il nous
enveloppe, il est notre atmosphre. C'est en restant dans cette
donne de la misre et de la grandeur humaines, dont nous ne nous
carterons jamais, que nous allons, avec Malthus, aborder le problme
de la population. Sur cette grande question, nous ne serons d'abord
que simple rapporteur, en quelque sorte; ensuite nous dirons notre
manire de voir.--Si les lois de la population peuvent se rsumer en
un court aphorisme, ce sera certes une circonstance heureuse pour
l'avancement et la diffusion de la science. Mais si,  raison du
nombre et de la mobilit des donnes du problme, nous trouvons que
ces lois rpugnent  se laisser renfermer dans une formule brve et
rigoureuse, nous saurons y renoncer. L'exactitude mme prolixe est
prfrable  une trompeuse concision.

Nous avons vu que le progrs consiste  faire concourir de plus en
plus les forces naturelles  la satisfaction de nos besoins, de
manire qu' chaque nouvelle poque, la mme somme d'utilit est
obtenue en laissant  la Socit--ou plus de loisirs--ou plus de
travail  tourner vers l'acquisition de nouvelles jouissances.

D'un autre ct, nous avons dmontr que chacune des conqutes ainsi
faites sur la nature, aprs avoir profit d'abord plus directement 
quelques hommes d'initiative, ne tarde pas  devenir, par la loi de
la concurrence, le patrimoine commun et gratuit de l'humanit tout
entire.

D'aprs ces prmisses, il semble que le bien-tre des hommes aurait
d s'accrotre et en mme temps s'galiser rapidement.

Il n'en a pas t ainsi pourtant; c'est un point de fait
incontestable. Il y a dans le monde une multitude de malheureux qui
ne sont pas malheureux par leur faute.

Quelles sont les causes de ce phnomne?

Je crois qu'il y en a plusieurs. L'une s'appelle _spoliation_,
ou si vous voulez, _injustice_. Les conomistes n'en ont parl
qu'incidemment, et en tant qu'elle implique quelque erreur, quelque
fausse notion scientifique. Exposant les lois gnrales, ils
n'avaient pas, pensaient-ils,  s'occuper de l'effet de ces lois
quand elles n'agissent pas, quand elles sont violes. Cependant la
spoliation a jou et joue encore un trop grand rle dans le monde
pour que, mme comme conomiste, nous puissions nous dispenser d'en
tenir compte. Il ne s'agit pas seulement de vols accidentels, de
larcins, de crimes isols.--La guerre, l'esclavage, les impostures
thocratiques, les privilges, les monopoles, les restrictions, les
abus de l'impt, voil les manifestations les plus saillantes de la
spoliation. On comprend quelle influence des forces perturbatrices
d'une aussi vaste tendue ont d avoir et ont encore, par leur
prsence ou leurs traces profondes, sur l'ingalit des conditions;
nous essayerons plus tard d'en mesurer l'norme porte.

Mais une autre cause qui a retard le progrs, et surtout qui l'a
empch de s'tendre d'une manire gale sur tous les hommes, c'est,
selon quelques auteurs, le principe de la population.

En effet, si,  mesure que la richesse s'accrot, le nombre
des hommes entre lesquels elle se partage s'accrot aussi plus
rapidement, la richesse absolue peut tre plus grande et la richesse
individuelle moindre.

Si, de plus, il y a un genre de services que tout le monde puisse
rendre, comme ceux qui n'exigent qu'un effort musculaire, et si
c'est prcisment la classe  qui est dvolue cette fonction, la
moins rtribue de toutes, qui multiplie avec le plus de rapidit,
le travail se fera  lui-mme une concurrence fatale. Il y aura une
dernire couche sociale qui ne profitera jamais du progrs, si elle
s'tend plus vite qu'il ne peut se rpandre.

On voit de quelle importance fondamentale est le principe de la
population.

Ce principe a t formul par Malthus en ces termes:

_La population tend  se mettre au niveau des moyens de subsistance._

Je ferai observer en passant qu'il est surprenant qu'on ait attribu
 Malthus l'honneur ou la responsabilit de cette loi vraie ou
fausse. Il n'y a peut-tre pas un publiciste, depuis Aristote, qui ne
l'ait proclame, et souvent dans les mmes termes.

C'est qu'il ne faut que jeter un coup d'oeil sur l'ensemble des
tres anims pour apercevoir,--sans conserver  cet gard le moindre
doute,--que la nature s'est beaucoup plus proccupe des espces que
des individus.

Les prcautions qu'elle a prises pour la perptuit des races sont
prodigieuses, et parmi ces prcautions figure la profusion des
germes. Cette surabondance parat calcule partout en raison inverse
de la sensibilit, de l'intelligence et de la force avec laquelle
chaque espce rsiste  la destruction.

Ainsi, dans le rgne vgtal, les moyens de reproduction par
semences, boutures, etc., que peut fournir un seul individu, sont
incalculables. Je ne serais pas tonn qu'un ormeau, si toutes les
graines russissaient, ne donnt naissance chaque anne  un million
d'arbres. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas? parce que toutes ces
graines ne rencontrent pas les conditions qu'exige la vie: l'espace
et l'aliment. Elles sont dtruites; et comme les plantes sont
dpourvues de sensibilit, la nature n'a mnag ni les moyens de
reproduction ni ceux de destruction.

Les animaux dont la vie est presque vgtative se reproduisent
aussi en nombre immense. Qui ne s'est demand quelquefois comment
les hutres pouvaient multiplier assez pour suffire  l'tonnante
consommation qui s'en fait?

 mesure qu'on s'avance dans l'chelle des tres, on voit bien que la
nature a accord les moyens de reproduction avec plus de parcimonie.

Les animaux vertbrs ne peuvent pas multiplier aussi rapidement
que les autres, surtout dans les grandes espces. La vache porte
neuf mois, ne donne naissance qu' un petit  la fois, et doit le
nourrir quelque temps. Cependant il est vident que, dans l'espce
bovine, la facult reproductive surpasse ce qui serait absolument
ncessaire. Dans les pays riches, comme l'Angleterre, la France,
la Suisse, le nombre des animaux de cette race s'accrot, malgr
l'norme destruction qui s'en fait; et si nous avions des prairies
indfinies, il n'est pas douteux que nous pourrions arriver tout  la
fois  une destruction plus forte et  une reproduction plus rapide.
Je mets en fait que, si l'espace et la nourriture ne faisaient pas
dfaut, nous pourrions avoir dans quelques annes dix fois plus de
boeufs et de vaches, quoiqu'en mangeant dix fois plus de viande. La
facult reproductive de l'espce bovine est donc bien loin de nous
avoir donn la mesure de toute sa puissance, abstraction faite de
toute limite trangre  elle-mme et provenant du dfaut d'espace et
d'aliment.

Il est certain que la facult de reproduction, dans l'espce humaine,
est moins puissante que dans toute autre; et cela devait tre. La
destruction est un phnomne auquel l'homme ne devait pas tre soumis
au mme degr que les animaux, dans les conditions suprieures de
sensibilit, d'intelligence et de sympathie o la nature l'a plac.
Mais chappe-t-il _physiquement_  cette loi, en vertu de laquelle
toutes les espces ont la facult de multiplier plus que l'espace et
l'aliment ne le permettent? c'est ce qu'il est impossible de supposer.

Je dis _physiquement_, parce que je ne parle ici que de la loi
physiologique.

Il existe une diffrence radicale entre la _puissance physiologique_
de multiplier et la multiplication _relle_.

L'une est la puissance absolue organique, dgage de tout obstacle,
de toute limitation trangre.--L'autre est la rsultante effective
de cette force combine avec l'ensemble de toutes les rsistances qui
la contiennent et la limitent. Ainsi la puissance de multiplication
du pavot sera d'un million par an, peut-tre,--et dans un champ de
pavots la reproduction relle sera stationnaire; elle pourra mme
dcrotre.

C'est cette loi physiologique que Malthus a essay de formuler. Il
a recherch dans quelle priode un certain nombre d'hommes pourrait
doubler, _si l'espace et l'aliment taient toujours illimits devant
eux_.

On comprend d'avance que cette hypothse de la _satisfaction
complte de tous les besoins_ n'tant jamais ralise, la priode
_thorique_ est ncessairement plus courte qu'aucune priode
observable de doublement _rel_.

L'observation, en effet, donne des nombres trs-divers. D'aprs
les recherches de M. Moreau de Jonns, en prenant pour base le
mouvement actuel de la population, le doublement exigerait--555 ans
en Turquie,--227 en Suisse,--138 en France,--106 en Espagne,--100 en
Hollande,--76 en Allemagne,--43 en Russie et en Angleterre,--25 aux
tats-Unis, en dfalquant le contingent fourni par l'immigration.

Pourquoi ces diffrences normes? Nous n'avons aucune raison de
croire qu'elles tiennent  des causes physiologiques. Les femmes
suisses sont aussi bien constitues et aussi fcondes que les femmes
amricaines.

Il faut que la puissance gnratrice absolue soit contenue par des
obstacles trangers. Et ce qui le prouve incontestablement, c'est
qu'elle se manifeste aussitt que quelque circonstance vient 
carter ces obstacles. Ainsi une agriculture perfectionne, une
industrie nouvelle, une source quelconque de richesses locales amne
invariablement autour d'elle une gnration plus nombreuse. Ainsi,
lorsqu'un flau comme la peste, la famine ou la guerre, dtruit une
grande partie de la population, on voit aussitt la multiplication
prendre un dveloppement rapide.

Quand donc elle se ralentit ou s'arrte, c'est que l'espace et
l'aliment lui manquent ou vont lui manquer; c'est qu'elle se brise
contre l'obstacle, ou que, le voyant devant elle, elle recule.

En vrit, ce phnomne, dont l'nonc a excit tant de clameurs
contre Malthus, me parat hors de contestation.

Si l'on mettait un millier de souris dans une cage, avec ce qui est
indispensable chaque jour pour les faire vivre, malgr la fcondit
connue de l'espce, leur nombre ne pourrait pas dpasser mille;
ou, s'il allait au del, il y aurait privation et souffrance, deux
choses qui tendent  rduire le nombre. En ce cas, certes, il serait
vrai de dire qu'une cause extrieure limite non pas la puissance de
fcondit, mais le rsultat de la fcondit. Il y aurait certainement
antagonisme entre la tendance physiologique et la force limitante
d'o rsulte la permanence du chiffre. La preuve, c'est que si l'on
augmentait graduellement la ration jusqu' la doubler, on verrait
trs-promptement deux mille souris dans la cage.

Veut-on savoir ce qu'on rpond  Malthus? On lui oppose le _fait_.
On lui dit: La preuve que la puissance de reproduction n'est pas
indfinie dans l'homme, c'est qu'en certains pays la population est
stationnaire. Si la loi de progression tait vraie, si la population
doublait tous les vingt-cinq ans, la France, qui avait 30 millions
d'habitants en 1820, en aurait aujourd'hui plus de 60 millions.

Est-ce l de la logique?

Quoi! je commence par constater moi-mme que la population, en
France, ne s'est accrue que d'un cinquime en vingt-cinq ans, tandis
qu'elle a doubl ailleurs. J'en cherche la cause. Je la trouve dans
le dfaut d'espace et d'aliment. Je vois que, dans les conditions de
culture, de population et de moeurs o nous sommes aujourd'hui, il y
a difficult de crer assez rapidement des subsistances pour que des
gnrations _virtuelles_ naissent, ou que, _nes_, elles subsistent.
Je dis que les moyens d'existence ne peuvent pas doubler--ou au
moins ne doublent pas--en France tous les vingt-cinq ans. C'est
prcisment l'ensemble de ces forces ngatives qui contient, selon
moi, la puissance physiologique;--et vous m'opposez la lenteur de
la multiplication pour en conclure que la puissance physiologique
n'existe pas! Une telle manire de discuter n'est pas srieuse.

Est-ce avec plus de raison qu'on a contest la progression
gomtrique indique par Malthus? Jamais Malthus n'a pos cette
inepte prmisse: Les hommes multiplient, _en fait_, suivant une
progression gomtrique. Il dit au contraire que _le fait_ ne se
manifeste pas, puisqu'il cherche quels sont les obstacles qui s'y
opposent, et il ne donne cette progression que comme formule de la
puissance _organique_ de multiplication.

Recherchant en combien de temps une population donne pourrait
doubler, _dans la supposition que la satisfaction de tous les
besoins ne rencontrt jamais d'obstacles_, il a fix cette priode 
vingt-cinq ans. Il l'a fixe ainsi, parce que l'observation directe
la lui avait rvle chez le peuple qui, bien qu'infiniment loin de
son hypothse, s'en rapproche le plus,--chez le peuple amricain.
Une fois cette priode trouve, et comme il s'agit toujours de la
puissance _virtuelle_ de propagation, il a dit que la population
_tendait  augmenter_ dans une progression gomtrique.

On le nie. Mais, en vrit, c'est nier l'vidence.--On peut bien dire
que la priode de doublement ne serait pas partout de vingt-cinq
ans; qu'elle serait de 30, de 40, de 50; qu'elle varierait suivant
les races. Tout cela est plus ou moins discutable; mais,  coup sr,
on ne peut pas dire que, dans l'hypothse, la progression ne serait
pas gomtrique. Si, en effet, cent couples en produisent deux cents
pendant une priode donne, pourquoi deux cents n'en produiront-ils
pas quatre cents dans un temps gal?

--Parce que, dit-on, la multiplication sera contenue.

--C'est justement ce que dit Malthus.

Mais par quoi sera-t-elle contenue?

Malthus assigne deux obstacles gnraux  la multiplication indfinie
des hommes: il les appelle l'_obstacle prventif_ et l'_obstacle
rpressif_.

La population ne pouvant tre contenue au-dessous de sa tendance
physiologique que par dfaut de naissances ou accroissement de dcs,
il n'est pas douteux que la nomenclature de Malthus ne soit complte.

En outre, quand les conditions de l'espace et de l'aliment sont
telles que la population ne peut dpasser un certain chiffre, il
n'est pas douteux que l'obstacle destructif a d'autant plus d'action
que l'obstacle prventif en a moins. Dire que les naissances peuvent
progresser sans que les dcs s'accroissent, quand l'aliment est
stationnaire, c'est tomber dans une contradiction manifeste.

Il n'est pas moins vident, _ priori_, et indpendamment d'autres
considrations conomiques extrmement graves, que dans cette
situation l'abstention volontaire est prfrable  la rpression
force.

Jusqu'ici donc, et sur tous les points, la thorie de Malthus est
incontestable.

Peut-tre Malthus a-t-il eu tort d'adopter comme limite de la
fcondit humaine cette priode de vingt-cinq ans, constate aux
tats-Unis. Je sais bien qu'il a cru par l viter tout reproche
d'exagration ou d'abstraction. Comment osera-t-on prtendre,
s'est-il dit, que je donne trop de latitude au _possible_, si je
me fonde sur le _rel_? Il n'a pas pris garde qu'en mlant ici le
_virtuel_ et le _rel_, et qu'en donnant pour mesure _ la loi de
multiplication_, abstraction faite de _la loi de limitation_, une
priode rsultant _de faits rgis par ces deux lois_, il s'exposait
 n'tre pas compris. Et c'est ce qui est arriv. On s'est moqu de
ses progressions gomtriques et arithmtiques; on lui a reproch de
prendre les tats-Unis pour type du reste du monde; en un mot, on
s'est servi de la confusion qu'il a faite de deux lois distinctes
pour lui contester l'une par l'autre.

Lorsqu'on cherche quelle est la puissance abstraite de propagation,
il faut mettre pour un moment en oubli tout obstacle physique ou
moral, provenant du dfaut d'espace, d'aliments et de bien-tre.
Mais la question une fois pose en ces termes, il est vritablement
superflu de la rsoudre avec exactitude.--Dans l'espce humaine,
comme dans tous les tres organiss, cette puissance surpasse, dans
une proportion norme, tous les phnomnes de rapide multiplication
que l'on a observs dans le pass, ou qui pourront se montrer dans
l'avenir.--Pour le froment, en admettant cinq tiges par semence
et vingt grains par tige, un grain a la puissance virtuelle d'en
produire dix milliards en cinq annes.

Pour l'espce canine, en raisonnant sur ces deux bases, quatre
produits par porte et six ans de fcondit, on trouvera qu'un couple
peut donner naissance en douze ans  huit millions d'individus.

--Dans l'espce humaine, en fixant la pubert  seize ans et la
cessation de la fcondit  trente ans, chaque couple pourrait donner
naissance  huit enfants. C'est beaucoup que de rduire ce nombre de
moiti,  raison de la mortalit prmature, puisque nous raisonnons
dans l'hypothse de tous les besoins satisfaits, ce qui restreint
beaucoup l'empire de la mort. Toutefois ces prmisses nous donnent
par priode de vingt-quatre ans:

2--4--8--16--32--64--128--256--512, etc.; enfin deux millions en deux
sicles.

Si l'on calcule selon les bases adoptes par Euler, la priode de
doublement sera de douze ans et demi; huit priodes feront justement
un sicle, et l'accroissement dans cet espace de temps sera comme
512:2.

 aucune poque, dans aucun pays, on n'a vu le nombre des hommes
s'accrotre avec cette effrayante rapidit. Selon la _Gense_, les
Hbreux entrrent en gypte, au nombre de soixante et dix couples;
on voit dans le livre des _Nombres_ que le dnombrement fait par
Mose, deux sicles aprs, constate la prsence de six cent mille
hommes au-dessus de vingt et un ans, ce qui suppose une population
de deux millions au moins. On peut en dduire le doublement par
priode de quatorze ans.--Les tables du Bureau des longitudes ne sont
gure recevables  contrler des faits bibliques. Dira-t-on que six
cent mille combattants supposent une population suprieure  deux
millions, et en conclura-t-on une priode de doublement moindre que
celle calcule par Euler?--On sera le matre de rvoquer en doute le
dnombrement de Mose ou les calculs d'Euler; mais on ne prtendra
pas assurment que les Hbreux ont multipli plus qu'il n'est
possible de multiplier. C'est tout ce que nous demandons.

Aprs cet exemple, qui est vraisemblablement celui o la fcondit
de _fait_ s'est le plus rapproche de la fcondit _virtuelle_, nous
avons celui des tats-Unis. On sait que, dans ce pays, le doublement
s'opre en moins de vingt-cinq ans.

Il est inutile de pousser plus loin ces recherches; il suffit de
reconnatre que, dans notre espce, comme dans toutes, la puissance
organique de multiplication est suprieure  la multiplication.
D'ailleurs il implique contradiction que le rel dpasse le virtuel.

En regard de cette force absolue, qu'il n'est pas besoin de
dterminer plus rigoureusement, et que l'on peut, sans inconvnient,
considrer comme uniforme, il existe, avons-nous dit, une autre force
qui limite, comprime, suspend, dans une certaine mesure, l'action de
la premire, et lui oppose des obstacles bien diffrents, suivant
les temps et les lieux, les occupations, les moeurs, les lois ou la
religion des diffrents peuples.

J'appelle _loi de limitation_ cette seconde force, et il est clair
que le mouvement de la population, dans chaque pays, dans chaque
classe, est le rsultat de l'action combine de ces deux lois.

Mais en quoi consiste la loi de limitation? On peut dire d'une
manire trs-gnrale, que la propagation de la vie est contenue
ou prvenue par la difficult d'entretenir la vie. Cette pense,
que nous avons dj exprime sous la formule de Malthus, il importe
de l'approfondir. Elle constitue la partie essentielle de notre
sujet[46].

[Note 46: Tout ce qui suit tait crit en 1846.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Les tres organiss, qui ont vie et qui n'ont pas de sentiment, sont
rigoureusement passifs dans cette lutte entre les deux principes.
Pour les vgtaux, il est exactement vrai que le nombre, dans chaque
espce, est limit par les moyens de subsistance. La profusion des
germes est infinie, mais les ressources d'espace et de fertilit
territoriale ne le sont pas. Les germes se nuisent, se dtruisent
entre eux; ils avortent, et, en dfinitive, il n'en russit qu'autant
que le sol en peut nourrir.--Les animaux sont dous de sentiment,
mais ils paraissent, en gnral, privs de prvoyance; ils propagent,
ils pullulent, ils foisonnent, sans se proccuper du sort de leur
postrit. La mort, une mort prmature, peut seule borner leur
multiplication, et maintenir l'quilibre entre leur nombre et leurs
moyens d'existence.

Lorsque M. de Lamennais, s'adressant au peuple, dans son inimitable
langage, dit:

Il y a place pour tous sur la terre, et Dieu l'a rendue assez
fconde pour fournir abondamment aux besoins de tous.--Et plus
loin:--L'auteur de l'univers n'a pas fait l'homme de pire condition
que les animaux; tous ne sont-ils pas convis au riche banquet de
la nature? un seul d'entre eux en est-il exclu?--Et encore:--Les
plantes des champs tendent l'une prs de l'autre leurs racines dans
le sol qui les nourrit toutes, et toutes y croissent en paix, aucune
d'elles n'absorbe la sve d'une autre.

Il est permis de ne voir l que des dclamations fallacieuses,
servant de prmisses  de dangereuses conclusions, et de regretter
qu'une loquence si admirable soit consacre  populariser la plus
funeste des erreurs.

Certes, il n'est pas vrai qu'aucune plante ne drobe la sve d'une
autre, et que toutes tendent leurs racines sans se nuire dans le
sol. Des milliards de germes vgtaux tombent chaque anne sur la
terre, y puisent un commencement de vie, et succombent touffs par
des plantes plus fortes et plus vivaces.--Il n'est pas vrai que tous
les animaux qui naissent soient convis au banquet de la nature et
qu'aucun d'eux n'en soit exclu. Parmi les espces sauvages, ils se
dtruisent les uns les autres, et, dans les espces domestiques,
l'homme en retranche un nombre incalculable.--Rien mme n'est plus
propre  montrer l'existence et les relations de ces deux principes:
celui de la multiplication et celui de la limitation. Pourquoi y
a-t-il en France tant de boeufs et de moutons malgr le carnage qu'il
s'en fait? Pourquoi y a-t-il si peu d'ours et de loups, quoiqu'on
en tue bien moins et qu'ils soient organiss pour multiplier bien
davantage? C'est que l'homme prpare aux uns et soustrait aux autres
la subsistance; il dispose  leur gard de la loi de limitation de
manire  laisser plus ou moins de latitude  la loi de fcondit.

Ainsi, pour les vgtaux comme pour les animaux, la force limitative
ne parat se montrer que sous une forme, la _destruction_.--Mais
l'homme est dou de raison, de prvoyance; et ce nouvel lment
modifie, change mme  son gard le mode d'action de cette force.

Sans doute, en tant qu'tre pourvu d'organes matriels, et, pour
trancher le mot, en tant qu'animal, la _loi de limitation_ par voie
de destruction lui est applicable. Il n'est pas possible que le
nombre des hommes dpasse les moyens d'existence: cela voudrait dire
qu'il existe plus d'hommes qu'il n'en peut exister, ce qui implique
contradiction. Si donc la raison, la prvoyance sont assoupies en
lui, il se fait vgtal, il se fait brute; alors il est fatal qu'il
multiplie, en vertu de la grande loi physiologique qui domine toutes
les espces; et il est fatal aussi qu'il soit dtruit, en vertu de la
loi limitative  l'action de laquelle il demeure, en ce cas, tranger.

Mais, s'il est prvoyant, cette seconde loi entre dans la sphre de
sa volont; il la modifie, il la dirige; elle n'est vraiment plus la
mme: ce n'est plus une force aveugle, c'est une force intelligente;
ce n'est plus seulement une loi naturelle, c'est de plus une loi
sociale.--L'homme est le point o se rencontrent, se combinent et
se confondent ces deux principes, la matire et l'intelligence; il
n'appartient exclusivement ni  l'un ni  l'autre. Donc la _loi
de limitation_ se manifeste, pour l'espce humaine, sous deux
influences, et maintient la population  un niveau ncessaire, par la
double action de la prvoyance et de la destruction.

Ces deux actions n'ont pas une intensit uniforme; au contraire,
l'une s'tend  mesure que l'autre se restreint. Il y a un rsultat
qui doit tre atteint, la limitation: il l'est plus ou moins par
_rpression_ ou par _prvention_, selon que l'homme s'abrutit ou se
spiritualise, selon qu'il est plus matire ou plus intelligence,
selon qu'il participe davantage de la vie vgtative ou de la vie
morale; la loi est plus ou moins hors de lui ou en lui, mais il faut
toujours qu'elle soit quelque part.

On ne se fait pas une ide exacte du vaste domaine de la prvoyance,
que le traducteur de Malthus a beaucoup circonscrit en mettant en
circulation cette vague et insuffisante expression, _contrainte
morale_, dont il a encore amoindri la porte par la dfinition qu'il
en donne: C'est la vertu, dit-il, qui consiste  ne point se marier
quand on n'a pas de quoi _faire subsister_ une famille, et toutefois
 vivre dans la chastet. Les obstacles que l'intelligente socit
humaine oppose  la multiplication _possible_ des hommes prennent
bien d'autres formes que celle de la contrainte morale ainsi dfinie.
Et par exemple, qu'est-ce que cette sainte ignorance du premier ge,
la seule ignorance sans doute qu'il soit criminel de dissiper, que
chacun respecte, et sur laquelle la mre craintive veille comme sur
un trsor? Qu'est-ce que la pudeur qui succde  l'ignorance, arme
mystrieuse de la jeune fille, qui enchante et intimide l'amant,
et prolonge en l'embellissant la saison des innocentes amours?
N'est-ce point une chose merveilleuse, et qui serait absurde en toute
autre matire, que ce voile ainsi jet d'abord entre l'ignorance
et la vrit, et ces magiques obstacles placs ensuite entre la
vrit et le bonheur? Qu'est-ce que cette puissance de l'opinion
qui impose des lois si svres aux relations des personnes de sexe
diffrent, fltrit la plus lgre transgression de ces lois, et
poursuit la faiblesse, et sur celle qui succombe, et, de gnration
en gnration, sur ceux qui en sont les tristes fruits? Qu'est-ce
que cet honneur si dlicat, cette rigide rserve, si gnralement
admire mme de ceux qui s'en affranchissent, ces institutions, ces
difficults de convenances, ces prcautions de toutes sortes, si ce
n'est l'action de la _loi de limitation_ manifeste dans l'ordre
intelligent, moral, _prventif_, et, par consquent, exclusivement
humain?

Que ces barrires soient renverses, que l'espce humaine, en ce
qui concerne l'union des sexes, ne se proccupe ni de convenances,
ni de fortune, ni d'avenir, ni d'opinion, ni de moeurs, qu'elle se
ravale  la condition des espces vgtales et animales: peut-on
douter que, pour celle-l comme pour celles-ci, la puissance de
multiplication n'agisse avec assez de force pour ncessiter bientt
l'intervention de la _loi de limitation_, manifeste cette fois dans
l'ordre physique, brutal, _rpressif_, c'est--dire par le ministre
de l'indigence, de la maladie et de la mort?

Est-il possible de nier que, abstraction faite de toute prvoyance et
de toute moralit, il n'y ait assez d'attrait dans le rapprochement
des sexes pour le dterminer, dans notre espce comme dans toutes,
ds la premire apparition de la pubert? Si on la fixe  seize
ans, et si les actes de l'tat civil prouvent qu'on ne se marie
pas, dans un pays donn, avant vingt-quatre ans, ce sont donc huit
annes soustraites par la partie morale et prventive de la _loi de
limitation_  l'action de la loi de la multiplication; et, si l'on
ajoute  ce chiffre ce qu'il faut attribuer au clibat absolu, on
restera convaincu que l'humanit intelligente n'a pas t traite par
le Crateur comme l'animalit brutale, et qu'il est en sa puissance
de transformer la limitation _rpressive_ en limitation _prventive_.

Il est assez singulier que l'cole spiritualiste et l'cole
matrialiste aient, pour ainsi dire, chang de rle dans cette grande
question: la premire, tonnant contre la prvoyance, s'efforce de
faire prdominer le principe brutal; la seconde, exaltant la partie
morale de l'homme, recommande l'empire de la raison sur les passions
et les apptits.

C'est qu'il y a en tout ceci un vritable malentendu. Qu'un pre
de famille consulte, pour la direction de sa maison, le prtre le
plus orthodoxe; assurment il en recevra, pour le cas particulier,
des conseils entirement conformes aux ides que la science rige
en _principes_, et que ce mme prtre repousse comme tels. Cachez
votre fille, dira le vieux prtre; drobez-la le plus que vous
pourrez aux sductions du monde; cultivez, comme une fleur prcieuse,
la sainte ignorance, la cleste pudeur qui font  la fois son
charme et sa dfense. Attendez qu'un parti honnte et sortable se
prsente; travaillez cependant, mettez-vous  mme de lui assurer un
sort convenable. Songez que le mariage, dans la pauvret, entrane
beaucoup de souffrances et encore plus de dangers. Rappelez-vous
ces vieux proverbes qui sont la sagesse des nations et qui nous
avertissent que l'aisance est la plus sre garantie de l'union et de
la paix. Pourquoi vous presseriez-vous? Voulez-vous qu' vingt-cinq
ans votre fille soit charge de famille, qu'elle ne puisse l'lever
et l'instruire selon votre rang et votre condition? Voulez-vous que
le mari, incapable de surmonter l'insuffisance de son salaire, tombe
d'abord dans l'affliction, puis dans le dsespoir, et peut-tre enfin
dans le dsordre? Le projet qui vous occupe est le plus grave de
tous ceux auxquels vous puissiez donner votre attention. Pesez-le,
mrissez-le; gardez-vous de toute prcipitation, etc.

Supposez que le pre, empruntant le langage de M. de Lamennais,
rpondt: Dieu adressa dans l'origine ce commandement  tous
les hommes: Croissez et multipliez, et remplissez la terre et
subjuguez-la. Et vous, vous dites  une fille: Renonce  la famille,
aux chastes douceurs du mariage, aux saintes joies de la maternit;
abstiens-toi, vis seule; que pourrais-tu multiplier que tes
misres?--Croit-on que le vieux prtre n'aurait rien  opposer  ce
raisonnement?

Dieu, dirait-il, n'a pas ordonn aux hommes de crotre sans
discernement et sans mesure, de s'unir comme les btes, sans nulle
prvoyance de l'avenir; il n'a pas donn la raison  sa crature de
prdilection pour lui en interdire l'usage dans les circonstances
les plus solennelles: il a bien ordonn  l'homme de crotre, mais
pour crotre il faut vivre, et pour vivre il faut en avoir les
moyens; donc dans l'ordre de crotre est impliqu celui de prparer
aux jeunes gnrations des moyens d'existence.--La religion n'a
pas mis la virginit au rang des crimes; bien loin de l, elle en
a fait une vertu, elle l'a honore, sanctifie et glorifie; il ne
faut donc point croire qu'on viole le commandement de Dieu parce
qu'on se prpare  le remplir avec prudence, en vue du bien, du
bonheur et de la dignit de la famille.--Eh bien, ce raisonnement
et d'autres semblables, dicts par l'exprience, que l'on entend
rpter journellement dans le monde, et qui rglent la conduite
de toute famille morale et claire, que sont-ils autre chose que
l'application, dans des cas particuliers, d'une doctrine gnrale? ou
plutt, qu'est-ce que cette doctrine, si ce n'est la gnralisation
d'un raisonnement qui revient dans tous les cas particuliers? Le
spiritualiste qui repousse, en principe, l'intervention de la
limitation prventive, ressemble au physicien qui dirait aux hommes:
Agissez en toute rencontre comme si la pesanteur existait, mais
n'admettez pas la pesanteur en thorie.

Jusqu'ici nous ne nous sommes pas loigns de la thorie
malthusienne; mais il est un attribut de l'humanit dont il me semble
que la plupart des auteurs n'ont pas tenu un compte proportionn 
son importance, qui joue un rle immense dans les phnomnes relatifs
 la population, qui rsout plusieurs des problmes que cette grande
question a soulevs, et fait renatre dans l'me du philanthrope
une srnit et une confiance que la science incomplte semblait
en avoir bannies; cet attribut compris, du reste, sous les notions
de raison et prvoyance, c'est la _perfectibilit_.--L'homme est
perfectible; il est susceptible d'amlioration et de dtrioration:
si,  la rigueur, il peut demeurer stationnaire, il peut aussi monter
et descendre les degrs infinis de la civilisation. Cela est vrai des
individus, des familles, des nations et des races.

C'est pour n'avoir pas assez tenu compte de toute la puissance de
ce principe progressif que Malthus a t conduit  des consquences
dcourageantes, qui ont soulev la rpulsion gnrale.

Car, ne voyant l'_obstacle prventif_ que sous une forme asctique en
quelque sorte, et peu accepte, il faut en convenir, il ne pouvait
pas lui attribuer beaucoup de force. Donc, selon lui, c'est en
gnral l'_obstacle rpressif_ qui agit; en d'autres termes, le vice,
la misre, la guerre, le crime, etc.

Il y a l, selon moi, une erreur, et nous allons reconnatre que
l'action de la force limitative se prsente aux hommes non pas
uniquement comme un effort de chastet, un acte d'abngation, mais
encore et surtout comme une condition de bien-tre, un mouvement
instinctif qui les prserve de dchoir, eux et leur famille.

La population, a-t-on dit, tend  se mettre au niveau des moyens
de subsistance. Je remarquerai qu' cette expression, _moyens de
subsistance_, autrefois universellement admise, J.-B. Say en a
substitu une autre beaucoup plus correcte: _moyens d'existence_.
Il semble d'abord que la _subsistance_ est seule engage dans la
question. Cela n'est pas; _l'homme ne vit pas seulement de pain_, et
l'tude des faits montre clairement que la population s'arrte ou est
retarde lorsque l'ensemble de tous les moyens d'existence, y compris
le vtement, le logement et les autres choses que le climat ou mme
l'habitude rendent ncessaires, viennent  faire dfaut.

Nous disons donc: La population tend  se mettre au niveau des
_moyens d'existence_.

Mais ces moyens sont-ils une chose fixe, absolue, uniforme? Non,
certainement:  mesure que l'homme se civilise, le cercle de ses
besoins s'tend, on peut le dire mme de la simple _subsistance_.
Considrs au point de vue de l'tre perfectible, les _moyens
d'existence_, en quoi il faut comprendre la satisfaction des besoins
physiques, intellectuels et moraux, admettent autant de degrs qu'il
y en a dans la civilisation elle-mme, c'est--dire dans l'infini.
Sans doute, il y a une limite infrieure: apaiser sa faim, se
garantir d'un certain degr de froid, c'est une condition de la vie,
et cette limite, nous pouvons l'apercevoir dans l'tat des sauvages
d'Amrique et des pauvres d'Europe; mais une limite suprieure, je
n'en connais pas, il n'y en a pas. Les besoins naturels satisfaits,
il en nat d'autres, qui sont factices d'abord, si l'on veut, mais
que l'habitude rend naturels  leur tour, et, aprs ceux-ci, d'autres
encore, et encore, sans terme assignable.

Donc,  chaque pas de l'homme dans la voie de la civilisation,
ses besoins embrassent un cercle plus tendu, et les _moyens
d'existence_, ce point o se rencontrent les deux grandes
lois de _multiplication_ et de _limitation_, se dplace pour
s'exhausser.--Car, quoique l'homme soit susceptible de dtrioration
aussi bien que de perfectionnement, il rpugne  l'une et aspire 
l'autre: ses efforts tendent  le maintenir au rang qu'il a conquis,
 l'lever encore; et _l'habitude_, qu'on a si bien nomme une
seconde nature, faisant les fonctions des valvules de notre systme
artriel, met obstacle  tout pas rtrograde. Il est donc tout simple
que l'action intelligente et morale qu'il exerce sur sa propre
multiplication se ressente, s'imprgne, s'inspire de ces efforts et
se combine avec ces habitudes progressives.

Les consquences qui rsultent de cette organisation de l'homme
se prsentent en foule: nous nous bornerons  en indiquer
quelques-unes.--D'abord nous admettrons bien avec les conomistes
que la population et les moyens d'existence se font quilibre; mais
le dernier de ces termes tant d'une mobilit infinie, et variant
avec la civilisation et les habitudes, nous ne pourrions pas admettre
qu'en comparant les peuples et les classes, la population soit
proportionnelle  la _production_, comme dit J.-B. Say[47], ou aux
_revenus_, comme l'affirme M. de Sismondi.--Ensuite, chaque degr
suprieur de culture impliquant plus de prvoyance, l'obstacle moral
et prventif doit neutraliser de plus en plus l'action de l'obstacle
brutal et rpressif,  chaque phase de perfectionnement ralis dans
la socit ou dans quelques-unes de ses fractions.--Il suit de l que
tout progrs social contient le germe d'un progrs nouveau, _vires
acquirit eundo_, puisque le mieux-tre et la prvoyance s'engendrent
l'un l'autre dans une succession indfinie.--De mme, quand, par
quelque cause, l'humanit suit un mouvement rtrograde, le malaise
et l'imprvoyance sont entre eux cause et effet rciproques, et la
dchance n'aurait pas de terme, si la socit n'tait pas pourvue
de cette force curative, _vis medicatrix_, que la Providence a
place dans tous les corps organiss. Remarquons, en effet, qu'
chaque priode dans la dchance, l'action de la limitation dans son
mode destructif devient  la fois plus douloureuse et plus facile 
discerner. D'abord il ne s'agit que de dtrioration, d'abaissement;
ensuite c'est la misre, la famine, le dsordre, la guerre, la mort;
tristes mais infaillibles moyens d'enseignement.

[Note 47: Il est juste de dire que J.-B. Say a fait remarquer que les
_moyens d'existence_ taient une quantit variable.]

Nous voudrions pouvoir nous arrter  montrer combien ici la thorie
explique les faits, combien,  leur tour, les faits justifient
la thorie. Lorsque, pour un peuple ou une classe, les moyens
d'existence sont descendus  cette limite infrieure o ils se
confondent avec les moyens de pure subsistance, comme en Chine, en
Irlande et dans les dernires classes de tous pays, les moindres
oscillations de population ou de ressources alimentaires se
traduisent en mortalit; les faits confirment  cet gard l'induction
scientifique.--Depuis longtemps la famine ne visite plus l'Europe, et
l'on attribue la destruction de ce flau  une multitude de causes.
Il y en a plusieurs sans doute, mais la plus gnrale c'est que les
_moyens d'existence_ se sont, par suite du progrs social, exhausss
fort au-dessus des moyens de subsistance. Quand viennent des annes
disetteuses, on peut sacrifier beaucoup de satisfactions avant
d'entreprendre sur les aliments eux-mmes.--Il n'en est pas ainsi
en Chine et en Irlande: quand les hommes n'ont rien au monde qu'un
peu de riz ou de pommes de terre, avec quoi achteront-ils d'autres
aliments, si ce riz et ces pommes de terre viennent  manquer?

Enfin il est une troisime consquence de la perfectibilit humaine,
que nous devons signaler ici, parce qu'elle contredit, en ce qu'elle
a de dsolant, la doctrine de Malthus.--Nous avons attribu  cet
conomiste cette formule:--La population tend  se mettre au niveau
des moyens de subsistance.--Nous aurions d dire qu'il tait all
fort au del, et que sa vritable formule, celle dont il a tir des
conclusions si affligeantes, est celle-ci:--La population tend _
dpasser_ les moyens de subsistance.--Si Malthus avait simplement
voulu exprimer par l que, dans la race humaine, la puissance de
propager la vie est suprieure  la puissance de l'entretenir,
il n'y aurait pas de contestation possible. Mais ce n'est pas l
sa pense: il affirme que, prenant en considration la fcondit
absolue, d'une part, de l'autre, la limitation manifeste par ses
deux modes, rpressif et prventif, le rsultat n'en est pas moins la
tendance de la population  dpasser les moyens de vivre[48].--Cela
est vrai de toutes les espces animes, except de l'espce humaine.
L'homme est intelligent, et peut faire de la limitation prventive un
usage illimit. Il est perfectible, il aspire au perfectionnement,
il rpugne  la dtrioration; le progrs est son tat normal; le
progrs implique un usage de plus en plus clair de la limitation
prventive: donc _les moyens d'existence s'accroissent plus vite que
la population_. Non-seulement ce rsultat drive du principe de la
perfectibilit, mais encore il est confirm par _le fait_, puisque
partout le cercle des satisfactions s'est tendu.--S'il tait vrai,
comme le dit Malthus, qu' chaque excdant de moyens d'existence
corresponde un excdant suprieur de population, la misre de
notre race serait fatalement progressive, la civilisation serait 
l'origine, et la barbarie  la fin des temps. Le contraire a lieu;
donc la loi de limitation a eu assez de puissance pour contenir le
flot de la multiplication des hommes au-dessous de la multiplication
des produits.

[Note 48: Il existe peu de pays dont les populations n'aient une
tendance  se multiplier au del des moyens de subsistance. Une
tendance aussi constante que celle-l, doit _ncessairement_
engendrer la misre des classes infrieures, et empcher _toute
amlioration durable dans leur condition_... Le principe de la
population... accrotra le nombre des individus _avant_ qu'un
accroissement dans les moyens de subsistance n'ait eu lieu, etc.

                                         (MALTHUS, _cit par Rossi_.)]

On voit par ce qui prcde combien est vaste et difficile la question
de la population. Il est  regretter sans doute que l'on n'en ait
pas donn la formule exacte, et naturellement je regrette encore
plus de ne pouvoir la donner moi-mme. Mais ne voit-on pas combien
le sujet rpugne aux troites limites d'un axiome dogmatique? Et
n'est-ce point une vaine tentative que de vouloir exprimer par
une quation inflexible les rapports de donnes essentiellement
variables?--Rappelons ces donnes.

1 _Loi de multiplication._ Puissance absolue, virtuelle,
physiologique, qui est en la race humaine de propager la vie,
abstraction faite de la difficult de l'entretenir.--Cette premire
donne, la seule susceptible de quelque prcision, est la seule o
la prcision soit superflue; car qu'importe o est cette limite
suprieure de multiplication dans l'hypothse, si elle ne peut
jamais tre atteinte dans la condition relle de l'homme, qui est
d'entretenir la vie  la sueur de son front?

2 Il y a donc une _limite_  la loi de multiplication. Quelle
est cette limite? Les moyens d'existence, dit-on. Mais qu'est-ce
que les moyens d'existence? C'est un ensemble de satisfactions
insaisissable. Elles varient, et, par consquent dplacent la limite
cherche, selon les lieux, les temps, les races, les rangs, les
moeurs, l'opinion et les habitudes.

3 Enfin, en quoi consiste la force qui restreint la population 
cette borne mobile? Elle se dcompose en deux pour l'homme: celle
qui _rprime_, et celle qui _prvient_. Or l'action de la premire,
inaccessible par elle-mme  toute apprciation rigoureuse, est, de
plus, entirement subordonne  l'action de la seconde, qui dpend du
degr de civilisation, de la puissance des habitudes, de la tendance
des institutions religieuses et politiques, de l'organisation de la
proprit, du travail et de la famille, etc., etc.--Il n'est donc
pas possible d'tablir entre la loi de multiplication et la loi de
limitation une quation dont on puisse dduire la population relle.
En algbre, _a_ et _b_ reprsentent des quantits dtermines qui se
nombrent, se mesurent, et dont on peut fixer les proportions; mais
_moyens d'existence, empire moral de la volont, action fatale de la
mortalit_, ce sont l trois donnes du problme de la population,
des donnes flexibles en elles-mmes, et qui, en outre, empruntent
quelque chose  l'tonnante flexibilit du sujet qu'elles rgissent,
l'homme, cet tre, selon Montaigne, si merveilleusement ondoyant et
divers. Il n'est donc pas surprenant qu'en voulant donner  cette
quation une prcision qu'elle ne comporte pas, les conomistes
aient plus divis que rapproch les esprits, parce qu'il n'est aucun
des termes de leurs formules qui ne prte le flanc  une multitude
d'objections de raisonnement et de fait.

Entrons maintenant dans le domaine de l'application: l'application,
outre qu'elle sert  lucider la doctrine, est le vrai fruit de
l'arbre de la science.

Le travail, avons-nous dit, est l'objet unique de l'change. Pour
acqurir une utilit ( moins que la nature ne nous la donne
gratuitement), il faut prendre la peine de la produire, ou restituer
cette peine  celui qui l'a prise pour nous. L'homme ne cre
absolument rien: il arrange, dispose, transporte pour une fin utile;
il ne fait rien de tout cela sans peine, et le rsultat de sa peine
est sa proprit; s'il la cde, il a droit  restitution, sous forme
d'un service jug gal aprs libre dbat. C'est l le principe de
la valeur, de la rmunration, de l'change, principe qui n'en est
pas moins vrai pour tre simple.--Dans ce qu'on appelle _produits_,
il entre divers degrs d'_utilit naturelle_, et divers degrs
d'_utilit artificielle_; celle-ci, qui seule implique du travail,
est seule la matire des transactions humaines; et sans contester
en aucune faon la clbre et si fconde formule de J.-B. Say:
Les produits s'changent contre des produits, je tiens pour plus
rigoureusement scientifique celle-ci: _Le travail s'change contre
du travail_, ou mieux encore: _Les services s'changent contre des
services_.

Il ne faut pas entendre par l que les travaux s'changent entre eux
en raison de leur dure ou de leur intensit; que toujours celui
qui cde une heure de peine, ou bien que celui dont l'effort aurait
pouss l'aiguille du dynamomtre  100 degrs, peut exiger qu'on
fasse en sa faveur un effort semblable. La _dure_, l'_intensit_
sont deux lments qui influent sur l'apprciation du travail, mais
ils ne sont pas les seuls; il y a encore du travail plus ou moins
rpugnant, dangereux, difficile, intelligent, prvoyant, heureux
mme. Sous l'empire des transactions libres, l o la proprit
est compltement assure, chacun est matre de sa propre peine, et
matre, par consquent, de ne la cder qu' son prix. Il y a une
limite  sa condescendance, c'est le point o il a plus d'avantage 
rserver son travail qu' l'changer; il y a aussi une limite  ses
prtentions, c'est le point o l'autre partie contractante a intrt
 refuser le troc.

Il y a dans la socit autant de couches, si je puis m'exprimer
ainsi, qu'il y a de degrs dans le taux de la rmunration.--Le
moins rmunr de tous les travaux est celui qui se rapproche
le plus de l'action brute, automatique; c'est l une disposition
providentielle,  la fois juste, utile et fatale. Le simple
manouvrier a bientt atteint cette _limite des prtentions_ dont je
parlais tout  l'heure, car il n'est personne qui ne puisse excuter
le travail mcanique qu'il offre; et il est lui-mme accul  la
_limite de sa condescendance_, parce qu'il est incapable de prendre
la peine intelligente qu'il demande. La _dure_, l'_intensit_,
attributs de la matire, sont bien les seuls lments de rmunration
pour cette espce de travail matriel; et voil pourquoi il se paye
gnralement _ la journe_.--Tous les progrs de l'industrie se
rsument en ceci: remplacer dans chaque produit une certaine somme
d'_utilit artificielle_ et, par consquent, onreuse, par une mme
somme d'_utilit naturelle_ et partant _gratuite_. Il suit de l que,
s'il y a une classe de la socit intresse plus que toute autre 
la libre concurrence, c'est surtout la classe ouvrire. Quel serait
son sort, si les agents naturels, les procds et les instruments de
la production n'taient pas constamment amens, par la comptition, 
confrer _gratuitement_,  tous, les rsultats de leur coopration?
Ce n'est pas le simple journalier qui sait tirer parti de la chaleur,
de la gravitation, de l'lasticit, qui invente les procds et
possde les instruments par lesquels ces forces sont utilises. 
l'origine de ces dcouvertes, le travail des inventeurs, intelligent
au plus haut degr, est trs-rmunr; en d'autres termes, il fait
quilibre  une masse norme de travail brut; en d'autres termes
encore, son produit est _cher_. Mais la concurrence intervient, le
produit baisse, le concours des services naturels ne profite plus au
producteur, mais au consommateur, et le travail qui les utilisa se
rapproche, quant  la rmunration, de celui o elle se calcule par
la dure.--Ainsi, le fonds commun des richesses gratuites s'accrot
sans cesse; les produits de toute sorte tendent  revtir et
revtent positivement, de jour en jour, cette condition de _gratuit_
sous laquelle nous sont offerts l'eau, l'air et la lumire: donc
le niveau de l'humanit aspire  s'lever et  s'galiser; donc,
abstraction faite de la loi de la population, la dernire classe
de la socit est celle dont l'amlioration est virtuellement la
plus rapide.--Mais nous avons dit abstraction faite des lois de la
population; ceci nous ramne  notre sujet.

Reprsentons-nous un bassin dans lequel un orifice, qui s'agrandit
sans cesse, amne des eaux toujours plus abondantes.  ne tenir
compte que de cette circonstance, le niveau devra constamment
s'lever; mais si les parois du bassin sont mobiles, susceptibles
de s'loigner et de se rapprocher, il est clair que la hauteur de
l'eau dpendra de la manire dont cette nouvelle circonstance se
combinera avec la premire. Le niveau baissera, quelque rapide que
soit l'accroissement du volume d'eau qui alimente le bassin, si sa
capacit s'agrandit plus rapidement encore; il haussera, si le cercle
du rservoir ne s'largit proportionnellement qu'avec une grande
lenteur, plus encore s'il demeure fixe, et surtout s'il se rtrcit.

C'est l l'image de la couche sociale dont nous cherchons les
destines, et qui forme, il faut le dire, la grande masse de
l'humanit. La rmunration, les objets propres  satisfaire les
besoins,  entretenir la vie, c'est l'eau qui lui arrive par
l'orifice lastique. La mobilit des bords du bassin, c'est le
mouvement de la population.--Il est certain[49] que les moyens
d'existence lui parviennent dans une progression toujours croissante;
mais il est certain aussi que son cadre peut s'largir suivant une
progression suprieure. Donc, dans cette classe, la vie sera plus ou
moins heureuse, plus ou moins digne, selon que la loi de limitation,
dans sa partie morale, intelligente et prventive, y circonscrira
plus ou moins le principe absolu de la multiplication.--Il y a un
terme  l'accroissement du nombre des hommes de la classe laborieuse:
c'est celui o le fonds progressif de la rmunration est insuffisant
pour les faire vivre. Il n'y en a pas  leur amlioration possible,
parce que, des deux lments qui la constituent, l'un, la richesse,
grossit sans cesse, l'autre, la population, tombe dans la sphre de
leur volont.

[Note 49: Voyez chapitre XI, pages 405 et suiv.]

Tout ce que nous venons de dire de la dernire couche sociale, celle
o s'excute le travail le plus brut, s'applique aussi  chacune
des autres couches superposes et classes entre elles en raison
inverse, pour ainsi dire, de leur grossiret, de leur matrialit
spcifique.  ne considrer chaque classe qu'en elle-mme, toutes
sont soumises aux mmes lois gnrales. Dans toutes, il y a lutte
entre la puissance physiologique de multiplication et la puissance
morale de limitation. La seule chose qui diffre d'une classe 
l'autre, c'est le point de rencontre de ces deux forces, la hauteur
o la rmunration porte, o les habitudes fixent, entre les deux
lois, cette limite qu'on nomme _moyens d'existence_.

Mais si nous considrons les diverses couches, non plus en
elles-mmes, mais dans leurs rapports rciproques, je crois que
l'on peut discerner l'influence de deux principes agissant en
sens inverse, et c'est l qu'est certainement l'explication de
la condition relle de l'humanit.--Nous avons tabli comment
tous les phnomnes conomiques, et spcialement la loi de la
concurrence, tendaient  l'galit des conditions; cela ne nous
parat pas thoriquement contestable. Puisque aucun avantage naturel,
aucun procd ingnieux, aucun des instruments par lesquels ces
procds sont mis en oeuvre, ne peuvent s'arrter dfinitivement
aux producteurs en tant que tels; puisque les rsultats, par une
dispensation irrsistible de la Providence, tendent  devenir le
patrimoine commun, gratuit, et par consquent gal de tous les
hommes, il est clair que la classe la plus pauvre est celle qui
tire le plus de profit _relatif_ de cette admirable disposition des
lois de l'conomie sociale. Comme le pauvre est aussi libralement
trait que le riche  l'gard de l'air respirable, de mme il devient
l'gal du riche pour toute cette partie du prix des choses que le
progrs anantit sans cesse. Il y a donc au fond de la race humaine
une tendance prodigieuse vers _l'galit_. Je ne parle pas ici d'une
tendance d'aspiration, mais de ralisation.--Cependant l'galit
ne se ralise pas, ou elle se ralise si lentement qu' peine, en
comparant deux sicles loigns, s'aperoit-on de ses progrs. Ils
sont mme si peu sensibles, que beaucoup de bons esprits les nient,
quoique certainement  tort.--Quelle est la cause qui retarde cette
fusion des classes dans un niveau commun et toujours progressif?

Je ne pense pas qu'il faille la chercher ailleurs que dans les
divers degrs de cette _prvoyance_ qui anime chaque couche sociale
 l'gard de la population.--La loi de la limitation, avons-nous
dit, est  la disposition des hommes en ce qu'elle a de _moral_ et
de _prventif_. L'homme, avons-nous dit encore, est perfectible, et
 mesure qu'il se perfectionne, il fait un usage plus intelligent de
cette loi. Il est donc naturel que les classes,  mesure qu'elles
sont plus claires, sachent se soumettre  des efforts plus
efficaces, s'imposer des sacrifices mieux entendus pour maintenir
leur population respective au niveau des _moyens d'existence_ qui lui
sont propres.

Si la statistique tait assez avance, elle convertirait probablement
en certitude cette induction thorique en montrant que les mariages
sont moins prcoces dans les hautes que dans les basses rgions de
la socit.--Or, s'il en est ainsi, il est ais de comprendre que,
dans le grand march o toutes les classes portent leurs services
respectifs, o s'changent les travaux de diverses natures, le
travail brut s'offre en plus grande abondance relative que le travail
intelligent, ce qui explique la persistance de cette ingalit des
conditions, que tant et de si puissantes causes d'un autre ordre
tendent incessamment  effacer.

La thorie que nous venons d'exposer succinctement conduit  ce
rsultat pratique, que les meilleures formes de la philanthropie,
les meilleures institutions sociales sont celles qui, agissant dans
le sens du plan providentiel tel que les harmonies sociales nous le
rvlent,  savoir, l'galit dans le progrs, font descendre dans
toutes les couches de l'humanit, et spcialement dans la dernire,
la connaissance, la raison, la moralit, la prvoyance.

Nous disons les institutions, parce qu'en effet, la prvoyance
rsulte autant des ncessits de position que de dlibrations
purement intellectuelles. Il est telle organisation de la proprit,
ou, pour mieux dire, de l'exploitation, qui favorise plus qu'une
autre ce que les conomistes nomment la connaissance du march et,
par consquent, la _prvoyance_. Il parat certain, par exemple,
que le mtayage est beaucoup plus efficace que le fermage[50] pour
opposer l'obstacle prventif  l'exubrance de la population dans
la classe infrieure. Une famille de mtayers est beaucoup mieux en
mesure qu'une famille de journaliers de sentir les inconvnients des
mariages prcoces et d'une multiplication dsordonne.

[Note 50: Qui ncessite la classe des journaliers.]

Nous disons encore les formes de la philanthropie. En effet,
l'aumne peut faire un bien actuel et local, mais elle ne peut avoir
qu'une influence bien restreinte, si mme elle n'est funeste, sur
le bien-tre de la classe laborieuse; car elle ne dveloppe pas,
peut-tre mme paralyse-t-elle la vertu la plus propre  lever
cette classe, la _prvoyance_. Propager des ides saines, et surtout
les habitudes empreintes d'une certaine dignit, c'est l le plus
grand bien, le bien permanent que l'on peut confrer aux classes
infrieures.

Les _moyens d'existence_, nous ne saurions trop le rpter, ne sont
pas une quantit fixe; ils dpendent des moeurs, de l'opinion, des
_habitudes_.  tous les degrs de l'chelle sociale, on prouve la
mme rpugnance  descendre du milieu dont on a l'habitude qu'on
en peut ressentir au degr le plus infrieur. Peut-tre mme la
souffrance est-elle plus grande chez l'aristocrate dont les nobles
rejetons se perdent dans la bourgeoisie, que chez le bourgeois
dont les fils se font manoeuvres, ou chez les manoeuvres dont les
enfants sont rduits  la mendicit. L'_habitude_ d'un certain
bien-tre, d'une certaine dignit dans la vie, est donc le plus fort
des stimulants pour mettre en oeuvre la prvoyance; et si la classe
ouvrire s'lve une fois  certaines jouissances, elle n'en voudra
pas descendre, dt-elle, pour s'y maintenir et conserver un salaire
en harmonie avec ses nouvelles habitudes, employer l'infaillible
moyen de la limitation prventive.

C'est pourquoi je considre comme une des plus belles manifestations
de la philanthropie la rsolution, qui parat avoir t prise en
Angleterre par beaucoup de propritaires et de manufacturiers,
d'abattre les _cottages_ de boue et de chaume, pour y substituer
des maisons de briques, propres, spacieuses, bien claires, bien
ares et convenablement meubles. Si cette mesure tait gnrale,
elle lverait le ton de la classe ouvrire, convertirait en besoins
rels ce qui aujourd'hui est un luxe relatif, elle exhausserait
cette limite qu'on nomme _moyens d'existence_, et, par suite,
l'_talon de la rmunration_  son degr infrieur.--Pourquoi pas?
La dernire classe dans les pays civiliss est bien au-dessus de la
dernire classe des peuples sauvages. Elle s'est leve; pourquoi ne
s'lverait-elle pas encore?

Cependant il ne faut pas se faire illusion; le progrs ne peut tre
que trs-lent parce qu'il faut qu'il soit _gnral_,  quelque degr.
On concevrait qu'il pt se raliser rapidement sur un point du globe,
si les peuples n'exeraient aucune influence les uns sur les autres;
mais il n'en est pas ainsi: il y a une grande loi de _solidarit_,
pour la race humaine, dans le progrs comme dans la dtrioration. Si
en Angleterre, par exemple, la condition des ouvriers s'amliorait
sensiblement, par suite d'une hausse gnrale des salaires,
l'industrie franaise aurait plus de chances de surmonter sa rivale,
et, par son essor, modrerait le mouvement progressif qui se serait
manifest de l'autre ct du dtroit. Il semble que la Providence
n'a pas voulu qu'un peuple pt s'lever au-dessus d'un autre au del
de certaines limites; ainsi, dans le vaste ensemble, comme dans
les moindres dtails de la socit humaine, nous trouvons toujours
que des forces admirables et inflexibles tendent  confrer, en
dfinitive,  la masse, des avantages individuels ou collectifs, et 
ramener toutes les supriorits sous le joug d'un niveau commun, qui,
comme celui de l'Ocan dans les heures du flux, s'galise sans cesse
et s'lve toujours.

En rsum, la perfectibilit, qui est le caractre distinctif de
l'homme, tant donne, l'action de la concurrence et la loi de
la limitation tant connues, le sort de la race humaine, au seul
point de vue de ses destines terrestres, nous semble pouvoir se
rsumer ainsi: 1 lvation de toutes les couches sociales  la
fois, ou du niveau gnral de l'humanit; 2 rapprochement indfini
de tous les degrs, et annihilation successive des distances qui
sparent les classes, jusqu' une limite pose par la justice
absolue; 3 diminution relative, quant au nombre, de la dernire
et de la premire couche sociale, et extension des couches
intermdiaires.--On dira que ces lois doivent amener l'galit
absolue.--Pas plus que le rapprochement ternel de la droite et de
l'asymptote n'en doivent amener la fusion..........................

     Ce chapitre, crit en grande partie ds 1846, ne traduit
     peut-tre pas assez nettement l'opposition de l'auteur aux ides
     de Malthus.

     Bastiat y fait bien ressortir l'action inaperue et
     naturellement prventive du mobile individualiste,--le dsir
     progressif du bien-tre, l'ambition du mieux; et l'habitude
     qui fait  chacun du bien-tre acquis un vritable besoin,
     _une limite infrieure des moyens d'existence_, au-dessous de
     laquelle personne ne veut voir tomber sa famille. Mais ce n'est
     l que le ct ngatif en quelque sorte de la loi; il montre
     seulement que, dans toute socit fonde sur la proprit et la
     famille, _la population ne peut tre un danger_.

     Il restait  faire voir que _la population est par elle-mme
     une force_,  prouver l'accroissement ncessaire de puissance
     productive qui rsulte de la densit de la population. C'est l,
     comme l'auteur l'a dit lui-mme, page 115, l'lment important
     nglig par Malthus, et qui, l o Malthus avait vu discordance,
     nous fera voir harmonie.

     Des prmisses indiques au chapitre _De l'change_, pages 115 et
     116, prmisses qu'il se proposait de dvelopper en traitant de
     la population, voici la conclusion tout  fait anti-malthusienne
     que voulait tirer Bastiat. Nous la trouvons dans une des
     dernires notes qu'il ait crites, et il recommande d'y insister:

     Au chapitre sur l'change, on a dmontr que, dans l'isolement,
     les besoins taient suprieurs aux facults; que, dans l'tat
     social, les facults taient suprieures aux besoins.

     Cet excdant des facults sur les besoins provient de l'change
     qui est--association des efforts,--sparation des occupations.

     De l une action et une raction de causes et d'effets dans un
     cercle de progrs infini.

     La supriorit des facults sur les besoins, crant  chaque
     gnration un excdant de richesse, lui permet d'lever une
     gnration plus nombreuse.--Une gnration plus nombreuse, c'est
     une meilleure et plus profonde sparation d'occupations, c'est
     un nouveau degr de supriorit donn aux facults sur les
     besoins.

     Admirable harmonie!

     Ainsi,  une poque donne, l'ensemble des besoins gnraux
     tant reprsent par 100, et celui des facults par 110,
     l'excdant 10 se partage,--5, par exemple,  amliorer le sort
     des hommes,  provoquer des besoins plus levs,  dvelopper
     en eux le sentiment de la dignit, etc.,--et 5  augmenter leur
     nombre.

      la seconde gnration, les besoins sont 110,--savoir: 5 de
     plus en quantit, et 5 de plus en qualit.

     Mais par cela mme (par la double raison du dveloppement
     physique, intellectuel et moral plus complet, et de la densit
     plus grande, qui rend la production plus facile), les facults
     ont augment aussi en puissance. Elles seront reprsentes, par
     exemple, par le chiffre 120 ou 130.

     Nouvel excdant, nouveau partage, etc.

     Et qu'on ne craigne pas le _trop-plein_, l'lvation dans les
     besoins, qui n'est autre chose que le sentiment de la dignit,
     est une limite naturelle.....

                                                (_Note de l'diteur._)




XVII

SERVICES PRIVS, SERVICES PUBLICS


Les _services_ s'changent contre des _services_.

L'_quivalence_ des _services_ rsulte de l'change volontaire et du
libre dbat qui le prcde.

En d'autres termes, chaque _service_ jet dans le milieu social
_vaut_ autant que tout autre service auquel il fait quilibre, pourvu
que toutes les _offres_ et toutes les _demandes_ aient la _libert_
de se produire, de se comparer, de se discuter.

On aura beau piloguer et subtiliser, il est impossible de concevoir
l'ide de valeur sans y associer celle de libert.

Quand aucune violence, aucune restriction, aucune fraude ne vient
altrer l'quivalence des services, on peut dire que la _justice_
rgne.

Ce n'est pas  dire que l'humanit soit alors arrive au terme de
son perfectionnement; car la libert laisse toujours une place
ouverte aux erreurs des apprciations individuelles. L'homme est
dupe souvent de ses jugements et de ses passions; il ne classe pas
toujours ses dsirs dans l'ordre le plus raisonnable. Nous avons vu
qu'un service peut tre apprci  sa valeur sans qu'il y ait une
proportion raisonnable entre sa valeur et son utilit; il suffit
pour cela que nous donnions le pas  certains dsirs sur d'autres.
C'est le progrs de l'intelligence, du bon sens et des moeurs qui
ralise de plus en plus cette belle proportion, en mettant chaque
service  sa place morale, si je puis m'exprimer ainsi. Un objet
futile, un spectacle puril, un plaisir immoral, peuvent avoir
un grand prix dans un pays et tre ddaigns et fltris dans un
autre. L'quivalence des services est donc autre chose que la juste
apprciation de leur utilit. Mais, encore sous ce rapport, c'est la
libert, le sens de la responsabilit qui corrigent et perfectionnent
nos gots, nos dsirs, nos satisfactions et nos apprciations.

Dans tous les pays du monde, il y a une classe de services qui,
quant  la manire dont ils sont rendus, distribus et rmunrs,
accomplissent une volution tout autre que les services privs ou
libres. Ce sont les _services publics_.

Quand un besoin a un caractre d'universalit et d'uniformit
suffisant pour qu'on puisse l'appeler _besoin public_, il peut
convenir  tous les hommes qui font partie d'une mme agglomration
(Commune, Province, Nation) de pourvoir  la satisfaction de ce
besoin par une action ou par une dlgation collective. En ce cas,
ils nomment des fonctionnaires chargs de rendre et de distribuer
dans la communaut le service dont il s'agit, et ils pourvoient 
sa rmunration par une cotisation qui est, du moins en principe,
proportionnelle aux facults de chaque associ.

Au fond, les lments primordiaux de l'conomie sociale ne sont pas
ncessairement altrs par cette forme particulire de l'change,
surtout quand le consentement de toutes les parties est suppos.
C'est toujours transmission d'efforts, transmission de services.
Les fonctionnaires travaillent pour satisfaire les besoins des
contribuables; les contribuables travaillent pour satisfaire les
besoins des fonctionnaires. La valeur relative de ces services
rciproques est dtermine par un procd que nous aurons  examiner;
mais les principes essentiels de l'change, du moins abstraitement
parlant, restent intacts.

C'est donc  tort que quelques auteurs, dont l'opinion tait
influence par le spectacle de taxes crasantes et abusives, ont
considr comme _perdue_ toute valeur consacre aux services
publics[51]. Cette condamnation tranchante ne soutient pas l'examen.
En tant que _perte_ ou _gain_, le _service public_ ne diffre en
rien, scientifiquement, du _service priv_. Que je garde mon champ
moi-mme, que je paye l'homme qui le garde, que je paye l'tat pour
le faire garder, c'est toujours un sacrifice mis en regard d'un
avantage. D'une manire ou de l'autre je perds l'effort, sans doute,
mais je gagne la scurit. Ce n'est pas une perte, c'est un change.

[Note 51: Du moment que cette valeur est paye par le contribuable,
elle est perdue pour lui; du moment qu'elle est consomme par le
gouvernement, elle est perdue pour tout le monde et ne se reverse
point dans la socit.

                            (J.-B. SAY, _Trait d'conomie politique_,
                                          liv. III, chap. IX, p. 504.)

Sans doute; mais la socit gagne en retour le service qui lui est
rendu, la scurit, par exemple. Du reste, Say rtablit, quelques
lignes plus bas, la vraie doctrine en ces termes:

Lever un impt, c'est faire tort  la socit, tort qui n'est
compens par aucun avantage, _toutes les fois qu'on ne lui rend aucun
service en change_.

                                                          (_Ibidem._)]

Dira-t-on que je donne un objet matriel, et ne reois rien qui
ait corps et figure? Ce serait retomber dans la fausse thorie de
la valeur. Tant qu'on a attribu la valeur  la matire, non aux
services, on a d croire que tout service public tait sans valeur ou
perdu. Plus tard, quand on a flott entre le vrai et le faux au sujet
de la valeur, on a d flotter aussi entre le vrai et le faux au sujet
de l'impt.

Si l'impt n'est pas ncessairement une perte, encore moins est-il
ncessairement une spoliation[52]. Sans doute, dans les socits
modernes, la spoliation par l'impt s'exerce sur une immense chelle.
Nous le verrons plus tard; c'est une des causes les plus actives
entre toutes celles qui troublent l'quivalence des services et
l'harmonie des intrts. Mais le meilleur moyen de combattre et
de dtruire les abus de l'impt, c'est de se prserver de cette
exagration qui le reprsente comme spoliateur _par essence_.

[Note 52: Les contributions publiques, mme lorsqu'elles sont
consenties par la nation, sont une violation des proprits,
puisqu'on ne peut prlever des valeurs que sur celles qu'ont
produites les terres, les capitaux et l'industrie des particuliers.
Aussi, _toutes les fois qu'elles excdent la somme indispensable pour
la conservation de la socit_, il est permis de les considrer comme
une spoliation.

                                                           (_Ibidem._)

Ici encore la proposition incidente corrige ce que le jugement aurait
de trop absolu. La doctrine que _les services s'changent contre les
services_, simplifie beaucoup le problme et la solution.]

Ainsi considrs en eux-mmes, dans leur nature propre,  l'tat
normal, abstraction faite de tout abus, les _services publics_ sont,
comme les _services privs_, de purs changes.

Mais les procds par lesquels, dans ces deux formes de l'change,
les services se comparent, se dbattent, se transmettent,
s'quilibrent et manifestent leur valeur, sont si diffrents en
eux-mmes et quant  leurs effets, que le lecteur me permettra sans
doute de traiter avec quelque tendue ce difficile sujet, un des plus
intressants qui puissent s'offrir aux mditations de l'conomiste et
de l'homme d'tat.  vrai dire, c'est ici qu'est le noeud par lequel
la politique se rattache  l'conomie sociale. C'est ici qu'on peut
marquer l'origine et la porte de cette erreur, la plus funeste qui
ait jamais infect la science, et qui consiste  confondre la socit
et le gouvernement,--la _socit_, ce _tout_ qui embrasse  la fois
les services privs et les services publics, et le _gouvernement_,
cette fraction dans laquelle n'entrent que les services publics.

Quand, par malheur, en suivant l'cole de Rousseau et de tous les
rpublicains franais ses adeptes, on se sert indiffremment des
mots gouvernement et socit, on dcide implicitement, d'avance,
sans examen, que l'tat peut et doit absorber l'activit prive tout
entire, la libert, la responsabilit individuelles; on dcide que
tous les services privs doivent tre convertis en services publics;
on dcide que l'ordre social est un fait contingent et conventionnel
auquel la loi donne l'existence; on dcide l'omnipotence du
lgislateur et la dchance de l'humanit.

En fait, nous voyons les services publics ou l'action gouvernementale
s'tendre ou se restreindre selon les temps, les lieux, les
circonstances, depuis le communisme de Sparte ou des missions du
Paraguay, jusqu' l'individualisme des tats-Unis, en passant par la
centralisation franaise.

La premire question qui se prsente  l'entre de la Politique, en
tant que science, est donc celle-ci:

Quels sont les services qui doivent rester dans le domaine de
l'activit prive?--quels sont ceux qui doivent appartenir 
l'activit collective ou publique?

Question qui revient  celle-ci:

Dans le grand cercle qui s'appelle _socit_, tracer rationnellement
le cercle inscrit qui s'appelle _gouvernement_.

Il est vident que cette question se rattache  l'conomie politique,
puisqu'elle exige l'tude compare de deux formes trs-diffrentes de
l'change.

Une fois ce problme rsolu, il en reste un autre: Quelle est la
meilleure organisation des services publics? Celui-ci appartient  la
politique pure, nous ne l'aborderons pas.

Examinons les diffrences essentielles qui caractrisent les
_services privs_ et les _services publics_, tude pralable
ncessaire pour fixer la ligne rationnelle qui doit les sparer.

Toute la partie de cet ouvrage qui prcde ce chapitre a t
consacre  montrer l'volution du _service priv_. Nous l'avons
vu poindre dans cette proposition formelle ou tacite: _Fais ceci
pour moi, je ferai cela pour toi_; ce qui implique, soit quant  ce
qu'on cde, soit quant  ce qu'on reoit, un double consentement
rciproque. Les notions de troc, change, apprciation, valeur, ne
se peuvent donc concevoir sans _libert_, non plus que celle-ci
sans _responsabilit_. En recourant  l'change, chaque partie
consult,  ses risques et prils, ses besoins, ses gots, ses
dsirs, ses facults, ses affections, ses convenances, l'ensemble
de sa situation; et nous n'avons ni nulle part qu' l'exercice
du libre arbitre ne s'attache la possibilit de l'erreur, la
possibilit d'un choix draisonnable ou insens. La faute n'en est
pas  l'change, mais  l'imperfection de la nature humaine; et
le remde ne saurait tre ailleurs que dans la _responsabilit_
elle-mme (c'est--dire dans la libert), puisqu'elle est la source
de toute exprience. Organiser la contrainte dans l'change,
dtruire le libre arbitre sous prtexte que les hommes peuvent se
tromper, ce ne serait rien amliorer;  moins que l'on ne prouve
que l'agent charg de contraindre ne participe pas  l'imperfection
de notre nature, n'est sujet ni aux passions ni aux erreurs, et
n'appartient pas  l'humanit. N'est-il pas vident, au contraire,
que ce serait non-seulement dplacer la responsabilit, mais encore
l'anantir, du moins en ce qu'elle a de plus prcieux, dans son
caractre rmunrateur, vengeur, exprimental, correctif et par
consquent progressif? Nous avons vu encore que les changes libres,
ou les services librement reus et rendus tendent sans cesse,
sous l'action de la concurrence, le concours des forces gratuites
proportionnellement  celui des forces onreuses, le domaine de la
communaut proportionnellement au domaine de la proprit; et nous
sommes arrivs ainsi  reconnatre, dans la libert, la puissance
qui ralise de plus en plus l'galit en tous sens progressive, ou
l'Harmonie sociale.

Quant aux procds de l'change libre, ils n'ont pas besoin d'tre
dcrits, car si la contrainte a des formes infinies, la libert n'en
a qu'une. Encore une fois, la transmission libre et volontaire des
services privs est dfinie par ces simples paroles: Donne-moi ceci,
je te donnerai cela;--fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi.
_Do ut des; facio ut facias._

Ce n'est pas ainsi que s'changent les _services publics_. Ici, dans
une mesure quelconque, la _contrainte_ est invitable, et nous devons
rencontrer des formes infinies, depuis le despotisme le plus absolu,
jusqu' l'intervention la plus universelle et la plus directe de tous
les citoyens.

Encore que cet idal politique n'ait t ralis nulle part, encore
que peut-tre il ne le soit jamais que d'une manire bien fictive,
nous le supposerons cependant. Car que cherchons-nous? Nous cherchons
les modifications qui affectent les _services_ quand ils entrent
dans le domaine public; et, au point de vue de la science, nous
devons faire abstraction des violences particulires et locales, pour
considrer le service public en lui-mme et dans les circonstances
les plus lgitimes. En un mot, nous devons tudier la transformation
qu'il subit par cela seul qu'il devient public, abstraction faite
de la cause qui l'a rendu tel et des abus qui peuvent se mler aux
moyens d'excution.

Le procd consiste en ceci:

Les citoyens nomment des mandataires. Ces mandataires runis
dcident,  la majorit, qu'une certaine catgorie de besoins, par
exemple, le besoin d'instruction, ne sera plus satisfaite par le
libre effort ou par le libre change des citoyens, mais qu'il y
sera pourvu par une classe de fonctionnaires spcialement dlgus
 cette oeuvre. Voil pour le service _rendu_. Quant au service
_reu_, comme l'tat s'empare du temps et des facults des nouveaux
fonctionnaires au profit des citoyens, il faut aussi qu'il prenne des
moyens d'existence aux citoyens au profit des fonctionnaires. Ce qui
s'opre par une cotisation ou contribution gnrale.

En tout pays civilis, cette contribution se paye en argent. Il
est  peine ncessaire de faire remarquer que derrire cet argent
il y a du travail. Au fond, on s'acquitte en nature. Au fond, les
citoyens travaillent pour les fonctionnaires, et les fonctionnaires
pour les citoyens, de mme que dans les services libres les citoyens
travaillent les uns pour les autres.

Nous plaons ici cette observation pour prvenir un sophisme
trs-rpandu, n de l'illusion montaire. On entend souvent dire:
L'argent reu par les fonctionnaires retombe en pluie sur les
citoyens. Et l'on infre de l que cette prtendue pluie est un
second bien ajout  celui qui rsulte du service. En raisonnant
ainsi on est arriv  justifier les fonctions les plus parasites. On
ne prend pas garde que si le service ft rest dans le domaine de
l'activit prive, l'argent qui, au lieu d'aller au trsor et de l
aux fonctionnaires, aurait t directement aux hommes qui se seraient
chargs de rendre librement le service, cet argent, dis-je, serait
aussi retomb en pluie dans la masse. Ce sophisme ne rsiste pas
quand on porte la vue au del de la circulation des espces, quand
on voit qu'au fond il y a du travail chang contre du travail, des
services contre des services. Dans l'ordre public, il peut arriver
que des fonctionnaires reoivent des services sans en rendre; alors
il y a perte pour le contribuable, quelque illusion que puisse nous
faire  cet gard le mouvement des cus.

Quoi qu'il en soit, reprenons notre analyse:

Voici donc un change sous une forme nouvelle. change implique deux
termes: _donner_ et _recevoir_. Examinons donc comment est affecte
la transaction, de prive devenue publique, au double point de vue
des services _rendus_ et _reus_.

En premier lieu, nous constatons que toujours ou presque toujours
le service public teint, en droit ou en fait, le service priv de
mme nature. Quand l'tat se charge d'un service, gnralement il a
soin de dcrter que nul autre que lui ne le pourra rendre, surtout
s'il a en vue de se faire du mme coup un revenu. Tmoin la poste, le
tabac, les cartes  jouer, la poudre  canon, etc., etc. Ne prt-il
pas cette prcaution, le rsultat serait le mme. Quelle industrie
peut s'occuper de rendre au public un service que l'tat rend pour
rien? On ne voit gure personne chercher des moyens d'existence dans
l'enseignement libre du droit ou de la mdecine, dans l'excution de
grandes routes, dans l'lve d'talons pur sang, dans la fondation
d'coles d'arts et mtiers, dans le dfrichement des terres
algriennes, dans l'exhibition de Muses, etc., etc. Et la raison
en est que le public n'ira pas acheter ce que l'tat lui donne pour
rien. Ainsi que le disait M. de Cormenin, l'industrie des cordonniers
tomberait bien vite, ft-elle dclare inviolable par le premier
article de la Constitution, si le gouvernement s'avisait de chausser
gratuitement tout le monde.

 la vrit, le mot _gratuit_ appliqu aux services publics renferme
le plus grossier et, j'ose dire, le plus puril des sophismes.

J'admire, pour moi, l'extrme gobe-moucherie avec laquelle le
public se laisse prendre  ce mot. Ne voulez-vous pas, nous dit-on,
l'instruction _gratuite_, les haras _gratuits_?

Certes, oui, j'en veux, et je voudrais aussi l'alimentation gratuite,
le logement gratuit...si c'tait possible.

Mais il n'y a de vraiment gratuit que ce qui ne cote rien 
personne. Or les services publics cotent  tout le monde; c'est
parce que tout le monde les a pays d'avance qu'ils ne cotent
plus rien  celui qui les reoit. Celui-ci, qui a pay sa part de
la cotisation gnrale, se gardera bien d'aller se faire rendre le
service, en payant, par l'industrie prive.

Ainsi le service public se substitue au service priv. Il n'ajoute
rien au travail gnral de la nation, ni  sa richesse. Il fait faire
par des fonctionnaires ce qu'et fait l'industrie prive. Reste
 savoir encore laquelle des deux oprations entranera le plus
d'inconvnients accessoires. Le but de ce chapitre est de rsoudre
ces questions.

Ds que la satisfaction d'un besoin devient l'objet d'un service
public, elle est soustraite en grande partie au domaine de la libert
et de la responsabilit individuelles. L'individu n'est plus libre
d'en acheter ce qu'il en veut, quand il le veut, de consulter ses
ressources, ses convenances, sa situation, ses apprciations morales,
non plus que l'ordre successif selon lequel il lui semble raisonnable
de pourvoir  ses besoins. Bon gr, mal gr, il faut qu'il retire
du milieu social, non cette mesure du service qu'il juge utile,
ainsi qu'il le fait pour les services privs, mais la part que le
gouvernement a jug  propos de lui prparer, quelles qu'en soient
la quantit et la qualit. Peut-tre n'a-t-il pas du pain  sa faim,
et cependant on lui prend une partie de ce pain, qui lui serait
indispensable, pour lui donner une instruction ou des spectacles
dont il n'a que faire. Il cesse d'exercer un libre contrle sur
ses propres satisfactions, et n'en ayant plus la responsabilit,
naturellement il cesse d'en avoir l'intelligence. La prvoyance lui
devient aussi inutile que l'exprience. Il s'appartient moins, il
a perdu une partie de son libre arbitre, il est moins progressif,
il est moins homme. Non-seulement il ne juge plus par lui-mme dans
un cas donn, mais il se dshabitue de juger pour lui-mme. Cette
torpeur morale, qui le gagne, gagne par la mme raison tous ses
concitoyens; et l'on a vu ainsi des nations entires tomber dans une
funeste inertie[53].

[Note 53: Les effets de cette transformation ont t rendus sensibles
par un exemple que citait M. le ministre de la guerre d'Hautpoul.
Il revient  chaque soldat, disait-il, 16 centimes pour son
alimentation. Le gouvernement leur prend ces 16 centimes, et se
charge de les nourrir. Il en rsulte que tous ont la mme ration,
compose de mme manire, qu'elle leur convienne ou non. L'un a trop
de pain et le jette. L'autre n'a pas assez de viande, etc. Nous avons
fait un essai: nous laissons aux soldats la libre disposition de ces
16 centimes, et nous sommes heureux de constater une amlioration
sensible sur leur sort. Chacun consulte ses gots, son temprament,
le prix des marchs. Gnralement ils ont d'eux-mmes substitu en
partie la viande au pain. Ils achtent ici plus de pain, l plus de
viande, ailleurs plus de lgumes, ailleurs plus de poisson. Leur
sant s'en trouve bien; ils sont plus contents et l'tat est dlivr
d'une grande responsabilit.

Le lecteur comprend qu'il n'est pas ici question de juger cette
exprience au point de vue militaire. Je la cite comme propre 
marquer une premire diffrence entre le service public et le service
priv, entre la rglementation et la libert. Vaut-il mieux que
l'tat nous prenne les ressources au moyen desquelles nous nous
alimentons et se charge de nous nourrir, ou bien qu'il nous laisse 
la fois et ces ressources et le soin de pourvoir  notre subsistance?
La mme question se prsente  propos de chacun de nos besoins.]

Tant qu'une catgorie de besoins et de satisfactions correspondantes
reste dans le domaine de la libert, chacun se fait  cet gard
sa propre loi et la modifie  son gr. Cela semble naturel et
juste, puisqu'il n'y a pas deux hommes qui se trouvent dans des
circonstances identiques, ni un homme pour lequel les circonstances
ne varient d'un jour  l'autre. Alors toutes les facults humaines,
la comparaison, le jugement, la prvoyance, restent en exercice.
Alors toute bonne dtermination amne sa rcompense comme toute
erreur son chtiment; et l'exprience, ce rude supplant de la
prvoyance, remplit au moins sa mission, de telle sorte que la
socit ne peut manquer de se perfectionner.

Mais quand le service devient public, toutes les lois individuelles
disparaissent pour se fondre, se gnraliser dans une loi crite,
coercitive, la mme pour tous, qui ne tient nul compte des situations
particulires, et frappe d'inertie les plus nobles facults de la
nature humaine.

Si l'intervention de l'tat nous enlve le gouvernement de
nous-mmes, relativement aux services que nous en recevons, il nous
l'te bien plus encore quant aux services que nous lui rendons en
retour. Cette contre-partie, ce complment de l'change est encore
soustrait  la libert, pour tre uniformment rglement par une
loi dcrte d'avance, excute par la force, et  laquelle nul ne
peut se soustraire. En un mot, comme les services que l'tat nous
rend nous sont imposs, ceux qu'il nous demande en payement nous
sont imposs aussi, et prennent mme dans toutes les langues le nom
d'_impts_.

Ici se prsentent en foule les difficults et les inconvnients
thoriques; car pratiquement l'tat surmonte tous les obstacles, au
moyen d'une force arme qui est le corollaire oblig de toute loi.
Pour nous en tenir  la thorie, la transformation d'un service priv
en service public fait natre ces graves questions:

L'tat demandera-t-il en toutes circonstances  chaque citoyen
un impt _quivalent_ aux services rendus? Ce serait justice, et
c'est prcisment cette _quivalence_ qui se dgage avec une sorte
d'infaillibilit des transactions libres, du _prix dbattu_ qui les
prcde. Il ne valait donc pas la peine de faire sortir une classe
de services du domaine de l'activit prive, si l'tat aspirait 
raliser cette _quivalence_, qui est la justice rigoureuse. Mais il
n'y songe mme pas et ne peut y songer. On ne _marchande_ pas avec
les fonctionnaires. La loi procde d'une manire gnrale, et ne
peut stipuler des conditions diverses pour chaque cas particulier.
Tout au plus, et quand elle est conue en esprit de justice, elle
cherche une sorte d'quivalence moyenne, d'quivalence approximative
entre les deux natures de services changs. Deux principes, la
proportionnalit et la progression de l'impt, ont paru,  des titres
divers, porter aux dernires limites cette approximation. Mais la
plus lgre rflexion suffit pour montrer que l'impt proportionnel,
pas plus que l'impt progressif, ne peut raliser l'quivalence
rigoureuse des services changs. Les services publics, aprs avoir
ravi aux citoyens la libert, au double point de vue des services
reus et rendus, ont donc encore le tort de bouleverser la valeur de
ces services.

Ce n'est pas un moindre inconvnient  eux de dtruire le principe
de la responsabilit ou du moins de la dplacer. La responsabilit!
Mais c'est tout pour l'homme: c'est son moteur, son professeur, son
rmunrateur et son vengeur. Sans elle, l'homme n'a plus de libre
arbitre, il n'est plus perfectible, il n'est plus un tre moral, il
n'apprend rien, il n'est rien. Il tombe dans l'inertie, et ne compte
plus que comme une unit dans un troupeau.

Si c'est un malheur que le sens de la responsabilit s'teigne dans
l'individu, c'en est un autre qu'elle se dveloppe exagrment
dans l'tat.  l'homme, mme abruti, il reste assez de lumire
pour apercevoir d'o lui viennent les biens et les maux; et quand
l'tat se charge de tout, il devient responsable de tout. Sous
l'empire de ces arrangements artificiels, un peuple qui souffre
ne peut s'en prendre qu' son gouvernement; et son seul remde
comme sa seule politique est de le renverser. De l un invitable
enchanement de rvolutions. Je dis invitable, car sous ce rgime
le peuple doit ncessairement souffrir: la raison en est que le
systme des services publics, outre qu'il trouble le nivellement des
valeurs, ce qui est injustice, amne aussi une dperdition fatale de
richesse, ce qui est ruine; ruine et injustice, c'est souffrance et
mcontentement,--quatre funestes ferments dans la socit, lesquels,
combins avec le dplacement de la responsabilit, ne peuvent manquer
d'amener ces convulsions politiques dont nous sommes, depuis plus
d'un demi-sicle, les malheureux tmoins.

Je ne voudrais pas m'carter de mon sujet. Je ne puis cependant
m'empcher de faire remarquer que lorsque les choses sont ainsi
organises, lorsque le gouvernement a pris des proportions
gigantesques par la transformation successive des transactions libres
en services publics, il est  craindre que les rvolutions, qui
sont, par elles-mmes, un si grand mal, n'aient pas mme l'avantage
d'tre un remde, sinon  force d'expriences. Le dplacement de la
responsabilit a fauss l'opinion populaire. Le peuple, accoutum 
tout attendre de l'tat, ne l'accuse pas de trop faire, mais de ne
pas faire assez. Il le renverse et le remplace par un autre, auquel
il ne dit pas: _Faites moins_, mais: _Faites plus_; et c'est ainsi
que l'abme se creuse et se creuse encore.

Le moment vient-il enfin o les yeux s'ouvrent? Sent-on qu'il faut
en venir  diminuer les attributions et la responsabilit de l'tat?
On est arrt par d'autres difficults. D'un ct, les _Droits
acquis_ se soulvent et se coalisent; on rpugne  froisser une
foule d'existences auxquelles on a donn une vie artificielle.--D'un
autre ct, le public a dsappris  agir par lui-mme. Au moment
de reconqurir cette libert qu'il a si ardemment poursuivie,
il en a peur, il la repousse. Allez donc lui offrir la libert
d'enseignement[54]? Il croira que toute science va s'teindre. Allez
donc lui offrir la libert religieuse? Il croira que l'athisme va
tout envahir. On lui a tant dit et rpt que toute religion, toute
sagesse, toute science, toute lumire, toute morale rside dans
l'tat ou en dcoule?

[Note 54: Voir le pamphlet intitul _Baccalaurat et Socialisme_,
tome IV, p. 442.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Mais ces considrations reviendront ailleurs, et je rentre dans mon
sujet.

Nous nous sommes appliqus  dcouvrir le vrai rle de la
concurrence dans le dveloppement des richesses. Nous avons vu qu'il
consistait  faire glisser le bien sur le producteur,  faire tourner
le progrs au profit de la communaut,  largir sans cesse le
domaine de la gratuit et, par suite, de l'galit.

Mais quand les services privs deviennent publics, ils chappent 
la concurrence, et cette belle harmonie est suspendue. En effet,
le fonctionnaire est dnu de ce stimulant qui pousse au progrs,
et comment le progrs tournerait-il  l'avantage commun quand il
n'existe mme pas? Le fonctionnaire n'agit pas sous l'aiguillon de
l'intrt, mais sous l'influence de la loi. La loi lui dit: Vous
rendrez au public tel service dtermin, et vous recevrez de lui
tel autre service dtermin. Un peu plus, un peu moins de zle ne
change rien  ces deux termes fixes. Au contraire, l'intrt priv
souffle  l'oreille du travailleur libre ces paroles: Plus tu feras
pour les autres, plus les autres feront pour toi. Ici la rcompense
dpend entirement de l'effort plus ou moins intense, plus ou moins
clair. Sans doute l'esprit de corps, le dsir de l'avancement,
l'attachement au devoir, peuvent tre pour le fonctionnaire d'actifs
stimulants. Mais jamais ils ne peuvent remplacer l'irrsistible
incitation de l'intrt personnel. L'exprience confirme  cet
gard le raisonnement. Tout ce qui est tomb dans le domaine du
fonctionnarisme est  peu prs stationnaire; il est douteux qu'on
enseigne mieux aujourd'hui que du temps de Franois Ier; et je ne
pense pas que personne s'avise de comparer l'activit des bureaux
ministriels  celle d'une manufacture.

 mesure donc que des services privs entrent dans la classe des
services publics, ils sont frapps, au moins dans une certaine
mesure, d'immobilisme et de strilit, non au prjudice de ceux qui
les rendent (leurs appointements ne varient pas), mais au dtriment
de la communaut tout entire.

 ct de ces inconvnients, qui sont immenses tant au point de vue
moral et politique qu'au point de vue conomique, inconvnients que
je n'ai fait qu'esquisser, comptant sur la sagacit du lecteur, il y
a quelquefois avantage  substituer l'action collective  l'action
individuelle. Il y a telle nature de services dont le principal
mrite est la rgularit et l'uniformit. Il se peut mme, qu'en
quelques circonstances, cette substitution ralise une conomie de
ressorts et pargne, pour une satisfaction donne, une certaine
somme d'efforts  la communaut. La question  rsoudre est donc
celle-ci: Quels services doivent rester dans le domaine de l'activit
prive? quels services doivent appartenir  l'activit collective
ou publique? L'tude que nous venons de faire des diffrences
essentielles qui caractrisent les deux natures de services nous
facilitera la solution de ce grave problme.

Et d'abord, y a-t-il quelque principe au moyen duquel on puisse
distinguer ce qui peut lgitimement entrer dans le cercle de
l'activit collective, et ce qui doit rester dans le cercle de
l'activit prive?

Je commence par dclarer que j'appelle ici _activit collective_
cette grande organisation qui a pour rgle la _loi_ et pour moyen
d'excution la _force_, en d'autres termes, le _gouvernement_. Qu'on
ne me dise pas que les associations libres et volontaires manifestent
aussi une activit collective. Qu'on ne suppose pas que je donne aux
mots _activit prive_ le sens d'_action isole_. Non. Mais je dis
que l'association libre et volontaire appartient encore  l'activit
prive, car c'est un des modes, et le plus puissant, de l'change. Il
n'altre pas l'quivalence des services, il n'affecte pas la libre
apprciation des valeurs, il ne dplace pas les responsabilits, il
n'anantit pas le libre arbitre, il ne dtruit ni la concurrence, ni
ses effets, en un mot, il n'a pas pour principe la _contrainte_.

Mais l'action gouvernementale se gnralise par la _contrainte_.
Elle invoque ncessairement le _compelle intrare_. Elle procde en
vertu d'une _loi_, et il faut que tout le monde se soumette, car
loi implique _sanction_. Je ne pense pas que personne conteste ces
prmisses; je les mettrais sous la sauvegarde de la plus imposante
des autorits, celle du fait universel. Partout il y a des lois et
des forces pour y ramener les rcalcitrants.

Et c'est de l, sans doute, que vient cet axiome  l'usage de ceux
qui, confondant le _gouvernement_ avec la _Socit_, croient que
celle-ci est factice et de convention comme celui-l: Les hommes,
en se runissant en socit, ont sacrifi une partie de leur libert
pour conserver l'autre.

videmment cet axiome est faux dans la rgion des transactions libres
et volontaires. Que deux hommes, dtermins par la perspective d'un
rsultat plus avantageux, changent leurs services ou associent
leurs efforts au lieu de travailler isolment: o peut-on voir l un
sacrifice de libert? Est-ce sacrifier la libert que d'en faire un
meilleur usage?

Tout au plus pourrait-on dire: Les hommes sacrifient une partie
de leur libert pour conserver l'autre, non point quand ils
se runissent en socit, mais quand ils se soumettent  un
gouvernement, puisque le mode ncessaire d'action d'un gouvernement,
c'est la force.

Or, mme avec cette modification, le prtendu axiome est encore
une erreur, quand le gouvernement reste dans ses attributions
rationnelles.

Mais quelles sont ces attributions?

C'est justement ce caractre spcial, d'avoir pour auxiliaire oblig
la force, qui doit nous en rvler l'tendue et les limites. Je dis:
_Le gouvernement n'agit que par l'intervention de la force, donc
son action n'est lgitime que l o l'intervention de la force est
elle-mme lgitime_.

Or, quand la force intervient lgitimement, ce n'est pas pour
sacrifier la libert, mais pour la faire respecter.

De telle sorte que cet axiome, qu'on a donn pour base  la science
politique, dj faux de la socit, l'est encore du gouvernement.
C'est toujours avec bonheur que je vois ces tristes discordances
thoriques disparatre devant un examen approfondi.

Dans quel cas l'emploi de la force est-il lgitime? Il y en a un, et
je crois qu'il n'y en a qu'un: _le cas de lgitime dfense_. S'il
en est ainsi, la raison d'tre des gouvernements est toute trouve,
ainsi que leur limite rationnelle[55].

[Note 55: L'auteur, dans un de ses prcdents crits, s'est propos
de rsoudre la mme question. Il a recherch quel tait le lgitime
domaine de la loi. Tous les dveloppements que contient le pamphlet
intitul _la Loi_ s'appliquent  sa thse actuelle. Nous renvoyons le
lecteur au tome IV, page 342.

                                               (_Note de l'diteur_.)]

Quel est le droit de l'individu? C'est de faire avec ses semblables
des transactions libres, d'o suit pour ceux-ci un droit rciproque.
Quand est-ce que ce droit est viol? Quand l'une des parties
entreprend sur la libert de l'autre. En ce cas il est faux de dire,
comme on le fait souvent: Il y a excs, abus de libert. Il faut
dire: Il y a dfaut, destruction de libert. Excs de libert sans
doute si on ne regarde que l'agresseur; destruction de libert si
l'on regarde la victime, ou mme si l'on considre, comme on le doit,
l'ensemble du phnomne.

Le droit de celui dont on attaque la libert, ou, ce qui revient au
mme, la proprit, les facults, le travail, est de les dfendre
_mme par la force_; et c'est ce que font tous les hommes partout et
toujours quand ils le peuvent.

De l dcoule, pour un nombre d'hommes quelconque, le droit de se
concerter, de s'associer, pour dfendre, _mme par la force_ commune,
les liberts et les proprits individuelles.

Mais l'individu n'a pas le droit d'employer la force  une autre
fin. Je ne puis lgitimement _forcer_ mes semblables  tre
laborieux, sobres, conomes, gnreux, savants, dvots; mais je puis
lgitimement les forcer  tre justes.

Par la mme raison, la force collective ne peut tre lgitimement
applique  dvelopper l'amour du travail, la sobrit, l'conomie,
la gnrosit, la science, la foi religieuse; mais elle peut l'tre
lgitimement  faire rgner la justice,  maintenir chacun dans son
droit.

Car o pourrait-on chercher l'origine du droit collectif ailleurs que
dans le droit individuel?

C'est la dplorable manie de notre poque de vouloir donner une
vie propre  de pures abstractions, d'imaginer une cit en dehors
des citoyens, une humanit en dehors des hommes, un tout en dehors
de ses parties, une collectivit en dehors des individualits qui
la composent. J'aimerais autant que l'on me dt: Voil un homme,
anantissez par la pense ses membres, ses viscres, ses organes,
son corps et son me, tous les lments dont il est form; il reste
toujours un homme.

Si un droit n'existe dans aucun des individus dont, pour abrger, on
nomme l'ensemble une _nation_, comment existerait-il dans la nation?
Comment existerait-il surtout dans cette fraction de la nation qui
n'a que des droits dlgus, dans le gouvernement? Comment les
individus peuvent-ils dlguer des droits qu'ils n'ont pas?

Il faut donc regarder comme le principe fondamental de toute
politique cette incontestable vrit:

Entre individus, l'intervention de la force n'est lgitime que dans
le cas de lgitime dfense. La collectivit ne saurait recourir
lgalement  la force que dans la mme limite.

Or, il est dans l'essence mme du gouvernement d'agir sur les
citoyens par voie de contrainte. Donc il ne peut avoir d'autres
attributions rationnelles que la lgitime dfense de tous les droits
individuels, il ne peut tre dlgu que pour faire respecter les
liberts et les proprits de tous.

Remarquez que lorsqu'un gouvernement sort de ces bornes, il entre
dans une carrire sans limite, sans pouvoir chapper  cette
consquence, non-seulement d'outre-passer sa mission, mais de
l'anantir, ce qui constitue la plus monstrueuse des contradictions.

En effet, quand l'tat a fait respecter cette ligne fixe, invariable,
qui spare les droits des citoyens, quand il a maintenu parmi eux
la justice, que peut-il faire de plus sans violer lui-mme cette
barrire dont la garde lui est confie, sans dtruire de ses propres
mains, et par la force, les liberts et les proprits qui avaient
t places sous sa sauvegarde? Au del de la justice, je dfie qu'on
imagine une intervention gouvernementale qui ne soit une injustice.
Allguez tant que vous voudrez des actes inspirs par la plus pure
philanthropie, des encouragements  la vertu, au travail, des primes,
des faveurs, des protections directes, des dons prtendus gratuits,
des initiatives dites gnreuses; derrire ces belles apparences,
ou, si vous voulez, derrire ces belles ralits, je vous montrerai
d'autres ralits moins satisfaisantes: les droits des uns viols
pour l'avantage des autres, des liberts sacrifies, des proprits
usurpes, des facults limites, des spoliations consommes. Et
le monde peut-il tre tmoin d'un spectacle plus triste, plus
douloureux, que celui de la force collective occupe  perptrer les
crimes qu'elle tait charge de rprimer?

En principe, il suffit que le gouvernement ait pour instrument
ncessaire la _force_ pour que nous sachions enfin quels sont les
services privs qui peuvent tre lgitimement convertis en _services
publics_. Ce sont ceux qui ont pour objet le maintien de toutes les
liberts, de toutes les proprits, de tous les droits individuels,
la prvention des dlits et des crimes, en un mot, tout ce qui
concerne la _scurit publique_.

Les gouvernements ont encore une autre mission.

En tous pays, il y a quelques proprits communes, des biens dont
tous les citoyens jouissent par indivis, des rivires, des forts,
des routes. Par contre, et malheureusement, il y a aussi des dettes.
Il appartient au gouvernement d'administrer cette portion active et
passive du domaine public.

Enfin, de ces deux attributions en dcoule une autre:

Celle de percevoir les contributions indispensables  la bonne
excution des _services publics_.

Ainsi:

  Veiller  la scurit publique,

  Administrer le domaine commun,

  Percevoir les contributions;

Tel est, je crois, le cercle rationnel dans lequel doivent tre
circonscrites ou ramenes les attributions gouvernementales.

Cette opinion, je le sais, heurte beaucoup d'ides reues.

Quoi! dira-t-on, vous voulez rduire le gouvernement au rle de
juge et de gendarme? Vous le dpouillez de toute initiative! Vous
lui interdisez de donner une vive impulsion aux lettres, aux arts,
au commerce,  la navigation,  l'agriculture, aux ides morales
et religieuses; vous le dpouillez de son plus bel attribut, celui
d'ouvrir au peuple la voie du progrs!

 ceux qui s'expriment ainsi, j'adresserai quelques questions.

O Dieu a-t-il plac le mobile des actions humaines et l'aspiration
vers le progrs? Est-ce dans tous les hommes? ou seulement dans
ceux d'entre eux qui ont reu ou usurp un mandat de lgislateur ou
un brevet de fonctionnaire? Est-ce que chacun de nous ne porte pas
dans son organisation, dans tout son tre, ce moteur infatigable et
illimit qu'on appelle le _dsir_? Est-ce qu' mesure que les besoins
les plus grossiers sont satisfaits, il ne se forme pas en nous des
cercles concentriques et expansifs de dsirs d'un ordre de plus en
plus lev? Est-ce que l'amour des arts, des lettres, des sciences,
de la vrit morale et religieuse, est-ce que la soif des solutions,
qui intressent notre existence prsente ou future, descend de la
collectivit  l'individualit, c'est--dire de l'abstraction  la
ralit, et d'un pur mot aux tres sentants et vivants?

Si vous partez de cette supposition dj absurde, que l'activit
morale est dans l'tat et la passivet dans la nation, ne mettez-vous
pas les moeurs, les doctrines, les opinions, les richesses, tout
ce qui constitue la vie individuelle,  la merci des hommes qui se
succdent au pouvoir?

Ensuite, l'tat, pour remplir la tche immense que vous voulez lui
confier, a-t-il quelques ressources qui lui soient propres? N'est-il
pas oblig de prendre tout ce dont il dispose, jusqu' la dernire
obole, aux citoyens eux-mmes? Si c'est aux individualits qu'il
demande des moyens d'excution, ce sont donc des individualits qui
ont ralis ces moyens. C'est donc une contradiction de prtendre que
l'individualit est passive et inerte. Et pourquoi l'individualit
avait-elle cr des ressources? Pour aboutir  des satisfactions de
son choix. Que fait donc l'tat quand il s'empare de ces ressources?
Il ne donne pas l'tre  des satisfactions, il les _dplace_. Il en
prive celui qui les avait mrites pour en doter celui qui n'y avait
aucun droit. Il systmatise l'injustice, lui qui tait charg de la
chtier.

Dira-t-on qu'en dplaant les satisfactions il les pure et les
moralise? Que des richesses que l'individualit aurait consacres 
des besoins grossiers, l'tat les voue  des besoins moraux? Mais qui
osera affirmer que c'est un avantage d'intervertir violemment _par
la force_, par voie de spoliation, l'ordre naturel selon lequel les
besoins et les dsirs se dveloppent dans l'humanit? qu'il est moral
de prendre un morceau de son pain au paysan qui a faim, pour mettre
 la porte du citadin la douteuse moralit des spectacles?

Et puis on ne dplace pas les richesses sans dplacer le travail
et la population. C'est donc toujours un arrangement factice et
prcaire, substitu  cet ordre solide et rgulier qui repose sur les
immuables lois de la nature.

Il y en a qui croient qu'un gouvernement circonscrit en est plus
faible. Il leur semble que de nombreuses attributions et de nombreux
agents donnent  l'tat la stabilit d'une large base. Mais c'est l
une pure illusion. Si l'tat ne peut sortir d'un cercle dtermin
sans se transformer en instrument d'injustice, de ruine et de
spoliation, sans bouleverser la naturelle distribution du travail,
des jouissances, des capitaux et des bras, sans crer des causes
actives de chmages, de crises industrielles et de pauprisme, sans
augmenter la proportion des dlits et des crimes, sans recourir 
des moyens toujours plus nergiques de rpression, sans exciter le
mcontentement et la dsaffection, comment sortira-t-il une garantie
de stabilit de ces lments amoncels de dsordre?

On se plaint des tendances rvolutionnaires des hommes. Assurment on
n'y rflchit pas. Quand on voit chez un grand peuple, les services
privs envahis et convertis en services publics, le gouvernement
s'emparer du tiers des richesses produites par les citoyens, la
loi devenue une arme de spoliation entre les mains des citoyens
eux-mmes, parce qu'elle a pour objet d'altrer, sous prtexte de
l'tablir, l'quivalence des services; quand on voit la population et
le travail lgislativement dplacs, un abme de plus en plus profond
se creuser entre l'opulence et la misre, le capital ne pouvant
s'accumuler pour donner du travail aux gnrations croissantes,
des classes entires voues aux plus dures privations; quand on
voit les gouvernements, afin de pouvoir s'attribuer le peu de bien
qui se fait, se proclamer mobiles universels, acceptant ainsi la
responsabilit du mal, on est tonn que les rvolutions ne soient
pas plus frquentes, et l'on admire les sacrifices que les peuples
savent faire  l'ordre et  la tranquillit publique.

Que si les Lois et les Gouvernements qui en sont les organes se
renfermaient dans les limites que j'ai indiques, je me demande
d'o pourraient venir les rvolutions. Si chaque citoyen tait
libre, il souffrirait moins sans doute, et si, en mme temps, il
sentait la responsabilit qui le presse de toutes parts, comment
lui viendrait l'ide de s'en prendre de ses souffrances  une Loi,
 un Gouvernement qui ne s'occuperait de lui que pour rprimer ses
injustices et le protger contre les injustices d'autrui? A-t-on
jamais vu un village s'insurger contre son juge de paix?

L'influence de la libert sur l'ordre est sensible aux tats-Unis.
L, sauf la Justice, sauf l'administration des proprits communes,
tout est laiss aux libres et volontaires transactions des hommes,
et nous sentons tous instinctivement que c'est le pays du monde
qui offre aux rvolutions le moins d'lments et de chances. Quel
intrt, mme apparent, y peuvent avoir les citoyens  changer
violemment l'ordre tabli, quand d'un ct cet ordre ne froisse
personne, et que d'autre part il peut tre lgalement modifi au
besoin avec la plus grande facilit?

Je me trompe, il y a deux causes actives de rvolutions aux
tats-Unis: l'Esclavage et le Rgime restrictif. Tout le monde sait
qu' chaque instant ces deux questions mettent en pril la paix
publique et le lien fdral. Or, remarquez-le bien, peut-on allguer,
en faveur de ma thse, un argument plus dcisif? Ne voit-on pas ici
la loi agissant en sens inverse de son but? Ne voit-on pas ici la
Loi et la Force publique, dont la mission devrait tre de protger
les liberts et les proprits, sanctionner, corroborer, perptuer,
systmatiser et protger l'oppression et la spoliation? Dans la
question de l'Esclavage, la loi dit: Je crerai une force, aux frais
des citoyens, non afin qu'elle maintienne chacun dans son droit, mais
pour qu'elle anantisse dans quelques-uns tous les droits. Dans la
question des tarifs la loi dit: Je crerai une force, aux frais des
citoyens, non pour que leurs transactions soient libres, mais pour
qu'elles ne le soient pas, pour que l'quivalence des services soit
altre, pour qu'un citoyen ait la libert de deux, et qu'un autre
n'en ait pas du tout. Je me charge de commettre ces injustices,
que je punirais des plus svres chtiments si les citoyens se les
permettaient sans mon aveu.

Ce n'est donc pas parce qu'il y a peu de lois et de fonctionnaires,
autrement dit, peu de services publics, que les rvolutions sont 
craindre. C'est, au contraire, parce qu'il y a beaucoup de lois,
beaucoup de fonctionnaires, beaucoup de services publics. Car, par
leur nature, les services publics, la loi qui les rgle, la force qui
les fait prvaloir, ne sont jamais neutres. Ils peuvent, ils doivent
s'tendre sans danger, avec avantage, autant qu'il est ncessaire
pour faire rgner entre tous la justice rigoureuse: au del, ce sont
autant d'instruments d'oppression et de spoliation lgales, autant de
causes de dsordre, autant de ferments rvolutionnaires.

Parlerai-je de cette dltre immoralit qui filtre dans toutes
les veines du corps social, quand, en principe, la loi se met au
service de tous les penchants spoliateurs? Assistez  une sance
de la Reprsentation nationale, le jour o il est question de
primes, d'encouragements, de faveurs, de restrictions. Voyez avec
quelle rapacit honte chacun veut s'assurer une part du vol, vol
auquel, certes, on rougirait de se livrer personnellement. Tel se
considrerait comme un bandit s'il m'empchait, le pistolet au poing,
d'accomplir  la frontire une transaction conforme  mes intrts;
mais il ne se fait aucun scrupule de solliciter et de voter une
loi qui substitue la force publique  la sienne, et me soumette, 
mes propres frais,  cette injuste interdiction. Sous ce rapport,
quel triste spectacle offre maintenant la France! Toutes les classes
souffrent, et, au lieu de demander l'anantissement,  tout jamais,
de toute spoliation lgale, chacune se tourne vers la loi, lui
disant: Vous qui pouvez tout, vous qui disposez de la Force, vous
qui convertissez le mal en bien, de grce, spoliez les autres classes
 mon profit. Forcez-les  s'adresser  moi pour leurs achats,
ou bien  me payer des primes, ou bien  me donner l'instruction
gratuite, ou bien  me prter sans intrts, etc., etc.... C'est
ainsi que la loi devient une grande cole de dmoralisation; et si
quelque chose doit nous surprendre, c'est que le penchant au vol
individuel ne fasse pas plus de progrs, quand le sens moral des
peuples est ainsi perverti par leur lgislation mme.

Ce qu'il y a de plus dplorable, c'est que la spoliation, quand elle
s'exerce ainsi  l'aide de la loi, sans qu'aucun scrupule individuel
lui fasse obstacle, finit par devenir toute une savante thorie qui
a ses professeurs, ses journaux, ses docteurs, ses lgislateurs, ses
sophismes, ses subtilits. Parmi les arguties traditionnelles qu'on
fait valoir en sa faveur, il est bon de discerner celle-ci: Toutes
choses gales d'ailleurs, un accroissement de _demande_ est un bien
pour ceux qui ont un service  offrir; puisque ce nouveau rapport
entre une demande plus active et une offre stationnaire est ce qui
augmente la _valeur_ du service. De l on tire cette conclusion: La
spoliation est avantageuse  tout le monde:  la classe spoliatrice
qu'elle enrichit directement, aux classes spolies qu'elle enrichit
par ricochet. En effet, la classe spoliatrice, devenue plus riche,
est en mesure d'tendre le cercle de ses jouissances. Elle ne le peut
sans _demander_, dans une plus grande proportion, les _services_ des
classes spolies. Or, relativement  tout service, accroissement de
demande, c'est accroissement de valeur. Donc les classes lgalement
voles sont trop heureuses de l'tre, puisque le produit du vol
concourt  les faire travailler.

Tant que la loi s'est borne  spolier le grand nombre au profit du
petit nombre, cette argutie a paru fort spcieuse et a toujours t
invoque avec succs. Livrons aux riches des taxes mises sur les
pauvres, disait-on; par l nous augmenterons le capital des riches.
Les riches s'adonneront au luxe, et le luxe donnera du travail aux
pauvres. Et chacun, les pauvres compris, de trouver le procd
infaillible. Pour avoir essay d'en signaler le vice, j'ai pass
longtemps, je passe encore pour un ennemi des classes laborieuses.

Mais, aprs la Rvolution de Fvrier, les pauvres ont eu voix au
chapitre quand il s'est agi de faire la loi. Ont-ils demand qu'elle
cesst d'tre spoliatrice? Pas le moins du monde; le sophisme des
ricochets tait trop enracin dans leur tte. Qu'ont-ils donc
demand? Que la loi, devenue impartiale, voult bien spolier les
classes riches  leur tour. Ils ont rclam l'instruction gratuite,
des avances gratuites de capitaux, des caisses de retraite fondes
par l'tat, l'impt progressif, etc., etc.... Les riches se sont
mis  crier:  scandale! Tout est perdu! De nouveaux barbares font
irruption dans la socit! Ils ont oppos aux prtentions des
pauvres une rsistance dsespre. On s'est battu d'abord  coups
de fusil; on se bat  prsent  coups de scrutin. Mais les riches
ont-ils renonc pour cela  la spoliation? Ils n'y ont pas seulement
song. L'argument des ricochets continue  leur servir de prtexte.

On pourrait cependant leur faire observer que si, au lieu d'exercer
la spoliation par l'intermdiaire de la loi, ils l'exeraient
directement, leur sophisme s'vanouirait: Si, de votre autorit
prive, vous preniez dans la poche d'un ouvrier un franc qui
facilitt votre entre au thtre, seriez-vous bien venu  dire  cet
ouvrier: Mon ami, ce franc va circuler et va donner du travail  toi
et  tes frres? Et l'ouvrier ne serait-il pas fond  rpondre:
Ce franc circulera de mme si vous ne me le volez pas; il ira au
boulanger au lieu d'aller au machiniste; il me procurera du pain au
lieu de vous procurer des spectacles?

Il faut remarquer, en outre, que le sophisme des ricochets pourrait
tre aussi bien invoqu par les pauvres. Ils pourraient dire aux
riches: Que la loi nous aide  vous voler. Nous consommerons plus de
drap, cela profitera  vos manufactures; nous consommerons plus de
viande, cela profitera  vos terres; nous consommerons plus de sucre,
cela profitera  vos armements.

Malheureuse, trois fois malheureuse la nation o les questions se
posent ainsi; o nul ne songe  faire de la loi la rgle de la
justice; o chacun n'y cherche qu'un instrument de vol  son profit,
et o toutes les forces intellectuelles s'appliquent  trouver des
excuses dans les effets loigns et compliqus de la spoliation!

 l'appui des rflexions qui prcdent, il ne sera peut-tre pas
inutile de donner ici un extrait de la discussion qui eut lieu au
Conseil gnral des Manufactures, de l'Agriculture et du Commerce, le
samedi 27 avril 1850[56].

[Note 56: Ici s'arrte le manuscrit. Nous renvoyons les lecteurs au
pamphlet intitul _Spoliation et loi_, dans la seconde partie duquel
l'auteur a fait justice des sophismes mis  cette sance du conseil
gnral. (Tome V, pages 1 et suiv.)

 l'gard des six chapitres qui devaient suivre,
sous les titres d'Impts,--Machines,--Libert des
changs,--Intermdiaires,--Matires premires,--Luxe, nous
renvoyons: 1 au discours sur l'impt des boissons insr dans la
seconde dition du pamphlet _Incompatibilits parlementaires_ (tome
V, page 468); 2 au pamphlet intitul _Ce qu'on voit et ce qu'on ne
voit pas_ (tome V, page 336); 3 aux _Sophismes conomiques_ (tome
IV, page 1).

                                               (_Note de l'diteur._)]




XVIII

CAUSES PERTURBATRICES


O en serait l'humanit si jamais et sous aucune forme la force,
la ruse, l'oppression, la fraude ne fussent venues entacher les
transactions qui s'oprent dans son sein?

La Justice et la Libert auraient-elles produit fatalement
l'Ingalit et le Monopole?

Pour le savoir, il fallait, ce me semble, tudier la nature mme des
transactions humaines, leur origine, leur raison, leurs consquences
et les consquences de ces consquences jusqu' l'effet dfinitif;
et cela, abstraction faite des perturbations contingentes que peut
engendrer l'injustice;--car on conviendra bien que l'Injustice n'est
pas l'essence des transactions libres et volontaires.

Que l'injustice se soit fatalement introduite dans le monde, que la
socit n'ait pas pu y chapper, on peut le soutenir; et, l'homme
tant donn avec ses passions, son gosme, son ignorance et son
imprvoyance primitives, je le crois.--Nous aurons  tudier aussi la
nature, l'origine et les effets de l'Injustice.

Mais il n'en est pas moins vrai que la science conomique doit
commencer par exposer la thorie des transactions humaines supposes
libres et volontaires, comme la physiologie expose la nature et les
rapports des organes, abstraction faite des causes perturbatrices qui
modifient ces rapports.

Nous croyons que les services s'changent contre les services; nous
croyons que le grand _desideratum_, c'est l'quivalence des services
changs:

Nous croyons que la meilleure chance pour arriver  cette
quivalence, c'est qu'elle se produise sous l'influence de la Libert
et que chacun juge par lui-mme:

Nous savons que les hommes peuvent se tromper; mais nous savons aussi
qu'ils peuvent se rectifier; et nous croyons que plus l'erreur a
persist, plus la rectification approche:

Nous croyons que tout ce qui gne la Libert trouble l'quivalence
des services, et que tout ce qui trouble l'quivalence des services
engendre l'ingalit exagre, l'opulence immrite des uns, la
misre non moins immrite des autres, avec une dperdition gnrale
de richesses, les haines, les discordes, les luttes, les rvolutions.

Nous n'allons pas jusqu' dire que la Libert--ou l'quivalence des
services--produit l'galit absolue; car nous ne croyons  rien
d'absolu en ce qui concerne l'homme. Mais nous pensons que la libert
tend  rapprocher tous les hommes d'un niveau mobile qui s'lve
toujours.

Nous croyons que l'ingalit qui peut rester encore sous un rgime
libre est ou le produit de circonstances accidentelles, ou le
chtiment des fautes et des vices, ou la compensation d'autres
avantages opposs  ceux de la richesse; et que par consquent elle
ne saurait introduire parmi les hommes le sentiment de l'irritation.

Enfin nous croyons que _Libert_ c'est _Harmonie_...

Mais pour savoir si cette harmonie existe dans la ralit ou dans
notre imagination, si elle est en nous une perception ou une simple
aspiration, il fallait soumettre les transactions libres  l'preuve
d'une tude scientifique; il fallait tudier les faits, leurs
rapports et leurs consquences.

C'est ce que nous avons fait.

Nous avons vu que si des obstacles sans nombre s'interposaient entre
les besoins de l'homme et ses satisfactions, de telle sorte que dans
l'isolement il devait succomber,--l'union des forces, la sparation
des occupations, en un mot l'change, dveloppait assez de facults
pour qu'il pt successivement renverser les premiers obstacles,
s'attaquer aux seconds, les renverser encore, et ainsi de suite,
dans une progression d'autant plus rapide que par la densit de la
population l'change devient plus facile.

Nous avons vu que son intelligence met  sa disposition des moyens
d'action de plus en plus nombreux, nergiques et perfectionns; qu'
mesure que le Capital s'accrot, sa part absolue dans la production
augmente, mais sa part relative diminue, tandis que la part absolue
comme la part relative du travail actuel va toujours croissant;
premire et puissante cause d'galit.

Nous avons vu que cet instrument admirable qu'on nomme la terre, ce
laboratoire merveilleux o se prpare tout ce qui sert  alimenter,
vtir et abriter les hommes, leur avait t donn gratuitement par
le Crateur; qu'encore qu'il ft nominalement appropri, son action
productive ne pouvait l'tre, qu'elle restait gratuite  travers
toutes les transactions humaines.

Nous avons vu que la Proprit n'avait pas seulement cet effet
ngatif de ne pas entreprendre sur la Communaut, mais qu'elle
travaillait directement et sans cesse  l'largir; seconde cause
d'galit, puisque plus le fonds commun est abondant, plus
l'ingalit des proprits s'efface.

Nous avons vu que sous l'influence de la libert les services tendent
 acqurir leur valeur normale, c'est--dire proportionnelle au
travail; troisime cause d'galit.

Nous nous sommes ainsi assur qu'un niveau naturel tendait 
s'tablir parmi les hommes, non en les refoulant vers un tat
rtrograde ou en les laissant dans une situation stationnaire, mais
en les appelant vers un milieu constamment progressif.

Enfin nous avons vu que ni les lois de la Valeur, de l'Intrt, de
la Rente, de la Population, ni aucune autre grande loi naturelle, ne
venaient, ainsi que l'assure la science incomplte, introduire la
dissonance dans ce bel ordre social, puisqu'au contraire l'harmonie
rsultait de ces lois.

Parvenu  ce point, il me semble que j'entends le lecteur s'crier:
Voil bien l'optimisme des conomistes! C'est en vain que la
souffrance, la misre, le proltariat, le pauprisme, l'abandon des
enfants, l'inanition, la criminalit, la rbellion, l'ingalit,
leur crvent les yeux; ils se complaisent  chanter l'harmonie des
lois sociales, et dtournent leurs regards des faits pour qu'un
hideux spectacle ne trouble pas la jouissance qu'ils trouvent
dans leur systme. Ils fuient le monde des ralits pour se
rfugier, eux aussi, comme les utopistes qu'ils blment, dans le
monde des chimres. Plus illogiques que les Socialistes, que les
Communistes eux-mmes,--qui voient le mal, le sentent, le dcrivent,
l'abhorrent, et n'ont que le tort d'indiquer des remdes inefficaces,
impraticables ou chimriques,--les conomistes ou nient le mal ou y
sont insensibles, si mme ils ne l'engendrent pas, en criant  la
socit malade: _Laissez faire, laissez passer_; tout est pour le
mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Au nom de la science, je repousse de toute mon nergie de tels
reproches, de telles interprtations de nos paroles. Nous voyons le
mal comme nos adversaires, comme eux nous le dplorons, comme eux
nous nous efforons d'en comprendre les causes, comme eux nous sommes
prts  les combattre. Mais nous posons la question autrement qu'eux.
La socit, disent-ils, telle que l'a faite la libert du travail
et des transactions, c'est--dire le libre jeu des lois naturelles,
est dtestable. Donc il faut arracher du mcanisme ce rouage
malfaisant, la libert (qu'ils ont soin de nommer concurrence, et
mme concurrence anarchique), et y substituer par force des rouages
artificiels de notre invention.--L-dessus, des millions d'inventions
se prsentent. C'est bien naturel, car les espaces imaginaires n'ont
pas de limites.

Nous, aprs avoir tudi les lois providentielles de la socit,
nous disons: Ces lois sont harmoniques. Elles admettent le mal, car
elles sont mises en oeuvre par des hommes, c'est--dire par des
tres sujets  l'erreur et  la douleur. Mais le mal aussi a, dans
le mcanisme, sa mission qui est de se limiter et de se dtruire
lui-mme en prparant  l'homme des avertissements, des corrections,
de l'exprience, des lumires, toutes choses qui se rsument en ce
mot: Perfectionnement.

Nous ajoutons: Il n'est pas vrai que la libert rgne parmi les
hommes; il n'est pas vrai que les lois providentielles exercent toute
leur action, ou du moins, si elles agissent, c'est pour rparer
lentement, pniblement l'action perturbatrice de l'ignorance et
de l'erreur.--Ne nous accusez donc pas quand nous disons _laissez
faire_; car nous n'entendons pas dire par l: laissez faire les
hommes, alors mme qu'ils font le mal. Nous entendons dire: tudiez
les lois providentielles, admirez-les et _laissez-les agir_. Dgagez
les obstacles qu'elles rencontrent dans les abus de la force et de la
ruse, et vous verrez s'accomplir au sein de l'humanit cette double
manifestation du progrs: l'galisation dans l'amlioration.

Car enfin, de deux choses l'une: ou les intrts des hommes sont
concordants, ou ils sont discordants par essence. Qui dit Intrt
dit une chose vers laquelle les hommes gravitent invinciblement,
sans quoi ce ne serait pas l'intrt; et s'ils gravitaient vers
autre chose, c'est cette autre chose qui serait l'intrt. Donc,
si les intrts sont concordants, il suffit qu'ils soient compris
pour que le bien et l'harmonie se ralisent, puisque les hommes s'y
abandonnent naturellement. C'est ce que nous soutenons, et c'est
pourquoi nous disons: clairez et laissez faire.--Si les intrts
sont discordants par nature, alors vous avez raison; il n'y a d'autre
moyen de produire l'harmonie que de violenter, froisser et contrarier
tous les intrts. Bizarre harmonie nanmoins que celle qui ne
peut rsulter que d'une action extrieure et despotique contraire
aux intrts de tous! Car vous comprenez bien que les hommes ne se
laisseront pas froisser docilement; et pour qu'ils se plient  vos
inventions, il faut que vous commenciez par tre plus forts qu'eux
tous ensemble,--ou bien il faut que vous parveniez  les tromper sur
leurs vritables intrts. En effet, dans l'hypothse o les intrts
sont naturellement discordants, ce qu'il y aurait de plus heureux
c'est que les hommes se trompassent tous  cet gard.

La force et l'imposture, voil donc vos seules ressources. Je vous
dfie d'en trouver d'autres,  moins de convenir que les intrts
sont concordants; et, si vous en convenez, vous tes avec nous, et
comme nous vous devez dire: Laissez agir les lois providentielles.

Or vous ne le voulez pas.--Il faut bien le rpter: Votre point de
dpart est que les intrts sont antagoniques; c'est pourquoi vous
ne voulez pas les laisser s'entendre et s'arranger entre eux; c'est
pourquoi vous ne voulez pas la libert; c'est pourquoi vous voulez
l'arbitraire.--Vous tes consquents.

Mais prenez garde. La lutte ne va pas s'tablir seulement entre
vous et l'humanit. Celle-l vous l'acceptez, puisque votre but
est justement de froisser les intrts. Elle va s'tablir aussi au
milieu de vous, entre vous, inventeurs, entrepreneurs de socits;
car vous tes mille, et vous serez bientt dix mille, tous avec
des vues diffrentes.--Que ferez-vous? Je le vois bien; vous vous
efforcerez de vous emparer du gouvernement. C'est l qu'est la
seule force capable de vaincre toutes les rsistances. L'un de vous
russira-t-il? Pendant qu'il s'occupera de contrarier les gouverns,
il se verra attaqu par tous les autres inventeurs, presss aussi de
s'emparer de l'instrument gouvernemental. Ceux-ci auront d'autant
plus de chances de succs que la dsaffection publique leur viendra
en aide, puisque, ne l'oublions pas, celui-l aura bless tous les
intrts. Nous voil donc lancs dans des rvolutions perptuelles,
ayant pour unique objet de rsoudre cette question: Comment et par
qui les intrts de l'humanit seront-ils froisss?

Ne m'accusez pas d'exagration. Tout cela est forc si les intrts
des hommes sont discordants; car, dans l'hypothse, vous ne pourrez
jamais sortir de ce dilemme: ou les intrts seront laisss 
eux-mmes, et alors le dsordre s'ensuivra;--ou il faudra que
quelqu'un soit assez fort pour les contrarier; et en ce cas nat
encore le dsordre.

Il est vrai qu'il y a une troisime voie, je l'ai dj indique. Elle
consiste  tromper tous les hommes sur leurs vritables intrts; et
la chose n'tant pas facile  un simple mortel, le plus court est
de se faire Dieu. C'est  quoi les utopistes ne manquent jamais,
quand ils l'osent, en attendant qu'ils soient Ministres. Le langage
mystique domine toujours dans leurs crits; c'est un ballon d'essai
pour tter la crdulit publique. Malheureusement ce moyen ne russit
gure au dix-neuvime sicle.

Avouons-le donc franchement: il est  dsirer, pour sortir de ces
inextricables difficults, qu'aprs avoir tudi les intrts
humains, nous les trouvions harmoniques. Alors la tche des crivains
comme celle des gouvernements devient rationnelle et facile.

Comme l'homme se trompe souvent sur ses propres intrts, notre
rle comme crivains sera de les expliquer, de les dcrire, de les
faire comprendre, bien certains qu'il lui suffit de les voir pour
les suivre.--Comme l'homme en se trompant sur ses intrts nuit aux
intrts gnraux (cela rsulte de la concordance), le gouvernement
sera charg de ramener le petit nombre des dissidents, des violateurs
des lois providentielles, dans la voie de la justice se confondant
avec celle de l'utilit.--En d'autres termes, la mission unique
du gouvernement sera de faire rgner la justice. Il n'aura plus 
s'embarrasser de produire pniblement,  grands frais, en empitant
sur la libert individuelle, une Harmonie qui se fait d'elle-mme et
que l'action gouvernementale dtruit.

D'aprs ce qui prcde, on voit que nous ne sommes pas tellement
fanatique de l'harmonie sociale que nous ne convenions qu'elle peut
tre et qu'elle est souvent trouble. Je dois mme dire que, selon
moi, les perturbations apportes  ce bel ordre par les passions
aveugles, par l'ignorance et l'erreur, sont infiniment plus grandes
et plus prolonges qu'on ne pourrait le supposer. Ce sont ces causes
perturbatrices que nous allons tudier.

       *       *       *       *       *

L'homme est jet sur cette terre. Il porte invinciblement en lui-mme
l'attrait vers le bonheur, l'aversion de la douleur.--Puisqu'il agit
en vertu de cette impulsion, on ne peut nier que l'Intrt personnel
ne soit le grand mobile de l'individu, de tous les individus, et
par consquent de la socit.--Puisque l'intrt personnel, dans la
sphre conomique, est le mobile des actions humaines et le grand
ressort de la socit, le Mal doit en provenir comme le Bien; c'est
en lui qu'il faut chercher l'harmonie et ce qui la trouble.

L'ternelle aspiration de l'intrt personnel est de faire taire le
besoin, ou plus gnralement le dsir, par la satisfaction.

Entre ces deux termes, essentiellement intimes et intransmissibles,
le besoin et la satisfaction, s'interpose le moyen transmissible,
changeable: l'effort.

Et au-dessus de l'appareil, plane la facult de comparer, de juger:
l'intelligence. Mais l'intelligence humaine est faillible. Nous
pouvons nous tromper. Cela n'est pas contestable; car si quelqu'un
nous disait: L'homme ne peut se tromper, nous lui rpondrions: Ce
n'est pas  vous qu'il faut dmontrer l'harmonie.

Nous pouvons nous tromper de plusieurs manires; nous pouvons mal
apprcier l'importance relative de nos besoins. En ce cas, dans
l'isolement, nous donnons  nos efforts une direction qui n'est
pas conforme  nos intrts bien entendus. Dans l'ordre social, et
sous la loi de l'change, l'effet est le mme; nous faisons porter
la demande et la rmunration vers un genre de services futiles ou
nuisibles, et dterminons de ce ct le courant du travail humain.

Nous pouvons nous tromper, encore, en ignorant qu'une satisfaction
ardemment cherche ne fera cesser une souffrance qu'en ouvrant la
source de souffrances plus grandes. Il n'y a gure d'effet qui ne
devienne cause. La prvoyance nous a t donne pour embrasser
l'enchanement des effets, pour que nous ne fassions pas au prsent
le sacrifice de l'avenir; mais nous manquons souvent de prvoyance.

L'erreur dtermine par la faiblesse de notre jugement ou par
la force de nos passions, voil la premire source du mal. Elle
appartient principalement au domaine de la morale. Ici, comme
l'erreur et la passion sont individuelles, le mal est, dans une
certaine mesure, individuel aussi. La rflexion, l'exprience,
l'action de la responsabilit en sont les correctifs efficaces.

Cependant les erreurs de cette nature peuvent prendre un caractre
social et engendrer un mal trs-tendu, quand elles se systmatisent.
Il est des pays, par exemple, o les hommes qui les gouvernent
sont fortement convaincus que la prosprit des peuples se mesure,
non par les besoins satisfaits, mais par les efforts quels qu'en
soient les rsultats. La division du travail aide beaucoup  cette
illusion. Comme on voit chaque profession s'attaquer  un obstacle,
on s'imagine que l'existence de l'obstacle est une source de
richesses. Dans ces pays, quand la vanit, la futilit, le faux amour
de la gloire sont des passions dominantes, provoquent des dsirs
analogues et dterminent dans ce sens une portion de l'industrie,
les gouvernants croiraient tout perdu si les gouverns venaient 
se rformer et se moraliser. Que deviendraient, disent-ils, les
coiffeurs, les cuisiniers, les grooms, les brodeuses, les danseurs,
les fabricants de galons, etc.?--Ils ne voient pas que le coeur
humain contiendra toujours assez de dsirs honntes, raisonnables
et lgitimes pour donner de l'aliment au travail; que la question
ne sera jamais de supprimer des gots, mais de les purer et de
les transformer; que, par consquent, le travail suivant la mme
volution pourra se dplacer, non s'arrter. Dans les pays o rgnent
ces tristes doctrines, on entendra dire souvent: Il est fcheux
que la morale et l'industrie ne puissent marcher ensemble. Nous
voudrions bien que les citoyens fussent moraux, mais nous ne pouvons
permettre qu'ils deviennent paresseux et misrables. C'est pourquoi
nous continuerons  faire des lois dans le sens du luxe. Au besoin,
nous mettrons des impts sur le peuple; et, dans son intrt, pour
lui assurer du travail, nous chargerons des Rois, des Prsidents,
des Diplomates, des Ministres, de _Reprsenter_.--Cela se dit et
se fait de la meilleure foi du monde. Le peuple mme s'y prte de
bonne grce.--Il est clair que, lorsque le luxe et la frivolit
deviennent ainsi une affaire lgislative, rgle, ordonne, impose,
systmatise par la force publique, la loi de la Responsabilit perd
toute sa force moralisatrice[57].

[Note 57: L'auteur n'a pu continuer cet examen des erreurs qui
sont, pour ceux qu'elles garent, une cause presque immdiate de
souffrance, ni dcrire une autre classe d'erreurs, manifestes par
la violence et la ruse, dont les premiers effets s'appesantissent
sur autrui. Ses notes ne contiennent rien d'applicable aux _Causes
perturbatrices_, si ce n'est le fragment qui prcde et celui qui va
suivre. Nous renvoyons pour le surplus au chapitre Ier de la seconde
srie des _Sophismes_, intitul _Physiologie de la Spoliation_ (tome
IV, page 127).

                                               (_Note de l'diteur._)]




XIX

GUERRE


De toutes les circonstances qui contribuent  donner  un peuple sa
physionomie, son tat moral, son caractre, ses habitudes, ses lois,
son gnie, celle qui domine de beaucoup toutes les autres, parce
qu'elle les renferme virtuellement presque toutes, c'est la manire
dont il pourvoit  ses moyens d'existence. C'est une observation due
 Charles Comte, et il y a lieu d'tre surpris qu'elle n'ait pas eu
plus d'influence sur les sciences morales et politiques.

En effet, cette circonstance agit sur le genre humain de
deux manires galement puissantes: par la continuit et par
l'universalit. Vivre, se conserver, se dvelopper, lever sa
famille, ce n'est pas une affaire de temps et de lieu, de got,
d'opinion, de choix; c'est la proccupation journalire, ternelle et
irrsistible de tous les hommes,  toutes les poques et dans tous
les pays.

Partout, la plus grande partie de leurs forces physiques,
intellectuelles et morales est consacre directement ou indirectement
 crer et remplacer les moyens de subsistance. Le chasseur, le
pcheur, le pasteur, l'agriculteur, le fabricant, le ngociant,
l'ouvrier, l'artisan, le capitaliste, tous pensent  vivre d'abord
(quelque prosaque que soit l'aveu), et ensuite  vivre de mieux en
mieux s'il se peut. La preuve qu'il en est ainsi, c'est qu'ils ne
sont chasseurs, pcheurs, fabricants, agriculteurs, etc., que pour
cela. De mme, le fonctionnaire, le soldat, le magistrat n'entrent
dans ces carrires qu'autant qu'elles leur assurent la satisfaction
de leurs besoins. Il ne faut pas en vouloir  l'homme du dvouement
et de l'abngation, s'il invoque lui aussi le proverbe: le prtre
vit de l'autel,--car, avant d'appartenir au sacerdoce, il appartient
 l'humanit. Et si, en ce moment, il se fait un livre contre la
vulgarit de cet aperu, ou plutt de la condition humaine, ce livre
en se vendant plaidera contre sa propre thse.

Ce n'est pas,  Dieu ne plaise, que je nie les existences
d'abngation. Mais on conviendra qu'elles sont exceptionnelles; ce
qui justement constitue leur mrite et dtermine notre admiration.
Que si l'on considre l'humanit dans son ensemble,  moins d'avoir
fait un pacte avec le dmon du sentimentalisme, il faut bien convenir
que les efforts dsintresss ne peuvent nullement se comparer,
quant au nombre,  ceux qui sont dtermins par les dures ncessits
de notre nature. Et c'est parce que ces efforts, qui constituent
l'ensemble de nos travaux, occupent une si grande place dans la vie
de chacun de nous, qu'ils ne peuvent manquer d'exercer une grande
influence sur les manifestations de notre existence nationale.

M. Saint-Marc Girardin dit quelque part qu'il a appris  reconnatre
l'insignifiance relative des formes politiques, comparativement  ces
grandes lois gnrales qu'imposent aux peuples leurs besoins et leurs
travaux. Voulez-vous savoir ce qu'est un peuple? dit-il, ne demandez
pas comment il se gouverne, mais ce qu'il fait.

Cette vue gnrale est juste. L'auteur ne manque pas de la fausser
bientt en la convertissant en systme. L'importance des formes
politiques a t exagre; que fait-il? Il la rduit  rien, il la
nie ou ne la reconnat que pour en rire. Les formes politiques,
dit-il, ne nous intressent qu'un jour d'lection ou pendant
l'heure consacre  la lecture du journal. Monarchie ou Rpublique,
Aristocratie ou Dmocratie, qu'importe?--Aussi il faut voir 
quel rsultat il arrive. Soutenant que les peuples _enfants_ se
ressemblent, quelle que soit leur constitution politique, il
assimile les tats-Unis  l'ancienne gypte, parce que dans l'un et
l'autre de ces pays on a excut des ouvrages gigantesques. Mais
quoi! les Amricains dfrichent des terres, creusent des canaux,
font des chemins de fer, le tout pour eux-mmes, parce qu'ils sont
une dmocratie et s'appartiennent! Les gyptiens levaient des
temples, des pyramides, des oblisques, des palais pour leurs rois
et leurs prtres, parce qu'ils taient des esclaves!--Et c'est l
une lgre diffrence, une affaire de forme, qu'il ne vaut pas la
peine de constater ou qu'il ne faut constater que pour en rire!...
 culte du classique! contagion funeste, combien tu as corrompu tes
superstitieux sectaires!

Bientt M. Saint-Marc Girardin, partant toujours de ce point que
les occupations dominantes d'un peuple dterminent son gnie, dit:
Autrefois on s'occupait de guerre et de religion; aujourd'hui c'est
de commerce et d'industrie. Voil pourquoi les gnrations qui nous
ont prcds portaient une empreinte guerrire et religieuse.

Dj Rousseau avait affirm que le soin de l'existence n'tait
une occupation dominante que pour quelques peuples et des plus
prosaques; que d'autres nations, plus dignes de ce nom, s'taient
voues  de plus nobles travaux.

M. Saint-Marc Girardin et Rousseau n'auraient-ils pas t dupes ici
d'une illusion historique? N'auraient-ils pas pris les amusements,
les diversions ou les prtextes et instruments de despotisme de
quelques-uns pour les occupations de tous? Et cette illusion ne
proviendrait-elle pas de ce que les historiens nous parlent toujours
de la classe qui ne travaille pas, et jamais de celle qui travaille,
de telle sorte que nous finissons par voir dans la premire toute la
nation?

Je ne puis m'empcher de croire que chez les Grecs, comme chez les
Romains, comme dans le moyen ge, l'humanit tait faite comme
aujourd'hui, c'est--dire assujettie  des besoins si pressants, si
renaissants, qu'il fallait s'occuper d'y pourvoir sous peine de mort.
Ds lors je ne puis m'empcher de croire que c'tait, alors comme
aujourd'hui, l'occupation principale et absorbante de la portion la
plus considrable du genre humain.

Ce qui parat positif, c'est qu'un trs-petit nombre d'hommes
taient parvenus  vivre, sans rien faire, sur le travail des masses
assujetties. Ce petit nombre d'oisifs se faisaient construire par
leurs esclaves de somptueux palais, de vastes chteaux ou de sombres
forteresses. Ils aimaient  s'entourer de toutes les sensualits de
la vie, de tous les monuments des arts. Ils se plaisaient  disserter
sur la philosophie, la cosmogonie; et enfin ils cultivaient avec soin
les deux sciences auxquelles ils devaient leur domination et leurs
jouissances: la science de la force et la science de la ruse.

Bien qu'au-dessous de cette aristocratie il y et les multitudes
innombrables occupes  crer, pour elles-mmes, les moyens
d'entretenir la vie, et, pour leurs oppresseurs, les moyens de
les saturer de plaisirs;--comme les historiens n'ont jamais fait
la moindre allusion  ces multitudes, nous finissons par oublier
leur existence, nous en faisons abstraction complte. Nous n'avons
des yeux que pour l'aristocratie; c'est elle que nous appelons la
_socit antique_ ou la _socit fodale_; nous nous imaginons que de
telles socits se soutenaient par elles-mmes, sans avoir recours
au commerce,  l'industrie, au travail, au vulgarisme; nous admirons
leur dsintressement, leur gnrosit, leur got pour les arts,
leur spiritualisme, leur ddain des occupations serviles, l'lvation
de leurs sentiments et de leurs penses; nous affirmons, d'un ton
dclamatoire, qu' une certaine poque les peuples ne s'occupaient
que de gloire,  une autre d'arts,  une autre de philosophie,  une
autre de religion,  une autre de vertus; nous pleurons sincrement
sur nous-mmes, nous nous adressons toutes sortes de sarcasmes de
ce que, malgr de si sublimes modles, ne pouvant nous lever  une
telle hauteur, nous sommes rduits  donner au travail, ainsi qu'
tous les mrites vulgaires qu'il implique, une place considrable
dans notre vie moderne.

Consolons-nous en pensant qu'il occupait une place non moins large
dans la vie antique. Seulement, celui dont quelques hommes s'taient
affranchis retombait d'un poids accablant sur les multitudes
assujetties, au grand dtriment de la justice, de la libert, de la
proprit, de la richesse, de l'galit, du progrs; et c'est l la
premire des causes perturbatrices que j'ai  signaler au lecteur.

Les procds par lesquels les hommes se procurent des moyens
d'existence ne peuvent donc manquer d'exercer une grande influence
sur leur condition physique, morale, intellectuelle, conomique et
politique. Qui doute que si l'on pouvait observer plusieurs peuplades
dont l'une ft exclusivement voue  la chasse, une autre  la
pche, une troisime  l'agriculture, une quatrime  la navigation,
qui doute que ces peuplades ne prsentassent des diffrences
considrables dans leurs ides, leurs opinions, leurs usages, leurs
coutumes, leurs moeurs, leurs lois, leur religion? Sans doute le
fond de la nature humaine se retrouverait partout; aussi dans ces
lois, ces usages, ces religions il y aurait des points communs, et je
crois bien que ce sont ces points communs qu'on peut appeler les lois
gnrales de l'humanit.

Quoi qu'il en soit, dans nos grandes socits modernes, tous
ou presque tous les procds de production; pche, agriculture,
industrie, commerce, sciences et arts, sont mis simultanment en
oeuvre, quoiqu'en proportions varies selon les pays. C'est pourquoi
il ne saurait y avoir entre les nations des diffrences aussi grandes
que si chacune se vouait  une occupation exclusive.

Mais, si la nature des occupations d'un peuple exerce une grande
influence sur sa moralit; ses dsirs, ses gots, sa moralit
exercent  leur tour une grande influence sur la nature de ses
occupations, ou du moins sur les proportions de ces occupations entre
elles. Je n'insisterai pas sur cette remarque qui a t prsente
dans une autre partie de cet ouvrage[58], et j'arrive au sujet
principal de ce chapitre.

[Note 58: Voir la fin du chapitre XI.]

       *       *       *       *       *

Un homme (il en est de mme d'un peuple) peut se procurer des moyens
d'existence de deux manires: en les crant ou en les volant.

Chacune de ces deux grandes sources d'acquisition a plusieurs
procds.

On peut _crer_ des moyens d'existence par la chasse, la pche, la
culture, etc.

On peut les _voler_ par la mauvaise foi, la violence, la force, la
ruse, la guerre, etc.

S'il suffit, sans sortir du cercle de l'une ou de l'autre de ces deux
catgories, de la prdominance de l'un des procds qui lui sont
propres pour tablir entre les nations des diffrences considrables,
combien cette diffrence ne doit-elle pas tre plus grande entre le
peuple qui vit de production, et un peuple qui vit de spoliation?

Car il n'est pas une seule de nos facults,  quelque ordre qu'elle
appartienne, qui ne soit mise en exercice par la ncessit qui nous a
t impose de pourvoir  notre existence; et que peut-on concevoir
de plus propre  modifier l'tat social des peuples que ce qui
modifie toutes les facults humaines?

Cette considration, toute grave qu'elle est, a t si peu observe,
que je dois m'y arrter un instant.

Pour qu'une satisfaction se ralise, il faut qu'un travail ait t
excut, d'o il suit que la Spoliation, dans toutes ses varits,
loin d'exclure la Production, la suppose.

Et ceci, ce me semble, est de nature  diminuer un peu l'engouement
que les historiens, les potes et les romanciers manifestent pour ces
nobles poques, o selon eux, ne dominait pas ce qu'ils appellent
l'_industrialisme_.  ces poques on vivait; donc le travail
accomplissait, tout comme aujourd'hui, sa rude tche. Seulement, des
nations, des classes, des individualits taient parvenues  rejeter
sur d'autres nations, d'autres classes, d'autres individualits, leur
lot de labeur et de fatigue.

Le caractre de la production, c'est de tirer pour ainsi dire du
nant les satisfactions qui entretiennent et embellissent la vie,
de telle sorte qu'un homme ou un peuple peut multiplier  l'infini
ces satisfactions, sans infliger une privation quelconque aux
autres hommes et aux autres peuples;--bien, au contraire, l'tude
approfondie du mcanisme conomique nous a rvl que le succs de
l'un dans son travail ouvre des chances de succs au travail de
l'autre.

Le caractre de la spoliation est de ne pouvoir confrer une
satisfaction sans qu'une privation gale y corresponde; car elle ne
cre pas, elle dplace ce que le travail a cr. Elle entrane aprs
elle, comme dperdition absolue, tout l'effort qu'elle-mme cote
aux deux parties intresses. Loin donc d'ajouter aux jouissances de
l'humanit, elle les diminue, et, en outre, elle les attribue  qui
ne les a pas mrites.

Pour produire, il faut diriger toutes ses facults vers la domination
de la nature; car c'est elle qu'il s'agit de combattre, de dompter et
d'asservir. C'est pourquoi le fer converti en charrue est l'emblme
de la production.

Pour spolier, il faut diriger toutes ses facults vers la domination
des hommes; car ce sont eux qu'il faut combattre, tuer ou asservir.
C'est pourquoi le fer converti en pe est l'emblme de la spoliation.

Autant il y a d'opposition entre la charrue qui nourrit et l'pe
qui tue, autant il doit y en avoir entre un peuple de travailleurs
et un peuple de spoliateurs. Il n'est pas possible qu'il y ait entre
eux rien de commun. Ils ne sauraient avoir ni les mmes ides, ni
les mmes rgles d'apprciation, ni les mmes gots, ni le mme
caractre, ni les mmes moeurs, ni les mmes lois, ni la mme morale,
ni la mme religion.

Et certes, un des plus tristes spectacles qui puissent s'offrir 
l'oeil du philanthrope, c'est de voir un sicle producteur faire
tous ses efforts pour s'inoculer,--par l'ducation,--les ides,
les sentiments, les erreurs, les prjugs et les vices d'un peuple
spoliateur. On accuse souvent notre poque de manquer d'unit, de ne
pas montrer de la concordance entre sa manire de voir et d'agir; on
a raison, et je crois que je viens d'en signaler la principale cause.

La spoliation par voie de guerre, c'est--dire la spoliation toute
nave, toute simple, toute crue, a sa racine dans le coeur humain,
dans l'organisation de l'homme, dans ce moteur universel du monde
social: l'attrait pour les satisfactions et la rpugnance pour
la douleur; en un mot, dans ce mobile que nous portons tous en
nous-mmes: l'intrt personnel.

Et je ne suis pas fch de me porter son accusateur. Jusqu'ici on a
pu croire que j'avais vou  ce principe un culte idoltre, que je
ne lui attribuais que des consquences heureuses pour l'humanit,
peut-tre mme que je l'levais dans mon estime au-dessus du principe
sympathique, du dvouement, de l'abngation.--Non, je ne l'ai pas
jug; j'ai seulement constat son existence et son omnipotence. Cette
omnipotence, je l'aurais mal apprcie, et je serais en contradiction
avec moi-mme, quand je signale l'intrt personnel comme le moteur
universel de l'humanit, si je n'en faisais maintenant dcouler les
causes perturbatrices, comme prcdemment j'en ai fait sortir les
lois harmoniques de l'ordre social.

L'homme, avons-nous dit, veut invinciblement se conserver, amliorer
sa condition, saisir le bonheur tel qu'il le conoit, ou du moins en
approcher. Par la mme raison, il fuit la peine, la douleur.

Or le travail, cette action qu'il faut que l'homme exerce sur la
nature pour raliser la production, est une peine, une fatigue. Par
ce motif, l'homme y rpugne et ne s'y soumet que lorsqu'il s'agit
pour lui d'viter un mal plus grand encore.

Philosophiquement, il y en a qui disent: Le travail est un bien.
Ils ont raison, en tenant compte de ses rsultats. C'est un bien
relatif; en d'autres termes, c'est un mal qui nous pargne de plus
grands maux. Et c'est justement pourquoi les hommes ont une si grande
tendance  viter le travail, quand ils croient pouvoir, sans y
recourir, en recueillir les rsultats.

D'autres disent que le travail est un bien _en lui-mme_;
qu'indpendamment de ses rsultats producteurs, il moralise l'homme,
le renforce, et est pour lui une source d'allgresse et de sant.
Tout cela est trs-vrai, et rvle une fois de plus la merveilleuse
fcondit d'intentions finales que Dieu a rpandues dans toutes les
parties de son oeuvre. Oui, mme abstraction faite de ses rsultats
comme production, le travail promet  l'homme, pour rcompenses
supplmentaires, la force du corps et la joie de l'me; puisqu'on a
pu dire que l'oisivet tait la mre de tous les vices, il faut bien
reconnatre que le travail est le pre de beaucoup de vertus.

Mais tout cela, sans prjudice des penchants naturels et invincibles
du coeur humain; sans prjudice de ce sentiment qui fait que nous
ne recherchons pas le travail pour lui-mme; que nous le comparons
toujours  son rsultat; que nous ne poursuivons pas par un grand
travail ce que nous pouvons obtenir par un travail moindre; que,
placs entre deux peines, nous ne choisissons pas la plus forte,
et que notre tendance universelle est d'autant plus de diminuer
le rapport de l'effort au rsultat, que si par l nous conqurons
quelque loisir, rien ne nous empche de le consacrer, en vue de
rcompenses accessoires,  des travaux conformes  nos gots.

D'ailleurs,  cet gard le fait universel est dcisif. En tous lieux,
en tous temps, nous voyons l'homme considrer le travail comme le
ct onreux, et la satisfaction comme le ct compensateur de sa
condition. En tous lieux, en tous temps, nous le voyons se dcharger,
autant qu'il le peut, de la fatigue du travail soit sur les animaux,
sur le vent, sur l'eau, la vapeur, les forces de la nature, soit,
hlas! sur la force de son semblable, quand il parvient  le dominer.
Dans ce dernier cas, je le rpte parce qu'on l'oublie trop souvent,
le travail n'est pas diminu, mais dplac[59].

[Note 59: On l'oublie quand on pose cette question: Le travail des
esclaves revient-il plus cher ou meilleur march que le travail
salari?]

L'homme, tant ainsi plac entre deux peines, celle du besoin et
celle du travail, press par l'intrt personnel, cherche s'il
n'aurait pas un moyen de les viter toutes les deux, au moins dans
une certaine mesure. Et c'est alors que la spoliation se prsente 
ses yeux comme la solution du problme.

Il se dit: Je n'ai, il est vrai, aucun moyen de me procurer
les choses ncessaires  ma conservation,  mes satisfactions,
la nourriture, le vtement, le gte, sans que ces choses aient
t pralablement produites par le travail. Mais il n'est pas
indispensable que ce soit par _mon_ propre travail. Il suffit que ce
soit par le travail de _quelqu'un_, pourvu que je sois le plus fort.

Telle est l'origine de la guerre.

Je n'insisterai pas beaucoup sur ses consquences.

Quand les choses vont ainsi, quand un homme ou un peuple travaille
et qu'un autre homme ou un autre peuple attend, pour se livrer  la
rapine, que le travail soit accompli, le lecteur aperoit d'un coup
d'oeil ce qui se perd de forces humaines.

D'un ct, le spoliateur n'est point parvenu, comme il l'aurait
dsir,  viter toute espce de travail. La spoliation arme
exige aussi des efforts, et quelquefois d'immenses efforts. Ainsi,
pendant que le producteur consacre son temps  crer les objets de
satisfactions, le spoliateur emploie le sien  prparer le moyen
de les drober. Mais lorsque l'oeuvre de la violence est accomplie
ou tente, les objets de satisfactions ne sont ni plus ni moins
abondants. Ils peuvent rpondre aux besoins de personnes diffrentes,
et non  plus de besoins. Ainsi tous les efforts que le spoliateur a
faits pour la spoliation, et en outre tous ceux qu'il n'a pas faits
pour la production, sont entirement perdus, sinon pour lui, du moins
pour l'humanit.

Ce n'est pas tout; dans la plupart des cas une dperdition analogue
se manifeste du ct du producteur. Il n'est pas vraisemblable, en
effet, qu'il attendra, sans prendre aucune prcaution, l'vnement
dont il est menac; et toutes les prcautions, armes, fortifications,
munitions, exercice, sont du travail, et du travail  jamais perdu,
non pour celui qui en attend sa scurit, mais pour le genre humain.

Que si le producteur, en faisant ainsi deux parts de ses travaux, ne
se croit pas assez fort pour rsister  la spoliation, c'est bien
pis et les forces humaines se perdent sur une bien autre chelle;
car alors le travail cesse, nul n'tant dispos  produire pour tre
spoli.

Quant aux consquences morales,  la manire dont les facults sont
affectes des deux cts, le rsultat n'est pas moins dsastreux.

Dieu a voulu que l'homme livrt  la nature de pacifiques combats et
qu'il recueillt directement d'elle les fruits de la victoire.--Quand
il n'arrive  la domination de la nature que par l'intermdiaire
de la domination de ses semblables, sa mission est fausse; il
donne  ses facults une direction tout autre. Voyez seulement la
_prvoyance_, cette vue anticipe de l'avenir, qui nous lve en
quelque sorte jusqu' la _providence_,--car _prvoir_ c'est aussi
_pourvoir_,--voyez combien elle diffre chez le producteur et le
spoliateur.

Le producteur a besoin d'apprendre la liaison des causes aux effets.
Il tudie  ce point de vue les lois du monde physique, et cherche 
s'en faire des auxiliaires de plus en plus utiles. S'il observe ses
semblables, c'est pour prvoir leurs dsirs et y pourvoir,  charge
de rciprocit.

Le spoliateur n'observe pas la nature. S'il observe les hommes, c'est
comme l'aigle guette une proie, cherchant le moyen de l'affaiblir, de
la surprendre.

Mmes diffrences se manifestent dans les autres facults et
s'tendent aux ides...[60].

[Note 60: Voyez _Baccalaurat et Socialisme_, tome IV, page 442.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La spoliation par la guerre n'est pas un fait accidentel, isol,
passager; c'est un fait trs-gnral et trs-constant, qui ne le
cde en permanence qu'au travail.

Indiquez-moi donc un point du globe o deux races, une de vainqueurs
et une de vaincus, ne soient pas superposes l'une  l'autre.
Montrez-moi en Europe, en Asie, dans les les du grand Ocan, un lieu
fortun encore occup par la race primitive. Si les migrations de
peuples n'ont pargn aucun pays, la guerre a t un fait gnral.

Les traces n'en sont pas moins gnrales. Indpendamment du sang
vers, du butin conquis, des ides fausses, des facults perverties,
elle a laiss partout des stigmates, au nombre desquels il faut
compter l'esclavage et l'aristocratie.....

L'homme ne s'est pas content de spolier la richesse  mesure qu'elle
se formait; il s'est empar des richesses antrieures, du capital
sous toutes les formes; il a particulirement jet les yeux sur le
capital, sous la forme la plus immobile, la proprit foncire.
Enfin, il s'est empar de l'homme mme.--Car les facults humaines
tant des instruments de travail, il a t trouv plus court de
s'emparer de ces facults que de leurs produits.....

Combien ces grands vnements n'ont-ils pas agi comme causes
perturbatrices, comme entraves sur le progrs naturel des destines
humaines! Si l'on tient compte de la dperdition de travail
occasionne par la guerre, si l'on tient compte de ce que le produit
effectif, qu'elle amoindrit, se concentre entre les mains de quelques
vainqueurs, on pourra comprendre le dnment des masses, dnment
inexplicable de nos jours par la libert.....

_Comment l'esprit guerrier se propage._

Les peuples agresseurs sont sujets  des reprsailles. Ils attaquent
souvent; quelquefois ils se dfendent. Quand ils sont sur la
dfensive, ils ont le sentiment de la justice et de la saintet de
leur cause. Alors ils peuvent exalter le courage, le dvouement, le
patriotisme. Mais, hlas! ils transportent ces sentiments et ces
ides dans leurs guerres offensives. Et qu'est-ce alors qui constitue
le patriotisme?.....

Quand deux races, l'une victorieuse et oisive, l'autre vaincue et
humilie, occupent le sol, tout ce qui veille les dsirs, les
sympathies, est le partage de la premire.  elle loisirs, ftes,
got des arts, richesses, exercices militaires, tournois, grce,
lgance, littrature, posie.  la race conquise, des mains
calleuses, des huttes dsoles, des vtements rpugnants.....

Il suit de l que ce sont les ides et les prjugs de la race
dominante, toujours associs  la domination militaire, qui font
l'opinion. Hommes, femmes, enfants, tous mettent la vie militaire
avant la vie laborieuse, la guerre avant le travail, la spoliation
avant la production. La race vaincue partage elle-mme ce sentiment,
et quand elle surmonte ses oppresseurs, aux poques de transition,
elle se montre dispose  les imiter. Que dis-je! pour elle cette
imitation est une frnsie.....

_Comment la guerre finit..._

La Spoliation comme la Production ayant sa source dans le coeur
humain, les lois du monde social ne seraient pas harmoniques, mme
au sens limit que j'ai dit, si celle-ci ne devait,  la longue,
dtrner celle-l...




XX

RESPONSABILIT


Il y a dans ce livre une pense dominante; elle plane sur toutes ses
pages, elle vivifie toutes ses lignes. Cette pense est celle qui
ouvre le symbole chrtien: JE CROIS EN DIEU.

Oui, s'il diffre de quelques conomistes, c'est que ceux-ci semblent
dire: Nous n'avons gure foi en Dieu; car nous voyons que les lois
naturelles mnent  l'abme.--Et cependant nous disons: _Laissez
faire!_ parce que nous avons encore moins foi en nous-mmes, et nous
comprenons que tous les efforts humains pour arrter le progrs de
ces lois ne font que hter la catastrophe.

S'il diffre des crits socialistes, c'est que ceux-ci disent: Nous
feignons bien de croire en Dieu; mais au fond nous ne croyons qu'en
nous-mmes,--puisque nous ne voulons pas _laisser faire_, et que nous
donnons tous chacun de nos plans sociaux comme infiniment suprieur 
celui de la Providence.

Je dis: _Laissez faire_, en d'autres termes, respectez la libert,
l'initiative humaine....[61].

[Note 61:... parce que je crois qu'une impulsion suprieure la
dirige, parce que Dieu ne pouvant agir dans l'ordre moral que par
l'intermdiaire des intrts et des volonts, il est impossible que
la rsultante naturelle de ces intrts, que la tendance commune de
ces volonts, aboutisse au mal dfinitif:--car alors ce ne serait pas
seulement l'homme ou l'humanit qui marcherait  l'erreur; c'est Dieu
lui-mme, impuissant ou mauvais, qui pousserait au mal sa crature
avorte.

Nous croyons donc  la libert, parce que nous croyons  l'harmonie
universelle, c'est--dire  Dieu. Proclamant au nom de la foi,
formulant au nom de la science les lois divines, souples et vivantes,
du mouvement moral, nous repoussons du pied ces institutions
troites, gauches, immobiles, que des aveugles jettent tout 
travers l'admirable mcanisme. Du point de vue de l'athe, il serait
absurde de dire: _laissez faire_ le hasard! Mais nous, croyants,
nous avons le droit de crier: _laissez passer_ l'ordre et la justice
de Dieu! Laissez marcher librement cet agent du moteur infaillible,
ce rouage de transmission qu'on appelle l'initiative humaine!--Et
la libert ainsi comprise n'est plus l'anarchique dification de
l'individualisme; ce que nous adorons, par del l'homme qui s'agite,
c'est Dieu qui le mne.

Nous savons bien que l'esprit humain peut s'garer: oui, sans doute,
de tout l'intervalle qui spare une vrit acquise d'une vrit
qu'il pressent. Mais puisque sa nature est de chercher, sa destine
est de trouver. Le vrai, remarquons-le, a des rapports harmoniques,
des affinits ncessaires non-seulement avec la forme de notre
entendement et les instincts de notre coeur, mais aussi avec toutes
les conditions physiques et morales de notre existence; en sorte que,
lors mme qu'il chapperait  l'intelligence de l'homme comme _vrai
absolu_,  ses sympathies innes comme _juste_, ou comme _beau_  ses
aspirations idales, il finirait encore par se faire accepter sous
son aspect pratique et irrcusable d'_utile_.

Nous savons que la libert peut mener au Mal.--Mais le Mal a lui-mme
sa mission. Dieu ne l'a certes pas jet au hasard devant nos pas pour
nous faire tomber; il l'a plac en quelque sorte de chaque ct du
chemin que nous devions suivre, afin qu'en s'y heurtant l'homme ft
ramen au bien par le mal mme.

Les volonts, comme les molcules inertes, ont leur loi de
gravitation. Mais,--tandis que les tres inanims obissent  des
tendances prexistantes et fatales,--pour les intelligences libres,
la force d'attraction et de rpulsion ne prcde pas le mouvement;
elle nat de la dtermination volontaire qu'elle semble attendre,
elle se dveloppe en vertu de l'acte mme, et ragit alors pour ou
contre l'agent, par un effort progressif de concours ou de rsistance
qu'on appelle rcompense ou chtiment, plaisir ou douleur. Si la
direction de la volont est dans le sens des lois gnrales, si
l'acte est _bon_, le mouvement est second, le bien-tre en rsulte
pour l'homme.--S'il s'carte au contraire, s'il est _mauvais_,
quelque chose le repousse; de l'erreur nat la souffrance, qui en
est le remde et le terme. Ainsi le Mal s'oppose constamment au
Mal, comme le Bien provoque incessamment le Bien. Et l'on pourrait
dire que, vus d'un peu haut, les carts du libre arbitre se bornent
 quelques oscillations, d'une amplitude dtermine, autour d'une
direction suprieure et ncessaire; toute rbellion persistante
qui voudrait forcer cette limite n'aboutissant qu' se dtruire
elle-mme, sans parvenir  troubler en rien l'ordre de sa sphre.

Cette force ractive de concours ou de rpulsion, qui par la
rcompense et la peine rgit l'orbite  la fois volontaire et
fatale de l'humanit, cette _loi de gravitation des tres libres_
(dont le Mal n'est que la moiti ncessaire), se manifeste par deux
grandes expressions,--la Responsabilit et la Solidarit: l'une qui
fait retomber sur l'individu,--l'autre qui rpercute sur le corps
social les consquences bonnes ou mauvaises de l'acte: l'une qui
s'adresse  l'homme comme  un tout solitaire et autonome,--l'autre
qui l'enveloppe dans une invitable communaut de biens et de maux,
comme lment partiel et membre dpendant d'un tre collectif et
imprissable, l'Humanit,--_Responsabilit_, sanction de la libert
individuelle, raison des _droits_ de l'homme,--_Solidarit_, preuve
de sa subordination sociale et principe de ses devoirs...

(_Un feuillet manquait au manuscrit de Bastiat. On me pardonnera
d'avoir essay de continuer la pense de cette religieuse
introduction._) R. F.]

.... _Responsabilit, solidarit_; mystrieuses lois dont il est
impossible, en dehors de la Rvlation, d'apprcier la cause, mais
dont il nous est donn d'apprcier les effets et l'action infaillible
sur les progrs de la socit: lois qui, par cela mme que l'homme
est sociable, s'enchanent, se mlent, concourent, encore qu'elles
semblent parfois se heurter; et qui demanderaient  tre vues dans
leur ensemble, dans leur action commune, si la science aux yeux
faibles,  la marche incertaine, n'tait rduite  la mthode,--cette
triste bquille qui fait sa force tout en rvlant sa faiblesse.

       *       *       *       *       *

_Nosce te ipsum._ Connais-toi toi-mme; c'est, dit l'oracle, le
commencement, le milieu et la fin des sciences morales et politiques.

Nous l'avons dit ailleurs: En ce qui concerne l'homme ou la
socit humaine, Harmonie ne peut signifier Perfection, mais
Perfectionnement. Or la perfectibilit implique toujours,  un degr
quelconque, l'imperfection dans l'avenir comme dans le pass. Si
l'homme pouvait jamais entrer dans cette terre promise du _Bien
absolu_, il n'aurait que faire de son intelligence, de ses sens, il
ne serait plus l'homme.

Le Mal existe. Il est inhrent  l'infirmit humaine; il se manifeste
dans l'ordre moral comme dans l'ordre matriel, dans la masse comme
dans l'individu, dans le tout comme dans la partie. Parce que l'oeil
peut souffrir et s'teindre, le physiologiste mconnatra-t-il
l'harmonieux mcanisme de cet admirable appareil? Niera-t-il
l'ingnieuse structure du corps humain, parce que ce corps est sujet
 la douleur,  la maladie,  la mort, et parce que le Psalmiste,
dans son dsespoir, a pu s'crier:  tombe, vous tes ma mre! Vers
du spulcre, vous tes mes frres et mes soeurs!--De mme, parce
que l'ordre social n'amnera jamais l'humanit au fantastique port
du bien absolu, l'conomiste refusera-t-il de reconnatre ce que cet
ordre social prsente de merveilleux dans son organisation, prpare
en vue d'une diffusion toujours croissante de lumires, de moralit
et de bonheur?

       *       *       *       *       *

Chose trange, qu'on conteste  la science conomique le droit
d'admiration qu'on accorde  la physiologie! Car, aprs tout, quelle
diffrence, au point de vue de l'harmonie, dans les causes finales,
entre l'tre individuel et l'tre collectif!--Sans doute l'individu
nat, grandit, se dveloppe, s'embellit, se perfectionne, sous
l'influence de la vie, jusqu' ce que soit venu le moment o d'autres
flambeaux s'allumeront  ce flambeau.  ce moment tout en lui revt
les couleurs de la beaut; tout en lui respire la joie et la grce;
il est tout expansion, affection, bienveillance, amour, harmonie.
Puis, pendant quelque temps encore, son intelligence s'largit
et s'affermit, comme pour guider, dans les tortueux sentiers de
l'existence, celles qu'il y vient d'appeler. Mais bientt sa beaut
s'efface, sa grce s'vanouit, ses sens s'moussent, son corps
dcline, sa mmoire se trouble, ses ides s'affaiblissent, hlas!
et ses affections mmes, sauf en quelques mes d'lite, semblent
s'imprgner d'gosme, perdent ce charme, cette fracheur, ce naturel
sincre et naf, cette profondeur, cet idal, cette abngation,
cette posie, ce parfum indfinissable, qui sont le privilge d'un
autre ge. Et malgr les prcautions ingnieuses que la nature a
prises pour retarder sa dissolution, prcautions que la physiologie
rsume par le mot _vis medicatrix_,--seules et tristes harmonies
dont il faut bien que cette science se contente,--il repasse en
sens inverse la srie de ses perfectionnements, il abandonne l'une
aprs l'autre sur le chemin toutes ses acquisitions, il marche de
privations en privations vers celle qui les comprend toutes. Oh! le
gnie de l'optimisme lui-mme ne saurait rien dcouvrir de consolant
et d'harmonieux dans cette lente et irrmissible dgradation, 
voir cet tre, autrefois si fier et si beau, descendre tristement
dans la tombe... La tombe!... Mais n'est-ce pas une porte  l'autre
sjour!... C'est ainsi, quand la science s'arrte, que la religion
renoue[62], mme pour l'individu, dans une autre patrie, les
concordances harmoniques interrompues ici-bas[63].

[Note 62: Religion (_religare_, _relier_), ce qui rattache la
vie actuelle  la vie future, les vivants aux morts, le temps 
l'ternit, le fini  l'infini, l'homme  Dieu.]

[Note 63: Ne dirait-on pas que la justice divine, si incomprhensible
quand on considre le sort des individus, devient clatante quand
on rflchit sur les destines des nations? La vie de chaque homme
est un drame qui se noue sur un thtre et se dnoue sur un autre;
mais il n'en est pas ainsi, de la vie des nations. Cette instructive
tragdie commence et finit sur la terre. Voil pourquoi l'histoire
est une lecture sainte; c'est la justice de la Providence.

                                          (DE CUSTINES, _La Russie_.)]

Malgr ce dnoment fatal, la physiologie cesse-t-elle de voir, dans
le corps humain, le chef-d'oeuvre le plus accompli qui soit sorti des
mains du Crateur?

Mais si le corps social est assujetti  la souffrance, si mme il
peut souffrir jusqu' en mourir, il n'y est pas fatalement condamn.
Quoi qu'on en ait dit, il n'a pas en perspective, aprs s'tre lev
 son apoge, un invitable dclin. L'croulement mme des empires,
ce n'est pas la rtrogradation de l'humanit; et les vieux moules
de la civilisation ne se dissolvent que pour faire place  une
civilisation plus avance. Les dynasties peuvent s'teindre, les
formes du pouvoir peuvent changer; le genre humain n'en progresse
pas moins. La chute des tats ressemble  la chute des feuilles en
automne. Elle fertilise le sol, se coordonne au retour du printemps,
et promet aux gnrations futures une vgtation plus riche et des
moissons plus abondantes. Que dis-je! mme au point de vue purement
national, cette thorie de la dcadence ncessaire est aussi fausse
que suranne. Il est impossible d'apercevoir dans le mode de vie
d'un peuple aucune cause de dclin invitable. L'analogie, qui a
si souvent fait comparer une nation  un individu et attribuer 
l'une comme  l'autre une enfance et une vieillesse, n'est qu'une
fausse mtaphore. Une communaut se renouvelle incessamment. Que ses
institutions soient lastiques et flexibles, qu'au lieu de venir en
collision avec les puissances nouvelles qu'enfante l'esprit humain,
elles soient organises de manire  admettre cette expansion de
l'nergie intellectuelle et  s'y accommoder; et l'on ne voit aucune
raison pour qu'elle ne fleurisse pas dans une ternelle jeunesse.
Mais, quoi qu'on pense de la fragilit et du fracas des empires,
toujours est-il que la socit, qui, dans son ensemble, se confond
avec l'humanit, est constitue sur des bases plus solides. Plus on
l'tudie, plus on reste convaincu qu'elle aussi a t pourvue, comme
le corps humain, d'une _force curative_ qui la dlivre de ses maux,
et qu'en outre elle porte dans son sein une _force progressive_. Elle
est pousse par celle-ci vers un perfectionnement auquel on ne peut
assigner de limites.

Si donc le mal individuel n'infirme pas l'harmonie physiologique,
encore moins le mal collectif infirme-t-il l'harmonie sociale.

Mais comment concilier l'existence du mal avec l'infinie bont de
Dieu? Ce n'est pas  moi d'expliquer ce que je ne comprends pas. Je
ferai seulement observer que cette solution ne peut pas plus tre
impose  l'conomie politique qu' l'anatomie. Ces sciences, toutes
d'observation, tudient l'homme tel qu'il est, sans demander compte 
Dieu de ses impntrables secrets.

Ainsi, je le rpte, dans ce livre harmonie ne rpond pas  l'ide
de perfection absolue, mais  celle de perfectionnement indfini.
Il a plu  Dieu d'attacher la douleur  notre nature, puisqu'il a
voulu qu'en nous la faiblesse ft antrieure  la force, l'ignorance
 la science, le besoin  la satisfaction, l'effort au rsultat,
l'acquisition  la possession, le dnment  la richesse, l'erreur 
la vrit, l'exprience  la prvoyance. Je me soumets sans murmurer
 cet arrt, ne pouvant d'ailleurs imaginer une autre combinaison.
Que si, par un mcanisme aussi simple qu'ingnieux, il a pourvu  ce
que _tous les hommes se rapprochassent d'un niveau commun qui s'lve
toujours_, s'il leur assure ainsi,--par l'action mme de ce que nous
appelons le Mal,--et la dure et la diffusion du progrs, alors je
ne me contente pas de m'incliner sous cette main aussi gnreuse que
puissante, je la bnis, je l'admire et je l'adore.

       *       *       *       *       *

Nous avons vu surgir des coles qui ont profit de l'insolubilit
(humainement parlant) de cette question pour embrouiller toutes
les autres, comme s'il tait donn  notre intelligence finie de
comprendre et de concilier les infinis. Plaant  l'entre de la
science sociale cette sentence: _Dieu ne peut vouloir le mal_,
elles arrivent  cette srie de conclusions: Il y a du mal dans la
socit, donc elle n'est pas organise selon les desseins de Dieu.
Changeons, changeons encore, changeons toujours cette organisation;
essayons, exprimentons jusqu' ce que nous ayons trouv une forme
qui efface de ce monde toute trace de souffrance.  ce signe, nous
reconnatrons que le rgne de Dieu est arriv.

Ce n'est pas tout. Ces coles sont entranes  exclure de leurs
plans sociaux la libert au mme titre que la souffrance, car la
libert implique la possibilit de l'erreur, et par consquent la
possibilit du mal. Laissez-nous vous organiser, disent-elles aux
hommes, ne vous en mlez pas; ne comparez, ne jugez, ne dcidez rien
par vous-mmes et pour vous-mmes; nous avons en horreur le _laissez
faire_, mais nous demandons que vous vous laissiez faire et que vous
nous laissiez faire. Si nous vous conduisons au bonheur parfait,
l'infinie bont de Dieu sera justifie.

Contradiction, inconsquence, orgueil, on ne sait ce qui domine dans
un tel langage.

Une secte, entre autres, fort peu philosophique, mais trs-bruyante,
promet  l'humanit un bonheur sans mlange. Qu'on lui livre le
gouvernement de l'humanit, et par la vertu de quelques formules,
elle se fait fort d'en bannir toute sensation pnible.

Que si vous n'accordez pas une foi aveugle  ses promesses, soulevant
aussitt ce redoutable et insoluble problme, qui fait depuis le
commencement du monde le dsespoir de la philosophie, elle vous
somme de concilier l'existence du mal avec la bont infinie de Dieu.
Hsitez-vous? elle vous accuse d'impit.

Fourrier puise toutes les combinaisons de ce thme.

_Ou Dieu n'a pas su_ nous donner un code social d'attraction,
justice, vrit, unit; dans ce cas il est injuste en nous crant ce
besoin sans avoir les moyens de nous satisfaire.

_Ou il n'a pas voulu_; et dans ce cas il est perscuteur avec
prmditation, nous crant  plaisir des besoins qu'il est impossible
de contenter.

_Ou il a su et n'a pas voulu_; dans ce cas il est l'mule du diable,
sachant faire le bien et prfrant le rgne du mal.

_Ou il a voulu et n'a pas su_; dans ce cas il est incapable de nous
rgir, connaissant et voulant le bien qu'il ne saura pas faire.

_Ou il n'a ni su ni voulu_; dans ce cas il est au-dessous du diable,
qui est sclrat et non pas bte.

_Ou il a su et voulu_; dans ce cas le code existe, il a d le
rvler, etc.

Et Fourier est le prophte. Livrons-nous  lui et  ses disciples; la
Providence sera justifie, la sensibilit changera de nature, et la
douleur disparatra de la terre.

Mais comment les aptres du bien absolu, ces hardis logiciens
qui vont sans cesse disant: Dieu tant parfait, son oeuvre doit
tre parfaite, et qui nous accusent d'impit parce que nous
nous rsignons  l'imperfection humaine,--comment, dis-je, ne
s'aperoivent-ils pas que, dans l'hypothse la plus favorable, ils
seraient encore aussi impies que nous?--Je veux bien que, sous le
rgne de MM. Considrant, Hennequin, etc., pas un homme sur la
surface de la terre ne perde sa mre ou ne souffre des dents,--auquel
cas il pourrait lui aussi chanter la litanie: _Ou Dieu n'a pas su ou
il n'a pas voulu_;--je veux que le mal redescende dans les abmes
infernaux  partir du grand jour de la rvlation socialiste;--qu'un
de leurs plans, phalanstre, crdit gratuit, anarchie, triade,
atelier social, etc., ait la vertu de faire disparatre tous les
maux dans l'avenir. Aura-t-il celle d'anantir la souffrance dans le
pass? Or l'infini n'a pas de limite; et s'il y a eu sur la terre
un seul malheureux depuis la cration, cela suffit pour rendre le
problme de l'infinie bont de Dieu insoluble  leur point de vue.

Ne rattachons donc pas la science du fini aux mystres de l'infini.
Appliquons  l'une l'observation et la raison; laissons les autres
dans le domaine de la rvlation et de la foi.

Sous tous les rapports,  tous les points de vue, l'homme est
imparfait. Sur cette terre du moins, il rencontre des limites
dans toutes les directions et touche au fini par tous les points.
Sa force, son intelligence, ses affections, sa vie n'ont rien
d'absolu et tiennent  un appareil matriel sujet  la fatigue, 
l'altration,  la mort.

Non-seulement cela est ainsi, mais notre imperfection est si radicale
que nous ne pouvons mme nous figurer une perfection quelconque en
nous ni hors de nous. Notre esprit a si peu de proportion avec cette
ide, qu'il fait de vains efforts pour la saisir. Plus il l'treint,
plus elle lui chappe et se perd en inextricables contradictions.
Montrez-moi un homme parfait; vous me montrerez un homme qui ne
peut souffrir, qui par consquent n'a ni besoins, ni dsirs, ni
sensations, ni sensibilit, ni nerfs, ni muscles; qui ne peut
rien ignorer, et par consquent n'a ni attention, ni jugement, ni
raisonnement, ni mmoire, ni imagination, ni cerveau; en un mot vous
me montrerez un tre qui n'est pas.

Ainsi, sous quelque aspect que l'on considre l'homme, il faut voir
en lui un tre sujet  la douleur. Il faut admettre que le mal
est entr comme ressort dans le plan providentiel; et, au lieu de
chercher les chimriques moyens de l'anantir, il s'agit d'tudier
son rle et sa mission.

Quand il a plu  Dieu de crer un tre compos de besoins et de
facults pour y satisfaire, ce jour-l il a t dcid que cet
tre serait assujetti  la souffrance; car sans la souffrance nous
ne pouvons concevoir les besoins, et sans les besoins nous ne
pouvons comprendre ni l'utilit, ni la raison d'tre d'aucune de nos
facults,--tout ce qui fait notre grandeur a sa racine dans ce qui
fait notre faiblesse.

Presss par d'innombrables impulsions, dous d'une intelligence qui
claire nos efforts et apprcie leurs rsultats, nous avons encore
pour nous dterminer le _libre arbitre_.

Le libre arbitre implique l'erreur comme possible, et  son tour
l'erreur implique la souffrance comme son effet invitable. Je dfie
qu'on me dise ce que c'est, que _choisir librement_, si ce n'est
courir la chance de faire un mauvais choix; et ce que c'est que faire
un mauvais choix, si ce n'est se prparer une peine.

Et c'est pourquoi sans doute les coles, qui ne se contentent de rien
moins pour l'humanit que du bien absolu, sont toutes matrialistes
et fatalistes. Elles ne peuvent admettre le libre arbitre. Elles
comprennent que de la libert d'agir nat la libert de choisir;--que
la libert de choisir suppose la possibilit d'errer;--que la
possibilit d'errer c'est la contingence du mal.--Or, dans la socit
artificielle telle que l'invente un organisateur, le mal ne peut
paratre. Pour cela, il faut que les hommes y soient soustraits  la
possibilit d'errer; et le plus sr moyen, c'est qu'ils soient privs
de la libert d'agir et de choisir ou du libre arbitre. On l'a dit
avec raison, le socialisme c'est le despotisme incarn.

En prsence de ces folies, on se demande en vertu de quoi
l'organisateur ose penser, agir et choisir, non-seulement pour lui,
mais pour tout le monde; car enfin il appartient  l'humanit, et
 ce titre il est faillible.--Il l'est d'autant plus qu'il prtend
tendre plus loin la sphre de sa science et de sa volont.

Sans doute l'organisateur trouve que l'objection pche par sa base,
en ce qu'elle le confond avec le reste des hommes.--Puisqu'il a
reconnu les vices de l'oeuvre divine et entrepris de la refaire, il
n'est pas homme; il est Dieu et plus que Dieu...

Le Socialisme a deux lments: le dlire de l'inconsquence et le
dlire de l'orgueil!

Mais ds que le libre arbitre, qui est le point de dpart de toutes
nos tudes, rencontre une ngation, ne serait-ce pas ici le lieu de
le dmontrer? Je m'en garderai bien. Chacun le sent, cela suffit. Je
le sens, non pas vaguement, mais plus intimement cent fois que s'il
m'tait dmontr par Aristote ou par Euclide. Je le sens  la joie de
ma conscience quand j'ai fait un choix qui m'honore;  ses remords,
quand j'ai fait un choix qui m'avilit. En outre, je suis tmoin que
tous les hommes affirment le libre arbitre par leur conduite, encore
que quelques-uns le nient dans leurs crits. Tous comparent les
motifs, dlibrent, se dcident, se rtractent, cherchent  prvoir;
tous donnent des conseils, s'irritent contre l'injustice, admirent
les actes de dvouement. Donc tous reconnaissent en eux-mmes et dans
autrui le libre arbitre, sans lequel il n'y a ni choix, ni conseils,
ni prvoyance, ni moralit, ni vertu possibles. Gardons-nous de
chercher  dmontrer ce qui est admis par la pratique universelle.
Il n'y a pas plus de fatalistes absolus mme  Constantinople, qu'il
n'y avait de sceptiques absolus mme  Alexandrie. Ceux qui se
disent tels peuvent tre assez fous pour essayer de persuader les
autres,--ils ne sont pas assez forts pour se convaincre eux-mmes.
Ils prouvent trs-subtilement qu'ils n'ont pas de volont;--mais
comme ils agissent comme s'ils en avaient une, ne disputons pas avec
eux.

       *       *       *       *       *

Nous voici donc placs au sein de la nature, au milieu de nos
frres,--presss par des impulsions, des besoins, des apptits,
des dsirs,--pourvus de facults diverses pour agir soit sur les
choses, soit sur les hommes,--dtermins  l'action par notre libre
arbitre,--dous d'une intelligence perfectible, partant imparfaite,
et qui, si elle nous claire, peut aussi nous tromper sur les
consquences de nos actes.

Toute action humaine,--faisant jaillir une srie de consquences
bonnes ou mauvaises, dont les unes retombent sur l'auteur mme de
l'acte, et dont les autres vont affecter sa famille, ses proches, ses
concitoyens et quelquefois l'humanit tout entire,--met, pour ainsi
dire, en vibration deux cordes dont les sons rendent des oracles: la
Responsabilit et la Solidarit.

La responsabilit, c'est l'enchanement naturel qui existe,
relativement  l'tre agissant, entre l'acte et ses consquences;
c'est un systme complet de Peines et de Rcompenses _fatales_,
qu'aucun homme n'a invent, qui agit avec toute la rgularit
des grandes lois naturelles, et que nous pouvons par consquent
regarder comme d'institution divine. Elle a videmment pour objet de
restreindre le nombre des actions funestes, de multiplier celui des
actions utiles.

Cet appareil  la fois correctif et progressif,  la fois
rmunrateur et vengeur, est si simple, si prs de nous, tellement
identifi avec tout notre tre, si perptuellement en action, que
non-seulement nous ne pouvons le nier, mais qu'il est, comme le
mal, un de ces phnomnes sans lesquels toute vie est pour nous
inintelligible.

La Gense raconte que le premier homme ayant t chass du paradis
terrestre parce qu'il avait appris  distinguer le Bien et le Mal,
_sciens bonum et malum_, Dieu pronona sur lui cet arrt: _In
laboribus comedes ex terr cunctis diebus vit tu_.--_Spinas et
tribulos germinabit tibi._--_In sudore vults lui vesceris pane,
donec revertaris in terram de qu sumptus es: quia pulvis es et in
pulverem reverteris._

Voil donc le bien et le mal--ou l'humanit. Voil les actes et
les habitudes produisant des consquences bonnes ou mauvaises--ou
l'humanit. Voil le travail, la sueur, les pines, les tribulations
et la mort--ou l'humanit.

L'humanit, dis-je: car choisir, se tromper, souffrir, se rectifier,
en un mot tous les lments qui composent l'ide de responsabilit,
sont tellement inhrents  notre nature sensible, intelligente
et libre, ils sont tellement cette nature mme, que je dfie
l'imagination la plus fconde de concevoir pour l'homme un autre mode
d'existence.

Que l'homme ait vcu dans un den, _in paradiso voluptatis_, ignorant
le bien et le mal, _scientiam boni et mali_, nous pouvons bien le
croire, mais nous ne pouvons le comprendre, tant notre nature a t
profondment transforme.

Il nous est impossible de sparer l'ide de _vie_ de celle de
_sensibilit_, celle de sensibilit de celle de _plaisir_ et
_douleur_, celle de plaisir et de douleur de celle de _peine_ et
_rcompense_, celle d'_intelligence_ de celle de _libert_ et
_choix_, et toutes ces ides de celle de Responsabilit; car c'est
l'ensemble de toutes ces ides qui nous donne celle d'tre, de telle
sorte que lorsque nous pensons  Dieu, la raison nous disant qu'il ne
peut souffrir, elle reste confondue, tant l'_tre_ et la sensibilit
sont pour nous insparables.

Et c'est l sans doute ce qui fait de la _Foi_ le complment
ncessaire de nos destines. Elle est le seul lien possible entre
la crature et le Crateur, puisqu'il est et sera toujours pour la
raison le Dieu incomprhensible, _Deus absconditus_.

Pour voir combien la responsabilit nous tient de prs et nous serre
de tous cts, il suffit de donner son attention aux faits les plus
simples.

Le feu nous brle, le choc des corps nous brise; si nous n'tions pas
dous de sensibilit, ou si notre sensibilit n'tait pas affecte
pniblement par l'approche du feu et le rude contact des corps, nous
serions exposs  la mort  chaque instant.

Depuis la premire enfance jusqu' l'extrme vieillesse, notre vie
n'est qu'un long apprentissage. Nous apprenons  marcher  force
de tomber; nous apprenons par des expriences rudes et ritres
 viter le chaud, le froid, la faim, la soif, les excs. Ne nous
plaignons pas de ce que les expriences sont rudes; si elles ne
l'taient pas, elles ne nous apprendraient rien.

Il en est de mme dans l'ordre moral. Ce sont les tristes
consquences de la cruaut, de l'injustice, de la peur, de la
violence, de la fourberie, de la paresse, qui nous apprennent  tre
doux, justes, braves, modrs, vrais et laborieux. L'exprience est
longue; elle durera mme toujours, mais elle est efficace.

L'homme tant fait ainsi, il est impossible de ne pas reconnatre
dans la responsabilit le ressort auquel est confi spcialement le
progrs social. C'est le creuset o s'labore l'exprience. Ceux
donc qui croient  la supriorit des temps passs, comme ceux qui
dsesprent de l'avenir, tombent dans la contradiction la plus
manifeste. Sans s'en apercevoir, ils prconisent l'erreur, ils
calomnient la lumire. C'est comme s'ils disaient: Plus j'ai appris,
moins je sais; plus je discerne ce qui peut me nuire, plus je m'y
exposerai. Si l'humanit tait constitue sur une telle donne, il y
a longtemps qu'elle et cess d'exister.

Le point de dpart de l'homme c'est l'ignorance et l'inexprience;
plus nous remontons la chane des temps, plus nous le rencontrons
dpourvu de cette lumire propre  guider ses choix et qui
ne s'acquiert que par un de ces moyens: la rflexion ou
l'exprimentation.

Or il arrive que chaque acte humain renferme non une consquence,
mais une srie de consquences. Quelquefois la premire est bonne
et les autres mauvaises; quelquefois la premire est mauvaise et
les autres bonnes. D'une dtermination humaine il peut sortir des
combinaisons de biens et de maux, en proportions variables. Qu'on
nous permette d'appeler _vicieux_ les actes qui produisent plus de
maux que de biens, et _vertueux_ ceux qui engendrent plus de biens
que de maux.

Quand un de nos actes produit une premire consquence qui nous
agre, suivie de plusieurs autres consquences qui nuisent, de telle
sorte que la somme des maux l'emporte sur celle des biens, cet acte
tend  se restreindre et  disparatre  mesure que nous acqurons
plus de prvoyance.

Les hommes aperoivent naturellement les consquences immdiates
avant les consquences loignes. D'o il suit que ce que nous
avons appel les actes vicieux sont plus multiplis dans les temps
d'ignorance. Or la rptition des mmes actes forme les habitudes.
Les sicles d'ignorance sont donc le rgne des mauvaises habitudes.

Par suite, c'est encore le rgne des mauvaises lois, car les
actes rpts, les habitudes gnrales constituent les moeurs sur
lesquelles se modlent les lois, et dont elles sont, pour ainsi
parler, l'expression officielle.

Comment cesse cette ignorance? Comment les hommes apprennent-ils
 connatre les secondes, les troisimes et jusqu'aux dernires
consquences de leurs actes et de leurs habitudes?

Ils ont pour cela un premier moyen: c'est l'application de cette
facult de discerner et de raisonner qu'ils tiennent de la Providence.

Mais il est un moyen plus sr, plus efficace, c'est
l'exprience.--Quand l'acte est commis, les consquences arrivent
fatalement. La premire est bonne, on le savait, c'est justement pour
l'obtenir qu'on s'est livr  l'acte. Mais la seconde inflige une
souffrance, la troisime une souffrance plus grande encore, et ainsi
de suite.

Alors les yeux s'ouvrent, la lumire se fait. On ne renouvelle pas
l'acte; on sacrifie le bien de la premire consquence par crainte
du mal plus grand que contiennent les autres. Si l'acte est devenu
une habitude et si l'on n'a pas la force d'y renoncer, du moins on ne
s'y livre qu'avec hsitation et rpugnance,  la suite d'un combat
intrieur. On ne le conseille pas, on le blme; on en dtourne ses
enfants. On est certainement dans la voie du progrs.

Si, au contraire, il s'agit d'un acte utile, mais dont on
s'abstenait,--parce que la premire consquence, la seule connue,
est pnible et que les consquences ultrieures favorables taient
ignores,--on prouve les effets de l'abstention. Par exemple, un
sauvage est repu. Il ne prvoit pas qu'il aura faim demain. Pourquoi
travaillerait-il aujourd'hui? Travailler est une peine actuelle, il
n'est pas besoin de prvoyance pour le savoir. Donc il demeure dans
l'inertie. Mais le jour fuit, un autre lui succde, il amne la faim,
il faut travailler sous cet aiguillon.--C'est une leon qui souvent
ritre ne peut manquer de dvelopper la prvoyance. Peu  peu la
paresse est apprcie pour ce qu'elle est. On la fltrit; on en
dtourne la jeunesse. L'autorit de l'opinion publique passe du ct
du travail.

Mais pour que l'exprience soit une leon, pour qu'elle remplisse sa
mission dans le monde, pour qu'elle dveloppe la prvoyance, pour
qu'elle expose la srie des effets, pour qu'elle provoque les bonnes
habitudes et restreigne les mauvaises, en un mot pour qu'elle soit
l'instrument propre du progrs et du perfectionnement moral, il
faut que la loi de Responsabilit agisse. Il faut que les mauvaises
consquences se fassent sentir, et, lchons le grand mot, il faut que
momentanment _le mal_ svisse.

Sans doute, il vaudrait mieux que le mal n'existt pas;--et cela
serait peut-tre si l'homme tait fait sur un autre plan.--Mais
l'homme tant donn avec ses besoins, ses dsirs, sa sensibilit,
son libre arbitre, sa facult de choisir et de se tromper, sa
facult de mettre en action une cause qui renferme ncessairement
des consquences, qu'il n'est pas possible d'anantir, tant que la
cause existe; la seule manire d'anantir la cause, c'est d'clairer
le libre arbitre, de rectifier le choix, de supprimer l'acte ou
l'habitude vicieuse; et rien de cela ne se peut que par la loi de
Responsabilit.

On peut donc affirmer ceci: l'homme tant ce qu'il est, le mal est
non-seulement ncessaire, mais utile. Il a une mission; il entre
dans l'harmonie universelle. Il a une mission, qui est de dtruire
sa propre cause, de se limiter ainsi lui-mme, de concourir  la
ralisation du bien, de stimuler le progrs.

claircissons ceci par quelques exemples pris dans l'ordre d'ides
qui nous occupe, c'est--dire dans l'conomie politique.

_pargne, Prodigalit._

_Monopoles._

_Population_[64].....

[Note 64: Les dveloppements intressants que l'auteur voulait
prsenter ici, par voie d'exemples, et dont il indiquait d'avance le
caractre, il ne les a malheureusement pas crits. Le lecteur pourra
y suppler en se reportant au chapitre XVI de ce livre, ainsi qu'aux
chapitres VII et XI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit
pas_, t. V, pages 363 et 383.

                                               (_Note de l'diteur_.)]

La Responsabilit se manifeste par trois sanctions:

1 _La sanction naturelle._ C'est celle dont je viens de parler.
C'est la peine ou la rcompense ncessaires que contiennent les actes
et les habitudes.

2 _La sanction religieuse._ Ce sont les peines et les rcompenses
promises dans un autre monde aux actes et aux habitudes, selon qu'ils
sont vicieux ou vertueux.

3 _La sanction lgale._ Les peines et les rcompenses prpares
d'avance par la socit.

De ces trois sanctions, j'avoue que celle qui me parat fondamentale
c'est la premire. En m'exprimant ainsi, je ne puis manquer de
heurter des sentiments que je respecte; mais je demande aux chrtiens
de me permettre de dire mon opinion.

Ce sera probablement le sujet d'un dbat ternel, entre l'esprit
philosophique et l'esprit religieux, de savoir si un acte est
vicieux parce qu'une rvlation venue d'en haut l'a dclar tel,
indpendamment de ses consquences,--ou bien si cette rvlation l'a
dclar vicieux parce qu'il produit des consquences mauvaises.

Je crois que le christianisme peut se ranger  cette dernire
opinion. Il dit lui-mme qu'il n'est pas venu contrarier la loi
naturelle, mais la renforcer. On ne peut gure admettre que Dieu,
qui est l'ordre suprme, ait fait une classification arbitraire des
actes humains, ait promis le chtiment aux uns et les rcompenses
aux autres, et cela sans aucune considration de leurs effets,
c'est--dire de leur discordance ou de leur concordance dans
l'harmonie universelle.

Quand il a dit: Tu ne tueras point,--Tu ne droberas point, sans
doute il avait en vue d'interdire certains actes parce qu'ils nuisent
 l'homme et  la socit, qui sont son ouvrage.

La considration des consquences est si puissante sur l'homme,
que, s'il appartenait  une religion qui dfendit des actes dont
l'exprience universelle rvlerait l'utilit, ou qui ordonnt des
habitudes dont la nuisibilit serait palpable, je crois que cette
religion  la longue ne pourrait se soutenir et succomberait devant
le progrs des lumires. Les hommes ne pourraient longtemps supposer
en Dieu le dessein prmdit de faire le mal et d'interdire le bien.

La question que j'effleure ici n'a peut-tre pas une grande
importance  l'gard du christianisme, puisqu'il n'ordonne que ce qui
est bien en soi et ne dfend que ce qui est mauvais.

Mais ce que j'examine, c'est la question de savoir si, en principe,
la sanction religieuse vient confirmer la sanction naturelle, ou si
la sanction naturelle n'est rien devant la sanction religieuse, et
doit lui cder le pas quand elles viennent  se contredire.

Or, si je ne me trompe, la tendance des ministres de la religion est
de se proccuper fort peu de la sanction naturelle. Ils ont pour cela
une raison irrfutable: Dieu a ordonn ceci, Dieu a dfendu cela.
Il n'y a plus  raisonner, car Dieu est infaillible et tout-puissant.
L'acte ordonn ament-il la destruction du monde, il faut marcher
en aveugles, absolument comme vous feriez si Dieu vous parlait
directement  vous-mme et vous montrait le ciel et l'enfer.

Il peut arriver, mme dans la vraie religion, que des actes innocents
soient dfendus sous l'autorit de Dieu. Par exemple, prlever un
intrt a t dclar un pch. Si l'humanit s'tait conforme
 cette prohibition, il y a longtemps qu'elle aurait disparu du
globe. Car, sans l'intrt, il n'y a pas de capital possible; sans
le capital, il n'y a pas de concours du travail antrieur avec le
travail actuel; sans ce concours, il n'y a pas de socit; et sans
socit, il n'y a pas d'homme.

D'un autre ct, en examinant de prs l'intrt, on reste convaincu
que non-seulement il est utile dans ses effets gnraux, mais encore
qu'il n'a rien de contraire  la charit ni  la vrit,--pas plus
que les appointements d'un ministre du culte, et certainement moins
que certaines parties du casuel.

Aussi toute la puissance de l'glise n'a pu suspendre une minute,
 cet gard, la nature des choses. C'est tout au plus si elle est
parvenue  faire dguiser, dans un nombre de cas infiniment petit,
une des formes et la moins usuelle de l'intrt.

De mme pour les prescriptions.--Quand l'vangile nous dit: Si l'on
te frappe sur une joue, prsente l'autre, il donne un prcepte qui,
pris au pied de la lettre, dtruirait le droit de lgitime dfense
dans l'individu et par consquent dans la socit. Or, sans ce droit,
l'existence de l'humanit est impossible.

Aussi qu'est-il arriv? Depuis dix-huit sicles on rpte ce mot
comme un vain conventionnalisme.

Mais ceci est plus grave. Il y a des religions fausses dans ce
monde.--Celles-ci admettent ncessairement des prceptes et
des prohibitions en contradiction avec la sanction naturelle
correspondant  tels ou tels actes. Or, de tous les moyens qui nous
ont t donns pour discerner, dans une matire aussi importante,
le vrai du faux, et ce qui mane de Dieu, de ce qui nous vient de
l'imposture, aucun n'est plus certain, plus dcisif, que l'examen des
consquences bonnes ou mauvaises qu'une doctrine peut avoir sur la
marche et le progrs de l'humanit: _a fructibus eorum cognoscetis
eos_.

_Sanction lgale._ La nature ayant prpar tout un systme de
chtiments et de rcompenses, sous la forme des effets qui sortent
ncessairement de chaque action et de chaque habitude, que doit faire
la loi humaine? Elle n'a que trois partis  prendre: laisser agir la
Responsabilit, abonder dans son sens, ou la contrarier.

Il me semble hors de doute que lorsqu'une sanction lgale est mise en
oeuvre, ce ne doit tre que pour donner plus de force, de rgularit,
de certitude et d'efficacit  la sanction naturelle. Ce sont deux
puissances qui doivent concourir et non se heurter.

Exemple: si la fraude est d'abord profitable  celui qui s'y livre,
le plus souvent elle lui est funeste  la longue; car elle nuit  son
crdit,  sa considration,  son honneur. Elle cre autour de lui
la dfiance et le soupon. En outre, elle est toujours nuisible 
celui qui en est victime. Enfin, elle alarme la socit, et l'oblige
 user une partie de ses forces  des prcautions onreuses. La somme
des maux l'emporte donc de beaucoup sur celle des biens. C'est ce
qui constitue la Responsabilit naturelle, qui agit incessamment
comme moyen prventif et rpressif. On conoit cependant que la
communaut ne s'en remette pas exclusivement  l'action lente de la
responsabilit ncessaire, et qu'elle juge  propos d'ajouter une
sanction lgale  la sanction naturelle. En ce cas, on peut dire
que la sanction lgale n'est que la sanction naturelle organise et
rgularise.

Elle rend le chtiment plus immdiat et plus certain; elle donne aux
faits plus de publicit et d'authenticit; elle entoure le prvenu
de garanties, lui donne une occasion rgulire de se disculper s'il
y a lieu, prvient les erreurs de l'opinion, et calme les vengeances
individuelles en leur substituant la vindicte publique. Enfin,
et c'est peut-tre l'essentiel, elle ne dtruit pas la leon de
l'exprience.

Ainsi on ne peut pas dire que la sanction lgale soit illogique en
principe, quand elle marche paralllement  la sanction naturelle et
concourt au mme rsultat.

Il ne s'ensuit pas cependant que la sanction lgale doive, dans
tous les cas, se substituer  la sanction naturelle, et que la loi
humaine soit justifie par cela seul qu'elle agit dans le sens de la
Responsabilit.

       *       *       *       *       *

La rpartition artificielle des peines et des rcompenses renferme en
elle-mme,  la charge de la communaut, une somme d'inconvnients
dont il faut tenir compte. L'appareil de la sanction lgale vient des
hommes, fonctionne par des hommes, et est onreux.

Avant de soumettre une action ou une habitude  la rpression
organise, il y a donc toujours cette question  se poser:

Cet excdant de bien, obtenu par l'addition d'une rpression lgale
 la rpression naturelle, compense-t-il le mal inhrent  l'appareil
rpressif?

Ou, en d'autres termes, le mal de la rpression artificielle est-il
suprieur ou infrieur au mal de l'impunit?

Dans le cas du vol, du meurtre, de la plupart des dlits et des
crimes, la question n'est pas douteuse. Aussi, tous les peuples de la
terre les rpriment par la force publique.

Mais lorsqu'il s'agit d'une habitude difficile  constater, qui peut
natre de causes morales dont l'apprciation est fort dlicate, la
question change; et il peut trs-bien arriver qu'encore que cette
habitude soit universellement tenue pour funeste et vicieuse, la loi
reste neutre et s'en remette  la responsabilit naturelle.

Disons d'abord que la loi doit prendre ce parti toutes les fois qu'il
s'agit d'une action ou d'une habitude douteuse, quand une partie
de la population trouve bon ce que l'autre trouve mauvais. Vous
prtendez que j'ai tort de pratiquer le culte catholique; moi je
prtends que vous avez tort de pratiquer le culte luthrien. Laissons
 Dieu le soin de juger. Pourquoi vous frapperais-je ou pourquoi me
frapperiez-vous? S'il n'est pas bon que l'un de nous frappe l'autre,
comment peut-il tre bon que nous dlguions  un tiers, dpositaire
de la force publique, le soin de frapper l'un de nous pour la
satisfaction de l'autre?

Vous prtendez que je me trompe en enseignant  mon enfant les
sciences naturelles et morales, je crois que vous avez tort
d'enseigner exclusivement au vtre le grec et le latin. Agissons
de part et d'autre selon notre conscience. Laissons agir sur nos
familles la loi de la Responsabilit. Elle punira celui de nous qui
se trompe. N'invoquons pas la loi humaine; elle pourrait bien punir
celui qui ne se trompe pas.

Vous affirmez que je ferais mieux de prendre telle carrire, de
travailler selon tel procd, d'employer une charrue en fonte au lieu
d'une charrue en bois, de semer clair au lieu de semer dru, d'acheter
en Orient plutt qu'en Occident. Je soutiens tout le contraire.--J'ai
fait tous mes calculs; en dfinitive, je suis plus intress que vous
 ne pas me tromper sur des matires d'o dpendent mon bien-tre,
mon existence, le bonheur de ma famille, et qui n'intressent que
votre amour-propre ou vos systmes. Conseillez-moi, mais ne m'imposez
rien. Je me dciderai _ mes prils et risques_, cela suffit, et
l'intervention de la loi serait ici tyrannique.

On voit que, dans presque tous les actes importants de la vie, il
faut respecter le libre arbitre, s'en remettre au jugement individuel
des hommes,  cette lumire intrieure que Dieu leur a donne pour
s'en servir, et aprs cela laisser la Responsabilit faire son oeuvre.

L'intervention de la loi, dans des cas analogues, outre
l'inconvnient trs-grand de donner des chances  l'erreur autant
qu' la vrit, aurait encore l'inconvnient bien autrement grave de
frapper d'inertie l'intelligence mme, d'teindre ce flambeau qui est
l'apanage de l'humanit et le gage de ses progrs.

Mais alors mme qu'une action, une habitude, une pratique est
reconnue mauvaise, vicieuse, immorale par le bon sens public, quand
il n'y a pas doute  cet gard, quand ceux qui s'y livrent sont
les premiers  se blmer eux-mmes, cela ne suffit pas encore pour
justifier l'intervention de la loi humaine. Ainsi que je l'ai dit
tout  l'heure, il faut savoir de plus si, en ajoutant aux mauvaises
consquences de ce vice les mauvaises consquences inhrentes 
tout appareil lgal, on ne produit pas, en dfinitive, une somme de
maux, qui excde le bien que la sanction lgale ajoute  la sanction
naturelle.

Nous pourrions examiner ici les biens et les maux que peut produire
la sanction lgale applique  rprimer la paresse, la prodigalit,
l'avarice, l'gosme, la cupidit, l'ambition.

Prenons pour exemple la paresse.

C'est un penchant assez naturel, et il ne manque pas d'hommes qui
font cho aux Italiens quand ils clbrent le _dolce far niente_, et
 Rousseau quand il dit: Je suis paresseux avec dlices. Il n'est
donc pas douteux que la paresse ne procure quelque satisfaction, sans
quoi il n'y aurait pas de paresseux au monde.

Cependant, il sort de ce penchant une foule de maux,  ce point que
la Sagesse des nations a pu signaler l'_Oisivet comme la mre de
tous les vices_.

Les maux surpassent infiniment les biens; et il faut que la loi de
la Responsabilit naturelle ait agi, en cette matire, avec quelque
efficacit, soit comme enseignement, soit comme aiguillon, puisqu'en
fait le monde est arriv par le travail au point de civilisation o
nous le voyons de nos jours.

Maintenant, soit comme enseignement, soit comme aiguillon,
qu'ajouterait  la sanction providentielle une sanction
lgale?--Supposons une loi qui punisse les paresseux. Quel est au
juste le degr d'activit dont cette loi accrotrait l'activit
nationale?

Si l'on pouvait le savoir, on aurait la mesure exacte du bienfait de
la loi. J'avoue que je ne puis me faire aucune ide de cette partie
du problme. Mais il faut se demander  quel prix ce bienfait serait
achet; et, pour peu qu'on y rflchisse, on sera dispos  croire
que les inconvnients certains de la rpression lgale surpasseraient
de beaucoup ses avantages problmatiques.

En premier lieu, il y a en France trente-six millions de citoyens. Il
faudrait exercer sur tous une surveillance rigoureuse; les suivre aux
champs,  l'atelier, au sein du foyer domestique. Je laisse  penser
le nombre de fonctionnaires, le surcrot d'impts, etc.

Ensuite, ceux qui sont aujourd'hui laborieux, et Dieu merci le nombre
en est grand, ne seraient pas moins que les paresseux soumis  cette
inquisition insupportable. C'est un inconvnient immense de soumettre
cent innocents  des mesures dgradantes pour punir un coupable que
la nature se charge de punir.

Et puis, quand commence la paresse? Dans chaque cas soumis  la
justice, il faudra une enqute des plus minutieuses et des plus
dlicates. Le prvenu tait-il rellement oisif, ou bien prenait-il
un repos ncessaire? tait-il malade, en mditation, en prire, etc.?
Comment apprcier toutes ces nuances? Avait-il forc son travail du
matin pour se mnager un peu de loisir le soir? Que de tmoins, que
d'experts, que de juges, que de gendarmes, que de rsistances, que de
dlations, que de haines!...

Vient le chapitre des erreurs judiciaires. Que de paresseux
chapperont! et, en compensation, que de gens laborieux iront
racheter en prison, par une inactivit d'un mois, leur inactivit
d'un jour!

Ce que voyant, et bien d'autres choses, on s'est dit: Laissons faire
la Responsabilit naturelle. Et on a bien fait.

Les socialistes, qui ne reculent jamais devant le despotisme pour
arriver  leurs fins,--car ils ont proclam la souverainet du
but,--ont fltri la Responsabilit sous le nom d'_individualisme_;
puis ils ont essay de l'anantir et de l'absorber dans la sphre
d'action de la _Solidarit_ tendue au del de ses limites naturelles.

Les consquences de cette perversion des deux grands mobiles de
la perfectibilit humaine sont fatales. Il n'y a plus de dignit,
plus de libert pour l'homme. Car du moment que celui qui agit ne
rpond plus personnellement des suites bonnes ou mauvaises de son
acte, son droit d'agir isolment n'existe plus. Si chaque mouvement
de l'individu va rpercuter la srie de ses effets sur la socit
tout entire, l'initiative de chaque mouvement ne peut plus tre
abandonne  l'individu; elle appartient  la socit. La communaut
seule doit dcider de tout, rgler tout: ducation, nourriture,
salaires, plaisirs, locomotion, affections, familles, etc., etc.--Or
la socit s'exprime par la loi, la loi c'est le lgislateur.
Donc voil un troupeau et un berger,--moins que cela encore, une
matire inerte et un ouvrier. On voit o mne la suppression de la
Responsabilit et de l'individualisme.

Pour cacher cet effroyable but aux yeux du vulgaire, il fallait
flatter, en dclamant contre l'gosme, les plus gostes passions.
Le socialisme a dit aux malheureux: N'examinez pas si vous souffrez
en vertu de la loi de Responsabilit. Il y a des heureux dans le
monde, et, en vertu de la loi de Solidarit, ils vous doivent
le partage de leur bonheur. Et pour aboutir  cet abrutissant
niveau d'une solidarit factice, officielle, lgale, contrainte,
dtourne de son sens naturel, on rigeait la spoliation en systme,
on faussait toute notion du juste, on exaltait ce sentiment
individualiste,--qu'on tait cens proscrire,--jusqu'au plus haut
degr de puissance et de perversit. Ainsi tout s'enchane: ngation
des harmonies de la libert dans le principe,--despotisme et
esclavage en rsultat,--immoralit dans les moyens.

       *       *       *       *       *

Toute tentative pour dtourner le cours naturel de la responsabilit
est une atteinte  la justice,  la libert,  l'ordre,  la
civilisation ou au progrs.

_ la justice._ Un acte ou une habitude tant donns, les
consquences bonnes ou mauvaises s'ensuivent ncessairement. Oh! s'il
tait possible de supprimer ces consquences, il y aurait sans doute
quelque avantage  suspendre la loi naturelle de la responsabilit.
Mais le seul rsultat auquel on puisse arriver par la loi crite,
c'est que les consquences bonnes d'une action mauvaise soient
recueillies par l'auteur de l'acte, et que les consquences mauvaises
retombent sur un tiers, ou sur la communaut;--ce qui est certes le
caractre spcial de l'injustice.

Ainsi les socits modernes sont constitues sur ce principe que le
pre de famille doit soigner et lever les enfants auxquels il a
donn le jour.--Et c'est ce principe qui maintient dans de justes
bornes l'accroissement et la distribution de la population, chacun se
sentant en prsence de la responsabilit. Les hommes ne sont pas tous
dous du mme degr de prvoyance, et[65], dans les grandes villes,
 l'imprvoyance se joint l'immoralit. Maintenant il y a tout un
budget et une administration pour recueillir les enfants que leurs
parents abandonnent; aucune recherche ne dcourage cette honteuse
dsertion, et une masse toujours croissante d'enfants dlaisss
inonde nos plus pauvres campagnes.

[Note 65: La fin de ce chapitre n'est plus gure qu'une suite de
notes jetes sur le papier sans transitions ni dveloppements.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Voici donc un paysan qui s'est mari tard pour n'tre pas surcharg
de famille, et qu'on force  nourrir les enfants des autres.--Il
ne conseillera pas  son fils la prvoyance. Cet autre a vcu
dans la continence, et voil qu'on lui fait payer pour lever des
btards.--Au point de vue religieux sa conscience est tranquille,
mais au point de vue humain il doit se dire qu'il est un sot.....

Nous ne prtendons pas aborder ici la grave question de la charit
publique, nous voulons seulement faire cette remarque essentielle
que plus l'tat centralise, plus il transforme la responsabilit
naturelle en solidarit factice, plus il te  des effets, qui
frappent ds lors ceux qui sont trangers  la cause, leur caractre
providentiel de justice, de chtiment et d'obstacle prventif.

Quand le gouvernement ne peut pas viter de se charger d'un service
qui devrait tre du ressort de l'activit prive, il faut du moins
qu'il laisse la responsabilit aussi rapproche que possible de celui
 qui naturellement elle incombe.

Ainsi, dans la question des enfants trouvs, le principe tant que
le pre et la mre doivent lever l'enfant, la loi doit puiser tous
les moyens pour qu'il en soit ainsi.-- dfaut des parents, que ce
soit la commune;-- dfaut de la commune, le dpartement. Voulez-vous
multiplier  l'infini les enfants trouvs? Dclarez que l'tat s'en
charge. Ce serait bien pis encore, si la France nourrissait les
enfants chinois ou rciproquement...

C'est une chose singulire, en vrit, qu'on veuille faire des lois
pour dominer les maux de la responsabilit! N'apercevra-t-on jamais
que ces maux on ne les anantit pas, on les dtourne seulement? Le
rsultat est une injustice de plus et une leon de moins...

Comment veut-on que le monde se perfectionne, si ce n'est  mesure
que chacun remplira mieux ses devoirs? Et chacun ne remplira-t-il
pas mieux ses devoirs  mesure qu'il aura plus  souffrir en les
violant? Si l'action sociale avait  s'immiscer dans l'oeuvre de la
responsabilit, ce devrait tre pour en seconder et non en dtourner,
en concentrer et non en parpiller au hasard les effets.

On l'a dit: l'opinion est la reine du monde. Assurment pour bien
gouverner son empire, il faut qu'elle soit claire; et elle est
d'autant plus claire que chacun des hommes qui concourent  la
former aperoit mieux la liaison des effets aux causes. Or rien ne
fait mieux sentir cet enchanement que l'exprience, et l'exprience,
comme on le sait, est toute personnelle; elle est le fruit de la
responsabilit.

Il y a donc, dans le jeu naturel de cette grande loi, tout un systme
prcieux d'enseignements auquel il est trs-imprudent de toucher.

Que si vous soustrayez, par des combinaisons irrflchies, les hommes
 la responsabilit de leurs actes, ils pourront bien encore tre
instruits par la thorie,--mais non plus par l'exprience. Et je ne
sais si une instruction que l'exprience ne vient jamais consolider
et sanctionner n'est pas plus dangereuse que l'ignorance mme...

Le _sens de la responsabilit_ est minemment perfectible.

C'est un des plus beaux phnomnes moraux. Il n'est rien que nous
admirions plus dans un homme, une classe ou une nation, que le sens
de la responsabilit; il indique une grande culture morale et une
exquise sensibilit aux arrts de l'opinion. Mais il peut arriver
que le sens de la responsabilit soit trs-dvelopp en une matire
et trs-peu en une autre. En France, dans les classes leves, on
mourrait de honte si on tait surpris trichant au jeu ou s'adonnant
solitairement  la boisson. On en rit parmi les paysans. Mais
trafiquer de ses droits politiques, exploiter son vote, se mettre en
contradiction avec soi-mme, crier tour  tour: Vive le Roi! vive la
Ligue! selon l'intrt du moment... Ce sont des choses qui n'ont rien
de honteux dans nos moeurs.

Le dveloppement du sens de la responsabilit a beaucoup  attendre
de l'intervention des femmes.

Elles y sont extrmement soumises... Il dpend d'elles de crer
cette force moralisatrice parmi les hommes; car il leur appartient
de distribuer efficacement le blme et l'loge... Pourquoi ne le
font-elles pas? parce qu'elles ne savent pas assez la liaison des
effets aux causes en morale...

La morale est la science de tout le monde, mais particulirement des
femmes, parce qu'elles font les moeurs...




XXI

SOLIDARIT


Si l'Homme tait parfait, s'il tait infaillible, la socit
offrirait une harmonie toute diffrente de celle que nous devons y
chercher. La ntre n'est pas celle de Fourier. Elle n'exclut pas le
mal; elle admet les dissonances; seulement nous reconnatrons qu'elle
ne cesse pas d'tre harmonie, si ces dissonances prparent l'accord
et nous y ramnent.

Nous avons pour point de dpart ceci: L'homme est faillible, et Dieu
lui a donn le libre arbitre; et avec la facult de choisir, celle de
se tromper, de prendre le faux pour le vrai, de sacrifier l'avenir au
prsent, de cder aux dsirs draisonnables de son coeur, etc.

L'homme se trompe. Mais tout acte, toute habitude a ses consquences.

Par la Responsabilit, nous l'avons vu, ces consquences retombent
sur l'auteur de l'acte; un enchanement naturel de rcompenses ou de
peines l'attire donc au bien et l'loigne du mal.

Si l'homme avait t destin par la nature  la vie et au travail
solitaires, la Responsabilit serait sa seule loi.

Mais il n'en est pas ainsi, il est sociable _par destination_.
Il n'est pas vrai, comme le dit Rousseau, que l'homme soit
naturellement _un tout parfait et solitaire_, et que la volont du
lgislateur ait d le transformer en fraction d'un plus grand _tout_.
La famille, la commune, la nation, l'humanit sont des ensembles
avec lesquels l'homme a des relations _ncessaires_. Il rsulte de
l que les actes et les habitudes de l'individu produisent, outre
les consquences qui retombent sur lui-mme, d'autres consquences
bonnes ou mauvaises qui s'tendent  ses semblables.--C'est ce qu'on
appelle la loi de _solidarit_, qui est une sorte de _Responsabilit
collective_.

Cette ide de Rousseau, que le lgislateur a invent la
socit,--ide fausse en elle-mme,--a t funeste en ce qu'elle a
induit  penser que la solidarit est de cration lgislative; et
nous verrons bientt les modernes lgislateurs se fonder sur cette
doctrine pour assujettir la socit  une _Solidarit artificielle_,
agissant en sens inverse de la _Solidarit naturelle_. En toutes
choses, le principe de ces grands manipulateurs du genre humain est
de mettre leur oeuvre propre  la place de l'oeuvre de Dieu, qu'ils
mconnaissent.

       *       *       *       *       *

Constatons d'abord l'existence naturelle de la loi de _Solidarit_.

Dans le dix-huitime sicle, on n'y croyait pas; on s'en tenait 
la maxime de la personnalit des fautes. Ce sicle, occup surtout
de ragir contre le catholicisme, aurait craint, en admettant le
principe de la _Solidarit_, d'ouvrir la porte  la doctrine du
_Pch Originel_. Chaque fois que Voltaire voyait dans les critures
un homme portant la peine d'un autre, il disait ironiquement: C'est
affreux, mais la justice de Dieu n'est pas celle des hommes.

Nous n'avons pas  discuter ici le _pch originel_. Mais ce
dont Voltaire se moquait est un fait non moins incontestable que
mystrieux. La loi de Solidarit clate en traits si nombreux dans
l'individu et dans les masses, dans les dtails et dans l'ensemble,
dans les faits particuliers et dans les faits gnraux, qu'il faut,
pour le mconnatre, tout l'aveuglement de l'esprit de secte ou toute
l'ardeur d'une lutte acharne.

La premire rgle de toute justice humaine est de concentrer le
chtiment d'un acte sur son auteur, en vertu de ce principe: Les
fautes sont personnelles. Mais cette loi sacre des individus n'est
ni la loi de Dieu, ni mme la loi de la socit.

Pourquoi cet homme est-il riche? parce que son pre fut actif,
probe, laborieux, conome. Le pre a pratiqu les vertus, le fils a
recueilli les rcompenses.

Pourquoi cet autre est-il toujours souffrant, malade, faible,
craintif et malheureux? parce que son pre, dou d'une puissante
constitution, en a abus dans les dbauches et les excs. Au coupable
les consquences agrables de la faute,  l'innocent les consquences
funestes.

Il n'y a pas un homme sur la terre dont la condition n'ait t
dtermine par des milliards de faits auxquels ses dterminations
sont trangres; ce dont je me plains aujourd'hui  peut-tre pour
cause un caprice de mon bisaeul, etc.

       *       *       *       *       *

La solidarit se manifeste sur une plus grande chelle encore et 
des distances plus inexplicables, quand on considre les rapports des
divers peuples, ou des diverses gnrations d'un mme peuple.

N'est-il pas trange que le dix-huitime sicle ait t si occup des
travaux intellectuels ou matriels dont nous jouissons aujourd'hui?
N'est-il pas merveilleux que nous-mmes nous nous mettions  la gne
pour couvrir le pays de chemins de fer, sur lesquels aucun de nous
ne voyagera peut-tre? Qui peut mconnatre la profonde influence
de nos anciennes rvolutions sur ce qui se passe aujourd'hui? Qui
peut prvoir quel hritage de paix ou de discordes nos dbats actuels
lgueront  nos enfants?

Voyez les emprunts publics. Nous nous faisons la guerre; nous
obissons  des passions barbares; nous dtruisons par l des forces
prcieuses; et nous trouvons le moyen de rejeter le flau de cette
destruction sur nos fils, qui peut-tre auront la guerre en horreur
et ne pourront comprendre nos passions haineuses.

Jetez les yeux sur l'Europe; contemplez les vnements qui agitent la
France, l'Allemagne, l'Italie, la Pologne, et dites si la loi de la
_Solidarit_ est une loi chimrique.

Il n'est pas ncessaire de pousser plus loin cette numration.
D'ailleurs il suffit que l'action d'un homme, d'un peuple, d'une
gnration, exerce quelque influence sur un autre homme, sur un autre
peuple, sur une autre gnration, pour que la loi soit constate.
La socit tout entire n'est qu'un ensemble de solidarits qui se
croisent. Cela rsulte de la nature communicable de l'intelligence.
Exemples, discours, littrature, dcouvertes, sciences, morale, etc.,
tous ces courants inaperus par lesquels correspondent les mes, tous
ces efforts sans liens visibles dont la rsultante cependant pousse
le genre humain vers un quilibre, vers un niveau moyen qui s'lve
sans cesse, tout ce vaste trsor d'utilits et de connaissances
acquises, o chacun puise sans le diminuer, que chacun augmente sans
le savoir, tout cet change de penses, de produits, de services et
de travail, de maux et de biens, de vertus et de vices qui font de la
famille humaine une grande unit, et de ces milliards d'existences
phmres une vie commune, universelle, continue, tout cela c'est la
_Solidarit_.

Il y a donc naturellement et dans une certaine mesure Solidarit
incontestable entre les hommes. En d'autres termes, la Responsabilit
n'est pas exclusivement personnelle, elle se partage; l'action mane
de l'individualit, les consquences se distribuent sur la communaut.

Or il faut remarquer qu'il est dans la nature de chaque homme de
_vouloir tre heureux_.--Qu'on dise tant qu'on voudra que je clbre
ici l'gosme; je ne clbre rien, je constate,--je constate ce
sentiment inn, universel, qui ne peut pas ne pas tre:--l'intrt
personnel, le penchant au bien-tre, la rpugnance  la douleur.

Il suit de l que l'individualit est porte  s'arranger de telle
sorte que les bonnes consquences de ses actes lui reviennent et que
les mauvaises retombent sur autrui; autant que possible, elle cherche
 rpartir celles-ci sur un plus grand nombre d'hommes, afin qu'elles
passent plus inaperues et provoquent une moindre raction.

Mais l'opinion, cette _reine du monde_, qui est fille de la
solidarit, rassemble tous ces griefs pars, groupe tous ces
intrts lss en un faisceau formidable de rsistances. Quand
les habitudes d'un homme sont funestes  ceux qui l'entourent, la
rpulsion se manifeste contre cette habitude. On la juge svrement,
on la critique, on la fltrit; celui qui s'y livre devient un objet
de dfiance, de mpris et de haine. S'il y rencontrait quelques
avantages, ils se trouvent bientt plus que compenss par les
souffrances qu'accumule sur lui l'aversion publique; aux consquences
fcheuses qu'entrane toujours une mauvaise habitude, en vertu de la
loi de _Responsabilit_, viennent s'ajouter d'autres consquences
plus fcheuses encore en vertu de la loi de _Solidarit_.

Le mpris pour l'homme s'tend bientt  l'habitude, au vice; et
comme le besoin de considration est un de nos plus nergiques
mobiles, il est clair que la solidarit, par la raction qu'elle
dtermine contre les actes vicieux, tend  les restreindre et  les
dtruire.

La Solidarit est donc, comme la responsabilit, _une force
progressive_; et l'on voit que, relativement  l'auteur de l'acte,
elle se rsout en _responsabilit rpercute_, si je puis m'exprimer
ainsi;--que c'est encore un systme de peines et de rcompenses
rciproques, admirablement calcul pour circonscrire le mal, tendre
le bien et pousser l'humanit dans la voie qui mne au progrs.

Mais pour qu'elle fonctionne dans ce sens,--pour que ceux qui
profitent ou souffrent d'une action, qu'ils n'ont pas faite,
ragissent sur son auteur par l'approbation ou l'improbation, la
gratitude ou la rsistance, l'estime, l'affection, la louange, ou le
mpris, la haine et la vengeance,--une condition est indispensable:
c'est que le lien qui existe entre un acte et tous ses effets soit
connu et apprci.

Quand le public se trompe  cet gard, la loi manque son but.

Un acte nuit  la masse; mais la masse est convaincue que cet acte
lui est avantageux. Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'au lieu de ragir
contre cet acte, au lieu de le condamner et par l de le restreindre,
le public l'exalte, l'honore, le clbre et le multiplie.

Rien n'est plus frquent, et en voici la raison:

Un acte ne produit pas seulement sur les masses un effet, mais une
srie d'effets. Or il arrive souvent que le premier effet est un
bien local, parfaitement visible, tandis que les effets ultrieurs
font filtrer insensiblement dans le corps social un mal difficile 
discerner ou  rattacher  sa cause.

La guerre en est un exemple. Dans l'enfance des socits on
n'aperoit pas toutes les consquences de la guerre.--Et,  vrai
dire, dans une civilisation o il y a moins de travaux antrieurs
exposs  la destruction, moins de science et d'argent sacrifis 
l'appareil de la guerre, etc., ces consquences sont moins funestes
que plus tard.--On ne voit que la premire campagne, le butin
qui suit la victoire, l'ivresse du triomphe; alors la guerre et
les guerriers sont fort populaires. Plus tard on verra l'ennemi,
vainqueur  son tour, brler les moissons et les rcoltes, imposer
des contributions et des lois.--On verra, dans les alternatives de
succs et de revers, prir les gnrations, s'teindre l'agriculture,
s'appauvrir les deux peuples.--On verra la portion la plus vitale
de la nation mpriser les arts de la paix, tourner les armes contre
les institutions du pays, servir de moyen au despotisme, user son
nergie inquite dans les sditions et les discordes civiles, faire
la barbarie et la solitude chez elle aprs les avoir faites chez ses
voisins. On dira: La guerre c'est le brigandage agrandi...--Non, on
verra ses effets sans en vouloir comprendre la cause; et comme ce
peuple en dcadence aura t envahi  son tour par quelque essaim de
conqurants, bien des sicles aprs la catastrophe, des historiens
graves criront: Ce peuple est tomb parce qu'il s'est nerv dans
la paix, parce qu'il a oubli la science guerrire et les vertus
farouches de ses anctres.

Je pourrais montrer les mmes illusions sur le rgime de
l'esclavage...

Cela est vrai encore des erreurs religieuses...

De nos jours le rgime prohibitif donne lieu  la mme surprise...

Ramener, par la diffusion des lumires, par la discussion approfondie
des effets et des causes, l'opinion publique dans cette direction
intelligente qui fltrit les mauvaises tendances et s'oppose aux
mesures funestes, c'est rendre  son pays un immense service. Quand
la raison publique gare honore ce qui est mprisable, mprise ce
qui est honorable, punit la vertu et rcompense le vice, encourage
ce qui nuit et dcourage ce qui est utile, applaudit au mensonge et
touffe le vrai sous l'indiffrence ou l'insulte, une nation tourne
le dos au progrs, et n'y peut tre ramene que par les terribles
leons des catastrophes.

Nous avons indiqu ailleurs le grossier abus que font certaines
coles socialistes du mot Solidarit...

Voyons maintenant dans quel esprit doit tre conue la loi humaine.

Il me semble que cela ne peut faire l'objet d'un doute. La loi
humaine doit abonder dans le sens de la loi naturelle: elle doit
hter et assurer la juste rtribution des actes; en d'autres termes,
circonscrire la solidarit, organiser la raction pour renforcer
la responsabilit. La loi ne peut pas poursuivre d'autre but que
de restreindre des actions vicieuses et de multiplier les actions
vertueuses, et pour cela elle doit favoriser la juste distribution
des rcompenses et des peines, de manire  ce que les mauvais effets
d'un acte se concentrent le plus possible sur celui qui le commet...

En agissant ainsi, la loi se conforme  la nature des choses: la
solidarit entrane une raction contre l'acte vicieux, la loi ne
fait que rgulariser cette raction.

La loi concourt ainsi au progrs; plus rapidement elle ramne l'effet
mauvais sur l'auteur de l'acte, plus srement elle restreint l'acte
lui-mme.

Prenons un exemple. La violence a des consquences funestes: chez les
sauvages la rpression est abandonne au cours naturel des choses;
qu'arrive-t-il? C'est qu'elle provoque une raction terrible. Quand
un homme a commis un acte de violence contre un autre homme, une
soif inextinguible de vengeance s'allume dans la famille du dernier
et se transmet de gnration en gnration. Intervient la loi; que
doit-elle faire? Se bornera-t-elle  touffer l'esprit de vengeance,
 le rprimer,  le punir? Il est clair que ce serait encourager la
violence en la mettant  l'abri de toutes reprsailles. Ce n'est donc
pas ce que doit faire la loi. Elle doit se substituer, pour ainsi
dire,  l'esprit de vengeance en organisant  sa place la raction
contre la violence; elle doit dire  la famille lse: Je me charge
de la rpression de l'acte dont vous avez  vous plaindre.--Alors la
tribu tout entire se considre comme lse et menace. Elle examine
le grief, elle interroge le coupable, elle s'assure qu'il n'y a pas
erreur de fait ou de personne, et rprime ainsi avec rgularit,
certitude, un acte qui aurait t puni irrgulirement[66]...

[Note 66: Cette bauche se termine ici brusquement; le ct
_conomique_ de la loi de solidarit n'est pas indiqu. On peut
renvoyer le lecteur aux chap. X et XI, _Concurrence, Producteur et
Consommateur_.

Au reste, qu'est-ce au fond que l'ouvrage entier des Harmonies;
qu'est-ce que la concordance des intrts, et les grandes maximes:
_La prosprit de chacun est la prosprit de tous_,--_La prosprit
de tous est la prosprit de chacun_, etc.;--qu'est-ce que l'accord
de la _proprit_ et de la _communaut_, les services du capital,
l'extension de la gratuit, etc.;--sinon le dveloppement au point de
vue utilitaire du titre mme de ce chapitre: Solidarit?

                                               (_Note de l'diteur._)]




XXII

MOTEUR SOCIAL


Il n'appartient  aucune science humaine de donner la dernire raison
des choses.

L'homme souffre; la socit souffre. On demande pourquoi. C'est
demander pourquoi il a plu  Dieu de donner  l'homme la sensibilit
et le libre arbitre. Nul ne sait  cet gard que ce que lui enseigne
la rvlation en laquelle il a foi.

Mais, quels qu'aient t les desseins de Dieu, ce qui est un fait
positif, que la science humaine peut prendre pour point de dpart,
c'est que l'homme a t cr _sensible_ et _libre_.

Cela est si vrai, que je dfie ceux que cela tonne de concevoir un
tre vivant, pensant, voulant, aimant, agissant, quelque chose enfin
ressemblant  l'homme, et destitu de sensibilit ou de libre arbitre.

Dieu pouvait-il faire autrement? sans doute la raison nous dit _oui_,
mais l'imagination nous dira ternellement _non_; tant il nous est
radicalement impossible de sparer par la pense l'humanit de ce
double attribut. Or tre _sensible_ c'est tre capable de recevoir
des sensations discernables, c'est--dire agrables ou pnibles. De
l le bien-tre et le mal-tre. Ds l'instant que Dieu a cr la
sensibilit, il a donc permis le mal ou la possibilit du mal.

En nous donnant le libre arbitre, il nous a dous de la facult,
au moins dans une certaine mesure, de fuir le mal et de rechercher
le bien. Le libre arbitre suppose et accompagne l'intelligence. Que
signifierait la facult de choisir, si elle n'tait lie  la facult
d'examiner, de comparer, de juger? Ainsi tout homme venant au monde y
porte un _moteur_ et une _lumire_.

Le moteur, c'est cette impulsion intime, irrsistible, essence de
toutes nos forces, qui nous porte  fuir le Mal et  rechercher le
Bien. On le nomme instinct de conservation, intrt personnel ou
priv.

Ce sentiment a t tantt dcri, tantt mconnu, mais quant  son
existence, elle est incontestable. Nous recherchons invinciblement
tout ce qui selon nos ides peut amliorer notre destine; nous
vitons tout ce qui doit la dtriorer. Cela est au moins aussi
certain qu'il l'est que toute molcule matrielle renferme la force
centripte et la force centrifuge. Et comme ce double mouvement
d'attraction et de rpulsion est le grand ressort du monde physique,
on peut affirmer que la double force d'attraction humaine pour le
bonheur, de rpulsion humaine pour la douleur, est le grand ressort
de la mcanique sociale.

Mais il ne suffit pas que l'homme soit invinciblement port 
prfrer le bien au mal, il faut encore qu'il le discerne. Et
c'est  quoi Dieu a pourvu en lui donnant cet appareil complexe et
merveilleux appel l'intelligence. Fixer son attention, comparer,
juger, raisonner, enchaner les effets aux causes, se souvenir,
prvoir; tels sont, si j'ose m'exprimer ainsi, les rouages de cet
instrument admirable.

La force impulsive, qui est en chacun de nous, se meut sous la
direction de notre intelligence. Mais notre intelligence est
imparfaite. Elle est sujette  l'erreur. Nous comparons, nous
jugeons, nous agissons en consquence; mais nous pouvons nous
tromper, faire un mauvais choix, tendre vers le mal le prenant pour
le bien, fuir le bien le prenant pour le mal. C'est la premire
source des _dissonances_ sociales; elle est invitable par cela mme
que le grand ressort de l'humanit, l'intrt personnel, n'est pas,
comme l'attraction matrielle, une force aveugle, mais une force
guide par une intelligence imparfaite. Sachons donc bien que nous
ne verrons l'Harmonie que sous cette restriction. Dieu n'a pas jug
 propos d'tablir l'ordre social ou l'Harmonie sur la perfection,
mais sur la perfectibilit humaine. Oui, si notre intelligence est
imparfaite, elle est perfectible. Elle se dveloppe, s'largit,
se rectifie; elle recommence et vrifie ses oprations;  chaque
instant, l'exprience la redresse, et la Responsabilit suspend
sur nos ttes tout un systme de chtiments et de rcompenses.
Chaque pas que nous faisons dans la voie de l'erreur nous enfonce
dans une douleur croissante, de telle sorte que l'avertissement
ne peut manquer de se faire entendre, et que le redressement de
nos dterminations, et par suite de nos actes, est tt ou tard
infaillible.

Sous l'impulsion qui le presse, ardent  poursuivre le bonheur,
prompt  le saisir, l'homme peut chercher son bien dans le mal
d'autrui. C'est une seconde et abondante source de combinaisons
sociales discordantes. Mais le terme en est marqu; elles trouvent
leur tombeau fatal dans la loi de la Solidarit. La force
individuelle ainsi gare provoque l'opposition de toutes les autres
forces analogues, lesquelles, rpugnant au mal par leur nature,
repoussent l'injustice et la chtient.

C'est ainsi que se ralise le progrs, qui n'en est pas moins du
progrs pour tre chrement achet. Il rsulte d'une impulsion
native, universelle, inhrente  notre nature, dirige par une
intelligence souvent errone et soumise  une volont souvent
dprave. Arrt dans sa marche par l'Erreur et l'Injustice, il
rencontre pour surmonter ces obstacles l'assistance toute puissante
de la Responsabilit et de la Solidarit, et ne peut manquer de la
rencontrer, puisqu'elle surgit de ces obstacles mmes.

Ce mobile interne, imprissable, universel, qui rside en toute
individualit et la constitue tre actif, cette tendance de tout
homme  rechercher le bonheur,  viter le malheur, ce produit, cet
effet, ce complment ncessaire de la sensibilit, sans lequel elle
ne serait qu'un inexplicable flau, ce phnomne primordial qui est
l'origine de toutes les actions humaines, cette force attractive et
rpulsive que nous avons nomme le grand ressort de la Mcanique
sociale, a eu pour dtracteurs la plupart des publicistes; et c'est
certes une des plus tranges aberrations que puissent prsenter les
annales de la science.

Il est vrai que l'intrt personnel est la cause de tous les maux
comme de tous les biens imputables  l'homme. Cela ne peut manquer
d'tre ainsi, puisqu'il dtermine tous nos actes. Ce que voyant
certains publicistes, ils n'ont rien imagin de mieux, pour couper
le mal dans sa racine, que d'touffer l'_intrt personnel_. Mais
comme par l ils auraient dtruit le mobile mme de notre activit,
ils ont pens  nous douer d'un mobile diffrent: le _dvouement_, le
_sacrifice_. Ils ont espr que dsormais toutes les transactions et
combinaisons sociales s'accompliraient,  leur voix, sur le principe
du renoncement  soi-mme. On ne recherchera plus son propre bonheur,
mais le bonheur d'autrui; les avertissements de la sensibilit ne
compteront plus pour rien, non plus que les peines et les rcompenses
de la responsabilit. Toutes les lois de la nature seront renverses;
l'esprit de sacrifice sera substitu  l'esprit de conservation; en
un mot, nul ne songera plus  sa propre personnalit que pour se
hter de la dvouer au bien commun. C'est de cette transformation
universelle du coeur humain que certains publicistes, qui se croient
trs-religieux, attendent la parfaite harmonie sociale. Ils
oublient de nous dire comment ils entendent oprer ce prliminaire
indispensable, la transformation du coeur humain.

S'ils sont assez fous pour l'entreprendre, certes ils ne seront
pas assez forts. En veulent-ils la preuve? Qu'ils essayent sur
eux-mmes; qu'ils s'efforcent d'touffer dans leur coeur l'intrt
personnel, de telle sorte qu'il ne se montre plus dans les actes
les plus ordinaires de la vie. Ils ne tarderont pas  reconnatre
leur impuissance. Comment donc prtendent-ils imposer  tous les
hommes sans exception une doctrine  laquelle eux-mmes ne peuvent se
soumettre?

J'avoue qu'il m'est impossible de voir quelque chose de religieux,
si ce n'est l'apparence et tout au plus l'intention, dans ces
thories affectes, dans ces maximes inexcutables qu'on prche du
bout des lvres, sans cesser d'agir comme le vulgaire. Est-ce donc
la vraie religion qui inspire  ces conomistes catholiques cette
pense orgueilleuse, que Dieu a mal fait son oeuvre, et qu'il leur
appartient de la refaire? Bossuet ne pensait pas ainsi quand il
disait: L'homme aspire au bonheur, il ne peut pas ne pas y aspirer.

Les dclamations contre l'intrt personnel n'auront jamais une
grande porte scientifique; car il est de sa nature indestructible,
ou du moins on ne le peut dtruire dans l'homme sans dtruire
l'homme lui-mme. Tout ce que peuvent faire la religion, la morale,
l'conomie politique, c'est d'clairer cette force impulsive, de
lui montrer non-seulement les premires, mais encore les dernires
consquences des actes qu'elle dtermine en nous. Une satisfaction
suprieure et progressive derrire une douleur passagre, une
souffrance longue et sans cesse aggrave aprs un plaisir d'un
moment, voil en dfinitive le bien et le mal moral. Ce qui dtermine
le choix de l'homme vers la vertu, ce sera l'intrt lev, clair,
mais ce sera toujours au fond l'intrt personnel.

S'il est trange que l'on ait dcri l'intrt priv, considr non
pas dans ses abus immoraux, mais comme mobile providentiel de toute
activit humaine, il est bien plus trange encore que l'on n'en
tienne aucun compte, et qu'on croie pouvoir, sans compter avec lui,
faire de la science sociale.

Par une inexplicable folie de l'orgueil, les publicistes, en gnral,
se considrent comme les dpositaires et les arbitres de ce moteur.
Le point de dpart de chacun d'eux est toujours celui-ci: Supposons
que l'humanit est un troupeau, et que je suis le berger, comment
dois-je m'y prendre pour rendre l'humanit heureuse?--Ou bien: tant
donn d'un ct une certaine quantit d'argile, et de l'autre un
potier, que doit faire le potier pour tirer de l'argile tout le parti
possible?

Nos publicistes peuvent diffrer quand il s'agit de savoir quel
est le meilleur potier, celui qui ptrit le plus avantageusement
l'argile; mais ils s'accordent en ceci, que leur fonction est de
ptrir l'argile humaine, comme le rle de l'argile est d'tre ptrie
par eux. Ils tablissent entre eux, sous le titre de lgislateurs, et
l'humanit, des rapports analogues  ceux de tuteur  pupille. Jamais
l'ide ne leur vient que l'humanit est un corps vivant, sentant,
voulant et agissant selon des lois qu'il ne s'agit pas d'inventer,
puisqu'elles existent, et encore moins d'imposer, mais d'tudier;
qu'elle est une agglomration d'tres en tout semblables  eux-mmes,
qui ne leur sont nullement infrieurs ni subordonns; qui sont dous,
et d'impulsion pour agir, et d'intelligence pour choisir; qui sentent
en eux, de toutes parts, les atteintes de la Responsabilit et de la
Solidarit; et enfin, que de tous ces phnomnes, rsulte un ensemble
de rapports existants par eux-mmes, que la science n'a pas  crer,
comme ils l'imaginent, mais  observer.

Rousseau est, je crois, le publiciste qui a le plus navement exhum
de l'antiquit cette omnipotence du lgislateur renouvele des Grecs.
Convaincu que l'ordre social est une invention humaine, il le compare
 une machine, les hommes en sont les rouages, le prince la fait
fonctionner; le lgislateur l'invente sous l'impulsion du publiciste,
qui se trouve tre, en dfinitive, le moteur et le rgulateur de
l'espce humaine. C'est pourquoi le publiciste ne manque jamais de
s'adresser au lgislateur sous la forme imprative; il lui ordonne
d'ordonner. Fondez votre peuple sur tel principe; donnez-lui de
bonnes moeurs; pliez-le au joug de la religion; dirigez-le vers les
armes ou vers le commerce, ou vers l'agriculture, ou vers la vertu,
etc., etc. Les plus modestes se cachent sous l'anonyme des ON.
ON ne souffrira pas d'oisifs dans la rpublique; ON distribuera
convenablement la population entre les villes et les campagnes; ON
avisera  ce qu'il n'y ait ni des riches ni des pauvres, etc., etc.

Ces formules attestent chez ceux qui les emploient un orgueil
incommensurable. Elles impliquent une doctrine qui ne laisse pas au
genre humain un atome de dignit.

Je n'en connais pas de plus fausse en thorie et de plus funeste
en pratique. Sous l'un et l'autre rapport, elle conduit  des
consquences dplorables.

Elle donne  croire que l'conomie sociale est un arrangement
artificiel, qui nat dans la tte d'un inventeur. Ds lors, tout
publiciste se fait inventeur. Son plus grand dsir est de faire
accepter son mcanisme; sa plus grande proccupation est de
faire dtester tous les autres, et principalement celui qui nat
spontanment de l'organisation de l'homme et de la nature des choses.
Les livres conus sur ce plan ne sont et ne peuvent tre qu'une
longue dclamation contre la Socit.

Cette fausse science n'tudie pas l'enchanement des effets aux
causes. Elle ne recherche pas le bien et le mal que produisent les
actes, s'en rapportant ensuite, pour le choix de la route  suivre,
 la force motrice de la Socit. Non, elle enjoint, elle contraint,
elle impose, et si elle ne le peut, du moins elle conseille; comme
un physicien qui dirait  la pierre: Tu n'es pas soutenue, je
t'ordonne de tomber, ou du moins je te le conseille. C'est sur cette
donne que M. Droz a dit: Le but de l'conomie politique est de
rendre l'aisance aussi gnrale que possible; dfinition qui a t
accueillie avec une grande faveur par le Socialisme, parce qu'elle
ouvre la porte  toutes les utopies et conduit  la rglementation.
Que dirait-on de M. Arago s'il ouvrait ainsi son cours: Le but
de l'astronomie est de rendre la gravitation aussi gnrale que
possible? Il est vrai que les hommes sont des tres anims, dous de
volont, et agissant sous l'influence du libre arbitre. Mais il y a
aussi en eux une force interne, une sorte de gravitation; la question
est de savoir vers quoi ils gravitent. Si c'est fatalement vers le
mal, il n'y a pas de remde, et  coup sr il ne nous viendra pas
d'un publiciste soumis comme homme  la tendance commune. Si c'est
vers le bien, voil le moteur tout trouv; la science n'a pas besoin
d'y substituer la contrainte ou le conseil. Son rle est d'clairer
le libre arbitre, de montrer les effets des causes, bien assure que,
sous l'influence de la vrit, le bien-tre tend  devenir aussi
gnral que possible.

Pratiquement, la doctrine qui place la force motrice de la Socit
non dans la gnralit des hommes et dans leur organisation propre,
mais dans les lgislateurs et les gouvernements, a des consquences
plus dplorables encore. Elle tend  faire peser sur le gouvernement
une responsabilit crasante qui ne lui revient pas. S'il y a des
souffrances, c'est la faute du gouvernement; s'il y a des pauvres,
c'est la faute du gouvernement. N'est-il pas le moteur universel?
Si ce moteur n'est pas bon, il faut le briser, et en choisir un
autre.--Ou bien, on s'en prend  la science elle-mme, et dans ces
derniers temps nous avons entendu rpter  satit: Toutes les
souffrances sociales sont imputables  l'conomie politique[67].
Pourquoi pas; quand elle se prsente comme ayant pour but de raliser
le bonheur des hommes sans leur concours? Quand de telles ides
prvalent, la dernire chose dont les hommes s'avisent, c'est de
tourner un regard sur eux-mmes, et de chercher si la vraie cause
de leurs maux n'est pas dans leur ignorance et leur injustice; leur
ignorance qui les place sous le coup de la Responsabilit, leur
injustice qui attire sur eux les ractions de la solidarit. Comment
l'humanit songerait-elle  chercher dans ses fautes la cause de ses
maux, quand on lui persuade qu'elle est inerte par nature, que le
principe de toute action, et par consquent de toute responsabilit,
est plac en dehors d'elle, dans la volont du prince et du
lgislateur?

[Note 67: La misre est le fait de l'conomie politique... l'conomie
politique a besoin que la mort lui vienne en aide... c'est la thorie
de l'instabilit et du vol. (PROUDHON, _Contradictions conomiques_,
t. II, p. 214.)

Si les subsistances manquent au peuple... c'est la faute de
l'conomie politique. (_Ibidem_, p. 430.)]

Si j'avais  signaler le trait caractristique qui diffrencie
le Socialisme de la science conomique, je le trouverais l.
Le Socialisme compte une foule innombrable de sectes. Chacune
d'elles a son utopie, et l'on peut dire qu'elles sont si loin de
s'entendre, qu'elles se font une guerre acharne. Entre l'_atelier
social organis_ de M. Blanc, et l'_anarchie_ de M. Proudhon, entre
l'association de Fourier et le communisme de M. Cabet, il y a certes
aussi loin que de la nuit au jour. Comment donc ces chefs d'cole
se rangent-ils sous la dnomination commune de _Socialistes_,
et quel est le lien qui les unit contre la socit naturelle ou
providentielle? Il n'y en a pas d'autre que celui-l: _Ils ne veulent
pas la socit naturelle_. Ce qu'ils veulent, c'est une socit
artificielle, sortie toute faite du cerveau de l'inventeur. Il est
vrai que chacun d'eux veut tre le Jupiter de cette Minerve; il est
vrai que chacun d'eux caresse son artifice et rve son ordre social.
Mais il y a entre eux cela de commun, qu'ils ne reconnaissent dans
l'humanit ni la force motrice qui la porte vers le bien, ni la
force _curative_ qui la dlivre du mal. Ils se battent pour savoir 
qui ptrira l'argile humaine; mais ils sont d'accord que c'est une
argile  ptrir. L'humanit n'est pas  leurs yeux un tre vivant
et harmonieux, que Dieu lui-mme a pourvu de forces progressives
et conservatrices; c'est une matire inerte qui les a attendus,
pour recevoir d'eux le sentiment et la vie; ce n'est pas un sujet
d'tudes, c'est une matire  expriences.

L'conomie politique, au contraire, aprs avoir constat dans chaque
homme les forces d'impulsion et de rpulsion, dont l'ensemble
constitue le moteur social; aprs s'tre assure que ce moteur tend
vers le bien, ne songe pas  l'anantir pour lui en substituer un
autre de sa cration. Elle tudie les phnomnes sociaux si varis,
si compliqus, auxquels il donne naissance.

Est-ce  dire que l'conomie politique est aussi trangre au progrs
social que l'est l'astronomie  la marche des corps clestes? Non
certes. L'conomie politique s'occupe d'tres intelligents et libres,
et comme tels,--ne l'oublions jamais,--sujets  l'erreur. Leur
tendance est vers le bien; mais ils peuvent se tromper. La science
intervient donc utilement, non pour crer des causes et des effets,
non pour changer les tendances de l'homme, non pour le soumettre
 des organisations,  des injonctions, ni mme  des conseils;
mais pour lui montrer le bien et le mal qui rsultent de ses
dterminations.

Ainsi l'conomie politique est une science toute d'observation et
d'exposition. Elle ne dit pas aux hommes: Je vous enjoins, je
vous conseille de ne point vous trop approcher du feu;--ou bien:
J'ai imagin une organisation sociale, les dieux m'ont inspir des
institutions qui vous tiendront suffisamment loigns du feu. Non;
elle constate que le feu brle, elle le proclame, elle le prouve,
et fait ainsi pour tous les autres phnomnes analogues de l'ordre
conomique ou moral, convaincue que cela suffit. La rpugnance 
mourir par le feu est considre par elle comme un fait primordial,
prexistant, qu'elle n'a pas cr, qu'elle ne saurait altrer.

Les conomistes peuvent n'tre pas toujours d'accord; mais il est
ais de voir que leurs dissidences sont d'une tout autre nature que
celles qui divisent les socialistes. Deux hommes qui consacrent toute
leur attention  observer un mme phnomne et ses effets, comme,
par exemple, la rente, l'change, la concurrence,--peuvent ne pas
arriver  la mme conclusion; et cela ne prouve pas autre chose sinon
que l'un des deux, au moins, a mal observ. C'est une opration 
recommencer. D'autres investigateurs aidant, la probabilit est que
la vrit finira par tre dcouverte. C'est pourquoi,-- la seule
condition que chaque conomiste, comme chaque astronome, se tienne
au courant du point o ses prdcesseurs sont parvenus,--la science
ne peut tre que progressive, et, partant, de plus en plus utile,
rectifiant sans cesse les observations mal faites, et ajoutant
indfiniment des observations nouvelles aux observations antrieures.

Mais les socialistes,--s'isolant les uns des autres, pour chercher
chacun de son ct, des combinaisons artificielles dans leur propre
imagination,--pourraient s'enqurir ainsi pendant l'ternit sans
s'entendre et sans que le travail de l'un servt de rien aux travaux
de l'autre. Say a profit des recherches de Smith, Rossi de celles de
Say, Blanqui et Joseph Garnier de celles de tous leurs devanciers.
Mais Platon, Morus, Harrington, Fnelon, Fourier peuvent se
complaire  organiser suivant leur fantaisie leur Rpublique, leur
Utopie, leur Ocana, leur Salente, leur Phalanstre, sans qu'il y
ait aucune connexit entre leurs crations chimriques. Ces rveurs
tirent tout de leur tte, hommes et choses. Ils imaginent un ordre
social en dehors du coeur humain, puis un coeur humain pour aller
avec leur ordre social....................................




XXIII

LE MAL


Dans ces derniers temps, on a fait reculer la science; on l'a
fausse, en lui imposant pour ainsi dire l'obligation de nier le mal,
sous peine d'tre convaincue de nier Dieu.

Des crivains qui tenaient sans doute  montrer une sensibilit
exquise, une philanthropie sans bornes, et une religion incomparable,
se sont mis  dire: Le mal ne peut entrer dans le plan providentiel.
La souffrance n'a t dcrte ni par Dieu ni par la nature, elle
vient des institutions humaines.

Comme cette doctrine abondait dans le sens des passions qu'on
voulait caresser, elle est bientt devenue populaire. Les livres,
les journaux ont t remplis de dclamations contre la socit. Il
n'a plus t permis  la science d'tudier impartialement les faits.
Quiconque a os avertir l'humanit que tel vice, telle habitude
entranaient ncessairement telles consquences funestes, a t
signal comme un homme sans entrailles, un impie, un athe, un
malthusien, un conomiste.

Cependant le socialisme a bien pu pousser la folie jusqu' annoncer
la fin de toute souffrance sociale, mais non de toute souffrance
individuelle. Il n'a pas encore os prdire que l'homme arriverait 
ne plus souffrir, vieillir et mourir.

Or, je le demande, est-il plus facile de concilier avec l'ide de la
bont infinie de Dieu, le mal frappant individuellement tout homme
venant au monde que le mal s'tendant sur la socit tout entire?
Et puis n'est-ce pas une contradiction si manifeste qu'elle en est
purile de nier la douleur dans les masses, quand on l'avoue dans les
individus?

L'homme souffre et souffrira toujours. Donc la socit souffre et
souffrira toujours. Ceux qui lui parlent doivent avoir le courage de
le lui dire. L'humanit n'est pas une petite-matresse, aux nerfs
agacs,  qui il faut cacher la lutte qui l'attend, alors surtout
qu'il lui importe de la prvoir pour en sortir triomphante. Sous ce
rapport, tous les livres dont la France a t inonde  partir de
Sismondi et de Buret, me paraissent manquer de virilit. Ils n'osent
pas dire la vrit; que dis-je? ils n'osent pas l'tudier, de peur
de dcouvrir que la misre absolue est le point de dpart oblig
du genre humain, et que, par consquent, bien loin qu'on puisse
l'attribuer  l'ordre social, c'est  l'ordre social qu'on doit
toutes les conqutes qui ont t faites sur elle. Mais, aprs un tel
aveu, on ne pourrait pas se faire le tribun et le vengeur des masses
opprimes par la civilisation.

Aprs tout, la science constate, enchane, dduit les faits; elle ne
les cre pas; elle ne les produit pas; elle n'en est pas responsable.
N'est-il pas trange qu'on ait t jusqu' mettre et mme vulgariser
ce paradoxe: Si l'humanit souffre, c'est la faute de l'conomie
politique? Ainsi, aprs l'avoir blme d'observer les maux de la
socit, on l'a accuse de les avoir engendrs en vertu de cette
observation mme.

Je dis que la science ne peut qu'observer et constater. Quand elle
viendrait  reconnatre que l'humanit, au lieu d'tre progressive,
est rtrograde, que des lois insurmontables et fatales la poussent
vers une dtrioration irrmdiable; quand elle viendrait  s'assurer
de la loi de Malthus, de celle de Ricardo, dans leur sens le plus
funeste; quand elle ne pourrait nier ni la tyrannie du capital,
ni l'incompatibilit des machines et du travail, ni aucune de
ces alternatives contradictoires dans lesquelles Chateaubriand
et Tocqueville placent l'espce humaine,--encore la science, en
soupirant, devrait le dire, et le dire bien haut.

Est-ce qu'il sert de rien de se voiler la face pour ne pas voir
l'abme, quand l'abme est bant? Exige-t-on du naturaliste, du
physiologiste, qu'ils raisonnent sur l'homme individuel comme si
ses organes taient  l'abri de la douleur ou de la destruction?
_Pulvis es, et in pulverem reverteris._ Voil ce que crie la
science anatomique appuye de l'exprience universelle. Certes, c'est
l une vrit dure pour nos oreilles, aussi dure pour le moins que
les douteuses propositions de Malthus et de Ricardo. Faudra-t-il
donc, pour mnager cette sensibilit dlicate qui s'est dveloppe
tout  coup parmi les publicistes modernes et a cr le socialisme,
faudra-t-il aussi que les sciences mdicales affirment audacieusement
notre jeunesse sans cesse renaissante et notre immortalit? Que si
elles refusent de s'abaisser  ces jongleries, faudra-t-il, comme on
le fait pour les sciences sociales, s'crier, l'cume  la bouche:
Les sciences mdicales admettent la douleur et la mort; donc elles
sont misanthropiques et sans entrailles, elles accusent Dieu de
mauvaise volont ou d'impuissance. Elles sont impies, elles sont
athes. Bien plus, elles font tout le mal qu'elles s'obstinent  ne
pas nier?

Je n'ai jamais dout que les coles socialistes n'eussent entran
beaucoup de coeurs gnreux et d'intelligences convaincues.  Dieu
ne plaise que je veuille humilier qui que ce soit! Mais enfin le
caractre gnral du socialisme est bien bizarre, et je me demande
combien de temps la vogue peut soutenir un tel tissu de purilits.

Tout en lui est affectation.

Il affecte des formes et un langage scientifiques, et nous avons vu
o il en est de la science.

Il affecte dans ses crits une dlicatesse de nerfs si fminine
qu'il ne peut entendre parler de souffrances sociales. En mme
temps qu'il a introduit dans la littrature la mode de cette fade
sensiblerie, il a fait prvaloir dans les arts le got du trivial et
de l'horrible;--dans la tenue, la mode des pouvantails, la longue
barbe, la physionomie refrogne, des airs de Titan ou de Promthe
bourgeois;--dans la politique (ce qui est un enfantillage moins
innocent), c'est la doctrine des moyens nergiques de _transition_,
les violences de la pratique rvolutionnaire, la vie et les intrts
matriels sacrifis en masse  _l'ide_. Mais ce que le socialisme
affecte surtout, c'est la religiosit! Ce n'est qu'une tactique, il
est vrai, mais une tactique est toujours honteuse pour une cole
quand elle l'entrane vers l'hypocrisie.

Ils nous parlent toujours du Christ, de Christ; mais je leur
demanderai pourquoi ils approuvent que Christ, l'innocent par
excellence, ait pu souffrir et s'crier dans son angoisse: Dieu,
dtournez de moi le calice, mais que votre volont soit faite;--et
pourquoi ils trouvent trange que l'humanit tout entire ait aussi 
faire le mme acte de rsignation.

Assurment, si Dieu et eu d'autres desseins sur l'humanit, il
aurait pu arranger les choses de telle sorte que, comme l'individu
s'avance vers une mort invitable, elle marcht vers une destruction
fatale. Il faudrait bien se soumettre, et la science, la maldiction
ou la bndiction sur les lvres, serait bien tenue de constater le
sombre dnoment social, comme elle constate le triste dnoment
individuel.

Heureusement il n'en est pas ainsi.

L'homme et l'humanit ont leur rdemption.

 lui une me immortelle.  elle une perfectibilit
indfinie........................................




XXIV

PERFECTIBILIT


Que l'humanit soit perfectible; qu'elle progresse vers un niveau de
plus en plus lev; que sa richesse s'accroisse et s'galise; que
ses ides s'tendent et s'purent; que ses erreurs disparaissent, et
avec elles les oppressions auxquelles elles servent de support; que
ses lumires brillent d'un clat toujours plus vif; que sa moralit
se perfectionne; qu'elle apprenne, par la raison ou par l'exprience,
l'art de puiser, dans le domaine de la responsabilit, toujours plus
de rcompenses, toujours moins de chtiments; par consquent, que le
mal se restreigne sans cesse et que le bien se dilate toujours dans
son sein, c'est ce dont on ne peut pas douter quand on a scrut la
nature de l'homme et du principe intellectuel qui est son essence,
qui lui fut souffl sur la face avec la vie, et en vue duquel la
rvlation Mosaque a pu dire l'homme fait  l'image de Dieu.

Car l'homme, nous ne le savons que trop, n'est pas parfait. S'il
tait parfait, il ne reflterait pas une vague ressemblance de Dieu,
il serait Dieu lui-mme. Il est donc imparfait, soumis  l'erreur et
 la douleur; que si, de plus, il tait stationnaire,  quel titre
pourrait-il revendiquer l'ineffable privilge de porter en lui-mme
l'image de l'tre parfait?

D'ailleurs, si l'intelligence, qui est la facult de comparer,
de juger, de se rectifier, d'apprendre, ne constitue pas une
perfectibilit individuelle, qu'est-ce qu'elle est?

Et si l'union de toutes les perfectibilits individuelles, surtout
chez des tres susceptibles de se transmettre leurs acquisitions, ne
garantit pas la perfectibilit collective, il faut renoncer  toute
philosophie,  toute science morale et politique.

Ce qui fait la perfectibilit de l'homme, c'est son intelligence ou
la facult qui lui est donne de passer de l'erreur, mre du mal, 
la vrit gnratrice du bien.

Ce qui fait que l'homme abandonne, dans son esprit, l'erreur pour la
vrit, et plus tard, dans sa conduite, le mal pour le bien, c'est
la science et l'exprience; c'est la dcouverte qu'il fait, dans les
phnomnes et dans les actes, d'effets qu'il n'y avait pas souponns.

Mais, pour qu'il acquire cette science, il faut qu'il soit intress
 l'acqurir. Pour qu'il profite de cette exprience, il faut qu'il
soit intress  en profiter. C'est donc, en dfinitive, dans la loi
de la responsabilit qu'il faut chercher le moyen de ralisation de
la perfectibilit humaine.

Et comme la responsabilit ne se peut concevoir sans libert; comme
des actes qui ne seraient pas volontaires ne pourraient donner
aucune instruction ni aucune exprience valable; comme des tres qui
se perfectionneraient ou se dtrioreraient par l'action exclusive
de causes extrieures, sans aucune participation de la volont, de
la rflexion, du libre arbitre, ainsi que cela arrive  la matire
organique brute, ne pourraient pas tre dits perfectibles, dans le
sens moral du mot, il faut conclure que la libert est l'essence mme
du progrs. Toucher  la libert de l'homme, ce n'est pas seulement
lui nuire, l'amoindrir, c'est changer sa nature; c'est le rendre,
dans la mesure o l'oppression s'exerce, imperfectible; c'est le
dpouiller de sa ressemblance avec le Crateur; c'est ternir, sur sa
noble figure, le souffle de vie qui y resplendit depuis l'origine.

Mais de ce que nous proclamons bien haut, et comme notre article
de foi le plus inbranlable, la perfectibilit humaine, le
progrs ncessaire dans tous les sens, et par une merveilleuse
correspondance, d'autant plus actif dans un sens qu'il l'est
davantage dans tous les autres,--est-ce  dire que nous soyons
utopistes, que nous soyons mme optimistes, que nous croyions tout
pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que nous attendions,
pour un des prochains levers du soleil, le rgne du Millenium?

Hlas! quand nous venons  jeter un coup-d'oeil sur le monde rel,
o nous voyons se remuer dans l'abjection et dans la fange une
masse encore si norme de souffrances, de plaintes, de vices et de
crimes; quand nous cherchons  nous rendre compte de l'action morale
qu'exercent, sur la socit, des classes qui devraient signaler, aux
multitudes attardes les voies qui mnent  la Jrusalem nouvelle;
quand nous nous demandons ce que font les riches de leur fortune, les
potes de l'tincelle divine que la nature avait allume dans leur
gnie, les philosophes de leurs lucubrations, les journalistes du
sacerdoce dont ils se sont investis, les hauts fonctionnaires, les
ministres, les reprsentants, les rois, de la puissance que le sort
a place dans leurs mains; quand nous sommes tmoins de rvolutions
telles que celle qui a agit l'Europe dans ces derniers temps, et o
chaque parti semble chercher ce qui,  la longue, doit tre le plus
funeste  lui-mme et  l'humanit; quand nous voyons la cupidit
sous toutes les formes et dans tous les rangs, le sacrifice constant
des autres  soi et de l'avenir au prsent, et ce grand et invitable
moteur du genre humain, l'intrt personnel, n'apparaissant encore
que par ses manifestations les plus matrielles et les plus
imprvoyantes; quand nous voyons les classes laborieuses, ronges
dans leur bien-tre et leur dignit par le parasitisme des fonctions
publiques, se tourner dans les convulsions rvolutionnaires, non
contre ce parasitisme desschant, mais contre la richesse bien
acquise, c'est--dire contre l'lment mme de leur dlivrance et
le principe de leur propre droit et de leur propre force; quand
de tels spectacles se droulent sous nos yeux, en quelque pays du
monde que nous portions nos pas, oh! nous avons peur de nous-mmes,
nous tremblons pour notre foi, il nous semble que cette lumire est
vacillante, prs de s'teindre, nous laissant dans l'horrible nuit du
Pessimisme.

Mais non, il n'y a pas lieu de dsesprer. Quelles que soient les
impressions que fassent sur nous des circonstances trop voisines,
l'humanit marche et s'avance. Ce qui nous fait illusion, c'est que
nous mesurons sa vie  la ntre; et parce que quelques annes sont
beaucoup pour nous, il nous semble que c'est beaucoup pour elle. Eh
bien, mme  cette mesure, il me semble que le progrs de la socit
est visible par bien des cts. J'ai  peine besoin de rappeler qu'il
est merveilleux en ce qui concerne certains avantages matriels, la
salubrit des villes, les moyens de locomotion et de communication,
etc.

Au point de vue politique, la nation franaise n'a-t-elle acquis
aucune exprience? quelqu'un oserait-il affirmer que si toutes les
difficults qu'elle vient de traverser s'taient prsentes il y a
un demi-sicle, ou plus tt, elle les aurait dnoues avec autant
d'habilet, de prudence, de sagesse, avec aussi peu de sacrifices?
J'cris ces lignes dans un pays qui a t fertile en rvolutions.
Tous les cinq ans, Florence tait bouleverse, et  chaque fois la
moiti des citoyens dpouillait et massacrait l'autre moiti. Oh! si
nous avions un peu plus d'imagination, non de celle qui cre, invente
et suppose des faits, mais de celle qui les fait revivre, nous
serions plus justes envers notre temps et nos contemporains! Mais ce
qui reste vrai, et d'une vrit dont personne peut-tre ne se rend
mieux compte que l'conomiste,--c'est que le progrs humain, surtout
 son aurore, est excessivement lent, d'une lenteur bien faite pour
dsesprer le coeur du philanthrope.....

Les hommes qui tiennent de leur gnie le sacerdoce de la publicit
devraient, ce me semble, y regarder de prs avant de jeter, au sein
de la fermentation sociale, une de ces dcourageantes sentences
qui impliquent pour l'humanit l'alternative entre deux modes de
dgradation.

Nous en avons vu quelques exemples  propos de la population, de la
rente, des machines, de la division des hritages, etc.

En voici un autre tir de M. de Chateaubriand, qui ne fait, du reste,
que formuler un conventionnalisme fort accrdit:

La corruption des moeurs marche de front avec la civilisation des
peuples. Si la dernire prsente des moyens de libert, la premire
est une source inpuisable d'esclavage.

Il n'est pas douteux que la civilisation ne prsente des moyens de
libert. Il ne l'est pas non plus que la corruption ne soit une
source d'esclavage. Mais ce qui est douteux, plus que douteux,--et
quant  moi, je le nie formellement,--c'est que la civilisation
et la corruption marchent de front. Si cela tait, un quilibre
fatal s'tablirait entre _les moyens de libert_ et _les sources
d'esclavage_; l'immobilit serait le sort du genre humain.

En outre, je ne crois pas qu'il puisse entrer dans le coeur une
pense plus triste, plus dcourageante, plus dsolante, qui pousse
plus au dsespoir,  l'irrligion,  l'impit,  la maldiction, au
blasphme, que celle-ci: Toute crature humaine, qu'elle le veuille
ou ne le veuille pas, qu'elle s'en doute ou ne s'en doute pas, agit
dans le sens de la civilisation, et..... la civilisation c'est la
corruption!

Ensuite, si toute civilisation est corruption, en quoi consistent
donc ses avantages? Car prtendre que la civilisation n'a aucun
avantage matriel, intellectuel et moral; cela ne se peut, ce ne
serait plus de la civilisation. Dans la pense de Chateaubriand,
civilisation signifie progrs matriel, accroissement de population,
de richesses, de bien-tre, dveloppement de l'intelligence,
accroissement des sciences;--et tous ces progrs impliquent, selon
lui, et dterminent une rtrogradation correspondante du sens moral.

Oh! il y aurait l de quoi entraner l'humanit  un vaste suicide;
car enfin, je le rpte, le progrs matriel et intellectuel n'a
pas t prpar et ordonn par nous. Dieu mme l'a dcrt en nous
donnant des dsirs expansibles et des facults perfectibles. Nous y
poussons tous sans le vouloir, sans le savoir; Chateaubriand avec
ses pareils, s'il en a, plus que personne.--Et ce progrs nous
enfoncerait de plus en plus dans l'immoralit et l'esclavage par la
corruption!...

J'ai cru d'abord que Chateaubriand avait, comme font souvent les
potes, lch une phrase sans trop l'examiner. Pour cette classe
d'crivains, la forme emporte le fond. Pourvu que l'antithse soit
bien symtrique, qu'importe que la pense soit fausse et abominable?
Pourvu que la mtaphore fasse de l'effet, qu'elle ait un air
d'inspiration et de profondeur, qu'elle arrache les applaudissements
du public, qu'elle donne  l'auteur une tournure d'oracle, que lui
importe l'exactitude, la vrit?

Je croyais donc que Chateaubriand, cdant  un accs momentan de
misanthropie, s'tait laiss aller  formuler un conventionnalisme,
un vulgarisme qui trane les ruisseaux. Civilisation et corruption
marchent de front; cela se rpte depuis Hraclite, et n'en est pas
plus vrai.

Mais,  bien des annes de distance, le mme grand crivain a
reproduit la mme pense sous une forme  prtention didactique; ce
qui prouve que c'tait chez lui une opinion bien arrte. Il est bon
de la combattre, non parce qu'elle vient de Chateaubriand, mais parce
qu'elle est trs-rpandue.

L'tat matriel s'amliore (dit-il), le progrs
intellectuel s'accrot, et les nations, au lieu de profiter,
s'amoindrissent.--Voici comment s'expliquent le dprissement de
la socit et l'accroissement de l'individu. Si le sens moral se
dveloppait en raison du dveloppement de l'intelligence, il y aurait
contre-poids, et l'humanit grandirait sans danger. Mais il arrive
tout le contraire. La perception du bien et du mal s'obscurcit 
mesure que l'intelligence s'claire; la conscience se rtrcit 
mesure que les ides s'largissent. (_Mmoires d'Outre-Tombe_, vol.
XI.)

.....................................................



XXV

RAPPORTS DE L'CONOMIE POLITIQUE

AVEC LA MORALE, AVEC LA POLITIQUE, AVEC LA LGISLATION, AVEC LA
RELIGION[68]

[Note 68: L'auteur n'a malheureusement rien laiss sur les quatre
chapitres qui viennent d'tre indiqus (et qu'il avait compris dans
le plan de ses travaux), sauf une introduction pour le dernier.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Un phnomne se trouve toujours plac entre deux autres phnomnes,
dont l'un est sa cause _efficiente_ et l'autre sa cause _finale_; et
la science n'en a pas fini avec lui tant que l'un ou l'autre de ces
rapports lui reste cach.

Je crois que l'esprit humain commence gnralement par dcouvrir les
causes finales, parce qu'elles nous intressent d'une manire plus
immdiate. Il n'est pas d'ailleurs de connaissance qui nous porte
avec plus de force vers les ides religieuses, et soit plus propre 
faire prouver,  toutes les fibres du coeur humain, un vif sentiment
de gratitude envers l'inpuisable bont de Dieu.

L'habitude, il est vrai, nous familiarise tellement avec un grand
nombre de ces _intentions providentielles_ que nous en jouissons
sans y penser. Nous voyons, nous entendons, sans songer au mcanisme
ingnieux de l'oreille et de l'oeil; les rayons du soleil, les
gouttes de rose ou de pluie nous prodiguent leurs effets utiles
ou leurs douces sensations, sans veiller notre surprise et notre
reconnaissance. Cela tient uniquement  l'action continue sur nous de
ces admirables phnomnes. Car qu'une cause finale, comparativement
insignifiante, vienne  nous tre rvle, que le botaniste nous
enseigne pourquoi cette plante affecte telle forme, pourquoi cette
autre revt telle couleur, aussitt nous sentons dans notre coeur
l'enchantement ineffable que ne manquent jamais d'y faire pntrer
les preuves nouvelles de la puissance de Dieu, de sa bont et de sa
sagesse.

La rgion des intentions finales est donc, pour l'imagination de
l'homme, comme une atmosphre imprgne d'ides religieuses.

Mais, aprs avoir aperu ou entrevu cet aspect du phnomne, il nous
reste  l'tudier sous l'autre rapport, c'est--dire  rechercher sa
cause efficiente.

Chose trange! il nous arrive quelquefois, aprs avoir pris pleine
connaissance de cette cause, de trouver qu'elle entrane si
ncessairement l'effet que nous avions d'abord admir, que nous
refusons de lui reconnatre plus longtemps le caractre d'une cause
finale; et nous disons: J'tais bien naf de croire que Dieu avait
pourvu  tel arrangement dans tel dessein; je vois maintenant que la
cause que j'ai dcouverte tant donne (et elle est invitable), cet
arrangement devait s'ensuivre de toute ncessit, abstraction faite
d'une prtendue intention providentielle.

C'est ainsi que l science incomplte, avec son scalpel et ses
analyses, vient parfois dtruire dans nos mes le sentiment religieux
qu'y avait fait natre le simple spectacle de la nature.

Cela se voit souvent chez l'anatomiste ou l'astronome. Quelle
chose merveilleuse, dit l'ignorant, que, lorsqu'un corps tranger
pntre dans notre tissu, o sa prsence ferait de grands ravages,
il s'tablisse une inflammation et une suppuration qui tendent
 l'expulser!--Non, dit l'anatomiste, cette expulsion n'a rien
d'intentionnel. Elle est un effet _ncessaire_ de la suppuration,
et la suppuration est elle-mme un effet _ncessaire_ de la
prsence d'un corps tranger dans nos tissus. Si vous voulez, je
vais vous expliquer le mcanisme, et vous reconnatrez vous-mme
que l'effet suit la cause, mais que la cause n'a pas t arrange
intentionnellement pour produire l'effet, puisqu'elle est elle-mme
un effet ncessaire d'une cause antrieure.

Combien j'admire, dit l'ignorant, la prvoyance de Dieu, qui a voulu
que la pluie ne s'pancht pas en nappe sur le sol, mais tombt en
gouttes, comme si elle venait de l'arrosoir du jardinier! Sans cela
toute vgtation serait impossible.--Vous faites une vaine dpense
d'admiration, rpond le savant physicien. Le nuage n'est pas une
nappe d'eau; elle ne pourrait tre supporte par l'atmosphre.
C'est un amas de vsicules microscopiques semblables aux bulles de
savon. Quand leur paisseur s'augmente ou qu'elles crvent, sous une
compression, ces milliards de gouttelettes tombent, s'accroissent
en route de la vapeur d'eau qu'elles prcipitent, etc... Si la
vgtation s'en trouve bien, c'est par accident; mais il ne faut pas
croire que Dieu s'amuse  vous envoyer de l'eau par le crible d'un
immense arrosoir.

Ce qui peut donner quelque plausibilit  la science, lorsqu'elle
considre ainsi l'enchanement des causes et des effets, c'est que
l'ignorance, il faut l'avouer, attribue trs-souvent un phnomne 
une intention finale qui n'existe pas et qui se dissipe devant la
lumire.

Ainsi, au commencement, avant qu'on et aucune connaissance de
l'lectricit, les peuples, effrays par le bruit du tonnerre, ne
pouvaient gure reconnatre, dans cette voix imposante retentissant
au milieu des orages, qu'un symptme du courroux cleste. C'est une
association d'ides qui, non plus que bien d'autres, n'a pu rsister
aux progrs de la physique.

L'homme est ainsi fait. Quand un phnomne l'affecte, il en cherche
la cause, et s'il la trouve, il la nomme. Puis il se met  chercher
la cause de cette cause, et ainsi de suite jusqu' ce que, ne pouvant
plus remonter, il s'arrte et dise: _C'est Dieu, c'est la volont
de Dieu_. Voil notre _ultima ratio_. Cependant le temps d'arrt
de l'homme n'est jamais que momentan. La science progresse, et
bientt, cette seconde, ou troisime, ou quatrime cause, qui tait
reste inaperue, se rvle  ses yeux. Alors la science dit: Cet
effet n'est pas d, comme on le croyait,  la volont immdiate de
Dieu, mais  cette cause naturelle que je viens de dcouvrir.--Et
l'humanit, aprs avoir pris possession de cette dcouverte, se
contentant, pour ainsi parler, de dplacer d'un cran la limite de
sa foi, se demande: Quelle est la cause de cette cause?--Et ne la
voyant pas, elle persiste dans son universelle explication: _C'est la
volont de Dieu_.--Et ainsi pendant des sicles indfinis, dans une
succession innombrable de rvlations scientifiques et d'actes de foi.

Cette marche de l'humanit doit paratre aux esprits superficiels
destructive de toute ide religieuse; car n'en rsulte-t-il pas
qu' mesure que la science avance, Dieu recule? Et ne voit-on pas
clairement que le domaine des intentions finales se rtrcit  mesure
que s'agrandit celui des causes naturelles?

Malheureux sont ceux qui donnent  ce beau problme une solution si
troite. Non, il n'est pas vrai qu' mesure que la science avance,
l'ide de Dieu recule; bien au contraire, ce qui est vrai, c'est que
cette ide grandit, s'tend et s'lve dans notre intelligence. Quand
nous dcouvrons une cause naturelle l o nous avions cru voir un
acte immdiat, spontan, surnaturel, de la volont divine, est-ce 
dire que cette volont est absente ou indiffrente? Non, certes; tout
ce que cela prouve, c'est qu'elle agit par des procds diffrents
de ceux qu'il nous avait plu d'imaginer. Tout ce que cela prouve,
c'est que le phnomne que nous regardions comme un accident dans la
cration, occupe sa place dans l'universel arrangement des choses,
et que tout, jusqu'aux effets les plus spciaux, a t prvu de
toute ternit dans la pense divine. Eh quoi! l'ide que nous nous
faisons de la puissance de Dieu est-elle amoindrie quand nous venons
 dcouvrir que chacun des rsultats innombrables, que nous voyons ou
qui chappe  nos investigations, non-seulement a sa cause naturelle,
mais se rattache au cercle infini des causes; de telle sorte qu'il
n'est pas un dtail de mouvement, de force, de forme, de vie, qui ne
soit le produit de l'ensemble et se puisse expliquer en dehors du
tout?

Et maintenant pourquoi cette dissertation trangre,  ce qu'il
semble,  l'objet de nos recherches? C'est que les phnomnes de
l'conomie sociale ont aussi leur cause efficiente et leur intention
providentielle. C'est que, dans cet ordre d'ides, comme en physique,
comme en anatomie, ou en astronomie, on a souvent ni la cause finale
prcisment parce que la cause efficiente apparaissait avec le
caractre d'une ncessit absolue.

Le monde social est fcond en harmonies dont on n'a la perception
complte que lorsque l'intelligence a remont aux causes, pour y
chercher l'explication, et est descendue aux effets, pour savoir la
destination des phnomnes...


FIN




TABLE DES MATIRES

DU SIXIME VOLUME


   la jeunesse franaise                                            1

  CHAP. Ier. Organisation naturelle, Organisation artificielle      23

  -- II. Besoins, Efforts, Satisfactions                            45

  -- III. Des besoins de l'homme                                    62

  -- IV. change                                                    93

  -- V. De la Valeur                                               140

  -- VI. Richesse                                                  207

  -- VII. Capital                                                  228

  -- VIII. Proprit, Communaut                                   256

  -- IX. Proprit foncire                                        297

  -- X. Concurrence                                                349

  -- XI. Producteur, Consommateur                                  398

  -- XII. Les deux devises                                         419

  -- XIII. De la Rente                                             430

  -- XIV. Des Salaires                                             437

  -- XV. De l'pargne                                              492

  -- XVI. De la Population                                         497

  -- XVII. Services privs, Services publics                       535

  -- XVIII. Causes perturbatrices                                  563

  -- XIX. Guerre                                                   574

  -- XX. Responsabilit                                            588

  -- XXI. Solidarit                                               618

  -- XXII. Moteur social                                           627

  -- XXIII. Le mal                                                 639

  -- XXIV. Perfectibilit                                          644

  -- XXV. Rapports de l'conomie politique avec la morale,
  avec la politique, avec la lgislation, avec la religion         651


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


Corbeil.--Typ. et str. de Crt.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 6, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 6 ***

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person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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