The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
5, by Frdric Bastiat

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Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 5
       mises en ordre, revues et annotes d'aprs les manuscrits de l'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: August 19, 2014 [EBook #46626]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 5 ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8

Prix des 6 volumes: 30 fr.


CORBEIL.--typ. et str. de CRT.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


2e DITION.


TOME CINQUIME


SOPHISMES CONOMIQUES

PETITS PAMPHLETS

II




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU

1863




SPOLIATION ET LOI[1].

[Note 1: Le 27 avril 1850,  la suite d'une discussion trs-curieuse,
que le _Moniteur_ a reproduite, le Conseil gnral de l'agriculture,
des manufactures et du commerce mit le voeu suivant:

     Que l'conomie politique soit enseigne, par les professeurs
     rtribus par le gouvernement, non plus seulement au point de
     vue thorique du libre-change, mais aussi et surtout au point
     de vue des faits et de la lgislation qui rgit l'industrie
     franaise.

C'est  ce voeu que rpondit Bastiat par le pamphlet _Spoliation et
Loi_, publi d'abord dans le _Journal des conomistes_, le 15 mai
1850.

                                               (_Note de l'diteur._)]


 Messieurs les Protectionistes du Conseil gnral des Manufactures.


Messieurs les protectionistes, causons un moment avec modration et
de bonne amiti.

Vous ne voulez pas que l'conomie politique croie et enseigne le
libre-change.

C'est comme si vous disiez: Nous ne voulons pas que l'conomie
politique s'occupe de Socit, d'change, de Valeur, de Droit, de
Justice, de Proprit. Nous ne reconnaissons que deux principes,
l'Oppression et la Spoliation.

Vous est-il possible de concevoir l'conomie politique sans socit?
la socit sans changes? l'change sans un rapport d'apprciation
entre les deux objets ou les deux services changs? Vous est-il
possible de concevoir ce rapport, nomm _valeur_, autrement que
comme rsultant du _libre_ consentement des changistes? Pouvez-vous
concevoir qu'un produit en _vaut_ un autre si, dans le troc, une
des parties n'est pas _libre_[2]? Vous est-il possible de concevoir
le libre consentement des deux parties sans libert? Vous est-il
possible de concevoir que l'un des contractants soit priv de
libert,  moins qu'il ne soit opprim par l'autre? Vous est-il
possible de concevoir l'change entre un oppresseur et un opprim,
sans que l'quivalence des services en soit altre, sans que, par
consquent, une atteinte soit porte au droit,  la justice,  la
proprit?

[Note 2: Voir la thorie de la valeur, au chap. V du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Que voulez-vous donc? dites-le franchement.

Vous ne voulez pas que l'change soit libre!

Vous voulez donc qu'il ne soit pas libre?

Vous voulez donc qu'il se fasse sous l'influence de l'oppression? car
s'il ne se faisait pas sous l'influence de l'oppression, il se ferait
sous celle de la libert, et c'est ce que vous ne voulez pas.

Convenez-en, ce qui vous gne, c'est le droit, c'est la justice; ce
qui vous gne, c'est la proprit, non la vtre, bien entendu, mais
celle d'autrui. Vous souffrez difficilement que les autres disposent
librement de leur proprit (seule manire d'tre propritaire); vous
entendez disposer de la vtre... et de la leur.

Et puis vous demandez aux conomistes d'arranger en corps de doctrine
cet amas d'absurdits et de monstruosits; de faire,  votre usage,
la thorie de la Spoliation.

Mais c'est ce qu'ils ne feront jamais; car,  leurs yeux, la
Spoliation est un principe de haine et de dsordre, et si elle revt
une forme plus particulirement odieuse, c'est surtout la _forme
lgale_[3].

[Note 3: L'auteur avait exprim cette opinion, trois ans auparavant,
dans le numro du 28 novembre 1847 du journal _le Libre-change_.
Rpondant au _Moniteur industriel_, il avait dit:

Que le lecteur nous pardonne si nous nous faisons casuiste pour un
instant. Notre adversaire nous force  mettre le bonnet de docteur.
Aussi bien c'est sous le nom de _docteur_ qu'il lui plat souvent de
nous dsigner.

Un acte _illgal_ est toujours _immoral_ par cela seul qu'il est
une dsobissance  la loi; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit
_immoral_ en lui-mme. Quand un maon (nous demandons pardon  notre
confrre d'appeler son attention sur si peu de chose), aprs une
rude journe de labeur, change son salaire contre un coupon de drap
belge, il ne fait pas une action intrinsquement immorale. Ce n'est
pas l'action en elle-mme qui est immorale, c'est la violation de
la loi. Et la preuve, c'est que si la loi vient  changer, nul ne
trouvera  reprendre  cet change. Il n'a rien d'immoral en Suisse.
Or ce qui est immoral de soi l'est partout et toujours. Le _Moniteur
industriel_ soutiendra-t-il que la moralit des actes dpend des
temps et des lieux?

S'il y a des actes _illgaux_ sans tre _immoraux_, il y en a qui
sont _immoraux_ sans tre _illgaux_. Quand notre confrre altre nos
paroles en s'efforant d'y trouver un sens qui n'y est pas; quand
certains personnages, aprs avoir dclar dans l'intimit qu'ils sont
pour la libert, crivent et votent contre; quand un matre fait
travailler son esclave  coups de bton, le Code peut ne pas tre
viol, mais la conscience de tous les honntes gens est rvolte.
C'est dans la catgorie de ces actes et au premier rang que nous
plaons les restrictions. Qu'un Franais dise  un autre Franais,
son gal ou qui devrait l'tre:--Je t'interdis d'acheter du drap
belge, parce que je veux que tu sois forc de venir  ma boutique. Si
cela te drange, cela m'arrange; tu perdras quatre, mais je gagnerai
deux, et cela suffit.--Nous disons que c'est une action immorale. Que
celui qui se la permet l'excute par ses propres forces ou  l'aide
de la loi, cela ne change rien au caractre de l'acte. Il est immoral
par nature, par essence; il l'et t il y a dix mille ans, il le
serait aux antipodes, il le serait dans la lune, parce que, quoi
qu'en dise le _Moniteur industriel_, la loi, qui peut beaucoup, ne
peut cependant pas faire que ce qui est mal soit bien.

Nous ne craignons pas mme de dire que le concours de la loi aggrave
l'immoralit du fait. Si elle ne s'en mlait pas, si, par exemple,
le fabricant faisait excuter sa volont restrictive par des gens 
ses gages, l'immoralit crverait les yeux du _Moniteur industriel_
lui-mme. Eh quoi! parce que ce fabricant a su s'pargner ce souci,
parce qu'il a su faire mettre  son service la force publique et
rejeter sur l'opprim une partie des frais de l'oppression, ce qui
tait immoral est devenu mritoire!

Il peut arriver, il est vrai, que les gens ainsi fouls s'imaginent
que c'est pour leur plus grand bien, et que l'oppression rsulte
d'une erreur commune aux oppresseurs et aux opprims. Cela suffit
pour justifier les intentions et ter  l'acte ce qu'il aurait
d'odieux sans cela. En ce cas, la majorit sanctionne la loi. Il faut
s'y soumettre; nous ne dirons jamais le contraire. Mais rien ne nous
empchera de dire  la majorit que, selon nous, elle se trompe.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Ici, monsieur Benot d'Azy, je vous prends  partie. Vous tes un
homme modr, impartial, gnreux. Vous ne tenez ni  vos intrts,
ni  votre fortune; c'est ce que vous proclamez sans cesse.
Dernirement, au Conseil gnral, vous disiez: S'il suffisait que
les riches abandonnassent ce qu'ils ont pour que le peuple ft
riche, nous serions tous prts  le faire. (Oui! oui! c'est vrai!)
Et hier,  l'Assemble nationale: Si je croyais qu'il dpendt de
moi de donner  tous les ouvriers le travail dont ils ont besoin,
je donnerais tout ce que je possde pour raliser ce bienfait...,
malheureusement impossible.

Encore que l'inutilit du sacrifice vous donne le vif chagrin de ne
le point faire, et de dire, comme Basile: L'argent! l'argent! je
le mprise..., mais je le garde, assurment, nul ne doutera d'une
gnrosit si retentissante, quoique si strile. C'est une vertu
qui aime  s'envelopper d'un voile de pudeur, surtout quand elle
est purement latente et ngative. Pour vous, vous ne perdez pas une
occasion de l'afficher, en vue de toute la France, sur le pidestal
de la tribune, au Luxembourg et au Palais lgislatif. C'est une
preuve que vous ne pouvez en contenir les lans, bien que vous en
conteniez  regret les effets.

Mais enfin, cet abandon de votre fortune, personne ne vous le
demande, et je conviens qu'il ne rsoudrait pas le problme social.

Vous voudriez tre gnreux, et vous ne le pouvez avec fruit; ce que
j'ose vous demander, c'est d'tre juste. Gardez votre fortune, mais
permettez-moi de garder la mienne. Respectez ma proprit comme je
respecte la vtre. Est-ce de ma part une requte trop hardie?

Supposons que nous soyons dans un pays o rgne la libert
d'changer, o chacun puisse disposer de son travail et de sa
proprit.--Vos cheveux se hrissent? Rassurez-vous, ce n'est qu'une
hypothse.

Nous sommes donc aussi libres l'un que l'autre. Il y a bien une Loi
dans le Code, mais cette Loi, toute impartialit et justice, loin
de nuire  notre libert, la garantit. Elle n'entrera en action
qu'autant que nous essayerions d'exercer l'oppression, vous sur moi
ou moi sur vous. Il y a une force publique, il y a des magistrats,
des gendarmes; mais ils ne font qu'excuter la Loi.

Les choses tant ainsi, vous tes matre de forges et je suis
chapelier. J'ai besoin de fer, pour mon usage ou pour mon industrie.
Naturellement, je me pose ce problme: Quel est pour moi le moyen
de me procurer le fer, qui m'est ncessaire, avec la moindre somme
possible de travail? En tenant compte de ma situation, de mes
connaissances, je dcouvre que le mieux pour moi est de faire des
chapeaux et de les livrer  un Belge, qui me donnera du fer en retour.

Mais vous tes matre de forges, et vous vous dites: Je saurai
bien forcer ce coquin-l (c'est de moi qu'il s'agit) de venir  ma
boutique.

En consquence, vous garnissez votre ceinture de sabres et de
pistolets, vous armez vos nombreux domestiques, vous vous rendez sur
la frontire, et l, au moment o je vais excuter mon troc, vous
me criez:--Arrte! ou je te brle la cervelle.--Mais, seigneur, j'ai
besoin de fer.--J'en ai  vendre.--Mais, seigneur, vous le tenez fort
cher.--J'ai mes raisons pour cela.--Mais, seigneur, j'ai mes raisons
aussi pour prfrer le fer  bon march.--Eh bien! entre tes raisons
et les miennes, voici qui va dcider. Valets, en joue!

Bref, vous empchez le fer belge d'entrer, et, du mme coup, vous
empchez mes chapeaux de sortir.

Dans l'hypothse o nous sommes, c'est--dire sous le rgime de la
libert, vous ne pouvez contester que ce ne soit l, de votre part,
un acte manifeste d'Oppression et de Spoliation.

Aussi, je m'empresse d'invoquer la Loi, le magistrat, la force
publique. Ils interviennent; vous tes jug, condamn et justement
chti.

Mais tout ceci vous suggre une ide lumineuse.

Vous vous dites: J'ai t bien simple de me donner tant de peine;
quoi! m'exposer  tuer ou  tre tu! me dplacer! mettre en
mouvement mes domestiques! encourir des frais normes! me donner le
caractre d'un spoliateur! mriter d'tre frapp par la justice du
pays! et tout cela, pour forcer un misrable chapelier  venir  ma
boutique acheter du fer  mon prix! Si je mettais dans mes intrts
la Loi, le magistrat et la force publique! si je leur faisais faire,
sur la frontire, cet acte odieux que j'y allais faire moi-mme!

chauff par cette sduisante perspective, vous vous faites nommer
lgislateur et votez un dcret conu en ces termes:

ART. 1er. Il sera prlev une taxe sur tout le monde (et notamment
sur mon maudit chapelier).

ART. 2. Avec le produit de cette taxe on paiera des hommes qui feront
bonne garde  la frontire, dans l'intrt des matres de forges.

ART. 3. Ils veilleront  ce que nul ne puisse changer avec des
Belges les chapeaux ou autres marchandises contre du fer.

ART. 4. Les ministres, procureurs de la Rpublique, douaniers,
percepteurs et geliers sont chargs, chacun en ce qui le concerne,
de l'excution de la prsente loi.

Je conviens, Monsieur, que, sous cette forme, la Spoliation vous
serait infiniment plus douce, plus lucrative, moins prilleuse que
sous celle dont vous vous tiez d'abord avis.

Je conviens qu'elle aurait pour vous un ct fort plaisant. Certes,
vous en pourriez rire dans votre barbe, car vous en auriez fait
passer tous les frais sur mes paules.

Mais j'affirme que vous auriez introduit dans la socit un principe
de ruine, d'immoralit, de dsordre, de haines et de rvolutions
incessantes; que vous auriez ouvert la porte  tous les essais du
socialisme et du communisme[4].

[Note 4: Voy., au tome IV, _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Vous trouvez, sans doute, mon hypothse trs-hardie. Eh bien!
retournons-la contre moi. J'y consens pour l'amour de la
dmonstration.

Me voici ouvrier; vous tes toujours matre de forges.

Il me serait avantageux d'avoir  bon march, et mme pour rien, des
instruments de travail. Or, je sais qu'il y a dans votre magasin des
haches et des scies. Donc, sans plus de faons, je pntre chez vous
et fais main basse sur tout ce qui me convient.

Mais vous, usant du droit de lgitime dfense, vous repoussez d'abord
la force par la force; ensuite, appelant  votre aide la Loi, le
magistrat, la force publique, vous me faites jeter en prison, et bien
vous faites.

Oh! oh! me dis-je; j'ai t gauche en tout ceci. Quand on veut jouir
du bien d'autrui, ce n'est pas _en dpit_, c'est _en vertu_ de la Loi
qu'il faut agir, si l'on n'est pas un sot. En consquence, comme vous
vous tes fait protectioniste, je me fais socialiste. Comme vous vous
tes arrog le DROIT AU PROFIT, j'invoque le DROIT AU TRAVAIL ou aux
instruments de travail.

D'ailleurs, en prison, j'ai lu mon Louis Blanc, et je sais par coeur
cette doctrine: Ce qui manque aux proltaires pour s'affranchir, ce
sont les instruments de travail; la fonction du gouvernement est de
les leur fournir. Et encore: Ds qu'on admet qu'il faut  l'homme,
pour tre vraiment libre, le _pouvoir_ d'exercer et de dvelopper
ses facults, il en rsulte que la socit doit  chacun de ses
membres, et l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne peut se
dployer, et les instruments de travail, sans lesquels l'activit
humaine ne peut se donner carrire. Or, par l'intervention de qui
la socit donnera-t-elle  chacun de ses membres l'instruction
convenable et les instruments de travail ncessaires, si ce n'est par
l'intervention de l'tat[5]?

[Note 5: _Organisation du travail_, pages 17 et 24 de l'introduction.]

Donc, moi aussi, fallt-il pour cela rvolutionner mon pays, je force
les portes du Palais lgislatif. Je pervertis la Loi et lui fais
accomplir,  mon profit et  vos dpens, l'acte mme pour lequel elle
m'avait jusqu'ici chti.

Mon dcret est calqu sur le vtre.

ART. 1er. Il sera prlev une taxe sur tous les citoyens, et
spcialement sur les matres de forges.

ART. 2. Avec le produit de cette taxe, l'tat soldera un corps arm,
lequel prendra le titre de _gendarmerie fraternelle_.

ART. 3. Les gendarmes fraternels entreront dans les magasins
de haches, scies, etc., s'empareront de ces instruments et les
distribueront aux ouvriers qui en dsirent.

Grce  cette combinaison habile, vous voyez bien, Monsieur, que je
n'aurai plus les risques, ni les frais, ni l'odieux, ni les scrupules
de la Spoliation. L'tat volera pour moi, comme il fait pour vous.
Nous serons  deux de jeu.

Reste  savoir comment se trouverait la socit franaise de la
ralisation de ma seconde hypothse, ou, tout au moins, comment elle
se trouve de la ralisation  peu prs complte de la premire.

Je ne veux pas traiter ici le point de vue conomique de la question.
On croit que, lorsque nous rclamons le libre-change, nous sommes
mus uniquement par le dsir de laisser au travail et aux capitaux la
facult de prendre leur direction la plus avantageuse. On se trompe:
cette considration n'est pour nous que secondaire; ce qui nous
blesse, ce qui nous afflige, ce qui nous pouvante dans le rgime
protecteur, c'est qu'il est la ngation du droit, de la justice, de
la proprit; c'est qu'il tourne, contre la proprit et la justice,
la Loi qui devait les garantir; c'est qu'il bouleverse ainsi et
pervertit les conditions d'existence de la socit.--Et c'est sur ce
ct de la question que j'appelle vos mditations les plus srieuses.

Qu'est-ce donc que la Loi, ou du moins que devrait-elle tre?
quelle est sa mission rationnelle et morale? n'est-ce point de
tenir la balance exacte entre tous les droits, toutes les liberts,
toutes les proprits? n'est-ce pas de faire rgner entre tous la
justice? n'est-ce pas de prvenir et de rprimer l'Oppression et la
Spoliation, de quelque part qu'elles viennent?

Et n'tes-vous pas effray de l'immense, radicale et dplorable
innovation qui s'introduit dans le monde, le jour o la Loi est
charge d'accomplir elle-mme le crime que sa mission tait de
chtier? le jour o elle se tourne, en principe et en fait, contre
la libert et la proprit?

Vous dplorez les symptmes que prsente la socit moderne; vous
gmissez sur le dsordre qui rgne dans les institutions et dans les
ides. Mais n'est-ce pas votre principe qui a tout perverti, ides et
institutions?

Quoi! la Loi n'est plus le refuge de l'opprim, mais l'arme de
l'oppresseur! La Loi n'est plus une gide, mais une pe! La Loi ne
tient plus dans ses mains augustes une balance, mais de faux poids et
de fausses clefs! Et vous voulez que la socit soit bien ordonne!

Votre principe a crit sur le fronton du Palais lgislatif ces mots:
Quiconque acquiert ici quelque influence peut y obtenir sa part de
Spoliation lgale.

Et qu'est-il arriv? Toutes les classes se sont rues sur les portes
de ce palais, criant:  moi,  moi une part de Spoliation!

Aprs la rvolution de Fvrier, quand le suffrage universel a t
proclam, j'ai espr un moment que sa grande voix allait se faire
entendre pour dire: Plus de Spoliation pour personne, justice pour
tous.--Et c'est l qu'tait la vraie solution du problme social.
Il n'en a pas t ainsi; la propagande protectioniste avait trop
profondment altr, depuis des sicles, les sentiments et les ides.

Non, en faisant irruption dans l'Assemble nationale, chaque classe
est venue pour s'y faire, en vertu de votre principe, de la Loi un
instrument de rapine. On a demand l'impt progressif, le crdit
gratuit, le droit au travail, le droit  l'assistance, la garantie
de l'intrt, d'un minimum de salaire, l'instruction gratuite, les
avances  l'industrie, etc., etc.; bref, chacun a voulu vivre et se
dvelopper aux dpens d'autrui.

Et sous quelle autorit a-t-on plac ces prtentions? Sous l'autorit
de vos prcdents. Quels sophismes a-t-on invoqus? Ceux que vous
propagez depuis des sicles. Ainsi que vous, on a parl de _niveler
les conditions du travail_. Ainsi que vous, on a dclam contre la
_concurrence anarchique_. Ainsi que vous, on a bafou le _laissez
faire_, c'est--dire la _libert_. Ainsi que vous, on a dit que la
Loi ne devait pas se borner  tre juste, mais qu'elle devait venir
en aide aux industries chancelantes, protger le faible contre le
fort, assurer des profits aux individus aux dpens de la communaut,
etc., etc. Bref, le socialisme est venu faire, selon l'expression
de M. Ch. Dupin, la thorie de la Spoliation. Il a fait ce que vous
faites, ce que vous voulez que fassent avec vous et pour vous les
professeurs d'conomie politique.

Vous avez beau tre habiles, messieurs les restrictionistes, vous
avez beau radoucir le ton, vanter votre gnrosit latente, prendre
vos adversaires par les sentiments, vous n'empcherez pas la logique
d'tre la logique.

Vous n'empcherez pas M. Billault de dire au lgislateur: Vous
accordez des faveurs aux uns, il faut en accorder  tous.

Vous n'empcherez pas M. Crmieux de dire au lgislateur: Vous
enrichissez les manufacturiers, il faut enrichir les proltaires.

Vous n'empcherez pas M. Nadeau de dire au lgislateur: Vous ne
pouvez refuser de faire pour les classes souffrantes ce que vous
faites pour les classes privilgies.

Vous n'empcherez pas mme votre coryphe, M. Mimerel, de dire au
lgislateur: Je demande 25,000 primes pour les caisses de retraite
d'ouvriers, et de dvelopper ainsi sa motion:

     Est-ce le premier exemple de cette nature qu'offre notre
     lgislation? tablirez-vous en systme que l'tat peut
     tout encourager, ouvrir  ses frais des cours de sciences,
     subventionner les beaux-arts, pensionner les thtres, donner
     aux classes dj favorises de la fortune la haute instruction,
     les dlassements les plus varis, les jouissances des arts,
     le repos de la vieillesse, donner tout cela  ceux qui ne
     connaissent pas de privations, faire payer leur part de ces
     sacrifices  ceux qui n'ont rien, et leur refuser tout, mme
     pour les indispensabilits de la vie?...

     .... Messieurs, notre socit franaise, nos moeurs, nos lois
     sont ainsi faites, que l'intervention de l'tat, si regrettable
     qu'on la suppose, se rencontre partout, et que rien ne parat
     stable, rien ne parat durable si l'tat n'y montre sa main.
     C'est l'tat qui fait les porcelaines de Svres, les tapisseries
     des Gobelins; c'est l'tat qui expose priodiquement, et  ses
     frais, les produits de nos artistes, ceux de nos manufactures;
     c'est l'tat qui rcompense nos leveurs de bestiaux et nos
     armateurs de pche. Il en cote beaucoup pour tout cela; c'est
     l encore un impt que tout le monde paye; tout le monde,
     entendez-vous bien! Et quel bien direct en retire le peuple?
     Quel bien direct lui font vos porcelaines, vos tapisseries, vos
     expositions? Ce principe de rsister  ce que vous appelez un
     tat d'entranement, on peut le comprendre, quoique hier encore
     vous ayez vot des primes pour le lin; on peut le comprendre,
     mais  condition de consulter le temps;  la condition surtout
     de faire preuve d'impartialit. S'il est vrai que, par tous
     les moyens que je viens d'indiquer, l'tat ait eu jusqu'ici
     l'apparence de venir plus directement au-devant des besoins
     des classes aises que de celles moins favorises, _il faut
     que cette apparence disparaisse_. Sera-ce en fermant nos
     manufactures des Gobelins, en proscrivant nos expositions?
     assurment non: mais _en faisant la part directe du pauvre dans
     cette distribution de bienfaits_[6].

[Note 6: _Moniteur_ du 28 avril 1850.]

Dans cette longue numration de faveurs accordes  quelques-uns
aux dpens de tous, on remarque l'extrme prudence avec laquelle M.
Mimerel a laiss dans l'ombre les faveurs douanires, encore qu'elles
soient la manifestation la plus explicite de la spoliation lgale.
Tous les orateurs qui l'ont appuy ou contredit se sont impos la
mme rserve. C'est fort habile! Peut-tre esprent-ils, _en faisant
la part du pauvre, dans cette distribution de bienfaits_, sauver la
grande iniquit dont ils profitent, mais dont ils ne parlent pas.

Ils se font illusion. Croient-ils qu'aprs avoir ralis la
spoliation partielle par l'institution des douanes, d'autres classes
ne voudront pas, par d'autres institutions, raliser la Spoliation
universelle?

Je sais bien que vous avez un sophisme toujours prt; vous
dites: Les faveurs que la loi nous accorde ne s'adressent pas 
l'industriel, mais  l'industrie. Les profits qu'elle nous permet de
prlever, aux dpens des consommateurs, ne sont qu'un dpt entre nos
mains[7].

[Note 7: _Moniteur_ du 28 avril. Voir l'opinion de M. Devinck.]

Ils nous enrichissent, c'est vrai, mais notre richesse, nous mettant
 mme de dpenser davantage, d'agrandir nos entreprises, retombe
comme une rose fconde sur la classe ouvrire.

Tel est votre langage; et ce que je dplore, c'est que vos misrables
sophismes ont assez perverti l'esprit public pour qu'on les
invoque aujourd'hui  l'appui de tous les procds de Spoliation
lgale. Les classes souffrantes disent aussi: Laissez-nous prendre
lgislativement le bien d'autrui. Nous aurons plus d'aisance;
nous achterons plus de bl, plus de viande, plus de draps, plus
de fer, et ce que nous aurons reu par l'impt reviendra en pluie
bienfaisante aux capitalistes et aux propritaires.

Mais, je l'ai dj dit, je ne discute pas aujourd'hui les
consquences conomiques de la Spoliation lgale. Quand MM. les
protectionistes le voudront, ils me trouveront prt  examiner le
_sophisme des ricochets_[8], qui du reste peut tre invoqu pour tous
les genres de vols et de fraudes.

[Note 8: Il se trouve implicitement rfut aux chap. XII de la
premire srie, IV et XIII de la seconde srie des _Sophismes_. Voy.,
tome IV, pages 74, 160 et 229.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Bornons-nous aux effets politiques et moraux de l'change
lgislativement priv de libert.

Je dis: le temps est venu de savoir enfin ce qu'est la Loi, ce
qu'elle doit tre.

Si vous faites de la Loi, pour tous les citoyens, le palladium de
la libert et de la proprit, si elle n'est que l'organisation du
droit individuel de lgitime dfense, vous fonderez sur la Justice
un gouvernement rationnel, simple, conomique, compris de tous, aim
de tous, utile  tous, soutenu par tous, charg d'une responsabilit
parfaitement dfinie et fort restreinte, dou d'une solidit
inbranlable.

Si, au contraire, vous faites de la Loi, dans l'intrt des individus
ou des classes, un instrument de Spoliation, chacun d'abord voudra
faire la Loi, chacun ensuite voudra la faire  son profit. Il y aura
cohue  la porte du Palais lgislatif, il y aura lutte acharne
au dedans, anarchie dans les esprits, naufrage de toute moralit,
violence dans les organes des intrts, ardentes luttes lectorales,
accusations, rcriminations, jalousies, haines inextinguibles,
force publique mise au service des rapacits injustes au lieu
de les contenir, notion du vrai et du faux efface de tous les
esprits, comme notion du juste et de l'injuste efface de toutes
les consciences, gouvernement responsable de toutes les existences
et pliant sous le poids d'une telle responsabilit, convulsions
politiques, rvolutions sans issue, ruines sur lesquelles viendront
s'essayer toutes les formes du socialisme et du communisme: tels sont
les flaux que ne peut manquer de dchaner la perversion de la Loi.

Tels sont, par consquent, messieurs les prohibitionistes, les flaux
auxquels vous avez ouvert la porte, en vous servant de la Loi pour
touffer la libert dans l'change, c'est--dire pour touffer le
droit de proprit. Ne dclamez pas contre le socialisme, vous en
faites. Ne dclamez pas contre le communisme, vous en faites. Et
maintenant vous nous demandez,  nous conomistes, de vous faire une
thorie qui vous donne raison et vous justifie! Morbleu! faites-la
vous-mmes[9].

[Note 9: Dans cette rponse aux protectionistes, qu'il leur adressait
au moment de son dpart pour les Landes, l'auteur, oblig d'indiquer
rapidement ses vues sur le domaine rationnel de la lgislation,
sentit le besoin de les exposer avec plus d'tendue. C'est ce qu'il
fit, peu de jours aprs, pendant un court sjour  Mugron, en
crivant _La Loi_, pamphlet compris dans le prcdent volume.

                                               (_Note de l'diteur._)]




GUERRE

AUX CHAIRES D'CONOMIE POLITIQUE[10].

[Note 10: Trois ans avant la manifestation qui provoqua le pamphlet
prcdent, la destitution des professeurs, la suppression des chaires
d'conomie politique avaient t formellement demandes par les
membres du comit Mimerel, qui bientt se radoucirent et se bornrent
 prtendre que la thorie de la Protection devait tre enseigne en
mme temps que celle de la Libert.

Ce fut avec l'arme de l'ironie que Bastiat, dans le n du 13 juin
1847 du journal _le Libre-change_, combattit cette prtention qui se
produisait alors pour la premire fois.

                                               (_Note de l'diteur._)]


On sait avec quelle amertume les hommes qui, pour leur propre
avantage, restreignent les changes d'autrui, se plaignent de ce
que l'conomie politique s'obstine  ne point exalter le mrite de
ces restrictions. S'ils n'esprent pas obtenir la suppression de
la science, ils poursuivent du moins la destitution de ceux qui la
professent, tenant de l'inquisition cette sage maxime: Voulez-vous
avoir raison de vos adversaires? fermez-leur la bouche.

Nous n'avons donc point t surpris d'apprendre qu' l'occasion du
projet de loi sur l'organisation des facults ils ont adress  M. le
ministre de l'instruction publique un mmoire fort tendu, dont nous
reproduisons quelques extraits.

Y pensez-vous, monsieur le ministre? Vous voulez introduire dans
les facults l'enseignement de l'conomie politique! C'est donc un
parti pris de dconsidrer nos privilges?

S'il est une maxime vnrable, c'est assurment celle-ci: En tous
pays, l'enseignement doit tre en harmonie avec le principe du
gouvernement. Croyez-vous qu' Sparte ou  Rome le trsor public
aurait pay des professeurs pour dclamer contre le butin fait  la
guerre ou contre l'esclavage? Et vous voulez qu'en France il soit
permis de discrditer la restriction[11]!

[Note 11: Ici se montre le germe de _Baccalaurat et Socialisme_,
qu'on verra plus apparent encore dans les pages qui suivent. Voy. ce
pamphlet au tome IV.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La nature, monsieur le ministre, a voulu que les socits ne
puissent exister que sur les produits du travail, et, en mme temps,
elle a rendu le travail pnible. Voil pourquoi,  toutes les poques
et dans tous les pays, on remarque parmi les hommes une incurable
disposition  s'entre-dpouiller. Il est si doux de mettre la peine 
la charge de son voisin et de garder la rmunration pour soi!

La guerre est le premier moyen dont on se soit avis. Pour s'emparer
du bien d'autrui, il n'y en a pas de plus court et de plus simple.

L'esclavage est venu ensuite. C'est un moyen plus raffin, et il est
prouv que ce fut un grand pas vers la civilisation que de rduire le
prisonnier en servitude au lieu de le tuer.

Enfin,  ces deux modes grossiers de Spoliation, le progrs des
temps en a substitu un autre beaucoup plus subtil, et qui, par cela
mme, a bien plus de chances de dure, d'autant que son nom mme,
_protection_, est admirablement trouv pour en dissimuler l'odieux.
Vous n'ignorez pas combien les noms font quelquefois prendre le
change sur les choses.

Vous le voyez, monsieur le ministre, prcher contre la protection,
dans les temps modernes, ou contre la guerre et l'esclavage, dans
l'antiquit, c'est tout un. C'est toujours branler l'ordre social
et troubler la quitude d'une classe trs-respectable de citoyens.
Et si la Rome paenne montra une grande sagesse, un prvoyant
esprit de conservation en perscutant cette secte nouvelle qui
venait dans son sein faire retentir les mots dangereux: _paix_ et
_fraternit_; pourquoi aurions-nous plus de piti aujourd'hui pour
les professeurs d'conomie politique? Pourtant, nos moeurs sont si
douces, notre modration est si grande, que nous n'exigeons pas que
vous les livriez aux btes. Dfendez-leur de parler, et nous serons
satisfaits.

Ou du moins, si tant ils ont la rage de discourir, ne peuvent-ils
le faire avec quelque impartialit? Ne peuvent-ils accommoder un
peu la science  nos souhaits? Par quelle fatalit les professeurs
d'conomie politique de tous les pays se sont-ils donn le mot pour
tourner contre le rgime restrictif l'arme du raisonnement? Si ce
rgime a quelques inconvnients, certes, il a aussi des avantages,
puisqu'il nous convient. Messieurs les professeurs ne pourraient-ils
pas mettre un peu plus les inconvnients dans l'ombre et les
avantages en saillie?

D'ailleurs,  quoi servent les savants, sinon  faire la science?
Qui les empche d'inventer une conomie politique exprs pour nous?
videmment, il y a de leur part mauvaise volont. Quand la sainte
inquisition de Rome trouva mauvais que Galile fit tourner la terre,
ce grand homme n'hsita pas  la rendre immobile. Il en fit mme la
dclaration  genoux. Il est vrai qu'en se relevant, il murmurait,
dit-on: _E pur si muove_. Que nos professeurs aussi dclarent
publiquement, et  genoux, que _la libert ne vaut rien_, et nous
leur pardonnerons, s'ils marmottent, pourvu que ce soit entre les
dents: _E pur  buona_.

Mais nous voulons subsidiairement pousser la modration plus loin
encore. Vous ne disconviendrez pas, monsieur le ministre, qu'il faut
tre impartial avant tout. Eh bien! puisqu'il y a dans le monde
deux doctrines qui se heurtent, l'une ayant pour devise: _laissez
changer_, et l'autre: _empchez d'changer_, de grce, tenez la
balance gale, et faites professer l'une comme l'autre. Ordonnez que
notre conomie politique soit aussi enseigne.

N'est-il pas bien dcourageant de voir la science se mettre
toujours du ct de la libert, et ne devrait-elle pas partager
un peu ses faveurs? Mais non, une chaire n'est pas plutt rige,
qu'on y voit apparatre, comme une tte de Mduse, la figure d'un
_libre-changiste_.

C'est ainsi que J. B. Say a donn un exemple que se sont empresss
de suivre MM. Blanqui, Rossi, Michel Chevalier, Joseph Garnier. Que
serions-nous devenus si vos prdcesseurs n'avaient eu grand soin
de borner cet enseignement funeste? Qui sait? Cette anne mme nous
aurions  subir le bon march du pain.

En Angleterre, Ad. Smith, Senior et mille autres ont donn le mme
scandale. Bien plus, l'universit d'Oxford cre une chaire d'conomie
politique et y place... qui? un futur archevque[12]; et voil que,
M. l'archevque se met  enseigner que la religion s'accorde avec la
science pour condamner cette partie de nos profits qui sort du rgime
restrictif. Aussi qu'est-il advenu? C'est que peu  peu l'opinion
publique s'est laiss sduire, et, avant qu'il soit deux ans, les
Anglais auront le malheur d'tre libres dans leurs ventes et leurs
achats. Puissent-ils tre ruins comme ils le mritent!

[Note 12: M. Whateley, archevque de Dublin, qui a fond dans cette
ville une chaire d'conomie politique, a exerc le professorat 
Oxford.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Mmes faits en Italie. Rois, princes et ducs, grands et petits,
ont eu l'imprudence d'y tolrer l'enseignement conomique, sans
imposer aux professeurs l'obligation de faire sortir de la science
des vues favorables aux restrictions. Des professeurs innombrables,
les Genovesi, les Beccaria, et de nos jours, M. Scialoja, comme il
fallait s'y attendre, se sont mis  prcher la libert, et voil
la Toscane libre dans ses changes, et voil Naples qui sabre ses
tarifs.

Vous savez quels rsultats a eus en Suisse le mouvement intellectuel
qui y a toujours dirig les esprits vers les connaissances
conomiques. La Suisse est libre, et semble place au milieu de
l'Europe, comme la lumire sur le chandelier, tout exprs pour nous
embarrasser. Car, quand nous disons: La libert a pour consquence de
ruiner l'agriculture, le commerce et l'industrie, on ne manque pas
de nous montrer la Suisse. Un moment, nous ne savions que rpondre.
Grce au ciel, la _Presse_ nous a tirs de peine en nous fournissant
cet argument prcieux: _La Suisse n'est pas inonde parce qu'elle est
petite_.

La science, la science maudite, menace de faire dborder sur
l'Espagne le mme flau. L'Espagne est la terre classique de la
protection. Aussi voyez-vous comme elle a prospr! Et, sans tenir
compte des trsors qu'elle a puiss dans le Nouveau-Monde, de la
richesse de son sol, le rgime prohibitif suffit bien pour expliquer
le degr de splendeur auquel elle est parvenue. Mais l'Espagne a des
professeurs d'conomie politique, des La Sagra, des Florez Estrada,
et voici que le ministre des finances, M. Salamanca, prtend relever
le crdit de l'Espagne et gonfler son budget par la seule puissance
de la libert commerciale.

Enfin, monsieur le ministre, que voulez-vous de plus? En Russie, il
n'y a qu'un conomiste, et il est pour le libre-change.

Vous le voyez, la conspiration de tous les savants du monde contre
les entraves commerciales est flagrante. Et quel intrt les presse?
Aucun. Ils prcheraient la restriction qu'ils n'en seraient pas plus
maigres. C'est donc de leur part mchancet pure. Cette unanimit a
les plus grands dangers. Savez-vous ce qu'on dira?  les voir si bien
d'accord, on finira par croire que ce qui les unit dans la mme foi,
c'est la mme cause qui fait que tous les gomtres du monde pensent
de mme, depuis Archimde, sur le carr de l'hypotnuse.

Lors donc, monsieur le ministre, que nous vous supplions de faire
enseigner impartialement deux doctrines contradictoires, ce ne peut
tre de notre part qu'une demande subsidiaire, car nous pressentons
ce qui adviendrait; et tel que vous chargeriez de professer la
restriction pourrait bien, par ses tudes, tre conduit vers la
libert.

Le mieux est de proscrire, une bonne fois pour toutes, la science et
les savants et de revenir aux sages traditions de l'empire. Au lieu
de crer de nouvelles chaires d'conomie politique, renversez celles,
heureusement en petit nombre, qui sont encore debout. Savez-vous
comment on a dfini l'conomie politique? _La science qui enseigne
aux travailleurs  garder ce qui leur appartient._ videmment un bon
quart de l'espce humaine serait perdu, si cette science funeste
venait  se rpandre.

Tenons-nous-en  la bonne et inoffensive ducation classique.
Bourrons nos jeunes gens de grec et de latin. Quand ils scanderaient
sur le bout de leurs doigts, du matin au soir, les hexamtres des
_Bucoliques_, quel mal cela peut-il nous faire? Laissons-les vivre
avec la socit romaine, avec les Gracques et Brutus, au sein d'un
snat o l'on parle toujours de guerre, et au Forum o il est
toujours question de butin; laissons-les s'imprgner de la douce
philosophie d'Horace:

  Tra la la la, notre jeunesse,
  Tra la la la, se forme l.

Qu'est-il besoin de leur apprendre les lois du travail et de
l'change? Rome leur enseigne  mpriser le travail, _servile
opus_, et  ne reconnatre comme lgitime d'autre change que le
_v victis_ du guerrier possesseur d'esclaves. C'est ainsi que nous
aurons une jeunesse bien prpare pour la vie de notre moderne
socit.--Il y a bien quelques petits dangers. Elle sera quelque peu
rpublicaine; aura d'tranges ides sur la libert et la proprit;
dans son admiration aveugle pour la force brutale, on la trouvera
peut-tre un peu dispose  chercher noise  toute l'Europe et 
traiter les questions de politique, dans la rue,  coups de pavs.
C'est invitable, et, franchement, monsieur le ministre, grce 
Tite-Live, nous avons tous plus ou moins barbot dans cette ornire.
Aprs tout, ce sont l des dangers dont vous aurez facilement raison
avec quelques bons gendarmes. Mais quelle gendarmerie pouvez-vous
opposer aux ides subversives des conomistes, de ces audacieux
qui ont crit, en tte de leur programme, cette atroce dfinition
de la proprit: Quand un homme a produit une chose  la sueur de
son front, puisqu'il a le droit de la consommer, il a celui de la
troquer[13]?

[Note 13: Voy., au tome II, la dclaration de principes de la socit
du _Libre-change_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Non, non, avec de telles gens, c'est peine perdue que de recourir 
la rfutation.

Vite un billon, deux billons, trois billons!




CAPITAL ET RENTE[14].

[Note 14: Cet opuscule fut publi en fvrier 1849.

                                               (_Note de l'diteur._)]

INTRODUCTION.


Dans cet crit, j'essaie du pntrer la nature intime de ce qu'on
nomme l'_Intrt des capitaux_, afin d'en prouver la lgitimit et
d'en expliquer la perptuit.

Ceci paratra bizarre; mais il est certain que ce que je redoute, ce
n'est pas d'tre obscur, mais d'tre trop clair. Je crains que le
lecteur ne se laisse rebuter par une srie de vritables _Truismes_.
Comment viter un tel cueil quand on n'a  s'occuper que de
faits connus de chacun par une exprience personnelle, familire,
quotidienne?

Alors, me dira-t-on,  quoi bon cet crit? Que sert d'expliquer ce
que tout le monde sait?

Distinguons, s'il vous plat. Une fois l'explication donne, plus
elle est claire et simple, plus elle semble superflue. Chacun est
port  s'crier: Je n'avais pas besoin qu'on rsolt pour moi le
problme. C'est l'oeuf de Colomb.

Mais ce problme si simple le paratrait peut-tre beaucoup moins,
si on se bornait  le poser. Je l'tablis en ces termes: Mondor
prte aujourd'hui un instrument de travail qui sera ananti dans
quelques jours. Le capital n'en produira pas moins intrt  Mondor
ou  ses hritiers pendant l'ternit tout entire. Lecteur, la main
sur la conscience, sentez-vous la solution au bord de vos lvres?

Je n'ai pas le temps de recourir aux conomistes. Autant que je puis
le savoir, ils ne se sont gure occups de scruter l'_Intrt_ jusque
dans sa raison d'tre. On ne peut les en blmer.  l'poque o ils
crivaient, l'Intrt n'tait pas mis en question.

Il n'en est plus ainsi. Les hommes qui se disent et se croient
beaucoup plus _avancs_ que leur sicle ont organis une propagande
active contre le Capital et la Rente. Ils attaquent, non pas dans
quelques applications abusives, mais _en principe_, la Productivit
des capitaux.

Un journal a t fond pour servir de vhicule  cette propagande.
Il est dirig par M. Proudhon, et a, dit-on, une immense publicit.
Le premier numro de cette feuille contenait le Manifeste lectoral
du _Peuple_. On y lit: La Productivit du capital, ce que le
Christianisme a condamn sous le nom d'usure, telle est la vraie
cause de la misre, le vrai principe du proltariat, l'ternel
obstacle  l'tablissement de la Rpublique.

Un autre journal, _la Ruche populaire_, aprs avoir dit d'excellentes
choses sur le travail, ajoute: Mais, avant tout, il faut que
l'exercice du travail soit libre, c'est--dire que le travail soit
organis de telle sorte, qu'_il ne faille pas payer aux argentiers_
et aux patrons ou matres cette libert du travail, ce droit du
travail que mettent  si haut prix les exploiteurs d'hommes.

La seule pense que je relve ici, c'est celle exprime dans les mots
souligns comme impliquant la ngation de l'Intrt. Elle est, du
reste, commente par la suite de l'article.

Voici comment s'exprime le clbre dmocrate socialiste Thor;

La Rvolution sera toujours  recommencer tant qu'on s'attaquera
seulement aux consquences, sans avoir la logique et le courage
d'abolir le principe lui-mme.

Ce principe c'est le capital, la fausse proprit, le revenu, la
rente, l'usure que l'ancien rgime fait peser sur le travail.

Le jour,--il y a bien longtemps,--o les aristocrates ont invent
cette incroyable fiction: _Que le capital avait la vertu de se
reproduire tout seul_,--les travailleurs ont t  la merci des
oisifs.

Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un cu de cent sous de plus
dans un sac de cent francs?

Est-ce qu'au bout de quatorze ans vos cus ont doubl dans le sac?

Est-ce qu'une oeuvre d'art ou d'industrie en produit une autre au
bout de quatorze ans?

Commenons donc par l'anantissement de cette fiction funeste.

Ici je ne discute ni ne rfute; je cite, pour tablir que la
_productivit du capital_ est considre, par un grand nombre de
personnes, comme un principe faux, funeste et inique. Mais qu'ai-je
besoin de citations? N'est-ce pas un fait bien connu que le peuple
attribue ses souffrances  ce qu'il appelle l'_exploitation
de l'homme par l'homme_? et cette locution:--_Tyrannie du
capital_,--n'est-elle pas devenue proverbiale?

Il ne peut pas exister un homme au monde, ce me semble, qui ne
comprenne toute la gravit de cette question:

L'intrt du capital est-il naturel, juste, lgitime et aussi utile
 celui qui le paye, qu' celui qui le peroit?

On rpond: _non_, mais je dis: _oui_. Nous diffrons du tout au tout
sur la solution, mais il est une chose sur laquelle nous ne pouvons
diffrer, c'est le danger de faire accepter par l'opinion la fausse
solution quelle qu'elle soit.

Encore, si l'erreur est de mon ct, le mal n'est pas trs-grand. Il
en faudra conclure que je ne comprends rien aux vrais intrts des
masses,  la marche du progrs humain, et que tous mes raisonnements
sont autant de grains de sable, qui n'arrteront certes pas le char
de la Rvolution.

Mais si MM. Proudhon et Thor se trompent, il s'ensuit qu'ils garent
le peuple, qu'ils lui montrent le mal l o il n'est pas, qu'ils
donnent une fausse direction  ses ides,  ses antipathies,  ses
haines et  ses coups; il s'ensuit que le peuple gar se prcipite
dans une lutte horrible et absurde, o la victoire lui serait plus
funeste que la dfaite, puisque, dans cette hypothse, ce qu'il
poursuit, c'est la ralisation du mal universel, la destruction de
tous ses moyens d'affranchissement, la consommation de sa propre
misre.

C'est ce que reconnaissait M. Proudhon avec une entire bonne foi.
La pierre fondamentale de mon systme, me disait-il, c'est la
_gratuit du crdit_. Si je me trompe l-dessus, le socialisme est
un vrai rve. J'ajoute: c'est un rve pendant lequel le peuple se
dchire lui-mme; faudra-t-il s'tonner s'il se trouveront meurtri et
tout sanglant au rveil?

En voil assez pour ma justification, si, dans le cours du dbat,
je me suis laiss entraner  quelques trivialits et  quelques
longueurs[15].

[Note 15: Le but de l'auteur n'a pas t d'analyser ici l'_intrt_
et d'en exposer tous les lments, dont quelques-uns ne soulvent
aucune objection de la part des socialistes eux-mmes. Telle est,
par exemple, la prime d'assurance ou la compensation relative au
risque couru par le prteur de ne pas recouvrer le montant de
sa crance.--Il s'est born  dfendre ce qui tait attaqu, la
_productivit du capital_, et s'est efforc de rendre cette vrit
accessible  toute les intelligences.

                                               (_Note de l'diteur._)]




CAPITAL ET RENTE.


J'adresse cet crit aux ouvriers de Paris, particulirement  ceux
qui se sont rangs sous la bannire de la _dmocratie socialiste_.

J'y traite ces deux questions:

1 Est-il conforme  la nature des choses et  la justice que le
capital produise une Rente?

2 Est-il conforme  la nature des choses et  la justice que la
Rente du capital soit perptuelle?

Les ouvriers de Paris voudront bien reconnatre qu'on ne saurait
agiter un sujet plus important.

Depuis le commencement du monde, il avait t reconnu, du moins en
fait, que le capital devait produire un Intrt.

Dans ces derniers temps, on affirme que c'est prcisment l l'erreur
sociale qui est la cause du pauprisme et de l'ingalit.

Il est donc bien essentiel de savoir  quoi s'en tenir.

Car si le prlvement d'un Intrt au profit du Capital est une
iniquit, c'est  bon droit que les travailleurs se soulvent contre
l'ordre social actuel; et on a beau leur dire qu'ils ne doivent
avoir recours qu'aux moyens lgaux et pacifiques, c'est l une
recommandation hypocrite. Quand il y a d'un ct un homme fort,
pauvre et vol, et de l'autre un homme faible, riche et voleur, il
est assez singulier qu'on dise au premier, avec l'espoir de le
persuader: Attends que ton oppresseur renonce volontairement 
l'oppression ou qu'elle cesse d'elle-mme. Cela ne peut pas tre,
et ceux qui enseignent que le Capital est strile par nature doivent
savoir qu'ils provoquent une lutte terrible et immdiate.

Si, au contraire, l'Intrt du Capital est naturel, lgitime,
conforme au bien gnral, aussi favorable  l'emprunteur qu'au
prteur, les publicistes qui le nient, les tribuns qui exploitent
cette prtendue plaie sociale, conduisent les ouvriers  une lutte
insense, injuste, qui ne peut avoir d'autre issue que le malheur de
tous.

En dfinitive, on arme le Travail contre le Capital. Tant mieux si
ces deux puissances sont antagoniques! et que la lutte soit bientt
finie! Mais si elles sont harmoniques, la lutte est le plus grand des
maux qu'on puisse infliger  la socit.

Vous voyez donc bien, ouvriers, qu'il n'y a pas de question plus
importante que celle-ci: la rente du capital est-elle ou non
lgitime? Dans le premier cas, vous devez renoncer immdiatement 
la lutte vers laquelle on vous pousse; dans le second, vous devez la
mener vivement et jusqu'au bout.

Productivit du capital; Perptuit de la rente. Ces questions sont
difficiles  traiter. Je m'efforcerai d'tre clair. Pour cela,
j'aurai recours  l'exemple plus qu' la dmonstration, ou plutt je
mettrai la dmonstration dans l'exemple.

Je commence par convenir qu' la premire vue, il doit vous paratre
singulier que le capital prtende  une rmunration, et surtout 
une rmunration perptuelle.

Vous devez vous dire: Voil deux hommes. L'un travaille soir et
matin, d'un bout d'anne  l'autre et, s'il a consomm tout ce qu'il
a gagn, ft-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la
Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avanc qu'au Premier de
l'an et sa seule perspective est de recommencer. L'autre ne fait rien
de ses bras ni de son intelligence, du moins, s'il s'en sert, c'est
pour son plaisir; il lui est loisible de n'en rien faire, car il a
une _rente_. Il ne travaille pas; et cependant il vit bien, tout
lui arrive en abondance, mets dlicats, meubles somptueux, lgants
quipages; c'est--dire qu'il dtruit chaque jour des choses que
les travailleurs ont d produire  la sueur de leur front, car ces
choses ne se sont pas faites d'elles-mmes, et, quant  lui, il n'y
a pas mis les mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer
ce bl, verni ces meubles, tiss ces tapis; ce sont nos femmes et
nos filles qui ont fil, dcoup, cousu, brod ces toffes. Nous
travaillons donc pour lui et pour nous; pour lui d'abord, et pour
nous s'il en reste. Mais voici quelque chose de plus fort: si le
premier de ces deux hommes, le travailleur, consomme dans l'anne
ce qu'on lui a laiss de profit dans l'anne, il en est toujours au
point de dpart, et sa destine le condamne  tourner sans cesse dans
un cercle ternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc
rmunr qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme dans
l'anne sa rente de l'anne, il a, l'anne d'aprs, et les annes
suivantes, et pendant l'ternit entire, une rente toujours gale,
intarissable, _perptuelle_. Le capital est donc rmunr non pas une
fois ou deux fois, mais un nombre indfini de fois! En sorte qu'au
bout de cent ans, la famille qui a plac vingt mille francs  5 pour
100 aura touch cent mille francs, ce qui ne l'empchera pas d'en
toucher encore cent mille dans le sicle suivant. En d'autres termes,
pour vingt mille francs qui reprsentent son travail, elle aura
prlev, en deux sicles, une valeur dcuple sur le travail d'autrui.
N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux  rformer?
Ce n'est pas tout encore. S'il plat  cette famille de restreindre
quelque peu ses jouissances, de ne dpenser, par exemple, que
neuf cents francs au lieu de mille, sans aucun travail, sans autre
peine que celle de placer cent francs par an, elle peut accrotre
son Capital et sa Rente dans une progression si rapide qu'elle sera
bientt en mesure de consommer autant que cent familles d'ouvriers
laborieux. Tout cela ne dnote-t-il pas que la socit actuelle porte
dans son sein un cancer hideux, qu'il faut extirper, au risque de
quelques souffrances passagres?

Voil, ce me semble, les tristes et irritantes rflexions que doit
susciter dans votre esprit l'active et trop facile propagande qui se
fait contre le capital et la rente.

D'un autre ct, j'en suis bien convaincu, il y a des moments o
votre intelligence conoit des doutes et votre conscience des
scrupules. Vous devez vous dire quelquefois: Mais proclamer que le
capital ne doit pas produire d'intrts, c'est proclamer que le prt
doit tre gratuit, c'est dire que celui qui a cr des Instruments
de travail, ou des Matriaux, ou des Provisions de toute espce,
doit les cder sans compensation. Cela est-il juste? et puis, s'il
en est ainsi, qui voudra prter ces instruments, ces matriaux, ces
provisions? qui voudra les mettre en rserve? qui voudra mme les
crer? Chacun les consommera  mesure, et l'humanit ne fera jamais
un pas en avant. Le capital ne se formera plus, puisqu'il n'y aura
plus _intrt_  le former. Il sera d'une raret excessive. Singulier
acheminement vers le prt gratuit! singulier moyen d'amliorer
le sort des emprunteurs que de les mettre dans l'impossibilit
d'emprunter  aucun prix! Que deviendra le travail lui-mme? car il
n'y aura plus d'_avances_ dans la socit, et l'on ne saurait citer
un seul genre de travail, pas mme la chasse, qui se puisse excuter
sans avances. Et nous-mmes, que deviendrons-nous? Quoi! il ne nous
sera plus permis d'_emprunter_, pour travailler, dans l'ge de la
force, et de _prter_, pour nous reposer, dans nos vieux jours? La
loi nous ravira la perspective d'amasser un peu de bien, puisqu'elle
nous interdira d'en tirer aucun parti? Elle dtruira en nous et le
stimulant de l'pargne dans le prsent, et l'esprance du repos dans
l'avenir? Nous aurons beau nous extnuer de fatigue, il faut renoncer
 transmettre  nos fils et  nos filles un petit pcule, puisque la
science moderne le frappe de strilit, puisque nous deviendrions des
_exploiteurs d'hommes_ si nous le prtions  intrt! Ah! ce monde,
qu'on ouvre devant nous comme un idal, est encore plus triste et
plus aride que celui que l'on condamne, car de celui-ci, au moins,
l'esprance n'est pas bannie!

Ainsi, sous tous les rapports,  tous les points de vue, la question
est grave. Htons-nous d'en chercher la solution.

Le Code civil a un chapitre intitul: De la manire dont se
transmet la proprit. Je ne crois pas qu'il donne  cet gard une
nomenclature bien complte. Quand un homme a fait par son travail,
une chose utile, en d'autres termes, quand il a cr une _valeur_,
elle ne peut passer entre les mains d'un autre homme que par un de
ces cinq modes: le _don_, l'_hrdit_, l'_change_, le _prt_ ou le
_vol_. Un mot sur chacun d'eux, except sur le dernier, quoiqu'il
joue dans le monde un plus grand rle qu'on ne croit[16].

[Note 16: Voy., au tome IV, le chap. I de la seconde srie des
_Sophismes_ et, au tome VI, les chap. XVIII, XIX et XXIII.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Le _Don_ n'a pas besoin d'tre dfini. Il est essentiellement
volontaire et spontan. Il dpend exclusivement du donateur et l'on
ne peut pas dire que le donataire y a droit. Sans doute la morale et
la religion font souvent un devoir aux hommes, surtout aux riches, de
se dfaire gratuitement de ce qui est leur proprit, en faveur de
leurs frres malheureux. Mais c'est l une obligation toute morale.
S'il tait proclam en principe, s'il tait admis en pratique, s'il
tait consacr par la loi que chacun a droit  la proprit d'autrui,
le don n'aurait plus de mrite, la charit et la reconnaissance ne
seraient plus des vertus. En outre, une telle doctrine arrterait
tout  coup et universellement le travail et la production, comme
un froid rigoureux ptrifie l'eau et suspend la vie; car qui
travaillerait quand il n'y aurait plus aucune connexit entre notre
travail et la satisfaction de nos besoins? L'conomie politique ne
s'est pas occupe du _don_. On en a conclu qu'elle le repoussait,
que c'tait une science sans entrailles. C'est l une accusation
ridicule. Cette science, tudiant les lois qui rsultent de la
_mutualit des services_, n'avait pas  rechercher les consquences
de la gnrosit  l'gard de celui qui reoit, ni ses effets,
peut-tre plus prcieux encore,  l'gard de celui qui donne; de
telles considrations appartiennent videmment  la morale. Il faut
bien permettre aux sciences de se restreindre; il ne faut pas surtout
les accuser de nier ou de fltrir ce qu'elles se bornent  juger
tranger  leur domaine.

L'_Hrdit_, contre laquelle, dans ces derniers temps, on s'est
beaucoup lev, est une des formes du Don et assurment la plus
naturelle. Ce que l'homme a produit, il le peut consommer, changer,
donner; quoi de plus naturel qu'il le donne  ses enfants? C'est
cette facult, plus que toute autre, qui lui inspire le courage de
travailler et d'pargner. Savez-vous pourquoi on conteste le principe
de l'Hrdit? parce qu'on s'imagine que les biens ainsi transmis
sont drobs  la masse. C'est l une erreur funeste; l'conomie
politique dmontre de la manire la plus premptoire que toute valeur
produite est une cration qui ne fait tort  qui que ce soit[17].
Voil pourquoi on peut la consommer et,  plus forte raison, la
transmettre, sans nuire  personne; mais je n'insisterai pas sur ces
rflexions qui ne sont pas de mon sujet.

[Note 17: Voy., pour la thorie de la valeur, le chap. V du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

L'_change_, c'est le domaine principal de l'conomie politique,
parce que c'est, de beaucoup, le mode le plus frquent de la
transmission des proprits, selon des conventions libres et
volontaires, dont cette science tudie les lois et les effets.

 proprement parler, l'change c'est la _mutualit des services_. Les
parties se disent entre elles: Donne-moi ceci, et je te donnerai
cela; ou bien: Fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi. Il
est bon de remarquer (car cela jettera un jour nouveau sur la notion
de _valeur_) que la seconde formule est toujours implique dans la
premire. Quand on dit: Fais ceci pour moi, et je ferai cela pour
toi, on propose d'changer service contre service. De mme quand
on dit: Donne-moi ceci, et je te donnerai cela, c'est comme si
l'on disait: Je te cde ceci que j'ai fait, cde-moi cela que tu as
fait. Le travail est pass au lieu d'tre actuel; mais l'change
n'en est pas moins gouvern par l'apprciation compare des deux
services, en sorte qu'il est trs-vrai de dire que le principe de
la _valeur_ est dans les services rendus et reus  l'occasion des
produits changs, plutt que dans les produits eux-mmes.

En ralit, les _services_ ne s'changent presque jamais directement.
Il y a un intermdiaire qu'on appelle _monnaie_. Paul a confectionn
un habit, contre lequel il veut recevoir un peu de pain, un peu de
vin, un peu d'huile, une visite du mdecin, une place au parterre,
etc. L'change ne se peut accomplir en nature; que fait Paul? Il
change d'abord son habit contre de l'argent, ce qui s'appelle
_vente_; puis il change encore cet argent contre les objets qu'il
dsire, ce qui se nomme _achat_; ce n'est qu'alors que la _mutualit
des services_ a fini son volution; ce n'est qu'alors que le travail
et la satisfaction se balancent dans le mme individu; ce n'est
qu'alors qu'il peut dire: J'ai fait ceci pour la socit, elle a
fait cela pour moi. En un mot, ce n'est qu'alors que l'change est
rellement accompli. Rien n'est donc plus exact que cette observation
de J. B. Say: Depuis l'introduction de la monnaie, chaque change
se dcompose en deux facteurs, la _vente_ et l'_achat_. C'est la
runion de ces deux facteurs qui constitue l'change complet.

Il faut dire aussi que la constante apparition de l'argent dans
chaque change a boulevers et gar toutes les ides; les hommes
ont fini par croire que l'argent tait la vraie richesse, et que
le multiplier c'tait multiplier les services et les produits. De
l le rgime prohibitif, de l le papier-monnaie, de l le clbre
aphorisme: Ce que l'un gagne, l'autre le perd, et autres erreurs
qui ont ruin et ensanglant la terre[18].

[Note 18: Cette erreur est combattue dans le pamphlet intitul:
_Maudit argent!_--Il vient immdiatement aprs celui-ci.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Aprs avoir beaucoup cherch, on a trouv que pour que deux services
changs eussent une valeur quivalente, pour que l'change ft
_quitable_, le meilleur moyen c'tait qu'il ft libre. Quelque
sduisante que soit au premier coup d'oeil l'intervention de l'tat,
on s'aperoit bientt qu'elle est toujours oppressive pour l'une ou
l'autre des parties contractantes. Quand on scrute ces matires, on
est forc de raisonner toujours sur cette donne que l'_quivalence_
rsulte de la libert. Nous n'avons en effet aucun autre moyen de
savoir si, dans un moment dtermin, deux services _se valent_, que
d'examiner s'ils s'changent couramment et librement entre eux.
Faites intervenir l'tat, qui est la force, d'un ct ou de l'autre,
 l'instant tout moyen d'apprciation se complique et s'embrouille,
au lieu de s'claircir. Le rle de l'tat semble tre de prvenir et
surtout de rprimer le dol et la fraude, c'est--dire de garantir la
libert et non de la violer.

Je me suis un peu tendu sur l'_change_, quoique j'aie  m'occuper
principalement du _Prt_. Mon excuse est que, selon moi, il y a
dans le prt un vritable change, un vritable service rendu
par le prteur et qui met un service quivalent  la charge de
l'emprunteur,--deux services dont la valeur compare ne peut tre
apprcie, comme celle de tous les services possibles, que par la
libert.

Or, s'il en est ainsi, la parfaite lgitimit de ce qu'on nomme
loyer, fermage, intrt, sera explique et justifie.

Considrons donc le _Prt_.

Supposons que deux hommes changent deux services ou deux choses dont
l'quivalence soit  l'abri de toute contestation. Supposons par
exemple que Pierre dise  Paul: Donne-moi dix pices de dix sous
contre une pice de cinq francs. Il n'est pas possible d'imaginer
une quivalence plus incontestable. Quand ce troc est fait, aucune
des parties n'a rien  rclamer  l'autre. Les _services_ changs
_se valent_. Il rsulte de l que si l'une des parties veut
introduire dans le march une clause additionnelle, qui lui soit
avantageuse et qui soit dfavorable  l'autre partie, il faudra
qu'elle consente  une seconde clause qui rtablisse l'quilibre
et la loi de justice. Voir l'injustice dans cette seconde clause
de compensation, voil certainement qui serait absurde. Cela pos,
supposons que Pierre, aprs avoir dit  Paul: Donne-moi dix pices
de dix sous, je te donnerai une pice de cent sous, ajoute: Tu me
donneras les dix pices de dix sous _actuellement_, et moi je ne
te donnerai la pice de cent sous que _dans un an_; il est bien
vident que cette nouvelle proposition change les charges et les
avantages du march, qu'elle altre la proportion des deux services.
Ne saute-t-il pas aux yeux, en effet, que Pierre demande  Paul un
_service nouveau_, supplmentaire et d'une autre espce? N'est-ce pas
comme s'il disait: Rends-moi le _service_ de me laisser utiliser
 mon profit pendant un an cinq francs qui t'appartiennent et que
tu pourrais utiliser pour toi-mme. Et quelle bonne raison peut-on
avoir de soutenir que Paul est tenu de rendre gratuitement ce
service spcial; qu'il ne doit rien demander de plus en vue de cette
exigence; que l'tat doit intervenir pour le forcer de la subir?
Comment comprendre que le publiciste qui prche au peuple une telle
doctrine la concilie avec son principe: _la mutualit des services_?

J'ai introduit ici le numraire. J'y ai t conduit par le dsir de
mettre en prsence deux objets d'change d'une galit de valeur
parfaite et incontestable. Je voulais prvenir des objections; mais,
 un autre point de vue, ma dmonstration et t plus frappante
encore, si j'avais fait porter la convention sur les services ou les
produits eux-mmes.

Supposez, par exemple, une Maison et un Navire de valeurs si
parfaitement gales que leurs propritaires soient disposs  les
changer _troc pour troc_, sans soulte ni remise. En effet, le march
se conclut par-devant notaire. Au moment de se mettre rciproquement
en possession, l'armateur dit au citadin: Fort bien, la transaction
est faite, et rien ne prouve mieux sa parfaite quit que notre
libre et volontaire consentement. Nos conditions ainsi fixes, je
viens vous proposer une petite modification pratique. C'est que vous
me livrerez bien votre Maison aujourd'hui, mais moi, je ne vous
mettrai en possession de mon Navire que dans un an, et la raison qui
me dtermine  vous faire cette demande c'est que, pendant cette
anne de _terme_, je puis utiliser le navire. Pour ne pas nous
embarrasser dans les considrations relatives  la dtrioration de
l'objet prt je supposerai que l'armateur ajoute: Je m'obligerai
 vous remettre au bout de l'an le navire dans l'tat o il est
aujourd'hui. Je le demande  tout homme de bonne foi, je le demande
 M. Proudhon lui-mme, le citadin ne sera-t-il pas en droit de
rpondre: La nouvelle clause que vous me proposez change entirement
la proportion ou l'quivalence des services changs. Par elle, je
serai priv, pendant un an, tout  la fois, de ma maison et de votre
navire. Par elle, vous utiliserez l'un et l'autre. Si, en l'absence
de cette clause, le _troc pour troc_ tait juste, par cette raison
mme, la clause m'est onreuse. Elle stipule un dsavantage pour
moi et un avantage pour vous. C'est un service nouveau que vous me
demandez; j'ai donc le droit de vous le refuser, ou de vous demander,
en compensation, un service quivalent.

Si les parties tombent d'accord sur cette compensation, dont le
principe est incontestable, on pourra distinguer aisment deux
transactions dans une, deux changes de services dans un. Il y a
d'abord le troc de la maison contre le navire; il y a ensuite le
dlai accord par l'une des parties, et la compensation corrlative 
ce dlai concde par l'autre. Ces deux nouveaux _services_ prennent
les noms gnriques et abstraits de CRDIT et INTRT; mais les noms
ne changent pas la nature des choses, et je dfie qu'on ose soutenir
qu'il n'y a pas l, au fond, _service contre service_ ou _mutualit
de services_. Dire que l'un de ces services ne provoque pas
l'autre, dire que le premier doit tre rendu gratuitement,  moins
d'injustice, c'est dire que l'injustice consiste dans la rciprocit
des services, que la justice consiste  ce que l'une des parties
donne et ne reoive pas, ce qui est contradictoire dans les termes.

Pour donner une ide de l'intrt et de son mcanisme, qu'il me soit
permis de recourir  deux ou trois anecdotes. Mais, avant, je dois
dire quelques mots du capital.

Il y a des personnes qui se figurent que le capital c'est de
l'argent, et c'est prcisment pourquoi on nie sa productivit;
car, comme dit M. Thor, les cus ne sont pas dous de la facult
de se reproduire. Mais il n'est pas vrai que Capital soit synonyme
d'argent. Avant la dcouverte des mtaux prcieux, il y avait des
capitalistes dans le monde, et j'ose mme dire qu'alors, comme
aujourd'hui, chacun l'tait  quelque degr.

Qu'est-ce donc que le capital? Il se compose de trois choses:

1 Des _Matriaux_ sur lesquels les hommes travaillent, quand ces
matriaux ont dj une _valeur_ communique par un effort humain
quelconque, qui ait mis en eux le principe de la rmunration; laine,
lin, cuir, soie, bois, etc.;

2 Des _Instruments_ dont ils se servent pour travailler: outils,
machines, navires, voitures, etc., etc.;

3 Des _Provisions_ qu'ils consomment pendant la dure du travail:
vivres, toffes, maisons, etc.

Sans ces choses, le travail de l'homme serait ingrat et  peu prs
nul, et cependant ces choses ont elles-mmes exig un long travail,
surtout  l'origine. Voil pourquoi on attache un grand prix  les
possder, et c'est aussi la raison pour laquelle il est parfaitement
lgitime de les changer et vendre, d'en tirer avantage si on les met
en oeuvre, d'en tirer une rmunration si on les prte[19].

[Note 19: Voy., sur la notion du capital, le chap. VII du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

J'arrive  mes anecdotes.


Le sac de bl.

Mathurin, d'ailleurs pauvre comme Job, et rduit  gagner sa vie au
jour le jour, tait cependant propritaire, par je ne sais quel
hritage, d'un beau lopin de terre inculte. Il souhaitait ardemment
le dfricher. Hlas, se disait-il, creuser des fosss, lever des
cltures, dfoncer le sol, le dbarrasser de ronces et de pierres,
l'ameublir, l'ensemencer, tout cela pourrait bien me donner  manger
dans un an ou deux, mais non certes aujourd'hui et demain. Il m'est
impossible de me livrer  la culture avant d'avoir pralablement
accumul quelques _Provisions_ qui me fassent subsister jusqu' la
rcolte, et j'apprends par exprience que le _travail antrieur_ est
indispensable pour rendre vraiment productif le _travail actuel_. Le
bon Mathurin ne se borna pas  faire ces rflexions. Il prit aussi
la rsolution de travailler  la journe et de faire des pargnes
sur son salaire, pour acheter une bche et un sac de bl, choses
sans lesquelles il faut renoncer aux plus beaux projets agricoles.
Il fit si bien, il fut si actif et si sobre, qu'enfin il se vit en
possession du bienheureux _sac de bl_. Je le porterai au moulin,
dit-il, et j'aurai l de quoi vivre jusqu' ce que mon champ se
couvre d'une riche moisson. Comme il allait partir, Jrme vint
lui emprunter son trsor. Si tu veux me prter ce sac de bl,
disait Jrme, tu me rendras un grand _service_, car j'ai en vue un
travail trs-lucratif, qu'il m'est impossible d'entreprendre faute de
Provisions pour vivre jusqu' ce qu'il soit termin.--J'tais dans
le mme cas, rpondit Mathurin, et si maintenant j'ai du pain assur
pour quelques mois, je l'ai gagn aux dpens de mes bras et de mon
estomac. Sur quel principe de justice serait-il maintenant consacr 
la ralisation de ton entreprise et non de la mienne?

On peut penser que le march fut long. Il se termina cependant, et
voici sur quelles bases:

Premirement, Jrme promit de rendre au bout de l'an un _sac de bl_
de mme qualit, de mme poids, sans qu'il y manqut un seul grain.
Cette premire clause est de toute justice, disait-il, sans elle
Mathurin ne _prterait_ pas, il _donnerait_.

Secondement, il s'obligea  livrer _cinq litres de bl en sus de
l'hectolitre_. Cette clause n'est pas moins juste que l'autre,
pensait-il; sans elle, Mathurin me rendrait un service sans
compensation, il s'infligerait une privation, il renoncerait  sa
chre entreprise, il me mettrait  mme d'accomplir la mienne, il me
ferait jouir, pendant un an, du fruit de ses pargnes, et tout cela
gratuitement. Puisqu'il ajourne son dfrichement, puisqu'il me met 
mme de raliser un travail lucratif, il est bien naturel que je le
fasse participer, dans une mesure quelconque,  des profits que je ne
devrai qu' son sacrifice.

De son ct, Mathurin, qui tait quelque peu clerc, faisait ce
raisonnement. Puisqu'en vertu de la premire clause, le _sac de bl_
me rentrera au bout de l'an, se disait-il, je pourrai le prter de
nouveau; il me reviendra,  la seconde anne; je le prterai encore,
et ainsi de suite pendant l'ternit. Cependant, je ne puis nier
qu'il aura t mang depuis longtemps. Voil qui est bizarre que je
sois ternellement propritaire d'un _sac de bl_, bien que celui
que j'ai prt ait t dtruit  jamais. Mais ceci s'explique: il
sera dtruit au service de Jrme. Il mettra Jrme en mesure de
produire une _valeur_ suprieure, et par consquent Jrme pourra me
rendre un _sac de bl_ ou la _valeur_ sans prouver aucun dommage; au
contraire. Et quant  moi, cette _valeur_ doit tre ma proprit tant
que je ne la dtruirai pas  mon usage; si je m'en tais servi pour
dfricher ma terre, je l'aurais bien retrouve sous forme de belle
moisson. Au lieu de cela, je la prte, je dois la retrouver sous
forme de restitution.

Je tire de la seconde clause un autre enseignement. Au bout de l'an,
il me rentrera cinq litres de bl en sus des cent litres que je
viens de prter. Si donc je continuais  travailler  la journe,
et  pargner sur mon salaire, comme j'ai fait, dans quelque temps,
je pourrais prter deux sacs de bl, puis trois, puis quatre, et
lorsque j'en aurais plac un assez grand nombre pour pouvoir vivre
sur la somme de ces rtributions de cinq litres, affrentes  chacun
d'eux, il me serait permis de prendre, sur mes vieux jours, un
peu de repos. Mais quoi! en ce cas, ne vivrais-je pas aux dpens
d'autrui? Non certes, puisqu'il vient d'tre reconnu qu'en prtant
je rends _service_, je perfectionne le travail de mes emprunteurs,
et ne prlve qu'une faible partie de cet _excdant_ de production
d  mon prt et  mes pargnes. C'est une chose merveilleuse que
l'homme puisse ainsi raliser un _loisir_ qui ne nuit  personne et
ne saurait tre jalous sans injustice.


La maison.

Mondor avait une maison. Pour la construire, il n'avait rien extorqu
 qui que ce soit. Il la devait  son travail personnel, ou, ce qui
est identique,  du travail quitablement rtribu. Son premier
soin fut de passer un march avec un architecte, en vertu duquel,
moyennant cent cus par an, celui-ci s'obligea  entretenir la
maison toujours en bon tat. Mondor se flicitait dj des jours
heureux qu'il allait couler dans cet asile, dclar sacr par
notre Constitution. Mais Valre prtendit en faire sa demeure. Y
pensez-vous? dit Mondor, c'est moi qui l'ai construite, elle m'a
cot dix ans de pnibles travaux, et c'est vous qui en jouiriez!
On convint de s'en rapporter  des juges. On ne fut pas chercher
de profonds conomistes, il n'y en avait pas dans le pays. Mais on
choisit des hommes justes et de bon sens; cela revient au mme:
conomie, politique, justice, bon sens, c'est tout un. Or voici ce
que les juges dcidrent. Si Valre veut occuper pendant un an la
maison de Mondor, il sera tenu de se soumettre  trois conditions. La
premire, de dguerpir au bout de l'an et de rendre la maison en bon
tat, sauf les dgradations invitables qui rsultent de la seule
dure. La seconde, de rembourser  Mondor les 300 francs que celui-ci
paie annuellement  l'architecte pour rparer les outrages du temps;
car ces outrages survenant pendant que la maison est au service de
Valre, il est de toute justice qu'il en supporte les consquences.
La troisime, c'est de rendre  Mondor un service quivalent  celui
qu'il en reoit. Quant  cette quivalence de services, elle devra
tre librement dbattue entre Mondor et Valre.


Le rabot.

Il y a bien longtemps, bien longtemps vivait, dans un pauvre village,
un menuisier philosophe, car mes personnages le sont tous quelque
peu. Jacques travaillait matin et soir de ses deux bras robustes,
mais son intelligence n'tait pas pour cela oisive. Il aimait  se
rendre compte de ses actions, de leurs causes et de leurs suites. Il
se disait quelquefois: Avec ma hache, ma scie et mon marteau, je ne
puis faire que des meubles grossiers, et on me les paie comme tels.
Si j'avais un _rabot_, je contenterais mieux ma clientle, et elle me
contenterait mieux aussi. C'est trop juste; je n'en puis attendre que
des services proportionns  ceux que je lui rends moi-mme. Oui, ma
rsolution est prise, et je me fabriquerai un _Rabot_.

Cependant, au moment de mettre la main  l'oeuvre, Jacques fit encore
cette rflexion: Je travaille pour ma clientle 300 jours dans
l'anne. Si j'en mets 10  faire mon rabot,  supposer qu'il me dure
un an, il ne me restera plus que 290 jours, pour confectionner des
meubles. Il faut donc, pour que je ne sois pas dupe en tout ceci,
qu'aid du rabot, je gagne dsormais autant en 290 jours que je
fais maintenant en 300 jours. Il faut mme que je gagne davantage,
car sans cela il ne vaudrait pas la peine que je me lanasse dans
les innovations. Jacques se mit donc  calculer. Il s'assura qu'il
vendrait ses meubles perfectionns  un prix qui le rcompenserait
amplement des dix jours consacrs  faire le Rabot. Et quand il eut
toute certitude  cet gard, il se mit  l'ouvrage.

Je prie le lecteur de remarquer que cette puissance, qui est dans
l'outil, d'augmenter la productivit du travail, est la base de la
solution qui va suivre.

Au bout de dix jours, Jacques eut en sa possession un admirable
Rabot, d'autant plus prcieux qu'il l'avait fait lui-mme. Il en
sauta de joie, car, comme la bonne Perrette, il supputait tout le
profit qu'il allait tirer de l'ingnieux instrument; mais plus
heureux qu'elle, il ne se vit pas rduit  dire: Adieu veau, vache,
cochon, couve!

Il en tait  difier ses beaux chteaux en Espagne, quand il fut
interrompu par son confrre Guillaume, menuisier au village voisin.
Guillaume, ayant admir le Rabot, fut frapp des avantages qu'on en
pouvait retirer. Il dit  Jacques:

--Il faut que tu me rendes un _service_.

--Lequel?

--Prte-moi ce rabot pour un an.

Comme on pense bien,  cette proposition, Jacques ne manqua pas de se
rcrier:

--Y penses-tu, Guillaume? Et si je te rends ce _service_, quel
service me rendras-tu de ton ct?

--Aucun. Ne sais-tu pas que le prt doit tre gratuit? ne sais-tu pas
que le capital est naturellement improductif? ne sais-tu pas que l'on
a proclam la Fraternit? Si tu ne me rendais un _service_ que pour
en recevoir un de moi, quel serait ton mrite?

--Guillaume mon ami, la Fraternit ne veut pas dire que tous les
sacrifices seront d'un ct, sans cela, je ne vois pas pourquoi ils
ne seraient pas du tien. Je ne sais si le prt doit tre gratuit;
mais je sais que si je te prtais gratuitement mon rabot pour un an,
ce serait te le donner.  te dire vrai, je ne l'ai pas fait pour cela.

--Et bien! passons un peu par-dessus les modernes axiomes
fraternitaires dcouverts par messieurs les socialistes. Je rclame
de toi un service; quel service me demandes-tu en change?

--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut il ne
sera plus bon  rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre
exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le
faire rparer, ou que tu me remplaces les dix journes que je devrai
consacrer  le refaire. De manire ou d'autre, il faut que le Rabot
me revienne en bon tat comme je te le livre.

--C'est trop juste, je me soumets  cette condition. Je m'engage  te
rendre ou un rabot semblable ou la _valeur_. Je pense que te voil
satisfait et que tu n'as plus rien  me demander.

--Je pense le contraire. J'ai fait ce rabot pour moi et non pour
toi. J'en attendais un avantage, un travail plus achev et mieux
rtribu, une amlioration dans mon sort. Je ne puis te cder tout
cela gratuitement. Quelle raison y a-t-il pour que ce soit moi qui
aie fait le Rabot et que ce soit toi qui en tires le profit? Autant
vaudrait que je te demandasse ta scie et ta hache. Quelle confusion!
et n'est-il pas plus naturel que chacun garde ce qu'il a fait de
ses propres mains, comme il garde ses mains elles-mmes? Se servir,
sans rtribution, des mains d'autrui, cela s'appelle _esclavage_; se
servir, sans rtribution, du rabot d'autrui, cela peut-il s'appeler
fraternit?

--Mais puisqu'il est convenu que je te le rendrai au bout de l'an,
aussi poli et aussi affil qu'il l'est maintenant.

--Il ne s'agit plus de l'anne prochaine; il s'agit de cette
anne-ci. J'ai fait ce Rabot pour amliorer mon travail et mon sort;
si tu te bornes  me le rendre dans un an, c'est toi qui en auras
le profit pendant toute une anne; je ne suis pas tenu de te rendre
un tel _service_ sans en recevoir aucun de toi: si donc tu veux mon
Rabot, indpendamment de la restitution intgrale dj stipule, il
faut que tu me rendes un _service_ que nous allons dbattre; il faut
que tu m'accordes une rtribution.

Et cela fut fait ainsi; Guillaume accorda une rtribution calcule de
telle sorte, que Jacques eut  la fin de l'anne un rabot tout neuf
et, de plus, une compensation, consistant en une planche, pour les
avantages dont il s'tait priv et qu'il avait cds  son confrre.

Et il fut impossible  quiconque eut connaissance de cette
transaction d'y dcouvrir la moindre trace d'oppression et
d'injustice.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que, au bout de l'an, le Rabot
rentra en la possession de Jacques qui le prta derechef, le recouvra
et le prta une troisime et une quatrime fois. Il a pass dans les
mains de son fils, qui le loue encore. Pauvre Rabot! combien de fois
n'a-t-il pas vu changer tantt sa lame, tantt son manche! Ce n'est
plus le mme Rabot, mais c'est toujours la mme _Valeur_, du moins
pour la postrit de Jacques.

Ouvriers, dissertons maintenant sur ces historiettes.

J'affirme d'abord que le _Sac de bl_ et le _Rabot_ sont ici le type,
le modle, la reprsentation fidle, le symbole de tout Capital,
comme les cinq litres de bl et la planche sont le type, le modle,
la reprsentation, le symbole de tout Intrt. Cela pos, voici,
ce me semble, une srie de consquences dont il est impossible de
contester la justesse:

1 Si l'abandon d'une planche par l'emprunteur au prteur est une
rtribution naturelle, quitable, lgitime, juste prix d'un service
rel, nous pouvons en conclure, en gnralisant, qu'il est dans la
nature du Capital de produire un Intrt. Quand ce capital, comme
dans les exemples prcdents, revt la forme d'un _Instrument de
travail_, il est bien clair qu'il doit procurer un avantage  son
possesseur,  celui qui l'a fait, qui y a consacr son temps, son
intelligence et ses forces; sans cela, pourquoi l'et-il fait? on
ne satisfait immdiatement aucun besoin avec des instruments de
travail; on ne mange pas des rabots, on ne boit pas des scies, si
ce n'est chez Fagotin. Pour qu'un homme se soit dcid  dtourner
son temps vers de telles productions, il faut bien qu'il y ait t
dtermin par la considration de la puissance que ces instruments
ajoutent  sa puissance, du temps qu'ils lui pargnent, de la
perfection et de la rapidit qu'ils donnent  son travail, en un
mot, des avantages qu'ils procurent. Or, ces avantages qu'on s'tait
prpars par le labeur, par le sacrifice d'un temps qu'on et pu
utiliser d'une manire plus immdiate, alors qu'on est enfin  mme
de les recueillir, est-on tenu de les confrer gratuitement  autrui?
Serait-ce un progrs, dans l'ordre social, que la Loi en dcidt
ainsi, et que les citoyens payassent des fonctionnaires pour faire
excuter par la force une telle Loi? J'ose dire qu'il n'y en a pas
un seul parmi vous qui le soutienne. Ce serait lgaliser, organiser,
systmatiser l'injustice elle-mme, car ce serait proclamer qu'il y a
des hommes ns pour rendre et d'autres ns pour recevoir des services
gratuits. Posons donc en fait que l'intrt est juste, naturel et
lgitime.

2 Une seconde consquence, non moins remarquable que la premire,
et, s'il se peut, plus satisfaisante encore, sur laquelle j'appelle
votre attention, c'est celle-ci: _L'intrt ne nuit pas 
l'emprunteur_; je veux dire: L'obligation o se trouve l'emprunteur
de payer une rtribution pour avoir la jouissance d'un capital ne
peut empirer sa condition[20].

[Note 20: Voy. la 8e lettre du pamphlet _Gratuit du crdit_, au
prsent volume.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Remarquez, en effet, que Jacques et Guillaume sont parfaitement
libres relativement  la transaction  laquelle le _Rabot_ peut
donner lieu. Cette transaction ne peut s'accomplir qu'autant qu'elle
convienne  l'un comme  l'autre. Le pis qui puisse arriver,
c'est que Jacques soit trop exigeant, et, en ce cas, Guillaume,
refusant le prt, restera comme il tait avant. Par cela mme
qu'il souscrit  l'emprunt, il constate qu'il le considre comme
avantageux; il constate que, tout calcul fait, et en tenant compte
de la rtribution, quelle qu'elle soit, mise  sa charge, il trouve
encore plus profitable d'emprunter que de n'emprunter pas. Il ne se
dtermine que parce qu'il a compar les inconvnients aux avantages.
Il a calcul que le jour o il restituera le Rabot, accompagn de la
rtribution convenue, il aura encore fait plus d'ouvrage  travail
gal, grce  cet outil. Il lui restera un profit; sans quoi, il
n'emprunterait pas.

Les deux services dont il est ici question s'changent selon la
Loi qui gouverne tous les changes: la loi de l'offre et de la
demande. Les prtentions de Jacques ont une limite naturelle et
infranchissable. C'est le point o la rtribution par lui demande
absorberait tout l'avantage que Guillaume peut trouver  se servir
d'un Rabot. En ce cas, l'emprunt ne se raliserait pas. Guillaume
serait tenu ou de se fabriquer lui-mme un Rabot ou de s'en passer,
ce qui le laisserait dans sa situation primitive. Il emprunte, donc
il gagne  emprunter.

Je sais bien ce qu'on me dira. On me dira: Guillaume peut se tromper,
ou bien il peut tre matris par la ncessit et subir une dure loi.

J'en conviens; mais je rponds: Quant aux erreurs de calcul, elles
tiennent  l'infirmit de notre nature, et en arguer contre la
transaction dont s'agit, c'est opposer une fin de non-recevoir 
toutes les transactions imaginables,  toutes les actions humaines.
L'erreur est un fait accidentel que l'exprience redresse sans cesse.
En dfinitive, c'est  chacun d'y veiller.--En ce qui concerne les
dures ncessits qui rduisent  des emprunts onreux, il est clair
que ces ncessits existent antrieurement  l'emprunt. Si Guillaume
est dans une situation telle qu'il ne peut absolument pas se passer
d'un Rabot, et qu'il soit forc d'en emprunter un  tout prix, cette
situation provient-elle de ce que Jacques s'est donn la peine de
fabriquer cet outil? n'existe-t-elle pas indpendamment de cette
circonstance? quelque dur, quelque pre que soit Jacques, jamais il
ne parviendra  empirer la position suppose de Guillaume. Certes,
moralement, le prteur pourra tre blmable; mais au point de vue
conomique, jamais le prt lui-mme ne saurait tre considr comme
responsable de ncessits antrieures, qu'il n'a pas cres et qu'il
adoucit toujours dans une mesure quelconque.

Mais ceci prouve une chose sur laquelle je reviendrai, c'est que
l'intrt vident de Guillaume, personnifiant ici les emprunteurs,
est qu'il y ait beaucoup de Jacques et de Rabots, autrement dit, de
prteurs et de capitaux. Il est bien clair que si Guillaume peut dire
 Jacques: Vos prtentions sont exorbitantes, je vais m'adresser 
d'autres, il ne manque pas de Rabots dans le monde;--il sera dans
une situation meilleure que si le Rabot de Jacques est le seul qui
se puisse prter. Assurment, il n'y a pas d'aphorisme plus vrai que
celui-ci: _service pour service_. Mais n'oublions jamais qu'aucun
service n'a, comparativement aux autres, une valeur fixe et absolue.
Les parties contractantes sont libres. Chacune d'elles porte ses
exigences au point le plus lev possible, et la circonstance la plus
favorable  ces exigences, c'est l'absence de rivalit. Il suit de
l que s'il y a une classe d'hommes plus intresse que toute autre
 la formation,  la multiplication,  l'abondance des capitaux,
c'est surtout la classe emprunteuse. Or, puisque les capitaux ne se
forment et s'accumulent que sous le stimulant et par la perspective
d'une juste rmunration, qu'elle comprenne donc le dommage qu'elle
s'inflige  elle-mme, quand elle nie la lgitimit de l'intrt,
quand elle proclame la gratuit du crdit, quand elle dclame contre
la prtendue tyrannie du capital, quand elle dcourage l'pargne, et
pousse ainsi  la raret des capitaux et, par suite,  l'lvation de
la rente.

3 L'anecdote que je vous ai raconte vous met aussi sur la voie
d'expliquer ce phnomne, en apparence bizarre, qu'on appelle la
prennit ou la perptuit de l'intrt. Puisque, en prtant son
rabot, Jacques a pu trs-lgitimement stipuler cette condition qu'il
lui serait rendu au bout de l'an dans l'tat mme o il l'a cd;
n'est-il pas bien clair qu'il peut,  partir de cette chance,
soit l'employer  son usage, soit le prter de nouveau, sous la
mme condition? S'il prend ce dernier parti, le rabot lui reviendra
au bout de chaque anne et cela indfiniment. Jacques sera donc en
mesure de le prter aussi indfiniment, c'est--dire d'en tirer une
_rente perptuelle_. On dira que le rabot s'use. Cela est vrai,
mais il s'use par la main et au profit de l'emprunteur. Celui-ci a
fait entrer cette dperdition graduelle en ligne de compte et en a
assum sur lui, comme il le devait, les consquences. Il a calcul
qu'il tirerait de cet outil un avantage suffisant pour consentir
 le rendre dans son tat intgral, aprs avoir ralis encore un
bnfice. Aussi longtemps que Jacques n'usera pas ce capital par
lui-mme et pour son propre avantage, aussi longtemps qu'il renoncera
 ces avantages, qui permettent de le rtablir dans son intgrit, il
aura un droit incontestable  la restitution, et cela, indpendamment
de l'intrt.

Remarquez, en outre, que si, comme je crois l'avoir dmontr,
Jacques, bien loin de faire tort  Guillaume, lui a rendu _service_
en lui prtant son rabot pour un an, par la mme raison, il ne fera
pas tort, mais, au contraire, il rendra _service_  un second,  un
troisime,  un quatrime emprunteur dans les priodes subsquentes.
Par o vous pouvez comprendre que l'intrt d'un capital est aussi
naturel, aussi lgitime, aussi utile la millime anne que la
premire.

Allons plus loin encore. Il se peut que Jacques ne prte pas qu'un
seul rabot. Il est possible qu' force de travail, d'pargnes, de
privations, d'ordre, d'activit, il parvienne  prter une multitude
de rabots et de scies, c'est--dire  rendre une multitude de
_services_. J'insiste sur ce point que si le premier prt a t un
bien social, il en sera de mme de tous les autres, car ils sont tous
homognes et fonds sur le mme principe. Il pourra donc arriver
que la somme de toutes les rtributions reues par notre honnte
artisan, en change des services par lui rendus, suffise pour le
faire subsister. En ce cas, il y aura un homme, dans le monde, qui
aura le droit de vivre sans travailler. Je ne dis pas qu'il fera bien
de se livrer au repos; je dis qu'il en aura le droit, et s'il en use,
ce ne sera aux dpens de qui que ce soit, bien au contraire. Que si
la socit comprend un peu la nature des choses, elle reconnatra que
cet homme subsiste sur des services qu'il reoit sans doute (ainsi
faisons-nous tous), mais qu'il reoit trs-lgitimement en change
d'autres services qu'il a lui-mme rendus, qu'il continue  rendre
et qui sont trs-rels, puisqu'ils sont librement et volontairement
accepts.

Et ici on peut entrevoir une des plus belles harmonies du
monde social. Je veux parler du _Loisir_, non de ce loisir que
s'arrangent les castes guerrires et dominatrices par la spoliation
des travailleurs, mais du loisir, fruit lgitime et innocent de
l'activit passe et de l'pargne. En m'exprimant ainsi, je sais
que je choque bien des ides reues. Mais voyez! le loisir n'est-il
pas un ressort essentiel dans la mcanique sociale? sans lui, il
n'y aurait jamais eu dans le monde ni de Newton, ni de Pascal, ni
de Fnelon; l'humanit ne connatrait ni les arts, ni les sciences,
ni ces merveilleuses inventions prpares,  l'origine, par des
investigations de pure curiosit; la pense serait inerte, l'homme
ne serait pas perfectible. D'un autre ct, si le loisir ne se
pouvait expliquer que par la spoliation et l'oppression, s'il tait
un bien dont on ne peut jouir qu'injustement et aux dpens d'autrui,
il n'y aurait pas de milieu entre ces deux maux: ou l'humanit
serait rduite  croupir dans la vie vgtative et stationnaire,
dans l'ignorance ternelle, par l'absence d'un des rouages de
son mcanisme; ou bien, elle devrait conqurir ce rouage au prix
d'une invitable injustice et offrir de toute ncessit le triste
spectacle, sous une forme ou une autre, de l'antique classification
des tres humains en Matres et en Esclaves. Je dfie qu'on me
signale, dans cette hypothse, une autre alternative. Nous serions
rduits  contempler le plan providentiel qui gouverne la socit
avec le regret de penser qu'il prsente une dplorable lacune. Le
mobile du progrs y serait oubli, ou, ce qui est pis, ce mobile
ne serait autre que l'injustice elle-mme.--Mais non, Dieu n'a pas
laiss une telle lacune dans son oeuvre de prdilection. Gardons-nous
de mconnatre sa sagesse et sa puissance; que ceux dont les
mditations incompltes ne peuvent expliquer la lgitimit du loisir,
imitent du moins cet astronome qui disait:  tel point du ciel, il
doit exister une plante qu'on finira par dcouvrir, car sans elle le
monde cleste n'est pas harmonie, mais discordance.

Eh bien! je dis que, bien comprise, l'histoire de mon humble
Rabot, quoique bien modeste, suffit pour nous lever jusqu' la
contemplation d'une des harmonies sociales les plus consolantes et
les plus mconnues.

Il n'est pas vrai qu'il faille opter entre la ngation ou
l'illgitimit du loisir; grce  la rente et  sa naturelle
prennit, le loisir peut surgir du travail et de l'pargne. C'est
une douce perspective que chacun peut avoir en vue; c'est une noble
rcompense  laquelle chacun peut aspirer. Il fait son apparition
dans le monde, il s'y tend, il s'y distribue proportionnellement
 l'exercice de certaines vertus; il ouvre toutes les voies de
l'intelligence, il ennoblit, il moralise, il spiritualise l'me
de l'humanit, non-seulement sans peser d'un poids quelconque sur
ceux de nos frres que les conditions de la vie vouent encore  de
rudes labeurs, mais de plus en les soulageant progressivement de ce
que ce labeur a de plus lourd et de plus rpugnant. Il suffit que
les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, se prtent
 des conditions de moins en moins onreuses, qu'ils descendent,
qu'ils pntrent dans toutes les couches sociales et que, par une
progression admirable, aprs avoir affranchi les prteurs, ils htent
l'affranchissement des emprunteurs eux-mmes. Pour cela, il faut que
les lois et les moeurs soient toutes favorables  l'pargne, source
du capital. C'est assez dire que la premire de toutes les conditions
c'est de ne pas effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le
stimulant de l'pargne et sa raison d'tre: la rente.

Tant que nous ne voyons passer de main en main,  titre de prt,
que des _provisions_, des _matriaux_ et des _instruments_, choses
indispensables  la productivit du travail lui-mme, les ides
exposes jusqu'ici ne trouveront pas beaucoup de contradicteurs. Qui
sait mme si l'on ne me reprochera pas d'avoir fait un grand effort
pour enfoncer, comme on dit, une porte ouverte. Mais sitt que c'est
le _numraire_ qui se montre, comme matire de la transaction (et
c'est lui qui se montre presque toujours), aussitt les objections
renaissent en foule. L'argent, dira-t-on, ne se reproduit pas de
lui-mme ainsi que votre _sac de bl_; il n'aide pas le travail
comme votre _rabot_; il ne donne pas directement une satisfaction
comme votre _maison_. Il est donc impuissant, par sa nature, 
produire un intrt,  se multiplier, et la rmunration qu'il exige
est une vritable extorsion.

Qui ne voit o est le sophisme? Qui ne voit que le numraire n'est
qu'une forme transitoire que les hommes donnent un moment  d'autres
_valeurs_,  des utilits relles, dans le seul but de faciliter
leurs arrangements? Au milieu des complications sociales, l'homme
qui est en mesure de prter n'a presque jamais la chose mme, dont
l'emprunteur a besoin. Jacques a bien un rabot; mais peut-tre que
Guillaume dsire une scie. Ils ne pourraient pas s'entendre; la
transaction favorable  tous les deux ne pourrait avoir lieu, et
alors qu'arrive-t-il? Il arrive que Jacques change d'abord son rabot
contre de l'argent; il prt l'argent  Guillaume, et Guillaume
change l'argent contre une scie. La transaction s'est complique,
elle s'est dcompose en deux facteurs, ainsi que je l'ai expos plus
haut en parlant de l'change. Mais elle n'a pas pour cela chang de
nature. Elle ne contient pas moins tous les lments du prt direct.
Jacques ne s'en est pas moins dfait d'un outil qui lui tait utile;
Guillaume n'en a pas moins reu un instrument qui perfectionne son
travail et augmente ses profits; il n'y a pas moins service rendu
de la part du prteur, lui donnant droit  recevoir un service
quivalent de la part de l'emprunteur; cette juste quivalence
ne s'tablit pas moins par le dbat libre et contradictoire;
l'obligation bien naturelle de restituer  l'chance la _valeur_
intgrale n'en constitue pas moins le principe de la prennit de
l'intrt.

Est-ce qu'au bout d'un an, dit M. Thor, vous trouverez un cu de
plus dans un sac de cent francs?

Non certes, si 'emprunteur jette le sac de cent francs dans un coin.
 cette condition, le rabot non plus, ni le sac de bl, ne se
reproduisent d'eux-mmes. Mais ce n'est pas pour laisser l'argent
dans le sac ou le rabot au crochet qu'on les emprunte. On emprunte
le rabot pour s'en servir, ou l'argent pour se procurer un rabot. Et
s'il est bien dmontr que cet outil met l'emprunteur  mme de faire
des profits qu'il n'et pas faits sans lui, s'il est dmontr que le
prteur a renonc  crer pour lui-mme cet excdant de profits, on
comprend que la stipulation d'une part de cet excdant de profits en
faveur du prteur est quitable et lgitime.

L'ignorance du vrai rle que joue le numraire dans les transactions
humaines est la source des plus funestes erreurs. Je me propose de
lui consacrer un pamphlet tout entier[21].

[Note 21: Celui qui suit, sous le titre de _Maudit argent!_

                                               (_Note de l'diteur._)]

D'aprs ce qu'on peut induire des crits de M. Proudhon, ce qui l'a
amen  penser que la _gratuit du crdit_ tait une consquence
logique et dfinitive du progrs social, c'est l'observation de
ce phnomne qui nous montre l'intrt dcroissant  peu prs en
raison directe de la civilisation.  des poques de barbarie, on le
voit en effet  100 pour 100, et au del. Plus tard, il descend 
80,  60,  50,  40,  20,  10,  8,  5,  4,  3 pour 100. Ou
l'a mme vu en Hollande  2 pour 100. On en tire cette conclusion:
Puisque l'intrt se rapproche de zro  mesure que la socit se
perfectionne, il atteindra zro quand la socit sera parfaite. En
d'autres termes, ce qui caractrise la perfection sociale c'est la
gratuit du crdit. Abolissons donc l'intrt, et nous aurons atteint
le dernier terme du progrs[22].

Ceci n'est que spcieux, et puisque cette fausse argumentation peut
contribuer  populariser le dogme injuste, dangereux, subversif de
la gratuit du crdit, en le reprsentant comme concidant avec la
perfection sociale, le lecteur me permettra d'examiner en peu de mots
ce nouveau point de vue de la question.

[Note 22: Voy. la 10e lettre du pamphlet _Gratuit du crdit_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Qu'est-ce que l'_intrt_? c'est le _service_ rendu, aprs libre
dbat, par l'emprunteur au prteur, en rmunration du _service_
qu'il en a reu par le prt.

D'aprs quelle loi s'tablit le taux de ces _services_ rmunratoires
du prt? D'aprs la loi gnrale qui rgle l'quivalence de tous les
services, c'est--dire d'aprs la loi de l'offre et de la demande.
Plus une chose est facile  se procurer, moins on rend _service_ en
la cdant ou prtant. L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les
Pyrnes, ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me
cderait un verre d'eau, dans le dsert de Sahara. S'il y a beaucoup
de rabots, de sacs de bl, de maisons dans un pays, on en obtient
l'usage (_coeteris paribus_)  des conditions plus favorables que
s'il y en a peu, par la simple raison que le prteur rend en ce cas
un moindre _service relatif_.

Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abondent, plus
l'intrt baisse.

Est-ce  dire qu'il arrivera jamais  zro? Non, parce que, je le
rpte, le principe d'une rmunration est invinciblement dans le
prt. Dire que l'intrt s'anantira, c'est dire qu'il n'y aura plus
aucun motif d'pargner, de se priver, de former de nouveaux capitaux,
ni mme de conserver les anciens. En ce cas, la dissipation ferait
immdiatement le vide, et l'intrt reparatrait aussitt[23].

[Note 23: Pour la distinction entre les divers lments de l'intrt,
voy., au pamphlet _Gratuit du crdit_, les dernires pages de la 12e
lettre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En cela, le genre de _services_ dont nous nous occupons ne diffre
d'aucun autre. Grce au progrs industriel, une paire de bas qui
_valait_ 6 fr., n'a plus _valu_ successivement que 4 fr., 3 fr.,
2 fr. Nul ne peut dire jusqu' quel point cette valeur descendra,
mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elle ne descendra jamais 
zro,  moins que les bas ne finissent par se produire spontanment.
Pourquoi? Parce que le principe de la rmunration est dans le
travail; parce que celui qui travaille pour autrui rend un service
et doit recevoir un service: si l'on ne payait plus les bas, on
cesserait d'en faire et, avec la raret, le prix ne manquerait pas de
reparatre.

Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divisibilit 
l'infini, qui s'applique  la _valeur_ comme  la matire.

Il parat d'abord paradoxal, mais il est bien su de tous les
mathmaticiens qu'on peut de minute en minute, pendant l'ternit
entire, ter des fractions  un poids, sans jamais parvenir 
anantir le poids lui-mme. Il suffit que chaque fraction successive
soit moindre que la prcdente, dans une proportion dtermine et
rgulire.

Il est des pays o l'on s'attache  accrotre la taille des chevaux
ou  diminuer, dans la race ovine, le volume de la tte. Il est
impossible de prciser jusqu'o on arrivera dans cette voie. Nul ne
peut dire qu'il a vu le plus grand cheval ou la plus petite tte de
mouton qui paratra jamais dans le monde. Mais l'on peut dire que
la taille des chevaux n'atteindra jamais l'Infini, non plus que les
ttes de moutons le Nant.

De mme, nul ne peut dire jusqu'o descendra le prix des bas ou
l'intrt des capitaux, mais on peut affirmer, quand on connat la
nature des choses, que ni l'un ni l'autre n'arriveront jamais 
zro, car le travail et le capital ne peuvent pas plus vivre sans
rcompense que le mouton sans tte.

L'argumentation de M. Proudhon se rduit donc  ceci: Puisque les
plus habiles agriculteurs sont ceux qui ont le plus rduit la tte
des moutons, nous serons arrivs  la perfection agricole quand
les moutons seront acphales. Donc, pour raliser nous-mmes cette
perfection, coupons-leur le cou.

Me voici au terme de cette ennuyeuse dissertation. Pourquoi
faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu ncessaire
de pntrer ainsi jusque dans la nature intime de la rente? Je ne
terminerai pas sans faire remarquer une belle _moralit_ que l'on
peut tirer de cette loi: La baisse de l'intrt est proportionnelle
 l'abondance des capitaux. Cette loi tant donne, s'il y a une
classe d'hommes plus particulirement intresse que toute autre  ce
que les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent
et surabondent, c'est certainement la classe qui les emprunte,
directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mettent en
oeuvre des _matriaux_, qui se font aider par des _instruments_, qui
vivent sur des _provisions_, produits et conomiss par d'autres
hommes.

Imaginez, dans une vaste et fertile contre, une peuplade de
mille habitants, dnus de tout Capital ainsi dfini. Elle prira
infailliblement dans les tortures de la faim.--Passons  une
hypothse  peine moins cruelle. Supposons que dix de ces sauvages
soient pourvus d'Instruments et de Provisions en quantit suffisante
pour travailler et vivre eux-mmes jusqu' la rcolte, ainsi que
pour rmunrer les services de quatre-vingt-dix travailleurs. Le
rsultat forc sera la mort de neuf cents tres humains. Il est clair
encore que puisque 990 hommes, pousss par le besoin, se presseront
sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent, les dix
capitalistes seront matres du march. Ils obtiendront le travail
aux conditions les plus dures, car ils le mettront aux enchres. Et
remarquez ceci: Si ces capitalistes portent au coeur des sentiments
dvous, qui les induisent  s'imposer des privations personnelles
afin de diminuer les souffrances de quelques-uns de leurs frres,
cette gnrosit, qui se rattache  la morale, sera aussi noble
dans son principe qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette
fausse philanthropie qu'on veut si inconsidrment mler aux lois
conomiques, ils ont la prtention de rmunrer largement le travail,
loin de faire du bien, ils feront du mal. Ils donneront double
salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hommes seront mieux pourvus,
tandis que quarante-cinq autres viendront augmenter le nombre de
ceux que la tombe va dvorer. L'hypothse tant donne, ce n'est pas
l'abaissement du salaire qui est le vrai flau, mais la raret du
capital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet du
mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le remde. Il
agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la souffrance autant
qu'il peut l'tre et sauve autant de vies qu'une quantit dtermine
de subsistances permet d'en sauver.

Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y en ait cent,
deux cents, cinq cents, n'est-il pas vident que la condition de
toute la peuplade, et surtout celle des proltaires, sera de plus
en plus amliore? N'est-il pas vident que, toute considration de
gnrosit  part, ils obtiendront plus de travail et un meilleur
prix de leur travail? qu'eux-mmes seront plus en mesure de former
des capitaux, sans qu'on puisse assigner de limite  cette facilit
toujours croissante de raliser l'galit et le bien-tre? Combien ne
seraient-ils donc pas insenss, s'ils admettaient des doctrines et
se livraient  des actes de nature  tarir la source des salaires, 
paralyser le mobile et le stimulant de l'pargne! Qu'ils apprennent
donc cette leon: sans doute les capitaux sont bons pour ceux qui
les ont, qui le nie? mais ils sont utiles aussi  ceux qui n'ont pu
encore en former, et il importe  ceux qui n'en ont pas que d'autres
en aient.

Oui, si les proltaires connaissaient leurs vrais intrts,
ils rechercheraient avec le plus grand soin quelles sont les
circonstances favorables ou dfavorables  l'pargne, afin de
favoriser les premires et de dcourager les secondes. Ils
accueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend  la prompte
formation des capitaux. Ils s'enthousiasmeraient pour la paix, la
libert, l'ordre, la scurit, l'union des classes et des peuples,
l'conomie, la modration des dpenses publiques, et la simplicit
du mcanisme gouvernemental; car c'est sous l'empire de toutes ces
circonstances que l'pargne fait son oeuvre, met l'abondance  la
porte des masses, appelle  former des capitaux ceux mme qui,
autrefois, taient rduits  les empruntera  de dures conditions.
Ils repousseraient avec nergie l'esprit guerrier qui dtourne de
sa vritable fin une si grande part du travail humain, l'esprit de
monopole qui drange l'quitable distribution des richesses telle
que la libert seule peut la raliser, la multiplicit des services
publics qui n'entreprennent sur notre bourse que pour gner notre
libert, et enfin ces doctrines subversives, haineuses, irrflchies,
qui effrayent le capital, l'empchent de se former, le forcent 
fuir, et en dfinitive le _renchrissent_, au dtriment surtout des
travailleurs qui le mettent en oeuvre.

Eh quoi!  cet gard, la Rvolution de Fvrier n'est-elle pas une
dure leon? n'est-il pas vident que l'_inscurit_ qu'elle a jete
dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre, l'avnement
des thories funestes auxquelles je fais allusion et qui, des clubs,
ont failli pntrer dans les rgions lgislatives, ont lev partout
le taux de l'intrt? N'est-il pas vident que ds lors il a t
plus difficile aux proltaires de se procurer ces _matriaux_,
_instruments_ et _provisions_ sans lesquels le travail est
impossible? n'est-ce pas l ce qui amne le chmage, et le chmage
n'amne-t-il pas  son tour la baisse des salaires? Ainsi le travail
manque aux proltaires prcisment par la mme cause qui grve d'un
surcrot de prix, en raison de la hausse de l'intrt, les objets
qu'ils consomment. Hausse d'intrts, baisse des salaires, cela veut
dire, en d'autres termes, que le mme objet conserve son prix, mais
que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui, celle de
l'ouvrier.

Un de mes amis, charg de faire une enqute sur l'industrie
parisienne, m'a assur que les fabricants lui ont rvl un fait bien
saisissant et qui prouve mieux que tous les raisonnements combien
l'inscurit et l'incertitude nuisent  la formation des capitaux.
On avait remarqu que, pendant la priode la plus fcheuse, les
dpenses populaires de pure fantaisie n'avaient pas diminu. Les
petits thtres, les barrires, les cabarets, les dbits de tabac
taient aussi frquents qu'aux jours de prosprit. Dans l'enqute,
les travailleurs eux-mmes ont ainsi expliqu ce phnomne.  quoi
bon pargner? qui sait le sort qui nous attend? qui sait si l'intrt
ne va pas tre aboli? qui sait si l'tat, devenu prteur universel
 titre gratuit, ne voudra pas faire avorter tous les fruits, que
nous pourrions attendre de nos conomies? Eh bien! je dis que si de
telles ides pouvaient prvaloir pendant deux annes seulement, c'en
serait assez pour faire de notre belle France une Turquie. La misre
y deviendrait gnrale et endmique; et,  coup sr, les premiers
frapps seraient les plus pauvres.

Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisation _artificielle_
du travail; savez-vous pourquoi? Parce qu'on ignore les lois de
son organisation _naturelle_; c'est--dire de cette organisation
merveilleuse qui rsulte de la libert. On vous dit que la libert
fait saillir ce qu'on nomme l'antagonisme radical des classes;
qu'elle cre et met aux prises deux intrts opposs, l'intrt des
capitalistes et ceux des proltaires. Mais il faudrait commencer
par prouver que cet antagonisme existe par le voeu de la nature;
et ensuite, il resterait  dmontrer comment les arrangements de
la _contrainte_ valent mieux que ceux de la _libert_, car entre
Libert et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait 
dmontrer encore que la contrainte s'exercera toujours  votre
avantage et au prjudice des riches.--Mais non, cet antagonisme
radical, cette opposition naturelle d'intrts n'existent pas. Ce
n'est qu'un mauvais rve d'imaginations perverties et en dlire.
Non, un plan si dfectueux n'est pas sorti de la Pense Divine. Pour
l'affirmer, il faut commencer par nier Dieu. Et voyez comme, en
vertu des lois sociales et par cela seul que les hommes changent
librement entre eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel
lien harmonique rattache les classes les unes aux autres! Voil
des propritaires de terre: quel est leur intrt? que le sol soit
fcond et le soleil bienfaisant; mais qu'en rsulte-t-il? que le bl
abonde, qu'il _baisse de prix_, et l'avantage tourne au profit de
ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voil des fabricants: quelle est
leur constante pense? de perfectionner leur travail, d'augmenter
la puissance de leurs machines, de se procurer, aux meilleures
conditions, les matires premires. Et  quoi tout cela aboutit-il?
 l'abondance et au _bas prix_ des produits, c'est--dire que tous
les efforts des fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se rsolvent
en un profit pour le public consommateur, dont vous faites partie.
Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien! les capitalistes
n'chappent pas  cette loi. Les voil fort occups de faire valoir,
d'conomiser, de tirer bon parti de leurs avances. C'est fort bien,
mais mieux ils russissent, plus ils favorisent l'abondance des
capitaux, et, par une suite ncessaire, la baisse de l'intrt. Or,
 qui profite la baisse de l'intrt? n'est-ce pas  l'emprunteur
d'abord, et, en dfinitive, aux consommateurs des choses que les
capitaux concourent  produire[24]?

[Note 24: Voy. les pages 30  45 du tome IV.--Voy. aussi le chap.
VIII du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il est donc certain que le rsultat final des efforts de chaque
classe, c'est le bien commun de toutes.

On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne disconviens
pas que chacun ne cherche  tirer le meilleur parti possible de sa
situation, mais, dans ce sens, on ne ralise que ce qui est possible.
Or, jamais il n'est possible aux capitaux de tyranniser le travail
que lorsqu'ils sont rares, car alors ils font la loi, ils mettent la
main-d'oeuvre aux enchres. Jamais cette tyrannie ne leur est plus
impossible que lorsqu'ils sont abondants, car, en ce cas, c'est le
travail qui commande.

Arrire donc les jalousies de classes, les malveillances, les haines
sans fondement, les dfiances injustes. Ces passions dpraves
nuisent  ceux qui les nourrissent dans leur coeur. Ce n'est pas
l de la morale dclamatoire; c'est un enchanement de causes
et d'effets susceptible d'tre rigoureusement, mathmatiquement
dmontr; et il n'en est pas moins sublime parce qu'il satisfait
autant l'intelligence que le sentiment.

Je rsume toute cette dissertation par ces mots: Ouvriers,
travailleurs, proltaires, classes dnues et souffrantes,
voulez-vous amliorer votre sort? Vous n'y russirez pas par la
lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a trois choses
qui ne peuvent perfectionner la communaut tout entire sans tendre
sur vous leurs bienfaits, ces trois choses sont: PAIX, LIBERT et
SCURIT.




MAUDIT ARGENT[25].

[Note 25: Publi dans le numro d'avril 1849 du _Journal des
conomistes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


--Maudit argent! maudit argent! s'criait d'un air dsol F*
l'conomiste, au sortir du Comit des finances o l'on venait de
discuter un projet de papier-monnaie.

--Qu'avez-vous? lui dis-je. D'o vient ce dgot subit pour la plus
encense des divinits de ce monde?

--Maudit argent! maudit argent!

--Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je n'aie entendu
blasphmer, la paix, la libert, la vie, et Brutus a t jusqu'
dire: Vertu! tu n'es qu'un nom! Mais si quelque chose a chapp
jusqu'ici...

--Maudit argent! maudit argent!

--Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arriv? Crsus
vient-il de vous clabousser? Mondor vous a-t-il ravi l'amour de
votre mie? ou bien Zole a-t-il achet contre vous une diatribe au
gazetier?

--Je n'envie pas le char de Crsus; ma renomme, par son nant,
chappe  la langue de Zole; et quant  ma mie, jamais, jamais
l'ombre mme de la tache la plus lgre...

--Ah! j'y suis. O avais-je la tte? Vous tes, vous aussi, inventeur
d'une rorganisation sociale, _systme_ F*. Votre socit, vous la
voulez plus parfaite que celle de Sparte, et pour cela toute monnaie
doit en tre svrement bannie. Ce qui vous embarrasse, c'est de
dcider vos adeptes  vider leur escarcelle. Que voulez-vous? c'est
l'cueil de tous les rorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne ft
merveille s'il parvenait  vaincre toutes les rsistances, et si
l'humanit tout entire consentait  devenir entre ses doigts cire
molle; mais elle s'entte  n'tre pas cire molle. Elle coute,
applaudit ou ddaigne, et..... va comme devant.

--Grce au Ciel, je rsiste encore  cette manie du jour. Au lieu
d'inventer des lois sociales, j'tudie celles qu'il a plu  Dieu
d'inventer, ayant d'ailleurs le bonheur de les trouver admirables
dans leur dveloppement progressif. Et c'est pour cela que je rpte:
Maudit argent! maudit argent!

--Vous tes donc proudhonien ou proudhoniste? Eh, morbleu! vous avez
un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine,
ne vous rservant que cent sous pour prendre une action de la Banque
d'change.

--Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire le signe
trompeur!

--Alors, il ne me reste plus qu'une hypothse. Vous tes un nouveau
Diogne, et vous allez m'affadir d'une tirade  la Snque, sur le
mpris des richesses.

--Le Ciel m'en prserve! Car la richesse, voyez-vous, ce n'est pas un
peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du pain pour ceux qui ont
faim, des vtements pour ceux qui sont nus, du bois qui rchauffe,
de l'huile qui allonge le jour, une carrire, ouverte  votre fils,
une dot assure  votre fille, un jour de repos pour la fatigue,
un cordial pour la dfaillance, un secours gliss dans la main du
pauvre honteux, un toit contre l'orage, des ailes aux amis qui se
rapprochent, une diversion pour la tte que la pense fait plier,
l'incomparable joie de rendre heureux ceux qui nous sont chers.
La richesse, c'est l'instruction, l'indpendance, la dignit, la
confiance, la charit, tout ce que le dveloppement de nos facults
peut livrer aux besoins du corps et de l'esprit; c'est le progrs,
c'est la civilisation. La richesse, c'est l'admirable rsultat
civilisateur de deux admirables agents, plus civilisateurs encore
qu'elle-mme: le travail et l'change[26].

[Note 26: Voy. le chap. VI du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Bon! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithyrambe  la
richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous accabliez l'or de vos
imprcations?

--Eh! ne comprenez-vous pas que c'tait tout simplement une boutade
d'conomiste! Je maudis l'argent prcisment parce qu'on le confond,
comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette
confusion sortent des erreurs et des calamits sans nombre. Je le
maudis, parce que sa fonction dans la socit est mal comprise et
trs-difficile  faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille
toutes les ides, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour
la cause, alpha pour omga; parce que sa prsence dans le monde,
bienfaisante par elle-mme, y a cependant introduit une notion
funeste, une ptition de principes, une thorie  rebours, qui,
dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglant la
terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre
l'erreur  laquelle il a donn naissance autrement que par une longue
et fastidieuse dissertation que personne n'coutera. Ah! si je tenais
au moins sous ma main un auditeur patient et bnvole!

--Morbleu! il ne sera pas dit que faute d'une victime vous resterez
dans l'tat d'irritation o je vous vois. J'coute; parlez,
dissertez, ne vous gnez en aucune faon.

--Vous me promettez de prendre intrt...

--Je vous promets de prendre patience.

--C'est bien peu.

--C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi
d'abord comment une mprise sur le numraire, si mprise il y a, se
trouve au fond de toutes les erreurs conomiques.

--L, franchement, la main sur la conscience, ne vous est-il jamais
arriv de confondre la richesse avec l'argent?

--Je ne sais; je ne me suis jamais morfondu sur l'conomie politique.
Mais, aprs tout, qu'en rsulterait-il?

--Pas grand'chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence
sur vos actes; car, voyez-vous, en matire de travail et d'change,
quoiqu'il y ait autant d'opinions que de ttes, nous agissons tous de
la mme manire.

-- peu prs comme nous marchons d'aprs les mmes principes; encore
que nous ne soyons pas d'accord sur la thorie de l'quilibre et de
la gravitation.

--Justement. Quelqu'un qui serait conduit par ses inductions  croire
que, pendant la nuit, nous avons la tte en bas et les pieds en haut,
pourrait faire l-dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme
tout le monde.

--Je le crois bien. Si non, il serait vite puni d'tre trop bon
logicien.

--De mme, cet homme mourrait bientt de faim qui, s'tant persuad
que l'argent est la richesse relle, serait consquent jusqu'au
bout. Voil pourquoi cette thorie est fausse, car il n'y a de
thorie vraie que celle qui rsulte des faits mmes, tels qu'ils se
manifestent en tous temps ou en tous lieux.

--Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence de l'intrt
personnel, la consquence funeste de l'acte erron tend incessamment
 redresser l'erreur. Mais si celle dont vous parlez a si peu
d'influence, pourquoi vous donne-t-elle tant d'humeur?

--C'est que, quand un homme, au lieu d'agir pour lui-mme, dcide
pour autrui, l'intrt personnel, cette sentinelle si vigilante et
si sensible, n'est plus l pour crier: Ae! La responsabilit est
dplace. C'est Pierre qui se trompe, et c'est Jean qui souffre; le
faux systme du lgislateur devient forcment la rgle d'action de
populations entires. Et voyez la diffrence. Quand vous avez de
l'argent et grand'faim, quelle que soit votre thorie du numraire,
que faites-vous?

--J'entre chez un boulanger et j'achte du pain.

--Vous n'hsitez pas  vous dfaire de votre argent?

--Je ne l'ai que pour cela.

--Et si,  son tour, ce boulanger a soif, que fait-il?

--Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec l'argent que je
lui ai donn.

--Quoi! il ne craint pas de se ruiner?

--La vritable ruine serait de ne manger ni boire.

--Et tous les hommes qui sont sur la terre, s'ils sont libres,
agissent de mme?

--Sans aucun doute. Voulez-vous qu'ils meurent de faim pour entasser
des sous?

--Loin de l, je trouve qu'ils agissent sagement, et je voudrais
que la thorie ne ft autre chose que la fidle image de cette
universelle pratique. Mais supposons maintenant que vous tes le
lgislateur, le roi absolu d'un vaste empire o il n'y a pas de mines
d'or.

--La fiction me plat assez.

--Supposons encore que vous tes parfaitement convaincu de ceci: La
richesse consiste uniquement et exclusivement dans le numraire;
qu'en concluriez-vous?

--J'en conclurais qu'il n'y a pas d'autre moyen pour moi d'enrichir
mon peuple, ou pour lui de s'enrichir lui-mme, que de soutirer le
numraire des autres peuples.

--C'est--dire de les appauvrir. La premire consquence  laquelle
vous arriveriez serait donc celle-ci: Une nation ne peut gagner que
ce qu'une autre perd.

--Cet axiome a pour lui l'autorit de Bacon et de Montaigne.

--Il n'en est pas moins triste, car enfin il revient  dire: Le
progrs est impossible. Deux peuples, pas plus que deux hommes, ne
peuvent prosprer cte  cte.

--Il semble bien que cela rsulte du principe.

--Et comme tous les hommes aspirent  s'enrichir, il faut dire que
tous aspirent, en vertu d'une loi providentielle,  ruiner leurs
semblables.

--Ce n'est pas du christianisme, mais c'est de l'conomie politique.

--Dtestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi absolu. Ce n'est
pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne limite votre puissance.
Qu'allez-vous faire en vertu de cette doctrine: la richesse, c'est
l'argent?

--Mes vues se porteront  accrotre sans cesse, au sein de mon
peuple, la masse du numraire.

--Mais il n'y a pas de mines dans votre royaume. Comment vous y
prendrez-vous? Qu'ordonnerez-vous?

--Je n'ordonnerai rien; je dfendrai. Je dfendrai, sous peine de
mort, de faire sortir un cu du pays.

--Et si votre peuple, ayant de l'argent, a faim aussi?

--N'importe. Dans le systme o nous raisonnons, lui permettre
d'exporter des cus, ce serait lui permettre de s'appauvrir.

--En sorte que, de votre aveu, vous le forceriez  se conduire
sur un principe oppos  celui qui vous guide vous-mme dans des
circonstances semblables. Pourquoi cela?

--C'est sans doute parce que ma propre faim me pique, et que la faim
des peuples ne pique pas les lgislateurs.

--Eh bien! je puis vous dire que votre plan chouerait, et qu'il n'y
a pas de surveillance assez vigilante pour empcher, quand le peuple
a faim, les cus de sortir, si le bl a la libert d'entrer.

--En ce cas, ce plan, erron ou non, est inefficace pour le bien
comme pour le mal, et nous n'avons plus  nous en occuper.

--Vous oubliez que vous tes lgislateur. Est-ce qu'un lgislateur
se rebute pour si peu, quand il fait ses expriences sur autrui? Le
premier dcret ayant chou, ne chercheriez-vous pas un autre moyen
d'atteindre votre but?

--Quel but?

--Vous avez la mmoire courte; celui d'accrotre, au sein de votre
peuple, la masse du numraire suppos tre la seule et vraie richesse.

--Ah! vous m'y remettez; pardon. Mais c'est que, voyez-vous, on a dit
de la musique: Pas trop n'en faut; je crois que c'est encore plus
vrai de l'conomie politique. M'y revoil. Mais je ne sais vraiment
qu'imaginer...

--Cherchez bien. D'abord, je vous ferai remarquer que votre premier
dcret ne rsolvait le problme que ngativement. Empcher les cus
de sortir, c'est bien empcher la richesse de diminuer, mais ce n'est
pas l'accrotre.

--Ah! je suis sur la voie... ce bl libre d'entrer... Il me vient une
ide lumineuse... Oui, le dtour est ingnieux, le moyen infaillible,
je touche au but.

-- mon tour, je vous demanderai: quel but?

--Eh! morbleu, d'accrotre la masse du numraire.

--Comment vous y prendrez-vous, s'il vous plat?

--N'est-il pas vrai que pour que la pile d'argent s'lve toujours,
la premire condition est qu'on ne l'entame jamais?

--Bien.

--Et la seconde qu'on y ajoute toujours?

--Trs-bien.

--Donc le problme sera rsolu, en ngatif et positif, comme disent
les socialistes, si d'un ct j'empche l'tranger d'y puiser, et si,
de l'autre, je le force  y verser.

--De mieux en mieux.

--Et pour cela deux simples dcrets o le numraire ne sera pas mme
mentionn. Par l'un, il sera dfendu  mes sujets de rien acheter au
dehors; par l'autre, il leur sera ordonn d'y beaucoup vendre.

--C'est un plan fort bien conu.

--Est-il nouveau? Je vais aller me pourvoir d'un brevet d'invention.

--Ne vous donnez pas cette peine; la priorit vous serait conteste.
Mais prenez garde  une chose.

--Laquelle?

--Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que vous empcherez
vos sujets d'acheter des produits trangers. Il suffira d'en prohiber
l'entre. Trente ou quarante mille douaniers feront l'affaire.

--C'est un peu cher. Qu'importe? L'argent qu'on leur donne ne sort
pas du pays.

--Sans doute; et dans notre systme, c'est l'essentiel. Mais pour
forcer la vente au dehors, comment procderez-vous?

--Je l'encouragerai par des primes, au moyen de quelques bons impts
frapps sur mon peuple.

--En ce cas, les exportateurs, contraints par leur propre rivalit,
baisseront leurs prix d'autant, et c'est comme si vous faisiez cadeau
 l'tranger de ces primes ou de ces impts.

--Toujours est-il que l'argent ne sortira pas du pays.

--C'est juste. Cela rpond  tout; mais si votre systme est si
avantageux, les rois vos voisins l'adopteront. Ils reproduiront vos
dcrets; ils auront des douaniers et repousseront vos produits, afin
que chez eux non plus la pile d'argent ne diminue pas.

--J'aurai une arme et je forcerai leurs barrires.

--Ils auront une arme et forceront les vtres.

--J'armerai des navires, je ferai des conqutes, j'acquerrai des
colonies, et crerai  mon peuple des consommateurs qui seront bien
obligs de manger notre bl et boire notre vin[27].

[Note 27: Voy., au tome II, l'introduction de _Cobden et la Ligue_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront vos
conqutes, vos colonies et vos consommateurs. Voil la guerre partout
et le monde en feu.

--J'augmenterai mes impts, mes douaniers, ma marine et mon arme.

--Les autres vous imiteront.

--Je redoublerai d'efforts.

--Ils feront de mme. En attendant, rien ne prouve que vous aurez
russi  beaucoup vendre.

--Il n'est que trop vrai. Bienheureux si les efforts commerciaux se
neutralisent.

--Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces douaniers, ces
soldats, ces vaisseaux, ces contributions crasantes, cette tension
perptuelle vers un rsultat impossible, cet tat permanent de
guerre ouverte ou secrte avec le monde entier, ne sont-ils pas la
consquence logique, ncessaire de ce que le lgislateur s'est coiff
de cette ide (qui n'est, vous en tes convenu,  l'usage d'aucun
homme agissant pour lui-mme): La richesse, c'est le numraire;
accrotre le numraire, c'est accrotre la richesse?

--J'en conviens. Ou l'axiome est vrai, et alors le lgislateur
doit agir dans le sens que j'ai dit, bien que ce soit la guerre
universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c'est pour se ruiner que
les hommes se dchirent.

--Et souvenez-vous qu'avant d'tre roi, ce mme axiome vous avait
conduit par la logique  ces maximes: Ce que l'un gagne, l'autre
le perd. Le profit de l'un est le dommage de l'autre; lesquelles
impliquent un antagonisme irrmdiable entre tous les hommes.

--Il n'est que trop certain. Philosophe ou lgislateur, soit que je
raisonne ou que j'agisse, partant de ce principe: l'argent, c'est la
richesse,--j'arrive toujours  cette conclusion ou  ce rsultat:
la guerre universelle. Avant de le discuter, vous avez bien fait
de m'en signaler les consquences; sans cela, je n'aurais jamais
eu le courage de vous suivre jusqu'au bout dans votre dissertation
conomique; car,  vous parler net, cela n'est pas divertissant.

-- qui le dites-vous? C'est  quoi je pensais quand vous m'entendiez
murmurer: Maudit argent! Je gmissais de ce que mes compatriotes
n'ont pas le courage d'tudier ce qu'il leur importe tant de savoir.

--Et pourtant, les consquences sont effrayantes.

--Les consquences! Je ne vous en ai signal qu'une. J'aurais pu vous
en montrer de plus funestes encore.

--Vous me faites dresser les cheveux sur la tte! Quels autres maux
a pu infliger  l'humanit cette confusion entre l'Argent et la
Richesse?

--Il me faudra longtemps pour les numrer. C'est une doctrine qui
a une nombreuse ligne. Son fils an, nous venons de faire sa
connaissance, s'appelle _rgime prohibitif_; le cadet, _systme
colonial_; le troisime, _haine au capital_; le Benjamin,
_papier-monnaie_.

--Quoi! le papier-monnaie procde de la mme erreur?

--Directement. Quand les lgislateurs, aprs avoir ruin les hommes
par la guerre et l'impt, persvrent dans leur ide, ils se disent:
Si le peuple souffre, c'est qu'il n'a pas assez d'argent. Il en
faut faire. Et comme il n'est pas ais de multiplier les mtaux
prcieux, surtout quand on a puis les prtendues ressources de la
prohibition, nous ferons du numraire fictif, ajoutent-ils, rien
n'est plus ais, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille!
ils seront tous riches.

--En effet, ce procd est plus expditif que l'autre, et puis il
n'aboutit pas  la guerre trangre.

--Non, mais  la guerre civile.

--Vous tes bien pessimiste. Htez-vous donc de traiter la question
au fond. Je suis tout surpris de dsirer, pour la premire fois,
savoir si l'argent (ou son signe) est la richesse.

--Vous m'accorderez bien que les hommes ne satisfont immdiatement
aucun de leurs besoins avec des cus. S'ils ont faim, c'est du pain
qu'il leur faut; s'ils sont nus, des vtements; s'ils sont malades,
des remdes; s'ils ont froid, un abri, du combustible; s'ils aspirent
 apprendre, des livres; s'ils dsirent se dplacer, des vhicules,
et ainsi de suite. La richesse d'un pays se reconnat  l'abondance
et  la bonne distribution de toutes ces choses.

Par o vous devez reconnatre avec bonheur combien est fausse
cette triste maxime de Bacon: _Ce qu'un peuple gagne, l'autre le
perd ncessairement_; maxime exprime d'une manire plus dsolante
encore par Montaigne, en ces termes: _Le profit de l'un est le
dommage de l'autre_. Lorsque Sem, Cham et Japhet se partagrent les
vastes solitudes de cette terre, assurment chacun d'eux put btir,
desscher, semer, rcolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se
mieux vtir, se mieux instruire, se perfectionner, s'enrichir, en
un mot, et accrotre ses jouissances, sans qu'il en rsultt une
dpression ncessaire dans les jouissances analogues de ses frres.
Il en est de mme de deux peuples.

--Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans relations entre
eux, peuvent, en travaillant plus, en travaillant mieux, prosprer
cte  cte sans se nuire. Ce n'est pas l ce qui est ni par les
axiomes de Montaigne et de Bacon. Ils signifient seulement que,
dans le commerce qui se fait entre deux peuples ou deux hommes, si
l'un gagne, il faut que l'autre perde. Et cela est vident de soi;
l'change n'ajoutant rien par lui-mme  la masse de ces choses
utiles dont vous parliez, si aprs l'change une des parties se
trouve en avoir plus, il faut bien que l'autre partie se trouve en
avoir moins.

--Vous vous faites de l'change une ide bien incomplte, incomplte
au point d'en devenir fausse. Si Sem est sur une plaine fertile en
bl, Japhet sur un coteau propre  produire du vin, Cham sur de
gras pturages, il se peut que la sparation des occupations, loin
de nuire  l'un d'eux, les fasse prosprer tous les trois. Cela
doit mme arriver, car la distribution du travail, introduite par
l'change, aura pour effet d'accrotre la masse du bl, du vin et
de la viande  partager. Comment en serait-il autrement, si vous
admettez la libert de ces transactions? Ds l'instant que l'un
des trois frres s'apercevrait que le travail, pour ainsi dire
socitaire, le constitue en perte permanente, comparativement au
travail solitaire, il renoncerait  changer. L'change porte avec
lui-mme son titre  notre reconnaissance. Il s'accomplit, donc il
est bon[28].

[Note 28: Voy. le chap. IV du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Mais l'axiome de Bacon est vrai quand il s'agit d'or et d'argent.
Si l'on admet qu' un moment dtermin il en existe dans le monde une
quantit donne, il est bien clair qu'une bourse ne se peut emplir
qu'une autre bourse ne se vide.

--Et si l'on professe que l'or est la richesse, la conclusion est
qu'il y a parmi les hommes des dplacements de fortune et jamais de
progrs gnral. C'est justement ce que je disais en commenant. Que
si, au contraire, vous voyez la vraie richesse dans l'abondance des
choses utiles propres  satisfaire nos besoins et nos gots, vous
comprendrez comme possible la prosprit simultane. Le numraire
ne sert qu' faciliter la transmission d'une main  l'autre de ces
choses utiles, ce qui s'accomplit aussi bien avec une once de mtal
rare, comme l'or, qu'avec une livre de mtal plus abondant, comme
l'argent, ou avec un demi-quintal de mtal plus abondant encore,
comme le cuivre. D'aprs cela, s'il y avait  la disposition de tous
les Franais une fois plus de toutes ces choses utiles, la France
serait le double plus riche, bien que la quantit de numraire restt
la mme; mais il n'en serait pas ainsi s'il y avait le double de
numraire, la masse des choses utiles n'augmentant pas.

--La question est de savoir si la prsence d'un plus grand nombre
d'cus n'a pas prcisment pour effet d'augmenter la masse des choses
utiles.

--Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux termes? Les aliments,
les vtements, les maisons, le combustible, tout cela vient de la
nature et du travail, d'un travail plus ou moins habile s'exerant
sur une nature plus ou moins librale.

--Vous oubliez une grande force, qui est l'change. Si vous avouez
que c'est une force, comme vous tes convenu que les cus le
facilitent, vous devez convenir qu'ils ont une puissance indirecte de
production.

--Mais j'ai ajout qu'un peu de mtal rare facilite autant de
transactions que beaucoup de mtal abondant, d'o il suit qu'on
n'enrichit pas un peuple en le _forant_ de donner des choses utiles
pour avoir plus d'argent.

--Ainsi, selon vous, les trsors qu'on trouve en Californie
n'accrotront pas la richesse du monde?

--Je ne crois pas qu'ils ajoutent beaucoup aux jouissances, aux
satisfactions relles de l'humanit prise dans son ensemble. Si l'or
de la Californie ne fait que remplacer dans le monde celui qui se
perd et se dtruit, cela peut avoir son utilit. S'il en augmente
la masse, il la dprciera. Les chercheurs d'or seront plus riches
qu'ils n'eussent t sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se
trouvera l'or actuel au moment de la dprciation, se procureront
moins de satisfactions  somme gale. Je ne puis voir l un
accroissement, mais un dplacement de la vraie richesse, telle que je
l'ai dfinie.

--Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de la peine  me
faire comprendre que je ne suis pas plus riche, toutes choses gales
d'ailleurs, si j'ai deux cus, que si je n'en ai qu'un.

--Aussi n'est-ce pas ce que je dis.

--Et ce qui est vrai de moi l'est de mon voisin, et du voisin de mon
voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, en faisant le tour
du pays. Donc, si chaque Franais a plus d'cus, la France est plus
riche.

--Et voil votre erreur, l'erreur commune, consistant  conclure _de
un  tous_ et du particulier au gnral.

--Quoi! n'est-ce pas de toutes les conclusions la plus concluante? Ce
qui est vrai de chacun ne l'est-il pas de tous? Qu'est-ce que _tous_,
sinon les _chacuns_ nomms en une seule fois? Autant vaudrait me dire
que _chaque_ Franais pourrait tout  coup grandir d'un pouce, sans
que la taille moyenne de tous les Franais ft plus leve.

--Le raisonnement est spcieux, j'en conviens, et voil justement
pourquoi l'illusion qu'il recle est si commune. Examinons pourtant.

Dix joueurs se runissaient dans un salon. Pour plus de facilit,
ils avaient coutume de prendre chacun dix jetons contre lesquels
ils dposaient cent francs sous le chandelier, de manire  ce que
chaque jeton correspondit  dix francs. Aprs la partie on rglait
les comptes, et les joueurs retiraient du chandelier autant de fois
dix francs qu'ils pouvaient reprsenter de jetons. Ce que voyant,
l'un d'eux, grand arithmticien peut-tre, mais pauvre raisonneur,
dit: Messieurs, une exprience invariable m'apprend qu' la fin de
la partie je me trouve d'autant plus riche que j'ai plus de jetons.
N'avez-vous pas fait la mme observation sur vous-mmes? Ainsi ce qui
est vrai de moi est successivement vrai de chacun de vous, et _ce
qui est vrai de chacun l'est de tous_. Donc nous serions tous plus
riches, en fin de jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien
n'est plus ais; il suffit d'en distribuer le double. C'est ce qui
fut fait. Mais quand la partie termine, on en vint au rglement,
on s'aperut que les mille francs du chandelier ne s'taient pas
miraculeusement multiplis, suivant l'attente gnrale. Il fallut
les partager, comme on dit, _au prorata_, et le seul rsultat (bien
chimrique!) obtenu, fut celui-ci: chacun avait bien le double de
jetons, mais chaque jeton, au lieu de correspondre  _dix_ francs,
n'en reprsentait plus que _cinq_. Il fut alors parfaitement constat
que ce qui est vrai de chacun ne l'est pas toujours de tous.

--Je le crois bien: vous supposez un accroissement gnral de jetons,
sans un accroissement correspondant de la mise sous le chandelier.

--Et vous, vous supposez un accroissement gnral d'cus sans un
accroissement correspondant des choses dont ces cus facilitent
l'change.

--Est-ce que vous assimilez les cus  des jetons?

--Non certes,  d'autres gards; oui, au point de vue du raisonnement
que vous m'opposiez et que j'avais  combattre. Remarquez une chose.
Pour qu'il y ait accroissement gnral d'cus dans un pays, il faut,
ou que ce pays ait des mines, ou que son commerce se fasse de telle
faon qu'il donne des choses utiles pour recevoir du numraire. _Hors
de ces deux hypothses_, un accroissement universel est impossible,
les cus ne faisant que changer de mains, et, dans ce cas, encore
qu'il soit bien vrai que chacun pris individuellement soit d'autant
plus riche qu'il a plus d'cus, on n'en peut pas dduire la
gnralisation que vous faisiez tout  l'heure, puisqu'un cu de plus
dans une bourse implique de toute ncessit un cu de moins dans une
autre. C'est comme dans votre comparaison avec la taille moyenne.
Si chacun de nous ne grandissait qu'aux dpens d'autrui, il serait
bien vrai de chacun pris individuellement qu'il sera plus bel homme,
s'il a la bonne chance, mais cela ne sera jamais vrai de tous pris
collectivement.

--Soit. Mais dans les deux hypothses que vous avez signales,
l'accroissement est rel, et vous conviendrez que j'ai raison.

--Jusqu' un certain point.

L'or et l'argent ont une valeur. Pour en obtenir, les hommes
consentent  donner des choses utiles qui ont une valeur aussi.
Lors donc qu'il y a des mines dans un pays, si ce pays en extrait
assez d'or pour acheter au dehors une chose utile, par exemple, une
locomotive, il s'enrichit de toutes les jouissances que peut procurer
une locomotive, exactement comme s'il l'avait faite. La question
pour lui est de savoir s'il dpense plus d'efforts dans le premier
procd que dans le second. Que s'il n'exportait pas cet or, il se
dprcierait et il arriverait quelque chose de pis que ce que vous
voyez en Californie, car l du moins on se sert des mtaux prcieux
pour acheter des choses utiles faites ailleurs. Malgr cela, on y
court risque de mourir de faim sur des monceaux d'or. Que serait-ce,
si la loi en dfendait l'exportation?

Quant  la seconde hypothse, celle de l'or qui nous arrive par le
commerce, c'est un avantage ou un inconvnient, selon que le pays
en a plus ou moins besoin, comparativement au besoin qu'il a aussi
des choses utiles dont il faut se dfaire pour l'acqurir. C'est aux
intresss  en juger, et non  la loi; car si la loi part de ce
principe, que l'or est prfrable aux choses utiles, n'importe la
valeur, et si elle parvient  agir efficacement dans ce sens, elle
tend  faire de la France une Californie retourne, o il y aura
beaucoup de numraire pour acheter, et rien  acheter. C'est toujours
le systme dont Midas est le symbole.

--L'or qui entre implique une _chose utile_ qui sort, j'en conviens,
et, sous ce rapport, il y a une satisfaction soustraite au pays.
Mais n'est-elle pas remplace avec avantage? et de combien de
satisfactions nouvelles cet or ne sera-t-il pas la source, en
circulant de main en main, en provoquant le travail et l'industrie,
jusqu' ce qu'enfin il sorte  son tour, et implique l'entre d'une
chose utile?

--Vous voil au coeur de la question. Est-il vrai qu'un cu soit
le principe qui fait produire tous les objets dont il facilite
l'change? On convient bien qu'un cu de cinq francs ne _vaut_
que cinq francs; mais on est port  croire que cette valeur a un
caractre particulier; qu'elle ne se dtruit pas comme les autres,
ou ne se dtruit que trs  la longue; qu'elle se renouvelle,
pour ainsi dire,  chaque transmission; et qu'en dfinitive cet
cu a valu autant de fois cinq francs qu'il a fait accomplir de
transactions, qu'il vaut  lui seul autant que toutes les choses
contre lesquelles il s'est successivement chang; et on croit cela,
parce qu'on suppose que, sans cet cu, ces choses ne se seraient pas
mme produites. On dit: Sans lui, le cordonnier aurait vendu une
paire de souliers de moins; par consquent, il aurait achet moins
de boucherie; le boucher aurait t moins souvent chez l'picier,
l'picier chez le mdecin, le mdecin chez l'avocat, et ainsi de
suite.

--Cela me parat incontestable.

--C'est bien le moment d'analyser la vraie fonction du numraire,
abstraction faite des mines et de l'importation.

Vous avez un cu. Que signifie-t-il en vos mains? Il y est comme le
tmoin et la preuve que vous avez,  une poque quelconque, excut
un travail, dont, au lieu d'en profiter, vous avez fait jouir la
socit, en la personne de votre client. Cet cu tmoigne que vous
avez rendu un _service_  la socit, et, de plus, il en constate
la valeur. Il tmoigne, en outre, que vous n'avez pas encore retir
de la socit un service _rel_ quivalent, comme c'tait votre
droit. Pour vous mettre  mme de l'exercer, quand et comme il vous
plaira, la socit, par les mains de votre client, vous a donn une
_reconnaissance_, un _titre_, un _bon de la Rpublique_, un _jeton_,
un _cu_ enfin, qui ne diffre des titres fiduciaires qu'en ce qu'il
porte sa valeur en lui-mme, et si vous savez lire, avec les yeux
de l'esprit, les inscriptions dont il est charg, vous dchiffrerez
distinctement ces mots: _Rendez au porteur un service quivalent 
celui qu'il a rendu  la socit, valeur reue constate, prouve et
mesure par celle qui est en moi-mme_[29].

[Note 29: _Mutualit des services._ D'aprs tout ce qui prcde,
la socit peut tre considre comme un immense bazar o chacun
va d'abord dposer ses produits, en faire reconnatre et fixer la
valeur. Aprs cela, il est autoris  prlever, sur l'ensemble de
tous ces dpts, des produits  son choix pour une valeur gale. Or,
comment s'apprcie cette valeur? par le service reu et rendu. Nous
avons donc exactement ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce
bazar d'change, dont on a tant ri; et la socit, plus ingnieuse
que M. Proudhon, nous le donne en nous pargnant le drangement
matriel d'y transporter nos marchandises. Pour cela, elle a invent
la monnaie, moyennant quoi elle ralise l'entrept  domicile.

                                     (_bauche indite de l'auteur._)]

Maintenant, vous me cdez votre cu. Ou c'est  titre gratuit, ou
c'est  titre onreux. Si vous me le donnez comme prix d'un service,
voici ce qui en rsulte: votre compte de satisfactions relles avec
la socit se trouve rgl, balanc et ferm. Vous lui aviez rendu
un service contre un cu, vous lui restituez maintenant l'cu contre
un service; partant quitte quant  vous. Pour moi je suis justement
dans la position o vous tiez tout  l'heure. C'est moi qui
maintenant suis en avance envers la socit du service que je viens
de lui rendre en votre personne. C'est moi qui deviens son crancier
de la valeur du travail que je vous ai livr, et que je pouvais me
consacrer  moi-mme. C'est donc entre mes mains que doit passer le
titre de cette crance, le tmoin et la preuve de la dette sociale.
Vous ne pouvez pas dire que je suis plus riche, car si j'ai 
recevoir, c'est parce que j'ai donn. Vous ne pouvez pas dire surtout
que la socit est plus riche d'un cu, parce qu'un de ses membres a
un cu de plus, puisqu'un autre l'a de moins.

Que si vous me cdez cet cu gratuitement, en ce cas, il est certain
que j'en serai d'autant plus riche, mais vous en serez d'autant plus
pauvre, et la fortune sociale, prise en masse, ne sera pas change;
car cette fortune, je l'ai dj dit, consiste en services rels, en
satisfactions effectives, en choses utiles. Vous tiez crancier de
la socit, vous m'avez substitu  vos droits, et il importe peu 
la socit, qui est redevable d'un service, de le rendre  vous ou 
moi. Elle s'acquitte en le rendant au porteur du litre.

--Mais si nous avions tous beaucoup d'cus, nous retirerions tous de
la socit beaucoup de services. Cela ne serait-il pas bien agrable?

--Vous oubliez que dans l'ordre que je viens de dcrire, et qui est
l'image de la ralit, on ne retire du milieu social des services que
parce qu'on y en a vers. Qui dit _service_, dit  la fois service
_reu_ et _rendu_, car ces deux termes s'impliquent, en sorte qu'il
doit toujours y avoir balance. Vous ne pouvez songer  ce que la
socit rende plus de services qu'elle n'en reoit, et c'est pourtant
l la chimre qu'on poursuit au moyen de la multiplication des cus,
de l'altration des monnaies, du papier-monnaie, etc.

--Tout cela parat assez raisonnable _en thorie_, mais, dans la
pratique, je ne puis me tirer de la tte, quand je vois comment les
choses se passent, que si, par un heureux miracle, le nombre des cus
venait  se multiplier, de telle sorte que chacun de nous en vt
doubler sa petite provision, nous serions tous plus  l'aise; nous
ferions tous plus d'achats, et l'industrie en recevrait un puissant
encouragement.

--Plus d'achats! Mais acheter quoi? Sans doute des objets utiles,
des choses propres  procurer des satisfactions efficaces, des
vivres, des toffes, des maisons, des livres, des tableaux.
Vous devriez donc commencer par prouver que toutes ces choses
s'engendrent d'elles-mmes, par cela seul qu'on fond  l'htel des
Monnaies des lingots tombs de la lune, ou qu'on met en mouvement 
l'Imprimerie nationale la planche aux assignats; car vous ne pouvez
raisonnablement penser que si la quantit de bl, de draps, de
navires, de chapeaux, de souliers reste la mme, la part de chacun
puisse tre plus grande, parce que nous nous prsenterons tous
sur le march avec une plus grande quantit de francs mtalliques
ou fictifs. Rappelez-vous nos joueurs. Dans l'ordre social, les
choses utiles sont ce que les travailleurs eux-mmes mettent sous
le chandelier, et les cus qui circulent de main en main, ce sont
les jetons. Si vous multipliez les francs, sans multiplier les
choses utiles, il en rsultera seulement qu'il faudra plus de francs
pour chaque change, comme il fallut aux joueurs plus de jetons
pour chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se passe pour
l'or, l'argent et le cuivre. Pourquoi le mme troc exige-t-il plus
de cuivre que d'argent, plus d'argent que d'or? N'est-ce pas parce
que ces mtaux sont rpandus dans le monde en proportions diverses?
Quelle raison avez-vous de croire que si l'or devenait tout  coup
aussi abondant que l'argent, il ne faudrait pas autant de l'un que de
l'autre pour acheter une maison?

--Vous pouvez avoir raison, mais je dsire que vous ayez tort. Au
milieu des souffrances qui nous environnent, si cruelles en elles
mmes, si dangereuses par leurs consquences, je trouvais quelque
consolation  penser qu'il y avait un moyen facile de rendre heureux
tous les membres de la socit.

--L'or et l'argent fussent-ils la richesse, il n'est dj pas si
facile d'en augmenter la masse dans un pays priv de mines.

--Non, mais il est ais d'y substituer autre chose. Je suis d'accord
avec vous que l'or et l'argent ne rendent gure de services que
comme instruments d'changes. Autant en fait le papier-monnaie,
le billet de banque, etc. Si donc nous avions tous beaucoup de
cette monnaie-l, si facile  crer, nous pourrions tous beaucoup
acheter, nous ne manquerions de rien. Votre cruelle thorie dissipe
des esprances, des illusions, si vous voulez, dont le principe est
assurment bien philanthropique.

--Oui, comme tous les voeux striles que l'on peut former pour la
flicit universelle. L'extrme facilit du moyen que vous invoquez
suffit pour en dmontrer l'inanit. Croyez-vous que s'il suffisait
d'imprimer des billets de banque pour que nous pussions tous
satisfaire nos besoins, nos gots, nos dsirs, l'humanit serait
arrive jusqu'ici sans recourir  ce moyen? Je conviens avec vous que
la dcouverte est sduisante. Elle bannirait immdiatement du monde,
non-seulement la spoliation sous ses formes si dplorables, mais le
travail lui-mme, sauf celui de la planche aux assignats. Reste 
comprendre comment les assignats achteraient des maisons que nul
n'aurait bties, du bl que nul n'aurait cultiv, des toffes que nul
n'aurait pris la peine de tisser[30].

[Note 30: Voy. la 12e lettre du pamphlet _Gratuit du crdit_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Une chose me frappe dans votre argumentation. D'aprs vous-mme,
s'il n'y a pas gain, il n'y a pas perte non plus  multiplier
l'instrument de l'change, ainsi qu'on le voit par l'exemple de vos
joueurs, qui en furent quittes pour une dception fort bnigne. Alors
pourquoi repousser la pierre philosophale, qui nous apprendrait
enfin le secret de changer les cailloux en or, et, en attendant,
le papier-monnaie? tes-vous si entt de votre logique, que vous
refusiez une exprience sans risques? Si vous vous trompez, vous
privez la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d'un bienfait
immense. Si l'erreur est de leur ct, il ne s'agit pour le peuple,
d'aprs vous-mme, que d'une esprance due. La mesure, excellente
selon eux, est neutre selon vous. Laissez donc essayer, puisque le
pis qui puisse arriver, ce n'est pas la ralisation d'un mal, mais la
non-ralisation d'un bien.

--D'abord, c'est dj un grand mal, pour un peuple, qu'une esprance
due. C'en est un autre que le gouvernement annonce la remise de
plusieurs impts sur la foi d'une ressource qui doit infailliblement
s'vanouir. Nanmoins votre remarque aurait de la force, si, aprs
l'mission du papier-monnaie et sa dprciation, l'quilibre des
valeurs se faisait instantanment, avec une parfaite simultanit,
en toutes choses et sur tous les points du territoire. La mesure
aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu,  une mystification
universelle, dont le mieux serait de rire en nous regardant les
uns les autres. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent.
L'exprience en a t faite, et chaque fois que les despotes ont
altr la monnaie...

--Qui propose d'altrer les monnaies?

--Eh, mon Dieu! forcer les gens  prendre en paiement des chiffons
de papier qu'on a officiellement baptiss _francs_, ou les forcer de
recevoir comme pesant cinq grammes une pice d'argent qui n'en pse
que deux et demi, mais qu'on a aussi officiellement appele _franc_,
c'est tout un, si ce n'est pis; et tous les raisonnements qu'on peut
faire en faveur des assignats ont t faits en faveur de la fausse
monnaie lgale. Certes, en se plaant au point de vue o vous tiez
tout  l'heure, et o vous paraissez tre encore, lorsqu'on croyait
que multiplier l'instrument des changes c'tait multiplier les
changes eux-mmes, ainsi que les choses changes, on devait penser
de trs-bonne foi que le moyen le plus simple tait de ddoubler
les cus et de donner lgislativement aux moitis la dnomination
et la valeur du tout. Eh bien! dans un cas comme dans l'autre, la
dprciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la cause.
Ce qu'il me reste  vous dmontrer, c'est que cette dprciation,
qui, pour le papier, peut aller jusqu' zro, s'opre en faisant
successivement des dupes parmi lesquelles les pauvres, les gens
simples, les ouvriers, les campagnards occupent le premier rang.

--J'coute; mais abrgez. La dose d'conomie politique est un peu
forte pour une fois.

--Soit. Nous sommes donc bien fixs sur ce point, que la richesse
c'est l'ensemble des choses utiles que nous produisons par le
travail, ou mieux encore, les rsultats de tous les efforts que
nous faisons pour la satisfaction de nos besoins et de nos gots.
Ces choses utiles s'changent les unes contre les autres, selon les
convenances de ceux  qui elles appartiennent. Il y a deux formes 
ces transactions: l'une s'appelle _troc_; c'est celle o l'on rend un
service pour recevoir immdiatement un service quivalent. Sous cette
forme, les transactions seraient extrmement limites. Pour qu'elles
pussent se multiplier, s'accomplir  travers le temps et l'espace,
entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu
l'intervention d'un agent intermdiaire: c'est la monnaie. Elle donne
lieu  l'change, qui n'est autre chose qu'un troc complexe. C'est
l ce qu'il faut remarquer et comprendre. L'_change_ se dcompose
en deux _trocs_, en deux facteurs, la _vente_ et l'_achat_, dont la
runion est ncessaire pour le constituer. Vous _vendez_ un service
contre un cu, puis, avec cet cu, vous _achetez_ un service. Ce
n'est qu'alors que le troc est complet; ce n'est qu'alors que votre
effort a t suivi d'une satisfaction relle. videmment vous ne
travaillez  satisfaire les besoins d'autrui que pour qu'autrui
travaille  satisfaire les vtres. Tant que vous n'avez en vos mains
que l'cu qui vous a t donn contre votre travail, vous tes
seulement en mesure de rclamer le travail d'une autre personne.
Et c'est quand vous l'aurez fait, que l'volution conomique sera
accomplie quant  vous, puisqu'alors seulement vous aurez obtenu, par
une satisfaction relle, la vraie rcompense de votre peine. L'ide
de _troc_ implique service rendu et service reu. Pourquoi n'en
serait-il pas de mme de celle d'change, qui n'est qu'un troc en
partie double?

Et ici, il y a deux remarques  faire: d'abord, c'est une
circonstance assez insignifiante qu'il y ait beaucoup ou peu de
numraire dans le monde. S'il y en a beaucoup il en faut beaucoup;
s'il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction; voil tout.
La seconde observation, c'est celle-ci: comme on voit toujours
reparatre la monnaie  chaque change, on a fini par la regarder
comme le _signe_ et la _mesure_ des choses changes.

--Nierez-vous encore que le numraire ne soit le _signe_ des choses
utiles dont vous parlez?

--Un louis n'est pas plus le signe d'un sac de bl qu'un sac de bl
n'est le signe d'un louis.

--Quel mal y a-t-il  ce que l'on considre la monnaie comme le signe
de la richesse?

--Il y a cet inconvnient, qu'on croit qu'il suffit d'augmenter le
signe pour augmenter les choses signifies, et l'on tombe dans toutes
les fausses mesures que vous preniez vous-mme quand je vous avais
fait roi absolu. On va plus loin. De mme qu'on voit dans l'argent
le signe de la richesse, on voit aussi dans le papier-monnaie le
signe de l'argent, et l'on en conclut qu'il y a un moyen trs-facile
et trs-simple de procurer  tout le monde les douceurs de la fortune.

--Mais vous n'irez certes pas jusqu' contester que la monnaie ne
soit la _mesure_ des valeurs?

--Si fait certes, j'irai jusque-l, car c'est l justement que rside
l'illusion.

Il est pass dans l'usage de rapporter la valeur de toutes choses 
celle du numraire. On dit: ceci _vaut_ 5, 10, 20, fr., comme on dit:
ceci _pse_ 5, 10, 20 grammes, ceci _mesure_ 5, 10, 20 mtres, cette
terre contient 5, 10, 20 ares, etc., et de l on a conclu que la
monnaie tait la _mesure_ des _valeurs_.

--Morbleu, c'est que l'apparence y est.

--Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais non la
ralit. Une mesure de longueur, de capacit, de pesanteur, de
superficie est une quantit _convenue_ et immuable. Il n'en est pas
de mme de la valeur de l'or et de l'argent. Elle varie tout aussi
bien que celle du bl, du vin, du drap, du travail, et par les mmes
causes, car elle a la mme source et subit les mmes lois. L'or
est mis  notre porte absolument comme le fer, par le travail des
mineurs, les avances des capitalistes, le concours des marins et des
ngociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il cote plus ou moins 
produire, qu'il y en a plus ou moins sur le march, qu'il y est plus
ou moins recherch; en un mot, il subit, quant  ses fluctuations,
la destine de toutes les productions humaines. Mais voici quelque
chose d'trange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur
du numraire varie, c'est aux autres produits contre lesquels il
s'change que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose
que toutes les circonstances relatives  l'or restent les mmes,
et que la rcolte du bl soit emporte. Le bl haussera; on dira:
L'hectolitre de bl qui valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison,
car c'est bien la valeur du bl qui a vari, et le langage ici est
d'accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse: supposons
que toutes les circonstances relatives au bl restent les mmes, et
que la moiti de tout l'or existant dans le monde soit engloutie;
cette fois, c'est la valeur de l'or qui haussera. Il semble qu'on
devrait dire: Ce napolon qui _valait_ 20 fr. en _vaut_ 40. Or,
savez-vous comment on s'exprime? Comme si c'tait l'autre terme de
comparaison qui et baiss, et l'on dit: Le bl qui _valait_ 20 fr.
n'en _vaut_ que dix.

--Cela revient parfaitement au mme, quant au rsultat.

--Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturbations, toutes les
duperies qui doivent se produire dans les changes, quand la valeur
de l'intermdiaire varie, sans qu'on en soit averti par un changement
de dnomination. On met des pices altres ou des billets qui
portent le nom de _vingt francs_, et conserveront ce nom  travers
toutes les dprciations ultrieures. La valeur sera rduite d'un
quart, de moiti, qu'ils ne s'en appelleront pas moins des _pices_
ou _billets de vingt francs_. Les gens habiles auront soin de ne
livrer leurs produits que contre un nombre de billets plus grand.
En d'autres termes, ils demanderont quarante francs de ce qu'ils
vendaient autrefois pour vingt. Mais les simples s'y laisseront
prendre. Il se passera bien des annes avant que l'volution soit
accomplie pour toutes les valeurs. Sous l'influence de l'ignorance
et de la _coutume_, la journe du manoeuvre de nos campagnes restera
longtemps  _un franc_, quand le prix vnal de tous les objets
de consommation se sera lev autour de lui. Il tombera dans une
affreuse misre, sans en pouvoir discerner la cause. Enfin, Monsieur,
puisque vous dsirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de
porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la
fausse monnaie, quelque forme qu'elle prenne, mise en circulation,
il faut que la dprciation survienne, et se manifeste par la hausse
universelle de tout ce qui est susceptible de se vendre. Mais cette
hausse n'est pas instantane et gale pour toutes choses. Les
habiles, les brocanteurs, les gens d'affaires s'en tirent assez bien;
car c'est leur mtier d'observer les fluctuations des prix, d'en
reconnatre la cause, et mme de spculer dessus. Mais les petits
marchands, les campagnards, les ouvriers, reoivent tout le choc.
Le riche n'en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre.
Les expdients de cette espce ont donc pour effet d'augmenter
la distance qui spare l'opulence de la misre, de paralyser les
tendances sociales qui rapprochent incessamment les hommes d'un
mme niveau, et il faut ensuite des sicles aux classes souffrantes
pour regagner le terrain qu'elles ont perdu dans leur marche vers
l'_galit des conditions_.

--Adieu, Monsieur; je vous quitte pour aller mditer sur la
dissertation  laquelle vous venez de vous livrer avec tant de
complaisance.

--tes-vous dj  bout de la vtre? C'est  peine si j'ai commenc.
Je ne vous ai pas encore parl de la _haine du capital_, de la
_gratuit du crdit_; sentiment funeste, erreur dplorable, qui
s'alimente  la mme source!

--Quoi! ce soulvement effrayant des Proltaires contre les
Capitalistes provient aussi de ce qu'on confond l'Argent avec la
Richesse?

--Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement, certains
capitalistes se sont arrog des monopoles, des privilges, qui
suffiraient pour expliquer ce sentiment. Mais, lorsque les
thoriciens de la dmagogie ont voulu le justifier, le systmatiser,
lui donner l'apparence d'une opinion raisonne, et le tourner
contre la nature mme du capital, ils ont eu recours  cette fausse
conomie politique au fond de laquelle se retrouve toujours la mme
confusion. Ils ont dit au peuple: Prends un cu, mets-le sous verre;
oublie-le l pendant un an; va regarder ensuite, et tu te convaincras
qu'il n'a engendr ni dix sous, ni cinq sous, ni aucune fraction de
sou. Donc l'argent ne produit pas d'intrts. Puis, substituant au
mot _argent_ son prtendu synonyme, _capital_, ils ont fait subir
 leur _ergo_ cette modification: Donc le capital ne produit pas
d'intrts[31]. Ensuite est venue la srie des consquences: Donc
celui qui prte un capital n'en doit rien retirer; donc celui qui te
prte un capital, s'il en retire quelque chose, te vole; donc tous
les capitalistes sont des voleurs; donc les richesses, devant servir
gratuitement  ceux qui les empruntent, appartiennent en ralit 
ceux  qui elles n'appartiennent pas; donc il n'y a pas de proprit;
donc, tout est  tous; donc....

[Note 31: Voy. l'introduction de _Capital et Rente_, page 25.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Ceci est grave, d'autant plus grave que le syllogisme, je vous
l'avoue, me semble admirablement enchan. Je voudrais bien claircir
la question. Mais, hlas! je ne suis plus matre de mon attention.
Je sens dans ma tte un bourdonnement confus des mots _numraire_,
_argent_, _services_, _capital_, _intrts_; c'est au point que,
vraiment, je ne m'y reconnais plus. Remettons, s'il vous plat,
l'entretien  un autre jour.

--En attendant voici un petit volume intitul _Capital et Rente_.
Il dissipera peut-tre quelques-uns de vos doutes. Jetez-y un coup
d'oeil quand vous vous ennuierez.

--Pour me dsennuyer?

--Qui sait! Un clou chasse l'autre; un ennui chasse un autre ennui;
_similia similibus_...

--Je ne dcide pas si vous voyez sous leur vrai jour les fonctions
du numraire et l'conomie politique en gnral. Mais, de votre
conversation, il me reste ceci: c'est que ces questions sont de
la plus haute importance; car, la paix ou la guerre, l'ordre ou
l'anarchie, l'union ou l'antagonisme des citoyens sont au bout de la
solution. Comment se fait-il qu'en France on sache si peu une science
qui nous touche tous de si prs, et dont la diffusion aurait une
influence si dcisive sur le sort de l'humanit? Serait-ce que l'tat
ne la fait pas assez enseigner?

--Pas prcisment. Cela tient  ce que, sans le savoir, il s'applique
avec un soin infini  saturer tous les cerveaux de prjugs et tous
les coeurs de sentiments favorables  l'esprit d'anarchie, de guerre
et de haine. En sorte que, lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et
d'union se prsente, elle a beau avoir pour elle la clart et la
vrit, elle trouve la place prise.

--Dcidment, vous tes un affreux pessimiste. Quel intrt
l'tat peut-il avoir  fausser les intelligences au profit des
rvolutions, des guerres civiles et trangres? Il y a certainement
de l'exagration dans ce que vous dites.

--Jugez-en.  l'poque o nos facults intellectuelles commencent
 se dvelopper,  l'ge o les impressions sont si vives, o les
habitudes de l'esprit se contractent avec une si grande facilit;
quand nous pourrions jeter un regard sur notre socit et la
comprendre, en un mot, quand nous arrivons  sept ou huit ans, que
fait l'tat? Il nous met un bandeau sur les yeux, nous fait sortir
tout doucement du milieu social qui nous environne, pour nous
plonger, avec notre esprit si prompt, notre coeur si impressionnable,
dans le sein de la socit romaine. Il nous retient l une dizaine
d'annes, tout le temps ncessaire pour donner  notre cerveau un
empreinte ineffaable. Or, remarquez que la socit romaine est
directement l'oppos de ce qu'est ou devrait tre notre socit.
L, on vivait de guerre; ici, nous devrions har la guerre. L,
on hassait le travail; ici, nous devons vivre du travail. L, on
fondait les moyens de subsistance sur l'esclavage et la rapine;
ici, sur l'industrie libre. La socit romaine s'tait organise en
consquence de son principe. Elle devait admirer ce qui la faisait
prosprer. On y devait appeler vertus ce qu'ici nous appelons
vices. Ses potes, ses historiens devaient exalter ce qu'ici nous
devons mpriser. Les mots mmes: _libert_, _ordre_, _justice_,
_peuple_, _honneur_, _influence_, etc., ne pouvaient avoir la
mme signification  Rome qu'ils ont, ou devraient avoir  Paris.
Comment voulez-vous que toute cette jeunesse, qui sort des coles
universitaires ou monacales, qui a eu pour catchisme Tite-Live et
Quinte-Curce, ne comprenne pas la libert comme les Gracques, la
vertu comme Caton, le patriotisme comme Csar? Comment voulez-vous
qu'elle ne soit pas factieuse et guerrire? Comment voulez-vous
surtout qu'elle prenne le moindre intrt au mcanisme de notre ordre
social? Croyez-vous que son esprit est bien prpar  le comprendre?
Ne voyez-vous pas qu'elle devrait, pour cela, se dfaire de ses
impressions pour en recevoir de tout opposes?

--Que concluez-vous de l?

--Le voici; le plus press, ce n'est pas que l'tat enseigne, mais
qu'il laisse enseigner. Tous les monopoles sont dtestables, mais le
pire de tous, c'est le monopole de l'enseignement[32].

[Note 32: Voy., au tome IV, _Baccalaurat et Socialisme_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




GRATUIT DU CRDIT.




PREMIRE LETTRE[33].

[Note 33: La brochure _Capital et Rente_ avait fait une certaine
impression sur les classes ouvrires,  qui l'auteur s'adressait,
et produit une scission dans certaine portion du socialisme. La
_Voix du Peuple_ jugea donc ncessaire de combattre cet crit.--Au
premier article de M. Chev, Bastiat fit demander  la rdaction la
permission de rpondre et l'obtint. Mais il fut prvenu que, pour la
continuation de la discussion, M. Proudhon se substituait  M. Chev.
Les rpliques se succdrent  peu prs de semaine en semaine jusqu'
la treizime lettre, dans laquelle M. Proudhon dclara le dbat clos.
Il fit de la collection des treize lettres un volume sous ce titre:
_Intrt et Principal_. Bastiat, usant de son droit, publia de son
ct la mme collection, augmente d'une quatorzime lettre, et lui
donna pour titre: _Gratuit du crdit_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


F. C. CHEV.

L'un des rdacteurs de la _Voix du Peuple_,

 FRDRIC BASTIAT.

     Adhsion  la formule: le prt est un service qui doit
     s'changer contre un service.--Distinction sur la nature des
     services.--Le service qui consiste  cder l'usage temporaire
     d'une proprit ne doit pas tre rmunr par la cession
     dfinitive d'une proprit.--Consquences funestes de l'intrt
     pour l'emprunteur, pour le prteur lui-mme et pour la socit
     tout entire.


                                                      22 octobre 1849.

Tous les principes d'conomie sociale que vous avez propags avec
un talent si remarquable concluent forcment, invitablement, 
l'abolition de l'intrt ou de la rente. Curieux de savoir par
quelle trange contradiction votre logique, toujours si vive et si
sre, reculait devant cette conclusion dfinitive, j'interrogeai
votre pamphlet intitul: _Capital et Rente_, et je m'aperus, avec
une surprise mle de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous
que l'paisseur d'une simple quivoque.

--Cette quivoque porte tout entire sur la confusion de deux choses
cependant bien distinctes, l'_usage_ et la _proprit_.

Comme nous, vous partez de ce principe fondamental et incontest:
rciprocit, mutualit, quivalence des services. Seulement, en
confondant l'usage et la proprit, et en identifiant ces deux ordres
de nature diverse et sans quivalence possible, vous dtruisez toute
mutualit, toute rciprocit, toute quivalence vritable, renversant
ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez pos.

C'est ce principe qui vient se rclamer de vous-mme contre
vous-mme. Comment rcuseriez-vous, en faveur de l'abolition de la
rente, ce juge que vous avez invoqu contre elle?

Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de courtoisie.
Nous, les premiers attaqus, nous vous laissons le choix du lieu,
de l'heure et des armes, et, sans nous plaindre des dsavantages
du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes o vous
l'avez pose. Bien plus, nous contentant de suivre un  un tous
les exemples, toutes les dmonstrations de votre crit _Capital et
Rente_, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la malheureuse
quivoque qui seule vous a empch de conclure contre la rente. Les
clauses de ce dbat vous semblent-elles, ou non, loyales?

Entrons donc en matire.

Paul change avec Pierre dix pices de 50 centimes contre 100
sous: voil le troc pour troc, l'change de proprit contre
proprit.--Mais Pierre dit  Paul: Tu me donneras les dix pices de
10 sous actuellement, et moi je te donnerai la pice de 100 sous dans
un an. Voil un service nouveau et d'une autre espce que Pierre
demande  Paul.

--Mais quelle est la nature de ce service? Pierre demande-t-il 
Paul de lui cder la proprit d'une nouvelle somme quelle qu'elle
soit? non, mais simplement de lui laisser l'_usage_ de celle-ci
pendant un an. Or, puisque tout service doit tre pay par un service
quivalent, un service d'_usage_ doit donc tre chang contre un
service d'_usage_: rien de moins, rien de plus.--Pierre dira  Paul:
Tu me donnes l'_usage_ de dix pices de 10 sous pendant un an, je te
devrai donc en retour le mme service, c'est--dire l'_usage_ de dix
pices de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste, oui ou non?

Un homme change un navire contre une maison: voil le troc pour
troc, l'change de proprit contre proprit.--Mais l'armateur veut,
en outre, avoir l'usage de la maison pendant un an, avant de livrer
son navire. Le propritaire lui dit: C'est un service nouveau que
vous me demandez, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en
compensation un service quivalent.--videmment, rpond l'armateur,
vous me donnez, une anne durant, l'_usage_ d'une valeur de 20,000
fr., je suppose, je vous devrais donc en change l'_usage_ d'une
gale valeur de 20,000. Rien de plus juste. Mais comme je paie
votre proprit par celle de mon navire, ce n'est pas une proprit
nouvelle, mais un simple _usage_ que vous me concdez, je ne dois
donc vous concder aussi que l'_usage_ d'une mme valeur, et pour un
temps gal. Les services changs se valent. Exiger plus serait un
vol.

Mathurin prte un sac de bl  Jrme qui promet de rendre, au
bout de l'an, un sac de bl de mme qualit, de mme poids, sans
qu'il en manque un seul grain.--Mathurin voudrait, en outre, cinq
litres de bl en sus de l'hectolitre, pour le service qu'il rend
 Jrme.--Non, reprend celui-ci, ce serait une injustice et une
spoliation, tu ne me donnes la proprit de rien, car, au bout de
l'an, je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres
aujourd'hui. Ce que tu me concdes, c'est l'_usage_ pendant un an
de ton sac de bl, tu as donc droit  l'_usage_ de la mme valeur
pendant une anne aussi. Rien au del; sinon il n'y aurait plus
mutualit, rciprocit, quivalence des services.

De son ct, Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait ce
raisonnement: Ce que m'objecte Jrme est incontestable; et, en
effet, si au bout de l'an, il me rentre cinq litres de bl en sus
des cent litres que je viens de prter, et que dans quelque temps
je puisse prter deux sacs de bl, puis trois, puis quatre, lorsque
j'en aurai plac un assez grand nombre pour vivre sur la somme de
ces rtributions, je pourrai manger en ne faisant rien, et sans
jamais dpenser mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant
quelqu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'tant pas moi, mais
autrui, je vivrai donc aux dpens d'autrui, ce qui est un vol. Et
cela se comprend, car le service que j'aurai rendu n'est qu'un _prt_
ou l'_usage_ d'une valeur, tandis que le service qu'on m'aurait remis
en change serait un _don_ ou la _proprit_ d'une chose. Il n'y a
donc justice, galit, quivalence de services que dans le sens o
l'entend Jrme.

Valre veut occuper, un an durant, la maison de Mondor. Il sera
tenu de se soumettre  trois conditions. La premire, de dguerpir
au bout de l'an, et de rendre la maison en bon tat, sauf les
dgradations invitables qui rsultent de la seule dure. La seconde,
de rembourser  Mondor les 300 francs que celui-ci paie annuellement
 l'architecte pour rparer les outrages du temps; car ces outrages
survenant pendant que la maison est au service de Valre, il est de
toute justice qu'il en supporte les consquences. La troisime c'est
de rendre  Mondor un service quivalent  celui qu'il en reoit.
Or, ce service est l'_usage_ d'une maison pendant un an. Valre devra
donc  Mondor l'_usage_ de la mme valeur pendant le mme laps de
temps. Cette valeur devra tre librement dbattue entre les deux
contractants.

Jacques vient d'achever la confection d'un rabot. Guillaume dit 
Jacques:

--Il faut que tu me rendes un service.

--Lequel?

--Prte-moi ce rabot pour un an.

--Y penses-tu, Guillaume! Et, si je te rends ce service, quel service
me rendras-tu de ton ct?

--Le mme, bien entendu; et si tu me _prtes_ une valeur de 20 francs
pour un an, je devrai te _prter_,  mon tour, la mme valeur pendant
une gale dure.

--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut: il ne
sera plus bon  rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre
exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le
faire rparer, ou que tu me remplaces les deux journes que je devrai
consacrer  le refaire. De manire ou d'autre, il faut que le rabot
me revienne en bon tat, comme je te le livre.

--C'est trop juste, je me soumets  cette condition; je m'engage  te
rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.

--Indpendamment de la restitution intgrale dj stipule, il faut
que tu me rendes un service que nous allons dbattre.

--Le service est bien simple. De mme que pour ton rabot cd, je
dois te rendre un rabot pareil, ou gale valeur en argent; de mme
pour l'_usage_ de cette valeur pendant un an, je te dois l'_usage_ de
pareille somme pendant un an aussi. Dans l'un comme dans l'autre cas
les services changs se valent.

Cela pos, voici, ce me semble, une srie de consquences dont il est
impossible de contester la justesse:

1 Si l'usage paie l'usage, et si la cession purement temporaire par
l'emprunteur de l'_usage_ d'une valeur gale est une rtribution
naturelle, quitable, juste prix d'un service d'_usage_, nous pouvons
en conclure, en gnralisant, qu'il est CONTRAIRE  la nature du
capital de produire un intrt. En effet, il est bien clair qu'aprs
l'usage rciproque des deux services changs, chaque propritaire
n'tant rentr que dans la valeur exacte de ce qu'il possdait
auparavant, il n'y a intrt ou productivit du capital ni pour
l'un ni pour l'autre. Et il n'en saurait tre autrement, puisque le
prteur ne pourrait tirer un intrt de la valeur prte qu'autant
que l'emprunteur ne tirerait lui-mme aucun intrt de la valeur
rendue; qu'ainsi, l'intrt du capital est la ngation de lui-mme
et qu'il n'existe pour Paul, Mathurin, Mondor et Jacques qu' la
condition d'tre supprim pour Pierre, Jrme, Valre et Guillaume.
Toutes choses tant, en ralit, instruments de production au mme
titre, les premiers ne peuvent prlever l'intrt de la valeur prte
qu'autant que les seconds prlvent en retour l'intrt de la valeur
remise en change, ce qui dtruit l'intrt du capital par lui mme
et le rduit  un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir
changer l'usage contre la proprit, c'est dpouiller, spolier l'un
au profit de l'autre, c'est lgaliser, organiser, systmatiser
l'injustice elle-mme. Posons donc en fait que l'intrt est
illgitime, inique et spoliateur.

2 Une seconde consquence, non moins remarquable que la premire,
c'est que l'intrt nuit  l'emprunteur, au prteur lui-mme, et 
la socit tout entire. Il nuit  l'emprunteur et le spolie, car
il est vident que si Pierre, Jrme, Valre et Guillaume doivent
rendre une valeur plus grande que celle qu'ils ont reue, il n'y a
pas quivalence de services, et que la valeur qu'ils rendent en plus
tant produite par eux et prleve par d'autres, ils sont spolis
d'autant. Il nuit au prteur, parce que, quand celui-ci a recours 
l'emprunt, il est victime de la mme spoliation. Il nuit  l'un et
 l'autre et  la socit tout entire, parce que l'intrt ou la
rente, augmentant considrablement le prix de revient de tous les
produits, chaque consommateur se trouve spoli d'autant sur tout
ce qu'il achte; que les travailleurs, ne pouvant plus racheter
leurs produits au prix de leur salaire, sont forcs de rduire leur
consommation; que cette rduction de consommation amne le chmage;
que ce chmage entrane une rduction nouvelle de consommation,
et qu'il exige le don improductif de sommes normes englouties
par l'assistance publique ou prive, et la rpression des crimes
toujours croissants enfants par le manque de travail et la misre.
D'o une perturbation effroyable dans la loi de l'offre et de la
demande, et dans tous les rapports d'conomie sociale; un obstacle
infranchissable  la formation,  la multiplication,  l'abondance
des capitaux; l'autocratie absolue du capital, la servitude radicale
des travailleurs, l'oppression partout, la libert nulle part. Que
la socit comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige quand elle
proclame la lgitimit de l'intrt.

3 Les anecdotes que nous avons racontes mettent aussi sur la voie
d'expliquer tout ce qu'a de monstrueux ce phnomne qu'on appelle la
prennit ou la perptuit de l'intrt. Ds qu'infidles au principe
de l'quivalence des services, Paul, Mathurin, Mondor et Jacques
veulent changer, non plus l'usage contre l'usage, mais l'usage
contre la proprit, il arrive qu'en quatorze ans environ, ils ont
reu la valeur de leur bien, en un sicle dix fois cette valeur, et
que, le prtant ainsi indfiniment, ils en recevront mille, cent
mille, un million de fois la valeur, _sans jamais cesser d'en tre
propritaires_. De sorte que le simple _usage_ du sac de bl, de la
maison, du rabot, quivaudra  la _proprit_, non pas d'un, mais
d'un million, d'un milliard, et ainsi de suite, de sacs de bl, de
maisons, de rabots. C'est la facult de vendre toujours de nouveau le
mme objet et d'en recevoir toujours de nouveau le prix, sans jamais
cder la proprit de ce qu'on vend. Les valeurs changes sont-elles
gales? Les services rciproques se valent-ils? Car remarquez bien
ceci: les instruments de production sont un service pour les prteurs
comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jrme, Valre et Guillaume
ont reu un service qui consiste dans l'_usage_ d'une pice de cent
sous, d'un sac de bl, d'une maison, d'un rabot, ils ont rendu, en
change, un service qui consiste dans la _proprit_ d'un milliard
de pices de cent sous, de sacs de bl, de maisons, de rabots. Or, 
moins de dmontrer que l'usage de 5 francs gale la proprit de 5
milliards, il faut reconnatre que l'intrt du capital est un vol.

Ds que, par l'intrt ou la rente, un individu ou une succession
d'individus peuvent changer 5 francs, un sac de bl, une maison,
un rabot contre un milliard et plus de pices de 5 francs, de sacs
de bl, de maisons, de rabots, il y a un homme dans le monde qui
reoit un milliard de plus qu'il n'a produit.--Or, ce milliard, c'est
la subsistance de cent, de mille autres; et en supposant que le
salaire qui reste  ces mille spolis suffise encore  les nourrir,
en travaillant jusqu' leur dernire heure, c'est le loisir de mille
individus qu'un seul engloutit, c'est--dire leur vie morale et
intellectuelle.--Ces hommes auxquels on enlve ainsi, au profit d'un
seul, toute vie de l'me et de la pense fussent peut-tre devenus
des Newtons, des Fnelons, des Pascals, ralisant de merveilleuses
dcouvertes dans les sciences et dans les arts, et avanant d'un
sicle les progrs de l'humanit.--Mais non, grce  la rente et
 sa monstrueuse prennit, le loisir est interdit prcisment 
tous ceux qui travaillent du berceau jusqu' la tombe, et devient
le privilge exclusif des quelques oisifs qui, par l'intrt
du capital, s'approprient, sans rien faire, le fruit du labeur
accablant des travailleurs.--La presque totalit de l'humanit
est rduite  croupir dans la vie vgtative et stationnaire, dans
l'ignorance ternelle, par suite de cette spoliation de la rente,
qui lui enlve la subsistance d'abord et le loisir ensuite.--Sans la
rente, au contraire, personne ne recevant exactement que ce qu'il a
produit, un nombre immense d'hommes, maintenant oisifs ou livrs 
un travail improductif et souvent destructeur, seraient contraints
de travailler, ce qui augmenterait d'autant la somme de la richesse
gnrale ou du loisir possible, et ce loisir appartiendrait toujours
 ceux qui l'ont rellement acquis par leur propre travail ou par
celui de leurs pres.

Mais, dit-on: Si le capital ne doit plus produire d'intrt, qui
voudra crer les instruments de travail, les matriaux et les
provisions de toute espce dont il se compose? Chacun les consommera
 mesure, et l'humanit ne fera jamais un pas en avant. Le capital
ne se formera plus puisqu'il n'y aura plus intrt  le former.
Singulire quivoque en vrit! Est-ce que le laboureur n'a pas
avantage  produire le plus possible, bien qu'il n'change sa rcolte
au march que contre une valeur gale une fois paye, sans aucune
rente ou intrt du capital? Est-ce que l'industriel n'a pas avantage
 doubler et  tripler ses produits, bien qu'il ne les vende que pour
une somme quivalente une seule fois donne, sans aucun intrt du
capital? Est-ce que 100,000 francs cus cesseront de valoir 100,000
francs, parce qu'ils ne produiront plus intrt? Est-ce que 500,000
francs en terres, en maisons, en machines ou autrement cesseront
d'tre 500,000 francs parce que l'on n'en tirera plus la rente?
En un mot, la richesse acquise, sous quelque forme et de quelque
manire qu'elle le soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que
je ne pourrai m'en servir pour spolier autrui?--Qui voudra crer la
richesse? Mais tous ceux qui dsireront tre riches.--Qui pargnera?
Mais tous ceux qui voudront vivre le lendemain sur le travail de la
veille.--Quel intrt y aura-t-il  former le capital? L'intrt de
possder 10,000 francs quand on aura produit 10,000 francs, d'en
possder 100,000, quand on en aura produit 100,000, et ainsi de suite.

La loi, dites-vous, nous ravira la perspective d'amasser un peu de
bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti. Tout au
contraire, la loi assurera  tous la perspective d'amasser autant de
richesses qu'ils ont produit de travail, en interdisant  chacun de
spolier son voisin du fruit de ses labeurs, et en voulant que les
services changs se vaillent: usage contre usage et proprit contre
proprit. Elle dtruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de
l'pargne dans le prsent, et l'esprance du repos dans l'avenir.
Nous aurons beau nous extnuer de fatigues, il faut renoncer 
transmettre  nos fils et  nos filles un petit pcule, puisque la
science moderne le frappe de strilit, puisque nous deviendrions
des exploiteurs d'hommes si nous prtions  intrt. Tout au
contraire, l'abolition de l'intrt du capital ravive en vous le
stimulant de l'pargne dans le prsent et vous assure l'esprance du
repos dans l'avenir, puisqu'elle vous empche, vous, travailleurs,
d'tre dpouills, par la rente, de la plus grande part du fruit de
votre travail, et qu'en vous obligeant  ne pouvoir dpenser que la
somme exacte de ce que vous avez gagn, elle rend l'pargne plus
indispensable encore  tous, riches ou pauvres. Non-seulement vous
pourrez transmettre  vos fils et  vos filles un petit pcule, sans
devenir exploiteurs d'hommes, mais ce pcule, vous l'obtiendrez avec
bien moins de fatigues qu'aujourd'hui; car, si gagnant 10 fr. par
jour et en dpensant 5, les 5 autres vous sont actuellement enlevs
par toutes les formes de la rente et de l'intrt du capital, vous
n'avez, aprs quarante annes des plus rudes travaux, pas une obole 
laisser  vos enfants; tandis que, la rente abolie, vous aurez plus
de 60,000 francs  leur lguer.

Tous les sophismes conomiques,  l'endroit de l'intrt du capital,
tiennent uniquement  ce qu'on se borne toujours  prendre la
question par un seul ct, au lieu de l'envisager sous ses deux
faces rciproques. On dmontre  merveille que la valeur prte est
un service, un moyen de travail et de production pour l'emprunteur;
mais on oublie que la valeur rendue est galement un service, un
moyen de travail et de production, au mme titre pour le prteur, et
qu'ainsi, l'usage du mme service se balanant dans le mme temps
donn, l'intrt du capital est une absurdit non moins qu'une
spoliation. On numre avec pompe les bnfices d'une pargne qui,
en se multipliant indfiniment par la rente, produit l'opulence
scandaleuse de quelques oisifs; mais on oublie que ces bnfices,
prlevs par celui qui ne fait rien sur celui qui travaille,
produisent la misre effroyable des masses, auxquelles ils enlvent
souvent la subsistance, toujours au moins l'pargne, le loisir et
la possibilit de laisser quelque chose  leurs fils. On proclame
 grands frais la ncessit de la formation des capitaux, et l'on
ne voit pas que l'intrt restreint cette formation en un nombre
presque imperceptible de mains, tandis que l'abolition de la rente
y appellerait tout le monde sans exception, et que les capitaux se
multiplieraient dans une proportion d'autant plus grande que chacun
devrait compenser par le chiffre de la valeur du fonds l'intrt
supprim. Dire que l'intrt s'anantira, c'est donc dire qu'il y
aura un motif de plus d'pargner, de se priver, de former de nouveaux
capitaux et de conserver les anciens, puisque d'abord toute richesse
acquise restera toujours une richesse; qu'ensuite chacun pouvant
toujours s'enrichir en proportion exacte de son travail et de son
pargne, nul ne sera conduit par l'opulence et la misre excessives
 la dissipation et  l'imprvoyance; qu'enfin tous vivant, non
plus sur l'intrt, mais sur le fonds, il faudra ncessairement que
l'importance du capital compense le chiffre de la rente abolie.

Tout le monde sait que le zro, bien que n'ayant par lui-mme aucune
valeur intrinsque et absolue, a cependant une valeur de service
et d'usage dans la numration ou la multiplication des valeurs,
puisque chaque nombre s'accrot d'une dizaine, selon les zros qui
le suivent. Dire que le taux naturel et vrai de l'intrt est zro,
c'est donc dire simplement que l'usage ne peut s'changer que contre
l'usage et jamais contre la proprit. De mme qu'une paire de bas
se paie sa valeur, soit 2 fr., par exemple, de mme l'_usage_ d'une
valeur ne doit se payer que par l'_usage_ pendant le mme temps
d'une valeur gale. C'est l sans doute empcher la spoliation de la
proprit par la proprit, mais,  coup sr, ce n'est pas la rendre
acphale.

Vous voulez l'pargne qui constitue la formation des capitaux.
Supprimez donc la rente qui enlve l'pargne des travailleurs,
rend l'pargne superflue au riche qui retrouve toujours dans le
revenu la richesse qu'il dpens toujours, et, impossible au pauvre
dont le salaire ne dpasse jamais, s'il les gale, les besoins de
sa subsistance. Vous voulez l'abondance des capitaux. Supprimez
donc la rente qui empche les quatre-vingt-dix-neuf centimes des
travailleurs de pouvoir jamais acqurir et conserver le capital ou
la richesse. Vous voulez la conciliation du capital et du travail.
Supprimez donc la rente qui ternise l'antagonisme de ces deux
choses, en dtruisant l'quivalence et la rciprocit des services,
et en amenant une exploitation du travail par le capital telle, qu'en
un temps donn, le premier paie au second 5 milliards pour l'usage
d'une seule pice de cent sous, comme nous l'avons montr plus haut.
Vous voulez l'harmonie des classes. Supprimez donc la rente, afin
que, les services s'changeant sans cesse contre des services gaux
et de mme nature, chacun reste toujours possesseur de la somme
exacte de son travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y avoir ni
exploitants ni exploits, ni matres ni esclaves.

Alors la scurit sera partout, parce que l'injustice ne sera
nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers  se porter
les gardiens naturels de cette socit, dont ils ne conspirent
aujourd'hui la ruine que parce qu'elle ralise la leur. Alors on ne
parlera plus d'organisation artificielle du travail, parce qu'on
aura l'organisation naturelle et vraie. Alors on repoussera les
arrangements de la contrainte, parce qu'on possdera ceux de la
libert. Alors tomberont, comme d'elles-mmes, les jalousies de
classe, les malveillances, les haines sans fondement, les dfiances
injustes; car la parfaite galit de l'change, l'incontestable
quivalence des services sera susceptible d'tre rigoureusement,
mathmatiquement dmontre, et la justice absolue qu'elle consacrera
n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle satisfera autant
l'intelligence que le sentiment.

Vous le voyez, Monsieur, j'ai suivi pas  pas, et je pourrais dire
lettre  lettre, chacun des exemples, chacune des dmonstrations
contenues dans votre crit _Capital et Rente_, et il m'a suffi de
rtablir la distinction entre l'usage et la proprit, et d'viter
ainsi l'quivoque qui nous spare, pour conclure de vos propres
penses et de vos propres paroles  l'abolition de la rente. Ce
n'est pas ma lettre, c'est votre ouvrage lui-mme qui contient
cette conclusion depuis la premire ligne jusqu' la dernire. Aussi
n'ai-je fait que le reproduire, souvent littralement et en n'en
changeant que les termes qui ont donn lieu  cette malheureuse
quivoque. Cette rfutation n'est pas de moi, mais de vous. Comment
donc pourriez-vous rcuser votre propre tmoignage?

C'est le principe mme de la rente que vous avez voulu justifier. L
se bornait votre tche.

C'est le principe mme de l'abolition de la rente que j'ai, ce me
semble, mathmatiquement dmontr par vos propres aphorismes. L doit
se borner aussi mon oeuvre.

Je me suis arrt o vous avez jug ncessaire de vous arrter
vous-mme.

La question de principe une fois vide, s'il arrivait, ce que
Dieu veuille, que vous reconnaissiez en droit l'injustice et
l'illgitimit de l'intrt, il resterait sans doute  traiter la
question d'application.

Je ne veux point la prjuger ici, puisqu'elle sort videmment du
cercle que vous-mme avez trac. Cependant, quelques mots seront
utiles peut-tre pour dmontrer, non pas seulement la possibilit,
mais la facilit pratique de raliser l'abolition de la rente par
la libert seule, et mme avant que la loi la sanctionne. Au fond,
tout le problme se rduit  ceci: Donner aux travailleurs le moyen
d'acqurir, soit par -compte, soit de toute autre manire, la
_proprit_ de toutes les choses dont l'intrt, le louage, fermage
ou loyer leur fait ternellement payer la valeur pour n'en avoir que
le simple _usage_. Or, ce moyen est possible.

En effet, supposez,--et ce fait n'est plus une supposition, mais
une oeuvre maintenant en plein cours d'excution;--supposez qu'une
sorte de banque prive se forme afin d'mettre des billets que les
associations ouvrires de toutes les professions indispensables
s'engagent  recevoir pour le montant d'un cinquime, par
exemple, de tous les achats qui leur seront faits. Supposez que
ces billets, changs contre de l'argent par tous les hommes qui
veulent l'abolition de l'intrt, et qui en trouvent l'coulement
immdiat dans les associations, produisent une somme ncessaire pour
construire des maisons o la rente sera abolie, et o le prix de
loyer donnera toujours droit  une valeur gale sur le montant de la
proprit elle-mme qu'on acquerra ainsi, en vingt-cinq ans, par le
seul payement des termes.

Supposez que l'opration se continue ainsi indfiniment par
l'mission, soit des anciens, soit de nouveaux billets, et qu'elle
embrasse, non-seulement les maisons, mais tous les instruments
de production et les terres, o le prix de louage et de fermage
rembourserait de la mme manire la valeur de la proprit elle-mme.
Voici la rente abolie sous toutes ses formes, non-seulement pour
les capitaux sur lesquels opre cette banque, et qui arriveront
ncessairement  un chiffre colossal, mais bientt pour tous les
autres, qui, par la loi inexorable de la concurrence, tomberont au
mme taux, c'est--dire au simple change de valeurs gales contre
valeurs gales, sans aucun intrt ou rente de part ni d'autre.

J'limine tous dtails pour tre bref, et je me contente de rsumer
en deux mots le principe sommaire de l'opration. Toutes les ides
conomiques vous sont trop familires, Monsieur, pour que vous ne
saisissiez pas de suite le rsultat de ce mcanisme, d'ailleurs si
simple. C'est assez pour que vous puissiez voir d'un regard comment
il est possible, sinon mme facile, de tuer la rente par l'abolition
de la rente, l'intrt du capital par la suppression de cet intrt,
et d'amener librement, pacifiquement, sans secousse, le jour o
le prt, le louage, le fermage ou loyer ne seront plus qu'une des
formes de l'change dont ils constituent aujourd'hui une dviation
monstrueuse, et o se raliseront dans toute la plnitude de leur
vrit vos propres principes: mutualit, rciprocit, quivalence des
services.

Le principe du moyen d'application pos, variez-en les formes, les
lments, les conditions, le mcanisme; simplifiez, perfectionnez-en
la base; tendez, universalisez-en l'action; substituez librement,
partout, au signe montaire, un signe d'change qui ne puisse
permettre l'intrt; frappez dans toute circulation le capital du
caractre d'improductivit; solidarisez volontairement le travail; en
un mot, reproduisez cette combinaison de l'abolition de la rente sous
tous les modes du possible: c'est l le domaine de la libert. Il
suffit de montrer que le moyen pratique existe; laissez le gnie de
l'homme agir, et vous verrez s'il ne sait pas s'en servir.

Quoi qu'il en soit, et indpendamment de toute opinion sur les moyens
pratiques, l'galit, la justice n'en restent pas moins toujours ce
qu'elles sont, la vrit n'en est pas moins la vrit, et l'intrt
du capital, illgitime en droit, absurde et monstrueux en principe,
spoliateur en fait, commande l'anathme de tous les hommes de bien,
la maldiction des races opprimes, et la juste indignation de
quiconque porte une me gnreuse et pleine de sympathie pour tout ce
qui souffre et pleure. C'est  ce titre, Monsieur, que je le dnonce
 vos coups, persuad qu'aprs l'avoir envisag de nouveau, et dans
sa hideuse iniquit, vous ne trouverez point de plus noble tche que
de consacrer votre talent si remarquable de verve, de lucidit, de
pittoresque et d'incisif,  combattre ce flau, source de toutes ces
indescriptibles misres auxquelles le monde est en proie.

Permettez-moi donc de terminer cette trop longue ptre par les
paroles suivantes de votre crit, qui sont comme la pierre d'attente
et le prambule de cette grande oeuvre de rhabilitation  laquelle
l'galit, la justice et l'amour du peuple vous convient:

     Voil deux hommes. L'un travaille soir et matin, d'un bout de
     l'anne  l'autre, et s'il a consomm tout ce qu'il a gagn,
     ft-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la
     Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avanc qu'au premier
     de l'an, et sa seule perspective est de recommencer. L'autre
     ne fait rien de ses bras ni de son intelligence, du moins,
     s'il s'en sert, c'est pour son plaisir; il lui est loisible
     de n'en rien faire, car il a une rente. Il ne travaille pas;
     et cependant il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets
     dlicats, meubles somptueux, lgants quipages, c'est--dire
     qu'il dtruit chaque jour des choses que les travailleurs ont
     d produire  la sueur de leur front; car ces choses ne se sont
     pas faites d'elles-mmes, et, quant  lui, il n'y a pas mis les
     mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer ce bl,
     verni ces meubles, tiss ces tapis; ce sont nos femmes et nos
     filles qui ont fil, dcoup, cousu, brod ces toffes. Nous
     travaillons donc pour lui et pour nous; pour lui d'abord, et
     pour nous s'il en reste.

     Mais voici quelque chose de plus fort: si le premier de ces deux
     hommes, le travailleur, consomme dans l'anne ce qu'on lui a
     laiss de profit dans l'anne, il en est toujours au point de
     dpart, et sa destine le condamne  tourner sans cesse dans un
     cercle ternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc
     rmunr qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme
     dans l'anne sa rente de l'anne, il a, l'anne d'aprs, et
     les annes suivantes, et pendant l'ternit entire, une rente
     toujours gale, intarissable, perptuelle. Le capital est donc
     rmunr non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indfini
     de fois! En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a
     plac 20,000 fr.  5 pour 100 aura touch 100,000 fr., ce qui
     ne l'empchera pas d'en toucher encore 100,000 dans le sicle
     suivant. En d'autres termes, pour 20,000 fr. qui reprsentent
     son travail, elle aura prlev, en deux sicles, une valeur
     dcuple sur le travail d'autrui.

     N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux 
     rformer?

     Ce n'est pas tout encore. S'il plat  cette famille de
     restreindre quelque peu ses jouissances, de ne dpenser, par
     exemple, que 900 fr. au lieu de 1,000,--sans aucun travail,
     sans autre peine que celle de placer 100 francs par an, elle
     peut accrotre son capital et sa rente dans une progression si
     rapide, qu'elle sera bientt en mesure de consommer autant que
     cent familles d'ouvriers laborieux.

     Tout cela ne dnote-t-il pas que la socit actuelle porte dans
     son sein un cancer hideux qu'il faut extirper, au risque de
     quelques souffrances passagres?

C'est ce cancer hideux que vous nous aiderez, Monsieur,  extirper.
Vous voulez pour l'change la _libert_, veuillez donc aussi
l'GALIT, afin que la _fraternit_, en les couronnant toutes deux,
amne sur le monde le rgne de la justice, de la paix et de la
conciliation universelle.

                                                             F. CHEV.




DEUXIME LETTRE.

F. BASTIAT,

Au rdacteur de la _Voix du Peuple_.

     L'usage d'une proprit est une valeur.--Toute valeur peut
     s'changer contre une autre.--Fcondit du CAPITAL.--Sa
     coopration n'est pas rmunre aux dpens du TRAVAIL.--Cette
     rmunration n'est pas exclusivement attache  la circonstance
     du PRT.


                                                     12 novembre 1849.

L'ardeur extrme avec laquelle le peuple, en France, s'est mis 
creuser les problmes conomiques, et l'inconcevable indiffrence
des classes aises  l'gard de ces problmes, forment un des traits
les plus caractristiques de notre poque. Pendant que les anciens
journaux, organes et miroirs de la bonne socit, s'en tiennent  la
guerroyante et strile politique de parti, les feuilles destines
aux classes ouvrires agitent incessamment ce qu'on peut appeler les
questions de fond, les questions sociales. Malheureusement, je le
crains bien, elles s'garent ds leurs premiers pas dans cette voie.
Mais en pouvait-il tre autrement? Elles ont du moins le mrite de
chercher la vrit. Tt ou tard la possession de la vrit sera leur
rcompense.

Puisque vous voulez bien, Monsieur, m'ouvrir les colonnes de la
_Voix du Peuple_, je poserai devant vos lecteurs, et m'efforcerai de
rsoudre ces deux questions:

1 L'intrt des capitaux est-il lgitime?

2 Est-il prlev aux dpens du travail et des travailleurs?

Nous diffrons sur la solution; mais il est un point sur lequel nous
sommes certainement d'accord: c'est que l'esprit humain ne peut
s'attaquer (sauf les problmes religieux)  des questions plus graves.

Si c'est moi qui me trompe, si l'intrt est une taxe abusive,
prleve par le capital sur tous les objets de consommation, j'aurai
 me reprocher d'avoir,  mon insu, tanonn par mes arguments
le plus ancien, le plus effroyable et le plus universel abus que
le gnie de la spoliation ait jamais imagin; abus auquel ne se
peuvent comparer, quant  la gnralit des rsultats, ni le pillage
systmatique des peuples guerriers, ni l'esclavage, ni le despotisme
sacerdotal. Une dplorable erreur conomique aurait tourn contre
la dmocratie cette flamme dmocratique que je sens brler dans mon
coeur.

Mais si l'erreur est de votre ct, si l'intrt est non-seulement
naturel, juste et lgitime, mais encore utile et profitable, mme 
ceux qui le paient, vous conviendrez que votre propagande ne peut
que faire, malgr vos bonnes intentions, un mal immense. Elle induit
les travailleurs  se croire victimes d'une injustice qui n'existe
pas;  prendre pour un mal ce qui est un bien. Elle sme l'irritation
dans une classe et la frayeur dans l'autre. Elle dtourne ceux
qui souffrent de dcouvrir la vraie cause de leurs souffrances en
les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une prtendue
spoliation qui les empche de voir et de combattre les spoliations
relles. Elle familiarise les esprits avec cette pense funeste que
l'ordre, la justice et l'union ne peuvent renatre que par une
transformation universelle (aussi dtestable qu'impossible dans
l'hypothse) de tout le systme selon lequel s'accomplissent, depuis
le commencement du monde, le Travail et les changes.

Il n'est donc pas de question plus grave. Je la reprendrai au point
o la discussion l'a amene.

Oui, Monsieur, vous avez raison. Comme vous dites, nous ne sommes
spars que par l'paisseur d'une quivoque portant sur les mots
Usage et Proprit. Mais cette quivoque suffit pour que vous croyiez
devoir marcher, plein de confiance, vers l'Occident, tandis que ma
foi me pousse vers l'Orient. Entre nous, au point de dpart, la
distance est imperceptible, mais elle ne tarde pas  devenir un abme
incommensurable.

La premire chose  faire, c'est de revenir sur nos pas, jusqu' ce
que nous ayons retrouv le point de dpart sur lequel nous sommes
d'accord. Ce terrain qui nous est commun, c'est la _mutualit des
services_.

J'avais dit: Celui qui prte une maison, un sac de bl, un rabot,
une pice de monnaie, un navire, en un mot une VALEUR, pour
un temps dtermin, rend un _service_. Il doit donc recevoir,
outre la restitution de cette valeur  l'chance, un _service
quivalent_.--Vous convenez qu'il doit, en effet, recevoir _quelque
chose_. C'est un grand pas vers la solution, car c'est ce quelque
chose que j'appelle INTRT.

Voyons, Monsieur, nous accordons-nous sur ce point de dpart?
Vous me prtez, pour toute l'anne 1849, 1,000 fr. en cus, ou un
instrument de travail estim 1,000 fr.,--ou un approvisionnement
valant 1,000 fr.,--ou une maison valant 1,000 fr. C'est en 1849 que
je recueillerai tous les avantages que peut procurer cette _valeur_
cre par votre travail et non par le mien. C'est en 1849 que vous
vous priverez volontairement, en ma faveur, de ces avantages que
vous pourriez trs-lgitimement vous rserver. Suffira-t-il, pour
que nous soyons quittes, pour que les services aient t quivalents
et rciproques, pour que la justice soit satisfaite, suffira-t-il
qu'au premier de l'an 1850, je vous restitue intgralement, mais
uniquement, vos cus, votre machine, votre bl, votre maison? Prenez
garde, s'il en doit tre ainsi, je vous avertis que le rle que je
me rserverai toujours, dans ces sortes de transactions, sera celui
d'emprunteur: ce rle est commode, il est tout profit; il me met 
mme d'tre log et pourvu toute ma vie aux dpens d'autrui;-- la
condition toutefois de trouver un prteur, ce qui, dans ce systme,
ne sera pas facile; car qui btira des maisons pour les louer
_gratis_ et se contenter, de terme en terme, de la pure restitution?

Aussi n'est-ce pas l ce que vous prtendez. Vous reconnaissez (et
c'est ce que je tiens  bien constater) que celui qui a prt une
maison ou une valeur quelconque, a rendu un _service_ dont il n'est
pas rmunr par la simple remise des clefs au terme, ou le simple
remboursement  l'chance. Il y a donc, d'aprs vous comme d'aprs
moi, _quelque chose_  stipuler en sus de la restitution. Nous
pouvons ne pas nous accorder sur la nature et le nom de ce _quelque
chose_; mais _quelque chose_ est d par l'emprunteur. Et puisque vous
admettez, d'une part, la _mutualit des services_, puisque, d'autre
part, vous avouez que le prteur a rendu _service_, permettez-moi
d'appeler provisoirement _cette chose_ due par l'emprunteur un
_service_.

Eh bien! Monsieur, il me semble que la question a fait un pas, et
mme un grand pas, car voici o nous en sommes:

Selon votre thorie, tout aussi bien que selon la mienne, entre le
prteur et l'emprunteur, cette convention est parfaitement lgitime
qui stipule:

1 La restitution intgrale,  l'chance, de l'objet prt;

2 Un _service_  rendre par l'emprunteur au prteur, en
compensation du service qu'il en a reu.

Maintenant, quels seront la nature et le nom de ce service d
par l'emprunteur? Je n'attache pas  ces questions l'importance
scientifique que vous y mettez. Elles peuvent tre abandonnes
aux contractants eux-mmes, dans chaque cas particulier. C'est
vritablement leur affaire de dbattre la nature et l'quivalence
des services  changer, aussi bien que leur appellation spciale.
La science a fini quand elle en a montr la cause, l'origine et la
lgitimit. L'emprunteur s'acquittera en bl, en vin, en souliers, en
main-d'oeuvre, selon son tat. Dans la plupart des circonstances, et
seulement pour plus de commodit, il paiera en argent; et comme on
ne se procure l'argent qu'avec du travail, on pourra dire qu'il paie
avec du travail. Ce paiement, juste et lgitime d'aprs vous-mme,
pourquoi me dfendriez-vous de le baptiser _loyer_, _fermage_,
_escompte_, _rente_, _prt_, _intrt_, selon l'occurrence?

Mais venons-en  l'quivoque qui nous spare,  la prtendue
confusion que je fais, dites-vous, entre l'_usage_ et la _proprit_,
entre le _prt_ de la chose et une _cession_ absolue.

Vous dites: Celui qui emprunte une proprit, une valeur, tant tenu
de la rendre intgralement  l'chance, n'a reu, au fond, qu'un
_usage_. Ce qu'il doit, ce n'est pas une proprit, une valeur, mais
l'_usage_ d'une proprit, d'une valeur quivalente. Identifier ces
deux ordres de nature diverse _sans quivalence possible_, c'est
dtruire la _mutualit des services_.

Pour aller  la racine de l'objection, il faudrait remuer tous les
fondements de l'conomie sociale. Vous n'attendez pas de moi un tel
travail, mais je vous demanderai si, selon vous, l'_usage_ d'une
valeur n'a pas lui-mme une _valeur_? s'il n'est pas susceptible
d'tre _valu_? D'aprs quelle rgle, sur quel principe,
empcherez-vous deux contractants de comparer un _usage_  une somme
d'argent,  une quantit de main-d'oeuvre, et d'changer sur ces
bases, si cela les arrange? Vous me prtez une maison de 20,000
francs; par l vous me rendez un _service_. Entendez-vous dire
que, malgr mon consentement et le vtre, je ne puis m'acquitter,
au nom de la science, qu'en vous prtant aussi une maison de mme
valeur? Mais cela est absurde, car si nous avions tous des maisons,
nous resterions chacun dans la ntre, et quelle serait la raison
d'tre du prt? Si vous allez jusqu' prtendre que _mutualit de
services_ implique que les deux services changs doivent tre
non-seulement gaux en valeur, mais _identiques en nature_, vous
supprimez l'change aussi bien que le prt. Un chapelier devra dire
 son client: Ce que je vous cde, ce n'est pas de l'argent, mais un
chapeau; ce que vous me devez, c'est un chapeau, et non de l'argent.

Que si vous reconnaissez que les services s'_valuent_ et
s'changent, prcisment parce qu'ils diffrent de nature, vous
devez convenir que la cession d'un usage qui est un _service_, peut
trs-lgitimement s'valuer en bl, en argent, en main d'oeuvre.
Prenez-y garde, votre thorie, tout en laissant parfaitement
subsister le principe de l'intrt, ne tend  rien moins qu' frapper
d'inertie toutes les transactions.

Vous ne rformez pas, vous paralysez.

Je suis cordonnier. Mon mtier doit me faire vivre; mais pour
l'exercer, il faut que je sois log, et je n'ai pas de maison. D'un
autre ct, vous avez consacr votre travail  en btir une; mais
vous ne savez pas faire vos souliers ni ne voulez aller pieds nus.
Nous pouvons nous arranger: vous me logerez, je vous chausserai. Je
profiterai de votre travail comme vous du mien: nous nous rendrons
rciproquement service. Le tout est d'arriver  une juste valuation,
 une parfaite quivalence, et je n'y vois d'autre moyen que le libre
dbat.

Et, sous prtexte qu'il y a cession d'un objet matriel, d'un ct,
et que, de l'autre, il n'y a cession que d'un _usage_, la thorie
viendrait nous dire: Cette transaction ne se fera pas, elle est
illgitime, abusive et spoliatrice; il s'agit de deux services _qui
n'ont pas d'quivalence possible_, et que vous n'avez ni la facult
d'_valuer_, ni le droit d'changer!

Ne voyez-vous pas, Monsieur, qu'une telle thorie tue  la fois et
l'change et la libert? Quelle est donc l'autorit qui viendra
anantir ainsi notre commun et libre consentement? Sera-ce la loi?
sera-ce l'tat? Mais je croyais, moi, que nous faisions la loi,
que nous payions l'tat pour protger nos droits et non pour les
supprimer.

Ainsi, nous tions d'accord tout  l'heure sur ce point, que
l'emprunteur doit _quelque chose_ en sus de la simple restitution.
Accordons-nous maintenant sur cet autre point, que ce _quelque chose_
est susceptible d'tre _valu_, et par consquent d'tre acquitt,
selon la convenance des contractants, sous une des formes quelconques
que peut affecter la valeur.

La consquence qui s'ensuit, c'est que,  l'chance, le prteur doit
recouvrer:

1 La valeur intgrale prte;

2 La valeur du service rendu par le prt.

Je n'ai pas besoin de rpter ici comment la restitution intgrale de
l'objet prt implique ncessairement la prennit de l'intrt.

Examinons maintenant, en peu de mots, cette seconde question:

_L'intrt du capital est-il prlev aux dpens du travail?_

Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur, on se ferait une ide
bien circonscrite de l'intrt, si l'on supposait qu'il n'apparat
qu' l'occasion du prt.--Quiconque fait concourir un capital  la
cration d'un produit entend tre rmunr non-seulement pour son
travail, mais pour son capital; de telle sorte que l'intrt entre
comme lment dans le prix de tous les objets de consommation.

Il ne suffit peut-tre pas de dmontrer la lgitimit de l'intrt
aux hommes qui n'ont pas de capitaux. Ils seraient sans doute
tents de dire: puisque l'intrt est lgitime, il faut bien que
nous le subissions; mais c'est un grand malheur, car sans cela nous
obtiendrions toutes choses  meilleur march.

Ce grief est compltement erron; ce qui fait que les jouissances
humaines se rapprochent de plus en plus de la _gratuit_ et de la
_communaut_, c'est l'intervention du capital. Le capital c'est la
puissance dmocratique, philanthropique et galitaire par excellence.
Aussi, celui qui en fera comprendre l'action rendra le plus signal
service  la socit, car il fera cesser cet antagonisme de classes
qui n'est fond que sur une erreur.

Il m'est de toute impossibilit de faire entrer dans un article de
journal la thorie des capitaux[34]. Je dois me borner  indiquer ma
pense par un exemple, une anecdote, une hypothse qui est l'image de
toutes les transactions humaines.

[Note 34: Voy., sur la _Thorie du capital_, le chap. VII du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Plaons-nous au point de dpart de l'humanit,  cette poque o nous
pouvons supposer qu'il n'existait aucun capital. Quelle tait alors
la valeur, mesure au travail, d'un objet quelconque, d'une paire
de bas, d'un sac de bl, d'un meuble, d'un livre, etc.; en d'autres
termes, au prix de quel travail ces objets auraient-ils t achets?
Je ne crains pas de dire que la rponse est contenue dans ce mot:
l'_Infini_. De tels objets taient alors tout  fait inaccessibles 
l'humanit.

Qu'il s'agisse d'une paire du bas de coton. Aucun homme ne serait
parvenu  la produire avec cent ni avec mille journes de travail.

D'o vient qu'aujourd'hui, en France, il n'y a pas un ouvrier si
malheureux qu'il ne puisse obtenir une paire de bas de coton avec
son travail d'une journe?--C'est justement parce que du capital
concourt  la cration de ce produit. Le genre humain a invent des
instruments qui forcent la nature  une collaboration _gratuite_.

Il est bien vrai qu'en dcomposant le prix de cette paire de bas,
vous trouvez qu'une partie assez considrable de ce prix se rapporte
au capital. Il faut bien payer le _squatter_ qui a dfrich la terre
de la Caroline; il faut bien payer la voile qui pousse le navire de
New-York au Havre; il faut bien payer la machine qui fait tourner
dix mille broches. Mais c'est justement parce que nous payons ces
instruments qu'ils font concourir la nature et qu'ils substituent
son action _gratuite_  l'action _onreuse_ du travail. Si nous
supprimions successivement cette srie d'intrts  payer, nous
supprimerions par cela mme les instruments et la collaboration
naturelle qu'ils mettent en oeuvre; en un mot, nous reviendrions au
point de dpart,  l'poque o mille journes de travail n'auraient
pas suffi pour se procurer une paire de bas. Il en est ainsi de
toutes choses.

Vous pensez que l'intrt est prlev _par celui qui ne fait rien
sur celui qui travaille_. Ah! Monsieur, avant de laisser tomber une
seconde fois dans le public cette triste et irritante assertion,
scrutez-la jusque dans la racine. Demandez-lui ce qu'elle contient,
et vous vous assurerez qu'elle ne porte en elle que des erreurs et
des temptes. Vous invoquez mon apologue du Rabot, permettez-moi d'y
revenir.

Voil un homme qui veut faire des planches. Il n'en fera pas une dans
l'anne, car il n'a que ses dix doigts. Je lui prte une scie et un
rabot,--deux instruments, ne le perdez pas de vue, qui sont le fruit
de mon travail et dont je pourrais tirer parti pour moi-mme. Au
lieu d'une planche, il en fait cent et m'en donne cinq. Je l'ai donc
mis  mme, en me privant de ma chose, d'avoir quatre-vingt-quinze
planches au lieu d'une,--et vous venez dire que je l'opprime et le
vole! Quoi! grce  une scie et  un rabot que j'ai fabriqus  la
sueur de mon front, une production centuple est, pour ainsi dire,
sortie du nant, la socit entre en possession d'une jouissance
centuple, un ouvrier qui ne pouvait pas faire une planche en a
fait cent; et parce qu'il me cde librement et volontairement, un
vingtime de cet _excdant_, vous me reprsentez comme un tyran et
un voleur! L'ouvrier verra fructifier son travail, l'humanit verra
s'largir le cercle de ses jouissances; et je suis le seul au monde,
moi, l'auteur de ces rsultats,  qui il sera dfendu d'y participer,
mme du consentement universel!

Non, non; il ne peut en tre ainsi. Votre thorie est aussi
contraire  la justice,  l'utilit gnrale,  l'intrt mme
des ouvriers, qu' la pratique de tous les temps et de tous les
lieux. Permettez-moi d'ajouter qu'elle n'est pas moins contraire au
rapprochement des classes,  l'union des coeurs,  la ralisation de
la fraternit humaine, qui est plus que la justice, mais ne peut se
passer de la justice.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




TROISIME LETTRE.

P. J. PROUDHON  F. BASTIAT.

     Dsaveu de la distinction introduite par M. Chev.--Adhsion
      la formule: le prt est un service; un service est une
     valeur.--Antinomie.--Le prteur ne se prive pas.--Ncessit
     d'organiser le crdit gratuit.--Interrogations catgoriques.


                                                     19 novembre 1849.

La rvolution de Fvrier a pour but, dans l'ordre politique et dans
l'ordre conomique, de fonder la libert absolue de l'homme et du
citoyen.

La formule de cette Rvolution est, dans l'ordre politique,
l'organisation du suffrage universel, soit l'absorption du pouvoir
dans la socit;--dans l'ordre conomique, l'organisation de la
circulation et du crdit, soit encore l'absorption de la qualit de
capitaliste dans celle de travailleur.

Sans doute, cette formule ne donne pas,  elle seule, l'intelligence
complte du systme: elle n'en est que le point de dpart,
l'_aphorisme_. Mais elle suffit pour expliquer la Rvolution dans son
actualit et son immdiatet; elle nous autorise, par consquent, 
dire que la Rvolution n'est et ne peut tre autre chose que cela.

Tout ce qui tend  dvelopper la Rvolution ainsi conue, tout
ce qui en favorise l'essor, de quelque part qu'il vienne, est
essentiellement rvolutionnaire: nous le classons dans la catgorie
du _mouvement_.

Tout ce qui s'oppose  l'application de cette ide, tout ce qui la
nie ou qui l'entrave, qu'il soit le produit de la dmagogie ou de
l'absolutisme, nous l'appelons _rsistance_.--Si cette rsistance a
pour auteur le gouvernement, ou qu'elle agisse de connivence avec le
gouvernement, elle devient _raction_.

La rsistance est lgitime quand elle est de bonne foi et qu'elle
s'accomplit dans les limites de la libert rpublicaine: elle
n'est alors que la conscration du libre examen, la sanction du
suffrage universel. La raction, au contraire, tendant, au nom
de l'autorit publique et dans l'intrt d'un parti,  supprimer
violemment la manifestation des ides, est une atteinte  la libert;
se traduit-elle en loi d'exil, de dportation, de transportation,
etc., elle est alors un crime contre la souverainet du peuple.
L'ostracisme est le suicide des rpubliques.

En rendant compte, dans la _Voix du Peuple_, du projet d'impt
sur le capital prsent par M. de Girardin, nous n'avons point
hsit  y reconnatre l'une des manifestations les plus hardies
de l'ide rvolutionnaire; et bien que l'auteur de ce projet ait
t, et soit peut-tre encore attach  la dynastie d'Orlans; bien
que ses tendances personnelles fassent de lui un homme minemment
gouvernemental; bien qu'enfin il se soit constamment rang dans
le parti de la Conservation contre celui de la Rvolution, nous
n'en pensons pas moins que son ide appartient au mouvement;  ce
titre, nous l'avons revendique comme ntre; et si M. de Girardin
tait capable de renier sa propre pense, nous la reprendrions en
sous-oeuvre, et nous nous en ferions un argument de plus contre les
adversaires de la Rvolution.

C'est d'aprs cette rgle de critique leve, et pour ainsi dire
_impersonnelle_, que nous allons rpondre  M. Bastiat.

M. Bastiat, au rebours de M. de Girardin, est un crivain tout
pntr de l'esprit dmocratique: si l'on ne peut encore dire de lui
qu'il est socialiste,  coup sr c'est dj plus qu'un philanthrope.
La manire dont il entend et expose l'conomie politique le place,
ainsi que M. Blanqui, sinon fort au-dessus, du moins fort en avant
des autres conomistes, fidles et immuables disciples de J. B. Say.
M. Bastiat, en un mot, est dvou corps et me  la Rpublique, 
la libert,  l'galit, au progrs: il l'a prouv mainte fois avec
clat par ses votes  l'Assemble nationale.

Malgr cela, nous rangeons M. Bastiat parmi les hommes de la
rsistance: sa thorie du capital et de l'intrt, diamtralement
oppose aux tendances les plus authentiques, aux besoins les plus
irrsistibles de la Rvolution, nous en fait une loi. Puissent nos
lecteurs,  notre exemple, sparer toujours ainsi les questions de
personnes d'avec les questions de principes! la discussion et la
charit y gagneront.

M. Bastiat commence sa rponse par une observation d'une justesse
frappante, que nous croyons d'autant plus utile de rappeler, qu'elle
tombe d'aplomb sur lui:

L'ardeur extrme, dit M. Bastiat, avec laquelle le peuple,
en France, s'est mis  creuser les problmes conomiques, et
l'inconcevable indiffrence des classes aises  l'gard de ces
problmes, forment un des traits les plus caractristiques de notre
poque. Pendant que les anciens journaux, organes et miroirs de la
bonne socit, s'en tiennent  la guerroyante et strile politique
de parti, les feuilles destines aux classes ouvrires agitent
incessamment ce qu'ont peut appeler les questions de fond, les
questions sociales.

Eh bien! nous dirons  M. Bastiat:

Vous tes vous-mme, sans vous en douter, un exemple de cette
_indiffrence inconcevable_ avec laquelle les hommes de la classe
aise tudient les problmes sociaux; et tout conomiste de premier
ordre que vous puissiez vous dire, vous ignorez compltement o
en est cette question du capital et de l'intrt, que vous vous
tes charg de dfendre. Aussi en arrire des ides que des faits,
vous nous parlez exactement comme ferait un rentier d'avant 89.
Le socialisme, qui, depuis dix ans, proteste contre le capital et
l'intrt, est totalement inconnu de vous; vous n'en avez pas lu les
mmoires; car si vous les avez lus, comment se fait-il que, vous
prparant  le rfuter, vous passiez sous silence toutes ses preuves?

Vraiment,  vous voir raisonner contre le socialisme de notre ge,
on vous prendrait pour un pimnide se rveillant en sursaut, aprs
quatre-vingts ans de sommeil. Est-ce bien  nous que vous adressez
vos dissertations patriarcales? Est-ce le proltaire de 1849 que vous
voulez convaincre? Commencez donc par tudier ses ides; placez-vous,
avec lui, dans l'actualit des doctrines: rpondez aux raisons,
vraies ou fausses, qui le dterminent, et ne lui apportez pas les
vtres, qu'il sait depuis un temps immmorial. Cela vous surprendra
sans doute d'entendre dire que vous, membre de l'Acadmie des
sciences morales et politiques[35], lorsque vous parlez de capital
et d'intrt, vous n'tes plus  la question! C'est pourtant ce que
nous nous chargeons, pour aujourd'hui, de vous prouver. Aprs, nous
reprendrons la question elle-mme, si vous en avez le dsir.

[Note 35: Bastiat n'tait pas prcisment membre de l'Institut, mais
seulement membre correspondant.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Nous nions d'abord, ceci vous le savez de reste, nous nions avec le
christianisme et l'vangile, la lgitimit en soi du prt  intrt;
nous la nions avec le judasme et le paganisme; avec tous les
philosophes et lgislateurs de l'antiquit. Car vous remarquerez ce
premier fait, qui a bien aussi sa valeur; l'usure n'a pas plutt paru
dans le monde, qu'elle a t nie. Les lgislateurs et les moralistes
n'ont cess de la combattre, et s'ils ne sont parvenus  l'teindre,
du moins ont-ils russi jusqu' certain point  lui rogner les
ongles, en fixant une _limite_, un taux lgal  l'intrt.

Telle est donc notre premire proposition, la seule dont,  ce qu'il
semble, vous ayez entendu parler: Tout ce qui, dans le remboursement
du prt, est donn en sus du prt, est usure, spoliation: _Quodcumque
sorti accedit, usura est_.

Mais ce que vous ne savez point, et qui vous merveillera peut-tre,
c'est que cette ngation fondamentale de l'intrt ne dtruit
point,  nos yeux, le principe, le droit, si vous voulez, qui donne
naissance  l'intrt, et qui, malgr les condamnations de l'autorit
sculire et ecclsiastique, l'a fait perdurer jusqu' nos jours;
en sorte que le vritable problme pour nous n'est pas de savoir si
l'usure, en soi, est illicite, nous sommes  cet gard de l'avis de
l'glise,--ou si elle a une raison d'existence, nous sommes, sous ce
rapport, de l'opinion des conomistes. Le problme est de savoir
comment on parviendra  supprimer l'abus sans endommager le droit;
comment, en un mot, on sortira de cette contradiction.

Expliquons mieux cela, s'il est possible.

D'un ct, il est trs-vrai, ainsi que vous l'tablissez vous-mme
premptoirement, que le prt est un _service_. Et comme tout service
est une _valeur_, consquemment comme il est de la nature de tout
service d'tre rmunr, il s'ensuit que le prt doit avoir son
_prix_, ou, pour employer le mot technique, qu'il doit _porter
intrt_.

Mais il est vrai aussi, et cette vrit subsiste  ct de la
prcdente, que celui qui prte, dans les conditions ordinaires du
mtier de prteur, ne se _prive_ pas, comme vous le dites, du capital
qu'il prte. Il le prte, au contraire, prcisment parce que ce
prt ne constitue pas pour lui une privation; il le prte, parce
qu'il n'en a que faire pour lui-mme, tant suffisamment d'ailleurs
pourvu de capitaux; il le prte, enfin, parce qu'il n'est ni dans son
intention, ni dans sa puissance de le faire personnellement valoir;
parce qu'en le gardant entre ses mains, ce capital, strile de sa
nature, resterait strile, tandis que par le prt et par l'intrt
qui en rsulte, il produit un bnfice qui permet au capitaliste de
vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler, c'est, en conomie
politique aussi bien qu'en morale, une proposition contradictoire,
une chose impossible.

Le propritaire qui possde deux domaines, l'un  Tours, l'autre
 Orlans, et qui est forc de fixer sa rsidence dans l'un qu'il
exploite, par consquent d'abandonner l'autre; ce propritaire-l
peut-il dire qu'il se prive de sa chose, parce qu'il n'a pas, comme
Dieu, l'ubiquit d'action et de domicile? Autant vaudrait dire que
nous sommes privs du sjour de New-York parce que nous habitons 
Paris. Convenez donc que la privation du capitaliste est comme la
privation du matre qui a perdu son esclave, comme la privation du
prince chass par ses sujets, comme la privation du voleur qui,
voulant escalader une maison, trouve les chiens aux aguets et les
habitants aux fentres.

Or, en prsence de cette affirmation et de cette ngation
diamtralement opposes, appuyes l'une et l'autre de raisons gales,
mais qui, ne se rpondant pas, ne peuvent s'entre-dtruire, quel
parti prendre? Vous persistez dans votre affirmation, et vous dites:
Vous ne voulez pas me payer d'intrt? Soit! je ne veux pas vous
prter mon capital. Tchez de travailler sans capitaux! De notre
ct, nous persistons dans notre ngation, et nous disons: Nous ne
vous paierons pas d'intrt, parce que l'intrt, dans l'conomie
sociale, est le prix de l'oisivet; la cause premire de l'ingalit
des fortunes et de la misre. Aucun de nous ne voulant cder, nous
arrivons  l'immobilisme.

Tel est donc le point auquel le socialisme saisit la question.
D'un ct, la justice commutative de l'intrt; de l'autre,
l'impossibilit organique, l'immoralit de ce mme intrt. Et,
pour vous le dire tout d'abord, le socialisme n'a la prtention de
convertir personne, ni l'glise, qui nie l'intrt, ni l'conomie
politique, qui l'affirme; d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles
ont raison toutes deux. Voici seulement comment il analyse le
problme, et ce qu'il propose  son tour, par-dessus les arguments
des vieux prteurs, trop _intresss_ pour qu'on les croie sur
parole, et les dclamations des Pres de l'glise, restes sans effet.

Puisque la thorie de l'usure a fini par prvaloir dans les habitudes
chrtiennes, comme dans l'usage des paens; puisque l'hypothse ou
la fiction de la productivit du capital est entre dans la pratique
des peuples, acceptons cette fiction conomique comme nous avons
accept pendant trente-trois ans la fiction constitutionnelle; et
voyons ce que cette fiction peut produire, dveloppe dans toutes ses
consquences. Au lieu de repousser purement et simplement l'ide,
comme a fait l'glise, ce qui ne pouvait mener  rien, faisons-en la
dduction historique et philosophique; et puisque le mot est plus que
jamais  la mode, dcrivons-en la rvolution. Aussi bien, faut-il que
cette ide rponde  quelque chose de rel, qu'elle indique un besoin
quelconque de l'esprit mercantile, pour que les peuples n'aient
jamais hsit  lui faire le sacrifice de leurs croyances les plus
vives et les plus sacres.

Voici donc comment le socialisme, parfaitement convaincu de
l'insuffisance de la thorie conomique, aussi bien que de la
doctrine ecclsiastique, traite  son tour la question de l'usure.

D'abord il observe que le principe de la productivit du capital ne
fait aucune acception de personnes, ne constitue pas un privilge:
ce principe est vrai de tout capitaliste, sans distinction de titre
ou de dignit. Ce qui est lgitime pour Pierre est lgitime pour
Paul: tous deux ont le mme droit  l'usure, ainsi qu'au travail.
Lors donc,--je reprends ici l'exemple dont vous vous tes servi,--que
vous me prtez, moyennant intrt, le rabot que vous avez fabriqu
pour polir vos planches, si, de mon ct, je vous prte la scie que
j'ai monte pour dbiter mes souches, j'aurai droit pareillement 
un intrt. Le droit du capital est le mme pour tous: tous, dans la
mesure de leurs prestations et de leurs emprunts, doivent percevoir
et acquitter l'intrt. Telle est la premire consquence de votre
thorie, qui ne serait pas une thorie sans la gnralit, sans la
rciprocit du droit qu'elle cre: cela est d'une vidence intuitive
et immdiate.

Supposons donc que de tout le capital que j'emploie, soit sous la
forme d'instrument de travail, soit sous celle de matire premire,
la moiti me soit prte par vous; supposons en mme temps que de
tout le capital que vous mettez en oeuvre, la moiti vous soit
prte par moi, il est clair que les intrts que nous devrons nous
payer mutuellement se compenseront; et si, de part et d'autre, les
capitaux avancs sont gaux, les intrts se balanant, le solde ou
la redevance sera nul.

Dans la socit, les choses ne se passent pas tout  fait ainsi, sans
doute. Les prestations que se font rciproquement les producteurs
sont loin d'tre gales; partant, les intrts qu'ils ont  se payer
ne le sont pas non plus: de l, l'ingalit des conditions et des
fortunes.

Mais la question est de savoir si cet quilibre de la prestation en
capital, travail et talent; si, par consquent, l'galit du revenu
pour tous les citoyens, parfaitement admissible en thorie, peut
se raliser dans la pratique; si cette ralisation est dans les
tendances de la socit; si, enfin, et contre toute attente, elle
n'est pas la conclusion fatale de la thorie de l'usure elle-mme?

Or, c'est ce qu'affirme le socialisme quand il est parvenu  se
comprendre lui-mme, socialisme qui ne se distingue plus alors de la
science conomique, tudie  la fois dans son exprience acquise
et dans la puissance de ses dductions. En effet, que nous dit, sur
cette grande question de l'intrt, l'histoire de la civilisation,
l'histoire de l'conomie politique?

C'est que la prestation mutuelle des capitaux, matriels et
immatriels, tend  s'quilibrer de plus en plus, et cela par
diverses causes que nous allons numrer, et que les conomistes les
plus rtrogrades ne peuvent mconnatre:

1 La division du travail, ou sparation des industries, qui,
multipliant  l'infini les instruments de travail et les matires
premires, multiplie dans la mme proportion le prt des capitaux;

2 L'accumulation des capitaux, accumulation qui rsulte de la
varit des industries, et dont l'effet est de produire entre les
capitalistes une concurrence analogue  celle des marchands, par
consquent d'oprer insensiblement la baisse du loyer des capitaux et
la rduction du taux de l'intrt;

3 La facult toujours plus grande de circulation qu'acquirent les
capitaux, par le numraire et la lettre de change;

4 Enfin, la scurit publique.

Telles sont les causes gnrales qui, depuis des sicles, ont amen
entre les producteurs une rciprocit de prestations de plus en plus
quilibre, par suite, une compensation de plus en plus gale des
intrts, une baisse continue du prix des capitaux.

Ces faits ne peuvent tre nis: vous les avouez vous-mme; seulement,
vous en mconnaissez le principe et la signification, quand vous
attribuez au capital le mrite du progrs opr dans le domaine de
l'industrie et de la richesse; tandis que ce progrs a pour cause,
non le _capital_, mais la CIRCULATION du capital.

Les faits tant de la sorte analyss et classs, le socialisme se
demande si, pour provoquer cet quilibre du crdit et du revenu, il
ne serait pas possible d'agir directement, non sur les capitaux,
remarquez-le bien, mais sur la circulation; s'il ne serait pas
possible d'organiser cette circulation, de manire  produire tout
d'un coup entre les capitalistes et les producteurs, deux termes
actuellement en opposition, mais que la thorie dmontre devoir
tre synonymes, l'quivalence des prestations, en d'autres termes,
l'galit des fortunes.

 cette question, le socialisme rpond encore: Oui, cela est
possible, et de plusieurs manires.

Supposons d'abord, pour nous renfermer dans les conditions du crdit
actuel, lequel s'effectue surtout par l'entremise du numraire;
supposons que tous les producteurs de la Rpublique, au nombre de
plus de dix millions, se cotisent chacun pour une somme reprsentant
1 pour 100 seulement de leur capital. Cette cotisation de 1 pour 100
sur la totalit du capital mobilier et immobilier du pays, formerait
une somme de UN MILLIARD.

Supposons qu' l'aide de cette cotisation une banque soit fonde, en
concurrence de la Banque mal nomme de France, et faisant l'escompte
et le crdit sur hypothque,  1/2 pour 100.

Il est vident, en premier lieu, que l'escompte des valeurs de
commerce se faisant  1/2 pour 100, le prt sur hypothque  1/2
pour 100, la commandite, etc.,  1/2 pour 100, le capital monnaie
serait immdiatement frapp, entre les mains de tous les usuriers et
prteurs d'argent, d'improductivit absolue; l'intrt serait nul, le
crdit gratuit.

Si le crdit commercial et hypothcaire, en autres termes, si le
capital argent, le capital dont la fonction est exclusivement de
circuler tait gratuit, le capital maison le deviendrait lui-mme
bientt; les maisons ne seraient plus en ralit capital, elles
seraient marchandise, cote  la Bourse comme les eaux-de-vie et les
fromages, et loue ou vendue, deux termes devenus alors synonymes, 
PRIX DE REVIENT.

Si le capital maison, de mme que le capital argent, tait gratuit,
ce qui revient  dire, si l'usage en tait pay  titre d'change,
non de prt, le capital terre ne tarderait pas  devenir gratuit 
son tour; c'est--dire que le fermage, au lieu d'tre la redevance
paye au propritaire non exploitant, serait la compensation du
produit entre les terres de qualit suprieure et les terres de
qualit infrieure; ou, pour mieux dire, il n'y aurait plus, en
ralit, ni fermiers, ni propritaires, il y aurait seulement des
laboureurs et des vignerons, comme il y a des menuisiers et des
mcaniciens.

Voulez-vous une autre preuve de la possibilit de ramener, par le
dveloppement des institutions conomiques, tous les capitaux  la
gratuit.

Supposons qu'au lieu de ce systme d'impts, si compliqu, si
onreux, si vexatoire, que nous a lgu la fodalit nobiliaire, un
seul impt soit tabli, non plus sur la production, la circulation,
la consommation, l'habitation, etc.; mais, comme la justice l'exige
et comme le veut la science conomique, sur le capital net affrent
 chaque individu. Le capitaliste perdant par l'impt autant ou
plus qu'il ne gagne par la rente et l'intrt, serait oblig ou de
faire valoir par lui-mme, ou de vendre: l'quilibre conomique, par
cette intervention si simple, et d'ailleurs invitable, du fisc, se
rtablirait encore.

Telle est, en somme, la thorie du socialisme sur le capital et
l'intrt.

Non-seulement nous affirmons, d'aprs cette thorie qui, d'ailleurs,
nous est commune avec les conomistes, et sur la foi du dveloppement
industriel, que telles sont la tendance et la porte du prt 
intrt; nous prouvons encore, par les rsultats subversifs de
l'conomie actuelle, et par la dmonstration des causes de la misre,
que cette tendance est ncessaire, et l'extinction de l'usure
invitable.

En effet, le prix du prt, loyer de capitaux, intrt d'argent,
usure, en un mot, faisant, comme il a t dit, partie intgrante du
prix des produits, et cette usure n'tant pas gale pour tous, il
s'ensuit que le prix des produits, compos qu'il est de salaire et
d'intrts, ne peut pas tre acquitt par ceux qui n'ont pour le
payer que leur salaire et point d'intrt; en sorte que, par le fait
de l'usure, le travail est condamn au chmage et le capital  la
banqueroute.

Cette dmonstration, dans le genre de celles que les mathmaticiens
appellent rduction  l'absurde, de l'impossibilit organique du
prt  intrt, a t reproduite cent fois dans le socialisme:
pourquoi les conomistes n'en parlent-ils pas?

Voulez-vous donc srieusement rfuter les ides socialistes sur le
prt  intrt? Voici les questions auxquelles vous avez  rpondre:

1 Est-il vrai que si, au for extrieur, la prestation du capital est
un _service_ qui a sa valeur, qui par consquent doit tre pay;--au
for intrieur, cette prestation n'entrane point pour le capitaliste
une privation relle; consquemment qu'elle ne suppose pas le droit
de rien exiger pour prix du prt?

2 Est-il vrai que l'usure, pour tre irrprochable, doit tre gale;
que la tendance de la socit conduit  cette galisation, en sorte
que l'usure n'est irrprochable que lorsqu'elle est devenue gale
pour tous, c'est--dire nulle?

3 Est-il vrai qu'une banque nationale, faisant le crdit et
l'escompte _gratis_, soit chose possible?

4 Est-il vrai que par l'effet de cette gratuit du crdit et de
l'escompte, comme par l'action de l'impt simplifi et ramen  sa
vritable forme, la rente immobilire disparat, ainsi que l'intrt
de l'argent?

5 Est-il vrai qu'il y ait contradiction et impossibilit
mathmatique dans l'ancien systme?

6 Est-il vrai que l'conomie politique, aprs avoir, sur la
question de l'usure, contredit pendant plusieurs milliers d'annes
la thologie, la philosophie, la lgislation, arrive, par sa propre
thorie, au mme rsultat?

7 Est-il vrai, enfin, que l'usure n'a t, dans son institution
providentielle, qu'un instrument d'galit et de progrs, absolument
comme, dans l'ordre politique, la monarchie absolue a t un
instrument de libert et de progrs; comme, dans l'ordre judiciaire,
l'preuve de l'eau bouillante, le duel et la question ont t,  leur
tour, des instruments de conviction et de progrs?

Voil ce que nos adversaires sont tenus d'examiner, avant de nous
accuser d'infirmit scientifique et intellectuelle; voil, monsieur
Bastiat, sur quels points devra porter  l'avenir votre controverse,
si vous voulez qu'elle aboutisse. La question est clairement et
catgoriquement pose: permettez-nous de croire qu'aprs en avoir
pris lecture, vous reconnatrez qu'il y a dans le socialisme du
dix-neuvime sicle quelque chose qui dpasse la porte de votre
vieille conomie politique.

                                                       P. J. PROUDHON.




QUATRIME LETTRE.

F. BASTIAT  P. J. PROUDHON.

     Circonscription logique du dbat.--Dire oui et non
     n'est pas rpondre.--Futilit de l'objection fonde sur
     ce que le capitaliste ne se prive pas.--Productivit
     naturelle et ncessaire du CAPITAL dmontre par des
     exemples.--Considrations sur le loisir.


                                                     26 novembre 1849.

Monsieur, vous me posez sept questions. Veuillez vous rappeler
qu'entre nous il ne s'agit en ce moment que d'une seule:

_L'intrt du capital est-il lgitime?_

Cette question est grosse de temptes. Il faut la vider. En
acceptant la loyale hospitalit de vos colonnes, je n'ai pas eu en
vue d'analyser toutes les combinaisons possibles de crdit que le
fertile gnie des socialistes peut enfanter. Je me suis demand
si l'_intrt_, qui entre dans le prix de toutes choses, est une
spoliation; si, par consquent, le monde se partage entre des
capitalistes voleurs et des travailleurs vols. Je ne le crois pas,
mais d'autres le croient. Selon que la vrit est de mon ct ou du
leur, l'avenir rserv  notre chre patrie est la concorde, ou une
lutte sanglante et invitable. La question vaut donc la peine d'tre
srieusement tudie.

Que ne sommes-nous d'accord sur ce point de dpart! Notre oeuvre se
bornerait  dtruire, dans l'esprit des masses, des erreurs funestes
et des prventions dangereuses. Nous montrerions au peuple le
capital, non comme un parasite avide, mais comme une puissance amie
et fconde. Nous le lui montrerions,--et ici je reproduis presque
vos expressions,--s'accumulant par l'activit, l'ordre, l'pargne,
la prvoyance, la sparation des travaux, la paix et la scurit
publique; se distribuant, en vertu de la libert, entre toutes les
classes; se mettant de plus en plus  la porte de tous, par la
modicit croissante de sa rmunration; rachetant l'humanit enfin du
poids de la fatigue et du joug des besoins.

Mais comment nous lever  d'autres vues du problme social, lorsque,
 cette premire question: L'intrt du capital est-il lgitime? vous
rpondez: OUI et NON.

OUI: car--il est trs-vrai que le prt est un _service_, et comme
tout service est une _valeur_, consquemment, comme il est de sa
nature d'tre rmunr, il s'ensuit que le prt doit avoir son prix,
_qu'il doit porter intrt_.

NON: car--le prt, par l'intrt qui en rsulte, produit un bnfice
qui permet au capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans
travailler, c'est, en conomie politique aussi bien qu'en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.

OUI: car--la ngation fondamentale de l'intrt ne dtruit pas 
nos yeux le principe, le _droit_ qui donne naissance  l'intrt. Le
vritable problme, pour nous, n'est pas de savoir si l'usure a une
raison d'existence; nous sommes, sous ce rapport, de l'opinion des
conomistes.

NON: car--nous nions, avec le christianisme et l'vangile, la
lgitimit en soi du prt  intrt.

OUI: car--l'usure n'a t, dans son institution providentielle,
qu'un instrument d'utilit et de progrs.

NON: car--tout ce qui, en remboursement du prt, est donn en sus du
prt est usure, spoliation.

OUI et NON, enfin: car--le socialisme n'a la prtention de convertir
personne, ni l'glise, qui nie l'intrt, ni l'conomie politique,
qui l'affirme, d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles ont raison
toutes deux.

Il y en a qui disent: ces solutions contradictoires sont un amusement
que M. Proudhon donne  son esprit. D'autres: Il ne faut voir l
que des coups de pistolet que M. Proudhon tire dans la rue, pour
faire mettre le public aux fentres. Pour moi, qui sais que vous
les appliquez  tous les sujets: libert, proprit, concurrence,
machines, religion, je les tiens pour une conception sincre et
srieuse de votre intelligence.

Mais, Monsieur, pensez-vous que le peuple puisse vous suivre
longtemps dans le ddale de vos _Antinomies_? Son gnie ne s'est
pas faonn sur les bancs vermoulus de la Sorbonne. Les fameux:
_Quidquid dixeris, argumentabor_,--_Ego ver contr_--ne vont pas 
ses franches allures; il veut voir le fond des choses, et il sent
instinctivement qu'au fond des choses il y a un _Oui_ ou un _Non_,
mais qu'il ne peut y avoir un _Oui_ et un _Non_ fondus ensemble.
Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, il vous dira: Il faut
pourtant bien que l'intrt soit lgitime ou illgitime, juste ou
injuste, providentiel ou satanique, proprit ou spoliation.

La _contradiction_, soyez-en sr, est ce qu'il y a de plus difficile
 faire accepter, mme aux esprits subtils,  plus forte raison au
peuple.

Si je m'arrte  la premire moiti, j'ose dire  la bonne moiti de
votre _thse_, en quoi diffrez-vous des conomistes?

Vous convenez qu'avancer un capital, c'est rendre un _service_,
qui donne droit  un _service_ quivalent, lequel est susceptible
d'valuation et s'appelle _intrt_.

Vous convenez que le seul moyen de dgager l'quivalence de ces deux
services, c'est de les laisser s'changer librement, puisque vous
repoussez l'intervention de l'tat, et proclamez, ds le dbut de
votre article, la libert de l'homme et du citoyen.

Vous convenez que l'intrt a t, dans son institution
providentielle, un instrument d'galit et de progrs.

Vous convenez que, par l'accumulation des capitaux (qui certes ne
s'accumuleraient pas si toute rmunration leur tait dnie),
l'Intrt tend  baisser,  mettre l'instrument du travail, la
matire premire et l'approvisionnement, toujours  la porte plus
facile de classes plus nombreuses.

Vous convenez que les obstacles, qui arrtent cette dsirable
diffusion du capital, sont artificiels et se nomment privilges,
restrictions, monopoles; qu'ils ne peuvent tre la consquence fatale
de la libert, puisque vous invoquez la libert.

Voil une doctrine qui, par sa simplicit, sa grandeur, sa
concordance, le parfum de justice qui s'en exhale, s'impose aux
convictions, entrane les coeurs, et fait pntrer, dans tous
les replis de l'intelligence, le sentiment de la certitude.
Que reprochez-vous donc  l'conomie politique? Est-ce d'avoir
repouss les formules diverses--et par suite refus de prendre le
nom--du socialisme? Oui, elle a combattu le saint-simonisme et le
fouririsme; vous les avez combattus comme elle. Oui, elle a rprouv
les thories du Luxembourg; vous les avez rprouves comme elle. Oui,
elle a lutt contre le communisme; vous avez fait plus, vous l'avez
cras.

D'accord avec l'conomie politique sur le capital, son origine,
sa mission, son droit, ses tendances;--d'accord avec elle sur
le principe  promouvoir, la libert;--d'accord avec elle sur
l'ennemi  combattre, l'intervention abusive de l'tat dans les
transactions honntes;--d'accord avec elle dans ses luttes contre
les manifestations passes du socialisme;--d'o vient que vous vous
retournez contre elle? C'est que vous avez trouv au socialisme
une nouvelle formule: la _contradiction_, ou, si vous aimez mieux,
l'_antinomie_. C'est pourquoi vous apostrophez l'conomie politique
et lui dites:

Tu es vieille d'un sicle. Tu n'es plus au courant des questions du
jour. Tu n'envisages la question que sous une face. Tu te fondes
sur la lgitimit et l'utilit de l'intrt, et tu as raison, car
il est utile et lgitime; mais ce que tu ne comprends pas, c'est
qu'en mme temps il est nuisible et illgitime. Cette contradiction
t'merveille; la gloire du no-socialisme est de l'avoir dcouverte,
et c'est par l qu'il dpasse ta porte.

Avant de chercher, ainsi que vous m'y invitez,  faire sortir une
solution de ces prmisses contradictoires, il faut savoir si la
contradiction existe, et nous sommes ramens par l  creuser de plus
en plus ce problme:

_L'intrt du capital est-il lgitime?_

Mais que puis-je dire? Mon oeil se fixe sur l'pe de Damocls
que vous tenez suspendue sur ma tte. Plus concluantes seront mes
raisons, plus vous vous frotterez les mains, disant: On ne saurait
mieux prouver ma _thse_. Que si, des bas-fonds du communisme, il
s'lve contre mes arguments une rfutation spcieuse, vous vous
frotterez les mains encore, disant: Voici du secours qui arrive  mon
_antithse_.  antinomie! tu es vraiment une citadelle imprenable; tu
ressembles, trait pour trait, au _scepticisme_. Comment convaincre
Pyrrhon, qui vous dit: Je doute si tu me parles ou si je te parle; je
doute si tu es et si je suis; je doute si tu affirmes; je doute si je
doute?

Voyons nanmoins sur quelle base vous faites reposer la seconde
moiti de l'antinomie.

Vous invoquez d'abord les Pres de l'glise, le judasme et le
paganisme. Permettez-moi de les rcuser en matire conomique.
Vous l'avouez vous-mme, Juifs et gentils ont parl dans un sens
et agi dans un autre. Quand il s'agit d'tudier les lois gnrales
auxquelles obit la socit, la manire dont les hommes agissent
universellement a plus de poids que quelques sentences.

Vous dites: Celui qui prte ne se _prive_ pas du capital qu'il
prte. Il le prte, au contraire, parce que ce prt ne constitue pas
pour lui une privation; il le prte, parce qu'il n'en a que faire
pour lui-mme, tant suffisamment pourvu, d'ailleurs, de capitaux. Il
le prte, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention ni dans sa
puissance de le faire personnellement valoir[36].

[Note 36: L'argument tir de ce que le capitaliste _ne se prive pas_,
n'est pas exclusivement  l'usage des socialistes: Considrer comme
un lment important de la lgitimit de l'intrt la _privation_
prouve par le prteur, est une opinion qui fut soutenue, le 15 juin
1849, dans le _Journal des conomistes_,  l'occasion du pamphlet
_Capital et Rente_, rcemment publi.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Et qu'importe, s'il l'a cr par son travail, prcisment pour le
prter? Il n'y a l qu'une quivoque sur l'effet ncessaire de la
sparation des occupations. Votre argument attaque la _vente_ aussi
bien que le _prt_. En voulez-vous la preuve? Je vais reproduire
votre phrase, en substituant _Vente_  _Prt_ et _Chapelier_ 
_Capitaliste_.

Celui qui vend, dirai-je, ne se _prive_ pas du chapeau qu'il vend.
Il le vend, au contraire, parce que cette vente ne constitue pas
pour lui une privation. Il le vend parce qu'il n'en a que faire
pour lui-mme, tant d'ailleurs suffisamment pourvu de chapeaux. Il
le vend enfin parce qu'il n'est ni dans son intention, ni dans sa
puissance de le faire personnellement servir.

En faveur de votre _antithse_, vous allguez encore la compensation.

Vous me prtez, moyennant intrt, le rabot que vous avez fabriqu
pour polir vos planches. Si, de mon ct, je vous prte la scie que
j'ai monte pour dbiter mes souches, j'aurai droit pareillement  un
intrt..... Si, de part et d'autre, les capitaux avancs sont gaux,
les intrts se balanant, le solde sera nul.

Sans doute; et si les capitaux avancs sont ingaux, un solde
lgitime apparatra. C'est prcisment ainsi que les choses se
passent. Encore ici, ce que vous dites du prt, on peut le dire de
l'change et mme du travail; parce que des travaux changs se
compensent, en concluez-vous que le travail a t ananti?

Le socialisme moderne aspire, dites-vous,  raliser cette prestation
mutuelle des capitaux, afin que l'intrt, partie intgrante du
prix de toutes choses, se compense pour tous et, par consquent,
s'annule.--Qu'il se compense, ce n'est pas idalement impossible, et
je ne demande pas mieux. Mais il y faut d'autres faons qu'une Banque
d'invention nouvelle. Que le socialisme galise chez tous les hommes
l'activit, l'habilet, la probit, l'conomie, la prvoyance, les
besoins, les gots, les vertus, les vices et mme les chances, et
alors il aura russi. Mais alors aussi il importera peu que l'intrt
se cote  demi pour cent ou  cinquante pour cent.

Vous nous reprochez de mconnatre la signification du socialisme,
parce que nous ne fondons pas de grandes esprances sur ses rves
de _crdit gratuit_. Vous nous dites: Vous attribuez au capital le
mrite et le progrs opr dans le domaine de l'industrie et de la
richesse, tandis que le progrs a pour cause non le _capital_, mais
la CIRCULATION du capital.

Je crois que c'est vous qui prenez ici l'effet pour la cause. Pour
que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe; et, pour qu'il
existe, il faut qu'il soit provoqu  natre par la perspective des
rcompenses attaches aux vertus qui l'engendrent. Ce n'est pas
parce qu'il circule que le capital est utile; c'est parce qu'il est
utile qu'il circule. Son utilit intrinsque fait que les uns le
_demandent_, que les autres l'_offrent_; de l la circulation qui n'a
besoin que d'une chose: TRE LIBRE.

Mais ce que je dplore surtout, c'est de voir sparer en deux classes
antagoniques les capitalistes et les travailleurs, comme s'il y
avait un seul travailleur au monde qui ne ft,  quelque degr,
capitaliste, comme si capital et travail n'taient pas une mme
chose; comme si rmunrer l'un ce n'tait pas rmunrer l'autre.
Ce n'est certes pas  vous qu'il faut dmontrer cette proposition.
Permettez-moi, cependant, de l'lucider par un exemple; car, vous
le savez bien, nous n'crivons pas l'un pour l'autre, mais pour le
public.

Deux ouvriers se prsentent, gaux d'activit, de force, d'adresse.
L'un n'a que ses bras; l'autre a une hache, une scie, une herminette.
Je paie au premier 3 fr. par jour, au second 3 fr. 75 c. Il semble
que le salaire soit ingal; creusons la matire, et nous nous
convaincrons que cette ingalit apparente est de l'galit relle.

D'abord, il faut bien que je rembourse au charpentier l'_usure_ des
outils qu'il _use_  mon service et  mon profit. Il faut bien qu'il
trouve, dans un accroissement de salaire, de quoi entretenir cet
outillage et maintenir sa position. De ce chef, je lui donne 5 sous
de plus par jour qu'au simple manoeuvre, sans que l'galit soit le
moins du monde blesse.

Ensuite,--et j'invoque ici l'attention du lecteur, car nous sommes
au vif de la question;--pourquoi le charpentier a-t-il des outils?
Apparemment parce qu'il les a faits _avec du travail_ ou pays _par
du travail_, ce qui est tout un. Supposons qu'il les ait faits en
consacrant  cette cration tout le premier mois de l'anne. Le
manoeuvre, qui n'a pas pris cette peine, pourra me louer ses services
pendant 300 jours, tandis que le charpentier-capitaliste n'aura plus
que 270 journes disponibles ou rmunrables. Il faut donc que 270
journes, avec outils, lui produisent autant que 300 journes sans
outils; en d'autres termes, que les premires se paient 5 sous de
plus.

Ce n'est pas tout encore. Quand le charpentier s'est dcid 
faire ses outils, il a eu un but, assurment fort lgitime, celui
d'amliorer sa condition. On ne peut lui mettre dans la bouche ce
raisonnement: Je vais accumuler des approvisionnements, m'imposer
des privations, afin de pouvoir travailler tout un mois sans rien
gagner. Ce mois, je le consacrerai  fabriquer des outils qui me
mettront  mme de dbiter beaucoup plus d'ouvrage au profit de
mon client; ensuite, je lui demanderai de rgler mon salaire pour
les onze mois suivants, de manire  gagner juste autant, tout
compris, que si j'tais rest manoeuvre. Non, cela ne peut tre
ainsi. Il est vident que ce qui a stimul, dans cet artisan, la
sagacit, l'habilet, la prvoyance, la privation, c'est l'espoir, le
trs-juste espoir d'obtenir pour son travail une meilleure rcompense.

Ainsi nous arrivons  ce que la rtribution du charpentier se
dcompose comme il suit:

  1 3 fr.   c, salaire brut.

  2      25    usure des outils.

  3      25    compensation du temps consacr  faire les outils.

  4      25    juste rmunration de l'habilet, de la prvoyance,
                      de la privation.
  ---------------
      3 fr. 75 c.

O peut-on voir l injustice, iniquit, spoliation? Que signifient
toutes ces clameurs si absurdement leves contre notre charpentier
devenu capitaliste?

Et remarquez bien que l'excdant de salaire qu'il reoit n'est obtenu
_aux dpens_ de personne; moi qui le paie, j'ai moins que personne 
m'en plaindre. Grce aux outils, une production supplmentaire a t
pour ainsi dire tire du nant. Cet excdant d'utilit se partage
entre le capitaliste et moi qui, comme consommateur, reprsente ici
la communaut, l'humanit tout entire.

Autre exemple,--car il me semble que ces analyses directes des faits
instruisent plus que la controverse.

Le laboureur a un champ rendu presque improductif par la surabondance
d'humidit. En homme primitif, il prend un vase et va puiser l'eau
qui noie ses sillons. Voil un travail excessif; qui doit le payer?
videmment l'acqureur de la rcolte. Si l'homme n'avait jamais
imagin d'autre procd de desschement, le bl serait si cher,
_quoiqu_'il n'y et pas de capital  rmunrer (ou plutt _parce
que_), que l'on n'en produirait pas; et tel a t le sort de
l'humanit pendant des sicles.

Mais notre laboureur s'avise de faire une rigole. Voil le capital
qui parat. Qui doit payer les frais de cet ouvrage? Ce n'est pas
l'acqureur de la premire rcolte. Cela serait injuste, puisque la
rigole doit favoriser un nombre indtermin de rcoltes successives.
Comment donc se rglera la rpartition? Par la loi de l'intrt et
de l'amortissement. Il faut que le laboureur, comme le charpentier,
retrouve les quatre lments de rmunration que j'numrais tout 
l'heure, ou il ne fera pas la rigole.

Et, encore que le prix du bl se trouve ici grev d'un intrt, ce
serait tomber dans une hrsie conomique que de dire: cet intrt
est une perte pour le consommateur. Bien au contraire; c'est parce
que le consommateur paie l'intrt de ce capital, sous forme de
rigole, qu'il ne paie pas l'puisement, beaucoup plus dispendieux, 
force de bras.--Et, si vous observez la chose de prs, vous verrez
que c'est toujours du _travail_ qu'il paie; seulement, dans le
second cas, il intervient une coopration de la nature, trs-utile,
trs-productive, mais qui ne se paie pas.

Votre plus grand grief contre l'intrt est qu'il permet aux
capitalistes de vivre sans travailler. Or, dites-vous, vivre sans
travailler, c'est, en conomie politique comme en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.

Sans doute, vivre sans travailler, pour l'homme tel qu'il a plu 
Dieu de le faire, est, d'une manire absolue, chose impossible. Mais
ce qui n'est pas impossible  l'homme, c'est de vivre deux jours sur
le travail d'un seul. Ce qui n'est pas impossible  l'humanit, ce
qui est mme une consquence providentielle de sa nature perfectible,
c'est d'accrotre incessamment la proportion des rsultats obtenus
aux efforts employs. Si un artisan a pu amliorer son sort en
fabriquant de grossiers outils, pourquoi ne l'amliorerait-il
pas davantage encore en crant des machines plus compliques, en
dployant plus d'activit, plus de gnie, plus de prvoyance; en
se soumettant  de plus longues privations? Que si le talent, la
persvrance, l'ordre, l'conomie, l'exercice de toutes les vertus,
se perptuent dans la famille; pourquoi ne parviendrait-elle pas, 
la longue, au loisir relatif, ou, pour mieux dire,  s'initier  des
travaux d'un ordre plus lev?

Pour que ce loisir provoqut avec justice, chez ceux qui n'y sont
pas encore parvenus, l'irritation et l'envie, il faudrait qu'il ft
acquis aux dpens d'autrui, et j'ai prouv qu'il n'en tait pas
ainsi. Il faudrait, de plus, qu'il ne ft pas l'ternelle aspiration
de tous les hommes.

Je terminerai cette lettre, dj trop longue, par une considration
sur le loisir.

Quelle que soit mon admiration sincre pour les admirables lois
de l'conomie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacr
 tudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses
solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse
toute la destine humaine. Production, distribution, circulation,
consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est
rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale; et l'homme aussi
doit avoir une autre fin que celle de pourvoir  son existence
matrielle. Tout nous le dit. D'o lui viennent et la dlicatesse
de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance
d'admirer et de s'extasier? D'o vient qu'il trouve dans la moindre
fleur un sujet de contemplation? que ses organes saisissent avec tant
de vivacit et rapportent  l'me, comme les abeilles  la ruche,
tous les trsors de beaut et d'harmonie que la nature et l'art ont
rpandus autour de lui? D'o vient que des larmes mouillent ses yeux
au moindre trait de dvouement qu'il entend raconter? D'o viennent
ces flux et ces reflux d'affection que son coeur labore comme il
labore le sang et la vie? D'o lui viennent son amour de l'humanit
et ses lans vers l'infini? Ce sont l les indices d'une noble
destination qui n'est pas circonscrite dans l'troit domaine de la
production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce
n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle
soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si,
courb sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne lui
reste aucun loisir pour dvelopper ses organes, ses affections, son
intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus
lev dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais
latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre
eux[37].

[Note 37: Voy., au tome VI, la fin du chap. VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quelle est la puissance qui allgera pour tous, dans une certaine
mesure, le fardeau de la peine? Qui abrgera les heures de travail?
Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui
vers la matire, non-seulement les hommes, mais les femmes et les
enfants qui n'y semblaient pas destins?--C'est le capital; le
capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute
d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend  sa charge
une si grande partie de l'oeuvre primitivement accomplie aux dpens
de nos nerfs et de nos muscles; le capital qui fait concourir, de
plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature.
Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et
particulirement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent
dsirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se rpande sans compte
ni mesure.--Et s'il y a un triste spectacle au monde,--spectacle
qu'on ne pourrait dfinir que par ces mots: suicide matriel, moral
et collectif,--c'est de voir ces classes, dans leur garement, faire
au capital une guerre acharne.--Il ne serait ni plus absurde, ni
plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se
concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.

En me rsumant, monsieur Proudhon, je vous dirai ceci: Le jour o
nous serons d'accord sur cette premire donne, l'intrt du capital,
dtermin par le libre dbat, est lgitime;--je me ferai un plaisir
et un devoir de discuter loyalement avec vous les autres questions
que vous me posez.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




CINQUIME LETTRE.

P. J. PROUDHON  F. BASTIAT.

     Rclamation sur les limites du dbat.--L'intrt a
     t mais n'est plus lgitime.--Inductions tires de
     l'histoire.--L'illgitimit succde  la lgitimit.--Impritie
     et mauvais vouloir de la socit.--C'est de la circulation du
     CAPITAL, et non du CAPITAL mme, que nat le progrs de la
     richesse sociale.


                                                      3 dcembre 1849.

Monsieur, votre dernire lettre se termine par ces paroles:

Le jour o nous serons d'accord sur cette premire donne: l'intrt
du capital est lgitime;--je me ferai un plaisir et un devoir de
discuter loyalement avec vous les autres questions que vous me posez.

Je vais, Monsieur, tcher de vous donner satisfaction.

Mais permettez-moi d'abord de vous adresser cette question, que je
voudrais pouvoir rendre moins brusque: Qu'tes-vous venu faire  la
_Voix du Peuple_?--Rfuter la thorie du crdit gratuit, la thorie
de l'abolition de tout intrt des capitaux, de toute rente de la
proprit.

Pourquoi donc refusez-vous de vous placer tout de suite sur le
terrain de cette thorie? de la suivre dans son principe, sa mthode,
son dveloppement? d'examiner ce qui la constitue, les preuves de
vrit qu'elle apporte, le sens des faits qu'elle cite, et qui
contredisent, abrogent, d'une manire clatante, le fait, ou plutt
la fiction que vous vous efforcez de soutenir de la productivit du
capital? Cela est-il d'une discussion srieuse et loyale? Depuis
quand a-t-on vu les philosophes rpondre  un systme de philosophie
par cette fin de non-recevoir: Mettons-nous premirement d'accord
sur le systme en vogue, aprs quoi nous examinerons le nouveau?
Depuis quand est-il reu dans les sciences que l'on doit repousser
impitoyablement, par la question pralable, tout fait, toute ide,
toute thorie qui contredit la thorie gnralement admise?

Quoi! vous entreprenez de me rfuter et de me convaincre; et puis, au
lieu de saisir mon systme corps  corps, vous me prsentez le vtre!
Pour me rpondre, vous commencez par exiger que je tombe d'accord
avec vous de ce que je nie positivement! En vrit, n'aurais-je pas,
ds ce moment, le droit de vous dire: Gardez votre thorie du prt 
intrt, puisqu'elle vous agre, et laissez-moi ma thorie du prt
gratuit, que je trouve plus avantageuse, plus morale, plus utile et
beaucoup plus pratique? Au lieu de discuter, comme nous l'avions
espr, nous en serons quittes pour mdire l'un de l'autre, et nous
dcrier rciproquement.  l'avantage!...

Voil, Monsieur, comment se terminerait la discussion, si, par
malheur pour votre thorie, elle n'tait force, afin de se
maintenir, de renverser la mienne. C'est ce que je vais avoir
l'honneur de vous dmontrer, en suivant votre lettre de point en
point.

Vous commencez par plaisanter, fort spirituellement sans doute, sur
la loi de _contradiction_ dont je me suis servi pour tracer la marche
de la thorie socialiste. Croyez-moi, Monsieur, il y a toujours peu
de gloire  acqurir, pour un homme d'intelligence,  rire des choses
qu'il n'entend pas, surtout quand elles reposent sur des autorits
aussi respectables que la loi de contradiction. La dialectique,
fonde par Kant et ses successeurs, est aujourd'hui comprise et
employe par une moiti de l'Europe, et ce n'est pas un titre
d'honneur pour notre pays assurment, quand nos voisins ont port si
loin la spculation philosophique, d'en tre rest  Proclus et 
saint Thomas.  force d'clectisme et de matrialisme, nous avons
perdu jusqu' l'intelligence de nos traditions; nous n'entendons pas
mme Descartes; car, si nous entendions Descartes, il nous conduirait
 Kant, Fichte, Hegel, et au del.

Quittons, toutefois, la contradiction, puisqu'elle vous est
importune, et revenons  l'ancienne mthode. Vous savez ce que l'on
entend, dans la logique ordinaire, par distinction.  dfaut de
professeur de philosophie, Diafoirus le jeune vous l'aurait appris.
C'est le procd qui vous est le plus familier, et qui tmoigne le
mieux de la subtilit de votre esprit. Je vais donc, pour rpondre 
votre question, faire usage du _distinguo_: peut-tre alors ne vous
sera-t-il plus possible de dire que vous ne me comprenez pas.

Vous demandez: l'intrt du capital est-il lgitime, _oui_ ou _non_?
Rpondez  cela, sans antinomie et sans antithse.

Je rponds: DISTINGUONS, s'il vous plat. Oui, l'intrt du capital a
pu tre considr comme lgitime dans un temps; non, il ne peut plus
l'tre dans un autre. Cela vous offre-t-il quelque ambage, quelque
quivoque? Je vais tcher de dissiper toutes les ombres.

La monarchie absolue a t lgitime dans un temps: ce fut une des
conditions du dveloppement politique. Elle a cess d'tre lgitime
 une autre poque, parce qu'elle tait devenue un obstacle au
progrs.--Il en a t de mme de la monarchie constitutionnelle:
c'tait, en 89 et jusqu'en 1830, la seule forme politique qui convnt
 notre pays; ce serait aujourd'hui une cause de perturbation et de
dcadence.

La polygamie a t lgitime  une poque: c'tait le premier pas
fait hors de la promiscuit communautaire. Elle est condamne de nos
jours comme contraire  la dignit de la femme: nous la punissons des
galres.

Le combat judiciaire, l'preuve de l'eau bouillante, la torture
elle-mme, lisez M. Rossi, eurent galement leur lgitimit. C'tait
la premire forme donne  la justice. Nous y rpugnons maintenant,
et tout magistrat qui y aurait recours se rendrait coupable d'un
attentat.

Sous saint Louis, les arts et mtiers taient fodaliss, organiss
corporativement et hrisss de privilges. Cette rglementation tait
alors utile et lgitime; elle avait pour but de faire surgir, en face
de la fodalit terrienne et nobiliaire, la fodalit du travail.
Elle a t abandonne depuis, et avec raison: depuis 89, l'industrie
est libre.

Je vous rpte donc, et, en conscience, je crois parler clair: Oui,
le prt  intrt a t, dans un temps, lgitime, lorsque toute
centralisation dmocratique du crdit et de la circulation tait
impossible: il ne l'est plus, maintenant que cette centralisation est
devenue une ncessit de l'poque, partant un devoir de la socit,
un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'lve contre l'usure;
je dis que la socit me doit le crdit et l'escompte sans intrt:
l'intrt je l'appelle VOL.

Bon gr, mal gr, il faut donc que vous descendiez sur le terrain
o je vous appelle: car, si vous refusez de le faire, si vous vous
renfermez dans la bonne foi de votre ancienne possession, alors
j'accuserai votre mauvais vouloir; je crierai partout, comme le
Mascarille de Molire: _Au voleur! au voleur! au voleur!_

Pour en finir tout  fait avec l'antinomie, je vais maintenant, 
l'aide des exemples prcdemment cits, vous dire en peu de mots ce
qu'elle ajoute  la distinction. Cela ne sera pas inutile  notre
controverse.

Vous concevez donc qu'une chose peut tre vraie, juste, lgitime,
dans un temps, et fausse, inique, criminelle, dans un autre. Vous ne
pouvez pas ne pas le concevoir, puisque cela est.

Or, se demande le philosophe, comment une chose, vraie un jour, ne
l'est-elle pas un autre jour? La vrit peut-elle changer ainsi? La
vrit n'est-elle pas la vrit? Faut-il croire qu'elle n'est qu'une
fantaisie, une apparence, un prjug? Y a-t-il, enfin, ou n'y a-t-il
pas une cause  ce changement? Au-dessus de la vrit qui change,
existerait-il, par hasard, une vrit qui ne change point, une vrit
absolue, immuable?

En deux mots, la philosophie ne s'arrte point au fait tel que le lui
rvlent l'exprience et l'histoire; elle cherche  l'expliquer.

Eh bien! la philosophie a trouv, ou, si vous aimez mieux, elle a cru
voir que cette altration des institutions sociales, ce revirement
qu'elles prouvent aprs un certain nombre de sicles, provient de ce
que les ides dont elles sont l'expression, possdent en elles-mmes
une sorte de facult volutive, un principe de mobilit perptuelle,
provenant de leur essence contradictoire.

C'est ainsi que l'intrt du capital, lgitime alors que le prt est
un service rendu de citoyen  citoyen, mais qui cesse de l'tre quand
la socit a conquis le pouvoir d'organiser le crdit gratuitement
pour tout le monde, cet intrt, dis-je, est contradictoire dans
son essence, en ce que, d'une part, le service rendu par le prteur
a droit  une rmunration; et que, d'un autre ct, tout salaire
suppose produit ou privation, ce qui n'a pas lieu dans le prt. La
rvolution qui s'opre dans la lgitimit du prt vient de l. Voici
comment le socialisme pose la question; voil aussi sur quel terrain
les dfenseurs de l'ancien rgime doivent se placer.

Se renfermer dans la tradition, se borner  dire: Le prt est un
service rendu, donc il doit tre pay; sans vouloir entrer dans
les considrations qui tendent  abroger l'intrt, ce n'est pas
rpondre. Le socialisme, redoublant d'nergie, proteste et vous dit:
Je n'ai que faire de votre service, service pour vous, spoliation
pour moi, tandis qu'il est loisible  la socit de me faire jouir
des mmes avantages que vous m'offrez, et cela sans rtribution.
M'imposer un tel service, malgr moi, en refusant d'organiser la
circulation des capitaux, c'est me faire supporter un prlvement
injuste, c'est me voler.

Ainsi, toute votre argumentation en faveur de l'intrt, consiste 
confondre les poques, je veux dire  confondre ce qui, dans le prt,
est lgitime avec ce qui ne l'est pas, tandis que moi, au contraire,
je les distingue soigneusement. C'est ce que je vais achever de vous
rendre intelligible par l'analyse de votre lettre.

Je prends un  un tous vos arguments.

Dans ma premire rponse, je vous avais fait observer que celui
qui prte ne se _prive_, pas de son capital.--Vous me rpondez:
Qu'importe, s'il a cr son capital tout exprs pour le prter?

En disant cela, vous trahissez votre propre cause. Vous acquiescez,
par ces paroles,  mon _antithse_, qui consiste  dire: La cause
secrte pour laquelle le prt  intrt, lgitime hier, ne l'est
plus aujourd'hui, c'est ce que le prt, en lui-mme, n'entrane pas
privation. Je prends acte de cet aveu.

Mais vous vous accrochez  l'intention: Qu'importe, dites vous, si le
prteur a cr ce capital tout exprs pour le prter?

 quoi je rplique: Et que me fait  mon tour votre intention, si je
n'ai pas rellement besoin de votre service, si le prtendu service
que vous voulez me rendre ne me devient ncessaire que par le mauvais
vouloir et l'impritie de la socit? Votre crdit ressemble  celui
que fait le corsaire  l'esclave, quand il lui donne la libert
contre ranon. Je proteste contre votre crdit  5 pour 100, parce
que la socit a le pouvoir et le devoir de me le faire  0 pour 100;
et, si elle me refuse, je l'accuse, ainsi que vous, de vol; je dis
qu'elle est complice, fautrice, organisatrice du vol.

Assimilant le prt  la _vente_, vous dites: votre argument s'attaque
 celle-ci aussi bien qu' celui-l. En effet, le chapelier qui vend
des chapeaux ne s'en _prive_ pas.

Non, car il reoit de ses chapeaux, il est cens du moins en
recevoir immdiatement la valeur, ni _plus_ ni _moins_. Mais le
capitaliste prteur, non-seulement n'est pas priv, puisqu'il rentre
intgralement dans son capital; il reoit plus que le capital, plus
que ce qu'il apporte  l'change; il reoit, en sus du capital, un
intrt qu'aucun produit positif de sa part ne reprsente. Or, un
service qui ne cote pas de travail  celui qui le rend, est un
service susceptible de devenir gratuit: c'est ce que vous-mme vous
nous apprendrez tout  l'heure.

Aprs avoir reconnu la _non-privation_ qui accompagne le prt,
vous convenez cependant qu'_il n'est pas idalement impossible
que l'intrt_, qui, aujourd'hui, fait partie intgrante du prix
des choses, se _compense pour tout le monde_, et, par consquent,
_s'annule_.--Mais, ajoutez-vous, il y faut d'autres faons qu'une
banque nouvelle. Que le socialisme galise; chez tous les hommes,
l'activit, l'habilet, la probit, l'conomie, la prvoyance, les
besoins, les gots, les vertus, les vices, et mme les chances, et
alors il aura russi.

En sorte que vous n'entrez dans la question que pour l'luder
aussitt. Le socialisme, au point o il est parvenu, prtend
justement que c'est  l'aide d'une rforme de la banque et de l'impt
que l'on peut arriver  cette compensation. Au lieu de passer, comme
vous faites, sur cette prtention du socialisme, arrtez-vous-y, et
rfutez-la: vous en aurez fini avec toutes les utopies du monde.
Car, le socialisme affirme,--et sans cela le socialisme n'existerait
pas, il ne serait rien,--que ce n'est point en galisant chez tous
les hommes l'activit, l'habilet, la probit, l'conomie, la
prvoyance, les besoins, les gots, les vertus, les vices et mme
les chances, qu'on parviendra  compenser l'intrt et galiser
le revenu net; il soutient qu'il faut, au contraire, commencer
par centraliser le crdit et annuler l'intrt, pour galiser les
facults, les besoins et les chances. Qu'il n'y ait plus parmi nous
de voleurs, et nous serons tous vertueux, tous heureux! Voil la
profession de foi du socialisme! J'prouve le plus vif regret  vous
le dire: mais vous connaissez si peu le socialisme, que vous vous
heurtez contre lui sans le voir.

Vous persistez  attribuer au capital tous les progrs de la richesse
sociale, que j'attribue, moi,  la circulation; et vous me dites, 
ce propos, que je prends l'effet pour la cause.

Mais, en soutenant une pareille proposition, vous ruinez, sans vous
en apercevoir, votre propre thse. J. B. Say a dmontr, et vous ne
l'ignorez pas, que le _transport_ d'une valeur, que cette valeur
s'appelle argent ou marchandise, constitue lui-mme une valeur; que
c'est un produit aussi rel que le bl et le vin; qu'en consquence,
le service du commerant et du banquier mrite d'tre rmunr tout
comme le service du laboureur et du vigneron. C'est sur ce principe
que vous vous appuyez vous-mme quand vous rclamez un salaire pour
le capitaliste, qui, par la prestation de son capital, dont on lui
garantit la rentre, fait office de transport, de circulation. Par
cela seul que je prte, disiez-vous dans votre premire lettre, je
rends un service, je cre une valeur. Telles taient vos paroles, que
nous avons admises: en cela, nous tions l'un et l'autre d'accord
avec le matre.

Je suis donc fond  dire que ce n'est pas le capital lui-mme, mais
la circulation du capital: c'est cette nature de service, produit,
marchandise, valeur, ralit, qu'on appelle en conomie politique
_mouvement_ ou _circulation_, et qui, au fond, constitue toute la
matire de la science conomique, qui est la cause de la richesse.
Ce service, nous le payons  tous ceux qui le rendent; mais nous
affirmons qu'en ce qui concerne les capitaux proprement dits, ou
l'argent, il dpend de la socit de nous en faire jouir elle-mme,
et gratuitement; que si elle ne le fait pas, il y a fraude et
spoliation.--Comprenez-vous maintenant o est le vritable point de
la question sociale?...

Aprs avoir dplor de voir les capitalistes et les travailleurs
spars en deux classes antagoniques, ce qui n'est pas la faute du
socialisme assurment,--vous prenez la peine, fort inutile, de me
dmontrer par des exemples que tout travailleur est,  quelque degr,
capitaliste, et fait oeuvre de capitalisation, c'est--dire d'usure.
Qui donc a jamais song  le nier? Qui vous a dit que ce que nous
reconnaissons comme lgitim, en un temps, chez le capitaliste, nous
le rprouvons, dans le mme temps, chez l'ouvrier?

Oui, nous savons que le prix de toute marchandise et service se
dcompose actuellement de la manire suivante:

1 Matire premire;

2 Amortissement des instruments de travail et frais;

3 Salaire du travail;

4 Intrt du capital.

Il en est ainsi dans toutes les professions, agriculture, industrie,
commerce, transports. Ce sont les Fourches Caudines de tout ce qui
n'est point parasite, capitaliste ou manoeuvre. Vous n'avez que faire
de nous donner  ce sujet de longs dtails, trs-intressants du
reste, et o l'on voit que se complat votre imagination.

Je vous le rpte: la question, pour le socialisme, est de faire
que ce quatrime lment qui entre dans la composition du prix des
choses,  savoir, l'intrt du capital, se compense entre tous les
producteurs, et par consquent, s'annule. Nous soutenons que cela est
possible; que si cela est possible, c'est un devoir  la socit de
procurer la gratuit du crdit  tous; qu'autrement, ce ne serait
pas une socit, mais une conspiration des capitalistes contre les
travailleurs, un pacte de rapine et d'assassinat.

Concevez donc, une fois, qu'il ne s'agit point pour vous de nous
expliquer comment les capitaux se forment, comment ils se multiplient
par l'intrt, comment l'intrt entre dans la composition du prix
des produits, comment tous les travailleurs sont eux-mmes coupables
du pch d'usure: nous savons ds longtemps toutes ces choses, autant
que nous sommes convaincus de la bonne foi des rentiers et des
propritaires.

Nous disons: Le systme conomique fond sur la fiction de la
productivit du capital, justifiable  une autre poque, est
dsormais illgitime. Son impuissance, sa malfaisance sont
dmontres: c'est lui qui est la cause de toutes les misres
actuelles, lui qui soutient encore cette vieille fiction du
gouvernement reprsentatif, dernire formule de la tyrannie parmi les
hommes.

Je ne vous suivrai point dans les considrations, toutes religieuses,
par lesquelles vous terminez votre lettre. La religion, permettez-moi
de vous le dire, n'a rien  faire avec l'conomie politique. Une
vritable science se suffit  elle-mme; hors de cette condition,
elle n'est pas. S'il faut  l'conomie politique une sanction
religieuse pour suppler  l'impuissance de ses thories, et
si, de son ct, la religion, pour excuser la strilit de son
dogme, allgue les exigences de l'conomie politique, il arrivera
que l'conomie politique et la religion, au lieu de se soutenir
mutuellement, s'accuseront l'une l'autre; elles priront toutes deux.

Commenons par faire justice, et nous aurons de surcrot la libert,
la fraternit, la richesse; le bonheur mme de l'autre vie n'en
sera que plus assur. L'ingalit du revenu capitaliste est-elle,
oui ou non, la cause premire de la misre physique, morale et
intellectuelle qui afflige aujourd'hui la socit? Faut-il compenser
le revenu entre tous les hommes, rendre gratuite la circulation
des capitaux, en l'assimilant  l'change des produits, et annuler
l'intrt? Voil ce que demande le socialisme, et  quoi il faut
rpondre.

Le socialisme, dans ses conclusions les plus positives, vous fournit
la solution dans la centralisation dmocratique et gratuite du
crdit, combine avec un systme d'impt unique, remplaant tous les
autres impts, et assis sur le capital.

Qu'on vrifie cette solution; qu'on essaie de l'appliquer. C'est
la seule manire de rfuter le socialisme; hors de l, nous ferons
retentir plus fort que jamais notre cri de guerre: _La proprit
c'est le vol!_

P. J. PROUDHON.




SIXIME LETTRE.

F. BASTIAT  P. J. PROUDHON.

     Est-il vrai que prter n'est plus aujourd'hui rendre un
     service?--La socit est-elle un capitaliste tenu de
     prter gratuitement?--Explication sur la circulation des
     capitaux.--Chimres appeles par leur nom.--Ce qui est vrai,
     c'est que l'intrt dispense d'une rmunration plus onreuse.


                                                     10 dcembre 1849.

Je veux rester sur mon terrain; vous voulez m'attirer sur le vtre,
et vous me dites: Qu'tes-vous venu faire  la _Voix du Peuple_, si
ce n'est rfuter la thorie du crdit gratuit, etc.?

Il y a l un malentendu. Je n'ai point t  la _Voix du Peuple_;
la _Voix du Peuple_ est venue  moi. De tous cts, on parlait du
crdit gratuit, et chaque jour voyait clore un plan nouveau pour la
ralisation de cette ide.

Alors je me dis: Il est inutile de combattre ces plans l'un aprs
l'autre. Prouver que le capital a un droit lgitime et indestructible
 tre rmunr, c'est les ruiner tous  la fois, c'est renverser
leur base commune.

Et je publiai la brochure _Capital et Rente_.

La _Voix du Peuple_, ne trouvant pas ma dmonstration concluante,
l'a rfute. J'ai demand  la maintenir, vous y avez consenti
loyalement: c'est donc sur mon terrain que doit se continuer la
discussion.

D'ailleurs, la socit s'est dveloppe perptuellement et
universellement sur le principe que j'invoque. C'est  ceux qui
veulent que,  partir d'aujourd'hui, elle se dveloppe sur le
principe oppos,  prouver qu'elle a eu tort. L'_onus probandi_ leur
incombe.

Et aprs tout, de quelle importance relle est ce dbat pralable?
Prouver que l'intrt est lgitime, juste, utile, bienfaisant,
indestructible, n'est-ce pas prouver que la gratuit du crdit est
une chimre?

Permettez-moi donc, Monsieur, de m'en tenir  cette question
dominante: L'intrt est-il lgitime et utile?

Par piti pour l'ignorance o vous me voyez (ainsi que bon nombre
de nos lecteurs) de la philosophie germanique, vous voulez bien,
mtamorphosant Kant en Diafoirus, substituer  la _loi de la
contradiction_ celle de la _distinction_.

Je vous remercie de cette condescendance. Elle me met  l'aise. Mon
esprit se refuse invinciblement, je l'avoue,  admettre que deux
assertions contradictoires puissent tre vraies en mme temps. Je
respecte, comme je le dois, quoique de confiance, Kant, Fichte et
Hegel. Mais si leurs livres entranent l'esprit du lecteur  admettre
des propositions comme celles-ci: _Le Vol, c'est la proprit; la
Proprit, c'est le vol; le jour, c'est la nuit_; je bnirai le Ciel,
tous les jours de ma vie, de n'avoir pas fait tomber ces livres
sous mes yeux.  ces sublimes subtilits, votre intelligence s'est
aiguise; la mienne y et infailliblement succomb, et, bien loin de
me faire comprendre des autres, je ne pourrais plus me comprendre
moi-mme.

Enfin,  cette question: L'intrt est-il lgitime? vous rpondez,
non plus en allemand: _Oui et non_, mais en latin: _Distinguo_.
Distinguons; oui, l'intrt du capital a pu tre considr comme
lgitime dans un temps; non, il ne peut plus l'tre dans un autre.

Eh bien! votre condescendance hte, ce me semble, la conclusion de ce
dbat. Elle prouve surtout que j'avais bien choisi le terrain; car,
que prtendez-vous? Vous dites qu' un moment donn, la rmunration
du capital passe de la lgitimit  l'illgitimit; c'est--dire
que le capital lui-mme se dpouille de sa nature pour revtir une
nature oppose. Certes, la prsomption n'est pas pour vous, et c'est
 celui qui veut bouleverser la pratique universelle sur la foi d'une
affirmation si trange,  la prouver.

J'avais fait rsulter la lgitimit de l'intrt de ce que le prt
est un _service_, lequel est susceptible d'tre _valu_, a, par
consquent, une _valeur_ et peut s'changer contre toute autre valeur
gale. Je croyais mme que vous tiez convenu de la vrit de cette
doctrine, en ces termes:

Il est trs-vrai, comme vous l'tablissez vous-mme premptoirement,
que le prt est un service. Et comme tout service est une valeur,
comme il est de la nature de tout service d'tre rmunr, il
s'ensuit que le prt doit avoir son prix, ou, pour employer le mot
technique, qu'il doit _porter intrt_.

Voil ce que vous disiez, il y a quinze jours. Aujourd'hui vous
dites: Distinguons, prter c'tait rendre service autrefois, ce n'est
plus rendre service maintenant.

Or, si prter n'est pas rendre service, il va sans dire que l'intrt
est, je ne dis pas illgitime, mais impossible.

Votre argumentation nouvelle implique ce dialogue:

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je voudrais monter un magasin, j'ai besoin de
dix mille francs, veuillez me les prter.

LE PRTEUR. Volontiers, nous allons dbattre les conditions.

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je n'accepte pas de conditions. Je garderai
votre argent un an, deux ans, vingt ans, aprs quoi je vous le
rendrai purement et simplement, attendu que _tout ce qui, dans
le remboursement du prt, est donn en sus du prt, est usure,
spoliation_.

LE PRTEUR. Mais puisque vous venez me demander un _service_, il est
bien naturel que je vous en demande un autre.

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, _je n'ai que faire de votre service_.

LE PRTEUR. En ce cas, je garderai mon capital, duss-je le manger.

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je suis socialiste, et le socialisme,
redoublant d'nergie, proteste et vous dit par ma bouche: je n'ai que
faire de votre service, service pour vous et spoliation pour moi,
tandis qu'il est loisible  la socit de me faire jouir des mmes
avantages que vous m'offrez, et cela sans rtribution. M'imposer un
tel service, malgr moi, en refusant d'organiser la circulation des
capitaux, c'est me faire supporter un prlvement injuste, c'est me
voler.

LE PRTEUR. Je ne vous impose rien malgr vous. Ds que vous ne
voyez pas, dans le prt, un service, abstenez-vous d'emprunter,
comme moi de prter. Que si la _socit_ vous offre des _avantages_
sans _rtribution_, adressez-vous  elle, c'est bien plus commode;
et, quant  _organiser la circulation des capitaux_, ainsi que vous
me sommez de le faire, si vous entendez par l que les miens vous
arrivent gratis, par l'intermdiaire de la socit, j'ai contre ce
procd indirect tout juste les mmes objections qui m'ont fait vous
refuser le prt direct et gratuit.

La Socit! J'ai t surpris, je l'avoue, de voir apparatre dans
un crit man de vous, ce personnage nouveau, ce capitaliste
accommodant.

Eh quoi! Monsieur, vous qui, dans la mme feuille o vous m'adressez
votre lettre, avez combattu avec une si rude nergie les systmes de
Louis Blanc et de Pierre Leroux, n'avez-vous dissip la fiction de
l'_tat_ que pour y substituer la fiction de la _Socit_?

Qu'est-ce donc que la Socit, en dehors de quiconque prte ou
emprunte, peroit ou paie l'intrt inhrent au prix de toutes
choses? Quel est ce _Deus ex machin_ que vous faites intervenir
d'une manire si inattendue pour donner le mot du problme? Y a-t-il,
d'un ct, la masse entire des travailleurs, marchands, artisans,
capitalistes, et, de l'autre, la Socit, personnalit distincte,
possdant des capitaux en telle abondance qu'elle en peut prter 
chacun sans compte ni mesure, et cela sans _rtribution_?

Ce n'est pas ainsi que vous l'entendez; je n'en veux pour preuve que
votre article sur l'tat. Vous savez bien que la socit n'a d'autres
capitaux que ceux qui sont entre les mains des capitalistes grands et
petits. Serait-ce que la Socit doit s'emparer de ces capitaux et
les faire circuler gratuitement, sous prtexte de les organiser? En
vrit, je m'y perds, et il me semble que, sous votre plume, cette
limite s'efface sans cesse, qui spare, aux yeux de la conscience
publique, la proprit du vol.

En cherchant  pntrer jusqu' la racine de l'erreur que je combats
ici, je crois la trouver dans la confusion que vous faites entre les
_frais de circulation des capitaux_ et les _intrts des capitaux_.
Vous croyez qu'on peut arriver  la circulation gratuite, et vous en
concluez que le prt sera gratuit. C'est comme si l'on disait que
lorsque les frais de transport de Bordeaux  Paris seront anantis,
les vins de Bordeaux se donneront pour rien  Paris. Vous n'tes pas
le premier qui se soit fait cette illusion. Law disait: La loi de la
circulation est la seule qui puisse sauver les empires. Il agit sur
ce principe, et, au lieu de sauver la France, il la perdit.

Je dis: une chose est la circulation des capitaux et les frais
qu'elle entrane; autre chose est l'intrt des capitaux. Les
capitaux d'une nation consistent en matriaux de toutes sortes,
approvisionnements, outils, marchandises, espces, et ces choses-l
ne se prtent pas pour rien. Selon que la socit est plus ou
moins avance, il y a plus ou moins de facilit  faire passer un
capital donn, ou sa valeur, d'un lieu  un autre lieu, d'une main
 une autre main; mais cela n'a rien de commun avec l'abolition de
l'intrt. Un Parisien dsire prter, un Bayonnais dsire emprunter.
Mais le premier n'a pas la chose qui convient au second. D'ailleurs,
ils ne connaissent pas rciproquement leurs intentions; ils ne
peuvent s'aboucher, s'accorder, conclure. Voil les obstacles  la
_circulation_. Ces obstacles vont diminuant sans cesse, d'abord par
l'intervention du numraire, puis par celle de la lettre de change,
successivement par celle du banquier, de la Banque nationale, des
banques libres.

C'est une circonstance heureuse pour les consommateurs des capitaux,
comme il est heureux pour les consommateurs de vin, que les moyens
de transport se perfectionnent. Mais, d'une part, jamais les frais
de circulation ne peuvent descendre  zro, puisqu'il y a toujours
l un intermdiaire qui rend _service_; et, d'autre part, ces frais
fussent-ils compltement anantis, l'Intrt subsisterait encore,
et n'en serait mme pas sensiblement affect. Il y a des banques
libres aux tats-Unis; elles sont sous l'influence des ouvriers
eux-mmes, qui en sont les actionnaires; et, de plus, elles sont,
vu leur nombre, toujours  leur porte; chaque jour, les uns y
dposent leurs conomies, les autres y reoivent les avances qui
leur sont ncessaires; la circulation est aussi facile, aussi rapide
que possible. Est-ce  dire que le crdit y soit gratuit, que les
capitaux ne produisent pas d'intrt  ceux qui prtent, et n'en
cotent pas  ceux qui empruntent? Non, cela signifie seulement que
prteurs et emprunteurs s'y rencontrent plus facilement qu'ailleurs.

Ainsi, gratuit absolue de la circulation,--chimre.

Gratuit du crdit,--chimre.

Imaginer que la premire de ces gratuits, si elle tait possible,
impliquerait la seconde,--troisime chimre.

Vous voyez que je me suis laiss entraner sur votre terrain, et,
puisque j'y ai fait trois pas, j'en ferai deux autres.

Vous voulez _organiser la circulation_ de telle sorte que chacun
peroive autant d'intrt qu'il en paie, et c'est l ce qui
ralisera, dites-vous, l'galit des fortunes.

Or, je dis:

Compensation universelle des intrts,--chimre.

galit absolue des fortunes, comme consquence de cette
chimre,--autre chimre.

Toute valeur se compose de deux lments: la rmunration du travail
et la rmunration du capital. Pour que ces deux lments entrassent,
en proportion identique, dans toutes valeurs gales, il faudrait
que toute oeuvre humaine admt le mme emploi de machines, la mme
consommation d'approvisionnements, le mme contingent de travail
actuel et de travail accumul.

Vtre banque fera-t-elle jamais que le commissionnaire du coin, dont
toute l'industrie consiste  louer son temps et ses jambes, fasse
intervenir autant de capital dans ses services que l'imprimeur ou le
fabricant de bas? Remarquez que, pour qu'une paire de bas de coton
arrive  ce commissionnaire, il a fallu l'intervention d'une terre,
qui est un capital; d'un navire, qui est un capital; d'une filature,
qui est un capital. Direz-vous que lorsque le commissionnaire
change son service, estim 3 francs, contre un livre estim 3
francs, il est dupe en ce que l'lment _travail actuel_ domine
dans le service, et l'lment _travail accumul_ dans le livre?
Qu'importe, si les deux objets de l'change _se valent_, si leur
quivalence est dtermine par le libre dbat? Pourvu que ce qui vaut
cent s'change contre ce qui vaut cent, qu'importe la proportion
des deux lments qui constituent chacune de ces valeurs gales?
Nierez-vous la lgitimit de la rmunration affrente au capital? Ce
serait revenir sur un point dj acquis  la discussion. D'ailleurs,
sur quel fondement le _travail ancien_ serait-il, plus que le
_travail actuel_, exclu de toute rtribution?

Le travail se divise en deux catgories bien distinctes:

Ou il est exclusivement consacr  la production d'un objet, comme
lorsque l'agriculteur sme, sarcle, moissonne et grne son bl,
lorsque le tailleur coupe et coud un habit, etc.;

Ou il sert  la production d'une srie indtermine d'objets
semblables, comme quand l'agriculteur clt, amende, dessche son
champ, ou que le tailleur meuble son atelier.

Dans le premier cas, tout le travail doit tre pay par l'acqureur
de la rcolte ou de l'habit; dans le second, il doit tre pay sur
un nombre indtermin de rcoltes ou d'habits. Et certes, il serait
absurde de dire que le travail de cette seconde catgorie ne doit pas
tre pay du tout, parce qu'il prend le nom de capital.

Or, comment parvient-il  rpartir la rmunration qui lui est due
sur un nombre indfini d'acheteurs successifs? par les combinaisons
de l'amortissement et de l'intrt, combinaisons que l'humanit
a inventes ds l'origine, combinaisons ingnieuses, que les
socialistes seraient bien embarrasss de remplacer. Aussi tout leur
gnie se borne  les supprimer, et ils ne s'aperoivent pas que c'est
tout simplement supprimer l'humanit.

Mais quand on accorderait comme ralisable tout ce qui vient d'tre
dmontr chimrique: gratuit de circulation, gratuit de prt,
compensation d'intrts, je dis qu'on n'arriverait pas encore 
l'galit absolue des fortunes. Et la raison en est simple. Est-ce
que la Banque du Peuple aurait la prtention de changer le coeur
humain? Fera-t-elle que tous les hommes soient galement forts,
actifs, intelligents, ordonns, conomes, prvoyants? fera-t-elle
que les gots, les penchants, les aptitudes, les ides ne varient
 l'infini? que les uns ne prfrent dormir au soleil, pendant que
les autres s'puisent au travail? qu'il n'y ait des prodigues et
des avares, des gens ardents  poursuivre les biens de ce monde, et
d'autres plus proccups de la vie future? Il est clair que l'galit
absolue des fortunes ne pourrait tre que la rsultante de toutes ces
galits impossibles et de bien d'autres.

Mais si l'galit absolue des fortunes est chimrique, ce qui ne
l'est pas, c'est l'approximation constante de tous les hommes vers
un mme niveau physique, intellectuel et moral, sous le rgime de
la libert. Parmi toutes les nergies qui concourent  ce grand
nivellement, une des plus puissantes, c'est celle du capital. Et
puisque vous m'avez offert vos colonnes, permettez-moi d'appeler un
moment l'attention de vos lecteurs sur ce sujet. Ce n'est pas tout de
dmontrer que l'intrt est lgitime, il faut encore prouver qu'il
est utile, mme  ceux qui le supportent. Vous avez dit que l'intrt
a t autrefois un instrument d'galit et de progrs. Ce qu'il a
t, il l'est encore et le sera toujours, parce qu'en se dveloppant
il ne change pas de nature.

Les travailleurs seront peut-tre tonns de m'entendre affirmer ceci:

De tous les lments qui entrent dans le prix des choses, celui
qu'ils doivent payer avec le plus de joie, c'est prcisment
l'intrt ou la rmunration du capital, parce que ce paiement leur
en pargne toujours un plus grand.

Pierre est un artisan parisien. Il a besoin qu'un fardeau soit
transport  Lille; c'est un prsent qu'il veut faire  sa mre. S'il
n'y avait pas de capital au monde (et il n'y en aurait pas si toute
rmunration lui tait dnie), ce transport coterait  Pierre au
moins deux mois de fatigues, soit qu'il le ft lui-mme, soit qu'il
se ft rendre ce service par un autre; car il ne pourrait l'excuter
lui-mme qu'en charriant le fardeau par monts et par vaux, sur ses
paules, et nul ne pourrait l'excuter pour lui que de la mme
manire.

Pourquoi se rencontre-t-il des entrepreneurs qui ne demandent 
Pierre qu'une journe de son travail pour lui en pargner soixante?
Parce que le capital est intervenu sous forme de char, de chevaux,
de rails, de wagons, de locomotives. Sans doute, Pierre doit payer
tribut  ce capital; mais c'est justement pour cela qu'il fait ou
fait faire en un jour ce qui lui aurait demand deux mois.

Jean est marchal ferrant, fort honnte homme, mais qu'on entend
souvent dclamer contre la proprit. Il gagne 3 francs par jour;
c'est peu, c'est trop peu; mais enfin, comme le bl vaut environ 18
francs l'hectolitre, Jean peut dire qu'il fait jaillir de son enclume
un hectolitre de bl par semaine ou la valeur, soit 52 hectolitres
par an. Je suppose maintenant qu'il n'y et pas de capital, et que,
mettant notre marchal en face de 1,000 hectares de terre, on lui
dt: Disposez de ce sol, qui est dou d'une grande fertilit; tout
le bl que vous ferez crotre est  vous. Jean rpondrait sans
doute: Sans chevaux, sans charrue, sans hache, sans instruments
d'aucune sorte, comment voulez-vous que je dbarrasse le sol des
arbres, des racines, des herbes, des pierres, des eaux stagnantes qui
l'obstruent? je n'y ferai pas pousser une gerbe de bl en dix ans.
Donc, que Jean fasse enfin cette rflexion: Ce que je ne pourrais
faire en dix ans, d'autres le font pour moi, et ne me demandent
qu'une semaine de travail. Il est clair que c'est un avantage pour
moi de rmunrer le capital, car si je ne le rmunrais pas, il n'y
en aurait pas, et les autres seraient aussi embarrasss devant ce sol
que je le suis moi-mme.

Jacques achte tous les matins, pour un sou, la _Voix du Peuple_.
Comme il gagne 100 sous par jour, ou 50 centimes par heure, c'est
six minutes de travail qu'il change contre le prix d'un numro,
prix dans lequel se trouvent comprises deux rmunrations, celle
du travail et celle du capital. Comment Jacques ne se dit-il pas
quelquefois: Si aucun capital n'intervenait dans l'impression de la
_Voix du Peuple_, je ne l'obtiendrais ni  un sou ni  100 francs?

Je pourrais passer en revue tous les objets qui satisfont les besoins
des travailleurs, et la mme rflexion reviendrait sans cesse. Donc
le capital n'est pas le _tyran_ que l'on dit. Il rend des services,
de grands services; il est de toute justice qu'il en soit rmunr.
Cette rmunration diminue de plus en plus  mesure que le capital
abonde. Pour qu'il abonde, il faut qu'on soit intress  le former,
et pour qu'on soit intress  le former, il faut tre soutenu par
l'espoir d'une rmunration. Quel est l'artisan, quel est l'ouvrier
qui portera ses conomies  la Caisse d'pargne, ou mme qui fera des
conomies, si l'on commence par dclarer que l'intrt est un vol et
qu'il faut le supprimer?

Non, non, c'est l une propagande insense; elle heurte la raison, la
morale, la science conomique, les intrts du pauvre, les croyances
unanimes du genre humain manifestes par la pratique universelle.
Vous ne prchez pas, il est vrai, la _tyrannie du capital_, mais
vous prchez la _gratuit du crdit_, ce qui est tout un. Dire que
toute rmunration accorde au capital est un vol, c'est dire que
le capital doit disparatre de la surface du globe, c'est dire que
Pierre, Jean, Jacques, doivent excuter les transports, se procurer
le bl, les livres, avec autant de travail qu'il leur en faudrait
pour produire ces choses directement et sans autre ressource que
leurs mains.

Marche, marche, capital! poursuis ta carrire, ralisant du bien pour
l'humanit! C'est toi qui as affranchi les esclaves; c'est toi qui as
renvers les chteaux forts de la fodalit! Grandis encore; asservis
la nature; fais concourir aux jouissances humaines la gravitation,
la chaleur, la lumire, l'lectricit; prends  ta charge ce qu'il y
a de rpugnant et d'abrutissant dans le travail mcanique; lve la
dmocratie, transforme les machines humaines en _hommes_, en hommes
dous de loisirs, d'ides, de sentiment et d'esprances!

Permettez-moi, Monsieur, en finissant, de vous adresser un reproche.
Au dbut de votre lettre, vous m'aviez promis de renoncer pour
aujourd'hui  l'antinomie; vous la terminez cependant par cette
antinomie que vous appelez votre _cri de guerre_: _La proprit,
c'est le vol_.

Oui, vous l'avez bien caractrise; c'est, en effet, un lugubre
tocsin, un sinistre cri de guerre. Mais j'ai l'espoir que, sous ce
rapport, elle a perdu quelque chose de sa puissance. Il y a dans
l'esprit des masses un fond de bon sens qui ne perd pas ses droits,
et se rvolte enfin contre ces paradoxes tranges donns pour de
sublimes dcouvertes. Oh! que n'ayez-vous tabli votre active
propagande sur cet autre axiome, assurment plus imprissable que
le vtre: _Le vol, c'est le contraire de la proprit!_ Alors, avec
votre indomptable nergie, votre style populaire, votre dialectique
invincible, je ne puis mesurer le bien qu'il vous et t donn de
rpandre sur notre chre patrie et sur l'humanit.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




SEPTIME LETTRE.

P. J. PROUDHON  F. BASTIAT.

     Reproches.--Les commissionnaires de roulage et les chemins de
     fer.--Excursion rtrospective chez les Hbreux, les Grecs et les
     Romains.--_Nescheck_, _Tokos_, _Foenus_, _Interesse_.--L'intrt
     issu du contrat de pacotille.--Intervention des monnaies et
     consquences.--Mose, Solon, Lycurgue.--La force seule maintient
     l'intrt.--Deux apologues.


                                                     17 dcembre 1849.

Notre discussion n'avance pas, et la faute en est  vous seul.
Par votre refus systmatique de vous placer sur le terrain o je
vous appelle, et votre obstination  m'attirer sur le vtre, vous
mconnaissez en ma personne le droit qu'a tout novateur  l'examen;
vous manquez au devoir qu'impose  tout conomiste, dfenseur
naturel de la tradition et des usages tablis, l'apparition des
ides nouvelles; vous compromettez, enfin, la charit publique, en
m'obligeant  attaquer ce que je reconnaissais, dans une certaine
mesure, comme irrprochable et lgitime.

Vous l'avez voulu: que votre dsir soit accompli!

Permettez-moi d'abord de rsumer notre controverse.

Dans une premire lettre, vous avez essay de montrer, par la thorie
et par de nombreux exemples, que le _prt_ tait un _service_,
et que, tout service ayant une _valeur_, il avait le droit de se
faire _payer_: d'o vous dduisiez immdiatement, contre moi, cette
conclusion, que la gratuit du crdit tait une chimre, partant, le
socialisme une protestation sans principes comme sans motifs.

Ainsi peu importe de savoir si c'est vous qui avez sollicit l'entre
de la _Voix du Peuple_, ou si c'est moi qui vous ai offert la
publicit de ses colonnes: en fait, et chacune de vos lettres en
tmoigne, vous n'avez eu d'autre but que de renverser, par une fin de
non-recevoir, la thorie du crdit gratuit.

Je vous ai donc rpondu, et j'ai d vous rpondre, sans entrer dans
l'examen de votre thorie de l'intrt, que si vous vouliez combattre
utilement et srieusement le socialisme, il fallait l'attaquer en
lui-mme et dans ses propres doctrines; que le socialisme, sans
nier d'une manire absolue la lgitimit de l'intrt considr 
un certain point de vue et  une certaine poque de l'histoire,
affirmait la possibilit, dans l'tat actuel de l'conomie sociale,
d'organiser, par le concours des travailleurs, un systme de prt
sans rtribution, et, par suite, de donner  tous la garantie du
crdit et du travail. J'ai dit, enfin, que c'tait l ce que vous
aviez  examiner, si vous vouliez que la discussion aboutt.

Dans votre seconde lettre, vous avez premptoirement refus de
suivre cette marche, allguant que pour vous, et d'aprs mon aveu,
l'intrt ne constituant dans son principe ni crime, ni dlit, il
tait impossible d'admettre que le prt pt s'effectuer sans intrt;
qu'il tait inconcevable qu'une chose pt tre vraie et fausse tout
 la fois; bref, que tant que la criminalit de l'intrt ne vous
serait pas dmontre, vous tiendriez la thorie du crdit gratuit
comme non avenue. Tout cela assaisonn de force plaisanteries sur
la loi de contradiction, que vous ne comprenez point, et flanqu
d'exemples trs-propres, je l'avoue,  faire comprendre le mcanisme
de l'intrt, mais qui ne prouvent absolument rien contre la gratuit.

Dans ma rplique, je crois vous avoir prouv, en me servant de
votre propre mthode, que rien n'est moins rare, dans la socit,
que de voir une institution, un usage, d'abord libral et lgitime,
devenir, avec le temps, une entrave  la libert et une atteinte
 la justice; qu'il en tait ainsi du prt  intrt le jour o il
tait dmontr que le crdit peut tre donn  tous sans rtribution;
que d'ores et dj, refuser d'examiner cette possibilit du crdit
gratuit constituait un dni de justice, une offense  la foi
publique, un dfi au proltariat. Je renouvelai donc auprs de vous
mes instances, et je vous dis: Ou vous examinerez les diverses
propositions du socialisme, ou je dclare que l'intrt de l'argent,
la rente de la terre, le loyer des maisons et des capitaux, est une
spoliation, et que la proprit, ainsi constitue, est un vol.

Chemin faisant, j'indiquais sommairement les causs qui, selon moi,
altrent la moralit de l'intrt, et les moyens de le supprimer.

Certes, il semblait que, pour justifier votre thorie dsormais
accuse de vol et de larcin, vous ne pouviez plus vous dispenser
d'aborder enfin la doctrine nouvelle, qui prtend donner l'exclusion
 l'intrt. C'tait, j'ose le dire, ce  quoi s'attendaient tous
nos lecteurs. En vitant de faire la critique de l'intrt, je
faisais preuve de conciliation et d'amour de la paix. Il me rpugnait
d'incriminer la bonne foi des capitalistes, et de jeter la suspicion
sur les propritaires. Je dsirais surtout abrger une dispute
fatigante, et hter la conclusion dfinitive. Vraie ou fausse, vous
disais-je, lgitime ou illgitime, morale ou immorale; j'accepte
l'usure, je l'approuve, je la loue mme; je renonce  toutes les
illusions du socialisme, et me refais chrtien, si vous me dmontrez
que la prestation des capitaux, de mme que la circulation des
valeurs, ne saurait, dans aucun cas, tre gratuite. C'tait, comme
l'on dit, faire fondement les choses, et couper court  bien des
discussions tout  fait oiseuses dans un journal, et, permettez-moi
de le dire, fort prilleuses en ce moment.

Est-il, oui ou non, possible d'abolir l'intrt de l'argent, par
suite, la rente de la terre, le loyer des maisons, le produit
des capitaux, d'une part, en simplifiant l'impt, et de l'autre,
en organisant une banque de circulation et de crdit, au nom et
pour le compte du Peuple? C'est ainsi, selon moi, que la question
devait tre pose entre nous. L'amour de l'humanit, de la vrit,
de la concorde, nous en faisait  tous deux une loi. Que fait le
Peuple depuis Fvrier? Qu'a fait l'Assemble constituante? Que fait
aujourd'hui la Lgislative, si ce n'est de rechercher les moyens
d'amliorer le sort du travailleur, sans alarmer les intrts
lgitimes, sans infirmer le droit du propritaire? Cherchons donc si
la gratuit du crdit ne serait point, par hasard, un de ces moyens.

Telles taient mes paroles. J'osai croire qu'elles seraient
entendues. Au lieu d'y rpondre, comme je l'esprais, vous vous
retranchez dans votre fin de non-recevoir.  cette interrogation de
ma part: _Prouver que la gratuit du crdit est chose possible,
facile, pratique, n'est-ce pas prouver que l'intrt du crdit
est dsormais chose nuisible et illgitime?_--vous rpondez, en
retournant la phrase: Prouver que l'intrt est (ou a t) lgitime,
juste, utile, bienfaisant, indestructible, n'est-ce pas prouver que
la gratuit du crdit est une chimre? Vous raisonnez juste comme
les entrepreneurs de roulage  l'gard des chemins de fer.

Voyez-les, en effet, adresser leurs dolances au public qui les
dlaisse, et qui court  la concurrence:--Est-ce que le chariot
et la malbrouck ne sont pas des institutions utiles, lgitimes,
bienfaisantes, indestructibles? Est-ce qu'en transportant vos
personnes, et vos produits, nous ne vous rendons pas un service?
Est-ce que ce service n'est pas une valeur? Est-ce que toute valeur
ne doit pas tre paye? Est-ce qu'en faisant le transport  25 c. par
tonne et kilomtre, tandis que la locomotive le fait, il est vrai, 
10 c., nous sommes des voleurs? Est-ce que le commerce ne s'est pas
dvelopp perptuellement et universellement par le roulage, la bte
de somme, la navigation  voiles ou  rames? Que nous importent donc
et la vapeur, et la pression atmosphrique, et l'lectricit? Prouver
la ralit et la lgitimit de la voiture  quatre roues, n'est-ce
pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimre?

Voil, Monsieur, o vous conduit votre argumentation. Votre dernire
lettre n'a, comme les prcdentes, et du commencement  la fin, pas
d'autre sens. Peur conserver au capital l'intrt que je lui refuse,
vous me rpondez par la question pralable, vous opposez  mon ide
novatrice votre routine; vous protestez contre le rail et la machine
 vapeur. Je serais dsol de vous dire rien de blessant; mais, en
vrit, Monsieur, il me semble que j'aurais le droit, ds ce moment,
de briser l et de vous tourner le dos.

Je ne le ferai point: je veux vous donner satisfaction jusqu' la
fin, en vous montrant comment, pour me servir de vos paroles, _la
rmunration du capital passe de la lgitimit  l'illgitimit_,
et comment la gratuit du crdit est la conclusion finale de la
pratique de l'intrt. Cette discussion, par elle-mme, ne manque pas
d'importance; je m'efforcerai surtout de la rendre pacifique.

Ce qui fait que l'intrt du capital, excusable, juste mme, au point
de dpart de l'conomie des socits, devient, avec le dveloppement
des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est
que cet intrt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'tre,
que la ncessit et la force. La ncessit, voil ce qui explique
l'exigence du prteur; la force, voil ce qui fait la rsignation de
l'emprunteur. Mais,  mesure que, dans les relations humaines, la
ncessit fait place  la libert, et qu' la force succde le droit,
le capitaliste perd son excuse, et la revendication s'ouvre pour le
travailleur contre le propritaire.

Au commencement, la terre est indivise; chaque famille vit de
sa chasse, pche, cueillette, ou pturage; l'industrie est toute
domestique; l'agriculture, pour ainsi dire, nomade. Il n'y a ni
commerce, ni proprit.

Plus tard, les tribus s'agglomrant, les nations commencent  se
former; la caste apparat ne de la guerre et du patriarcat. La
proprit s'tablit peu  peu; mais, selon le droit hroque, le
matre, quand il ne cultive pas de ses propres mains, exploite par
ses esclaves, comme plus tard le seigneur par ses serfs. Le fermage
n'existe point encore; la rente, qui indique ce rapport, est inconnue.

 cette poque, le commerce se fait surtout en changes. Si l'or
et l'argent apparaissent dans les transactions, c'est plutt comme
marchandise que comme agent de circulation et unit de valeur: on
les pse, on ne les compte pas. Le change, l'agio qui en est la
consquence, le prt  intrt, la commandite, toutes ces oprations
d'un commerce dvelopp, auxquelles donne lieu la monnaie, sont
inconnues. Longtemps ces moeurs primitives se sont conserves parmi
les populations agricoles. Ma mre, simple paysanne, nous racontait
qu'avant 89, elle se louait l'hiver pour filer le chanvre, recevant,
pour salaire de six semaines de travail, avec sa nourriture, une
paire de sabots et un pain de seigle.

C'est dans le commerce de mer qu'il faut rechercher l'origine du prt
 intrt. Le contrat  la grosse, varit ou plutt dmembrement du
contrat de pacotille, fut sa premire forme; de mme que le bail 
ferme ou  cheptel fut l'analogue de la commandite.

Qu'est-ce que le contrat de pacotille? Un trait par lequel un
industriel et un patron de navire conviennent de mettre en commun,
pour le commerce tranger, le premier, une certaine quantit de
marchandises qu'il se charge de procurer; le second, son travail de
navigateur: le _bnfice_ rsultant de la vente devant tre partag
par portions gales, ou suivant une proportion convenue; les risques
et avaries mis  la charge de la socit.

Le bnfice ainsi prvu, quelque considrable, qu'il puisse tre,
est-il lgitime? On ne saurait le rvoquer en doute. Le bnfice, 
cette premire poque des relations commerciales, n'est pas autre
chose que l'incertitude qui rgne, entre les changistes, sur la
valeur de leurs produits respectifs: c'est un avantage qui existe
plutt dans l'opinion que dans la ralit, et qu'il n'est pas rare
de voir les deux parties, avec une gale raison, s'attribuer l'une
et l'autre. Combien une once d'or vaut-elle de livres d'tain? Quel
rapport de prix entre la pourpre de Tyr et la peau de zibeline? Nul
ne le sait, nul ne le peut dire. Le Phnicien, qui, pour un ballot de
fourrures, livre dix palmes de son toffe, s'applaudit de son march:
autant en pense, de son ct, le chasseur hyperboren, fier de sa
casaque rouge. Et telle est encore la pratique des Europens avec les
sauvages de l'Australie, heureux de donner un porc pour une hache,
une poule pour un clou ou un grain de verre.

L'incommensurabilit des valeurs: telle est,  l'origine, la source
des bnfices du commerce. L'or et l'argent entrent donc dans le
trafic, d'abord comme marchandises; puis bientt en vertu de leur
minente changeabilit, comme termes de comparaison, comme monnaies.
Dans l'un et l'autre cas, l'or et l'argent portent bnfice 
l'change, en premier lieu, par le fait mme de l'change; ensuite,
pour le risque couru. Le contrat d'assurance apparat ici comme
le frre jumeau du contrat  la grosse; la prime stipule dans le
premier est corrlative, identique,  la part de bnfice convenue
dans le second.

Cette _part_ de bnfice, par laquelle s'exprime la participation
du capitaliste ou industriel, qui engage ses produits ou ses fonds,
c'est tout un dans le commerce, a reu le nom latin d'_interesse_,
c'est--dire participation, _intrt_.

 ce moment donc, et dans les conditions que je viens de dfinir,
qui pourrait accuser de dol la pratique de l'intrt? L'intrt,
c'est l'_alea_, le gain obtenu contre la fortune; c'est le bnfice
alatoire du commerce, bnfice irrprochable tant que la comparaison
des valeurs n'a pas fourni les ides corrlatives de _chert_, de
_bon march_, de proportion; de PRIX. La mme analogie; la mme
identit, que l'conomie politique a signale de tout temps et avec
raison, entre l'intrt de l'argent et la rente de la terre, existe,
au dbut des relations commerciales, entre ce mme intrt et le
bnfice du commerce: au fond, l'change est la forme commune, le
point de dpart de toutes ces transactions.

Vous voyez, Monsieur, que l'opposition nergique que je fais au
capital, ne m'empche point de rendre justice  la bonne foi
originelle de ses oprations. Ce n'est pas moi qui marchanderai
jamais avec la vrit. Je vous ai dit qu'il existait dans le prt
 intrt un ct vrai, honnte, lgitime; je viens de l'tablir
d'une faon qui, ce me semble, vaut encore mieux que la vtre, en ce
qu'elle ne sacrifie rien  l'gosme, n'te rien  la charit. C'est
l'impossibilit d'valuer les objets avec exactitude, qui fonde, au
commencement, la lgitimit de l'intrt, comme, plus tard, c'est la
recherche des mtaux prcieux qui la soutient. Il faut bien que le
prt  intrt ait eu sa raison positive et ncessitante pour qu'il
se soit dvelopp et gnralis comme on l'a vu; il le faut, dis-je,
 peine de damner, avec les thologiens, l'humanit tout entire, que
je fais profession, quant  moi, de considrer comme infaillible et
sainte.

Mais qui ne voit dj que le bnfice du commerant doit diminuer
progressivement avec le risque couru et avec l'arbitraire des
valeurs, pour n'tre plus  la fin que le juste prix du service rendu
par lui, le salaire de son travail? Qui ne voit pareillement que
l'intrt doit s'attnuer avec les chances que court le capital,
et la privation qu'prouve le capitaliste; en sorte que s'il y a
garantie de remboursement de la part du dbiteur, et si la peine du
crancier est zro, l'intrt doit devenir zro?

Une autre cause, qu'il importe ici de ne point omettre, parce qu'elle
marque le point de transition ou de sparation entre la part de
bnfice, _interesse_, affrente au capitaliste dans le contrat 
la grosse, et l'usure proprement dite; une autre cause, dis-je,
tout  fait accidentelle, contribua singulirement  vulgariser la
fiction de la productivit du capital, et par suite la pratique
de l'intrt. Ce furent, chez les gens de commerce, les exigences
de la comptabilit, la ncessit de presser les rentres ou
remboursements. Quel stimulant plus nergique, je vous le demande,
pouvait-on imaginer  l'gard du dbiteur indolent et retardataire,
que cette aggravation, _foenus_, cet enfantement, _tokos_, incessant
du principal? Quel huissier plus inflexible que ce serpent de
l'usure, comme dit l'hbreu? L'usure, disent les vieux rabbins,
est appele serpent, _neschek_, parce que le crancier MORD le
dbiteur, lorsqu'il lui rclame plus qu'il ne lui a donn. Et c'est
cet instrument de police, cette espce de garde du commerce lanc
par le crancier  la gorge de son dbiteur, dont on a voulu faire
un principe de justice commutative, une loi de l'conomie sociale!
Il faut n'avoir jamais mis le pied dans une maison de ngoce, pour
mconnatre  ce point l'esprit et le but de cette invention vraiment
diabolique du gnie mercantile.

Suivons maintenant le progrs de l'institution, car nous touchons au
moment o le _neschek_, le _tokos_, le _foenus_, l'_usure_, enfin, se
distinguant du bnfice alatoire, ou _interesse_, de l'expditeur,
va devenir une institution: et voyons d'abord comment s'en est
gnralise la pratique. Nous tcherons, aprs, de dterminer les
causes qui doivent en amener l'abolition.

Nous venons de voir que ce fut chez les peuples navigateurs, faisant
pour les autres le courtage et l'entrept, et oprant surtout sur
les marchandises prcieuses et les mtaux, que se dveloppa d'abord
la spculation mercantile; et du mme coup la spculation de
l'_interesse_, ou contrat  la grosse. C'est de l que l'usure, comme
une peste, s'est propage, sous toutes les formes, chez les nations
agricoles.

L'opration, irrprochable en soi, de l'_interesse_, avait cr
un prcdent justificatif; la mthode, qu'on pourrait appeler de
coercition et sret, du _foenus_; aggravation progressive du
capital; donnait le moyen; la prpondrance acquise, par l'or et
l'argent sur les autres marchandises, le privilge qu'ils reurent,
du consentement universel, de reprsenter la richesse et de servir
d'valuateur commun  tous les produits, fournit l'occasion. Quand
l'or fut devenu le roi de l'change, le symbole de la puissance,
l'instrument de toute flicit, chacun voulut avoir de l'or; et comme
il tait impossible qu'il y en et pour tout le monde, il ne se donna
plus qu'avec prime; son usage fut mis  prix. Il se loua au jour,
 la semaine et  l'an, comme le joueur de flte et la prostitue.
C'tait une consquence de l'invention de la monnaie, de faire
estimer  vil prix, en comparaison de l'or, tous les autres biens,
et de faire consister la richesse relle, comme l'pargne, dans les
cus. L'exploitation capitaliste, honnie de toute l'antiquit, mieux
renseigne que nous assurment, sur cette matire, car elle touchait
aux origines, fut ainsi fonde: il tait rserv  notre sicle de
lui fournir des docteurs et des avocats.

Tant que, se confondant avec la prime de l'assurance ou la part de
bnfice du contrat  la grosse, l'usure s'tait renferme dans la
spculation maritime, et n'avait eu d'action que sur l'tranger, elle
avait paru inoffensive aux lgislateurs. Ce n'est que lorsqu'elle
commena de s'exercer entre concitoyens et compatriotes, que les
lois divines et humaines fulminrent contre elle l'interdit. Tu ne
placeras point ton argent  intrt sur ton frre, dit la loi de
Mose, mais oui bien sur l'tranger: _Non foenerabis proximo tuo,
sed alieno_. Comme si le lgislateur avait dit: de peuple  peuple,
le bnfice du commerce et le crot des capitaux n'expriment qu'un
rapport entre valeurs d'opinion, valeurs qui, par consquent,
s'quilibrent; de citoyen  citoyen, le produit devant s'changer
contre le produit, le travail contre le travail, et le prt d'argent
n'tant qu'une anticipation de cet change, l'intrt constitue
une diffrence qui rompt l'galit commerciale, enrichit l'un au
dtriment de l'autre, et entrane,  la longue, la subversion de la
socit.

Aussi fut-ce d'aprs ce principe que le mme Mose voulut que toute
dette ft prime et cesst d'tre exigible  chaque cinquantime
anne: ce qui voulait dire que cinquante annes d'intrt ou
cinquante annuits, en supposant que le prt et t fait la premire
anne aprs le jubil, remboursaient le capital.

C'est pour cela que Solon, appel  la prsidence de la rpublique
par ses concitoyens, et charg d'apaiser les troubles qui agitaient
la cit, commena par abolir les dettes, c'est--dire par liquider
toutes les usures. La gratuit du crdit fut pour lui la seule
solution du problme rvolutionnaire pos de son temps, la condition
_sine qu non_ d'une rpublique dmocratique et sociale.

C'est pour cela, enfin, que Lycurgue, esprit peu vers dans
les questions de crdit et de finance, poussant  l'extrme
ses apprhensions, avait banni de Lacdmone le commerce et la
monnaie: ne trouvant pas, contre la subalternisation des citoyens
et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'autre remde que cette
solution Icarienne.

Mais tous ces efforts, mal concerts, plus mal encore seconds, des
anciens moralistes et lgislateurs, devaient rester impuissants. Le
mouvement usuraire les dbordait, sans cesse activ par le luxe et la
guerre, et bientt par l'analogie tire de la proprit elle-mme.
D'un ct, l'tat antagonique des peuples, entretenant les prils
de la circulation, fournissait sans cesse de nouveaux prtextes 
l'usure: de l'autre, l'gosme des castes rgnantes devait touffer
les principes d'organisation galitaire.  Tyr,  Carthage, 
Athnes,  Rome, partout dans l'antiquit comme de nos jours, ce
furent les hommes libres, les patriciens, les bourgeois, qui prirent
l'usure sous leur protection, et exploitrent, par le capital, la
plbe et les affranchis.

Le christianisme parut alors, et aprs quatre sicles de combat,
commena l'abolition de l'esclavage. C'est  cette poque qu'il faut
placer la grande gnralisation du prt  intrt sous la forme du
bail  ferme et  loyer.

J'ai dit plus haut que, dans l'antiquit, le propritaire foncier,
lorsqu'il ne faisait pas valoir par lui-mme et par sa famille, comme
cela avait lieu chez les Romains, dans les premiers temps de la
rpublique, exploitait par ses esclaves: telle fut gnralement la
pratique des maisons patriciennes. Alors le sol et l'esclave taient
enchans l'un  l'autre; le colon tait dit: _adscriptus gleb_,
attach  la glbe: la proprit de l'homme et de la chose tait
indivise. Le prix d'une mtairie tait  la fois en raison, 1 de la
superficie et de la qualit du sol, 2 de la quantit du btail, 3
du nombre des esclaves.

Quand l'mancipation de l'esclave fut proclame, le propritaire
perdit l'homme et garda la terre; absolument, comme aujourd'hui,
en affranchissant les noirs, nous rservons au matre la proprit
du sol et du matriel. Pourtant, au point de vue de l'antique
jurisprudence, comme du droit naturel et chrtien, l'homme, n pour
le travail, ne peut se passer d'instruments de travail; le principe
de l'mancipation impliquait une loi agraire qui en ft la garantie
et la sanction; sans cela, cette prtendue mancipation n'tait qu'un
acte d'odieuse cruaut, une infme hypocrisie. Et si, d'aprs Mose,
l'intrt ou l'annuit du capital rembourse le capital, ne pouvait-on
pas dire que le servage rembourse la proprit? Les thologiens et
les lgistes du temps ne le comprirent pas. Par une contradiction
inexplicable, et qui dure encore, ils continurent  dblatrer
contre l'usure, mais ils donnrent l'absolution au fermage et au
loyer.

Il rsulta de l que l'esclave mancip, et quelques sicles plus
tard, le serf affranchi, sans moyens d'existence, dut se faire
fermier et payer tribut. Le matre ne s'en trouva que plus riche.
Je te fournirai, dit-il, la terre; tu fourniras le travail et nous
partagerons. C'tait une imitation rurale des us et coutumes du
ngoce: je te prterai dix talents, disait au travailleur l'homme
aux cus; tu les feras valoir: et puis, ou nous partagerons le
bnfice; ou bien, tant que tu garderas mon argent, tu me paieras un
20e; ou bien, enfin, si tu l'aimes mieux,  l'chance tu me rendras
le double. De l naquit la rente foncire, inconnue des Russes et
des Arabes. L'exploitation de l'homme par l'homme, grce  cette
mtamorphose, passa en force de loi: l'usure, condamne dans le prt
 intrt, tolre dans le contrat  la grosse, fut canonise dans
le fermage. Ds lors les progrs du commerce et de l'industrie ne
servirent qu' la faire entrer de plus en plus dans les moeurs. Il
fallait qu'il en ft ainsi pour mettre en lumire toutes les varits
de la servitude et du vol, et poser la vraie formule de la libert
humaine.

Une fois engage dans cette pratique de l'_interesse_, si trangement
compris, si abusivement appliqu, la socit commena de tourner dans
le cercle de ses misres. C'est alors que l'ingalit des conditions
parut une loi de la civilisation, et le mal une ncessit de notre
nature.

Deux issues, cependant, semblaient ouvertes aux travailleurs, pour
s'affranchir de l'exploitation du capitaliste: c'taient d'une part,
comme nous l'avons dit plus haut, l'quilibration progressive des
valeurs, et, par suite, la baisse de prix des capitaux; de l'autre,
la rciprocit de l'intrt.

Mais il est vident que le revenu du capital, reprsent surtout
par l'argent, ne peut totalement s'annihiler par la baisse; car,
comme vous le dites trs-bien, Monsieur, si mon capital ne doit me
rapporter plus rien, au lieu de le prter, je le garde, et, pour
avoir voulu refuser la dme, le travailleur chmera. Quant  la
rciprocit des usures, on conoit,  toute force, qu'elle puisse
exister d'entrepreneur  entrepreneur, de capitaliste  capitaliste,
de propritaire  propritaire; mais de propritaire, capitaliste ou
entrepreneur,  celui qui n'est qu'ouvrier, cette rciprocit est
impossible. Il est impossible, dis-je, que, l'intrt du capital
s'ajoutant, dans le commerce, au salaire de l'ouvrier pour composer
le prix de la marchandise, l'ouvrier puisse racheter ce qu'il a
lui-mme produit. _Vivre en travaillant_ est un principe qui, sous le
rgime de l'intrt, implique contradiction.

La socit une fois accule dans cette impasse, l'absurdit de
la thorie capitaliste est dmontre par l'absurdit de ses
consquences; l'iniquit, en soi, de l'intrt rsulte de ses
effets homicides; et, tant que la proprit aura pour corollaire
et _postulatum_ la rente et l'usure, son affinit avec le vol sera
tablie. Peut-elle exister dans d'autres conditions? Quant  moi, je
le nie; mais cette recherche est trangre  la question qui nous
occupe en ce moment, et je ne m'y engagerai point.

Considrez, maintenant, dans quelle situation se trouvent  la
fois,--par suite de l'invention de la monnaie, de la prpondrance
du numraire, et de l'assimilation faite entre le prt d'argent et
la location de la terre et des immeubles,--et le capitaliste et le
travailleur.

Le premier,--car je tiens  le justifier, mme  vos yeux,--oblig
par le prjug montaire, ne peut se dessaisir gratuitement de
son capital en faveur de l'ouvrier. Non que ce dessaisissement
lui cause une privation, puisque, dans ses mains, le capital est
strile; non qu'il coure risque de le perdre, puisque, par les
prcautions de l'hypothque, il est assur du remboursement; non
que cette prestation lui cote la moindre peine,  moins que vous
ne considriez comme peine le compte des cus et la vrification du
gage; mais c'est qu'en se dessaisissant, pour un temps quelconque, de
son argent, de cet argent qui, par sa prrogative, est, comme on l'a
si justement dit, du _pouvoir_, le capitaliste diminue sa puissance
et sa scurit.

Ce serait tout autre chose, si l'or et l'argent n'taient qu'une
marchandise ordinaire, si l'on ne tenait pas plus  la possession
des cus qu' celle du bl, du vin, de l'huile ou du cuir; si la
simple facult de travailler donnait  l'homme la mme scurit que
la possession de l'argent. Sous ce monopole de la circulation et de
l'change, l'usure devient, pour le capitaliste, une ncessit. Son
intention, devant la justice, n'est point incriminable: ds que son
argent est sorti de son coffre, il n'est plus en sret.

Or, cette ncessit qui, par le fait d'un prjug involontaire et
universellement rpandu, incombe au capitaliste, constitue pour le
travailleur la plus indigne spoliation, comme la plus odieuse des
tyrannies, la tyrannie de la force.

Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour cette
partie vivante, productrice, morale, des socits, les consquences
thoriques et pratiques du prt  intrt et de son analogue,
le fermage? Je me borne, pour aujourd'hui,  vous en numrer
quelques-unes, sur lesquelles j'appelle votre attention, et qui
pourront, si vous y tenez, devenir l'objet ultrieur de notre dbat.

C'est qu'en vertu du principe de l'intrt, ou du produit _net_, un
individu peut rellement et lgitimement vivre sans travailler: c'est
la conclusion de votre avant-dernire lettre, et telle est, en effet,
la condition  laquelle aujourd'hui tout le monde aspire.

C'est que, si le principe du produit _net_ est vrai de l'individu,
il doit l'tre aussi de la nation; qu'ainsi, le capital mobilier
et immobilier de la France, par exemple, tant valu  132
milliards, ce qui donne,  5 pour 100 par an d'intrt, 6 milliards
600 millions, la moiti au moins du peuple franais pourrait,
si elle voulait, vivre sans rien faire; qu'en Angleterre, o le
capital accumul est beaucoup plus considrable qu'en France, et la
population beaucoup moindre, il ne tiendrait qu' la nation toute
entire, depuis la reine Victoria jusqu'au dernier rattacheur de fils
de Liverpool, de vivre en rentire, se promenant la canne  la main,
ou grognant dans les meetings. Ce qui conduit  cette proposition,
videmment absurde, que, grce  son capital, une nation a plus de
revenu que son travail n'en produit.

C'est que la totalit des salaires en France, tant annuellement
d'environ 6 milliards, et la somme des revenus du capital aussi de
6 milliards, ce qui porte  12 milliards la valeur marchande de la
production annuelle, le peuple producteur, qui est en mme temps
le peuple consommateur, peut et doit acheter, avec 6 milliards de
salaires qui lui sont allous, les 12 milliards que le commerce lui
demande pour prix de ses marchandises, sans quoi le capitaliste se
trouverait sans revenu.

C'est que l'intrt tant de sa nature perptuel, et ne pouvant, en
aucun cas, ainsi que le voulait Mose, tre port en remboursement
du capital; de plus, chaque anne d'intrt pouvant tre replace 
usure, et former un nouveau prt, et engendrer, par consquent, un
nouvel intrt, le plus petit capital peut, avec le temps, produire
des sommes prodigieuses, que ne reprsenterait pas mme une masse
d'or aussi grosse que le globe que nous habitons. Price l'a dmontr
dans sa thorie de l'amortissement.

C'est que la productivit du capital tant la cause immdiate,
unique, de l'ingalit des fortunes et de l'accumulation incessante
des capitaux dans un petit nombre de mains, il faut admettre,
malgr le progrs des lumires, malgr la rvlation chrtienne et
l'extension des liberts publiques, que la socit est naturellement
et ncessairement divise en deux castes, une caste de capitalistes
exploiteurs, et une caste de travailleurs exploits.

C'est que ladite caste de capitalistes, disposant souverainement,
par la prestation intresse de ses capitaux, des instruments de
production et des produits, a le droit, selon son bon plaisir,
d'arrter le travail et la circulation, comme nous la voyons faire
depuis deux ans, au risque de faire mourir le peuple;--de changer la
direction naturelle des choses, comme cela se voit dans les tats du
Pape, o la terre cultivable est, depuis un temps immmorial, livre,
pour la convenance des propritaires,  la vaine pture, et o le
peuple ne vit que des aumnes et de la curiosit des trangers;--de
dire  une masse de citoyens: _Vous tes de trop sur la terre; au
banquet de la vie, il n'y a pas de place pour vous_, comme fit la
comtesse de Strafford, lorsqu'elle expulsa de ses domaines, en une
seule fois, 17,000 paysans; et comme fit, l'anne dernire, le
gouvernement franais, quand il transporta en Algrie, 4,000 familles
de bouches inutiles.

Je vous le demande  prsent: si le prjug de l'or, si la fatalit
de l'institution montaire excuse, justifie le capitaliste, n'est-il
pas vrai qu'elle cre pour le travailleur ce rgime de force brutale,
qui ne se distingue de l'esclavage antique que par une plus profonde
et une plus sclrate hypocrisie!

LA FORCE, Monsieur, voil le premier et le dernier mot d'une socit
organise sur le principe de l'intrt, et qui, depuis 3,000 ans,
fait effort contre l'intrt. Vous le constatez vous-mme, sans
retenue comme sans scrupule, quand vous reconnaissez avec moi que le
capitaliste _ne se prive point_; avec J. B. Say, que sa fonction est
de _ne rien faire_; quand vous lui faites tenir ce langage effront
que rprouve toute conscience humaine:

Je ne vous impose rien malgr vous. Ds que vous ne voyez pas dans
le prt un service, abstenez-vous d'emprunter, comme moi de prter.
Que si la _socit_ vous offre des _avantages_ sans _rtribution_,
adressez-vous  elle, c'est bien plus commode. Et quant  _organiser
la circulation des capitaux_, ainsi que vous me sommez de le faire,
si vous entendez par l que les miens vous arrivent gratis par
l'intermdiaire de la socit, j'ai contre ce procd indirect tout
juste les mmes objections qui m'ont fait vous refuser le prt direct
et gratuit.

Prenez-y garde, Monsieur; le peuple n'est que trop dispos  croire
que c'est uniquement par amour de ses privilges que la caste
capitaliste, en ce moment dominante, repousse l'organisation du
crdit qu'il rclame; et le jour o le mauvais vouloir de cette
caste lui serait dmontr, toute excuse disparaissant  ses yeux, sa
vengeance ne connatrait plus de bornes.

Voulez-vous savoir quelle dmoralisation pouvantable vous crez
parmi les travailleurs, avec votre thorie du capital, qui n'est
autre, comme je viens de vous le dire, que la thorie du droit de la
FORCE? Il me suffira de reproduire vos propres arguments. Vous aimez
les apologues: je vais, pour concrter ma pense, vous en proposer
quelques-uns.

Un millionnaire se laisse tomber dans la rivire. Un proltaire
vient  passer; le capitaliste lui fait signe: le dialogue suivant
s'tablit:

LE MILLIONNAIRE. Sauvez-moi, ou je pris.

LE PROLTAIRE. Je suis  vous, mais je veux pour ma peine un million.

LE MILLIONNAIRE. Un million pour tendre la main  ton frre qui
se noie! Qu'est-ce que cela te cote? Une heure de retard! Je te
rembourserai, je suis gnreux, un quart de journe.

LE PROLTAIRE. Dites-moi, n'est-il pas vrai que je vous rends un
service en vous tirant de l?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLTAIRE. Tout service a-t-il droit  une rcompense?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLTAIRE. Ne suis-je pas libre?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLTAIRE. Alors, je veux un million: c'est mon dernier prix.
Je ne vous force pas, je ne vous impose rien malgr vous; je ne
vous empche point de crier: _ la barque!_ et d'appeler quelqu'un.
Si le pcheur, que j'aperois l-bas,  une lieue d'ici, veut vous
faire cet avantage sans rtribution, adressez-vous  lui: c'est plus
commode.

LE MILLIONNAIRE. Malheureux! tu abuses de ma position. La religion,
la morale! l'humanit!...

LE PROLTAIRE. Ceci regarde ma conscience. Au reste, l'heure
m'appelle, finissons en. Vivre proltaire, ou mourir millionnaire:
lequel voulez-vous?

Sans doute, Monsieur, vous me direz que la religion, la morale,
l'humanit, qui nous commandent de secourir notre semblable dans la
dtresse, n'ont rien de commun avec l'intrt. Je le pense comme
vous: mais que trouvez-vous  redire  l'exemple suivant?

Un missionnaire anglais, allant  la conversion des infidles, fait
naufrage en route, et aborde dans un canot, avec sa femme et quatre
enfants,  l'le de...--Robinson, propritaire de cette le par
droit de premire occupation, par droit de conqute, par droit de
travail, ajustant le naufrag avec son fusil, lui dfend de porter
atteinte  sa proprit. Mais comme Robinson est humain, qu'il a
l'me chrtienne, il veut bien indiquer  cette famille infortune un
rocher voisin, isol au milieu des eaux, o elle pourra se scher et
reposer, sans crainte, de l'Ocan.

Le rocher ne produisant rien, le naufrag prie Robinson de lui prter
sa bche et un petit sac de semences.

J'y consens, dit Robinson; mais  une condition: c'est que tu me
rendras 99 boisseaux de bl sur 100 que tu rcolteras.

LE NAUFRAG. C'est une avanie! Je vous rendrai ce que vous m'aurez
prt, et  charge de revanche.

ROBINSON. As-tu trouv un grain de bl sur ton rocher?

LE NAUFRAG. Non.

ROBINSON. Est-ce que je te rends service en te donnant les moyens de
cultiver ton le, et de vivre en travaillant?

LE NAUFRAG. Oui.

ROBINSON. Tout service mrite-t-il rmunration?

LE NAUFRAG. Oui.

ROBINSON. Eh bien! la rmunration que je demande, c'est 99 pour 100.
Voil mon prix.

LE NAUFRAG. Transigeons: je rendrai le sac de bl et la bche, avec
5 pour 100 d'intrt. C'est le taux lgal.

ROBINSON. Oui, taux lgal, lorsqu'il y a concurrence, et que la
marchandise abonde, comme le prix lgal du pain est de 30 centimes le
kilogramme, quand il n'y a pas disette.

LE NAUFRAG. 99 pour 100 de ma rcolte! mais c'est un vol, un
brigandage!

ROBINSON. Est-ce que je te fais violence? est-ce que je t'oblige
 prendre ma bche et mon bl? Ne sommes-nous pas libres l'un et
l'autre?

LE NAUFRAG. Il le faut. Je prirai  la tche; mais ma femme, mes
enfants!... Je consens  tout; je signe. Prtez-moi, par-dessus le
march, votre scie et votre hache, pour que je me fasse une cabane.

ROBINSON. Oui-d! J'ai besoin de ma hache et de ma scie. Il m'en a
cot huit jours de peine pour les fabriquer. Je te les prterai
cependant, mais  la condition que tu me donneras 99 planches sur 100
que tu fabriqueras.

LE NAUFRAG. Eh parbleu! je vous rendrai votre hache et votre scie,
et vous ferai cadeau de cinq de mes planches en reconnaissance de
votre peine.

ROBINSON. Alors, je garde ma scie et ma hache. Je ne t'oblige point.
Je suis libre.

LE NAUFRAG. Mais vous ne croyez donc point en Dieu! Vous tes un
exploiteur de l'humanit, un malthusien, un juif!

ROBINSON. La religion, mon pre, nous enseigne que l'homme a une
noble destination, qui n'est point circonscrite dans l'troit domaine
de la production industrielle. Quelle est cette fin? Ce n'est pas en
ce moment le lieu de soulever cette question. Mais, quelle qu'elle
soit, ce que je puis te dire, c'est que nous ne pouvons l'atteindre,
si, courbs sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne
nous reste aucun loisir pour dvelopper nos organes, nos affections,
notre intelligence, notre sens du beau, ce qu'il y a de plus pur
et de plus lev dans notre nature... Quelle est donc la puissance
qui nous donnera ce loisir bienfaisant, image et avant-got de
l'ternelle flicit? C'est le capital. J'ai travaill jadis; j'ai
pargn, prcisment en vue de te prter: tu feras un jour comme moi.

LE NAUFRAG. Hypocrite!

ROBINSON. Tu m'injuries: adieu! Tu n'as qu' couper les arbres avec
tes dents, et scier tes planches avec tes ongles.

LE NAUFRAG. Je cde  la force. Mais, du moins, faites-moi l'aumne
de quelques mdicaments pour ma pauvre fille qui est malade. Cela ne
vous cotera aucune peine; j'irai les cueillir moi-mme dans votre
proprit.

ROBINSON. Halte-l! ma proprit est sacre. Je te dfends d'y mettre
le pied: sinon tu auras affaire avec ma carabine. Cependant, je
suis bon homme; je te permets de venir cueillir tes herbes: mais tu
m'amneras ton autre fille, qui me parat jolie...

LE NAUFRAG. Infme! tu oses tenir  un pre un pareil langage!

ROBINSON. Est-ce un service que je vous rends  tous,  toi et  tes
filles, en vous sauvant la vie par mes remdes? Oui ou non?

LE NAUFRAG. Assurment; mais le prix que tu y mets?

ROBINSON. Est-ce que je la prends de force, ta fille?--N'est-elle
pas libre? ne l'es-tu pas toi-mme?... Et puis, ne sera-t-elle pas
heureuse de partager mes loisirs? Ne prendra-t-elle pas sa part du
revenu que tu me paies? En faisant d'elle ma fille de compagnie, ne
deviens-je pas votre bienfaiteur? Va, tu n'es qu'un ingrat!

LE NAUFRAG. Arrte, propritaire! J'aimerais mieux voir ma fille
morte que dshonore. Mais je la sacrifie pour sauver l'autre. Je ne
te demande plus qu'une chose: c'est de me prter tes outils de pche;
car avec le bl que tu nous laisses, il nous est impossible de vivre.
Un de mes fils, en pchant, nous procurera quelque supplment.

ROBINSON. Soit: je te rendrai encore ce service. Je ferai plus: je
te dbarrasserai de ton autre fils, et me chargerai de sa nourriture
et de son ducation. Il faut que je lui apprenne  tirer le fusil, 
manier le sabre, et  vivre comme moi, sans rien faire. Car, comme
je me dfie de vous tous, et que vous pourriez fort bien ne me pas
payer, je suis bien aise,  l'occasion, d'avoir main-forte. Coquins
de pauvres, qui prtendez qu'on vous prte sans intrt! Impies, qui
ne voulez pas de l'exploitation de l'homme par l'homme!

Un jour, Robinson, s'chauffant  la chasse, prend un
refroidissement, et tombe malade. Sa concubine, dgote de lui, et
qui entretenait, avec son jeune compagnon, des relations intimes, lui
dit: Je vous soignerai et vous gurirai, mais  une condition: c'est
que vous me ferez donation de tous vos biens. Autrement, je vous
laisse.

ROBINSON.  toi que j'ai tant aime,  qui j'ai sacrifi honneur,
conscience, humanit, voudrais-tu me laisser sur le lit de douleur?

LA SERVANTE. Et moi, je ne vous aimais pas, c'est pour cela que je
ne vous dois rien. Si vous m'avez entretenue, je vous ai livr ma
personne: nous sommes quittes. Ne suis-je pas libre? Et suis-je
oblige aprs vous avoir servi de matresse, de vous servir encore de
garde-malade?

ROBINSON. Mon enfant, ma chre enfant, je te prie, calme-toi. Sois
bonne, sois douce, sois gentille; je vais, en ta faveur, faire mon
testament.

LA SERVANTE. Je veux une donation, ou je pars.

ROBINSON. Tu m'assassines! Dieu et les hommes m'abandonnent.
Maldiction sur l'univers! Que le tonnerre m'crase, et que l'enfer
m'engloutisse!

Il meurt dsespr.

                                                       P. J. PROUDHON.




HUITIME LETTRE.

F. BASTIAT  P. J. PROUDHON.

     La preuve de l'impossibilit dispense d'examiner la
     possibilit.--Protestation contre le fatalisme.--Vrits
     immuables.--Jugement sur les prgrinations  travers les champs
     de l'histoire.--Apologues retourns contre leur auteur.--Lois
     des capitaux rsumes en cinq propositions.


                                                     24 dcembre 1849.

La gratuit du crdit est-elle possible?

La gratuit du crdit est-elle impossible?

Il est clair que, rsoudre une de ces questions, c'est rsoudre
l'autre.

Vous me reprochez de manquer  la charit parce que je maintiens le
dbat sur la seconde.

Voici mon motif:

Rechercher si la gratuit du crdit est _possible_, c'et t me
laisser entraner  discuter la _Banque du Peuple_, l'_impt sur le
capital_, les _ateliers nationaux_, l'_organisation du travail_, en
un mot, les mille moyens par lesquels chaque cole prtend raliser
cette gratuit. Tandis que, pour s'assurer qu'elle est _impossible_,
il suffisait d'analyser la nature intime du capital; ce qui atteint
mon but, et,  ce qu'il me semble, le vtre.

On pose  Galile cinquante arguments contre la rotation de la terre.
Faut-il qu'il les rfute tous? Non: il prouve qu'elle tourne, et tout
est dit: _E pur si muove._

Comme novateur, dites-vous, j'ai droit  l'examen.--Sans doute;
mais, avant tout, la socit, comme dfenderesse, a droit qu'on lui
prouve son tort. Vous traduisez le capital et l'intrt au tribunal
de l'opinion, les accusant d'injustice, de spoliation.  vous 
prouver leur culpabilit;  eux  prouver leur innocence.--Vous avez,
dites-vous, plusieurs moyens de les faire rentrer dans le droit. Il
faut d'abord savoir s'ils en sont sortis. L'examen de vos inventions
ne peut venir qu'aprs, puisqu'il suppose l'accusation fonde, ce
qu'ils nient.

Cette marche est tellement logique, que vous y acquiescez en ces
termes:

Vraie ou fausse, lgitime ou illgitime, morale ou immorale,
j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue mme; je renonce 
toutes les illusions du socialisme, et me refais chrtien, si vous me
dmontrez que la prestation des capitaux, de mme que la circulation
des valeurs, ne saurait, en aucun cas, tre gratuite.

Or, que fais-je autre chose? C'est bien l mon terrain: prouver
que le capital porte en lui-mme l'indestructible principe de la
rmunrabilit.

Cette doctrine, vous l'avez d'abord combattue par la thorie des
_contradictions_, ensuite par celle des _distinctions_. L'intrt,
avez-vous dit, a eu sa raison d'existence autrefois, il ne l'a plus
aujourd'hui. Il fut un instrument d'galit et de progrs, il n'est
plus que vol et oppression.--Et, l-dessus, vous citez plusieurs
institutions et usages d'abord lgitimes et libraux, devenus plus
tard injustes et funestes  la libert, entre autres, la torture, le
jugement par l'eau bouillante, l'esclavage, etc.

Je repousse, quant  moi, ce fatalisme cruel qui consiste  justifier
tous les excs comme ayant servi la cause de la civilisation.
L'esclavage, la torture, les preuves judiciaires, n'ont pas avanc,
mais retard la marche de l'humanit. Il en et t de mme de
l'intrt, s'il n'avait t, comme vous le dites, qu'un abus de la
force.

En outre, s'il y a des choses qui changent, il y en a qui ne changent
pas. Depuis la cration, il a t vrai que les trois angles d'un
triangle sont gaux  deux angles droits, et cela sera vrai jusqu'au
jugement dernier et au del. De mme, il a toujours t vrai, il
le sera toujours, que le _travail accumul_, ou le capital, mrite
rcompense.

Vous comparez ma logique  celle d'un entrepreneur qui dirait: Que
m'importent la vapeur, la pression atmosphrique, l'lectricit?
Prouver la lgitimit du char  quatre roues, n'est-ce pas prouver
que l'invention des chemins de fer est une chimre?

J'accepte la similitude; mais voici comment:

Je reconnais que le chemin de fer est un progrs. Je me rjouis
de ce qu'il fait baisser le prix des transports; mais si l'on en
voulait conclure  la _gratuit des transports_, si l'on disait: un
prix quelconque pour les transports a pu tre lgitime autrefois,
mais le temps est venu o ils doivent s'excuter gratuitement, je
rpondrais: la conclusion est fausse. De progrs en progrs, ce prix
peut diminuer sans cesse, mais il ne peut arriver  zro, parce qu'il
y aura toujours l une intervention de travail humain, un _service_
humain, qui porte en lui-mme le principe de la rmunrabilit.

De mme, je reconnais que le loyer des capitaux va baissant en
raison de leur abondance. Je le reconnais et m'en rjouis, car ils
pntrent ainsi de plus en plus dans toutes les classes, et les
soulagent, pour chaque satisfaction donne, du poids du travail.
Mais, de cette baisse constante de l'intrt, je ne puis conclure 
son anantissement absolu, parce que jamais les capitaux ne natront
spontanment, qu'ils seront toujours un service plus ou moins grand,
et que ds lors ils portent en eux-mmes, ainsi que les transports,
le principe de la rmunrabilit.

Ainsi, Monsieur, je ne vois aucun motif de dplacer ce dbat au
moment de le clore; et il me semble qu'il n'est pas un de nos
lecteurs qui ne considrt ma tche comme remplie, si je prouvais
ces propositions:

Tout capital (quelle que soit sa forme, moissons, outils, machines,
maisons, etc.), tout capital rsulte d'un travail antrieur, et
fconde un travail ultrieur.

Parce qu'il rsulte d'un travail antrieur, celui qui le cde reoit
une rmunration.

Parce qu'il fconde un travail ultrieur, celui qui l'emprunte doit
une rmunration.

Et vous le dites vous-mme: Si la peine du crancier est zro,
l'intrt doit devenir zro.

Donc, qu'avons-nous  rechercher? Ceci:

Est-il possible qu'un capital se forme sans peine?

Si c'est possible, j'ai tort; le crdit doit tre gratuit.

Si c'est impossible, c'est vous qui avez tort, le capital doit tre
rmunr. Vous avez beau faire; la question se rduit  ces termes:
Le temps est-il arriv, arrivera-t-il jamais o les capitaux cloront
spontanment sans la participation d'aucun effort humain?

Mais, dans une revue rtrospective pleine de verve, vous lanant
vers la Palestine, vers Athnes, Sparte, Tyr, Rome, Carthage, vous
m'entranez par la tangente hors du cercle o je ne puis vous
retenir. Eh bien! avant d'y rentrer, j'essaierai, sinon de vous
suivre, du moins de faire quelques pas avec vous.

Vous dbutez ainsi:

Ce qui fait que l'intrt du capital, excusable, juste mme au point
de dpart de l'conomie des socits, devient, avec le dveloppement
des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est
que cet intrt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'tre,
que la ncessit et la force. La ncessit, voil ce qui explique
l'exigence du prteur; la force, voil ce qui fait la rsignation
de l'emprunteur. Mais  mesure que, dans les relations humaines, la
ncessit fait place  la vrit, et qu' la force succde le droit,
le capitaliste perd son excuse.

Il perd plus que cela; il perd le seul titre que vous lui
reconnaissez. Si, sous l'empire de la libert et du droit, l'intrt
persiste, c'est sans doute qu'il a, quoi que vous en disiez, une
autre _raison d'tre_ que la _force_.

En vrit, je ne comprends plus votre _distinguo_. Vous disiez:
L'intrt a t juste autrefois, il ne l'est plus aujourd'hui. Et
quelle raison en donnez-vous? Celle-ci: Jadis la force rgnait,
aujourd'hui c'est le droit. Loin de conclure de l que l'intrt a
pass de la lgitimit  l'illgitimit, n'est-ce pas le contraire
qui se dduit de vos prmisses?

Et certes, le fait confirmerait cette dduction; car l'usure a
pu tre odieuse quand on devenait capitaliste par la rapine, et
l'intrt est justifi depuis qu'on le devient par le travail.

C'est dans le commerce de mer qu'il faut chercher l'origine de
l'intrt. Le contrat  la grosse, varit ou plutt dmembrement du
contrat de pacotille, fut sa premire forme.

Je crois que le capital a une nature qui lui est propre, parfaitement
indpendante de l'lment par lequel les hommes excutent leurs
transports. Qu'ils voyagent et fassent voyager leurs marchandises par
terre, par eau ou par l'air, en char, en barque ou en ballon, cela ne
confre ni ne retire aucun droit au capital.

Il est d'ailleurs permis de penser que la pratique de l'intrt a
t antrieure  celle du commerce maritime. Trs-probablement le
patriarche Abraham ne prtait pas des troupeaux sans se rserver une
part quelconque dans le crot, et ceux qui, aprs le dluge, btirent
 Babylone les premires maisons, n'en cdaient sans doute pas
l'usage sans rtribution.

Eh quoi! Monsieur, ces transactions, qui ont prvalu et
s'accomplissent volontairement depuis le commencement du monde, sous
les noms de location, intrt, fermage, baux, loyer, ne seraient pas
sorties des entrailles mmes de l'humanit! Elles seraient nes du
_Contrat de pacotille_!

Ensuite,  propos du contrat  la grosse, vous faites une thorie du
bnfice qu'en vrit je crois inadmissible.--Mais la discuter ici,
ce serait nous carter du sujet.

Enfin vous arrivez  cette tige de toutes les erreurs conomiques, 
savoir: la confusion entre les capitaux et le numraire; confusion 
l'aide de laquelle il est ais d'embrouiller la question. Mais vous
n'y croyez pas vous-mme, et je n'en veux pour preuve que ce que vous
disiez nagure  M. Louis Blanc: L'argent n'est pas une richesse
pour la socit: c'est tout simplement un moyen de circulation qui
pourrait trs-avantageusement tre remplac par du papier, par une
substance _de nulle valeur_.

Veuillez donc croire que lorsque je parle de la productivit du
capital (outils, instruments, etc.) mis en oeuvre par le travail, je
n'entends pas attribuer une merveilleuse vertu prolifique  l'argent.

Vous suivrai-je, Monsieur, en Palestine,  Athnes et Lacdmone?
Vraiment, cela n'est pas ncessaire. Un mot seulement sur le _Non
foenerabis_ de Mose.

J'admire la dvotion qui a saisi certains socialistes (avec lesquels
je ne vous confonds pas), depuis qu'ils ont dcouvert,  l'appui de
leur thse, quelques textes dans l'Ancien et le Nouveau Testament,
les conciles et les Pres de l'glise. Je me permettrai de leur
adresser cette question: Entendent-ils nous donner ces autorits
comme infaillibles en matire de sciences et d'conomie sociale?

Certes, ils n'iront pas jusqu' me rpondre: Nous tenons pour
infaillibles les textes qui nous conviennent, et pour faillibles ceux
qui ne nous conviennent pas.--Quand on invoque les livres sacrs, 
ce titre et comme dpositaires de la volont indiscutable de Dieu,
il faut tout prendre, sous peine de jouer une purile comdie. Eh
bien! sans parler d'une multitude de sentences de l'Ancien Testament,
qui ne peuvent, sans danger, tre prises au pied de la lettre, il y
a, dans l'vangile, d'autres textes que le fameux _Mutuum date_, dont
ils veulent dduire la gratuit du crdit, entre autres ceux-ci:

Heureux ceux qui pleurent.

Heureux ceux qui souffrent.

Il y aura toujours des pauvres parmi vous.

Rendez  Csar ce qui appartient  Csar.

Obissez aux puissances.

Ne vous proccupez pas du lendemain.

Faites comme le lis, qui ne file ni ne tisse.

Faites comme l'oiseau, qui ne laboure ni ne sme.

Si on vous frappe sur la joue gauche, tendez encore la joue droite.

Si on vous vole votre manteau, donnez encore votre robe.

Que diraient messieurs les socialistes, si nous fondions sur un de
ces textes la politique et l'conomie sociale?

Il est permis de croire que lorsque le fondateur du christianisme
a dit  ses disciples: _Mutuum date_, il a entendu leur donner un
conseil de charit et non faire un cours d'conomie politique.
Jsus tait charpentier, il travaillait pour vivre. Ds lors, il ne
pouvait faire du _don_ une prescription absolue. Je crois pouvoir
ajouter, sans irrvrence, qu'il se faisait payer trs lgitimement,
non-seulement pour le travail consacr  faire des planches, mais
aussi pour le travail consacr  faire des scies et des rabots,
c'est--dire pour le capital.

Enfin, je ne dois pas laisser passer les deux apologues par lesquels
vous terminez voire lettre, sans vous faire observer que, loin
d'infirmer ma doctrine, ils condamnent la vtre; car on n'en peut
dduire la _gratuit du crdit_ qu' la condition d'en dduire aussi
la _gratuit du travail_. Votre second drame me porte un grand coup
d'pe; mais, par le premier, vous m'avez charitablement muni d'une
cuirasse  toute preuve.

En effet, par quel artifice voulez-vous m'amener  reconnatre
qu'il est des circonstances o on est tenu en conscience de prter
gratuitement? Vous imaginez une de ces situations extraordinaires
qui font taire tous les instincts personnels et mettent en jeu le
principe sympathique, la piti, la commisration, le dvouement,
le sacrifice.--Un insulaire est bien pourvu de toutes choses. Il
rencontre des naufrags que la mer a jets nus sur la plage. Vous me
demandez s'il est permis  cet insulaire de tirer, dans son intrt,
tout le parti possible de sa position, de pousser ses exigences
jusqu'aux dernires limites, de demander mille pour cent de ses
capitaux, et mme de les louer au prix de l'honneur.

Je vois le pige. Si je rponds: Oh! dans ce cas, il faut voler,
sans conditions, au secours de son frre, partager avec lui jusqu'
la dernire bouche de pain. Vous triompherez, disant: Enfin mon
adversaire a avou qu'il est des occasions o le crdit doit tre
gratuit.

Heureusement, vous m'avez fourni vous-mme la rponse dans le premier
apologue, que j'aurais invent, si vous ne m'aviez prvenu.

Un homme passe sur le bord d'un fleuve. Il aperoit un de ses frres
qui se noie, et, pour le sauver, n'a qu' lui tendre la main.
Pourra-t-il, en conscience, profiter de l'occasion pour stipuler les
conditions les plus extrmes, pour dire au malheureux qui se dbat
dans le torrent: Je suis libre, je dispose de mon travail. Meurs, ou
donne-moi toute ta fortune!

Je me figure, Monsieur, que si un brave ouvrier se rencontre dans ces
circonstances, il se jettera dans l'eau sans hsiter, sans calculer,
sans spculer sur son salaire et mme sans y songer.

Mais ici, veuillez le remarquer, il n'est pas question de capital;
il s'agit de travail. C'est du travail qui, en conscience, doit
tre sacrifi. Est-ce que vous dduirez de l, comme rgle normale
des transactions humaines, comme loi de l'conomie politique, la
_gratuit du travail_? Et parce que, dans un cas extrme, le service
doit tre gratuit, renoncerez-vous thoriquement  votre axiome:
_mutualit des services_?

Et cependant, si de votre second apologue vous concluez qu'on est
toujours tenu de _prter_ pour rien, du premier vous devez conclure
qu'on est toujours oblig de _travailler_ gratis.

La vrit est que, pour lucider une question d'conomie politique,
vous avez imagin deux cas o toutes les lois de l'conomie politique
sont suspendues. Qui jamais a song  nier que, dans certaines
circonstances, nous ne soyons tenus de sacrifier capital, intrt,
travail, vie, rputation, affections, sant, etc.? Mais est-ce l la
loi des transactions ordinaires? Et recourir  de tels exemples pour
faire prvaloir la gratuit du crdit, ou la gratuit du travail,
n'est-ce pas avouer son impuissance  faire rsulter cette gratuit
de la marche ordinaire des choses?

Vous recherchez, Monsieur, quelles sont, pour la classe travailleuse,
les consquences du prt  intrt, et vous en numrez
quelques-unes, m'invitant  en faire l'objet ultrieur de ce dbat.

Je ne disconviens pas que, parmi vos objections, il n'y en ait de
trs-spcieuses et mme de trs-srieuses. Il est mme impossible,
dans une lettre, de les relever une  une; j'essaierai de les rfuter
toutes  la fois, par la simple exposition de la loi selon laquelle
se rpartissent, suivant moi, entre le capital et le travail, les
produits de leur coopration; et c'est par l que je rentrerai dans
ma modeste circonfrence conomique.

Permettez-moi d'tablir cinq propositions qui me semblent
susceptibles d'tre mathmatiquement dmontres.

1 _Le capital fconde le travail._

Il est bien clair qu'on obtient de plus grands rsultats avec
une charrue que sans charrue; avec une scie que sans scie;
avec une route que sans route; avec des approvisionnements que
sans approvisionnements, etc., d'o nous pouvons conclure que
l'intervention du capital accrot la masse des produits  partager.

2 _Le capital est du travail._

Charrues, scies, routes, approvisionnements, ne se font pas tout
seuls, et le travail  qui on les doit a droit  tre rmunr.

Je suis oblig de rappeler ici ce que j'ai dit dans ma dernire
lettre sur la diffrence dans le mode de rtribution quand elle
s'applique au capital ou au travail.

La peine que prend chaque jour le porteur d'eau doit lui tre paye
par ceux qui profitent de cette peine quotidienne. Mais la peine
qu'il a prise pour fabriquer sa brouette et son tonneau doit lui tre
paye par un nombre indtermin de consommateurs.

De mme l'ensemencement, le labourage, le sarclage, la moisson,
ne regardent que la rcolte actuelle. Mais les cltures, les
dfrichements, les desschements, les btisses entrent dans le prix
de revient d'une srie indfinie de rcoltes successives.

Autre chose est le travail actuel du cordonnier qui fait des
souliers, du tailleur qui fait des habits, du charpentier qui fait
des madriers, de l'avocat qui fait des mmoires; autre chose est le
travail accumul qu'ont exig la forme, l'tabli, la scie, l'tude du
droit.

C'est pourquoi le travail de la premire catgorie se rmunre par
le salaire, celui de la seconde catgorie par les combinaisons
de l'intrt et de l'amortissement, qui ne sont autre chose qu'un
salaire ingnieusement rparti sur une multitude de consommateurs.

3 _ mesure que le capital s'accrot l'intrt baisse, mais de telle
sorte que le revenu total du capitaliste augmente._

Ce qui a lieu sans injustice et sans prjudice pour le travail,
parce que, ainsi que nous allons le voir, l'excdant de revenu du
capitaliste est pris sur l'excdant de produit d au capital.

Ce que j'affirme ici, c'est que, quoique l'intrt baisse, le revenu
total du capitaliste augmente de toute ncessit, et voici comment:

Soit 100 le capital, et le taux de l'intrt 5. Je dis que l'intrt
ne peut descendre  4 sans que le capital s'accumule au moins
au-dessus de 120. En effet, on ne serait pas stimul  accrotre le
capital, s'il en devait rsulter diminution, ou mme stationnement
du revenu. Il est absurde de dire que le capital tant 100 et le
revenu 5, le capital peut tre port  200 et le taux descendre  2;
car, dans le premier cas, on aurait 5 francs de rente, et dans le
second on n'aurait que 4 francs. Le moyen serait trop simple et trop
commode: on mangerait la moiti du capital pour faire reparatre le
revenu.

Ainsi, quand l'intrt baisse de 5  4, de 4  3, de 3  2, cela veut
dire que le capital s'est accru de 100  200, de 200  400, de 400 
800, et que le capitaliste touche successivement pour revenu 5, 8 et
12. Et le travail n'y perd rien, bien au contraire: car il n'avait 
sa disposition qu'une force gale  100, puis il a eu une force gale
 200, et enfin une force gale  800, avec cette circonstance qu'il
paie de moins en moins cher une quantit donne de cette force.

Il suit de l que ces calculateurs sont bien malhabiles qui vont
disant: L'intrt baisse, donc il doit cesser. Eh morbleu! il
baisse, relativement  chaque 100 fr.; mais c'est justement parce
que le nombre de 100 fr. augmente que l'intrt baisse. Oui, le
multiplicateur s'amoindrit, mais ce n'est que par la raison mme qui
fait grossir le multiplicande, et je dfie le dieu de l'arithmtique
lui-mme d'en conclure que le produit arrivera ainsi  zro[38].

[Note 38: Cette loi, d'une dcroissance qui, quoique indfinie,
n'arrive jamais  zro, loi bien connue des mathmaticiens, gouverne
une foule de phnomnes conomiques et n'a pas t assez observe.

Citons-en un exemple familier.

Tout le monde sait que dans une grande ville, dans un quartier riche
et populeux, on peut gagner davantage tout en rduisant les prix de
vente. C'est ce qu'on exprime familirement par cette locution: _Se
retrouver sur la quantit_:

Supposons quatre marchands de couteaux, l'un au village, l'autre 
Bayonne, le troisime  Bordeaux, le quatrime  Paris.

Nous pourrons avoir le tableau suivant:

              Nombre        Bnfice
           des couteaux       par       Bnfice total.
              vendus.       couteau.

  Village       100          1 fr.          100 fr.

  Bayonne       200               75        150

  Bordeaux      400               50        200

  Paris       1,000               25        250

On voit ici un multiplicateur (deuxime colonne) dcrotre sans
cesse, parce que le multiplicande (premire colonne) s'accrot
toujours; la progression constante du produit total (troisime
colonne) exclut l'ide que le multiplicateur arrive jamais  zro,
alors mme qu'on passerait de Paris  Londres, et  des villes de
plus en plus grandes et riches.

Ce qu'il faut bien observer ici, c'est que l'acheteur n'a pas  se
plaindre de l'accroissement progressif du bnfice total ralis par
le marchand, car ce qui l'intresse, lui acheteur, c'est le profit
proportionnel prlev sur lui comme rmunrateur du service rendu, et
ce profit diminue sans cesse. Ainsi,  des points de vue divers, le
vendeur et l'acheteur progressent en mme temps.

C'est la loi des capitaux. Bien connue, elle rvle aussi l'harmonie
des intrts entre le capitaliste et le proltaire, et leur progrs
simultan.]

4 _ mesure que les capitaux augmentent_ (et avec eux les
produits), _la_ PART ABSOLUE _qui revient au capital augmente, et sa_
PART PROPORTIONELLE _diminue_.

Cela n'a plus besoin de dmonstration. Le capital retire
successivement 5, 4, 3 pour chaque 100 fr. qu'il met dans
l'association; donc son prlvement _relatif_ diminue. Mais comme
il met successivement dans l'association 100 fr., 200 fr., 400 fr.,
il se trouve qu'il retire, pour sa part totale, d'abord 5, puis 8,
ensuite 12, et ainsi de suite; donc son prlvement _absolu_ augmente.

5 _ mesure que les capitaux augmentent_ (et avec eux les produits),
_la part proportionnelle et la part absolue du travail augmentent_.

Comment pourrait-il en tre autrement? puisque le capital voit
grossir sa part absolue, encore qu'il ne prlve successivement que
1/2, 1/3, 1/4, 1/5 du produit total, le travail,  qui successivement
il revient 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, entre videmment dans le partage pour
une part progressive, dans le sens proportionnel comme dans le sens
absolu.

La loi de cette rpartition peut tre figure aux yeux par les
chiffres suivants, qui n'ont pas la prtention d'tre prcis, mais
que je produis pour lucider ma pense.

                    Produit       Part            Part
                     total.    du capital.     du travail.

  1re priode.       1000     1/2 ou 500      1/2 ou  500

  2e      --         1800     1/3 ou 600      2/3 ou 1200

  3e      --         2800     1/4 ou 700      3/4 ou 2100

  4e      --         4000     1/5 ou 800      4/5 ou 3200

On voit par l comment l'accroissement successif des produits,
correspondant  l'accumulation progressive des capitaux, explique ce
double phnomne,  savoir, que la part absolue du capital augmente,
encore que sa part proportionnelle diminue, tandis que la part du
travail augmente  la fois dans les deux sens.

De tout ce qui prcde, il rsulte ceci:

Pour que le sort des masses s'amliore, il faut que le loyer des
capitaux baisse.

Pour que l'intrt baisse, il faut que les capitaux se multiplient.

Pour que les capitaux se multiplient, il faut cinq choses:
_activit_, _conomie_, _libert_, _paix_ et _scurit_.

Et ces biens, qui importent  tout le monde, importent encore plus 
la classe ouvrire.

Ce n'est pas que je nie les souffrances des travailleurs, mais je
dis qu'ils sont sur une fausse piste quand ils les attribuent 
l'_infme_ capital.

Telle est ma doctrine. Je la livre avec confiance  la bonne foi des
lecteurs. On a dit que je m'tais constitu l'avocat du _privilge
capitaliste_. Ce n'est pas  moi, c'est  elle de rpondre.

Cette doctrine, j'ose le dire, est consolante et concordante. Elle
tend  l'union des classes; elle montre l'accord des principes; elle
dtruit l'antagonisme des personnes et des ides; elle satisfait
l'intelligence et le coeur.

En est-il de mme de celle qui sert de nouveau pivot au socialisme?
qui dnie au capital tout droit  une rcompense? qui ne voit partout
que contradiction, antagonisme et spoliation? qui irrite les classes
les unes contre les autres? qui reprsente l'iniquit comme un flau
universel, dont tout homme,  quelque degr, est coupable et victime?

Que si nanmoins le principe de la gratuit du crdit est vrai, il
faut bien l'admettre: _Fiat justitia, ruat coelum_. Mais s'il est
faux!!

Quant  moi, je le tiens pour faux, et, en terminant, je vous
remercie de m'avoir loyalement fourni l'occasion de le combattre.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




NEUVIME LETTRE.

P. J. PROUDHON  F. BASTIAT.

     Grave imputation.--Ngation de cinq propositions.--Arguments
     tirs des oprations de la Banque de France.--Mfaits de cette
     Banque.


                                                     31 dcembre 1849.

Vous m'avez tromp.

J'attendais de vous une controverse srieuse: vos lettres ne sont
qu'une perptuelle et insipide mystification. Quand vous auriez fait
un pacte avec l'usure, pour embrouiller la question et empcher notre
dbat d'aboutir, en l'embarrassant d'incidents, de hors-d'oeuvre, de
vtilles et de chicanes, vous n'eussiez pu vous y prendre autrement.

De quoi s'agit-il entre nous, s'il vous plat? de savoir si l'intrt
de l'argent doit ou non tre aboli. Je vous l'ai dit moi-mme: c'est
l le pivot du socialisme, la cheville ouvrire de la Rvolution.

Une question prjudicielle s'lve donc tout d'abord, celle de
savoir si, en fait, il y a possibilit d'abolir cet intrt. Vous
le niez; je l'affirme: lequel croire de nous deux? videmment, ni
l'un ni l'autre. Il faut examiner la chose: voil ce que dicte le
sens commun, ce que la plus simple notion d'quit prescrit. Vous,
au contraire, vous repoussez cet examen. Depuis deux mois que nous
avons ouvert, dans la _Voix du Peuple_, cette assise solennelle o le
capital devait tre jug, et l'usure condamne ou absoute, vous ne
cessez de me rpter sur tous les tons cette ritournelle:

Le capital, tel que je le comprends, tel qu'il m'apparat dans sa
nature intime, est productif. Cette conviction me suffit: je ne veux
pas en savoir davantage. D'ailleurs, vous reconnaissez qu'en prtant
 intrt, je rends service et ne suis point voleur; qu'ai-je donc
besoin de vous entendre? Quand j'ai prouv, dans mon systme, que
la gratuit du crdit est impossible, et que vous accordez qu'un
honnte homme peut, en toute sret de conscience, tirer de son fonds
un revenu, vous devez tenir cette mme gratuit pour impossible. Ce
qui est dmontr vrai, dans un systme, ne peut devenir faux dans un
autre: autrement, il faudrait dire qu'une mme chose peut tre vraie
et fausse tout  la fois, ce que mon esprit se refuse absolument 
comprendre. Je ne sors pas de l.

O donc, monsieur, avez-vous appris, je ne dis pas  raisonner, car
il appert ds le commencement de cette polmique que le raisonnement
en vous se rduit  affirmer et confirmer toujours votre proposition,
sans infirmer celle de votre adversaire, mais  discuter? Le dernier
clerc de procureur vous dirait qu'en tout dbat, il faut examiner
successivement et contradictoirement le dire de chaque partie; et,
puisque nous avons pris le public pour juge, il est vident qu'une
fois votre systme expos et dbattu, il faut aborder le mien.

Avec vous les choses ne se passent point ainsi. Satisfait de la
concession que je vous ai faite,  savoir, que dans l'tat actuel
des choses le prt  intrt ne peut tre considr comme un acte
illicite, vous tenez la ncessit de l'intrt pour dmontre; et
l-dessus, sous prtexte que vous n'entendez rien  l'antinomie, me
fermant la bouche, vous faites dfaut au dbat. Est-ce discuter, je
vous le demande?

Forc par une conduite si trange, je fais alors un pas vers vous.
Ma mthode de dmonstration avait paru vous faire quelque peine:
je quitte cette mthode, et vous montre, en employant la forme
ordinaire de raisonnement, que tout change dans la socit; que ce
qui  une poque fut un progrs,  une autre devient une entrave;
qu'ainsi, en faisant abstraction du temps, la mme ide, le mme
fait, change compltement de caractre, selon l'aspect sous lequel
on le considre; que rien n'empche de croire que l'intrt soit
prcisment dans ce cas; qu'en consquence votre fin de non-recevoir
ne peut tre admise, et qu'il faut dcidment examiner avec moi
l'hypothse de la gratuit du crdit, de l'abolition de l'intrt.

 cela que rpondez-vous? c'est  peine si j'ose vous le rappeler.
Parce que, par gard pour vous, j'avais cru devoir changer de
mthode, vous m'accusez, d'abord de _tergiversation_, ensuite de
_fatalisme_! J'ai fait avec vous, permettez-moi cette comparaison, ce
que le professeur de mathmatiques fait avec ses lves, lorsqu' une
dmonstration difficile, il en substitue une autre plus saisissable
 leur intelligence. Car, sachez-le bien, monsieur, la dialectique
hglienne, qui cependant n'est pas toute la logique, est au
syllogisme et  l'induction ce que le calcul diffrentiel est  la
gomtrie ordinaire. Il vous est permis d'en rire; c'est le droit
de l'esprit humain de rire de tout ce qu'il a une fois compris et
devin; mais il faut comprendre, sans quoi le rire n'est que la
grimace de l'insens. Et vous, pour prix de ma complaisance, vous me
dcernez le sarcasme: je ne suis,  vous entendre, qu'un sophiste.
Est-ce srieux?

Je fais plus encore. Vous aviez dit,--je cite vos propres
paroles:--_Montrez-moi comment l'intrt, de lgitime devient
illgitime, et je consens  discuter la thorie du crdit gratuit._

Pour satisfaire  ce dsir, d'ailleurs trs lgitime, je fais
l'historique de l'intrt, j'cris la biographie de l'usure.
Je montre que cette pratique a sa cause dans un concours de
circonstances politiques et conomiques, indpendant de la volont
des contractants, et invitable  l'origine des socits, savoir:
1 L'incommensurabilit des valeurs, rsultant de la non-sparation
des industries, et de l'absence des termes de comparaison; 2
les risques du commerce; 3 l'habitude, introduite de bonne
heure parmi les ngociants et devenue peu  peu constante et
gnrale, de compter un excdant proportionnel  titre d'amende ou
indemnit (_dommage-intrt_),  tout dbiteur retardataire; 4
la prpondrance des mtaux prcieux et monnays sur les autres
marchandises; 5 la pratique combine des contrats de _pacotille_,
d'_assurance_, et _ la grosse_; 6 enfin, l'tablissement de la
rente foncire, imite de l'intrt de l'argent, et qui, admise
sans contestation par les casuistes, devait servir plus tard  la
justification de ce mme intrt.

Pour rendre la dmonstration complte, je prouve ensuite, par
un simple rapport arithmtique, que l'intrt, excusable comme
_accident_, dans les conditions o il a pris naissance, et o il
s'est ensuite dvelopp, devient absurde et spoliateur, ds qu'on
prtend le gnraliser et en faire une RGLE d'conomie publique;
qu'il est en contradiction formelle avec le principe conomique,
que dans la socit le produit _net_ est identique au produit
_brut_, en sorte que tout prlvement exerc par le capital sur le
travail constitue, dans la balance sociale, une erreur de compte et
une impossibilit. Je prouve, enfin, que si,  une autre poque,
l'intrt a servi de mobile  la circulation des capitaux, il
n'est plus aujourd'hui pour cette circulation, de mme que l'impt
sur le sel, le vin, le sucre, la viande, de mme que la douane
elle-mme, qu'une entrave; que c'est  lui qu'il faut rapporter la
stagnation des affaires, le chmage de l'industrie, la dtresse de
l'agriculture, et l'imminence toujours grandissante d'une banqueroute
universelle.

Tout cela tait d'histoire, de thorie et de pratique, comme
de calcul: vous avez remarqu vous-mme que je n'avais pas une
seule fois fait appel, contre l'intrt,  la fraternit,  la
philanthropie,  l'autorit de l'vangile et des Pres de l'glise.
J'ai peu de foi  la philanthropie; quant  l'glise, elle n'a
jamais rien entendu  cette matire, et sa casuistique, depuis le
Christ jusqu' Pie IX, est tout simplement absurde. Absurde, dis-je,
soit quand elle condamne l'intrt, sans aucune considration
des circonstances qui l'excusent, qui l'exigent; soit quand elle
restreint ses anathmes  l'usure d'argent, et fait, pour ainsi dire,
acception de l'usure terrienne.

 cette exposition, dont vous avez vous-mme apprci l'intrt, que
rpondez-vous, dans votre quatrime lettre?--Rien.

Niez-vous l'histoire?--Point.

Contestez-vous mes calculs?--Non.

Que dites-vous donc?--Vous rebattez votre ternel refrain: Celui qui
prte rend service; ds lors il est prouv que _le capital porte en
soi l'indestructible principe de la rmunration_. Sur quoi, vous
me donnez, comme expression de la sagesse des sicles, cinq ou six
aphorismes, excellents pour endormir les mauvaises consciences, mais
qui, je vous le prouverai tout  l'heure, sont tout ce que la routine
la plus brute a fait jamais dire de plus absurde. Puis, faisant votre
signe de croix, vous dclarez la discussion close. _Amen!_

Vous tes conomiste, monsieur Bastiat, membre de l'Acadmie des
sciences morales et politiques, membre du comit des finances, membre
du congrs de la Paix, membre de la ligue anglo-franaise pour le
libre-change, et, ce qui vaut mieux que tout cela, honnte homme
et homme d'esprit. Eh bien! je suis forc, pour mettre  couvert
votre intelligence et votre loyaut, de vous prouver, par A plus
B, que vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous avez
entrepris de parler, ni du capital, ni de l'intrt, ni du prix, ni
de la valeur, ni de la circulation, ni de la finance, ni de toute
l'conomie politique, pas plus que de la mtaphysique allemande.

Avez-vous, dans votre vie, entendu parler de la Banque de France?
Faites-moi le plaisir, quelque jour, d'y jeter le pied; ce n'est
pas loin de l'Institut. Vous trouverez l M. d'Argout, qui, en fait
de capital et d'intrt, en sait plus que vous et que tous les
conomistes de Guillaumin. La Banque de France est une compagnie
de capitalistes, forme, il y a une cinquantaine d'annes,  la
sollicitation de l'tat, et par privilge de l'tat, pour exercer
l'usure sur tout le territoire de France. Depuis sa fondation, elle
n'a cess de prendre de continuels accroissements: la rvolution de
Fvrier en a fait, par l'adjonction des banques dpartementales,
le premier pouvoir de la Rpublique. Le principe sur lequel
cette compagnie s'est forme est exactement le vtre. Ils ont
dit: Nous avons acquis nos capitaux par notre travail, ou par le
travail de nos pres. Pourquoi donc, en les faisant servir  la
circulation gnrale, en les mettant au service de notre pays, n'en
tirerions-nous pas un salaire lgitime, quand le propritaire foncier
tire un revenu de sa terre; quand le constructeur de maisons tire
loyer de ses maisons; quand l'entrepreneur tire de sa marchandise
un bnfice suprieur aux frais de sa gestion; quand l'ouvrier
qui assemble nos parquets fait entrer dans le prix de sa journe
un _quantum_ pour l'usure de ses outils, lequel _quantum_ dpasse
assurment ce qui serait ncessaire pour amortir la somme qu'ils lui
ont cote?

Cette argumentation, vous le voyez, est on ne peut plus plausible.
C'est celle qu'on a oppose de tout temps, et avec juste raison, 
l'glise, quand elle a voulu condamner l'intrt exclusivement  la
rente; c'est le thme qui revient dans chacune de vos lettres.

Or, savez-vous o ce beau raisonnement a conduit les actionnaires,
que je tiens tous, ainsi que M. d'Argout, pour trs-honntes gens,
de la Banque de France?--Au vol, oui, monsieur, au vol le plus
manifeste, le plus hont, le plus dtestable; car c'est ce vol qui,
lui seul, depuis Fvrier, arrte le travail, empche les affaires,
fait prir le peuple du cholra, de la faim et du froid, et qui,
dans le but secret d'une restauration monarchique, souffle le
dsespoir parmi les classes travailleuses.

C'est ici surtout que je me propose de vous faire voir comment
l'intrt, de lgitime devient illgitime; et, ce qui vous surprendra
bien davantage encore, comment le crdit pay, ds l'instant qu'il
ne se fait pas voleur, qu'il ne rclame que le prix qui lui est
lgitimement d, devient crdit gratuit.

Quel est le capital de la Banque de France?

D'aprs le dernier inventaire, 90 millions.

Quel est le taux lgal, convenu entre la Banque et l'tat, pour les
escomptes?--4 p. 100 l'an.

Donc le produit annuel, lgal et lgitime de la Banque de France, le
juste prix de ses services, c'est, pour un capital de 90 millions  4
p. 100 l'an, 3 millions 600 mille francs de revenu.

3,600,000 francs, voil suivant la fiction de la productivit du
capital, ce que le commerce franais doit chaque anne  la Banque de
France en rmunration de son capital, qui est de 90 millions.

Dans ces conditions, les actions de la Banque de France sont comme
des immeubles qui rendraient rgulirement 40 francs de revenu:
mises  1,000 francs, elles valent 1,000 francs.

Or, savez-vous ce qui arrive?

Consultez le mme inventaire: vous y verrez que lesdites actions,
au lieu d'tre cotes 1,000 fr., le sont  2,400.--Elles taient,
la semaine dernire,  2,445; et, pour peu que le portefeuille se
remplt, elles monteraient  2,500 et 3,000 fr.--Ce qui veut dire que
le capital de la Banque, au lieu de lui rapporter 4 pour 100, taux
lgal et convenu, produit 8, 10 et 12 pour 100.

Le capital de la Banque s'est donc doubl, tripl?--C'est, en
effet, ce qui devrait avoir lieu d'aprs la thorie nonce dans vos
troisime et quatrime propositions, savoir, que _l'intrt baisse 
mesure que le capital s'accrot, mais de telle sorte que le revenu
total du capitaliste augmente_.

Eh bien, il n'en est rien. Le capital de la Banque est rest le mme,
90 millions. Seulement, la Compagnie, en vertu de son privilge, et
 l'aide de son mcanisme financier, a trouv moyen d'oprer avec
le commerce comme si son capital tait, non plus seulement de 90
millions, mais de 450, c'est--dire cinq fois plus grand.

Est-il possible, direz-vous?--Voici le procd; il est fort simple,
et j'en puis parler: c'est prcisment un de ceux que se proposait
d'employer la _Banque du Peuple_, pour arriver  l'annihilation de
l'intrt.

Pour viter les ports d'espces, et la manipulation encombrante
des cus, la Banque de France fait usage de bons de crdit,
reprsentatifs de l'argent qu'elle a dans ses caves, et qu'on appelle
_Billets de Banque_. Ce sont ces billets qu'elle remet d'ordinaire 
ses clients, contre les lettres de change et billets  ordre qu'ils
lui portent, et dont elle se charge d'oprer, sous garantie toutefois
des tireurs comme des tirs, le recouvrement.

Le papier de la Banque a, de la sorte, un double gage: le gage des
cus qui sont dans la caisse, et le gage des valeurs de commerce qui
sont dans le portefeuille. La scurit donne par ce double gage est
si grande, qu'il est reu dans le commerce de prfrer le papier aux
espces, que chacun aime autant savoir  la Banque que dans le tiroir
de sa commode.

On conoit mme, en thse absolue, qu' l'aide de ce procd, la
Banque de France puisse se passer entirement de capital et faire
l'escompte sans numraire: en effet, les valeurs de commerce qu'elle
reoit  l'escompte, et contre lesquelles elle donne ses billets,
devant lui tre rembourses,  l'chance, par pareille somme, soit
en argent, soit en billets, il suffirait que les porteurs de billets
n'eussent jamais la fantaisie de les convertir en cus, pour que le
roulement s'effectut tout en papier. Alors, la circulation aurait
pour base, non plus le crdit de la Banque, dont le capital serait
ainsi hors de service, mais le crdit public, par l'acceptation
gnrale des billets.

Dans la pratique, les faits ne se passent pas tout  fait comme
l'indique la thorie. Jamais on n'a vu le papier de Banque se
substituer entirement au numraire; il y a seulement _tendance_ 
cette substitution. Or, voici ce qui rsulte de cette tendance.

La Banque spculant, et avec pleine scurit, sur le crdit public,
sre d'ailleurs de ses recouvrements, ne limite pas ses escomptes au
montant de son encaisse; elle met toujours plus de billets qu'elle
n'a d'argent: ce qui signifie que pour une partie de ses crdits, au
lieu de remettre une valeur relle et d'oprer un vritable change,
elle ne fait qu'un transport d'critures, ou virement de parties,
sans aucun emploi de capital. Ce qui tient ici lieu de capital 
la Banque, c'est, je le rpte, l'usage tabli, la confiance du
commerce, en un mot, le crdit public.

Il semble donc qu'alors le taux de l'escompte doive baisser dans la
proportion de la surmission des billets; que si, par exemple, le
capital de la Banque est 90 millions, et la somme des billets 112
millions, le capital fictif tant le quart du capital rel, l'intrt
de 4 pour 100 devra se rduire, pour les escomptes,  3. Quoi de
plus juste, en effet? Le crdit public n'est-il pas une proprit
publique? Les billets surmis par la Banque n'ont-ils pas pour gage
unique les obligations rciproques des citoyens? L'acceptation de
ce papier, sans gage mtallique, ne repose-t-elle pas exclusivement
sur leur confiance mutuelle? N'est-ce pas cette confiance qui cre
seule toute la probabilit du signe? En quoi le capital de la Banque
y est-il intervenu? En quoi la garantie y parat-elle?

Vous pouvez dj, par ce simple aperu, juger combien est fausse
votre proposition n 3, suivant laquelle: baisse d'intrt suppose
augmentation corrlative de capitaux. Rien n'est plus faux que cette
proposition: il est dmontr, au contraire, par la thorie et par la
pratique de toutes les banques, qu'une banque peut trs-bien tirer un
intrt de 4 pour 100 de ses capitaux en mettant  3 pour 100 le taux
de ses escomptes: nous verrons tout  l'heure qu'elle peut descendre
beaucoup plus bas.

Pourquoi donc la Banque, qui, avec 90 millions de capital, met, par
hypothse, pour 112 millions de billets: qui, par consquent, opre,
 l'aide du crdit public, comme si son capital s'tait accru de 90
millions  112; pourquoi, dis-je, ne rduit-elle pas ses escomptes
dans la mme proportion? Pourquoi cet intrt de 4 pour 100, encaiss
par la Banque, pour loyer d'un capital qui n'est pas le sien? Me
donnerez-vous une raison qui justifie ce trop peru de 1 pour 100 sur
112 millions? Quant  moi, monsieur,

  J'appelle un chat un chat, et Rollet un fripon.

et je dis tout uniment que la Banque VOLE.

Mais ceci n'est rien.

Tandis que la Banque de France met, en place d'cus, des billets,
une partie de ses recouvrements continue  s'oprer en numraire:
en sorte que, le capital de fondation restant toujours le mme, 90
millions, l'encaisse, soit le montant des espces prsentes  la
Banque, s'lve progressivement  100, 200, 300 millions: il est
aujourd'hui de 431 millions!

Cette accumulation d'espces, dont certaines gens ont la manie de
s'affliger, est le fait dcisif qui anantit la thorie de l'intrt,
et qui dmontre de la manire la plus palpable la ncessit du crdit
gratuit. Il est facile de s'en rendre compte.

C'est un point admis en thorie, que l'change des produits peut
trs-bien s'oprer sans monnaie: vous le reconnaissez vous-mme, et
tous les conomistes le savent. Or, ce que dmontre la thorie est
justement ce que la pratique ralise sous nos yeux. La circulation
fiduciaire remplaant peu  peu la circulation mtallique, le papier
tant prfr  l'cu, le public aimant mieux s'acquitter avec le
numraire qu'avec les billets, et la Banque tant toujours provoque,
soit par les besoins de l'tat qui lui emprunte, soit par ceux du
commerce qui vient en masse  l'escompte, soit par toute autre cause,
 faire sans cesse des missions nouvelles; il en rsulte que l'or
et l'argent sortent de la circulation et vont s'engouffrer  la
Banque, et que l, s'ajoutant sans cesse  l'encaisse, la facult de
multiplier les billets devient littralement illimite.

C'est par cette conversion que l'encaisse de la Banque est
arriv  la somme norme de 431 millions. De ce fait, il rsulte
que la compagnie de la Banque, malgr le renouvellement de son
privilge, n'est plus seule en titre: elle a acquis, par le fait de
l'augmentation de son encaisse, un associ plus puissant qu'elle:
cet associ, c'est le pays, le pays, qui figure chaque semaine, dans
le bilan de la Banque de France, pour un capital variable de 340 
350 millions. Et, comme les intrts sont conjoints et indivisibles,
on peut dire, en toute vrit, que ce n'est plus la compagnie
privilgie de 1803, qui est banquire; ce n'est pas non plus l'tat
qui lui a donn son brevet: c'est le commerce, c'est l'industrie, ce
sont les producteurs, c'est toute la nation, qui, en acceptant le
papier de la Banque, de prfrence aux cus, l'a vritablement gage,
et fonde,  la place de l'ancienne Banque de France, au capital de
90 millions, une Banque nationale au capital de 431.

Un dcret de l'Assemble nationale, qui aurait pour objet de
rembourser les actions de la Banque de France, et de la convertir
en une Banque centrale, commandite par tous les citoyens franais,
ne serait qu'une dclaration de ce fait, maintenant accompli, de
l'absorption de la compagnie dans la nation.

Ceci pos, je reprends mon raisonnement de tout  l'heure.

L'intrt, convenu entre la Compagnie et l'tat, est 4 pour 100 l'an
de son capital.

Ce capital est de 90 millions.

L'encaisse est aujourd'hui, 31 dcembre 1849, de 431 millions.

Le montant des billets mis, de 436 millions.

Le capital, rel ou fictif, sur lequel la Banque opre, ayant presque
quintupl, le taux de l'escompte devrait tre rduit au cinquime de
l'intrt stipul dans le contrat d'institution de la Banque, quelque
chose comme 3/4 pour 100.

Vous devez vous apercevoir, monsieur, qu'il s'en faut que vos
propositions soient aussi sres que celles d'Euclide. Il n'est
pas vrai, et les faits que je viens de vous citer le prouvent
sans rplique, que l'intrt ne baisse qu'au fur et  mesure de
l'augmentation des capitaux. Entre le _prix_ de la marchandise et
l'_intrt_ du capital, il n'y a point la moindre analogie; la loi
de leurs oscillations n'est pas la mme; et tout ce que vous avez
ressass depuis six semaines,  propos du capital et de l'intrt,
est entirement dpourvu de raison. La pratique universelle des
banques et la raison spontane du peuple vous donnent, sur tous ces
points, le plus humiliant dmenti.

Croiriez-vous maintenant, monsieur, car, en vrit, vous ne me
paraissez au courant de rien, que la Banque de France, compagnie
d'honntes gens, de philanthropes, d'hommes craignant Dieu,
incapables de transiger avec leur conscience, continue  prendre 4
p. 100 sur tous ses escomptes, sans faire jouir le public de la plus
lgre bonification? Croiriez-vous que c'est sur ce pied de 4 p. 100
sur un capital de 431 millions, dont elle n'est pas propritaire,
qu'elle rgle les dividendes de ses actionnaires, et qu'elle fait
coter ses actions  la Bourse? Est-ce du vol, cela, oui ou non?

Nous ne sommes pas au bout. Je ne vous ai dit que la moindre partie
des mfaits de cette socit d'agioteurs, institue par Napolon tout
exprs dans le but de faire fleurir le parasitisme gouvernemental et
propritaire, et de sucer le sang du peuple. Ce ne sont pas quelques
millions de plus ou de moins qui peuvent atteindre d'une manire
dangereuse un peuple de 36 millions d'hommes. Ce que je vous ai
rvl des larcins de la Banque de France n'est que bagatelle: ce
sont les consquences qu'il faut surtout considrer.

La Banque de France tient aujourd'hui dans ses mains la fortune et la
destine du pays.

Si elle faisait remise  l'industrie et au commerce d'une diffrence
sur le taux de ses escomptes, proportionnelle  l'augmentation de son
encaisse; si, en autres termes, le prix de son crdit tait rduit
 3/4 p. 100, ce qu'elle devrait faire pour s'exempter de tout vol,
cette rduction produirait instantanment, sur toute la face de la
Rpublique, et en Europe, des consquences incalculables. Un livre
ne suffirait pas  les numrer: je me bornerai  vous en signaler
quelques-unes.

Si donc le crdit de la Banque de France, devenue Banque nationale,
tait de 3/4 p. 100 au lieu de 4, les banquiers ordinaires, les
notaires, les capitalistes, et jusqu'aux actionnaires de la Banque
mme, seraient bientt forcs, par la concurrence, de rduire leurs
intrts, escomptes et dividendes au maximum de 1 p. 100, frais
d'acte et commission compris. Quel mal, pensez-vous, ferait cette
rduction aux dbiteurs chirographaires, ainsi qu'au commerce et 
l'industrie, dont la charge annuelle, de ce seul fait, est d'au moins
deux milliards?

Si la circulation financire s'oprait  un taux d'escompte
reprsentant seulement les frais d'administration et de rdaction,
enregistrement, etc., l'intrt compt dans les achats et ventes qui
se font  terme, tomberait  son tour de 6 p. 100  zro, ce qui veut
dire qu'alors les affaires se feraient au comptant: il n'y aurait
plus de dettes. De combien pensez-vous encore que s'en trouverait
diminu le chiffre honteux des suspensions de payements, faillites et
banqueroutes?

Mais, de mme que dans la socit le produit _net_ ne se distingue
pas du produit _brut_; de mme, dans l'ensemble des fait conomiques,
le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
dsignent point en ralit deux choses distinctes; ils ne dsignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit:
il n'y a de diffrence entre eux que dans l'conomie domestique;
elle est nulle dans l'conomie publique. Si donc l'intrt, aprs
tre tomb, pour le numraire,  3/4 p. 100, c'est--dire  zro,
puisque 3/4 p. 100 ne reprsentent plus que le service de la
Banque, tombait encore  zro pour les marchandises; par l'analogie
des principes et des faits, il tomberait encore  zro pour les
immeubles: le fermage et le loyer finiraient par se confondre dans
l'amortissement.--Croyez-vous, monsieur, que cela empcht d'habiter
les maisons et de cultiver la terre?...

Si, grce  cette rforme essentielle de l'appareil circulatoire, le
travail n'avait plus  payer au capital qu'un intrt reprsentant
le juste prix du service que rend le capitaliste, l'argent et
les immeubles n'ayant plus aucune valeur reproductive, n'tant
plus estims que comme _produits_, comme choses consommables et
fongibles, la faveur qui s'attache  l'argent et aux capitaux se
porterait tout entire sur les produits; chacun, au lieu de resserrer
sa consommation, ne songerait qu' l'tendre. Tandis qu'aujourd'hui,
grce  l'interdiction mise sur les objets de consommation par
l'intrt, le dbouch reste toujours, et de beaucoup, insuffisant;
ce serait la production qui,  son tour, ne suffirait pas: le travail
serait donc de fait, comme de droit, garanti.

La classe travailleuse gagnant d'un seul coup 3 milliards environ
d'intrt, qu'on lui prend sur les 10 qu'elle produit, plus 5
milliards que le mme intrt lui fait perdre en chmage, plus 5
milliards que la classe parasite, coupe aux vivres, serait alors
force de produire: la production nationale se trouverait double, et
le bien-tre du travailleur quadruplerait.--Et vous, monsieur, que
le culte de l'intrt n'empche point d'lever votre pense vers un
autre monde, que dites-vous de cet amendement aux choses d'ici-bas?
Est-il clair,  prsent, que ce n'est pas la multiplication des
capitaux qui fait baisser l'intrt, mais bien, au contraire, la
baisse de l'intrt qui multiplie les capitaux?

Mais tout cela dplat  MM. les capitalistes, et n'est point du got
de la Banque. La Banque tient  la main la corne d'abondance que lui
a confie le peuple: ce sont ces 341 millions de numraire accumul
dans ses caves, et qui tmoignent si haut de la puissance du crdit
public. Pour ranimer le travail et rpandre partout la richesse, la
Banque n'aurait  faire qu'une chose: ce serait de rduire le taux
de ses escomptes au chiffre voulu pour la production d'un intrt
 4 pour 100 sur 90 millions. Elle ne le veut pas. Pour quelques
millions de plus  distribuer  ses actionnaires, et qu'elle vole,
elle prfre faire perdre au pays, sur la production de chaque
anne, 10 milliards. Afin de payer le parasitisme, de solder les
vices, d'assouvir la crapule de deux millions de fonctionnaires,
d'agioteurs, d'usuriers, de prostitues, de mouchards, et
d'entretenir cette lpre du gouvernement, elle fera pourrir, s'il le
faut, dans la misre, trente-quatre millions d'hommes.--Encore une
fois, est-ce du vol, cela? Est-ce de la rapine, du brigandage, de
l'assassinat avec prmditation et guet-apens?

Ai-je tout dit?--Non; j'en aurais pour dix volumes; mais il
faut en finir. Je terminerai par un trait qui me parat,  moi,
le chef-d'oeuvre du genre, et sur lequel j'appelle toute votre
attention. Avocat du capital, vous ne connaissez pas toutes les
roueries du capital.

La somme de numraire, je ne dirai pas existant, mais circulant en
France, y compris l'encaisse de la Banque, ne dpasse pas, suivant
l'valuation la plus commune, 1 milliard.

 4 pour 100 d'intrt,--je raisonne toujours dans l'hypothse du
crdit pay,--c'est donc une somme de 40 millions que le peuple
travailleur doit chaque anne pour le service de ce capital.

Sauriez-vous, monsieur, me dire pourquoi, au lieu de 40 millions,
nous payons 1,600 millions,--je dis _seize cents millions_,--le
louage dudit capital?

1,600 millions, 160 pour 100! dites-vous: Impossible!...--Quand je
vous dis, monsieur, que vous n'entendez rien  l'conomie politique.
Voici le fait qui, pour vous, j'en suis sr, est encore une nigme.

La somme des crances hypothcaires, d'aprs les auteurs les
mieux informs, est de 12 milliards, quelques-uns la portent  16
milliards, ci:

                                                    12 milliards.
  Celle des crances chirographaires, au
  moins                                              6
  La commandite, environ                             2
   quoi il convient d'ajouter la dette publique,    8
                                                    --
                                   Total.           28 milliards,

que l'agriculture, l'industrie, le commerce, en un mot, le travail,
qui produit tout, et l'tat, qui ne produit rien, et pour qui le
travail paye, doivent au capital.

Toutes ces dettes, notez ce point, proviennent d'argent prt, ou
cens l'avoir t, qui  4 pour 100, qui  5, qui  6, qui  8, qui 
12, et jusqu' 15.

Je prends pour moyenne de l'intrt, en ce qui concerne les trois
premires catgories, 6 pour 100: soit donc, sur 20 milliards, 1,200
millions.--Ajoutez l'intrt de la dette publique, environ 400
millions: en tout 1,600 millions d'intrt annuel, pour un capital de
1 milliard.

Or , dites-moi, est-ce aussi la raret de l'argent qui est cause de
la multiplication exorbitante de ces usures? Non, puisque toutes ces
sommes ont t prtes, comme nous venons de le dire,  un taux moyen
de 6 pour 100. Comment donc un intrt, stipul  6 pour 100, est-il
devenu un intrt de 160 pour 100? Je m'en vais vous le dire.

Vous saurez, monsieur, vous qui croyez que tout capital est
naturellement et ncessairement productif, que cette productivit n'a
pas lieu galement pour tous; qu'elle ne s'exerce d'habitude que sous
deux espces, l'espce dite immeubles (terre et maison), quand on en
trouve le placement, ce qui n'est ni toujours facile, ni toujours
sr; et l'espce argent. L'argent, l'argent surtout! Voil le capital
par excellence, le capital qui se prte, c'est--dire qui se loue,
qui se fait payer, qui produit toutes ces merveilles financires,
que nous voyons s'laborer  la Banque,  la Bourse, dans tous les
ateliers de l'usure et de l'intrt.

Mais l'argent n'est point chose qui s'exploite comme la terre, ni
qui se consomme par l'usage comme une maison ou un habit. Ce n'est
pas autre chose qu'un _bon d'change_, ayant crance chez tous les
ngociants et producteurs, et avec lequel, vous qui faites des
sabots, vous pouvez vous procurer une casquette. En vain, par le
ministre de la Banque, le papier se substitue peu  peu, et du
consentement de tous, au numraire: le prjug tient bon, et si le
papier de banque est reu  l'gal de l'argent, c'est qu'on se flatte
de pouvoir,  volont, l'changer contre de l'argent. On ne veut que
de l'argent.

Lorsque je loue de l'argent, c'est donc, au fond, la facult
d'changer mon produit, prsent ou futur, mais non encore vendu,
que je loue: l'argent, en lui-mme, m'est inutile. Je ne le prends
que pour le dpenser; je ne le consomme ni ne le cultive. L'change
conclu, l'argent redevient disponible, capable, par consquent, de
donner lieu  une nouvelle location. C'est aussi ce qui a lieu; et
comme, par l'accumulation des intrts, le capital argent, d'change
en change, revient toujours  sa source, il s'ensuit que la
relocation, toujours faite par la mme main, profite toujours au mme
personnage.

Direz-vous que, l'argent servant  l'change des capitaux et des
produits, l'intrt qu'on lui paye s'adresse moins  lui qu'aux
capitaux changs; et qu'ainsi 1,600 millions d'intrts pays pour
1 milliard de numraire, reprsentent en ralit le loyer de 25  30
milliards de capitaux? Cela a t dit ou crit quelque part par un
conomiste de votre cole[39].

[Note 39: Que M. Proudhon se soit fait illusion sur la valeur
trs-douteuse des chiffres et des arguments employs dans cette
lettre, cela se conoit  la rigueur. Mais il est bien difficile de
regarder comme une erreur involontaire l'incroyable confusion qu'il
fait ici entre _le numraire_ et _le capital_ de la nation.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Une pareille allgation ne peut se soutenir un instant. D'o vient,
je vous prie, que les maisons se louent, que les terres s'afferment,
que les marchandises vendues  terme portent intrt? Cela vient
prcisment de l'usage de l'argent; de l'argent, qui intervient,
comme un agent fiscal, dans toutes les transactions; de l'argent,
qui empche les maisons et les terres, au lieu de se louer, de
s'changer, et les marchandises de se placer au comptant. L'argent
donc, intervenant partout comme capital supplmentaire, agent de
circulation, instrument de garantie, c'est bien lui qu'il s'agit
de payer, c'est bien le service qu'il rend qu'il est question de
rmunrer.

Et, puisque d'un autre ct nous avons vu, d'aprs l'expos
du mcanisme de la Banque de France et les consquences de
l'accumulation de son encaisse, qu'un capital de 90 millions espces,
devant produire un intrt de 4 p. 100 l'an, ne comporte, selon la
masse d'affaires traites par la Banque, qu'un escompte de 3, de
2, de 1, de 3/4 p. 100, il est bien vident que les 1,600 millions
d'intrts que le peuple paye  ses usuriers, banquiers, rentiers,
notaires et commanditaires ont uniquement pour objet d'acquitter le
loyer d'un milliard, or et argent,  moins que vous ne prfriez
reconnatre, avec moi, que ces 1,600 millions sont le produit du
vol...

Je vous l'ai dit, monsieur, ds le commencement de cette dispute,
et je le rpte, il n'est jamais entr dans ma pense d'accuser les
hommes. Ce que j'incrimine, ce sont les ides et les institutions.
Sous ce rapport, j'ai t, dans toute cette discussion, plus juste
que l'glise, plus charitable que l'vangile mme. Vous avez vu avec
quel soin j'ai spar, dans la question du prt  intrt, l'homme de
l'institution, la conscience de la thorie. Jamais je n'accuserai la
socit: en dpit de tous les crimes de mes semblables, et des vices
de mon propre coeur, je crois  la saintet du genre humain.

Cependant, quand je rflchis que c'est contre des folies pareilles
que la Rvolution se dbat aujourd'hui; quand je vois des millions
d'hommes sacrifis  de si excrables utopies, je suis prs de cder
 ma misanthropie, et je ne me sens plus le courage de la rfutation.
Alors, j'essaye d'lever et d'ennoblir, par la sublimit de la
dialectique, les misres de mon sujet: votre impitoyable routine me
ramne sans cesse  la hideuse ralit.

La production  doubler,

Le bien-tre du travailleur  quadrupler:

Voil ce qu'en vingt-quatre heures, par une simple rforme de banque,
nous pourrions, si nous le voulions, raliser, sans dictature, sans
communisme, sans phalanstre, sans Icarie et sans Triade. Un dcret,
en douze articles, de l'Assemble nationale; une simple dclaration
de ce fait, que la Banque de France, par l'augmentation de son
numraire, est devenue Banque nationale; qu'en consquence elle doit
fonctionner au nom et pour le compte de la nation, et le taux des
escomptes tre rduit  3/4 p. 100,--et la Rvolution est aux trois
quarts faite.

Mais c'est ce que nous ne voulons pas, ce que nous refusons de
comprendre, tant nos bavardages politiques et nos hbleries
parlementaires ont touff en nous  la fois le sens moral et le sens
pratique;

C'est ce que ne veut pas la Banque de France, citadelle du
parasitisme;

Ce que ne veut pas le gouvernement, cr tout exprs pour soutenir,
protger, encourager le parasitisme;

Ce que ne veut pas la majorit de l'Assemble nationale, compose de
parasites et de fauteurs de parasites;

Ce que ne veut pas la minorit, entte de gouvernement, et qui
se demande ce que deviendra la socit quand elle n'aura plus de
parasites;

Ce que ne veulent pas les socialistes eux-mmes, prtendus
rvolutionnaires,  qui la libert, l'galit, la richesse, le
travail, ne sont rien, s'il leur faut abandonner ou seulement
ajourner leurs chimres, et renoncer  l'espoir du gouvernement;

Ce que ne sait pas demander le proltariat, ahuri de thories
sociales, de toasts  l'amour et d'homlies fraternelles.

Va donc, capital; va, continue d'exploiter ce misrable peuple!
Consume cette bourgeoisie hbte, pressure l'ouvrier, ranonne le
paysan, dvore l'enfance, prostitue la femme, et garde tes faveurs
pour le lche qui dnonce, pour le juge qui condamne, pour le soldat
qui fusille, pour l'esclave qui applaudit. La morale des marchands
de cochons est devenue celle des honntes gens. Maldiction sur mes
contemporains!

                                                       P. J. PROUDHON.




DIXIME LETTRE.

F. BASTIAT  P. J. PROUDHON.

      qui le droit de se plaindre d'avoir t tromp? Dialogue.--Les
     inductions tires d'un tablissement privilgi, la Banque
     de France, ne prouvent rien dans le dbat.--Ouvertures
     conciliantes.--Prendre la libert du crdit pour juge en dernier
     ressort de la question de gratuit.--Souvenir  l'antinomie.


                                                       6 janvier 1850.

Je vous ai tromp, dites-vous; non, je me suis tromp.

Admis sous votre tente,  votre foyer, pour discuter, au milieu de
vos propres amis, une question grave, si mes arguments tombaient sous
votre critique, je devais croire, du moins, que ma personne vous
serait sacre. Vous ngligez mes arguments et qualifiez ma personne.
Je me suis tromp.

En crivant dans votre journal, m'adressant  vos lecteurs, mon
devoir tait de me renfermer svrement dans le sujet en discussion.
J'ai cru que, comprenant la gne de ma position, vous vous croiriez
tenu de vous imposer, chez vous, sous votre toit, la mme gne.--Je
me suis tromp.

Je me disais: M. Proudhon a un esprit indpendant. Rien au monde ne
l'entranera  manquer aux devoirs de l'hospitalit. Mais M. Louis
Blanc vous ayant fait honte de votre urbanit _envers un conomiste_,
vous en avez eu honte, en effet.--Je me suis tromp.

Je me disais encore: la discussion sera loyale. _Le droit  une
rmunration est-il inhrent au capital comme au travail lui-mme?_
Telle tait la question  rsoudre, afin d'en conclure pour ou contre
la gratuit du crdit. Sans esprer tomber d'accord avec vous sur
la solution, je croyais du moins que nous nous accorderions sur la
question. Mais voici, chose trange, que ce que vous me reprochez
sans cesse avec amertume, presque avec colre, c'est de l'approfondir
et de m'y renfermer. Nous avions avant tout  vrifier un PRINCIPE
d'o dpend, selon vous, la valeur du socialisme, et vous redoutez la
lumire que je cherche  concentrer sur ce principe. Vous tes mal 
l'aise sur le terrain du dbat; vous le fuyez sans cesse.--Je me suis
tromp.

Quel singulier spectacle ne donnons-nous pas  nos lecteurs, et sans
qu'il y ait de ma faute, par ce dbat qui peut se rsumer ainsi:

--Il fait jour.

--Il fait nuit.

--Voyez: le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les hommes,
sur la surface entire du pays, vont, viennent, marchent, se
conduisent de manire  rendre tmoignage  la lumire.

--Cela prouve qu'_il fait jour_. Mais j'affirme qu'en mme temps _il
fait nuit_.

--Comment cela se peut-il?

--En vertu de la belle loi des _Contradictions_. N'avez-vous pas lu
_Kant_, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au monde que les
propositions qui se contredisent?

--Alors, cessons de discuter; car, avec cette logique, nous ne
saurions nous entendre.

--Eh bien! puisque vous ne comprenez pas la sublime clart des
_contradictions_, je vais condescendre  votre ignorance et vous
prouver ma thse par la mthode des _distinctions_. Il y a du jour
qui claire et du jour qui n'claire pas.

--Je ne suis pas plus avanc.

--Il me reste encore pour ressource le systme des _digressions_.
Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin.

--Je n'ai pas  vous suivre. J'ai prouv qu'_il fait jour_; vous en
convenez, tout est dit.

--Vous ressassez toujours mme assertion et mmes preuves: vous avez
prouv qu'_il fait jour_, soit; maintenant, prouvez-moi qu'_il ne
fait pas nuit_.

--Cela est-il srieux?

Quand un homme se lve, et, s'adressant au peuple, lui dit: Le
moment est venu o la _socit_ te doit le capital gratis, o tu
dois avoir des maisons, des outils, des instruments, des matriaux,
des approvisionnements _pour rien_; quand un homme, dis-je, tient
ce langage, il doit s'attendre  rencontrer un adversaire qui lui
demande quelle est la nature intime du capital. Vous aurez beau
invoquer la _contradiction_, la _distinction_ et la _digression_, je
vous ramnerai au sujet principal et essentiel. C'est mon rle; et
peut-tre, est-ce le vtre de dire que je suis un ignorant opinitre,
et que je ne sais pas raisonner.

Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si profonde, il
faut bien que nous ne nous entendions pas sur la signification de ce
mot: Capital.

Dans votre lettre du 17 dcembre vous disiez: Si la peine du
crancier est zro, l'intrt du crancier doit devenir zro.

Soit. Mais il en rsulte ceci:

Si la peine du crancier est quelque chose, l'intrt doit tre
quelque chose.

Prouvez donc que le temps est venu o les maisons, les outils, les
provisions naissent spontanment. Hors de l, vous n'tes pas fond 
dire que la peine du capitaliste est zro, et que, par ce motif, sa
rmunration doit tre zro.

En vrit, je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot: Capital;
car vous en donnez, dans votre lettre, deux dfinitions toutes
diffrentes.

D'un ct, le capital d'une nation, ce serait le _numraire_ qu'elle
possde. C'est de cette donne que vous partez pour prouver que le
taux de l'intrt, en France, est de 160 pour 100. Vous calculez
ainsi: La somme du numraire est de un milliard. On paye pour les
intrts de toutes les dettes hypothcaires, chirographaires,
commanditaires et publiques 1,600 millions. Donc le capital se fait
payer au taux de 100 pour 100.

Il rsulte de l qu' vos yeux _capital_ et _numraire_ c'est une
seule et mme chose.

Partant de cette donne, je trouve votre valuation de l'intrt bien
modre. Vous eussiez d dire que le capital prlve encore quelque
chose sur le prix de tout produit, et vous seriez arriv ainsi 
estimer l'intrt  4 ou 500 pour 100.

Mais voici qu'aprs avoir raisonn de la sorte sur cette singulire
dfinition du capital, vous la renversez vous-mme en ces termes:

Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
dsignent point, en ralit, deux choses distinctes; ils ne dsignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit.

Voici une base autrement large que celle du numraire. Si le
Capital est le produit ou l'ensemble des produits (terres, maisons,
marchandises, argent, etc.), assurment le capital national est de
plus d'un milliard, et votre valuation du taux de l'intrt est un
non-sens.

Convaincu que tout ce dbat repose sur la notion du capital, souffrez
que, au risque de vous ennuyer, je dise ce que j'en pense, non par
voie de dfinition, mais par voie de description.

Un menuisier travaille pendant trois cents jours, gagne et dpense 5
fr. par jour.

Cela veut dire qu'il rend des services  la socit et que la socit
lui rend des services quivalents, les uns et les autres estims
1,500 fr., les pices de cent sous n'tant ici qu'un moyen de
faciliter les changes.

Supposons que cet artisan conomise 1 franc par jour. Qu'est-ce que
cela signifie? Cela signifie qu'il rend  la socit des services
pour 1,500 francs, et qu'il n'en retire actuellement des services que
pour 1,200. Il acquiert le droit de puiser dans le milieu social,
o, quand et sous la forme qu'il lui plaira, des services, bien et
dment gagns, jusqu' concurrence de 300 fr. Les soixante pices
de cent sous qu'il a conserves sont  la fois le titre et le moyen
d'excution de son droit.

Au bout de l'an, notre menuisier peut donc, s'il le juge  propos,
revendiquer son droit acquis sur la socit. Il peut lui demander
des satisfactions. Il peut choisir entre le cabaret, le spectacle,
la boutique; il peut encore augmenter son outillage, acqurir des
instruments plus parfaits, se mettre  mme de rendre son travail
ultrieur plus productif. C'est ce _droit acquis_ que j'appelle
_capital_.

Les choses en sont l, quand le forgeron, son voisin, vient dire
au menuisier: Tu as acquis, par ton travail, tes conomies, tes
_avances_, le droit de retirer du milieu social des services jusqu'
concurrence de 300 fr.; substitue-moi  ton droit pour un an; car
j'en userai de manire  avoir plus de marteaux, plus de fer, plus de
houille, en un mot,  amliorer ma condition et mon industrie.

--Je suis dans le mme cas, dit le menuisier; cependant je veux bien
te cder mes droits et m'en priver pour un an, si tu veux me faire
participer pour quelque chose  l'_excdant_ des profits que tu vas
faire.

Si ce march, profitable aux deux parties, est librement conclu, qui
osera le dclarer illgitime?

Voil donc l'intrt dfini, et, comme vous l'avez dit, il a d se
prsenter,  l'origine, sous forme d'un partage de bnfices, d'une
part accorde au capital sur l'_excdant_ des profits qu'il a aid 
raliser.

C'est cette part affrente au capital que je dis tre d'autant plus
grande ou plus petite, que le capital lui-mme est plus rare ou plus
abondant.

Plus tard, les parties contractantes, pour leur commodit, pour
n'avoir pas  se surveiller rciproquement,  dbattre des comptes,
etc., ont trait  _forfait_ sur cette part. Comme le mtayage s'est
transform en fermage, la prime incertaine de l'assurance en prime
fixe; de mme l'intrt, au lieu d'tre une participation variable
aux bnfices, est devenu une rmunration dtermine. Il a un taux,
et ce taux, grce au ciel, tend  baisser en proportion de l'ordre,
de l'activit, de l'conomie, de la scurit qui rgnent dans la
socit!

Et certes, si vous voulez la gratuit du crdit, vous tes tenu de
prouver que le capital n'est pas n du travail de celui qui le prte
et qu'il ne fconde pas le travail de celui qui l'emprunte.

Qu'on dise donc qui perd  cet arrangement. Est-ce le menuisier
qui en tire un profit? Est-ce le forgeron qui y trouve un moyen
d'accrotre la production et ne cde qu'une partie de l'excdant?
Est-ce un tiers quelconque dans la socit? Est-ce la socit
elle-mme qui obtient de la forge plus de produits et des produits
moins chers?

Il est vrai que les transactions relatives au capital peuvent
donner lieu  des tromperies,  des abus de force ou de ruse, 
des escroqueries,  des extorsions. L'ai-je jamais ni et est-ce
l l'objet de notre dbat? N'y a-t-il pas beaucoup de transactions
relatives au travail, o le capital n'est pour rien, et auxquelles on
peut adresser le mme reproche? Et serait-il plus logique de conclure
de ces abus, dans le premier cas,  la _gratuit du crdit_, que dans
le second  la _gratuit du travail_?

Ceci m'amne  dire quelques mots de la nouvelle srie d'arguments
que vous cherchez dans les procds de la Banque de France. Si
mme je me dcide  revenir sur la rsolution que j'avais prise de
clore cette discussion, c'est que je suis bien aise de saisir cette
occasion de protester nergiquement contre une imputation qui a t
mal  propos dirige contre moi.

On a dit que je m'tais constitu le dfenseur du _privilge
capitaliste_.

Non; je ne dfends aucun privilge; je ne dfends autre chose que
les droits du capital considr en lui-mme. Vous serez assez juste,
monsieur, pour reconnatre qu'il ne s'agissait pas entre nous de
questions de faits particuliers, mais d'une question de science.

Ce que je dfends, c'est la libert des transactions.

Par votre thorie des _contradictions_, vous rendez contradictoire ce
qui est identique, est-ce que vous voudriez aussi, par une thorie
de _conciliation_ non moins trange, rendre identique ce qui est
contradictoire; par exemple, la libert et le privilge?

Qu'avait donc  faire le privilge de la Banque de France dans
notre dbat? Quand, o ai-je justifi ce privilge et le mal qu'il
engendre? Ce mal a-t-il t contest par aucun de mes amis? Lisez
plutt le livre de M. Ch. Coquelin.

Mais quand, pour atteindre la lgitime rmunration du capital, vous
frappez les illgitimes extorsions du privilge, cet artifice ne
renferme-t-il pas l'aveu que vous tes impuissant contre les droits
du Capital exercs sous l'empire de la libert?

L'mission d'une chose que le public recherche,-- savoir, les
_Bons au porteur_,--est interdite  tous les Franais, hors un. Ce
privilge met celui qui en est investi en situation de faire de gros
profits. Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir si le
capital a droit de recevoir une rcompense _librement_ consentie?

Remarquez ceci: le capital, qui, comme vous dites, ne se distingue
pas du produit, reprsente du travail, tellement que, depuis le dbut
de cette discussion, vous ne portez jamais un coup  l'un qui ne
retombe sur l'autre; c'est ce que je vous ai montr, dans ma dernire
lettre,  propos de deux apologues: Pour prouver qu'il est des cas o
on est tenu, en conscience, de prter gratis, vous supposez un riche
capitaliste en face d'un pauvre naufrag.--Et vous-mme, un instant
avant, vous aviez plac un ouvrier en prsence d'un capitaliste
prs d'tre englouti dans les flots. Que s'ensuit-il? qu'il est des
circonstances o le capital, comme le travail, doivent se _donner_.
Mais on n'en peut pas plus conclure  la gratuit normale de l'un,
qu' la gratuit normale de l'autre.

Maintenant, vous me parlez des mfaits du capital, et me citez en
exemple un _capital privilgi_. Je vous rpondrai, en vous citant du
_travail privilgi_.

Je suppose qu'un rformateur, plus radical que vous, se lve au
milieu du peuple et lui dise: Le travail doit tre gratuit; le
salaire est un vol. _Mutuum date, nil ind sperantes._ Et, pour vous
prouver que les produits du travail sont illgitimes, je vous signale
cet agent de change qui exploite le privilge exclusif de faire des
courtages, ce boucher qui a le droit exclusif d'alimenter la ville,
ce fabricant qui a fait fermer toutes les boutiques, except la
sienne: vous voyez bien que le travail ne porte pas en lui-mme le
principe de la rmunration, qu'il vole tout ce qu'on lui paye, et
que le salaire doit tre aboli.

Assurment, en entendant le rformateur assimiler les rtributions
_forces_ aux rtributions _libres_, vous seriez fond  lui adresser
cette question: O avez-vous appris  raisonner?

Eh bien! monsieur, si vous concluez du privilge de la Banque  la
gratuit du crdit, je crois pouvoir retourner contre vous cette
question que vous m'adressez dans votre dernire lettre: O avez-vous
appris  raisonner?

Dans Hegel, direz-vous. Il m'a fourni une logique infaillible.
Malebranche aussi avait imagin une mthode de raisonnement, au moyen
de laquelle il ne devait jamais se tromper... et il s'est tromp
toute sa vie, au point qu'on a pu dire de ce philosophe:

  Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.

Laissons donc l la Banque de France. Que vous apprciiez bien ou
mal ses torts, que vous exagriez ou non son action funeste, elle a
un privilge, cela suffit pour qu'elle ne puisse en rien clairer ce
dbat.

Peut-tre, nanmoins, pourrions-nous trouver l un terrain de
conciliation. N'y a-t-il pas un point sur lequel nous sommes
d'accord? C'est de rclamer et poursuivre avec nergie la libert des
transactions, aussi bien celles qui sont relatives aux capitaux, au
numraire, aux billets de banque, que toutes les autres. Je voudrais
qu'on pt librement ouvrir partout des boutiques d'argent, des
bureaux de prt et d'emprunt, comme on ouvre boutique de souliers ou
de comestibles.

Vous croyez  la gratuit du crdit; je n'y crois pas. Mais enfin,
 quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce fait que les
transactions de crdit doivent tre libres?

Assurment, s'il est dans la nature du capital de se prter
gratuitement, ce sera sous le rgime de la libert, et sans doute
vous ne demandez pas cette rvolution  la contrainte.

Attaquons donc le privilge de la Banque de France, ainsi que tous
les privilges. Ralisons la libert et laissons-la agir. Si vous
avez raison, s'il est dans la nature du crdit d'tre gratuit, la
libert dveloppera cette nature,--et soyez bien convaincu que je
serai, si je vis encore, le premier  m'en rjouir. J'emprunterai
gratis, et pour le reste de mes jours, une belle maison sur le
boulevard, avec un mobilier assorti et un million au bout. Mon
exemple sera sans doute contagieux, et il y aura force emprunteurs
dans le monde. Pourvu que les prteurs ne fassent pas dfaut, nous
mnerons tous joyeuse vie.

Et puisque le sujet m'y entrane, voulez-vous, tout profane que
je suis, que je dise un mot, en terminant, de la mtaphysique des
_antinomies_? Je n'ai pas tudi Hegel, mais je vous ai lu, et voici
l'ide que je m'en suis forme.

Oui, il est une multitude de choses dont on peut dire avec vrit
qu'elles sont un _bien_ et un _mal_, selon qu'on les considre dans
leur rapport avec l'infirmit humaine ou au point de vue de la
perfection absolue.

Nos jambes sont un bien, car elles nous permettent de nous
transporter d'un lieu  un autre. Elles sont un mal aussi, car elles
attestent que nous n'avons pas le don de l'ubiquit.

Il en est ainsi de tout remde douloureux et efficace; il est un bien
et un mal: un bien parce qu'il est efficace; un mal parce qu'il est
douloureux.

Il est donc vrai que l'on peut voir des _antinomies_ dans chacune
de ces ides: _Capital_, _intrt_, _proprit_, _concurrence_,
_machines_, _tat_, _travail_, etc.

Oui, si l'homme tait absolument parfait, il n'aurait pas  payer
d'intrts, car les capitaux natraient pour lui spontanment et sans
mesure, ou plutt il n'aurait pas besoin de capitaux.

Oui, si l'homme tait absolument parfait, il n'aurait pas 
travailler: un _fiat_ suffirait  satisfaire ses dsirs.

Oui, si l'homme tait absolument parfait, nous n'aurions que faire
de gouvernement ni d'tat. Comme il n'y aurait pas de procs, il ne
faudrait pas de juges. Comme il n'y aurait ni crimes ni dlits, il
ne faudrait pas de police. Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne
faudrait pas d'armes.

Oui, si l'homme tait absolument parfait, il n'y aurait pas
de proprit, car chacun ayant, comme Dieu, la plnitude des
satisfactions, on ne pourrait imaginer la distinction du _tien_ et du
_mien_.

Les choses tant ainsi, on conoit qu'une mtaphysique subtile,
abusant du dogme incontestable de la perfectibilit humaine, vienne
dire: Nous marchons vers un temps o le crdit sera gratuit, o
l'tat sera ananti. Ce n'est mme qu'alors que la socit sera
parfaite, car les ides _intrt_, _tat_, sont exclusives de l'ide:
_Perfection_.

Autant elle en pourrait dire des ides: _travail_, _bras_, _jambes_,
_yeux_, _estomac_, _intelligence_, _vertu_, etc.

Et certes, cette mtaphysique tomberait dans le plus grossier
sophisme, si elle ajoutait: Puisque la socit ne sera arrive  la
perfection que lorsqu'elle ne connatra plus l'intrt et l'tat,
supprimons l'tat et l'intrt, et nous aurons l socit parfaite.

C'est comme si elle disait: Puisque l'homme n'aura plus que faire
de ses jambes quand il aura le don de l'ubiquit, pour le rendre
ubiquiste, coupons-lui les jambes.

Le sophisme consiste  dissimuler que ce qu'on nomme ici un mal est
un remde; que ce n'est pas la suppression du remde qui fait la
perfection, que c'est, au contraire, la perfection qui rend le remde
inutile[40].

[Note 40: L'auteur avait dj prsent, sous une autre forme, la
rfutation de ce sophisme. Voy. page 57.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Mais on conoit combien la mtaphysique dont je parle peut troubler
et garer les esprits, si elle est habilement manie par un vigoureux
publiciste.

Il lui sera ais, en effet, de montrer, tour  tour, comme un
_bien_ et comme un _mal_, la proprit, la libert, le travail, les
machines, le capital, l'intrt, la magistrature, l'tat.

Il pourra intituler son livre: _Contradictions conomiques_. Tout y
sera alternativement attaqu et dfendu. Le faux y revtira toujours
les couleurs du vrai. Si l'auteur est un grand crivain, il couvrira
les principes du bouclier le plus solide, en mme temps qu'il
tournera contre eux les armes les plus dangereuses.

Son livre sera un inpuisable arsenal pour et contre toutes les
causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir o est la vrit,
o est l'erreur. Effray de se sentir envahi par le scepticisme, il
implorera le matre et lui dira ce qu'on disait  Kant: _De grce,
dgagez l'inconnue_. Mais l'inconnue ne se dgagera pas.

Que si, jouteur tmraire, vous entrez dans la lice, vous ne saurez
par o prendre le terrible athlte, car celui-ci s'est mnag, par
son systme, un monde de refuges.

Lui direz-vous: Je viens dfendre la proprit? Il vous rpondra: Je
l'ai dfendue mieux que vous.--Et cela est vrai. Lui direz-vous: Je
viens attaquer la proprit? Il vous rpondra: Je l'ai attaque avant
vous.--Et c'est encore vrai. Soyez pour ou contre le crdit, l'tat,
le travail, la religion, vous le trouverez toujours prt  approuver
ou  contredire, son livre  la main.

Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfectibilit
indfinie  la perfection absolue, ce qui n'est, certes jamais
permis, quand on traite de l'homme.

Mais ce que vous pouvez dire, monsieur Proudhon, et ce que ma faible
voix rptera avec vous, c'est ceci: Approchons de la perfection,
pour rendre de plus en plus inutiles l'intrt, l'tat, le travail,
tous les remdes onreux et douloureux.

Crons autour de nous l'ordre, la scurit, les habitudes d'conomie
et de temprance, afin que les capitaux se multiplient et que
l'INTRT baisse.

Crons parmi nous l'esprit de justice, de paix et de concorde, afin
de rendre de plus en plus inutiles l'arme, la marine, la police, la
magistrature, la rpression, en un mot l'TAT.

Et surtout, ralisons la LIBERT, par qui s'engendrent toutes les
puissances civilisatrices.

Aujourd'hui mme, 6 janvier 1850, _la Voix du Peuple_ interpelle _la
Patrie_ en ces termes:

La _Patrie_ veut-elle demander avec nous la suppression du privilge
des banques, la suppression des monopoles des notaires, des agents de
change, des avous, des huissiers, des imprimeurs, des boulangers;
la libert du transport des lettres, de la fabrication des sels, des
poudres et des tabacs; l'abolition de la loi sur les coalitions,
l'abolition de la douane, de l'octroi, de l'impt sur les boissons,
de l'impt sur les sucres? La _Patrie_ veut-elle appuyer l'impt sur
le capital, le seul proportionnel; le licenciement de l'arme et son
remplacement par la garde nationale; la substitution du jury  la
magistrature, la libert de l'enseignement  tous les degrs?

C'est mon programme; je n'en eus jamais d'autre. Qu'en rsulte-t-il?
C'est que le capital doit se prter non _gratuitement_, mais
_librement_.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




ONZIME LETTRE.

P. J. PROUDHON  F. BASTIAT.

     Maintien de l'imputation d'ignorance.--Dfinition
     du CAPITAL substitue aux dfinitions inexactes des
     conomistes.--Appel  l'autorit de la tenue des livres en
     partie double.--Comptabilit des classes sociales.--Preuve
     qui en drive.--Concession conciliante sur le risque des
     capitaux.--Rvolution politique, conomique et scientifique.


                                                      21 janvier 1850.

Vous ne m'avez pas tromp: le ton de bonne foi et d'extrme
sincrit, qui clate  chaque ligne de votre dernire lettre, m'en
est une preuve. Aussi est-ce avec une joie bien franche que je
rtracte mes paroles.

Je ne vous ai pas tromp non plus; je n'ai pas manqu, comme vous
dites, au devoir de l'hospitalit. Toutes vos lettres ont t,
comme je l'avais promis, religieusement insres dans _la Voix
du Peuple_, sans rserves, sans rflexions, sans commentaires.
De mon ct, j'ai fait les plus grands efforts pour donner  la
discussion une marche rgulire, me plaant, pour cela, tantt dans
la mtaphysique, tantt dans l'histoire, tantt, enfin, dans la
pratique, dans la routine mme. Vous seul, et nos lecteurs en sont
tmoins, avez rsist  toute espce de mthode. Enfin, quant au ton
gnral de notre polmique, vous reconnaissez que la manire dont
j'en ai us avec vous dfenseur du capital, a fait envie  ceux de
mes coreligionnaires qui soutiennent en ce moment contre moi une
cause plus malheureuse encore que celle de l'intrt, et qui, par
malheur, ont  dfendre, dans cette cause, quelque chose de plus
que leur opinion, qui ont  venger leur amour-propre. Si, dans ma
dernire rplique, mon style s'est empreint de quelque amertume,
vous ne devez l'attribuer qu' l'impatience, certes bien naturelle,
o j'tais de voir mes efforts se briser sans cesse contre cette
obstination, cette force d'inertie intellectuelle qui, ne faisant
compte ni de la philosophie, ni du progrs, ni de la finance, se
borne  reproduire ternellement cette question purile: Quand j'ai
pargn cent cus, et que pouvant les utiliser dans mon industrie,
je les prte moyennant intrt ou part de bnfice, est-ce que je
vole?...

Je rends donc pleine justice  votre loyaut; j'ose dire que ma
courtoisie vis--vis de vous ne s'est pas dmentie un instant.
Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forc d'insister sur mon
dernier jugement: Non, monsieur Bastiat, vous ne savez pas l'conomie
politique.

Laissons de ct, je vous prie, la loi de contradiction,  laquelle,
dcidment, votre esprit rpugne; laissons l'histoire, ou plutt
le progrs, dont vous mconnaissez la tendance, dont vous rcusez
l'autorit; laissons la Banque, au moyen de laquelle je vous prouve
que l'on peut, sans y rien changer, rduire instantanment l'intrt
des capitaux  1/2 pour 100. Je vais, puisque tel est votre dsir, me
renfermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette notion;
j'en ferai, au point de vue de l'intrt, la dduction thorique et
mathmatique; aprs avoir tabli ma thse par la mtaphysique, par
l'histoire et par la Banque, je l'tablirai une quatrime fois; je
justifierai chacune de mes assertions, par la comptabilit, cette
science modeste et trop ddaigne, qui est  l'conomie sociale ce
que l'algbre est  la gomtrie. Peut-tre, cette fois, mon esprit
parviendra-t-il  saisir le vtre: mais qui me garantit que vous
n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la quatrime fois,
de mthode?

Qu'est-ce que le _capital_?

Les auteurs ne sont point d'accord de l dfinition:  peine s'ils
s'entendent mme sur la chose.

J. B. Say dfinit le capital: La _simple accumulation des produits_.

Rossi: _Un produit pargn, et destin  la reproduction_.

J. Garnier, qui les cite: _Du travail accumul_; ce qui rentre dans
la dfinition de J. B. Say, _accumulation des produits_.

Ce dernier, toutefois, s'exprime ailleurs d'une faon plus explicite:
On entend, dit-il, par capital, _une somme de valeurs consacres 
faire des avances  la production_.

Suivant vous enfin, le capital est un _excdant_ ou _reste de produit
non consomm, et destin  la reproduction_.--C'est ce qui rsulte de
votre apologue de l'ouvrier qui gagne 1,500 fr. par an, en consomme
1,200, et rserve les 300 fr. restants, soit pour les mettre dans son
fonds d'exploitation, soit, ce qui revient, selon vous, au mme, pour
les prter  intrt.

Il est visible, d'aprs cette incertitude des dfinitions, que la
notion de capital conserve quelque chose de louche, et la grande
majorit de nos lecteurs ne sera pas peu surprise d'apprendre que
l'conomie politique, science, suivant ceux qui font profession de
l'enseigner, et vous tes du nombre, positive, relle, exacte, en est
encore  trouver ses dfinitions!

J. Garnier dsesprant, par la parole, de donner l'ide de la chose,
essaye, comme vous, de la montrer: Ce sont produits, dit-il, tels
que marchandises, outils, btiments, bestiaux, sommes de monnaie,
etc., fruits d'une industrie antrieure, et qui servent  la
reproduction.

Plus loin il fait observer, tant il y a d'hsitation en son esprit,
que dans la notion de _capital_ entre celle d'_avance_. Or,
qu'est-ce qu'une _avance_?--Une avance est une valeur employe de
telle sorte qu'elle se trouvera rtablie plus tard. Ainsi dit M.
Garnier; et je pense que le lecteur, aprs cette explication, n'en
sera lui-mme gure plus avanc.

Essayons de venir au secours des conomistes.

Ce qui rsulte jusqu'ici des dfinitions des auteurs, c'est qu'ils
ont tous le _sentiment_ d'un quelque chose qui a nom CAPITAL; mais
ce quelque chose, ils sont impuissants  le dterminer, ils ne le
_savent_ pas.  travers le fatras de leurs explications, on entrevoit
l'ide qui leur est commune, mais cette ide, faute de philosophie,
ils ne savent point la dgager, ils n'en trouvent pas le mot, la
formule. Eh bien, Monsieur, vous allez voir que la dialectique, mme
hglienne, peut tre bonne  quelque chose.

Vous remarquerez d'abord que l'ide de _produit_ se trouve
implicitement ou explicitement dans toutes les dfinitions qu'on a
essay de donner du capital. C'est dj un premier pas. Mais  quelle
condition, comment et quand le _produit_ peut-il se dire CAPITAL?
Voil ce qu'il s'agit de dterminer. Reprenons nos auteurs, et,
corrigeant leurs dfinitions les unes par les autres, nous viendrons
peut-tre  bout de leur faire nommer ce que tous ont dans la
conscience, mais que l'esprit d'aucun d'eux ne peroit.

Ce qui fait le capital, suivant J. B. Say, c'est _la simple_
ACCUMULATION _des produits_.

L'ide d'accumulation, comme celle de produit, entre donc dans la
notion de capital. Voil un second pas. Or, tous les produits sont
susceptibles d'accumulation; donc tous les produits peuvent devenir
capitaux; donc l'numration que M. Joseph Garnier a faite des
diffrentes formes que prend le capital, est incomplte, partant
inexacte, en ce qu'elle exclut de la notion les produits servant  la
subsistance des travailleurs, tels que bl, vin, huile, provisions de
bouche, etc. Ces produits peuvent tre rputs capitaux aussi bien
que les btiments, les outils, les bestiaux, l'argent, et tout ce que
l'on considre comme instrument ou matire premire.

ROSSI: Le capital est _un produit pargn, destin  la_ REPRODUCTION.

La _reproduction_, c'est--dire la destination du produit, voil
une troisime ide contenue dans la notion de capital. _Produit_,
_accumulation_, _reproduction_: trois ides qui entrent dj dans la
notion de capital.

Or, de mme que tous les produits peuvent tre accumuls, de mme
ils peuvent servir, et servent effectivement, quand c'est le
travailleur qui les consomme,  la reproduction. Le pain qui sustente
l'ouvrier, le fourrage qui alimente les animaux, la houille qui
produit la vapeur, aussi bien que la terre, les chariots et les
machines, tout cela sert  la reproduction, tout cela, au moment o
il se consomme, est du capital. Tout ce qui se consomme, en effet,
se consomme, du moins est cens se consommer reproductivement. Ce
qui sert  entretenir ou  faire mouvoir l'instrument, aussi bien
que l'instrument mme; ce qui nourrit le travailleur, aussi bien
que la matire mme du travail. Tout produit devient donc  un
moment donn, capital: la thorie qui distingue entre consommation
_productive_ et _improductive_, et qui entend par celle-ci la
consommation quotidienne du bl, du vin, de la viande, des vtements,
etc., est fausse. Nous verrons plus bas qu'il n'y a de consommation
improductive que celle du capitaliste mme.

Ainsi le capital n'est point chose spcifique et dtermine, ayant
une existence ou ralit propre, comme la _terre_, qui est une chose;
le _travail_, qui en est une autre; et le _produit_, qui est la faon
donne par le travail aux choses de la nature, lesquelles deviennent
par l une troisime chose. Le capital ne forme point, comme
l'enseignent les conomistes, une quatrime catgorie avec la terre,
le travail et le produit: il indique simplement, comme j'ai dit, un
tat, un rapport; c'est, de l'aveu de tous les auteurs, du produit
accumul et destin  la reproduction.

Un pas de plus, et nous tenons notre dfinition.

Comment le produit devient-il capital? Car il ne suffit pas, il
s'en faut bien, que le produit ait t accumul, emmagasin, pour
tre cens capital. Il ne suffit pas mme qu'il soit destin
 la reproduction: tous les produits ont cette destination.
N'entendez-vous pas dire tous les jours que l'industrie regorge
de produits, tandis qu'elle manque de capitaux? Or, c'est ce qui
n'aurait pas lieu si la simple accumulation de produits, comme dit
Say, ou la destination reproductive de ces produits, comme le veut
Rossi, suffisait  les faire rputer capitaux. Chaque producteur
n'aurait alors qu' reprendre son propre produit, et  se crditer
lui-mme de ce que ce produit lui cote, pour tre en mesure de
produire encore, sans fin et sans limite. Je ritre donc ma
question: Qu'est-ce qui fait que la notion de produit se transforme
tout  coup en celle de capital? Voil ce que les conomistes ne
disent pas, ce qu'ils ne savent point, je dirai mme, ce qu'aucun
d'eux ne se demande.

C'est ici que se place une ide intermdiaire dont la vertu
particulire est de convertir le produit en capital, comme, au
souffle du vent d'ouest, la neige, tombe  Paris ces jours derniers,
est passe  l'tat de liquide: cette ide est l'ide de VALEUR.

Voil ce qu'entrevoyait Garnier, quand il dfinissait le capital
_une somme de_ VALEURS _consacres  faire des avances  la
production_;--ce que vous sentiez vous-mme, quand vous cherchiez
la notion de capital, non pas simplement, avec J. B. Say, dans
l'_accumulation des produits_, ni, avec Rossi, dans l'_pargne
destine  la reproduction_, mais dans la partie non consomme du
salaire de l'ouvrier, c'est--dire, videmment, dans la valeur de son
travail ou produit.

Cela veut dire que le produit, pour devenir capital, doit avoir pass
par une valuation authentique, avoir t achet, vendu, apprci;
son prix dbattu et fix par une sorte de convention lgale. En sorte
que l'ide de capital indique un rapport essentiellement social, un
acte synallagmatique, hors duquel le produit reste produit.

Ainsi le cuir, sortant de la boucherie, est le produit du boucher:
quand vous en empliriez une halle, ce ne serait jamais que du cuir,
ce ne serait point une valeur, je veux dire une valeur _faite_; ce
ne serait point capital, ce serait toujours produit.--Ce cuir est-il
achet par le tanneur, aussitt celui-ci le porte, ou, pour parler
plus exactement, en porte la _valeur_  son fonds d'exploitation,
dans son avance, consquemment la rpute capital. Par le travail
du tanneur, ce capital redevient produit; lequel produit, acquis
 son tour,  prix convenu, par le bottier, passe de nouveau 
l'tat de capital, pour redevenir encore, par le travail du bottier,
produit. Ce dernier produit n'tant plus susceptible de recevoir
une faon nouvelle, sa consommation est dite, par les conomistes,
improductive, ce qui est une aberration de la thorie. La chaussure
faite par le bottier, et acquise par le travailleur, devient, par
le fait de cette acquisition, comme le cuir passant du boucher au
tanneur, et du tanneur au bottier, de simple produit valeur: cette
valeur entre dans l'avance de l'acheteur, et lui sert, comme les
autres objets de sa consommation, comme le logement qu'il habite,
comme les outils dont il se sert, mais d'une autre manire,  crer
de nouveaux produits. La consommation est donc toujours production;
il suffit, pour cela, que le consommateur travaille. Ce mouvement,
une fois commenc, se perptue  l'infini.

Tel est le capital. Ce n'est pas simplement une accumulation de
produits, comme dit Say:--ce n'est pas mme encore une accumulation
de produits faite en vue d'une reproduction ultrieure, comme le veut
Rossi: tout cela ne rpond point  la notion du capital. Pour que le
capital existe, il faut que le produit ait t, si j'ose ainsi dire,
authentiqu par l'change. C'est ce que savent parfaitement tous les
comptables, lorsque, par exemple, ils portent dans leurs critures,
les cuirs verts achets par le tanneur,  son _dbit_, ce qui veut
dire  son capital; et les cuirs tanns ou corroys  son _crdit_ ou
_avoir_, ce qui veut dire  son produit; ce que comprennent encore
mieux le commerant et l'industriel, quand,  la moindre motion de
la politique, ils se voient prir  ct des marchandises accumules
dans leurs magasins, sans qu'ils puissent les employer  aucune
reproduction: situation douloureuse, que l'on exprime en disant que
le capital _engag_ ne se dgage plus.

Tout ce qui est capital est ncessairement produit; mais tout ce qui
est produit, mme accumul, mme destin  la reproduction, comme les
instruments de travail qui sont dans les magasins des constructeurs,
n'est pas pour cela capital. Le capital, encore une fois, suppose une
valuation pralable, opration de change, ou mise en circulation,
hors de laquelle pas de capital. S'il n'existait au monde qu'un seul
homme, un travailleur unique, produisant tout pour lui seul, les
produits qui sortiraient de ses mains resteraient produits: ils ne
deviendraient pas capitaux. Son esprit ne distinguerait point entre
ces termes: _produit_, _valeur_, _capital_, _avance_, _reproduction_,
_fonds de consommation_, _fonds de roulement_, etc. De telles notions
ne natraient jamais dans l'esprit d'un solitaire.

Mais, dans la socit, le mouvement d'change une fois tabli,
la valeur contradictoirement fixe, le produit de l'un devient
incessamment le capital de l'autre; puis,  son tour, ce capital,
soit comme matire premire, soit comme instrument de travail, soit
comme subsistance, se transforme de nouveau en produit. En deux
mots, la notion de capital, oppose  celle de produit, indique la
situation des changistes les uns  l'gard des autres. Quant 
la socit, l'homme collectif, qui est justement ce travailleur
solitaire, dont je parlais tout  l'heure, la distinction n'existe
plus; il y a identit entre le capital et le produit, de mme
qu'entre le produit net et le produit brut.

J'ai donc eu raison de dire, et je m'tonne qu'aprs l'exgse que
vous avez faite vous-mme du capital, vous n'ayez su comprendre mes
paroles:

Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
dsignent point, en ralit, deux choses distinctes; ils ne dsignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit.

Et mon ami Duchne, soutenant la mme thse comme Louis Blanc, a eu
bien plus raison encore de dire:

Les distinctions de _capital_ et de _produit_, retenez-le bien
une fois pour toutes, n'indiquent que des relations d'individu
 individu: dans la socit, il y a simplement _production_,
_consommation_, _change_. On peut dire de toutes les industries
qu'elles crent des capitaux ou des produits, indistinctement. Le
mcanicien est fabricant de capitaux pour les chemins de fer, les
usines, les manufactures; le drapier est fabricant de capitaux pour
les tailleurs; le taillandier est fabricant de capitaux pour la
menuiserie, la charpente, la maonnerie; une charrue est produit pour
le charron qui la vend, et capital pour le cultivateur qui l'achte.
Toutes les professions ont besoin de _produits pour produire_, ou, ce
qui revient au mme, de _capitaux pour confectionner des capitaux_.

Cela vous semblerait-il donc inintelligible? Il n'y a pas
d'antinomie, cependant.

Au point de vue des intrts privs, le capital indique un
rapport d'change, prcd d'une valuation synallagmatique.
C'est le produit apprci, pour ainsi dire, juridiquement, par
deux arbitres responsables, qui sont le vendeur et l'acheteur, et
dclar,  la suite de cette apprciation, instrument ou matire
de reproduction.--Au point de vue social, capital et produit ne se
distinguent plus. _Les produits s'changent contre des produits_,
ou bien: _Les capitaux s'changent contre les capitaux_, sont deux
propositions parfaitement synonymes. Quoi de plus simple, de plus
clair, de plus positif, de plus scientifique, enfin, que tout cela.

J'appelle donc capital, _toute valeur faite, en terres, instruments
de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et servant ou
tant susceptible de servir  la production_.

La langue usuelle confirme cette dfinition. Le capital est dit
_libre_, quand le produit, quel qu'il soit, ayant t seulement
valu entre les parties, peut tre considr comme ralis, ou
immdiatement ralisable, c'est--dire converti en tel autre produit
qu'on voudra: dans ce cas, la forme que le capital affecte le plus
volontiers, est celle de monnaie. Le capital est dit _engag_, au
contraire, quand la valeur qui le constitue est entre dfinitivement
dans la production: dans ce cas, il prend toutes les formes possibles.

La pratique est aussi d'accord avec moi. Dans toute entreprise qui
se fonde, l'entrepreneur qui, au lieu d'argent, engage dans son
industrie des instruments ou des matires premires, commence par en
faire l'estimation vis--vis de lui-mme,  ses risques et prils;
et cette estimation pour ainsi dire unilatrale, _constitue son
capital_, ou sa mise de fonds: c'est la premire chose dont il soit
pass criture.

Nous savons ce qu'est le capital: il s'agit maintenant de tirer les
consquences de cette notion, en ce qui concerne l'intrt. Ce sera
peut-tre un peu long, quant  l'expos graphique, mais trs-simple
de raisonnement.

Les produits s'changent contre les produits, a dit J. B. Say; ou
bien, les capitaux s'changent contre des capitaux; ou bien encore,
les capitaux s'changent contre des produits, et _vice vers_: voil
le fait brut.

La condition absolue, _sine qu non_, de cet change; ce qui en fait
l'essence et la rgle, est l'valuation contradictoire et rciproque
des produits. tez de l'change l'ide de prix, et l'change
disparat. Il y a transposition; il n'y a pas transaction, il n'y
a pas change. Le produit, sans le prix, est comme s'il n'existait
pas: tant qu'il n'a pas reu, par le contrat de vente et d'achat, sa
valeur authentique, il est cens non avenu, il est nul. Voil le fait
intelligible.

Chacun donne et reoit, d'aprs la formule de J. B. Say, nonciative
du fait matriel;--mais, d'aprs la notion du capital, telle que
nous la fournit l'analyse, chacun doit donner et recevoir une valeur
gale. Un change ingal est une ide contradictoire: le consentement
universel l'a appel fraude et vol.

Or, de ce fait primitif que les producteurs sont entre eux en rapport
perptuel d'change, qu'ils sont les uns pour les autres, tour 
tour et tout  la fois producteurs et consommateurs, travailleurs
et capitalistes, et de l'apprciation numriquement galitaire
qui constitue l'change, il rsulte que les comptes de tous les
producteurs et consommateurs doivent se balancer les uns les autres;
que la socit, considre au point de vue de la science conomique,
n'est autre chose que cet quilibre gnral des produits, services,
salaires, consommations et fortunes; que, hors de cet quilibre,
l'conomie politique n'est qu'un mot, et l'ordre public, le bien-tre
des travailleurs, la scurit des capitalistes et propritaires, une
utopie.

Or, cet quilibre, duquel doivent natre l'accord des intrts et
l'harmonie dans la socit, aujourd'hui n'existe pas: il est rompu
par diverses causes, selon moi, faciles  dtruire, et au nombre
desquelles je signale, en premire ligne, l'usure, l'intrt, la
rente. Il y a, comme je l'ai dit tant de fois, erreur et malversation
dans les comptes, falsification dans les critures de la socit: de
l le luxe mal acquis des uns, la misre croissante des autres; de
l, dans les socits modernes, l'ingalit des fortunes et toutes
les agitations rvolutionnaires. Je vais, Monsieur, vous en donner,
par criture de commerce, la preuve et la contre-preuve.

Constatons d'abord les faits.

Les produits s'changent contre des produits, ou, pour parler plus
juste, les valeurs s'changent contre les valeurs: telle est la loi.

Mais cet change ne se fait pas toujours, comme l'on dit, _donnant
donnant_; la tradition des objets changs n'a pas toujours lieu
simultanment de part et d'autre; souvent, et c'est le cas le plus
ordinaire, il y a entre les deux livraisons, un intervalle. Or, il
se passe dans cet intervalle des choses curieuses, des choses qui
drangent l'quilibre, et faussent la balance. Vous allez voir.

Tantt l'un des changistes n'a pas le produit qui convient 
l'autre, ou, ce qui revient au mme, celui-ci, qui consent bien 
vendre, veut se rserver d'acheter. Il veut bien recevoir le prix de
sa chose, mais il ne veut, pour le moment du moins, rien accepter
en change. Dans l'un et l'autre cas, les changistes ont recours
 une marchandise intermdiaire, faisant dans le commerce l'office
de proxnte, toujours acceptable et toujours accepte: c'est la
monnaie. Et comme la monnaie, recherche de tout le monde, manque
pour tout le monde, l'acheteur s'en procure, contre son obligation,
auprs du banquier, moyennant une prime plus ou moins considrable,
appele _escompte_.--L'escompte se compose de deux parties: la
_commission_, qui est le salaire du service rendu par le banquier, et
l'_intrt_. Nous dirons tout  l'heure ce que c'est que l'_intrt_.

Tantt l'acheteur n'a ni produit, ni argent  donner en change
du produit ou du capital dont il a besoin, mais il offre de payer
dans un certain laps de temps, en un ou plusieurs termes. Dans
les deux cas sus-mentionns la vente tait faite _au comptant_;
dans celui-ci, elle a lieu _ crdit_. Ici donc, la condition du
vendeur tait moins avantageuse que celle de l'acheteur, on compense
l'ingalit en faisant porter au produit vendu, et jusqu' parfait
paiement, un intrt. C'est cet intrt compensatoire, origine
premire de l'usure, que j'ai signal dans une de mes prcdentes
lettres comme l'agent coercitif du remboursement. Il dure autant que
le crdit; il est la rmunration du crdit: mais il a surtout pour
objet, notez ce point, d'_abrger la dure du crdit_. Tel est le
sens, la signification lgitime de l'intrt.

Souvent il arrive, et c'est l'extrmit o se trouvent gnralement
les travailleurs, que le capital est absolument indispensable au
producteur, et que cependant celui-ci n'espre pouvoir de longtemps,
ni par son travail, ni par son pargne, bien moins encore par les
sommes de monnaie dont il dispose, en recomposer l'quivalent, en un
mot, le rembourser. Il lui faudrait 20 ans, 30 ans, 50 ans, un sicle
quelquefois; et le capitaliste ou propritaire ne veut point accorder
un si long terme. Comment sortir de cette difficult?

Ici commence la spculation usuraire. Tout  l'heure nous avons vu
l'intrt impos au dbiteur comme indemnit du crdit, et moyen de
hter le remboursement:  prsent nous allons voir l'intrt cherch
pour lui-mme, l'usure pour l'usure, comme la guerre pour la guerre,
ou l'art pour l'art. Par convention expresse, lgale, authentique,
consacre par toutes les jurisprudences, toutes les lgislations,
toutes les religions, le demandeur s'engage envers le bailleur  lui
payer--_ perptuit_, l'intrt de son capital, terre, meuble ou
argent; il s'infode, corps et me, lui et les siens, au capitaliste,
et devient son tributaire _ad vitam ternam_. C'est ce qu'on appelle
_Constitution de rente_, et, dans certains cas, _emphytose_. Par
cette espce de contrat, l'objet passe en la possession du demandeur,
qui n'en peut plus tre dpossd; qui en jouit comme acqureur et
propritaire; mais qui en doit,  tout jamais, payer le revenu, comme
un amortissement sans fin. Telle est l'origine conomique du systme
fodal.

Mais voici qui est mieux.

La constitution de rente et l'emphytose sont aujourd'hui, presque
partout, hors d'usage. On a trouv qu'un produit ou capital chang
contre un intrt perptuel tait encore trop de la part du
capitaliste: le besoin d'un perfectionnement se faisait sentir dans
le systme. De nos jours, les capitaux et immeubles ne se placent
plus en rente perptuelle, si ce n'est sur l'tat: ils se LOUENT,
c'est--dire se prtent, toujours contre intrt, mais  courte
chance. Cette nouvelle espce d'usure a nom _loyer_ ou _fermage_.

Concevez-vous, Monsieur, ce que c'est que le prt  intrt (loyer ou
fermage)  courte chance? Dans l'emphytose et la constitution de
rente, dont je parlais tout  l'heure, si la rente tait perptuelle,
la cession du capital l'tait aussi: entre le paiement et la
jouissance, il y avait encore une sorte de parit. Ici, le capital ne
cesse jamais d'appartenir  celui qui le loue et qui peut en exiger,
 volont, la restitution. En sorte que le capitaliste n'change
point capital contre capital, produit contre produit: il ne donne
rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, intrts
et usures, comme 1,000, 10,000 et 100,000 travailleurs runis ne
vivent pas de leur production.

Par le prt  intrt,--fermage ou loyer,--avec facult d'exiger,
 volont, le remboursement de la somme prte, et d'liminer le
fermier ou locataire, le capitaliste a imagin quelque chose de
plus grand que l'espace, de plus durable que le temps. Il n'y a pas
d'infini qui gale l'infini de l'usure locative, de cette usure qui
dpasse autant la perptuit de la rente, que la perptuit de la
rente elle-mme dpass le remboursement  terme et au comptant.
L'emprunteur  intrt et courte chance paie, paie encore, paie
toujours; et il ne jouit point de ce qu'il paie; il n'en a que la
vue, il n'en possde que l'ombre. N'est-ce pas  cette image de
l'usurier, que le thologien a imagin son Dieu, ce Dieu atroce, qui
fait ternellement payer le pcheur, et qui jamais ne lui fait remise
de sa dette! Toujours! Jamais! Voil le Dieu du catholicisme, voil
l'usurier!...

Eh bien, je dis que tout change de produits et de capitaux peut
s'effectuer au comptant;

Qu'en consquence, l'escompte du banquier doit se rduire aux frais
de bureaux et  l'indemnit du mtal improductivement engag dans la
monnaie.

Partant, que tout intrt, loyer, fermage ou rente, n'est qu'un dni
de remboursement, un vol  l'gard de l'emprunteur ou locataire, la
cause premire de toutes les misres et subversions de la socit.

Je vous ai prouv, en dernier lieu, par l'exemple de la Banque de
France, que c'tait chose facile et pratique d'organiser l'galit
dans l'change, soit la circulation gratuite des capitaux et des
produits. Vous n'avez voulu voir, dans ce fait catgorique et
dcisif, qu'un cas particulier de monopole, tranger  la thorie
de l'intrt. Que me fait, rpondez-vous avec nonchalance, la
Banque de France et son privilge? Je vous parle de l'intrt des
capitaux.--Comme si le crdit foncier et commercial tant organis
partout sur le pied de 1/2 pour 100, il pouvait exister quelque part
encore un intrt!... Je vais vous montrer  prsent,  la faon des
teneurs de livres, que ce solde particulier, qui vient se placer
constamment entre les deux termes de l'change, ce page impos 
la circulation, ce droit tabli sur la conversion des produits en
valeurs, et des valeurs en capitaux, cet intrt, enfin, ou pour
l'appeler par son nom, cet entremetteur (_interesse_) du commerce,
dont vous vous obstinez  prendre la dfense, est prcisment le
grand faussaire qui, pour s'approprier, frauduleusement et sans
travail, des produits qu'il ne cre pas, des services qu'il ne rend
jamais, falsifie les comptes, fait des surcharges et des suppositions
dans les critures, dtruit l'quilibre des transactions, met le
dsordre dans les affaires, et produit fatalement dans les nations le
dsespoir et la misre.

Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la reprsentation graphique
des oprations de la socit, exposes tour  tour dans les deux
systmes, le systme de l'_intrt_, actuellement rgnant, et
le systme de la _gratuit_, qui est celui que je propose. Tout
raisonnement, toute dialectique, toute controverse tombe devant cette
image intelligible du mouvement conomique.


I.--SYSTME DE L'INTRT.

Dans ce systme, la production, la circulation et la consommation
des richesses s'oprent par le concours de deux classes de citoyens,
distinctes et spares: les propritaires, capitalistes et
entrepreneurs d'une part, et les travailleurs salaris d'autre part.
Ces deux classes, quoique en tat flagrant d'antagonisme, constituent
ensemble un organisme clos, qui agit en lui-mme, sur lui-mme, et
par lui-mme.

Il suit de l que toutes les oprations d'agriculture, de commerce,
d'industrie, qui peuvent se traiter dans un pays, tous les comptes
de chaque manufacture, fabrique, banque, etc., peuvent se rsumer et
tre reprsents par un seul compte, dont je vais donner les parties.

Je dsigne par A la classe entire des propritaires, capitalistes et
entrepreneurs que je considre comme une personne unique, et par B,
C, D, E, F, G, H, I, K, L, la classe des travailleurs salaris.


COMPTES

_entre A, propritaire-capitaliste-entrepreneur, et B, C, D, E, F, G,
H, I, K, L, travailleurs salaris_.


CHAPITRE PREMIER.

_Compte et rsum des oprations personnelles  A,
propritaire-capitaliste-entrepreneur_.

 l'ouverture du compte, A commence sa spculation avec un capital
que je suppose de 10,000 fr. Cette somme forme sa mise de fonds;
c'est avec cela qu'il va travailler et entamer des oprations de
commerce. Cet acte d'installation de A s'exprime de la manire
suivante:

  1. _Caisse doit  A._

    1er janvier, compte de capital              10,000 fr.

Le capital form, que va faire A? Il louera des ouvriers, dont il
payera les produits et services avec ses 10,000 fr.; c'est--dire
qu'il convertira ces 10,000 fr. en marchandises, ce que le comptable
exprime comme suit:

  2. _Marchandises gnrales,  Caisse._

     Achat au comptant, ou par anticipation, des produits de l'anne
     courante, des travailleurs ci-aprs dnomms:

  De B, _x_ (journes de travail ou produit): ensemble.    1,000 fr.
  De C,               --                    --             1,000
  De D,               --                    --             1,000
  De E,               --                    --             1,000
  De F,               --                    --             1,000
  De G,               --                    --             1,000
  De H,               --                    --             1,000
  De I                --                    --             1,000
  De K,               --                    --             1,000
  De L,               --                    --             1,000
                                                          ---------
                                           Total          10,000 fr.

L'argent converti en marchandises, il s'agit, pour le
propritaire-capitaliste-entrepreneur A, de faire l'opration
inverse, et de convertir ses marchandises en argent. Cette
conversion suppose un bnfice (agio, intrt, etc.), puisque, par
l'hypothse et d'aprs la thorie de l'intrt, la terre et les
maisons ne se prtent pas pour rien, les capitaux pour rien, la
garantie et la considration de l'entrepreneur pour rien. Admettons,
suivant les rgles ordinaires du commerce, que le bnfice soit 10
pour 100.

 qui se fera la vente des produits de A? Ncessairement  B, C,
D, etc., travailleurs: puisque la socit tout entire se compose
de A, propritaire-capitaliste-entrepreneur, et de B, C, D, etc.,
travailleurs salaris, hors desquels il n'y a personne. Voici comment
s'tablit le compte:

  3. _Les Suivants,  Marchandises gnrales_:

  B, mes ventes  lui faites dans le courant de l'anne,   1,100 fr.
  C,                   --                   --             1,100
  D,                   --                   --             1,100
  E,                   --                   --             1,100
  F,                   --                   --             1,100
  G,                   --                   --             1,100
  H,                   --                   --             1,100
  I,                   --                   --             1,100
  K,                   --                   --             1,100
  L,                   --                   --             1,100
                                                          ----------
                                           Total          11,000 fr.

La vente termine, reste  faire l'encaissement des sommes dues par
les acheteurs. Nouvelle opration que le comptable couche sur son
livre, en la faon ci-aprs:

  4. _Doit Caisse aux Suivants_:

   B, son versement en espces pour solde de son compte
       au 31 dcembre                                      1,100 fr.
   C,                  --                 --              1,100
  a D,                  --                 --              1,100
   E,                  --                 --              1,100
   F,                  --                 --              1,100
   G,                  --                 --              1,100
   H,                  --                 --              1,100
   I,                  --                 --              1,100
   K,                  --                 --              1,100
   L,                  --                 --              1,100
                                                          ----------
                                     Somme gale          11,000 fr.

Ainsi, le capital avanc par A,--aprs conversion de ce capital en
produits, puis vente de ces produits aux travailleurs-consommateurs
B, C, D, etc., et, enfin, payement de la vente,--lui rentre augment
d'un dixime, ce qui s'exprime  l'inventaire par la balance
ci-dessous:

  5. _Rsum des oprations de A,
  propritaire-capitaliste-entrepreneur, pour son inventaire au 31
  dcembre_.

  _Doivent._          MARCHANDISES GNRALES.           _Avoir._
  10,000 fr.  Dbit de ce compte | Crdit de ce compte
                au 31 dcembre.  |    au 31 dcembre.  11,000 fr.
   1,000      Bnfice sur ce    |
              compte  porter au |
              crdit du compte   |
              du capital A.      |
  ----------                     |                     ----------
  11,000 fr.                     |      Balance        11,000 fr.

On voit ici, pour le dire en passant, comment et  quelle condition
les produits deviennent capitaux. Ce ne sont pas les marchandises
en magasin qui,  l'inventaire, sont portes au crdit du compte
de capital, c'est le _bnfice_. Le bnfice, c'est--dire le
produit vendu, livr, dont le prix a t encaiss ou doit l'tre
prochainement: en deux mots, c'est le produit fait _valeur_.

Passons  la contre-partie de ce compte, au compte des travailleurs.


CHAPITRE DEUXIME.

_Compte des oprations de B, travailleur, avec A,
propritaire-capitaliste-entrepreneur._

B, travailleur, sans proprit, sans capital, sans ouvrage, est
embauch par A, qui lui donne de l'occupation et acquiert son
produit. Premire opration, que l'on fait figurer au compte de B,
ainsi:

  1. Doit Caisse, 1er janvier,  B.--Compte de Capital.

  Vente au comptant ou par anticipation de tout le produit de
  son travail de l'anne,  A, propritaire-capitaliste-entrepreneur,
  ci                                                        1,000 fr.

En change de son produit, le travailleur reoit donc 1,000 fr.,
somme gale  celle que nous avons vue figurer au chapitre prcdent,
art. 2, _Compte de marchandises gnrales_.

Mais B vit de son salaire, c'est--dire qu'avec l'argent que lui
donne A, propritaire-capitaliste-entrepreneur, il se pourvoit chez
ledit A de tous les objets ncessaires  la consommation de lui B,
objets qui lui sont facturs, comme nous l'avons vu plus haut, chap.
1er, art. 3,  10 pour 100 de bnfice en sus du prix de revient.
L'opration a donc pour B le rsultat que voici:

  2. Doit B, compte de Capital,  A,
  propritaire-capitaliste-entrepreneur:

  Montant des fournitures de toute espce de ce dernier
  dans le cours de l'anne                              1,100 fr.

  3. _Rsum des oprations de_ B, _pour son inventaire_:

  _Doit._        COMPTE DE CAPITAL.                        _Avoir._

  1,100 fr.   Dbit de ce compte au 31 dcembre.
              Crdit de ce compte au 31 dcembre        1,000 fr.
              Perte sur ce compte, que B ne peut payer
              qu'au moyen d'un emprunt                    100
  ---------                                             ----------
  1,100 fr.                                             1,100 fr.

Tous les autres travailleurs se trouvant dans les mmes conditions
que B, leurs comptes prsentent individuellement le mme rsultat.
Pour l'intelligence du fait que j'ai voulu faire ressortir, savoir:
le dfaut d'quilibre dans la circulation gnrale, par suite des
prlvements du capital, il est donc inutile de reproduire chacun de
ces comptes.

Le tableau qui prcde, bien autrement instructif et dmonstratif
que celui de Quesnay, est l'image fidle, prsente algbriquement,
de l'conomie actuelle de la socit. C'est l qu'on peut se
convaincre que le proltariat et la misre sont l'effet, non pas
seulement de causes accidentelles, telles qu'inondation, guerre,
pidmie; mais qu'ils rsultent aussi d'une cause organique,
inhrente  la constitution de la socit.

Par la fiction de la productivit du capital et par les prrogatives
sans nombre que s'arroge le monopoleur, il arrive toujours et
ncessairement l'une de ces deux choses:

Ou bien c'est le monopoleur qui enlve au salari partie de son
capital social. B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, ont produit dans
l'anne comme 10, et ils n'ont consomm que comme 9. En autres
termes, le capitaliste a mang un travailleur.--En outre, par
la capitalisation de l'intrt, la position des travailleurs
s'aggrave chaque anne de plus en plus; de telle sorte qu'en
poussant la dmonstration jusqu'au bout, on arrive, vers la septime
anne,  trouver que tout l'apport primitif des travailleurs est
pass,  titre d'intrts et de bnfices, entre les mains du
propritaire-capitaliste-entrepreneur, ce qui signifie que les
travailleurs salaris, s'ils voulaient payer leurs dettes, devraient
travailler chaque septime anne pour rien.

Ou bien, c'est le travailleur qui, ne pouvant donner de son produit
que le prix qu'il en a lui-mme reu, pousse le monopoleur  la
baisse, et par consquent le met  dcouvert de tout le montant des
intrts, loyers et bnfices dont l'exercice de la proprit lui
faisait un droit et une ncessit.

On est donc amen  reconnatre que le crdit, dans le systme de
l'intrt, a pour rsultat invitable la spoliation du travailleur,
et, pour correctif non moins invitable, la banqueroute de
l'entrepreneur, la ruine du capitaliste propritaire. L'intrt est
comme une pe  deux tranchants: de quelque ct qu'il frappe, il
tue.

Je viens de vous montrer comment les choses se passent dans le rgime
de l'intrt. Voyons maintenant comment elles se passeraient sous le
rgime de la gratuit.


II.--Systme de gratuit.

D'aprs la thorie du crdit gratuit, la qualit de travailleur
salari et celle de propritaire-capitaliste-entrepreneur sont
identiques l'une  l'autre et adquates: elles se confondent sous
celle de _producteur-consommateur_. L'effet de ce changement est de
ramener toutes les oprations du crdit actuel, prt, vente  terme,
agio, loyer, fermage, etc.,  la simple forme de l'change; comme
toutes les oprations de banque  un simple virement de parties.

Admettons donc que la Banque de France, organe principal de ce
systme, ait t rorganise suivant les ides du crdit gratuit,
et le taux de ses escomptes rduit  1 pour 100, taux que nous
regarderons provisoirement comme le juste salaire du service
particulier de la Banque, et, consquemment, comme reprsentant un
intrt gal  zro. Et voyons les changements qui en rsultent pour
la comptabilit gnrale. C'est par l'entremise de la Banque et de
ses succursales, remplaant toutes les varits du crdit usuraire,
que s'effectuent dsormais les transactions: c'est donc avec la
Banque que B, C, D, etc., travailleurs, associs, groups ou libres,
entrent d'abord, et directement, en compte.


CHAPITRE PREMIER.

  1. _Compte des oprations de_ B, _travailleur, avec_ x, _Banque
  nationale_.

  Doit Caisse, 1er janvier,  _x_, Banque nationale,
  Avance de celle-ci sur tous les produits de mon travail de
  l'anne,  lui rembourser au fur et  mesure de mes ventes,
  1,000 fr.; escompte 1 pour 100 dduit, ci. 990 fr.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut, B vit exclusivement de son travail:
c'est--dire que, sur la garantie de son produit, il obtient de
_x_, Banque nationale, soit des billets, soit des espces, avec
lesquels il achte chez A,--travailleur comme lui, mais qui, dans les
oprations de vente ou change dont nous parlerons tout  l'heure,
remplit le rle de propritaire-capitaliste-entrepreneur,--tous les
objets ncessaires  son industrie et  sa consommation. Par le fait,
B achte tous ces objets au comptant: il peut donc, et d'autant plus
rigoureusement, en dbattre le prix.

Cet achat, fait avec les billets ou espces de la Banque, donne
ouverture au compte suivant sur les livres de B:

  2. _Doivent Marchandises gnrales  Caisse_,

  Achat au comptant, chez A, de toute ma consommation de
  l'anne                                            990 fr.

Au fur et  mesure de sa fabrication, B vend ses produits. Mais
la production se rgle sur la consommation: or, celle-ci n'tant
plus entrave, comme sous le rgime de l'intrt, par l'usure,
c'est--dire par la vente  terme, par le loyer des instruments de
travail et les charges qui en rsultent, surtout par le prjug de
la monnaie, devenue improductive, et mme inutile; il s'ensuit que
B, comme tous les autres travailleurs, peut non-seulement racheter,
 une fraction minime prs, son propre produit, mais donner carrire
 son nergie,  sa puissance productive, sans crainte de crer
des non-valeurs ou d'amener l'avilissement des prix, avec l'espoir
lgitimement fond, au contraire, de se compenser, par ce surcrot
de production et d'change, de la faible rtribution qu'il paye  la
Banque, pour la ngociation de ses valeurs. C'est ce qui va paratre
dans l'article suivant du compte de B.

Tout travail doit laisser un excdant; cet aphorisme est un des
premiers de l'conomie politique. Il est fond sur ce principe que,
dans l'ordre conomique, quel que soit le capital mis en oeuvre,
_toute valeur est cre, par le travail, de rien_; de mme que,
selon la thologie chrtienne, toutes choses dans la nature ont t
cres de Dieu, galement de rien. En effet, le produit tant dfini:
_l'utilit ajoute par le travail aux objets que fournit la nature_
(J. B. Say et tous les conomistes), il est clair que le produit tout
entier est le fait des travailleurs; et si l'objet auquel s'ajoute
l'utilit nouvelle est dj lui-mme un produit, la valeur reproduite
est ncessairement plus grande que la valeur consomme. Admettons
que, par son travail, B ait augment de 10 pour 100 la valeur qu'il
consomme, et constatons, par ses critures, le rsultat:

  3. _Doit Caisse  Marchandises gnrales_,

  Mes ventes au comptant  divers, courant de l'anne,      1,089 fr.

Il appert de ce compte que l'usure est une cause de misre, en ce
qu'elle empche la consommation et la reproduction, d'abord en
levant le prix de vente des produits d'une quantit plus forte
que l'excdant obtenu par le travail reproducteur: la somme des
usures, en France, sur un produit total de 10 milliards, est de 6
milliards, 60 pour 100;--puis, en entravant la circulation par toutes
les formalits de l'escompte, de l'intrt, du loyer, du fermage,
etc.:--toutes difficults qui disparaissent sous le rgime du crdit
gratuit.

Nous voici au moment o B a ralis tout le produit de son travail de
l'anne. Il faut qu'il se liquide avec _x_, Banque nationale, ce qui
donne lieu  l'opration que voici:

  4. Doit _x_, Banque nationale,  Caisse,

  Mon versement pour solde                          1,000 fr.

Maintenant B doit se rendre compte: il le fait de la manire
suivante:

  5. _Rsum des oprations de B pour son inventaire._

  _Doit._        COMPTE DE MARCHANDISES GNRALES.             _Avoir._

  990 fr.    Dbit de ce compte  |  Crdit de ce compte
               au 31 dcembre.   |   au 31 dcembre.        1,089 fr.
   99        Bnfice sur ce     |
               compte.           |
  ---------                                                 ---------
  1,089 fr.                  Somme gale.                   1,089 fr.

L'anne suivante, B, au lieu d'oprer sur un produit de 1,000,
oprera sur un produit de 1,089, ce qui lui donnera un nouveau
surcrot de bnfice; puis le mme mouvement se renouvelant la 3e, la
4e, la 5e, etc., anne, le progrs de sa richesse suivra le progrs
de son industrie; il ira  l'infini.

Les autres travailleurs, C, D, E, F, etc., tant dans les mmes
conditions que B, leurs comptes prsentent individuellement le mme
rsultat; il est inutile de les reproduire.

Je passe  la contre-partie des comptes ouverts chez B, et tout
d'abord  celui de la Banque.


CHAPITRE II.

On a vu plus haut que _x_, Banque nationale, a fait  B
une avance sur son travail ou produit; qu'elle en a us de mme avec
tous les autres travailleurs; et qu'ensuite elle s'est couverte
et rmunre, par le remboursement des valeurs qu'ils lui avaient
remises, et par la dduction, faite  son profil, de 1 pour 100
d'escompte. Voici comment se traduiraient ces diverses oprations sur
les livres de la Banque.

  _Doivent les Suivants  Caisse_:

  B, mes avances sur le produit de son travail de l'anne,
         contre son engagement de 1,000 fr.; escompte
         dduit                                       990 fr.
  C,             --                      --           990
  D,             --                      --           990
  E,             --                      --           990
  F,             --                      --           990
  G,             --                      --           990
  H,             --                      --           990
  I,             --                      --           990
  K,             --                      --           990
  L,             --                      --           990
                                                    ---------
                                                    9,900 fr.

Lors du remboursement par les dbiteurs, nouvelle opration que le
comptable coucherait sur les livres comme suit:

  _Doit Caisse aux Suivants_:

   B, son versement pour solde                       990 fr.
   C,             --                    --           990
   D,             --                    --           990
   E,             --                    --           990
   F,             --                    --           990
   G,             --                    --           990
   H,             --                    --           990
   I,             --                    --           990
   K,             --                    --           990
   L,             --                    --           990
   Profits et pertes, reu desdits pour escompte
      1 pour 100                                      100
                                                   ----------
                                      Total        10,000 fr.

Le crdit donn par _x_, Banque nationale,--aprs conversion de la
somme crdite, en produits, puis vente de ces produits  tous les
membres de la socit, producteurs-consommateurs, depuis A jusqu' L,
et enfin payement de la vente au moyen de la mme somme fournie par
la Banque;--ce crdit, disons-nous, lui rentre, sous forme de billets
ou espces, augment de l'escompte de 1 pour 100, avec lequel la
Banque paye ses employs et acquitte ses frais. Si mme, aprs avoir
couvert ses dpenses, il restait  la Banque un bnfice net tant
soit peu considrable, elle rduirait proportionnellement le taux de
son escompte, de manire  ce qu'il lui restt toujours, pour intrt
du capital, zro.

  _Rsum des oprations de_ x, _Banque nationale, pour son
  inventaire au 31 dcembre_.

  _Doit._          PROFITS ET PERTES.                    _Avoir._

  100 fr.   Bnfice sur ce | Produit des escomptes de
              compte.       |   l'anne.                  100 fr.

En se reportant au compte de _Caisse_ de _x_, Banque nationale, on
voit tout d'abord que l'excdant du dbit de ce compte sur le crdit
est de fr. 100, somme gale  celle du bnfice d'escompte constate
par le compte de _Profits et pertes_.


CHAPITRE III.

Venons enfin au compte de A, propritaire-capitaliste-entrepreneur,
lequel ne se distingue plus, comme nous l'avons dit, de B, C, D,
etc., travailleurs salaris, et ne prend ce titre que fictivement,
par suite de ses oprations avec ces derniers.

Dans le rgime du crdit gratuit, A ne prte plus les matires
premires, l'instrument du travail, le capital, en un mot; il ne
le donne pas non plus pour rien; il le vend. Ds qu'il en a reu
le prix, il est dchu de ses droits sur son capital; il ne peut
plus s'en faire payer ternellement, et au del de l'ternit mme,
l'intrt.

Voyons donc comment se comportera le compte de A, dans ce nouveau
systme.

D'abord, la monnaie n'tant qu'un instrument de circulation, devenu,
par son accumulation  la Banque et la substitution presque gnrale
du papier au numraire, une proprit commune, dont l'usage, partout
ddaign, est gratuit, les producteurs-consommateurs B, C, D, etc.,
n'ont plus que faire des cus de A. Ce qu'il leur faut, ce sont les
matires premires, instruments de travail et subsistances dont A est
dtenteur.

A commence donc ses oprations avec son capital, _marchandises_, que
par hypothse nous fixerons  10,000 fr. Cette ouverture d'oprations
de A s'exprime sur ses livres de la manire suivante:

  1. Doit Marchandises gnrales  A, compte de Capital:

  Marchandises en magasin, au 1er janvier dernier, suivant
  inventaire                                10,000 fr.

Que fera A de cette marchandise? Il la vend aux travailleurs B, C, D,
etc., c'est--dire  la socit consommatrice et reproductrice qu'ici
ils reprsentent, de mme que lui, A, reprsente, pour le moment, la
socit capitaliste et propritaire. C'est ce que le comptable de A
constatera comme suit:

  2. Vente au comptant  B                        990
            --          C                        990
            --          D                        990
            --          E                        990
            --          F                        990
            --          G                        990
            --          H                        990
            --          I                        990
            --          K                        990
            --          L                        990
                                                ---------
                                 Total          9,900 fr.

Mais si les travailleurs B, C, D, etc., consomment les articles de
A,  son tour le propritaire-capitaliste-entrepreneur A consomme les
produits des travailleurs B, C, D, etc., de qui il doit les acheter,
comme ils achtent eux-mmes les siens. Or, nous avons vu, chapitre
1er, article 3, que la mieux-value donne aux valeurs consommes par
B, C, D, etc., tant, par hypothse, dans un rgime exempt de tout
chmage, stagnation, avilissement de prix, de 10 pour 100, le capital
de 990 fr. que B a obtenu, par crdit, de la Banque, reproductivement
consomm, se transforme en un autre de 1,089 fr.: c'est donc d'aprs
ce prix que A fait ses achats auprs de B, et en acquitte les
factures. Ce qui se traduit dans les critures comme suit:

  3. _Doit Marchandise gnrale  Caisse_:

  Achat au comptant, aux travailleurs ci-aprs:

   B, ses livraisons de divers articles pour ma consommation   1,089 fr.
    C,           --              --            --               1,089
    D,           --              --            --               1,089
    E,           --              --            --               1,089
    F,           --              --            --               1,089
    G,           --              --            --               1,089
    H,           --              --            --               1,089
    I,           --              --            --               1,089
    K,           --              --            --               1,089
    L,           --              --            --               1,089
                                                               ----------
                                           Total               10,890 fr.

Pour achever la dmonstration, nous n'avons plus qu' dresser
l'inventaire de A.

  _Rsum des oprations de A,
  propritaire-capitaliste-entrepreneur pour son inventaire au 31
  dcembre_.

  _Doit._              MARCHANDISES GNRALES.               _Avoir._

  10,890 fr.  Dbit de ce compte | Crdit de ce compte
                au 31 dcembre   |   au 31 dcembre          9,900 fr.
                                 | Restant en magasin
                                 |   des marchandises
                                 |   inventories au 1er
                                 |   janvier dernier           100
                                 | Perte sur ce compte         890
  ----------                                                ----------
  10,890 fr.                   Somme gale.                 10,890 fr.

Maintenant que nous avons tabli notre double comptabilit,
rapprochons les comptes, et notons les diffrences:

  1 Sous le rgime de l'_usure_, le compte de chaque travailleur
  se solde par une perte de 100 fr., soit pour
  les 10:                                       1,000 fr.

En mme temps, celui de A, propritaire-capitaliste-entrepreneur, se
solde par un bnfice de 1,000 fr.; ce qui prouve que dans la socit
capitaliste le dficit, soit la misre, est en raison de l'agio.

2 Sous le rgime du _crdit gratuit_, au contraire, le compte de
chaque travailleur se solde par un boni de 99 fr., soit pour les dix,
990 fr.; et celui de A, propritaire-capitaliste, par un dficit de
890 fr., qui, avec les 100 fr. de marchandises restant en magasin et
venant en couverture du dficit de l'anne, font bien les 990 fr.
dont la fortune des dix travailleurs s'est augmente. Ce qui prouve
que, dans la socit mutuelliste, c'est--dire de l'gal change,
la fortune de l'ouvrier augmente en raison directe de son travail,
tandis que celle du capitaliste diminue aussi en raison directe de sa
consommation improductive, et qui dtruit le reproche que m'adressait
Pierre Leroux, qu'il n'a cess depuis deux mois de reproduire dans
sa polmique, savoir, que le crdit gratuit, la Banque du peuple, la
mutualit ne sont aussi que du _propritarisme_, du _bourgeoisisme_,
de l'exploitation, enfin, comme le rgime que la Banque du peuple
avait la prtention d'abolir.

_Dans le rgime mutuelliste, la fortune de l'ouvrier augmente en raison
directe de son travail, tandis que celle du propritaire-capitaliste
diminue en raison directe de sa consommation improductive_:--cette
proposition, mathmatiquement dmontre, rpond  toutes les
divagations de Pierre Leroux et de Louis Blanc, sur la communaut, la
fraternit et la solidarit.

Renversons maintenant la formule:

_Sous le rgime de l'usure, la fortune de l'ouvrier dcrot en raison
directe de son travail, tandis que celle du propritaire-capitaliste
augmente en raison directe de sa consommation improductive_:--cette
proposition, dmontre comme la prcdente, mathmatiquement, rpond
 toutes les divagations des jsuites, malthusiens et philanthropes,
sur l'ingalit des talents, les compensations de l'autre vie, etc.,
etc.

Comme corollaire  ce qui prcde, et en nous basant toujours sur la
logique des chiffres, nous disons encore:

Dans la socit capitaliste, l'ouvrier ne pouvant jamais racheter son
produit pour le prix qu'il l'a vendu, est constamment en dficit.
D'o, ncessit pour lui de rduire indfiniment sa consommation, et,
par suite, ncessit pour la socit entire de rduire indfiniment
la production; partant, interdiction de la vie, obstacle  la
formation des capitaux comme des subsistances.

Dans la socit mutuelliste, au contraire, l'ouvrier changeant, sans
retenue, produit contre produit, valeur contre valeur, ne supportant
qu'un droit lger d'escompte largement compens par l'excdant
que lui laisse, au bout de l'anne son travail, l'ouvrier profite
exclusivement de son produit. D'o, facult pour lui de produire
indfiniment, et, pour la socit, accroissement indfini de la vie
et de la richesse.

Diriez-vous qu'une pareille rvolution dans les rapports
conomiques ne ferait, aprs tout, que dplacer la misre;
qu'au lieu de la misre du travailleur salari, qui ne peut
racheter son propre produit, et qui devient d'autant plus
pauvre qu'il travaille davantage, nous aurions la misre du
propritaire-capitaliste-entrepreneur, qui se verrait forc d'entamer
son capital, et, partant, de dtruire incessamment, avec la matire
du produit, l'instrument du travail mme?

Mais qui ne voit que si, comme cela est invitable dans le rgime de
la gratuit, les deux qualits de _travailleur salari_ d'une part,
et de _propritaire-capitaliste-entrepreneur_, de l'autre, deviennent
gales et insparables dans la personne de chaque ouvrier, le dficit
qu'prouve A dans les oprations qu'il fait comme capitaliste, il le
couvre immdiatement par le bnfice qu'il obtient  son tour comme
travailleur: de sorte que, tandis que, d'un ct, par l'annihilation
de l'intrt, la somme des _produits_ du travail s'accrot
indfiniment; de l'autre, par les facilits de la circulation, ces
produits se convertissent incessamment en VALEUR, et les valeurs en
CAPITAUX?

Que chacun, au lieu de crier  la spoliation contre le socialisme,
fasse donc son propre compte; que chacun dresse l'inventaire
de sa fortune et de son industrie, de ce qu'il gagne comme
capitaliste-propritaire, et de ce qu'il peut obtenir comme
travailleur; et, je me trompe fort, ou, sur les 10 millions de
citoyens inscrits sur les listes lectorales, il ne s'en trouvera pas
200,000, 1 sur 50, qui aient intrt  conserver le rgime usuraire
et  repousser le crdit gratuit. Quiconque, encore une fois, gagne
plus par son travail, par son talent, par son industrie, par sa
science, que par son capital, est directement et surabondamment
intress  l'abolition la plus immdiate et la plus complte de
l'usure; celui-l, dis-je, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est, au
premier chef, partisan de la _Rpublique dmocratique et sociale_;
il est, dans l'acception la plus large, la plus conservatrice,
RVOLUTIONNAIRE. Quoi donc! Serait-il vrai, parce qu'ainsi l'a dit
Malthus et qu'ainsi le veut,  sa suite, une poigne de pdants, que
10 millions de travailleurs, avec leurs enfants et leurs femmes,
doivent servir ternellement de pture  200,000 parasites, et que
c'est afin de protger cette exploitation de l'homme par l'homme, que
l'tat existe, qu'il dispose d'une force arme de 500,000 soldats,
d'un million de fonctionnaires et que nous lui payons deux milliards
d'impts?...

Mais qu'ai-je besoin, aprs tout ce qui a t dit dans le cours de
cette polmique, d'entretenir plus longtemps l'opposition purement
factice de _travailleurs-salaris_ et _capitalistes-propritaires_?
Le moment est venu de faire cesser tout antagonisme entre les
classes, et d'intresser  l'abolition de la rente et de l'intrt,
jusqu'aux propritaires et aux capitalistes eux-mmes. La Rvolution,
ayant assur son triomphe par la justice, peut, sans manquer  sa
dignit, s'adresser aux intrts.

N'avons-nous pas vu que l'intrt est n des risques de l'industrie
et du commerce, qu'il s'est manifest d'abord dans les contrats plus
ou moins alatoires de _pacotille_ et _ la grosse_? Or, ce qui
fut au commencement l'effet invitable de l'tat de guerre, ce qui
devait, de toute ncessit, apparatre dans une socit antagoniste,
se reproduira encore et toujours, dans la socit harmonique et
pacifie. Le progrs, dans l'industrie comme dans la science, est
sans fin; le travail ne connat pas de bornes  ses aventureuses
entreprises. Mais qui dit entreprise, dit toujours chose plus ou
moins alatoire, par consquent, risque plus ou moins grand du
capital engag, partant ncessit d'un intrt compensateur.

Au loyer, au fermage,  la rente, au prt sur hypothque, 
l'agio mercantile, aux spculations de bourse,  la spoliation
bancocratique, doit succder pour le capital, dans des conditions de
plus en plus heureuses, la _Commandite_. Alors le capital, divis par
actions et fourni par les masses ouvrires, au lieu de spolier le
travail, produira pour le travail; alors le dividende ne sera qu'une
manire de faire participer la socit tout entire aux bnfices
des spculations prives: ce sera le gain lgitim du gnie contre
la fortune. Que les capitalistes actuels, au lieu de s'entasser 
la Bourse, de comprimer la rvolution et de mettre l'embargo sur les
bras, osent donc se faire nos chefs de file; qu'ils deviennent, comme
en 92, nos gnraux dans cette nouvelle guerre du travail contre la
misre, dans cette grande croisade de l'industrie contre la nature.
N'y a-t-il donc plus rien  dcouvrir, plus rien  oser, plus rien 
faire pour le dveloppement de notre nationalit, pour l'augmentation
de notre richesse et de notre gloire?...

Je m'arrte: il est temps. Malgr moi, Monsieur, vous m'avez pouss
 cette dduction abstraite, fatigante pour le public et peu facile
pour les colonnes d'un journal populaire. Fallait-il donc m'entraner
 cette dissertation pineuse, quand il tait si facile, si simple de
nous renfermer dans cette question premptoire autant que positive:
_Le crdit peut-il ou ne peut-il pas tre gratuit?_ Au risque de
rebuter les lecteurs de la _Voix du Peuple_, j'ai voulu satisfaire 
votre dsir: vous me direz, si vous le jugez convenable, ce que vous
trouvez  reprendre, d'abord  l'analyse que j'ai faite de la notion
de _capital_; puis  la dfinition que j'en ai fait sortir; enfin aux
thormes et aux corollaires qui en ont fait le dveloppement.

Dans ce que vous venez de lire il y a, vous ne le nierez pas, toute
une rvolution non-seulement politique et conomique, mais encore,
ce qui doit vous tre, ainsi qu' moi-mme, beaucoup plus sensible,
scientifique.  vous de voir si vous acceptez, pour votre compte
et pour celui de vos coreligionnaires, la conclusion qui ressort
avec clat de toute cette discussion, savoir, que ni vous, monsieur
Bastiat, ni personne de votre cole, n'entendez rien  l'conomie
politique.

Je suis, etc.

                                                       P. J. PROUDHON.




DOUZIME LETTRE.

F. BASTIAT  P. J. PROUDHON.

     Le systme de la gratuit du crdit se rduit au
     papier-monnaie.--Quelles consquences tirer de la comptabilit
     tablie par M. Proudhon?--Des billets de banque.--Des profits
     qu'ils procurent.--Pntration de J. B. Say.--Le vrai
     moyen de faire profiter du crdit le public, qui lui-mme
     l'accorde, c'est la libert.--Analyse du crdit et de
     l'intrt.--Exhortation  M. Proudhon de changer sa bannire.


                                                       4 fvrier 1850.

Vous venez de rendre  la socit un signal service. Jusqu'ici
la _gratuit du crdit_ tait demeure enveloppe de nuages
philosophiques, mtaphysiques, conomiques, antinomiques,
historiques. En la soumettant  la simple preuve de la comptabilit,
vous la faites descendre de ces vagues rgions; vous l'exposez nue 
tous les regards; chacun pourra la reconnatre: c'est la _monnaie de
papier_.

Multiplier et galiser les richesses sur la terre en y jetant
une pluie de _papier-monnaie_, voil tout le mystre. Voil le
_conclusum_, l'_ultimatum_ et le _desideratum_ du socialisme.

La _gratuit du crdit_, c'est son dernier mot, sa dernire formule,
son dernier effort. Vous l'avez dit cent fois avec raison. D'autres,
il est vrai, donnent  ce mot un autre sens. Est socialiste, disait,
ces jours-ci, la _Dmocratie pacifique_, quiconque aspire  raliser
un peu de bien.--Certes, si la dfinition est vague, elle est du
moins comprhensive et surtout prudente. Ainsi dfini, le socialisme
est imprissable.

Mais un dsir, non plus que vingt aspirations qui s'entre-dtruisent,
ne constituent pas une science. Qu'est devenue l'_Icarie_? Ou
en sont le _phalanstre_, l'_atelier national_, la _triade_? Ces
formules sont mortes, et vous n'avez pas peu contribu  les tuer.
Si quelques autres ont fait rcemment leur entre dans le monde,
sous des noms sanscrits (que j'ai oublis), il est permis de croire
qu'elles ne sont pas nes viables. Une seule survivait encore:
_gratuit du crdit_. Il m'a sembl qu'elle puisait sa vie dans le
mystre. Vous l'exposez au grand jour: survivra-t-elle longtemps?

L'altration des monnaies, pouvant aller jusqu' la monnaie
fictive, c'est une invention qui n'est ni neuve, ni d'origine
trs-dmocratique. Jusqu'ici cependant, on avait pris la peine de
donner ou de supposer au _papier-monnaie_ quelques garanties, les
futures richesses du Mississipi, le sol national, les forts de
l'tat, les biens des migrs, etc. On comprenait bien que le papier
n'a pas de valeur intrinsque, qu'il ne vaut que comme _promesse_,
et qu'il faut que cette promesse inspire quelque confiance pour que
le papier qui la constate soit volontairement reu en change de
ralits. De l le mot _crdit_ (_credere_, croire, avoir foi). Vous
ne paraissez pas vous tre proccup de ces ncessits. Une fabrique
inpuisable de papier-monnaie, voil votre solution.

Permettez-moi d'intervertir l'ordre de la discussion que vous
m'indiquez, et d'examiner d'abord votre mcanisme social, expos sous
ce titre: _Gratuit du crdit_.

Il est bon de constater que vous dfinissez ainsi le capital: _Toute
valeur faite, en terres, instruments de travail, marchandises,
subsistances ou monnaies, et servant ou pouvant servir  la
production._ Cette dfinition, je l'accepte. Elle suffit  la
discussion actuelle.

Ceci pos, A, B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, etc., sont tout  la fois
capitalistes et travailleurs.

Vous faites le compte de l'un d'eux, A, pris en sa qualit de
capitaliste; puis celui de B, reprsentant tous les travailleurs;
enfin vous dressez la comptabilit de la Banque.

A est dtenteur de capitaux, de _valeurs faites_, en terres,
instruments, subsistances, etc.; B dsire se les approprier, mais il
n'a rien  donner en change et ne doit pas les emprunter sous peine
de payer un intrt.

Il se prsente  la Banque et lui dit: Livrez-moi pour mille francs
de billets, je vous rembourserai sur le produit de mon travail futur
au fur et  mesure de mes ventes. La Banque s'excute et donne des
billets pour 990 fr.[41]. Muni de ces prcieux talismans, B se
prsente  A et lui dit: Vous espriez peut-tre me _prter_ vos
capitaux, mais vous voil rduit  me les _vendre_, car je suis en
mesure de les payer. A s'empresse de livrer ses capitaux (terres,
marchandises, subsistances)  B contre les billets. B entreprend
son travail. En vertu de l'aphorisme: _Tout travail doit laisser un
excdant_, il ajoute 10 pour 100  la valeur qu'il vient d'acheter,
court  la Banque payer (en billets sans doute) les 990 fr. qu'il lui
doit, et se trouve avoir ralis 99 fr. de profits. Ainsi de C, D, E,
F, etc., en un mot de tous les hommes.

[Note 41: Cette retenue de 10 fr., n'ayant pour objet que les frais
de bureau, est improprement nomme _escompte_. Elle pourrait tre
rduite  quelques centimes. Peut-tre mme et-il mieux valu, dans
la thorie et la comptabilit, ne point s'en proccuper.]

Ayant imagin ces donnes, vous dressez la comptabilit de A, de B
et celle de la Banque. Certes, cette comptabilit, les donnes tant
admises, est irrprochable.

Mais peut-on admettre vos donnes? Sont-elles conformes  la nature
des hommes et des choses? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Les billets de la Banque offriront-ils quelques garanties? en
d'autres termes, inspireront-ils ou non de la confiance? En d'autres
termes encore, la Banque aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un capital
primitif et des _valeurs faites_ suffisantes pour rpondre de toutes
ses missions?

Comment runira-t-elle le capital en _valeurs faites_? Si elle a
des actionnaires, dans l'ordre de choses actuel, qui est notre point
de dpart, ils voudront toucher un intrt, et comment la Banque
prtera-t-elle  titre gratuit ce qu'elle emprunte  titre onreux?

On s'emparera du capital de la Banque de France, dites-vous, et on
remboursera les actionnaires en rentes sur l'tat. Ceci recule la
difficult sans la rsoudre. C'est la masse, la nation qui empruntera
le capital  5 pour 100 pour le prter gratis. L'intrt ne sera pas
ananti, mais mis sur le dos du contribuable.

Mais enfin, admettons que ce capital de 10,000 fr., sur lequel vous
oprez fictivement, soit runi, et mettons de ct ce cercle vicieux
qui consiste  _supposer_ la gratuit pour la _raliser_. Puisque
vous l'avez cru ncessaire, vous jugez sans doute indispensable qu'il
se conserve.

Pour cela vous raisonnez sur cette hypothse que B, C, D, E, etc.,
rembourseront chaque anne  la Banque les billets qu'ils lui auront
pris. Mais si cette hypothse fait dfaut? Si B est un dbauch
qui va dpenser ses 1,000 fr. au cabaret? Si C les donne  sa
matresse? Si D les jette dans une entreprise ridicule? Si E fait
une fugue en Belgique? etc., etc., que deviendra la Banque?  qui A
s'adressera-t-il pour avoir la contre-valeur des capitaux dont il se
sera dfait?

Car enfin votre Banque n'aura pas la vertu de changer notre
nature, de rformer nos mauvaises inclinations. Bien au contraire,
et il faut reconnatre que l'extrme facilit de se procurer
du _papier-monnaie_, sur la simple promesse de travailler  le
rembourser ultrieurement, serait un puissant encouragement au jeu,
aux entreprises folles, aux oprations hasardeuses, aux spculations
tmraires, aux dpenses immorales ou inconsidres. C'est une chose
grave que de placer tous les hommes en situation de se dire: Tentons
la fortune avec le bien d'autrui; si je russis, tant mieux pour
moi; si j'choue, tant pis pour les autres. Je ne puis concevoir,
quant  moi, le jeu rgulier des transactions humaines en dehors de
la loi de responsabilit. Mais, sans rechercher ici les effets moraux
de votre invention, toujours est-il qu'elle te  la Banque nationale
toute condition de _crdit_ et de dure.

Vous me direz peut-tre qu'avant de livrer ses billets la Banque
s'enquerra avec soin du degr de confiance que mritent les
demandeurs. Proprit, moralit, activit, intelligence, prudence,
tout sera scrut et pes avec soin. Mais prenez garde; si, d'un ct,
vous exigez que la Banque ait un capital primitif de garantie, si,
de l'autre, elle ne prte qu'en toute scurit, que fera-t-elle de
plus que ne font aux tats-Unis les Banques libres? Et celui qui est
pauvre diable aujourd'hui ne sera-t-il pas pauvre diable sous votre
rgime?

Je ne crois pas que vous puissiez sortir de ces alternatives:

Ou la Banque aura un capital dont elle payera l'intrt, et alors
elle ne pourra, sans se ruiner, prter sans intrt;

Ou elle disposera d'un capital gratuit, et, en ce cas, expliquez-nous
d'o elle le tirera, en dehors de A, B, C, D, etc., qui forment toute
la nation?

Dans l'une et l'autre hypothse, ou elle prtera avec mesure et
discernement, et alors vous n'aurez pas le crdit universel; ou elle
prtera sans garantie, et en ce cas elle fera faillite avant deux
mois.

Mais passons sur ces premires difficults.

A, que vous mettez en scne, est capitaliste, partant avis, prudent,
timor, peureux mme. Ce n'est pas vous qui le nierez. Aprs tout,
cela lui est bien permis. Tout ce qu'il a, il l'a acquis au prix de
ses sueurs, et ne veut pas s'exposer  le perdre. Ce sentiment, au
point de vue social, est minemment conservateur. Avant donc de
livrer ses capitaux contre des billets, A tournera et retournera
bien souvent ces billets dans ses mains. Peut-tre finira-t-il
par les refuser, et voil votre systme en fume. Que ferez-vous?
Dcrterez-vous le _cours forc_? Que devient alors la libert, dont
vous tes le champion? Aprs avoir fait de la Banque une inquisition,
en ferez-vous une gendarmerie? Ce n'tait pas la peine de supprimer
l'tat.

Mais je vous concde, pour la discussion seulement, le cours forc.
Vous n'empcherez pas A de calculer ses risques. Il est vrai qu'il
n'y a gure de risques qu'un vendeur n'affronte, pourvu qu'il trouve
dans l'lvation du prix une prime d'assurance satisfaisante.
A, capitaliste, c'est--dire menuisier, cordonnier, forgeron,
tailleur, etc., etc., dira donc  B, C, D: Messieurs, si vous voulez
mes meubles, mes souliers, mes clous, mes habits, qui sont des
_valeurs faites_, donnez-moi une _valeur faite_, c'est--dire 20
fr. en argent.--Voil 20 fr. en billets, rpond B.--Ce n'est qu'une
promesse, rpond A, et je n'y ai pas confiance.--Le cours forc est
dcrt, rplique B:--Soit, riposte A, mais je veux 100 fr. de ma
marchandise.

Comment arrterez-vous cette hausse de prix, videmment destructive
de tous les bienfaits que vous attendez de la Banque? Que ferez-vous?
Dcrterez-vous le _maximum_?

L'universelle chert se manifestera encore par une autre cause.
Certes, vous ne doutez pas que la Banque, ds qu'elle aura fait
battre le rappel par tous les organes de la publicit, ds qu'elle
aura annonc qu'elle prte pour rien, n'attire  elle de nombreux
clients. Tous ceux qui ont des dettes, dont ils payent l'intrt,
voudront profiter de cette belle occasion de se librer. En voil
pour une vingtaine de milliards. L'tat voudra s'acquitter aussi
des 5 milliards qu'il doit. La Banque sera encore assaillie de tout
ngociant qui a conu une opration, de tout manufacturier qui veut
fonder ou agrandir une fabrique, de tout monomane qui a fait une
dcouverte merveilleuse, de tout ouvrier, compagnon, ou apprenti qui
veut devenir matre.

Je ne crains pas de trop m'avancer en disant que l'mission des
billets, si elle a la prtention de satisfaire tous les apptits,
toutes les cupidits, toutes les rveries, dpassera 50 milliards
ds les six premiers mois. Voil de quel poids la demande des
capitaux psera sur le march. Mais o en sera l'offre? Dans six
mois, la France n'aura pas cr assez de _valeurs faites_ (terres,
instruments, marchandises, subsistances), pour satisfaire  ce
prodigieux accroissement de prtentions; car les valeurs faites, les
ralits, ne tombent pas aussi facilement dans le tablier de dame
Offre, que les valeurs fictives dans celui de dame Demande. Cependant
vendre et acheter sont des termes corrlatifs; ils expriment deux
actes qui s'impliquent, et,  vrai dire, ne font qu'un. Quel sera le
rsultat? Une hausse exorbitante de tous les prix, ou, pour mieux
dire, une dsorganisation sociale telle que le monde n'en a jamais
vu.--Et, soyez-en sr, si quelqu'un en rchappe, ce ne sera pas le
moins fripon, ce ne sera pas surtout le pauvre diable  qui la Banque
a refus crdit.

Ainsi, mesures arbitraires pour fonder la Banque, inquisition si elle
veut mesurer la confiance, cours forc, maximum, et, en dfinitive,
banqueroute et dsorganisation, dont les plus pauvres et les moins
rous seront les premires victimes; voil les consquences logiques
du papier-monnaie. Ce n'est pas tout.

Vous pourriez me dire: Votre critique porte sur les moyens
d'excution. On y avisera. Il ne s'agit que du principe. Or, vous
ne pouvez nier que ma Banque, sauf les moyens d'excution, dtruit
l'intrt. Donc la _gratuit du crdit_ est au moins possible.

Je pourrais rpondre: Non, si les moyens d'excution ne le sont pas.
Mais je vais droit au fond, et je dis: Votre invention n'et-elle pas
tous les dangers que j'ai signals, n'atteint pas votre but. Elle ne
ralise pas la _gratuit du crdit_.

Vous savez aussi bien que moi, Monsieur, que cette rmunration du
capital, qu'on nomme intrt, ne s'attache pas seulement au prt.
Elle est aussi comprise dans le prix de revient des produits. Et
puisque vous invoquez la comptabilit, je l'invoque  mon tour.
Ouvrons les livres du premier entrepreneur venu. Nous y verrons qu'il
n'opre jamais sans s'tre assur non-seulement le salaire de son
travail, mais encore la rentre, l'amortissement et l'intrt de son
capital. Cet intrt se trouve confondu dans le prix de vente. En
rduisant toutes les transactions  des achats et des ventes, votre
Banque ne rsout donc pas, ne touche mme pas le problme de la
suppression de l'intrt.

Eh quoi! Monsieur, vous prtendez arriver  des arrangements tels,
que celui qui travaille sur son propre capital ne gagne pas plus que
celui qui travaille sur le capital d'autrui emprunt pour rien! Vous
poursuivez une impossibilit et une injustice.

Je vais plus loin, et je dis qu'eussiez-vous raison sur tout le
reste, vous auriez encore tort de prendre pour devise ces mots:
_gratuit du crdit_. Prenez-y garde en effet, vous n'aspirez pas
 rendre le crdit _gratuit_, mais  le _tuer_. Vous voulez tout
rduire  des achats et des ventes,  des virements de parties. Vous
croyez que, grce  votre papier-monnaie, il n'y aura plus occasion
de prter ni d'emprunter; que tout crdit sera inutile, nul, aboli,
teint faute d'occasion. Mais peut-on dire d'une chose qui n'existe
pas, ou qui a cess d'exister, qu'elle est gratuite?

Et ceci n'est point une querelle de mots. Aprs tout, d'ailleurs,
les mots sont les vhicules des ides. En annonant la _gratuit
du crdit_, vous donnez certainement  entendre, que ce soit
ou non votre intention, que chacun pourra jouir, pendant un
temps indtermin, de la proprit d'autrui sans rien payer. Les
malheureux, qui n'ont pas le temps d'approfondir les choses et de
discerner en quoi vos expressions manquent d'exactitude, ouvrent
de grands yeux. Ils sentent se remuer en eux les plus dplorables
apptits. Mettre la main sur le bien d'autrui, et cela sans
injustice, quelle attrayante perspective! Aussi vous avez eu et vous
deviez avoir d'abord beaucoup d'adeptes.

Mais si votre mot d'ordre et t _anantissement du crdit_, qui
exprime votre pense relle, on aurait compris que, sous votre
rgime, on n'aura rien pour rien. La cupidit, ce grand organe de
la crance, comme dit Pascal, et t neutre. On se serait born 
examiner froidement, d'abord, si votre systme est un progrs sur ce
qui est, ensuite, s'il est praticable. Le mot _gratuit_ est toujours
fort sduisant; mais je ne crains pas de dire que, s'il a t un
leurre pour beaucoup de vos adeptes, il a t un pige pour votre
esprit.

Il explique les hsitations qu'on a pu remarquer dans votre
polmique. Quand je m'attachais  circonscrire le dbat dans cette
question de la _gratuit_, vous tiez mal  l'aise. Vous sentiez
bien, au fond de votre conscience et de votre science, que le crdit,
_tant qu'il existe_, ne peut tre gratuit; que le remboursement
d'une valeur emprunte ne peut tre identique, soit qu'on l'opre
immdiatement, soit qu'on l'ajourne indfiniment. Vous faisiez  cet
gard des concessions loyales qui vous ont t reproches dans votre
glise. D'un autre ct, entran, engag par votre devise: _gratuit
du crdit_, vous faisiez des efforts incroyables pour vous tirer de
ce mauvais pas. Vous invoquiez l'_antinomie_, vous alliez jusqu'
dire que le _oui_ et le _non_ peuvent tre vrais de la mme chose
et en mme temps. Aprs la dialectique, venait la rhtorique. Vous
apostrophiez l'intrt, le qualifiant de vol, etc., etc.

Et tout cela pour avoir revtu votre pense d'une expression fausse.
Notre dbat et t bien abrg, si vous m'aviez dit: Tant que le
crdit existe, il ne peut tre gratuit; mais j'ai trouv le moyen de
faire qu'il n'existe pas, et dornavant j'crirai sur mon drapeau, au
lieu de ces mots: _Gratuit du crdit_, ceux-ci: _Anantissement du
crdit_.

La question ainsi pose, je n'aurais eu qu' examiner vos moyens
d'excution. C'est ce que, par votre dernire lettre, vous m'avez mis
 mme de faire. J'ai prouv que ces moyens d'excution se rsument
en un mot: _papier-monnaie_.

J'ai prouv, en outre:

Que, pour que les billets d'une Banque soient reus, il faut qu'ils
inspirent confiance;

Que, pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la Banque ait des
capitaux;

Que, pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elle les
emprunte prcisment  A, B, C, D, qui sont le peuple, et en paye
l'intrt au cours;

Que si elle en paye l'intrt, elle ne peut les prter sans intrt;

Que, si elle les prte  A, B, C, D, gratis, aprs les leur avoir
pris de force sous forme de contribution, il n'y a rien de chang
dans le monde, si ce n'est une oppression de plus;

Et enfin que, dans aucune hypothse, mme en rduisant toutes les
transactions  des ventes, vous ne dtruisez pas cette rmunration
du capital, toujours confondue avec le prix de vente.

Il rsulte de l, que si votre Banque n'est qu'une fabrique de
papier-monnaie, elle amnera la dsorganisation sociale.

Que si, au contraire, elle est tablie sur les bases de la justice,
de la prudence et de la raison, elle ne fera rien que ne puisse
faire mieux qu'elle la _libert des Banques_.

Est-ce  dire, Monsieur, qu'il n'y ait rien de vrai, selon moi, dans
les ides que vous soutenez? En m'expliquant  cet gard, je vais
faire un mouvement vers vous. Puisse-t-il vous dterminer  en faire
un vers moi, ou plutt vers la vraie solution: la libert des Banques!

Mais, pour tre compris, j'ai besoin, au risque de me rpter,
d'tablir quelques notions fondamentales sur le _crdit_.

_Le Temps est prcieux._ _Time is money_, disent les Anglais. _Le
temps, c'est l'toffe dont la vie est faite_, dit le Bonhomme Richard.

C'est de cette vrit incontestable que se dduit la notion et la
pratique de l'intrt.

Car faire crdit, c'est accorder du temps.

Sacrifier du temps  autrui, c'est lui sacrifier une chose prcieuse,
et il n'est pas possible de soutenir qu'en affaires un tel sacrifice
doive tre gratuit.

A dit  B: Consacrez cette semaine  faire pour moi un chapeau; je
l'emploierai  faire pour vous des souliers.--Souliers et chapeau se
valent, rpond B, j'accepte.

Un instant aprs, B s'tant ravis dit  A: J'ai rflchi que le
temps m'est prcieux; je dsire me consacrer  moi-mme cette semaine
et les suivantes; ainsi, faites-moi les souliers tout de suite; je
vous ferai le chapeau dans un an.--J'y consens, rpond A, mais, dans
un an, vous me donnerez une semaine et deux heures.

Je le demande  tout homme de bonne foi, A fait-il acte de piraterie
en plaant une nouvelle condition  son profit  ct d'une nouvelle
condition  sa charge?

Ce fait primitif contient en germe toute la thorie du crdit.

Je sais que, dans la socit, les transactions ne sont pas aussi
simples que celle que je viens de dcrire, mais elles sont identiques
par leur essence.

Ainsi, il est possible que A vende les souliers  un tiers pour
10 fr. et remette cette somme  B en lui disant: Donnez-moi le
chapeau immdiatement, ou, si vous voulez un dlai d'un an, vous me
restituerez une semaine de travail, plus deux heures, ou bien 10 fr.,
plus un vingtime en sus. Nous rentrons tout  fait dans l'hypothse
prcdente.

D'accord, je l'espre du moins, sur la lgitimit du crdit, voyons
maintenant  quels arrangements il peut donner lieu.

B peut n'avoir pris qu'un engagement verbal, et cependant, il n'est
pas impossible que A ne le transmette et ne l'escompte. Il peut dire
 C: Je vous dois 10 fr. B m'a donn sa parole qu'il me donnerait
10 fr. et 10 sous dans un an. Voulez-vous accepter en payement mes
droits sur B?--Si C a confiance, s'il croit, l'opration pourra se
faire. Mais qui oserait dire que, pour multiplier les souliers et
les chapeaux, il suffit de multiplier les promesses de ce genre,
indpendamment de la confiance qui s'y attache?

B peut livrer un titre crit. Le titre, sous cette forme, vitera
les contestations et dngations; il inspirera plus de confiance et
circulera plus facilement que la promesse verbale. Mais ni la nature
ni les effets du crdit n'auront chang.

Enfin un tiers, une Banque, peut garantir B, se charger de son
titre et mettre  la place son propre billet. Ce sera une nouvelle
facilit  la circulation. Mais pourquoi? prcisment parce que
la signature de la Banque inspire au public plus de confiance que
celle de B. Comment donc peut-on penser qu'une Banque soit bonne 
quelque chose, si elle n'a pas pour base la confiance, et comment
l'aurait-elle, si ses billets offrent moins de garantie que ceux de B?

Il ne faut donc pas que ces titres divers nous fassent illusion.
Il ne faut pas y voir une valeur propre, mais la simple promesse
de livrer une valeur, promesse souscrite par quelqu'un qui est en
mesure de la tenir.

Mais ce que je veux faire remarquer, car c'est ici que s'opre le
rapprochement que j'ai annonc entre votre opinion et la mienne,
c'est un singulier dplacement du droit  l'intrt, qui s'opre par
l'intervention des Banques.

Dans le cas d'un billet  ordre ou d'une lettre de change, qui
paye l'intrt? videmment l'emprunteur, celui  qui d'autres ont
sacrifi du temps. Et qui profite de cet intrt? Ceux qui ont fait
ce sacrifice. Ainsi, si B a emprunt, pour un an, 1,000 fr.  A, et
lui a souscrit un billet de 1,040 fr., c'est A qui profite des 40 fr.
S'il ngocie immdiatement ce billet,  4 pour 100 d'escompte, c'est
le preneur qui gagne l'intrt, comme il est juste, puisque c'est lui
qui fait l'_avance_ ou le sacrifice du temps. Si A ngocie son billet
au bout de six mois  C, celui-ci ne lui en donne que 1,020 fr., et
l'intrt se partage entre A et C, parce que chacun a sacrifi six
mois.

Mais quand la Banque intervient, les choses se passent diffremment.

C'est toujours B, l'emprunteur, qui paye l'intrt. Mais ce n'est
plus A et C qui en profitent, c'est la Banque.

En effet, A vient de recevoir son titre. S'il le gardait,  quelque
poque qu'il le ngocit, il toucherait toujours l'intrt pour tout
le temps o il aurait t priv de son capital. Mais il le porte  la
Banque. Il remet  celle-ci un titre de 1,040 fr., et elle lui donne
en change un billet de 1,000 fr. C'est donc elle qui gagne les 40 fr.

Quelle est la raison de ce phnomne? Il s'explique par la
disposition o sont les hommes de faire des sacrifices  la
commodit. Le billet de banque est un titre trs-commode. Quand on le
prend, on ne se propose pas de le garder. On se dit: Il ne restera
pas en mes mains plus de huit  dix jours, et je puis bien sacrifier
l'intrt de 1,000 fr. pendant une semaine en vue des avantages que
le billet me procure. Au reste, les billets ont cela de commun avec
l'argent; celui qu'on a dans sa bourse ou dans sa caisse ne rapporte
pas d'intrt, ce qui montre, pour le dire en passant, l'absurdit
des personnes qui dclament sans cesse contre la productivit de
l'argent, rien au monde n'tant plus improductif d'intrts que la
monnaie.

Ainsi, si un billet de banque reste un an dans la circulation, et
passe par quarante mains, sjournant neuf jours dans chacune, c'est
quarante personnes qui ont renonc, en faveur de la Banque, aux
droits qu'elles avaient sur les 40 fr. d'intrts dus et pays par B.
Chacune d'elles a fait un sacrifice de 1 fr.

Ds lors on a pu se demander si cet arrangement tait juste, s'il n'y
aurait pas moyen d'organiser une Banque nationale, commune, qui fit
profiter le public du sacrifice support par le public, en un mot,
qui ne pert pas d'intrts.

Si je ne me trompe, Monsieur, c'est sur l'observation de ce phnomne
que se fonde votre invention. Elle n'est pas nouvelle. Ricardo avait
conu un plan moins radical, mais analogue[42], et je trouve dans Say
(_Commentaires sur Storch_) ces lignes remarquables:

     Cette ide ingnieuse ne laisse qu'une question non rsolue.
     Qui devra jouir de l'intrt de cette somme considrable
     mise dans la circulation? Serait-ce le Gouvernement? Ce ne
     serait pour lui qu'un moyen d'augmenter les abus, tels que les
     sincures, la corruption parlementaire, le nombre des dlateurs
     de la police et les armes permanentes. Serait-ce une compagnie
     financire, comme la Banque d'Angleterre, la Banque de France?
     Mais  quoi bon faire  une compagnie financire dj riche
     le cadeau des intrts _pays en dtail par le public_?...
     Telles sont les questions qui naissent  ce sujet. Peut-tre
     ne sont-elles pas insolubles. Peut-tre y a-t-il des moyens
     de rendre hautement _profitable au public_ l'conomie qui en
     rsulterait; mais je ne suis pas appel  dvelopper ici ce
     nouvel ordre d'ides.

[Note 42: _Proposals for an economical and secure currency._]

Puisque c'est le _public_ qui paye en dtail ces intrts, c'est
au _public_ d'en profiter. Certes, il n'y avait qu'un pas de ces
prmisses  la conclusion. Quant au moyen, je le crois tout trouv;
ce n'est pas la Banque nationale, mais la libert des banques.

Remarquons d'abord que la Banque ne bnficie pas de la totalit de
l'intrt.

Outre les frais, elle a un capital. Et puis elle est dans la
ncessit de tenir toujours prte dans ses caisses, une somme
d'argent improductive.

Les billets d'une banque, on ne saurait trop le rpter, sont des
titres de confiance. Le jour o elle les met, la Banque proclame
hautement qu'elle est prte  les rembourser  bureau ouvert et 
toute heure. Rigoureusement, elle devrait donc tenir toujours en
disponibilit une _valeur faite_ gale  la _valeur reprsentative_
lance dans la circulation, et alors l'intrt pay par B serait
perdu pour tout le monde. Mais l'exprience ayant appris  la Banque
que ses billets courent le monde pendant un temps dtermin, elle ne
prend ses prcautions qu'en consquence. Au lieu de garder 1,000 fr.
elle n'en garde que 400 (par hypothse), et fait valoir 600 fr. C'est
l'intrt de ces 600 fr. qui est support par le public, par les
dtenteurs successifs du billet, et gagn par la Banque.

Or, cela ne devrait pas tre. Elle ne devrait gagner que ses frais,
l'intrt de tout capital de fondation, et les justes profits de
tout travail, de toute spculation. C'est ce qui arriverait avec la
libert des banques; car la concurrence, tendant  rendre uniforme le
taux de l'intrt, ne permettrait pas aux actionnaires d'une banque
d'tre mieux traits que les actionnaires de toute autre entreprise
analogue. En d'autres termes, les banques rivales seraient forces de
rduire le taux des escomptes  ce qui est ncessaire pour placer
leurs capitaux dans la condition commune, et ce phnomne trange
que j'ai signal, je veux dire l'abandon volontaire des intrts,
auxquels se soumettent les dtenteurs successifs de ces billets,
profiterait au _public_ sous forme de rduction dans le taux des
escomptes. Pour tre plus prcis, je dirai que l'intrt d'un billet
de 1,000 fr. mis en circulation, se partagerait. Une partie irait
 la Banque pour couvrir la somme qu'elle est oblige de tenir en
rserve, les frais, et la rente de son capital primitif;--l'autre
partie serait force, par la concurrence,  se convertir en
diminution d'escompte.

Et cela, prenez-y garde, ne veut pas dire que l'intrt tendra 
devenir gratuit ou  s'anantir. Cela veut dire seulement qu'il
tendrait  tre peru par celui qui y a droit.

Mais le privilge est intervenu qui en a dispos autrement, et la
Banque de France, n'ayant pas de concurrents, au lieu de retenir la
partie, empoche le tout.

Je voudrais, Monsieur, montrer la libert des banques sous un autre
aspect; mais cette lettre est dj trop longue. Je me bornerai 
indiquer ma pense.

Ce qu'on nomme vulgairement l'intrt[43] comprend trois lments
qu'on a trop l'habitude de confondre:

1 L'intrt proprement dit, qui est la rmunration du dlai, le
prix du temps;

2 Les frais de circulation;

3 La prime d'assurance.

[Note 43: Quant  la rmunration du capital indpendante de la
circonstance du prt, voyez,  la quatrime lettre, les pages 140 et
suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La libert des banques agirait  la fois d'une manire favorable,
et dans le sens de la rduction, sur ces trois lments. Elle
maintiendrait au taux le plus bas, par les raisons que j'ai dites,
l'intrt proprement dit, sans jamais l'anantir. Elle ferait tomber
les frais de circulation  un chiffre qui, dans la pratique, se
confondrait avec zro. Enfin elle tendrait  diminuer et surtout
 galiser la prime d'assurance, qui est de beaucoup l'lment le
plus onreux,--principalement pour les classes laborieuses,--dont se
compose l'intrt total.

Si, en effet, les hommes qui jouissent de la plnitude du crdit en
France, comme les Mallet, les Hottinger, les Rothschild, trouvent des
capitaux  3 pour 100, on peut dire que c'est l l'lment _intrt_,
et que tout ce que les autres payent en sus reprsente l'lment
_frais_, et surtout l'lment _prime d'assurance_; ce n'est plus le
_prix du temps_, c'est le prix du _risque_, ou de la difficult et de
l'incertitude du recouvrement.

Comment la libert des banques amliorerait-elle et galiserait-elle
la condition des emprunteurs sous ces rapports? Que le lecteur
veuille bien rsoudre la question. J'aime mieux lui laisser cette
fatigue que de la lui donner.

En cette matire, comme en toutes, la vritable solution est donc
la libert. La libert fera surgir des banques partout o il y a
un centre d'activit, et associera ces banques entre elles; elle
mettra  porte de chaque marchand, de chaque artisan, ces deux
grands leviers du progrs, l'pargne et le crdit. Elle restreindra
l'intrt au taux le plus bas o il puisse descendre. Elle rpandra
les habitudes les plus favorables  la formation des capitaux.
Elle fera disparatre toute ligne de dmarcation entre les classes
et ralisera la _mutualit des services_, sans anantir ce _prix
du temps_, qui est un des clments lgitimes et ncessaires des
transactions humaines.

Libert des banques! Libert du crdit! Oh! pourquoi, monsieur
Proudhon, votre brlante propagande n'a-t-elle pas pris cette
direction? Est-ce qu' tous autres gards, vous ne rclamez pas ce
qui est pour tous les hommes un droit, un attribut, un enseignement,
la libert? Est-ce que vous ne demandez pas la libert des achats
et des ventes? Et qu'est-ce, aprs tout, que le prt, si ce n'est
la vente d'un usage; la vente du temps? Pourquoi faut-il que cette
transaction seule soit rglemente par l'tat ou renferme dans le
cercle de vos conceptions? Avez-vous foi dans l'humanit? Travaillez
 faire tomber ses chanes et non  lui en forger de nouvelles.
Admettez que le mobile qui la pousse vers son perfectionnement
indfini rside en elle-mme et non dans le cerveau du lgislateur.
Ralisons la libert, et l'humanit saura bien en faire sortir tout
le progrs que sa nature comporte. S'il est possible et bon que
le crdit soit jamais gratuit ou ananti, comme vous le croyez,
l'humanit libre accomplira cette oeuvre plus srement que votre
banque. Si cela n'est ni bon ni possible, comme j'en suis convaincu,
l'humanit libre vitera les abmes o votre banque la pousse.

Au nom du droit, au nom de la justice, au nom de votre foi dans les
destines humaines, au nom de cette concordance qu'il est toujours
dsirable de mettre entre toutes les parties d'une propagande,
je vous adjure donc de substituer sur votre drapeau  ces mots:
_Gratuit du crdit_, ceux de _Libert du crdit_.--Mais j'oublie
qu'il ne m'appartient pas de donner des conseils. D'ailleurs  quoi
serviraient-ils? A-t-on jamais vu un chef d'cole revenir sur ses
pas et braver ce mot injuste, mais terrible: Apostasie?--Il y en a
qui ont fait dans leur vie bien des tmrits; ils ne feront pas
celle-l, encore qu'elle soit plus digne que toutes les autres de
flatter l'orgueil d'un noble coeur.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




TREIZIME LETTRE.

P. J. PROUDHON  F. BASTIAT.

     Consultation psychologique.--Rcapitulation.--La comptabilit
     est une mthode infaillible.--Clture de la discussion.


                                                      11 fvrier 1850.

MONSIEUR BASTIAT,

Votre dernire lettre justifie toutes mes prvisions. J'tais si sr
de ce qui m'arrive, qu'avant mme d'avoir reu la _Voix du Peuple_
du 4 fvrier, j'avais crit les trois quarts de la rponse que vous
allez lire, et  laquelle je n'ai plus qu' mettre une fin.

Vous tes de bonne foi, monsieur Bastiat, vous ne souffrez pas
qu'on en doute; je l'ai d'ailleurs reconnu et ne prtends point me
rtracter. Mais il faut bien que je vous le dise, votre intelligence
sommeille, ou plutt elle n'a jamais vu le jour: c'est ce que je
vais avoir l'honneur de vous dmontrer  vous-mme, en faisant le
rsum de notre dbat. Je souhaite que l'espce de consultation
psychologique  laquelle vous allez assister, et dont le sujet
sera votre propre esprit, commence pour vous cette ducation
intellectuelle, sans laquelle un homme, quelque dignit de caractre
qui le distingue, quelque talent qu'il dploie, n'est et ne sera
jamais autre chose qu'un _animal parlant_, comme dit Aristote.

Ce qui constitue dans l'homme l'intelligence, c'est l'exercice
complet, harmonique, suivi, des quatre facults suivantes:
_Attention_, _Comparaison_, _Mmoire_, _Jugement_.--Voil du moins ce
qu'on m'a appris au collge, et que vous trouverez dans toutes les
philosophies.

Deux ou plusieurs jugements enchans l'un  l'autre, et formant
un tout systmatique sont une _opration_.--Les oprations de
l'entendement sont de plusieurs espces, syllogisme, induction,
sorite, dilemme, etc. On leur donne  toutes le nom commun de
_raisonnement_.

L'art de raisonner s'appelle la _logique_: c'est,  proprement
parler, la mcanique intellectuelle.--L'ensemble des facults est la
RAISON.

L'induction de Platon, le syllogisme d'Aristote, la contradiction des
sophistes, l'identit de Condillac, l'antinomie de Kant et Hegel,
ne sont que des formes varies du raisonnement, des applications
particulires de la logique: c'est ainsi que l'emploi de la vapeur
comme force motrice a fait inventer des machines de toute espce,
locomotives, bateaux  vapeur, machines fixes, machines  haute ou
basse pression, etc.; mais qui toutes dcoulent du mme principe, la
vapeur.

Toutes les sciences, sans exception, sont fondes sur la logique,
c'est--dire sur l'exercice des quatre facults primordiales:
attention, comparaison, mmoire, jugement. C'est pourquoi la science
est essentiellement dmonstrative: la spontanit, l'intuition,
l'imagination, ne sont d'aucune autorit scientifique. C'est pour
cela, aussi, c'est en vertu de leurs facults rationnelles, que
les hommes deviennent capables de se communiquer leurs penses et
de converser entre eux: tez-leur l'attention, la comparaison, la
mmoire et le jugement; ils parlent l'un aprs l'autre ou tous  la
fois, ils ne se rpondent pas, ils ne s'entendent plus.

Appliquons ces rgles de la raison humaine, notre commun criterium.

Ds le commencement de cette dispute, rpondant catgoriquement 
la question que vous m'avez pose, savoir, _si l'intrt du prt
est lgitime_, je vous ai dit que, dans les conditions conomiques
actuelles, et tant que le crdit ne serait pas dmocratiquement
organis, l'affirmative me paraissait indubitable; qu'ainsi les
dmonstrations que vous preniez la peine de me faire taient
inutiles; que je les acceptais d'avance; que toute la question, pour
moi, tait de savoir si le milieu conomique pouvait tre chang,
et que le socialisme, au nom duquel je prenais la parole, affirmait
cette possibilit. J'ajoutais que le changement des conditions du
crdit tait une ncessit de la tradition elle-mme, le dernier
terme de cette routine que vous dfendez avec tant d'obstination et
si peu de philosophie.

Ainsi donc,  la question que vous m'adressiez, l'intrt du capital
est-il lgitime? j'ai rpondu sans hsiter:--Oui, dans l'ordre actuel
des choses, l'intrt est lgitime. Mais j'affirme que cet ordre peut
et doit tre modifi, et qu'invitablement, de gr ou de force, il le
sera. tait-ce donc une rponse obscure? Et n'avais-je pas le droit
d'esprer qu'aprs avoir rpondu si nettement  votre question, vous
rpondriez  votre tour  la mienne?

Mais j'avais affaire  un homme dont l'intelligence est
hermtiquement ferme, et pour qui la logique n'existe pas. C'est en
vain que je vous crie: Oui, l'intrt est lgitime dans certaines
conditions indpendantes de la volont du capitaliste; non, il ne
l'est pas dans telles autres, qu'il dpend aujourd'hui de la socit
de faire natre; et c'est pour cela que l'intrt, excusable dans
le prteur, est, au point de vue de la socit et de l'histoire,
une spoliation! Vous n'entendez rien, vous ne comprenez pas, vous
n'coutez seulement pas ma rponse. Vous manquez de la premire
facult de l'intelligence, l'attention.

C'est ce qui rsulte, au surplus, de votre seconde lettre, dont voici
le dbut: Monsieur, vous me posez sept questions. Rappelez-vous
qu'il ne s'agit en ce moment que d'une seule: _L'intrt du capital
est-il lgitime?_ Tout le reste de votre ptre n'est qu'une
reproduction des arguments de la premire; arguments auxquels je
n'avais pas rpondu, parce que je n'avais que faire d'y rpondre.
Changez le milieu, vous disais je, et vous changez le principe, vous
changez la pratique.--Vous n'avez pas tenu compte de mes paroles.
Vous avez cru plus utile de plaisanter sur la contradiction et
l'antinomie, sur la thse, l'antithse et la synthse, mettant de
votre ct,  si peu de frais, les usuriers et les sots, heureux de
rire de ce qu'ils tremblent de concevoir.

Que fais-je alors?

Pour exciter en vous cette attention rebelle, je prends divers termes
de comparaison. Je vous montre, par l'exemple de la monarchie, de
la polygamie, du combat judiciaire, des corporations industrielles,
qu'une mme chose peut trs-bien avoir t bonne, utile, lgitime,
respectable, puis aprs devenir mauvaise, illicite et funeste, tout
cela suivant les circonstances qui l'environnent; que le progrs,
la grande loi de l'humanit, n'est pas autre chose que cette
transformation incessante du bien en mal, et du mal en bien; qu'il
en est ainsi, entre autres, de l'intrt; que l'heure est venue pour
lui de disparatre, ainsi qu'il est facile d'en juger aux signes
politiques, historiques et conomiques, que je me contente de vous
indiquer en les rsumant.

C'tait faire appel  la plus prcieuse de vos facults. C'tait
vous dire: Quand j'affirme que les conditions qui rendent le prt
excusable et licite ont disparu, je n'affirme point une chose
extraordinaire, je ne fais qu'noncer un cas particulier du progrs
social. Observez, comparez; et, la comparaison faite, l'analogie
reconnue, revenons  la question pose par moi  la suite de la
vtre. Les formes du crdit peuvent-elles, doivent-elles tre
modifies, de manire  amener la suppression de l'intrt? Voil,
sans prjudice de l'absolution que la science doit  tous prteurs,
spculateurs, capitalistes et usuriers ce que nous avons  examiner.

Mais, bah! est-ce que M. Bastiat compare, lui? Est-ce que seulement
il est capable de comparaison, plus que d'attention? Les analogies
de l'histoire, vous ne les saisissez point; le mouvement des
institutions et la loi gnrale qui en ressort, vous l'appelez du
_fatalisme_.--_Je veux_, dites-vous dans votre troisime lettre,
_rester sur mon terrain_! Et l-dessus, faisant tourner votre
crcelle, vous accrochant  tous les mots qui peuvent vous fournir un
prtexte, vous reproduisez, comme arguments nouveaux, quelques faits
dont je n'attaque point la lgitimit dans la routine tablie, mais
dont je conteste la ncessit, dont, par consquent, je demande la
rvision, la rforme.

Quand un homme, qui se dit conomiste, qui a la prtention de
raisonner, de dmontrer, de soutenir une discussion scientifique,
en est l, j'ose dire, Monsieur, que c'est un homme dsespr. Ni
_attention_, ni _comparaison_; incapacit absolue d'couter et de
rpondre! Que puis-je dsormais tirer de vous? Vous tes hors de la
philosophie, hors de la science, hors de l'humanit.

Cependant je ne me rebute pas. Peut-tre, me dis-je, l'attention et
la comparaison s'veilleront-elles en M. Bastiat,  l'aide d'une
autre facult. Observer avec attention une ide, comparer ensuite
cette ide avec une autre, c'est chose trop subtile, trop abstraite.
Essayons de l'histoire: l'histoire est la srie des observations et
des expriences du genre humain. Montrons  M. Bastiat le progrs:
pour saisir le progrs dans son unit, et consquemment dans sa loi,
il ne faut que de la _mmoire_.

Quand je parle de la mmoire, comme facult de l'entendement humain,
je la distingue essentiellement du _souvenir_. Les animaux se
souviennent, ils n'ont pas la mmoire. La mmoire est la facult
d'enchaner et de classer les souvenirs; de considrer plusieurs
faits conscutifs comme un seul et mme fait; d'y mettre de la srie
et de l'unit. C'est l'attention applique  une suite de choses
accomplies dans le temps et gnralises.

J'cris donc la monographie de l'usure. Je vous montre l'usure
dans son origine, ses causes, ses prtextes, ses analogies, son
dveloppement, ses effets, ses consquences. Je prouve que les
rsultats du principe de l'usure sont tout  l'impossible et 
l'absurde, qu'ils engendrent fatalement l'immoralit et la misre.
Cela fait, je vous dis: Vous voyez que l'ordre et la conservation
de la socit sont dsormais incompatibles avec l'usure; que les
conditions du crdit ne peuvent plus rester les mmes; que l'intrt,
licite au commencement, excusable encore aujourd'hui dans le prteur,
dont il ne dpend pas de s'en priver, est devenu, au point de vue
de la conscience sociale, une loi spoliatrice, une institution
monstrueuse, qui appelle invinciblement une rforme.

C'tait le cas, si je ne me trompe, d'tudier enfin l'histoire, les
conditions nouvelles du crdit, la possibilit, atteste par moi, de
le rendre gratuit. Et rappelez-vous qu'cartant avec le plus grand
soin la question de personnes, je vous disais sans cesse: Je n'accuse
point les capitalistes; je ne me plains pas des propritaires; je
n'ai garde de condamner, comme a fait l'glise, les banquiers et les
usuriers: je reconnais la bonne foi de tous ceux qui profitent de
l'intrt. Je dnonce une erreur exclusivement collective, une utopie
antisociale et pleine d'iniquit. Eh bien! m'avez-vous seulement
compris? Car pour ce qui est de me rfuter, vous n'y songez seulement
pas.

J'ai sous les yeux votre quatrime lettre: y a-t-il ombre de cette
aperception historique, qui est, comme je vous le dis, la mmoire?
Non. Les faits accomplis existent pour vous uniquement comme
souvenirs: c'est--dire qu'ils ne sont rien. Vous ne les niez point:
mais comme il vous est impossible d'en suivre la filire et de les
gnraliser, vous n'en dgagez pas le contenu; leur intelligence vous
chappe. Votre facult mnmonique, comme votre facult d'attention
et de comparaison, est nulle. Vous ne savez que rpter toujours la
mme chose: Celui qui prte  intrt n'est point un voleur; et nul
ne peut tre contraint de prter. Que sert, aprs cela, de savoir
si le crdit peut tre organis sur d'autres bases, ou d'examiner
ce qui rsulte pour les classes travailleuses de la pratique de
l'intrt?--Votre thme est fait: vous ne vous en dpartez point.
Et sur cela, aprs avoir expos la routine usuraire, sous forme
d'exemples, vous la reproduisez sous forme de propositions, et vous
dites: Voil la science!

Je vous l'avoue, Monsieur, j'ai dout un instant qu'il y et sur
la terre un homme aussi disgraci de la nature sous le rapport
de l'intellect, et j'ai accus votre volont. Pour ma part, je
prfrerais mille fois tre suspect dans ma franchise, que de me
voir dpouill du plus bel apanage de l'homme, de ce qui fait sa
force et son essence[44]. C'est sous cette impression pnible qu'a
t crite ma lettre du 31 dcembre, dont il vous est facile 
prsent d'apprcier la signification.

[Note 44: Quelques mois aprs la clture de cette discussion,
M. Proudhon, au nom d'une compagnie industrielle, demandait au
gouvernement une garantie de 5 pour % d'intrt, pour certaine
entreprise de transports, entre Chlons et Avignon. Choqu d'une
telle demande de la part de l'aptre du _crdit gratuit_ et de
_l'anarchie_, Bastiat manifesta son impression par une lettre reste
indite, dont nous reproduisons les dernires lignes.

M. Proudhon, dplorant la faiblesse de mes facults intellectuelles,
disait:--Pour ma part, je prfrerais mille fois tre suspect dans
ma franchise que de me voir dpouill du plus bel apanage de l'homme,
de ce qui fait sa force et son essence.--Que M. Proudhon le sache
bien: j'accepte le partage.  moi l'humble intelligence qu'il a plu
 Dieu de me dpartir;  lui, puisqu'il le prfre, d'tre suspect
dans sa franchise.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Je me suis dit: Puisque M. Bastiat ne daigne ni honorer de son
attention ma rponse, ni comparer les faits qui la motivent, ni
faire tat du mouvement historique qui met  nant sa thorie;
puisqu'il est incapable d'entrer avec moi en dialogue et d'entendre
les raisons de son contradicteur, il faut croire qu'il y a en lui
excs de personnalit. C'est un homme, comme l'on dit, qui abonde
dans son propre jugement, et qui,  force de n'couter que soi, s'est
squestr de toute conversation avec ses semblables. Attaquons-le
donc dans son jugement, c'est--dire dans sa conscience, dans sa
personnalit, dans son _moi_.

Voil comment, Monsieur, j'ai t conduit  m'en prendre, non plus 
vos raisonnements, radicalement nuls dans la question, mais  votre
volont. J'ai accus votre bonne foi: c'tait une exprience, je vous
en demande pardon, que je me permettais sur votre individu. Pour
donner corps et figure  mon accusation, j'ai concentr toute notre
discussion sur un fait contemporain, palpable, dcisif, avec lequel
j'ai identifi, non-seulement votre thorie, mais vous-mme, sur la
Banque de France.

La Banque de France, vous ai-je fait observer, est la preuve
vivante de ce que je ne cesse de vous rpter depuis six semaines,
savoir, que si l'intrt fut un jour ncessaire et licite, il y a
aujourd'hui, pour la socit, devoir et possibilit de l'abolir.

Il est prouv, en effet, par la comparaison du capital de la Banque
avec son encaisse, que tout en servant  ses actionnaires l'intrt
dudit capital  4 pour 100, elle peut faire le crdit et l'escompte
 1 pour 100, et raliser encore de beaux bnfices. Elle le peut,
elle le doit: en ne le faisant pas, elle vole. Elle est cause,
par son refus, que le taux des intrts, loyers et fermages, qui
devrait descendre partout  1 pour 100, en maximum, reste lev  3,
4, 5, 6, 7, 8, 10, 12 et 15 pour 100. Elle est cause que le peuple
paie chaque anne aux classes improductives plus de six milliards
de gratifications et pots-de-vin, et que, tandis qu'il pourrait
produire chaque anne vingt milliards de valeurs, il n'en produit
que dix. Donc, ou vous justifierez la Banque de France, ou, si vous
ne le pouvez pas, si vous ne l'osez pas, vous reconnatrez que la
pratique de l'intrt n'est qu'une pratique de transition, qui doit
disparatre dans une socit suprieure.

Voil, monsieur, ce que je vous ai dit, et en termes assez vifs
pour provoquer de votre part,  dfaut d'attention, de comparaison,
de mmoire, sur la question tout historique que je vous avais
jusqu'alors soumise, cet acte simple et tout intuitif de la pense,
lorsqu'elle se trouve en prsence d'un fait, et interroge par _oui_
ou par _non_, je veux dire, un jugement. Vous n'aviez qu' rpondre,
en deux mots, _cela est_, ou _cela n'est pas_, et le procs tait
fini.

_Cela est_, c'est--dire, oui, la Banque de France peut, sans faire
tort  ses actionnaires et se nuire  elle-mme, faire l'escompte  1
pour 100; elle peut donc en vertu de la concurrence qu'elle crerait
par cette diminution, faire baisser le loyer de tous les capitaux, et
du sien propre, au-dessous de 1 pour 100. Et puisque le mouvement de
dcroissance, une fois commenc, ne s'arrterait plus, elle peut, si
elle veut, faire disparatre tout  fait l'intrt. Donc le crdit
pay, quand il ne prend que ce qui lui est d, mne droit au crdit
gratuit; donc l'intrt n'est qu'un fait d'ignorance et de barbarie;
donc l'usure et la rente, dans une dmocratie organise, sont
illicites.

_Cela n'est pas_, c'est--dire, non, il n'est pas vrai, quoi qu'en
dise le bilan publi chaque semaine par la Banque de France, qu'elle
ait un capital de 90 millions et un encaisse de 460 millions; il
n'est pas vrai que cet encaisse norme vienne de la substitution du
papier de banque au numraire dans la circulation commerciale, etc.
etc. Dans ce cas, je vous renvoyais  M. d'Argout,  qui revenait le
dbat.

L'et-on jamais cru, si vous ne nous l'aviez fait voir?  ce fait si
catgorique, si palpitant de la Banque de France, vous ne rpondez
ni _oui_ ni _non_. Vous ne vous doutez seulement pas de l'identit
qui existe entre le fait soumis  votre jugement et votre thorie
de l'intrt. Vous n'apercevez point la synonymie de ces deux
propositions: Oui, la Banque de France peut faire crdit  1 pour
100, donc ma thorie est fausse;--Non, la Banque de France ne peut
pas faire crdit  1 pour 100, donc ma thorie est vraie.

Votre rponse, monument irrcusable d'une intelligence que le Verbe
divin n'illumina jamais, c'est: qu'il ne s'agit pas pour vous de la
Banque de France, mais du capital; que vous ne dfendez point le
privilge de la Banque, mais seulement la lgitimit de l'intrt;
que vous tes pour la libert des banques, comme pour la libert
du prt; que, s'il est possible  la Banque de France de faire le
crdit et l'escompte pour rien, vous ne l'empchez point; que vous
vous bornez  affirmer une chose,  savoir que la notion du capital
suppose et implique ncessairement celle de l'intrt; que le premier
ne va pas sans le second, bien que le second existe quelquefois sans
le premier, etc.

Ainsi, vous tes aussi impuissant  juger qu' observer, comparer
et vous remmorer. Il vous manque cette conscience juridique qui,
en prsence de deux faits identiques ou contraires, prononce:
Oui, l'identit existe; non, l'identit n'existe pas. Sans doute,
puisque vous tes un tre pensant, vous avez des intuitions, des
illuminations, des rvlations; je ne me charge pas, quant  moi,
de dire ce qui se passe dans votre cerveau. Mais,  coup sr, vous
ne raisonnez pas, vous ne rflchissez pas. Quelle espce d'homme
tes-vous, monsieur Bastiat? tes-vous seulement un homme?...

Comment! aprs m'avoir abandonn successivement la mtaphysique, 
laquelle vous n'entendez rien; la philosophie de l'histoire, que
vous traitez de fatalisme; le progrs conomique, dont le dernier
terme est la rduction  l'absurde de l'intrt; vous m'abandonnez
encore la pratique financire, dont le plus magnifique corollaire
est prcisment la conversion du crdit pay en crdit gratuit;
et vous n'en persistez pas moins  soutenir la vrit absolue de
votre thorie, que vous avez ainsi dtruite de vos propres mains!
Vous lchez pied partout; la mtaphysique, l'histoire, l'conomie
sociale, la banque, font successivement dfaut  votre thse, comme
l'attention, la comparaison, la mmoire et le jugement  votre
intelligence? encore une fois, quelle dialectique est la vtre, et
comment voulez-vous qu'on vous prenne?

Et cependant, je ne me suis point dcourag. J'ai voulu aller
jusqu'au bout et tenter un dernier effort. J'ai cru que cette inertie
des facults intellectuelles pouvait provenir de l'absence de
notions, et je me suis flatt de l'esprance de faire jaillir enfin
l'tincelle dans votre me. Vous-mme paraissiez m'indiquer cette
marche, quand vous me disiez: _Convaincu que tout ce dbat repose
sur la_ NOTION _du capital_; et, qu'en consquence, vous essayiez de
m'expliquer ce que vous entendez par capital; puis donc qu'il est
inabordable par la logique, me dis-je, attaquons-le par les notions.
Il serait honteux qu'une pareille discussion finit sans que les deux
adversaires pussent se rendre le tmoignage, que s'ils n'ont pu
s'accorder, au moins ils se sont compris!

J'analyse donc, pour vous exprs, la notion du capital. Cette analyse
termine, je donne la dfinition; j'en dduis les corollaires; puis,
afin de ne laisser aucune ambigut dans les termes, j'appelle  moi
la science du comptable. Je reprsente par critures de commerce, sur
deux tableaux comparatifs, d'un ct la thorie du capital d'aprs
vos ides; de l'autre, cette mme thorie d'aprs les miennes. Je
consacre treize colonnes de la _Voix du Peuple_  cette exposition,
toute de complaisance, mais de laquelle, selon moi, doit sortir une
rvolution conomique, mieux que cela, une science nouvelle.

C'tait une dernire fois vous dire:

Prenez garde! les temps sont changs. Le principe de l'intrt a
puis toutes ses consquences; elles sont aujourd'hui reconnues
immorales, destructives de la flicit publique, mathmatiquement
fausses; la tenue des livres les dment, et, ce qui ne vous laisse
aucune ressource, avec la tenue des livres, la notion mme du
capital. Pour Dieu, soyez donc attentif aux faits que je vous
signale; observez, comparez, synthtisez, jugez, remontez aux
notions: alors seulement vous aurez le droit d'exprimer une opinion.
Vous persisterez dans votre erreur, sans doute, mais du moins votre
erreur sera raisonne; vous vous tromperez en connaissance de cause.

Comment tes-vous sorti de cette preuve? C'est ce que je vais
examiner, en rpondant  votre dernire.

Je laisse de ct votre exorde, magnifique et pompeux dans lequel
vous flicitez la socit du service que je lui ai rendu en dvoilant
le dernier mot du socialisme, et clbrez votre victoire. Je ne
relverai pas davantage certaines plaisanteries sur les _hsitations_
et oscillations de ma polmique: nos lecteurs sont  cet gard
suffisamment instruits. Ils savent que ce que vous appelez en moi
hsitation, n'est autre que la distinction fondamentale que j'ai
faite, ds le premier jour, sur le _pass_ et le _prsent_ de
l'conomie des socits, distinction que j'ai appuye successivement
de toutes les preuves que me fournissaient la mtaphysique,
l'histoire, le progrs, la routine mme, et sur laquelle je
m'efforce, mais inutilement, depuis deux mois, d'appeler votre
attention. Je nglige, en un mot, tout ce qui, dans votre ptre,
n'a point directement trait  la question, et ne m'attache qu'
l'essentiel.

J'avais dfini le capital: TOUTE VALEUR FAITE, _en terres,
instruments de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et
servant, ou pouvant servir  la production_.

Chose singulire! cette dfinition vous agre; vous l'acceptez,
vous vous en emparez. Hlas! mieux et valu pour vous cent fois
la rejeter, avec l'antinomie et la philosophie de l'histoire, que
d'encombrer d'une pareille formule votre entendement! Il faut voir
quel affreux ravage cette terrible dfinition a fait sur votre esprit!

D'abord, vous ne l'avez point du tout comprise. Malgr la peine que
je me suis donne de vous l'expliquer, vous ignorez ce que c'est
qu'une _valeur faite_: sans cela, eussiez-vous fait tenir,  l'un
des personnages que vous mettez en scne, le discours suivant:
Messieurs, si vous voulez mes meubles, mes souliers, mes clous, mes
habits, _qui sont des valeurs faites_, donnez-moi une valeur faite,
c'est--dire vingt francs d'argent?

On appelle _valeur faite_, dans le commerce, une lettre de change,
par exemple, ayant une cause relle, revtue des formes lgales,
mane d'une source connue et solvable, accepte, et au besoin
endosse par des personnes galement solvables et connues, offrant
ainsi triple, quadruple, etc., garantie, et susceptible, par le
nombre et la solidit des cautions, de circuler comme numraire. Plus
il y a de cautions et d'acceptations, mieux la valeur est faite: elle
serait parfaite, si elle avait pour garants et pour accepteurs tous
les citoyens. Telle est la monnaie, la mieux faite de toutes les
valeurs: car, outre qu'elle porte son gage en elle-mme, elle est
revtue de la signature de l'tat, qui la lance dans la circulation
comme une lettre de change, et assure de l'acceptation du public.
Par analogie, je dis que des meubles, des souliers, et tous autres
produits, sont reconnus valeurs faites, non pas lorsque la confection
en est acheve et qu'ils sont exposs  la vente, comme vous le
dites; mais aprs qu'ils ont t apprcis contradictoirement, que
la valeur en a t fixe, la livraison effectue; et cela encore,
seulement, pour celui qui les achte, ou qui consent  les reprendre
au mme prix. C'est ainsi, vous ai-je dit, que le produit devient
capital; et il n'est capital que pour l'acqureur, qui s'en fait
soit un instrument, soit un lment de reproduction. Pour celui-l,
dis-je, et pour lui seul, le produit devient valeur faite, en un mot,
capital.

Ici, Monsieur, j'ai du moins l'avantage que vous ne me contredirez
point. Je suis l'auteur de la dfinition; je sais ce que j'ai voulu
dire; vos paroles dposent de ce que vous avez entendu. Vous ne me
comprenez pas.

Quoi qu'il en soit, et sans y regarder de si prs, vous prenez ma
dfinition du capital pour bonne; vous dites qu'elle suffit  la
discussion. Vous reconnaissez donc, implicitement, que _capital_ et
_produit_ sont, dans la socit, termes synonymes; consquemment,
que toute opration de crdit se rsout,  peine de fraude, dans
un change: deux choses que vous aviez d'abord nies, et que je
vous fliciterais d'avoir enfin comprises, s'il m'tait possible de
croire que vous donnez  mes paroles le sens que je leur applique.
Quoi de plus fcond, en effet, que cette analyse: Puisque la valeur
n'est autre chose qu'une proportion, et que tous les produits sont
ncessairement proportionnels entre eux, il s'ensuit qu'au point de
vue social les produits sont toujours valeurs et valeurs faites:
la diffrence, pour la socit, entre capital et produit, n'existe
pas. Cette diffrence est toute subjective aux individus: elle vient
de l'impuissance o ils se trouvent d'exprimer la proportionnalit
des produits en nombre exact et de leurs efforts pour arriver  une
approximation. Car, ne l'oublions pas, la loi secrte de l'change,
la rgle absolue des transactions, loi non crite mais intuitive,
rgle non de convention mais de nature, c'est de conformer, le plus
possible, les actes de la vie prive aux formules de la vie sociale.

Or, et c'est ce qui fait natre mes doutes, cette dfinition, si
profonde et si nette, du capital, que vous trouvez bon d'accepter;
cette identit du capital et du produit, du crdit et de l'change,
tout cela, Monsieur, est la ngation de votre thorie de l'intrt;
et certes, vous ne vous en doutiez pas? Ds lors, en effet, que la
formule de J. B. Say, _les produits s'changent contre les produits_,
est synonyme de cette autre, _les capitaux s'changent contre les
capitaux_; que la dfinition du capital, par vous accepte, n'est
autre chose que cette synonymie; que tout concourt, dans la socit,
 rendre les faits de commerce de plus en plus conformes  cette loi;
il est vident, _ priori_, qu'un jour doit venir o les relations de
prt, loyer, fermage, intrt, et autres analogues, seront abolies
et converties en rapports d'change; et qu'ainsi la prestation des
capitaux, devenant simplement change de capitaux, et toutes les
affaires se rglant au comptant, l'intrt devra disparatre. L'ide
d'usure, dans cette dfinition du capital, implique contradiction.

C'est ce que vous eussiez infailliblement compris, si, tout en
adoptant ma dfinition du capital, vous lui aviez accord une seule
minute de rflexion. Mais croire que vous allez rflchir sur vos
propres notions; s'imaginer qu'aprs avoir admis un principe, vous
en adopterez les consquences, le mouvement et les lois; c'est, j'en
ai fait la triste exprience, se tromper trangement. Raisonner,
pour vous, c'est contredire  tort et  travers, sans suite et sans
mthode. La notion glisse sur votre esprit sans le pntrer. Vous
prenez le mot, que vous appliquez ensuite  votre guise, et suivant
les proccupations de votre esprit: vous laissez l'ide, le germe,
qui seul fconde l'intelligence et dnoue les difficults.

Je n'avais rien pargn, cependant, pour vous clairer sur le sens
et la porte de ma dfinition, et vous mettre en garde contre elle.
Dsesprant de vous la faire concevoir par la seule mtaphysique
du langage, je l'avais rduite en quations, pour ainsi dire,
algbriques. Car, qu'est-ce que la science du comptable, dont j'ai
fait usage  cette occasion, sinon une sorte d'algbre? Mais voici
bien une autre affaire. Vous raisonnez de la tenue des livres
absolument comme de la valeur faite: il vous tait rserv, aprs
avoir accept une dfinition sans en comprendre les termes, sans en
apercevoir les consquences, d'en nier encore la dmonstration. Mais,
Monsieur, la dmonstration, c'est la dfinition: o donc en tes-vous?

Je lis dans votre lettre du 3 fvrier:

Ayant imagin ces donnes, vous dressez la comptabilit de A, de
B, et celle de la Banque. _Certes cette comptabilit, les donnes
tant admises, est irrprochable. Mais peut-on admettre vos donnes?_
sont-elles conformes  la nature des hommes et des choses?

Ceci, j'ose vous le dire, est le renversement de l'arithmtique et
du sens commun. Mais, Monsieur, si vous aviez eu la plus lgre
teinture de comptabilit, vous n'eussiez pas crit de pareilles
lignes. Vous auriez su que si, comme vous tes forc de l'avouer,
_ma comptabilit est irrprochable_, les donnes conomiques sur
lesquelles je l'ai tablie sont, dans le premier systme, qui est
le vtre, ncessairement fausses; dans le second, qui est le mien,
ncessairement vraies. Telle est l'essence de la comptabilit,
qu'elle ne dpend pas de la certitude de ses donnes; elle ne
souffre pas de _donnes fausses_; elle est, par elle-mme, et malgr
la volont du comptable, la dmonstration de la vrit ou de la
fausset de ses propres donnes. C'est en vertu de cette proprit
que les livres du ngociant font foi en justice, non-seulement
pour lui, mais contre lui; l'erreur, la fraude, le mensonge, les
fausses donnes, enfin, sont incompatibles avec la tenue des livres.
Le banqueroutier est condamn sur le tmoignage de ses critures
beaucoup plus que sur la dnonciation du ministre public. Telle est,
vous dis-je, l'incorruptibilit de cette science, que j'ai signale,
dans mon _Systme des contradictions conomiques_, comme la plus
belle application de la mtaphysique moderne.

Vous parlez de _fausses donnes_. Mais la donne sur laquelle j'ai
tabli ma comptabilit est prcisment la vtre, la donne du
_capital productif d'intrt_. Cette donne tant pour vous rpute
vraie, je la soumets  l'preuve de la comptabilit. J'en fais autant
pour la donne contraire, qui est celle que je dfends. L'opration
faite, vous la proclamez irrprochable; mais comme elle conclut
contre vous, vous vous rcriez que _les donnes sont fausses_. Je
vous demande, monsieur Bastiat, ce que vous avez voulu dire?

Certes, je ne m'tonne plus,  prsent, qu' force de ne pas voir
dans une dfinition ce qui y est, vous ayez fini par dcouvrir ce
qui n'y est point, et que, de bvue en bvue, vous soyez tomb dans
la plus inconcevable hallucination. O donc avez-vous vu, dans
cette comptabilit irrprochable, bien que, selon vous, la donne
en soit fausse, que le systme de crdit que je dfends, c'est le
_papier-monnaie_? Je vous dfie de citer un seul mot de moi, dans
cette longue controverse, qui vous autorise  dire, comme vous le
faites, et, je crois, pour vous tirer d'embarras, que la thorie
du crdit gratuit, c'est la thorie des assignats. Je n'ai pas
dit un mot du systme que je voudrais voir substitu  celui qui
nous gouverne et dans lequel je persiste  voir la cause de tous
les malheurs de la socit. Vous n'avez pas voulu qu'il ft mis
en discussion, ce systme; _vous tes rest sur votre terrain_;
tout ce que j'ai pu faire, 'a t de vous prouver, sans toutefois
me faire comprendre, que la pratique de l'intrt mne droit  la
pratique de la gratuit, et que l'heure est sonne d'accomplir cette
rvolution. De mon systme,  moi, il n'en a jamais t question.
J'ai raisonn constamment sur vos donnes; je me suis tenu, avec
vous, dans les us et coutumes du capital. Relisez ma lettre du 31
dcembre; il ne s'agit point l de la _Banque du Peuple_, mais bien
de la BANQUE DE FRANCE, de cette Banque privilgie, gouverne
par M. d'Argout, que vous ne souponnez point, sans doute, d'tre
partisan du papier-monnaie, ni de la monnaie de papier, ni des
assignats; de cette Banque, enfin, qui, depuis la runion des Banques
dpartementales, et l'mission des billets  100 francs, a vu
continuellement augmenter son encaisse; qui possde aujourd'hui 460
millions de lingots et d'espces; qui finira par engloutir dans ses
caves un milliard de numraire, pour peu que l'administration rduise
encore la coupure des billets, tablisse d'autres succursales, et
que les affaires reprennent; c'est de cette Banque-l que je vous ai
entretenu: l'auriez-vous prise, par hasard, pour une hypothse, et
ses 460 millions d'espces pour une utopie?

Voici ce que je vous ai dit:

Le capital de la Banque de France est de 90 millions; son encaisse
de 460 millions; ses missions de 472: soit donc un capital, ralis
ou garanti, de 382 millions, appartenant au peuple franais, et sur
lequel la Banque ne doit percevoir aucun intrt.

Or, les intrts dus par la Banque  ses actionnaires tant de 4
pour 100 sur un capital de 90 millions; les frais d'administration,
risques compris, 1/2 pour 100; l'accumulation des espces se faisant
d'une manire progressive, et la somme des missions pouvant, sans
danger, tre d'un tiers suprieure  celle de l'encaisse: je dis
que la Banque de France peut, que si elle peut elle doit,  peine
de concussion et de vol, rduire le taux de ses escomptes  1 pour
100, et organiser le crdit foncier, en mme temps que le crdit
commercial. Que me parlez-vous donc de papier-monnaie, d'assignats,
de cours forc, de maximum, de dbiteurs insolvables, d'emprunteurs
sans bonne foi, de travailleurs dbauchs, et autres balivernes?
Que la Banque de France fasse son mtier avec prudence et svrit,
comme elle a fait jusqu' prsent; ce n'est pas mon affaire. Je dis
qu'elle a le pouvoir et le devoir de faire le crdit et l'escompte, 
ceux  qui elle a coutume de le faire,  1 pour 100 l'an, commission
comprise. M. Bastiat me fera-t-il une fois l'honneur de m'entendre?

M. BASTIAT. Pour que les billets d'une Banque soient reus, il faut
qu'ils inspirent confiance;

Pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la Banque ait des
capitaux;

Pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elles les emprunte,
et consquemment qu'elle en paie l'intrt;

Si elle en paie l'intrt, elle ne peut les prter sans intrt.

MOI. Eh bien! Monsieur, la Banque de France a trouv des capitaux
sans intrts; elle possde, en ce moment, 382 millions qui ne lui
appartiennent pas; elle en aura, quand elle voudra, le double 
pareille condition.--Doit-elle faire payer un intrt?

M. BASTIAT. Le temps est prcieux. Le temps, c'est de l'argent,
disent les Anglais. Le temps, c'est l'toffe dont la vie est faite,
dit le Bonhomme Richard.

Faire crdit, c'est accorder du temps.

Sacrifier du temps  autrui, c'est lui sacrifier une chose
prcieuse; un pareil sacrifice ne peut tre gratuit.

MOI. Vous n'y arriverez donc jamais! Je vous ai dit, et je vous
rpte, qu'en matire de crdit, ce qui fait qu'on a besoin de temps,
c'est la difficult de se procurer de l'argent; que cette difficult
tient surtout  l'intrt exig par les dtenteurs d'argent; en sorte
que si l'intrt tait zro, le temps du crdit serait aussi zro.
Or, la Banque de France, dans les conditions que lui fait le public
depuis la rvolution de Fvrier, peut rduire son intrt presque 
zro; qui de vous ou de moi tourne dans le cercle?

M. BASTIAT. Ah! oui... il me semble... je crois comprendre enfin ce
que vous voulez dire. Le public a renonc, en faveur de la Banque,
 l'intrt de 382 millions de billets qui circulent sous sa seule
garantie. Vous demandez s'il n'y aurait pas moyen de faire profiter
le public de cet intrt, ou, ce qui revient au mme, d'organiser une
Banque nationale qui ne pert pas d'intrts. Si je ne me trompe
pas, c'est sur l'observation de ce phnomne que se fonde votre
invention. Ricardo avait conu un plan moins radical, mais analogue,
et je trouve dans Say ces lignes remarquables:

     Cette ide ingnieuse ne laisse qu'une question non rsolue. Qui
     devra jouir de l'intrt de cette somme considrable, mise dans
     la circulation? Serait-ce le gouvernement? Ce ne serait pour lui
     qu'un moyen d'augmenter les abus, tels que les sincures, la
     corruption parlementaire, le nombre des dlateurs de la police,
     et les armes permanentes. Serait-ce une compagnie financire,
     comme la Banque d'Angleterre, la Banque de France? Mais  quoi
     bon faire  une compagnie financire le cadeau des intrts
     pays en dtail par le public?... Telles sont les questions qui
     naissent  ce sujet: peut-tre ne sont-elles pas insolubles.
     Peut-tre y a-t-il des moyens de rendre hautement profitable au
     public l'conomie qui en rsulterait; mais je ne suis pas appel
      dvelopper ici ce nouvel ordre d'ides.

MOI. Eh! Monsieur, votre J. B. Say, avec tout son gnie, est un
imbcile. La question est toute rsolue; c'est que le peuple,
qui fait les fonds, le peuple, qui est ici le seul capitaliste,
le seul commanditaire, le vrai propritaire; le peuple, qui seul
doit profiter de l'intrt, le peuple, dis-je, ne doit pas payer
d'intrts. Est-il au monde quelque chose de plus simple et de plus
juste?

Ainsi, vous convenez, sur la foi de Ricardo et de J. B. Say, qu'il
existe _un moyen de faire profiter le public_, je cite vos propres
expressions, _des intrts qu'il paie  la Banque_, et que ce moyen,
c'est d'organiser une Banque nationale, faisant crdit  zro
d'intrt?

M. BASTIAT. Non pas cela, Dieu m'en prserve! Je reconnais, il est
vrai, que la Banque ne doit pas profiter des intrts pays par le
public pour un capital appartenant au public; je conviens de plus
qu'il existe un moyen de faire profiter desdits intrts le public.
Mais je nie que ce moyen soit celui que vous indiquez;  savoir,
l'organisation d'une Banque nationale; je dis et j'affirme que ce
moyen, c'est la _libert des Banques_!

Libert des banques! Libert du crdit! Oh! pourquoi, monsieur
Proudhon, votre brlante propagande n'a-t-elle pas pris cette
direction?

Je fais grce au lecteur de votre proraison, dans laquelle vous
dplorez mon endurcissement, et m'adjurez, avec un srieux comique,
de substituer  ma formule: _Gratuit du crdit_, la vtre:
_Libert du crdit_, comme si le crdit pouvait tre plus libre que
lorsqu'il ne cote rien! Je n'ai veine au corps, sachez-le bien, qui
rsiste  la libert du crdit: en fait de banque, comme en fait
d'enseignement, l libert est ma loi suprme. Mais je dis que,
jusqu' ce que la libert des banques et la concurrence des banquiers
fassent jouir le public des intrts qu'il leur paie, il serait bon,
utile, constitutionnel, et d'une conomie tout  fait rpublicaine,
de crer, au milieu des autres banques, et en concurrence avec elles,
une Banque nationale faisant provisoirement crdit  1 ou 1/2 pour
100, au risque de ce qui en arriverait. Vous rpugne-t-il de faire
de la Banque de France par le remboursement de ses actionnaires,
cette Banque nationale que je propose? Alors que la Banque de France
restitue les 382 millions d'espces qui appartiennent au public,
et dont elle n'est que la dtentrice. Avec 382 millions on peut
trs-bien organiser une banque; qu'en pensez-vous? Et la plus grosse
de l'univers. En quoi donc cette banque, forme par la commandite de
tout le peuple, ne serait elle pas libre? Faites cela seulement, et
quand vous aurez attach ce grelot rvolutionnaire, quand vous aurez
de la sorte dict le premier acte de la Rpublique dmocratique
et sociale, je me charge de vous dduire les consquences de cette
grande innovation. Vous saurez alors quel est mon systme.

Quant  vous, monsieur Bastiat, qui, conomiste, vous moquez de
la mtaphysique, dont l'conomie politique n'est que l'expression
concrte; qui, membre de l'Institut, ne savez pas mme o en
est la philosophie de votre sicle; qui, auteur d'un livre
intitul _Harmonies conomiques_, probablement par opposition aux
_Contradictions conomiques_[45], ne concevez rien aux harmonies de
l'histoire, et ne voyez dans le progrs qu'un dsolant fatalisme;
qui, champion du capital et de l'intrt, ignorez jusqu'aux principes
de la comptabilit commerciale; qui, concevant enfin,  travers les
ambages d'une imagination effare, et sur la foi de vos auteurs
beaucoup plus que d'aprs votre intime conviction, qu'il est
possible d'organiser, avec les fonds du public, une banque faisant
crdit sans intrt, continuez cependant  protester, au nom de la
_Libert du Crdit_, contre la GRATUIT DU CRDIT: vous tes sans
doute un bon et digne citoyen, un conomiste honnte, un crivain
consciencieux, un reprsentant loyal, un rpublicain fidle, un
vritable ami du peuple: mais vos dernires paroles me donnent le
droit de vous le dire, scientifiquement, monsieur Bastiat, vous tes
un homme mort.

                                                       P. J. PROUDHON.

[Note 45: M. Proudhon s'est tromp dans sa conjecture. Bastiat
n'a pas crit les _Harmonies_ par opposition aux _Contradictions
conomiques_, car, le 5 juin 1845, c'est--dire antrieurement 
l'apparition des _Contradictions_, il communiquait par lettre  un
ami le projet d'crire les _Harmonies sociales_. Rappelons aussi que
Bastiat tait seulement membre _correspondant_ de l'Institut.

                                               (_Note de l'diteur._)]




QUATORZIME LETTRE.

F. BASTIAT  P. J. PROUDHON.

     Droit lgitime de la dfense.--Origine et rsum d'une
     discussion, dont le public est le seul juge.


                                                          7 mars 1850.

La cause est entendue et le dbat est clos, dit M. Proudhon, de
partie se faisant juge. M. Bastiat est condamn...  mort. Je le
condamne dans son intelligence; je le condamne dans son attention,
dans ses comparaisons, dans sa mmoire et dans son jugement; je
le condamne dans sa raison; je le condamne dans sa logique; je le
condamne par induction, par syllogisme, par contradiction, par
identit et par antinomie.

Oh! monsieur Proudhon, vous deviez tre bien en colre quand vous
avez jet sur moi ce cruel anathme!

Il me rappelle la formule de l'excommunication:

_Maledictus sit vivendo, moriendo, manducando, bibendo._

_Maledictus sit intus et exterius._

_Maledictus sit in capillis et in cerebro._

_Maledictus sit in vertice, in oculis, in auriculis, in brachiis_,
etc., etc.; _maledictus sit in pectore et in corde, in renibus, in
genubus, in cruribus, in pedibus, et in unguibus_.

Hlas! toutes les glises se ressemblent, quand elles ont tort, elles
se fchent.

Cependant je rcuse l'arrt, et je proteste contre la clture du
dbat.

Je rcuse l'arrt, parce qu'il n'appartient pas  mon adversaire de
le prononcer. Je ne reconnais pour juge que le public.

Je proteste contre la clture du dbat, parce que, dfendeur, je dois
avoir le dernier mot. M. Chev m'a crit, j'ai rpondu;--M. Proudhon
m'a crit, j'ai rpondu;--il m'a crit de nouveau, j'ai rpondu
derechef;--il lui plat de m'adresser une quatrime, une cinquime,
une sixime lettre. Il me convient de lui faire autant de rponses;
et il a beau dire,  moins que la justice et les convenances ne
soient aussi des _antinomies_, je suis dans mon droit.

Au reste, je me bornerai  me rsumer. Outre que je ne puis continuer
 discuter avec M. Proudhon, malgr lui, et moins encore quand
les personnalits commencent  remplacer les arguments, je serais
aujourd'hui dans une situation trop dfavorable.

M. Proudhon est perscut; partant toutes les prventions, toutes les
sympathies publiques passeraient de son ct. Il avait compromis la
cause du crdit gratuit, voici que le pouvoir la relve en la plaant
sur le pidestal de la perscution. Je n'avais qu'un adversaire, j'en
aurais trois: M. Proudhon, la police et la popularit.

M. Proudhon me reproche deux choses: d'abord, de m'en tenir toujours
 dfendre mon assertion, la _lgitimit de l'intrt_; ensuite, de
ne pas discuter son systme, la _gratuit du crdit_.

Oui, dans chacune de mes lettres, je me suis attach  pntrer, sous
des points de vue divers, la nature intime du capital pour en dduire
la lgitimit de l'intrt. Pour tout esprit logique, cette manire
de procder tait dcisive: car il est bien clair que la chimre du
crdit gratuit s'vapore, si une fois il est dmontr que l'intrt
est lgitime, utile, indestructible, de mme essence que toute autre
rmunration, profit ou salaire;--la juste rcompense d'un sacrifice
de temps et de travail, volontairement alloue  celui qui fait le
sacrifice par celui qui en profite;--en d'autres termes que le _prt_
est une des varits de la _vente_. D'ailleurs, ne devais-je pas
m'efforcer de donner  cette polmique une porte utile? Et quand les
classes laborieuses gares attribuent leurs souffrances au Capital,
quand les flatteurs du peuple, abondant lchement dans le sens de
ses prjugs, ne cessent de l'irriter contre l'_infme_ capital,
l'_infernal_ capital, que pouvais-je faire de mieux que d'exposer
 tous les yeux l'origine et les effets de cette puissance si mal
comprise, puisque aussi bien j'atteignais du mme coup l'objet prcis
de notre polmique?

En procdant ainsi, j'ai fait quelque preuve de patriotisme et
d'abngation. Si je n'avais cout que l'amour-propre de l'crivain,
je me serais born  discuter et rfuter les arguties de M. Proudhon.
Critiquer est un rle facile et brillant; exposer une doctrine sans
y tre oblig, c'est abandonner ce beau rle pour le cder  son
adversaire. Je l'ai fait, cependant, parce que je me proccupais plus
de la polmique que du polmiste, et des lecteurs que de moi-mme[46].

[Note 46: Quelques personnes ont trouv excessive la patience de
Bastiat pendant le cours de cette discussion. Ce paragraphe et
le prcdent motivent parfaitement son attitude. Il attachait un
grand prix  faire pntrer, parmi les ouvriers, quelques vrits
salutaires,  l'aide mme de la _Voix du Peuple_. Ce rsultat, il
fut encourag bientt  s'applaudir de l'avoir poursuivi. Un matin,
peu de jours avant la clture du dbat, il reut la visite de trois
ouvriers, dlgus d'un certain nombre de leurs camarades qui
s'taient rangs sous la bannire _du Crdit gratuit_. Ces ouvriers
venaient le remercier de ses bonnes intentions, de ses efforts
pour les clairer sur une question importante. Ils n'taient point
convertis  la lgitimit et  l'utilit de l'intrt; mais leur foi
dans le principe contraire tait fort branle et ne tenait plus
qu' leurs vives sympathies pour M. Proudhon. Il nous veut beaucoup
de bien, M. Proudhon, disaient-ils, et nous lui devons une grande
reconnaissance. C'est dommage qu'il aille souvent chercher des mots
et des phrases si difficiles  comprendre. Finalement, ils mirent
le voeu que MM Bastiat et Proudhon pussent se mettre d'accord, et se
dclarrent prts  accepter les yeux ferms une solution quelconque,
si elle tait propose de concert par l'un et l'autre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Est-ce  dire que j'aie nglig les arguments de M. Proudhon? Je
montrerai que j'ai rpondu  tous, et d'une manire si catgorique,
qu'il les a tous successivement abandonns. Je n'en veux que cette
preuve: M. Proudhon a fini par o on finit quand on a tort; il s'est
fch.

Je reprends donc la mme marche, et aprs avoir de nouveau appel
l'attention du lecteur sur la nature du capital, je passerai en revue
les arguments de M. Proudhon.

Qu'on me permette de remonter un peu haut, seulement... au Dluge.

Les eaux s'tant retires, Deucalion jeta derrire lui des pierres,
et il en naquit des hommes.

Et ces hommes taient bien  plaindre, car ils n'avaient pas de
capital. Ils taient dpourvus d'armes, de filets, d'instruments,
et ils ne pouvaient en fabriquer, parce que, pour cela, il aurait
fallu qu'ils eussent quelques provisions. Or, c'est  peine s'ils
russissaient  prendre chaque jour assez de gibier pour satisfaire
la faim de chaque jour. Ils se sentaient dans un cercle difficile 
franchir, et ils comprenaient qu'ils n'en auraient t tirs, ni par
tout l'or de la Californie, ni par autant de billets que la Banque du
peuple en pourrait imprimer dans un an, et ils se disaient entre eux:
le capital n'est pas ce qu'on dit.

Cependant, un de ces infortuns, nomm Hellen, plus nergique que les
autres, se dit: je me lverai plus matin, je me coucherai plus tard;
je ne reculerai devant aucune fatigue; je souffrirai la faim et ferai
tant que j'aurai une _avance_ de trois jours de vivres. Ces trois
jours, je les consacrerai  fabriquer un arc et des flches.

Et il russit. A force de travailler et d'pargner, il eut une
provision de gibier. C'est le premier capital qui ait paru dans le
monde depuis le dluge. C'est le point de dpart de tous les progrs.

Et plusieurs se prsentrent pour l'emprunter. Prtez-nous ces
provisions, disaient-ils  Hellen, nous vous en rendrons tout juste
autant dans un an.--Mais Hellen rpondit: Si je vous prtais mes
provisions, je demanderais  partager les avantages que vous en
retireriez; mais j'ai un dessein, j'ai pris assez de peine pour me
mettre en mesure de l'accomplir, et je l'accomplirai.

Et, en effet, il vcut trois jours sur son _travail accumul_, et,
pendant ces trois jours, il fit un arc et des flches.

Un de ses compagnons se prsenta de nouveau, et lui dit: Prte-moi
tes armes, je te les rendrai dans un an.  quoi Hellen rpondit: Mon
capital est prcieux. Nous sommes mille; un seul peut en jouir, et il
est naturel que ce soit moi, puisque je l'ai cr.

Mais, grce  son arc et  ses flches, Hellen put beaucoup plus
facilement que la premire fois accumuler d'autres provisions et
fabriquer d'autres armes.

C'est pourquoi il prtait les unes ou les autres  ses compagnons,
stipulant chaque fois une part pour lui dans l'excdant de gibier
qu'il les mettait  mme de prendre.

Et malgr ce partage, les emprunteurs voyaient leur travail
facilit. Ils accumulaient aussi des provisions, ils fabriquaient
aussi des flches, des filets et d'autres instruments, en sorte
que le capital, devenant de plus en plus abondant, se louait  des
conditions de moins en moins onreuses. Le premier mouvement avait
t imprim  la roue du progrs, elle tournait avec une rapidit
toujours croissante.

Cependant, et bien que la facilit d'emprunter s'accrt sans cesse,
les retardataires se mirent  murmurer, disant: Pourquoi ceux qui
ont des provisions, des flches, des filets, des haches, des scies,
stipulent-ils une part pour eux quand ils nous prtent ces choses?
N'avons-nous pas aussi le droit de vivre et de bien vivre? La
socit ne doit-elle pas nous donner tout ce qui est ncessaire au
dveloppement de nos facults physiques, intellectuelles et morales?
videmment, nous serions plus heureux si nous empruntions pour rien.
C'est donc l'infme capital qui cause notre misre.

Et Hellen les ayant assembls leur dit: Examinez attentivement ma
conduite et celle de tous ceux qui, comme moi, ont russi  se crer
des ressources; vous resterez convaincus que, non-seulement elle ne
vous fait aucun tort, mais qu'elle vous est utile, alors mme que
nous aurions assez mauvais coeur pour ne pas le vouloir. Quand nous
chassons ou pchons, nous attaquons une classe d'animaux que vous
ne pouvez atteindre, de telle sorte que nous vous avons dlivr de
notre rivalit. Il est vrai que, quand vous venez nous emprunter
nos instruments, nous nous rservons une part dans le produit de
votre travail. Mais d'abord cela est juste, car il faut bien que le
ntre ait aussi sa rcompense. Ensuite, cela est ncessaire, car
si vous dcidez que dsormais on prtera les armes et les filets
pour rien, qui fera des armes et des filets? Enfin, et c'est ici
ce qui vous intresse surtout, malgr la rmunration convenue,
l'emprunt, quand vous le faites, vous est toujours profitable, sans
quoi vous ne le feriez pas. Il peut amliorer votre condition, il ne
peut jamais l'empirer; car, considrez que la part que vous cdez
n'est qu'une portion de l'excdant que vous obtenez du fait de
notre capital. Ainsi, aprs cette part paye, il vous reste _plus_,
grce  l'emprunt, que si vous ne l'aviez pas fait, et cet excdant
vous facilite les moyens de faire vous-mmes des provisions et des
instruments, c'est--dire du capital. D'o il suit que les conditions
du prt deviennent tous les jours plus avantageuses aux emprunteurs,
et que vos fils seront,  cet gard, mieux partags que vous.

Ces hommes primitifs se mirent  rflchir sur ce discours, et ils le
trouvrent sens.

Depuis, les relations sociales se sont bien compliques. Le capital a
pris mille formes diverses: les transactions ont t facilites par
l'introduction de la monnaie, des promesses crites, etc., etc.; mais
 travers toutes ces complications, il est deux faits qui sont rests
et resteront ternellement vrais, savoir:

1 Chaque fois qu'un _travail antrieur_ et un _travail actuel_
s'associent dans l'oeuvre de la production, le produit se partage
entre eux, selon certaines proportions.

2 Plus le capital est abondant, plus sa part proportionnelle dans le
produit est rduite. Et comme les capitaux, en augmentant, augmentent
la facilit d'en crer d'autres, il s'ensuit que la condition de
l'emprunteur s'amliore sans cesse.

J'entends qu'on me dit: Qu'avons-nous  faire de vos dmonstrations?
Qui vous conteste l'utilit du capital?

Aussi, ce sur quoi j'appelle la rflexion du lecteur, ce n'est pas
sur l'utilit absolue et non conteste du capital, ni mme sur
son utilit relativement  celui qui le possde, mais bien sur
_l'utilit dont il est  ceux qui ne le possdent pas_. C'est l
qu'est la science conomique, c'est l que se montre l'harmonie des
intrts.

Si la science est impassible, le savant porte dans sa poitrine un
coeur d'homme; toutes ses sympathies sont pour les dshrits de la
fortune, pour ceux de ses frres qui succombent sous le triple joug
des ncessits physiques, intellectuelles et morales non satisfaites.
Ce n'est pas au point de vue de ceux qui regorgent de richesses que
la science des richesses offre de l'intrt. Ce que nous dsirons,
c'est l'approximation constante de tous les hommes vers un niveau
qui s'lve toujours. La question est de savoir si cette volution
humanitaire s'accomplit par la libert ou par la contrainte. Si donc
je n'apercevais pas distinctement comment le capital profite  ceux
mme qui ne le possdent pas, comment, sous un rgime libre, il
s'accrot, s'universalise et se nivelle sans cesse; si j'avais le
malheur de ne voir dans le capital que l'avantage des capitalistes,
et de ne saisir ainsi qu'un ct, et, assurment, le ct le plus
troit et le moins consolant de la science conomique, je me ferais
Socialiste; car, de manire ou d'autre, il faut que l'ingalit
s'efface progressivement, et si la libert ne renfermait pas cette
solution, comme les socialistes je la demanderais  la loi, 
l'tat,  la contrainte,  l'art,  l'utopie. Mais c'est ma joie de
reconnatre que les arrangements artificiels sont superflus l o
la libert suffit, que la pense de Dieu est suprieure  celle du
lgislateur, que la vraie science consiste  comprendre l'oeuvre
divine, non  en imaginer une autre  la place; car c'est bien Dieu
qui a cr les merveilles du monde social comme celles du monde
matriel, et sans doute il n'a pas moins souri  un de ces ouvrages
qu' l'autre: _Et vidit Deus quod esset bonum_. Il ne s'agit donc pas
de changer les lois naturelles, mais de les connatre pour nous y
conformer.

Le capital est comme la lumire.

Dans un hospice, il y avait des aveugles et des clairvoyants. Ceux-l
taient sans doute plus malheureux, mais leur malheur ne provenait
pas de ce que d'autres avaient la facult de voir. Bien au contraire,
dans les arrangements journaliers, ceux qui voyaient rendaient  ceux
qui ne voyaient pas des services que ceux-ci n'auraient jamais pu se
rendre  eux-mmes, et que l'habitude les empchait d'assez apprcier.

Or, la haine, la jalousie, la dfiance vinrent  clater entre les
deux classes. Les clairvoyants disaient: Gardons-nous de dchirer
le voile qui couvre les yeux de nos frres. Si la vue leur tait
rendue, ils se livreraient aux mmes travaux que nous; ils nous
feraient concurrence, ils paieraient moins cher nos services, et que
deviendrions-nous?

De leur ct, les aveugles s'criaient: Le plus grand des biens,
c'est l'galit; et, si comme nos frres, nous ne pouvons voir, il
faut que, comme nous, ils perdent la vue.

Mais un homme, qui avait tudi la nature et les effets des
transactions qui s'accomplissaient dans cet hospice, leur dit:

La passion vous gare. Vous qui voyez, vous souffrez de la ccit de
vos frres, et la communaut atteindrait  une somme de jouissances
matrielles et morales bien suprieure, bien moins chrement
achete, si le don de voir avait t fait  tous. Vous qui ne voyez
pas, rendez grces au Ciel de ce que d'autres voient. Ils peuvent
excuter, et vous aider  excuter une multitude de choses dont vous
profitez et dont vous seriez ternellement privs.

La comparaison cependant pche par un point essentiel. La solidarit
entre les aveugles et les clairvoyants est loin d'tre aussi intime
que celle qui lie les proltaires aux capitalistes; car si ceux qui
voient rendent des services  ceux qui ne voient pas, ces services
ne vont pas jusqu' leur rendre la vue, et l'galit est  jamais
impossible. Mais les capitaux de ceux qui possdent, outre qu'ils
sont actuellement utiles  ceux qui ne possdent pas, facilitent 
ces derniers les moyens d'en acqurir.

Il serait donc plus juste de comparer le capital au langage. Quelle
folie ne serait-ce pas aux enfants[47] de jalouser, dans les
adultes, la facult de parler, et de voir l un principe d'ingalit
irrmdiable; puisque c'est prcisment parce que les adultes parlent
aujourd'hui que les enfants parleront demain!

[Note 47: Enfant, _in fans_, non parlant.]

Supprimez la parole chez les adultes, et vous aurez l'galit dans
l'abrutissement. Laissez la parole libre, et vous ouvrez des chances
 l'galit dans le progrs intellectuel.

De mme, supprimez le capital (et ce serait certes le supprimer
que d'en supprimer la rcompense), et vous aurez l'galit dans la
misre. Laissez le capital libre, et vous aurez la plus grande somme
possible de chances d'galit dans le bien-tre.

Voil l'ide que je me suis efforc de faire sortir de cette
polmique. M. Proudhon me le reproche. Si j'ai un regret, c'est de
n'avoir pas donn  cette ide assez de place. J'en ai t empch
par la ncessit de rpondre aux arguments de mon adversaire qui me
reproche maintenant de n'y avoir rien rpondu. C'est ce qui nous
reste  voir.

La premire objection qui m'a t adresse (elle est de M. Chev)
consiste  dire que je confonds la _proprit_ avec l'_usage_. Celui
qui prte, disait-il, ne cde que l'_usage_ d'une proprit et ne
peut recevoir, en retour, une _proprit dfinitive_.

J'ai rpondu que l'change est lgitime quand il se fait librement et
volontairement entre deux _valeurs_ gales, que l'une de ces valeurs
ft attache ou non  un objet matriel. Or, l'usage d'une proprit
utile a une _valeur_. Si je prte, pour un an, le champ que j'ai
clos, dfrich, dessch; j'ai droit  une rmunration susceptible
d'tre _value_. Pourvu qu'elle soit value librement, encore qu'on
me la paie en objets matriels, comme du froment et de la monnaie,
qu'avez-vous  dire? Voulez-vous donc prohiber les trois quarts
des transactions que les hommes font volontairement entre eux et
probablement parce que cela leur convient? Vous nous parlez toujours
de nous affranchir, et ne nous prsentez jamais que de nouvelles
entraves.

Ici, M. Proudhon intervenant, a abandonn la thorie de M. Chev
et m'a oppos l'_antinomie_. L'intrt est  la fois lgitime et
illgitime, a-t-il dit. Il implique une contradiction, comme la
proprit, comme la libert, comme tout; car _la contradiction est
l'essence mme des phnomnes_. J'ai rpondu que, sur ce principe,
ni lui, ni moi, ni aucun homme, ne pouvait jamais avoir ni tort
ni raison, sur ce sujet; qu'adopter ce point de dpart, c'tait
s'interdire d'arriver jamais  aucune solution, puisque c'tait
proclamer d'avance que toute proposition est  la fois vraie
et fausse. Une telle thorie ne discrdite pas seulement tout
raisonnement, mais elle rcuse jusqu' la facult de raisonner.
Quel est, dans une discussion, le signe auquel on peut reconnatre
qu'un des deux adversaires a tort? C'est d'tre forc d'avouer que
ses propres arguments se contredisent. Or, c'est justement quand M.
Proudhon en est rduit l qu'il triomphe. Je me contredis, donc je
suis dans le vrai, car la contradiction est l'essence des phnomnes.
Certes, je pouvais refuser le combat, si M. Proudhon et insist 
m'imposer pour arme une telle logique.

J'ai t plus loin, cependant, et je me suis donn la peine de
rechercher comment M. Proudhon avait succomb  la thorie des
contradictions. Je l'attribue  ce qu'il conclut de la perfectibilit
 la perfection absolue. Or, il est trs-vrai que la perfection
absolue est pour nous contradictoire et incomprhensible; et c'est
pourquoi nous croyons en Dieu, mais nous ne pouvons l'expliquer.
Nous ne pouvons rien concevoir sans limites, et toute limite est une
imperfection. Oui, l'intrt atteste une imperfection sociale. Il
en est de mme du travail. Nos membres, nos organes, nos yeux, nos
oreilles, notre cerveau, nos nerfs attestent de mme une imperfection
humaine. L'tre parfait n'est pas emprisonn dans de tels appareils.

Mais il n'y a pas de raisonnement plus vicieux que celui qui
consisterait  dire: Puisque l'intrt atteste une imperfection
sociale, pour raliser la perfection sociale; supprimons l'intrt.
C'est justement supprimer le remde au mal. Autant vaudrait dire,
puisque nos nerfs, nos organes, notre cerveau attestent une limite,
et par suite, une imperfection humaine, supprimons toutes ces choses,
et l'homme sera parfait.

Voil ce que j'ai rpondu, et M. Proudhon, que je sache, n'a pas
rpliqu.

Il n'a pas rpliqu, mais il a invoqu la thorie des _compensations_.

Nous ne demandons pas, dit-il, qu'on prte pour rien, mais qu'il n'y
ait plus occasion de prter. Ce  quoi nous aspirons, ce n'est pas
prcisment l'abolition, mais la compensation des intrts. Nous
voulons arriver  ce que, dans tout change, la mise en capital et
travail soit la mme de toutes parts.

Chimre et despotisme, ai-je rpondu. Vous ne ferez jamais qu'un
facteur de M. Bidault fasse entrer dans ses services du _travail
accumul_ et du _travail actuel_ en mmes proportions que le
fabricant de bas. Pourvu que les _valeurs_ changes soient gales,
que vous importe le reste? Vous voulez la compensation? mais vous
l'avez sous le rgime de l'change libre. _valuer_, c'est comparer
du travail actuel  du travail actuel, du travail antrieur,  du
travail antrieur, ou bien enfin, du travail _actuel  du travail
antrieur_. De quel droit voulez-vous supprimer cette dernire nature
d'valuation; et en quoi les hommes seront-ils plus heureux quand ils
seront moins libres?

Voil ce que j'ai rpondu, et M. Proudhon, que je sache, n'a rien
rpliqu.

Il n'a rien rpliqu, mais se fendant  fond contre le capitaliste,
il lui a port cette botte terrible et bien connue: Le capitaliste
n'a pas droit  une rmunration, parce qu'_il ne se prive pas_.
Il ne se prive pas de la chose qu'il cde, puisqu'il ne pourrait
l'utiliser _personnellement_.

J'ai rpondu que c'tait l une misrable quivoque, qui incrimine
la vente aussi bien que le prt. Si l'homme n'tait pas un tre
sociable, il serait oblig de produire directement tous les objets
ncessaires  la satisfaction de ses besoins. Mais il est sociable:
il change. De l la division du travail, et la sparation des
occupations. C'est pourquoi chacun ne fait qu'une chose, et en
fait beaucoup plus qu'il n'en peut personnellement consommer. Cet
excdant, il le troque contre d'autres choses qu'il ne fait pas,
et qui lui sont indispensables. Il travaille pour les autres et
les autres travaillent pour lui. Sans doute, celui qui a fait deux
maisons et n'en habite qu'une _ne se prive pas_ personnellement, en
louant l'autre. Il ne s'en priverait pas davantage en la vendant; et
si, par ce motif, le prix de location est un vol, il en est de mme
du prix de vente. Le chapelier, qui a cent chapeaux dans sa boutique,
quand il en vend un, _ne se prive pas personnellement_, dans ce sens
qu'il ne se rduit pas  aller tte nue. L'diteur des livres de M.
Proudhon, qui en a mille exemplaires dans ses magasins, _ne se prive
pas personnellement_,  mesure de ses ventes, car un seul exemplaire
suffirait  son instruction; l'avocat et le mdecin qui donnent
des conseils, _ne se privent pas_. Ainsi votre objection attaque
non-seulement l'intrt, mais le principe mme des transactions et de
la socit. C'est certainement une chose dplorable d'en tre rduit,
au dix-neuvime sicle,  rfuter srieusement de telles quivoques,
de telles purilits. Voil ce que j'ai rpondu, et M. Proudhon, que
je sache, n'a rien rpliqu.

Il n'a rien rpliqu; mais il s'est mis  invoquer ce qu'on pourrait
appeler la doctrine des mtamorphoses:

L'intrt tait lgitime autrefois, du temps o la violence entachait
toutes les transactions. Il est illgitime aujourd'hui sous le rgime
du droit. Combien n'y a-t-il pas d'institutions qui ont t bonnes,
justes, utiles  l'humanit, et seraient maintenant abusives? Tels
sont l'esclavage, la torture, la polygamie, le combat judiciaire,
etc. _Le progrs, la grande loi de l'humanit, n'est pas autre chose
que cette transformation du bien en mal et du mal en bien._

J'ai rpondu que c'tait l un _fatalisme_ aussi pernicieux en morale
que l'_antinomie_ est funeste en logique. Quoi! selon le caprice des
circonstances, ce qui tait respectable devient odieux, et ce qui
tait inique devient juste! Je repousse de toutes mes forces cette
indiffrence au bien et au mal. Les actes sont bons ou mauvais,
moraux ou immoraux, lgitimes ou illgitimes par eux-mmes, par les
mobiles qui les dterminent, par les consquences qu'ils entranent,
et non par des considrations de temps et de lieux. Jamais je ne
conviendrai que l'esclavage ait t autrefois lgitime et bon; qu'il
a t utile que des hommes en rduisissent d'autres en servitude.
Jamais je ne conviendrai que soumettre un accus  d'inexprimables
tourments, ait t un moyen lgitime et bon de lui faire dire la
vrit. Que l'humanit n'ait pu chapper  ces horreurs, soit. La
perfectibilit tant son essence, le mal doit se trouver  ses
commencements; mais il n'en est pas moins le mal, et au lieu de
seconder la civilisation, il la retarde.

La rmunration volontairement attribue au travail antrieur, la
rcompense librement accorde  un sacrifice de temps, en un mot,
l'intrt est-il une atrocit comme l'esclavage, une absurdit comme
la torture? Il ne suffit pas de l'affirmer, il faut le prouver. De ce
qu'il y avait dans l'antiquit des abus qui ont cess, il ne s'ensuit
pas que tous les usages de ces poques taient des abus et doivent
cesser.

Voil ce que j'ai rpondu  M. Proudhon, qui n'a pas insist.

Il n'a pas insist; mais il a fait une nouvelle et non moins trange
fugue dans l'histoire.

L'intrt, a-t-il dit, est n du _contrat de pacotille_. Quand, pour
une expdition maritime, un homme donnait Navire et Marchandises, et
un autre Talent et Travail, le profit se partageait entre eux dans
des proportions convenues.

Rien de plus naturel et de plus juste, ai-je rpondu, qu'un tel
partage. Seulement, il n'est pas ncessairement attach aux
oprations qui se font par mer. Il embrasse la totalit des
transactions humaines. Vous faites ici une exception de ce qui est
la rgle universelle; et par l vous sapez l'intrt, parce que
l'exception est toujours prvenue d'tre illgitime, tandis que rien
ne prouve mieux la lgitimit d'une rgle que son universalit. Le
jour o un sauvage a prt ses armes sous condition d'avoir une part
dans le gibier, le jour o un pasteur a prt son troupeau  la
condition d'avoir une part dans le crot; ce jour-l, et il remonte
sans doute  l'origine des socits, le principe de l'intrt est
n; car l'intrt n'est que cet arrangement fait entre le travail
antrieur et le travail actuel, qu'il s'agisse d'exploiter la terre,
la mer ou l'air. Depuis, et quand l'exprience a permis ce progrs,
la part du capital, d'alatoire qu'elle tait, est devenue fixe,
comme le mtayage s'est transform en fermage; l'intrt s'est
rgularis sans changer de nature.

Voil ce que j'ai rpondu, et M. Proudhon n'a pas rpliqu.

Il n'a pas rpliqu; mais il s'est jet, contr son habitude, dans
l'argument _sentimentaliste_. Il fallait qu'il ft bien  bout de
ressources pour recourir  celle-l.

Donc, il m'a propos des cas extrmes, o un homme ne pourrait, sans
faire horreur, exiger du prt une rmunration. Par exemple, un riche
propritaire habitant la cte, qui recueillerait un naufrag et lui
prterait des vtements, pourrait-il pousser ses exigences jusqu'
l'extrme limite?

J'ai rpondu  M. Proudhon.... ou plutt M. Proudhon s'tait rpondu
 lui-mme par un autre exemple, d'o il rsulte que dans certains
cas extrmes, la rmunration de la vente, ou mme celle du travail,
serait tout aussi abominable que celle du prt. Il en serait ainsi
de l'homme qui, pour tendre la main  son frre prs d'tre englouti
dans les flots, exigerait le plus grand prix qu'on puisse obtenir
dans ces circonstances.

Ainsi cet argument de M. Proudhon n'attaque pas seulement l'intrt,
mais toute rmunration: moyen certain d'tablir la _gratuit_
universelle.

De plus, il ouvre la porte  toutes ces thories sentimentalistes
(que M. Proudhon combat avec tant de force et de raison) qui veulent
 toute force faire reposer les affaires de ce monde sur le principe
de l'abngation.

Enfin, comme le Prote de la Fable, dont on disait: Pour le vaincre,
il faut l'puiser, M. Proudhon, chass de la _contradiction_  la
_compensation_, de la compensation  la _privation_, de la privation
 la _transformation_, de la transformation  l'_abngation_, a
quitt tout  coup la controverse et est venu  l'_excution_.

Le moyen d'excution qu'il propos pour raliser la gratuit
du crdit, c'est le _papier-monnaie_.--Je ne l'ai pas nomm,
dit-il.--C'est vrai. Mais qu'est-ce donc qu'une banque nationale
prtant  qui en dsire, et gratuitement, de prtendus _capitaux_
sous forme de billets?

videmment nous retrouvons ici cette erreur funeste et si invtre
qui fait confondre l'instrument de l'change avec les objets
changs, erreur dont M. Proudhon, dans ses prcdentes lettres,
laissait apercevoir le germe, quand il disait: Ce ne sont pas les
choses qui font la richesse, mais la circulation.--Et encore, quand
il calculait que l'intrt en France tait  160 pour 100, parce
qu'il comparait toutes les rentes payes au capital en numraire.

J'avais pos  M. Proudhon ce dilemme: ou votre Banque nationale
prtera indistinctement des billets  tous ceux qui se prsenteront;
et en ce cas, la circulation en sera tellement sature, qu'ils seront
dprcis,--ou bien elle ne les livrera qu'avec discernement; et
alors votre but n'est pas atteint.

Il est clair, en effet, que si chacun peut aller se pourvoir gratis
de monnaie fictive  la Banque, et si cette monnaie est reue  sa
valeur normale, les missions n'auront pas de limite et s'lveront
 plus de cinquante milliards, ds la premire anne. L'effet
sera le mme que si l'or et l'argent devenaient aussi communs que
la boue.--L'illusion qui consiste  croire que la richesse se
multiplie, ou mme que la circulation s'active  mesure qu'on accrot
l'instrument de l'change, ne devrait pas entrer dans la tte d'un
publiciste qui, de nos jours, discute des questions conomiques.
Nous savons tous, par notre propre exprience, que le numraire, non
plus que les billets de banque, ne portant pas intrt, chacun n'en
garde dans son coffre ou son portefeuille que le moins possible; et
par consquent la quantit que le public en demande est limite. On
ne peut l'accrotre sans la dprcier, et tout ce qui rsulte de cet
accroissement, c'est que, pour chaque change, il faut deux cus ou
deux billets au lieu d'un.

Ce qui se passe  la Banque de France est une leon qui ne peut
tre perdue. Elle a mis depuis deux ans beaucoup de billets.
Mais le nombre des transactions ne s'en est pas accru. Il dpend
d'autres causes, et ces causes ont agi dans le sens d'une diminution
d'affaires. Aussi, qu'est-il arriv? C'est qu' mesure que la Banque
mettait des billets, le numraire affluait dans ses caves, de telle
sorte qu'un instrument d'change s'est substitu  un autre. Voil
tout.

Je vais plus loin, il se peut que les transactions augmentent sans
que l'instrument des changes s'accroisse. Il se fait plus d'affaires
en Angleterre qu'en France, et cependant la somme runie des billets
et des espces y est moindre. Pourquoi? Parce que les Anglais, par
l'intermdiaire des banquiers, font beaucoup de compensations, de
virements de parties.

Dans les ides de M. Proudhon, sa banque a pour objet de rduire
les payements  des virements de parties. C'est prcisment ce que
font les cus, d'une manire,  la vrit, assez dispendieuse. Les
billets de banque sont un appareil qui arrive au mme rsultat 
moins de frais; et le _Clearing-House_ des Anglais est moins coteux
encore. Mais de quelque manire qu'on s'y prenne pour compenser
les payements, qu'ont de commun ces procds divers, plus ou moins
perfectionns, avec le principe de l'intrt? Y en a-t-il un seul qui
fasse que le travail antrieur ne doive pas tre rmunr et que le
temps n'ait pas son prix?

Gorger la circulation de billets n'est donc le moyen ni d'accrotre
la richesse, ni de dtruire la rente. De plus, livrer des billets 
tout venant, c'est mettre la banque en faillite avant six mois.

Aussi M. Proudhon fuit le premier membre de mon dilemme et se rfugie
dans le second.

Que la Banque fasse son mtier avec prudence et svrit dit-il,
comme elle a fait jusqu' prsent: Cela ne me regarde pas.

Cela ne vous regarde pas! Quoi! vous imaginez une banque nouvelle
qui doit raliser le crdit gratuit pour tout le monde, et quand je
vous demande si elle prtera  tout le monde, vous me rpondez, pour
chapper  la conclusion dont je vous menace, cela ne me regarde pas!

Mais tout en disant que cela ne vous regarde pas, vous ajoutez que
la nouvelle banque fera son mtier avec prudence et svrit. Cela
ne signifie rien, ou cela veut dire qu'elle prtera  ceux qui
peuvent rpondre du remboursement.

Mais alors que devient l'galit qui est votre idole? et ne
voyez-vous pas qu'au lieu de rendre les hommes gaux devant le
crdit, vous constituez une ingalit plus choquante que celle que
vous prtendez dtruire?

En effet, dans votre systme, les riches emprunteront gratis, et les
pauvres ne pourront emprunter  aucun prix.

Quand un riche se prsentera  la banque, on lui dira: Vous tes
solvable, voil des capitaux, nous vous les prtons pour rien.

Mais qu'un ouvrier ose se montrer. On lui dira: O sont vos
garanties, vos terres, vos maisons, vos marchandises?--Je n'ai que
mes bras et ma probit.--Cela ne nous rassure pas, nous devons agir
avec prudence et _svrit_, nous ne pouvons vous prter gratis.--Eh
bien! prtez-nous,  mes compagnons et  moi, aux taux de 4, 5 et 6
pour cent, ce sera une prime d'assurance dont le produit couvrira
vos risques.--Y pensez-vous? notre loi est de prter gratis ou de ne
prter pas du tout. Nous sommes trop bons philanthropes pour rien
faire payer  qui que ce soit, pas plus au pauvre qu'au riche. Voil
pourquoi le riche obtient chez nous du crdit gratuit, et pourquoi
vous n'en aurez ni en payant ni sans payer.

Pour nous faire comprendre les merveilles de son invention, M.
Proudhon la soumet  une preuve dcisive, celle de la _comptabilit_
commerciale.

Il compare deux systmes.

Dans l'un, le travailleur emprunte gratis (nous venons de voir
comment), puis, en vertu de l'axiome, _tout travail laisse un
excdant_, il ralise 10 pour cent de profit.

Dans l'autre, le travailleur emprunte  10 pour cent. L'axiome
conomique ne reparat pas, et il s'ensuit une perte.

Appliquant la comptabilit  ces hypothses, M. Proudhon nous prouve,
par des chiffres, que le travailleur est beaucoup plus heureux dans
un cas que dans l'autre.

Je n'avais pas besoin de la _partie double_ pour en tre convaincu.

Mais je fais observer  M. Proudhon que ses comptes dcident la
question par la question. Je n'ai jamais mis en doute qu'il ne
ft trs-agrable d'avoir, sans rien payer, l'usage de maisons,
bien meubles, de terres bien prpares, d'outils et de machines
bien puissantes. Il serait plus agrable encore que les alouettes
nous tombassent toutes rties dans la bouche, et quand M. Proudhon
voudra, je le lui prouverai par _doit_ et _avoir_.--La question est
prcisment de savoir si tous ces miracles sont possibles.

Je me suis donc permis de faire observer  M. Proudhon que je ne
contestais pas l'exactitude de sa comptabilit, mais bien la ralit
des donnes sur lesquelles elle repose.

Sa rponse est curieuse:

Telle est l'essence de la comptabilit qu'elle ne dpend pas de la
certitude de ses donnes. _Elle ne souffre pas de donnes fausses._
Elle est par elle-mme, et malgr la volont du comptable, la
dmonstration de la vrit ou de la fausset de ses propres donnes:
C'est en vertu de cette proprit que les livres du ngociant font
foi en justice.

J'en demande pardon  M. Proudhon, mais je suis forc de lui dire que
la justice ne se borne pas, comme la Cour des comptes,  examiner si
la tenue des livres est rgulire et si les comptes se balancent.
Elle recherche de plus si l'on n'y a pas introduit des donnes
fausses.

Mais, vraiment, M. Proudhon a une imagination sans pareille pour
inventer des moyens commodes de s'enrichir, et,  sa place, je me
hterais d'abandonner le _crdit gratuit_, comme un appareil surann,
compliqu et contestable. Il est distanc, et de bien loin, par la
_comptabilit_, qui est par elle-mme la dmonstration de la vrit
de ses propres donnes.

Ayez deux sous dans la poche, c'est tout ce qu'il faut. Achetez
une feuille de papier. crivez dessus un compte simul, le plus
californien que vous puissiez trouver dans votre cervelle. Supposez,
par exemple, que vous achetez  bon march et  crdit un navire, que
vous le chargez de sable et de galets ramasss sur le rivage, que
vous expdiez le tout en Angleterre, qu'on vous donne en change un
poids gal en or, argent, dentelles, pierres prcieuses, cochenille,
vanille, parfums, etc.; que de retour en France les acheteurs se
disputent votre opulente cargaison. Mettez  tout cela des chiffres.
Dressez votre comptabilit en parties doubles. Ayez soin qu'elle soit
exacte,--et vous voil  mme de dire de Crsus ce que M. Rothschild
disait d'Aguado: Il a laiss trente millions, je le croyais plus 
l'aise..--Car votre comptabilit, si elle est conforme aux lois de
M. Juvigny, impliquera la _vrit de vos donnes_.

Il n'est encore parvenu  ma connaissance aucun moyen de s'enrichir
plus commode que celui-l; si ce n'est pourtant celui du fils d'Eole.
Je le recommande  M. Proudhon.

Il s'avisa d'aller dans tous les carrefours, o il criait sans
cesse, d'une voix rauque: Peuples de Btique, voulez-vous tre
riches? Imaginez-vous que je le suis beaucoup et que vous l'tes
beaucoup aussi. Mettez-vous tous les matins dans l'esprit que votre
fortune a doubl pendant la nuit. Levez-vous ensuite, et si vous avez
des cranciers, allez les payer avec ce que vous aurez imagin, et
dites-leur d'imaginer  leur tour[48].

[Note 48: CXLIIe lettre persane.]

Mais je laisse l M. Proudhon, et, en terminant cette polmique, je
m'adresse aux socialistes, et les adjure d'examiner impartialement,
non au point de vue des capitalistes, mais dans l'intrt des
travailleurs, les questions suivantes:

La rmunration lgitime d'un homme doit-elle tre identique, soit
qu'il consacre  la production sa journe actuelle, soit qu'il y
consacre, en outre, des instruments, fruit d'un travail antrieur?

Personne n'osera le soutenir. Il y a l deux lments de
rmunration, et qui peut s'en plaindre? Sera-ce l'acheteur du
produit? Mais qui n'aime mieux payer 3 fr. par jour  un menuisier
pourvu d'une scie, que 2 f. 50 c. au mme menuisier, faisant des
planches avec ses dix doigts?

Ici les deux lments de travail et de rmunration sont dans les
mmes mains. Mais s'ils sont spars et s'associent, n'est-il pas
juste, utile, invitable que le produit se partage entre eux selon
certaines proportions?

Quand c'est le capitaliste qui fait l'entreprise  ses risques, la
rmunration du travail se fixe souvent et se nomme _salaire_. Quand
le travailleur entreprend et court les chances, c'est la rmunration
du capital qui se fixe, et elle se nomme _intrt_[49].

[Note 49: Voir le chap. SALAIRES.--_Harmonies con._, tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

On peut croire  des arrangements plus perfectionns,  une
association de risques et de rcompenses plus troite. C'tait
nagure la voie qu'explorait le socialisme. Cette fixit de l'un des
deux termes lui paraissait rtrograde. Je pourrais dmontrer qu'elle
est un progrs; mais _non est hic locus_.

Voici une cole--et elle se dit le socialisme tout entier,--qui va
bien plus loin. Elle affirme que toute rcompense doit tre dnie
 l'un des lments de la production, au capital. Et cette cole a
crit sur son drapeau: _Crdit gratuit_  la place de son ancienne
devise: _La proprit, c'est le vol!_

Socialistes, j'en appelle  votre bonne foi, n'est-ce pas un mme
sens sous d'autres mots?

Il n'est pas possible de contester, en principe, la justice et
l'utilit d'une rpartition entre le capital et le travail.

Reste  savoir quelle est la loi de cette rpartition.

Et vous ne tarderez pas  la trouver dans cette formule: plus l'un
des deux lments abonde relativement  l'autre, plus sa part
proportionnelle se rduit, et rciproquement.

Et s'il en est ainsi, la propagande du crdit gratuit est une
calamit pour la classe ouvrire.

Car, de mme que les capitalistes se feraient tort  eux-mmes si,
aprs avoir proclam l'illgitimit du salaire, ils rduisaient les
travailleurs  mourir ou  s'expatrier; de mme, les travailleurs se
suicident quand, aprs avoir proclam l'illgitimit de l'intrt,
ils forcent le capital  disparatre.

Si cette doctrine funeste se rpand, si la voix du _suffrage
universel_ peut faire supposer qu'elle ne tardera pas  invoquer le
secours de la loi, c'est--dire de la force organise, n'est-il pas
vident que le capital effray, menac de perdre son droit  toute
rcompense, sera contraint de fuir, de se cacher, de se dissiper?
Il y aura moins d'entreprises de tout genre pour un nombre de
travailleurs rest le mme. Le rsultat peut s'exprimer en deux mots:
_hausse de l'intrt et baisse des salaires_.

Il y a des pessimistes qui affirment que c'est l ce que veulent les
socialistes: que l'ouvrier souffre; que l'ordre ne puisse renatre;
que le pays soit toujours sur le bord d'un abme.--S'il existe des
tres assez pervers pour former de tels voeux, que la socit les
fltrisse et que Dieu les juge!

Quant  moi, je n'ai pas  me prononcer sur des intentions
auxquelles, d'ailleurs, je ne puis croire.

Mais je dis: La gratuit du crdit, c'est l'absurdit scientifique,
l'antagonisme des intrts, la haine des classes, la barbarie.

La libert du crdit, c'est l'harmonie sociale, c'est le droit, c'est
le respect de l'indpendance et de la dignit humaine, c'est la foi
dans le progrs et les destines de la socit.

                                                     FRDRIC BASTIAT.




CE QU'ON VOIT

ET

CE QU'ON NE VOIT PAS[50].

[Note 50: Ce pamphlet, publi en juillet 1850, est le dernier que
Bastiat ait crit. Depuis plus d'un an, il tait promis au public.
Voici comment son apparition fut retarde. L'auteur en perdit le
manuscrit lorsqu'il transporta son domicile de la rue de Choiseul
 la rue d'Alger. Aprs de longues et inutiles recherches, il se
dcida  recommencer entirement son oeuvre, et choisit pour base
principale de ses dmonstrations des discours rcemment prononcs 
l'Assemble nationale. Cette tche finie, il se reprocha d'avoir t
trop srieux, jeta au feu le second manuscrit et crivit celui que
nous rimprimons.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Dans la sphre conomique, un acte, une habitude, une institution,
une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une srie d'effets.
De ces effets, le premier seul est immdiat; il se manifeste
simultanment avec sa cause, _on le voit_. Les autres ne se droulent
que successivement, _on ne les voit pas_; heureux si on les _prvoit_.

Entre un mauvais et un bon conomiste, voici toute la diffrence:
l'un s'en tient  l'effet _visible_; l'autre tient compte et de
l'effet qu'on _voit_ et de ceux qu'il faut _prvoir_.

Mais cette diffrence est norme, car il arrive presque toujours que,
lorsque la consquence immdiate est favorable, les consquences
ultrieures sont funestes, et _vice vers_.--D'o il suit que le
mauvais conomiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un
grand mal  venir, tandis que le vrai conomiste poursuit un grand
bien  venir, au risque d'un petit mal actuel.

Du reste, il en est ainsi en hygine, en morale. Souvent, plus le
premier fruit d'une habitude est doux, plus les autres sont amers.
Tmoin: la dbauche, la paresse, la prodigalit. Lors donc qu'un
homme, frapp de l'effet _qu'on voit_, n'a pas encore appris 
discerner ceux _qu'on ne voit pas_, il s'abandonne  des habitudes
funestes, non-seulement par penchant, mais par calcul.

Ceci explique l'volution fatalement douloureuse de l'humanit.
L'ignorance entoure son berceau; donc elle se dtermine dans ses
actes par leurs premires consquences, les seules,  son origine,
qu'elle puisse voir. Ce n'est qu' la longue qu'elle apprend  tenir
compte des autres[51]. Deux matres, bien divers, lui enseignent
cette leon: l'Exprience et la Prvoyance. L'exprience rgente
efficacement mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets
d'un acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons manquer
de finir par savoir que le feu brle,  force de nous brler.  ce
rude docteur, j'en voudrais, autant que possible, substituer un plus
doux: la Prvoyance. C'est pourquoi je rechercherai les consquences
de quelques phnomnes conomiques, opposant  celles _qu'on voit_,
celles _qu'on ne voit pas_.

[Note 51: V. le chap. XX du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]


I. La Vitre casse.

Avez-vous jamais t tmoin de la fureur du bon bourgeois Jacques
Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu  casser un carreau
de vitre? Si vous avez assist  ce spectacle,  coup sr vous
aurez aussi constat que tous les assistants, fussent-ils trente,
semblent s'tre donn le mot pour offrir au propritaire infortun
cette consolation uniforme:  quelque chose malheur est bon. De tels
accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que
deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres?

Or, il y a dans cette formule de condolance toute une thorie, qu'il
est bon de surprendre _flagrante delicto_, dans ce cas trs simple,
attendu que c'est exactement la mme que celle qui, par malheur,
rgit la plupart de nos institutions conomiques.

 supposer qu'il faille dpenser six francs pour rparer le
dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs 
l'industrie vitrire, qu'il l'encourage dans la mesure de six francs
la susdite industrie; je l'accorde, je ne conteste en aucune faon,
on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera sa besogne, touchera
six francs, se frottera les mains et bnira dans son coeur l'enfant
terrible. _C'est ce qu'on voit._

Mais si, par voie de dduction, on arrive  conclure, comme on le
fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela
fait circuler l'argent, qu'il en rsulte un encouragement pour
l'industrie en gnral; je suis oblig de m'crier: halte-l! Votre
thorie s'arrte  _ce qu'on voit_, elle ne tient pas compte de _ce
qu'on ne voit pas_.

_On ne voit pas_ que, puisque notre bourgeois a dpens six francs 
une chose, il ne pourra plus les dpenser  une autre. _On ne voit
pas_ que s'il n'et pas eu de vitre  remplacer, il et remplac,
par exemple, ses souliers culs ou mis un livre de plus dans sa
bibliothque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi
quelconque qu'il ne fera pas.

Faisons donc le compte de l'industrie _en gnral_.

La vitre tant casse, l'industrie vitrire est encourage dans la
mesure de six francs; _c'est ce qu'on voit_.

Si la vitre n'et pas t casse, l'industrie cordonnire (ou toute
autre) et t encourage dans la mesure de six francs; _c'est ce
qu'on ne voit pas_.

Et si l'on prenait en considration _ce qu'on ne voit pas_, parce que
c'est un fait ngatif, aussi bien que _ce que l'on voit_, parce que
c'est un fait positif, on comprendrait qu'il n'y a aucun intrt pour
l'industrie _en gnral_, ou pour l'ensemble du _travail national_, 
ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.

Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.

Dans la premire hypothse, celle de la vitre casse, il dpense six
francs, et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d'une vitre.

Dans la seconde, celle o l'accident ne ft pas arriv, il aurait
dpens six francs en chaussure et aurait eu tout  la fois la
jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.

Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la socit, il faut
conclure de l que, considre dans son ensemble et toute balance
faite de ses travaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de
la vitre casse.

Par o, en gnralisant, nous arrivons  cette conclusion inattendue:
la socit perd la valeur des objets inutilement dtruits,--et
 cet aphorisme qui fera dresser les cheveux sur la tte des
protectionistes: Casser, briser, dissiper, ce n'est pas encourager
le travail national, ou plus brivement: destruction n'est pas
profit.

Que direz-vous, _Moniteur industriel_, que direz-vous, adeptes de ce
bon M. de Saint-Chamans, qui a calcul avec tant de prcision ce que
l'industrie gagnerait  l'incendie de Paris,  raison des maisons
qu'il faudrait reconstruire?

Je suis fch de dranger ses ingnieux calculs, d'autant qu'il en a
fait passer l'esprit dans notre lgislation. Mais je le prie de les
recommencer, en faisant entrer en ligne de compte ce qu'_on ne voit
pas_  ct de ce qu'_on voit_.

Il faut que le lecteur s'attache  bien constater qu'il n'y a pas
seulement deux personnages, mais trois dans le petit drame que
j'ai soumis  son attention. L'un, Jacques Bonhomme, reprsente le
Consommateur, rduit par la destruction  une jouissance au lieu de
deux. L'autre, sous la figure du Vitrier, nous montre le Producteur
dont l'accident encourage l'industrie. Le troisime est le Cordonnier
(ou tout autre industriel) dont le travail est dcourag d'autant par
la mme cause. C'est ce troisime personnage qu'on tient toujours
dans l'ombre et qui, personnifiant _ce qu'on ne voit pas_, est un
lment ncessaire du problme. C'est lui qui nous fait comprendre
combien il est absurde de voir un profit dans une destruction. C'est
lui qui bientt nous enseignera qu'il n'est pas moins absurde de voir
un profit dans une restriction, laquelle n'est aprs tout qu'une
destruction partielle.--Aussi, allez au fond de tous les arguments
qu'on fait valoir en sa faveur, vous n'y trouverez que la paraphrase
de ce dicton vulgaire: _Que deviendraient les vitriers, si l'on ne
cassait jamais de vitres_[52]?

[Note 52: V., au tome IV, le chap. XX de la 1re srie des
_Sophismes_, p. 100 et suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]


II. Le licenciement.

Il en est d'un peuple comme d'un homme. Quand il veut se donner une
satisfaction, c'est  lui de voir si elle vaut ce qu'elle cote.
Pour une nation, la Scurit est le plus grand des biens. Si, pour
l'acqurir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dpenser
cent millions, je n'ai rien  dire. C'est une jouissance achete au
prix d'un sacrifice.

Qu'on ne se mprenne donc pas sur la porte de ma thse.

Un reprsentant propose de licencier cent mille hommes pour soulager
les contribuables de cent millions.

Si l'on se borne  lui rpondre: Ces cent mille hommes et ces
cent millions sont indispensables  la scurit nationale: c'est un
sacrifice; mais, sans ce sacrifice, la France serait dchire par
les factions ou envahie par l'tranger.--Je n'ai rien  opposer
ici  cet argument, qui peut tre vrai ou faux en fait, mais qui ne
renferme pas thoriquement d'hrsie conomique. L'hrsie commence
quand on veut reprsenter le sacrifice lui-mme comme un avantage,
parce qu'il profite  quelqu'un.

Or, je suis bien tromp, ou l'auteur de la proposition ne sera pas
plus tt descendu de la tribune qu'un orateur s'y prcipitera pour
dire:

Licencier cent mille hommes! y pensez-vous? Que vont-ils devenir?
de quoi vivront-ils? sera-ce de travail? mais ne savez-vous pas que
le travail manque partout? que toutes les carrires sont encombres?
Voulez-vous les jeter sur la place pour y augmenter la concurrence et
peser sur le taux des salaires? Au moment o il est si difficile de
gagner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'tat donne du pain
 cent mille individus? Considrez, de plus, que l'arme consomme
du vin, des vtements, des armes, qu'elle rpand ainsi l'activit
dans les fabriques, dans les villes de garnison, et qu'elle est,
en dfinitive, la Providence de ses innombrables fournisseurs.
Ne frmissez-vous pas  l'ide d'anantir cet immense mouvement
industriel?

Ce discours, on le voit, conclut au maintien des cent mille
soldats, abstraction faite des ncessits du service, et par des
considrations conomiques. Ce sont ces considrations seules que
j'ai  rfuter.

Cent mille hommes, cotant aux contribuables cent millions, vivent
et font vivre leurs fournisseurs autant que cent millions peuvent
s'tendre: _c'est ce qu'on voit_.

Mais cent millions, sortis de la poche des contribuables, cessent de
faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs, autant que cent
millions peuvent s'tendre: _c'est ce qu'on ne voit pas_. Calculez,
chiffrez, et dites-moi o est le profit pour la masse?

Quant  moi, je vous dirai o est la _perte_, et, pour simplifier, au
lieu de parler de cent mille hommes et de cent millions, raisonnons
sur un homme et mille francs.

Nous voici dans le village de A. Les recruteurs font la tourne et
y enlvent un homme. Les percepteurs font leur tourne aussi et y
enlvent mille francs. L'homme et la somme sont transports  Metz,
l'une destine  faire vivre l'autre, pendant un an, sans rien
faire. Si vous ne regardez que Metz, oh! vous avez cent fois raison,
la mesure est trs avantageuse; mais si vos yeux se portent sur le
village de A, vous jugerez autrement, car,  moins d'tre aveugle,
vous verrez que ce village a perdu un travailleur et les mille francs
qui rmunraient son travail, et l'activit que, par la dpense de
ces mille francs, il rpandait autour de lui.

Au premier coup d'oeil, il semble qu'il y ait compensation. Le
phnomne qui se passait au village se passe  Metz, et voil
tout. Mais voici o est la perte. Au village, un homme bchait et
labourait: c'tait un travailleur;  Metz, il fait des tte droite
et des tte gauche: c'est un soldat. L'argent et la circulation sont
les mmes dans les deux cas; mais, dans l'un, il y avait trois cents
journes de travail productif; dans l'autre, il y a trois cents
journes de travail improductif, toujours dans la supposition qu'une
partie de l'arme n'est pas indispensable  la scurit publique.

Maintenant, vienne le licenciement. Vous me signalez un surcrot
de cent mille travailleurs, la concurrence stimule et la pression
qu'elle exerce sur le taux des salaires. C'est ce que vous voyez.

Mais voici ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez pas que renvoyer
cent mille soldats, ce n'est pas anantir cent millions, c'est les
remettre aux contribuables. Vous ne voyez pas que jeter ainsi cent
mille travailleurs sur le march, c'est y jeter, du mme coup, les
cent millions destins  payer leur travail; que, par consquent,
la mme mesure qui augmente l'_offre_ des bras en augmente aussi la
_demande_; d'o il suit que votre baisse des salaires est illusoire.
Vous ne voyez pas qu'avant, comme aprs le licenciement, il y a dans
le pays cent millions correspondant  cent mille hommes; que toute la
diffrence consiste en ceci: avant, le pays livre les cent millions
aux cent mille hommes pour ne rien faire; aprs, il les leur livre
pour travailler. Vous ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable
donne son argent, soit  un soldat en change de rien, soit  un
travailleur en change de quelque chose, toutes les consquences
ultrieures de la circulation de cet argent sont les mmes dans les
deux cas; seulement, dans le second cas, le contribuable reoit
quelque chose, dans le premier, il ne reoit rien.--Rsultat: une
perte sche pour la nation.

Le sophisme que je combats ici ne rsiste pas  l'preuve de la
progression, qui est la pierre de touche des principes. Si, tout
compens, tous intrts examins, il y a _profit national_ 
augmenter l'arme, pourquoi ne pas enrler sous les drapeaux toute la
population virile du pays?


III. L'Impt.

Ne vous est-il jamais arriv d'entendre dire:

L'impt, c'est le meilleur placement; c'est une rose fcondante?
Voyez combien de familles il fait vivre, et suivez, par la pense,
ses ricochets sur l'industrie: c'est l'infini, c'est la vie.

Pour combattre cette doctrine, je suis oblig de reproduire la
rfutation prcdente. L'conomie politique sait bien que ses
arguments ne sont pas assez divertissants pour qu'on en puisse dire:
_Repetita placent_. Aussi, comme Basile, elle a arrang le proverbe 
son usage, bien convaincue que dans sa bouche, _Repetita docent_.

Les avantages que les fonctionnaires trouvent  marger, _c'est ce
qu'on voit_. Le bien qui en rsulte pour leurs fournisseurs, _c'est
ce qu'on voit encore_. Cela crve les yeux du corps.

Mais le dsavantage que les contribuables prouvent  se librer,
_c'est ce qu'on ne voit pas_, et le dommage qui en rsulte pour leurs
fournisseurs, _c'est ce qu'on ne voit pas davantage_, bien que cela
dt sauter aux yeux de l'esprit.

Quand un fonctionnaire dpense  son profit _cent sous de plus_,
cela implique qu'un contribuable dpense  son profit _cent sous de
moins_. Mais la dpense du fonctionnaire _se voit_, parce qu'elle se
fait; tandis que celle du contribuable _ne se voit pas_, parce que,
hlas! on l'empche de se faire.

Vous comparez la nation  une terre dessche et l'impt  une pluie
fconde. Soit. Mais vous devriez vous demander aussi o sont les
sources de cette pluie, et si ce n'est pas prcisment l'impt qui
pompe l'humidit du sol et le dessche.

Vous devriez vous demander encore s'il est possible que le sol
reoive autant de cette eau prcieuse par la pluie qu'il en perd par
l'vaporation?

Ce qu'il y a de trs-positif, c'est que, quand Jacques Bonhomme
compte cent sous au percepteur, il ne reoit rien en retour. Quand,
ensuite, un fonctionnaire dpensant ces cent sous, les rend  Jacques
Bonhomme, c'est contre une valeur gale en bl ou en travail. Le
rsultat dfinitif est pour Jacques Bonhomme une perte de cinq francs.

Il est trs-vrai que souvent, le plus souvent si l'on veut, le
fonctionnaire rend  Jacques Bonhomme un service quivalent. En ce
cas, il n'y a pas perte de part ni d'autre, il n'y a qu'change.
Aussi, mon argumentation ne s'adresse-t-elle nullement aux fonctions
utiles. Je dis ceci: si vous voulez crer une fonction, prouvez son
utilit. Dmontrez qu'elle vaut  Jacques Bonhomme, par les services
qu'elle lui rend, l'quivalent de ce qu'elle lui cote. Mais,
abstraction faite de cette utilit intrinsque, n'invoquez pas comme
argument l'avantage qu'elle confre au fonctionnaire,  sa famille et
 ses fournisseurs; n'allguez pas qu'elle favorise le travail.

Quand Jacques Bonhomme donne cent sous  un fonctionnaire contre un
service rellement utile, c'est exactement comme quand il donne cent
sous  un cordonnier contre une paire de souliers. Donnant donnant,
partant quittes. Mais, quand Jacques Bonhomme livre cent sous  un
fonctionnaire, pour n'en recevoir aucun service ou mme pour en
recevoir des vexations, c'est comme s'il les livrait  un voleur. Il
ne sert de rien de dire que le fonctionnaire dpensera ces cent sous
au grand profit du _travail national_; autant en et fait le voleur;
autant en ferait Jacques Bonhomme s'il n'et rencontr sur son chemin
ni le parasite extralgal ni le parasite lgal.

Habituons-nous donc  ne pas juger des choses seulement par _ce qu'on
voit_, mais encore par _ce qu'on ne voit pas_.

L'an pass, j'tais du Comit des finances, car, sous la
Constituante, les membres de l'opposition n'taient pas
systmatiquement exclus de toutes les Commissions; en cela, la
Constituante agissait sagement. Nous avons entendu M. Thiers dire:
J'ai pass ma vie  combattre les hommes du parti lgitimiste et du
parti prtre. Depuis que le danger commun nous a rapprochs, depuis
que je les frquente, que je les connais, que nous nous parlons coeur
 coeur, je me suis aperu que ce ne sont pas les monstres que je
m'tais figurs.

Oui, les dfiances s'exagrent, les haines s'exaltent entre les
partis qui ne se mlent pas; et si la majorit laissait pntrer dans
le sein des Commissions quelques membres de la minorit, peut-tre
reconnatrait-on, de part et d'autre, que les ides ne sont pas aussi
loignes et surtout les intentions aussi perverses qu'on le suppose.

Quoi qu'il en soit, l'an pass, j'tais du Comit des finances.
Chaque fois qu'un de nos collgues parlait de fixer  un chiffre
modr le traitement du Prsident de la Rpublique, des ministres,
des ambassadeurs, on lui rpondait:

Pour le bien mme du service, il faut entourer certaines fonctions
d'clat et de dignit. C'est le moyen d'y appeler les hommes de
mrite. D'innombrables infortunes s'adressent au Prsident de la
Rpublique, et ce serait le placer dans une position pnible que
de le forcer  toujours refuser. Une certaine reprsentation dans
les salons ministriels et diplomatiques est un des rouages des
gouvernements constitutionnels, etc., etc.

Quoique de tels arguments puissent tre controverss, ils mritent
certainement un srieux examen. Ils sont fonds sur l'intrt public,
bien ou mal apprci; et, quant  moi, j'en fais plus de cas que
beaucoup de nos Catons, mus par un esprit troit de lsinerie ou de
jalousie.

Mais ce qui rvolte ma conscience d'conomiste, ce qui me fait rougir
pour la renomme intellectuelle de mon pays, c'est quand on en
vient (ce  quoi on ne manque jamais)  cette banalit, absurde, et
toujours favorablement accueillie:

D'ailleurs, le luxe des grands fonctionnaires encourage les arts,
l'industrie, le travail. Le chef de l'tat et ses ministres ne
peuvent donner des festins et des soires sans faire circuler la vie
dans toutes les veines du corps social. Rduire leurs traitements,
c'est affamer l'industrie parisienne et, par contre-coup, l'industrie
nationale.

De grce, Messieurs, respectez au moins l'arithmtique et ne venez
pas dire devant l'Assemble nationale de France, de peur qu'
sa honte elle ne vous approuve, qu'une addition donne une somme
diffrente, selon qu'on la fait de haut en bas ou de bas en haut.

Quoi! je vais m'arranger avec un terrassier pour qu'il fasse une
rigole dans mon champ, moyennant cent sous. Au moment de conclure
le percepteur me prend mes cent sous et les fait passer au ministre
de l'intrieur; mon march est rompu, mais M. le ministre ajoutera
un plat de plus  son dner. Sur quoi, vous osez affirmer que cette
dpense officielle est un surcrot ajout  l'industrie nationale!
Ne comprenez-vous pas qu'il n'y a l qu'un simple _dplacement_ de
satisfaction et de travail? Un ministre a sa table mieux garnie,
c'est vrai; mais un agriculteur a un champ moins bien dessch, et
c'est tout aussi vrai. Un traiteur parisien a gagn cent sous, je
vous l'accorde; mais accordez-moi qu'un terrassier provincial a
manqu de gagner cinq francs. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le
plat officiel et le traiteur satisfait, _c'est ce qu'on voit_; le
champ noy et le terrassier dsoeuvr, _c'est ce qu'on ne voit pas_.

Bon Dieu! que de peine  prouver, en conomie politique, que deux et
deux font quatre; et, si vous y parvenez, on s'crie: c'est si clair
que c'en est ennuyeux.--Puis on vote comme si vous n'aviez rien
prouv du tout.


IV. Thtres, Beaux-arts.

L'tat doit-il subventionner les arts?

Il y a certes beaucoup  dire Pour et Contre.

En faveur du systme des subventions, on peut dire que les arts
largissent, lvent et potisent l'me d'une nation, qu'ils
l'arrachent  des proccupations matrielles, lui donnent le
sentiment du beau, et ragissent ainsi favorablement sur ses
manires, ses coutumes, ses moeurs et mme sur son industrie.
On peut se demander o en serait la musique en France, sans le
Thtre-Italien et le Conservatoire; l'art dramatique, sans le
Thtre-Franais; la peinture et la sculpture, sans nos collections
et nos muses. On peut aller plus loin et se demander si, sans la
centralisation et par consquent la subvention des beaux-arts, ce
got exquis se serait dvelopp, qui est le noble apanage du travail
franais et impose ses produits  l'univers entier. En prsence de
tels rsultats, ne serait-ce pas une haute imprudence que de renoncer
 cette modique cotisation de tous les citoyens qui, en dfinitive,
ralise, au milieu de l'Europe, leur supriorit et leur gloire?

 ces raisons et bien d'autres, dont je ne conteste pas la force, on
peut en opposer de non moins puissantes. Il y a d'abord, pourrait-on
dire, une question de justice distributive. Le droit du lgislateur
va-t-il jusqu' brcher le salaire de l'artisan pour constituer
un supplment de profits  l'artiste? M. Lamartine disait: Si vous
supprimez la subvention d'un thtre, o vous arrterez-vous dans
cette voie, et ne serez-vous pas logiquement entrans  supprimer
vos Facults, vos Muses, vos Instituts, vos Bibliothques? On
pourrait rpondre: Si vous voulez subventionner tout ce qui est
bon et utile, o vous arrterez-vous dans cette voie, et ne
serez-vous pas entrans logiquement  constituer une liste civile
 l'agriculture,  l'industrie, au commerce,  la bienfaisance, 
l'instruction? Ensuite, est-il certain que les subventions favorisent
le progrs de l'art? C'est une question qui est loin d'tre rsolue,
et nous voyons de nos yeux que les thtres qui prosprent sont ceux
qui vivent de leur propre vie. Enfin, s'levant  des considrations
plus hautes, on peut faire observer que les besoins et les dsirs
naissent les uns des autres et s'lvent dans des rgions de plus
en plus pures[53],  mesure que la richesse publique permet de
les satisfaire; que le gouvernement n'a point  se mler de cette
correspondance, puisque, dans un tat donn de la fortune actuelle,
il ne saurait stimuler, par l'impt, les industries de luxe sans
froisser les industries de ncessit, intervertissant ainsi la
marche naturelle de la civilisation. On peut faire observer que ces
dplacements artificiels des besoins, des gots, du travail et de
la population, placent les peuples dans une situation prcaire et
dangereuse, qui n'a plus de base solide.

[Note 53: V. le chap. III du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Voil quelques-unes des raisons qu'allguent les adversaires de
l'intervention de l'tat, en ce qui concerne l'ordre dans lequel les
citoyens croient devoir satisfaire leurs besoins et leurs dsirs, et
par consquent diriger leur activit. Je suis de ceux, je l'avoue,
qui pensent que le choix, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en
haut, des citoyens, non du lgislateur; et la doctrine contraire me
semble conduire  l'anantissement de la libert et de la dignit
humaines.

Mais, par une dduction aussi fausse qu'injuste, sait-on de quoi on
accuse les conomistes? c'est, quand nous repoussons la subvention,
de repousser la chose mme qu'il s'agit de subventionner, et d'tre
les ennemis de tous les genres d'activit, parce que nous voulons que
ces activits, d'une part soient libres, et de l'autre cherchent en
elles-mmes leur propre rcompense. Ainsi, demandons-nous que l'tat
n'intervienne pas, par l'impt, dans les matires religieuses? nous
sommes des athes. Demandons-nous que l'tat n'intervienne pas, par
l'impt, dans l'ducation? nous hassons les lumires. Disons-nous
que l'tat ne doit pas donner, par l'impt, une valeur factice au
sol,  tel ordre d'industrie? nous sommes les ennemis de la proprit
et du travail. Pensons-nous que l'tat ne doit pas subventionner les
artistes? nous sommes des barbares qui jugeons les arts inutiles.

Je proteste ici de toutes mes forces contre ces dductions. Loin
que nous entretenions l'absurde pense d'anantir la religion,
l'ducation, la proprit, le travail et les arts quand nous
demandons que l'tat protge le libre dveloppement de tous ces
ordres d'activit humaine, sans les soudoyer aux dpens les uns des
autres, nous croyons au contraire que toutes ces forces vives de
la socit se dvelopperaient harmonieusement sous l'influence de
la libert, qu'aucune d'elles ne deviendrait, comme nous le voyons
aujourd'hui, une source de troubles, d'abus, de tyrannie et de
dsordre.

Nos adversaires croient qu'une activit qui n'est ni soudoye ni
rglemente est une activit anantie. Nous croyons le contraire.
Leur foi est dans le lgislateur, non dans l'humanit. La ntre est
dans l'humanit, non dans le lgislateur.

Ainsi, M. Lamartine disait: Au nom de ce principe, il faut _abolir_
les expositions publiques qui font l'honneur et la richesse de ce
pays.

Je rponds  M. Lamartine:  votre point de vue, _ne pas
subventionner_ c'est _abolir_, parce que, partant de cette donne
que rien n'existe que par la volont de l'tat, vous en concluez
que rien ne vit que ce que l'impt fait vivre. Mais je retourne
contre vous l'exemple que vous avez choisi, et je vous fais observer
que la plus grande, la plus noble des expositions, celle qui est
conue dans la pense la plus librale, la plus universelle, et je
puis mme me servir du mot humanitaire, qui n'est pas ici exagr,
c'est l'exposition qui se prpare  Londres, la seule dont aucun
gouvernement ne se mle et qu'aucun impt ne soudoie.

Revenant aux beaux-arts, on peut, je le rpte, allguer pour et
contre le systme des subventions des raisons puissantes. Le lecteur
comprend que, d'aprs l'objet spcial de cet crit, je n'ai ni 
exposer ces raisons, ni  dcider entre elles.

Mais M. Lamartine a mis en avant un argument que je ne puis passer
sous silence, car il rentre dans le cercle trs-prcis de cette tude
conomique.

Il a dit:

     La question conomique, en matire de thtres, se rsume en un
     seul mot: c'est du travail. Peu importe la nature de ce travail,
     c'est un travail aussi fcond, aussi productif que toute autre
     nature de travaux dans une nation. Les thtres, vous le savez,
     ne nourrissent pas moins, ne salarient pas moins, en France, de
     quatre-vingt mille ouvriers de toute nature, peintres, maons,
     dcorateurs, costumiers, architectes, etc., qui sont la vie mme
     et le mouvement de plusieurs quartiers de cette capitale, et, 
     ce titre, ils doivent obtenir vos sympathies!

Vos sympathies!--traduisez: vos subventions.

Et plus loin:

     Les plaisirs de Paris sont le travail et la consommation des
     dpartements, et les luxes du riche sont le salaire et le
     pain de deux cent mille ouvriers de toute espce, vivant de
     l'industrie si multiple des thtres sur la surface de la
     Rpublique, et recevant de ces plaisirs nobles, qui illustrent
     la France, l'aliment de leur vie et le ncessaire de leurs
     familles et de leurs enfants. C'est  eux que vous donnerez
     ces 60,000 fr. (Trs-bien! trs-bien! marques nombreuses
     d'approbation.)

Pour moi, je suis forc de dire: _trs-mal! trs-mal!_ en
restreignant, bien entendu, la porte de ce jugement  l'argument
conomique dont il est ici question.

Oui, c'est aux ouvriers des thtres qu'iront, du moins en partie,
les 60,000 fr. dont il s'agit. Quelques bribes pourront bien s'garer
en chemin. Mme, si l'on scrutait la chose de prs, peut-tre
dcouvrirait-on que le gteau prendra une autre route; heureux les
ouvriers s'il leur reste quelques miettes! Mais je veux bien admettre
que la subvention entire ira aux peintres, dcorateurs, costumiers,
coiffeurs, etc. _C'est ce qu'on voit._

Mais d'o vient-elle? Voil le _revers_ de la question, tout aussi
important  examiner que la _face_. O est la source de ces 60,000
fr.? Et _o iraient-ils_, si un vote lgislatif ne les dirigeait
d'abord vers la rue Rivoli et de l vers la rue Grenelie? _C'est ce
qu'on ne voit pas._

Assurment nul n'osera soutenir que le vote lgislatif a fait clore
cette somme dans l'urne du scrutin; qu'elle est une pure addition
faite  la richesse nationale; que, sans ce vote miraculeux, ces
soixante mille francs eussent t  jamais invisibles et impalpables.
Il faut bien admettre que tout ce qu'a pu faire la majorit, c'est de
dcider qu'ils seraient pris quelque part pour tre envoys quelque
part, et qu'ils ne recevraient une destination que parce qu'ils
seraient dtourns d'une autre.

La chose tant ainsi, il est clair que le contribuable qui aura t
tax  un franc, n'aura plus ce franc  sa disposition. Il est clair
qu'il sera priv d'une satisfaction dans la mesure d'un franc, et que
l'ouvrier, quel qu'il soit, qui la lui aurait procure, sera priv de
salaire dans la mme mesure.

Ne nous faisons donc pas cette purile illusion de croire que le
vote du 16 mai _ajoute_ quoi que ce soit au bien-tre et au travail
national. Il _dplace_ les jouissances, il _dplace_ les salaires,
voil tout.

Dira-t-on qu' un genre de satisfaction et  un genre de travail, il
substitue des satisfactions et des travaux plus urgents, plus moraux,
plus raisonnables? Je pourrais lutter sur ce terrain. Je pourrais
dire: En arrachant 60,000 fr. aux contribuables, vous diminuez les
salaires des laboureurs, terrassiers, charpentiers, forgerons, et
vous augmentez d'autant les salaires des chanteurs, coiffeurs,
dcorateurs et costumiers. Rien ne prouve que cette dernire classe
soit plus intressante que l'autre. M. Lamartine ne l'allgue pas.
Il dit lui-mme que le travail des thtres est _aussi_ fcond,
_aussi_ productif et non _plus_ que tout autre, ce qui pourrait
encore tre contest; car la meilleure preuve que le second n'est pas
aussi fcond que le premier, c'est que celui-ci est appel  soudoyer
celui-l.

Mais cette comparaison entre la valeur et le mrite intrinsque des
diverses natures de travaux n'entre pas dans mon sujet actuel. Tout
ce que j'ai  faire ici, c'est de montrer que si M. Lamartine et les
personnes qui ont applaudi  son argumentation ont vu, de l'oeil
gauche, les salaires gagns par les fournisseurs des comdiens, ils
auraient d voir, de l'oeil droit, les salaires perdus pour les
fournisseurs des contribuables; faute de quoi, ils se sont exposs au
ridicule de prendre un _dplacement_ pour un _gain_. S'ils taient
consquents  leur doctrine, ils demanderaient des subventions 
l'infini; car ce qui est vrai d'un franc et de 60,000 fr., est vrai,
dans des circonstances identiques, d'un milliard de francs.

Quand il s'agit d'impts, messieurs, prouvez-en l'utilit par des
raisons tires du fond, mais non point par cette malencontreuse
assertion: Les dpenses publiques font vivre la classe ouvrire.
Elle a le tort de dissimuler un fait essentiel,  savoir, que
les _dpenses publiques_ se substituent toujours  des _dpenses
prives_, et que, par consquent, elles font bien vivre un ouvrier au
lieu d'un autre, mais n'ajoutent rien au lot de la classe ouvrire
prise en masse. Votre argumentation est fort de mode, mais elle est
trop absurde pour que la raison n'en ait pas raison.


V. Travaux publics.

Qu'une nation, aprs s'tre assure qu'une grande entreprise doit
profiter  la communaut, la fasse excuter sur le produit d'une
cotisation commune, rien de plus naturel. Mais la patience m'chappe,
je l'avoue, quand j'entends allguer  l'appui d'une telle rsolution
cette bvue conomique: C'est d'ailleurs le moyen de crer du
travail pour les ouvriers.

L'tat ouvre un chemin, btit un palais, redresse une rue, perce
un canal; par l, il donne du travail  certains ouvriers, _c'est
ce qu'on voit_; mais il prive de travail certains autres ouvriers,
_c'est ce qu'on ne voit pas_.

Voil la route en cours d'excution. Mille ouvriers arrivent tous les
matins, se retirent tous les soirs, emportent leur salaire, cela est
certain. Si la route n'et pas t dcrte, si les fonds n'eussent
pas t vots, ces braves gens n'eussent rencontr l ni ce travail
ni ce salaire; cela est certain encore.

Mais est-ce tout? L'opration, dans son ensemble, n'embrasse-t-elle
pas autre chose? Au moment o M. Dupin prononce les paroles
sacramentelles: L'Assemble a adopt, les millions descendent-ils
miraculeusement sur un rayon de la lune dans les coffres de MM. Fould
et Bineau? Pour que l'volution, comme on dit, soit complte, ne
faut-il pas que l'tat organise la recette aussi bien que la dpense?
qu'il mette ses percepteurs en campagne et ses contribuables 
contribution?

tudiez donc la question dans ses deux lments. Tout en constatant
la destination que l'tat donne aux millions vots, ne ngligez pas
de constater aussi la destination que les contribuables auraient
donne--et ne peuvent plus donner-- ces mmes millions. Alors,
vous comprendrez qu'une entreprise publique est une mdaille  deux
revers. Sur l'une figure un ouvrier occup, avec cette devise: _Ce
qu'on voit_; sur l'autre, un ouvrier inoccup, avec cette devise _Ce
qu'on ne voit pas_.

Le sophisme que je combats dans cet crit est d'autant plus
dangereux, appliqu aux travaux publics, qu'il sert  justifier les
entreprises et les prodigalits les plus folles. Quand un chemin de
fer ou un pont ont une utilit relle, il suffit d'invoquer cette
utilit. Mais si on ne le peut, que fait-on? On a recours  cette
mystification: Il faut procurer de l'ouvrage aux ouvriers.

Cela dit, on ordonne de faire et de dfaire les terrasses du Champ
de Mars. Le grand Napolon, on le sait, croyait faire oeuvre
philanthropique en faisant creuser et combler des fosss. Il disait
aussi: Qu'importe le rsultat? Il ne faut voir que la richesse
rpandue parmi les classes laborieuses.

Allons au fond des choses. L'argent nous fait illusion. Demander le
concours, sous forme d'argent, de tous les citoyens  une oeuvre
commune, c'est en ralit leur demander un concours en nature; car
chacun d'eux se procure, par le travail, la somme  laquelle il
est tax. Or, que l'on runisse tous les citoyens pour leur faire
excuter, par prestation, une oeuvre utile  tous, cela pourrait se
comprendre; leur rcompense serait dans les rsultats de l'oeuvre
elle-mme. Mais qu'aprs les avoir convoqus, on les assujettisse 
faire des routes o nul ne passera, des palais que nul n'habitera,
et cela, sous prtexte de leur procurer du travail: voil qui serait
absurde et ils seraient, certes, fonds  objecter: De ce travail-l
nous n'avons que faire, nous aimons mieux travailler pour notre
propre compte.

Le procd qui consiste  faire concourir les citoyens en argent et
non en travail ne change rien  ces rsultats gnraux. Seulement,
par ce dernier procd, la perte se rpartirait sur tout le monde.
Par le premier, ceux que l'tat occupe chappent  leur part de
perte, en rajoutant  celle que leurs compatriotes ont dj  subir.

Il y a un article de la Constitution qui porte:

La socit favorise et encourage le dveloppement du travail... par
l'tablissement par l'tat, les dpartements et les communes, de
travaux publics propres  employer les bras inoccups.

Comme mesure temporaire, dans un temps de crise, pendant un hiver
rigoureux, cette intervention du contribuable peut avoir de bons
effets. Elle agit dans le mme sens que les assurances. Elle n'ajoute
rien au travail ni au salaire, mais elle prend du travail et des
salaires sur les temps ordinaires pour en doter, avec perte il est
vrai, des poques difficiles.

Comme mesure permanente, gnrale, systmatique, ce n'est autre chose
qu'une mystification ruineuse, une impossibilit, une contradiction
qui montre un peu de travail stimul qu'_on voit_, et cache beaucoup
de travail empch qu'_on ne voit pas_.


VI. Les intermdiaires.

La socit est l'ensemble des services que les hommes se rendent
forcment ou volontairement les uns aux autres, c'est--dire des
_services publics_ et des _services privs_.

Les premiers, imposs et rglements par la loi, qu'il n'est pas
toujours ais de changer quand il le faudrait, peuvent survivre
longtemps, avec elle,  leur propre utilit, et conserver encore le
nom de _services publics_, mme quand ils ne sont plus des services
du tout, mme quand ils ne sont plus que de publiques vexations.
Les seconds sont du domaine de la volont, de la responsabilit
individuelle. Chacun en rend et en reoit ce qu'il veut, ce qu'il
peut, aprs dbat contradictoire. Ils ont toujours pour eux la
prsomption d'utilit relle, exactement mesure par leur valeur
comparative.

C'est pourquoi ceux-l sont si souvent frapps d'immobilisme, tandis
que ceux-ci obissent  la loi du progrs.

Pendant que le dveloppement exagr des services publics, par la
dperdition de forces qu'il entrane, tend  constituer au sein de la
socit un funeste parasitisme, il est assez singulier que plusieurs
sectes modernes, attribuant ce caractre aux services libres et
privs, cherchent  transformer les professions en fonctions.

Ces sectes s'lvent avec force contre ce qu'elles nomment les
_intermdiaires_. Elles supprimeraient volontiers le capitaliste,
le banquier, le spculateur, l'entrepreneur, le marchand et le
ngociant, les accusant de s'interposer entre la production et la
consommation pour les ranonner toutes deux, sans leur rendre aucune
valeur.--Ou plutt elles voudraient transfrer  l'tat l'oeuvre
qu'ils accomplissent, car cette oeuvre ne saurait tre supprime.

Le sophisme des socialistes sur ce point consiste  montrer au public
ce qu'il paye aux _intermdiaires_ en change de leurs services, et 
lui cacher ce qu'il faudrait payer  l'tat. C'est toujours la lutte
entre ce qui frappe les yeux et ce qui ne se montre qu' l'esprit,
entre _ce qu'on voit_ et _ce qu'on ne voit pas_.

Ce fut surtout en 1847 et  l'occasion de la disette que les coles
socialistes cherchrent et russirent  populariser leur funeste
thorie. Elles savaient bien que la plus absurde propagande a
toujours quelques chances auprs des hommes qui souffrent; _malesuada
fames_.

Donc,  l'aide des grands mots: _Exploitation de l'homme par
l'homme_, _spculation sur la faim_, _accaparement_, elles se mirent
 dnigrer le commerce et  jeter un voile sur ses bienfaits.

Pourquoi, disaient-elles, laisser aux ngociants le soin de faire
venir des subsistances des tats-Unis et de la Crime? Pourquoi
l'tat, les dpartements, les communes n'organisent-ils pas un
service d'approvisionnement et des magasins de rserve? Ils
vendraient au _prix de revient_, et le peuple, le pauvre peuple
serait affranchi du tribut qu'il paye au commerce libre, c'est--dire
goste, individualiste et anarchique.

Le tribut que le peuple paye au commerce, _c'est ce qu'on voit_.
Le tribut que le peuple payerait  l'tat ou  ses agents, dans le
systme socialiste, _c'est ce qu'on ne voit pas_.

En quoi consiste ce prtendu tribut que le peuple paye au commerce?
En ceci: que deux hommes se rendent rciproquement service, en toute
libert, sous la pression de la concurrence et  prix dbattu.

Quand l'estomac qui a faim est  Paris et que le bl qui peut le
satisfaire est  Odessa, la souffrance ne peut cesser que le bl
ne se rapproche de l'estomac. Il y a trois moyens pour que ce
rapprochement s'opre: 1 Les hommes affams peuvent aller eux-mmes
chercher le bl; 2 ils peuvent s'en remettre  ceux qui font ce
mtier; 3 ils peuvent se cotiser et charger des fonctionnaires
publics de l'opration.

De ces trois moyens, quel est le plus avantageux?

En tout temps, en tout pays, et d'autant plus qu'ils sont plus
libres, plus clairs, plus expriments, les hommes ayant
_volontairement_ choisi le second, j'avoue que cela suffit pour
mettre,  mes yeux, la prsomption de ce ct. Mon esprit se refuse 
admettre que l'humanit en masse se trompe sur un point qui la touche
de si prs[54].

[Note 54: L'auteur a souvent invoqu la prsomption de vrit qui
s'attache au _consentement universel_ manifest par la _pratique_ de
tous les hommes. V. notamment au tome IV, page 79, le chap. XIII des
_Sophismes_, puis la page 441; et, au tome VI, l'appendice au chap.
VI, intitul, _Moralit de la richesse_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Examinons cependant.

Que trente-six millions de citoyens partent pour aller chercher 
Odessa le bl dont ils ont besoin, cela est videmment inexcutable.
Le premier moyen ne vaut rien. Les consommateurs ne peuvent agir par
eux-mmes, force leur est d'avoir recours  des _intermdiaires_,
fonctionnaires ou ngociants.

Remarquons cependant que ce premier moyen serait le plus naturel. Au
fond, c'est  celui qui a faim d'aller chercher son bl. C'est une
_peine_ qui le regarde; c'est un _service_ qu'il se doit  lui-mme.
Si un autre,  quelque titre que ce soit, lui rend ce _service_ et
prend cette peine pour lui, cet autre a droit  une compensation.
Ce que je dis ici, c'est pour constater que les services des
intermdiaires portent en eux le principe de la rmunration.

Quoi qu'il en soit, puisqu'il faut recourir  ce que les socialistes
nomment un parasite, quel est, du ngociant ou du fonctionnaire, le
parasite le moins exigeant?

Le commerce (je le suppose libre, sans quoi comment pourrais-je
raisonner?), le commerce, dis-je, est port, par intrt,  tudier
les saisons,  constater jour par jour l'tat des rcoltes, 
recevoir des informations de tous les points du globe,  prvoir
les besoins,  se prcautionner d'avance. Il a des navires tout
prts, des correspondants partout, et son intrt immdiat est
d'acheter au meilleur march possible, d'conomiser sur tous les
dtails de l'opration, et d'atteindre les plus grands rsultats
avec les moindres efforts. Ce ne sont pas seulement les ngociants
franais, mais les ngociants du monde entier qui s'occupent de
l'approvisionnement de la France pour le jour du besoin; et si
l'intrt les porte invinciblement  remplir leur tche aux moindres
frais, la concurrence qu'ils se font entre eux les porte non moins
invinciblement  faire profiter les consommateurs de toutes les
conomies ralises. Le bl arriv, le commerce a intrt  le
vendre au plus tt pour teindre ses risques, raliser ses fonds et
recommencer s'il y a lieu. Dirig par la comparaison des prix, il
distribue les aliments sur toute la surface du pays, en commenant
toujours par le point le plus cher, c'est--dire o le besoin se
fait le plus sentir. Il n'est donc pas possible d'imaginer une
_organisation_ mieux calcule dans l'intrt de ceux qui ont faim, et
la beaut de cette organisation, inaperue des socialistes, rsulte
prcisment de ce qu'elle est libre.-- la vrit, le consommateur
est oblig de rembourser au commerce ses frais de transports, de
transbordements, de magasinage, de commission, etc.; mais dans
quel systme ne faut-il pas que celui qui mange le bl rembourse
les frais qu'il faut faire pour qu'il soit  sa porte? Il y a de
plus  payer la rmunration du _service rendu_: mais, quant  sa
quotit, elle est rduite au _minimum_ possible par la concurrence;
et, quant  sa justice, il serait trange que les artisans de Paris
ne travaillassent pas pour les ngociants de Marseille, quand les
ngociants de Marseille travaillent pour les artisans de Paris.

Que, selon l'invention socialiste, l'tat se substitue au commerce,
qu'arrivera-t-il? Je prie qu'on me signale o sera, pour le public,
l'conomie. Sera-t-elle dans le prix d'achat? Mais qu'on se figure
les dlgus de quarante mille communes arrivant  Odessa  un jour
donn et au jour du besoin; qu'on se figure l'effet sur les prix.
Sera-t-elle dans les frais? Mais faudra-t-il moins de navires,
moins de marins, moins de transbordements, moins de magasinages,
ou sera-t-on dispens de payer toutes ces choses? Sera-t-elle dans
le profit des ngociants? Mais est-ce que vos dlgus et vos
fonctionnaires iront pour rien  Odessa? Est-ce qu'ils voyageront
et travailleront sur le principe de la fraternit? Ne faudra-t-il
pas qu'ils vivent? ne faudra-t-il pas que leur temps soit pay? Et
croyez-vous que cela ne dpassera pas mille fois les deux ou trois
pour cent que gagne le ngociant, taux auquel il est prt  souscrire?

Et puis, songez  la difficult de lever tant d'impts, de rpartir
tant d'aliments. Songez aux injustices, aux abus insparables d'une
telle entreprise. Songez  la responsabilit qui pserait sur le
gouvernement.

Les socialistes qui ont invent ces folies, et qui, aux jours de
malheur, les soufflent dans l'esprit des masses, se dcernent
libralement le titre d'_hommes avancs_, et ce n'est pas sans
quelque danger que l'usage, ce tyran des langues, ratifie le mot et
le jugement qu'il implique. _Avancs!_ ceci suppose que ces messieurs
ont la vue plus longue que le vulgaire; que leur seul tort est d'tre
trop en avant du sicle; et que si le temps n'est pas encore venu de
supprimer certains services libres, prtendus parasites, la faute
en est au public qui est en arrire du socialisme. En mon me et
conscience, c'est le contraire qui est vrai, et je ne sais  quel
sicle barbare il faudrait remonter pour trouver, sur ce point, le
niveau des connaissances socialistes.

Les sectaires modernes opposent sans cesse l'association  la socit
actuelle. Ils ne prennent pas garde que la socit, sous un rgime
libre, est une association vritable, bien suprieure  toutes celles
qui sortent de leur fconde imagination.

lucidons ceci par un exemple:

Pour qu'un homme puisse, en se levant, revtir un habit, il faut
qu'une terre ait t close, dfriche, dessche, laboure,
ensemence d'une certaine sorte de vgtaux; il faut que des
troupeaux s'en soient nourris, qu'ils aient donn leur laine, que
cette laine ait t file, tisse, teinte et convertie en drap;
que ce drap ait t coup, cousu, faonn en vtement. Et cette
srie d'oprations en implique une foule d'autres; car elle suppose
l'emploi d'instruments aratoires, de bergeries, d'usines, de houille,
de machines, de voitures, etc.

Si la socit n'tait pas une association trs-relle, celui qui veut
un habit serait rduit  travailler dans l'isolement, c'est--dire
 accomplir lui-mme les actes innombrables de cette srie, depuis
le premier coup de pioche qui le commence jusqu'au dernier coup
d'aiguille qui le termine.

Mais, grce  la sociabilit qui est le caractre distinctif de
notre espce, ces oprations se sont distribues entre une multitude
de travailleurs, et elles se subdivisent de plus en plus pour le
bien commun,  mesure que, la consommation devenant plus active, un
acte spcial peut alimenter une industrie nouvelle. Vient ensuite
la rpartition du produit, qui s'opre suivant le contingent de
valeur que chacun a apport  l'oeuvre totale. Si ce n'est pas l de
l'association, je demande ce que c'est.

Remarquez qu'aucun des travailleurs n'ayant tir du nant la
moindre particule de matire, ils se sont borns  se rendre des
services rciproques,  s'entr'aider dans un but commun, et que tous
peuvent tre considrs, les uns  l'gard des autres, comme des
_intermdiaires_. Si, par exemple, dans le cours de l'opration,
le transport devient assez important pour occuper une personne, le
filage une seconde, le tissage une troisime, pourquoi la premire
serait-elle regarde comme plus _parasite_ que les deux autres?
Ne faut-il pas que le transport se fasse? Celui qui le fait n'y
consacre-t-il pas du temps et de la peine? n'en pargne-t-il pas
 ses associs? Ceux-ci font-ils plus ou autre chose que lui? Ne
sont-ils pas tous galement soumis pour la rmunration, c'est--dire
pour le partage du produit,  la loi du _prix dbattu_? N'est-ce
pas, en toute libert, pour le bien commun, que cette sparation de
travaux s'opre et que ces arrangements sont pris? Qu'avons-nous
donc besoin qu'un socialiste, sous prtexte d'organisation, vienne
despotiquement dtruire nos arrangements volontaires, arrter la
division du travail, substituer les efforts isols aux efforts
associs et faire reculer la civilisation?

L'association, telle que je la dcris ici, en est-elle moins
association, parce que chacun y entre et sort librement, y choisit
sa place, juge et stipule pour lui-mme sous sa responsabilit, et
y apporte le ressort et la garantie de l'intrt personnel? Pour
qu'elle mrite ce nom, est-il ncessaire qu'un prtendu rformateur
vienne nous imposer sa formule et sa volont et concentrer, pour
ainsi dire, l'humanit en lui-mme?

Plus on examine ces _coles avances_, plus on reste convaincu qu'il
n'y a qu'une chose au fond: l'ignorance se proclamant infaillible et
rclamant le despotisme au nom de cette infaillibilit.

Que le lecteur veuille bien excuser cette digression. Elle
n'est peut-tre pas inutile au moment o, chappes des livres
saint-simoniens, phalanstriens et icariens, les dclamations contre
les Intermdiaires envahissent le journalisme et la tribune, et
menacent srieusement la libert du travail et des transactions.


VII. Restriction.

M. Prohibant (ce n'est pas moi qui l'ai nomm, c'est M. Charles
Dupin, qui depuis... mais alors...), M. Prohibant consacrait son
temps et ses capitaux  convertir en fer le minerai de ses terres.
Comme la nature avait t plus prodigue envers les Belges, ils
donnaient le fer aux Franais  meilleur march que M. Prohibant, ce
qui signifie que tous les Franais, ou la France, pouvaient obtenir
une quantit donne de fer _avec moins de travail_, en l'achetant aux
honntes Flamands. Aussi, guids par leur intrt, ils n'y faisaient
faute, et tous les jours on voyait une multitude de cloutiers,
forgerons, charrons, mcaniciens, marchaux-ferrants et laboureurs,
aller par eux-mmes, ou par des intermdiaires, se pourvoir en
Belgique. Cela dplut fort  M. Prohibant.

D'abord l'ide lui vint d'arrter cet abus par ses propres forces.
C'tait bien le moins, puisque lui seul en souffrait. Je prendrai ma
carabine, se dit-il, je mettrai quatre pistolets  ma ceinture, je
garnirai ma giberne, je ceindrai ma flamberge, et je me porterai,
ainsi quip,  la frontire. L, le premier forgeron, cloutier,
marchal, mcanicien ou serrurier qui se prsente pour faire ses
affaires et non les miennes, je le tue pour lui apprendre  vivre.

Au moment de partir, M. Prohibant fit quelques rflexions qui
temprrent un peu son ardeur belliqueuse. Il se dit: D'abord,
il n'est pas absolument impossible que les acheteurs de fer, mes
compatriotes et ennemis, ne prennent mal la chose, et qu'au lieu de
se laisser tuer, ils ne me tuent moi-mme. Ensuite, mme en faisant
marcher tous mes domestiques, nous ne pourrons garder tous les
passages. Enfin le procd me cotera fort cher, plus cher que ne
vaut le rsultat.

M. Prohibant allait tristement se rsigner  n'tre que libre comme
tout le monde, quand un trait de lumire vint illuminer son cerveau.

Il se rappela qu'il y a  Paris une grande fabrique de lois.
Qu'est-ce qu'une loi? se dit-il. C'est une mesure  laquelle, une
fois dcrte, bonne ou mauvaise, chacun est tenu de se conformer.
Pour l'excution d'icelle, on organise une force publique, et, pour
constituer ladite force publique, on puise dans la nation des hommes
et de l'argent.

Si donc j'obtenais qu'il sortit de la grande fabrique parisienne une
toute petite loi portant: Le fer belge est prohib, j'atteindrais
les rsultats suivants: le gouvernement ferait remplacer les quelques
valets que je voulais envoyer  la frontire par vingt mille fils
de mes forgerons, serruriers, cloutiers, marchaux, artisans,
mcaniciens et laboureurs rcalcitrants. Puis, pour tenir en bonne
disposition de joie et de sant ces vingt mille douaniers, il
leur distribuerait vingt-cinq millions de francs pris  ces mmes
forgerons, cloutiers, artisans et laboureurs. La garde en serait
mieux faite; elle ne me coterait rien, je ne serais pas expos
 la brutalit des brocanteurs, je vendrais le fer  mon prix,
et je jouirais de la douce rcration de voir notre grand peuple
honteusement mystifi. Cela lui apprendrait  se proclamer sans cesse
le prcurseur et le promoteur de tout progrs en Europe. Oh! le trait
serait piquant et vaut la peine d'tre tent.

Donc, M. Prohibant se rendit  la fabrique de lois.--Une autre fois
peut-tre je raconterai l'histoire de ses sourdes menes; aujourd'hui
je ne veux parler que de ses dmarches ostensibles.--Il fit valoir
auprs de MM. les lgislateurs cette considration:

Le fer belge se vend en France  dix francs, ce qui me force de
vendre le mien au mme prix. J'aimerais mieux le vendre  quinze et
ne le puis,  cause de ce fer belge, que Dieu maudisse. Fabriquez
une loi qui dise:--Le fer belge n'entrera plus en France.--Aussitt
j'lve mon prix de cinq francs, et voici les consquences:

Pour chaque quintal de fer que je livrerai au public, au lieu de
recevoir dix francs, j'en toucherai quinze, je m'enrichirai plus
vite, je donnerai plus d'tendue  mon exploitation, j'occuperai plus
d'ouvriers. Mes ouvriers et moi ferons plus de dpense, au grand
avantage de nos fournisseurs  plusieurs lieues  la ronde. Ceux-ci,
ayant plus de dbouchs, feront plus de commandes  l'industrie
et, de proche en proche, l'activit gagnera tout le pays. Cette
bienheureuse pice de cent sous, que vous ferez tomber dans mon
coffre-fort, comme une pierre qu'on jette dans un lac, fera rayonner
au loin un nombre infini de cercles concentriques.

Charms de ce discours, enchants d'apprendre qu'il est si ais
d'augmenter lgislativement la fortune d'un peuple, les fabricants
de lois votrent la Restriction. Que parle-t-on de travail et
d'conomie? disaient-ils.  quoi bon ces pnibles moyens d'augmenter
la richesse nationale, puisqu'un Dcret y suffit?

Et en effet, la loi eut toutes les consquences annonces par M.
Prohibant; seulement elle en eut d'autres aussi, car, rendons-lui
justice, il n'avait pas fait un raisonnement _faux_, mais un
raisonnement _incomplet_. En rclamant un privilge, il en avait
signal les effets qu'_on voit_, laissant dans l'ombre ceux qu'_on
ne voit pas_. Il n'avait montr que deux personnages, quand il y en
a trois en scne. C'est  nous de rparer cet oubli involontaire ou
prmdit.

Oui, l'cu dtourn ainsi lgislativement vers le coffre-fort de M.
Prohibant, constitue un avantage pour lui et pour ceux dont il doit
encourager le travail.--Et si le dcret avait fait descendre cet cu
de la lune, ces bons effets ne seraient contre-balancs par aucuns
mauvais effets compensateurs. Malheureusement ce n'est pas de la lune
que sort la mystrieuse pice de cent sous, mais bien de la poche
d'un forgeron, cloutier, charron, marchal, laboureur, constructeur,
en un mot, de Jacques Bonhomme, qui la donne aujourd'hui, sans
recevoir un milligramme de fer de plus que du temps o il payait dix
francs. Au premier coup d'oeil, on doit s'apercevoir que ceci change
bien la question, car, bien videmment, le _Profit_ de M. Prohibant
est compens par la _Perte_ de Jacques Bonhomme, et tout ce que M.
Prohibant pourra faire de cet cu pour l'encouragement du travail
national, Jacques Bonhomme l'et fait de mme. La pierre n'est jete
sur un point du lac que parce qu'elle a t lgislativement empche
d'tre jete sur un autre.

Donc, _ce qu'on ne voit pas_ compense _ce qu'on voit_, et jusqu'ici
il reste, pour rsidu de l'opration, une injustice, et, chose
dplorable! une injustice perptre par la loi.

Ce n'est pas tout. J'ai dit qu'on laissait toujours dans l'ombre un
troisime personnage. Il faut que je le fasse ici paratre, afin
qu'il nous rvle une _seconde perte_ de cinq francs. Alors nous
aurons le rsultat de l'volution tout entire.

Jacques Bonhomme est possesseur de 15 fr., fruit de ses sueurs.
Nous sommes encore au temps o il est libre. Que fait-il de ses 15
fr.? Il achte un article de modes pour 10 fr., et c'est avec cet
article de modes qu'il paye (ou que l'Intermdiaire paye pour lui)
le quintal de fer belge. Il reste encore  Jacques Bonhomme 5 fr.
Il ne les jette pas dans la rivire, mais (et c'est _ce qu'on ne
voit pas_) il les donne  un industriel quelconque en change d'une
jouissance quelconque, par exemple  un libraire contre le _discours
sur l'Histoire universelle_ de Bossuet.

Ainsi, en ce qui concerne le _travail national_, il est encourag
dans la mesure de 15 fr., savoir:

10 fr. qui vont  l'article Paris;

5 fr. qui vont  la librairie.

Et quant  Jacques Bonhomme, il obtient pour ses 15 fr., deux objets
de satisfaction, savoir:

1 Un quintal de fer;

2 Un livre.

Survient le dcret.

Que devient la condition de Jacques Bonhomme? Que devient celle du
travail national?

Jacques Bonhomme livrant ses 15 fr. jusqu'au dernier centime  M.
Prohibant, contre un quintal de fer, n'a plus que la jouissance de
ce quintal de fer. Il perd la jouissance d'un livre ou de tout autre
objet quivalent. Il perd 5 francs. On en convient; on ne peut pas
ne pas en convenir; on ne peut pas ne pas convenir que, lorsque
la restriction hausse le prix des choses, le consommateur perd la
diffrence.

Mais, dit-on, le _travail national_ la gagne.

Non, il ne la gagne pas; car, depuis le dcret, il n'est encourag
que comme il l'tait avant, dans la mesure de 15 fr.

Seulement, depuis le dcret, les 15 fr. de Jacques Bonhomme vont 
la mtallurgie, tandis qu'avant le dcret ils se partageaient entre
l'article de modes et la librairie.

La violence qu'exerce par lui-mme M. Prohibant  la frontire ou
celle qu'il y fait exercer par la loi peuvent tre juges fort
diffremment, au point de vue moral. Il y a des gens qui pensent que
la spoliation perd toute son immoralit pourvu qu'elle soit lgale.
Quant  moi, je ne saurais imaginer une circonstance plus aggravante.
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que les rsultats
conomiques sont les mmes.

Tournez la chose comme vous voudrez, mais ayez l'oeil sagace et
vous verrez qu'il ne sort rien de bon de la spoliation lgale ou
illgale. Nous ne nions pas qu'il n'en sorte pour M. Prohibant ou
son industrie, ou si l'on veut pour le travail national, un profit
de 5 fr. Mais nous affirmons qu'il en sort aussi deux pertes, l'une
pour Jacques Bonhomme qui paye 15 fr. ce qu'il avait pour 10; l'autre
pour le travail national qui ne reoit plus la diffrence. Choisissez
celle de ces deux pertes avec laquelle il vous plaise de compenser
le profit que nous avouons. L'autre n'en constituera pas moins une
_perte sche_.

Moralit: Violenter n'est pas produire, c'est dtruire. Oh! si
violenter c'tait produire, notre France serait plus riche qu'elle
n'est.


VIII. Les Machines.

Maldiction sur les machines! chaque anne leur puissance
progressive voue au Pauprisme des millions d'ouvriers, en leur
enlevant le travail, avec le travail le salaire, avec le salaire le
Pain! Maldiction sur les machines!

Voil le cri qui s'lve du Prjug vulgaire et dont l'cho retentit
dans les journaux.

Mais maudire les machines, c'est maudire l'esprit humain!

Ce qui me confond, c'est qu'il puisse se rencontrer un homme qui se
sente  l'aise dans une telle doctrine[55].

[Note 55: V. au tome IV, pages 86 et 91, les chap. XIV et XVIII de
la 1re srie des _Sophismes_, et, page 538, les rflexions adresses
 M. Thiers sur le mme sujet; puis, au prsent volume, le chap. XI
ci-aprs.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Car enfin, si elle est vraie, quelle en est la consquence
rigoureuse? C'est qu'il n'y a d'activit, de bien-tre, de richesses,
de bonheur possibles que pour les peuples stupides, frapps
d'immobilisme mental,  qui Dieu n'a pas fait le don funeste de
penser, d'observer, de combiner, d'inventer, d'obtenir de plus grands
rsultats avec de moindres moyens. Au contraire, les haillons, les
huttes ignobles, la pauvret, l'inanition sont l'invitable partage
de toute nation qui cherche et trouve dans le fer, le feu, le
vent, l'lectricit, le magntisme, les lois de la chimie et de la
mcanique, en un mot dans les forces de la nature, un supplment 
ses propres forces, et c'est bien le cas de dire avec Rousseau: Tout
homme qui pense est un animal dprav.

Ce n'est pas tout: si cette doctrine est vraie, comme tous les hommes
pensent et inventent, comme tous, en fait, depuis le premier jusqu'au
dernier, et  chaque minute de leur existence, cherchent  faire
cooprer les forces naturelles,  faire plus avec moins,  rduire
ou leur main-d'oeuvre ou celle qu'ils payent,  atteindre la plus
grande somme possible de satisfactions avec la moindre somme possible
de travail, il faut bien en conclure que l'humanit tout entire
est entrane vers sa dcadence, prcisment par cette aspiration
intelligente vers le progrs qui tourmente chacun de ses membres.

Ds lors il doit tre constat, par la statistique, que les habitants
du Lancastre, fuyant cette patrie des machines, vont chercher du
travail en Irlande, o elles sont inconnues, et, par l'histoire,
que la barbarie assombrit les poques de civilisation, et que la
civilisation brille dans les temps d'ignorance et de barbarie.

videmment, il y a, dans cet amas de contradictions, quelque chose
qui choque et nous avertit que le problme cache un lment de
solution qui n'a pas t suffisamment dgag.

Voici tout le mystre: derrire _ce qu'on voit_ gt _ce qu'on ne voit
pas_. Je vais essayer de le mettre en lumire. Ma dmonstration ne
pourra tre qu'une rptition de la prcdente, car il s'agit d'un
problme identique.

C'est un penchant naturel aux hommes, d'aller, s'ils n'en sont
empchs par la violence, vers le _bon march_,--c'est--dire, vers
ce qui,  satisfaction gale, leur pargne du travail,--que ce bon
march leur vienne d'un habile _Producteur tranger_ ou d'un habile
_Producteur mcanique_.

L'objection thorique qu'on adresse  ce penchant est la mme dans
les deux cas. Dans l'un comme dans l'autre, on lui reproche le
travail qu'en apparence il frappe d'inertie. Or, du travail rendu non
_inerte_, mais _disponible_, c'est prcisment ce qui le dtermine.

Et c'est pourquoi on lui oppose aussi, dans les deux cas, le
mme obstacle pratique, la violence. Le lgislateur _prohibe_ la
concurrence trangre et _interdit_ la concurrence mcanique.--Car
quel autre moyen peut-il exister d'arrter un penchant naturel  tous
les hommes que de leur ter la libert?

Dans beaucoup de pays, il est vrai, le lgislateur ne frappe qu'une
de ces deux concurrences et se borne  gmir sur l'autre. Cela ne
prouve qu'une chose, c'est que, dans ces pays, le lgislateur est
inconsquent.

Cela ne doit pas nous surprendre. Dans une fausse voie, on est
toujours inconsquent, sans quoi on tuerait l'humanit. Jamais on n'a
vu ni on ne verra un principe faux pouss jusqu'au bout. J'ai dit
ailleurs: l'inconsquence est la limite de l'absurdit. J'aurais pu
ajouter: elle en est en mme temps la preuve.

Venons  notre dmonstration; elle ne sera pas longue.

Jacques Bonhomme avait deux francs qu'il faisait gagner  deux
ouvriers.

Mais voici qu'il imagine un arrangement de cordes et de poids qui
abrge le travail de moiti.

Donc il obtient la mme satisfaction, pargne un franc et congdie un
ouvrier.

Il congdie un ouvrier; _c'est ce qu'on voit_.

Et, ne voyant que cela, on dit: Voil comment la misre suit la
civilisation, voil comment la libert est fatale  l'galit.
L'esprit humain a fait une conqute, et aussitt un ouvrier est 
jamais tomb dans le gouffre du pauprisme. Il se peut cependant que
Jacques Bonhomme continue  faire travailler les deux ouvriers, mais
il ne leur donnera plus que dix sous  chacun, car ils se feront
concurrence entre eux et s'offriront au rabais. C'est ainsi que les
riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus
pauvres. Il faut refaire la socit.

Belle conclusion, et digne de l'exorde!

Heureusement, exorde et conclusion, tout cela est faux, parce que,
derrire la moiti du phnomne qu'_on voit_, il y a l'autre moiti
qu'_on ne voit pas_.

On ne voit pas le franc pargn par Jacques Bonhomme et les effets
ncessaires de cette pargne.

Puisque, par suite de son invention, Jacques Bonhomme ne dpense
plus qu'un franc en main-d'oeuvre,  la poursuite d'une satisfaction
dtermine, il lui reste un autre franc.

Si donc il y a dans le monde un ouvrier qui offre ses bras
inoccups, il y a aussi dans le monde un capitaliste qui offre son
franc inoccup. Ces deux lments se rencontrent et se combinent.

Et il est clair comme le jour qu'entre l'offre et la demande du
travail, entre l'offre et la demande du salaire, le rapport n'est
nullement chang.

L'invention et un ouvrier, pay avec le premier franc, font
maintenant l'oeuvre qu'accomplissaient auparavant deux ouvriers.

Le second ouvrier, pay avec le second franc, ralise une oeuvre
nouvelle.

Qu'y a-t-il donc de chang dans le monde? Il y a une satisfaction
nationale de plus, en d'autres termes, l'invention est une conqute
gratuite, un profit gratuit pour l'humanit.

De la forme que j'ai donne  ma dmonstration, on pourra tirer cette
consquence:

C'est le capitaliste qui recueille tout le fruit des machines. La
classe salarie, si elle n'en souffre que momentanment, n'en profite
jamais, puisque, d'aprs vous-mme, elles _dplacent_ une portion du
travail national sans le _diminuer_, il est vrai, mais aussi sans
l'_augmenter_.

Il n'entre pas dans le plan de cet opuscule de rsoudre toutes les
objections. Son seul but est de combattre un prjug vulgaire,
trs-dangereux et trs-rpandu. Je voulais prouver qu'une machine
nouvelle ne met en disponibilit un certain nombre de bras qu'en
mettant aussi, et _forcment_, en disponibilit la rmunration
qui les salarie. Ces bras et cette rmunration se combinent pour
produire ce qu'il tait impossible de produire avant l'invention;
d'o il suit qu'_elle donne pour rsultat dfinitif un accroissement
de satisfactions,  travail gal_.

Qui recueille cet excdant de satisfactions?

Qui? c'est d'abord le capitaliste, l'inventeur, le premier qui se
sert avec succs de la machine, et c'est l la rcompense de son
gnie et de son audace. Dans ce cas, ainsi que nous venons de le
voir, il ralise sur les frais de production une conomie, laquelle,
de quelque manire qu'elle soit dpense (et elle l'est toujours),
occupe juste autant de bras que la machine en a fait renvoyer.

Mais bientt la concurrence le force  baisser son prix de vente dans
la mesure de cette conomie elle-mme.

Et alors ce n'est plus l'inventeur qui recueille le bnfice de
l'invention; c'est l'acheteur du produit, le consommateur, le public,
y compris les ouvriers, en un mot, c'est l'humanit.

Et _ce qu'on ne voit pas_, c'est que l'pargne, ainsi procure  tous
les consommateurs, forme un fonds o le salaire puise un aliment, qui
remplace celui que la machine a tari.

Ainsi, en reprenant l'exemple ci-dessus, Jacques Bonhomme obtient un
produit en dpensant deux francs en salaires.

Grce  son invention, la main-d'oeuvre ne lui cote plus qu'un franc.

Tant qu'il vend le produit au mme prix, il y a un ouvrier de moins
occup  faire ce produit spcial, _c'est ce qu'on voit_; mais il
y a un ouvrier de plus occup par le franc que Jacques Bonhomme a
pargn; _c'est ce qu'on ne voit pas_.

Lorsque, par la marche naturelle des choses, Jacques Bonhomme est
rduit  baisser d'un franc le prix du produit, alors il ne ralise
plus une pargne; alors il ne dispose plus d'un franc pour commander
au travail national une production nouvelle. Mais,  cet gard, son
acqureur est mis  sa place, et cet acqureur, c'est l'humanit.
Quiconque achte le produit le paye un franc de moins, pargne un
franc, et tient ncessairement cette pargne au service du fonds des
salaires: _c'est encore ce qu'on ne voit pas_.

On a donn, de ce problme des machines, une autre solution, fonde
sur les faits.

On a dit: la machine rduit les frais de production, et fait baisser
le prix du produit. La baisse du produit provoque un accroissement
de consommation, laquelle ncessite un accroissement de production,
et, en dfinitive, l'intervention d'autant d'ouvriers ou plus,
aprs l'invention, qu'il en fallait avant. On cite,  l'appui,
l'imprimerie, la filature, la presse, etc.

Cette dmonstration n'est pas scientifique.

Il faudrait en conclure que, si la consommation du produit spcial
dont il s'agit reste stationnaire ou  peu prs, la machine nuirait
au travail.--Ce qui n'est pas.

Supposons que dans un pays tous les hommes portent des chapeaux. Si,
par une machine, on parvient  en rduire le prix de moiti, il ne
s'ensuit pas _ncessairement_ qu'on en consommera le double.

Dira-t-on, dans ce cas, qu'une portion du travail national a t
frappe d'inertie? Oui, d'aprs la dmonstration vulgaire. Non,
selon la mienne; car, alors que dans ce pays on n'achterait pas un
seul chapeau de plus, le fonds entier des salaires n'en demeurerait
pas moins sauf; ce qui irait de moins  l'industrie chapelire se
retrouverait dans l'conomie ralise par tous les consommateurs, et
irait de l salarier tout le travail que la machine a rendu inutile,
et provoquer un dveloppement nouveau de toutes les industries.

Et c'est ainsi que les choses se passent. J'ai vu les journaux  80
fr., ils sont maintenant  48. C'est une conomie de 32 fr. pour les
abonns. Il n'est pas certain; il n'est pas, du moins, ncessaire
que les 32 fr. continuent  prendre la direction de l'industrie du
journaliste; mais ce qui est certain, ce qui est ncessaire, c'est
que, s'ils ne prennent cette direction, ils en prennent une autre.
L'un s'en sert pour recevoir plus de journaux, l'autre pour se mieux
nourrir, un troisime pour se mieux vtir, un quatrime pour se
mieux meubler.

Ainsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste ensemble
dont toutes les parties communiquent par des canaux secrets. Ce qui
est conomis sur l'une profite  toutes. Ce qui importe, c'est de
bien comprendre que jamais, au grand jamais, les conomies n'ont lieu
aux dpens du travail et des salaires[56].

[Note 56: V. au tome VI, les chap. III et VIII.

                                               (_Note de l'diteur._)]


IX. Crdit.

De tous les temps, mais surtout dans les dernires annes, on a song
 universaliser la richesse en universalisant le crdit.

Je ne crois pas exagrer en disant que, depuis la rvolution de
Fvrier, les presses parisiennes ont vomi plus de dix mille brochures
prconisant cette solution du _Problme social_.

Cette solution, hlas! a pour base une pure illusion d'optique, si
tant est qu'une illusion soit une base.

On commence par confondre le numraire avec les produits, puis on
confond le papier-monnaie avec le numraire, et c'est de ces deux
confusions qu'on prtend dgager une ralit.

Il faut absolument, dans cette question, oublier l'argent, la
monnaie, les billets et les autres instruments au moyen desquels
les produits passent de main en main, pour ne voir que les produits
eux-mmes, qui sont la vritable matire du prt.

Car, quand un laboureur emprunte cinquante francs pour acheter une
charrue, ce n'est pas en ralit cinquante francs qu'on lui prte,
c'est la charrue.

Et quand un marchand emprunte vingt mille francs pour acheter une
maison, ce n'est pas vingt mille francs qu'il doit, c'est la maison.

L'argent n'apparat l que pour faciliter l'arrangement entre
plusieurs parties.

Pierre peut n'tre pas dispos  prter sa charrue, et Jacques peut
l'tre  prter son argent. Que fait alors Guillaume? Il emprunte
l'argent de Jacques et, avec cet argent, il achte la charrue de
Pierre.

Mais, en fait, nul n'emprunte de l'argent pour l'argent lui-mme. On
emprunte l'argent pour arriver aux produits.

Or, dans aucun pays, il ne peut se transmettre d'une main  l'autre
plus de produits qu'il n'y en a.

Quelle que soit la somme de numraire et de papier qui circule,
l'ensemble des emprunteurs ne peut recevoir plus de charrues, de
maisons, d'outils, d'approvisionnements, de matires premires, que
l'ensemble des prteurs n'en peut fournir.

Car mettons-nous bien dans la tte que tout emprunteur suppose un
prteur, et que tout emprunt implique un prt.

Cela pos, quel bien peuvent faire les institutions de crdit? c'est
de faciliter, entre les emprunteurs et les prteurs, le moyen de se
trouver et de s'entendre. Mais, ce qu'elles ne peuvent faire, c'est
d'augmenter instantanment la masse des objets emprunts et prts.

Il le faudrait cependant pour que le but des Rformateurs ft
atteint, puisqu'ils n'aspirent  rien moins qu' mettre des charrues,
des maisons, des outils, des approvisionnements, des matires
premires entre les mains de tous ceux qui en dsirent.

Et pour cela qu'imaginent-ils?

Donner au prt la garantie de l'tat.

Approfondissons la matire, car il y a l quelque chose qu'_on voit_
et quelque chose qu'_on ne voit pas_. Tchons de voir les deux
choses.

Supposez qu'il n'y ait qu'une charrue dans le monde et que deux
laboureurs y prtendent.

Pierre est possesseur de la seule charrue qui soit disponible en
France. Jean et Jacques dsirent l'emprunter. Jean, par sa probit,
par ses proprits, par sa bonne renomme, offre des garanties. On
_croit_ en lui; il a du _crdit_. Jacques n'inspire pas de confiance
ou en inspire moins. Naturellement il arrive que Pierre prte sa
charrue  Jean.

Mais voici que, sous l'inspiration socialiste, l'tat intervient et
dit  Pierre: Prtez votre charrue  Jacques, je vous garantis le
remboursement, et cette garantie vaut mieux que celle de Jean, car
il n'a que lui pour rpondre de lui-mme, et moi, je n'ai rien, il
est vrai, mais je dispose de la fortune de tous les contribuables;
c'est avec leurs deniers qu'au besoin je vous payerai le principal et
l'intrt.

En consquence, Pierre prte sa charrue  Jacques: _c'est ce qu'on
voit_.

Et les socialistes se frottent les mains, disant: Voyez comme notre
plan a russi. Grce  l'intervention de l'tat, le pauvre Jacques a
une charrue. Il ne sera plus oblig  bcher la terre; le voil sur
la route de la fortune. C'est un bien pour lui et un profit pour la
nation prise en masse.

Eh non! messieurs, ce n'est pas un profit pour la nation, car voici
ce _qu'on ne voit pas_.

_On ne voit pas_ que la charrue n'a t  Jacques que parce qu'elle
n'a pas t  Jean.

_On ne voit pas_ que, si Jacques laboure au lieu de bcher, Jean sera
rduit  bcher au lieu de labourer.

Que, par consquent, ce qu'on considrait comme un _accroissement_ de
prt n'est qu'un _dplacement_ de prt.

En outre, _on ne voit pas_ que ce dplacement implique deux profondes
injustices.

Injustice envers Jean qui, aprs avoir mrit et conquis le _crdit_
par sa probit et son activit, s'en voit dpouill.

Injustice envers les contribuables, exposs  payer une dette qui ne
les regarde pas.

Dira-t-on que le gouvernement offre  Jean les mmes facilits qu'
Jacques? Mais puisqu'il n'y a qu'une charrue disponible, deux ne
peuvent tre prtes. L'argument revient toujours  dire que, grce 
l'intervention de l'tat, il se fera plus d'emprunts qu'il ne peut se
faire de prts, car la charrue reprsente ici la masse des capitaux
disponibles.

J'ai rduit, il est vrai, l'opration  son expression la plus
simple: mais, prouvez  la mme pierre de touche les institutions
gouvernementales de crdit les plus compliques, vous vous
convaincrez qu'elles ne peuvent avoir que ce rsultat: _dplacer_ le
crdit, non l'_accrotre_. Dans un pays et dans un temps donn, il
n'y a qu'une certaine somme de capitaux en disponibilit et tous se
placent. En garantissant des insolvables, l'tat peut bien augmenter
le nombre des emprunteurs, faire hausser ainsi le taux de l'intrt
(toujours au prjudice du contribuable), mais, ce qu'il ne peut
faire, c'est augmenter le nombre des prteurs et l'importance du
total des prts.

Qu'on ne m'impute point, cependant, une conclusion dont Dieu me
prserve. Je dis que la Loi ne doit point favoriser artificiellement
les emprunts; mais je ne dis pas qu'elle doit artificiellement les
entraver. S'il se trouve, dans notre rgime hypothcaire ou ailleurs,
des obstacles  la diffusion et  l'application du crdit, qu'on les
fasse disparatre; rien de mieux, rien de plus juste. Mais c'est
l, avec la libert, tout ce que doivent demander  la Loi des
Rformateurs dignes de ce nom[57].

[Note 57: V. la fin de la 12e lettre de _Gratuit du crdit_, page
282 et suiv. du prsent volume.

                                               (_Note de l'diteur._)]


X. L'Algrie.

Mais voici quatre orateurs qui se disputent la tribune. Ils parlent
d'abord tous  la fois, puis l'un aprs l'autre. Qu'ont-ils dit? de
fort belles choses assurment sur la puissance et la grandeur de la
France, sur la ncessit de semer pour rcolter, sur le brillant
avenir de notre gigantesque colonie, sur l'avantage de dverser au
loin le _trop-plein_ de notre population, etc., etc.; magnifiques
pices d'loquence, toujours ornes de cette proraison:

Votez cinquante millions (plus ou moins) pour faire en Algrie
des ports et des routes, pour y transporter des colons, leur btir
des maisons, leur dfricher des champs. Par l vous aurez soulag
le travailleur franais, encourag le travail africain, et fait
fructifier le commerce marseillais. C'est tout profit.

Oui, cela est vrai, si l'on ne considre lesdits cinquante millions
qu' partir du moment o l'tat les dpense, si l'on regarde o
ils vont, non d'o ils viennent; si l'on tient compte seulement du
bien qu'ils feront en sortant du coffre des percepteurs, et non du
mal qu'on a produit, non plus que du bien qu'on a empch, en les y
faisant entrer; oui,  ce point de vue born, tout est profit. La
maison btie en Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le port creus en
Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le travail provoqu en Barbarie,
c'est _ce qu'on voit_; quelques bras de moins en France, c'est _ce
qu'on voit_; un grand mouvement de marchandises  Marseille, _c'est
toujours ce qu'on voit_.

Mais il y a autre chose _qu'on me voit pas_. C'est que les cinquante
millions dpenss par l'tat ne peuvent plus l'tre, comme ils
l'auraient t, par le contribuable. De tout le bien attribu  la
dpense publique excute, il faut donc dduire tout le mal de la
dpense prive empche;-- moins qu'on n'aille jusqu' dire que
Jacques Bonhomme n'aurait rien fait des pices de cent sous qu'il
avait bien gagnes et que l'impt lui ravit; assertion absurde, car
s'il s'est donn la peine de les gagner, c'est qu'il esprait avoir
la satisfaction de s'en servir. Il aurait fait relever la clture
de son jardin, et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il
aurait fait marner son champ et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne
voit pas_. Il aurait ajout un tage  sa chaumire et ne le peut
plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il aurait augment son outillage
et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il se serait
mieux nourri, mieux vtu, il aurait mieux fait instruire ses fils,
il aurait arrondi la dot de sa fille et ne le peut plus, _c'est ce
qu'on ne voit pas_. Il se serait mis dans l'association des secours
mutuels et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. D'une part,
les jouissances qui lui sont tes, et les moyens d'action qu'on
a dtruits dans ses mains, de l'autre, le travail du terrassier,
du charpentier, du forgeron, du tailleur, du matre d'cole de
son village, qu'il et encourag et qui se trouve ananti, _c'est
toujours ce qu'on ne voit pas_.

On compte beaucoup sur la prosprit future de l'Algrie; soit.
Mais qu'on compte aussi pour quelque chose le marasme dont, en
attendant, on frappe invitablement la France. On me montre le
commerce marseillais; mais s'il se fait avec le produit de l'impt,
je montrerai toujours un commerce gal ananti dans le reste du pays.
On dit: Voil un colon transport en Barbarie; c'est un soulagement
pour la population qui reste dans le pays. Je rponds: Comment cela
se peut-il, si en transportant ce colon  Alger, on y a transport
aussi deux ou trois fois le capital qui l'aurait fait vivre en
France[58]?

[Note 58: M. le ministre de la guerre a affirm dernirement que
chaque individu transport en Algrie a cot  l'tat 8,000 fr. Or,
il est positif que les malheureux dont il s'agit auraient trs-bien
vcu en France sur un capital de 4,000 fr. Je demande en quoi l'on
soulage la population franaise, quand on lui te un homme et les
moyens d'existence de deux?]

Le seul but que j'ai en vue, c'est de faire comprendre au lecteur
que, dans toute dpense publique, derrire le bien apparent, il y
a un mal plus difficile  discerner. Autant qu'il est en moi, je
voudrais lui faire prendre l'habitude de voir l'un et l'autre et de
tenir compte de tous deux.

Quand une dpense publique est propose, il faut l'examiner en
elle-mme, abstraction faite du prtendu encouragement qui en rsulte
pour le travail, car cet encouragement est une chimre. Ce que fait 
cet gard la dpense publique, la dpense prive l'et fait de mme.
Donc l'intrt du travail est toujours hors de cause.

Il n'entre pas dans l'objet de cet crit d'apprcier le mrite
intrinsque des dpenses publiques appliques  l'Algrie.

Mais je ne puis retenir une observation gnrale. C'est que la
prsomption est toujours dfavorable aux dpenses collectives par
voie d'impt. Pourquoi? Le voici:

D'abord la justice en souffre toujours quelque peu. Puisque Jacques
Bonhomme avait su pour gagner sa pice de cent sous, en vue d'une
satisfaction, il est au moins fcheux que le fisc intervienne pour
enlever  Jacques Bonhomme cette satisfaction et la confrer  un
autre. Certes, c'est alors au fisc ou  ceux qui le font agir 
donner de bonnes raisons. Nous avons vu que l'tat en donne une
dtestable quand il dit: avec ces cent sous, je ferai travailler des
ouvriers, car Jacques Bonhomme (sitt qu'il n'aura plus la cataracte)
ne manquera pas de rpondre: Morbleu! avec cent sous, je les ferai
bien travailler moi-mme.

Cette raison mise de ct, les autres se prsentent dans toute
leur nudit, et le dbat entre le fisc et le pauvre Jacques s'en
trouve fort simplifi. Que l'tat lui dise: Je te prends cent sous
pour payer le gendarme qui te dispense de veiller  ta propre
sret;--pour paver la rue que tu traverses tous les jours;--pour
indemniser le magistrat qui fait respecter ta proprit et ta
libert;--pour nourrir le soldat qui dfend nos frontires, Jacques
Bonhomme paiera sans mot dire ou je me trompe fort. Mais si l'tat
lui dit: Je te prends ces cent sous pour te donner un sou de prime,
dans le cas o tu auras bien cultiv ton champ;--ou pour faire
apprendre  ton fils ce que tu ne veux pas qu'il apprenne;--ou pour
que M. le ministre ajoute un cent unime plat  son dner;--je te
les prends pour btir une chaumire en Algrie, sauf  te prendre
cent sous de plus tous les ans pour y entretenir un colon; et autres
cent sous pour entretenir un soldat qui garde le colon; et autres
cent sous pour entretenir un gnral qui garde le soldat, etc., etc.,
il me semble entendre le pauvre Jacques s'crier: Ce rgime lgal
ressemble fort au rgime de la fort de Bondy! Et comme l'tat
prvoit l'objection, que fait-il? Il brouille toutes choses; il fait
apparatre justement cette raison dtestable qui devrait tre sans
influence sur la question; il parle de l'effet des cent sous sur le
travail; il montre le cuisinier et le fournisseur du ministre; il
montre un colon, un soldat, un gnral, vivant sur les cinq francs;
il montre enfin, _ce qu'on voit_, et tant que Jacques Bonhomme
n'aura pas appris  mettre en regard _ce qu'on ne voit pas_, Jacques
Bonhomme sera dupe. C'est pourquoi je m'efforce de le lui enseigner 
grands coups de rptitions.

De ce que les dpenses publiques dplacent le travail sans
l'accrotre, il en rsulte contre elles une seconde et grave
prsomption. Dplacer le travail, c'est dplacer les travailleurs,
c'est troubler les lois naturelles qui prsident  la distribution
de la population sur le territoire. Quand 50 millions sont laisss
au contribuable, comme le contribuable est partout, ils alimentent
du travail dans les quarante mille communes de France; ils agissent
dans le sens d'un lien qui retient chacun sur sa terre natale; ils se
rpartissent sur tous les travailleurs possibles et sur toutes les
industries imaginables. Que si l'tat, soutirant ces 50 millions aux
citoyens, les accumule et les dpense sur un point donn, il attire
sur ce point une quantit proportionnelle de travail dplac, un
nombre correspondant de travailleurs dpayss, population flottante,
dclasse, et j'ose dire dangereuse quand le fonds est puis!--Mais
il arrive ceci (et je rentre par l dans mon sujet): cette activit
fivreuse, et pour ainsi dire souffle sur un troit espace, frappe
tous les regards, _c'est ce qu'on voit_; le peuple applaudit,
s'merveille sur la beaut et la facilit du procd, en rclame le
renouvellement et l'extension. _Ce qu'il ne voit pas_, c'est qu'une
quantit gale de travail, probablement plus judicieux, a t frappe
d'inertie dans tout le reste de la France.


XI. pargne et Luxe.

Ce n'est pas seulement en matire de dpenses publiques que _ce qu'on
voit_ clipse _ce qu'on ne voit pas_. En laissant dans l'ombre la
moiti de l'conomie politique, ce phnomne induit  une fausse
morale. Il porte les nations  considrer comme antagoniques
leurs intrts moraux et leurs intrts matriels. Quoi de plus
dcourageant et de plus triste! Voyez:

Il n'y a pas de pre de famille qui ne se fasse un devoir d'enseigner
 ses enfants l'ordre, l'arrangement, l'esprit de conservation,
l'conomie, la modration dans les dpenses.

Il n'y a pas de religion, qui ne tonne contre le faste et le luxe.
C'est fort bien; mais, d'un autre ct, quoi de plus populaire que
ces sentences:

Thsauriser, c'est desscher les veines du peuple.

Le Luxe des grands fait l'aisance des petits.

Les prodigues se ruinent, mais ils enrichissent l'tat.

C'est sur le superflu du riche que germe le pain du pauvre.

Voil, certes, entre l'ide morale et l'ide sociale, une flagrante
contradiction. Que d'esprits minents, aprs avoir constat le
conflit, reposent en paix! C'est ce que je n'ai jamais pu comprendre;
car il me semble qu'on ne peut rien prouver de plus douloureux
que d'apercevoir deux tendances opposes dans l'humanit. Quoi!
elle arrive  la dgradation par l'une comme par l'autre extrmit!
conome, elle tombe dans la misre; prodigue, elle s'abme dans la
dchance morale!

Heureusement que les maximes vulgaires montrent sous un faux jour
l'pargne et le Luxe, ne tenant compte que de ces consquences
immdiates _qu'on voit_, et non des effets ultrieurs _qu'on ne voit
pas_. Essayons de rectifier cette vue incomplte.

Mondor et son frre Ariste, ayant partag l'hritage paternel,
ont chacun cinquante mille francs de rente. Mondor pratique la
philanthropie  la mode. C'est ce qu'on nomme un bourreau d'argent.
Il renouvelle son mobilier plusieurs fois par an, change ses
quipages tous les mois; on cite les ingnieux procds auxquels il a
recours pour en avoir plus tt fini: bref, il fait plir les viveurs
de Balzac et d'Alexandre Dumas.

Aussi, il faut entendre le concert d'loges qui toujours l'environne!
Parlez-nous de Mondor! vive Mondor! C'est le bienfaiteur de
l'ouvrier; c'est la providence du peuple.  la vrit, il se vautre
dans l'orgie, il clabousse les passants; sa dignit et la dignit
humaine en souffrent quelque peu... Mais, bah! s'il ne se rend
pas utile par lui-mme, il se rend utile par sa fortune. Il fait
circuler l'argent; sa cour ne dsemplit pas de fournisseurs qui se
retirent toujours satisfaits. Ne dit-on pas que si l'or est rond,
c'est pour qu'il roule!

Ariste a adopt un plan de vie bien diffrent. S'il n'est pas un
goste, il est au moins un _individualiste_, car il raisonne ses
dpenses, ne recherche que des jouissances modres et raisonnables,
songe  l'avenir de ses enfants, et, pour lcher le mot, il
_conomise_.

Et il faut entendre ce que dit de lui le vulgaire!

 quoi est bon ce mauvais riche, ce fesse-matthieu? Sans doute il
y a quelque chose d'imposant et de touchant dans la simplicit de
sa vie; il est d'ailleurs humain, bienfaisant, gnreux, mais il
_calcule_. Il ne mange pas tous ses revenus. Son htel n'est pas
sans cesse resplendissant et tourbillonnant. Quelle reconnaissance
s'acquiert-il parmi les tapissiers, les carrossiers, les maquignons
et les confiseurs?

Ces jugements, funestes  la morale, sont fonds sur ce qu'il y a une
chose qui frappe les yeux: la dpense du prodigue; et une autre qui
s'y drobe: la dpense gale et mme suprieure de l'conome.

Mais les choses ont t si admirablement arranges par le divin
inventeur de l'ordre social, qu'en ceci, comme en tout, l'conomie
politique et la Morale, loin de se heurter, concordent, et que la
sagesse d'Ariste est, non-seulement plus digne, mais encore plus
_profitable_ que la folie de Mondor.

Et quand je dis plus profitable, je n'entends pas dire seulement
profitable  Ariste, ou mme  la socit en gnral, mais plus
profitable aux ouvriers actuels,  l'industrie du jour.

Pour le prouver, il suffit de mettre sous l'oeil de l'esprit ces
consquences caches des actions humaines que l'oeil du corps ne voit
pas.

Oui, la prodigalit de Mondor a des effets visibles  tous les
regards: chacun peut voir ses berlines, ses landaws, ses phatons,
les mignardes peintures de ses plafonds, ses riches tapis, l'clat
qui jaillit de son htel. Chacun sait que ses _purs-sangs_ courent
sur le turf. Les dners qu'il donne  l'htel de Paris arrtent
la foule sur le boulevard, et l'on se dit: Voil un brave homme,
qui, loin de rien rserver de ses revenus, brche probablement son
capital.--_C'est ce qu'on voit._

Il n'est pas aussi ais de voir, au point de vue de l'intrt des
travailleurs, ce que deviennent les revenus d'Ariste. Suivons-les
 la trace, cependant, et nous nous assurerons que tous, _jusqu'
la dernire obole_, vont faire travailler des ouvriers, aussi
certainement que les revenus de Mondor. Il n'y a que cette
diffrence: La folle dpense de Mondor est condamne  dcrotre sans
cesse et  rencontrer un terme ncessaire; la sage dpense d'Ariste
ira grossissant d'anne en anne.

Et s'il en est ainsi, certes, l'intrt public se trouve d'accord
avec la morale.

Ariste dpense, pour lui et sa maison, vingt mille francs par an. Si
cela ne suffisait pas  son bonheur, il ne mriterait pas le nom de
sage.--Il est touch des maux qui psent sur les classes pauvres;
il se croit, en conscience, tenu d'y apporter quelque soulagement
et consacre dix mille francs  des actes de bienfaisance.--Parmi
les ngociants, les fabricants, les agriculteurs, il a des amis
momentanment gns. Il s'informe de leur situation, afin de leur
venir en aide avec prudence et efficacit, et destine  cette
oeuvre encore dix mille francs.--Enfin, il n'oublie pas qu'il a des
filles  doter, des fils auxquels il doit assurer un avenir, et, en
consquence, il s'impose le devoir d'pargner et placer tous les ans
dix mille francs.

Voici donc l'emploi de ses revenus.

  1 Dpenses personnelles.                20,000 fr.

  2 Bienfaisance.                         10,000

  3 Services d'amiti.                    10,000

  4 pargne.                              10,000

Reprenons chacun de ces chapitres, et nous verrons qu'une seule obole
n'chappe pas au travail national.

1 Dpense personnelle. Celle-ci, quant aux ouvriers et fournisseurs,
a des effets absolument identiques  une dpense gale faite par
Mondor. Cela est vident de soi; n'en parlons plus.

2 Bienfaisance. Les dix mille francs consacrs  cette destination
vont galement alimenter l'industrie; ils parviennent au boulanger,
au boucher, au marchand d'habits et de meubles. Seulement le pain,
la viande, les vtements ne servent pas directement  Ariste, mais
 ceux qu'il s'est substitus. Or, cette simple substitution d'un
consommateur  un autre n'affecte en rien l'industrie gnrale.
Qu'Ariste dpense cent sous ou qu'il prie un malheureux de les
dpenser  sa place, c'est tout un.

3 Services d'amiti. L'ami  qui Ariste prte ou donne dix
mille francs ne les reoit pas pour les enfouir; cela rpugne 
l'hypothse. Il s'en sert pour payer des marchandises ou des dettes.
Dans le premier cas, l'industrie est encourage. Osera-t-on dire
qu'elle ait plus  gagner  l'achat par Mondor d'un _pur-sang_ de dix
mille francs qu' l'achat par Ariste ou son ami de dix mille francs
d'toffes? Que si cette somme sert  payer une dette, tout ce qui en
rsulte, c'est qu'il apparat un troisime personnage, le crancier,
qui touchera les dix mille francs, mais qui certes les emploiera
 quelque chose dans son commerce, son usine ou son exploitation.
C'est un intermdiaire de plus entre Ariste et les ouvriers. Les noms
propres changent, la dpense reste, et l'encouragement  l'industrie
aussi.

4 pargne. Restent les dix mille francs _pargns_;--et c'est ici
qu'au point de vue de l'encouragement aux arts,  l'industrie, au
travail, aux ouvriers, Mondor parat trs-suprieur  Ariste, encore
que, sous le rapport moral, Ariste se montre quelque peu suprieur 
Mondor.

Ce n'est jamais sans un malaise physique, qui va jusqu' la
souffrance, que je vois l'apparence de telles contradictions entre
les grandes lois de la nature. Si l'humanit tait rduite  opter
entre deux partis, dont l'un blesse ses intrts et l'autre sa
conscience, il ne nous resterait qu' dsesprer de son avenir.
Heureusement il n'en est pas ainsi[59].--Et, pour voir Ariste
reprendre sa supriorit conomique, aussi bien que sa supriorit
morale, il suffit de comprendre ce consolant axiome, qui n'en est pas
moins vrai, pour avoir une physionomie paradoxale: _pargner, c'est
dpenser_.

[Note 59: V. la note de la page 369.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quel est le but d'Ariste, en conomisant dix mille francs? Est-ce
d'enfouir deux mille pices de cent sous dans une cachette de son
jardin? Non certes, il entend grossir son capital et son revenu.
En consquence, cet argent qu'il n'emploie pas  acheter des
satisfactions personnelles, il s'en sert pour acheter des terres,
une maison, des rentes sur l'tat, des actions industrielles, ou
bien il le place chez un ngociant ou un banquier. Suivez les cus
dans toutes ces hypothses, et vous vous convaincrez que, par
l'intermdiaire des vendeurs ou emprunteurs, ils vont alimenter du
travail tout aussi srement que si Ariste,  l'exemple de son frre,
les et changs contre des meubles, des bijoux, et des chevaux.

Car, lorsque Ariste achte pour 10,000 fr. de terres ou de rentes, il
est dtermin par la considration qu'il n'a pas besoin de dpenser
cette somme, puisque c'est ce dont vous lui faites un grief.

Mais, de mme, celui qui lui vend la terre ou la rente est dtermin
par cette considration qu'il a besoin de dpenser les dix mille
francs d'une manire quelconque.

De telle sorte que la dpense se fait, dans tous les cas, ou par
Ariste ou par ceux qui se substituent  lui.

Au point de vue de la classe ouvrire, de l'encouragement au travail,
il n'y a donc, entre la conduite d'Ariste et celle de Mondor, qu'une
diffrence. La dpense de Mondor tant directement accomplie par
lui, et autour de lui, _on la voit_. Celle d'Ariste s'excutant en
partie par des intermdiaires et au loin, _on ne la voit pas_. Mais,
au fait, et pour qui sait rattacher les effets aux causes, celle
qu'on ne voit pas est aussi certaine que celle qu'on voit. Ce qui le
prouve, c'est que dans les deux cas les cus _circulent_, et qu'il
n'en reste pas plus dans le coffre-fort du sage que dans celui du
dissipateur.

Il est donc faux de dire que l'pargne fait un tort actuel 
l'industrie. Sous ce rapport, elle est tout aussi bienfaisante que le
Luxe.

Mais combien ne lui est-elle pas suprieure, si la pense, au lieu de
se renfermer dans l'heure qui fuit, embrasse une longue priode!

Dix ans se sont couls. Que sont devenus Mondor et sa fortune, et sa
grande popularit? Tout cela est vanoui, Mondor est ruin; loin de
rpandre soixante mille francs, tous les ans, dans le corps social,
il lui est peut-tre  charge. En tout cas, il ne fait plus la joie
de ses fournisseurs, il ne compte plus comme promoteur des arts et de
l'industrie, il n'est plus bon  rien pour les ouvriers, non plus que
sa race, qu'il laisse dans la dtresse.

Au bout des mmes dix ans, non-seulement Ariste continue  jeter
tous ses revenus dans la circulation, mais il y jette des revenus
croissants d'anne en anne. Il grossit le capital national,
c'est--dire le fonds qui alimente le salaire, et comme c'est de
l'importance de ce fonds que dpend la demande des bras, il contribue
 accrotre progressivement la rmunration de la classe ouvrire.
Vient-il  mourir, il laisse des enfants qu'il a mis  mme de le
remplacer dans cette oeuvre de progrs et de civilisation.

Sous le rapport moral, la Supriorit de l'pargne sur le Luxe est
incontestable. Il est consolant de penser qu'il en est de mme, sous
le rapport conomique, pour quiconque, ne s'arrtant pas aux effets
immdiats des phnomnes, sait pousser ses investigations jusqu'
leurs effets dfinitifs.


XII. Droit au Travail, Droit au Profit.

Frres, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage  votre prix.
C'est le Droit au travail, le Socialisme lmentaire ou de premier
degr.

Frres, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage  mon prix. C'est
le Droit au profit; le Socialisme raffin ou de second degr.

L'un et l'autre vivent par ceux de leurs effets _qu'on voit_. Ils
mourront par ceux de leurs effets _qu'on ne voit pas_.

_Ce qu'on voit_, c'est le travail et le profit excits par la
cotisation sociale. _Ce qu'on ne voit pas_, ce sont les travaux et
les profits auxquels donnerait lieu cette mme cotisation si on la
laissait aux contribuables.

En 1848, le Droit au travail se montra un moment sous deux faces.
Cela suffit pour le ruiner dans l'opinion publique.

L'une de ces faces s'appelait: _Atelier national_.

L'autre: _Quarante-cinq centimes_.

Des millions allaient tous les jours de la rue de Rivoli aux ateliers
nationaux. C'est le beau ct de la mdaille.

Mais en voici le revers. Pour que des millions sortent d'une caisse,
il faut qu'ils y soient entrs. C'est pourquoi les organisateurs du
Droit au travail s'adressrent aux contribuables.

Or, les paysans disaient: Il faut que je paie 45 centimes. Donc,
je me priverai d'un vtement, je ne marnerai pas mon champ, je ne
rparerai pas ma maison.

Et les ouvriers des campagnes disaient: Puisque notre bourgeois se
prive d'un vtement, il y aura moins de travail pour le tailleur;
puisqu'il ne marne pas son champ, il y aura moins de travail pour le
terrassier; puisqu'il ne fait pas rparer sa maison, il y aura moins
de travail pour le charpentier et le maon.

Il fut alors prouv qu'on ne tire pas d'un sac deux moutures, et que
le travail sold par le gouvernement se fait aux dpens du travail
pay par le contribuable. Ce fut l la mort du Droit au travail, qui
apparut comme une chimre, autant que comme une injustice.

Et cependant, le droit au profit, qui n'est que l'exagration du
Droit au travail, vit encore et se porte  merveille.

N'y a-t-il pas quelque chose de honteux dans le rle que le
protectioniste fait jouer  la socit?

Il lui dit:

Il faut que tu me donnes du travail, et, qui plus est, du travail
lucratif. J'ai sottement choisi une industrie qui me laisse dix pour
cent de perte. Si tu frappes une contribution de vingt francs sur mes
compatriotes et si tu me la livres, ma perte se convertira en profit.
Or, le profit est un Droit; tu me le dois.

La socit qui coute ce sophiste, qui se charge d'impts pour le
satisfaire, qui ne s'aperoit pas que la perte essuye par une
industrie n'en est pas moins une perte, parce qu'on force les autres
 la combler, cette socit, dis-je, mrite le fardeau qu'on lui
inflige.

Ainsi, on le voit par les nombreux sujets que j'ai parcourus: Ne pas
savoir l'conomie politique, c'est se laisser blouir par l'effet
immdiat d'un phnomne; la savoir, c'est embrasser dans sa pense et
dans sa prvision l'ensemble des effets[60].

[Note 60: Si toutes les consquences d'une action retombaient sur son
auteur, notre ducation serait prompte. Mais il n'en est pas ainsi.
Quelquefois les bonnes consquences visibles sont pour nous, et les
mauvaises consquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les
rend plus invisibles encore. Il faut alors attendre que la raction
vienne de ceux qui ont  supporter les mauvaises consquences de
l'acte. C'est quelquefois fort long, et voici ce qui prolonge le
rgne de l'erreur.

Un homme fait un acte qui produit de bonnes consquences gales  10,
 son profit, et de mauvaises consquences gales  15, rparties sur
30 de ses semblables, de manire qu'il n'en retombe sur chacun d'eux
que 1/2.--Au total, il y a perte et la raction doit ncessairement
arriver. On conoit cependant qu'elle se fasse d'autant plus attendre
que le mal sera plus dissmin dans la masse et le bien plus
concentr sur un point.

                                     (_bauche indite de l'auteur._)]

Je pourrais soumettre ici une foule d'autres questions  la mme
preuve. Mais je recule devant la monotonie d'une dmonstration
toujours uniforme, et je termine, en appliquant  l'conomie
politique ce que Chateaubriand dit de l'Histoire.

Il y a, dit-il, deux consquences en histoire: l'une immdiate et
qui est  l'instant connue, l'autre loigne et qu'on n'aperoit pas
d'abord. Ces consquences souvent se contredisent; les unes viennent
de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable.
L'vnement providentiel apparat aprs l'vnement humain. Dieu se
lve derrire les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le suprme
conseil, ne consentez pas  son action, disputez sur les mots,
appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle
Providence; mais regardez  la fin d'un fait accompli, et vous verrez
qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand
il n'a point t tabli d'abord sur la morale et la justice.

                            (CHATEAUBRIAND. _Mmoires d'outre tombe._)




ABONDANCE[61].

[Note 61: Article destin au _Dictionnaire de l'conomie politique_.
Il fut crit peu de jours avant le dpart de l'auteur pour
l'Italie,--d'o il ne devait pas revenir!...

                                               (_Note de l'diteur._)]


C'est une vaste et noble science, en tant qu'exposition, que
l'conomie politique. Elle scrute les ressorts du mcanisme social
et les fonctions de chacun des organes qui constituent ces corps
vivants et merveilleux, qu'on nomme des socits humaines. Elle
tudie les lois gnrales selon lesquelles le genre humain est appel
 crotre en nombre, en richesse, en intelligence, en moralit. Et
nanmoins, reconnaissant un libre arbitre social comme un libre
arbitre personnel, elle dit comment les lois providentielles peuvent
tre mconnues ou violes; quelle responsabilit terrible nat de ces
exprimentations fatales, et comment la civilisation peut se trouver
ainsi arrte, retarde, refoule et pour longtemps touffe.

Qui le croirait? Cette science si vaste et si leve, comme
exposition, en est presque rduite, en tant que controverse, et
dans sa partie polmique,  l'ingrate tche de dmontrer cette
proposition, qui semble purile  force d'tre claire: L'abondance
vaut mieux que la disette.

Car, qu'on y regarde de prs, et l'on se convaincra que la plupart
des objections et des doutes qu'on oppose  l'conomie politique
impliquent ce principe: La disette vaut mieux que l'abondance.

C'est ce qu'expriment ces locutions si populaires:

La production surabonde.

Nous prissons de plthore.

Tous les marchs sont engorgs et toutes les carrires encombres.

La facult de consommer ne peut plus suivre la facult de produire.

Voici un dtracteur des machines. Il dplore que les miracles du
gnie de l'homme tendent indfiniment sa puissance de produire. Que
redoute-t-il? L'abondance.

Voici un protectioniste. Il gmit de la libralit de la nature
envers d'autres climats. Il craint que la France n'y participe par
l'change et ne veut pas qu'elle soit libre, parce que, si elle
l'tait, elle ne manquerait pas d'attirer sur elle-mme le flau de
l'_invasion_ et de l'_inondation_... Que redoute-t-il? L'abondance.

Voici un homme d'tat. Il s'effraie de tous les moyens de
satisfaction que le travail accumule dans le pays, et croyant
apercevoir, dans les profondeurs de l'avenir, le fantme d'un
bien-tre rvolutionnaire et d'une galit sditieuse, il imagine
de lourds impts, de vastes armes, des dissipations de produits
sur une grande chelle, de grandes existences, une puissante
aristocratie artificielle charge de remdier, par son luxe et son
faste,  l'insolent excs de fcondit de l'industrie humaine. Que
redoute-t-il? L'abondance.

Enfin, voici un logicien qui, ddaignant les voies tortueuses et
allant droit au but, conseille de brler priodiquement Paris, pour
offrir au travail l'occasion et l'avantage de le reconstruire. Que
redoute-t-il? L'abondance.

Comment de telles ides ont-elles pu se former, et, il faut bien
le dire, prvaloir quelquefois, non point sans doute dans la
pratique personnelle des hommes, mais dans leurs thories et leurs
lgislations? Car s'il est une assertion qui semble porter sa preuve
en elle-mme, c'est bien celle-ci: En fait de choses utiles, il vaut
mieux avoir que manquer. Et s'il est incontestable que l'abondance
est un flau, quand elle porte sur des objets malfaisants,
destructifs, importuns comme les sauterelles, les chenilles, la
vermine, les vices, les miasmes dltres, il ne peut pas tre moins
vrai qu'elle est un bienfait, quand il s'agit de ces choses qui
apaisent des besoins, procurent des satisfactions,--de ces objets
que l'homme recherche, poursuit au prix de ses sueurs, qu'il consent
 acheter par le travail ou par l'change, qui ont de la valeur,
tels que les aliments, les vtements, les logements, les oeuvres
d'art, les moyens de locomotion, de communication, d'instruction, de
diversion, en un mot tout ce dont s'occupe l'conomie politique.

Si l'on veut comparer la civilisation de deux peuples ou de deux
sicles, est-ce qu'on ne demande pas  la statistique lequel
des deux prsente, proportionnellement  la population, plus de
moyens d'existence, plus de productions agricoles, industrielles
ou artistiques, plus de routes, de canaux, de bibliothques et de
muses? Est-ce qu'on ne dcide pas, si je puis m'exprimer ainsi, par
l'activit compare des consommations, c'est--dire par l'_abondance_?

On dira peut-tre qu'il ne suffit pas que les produits _abondent_;
qu'il faut encore qu'ils soient quitablement rpartis. Rien n'est
plus vrai. Mais ne confondons pas les questions. Quand nous dfendons
l'abondance, quand nos adversaires la dcrient, les uns et les autres
nous sous-entendons ces mots: _cteris paribus_, toutes choses gales
d'ailleurs, l'quit dans la rpartition tant suppose la mme.

Et puis remarquez que l'abondance est par elle-mme une cause de
bonne rpartition. Plus une chose abonde, moins elle a de valeur;
moins elle a de valeur, plus elle est  la porte de tous, plus les
hommes sont gaux devant elle. Nous sommes tous gaux devant l'air,
parce qu'il est, relativement  nos besoins et  nos dsirs, d'une
abondance inpuisable. Nous sommes un peu moins gaux devant l'eau,
parce qu'tant moins abondante elle commence  coter; moins encore
devant le bl, devant les fruits dlicats, devant les primeurs,
devant les _rarets_, l'exclusion se faisant toujours en raison
inverse de l'ABONDANCE.

Nous ajouterons, pour rpondre aux scrupules sentimentalistes de
notre poque, que l'abondance n'est pas seulement un bien matriel.
Les besoins se dveloppent, au sein de l'humanit, dans un certain
ordre; ils ne sont pas tous galement imprieux, et l'on peut mme
remarquer que leur ordre de priorit n'est pas leur ordre de dignit.
Les besoins les plus grossiers veulent tre satisfaits les premiers,
parce qu' cette satisfaction tient la vie, et que, quoi qu'en disent
les dclamateurs, avant de vivre dignement, il faut vivre. _Prim
vivere, deind philosophare._

Il suit de l que c'est l'abondance des choses propres  rpondre
aux ncessits les plus vulgaires, qui permet  l'humanit de
spiritualiser de plus en plus ses jouissances, de s'lever dans la
rgion du Vrai et du Beau. Elle ne peut consacrer au perfectionnement
de la forme, au culte de l'art, aux investigations de la pense que
le temps et les forces qui, en vertu du progrs, cessent d'tre
absorbs par les exigences de la vie animale. L'abondance, fruit de
longs travaux et de patientes conomies, ne peut tre instantanment
universelle, ds l'origine des socits. Elle ne peut se faire en
mme temps sur toute la ligne des productions possibles. Elle suit
un ordre successif, passant du matriel au spirituel. Malheureux
les peuples, quand des impulsions extrieures, comme celles des
gouvernements, s'efforcent d'intervertir cet ordre, substituent 
des dsirs grossiers mais imprieux d'autres dsirs plus levs mais
prmaturs, changent la direction naturelle du travail et rompent
cet quilibre des besoins et des satisfactions, d'o naissent les
garanties de la stabilit sociale.

Au reste, si l'abondance tait un flau, cela serait aussi malheureux
qu'trange, car, quelque facile que soit le remde (s'abstenir
de produire et dtruire, quoi de plus ais?), jamais on n'y
dterminera l'individualit. On a beau dclamer contre l'abondance,
la surabondance, la plthore, l'encombrement, on a beau faire la
thorie de la disette, lui donner l'appui des lois, proscrire les
machines, gner, entraver, contrarier les changes, cela n'empche
personne, pas mme les coryphes de ces systmes, de travailler
 raliser l'abondance. Sur toute la surface du globe, on ne
rencontrerait pas un seul homme dont la pratique ne proteste contre
ces vaines thories. On n'en rencontrerait pas un qui ne cherche 
tirer le meilleur parti possible de ses forces,  les mnager,  les
conomiser,  en augmenter le rsultat par la coopration des forces
naturelles; on n'en trouverait pas un, mme parmi ceux qui dclament
le plus contre la libert des transactions qui ne se conduise sur ce
principe (tout en voulant l'interdire aux autres): vendre le plus
cher et acheter au meilleur march possible;--de telle sorte que la
thorie de la disette qui prvaut dans les livres, dans les journaux,
dans les conversations, dans les parlements, et, par l, dans les
lois, est rfute et dmentie par la manire d'agir de toutes les
individualits, sans aucune exception, qui composent le genre humain,
ce qui est certes la plus premptoire rfutation qu'il soit possible
d'imaginer.

Mais en face de ce problme: l'abondance vaut-elle mieux que la
disette, d'o vient que tous les hommes, aprs s'tre virtuellement
prononcs pour l'abondance, par leur manire d'agir, de travailler
et d'changer, se constituent thoriquement les dfenseurs de la
disette, jusque-l qu'ils forment dans ce sens l'opinion publique et
en font jaillir toutes sortes de lois restrictives et compressives?

C'est ce qu'il nous reste  expliquer.

Au fond, ce  quoi nous aspirons tous, c'est que chacun de nos
efforts ralise pour nous la plus grande somme possible de bien-tre.
Si nous n'tions pas sociables, si nous vivions dans isolement, nous
ne connatrions, pour atteindre ce but, qu'une rgle: _travailler
plus et mieux_, rgle qui implique l'abondance progressive.

Mais,  cause de l'change et de la sparation des occupations, qui
en est la suite, ce n'est pas immdiatement  nous-mmes, c'est 
autrui que nous consacrons notre travail, nos efforts, nos produits,
nos services. Ds lors, sans perdre de vue la rgle: _produire plus_,
nous en avons une autre toujours plus actuellement prsente  notre
esprit: _produire plus de valeur_. Car c'est de l que dpend la
quantit de services que nous avons  recevoir en retour des ntres.

Or, _crer plus de produits_, ou _crer plus de valeur_, ce n'est
pas la mme chose. Il est bien clair que si, par force ou par ruse,
nous parvenions  rarfier beaucoup le service spcial ou le produit
qui font l'objet de notre profession, nous nous enrichirions sans
augmenter ni perfectionner notre travail. Si un cordonnier, par
exemple, pouvait, par un acte de sa volont, faire vaporer tous
les souliers du monde, except ceux de sa boutique, ou frapper de
paralysie quiconque sait manoeuvrer le tranchet et le tire-pied, il
deviendrait un Crsus; son sort s'amliorerait, non point avec le
sort gnral de l'humanit, mais en raison inverse de la destine
universelle.

Voil tout le sacre!--et tout l'odieux--de la thorie de la disette,
telle qu'elle se manifeste dans les restrictions, les monopoles
et les privilges. Elle ne fait que traduire et voiler, par un
commentaire scientifique, ce sentiment goste que nous portons tous
au fond du coeur: les concurrents m'importunent.

Quand nous apportons un produit sur le march, deux circonstances
sont galement de nature  en surhausser la valeur: la premire,
c'est qu'il y rencontre une trs-grande abondance des choses contre
lesquelles il peut s'changer, c'est--dire de tout; la seconde,
c'est qu'il y rencontre une trs-grande raret de ses similaires.

Or, ni par nous-mmes, ni par l'intermdiaire des lois et de la force
publique, nous ne pouvons rien sur la premire de ces circonstances.
L'abondance universelle ne se dcrte malheureusement pas; il y faut
d'autres faons; les lgislateurs, les douaniers et les entraves n'y
peuvent rien.

Si donc nous voulons lever artificiellement la valeur du produit,
force nous est d'agir sur l'autre lment de cette valeur. En ceci,
la volont individuelle n'est pas aussi impuissante. Avec des lois
_ad hoc_, avec de l'arbitraire, avec des baonnettes, avec des
chanes, avec des entraves, avec des chtiments et des perscutions,
il n'est pas impossible de chasser les concurrents, de crer la
raret et cette hausse artificielle qui est l'objet de nos dsirs.

Les choses tant ainsi, il est ais de comprendre ce qui peut et
doit arriver dans un temps d'ignorance, de barbarie et de cupidit
effrne.

Chacun s'adresse  la lgislature, et par cet intermdiaire  la
force publique, pour lui demander de crer artificiellement, par
tous les moyens en son pouvoir, la raret de la chose qu'il produit.
L'agriculteur demande la raret du bl; l'leveur, la raret du
btail; le matre de forges, la raret du fer; le colon, la raret du
sucre; le tisseur, la raret du drap, etc., etc. Chacun donne les
mmes raisons, ce qui finit par faire un corps de doctrine qu'on peut
bien appeler la thorie de la disette; et la force publique emploie
le fer et le feu au triomphe de cette thorie.

Mais, sans parler des masses, ainsi soumises au rgime de la
privation universelle, il est ais de voir  quelle mystification
viennent se heurter les inventeurs de ce rgime, et quel terrible
chtiment attend leur rapacit sans scrupule.

Nous avons vu que, relativement  chaque produit spcial, la valeur
avait deux lments: 1 la raret de ce qui lui est similaire; 2
l'abondance de tout ce qui ne lui est pas similaire.

Or, qu'on veuille bien remarquer ceci: par cela mme que la
lgislature, esclave de l'gosme individuel, travaille  raliser le
premier de ces deux lments de la valeur, elle dtruit le second,
sans pouvoir l'viter, puisque c'est une seule et mme chose.
Elle a successivement satisfait les voeux de l'agriculteur, de
l'leveur, du matre de forges, du fabricant, du colon, en produisant
artificiellement la raret du bl, de la viande, du fer, du drap,
du sucre, etc.; mais cela qu'est-ce autre chose que dtruire cette
_abondance gnrale_, qui est la seconde condition de la valeur de
chaque produit particulier? Ainsi, aprs avoir soumis la communaut
 des privations effectives, impliques dans la disette, dans le but
d'exhausser la valeur des produits, il se trouve qu'on n'a pas mme
russi  atteindre cette ombre,  treindre ce fantme,  exhausser
cette valeur nominale, parce que prcisment ce que la raret du
produit spcial opre en sa faveur, dans ce sens, la raret des
autres produits le neutralise. Est-il donc si difficile de comprendre
que le cordonnier dont nous parlions tout  l'heure, parvnt-il 
dtruire, par un seul acte de sa volont, tous les souliers du monde,
except ceux de sa faon, ne serait pas plus avanc, mme au point de
vue puril de la valeur nominale, si du mme coup tous les objets,
contre lesquels les souliers s'changent, se rarfiaient dans la mme
proportion? Il n'y aurait que ceci de chang: tous les hommes, y
compris notre cordonnier, seraient plus mal chausss, vtus, nourris,
logs, encore que les produits conservassent entre eux la mme valeur
relative.

Et il faut bien qu'il en soit ainsi. O en serait la socit, si
l'injustice, l'oppression, l'gosme, la cupidit et l'ignorance
n'entranaient aucun chtiment? Heureusement il n'est pas possible
que quelques hommes puissent, sans inconvnient pour eux-mmes, faire
tourner la force publique et l'appareil gouvernemental au profit
de la disette, et comprimer l'universel lan de l'humanit vers
l'abondance[62].

[Note 62: V., tome IV, pages 5 et 163, les chap. _Abondance, Disette,
Chert, Bon march_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




BALANCE DU COMMERCE[63].

[Note 63: Lors de la discussion du budget gnral des dpenses pour
l'exercice de 1850, M. Mauguin exposa navement  la tribune la
vieille et fausse thorie de la balance du commerce. (_Moniteur_ du
27 mars.) Bastiat, qui l'avait dj rfute dans ses _Sophismes_,
crut devoir l'attaquer de nouveau; et comme sa sant ne lui
permettait plus de monter  la tribune, il adressa, le 29 mars 1850,
 une feuille quotidienne, les rflexions que nous reproduisons. Il
est  remarquer qu'il simplifie les calculs hypothtiques, au moyen
desquels il lucide sa thse, en excluant quelques-uns des lments
qu'il avait employs en 1845. (V. tome IV, page 52.)

                                               (_Note de l'diteur._)]


La balance du commerce est un article de foi.

On sait en quoi elle consiste: un pays importe-t-il plus qu'il
n'exporte; il perd la diffrence. Rciproquement, ses exportations
dpassent-elles ses importations; l'excdant forme son bnfice. Cela
est tenu pour un axiome et on lgifre en consquence.

Sur cette donne, M. Mauguin nous a avertis avant-hier, chiffres en
main, que la France fait au dehors un commerce dans lequel elle a
trouv le moyen de perdre bnvolement, et sans que rien l'y oblige,
200 millions tous les ans.

Vous avez perdu sur votre commerce, dans onze annes, 2 milliards,
entendez-vous!

Puis, appliquant son infaillible rgle aux dtails, il nous a dit:
En objets fabriqus, vous avez vendu, en 1847, pour 605 millions, et
vous n'avez achet que pour 152 millions. Vous avez donc _gagn_ 450
millions.

En objets naturels, vous avez achet pour 804 millions, et vous
n'avez vendu que pour 114 millions; vous avez donc _perdu_ 690
millions.

Ce que c'est que de tirer, avec une navet intrpide, toutes les
consquences d'un principe absurde! M. Mauguin a trouv le secret de
faire rire, aux dpens de la balance du commerce, jusqu' MM. Darblay
et Lebeuf. C'est un beau succs; et il m'est permis d'en tre jaloux.

Permettez-moi d'apprcier le mrite de la rgle selon laquelle M.
Mauguin et tous les prohibitionistes calculent les profits et les
pertes. Je le ferai en racontant deux oprations commerciales que
j'ai eu l'occasion de faire.

J'tais  Bordeaux. J'avais une pice de vin qui valait 50 fr.; je
l'envoyai  Liverpool, et la douane constata sur ses registres une
EXPORTATION DE 50 FRANCS.

Arriv  Liverpool, le vin se vendit  70 fr. Mon correspondant
convertit les 70 fr. en houille, laquelle se trouva valoir, sur
la place de Bordeaux, 90 fr. La douane se hta d'enregistrer une
IMPORTATION DE 90 FRANCS.

Balance du commerce en excdant de l'importation, 40 fr.

Ces 40 fr., j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les
avais gagns. M. Mauguin m'apprend que je les ai perdus, et que la
France les a perdus en ma personne.

Et pourquoi M. Mauguin voit-il l une perte? Parce qu'il suppose
que tout excdant de l'importation sur l'exportation implique
ncessairement un solde qu'il faut payer en cus. Mais o est,
dans l'opration que je raconte, et qui est l'image de toutes
les oprations commerciales lucratives, le solde  payer? Est-il
donc si difficile de comprendre qu'un ngociant compare les prix
courants des diverses places et ne se dcide  oprer que lorsqu'il
a la certitude, ou du moins la chance, de voir la valeur exporte
lui revenir grossie? Donc ce que M. Mauguin appelle _perte_ doit
s'appeler _profit_.

Peu de jours aprs mon opration, j'eus la bonhomie d'prouver un
regret; je fus fch de ne l'avoir pas retarde. En effet, le vin
baissa  Bordeaux et haussa  Liverpool; de sorte que si je ne
m'tais pas autant press, j'aurais achet  40 fr. et vendu  100
fr. En vrit, je croyais que sur ces bases mon _profit_ et t plus
grand. J'apprends par M. Mauguin que c'est la _perte_ qui et t
plus crasante.

Ma seconde opration, monsieur le rdacteur, eut une issue bien
diffrente.

J'avais fait venir du Prigord des truffes qui me cotaient 100
francs; elles taient destines  deux clbres ministriels anglais,
pour un trs-haut prix, que je me proposais de convertir en livres.
Hlas! j'aurais mieux fait de les dvorer moi-mme (je parle des
truffes, non des livres ni des torys). Tout n'et pas t perdu,
comme il arriva, car le navire qui les emportait prit  la sortie du
port. La douane, qui avait constat  cette occasion une sortie de
100 fr., n'a jamais eu aucune rentre  inscrire en regard.

Donc, dira M. Mauguin, la France a gagn 100 fr.; car c'est bien
de cette somme que, grce au naufrage, l'exportation surpasse
l'importation. Si l'affaire et autrement tourn, s'il m'tait arriv
pour 2 ou 300 fr. de livres, c'est alors que la balance du commerce
et t dfavorable et que la France et t en perte.

Au point de vue de la science, il est triste de penser que toutes
les entreprises commerciales qui laissent de la perte selon les
ngociants, donnent du profit suivant cette classe de thoriciens qui
dclament toujours contre la thorie.

Mais au point de vue de la pratique, cela est bien plus triste
encore, car qu'en rsulte-t-il?

Supposons que M. Mauguin et le pouvoir (et, dans une certaine
mesure, il l'a par ses votes) de substituer ses calculs et sa volont
aux calculs et  la volont des ngociants, et de donner, selon ses
expressions, une bonne organisation commerciale et industrielle au
pays, une bonne impulsion au travail national, que fera-t-il?

Toutes les oprations qui consisteraient  acheter  bon march
au dedans pour vendre cher au dehors, et  convenir le produit
en denres trs-recherches chez nous, M. Mauguin les supprimera
lgislativement, car ce sont justement celles o la valeur importe
surpasse la valeur exporte.

En compensation, il tolrera, il favorisera au besoin par des primes
(des taxes sur le public) toutes les entreprises qui seront bases
sur cette donne: Acheter cher en France pour vendre  bon march 
l'tranger, en d'autres termes, exporter ce qui nous est utile pour
rapporter ce qui ne nous est bon  rien. Ainsi, il nous laissera
parfaitement libres, par exemple, d'envoyer des fromages de Paris 
Amsterdam pour rapporter des articles de modes d'Amsterdam  Paris,
car on peut affirmer que, dans ce trafic, la balance du commerce
serait toute en notre faveur.

Oui, c'est une chose triste, et j'ose ajouter dgradante, que le
lgislateur ne veuille pas laisser les intresss dcider et agir
pour eux-mmes en ces matires,  leurs prils et risques. Au moins
alors chacun a la responsabilit de ses actes; celui qui se trompe
est puni et se redresse. Mais quand le lgislateur impose et prohibe,
s'il a une erreur monstrueuse dans la cervelle, il faut que cette
erreur devienne la rgle de conduite de toute une grande nation. En
France, nous aimons beaucoup la libert, mais nous ne la comprenons
gure. Oh! tchons de la mieux comprendre, nous ne l'en aimerons pas
moins.

M. Mauguin a affirm avec un aplomb imperturbable qu'il n'y a pas en
Angleterre un homme d'tat qui ne professe la doctrine de la balance
du commerce. Aprs avoir calcul la perte qui, selon lui, rsulte de
l'excdant de nos importations, il s'est cri: Si l'on faisait 
l'Angleterre un semblable tableau, elle en frmirait, et il n'y a pas
un membre de la Chambre des Communes qui ne se crt menac sur son
banc.

Et moi j'affirme que si l'on venait dire  la Chambre des Communes:
La valeur totale de ce qui sort du pays surpasse la valeur totale de
ce qui y entre, c'est alors qu'on se croirait menac, et je doute
qu'il se trouvt un seul orateur qui ost ajouter: La diffrence est
un profit.

En Angleterre, on est convaincu qu'il importe  la nation de recevoir
plus qu'elle ne donne. De plus, on s'est aperu que c'est la tendance
de tous les ngociants, et c'est pourquoi on y a pris le parti de les
_laisser faire_, et de rendre aux changes la Libert.




PAIX ET LIBERT, OU LE BUDGET RPUBLICAIN[64].

[Note 64: Pamphlet publi en fvrier 1849.--L'auteur avait crit, un
mois avant, dans le _Journal des Dbats_, un article qu' raison de
l'identit du sujet nous reproduisons  la fin de _Paix et Libert_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Un programme! un programme! voil le cri qui s'lve de toutes parts
vers le cabinet.

Comment comprenez-vous l'administration intrieure? Quelle sera votre
politique au dehors? Par quelles grandes mesures entendez-vous lever
les recettes? Vous faites-vous fort d'loigner de nous ce triple
flau qui semble planer sur nos ttes: la guerre, les rvolutions,
la banqueroute? Pouvons-nous enfin nous livrer avec quelque scurit
au travail,  l'industrie, aux grandes entreprises? Qu'avez-vous
imagin pour nous assurer ce _lendemain_ que vous promtes  tous les
citoyens, le jour o vous prtes la direction des affaires?

Voil ce que chacun demande; mais, hlas! le ministre ne rpond
rien. Qui pis est, il semble systmatiquement rsolu  ne rien
rpondre.

Que faut-il en conclure? Ou le cabinet n'a pas de plan, ou s'il en a
un, il le cache.

Eh bien! je dis que, dans l'une ou l'autre hypothse, il manque 
son devoir. S'il cache son plan, il fait une chose qu'il n'a pas
le droit de faire; car un plan gouvernemental n'appartient pas au
gouvernement, mais au public. C'est nous qu'il intresse, puisque
notre bien-tre et notre scurit en dpendent. Nous devons tre
gouverns non selon la volont cache du ministre, mais selon
sa volont connue et approuve. Au cabinet, l'exposition, la
proposition, l'initiative;  nous, le jugement;  nous, l'acceptation
ou le refus. Mais pour juger, il faut connatre. Celui qui monte
sur le sige et s'empare des guides, dclare, par cela mme, qu'il
sait ou croit savoir le but qu'il faut atteindre et la route qu'il
faut prendre. C'est bien le moins qu'il n'en fasse pas mystre aux
voyageurs, quand ces voyageurs forment une grande nation tout entire.

Que s'il n'a pas de plan, qu'il juge lui-mme ce qu'il a  faire.
 toutes les poques, pour gouverner il faut une pense; mais cela
est vrai, surtout aujourd'hui. Il est bien certain qu'on ne peut
plus suivre les vieilles ornires, ces ornires qui dj trois fois
ont vers le char dans la boue. Le _statu quo_ est impossible, la
tradition insuffisante. Il faut des rformes; et, quoique le mot soit
malsonnant, je dirai: _Il faut du nouveau_; non point du nouveau
qui branle, renverse, effraie, mais du nouveau qui maintienne,
consolide, rassure et rallie.

Donc, dans mon ardent dsir de voir apparatre le vrai Budget
rpublicain, dcourag par le silence ministriel, je me suis rappel
le vieux proverbe: _Veux-tu tre bien servi, sers-toi toi-mme_; et
pour tre sr d'avoir un programme, j'en ai fait un. Je le livre au
bon sens public.

Et d'abord, je dois dire dans quel esprit il est conu.

J'aime la Rpublique,--et j'ajoute, pour faire ici un aveu dont
quelques-uns pourront tre surpris[65],--je l'aime beaucoup plus
qu'au 24 fvrier. Voici mes raisons.

[Note 65: Sur les opinions politiques de l'auteur, V. au tome Ier,
ses crits et professions de foi publis  l'occasion des lections.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Comme tous les publicistes, mme ceux de l'cole monarchique, entre
autres Chateaubriand, je crois que la Rpublique est la forme
naturelle d'un gouvernement normal. Peuple, Roi, Aristocratie, ce
sont trois puissances qui ne peuvent coexister que pendant leur
lutte. Cette lutte a des armistices qu'on appelle des chartes. Chaque
pouvoir stipule dans ces chartes une part relative  ses victoires.
C'est en vain que les thoriciens sont intervenus et ont dit: Le
comble de l'art, c'est de rgler les attributions des trois jouteurs,
de telle sorte qu'ils s'empchent rciproquement. La nature des
choses veut que, pendant et par la trve, l'une des trois puissances
se fortifie et grandisse. La lutte recommence, et aboutit, de
lassitude,  une charte nouvelle un peu plus dmocratique, et ainsi
de suite, jusqu' ce que le rgime rpublicain ait triomph.

Mais il peut arriver que le peuple, parvenu  se gouverner lui-mme,
se gouverne mal. Il souffre et soupire aprs un changement. Le
prtendant exil met  profit l'occasion, il remonte sur le trne.
Alors la lutte, les trves et le rgne des chartes recommencent,
pour aboutir de nouveau  la Rpublique. Combien de fois peut se
renouveler l'exprience? C'est ce que j'ignore. Mais ce qui est
certain, c'est qu'elle ne sera dfinitive que lorsque le peuple aura
appris  se gouverner.

Or, au 24 fvrier, j'ai pu craindre, comme bien d'autres, que la
nation ne ft pas prpare  se gouverner elle-mme. Je redoutais,
je l'avoue, l'influence des ides grecques et romaines qui nous sont
imposes  tous par le monopole universitaire, ides radicalement
exclusives de toute justice, de tout ordre, de toute libert, ides
devenues plus fausses encore dans les thories prpondrantes de
Montesquieu et de Rousseau. Je redoutais aussi la terreur maladive
des uns et l'admiration aveugle des autres, inspires par le
souvenir de la premire Rpublique. Je me disais: Tant que dureront
ces tristes associations d'ides, le rgne paisible de la Dmocratie
sur elle-mme n'est pas assur.

Mais les vnements ne se sont pas rgls sur ces prvisions. La
Rpublique a t proclame; pour revenir  la Monarchie, il faudrait
une rvolution, peut-tre deux ou trois, puisqu'il y a plusieurs
Prtendants. En outre, ces rvolutions ne seraient que le prlude
d'une rvolution nouvelle, puisque le triomphe dfinitif de la forme
rpublicaine est la loi ncessaire et fatale du progrs social.

Que le ciel nous prserve de telles calamits! Nous sommes en
Rpublique, restons-y; restons-y, puisqu'elle reviendrait tt ou
tard; restons-y, puisqu'en sortir ce serait rouvrir l're des
bouleversements et des guerres civiles.

Mais pour que la Rpublique se maintienne, il faut que le peuple
l'aime. Il faut qu'elle jette d'innombrables et profondes racines
dans l'universelle sympathie des masses. Il faut que la confiance
renaisse, que le travail fructifie, que les capitaux se forment,
que les salaires haussent, que la vie soit plus facile, que la
nation soit fire de son oeuvre, en la montrant  l'Europe toute
resplendissante de vraie grandeur, de justice et de dignit morale.
Donc, inaugurons la politique de la Paix et de la Libert.

Paix et Libert! Il n'est certes pas possible d'aspirer vers deux
objets plus levs dans l'ordre social. Mais que peuvent-ils avoir de
commun avec les chiffres glacs d'un vulgaire budget?

Ah! la liaison est aussi intime qu'elle puisse l'tre. Une guerre,
une menace de guerre, une ngociation pouvant aboutir  la guerre,
rien de tout cela n'arrive  l'existence que par la vertu d'un petit
article inscrit sur ce gros volume, effroi du contribuable. Et, de
mme, je vous dfie d'imaginer une oppression, une limitation  la
libert des citoyens, une chane  leur bras ou  leur cou, qui ne
soit ne du budget des recettes et n'en subsiste.

Montrez-moi un peuple se nourrissant d'injustes ides de domination
extrieure, d'influence abusive, de prpondrance, de prpotence;
s'immisant dans les affaires des nations voisines, sans cesse
menaant ou menac; et je vous montrerai un peuple accabl de taxes.

Montrez-moi un peuple qui s'est donn des institutions d'une telle
nature que les citoyens ne peuvent penser, crire, imprimer,
enseigner, travailler, changer, s'assembler sans qu'une tourbe de
fonctionnaires vienne entraver leurs mouvements; et je vous montrerai
un peuple accabl de taxes.

Car je vois bien comment il ne m'en cote rien pour vivre en paix
avec tout le monde. Mais je ne puis concevoir comment je devrais
m'y prendre pour m'exposer  des querelles continuelles, sans
m'assujettir  des frais normes, soit pour attaquer soit pour me
dfendre.

Et je vois bien aussi comment il ne m'en cote rien pour tre libre;
mais je ne puis comprendre comment l'tat pourrait agir sur moi d'une
manire funeste  ma libert, si je n'ai commenc par remettre en ses
mains, _et  mes frais_, de coteux instruments d'oppression.

Cherchons donc l'conomie. Cherchons-la, parce qu'elle est le seul
moyen de satisfaire le peuple, de lui faire aimer la Rpublique, de
tenir en chec, par la sympathie des masses, l'esprit de turbulence
et de rvolution. Cherchons l'conomie,--Paix et Libert nous seront
donnes par surcrot.

L'conomie est comme l'Intrt personnel. Ce sont deux mobiles
vulgaires mais ils dveloppent des principes plus nobles qu'eux-mmes.

Le but spcial et actuel d'une rforme financire est de rtablir
l'quilibre entre la recette et la dpense. Son but ultrieur, ou
plutt son effet, est de restaurer le Crdit public. Enfin, un autre
but plus important qu'elle doit atteindre pour mriter ce beau
nom de _rforme_, c'est de soulager le peuple, de faire aimer les
institutions et d'pargner ainsi au pays de nouvelles commotions
politique.

Si j'apprcie  ces divers points de vue les systmes qui se sont
produits, je ne puis m'empcher de les juger ou bien incomplets ou
illusoires.

Un mot sur deux de ces systmes: celui des praticiens et celui des
utopistes.

Je commence par dclarer que j'ai le plus profond respect pour la
science et l'exprience des financiers. Ils ont pass leur vie 
tudier le mcanisme de nos finances, ils en connaissent tous les
ressorts; et s'il ne s'agissait que d'atteindre cet quilibre, qui
est  peu prs l'objet exclusif de leur poursuite, peut-tre n'y
aurait-il rien de mieux  faire que de leur confier cette tche dj
bien difficile. En rognant quelque peu nos dpenses, en levant
quelque peu nos recettes, je veux croire qu'au bout de trois ou
quatre ans, ils nous mneraient  ce port si dsir qu'ils nomment le
_budget normal_.

Mais il est clair que la pense fondamentale, qui gouverne notre
mcanisme financier, resterait la mme, sauf quelques amliorations
dans les dtails. Or, la question que je pose est celle-ci: en
restant sous l'empire de cette pense fondamentale, en repltrant
notre systme contributif, si profondment branl par la rvolution
de Fvrier, avons-nous devant nous les trois ou quatre ans qui nous
sparent du fameux quilibre? En d'autres termes, notre systme
financier, mme dgag de quelques abus, porte-t-il en lui-mme des
conditions de dure et de vie? N'est-il pas l'outre d'Eole, et ne
renferme-t-il pas dans ses flancs les vents et les temptes?

Si c'est prcisment de ce systme que sont sortis les
bouleversements, que devons-nous attendre de sa simple restauration?

Les hommes de la finance, je parle de ceux pour qui le beau idal
est de rtablir les choses, sauf quelques dtails, comme elles
taient avant Fvrier, ces hommes, qu'ils me permettent de le dire,
veulent btir sur le sable et avancer dans un cercle vicieux. Ils ne
s'aperoivent pas que le vieux systme qu'ils prconisent, bien loin
de fonder l'abondance des recettes publiques sur la prosprit des
classes travailleuses, aspire  gonfler le budget  force de tarir la
source qui l'alimente.

Indpendamment de ce que c'est l un vice radical au point de vue
financier, c'est encore un effroyable danger politique. Quoi! vous
venez de voir quelle atteinte, presque mortelle, une rvolution a
porte  nos finances; vous ne pouvez pas douter qu'une des causes,
sinon la seule, de cette commotion, c'est la dsaffection ne dans
le coeur du peuple du poids des taxes, et la chose  laquelle vous
aspirez, c'est de nous remettre au point de dpart, et de remonter
pniblement le char justement au sommet de la dclivit fatale!

Alors mme qu'une rvolution ne se serait pas accomplie, alors mme
qu'elle n'aurait pas veill au sein des masses des esprances et des
exigences nouvelles, je crois vraiment que votre entreprise serait
irralisable. Mais ce qui et t prudence, avant Fvrier, n'est-il
pas devenu ncessit? Est-ce que vous croyez que vos trois ou quatre
annes d'efforts  la poursuite exclusive de l'quilibre peuvent
s'couler paisiblement, si le peuple ne voit rien venir que des taxes
nouvelles? si la Rpublique ne se montre  lui que par la plus grande
pret des percepteurs? si, sur le fruit de son travail, de moins
en moins rmunr, il faut qu'il fasse  l'tat et  ses agents une
part toujours plus grande? Non, ne l'esprez pas. Un bouleversement
nouveau viendra interrompre vos froides lucubrations, et alors, je
vous le demande  vous-mmes, qu'adviendra-t-il de cet _quilibre_ et
de ce _crdit_ qui sont,  vos yeux, le sublime de l'art et le terme
de tout effort intelligent?

Je crois donc que les hommes _pratiques_ perdent compltement de vue
le troisime but (et le premier en importance) que j'ai assign  la
rform financire,  savoir: soulager le contribuable, faire aimer
la Rpublique.

Nous en avons eu une preuve rcente. L'Assemble nationale a rduit
l'impt du sel et la taxe des lettres. Eh bien! non-seulement les
financiers dsapprouvent ces mesures, mais encore ils ne peuvent pas
se mettre dans la tte que l'Assemble ait agi conformment  sa
propre volont. Ils supposent toujours, et de trs-bonne foi, qu'elle
a t victime d'une surprise et qu'elle la dplore; tant toute ide
de rforme leur rpugne.

 Dieu ne plaise que je veuille insinuer par l que la coopration
des financiers est  repousser! Quelle que soit l'_ide nouvelle_ qui
surgisse, elle ne peut gure tre mise en oeuvre que par le concours
de leur utile exprience. Mais il est probable qu'elle ne surgira pas
dans leur cerveau. Ils ont trop vcu pour cela dans les errements du
pass. Si, avant les campagnes d'Italie, Napolon avait us trente
annes de sa vie  tudier et appliquer toutes les combinaisons
de l'ancienne stratgie, croit-on qu'il et t frapp de cette
inspiration qui a rvolutionn l'art de la guerre et jet un si grand
clat sur les armes franaises?

 ct de cette cole pleine de jours et d'exprience, qui offrira
 l'excution des ressources prcieuses, mais d'o ne jaillira pas,
je le crains, l'_ide fconde_ que la France attend pour son salut,
sa gloire et sa scurit, il y a une autre cole ou plutt un nombre
 peu prs infini d'autres coles, aux ides desquelles, si l'on
peut reprocher quelque chose, ce n'est pas du moins de manquer de
nouveaut. Je n'ai pas l'intention d'examiner tous les systmes
qu'elles ont mis au jour. Je me bornerai  dire quelques mots sur la
pense qui m'a paru dominer dans le manifeste des rpublicains dits
_avancs_.

Ce manifeste me semble reposer sur un cercle vicieux beaucoup plus
caractris encore que celui des financiers.  vrai dire, il n'est
qu'une perptuelle et purile contradiction. Dire au peuple: La
rpublique va faire pour toi un miracle. Elle va te dgager de toute
cette lourde responsabilit qui pse sur la condition humaine. Elle
te prendra au berceau, et aprs l'avoir conduit,  ses frais, de la
crche  la salle d'asile, de la salle d'asile  l'cole primaire,
de l'cole primaire aux coles secondaires et spciales, de l 
l'atelier de travail, et de l'atelier de travail aux maisons de
refuge, elle te rendra  la tombe, sans que tu aies eu besoin, pour
ainsi dire, de prendre soin de toi-mme. As-tu besoin de crdit? te
manque-t-il des instruments de travail, ou du travail? dsires-tu
de l'instruction? quelque sinistre est-il venu visiter ton champ
ou ton atelier? l'tat est l, comme un pre opulent et gnreux,
pour pourvoir  tout, pour tout rparer. Bien plus, il tendra sa
sollicitude sur toute la surface du globe, en vertu du dogme de la
Solidarit; et, au cas qu'il te prenne fantaisie d'aller semer au
loin tes ides et tes vues politiques, il tiendra toujours une grande
arme prte  entrer en campagne. Voil sa mission, elle est vaste,
et pour l'accomplir il ne te demande rien. Sel, boissons, postes,
octrois, contributions de toutes sortes, il va renoncer  tout. Un
bon pre donne  ses enfants, mais ne leur demande pas. Que si l'tat
ne suit pas cet exemple, s'il ne remplit pas envers toi le double et
contradictoire devoir que nous signalons, il aura trahi sa mission,
il ne te restera qu' le renverser. Je le demande, se peut-il rien
imaginer de plus chimrique en mme temps que de plus dangereux?

Il est vrai que pour masquer ces grossires impossibilits, on
ajoute: L'impt sera transform; on le prendra sur le _superflu_ des
riches.

Mais il faut bien que le peuple le sache. Ce n'est l qu'une chimre
de plus. Imposer  l'tat des attributions exorbitantes, et persuader
qu'il pourra y faire face avec l'argent prlev sur le _superflu_
des riches, c'est donner au public une vaine esprance. Combien y
a-t-il de riches en France? Quand il fallait payer 200 francs pour
avoir droit de suffrage, le nombre des lecteurs tait de deux cent
mille, et sur ce nombre, la moiti peut-tre n'avait pas de superflu.
Et l'on voudrait affirmer aujourd'hui que l'tat peut remplir
l'immense mission qu'on lui donne en se bornant  imposer les riches!
Il suffira que deux cent mille familles livrent au gouvernement le
_superflu_ de leurs richesses pour que celui-ci prodigue toute sorte
de bienfaits aux huit millions de familles moins aises. Mais on ne
voit donc pas une chose: c'est qu'un systme d'impt ainsi conu
donnerait  peine de quoi pourvoir  sa propre perception.

La vrit est, et le peuple ne devrait jamais le perdre de vue, que
la contribution publique s'adressera toujours et ncessairement aux
objets de la consommation la plus gnrale, c'est--dire la plus
populaire. C'est prcisment l le motif qui doit pousser le peuple,
s'il est prudent,  restreindre les dpenses publiques, c'est--dire
l'action, les attributions et la responsabilit du gouvernement. Il
ne faut pas qu'il s'attende  ce que l'tat le fasse vivre, puisque
c'est lui qui fait vivre l'tat[66].

[Note 66: V. le pamphlet _l'tat_, tome IV, page 327.]

D'autres esprent beaucoup dans la dcouverte de quelque nouvelle
matire imposable. Je suis loin de prtendre qu'il n'y a rien 
essayer dans cette voie, mais je soumets au lecteur ces trois
observations:

1 Tous les gouvernements antrieurs ont aim avec passion 
prendre beaucoup au public pour pouvoir beaucoup dpenser. Il n'est
gure probable qu'en fait d'impts, aucune mine prcieuse et d'une
exploitation facile et chapp au gnie de l fiscalit. S'il a
t arrt par quelque chose, ce n'a pu tre que par la crainte des
rpugnances nationales.

2 Si de nouvelles sources d'impts ne peuvent s'ouvrir sans heurter
les habitudes et exciter le mcontentement, le moment serait-il
bien choisi, aprs une rvolution, de tenter une telle exprience?
Ne serait-ce pas compromettre la Rpublique? Figurons-nous l'effet
produit sur les contribuables par cette nouvelle: l'Assemble
nationale vient de vous assujettir  des taxes, de vous jusqu'ici
inconnues et devant lesquelles la monarchie avait recul!

3 Au point de vue actuel et pratique, chercher et dcouvrir de
nouveaux impts, c'est un sr moyen de ne rien faire et de ngliger
le corps pour l'ombre. L'Assemble nationale n'a que deux ou trois
mois  vivre. D'ici l, il faut qu'elle ait fait le budget. Je laisse
au lecteur le soin de tirer la conclusion.

Aprs avoir rappel les systmes qui sont les plus en vogue, et les
plus inadmissibles, il me reste  signaler celui que je voudrais voir
prvaloir.

tablissons d'abord la situation financire  laquelle il faut faire
face.

Nous sommes en dficit (car le mot _insuffisance_ est devenu
insuffisant). Ce dficit, je n'en chercherai pas le chiffre exact.
J'ignore comment notre comptabilit est tenue; ce que je sais, c'est
que jamais, au grand jamais, deux chiffres officiels, pour le mme
fait, ne se ressemblent. Quoiqu'il en soit, la plaie est norme. Le
dernier budget (vol. I, p. 62) contient ce renseignement:

  Anciens _dcouverts_ (autre joli mot), annes 1846 et
    antrieures                                   184,156,000 fr.
  Budget de 1847                                   43,179,000
  Indemnit aux caisses d'pargne                  38,000,000
  Budget de 1848                                   71,167,000
  Budget de 1849                                  213,966,534
                                                  ---------------
  Total des dcouverts                            550,462,534 fr.

Voil le rsultat des budgets passs. Donc le mal ira toujours
croissant  l'avenir, si nous ne parvenons, soit  augmenter les
recettes, soit  diminuer les dpenses, non seulement de manire
 les aligner, mais encore  trouver un excdant de recettes qui
absorbe peu  peu les dcouverts antrieurs.

Il ne sert de rien de se le dissimuler, hors de l, c'est la
banqueroute et ses suites.

Et, ce qui rend la situation plus difficile, c'est cette
considration que j'ai dj indique et sur laquelle j'insiste
de toutes mes forces,  savoir que, si l'on cherche le remde ou
partie du remde dans une aggravation d'impts, ainsi que cela se
prsente naturellement  l'esprit, on provoquera des rvolutions.
Or, l'effet financier des rvolutions,  ne parler que de celui-l,
tant d'accrotre les dpenses et de tarir les sources du revenu (je
m'abstiens de dmonstration), le procd, au lieu de dtourner la
catastrophe, n'est propre qu' la prcipiter.

Je vais plus loin. La difficult est bien plus grande encore, car
j'affirme (telle est du moins ma conviction profonde) que l'on ne
peut pas mme maintenir tous les impts existants sans mettre contre
soi les chances les plus terribles. Une rvolution s'est faite;
elle s'est proclame dmocratique, la dmocratie en veut sentir les
bienfaits. Elle a tort ou elle a raison, mais c'est ainsi. Malheur
aux gouvernements, malheur au pays, si cette pense n'est pas
toujours prsente  l'esprit des Reprsentants du peuple!

La question ainsi pose, que faut-il faire?

Car, d'un autre ct, si l'on peut diminuer les dpenses, il y
a des bornes  ces retranchements. Il ne faut pas aller jusqu'
dsorganiser les services, ce serait encore faire arriver les
rvolutions par l'autre extrmit de l'horizon financier.

Que faut-il donc faire?

Voici ma pense. Je la formule dans toute sa navet, au risque
de faire dresser les cheveux sur la tte  tous les financiers et
praticiens.

DIMINUER LES IMPTS.--DIMINUER LES DPENSES DANS UNE PROPORTION PLUS
FORTE ENCORE.

Et, pour revtir cette pense financire de sa formule politique,
j'ajoute:

LIBERT AU DEDANS.--PAIX AU DEHORS.

Voil tout le programme.

Vous vous rcriez! Il est aussi contradictoire, dites-vous, que le
manifeste montagnard; il renferme un cercle vicieux au moins aussi
vident que ceux que vous avez prcdemment signals dans les autres
systmes.

Je le nie, j'accorde seulement que la tentative est hardie. Mais
si la gravit de la situation est bien tablie, d'une part; si, de
l'autre, il est prouv que les moyens traditionnels ne nous en feront
pas sortir, il me semble que ma pense a quelque droit au moins 
l'attention de mes collgues.

Qu'il me soit donc permis d'examiner mes deux propositions, et que le
lecteur, se rappelant qu'elles forment un tout indivisible, veuille
bien suspendre son jugement, et peut-tre son arrt.

Il y a d'abord une vrit qu'il faut rappeler, parce qu'on n'en
tient pas assez compte: c'est que, par la nature de notre systme
contributif, qui repose en trs-grande partie sur une perception
indirecte, c'est--dire demande  la consommation, il y a une
connexit troite, une relation intime entre la prosprit gnrale
et la prosprit des finances publiques.

Ceci nous mne  cette conclusion: il n'est pas rigoureusement exact
de dire que soulager le contribuable c'est infailliblement porter
atteinte au revenu.

Si, par exemple, dans un pays comme le ntre, le gouvernement,
pouss par une exagration d'ardeur fiscale, levait les taxes
jusqu'au point de ruiner les facults du consommateur; s'il doublait
et triplait le prix vnal des choses les plus ncessaires, s'il
renchrissait encore les matriaux et les instruments de travail;
si, par suite, une partie considrable de la population tait
rduite  se priver de tout,  vivre de chtaignes, de pommes de
terre, de sarrasin, de mas, il est clair que la strilit du budget
des recettes pourrait tre attribue, avec quelque fondement, 
l'exagration mme des taxes.

Et, dans cette hypothse, il est clair encore que le vrai moyen,
le moyen rationnel de faire fleurir les finances publiques, ce ne
serait pas de porter de nouveaux coups  la richesse gnrale, mais
au contraire de la laisser s'accrotre; ce ne serait pas de tendre
l'impt mais de le dtendre.

Thoriquement, je ne crois pas que ceci puisse tre contest:
l'impt, dans son dveloppement successif, peut arriver  ce point
que ce que l'on ajoute  son chiffre on le retranche  son produit.
Quand les choses en sont l, il est aussi vain, il est aussi fou,
il est aussi contradictoire de chercher une addition aux recettes,
dans une addition aux impts, qu'il le serait de vouloir lever le
liquide, dans le manomtre, par des moyens qui auraient pour effet de
diminuer la chaleur dans la chaudire.

Ceci pos, il faut savoir si, en fait, notre pays n'en est pas l.

Si j'examine les principaux objets de consommation universelle,
auxquels l'tat demande son revenu, je les trouve chargs de taxes
tellement exorbitantes qu'on ne peut expliquer que par la puissance
de l'habitude la soumission du contribuable.

Dire que quelques-unes de ces taxes quivalent  la confiscation, ce
serait employer une expression bien insuffisante.

Viennent d'abord le sucre et le caf. Nous pourrions les avoir  bas
prix, si nous avions la libert d'aller les chercher sur les marchs
vers lesquels notre intrt nous pousse. Mais, dans le but bien
arrt de nous fermer le commerce du monde, le fisc nous soumet  une
grosse amende quand nous commettons le dlit d'change avec l'Inde,
la Havane ou le Brsil. Que si, dociles  sa volont, nous limitons
notre commerce  celui que peuvent alimenter trois petits rochers
perdus au milieu des ocans; alors nous payons, il est vrai, le sucre
et le caf beaucoup plus cher, mais le fisc radouci ne nous prend,
sous forme de taxe, que cent pour cent de la valeur, environ.

On appelle cela de l'conomie politique profonde. Notez que, pour
acqurir les petits rochers, il nous en a cot des torrents de
sang et des tonnes d'or, dont la rente nous grvera pendant toute
l'ternit. Par voie de compensation, nous payons en outre des tonnes
d'or pour les conserver.

Il existe, en France, un produit qui est national s'il en fut et dont
l'usage est insparable des habitudes populaires. Pour rparer les
forces des travailleurs, la nature a donn la viande aux Anglais et
le vin aux Franais; ce vin, on peut se le procurer partout  8 ou 10
fr. l'hectolitre, mais le fisc intervient et vous taxe  15 fr.

Je ne dirai rien de l'impt des _tabacs_, qui est assez bien accept
par l'opinion. Il n'en est pas moins vrai que cette substance est
taxe  plusieurs fois sa valeur.

L'tat dpense 5 c., 10 c. au plus pour transporter une lettre d'un
point  l'autre du territoire. Jusqu' ces derniers temps, il vous
forait d'abord de vous adresser  lui; ensuite, quand il vous
tenait, il vous faisait payer 80 c., 1 fr. et 1 fr. 20 c. ce qui lui
cotait un sou.

Parlerai-je du _sel_? Il a t bien constat, dans une discussion
rcente, qu'on peut faire du sel en quantit indfinie, dans le
midi de la France,  50 c. Le fisc le frappait d'un droit de 30
fr. Soixante fois la valeur de la chose! et on appelle cela une
contribution! Je _contribue_ pour _soixante_, parce que je possde
_un_! Je gagnerais 6,000 pour cent  abandonner ma proprit au
gouvernement!

Ce serait bien pis, si je parlais de la douane. Ici le gouvernement a
deux buts bien-arrts: le premier, d'lever le prix des choses, de
soustraire au travail ses matriaux, d'augmenter les difficults de
la vie; le second, de combiner et grossir les taxes, de telle sorte
que le fisc n'en peroive rien, rappelant ce mot d'un petit matre 
son tailleur,  propos d'un haut-de-chausses: Si j'y entre, je ne le
prends pas.

Enfin l'exorbitante exagration de ces taxes ne peut manquer de
stimuler l'esprit de fraude. Ds lors le gouvernement est oblig de
s'entourer de plusieurs armes de fonctionnaires, de mettre toute
la nation en suspicion, d'imaginer toutes sortes d'entraves, de
formalits, toutes choses qui paralysent le travail et s'alimentent
au budget.

Tel est notre systme contributif. Nous n'avons aucun moyen
d'exprimer en chiffres ses consquences. Mais quand, d'un ct, on
tudie ce mcanisme, et que, de l'autre, on constate dans une grande
partie de notre population l'impuissance de consommer, n'est-il pas
permis de se demander si ces deux faits ne sont pas entre eux dans
les rapports de cause  effet? N'est-il pas permis de se demander
si nous relverons ce pays-ci et ses finances en persvrant dans
la mme voie,  supposer mme que la dsaffection publique nous en
laisse le temps? Vraiment, il me semble que nous ressemblons un peu
 un homme qui, tant sorti pniblement d'un abme, o son imprudence
l'a plusieurs fois jet, n'imaginerait rien de mieux que de se placer
au mme point de dpart, et de suivre, seulement avec un peu plus de
prcipitation, la mme ornire.

En thorie, tout le monde conviendra que les taxes peuvent tre
portes  un tel degr d'exagration qu'il est impossible d'y
rien ajouter, sans ptrifier la richesse gnrale, de manire 
compromettre le trsor public lui-mme. Cette ventualit thorique
s'est manifeste en fait d'une faon si clatante dans un pays
voisin, que je demande  m'tayer de cet exemple, puisque aussi
bien, si le phnomne n'tait pas reconnu possible, toute ma
dissertation, aussi bien que toutes mes conclusions subsquentes,
serait sans valeur et sans porte. Je sais qu'on n'est pas trs-bien
venu, en France, quand on cherche un enseignement dans l'exprience
britannique; nous aimons mieux faire les expriences  nos propres
dpens. Mais je prie le lecteur de vouloir bien admettre pour un
instant que, d'un ct de la Manche comme de l'autre, deux et deux
font quatre.

Il y a quelques annes, l'Angleterre se trouva, financirement
parlant, dans une situation fort analogue  celle o nous sommes.
Pendant plusieurs annes conscutives chaque budget se rglait en
dficit, si bien qu'il fallut songer  des moyens hroques. Le
premier qui se prsenta  l'esprit des financiers, on le devine, ce
fut d'augmenter les taxes. Le cabinet whig ne se mit pas en frais
d'invention. Il se borna purement et simplement  dcider qu'une
surtaxe de 5 pour cent serait ajoute aux impts. Il raisonnait
ainsi: Si 100 schellings de taxes nous donnent 100 schellings de
recettes, 105 schellings de taxes nous donneront 105 schellings de
recettes; ou du moins, car il faut prvoir une lgre dpression de
consommation, 104-1/2 ou 104 schellings. Rien ne paraissait plus
mathmatiquement assur. Cependant, au bout de l'an, on fut tout
bahi de n'avoir recouvr ni 103 ni 104, ni mme 100, mais seulement
96 ou 97.

C'est alors que s'chappa des poitrines aristocratiques ce cri de
douleur: C'en est fait, nous ne pouvons plus ajouter une obole 
notre liste civile. Nous sommes arrivs  la dernire limite de
taxation profitable[67]. Il n'y a plus de ressource pour nous,
puisque _imposer plus_, c'est _recevoir moins_.

[Note 67: We have got the bounds of profitable taxation. (PEEL.)]

Le cabinet whig fut renvers du coup. Il fallut bien prouver
d'autres habilets. Sir Robert Peel se prsenta. C'tait certainement
un financier pratique. Cela ne l'empcha pas de faire ce raisonnement
qui, sorti de mes lvres novices, a paru subtil et peut-tre absurde:
Puisque l'impt a cr la misre des masses, et puisqu' son tour
la misre des masses a limit la productivit de l'impt, c'est une
consquence rigoureuse, quoiqu' physionomie paradoxale, que pour
faire prosprer les taxes il les faut diminuer. Essayons donc si
le fisc, qui a perdu  tre trop avide, ne gagnera pas  se faire
gnreux. La gnrosit dans le fisc! certes, voil une exprience
toute nouvelle. Elle vaut bien la peine d'tre tudie. Messieurs
les financiers ne seraient-ils pas bien heureux, s'ils venaient 
dcouvrir que la gnrosit mme peut tre quelquefois lucrative? Il
est vrai qu'alors elle devrait s'appeler: intrt bien entendu. Soit.
Ne disputons pas sur les mots.

Donc, sir Robert Peel se mit  dgrver, dgrver, dgrver. Il
laissa entrer le bl, le btail, la laine, le beurre, malgr les
clameurs des landlords, pensant, avec quelque apparence de raison,
que le peuple n'est jamais mieux nourri que lorsqu'il y a beaucoup
d'aliments dans le pays, proposition regarde ailleurs comme
sditieuse. Savon, papier, drche, sucre, caf, colon, teintures,
sel, poste, verre, acier, tout ce que le travailleur emploie ou
consomme passa par la rforme.

Cependant, sir Robert, qui n'est pas un cerveau brl, savait
bien que si un tel systme, en provoquant la prosprit publique,
doit ragir favorablement sur l'chiquier, ce ne peut tre qu'
la longue. Or, les dficits, insuffisances, dcouverts, comme on
voudra les appeler, taient actuels et pressants. Abandonner,
mme provisoirement, une partie du revenu, c'et t aggraver la
situation, branler le crdit. Il y avait  traverser une priode
difficile, rendue plus difficile par l'entreprise elle-mme. Aussi,
DIMINUER L'IMPT, ce n'tait que la moiti du systme de sir Robert,
comme ce n'est que la moiti de celui que je propose en toute
humilit. On a vu que le complment ncessaire du mien[68], consiste
 DIMINUER LES DPENSES DANS UNE PROPORTION SUPRIEURE. Le complment
du systme Peel se rapprochait plus des traditions financires
et fiscales. Il songea  chercher une autre source de revenu, et
l'_income-tax_ fut dcrt.

[Note 68: Je dis _mien_ pour abrger; mais je ne dois pas me poser en
inventeur. Le directeur de la _Presse_ a plusieurs fois mis l'ide
fondamentale que je reproduis ici. Qui plus est, il en a fait, avec
succs, l'application. _Suum cuique._]

Ainsi, en face des dficits, la premire pense avait t
d'_aggraver_ l'impt; la seconde, de le _transformer_, de le demander
 qui peut le payer. C'tait un progrs. Pourquoi ne me ferais-je
pas la douce ide que _diminuer les dpenses_ serait un progrs plus
dcisif encore?

Je suis forc, malgr la lenteur que cela m'impose, d'examiner
brivement cette question: L'exprience britannique a-t-elle russi?
J'y suis forc, car  quoi servirait un exemple qui aurait chou, si
ce n'est  en viter l'imitation? Ce n'est certes pas la conclusion
o j'ai voulu amener le lecteur. Or, beaucoup de personnes affirment
que l'entreprise de sir Robert Peel a t dsastreuse; et leur
affirmation est d'autant plus spcieuse que, prcisment  partir
du jour o la rforme contributive a t inaugure, une longue
et terrible crise commerciale et financire est venue dsoler la
Grande-Bretagne.

Mais d'abord, je dois faire observer qu'alors mme qu'on pourrait
attribuer, en partie, les rcents dsastres industriels de
l'Angleterre  la rforme de sir Robert Peel, on ne devrait pas
en arguer contre celle que je propose, puisque ces deux rformes
diffrent par le point le plus capital. Ce qu'elles ont de commun,
c'est ceci: chercher l'accroissement ultrieur des recettes dans la
prosprit des masses, c'est--dire dans l'adoucissement de l'impt
quant  son chiffre. Ce qu'elles ont de diffrent, c'est ceci: Sir
Robert Peel s'est mnag les moyens de traverser les difficults de
la transition, par l'_tablissement d'un nouvel impt_. Ces moyens,
je les demande  _une profonde rduction de dpenses_. Sir Robert fut
si loin de diriger ses ides de ce ct que, dans le mme document
o il exposa devant l'Angleterre attentive son plan financier, il
rclamait, pour le dveloppement des forces militaires et navales,
une augmentation considrable de subsides.

Or, puisque les deux systmes, dans la premire partie, se confondent
en ce qu'ils aspirent  fonder  la longue la prosprit du trsor
public sur le soulagement des classes travailleuses, n'est-il pas
vident que la rduction des dpenses ou le dgrvement pur et simple
est plus en harmonie avec cette pense que le dplacement de la taxe?

Je ne puis m'empcher de croire que le second membre du systme de
Peel tait de nature  contrarier le premier. C'est sans doute un
bien immense que de mieux rpartir les taxes. Mais enfin, quand on
connat un peu ces matires, quand on a tudi le mcanisme naturel
des impts, leurs ricochets, leurs contre-coups, on sait bien que ce
que le fisc demande  une classe est pay en grande partie par une
autre. Il n'est pas possible que les travailleurs anglais n'aient t
atteints, directement ou indirectement, par l'_income-tax_. Ainsi,
en les soulageant d'un ct, on les a, dans une mesure quelconque,
frapps de l'autre.

Mais laissons de ct ces considrations, et examinons s'il est
possible, en prsence des faits clatants qui expliquent d'une
manire si naturelle la crise anglaise, de l'attribuer  la rforme.
L'ternel sophisme des gens dcids  incriminer une chose, c'est de
lui attribuer tous les maux qui surviennent dans le monde. _Post hoc,
ergo propter hoc._ L'ide prconue est et sera toujours le flau du
raisonnement, car, par sa nature, elle fuit la vrit quand elle a la
douleur de l'entrevoir.

L'Angleterre a eu d'autres crises commerciales que celle qu'elle
vient de traverser. Toutes s'expliquent par des causes palpables.
Une fois elle fut saisie d'une fivre de spculations mal conues.
D'immenses capitaux, dsertant la production, prirent la route des
emprunts amricains et des mines de mtaux prcieux. Il en rsulta
une grande perturbation dans l'industrie et les finances.--Une autre
fois, c'est la rcolte qui est emporte, et il est facile d'apprcier
les consquences. Quand une portion considrable du travail de tout
un peuple a t dirige vers la cration de sa propre subsistance,
quand on a labour, hers, sem et arros, pendant un an, la terre
de sueurs pour faire germer les moissons, si, au moment d'tre
recueillies, elles sont dtruites par un flau, le peuple est dans
l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir inopinment,
rapidement des masses normes de substances alimentaires. Il faut que
toutes les oprations ordinaires de l'industrie soient interrompues,
pour que les capitaux qu'elles occupaient fassent tte  cette
opration gigantesque, inattendue et irrmissible. Que de forces
perdues! que de valeurs dtruites! et comment n'en rsulterait-il pas
une crise?--Elle se manifeste encore quand la rcolte du coton vient
 manquer aux tats-Unis, par la simple raison que les fabriques ne
peuvent tre aussi activement occupes quand elles manquent de coton
que lorsqu'elles n'en manquent pas; et ce n'est jamais impunment
que la stagnation s'tend sur les districts manufacturiers de la
Grande-Bretagne.--Des insurrections en Irlande, des troubles sur
le continent, qui viennent interrompre le commerce britannique et
diminuer dans sa clientle la puissance de consommation, ce sont
encore des causes videntes de gne, d'embarras et de perturbations
financires.

L'histoire industrielle de l'Angleterre nous apprend qu'une seule de
ces causes a toujours suffi pour dterminer une crise dans ce pays.

Or, il est arriv que, juste au moment o sir Robert Peel a introduit
la Rforme, tous ces flaux  la fois, et  un degr d'intensit
jusqu'alors inconnu, sont venus fondre sur l'Angleterre.

Il en est rsult, pour le peuple, de grandes souffrances, et
aussitt l'_Ide prconue_ de s'crier: Vous le voyez, c'est la
Rforme qui crase le peuple!

Mais, je le demande: Est-ce donc la Rforme financire et commerciale
qui a amen deux pertes successives de rcolte en 1845 et 1846, et
forc l'Angleterre  dpenser deux milliards pour remplacer le bl
perdu?

Est-ce la Rforme financire et commerciale qui a caus la
destruction de la pomme de terre en Irlande, pendant quatre annes,
et forc l'Angleterre de nourrir,  ses frais, tout un peuple affam?

Est-ce la Rforme financire et commerciale qui a fait avorter le
coton deux annes de suite en Amrique, et croit-on que le maintien
de la taxe  l'entre et t un remde efficace?

Est-ce la Rforme financire et commerciale qui a fait natre et
dvelopp le _Railway-mania_, et soustrait brusquement deux ou trois
milliards au travail productif et accoutum, pour les jeter dans
des entreprises qu'on ne peut terminer; folie, qui d'aprs tous les
observateurs, a fait plus de mal _actuel_ que tous les autres flaux
runis?

Est-ce la Rforme financire et commerciale qui a allum sur le
continent le feu des rvolutions, et diminu l'absorption de tous les
produits britanniques?

Ah! quand je songe  cette combinaison inoue d'agents destructeurs
cooprant dans le mme sens;  ce tissu serr de calamits de toutes
sortes accumules, par une fatalit sans prcdents, sur une poque
dtermine, je ne puis m'empcher de conclure juste au rebours
de l'_Ide prconue_, et je me demande: Que serait-il advenu de
l'Angleterre, de sa puissance, de sa grandeur, de sa richesse, si la
Providence n'avait suscit un homme au moment prcis et solennel?
Tout n'et-il pas t emport dans une effroyable convulsion? Oui,
je le crois sincrement, la Rforme, qu'on accuse des maux de
l'Angleterre, les a neutraliss en partie. Et le peuple anglais le
comprend, car, bien que la partie la plus dlicate de cette rforme,
le Libre-change, ait t soumis, ds son avnement, aux preuves les
plus rudes et les plus inattendues, la foi populaire n'en a pas t
branle et, au moment o j'cris, l'oeuvre commence se poursuit et
marche vers son glorieux accomplissement.

Repassons donc le Dtroit, et que la confiance nous accompagne; il
n'y a pas lieu de la laisser de l'autre ct de la Manche.

Nous sommes au budget des Recettes. L'Assemble a dj dgrv
le sel et le port des lettres. Dans mon opinion, elle doit agir
de mme pour les boissons. Sur cet article, je pense que l'tat
devrait consentir  perdre cinquante millions. Il faudrait, autant
que possible, distribuer la taxe restante sur la totalit des vins
consomms. On comprend que trente  quarante millions, rpartis sur
quarante-cinq millions d'hectolitres, seraient beaucoup plus faciles
 payer que cent millions accumuls sur une quantit trois fois
moindre. Il faudrait aussi diminuer les frais et surtout les entraves
qu'entrane le mode actuel de perception.

L'tat devra consentir encore  baisser considrablement les droits
sur le sucre et le caf. L'accroissement de consommation rsoudra 
la fois la question fiscale et la question coloniale.

Une autre grande et populaire mesure serait l'abolition de l'octroi.
 ce sujet, j'ai t frapp du parti que l'on pourrait tirer d'un
avis ouvert par M. Guichard. Tout le monde reconnat qu'une _taxe
sur le revenu_ serait juste et conforme aux vrais principes. Si
l'on recule, c'est devant les difficults d'excution. On redoute
pour l'tat, et je crois avec raison, la lourde responsabilit que
feraient peser sur lui les investigations importunes dont cet impt
parat insparable. Il n'est pas bon que le gouvernement rpublicain
se montre au contribuable sous la figure d'un avide inquisiteur.
Dans la Commune, les fortunes se connaissent. Elles s'y peuvent
apprcier en famille, et si on lui donnait la facult d'tablir
l'impt du revenu dans le but prcis de remplacer l'octroi, il est
vraisemblable que cette transformation, fonde sur la justice, serait
favorablement accueillie.  la longue, la France se prparerait ainsi
le cadastre des fortunes mobilires et les moyens de faire entrer
dans la voie de la vrit son systme contributif. Je ne pense pas
qu'une telle mesure, qui aurait encore l'avantage de commencer la
dcentralisation, soit au-dessus d'un homme d'tat habile. Elle n'et
certes pas fait reculer Napolon.

Je suis forc de dire un mot de la douane; et, pour me mettre
 l'abri des prventions que je vois d'ici s'veiller, je ne la
considrerai qu'au point de vue fiscal, puisque aussi bien il
ne s'agit que du budget. Ce n'est pas que je ne sois fortement
tent de faire une pointe dans le _Libre-change_; mais ne me
comparera-t-on pas  ce brave gnral, clbre par sa prdilection
pour l'hippiatrique?  quelque point de l'horizon intellectuel que
vous placiez le point de dpart de la conversation, chimie, physique,
astronomie, musique ou marine, vous le verrez bientt enfourcher le
_cheval de selle_, et vous serez bien forc de monter en croupe aprs
lui. Nous avons tous une ide chrie, un dada, en style shandyen.
Mon ide chrie, pourquoi ne l'avouerais-je pas? c'est la LIBERT;
et s'il m'arrive de dfendre plus particulirement la _libert
d'changer_, c'est qu'elle est, de toutes, la plus mconnue et la
plus compromise.

Examinons donc la douane, au point de vue fiscal, et que le lecteur
me pardonne si, m'chappant par la tangente, j'effleure quelque peu
la question de droit, de proprit, de libert.

Un des plus sincres et des plus habiles protectionistes de ce pays,
M. Ferrier, avouait que, si l'on voulait conserver  la douane le
caractre fiscal, on en pourrait tirer le double de revenu pour le
Trsor. Elle donne environ cent millions; donc, indpendamment de
la charge que la protection nous impose comme consommateurs, elle
nous fait perdre cent millions comme contribuables. Car il est bien
clair que ce que le fisc refuse de recouvrer par la douane, il faut
qu'il le demande  d'autres impts. Ce mcanisme vaut la peine d'tre
scrut.

Supposons que le Trsor a besoin de 100. Supposons encore que, si
le fer tranger pouvait entrer moyennant un droit raisonnable, il
fournit 5 au revenu. Mais une classe d'industriels reprsente qu'elle
a avantage  ce que le fer tranger n'entre pas. La loi, prenant
son parti, dcrte la prohibition, ou, ce qui revient au mme, un
droit prohibitif. En consquence, toute occasion de perception est
volontairement sacrifie. Les 5 ne rentrent pas; et le Trsor n'a que
95. Mais comme nous avons admis qu'il a besoin de 100, nous devons
bien consentir  ce qu'il nous prenne 5 de quelque autre manire, par
le sel, par la poste ou par le tabac.

Et ce qui se passe pour le fer se reproduit  propos de tous les
objets de consommation imaginables.

Quelle est donc, en prsence de ce bizarre rgime, la condition du
_consommateur-contribuable_?

La voici.

1 Il paie un impt considrable destin  entretenir une vaste
arme  la frontire, arme qui est place l,  l'instigation, pour
compte, et au profit du matre de forges ou tout autre privilgi
dont elle fait les affaires.

2 Il paie le fer au-dessus de son prix naturel.

3 Il lui est dfendu de faire la chose contre laquelle l'tranger
lui aurait livr son fer; car empcher une valeur d'entrer, c'est
empcher, du mme coup, une autre valeur de sortir.

4 Il paie un impt pour combler le vide du Trsor; car prvenir une
importation, c'est prvenir une perception, et, les besoins du fisc
tant donns, si une perception manque, il faut bien la remplacer par
une autre.

Voil, certes, pour le _consommateur-contribuable_, une position
singulire. Est-elle plus malheureuse que ridicule ou plus ridicule
que malheureuse? On pourrait tre embarrass pour rpondre.

Et tout cela pourquoi? Pour qu'un matre de forges ne tire de son
travail et de son capital aucun profit extraordinaire, mais seulement
pour qu'il soit en mesure de s'attaquer  de plus grandes difficults
de production!

Quand donc se dcidera-t-on, en ces matires, par la considration
du grand nombre et non du petit nombre? L'intrt du grand nombre,
voil la rgle conomique qui n'gare jamais, car elle se confond
avec la justice.

Il faut bien convenir d'une chose: c'est que, pour que la protection
ft juste, sans cesser d'tre dsastreuse, il faudrait au moins
qu'elle ft gale pour tous. Or, cela est-il mme abstractivement
possible?

Les hommes changent entre eux ou des produits contre des produits,
ou des produits contre des services, ou des services contre des
services. Mme, comme les produits n'ont de _valeur_ qu' cause des
services dont ils sont l'occasion, on peut affirmer que tout se
rduit  une _mutualit de services_.

Or, la douane ne peut videmment protger que ce genre de services
dont la valeur s'est incorpore dans un produit matriel; susceptible
d'tre arrt ou saisi  la frontire. Elle est radicalement
impuissante  protger, en en levant la valeur, les _services_
directs rendus par le mdecin, l'avocat, le prtre, le magistrat, le
militaire, le ngociant, l'homme de lettres, l'artiste, l'artisan,
ce qui constitue dj une partie notable de la population. Elle est
galement impuissante  protger l'homme qui loue son travail, car
celui-ci ne vend pas des produits, mais rend des services. Voil
donc encore tous les ouvriers et journaliers exclus des prtendus
avantages de la protection. Mais si la protection ne leur profite
pas, elle leur nuit; et, ici, il faut bien dcouvrir le contre-coup
dont doivent se ressentir les protgs eux-mmes.

Les deux seules classes protges, et cela dans une mesure fort
ingale, ce sont les manufacturiers et les agriculteurs. Ces deux
classes voient une Providence dans la douane, et cependant nous
sommes tmoins qu'elles ne cessent de gmir sur leur dtresse.
Il faut bien que la protection n'ait pas eu  leur gard toute
l'efficacit qu'elles en attendaient. Qui osera dire que
l'agriculture et les manufactures sont plus prospres dans les pays
les plus protgs, comme la France, l'Espagne, les tats Romains, que
chez les peuples qui ont fait moins bon march de leur libert, comme
les Suisses, les Anglais, les Belges, les Hollandais, les Toscans?

C'est qu'il se passe, relativement  la protection, quelque chose
d'analogue ou plutt d'identique  ce que nous avons constat tout
 l'heure pour l'impt. Comme il y a une limite  la taxation
profitable, il y en a une  la protection profitable. Cette limite,
c'est l'anantissement de la facult de consommer, anantissement que
tend  amener la protection de mme que l'impt. Le fisc prospre par
la prosprit des contribuables. De mme, une industrie ne _vaut_
que par la richesse de sa clientle. Il suit de l que, lorsque le
fisc ou le monopole cherchent leur dveloppement dans des moyens qui
ont pour effet ncessaire de ruiner le consommateur, l'un et l'autre
entrent dans le mme cercle vicieux. Il arrive un moment o plus ils
renforcent le chiffre de la taxe, plus ils affaiblissent celui de
la recette. Les protgs ne peuvent se rendre compte de l'tat de
dpression qui pse sur leur industrie, malgr les faveurs du rgime
prohibitif. Comme le fisc, ils cherchent le remde dans l'exagration
de ce rgime. Qu'ils se demandent donc enfin si ce ne sont pas ces
faveurs mmes qui les oppriment. Qu'ils contemplent la moiti, les
deux tiers de notre population, rduite, par l'effet de ces injustes
faveurs,  se priver de fer, de viande, de drap, de bl,  construire
des charrues avec des branches de saule,  se vtir de bure,  se
nourrir de millet, comme les oiseaux, ou de chtaignes, comme des
cratures moins potiques[69]!

[Note 69: V. au tome IV, page 163, le chapitre intitul _Chert, Bon
march_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Puisque je me suis laiss entraner  cette dissertation, qu'il me
soit permis de la terminer par une espce d'apologue.

Il y avait, dans un parc royal, une multitude de petites _pices
d'eau_, toutes mises en communication les unes avec les autres
par des conduits souterrains, de telle sorte que l'eau avait une
tendance invincible  s'y tablir dans un parfait niveau. Ces
rservoirs taient aliments par un grand canal. L'un d'eux,
quelque peu ambitieux, voult attirer vers lui une grande partie
de l'approvisionnement destin  tous. Il n'y aurait pas eu grand
mal,  cause de l'invitable nivellement qui devait suivre la
tentative, si le moyen imagin par l'avide et imprudent rservoir
n'avait entran une dperdition ncessaire de liquide, dans le canal
d'alimentation. On devine ce qui arriva. Le niveau baissa partout,
mme dans le rservoir favoris. Il se disait, car dans les apologues
il n'y a rien qui ne parle, mme les rservoirs: C'est singulier,
j'attire  moi plus d'eau qu'autrefois; je russis pendant un moment
imperceptible  me tenir au-dessus du niveau de mes frres, et
cependant, je vois avec douleur que nous marchons tous, moi comme les
autres, vers la complte siccit. Ce rservoir-l, aussi ignorant
sans doute en hydraulique qu'en morale, fermait les yeux  deux
circonstances: l'une, c'est la communication souterraine de tous
les rservoirs entre eux, obstacle invincible  ce qu'il profitt
d'une manire exclusive et permanente de son injustice; l'autre la
dperdition gnrale de liquide inhrente au moyen imagin par lui,
et qui devait amener fatalement une dpression gnrale et continue
du niveau.

Or, je dis que l'ordre social prsente aussi ces deux circonstances
et qu'on raisonne mal, si l'on n'en tient compte. Il y a d'abord
entre toutes les industries des communications caches, des
transmissions de travail et de capital, qui ne permettent pas
 l'une d'elles d'lever son niveau normal au-dessus des autres
d'une manire permanente. Il y a ensuite, dans le moyen imagin
pour raliser l'injustice, c'est--dire dans la protection, ce vice
radical qu'elle implique une perte dfinitive de richesse totale; et,
de ces deux circonstances, il suit que le niveau du bien-tre baisse
partout, mme au sein des industries protges, comme celui de l'eau,
mme au sein de l'avide et stupide rservoir.

Je savais bien que le Libre-change m'entranerait hors de ma voie.
Passion! passion! ton empire est irrsistible! Mais revenons au fisc.

Je dirai aux protectionistes: Ne consentirez-vous pas, en vue des
ncessits imprieuses de la Rpublique,  mettre quelque borne
 votre avidit? Quoi! quand le Trsor est aux abois, quand la
banqueroute menace d'engloutir votre fortune et votre scurit, quand
la douane nous offre une planche de salut vraiment providentielle,
quand elle peut remplir les caisses publiques sans nuire aux
masses, mais au contraire en les soulageant du poids qui les
opprime, serez-vous inflexibles dans votre gosme? Vous devriez,
de vous-mmes, dans ce moment solennel et dcisif, faire sur
l'autel de la patrie le sacrifice,--ce que vous appelez et ce que
trs-sincrement vous croyez tre--le sacrifice d'une partie de vos
privilges. Vous en seriez rcompenss par l'estime publique, et,
j'ose le prdire, la prosprit matrielle vous serait donne par
surcrot.

Est-ce donc trop exiger que de vous demander de substituer
aux prohibitions, devenues incompatibles avec notre loi
constitutionnelle, des droits de 20  30 pour cent? une rduction de
moiti au tarif du fer et de l'acier, ces muscles du travail; de la
houille, ce pain de l'industrie; de la laine, du lin, du coton, ces
matriaux de la main-d'oeuvre; du bl et de la viande, ces principes
de force et de vie?

Mais je vois que vous devenez raisonnables[70]; vous accueillez mon
humble requte, et nous pouvons maintenant jeter un coup d'oeil, tant
moral que financier, sur notre budget vraiment _rectifi_.

[Note 70: Dans le pamphlet _Spoliation et Loi_, qui commence ce
volume, on a pu voir que l'auteur n'avait pas tard  reconnatre
combien il s'tait tromp, en s'imaginant que les protectionistes
taient devenus raisonnables. Mais il est vrai qu'au commencement de
1849 ils se montraient beaucoup plus traitables qu'ils ne le furent
un an plus tard.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Voil d'abord bien des choses devenues enfin accessibles aux mains ou
aux lvres du peuple: le sel, le port des lettres, les boissons, le
sucre, le caf, le fer, l'acier, le combustible, la laine, le lin,
le coton, la viande et le pain! Si l'on ajoute  cela l'abolition de
l'octroi, la profonde modification, sinon l'abolition complte de
cette terrible loi du recrutement, terreur et flau de nos campagnes;
je le demande, la Rpublique n'aura-t-elle pas enfonc ses racines
dans toutes les fibres des sympathies populaires? Sera-t-il facile
de l'branler? Faudra-t-il cinq cent mille baonnettes pour tre
l'effroi des partis... ou leur esprance? Ne serons-nous pas  l'abri
de ces commotions effroyables, dont il semble que l'air mme soit
maintenant charg? Ne pourrons-nous pas concevoir l'espoir fond
que le sentiment du bien-tre, et la conscience que le pouvoir est
enfin entr rsolment dans la voie de la justice, fasse renatre le
travail, la confiance, la scurit et le crdit? Est-il chimrique de
penser que ces causes bienfaisantes ragiront sur nos finances plus
srement que ne pourrait le faire un surcrot de taxes et d'entraves?

Et quant  notre situation financire actuelle et immdiate, voyons
comment elle sera affecte.

Voici les rductions rsultant du systme propos:

   2 millions, poste.
  45 millions, sel.
  50 millions, boissons.
  33 millions, sucre et caf, ci               130,000,000
  Ce n'est pas trop se flatter que d'attendre
    30 millions de plus par l'accroissement
    de la consommation gnrale et par le
    caractre fiscal rendu  la douane, 
    dduire ci                                  30,000,000 fr.
                                               ---------------
  Total de la perte de revenu provenant
  de la rforme                                100,000,000 fr.

--Perte qui doit diminuer, par sa nature, d'anne en anne.

Diminuer les impts (ce qui ne veut pas toujours dire diminuer les
recettes), voil donc la premire moiti du programme financier
rpublicain.--Vous dites: En face du dficit, cela est bien hardi.
Et moi, je rponds: Non, ce n'est pas hardiesse, c'est prudence. Ce
qui est hardi, ce qui est tmraire, ce qui est insens, c'est de
persvrer dans la voie qui nous a rapprochs de l'abme. Et voyez o
vous en tes! Vous ne l'avez pas cach: l'impt indirect vous donne
des inquitudes, et quant  l'impt direct lui-mme, vous ne comptez
sur son recouvrement qu' la condition d'y employer des _colonnes
mobiles_. Sommes-nous donc sur la terre des miri et des razzias?
Comment les choses n'en seraient-elles pas arrives l?--Voil cent
hommes; ils se soumettent  une cotisation afin de constituer, pour
leur sret, une _force commune_. Peu  peu, on dtourne cette
force commune de sa destination et on met  sa charge une foule
d'attributions irrationnelles. Par ce fait, le nombre des hommes qui
vivent sur la cotisation s'accrot, la cotisation elle-mme grossit
et le nombre des cotiss diminue. Le mcontentement, la dsaffection
s'en mlent, et que va-t-on faire? rendre la force commune  sa
destination? Ce serait trop vulgaire, et, dit-on, trop hardi. Nos
hommes d'tat sont plus aviss; ils imaginent de diminuer encore le
nombre des payants pour augmenter celui des pays; il nous faut de
nouvelles taxes, disent-ils, pour entretenir des colonnes mobiles,
et des colonnes mobiles pour recouvrer les nouvelles taxes!--Et l'on
ne veut pas voir l un cercle vicieux!--Nous arriverons ainsi  ce
beau rsultat, que la moiti des citoyens sera occupe  comprimer
et ranonner l'autre moiti. Voil ce qu'on appelle de la politique
sage et pratique. Tout le reste n'est qu'utopie. Donnez-nous encore
quelques annes, disent les financiers, laissez-nous pousser  bout
le systme, et vous verrez que nous arriverons enfin  ce fameux
quilibre, que nous poursuivons depuis si longtemps, et qu'ont
drang prcisment ces procds que, depuis vingt ans, nous mettons
en oeuvre.

Il n'est donc pas si paradoxal qu'il le semble, au premier coup
d'oeil, de prendre la marche inverse; et de chercher l'quilibre dans
l'allgement des taxes. Est-ce que l'quilibre mritera moins ce nom,
parce qu'au lieu de le chercher  1500 millions on le rencontrera 
1200?

Mais cette premire partie du programme rpublicain appelle
imprieusement son complment ncessaire: la _diminution des
dpenses_. Sans ce complment, le systme est une utopie, j'en
conviens. Avec ce complment, je dfie qui que ce soit, sauf les
intresss, d'oser dire qu'il ne va pas droit au but, et par le
chemin le moins prilleux.

J'ajoute que la diminution des dpenses doit tre suprieure  celle
des recettes; sans cela on courrait en vain aprs le nivellement.

Enfin, il faut bien le dire, un ensemble de mesures ainsi compris ne
peut donner, dans un seul exercice, tous les rsultats qu'on a droit
d'en attendre.

On a vu, quant aux recettes, que, pour mettre en elles cette _force
de croissance_ qui a son principe dans la prosprit gnrale, il
fallait commencer par les faire reculer. C'est dire que le temps est
ncessaire au dveloppement de cette force.

Il en est ainsi des dpenses; leur rduction ne peut tre que
progressive. En voici une raison, entre autres.

Quand un gouvernement a port ses frais  un chiffre exagr
et accablant, cela signifie, en d'autres termes, que beaucoup
d'existences sont attaches  ses prodigalits et s'en nourrissent.
L'ide de raliser des conomies sans froisser personne implique
contradiction. Arguer de ces souffrances contre la rforme qui les
implique ncessairement, c'est opposer une fin de non-recevoir
radicale  tout acte rparateur, c'est dire: Par cela mme qu'une
injustice s'est introduite dans le monde, il est bon qu'elle s'y
perptue  jamais.--ternel sophisme des adorateurs des abus.

Mais de ce que des souffrances individuelles sont la consquence
force de toute rforme, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit du
devoir du lgislateur de les adoucir autant qu'il est en lui.
Je ne suis pas, quant  moi, de ceux qui admettent que quand un
membre de la socit a t par elle attir vers une carrire,
quand il y a vieilli, quand il s'en est fait une spcialit, quand
il est incapable de demander  toute autre occupation des moyens
d'existence, elle le puisse jeter, sans feu ni lieu, sur la place
publique. Toute suppression d'emploi grve donc la socit d'une
charge temporaire commande par l'humanit et, selon moi, par la
stricte justice.

Il suit de l que les modifications apportes au budget des dpenses,
non plus que celles introduites au budget des recettes, ne peuvent
produire immdiatement leurs rsultats; ce sont des germes dont la
nature est de se dvelopper, et le systme complet implique que les
dpenses dcrotront d'anne en anne avec les extinctions, que les
recettes grossiront d'anne en anne paralllement  la prosprit
gnrale, de telle sorte que le rsultat final doit tre l'quilibre
ou quelque chose de mieux.

Quant  la prtendue dsaffection qui pourrait se manifester, dans
la classe si nombreuse des fonctionnaires, j'avoue qu'avec les
tempraments auxquels je viens de faire allusion, je ne la crains
pas. Le scrupule est d'ailleurs singulier. Il n'a jamais arrt,
que je sache, les destitutions en masse aprs chaque rvolution. Et
pourtant, quelle diffrence! chasser un employ pour donner sa place
 un autre, c'est plus que froisser ses intrts, c'est blesser
en lui la dignit et le sentiment nergique du droit. Mais quand
une rvocation, d'ailleurs quitablement mnage, rsulte d'une
suppression d'emploi, elle peut nuire encore, elle n'irrite pas. La
blessure est moins vive, et celui qu'elle atteint se console par la
considration d'un avantage public.

J'avais besoin de soumettre ces rflexions au lecteur au moment de
parler de rformes profondes, qui entranent de toute ncessit la
mise en disponibilit de beaucoup de nos concitoyens.

Je renonce  passer en revue tous les articles de dpenses
sur lesquels il me paratrait utile et politique de faire des
retranchements. Le budget c'est toute la politique. Il s'enfle ou
diminue selon que l'Opinion publique exige plus ou moins de l'tat.
 quoi servirait de montrer que la suppression de tel service
gouvernemental entrane telle conomie importante, si le contribuable
lui-mme prfre le service  l'conomie? Il y a des rformes qui
doivent tre prcdes de longs dbats, d'une lente laboration de
l'opinion publique; et je ne vois pas pourquoi je m'engagerais dans
une voie o il est certain qu'elle ne me suivrait pas. Aujourd'hui
mme, l'Assemble nationale a dcid qu'elle ferait le premier
budget rpublicain. Elle n'a plus pour cette oeuvre qu'un temps
limit et fort court. En vue de signaler une rforme immdiatement
praticable, je dois me dtourner des considrations gnrales et
philosophiques qu'il tait d'abord dans ma pense de soumettre au
lecteur. Je me bornerai  les indiquer.

Ce qui rejette dans un avenir loign toute rforme financire
radicale, c'est qu'en France on n'aime pas la Libert; on n'aime
pas  se sentir responsable de soi-mme, on n'a pas confiance en
sa propre nergie, on n'est un peu rassur que lorsqu'on sent de
toutes parts l'impression des lisires gouvernementales;--et ce sont
justement ces lisires qui cotent cher.

Si, par exemple, on avait foi dans la libert de l'enseignement, qu'y
aurait-il  faire, sinon  supprimer le _budget de l'instruction
publique_?

Si l'on tenait vritablement  la libert de conscience, comment la
raliserait-on autrement qu'en supprimant le _budget des cultes_[71]?

[Note 71: Le trait pass entre nos pres et le clerg est un
obstacle  cette rforme si dsirable. Justice avant tout.]

Si l'on comprenait que l'agriculture se perfectionne par les
agriculteurs, et le commerce par les commerants, on arriverait 
cette conclusion: le _budget de l'agriculture et du commerce_ est une
superftation, que les peuples les plus avancs ont soin de ne pas
s'infliger.

Que si, sur quelques points, comme pour la surveillance, l'tat a
ncessairement  intervenir en matire d'instruction, de cultes,
de commerce, une Division de plus au ministre de l'Intrieur y
suffirait; il ne faut pas trois Ministres pour cela.

Ainsi, la LIBERT, voil la premire et la plus fconde source des
conomies.

Mais cette source n'est pas faite pour nos lvres. Pourquoi?
Uniquement parce que l'Opinion la repousse[72].

[Note 72: Cet aveuglement de l'opinion publique attristait l'auteur
depuis longtemps, et ds qu'une tentative pour consolider le bandeau
plac sur les yeux de nos concitoyens lui tait connue, il sentait le
besoin de la combattre. Mais, dans sa retraite de Mugron, les moyens
de publicit lui manquaient. Aussi la lettre suivante, crite par lui
depuis nombre d'annes, est-elle jusqu' prsent reste indite.


 M. SAULNIER

diteur de la _Revue britannique_.

MONSIEUR,

Vous avez transport de joie tous ceux qui trouvent le mot _conomie_
absurde, ridicule, insupportable, bourgeois, mesquin. Le _Journal des
Dbats_ vous prne, le prsident du conseil vous cite et les faveurs
du pouvoir vous attendent. Qu'avez-vous fait cependant, Monsieur,
pour mriter tant d'applaudissements? Vous avez tabli par des
chiffres (et l'on sait que les chiffres ne trompent jamais), qu'il
en cote plus aux _citoyens_ des tats-Unis qu'aux _sujets_ franais
pour tre gouverns. D'o la consquence rigoureuse (rigoureuse pour
le peuple en effet), qu'il est absurde de vouloir en France mettre
des bornes aux profusions du pouvoir.

Mais, Monsieur, j'en demand pardon  vous, aux centres et  la
statistique, vos chiffres, en les supposant exacts, ne me semblent
pas dfavorables au gouvernement amricain:

En premier lieu, tablir qu'un gouvernement dpense plus qu'un autre,
ce n'est rien apprendre sur leur bont relative. Si l'un d'eux, par
exemple, administre une nation naissante, qui a toutes ses routes 
percer, tous ses canaux  creuser, toutes ses villes  paver, tous
ses tablissements publics  crer, il est naturel qu'il dpense plus
que celui qui n'a gure qu' entretenir des tablissements existants.
Or, vous le savez comme moi, Monsieur, dpenser ainsi c'est pargner,
c'est capitaliser. S'il s'agissait d'un agriculteur, confondriez-vous
les mises de fonds qu'exige un premier tablissement avec ses
dpenses annuelles?

Cependant cette diffrence de situation trs-importante n'entrane,
d'aprs vos chiffres, qu'un surcrot de dpense de trois francs pour
chaque citoyen de l'Union. Cet excdant est-il rel? Non, d'aprs
vos propres donnes.--Cela vous surprend, car vous avez fix  36
fr. la contribution de chaque Amricain, et  33 fr. celle de chaque
Franais; or 36 = 33 + 3, en bonne arithmtique.--Oui, mais, en
conomie politique, 33 valent souvent plus que 36. Vous allez en
juger. L'argent, relativement  la main-d'oeuvre et aux marchandises,
n'a pas autant de valeur aux tats-Unis qu'en France. Vous fixez
vous-mme le prix de la journe  4 fr. 50 c. aux tats-Unis et  1
fr. 50 c. en France. Il en rsulte, je crois, qu'un Amricain paye 36
fr. avec huit journes, tandis qu'il faut  un Franais vingt-deux
journes de travail pour payer 33 fr.--Il est vrai que vous dites
aussi qu'on se rachte des corves aux tats-Unis avec 3 fr. et que,
par consquent, le prix de la journe y doit tre tabli  3 fr.--
cela, deux rponses. On se rachte de la corve, en France, avec
1 fr. (car nous avons aussi nos corves dont vous ne parlez pas);
et ensuite, si la journe aux tats-Unis ne vaut que 3 fr., les
Amricains ne payent plus 36 fr., puisque, pour arriver  ce chiffre,
vous avez port  4 fr. 50 c. toutes les journes que ces citoyens
emploient  remplir leurs devoirs de miliciens, de corvables, de
jurs, etc.

Ce n'est pas la seule subtilit dont vous avez us pour lever  36
fr. la contribution annuelle de chaque Amricain.

Vous imputez au gouvernement des tats-Unis des dpenses dont il ne
se mle en aucune faon. Pour justifier cette trange manire de
procder, vous dites que ces dpenses n'en sont pas moins supportes
par les citoyens. Mais s'agit-il de rechercher quelles sont les
dpenses volontaires des citoyens ou quelles sont les dpenses du
gouvernement?

Un gouvernement est institu pour remplir certaines fonctions. Quand
il sort de son attribution, il faut qu'il fasse un appel  la bourse
des citoyens et qu'il diminue ainsi cette portion de revenus dont
ils avaient la libre disposition. Il devient  la fois spoliateur et
oppresseur.

Une nation qui est assez sage pour forcer son gouvernement  se
borner  garantir  chacun sa sret, et qui ne paye que ce qui est
rigoureusement indispensable pour cela, consomme le reste de ses
revenus selon son gnie, ses besoins et ses gots.

Mais une nation, chez laquelle le gouvernement se mle de tout, ne
dpense rien par elle et pour elle, mais par le pouvoir et pour
le pouvoir; et si le public franais pense comme vous, Monsieur,
qu'il est indiffrent que sa richesse passe par les mains des
fonctionnaires, je ne dsespre pas que nous ne soyons tous un jour
logs, nourris et vtus aux frais de l'tat. Ce sont choses qui nous
cotent, et d'aprs vous, il importe peu que nous nous les procurions
par voie de contribution ou par des achats directs. Le cas que nos
ministres font de cette opinion me persuade que nous aurons bientt
des habits de leur faon, comme nous avons des prtres, des avocats,
des professeurs, des mdecins, des chevaux et du tabac de leur faon.

J'ai l'honneur, etc.

                                                     FRDRIC BASTIAT.
                                               (_Note de l'diteur._)]

Nos enfants continueront donc, sous le monopole universitaire, 
s'abreuver de fausses ides grecques et romaines,  s'imprgner de
l'esprit guerrier et rvolutionnaire des auteurs latins,  scander
les vers licencieux d'Horace,  se rendre impropres  la vie des
socits modernes; nous continuerons  n'tre pas libres, et par
consquent  payer notre servitude, car les peuples ne peuvent tre
tenus dans la servitude qu' gros frais.

Nous continuerons  voir l'agriculture et le commerce languir
et succomber sous l'treinte de nos lois restrictives; et, de
plus,  payer la dpense de cette torpeur, car les entraves, les
rglementations, les formalits inutiles, tout cela ne peut tre mis
en oeuvre que par des agents de la force publique, et les agents de
la force publique ne peuvent vivre que sur le budget.

Et le mal, il faut bien le rpter, est sans remde actuellement
applicable, puisque l'opinion attribue  l'oppression tout le
dveloppement intellectuel et industriel que cette oppression ne
parvient pas  touffer.

Une ide aussi bizarre que funeste s'est empare des esprits.
Quand il s'agit de politique, on suppose que le moteur social, si
je puis m'exprimer ainsi, est dans les intrts et les opinions
individuelles. On s'attache  l'axiome de Rousseau: _La volont
gnrale ne peut errer_. Et, sur ce principe, on dcrte avec
enthousiasme le _suffrage universel_.

Mais,  tous les autres points de vue, on adopte justement
l'hypothse contraire. On n'admet pas que le mobile du progrs
soit dans l'individualit, dans son aspiration naturelle vers le
bien-tre, aspiration de plus en plus claire par l'intelligence
et guide par l'exprience. Non. On part de cette donne que
l'humanit est partage en deux: D'un ct, il y a les individus
inertes, privs de tout ressort, de tout principe progressif, ou
obissant  des impulsions dpraves qui, abandonnes  elles-mmes,
tendent invinciblement vers le mal absolu; de l'autre, il y a l'tre
collectif, la force commune, le gouvernement, en un mot, auquel on
attribue la science infuse, la naturelle passion du bien, et la
mission de changer la direction des tendances individuelles. On
suppose que, s'ils taient libres, les hommes s'abstiendraient de
toute instruction, de toute religion, de toute industrie, ou, qui pis
est, qu'ils rechercheraient l'instruction pour arriver  l'erreur,
la religion pour aboutir  l'athisme, et le travail pour consommer
leur ruine. Cela pos, il faut que les individualits se soumettent 
l'action rglementaire de l'tre collectif, qui n'est pourtant autre
chose que la runion de ces individualits elles-mmes. Or, je le
demande, si les penchants naturels de toutes les _fractions_ tendent
au mal, comment les penchants naturels de l'_entier_ tendent-ils au
bien? Si toutes les forces natives de l'homme se dirigent vers le
nant,--o le gouvernement, qui est compos d'hommes, prendra-t-il
son point d'appui pour changer cette direction[73]?

[Note 73: V. au tome IV, le pamphlet _la Loi_, page 342, et notamment
le passage compris dans les pages 381  386.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quoi qu'il en soit, tant que cette bizarre thorie prvaudra, il
faudra renoncer  la libert et aux conomies qui en dcoulent. Il
faut bien payer ses chanes quand on les aime, car l'tat ne nous
donne jamais rien gratis, pas mme des fers.

Le budget n'est pas seulement toute la Politique, il est encore,
 bien des gards, la Morale du peuple. C'est le miroir o, comme
Renaud, nous pourrions voir l'image et le chtiment de nos prjugs,
de nos vices et de nos folles prtentions. Ici encore, il y a des
torrents de mauvaises dpenses que nous sommes rduits  laisser
couler, car elles ont pour cause des penchants auxquels nous ne
sommes pas prts  renoncer; et quoi de plus vain que de vouloir
neutraliser l'effet tant que la cause subsiste? Je citerai, entre
autres, ce que je ne crains pas d'appeler, quoique le mot soit dur,
l'_esprit de mendicit_, qui a envahi toutes les classes, celle des
riches comme celle des pauvres[74].

[Note 74: Nous trouvons dans les manuscrits de l'auteur la pense
suivante, qui se rapporte au sujet spcial dont il s'occupe ici:

     Pourquoi nos finances sont-elles dranges?--Parce que, pour
     les Reprsentants, il n'y a rien de plus facile que de voter une
     Dpense, et rien de plus difficile que de voter une Recette.

       Si vous l'aimez mieux,

     Parce que les Traitements sont fort doux et les Impts fort
     durs.

       J'en sais encore une raison.

     Tout le monde veut vivre aux dpens de l'tat, et on oublie que
     l'tat vit aux dpens de tout le monde.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Assurment, dans le cercle des relations prives, le caractre
franais n'a pas de comparaison  redouter, en ce qui concerne
l'indpendance et la fiert.  Dieu ne plaise que je diffame mon
pays, encore moins que je le calomnie! Mais je ne sais comment il
s'est fait que les mmes hommes qui, mme presss par la dtresse,
rougiraient de tendre la main vers leurs semblables, perdent tout
scrupule, pourvu que l'tat intervienne et voile aux yeux de la
conscience la bassesse d'un tel acte. Ds que la requte ne
s'adresse pas  la libralit individuelle, ds que l'tat se fait
l'intermdiaire de l'oeuvre, il semble que la dignit du solliciteur
soit  couvert, que la mendicit ne soit plus une honte ni la
spoliation une injustice. Agriculteurs, manufacturiers, ngociants,
armateurs, artistes, chanteurs, danseurs, hommes de lettres,
fonctionnaires de tout ordre, entrepreneurs, fournisseurs, banquiers,
tout le monde DEMANDE, en France, et tout le monde s'adresse au
budget. Et voici que le peuple, en masse, s'est mis de la partie.
L'un veut des places, l'autre des pensions, celui-ci des primes,
celui-l des subventions, ce cinquime des encouragements, ce sixime
des restrictions, ce septime du crdit, ce huitime du travail. La
socit tout entire se soulve pour arracher, sous une forme ou sous
une autre, une part au budget; et, dans sa fivre californienne, elle
oublie que le budget n'est pas un _Sacramento_ o la nature a dpos
de l'or, mais qu'il n'en contient que ce que cette socit quteuse
elle-mme y a vers. Elle oublie que la gnrosit du pouvoir ne
peut jamais galer son avidit, puisque, sur ce fonds de largesses,
il faut bien qu'il retienne de quoi payer le double service de la
perception et de la distribution.

Afin de donner  ces dispositions, quelque peu abjectes, l'autorit
et le vernis d'un Systme, on les a rattaches  ce qu'on nomme le
principe de la _Solidarit_, mot qui, ainsi entendu, ne signifie
autre chose que l'effort de tous les citoyens pour se dpouiller
les uns les autres, par l'intervention coteuse de l'tat. Or, on
comprend qu'une fois que l'_esprit de mendicit_ devient systme et
presque science, en fait d'institutions ruineuses, l'imagination n'a
plus de bornes.

Mais, j'en conviens, il n'y a rien  faire en ce moment de ce
ct, et je termine par cette question: Pense-t-on que l'esprit de
mendicit, quand il est port au point de pousser toute la nation au
pillage du budget, ne compromette pas plus encore la scurit que la
fortune publique?

Par la mme cause, une autre conomie considrable nous est encore
invinciblement interdite. Je veux parler de l'Algrie. Il faut
s'incliner et payer, jusqu' ce que la nation ait compris que
transporter cent hommes dans une colonie, et y transporter du mme
coup dix fois le capital qui les ferait vivre en France, ce n'est
soulager personne mais grever tout le monde.

Cherchons donc ailleurs les moyens de salut.

Le lecteur voudra bien reconnatre que, pour un utopiste, je suis
de bonne composition en fait de retranchements. _J'en passe, et des
meilleurs._ Restrictions  toutes nos plus prcieuses liberts, manie
des sollicitations, infatuation d'une funeste conqute, j'ai tout
concd  l'Opinion. Qu'elle me permette de prendre ma revanche et
d'tre quelque peu radical, en fait de politique extrieure.

Car enfin, si elle prtend fermer l'accs  toute rforme, si elle
est dcide d'avance  maintenir tout ce qui est,  n'admettre aucun
changement sur quoi que ce soit qui concerne nos dpenses, alors tout
mon systme croule, tous les plans financiers sont impuissants; il ne
nous reste autre chose  faire que de laisser le peuple flchir sous
le poids des taxes, et marcher tte baisse vers la banqueroute, les
rvolutions, la dsorganisation et la guerre sociale.

En abordant notre politique extrieure, je commencerai par tablir
nettement ces deux propositions, hors desquelles, j'ose le dire, il
n'y a pas de salut.

1 Le dveloppement de la force brutale n'est pas ncessaire et est
nuisible  l'influence de la France.

2 Le dveloppement de la force brutale n'est pas ncessaire et est
nuisible  notre scurit extrieure ou intrieure.

De ces deux propositions, il en sort, comme consquence, une
troisime, et c'est celle-ci:

Il faut dsarmer sur terre et sur mer, et cela au plus tt.

Faux patriotes! donnez-vous-en  coeur joie. Un jour vous
m'appeltes _tratre_, parce que je demandais la Libert; que sera-ce
aujourd'hui que j'invoque la Paix[75]?

[Note 75: Allusion  l'inepte accusation porte contre les
libre-changistes d'tre vendus  l'Angleterre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Ici encore, on rencontre, comme obstacle au premier chef, l'opinion
publique. Elle a t sature de ces mots: grandeur nationale,
puissance, influence, prpondrance, prpotence; on lui rpte sans
cesse qu'elle ne doit pas dchoir du rang qu'elle occupe parmi les
nations; aprs avoir parl  son orgueil, on s'adresse  son intrt.
On lui dit qu'il faut manifester les signes de la force pour appuyer
d'utiles ngociations; qu'il faut promener sur toutes les mers le
pavillon franais pour protger notre commerce et commander les
marchs lointains.

Qu'est-ce que tout cela? Ballon gonfl, qu'un coup d'pingle suffit 
dtendre.

O est aujourd'hui l'influence? Est-elle  la gueule des canons, ou
 la pointe des baonnettes? Non, elle est dans les ides, dans les
institutions et dans le spectacle de leur succs.

Les peuples agissent les uns sur les autres par les arts, par
la littrature, par la philosophie, par le journalisme, par les
transactions commerciales, par l'exemple surtout; et s'ils agissent
aussi quelquefois par la contrainte et la menace, je ne puis croire
que ce genre d'influence soit de nature  dvelopper les principes
favorables aux progrs de l'humanit.

La renaissance de la littrature et des arts en Italie, la rvolution
de 1688, en Angleterre, l'acte d'indpendance des tats-Unis, ont
sans doute concouru  cet lan gnreux qui, en 89, fit accomplir de
si grandes choses  nos pres. En tout cela, o voyons-nous la main
de la force brutale?

On dit: Le triomphe des armes franaises, au commencement de ce
sicle, a sem partout nos ides et laiss sur toute la surface de
l'Europe l'empreinte de notre politique.

Mais savons-nous, pouvons-nous savoir ce qui serait arriv dans
une autre hypothse? Si la France n'et pas t attaque, si la
rvolution pousse  bout par la rsistance n'et pas gliss dans le
sang, si elle n'et pas abouti au despotisme militaire, si, au lieu
de contrister, effrayer, et soulever l'Europe, elle lui et montr le
sublime spectacle d'un grand peuple accomplissant paisiblement ses
destines, d'institutions rationnelles et bienfaisantes, ralisant
le bonheur des citoyens; y a-t-il personne qui puisse affirmer qu'un
tel exemple n'et pas excit, autour de nous, l'ardeur des opprims
et affaibli les rpugnances des oppresseurs? Y a-t-il personne qui
puisse dire que le triomphe de la dmocratie, en Europe, ne serait
pas,  l'heure qu'il est, plus avanc? Qu'on calcule donc toute la
dperdition de temps, d'ides justes, de richesses, de force relle
que ces grandes guerres ont cote  la dmocratie, qu'on tienne
compte des doutes qu'elles ont jets, pendant un quart de sicle, sur
le droit populaire et sur la vrit politique!

Et puis, comment se fait-il qu'il n'y ait pas assez d'impartialit,
au fond de notre conscience nationale, pour comprendre combien nos
prtentions  imposer une ide, par la force, blessent au coeur
nos frres du dehors? Quoi! nous, le peuple le plus susceptible de
l'Europe; nous, qui, avec raison, ne souffririons pas l'intervention
d'un rgiment anglais, ft-ce pour venir riger sur le sol de la
patrie la statue de la libert, et nous enseigner la perfection
sociale elle-mme; quand tous, jusqu'aux vieux dbris de Coblentz,
nous sommes d'accord sur ce point qu'il faudrait nous unir pour
briser la main trangre qui viendrait, arme, s'immiscer dans nos
tristes dbats, c'est nous qui avons toujours sur les lvres ce mot
irritant: prpondrance; et nous ne savons montrer la libert  nos
frres, qu'une pe au poing tourne vers leur poitrine! Comment
en sommes-nous venus  nous imaginer que le coeur humain n'est pas
partout le mme; qu'il n'a pas partout la mme fiert, la mme
horreur de la dpendance?

Mais enfin, cette Prpondrance illibrale que nous poursuivons avec
tant d'aveuglement et, selon moi, avec tant d'injustice, o est-elle,
et l'avons-nous jamais saisie? Je vois bien les efforts, mais je
ne vois pas les rsultats. Je vois bien que nous avons, depuis
longtemps, une immense arme, une puissante marine, qui crasent le
peuple, ruinent le travailleur, engendrent la dsaffection, nous
poussent vers la banqueroute, nous menacent de calamits effroyables
sur lesquelles les yeux mme de l'imagination tremblent de se fixer;
je vois tout cela, mais la prpondrance, je ne la vois nulle part,
et si nous pesons dans les destines de l'Europe, ce n'est pas par la
force brutale, mais en dpit d'elle. Fiers de notre prodigieux tat
militaire, nous avons eu un diffrend avec les tats-Unis, et nous
avons cd; nous avons eu des contestations au sujet de l'gypte, et
nous avons cd; nous avons, d'anne en anne, prodigu des promesses
 la Pologne,  l'Italie, et l'on n'en a pas tenu compte. Pourquoi?
parce que le dploiement de nos forces a provoqu un dploiement
semblable sur toute l'Europe; ds lors, nous n'avons plus pu douter
que la moindre lutte,  propos de la cause la plus futile, ne menat
de prendre les proportions d'une guerre universelle, et l'humanit
autant que la prudence ont fait une loi aux hommes d'tat de dcliner
une telle responsabilit.

Ce qu'il y a de remarquable et de bien instructif, c'est que le
peuple qui a pouss le plus loin cette politique prtentieuse et
tracassire, qui nous y a entrans par son exemple, et nous en a
fait peut-tre une dure ncessit, le peuple anglais, en a recueilli
les mmes dceptions. Nul plus que lui n'a manifest la prtention
de se faire le rgulateur exclusif de l'quilibre europen, et cet
quilibre a t dix fois compromis sans qu'il ait boug.--Il s'tait
arrog le monopole des colonies; et nous avons pris Alger et les
Marquises, sans qu'il ait boug. Il est vrai qu'en ceci il pourrait
tre souponn de nous avoir vus, avec une mauvaise humeur apparente
et une joie secrte, nous attacher aux pieds deux boulets.--Il se
disait propritaire de l'Orgon, patron du Texas; et les tats-Unis
ont pris l'Orgon, le Texas, et une partie du Mexique par-dessus le
march, sans qu'il ait boug.--Tout cela nous prouve que, si l'esprit
des gouvernants est  la guerre, l'esprit des gouverns est  la
paix; et, quant  moi, je ne vois pas pourquoi nous aurions fait une
rvolution dmocratique, si ce n'est pour faire triompher l'esprit de
la dmocratie, de cette dmocratie laborieuse qui paye bien les frais
d'un appareil militaire, mais qui n'en peut jamais rien retirer que
ruine, dangers et oppression.

Je crois donc que le moment est venu o tout le gnie de la
rvolution franaise doit se rsumer, se manifester et se glorifier
solennellement, par un de ces actes de grandeur, de loyaut, de
progrs, de foi en lui-mme et de confiance en sa force, tel que le
soleil n'en a jamais clair. Je crois que le moment est venu o
la France doit dclarer rsolment qu'elle voit la Solidarit des
peuples dans l'enchanement de leurs intrts et la communication
de leurs ides, et non dans l'interposition de la force brutale. Et
pour donner  cette dclaration un poids irrsistible,--car qu'est-ce
qu'un manifeste, quelque loquent qu'il soit?--je crois que le moment
est venu pour elle de dissoudre cette force brutale elle-mme.

Si notre chre et glorieuse patrie prenait en Europe l'initiative de
cette rvolution, quelles en seraient les consquences?

D'abord, pour rentrer dans mon sujet, voil, d'un seul coup, nos
finances alignes. Voil la premire partie de ma rforme devenue
immdiatement excutoire: voil les impts adoucis; voil le travail,
la confiance, le bien-tre, le crdit, la consommation pntrant dans
les masses; voil la Rpublique aime, admire, consolide de tout
ce que donnent de forces aux institutions les sympathies populaires;
voil le fantme menaant de la banqueroute effac des imaginations;
voil les commotions politiques relgues dans l'histoire du pass;
voil enfin la France heureuse et glorieuse entre toutes les nations,
faisant rayonner autour d'elle l'irrsistible empire de l'exemple.

Non-seulement la ralisation de l'oeuvre dmocratique enflammerait
les coeurs, au dehors,  la vue de ce spectacle, mais il la rendrait
certainement plus facile. Ailleurs, comme chez nous, on prouve la
difficult de faire aimer des rvolutions qui se traduisent en taxes
nouvelles. Ailleurs, comme chez nous, on prouve le besoin de sortir
de ce cercle. Notre attitude menaante est, pour les gouvernements
trangers, une raison ou un prtexte toujours debout pour extraire
du sein du peuple de l'argent et des soldats. Combien l'oeuvre de la
rgnration ne serait-elle pas facilite sur toute l'Europe, si elle
s'y pouvait accomplir sous l'influence de ces rformes contributives,
qui, au fond, sont des questions de sympathie et d'antipathie, des
questions de vie o de mort pour les institutions nouvelles!

 cela, qu'objecte-t-on?

La _dignit_ nationale. J'ai dj indiqu la rponse. Est-ce au
profit de leur dignit que la France et l'Angleterre, aprs s'tre
crases de taxes pour dvelopper de grandes forces, ont toujours
refus de faire ce qu'elles avaient annonc? Il y a, dans cette
manire de comprendre la dignit nationale, une trace de notre
ducation romaine.  l'poque o les peuples vivaient de pillage,
il leur importait d'inspirer au loin de la terreur par l'aspect d'un
grand appareil militaire. En est-il de mme pour ceux qui fondent
leurs progrs sur le travail?--On reproche au peuple amricain de
manquer de dignit. Si cela est, ce n'est pas au moins dans sa
politique extrieure,  laquelle une pense traditionnelle de paix et
de non-intervention donne un caractre si imposant de justice et de
grandeur.

_Chacun chez soi, chacun pour soi_, c'est la politique de l'gosme;
voil ce qu'on dira.--Terrible objection, si elle avait le sens
commun.--Oui, chacun chez soi, _en fait de force brutale_; mais
que les rayons de la force morale, intellectuelle et industrielle,
mans de chaque centre national, se croisent librement et dgagent,
par leur contact, la lumire et la fraternit au profit de la race
humaine. Il est bien trange qu'on nous accuse d'gosme, nous qui
prenons toujours parti pour l'Expansion, contre la Restriction.
Notre principe est celui-ci: Le moins de contact possible entre
les gouvernements; le plus de contact possible entre les peuples.
Pourquoi? Parce que le contact des gouvernements compromet la Paix,
tandis que le contact des peuples la garantit.

_Scurit extrieure._ Oui, il y a l, j'en conviens, une question
prjudicielle  rsoudre. Sommes-nous ou ne sommes-nous pas menacs
d'invasion? Il y en a qui croient sincrement au danger. Les rois,
disent-ils, sont trop intresss  teindre en France le foyer
rvolutionnaire, pour ne pas l'inonder de leurs soldats, si elle
dsarmait. Ceux qui pensent ainsi ont raison de demander le maintien
de nos forces. Mais qu'ils acceptent les consquences. Si nous
maintenons nos forces, nous ne pouvons diminuer srieusement nos
dpenses, nous ne devons pas adoucir les impts, c'est mme notre
devoir de les aggraver, puisque les budgets se rglent chaque anne
en dficit. Si nous aggravons nos impts, il est une chose dont
nous ne sommes pas srs, c'est d'accrotre nos recettes; mais il en
est une autre sur laquelle il n'y a pas de doute possible, c'est
que nous engendrerons dans ce pays-ci la dsaffection, la haine, la
rsistance, et nous n'aurons acquis la scurit au dehors qu'aux
dpens de la scurit au dedans.

Pour moi, je n'hsiterai pas  voter le dsarmement, parce que je ne
crois pas aux invasions. D'o nous viendraient-elles? De l'Espagne?
de l'Italie? de la Prusse? de l'Autriche? c'est impossible. Restent
l'Angleterre et la Russie. L'Angleterre! elle a dj fait cette
exprience, et vingt-deux milliards de dettes, dont les travailleurs
payent encore l'intrt, sont une leon qui ne peut tre perdue. La
Russie! Mais c'est une chimre. Le contact avec la France n'est pas
ce qu'elle cherche, mais ce qu'elle vite. Et si l'empereur Nicolas
s'avisait de nous envoyer deux cent mille Moscovites, je crois
sincrement que ce que nous aurions de mieux  faire, ce serait de
les bien accueillir, de leur faire goter la douceur de nos vins,
de leur montrer nos rues, nos magasins, nos muses, le bonheur du
peuple, la douceur et l'galit de nos lois pnales, aprs quoi
nous leur dirions: Reprenez, le plus tt possible, le chemin de vos
steppes et allez dire  vos frres ce que vous avez vu.

_Protection au commerce._ Ne faut-il pas, dit-on, une puissante
marine pour ouvrir des voies nouvelles  notre commerce et commander
les marchs lointains?--Vraiment les faons du gouvernement envers
le commerce sont tranges. Il commence par l'entraver, le gner, le
restreindre, l'touffer, et cela,  gros frais. Puis, s'il en chappe
quelque parcelle, le voil qui s'prend d'une tendre sollicitude
pour ces bribes qui ont russi  passer au travers des mailles de
la douane. Je veux protger les ngociants, dit-il, et pour cela
j'arracherai 150 millions au public, afin de couvrir les mers de
vaisseaux et de canons.--Mais, d'abord, les quatre-vingt-dix-neuf
centimes du commerce franais se font avec des pays o notre
pavillon n'a jamais paru ni ne paratra. Est-ce que nous avons des
stations en Angleterre, aux tats-Unis, en Belgique, en Espagne, dans
le Zollverein, en Russie? C'est donc de Mayotte et de Nossib qu'il
s'agit; c'est--dire qu'on nous prend, par l'impt, plus de francs
qu'il ne nous rentrera de centimes par ce commerce.

Et puis, qu'est-ce qui commande les dbouchs? Une seule chose: _le
bon march_. Envoyez o vous voudrez des produits qui cotent cinq
sous de plus que les similaires anglais ou suisses, les vaisseaux et
les canons ne vous les feront pas vendre. Envoyez-y des produits qui
cotent cinq sous de moins, vous n'aurez pas besoin pour les vendre
de canons et de vaisseaux. Ne sait-on pas que la Suisse, qui n'a pas
une barque, si ce n'est sur ses lacs, a chass de Gibraltar mme
certains tissus anglais, malgr la garde qui veille  la porte? Si
donc c'est le _bon march_ qui est le vrai protecteur du commerce,
comment notre gouvernement s'y prend-il pour le raliser? D'abord,
il hausse par ses tarifs le prix des matires premires, de tous les
instruments de travail, de tous les objets de consommation; ensuite,
par voie de compensation, il nous accable d'impts sous prtexte
d'envoyer sa marine  la qute des dbouchs. C'est de la barbarie,
de la barbarie la plus barbare, et le temps n'est pas loin o l'on
dira: Ces Franais du XIXe sicle avaient de singuliers systmes
commerciaux, mais ils auraient d au moins s'abstenir de se croire au
_sicle des lumires_.

_quilibre europen._ Il nous faut une arme pour veiller 
l'quilibre europen.--Autant en disent les Anglais--et l'quilibre
devient ce que le fait le vent des rvolutions. Le sujet est trop
vaste pour que je l'aborde ici. Je ne dirai qu'un mot. Mfions-nous
de la mtaphore, disait Paul-Louis, et il avait bien raison. La voil
qui se prsente  nous, par trois fois, sous forme de balances.
Nous avons d'abord la _Balance des puissances europennes_--ensuite
la _Balance des pouvoirs_--puis enfin la _Balance du commerce_. Pour
numrer les maux qui sont sortis de ces prtendues _balances_, il
faudrait des volumes et je ne fais qu'une brochure.

_Scurit intrieure._ Le pire ennemi de la logique, aprs la
mtaphore, c'est le cercle vicieux. Or, ici nous en rencontrons
un vicieux au superlatif. crasons le contribuable pour avoir
une grande arme, puis ayons une grande arme pour contenir le
contribuable. N'est-ce pas l que nous en sommes? Quelle scurit
intrieure peut on attendre d'un systme financier qui a pour effet
la dsaffection gnrale, et pour rsultat la banqueroute et ses
suites politiques? Je crois, moi, que si on laissait respirer les
travailleurs, s'ils avaient la conscience qu'on fait pour eux tout
ce qu'on peut faire, les perturbateurs du repos public n'auraient 
leur disposition que bien peu d'lments de trouble. Certes, la garde
nationale, la police et la gendarmerie suffiraient  les contenir.
Mais enfin il faut tenir compte des frayeurs particulires  l'poque
o nous vivons. Elles sont bien naturelles et bien justifies.
Transigeons avec elles et accordons-leur deux cent mille hommes,
jusqu' des temps meilleurs. On voit que l'esprit de systme ne me
rend ni absolu ni entt.

Rcapitulons maintenant.

Nous avons ainsi formul notre programme.

DIMINUER LES IMPTS.--DIMINUER LES DPENSES DANS UNE PLUS FORTE
PROPORTION.

Programme qui aboutit forcment  l'quilibre, non par le chemin de
la dtresse, mais par celui de la prosprit gnrale.

Nous avons propos, dans la premire partie de cet crit, un
dgrvement de taxes diverses impliquant une perte de revenu de cent
millions, comparativement au budget prsent par le cabinet.

Notre programme sera donc rempli, si nous faisons rsulter des
considrations prcdentes une diminution de dpenses suprieure 
cent millions.

Or, indpendamment des retranchements qu'il serait possible d'oprer
sur plusieurs services, si seulement on avait un peu de foi dans
la libert, retranchements que je ne demanderas par respect pour
l'opinion publique gare, nous avons les _item_ suivants:

1 _Frais de perception._ Ds l'instant que les impts indirects
sont adoucis, le stimulant  la fraude est mouss. Il faut moins
d'entraves, moins de formalits gnantes, moins de surveillance
inquisitoriale, en un mot, moins d'employs. Ce qu'on peut faire, 
cet gard, dans le seul service de la douane est norme.--Posons 10
millions.

2 _Frais de justice criminelle._ Il n'y a pas, dans tout l'univers
matriel, deux faits qui soient entre eux dans une connexit plus
intime que la _misre_ et le _crime_. Si donc, la mise  excution
de notre plan a pour effet ncessaire d'accrotre le bien-tre et le
travail du peuple, il n'est pas possible que les frais de poursuite,
de rpression et de chtiment n'en soient diminus.--_Mmoire._

3 _Assistance._ Il en faut dire autant de l'assistance, qui doit
dcrotre en raison de l'accroissement du bien-tre.--_Mmoire._

4 _Affaires trangres._--La politique de non-intervention, celle
que nos pres avaient acclame en 89, celle que Lamartine et
inaugure sans la pression de circonstances plus fortes que lui,
celle que Cavaignac et t fier de raliser, cette politique
entrane la suppression de toutes les ambassades. C'est peu au
point de vue financier. C'est beaucoup au point de vue politique et
moral.--_Mmoire._

5 _Arme._ Nous avons concd 200,000 hommes aux exigences du
moment. C'est 200 millions. Ajoutons-en 50 pour cas imprvus,
retraites, traitements de disponibilit, etc. Comparativement au
budget officiel, l'conomie est de 100 millions.

6 _Marine._ On demande 130 millions. Accordons-en 80 et rendons-en
50 aux contribuables. Le commerce ne s'en portera que mieux.

7 _Travaux publics._ Je ne suis pas grand partisan, je l'avoue,
d'conomies qui ont pour rsultat le sommeil ou la mort de capitaux
engags. Cependant, il faut s'incliner devant la ncessit. On nous
demande 194 millions. Retranchons-en 30.

Nous obtenons ainsi, sans trop d'efforts, en chiffres ronds, 200
millions d'conomies sur les dpenses,--contre cent millions sur les
recettes. Donc nous sommes sur le chemin de l'quilibre, et ma tche
est remplie.

Mais celle du cabinet et de l'Assemble nationale commence. Et ici je
dirai, en terminant, ma pense tout entire.

Je crois que le plan propos, ou tout autre fond sur les mmes
principes, peut seul sauver la Rpublique, le pays, la socit.
Ce plan est li dans toutes ses parties. Si vous n'en prenez que
la premire,--diminuer l'impt,--vous allez aux rvolutions par
la banqueroute; si vous n'en prenez que la seconde,--diminuer la
dpense,--vous allez aux rvolutions par la misre. En l'adoptant
dans son ensemble, vous vitez tout  la fois la banqueroute, la
misre, les rvolutions, et vous faites, par-dessus le march, le
bien du peuple. Il forme donc un systme complet, qui doit triompher
ou succomber tout entier.

Or, je crains qu'un plan unitaire et mthodique ne puisse jaillir de
neuf cents cervelles. Il en peut bien sortir neuf cents projets qui
se heurtent, mais non un qui triomphe.

Malgr le bon vouloir de l'Assemble nationale, l'occasion est donc
manque et le pays perdu, si le cabinet ne s'empare vigoureusement
de l'initiative.

Mais cette initiative, le cabinet la repousse. Il a prsent son
budget, qui ne fait rien pour le contribuable et aboutit  un dficit
effrayant. Puis il a dit: Je n'ai pas  mettre des vues d'ensemble,
je discuterai les dtails quand le moment sera venu. En d'autres
termes: je livre au hasard, ou plutt  des chances aussi effroyables
que certaines, les destines de la France.

Et cela, pourquoi? Le cabinet est compos pourtant d'hommes capables,
patriotes, financiers. Il est douteux qu'aucun autre ministre et pu
mieux accomplir l'oeuvre du salut commun.

Il ne l'essaye mme pas. Et pourquoi? Parce qu'il est entr aux
affaires avec une _Ide prconue_. _Ide prconue!_ que j'aurais d
le placer, comme flau de tout raisonnement et de toute conduite, par
del la mtaphore et le cercle vicieux!

Le ministre s'est dit: Il n'y a rien  faire avec cette Assemble,
je n'y aurais pas la majorit!

Je n'examine pas ici toutes les funestes consquences de cette ide
prconue.

Quand on croit qu'une assemble est un obstacle, on est bien prs de
vouloir la dissoudre.

Quand on veut la dissoudre, on est bien prs de travailler, sinon de
manoeuvrer dans ce sens.

Ainsi de grands efforts se sont faits pour raliser le mal, au moment
o il tait si urgent de les consacrer  faire du bien.

Le temps et les forces se sont uss dans un conflit dplorable. Et,
je le dis la main sur la conscience, dans ce conflit, je crois que le
cabinet avait tort.

Car enfin, pour rgler son action ou plutt son inertie sur cette
donne: Je n'aurai pas la majorit; il fallait du moins proposer
quelque chose d'utile, et attendre un refus de concours.

Le prsident de la Rpublique avait trac une voie plus sage quand
il avait dit, le jour de son installation: Je n'ai aucune raison de
croire que je ne serai pas d'accord avec l'Assemble nationale.

Sur quoi donc s'est fond le cabinet pour poser d'avance, dans l'ide
contraire, le point de dpart de sa politique? Sur ce que l'Assemble
nationale avait montr de la sympathie pour la candidature du gnral
Cavaignac.

Mais le cabinet n'a donc pas compris qu'il y a une chose que
l'Assemble met cent fois et mille fois au-dessus du gnral
Cavaignac! C'est la volont du peuple, exprime par le suffrage
universel, en vertu d'une constitution qu'elle-mme avait formule.

Et moi, je dis que, pour tmoigner de son respect pour la volont du
peuple et la constitution, nos deux ancres de salut, elle et t
peut-tre plus facile avec Bonaparte qu'avec Cavaignac lui-mme.

Oui, si le ministre, au lieu de dbuter par lever le conflit, ft
venu dire  l'Assemble: L'lection du 20 dcembre ferme la priode
agite de notre rvolution. Maintenant, occupons-nous de concert du
bien du peuple, de rformes administratives et financires. Je le
dis avec certitude, l'Assemble l'aurait suivi avec passion, car elle
a la passion du bien et ne peut en avoir d'autre.

Maintenant l'occasion est perdue, et si nous ne la faisons renatre,
malheur  nos finances, malheur au pays, pendant des sicles.

Eh bien! je crois que, si chacun oublie ses griefs et comprime ses
rancunes, la France peut encore tre sauve.

Ministres de la Rpublique, ne dites pas: Nous agirons plus tard.
Nous chercherons des rformes avec une autre Assemble.--Ne dites pas
cela, car la France est sur le bord d'un gouffre. Elle n'a pas le
temps de vous attendre.

Un ministre inerte par systme! Mais cela ne s'est jamais vu. Et
quel temps choisissez-vous pour nous donner ce spectacle? Il est vrai
que le pays ruin, bless, meurtri, ne s'en prend pas  vous de ses
souffrances. Toutes ses prventions sont tournes contre l'Assemble
nationale; c'est assurment une circonstance aussi commode que
rare pour un cabinet. Mais ne savez-vous pas que toute prvention
fausse est phmre? Si, par une initiative vigoureuse, vous aviez
mis l'Assemble en demeure et qu'elle et refus de vous suivre,
vous seriez justifis et le pays aurait raison. Mais vous ne l'avez
pas fait. Il ne se peut pas que, tt ou tard, il n'ouvre les yeux,
et si vous persistez  ne rien proposer,  ne rien essayer,  ne
rien diriger; si, par suite, la situation de nos finances devient
irrparable, la Prvention du moment pourra bien vous absoudre,
l'Histoire ne vous absoudra pas.

Il est maintenant dcid que l'Assemble nationale fera le budget.
Mais est-ce qu'une assemble de neuf cents membres, abandonne 
elle-mme, peut accomplir une oeuvre si complique et qui exige tant
de concordance entre toutes ses parties? Du tumulte parlementaire il
peut bien sortir des ttonnements, des vellits, des aspirations: il
ne peut sortir un plan de finances.

Telle est du moins ma conviction. S'il entre dans les vues du cabinet
de laisser flotter au hasard les rnes, qui ne lui ont pas t sans
doute confies  cette fin; s'il est rsolu  rester spectateur
impassible et indiffrent des vains efforts de l'Assemble, qu'elle
se garde d'entreprendre une oeuvre qu'elle ne peut accomplir seule;
qu'elle dcline la responsabilit d'une situation qu'elle n'a pas
faite.

Mais il n'en sera pas ainsi. Non, la France n'aura pas encore
cette calamit  traverser. Le cabinet prendra nergiquement, sans
arrire-pense, avec dvouement, l'initiative qui lui appartient.
Il prsentera un plan de rforme financire fonde sur ce double
principe: DIMINUER LES IMPTS.--DIMINUER LES DPENSES DANS UNE
PLUS FORTE PROPORTION. Et l'Assemble votera d'enthousiasme, sans
s'terniser et se perdre dans les dtails.

Soulager le Peuple, faire aimer la Rpublique, fonder la Scurit sur
la sympathie populaire, combler le Dficit, relever la Confiance,
ranimer le Travail, rtablir le Crdit, faire reculer la Misre,
rassurer l'Europe, raliser la Justice, la Libert, la Paix, offrir
au monde le spectacle d'un grand peuple qui n'a jamais t mieux
gouvern que lorsqu'il s'est gouvern lui-mme; n'y a-t-il pas l de
quoi veiller la noble ambition d'un ministre et chauffer l'me de
celui qui porte l'hritage de ce nom: NAPOLON!--Hritage, quelle que
soit la gloire qui l'environne, o deux fleurons brillent par leur
absence: PAIX ET LIBERT!


Consquences de la rduction sur l'impt du sel.

(_Journal des Dbats_, 1er janvier 1849.)

La rduction immdiate de l'impt du sel a dsorient le cabinet sous
un rapport; il y a de quoi. On est, dit-on,  la recherche d'impts
nouveaux pour combler le vide. Est-ce bien l ce que l'Assemble a
voulu? Dgrver, ce ne serait qu'un jeu, et un de ces tristes jeux o
tout le monde perd. Quelle est donc la signification de son vote? La
voici: Les dpenses vont toujours croissant; il n'y a qu'un moyen de
forcer l'tat  les rduire, c'est de le mettre dans l'impossibilit
absolue de faire autrement.

Le moyen qu'elle a pris est hroque, il faut en convenir. Ce qu'il
y a de plus grave encore, c'est que la rforme du sel avait t
prcde de la rforme des postes, et sera suivie probablement de la
rforme des boissons.

Le ministre est dsorient. Eh bien! moi je dis que l'Assemble
ne pouvait lui faire une plus belle position. Voil, pour lui, une
occasion admirable, et pour ainsi dire providentielle, d'entrer dans
une voie nouvelle, d'en finir avec la fausse philanthropie et les
passions belliqueuses; et, convertissant son chec en triomphe, de
faire sortir la scurit, la confiance, le crdit, la prosprit,
d'un vote qui semblait les compromettre, et de fonder enfin la
politique rpublicaine sur ces deux grands principes: Paix et libert.

Aprs la rsolution de l'Assemble, je m'attendais, je l'avoue,  ce
que le prsident du conseil montt  la tribune, et y tnt  peu prs
ce langage:

Citoyens reprsentants,

Votre vote d'hier nous montre une nouvelle voie; bien plus, il nous
_force_ d'y entrer.

Vous savez combien la rvolution de Fvrier avait veill
d'esprances chimriques et de systmes dangereux. Ces esprances,
ces systmes, revtus des fausses couleurs de la philanthropie,
et pntrant dans cette enceinte sous forme de projets de loi,
n'allaient  rien moins qu' ruiner la libert et  engloutir la
fortune publique. Nous ne savions quel parti prendre. Repousser
tous ces projets, c'tait heurter l'opinion populaire momentanment
exalte; les admettre, c'tait compromettre l'avenir, violer tous
les droits, et fausser les attributions de l'tat. Que pouvions-nous
faire? Atermoyer, transiger, composer avec l'erreur, donner une
demi-satisfaction aux utopistes, clairer le peuple par la dure leon
de l'exprience, crer des administrations avec l'arrire-pense de
les anantir plus tard, ce qui n'est pas facile. Maintenant, grce
a l'Assemble, nous voici  l'aise. Ne venez plus nous demander de
monopoliser l'instruction, de monopoliser le crdit, de commanditer
l'agriculture, de privilgier certaines industries, de systmatiser
l'aumne. Nous en avons fini avec la mauvaise queue du socialisme.
Votre vote a port le coup mortel  ses rveries. Nous n'avons plus
mme  les discuter; car  quoi mnerait la discussion, puisque vous
nous avez t les moyens de faire ces dangereuses expriences? Si
quelqu'un sait le secret de faire de la philanthropie officielle
sans argent, qu'il se prsente; voici nos portefeuilles, nous les
lui cderons avec joie. Tant qu'ils resteront en nos mains, dans
la nouvelle position qui nous est faite, il ne nous reste qu'
proclamer, comme principe de notre politique intrieure, LA LIBERT,
la libert des arts, des sciences, de l'agriculture, de l'industrie,
du travail, de l'change, de la presse, de l'enseignement; car la
libert est le seul systme compatible avec un budget rduit. Il faut
de l'argent  l'tat pour rglementer et opprimer. Point d'argent,
point de rglementation. Notre rle, fort peu dispendieux, se bornera
dsormais  rprimer les abus, c'est--dire  empcher que la libert
d'un citoyen ne s'exerce aux dpens de celle d'un autre.

Notre politique extrieure n'est pas moins indique et _force_.
Nous tergiversions, nous ttonnions encore; maintenant nous sommes
irrvocablement fixs, non par choix seulement, mais par ncessit.
Heureux, mille fois heureux que cette ncessit nous impose justement
la politique que nous aurions adopte par choix! Nous sommes rsolus
 rduire notre tat militaire. Remarquez bien qu'il n'y a pas 
raisonner l-dessus, il faut agir; car nous sommes placs entre
le dsarmement et la banqueroute. De deux maux, dit-on, il faut
choisir le moindre. Ici, il n'y a  choisir, selon nous, qu'entre
un bien immense et un mal effroyable; et cependant, hier encore
ce choix ne nous tait pas facile: la fausse philanthropie, les
passions belliqueuses nous faisaient obstacle; il fallait compter
avec elles. Aujourd'hui elles sont forcment rduites au silence;
car, quoiqu'on dise que la passion ne raisonne pas, nanmoins elle
ne peut draisonner au point d'exiger que nous fassions la guerre
sans argent. Nous venons donc proclamer  cette tribune le fait du
dsarmement, et comme consquence, comme principe de notre politique
extrieure, la non-intervention. Que l'on ne nous parle plus de
prpondrance, de prpotence; qu'on ne nous montre plus comme champ
de gloire et de carnage la Hongrie, l'Italie, la Pologne. Nous
savons ce qu'on peut dire pour ou contre la propagande arme, quand
on a le choix. Mais vous ne disconviendrez pas que, quand on ne
l'a plus, la controverse est superflue. L'arme va tre rduite 
ce qui est ncessaire pour garantir l'indpendance du pays, et du
mme coup, toutes les nations pourront compter dsormais, en ce
qui nous concerne, sur leur indpendance. Qu'elles ralisent leurs
rformes comme elles l'entendront; qu'elles n'entreprennent que ce
qu'elles peuvent accomplir. Nous leur faisons savoir hautement et
dfinitivement, qu'aucun des partis qui les divisent n'ont plus 
compter sur le concours de nos baonnettes. Que dis-je? ils n'a pas
mme besoin de nos protestations, car ces baonnettes vont rentrer
dans le fourreau, ou plutt, pour plus de sret, se convertir en
charrues. J'entends des interruptions descendre de ces bancs, vous
dites: C'est la politique du chacun chez soi, chacun pour soi. Hier
encore nous aurions pu discuter la valeur de cette politique, puisque
nous tions libres d'en adopter une autre. Hier, j'aurais invoqu des
raisons. J'aurais dit: Oui, chacun chez soi, chacun pour soi, autant
qu'il s'agit de force brutale. Ce n'est pas  dire que les liens des
peuples seront briss. Ayons avec tous des relations philosophiques,
scientifiques, artistiques, littraires, commerciales. C'est par l
que l'humanit s'claire et progresse. Mais des rapports  coups
de sabre et de fusil, je n'en veux pas. Parce que des familles
parfaitement unies ne vont pas les unes chez les autres _ main
arme_, dire qu'elles se conduisent sur la maxime _chacun chez soi_,
c'est un trange abus de mots. D'ailleurs, que dirions-nous si,
pour terminer nos dissensions, lord Palmerston nous envoyait des
rgiments anglais? Le rouge de l'indignation ne nous monterait-il
pas au front? Comment donc refusons-nous de croire que les autres
peuples chrissent aussi leur dignit et leur indpendance? Voil ce
que j'aurais dit hier, car quand on a le choix entre deux politiques,
il faut justifier par des raisons celle qu'on prfre. Aujourd'hui
je n'invoque que la ncessit, parce que l'option ne nous appartient
plus. La majorit, qui nous a refus les recettes pour nous forcer
 diminuer les dpenses, ne sera pas assez inconsquente pour nous
imposer une politique ruineuse. Si quelqu'un, sachant que l'impt
des postes, du sel et des boissons va tre considrablement rduit;
sachant que nous sommes en prsence d'un dficit de 500 millions, a
encore l'audace de proclamer le principe de la propagande arme, qui,
menaant l'Europe, nous force, mme en temps de paix,  des efforts
ruineux, qu'il se lve et prenne ce portefeuille. Quant  nous, nous
n'assumerons pas la honte d'une telle purilit. Donc ds aujourd'hui
la politique de la non-intervention est proclame. Ds aujourd'hui
des mesures sont prises pour licencier une partie de l'arme. Ds
aujourd'hui des ordres partent pour supprimer d'inutiles ambassades.

Paix et libert! voil la politique que nous eussions adopte par
conviction. Nous remercions l'Assemble de nous en avoir fait une
ncessit absolue et vidente. Elle fera le salut, la gloire et la
prosprit de la Rpublique; elle marquera nos noms dans l'histoire.

Voil, ce me semble, ce qu'et d dire le cabinet actuel. Sa parole
et rencontr l'universel assentiment de l'Assemble, de la France et
de l'Europe.




DISCOURS

SUR L'IMPT DES BOISSONS[76].

[Note 76: Cette improvisation fut prononce  l'Assemble lgislative
le 12 dcembre 1849.

                                               (_Note de l'diteur._)]


CITOYENS REPRSENTANTS,

Je voulais aborder la question de l'impt des boissons telle qu'elle
me paraissait se poser dans toutes vos consciences, c'est--dire au
point de vue de la ncessit financire et politique. Je croyais,
en effet, que la ncessit tait le seul motif invoqu  l'appui du
maintien de cet impt; je croyais qu' vos yeux il runissait tous
les caractres auxquels la science enseigne  reconnatre les mauvais
impts; je croyais qu'il tait admis que cet impt est injuste,
ingal, d'une perception accompagne de formalits vexatoires.
Mais, puisque ces reproches dirigs contre l'impt, depuis son
tablissement, par tous les hommes d'tat, sont aujourd'hui
contests, j'en dirai seulement quelques mots, trs-rapidement.

D'abord, nous prtendons que l'impt est injuste, et nous nous
fondons sur ceci: Voil des terres qui sont  ct les unes des
autres, et qui sont assujetties  un impt foncier,  un impt
direct; ces terres sont classes, compares entre elles et taxes
selon leur valeur; ensuite chacun peut y faire crotre ce qu'il veut;
les uns du bl, les autres, des herbages, les autres, des oeillets et
des roses, d'autres, du vin.

Eh bien, de tous ces produits, il y en a un, il y en a un seul qui,
une fois entr dans la circulation, est grev d'un impt qui rend
au Trsor 106 millions. Tous les autres produits agricoles sont
affranchis de cette taxe.

On peut dire que l'impt est utile, ncessaire, ce n'est pas la
question que j'aborde; mais on ne peut pas dire qu'il ne soit
injuste, au point de vue du propritaire.

Il est vrai qu'on dit que l'impt ne retombe pas sur le producteur.
C'est ce que j'examinerai tout  l'heure.

Nous disons ensuite que l'impt est mal rparti.

En vrit, j'ai t fort surpris que cela ait t contest, car
enfin... (Interruption.)

_Un membre  droite._ Parlez un peu plus haut!

M. LE PRSIDENT. J'invite l'Assemble au silence.

M. F. BASTIAT. Je veux mme abandonner cet argument pour aller plus
vite.

_Voix diverses._ Parlez! parlez!

M. F. BASTIAT. Il me semble que la chose est tellement claire, qu'il
est tellement vident que l'impt est mal rparti, que vritablement
on est embarrass de le dmontrer.

Quand on voit, par exemple, qu'un homme qui, dans une orgie, boit
pour 6 francs de vin de Champagne, paye le mme impt que l'ouvrier,
qui a besoin de rparer ses forces pour le travail, et boit pour 6
sous de vin commun, il est impossible de dire qu'il n'y a pas une
ingalit, une monstruosit dans la rpartition de l'impt sur les
boissons. (Trs-bien!)

On a presque fait un calcul infinitsimal pour tablir que l'impt
est peu de chose, que ce sont des fractions de centime, et qu'on ne
devrait pas en tenir compte. C'est ainsi qu'on met sur le dos d'une
classe de citoyens, 106 millions d'un impt inique, en leur disant:
Ce n'est rien; vous devez vous estimer fort heureux! Les hommes qui
invoquent cet argument devraient vous dire ceci: Nous exerons telle
industrie, et nous sommes tellement convaincus que l'impt, en se
divisant, est insensible pour le consommateur sur lequel il retombe,
que nous nous assujettissons nous-mmes  l'impt indirect et 
l'exercice, relativement  l'industrie que nous professons. Le jour
o ces hommes viendraient dclarer cela  cette tribune, je dirais:
Ils sont sincres dans leur dfense de l'impt sur les boissons.

Mais enfin voici des chiffres. Dans le dpartement de l'Ain, le prix
moyen des vins en gros est de 11 fr.; le prix moyen de la vente, au
dtail, est de 41 fr. Voil un cart considrable; il est vident que
celui qui peut acheter du vin en gros paye 11 fr., et que celui qui
est oblig d'aller l'acheter au dtail paye 41 fr. Entre 11 et 41
fr., la diffrence est de 30 fr. (Interruption.)

_Un membre  droite._ Ce n'est pas l'impt qui fait cette diffrence;
il en est de mme pour toutes les marchandises.

M. LE PRSIDENT. M. de Charancey a fait ses calculs, laissez
l'orateur faire les siens.

M. F. BASTIAT. Je pourrais citer d'autres dpartements; j'ai pris le
premier sur la liste. Sans doute, il y a le bnfice du dbitant;
mais l'impt entre pour une proportion considrable dans un tel cart.

On a cherch  prouver des choses si extraordinaires, depuis deux
jours, que vraiment je ne serais pas tonn que l'on chercht 
prouver celle-ci, que l'impt ne nuit  personne, ni au producteur,
ni au consommateur. Mais alors imposons tout, non-seulement les vins,
mais _tous_ les produits!

Je dis ensuite que l'impt est d'une perception trs-dispendieuse.
Je n'invoquerai pas de chiffres pour le prouver; par les chiffres
on prouve beaucoup de choses. Quand on avance des chiffrs  cette
tribune, on croit leur donner une autorit trs-grande en disant: ce
sont des chiffres officiels. Mais les chiffres officiels trompent
comme les autres; cela dpend de l'emploi qu'on en fait.

Le fait est que, lorsque nous voyons le territoire de la France
tout entire couvert d'agents; et d'agents bien rtribus, pour la
perception de cet impt, il est bien permis de croire que cette
perception cot fort cher.

Enfin, nous disons que cet impt est accompagn, dans sa perception,
de formalits vexatoires. C'est un point que les orateurs qui m'ont
prcd  cette tribune n'ont pas abord. Cela ne m'tonne pas,
car ils appartiennent tous ou presque tous  des dpartements qui
ne cultivent pas la vigne. S'ils habitaient nos dpartements, ils
sauraient que les griefs des propritaires de vignes contre l'impt
des boissons sont moins dirigs contre l'impt lui-mme, contre
son chiffre, que contre ces formalits gnantes, vexatoires et
dangereuses, contre les piges  chaque instant tendus sous leurs
pas. (Approbation  gauche.)

Tout le monde comprend que, lorsque l'on conut cette pense si
extraordinaire, cette immense utopie, car c'en tait une grande
alors, d'tablir un droit sur la circulation des vins, sans qu'un
inventaire pralable et t fait; tout le monde, dis-je, comprend
qu'il a fallu, pour assurer la perception de ce droit, imaginer
le code le plus prventif, le plus vexatoire mme, car autrement,
comment aurait-on fait? Il faut que, chaque fois qu'une pice de vin
circule sur la surface du territoire, il y ait l un employ pour
savoir si elle est en rgle ou non. Cela ne peut se faire sans une
arme d'employs et une foule de vexations, contre lesquelles, je le
rpte, les contribuables protestent plus encore que contre la taxe
elle-mme.

L'impt des boissons a une autre consquence trs-grave que je n'ai
pas entendu signaler  cette tribune.

L'impt des boissons a jet la perturbation dans ce grand phnomne
conomique que l'on appelle la division du travail. Autrefois
on cultivait les vins dans les terres qui sont propres  cette
culture, sur les coteaux, sur les graviers; on cultivait le bl
sur les plateaux, dans les plaines, sur les terrains d'alluvion.
Au commencement, on avait imagin l'inventaire; mais ce mode de
perception d'impt souleva tous les propritaires. Ils invoqurent le
droit de proprit; et, comme ils taient trois millions, ils furent
couts. Alors on rejeta le fardeau sur les cabaretiers; et, comme
ils n'taient que trois cent mille, il fut dclar, en principe, que
la proprit de 300,000 hommes n'tait pas aussi bien une proprit
que celle de trois millions d'hommes, quoique cependant la proprit
n'ait, selon moi, qu'un seul principe.

Mais quel fut le rsultat pour les propritaires? je crois que
les propritaires portent eux-mmes le poids de la faute et de
l'injustice qu'ils commirent alors. Comme ils avaient la faveur de
consommer leurs produits sans payer de taxe, il arriva que, soit pour
se soustraire  la taxe, soit pour se soustraire surtout et avant
tout aux formalits et aux risques que cette perception fait courir,
les propritaires des plaines, des alluvions, voulurent tous avoir
du vin chez eux pour leur consommation. Dans le dpartement que je
reprsente ici, ou du moins dans une grande partie de ce dpartement,
je puis affirmer qu'il n'y a pas une mtairie o l'on ne plante assez
de vignes pour la consommation de la famille: ces vignes produisent
du vin trs-mauvais, mais cela offre l'immense avantage d'tre
dlivr de l'intervention des contributions indirectes et de tous les
risques qui s'attachent  ses visites.

Ce fait explique, jusqu' un certain point, l'accroissement que
l'on a signal dans la plantation des vignes. On retourne beaucoup
cet accroissement contre les plaintes des propritaires, qui se
prtendent victimes d'une injustice; on a l'air de leur dire: Cette
injustice ne compte pas, elle n'est rien, puisqu'on plante des vignes
en France.

D'abord, je voudrais bien qu'on me citt une industrie qui, depuis
1788 jusqu' 1850, dans l'espace de soixante-deux ans, ne se soit pas
dveloppe dans cette proportion. Je voudrais savoir, par exemple, si
l'industrie de la houille, si l'industrie du fer, si l'industrie du
drap ne se sont pas dveloppes dans cette proportion. Je voudrais
savoir s'il y a aucune industrie dont on puisse dire qu'elle ne
s'est pas accrue d'un quart dans l'espace de soixante ans. Serait-il
donc bien tonnant qu'en suivant sa marche naturelle, l'industrie la
plus enracine de notre sol, l'industrie qui pourrait fournir de ses
produits l'univers entier, se ft augmente dans cette proportion?
Mais cet accroissement, messieurs, est provoqu par la loi elle-mme.
C'est la loi qui fait que l'on arrache la vigne sur les coteaux et
qu'on en plante dans les plaines, pour se soustraire aux vexations
des contributions indirectes. C'est l une perturbation norme,
manifeste.

Je vous prie de me permettre d'appeler toute votre attention sur un
fait presque local, puisqu'il ne concerne qu'un seul arrondissement,
mais qui a une grande importance, au moins  mes yeux, parce qu'il se
rattache  une loi gnrale.

Ce fait, messieurs, servira aussi  rpondre  cet argument qu'on
a port  cette tribune, quand, invoquant l'autorit d'Adam Smith,
on a dit que l'impt retombe toujours sur le consommateur; d'o il
rsulte que, depuis quarante ans, tous les propritaires de vignobles
de France ont tort de se plaindre et ne savent ce qu'ils disent. Oui,
je suis de ceux qui croient que l'impt retombe sur le consommateur;
j'ajoute cependant cette parenthse: c'est  la longue, avec
beaucoup de temps, quand toutes les proprits ont chang de mains, 
la suite d'arrangements conomiques qui sont longs  se faire, que ce
grand rsultat est atteint; et, pendant tout le temps que dure cette
rvolution, les souffrances peuvent tre trs-grandes, normes. Je
vais en citer un exemple.

Dans mon arrondissement, qui est vinicole, il y avait autrefois
une trs-grande prosprit; l'aisance tait gnrale; on cultivait
la vigne; le vin tait consomm soit sur les lieux, soit dans les
plaines environnantes, o l'on ne cultivait pas la vigne, soit 
l'tranger, dans le nord de l'Europe.

Tout  coup, la guerre des douanes, d'un ct, la guerre des octrois,
de l'autre, et les droits runis sont venus et ont dprci la valeur
de ce vin.

Le pays dont je parle tait cultiv tout entier, surtout en ce qui
concerne la vigne, par des mtayers. Le mtayer avait la moiti, le
propritaire, l'autre moiti du produit. La superficie des mtairies
tait cultive de telle sorte qu'un mtayer et sa famille pouvaient
vivre du produit de la moiti du vin qui leur revenait; mais la
valeur du vin se trouvant dprcie, il est arriv que le mtayer
n'a plus pu vivre avec sa portion. Alors il s'est adress  son
propritaire et il lui a dit: Je ne puis plus cultiver votre vigne
si vous ne me nourrissez pas. Le propritaire lui a donn du mas
pour vivre, et puis, au bout de l'anne, il a pris toute la rcolte
pour se rembourser de ses avances. La rcolte n'ayant pas suffi au
recouvrement de ses avances, le contrat s'est modifi non pas devant
le notaire, mais de fait; le propritaire a eu des ouvriers auxquels
il n'a donn, pour tout prix de leur travail, que leur nourriture en
mas.

Mais il a fallu sortir de cet tat de choses, et voici comment la
rvolution s'est opre. On a agrandi les mtairies, c'est--dire
que de trois on en a fait deux, ou de deux une; puis, en arrachant
quelques champs de vigne, et en mettant du mas  la place, on a dit:
Avec ce mas le mtayer pourra vivre, et le propritaire ne sera plus
oblig de lui donner de quoi suffire  sa subsistance.

Sur tout le territoire, on a donc vu abattre des maisons et dtruire
des mtairies. La consquence, c'est qu'on a dtruit autant de
familles que de mtairies; la dpopulation a t norme, et, depuis
vingt-cinq ans, le nombre des dcs a dpass celui des naissances.

Sans doute, quand la rvolution se sera compltement faite, quand
les propritaires auront achet pour 10,000 fr., ce qu'ils payaient
autrefois 30,000 fr., quand le nombre des mtayers sera rduit au
niveau des moyens de subsistance que le pays peut fournir, alors
je crois que la population ne pourra plus s'en prendre  l'impt
des boissons; la rvolution se sera faite, l'impt retombera sur
le consommateur; mais cette rvolution se sera faite au prix de
souffrances qui auront dur un sicle ou deux.

Je demande si c'est pour cela que nous faisons des lois. Je demande
si nous prlevons des impts pour tourmenter les populations, pour
les forcer de transporter le travail du coteau  la plaine et de la
plaine au coteau. Je demande si c'est l le but de la lgislation.
Quant  moi, je ne le crois pas.

Mais, messieurs, nous avons beau attaquer l'impt, dire qu'il est
ingal, vexatoire, dispendieux, injuste, il y a une raison devant
laquelle tout le monde courbe la tte: c'est la ncessit. C'est
la ncessit qu'on invoque; c'est la ncessit qui vous engage 
porter  cette tribune des paroles pour justifier l'impt; c'est
la ncessit, rien que la ncessit qui vous dtermine. On craint
les embarras financiers, on craint les rsultats d'une rforme (car
je puis bien l'appeler une rforme) qui aurait pour consquence
immdiate de soustraire 100 millions au Trsor public: c'est donc de
la ncessit que je veux parler.

Messieurs, la ncessit, j'en conviens, elle existe, elle est
trs-pressante. Oui, le bilan, non pas de la France, mais du
gouvernement franais, peut se faire en bien peu de mots. Depuis
vingt ou vingt-cinq ans, les contribuables fournissent au Trsor
une somme qui, je crois, a doubl dans cet espace de temps. Les
gouvernements qui se sont succd ont trouv le moyen de dvorer la
somme premire, l'excdant fourni par les contribuables; d'ajouter
une dette publique de 1 milliard ou de 2 milliards; d'arriver, 
l'entre de l'anne, avec un dficit de 5  600 millions; enfin de
commencer l'anne prochaine avec un dcouvert assur de 300 millions.

Voil o nous en sommes. Je crois que cela vaut bien la peine de
se demander quelle est la cause de cet tat de choses, et s'il est
bien prudent, en face de cette situation, de venir nous dire que, ce
qu'il y a de mieux  faire, c'est de rtablir tout juste les choses
comme elles taient avant; c'est de ne rien changer ou presque rien,
ou d'une manire imperceptible,  notre systme financier, soit du
ct des recettes, soit du ct des dpenses. Il me semble voir
un ingnieur, qui a lanc une locomotive et qui est arriv  une
catastrophe, dcouvrir ensuite o est le vice, o est le dfaut, et,
sans s'en proccuper davantage, la remettre sur les mmes rails, et
courir une seconde fois le mme danger. (Approbation  gauche.)

Oui, la ncessit existe; mais elle est double. Il y a deux
ncessits.

Vous ne parlez que d'une ncessit, monsieur le ministre des
finances; mais je vous en signalerai une autre, et elle est
trs-grave; je la crois mme plus grave que celle dont vous parlez.
Cette ncessit est renferme dans un seul mot: la rvolution de
Fvrier.

Il est intervenu, par suite des abus (car je puis appeler abus tout
ce qui a conduit nos finances  l'tat o elles son maintenant),
il est intervenu un fait; ce fait, on l'a caractris quelquefois
en disant que c'tait une surprise. Je ne crois pas que ce ft une
surprise. Il est possible que le fait extrieur soit le rsultat d'un
accident qui aurait t arrt.....

M. BARTHLEMY SAINT-HILAIRE. Retard!

_Plusieurs autres membres  gauche._ Oui! oui! retard.

M. BASTIAT. Mais les causes gnrales ne sont pas du tout fortuites.
C'est absolument comme si vous me disiez,--alors qu'une brise, en
passant, a fait tomber un fruit de son arbre,--que, si on avait pu
empcher la brise de passer, le fruit ne serait pas tomb. Oui, mais
 une condition, c'est que le fruit n'et pas t pourri et rong.
(Approbation  gauche.) Ce fait est arriv, ce fait a donn une
puissance politique  la masse entire de la population; c'est un
fait grave.

M. FOULD, _ministre des finances_. Pourquoi le gouvernement
provisoire n'a-t-il pas supprim l'impt des boissons?

M. BASTIAT. Il ne m'a pas consult, il ne m'a pas soumis de projet
de loi, je n'ai pas t appel  lui donner des conseils; mais nous
avons ici un projet, et en repoussant votre projet, il m'est bien
permis de vous dire sur quels motifs je me fonde. Je me fonde sur
celui-ci: il pse sur votre tte, non pas une ncessit, mais deux;
la seconde ncessit, aussi imprieuse que la premire, c'est de
faire justice  tous les citoyens. (Assentiment  gauche.)

Eh bien! je dis qu'aprs la rvolution qui s'est faite, vous devez
vous proccuper de l'tat politique o est la France, et que cet tat
politique est dplorable, permettez-moi le mot; je n'attribue pas
cela aux hommes qui gouvernent aujourd'hui, cela remonte haut.

Est-ce qu'en France vous ne voyez pas une bureaucratie devenue
aristocratie dvorer le pays? L'industrie prit, le peuple souffre.
Je sais bien qu'il cherche le remde dans des utopies folles;
mais ce n'est pas une raison pour leur ouvrir la perte en laissant
subsister des injustices criantes, comme celles que je signale 
cette tribune.

Je crois qu'on ne se proccupe pas assez de l'tat de souffrance dans
lequel se trouve ce pays et des causes qui ont amen cet tat de
souffrance. Ces causes sont dans ces 1,500 millions prlevs sur un
pays qui ne peut les payer.

Je vous supplie du faire une rflexion bien triviale, mais enfin je
la fais souvent. Je me demande ce que sont devenus mes amis d'enfance
et mes camarades de collge. Et savez-vous quelle est la rponse? Sur
vingt, il y en a quinze qui sont fonctionnaires; et je suis persuad
que si vous faites le calcul, vous arriverez au mme rsultat. (Rires
approbatifs  gauche.)

M. BRARD. C'est l la cause des rvolutions.

M. BASTIAT. Je me fais encore une autre question, c'est celle-ci:

En les prenant un  un, en bonne conscience, rendent-ils au pays des
services rels quivalant  ce que le pays leur paye? Et presque
toujours je suis forc de rpondre: Il n'en est pas ainsi.

N'est-il pas dplorable que cette masse norme de travail,
d'intelligence, soit soustraite  la production relle du pays
pour alimenter des fonctionnaires inutiles et presque toujours
nuisibles? Car, en fait de fonctionnaires publics, il n'y a pas
de neutralit: s'ils ne sont pas trs-utiles, ils sont nuisibles;
s'ils ne maintiennent pas la libert des citoyens, ils l'oppriment.
(Approbation  gauche.)

Je dis que cela cre au gouvernement une ncessit, une ncessit
immense. Quel est le plan qu'on nous propose? Je le dis franchement,
si le ministre tait venu dire: Il faut maintenir l'impt pendant
quelque temps; mais voici une rforme financire que je propose;
la voici dans son ensemble; seulement il faut une certaine priode
pour qu'elle puisse aboutir, il faut quatre ou cinq ans, nous ne
pouvons pas tout faire  la fois; j'aurais compris cette ncessit,
et j'aurais pu y cder.

Mais il n'y a rien de cela; on nous dit: Rtablissons l'impt des
boissons. Je ne sais mme pas si l'on ne nous fait pas pressentir
qu'on rtablira l'impt du sel et celui de la poste.

Quant  vos diminutions de dpenses, elles sont drisoires: c'est
3 ou 4,000 soldats de plus ou de moins; mais c'est le mme systme
financier, qui me semble ne pouvoir plus tenir dans ce pays sans le
perdre. (Nouvelle approbation  gauche.)

Messieurs, il est impossible de traiter ce sujet sans le traiter  ce
point de vue. La France sera-t-elle perdue, dans un trs-court espace
du temps? car j'oserai demander  M. le ministre des finances combien
de temps il croit pouvoir prolonger ce systme. Ce n'est pas tout que
d'aboutir  la fin de l'anne, en quilibrant tant bien que mal les
recettes et les dpenses; il faut savoir si cela peut continuer.

Mais,  ce point de vue, je suis oblig de traiter la question de
l'impt en gnral. (Marques d'impatience  droite.)

_Voix nombreuses._ Parlez! parlez!

M. LE PRSIDENT. Vous tes dans la question.

M. BASTIAT. Je crois, messieurs, que j'ai le droit de venir ici,
sous ma responsabilit, exprimer mme des ides absurdes. D'autres
orateurs sont venus apporter ici leurs ides, et j'ose croire que
leurs ides n'taient pas plus claires que les miennes. Vous les
avez couts avec patience; vous n'avez pas accueilli le plan de
liquidation gnrale de M. Proudhon, non plus que le phalanstre de
M. Considrant; mais vous les avez couts; vous avez t plus loin:
par l'organe de M. Thiers, vous avez dit que quiconque croyait avoir
une pense utile tait oblig de l'apporter  cette tribune. Eh bien!
lorsqu'on dit: Parlez! lorsqu'on jette une espce de dfi, il faut au
moins couter. (Trs-bien! trs-bien!)

Messieurs, dans ces derniers temps, on s'est beaucoup proccup de la
question de l'impt. L'impt doit-il tre direct ou indirect?

Tout  l'heure nous avons entendu faire l'loge de l'impt indirect.

Eh bien! moi, c'est contre l'impt indirect en gnral que je viens
m'lever.

Je crois qu'il y a une loi de l'impt qui domine toute la question,
et que je renferme dans cette formule: L'ingalit de l'impt est
en raison de sa masse. Je veux dire par l que plus un impt est
lger, plus il est facile de le rpartir quitablement; que plus,
au contraire, il est lourd, plus, malgr toute la bonne volont
du lgislateur, il tend  se rpartir ingalement, plus, comme
on pourrait le dire, il tend  devenir progressif au rebours,
c'est--dire  frapper les citoyens en raison inverse de leurs
facults. Je crois que c'est une loi grave, invitable; et ses
consquences sont tellement importantes, que je vous demande la
permission de l'claircir.

Je suppose que la France ft gouverne depuis longtemps par un
systme qui est le mien, qui consisterait  ce que le gouvernement
maintnt chaque citoyen dans la limite de ses droits et de la
justice, et qu'il abandonnt le reste  la responsabilit de chacun.
Je suppose cela. Il est ais de voir qu'alors la France pourrait tre
gouverne avec 200 ou 300 millions. Il est clair que si la France
tait gouverne avec 200 millions, il serait facile d'tablir une
taxe unique et proportionnelle. (Bruit.)

Cette hypothse que je fais, elle aura sa ralit; seulement, la
question est de savoir si elle l'aura en vertu de la prvoyance
du lgislateur ou en vertu d'ternelles convulsions politiques.
(Approbation  gauche.)

L'ide ne m'appartient pas; si elle m'appartenait, je m'en dfierais;
mais nous voyons que tous les peuples du monde sont plus ou moins
heureux selon qu'ils se rapprochent ou s'cartent de la ralisation
de cette ide. Elle est ralise d'une manire  peu prs complte
aux tats-Unis.

Dans le Massachusets, on ne connat d'autre impt que l'impt direct,
unique et proportionnel; par consquent, s'il en tait ainsi, et
il est ais de le comprendre, car je n'lucide que le principe,
rien ne serait plus facile que de demander aux citoyens une part
proportionnelle  leurs valeurs ralises; ce serait si peu de chose
que nul ne serait intress  cacher, dans une grande proportion au
moins, sa fortune pour y chapper.

Voil la premire partie de mon axiome.

Mais si vous demandez aux citoyens, non pas 200 millions, mais 500,
600, 800 millions; alors,  mesure que vous augmentez l'impt,
l'impt direct vous chappe, et il est vident que vous arrivez  un
moment o un citoyen prendrait plutt le fusil que de payer  l'tat,
par exemple, la moiti de sa fortune.

_Un membre._ Comme dans l'Ardche.

M. BASTIAT. Alors on ne vous payera pas. Que faut-il donc faire? Il
faut avoir recours aux impts indirects; c'est ce qui a lieu partout
o l'on a voulu faire de grandes dpenses. Partout, ds que l'tat
veut donner aux citoyens toutes sortes de bienfaits, l'instruction,
la religion, la moralit, on est oblig de donner  cet tat des
taxes indirectes considrables.

Eh bien! je dis que lorsqu'on est dans cette voie l'on tombe dans
l'ingalit des impts. L'ingalit provient toujours des taxes
indirectes elles-mmes. La raison en est simple. Si la dpense tait
restreinte dans certaines limites, on pourrait trs-certainement
trouver certains impts indirects qui blesseraient l'galit, mais
qui ne blesseraient pas le sentiment de la justice, parce que ce
seraient des impts somptuaires; mais lorsqu'on veut prlever
beaucoup d'argent, alors on met un principe vrai, dans l'hypothse
o je me place, en disant que le meilleur impt est celui qui frappe
les objets de la consommation la plus gnrale. C'est un principe que
tous nos financiers et tous nos hommes d'tat avouent. Et, en effet,
il est trs-consquent dans les gouvernements o il s'agit de prendre
le plus d'argent au peuple; mais alors vous arrivez  l'ingalit la
plus choquante.

Qu'est-ce que c'est qu'un objet dont la consommation est
trs-gnrale? C'est un objet que le pauvre consomme dans la mme
proportion que le riche; c'est un objet sur lequel l'ouvrier dpense
tout son salaire.

Ainsi, un agent de change gagne 500 fr. par jour, un ouvrier
gagne 500 fr. par an; et la justice voudrait que les 500 fr. de
l'agent de change fournissent autant au Trsor que les 500 fr.
de l'ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi; car l'agent de change
achtera des tentures, des bronzes, des objets de luxe avec son
argent, c'est--dire des objets de consommation restreinte qui ne
payent pas de taxe, tandis que l'ouvrier achte du vin, du sel, du
tabac, c'est--dire des objets de consommation gnrale, qui en sont
accabls. (Bruit et interruptions diverses.)

M. LACAZE. Si l'agent de change n'achetait pas ces objets, il ne
ferait pas vivre l'ouvrier.

M. BASTIAT. Est-ce que la suppression de l'impt des boissons
empcherait l'agent de change d'acheter des bronzes et des tentures?
Aucun financier ne me dmentira. Dans le systme des impts
indirects, il n'y a de raisonnable, de vraiment raisonnable, dans ce
systme que je n'approuve pas, que les impts qui s'adressent aux
objets de la consommation la plus gnrale. Ainsi, vous commencez 
frapper l'air respirable par l'impt des portes et fentres, puis le
sel, puis les boissons, puis le tabac, enfin ce qui est  la porte
de tout le monde.

Je dis que ce systme ne peut tenir en prsence du suffrage
universel. J'ajoute: bien aveugle, bien imprudent qui ne voit pas
aussi la ncessit de ce ct, et ne voit que la ncessit  laquelle
je faisais allusion tout  l'heure. (Vive approbation  gauche.)

Je fais un autre reproche  l'impt indirect, c'est celui de crer
prcisment ces ncessits dont on vous parle, ces ncessits
financires. Croyez-vous que, si l'on demandait la part contributive
de chaque citoyen sous la forme directe; si on lui envoyait un
bulletin de contribution portant, non-seulement le chiffre de ce
qu'il doit pour l'anne, mais le dtail de ses contributions; car
c'est facile  dcomposer: tant pour la justice, tant pour la
police, tant pour l'Algrie, tant pour l'expdition de Rome, etc.;
croyez-vous pour cela que le pays ne serait pas bien gouvern[77]?
M. Charencey nous disait tout  l'heure qu'avec l'impt indirect
le pays tait sr d'tre bien gouvern. Eh bien, moi, je dis le
contraire. Avec tous ces impts dtourns, dus  la ruse, le peuple
souffre, murmure et s'en prend  tout: au capital,  la proprit, 
la monarchie,  la rpublique, et c'est l'impt qui est le coupable.
(C'est vrai! c'est vrai!)

[Note 77: On peut dire que c'est instinctivement que les
contribuables se rcrient sur la pesanteur des impts, car il en est
peu qui sachent au juste ce qu'il leur en cote pour tre gouverns.
Nous connaissons bien notre quote-part dans la contribution foncire,
mais non ce que nous enlvent les impts de consommation.--J'ai
toujours pens que rien ne serait plus favorable  l'avancement de
nos connaissances et de nos moeurs constitutionnelles qu'un systme
de _comptabilit individuelle_, au moyen duquel chacun serait fix
sur sa cotisation, sous le double rapport du _quantum_ et du _quar_.

En attendant que M. le ministre des finances fasse distribuer
tous les ans  chacun de nous, avec le bulletin des contributions
directes, notre _compte courant au Trsor_, j'ai essay d'en dresser
la formule, le budget de 1842  la main.

Voici le compte de M. N..., propritaire payant 500 fr. de
contributions directes, ce qui suppose un revenu de 2,400  2,600 fr.
au plus.

DOIT. Le Trsor public, son compte courant avec M. N.

  _Sommes reues de M. N. en 1843_:

  Par contribution directe                  500 fr.   c.
  Enregistrement, timbre, domaine           504     17
  Douanes et sels                           158      
  Forts et Pches                           30     10
  Contributions indirectes                  206     67
  Postes                                     39      
  Produits universitaires                     2     50
  Produits divers                            21     87
                                         ----------------
                                          1,162 fr. 31 c.

AVOIR. _Sommes acquittes dans l'intrt de M. N._:

  Pour intrts de la dette publique        353 fr.  c.
  Liste civile                               14     
  Distribution de la Justice                 20     
  Religion                                   36     
  Diplomatie                                  8     
  Instruction publique                       16     
  Dpenses secrtes                           1     
  Tlgraphes                                 1     
  Encouragements aux musiciens et danseuses   3     
  Indigents, malades, infirmes                1     10
  Secours aux rfugis                        2     15
  Encouragements  l'agriculture                   80
        --     aux pches maritimes           4     
        --     aux manufactures                    23
  Haras                                       2     
  Bergeries                                        63
  Secours aux colons                               87
        --   aux inonds et incendis         1     90
  Services dpartementaux                    72     
  Prfets et sous-prfets                     7     20
  Routes, canaux, ponts et ports             52     60
  Arme                                     364     
  Marine                                    114     
  Colonies                                   26     
  Recouvrement de l'impt et
    administration                          150     
                                      ----------------
                                          1,251 fr. 48 c.

Entre le _doit_ 1,162 fr. 31 c. et l'_avoir_ 1,251 fr. 48 c., la
diffrence est 89, 17.--Ce solde signifie que le Trsor a dpens
pour compte de M. N., 89 fr. 17 c. de plus qu'il n'a reu de lui.
Mais que M. N. se rassure. MM. Rothschild et consorts ont bien voulu
faire l'avance de cette somme, et il suffira  M. N. d'en servir
l'intrt  perptuit; c'est--dire de payer dornavant 4  5 fr. de
plus par an.

                                   (_bauche indite date de 1843._)]

Voil pourquoi le gouvernement, trouvant toujours des facilits, a
tant augment les dpenses. Quand s'est-il arrt? quand a-t-il dit:
Nous avons un excdant de recettes, nous allons dgrver? Jamais il
n'a fait cela. Quand on a de trop, on trouve  l'employer; c'est
ainsi que le nombre des fonctionnaires est mont  un chiffre norme.

On nous accuse d'tre malthusiens; oui, je suis malthusien en ce qui
concerne les fonctionnaires publics. Je sais bien qu'ils ont suivi
parfaitement cette grande loi, que les populations se mettent au
niveau des moyens de subsistance. Vous avez donn 800 millions, les
fonctionnaires publics ont dvor 800 millions; vous leur donneriez
2 milliards, il y aurait des fonctionnaires pour dvorer ces 2
milliards. (Approbation sur plusieurs bancs.)

Un changement dans un systme financier en entrane ncessairement
un correspondant dans le systme politique; car un pays ne peut
pas suivre la mme politique, lorsque la population lui donne 2
milliards, que lorsqu'elle ne lui donne que 200 ou 300 millions.
Et ici, vous me trouverez peut-tre profondment en dsaccord avec
un grand nombre de membres qui sigent de ce ct (la gauche). La
consquence force, pour tout homme srieux, de la thorie financire
que je dveloppe ici, est videmment celle-ci: que, puisqu'on ne veut
pas donner beaucoup  l'tat, il faut savoir ne pas lui demander
beaucoup. (Assentiment.)

Il est vident que si vous vous mettez dans la tte, ce qui est
une profonde illusion, que la socit a deux facteurs: d'un ct,
les hommes qui la composent, et, de l'autre, un tre fictif qu'on
appelle l'tat, le gouvernement, auquel vous supposez une moralit 
toute preuve, une religion, un crdit, la facilit de rpandre des
bienfaits, de faire de l'assistance; il est bien vident qu'alors
vous vous placez dans la position ridicule d'hommes qui disent:
Donnez-nous sans nous rien prendre,--ou qui disent: Restez dans le
systme funeste o nous sommes  prsent engags.

Il faut savoir renoncer  ces ides; il faut savoir tre hommes, et
se dire: Nous avons la responsabilit de notre existence, et nous la
supporterons. (Trs-bien! trs-bien!)

Encore aujourd'hui, je reois une ptition d'habitants de mon pays,
o des vignerons disent: Nous ne demandons rien de tout cela au
gouvernement; qu'il nous laisse libres, qu'il nous laisse agir,
travailler; voil tout ce que nous lui demandons; qu'il protge notre
libert et notre scurit.

Eh bien, je crois que c'est l une leon, mane de pauvres
vignerons, qui devrait tre coute dans les plus grandes villes.
(Trs-bien!)

Le systme de politique intrieure dans lequel ce systme financier
nous forcerait d'entrer, c'est videmment le systme de la libert,
car, remarquez-le, la libert est incompatible avec les grands
impts, quoi qu'on en dise.

J'ai lu un mot d'un homme d'tat trs-clbre, M. Guizot, le voici:
La libert est un bien trop prcieux pour qu'un peuple la marchande.

Eh bien, quand j'ai lu cette sentence il y a longtemps, je me suis
dit: Si jamais cet homme gouverne le pays, il perdra non-seulement
les finances, mais la libert de la France.

Et, en effet, je vous prie de remarquer, comme je le disais tout 
l'heure, que les fonctions publiques ne sont jamais neutres; si elles
ne sont pas indispensables, elles sont nuisibles.

Je dis qu'il y a incompatibilit radicale entre un impt exagr et
la libert.

Le maximum de l'impt, c'est la servitude; car l'esclave est l'homme
 qui l'on prend tout, mme la libert de ses bras et de ses
facults. (Trs-bien!)

Eh bien, est-ce que si l'tat ne payait pas  nos dpens un culte,
par exemple, nous n'aurions pas la libert des cultes? Est-ce que si
l'tat ne payait pas  nos dpens l'universit, nous n'aurions pas la
libert de l'instruction publique? Est-ce que si l'tat ne payait pas
 nos dpens une bureaucratie trs-nombreuse, nous n'aurions pas la
libert communale et dpartementale? Est-ce que si l'tat ne payait
pas  nos dpens des douaniers, nous n'aurions pas la libert du
commerce? (Trs-bien! trs-bien!--Mouvement prolong.)

Car qu'est-ce qui manque le plus aux hommes de ce pays-ci? Un peu de
confiance en eux-mmes, le sentiment de leur responsabilit. Il n'est
pas bien tonnant qu'ils l'aient perdu, on les a habitus  le perdre
 force de les gouverner. Ce pays est trop gouvern, voil le mal.

Le remde est qu'il apprenne  se gouverner lui-mme, qu'il apprenne
 faire la distinction entre les attributions essentielles de l'tat
et celles qu'il a usurpes,  nos frais, sur l'activit prive.

Tout le problme est l.

Quant  moi, je dis: Le nombre des choses qui rentrent dans les
attributions essentielles du gouvernement est trs-limit: faire
rgner l'ordre, la scurit, maintenir chacun dans la justice,
c'est--dire rprimer les dlits et les crimes, et excuter quelques
grands travaux d'utilit publique, d'utilit nationale, voil, je
crois, quelles sont ses attributions essentielles; et nous n'aurons
de repos, nous n'aurons de finances, nous n'aurons abattu l'hydre
des rvolutions que lorsque nous serons rentrs, par des voies
progressives, si vous voulez, dans ce systme vers lequel nous devons
nous diriger. (Trs-bien!)

La seconde condition de ce systme, c'est qu'il faut vouloir
sincrement la paix; car il est vident que non-seulement la
guerre, mais mme l'esprit de guerre, les tendances belliqueuses
sont incompatibles avec un pareil systme. Je sais bien que le mot
_paix_ fait quelquefois circuler le sourire de l'ironie sur ces
bancs; mais, vritablement, je ne crois pas que des hommes srieux
puissent accueillir ce mot avec ironie. Comment! l'exprience ne nous
apprendra-t-elle jamais rien?

Depuis 1815, par exemple, nous entretenons des armes nombreuses,
des armes normes; et je puis dire que ce sont prcisment ces
grandes forces militaires qui nous ont entrans malgr nous dans
des affaires, dans des guerres dont nous ne nous serions pas mls
assurment, si nous n'avions pas eu ces grandes forces derrire
nous. Nous n'aurions pas eu la guerre d'Espagne, en 1823; nous
n'aurions pas eu, l'anne dernire, l'expdition de Rome; nous
aurions laiss le pape et les Romains s'arranger entre eux, si notre
appareil militaire et t restreint  des proportions plus modestes.
(Mouvements divers.)

_Une voix  droite._ Et en juin, vous n'avez pas t fch d'avoir
l'arme!

M. BASTIAT. Vous me rpondez par le mois de juin. Moi, je vous dis
que si vous n'aviez pas eu ces grosses armes, vous n'auriez pas eu
le mois de juin. (Hilarit prolonge  droite.--Longue agitation.)

_Une voix  droite._ C'est comme si vous disiez qu'il n'y aurait pas
de voleurs s'il n'y avait pas de gendarmes.

M. BRARD. Mais ce sont les fonctionnaires publics des ateliers
nationaux qui ont fait le mois de juin.

M. BASTIAT. Je raisonne dans l'hypothse o la France aurait t
bien gouverne, presque idalement gouverne, et alors il m'est bien
permis de croire que nous n'aurions pas eu les funestes journes
de juin, comme nous n'aurions pas eu le 24 fvrier 1848, 1830, ni
peut-tre 1814.

Quoi qu'il en soit, la libert et la paix, voil les deux colonnes du
systme que je dveloppe ici. Et remarquez bien que je ne le prsente
pas seulement comme bon en lui-mme, mais comme command par la
ncessit la plus imprieuse.

Maintenant il y a des personnes qui se proccupent, et avec raison,
de la scurit. Je m'en proccupe aussi et autant que qui que ce
soit; c'est un bien aussi prcieux que les deux autres; mais nous
sommes dans un pays habitu  tre tellement gouvern qu'on ne peut
s'imaginer qu'il puisse y avoir un peu d'ordre et de scurit avec
moins de rglementation. Je crois que c'est prcisment dans cette
surabondance de gouvernement que se trouve la cause de presque tous
les troubles, les agitations, les rvolutions dont nous sommes les
tristes tmoins et quelquefois les victimes.

Voyons ce que cela implique.

La socit se divise alors en deux parties: les exploitants et les
exploits. (Allons donc!--Longue interruption.)

_Une voix  droite._ Ce n'est pas une telle distinction qui peut
ramener la paix.

M. BASTIAT. Messieurs, il ne faut pas qu'il y ait d'quivoque; je ne
fais aucune espce d'allusion, ni  la proprit, ni au capital; je
parle seulement de 1,800 millions qui sont pays d'un ct et qui
sont reus de l'autre. J'ai peut-tre eu tort de dire _exploits_,
car, dans ces 1,800 millions, il y en a une partie considrable qui
va  des hommes qui rendent des services trs-rels. Je retire donc
l'expression. (Rumeurs au pied de la tribune.)

M. LE PRSIDENT. Messieurs, gardez donc le silence; vous n'tes l
qu' la condition de garder le silence plus que tous les autres.

M. BASTIAT. Je veux faire observer que cet tat de choses, cette
manire d'tre, ces immenses dpenses du gouvernement doivent
toujours tre justifies ou expliques de quelque faon; par
consquent, cette prtention du gouvernement de tout faire, de tout
diriger, de tout gouverner, a d faire natre naturellement une
pense dangereuse dans le pays: cette population qui est au-dessous
attend tout du gouvernement, elle attend l'impossible de ce
gouvernement. (Trs-bien! trs-bien!)

Nous parlons des vignerons: j'ai vu des vignerons les jours de
grle, les jours o ils sont ruins; ils pleurent, mais ils ne se
plaignent pas du gouvernement; ils savent qu'entre la grle et lui
n'existe aucune connexit. Mais lorsque vous induisez la population
 croire que tous les maux qui n'ont pas un caractre aussi abrupt
que la grle, que tous les autres maux viennent du gouvernement,
que le gouvernement le laisse croire lui-mme, puisqu'il ne reoit
cette norme contribution qu' la condition de faire quelque bien
au peuple; il est vident que, lorsque les choses en sont l, vous
avez des rvolutions perptuelles dans le pays, parce qu' raison du
systme financier dont je parlais tout  l'heure, le bien que peut
faire le gouvernement n'est rien en comparaison du mal qu'il fait
lui-mme par les contributions qu'il soutire.

Alors le peuple, au lieu d'tre mieux, est plus mal, il souffre,
il s'en prend au gouvernement; et il ne manque pas d'hommes
dans l'opposition qui viennent et qui lui disent: Voyez-vous ce
gouvernement qui vous a promis ceci, promis cela..., qui devait
diminuer tous les impts, vous combler de bienfaits; voyez-vous
ce gouvernement comme il tient ses promesses! Mettez-nous  sa
place, et vous verrez comme nous ferons autre chose! (Hilarit
gnrale.--Marques d'approbation.) Alors on renverse le gouvernement.
Et cependant les hommes qui arrivent au pouvoir se trouvent
prcisment dans la mme situation que ceux qui les ont prcds;
ils sont obligs de retirer peu  peu toutes leurs promesses; ils
disent  ceux qui les pressent de les raliser: Le temps n'est pas
venu, mais comptez sur l'amlioration de la situation, comptez
sur les exportations, comptez sur une prosprit future. Mais,
comme, en ralit, ils ne font pas plus que leurs prdcesseurs,
on a plus de griefs contre eux, on finit par les renverser, et
l'on marche de rvolution en rvolution. Je ne crois pas qu'une
rvolution soit possible l o le gouvernement n'a d'autres
relations avec les citoyens que de garantir  chacun sa scurit,
sa libert. (Trs-bien! trs-bien!) Pourquoi se rvolte-t-on contre
un gouvernement? C'est parce qu'il manque  sa promesse. Avez-vous
jamais vu le peuple se rvolter contre la magistrature, par exemple?
Elle a mission de rendre la justice et la rend; nul ne songe  lui
demander plus. (Trs-bien!)

Persuadez-vous bien d'une chose, c'est que l'amour de l'ordre,
l'amour de la scurit, l'amour de la tranquillit n'est un monopole
pour personne. Il existe, il est inhrent  la nature humaine.
Interrogez tous ces hommes mcontents, parmi lesquels il y a bien
quelques perturbateurs sans doute... Eh! mon Dieu, il y a toujours
des exceptions. Mais interrogez les hommes de toutes les classes,
ils vous diront tous combien, dans ce temps-ci, ils sont effrays de
voir l'ordre compromis; ils aiment l'ordre, ils l'aiment au point
de lui faire de grands sacrifices, des sacrifices d'opinion et des
sacrifices de libert; nous le voyons tous les jours. Eh bien! ce
sentiment serait assez fort pour maintenir la scurit, surtout si
les opinions contraires n'taient pas sans cesse alimentes par la
mauvaise constitution du gouvernement.

Je n'ajouterai qu'un mot relativement  la scurit.

Je ne suis pas un profond jurisconsulte, mais je crois vritablement
que si le gouvernement tait renferm dans les limites dont je parle,
et que toute la force de son intelligence, de sa capacit ft dirige
sur ce point-l: amliorer les conditions de scurit des hommes, je
crois qu'on pourrait faire dans cette carrire des progrs immenses.
Je ne crois pas que l'art de rprimer les dlits et les vices, de
moraliser et de rformer les prisonniers, ait fait encore tous les
progrs qu'il peut faire. Je dis et je rpte que si le gouvernement
excitait moins de jalousies, d'un ct, moins de prjugs, d'un
autre ct, et que toutes ses forces pussent tre diriges vers
l'amlioration civile et pnale, la socit aurait tout  y gagner.

Je m'arrte. J'ai une conviction si profonde que les ides que
j'apporte  cette tribune remplissent toutes les conditions d'un
programme gouvernemental, qu'elles concilient tellement la libert,
la justice, les ncessits financires et le besoin de l'ordre et
tous les grands principes qui soutiennent les peuples et l'humanit;
j'ai cette conviction si bien arrte, que j'ai peine  croire qu'on
puisse taxer ce projet d'utopie. Et, au contraire, il me semble
vritablement que si Napolon, par exemple, revenait dans ce monde
(Exclamations  droite) et qu'on lui dt: Voil deux systmes;
dans l'un, il s'agit de restreindre, de limiter les attributions
gouvernementales et par consquent les impts; dans l'autre, il
s'agit d'tendre indfiniment les attributions gouvernementales et
par consquent les impts, et par suite il faut faire accepter 
la France les droits runis,--j'ai la conviction et j'affirme que
Napolon dirait que la vritable utopie est de ce dernier ct, car
il a t bien plus difficile d'tablir les droits runis, qu'il ne
le serait d'entrer dans le systme que je viens de proclamer  cette
tribune.

Maintenant on me demandera pourquoi je refuse aujourd'hui et
sur-le-champ l'impt, des boissons; je le dirai. Je viens d'exposer
le systme, la thorie dans laquelle je voudrais que le gouvernement
entrt. Mais comme je n'ai jamais vu un gouvernement qui voult
excuter sur lui ce qu'il regarde comme une sorte de demi-suicide,
retrancher toutes les attributions qui ne lui sont pas essentielles,
je me vois oblig de le forcer, et je ne le puis qu'en lui refusant
les moyens de persvrer dans une voie funeste. C'est pour cela que
j'ai vot pour la rduction de l'impt du sel; c'est pour cela que
j'ai vot pour la rforme postale; c'est pour cela que je voterai
contre l'impt des boissons. (Assentiment  gauche.)

C'est ma conviction intime que la France, si elle a foi, si elle
a confiance en elle-mme, si elle a la certitude qu'on ne viendra
pas l'attaquer, du moment qu'elle est dcide  ne pas attaquer les
autres, c'est ma conviction intime qu'il est facile de diminuer les
dpenses publiques dans une proportion norme, et que, mme avec la
suppression de l'impt sur les boissons, il restera suffisamment,
non-seulement pour aligner les recettes avec les dpenses, mais
encore pour diminuer la dette publique. (Marques nombreuses
d'approbation.)




DISCOURS

SUR LA RPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES[78].

[Note 78: Les articles 413, 415 et 416 du Code pnal punissent, mais
d'une manire bien ingale, les coalitions des patrons et celles des
ouvriers. Une proposition d'abroger ces trois articles avait t
renvoye par l'Assemble lgislative  l'examen d'une commission,
qui ne la jugea pas admissible et pensa qu'il tait indispensable de
maintenir les dispositions rpressives, en les modifiant, toutefois,
pour les rendre impartiales.

Ce but, il est permis de le dire, ne fut pas atteint par les
modifications formules. M. Morin, manufacturier et reprsentant de
la Drme, persuad que la seule base sur laquelle puisse s'tablir le
bon accord entre les ouvriers et les patrons, c'est l'galit devant
la loi, voulut amender les conclusions de la commission conformment
 ce principe. L'amendement qu'il prsenta fut appuy par Bastiat,
dans la sance du 17 novembre 1849.

                                               (_Note de l'diteur._)]


CITOYENS REPRSENTANTS,

Je viens appuyer l'amendement de mon honorable ami M. Morin; je ne
puis pas l'appuyer sans examiner aussi le projet de la commission.
Il est impossible de discuter l'amendement de M. Morin, sans entrer,
pour ainsi dire involontairement, dans la discussion gnrale, car
cela oblige  discuter aussi la proposition de la commission.

En effet, l'amendement de M. Morin n'est pas seulement une
modification  la proposition principale; il oppose un systme  un
autre systme, et pour se dcider il faut bien comparer.

Citoyens, je n'apporte dans cette discussion aucun esprit de parti,
aucun prjug de classe, je ne parlerai pas aux passions; mais
l'Assemble voit que mes poumons ne peuvent lutter contre des orages
parlementaires; j'ai besoin de sa plus bienveillante attention.

Pour apprcier le systme de la commission, permettez-moi de rappeler
quelques paroles de l'honorable rapporteur, M. de Vatimesnil. Il
disait: Il y a un principe gnral dans les articles 44 et suivants
du Code pnal; ce principe gnral est celui-ci: La coalition,
soit entre patrons, soit entre ouvriers, constitue un dlit, 
une condition, c'est qu'il y ait eu tentative ou commencement
d'excution. Cela est crit dans la loi, et c'est ce qui rpond tout
de suite  une observation prsente par l'honorable M. Morin. Il
vous a dit: Les ouvriers ne pourront donc pas se runir, venir chez
leur patron dbattre honorablement avec lui (c'est l'expression dont
il s'est servi), dbattre honorablement avec lui leurs salaires!

Pardonnez-moi, ils pourront se runir, ajoute M. de Vatimesnil,
ils le pourront parfaitement, ils le pourront soit en venant tous,
soit en nommant des commissions, pour traiter avec leurs patrons;
pas de difficult quant  cela; le dlit, aux termes du Code, ne
commence que quand il y a eu tentative ou commencement d'excution de
coalition, c'est--dire lorsque, aprs avoir dbattu les conditions,
et malgr l'esprit de conciliation que les patrons, dans leur propre
intrt, apportent toujours dans ces sortes d'affaires, on leur dit:
Mais, aprs tout, comme vous ne nous donnez pas tout ce que nous
vous demandons, nous allons nous retirer, et nous allons, _par notre
influence, par des influences qui sont bien connues et qui tiennent
 l'identit d'intrt et  la camaraderie_, nous allons dterminer
tous les autres ouvriers des autres ateliers  se mettre en chmage.

Aprs cette lecture, je me demande o est le dlit;--car dans cette
Assemble, il ne peut y avoir, ce me semble, sur une pareille
question, ce qu'on appelle majorit ou minorit systmatique. Ce que
nous voulons tous, c'est rprimer des dlits; ce que nous cherchons
tous, c'est de ne pas introduire dans le Code pnal des dlits
fictifs, imaginaires, pour avoir le plaisir de les punir.

Je me demande o est le dlit. Est-il dans la coalition,--dans le
chmage,--dans l'influence  laquelle on fait allusion? On dit:
C'est la coalition elle-mme qui constitue le dlit. J'avoue que je
ne puis admettre cette doctrine, parce que le mot _coalition_ est
synonyme d'association; c'est la mme tymologie, le mme sens. La
coalition, abstraction faite du but qu'elle se propose, des moyens
qu'elle emploie, ne peut tre considre comme un dlit, et M. le
rapporteur le sent lui-mme; car rpondant  M. Morin, qui demandait
si les ouvriers pouvaient dbattre avec les patrons les salaires,
l'honorable M. de Vatimesnil disait: Ils le pourront certainement;
ils pourront se prsenter isolment ou tous ensemble, _nommer des
commissions_. Or, pour nommer des commissions, il faut certainement
s'entendre, se concerter, s'associer; il faut faire une coalition.
 strictement parler, ce n'est donc pas dans le fait mme de la
coalition qu'est le dlit.

Cependant on voudrait l'y mettre, et l'on dit: Il faut qu'il y ait
un commencement d'excution. Mais le commencement d'excution d'une
action innocente peut-il rendre cette action coupable? Je ne le
crois pas. Si une action est mauvaise en elle-mme, il est certain
que la loi ne peut l'atteindre qu'autant qu'il y a un commencement
d'excution. Je dirai mme: C'est le commencement d'excution qui
fait l'existence de l'action. Votre langage, au contraire, revient
 celui-ci: Le regard est un dlit, mais il ne devient un dlit
que lorsqu'on commence  regarder. M. de Vatimesnil reconnat
lui-mme qu'on ne peut pas aller rechercher la pense d'une action
coupable. Or, quand l'action est innocente en elle-mme, et qu'elle
se manifeste par des faits innocents, il est vident que cela
n'incrimine pas et ne peut jamais changer sa nature.

Maintenant, qu'est-ce que l'on entend par ces mots commencement
d'excution?

Une coalition peut se manifester, peut commencer  tre excute
de mille manires diffrentes. Mais non, on ne s'occupe pas de
ces mille manires, on se concentre sur le chmage. En ce cas, si
c'est le chmage qui est ncessairement le commencement d'excution
de la coalition, dites donc que le chmage est, par lui-mme, un
dlit; punissez donc le chmage; dites que le chmage sera puni; que
quiconque aura refus de travailler au taux qui ne lui convient pas
sera puni. Alors votre loi sera sincre.

Mais y a-t-il une conscience qui puisse admettre que le chmage, en
lui-mme, indpendamment des moyens qu'on emploie, est un dlit?
Est-ce qu'un homme n'a pas le droit de refuser de vendre son travail
 un taux qui ne lui convient pas?

On me rpondra: Tout cela est vrai quand il s'agit d'un homme isol,
mais cela n'est pas vrai quand il s'agit d'hommes qui sont associs
entre eux.

Mais, messieurs, une action qui est innocente en soi n'est pas
criminelle parce qu'elle se multiplie par un certain nombre d'hommes.
Lorsqu'une action est mauvaise en elle-mme, je conois que, si cette
action est faite par un certain nombre d'individus, on puisse dire
qu'il y a aggravation; mais quand elle est innocente en elle-mme,
elle ne peut pas devenir coupable parce qu'elle est le fait d'un
grand nombre d'individus. Je ne conois donc pas comment on peut
dire que le chmage est coupable. Si un homme a le droit de dire 
un autre: Je ne veux pas travailler  telle ou telle condition,
deux ou trois mille hommes ont le mme droit; ils ont le droit de
se retirer. C'est l un droit naturel, qui doit tre aussi un droit
lgal.

Cependant on a besoin de jeter un vernis de culpabilit sur le
chmage, et alors comment s'y prend-on? On glisse entre parenthse
ces mots: Comme vous ne nous donnez pas ce que nous vous demandons,
nous allons nous retirer; nous allons, _par des influences qui
sont bien connues_ et qui tiennent  l'identit d'intrt,  la
camaraderie...

Voil donc le dlit; ce sont _les influences bien connues_, ce sont
les violences; les intimidations; c'est l qu'est le dlit; c'est l
que vous devez frapper. Eh bien, c'est l que frappe l'amendement de
l'honorable M. Morin. Comment lui refuseriez-vous vos suffrages?

Mais on nous rapporte une autre suite de raisonnements et on dit ceci:

La coalition porte les deux caractres qui peuvent la faire classer
dans le nombre des dlits; la coalition est blmable en elle, et
ensuite elle produit des consquences funestes, funestes pour
l'ouvrier, funestes pour le patron, funestes pour la socit tout
entire.

D'abord, que la coalition soit blmable, c'est prcisment le point
sur lequel on n'est pas d'accord, _quod erat demonstrandum_, c'est
ce qu'il faut prouver; elle est blmable selon le but qu'elle se
propose et surtout selon les moyens qu'elle emploie. Si la coalition
se borne  la force d'inertie,  la passivet, si les ouvriers se
sont concerts, se sont entendus et qu'ils disent: Nous ne voulons
pas vendre notre marchandise, qui est du travail,  tel prix, nous
en voulons tel autre, et si vous refusez, nous allons rentrer dans
nos foyers ou chercher de l'ouvrage ailleurs,--il me semble qu'il est
impossible de dire que ce soit l une action blmable.

Mais vous prtendez qu'elle est funeste. Ici, malgr tout le respect
que je professe pour le talent de M. le rapporteur, je crois qu'il
est entr dans un ordre de raisonnements au moins fort confus. Il
dit: Le chmage est nuisible au patron, car c'est une chose fcheuse
pour le patron qu'un ou plusieurs ouvriers se retirent. Cela nuit 
son industrie, de manire que l'ouvrier porte atteinte  la libert
du patron, et par suite  l'art. 13 de la Constitution.

En vrit, c'est l un renversement complet d'ides.

Quoi! je suis en face d'un patron, nous dbattons le prix, celui
qu'il m'offre ne me convient pas, je ne commets aucune violence,
je me retire,--et vous dites que c'est moi qui porte atteinte 
la libert du patron, parce que je nuis  son industrie! Faites
attention que ce que vous proclamez n'est pas autre chose que
l'esclavage. Car qu'est-ce qu'un esclave, si ce n'est l'homme forc,
par la loi, de travailler  des conditions qu'il repousse? (_
gauche._ Trs-bien!)

Vous demandez que la loi intervienne parce que c'est moi qui viole
la proprit du patron; ne voyez-vous pas, au contraire, que c'est
le patron qui viole la mienne? S'il fait intervenir la loi pour que
sa volont me soit impose, o est la libert, o est l'galit? (_
gauche._ Trs-bien!)

Ne dites pas que je tronque votre raisonnement, car il est tout
entier dans le rapport et dans votre discours.

Vous dites ensuite que les ouvriers, quand ils se coalisent, se font
du tort  eux-mmes, et vous partez de l pour dire que la loi doit
empcher le chmage. Je suis d'accord avec vous que, dans la plupart
des cas, les ouvriers se nuisent  eux-mmes. Mais c'est prcisment
pour cela que je voudrais qu'ils fussent libres, parce que la libert
leur apprendrait qu'ils se nuisent  eux-mmes; et vous, vous en
tirez cette consquence, qu'il faut que la loi intervienne et les
attache  l'atelier.

Mais vous faites entrer la loi dans une voie bien large et bien
dangereuse.

Tous les jours, vous accusez les socialistes de vouloir faire
intervenir la loi en toutes choses, de vouloir effacer la
responsabilit personnelle.

Tous les jours, vous vous plaignez de ce que, partout o il y a un
mal, une souffrance, une douleur, l'homme invoque sans cesse la loi
et l'tat.

Quant  moi, je ne veux pas que, parce qu'un homme chme et que par
cela mme il dvore une partie de ses conomies, la loi puisse lui
dire: Tu travailleras dans cet atelier, quoiqu'on ne t'accorde pas
le prix que tu demandes. Je n'admets pas cette thorie.

Enfin vous dites qu'il nuit  la socit tout entire.

Il n'y a pas de doute qu'il nuit  la socit; mais c'est le mme
raisonnement; un homme juge qu'en cessant de travailler il obtiendra
un meilleur taux de salaire dans huit ou dix jours; sans doute c'est
une dperdition de travail pour la socit, mais que voulez-vous
faire? Voulez-vous que la loi remdie  tout? C'est impossible; il
faudrait alors dire qu'un marchand qui attend, pour vendre son caf,
son sucre, de meilleurs temps, nuit  la socit; il faudrait donc
invoquer toujours la loi, toujours l'tat!

On avait fait contre le projet de la commission une objection qu'il
me semble qu'on a traite bien lgrement, trop lgrement, car
elle est fort-srieuse. On avait dit: De quoi s'agit-il? Il y a des
patrons d'un ct, des ouvriers de l'autre; il s'agit de rglement de
salaires. videmment, ce qu'il faut dsirer, le salaire se rglant
par le jeu naturel de l'offre et de la demande, c'est que la demande
et l'offre soient aussi libres, ou, si vous voulez, aussi contraintes
l'une que l'autre. Pour cela, il n'y a que deux moyens: il faut, ou
laisser les coalitions parfaitement libres, ou les supprimer tout 
fait.

On vous objecte,--et vous avouez--qu'il est tout  fait impossible
 votre loi de tenir la balance quitable; que les coalitions
d'ouvriers, se faisant toujours sur une trs grande chelle et en
plein jour, sont bien plus faciles  saisir que les coalitions de
patrons.

Vous avouez la difficult; mais vous ajoutez aussitt: La loi ne
s'arrte pas  ces dtails.--Je rponds qu'elle doit s'y arrter. Si
la loi ne peut rprimer un prtendu dlit qu'en commettant envers
toute une classe de citoyens la plus criante et la plus norme des
injustices, elle doit s'arrter. Il y a mille cas analogues o la loi
s'arrte.

Vous avouez vous-mme que, sous l'empire de votre lgislation,
l'offre et la demande ne sont plus  deux de jeu, puisque la
coalition des patrons ne peut pas tre saisie; et c'est vident:
deux, trois patrons, djeunent ensemble, font une coalition, personne
n'en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu'elle
se fait au grand jour.

Puisque les uns chappent  votre loi, et que les autres n'y
chappent pas, elle a pour rsultat ncessaire de peser sur l'offre
et de ne pas peser sur la demande, d'altrer, au moins en tant
qu'elle agit, le taux naturel des salaires, et cela d'une manire
systmatique et permanente. C'est ce que je ne puis pas approuver.
Je dis que, puisque vous ne pouvez pas faire une loi galement
applicable  tous les intrts qui sont en prsence, puisque vous ne
pouvez leur donner l'galit, laissez-leur la libert, qui comprend
en mme temps l'galit.

Mais si l'galit n'a pas pu tre atteinte comme rsultat dans le
projet de la commission, l'est-elle au moins sur le papier? Oui,
je crois que la commission, et j'en suis certain, a fait de grands
efforts pour atteindre au moins l'galit apparente. Cependant elle
n'y a pas encore russi, et, pour s'en convaincre, il suffit de
comparer l'art. 414  l'art. 415, celui qui concerne les patrons
 celui qui concerne les ouvriers. Le premier est excessivement
simple; on ne peut s'y tromper; la justice quand elle poursuivra,--le
dlinquant quand il se dfendra,--sauront parfaitement  quoi s'en
tenir.

Sera punie... 1 toute coalition entre ceux qui font travailler les
ouvriers, tendant  _forcer_ l'abaissement des salaires, s'il y a eu
tentative ou commencement d'excution.

J'appelle votre attention sur le mot _forcer_, qui ouvre une grande
latitude  la dfense des patrons: il est vrai, diront-ils, que
nous nous sommes runis deux ou trois; nous avons pris des mesures
pour produire la baisse des salaires mais nous n'avons pas essay
de _forcer_.--C'est un mot trs-important qui ne se trouve pas dans
l'article suivant.

En effet, l'article suivant est extrmement lastique; il ne comprend
pas un seul fait, il en comprend un trs-grand nombre.

Toute coalition d'ouvriers pour faire cesser en mme temps les
travaux, pour interdire le travail dans les ateliers, pour empcher
de s'y rendre avant ou aprs certaines heures, et, en gnral, pour
suspendre, empcher, enchrir les travaux (il n'y a pas _forcer_),
s'il y a tentative ou commencement d'excution, etc.

Et si l'on disait que j'pilogue sur le mot _forcer_, j'appellerais
l'attention de la commission sur l'importance qu'elle a donne
elle-mme  ce mot. (Bruit.)

_Un membre  gauche._ La droite n'accorde pas le silence. Quand on
dit de bonnes choses, on interrompt toujours. Racontez une histoire,
on vous coutera.

M. FRDRIC BASTIAT. Dans le dsir d'arriver, au moins sur le
papier, puisque c'est impossible en fait,  une certaine galit, la
commission avait deux voies  prendre relativement aux expressions
_injustement_ et _abusivement_ que contient l'art. 414.

Il fallait videmment ou supprimer, dans l'art. 414, ces mots
qui ouvraient une voie trs-large  la dfense des patrons, ou
l'introduire dans l'art. 415 pour ouvrir la mme porte aux ouvriers.
La commission a prfr la suppression des mots _injustement_
et _abusivement_. Sur quoi s'est-elle fonde? Elle s'est fonde
prcisment sur ce que, immdiatement aprs ces mots, venait le mot
_forcer_, et ce mot, soulign cinq fois dans une seule page de son
rapport, prouve qu'elle y attache une grande importance. Mais elle
s'en est exprime trs-catgoriquement; elle a dit:

Quand un concert de mesures contraires aux lois a t tabli
pour _forcer_ l'abaissement des salaires, il est impossible de le
justifier. Un tel fait est ncessairement _injuste_ et _abusif_;
car _forcer_ l'abaissement des salaires, c'est produire, par un
pacte aussi illicite que contraire  l'humanit, un abaissement de
salaires qui ne serait pas rsult des circonstances industrielles
et de la libre concurrence; d'o il suit que l'emploi de ces mots
_injustement_ et _abusivement_ choque le bon sens.

Ainsi, comment a-t-on justifi l'limination qu'on a faite des mots
_injustement_ et _abusivement_? On a dit: C'est un plonasme; le mot
_forcer_ remplace tout cela.

Mais, messieurs, quand il s'est agi des ouvriers, on n'a plus mis
le mot _forcer_, et ds lors les ouvriers n'ont plus la mme chance
de dfense; on a mis seulement qu'ils ne pourraient _enchrir_
les salaires, non plus en _forcer injustement ou abusivement_
l'lvation, mais les _enchrir_ seulement. Il y a encore l, au
moins dans la rdaction, un vice, une ingalit qui vient s'enter sur
l'ingalit bien plus grave dont j'ai parl tout  l'heure.

Tel est, messieurs, le systme de la commission, systme qui, selon
moi, est vicieux de tout point, vicieux thoriquement, et vicieux
pratiquement, systme qui nous laisse dans une incertitude complte
sur ce que c'est que le dlit. Est-ce la coalition, est-ce le
chmage, est-ce l'abus, est-ce la force? On n'en sait rien. Je dfie
qui que ce soit, l'esprit le plus logique, de voir o commence et
o finit l'impunit. Vous me dites: La coalition est un dlit.
Cependant vous pouvez nommer une commission.--Mais je ne suis pas
sr de pouvoir nommer une commission et envoyer des dlgus, quand
votre rapport est plein de considrations, desquelles il rsulte que
la coalition est l'essence mme du dlit.

Je dis ensuite que, pratiquement, votre loi est pleine d'ingalits;
elle ne s'applique pas exactement et proportionnellement aux deux
partis dont vous voulez faire cesser l'antagonisme. Singulire
manire de faire cesser l'antagonisme entre deux partis, que de les
traiter d'une manire ingale!

Quant au systme de M. Morin, je ne m'y arrterai pas longtemps;
il est parfaitement clair, parfaitement lucide; il repose sur un
principe inbranlable et admis par tout le monde: libert dans
l'usage et rpression dans l'abus. Il n'y a pas d'intelligence
quelconque qui ne donne son adhsion  un pareil principe.

Demandez au premier venu,  qui vous voudrez, si la loi est injuste,
partiale lorsqu'elle se contente de rprimer l'intimidation, la
violence? Tout le monde vous dira: Ce sont l de vrais dlits.
D'ailleurs, les lois sont faites pour les ignorants comme pour
les savants. Il faut que la dfinition d'un dlit saisisse les
intelligences, il faut que la conscience y donne son assentiment;
il faut qu'en lisant la loi on dise: En effet, c'est un dlit.
Vous parlez du respect des lois; c'est l une partie constitutive
du respect des lois. Comment voulez-vous qu'on respecte une loi
inintelligente et inintelligible? Cela est impossible. (Approbation 
gauche.)

Ce qui se passe ici, messieurs, me semble tirer quelque importance
de l'analogie parfaite avec ce qui s'est pass dans un autre pays,
dont a parl hier M. de Vatimesnil, l'Angleterre, qui a une si grande
exprience en matire de coalitions, de luttes, de difficults de
cette nature. Je crois que cette exprience vaut la peine d'tre
consulte et apporte  cette tribune.

On vous a parl des nombreuses et formidables coalitions qui s'y sont
manifestes depuis l'abrogation de la loi ou des lois; mais on ne
vous a rien dit de celles qui avaient eu lieu auparavant. C'est ce
dont il fallait parler aussi; car, pour juger les deux systmes, il
faut les comparer.

Avant 1824, l'Angleterre avait t dsole par des coalitions si
nombreuses, si terribles, si nergiques, qu'on avait oppos  ce
flau trente-sept statuts dans un pays o, comme vous le savez,
l'antiquit fait, pour ainsi dire, partie de la loi, o l'on respecte
des lois mme absurdes, uniquement parce qu'elles sont anciennes.
Il faut que ce pays ait t bien travaill, bien tourment par le
mal pour qu'il se soit dcid  faire, coup sur coup, et dans un
court espace de temps, trente-sept statuts, tous plus nergiques
les uns que les autres. Eh bien! qu'est-il arriv? On n'en est pas
venu  bout; le mal allait toujours s'aggravant. Un beau jour on
s'est dit: Nous avons essay bien des systmes, trente-sept statuts
ont t faits; essayons si nous pourrons russir par un moyen bien
simple, la justice et la libert.--Je voudrais que l'on appliqut ce
raisonnement dans bien des questions, et l'on trouverait que leur
solution n'est pas si difficile qu'on le pense; mais enfin, cette
fois, on a fait et appliqu ce raisonnement en Angleterre.

Donc, en 1824, une loi intervint sur la proposition de M. Hume,
proposition qui ressemblait tout  fait  celle de MM. Doutre,
Greppo, Benot et Fond: c'tait l'abrogation complte, totale, de ce
qui avait exist jusqu'alors. La justice, en Angleterre, se trouva
alors dsarme en face des coalitions, mme contre la violence,
l'intimidation et les menaces, faits qui cependant viennent aggraver
la coalition.  ces faits-l on ne pouvait appliquer que les lois
relatives aux menaces, aux rixes accidentelles qui ont lieu dans
les rues; de sorte que, l'anne d'aprs, en 1825, le ministre de la
justice vint demander une loi spciale qui laisserait la libert
complte aux coalitions, mais qui aggraverait la peine applique aux
violences ordinaires; le systme de la loi de 1825 est l tout entier.

L'art. 3 porte: Sera puni d'un emprisonnement et d'une amende,
etc..., quiconque par intimidation, menaces ou violences, aura...,
etc.

Les mots _intimidation_, _menaces_ et _violences_ reviennent  chaque
phrase. Le mot coalition n'est pas mme mentionn.

Et puis viennent deux autres articles extrmement remarquables, que
l'on n'admettrait pas probablement en France, parce qu'ils sont
virtuellement renferms dans cette maxime: Ce que la loi ne dfend
pas est permis.

Il y est dit: Ne seront pas passibles de cette peine ceux qui se
seront runis, ceux qui se seront coaliss et auront cherch 
influer sur le taux des salaires, ceux qui seront entrs dans des
conventions verbales ou crites, etc...

Enfin, la libert la plus large et la plus complte y est
expressment accorde.

Je dis qu'il y a de l'analogie dans la situation, car ce que vous
propose la commission, c'est l'ancien systme anglais, celui des
statuts. La proposition de M. Doutre et de ses collgues, c'est la
proposition de M. Hume qui abolit tout, et qui ne laissait aucune
aggravation pour les violences qui taient concertes, quoique l'on
ne puisse mconnatre que les violences mdites par un certain
nombre d'hommes offrent plus de dangers que la violence individuelle
commise dans la rue. Enfin la proposition de l'honorable M. Morin
rpond parfaitement  celle qui a amen en Angleterre la loi
dfinitive de 1825.

Maintenant on vous dit: Depuis 1825, l'Angleterre ne se trouve pas
bien de ce systme.--Elle ne s'en trouve pas bien! Mais je trouve,
moi, que vous vous prononcez sur cette question sans l'avoir assez
approfondie. J'ai parcouru l'Angleterre plusieurs fois, j'ai
interrog sur cette question un grand nombre de manufacturiers. Eh
bien, je puis affirmer que jamais je n'ai rencontr une personne
qui ne s'en applaudt et qui ne ft trs-satisfaite de ce que
l'Angleterre, en cette circonstance, a os regarder la libert
en face. Et c'est peut-tre  cause de cela que, plus tard, dans
beaucoup d'autres questions, elle a os encore regarder la libert en
face.

Vous citez la coalition de 1832, qui, en effet, fut une coalition
formidable; mais il faut bien prendre garde et ne pas prsenter les
faits isolment. Cette anne-l, il y avait disette, le bl valait
95 schellings le quarter; il y avait famine, et cette famine a dur
plusieurs annes...

M. DE VATIMESNIL, _rapporteur_. J'ai cit la coalition de 1842.

M. BASTIAT. Il y a eu une famine en 1832 et une autre plus forte en
1842.

M. LE RAPPORTEUR. J'ai parl de la coalition de 1842.

M. BASTIAT. Mon argumentation s'applique avec plus de force encore
 l'anne 1842. Dans ces temps de disette, qu'arrive-t-il? C'est
que les revenus de presque toute la population servent  acheter
les objets ncessaires  leur subsistance. On n'achte pas d'objets
manufacturs, les ateliers chment, on est oblig de renvoyer
beaucoup d'ouvriers; il y a concurrence de bras, et les salaires
baissent.

Eh bien, lorsque, dans les salaires, une grande baisse se manifeste,
et que cela se combine avec une famine pouvantable, il n'est pas
tonnant que, dans un pays de libert complte, des coalitions se
forment.

C'est ce qui a lieu en Angleterre. Est-ce qu'on a chang de loi pour
cela? Pas du tout.

On a vu les causes de ces coalitions, mais on les a braves. On a
puni les menaces, les violences, partout o elles se manifestaient,
mais on n'a pas fait autre chose.

On vous a prsent un tableau effrayant de ces associations, et on a
dit qu'elles tendaient  devenir politiques.

Messieurs,  l'poque dont je parle, il s'agitait une grande question
en Angleterre, et cette question tait envenime encore par les
circonstances, par la disette; il y avait lutte entre la population
industrielle et les propritaires, c'est--dire l'aristocratie qui
voulait vendre le bl le plus cher possible, et qui, pour cela,
prohibait les bls trangers. Qu'est-il arriv? Ces unions, qu'on
appelait hier plaisamment _trade-unions_, ces unions, qui jouissaient
de la libert de coalition, voyant que tous les efforts faits par
leur coalition n'taient pas parvenus  faire lever le taux des
salaires...

_Une voix._ C'est ce qui est mauvais.

M. BASTIAT. Vous dites que c'est un mal; je dis, au contraire, que
c'est un grand bien. Les ouvriers se sont aperus que le taux des
salaires ne dpendait pas des patrons, mais d'autres lois sociales,
et ils se dirent: Pourquoi nos salaires ne se sont-ils pas levs?
La raison en est simple: c'est parce qu'il nous est dfendu de
travailler pour l'tranger, ou du moins de recevoir en payement
du bl tranger. C'est donc  tort que nous nous en prenons  nos
patrons; il faut nous en prendre  cette classe aristocratique
qui non-seulement possde le sol, mais encore qui fait la loi, et
nous n'aurons d'influence sur les salaires que lorsque nous aurons
reconquis nos droits politiques.

_ gauche._ Trs-bien! trs-bien!

M. BASTIAT. En vrit, messieurs, trouver quelque chose
d'extraordinaire dans cette conduite si simple et si naturelle
des ouvriers anglais, c'est presque apporter  cette tribune
une protestation contre le suffrage universel en France. (Nouvel
assentiment  gauche.)

Il rsulte de l que les ouvriers anglais ont appris une grande
leon par la libert; ils ont appris qu'il ne dpendait pas de leurs
patrons d'lever ou d'abaisser le taux des salaires; et aujourd'hui
l'Angleterre vient de traverser deux ou trois annes trs-difficiles
par suite de la pourriture des pommes de terre, du manque de rcolte,
de la manie des chemins de fer, et par suite aussi des rvolutions
qui ont dsol l'Europe et ferm les dbouchs  ses produits
industriels; jamais elle n'avait pass par des crises semblables.
Cependant il n'y a pas eu un fait de coalition rprhensible et pas
un seul fait de violence; les ouvriers y ont renonc par suite de
leur exprience; c'est l un exemple  apporter et  mditer dans
notre pays. (Approbation  gauche.)

Enfin il y a une considration qui me frappe et qui est plus
importante que tout cela. Vous voulez le respect des lois, et vous
avez bien raison; mais il ne faut pas oblitrer le sens de la justice
chez les hommes.

Voil deux systmes en prsence, celui de la commission et celui de
M. Morin.

Figurez-vous qu'alternativement, en vertu de l'un et de l'autre
systme, on traduise des ouvriers en justice. Eh bien! voil des
ouvriers traduits en justice en vertu de la loi actuelle sur les
coalitions; ils ne savent mme pas ce qu'on leur demande; ils
ont cru qu'ils avaient le droit, jusqu' un certain point, de se
coaliser, de se concerter, et vous le reconnaissez vous-mmes dans
une certaine mesure. Ils disent: Nous avons mang notre pcule, nous
sommes ruins; ce n'est pas notre faute, c'est celle de la socit
qui nous tourmente, de patrons qui nous vexent, de la justice qui
nous poursuit. Ils se prsentent devant les tribunaux l'irritation
dans le coeur, ils se posent en victimes, et non-seulement ils
rsistent, mais ceux qui ne sont pas poursuivis sympathisent avec
eux; la jeunesse, toujours si ardente, les publicistes se mettent de
leur ct. Croyez-vous que ce soit l une position bien belle, bien
favorable pour la justice du pays?

Au contraire, poursuivez des ouvriers en vertu du systme de M.
Morin; qu'ils soient traduits devant la justice; que le procureur
de la Rpublique dise: Nous ne vous poursuivons pas parce que vous
vous tes coaliss, vous tiez parfaitement libres. Vous avez demand
une augmentation de salaires, nous n'avons rien dit; vous vous tes
concerts, nous n'avons rien dit; vous avez voulu le chmage, nous
n'avons rien dit; vous avez cherch  agir par la persuasion sur vos
camarades, nous n'avons rien dit. Mais vous avez employ les armes,
la violence, la menace; nous vous avons traduits devant les tribunaux.

L'ouvrier que vous poursuivrez ainsi courbera la tte, parce qu'il
aura le sentiment de son tort, et qu'il reconnatra que la justice de
son pays a t impartiale et juste. (Trs-bien!)

Je terminerai, messieurs, par une autre considration, et c'est
celle-ci:

Selon moi, il y a une foule de questions agites maintenant parmi
les classes ouvrires, et au sujet desquelles, dans mon opinion
trs-intime et trs-profonde, les ouvriers s'garent; et j'appelle
votre attention sur ce point: toujours lorsqu'une rvolution clate
dans un pays o il y a plusieurs classes chelonnes, superposes et
o la premire classe s'tait attribu certains privilges, c'est la
seconde qui arrive; elle avait invoqu naturellement le sentiment
du droit et de la justice pour se faire aider par les autres. La
rvolution se fait; la seconde classe arrive. Elle ne tarde pas
le plus souvent  se constituer aussi des privilges. Ainsi de la
troisime, ainsi de la quatrime. Tout cela est odieux, mais c'est
toujours possible, tant qu'il y a en bas une classe qui peut faire
les frais de ces privilges qu'on se dispute.

Mais il est arriv ceci, qu' la rvolution de Fvrier, c'est
la nation tout entire, le peuple tout entier, dans toutes les
profondeurs de ses masses, qui est arriv, ou qui peut arriver, par
l'lection, par le suffrage universel,  se gouverner lui-mme. Et
alors, par un esprit d'imitation que je dplore, mais qui me semble
assez naturel, il a pens qu'il pourrait gurir ses souffrances en
se constituant aussi des privilges, car je regarde le _droit au
crdit_, le _droit au travail_ et bien d'autres prtentions, comme de
vritables privilges. (Mouvement.)

Et en effet, messieurs, ils pourraient lui tre accords, si
au-dessous de lui, ou  sa porte, il y avait une autre classe encore
plus nombreuse, trois cents millions de Chinois, par exemple, qui
pussent en faire les frais. (Rires d'assentiment.) Or cela n'existe
pas; c'est pourquoi chacun des privilges, les hommes du peuple se
les payeraient les uns aux autres, sans profit possible pour eux, au
moyen d'un appareil compliqu et en subissant, au contraire, toute la
dperdition cause par l'appareil.

Eh bien! l'Assemble lgislative pourra tre appele  lutter contre
ces prtentions, qu'il ne faut pas traiter trop lgrement, parce
que, malgr tout, elles sont sincres. Vous serez obligs de lutter.
Comment lutteriez-vous avec avantage si vous refoulez la classe
ouvrire lorsqu'elle ne demande rien que de raisonnable; lorsqu'elle
demande purement et simplement justice et libert? Je crois que vous
acquerrez une grande force en donnant ici une preuve d'impartialit;
vous serez mieux couts, vous serez regards comme le tuteur de
toutes les classes et particulirement de cette classe, si vous
vous montrez compltement impartial et juste envers elle. (Vive
approbation  gauche.)

En rsum, je repousse le projet de la commission, parce qu'il n'est
qu'un Expdient, et que le caractre de tout expdient, c'est la
faiblesse et l'injustice. J'appuie la proposition de M. Morin, parce
qu'elle se fonde sur un Principe; et il n'y a que les principes
qui aient la puissance de satisfaire les esprits, d'entraner les
coeurs, et de se mettre  l'unisson des consciences. On nous a dit:
Voulez-vous donc proclamer la libert par un amour platonique de
la libert? Pour ce qui me regarde, je rponds: Oui. La libert
peut rserver aux nations quelques preuves, mais elle seule les
claire, les lve et les moralise. Hors de la libert, il n'y a
qu'Oppression, et, sachez-le bien, amis de l'ordre, le temps n'est
plus, s'il a jamais exist, o l'on puisse fonder sur l'Oppression
l'union des classes, le respect des lois, la scurit des intrts et
la tranquillit des peuples.




RFLEXIONS

SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX[79].

[Note 79:  l'Assemble lgislative, dans la sance du 1er avril
1850, pendant la discussion du budget de l'instruction publique,
M. Mortimer-Ternaux, reprsentant du peuple, proposa, par voie
d'amendement, une diminution de 300,000 francs sur la dpense des
lyces et des collges, tablissements frquents par les enfants de
la classe moyenne.

Sur cette question, les reprsentants de l'extrme gauche votrent
avec l'extrme droite. L'amendement mis aux voix fut rejet par une
faible majorit.

Ds le lendemain, Bastiat publia, sur ce vote, dans une feuille
quotidienne, l'opinion que nous reproduisons.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Aux Dmocrates.

Non, je ne me trompe pas; je sens battre dans ma poitrine un coeur
dmocratique. Comment donc se fait-il que je me trouve si souvent
en opposition avec ces hommes qui se proclament les reprsentants
exclusifs de la Dmocratie?

Il faut pourtant s'entendre. Ce mot a-t-il deux significations
opposes?

Il me semble,  moi, qu'il y a un enchanement entre cette aspiration
qui pousse tous les hommes vers leur perfectionnement matriel,
intellectuel et moral, et les facults dont ils ont t dous pouf
raliser cette aspiration.

Ds lors, je voudrais que chaque homme et, sous sa responsabilit,
la libre disposition, administration et contrle de sa propre
personne, de ses actes, de sa famille, de ses transactions, de ses
associations, de son intelligence, de ses facults, de son travail,
de son capital et de sa proprit.

C'est de cette manire qu'aux tats-Unis on entend la libert, la
dmocratie. Chaque citoyen veille avec un soin jaloux  rester matre
de lui-mme. C'est par l que le pauvre espre sortir de la pauvret;
c'est par l que le riche espre conserver la richesse.

Et, en effet, nous voyons qu'en trs-peu de temps ce rgime a fait
parvenir les Amricains  un degr d'nergie, de scurit, de
richesse et d'galit dont les annales du genre humain n'offrent
aucun autre exemple.

Cependant, l, comme partout, il y a des hommes qui ne se feraient
pas scrupule de porter atteinte, pour leur avantage personnel,  la
libert et  la proprit de leurs concitoyens.

C'est pourquoi la LOI intervient, sous la sanction de la Force
commune, pour prvenir et rprimer ce penchant dsordonn.

Chacun concourt, en proportion de sa fortune, au maintien de cette
Force. Ce n'est pas l, comme on l'a dit, _sacrifier une partie de
sa libert pour conserver l'autre_. C'est, au contraire, le moyen le
plus simple, le plus juste, le plus efficace et le plus conomique de
garantir la libert de tous.

Et un des problmes les plus difficiles de la politique, c'est de
mettre les dpositaires de cette Force commune hors d'tat de faire
eux-mmes ce qu'ils sont chargs d'empcher.

Les Dmocrates franais,  ce qu'il parat, voient les choses sous un
jour tout diffrent.

Sans doute, comme les Dmocrates amricains, ils condamnent,
repoussent et fltrissent la Spoliation que les citoyens seraient
tents d'exercer de leur chef, les uns  l'gard des autres,--toute
atteinte porte  la proprit, au travail,  la libert par un
individu au prjudice d'un autre individu.

Mais cette Spoliation, qu'ils repoussent entre individus, ils la
regardent comme un moyen d'galisation; et en consquence ils la
confient  la _Loi_,  la _Force commune_, que je croyais institues
pour l'empcher.

Ainsi, pendant que les Dmocrates amricains, aprs avoir charg
la Force commune de chtier la Spoliation individuelle, sont
trs-proccups de la crainte que cette Force ne devienne elle-mme
spoliatrice, faire de cette Force un instrument de Spoliation, parat
tre le fond mme et l'me du systme des Dmocrates franais.

 ce systme, ils donnent les grands noms d'organisation,
association, fraternit, solidarit. Par l, ils tent tout scrupule
aux apptits les plus brutaux.

Pierre est pauvre, Mondor est riche; ne sont-ils pas frres? ne
sont-ils pas solidaires? ne faut-il pas les associer, les organiser?
Donc, qu'ils partagent, et tout sera pour le mieux. Il est vrai
que Pierre ne doit pas prendre  Mondor, ce serait inique. Mais
nous ferons des Lois, nous crerons des Forces qui se chargeront de
l'opration. Ainsi la rsistance de Mondor deviendra factieuse, et la
conscience de Pierre pourra tre tranquille.

Dans le cours de cette lgislature, il s'est prsent des occasions
o la Spoliation se montre sous un aspect spcialement hideux. C'est
celle que la Loi met en oeuvre au profit du riche et au dtriment du
pauvre.

Eh bien! mme dans ce cas, on voit la Montagne battre des mains. Ne
serait-ce pas qu'elle veut, avant tout, s'assurer le principe? Une
fois qu'avec l'appui de la majorit, la Spoliation lgale du pauvre
au profit du riche sera systmatise, comment repousser la Spoliation
lgale du riche au profit du pauvre?

Malheureux pays, o les Forces sacres qui devaient tre institues
pour maintenir chacun dans son droit sont dtournes  accomplir
elles-mmes la violation des droits!

Nous avons vu hier  l'Assemble lgislative une scne de cette
abominable et funeste comdie, qu'on pourrait bien appeler, la
_comdie des dupes_.

Voici de quoi il s'agissait:

Tous les ans, 300,000 enfants arrivent  l'ge de 12 ans. Sur ces
300,000 enfants, 10,000 peut-tre entrent dans les collges et lyces
de l'tat. Leurs parents sont-ils tous riches? Je n'en sais rien.
Mais ce qu'on peut affirmer de la manire la plus certaine, c'est
qu'ils sont les plus riches de la nation.

Naturellement, ils devraient payer les frais de nourriture,
d'instruction et d'entretien de leurs enfants. Mais ils trouvent
que c'est fort cher. En consquence, ils ont demand et obtenu que
la Loi, par l'impt des boissons et du sel, prt de l'argent aux
millions de parents pauvres, pour ledit argent leur tre distribu,
 eux parents riches,  titre de gratification, encouragement,
indemnit, subvention, etc., etc.

M. Mortimer-Ternaux a demand la cessation d'une pareille
monstruosit, mais il a chou dans ses efforts. L'extrme droite
trouve trs-doux de faire payer par les pauvres l'ducation des
enfants riches, et l'extrme gauche trouve trs-politique de saisir
une telle occasion de faire passer et sanctionner le systme de la
Spoliation lgale.

Sur quoi je me demande: O allons-nous? Il faut que l'Assemble se
dirige par quelque principe; il faut qu'elle s'attache  la justice
partout et pour tous, ou bien qu'elle se jette dans le systme de
la Spoliation lgale et rciproque, jusqu' parfaite galisation de
toutes les conditions, c'est--dire dans le communisme.

Hier, elle a dclar que les pauvres payeraient des impts pour
soulager les riches. De quel front repoussera-t-elle les impts qu'on
lui proposera bientt de frapper sur les riches pour soulager les
pauvres?

Pour moi, je ne puis oublier que, lorsque je me suis prsent devant
les lecteurs, je leur ai dit:

Approuveriez-vous un systme de gouvernement qui consisterait en
ceci: Vous auriez la responsabilit de votre propre existence.
Vous demanderiez  votre travail,  vos efforts,  votre nergie,
les moyens de vous nourrir, de vous vtir, de vous loger, de vous
clairer, d'arriver  l'aisance, au bien-tre, peut-tre  la
fortune. Le gouvernement ne s'occuperait de vous que pour vous
garantir contre tout trouble, contre toute agression injuste.
D'un autre ct, il ne vous demanderait que le trs-modique impt
indispensable pour accomplir cette tche.

Et tous de s'crier: Nous ne lui demandons pas autre chose.

Et maintenant, quelle serait ma position si j'avais  me prsenter
de nouveau devant ces pauvres laboureurs, ces honntes artisans, ces
braves ouvriers, pour leur dire:

Vous payez plus d'impts que vous ne vous y attendiez. Vous avez
moins de libert que vous ne l'espriez. C'est un peu de ma faute,
car je me suis cart du systme de gouvernement en vue duquel vous
m'aviez nomm, et, le 1er avril, j'ai vot un surcrot d'impt sur
le sel et les boissons, afin de venir en aide au petit nombre de nos
compatriotes qui envoient leurs enfants dans les collges de l'tat.

Quoi qu'il arrive, j'espre ne me mettre jamais dans la triste et
ridicule ncessit de tenir aux hommes qui m'ont investi de leur
confiance un semblable langage.




INCOMPATIBILITS

PARLEMENTAIRES[80].

[Note 80: Cet opuscule, publi en mars 1849, fut rimprim, en 1850,
peu de mois avant la mort de l'auteur. L'opinion qu'il y dveloppe
avait dans son esprit des racines profondes, ainsi qu'on peut le
voir, au tome Ier, par sa _Lettre  M. Larnac_, qui date de 1846, et
de plus, par l'crit de 1830, intitul: _Aux lecteurs du dpartement
des Landes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


CITOYENS REPRSENTANTS,

Je vous conjure de donner quelque attention  cet crit.

--Est-il bon d'exclure de l'Assemble nationale des catgories de
citoyens?

--Est-il bon de faire briller aux yeux des reprsentants les hautes
situations politiques?

Voil les deux questions que j'y traite. La constitution elle-mme
n'en a pas soulev de plus importantes.

Cependant, chose trange, l'une d'elles,--la seconde,--a t dcide
sans discussion.

Le ministre doit-il se recruter dans la Chambre?--L'Angleterre
dit: _Oui_, et s'en trouve mal. L'Amrique dit: _Non_, et s'en
trouve bien.--89 adopta la pense amricaine; 1814 prfra l'ide
anglaise.--Entre de telles autorits, il y a, ce semble, de quoi
balancer. Cependant l'Assemble nationale s'est prononce pour le
systme de la Restauration, import d'Angleterre; et cela, sans dbat.

L'auteur de cet crit avait propos un amendement. Pendant
qu'il montait les degrs de la tribune... la question tait
tranche. Je propose, dit-il...--La Chambre a vot, s'crie M. le
prsident.--Quoi! sans m'admettre ...--La Chambre a vot.--Mais
personne ne s'en est aperu!--Consultez le bureau, la Chambre a vot.

Certes, cette fois, on ne reprochera pas  l'Assemble une lenteur
systmatique!

Que faire? Saisir l'Assemble avant le vote dfinitif. Je le fais par
crit, dans l'espoir que quelque voix plus exerce me viendra en aide.

D'ailleurs, pour l'preuve d'une discussion orale, il faut des
poumons de Stentor s'adressant  des oreilles attentives. Dcidment,
le plus sr est d'crire.

Citoyens reprsentants, en mon me et conscience, je crois que le
titre IV de la Loi lectorale est  refaire. Tel qu'il est, il
organise l'anarchie. Il en est temps encore, ne lguons pas ce flau
au pays.

Les Incompatibilits parlementaires soulvent deux questions
profondment distinctes, quoiqu'on les ait souvent confondues.

--La reprsentation nationale sera-t-elle ouverte ou ferme  ceux
qui suivent la carrire des fonctions publiques?

--La carrire des fonctions publiques sera-t-elle ouverte ou ferme
aux reprsentants?

Ce sont l certainement deux questions diffrentes et qui n'ont
mme entre elles aucun rapport, si bien que la solution de l'une
ne prjuge rien quant  la solution de l'autre. La dputation peut
tre accessible aux fonctionnaires, sans que les fonctions soient
accessibles aux dputs, et rciproquement.

La loi que nous discutons est trs-svre quant  l'admission des
fonctionnaires  la Chambre, trs-tolrante en ce qui concerne
l'admission des reprsentants aux hautes situations politiques.
Dans le premier cas, elle me semble s'tre laisse entraner  un
radicalisme de mauvais aloi. En revanche, dans le second, elle n'est
pas mme prudente.

Je ne dissimule pas que j'arrive, dans cet crit,  des conclusions
tout opposes.

Pour passer des places  la Chambre, pas d'exclusion, mais
prcautions suffisantes.

Pour passer de la Chambre aux places, exclusion absolue.

Respect au suffrage universel! Ceux qu'il fait reprsentants doivent
_tre_ reprsentants, et rester reprsentants. Pas d'exclusion 
l'entre, exclusion absolue  la sortie. Voil le principe. Nous
allons voir qu'il est d'accord avec l'utilit gnrale.


 I. Les lecteurs peuvent-ils se faire reprsenter par des
fonctionnaires?

Je rponds: Oui, sauf  la socit  s'entourer de prcautions
suffisantes.

Ici je rencontre une premire difficult, qui semble opposer d'avance
 tout ce que je pourrai dire une fin de non-recevoir insurmontable.
La constitution elle-mme proclame le principe de l'incompatibilit
entre toute _fonction_ publique rtribue et le mandat de
reprsentant du peuple. Or, comme dit le rapport, il ne s'agit pas
d'luder mais d'appliquer ce principe, dsormais fondamental.

Je demande s'il y a excs de subtilit  se prvaloir du mot
_fonction_ dont se sert la constitution, pour dire: Ce qu'elle
a entendu exclure, ce n'est pas l'homme, ce n'est pas mme le
fonctionnaire, c'est la fonction, c'est le danger qu'elle pourrait
introduire au sein de l'Assemble lgislative. Pourvu donc que la
fonction n'entre pas et reste  la porte, dt-elle tre reprise  la
fin de la lgislature, par le titulaire, le voeu de la constitution
est satisfait.

L'Assemble nationale a interprt ainsi l'article 28 de la
constitution,  l'occasion de l'arme, et, comme je n'arrive  autre
chose qu' tendre cette interprtation  tous les fonctionnaires,
j'ai lieu de croire qu'il me sera permis de ne pas m'arrter  la fin
de non-recevoir que le rapport met sur mon chemin.

Ce que je demande en effet, c'est ceci: Que tout lecteur soit
ligible. Que les collges lectoraux puissent se faire reprsenter
par quiconque a mrit leur confiance. Mais, si le choix des
lecteurs tombe sur un fonctionnaire public, c'est l'homme et non
la fonction qui entre  la Chambre. Le fonctionnaire ne perdra pas
pour cela ses droits antrieurs et ses titres. On n'exigera pas de
lui le sacrifice d'une vritable proprit acquise par de longs et
utiles travaux. La socit n'a que faire d'exigences superflues et
doit se contenter de prcautions suffisantes. Ainsi, le fonctionnaire
sera soustrait  l'influence du pouvoir excutif; il ne pourra
tre promu ou destitu. Il sera mis  l'abri des suggestions de
l'esprance et de la crainte. Il ne pourra exercer ses fonctions ou
en percevoir les moluments. En un mot, il sera reprsentant, ne
sera que reprsentant, pendant toute la dure de son mandat. Sa vie
administrative sera, pour ainsi dire, suspendue et comme absorbe
par sa vie parlementaire. C'est bien l ce qu'on a fait pour les
militaires, grce  la distinction entre le grade et l'emploi. Par
quel motif ne le ferait-on pas pour les magistrats?

Qu'on veuille bien le remarquer: l'_incompatibilit_, prise dans
le sens de l'_exclusion_, est une ide qui dut naturellement se
prsenter et se populariser sous le rgime dchu.

 cette poque, aucune indemnit n'tait accorde aux dputs non
fonctionnaires, mais ils pouvaient se faire de la dputation
un marchepied vers les places lucratives. Au contraire, les
fonctionnaires publics nomms dputs continuaient  recevoir
leurs traitements.  vrai dire, ils taient pays, non comme
fonctionnaires, mais comme dputs, puisqu'ils ne remplissaient pas
leurs fonctions, et que, si le ministre tait mcontent de leurs
votes, il pouvait, en les destituant, leur retirer tout salaire.

Les rsultats d'une telle combinaison devaient tre et furent, en
effet, dplorables. D'un ct, les candidats non fonctionnaires
taient fort rares dans la plupart des arrondissements. Les lecteurs
taient _libres_ de choisir; oui, mais le cercle du choix ne
s'tendait pas au del de cinq  six personnes. La premire condition
de l'ligibilit tait une fortune considrable. Que si un homme,
seulement dans l'aisance, se prsentait, il tait repouss avec
quelque raison, car on le souponnait d'avoir de ces vues ultrieures
que la charte n'interdisait pas.

D'un autre ct, les candidats fonctionnaires pullulaient. C'tait
tout simple. D'abord une indemnit leur tait alloue. Ensuite la
dputation tait pour eux un moyen assur de rapide avancement.

Lorsque l'on considre que la guerre aux portefeuilles, consquence
ncessaire de l'accessibilit des ministres aux dputs (vaste sujet
que je traiterai dans le paragraphe suivant), quand on considre,
dis-je, que la guerre aux portefeuilles suscitait, au sein du
parlement, des coalitions systmatiquement organises pour renverser
le cabinet, que celui-ci ne pouvait rsister qu' l'aide d'une
majorit galement systmatique, compacte, dvoue; il est ais de
comprendre  quoi devait aboutir cette double facilit donne aux
hommes  places, pour devenir dputs, et aux dputs, pour devenir
hommes  places.

Le rsultat devait tre et a t: les services publics convertis en
exploitation; le gouvernement absorbant le domaine de l'activit
prive; la perte de nos liberts, la ruine de nos finances: la
corruption descendant de proche en proche des hautes rgions
parlementaires jusqu'aux dernires couches lectorales.

Dans ces circonstances, il ne faut pas s'tonner si la nation
s'attacha au principe de l'incompatibilit comme  une ancre de
salut. Tout le monde se souvient que le cri de ralliement des
lecteurs honntes tait: Plus de fonctionnaires  la Chambre! Et
le programme des candidats: Je promets de n'accepter ni places, ni
faveurs.

Cependant, la rvolution de Fvrier n'a-t-elle rien chang  cet
ordre de choses, qui expliquait et justifiait le courant de l'opinion
publique?

D'abord, nous avons le suffrage universel, et videmment l'influence
du gouvernement sur les lections sera bien affaiblie, si mme il en
reste quelque vestige.

Ensuite, il n'aura aucun intrt  faire nommer de prfrence des
fonctionnaires compltement soustraits  son action.

En outre, nous avons l'indemnit gale accorde  tous les
reprsentants, circonstance qui,  elle seule, change compltement la
situation.

En effet, nous n'avons plus  redouter, comme autrefois, que les
candidats fassent dfaut aux lections. Il est plus  craindre que la
difficult vienne de l'embarras du choix. Il sera donc impossible que
les fonctionnaires envahissent la Chambre. J'ajoute qu'ils n'y auront
aucun intrt, puisque la dputation ne sera plus pour eux un moyen
de parvenir. Autrefois, le fonctionnaire accueillait une candidature
comme une bonne fortune. Aujourd'hui, il ne pourra l'accepter que
comme un vritable sacrifice, au moins au point de vue de sa carrire.

Des changements aussi profonds dans la situation respective des
deux classes sont de nature, ce me semble,  modifier les ides que
nous nous tions faites de l'_incompatibilit_, sous l'empire de
circonstances toutes diffrentes. Je crois qu'il y a lieu d'envisager
le vrai principe et l'utilit commune, non au flambeau de l'ancienne
charte, mais  celui de la nouvelle constitution.

L'Incompatibilit, en tant que synonyme d'Exclusion, prsente trois
grands inconvnients:

1 C'en est un norme que de restreindre les choix du _suffrage
universel_. Le suffrage universel est un principe aussi jaloux
qu'absolu. Quand une population tout entire aura environn d'estime,
de respect, de confiance, d'admiration, un conseiller de Cour
d'appel, par exemple, quand elle aura foi dans ses lumires et ses
vertus; croyez-vous qu'il sera facile de lui faire comprendre qu'elle
peut confier  qui bon lui semble le soin de corriger sa lgislation,
except  ce digne magistrat?

2 Ce n'est pas une tentative moins exorbitante que celle de
dpouiller du plus beau droit politique, de la plus noble rcompense
de longs et loyaux services, rcompense dcerne par le libre choix
des lecteurs, toute une catgorie de citoyens. On pourrait presque
se demander jusqu' quel point l'Assemble nationale a ce droit.

3 Au point de vue de l'utilit pratique, il saute aux yeux que le
niveau de l'exprience et des lumires doit se trouver bien abaiss
dans une Chambre, renouvelable tous les trois ans, et d'o sont
exclus tous les hommes rompus aux affaires publiques. Quoi! voil une
assemble qui doit s'occuper de marine, et il n'y aura pas un marin!
d'arme, et il n'y aura pas de militaire! de lgislation civile et
criminelle, et il n'y aura pas de magistrat!

Il est vrai que les militaires et les marins sont admis, grce  une
loi trangre  la matire et par des motifs qui ne sont pas pris
du fond de la question. Mais cela mme est un quatrime et grave
inconvnient ajout aux trois autres. Le peuple ne comprendra pas
que, dans l'enceinte o se font les lois, l'pe soit prsente et la
robe absente, parce qu'en 1832 ou 1834 une organisation particulire
fut introduite dans l'arme. Une ingalit si choquante, dira-t-il,
ne devait pas rsulter d'une loi ancienne et tout  fait contingente.
Vous tiez charg de faire une loi lectorale complte, il en valait
bien la peine, et vous ne deviez pas y introduire une inconsquence
monstrueuse,  la faveur d'un article perdu du Code militaire. Mieux
et valu l'Incompatibilit absolue. Elle et eu au moins le prestige
d'un principe.

Quelques mots maintenant sur les prcautions que la socit me
semble avoir le droit de prendre  l'gard des fonctionnaires nomms
reprsentants.

On pourra essayer de me faire tomber dans l'inconsquence et
me dire: Puisque vous n'admettez pas de limites au choix du
suffrage universel, puisque vous ne croyez pas qu'on puisse priver
une catgorie de citoyens de leurs droits politiques, comment
admettez-vous que l'on prenne,  l'gard des uns, des prcautions
plus ou moins restrictives, dont les autres sont affranchis?

Ces prcautions, remarquez-le bien, se bornent  une chose:
assurer, dans l'intrt public, l'indpendance, l'impartialit du
reprsentant; mettre le dput fonctionnaire,  l'gard du pouvoir
excutif, sur le pied de l'galit la plus complte avec le dput
non fonctionnaire. Quand un magistrat accepte le mandat lgislatif,
que la loi du pays lui dise: Votre vie parlementaire commence; tant
qu'elle durera, votre vie judiciaire sera suspendue.--Qu'y a-t-il l
d'exorbitant et de contraire aux principes? Quand la fonction est
interrompue de fait, pourquoi ne le serait-elle pas aussi de droit,
puisque aussi bien c'est l ce qui soustrait le fonctionnaire 
toute pernicieuse influence? Je ne veux pas qu'il puisse tre promu
ou destitu par le pouvoir excutif, parce que, s'il l'tait, ce ne
serait pas pour des actes relatifs  la fonction, qui n'est plus
remplie, mais pour des votes. Or, qui admet que le pouvoir excutif
puisse rcompenser ou punir des votes?--Ces prcautions ne sont pas
arbitraires. Elles n'ont pas pour but de restreindre le choix du
suffrage universel ou les droits politiques d'une classe de citoyens,
mais, au contraire, de les universaliser, puisque, sans elles, il en
faudrait venir  l'incompatibilit absolue.

L'homme qui,  quelque degr que ce soit, fait partie de la
hirarchie gouvernementale, ne doit pas se dissimuler qu'il est,
vis--vis de la socit, et sur un point capital relativement au
sujet qui nous occupe, dans une position fort diffrente de celle des
autres citoyens.

Entre les fonctions publiques et les industries prives, il y a
quelque chose de commun, et quelque chose de diffrent. Ce qu'il
y a de commun, c'est que les unes et les autres satisfont  des
besoins sociaux. Celles-ci nous prservent de la faim, du froid,
des maladies, de l'ignorance; celle-l de la guerre, du dsordre,
de l'injustice, de la violence. C'est toujours des services rendus
contre une rmunration.

Mais voici ce qu'il y a de diffrent. Chacun est libre d'accepter ou
de refuser les services privs, de les recevoir dans la mesure qui
lui convient et d'en dbattre le prix. Je ne puis forcer qui que ce
soit  acheter mes pamphlets,  les lire,  les payer au taux auquel
l'diteur les mettrait, s'il en avait la puissance.

Mais tout ce qui concerne les services publics est rgl d'avance par
la loi. Ce n'est pas moi qui juge ce que j'achterai de _scurit_ et
combien je la payerai. Le fonctionnaire m'en donne tout autant que la
loi lui prescrit de m'en donner, et je le paye pour cela tout autant
que la loi me prescrit de le payer. Mon libre arbitre n'y est pour
rien.

Il est donc bien essentiel de savoir qui fera cette loi.

Comme il est dans la nature de l'homme de vendre le plus possible, la
plus mauvaise marchandise possible, au plus haut prix possible, il
est  croire que nous serions horriblement et chrement administrs,
si ceux qui ont le privilge de vendre les produits gouvernementaux
avaient aussi celui d'en dterminer la quantit, la qualit et le
prix[81].

[Note 81: V. au tome IV, les pages 10 et 11; au tome VI, le chap.
XVII; et, au prsent tome, la page 443 et suiv.

                                               (_Note de l'diteur_.)]

C'est pourquoi, en prsence de cette vaste organisation qu'on appelle
le gouvernement, et qui, comme tous les corps organiss, aspire
incessamment  s'accrotre, la nation, reprsente par ses dputs,
dcide elle-mme sur quels points, dans quelle mesure,  quel prix
elle entend tre gouverne et administre.

Que si, pour rgler ces choses, elle choisit les gouvernants
eux-mmes, il est fort  croire qu'elle sera bientt administre 
merci et misricorde, jusqu' puisement de sa bourse.

Aussi je comprends que les hommes ports vers les moyens extrmes
aient song  dire  la nation: Je te dfends de te faire
reprsenter par des fonctionnaires. C'est l'incompatibilit absolue.

Pour moi, je suis trs-port  tenir  la nation le mme langage,
mais seulement  titre de conseil. Je ne suis pas bien sr d'avoir
le droit de convertir ce conseil en prohibition. Assurment, si le
suffrage universel est laiss libre, cela veut dire qu'il pourra se
tromper. S'ensuit-il que, pour prvenir ses erreurs, nous devions le
dpouiller de sa libert?

Mais ce que nous avons le droit de faire, comme chargs de formuler
une loi lectorale, c'est d'assurer l'indpendance du fonctionnaire
lu reprsentant, de le mettre sur le pied de l'galit avec ses
collgues, de le soustraire aux caprices de ses chefs, et de rgler
sa position, pendant la dure du mandat, en ce qu'elle pourrait avoir
d'antagonique au bien public.

C'est le but de la premire partie de mon amendement.

Il me semble tout concilier.

Il respecte le droit des lecteurs.

Il respecte, dans le fonctionnaire, le droit du citoyen.

Il dtruit cet intrt spcial qui, autrefois, poussait les
fonctionnaires vers la dputation.

Il restreint le nombre de ceux par qui elle sera recherche.

Il assure l'indpendance de ceux par qui elle sera obtenue.

Il laisse entier le droit, tout en anantissant l'abus.

Il lve le niveau de l'exprience et des lumires dans la Chambre.

En un mot, il concilie les principes avec l'utilit.

Mais, si ce n'est pas _avant_ l'lection qu'il faut placer
l'incompatibilit, il faut certainement la placer _aprs_. Les deux
parties de mon amendement se tiennent, et j'aimerais mieux cent fois
le voir repouss tout entier qu'accueilli  moiti.


 II.--Les reprsentants peuvent-ils devenir fonctionnaires?

 toutes les poques, lorsqu'il a t question de _rforme
parlementaire_, on a senti la ncessit de fermer aux dputs la
carrire des fonctions publiques.

On se fondait sur ce raisonnement, qui est en effet trs-concluant:
Les gouverns nomment des mandataires pour surveiller, contrler,
limiter et, au besoin, accuser les gouvernants. Pour remplir cette
mission, il faut qu'ils conservent,  l'gard du pouvoir, toute
leur indpendance. Que si celui-ci enrle les reprsentants dans
ses cadres, le but de l'institution est manqu.--Voil l'objection
constitutionnelle.

L'objection morale n'est pas moins forte. Quoi de plus triste que
de voir les mandataires du peuple, trahissant l'un aprs l'autre la
confiance dont ils avaient t investis, vendre, pour une place, et
leurs votes et les intrts de leurs commettants?

On avait d'abord espr tout concilier par la _rlection_.
L'exprience a dmontr l'inefficacit de ce palliatif.

L'opinion publique s'attacha donc fortement  ce second aspect de
l'incompatibilit, et l'article 28 de la constitution n'est autre
chose que la manifestation de son triomphe.

Mais,  toutes les poques aussi, l'opinion publique a pens que
l'_Incompatibilit_ devait souffrir une exception, et que, s'il tait
sage d'interdire les emplois subalternes aux dputs, il n'en devait
pas tre de mme des ministres, des ambassades, et de ce qu'on nomme
les _hautes situations_ politiques.

Aussi, dans tous les plans de _rforme parlementaire_ qui se sont
produits avant Fvrier, dans celui de M. Gauguier, comme dans celui
de M. de Rumilly, comme dans celui de M. Thiers, si l'article 1er
posait toujours hardiment le principe, l'article 2 reproduisait
invariablement l'exception.

 vrai dire, je crois qu'il ne venait  la pense de personne qu'il
en pt tre autrement.

Et, comme l'opinion publique, qu'elle ait tort ou raison, finit
toujours par l'emporter, l'art. 79 du projet de la Loi lectorale
n'est encore qu'une seconde manifestation de son triomphe.

Cet article dispose ainsi:

     Art. 79. Les fonctions publiques rtribues auxquelles, _par
     exception_  l'article 28 de la Constitution, les membres de
     l'Assemble nationale peuvent tre appels, pendant la dure de
     la lgislature, par le choix du pouvoir excutif, sont celles de:

     MINISTRE; Sous-secrtaire d'tat; Commandant suprieur des
     gardes nationales de la Seine; Procureur gnral  la Cour de
     cassation; Procureur gnral  la Cour d'appel de Paris; Prfet
     de la Seine.

L'opinion publique ne se modifie pas en un jour. C'est donc sans
aucune esprance dans le succs actuel que je m'adresse  l'Assemble
nationale. Elle n'effacera pas cet article de la loi. Mais
j'accomplis un devoir, car je prvois (et puiss-je me tromper!) que
cet article couvrira notre malheureuse patrie de ruines et de dbris.

Certes, je n'ai pas une foi telle dans ma propre infaillibilit que
je ne sache me dfier de ma pense, quand je la trouve en opposition
avec la pense publique. Qu'il me soit donc permis de me mettre 
l'abri derrire des autorits qui ne sont pas  ddaigner.

Des dputs-ministres! c'est bien l une importation anglaise. C'est
de l'Angleterre, ce berceau du gouvernement reprsentatif, que nous
est venue cette irrationnelle et monstrueuse alliance. Mais il faut
remarquer qu'en Angleterre le rgime reprsentatif tout entier n'est
qu'un moyen ingnieux de mettre et maintenir la puissance aux mains
de quelques familles parlementaires. Dans l'esprit de la constitution
britannique, il et t absurde de fermer aux dputs l'accs du
pouvoir, puisque cette constitution a prcisment pour but de le
leur livrer.--Et nous verrons bientt cependant quelles consquences
hideuses et terribles a eues, pour l'Angleterre mme, cette dviation
aux plus simples indications du bon sens.

Mais, d'un autre ct, les fondateurs de la rpublique amricaine
ont sagement repouss cet lment de troubles et de convulsions
politiques. Nos pres, en 89, avaient fait de mme. Je ne viens donc
pas soutenir une pense purement personnelle, une innovation sans
prcdents et sans autorit.

Comme Washington, comme Franklin, comme les auteurs de
la constitution de 91, je ne puis m'empcher de voir dans
l'_admissibilit des dputs au ministre_ une cause toujours
agissante de trouble et d'instabilit. Je ne pense pas qu'il soit
possible d'imaginer une combinaison plus destructive de toute force,
de toute suite dans l'action du gouvernement, un oreiller plus
anguleux pour la tte des rois ou des prsidents de rpubliques.
Rien au monde ne me semble plus propre  veiller l'esprit de
parti,  alimenter les luttes factieuses,  corrompre toutes
les sources d'information et de publicit,  dnaturer l'action
de la Tribune et de la Presse,  garer l'Opinion aprs l'avoir
passionne,  dpopulariser le vrai pour populariser le faux, 
entraver l'administration,  fomenter les haines nationales, 
provoquer les guerres extrieures,  ruiner les finances publiques,
 user et dconsidrer les gouvernements,  dcourager et pervertir
les gouverns,  fausser, en un mot, tous les ressorts du rgime
reprsentatif. Je ne connais aucune plaie sociale qui se puisse
comparer  celle-l, et je crois que si Dieu lui-mme nous et
envoy, par un de ses anges, une constitution, il suffirait que
l'Assemble nationale y intercalt cet article 79, pour que l'oeuvre
divine devnt le flau de notre patrie.

C'est ce que je me propose de dmontrer.

J'avertis que mon argumentation est un long syllogisme reposant sur
cette prmisse, tenue pour accorde: LES HOMMES AIMENT LA PUISSANCE.
Ils l'adorent avec tant de fureur, que, pour la conqurir ou la
conserver, il n'est rien qu'ils ne sacrifient, mme le repos et le
bonheur de leur pays.

On ne contestera pas d'avance cette vrit d'observation universelle.
Mais quand, de consquence en consquence, j'aurai conduit le
lecteur  ma conclusion, savoir: Le ministre doit tre ferm aux
reprsentants;--il se peut que, ne trouvant  rompre aucune maille
de mon raisonnement, il revienne sur le point de dpart et me dise:
_Nego majorem_, vous n'avez pas prouv l'_attrait de la puissance_.

Eh bien! je m'obstine  maintenir ma proposition dnue de preuves!
Des preuves! Mais ouvrez donc au hasard les annales de l'humanit!
Consultez l'histoire ancienne ou moderne, sacre ou profane,
demandez-vous d'o sont venues toutes ces guerres de races, de
classes, de nations, de familles! Vous obtiendrez toujours cette
rponse invariable: De la soif du pouvoir.

Cela pos, la loi n'agit-elle pas avec une bien aveugle imprudence,
quand elle offre la candidature du pouvoir aux hommes mmes qu'elle
charge de contrler, critiquer, accuser et juger ceux qui le
dtiennent? Je ne me dfie pas plus qu'un autre du coeur de tel ou
tel homme; mais je me dfie du coeur humain, quand il est plac, par
une loi tmraire, entre le devoir et l'intrt. Malgr les plus
loquentes dclamations du monde sur la puret et le dsintressement
de la magistrature, je n'aimerais pas  avoir mon petit pcule dans
un pays o le juge pourrait prononcer la confiscation  son profit.
De mme, je plains le ministre qui a  se dire: La nation m'oblige
 rendre compte  des hommes qui ont bonne envie de me remplacer,
et qui le peuvent pourvu qu'ils me trouvent en faute. Allez donc
prouver votre innocence  de tels juges!

Mais ce n'est pas le ministre seulement qu'il faut plaindre; c'est
surtout la nation. Une lutte terrible va s'ouvrir, c'est elle qui
fera l'enjeu; et cet enjeu, c'est son repos, son bien-tre, sa
moralit et jusqu' la justesse de ses ides.

Les fonctions salaries auxquelles, par exception  l'article 28 de
la constitution, les membres de l'Assemble nationale peuvent tre
appels pendant la dure de la lgislature, par le choix du pouvoir
excutif, sont celles de MINISTRE.

Oh! il y a l un pril si grand, si palpable, que, si nous n'avions
 cet gard aucune exprience, si nous tions rduits  juger par un
_ priori_, par le simple bon sens, nous n'hsiterions pas une minute.

Je suppose que vous n'avez aucune notion du rgime reprsentatif.
L'on vous transporte, nouvel Astolphe, dans la lune et l'on vous dit:
Parmi les nations qui peuplent ce monde, en voici une qui ne sait ce
que c'est que repos, calme, scurit, paix, stabilit.--N'est-elle
pas gouverne? demandez-vous.--Oh! il n'en est pas de plus gouverne
dans l'univers, vous est-il rpondu; et, pour en trouver une autre
aussi gouverne que celle-l, vous parcourriez inutilement toutes
les plantes, except peut-tre la terre. Le pouvoir y est immense,
horriblement lourd et dispendieux. Les cinq siximes des gens qui
reoivent quelque ducation y sont fonctionnaires publics. Mais
enfin les gouverns y ont conquis un droit prcieux. Ils nomment
priodiquement des reprsentants qui font toutes les lois, tiennent
les cordons de la bourse et forcent le pouvoir, soit dans son action,
soit dans sa dpense,  se conformer  leur dcision.--Oh! quel bel
ordre, quelle sage conomie, doivent rsulter de ce simple mcanisme!
dites-vous. Certainement ce peuple a d trouver ou trouvera,  force
de ttonner, le point prcis o le gouvernement ralisera le plus
de bienfaits, aux moindres frais. Comment donc m'annoncez-vous que
tout est trouble et confusion sous un si merveilleux rgime?--Il faut
que vous sachiez, rpond votre cicerone, que si les habitants de la
lune, ou les Lunatiques, aiment prodigieusement  tre gouverns, il
y a une chose qu'ils aiment plus prodigieusement encore, c'est de
gouverner. Or, ils ont introduit dans leur admirable constitution un
petit article, perdu au milieu de beaucoup d'autres, et dont voici
le sens: Les reprsentants joignent  la facult de renverser les
ministres celle de les remplacer. En consquence, s'il se forme,--au
sein du parlement,--des partis, des oppositions systmatiques, des
coalitions, qui  force de bruit et de clameurs,  force de grossir
et de fausser toutes les questions, parviennent  dpopulariser
et faire succomber le ministre, sous les coups d'une majorit
convenablement prpare  cet effet, les meneurs de ces partis,
oppositions et coalitions seront MINISTRES _ipso facto_; et,
pendant que ces lments htrognes se disputeront le pouvoir, les
ministres dchus, redevenus simples reprsentants, iront fomenter
des intrigues, des alliances, des oppositions et des coalitions
nouvelles.--Par le grand Dieu du ciel! vous criez-vous, puisqu'il
en est ainsi, je ne suis pas surpris que l'histoire de ce peuple ne
soit que l'histoire d'une affreuse et permanente convulsion!

Mais revenons de la lune, heureux si, comme Astolphe, nous en
rapportons une petite fiole de bon sens. Nous en ferons hommage  qui
de droit, lors de la troisime lecture de notre Loi lectorale.

Je demande  insister encore sur mon _ priori_. Seulement nous
l'appliquerons  des faits existants qui se passent sous nos yeux.

Il y a en France quatre-vingts et quelques parlements au petit pied.
On les appelle conseils gnraux. Les rapports de prfet  conseil
gnral ressemblent,  beaucoup d'gards, aux rapports de ministre
 Assemble nationale. D'un ct, des mandataires du public qui
dcident, en son nom, comment, dans quelle mesure,  quel prix il
entend tre administr. De l'autre, un agent du pouvoir excutif qui
tudie les mesures  prendre, les fait admettre, s'il peut, et, une
fois admises, pourvoit  leur excution. Voil une exprience qui
se renouvelle prs de cent fois par an sous nos yeux, et que nous
apprend-elle? Certes, le coeur des conseillers gnraux est ptri
du mme limon que celui des reprsentants du peuple. Il en est peu
parmi eux qui ne dsirassent autant devenir prfets qu'un dput peut
souhaiter de devenir ministre. Mais cette ide ne leur vient pas mme
 l'esprit, et la raison en est simple: la loi n'a pas fait du titre
de conseiller un marchepied vers les prfectures. Les hommes, quelque
ambitieux qu'il soient (et ils le sont presque tous), ne poursuivent
cependant, _per fas et nefas_, que ce qu'il est possible de saisir.
Devant l'impossibilit radicale, le dsir s'teint faute d'aliment.
On voit des enfants pleurer pour avoir la lune, mais, quand la raison
survient, ils n'y pensent plus. Ceci s'adresse  ceux qui me disent:
Croyez-vous donc extirper l'ambition du coeur de l'homme?--Non
certes, et je ne le dsire mme pas. Mais ce qui est trs-possible,
c'est de dtourner l'ambition d'une voie donne en anantissant
l'appt qu'on y avait imprudemment plac. Vous aurez beau lever des
mts de cocagne, personne n'y montera s'il n'y a pas une proie au
bout.

Il est certain que, si une opposition systmatique, une coalition
mi-blanche et mi-rouge se formait au sein du conseil gnral,
elle pourrait fort bien faire sauter le prfet, mais non mettre
les meneurs  sa place. Ce qui est certain aussi, l'exprience
le dmontre, c'est qu'en consquence de cette impossibilit, de
telles coalitions ne s'y forment pas. Le prfet propose ses plans,
le conseil les discute, les examine en eux-mmes, en apprcie la
valeur propre au point de vue du bien gnral. Je veux bien que l'un
se laisse influencer par l'esprit de localit, un autre par son
intrt personnel. La loi ne peut refaire le coeur humain, c'est aux
lecteurs  y pourvoir. Mais il est bien positif qu'on ne repousse
pas systmatiquement les propositions du prfet, uniquement pour lui
faire pice, pour l'entraver, pour le faire tomber, s'emparer de sa
place. Cette guerre insense, dont en dfinitive le pays ferait les
frais, cette guerre, si frquente dans nos assembles lgislatives
qu'elle en est l'histoire et la vie, ne s'est jamais vue dans les
assembles dpartementales; mais voulez-vous l'y voir? Il y a un
moyen bien simple. Constituez ces petits parlements sur le patron
du grand; introduisez dans la loi de l'organisation des conseils
gnraux un petit article ainsi conu:

Si une mesure bonne ou mauvaise, propose par le prfet, est
repousse, il sera destitu. Celui des membres du conseil qui aura
dirig l'opposition sera nomm  sa place, et distribuera  ses
compagnons de fortune toutes les grandes fonctions du dpartement,
recette gnrale, direction des contributions directes et indirectes,
etc.

Je le demande, parmi mes neuf cents collgues, y en a-t-il un seul
qui ost voter une pareille disposition? Ne croirait-il pas faire
au pays le prsent le plus funeste? Pourrait-on mieux choisir, si
l'on tait dcid  le voir agoniser sous l'treinte des factions?
N'est-il pas certain que ce seul article bouleverserait compltement
l'esprit des conseils gnraux? N'est-il pas certain que ces cent
enceintes, o rgnent aujourd'hui le calme, l'indpendance et
l'impartialit, seraient converties en autant d'arnes de luttes et
de brigues? N'est-il pas clair que chaque proposition prfectorale,
au lieu d'tre envisage en elle-mme et dans ses rapports avec
le bien public, deviendrait le champ de bataille d'un conflit de
personnes? que chacun n'y chercherait autre chose que des chances
pour son parti? Maintenant, admettons qu'il y a des journaux dans
le dpartement; les parties belligrantes ne feront-elles pas tous
leurs efforts pour les attacher  leur fortune? La polmique de ces
journaux ne s'empreindra-t-elle pas des passions qui agitent le
conseil? Toutes les questions n'arriveront-elles pas altres et
fausses devant le public? Viennent les lections; comment ce public
gar ou circonvenu pourra-t-il tre bon juge? Ne voyez-vous pas,
d'ailleurs, que la corruption et l'intrigue, surexcites par l'ardeur
du combat, ne connatront plus de bornes?

Ces prils vous frappent; ils vous effrayent. Reprsentants du
peuple, vous vous laisseriez brler la main droite plutt que de
voter, pour les conseils gnraux, une organisation aussi absurde
et aussi anarchique. Et cependant, qu'allez-vous faire? Vous allez
dposer, dans la constitution de l'Assemble nationale, ce flau
destructeur, cet effroyable dissolvant, que vous repoussez avec
horreur des assembles dpartementales. Par l'article 79, vous allez
proclamer bien haut que ce poison, dont vous prservez les veines,
vous en saturez le coeur du corps social.

Vous dites: C'est bien diffrent. Les attributions des conseils
gnraux sont trs-limites. Leurs discussions n'ont pas une grande
importance; la politique en est bannie; ils ne donnent pas des lois
au pays, et puis la prfecture n'est pas un objet de convoitise bien
sduisant.

Est-ce que vous ne comprenez pas que chacune de vos prtendues
objections met  ma porte autant d'_ fortiori_ aussi clairs que le
jour? Quoi! la lutte sera-t-elle moins acharne, infligera-t-elle au
pays de moindres maux, parce que l'arne est plus vaste, le thtre
plus lev, le champ de bataille plus tendu, l'aliment des passions
plus excitant, le prix du combat plus convoit, les questions qui
servent de machines de guerre plus brlantes, plus difficiles, et
partant plus propres  garer le sentiment et le jugement de la
multitude? S'il est fcheux que l'esprit public se trompe quand il
s'agit d'un chemin vicinal, n'est-il pas mille fois plus malheureux
qu'il s'gare quand il est question de paix ou de guerre, d'quilibre
ou de banqueroute, d'ordre public ou d'anarchie?

Je dis que l'article 79, qu'il s'applique aux conseils gnraux ou
aux assembles nationales, c'est le _dsordre savamment organis_ sur
le mme modle; dans le premier cas sur une petite chelle, dans le
second sur une chelle immense.

Mais coupons un peu, par un appel  l'exprience, la monotonie des
raisonnements.

En Angleterre, c'est toujours parmi les membres du parlement que le
roi choisit ses ministres.

Je ne sais si, dans ce pays, le principe de la sparation des
fonctions est stipul au moins sur le papier. Ce qu'il y a de
certain, c'est que l'ombre mme de ce principe ne se rvle pas dans
les faits. Toute la puissance excutive, lgislative, judiciaire
et spirituelle rside dans une classe  son profit, la classe
oligarchique. Si elle rencontre un frein, c'est dans l'opinion, et ce
frein est bien rcent. Aussi le peuple anglais n'a pas t jusqu'ici
gouvern, mais exploit; ainsi que l'attestent deux milliards de
taxes et vingt-deux milliards de dettes. Si depuis quelque temps ses
finances sont mieux administres, l'Angleterre n'en doit pas rendre
grces  la confusion des pouvoirs, mais  l'opinion qui, mme prive
de moyens constitutionnels, exerce une grande influence, et  cette
prudence vulgaire des exploiteurs, qui les a dcids  s'arrter au
moment o ils allaient s'engloutir, avec la nation tout entire, dans
le gouffre ouvert par leur rapacit.

Dans un pays o toutes les branches du gouvernement ne sont que
les parties d'une mme exploitation, au profit des familles
parlementaires, il n'est pas surprenant que les ministres soient
ouverts aux membres du parlement. Ce qui serait surprenant, c'est
qu'il n'en ft pas ainsi, et ce qui l'est bien davantage encore,
c'est que cette bizarre organisation soit imite par un peuple qui a
la prtention de se gouverner lui-mme, et, qui plus est, de se bien
gouverner.

Quoi qu'il en soit, qu'a-t-elle produit en Angleterre mme?

On n'attend pas sans doute que je fasse ici l'histoire des coalitions
qui ont agit l'Angleterre. Ce serait entreprendre son histoire
constitutionnelle tout entire. Mais je ne puis me dispenser d'en
rappeler quelques traits.

Walpole est ministre: une coalition se forme. Elle est dirige
par Pulteney et Carteret pour les _wighs dissidents_ (ceux que
Walpole n'a pu placer), par Windham pour les torys qui, souponns
de jacobitisme, sont condamns au strile honneur de servir
d'auxiliaires  toutes les oppositions.

C'est dans cette coalition que le premier des Pitt (depuis lors
Chatham) commence sa brillante carrire.

L'esprit jacobite, encore vivace, pouvant fournir  la France
l'occasion d'une puissante diversion en cas d'hostilit, la politique
de Walpole est  la paix. Donc, la coalition sera  la guerre.

Mettre fin au systme de corruption qui asservit le parlement aux
volonts du ministre, remplacer dans les rapports extrieurs, par
une politique _plus fire_, plus digne, la politique _timide_ et
exclusivement pacifique de Walpole, tel est le double but que se
propose la coalition. Je laisse  penser ce qu'on y dit de la France.

On ne joue pas impunment avec le sentiment patriotique d'un peuple
qui sent sa force. La coalition parle tant et si haut aux Anglais de
leur humiliation, qu'ils finissent par y croire. Ils appellent la
guerre  grands cris. Elle clate  l'occasion d'un _droit de visite_.

Autant que ses adversaires Walpole aimait le pouvoir. Plutt que de
s'en dessaisir, il prtend conduire les oprations. Il prsente un
bill de subsides, la coalition le repousse. Elle a voulu la guerre,
et refuse les moyens de la faire. Voici son calcul: la guerre faite
sans ressources suffisantes sera dsastreuse; alors nous dirons:
C'est la faute du ministre qui l'a faite  contre-coeur.--Quand une
coalition met dans un des plateaux de la balance l'honneur du pays,
et dans l'autre son propre succs, ce n'est pas l'honneur du pays qui
l'emporte.

Cette combinaison russit. La guerre fut malheureuse et Walpole
tomba. L'opposition, moins Pitt, entre aux affaires; mais, compose
d'lments htrognes, elle ne peut s'entendre. Pendant cette lutte
intestine, l'Angleterre est toujours battue. Une nouvelle coalition
se forme. Pitt en est l'me. Il se tourne contre Carteret. Avec lui,
il voulait la guerre; contre lui, il veut la paix. Il le traite
de _ministre excrable_, _tratre_, lui reprochant un subside aux
troupes hanovriennes. Quelques annes aprs, on retrouve ces deux
hommes fort bons amis, assis cte  cte dans le mme conseil. Pitt
dit de Carteret: Je m'enorgueillis de dclarer que je dois  son
patronage,  son amiti,  ses leons tout ce que je suis.

Cependant la nouvelle coalition amne une crise ministrielle. Les
frres Pelham sont ministres. Quatrime coalition forme par Pulteney
et Carteret. Ils renversent les Pelham. Mais ils sont renverss
eux-mmes au bout de trois jours. Pendant que le parlement est en
proie  ces intrigues, la guerre continue, et le Prtendant, qui
a mis l'occasion  profit, fait des progrs en cosse. Mais cette
considration n'arrte pas les ambitions personnelles.

Pitt conquiert enfin une position officielle assez modeste. Il se
fait _gouvernemental_ pendant quelques jours. Il approuve tout ce
qu'il a blm, entre autres le subside aux Hanovriens. Il blme
tout ce qu'il a approuv, entre autres la rsistance au _droit de
visite_, invoqu par les Espagnols, et qui lui a servi de prtexte
pour fomenter la guerre, guerre qui n'avait t elle-mme qu'un
prtexte pour renverser Walpole. L'exprience m'a mri, dit-il;
j'ai maintenant acquis la conviction que l'Espagne est dans son
droit.--Enfin, la paix se conclut par le trait d'Aix-la-Chapelle,
qui replace toutes choses comme elle taient avant et ne mentionne
mme pas le droit de visite, qui a mis l'Europe en feu.

Survient une cinquime coalition contre Pitt. Elle n'aboutit pas.
Puis une sixime qui prsente un caractre particulier; elle est
dirige par une moiti du cabinet contre l'autre. Pitt et Fox sont
bien ministres, mais l'un et l'autre veut tre premier ministre.
Ils s'unissent, sauf  se combattre bientt. En effet, Fox s'lve,
Pitt tombe, et il n'a rien de plus press que d'aller fomenter
une septime coalition. Enfin, les circonstances aidant (ces
circonstances sont la ruine et l'abaissement de l'Angleterre), Pitt
arrive au but de ses efforts. Il est premier ministre de fait. Il
aura quatre ans devant lui pour s'immortaliser, car _John Bull_
commence  tre rvolt de toutes ces luttes.

Au bout de quatre ans, Pitt tombe victime d'intrigues parlementaires.
Ses adversaires ont d'autant plus facilement raison de lui, qu'ils
lui jettent sans cesse  la face ses anciens discours. Ici commence
une interminable srie de crises ministrielles. C'est au point que
Pitt, ayant ressaisi un moment le pouvoir au milieu de ces pripties
et croyant faire trop d'honneur au grand Frdric, en lui proposant
une alliance, celui-ci lui fit cette rponse accablante: Il est bien
difficile d'entrer dans un concert de quelque porte avec un pays
qui, par l'effet de changements continuels d'administration, n'offre
aucune garantie de persistance et de stabilit.

Mais laissons le vieux Chatham user ses derniers jours dans ces
tristes combats. Voici une gnration nouvelle, d'autres hommes
portant les mmes noms, un autre Pitt, un autre Fox, qui, pour
l'loquence et le gnie, ne le cdent en rien  leurs devanciers.
Mais la loi est reste la mme. _Les dputs peuvent devenir
ministres._ Aussi nous allons retrouver les mmes coalitions, les
mmes dsastres, la mme immoralit.

Lord North est chef du cabinet. L'opposition prsente un faisceau de
noms illustres: Burke, Fox, Pitt, Sheridan, Erskine, etc.

Chatham avait rencontr,  son dbut, un ministre pacifique, et
naturellement il demandait la guerre. Le second Pitt entre au
parlement pendant la guerre; son rle est de rclamer la paix.

North rsistait au fils, comme Walpole avait rsist au pre.
L'opposition arriva  la plus extrme violence. Fox alla jusqu'
demander la tte de North.

Celui-ci tombe, un nouveau ministre est compos. Burke, Fox,
Sheridan y entrent; Pitt n'y est pas compris. Quatre mois aprs,
nouveau remaniement, qui fit entrer Pitt dans l'administration et en
fit sortir Sheridan, Fox et Burke. Avec qui pense-t-on que Fox va se
coaliser? avec ce mme North! trange spectacle! Fox voulut d'abord
la paix parce que le ministre tait belliqueux. Maintenant il veut
la guerre parce que le ministre est pacifique. On le voit, guerre ou
paix sont de la pure stratgie parlementaire.

Tout absurde et odieuse qu'est cette coalition, elle russit. Pitt
succombe, North est mand au palais. Mais les ambitions individuelles
sont arrives  ce point, qu'il est impossible de mettre un terme 
la crise ministrielle. Elle dure deux mois. Message des Chambres,
ptitions des citoyens, embarras du roi, rien n'y fait. Les dputs
candidats-ministres ne dmordent pas de leurs exigences. Georges III
songe  jeter au vent une couronne si lourde, et je crois qu'on peut
faire remonter  cette poque l'origine de la cruelle maladie dont il
fut plus tard afflig. En vrit, il y avait bien de quoi perdre la
tte.

Enfin on s'accorde. Voil Fox ministre, laissant North et Pitt dans
l'opposition. Nouvelle crise; nouvelles difficults. Pitt triomphe
et, malgr la fureur de Fox, devenu chef d'une autre coalition,
parvient  se maintenir. Fox ne se contient plus et se rpand en
grossires injures. Compatissant comme je fais, lui rpond Pitt,
 la situation de l'honorable propinant, aux tortures de ses
esprances trompes, de ses illusions dtruites, de son ambition
due, je dclare que je me croirais inexcusable, si les emportements
d'un esprit, succombant sous le poids de regrets dvorants, pouvaient
exciter en moi une autre motion que celle de la piti. Je proteste
qu'ils n'ont pas la puissance de provoquer mon courroux, pas mme mon
mpris.

Je m'arrte. En vrit, cette histoire n'aurait pas de fin. Si j'ai
cit des noms illustres, ce n'est certes pas pour le vain plaisir de
dnigrer de grandes renommes. J'ai pens que ma dmonstration en
aurait d'autant plus de force. Si une loi imprudente a pu abaisser 
ce point des hommes tels que les Pitt et les Fox, qu'a-t-elle produit
sur des mes plus vulgaires,--des Walpole, des Burke, des North?

Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que l'Angleterre a t le
jouet et la victime de ces coalitions. L'une aboutit  une guerre
ruineuse; l'autre  une paix humiliante. Une troisime fait chouer
le plan de justice et de rparation conu par Pitt en faveur de
l'Irlande. Que de souffrances et de honte ce plan n'et-il pas
pargnes  l'Angleterre et  l'humanit!

Triste spectacle que celui de ces hommes d'tat livrs  la honte de
contradictions perptuelles! Chatham, dans l'opposition, enseigne
que le moindre symptme de prosprit commerciale, en France, est
une calamit pour la Grande-Bretagne. Chatham, ministre, conclut l
paix avec la France, et professe que la prosprit d'un peuple est un
bienfait pour tous les autres. Nous sommes habitus  voir dans Fox
le dfenseur des ides franaises. Il le fut sans doute, quant Pitt
nous faisait la guerre. Mais quand Pitt ngociait le trait de 1786,
Fox disait: en propres termes que l'hostilit tait l'tat naturel,
la condition normale des relations des deux peuples.

Malheureusement ces variations, qui ne sont pour les coalitions que
des manoeuvres stratgiques, sont prises au srieux par les peuples.
C'est ainsi qu'on les voit implorer tour  tour la paix ou la
guerre, au gr des chef momentanment populaires. C'est l le danger
srieux des coalitions.

On pourra dire avec raison que, depuis quelques annes, ces sortes
de manoeuvres sont si dcries en Angleterre, que les hommes d'tat
n'osent plus s'y livrer. Qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est
que, par leurs effets dsastreux, elles ont enfin ouvert les yeux
du peuple et form son exprience? Je sais bien que l'homme est
naturellement progressif, qu'il finit toujours par tre clair,
sinon par la prvoyance, du moins par l'exprience, et qu'une
institution vicieuse perd  la longue son efficacit pour le mal,
 force d'en faire. Est-ce une raison pour l'adopter? Il ne faut
pas croire, d'ailleurs, que l'Angleterre ait chapp depuis bien
longtemps  ce flau. Nous l'avons vue de nos jours en prouver les
cruels effets.

En 1824, l'tat des finances tant dsespr, un habile ministre,
Huskisson, songea aune grande rforme, qui alors tait fort
impopulaire. Huskisson dut se contenter de faire quelques expriences
pour prparer et clairer l'opinion.

Il y avait alors dans le parlement un jeune homme, profond
conomiste, et qui comprit toute la grandeur, toute la porte de
cette rforme. Si, en sa qualit de dput, l'accs du ministre lui
et t interdit, il n'aurait eu rien de mieux  faire qu' aider
Huskisson dans sa difficile entreprise. Mais, il y a aussi dans la
constitution anglaise un fatal article 79. Et sir Robert Peel, car
c'tait lui, se dit: Cette rforme est belle, c'est moi, moi seul
qui l'accomplirai. Mais pour cela, il fallait tre ministre. Pour
tre ministre, il fallait renverser Huskisson; pour le renverser, il
fallait le dpopulariser; pour le dpopulariser, il fallait dcrier
l'oeuvre qu'on admirait au fond du coeur. C'est  quoi sir Robert
s'attacha.

Huskisson mourut sans raliser sa pense. Les finances taient
aux abois. Il fallut songer  un moyen hroque. Russel proposa
un bill qui commenait et impliquait la rforme. Sir Robert ne
manqua pas d'y faire une opposition furieuse. Le bill choua. Lord
John Russell conseilla au roi, tant la situation tait grave, de
dissoudre le parlement et d'en appeler aux lecteurs. Sir Robert
remplit l'Angleterre d'arguments protectionistes, contraires 
ses convictions, mais ncessaires  ses vues. Les vieux prjugs
l'emportrent. La nouvelle chambre renversa Russell, et Peel entra au
ministre _avec la mission expresse de s'opposer  toute rforme_.
Vous voyez qu'il ne redoutait pas de prendre le chemin le plus long.

Mais sir Robert avait compt sur un auxiliaire qui ne tarda pas 
paratre: la dtresse publique. La rforme ayant t retarde par
ses soins, les finances allaient naturellement de mal en pis. Tous
les budgets aboutissaient  des dficits effrayants. Les aliments
ne pouvant pntrer dans la Grande-Bretagne, elle fut en proie  la
famine escorte, comme toujours, du crime, de la dbauche, de la
maladie de la mortalit. La dtresse! rien n'est plus propre  rendre
les peuples changeants. L'opinion, seconde par une ligue puissante,
rclama la libert. Les choses taient arrives au point o sir
Robert les voulait; et alors; trahissant son pass, trahissant ses
commettants, trahissant son parti parlementaire, un beau jour, il se
proclame converti  l'conomie politique et ralise lui-mme cette
rforme, que, pour le malheur de l'Angleterre, il a retarde de dix
ans, dans le seul but d'en ravir la gloire  d'autres. Cette gloire,
il l'a conquise; mais l'abandon de tous ses amis et les reproches de
sa conscience la lui font payer chrement.

Nous avons aussi notre _histoire constitutionnelle_, autrement
dit: l'histoire de la guerre aux portefeuilles, guerre qui agite
et souvent pervertit le pays tout entier. Je ne m'y arrterai pas
longtemps; aussi bien, ce ne serait que la reproduction de ce qu'on
vient de lire, sauf le nom des personnages et quelques dtails de
mise en scne.

Le point sur lequel je voudrais surtout attirer l'attention du
lecteur, ce n'est pas autant sur ce qu'il y a de dplorable dans les
manoeuvres des coalitions parlementaires que sur ce qu'il y a de plus
dangereux dans un de leurs effets, qui est celui-ci: populariser,
pour un temps, l'injustice et l'absurdit; dpopulariser la vrit
mme.

Un jour, M. de Villle s'aperut que l'tat avait du crdit et qu'il
pouvait emprunter  4-1/2 pour cent. Nous avions alors une lourde
dette, dont l'intrt nous cotait 5 pour cent. M. de Villle songea
 faire aux cranciers de l'tat cette proposition: Soumettez-vous
 ne toucher dsormais que l'intrt tel qu'il prvaut aujourd'hui
dans toutes les transactions, ou bien reprenez votre capital; je suis
prt  vous le rendre. Quoi de plus raisonnable, quoi de plus juste,
et combien de fois la France a-t-elle vainement rclam depuis cette
mesure si simple?

Mais il y avait,  la Chambre, des dputs qui voulaient tre
ministres. Leur rle naturel, en consquence de ce dsir, tait de
trouver M. de Villle en faute en tout et sur tout. Ils dcrirent
donc la _conversion_ avec tant de bruit et d'acharnement, que la
France n'en voulut  aucun prix. Il semblait que restituer quelques
millions aux contribuables, c'tait leur arracher les entrailles.
Ce bon M. Laffite, domin par son exprience financire au point
d'oublier son rle de _coalis_, s'tant avis de dire: Aprs tout,
la conversion a du bon, fut  l'instant considr comme rengat,
et Paris n'en voulut plus pour dput. Rendre impopulaire une juste
diminution des intrts pays aux rentiers! Puisque les coalitions
ont fait ce tour de force, elles en feront bien d'autres.--Tant y a,
qu' l'heure qu'il est, nous payons encore cette leon, et, qui pis
est, nous ne paraissons pas disposs  en profiter.

Mais voici M. Mol au pouvoir. Deux hommes de talent sont entrs
 la Chambre sous l'empire de la charte nouvelle, qui a aussi son
article 79. Cet article a souffl dans l'oreille de nos deux dputs
ces mots sducteurs: Si vous parvenez  faire prir M. Mol  force
d'impopularit, un de vous prendra sa place. Et nos deux champions,
qui n'ont jamais pu s'entendre sur rien, s'entendent parfaitement
pour amasser sur la tte de M. Mol des flots d'impopularit.

Quel terrain vont-il choisir? Ce sera celui des questions
extrieures. C'est  peu prs le seul o deux hommes d'opinions
politiques opposes puissent momentanment se rencontrer.
D'ailleurs, il est merveilleusement propre au but qu'on a en vue.
Le ministre est lche, tratre, il humilie le drapeau franais;
nous sommes, nous, les vrais patriotes, les dfenseurs de l'honneur
national. Quoi de mieux calcul pour abaisser son adversaire
et s'lever soi-mme aux yeux d'une opinion publique qu'on sait
tre si chatouilleuse en fait de point d'honneur? Il est vrai
que si on pousse trop loin, dans les masses, cette exaltation de
patriotisme, il en pourra rsulter d'abord une chauffoure, ensuite
une conflagration universelle. Mais ce n'est l qu'une ventualit
secondaire aux yeux d'une coalition, l'essentiel est de saisir le
pouvoir.

 l'poque dont nous parlons, M. Mol avait trouv la France engage
par un trait qui portait textuellement, si je ne me trompe, cette
clause: Quand les Autrichiens quitteront les Lgations, les Franais
quitteront Ancne. Or, les Autrichiens ayant vacu les Lgations,
les Franais vacurent Ancne. Rien au monde de plus naturel et de
plus juste.  moins de prtendre que la gloire de la France consiste
 violer les traits, et que la parole lui a t donne pour tromper
ceux avec qui elle traite, M. Mol avait mille fois raison.

C'est pourtant sur cette question que MM. Thiers et Guizot,
seconds par l'opinion gare, parvinrent  le renverser. Et ce
fut  cette occasion que M. Thiers professa, sur la valeur des
engagements internationaux, cette fameuse doctrine qui en a fait
un homme impossible, car elle ne tendait  rien moins qu' faire
de la France elle-mme une nation impossible, au moins parmi les
peuples civiliss. Mais le propre des coalitions est de crer 
ceux qui y entrent des embarras et des obstacles futurs. La raison
en est simple. Pendant qu'on est de l'opposition systmatique, on
affiche des principes sublimes, on tale un patriotisme farouche,
on se revt d'un rigorisme outr. Quand vient l'heure du succs, on
entre au ministre; mais on est bien forc de laisser tout ce bagage
dclamatoire  la porte, et l'on suit humblement la politique de son
prdcesseur. C'est ainsi que toute foi s'teint dans la conscience
publique. Le peuple voit se perptuer une politique qu'on lui a
enseign  trouver pitoyable. Il se dit tristement: Les hommes qui
avaient gagn ma confiance par leurs beaux discours d'opposition ne
manquent jamais de la trahir quand ils sont ministres.--Heureux s'il
n'ajoute pas: Je m'adresserai dornavant, non  des discoureurs, mais
 des hommes d'action.

Nous venons de voir MM. Thiers et Guizot diriger, au sein du
parlement, contre M. Mol, les batteries d'Ancne. Je pourrais
montrer maintenant d'autres coalitions battre M. Guizot en brche
avec les batteries de Tati, du Maroc, de Syrie. Mais vraiment
l'histoire en deviendrait fastidieuse. C'est toujours la mme chose.
Deux ou trois dputs, appartenant  des partis divers, souvent
opposs, quelquefois irrconciliables, se mettent en tte qu'ils
doivent tre ministres, quoi qu'il puisse arriver. Ils calculent
que tous ces partis runis peuvent faire une majorit ou en
approcher. Donc, ils se coalisent. Ils ne s'occupent pas de rformes
administratives ou financires srieuses, pouvant raliser le bien
public. Non, ils ne seraient pas d'accord l-dessus. D'ailleurs,
le rle d'une coalition est d'attaquer violemment les hommes et
mollement les abus! Dtruire les abus! mais ce serait amoindrir
l'hritage auquel elle aspire! Nos deux ou trois meneurs se campent
sur les questions extrieures. Ils se remplissent la bouche des mots:
Honneur national, patriotisme, grandeur de la France, prpondrance.
Ils entranent les journaux, puis l'opinion; ils l'exaltent, la
passionnent, la surexcitent, tantt au sujet du pacha d'gypte,
tantt  l'occasion du droit de visite, une autre fois  propos
d'un Pritchard. Ils nous conduisent jusqu' la limite de la guerre.
L'Europe est dans l'anxit. De toute part les armes grossissent et
les budgets avec elles. Encore un effort! dit la coalition, il faut
que le ministre tombe ou que l'Europe soit en feu. Le ministre
tombe en effet; mais les armes restent et les budgets aussi. Un
des heureux vainqueurs entre au pouvoir, les deux autres restent en
route, et s'en vont former, avec les ministres dchus, une coalition
nouvelle, qui passe par les mmes intrigues pour aboutir aux mmes
rsultats. Que si l'on s'avise de dire au ministre de frache date:
Maintenant diminuez donc l'arme et le budget, il rpond: Eh quoi! ne
voyez-vous pas combien les dangers de guerre renaissent frquemment
en Europe?--Et le peuple dit: Il a raison.--Et la charge s'accrot,
 chaque crise ministrielle, jusqu' ce que, devenue insupportable,
les prils factices du dehors sont remplacs par des prils rels
au dedans.--Et le ministre dit: Il faut bien armer la moiti de la
nation pour tenir l'autre moiti couche en joue.--Et le peupl,
ou du moins cette partie du peuple  qui il reste quelque chose 
perdre, dit: Il a raison.

Tel est le triste spectacle qu'offrent au monde la France et
l'Angleterre; si bien que beaucoup de gens senss en sont venus  se
demander si le rgime reprsentatif, quelque logique que la thorie
le montre, n'tait pas par sa nature, une cruelle mystification. Cela
dpend. Sans l'article 79, il rpond aux esprances qu'il avait fait
natre, comme le prouve l'exemple des tats-Unis. Avec l'article
79, il n'est pour les peuples qu'un enchanement d'illusions et de
dceptions.

Et comment en serait-il autrement? Les hommes ont rv de grandeur,
d'influence, de fortune et de gloire. Qui n'y rve quelquefois? Tout
 coup le vent de l'lection les jette dans l'enceinte lgislative.
Si la constitution du pays leur disait: Tu y entres reprsentant
et tu y resteras reprsentant, quel intrt auraient-ils, je le
demande,  tourmenter, entraver, dconsidrer et renverser le
pouvoir? Mais, loin de leur tenir ce langage, elle dit  l'un: Le
ministre a besoin de grossir ses phalanges, et il dispose de hautes
positions politiques que je ne t'interdis pas;  l'autre: Tu as de
l'audace et du talent, voil le banc des ministres; si tu parviens 
les en chasser, ta place y est marque.

Alors, et cela est infaillible, alors commencent ces tumultes
d'accusations furieuses, ces efforts inous pour mettre de son ct
la force d'une popularit phmre, cet talage fastueux de principes
irralisables, quand on attaque, et de concessions abjectes, quand
on se dfend. Ce n'est que piges et contre-piges, feintes et
contre-feintes, mines et contre-mines. La politique devient une
stratgie. Les oprations se poursuivent au dehors, dans les bureaux,
dans les commissions, dans les comits. Le moindre petit accident
parlementaire, une lection de questeur est un symptme qui fait
palpiter les coeurs de crainte ou d'esprance; s'il s'agissait du
Code civil lui-mme, on n'y prendrait pas tant d'intrt. On voit se
liguer les lments les plus htrognes, et se dissoudre les plus
naturelles alliances. Ici, l'esprit de parti forme une coalition.
L, la souterraine habilet ministrielle en fait chouer une autre.
S'agit-il d'une loi d'o dpend le bien-tre du peuple, mais qui
n'implique pas la _question de confiance_, la salle est dserte.
En revanche, tout vnement que le temps amne, portt-il dans
ses flancs une conflagration gnrale, est toujours le bienvenu,
s'il prsente un terrain o se puissent appuyer les chelles
d'assaut. Ancne, Tati, Maroc, Syrie, Pritchard, droit de visite,
fortifications, tout est bon, pourvu que la coalition y trouve la
force qui renversera le cabinet. Alors, nous sommes saturs de ces
lamentations dont la forme est strotype: Au dedans la France
est souffrante, etc., etc.; au dehors la France est humilie, etc.,
etc. Est-ce vrai? est-ce faux? On ne s'en met pas en peine. Cette
mesure nous brouillera-t-elle avec l'Europe? Nous forcera-t-elle 
tenir ternellement cinq cent mille hommes sur pied? Arrtera-t-elle
la marche de la civilisation? Crera-t-elle des obstacles  toute
administration future? Ce n'est pas ce dont il s'agit. Au fond, une
seule chose intresse: la chute ou le triomphe d'un nom propre.

Et ne croyez pas que cette perversit politique n'envahisse au
sein du parlement que les mes vulgaires, les coeurs dvors
d'une ambition de bas tage, les prosaques amants de places bien
rmunres. Non, elle s'attaque encore et surtout aux mes d'lite,
aux nobles coeurs, aux intelligences puissantes. Pour dompter
de tels hommes, il suffit que l'art. 79 veille au fond de leur
conscience, au lieu de cette pense triviale: _Tu raliseras tes
rves de fortune_, cette autre pense bien autrement dominatrice:
_Tu raliseras tes rves de bien public_. Lord Chatham avait donn
des preuves d'un grand dsintressement; M. Guizot n'a jamais t
accus d'adorer le veau d'or. On a vu ces deux hommes dans les
coalitions, et qu'y faisaient-ils? Tout ce que peut suggrer la soif
du pouvoir et pis peut-tre que ne pourrait suggrer la soif des
richesses. Afficher des sentiments qu'ils n'avaient pas; se parer
d'un patriotisme farouche qu'ils n'approuvaient pas; susciter des
embarras au gouvernement de leur pays, faire chouer les ngociations
les plus importantes, pousser le journalisme et l'esprit public dans
les voies les plus prilleuses, crer  leur propre ministre futur
les difficults de tels prcdents, se prparer d'avance de honteuses
palinodies: voil ce qu'ils faisaient. Et pourquoi? Parce que le
dmon tentateur, cach sous la forme d'un article 79, avait murmur 
leur oreille ces mots dont, depuis l'origine, il sait la sduction:
_Eritis sicut dii_; renversez tout sur votre passage, mais arrivez
au pouvoir et vous serez la providence des peuples. Et le dput,
succombant, prononce des discours, expose des doctrines, se livre 
des actes que sa conscience rprouve. Il se dit: Il le faut bien
pour me frayer la route. Que je parvienne enfin au ministre, je
saurai bien reprendre ma pense relle et mes vrais principes.

Il est donc bien peu de dputs que la perspective du ministre
ne fasse dvier de cette ligne de rectitude, o leurs commettants
avaient le droit de les voir marcher. Encore, si la guerre des
portefeuilles, ce flau que le fabuliste aurait pu faire entrer
dans sa triste numration entre la peste et la famine, si,
dis-je, la guerre aux portefeuilles se renfermait dans l'enceinte
du palais national! Mais le champ de bataille s'largit peu  peu
jusqu'aux frontires, et par del les frontires du pays. Les
masses belligrantes sont partout; les chefs seuls sont dans la
Chambre. Ils savent que, pour arriver au corps de la place, il faut
commencer par emporter les ouvrages extrieurs, le journalisme, la
popularit, l'opinion, les majorits lectorales. Il est donc fatal
que toutes ces forces,  mesure qu'elles s'enrlent pour ou contre
la coalition, s'imprgnent et s'imbibent des passions qui s'agitent
dans le parlement. Le journalisme, d'un bout  l'autre de la France,
ne discute plus, il plaide. Il plaide chaque loi, chaque mesure, non
point en ce qu'elles ont de bon ou de mauvais, mais au seul point
de vue de l'assistance qu'elles peuvent prter momentanment  tel
ou tel champion. La presse ministrielle n'a plus qu'une devise: _E
sempre bene_; et la presse opposante, comme la vieille femme de la
satire, laisse lire sur son jupon ce mot: _Argumentabor_.

Quand le journalisme est ainsi dcid  tromper le public et 
se tromper lui-mme, il peut accomplir en ce genre des miracles
surprenants. Rappelons-nous le _droit de visite_. Pendant je ne
sais combien d'annes ce trait s'excutait sans que personne en
prt souci. Mais une coalition ayant eu besoin d'un expdient
stratgique, elle dterra ce malencontreux trait, et en fit la base
de ses oprations. Bientt, aide du journalisme, elle parvint 
faire croire  tous les Franais qu'il ne renfermait qu'une clause
ainsi conue: Les navires de guerre anglais auront le droit de
visiter les navires du commerce franais. Il n'est pas besoin de
dire l'explosion de patriotisme que devait faire clater une telle
hypothse. Ce fut au point qu'on ne comprend pas encore comment une
guerre universelle put tre vite. Je me rappelle m'tre trouv
 cette poque dans un cercle nombreux o l'on fulminait contre
l'odieux trait. Quelqu'un s'avisa de dire: _Qui de vous l'a lu?_ Il
fut heureux pour lui que les auditeurs ne trouvassent pas de pierres
sous leur main, il aurait t infailliblement lapid.

Au reste, l'enrlement des journaux dans la guerre de portefeuilles
et le rle qu'ils y jouent ont t dvoils par l'un d'eux en termes
qui mritent d'tre reproduits ici (_Presse_ du 17 novembre 1845):

     M. Petetin dcrit la presse telle qu'il la comprend, comme
     il se plat  la rver. De bonne foi, croit-il que lorsque
     le _Constitutionnel_, le _Sicle_, etc., s'attaquent  M.
     Guizot, que lorsqu' son tour le _Journal des Dbats_ s'en
     prend  M. Thiers, ces feuilles combattent uniquement pour
     l'ide pure, pour la vrit, provoques par le besoin intrieur
     de la conscience? Dfinir ainsi la presse, c'est la peindre
     telle qu'on l'imagine, ce n'est pas la peindre telle qu'elle
     est. Il ne nous en cote aucunement de le dclarer, car si
     nous sommes journaliste, nous le sommes moins par vocation
     que par circonstance. Nous voyons tous les jours la presse au
     service des passions humaines, des _ambitions rivales_, des
     _combinaisons ministrielles_, des _intrigues parlementaires_,
     des calculs politiques les plus divers, les plus opposs, les
     moins nobles; nous la voyons s'y associer troitement. Mais
     nous la voyons rarement au service des ides; et quand, par
     hasard, il arrive  un journal de s'emparer d'une ide, _ce
     n'est jamais pour elle-mme, c'est toujours comme instrument
     de dfense ou d'attaque_ MINISTRIELLE. Celui qui crit ces
     lignes parle ici avec exprience. Toutes les fois qu'il a
     essay de faire sortir le journalisme de l'ornire des partis
     pour le faire entrer dans le champ des ides et des rformes,
     dans la voie des saines applications de la science conomique 
     l'administration publique, il s'est trouv tout seul, et il a d
     reconnatre qu'_en dehors du cercle troit trac par les lettres
     assembles de quatre ou cinq noms propres_, il n'y avait pas de
     discussion possible, il n'y avait pas de politique.

En vrit, je ne sais plus  quelle dmonstration recourir si le
lecteur n'est pas scandalis, pouvant d'un si effroyable aveu!

Enfin, comme le mal, parti du parlement, envahit le journalisme; par
le journalisme il envahit l'opinion publique tout entire. Comment
le public ne serait-il pas gar, quand, jour aprs jour, la TRIBUNE
et la PRESSE s'appliquent  ne laisse arriver jusqu' lui que de
fausses lueurs, de faux jugements, de fausses citations et de fausses
assertions?

Nous avons vu que le terrain sur lequel se livre ordinairement la
bataille ministrielle, c'est la question extrieure d'abord, ensuite
la corruption parlementaire et lectorale.

Quant  la question extrieure, tout le monde comprend le danger de
ce travail incessant auquel se livrent les coalitions pour attiser
les haines nationales, irriter l'orgueil patriotique, persuader
au pays que l'tranger ne songe qu' l'humilier et le pouvoir
excutif qu' le trahir. Qu'il me soit permis de dire que ce danger
est peut-tre plus grand en France que partout ailleurs. Notre
civilisation nous fait une ncessit du travail. C'est notre moyen
d'existence et de progrs. Le travail se dveloppe par la scurit,
la libert, l'ordre et la paix.

Malheureusement l'ducation universitaire est en contradiction
flagrante avec ces besoins de notre temps. En nous faisant vivre
pendant toute notre jeunesse de la vie des Spartiates et des Romains,
elle entretient dans nos mes ce sentiment commun aux enfants et
aux barbares: l'admiration de la force brutale. La vue d'un beau
rgiment, le bruit des fanfares, l'aspect de ces machines que les
hommes ont inventes pour se casser rciproquement les bras et les
jambes, les poses d'un tambour-major, tout cela nous met en extase.
Comme les barbares, nous croyons que _patriotisme_ signifie _haine
de l'tranger_. Ds que notre intelligence commence  poindre, on ne
l'entretient que des vertus militaires, de la grande politique des
Romains, de leur profonde diplomatie, de la force de leurs lgions.
Nous apprenons la morale dans Tite-Live. Notre catchisme, c'est
Quinte-Curce, et on offre  notre enthousiasme, comme l'idal de la
civilisation, un peuple qui avait fond ses moyens d'existence sur le
pillage mthodique du monde entier. Il est ais de comprendre combien
les efforts des coalitions parlementaires, toujours dirigs dans
le sens de la guerre, nous trouvent bien disposs  les seconder.
Elles ne sauraient semer sur un champ mieux prpar. Aussi il a
tenu  bien peu de chose que, dans l'espace de quelques annes,
elles ne nous aient mis aux prises avec l'Espagne, avec le Maroc,
avec la Turquie, avec la Russie, avec l'Autriche, et trois fois
avec l'Angleterre. O en serait la France si de telles calamits
n'eussent pas t dtournes,  grand'peine et presque malgr elle?
Louis-Philippe est tomb, mais rien ne m'empchera de dire qu'il
a rendu au monde l'immense service de maintenir la paix. Que de
sueurs lui a cotes ce succs digne des bndictions des peuples?
Et pourquoi (c'est ici le coeur de ma thse)? Parce qu' un moment
donn la paix n'avait plus pour elle l'opinion publique. Et pourquoi
n'avait-elle pas pour elle l'opinion? Parce qu'elle ne convenait pas
aux journaux. Et pourquoi ne convenait-elle pas aux journaux? Parce
qu'elle tait importune  tel dput, candidat-ministre. Et pourquoi
enfin tait-elle importune  ce dput? Parce que les accusations
de faiblesse, de trahison, ont t, sont et seront toujours l'arme
favorite des dputs qui, aspirant aux portefeuilles, ont besoin de
renverser ceux qui les tiennent.

L'autre point sur lequel les coalitions attaquent ordinairement le
ministre, c'est la corruption.  cet gard, pendant le dernier
rgime, elles avaient beau jeu. Mais cette corruption mme, les
coalitions n'en font-elles pas, pour ainsi dire, une fatalit?
Le pouvoir qu'on attaque sur un sujet o il a raison, comme,
par exemple, quand on veut le pousser  une guerre injuste, se
dfend d'abord par la raison. Mais bientt il s'aperoit qu'elle
est impuissante et qu'elle vient se briser contre une opposition
systmatique. Alors, quelle ressource lui reste? C'est de se crer 
tout prix une majorit compacte et d'opposer _parti pris_  _parti
pris_. Ce fut l'arme dfensive de Walpole, 'a t celle de M.
Guizot. On ne m'accusera pas, j'espre de prsenter ici l'apologie ou
la justification de la corruption. Mais je dis ceci: le coeur humain
tant donn, les coalitions la rendent fatale. Le contraire implique
contradiction, car si le ministre tait honnte, il tomberait. Il
existe, donc il corrompt. Il n'y a jamais eu de cabinets un peu
stables que ceux qui se sont cr ainsi une majorit quand mme:
Walpole, North, Villle, Guizot.

Et maintenant que le lecteur veuille bien se reprsenter un pays o
les grandes runions politiques, les Chambres, les corps lectoraux
sont incessamment travaills, d'un ct, par les manoeuvres de
l'opposition systmatique, aide du journalisme, semant la haine, le
mensonge et les ides belliqueuses; de l'autre, par les manoeuvres
ministrielles infiltrant la vnalit et la corruption jusqu'aux
dernires fibres du corps social! Et cela dure des sicles. Et cela
devient l'tat permanent du rgime reprsentatif. Faut-il s'tonner
si les honntes gens finissent par en dsesprer? Il est vrai que
l'on voit de temps en temps les meneurs changer de rle. Mais cette
circonstance ne fait que substituer aux derniers vestiges de la foi
un scepticisme universel et indlbile.

Il faut finir. Je terminerai par une considration de la plus haute
importance.

L'Assemble nationale a fait une constitution. Nous devons la
respecter profondment. C'est l'ancre de salut de nos destines.
Ce n'est pourtant pas une raison pour fermer les yeux aux dangers
qu' titre d'oeuvre humaine elle peut prsenter, si surtout nous
nous proposons pour but, dans cet examen consciencieux, d'loigner
de toutes les institutions accessoires ce qui serait de nature 
dvelopper un germe funeste.

Tout le monde est d'accord, je crois, sur ce point que le danger de
notre constitution est de mettre en prsence deux pouvoirs qui sont
ou peuvent se croire rivaux et gaux, parce qu'ils se prvalent tous
deux du suffrage universel d'o ils manent. Dj la possibilit d'un
conflit insoluble alarme beaucoup d'esprits et a donn naissance 
deux thories bien tranches. Les uns prtendent que la rvolution
de Fvrier, dirige contre l'ancien pouvoir excutif, n'a pu vouloir
amoindrir la prpondrance du pouvoir lgislatif. Le prsident du
conseil a soutenu, au contraire, que si autrefois le ministre devait
reculer devant les majorits, il n'en tait pas de mme aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, tous les amis sincres de la scurit, de la
stabilit, doivent dsirer ardemment que l'occasion mme de ce
conflit de pouvoirs ne naisse pas, et que le danger, s'il existe,
reste  l'tat latent.

S'il en est ainsi, irons-nous dposer de gaiet de coeur, dans la
loi lectorale, une cause vidente de crises ministrielles factices?
En prsence de l'norme difficult constitutionnelle qui nous frappe
et nous pouvante, organiserons-nous, avant de nous sparer, les
luttes parlementaires, comme pour multiplier  plaisir les chances du
conflit?

Qu'on songe donc  ceci: ce qu'on appelait autrefois _crises
ministrielles_ s'appellera dsormais _conflit de pouvoirs_, et
en prendra les gigantesques proportions. Nous l'avons dj vu,
quoique la constitution ait  peine deux mois d'existence, et sans
l'admirable modration de l'Assemble nationale, nous serions
maintenant en pleine tempte rvolutionnaire.

Certes, voil un motif puissant pour que nous vitions de crer
des causes factices de _crises ministrielles_. Sous la monarchie
reprsentative, elles ont fait beaucoup de mal; mais enfin, il y
avait une solution. Le roi pouvait dissoudre la Chambre et en appeler
au pays. Si le pays condamnait l'opposition, cela rsultait de la
majorit nouvelle, et l'harmonie des pouvoirs tait rtablie. S'il
condamnait le ministre, cela rsultait encore de la majorit, et le
roi ne pouvait se refuser  cder.

Maintenant la question ne se pose plus entre l'opposition et le
ministre. Elle se pose entre le pouvoir lgislatif et le pouvoir
excutif, tous deux ayant un mandat d'une dure dtermine,
c'est--dire qu'elle se pose entre deux manifestations du suffrage
universel.

Encore une fois, je ne recherche pas ici qui doit cder, je me borne
 dire: Acceptons l'preuve, si elle nous arrive naturellement; mais
ne commettons pas l'imprudence de la faire natre artificiellement
plusieurs fois par anne.

Or, je le demande, en m'appuyant sur les leons du pass, dclarer
que les reprsentants peuvent aspirer aux portefeuilles, n'est-ce
pas fomenter les coalitions, multiplier les crises ministrielles,
ou, pour mieux dire, les conflits de pouvoirs? Je livre cette
rflexion  mes collgues.

Maintenant j'aborde deux objections.

On dit: Vous voyez bien des choses dans l'admissibilit des
dputs au ministre.  vous entendre, il semble que, sans elle,
la rpublique serait un paradis. En leur fermant la porte du
pouvoir, croyez-vous donc teindre toutes les passions! N'avez-vous
pas dclar vous-mme qu'en Angleterre les coalitions deviennent
impossibles  force d'tre impopulaires, et n'a-t-on pas vu Peel et
Russell se prter rciproquement un loyal concours.

Cet argument revient  ceci: De ce qu'il y aura toujours de mauvaises
passions concluons qu'il faut mettre dans la loi un aliment  la plus
mauvaise de toutes.--Qu'avec le temps et  force de faire du mal les
coalitions s'usent, je le crois. Il n'y a pas de flau dont on n'en
puisse dire autant, et c'est un singulier motif pour en mettre le
germe dans nos lois. Des guerres inutiles, des impts accablants,
fruit des coalitions, ont appris  l'Angleterre  les mpriser. Je
ne dis pas qu'au bout de deux ou trois sicles, au prix des mmes
calamits, nous ne puissions apprendre la mme leon. La question est
de savoir s'il vaut mieux repousser une mauvaise loi, ou l'adopter
sur ce fondement que l'excs du mal qui en sortira provoquera, dans
cent ans, une raction vers le bien.

On dit encore: Interdire le ministre aux dputs, c'est priver le
pays de tous les grands talents qui se rvlent dans l'Assemble
nationale.

Je dis, moi, que c'est au contraire retenir les grands talents
au service du bien gnral. Montrer  un homme de gnie qui est
reprsentant la perspective du pouvoir, c'est l'entraner  faire
cent fois plus de mal, comme membre d'une coalition, qu'il ne fera
jamais de bien comme membre d'un cabinet. C'est tourner son gnie
mme contre le repos public.

Ne nous faisons-nous pas d'ailleurs illusion, quand nous nous
imaginons que tous les grands talents sont  la Chambre? Croit-on
qu'il n'y a pas, dans toute l'arme, de quoi faire un bon ministre
de la Guerre; dans toute la magistrature, de quoi fournir un bon
ministre de la Justice?

S'il y a des hommes de gnie  la Chambre, qu'ils y restent.
Ils exerceront une bonne influence sur les majorits et sur les
ministres, d'autant qu'ils n'auront plus intrt  en exercer une
mauvaise.

Au reste, l'objection, et-elle quelque valeur, elle s'efface
devant les dangers incommensurablement suprieurs des coalitions,
consquences fatales de l'article que je combats. Esprons-nous
trouver une solution qui n'ait aucun inconvnient? De deux maux,
sachons choisir le moindre. C'est une singulire logique,  l'usage
de tous les sophistes, que celle-ci: Votre proposition a un _petit_
inconvnient; la mienne en a d'normes. Donc, il faut repousser la
vtre,  cause du _petit_ inconvnient qui y est attach.

Rsumons cette trop longue et en mme temps trop courte dissertation.

La question des incompatibilits parlementaires, c'est le coeur mme
de la Constitution. Nous n'en avons remu aucune, depuis un an, qu'il
importe autant de bien rsoudre.

La solution conforme  la justice,  l'utilit gnrale me semble
rsider dans deux principes clairs, simples, incontestables.

1 Pour arriver  l'Assemble nationale, pas d'exclusion, mais
seulement des prcautions  l'gard des fonctionnaires publics.

2 Pour passer de la reprsentation aux places, exclusion absolue.

En d'autres termes:

Tout lecteur est ligible.

Tout reprsentant doit rester reprsentant.

Tout cela se trouve dans l'amendement que j'ai formul en ces termes:

1. Le fonctionnaire public, nomm reprsentant, sans perdre ses
droits et ses titres, ne pourra tre promu ni destitu; il ne pourra
exercer ses fonctions ni en percevoir le traitement pendant toute la
dure de son mandat.

2. Un reprsentant ne peut accepter aucune fonction publique, et
notamment celle de MINISTRE.


FIN DU CINQUIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU CINQUIME VOLUME.


  SPOLIATION ET LOI.                                                 1

  GUERRE AUX CHAIRES D'CONOMIE POLITIQUE.                          16

  CAPITAL ET RENTE.                                                 23

  MAUDIT ARGENT.                                                    64

  GRATUIT DU CRDIT.--PREMIRE LETTRE.--F. C. Chev, l'un
    des rdacteurs de la _Voix du Peuple_,  Frdric Bastiat.      94

  DEUXIME LETTRE.--F. Bastiat au rdacteur de la _Voix du
    Peuple_.                                                       111

  TROISIME LETTRE.--P. J. Proudhon  F. Bastiat.                  120

  QUATRIME LETTRE.--F. Bastiat  P. J. Proudhon.                  133

  CINQUIME LETTRE.--P. J. Proudhon  F. Bastiat.                  146

  SIXIME LETTRE.--F. Bastiat  P. J. Proudhon.                    156

  SEPTIME LETTRE.--P. J. Proudhon  F. Bastiat.                   168

  HUITIME LETTRE.--F. Bastiat  P. J. Proudhon.                   191

  NEUVIME LETTRE.--P. J. Proudhon  F. Bastiat.                   205

  DIXIME LETTRE.--F. Bastiat  P. J. Proudhon.                    225

  ONZIME LETTRE.--P. J. Proudhon  F. Bastiat.                    238

  DOUZIME LETTRE.--F. Bastiat  P. J. Proudhon.                   272

  TREIZIME LETTRE.--P. J. Proudhon  F. Bastiat.                  290

  QUATORZIME LETTRE.--F. Bastiat  P. J. Proudhon.                312

  CE QU'ON VOIT ET CE QU'ON NE VOIT PAS.                           336
            I. La vitre casse.                                    337
           II. Le licenciement.                                    340
          III. L'impt.                                            343
           IV. Thtres. Beaux-arts.                               347
            V. Travaux publics.                                    353
           VI. Les intermdiaires.                                 356
          VII. Restriction.                                        363
         VIII. Les machines.                                       368
           IX. Crdit.                                             375
            X. L'Algrie.                                          379
           XI. pargne et Luxe.                                    383
          XII. Droit au travail, droit au profit.                  390

  ABONDANCE.                                                       393

  BALANCE DU COMMERCE.                                             402

  PAIX ET LIBERT OU LE BUDGET RPUBLICAIN.                        407

  DISCOURS SUR L'IMPT DES BOISSONS.                               468

  DISCOURS SUR LA RPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES.         494

  RFLEXIONS SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX.--Aux
    Dmocrates.                                                    513

  INCOMPATIBILITS PARLEMENTAIRES.                                 518


FIN DE LA TABLE.


CORBEIL, TYP. ET STR. DE CRT.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 5, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 5 ***

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1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


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Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
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redistribution.



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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

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assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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charities and charitable donations in all 50 states of the United
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