The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
4, by Frdric Bastiat

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Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 4
       mises en ordre, revues et annotes d'aprs les manuscrits de l'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: August 19, 2014 [EBook #46625]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 4 ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8

Prix des 6 volumes: 30 fr.


CORBEIL, typ. et str. de CRT.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


2e DITION


TOME QUATRIME


SOPHISMES CONOMIQUES

PETITS PAMPHLETS

I




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU

1863




PREMIRE PARTIE.

SOPHISMES

CONOMIQUES




PREMIRE SRIE[1].

(6e dition.)

[Note 1: Le petit volume, contenant la premire srie des _Sophismes
conomiques_, parut  la fin de 1845. Plusieurs des chapitres qu'il
contient avaient t publis par le _Journal des conomistes_, dans
les numros d'avril, juillet et octobre de la mme anne.

                                               (_Note de l'diteur._)]


     En conomie politique, il y a beaucoup  apprendre et peu 
     faire.

                                                            (BENTHAM.)


J'ai cherch, dans ce petit volume,  rfuter quelques-uns des
arguments qu'on oppose  l'affranchissement du commerce.

Ce n'est pas un combat que j'engage avec les protectionistes. C'est
un principe que j'essaie de faire pntrer dans l'esprit des hommes
sincres qui hsitent parce qu'ils doutent.

Je ne suis pas de ceux qui disent: La protection s'appuie sur des
intrts.--Je crois qu'elle repose sur des erreurs, ou, si l'on veut,
sur des _vrits incompltes_. Trop de personnes redoutent la libert
pour que cette apprhension ne soit pas sincre.

C'est placer haut mes prtentions, mais je voudrais, je l'avoue, que
cet opuscule devnt comme le _manuel_ des hommes qui sont appels 
prononcer entre les deux principes. Quand on ne s'est pas familiaris
de longue main avec la doctrine de la libert, les sophismes de la
protection reviennent sans cesse  l'esprit sous une forme ou sous
une autre. Pour l'en dgager, il faut  chaque fois un long travail
d'analyse, et ce travail, tout le monde n'a pas le temps de le faire;
les lgislateurs moins que personne. C'est pourquoi j'ai essay de le
donner tout fait.

Mais, dira-t-on, les bienfaits de la libert sont-ils donc si cachs
qu'ils ne se montrent qu'aux conomistes de profession?

Oui, nous en convenons, nos adversaires dans la discussion ont sur
nous un avantage signal. Ils peuvent en quelques mots exposer une
vrit incomplte; et, pour montrer qu'elle est _incomplte_, il nous
faut de longues et arides dissertations.

Cela tient  la nature des choses. La protection runit sur un point
donn le bien qu'elle fait, et infuse dans la masse le mal qu'elle
inflige. L'un est sensible  l'oeil extrieur, l'autre ne se laisse
apercevoir que par l'oeil de l'esprit[2].--C'est prcisment le
contraire pour la libert.

[Note 2: Cet aperu a donn lieu plus tard au pamphlet _Ce qu'on voit
et ce qu'on ne voit pas_, compris dans le volume suivant.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il en est ainsi de presque toutes les questions conomiques.

Dites: Voici une machine qui a mis sur le pav trente ouvriers;

Ou bien: Voici un prodigue qui encourage toutes les industries;

Ou encore: La conqute d'Alger a doubl le commerce de Marseille;

Ou enfin: Le budget assure l'existence de cent mille familles;

Vous serez compris de tous, vos propositions sont claires, simples et
vraies en elles-mmes. Dduisez-en ces principes:

Les machines sont un mal;

Le luxe, les conqutes, les lourds impts sont un bien;

Et votre thorie aura d'autant plus de succs que vous pourrez
l'appuyer de faits irrcusables.

Mais nous, nous ne pouvons nous en tenir  une cause et  son
effet prochain. Nous savons que cet effet mme devient cause  son
tour. Pour juger une mesure, il faut donc que nous la suivions 
travers l'enchanement des rsultats, jusqu' l'effet dfinitif. Et,
puisqu'il faut lcher le grand mot, nous sommes rduits  _raisonner_.

Mais aussitt nous voil assaillis par cette clameur: Vous tes des
thoriciens, des mtaphysiciens, des idologues, des utopistes, des
hommes  principes,--et toutes les prventions du public se tournent
contre nous.

Que faire donc? invoquer la patience et la bonne foi du lecteur, et
jeter dans nos dductions, si nous en sommes capables, une clart si
vive que le vrai et le faux s'y montrent  nu, afin que la victoire,
une fois pour toutes, demeure  la restriction ou  la libert.

J'ai  faire ici une observation essentielle.

Quelques extraits de ce petit volume ont paru dans le _Journal des
conomistes_.

Dans une critique, d'ailleurs trs-bienveillante, que M. le vicomte
de Romanet a publie (Voir le _Moniteur industriel_ des 15 et 18 mai
1845), il suppose que je demande la _suppression des douanes_. M. de
Romanet se trompe. Je demande la suppression du rgime protecteur.
Nous ne refusons pas des taxes au gouvernement; mais nous voudrions,
si cela est possible, dissuader les gouverns de se taxer les uns les
autres. Napolon a dit: La douane ne doit pas tre un instrument
fiscal, mais un moyen de protger l'industrie.--Nous plaidons le
contraire, et nous disons: La douane ne doit pas tre aux mains des
travailleurs un instrument de rapine rciproque, mais elle peut
tre une machine fiscale aussi bonne qu'une autre. Nous sommes si
loin, ou, pour n'engager que moi dans la lutte, je suis si loin de
demander la suppression des douanes, que j'y vois pour l'avenir
l'ancre de salut de nos finances. Je les crois susceptibles de
procurer au Trsor des recettes immenses, et, s'il faut dire toute ma
pense,  la lenteur que mettent  se rpandre les saines doctrines
conomiques,  la rapidit avec laquelle notre budget s'accrot,
je compte plus, pour la rforme commerciale, sur les ncessits du
Trsor que sur la force d'une opinion claire.

Mais enfin, me dira-t-on,  quoi concluez-vous?

Je n'ai pas besoin de conclure. Je combats des sophismes, voil tout.

Mais, poursuit-on, il ne suffit pas de dtruire, il faut difier.--Je
pense que dtruire une erreur, c'est difier la vrit contraire.

Aprs cela, je n'ai pas de rpugnance  dire quel est mon voeu. Je
voudrais que l'opinion ft amene  sanctionner une loi de douanes
conue  peu prs en ces termes:

  Les objets de premire ncessit paieront un droit _ad valorem_ de 5%
  Les objets de convenance                                          10%
  Les objets de luxe                                          15 ou 20%

Encore ces distinctions sont prises dans un ordre d'ides entirement
trangres  l'conomie politique proprement dite, et je suis
loin de les croire aussi utiles et aussi justes qu'on le suppose
communment. Mais ceci n'est plus de mon sujet.




I.--ABONDANCE, DISETTE.


Qu'est ce qui vaut mieux pour l'homme et pour la socit, l'abondance
ou la disette?

Quoi! s'criera-t-on, cela peut-il faire une question? A-t-on jamais
avanc, est-il possible de soutenir que la disette est le fondement
du bien-tre des hommes?

Oui, cela a t avanc; oui, cela a t soutenu; on le soutient tous
les jours, et je ne crains pas de dire que la _thorie de la disette_
est de beaucoup la plus populaire. Elle dfraie les conversations,
les journaux, les livres, la tribune, et, quoique cela puisse
paratre extraordinaire, il est certain que l'conomie politique aura
rempli sa tche et sa mission pratique quand elle aura vulgaris
et rendu irrfutable cette proposition si simple: La richesse des
hommes, c'est l'abondance des choses.

N'entend-on pas dire tous les jours: L'tranger va nous inonder de
ses produits? Donc on redoute l'abondance.

M. de Saint-Cricq n'a-t-il pas dit: La production surabonde? Donc
il craignait l'abondance.

Les ouvriers ne brisent-ils pas les machines? Donc ils s'effraient de
l'excs de la production ou de l'abondance.

M. Bugeaud n'a-t-il pas prononc ces paroles: Que le pain soit cher,
et l'agriculteur sera riche! Or, le pain ne peut tre cher que parce
qu'il est rare; donc M. Bugeaud prconisait la disette.

M. d'Argout ne s'est-il pas fait un argument contre l'industrie
sucrire de sa fcondit mme? Ne disait-il pas: La betterave n'a
pas d'avenir, et sa culture ne saurait s'tendre, parce qu'il
suffirait d'y consacrer quelques hectares par dpartement pour
pourvoir  toute la consommation de la France? Donc,  ses yeux,
le bien est dans la strilit, dans la disette; le mal, dans la
fertilit, dans l'abondance.

La _Presse_, le _Commerce_ et la plupart des journaux quotidiens
ne publient-ils pas un ou plusieurs articles chaque matin pour
dmontrer aux chambres et au gouvernement qu'il est d'une saine
politique d'lever lgislativement le prix de toutes choses par
l'opration des tarifs? Les trois pouvoirs n'obtemprent-ils pas
tous les jours  cette injonction de la presse priodique? Or, les
tarifs n'lvent les prix des choses que parce qu'ils en diminuent la
quantit _offerte_ sur le march! Donc les journaux, les Chambres, le
ministre, mettent en pratique la thorie de la disette, et j'avais
raison de dire que cette thorie est de beaucoup la plus populaire.

Comment est-il arriv qu'aux yeux des travailleurs, des publicistes,
des hommes d'tat, l'abondance se soit montre redoutable et la
disette avantageuse? Je me propose de remonter  la source de cette
illusion.

On remarque qu'un homme s'enrichit en proportion de ce qu'il tire un
meilleur parti de son travail, c'est--dire de ce qu'_il vend  plus
haut prix_. Il vend  plus haut prix  proportion de la raret, de la
disette du genre de produit qui fait l'objet de son industrie. On en
conclut que, quant  lui du moins, la disette l'enrichit. Appliquant
successivement ce raisonnement  tous les travailleurs, on en dduit
la _thorie de la disette_. De l on passe  l'application, et, afin
de favoriser tous les travailleurs, on provoque artificiellement
la chert, la disette de toutes choses par la prohibition, la
restriction, la suppression des machines et autres moyens analogues.

Il en est de mme de l'abondance. On observe que, quand un produit
abonde, il se vend  bas prix: donc le producteur gagne moins. Si
tous les producteurs sont dans ce cas, ils sont tous misrables: donc
c'est l'abondance qui ruine la socit. Et comme toute conviction
cherche  se traduire en fait, on voit, dans beaucoup de pays, les
lois des hommes lutter contre l'abondance des choses.

Ce sophisme, revtu d'une forme gnrale, ferait peut-tre peu
d'impression; mais appliqu  un ordre particulier de faits,  telle
ou telle industrie,  une classe donne de travailleurs, il est
extrmement spcieux, et cela s'explique. C'est un syllogisme qui
n'est pas _faux_, mais _incomplet_. Or, ce qu'il y a de _vrai_ dans
un syllogisme est toujours et ncessairement prsent  l'esprit. Mais
l'_incomplet_ est une qualit ngative, une donne absente dont il
est fort possible et mme fort ais de ne pas tenir compte.

L'homme produit pour consommer. Il est  la fois producteur et
consommateur. Le raisonnement que je viens d'tablir ne le considre
que sous le premier de ces points de vue. Sous le second, il aurait
conduit  une conclusion oppose. Ne pourrait-on pas dire, en effet:

Le consommateur est d'autant plus riche qu'il _achte_ toutes choses
 meilleur march; il achte les choses  meilleur march, en
proportion de ce qu'elles abondent, donc l'abondance l'enrichit; et
ce raisonnement, tendu  tous les consommateurs, conduirait  la
_thorie de l'abondance_!

C'est la notion imparfaitement comprise de l'_change_ qui produit
ces illusions. Si nous consultons notre intrt personnel, nous
reconnaissons distinctement qu'il est double. Comme _vendeurs_, nous
avons intrt  la chert, et par consquent  la raret; comme
acheteurs, au bon march, ou, ce qui revient au mme,  l'abondance
des choses. Nous ne pouvons donc point baser un raisonnement sur
l'un ou l'autre de ces intrts avant d'avoir reconnu lequel des
deux concide et s'identifie avec l'intrt gnral et permanent de
l'espce humaine.

Si l'homme tait un animal solitaire, s'il travaillait exclusivement
pour lui, s'il consommait directement le fruit de son labeur, en
un mot, _s'il n'changeait pas_, jamais la thorie de la disette
n'et pu s'introduire dans le monde. Il est trop vident que
l'abondance lui serait avantageuse, de quelque part qu'elle lui
vnt, soit qu'elle ft le rsultat de son industrie, d'ingnieux
outils, de puissantes machines qu'il aurait inventes, soit qu'il
la dt  la fertilit du sol,  la libralit de la nature, ou
mme  une mystrieuse _invasion_ de produits que le flot aurait
apports du dehors et abandonns sur le rivage. Jamais l'homme
solitaire n'imaginerait, pour donner de l'encouragement, pour assurer
un aliment  son propre travail, de briser les instruments qui
l'pargnent, de neutraliser la fertilit du sol, de rendre  la mer
les biens qu'elle lui aurait apports. Il comprendrait aisment que
le travail n'est pas un but, mais un moyen; qu'il serait absurde de
repousser le but, de peur de nuire au moyen. Il comprendrait que,
s'il consacre deux heures de la journe  pourvoir  ses besoins,
toute circonstance (machine, fertilit, don gratuit, n'importe) qui
lui pargne une heure de ce travail, le rsultat restant le mme, met
cette heure  sa disposition, et qu'il peut la consacrer  augmenter
son bien-tre; il comprendrait, en un mot, qu'_pargne de travail_ ce
n'est autre chose que _progrs_.

Mais l'_change_ trouble notre vue sur une vrit si simple. Dans
l'tat social, et avec la sparation des occupations qu'il amne, la
production et la consommation d'un objet ne se confondent pas dans le
mme individu. Chacun est port  voir dans son travail non plus un
moyen, mais un but. L'change cre, relativement  chaque objet, deux
intrts, celui du producteur et celui du consommateur, et ces deux
intrts sont toujours immdiatement opposs.

Il est essentiel de les analyser et d'en tudier la nature.

Prenons un producteur quel qu'il soit; quel est son intrt immdiat?
Il consiste en ces deux choses, 1 que le plus petit nombre possible
de personnes se livrent au mme travail que lui; 2 que le plus
grand nombre possible de personnes recherchent le produit de ce mme
travail; ce que l'conomie politique explique plus succinctement
en ces termes: que l'offre soit trs-restreinte et la demande
trs-tendue; en d'autres termes encore: concurrence limite,
dbouchs illimits.

Quel est l'intrt immdiat du consommateur? Que l'offre du produit
dont il s'agit soit tendue et la demande restreinte.

Puisque ces deux intrts se contredisent, l'un d'eux doit
ncessairement concider avec l'intrt social ou gnral, et l'autre
lui est antipathique.

Mais quel est celui que la lgislation doit favoriser, comme tant
l'expression du bien public, si tant est qu'elle en doive favoriser
aucun?

Pour le savoir, il suffit de rechercher ce qui arriverait si les
dsirs secrets des hommes taient accomplis.

En tant que producteurs, il faut bien en convenir, chacun de nous
fait des voeux antisociaux. Sommes-nous vignerons? nous serions peu
fchs qu'il gelt sur toutes les vignes du monde, except sur la
ntre: _c'est la thorie de la disette_. Sommes-nous propritaires
de forges? nous dsirons qu'il n'y ait sur le march d'autre fer
que celui que nous y apportons, quel que soit le besoin que le
public en ait, et prcisment pour que ce besoin, vivement senti et
imparfaitement satisfait, dtermine  nous en donner un haut prix:
_c'est encore la thorie de la disette_. Sommes-nous laboureurs? nous
disons, avec M. Bugeaud: Que le pain soit cher, c'est--dire rare,
et les agriculteurs feront bien leurs affaires; _c'est toujours la
thorie de la disette_.

Sommes-nous mdecins? nous ne pouvons nous empcher de voir que
certaines amliorations physiques, comme l'assainissement du
pays, le dveloppement de certaines vertus morales, telles que la
modration et la temprance, le progrs des lumires pouss au point
que chacun st soigner sa propre sant, la dcouverte de certains
remdes simples et d'une application facile, seraient autant de
coups funestes ports  notre profession. En tant que mdecins, nos
voeux secrets sont antisociaux. Je ne veux pas dire que les mdecins
forment de tels voeux. J'aime  croire qu'ils accueilleraient avec
joie une panace universelle; mais, dans ce sentiment, ce n'est pas
le mdecin, c'est l'homme, c'est le chrtien qui se manifeste; il
se place, par une noble abngation de lui-mme, au point de vue du
consommateur. En tant qu'exerant une profession, en tant que puisant
dans cette profession son bien-tre, sa considration et jusqu'aux
moyens d'existence de sa famille, il ne se peut pas que ses dsirs,
ou, si l'on veut, ses intrts, ne soient antisociaux.

Fabriquons-nous des toffes de coton? nous dsirons les vendre au
prix le plus avantageux _pour nous_. Nous consentirions volontiers 
ce que toutes les manufactures rivales fussent interdites, et si nous
n'osons exprimer publiquement ce voeu ou en poursuivre la ralisation
complte avec quelques chances de succs, nous y parvenons pourtant,
dans une certaine mesure, par des moyens dtourns: par exemple,
en excluant les tissus trangers, afin de diminuer la _quantit
offerte_, et de produire ainsi, par l'emploi de la force et  notre
profit, la _raret_ des vtements.

Nous passerions ainsi toutes les industries en revue, et nous
trouverions toujours que les producteurs, en tant que tels, ont des
vues antisociales. Le marchand, dit Montaigne, ne fait bien ses
affaires qu' la dbauche de la jeunesse; le laboureur,  la chert
des bls; l'architecte,  la ruine des maisons; les officiers de
justice; aux procez et aux querelles des hommes. L'honneur mme et
practique des ministres de la religion se tire de nostre mort et de
nos vices. Nul mdecin ne prend plaisir  la sant de ses amis mmes,
ni soldats  la paix de la ville; ainsi du reste.

Il suit de l que, si les voeux secrets de chaque producteur taient
raliss, le monde rtrograderait rapidement vers la barbarie. La
voile proscrirait la vapeur, la rame proscrirait la voile, et devrait
bientt cder les transports au chariot, celui-ci au mulet, et le
mulet au porte-balle. La laine exclurait le coton, le coton exclurait
la laine, et ainsi de suite, jusqu' ce que la disette de toutes
choses et fait disparatre l'homme mme de dessus la surface du
globe.

Supposez pour un moment que la puissance lgislative et la force
publique fussent mises  la disposition du comit Mimerel, et que
chacun des membres qui composent cette association et la facult de
lui faire admettre et sanctionner une petite loi: est-il bien malais
de deviner  quel code industriel serait soumis le public?

       *       *       *       *       *

Si nous venons maintenant  considrer l'intrt immdiat du
consommateur, nous trouverons qu'il est en parfaite harmonie avec
l'intrt gnral, avec ce que rclame le bien-tre de l'humanit.
Quand l'acheteur se prsente sur le march, il dsire le trouver
abondamment pourvu. Que les saisons soient propices  toutes les
rcoltes; que des inventions de plus en plus merveilleuses mettent 
sa porte un plus grand nombre de produits et de satisfactions; que
le temps et le travail soient pargns; que les distances s'effacent;
que l'esprit de paix et de justice permette de diminuer le poids
des taxes; que les barrires de toute nature tombent; en tout cela,
l'intrt immdiat du consommateur suit paralllement la mme ligne
que l'intrt public bien entendu. Il peut pousser ses voeux secrets
jusqu' la chimre, jusqu' l'absurde, sans que ses voeux cessent
d'tre humanitaires. Il peut dsirer que le vivre et le couvert, le
toit et le foyer, l'instruction et la moralit, la scurit et la
paix, la force et la sant s'obtiennent sans efforts, sans travail
et sans mesure, comme la poussire des chemins, l'eau du torrent,
l'air qui nous environne, la lumire qui nous baigne, sans que la
ralisation de tels dsirs soit en contradiction avec le bien de la
socit.

On dira peut-tre que, si ces voeux taient exaucs, l'oeuvre
du producteur se restreindrait de plus en plus, et finirait par
s'arrter faute d'aliment. Mais pourquoi? Parce que, dans cette
supposition extrme, tous les besoins et tous les dsirs imaginables
seraient compltement satisfaits. L'homme, comme la Toute-Puissance,
crerait toutes choses par un seul acte de sa volont. Veut-on bien
me dire, dans cette hypothse, en quoi la production industrielle
serait regrettable?

Je supposais tout  l'heure une assemble lgislative compose
de travailleurs, dont chaque membre formulerait en loi son _voeu
secret_, en tant que producteur; et je disais que le code man de
cette assemble serait le monopole systmatis, la thorie de la
disette mise en pratique.

De mme, une Chambre, o chacun consulterait exclusivement son
intrt immdiat de consommateur, aboutirait  systmatiser la
libert, la suppression de toutes les mesures restrictives, le
renversement de toutes les barrires artificielles, en un mot, 
raliser la thorie de l'abondance.

Il suit de l:

Que consulter exclusivement l'intrt immdiat de la production,
c'est consulter un intrt antisocial;

Que prendre exclusivement pour base l'intrt immdiat de la
consommation, ce serait prendre pour base l'intrt gnral.

Qu'il me soit permis d'insister encore sur ce point de vue, au
risque de me rpter.

Un antagonisme radical existe entre le vendeur et l'acheteur[3].

[Note 3: L'auteur a rectifi les termes de cette proposition dans un
ouvrage postrieur. Voir _Harmonies conomiques_, chap. XI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Celui-l dsire que l'objet du march soit _rare_, peu offert,  un
prix lev.

Celui-ci le souhaite _abondant_, trs-offert,  bas prix.

Les lois qui devraient tre au moins neutres, prennent parti pour le
vendeur contre l'acheteur, pour le producteur contre le consommateur,
pour la chert contre le bon march[4], pour la disette contre
l'abondance.

[Note 4: Nous n'avons pas en franais un substantif pour exprimer
l'ide oppose  celle de _chert_ (cheapness). Il est assez
remarquable que l'instinct populaire exprime cette ide par cette
priphrase: march avantageux, _bon march_. Les prohibitionistes
devraient bien rformer cette locution. Elle implique tout un systme
conomique oppos au leur.]

Elles agissent, sinon intentionnellement, du moins logiquement, sur
cette donne: _Une nation est riche quand elle manque de tout_.

Car elles disent: C'est le producteur qu'il faut favoriser en lui
assurant un bon placement de son produit. Pour cela, il faut en
lever le prix; pour en lever le prix, il faut en restreindre
l'offre; et restreindre l'offre, c'est crer la disette.

Et voyez: je suppose que, dans le moment actuel, o ces lois ont
toute leur force, on fasse un inventaire complet, non en valeur,
mais en poids, mesures, volumes, quantits, de tous les objets
existants en France, propres  satisfaire les besoins et les gots de
ses habitants, bls, viandes, draps, toiles, combustibles, denres
coloniales, etc.

Je suppose encore que l'on renverse le lendemain toutes les barrires
qui s'opposent  l'introduction en France des produits trangers.

Enfin, pour apprcier le rsultat de cette rforme, je suppose que
l'on procde trois mois aprs  un nouvel inventaire.

N'est-il pas vrai qu'il se trouvera en France plus de bl, de
bestiaux, de drap, de toile, de fer, de houille, de sucre, etc., lors
du second qu' l'poque du premier inventaire?

Cela est si vrai que nos tarifs protecteurs n'ont pas d'autre but
que d'empcher toutes ces choses de parvenir jusqu' nous, d'en
restreindre l'offre, d'en prvenir la dprciation, l'abondance.

Maintenant, je le demande, le peuple est-il mieux nourri, sous
l'empire de nos lois, parce qu'il y a _moins_ de pain, de viande et
de sucre dans le pays? Est-il mieux vtu parce qu'il y a _moins_ de
fil, de toiles et de draps? Est-il mieux chauff parce qu'il y a
_moins_ de houille? Est-il mieux aid dans ses travaux parce qu'il y
a _moins_ de fer, de cuivre, d'outils, de machines?

Mais, dit-on, si l'tranger nous _inonde_ de ses produits, il
emportera notre numraire.

Eh qu'importe? L'homme ne se nourrit pas de numraire, il ne se vt
pas d'or, il ne se chauffe pas avec de l'argent. Qu'importe qu'il y
ait plus ou moins de numraire dans le pays, s'il y a plus de pain
aux buffets, plus de viande aux crochets, plus de linge dans les
armoires, et plus de bois dans les bchers?

Je poserai toujours aux lois restrictives ce dilemme:

Ou vous convenez que vous produisez la disette, ou vous n'en convenez
pas.

Si vous en convenez, vous avouez par cela mme que vous faites au
peuple tout le mal que vous pouvez lui faire. Si vous n'en convenez
pas, alors vous niez avoir restreint l'offre, lev les prix et, par
consquent, vous niez avoir favoris le producteur.

Vous tes funestes ou inefficaces. Vous ne pouvez tre utiles[5].

[Note 5: L'auteur a trait ce sujet avec plus d'tendue dans le XIe
chapitre des _Harmonies conomiques_, puis, sous une autre forme,
dans l'article _Abondance_, crit pour le _Dictionnaire de l'conomie
politique_, et que nous reproduisons  la fin du 5e volume.

                                               (_Note de l'diteur._)]




II.--OBSTACLE, CAUSE.


L'obstacle pris pour la cause,--la disette prise pour
l'abondance,--c'est le mme sophisme sous un autre aspect. Il est bon
de l'tudier sous toutes ses faces.

L'homme est primitivement dpourvu de tout.

Entre son dnment et la satisfaction de ses besoins, il existe une
multitude d'_obstacles_ que le travail a pour but de surmonter. Il
est curieux de rechercher comment et pourquoi ces obstacles mmes 
son bien-tre sont devenus,  ses yeux, la cause de son bien-tre.

J'ai besoin de me transporter  cent lieues. Mais entre les points de
dpart et d'arrive s'interposent des montagnes, des rivires, des
marais, des forts impntrables, des malfaiteurs, en un mot, des
_obstacles_; et, pour vaincre ces obstacles, il faudra que j'emploie
beaucoup d'efforts, ou, ce qui revient au mme, que d'autres
emploient beaucoup d'efforts, et m'en fassent payer le prix. Il est
clair qu' cet gard j'eusse t dans une condition meilleure si ces
obstacles n'eussent pas exist.

Pour traverser la vie et parcourir cette longue srie de jours qui
spare le berceau de la tombe, l'homme a besoin de s'assimiler une
quantit prodigieuse d'aliments, de se garantir contre l'intemprie
des saisons, de se prserver ou de se gurir d'une foule de maux.
La faim, la soif, la maladie, le chaud, le froid, sont autant
d'obstacles sems sur sa route. Dans l'tat d'isolement, il devrait
les combattre tous par la chasse, la pche, la culture, le filage,
le tissage, l'architecture, et il est clair qu'il vaudrait mieux
pour lui que ces obstacles n'existassent qu' un moindre degr ou
mme n'existassent pas du tout. En socit, il ne s'attaque pas
personnellement  chacun de ces obstacles, mais d'autres le font pour
lui; et, en retour, il loigne un des obstacles dont ses semblables
sont entours.

Il est clair encore qu'en considrant les choses en masse, il
vaudrait mieux, pour l'ensemble des hommes ou pour la socit,
que les obstacles fussent aussi faibles et aussi peu nombreux que
possible.

Mais si l'on scrute les phnomnes sociaux dans leurs dtails, et les
sentiments des hommes selon que l'change les a modifis, on aperoit
bientt comment ils sont arrivs  confondre les besoins avec la
richesse et l'obstacle avec la cause.

La sparation des occupations, rsultat de la facult d'changer,
fait que chaque homme, au lieu de lutter pour son propre compte avec
tous les obstacles qui l'environnent, n'en combat qu'_un_; le combat
non pour lui, mais au profit de ses semblables, qui,  leur tour, lui
rendent le mme service.

Or, il rsulte de l que cet homme voit la cause immdiate de sa
richesse dans cet obstacle qu'il fait profession de combattre pour
le compte d'autrui. Plus cet obstacle est grand, srieux, vivement
senti, et plus, pour l'avoir vaincu, ses semblables sont disposs 
le rmunrer, c'est--dire  lever en sa faveur les obstacles qui le
gnent.

Un mdecin, par exemple, ne s'occupe pas de faire cuire son pain, de
fabriquer ses instruments, de tisser ou de confectionner ses habits.
D'autres le font pour lui, et, en retour, il combat les maladies qui
affligent ses clients. Plus ces maladies sont nombreuses, intenses,
ritres, plus on consent, plus on est forc mme  travailler
pour son utilit personnelle.  son point de vue, la maladie,
c'est--dire un obstacle gnral au bien-tre des hommes, est une
cause de bien-tre individuel. Tous les producteurs font, en ce qui
les concerne, le mme raisonnement. L'armateur tire ses profits de
l'obstacle qu'on nomme _distance_; l'agriculteur, de celui qu'on
nomme _faim_; le fabricant d'toffes, de celui qu'on appelle _froid_;
l'instituteur vit sur l'_ignorance_, le lapidaire sur la _vanit_,
l'avou sur la _cupidit_, le notaire sur la _mauvaise foi_ possible,
comme le mdecin sur les _maladies_ des hommes. Il est donc trs-vrai
que chaque profession a un intrt immdiat  la continuation, 
l'extension mme de l'obstacle spcial qui fait l'objet de ses
efforts.

Ce que voyant, les thoriciens arrivent qui fondent un systme sur
ces sentiments individuels, et disent: Le besoin, c'est la richesse;
le travail, c'est la richesse; l'obstacle au bien-tre, c'est le
bien-tre. Multiplier les obstacles, c'est donner de l'aliment 
l'industrie.

Puis surviennent les hommes d'tat. Ils disposent de la force
publique; et quoi de plus naturel que de la faire servir 
dvelopper,  propager les obstacles, puisque aussi bien c'est
dvelopper et propager la richesse? Ils disent, par exemple: Si nous
empchons le fer de venir des lieux o il abonde, nous crerons
chez nous un obstacle pour s'en procurer. Cet obstacle, vivement
senti, dterminera  payer pour en tre affranchi. Un certain nombre
de nos concitoyens s'attachera  le combattre, et cet obstacle
fera leur fortune. Plus mme il sera grand, plus le minerai sera
rare, inaccessible, difficile  transporter, loign des foyers de
consommation, plus cette industrie, dans toutes ses ramifications,
occupera de bras. Excluons donc le fer tranger; crons l'obstacle,
afin de crer le travail qui le combat.

Le mme raisonnement conduira  proscrire les machines.

Voil, dira-t-on, des hommes qui ont besoin de loger leur vin. C'est
un obstacle; et voici d'autres hommes qui s'occupent de le lever en
fabriquant des tonneaux. Il est donc heureux que l'obstacle existe,
puisqu'il alimente une portion du travail national et enrichit un
certain nombre de nos concitoyens. Mais voici venir une machine
ingnieuse qui abat le chne, l'quarrit, le partage en une multitude
de douves, les assemble et les transforme en vaisseaux vinaires.
L'obstacle est bien amoindri, et avec lui la fortune des tonneliers.
Maintenons l'un et l'autre par une loi. Proscrivons la machine.

Pour pntrer au fond de ce sophisme, il suffit de se dire que le
travail humain n'est pas un _but_, mais un _moyen_. _Il ne reste
jamais sans emploi._ Si un obstacle lui manque, il s'attaque  un
autre, et l'humanit est dlivre de deux obstacles par la mme
somme de travail qui n'en dtruisait qu'un seul.--Si le travail
des tonneliers devenait jamais inutile, il prendrait une autre
direction.--Mais avec quoi, demande-t-on, serait-il rmunr?
prcisment avec ce qui le rmunre aujourd'hui; car, quand une masse
de travail devient disponible par la suppression d'un obstacle, une
masse correspondante de rmunration devient disponible aussi.--Pour
dire que le travail humain finira par manquer d'emploi, il faudrait
prouver que l'humanit cessera de rencontrer des obstacles.--Alors le
travail ne serait pas seulement impossible, il serait superflu. Nous
n'aurions plus rien  faire, parce que nous serions tout-puissants,
et qu'il nous suffirait de prononcer un _fiat_ pour que tous nos
besoins et tous nos dsirs fussent satisfaits[6].

[Note 6: Voyez, sur le mme sujet, le chapitre XIV de la seconde
Srie des _Sophismes_, et les chapitres III et XI des _Harmonies
conomiques_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




III.--EFFORT, RSULTAT.


Nous venons de voir qu'entre nos besoins et leur satisfaction
s'interposent des obstacles. Nous parvenons  les vaincre ou  les
affaiblir par l'emploi de nos facults. On peut dire d'une manire
trs-gnrale que l'industrie est un effort suivi d'un rsultat.

Mais sur quoi se mesure notre bien-tre, notre richesse? Est-ce sur
le rsultat de l'effort? est-ce sur l'effort lui-mme?--Il existe
toujours un rapport entre l'effort employ et le rsultat obtenu.--Le
progrs consiste-t-il dans l'accroissement relatif du second ou du
premier terme de ce rapport?

Les deux thses ont t soutenues; elles se partagent, en conomie
politique, le domaine de l'opinion.

Selon le premier systme, la richesse est le rsultat du travail.
Elle s'accrot  mesure que s'accrot le _rapport du rsultat 
l'effort_. La perfection absolue, dont le type est en Dieu, consiste
dans l'loignement infini des deux termes, en ce sens: effort nul,
rsultat infini.

Le second professe que c'est l'effort lui-mme qui constitue et
mesure la richesse. Progresser, c'est accrotre _le rapport de
l'effort au rsultat_. Son idal peut tre reprsent par l'effort 
la fois ternel et strile de Sisyphe[7].

[Note 7: Par ce motif, nous prions le lecteur de nous excuser si,
pour abrger, nous dsignons dans la suite ce systme sous le nom de
_Sisyphisme_.]

Naturellement, le premier accueille tout ce qui tend  diminuer
la peine et  augmenter le produit: les puissantes machines qui
ajoutent aux forces de l'homme, l'change qui permet de tirer un
meilleur parti des agents naturels distribus  diverses mesures
sur la surface du globe, l'intelligence qui trouve, l'exprience qui
constate, la concurrence qui stimule, etc.

Logiquement aussi le second appelle de ses voeux tout ce qui a pour
effet d'augmenter la peine et de diminuer le produit: privilges,
monopoles, restrictions, prohibitions, suppressions de machines,
strilit, etc.

Il est bon de remarquer que la _pratique universelle_ des hommes est
toujours dirige par le principe de la premire doctrine. On n'a
jamais vu, on ne verra jamais un travailleur, qu'il soit agriculteur,
manufacturier, ngociant, artisan, militaire, crivain ou savant,
qui ne consacre toutes les forces de son intelligence  faire mieux,
 faire plus vite,  faire plus conomiquement, en un mot, _ faire
plus avec moins_.

La doctrine oppose est  l'usage des thoriciens, des dputs, des
journalistes, des hommes d'tat, des ministres, des hommes enfin dont
le rle en ce monde est de faire des expriences sur le corps social.

Encore faut-il observer qu'en ce qui les concerne personnellement,
ils agissent, comme tout le monde, sur le principe: obtenir du
travail la plus grande somme possible d'effets utiles.

On croira peut-tre que j'exagre, et qu'il n'y a pas de vrais
_Sisyphistes_.

Si l'on veut dire que, dans la pratique, on ne pousse pas le principe
jusqu' ses plus extrmes consquences, j'en conviendrai volontiers.
Il en est mme toujours ainsi quand on part d'un principe faux. Il
mne bientt  des rsultats si absurdes et si malfaisants qu'on est
bien forc de s'arrter. Voil pourquoi l'industrie pratique n'admet
jamais le _Sisyphisme_: le chtiment suivrait de trop prs l'erreur
pour ne pas la dvoiler. Mais, en matire d'industrie spculative,
telle qu'en font les thoriciens et les hommes d'tat, on peut
suivre longtemps un faux principe avant d'tre averti de sa fausset
par des consquences compliques auxquelles d'ailleurs on est
tranger; et quand enfin elles se rvlent, on agit selon le principe
oppos, on se contredit, et l'on cherche sa justification dans cet
axiome moderne d'une incomparable absurdit: en conomie politique,
il n'y a pas de principe absolu.

Voyons donc si les deux principes opposs que je viens d'tablir ne
rgnent pas tour  tour, l'un dans l'industrie pratique, l'autre dans
la lgislation industrielle.

J'ai dj rappel un mot de M. Bugeaud; mais dans M. Bugeaud il y a
deux hommes, l'agriculteur et le lgislateur.

Comme agriculteur, M. Bugeaud tend de tous ses efforts  cette double
fin: pargner du travail, obtenir du pain  bon march. Lorsqu'il
prfre une bonne charrue  une mauvaise; lorsqu'il perfectionne les
engrais; lorsque, pour ameublir son sol, il substitue, autant qu'il
le peut, l'action de l'atmosphre  celle de la herse ou de la houe;
lorsqu'il appelle  son aide tous les procds dont la science et
l'exprience lui ont rvl l'nergie et la perfection, il n'a et ne
peut avoir qu'un but: _diminuer le rapport de l'effort au rsultat_.
Nous n'avons mme point d'autre moyen de reconnatre l'habilet du
cultivateur et la perfection du procd que de mesurer ce qu'ils ont
retranch  l'un et ajout  l'autre; et comme tous les fermiers du
monde agissent sur ce principe, on peut dire que l'humanit entire
aspire, sans doute pour son avantage,  obtenir soit le pain, soit
tout autre produit,  meilleur march,-- restreindre la peine
ncessaire pour en avoir  sa disposition une quantit donne.

Cette incontestable tendance de l'humanit une fois constate devrait
suffire, ce semble, pour rvler au lgislateur le vrai principe,
et lui indiquer dans quel sens il doit seconder l'industrie (si
tant est qu'il entre dans sa mission de la seconder), car il serait
absurde de dire que les lois des hommes doivent oprer en sens
inverse des lois de la Providence.

Cependant on a entendu M. Bugeaud, dput, s'crier: Je ne comprends
rien  la thorie du bon march; j'aimerais mieux voir le pain plus
cher et le travail plus abondant. Et en consquence, le dput de la
Dordogne vote des mesures lgislatives qui ont pour effet d'entraver
les changes, prcisment parce qu'ils nous procurent indirectement
ce que la production directe ne peut nous fournir que d'une manire
plus dispendieuse.

Or, il est bien vident que le principe de M. Bugeaud, dput, est
diamtralement oppos  celui de M. Bugeaud, agriculteur. Consquent
avec lui-mme, il voterait contre toute restriction  la Chambre,
ou bien il transporterait sur sa ferme le principe qu'il proclame 
la tribune. On le verrait alors semer son bl sur le champ le plus
strile, car il russirait ainsi  _travailler beaucoup pour obtenir
peu_. On le verrait proscrire la charrue, puisque la culture  ongles
satisferait son double voeu: le pain plus cher et le travail plus
abondant.

La restriction a pour but avou et pour effet reconnu d'augmenter le
travail.

Elle a encore pour but avou et pour effet reconnu de provoquer la
chert, qui n'est autre chose que la raret des produits. Donc,
pousse  ses dernires limites, elle est le _Sisyphisme_ pur, tel
que nous l'avons dfini: _travail infini, produit nul_.

       *       *       *       *       *

M. le baron Charles Dupin, le flambeau de la pairie, dit-on, dans
les sciences conomiques, accuse les chemins de fer de _nuire  la
navigation_, et il est certain qu'il est dans la nature d'un moyen
plus parfait de restreindre l'emploi d'un moyen comparativement
plus grossier. Mais les rail-ways ne peuvent nuire aux bateaux qu'en
attirant  eux les transports; ils ne peuvent les attirer qu'en
les excutant  meilleur march, et ils ne peuvent les excuter 
meilleur march qu'_en diminuant le rapport de l'effort employ
au rsultat obtenu_, puisque c'est cela mme qui constitue le bon
march. Lors donc que M. le baron Dupin dplore cette suppression
du travail pour un rsultat donn, il est dans la doctrine du
_Sisyphisme_. Logiquement, comme il prfre le bateau au rail, il
devrait prfrer le char au bateau, le bt au char, et la hotte 
tous les moyens de transport connus, car c'est celui qui exige le
plus de travail pour le moindre rsultat.

       *       *       *       *       *

Le travail constitue la richesse d'un peuple, disait M. de
Saint-Cricq, ce ministre du commerce qui a tant impos d'entraves
au commerce. Il ne faut pas croire que c'tait l une proposition
elliptique, signifiant: Les rsultats du travail constituent la
richesse d'un peuple. Non, cet conomiste entendait bien dire
que c'est l'_intensit_ du travail qui mesure la richesse, et la
preuve, c'est que, de consquence en consquence, de restriction en
restriction, il conduisait la France, et il croyait bien faire, 
consacrer un travail double pour se pourvoir d'une quantit gale
de fer, par exemple. En Angleterre, le fer tait alors  8 fr.; en
France, il revenait  16 fr. En supposant la journe du travail 
1 fr., il est clair que la France pouvait, par voie d'change, se
procurer un quintal de fer avec huit journes prises sur l'ensemble
du travail national. Grce aux mesures restrictives de M. de
Saint-Cricq, il fallait  la France seize journes de travail pour
obtenir un quintal de fer par la production directe.--Peine double
pour une satisfaction identique, donc richesse double; donc encore
la richesse se mesure non par le rsultat, mais par l'intensit du
travail. N'est-ce pas l le _Sisyphisme_ dans toute sa puret!

Et afin qu'il n'y ait pas d'quivoque possible, M. le ministre
a soin de complter plus loin sa pense, et de mme qu'il vient
d'appeler _richesse_ l'intensit du travail, on va l'entendre appeler
_pauvret_ l'abondance des rsultats du travail ou des choses propres
 satisfaire nos besoins. Partout, dit-il, des machines ont pris la
place des bras de l'homme; partout la production surabonde; partout
l'quilibre entre la facult de produire et les moyens de consommer
est rompu. On le voit, selon M. de Saint-Cricq, si la France tait
dans une situation critique, c'est qu'elle produisait trop, c'est que
son travail tait trop intelligent, trop fructueux. Nous tions trop
bien nourris, trop bien vtus, trop bien pourvus de toutes choses;
la production trop rapide dpassait tous nos dsirs. Il fallait
bien mettre un terme  ce flau, et pour cela nous forcer, par des
restrictions,  travailler plus pour produire moins.

       *       *       *       *       *

J'ai rappel aussi l'opinion d'un autre ministre du commerce, M.
d'Argout. Elle mrite que nous nous y arrtions un instant. Voulant
porter un coup terrible  la betterave, il disait: Sans doute la
culture de la betterave est utile, mais _cette utilit est limite_.
Elle ne comporte pas les gigantesques dveloppements que l'on se
plat  lui prdire. Pour en acqurir la conviction, il suffit de
remarquer que cette culture sera ncessairement restreinte dans
les bornes de la consommation. Doublez, triplez si vous voulez
la consommation actuelle de la France, _vous trouverez toujours
qu'une trs-minime portion du sol suffira aux besoins de cette
consommation_. (Voil, certes, un singulier grief!) En voulez-vous la
preuve? Combien y avait-il d'hectares plants en betterave en 1828?
3,130, ce qui quivaut  1/10540e du sol cultivable. Combien y en
a-t-il, aujourd'hui que le sucre indigne a envahi le tiers de la
consommation? 16,700 hectares, soit 1/1978e du sol cultivable, ou
45 centiares par commune. Supposons que le sucre indigne ait dj
envahi toute la consommation, nous n'aurions que 48,000 hectares de
cultivs en betterave, ou 1/689e du sol cultivable[8].

[Note 8: Il est juste de dire que M. d'Argout mettait cet trange
langage dans la bouche des adversaires de la betterave. Mais il se
l'appropriait formellement, et le sanctionnait d'ailleurs par la loi
mme  laquelle il servait de justification.]

Il y a deux choses dans cette citation: les faits et la doctrine.
Les faits tendent  tablir qu'il faut peu de terrain, de capitaux
et de main-d'oeuvre pour produire beaucoup de sucre, et que chaque
commune de France en serait abondamment pourvue en livrant  la
culture de la betterave un hectare de son territoire.--La doctrine
consiste  regarder cette circonstance comme funeste, et  voir dans
la puissance mme et la fcondit de la nouvelle industrie la _limite
de son utilit_.

Je n'ai point  me constituer ici le dfenseur de la betterave ou
le juge des faits tranges avancs par M. d'Argout[9]; mais il vaut
la peine de scruter la doctrine d'un homme d'tat  qui la France
a confi pendant longtemps le sort de son agriculture et de son
commerce.

[Note 9:  supposer que 48,000  50,000 hectares suffisent 
alimenter la consommation actuelle, il en faudrait 150,000 pour
une consommation triple, que M. d'Argout admet comme possible.--De
plus, si la betterave entrait dans un assolement de six ans,
elle occuperait successivement 900,000 hectares, ou 1/38e du sol
cultivable.]

J'ai dit en commenant qu'il existe un rapport variable entre
l'effort industriel et son rsultat; que l'imperfection absolue
consiste en un effort infini sans rsultat aucun; la perfection
absolue en un rsultat illimit sans aucun effort; et la
perfectibilit dans la diminution progressive de l'effort compar au
rsultat.

Mais M. d'Argout nous apprend que la mort est l o nous croyons
apercevoir la vie, et que l'importance d'une industrie est en
raison directe de son impuissance. Qu'attendre, par exemple, de la
betterave? Ne voyez-vous pas que 48,000 hectares de terrain, un
capital et une main-d'oeuvre proportionns suffiront  approvisionner
de sucre toute la France? Donc c'est une industrie _d'une utilit
limite_; limite, bien entendu, quant au travail qu'elle exige,
seule manire dont, selon l'ancien ministre, une industrie puisse
tre utile. Cette utilit serait bien plus limite encore si,
grce  la fcondit du sol ou  la richesse de la betterave, nous
recueillions sur 24,000 hectares ce que nous ne pouvons obtenir
que sur 48,000. Oh! s'il fallait vingt fois, cent fois plus de
terre, de capitaux et de bras _pour arriver au mme rsultat_,  la
bonne heure, on pourrait fonder sur la nouvelle industrie quelques
esprances, et elle serait digne de toute la protection de l'tat,
car elle offrirait un vaste champ au travail national. Mais produire
beaucoup avec peu! cela est d'un mauvais exemple, et il est bon que
la loi y mette ordre.

Mais ce qui est vrit  l'gard du sucre ne saurait tre erreur
relativement au pain. Si donc l'_utilit_ d'une industrie doit
s'apprcier, non par les satisfactions qu'elle est en mesure de
procurer avec une quantit de travail dtermine, mais, au contraire,
par le dveloppement de travail qu'elle exige pour subvenir  une
somme donne de satisfactions, ce que nous devons dsirer videmment,
c'est que chaque hectare de terre produise peu de bl, et chaque
grain de bl peu de substance alimentaire; en d'autres termes, que
notre territoire soit infertile; car alors la masse de terres, de
capitaux, de main-d'oeuvre qu'il faudra mettre en mouvement pour
nourrir la population sera comparativement bien plus considrable;
on peut mme dire que le dbouch ouvert au travail humain sera
en raison directe de cette infertilit. Les voeux de MM. Bugeaud,
Saint-Cricq, Dupin, d'Argout, seront satisfaits; le pain sera cher,
le travail abondant, et la France sera riche, riche comme ces
messieurs l'entendent.

Ce que nous devons dsirer encore, c'est que l'intelligence humaine
s'affaiblisse et s'teigne; car, tant qu'elle vit, elle cherche
incessamment  augmenter le _rapport de la fin au moyen et du produit
 la peine_. C'est mme en cela, et exclusivement en cela, qu'elle
consiste.

Ainsi le _Sisyphisme_ est la doctrine de tous les hommes qui ont t
chargs de nos destines industrielles. Il ne serait pas juste de
leur en faire un reproche. Ce principe ne dirige les ministres que
parce qu'il rgne dans les Chambres; il ne rgne dans les Chambres
que parce qu'il y est envoy par le corps lectoral, et le corps
lectoral n'en est imbu que parce que l'opinion publique en est
sature.

Je crois devoir rpter ici que je n'accuse pas des hommes tels que
MM. Bugeaud, Dupin, Saint-Cricq, d'Argout, d'tre absolument, et en
toutes circonstances, _Sisyphistes_.  coup sr ils ne le sont pas
dans leurs transactions prives;  coup sr chacun d'entre eux se
procure, _par voie d'change_, ce qu'il lui en coterait plus cher de
se procurer _par voie de production directe_. Mais je dis qu'ils sont
_Sisyphistes_ lorsqu'ils empchent le pays d'en faire autant[10].

[Note 10: Voyez, sur le mme sujet, le chapitre XVI de la seconde
Srie des _Sophismes_, et le chapitre VI des _Harmonies conomiques_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




IV.--GALISER LES CONDITIONS DE PRODUCTION.


On dit... mais, pour n'tre pas accus de mettre des sophismes dans
la bouche des protectionistes, je laisse parler l'un de leurs plus
vigoureux athltes.

On a pens que la protection devait tre chez nous simplement la
reprsentation de la diffrence qui existe entre le prix de revient
d'une denre que nous produisons et le prix de revient de la denre
similaire produite chez nos voisins... Un droit protecteur calcul
sur ces bases ne fait qu'assurer la libre concurrence...; la libre
concurrence n'existe que lorsqu'il y a galit de conditions et de
charges. Lorsqu'il s'agit d'une course de chevaux, on pse le fardeau
que doit supporter chacun des coureurs, et on galise les conditions;
sans cela, ce ne sont plus des concurrents. Quand il s'agit de
commerce, si l'un des vendeurs peut livrer  meilleur march, il
cesse d'tre concurrent et devient monopoleur... Supprimez cette
protection reprsentative de la diffrence dans le prix de revient,
ds lors l'tranger envahit votre march et le monopole lui est
acquis[11].

[Note 11: M. le vicomte de Romanet.]

Chacun doit vouloir pour lui, comme pour les autres, que la
production du pays soit protge contre la concurrence trangre,
_toutes les fois que celle-ci pourrait fournir les produits  plus
bas prix_[12].

[Note 12: Mathieu de Dombasle.]

Cet argument revient sans cesse dans les crits de l'cole
protectioniste. Je me propose de l'examiner avec soin, c'est--dire
que je rclame l'attention et mme la patience du lecteur. Je
m'occuperai d'abord des ingalits qui tiennent  la nature, ensuite
de celles qui se rattachent  la diversit des taxes.

Ici, comme ailleurs, nous retrouvons les thoriciens de la protection
placs au point de vue du producteur, tandis que nous prenons en
main la cause de ces malheureux consommateurs dont ils ne veulent
absolument pas tenir compte. Ils comparent le champ de l'industrie
au _turf_. Mais, au turf, la course est tout  la fois _moyen_ et
_but_. Le public ne prend aucun intrt  la lutte en dehors de la
lutte elle-mme. Quand vous lancez vos chevaux dans l'unique _but_
de savoir quel est le meilleur coureur, je conois que vous galisiez
les fardeaux. Mais si vous aviez pour _but_ de faire parvenir au
poteau une nouvelle importante et presse, pourriez-vous, sans
inconsquence, crer des obstacles  celui qui vous offrirait les
meilleures conditions de vitesse? C'est pourtant l ce que vous
faites en industrie. Vous oubliez son rsultat cherch, qui est le
_bien-tre_; vous en faites abstraction, vous le sacrifiez mme par
une vritable ptition de principes.

Mais puisque nous ne pouvons amener nos adversaires  notre point de
vue, plaons-nous au leur, et examinons la question sous le rapport
de la production.

Je chercherai  tablir:

1 Que niveler les conditions du travail, c'est attaquer l'change
dans son principe;

2 Qu'il n'est pas vrai que le travail d'un pays soit touff par la
concurrence des contres plus favorises;

3 Que, cela ft-il exact, les droits protecteurs n'galisent pas les
conditions de production;

4 Que la libert nivelle ces conditions autant qu'elles peuvent
l'tre;

5 Enfin, que ce sont les pays les moins favoriss qui gagnent le
plus dans les changes.


I. Niveler les conditions du travail, ce n'est pas seulement gner
quelques changes, c'est attaquer l'change dans son principe, car
il est fond prcisment sur cette diversit, ou, si on l'aime
mieux, sur ces ingalits de fertilit, d'aptitudes, de climats, de
temprature, que vous voulez effacer. Si la Guyenne envoie des vins 
la Bretagne, et la Bretagne des bls  la Guyenne, c'est que ces deux
provinces sont places dans des conditions diffrentes de production.
Y a-t-il une autre loi pour les changes internationaux? Encore une
fois, se prvaloir contre eux des ingalits de conditions qui les
provoquent et les expliquent, c'est les attaquer dans leur raison
d'tre. Si les protectionistes avaient pour eux assez de logique et
de puissance, ils rduiraient les hommes, comme des colimaons, 
l'isolement absolu. Il n'y a pas, du reste, un de leurs sophismes
qui, soumis  l'preuve de dductions rigoureuses, n'aboutisse  la
destruction et au nant.


II. Il n'est pas vrai, _en fait_, que l'ingalit des conditions
entre deux industries similaires entrane ncessairement la chute de
celle qui est la moins bien partage. Au turf, si un des coursiers
gagne le prix, l'autre le perd; mais, quand deux chevaux travaillent
 produire des utilits, chacun en produit dans la mesure de ses
forces, et de ce que le plus vigoureux rend plus de services, il ne
s'ensuit pas que le plus faible n'en rend pas du tout.--On cultive
du froment dans tous les dpartements de la France, quoiqu'il y
ait entre eux d'normes diffrences de fertilit; et si par hasard
il en est un qui n'en cultive pas, c'est qu'il n'est pas bon, mme
pour lui, qu'il en cultive. De mme, l'analogie nous dit que, sous
le rgime de la libert, malgr de semblables diffrences, on
produirait du froment dans tous les royaumes de l'Europe, et s'il en
tait un qui vnt  renoncer  cette culture, c'est que, _dans son
intrt_, il trouverait  faire un meilleur emploi de ses terres,
de ses capitaux et de sa main-d'oeuvre. Et pourquoi la fertilit
d'un dpartement ne paralyse-t-elle pas l'agriculteur du dpartement
voisin moins favoris? Parce que les phnomnes conomiques ont une
souplesse, une lasticit, et, pour ainsi dire, des _ressources
de nivellement_ qui paraissent chapper entirement  l'cole
protectioniste. Elle nous accuse d'tre systmatiques; mais c'est
elle qui est systmatique au suprme degr, si l'esprit de systme
consiste  chafauder des raisonnements sur un fait et non sur
l'ensemble des faits.--Dans l'exemple ci-dessus, c'est la diffrence
dans la valeur des terres qui compense la diffrence de leur
fertilit.--Votre champ produit trois fois plus que le mien. Oui;
mais il vous a cot dix fois davantage, et je puis encore lutter
avec vous.--Voil tout le mystre.--Et remarquez que la supriorit,
sous quelques rapports, amne l'infriorit  d'autres gards.--C'est
prcisment parce que votre sol est plus fcond qu'il est plus cher,
en sorte que ce n'est pas _accidentellement_, mais _ncessairement_
que l'quilibre s'tablit ou tend  s'tablir: et peut-on nier que la
libert ne soit le rgime qui favorise le plus cette tendance?

J'ai cit une branche d'agriculture; j'aurais pu aussi bien citer
une branche d'industrie. Il y a des tailleurs  Quimper, et cela
n'empche pas qu'il n'y en ait  Paris, quoique ceux-ci paient bien
autrement cher leur loyer, leur ameublement, leurs ouvriers et leur
nourriture. Mais aussi ils ont une bien autre clientle, et cela
suffit non-seulement pour rtablir la balance, mais encore pour la
faire pencher de leur ct.

Lors donc qu'on parle d'galiser les conditions du travail, il
faudrait au moins examiner si la libert ne fait pas ce qu'on demande
 l'arbitraire.

Ce nivellement naturel des phnomnes conomiques est si important
dans la question, et, en mme temps, si propre  nous faire admirer
la sagesse providentielle qui prside au gouvernement galitaire de
la socit, que je demande la permission de m'y arrter un instant.

Messieurs les protectionistes, vous dites: Tel peuple a sur nous
l'avantage du bon march de la houille, du fer, des machines, des
capitaux; nous ne pouvons lutter avec lui.

Cette proposition sera examine sous d'autres aspects. Quant 
prsent, je me renferme dans la question, qui est de savoir si,
quand une supriorit et une infriorit sont en prsence, elles ne
portent pas en elles-mmes, celle-ci la force ascendante, celle-l la
force descendante, qui doivent les ramener  un juste quilibre.

Voil deux pays, A et B.--A possde sur B toutes sortes d'avantages.
Vous en concluez que le travail se concentre en A et que B est dans
l'impuissance de rien faire. A, dites-vous, vend beaucoup plus
qu'il n'achte; B achte beaucoup plus qu'il ne vend. Je pourrais
contester, mais je me place sur votre terrain.

Dans l'hypothse, le travail est trs-demand en A, et bientt il y
renchrit.

Le fer, la houille, les terres, les aliments, les capitaux sont
trs-demands en A, et bientt ils y renchrissent.

Pendant ce temps-l, travail, fer, houille, terres, aliments,
capitaux, tout est trs-dlaiss en B, et bientt tout y baisse de
prix.

Ce n'est pas tout. A vendant toujours, B achetant sans cesse, le
numraire passe de B en A. Il abonde en A, il est rare en B.

Mais abondance de numraire, cela veut dire qu'il en faut beaucoup
pour acheter toute autre chose. Donc, en A,  la _chert relle_ qui
provient d'une demande trs-active, s'ajoute une _chert nominale_
due  la surproportion des mtaux prcieux.

Raret de numraire, cela signifie qu'il en faut peu pour chaque
emplette. Donc en B, un _bon march nominal_ vient se combiner avec
le _bon march rel_.

Dans ces circonstances, l'industrie aura toutes sortes de motifs, des
motifs, si je puis le dire, ports  la quatrime puissance, pour
dserter A et venir s'tablir en B.

Ou, pour rentrer dans la vrit, disons qu'elle n'aura pas attendu ce
moment, que les brusques dplacements rpugnent  sa nature, et que,
ds l'origine, sous un rgime libre, elle se sera progressivement
partage et distribue entre A et B, selon les lois de l'offre et de
la demande, c'est--dire selon les lois de la justice et de l'utilit.

Et quand je dis que, s'il tait possible que l'industrie se
concentrt sur un point, il surgirait dans son propre sein et par
cela mme une force irrsistible de dcentralisation, je ne fais pas
une vaine hypothse.

coutons ce que disait un manufacturier  la chambre de commerce
de Manchester (je supprime les chiffres dont il appuyait sa
dmonstration):

Autrefois nous exportions des toffes; puis cette exportation
a fait place  celle des fils, qui sont la matire premire des
toffes; ensuite  celle des machines, qui sont les instruments de
production du fil; plus tard,  celle des capitaux, avec lesquels
nous construisons nos machines, et enfin,  celle de nos ouvriers et
de notre gnie industriel, qui sont la source de nos capitaux. Tous
ces lments de travail ont t les uns aprs les autres s'exercer l
o ils trouvaient  le faire avec plus d'avantages, l o l'existence
est moins chre, la vie plus facile, et l'on peut voir aujourd'hui,
en Prusse, en Autriche, en Saxe, en Suisse, en Italie, d'immenses
manufactures fondes avec des capitaux anglais, servies par des
ouvriers anglais et diriges par des ingnieurs anglais.

Vous voyez bien que la nature, ou plutt la Providence, plus
ingnieuse, plus sage, plus prvoyante que ne le suppose votre
troite et rigide thorie, n'a pas voulu cette concentration de
travail, ce monopole de toutes les supriorits dont vous arguez
comme d'un fait absolu et irrmdiable. Elle a pourvu, par des
moyens aussi simples qu'infaillibles,  ce qu'il y et dispersion,
diffusion, solidarit, progrs simultan; toutes choses que vos lois
restrictives paralysent autant qu'il est en elles, car leur tendance,
en isolant les peuples, est de rendre la diversit de leur condition
beaucoup plus tranche, de prvenir le nivellement, d'empcher la
fusion, de neutraliser les contre-poids et de parquer les peuples
dans leur supriorit ou leur infriorit respective.


III. En troisime lieu, dire que, par un droit protecteur, on galise
les conditions de production, c'est donner une locution fausse pour
vhicule  une erreur. Il n'est pas vrai qu'un droit d'entre galise
les conditions de production. Celles-ci restent aprs le droit ce
qu'elles taient avant. Ce que le droit galise tout au plus, ce sont
les _conditions de la vente_. On dira peut-tre que je joue sur les
mots, mais je renvoie l'accusation  mes adversaires. C'est  eux de
prouver que _production_ et _vente_ sont synonymes, sans quoi je suis
fond  leur reprocher, sinon de jouer sur les termes, du moins de
les confondre.

Qu'il me soit permis d'clairer ma pense par un exemple.

Je suppose qu'il vienne  l'ide de quelques spculateurs parisiens
de se livrer  la production des oranges. Ils savent que les oranges
de Portugal peuvent se vendre  Paris 10 centimes, tandis qu'eux,
 raison des caisses, des serres qui leur seront ncessaires, 
cause du froid qui contrariera souvent leur culture, ne pourront pas
exiger moins d'un franc comme prix rmunrateur. Ils demandent que
les oranges de Portugal soient frappes d'un droit de 90 centimes.
Moyennant ce droit, les _conditions de production_, disent-ils,
seront galises, et la Chambre, cdant, comme toujours,  ce
raisonnement, inscrit sur le tarif un droit de 90 centimes par orange
trangre.

Eh bien! je dis que les _conditions de production_ ne sont nullement
changes. La loi n'a rien t  la chaleur du soleil de Lisbonne,
ni  la frquence ou  l'intensit des geles de Paris. La maturit
des oranges continuera  se faire _naturellement_ sur les rives du
Tage et _artificiellement_ sur les rives de la Seine, c'est--dire
qu'elle exigera beaucoup plus de travail humain dans un pays que
dans l'autre. Ce qui sera galis, ce sont les _conditions de la
vente_: les Portugais devront nous vendre leurs oranges  1 franc,
dont 90 centimes pour acquitter la taxe. Elle sera paye videmment
par le consommateur franais. Et voyez la bizarrerie du rsultat. Sur
chaque orange portugaise consomme, le pays ne perdra rien; car les
90 centimes pays en plus par le consommateur entreront au Trsor. Il
y aura dplacement, il n'y aura pas perte. Mais, sur chaque orange
franaise consomme, il y aura 90 centimes de perte ou  peu prs,
car l'acheteur les perdra bien certainement, et le vendeur, bien
certainement aussi, ne les gagnera pas, puisque, d'aprs l'hypothse
mme, il n'en aura tir que le prix de revient. Je laisse aux
protectionistes le soin d'enregistrer la conclusion.


IV. Si j'ai insist sur cette distinction entre les conditions de
production et les conditions de vente, distinction que messieurs les
prohibitionistes trouveront sans doute paradoxale, c'est qu'elle doit
m'amener  les affliger encore d'un autre paradoxe bien plus trange,
et c'est celui-ci: Voulez-vous galiser rellement les _conditions de
production_? laissez l'change libre.

Oh! pour le coup, dira-t-on, c'est trop fort, et c'est abuser
des jeux d'esprit. Eh bien! ne ft-ce que par curiosit, je
prie messieurs les protectionistes de suivre jusqu'au bout mon
argumentation. Ce ne sera pas long.--Je reprends mon exemple.

Si l'on consent  supposer, pour un moment, que le profit moyen
et quotidien de chaque Franais est de un franc, il s'ensuivra
incontestablement que pour produire _directement_ une orange en
France, il faudra une journe de travail ou l'quivalent, tandis que,
pour produire la contre-valeur d'une orange portugaise, il ne faudra
qu'un dixime de cette journe, ce qui ne veut dire autre chose, si
ce n'est que le soleil fait  Lisbonne ce que le travail fait 
Paris. Or, n'est-il pas vident que, si je puis produire une orange,
ou, ce qui revient au mme, de quoi l'acheter, avec un dixime de
journe de travail, je suis plac, relativement  cette production,
exactement dans les mmes conditions que le producteur portugais
lui-mme, sauf le transport, qui doit tre  ma charge? Il est donc
certain que la libert galise les conditions de production directe
ou indirecte, autant qu'elles peuvent tre galises, puisqu'elle
ne laisse plus subsister qu'une diffrence invitable, celle du
transport.

J'ajoute que la libert galise aussi les conditions de jouissance,
de satisfaction, de consommation, ce dont on ne s'occupe jamais, et
ce qui est pourtant l'essentiel, puisqu'en dfinitive la consommation
est le but final de tous nos efforts industriels. Grce  l'change
libre, nous jouirions du soleil portugais comme le Portugal lui-mme;
les habitants du Havre auraient  leur porte, tout aussi bien que
ceux de Londres, et aux mmes conditions, les avantages que la nature
a confrs  Newcastle sous le rapport minralogique.


V. Messieurs les protectionistes, vous me trouvez en humeur
paradoxale: eh bien! je veux aller plus loin encore. Je dis, et je
le pense trs-sincrement, que, si deux pays se trouvent placs
dans des conditions de production ingales, _c'est celui des deux
qui est le moins favoris de la nature qui a le plus  gagner  la
libert des changes_.--Pour le prouver, je devrai m'carter un
peu de la forme qui convient  cet crit. Je le ferai nanmoins,
d'abord parce que toute la question est l, ensuite parce que cela
me fournira l'occasion d'exposer une loi conomique de la plus haute
importance, et qui, bien comprise, me semble destine  ramener  la
science toutes ces sectes qui, de nos jours, cherchent dans le pays
des chimres cette harmonie sociale qu'elles n'ont pu dcouvrir dans
la nature. Je veux parler de la loi de la consommation, que l'on
pourrait peut-tre reprocher  la plupart des conomistes d'avoir
beaucoup trop nglige.

La consommation est la _fin_, la cause finale de tous les phnomnes
conomiques, et c'est en elle par consquent que se trouve leur
dernire et dfinitive solution.

Rien de favorable ou de dfavorable ne peut s'arrter d'une manire
permanente au producteur. Les avantages que la nature et la socit
lui prodiguent, les inconvnients dont elles le frappent, glissent
sur lui, pour ainsi dire, et tendent insensiblement  aller
s'absorber et se fondre dans la communaut, la communaut, considre
au point de vue de la consommation. C'est l une loi admirable dans
sa cause et dans ses effets, et celui qui parviendrait  la bien
dcrire aurait, je crois, le droit de dire: Je n'ai pas pass sur
cette terre sans payer mon tribut  la socit.

Toute circonstance qui favorise l'oeuvre de la production est
accueillie avec joie par le producteur, car l'_effet immdiat_ est
de le mettre  mme de rendre plus de services  la communaut et
d'en exiger une plus grande rmunration. Toute circonstance qui
contrarie la production est accueillie avec peine par le producteur,
car l'_effet immdiat_ est de limiter ses services et par suite sa
rmunration. Il fallait que les biens et les maux _immdiats_ des
circonstances heureuses ou funestes fussent le lot du producteur,
afin qu'il ft invinciblement port  rechercher les unes et  fuir
les autres.

De mme, quand un travailleur parvient  perfectionner son industrie,
le bnfice _immdiat_ du perfectionnement est recueilli par lui.
Cela tait ncessaire pour le dterminer  un travail intelligent;
cela tait juste, parce qu'il est juste qu'un effort couronn de
succs apporte avec lui sa rcompense.

Mais je dis que ces effets bons et mauvais, quoique permanents en
eux-mmes, ne le sont pas quant au producteur. S'il en et t
ainsi, un principe d'ingalit progressive et, partant, infinie,
et t introduit parmi les hommes, et c'est pourquoi ces biens et
ces maux vont bientt s'absorber dans les destines gnrales de
l'humanit.

Comment cela s'opre-t-il?--Je le ferai comprendre par quelques
exemples.

Transportons-nous au treizime sicle. Les hommes qui se livrent
 l'art de copier reoivent, pour le service qu'ils rendent, une
_rmunration gouverne par le taux gnral des profits_.--Parmi eux,
il s'en rencontre un qui cherche et trouve le moyen de multiplier
rapidement les exemplaires d'un mme crit. Il invente l'imprimerie.

D'abord, c'est un homme qui s'enrichit, et beaucoup d'autres qui
s'appauvrissent.  ce premier aperu, quelque merveilleuse que
soit la dcouverte, on hsite  dcider si elle n'est pas plus
funeste qu'utile. Il semble qu'elle introduit dans le monde, ainsi
que je l'ai dit, un lment d'ingalit indfinie. Guttenberg fait
des profits avec son invention et tend son invention avec ses
profits, et cela sans terme, jusqu' ce qu'il ait ruin tous les
copistes.--Quant au public, au consommateur, il gagne peu, car
Guttenberg a soin de ne baisser le prix de ses livres que tout juste
ce qu'il faut pour sous-vendre ses rivaux.

Mais la pense qui mit l'harmonie dans le mouvement des corps
clestes a su la mettre aussi dans le mcanisme interne de la
socit. Nous allons voir les avantages conomiques de l'invention
chapper  l'individualit, et devenir, pour toujours, le patrimoine
commun des masses.

En effet, le procd finit par tre connu. Guttenberg n'est plus
le seul  imprimer; d'autres personnes l'imitent. Leurs profits
sont d'abord considrables. Elles sont rcompenses pour tre
entres les premires dans la voie de l'imitation, et cela tait
encore ncessaire, afin qu'elles y fussent attires et qu'elles
concourussent au grand rsultat dfinitif vers lequel nous
approchons. Elles gagnent beaucoup, mais elles gagnent moins que
l'inventeur, car la _concurrence_ vient de commencer son oeuvre. Le
prix des livres va toujours baissant. Les bnfices des imitateurs
diminuent  mesure qu'on s'loigne du jour de l'invention,
c'est--dire  mesure que l'imitation devient moins mritoire...
Bientt la nouvelle industrie arrive  son tat normal; en d'autres
termes, la rmunration des imprimeurs n'a plus rien d'exceptionnel,
et, comme autrefois celle des scribes, elle n'est plus gouverne
que _par le taux gnral des profits_. Voil donc la production,
en tant que telle, replace comme au point de dpart.--Cependant
l'invention n'en est pas moins acquise; l'pargne du temps, du
travail, de l'effort pour un rsultat donn, pour un nombre
dtermin d'exemplaires, n'en est pas moins ralise. Mais comment
se manifeste-t-elle? par le bon march des livres. Et au profit de
qui? Au profit du consommateur, de la socit, de l'humanit.--Les
imprimeurs, qui dsormais n'ont plus aucun mrite exceptionnel, ne
reoivent pas non plus dsormais une rmunration exceptionnelle.
Comme hommes, comme consommateurs, ils sont sans doute participants
des avantages que l'invention a confrs  la communaut. Mais voil
tout. En tant qu'imprimeurs, en tant que producteurs, ils sont
rentrs dans les conditions ordinaires de tous les producteurs du
pays. La socit les paie pour leur travail, et non pour l'utilit
de l'invention. Celle-ci est devenue l'hritage commun et gratuit de
l'humanit entire.

J'avoue que la sagesse et la beaut de ces lois me frappent
d'admiration et de respect. J'y vois le saint-simonisme: _ chacun
selon sa capacit,  chaque capacit selon ses oeuvres_.--J'y vois le
communisme, c'est--dire la tendance des biens  devenir le _commun_
hritage des hommes;--mais un saint-simonisme, un communisme rgls
par la prvoyance infinie, et non point abandonns  la fragilit,
aux passions et  l'arbitraire des hommes.

Ce que j'ai dit de l'imprimerie, on peut le dire de tous les
instruments de travail, depuis le clou et le marteau jusqu'
la locomotive et au tlgraphe lectrique. La socit jouit de
tous par l'abondance de ses consommations, et _elle en jouit
gratuitement_, car leur effet est de diminuer le prix des objets; et
toute cette partie du prix qui a t anantie, laquelle reprsente
bien l'oeuvre de l'invention dans la production, rend videmment
le produit _gratuit_ dans cette mesure. Il ne reste  payer que
le travail humain, le travail actuel, et il se paie, abstraction
faite du rsultat d  l'invention, du moins quand elle a parcouru
le cycle que je viens de dcrire et qu'il est dans sa destine
de parcourir.--J'appelle chez moi un ouvrier, il arrive avec
une scie, je lui paie sa journe  deux francs, et il me fait
vingt-cinq planches. Si la scie n'et pas t invente, il n'en
aurait peut-tre pas fait une, et je ne lui aurais pas moins pay
sa journe. _L'utilit_ produite par la scie est donc pour moi un
don gratuit de la nature, ou plutt c'est une portion de l'hritage
que j'ai reu _en commun_, avec tous mes frres, de l'intelligence
de nos anctres.--J'ai deux ouvriers dans mon champ. L'un tient les
manches d'une charrue, l'autre le manche d'une bche. Le rsultat de
leur travail est bien diffrent, mais le prix de la journe est le
mme, parce que la rmunration ne se proportionne pas  l'utilit
produite, mais  l'effort, au travail exig.

J'invoque la patience du lecteur et je le prie de croire que je n'ai
pas perdu de vue la libert commerciale. Qu'il veuille bien seulement
se rappeler la conclusion  laquelle je suis arriv: _La rmunration
ne se proportionne pas aux_ UTILITS _que le producteur porte sur le
march, mais  son travail_[13].

[Note 13: Il est vrai que le travail ne reoit pas une rmunration
uniforme. Il y en a de plus ou moins intense, dangereux, habile, etc.
La concurrence tablit pour chaque catgorie un prix courant, et
c'est de ce prix variable que je parle.]

J'ai pris mes exemples dans les inventions humaines. Parlons
maintenant des avantages naturels.

Dans tout produit, la nature et l'homme concourent. Mais la part
d'utilit qu'y met la nature est toujours gratuite. Il n'y a que
cette portion d'utilit qui est due au travail humain qui fait
l'objet de l'change et par consquent de la rmunration. Celle-ci
varie sans doute beaucoup  raison de l'intensit du travail, de
son habilet, de sa promptitude, de son -propos, du besoin qu'on
en a, de l'absence momentane de rivalit, etc., etc. Mais il n'en
est pas moins vrai, en principe, que le concours des lois naturelles
appartenant  tous, n'entre pour rien dans le prix du produit.

Nous ne payons pas l'air respirable, quoiqu'il nous soit si _utile_
que, sans lui, nous ne saurions vivre deux minutes. Nous ne le
payons pas nanmoins, parce que la nature nous le fournit sans
l'intervention d'aucun travail humain. Que si nous voulons sparer
un des gaz qui le composent, par exemple, pour faire une exprience,
il faut nous donner une peine, ou, si nous la faisons prendre  un
autre, il faut lui sacrifier une peine quivalente que nous aurons
mise dans un autre produit. Par o l'on voit que l'change s'opre
entre des peines, des efforts, des travaux. Ce n'est vritablement
pas le gaz oxygne que je paie, puisqu'il est partout  ma
disposition, mais le travail qu'il a fallu accomplir pour le dgager,
travail qui m'a t pargn et qu'il faut bien que je restitue.
Dira-t-on qu'il y a autre chose  payer, des dpenses, des matriaux,
des appareils? mais encore, dans ces choses, c'est du travail que je
paie. Le prix de la houille employe reprsente le travail qu'il a
fallu faire pour l'extraire et la transporter.

Nous ne payons pas la lumire du soleil, parce que la nature nous
la prodigue. Mais nous payons celle du gaz, du suif, de l'huile,
de la cire, parce qu'il y a ici un travail humain  rmunrer; et
remarquez que c'est si bien au travail et non  l'utilit que la
rmunration se proportionne, qu'il peut fort bien arriver qu'un de
ces clairages, quoique beaucoup plus intense qu'un autre, cote
cependant moins cher. Il suffit pour cela que la mme quantit de
travail humain en fournisse davantage.

Quand le porteur d'eau vient approvisionner ma maison, si je le
payais  raison de l'_utilit absolue_ de l'eau, ma fortune n'y
suffirait pas. Mais je le paie  raison de la peine qu'il a prise.
S'il exigeait davantage, d'autres la prendraient, et, en dfinitive,
au besoin, je la prendrais moi-mme. L'eau n'est vraiment pas la
matire de notre march, mais bien le travail fait  l'occasion de
l'eau. Ce point de vue est si important et les consquences que
j'en vais tirer si lumineuses, quant  la libert des changes
internationaux, que je crois devoir lucider encore ma pense par
d'autres exemples.

La quantit de substance alimentaire contenue dans les pommes de
terre ne nous cote pas fort cher, parce qu'on en obtient beaucoup
avec peu de travail. Nous payons davantage le froment, parce que,
pour le produire, la nature exige une plus grande somme de travail
humain. Il est vident que, si la nature faisait pour celui-ci ce
qu'elle fait pour celles-l, les prix tendraient  se niveler. Il
n'est pas possible que le producteur de froment gagne d'une manire
permanente beaucoup plus que le producteur de pommes de terre. La loi
de la concurrence s'y oppose.

Si, par un heureux miracle, la fertilit de toutes les terres
arables venait  s'accrotre, ce n'est point l'agriculteur, mais le
consommateur qui recueillerait l'avantage de ce phnomne, car il se
rsoudrait en abondance, en bon march. Il y aurait moins de travail
incorpor dans chaque hectolitre de bl, et l'agriculteur ne pourrait
l'changer que contre un moindre travail incorpor dans tout autre
produit. Si, au contraire, la fcondit du sol venait tout  coup
 diminuer, la part de la nature dans la production serait moindre,
celle du travail plus grande, et le produit plus cher. J'ai donc eu
raison de dire que c'est dans la consommation, dans l'humanit que
viennent se rsoudre,  la longue, tous les phnomnes conomiques.
Tant qu'on n'a pas suivi leurs effets jusque-l, tant qu'on s'arrte
aux effets _immdiats_,  ceux qui affectent un homme ou une classe
d'hommes, _en tant que producteurs_, on n'est pas conomiste; pas
plus que celui-l n'est mdecin qui, au lieu de suivre dans tout
l'organisme les effets d'un breuvage, se bornerait  observer, pour
le juger, comment il affecte le palais ou le gosier.

Les rgions tropicales sont trs-favorises pour la production du
sucre, du caf. Cela veut dire que la nature fait la plus grande
partie de la besogne et laisse peu  faire au travail. Mais alors qui
recueille les avantages de cette libralit de la nature? Ce ne sont
point ces rgions, car la concurrence les amne  ne recevoir que la
rmunration du travail; mais c'est l'humanit, car le rsultat de
cette libralit s'appelle _bon march_, et le bon march appartient
 tout le monde.

Voici une zone tempre o la houille, le minerai de fer, sont  la
surface du sol, il ne faut que se baisser pour en prendre. D'abord,
les habitants profiteront de cette heureuse circonstance, je le
veux bien. Mais bientt, la concurrence s'en mlant, le prix de
la houille et du fer baissera jusqu' ce que le don de la nature
soit gratuitement acquis  tous, et que le travail humain soit seul
rmunr, selon le taux gnral des profits.

Ainsi les libralits de la nature, comme les perfectionnements
acquis dans les procds de la production, sont ou tendent sans cesse
 devenir, sous la loi de la concurrence, le patrimoine commun et
_gratuit_ des consommateurs, des masses, de l'humanit. Donc, les
pays qui ne possdent pas ces avantages ont tout  gagner  changer
avec ceux qui les possdent, parce que l'change s'accomplit entre
_travaux_, abstraction faite des utilits naturelles que ces travaux
renferment; et ce sont videmment les pays les plus favoriss qui ont
incorpor dans un travail donn le plus de ces _utilits naturelles_.
Leurs produits, reprsentant moins de travail, sont moins rtribus;
en d'autres termes, ils sont  _meilleur march_, et si toute la
libralit de la nature se rsout en _bon march_, videmment ce
n'est pas le pays producteur, mais le pays consommateur, qui en
recueille le bienfait.

Par o l'on voit l'norme absurdit de ce pays consommateur, s'il
repousse le produit prcisment parce qu'il est  bon march; c'est
comme s'il disait: Je ne veux rien de ce que la nature donne. Vous
me demandez un effort gal  deux pour me donner un produit que je ne
puis crer qu'avec une peine gale  quatre; vous pouvez le faire,
parce que chez vous la nature a fait la moiti de l'oeuvre. Eh bien!
moi je le repousse, et j'attendrai que votre climat, devenu plus
inclment, vous force  me demander une peine gale  quatre, afin de
traiter avec vous _sur le pied de l'galit_.

A est un pays favoris, B est un pays maltrait de la nature. Je
dis que l'change est avantageux  tous deux, mais surtout  B,
parce que l'change ne consiste pas en _utilits_ contre _utilits_,
mais en _valeur_ contre _valeur_. Or, A met _plus d'utilits sous
la mme valeur_, puisque l'utilit du produit embrasse ce qu'y a
mis la nature et ce qu'y a mis le travail, tandis que la valeur ne
correspond qu' ce qu'y a mis le travail.--Donc B fait un march
tout  son avantage. En acquittant au producteur de A simplement son
travail, il reoit par-dessus le march plus d'utilits naturelles
qu'il n'en donne.

Posons la rgle gnrale.

change, c'est troc de _valeurs_; la valeur tant rduite, par la
concurrence,  reprsenter du travail, change, c'est troc de travaux
gaux. Ce que la nature a fait pour les produits changs est donn
de part et d'autre _gratuitement et par-dessus le march_, d'o il
suit rigoureusement que les changes accomplis avec les pays les plus
favoriss de la nature sont les plus avantageux.

       *       *       *       *       *

La thorie dont j'ai essay, dans ce chapitre, de tracer les
lignes et les contours demanderait de grands dveloppements. Je ne
l'ai envisage que dans ses rapports avec mon sujet, la libert
commerciale. Mais peut-tre le lecteur attentif y aura-t-il aperu
le germe fcond qui doit dans sa croissance touffer au-dessous de
lui, avec la protection, le fouririsme, le saint-simonisme, le
communisme, et toutes ces coles qui ont pour objet d'exclure du
gouvernement du monde la loi de la CONCURRENCE. Considre au point
de vue du producteur, la concurrence froisse sans doute souvent
nos intrts individuels et _immdiats_; mais, si l'on se place
au point de vue du but gnral de tous les travaux, du bien-tre
universel, en un mot, de la _consommation_, on trouvera que la
concurrence joue, dans le monde moral, le mme rle que l'quilibre
dans le monde matriel. Elle est le fondement du vrai communisme,
du vrai socialisme, de cette galit de bien-tre et de conditions
si dsire de nos jours; et si tant de publicistes sincres, tant
de rformateurs de bonne foi les demandent  l'_arbitraire_, c'est
qu'ils ne comprennent pas la _libert_[14].

[Note 14: La thorie esquisse dans ce chapitre est celle qui, quatre
ans plus tard, fut dveloppe dans les _Harmonies conomiques_.
Rmunration exclusivement rserve au travail humain; gratuit
des agents naturels; conqute progressive de ces agents au profit
de l'humanit, dont ils deviennent ainsi le patrimoine commun;
lvation du bien-tre gnral et tendance au nivellement relatif
des conditions: on reconnat l tous les lments essentiels du plus
important des travaux de Bastiat.

                                               (_Note de l'diteur._)]




V.--NOS PRODUITS SONT GREVS DE TAXES.


C'est le mme sophisme. On demande que le produit tranger soit
tax, afin de neutraliser les effets de la taxe qui pse sur le
produit national. Il s'agit donc encore d'galiser les conditions de
la production. Nous n'aurions qu'un mot  dire: c'est que la taxe
est un obstacle artificiel qui a exactement le mme rsultat qu'un
obstacle naturel, celui de forcer la hausse du prix. Si cette hausse
arrive au point qu'il y ait plus de perte  crer le produit lui-mme
qu' le tirer du dehors en en crant la contre-valeur, _laissez
faire_. L'intrt priv saura bien de deux maux choisir le moindre.
Je pourrais donc renvoyer le lecteur  la dmonstration prcdente;
mais le sophisme que j'ai ici  combattre revient si souvent dans les
dolances et les requtes, j'allais dire les sommations de l'cole
protectioniste, qu'il mrite bien une discussion spciale.

Si l'on veut parler d'une de ces taxes exceptionnelles qui frappent
certains produits, je conviendrai volontiers qu'il est raisonnable
d'y soumettre le produit tranger. Par exemple, il serait absurde
d'affranchir de l'impt le sel exotique; non qu'au point de vue
conomique la France y perdt rien, au contraire. Quoi qu'on en dise,
les principes sont invariables; et la France y gagnerait, comme elle
gagnera toujours  viter un obstacle naturel ou artificiel. Mais
ici l'obstacle a t mis dans un but fiscal. Il faut bien que ce but
soit atteint; et si le sel tranger se vendait sur notre march,
franc de droit, le Trsor ne recouvrerait pas ses cent millions,
et il devrait les demander  quelque autre branche de l'impt. Il
y aurait inconsquence vidente  crer un obstacle dans un but
pour ne pas l'atteindre. Mieux et valu s'adresser tout d'abord
 cet autre impt, et ne pas taxer le sel franais. Voil dans
quelles circonstances j'admets sur le produit tranger un droit _non
protecteur_, mais fiscal.

Mais prtendre qu'une nation, parce qu'elle est assujettie  des
impts plus lourds que ceux de la nation voisine, doit se protger
par ses tarifs contre la concurrence de sa rivale, c'est l qu'est le
sophisme, et c'est l que j'entends l'attaquer.

J'ai dit plusieurs fois que je n'entends faire que de la thorie,
et remonter, autant que j'en suis capable, aux sources des erreurs
des protectionistes. Si je faisais de la polmique, je leur dirais:
Pourquoi dirigez-vous les tarifs principalement contre l'Angleterre
et la Belgique, les pays les plus chargs de taxes qui soient
au monde? Ne suis-je pas autoris  ne voir dans votre argument
qu'un prtexte?--Mais je ne suis pas de ceux qui croient qu'on est
prohibitioniste par intrt et non par conviction. La doctrine de
la protection est trop populaire pour n'tre pas sincre. Si le
grand nombre avait foi dans la libert, nous serions libres. Sans
doute c'est l'intrt priv qui grve nos tarifs, mais c'est aprs
avoir agi sur les convictions. La volont, dit Pascal, est un des
principaux organes de la crance. Mais la crance n'existe pas
moins pour avoir sa racine dans la volont et dans les secrtes
inspirations de l'gosme.

Revenons au sophisme tir de l'impt.

L'tat peut faire des impts un bon ou un mauvais usage: il en fait
un bon usage quand il rend au public des services quivalents  la
valeur que le public lui livre. Il en fait mauvais usage quand il
dissipe cette valeur sans rien donner en retour.

Dans le premier cas, dire que les taxes placent le pays qui les paie
dans des conditions de production plus dfavorables que celui qui en
est affranchi, c'est un sophisme.--Nous payons vingt millions pour
la justice et la police, c'est vrai; mais nous avons la justice et
la police, la scurit qu'elles nous procurent, le temps qu'elles
nous pargnent; et il est trs-probable que la production n'est
ni plus facile ni plus active parmi les peuples, s'il en est, o
chacun se fait justice soi-mme.--Nous payons plusieurs centaines de
millions pour des routes, des ponts, des ports, des chemins de fer:
j'en conviens. Mais nous avons ces chemins, ces ports, ces routes;
et  moins de prtendre que nous faisons une mauvaise affaire en les
tablissant, on ne peut pas dire qu'ils nous rendent infrieurs aux
peuples qui ne supportent pas, il est vrai, de budget de travaux
publics, mais qui n'ont pas non plus de travaux publics.--Et ceci
explique pourquoi, tout en accusant l'impt d'tre une cause
d'infriorit industrielle, nous dirigeons nos tarifs prcisment
contre les nations qui sont les plus imposes. C'est que les taxes,
bien employes, loin de les dtriorer, ont amlior les _conditions
de production_ de ces peuples. Ainsi, nous arrivons toujours 
cette conclusion, que les sophismes protectionistes ne s'cartent
pas seulement du vrai, mais sont le contraire, l'antipode de la
vrit[15].

[Note 15: Voir _Harmonies_, ch. XVII.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quant aux impts qui sont improductifs, supprimez-les, si vous
pouvez; mais la plus trange manire qu'on puisse imaginer d'en
neutraliser les effets, c'est assurment d'ajouter aux taxes
publiques des taxes individuelles. Grand merci de la compensation!
L'tat nous a trop taxs, dites-vous. Eh! raison de plus pour ne pas
nous taxer encore les uns les autres!

Un droit protecteur est une taxe dirige contre le produit tranger,
mais qui retombe, ne l'oublions jamais, sur le consommateur
national. Or le consommateur, c'est le contribuable. Et n'est-ce
pas un plaisant langage  lui tenir que de lui dire: Parce que les
impts sont lourds, nous lverons pour toi le prix de toutes choses;
parce que l'tat prend une partie de ton revenu, nous en livrerons
une autre partie au monopole?

Mais pntrons plus avant dans un sophisme si accrdit parmi nos
lgislateurs, quoiqu'il soit assez extraordinaire que ce soient
prcisment ceux qui maintiennent les impts improductifs (c'est
notre hypothse actuelle) qui leur attribuent notre prtendue
infriorit industrielle, pour la racheter ensuite par d'autres
impts et d'autres entraves.

Il me semble vident que la protection aurait pu, sans changer de
nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prleve
par l'tat et distribue en primes indemnitaires aux industries
privilgies.

Admettons que le fer tranger puisse se vendre sur notre march  8
francs et non plus bas, le fer franais  12 francs et non au-dessous.

Dans cette hypothse, il y a pour l'tat deux manires d'assurer le
march national au producteur.

La premire, c'est de frapper le fer tranger d'un droit de 5 francs.
Il est clair qu'il sera exclu, puisqu'il ne pourrait plus se vendre
qu' 13 francs, savoir: 8 francs pour le prix de revient et 5 francs
pour la taxe, et qu' ce prix il sera chass du march par le fer
franais, que nous avons suppos tre de 12 francs. Dans ce cas,
l'acheteur, le consommateur aura fait tous les frais de la protection.

L'tat aurait pu encore imposer au public une taxe de 5 francs et la
donner en prime au matre de forge. L'effet protecteur et t le
mme. Le fer tranger et t galement exclu; car notre matre de
forge aurait vendu  7 francs, ce qui, avec les 5 francs de prime,
lui ferait son prix rmunrateur de 12 francs. Mais en prsence du
fer  7 francs, l'tranger ne pourrait livrer le sien  8.

Je ne puis voir entre ces deux systmes qu'une seule diffrence: le
principe est le mme, l'effet est le mme; seulement dans un cas la
protection est paye par quelques-uns, dans l'autre par tous.

J'avoue franchement ma prdilection pour le second systme. Il me
semble plus juste, plus conomique et plus loyal: plus juste, parce
que si la socit veut faire des largesses  quelques-uns de ses
membres, il faut que tous y contribuent; plus conomique, parce qu'il
pargnerait beaucoup de frais de perception, et ferait disparatre
beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait
clair dans l'opration et saurait ce qu'on lui fait faire.

Mais si le systme protecteur et pris cette forme, ne serait-ce pas
une chose assez risible que d'entendre dire: Nous payons de lourdes
taxes pour l'arme, la marine, la justice, les travaux publics,
l'universit, la dette, etc.; cela passe un milliard. C'est pourquoi
il serait bon que l'tat nous prt encore un autre milliard pour
soulager ces pauvres matres de forges, ces pauvres actionnaires
d'Anzin, ces malheureux propritaires de forts, ces utiles pcheurs
de morue.

Qu'on y regarde de prs, et l'on s'assurera que c'est  cela que
se rduit la porte du sophisme que je combats. Vous avez beau
faire, messieurs, vous ne pouvez _donner de l'argent_ aux uns
qu'en le prenant aux autres. Si vous voulez absolument puiser le
contribuable,  la bonne heure; mais au moins ne le raillez pas, et
ne venez pas lui dire: Je te prends pour compenser ce que je t'ai
dj pris.

On ne finirait pas si l'on voulait relever tout ce qu'il y a de faux
dans ce sophisme. Je me bornerai  trois considrations.

Vous vous prvalez de ce que la France est accable de taxes, pour
en induire qu'il faut protger telle ou telle industrie.--Mais ces
taxes, nous avons  les payer malgr la protection. Si donc une
industrie se prsente et dit: Je participe au paiement des taxes;
cela lve le prix de revient de mes produits, et je demande qu'un
droit protecteur en lve aussi le prix vnal, que demande-t-elle
autre chose, si ce n'est de se dcharger de la taxe sur le reste
de la communaut? Sa prtention est de recouvrer, par l'lvation
du prix de ses produits, le montant de sa part de taxes. Or, le
total des impts devant toujours rentrer au Trsor, et la masse
ayant  supporter cette lvation de prix, elle paie sa taxe et
celle de cette industrie.--Mais, dites-vous, on protgera tout le
monde.--D'abord cela est impossible; et, cela ft-il possible, o
serait le soulagement? Je paierai pour vous, vous paierez pour moi;
mais il ne faudra pas moins que la taxe se paie.

Ainsi, vous tes dupes d'une illusion. Vous voulez payer des taxes
pour avoir une arme, une marine, un culte, une universit, des
juges, des routes, etc., et ensuite vous voulez affranchir de sa
part de taxes d'abord une industrie, puis une seconde, puis une
troisime, toujours en en rpartissant le fardeau sur la masse. Mais
vous ne faites rien que crer des complications interminables, sans
autre rsultat que ces complications elles-mmes. Prouvez-moi que
l'lvation du prix due  la protection retombe sur l'tranger, et
je pourrai voir dans votre argument quelque chose de spcieux. Mais
s'il est vrai que le public franais payait la taxe avant la loi et
qu'aprs la loi il paie  la fois et la protection et la taxe, en
vrit, je ne puis voir ce qu'il y gagne.

Mais je vais bien plus loin: je dis que, plus nos impts sont
lourds, plus nous devons nous empresser d'ouvrir nos ports et nos
frontires  l'tranger moins grev que nous. Et pourquoi? Pour lui
repasser une plus grande partie de notre fardeau. N'est-ce point un
axiome incontestable en conomie politique, que les impts,  la
longue, retombent sur le consommateur? Plus donc nos changes seront
multiplis, plus les consommateurs trangers nous rembourseront
de taxes incorpores dans les produits que nous leur vendrons;
tandis que nous n'aurions  leur faire,  cet gard, qu'une moindre
restitution, puisque, d'aprs notre hypothse, leurs produits sont
moins grevs que les ntres.

Enfin, ces lourds impts dont vous arguez pour justifier le rgime
prohibitif, vous tes-vous jamais demand si ce n'est pas ce rgime
qui les occasionne? Je voudrais bien qu'on me dit  quoi serviraient
les grandes armes permanentes et les puissantes marines militaires
si le commerce tait libre.... Mais ceci regarde les hommes
politiques,

  Et ne confondons pas, pour trop approfondir,
        Leurs affaires avec les ntres[16].

[Note 16: Voir, au tome V, le pamphlet _Paix et Libert_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




VI.--BALANCE DU COMMERCE.


Nos adversaires ont adopt une tactique qui ne laisse pas que de
nous embarrasser. tablissons-nous notre doctrine? ils l'admettent
le plus respectueusement possible. Attaquons-nous leur principe? ils
l'abandonnent de la meilleure grce du monde; ils ne demandent qu'une
chose, c'est que notre doctrine, qu'ils tiennent pour vraie, soit
relgue dans les livres, et que leur principe, qu'ils reconnaissent
vicieux, rgne dans la pratique des affaires. Cdez-leur le maniement
des tarifs, et ils ne vous disputeront pas le domaine de la thorie.

Assurment, disait dernirement M. Gauthier de Rumilly, personne
de nous ne veut ressusciter les vieilles thories de la balance du
commerce.--Fort bien; mais, monsieur Gauthier, ce n'est pas tout
que de donner en passant un soufflet  l'erreur: il faudrait encore
ne pas raisonner, immdiatement aprs, et deux heures durant, comme
si cette erreur tait une vrit.

Parlez-moi de M. Lestiboudois. Voil un raisonneur consquent, un
argumentateur logicien. Il n'y a rien dans ses conclusions qui ne
soit dans ses prmisses: il ne demande rien  la pratique qu'il ne
justifie par une thorie. Son principe peut tre faux, c'est l la
question. Mais enfin il a un principe. Il croit, il proclame tout
haut que, si la France donne dix pour recevoir quinze, elle perd
cinq, et il est tout simple qu'il fasse des lois en consquence.

Ce qu'il y a d'important, dit-il, c'est qu'incessamment le
chiffre de l'importation va en augmentant et dpasse le chiffre
de l'exportation, c'est--dire que tous les ans la France achte
plus de produits trangers et vend moins de produits nationaux.
Les chiffres en font foi. Que voyons-nous? en 1842, nous voyons
l'importation dpasser de 200 millions l'exportation. Ces faits
me semblent prouver, de la manire la plus nette, que le travail
national _n'est pas suffisamment protg_, que nous chargeons le
travail tranger de notre approvisionnement, que la concurrence de
nos rivaux _opprime_ notre industrie. La loi actuelle me semble tre
une conscration de ce fait, qu'il n'est pas vrai, ainsi que l'ont
dclar les conomistes, que, quand on achte, on vend ncessairement
une portion correspondante de marchandises. Il est vident qu'on
peut acheter, non avec ses produits habituels, non avec son revenu,
non avec les fruits du travail permanent, mais avec son capital,
avec les produits accumuls, conomiss, ceux qui servent  la
reproduction, c'est--dire qu'on peut dpenser, dissiper les profits
des conomies antrieures, qu'on peut s'appauvrir, qu'on peut marcher
 sa ruine, qu'on peut consommer entirement le capital national.
_C'est prcisment ce que nous faisons. Tous les ans nous donnons
200 millions  l'tranger._

Eh bien, voil un homme avec lequel on peut s'entendre. Il n'y a pas
d'hypocrisie dans ce langage. La balance du commerce y est avoue
tout net. La France importe 200 millions de plus qu'elle n'exporte.
Donc, la France perd 200 millions par an.--Et le remde? C'est
d'empcher les importations. La conclusion est irrprochable.

C'est donc  M. Lestiboudois que nous allons nous attaquer, car
comment lutter avec M. Gauthier? Si vous lui dites: La balance du
commerce est une erreur, il vous rpondra: C'est ce que j'ai avanc
dans mon exorde. Si vous lui criez: Mais la balance du commerce
est une vrit, il vous dira: C'est ce que j'ai consign dans mes
conclusions.

L'cole conomiste me blmera sans doute d'argumenter avec M.
Lestiboudois. Combattre la balance du commerce, me dira-t-on, c'est
combattre un moulin  vent.

Mais, prenez-y garde, la balance du commerce n'est ni si vieille, ni
si malade, ni si morte que veut bien le dire M. Gauthier; car toute
la Chambre, y compris M. Gauthier lui-mme, s'est associe par ses
votes  la thorie de M. Lestiboudois.

Cependant, pour ne pas fatiguer le lecteur, je n'approfondirai pas
cette thorie. Je me contenterai de la soumettre  l'preuve des
faits.

On accuse sans cesse nos principes de n'tre bons qu'en thorie.
Mais, dites-moi, messieurs, croyez-vous que les livres des ngociants
soient bons en pratique? Il me semble que, s'il y a quelque chose au
monde qui ait une autorit pratique, quand il s'agit de constater des
pertes et des profits, c'est la comptabilit commerciale. Apparemment
tous les ngociants de la terre ne s'entendent pas depuis des sicles
pour tenir leurs livres de telle faon qu'ils leur prsentent les
bnfices comme des pertes, et les pertes comme des bnfices. En
vrit, j'aimerais mieux croire que M. Lestiboudois est un mauvais
conomiste.

Or, un ngociant de mes amis, ayant fait deux oprations dont les
rsultats ont t fort diffrents, j'ai t curieux de comparer  ce
sujet la comptabilit du comptoir  celle de la douane, interprte
par M. Lestiboudois avec la sanction de nos six cents lgislateurs.

M. T... expdia du Havre un btiment pour les tats-Unis, charg
de marchandises franaises, et principalement de celles qu'on
nomme _articles de Paris_, montant  200,000 fr. Ce fut le chiffre
dclar en douane. Arrive  la Nouvelle-Orlans, il se trouva que
la cargaison avait fait 10 p. 0/0 de frais et acquitt 30 p. 0/0 de
droits, ce qui la faisait ressortir  280,000 fr. Elle fut vendue
avec 20 p. 0/0 de bnfice, soit 40,000 fr., et produisit au total
320,000 fr., que le consignataire convertit en coton. Ces cotons
eurent encore  supporter, pour le transport, assurances, commission,
etc., 10 p. 0/0 de frais: en sorte qu'au moment o elle entra au
Havre, la nouvelle cargaison, revenait  352,000 fr., et ce fut le
chiffre consign dans les tats de la douane. Enfin, M. T... ralisa
encore, sur ce retour, 20 p. 0/0 de profit, soit 70,400 fr.; en
d'autres termes, les cotons se vendirent 422,400 fr.

Si M. Lestiboudois l'exige, je lui enverrai un extrait des livres
de M. T... Il y verra figurer _au crdit_ du compte de _profits et
pertes_, c'est--dire comme bnfices, deux articles, l'un de 40,000,
l'autre de 70,400 fr., et M. T... est bien persuad qu' cet gard sa
comptabilit ne le trompe pas.

Cependant, que disent  M. Lestiboudois les chiffres que la douane
a recueillis sur cette opration? Ils lui apprennent que la France
a export 200,000 fr. et qu'elle a import 352,000 fr.; d'o
l'honorable dput conclut _qu'elle a dpens et dissip les profits
de ses conomies antrieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a
march vers sa ruine, qu'elle a donn  l'tranger_ 152,000 fr. _de
son capital_.

Quelque temps aprs, M. T... expdia un autre navire galement
charg de 200,000 fr. de produits de notre travail national. Mais le
malheureux btiment sombra en sortant du port, et il ne resta autre
chose  faire  M. T... que d'inscrire sur ses livres deux petits
articles ainsi formuls:

_Marchandises diverses doivent  X_ fr. 200,000 pour achats de
diffrents objets expdis par le navire N.

_Profits et pertes doivent  marchandises diverses_ fr. 200,000 _pour
perte dfinitive et totale_ de la cargaison.

Pendant ce temps-l, la douane inscrivait de son ct fr. 200,000
sur son tableau d'_exportations_; et comme elle n'aura jamais rien
 faire figurer en regard sur le tableau des _importations_, il
s'ensuit que M. Lestiboudois et la Chambre verront dans ce naufrage
_un profit clair et net_ de 200,000 fr. pour la France.

Il y a encore cette consquence  tirer de l, c'est que, selon
la thorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout
simple de doubler  chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela
qu'aprs les avoir fait passer par la douane, elle les jette  la
mer. En ce cas, les exportations seront gales au montant de ses
capitaux; les importations seront nulles et mme impossibles, et nous
gagnerons tout ce que l'Ocan aura englouti.

C'est une plaisanterie, diront les protectionistes. Il est impossible
que nous disions de pareilles absurdits.--Vous les dites pourtant,
et, qui plus est, vous les ralisez, vous les imposez pratiquement 
vos concitoyens, autant du moins que cela dpend de vous.

La vrit est qu'il faudrait prendre la balance du commerce _au
rebours_, et calculer le profit national, dans le commerce extrieur,
par l'excdant des importations sur les exportations. Cet excdant,
les frais dduits, forme le bnfice rel. Mais cette thorie, qui
est la vraie, mne directement  la libert des changes.--Cette
thorie, messieurs, je vous la livre comme toutes celles qui ont
fait le sujet des prcdents chapitres. Exagrez-la tant que vous
voudrez, elle n'a rien  redouter de cette preuve. Supposez, si
cela vous amuse, que l'tranger nous inonde de toutes sortes de
marchandises utiles, sans nous rien demander; que nos importations
sont _infinies_ et nos exportations _nulles_, je vous dfie de me
prouver que nous en serons plus pauvres[17].

[Note 17: En mars 1850, l'auteur fut encore oblig de combattre le
mme sophisme, qu'il entendit produire  la tribune nationale. Il
rectifia la dmonstration prcdente en excluant de ses calculs les
frais de transport, etc. Voir la fin du tome V.

                                               (_Note de l'diteur._)]




VII.--PTITION

     DES FABRICANTS DE CHANDELLES, BOUGIES, LAMPES, CHANDELIERS,
     RVERBRES, MOUCHETTES, TEIGNOIRS, ET DES PRODUCTEURS DE SUIF,
     HUILE, RSINE, ALCOOL, ET GNRALEMENT DE TOUT CE QUI CONCERNE
     L'CLAIRAGE.


 MM. les membres de la chambre des dputs.

MESSIEURS,

Vous tes dans la bonne voie. Vous repoussez les thories
abstraites; l'abondance, le bon march vous touchent peu. Vous vous
proccupez surtout du sort du producteur. Vous le voulez affranchir
de la concurrence extrieure, en un mot, vous voulez rserver le
_march national_ au _travail national_.

Nous venons vous offrir une admirable occasion d'appliquer votre...
comment dirons-nous? votre thorie? non, rien n'est plus trompeur que
la thorie; votre doctrine? votre systme? votre principe? mais vous
n'aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systmes, et, quant
aux principes, vous dclarez qu'il n'y en a pas en conomie sociale;
nous dirons donc votre pratique, votre pratique sans thorie et sans
principe.

Nous subissons l'intolrable concurrence d'un rival tranger plac,
 ce qu'il parat, dans des conditions tellement suprieures aux
ntres, pour la production de la lumire, qu'il en _inonde_ notre
_march national_  un prix fabuleusement rduit; car, aussitt qu'il
se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent 
lui, et une branche d'industrie franaise, dont les ramifications
sont innombrables, est tout  coup frappe de la stagnation la plus
complte. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une
guerre si acharne, que nous souponnons qu'il nous est suscit
par la perfide Albion (bonne diplomatie par le temps qui court!),
d'autant qu'il a pour cette le orgueilleuse des mnagements dont il
se dispense envers nous.

Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la
fermeture de toutes fentres, lucarnes, abat-jour, contre-vents,
volets, rideaux, vasistas, oeils-de-boeuf, stores, en un mot,
de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles
la lumire du soleil a coutume de pntrer dans les maisons, au
prjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir dot
le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui
 une lutte si ingale.

Veuillez, messieurs les dputs, ne pas prendre notre demande pour
une satire, et ne la repoussez pas du moins sans couter les raisons
que nous avons  faire valoir  l'appui.

Et d'abord, si vous fermez, autant que possible tout accs 
la lumire naturelle, si vous crez ainsi le besoin de lumire
artificielle, quelle est en France l'industrie qui, de proche en
proche, ne sera pas encourage?

S'il se consomme plus de suif, il faudra plus de boeufs et de
moutons, et, par suite, on verra se multiplier les prairies
artificielles, la viande, la laine, le cuir, et surtout les engrais,
cette base de toute richesse agricole.

S'il se consomme plus d'huile, on verra s'tendre la culture du
pavot, de l'olivier, du colza. Ces plantes riches et puisantes
viendront  propos mettre  profit cette fertilit que l'lve des
bestiaux aura communique  notre territoire.

Nos landes se couvriront d'arbres rsineux. De nombreux essaims
d'abeilles recueilleront sur nos montagnes des trsors parfums qui
s'vaporent aujourd'hui sans utilit, comme les fleurs d'o ils
manent. Il n'est donc pas une branche d'agriculture qui ne prenne un
grand dveloppement.

Il en est de mme de la navigation: des milliers de vaisseaux iront
 la pche de la baleine, et dans peu de temps nous aurons une marine
capable de soutenir l'honneur de la France et de rpondre  la
patriotique susceptibilit des ptitionnaires soussigns, marchands
de chandelles, etc.

Mais que dirons-nous de l'_article Paris_? Voyez d'ici les dorures,
les bronzes, les cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en
candlabres, briller dans de spacieux magasins, auprs desquels ceux
d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.

Il n'est pas jusqu'au pauvre rsinier, au sommet de sa dune, ou au
triste mineur, au fond de sa noire galerie, qui ne voie augmenter son
salaire et son bien-tre.

Veuillez y rflchir, messieurs; et vous resterez convaincus qu'il
n'est peut-tre pas un Franais, depuis l'opulent actionnaire d'Anzin
jusqu'au plus humble dbitant d'allumettes, dont le succs de notre
demande n'amliore la condition.

Nous prvoyons vos objections, messieurs; mais vous ne nous en
opposerez pas une seule que vous n'alliez la ramasser dans les
livres uss des partisans de la libert commerciale. Nous osons vous
mettre au dfi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne 
l'instant contre vous-mmes et contre le principe qui dirige toute
votre politique.

Nous direz-vous que, si nous gagnons  cette protection, la France
n'y gagnera point, parce que le consommateur en fera les frais?

Nous vous rpondrons:

Vous n'avez plus le droit d'invoquer les intrts du consommateur.
Quand il s'est trouv aux prises avec le producteur, en toutes
circonstances vous l'avez sacrifi.--Vous l'avez fait pour
_encourager le travail_, pour _accrotre le domaine du travail_. Par
le mme motif, vous devez le faire encore.

Vous avez t vous-mmes au-devant de l'objection. Lorsqu'on vous
disait: le consommateur est intress  la libre introduction du fer,
de la houille, du ssame, du froment, des tissus.--Oui, disiez-vous,
mais le producteur est intress  leur exclusion.--Eh bien, si les
consommateurs sont intresss  l'admission de la lumire naturelle,
les producteurs le sont  son interdiction.

Mais, disiez-vous encore, le producteur et le consommateur ne
font qu'un. Si le fabricant gagne par la protection, il fera
gagner l'agriculteur. Si l'agriculture prospre, elle ouvrira des
dbouchs aux fabriques.--Eh bien! si vous nous confrez le monopole
de l'clairage pendant le jour, d'abord nous achterons beaucoup
de suifs, de charbons, d'huiles, de rsines, de cire, d'alcool,
d'argent, de fer, de bronzes, de cristaux, pour alimenter notre
industrie, et, de plus, nous et nos nombreux fournisseurs, devenus
riches, nous consommerons beaucoup et rpandrons l'aisance dans
toutes les branches du travail national.

Direz-vous que la lumire du soleil est un don gratuit, et que
repousser des dons gratuits, ce serait repousser la richesse mme
sous prtexte d'encourager les moyens de l'acqurir?

Mais prenez garde que vous portez la mort dans le coeur de votre
politique; prenez garde que jusqu'ici vous avez toujours repouss
le produit tranger _parce qu'il_ se rapproche du don gratuit,
et _d'autant plus_ qu'il se rapproche du don gratuit. Pour
obtemprer aux exigences des autres monopoleurs, vous n'aviez qu'un
_demi-motif_; pour accueillir notre demande, vous avez un _motif
complet_, et nous repousser prcisment en vous _fondant_ sur ce que
nous sommes plus _fonds_ que les autres, ce serait poser l'quation:
+  + =-; en d'autres termes, ce serait entasser _absurdit_ sur
_absurdit_.

Le travail et la nature concourent en proportions diverses, selon
les pays et les climats,  la cration d'un produit. La part qu'y met
la nature est toujours gratuite; c'est la part du travail qui en fait
la valeur et se paie.

Si une orange de Lisbonne se vend  moiti prix d'une orange de
Paris, c'est qu'une chaleur naturelle et par consquent gratuite fait
pour l'une ce que l'autre doit  une chaleur artificielle et partant
coteuse.

Donc, quand une orange nous arrive de Portugal, on peut dire qu'elle
nous est donne moiti gratuitement, moiti  titre onreux, ou, en
d'autres termes,  _moiti prix_ relativement  celle de Paris.

Or, c'est prcisment de cette _demi-gratuit_ (pardon du mot)
que vous arguez pour l'exclure. Vous dites: Comment le travail
national pourrait-il soutenir la concurrence du travail tranger
quand celui-l a tout  faire, et que celui-ci n'a  accomplir que
la moiti de la besogne, le soleil se chargeant du reste?--Mais
si la _demi-gratuit_ vous dtermine  repousser la concurrence,
comment la _gratuit_ entire vous porterait-elle  admettre la
concurrence? Ou vous n'tes pas logiciens, ou vous devez, repoussant
la demi-gratuit comme nuisible  notre travail national, repousser
_ fortiori_ et avec deux fois plus de zle la gratuit entire.

Encore une fois, quand un produit, houille, fer, froment ou tissu,
nous vient du dehors et que nous pouvons l'acqurir avec moins de
travail que si nous le faisions nous-mmes, la diffrence est un _don
gratuit_ qui nous est confr. Ce don est plus ou moins considrable,
selon que la diffrence est plus ou moins grande. Il est du quart, de
moiti, des trois quarts de la valeur du produit, si l'tranger ne
nous demande que les trois quarts, la moiti, le quart du paiement.
Il est aussi complet qu'il puisse l'tre, quand le donateur, comme
fait le soleil pour la lumire, ne nous demande rien. La question,
et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour
la France le bnfice de la consommation gratuite ou les prtendus
avantages de la production onreuse. Choisissez, mais soyez logiques;
car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, la houille, le
fer, le froment, les tissus trangers, _en proportion_ de ce que leur
prix se rapproche de _zro_, quelle inconsquence ne serait-ce pas
d'admettre la lumire du soleil, dont le prix est  _zro_, pendant
toute la journe?




VIII.--DROITS DIFFRENTIELS.


Un pauvre cultivateur de la Gironde avait lev avec amour un
plant de vigne. Aprs bien des fatigues et des travaux, il eut
enfin le bonheur de recueillir une pice de vin, et il oublia que
chaque goutte de ce prcieux nectar avait cot  son front une
goutte de sueur. --Je le vendrai, dit-il  sa femme, et avec
le prix j'achterai du fil dont tu feras le trousseau de notre
fille.--L'honnte campagnard se rend  la ville, il rencontre
un Belge et un Anglais. Le Belge lui dit: Donnez-moi votre pice
de vin, et je vous donnerai en change quinze paquets de fil.
L'Anglais dit: Donnez-moi votre vin, et je vous donnerai vingt
paquets de fil; car, nous autres Anglais, nous filons  meilleur
march que les Belges. Mais un douanier qui se trouvait l dit:
Brave homme, changez avec le Belge, si vous le trouvez bon, mais
je suis charg de vous empcher d'changer avec l'Anglais. Quoi!
dit le campagnard, vous voulez que je me contente de quinze paquets
de fil venus de Bruxelles, quand je puis en avoir vingt venus de
Manchester?--Certainement; ne voyez-vous pas que la France perdrait
si vous receviez vingt paquets, au lieu de quinze?--J'ai peine 
le comprendre, dit le vigneron.--Et moi  l'expliquer, repartit le
douanier; mais la chose est sre: car tous les dputs, ministres et
gazetiers sont d'accord sur ce point, que plus un peuple reoit en
change d'une quantit donne de ses produits, plus il s'appauvrit.
Il fallut conclure avec le Belge. La fille du campagnard n'eut que
les trois quarts de son trousseau, et ces braves gens en sont encore
 se demander comment il se fait qu'on se ruine en recevant quatre au
lieu de trois, et pourquoi on est plus riche avec trois douzaines de
serviettes qu'avec quatre douzaines.




IX.--IMMENSE DCOUVERTE!!!


Au moment o tous les esprits sont occups  chercher des conomies
sur les moyens de transport;

Au moment o, pour raliser ces conomies, on nivelle les routes, on
canalise les rivires, on perfectionne les bateaux  vapeur, on relie
 Paris toutes nos frontires par une toile de fer, par des systmes
de traction atmosphriques, hydrauliques, pneumatiques, lectriques,
etc.;

Au moment enfin o je dois croire que chacun cherche avec ardeur et
sincrit la solution de ce problme:

_Faire que le prix des choses, au lieu de consommation, se rapproche
autant que possible du prix qu'elles ont aux lieux de production_;

Je me croirais coupable envers mon pays, envers mon sicle et
envers moi-mme, si je tenais plus longtemps secrte la dcouverte
merveilleuse que je viens de faire.

Car les illusions de l'inventeur ont beau tre proverbiales, j'ai
la certitude la plus complte d'avoir trouv un moyen infaillible
pour que les produits du monde entier arrivent en France, et
rciproquement, avec une rduction de prix considrable.

Infaillible! et ce n'est encore qu'un des avantages de mon tonnante
invention.

Elle n'exige ni plans, ni devis, ni tudes prparatoires, ni
ingnieurs, ni machinistes, ni entrepreneurs, ni capitaux, ni
actionnaires, ni secours du gouvernement!

Elle ne prsente aucun danger de naufrages, d'explosions, de chocs,
d'incendie, de draillement!

Elle peut tre mise en pratique du jour au lendemain!

Enfin, et ceci la recommandera sans doute au public, elle ne grvera
pas d'un centime le budget; au contraire.--Elle n'augmentera pas le
cadre des fonctionnaires et les exigences de la bureaucratie; au
contraire.--Elle ne cotera  personne sa libert; au contraire.

Ce n'est pas le hasard qui m'a mis en possession de ma dcouverte,
c'est l'observation. Je dois dire ici comment j'y ai t conduit.

J'avais donc cette question  rsoudre:

Pourquoi une chose faite  Bruxelles, par exemple, cote-t-elle plus
cher quand elle est arrive  Paris?

Or, je n'ai pas tard  m'apercevoir que cela provient de ce qu'il
existe entre Paris et Bruxelles des _obstacles_ de plusieurs sortes.
C'est d'abord la _distance_; on ne peut la franchir sans peine,
sans perte de temps; et il faut bien s'y soumettre soi-mme ou
payer pour qu'un autre s'y soumette. Viennent ensuite des rivires,
des marais, des accidents de terrain, de la boue: ce sont autant
de _difficults_  surmonter. On y parvient en construisant des
chausses, en btissant des ponts, en perant des routes, en
diminuant leur rsistance par des pavs, des bandes de fer, etc. Mais
tout cela cote, et il faut que l'objet transport supporte sa part
des frais. Il y a encore des voleurs sur les routes, ce qui exige une
gendarmerie, une police, etc.

Or, parmi ces _obstacles_, il en est un que nous avons jet
nous-mmes, et  grands frais, entre Bruxelles et Paris. Ce sont
des hommes embusqus le long de la frontire, arms jusqu'aux
dents et chargs d'opposer des _difficults_ au transport des
marchandises d'un pays  l'autre. On les appelle _douaniers_. Ils
agissent exactement dans le mme sens que la boue et les ornires.
Ils retardent, ils entravent, ils contribuent  cette diffrence
que nous avons remarque entre le prix de production et le prix de
consommation, diffrence que notre problme est de rduire le plus
possible.

Et voil le problme rsolu. Diminuez le tarif.

--Vous aurez fait le chemin de fer du Nord sans qu'il vous en ait
rien cot. Loin de l, vous pargnerez de gros traitements, et vous
commencerez ds le premier jour par mettre un capital dans votre
poche.

Vraiment, je me demande comment il a pu entrer assez de bizarrerie
dans nos cervelles pour nous dterminer  payer beaucoup de millions
dans l'objet de dtruire les _obstacles naturels_ qui s'interposent
entre la France et l'tranger, et en mme temps  payer beaucoup
d'autres millions pour y substituer des _obstacles artificiels_ qui
ont exactement les mmes effets, en sorte que, l'obstacle cr et
l'obstacle dtruit se neutralisant, les choses vont comme devant, et
le rsidu de l'opration est une double dpense.

Un produit belge vaut  Bruxelles 20 fr., et, rendu  Paris, 30,
 cause des frais de transport. Le produit similaire d'industrie
parisienne vaut 40 fr. Que faisons-nous?

D'abord nous mettons un droit d'au moins 10 fr., sur le produit
belge, afin d'lever son prix de revient  Paris  40 fr., et nous
payons de nombreux surveillants pour qu'il n'chappe pas  ce
droit, en sorte que dans le trajet il est charg de 10 fr., pour le
transport et 10 fr., pour la taxe.

Cela fait, nous raisonnons ainsi: ce transport de Bruxelles  Paris,
qui cote 10 fr., est bien cher. Dpensons deux ou trois cents
millions en rail-ways, et nous le rduirons de moiti.--videmment,
tout ce que nous aurons obtenu, c'est que le produit belge se vendra
 Paris 35 fr., savoir:

  20 fr.  son prix de Bruxelles.
  10 --   droit.
   5 --   port rduit par le chemin de fer.
  ------
  35 fr.  total, ou prix de revient  Paris.

Eh! n'aurions-nous pas atteint le mme rsultat en abaissant le tarif
 5 fr.? Nous aurions alors:

  20 fr.  prix de Bruxelles.
   5 --   droit rduit.
  10 --   port par les routes ordinaires.
  ------
  35 fr.  total, ou prix de revient  Paris.

Et ce procd nous et pargn 200 millions que cote le chemin
de fer, plus les frais de surveillance douanire, car ils doivent
diminuer  mesure que diminue l'encouragement  la contrebande.

Mais, dit-on, le droit est ncessaire pour protger l'industrie
parisienne.--Soit; mais alors n'en dtruisez pas l'effet par votre
chemin de fer.

Car, si vous persistez  vouloir que le produit belge revienne, comme
celui de Paris,  40 fr., il vous faudra porter le droit  15 fr.
pour avoir:

  20 fr. prix de Bruxelles.
  15 --  droit protecteur.
   5 --  port par le chemin de fer.
  ------
  40 fr. total  prix galiss.

Alors je demande quelle est, sous ce rapport, l'utilit du chemin de
fer.

Franchement, n'y a-t-il pas quelque chose d'humiliant pour le
dix-neuvime sicle d'apprter aux ges futurs le spectacle de
pareilles purilits pratiques avec un srieux imperturbable? tre
dupe d'autrui n'est pas dj trs-plaisant; mais employer le vaste
appareil reprsentatif  se duper soi-mme,  se duper doublement, et
dans une affaire de numration, voil qui est bien propre  rabattre
un peu l'orgueil du _sicle des lumires_.




X.--RCIPROCIT.


Nous venons de voir que tout ce qui, dans le trajet, rend le
transport onreux, agit dans le sens de la protection, ou, si on
l'aime mieux, que la protection agit dans le sens de tout ce qui rend
le transport onreux.

Il est donc vrai de dire qu'un tarif est un marais, une ornire, une
lacune, une pente roide, en un mot, un _obstacle_ dont l'effet se
rsout  augmenter la diffrence du prix de consommation au prix de
production. Il est de mme incontestable qu'un marais, une fondrire,
sont de vritables tarifs protecteurs.

Il y a des gens (en petit nombre, il est vrai, mais il y en a) qui
commencent  comprendre que les obstacles, pour tre artificiels,
n'en sont pas moins des obstacles, et que notre bien-tre a plus 
gagner  la libert qu' la protection, prcisment par la mme
raison qui fait qu'un canal lui est plus favorable qu'un chemin
sablonneux, montant et malais.

Mais, disent-ils, il faut que cette libert soit rciproque. Si nous
abaissions nos barrires devant l'Espagne, sans que l'Espagne les
abaisst devant nous, videmment nous serions dupes. Faisons donc des
_traits de commerce_ sur la base d'une juste rciprocit, concdons
pour qu'on nous concde, faisons le _sacrifice_ d'acheter pour
obtenir l'avantage de vendre.

Les personnes qui raisonnent ainsi, je suis fch de le leur
dire, sont, qu'elles le sachent ou non, dans le principe de la
protection; seulement elles sont un peu plus inconsquentes que les
protectionistes purs, comme ceux-ci sont plus inconsquents que les
prohibitionistes absolus.

Je le dmontrerai par l'apologue suivant.


_Stulta et Puera._

Il y avait, n'importe o, deux villes, _Stulta_ et _Puera_. Elles
construisirent  gros frais une route qui les rattachait l'une 
l'autre. Quand cela fut fait, _Stulta_ se dit: Voici que _Puera_
m'inonde de ses produits, il faut y aviser. En consquence, elle cra
et paya un corps d'_Enrayeurs_, ainsi nomms parce que leur mission
tait de mettre des obstacles aux convois qui arrivaient de _Puera_.
Bientt aprs, _Puera_ eut aussi un corps d'_Enrayeurs_.

Au bout de quelques sicles, les lumires ayant fait de grands
progrs, la capacit de _Puera_ se haussa jusqu' lui faire
dcouvrir que ces obstacles rciproques pourraient bien n'tre que
rciproquement nuisibles. Elle envoya un diplomate  _Stulta_,
lequel, sauf la phrasologie officielle, parla en ce sens: Nous
avons cr une route, et maintenant nous embarrassons cette route.
Cela est absurde. Mieux et valu laisser les choses dans leur
premier tat. Nous n'aurions pas eu  payer, la route d'abord, et
puis les embarras. Au nom de _Puera_, je viens vous proposer, non
point de renoncer tout  coup  nous opposer des obstacles mutuels,
ce serait agir selon un principe, et nous mprisons autant que
vous les principes, mais d'attnuer quelque peu ces obstacles, en
ayant soin de pondrer quitablement  cet gard nos _sacrifices_
respectifs.--Ainsi parla le diplomate. _Stulta_ demanda du temps
pour rflchir. Elle consulta tour  tour ses fabricants, ses
agriculteurs. Enfin, au bout de quelques annes, elle dclara que les
ngociations taient rompues.

 cette nouvelle, les habitants de _Puera_ tinrent conseil. Un
vieillard (on a toujours souponn qu'il avait t secrtement achet
par _Stulta_) se leva et dit: Les obstacles crs par _Stulta_
nuisent  nos ventes, c'est un malheur. Ceux que nous avons crs
nous-mmes nuisent  nos achats, c'est un autre malheur. Nous
ne pouvons rien sur le premier, mais le second dpend de nous.
Dlivrons-nous au moins de l'un, puisque nous ne pouvons nous dfaire
des deux. Supprimons nos _Enrayeurs_ sans exiger que _Stulta_ en
fasse autant. Un jour sans doute elle apprendra  mieux faire ses
comptes.

Un second conseiller, homme de pratique et de faits, exempt
de principes et nourri de la vieille exprience des anctres,
rpliqua: N'coutons pas ce rveur, ce thoricien, ce novateur,
cet utopiste, cet conomiste, ce _stultomane_. Nous serions tous
perdus si les embarras de la route n'taient pas bien galiss,
quilibrs et pondrs entre _Stulta_ et _Puera_. Il y aurait plus
de difficult, pour _aller_ que pour _venir_, et pour _exporter_
que pour _importer_. Nous serions, relativement  _Stulta_, dans
les conditions d'infriorit o se trouvent le Havre, Nantes,
Bordeaux, Lisbonne, Londres, Hambourg, la Nouvelle-Orlans, par
rapport aux villes places aux sources de la Seine, de la Loire,
de la Garonne, du Tage, de la Tamise, de l'Elbe et du Mississipi;
car il y a plus de difficults  remonter les fleuves qu' les
descendre.--(Une voix: Les villes des embouchures ont prospr plus
que celles des sources.)--Ce n'est pas possible.--(La mme voix:
Mais cela est.)--Eh bien, elles ont prospr _contre les rgles_.
Un raisonnement si concluant branla l'assemble. L'orateur acheva
de la convaincre en parlant d'indpendance nationale, d'honneur
national, de dignit nationale, de travail national, d'inondation
de produits, de tributs, de concurrence meurtrire; bref, il
emporta le maintien des obstacles; et, si vous en tes curieux, je
puis vous conduire en certain pays o vous verrez de vos yeux des
cantoniers et des enrayeurs travaillant de la meilleure intelligence
du monde, par dcret de la mme assemble lgislative et aux frais
des mmes contribuables, les uns  dblayer la route et les autres 
l'embarrasser.




XI.--PRIX ABSOLUS.


Voulez-vous juger entre la libert et la protection? voulez-vous
apprcier la porte d'un phnomne conomique? Recherchez ses effets
_sur l'abondance ou la raret des choses_, et non _sur la hausse
ou la baisse des prix_. Mfiez-vous des _prix absolus_: ils vous
mneraient dans un labyrinthe inextricable.

M. Mathieu de Dombasle, aprs avoir tabli que la protection
renchrit les choses, ajoute:

L'excdant du prix augmente les dpenses de la vie, et _par
consquent_ le prix du travail, et chacun retrouve dans l'excdant
du prix de ses produits l'excdant du prix de ses dpenses. Ainsi,
si tout le monde paie comme consommateur, tout le monde aussi reoit
comme producteur.

Il est clair qu'on pourrait retourner l'argument et dire:

Si tout le monde reoit comme producteur, tout le monde paie comme
consommateur.

Or, qu'est-ce que cela prouve? Rien autre chose si ce n'est que la
protection _dplace_ inutilement et injustement la richesse. Autant
en fait la spoliation.

Encore, pour admettre que ce vaste appareil aboutt  de simples
compensations, faut-il adhrer au _par consquent_ de M. de Dombasle,
et s'tre assur que le prix du travail s'lve avec le prix des
produits protgs. C'est une question de fait que je renvoie 
M. Moreau de Jonns; qu'il veuille bien chercher si le taux des
salaires a progress comme les actions des mines d'Anzin. Quant 
moi, je ne le pense pas, parce que je crois que le prix du travail,
comme tous les autres, est gouvern par le rapport de l'offre  la
demande. Or, je conois bien que la _restriction_ diminue l'offre de
la houille, et par suite en lve le prix; mais je n'aperois pas
aussi clairement qu'elle augmente la demande du travail de manire
 amliorer le taux des salaires. Je le conois d'autant moins que
la quantit de travail demand dpend du capital disponible. Or,
la protection peut bien dplacer les capitaux, les pousser d'une
industrie vers une autre, mais non les accrotre d'une obole.

Au surplus, cette question du plus haut intrt sera examine
ailleurs. Je reviens aux _prix absolus_, et je dis qu'il n'est pas
d'absurdits qu'on ne puisse rendre spcieuses par des raisonnements
tels que celui de M. de Dombasle.

Imaginez qu'une nation isole, possdant une quantit donne de
numraire, s'amuse  brler, chaque anne, la moiti de tout ce
qu'elle produit, je me charge de prouver, avec la thorie de M. de
Dombasle, qu'elle n'en sera pas moins riche.

En effet, par suite de l'incendie, toutes choses doubleront de prix,
et les inventaires faits avant et aprs le dsastre offriront
exactement la mme valeur _nominale_. Mais alors, qui aura perdu? Si
Jean achte le drap plus cher, il vend aussi plus cher son bl; et
si Pierre perd sur l'achat du bl, il se rcupre sur la vente de
son drap. Chacun retrouve dans l'excdant du prix de ses produits
(dirai-je) l'excdant du montant de ses dpenses; et si tout le monde
paie comme consommateur, tout le monde aussi reoit comme producteur.

Tout cela, c'est de l'amphigouri et non de la science. La vrit,
rduite  sa plus simple expression, la voici: que les hommes
dtruisent le drap et le bl par l'incendie, ou par l'usage, l'effet
est le mme _quant aux prix_, mais non _quant  la richesse_, car
c'est prcisment dans l'usage des choses que consiste la richesse ou
le bien-tre.

De mme, la restriction, tout en diminuant l'abondance des choses,
peut en hausser le prix de manire  ce que chacun soit, si vous
voulez, _numrairement parlant_, aussi riche. Mais faire figurer
dans un inventaire trois hectolitres de bl  20 francs ou quatre
hectolitres  15 francs, parce que le rsultat est toujours 60
francs, cela revient-il au mme, au point de vue de la satisfaction
des besoins?

Et c'est  ce point de vue de la consommation que je ne cesserai
de ramener les protectionistes, car c'est l qu'est la fin de tous
nos efforts et la solution de tous les problmes[18]. Je leur
dirai toujours: N'est-il pas vrai que la restriction, en prvenant
les changes, en bornant la division du travail, en le forant
 s'attaquer  des difficults de situation et de temprature,
diminue en dfinitive la quantit produite par une somme d'efforts
dtermins? Et qu'importe que la moindre quantit produite sous le
rgime de la protection ait la mme _valeur nominale_ que la plus
grande quantit produite sous le rgime de la libert? L'homme ne vit
pas de _valeurs nominales_, mais de produits rels, et plus il a de
ces produits, n'importe le prix, plus il est riche.

[Note 18: Cette pense revient souvent sous la plume de l'auteur.
Elle avait  ses yeux une importance capitale et lui dictait quatre
jours avant sa mort cette recommandation: Dites  de F. de traiter
les questions conomiques toujours au point de vue du consommateur,
car l'intrt du consommateur ne fait qu'un avec celui de l'humanit.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Je ne m'attendais pas, en crivant ce qui prcde,  rencontrer
jamais un anti-conomiste assez bon logicien pour admettre
explicitement que la richesse des peuples dpend de la valeur des
choses, abstraction faite de leur abondance. Voici ce que je trouve
dans le livre de M. de Saint-Chamans (pag. 210):

     Si 15 millions de marchandises vendues aux trangers sont pris
     sur le produit ordinaire, estim 50 millions, les 35 millions
     restants de marchandises, ne pouvant plus suffire aux demandes
     ordinaires, augmenteront de prix, et s'lveront  la valeur
     de 50 millions. Alors, le revenu du pays reprsentera 15
     millions de valeur de plus... Il y aura donc accroissement de
     richesses de 15 millions pour le pays, prcisment le montant de
     l'importation du numraire.

Voil qui est plaisant! Si une nation a fait dans l'anne pour 50
millions de rcoltes et marchandises, il lui suffit d'en vendre le
quart  l'tranger pour tre d'un quart plus riche! Donc, si elle
en vendait la moiti, elle augmenterait de moiti sa fortune, et si
elle changeait contre des cus son dernier brin de laine et son
dernier grain de froment, elle porterait son revenu  cent millions!
Singulire manire de s'enrichir que de produire l'infinie chert par
la raret absolue!

Au reste, voulez-vous juger des deux doctrines? soumettez-les 
l'preuve de l'exagration.

Selon celle de M. de Saint-Chamans, les Franais seraient tout aussi
riches, c'est--dire aussi bien pourvus de toutes choses avec la
millime partie de leurs produits annuels, parce qu'ils vaudraient
mille fois davantage.

Selon la ntre, les Franais seraient infiniment riches si leurs
produits annuels taient d'une abondance infinie, et par consquent
sans valeur aucune[19].

[Note 19: V. le chap. V de la seconde srie des _sophismes_ et le
chap. VI des _Harmonies conomiques_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XII.--LA PROTECTION LVE-T-ELLE LE TAUX DES SALAIRES?


Un athe dblatrait contre la religion, contre les prtres, contre
Dieu. Si vous continuez, lui dit un des assistants, peu orthodoxe
lui-mme, vous allez me convertir.

Ainsi, quand on entend nos imberbes crivailleurs, romanciers,
rformateurs, feuilletonistes ambrs, musqus, gorgs de glaces
et de champagne, serrant dans leur portefeuille les Ganneron, les
Nord et les Mackenzie, ou faisant couvrir d'or leurs tirades contre
l'gosme, l'individualisme du sicle; quand on les entend, dis-je,
dclamer contre la duret de nos institutions, gmir sur le salariat
et le proltariat; quand on les voit lever au ciel des yeux attendris
 l'aspect de la misre des classes laborieuses, misre qu'ils ne
visitrent jamais que pour en faire de lucratives peintures, on est
tent de leur dire: Si vous continuez ainsi, vous allez me rendre
indiffrent au sort des ouvriers.

Oh! l'affectation! l'affectation! voil la nausabonde maladie
de l'poque! Ouvriers, un homme grave, un philanthrope sincre
a-t-il expos le tableau de votre dtresse, son livre a-t-il fait
impression, aussitt la tourbe des rformateurs jette son grappin
sur cette proie. On la tourne, on la retourne, on l'exploite, on
l'exagre, on la presse jusqu'au dgot, jusqu'au ridicule. On vous
jette pour tout remde les grands mots: organisation, association;
on vous flatte, on vous flagorne, et bientt il en sera des ouvriers
comme des esclaves: les hommes srieux auront honte d'embrasser
publiquement leur cause, car comment introduire quelques ides
senses au milieu de ces fades dclamations?

Mais loin de nous cette lche indiffrence que ne justifierait pas
l'affectation qui la provoque!

Ouvriers, votre situation est singulire! on vous dpouille, comme je
le prouverai tout  l'heure... Mais non, je retire ce mot; bannissons
de notre langage toute expression violente et fausse peut-tre, en
ce sens que la spoliation, enveloppe dans les sophismes qui la
voilent, s'exerce, il faut le croire, contre le gr du spoliateur
et avec l'assentiment du spoli. Mais enfin, on vous ravit la juste
rmunration de votre travail, et nul ne s'occupe de vous faire
rendre _justice_. Oh! s'il ne fallait pour vous consoler que de
bruyants appels  la philanthropie,  l'impuissante charit,  la
dgradante aumne, s'il suffisait des grands mots _organisation_,
_communisme_, _phalanstre_, on ne vous les pargne pas. Mais
_justice_, tout simplement _justice_, personne ne songe  vous la
rendre. Et cependant ne serait-il pas _juste_ que, lorsque aprs une
longue journe de labeur vous avez touch votre modique salaire, vous
le puissiez changer contre la plus grande somme de satisfactions que
vous puissiez obtenir volontairement d'un homme quelconque sur la
surface de la terre?

Un jour, peut-tre, je vous parlerai aussi d'association,
d'organisation, et nous verrons alors ce que vous avez  attendre de
ces chimres par lesquelles vous vous laissez garer sur une fausse
qute.

En attendant, recherchons si l'on ne vous fait pas _injustice_ en
vous assignant lgislativement les personnes  qui il vous est permis
d'acheter les choses qui vous sont ncessaires: le pain, la viande,
la toile, le drap, et, pour ainsi dire, le prix artificiel que vous
devez y mettre.

Est-il vrai que la protection, qui, on l'avoue, vous fait payer cher
toutes choses et vous nuit en cela, lve proportionnellement le taux
de vos salaires?

De quoi dpend le taux des salaires?

Un des vtres l'a dit nergiquement: Quand deux ouvriers courent
aprs un matre, les salaires baissent; ils haussent quand deux
matres courent aprs un ouvrier.

Permettez-moi, pour abrger, de me servir de cette phrase plus
scientifique et peut-tre moins claire: Le taux des salaires dpend
du rapport de l'offre  la demande du travail.

Or, de quoi dpend l'_offre_ des bras?

Du nombre qu'il y en a sur la place; et sur ce premier lment la
protection ne peut rien.

De quoi dpend la _demande_ des bras?

Du capital national disponible. Mais la loi qui dit: On ne recevra
plus tel produit du dehors; on le fera au dedans, augmente-t-elle
ce capital? Pas le moins du monde. Elle le tire d'une voie pour le
pousser dans une autre, mais elle ne l'accrot pas d'une obole. Elle
n'augmente donc pas la demande des bras.

On montre avec orgueil telle fabrique.--Est-ce qu'elle s'est fonde
et s'entretient avec des capitaux tombs de la lune? Non, il a fallu
les soustraire soit  l'agriculture, soit  la navigation, soit 
l'industrie vinicole.--Et voil pourquoi si, depuis le rgne des
tarifs protecteurs, il y a plus d'ouvriers dans les galeries de nos
mines et dans les faubourgs de nos villes manufacturires, il y a
moins de marins dans nos ports, moins de laboureurs et de vignerons
dans nos champs et sur nos coteaux.

Je pourrais disserter longtemps sur ce thme. J'aime mieux essayer de
vous faire comprendre ma pense par un exemple.

Un campagnard avait un fonds de terre de vingt arpents, qu'il
faisait valoir avec un capital de 10,000 francs. Il divisa son
domaine en quatre parts et y tablit l'assolement suivant: 1
mas; 2 froment; 3 trfle; 4 seigle. Il ne fallait pour lui et
sa famille qu'une bien modique portion du grain, de la viande, du
laitage que produisait la ferme, et il vendait le surplus pour
acheter de l'huile, du lin, du vin, etc.--La totalit de son
capital tait distribue chaque anne en gages, salaires, payements
de comptes aux ouvriers du voisinage. Ce capital rentrait par
les ventes, et mme il s'accroissait d'anne en anne; et notre
campagnard, sachant fort bien qu'un capital ne produit rien que
lorsqu'il est mis en oeuvre, faisait profiter la classe ouvrire
de ces excdants annuels qu'il consacrait  des cltures, des
dfrichements, des amliorations dans ses instruments aratoires et
dans les btiments de la ferme. Mme il plaait quelques rserves
chez le banquier de la ville prochaine, mais celui-ci ne les laissait
pas oisives dans son coffre-fort; il les prtait  des armateurs,
 des entrepreneurs de travaux utiles, en sorte qu'elles allaient
toujours se rsoudre en salaires.

Cependant le campagnard mourut, et, aussitt matre de l'hritage,
le fils se dit: Il faut avouer que mon pre a t dupe toute sa
vie. Il achetait de l'huile et payait ainsi _tribut_  la Provence,
tandis que notre terre peut  la rigueur faire vgter des oliviers.
Il achetait du vin, du lin, des oranges, et payait _tribut_  la
Bretagne, au Mdoc, aux les d'Hyres, tandis que la vigne, le
chanvre et l'oranger peuvent, tant bien que mal, donner chez nous
quelques produits. Il payait _tribut_ au meunier, au tisserand,
quand nos domestiques peuvent bien tisser notre lin et craser notre
froment entre deux pierres.--Il se ruinait et, en outre, il faisait
gagner  des trangers les salaires qu'il lui tait si facile de
rpandre autour de lui.

Fort de ce raisonnement, notre tourdi changea l'assolement du
domaine. Il le divisa en vingt soles. Sur l'une on cultiva l'olivier,
sur l'autre le mrier, sur la troisime le lin, sur la quatrime la
vigne, sur la cinquime le froment, etc., etc. Il parvint ainsi 
pourvoir sa famille de toutes choses et  se rendre _indpendant_. Il
ne retirait plus rien de la circulation gnrale; il est vrai qu'il
n'y versait rien non plus. En fut-il plus riche? Non; car la terre
n'tait pas propre  la culture de la vigne; le climat s'opposait aux
succs de l'olivier, et, en dfinitive, la famille tait moins bien
pourvue de toutes ces choses que du temps o le pre les acqurait
par voie d'changes.

Quant aux ouvriers, il n'y eut pas pour eux plus de travail
qu'autrefois. Il y avait bien cinq fois plus de soles  cultiver,
mais elles taient cinq fois plus petites; on faisait de l'huile,
mais on faisait moins de froment; on n'achetait plus de lin, mais
on ne vendait plus de seigle. D'ailleurs, le fermier ne pouvait
dpenser en salaires plus que son capital; et son capital, loin de
s'augmenter par la nouvelle distribution des terres, allait sans
cesse dcroissant. Une grande partie se fixait en btiments et
ustensiles sans nombre, indispensables  qui veut tout entreprendre.
En rsultat, l'offre des bras resta la mme, mais les moyens de les
payer dclinaient, et il y eut forcment rduction de salaires.

Voil l'image de ce qui se passe chez une nation qui s'isole par
le rgime prohibitif. Elle multiplie le nombre de ses industries,
je le sais; mais elle en diminue l'importance; elle se donne, pour
ainsi parler, un _assolement industriel_ plus compliqu, mais non
plus fcond, au contraire, puisque le mme capital et la mme
main-d'oeuvre s'y attaquent  plus de difficults naturelles. Son
capital fixe absorbe une plus grande partie de son capital circulant,
c'est--dire une plus grande part du fonds destin aux salaires. Ce
qui en reste a beau se ramifier, cela n'en augmente pas la masse.
C'est l'eau d'un tang qu'on croit avoir rendue plus abondante,
parce que, distribue dans une multitude de rservoirs, elle touche
le sol par plus de points et prsente au soleil plus de surface;
et l'on ne s'aperoit pas que c'est prcisment pour cela qu'elle
s'absorbe, s'vapore et se perd.

Le capital et la main-d'oeuvre tant donns, ils crent une masse de
produits d'autant moins grande qu'il rencontrent plus d'obstacles.
Il n'est pas douteux que les barrires internationales forant,
dans chaque pays, ce capital et cette main d'oeuvre  vaincre plus
de difficults de climat et de temprature, le rsultat gnral
est moins de produits crs, ou, ce qui revient au mme, moins de
satisfactions acquises  l'humanit. Or, s'il y a diminution gnrale
de satisfactions, comment votre part, ouvriers, se trouverait-elle
augmente? Donc les riches, ceux qui font la loi, auraient arrang
les choses de telle sorte que non-seulement ils subiraient leur
prorata de la diminution totale, mais mme que leur portion dj
rduite se rduirait encore de tout ce qui s'ajoute, disent-ils,  la
vtre? Cela est-il possible? cela est-il croyable? Oh! c'est l une
gnrosit suspecte, et vous feriez sagement de la repousser[20].

[Note 20: V. au tome VI, le chap. XIV des _Harmonies_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XIII.--THORIE, PRATIQUE.


Partisans de la libert des changes, on nous accuse d'tre des
thoriciens, de ne pas tenir assez compte de la pratique.

Quel terrible prjug contre M. Say, dit M. Ferrier[21], que cette
longue suite d'administrateurs distingus, que cette ligue imposante
d'crivains qui tous ont vu autrement que lui, et M. Say ne se
le dissimule pas! coutons-le: On a dit,  l'appui des vieilles
erreurs, qu'il faut bien qu'il y ait quelque fondement  des ides
si gnralement adoptes par toutes les nations. Ne doit-on pas se
dfier d'observations et de raisonnements qui renversent ce qui a t
tenu pour constant jusqu' ce jour, ce qui a t tenu pour certain
par tant de personnages que rendaient recommandables leurs lumires
et leurs intentions? Cet argument, je l'avoue, est digne de faire
une profonde impression, et pourrait jeter du doute sur les points
les plus incontestables, si l'on n'avait vu tour  tour les opinions
les plus fausses, et que maintenant on reconnat gnralement pour
telles, reues et professes par tout le monde pendant une longue
suite de sicles. Il n'y a pas encore bien longtemps que toutes les
nations, depuis la plus grossire jusqu' la plus claire, et que
tous les hommes, depuis le portefaix jusqu'au philosophe le plus
savant, admettaient quatre lments. Personne n'et song  contester
cette doctrine, qui pourtant est fausse; tellement qu'aujourd'hui
il n'y a pas d'aide-naturaliste qui ne se dcrit s'il regardait la
terre, l'eau et le feu comme des lments.

[Note 21: _De l'Administration commerciale oppose  l'conomie
politique_, page 5.]

Sur quoi M. Ferrier fait cette observation:

Si M. Say croit rpondre ainsi  l'objection trs-forte qu'il
s'est propose, il s'abuse trangement. Que des hommes, d'ailleurs
trs-clairs, se soient tromps pendant plusieurs sicles sur
un point quelconque d'histoire naturelle, cela se comprend et ne
prouve rien. L'eau, l'air, la terre et le feu, lments ou non, en
taient-ils moins utiles  l'homme?.... Ces erreurs-l sont sans
consquence; elles n'amnent pas de bouleversements, ne jettent
pas de malaise dans les esprits, elles ne blessent surtout aucun
intrt, raison pour laquelle elles pourraient, sans inconvnient,
durer des milliers d'annes. Le monde physique marche donc comme si
elles n'existaient pas. Mais en peut-il tre ainsi des erreurs qui
attaquent le monde moral? Conoit-on qu'un systme d'administration
qui serait absolument faux, dommageable par consquent, pt tre
suivi, pendant plusieurs sicles et chez plusieurs peuples, avec
l'assentiment gnral de tous les hommes instruits? Expliquera-t-on
comment un tel systme pourrait se lier avec la prosprit toujours
croissante des nations? M. Say avoue que l'argument qu'il combat
est digne de faire une impression profonde. Oui certes, et cette
impression reste, car M. Say l'a plutt augmente que dtruite.

coutons M. de Saint-Chamans:

Ce n'est gure qu'au milieu du dernier sicle, de ce dix-huitime
sicle o toutes les matires, tous les principes sans exception,
furent livrs  la discussion des crivains, que ces fournisseurs
d'ides _spculatives_, appliques  tout sans tre applicables 
rien, commencrent  crire sur l'conomie politique. Il existait
auparavant un systme d'conomie politique non crit, mais _pratiqu_
par les gouvernements. Colbert, dit-on, en tait l'inventeur, et
il tait la rgle de tous les tats de l'Europe. Ce qu'il y a de
plus singulier, c'est qu'il l'est encore, malgr les anathmes et
le mpris, malgr les dcouvertes de l'cole moderne. Ce systme,
que nos crivains ont nomm le _systme mercantile_, consistait
... contrarier, par des prohibitions ou des droits d'entre, les
productions trangres qui pouvaient ruiner nos manufactures par
leur concurrence..... Ce systme a t dclar inepte, absurde,
propre  appauvrir tout pays, par les crivains conomistes de
toutes les coles[22]; il a t banni de tous les livres, rduit
 se rfugier dans la _pratique_ de tous les peuples; et on ne
conoit pas que, pour ce qui regarde la richesse des nations, les
gouvernements ne s'en soient pas rapports aux savants auteurs plutt
qu' la _vieille exprience_ d'un systme, etc..... On ne conoit
pas surtout que le gouvernement franais..... s'obstine, en conomie
politique,  rsister aux progrs des lumires et  conserver dans
sa _pratique_ ces vieilles erreurs que tous nos conomistes de plume
ont signales... Mais en voil trop sur ce systme mercantile,
qui n'a pour lui _que les faits_, et qui n'est soutenu par aucun
crivain[23]!

[Note 22: Ne pourrait-on pas dire: C'est un terrible prjug contre
MM. Ferrier et Saint-Chamans que les conomistes _de toutes les
coles_, c'est--dire tous les hommes qui ont tudi la question,
soient arrivs  ce rsultat: aprs tout, la libert vaut mieux que
la contrainte, et les lois de Dieu sont plus sages que celles de
Colbert.]

[Note 23: _Du Systme de l'impt_, etc., par M. le vicomte de
Saint-Chamans, page 11.]

       *       *       *       *       *

Ne dirait-on pas,  entendre ce langage, que les conomistes, en
rclamant pour chacun _la libre disposition de sa proprit_, ont
fait sortir de leur cervelle, comme les fouriristes, un ordre social
nouveau, chimrique, trange, une sorte de phalanstre sans prcdent
dans les annales du genre humain! Il me semble que, s'il y a, en
tout ceci, quelque chose d'invent, de contingent, ce n'est pas la
libert, mais la protection; ce n'est pas la facult d'changer, mais
bien la douane, la douane applique  bouleverser artificiellement
l'ordre naturel des rmunrations.

Mais il ne s'agit pas de comparer, de juger les deux systmes; la
question, pour le moment, est de savoir lequel des deux s'appuie sur
l'exprience.

Ainsi donc, Messieurs les Monopoleurs, vous prtendez que les _faits_
sont pour vous; que nous n'avons de notre ct que des _thories_.

Vous vous flattez mme que cette longue srie d'actes publics, cette
_vieille exprience_ de l'Europe que vous invoquez, a paru imposante
 M. Say; et je conviens qu'il ne vous a pas rfuts avec sa sagacit
habituelle.--Pour moi, je ne vous cde pas le domaine des _faits_,
car vous n'avez pour vous que des faits exceptionnels et contraints,
et nous avons  leur opposer les faits universels, les actes libres
et volontaires de tous les hommes.

Que disons-nous et que dites-vous?

--Nous disons:

Il vaut mieux acheter  autrui ce qu'il en cote plus cher de faire
soi-mme.

Et vous, vous dites:

Il vaut mieux faire les choses soi-mme, encore qu'il en cote moins
cher de les acheter  autrui.

Or, Messieurs, laissant de ct la thorie, la dmonstration, le
raisonnement, toutes choses qui paraissent vous donner des nauses,
quelle est celle de ces deux assertions qui a pour elle la sanction
de l'_universelle pratique_?

Visitez donc les champs, les ateliers, les usines, les magasins;
regardez au-dessus, au-dessous et autour de vous; scrutez ce qui
s'accomplit dans votre propre mnage; observez vos propres actes
de tous les instants, et dites quel est le principe qui dirige ces
laboureurs, ces ouvriers, ces entrepreneurs, ces marchands; dites
quelle est votre _pratique_ personnelle.

Est-ce que l'agriculteur fait ses habits? est-ce que le tailleur
produit le grain qu'il consomme? est-ce que votre mnagre ne cesse
pas de faire le pain  la maison aussitt qu'elle trouve conomie
 l'acheter au boulanger? est-ce que vous quittez la plume pour la
brosse, afin de ne pas payer _tribut_ au dcrotteur? est-ce que
l'conomie tout entire de la socit ne repose pas sur la sparation
des occupations, sur la division du travail, sur l'_change_ en un
mot? et l'change est-il autre chose que ce calcul qui nous fait,
 tous tant que nous sommes, discontinuer la production directe,
lorsque l'acquisition indirecte nous prsente pargne de temps et de
peine?

Vous n'tes donc pas les hommes de la _pratique_, puisque vous ne
pourriez pas montrer un seul homme, sur toute la surface du globe,
qui agisse selon votre principe.

Mais, direz-vous, nous n'avons jamais entendu faire de notre principe
la rgle des relations individuelles. Nous comprenons bien que ce
serait briser le lien social, et forcer les hommes  vivre, comme les
colimaons, chacun dans sa carapace. Nous nous bornons  prtendre
qu'il domine _de fait_ les relations qui se sont tablies entre les
agglomrations de la famille humaine.

Eh bien, cette assertion est encore errone. La famille, la commune,
le canton, le dpartement, la province, sont autant d'agglomrations
qui toutes, sans aucune exception, rejettent _pratiquement_ votre
principe et n'y ont mme jamais song. Toutes se procurent par voie
d'change ce qu'il leur en coterait plus de se procurer par voie de
production. Autant en feraient les peuples, si vous ne l'empchiez
_par la force_.

C'est donc nous qui sommes les hommes de pratique et d'exprience;
car, pour combattre l'interdit que vous avez mis exceptionnellement
sur quelques changes internationaux, nous nous fondons sur la
pratique et l'exprience de tous les individus et de toutes les
agglomrations d'individus dont les actes sont volontaires, et
peuvent par consquent tre invoqus en tmoignage. Mais vous, vous
commencez par _contraindre_, par _empcher_, et puis vous vous
emparez d'actes _forcs_ ou _prohibs_ pour vous crier: Voyez, la
pratique nous justifie!

Vous vous levez contre notre _thorie_, et mme contre la _thorie_
en gnral. Mais, quand vous posez un principe antagonique au ntre,
vous tes-vous imagin, par hasard, que vous ne faisiez pas de la
_thorie_? Non, non, rayez cela de vos papiers. Vous faites de la
thorie comme nous, mais il y a entre la vtre et la ntre cette
diffrence:

Notre thorie ne consiste qu' observer les _faits_ universels, les
sentiments universels, les calculs, les procds universels, et tout
au plus  les classer,  les coordonner pour les mieux comprendre.

Elle est si peu oppose  la pratique qu'elle n'est autre chose
que _la pratique explique_. Nous regardons agir les hommes mus
par l'instinct de la conservation et du progrs, et ce qu'ils
font librement, volontairement, c'est cela mme que nous appelons
_conomie politique_ ou conomie de la socit. Nous allons sans
cesse rptant: Chaque homme est _pratiquement_ un excellent
conomiste, produisant ou changeant selon qu'il y a plus d'avantage
 changer ou  produire. Chacun, par l'exprience, s'lve  la
science, ou plutt la science n'est que cette mme exprience
scrupuleusement observe et mthodiquement expose.

Mais vous, vous faites de la _thorie_ dans le sens dfavorable
du mot. Vous imaginez, vous inventez des procds qui ne sont
sanctionns par la pratique d'aucun homme vivant sous la vote
des cieux, et puis vous appelez  votre aide la contrainte et la
prohibition. Il faut bien que vous ayez recours _ la force_,
puisque, voulant que les hommes produisent ce qu'il leur est _plus
avantageux_ d'acheter, vous voulez qu'ils renoncent  un _avantage_,
vous exigez d'eux qu'ils se conduisent d'aprs une doctrine qui
implique contradiction, mme dans ses termes.

Aussi, cette doctrine qui, vous en convenez, serait absurde dans
les relations individuelles, je vous dfie de l'tendre, mme en
spculation, aux transactions entre familles, communes, dpartements
ou provinces. De votre propre aveu, elle n'est applicable qu'aux
relations internationales.

Et c'est pourquoi vous tes rduits  rpter chaque jour:

Les principes n'ont rien d'absolu. Ce qui est _bien_ dans
l'individu, la famille, la commune, la province, est _mal_ dans la
nation. Ce qui est _bon_ en dtail,--savoir: acheter plutt que
produire, quand l'achat est plus avantageux que la production,--cela
mme est _mauvais_ en masse; l'conomie politique des individus n'est
pas celle des peuples, et autres balivernes _ejusdem farin_.

Et tout cela, pourquoi? Regardez-y de prs. Pour nous prouver que
nous, consommateurs, nous sommes votre proprit! que nous vous
appartenons en corps et en me! que vous avez sur nos estomacs et sur
nos membres un droit exclusif! qu'il vous appartient de nous nourrir
et de nous vtir  votre prix, quelles que soient votre impritie,
votre rapacit ou l'infriorit de votre situation!

Non, vous n'tes pas les hommes de la pratique, vous tes des hommes
d'abstraction..... et d'extorsion[24].

[Note 24: V. ci-aprs le chap. XV.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XIV.--CONFLIT DE PRINCIPES.


Il est une chose qui me confond, et c'est celle-ci:

Des publicistes sincres tudiant, au seul point de vue des
producteurs, l'conomie des socits, sont arrivs  cette double
formule:

Les gouvernements doivent disposer des consommateurs soumis  leurs
lois, en faveur du travail national;

Ils doivent soumettre  leurs lois des consommateurs lointains, pour
en disposer en faveur du travail national.

La premire de ces formules s'appelle _Protection_; la seconde,
_Dbouchs_.

Toutes deux reposent sur cette donne qu'on nomme _Balance du
commerce_:

Un peuple s'appauvrit quand il importe, et s'enrichit quand il
exporte.

Car, si tout achat au dehors est un _tribut pay_, une perte, il est
tout simple de restreindre, mme de prohiber les importations.

Et si toute vente au dehors est un _tribut reu_, un profit, il est
tout naturel de se crer des _dbouchs_, mme par la force.

_Systme protecteur, systme colonial_: ce ne sont donc que deux
aspects d'une mme thorie.--_Empcher_ nos concitoyens d'acheter aux
trangers, _forcer_ les trangers  acheter  nos concitoyens, ce ne
sont que deux consquences d'un principe identique.

Or, il est impossible de ne pas reconnatre que, selon cette
doctrine, si elle est vraie, l'utilit gnrale repose sur le
_monopole_ ou spoliation intrieure, et sur la _conqute_ ou
spoliation extrieure.

J'entre dans un des chalets suspendus aux flancs de nos Pyrnes.

Le pre de famille n'a reu, pour son travail, qu'un faible salaire.
La bise glaciale fait frissonner ses enfants  demi nus, le foyer est
teint et la table vide. Il y a de la laine et du bois et du mas
par del la montagne, mais ces biens sont interdits  la famille
du pauvre journalier; car l'autre versant des monts, ce n'est plus
la France. Le sapin tranger ne rjouira pas le foyer du chalet;
les enfants du berger ne connatront pas le got de la _mture_
biscaenne, et la laine de Navarre ne rchauffera pas leurs membres
engourdis. Ainsi le veut l'utilit gnrale:  la bonne heure! mais
convenons qu'elle est ici en contradiction avec la justice.

Disposer lgislativement des consommateurs, les rserver au travail
national, c'est empiter sur leur libert, c'est leur interdire
une action, l'change, qui n'a en elle-mme rien de contraire  la
morale; en un mot, c'est leur faire _injustice_.

Et cependant cela est ncessaire, dit-on, sous peine de voir
s'arrter le travail national, sous peine de porter un coup funeste 
la prosprit publique.

Les crivains de l'cole protectioniste arrivent donc  cette triste
conclusion, qu'il y a incompatibilit radicale entre la Justice et
l'Utilit.

       *       *       *       *       *

D'un autre ct, si chaque peuple est intress  _vendre_ et  ne
pas _acheter_, une action et une raction violentes sont l'tat
naturel de leurs relations, car chacun cherchera  imposer ses
produits  tous, et tous s'efforceront de repousser les produits de
chacun.

Une vente, en effet, implique un achat, et puisque, selon cette
doctrine, vendre c'est bnficier, comme acheter c'est perdre, toute
transaction internationale implique l'amlioration d'un peuple et la
dtrioration d'un autre.

Mais, d'une part, les hommes sont fatalement pousss vers ce qui
leur profite; de l'autre, ils rsistent instinctivement  ce qui
leur nuit: d'o il faut conclure que chaque peuple porte en lui-mme
une force naturelle d'expansion et une force non moins naturelle de
rsistance, lesquelles sont galement nuisibles  tous les autres;
ou, en d'autres termes, que l'antagonisme et la guerre sont l'tat
_naturel_ de la socit humaine.

Ainsi, la thorie que je discute se rsume en ces deux axiomes:

L'Utilit est incompatible avec la Justice au dedans.

L'Utilit est incompatible avec la Paix au dehors.

Eh bien! ce qui m'tonne, ce qui me confond, c'est qu'un publiciste,
un homme d'tat, qui a sincrement adhr  une doctrine
conomique dont le principe heurte si violemment d'autres principes
incontestables, puisse goter un instant de calme et de repos
d'esprit.

Pour moi, il me semble que, si j'avais pntr dans la science
par cette porte, si je n'apercevais pas clairement que Libert,
Utilit, Justice, Paix, sont choses non-seulement compatibles, mais
troitement lies entre elles, et pour ainsi dire identiques, je
m'efforcerais d'oublier tout ce que j'ai appris; je me dirais:

Comment Dieu a-t-il pu vouloir que les hommes n'arrivent  la
prosprit que par l'injustice et la guerre? Comment a-t-il pu
vouloir qu'ils ne renoncent  la guerre et  l'injustice qu'en
renonant  leur bien-tre?

Ne me trompe-t-elle pas, par de fausses lueurs, la science qui
m'a conduit  l'horrible blasphme qu'implique cette alternative,
et oserai-je prendre sur moi d'en faire la base de la lgislation
d'un grand peuple? Et lorsqu'une longue suite de savants illustres
ont recueilli des rsultats plus consolants de cette mme science 
laquelle ils ont consacr toute leur vie, lorsqu'ils affirment que
la libert et l'utilit s'y concilient avec la justice et la paix,
que tous ces grands principes suivent, sans se heurter, et pendant
l'ternit entire, des parallles infinis, n'ont-ils pas pour eux
la prsomption qui rsulte de tout ce que nous savons de la bont
et de la sagesse de Dieu, manifestes dans la sublime harmonie de
la cration matrielle? Dois-je croire lgrement, contre une telle
prsomption et contre tant d'imposantes autorits, que ce mme Dieu
s'est plu  mettre l'antagonisme et la dissonance dans les lois du
monde moral? Non, non, avant de tenir pour certain que tous les
principes sociaux se heurtent, se choquent, se neutralisent, et sont
entre eux en un conflit anarchique, ternel, irrmdiable; avant
d'imposer  mes concitoyens le systme impie auquel mes raisonnements
m'ont conduit, je veux en repasser toute la chane, et m'assurer
s'il n'est pas un point de la route o je me suis gar.

Que si, aprs un sincre examen, vingt fois recommenc, j'arrivais
toujours  cette affreuse conclusion, qu'il faut opter entre
le Bien et le Bon, dcourag, je repousserais la science, je
m'enfoncerais dans une ignorance volontaire, surtout je dclinerais
toute participation aux affaires de mon pays, laissant  des hommes
d'une autre trempe le fardeau et la responsabilit d'un choix si
pnible[25].

[Note 25: V. ci-aprs les chap. XVIII, XX, et  la fin de ce volume,
la lettre  M. Thiers, intitule _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XV.--ENCORE LA RCIPROCIT.


M. de Saint-Cricq disait: Sommes-nous srs que l'tranger nous fera
autant d'achats que de ventes?

M. de Dombasle: Quel motif avons-nous de croire que les producteurs
anglais viendront chercher chez nous, plutt que chez toute autre
nation du globe, les produits dont ils pourront avoir besoin, et des
produits pour une valeur quivalente  leurs exportations en France?

J'admire comme les hommes, qui se disent _pratiques_ avant tout,
raisonnent en dehors de toute pratique!

Dans la pratique, se fait-il un change sur cent, sur mille, sur dix
mille peut-tre, qui soit un troc direct de produit contre produit?
Depuis qu'il y a des monnaies au monde, jamais aucun cultivateur
s'est-il dit: je ne veux acheter des souliers, des chapeaux, des
conseils, des leons, qu'au cordonnier, au chapelier,  l'avocat,
au professeur qui m'achtera du bl tout juste pour une valeur
quivalente?--Et pourquoi les nations s'imposeraient-elles cette gne?

Comment se passent les choses?

Supposons un peuple priv de relations extrieures.--Un homme a
produit du bl. Il le verse dans la circulation _nationale_ au plus
haut cours qu'il peut trouver, et il reoit en change... quoi? Des
cus, c'est--dire des mandats, des bons fractionnables  l'infini,
au moyen desquels il lui sera loisible de retirer aussi de la
circulation nationale, quand il le jugera  propos et jusqu' due
concurrence, les objets dont il aura besoin ou envie. En dfinitive,
 la fin de l'opration, il aura retir de la masse justement
l'quivalent de ce qu'il y a vers, et, en valeur, _sa consommation
galera exactement sa production_.

Si les changes de cette nation avec le dehors sont libres, ce n'est
plus dans la circulation _nationale_, mais dans la circulation
_gnrale_, que chacun verse ses produits et puise ses consommations.
Il n'a point  se proccuper si ce qu'il livre  cette circulation
gnrale est achet par un compatriote ou un tranger; si les bons
qu'il reoit lui viennent d'un Franais ou d'un Anglais; si les
objets contre lesquels il change ensuite ces _bons_,  mesure de
ses besoins, ont t fabriqus en de ou au del du Rhin ou des
Pyrnes. Toujours est-il qu'il y a, pour chaque individu, balance
exacte entre ce qu'il verse et ce qu'il puise dans le grand rservoir
commun; et si cela est vrai de chaque individu, cela est vrai de la
nation en masse.

La seule diffrence entre les deux cas, c'est que, dans le dernier,
chacun est en face d'un march plus tendu pour ses ventes et ses
achats, et a, par consquent, plus de chances de bien faire les uns
et les autres.

On fait cette objection: Si tout le monde se ligue pour ne pas
retirer de la circulation les produits d'un individu dtermin, il ne
pourra rien retirer  son tour de la masse. Il en est de mme d'un
peuple.

RPONSE: Si ce peuple ne peut rien retirer de la masse, il n'y
versera rien non plus; il travaillera pour lui-mme. Il sera
contraint de se soumettre  ce que vous voulez lui imposer d'avance,
 savoir: _l'isolement_.

Et ce sera l'idal du rgime prohibitif.

N'est-il pas plaisant que vous lui infligiez d'ores et dj ce
rgime, dans la crainte qu'il ne coure la chance d'y arriver un jour
sans vous?




XVI.--LES FLEUVES OBSTRUS PLAIDANT POUR LES PROHIBITIONISTES.


Il y a quelques annes, j'tais  Madrid. J'allai aux corts. On y
discutait un trait avec le Portugal sur l'amlioration du cours
du Duero. Un dput se lve et dit: Si le Duero est canalis, les
transports s'y feront  plus bas prix. Les grains portugais se
vendront  meilleur march dans les Castilles et feront  notre
_travail national_ une concurrence redoutable. Je repousse le projet,
 moins que MM. les ministres ne s'engagent  relever le tarif des
douanes de manire  rtablir l'quilibre. L'assemble trouva
l'argument sans rplique.

Trois mois aprs, j'tais  Lisbonne. La mme question tait soumise
au snat. Un noble hidalgo dit: Senhor presidente, le projet est
absurde. Vous placez des gardes,  gros frais, sur les rives du
Duero, pour empcher l'invasion du grain castillan en Portugal, et,
en mme temps, vous voulez, toujours  gros frais, faciliter cette
invasion. C'est une inconsquence  laquelle je ne puis m'associer.
Que le Duero passe  nos fils tel que nous l'ont laiss nos pres.

       *       *       *       *       *

Plus tard, quand il s'est agi d'amliorer la Garonne, je me suis
rappel les arguments des orateurs ibriens, et je me disais: Si les
dputs de Toulouse taient aussi bons conomistes que celui de
Palencia, et les reprsentants de Bordeaux aussi forts logiciens que
ceux d'Oporto, assurment on laisserait la Garonne

  Dormir au bruit flatteur de son urne penchante,

car la canalisation de la Garonne favorisera, au prjudice de
Bordeaux, l'_invasion_ des produits toulousains, et, au dtriment de
Toulouse, l'_inondation_ des produits bordelais.




XVII.--UN CHEMIN DE FER NGATIF.


J'ai dit que lorsque, malheureusement, on se plaait au point de vue
de l'intrt producteur, on ne pouvait manquer de heurter l'intrt
gnral, parce que le producteur, en tant que tel, ne demande
qu'efforts, besoins et obstacles.

J'en trouve un exemple remarquable dans un journal de Bordeaux.

M. Simiot se pose cette question:

Le chemin de fer de Paris en Espagne doit-il offrir une solution de
continuit  Bordeaux?

Il la rsout affirmativement par une foule de raisons que je n'ai pas
 examiner, mais par celle-ci, entre autres:

Le chemin de fer de Paris  Bayonne doit prsenter une lacune 
Bordeaux, afin que marchandises et voyageurs, forcs de s'arrter
dans cette ville, y laissent des profits aux bateliers, porte-balles,
commissionnaires, consignataires, hteliers, etc.

Il est clair que c'est encore ici l'intrt des agents du travail mis
avant l'intrt des consommateurs.

Mais si Bordeaux doit profiter par la lacune, et si ce profit est
conforme  l'intrt public, Angoulme, Poitiers, Tours, Orlans,
bien plus, tous les points intermdiaires, Ruffec, Chtellerault,
etc., etc., doivent aussi demander des lacunes, et cela dans
l'intrt gnral, dans l'intrt bien entendu du travail national,
car plus elles seront multiplies, plus seront multiplis aussi les
consignations, commissions, transbordements, sur tous les points de
la ligne. Avec ce systme, on arrive  un chemin de fer compos de
lacunes successives,  un _chemin de fer ngatif_.

Que MM. les protectionistes le veuillent ou non, il n'en est pas
moins certain que le _principe de la restriction_ est le mme que le
_principe des lacunes_: le sacrifice du consommateur au producteur,
du but au moyen.




XVIII.--IL N'Y A PAS DE PRINCIPES ABSOLUS.


On ne peut trop s'tonner de la facilit avec laquelle les hommes se
rsignent  ignorer ce qu'il leur importe le plus de savoir, et l'on
peut tre sr qu'ils sont dcids  s'endormir dans leur ignorance,
une fois qu'ils en sont venus  proclamer cet axiome: Il n'y a pas de
principes absolus.

Vous entrez dans l'enceinte lgislative. Il y est question de savoir
si la loi interdira ou affranchira les changes internationaux.

Un dput se lve et dit:

Si vous tolrez ces changes, l'tranger vous inondera de ses
produits, l'Anglais de tissus, le Belge de houilles, l'Espagnol de
laines, l'Italien de soies, le Suisse de bestiaux, le Sudois de
fer, le Prussien de bl, en sorte qu'aucune industrie ne sera plus
possible chez nous.

Un autre rpond:

Si vous prohibez ces changes, les bienfaits divers que la nature a
prodigus  chaque climat seront, pour vous, comme s'ils n'taient
pas. Vous ne participerez pas  l'habilet mcanique des Anglais, 
la richesse des mines belges,  la fertilit du sol polonais,  la
fcondit des pturages suisses, au bon march du travail espagnol,
 la chaleur du climat italien, et il vous faudra demander  une
production rebelle ce que par l'change vous eussiez obtenu d'une
production facile.

Assurment, l'un de ces dputs se trompe. Mais lequel? Il vaut
pourtant la peine de s'en assurer, car il ne s'agit pas seulement
d'opinions. Vous tes en prsence de deux routes, il faut choisir, et
l'une mne ncessairement  la _misre_.

Pour sortir d'embarras, on dit: Il n'y a point de principes absolus.

Cet axiome, si  la mode de nos jours, outre qu'il doit sourire  la
paresse, convient aussi  l'ambition.

Si la thorie de la prohibition venait  prvaloir, ou bien si
la doctrine de la libert venait  triompher, une toute petite
loi ferait tout notre code conomique. Dans le premier cas,
elle porterait: _tout change au dehors est interdit_; dans le
second: _tout change avec l'tranger est libre_, et bien des gros
personnages perdraient de leur importance.

Mais si l'change n'a pas une nature qui lui soit propre, s'il n'est
gouvern par aucune loi naturelle, s'il est capricieusement utile
ou funeste, s'il ne trouve pas son aiguillon dans le bien qu'il
fait, sa limite dans le bien qu'il cesse de faire, si ses effets ne
peuvent tre apprcis par ceux qui l'excutent; en un mot, s'il n'y
a pas de principes absolus, oh! alors il faut pondrer, quilibrer,
rglementer les transactions, il faut galiser les conditions du
travail, chercher le niveau des profits, tche colossale, bien propre
 donner  ceux qui s'en chargent de gros traitements et une haute
influence.

En entrant dans Paris, que je suis venu visiter, je me disais:
Il y a l un million d'tres humains qui mourraient tous en peu
de jours si des approvisionnements de toute nature n'affluaient
vers cette vaste mtropole. L'imagination s'effraie quand elle
veut apprcier l'immense multiplicit d'objets qui doivent entrer
demain par ses barrires, sous peine que la vie de ses habitants
ne s'teigne dans les convulsions de la famine, de l'meute et
du pillage. Et cependant tous dorment en ce moment sans que leur
paisible sommeil soit troubl un seul instant par l'ide d'une aussi
effroyable perspective. D'un autre ct, quatre-vingts dpartements
ont travaill aujourd'hui, sans se concerter, sans s'entendre, 
l'approvisionnement de Paris. Comment chaque jour amne-t-il ce qu'il
faut, rien de plus, rien de moins, sur ce gigantesque march? Quelle
est donc l'ingnieuse et secrte puissance qui prside  l'tonnante
rgularit de mouvements si compliqus, rgularit en laquelle
chacun a une foi si insouciante, quoiqu'il y aille du bien-tre et
de la vie? Cette puissance, c'est un _principe absolu_, le principe
de la libert des transactions. Nous avons foi en cette lumire
intime que la Providence a place au coeur de tous les hommes, 
qui elle a confi la conservation et l'amlioration indfinie de
notre espce, l'_intrt_, puisqu'il faut l'appeler par son nom, si
actif, si vigilant, si prvoyant, quand il est libre dans son action.
O en seriez-vous, habitants de Paris, si un ministre s'avisait
de substituer  cette puissance les combinaisons de son gnie,
quelque suprieur qu'on le suppose? s'il imaginait de soumettre 
sa direction suprme ce prodigieux mcanisme, d'en runir tous les
ressorts en ses mains, de dcider par qui, o, comment,  quelles
conditions chaque chose doit tre produite, transporte, change
et consomme? Oh! quoiqu'il y ait bien des souffrances dans votre
enceinte, quoique la misre, le dsespoir, et peut-tre l'inanition,
y fassent couler plus de larmes que votre ardente charit n'en
peut scher, il est probable, il est certain, j'ose le dire, que
l'intervention arbitraire du gouvernement multiplierait  l'infini
ces souffrances, et tendrait sur vous tous les maux qui ne frappent
qu'un petit nombre de vos concitoyens.

Eh bien! cette foi que nous avons tous dans un principe,
quand il s'agit de nos transactions intrieures, pourquoi ne
l'aurions-nous pas, dans le mme principe appliqu  nos transactions
internationales, assurment moins nombreuses, moins dlicates et
moins compliques? Et s'il n'est pas ncessaire que la prfecture
de Paris rglemente nos industries, pondre nos chances, nos
profits et nos pertes, se proccupe de l'puisement du numraire,
galise les conditions de notre travail dans le commerce intrieur,
pourquoi est-il ncessaire que la douane, sortant de sa mission
fiscale, prtende exercer une action protectrice sur notre commerce
extrieur[26]?

[Note 26: V. au tome Ier, la 1re lettre  M. de Lamartine et, au tome
VI, le chap. I, des _Harmonies conomiques_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XIX.--INDPENDANCE NATIONALE.


Parmi les arguments qu'on fait valoir en faveur du rgime restrictif,
il ne faut pas oublier celui qu'on tire de l'_indpendance nationale_.

Que ferons-nous en cas de guerre, dit-on, si nous nous sommes mis 
la discrtion de l'Angleterre pour le fer et la houille?

Les monopoleurs anglais ne manquent pas de s'crier de leur ct:

Que deviendra la Grande-Bretagne en temps de guerre, si elle se met,
pour les aliments, sous la dpendance des Franais?

On ne prend pas garde  une chose; c'est que cette sorte de
dpendance qui rsulte des changes, des transactions commerciales,
est une dpendance _rciproque_. Nous ne pouvons dpendre de
l'tranger sans que l'tranger dpende de nous. Or c'est l
l'essence mme de la _socit_. Rompre des relations naturelles, ce
n'est pas se placer dans un tat d'indpendance, mais dans un tat
d'isolement.

Et remarquez ceci: on s'isole dans la prvision de la guerre; mais
l'acte mme de s'isoler est un commencement de guerre. Il la rend
plus facile, moins onreuse et, partant, moins impopulaire. Que les
peuples soient les uns aux autres des dbouchs permanents; que leurs
relations ne puissent tre rompues sans leur infliger la double
souffrance de la privation et de l'encombrement, et ils n'auront plus
besoin de ces puissantes marines qui les ruinent, de ces grandes
armes qui les crasent; la paix du monde ne sera pas compromise par
le caprice d'un Thiers ou d'un Palmerston, et la guerre disparatra
faute d'aliments, de ressources, de motifs, de prtextes et de
sympathie populaire.

Je sais bien qu'on me reprochera (c'est la mode du jour) de donner
pour base  la fraternit des peuples l'intrt, le vil et prosaque
intrt. On aimerait mieux qu'elle et son principe dans la charit,
dans l'amour, qu'il y fallt mme un peu d'abngation, et que,
froissant le bien-tre matriel des hommes, elle et le mrite d'un
gnreux sacrifice.

Quand donc en finirons-nous avec ces puriles dclamations?
Quand bannirons-nous enfin la tartuferie de la science? Quand
cesserons-nous de mettre cette contradiction nausabonde entre nos
crits et nos actions? Nous huons, nous conspuons l'_intrt_,
c'est--dire l'utile, le bien (car dire que tous les peuples sont
intresss  une chose, c'est dire que cette chose est bonne en
soi), comme si l'intrt n'tait pas le mobile ncessaire, ternel,
indestructible,  qui la Providence a confi la perfectibilit
humaine! Ne dirait-on pas que nous sommes tous des anges de
dsintressement? Et pense-t-on que le public ne commence pas  voir
avec dgot que ce langage affect noircit prcisment les pages
qu'on lui fait payer le plus cher? Oh! l'affectation! l'affectation!
c'est vraiment la maladie de ce sicle.

Quoi! parce que le bien-tre et la paix sont choses corrlatives,
parce qu'il a plu  Dieu d'tablir cette belle harmonie dans le monde
moral, vous ne voulez pas que j'admire, que j'adore ses dcrets
et que j'accepte avec gratitude des lois qui font de la justice
la condition du bonheur? Vous ne voulez la paix qu'autant qu'elle
froisse le bien-tre, et la libert vous pse parce qu'elle ne vous
impose pas des sacrifices? Et qui vous empche, si l'abngation a
pour vous tant de charmes, d'en mettre dans vos actions prives?
La socit vous en sera reconnaissante, car quelqu'un au moins en
recueillera le fruit; mais vouloir l'imposer  l'humanit comme un
principe, c'est le comble de l'absurdit, car l'abngation de tous,
c'est le sacrifice de tous, c'est le mal rig en thorie.

Mais, grce au ciel, on peut crire et lire beaucoup de ces
dclamations sans que pour cela le monde cesse d'obir  son mobile,
qui est, qu'on le veuille ou non, l'_intrt_.

Aprs tout, il est assez singulier de voir invoquer les sentiments
de la plus sublime abngation  l'appui de la spoliation elle-mme.
Voil donc  quoi aboutit ce fastueux dsintressement! Ces hommes si
potiquement dlicats qu'ils ne veulent pas de la paix elle-mme si
elle est fonde sur le vil _intrt_ des hommes, mettent la main dans
la poche d'autrui, et surtout du pauvre; car quel article du tarif
protge le pauvre? Eh! messieurs, disposez comme vous l'entendez de
ce qui vous appartient, mais laissez-nous disposer aussi du fruit de
nos sueurs, nous en servir ou l'changer  notre gr. Dclamez sur le
renoncement  soi-mme, car cela est beau; mais en mme temps soyez
au moins honntes[27].

[Note 27: V. le pamphlet _Justice et Fraternit_, au prsent
volume.--V. aussi l'introduction de _Cobden et la ligue anglaise_,
puis la _seconde campagne de la ligue_, au tome II.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XX.--TRAVAIL HUMAIN, TRAVAIL NATIONAL.


Briser les machines,--repousser les marchandises trangres,--ce sont
deux actes qui procdent de la mme doctrine.

On voit des hommes qui battent des mains quand une grande
invention se rvle au monde,--et qui nanmoins adhrent au rgime
protecteur.--Ces hommes sont bien inconsquents!

Que reprochent-ils  la libert du commerce? De faire produire par
des trangers plus habiles ou mieux situs que nous des choses que,
sans elle, nous produirions nous-mmes. En un mot, on l'accuse de
nuire au _travail national_.

De mme, ne devraient-ils pas reprocher aux machines de faire
accomplir par des agents naturels ce qui, sans elles, serait l'oeuvre
de nos bras, et, par consquent, de nuire au _travail humain_?

L'ouvrier tranger, mieux plac que l'ouvrier franais, est, 
l'gard de celui-ci, une vritable _machine conomique_ qui l'crase
de sa concurrence. De mme, une machine qui excute une opration 
un prix moindre qu'un certain nombre de bras est, relativement  ces
bras, un vrai _concurrent tranger_ qui les paralyse par sa rivalit.

Si donc il est opportun de protger le _travail national_ contre la
concurrence du _travail tranger_, il ne l'est pas moins de protger
le _travail humain_ contre la rivalit du _travail mcanique_.

Aussi, quiconque adhre au rgime protecteur, s'il a un peu de
logique dans la cervelle, ne doit pas s'arrter  prohiber les
produits trangers: il doit proscrire encore les produits de la
navette et de la charrue.

Et voil pourquoi j'aime bien mieux la logique des hommes qui,
dclamant contre l'_invasion_ des marchandises exotiques, ont au
moins le courage de dclamer aussi contre l'_excs de production_ d
 la puissance inventive de l'esprit humain.

Tel est M. de Saint-Chamans. Un des arguments les plus forts,
dit-il, contre la libert du commerce et le trop grand emploi des
machines, c'est que beaucoup d'ouvriers sont privs d'ouvrage ou par
la concurrence trangre qui fait tomber les manufactures, ou par les
instruments qui prennent la place des hommes dans les ateliers. (_Du
Systme d'impts_, p. 438.)

M. de Saint-Chamans a parfaitement vu l'analogie, disons mieux,
l'identit qui existe entre les _importations_ et les _machines_;
voil pourquoi il proscrit les unes et les autres; et vraiment il y
a plaisir d'avoir affaire  des argumentateurs intrpides, qui, mme
dans l'erreur, poussent un raisonnement jusqu'au bout.

Mais voyez la difficult qui les attend!

S'il est vrai, _ priori_, que le domaine de l'_invention_ et celui
du _travail_ ne puissent s'tendre qu'aux dpens l'un de l'autre,
c'est dans les pays o il y a le plus de _machines_, dans le
Lancastre, par exemple, qu'on doit rencontrer le moins d'_ouvriers_.
Et si, au contraire, on constate _en fait_ que la mcanique et la
main-d'oeuvre coexistent  un plus haut degr chez les peuples riches
que chez les sauvages, il faut en conclure ncessairement que ces
deux puissances ne s'excluent pas.

Je ne puis pas m'expliquer qu'un tre pensant puisse goter quelque
repos en prsence de ce dilemme:

Ou les inventions de l'homme ne nuisent pas  ses travaux comme
les faits gnraux l'attestent, puisqu'il y a plus des unes et des
autres chez les Anglais et les Franais que parmi les Hurons et les
Cherokes, et, en ce cas, j'ai fait fausse route, quoique je ne
sache ni o ni quand je me suis gar. Je commettrais un crime de
lse-humanit si j'introduisais mon erreur dans la lgislation de mon
pays.

Ou bien les dcouvertes de l'esprit limitent le travail des bras,
comme les faits particuliers semblent l'indiquer, puisque je
vois tous les jours une machine se substituer  vingt,  cent
travailleurs, et alors je suis forc de constater une flagrante,
ternelle, incurable antithse entre la puissance intellectuelle et
la puissance physique de l'homme; entre son progrs et son bien-tre,
et je ne puis m'empcher de dire que l'auteur de l'homme devait lui
donner de la raison ou des bras, de la force morale ou de la force
brutale, mais qu'il s'est jou de lui en lui confrant  la fois des
facults qui s'entre-dtruisent.

La difficult est pressante. Or, savez-vous comment on en sort? Par
ce singulier apophthegme:

_En conomie politique il n'y a pas de principe absolu._

En langage intelligible et vulgaire, cela veut dire:

Je ne sais o est le vrai et le faux; j'ignore ce qui constitue
le bien ou le mal gnral. Je ne m'en mets pas en peine. L'effet
immdiat de chaque mesure sur mon bien-tre personnel, telle est la
seule loi que je consente  reconnatre.

Il n'y a pas de principes! mais c'est comme si vous disiez: Il n'y a
pas de faits; car les principes ne sont que des formules qui rsument
tout un ordre de faits bien constats.

Les machines, les importations ont certainement des effets. Ces
effets sont bons ou mauvais. On peut  cet gard diffrer d'avis.
Mais, quel que soit celui que l'on adopte, il se formule par un de
ces deux _principes_: Les machines sont un bien;--ou--les machines
sont un mal. Les importations sont favorables,--ou--les importations
sont nuisibles.--Mais dire: _Il n'y a pas de principes_, c'est
certainement le dernier degr d'abaissement o l'esprit humain
puisse descendre, et j'avoue que je rougis pour mon pays quand
j'entends articuler une si monstrueuse hrsie en face des chambres
franaises, avec leur assentiment, c'est--dire en face et avec
l'assentiment de l'lite de nos concitoyens; et cela pour se
justifier de nous imposer des lois en parfaite ignorance de cause.

Mais enfin, me dira-t-on, dtruisez le _sophisme_. Prouvez que les
machines ne nuisent pas au _travail humain_, ni les importations au
_travail national_.

Dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de telles dmonstrations
ne sauraient tre trs-compltes. J'ai plus pour but de poser les
difficults que de les rsoudre, et d'exciter la rflexion que de la
satisfaire. Il n'y a jamais pour l'esprit de conviction bien acquise
que celle qu'il doit  son propre travail. J'essayerai nanmoins de
le mettre sur la voie.

Ce qui trompe les adversaires des importations et des machines, c'est
qu'ils les jugent par leurs effets immdiats et transitoires, au lieu
d'aller jusqu'aux consquences gnrales et dfinitives.

L'effet prochain d'une machine ingnieuse est de rendre superflue,
pour un rsultat donn, une certaine quantit de main-d'oeuvre. Mais
l ne s'arrte point son action. Par cela mme que ce rsultat donn
est obtenu avec moins d'efforts, il est livr au public  un moindre
prix; et la somme des pargnes ainsi ralise par tous les acheteurs,
leur sert  se procurer d'autres satisfactions, c'est--dire 
encourager la main-d'oeuvre en gnral, prcisment de la quantit
soustraite  la main-d'oeuvre spciale de l'industrie rcemment
perfectionne.--En sorte que le niveau du travail n'a pas baiss,
quoique celui des satisfactions se soit lev.

Rendons cet ensemble d'effets sensible par un exemple.

Je suppose qu'il se consomme en France dix millions de chapeaux
 15 francs; cela offre  l'industrie chapelire un aliment de
150 millions.--Une machine est invente qui permet de donner les
chapeaux  10 francs.--L'aliment pour cette industrie est rduit
 100 millions, en admettant que la consommation n'augmente pas.
Mais les autres 50 millions ne sont point pour cela soustraits au
_travail humain_. conomiss par les acheteurs de chapeaux, ils
leur serviront  satisfaire d'autres besoins, et par consquent 
rmunrer d'autant l'ensemble de l'industrie. Avec ces 5 francs
d'pargne, Jean achtera une paire de souliers, Jacques un livre,
Jrme un meuble, etc. Le travail humain, pris en masse, continuera
donc d'tre encourag jusqu' concurrence de 150 millions; mais cette
somme donnera le mme nombre de chapeaux qu'auparavant, plus toutes
les satisfactions correspondant aux 50 millions que la machine aura
pargns. Ces satisfactions sont le produit net que la France aura
retir de l'invention. C'est un don gratuit, un tribut que le gnie
de l'homme aura impos  la nature.--Nous ne disconvenons pas que,
dans le cours de la transformation, une certaine masse de travail
aura t _dplace_; mais nous ne pouvons pas accorder qu'elle aura
t dtruite ou mme diminue.

De mme quant aux importations.--Reprenons l'hypothse.

La France fabriquait dix millions de chapeaux dont le prix de
revient tait de 15 francs. L'tranger envahit notre march en
nous fournissant les chapeaux  10 francs.--Je dis que le _travail
national_ n'en sera nullement diminu.

Car il devra produire jusqu' concurrence de 100 millions pour payer
10 millions de chapeaux  10 francs.

Et puis, il restera  chaque acheteur 5 francs d'conomie par
chapeau, ou, au total, 50 millions, qui acquitteront d'autres
jouissances, c'est--dire d'autres travaux.

Donc la masse du travail restera ce qu'elle tait, et les jouissances
supplmentaires, reprsentes par 50 millions d'conomie sur les
chapeaux, formeront le profit net de l'importation ou de la libert
du commerce.

Et il ne faut pas qu'on essaye de nous effrayer par le tableau
des souffrances qui, dans cette hypothse, accompagneraient le
dplacement du travail.

Car si la prohibition n'et jamais exist, le travail se serait
class de lui-mme selon la loi de l'change, et nul dplacement
n'aurait eu lieu.

Si, au contraire, la prohibition a amen un classement artificiel
et improductif du travail, c'est elle et non la libert qui est
responsable du dplacement invitable dans la transition du mal au
bien.

 moins qu'on ne prtende que, parce qu'un abus ne peut tre dtruit
sans froisser ceux qui en profitent, il suffit qu'il existe un moment
pour qu'il doive durer toujours[28].

[Note 28: V. dans la seconde srie des _Sophismes_ le chap. XIV et
dans les _Harmonies conomiques_, le chap. VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XXI.--MATIRES PREMIRES.


On dit: Le plus avantageux de tous les commerces est celui o l'on
donne des objets fabriqus en change de matires premires. Car ces
matires premires sont un aliment pour le _travail national_.

Et de l on conclut:

Que la meilleure loi de douanes serait celle qui donnerait le plus
de facilits possible  l'entre des _matires premires_, et qui
opposerait le plus d'obstacles aux objets qui ont reu leur premire
faon.

Il n'y a pas, en conomie politique, de sophisme plus rpandu que
celui-l. Il dfraye non-seulement l'cole protectioniste, mais
encore et surtout l'cole prtendue librale; et c'est l une
circonstance fcheuse, car ce qu'il y a de pire, pour une bonne
cause, ce n'est pas d'tre bien attaque, mais d'tre mal dfendue.

La libert commerciale aura probablement le sort de toutes les
liberts; elle ne s'introduira dans nos lois qu'aprs avoir pris
possession de nos esprits. Mais s'il est vrai qu'une rforme doive
tre gnralement comprise pour tre solidement tablie, il s'ensuit
que rien ne la peut retarder comme ce qui gare l'opinion; et quoi
de plus propre  l'garer que les crits qui rclament la libert en
s'appuyant sur les doctrines du monopole?

Il y a quelques annes, trois grandes villes de France, Lyon,
Bordeaux et le Havre, firent une leve de boucliers contre le
rgime restrictif. Le pays, l'Europe entire s'murent en voyant se
dresser ce qu'ils prirent pour le drapeau de la libert.--Hlas!
c'tait encore le drapeau du monopole! d'un monopole un peu plus
mesquin et beaucoup plus absurde que celui qu'on semblait vouloir
renverser.--Grce au _sophisme_ que je vais essayer de dvoiler,
les ptitionnaires ne firent que reproduire, en y ajoutant une
inconsquence de plus, la doctrine de la _protection au travail
national_.

Qu'est-ce, en effet, que le rgime prohibitif? coutons M. de
Saint-Cricq.

Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que seul il cre
les choses matrielles que rclament nos besoins, et que l'aisance
universelle consiste dans l'abondance de ces choses.--Voil le
principe.

Mais il faut que cette abondance soit le produit du _travail
national_. Si elle tait le produit du travail tranger, le travail
national s'arrterait promptement.--Voil l'erreur. (_Voir le
sophisme prcdent._)

Que doit donc faire un pays agricole et manufacturier? Rserver son
march aux produits de son sol et de son industrie.--Voil le but.

Et pour cela, restreindre par des droits et prohiber au besoin les
produits du sol et de l'industrie des autres peuples.--Voil le
moyen.

Rapprochons de ce systme celui de la ptition de Bordeaux.

Elle divisait les marchandises en trois classes.

La premire renferme des objets d'alimentation et des _matires
premires, vierges de tout travail humain_. _En principe, une sage
conomie exigerait que cette classe ne ft pas impose._--Ici point
de travail, point de protection.

La seconde est compose d'objets qui ont reu une _prparation_.
Cette prparation permet _qu'on la charge de quelques droits_.--Ici
la protection commence parce que, selon les ptitionnaires, commence
le _travail national_.

La troisime comprend des objets perfectionns, qui ne peuvent
nullement servir au travail national; nous la considrons comme
la plus imposable.--Ici, le travail, et la protection avec lui,
arrivent  leur maximum.

On le voit, les ptitionnaires professaient que le travail tranger
nuit au travail national, c'est l'_erreur_ du rgime prohibitif.

Ils demandaient que le march franais ft rserv au _travail_
franais; c'est le _but_ du rgime prohibitif.

Ils rclamaient que le travail tranger ft soumis  des restrictions
et  des taxes.--C'est le _moyen_ du rgime prohibitif.

Quelle diffrence est-il donc possible de dcouvrir entre les
ptitionnaires bordelais et le coryphe de la restriction?--Une
seule: l'extension plus ou moins grande  donner au mot _travail_.

M. de Saint-Cricq l'tend  tout.--Aussi, veut-il tout _protger_.

Le travail constitue _toute_ la richesse d'un peuple, dit-il:
protger l'industrie agricole, _toute_ l'industrie agricole;
l'industrie manufacturire, _toute_ l'industrie manufacturire, c'est
le cri qui retentira toujours dans cette chambre.

Les ptitionnaires ne voient de travail que celui des fabricants:
aussi n'admettent-ils que celui-l aux faveurs de la protection.

Les matires premires sont _vierges de tout travail humain_. En
principe on ne devrait pas les imposer. Les objets fabriqus ne
peuvent plus servir au travail national; nous les considrons comme
les plus imposables.

Il ne s'agit point ici d'examiner si la protection au travail
national est raisonnable. M. de Saint-Cricq et les Bordelais
s'accordent sur ce point, et nous, comme on l'a vu dans les chapitres
prcdents, nous diffrons  cet gard des uns et des autres.

La question est de savoir qui, de M. de Saint-Cricq ou des Bordelais,
donne au mot _travail_ sa juste acception.

Or, sur ce terrain, il faut le dire, M. de Saint-Cricq a mille fois
raison, car voici le dialogue qui pourrait s'tablir entre eux.

M. DE SAINT-CRICQ.--Vous convenez que le travail national doit tre
protg. Vous convenez qu'aucun travail tranger ne peut s'introduire
sur notre march sans y dtruire une quantit gale de notre
travail national. Seulement vous prtendez qu'il y a une foule de
marchandises pourvues de _valeur_, puisqu'elles se vendent, et qui
sont cependant _vierges de tout travail humain_. Et vous nommez,
entre autres choses, les bls, farines, viandes, bestiaux, lard, sel,
fer, cuivre, plomb, houille, laines, peaux, semences, etc.

Si vous me prouvez que la _valeur_ de ces choses n'est pas due au
travail, je conviendrai qu'il est inutile de les protger.

Mais aussi, si je vous dmontre qu'il y a autant de travail dans cent
francs de laine que dans 100 francs de tissus, vous devrez avouer que
la protection est due  l'une comme  l'autre.

Or, pourquoi ce sac de laine _vaut_-il 100 francs? N'est-ce point
parce que c'est son prix de revient? et le prix de revient est-il
autre chose que ce qu'il a fallu distribuer en gages, salaires,
main-d'oeuvre, intrts,  tous les travailleurs et capitalistes qui
ont concouru  la production de l'objet?

LES PTITIONNAIRES.--Il est vrai que, pour la laine, vous pourriez
avoir raison. Mais un sac de bl, un lingot de fer, un quintal de
houille, sont-ils le produit du travail? N'est-ce point la nature qui
les _cre_?

M. DE SAINT-CRICQ.--Sans doute, la nature cre les lments de toutes
ces choses, mais c'est le travail qui en produit la _valeur_. J'ai
eu tort moi-mme de dire que le travail _cre_ les objets matriels,
et cette locution vicieuse m'a conduit  bien d'autres erreurs.--Il
n'appartient pas  l'homme de _crer_ et de faire quelque chose de
rien, pas plus au fabricant qu'au cultivateur; si par _production_ on
entendait _cration_, tous nos travaux seraient improductifs, et les
vtres, messieurs les ngociants, plus que tous les autres, except
peut-tre les miens.

L'agriculteur n'a donc pas la prtention d'avoir _cr_ le bl,
mais il a celle d'en avoir cr la _valeur_, je veux dire, d'avoir,
par son travail, celui de ses domestiques, de ses bouviers, de ses
moissonneurs, transform en bl des substances qui n'y ressemblaient
nullement. Que fait de plus le meunier qui le convertit en farine, le
boulanger qui le faonne en pain?

Pour que l'homme puisse se vtir en drap, une foule d'oprations
sont ncessaires. Avant l'intervention de tout travail humain, les
vritables _matires premires_ de ce produit sont l'air, l'eau, la
chaleur, les gaz, la lumire, les sels qui doivent entrer dans sa
composition. Voil les _matires premires_ qui vritablement sont
_vierges de tout travail humain_, puisqu'elles n'ont pas de _valeur_,
et je ne songe pas  les protger.--Mais un premier _travail_
convertit ces substances en fourrages, un second en laine, un
troisime en fil, un quatrime en tissus, un cinquime en vtements.
Qui osera dire que tout, dans cette oeuvre, n'est pas _travail_,
depuis le premier coup de charrue qui le commence jusqu'au dernier
coup d'aiguille qui le termine?

Et parce que, pour plus de clrit et de perfection dans
l'accomplissement de l'oeuvre dfinitive, qui est un vtement, les
travaux se sont rpartis entre plusieurs classes d'industrieux, vous
voulez, par une distinction arbitraire, que l'ordre de succession de
ces travaux soit la raison unique de leur importance, en sorte que
le premier ne mrite pas mme le nom de travail, et que le dernier,
travail par excellence, soit seul digne des faveurs de la protection?

LES PTITIONNAIRES.--Oui, nous commenons  voir que le bl, non plus
que la laine, n'est pas tout  fait _vierge de travail humain_: mais
au moins l'agriculteur n'a pas, comme le fabricant, tout excut
par lui-mme et ses ouvriers; la nature l'a aid; et, s'il y a du
travail, tout n'est pas travail dans le bl.

M. DE SAINT-CRICQ.--Mais tout est travail dans sa _valeur_. Je veux
que la nature ait concouru  la formation matrielle du grain. Je
veux mme qu'il soit exclusivement son ouvrage; mais convenez que
je l'ai contrainte par mon travail; et quand je vous vends du bl,
remarquez bien ceci, ce n'est pas le _travail de la nature_ que je
vous fais payer, mais _le mien_.

Et,  votre compte, les objets fabriqus ne seraient pas non plus
des produits du travail. Le manufacturier ne se fait-il pas seconder
aussi par la nature? Ne s'empare-t-il pas,  l'aide de la machine 
vapeur, du poids de l'atmosphre, comme,  l'aide de la charrue, je
m'empare de son humidit? A-t-il cr les lois de la gravitation, de
la transmission des forces, de l'affinit?

LES PTITIONNAIRES.--Allons, va encore pour la laine, mais la houille
est assurment l'ouvrage et l'ouvrage exclusif de la nature. Elle est
bien _vierge de tout travail humain_.

M. DE SAINT-CRICQ.--Oui, la nature a fait la houille, mais _le
travail en a fait la valeur_. La houille n'avait aucune _valeur_
pendant les millions d'annes o elle tait enfouie ignore  cent
pieds sous terre. Il a fallu l'y aller chercher: c'est un _travail_;
il a fallu la transporter sur le march: c'est un autre _travail_;
et, encore une fois, le prix que vous la payez sur le march n'est
autre chose que la rmunration de ces travaux d'extraction et de
transport[29].

[Note 29: Je ne mentionne pas explicitement cette partie de
rmunration affrente  l'entrepreneur, au capitaliste, etc., par
plusieurs motifs:

1 Parce que si l'on y regarde de prs on verra que c'est toujours le
remboursement d'avances ou le paiement de _travaux_ antrieurs; 2
parce que, sous le mot gnral _travail_, je comprends non-seulement
le salaire de l'ouvrier, mais la rtribution lgitime de toute
coopration  l'oeuvre de la production; 3 enfin et surtout, parce
que la production des objets fabriqus est, aussi bien que celle des
matires premires, greve d'intrts et de rmunrations autres que
celles du _travail manuel_, et que l'objection, futile en elle-mme,
s'appliquerait  la filature la plus ingnieuse, tout autant et plus
qu' l'agriculture la plus grossire.]

On voit que jusqu'ici tout l'avantage est du ct de M. de
Saint-Cricq; que la _valeur_ des matires premires, comme celle des
matires fabriques, reprsente les frais de production, c'est--dire
du _travail_; qu'il n'est pas possible de concevoir un objet pourvu
de _valeur_, et qui soit _vierge de tout travail humain_; que la
distinction que font les ptitionnaires est futile en thorie; que,
comme base d'une ingale rpartition de _faveurs_, elle serait inique
en pratique, puisqu'il en rsulterait que le tiers des Franais,
occups aux manufactures, obtiendraient les douceurs du monopole, par
la raison qu'ils produisent en _travaillant_, tandis que les deux
autres tiers,  savoir la population agricole, seraient abandonns 
la concurrence, sous prtexte qu'ils produisent _sans travailler_.

On insistera, j'en suis sr, et l'on dira qu'il y a plus d'avantage
pour une nation  importer des matires dites _premires_, qu'elles
soient ou non le produit du travail, et  exporter des objets
fabriqus.

C'est l une opinion fort accrdite.

Plus les matires premires sont abondantes, dit la ptition de
Bordeaux, plus les manufactures se multiplient et prennent d'essor.

Les matires premires, dit-elle ailleurs, laissent une tendue sans
limite  l'oeuvre des habitants des pays o elles sont importes.

Les matires premires, dit la ptition du Havre, tant les lments
du travail, il faut les soumettre _ un rgime diffrent_ et les
admettre _de suite_ au taux _le plus faible_.

La mme ptition veut que la protection des objets fabriqus soit
rduite _non de suite_, mais dans un temps indtermin; non au taux
_le plus faible_, mais  20 p. 100.

Entre autres articles dont le bas prix et l'abondance sont une
ncessit, dit la ptition de Lyon, les fabricants citent _toutes les
matires premires_.

Tout cela repose sur une illusion.

Nous avons vu que toute _valeur_ reprsente du travail. Or, il est
trs-vrai que le travail manufacturier dcuple, centuple quelquefois
la _valeur_ d'un produit brut, c'est--dire rpand dix fois, cent
fois plus de profits dans la nation. Ds lors on raisonne ainsi:
La production d'un quintal de fer ne fait gagner que 15 francs aux
travailleurs de toutes classes. La conversion de ce quintal de fer
en ressorts de montres, lve leurs profits  10,000 francs; et
oserez-vous dire que la nation n'est pas plus intresse  s'assurer
pour 10,000 francs que pour 15 francs de travail?

On oublie que les changes internationaux, pas plus que les changes
individuels, ne s'oprent au poids ou  la mesure. On n'change pas
un quintal de fer brut contre un quintal de ressorts de montre,
ni une livre de laine en suint contre une livre de laine en
cachemire;--mais bien une certaine valeur d'une de ces choses _contre
une valeur gale_ d'une autre. Or, troquer valeur gale contre valeur
gale, c'est troquer travail gal contre travail gal. Il n'est donc
pas vrai que la nation qui donne pour 100 francs de tissus ou de
ressorts gagne plus que celle qui livre pour 100 francs de laine ou
de fer.

Dans un pays o aucune loi ne peut tre vote, aucune contribution
tablie qu'avec le consentement de ceux que cette loi doit rgir
ou que cet impt doit frapper, on ne peut voler le public qu'en
commenant par le tromper. Notre ignorance est la _matire
premire_ de toute extorsion qui s'exerce sur nous, et l'on peut
tre assur d'avance que tout _sophisme_ est l'avant-coureur d'une
spoliation.--Bon public, quand tu vois un sophisme dans une ptition,
mets la main sur ta poche, car c'est certainement l que l'on vise.

Voyons donc quelle est la pense secrte que messieurs les armateurs
de Bordeaux et du Havre et messieurs les manufacturiers de Lyon
enveloppent dans cette distinction entre les produits agricoles et
les objets manufacturs?

C'est principalement dans cette premire classe (celle qui comprend
les matires premires, _vierges de tout travail humain_) que
se trouve, disent les ptitionnaires de Bordeaux, le _principal
aliment de notre marine marchande_... En principe, une sage conomie
exigerait que cette classe ne ft pas impose... La seconde (objets
qui ont reu une prparation), on peut la _charger_. La troisime
(objets auxquels le travail n'a plus rien  faire), nous la
considrons comme _la plus imposable_.

Considrant, disent les ptitionnaires du Havre, qu'il est
indispensable de rduire _de suite_ au taux _le plus bas_ les
matires premires, afin que l'industrie puisse successivement mettre
en oeuvre les _forces navales_ qui lui fourniront ses premiers et
indispensables moyens de travail...

Les manufacturiers ne pouvaient pas demeurer en reste de politesse
envers les armateurs. Aussi, la ptition de Lyon demande-t-elle la
libre introduction des matires premires, pour prouver, y est-il
dit, que les intrts des villes manufacturires ne sont pas toujours
opposs  ceux des villes maritimes.

Non; mais il faut dire que les uns et les autres, entendus comme
font les ptitionnaires, sont terriblement opposs aux intrts des
campagnes, de l'agriculture et des consommateurs.

Voil donc, messieurs, o vous vouliez en venir! Voil le but de vos
subtiles distinctions conomiques! Vous voulez que la loi s'oppose
 ce que les produits _achevs_ traversent l'Ocan, afin que le
transport beaucoup plus coteux des matires brutes, sales, charges
de rsidus, offre plus d'aliment  votre marine marchande, et mette
plus largement en oeuvre vos _forces navales_. C'est l ce que vous
appelez une _sage conomie_.

Eh! que ne demandez-vous aussi qu'on fasse venir les sapins de Russie
avec leurs branches, leur corce et leurs racines; l'or du Mexique 
l'tat de minerai; et les cuirs de Bunos-Ayres encore attachs aux
ossements de cadavres infects?

Bientt, je m'y attends, les actionnaires des chemins de fer, pour
peu qu'ils soient en majorit dans les chambres, feront une loi qui
dfende de fabriquer  Cognac l'eau-de-vie qui se consomme  Paris.
Ordonner lgislativement le transport de dix pices de vin pour une
pice d'eau-de-vie, ne serait-ce pas  la fois fournir  l'industrie
parisienne l'_indispensable aliment de son travail_, et mettre en
oeuvre les forces des locomotives?

Jusques  quand fermera-t-on les yeux sur cette vrit si simple?

L'industrie, les forces navales, le travail ont pour but le bien
gnral, le bien public; crer des industries inutiles, favoriser
des transports superflus, alimenter un travail surnumraire, non
pour le bien du public, mais aux dpens du public, c'est raliser
une vritable ptition de principe. Ce n'est pas le travail qui
est en soi-mme une chose dsirable, c'est la consommation: tout
travail sans rsultat est une perte. Payer des marins pour porter 
travers les mers d'inutiles rsidus, c'est comme les payer pour faire
ricocher des cailloux sur la surface de l'eau. Ainsi nous arrivons
 ce rsultat, que tous les _sophismes conomiques_, malgr leur
infinie varit, ont cela de commun qu'ils confondent le _moyen_ avec
le _but_, et dveloppent l'un aux dpens de l'autre[30].

[Note 30: Voy., au premier volume, l'opuscule de 1834, intitul:
_Rflexions sur les Ptitions_ de Bordeaux, le Havre, etc.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XXII.--MTAPHORES.


Quelquefois le sophisme se dilate, pntre tout le tissu d'une longue
et lourde thorie. Plus souvent il se comprime, il se resserre, il se
fait principe, et se cache tout entier dans un mot.

Dieu nous garde, disait Paul-Louis, du malin et de la mtaphore! Et,
en effet, il serait difficile de dire lequel des deux verse le plus
de maux sur notre plante.--C'est le dmon, dites-vous; il nous met
 tous, tant que nous sommes, l'esprit de spoliation dans le coeur.
Oui, mais il laisse entire la rpression des abus par la rsistance
de ceux qui en souffrent. C'est le _sophisme_ qui paralyse cette
rsistance. L'pe que la _malice_ met aux mains des assaillants
serait impuissante si le _sophisme_ ne brisait pas le bouclier aux
bras des assaillis; et c'est avec raison que Malebranche a inscrit
sur le frontispice de son livre cette sentence: _L'erreur est la
cause de la misre des hommes_.

Et voyez ce qui se passe. Des ambitieux hypocrites auront un intrt
sinistre, comme, par exemple,  semer dans le public le germe des
haines nationales. Ce germe funeste pourra se dvelopper, amener
une conflagration gnrale, arrter la civilisation, rpandre des
torrents de sang, attirer sur le pays le plus terrible des flaux,
l'_invasion_. En tous cas, et d'avance, ces sentiments haineux nous
abaissent dans l'opinion des peuples et rduisent les Franais qui
ont conserv quelque amour de la justice  rougir de leur patrie.
Certes ce sont l de grands maux; et pour que le public se garantt
contre les menes de ceux qui veulent lui faire courir de telles
chances, il suffirait qu'il en et la claire vue. Comment parvient-on
 la lui drober? Par la _mtaphore_. On altre, on force, on dprave
le sens de trois ou quatre mots, et tout est dit.

Tel est le mot _invasion_ lui-mme.

Un matre de forges franais dit: Prservons-nous de l'_invasion_ des
fers anglais. Un landlord anglais s'crie: Repoussons l'_invasion_
des bls franais!--Et ils proposent d'lever des barrires
entre les deux peuples.--Les barrires constituent l'isolement,
l'isolement conduit  la haine, la haine  la guerre, la guerre 
l'_invasion_.--Qu'importe? disent les deux _sophistes_; ne vaut-il
pas mieux s'exposer  une _invasion_ ventuelle que d'accepter une
_invasion_ certaine?--Et les peuples de croire, et les barrires de
persister.

Et pourtant quelle analogie y a-t-il entre un change et une
_invasion_? Quelle similitude est-il possible d'tablir entre un
vaisseau de guerre qui vient vomir sur nos villes le fer, le feu
et la dvastation,--et un navire marchand qui vient nous offrir de
troquer librement, volontairement, des produits contre des produits?

J'en dirai autant du mot _inondation_. Ce mot se prend ordinairement
en mauvaise part, parce qu'il est assez dans les habitudes des
inondations de ravager les champs et les moissons.--Si, pourtant,
elles laissaient sur le sol une valeur suprieure  celle qu'elles
lui enlvent, comme font les inondations du Nil, il faudrait, 
l'exemple des gyptiens, les bnir, les difier.--Eh bien! avant
de dclamer contre les _inondations_ des produits trangers, avant
de leur opposer de gnants et coteux obstacles, se demande-t-on
si ce sont l des inondations qui ravagent ou de celles qui
fertilisent?--Que penserions-nous de Mhmet-Ali, si, au lieu
d'lever  gros frais des barrages  travers le Nil, pour tendre le
domaine de ses _inondations_, il dpensait ses piastres  lui creuser
un lit plus profond, afin que l'gypte ne ft pas souille par ce
limon _tranger_ descendu des montagnes de la Lune? Nous exhibons
prcisment ce degr de sagesse et de raison, quand nous voulons, 
grand renfort de millions, prserver notre pays.....--De quoi?--Des
bienfaits dont la nature a dot d'autres climats.

Parmi les _mtaphores_ qui reclent toute une funeste thorie,
il n'en est pas de plus usite que celle que prsentent les mots
_tribut_, _tributaire_.

Ces mots sont devenus si usuels, qu'on en fait les synonymes
d'_achat_, _acheteur_, et l'on se sert indiffremment des uns ou des
autres.

Cependant il y a aussi loin d'un _tribut_  un _achat_ que d'un
_vol_  un _change_, et j'aimerais autant entendre dire: Cartouche
a enfonc mon coffre-fort et il y a _achet_ mille cus, que d'our
rpter  nos honorables dputs: Nous avons pay  l'Allemagne le
_tribut_ de mille chevaux qu'elle nous a vendus.

Car ce qui fait que l'action de Cartouche n'est pas un _achat_, c'est
qu'il n'a pas mis, et de mon consentement, dans mon coffre-fort, une
valeur quivalente  celle qu'il a prise.

Et ce qui fait que l'octroi de 500,000 francs que nous avons fait 
l'Allemagne n'est pas un _tribut_, c'est justement qu'elle ne les a
pas reus  titre gratuit, mais bien en nous livrant en change mille
chevaux que nous-mmes avons jug valoir nos 500,000 francs.

Faut-il donc relever srieusement de tels abus de langage? Pourquoi
pas, puisque c'est trs srieusement qu'on les tale dans les
journaux et dans les livres.

Et qu'on n'imagine pas qu'ils chappent  quelques crivains ignorant
jusqu' leur langue! Pour un qui s'en abstient, je vous en citerai
dix qui se les permettent, et des plus hupps encore, les d'Argout,
les Dupin, les Villle, les pairs, les dputs, les ministres,
c'est--dire les hommes dont les paroles sont des lois, et dont les
sophismes les plus choquants servent de base  l'administration du
pays.

Un clbre philosophe moderne a ajout aux catgories d'Aristote
le sophisme qui consiste  renfermer dans un mot une ptition de
principe. Il en cite plusieurs exemples. Il aurait pu joindre le mot
_tributaire_  sa nomenclature.--En effet, il s'agit de savoir si les
achats faits au dehors sont utiles ou nuisibles.--Ils sont nuisibles,
dites-vous.--Et pourquoi?--Parce qu'ils nous rendent _tributaires_ de
l'tranger.--Certes, voil bien un mot qui pose en fait ce qui est en
question.

Comment ce trope abusif s'est-il introduit dans la rhtorique des
monopoleurs?

Des cus _sortent du pays_ pour satisfaire la rapacit d'un ennemi
victorieux.--D'autres cus _sortent aussi du pays_ pour solder des
marchandises.--On tablit l'analogie des deux cas, en ne tenant
compte que de la circonstance par laquelle ils se ressemblent et
faisant abstraction de celle par laquelle ils diffrent.

Cependant cette circonstance, c'est--dire le non-remboursement dans
le premier cas, et le remboursement librement convenu dans le second,
tablit entre eux une diffrence telle qu'il n'est rellement pas
possible de les classer sous la mme tiquette. Livrer 100 francs
_par force_  qui vous serre la gorge, ou _volontairement_  qui vous
donne l'objet de vos dsirs, vraiment, ce sont choses qu'on ne peut
assimiler.--Autant vaudrait dire qu'il est indiffrent de jeter le
pain  la rivire ou de le manger, parce que c'est toujours du pain
_dtruit_. Le vice de ce raisonnement, comme celui que renferme le
mot _tribut_, consisterait  fonder une entire similitude entre
deux cas par leur ressemblance et en faisant abstraction de leur
diffrence.




CONCLUSION.


Tous les sophismes que j'ai combattus jusqu'ici se rapportent
 une seule question: le systme restrictif; encore, par piti
pour le lecteur, j'en passe, et des meilleurs: _droits acquis_,
_inopportunit_, _puisement du numraire_, etc., etc.

Mais l'conomie sociale n'est pas renferme dans ce cercle troit.
Le fouririsme, le saint-simonisme, le communisme, le mysticisme, le
sentimentalisme, la fausse philanthropie, les aspirations affectes
vers une galit et une fraternit chimriques, les questions
relatives au luxe, aux salaires, aux machines,  la prtendue
tyrannie du capital, aux colonies, aux dbouchs, aux conqutes,
 la population,  l'association,  l'migration, aux impts, aux
emprunts, ont encombr le champ de la science d'une foule d'arguments
parasites, de _sophismes_ qui sollicitent la houe et la binette de
l'conomiste diligent.

Ce n'est pas que je ne reconnaisse le vice de ce plan ou plutt
de cette absence de plan. Attaquer un  un tant de sophismes
incohrents, qui quelquefois se choquent et plus souvent rentrent
les uns dans les autres, c'est se condamner  une lutte dsordonne,
capricieuse, et s'exposer  de perptuelles redites.

Combien je prfrerais dire simplement comment les choses _sont_,
sans m'occuper de mille aspects sous lesquels l'ignorance les
_voit_!... Exposer les lois selon lesquelles les socits prosprent
ou dprissent, c'est ruiner _virtuellement_ tous les sophismes 
la fois. Quand Laplace eut dcrit ce qu'on peut savoir jusqu'ici
du mouvement des corps clestes, il dissipa, sans mme les nommer,
toutes les rveries astrologiques des gyptiens, des Grecs et des
Hindous, bien plus srement qu'il n'et pu le faire en les rfutant
directement dans d'innombrables volumes.--La vrit est une; le livre
qui l'expose est un difice imposant et durable:

  Il brave les tyrans avides,
  Plus hardi que les Pyramides
  Et plus durable que l'airain.

L'erreur est multiple et de nature phmre; l'ouvrage qui la combat
ne porte pas en lui-mme un principe de grandeur et de dure.

Mais si la force et peut-tre l'occasion[31] m'ont manqu pour
procder  la manire des Laplace et des Say, je ne puis me refuser
 croire que la forme que j'ai adopte a aussi sa modeste utilit.
Elle me semble surtout bien proportionne aux besoins du sicle, aux
rapides instants qu'il peut consacrer  l'tude.

[Note 31: Nous avons fait remarquer,  la fin du chap. IV, qu'il
contient le germe trs-apparent des doctrines dveloppes dans les
_Harmonies conomiques_. Ici maintenant se manifeste, de la part de
l'auteur, le dsir et l'intention d'crire ce dernier ouvrage,  la
premire occasion favorable.

                                             (_Note de l'diteur._)]

Un trait a sans doute une supriorit incontestable, mais  une
condition, c'est d'tre lu, mdit, approfondi. Il ne s'adresse qu'
un public d'lite. Sa mission est de fixer d'abord et d'agrandir
ensuite le cercle des connaissances acquises.

La rfutation des prjugs vulgaires ne saurait avoir cette haute
porte. Elle n'aspire qu' dsencombrer la route devant la marche
de la vrit,  prparer les esprits,  redresser le sens public, 
briser dans des mains impures des armes dangereuses.

C'est surtout en conomie sociale que cette lutte corps  corps, que
ces combats sans cesse renaissants avec les erreurs populaires ont
une vritable utilit pratique.

On pourrait ranger les sciences en deux catgories.

Les unes,  la rigueur, peuvent n'tre sues que des savants. Ce
sont celles dont l'application occupe des professions spciales.
Le vulgaire en recueille le fruit malgr l'ignorance; quoiqu'il ne
sache pas la mcanique et l'astronomie, il n'en jouit pas moins de
l'utilit d'une montre, il n'est pas moins entran par la locomotive
ou le bateau  vapeur sur la foi de l'ingnieur et du pilote. Nous
marchons selon les lois de l'quilibre sans les connatre, comme M.
Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Mais il est des sciences qui n'exercent sur le public qu'une
influence proportionne aux lumires du public lui-mme, qui tirent
toute leur efficacit non des connaissances accumules dans quelques
ttes exceptionnelles, mais de celles qui sont diffuses dans la
raison gnrale. Telles sont la morale, l'hygine, l'conomie
sociale, et, dans les pays o les hommes s'appartiennent  eux-mmes,
la politique. C'est de ces sciences que Bentham aurait pu dire
surtout: Ce qui les rpand vaut mieux que ce qui les avance.
Qu'importe qu'un grand homme, un Dieu mme, ait promulgu les lois
de la morale, aussi longtemps que les hommes, imbus de fausses
notions, prennent les vertus pour des vices et les vices pour des
vertus? Qu'importe que Smith, Say, et, selon M. de Saint-Chamans,
les conomistes _de toutes les coles_ aient proclam, en fait de
transactions commerciales, la supriorit de la _libert_ sur la
_contrainte_, si ceux-l sont convaincus du contraire qui font les
lois et pour qui les lois sont faites?

Ces sciences, que l'on a fort bien nommes sociales, ont encore ceci
de particulier que, par cela mme qu'elles sont d'une application
usuelle, nul ne convient qu'il les ignore.--A-t-on besoin de
rsoudre une question de chimie ou de gomtrie? On ne prtend pas
avoir la science infuse; on n'a pas honte de consulter M. Thnard;
on ne se fait pas difficult d'ouvrir Legendre ou Bezout.--Mais,
dans les sciences sociales, on ne reconnat gure d'autorits.
Comme chacun fait journellement de la morale bonne ou mauvaise, de
l'hygine, de l'conomie, de la politique raisonnable ou absurde,
chacun se croit apte  gloser, disserter, dcider et trancher en ces
matires.--Souffrez-vous? Il n'est pas de bonne vieille qui ne vous
dise du premier coup la cause et le remde de vos maux: Ce sont
les humeurs, affirme-t-elle, il faut vous purger.--Mais qu'est-ce
que les humeurs? et y a-t-il des humeurs? C'est ce dont elle ne se
met pas en peine.--Je songe involontairement  cette bonne vieille
quand j'entends expliquer tous les malaises sociaux par ces phrases
banales: C'est la surabondance des produits, c'est la tyrannie du
capital, c'est la plthore industrielle, et autres sornettes dont on
ne peut pas mme dire: _Verba et voces, prtereaque nihil_, car ce
sont autant de funestes erreurs.

       *       *       *       *       *

De ce qui prcde il rsulte deux choses: 1 Que les sciences
sociales doivent abonder en _sophismes_ beaucoup plus que les autres,
parce que ce sont celles o chacun ne consulte que son jugement ou
ses instincts; 2 que c'est dans ces sciences que le _sophisme_ est
spcialement malfaisant, parce qu'il gare l'opinion en une matire
o l'opinion c'est la force, c'est la loi.

Il faut donc deux sortes de livres  ces sciences: ceux qui les
exposent et ceux qui les propagent, ceux qui montrent la vrit et
ceux qui combattent l'erreur.

Il me semble que le dfaut inhrent  la forme de cet opuscule, la
_rptition_, est ce qui en fait la principale utilit.

Dans la question que j'ai traite, chaque sophisme a sans doute sa
formule propre et sa porte, mais tous ont une racine commune, qui
est l'_oubli des intrts des hommes en tant que consommateurs_.
Montrer que les mille chemins de l'erreur conduisent  ce sophisme
_gnrateur_, c'est apprendre au public  le reconnatre, 
l'apprcier,  s'en dfier en toutes circonstances.

Aprs tout, je n'aspire pas prcisment  faire natre des
convictions, mais des doutes.

Je n'ai pas la prtention qu'en posant le livre le lecteur s'crie:
_Je sais_; plaise au ciel qu'il se dise sincrement: _J'ignore!_

J'ignore, car je commence  craindre qu'il n'y ait quelque chose
d'illusoire dans les douceurs de la disette. (Sophisme I.)

Je ne suis plus si difi sur les charmes de l'_obstacle_.
(Sophisme II).

L'_effort sans rsultat_ ne me semble plus aussi dsirable que le
_rsultat sans effort_. (Sophisme III.)

Il se pourrait bien que le secret du commerce ne consiste pas, comme
celui des armes (selon la dfinition qu'en donne le spadassin du
_Bourgeois gentilhomme_), _ donner et  ne pas recevoir_. (Sophisme
VI.)

Je conois qu'un objet _vaut_ d'autant plus qu'il a reu plus de
faons; mais, dans l'change, deux valeurs _gales_ cessent-elles
d'tre gales parce que l'une vient de la charrue et l'autre de la
Jacquart? (Sophisme XXI.)

J'avoue que je commence  trouver singulier que l'humanit
s'amliore par des entraves, s'enrichisse par des taxes; et
franchement je serais soulag d'un poids importun, j'prouverais une
joie pure, s'il venait  m'tre dmontr, comme l'assure l'auteur des
_Sophismes_, qu'il n'y a pas incompatibilit entre le bien-tre et la
justice, entre la paix et la libert, entre l'extension du travail et
les progrs de l'intelligence. (Sophismes XIV et XX.)

Donc, sans me tenir pour satisfait par ses arguments, auxquels je
ne sais si je dois donner le nom de raisonnements ou de paradoxes,
j'interrogerai les matres de la science.

Terminons par un dernier et important aperu cette monographie du
_Sophisme_.

Le monde ne sait pas assez l'influence que le _Sophisme_ exerce sur
lui.

S'il en faut dire ce que je pense, quand le _droit du plus fort_ a
t dtrn, le _Sophisme_ a remis l'empire au _droit du plus fin_,
et il serait difficile de dire lequel de ces deux tyrans a t le
plus funeste  l'humanit.

Les hommes ont un amour immodr pour les jouissances, l'influence,
la considration, le pouvoir, en un mot, pour les richesses.

Et, en mme temps, ils sont pousss par une inclination immense  se
procurer ces choses aux dpens d'autrui.

Mais cet _autrui_, qui est le public, a une inclination non moins
grande  garder ce qu'il a acquis, pourvu qu'il le _puisse_ et qu'il
le _sache_.

La spoliation, qui joue un si grand rle dans les affaires du monde,
n'a donc que deux agents: la _force_ et la _ruse_, et deux limites:
le _courage_ et les _lumires_.

La force applique  la spoliation fait le fond des annales humaines.
En retracer l'histoire, ce serait reproduire presque en entier
l'histoire de tous les peuples: Assyriens, Babyloniens, Mdes,
Perses, gyptiens, Grecs, Romains, Goths, Francs, Huns, Turcs,
Arabes, Mongols, Tartares, sans compter celle des Espagnols en
Amrique, des Anglais dans l'Inde, des Franais en Afrique, des
Russes en Asie, etc., etc.

Mais, du moins, chez les nations civilises, les hommes qui
produisent les richesses sont devenus assez nombreux et assez _forts_
pour les dfendre.--Est-ce  dire qu'ils ne sont plus dpouills?
Point du tout; ils le sont autant que jamais, et, qui plus est, ils
se dpouillent les uns les autres.

Seulement, l'agent est chang: ce n'est plus par _force_, c'est par
_ruse_ qu'on s'empare des richesses publiques.

Pour voler le public, il faut le tromper. Le tromper, c'est lui
persuader qu'on le vole pour son avantage; c'est lui faire accepter
en change de ses biens des services fictifs, et souvent pis.--De l
le _Sophisme_.--Sophisme thocratique, Sophisme conomique, Sophisme
politique, Sophisme financier.--Donc, depuis que la force est tenue
en chec, le _Sophisme_ n'est pas seulement un mal, c'est le gnie du
mal. Il le faut tenir en chec  son tour.--Et, pour cela, rendre le
public plus _fin_ que les fins, comme il est devenu plus _fort_ que
les forts.

Bon public, c'est sous le patronage de cette pense que je t'adresse
ce premier essai,--bien que la Prface soit trangement transpose,
et la Ddicace quelque peu tardive[32].

                                              Mugron, 2 novembre 1845.

[Note 32: Cette pense, qui termine la premire srie des
_Sophismes_, va tre reprise et dveloppe par l'auteur, au
commencement de la seconde srie. L'influence de la Spoliation
sur les destines de l'humanit le proccupait vivement. Aprs
avoir plusieurs fois abord ce sujet dans les _Sophismes_ et les
_Pamphlets_ (V. notamment _Proprit et Spoliation_,--_Spoliation
et Loi_), il lui destinait une place tendue dans la seconde partie
des _Harmonies_, parmi les _causes perturbatrices_. Enfin, dernier
tmoignage de l'intrt qu'il y attachait, il disait,  la veille
de sa mort: Un travail bien important  faire, pour l'conomie
politique, c'est d'crire l'histoire de la Spoliation. C'est une
longue histoire dans laquelle, ds l'origine, apparaissent les
conqutes, les migrations des peuples, les invasions et tous les
funestes excs de la force aux prises avec la justice. De tout
cela il reste encore aujourd'hui des traces vivantes, et c'est une
grande difficult pour la solution des questions poses dans notre
sicle. On n'arrivera pas  cette solution tant qu'on n'aura pas bien
constat en quoi et comment l'injustice, faisant sa part au milieu de
nous, s'est impatronise dans nos moeurs et dans nos lois.

                                               (_Note de l'diteur._)]


FIN DE LA PREMIRE SRIE.




SOPHISMES

CONOMIQUES




DEUXIME SRIE[33].

(2e dition.)

[Note 33: La seconde srie des _Sophismes conomiques_, dont
plusieurs chapitres avaient figur dans le _Journal des conomistes_
et le journal _le Libre change_, parut  la fin de janvier 1848.

                                               (_Note de l'diteur._)]


     La requte de l'industrie au gouvernement est aussi modeste que
     celle de Diogne  Alexandre: TE-TOI DE MON SOLEIL.

                                                            (BENTHAM.)


I.--PHYSIOLOGIE DE LA SPOLIATION[34].

[Note 34: V. au tome VI, les chap. XVIII, XIX, XXII et XXIV pour les
dveloppements projets et commencs par l'auteur sur les _Causes
perturbatrices_ de l'harmonie des lois naturelles.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Pourquoi irais-je m'aheurter  cette science aride, l'_conomie
politique_?

Pourquoi?--La question est judicieuse. Tout travail est assez
rpugnant de sa nature, pour qu'on ait le droit de demander o il
mne.

Voyons, cherchons.

Je ne m'adresse pas  ces philosophes qui font profession d'adorer,
la misre, sinon en leur nom, du moins au nom de l'humanit.

Je parle  quiconque tient la _Richesse_ pour quelque
chose.--Entendons par ce mot, non l'opulence de quelques-uns, mais
l'aisance, le bien-tre, la scurit, l'indpendance, l'instruction,
la dignit de tous.

Il n'y a que deux moyens de se procurer les choses ncessaires  la
conservation,  l'embellissement et au perfectionnement de la vie: la
PRODUCTION et la SPOLIATION.

Quelques personnes disent: La SPOLIATION est un accident, un abus
local et passager, fltri par la morale, rprouv par la loi, indigne
d'occuper l'_conomie politique_.

Cependant, quelque bienveillance, quelque optimisme que l'on porte
au coeur, on est forc de reconnatre que la SPOLIATION s'exerce
dans ce monde sur une trop vaste chelle, qu'elle se mle trop
universellement  tous les grands faits humains pour qu'aucune
science sociale, et l'_conomie politique_ surtout, puisse se
dispenser d'en tenir compte.

Je vais plus loin. Ce qui spare l'ordre social de la perfection (du
moins de toute celle dont il est susceptible), c'est le constant
effort de ses membres pour vivre et se dvelopper aux dpens les uns
des autres.

En sorte que si la SPOLIATION n'existait pas, la socit tant
parfaite, les sciences sociales seraient sans objet.

Je vais plus loin encore. Lorsque la SPOLIATION est devenue le moyen
d'existence d'une agglomration d'hommes unis entre eux par le lien
social, ils se font bientt une loi qui la sanctionne, une morale qui
la glorifie.

Il suffit de nommer quelques-unes des formes les plus tranches
de la _Spoliation_ pour montrer quelle place elle occupe dans les
transactions humaines.

C'est d'abord la GUERRE.--Chez les sauvages, le vainqueur tue le
vaincu pour acqurir au gibier un droit, sinon incontestable, du
moins _incontest_.

C'est ensuite l'ESCLAVAGE.--Quand l'homme comprend qu'il est possible
de fconder la terre par le travail, il fait avec son frre ce
partage:  toi la fatigue,  moi le produit.

Vient la THOCRATIE.--Selon ce que tu me donneras ou me refuseras de
ce qui t'appartient, je t'ouvrirai la porte du ciel ou de l'enfer.

Enfin arrive le MONOPOLE.--Son caractre distinctif est de laisser
subsister la grande loi sociale: _Service pour service_, mais de
faire intervenir la force dans le dbat, et par suite, d'altrer la
juste proportion entre le _service reu_ et le _service rendu_.

La Spoliation porte toujours dans son sein le germe de mort qui la
tue. Rarement c'est le grand nombre qui spolie le petit nombre. En ce
cas, celui-ci se rduirait promptement au point de ne pouvoir plus
satisfaire la cupidit de celui-l, et la Spoliation prirait faute
d'aliment.

Presque toujours c'est le grand nombre qui est opprim, et la
Spoliation n'en est pas moins frappe d'un arrt fatal.

Car si elle a pour agent la Force, comme dans la Guerre et
l'Esclavage, il est naturel que la Force  la longue passe du ct du
grand nombre.

Et si c'est la Ruse, comme dans la Thocratie et le Monopole, il est
naturel que le grand nombre s'claire, sans quoi l'intelligence ne
serait pas l'intelligence.

Une autre loi providentielle dpose un second germe de mort au coeur
de la Spoliation, c'est celle-ci:

La Spoliation ne _dplace_ pas seulement la richesse, elle en
_dtruit_ toujours une partie.

La Guerre anantit bien des valeurs.

L'Esclavage paralyse bien des facults.

La Thocratie dtourne bien des efforts vers des objets purils ou
funestes.

Le Monopole aussi fait passer la richesse d'une poche  l'autre; mais
il s'en perd beaucoup dans le trajet.

Cette loi est admirable.--Sans elle, pourvu qu'il y et quilibre de
force entre les oppresseurs et les opprims, la Spoliation n'aurait
pas de terme.--Grce  elle, cet quilibre tend toujours  se rompre,
soit parce que les Spoliateurs se font conscience d'une telle
dperdition de richesses, soit, en l'absence de ce sentiment, parce
que le mal empire sans cesse, et qu'il est dans la nature de ce qui
empire toujours de finir.

Il arrive en effet un moment o, dans son acclration progressive,
la dperdition des richesses est telle que le Spoliateur est moins
riche qu'il n'et t en restant honnte.

Tel est un peuple  qui les frais de guerre cotent plus que ne vaut
le butin.

Un matre qui paie plus cher le travail esclave que le travail libre.

Une Thocratie qui a tellement hbt le peuple et dtruit son
nergie qu'elle n'en peut plus rien tirer.

Un Monopole qui agrandit ses efforts d'absorption  mesure qu'il y a
moins  absorber, comme l'effort de traire s'accrot  mesure que le
pis est plus dessch.

Le Monopole, on le voit, est une Espce du Genre Spoliation. Il
a plusieurs Varits, entre autres la Sincure, le Privilge, la
Restriction.

Parmi les formes qu'il revt, il y en a de simples et naves. Tels
taient les droits fodaux. Sous ce rgime la masse est spolie et le
sait. Il implique l'abus de la force et tombe avec elle.

D'autres sont trs-compliques: Souvent alors la masse est spolie
et ne le sait pas. Il peut mme arriver qu'elle croie tout devoir 
la Spoliation, et ce qu'on lui laisse, et ce qu'on lui prend, et ce
qui se perd dans l'opration. Il y a plus, j'affirme que, dans la
suite des temps, et grce au mcanisme si ingnieux de la _coutume_,
beaucoup de Spoliateurs le sont sans le savoir et sans le vouloir.
Les Monopoles de cette varit sont engendrs par la Ruse et nourris
par l'Erreur. Ils ne s'vanouissent que devant la Lumire.

J'en ai dit assez pour montrer que l'conomie politique a une
utilit pratique vidente. C'est le flambeau qui, dvoilant la Ruse
et dissipant l'Erreur, dtruit ce dsordre social, la Spoliation.
Quelqu'un, je crois que c'est une femme, et elle avait bien raison,
l'a ainsi dfinie: _C'est la serrure de sret du pcule populaire._


_Commentaire._

Si ce petit livre tait destin  traverser trois ou quatre mille
ans,  tre lu, relu, mdit, tudi phrase  phrase, mot  mot,
lettre  lettre, de gnration en gnration, comme un Koran
nouveau; s'il devait attirer dans toutes les bibliothques du monde
des avalanches d'annotations, claircissements et paraphrases,
je pourrais abandonner  leur sort, dans leur concision un peu
obscure, les penses qui prcdent. Mais puisqu'elles ont besoin de
commentaire, il me parat prudent de les commenter moi-mme.

La vritable et quitable loi des hommes, c'est: _change librement
dbattu de service contre service_. La Spoliation consiste  bannir
par force ou par ruse la libert du dbat afin de recevoir un service
sans le rendre.

La Spoliation par la force s'exerce ainsi: On attend qu'un homme ait
produit quelque chose, qu'on lui arrache, l'arme au poing.

Elle est formellement condamne par le Dcalogue: _Tu ne prendras
point._

Quand elle se passe d'individu  individu, elle se nomme _vol_ et
mne au bagne; quand c'est de nation  nation, elle prend nom
_conqute_ et conduit  la gloire.

Pourquoi cette diffrence? Il est bon d'en rechercher la cause. Elle
nous rvlera une puissance irrsistible, l'Opinion, qui, comme
l'atmosphre, nous enveloppe d'une manire si absolue, que nous ne la
remarquons plus. Car Rousseau n'a jamais dit une vrit plus vraie
que celle-ci: Il faut beaucoup de philosophie pour observer les
faits qui sont trop prs de nous.

Le _voleur_, par cela mme qu'il agit isolment, a contre lui
l'opinion publique. Il alarme tous ceux qui l'entourent. Cependant,
s'il a quelques associs, il s'enorgueillit devant eux de ses
prouesses, et l'on peut commencer  remarquer ici la force de
l'Opinion; car il suffit de l'approbation de ses complices pour lui
ter le sentiment de sa turpitude et mme le rendre vain de son
ignominie.

Le _guerrier_ vit dans un autre milieu. L'Opinion qui le fltrit est
ailleurs, chez les nations vaincues; il n'en sent pas la pression.
Mais l'Opinion qui est autour de lui l'approuve et le soutient. Ses
compagnons et lui sentent vivement la solidarit qui les lie. La
patrie, qui s'est cr des ennemis et des dangers, a besoin d'exalter
le courage de ses enfants. Elle dcerne aux plus hardis,  ceux qui,
largissant ses frontires, y ont apport le plus de butin, les
honneurs, la renomme, la gloire. Les potes chantent leurs exploits
et les femmes leur tressent des couronnes. Et telle est la puissance
de l'Opinion, qu'elle spare de la Spoliation l'ide d'injustice et
te au spoliateur jusqu' la conscience de ses torts.

L'Opinion, qui ragit contre la spoliation militaire, place non chez
le peuple spoliateur, mais chez le peuple spoli, n'exerce que bien
peu d'influence. Cependant, elle n'est pas tout  fait inefficace,
et d'autant moins que les nations se frquentent et se comprennent
davantage. Sous ce rapport, on voit que l'tude des langues et la
libre communication des peuples tendent  faire prdominer l'opinion
contraire  ce genre de spoliation.

Malheureusement, il arrive souvent que les nations qui entourent
le peuple spoliateur sont elles-mmes spoliatrices, quand elles le
peuvent, et ds lors imbues des mmes prjugs.

Alors, il n'y a qu'un remde: le temps. Il faut que les peuples aient
appris, par une rude exprience, l'norme dsavantage de se spolier
les uns les autres.

On parlera d'un autre frein: la moralisation. Mais la moralisation
a pour but de multiplier les actions vertueuses. Comment donc
restreindra-t-elle les actes spoliateurs quand ces actes sont mis
par l'Opinion au rang des plus hautes vertus? Y a-t-il un moyen plus
puissant de moraliser un peuple que la Religion? Y eut-il jamais
Religion plus favorable  la paix et plus universellement admise que
le Christianisme? Et cependant qu'a-t-on vu pendant dix-huit sicles?
On a vu les hommes se battre non-seulement malgr la Religion, mais
au nom de la Religion mme.

Un peuple conqurant ne fait pas toujours la guerre offensive. Il
a aussi de mauvais jours. Alors ses soldats dfendent le foyer
domestique, la proprit, la famille, l'indpendance, la libert. La
guerre prend un caractre de saintet et de grandeur. Le drapeau,
bnit par les ministres du Dieu de paix, reprsente tout ce qu'il y
a de sacr sur la terre; on s'y attache comme  la vivante image de
la patrie et de l'honneur; et les vertus guerrires sont exaltes
au-dessus de toutes les autres vertus.--Mais le danger pass,
l'Opinion subsiste, et, par une naturelle raction de l'esprit de
vengeance qui se confond avec le patriotisme, on aime  promener le
drapeau chri de capitale en capitale. Il semble que la nature ait
prpar ainsi le chtiment de l'agresseur.

C'est la crainte de ce chtiment, et non les progrs de la
philosophie, qui retient les armes dans les arsenaux, car, on ne
peut pas le nier, les peuples les plus avancs en civilisation font
la guerre, et se proccupent bien peu de justice quand ils n'ont pas
de reprsailles  redouter. Tmoin l'Hymalaya, l'Atlas et le Caucase.

Si la Religion a t impuissante, si la philosophie est impuissante,
comment donc finira la guerre?

L'conomie politique dmontre que, mme  ne considrer que le peuple
victorieux, la guerre se fait toujours dans l'intrt du petit nombre
et aux dpens des masses. Il suffit donc que les masses aperoivent
clairement cette vrit. Le poids de l'Opinion, qui se partage
encore, psera tout entier du ct de la paix[35].

[Note 35: Voy., tome I, la lettre adresse au prsident du Congrs de
la paix  Francfort.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La Spoliation exerce par la force prend encore une autre forme. On
n'attend pas qu'un homme ait produit une chose pour la lui arracher.
On s'empare de l'homme lui-mme; on le dpouille de sa propre
personnalit; on le contraint au travail; on ne lui dit pas: _Si tu
prends cette peine pour moi, je prendrai cette peine pour toi_, on
lui dit: _ toi toutes les fatigues,  moi toutes les jouissances._
C'est l'Esclavage, qui implique toujours l'abus de la force.

Or, c'est une grande question de savoir s'il n'est pas dans la
nature d'une force incontestablement dominante d'abuser toujours
d'elle-mme. Quant  moi, je ne m'y fie pas, et j'aimerais autant
attendre d'une pierre qui tombe la puissance qui doit l'arrter dans
sa chute, que de confier  la force sa propre limite.

Je voudrais, au moins, qu'on me montrt un pays, une poque o
l'Esclavage a t aboli par la libre et gracieuse volont des matres.

L'Esclavage fournit un second et frappant exemple de l'insuffisance
des sentiments religieux et philanthropiques aux prises avec
l'nergique sentiment de l'intrt. Cela peut paratre triste 
quelques coles modernes qui cherchent dans l'abngation le principe
rformateur de la socit. Qu'elles commencent donc par rformer la
nature de l'homme.

Aux Antilles, les matres professent de pre en fils, depuis
l'institution de l'esclavage, la Religion chrtienne. Plusieurs fois
par jour ils rptent ces paroles: Tous les hommes sont frres;
aimer son prochain, c'est accomplir toute la loi.--Et pourtant
ils ont des esclaves. Rien ne leur semble plus naturel et plus
lgitime. Les rformateurs modernes esprent-ils que leur morale sera
jamais aussi universellement accepte, aussi populaire, aussi forte
d'autorit, aussi souvent sur toutes les lvres que l'vangile? Et si
l'vangile n'a pu passer des lvres au coeur par-dessus ou  travers
la grande barrire de l'intrt, comment esprent-ils que leur morale
fasse ce miracle?

Mais quoi! l'Esclavage est-il donc invulnrable? Non; ce qui l'a
fond le dtruira, je veux dire l'_Intrt_, pourvu que, pour
favoriser les intrts spciaux qui ont cr la plaie, on ne
contrarie pas les intrts gnraux qui doivent la gurir.

C'est encore une vrit dmontre par l'conomie politique, que le
travail libre est essentiellement progressif et le travail esclave
ncessairement stationnaire. En sorte que le triomphe du premier sur
le second est invitable. Qu'est devenue la culture de l'indigo par
les noirs?

Le travail libre appliqu  la production du sucre en fera baisser
de plus en plus le prix.  mesure, l'esclave sera de moins en moins
lucratif pour son matre. L'esclavage serait depuis longtemps tomb
de lui-mme en Amrique, si, en Europe, les lois n'eussent lev
artificiellement le prix du sucre. Aussi nous voyons les matres,
leurs cranciers et leurs dlgus travailler activement  maintenir
ces lois, qui sont aujourd'hui les colonnes de l'difice.

Malheureusement, elles ont encore la sympathie des populations du
sein desquelles l'esclavage a disparu; par o l'on voit qu'encore ici
l'Opinion est souveraine.

Si elle est souveraine, mme dans la rgion de la Force, elle l'est 
bien plus forte raison dans le monde de la Ruse.  vrai dire, c'est
l son domaine. La Ruse, c'est l'abus de l'intelligence; le progrs
de l'opinion, c'est le progrs des intelligences. Les deux puissances
sont au moins de mme nature. Imposture chez le spoliateur implique
crdulit chez le spoli, et l'antidote naturel de la crdulit c'est
la vrit. Il s'ensuit qu'clairer les esprits, c'est ter  ce genre
de spoliation son aliment.

Je passerai brivement en revue quelques-unes des spoliations qui
s'exercent par la Ruse sur une trs-grande chelle.

La premire qui se prsente c'est la Spoliation par ruse thocratique.

De quoi s'agit-il? De se faire rendre en aliments, vtements, luxe,
considration, influence, pouvoir, des services rels contre des
services fictifs.

Si je disais  un homme:--Je vais te rendre des services
immdiats,--il faudrait bien tenir parole; faute de quoi cet homme
saurait bientt  quoi s'en tenir, et ma ruse serait promptement
dmasque.

Mais si je lui dis:--En change de tes services, je te rendrai
d'immenses services, non dans ce monde, mais dans l'autre. Aprs
cette vie, tu peux tre ternellement heureux ou malheureux, et
cela dpend de moi; je suis un tre intermdiaire entre Dieu et sa
crature, et puis,  mon gr, t'ouvrir les portes du ciel ou de
l'enfer.--Pour peu que cet homme me croie, il est  ma discrtion.

Ce genre d'imposture a t pratiqu trs en grand depuis l'origine du
monde, et l'on sait  quel degr de toute-puissance taient arrivs
les prtres gyptiens.

Il est ais de savoir comment procdent les imposteurs. Il suffit de
se demander ce qu'on ferait  leur place.

Si j'arrivais, avec des vues de cette nature, au milieu d'une
peuplade ignorante, et que je parvinsse, par quelque acte
extraordinaire et d'une apparence merveilleuse,  me faire passer
pour un tre surnaturel, je me donnerais pour un envoy de Dieu,
ayant sur les futures destines des hommes un empire absolu.

Ensuite, j'interdirais l'examen de mes titres; je ferais plus: comme
la raison serait mon ennemi le plus dangereux, j'interdirais l'usage
de la raison mme, au moins applique  ce sujet redoutable. Je
ferais de cette question, et de toutes celles qui s'y rapportent,
des questions _tabou_, comme disent les sauvages. Les rsoudre, les
agiter, y penser mme, serait un crime irrmissible.

Certes, ce serait le comble de l'art de mettre une barrire _tabou_
 toutes les avenues intellectuelles qui pourraient conduire  la
dcouverte de ma supercherie. Quelle meilleure garantie de sa dure
que de rendre le doute mme sacrilge?

Cependant,  cette garantie fondamentale, j'en ajouterais
d'accessoires. Par exemple, pour que la lumire ne pt jamais
descendre dans les masses, je m'attribuerais, ainsi qu' mes
complices, le monopole de toutes les connaissances, je les cacherais
sous les voiles d'une langue morte et d'une criture hiroglyphique,
et, pour n'tre jamais surpris par aucun danger, j'aurais soin
d'inventer une institution qui me ferait pntrer, jour par jour,
dans le secret de toutes les consciences.

Il ne serait pas mal non plus que je satisfisse  quelques besoins
rels de mon peuple, surtout si, en le faisant, je pouvais accrotre
mon influence et mon autorit. Ainsi les hommes ont un grand besoin
d'instruction et de morale: je m'en ferais le dispensateur. Par
l je dirigerais  mon gr l'esprit et le coeur de mon peuple.
J'entrelacerais dans une chane indissoluble la morale et mon
autorit; je les reprsenterais comme ne pouvant exister l'une
sans l'autre, en sorte que si quelque audacieux tentait enfin de
remuer une question _tabou_, la socit tout entire, qui ne peut se
passer de morale, sentirait le terrain trembler sous ses pas, et se
tournerait avec rage contre ce novateur tmraire.

Quand les choses en seraient l, il est clair que ce peuple
m'appartiendrait plus que s'il tait mon esclave. L'esclave maudit
sa chane, mon peuple bnirait la sienne, et je serais parvenu 
imprimer, non sur les fronts, mais au fond des consciences, le sceau
de la servitude.

L'Opinion seule peut renverser un tel difice d'iniquit; mais par o
l'entamera-t-elle; si chaque pierre est _tabou_?--C'est l'affaire du
temps et de l'imprimerie.

 Dieu ne plaise que je veuille branler ici ces croyances
consolantes qui _relient_ cette vie d'preuves  une vie de
flicits! Mais qu'on ait abus de l'irrsistible pente qui nous
entrane vers elles, c'est ce que personne, pas mme le chef de la
chrtient, ne pourrait contester. Il y a, ce me semble, un signe
pour reconnatre si un peuple est dupe ou ne l'est pas. Examinez la
Religion et le prtre; examinez si le prtre est l'instrument de la
Religion, ou si la Religion est l'instrument du prtre.

Si _le prtre est l'instrument de la Religion_, s'il ne songe qu'
tendre sur la terre sa morale et ses bienfaits, il sera doux,
tolrant, humble, charitable, plein de zle; sa vie refltera celle
de son divin modle; il prchera la libert et l'galit parmi les
hommes, la paix et la fraternit entre les nations; il repoussera les
sductions de la puissance temporelle, ne voulant pas faire alliance
avec ce qui a le plus besoin de frein en ce monde; il sera l'homme du
peuple, l'homme des bons conseils et des douces consolations, l'homme
de l'Opinion, l'homme de l'vangile.

Si, au contraire, _la Religion est l'instrument du prtre_, il la
traitera comme on traite un instrument qu'on altre, qu'on plie,
qu'on retourne en toutes faons, de manire  en tirer le plus grand
avantage pour soi. Il multipliera les questions _tabou_; sa morale
sera flexible comme les temps, les hommes et les circonstances. Il
cherchera  en imposer par des gestes et des attitudes tudis; il
marmottera cent fois par jour des mots dont le sens sera vapor,
et qui ne seront plus qu'un vain _conventionalisme_. Il trafiquera
des choses saintes, mais tout juste assez pour ne pas branler la
foi en leur saintet, et il aura soin que le trafic soit d'autant
moins ostensiblement actif que le peuple est plus clairvoyant. Il
se mlera des intrigues de la terre; il se mettra toujours du ct
des puissants  la seule condition que les puissants se mettront de
son ct. En un mot, dans tous ses actes, on reconnatra qu'il ne
veut pas faire avancer la Religion par le clerg, mais le clerg
par la Religion; et comme tant d'efforts supposent un but, comme ce
but, dans cette hypothse, ne peut tre autre que la puissance et la
richesse, le signe dfinitif que le peuple est dupe, c'est quand le
prtre est riche et puissant.

Il est bien vident qu'on peut abuser d'une Religion vraie comme
d'une Religion fausse. Plus mme son autorit est respectable, plus
il est  craindre qu'on ne pousse loin l'preuve. Mais il y a bien de
la diffrence dans les rsultats. L'abus insurge toujours la partie
saine, claire, indpendante d'un peuple. Il ne se peut pas que la
foi n'en soit branle, et l'affaiblissement d'une religion vraie est
bien autrement funeste que l'branlement d'une Religion fausse.

La Spoliation par ce procd et la clairvoyance d'un peuple sont
toujours en proportion inverse l'une de l'autre, car il est de la
nature des abus d'aller tant qu'ils trouvent du chemin. Non qu'au
milieu de la population la plus ignorante, il ne se rencontre des
prtres purs et dvous, mais comment empcher la fourbe de revtir
la soutane et l'ambition de ceindre la mitre? Les spoliateurs
obissent  la loi malthusienne: ils multiplient comme les moyens
d'existence; et les moyens d'existence des fourbes, c'est la
crdulit de leurs dupes. On a beau chercher, on trouve toujours
qu'il faut que l'Opinion s'claire. Il n'y a pas d'autre Panace.

Une autre varit de Spoliation par la ruse s'appelle _fraude
commerciale_, nom qui me semble beaucoup trop restreint, car ne s'en
rend pas coupable seulement le marchand qui altre la denre ou
raccourcit son mtre, mais aussi le mdecin qui se fait payer des
conseils funestes, l'avocat qui embrouille les procs, etc. Dans
l'change entre deux services, l'un est de mauvais aloi; mais ici, le
service reu tant toujours pralablement et volontairement agr, il
est clair que la Spoliation de cette espce doit reculer  mesure que
la clairvoyance publique avance.

Vient ensuite l'abus des _services publics_, champ immense de
Spoliation tellement immense que nous ne pouvons y jeter qu'un coup
d'oeil.

Si Dieu avait fait de l'homme un animal solitaire, chacun
travaillerait pour soi. La richesse individuelle serait en proportion
des services que chacun se rendrait  soi-mme.

Mais _l'homme tant sociable, les services s'changent les uns contre
les autres_, proposition que vous pouvez, si cela vous convient,
construire  rebours.

Il y a dans la socit des besoins tellement gnraux, tellement
universels, que ses membres y pourvoient en organisant des _services
publics_. Tel est le besoin de la scurit. On se concerte, on se
cotise pour rmunrer en _services_ divers ceux qui rendent le
_service_ de veiller  la scurit commune.

Il n'y a rien l qui soit en dehors de l'conomie politique: _Fais
ceci pour moi, je ferai cela pour toi._ L'essence de la transaction
est la mme, le procd rmunratoire seul est diffrent; mais cette
circonstance a une grande porte.

Dans les transactions ordinaires chacun reste juge soit du service
qu'il reoit, soit du service qu'il rend. Il peut toujours ou refuser
l'change ou le faire ailleurs, d'o la ncessit de n'apporter sur
le march que des services qui se feront volontairement agrer.

Il n'en est pas ainsi avec l'tat, surtout avant l'avnement des
gouvernements reprsentatifs. Que nous ayons ou non besoin de ses
services, qu'ils soient de bon ou de mauvais aloi, il nous faut
toujours les accepter tels qu'il les fournit et les payer au prix
qu'il y met.

Or, c'est la tendance de tous les hommes de voir par le petit bout
de la lunette les services qu'ils rendent, et par le gros bout les
services qu'ils reoivent; et les choses iraient bon train si nous
n'avions pas, dans les transactions prives, la garantie du _prix
dbattu_.

Cette garantie, nous ne l'avons pas ou nous ne l'avons gure dans
les transactions publiques.--Et cependant, l'tat, compos d'hommes
(quoique de nos jours on insinue le contraire), obit  l'universelle
tendance. Il veut nous _servir_ beaucoup, nous servir plus que nous
ne voulons, et nous faire agrer comme service _vrai_ ce qui est
quelquefois loin de l'tre, et cela, pour nous imposer en retour des
_services_ ou contributions.

L'tat aussi est soumis  la loi malthusienne. Il tend  dpasser le
niveau de ses moyens d'existence, il grossit en proportion de ces
moyens, et ce qui le fait exister c'est la substance des peuples.
Malheur donc aux peuples qui ne savent pas limiter la sphre
d'action de l'tat. Libert, activit prive, richesse, bien-tre,
indpendance, dignit, tout y passera.

Car il y a une circonstance qu'il faut remarquer, c'est celle-ci:
Parmi les services que nous demandons  l'tat, le principal est la
_scurit_. Pour nous la garantir, il faut qu'il dispose d'une force
capable de vaincre toutes les forces, particulires ou collectives,
intrieures ou extrieures, qui pourraient la compromettre. Combine
avec cette fcheuse disposition que nous remarquons dans les hommes 
vivre aux dpens des autres, il y a l un danger qui saute aux yeux.

Aussi, voyez sur quelle immense chelle, depuis les temps
historiques, s'est exerce la Spoliation par abus et excs du
gouvernement? Qu'on se demande quels services ont rendus aux
populations et quels services en ont retirs les pouvoirs publics
chez les Assyriens, les Babyloniens, les gyptiens, les Romains,
les Persans, les Turcs, les Chinois, les Russes, les Anglais, les
Espagnols, les Franais? L'imagination s'effraie devant cette norme
disproportion.

Enfin, on a invent le gouvernement reprsentatif et, _ priori_, on
aurait pu croire que le dsordre allait cesser comme par enchantement.

En effet, le principe de ces gouvernements est celui-ci:

La population elle-mme, par ses reprsentants, dcidera la nature
et l'tendue des fonctions qu'elle juge  propos de constituer en
_services publics_, et la quotit de la rmunration qu'elle entend
attacher  ces _services_.

La tendance  s'emparer du bien d'autrui et la tendance  dfendre
son bien taient ainsi mises en prsence. On devait penser que la
seconde surmonterait la premire.

Certes, je suis convaincu que la chose russira  la longue. Mais il
faut bien avouer que jusqu'ici elle n'a pas russi.

Pourquoi? par deux motifs bien simples: les gouvernements ont eu
trop, et les populations pas assez de sagacit.

Les gouvernements sont fort habiles. Ils agissent avec mthode,
avec suite, sur un plan bien combin et constamment perfectionn
par la tradition et l'exprience. Ils tudient les hommes et leurs
passions. S'ils reconnaissent, par exemple, qu'ils ont l'instinct
de la guerre, ils attisent, ils excitent ce funeste penchant. Ils
environnent la nation de dangers par l'action de la diplomatie,
et tout naturellement ensuite, ils lui demandent des soldats, des
marins, des arsenaux, des fortifications: souvent mme ils n'ont
que la peine de les laisser offrir; alors ils ont des grades, des
pensions et des places  distribuer. Pour cela, il faut beaucoup
d'argent; les impts et les emprunts sont l.

Si la nation est gnreuse, ils s'offrent  gurir tous les maux de
l'humanit. Ils relveront, disent-ils, le commerce, feront prosprer
l'agriculture, dvelopperont les fabriques, encourageront les lettres
et les arts, extirperont la misre, etc., etc. Il ne s'agit que de
crer des fonctions et payer des fonctionnaires.

En un mot, la tactique consiste  prsenter comme services effectifs
ce qui n'est qu'entraves; alors la nation paie non pour tre
servie, mais desservie. Les gouvernements, prenant des proportions
gigantesques, finissent par absorber la moiti de tous les revenus.
Et le peuple s'tonne de travailler autant, d'entendre annoncer
des inventions merveilleuses qui doivent multiplier  l'infini les
produits et... d'tre toujours Gros-Jean comme devant.

C'est que, pendant que le gouvernement dploie tant d'habilet, le
peuple n'en montre gure. Ainsi, appel  choisir ses chargs de
pouvoirs, ceux qui doivent dterminer la sphre et la rmunration de
l'action gouvernementale, qui choisit-il? Les agents du gouvernement.
Il charge le pouvoir excutif de fixer lui-mme la limite de
son activit et de ses exigences. Il fait comme le _Bourgeois
gentilhomme_, qui, pour le choix et le nombre de ses habits, s'en
remet...  son tailleur[36].

[Note 36: Voy., au tome I, la lettre adresse  M. Larnac, et au tome
V, les _Incompatibilits parlementaires_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Cependant les choses vont de mal en pis, et le peuple ouvre enfin les
yeux, non sur le remde (il n'en est pas l encore), mais sur le mal.

_Gouverner_ est un mtier si doux que tout le monde y aspire. Aussi
les conseillers du peuple ne cessent de lui dire: Nous voyons tes
souffrances et nous les dplorons. Il en serait autrement si nous te
gouvernions.

Cette priode, qui est ordinairement fort longue, est celle des
rbellions et des meutes. Quand le peuple est vaincu, les frais
de la guerre s'ajoutent  ses charges. Quand il est vainqueur, le
personnel gouvernemental change et les abus restent.

Et cela dure jusqu' ce qu'enfin le peuple apprenne  connatre et 
dfendre ses vrais intrts. Nous arrivons donc toujours  ceci: Il
n'y a de ressource que dans le progrs de la Raison publique.

Certaines nations paraissent merveilleusement disposes  devenir
la proie de la Spoliation gouvernementale. Ce sont celles o les
hommes, ne tenant aucun compte de leur propre dignit et de leur
propre nergie, se croiraient perdus s'ils n'taient _administrs et
gouverns_ en toutes choses. Sans avoir beaucoup voyag, j'ai vu des
pays o l'on pense que l'agriculture ne peut faire aucun progrs si
l'tat n'entretient des fermes exprimentales; qu'il n'y aura bientt
plus de chevaux, si l'tat n'a pas de haras; que les pres ne feront
pas lever leurs enfants ou ne leur feront enseigner que des choses
immorales, si l'tat ne dcide pas ce qu'il est bon d'apprendre,
etc., etc. Dans un tel pays, les rvolutions peuvent se succder
rapidement, les gouvernants tomber les uns sur les autres. Mais les
gouverns n'en seront pas moins gouverns  merci et misricorde
(car la disposition que je signale ici est l'toffe mme dont les
gouvernements sont faits), jusqu' ce qu'enfin le peuple s'aperoive
qu'il vaut mieux laisser le plus grand nombre possible de _services_
dans la catgorie de ceux que les parties intresses changent _
prix dbattu_[37].

[Note 37: V. au prsent tome, _l'tat_, _la Loi_, et au tome VI, le
chapitre XVII, _Services privs et services publics_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Nous avons vu que la socit est _change des services_. Elle ne
devrait tre qu'change de bons et loyaux services. Mais nous avons
constat aussi que les hommes avaient un grand intrt et, par suite,
une pente irrsistible  exagrer la valeur relative des services
qu'ils rendent. Et vritablement, je ne puis apercevoir d'autre
limite  cette prtention que la libre acceptation ou le libre refus
de ceux  qui ces services sont offerts.

De l il arrive que certains hommes ont recours  la loi pour qu'elle
diminue chez les autres les naturelles prrogatives de cette libert.
Ce genre de spoliation s'appelle Privilge ou Monopole. Marquons-en
bien l'origine et le caractre.

Chacun sait que les services qu'il apporte dans le march gnral
y seront d'autant plus apprcis et rmunrs qu'ils y seront
plus rares. Chacun implorera donc l'intervention de la loi pour
loigner du march tous ceux qui viennent y offrir des services
analogues,--ou, ce qui revient au mme, si le concours d'un
instrument est indispensable pour que le service soit rendu, il en
demandera  la loi la possession exclusive[38].

[Note 38: Pour la distinction entre les monopoles vritables et ce
qu'on a nomm les monopoles naturels, voir, au chap. V du tome VI,
la note qui accompagne l'expos de la doctrine d'Adam Smith sur la
_valeur_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Cette varit de Spoliation tant l'objet principal de ce volume,
j'en dirai peu de chose ici, et me bornerai  une remarque.

Quand le monopole est un fait isol, il ne manque pas d'enrichir
celui que la loi en a investi. Il peut arriver alors que chaque
classe de travailleurs, au lieu de poursuivre la chute de ce
monopole, rclame pour elle-mme un monopole semblable. Cette
nature de Spoliation, ainsi rduite en systme, devient alors la
plus ridicule des mystifications pour tout le monde, et le rsultat
dfinitif est que chacun croit retirer _plus_ d'un march gnral
_appauvri de tout_.

Il n'est pas ncessaire d'ajouter que ce singulier rgime introduit
en outre un antagonisme universel entre toutes les classes, toutes
les professions, tous les peuples; qu'il exige une interfrence
constante, mais toujours incertaine de l'action gouvernementale;
qu'il abonde ainsi dans le sens des abus qui font l'objet du
prcdent paragraphe; qu'il place toutes les industries dans une
inscurit irrmdiable, et qu'il accoutume les hommes  mettre
sur la loi, et non sur eux-mmes, la responsabilit de leur propre
existence. Il serait difficile d'imaginer une cause plus active de
perturbation sociale[39].

[Note 39: Cette cause de perturbation, l'auteur devait bientt
assister  son dveloppement et la combattre avec nergie. V.
ci-aprs l'_tat_, puis, au tome II, _Funestes illusions_ et, au tome
VI, les dernires pages du chap. IV.

                                               (_Note de l'diteur._)]


_Justification._

On dira: Pourquoi ce vilain mot: Spoliation? Outre qu'il est
grossier, il blesse, il irrite, il tourne contre vous les hommes
calmes et modrs, il envenime la lutte.

Je le dclare hautement, je respecte les personnes; je crois  la
sincrit de presque tous les partisans de la Protection; et je
ne me reconnais le droit de suspecter la probit personnelle, la
dlicatesse, la philanthropie de qui que ce soit. Je rpte encore
que la Protection est l'oeuvre, l'oeuvre funeste, d'une commune
erreur dont tout le monde, ou du moins la grande majorit, est  la
fois victime et complice.--Aprs cela je ne puis pas empcher que les
choses ne soient ce qu'elles sont.

Qu'on se figure une espce de Diogne mettant la tte hors de son
tonneau, et disant: Athniens, vous vous faites servir par des
esclaves. N'avez-vous jamais pens que vous exerciez sur vos frres
la plus inique des spoliations?

Ou encore, un tribun parlant ainsi dans le Forum: Romains, vous avez
fond tous vos moyens d'existence sur le pillage successif de tous
les peuples.

Certes, ils ne feraient qu'exprimer une vrit incontestable.
Faudrait-il en conclure qu'Athnes et Rome n'taient habites que
par de malhonntes gens? que Socrate et Platon, Caton et Cincinnatus
taient des personnages mprisables?

Qui pourrait avoir une telle pense? Mais ces grands hommes vivaient
dans un milieu qui leur tait la conscience de leur injustice. On
sait qu'Aristote ne pouvait pas mme se faire l'ide qu'une socit
pt exister sans esclavage.

Dans les temps modernes, l'esclavage a vcu jusqu' nos jours sans
exciter beaucoup de scrupules dans l'me des planteurs. Des armes
ont servi d'instrument  de grandes conqutes, c'est--dire  de
grandes spoliations. Est-ce  dire qu'elles ne fourmillent pas
de soldats et d'officiers, personnellement aussi dlicats, plus
dlicats peut-tre qu'on ne l'est gnralement dans les carrires
industrielles; d'hommes  qui la pense seule d'un vol ferait monter
le rouge au front, et qui affronteraient mille morts plutt que de
descendre  une bassesse?

Ce qui est blmable ce ne sont pas les individus, mais le mouvement
gnral qui les entrane et les aveugle, mouvement dont la socit
entire est coupable.

Il en est ainsi du Monopole. J'accuse le systme, et non point les
individus; la socit en masse, et non tel ou tel de ses membres. Si
les plus grands philosophes ont pu se faire illusion sur l'iniquit
de l'esclavage,  combien plus forte raison des agriculteurs et des
fabricants peuvent-ils se tromper sur la nature et les effets du
rgime restrictif?




II.--DEUX MORALES.


Arriv, s'il y arrive, au bout du chapitre prcdent, je crois
entendre le lecteur s'crier:

Eh bien! est-ce  tort qu'on reproche aux conomistes d'tre secs
et froids? Quelle peinture de l'humanit! Quoi! la Spoliation
serait une puissance fatale, presque normale, prenant toutes les
formes, s'exerant sous tous les prtextes, hors la loi et par la
loi, abusant des choses les plus saintes, exploitant tour  tour la
faiblesse et la crdulit, et progressant en proportion de ce que ce
double aliment abonde autour d'elle! Peut-on faire du monde un plus
triste tableau?

La question n'est pas de savoir s'il est triste, mais s'il est vrai.
L'histoire est l pour le dire.

Il est assez singulier que ceux qui dcrient l'conomie politique
(ou l'_conomisme_, comme il leur plat de nommer cette science),
parce qu'elle tudie l'homme et le monde tels qu'ils sont, poussent
bien plus loin qu'elle le pessimisme, au moins quant au pass et au
prsent. Ouvrez leurs livres et leurs journaux. Qu'y voyez-vous?
L'aigreur, la haine contre la socit; jusque-l que le mot mme
_civilisation_ est pour eux synonyme d'injustice, dsordre et
anarchie. Ils en sont venus  maudire la _libert_, tant ils ont peu
de confiance dans le dveloppement de la race humaine, rsultat de sa
naturelle organisation. La libert! c'est elle, selon eux, qui nous
pousse de plus en plus vers l'abme.

Il est vrai qu'ils sont optimistes pour l'avenir. Car si l'humanit,
incapable par elle-mme, fait fausse route depuis six mille ans, un
rvlateur est venu, qui lui a signal la voie du salut, et pour
peu que le troupeau soit docile  la houlette du pasteur, il sera
conduit dans cette terre promise o le bien-tre se ralise sans
efforts, o l'ordre, la scurit et l'harmonie sont le facile prix de
l'imprvoyance.

Il ne s'agit pour l'humanit que de consentir  ce que les
rformateurs changent, comme dit Rousseau, _sa constitution physique
et morale_.

L'conomie politique ne s'est pas donn la mission de rechercher ce
que serait la socit si Dieu avait fait l'homme autrement qu'il ne
lui a plu de le faire. Il peut tre fcheux que la Providence ait
oubli d'appeler, au commencement, dans ses conseils, quelques-uns
de nos organisateurs modernes. Et comme la mcanique cleste serait
toute diffrente, si le Crateur et consult Alphonse le Sage; de
mme, s'il n'et pas nglig les avis de Fourier, l'ordre social ne
ressemblerait en rien  celui o nous sommes forcs de respirer,
vivre et nous mouvoir. Mais, puisque nous y sommes, puisque _in
eo vivimus, movemur et sumus_, il ne nous reste qu' l'tudier
et en connatre les lois, surtout si son amlioration dpend
essentiellement de cette connaissance.

Nous ne pouvons pas empcher que le coeur de l'homme ne soit un foyer
de dsirs insatiables.

Nous ne pouvons pas faire que ces dsirs, pour tre satisfaits,
n'exigent du travail.

Nous ne pouvons pas viter que l'homme n'ait autant de rpugnance
pour le travail que d'attrait pour la satisfaction.

Nous ne pouvons pas empcher que, de cette organisation, ne rsulte
un effort perptuel parmi les hommes pour accrotre leur part de
jouissances, en se rejetant, par la force ou la ruse, des uns aux
autres, le fardeau de la peine.

Il ne dpend pas de nous d'effacer l'histoire universelle,
d'touffer la voix du pass attestant que les choses se sont ainsi
passes ds l'origine. Nous ne pouvons pas nier que la guerre,
l'esclavage, le servage, la thocratie, l'abus du gouvernement, les
privilges, les fraudes de toute nature et les monopoles n'aient t
les incontestables et terribles manifestations de ces deux sentiments
combins dans le coeur de l'homme: _attrait pour les jouissances_;
_rpugnance pour la fatigue_.

Tu mangeras ton pain  la sueur de ton front.--Mais chacun veut le
plus de pain et le moins de sueur possible. C'est la conclusion de
l'histoire.

Grce au ciel, l'histoire montre aussi que la rpartition des
jouissances et des peines tend  se faire d'une manire de plus en
plus gale parmi les hommes.

 moins de nier la clart du soleil, il faut bien admettre que la
socit a fait, sous ce rapport, quelques progrs.

S'il en est ainsi, il y a donc en elle une force naturelle et
providentielle, une loi qui fait reculer de plus en plus le principe
de l'iniquit et ralise de plus en plus le principe de la justice.

Nous disons que cette force est dans la socit et que Dieu l'y
a place. Si elle n'y tait pas, nous serions rduits, comme les
utopistes,  la chercher dans des moyens artificiels, dans des
arrangements qui exigent l'altration pralable de la _constitution
physique et morale_ de l'homme, ou plutt nous croirions cette
recherche inutile et vaine, parce que nous ne pouvons comprendre
l'action d'un levier sans point d'appui.

Essayons donc de signaler la force bienfaisante qui tend  surmonter
progressivement la force malfaisante,  laquelle nous avons donn le
nom de Spoliation, et dont la prsence n'est que trop explique par
le raisonnement et constate par l'exprience.

Tout acte malfaisant a ncessairement deux termes: le point d'o
il mane et le point o il aboutit; l'homme qui exerce l'acte, et
l'homme sur qui l'acte est exerc; ou, comme dit l'cole, l'_agent_
et le _patient_.

Il y a donc deux chances pour que l'acte malfaisant soit supprim:
l'abstention volontaire de l'tre _actif_, et la rsistance de l'tre
_passif_.

De l deux morales qui, bien loin de se contrarier, concourent: la
morale religieuse ou philosophique, et la morale que je me permettrai
d'appeler _conomique_.

La morale religieuse, pour arriver  la suppression de l'acte
malfaisant, s'adresse  son auteur,  l'homme _en tant qu'agent_.
Elle lui dit: Corrige-toi; pure-toi; cesse de faire le mal; fais
le bien, dompte tes passions; sacrifie tes intrts; n'opprime pas
ton prochain que ton devoir est d'aimer et soulager; sois juste
d'abord et charitable ensuite. Cette morale sera ternellement la
plus belle, la plus touchante, celle qui montrera la race humaine
dans toute sa majest; qui se prtera le plus aux mouvements de
l'loquence et excitera le plus l'admiration et la sympathie des
hommes.

La morale conomique aspire au mme rsultat, mais s'adresse surtout
 l'homme _en tant que patient_. Elle lui montre les effets des
actions humaines, et, par cette simple exposition, elle le stimule 
ragir contre celles qui le blessent,  honorer celles qui lui sont
utiles. Elle s'efforce de rpandre assez de bon sens, de lumire et
de juste dfiance dans la masse opprime pour rendre de plus en plus
l'oppression difficile et dangereuse.

Il faut remarquer que la morale conomique ne laisse pas que d'agir
aussi sur l'oppresseur. Un acte malfaisant produit des biens et des
maux: des maux pour celui qui le subit, et des biens pour celui
qui l'exerce, sans quoi il ne se produirait pas. Mais il s'en faut
de beaucoup qu'il y ait compensation. La somme des maux l'emporte
toujours, et ncessairement, sur celle des biens, parce que le fait
mme d'opprimer entrane une dperdition de forces, cre des dangers,
provoque des reprsailles, exige de coteuses prcautions. La simple
exposition de ces effets ne se borne donc pas  provoquer la raction
des opprims, elle met du ct de la justice tous ceux dont le coeur
n'est pas perverti, et trouble la scurit des oppresseurs eux-mmes.

Mais il est ais de comprendre que cette morale, plutt virtuelle
qu'explicite, qui n'est aprs tout qu'une dmonstration scientifique;
qui perdrait mme de son efficacit, si elle changeait de caractre;
qui ne s'adresse pas au coeur, mais  l'intelligence; qui ne cherche
pas  persuader, mais  convaincre; qui ne donne pas des conseils,
mais des preuves; dont la mission n'est pas de toucher, mais
d'clairer, et qui n'obtient sur le vice d'autre victoire que de
le priver d'aliments; il est ais de comprendre, dis-je, que cette
morale ait t accuse de scheresse et de prosasme.

Le reproche est vrai sans tre juste. Il revient  dire que
l'conomie politique ne dit pas tout, n'embrasse pas tout, n'est pas
la science universelle. Mais qui donc a jamais affich, en son nom,
une prtention aussi exorbitante?

L'accusation ne serait fonde qu'autant que l'conomie politique
prsenterait ses procds comme exclusifs, et aurait l'outrecuidance,
comme on dit, d'interdire  la philosophie et  la religion tous
leurs moyens propres et directs de travailler au perfectionnement de
l'homme.

Admettons donc l'action simultane de la morale proprement dite et de
l'conomie politique, l'une fltrissant l'acte malfaisant dans son
mobile, par la vue de sa laideur, l'autre le discrditant dans nos
convictions par le tableau de ses effets.

Avouons mme que le triomphe du moraliste religieux, quand il se
ralise, est plus beau, plus consolant et plus radical. Mais en mme
temps il est difficile de ne pas reconnatre que celui de la science
conomique ne soit plus facile et plus sr.

Dans quelques lignes qui valent mieux que beaucoup de gros volumes,
J.-B. Say a dj fait observer que pour faire cesser le dsordre
introduit par l'hypocrisie dans une famille honorable, il y avait
deux moyens: _corriger Tartuffe_ ou _dniaiser Orgon_. Molire, ce
grand peintre du coeur humain, parat avoir constamment eu en vue le
second procd, comme le plus efficace.

Il en est ainsi sur le thtre du monde.

Dites-moi ce que fit Csar, et je vous dirai ce qu'taient les
Romains de son temps.

Dites-moi ce qu'accomplit la diplomatie moderne, et je vous dirai
l'tat moral des nations.

Nous ne payerions pas prs de deux milliards d'impts, si nous ne
donnions mission de les voter  ceux qui les mangent.

Nous n'aurions pas toutes les difficults et toutes les charges de la
question africaine, si nous tions bien convaincus que _deux et deux
font quatre_ en conomie politique comme en arithmtique.

M. Guizot n'aurait pas eu occasion de dire: _La France est assez
riche pour payer sa gloire_, si la France ne s'tait jamais prise de
la fausse gloire.

Le mme homme d'tat n'aurait jamais dit: _La libert est assez
prcieuse pour que la France ne la marchande pas_, si la France
comprenait bien que _lourd budget_ et _libert_ sont incompatibles.

Ce ne sont pas, comme on croit, les monopoleurs, mais les monopols
qui maintiennent les monopoles.

Et, en matire d'lections, ce n'est pas parce qu'il y a des
corrupteurs qu'il y a des corruptibles, c'est le contraire; et la
preuve, c'est que les corruptibles payent tous les frais de la
corruption. Ne serait-ce point  eux  la faire cesser?

Que la morale religieuse touche donc le coeur, si elle le peut,
des Tartuffes, des Csars, des colonistes, des sincuristes, des
monopolistes, etc. La tche de l'conomie politique est d'clairer
leurs dupes.

De ces deux procds, quel est celui qui travaille le plus
efficacement au progrs social? Faut-il le dire? Je crois que c'est
le second. Je crains que l'humanit ne puisse chapper  la ncessit
d'apprendre d'abord la _morale dfensive_.

J'ai beau regarder, lire, observer, interroger, je ne vois aucun
abus, s'exerant sur une chelle un peu vaste, qui ait pri par la
volontaire renonciation de ceux qui en profitent.

J'en vois beaucoup, au contraire, qui cdent  la virile rsistance
de ceux qui en souffrent.

Dcrire les consquences des abus, c'est donc le moyen le plus
efficace de les dtruire.--Et combien cela est vrai, surtout quand
il s'agit d'abus qui, comme le rgime restrictif, tout en infligeant
des maux rels aux masses, ne renferment, pour ceux qui croient en
profiter, qu'illusion et dception!

Aprs cela, ce genre de moralisation ralisera-t-il  lui seul
toute la perfection sociale que la nature sympathique de l'me
humaine et de ses plus nobles facults fait esprer et prvoir? Je
suis loin de le prtendre. Admettons la complte diffusion de la
_morale dfensive_, qui n'est aprs tout que la connaissance des
intrts bien entendus toujours d'accord avec l'utilit gnrale
et la justice. Cette socit, quoique certainement bien ordonne,
pourrait tre fort peu attrayante, o il n'y aurait plus de fripons,
uniquement parce qu'il n'y aurait plus de dupes; o le vice, toujours
_latent_ et pour ainsi dire engourdi par famine, n'aurait besoin
que de quelque aliment pour revivre; o la prudence de chacun
serait commande par la vigilance de tous, et o la rforme enfin,
rgularisant les actes extrieurs, mais s'arrtant  l'piderme,
n'aurait pas pntr jusqu'au fond des consciences. Une telle socit
nous apparat quelquefois sous la figure d'un de ces hommes exacts,
rigoureux, justes, prts  repousser la plus lgre usurpation de
leurs droits, habiles  ne se laisser entamer d'aucun ct. Vous
l'estimez; vous l'admirez peut-tre; vous en feriez votre dput,
vous n'en feriez pas votre ami.

Que les _deux morales_, au lieu de s'entre-dcrier, travaillent
donc de concert, attaquant le vice par les deux ples. Pendant que
les conomistes font leur oeuvre, dessillent les yeux des Orgons,
dracinent les prjugs, excitent de justes et ncessaires dfiances,
tudient et exposent la vraie nature des choses et des actions, que
le moraliste religieux accomplisse de son ct ses travaux plus
attrayants mais plus difficiles. Qu'il attaque l'iniquit corps 
corps; qu'il la poursuive dans les fibres les plus dlies du coeur;
qu'il peigne les charmes de la bienfaisance, de l'abngation, du
dvouement; qu'il ouvre la source des vertus l o nous ne pouvons
que tarir la source des vices, c'est sa tche, elle est noble et
belle. Mais pourquoi contesterait-il l'utilit de celle qui nous est
dvolue?

Dans une socit qui, sans tre intimement vertueuse, serait
nanmoins bien ordonne par l'action de la _morale conomique_ (qui
est la connaissance de l'_conomie_ du corps social), les chances du
progrs ne s'ouvriraient-elles pas devant la morale religieuse?

L'habitude, a-t-on dit, est une seconde nature.

Un pays o, de longue main, chacun serait dshabitu de l'injustice
par la seule rsistance d'un public clair, pourrait tre triste
encore. Mais il serait, ce me semble, bien prpar  recevoir un
enseignement plus lev et plus pur. C'est un grand acheminement
vers le bien que d'tre dsaccoutum du mal. Les hommes ne peuvent
rester stationnaires. Dtourns du chemin du vice, alors qu'il
ne conduirait plus qu' l'infamie, ils sentiraient d'autant plus
l'attrait de la vertu.

La socit doit peut-tre passer par ce prosaque tat, o les hommes
pratiqueront la vertu par calcul, pour de l s'lever  cette rgion
plus potique, o elle n'aura plus besoin de ce mobile.




III.--LES DEUX HACHES.

PTITION DE JACQUES BONHOMME, CHARPENTIER,  M. CUNIN-GRIDAINE,
MINISTRE DU COMMERCE.


MONSIEUR LE FABRICANT-MINISTRE,

Je suis charpentier, comme fut Jsus; je manie la hache et
l'herminette pour vous servir.

Or, hachant et bchant, depuis l'aube jusqu' la nuit faite, sur les
terres de notre seigneur le roi, il m'est tomb dans l'ide que mon
travail tait _national_ autant que le vtre.

Et ds lors, je ne vois pas pourquoi la Protection ne visiterait pas
mon chantier, comme votre atelier.

Car enfin, si vous faites des draps, je fais des toits. Tous deux,
par des moyens divers, nous abritons nos clients du froid et de la
pluie.

Cependant, je cours aprs la pratique, et la pratique court aprs
vous. Vous l'y avez bien su forcer en l'empchant de se pourvoir
ailleurs, tandis que la mienne s'adresse  qui bon lui semble.

Quoi d'tonnant? M. Cunin, ministre, s'est rappel M. Cunin,
tisserand; c'est bien naturel. Mais, hlas! mon humble mtier n'a pas
donn un ministre  la France, quoiqu'il ait donn un Dieu au monde.

Et ce Dieu, dans le code immortel qu'il lgua aux hommes, n'a pas
gliss le plus petit mot dont les charpentiers se puissent autoriser
pour s'enrichir, comme vous faites, aux dpens d'autrui.

Aussi, voyez ma position. Je gagne trente sous par jour, quand il
n'est pas dimanche ou jour chm. Si je me prsente  vous en mme
temps qu'un charpentier flamand, pour un sou de rabais vous lui
accordez la prfrence.

Mais me veux-je vtir? si un tisserand belge met son drap  ct du
vtre, vous le chassez, lui et son drap, hors du pays.

En sorte que, forcment conduit  votre boutique, qui est la
plus chre, mes pauvres trente sous n'en valent, en ralit, que
vingt-huit.

Que dis-je? ils n'en valent pas vingt-six! car, au lieu d'expulser
le tisserand belge _ vos frais_ (ce serait bien le moins), vous me
faites payer les gens que, dans votre intrt, vous mettez  ses
trousses.

Et comme un grand nombre de vos co-lgislateurs, avec qui vous vous
entendez  merveille, me prennent chacun un sou ou deux, sous couleur
de protger qui le fer, qui la houille, celui-ci l'huile et celui-l
le bl, il se trouve, tout compte fait, que je ne sauve pas quinze
sous, sur les trente, du pillage.

Vous me direz sans doute que ces petits sous, qui passent ainsi, sans
compensation, de ma poche dans la vtre, font vivre du monde autour
de votre chteau, vous mettant  mme de mener grand train.-- quoi
je vous ferai observer que, si vous me les laissiez, ils feraient
vivre du monde autour de moi.

Quoi qu'il en soit, monsieur le ministre-fabricant, sachant que je
serais mal reu, je ne viens pas vous sommer, comme j'en aurais bien
le droit, de renoncer  la _restriction_ que vous imposez  votre
clientle; j'aime mieux suivre la pente commune et rclamer, moi
aussi, un petit brin de _protection_.

Ici vous m'opposerez une difficult: L'ami, me direz-vous, je
voudrais bien te protger, toi et tes pareils; mais comment confrer
des faveurs douanires au travail des charpentiers? Faut-il prohiber
l'entre des maisons par terre et par mer?

Cela serait passablement drisoire; mais,  force d'y rver, j'ai
dcouvert un autre moyen de favoriser les enfants de Saint-Joseph;
et vous l'accueillerez d'autant plus volontiers, je l'espre, qu'il
ne diffre en rien de celui qui constitue le privilge que vous vous
votez chaque anne  vous-mme.

Ce moyen merveilleux, c'est d'interdire en France l'usage des haches
aiguises.

Je dis que cette _restriction_ ne serait ni plus illogique ni plus
arbitraire que celle  laquelle vous nous soumettez  l'occasion de
votre drap.

Pourquoi chassez-vous les Belges? Parce qu'ils vendent  meilleur
march que vous. Et pourquoi vendent-ils  meilleur march que
vous? Parce qu'ils ont sur vous, comme tisserands, une supriorit
quelconque.

Entre vous et un Belge il y a donc tout juste la diffrence d'une
hache obtuse  une hache affile.

Et vous me forcez, moi charpentier, de vous acheter le produit de la
hache obtuse!

Considrez la France comme un ouvrier qui veut, par son travail, se
procurer toutes choses, et entre autres du drap.

Pour cela il y a deux moyens:

Le premier, c'est de filer et de tisser la laine;

Le second, c'est de fabriquer, par exemple, des pendules, des papiers
peints ou des vins, et de les livrer aux Belges contre du drap.

Celui de ces deux procds qui donne le meilleur rsultat peut tre
reprsent par la hache affile, l'autre par la hache obtuse.

Vous ne niez pas qu'actuellement, en France, on obtient _avec plus
de peine_ une pice d'toffe d'un mtier  tisser (c'est la hache
obtuse) que d'un plant de vigne (c'est la hache affile). Vous
le niez si peu, que c'est justement par la considration de cet
_excdant de peine_ (en quoi vous faites consister la richesse) que
vous recommandez, bien plus que vous _imposez_ la plus mauvaise des
deux haches.

Eh bien! soyez consquent, soyez impartial, si vous ne voulez tre
juste, et traitez les pauvres charpentiers comme vous vous traitez
vous-mme.

Faites une loi qui porte:

_Nul ne pourra se servir que de poutres et solives produits de
haches obtuses._

 l'instant voici ce qui va arriver.

L o nous donnons cent coups de hache, nous en donnerons trois
cents. Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel
puissant encouragement pour le travail! Apprentis, compagnons et
matres, nous n'y pourrons plus suffire. Nous serons recherchs,
partant bien pays. Qui voudra jouir d'un toit sera bien oblig d'en
passer par nos exigences, comme qui veut avoir du drap est oblig de
se soumettre aux vtres.

Et que ces thoriciens du _libre change_ osent jamais rvoquer en
doute l'utilit de la mesure, nous saurons bien o chercher une
rfutation victorieuse. Votre enqute de 1834 est l. Nous les
battrons avec, car vous y avez admirablement plaid la cause des
prohibitions et des haches mousses, ce qui est tout un.




IV.--CONSEIL INFRIEUR DU TRAVAIL.


Quoi! vous avez le front de demander pour tout citoyen le droit de
vendre, acheter, troquer, changer, rendre et recevoir service pour
service et juger pour lui-mme  la seule condition de ne pas blesser
l'honntet et de satisfaire le trsor public? Vous voulez donc ravir
aux ouvriers le travail, le salaire et le pain?

Voil ce qu'on nous dit. Je sais qu'en penser; mais j'ai voulu savoir
ce qu'en pensent les ouvriers eux-mmes.

J'avais sous la main un excellent instrument d'enqute.

Ce n'taient point ces _conseils suprieurs de l'industrie_, o de
gros propritaires qui se disent laboureurs, de puissants armateurs
qui se croient marins, et de riches actionnaires qui se prtendent
travailleurs, font de cette philanthropie que l'on sait.

Non; c'taient des ouvriers pour tout de bon, des ouvriers
_srieux_, comme on dit aujourd'hui, menuisiers, charpentiers,
maons, tailleurs, cordonniers, teinturiers, forgerons, aubergistes,
piciers, etc., etc., qui, dans mon village, ont fond une _socit
de secours mutuels_.

Je la transformai, de mon autorit prive, en _conseil infrieur du
travail_, et j'en obtins une enqute qui en vaut bien une autre,
quoiqu'elle ne soit pas bourre de chiffres et enfle aux proportions
d'un _in-quarto_ imprim aux frais de l'tat.

Il s'agissait d'interroger ces braves gens sur la manire dont
ils sont, ou se croient affects par le rgime protecteur. Le
prsident me fit bien observer que c'tait enfreindre quelque peu
les conditions d'existence de l'_association_. Car, en France, sur
cette terre de libert, les gens qui s'_associent_ renoncent 
s'entretenir de _politique_, c'est--dire de leurs communs intrts.
Cependant, aprs beaucoup d'hsitation, il mit la question  l'ordre
du jour.

On divisa l'assemble en autant de commissions qu'elle prsentait de
groupes formant des corps de mtiers. On dlivra  chacune un tableau
qu'elle devait remplir aprs quinze jours de discussions.

Au jour marqu, le vnrable prsident prit place au fauteuil (style
officiel, car c'tait une chaise), et trouva sur le bureau (encore
style officiel, car c'tait une table en bois de peuplier) une
quinzaine de rapports, dont il donna successivement lecture.

Le premier qui se prsenta fut celui des _tailleurs_. Le voici aussi
exact que s'il tait autographi.


EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES TAILLEURS.

          Inconvnients.                                   | Avantages.
                                                           |
  1 _ cause du rgime protecteur_, nous payons plus      |
  cher le pain, la viande, le sucre, le bois, le fil, les  | _Nant[40]._
  aiguilles, etc., ce qui quivaut pour nous  une         |
  diminution considrable de salaire;                      |
                                                           |
  2 _ cause du rgime protecteur_, nos clients aussi     |
  payent plus cher toutes choses, ce qui fait qu'il leur   |
  reste moins  dpenser en vtements, d'o il suit que    |
  nous avons moins de travail, partant moins de profits;   |
                                                           |
  3 _ cause du rgime protecteur_, les toffes sont      |
  chres, on fait durer plus longtemps les habits ou l'on  |
  s'en passe. C'est encore une diminution d'ouvrage qui    |
  nous force  offrir nos services au rabais.              |

[Note 40: Nous avons eu beau prendre nos mesures, il nous a t
impossible d'apercevoir un ct quelconque par lequel le rgime
protecteur ft avantageux  notre commerce.]

Voici un autre tableau:

EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES FORGERONS.

          Inconvnients.                                   | Avantages.
                                                           |
  1 Le rgime protecteur nous frappe d'une taxe, qui      |
  ne va pas au Trsor, chaque fois que nous mangeons,      |
  buvons, nous chauffons et nous habillons;                |
                                                           |
  2 Il frappe d'une taxe semblable tous nos concitoyens   |
  qui ne sont pas forgerons; et, tant moins riches        | _Nant._
  d'autant, la plupart d'entre eux font des clous de bois  |
  et des loquets de ficelle, ce qui nous prive de travail; |
                                                           |
  3 Il tient le fer  si haut prix qu'on ne l'emploie dans|
  le pays ni aux charrues, ni aux grilles, ni aux balcons, |
  et notre mtier, qui pourrait fournir du travail  tant  |
  de gens qui en manquent, nous en laisse manquer         |
  nous-mmes;                                              |
                                                           |
  4 Ce que le fisc manque de recouvrer  l'occasion des   |
  marchandises _qui n'entrent pas_, est pris sur notre sol |
  et sur nos lettres.                                      |

Tous les autres tableaux, que j'pargne au lecteur, chantaient le
mme refrain. Jardiniers, charpentiers, cordonniers, sabotiers,
bateliers, meuniers, tous exhalaient les mmes dolances.

Je dplorai qu'il n'y et pas de laboureurs dans notre association.
Leur rapport et t assurment fort instructif.

Mais, hlas! dans notre pays des Landes, les pauvres laboureurs,
tout _protgs_ qu'ils sont, n'ont pas le sou, et, aprs y avoir mis
leurs bestiaux, ils ne peuvent entrer eux-mmes dans des _socits
de secours mutuels_. Les prtendues faveurs de la protection ne les
empchent pas d'tre les _parias_ de notre ordre social. Que dirai-je
des vignerons?

Ce que je remarquai surtout, c'est le bon sens avec lequel nos
villageois avaient aperu non-seulement le mal direct que leur fait
le rgime protecteur, mais aussi le mal indirect qui, frappant leur
clientle, retombe par ricochet sur eux.

C'est ce que ne paraissent pas comprendre, me dis-je, les conomistes
du _Moniteur industriel_.

Et peut-tre les hommes, dont un peu de protection fascine les yeux,
notamment les agriculteurs, y renonceraient-ils volontiers, s'ils
apercevaient, ce ct de la question.

Ils se diraient peut-tre: Mieux vaut se soutenir par soi-mme, au
milieu d'une clientle aise, que d'tre _protg_ au milieu d'une
clientle appauvrie.

Car vouloir enrichir tour  tour chaque industrie, en faisant
successivement le vide autour d'elles, c'est un effort aussi vain que
d'entreprendre de sauter par-dessus son ombre.




V.--CHERT, BON MARCH[41].

[Note 41: Ce chapitre est la reproduction d'un article du
_Libre-change_, n du 25 juillet 1847.

  (_Note de l'diteur._)]


Je crois devoir soumettre aux lecteurs quelques remarques, hlas!
thoriques, sur les illusions qui naissent des mots _chert_,
_bon march_. Au premier coup d'oeil on sera dispos, je le sais,
 trouver ces remarques un peu subtiles; mais, subtiles ou non,
la question est de savoir si elles sont vraies. Or, je les crois
parfaitement vraies et surtout trs-propres  faire rflchir les
hommes, en grand nombre, qui ont une foi sincre en l'efficacit du
rgime protecteur.

Partisans de la libert, dfenseurs de la restriction, nous
sommes tous rduits  nous servir de ces expressions _chert_,
_bon march_. Les premiers se dclarent pour le _bon march_,
ayant en vue l'intrt du consommateur; les seconds se prononcent
pour la _chert_, se proccupant surtout du producteur. D'autres
interviennent disant: _Producteur et consommateur ne font qu'un_; ce
qui laisse parfaitement indcise la question de savoir si la loi doit
poursuivre le bon march ou la chert.

Au milieu de ce conflit, il semble qu'il n'y a, pour la loi, qu'un
parti  prendre, c'est de laisser les prix s'tablir naturellement.
Mais alors on rencontre les ennemis acharns du _laissez faire_.
Ils veulent absolument que la loi agisse, mme sans savoir dans
quel sens elle doit agir. Cependant ce serait  celui qui veut
faire servir la loi  provoquer une chert artificielle ou un bon
march hors de nature,  exposer et faire prvaloir le motif de sa
prfrence. L'_onus probandi_ lui incombe exclusivement. D'o il suit
que la libert est toujours cense bonne jusqu' preuve contraire,
car laisser les prix s'tablir naturellement, c'est la libert.

Mais les rles sont changs. Les partisans de la chert ont fait
triompher leur systme, et c'est aux dfenseurs des prix naturels
 prouver la bont du leur. De part et d'autre on argumente avec
deux mots. Il est donc bien essentiel de savoir ce que ces deux mots
contiennent.

Disons d'abord qu'il s'est produit une srie de faits propres 
dconcerter les champions des deux camps.

Pour engendrer la _chert_, les restrictionistes ont obtenu des
droits protecteurs, et un bon march, pour eux inexplicable, est venu
tromper leurs esprances.

Pour arriver au bon march, les libres changistes ont quelquefois
fait prvaloir la libert, et,  leur grand tonnement, c'est
l'lvation des prix qui s'en est suivie.

Exemple: En France, pour favoriser l'agriculture, on a frapp la
laine trangre d'un droit de 22 p. 100, et il est arriv que la
laine nationale s'est vendue  plus vil prix aprs la mesure qu'avant.

En Angleterre, pour soulager le consommateur, on a dgrev et
finalement affranchi la laine trangre, et il est advenu que celle
du pays s'est vendue plus cher que jamais.

Et ce n'est pas l un fait isol, car le prix de la laine n'a pas
une nature qui lui soit propre et le drobe  la loi gnrale qui
gouverne les prix. Ce mme fait s'est reproduit dans toutes les
circonstances analogues. Contre toute attente, la protection a amen
plutt la baisse, la concurrence plutt la hausse des produits.

Alors la confusion dans le dbat a t  son comble, les
protectionistes disant  leurs adversaires: Ce bon march que vous
nous vantez tant, c'est notre systme qui le ralise. Et ceux-ci
rpondant: Cette chert que vous trouviez si utile, c'est la libert
qui la provoque[42].

[Note 42: Rcemment, M. Duchtel, qui jadis demandait la libert en
vue des bas prix, a dit  la Chambre: Il ne me serait pas difficile
de prouver que la protection amne le bon march.]

Ne serait-ce pas plaisant de voir ainsi le _bon march_ devenir le
mot d'ordre  la rue Hauteville, et la _chert_  la rue Choiseul?

videmment, il y a en tout ceci une mprise, une illusion qu'il faut
dtruire. C'est ce que je vais essayer de faire.

Supposons deux nations isoles, chacune compose d'un million
d'habitants. Admettons que, toutes choses gales d'ailleurs, il y
ait chez l'une juste une fois plus de toutes sortes de choses que
chez l'autre, le double de bl, de viande, de fer, de meubles, de
combustible, de livres, de vtements, etc.

On conviendra que la premire sera le double plus riche.

Cependant il n'y a aucune raison pour affirmer que les _prix absolus_
diffreront chez ces deux peuples. Peut-tre mme seront-ils plus
levs chez le plus riche. Il se peut qu'aux tats-Unis tout soit
nominalement _plus cher_ qu'en Pologne, et que les hommes y soient
nanmoins mieux pourvus de toutes choses; par o l'on voit que ce
n'est pas le prix absolu des produits, mais leur abondance, qui
fait la richesse. Lors donc qu'on veut juger comparativement la
restriction et la libert, il ne faut pas se demander laquelle des
deux engendre le bon march ou la chert, mais laquelle des deux
amne l'abondance ou la disette.

Car, remarquez ceci: les produits s'changeant les uns contre les
autres, une raret relative de tout et une abondance relative de tout
laissent exactement au mme point le prix absolu des choses, mais non
la condition des hommes.

Pntrons un peu plus avant dans le sujet.

Quand on a vu les aggravations et les diminutions de droits produire
des effets si opposs  ceux qu'on en attendait, la dprciation
suivre souvent la taxe et le renchrissement accompagner quelquefois
la franchise, il a bien fallu que l'conomie politique chercht
l'explication d'un phnomne qui bouleversait les ides reues; car,
on a beau dire, la science, si elle est digne de ce nom, n'est que la
fidle exposition et la juste explication des faits.

Or, celui que nous signalons ici s'explique fort bien par une
circonstance qu'il ne faut jamais perdre de vue.

C'est que la chert a _deux causes_, et non une.

Il en est de mme du bon march[43].

[Note 43: L'auteur, dans le discours qu'il pronona, le 29 septembre
1846,  la salle Montesquieu, a, par une image saisissante, prsent
une dmonstration de la mme vrit. V. ce discours au tome II.

  (_Note de l'diteur._)]

C'est un des points les mieux acquis  l'conomie politique, que
le prix est dtermin par l'tat de l'Offre compar  celui de la
Demande.

Il y a donc deux termes qui affectent le prix: l'Offre et la Demande.
Ces termes sont essentiellement variables. Ils peuvent se combiner
dans le mme sens, en sens oppos et dans des proportions infinies.
De l des combinaisons de prix inpuisables.

Le prix hausse, soit parce que l'Offre diminue, soit parce que la
Demande augmente.

Il baisse, soit que l'Offre augmente ou que la Demande diminue.

De l deux natures de chert et deux natures de bon march;

Il y a la _chert_ de mauvaise nature, c'est celle qui provient de
la diminution de l'Offre; car celle-l implique _raret_, implique
_privation_ (telle est celle qui s'est fait ressentir cette anne sur
le bl): il y a la _chert_ de bonne nature, c'est celle qui rsulte
d'un accroissement de demande; car celle-ci suppose le dveloppement
de la richesse gnrale.

De mme, il y a un _bon march_ dsirable, c'est celui qui a sa
source dans l'abondance; et un _bon march_ funeste, celui qui a pour
cause l'abandon de la demande, la ruine de la clientle.

Maintenant, veuillez remarquer ceci: la restriction tend  provoquer
 la fois et celle de ces deux cherts et celui de ces deux bons
marchs qui sont de mauvaise nature: la mauvaise chert, en ce
qu'elle diminue l'Offre, c'est mme son but avou, et le mauvais bon
march, en ce qu'elle diminue aussi la Demande, puisqu'elle donne une
fausse direction aux capitaux et au travail, et accable la clientle
de taxes et d'entraves.

En sorte que, _quant au prix_, ces deux tendances se neutralisent; et
voil pourquoi, ce systme, restreignant la Demande en mme temps que
l'Offre, ne ralise pas mme, en dfinitive, cette chert qui est son
objet.

Mais, relativement  la condition du peuple, elles ne se neutralisent
pas; elles concourent au contraire  l'empirer.

L'effet de la libert est justement oppos. Dans son rsultat
gnral, il se peut qu'elle ne ralise pas non plus le bon march
qu'elle promettait; car elle a aussi deux tendances, l'une vers le
bon march dsirable par l'extension de l'Offre ou l'abondance,
l'autre vers la chert apprciable par le dveloppement de la Demande
ou de la richesse gnrale. Ces deux tendances se neutralisent en
ce qui concerne les _prix absolus_; mais elles concourent en ce qui
touche l'amlioration du sort des hommes.

En un mot, sous le rgime restrictif, et en tant qu'il agit, les
hommes reculent vers un tat de choses o tout s'affaiblit, Offre et
Demande; sous le rgime de la libert, ils progressent vers un tat
de choses o elles se dveloppent d'un pas gal, sans que le prix
absolu des choses doive tre ncessairement affect. Ce prix n'est
pas un bon criterium de la richesse. Il peut fort bien rester le
mme, soit que la socit tombe dans la misre la plus abjecte, soit
qu'elle s'avance vers une grande prosprit.

Qu'il nous soit permis de faire en peu de mots l'application de cette
doctrine.

Un cultivateur du Midi croit tenir le Prou parce qu'il est protg
par des droits contre la rivalit extrieure. Il est pauvre comme
Job, n'importe; il n'en suppose pas moins que la protection
l'enrichira tt ou tard. Dans ces circonstances, si on lui pose,
comme le fait le comit Odier, la question en ces termes:

Voulez-vous, oui ou non, tre assujetti  la concurrence trangre?
son premier mouvement est de rpondre: _Non._--Et le comit Odier
donne firement un grand clat  cette rponse.

Cependant il faut aller un peu plus au fond des choses. Sans doute,
la concurrence trangre, et mme la concurrence en gnral, est
toujours importune; et si une profession pouvait s'en affranchir
seule, elle ferait pendant quelque temps de bonnes affaires.

Mais la protection n'est pas une faveur isole, c'est un systme.
Si elle tend  produire, au profit de ce cultivateur, la raret du
bl et de la viande, elle tend aussi  produire, au profit d'autres
industriels, la raret du fer, du drap, du combustible, des outils,
etc., soit la raret en toutes choses.

Or, si la raret du bl agit dans le sens de son enchrissement, par
la diminution de l'Offre, la raret de tous les autres objets contre
lesquels le bl s'change agit dans le sens de la dprciation du
bl par la diminution de la Demande; en sorte qu'il n'est nullement
certain qu'en dfinitive le bl soit d'un centime plus cher que sous
le rgime de la libert. Il n'y a de certain que ceci: que, comme il
y a moins de toutes choses dans le pays, chacun doit tre moins bien
pourvu de toutes choses.

Le cultivateur devrait bien se demander s'il ne vaudrait pas mieux
pour lui qu'il entrt du dehors un peu de bl et de btail, mais que,
d'un autre ct, il ft entour d'une population aise, habile 
consommer et  payer toutes sortes de produits agricoles.

Il y a tel dpartement o les hommes sont couverts de haillons,
habitent des masures, se nourrissent de chtaignes. Comment
voulez-vous que l'agriculture y soit florissante? Que faire
produire  la terre avec l'espoir fond d'une juste rmunration?
De la viande? On n'en mange pas. Du lait? On ne boit que l'eau des
fontaines. Du beurre? C'est du luxe. De la laine? On s'en passe
le plus possible. Pense-t-on que tous les objets de consommation
puissent tre ainsi dlaisss par les masses, sans que cet abandon
agisse sur les prix dans le sens de la baisse, en mme temps que la
protection agit dans le sens de la hausse?

Ce que nous disons, d'un cultivateur, nous pouvons le dire d'un
manufacturier. Les fabricants de draps assurent que la concurrence
extrieure avilira les prix par l'accroissement de l'Offre. Soit;
mais ces prix ne se relveront-ils pas par l'accroissement de
la Demande? La consommation du drap est-elle une quantit fixe,
invariable? Chacun en est-il aussi bien pourvu qu'il pourrait et
devrait l'tre? et si la richesse gnrale se dveloppait par
l'abolition de toutes ces taxes et de toutes ces entraves, le premier
usage qu'en ferait la population ne serait-il pas de se mieux vtir?

La question, l'ternelle question, n'est donc pas de savoir si la
protection favorise telle ou telle branche spciale d'industrie, mais
si, tout compens, tout calcul fait, la restriction est, _par sa
nature_, plus productive que la libert.

Or, personne n'ose le soutenir. C'est mme ce qui explique cet aveu
qu'on nous fait sans cesse: Vous avez raison en principe.

S'il en est ainsi, si la restriction ne fait du bien  chaque
industrie spciale qu'en faisant un plus grand mal  la richesse
gnrale, comprenons donc que le prix lui-mme,  ne considrer
que lui, exprime un rapport entre chaque industrie spciale et
l'industrie gnrale, entre l'Offre et la Demande, et que, d'aprs
ces prmisses, ce _prix rmunrateur_, objet de la protection, est
plus contrari que favoris par elle[44].

[Note 44: Dans le _Libre-change_ du 1er aot 1847, l'auteur donna
sur ce sujet une explication que nous jugeons utile de reproduire ici.

  (_Note de l'diteur._)]


Complment.

Sous ce titre, _chert_, _bon march_, nous avons publi un article
qui nous a valu les deux lettres suivantes. Nous les faisons suivre
de la rponse.

     MONSIEUR LE RDACTEUR,

     Vous bouleversez toutes mes ides. Je faisais de la propagande
     au profit du libre-change et trouvais si commode de mettre
     en avant le _bon march_! J'allais partout disant: Avec
     la libert, le pain, la viande, le drap, le linge, le fer,
     le combustible, vont baisser de prix. Cela dplaisait 
     ceux qui en vendent, mais faisait plaisir  ceux qui en
     achtent. Aujourd'hui vous mettez en doute que le rsultat
     du libre-change soit le _bon march_. Mais alors  quoi
     servira-t-il? Que gagnera le peuple, si la concurrence
     trangre, qui peut le froisser dans ses ventes, ne le favorise
     pas dans ses achats?


     MONSIEUR LE LIBRE-CHANGISTE,

     Permettez-nous de vous dire que vous n'avez lu qu' demi
     l'article qui a provoqu votre lettre. Nous avons dit que
     le libre-change agissait exactement comme les routes, les
     canaux, les chemins de fer, comme tout ce qui facilite les
     communications, comme tout ce qui dtruit des obstacles. Sa
     premire tendance est d'augmenter l'abondance de l'article
     affranchi, et par consquent d'en baisser le prix. Mais en
     augmentant en mme temps l'abondance de toutes les choses contre
     lesquelles cet article s'change, il en accrot la _demande_,
     et le prix se relve par cet autre ct. Vous nous demandez ce
     que gagnera le peuple? Supposez qu'il a une balance  plusieurs
     plateaux, dans chacun desquels il a, pour son usage, une
     certaine quantit des objets que vous avez numrs. Si l'on
     ajoute un peu de bl dans un plateau, il tendra  s'abaisser;
     mais si l'on ajoute un peu de drap, un peu de fer, un peu de
     combustible aux autres bassins, l'quilibre sera maintenu.  ne
     regarder que le flau, il n'y aura rien de chang.  regarder le
     peuple, on le verra mieux nourri, mieux vtu et mieux chauff.


     MONSIEUR LE RDACTEUR,

     Je suis fabricant de drap et protectioniste. J'avoue que votre
     article sur la _chert_ et le _bon march_ me fait rflchir. Il
     y a l quelque chose de spcieux qui n'aurait besoin que d'tre
     bien tabli pour oprer une conversion.


     MONSIEUR LE PROTECTIONISTE,

     Nous disons que vos mesures restrictives ont pour but une chose
     inique, la _chert artificielle_. Mais nous ne disons pas
     qu'elles ralisent toujours l'espoir de ceux qui les provoquent.
     Il est certain qu'elles infligent au consommateur tout le mal de
     la chert. Il n'est pas certain qu'elles en confrent le profit
     au producteur. Pourquoi? parce que si elles diminuent l'_offre_,
     elles diminuent aussi la _demande_.

     Cela prouve qu'il y a dans l'arrangement conomique de ce monde
     une force morale, _vis medicatrix_, qui fait qu' la longue
     l'ambition injuste vient s'aheurter  une dception.

     Veuillez remarquer, monsieur, qu'un des lments de la
     prosprit de chaque industrie particulire, c'est la richesse
     gnrale. Le _prix_ d'une maison est non-seulement en raison
     de ce qu'elle a cot, mais encore en raison du nombre et de
     la fortune des locataires. Deux maisons exactement semblables
     ont-elles ncessairement le mme _prix_? Non certes, si l'une
     est situe  Paris et l'autre en Basse-Bretagne. Ne parlons
     jamais de prix sans tenir compte des _milieux_, et sachons bien
     qu'il n'y a pas de tentative plus vaine que celle de vouloir
     fonder la prosprit des fractions sur la ruine du tout. C'est
     pourtant l la prtention du rgime restrictif.

     La concurrence a toujours t et sera toujours importune  ceux
     qui la subissent. Aussi voit-on, en tous temps et en tous lieux,
     les hommes faire effort pour s'en dbarrasser. Nous connaissons
     (et vous aussi peut-tre) un conseil municipal o les marchands
     rsidents font aux marchands forains une guerre acharne. Leurs
     projectiles sont des droits d'octroi, de plaage, d'talage, de
     page, etc., etc.

     Or, considrez ce qui serait advenu de Paris, par exemple, si
     cette guerre s'y tait faite avec succs.

     Supposez que le premier cordonnier qui s'y est tabli et russi
      vincer tous les autres; que le premier tailleur, le premier
     maon, le premier imprimeur, le premier horloger, le premier
     coiffeur, le premier mdecin, le premier boulanger, eussent t
     aussi heureux. Paris serait encore aujourd'hui un village de
     12  1,500 habitants.--Il n'en a pas t ainsi. Chacun (sauf
     ceux que vous loignez encore) est venu exploiter ce march, et
     c'est justement ce qui l'a agrandi. Ce n'a t qu'une longue
     suite de froissements pour les ennemis de la concurrence; et de
     froissements en froissements, Paris est devenu une ville d'un
     million d'habitants. La richesse gnrale y a gagn, sans doute;
     mais la richesse particulire des cordonniers et des tailleurs
     y a-t-elle perdu? Pour vous, voil la question.  mesure que
     les concurrents arrivaient, vous auriez dit: le prix des bottes
     va baisser. Et en a-t-il t ainsi? Non; car si l'_offre_ a
     augment, la _demande_ a augment aussi.

     Il en sera ainsi du drap, monsieur; laissez-le entrer. Vous
     aurez plus de concurrents, c'est vrai; mais aussi vous aurez
     plus de clientle, et surtout une clientle plus riche. H
     quoi! n'y avez-vous jamais song en voyant les neuf diximes
     de vos compatriotes privs pendant l'hiver de ce drap que vous
     fabriquez si bien?

     C'est une leon bien longue  apprendre que celle-ci:
     Voulez-vous prosprer? laissez prosprer votre clientle.

     Mais quand elle sera sue, chacun cherchera son bien dans le
     bien gnral. Alors, les jalousies d'individu  individu, de
     ville  ville, de province  province, de nation  nation, ne
     troubleront plus le monde.




VI.--AUX ARTISANS ET AUX OUVRIERS[45].

[Note 45: Ce chapitre est tir du _Courrier franais_ (n du 18
septembre 1846), dont les colonnes furent ouvertes  l'auteur pour
repousser les attaques de l'_Atelier_. Ce ne fut que deux mois plus
tard que parut la feuille du _Libre-change_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Plusieurs journaux m'ont attaqu devant vous. Ne voudrez-vous pas
lire ma dfense?

Je ne suis pas dfiant. Quand un homme crit ou parle, je crois qu'il
pense ce qu'il dit.

Pourtant, j'ai beau lire et relire les journaux auxquels je rponds,
il me semble y dcouvrir de tristes tendances.

De quoi s'agissait-il? de rechercher ce qui vous est le plus
favorable, la restriction ou la libert.

Je crois que c'est la libert,--ils croient que c'est la
restriction;-- chacun de prouver sa thse.

tait-il ncessaire d'insinuer que nous sommes les agents de
l'Angleterre, du Midi, du Gouvernement?

Voyez combien la rcrimination, sur ce terrain, nous serait facile.

Nous sommes, disent-ils, agents des Anglais, parce que quelques-uns
d'entre nous se sont servis des mots _meeting_, _free-trader_!

Et ne se servent-ils pas des mots _drawback_, _budget_?

Nous imitons Cobden et la dmocratie anglaise!

Et eux, ne parodient-ils pas Bentinck et l'aristocratie britannique?

Nous empruntons  la perfide Albion la doctrine de la libert!

Et eux, ne lui empruntent-ils pas les arguties de la protection?

Nous suivons l'impulsion de Bordeaux et du Midi!

Et eux, ne servent-ils pas la cupidit de Lille et du Nord?

Nous favorisons les secrets desseins du ministre, qui veut dtourner
l'attention de sa politique!

Et eux, ne favorisent-ils pas les vues de la liste civile, qui gagne,
par le rgime protecteur, plus que qui que ce soit au monde?

Vous voyez donc bien que, si nous ne mprisions cette guerre de
dnigrement, les armes ne nous manqueraient pas.

Mais ce n'est pas ce dont il s'agit.

La question, et je ne la perdrai pas de vue, est celle-ci:

_Qu'est-ce qui vaut mieux pour les classes laborieuses, tre libres,
ou n'tre pas libres d'acheter au dehors?_

Ouvriers, on vous dit: Si vous tes libres d'acheter au dehors ce
que vous faites maintenant vous-mmes, vous ne le ferez plus; vous
serez sans travail, sans salaire et sans pain; c'est donc pour votre
bien qu'on restreint votre libert.

Cette objection revient sous toutes les formes. On dit, par exemple:
Si nous nous habillons avec du drap anglais, si nous faisons nos
charrues avec du fer anglais, si nous coupons notre pain avec des
couteaux anglais, si nous essuyons nos mains dans des serviettes
anglaises, que deviendront les ouvriers franais, que deviendra le
_travail national_?

Dites-moi, ouvriers, si un homme se tenait sur le port de Boulogne,
et qu' chaque Anglais qui dbarque, il dt: Voulez-vous me donner
ces bottes anglaises, je vous donnerai ce chapeau franais?--Ou
bien: Voulez-vous me cder ce cheval anglais, je vous cderai ce
tilbury franais?--Ou bien: Vous plat-il d'changer cette machine
de Birmingham contre cette pendule de Paris?--Ou encore: Vous
arrange-t-il de troquer cette houille de Newcastle contre ce vin de
Champagne?--Je vous le demande, en supposant que notre homme mt
quelque discernement dans ses propositions, peut-on dire que notre
_travail national_, pris en masse, en serait affect?

Le serait-il davantage quand il y aurait vingt de ces offreurs de
services  Boulogne au lieu d'un, quand il se ferait un million de
trocs au lieu de quatre, et quand on ferait intervenir les ngociants
et la monnaie pour les faciliter et les multiplier  l'infini?

Or, qu'un pays achte  l'autre en gros pour revendre en dtail, ou
en dtail pour revendre en gros, si on suit la chose jusqu'au bout,
on trouvera toujours que le _commerce_ n'est qu'un ensemble de _trocs
pour trocs_, _produits contre produits_, _services pour services_. Si
donc un _troc_ ne nuit pas au _travail national_, puisqu'il implique
autant de _travail national donn_ que de _travail tranger reu_,
cent mille millions de trocs ne lui nuiront pas davantage.

Mais o sera le profit? direz-vous.--Le profit est de faire le
meilleur emploi des ressources de chaque pays, de manire  ce qu'une
mme somme de travail donne partout plus de satisfaction et de
bien-tre.

Il y en a qui emploient envers vous une singulire tactique. Ils
commencent par convenir de la supriorit du systme libre sur le
systme prohibitif, sans doute pour n'avoir pas  se dfendre sur ce
terrain.

Ensuite, ils font observer que, dans le passage d'un systme 
l'autre, il y aura quelque _dplacement_ de travail.

Puis, ils s'tendent sur les souffrances que doit entraner, selon
eux, ce _dplacement_. Ils les exagrent, ils les grossissent, ils en
font le sujet principal de la question, ils les prsentent comme le
rsultat exclusif et dfinitif de la rforme, et s'efforcent ainsi de
vous enrler sous le drapeau du monopole.

C'est du reste une tactique qui a t mise au service de tous les
abus; et je dois avouer navement une chose, c'est qu'elle embarrasse
toujours les amis des rformes mme les plus utiles au peuple.--Vous
allez comprendre pourquoi.

Quand un abus existe, tout s'arrange l-dessus.

Des existences s'y rattachent, d'autres  celles-l, et puis d'autres
encore, et cela forme un grand difice.

Y voulez-vous porter la main? Chacun se rcrie et--remarquez bien
ceci--les criards paraissent toujours, au premier coup d'oeil, avoir
raison, parce qu'il est plus facile de montrer le drangement, qui
doit accompagner la rforme, que l'arrangement qui doit la suivre.

Les partisans de l'abus citent des faits particuliers; ils nomment
les personnes et leurs fournisseurs et leurs ouvriers qui vont tre
froisss,--tandis que le pauvre diable de rformateur ne peut s'en
rfrer qu'au _bien gnral_ qui doit se rpandre insensiblement dans
les masses.--Cela ne fait pas,  beaucoup prs, autant d'effet.

Ainsi, est-il question d'abolir l'esclavage?--Malheureux! dit-on aux
noirs, qui va dsormais vous nourrir? Le commandeur distribue des
coups de fouet, mais il distribue aussi le manioc.

Et l'esclave regrette sa chane, car il se demande: D'o me viendra
le manioc?

Il ne voit pas que ce n'est pas le commandeur qui le nourrit, mais
son propre travail, lequel nourrit aussi le commandeur.

Quand, en Espagne, on rforma les couvents, on disait aux mendiants:
O trouverez-vous le potage et la bure? Le prieur est votre
Providence. N'est-il pas bien commode de s'adresser  lui?

Et les mendiants de dire: C'est vrai. Si le prieur s'en va, nous
voyons bien ce que nous perdrons, mais nous ne voyons pas ce qui nous
viendra  la place.

Ils ne prenaient pas garde que si les couvents faisaient des aumnes,
ils en vivaient; en sorte que le peuple avait plus  leur donner qu'
en recevoir.

De mme, ouvriers, le monopole vous met  tous imperceptiblement des
taxes sur les paules, et puis, avec le produit de ces taxes, il vous
fait travailler.

Et vos faux amis vous disent: S'il n'y avait pas de monopole, qui
vous ferait travailler?

Et vous rpondez: C'est vrai, c'est vrai. Le travail que nous
procurent les monopoleurs est certain. Les promesses de la libert
sont incertaines.

Car vous ne voyez pas qu'on vous soutire de l'argent d'abord, et
qu'ensuite on vous rend une partie de cet argent contre votre travail.

Vous demandez qui vous fera travailler? Eh, morbleu! vous vous
donnerez du travail les uns aux autres! Avec l'argent qu'on ne vous
prendra plus, le cordonnier se vtira mieux et fera travailler le
tailleur. Le tailleur renouvellera plus souvent sa chaussure et fera
travailler le cordonnier. Et ainsi de suite pour tous les tats.

On dit qu'avec la libert il y aura moins d'ouvriers aux mines et aux
filatures.

Je ne le crois pas. Mais si cela arrive, c'est _ncessairement_ qu'il
y en aura plus travaillant librement en chambre et au soleil.

Car si ces mines et ces filatures ne se soutiennent, comme on le dit,
qu' l'aide de taxes mises  leur profit sur _tout le monde_, une
fois ces taxes abolies, _tout le monde_ en sera plus ais, et c'est
l'aisance de tous qui alimente le travail de chacun.

Pardonnez-moi si je m'arrte encore sur cette dmonstration. Je
voudrais tant vous voir du ct de la libert!

En France, les capitaux engags dans l'industrie donnent, je suppose,
5 p. 100 de profit.--Mais voici Mondor qui a dans une usine 100,000
fr. qui lui laissent 5 p. 100 de perte.--De la perte au gain, la
diffrence est 10,000 fr.--Que fait-on?--Tout chattement, on rpartit
entre vous un petit impt de 10,000 fr. qu'on donne  Mondor; vous
ne vous en apercevez pas, car la chose est fort habilement dguise.
Ce n'est pas le percepteur qui vient vous demander votre part de
l'impt; mais vous le payez  Mondor, matre de forges, chaque fois
que vous achetez vos haches, vos truelles et vos rabots.--Ensuite
on vous dit: Si vous ne payez pas cet impt, Mondor ne fera plus
travailler; ses ouvriers, Jean et Jacques, seront sans ouvrage.
Corbleu! si on vous remettait l'impt, ne feriez-vous pas travailler
vous-mmes, et pour votre compte encore?

Et puis, soyez tranquilles, quand il n'aura plus ce doux oreiller du
supplment de prix par l'impt, Mondor s'ingniera pour convertir sa
perte en bnfice, et Jean et Jacques ne seront pas renvoys. Alors,
tout sera profit _pour tous_.

Vous insisterez peut-tre, disant: Nous comprenons qu'aprs la
rforme, il y aura en gnral plus d'ouvrage qu'avant; mais, en
attendant, Jean et Jacques seront sur la rue.

 quoi je rponds:

1 Quand l'ouvrage ne se dplace que pour augmenter, l'homme qui a du
coeur et des bras n'est pas longtemps sur la rue;

2 Rien n'empche que l'tat ne rserve quelques fonds pour prvenir,
dans la transition, des chmages auxquels, quant  moi, je ne crois
pas;

3 Enfin, si, pour sortir d'une ornire et entrer dans un tat
meilleur pour tous, et surtout plus juste, il faut absolument braver
quelques instants pnibles, les ouvriers sont prts, ou je les
connais mal. Plaise  Dieu qu'il en soit de mme des entrepreneurs!

Eh quoi! parce que vous tes ouvriers, n'tes-vous pas intelligents
et moraux? Il semble que vos prtendus amis l'oublient. N'est-il pas
surprenant qu'ils traitent devant vous une telle question, parlant de
salaires et d'intrts, sans prononcer seulement le mot _justice_?
Ils savent pourtant bien que la restriction est _injuste_. Pourquoi
donc n'ont-ils pas le courage de vous en prvenir et de vous dire:
Ouvriers, une iniquit prvaut dans le pays, mais elle vous profite,
il faut la soutenir.--Pourquoi? parce qu'ils savent que vous
rpondriez: Non.

Mais il n'est pas vrai que cette iniquit vous profite. Prtez-moi
encore quelques moments d'attention, et jugez vous-mmes.

Que protge-t-on en France? Des choses qui se font par de gros
entrepreneurs dans de grosses usines, le fer, la houille, le drap,
les tissus, et l'on vous dit que c'est, non dans l'intrt des
entrepreneurs, mais dans le vtre, et pour vous assurer du travail.

Cependant toutes les fois que le _travail tranger_ se prsente sur
notre march sous une forme telle qu'il puisse vous nuire, mais qu'il
serve les gros entrepreneurs, ne le laisse-t-on pas entrer?

N'y a-t-il pas  Paris trente mille Allemands qui font des habits et
des souliers? Pourquoi les laisse-t-on s'tablir  vos cts, quand
on repousse le drap? Parce que le drap se fait dans de grandes usines
appartenant  des fabricants lgislateurs. Mais les habits se font
en chambre par des ouvriers. Pour convertir la laine en drap, ces
messieurs ne veulent pas de concurrence, parce que c'est leur mtier:
mais, pour convertir le drap en habits, ils l'admettent fort bien,
parce que c'est le vtre.

Quand on a fait des chemins de fer, on a repouss les rails anglais,
mais on a fait venir des ouvriers anglais. Pourquoi? Eh! c'est tout
simple: parce que les rails anglais font concurrence aux grandes
usines, et que les bras anglais ne font concurrence qu' vos bras.

Nous ne demandons pas, nous, qu'on repousse les tailleurs allemands
et les terrassiers anglais. Nous demandons qu'on laisse entrer les
draps et les rails. Nous demandons justice pour tous, galit devant
la loi pour tous!

C'est une drision que de venir nous dire que la restriction
douanire a en vue votre avantage. Tailleurs, cordonniers,
charpentiers, menuisiers, maons, forgerons, marchands, piciers,
horlogers, bouchers, boulangers, tapissiers, modistes, je vous mets
au dfi de me citer une seule manire dont la restriction vous
profite et, quand vous voudrez, je vous en citerai quatre par o elle
vous nuit.

Et aprs tout, cette abngation que vos journaux attribuent aux
monopoleurs, voyez combien elle est vraisemblable.

Je crois qu'on peut appeler _taux naturel des salaires_ celui qui
s'tablirait _naturellement_ sous le rgime de la libert. Lors donc
qu'on vous dit que la restriction vous profite, c'est comme si on
vous disait qu'elle ajoute un _excdant_  vos salaires _naturels_.
Or, un excdant _extra-naturel_ de salaires doit tre pris quelque
part; il ne tombe pas de la lune, et il doit tre pris sur ceux qui
le payent.

Vous tes donc conduits  cette conclusion que, selon vos prtendus
amis, le rgime protecteur a t cr et mis au monde pour que les
capitalistes fussent sacrifis aux ouvriers.

Dites, cela est-il probable?

O est donc votre place  la chambre des pairs? Quand est-ce que vous
avez sig au Palais-Bourbon? Qui vous a consults? D'o vous est
venue cette ide d'tablir le rgime protecteur?

Je vous entends me rpondre: Ce n'est pas nous qui l'avons tabli.
Hlas! nous ne sommes ni pairs ni dputs, ni conseillers d'tat. Ce
sont les capitalistes qui ont fait la chose.

Par le grand Dieu du ciel! Ils taient donc bien disposs ce jour-l!
Quoi! les capitalistes ont fait la loi; ils ont tabli le rgime
prohibitif, et cela pour que vous, ouvriers, lissiez des profits 
leurs dpens!

Mais voici qui est plus trange encore.

Comment se fait il que vos prtendus amis, qui vous parlent
aujourd'hui de la bont, de la gnrosit, de l'abngation des
capitalistes, vous plaignent sans cesse de ne pas jouir de vos droits
politiques?  leur point de vue, qu'en pourriez-vous faire?--Les
capitalistes ont le monopole de la lgislation; c'est vrai. Grce
 ce monopole, ils se sont adjug le monopole du fer, du drap, de
la toile, de la houille, du bois, de la viande, c'est encore vrai.
Mais voici vos prtendus amis qui disent qu'en agissant ainsi, les
capitalistes se sont dpouills sans y tre obligs, pour vous
enrichir sans que vous y eussiez droit! Assurment, si vous tiez
lecteurs et dputs, vous ne feriez pas mieux vos affaires; vous ne
les feriez mme pas si bien.

Si l'organisation industrielle qui nous rgit est faite dans votre
intrt, c'est donc une perfidie de rclamer pour vous des droits
politiques; car ces dmocrates d'un nouveau genre ne sortiront jamais
de ce dilemme: la loi, faite par la bourgeoisie, vous donne _plus_
ou vous donne _moins_ que vos salaires naturels. Si elle vous donne
_moins_, ils vous trompent en vous invitant  la soutenir. Si elle
vous donne _plus_, ils vous trompent encore en vous engageant 
rclamer des droits politiques, alors que la bourgeoisie vous fait
des sacrifices que, dans votre honntet, vous n'oseriez pas voter.

Ouvriers,  Dieu ne plaise que cet crit ait pour effet de jeter
dans vos coeurs des germes d'irritation contre les classes riches! Si
des _intrts_ mal entendus ou sincrement alarms soutiennent encore
le monopole, n'oublions pas qu'il a sa racine dans des _erreurs_ qui
sont communes aux capitalistes et aux ouvriers. Loin donc de les
exciter les uns contre les autres, travaillons  les rapprocher.
Et pour cela que faut-il faire? S'il est vrai que les naturelles
tendances sociales concourent  effacer l'ingalit parmi les hommes,
il ne faut que laisser agir ces tendances, loigner les obstructions
artificielles qui en suspendent l'effet, et laisser les relations
des classes diverses s'tablir sur le principe de la JUSTICE qui se
confond, du moins dans mon esprit, avec le principe de la LIBERT[46].

[Note 46: V. au tome II, la polmique directe contre divers journaux.

                                               (_Note de l'diteur._)]




VII.--CONTE CHINOIS.


On crie  la cupidit,  l'gosme du sicle!

Pour moi, je vois que le monde, Paris surtout, est peupl de Dcius.

Ouvrez les mille volumes, les mille journaux, les mille feuilletons
que les presses parisiennes vomissent tous les jours sur le pays;
tout cela n'est-il pas l'oeuvre de petits saints?

Quelle verve dans la peinture des vices du temps! Quelle tendresse
touchante pour les masses! Avec quelle libralit on invite les
riches  partager avec les pauvres, sinon les pauvres  partager
avec les riches! Que de plans de rformes sociales, d'amliorations
sociales, d'organisations sociales! Est-il si mince crivain qui ne
se dvoue au bien-tre des classes laborieuses? Il ne s'agit que de
leur avancer quelques cus pour leur procurer le loisir de se livrer
 leurs lucubrations humanitaires.

Et l'on parle ensuite de l'gosme, de l'individualisme de notre
poque!

Il n'y a rien qu'on n'ait la prtention de faire servir au bien-tre
et  la moralisation du peuple, rien, pas mme la _Douane_.--Vous
croyez peut-tre que c'est une machine  impt, comme l'octroi,
comme le page au bout du pont? Point du tout: C'est une institution
essentiellement civilisatrice, fraternitaire et galitaire. Que
voulez-vous? c'est la mode. Il faut mettre ou affecter de mettre du
sentiment, du sentimentalisme partout, jusque dans la gurite du
_qu'as-tu l?_

Mais, pour raliser ces aspirations philanthropiques, la douane, il
faut l'avouer, a de singuliers procds.

Elle met sur pied une arme de directeurs, sous directeurs,
inspecteurs, sous-inspecteurs, contrleurs, vrificateurs, receveurs,
chefs, sous-chefs, commis, surnumraires, aspirants-surnumraires et
aspirants  l'aspirance, sans compter le _service actif_, et tout
cela pour arriver  exercer sur l'industrie du peuple cette action
ngative qui se rsume par le mot _empcher_.

Remarquez que je ne dis pas _taxer_, mais bien rellement _empcher_.

Et _empcher_ non des actes rprouvs par les moeurs ou contraires 
l'ordre public, mais des transactions innocentes et mme favorables,
on en convient,  la paix et  l'union des peuples.

Cependant l'humanit est si flexible et si souple que, de manire ou
d'autre, elle surmonte toujours les _empchements_. C'est l'affaire
d'un surcrot de travail.

Empche-t-on un peuple de tirer ses aliments du dehors, il les
produit au dedans. C'est plus pnible, mais il faut vivre.
L'empche-t-on de traverser la valle, il franchit les pics. C'est
plus long, mais il faut arriver.

Voil qui est triste, mais voici qui est plaisant. Quand la loi a
cr ainsi une certaine somme d'obstacles, et que, pour les vaincre,
l'humanit a dtourn une somme correspondante de travail, vous
n'tes plus admis  demander la rforme de la loi; car si vous
montrez l'_obstacle_, on vous montre le travail qu'il occasionne,
et si vous dites: Ce n'est pas l du travail cr, mais _dtourn_,
on vous rpond comme l'_Esprit public_:--L'appauvrissement seul
est certain et immdiat; quant  l'enrichissement, il est plus
qu'hypothtique.

Ceci me rappelle une histoire chinoise que je vais vous conter.

Il y avait en Chine deux grandes villes: _Tchin_ et _Tchan_. Un
magnifique canal les unissait. L'empereur jugea  propos d'y faire
jeter d'normes quartiers de roche pour le mettre hors de service.

Ce que voyant, Kouang, son premier mandarin, lui dit:

--Fils du Ciel, vous faites une faute.

 quoi l'empereur rpondit:

--Kouang, vous dites une sottise.

Je ne rapporte ici, bien entendu, que la substance du dialogue.

Au bout de trois lunes, le cleste empereur fit venir le mandarin et
lui dit:

--Kouang, regardez.

Et Kouang, ouvrant les yeux, regarda.

Et il vit,  une certaine distance du canal, une multitude d'hommes
_travaillant_. Les uns faisaient des dblais, les autres des
remblais, ceux-ci nivelaient, ceux-l pavaient, et le mandarin, qui
tait fort lettr, pensa en lui-mme: Ils font une route.

Au bout de trois autres lunes, l'empereur ayant appel Kouang, lui
dit:

--Regardez.

Et Kouang regarda.

Et il vit que la route tait faite, et il remarqua que le long du
chemin, de distance en distance, s'levaient des htelleries. Une
cohue de pitons, de chars, de palanquins allaient et venaient,
et d'innombrables Chinois, accabls par la fatigue, portaient et
reportaient de lourds fardeaux de _Tchin_  _Tchan_ et de _Tchan_ 
_Tchin_.--Et Kouang se dit: C'est la destruction du canal qui donne
du travail  ces pauvres gens. Mais l'ide ne lui vint pas que ce
travail tait _dtourn_ d'autres emplois.

Et trois lunes se passrent, et l'empereur dit  Kouang:

--Regardez.

Et Kouang regarda.

Et il vit que les htelleries taient toujours pleines de voyageurs,
et que ces voyageurs ayant faim, il s'tait group autour d'elles des
boutiques de bouchers, boulangers, charcutiers et marchands de nids
d'hirondelles.--Et que ces honntes artisans ne pouvant aller nus, il
s'tait aussi tabli des tailleurs, des cordonniers, des marchands de
parasols et d'ventails, et que, comme on ne couche pas  la belle
toile, mme dans le Cleste Empire, des charpentiers, des maons et
couvreurs taient accourus. Puis vinrent des officiers de police,
des juges, des fakirs; en un mot, il se forma une ville avec ses
faubourgs autour de chaque htellerie.

Et l'empereur dit  Kouang: Que vous en semble?

Et Kouang rpondit: Je n'aurais jamais cru que la destruction d'un
canal put crer pour le peuple autant de travail; car l'ide ne lui
vint pas que ce n'tait pas du travail cr, mais _dtourn_; que les
voyageurs mangeaient, lorsqu'ils passaient sur le canal aussi bien
que depuis qu'ils taient forcs de passer sur la route.

Cependant, au grand tonnement des Chinois, l'empereur mourut et ce
fils du Ciel fut mis en terre.

Son successeur manda Kouang, et lui dit: Faites dblayer le canal.

Et Kouang dit au nouvel empereur:

--Fils du Ciel, vous faites une faute.

Et l'empereur rpondit:

--Kouang, vous dites une sottise.

Mais Kouang insista et dit: Sire, quel est votre but?

--Mon but, dit l'empereur, est de faciliter la circulation des hommes
et des choses entre _Tchin_ et _Tchan_, de rendre le transport
moins dispendieux, afin que le peuple ait du th et des vtements 
meilleur march.

Mais Kouang tait tout prpar. Il avait reu la veille quelques
numros du _Moniteur industriel_, journal chinois. Sachant bien sa
leon, il demanda la permission de rpondre, et l'ayant obtenue,
aprs avoir frapp du front le parquet par neuf fois, il dit:

Sire, vous aspirez  rduire, par la facilit du transport, le prix
des objets de consommation pour les mettre  la porte du peuple,
et pour cela, vous commencez par lui faire perdre tout le travail
que la destruction du canal avait fait natre. Sire, en conomie
politique, le bon march absolu...--L'empereur: Je crois que vous
rcitez.--Kouang: C'est vrai: il me sera plus commode de lire.--Et
ayant dploy l'_Esprit public_, il lut: En conomie politique, le
bon march absolu des objets de consommation n'est que la question
secondaire. Le problme rside dans l'quilibre du prix du travail
avec celui des objets ncessaires  l'existence. L'abondance
du travail est la richesse des nations, et le meilleur systme
conomique est celui qui leur fournit la plus grande somme de travail
possible. N'allez pas demander s'il vaut mieux payer une tasse de th
4 cash ou 8 cash, une chemise 5 tales ou 10 tales. Ce sont l des
purilits indignes d'un esprit grave. Personne ne conteste votre
proposition. La question est de savoir s'il vaut mieux payer un objet
plus cher et avoir, par l'abondance et le prix du travail, plus de
moyens de l'acqurir; ou bien s'il vaut mieux appauvrir les sources
du travail, diminuer la masse de la production nationale, transporter
par des _chemins qui marchent_ les objets de consommation,  meilleur
march, il est vrai, mais en mme temps enlever  une portion de nos
travailleurs les possibilits de les acheter mme  ces prix rduits.

L'empereur n'tant pas bien convaincu, Kouang lui dit: Sire, daignez
attendre. J'ai encore le _Moniteur industriel_  citer.

Mais l'empereur dit:

--Je n'ai pas besoins de vos journaux chinois pour savoir que crer
des _obstacles_, c'est appeler le travail de ce ct. Mais ce n'est
pas ma mission. Allez, dsobstruez le canal. Ensuite nous rformerons
la douane.

Et Kouang s'en alla, s'arrachant la barbe et criant:  F!  P! 
L! et tous les dieux monosyllabiques et circonflexes du Cathay,
prenez en piti votre peuple; car il nous est venu un empereur de
l'_cole anglaise_, et je vois bien qu'avant peu nous manquerons de
tout, puisque nous n'aurons plus besoin de rien faire.




VIII.--POST HOC, ERGO PROPTER HOC[47].

[Note 47: Tir du _Libre-change_, n du 6 dcembre 1846.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Le plus commun et le plus faux des raisonnements:

Des souffrances relles se manifestent en Angleterre.

Ce fait vient  la suite de deux autres:

1 La rforme douanire;

2 La perte de deux rcoltes conscutives.

 laquelle de ces deux dernires circonstances faut-il attribuer la
premire?

Les protectionistes ne manquent pas de s'crier: C'est cette
libert maudite qui fait tout le mal. Elle nous promettait monts
et merveilles, nous l'avons accueillie, et voil que les fabriques
s'arrtent et le peuple souffre: _Cum hoc, ergo propter hoc_.

La libert commerciale distribue de la manire la plus uniforme et
la plus quitable les fruits que la Providence accorde au travail de
l'homme. Si ces fruits sont enlevs, en partie, par un flau, elle
ne prside pas moins  la bonne distribution de ce qui en reste. Les
hommes sont moins bien pourvus, sans doute; mais faut-il s'en prendre
 la libert ou au flau?

La libert agit sur le mme principe que les assurances. Quand un
sinistre survient, elle rpartit sur un grand nombre d'hommes, sur
un grand nombre d'annes, des maux qui, sans elle, s'accumuleraient
sur un peuple et sur un temps. Or, s'est-on jamais avis de dire que
l'incendie n'est plus un flau depuis qu'il y a des assurances?

En 1842, 43 et 44, la rduction des taxes a commenc en Angleterre.
En mme temps les rcoltes y ont t trs-abondantes, et il est
permis de croire que ces deux circonstances ont concouru  la
prosprit inoue dont ce pays a donn le spectacle pendant cette
priode.

En 1845, la rcolte a t mauvaise: en 1846, plus mauvaise encore.

Les aliments ont renchri; le peuple a dpens ses ressources pour
se nourrir, et restreint ses autres consommations. Les vtements ont
t moins demands, les fabriques moins occupes, et le salaire a
manifest une tendance  la baisse. Heureusement que, dans cette mme
anne, les barrires restrictives ayant t de nouveau abaisses, une
masse norme d'aliments a pu parvenir sur le march anglais. Sans
cette circonstance, il est  peu prs certain qu'en ce moment une
rvolution terrible ensanglanterait la Grande-Bretagne.

Et l'on vient accuser la libert des dsastres qu'elle prvient et
rpare du moins en partie!

Un pauvre lpreux vivait dans la solitude. Ce qu'il avait touch,
nul ne le voulait toucher. Rduit  se suffire  lui-mme, il
tranait dans ce monde une misrable existence. Un grand mdecin le
gurit. Voil notre solitaire en pleine possession de la _libert
des changes_. Quelle belle perspective s'ouvrait devant lui! Il se
plaisait  calculer le bon parti que, grce  ses relations avec les
autres hommes, il pourrait tirer de ses bras vigoureux. Il vint 
se les rompre tous les deux. Hlas! son sort fut plus horrible. Les
journalistes de ce pays, tmoins de sa misre, disaient: Voyez 
quoi l'a rduit la facult d'changer! Vraiment, il tait moins 
plaindre quand il vivait seul.--Eh! quoi, rpondait le mdecin, ne
tenez-vous aucun compte de ses deux bras casss? n'entrent-ils pour
rien dans sa triste destine? Son malheur est d'avoir perdu les bras,
et non point d'tre guri de la lpre. Il serait bien plus  plaindre
s'il tait manchot et lpreux par-dessus le march.

_Post hoc, ergo propter hoc_; mfiez-vous de ce sophisme.




IX.--LE VOL  LA PRIME[48].

[Note 48: Tir du _Journal des conomistes_, n de janvier 1846.

                                               (_Note de l'diteur._)]


On trouve mon petit livre des SOPHISMES trop thorique, scientifique,
mtaphysique. Soit. Essayons du genre trivial, banal, et, s'il le
faut, brutal. Convaincu que le public est _dupe_  l'endroit de la
protection, je le lui ai voulu prouver. Il prfre qu'on le lui crie.
Donc vocifrons:

  Midas, le roi Midas a des oreilles d'ne!

Une explosion de franchise fait mieux souvent que les
circonlocutions les plus polies. Vous vous rappelez Oronte et le mal
qu'a le misanthrope, tout misanthrope qu'il est,  le convaincre de
sa folie.

  ALCESTE. On s'expose  jouer un mauvais personnage.

  ORONTE.  Est-ce que vous voulez me dclarer par l
                    Que j'ai tort de vouloir.....

  ALCESTE.                              Je ne dis pas cela.
                    Mais.....

  ORONTE.  Est-ce que j'cris mal?

  ALCESTE.                         Je ne dis pas cela.
                    Mais enfin.....

  ORONTE.  Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet?.....

  ALCESTE. Franchement, il est bon  mettre au cabinet.

Franchement, bon public, _on te vole_. C'est cru, mais c'est clair.

Les mots _vol_, _voler_, _voleur_, paratront de mauvais got 
beaucoup de gens. Je leur demanderai comme Harpagon  lise: Est-ce
le mot ou la chose qui vous fait peur?

Quiconque a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui
appartient pas, est coupable de vol. (_C. pn. art._ 379.)

_Voler_: Prendre furtivement ou par force. (_Dictionnaire de
l'Acadmie._)

_Voleur_: Celui qui exige plus qu'il ne lui est d. (_Id._)

Or, le monopoleur qui, de par une loi de sa faon, m'oblige 
lui payer 20 fr. ce que je puis avoir ailleurs pour 15, ne me
soustrait-il pas frauduleusement 5 fr. qui m'appartiennent?

Ne prend-il pas furtivement ou par force?

N'exige-t-il pas plus qu'il ne lui est d?

Il soustrait, il prend, il exige, dira-t-on; mais non point
_furtivement_ ou _par force_; ce qui caractriserait le vol.

Lorsque nos bulletins de contributions se trouvent chargs des 5 fr.
pour la prime, que soustrait, prend ou exige le monopoleur, quoi de
plus _furtif_, puisque si peu d'entre nous s'en doutent? Et pour ceux
qui ne sont pas dupes, quoi de plus _forc_, puisqu'au premier refus
le garnisaire est  nos portes?

Au reste, que les monopoleurs se rassurent. Les vols _ la prime_
ou _au tarif_, s'ils blessent l'quit tout aussi bien que le vol 
l'amricaine, ne violent pas la loi; ils se commettent, au contraire,
de par la loi; ils n'en sont que pires, mais ils n'ont rien  dmler
avec la _correctionnelle_.

D'ailleurs, bon gr, mal gr, nous sommes tous _voleurs_ et _vols_
en cette affaire. L'auteur de ce volume a beau crier _au voleur_
quand il achte, on peut crier aprs lui quand il vend[49]; s'il
diffre de beaucoup de ses compatriotes, c'est seulement en ceci: il
sait qu'il perd au jeu plus qu'il n'y gagne, et eux ne le savent pas;
s'ils le savaient, le jeu cesserait bientt.

[Note 49: Possdant un champ qui le fait vivre, il est de la classe
des _protgs_. Cette circonstance devrait dsarmer la critique. Elle
montre que, s'il se sert d'expressions dures, c'est contre la chose
et non contre les intentions.]

Je ne me vante pas, au surplus, d'avoir le premier restitu  la
chose son vrai nom. Voici plus de soixante ans que Smith disait:

Quand des industriels s'assemblent, on peut s'attendre  ce qu'une
conspiration va s'ourdir contre les poches du public. Faut-il s'en
tonner, puisque le public n'en prend aucun souci?

Or donc, une assemble d'industriels dlibre officiellement sous le
nom de _Conseils gnraux_. Que s'y passe-t-il et qu'y rsout-on?

Voici, fort en abrg, le procs-verbal d'une sance.

UN ARMATEUR. Notre marine est aux abois (digression belliqueuse).
Cela n'est pas surprenant, je ne saurais construire sans fer. J'en
trouve bien  10 fr. _sur le march du monde_; mais, de par la loi,
le matre de forges franais me force  le lui payer 15 fr.: c'est
donc 5 fr. qu'il me soustrait. Je demande la libert d'acheter o bon
me semble.

UN MATRE DE FORGES. _Sur le march du monde_, je trouve  faire
oprer des transports  20 fr.--Lgislativement, l'armateur en exige
30: c'est donc 10 fr. qu'il me _prend_. Il me pille, je le pille;
tout est pour le mieux.

UN HOMME D'TAT. La conclusion de l'armateur est bien imprudente.
Oh! cultivons l'union touchante qui fait notre force; si nous
effaons un iota  la thorie de la protection, adieu la thorie
entire.

L'ARMATEUR. Mais pour nous la protection a failli: je rpte que la
marine est aux abois.

UN MARIN. Eh bien! relevons la _surtaxe_, et que l'armateur, qui
prend 30 au public pour son fret, en prenne 40.

UN MINISTRE. Le gouvernement poussera jusqu'aux dernires limites le
beau mcanisme de la _surtaxe_; mais je crains que cela ne suffise
pas[50].

[Note 50: Voici le texte: Je citerai encore les lois de douane
des 9 et 11 juin dernier, qui ont en grande partie pour objet
d'encourager la navigation lointaine, en augmentant sur plusieurs
articles les _surtaxes_ affrentes au pavillon tranger. Nos lois
de douane, vous le savez, sont gnralement diriges vers ce but,
et peu  peu la _surtaxe_ de 10 francs, tablie par la loi du 28
avril 1816 et souvent insuffisante, _disparat_ pour faire place...
 une protection plus efficace et plus en harmonie avec la _chert_
relative de notre navigation.--Ce _disparat_ est prcieux.

                       (M. CUNIN-GRIDAINE, sance du 15 dcembre 1845,
                                             _discours d'ouverture_.)]

UN FONCTIONNAIRE. Vous voil tous bien empchs pour peu de chose.
N'y a-t-il de salut que dans le tarif, et oubliez-vous l'impt? Si
le consommateur est bnvole, le contribuable ne l'est pas moins.
Accablons-le de taxes, et que l'armateur soit satisfait. Je propose
5 fr. de prime,  prendre sur les contributions publiques, pour tre
livrs au constructeur pour chaque quintal de fer qu'il emploiera.

_Voix confuses._ Appuy, appuy! _Un agriculteur_:  moi 3 fr. de
_prime_ par hectolitre de bl! _Un tisserand_:  moi 2 fr. de prime
par mtre de toile! etc., etc.

LE PRSIDENT. Voil qui est entendu; notre session aura enfant
le systme des _primes_, et ce sera sa gloire ternelle. Quelle
industrie pourra perdre dsormais, puisque nous avons deux moyens si
simples de convertir les pertes en profits: le tarif et la prime? La
sance est leve.

Il faut que quelque vision surnaturelle m'ait montr en songe la
prochaine apparition de la _prime_ (qui sait mme si je n'en ai pas
suggr la pense  M. Dupin). lorsqu'il y a quelques mois j'crivais
ces paroles:

Il me semble vident que la protection aurait pu, sans changer de
nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prleve
par l'tat et distribue en primes indemnitaires aux industries
privilgies.

Et aprs avoir compar le droit protecteur  la prime:

J'avoue franchement ma prdilection pour ce dernier systme; il me
semble plus juste, plus conomique et plus loyal. Plus juste, parce
que si la socit veut faire des largesses  quelques-uns de ses
membres, il faut que tous y contribuent; plus conomique, parce qu'il
pargnerait beaucoup de frais de perception et ferait disparatre
beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait
clair dans l'opration et saurait ce qu'on lui fait faire[51].

[Note 51: _Sophismes conomiques_, 1re srie, chap. V, pag. 49 et 50.]

Puisque l'occasion nous en est si bnvolement offerte, tudions
le _vol  la prime_. Aussi bien, ce qu'on en peut dire s'applique
au _vol au tarif_, et comme celui-ci est un peu mieux dguis, le
filoutage direct aidera  comprendre le filoutage indirect. L'esprit
procde ainsi du simple au compos.

Mais quoi! n'y a-t-il pas quelque varit de vol plus simple encore?
Si fait, il y a le _vol de grand chemin_: il ne lui manque que d'tre
lgalis, monopolis, ou, comme on dit aujourd'hui, _organis_.

Or, voici ce que je lis dans un rcit de voyages:

Quand nous arrivmes au royaume de A..., toutes les industries
se disaient en souffrance. L'agriculture gmissait, la fabrique
se plaignait, le commerce murmurait, la marine grognait et le
gouvernement ne savait  qui entendre. D'abord, il eut la pense de
taxer d'importance tous les mcontents, et de leur distribuer le
produit de ces taxes, aprs s'tre fait sa part: c'et t comme,
dans notre chre Espagne, la loterie. Vous tes mille, l'tat
vous prend une piastre  chacun; puis subtilement il escamote 250
piastres, et en rpartit 750, en lots plus ou moins forts, entre
les joueurs. Le brave Hidalgo qui reoit trois quarts de piastre,
oubliant qu'il a donn piastre entire, ne se possde pas de joie et
court dpenser ses quinze raux au cabaret. C'et t encore quelque
chose comme ce qui se passe en France. Quoi qu'il en soit, tout
barbare qu'tait le pays, le gouvernement ne compta pas assez sur la
stupidit des habitants pour leur faire accepter de si singulires
protections, et voici ce qu'il imagina.

La contre tait sillonne de routes. Le gouvernement les fit
exactement kilomtrer, puis il dit  l'agriculteur: Tout ce que tu
pourras voler aux passants entre ces deux bornes est  toi: que cela
te serve de _prime_, de protection, d'encouragement. Ensuite, il
assigna  chaque manufacturier,  chaque armateur, une portion de
route  exploiter, selon cette formule:

  Dono tibi et concedo
  Virtutem et puissantiam
      Volandi,
      Pillandi,
      Derobandi,
      Filoutandi,
      Et escroquandi,
  Impun per totam istam
        Viam.

Or, il est arriv que les naturels du royaume de A... sont
aujourd'hui si familiariss avec ce rgime, si habitus  ne tenir
compte que de ce qu'ils volent et non de ce qui leur est vol, si
profondment enclins  ne considrer le pillage qu'au point de vue
du pillard, qu'ils regardent comme un _profit national_ la somme de
tous les vols particuliers, et refusent de renoncer  un systme de
_protection_ en dehors duquel, disent-ils, il n'est pas une industrie
qui puisse se suffire.

Vous vous rcriez? Il n'est pas possible, dites-vous, que tout un
peuple consente  voir un _surcrot de richesses_ dans ce que les
habitants se drobent les uns aux autres.

Et pourquoi pas? Nous avons bien cette conviction en France, et tous
les jours nous y organisons et perfectionnons le _vol rciproque_
sous le nom de primes et tarifs protecteurs.

N'exagrons rien toutefois: convenons que, sous le rapport du _mode
de perception_ et quant aux circonstances collatrales, le systme du
royaume de A... peut tre pire que le ntre; mais disons aussi que,
quant aux principes et aux effets ncessaires, il n'y a pas un atome
de diffrence entre toutes ces espces de vols lgalement organiss
pour fournir des supplments de profits  l'industrie.

Remarquez que si le _vol de grand chemin_ prsente quelques
inconvnients d'excution, il a aussi des avantages qu'on ne trouve
pas dans le _vol au tarif_.

Par exemple: on en peut faire une rpartition quitable entre tous
les producteurs. Il n'en est pas de mme des droits de douane.
Ceux-ci sont impuissants par leur nature  protger certaines classes
de la socit, telles que artisans, marchands, hommes de lettres,
hommes de robe, hommes d'pe, hommes de peine, etc., etc.

Il est vrai que le _vol  la prime_ se prte aussi  des subdivisions
infinies, et, sous ce rapport, il ne le cde pas en perfection au
_vol de grand chemin_; mais, d'un autre ct, il conduit souvent 
des rsultats si bizarres, si jocrisses, que les naturels du royaume
de A... s'en pourraient moquer avec grande raison.

Ce que perd le vol, dans le vol de grand chemin, est gagn par
le voleur. L'objet drob reste au moins dans le pays. Mais, sous
l'empire du _vol  la prime_, ce que l'impt soustrait aux Franais
est confr souvent aux Chinois, aux Hottentots, aux Cafres, aux
Algonquins, et voici comme:

Une pice de drap vaut _cent francs_  Bordeaux. Il est impossible
de la vendre au-dessous, sans y perdre. Il est impossible de la
vendre au-dessus, la _concurrence_ entre les marchands s'y oppose.
Dans ces circonstances, si un Franais se prsente pour avoir ce
drap, il faudra qu'il le paie _cent francs_, ou qu'il s'en passe.
Mais si c'est un Anglais, alors le gouvernement intervient et dit
au marchand: Vends ton drap, je te ferai donner _vingt francs_ par
les contribuables. Le marchand, qui ne veut ni ne peut tirer que
cent francs de son drap, le livre  l'Anglais pour 80 francs. Cette
somme, ajoute aux 20 francs, produit du _vol  la prime_, fait tout
juste son compte. C'est donc exactement comme si les contribuables
eussent donn 20 francs  l'Anglais, sous la condition d'acheter
du drap franais  20 francs de rabais,  20 francs au-dessous des
frais de production,  20 francs au-dessous de ce qu'il nous cote 
nous-mmes. Donc, le _vol  la prime_ a ceci de particulier, que les
_vols_ sont dans le pays qui le tolre, et les _voleurs_ dissmins
sur la surface du globe.

Vraiment, il est miraculeux que l'on persiste  tenir pour dmontre
cette proposition: _Tout ce que l'individu vole  la masse est un
gain gnral_. Le mouvement perptuel, la pierre philosophale, la
quadrature du cercle sont tombs dans l'oubli; mais la thorie du
_Progrs par le vol_ est encore en honneur. _ priori_ pourtant, on
aurait pu croire que de toutes les purilits c'tait la moins viable.

Il y en a qui nous disent: Vous tes donc les partisans du _laissez
passer_? des conomistes de l'cole suranne des Smith et des Say?
Vous ne voulez donc pas l'_organisation du travail_? Eh! messieurs,
organisez le travail tant qu'il vous plaira. Mais nous veillerons,
nous,  ce que vous n'organisiez pas le _vol_.

D'autres plus nombreux rptent: _primes_, _tarifs_, tout cela a
pu tre exagr. Il en faut user sans en abuser. Une sage libert,
combine avec une protection modre, voil ce que rclament les
hommes _srieux_ et pratiques. Gardons-nous des _principes absolus_.

C'est prcisment, selon le voyageur espagnol, ce qui se disait au
royaume de A... Le vol de grand chemin, disaient les sages, n'est
ni bon ni mauvais; cela dpend des circonstances. Il ne s'agit
que de bien _pondrer_ les choses, et de nous bien payer, nous
fonctionnaires, pour cette oeuvre de pondration. Peut-tre a-t-on
laiss au pillage trop de latitude, peut-tre pas assez. Voyons,
examinons, balanons les comptes de chaque travailleur.  ceux qui ne
gagnent pas assez, nous donnerons un peu plus de route  exploiter.
Pour ceux qui gagnent trop, nous rduirons les heures, jours ou mois
de pillage.

Ceux qui parlaient ainsi s'acquirent un grand renom de modration, de
prudence et de sagesse. Ils ne manquaient jamais de parvenir aux plus
hautes fonctions de l'tat.

Quant  ceux qui disaient: Rprimons les injustices et les fractions
d'injustice; ne souffrons ni _vol_, ni _demi-vol_, ni _quart de vol_,
ceux-l passaient pour des idologues, des rveurs ennuyeux qui
rptaient toujours la mme chose. Le peuple, d'ailleurs, trouvait
leurs raisonnements trop  sa porte. Le moyen de croire vrai ce qui
est si simple!




X.--LE PERCEPTEUR.

  JACQUES BONHOMME, Vigneron;
  M. LASOUCHE, Percepteur.


L. Vous avez rcolt vingt tonneaux de vin?

J. Oui,  force de soins et de sueurs.

--Ayez la bont de m'en dlivrer six et des meilleurs.

--Six tonneaux sur vingt! bont du ciel! vous me voulez ruiner. Et,
s'il vous plat,  quoi les destinez-vous?

--Le premier sera livr aux cranciers de l'tat. Quand on a des
dettes, c'est bien le moins d'en servir les intrts.

--Et o a pass le capital?

--Ce serait trop long  dire. Une partie fut mise jadis en cartouches
qui firent la plus belle fume du monde. Un autre soldait des hommes
qui se faisaient estropier sur la terre trangre aprs l'avoir
ravage. Puis, quand ces dpenses eurent attir chez nous nos amis
les ennemis, ils n'ont pas voulu dguerpir sans emporter de l'argent,
qu'il fallut emprunter.

--Et que m'en revient-il aujourd'hui?

--La satisfaction de dire:

  Que je suis fier d'tre Franais
  Quand je regarde la colonne!

--Et l'humiliation de laisser  mes hritiers une terre greve d'une
rente perptuelle. Enfin, il faut bien payer ce qu'on doit, quelque
fol usage qu'on en ait fait. Va pour un tonneau, mais les cinq
autres?

--Il en faut un pour acquitter les services publics, la liste civile,
les juges qui vous font restituer le sillon que votre voisin veut
s'approprier, les gendarmes qui chassent aux larrons pendant que vous
dormez, le cantonier qui entretient le chemin qui vous mne  la
ville, le cur qui baptise vos enfants, l'instituteur qui les lve,
et votre serviteur qui ne travailler pas pour rien.

-- la bonne heure, service pour service. Il n'y a rien  dire.
J'aimerais tout autant m'arranger directement avec mon cur et mon
matre d'cole; mais je n'insiste pas l-dessus, va pour le second
tonneau. Il y a loin jusqu' six.

--Croyez-vous que ce soit trop de deux tonneaux pour votre contingent
aux frais de l'arme et de la marine?

--Hlas! c'est peu de chose, eu gard  ce qu'elles me cotent dj;
car elles m'ont enlev deux fils que j'aimais tendrement.

--Il faut bien maintenir l'quilibre des forces europennes.

--Eh, mon Dieu! l'quilibre serait le mme, si l'on rduisait partout
ces forces de moiti ou des trois quarts. Nous conserverions nos
enfants et nos revenus. Il ne faudrait que s'entendre.

--Oui; mais on ne s'entend pas.

--C'est ce qui m'abasourdit. Car, enfin, chacun en souffre.

--Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme.

--Vous faites le plaisant, monsieur le percepteur, est-ce que j'ai
voix au chapitre?

--Qui avez-vous nomm pour dput?

--Un brave gnral d'arme, qui sera marchal sous peu si Dieu lui
prte vie...

--Et sur quoi vit le brave gnral?

--Sur mes tonneaux,  ce que j'imagine.

--Et qu'adviendrait-il s'il votait la rduction de l'arme et de
votre contingent?

--Au lieu d'tre fait marchal, il serait mis  la retraite.

--Comprenez-vous maintenant que vous avez vous-mme.....

--Passons au cinquime tonneau, je vous prie.

--Celui-ci part pour l'Algrie.

--Pour l'Algrie! Et l'on assure que tous les musulmans sont
oenophobes, les barbares! Je me suis mme demand souvent s'ils
ignorent le mdoc parce qu'ils sont mcrants, ou, ce qui est plus
probable, s'ils sont mcrants parce qu'ils ignorent le mdoc.
D'ailleurs, quels services me rendent-ils en retour de cette
ambroisie qui m'a tant cot de travaux?

--Aucun; aussi n'est-elle pas destine  des musulmans, mais  de
bons chrtiens qui passent tous les jours en Barbarie.

--Et qu'y vont-ils faire qui puisse m'tre utile?

--Excuter des razzias et en subir; tuer et se faire tuer; gagner des
dyssenteries et revenir se faire traiter; creuser des ports, percer
des routes, btir des villages et les peupler de Maltais, d'Italiens,
d'Espagnols et de Suisses qui vivent sur votre tonneau et bien
d'autres tonneaux que je viendrai vous demander encore.

--Misricorde! ceci est trop fort, je vous refuse net mon tonneau. On
enverrait  Bictre un vigneron qui ferait de telles folies. Percer
des routes dans l'Atlas, grand Dieu! quand je ne puis sortir de chez
moi! Creuser des ports en Barbarie quand la Garonne s'ensable tous
les jours! M'enlever mes enfants que j'aime pour aller tourmenter
les Kabyles! Me faire payer les maisons, les semences et les chevaux
qu'on livre aux Grecs et aux Maltais, quand il y a tant de pauvres
autour de nous!

--Des pauvres! justement, on dbarrasse le pays de ce _trop-plein_.

--Grand merci! en les faisant suivre en Algrie du capital qui les
ferait vivre ici.

--Et puis vous jetez les bases d'un _grand empire_, vous portez la
_civilisation_ en Afrique, et vous dcorez votre patrie d'une gloire
immortelle.

--Vous tes pote, monsieur le percepteur; mais moi je suis vigneron,
et je refuse.

--Considrez que, dans quelque mille ans, vous recouvrerez vos
avances au centuple. C'est ce que disent ceux qui dirigent
l'entreprise.

--En attendant, ils ne demandaient d'abord, pour parer aux frais,
qu'une pice de vin, puis deux, puis trois, et me voil tax  un
tonneau! Je persiste dans mon refus.

--Il n'est plus temps. Votre _charg de pouvoirs_ a stipul pour vous
l'octroi d'un tonneau ou quatre pices entires.

--Il n'est que trop vrai. Maudite faiblesse! Il me semblait aussi en
lui donnant ma procuration que je commettais une imprudence, car qu'y
a-t-il de commun entre un gnral d'arme et un pauvre vigneron?

--Vous voyez bien qu'il y a quelque chose de commun entre vous, ne
ft-ce que le vin que vous rcoltez et qu'il se vote  lui-mme, en
votre nom.

--Raillez-moi, je le mrite, monsieur le percepteur. Mais soyez
raisonnable, l, laissez-moi au moins le sixime tonneau. Voil
l'intrt des dettes pay, la liste civile pourvue, les services
publics assurs, la guerre d'Afrique perptue. Que voulez-vous de
plus?

--On ne marchande pas avec moi. Il fallait dire vos intentions  M.
le gnral. Maintenant, il a dispos de votre vendange.

--Maudit grognard! Mais enfin, que voulez-vous faire de ce pauvre
tonneau, la fleur de mon chai? Tenez, gotez ce vin. Comme il est
moelleux, cors, toff, velout, ruban!...

--Excellent! dlicieux! Il fera bien l'affaire de M. D... le
fabricant de draps.

--De M. D... le fabricant? Que voulez-vous dire?

--Qu'il en tirera un bon parti.

--Comment? qu'est-ce? Du diable si je vous comprends!

--Ne savez-vous pas que M. D... a fond une superbe entreprise, fort
utile au pays, laquelle, tout balanc, laisse chaque anne une perte
considrable?

--Je le plains de tout mon coeur. Mais qu'y puis-je faire?

--La Chambre a compris que, si cela continuait ainsi, M. D... serait
dans l'alternative ou de mieux oprer ou de fermer son usine.

--Mais quel rapport y a-t-il entre les fausses spculations de M.
D... et mon tonneau?

--La Chambre a pens que si elle livrait  M. D... un peu de vin
pris dans votre cave, quelques hectolitres de bl prlevs chez vos
voisins, quelques sous retranchs aux salaires des ouvriers, ses
pertes se changeraient en bnfices.

--La recette est infaillible autant qu'ingnieuse. Mais, morbleu!
elle est terriblement inique. Quoi! M. D... se couvrira de ses pertes
en me prenant mon vin?

--Non pas prcisment le vin, mais le prix. C'est ce qu'on nomme
_primes d'encouragement_. Mais vous voil tout bahi! Ne voyez-vous
pas le grand service que vous rendez  la patrie?

--Vous voulez dire  M. D...?

-- la patrie. M. D... assure que son industrie prospre, grce  cet
arrangement, et c'est ainsi, dit-il, que le pays s'enrichit. C'est ce
qu'il rptait ces jours-ci  la Chambre dont il fait partie.

--C'est une supercherie insigne! Quoi! un malotru fera une sotte
entreprise, il dissipera ses capitaux; et s'il m'extorque assez
de vin ou de bl pour rparer ses pertes et se mnager mme des
profits, on verra l un gain gnral!

--Votre _fond de pouvoirs_ l'ayant jug ainsi, il ne vous reste plus
qu' me livrer les six tonneaux de vin et  vendre le mieux possible
les quatorze tonneaux que je vous laisse.

--C'est mon affaire.

--C'est, voyez-vous, qu'il serait bien fcheux que vous n'en
tirassiez pas un grand prix.

--J'y aviserai.

--Car il y a bien des choses  quoi ce prix doit faire face.

--Je le sais, Monsieur, je le sais.

--D'abord, si vous achetez du fer pour renouveler vos bches et vos
charrues, une loi dcide que vous le paierez au matre de forges deux
fois ce qu'il vaut.

--Ah , mais c'est donc la fort Noire?

--Ensuite, si vous avez besoin d'huile, de viande, de toile, de
houille, de laine, de sucre, chacun, de par la loi, vous les cotera
au double de leur valeur.

--Mais c'est horrible, affreux, abominable!

-- quoi bon ces plaintes? Vous-mme, par votre _charg de
procuration_...

--Laissez-moi en paix avec ma procuration. Je l'ai trangement
place, c'est vrai. Mais on ne m'y prendra plus et je me ferai
reprsenter par bonne et franche paysannerie.

--Bah! vous renommerez le brave gnral.

--Moi, je renommerai le gnral, pour distribuer mon vin aux
Africains et aux fabricants?

--Vous le renommerez, vous dis-je.

--C'est un peu fort. Je ne le renommerai pas, si je ne veux pas.

--Mais vous voudrez et vous le renommerez.

--Qu'il vienne s'y frotter. Il trouvera  qui parler.

--Nous verrons bien. Adieu. J'emmne vos six tonneaux et vais en
faire la rpartition, comme le gnral l'a dcid[52].

[Note 52: V. au tome Ier la _lettre  M. Larnac_, et au tome V, les
_Incompatibilits parlementaires_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XI.--L'UTOPISTE[53].

[Note 53: Tir du _Libre-change_, n du 17 janvier 1847.

                                               (_Note de l'diteur._)]


--Si j'tais ministre de Sa Majest!...

--Eh bien, que feriez-vous?

--Je commencerais par... par..., ma foi, par tre fort embarrass.
Car enfin, je ne serais ministre que parce que j'aurais la majorit;
je n'aurais la majorit que parce que je me la serais faite; je ne
me la serais faite, honntement du moins, qu'en gouvernant selon
ses ides... Donc, si j'entreprenais de faire prvaloir les miennes
en contrariant les siennes, je n'aurais plus la majorit, et si je
n'avais pas la majorit, je ne serais pas ministre de Sa Majest.

--Je suppose que vous le soyez et que par consquent la majorit ne
soit pas pour vous un obstacle; que feriez-vous?

--Je rechercherais de quel ct est le _juste_.

--Et ensuite?

--Je chercherais de quel ct est l'_utile_.

--Et puis?

--Je chercherais s'ils s'accordent ou se gourment entre eux.

--Et si vous trouviez qu'ils ne s'accordent pas?

          --Je dirais au roi Philippe:
          Reprenez votre portefeuille.

  La rime n'est pas riche et le style en est vieux;
  Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
  Que ces _transactions_ dont le bon sens murmure,
  Et que l'_honntet_ parle l toute pure?

--Mais si vous reconnaissez que le _juste_ et l'_utile_ c'est tout
un?

--Alors, j'irai droit en avant.

--Fort bien. Mais pour raliser l'utilit par la justice, il faut une
troisime chose.

--Laquelle?

--La possibilit.

--Vous me l'avez accorde.

--Quand?

--Tout  l'heure.

--Comment?

--En me concdant la majorit.

--Il me semblait aussi que la concession tait fort hasarde, car
enfin elle implique que la majorit voit clairement ce qui est juste,
voit clairement ce qui est utile, et voit clairement qu'ils sont en
parfaite harmonie.

--Et si elle voyait clairement tout cela, le bien se ferait, pour
ainsi dire, tout seul.

--Voil o vous m'amenez constamment:  ne voir de rforme possible
que par le progrs de la raison gnrale.

--Comme  voir, par ce progrs, toute rforme infaillible.

-- merveille. Mais ce progrs pralable est lui-mme un peu long.
Supposons-le accompli. Que feriez-vous? car je suis press de vous
voir  l'oeuvre,  l'excution,  la pratique.

--D'abord, je rduirais la taxe des lettres  10 centimes.

--Je vous avais entendu parler de 5 centimes[54].

[Note 54: L'auteur avait dit en effet 5 centimes, en mai 1846, dans
un article du _Journal des conomistes_, qui est devenu le chap. XII
de la seconde srie des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Oui; mais comme j'ai d'autres rformes en vue, je dois procder
avec prudence pour viter le dficit.

--Tudieu! quelle prudence! Vous voil dj en dficit de 30 millions.

--Ensuite, je rduirais l'impt du sel  10 fr.

--Bon! vous voil en dficit de 30 autres millions. Vous avez sans
doute invent un nouvel impt?

--Le ciel m'en prserve! D'ailleurs, je ne me flatte pas d'avoir
l'esprit si inventif.

--Il faut pourtant bien... ah! j'y suis. O avais-je la tte? Vous
allez simplement diminuer la dpense. Je n'y pensais pas.

--Vous n'tes pas le seul.--J'y arriverai, mais, pour le moment, ce
n'est pas sur quoi je compte.

--Oui-d! vous diminuez la recette sans diminuer la dpense, et vous
vitez le dficit?

--Oui, en diminuant en mme temps d'autres taxes.

(Ici l'interlocuteur, posant l'index de la main droite sur son
sinciput, hoche la tte; ce qui peut se traduire ainsi: il bat la
campagne).

--Par ma foi! le procd est ingnieux. Je verse 100 francs au
trsor, vous me dgrevez de 5 francs sur le sel, de 5 francs sur la
poste; et pour que le trsor n'en reoive pas moins 100 francs, vous
me dgrevez de 10 francs sur quelque autre taxe?

--Touchez l; vous m'avez compris.

--Du diable si c'est vrai! Je ne suis pas mme sr de vous avoir
entendu.

--Je rpte que je balance un dgrvement par un autre.

--Morbleu! j'ai quelques instants  perdre: autant vaut que je vous
coute dvelopper ce paradoxe.

--Voici tout le mystre: je sais une taxe qui vous cote 20 francs
et dont il ne rentre pas une obole au trsor; je vous fais remise de
moiti et fais prendre  l'autre moiti le chemin de l'htel de la
rue de Rivoli.

--Vraiment! vous tes un financier sans pareil. Il n'y a qu'une
difficult. En quoi est-ce, s'il vous plat, que je paie une taxe qui
ne va pas au trsor?

--Combien vous cote cet habit?

--100 francs.

--Et si vous eussiez fait venir le drap de Verviers, combien vous
coterait-il?

--80 francs.

--Pourquoi donc ne l'avez-vous pas demand  Verviers?

--Parce que cela est dfendu.

--Et pourquoi cela est-il dfendu?

--Pour que l'habit me revienne  100 francs au lieu de 80.

--Cette dfense vous cote donc 20 francs?

--Sans aucun doute.

--Et o passent-ils, ces 20 francs?

--Et o passeraient-ils? Chez le fabricant de drap.

--Eh bien! donnez-moi 10 francs pour le trsor, je ferai lever la
dfense, et vous gagnerez encore 10 francs.

--Oh! oh! je commence  y voir clair. Voici le compte du trsor: il
perd 5 francs sur la poste, 5 sur le sel, et gagne 10 francs sur le
drap. Partant quitte.

--Et voici votre compte  vous: vous gagnez 5 francs sur le sel, 5
francs sur la poste et 10 francs sur le drap.

--Total, 20 francs. Ce plan me sourit assez. Mais que deviendra le
pauvre fabricant de draps?

--Oh! j'ai pens  lui. Je lui mnage des compensations, toujours au
moyen de dgrvements profitables au trsor; et ce que j'ai fait pour
vous  l'occasion du drap, je le fais pour lui  l'gard de la laine,
de la houille, des machines, etc.; en sorte qu'il pourra baisser son
prix sans perdre.

--Mais tes-vous sr qu'il y aura balance?

--Elle penchera de son ct. Les 20 francs que je vous fais gagner
sur le drap, s'augmenteront de ceux que je vous conomiserai encore
sur le bl, la viande, le combustible, etc. Cela montera haut; et
une pargne semblable sera ralise par chacun de vos trente-cinq
millions de concitoyens. Il y a l de quoi puiser les draps de
Verviers et ceux d'Elbeuf. La nation sera mieux vtue, voil tout.

--J'y rflchirai; car tout cela se brouille un peu dans ma tte.

--Aprs tout, en fait de vtements, l'essentiel est d'tre vtu. Vos
membres sont votre proprit et non celle du fabricant. Les mettre 
l'abri de grelotter est votre affaire, et non la sienne! Si la loi
prend parti pour lui contre vous, la loi est injuste, et vous m'avez
autoris  raisonner dans l'hypothse que ce qui est injuste est
nuisible.

--Peut-tre me suis-je trop avanc; mais poursuivez l'expos de votre
plan financier.

--Je ferai donc une loi de douanes.

--En deux volumes in-folio?

--Non, en deux articles.

--Pour le coup, on ne dira plus que ce fameux axiome: Nul n'est
cens ignorer la loi, est une fiction. Voyons donc votre tarif.

--Le voici:

Art. 1er. Toute marchandise importe paiera une taxe de 5 p. 100 de
la valeur.

--Mme les _matires premires_?

-- moins qu'elles n'aient point de _valeur_.

--Mais elles en ont toutes, peu ou _prou_.

--En ce cas, elles paieront peu ou _prou_.

--Comment voulez-vous que nos fabriques luttent avec les fabriques
trangres qui ont les _matires premires_ en franchise?

--Les dpenses de l'tat tant donnes, si nous fermons cette
source de revenus, il en faudra ouvrir une autre: cela ne diminuera
pas l'infriorit relative de nos fabriques, et il y aura une
administration de plus  crer et  payer.

--Il est vrai; je raisonnais comme s'il s'agissait d'annuler la
taxe et non de la dplacer. J'y rflchirai. Voyons votre second
article?...

--Art. 2. Toute marchandise exporte paiera une taxe de 5 p. 100 de
la valeur.

--Misricorde! monsieur l'utopiste. Vous allez vous faire lapider, et
au besoin je jetterai la premire pierre.

--Nous avons admis que la majorit est claire.

--claire! soutiendrez-vous qu'un _droit de sortie_ ne soit pas
onreux?

--Toute taxe est onreuse, mais celle-ci moins qu'une autre.

--Le carnaval justifie bien des excentricits. Donnez-vous le plaisir
de rendre spcieux, si cela est possible, ce nouveau paradoxe.

--Combien avez-vous pay ce vin?

--Un franc le litre.

--Combien l'auriez-vous pay hors barrire?

--Cinquante centimes.

--Pourquoi cette diffrence?

--Demandez-le  l'octroi qui a prlev dix sous dessus.

--Et qui a tabli l'octroi?

--La commune de Paris, afin de paver et d'clairer les rues.

--C'est donc un droit d'importation. Mais si c'taient les
communes limitrophes qui eussent rig l'octroi  leur profit,
qu'arriverait-il?

--Je n'en paierais pas moins 1 fr. mon vin de 50 c., et les autres 50
c. paveraient et claireraient Montmartre et les Batignoles.

--En sorte qu'en dfinitive c'est le consommateur qui paie la taxe?

--Cela est hors de doute.

--Donc, en mettant un droit  l'exportation, vous faites contribuer
l'tranger  vos dpenses.

--Je vous prends en faute, ce n'est plus de la _justice_.

--Pourquoi pas? Pour qu'un produit se fasse, il faut qu'il y ait dans
le pays de l'instruction, de la scurit, des routes, des choses
qui cotent. Pourquoi l'tranger ne supporterait-il pas les charges
occasionnes par ce produit, lui qui, en dfinitive, va le consommer?

--Cela est contraire aux ides reues.

--Pas le moins du monde. Le dernier acheteur doit rembourser tous les
frais de production directs ou indirects.

--Vous avez beau dire, il saute aux yeux qu'une telle mesure
paralyserait le commerce et nous fermerait des dbouchs.

--C'est une illusion. Si vous payiez cette taxe en sus de toutes
les autres, vous avez raison. Mais si les 100 millions prlevs par
cette voie dgrvent d'autant d'autres impts, vous reparaissez
sur les marchs du dehors avec tous vos avantages, et mme avec
plus d'avantages, si cet impt a moins occasionn d'embarras et de
dpenses.

--J'y rflchirai.--Ainsi, voil le sel, la poste et la douane
rgls. Tout est-il fini l?

-- peine je commence.

--De grce, initiez-moi  vos autres utopies.

--J'avais perdu 60 millions sur le sel et la poste. La douane me les
fait retrouver; mais elle me donne quelque chose de plus prcieux.

--Et quoi donc, s'il vous plat?

--Des rapports internationaux fonds sur la justice, et une
probabilit de paix qui quivaut  une certitude. Je congdie l'arme.

--L'arme tout entire?

--Except les armes spciales, qui se recruteront volontairement
comme toutes les autres professions. Vous le voyez, la conscription
est abolie.

--Monsieur, il faut dire le recrutement.

--Ah! j'oubliais. J'admire comme il est ais, en certains pays, de
perptuer les choses les plus impopulaires en leur donnant un autre
nom.

--C'est comme les _droits runis_, qui sont devenus des
_contributions indirectes_.

--Et les _gendarmes_ qui ont pris nom _gardes municipaux_.

--Bref, vous dsarmez le pays sur la foi d'une utopie.

--J'ai dit que je licenciais l'arme et non que je dsarmais le pays.
J'entends lui donner au contraire une force invincible.

--Comment arrangez-vous cet amas de contradictions?

--J'appelle tous les citoyens au service.

--Il valait bien la peine d'en dispenser quelques-uns pour y appeler
tout le monde.

--Vous ne m'avez pas fait ministre pour laisser les choses comme
elles sont. Aussi,  mon avnement au pouvoir, je dirai comme
Richelieu: Les maximes de l'tat sont changes. Et ma premire
maxime, celle qui servira de base  mon administration, c'est
celle-ci: Tout citoyen doit savoir deux choses: pourvoir  son
existence et dfendre son pays.

--Il me semble bien, au premier abord, qu'il y a quelque tincelle de
bon sens l-dessous.

--En consquence, je fonde la dfense nationale sur une loi en deux
articles:

Art. 1er. Tout citoyen valide, sans exception, restera sous les
drapeaux pendant quatre annes, de 21  25 ans, pour y recevoir
l'instruction militaire.

--Voil une belle conomie! vous congdiez 400,000 soldats et vous en
faites 10 millions.

--Attendez mon second article.

Art. 2.  moins qu'il ne prouve,  21 ans, savoir parfaitement
l'cole de peloton.

--Je ne m'attendais pas  cette chute. Il est certain que pour
viter quatre ans de service, il y aurait une terrible mulation,
dans notre jeunesse,  apprendre le _par le flanc droit_ et la
_charge en douze temps_. L'ide est bizarre.

--Elle est mieux que cela. Car enfin, sans jeter la douleur dans les
familles, et sans froisser l'galit, n'assure-t-elle pas au pays,
d'une manire simple et peu dispendieuse, 10 millions de dfenseurs
capables de dfier la coalition de toutes les armes permanentes du
globe?

--Vraiment, si je n'tais sur mes gardes, je finirais par
m'intresser  vos fantaisies.

_L'utopiste s'chauffant_: Grce au ciel, voil mon budget soulag
de 200 millions! Je supprime l'octroi, je refonds les contributions
indirectes, je...

--Et! monsieur l'utopiste!

_L'utopiste s'chauffant de plus en plus_: Je proclame la libert des
cultes, la libert d'enseignement. Nouvelles ressources. J'achte les
chemins de fer, je rembourse la dette, j'affame l'agiotage.

--Monsieur l'utopiste!

--Dbarrass de soins trop nombreux, je concentre toutes les forces
du gouvernement  rprimer la fraude, distribuer  tous prompte et
bonne justice, je...

--Monsieur l'utopiste, vous entreprenez trop de choses, la nation ne
vous suivra pas!

--Vous m'avez donn la majorit.

--Je vous la retire.

-- la bonne heure! alors je ne suis plus ministre, et mes plans
restent ce qu'ils sont, des UTOPIES.




XII.--LE SEL, LA POSTE, LA DOUANE[55].

1846.

[Note 55: Tir du _Journal des conomistes_, n de mai 1846.

                                               (_Note de l'diteur._)]


On s'attendait, il y a quelques jours,  voir le mcanisme
reprsentatif enfanter un produit tout nouveau et que ses rouages
n'taient pas encore parvenus  laborer: _le soulagement du
contribuable_.

Chacun tait attentif: l'exprience tait intressante autant
que nouvelle. Les forces aspirantes de cette machine ne donnent
d'inquitude  personne. Elle fonctionne, sous ce rapport, d'une
manire admirable, quels que soient le temps, le lieu, la saison et
la circonstance.

Mais, quant aux rformes qui tendent  simplifier, galiser et
allger les charges publiques, nul ne sait encore ce qu'elle peut
faire.

On disait: Vous allez voir: voici le moment; c'est l'oeuvre des
_quatrimes sessions_, alors que la popularit est bonne  quelque
chose. 1842 nous valut les chemins de fer; 1846 va nous donner
l'abaissement de la taxe du sel et des lettres; 1850 nous rserve le
remaniement des tarifs et des contributions indirectes. La quatrime
session, c'est le _jubil_ du contribuable.

Chacun tait donc plein d'espoir, et tout semblait favoriser
l'exprience. _Le Moniteur_ avait annonc que, de trimestre en
trimestre, les sources du revenu vont toujours grossissant; et quel
meilleur usage pouvait-on faire de ces rentres inattendues, que de
permettre au villageois un grain de sel de plus pour son eau tide,
une lettre de plus du champ de bataille o se joue la vie de son
fils?

Mais qu'est-il arriv? Comme ces deux matires sucres qui, dit-on,
s'empchent rciproquement de cristalliser; ou comme ces deux chiens
dont la lutte fut si acharne qu'il n'en resta que les deux queues,
les deux rformes se sont entre-dvores. Il ne nous en reste que
les queues, c'est--dire force projets de lois, exposs des motifs,
rapports, statistiques et annexes, o nous avons la consolation
de voir nos souffrances, philanthropiquement apprcies et
homoeopathiquement calcules.--Quant aux rformes elles-mmes, elles
n'ont pas cristallis. Il ne sort rien du creuset, et l'exprience a
failli.

Bientt les chimistes se prsenteront devant le jury pour expliquer
cette dconvenue, et ils diront,

L'un: J'avais _propos_ la rforme postale; mais la Chambre a voulu
dgrever le sel, et j'ai d la retirer.

L'autre: J'avais _vot_ le dgrvement du sel; mais le ministre a
propos la rforme postale, et le vote n'a pas abouti.

Et le jury, trouvant la raison excellente, recommencera l'preuve sur
les mmes donnes, et renverra  l'oeuvre les mmes chimistes.

Ceci nous prouve qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de
raisonnable, malgr la source, dans la pratique qui s'est introduite
depuis un demi-sicle de l'autre ct du dtroit, et qui consiste,
pour le public,  ne poursuivre qu'une rforme  la fois. C'est long,
c'est ennuyeux; mais a mne  quelque chose.

Nous avons une douzaine de reformes sur le chantier; elles se
pressent comme les ombres  la porte de l'oubli, et pas une n'entre.

  Ohim! che lasso!
  Una a la volta, per carit.

C'est ce que disait _Jacques Bonhomme_ dans un dialogue avec _John
Bull_ sur la _rforme postale_. Il vaut la peine d'tre rapport.


JACQUES BONHOMME, JOHN BULL.

JACQUES BONHOMME. Oh! qui me dlivrera de cet ouragan de rformes!
J'en ai la tte fendue. Je crois qu'on en invente tous les jours:
rforme universitaire, financire, sanitaire, parlementaire; rforme
lectorale, rforme commerciale, rforme sociale, et voici venir la
rforme _postale_!

JOHN BULL. Pour celle-ci, elle est si facile  faire et si utile,
comme nous l'prouvons chez nous, que je me hasarde  vous la
conseiller.

JACQUES. On dit pourtant que a a mal tourn en Angleterre, et que
votre chiquier y a laiss dix millions.

JOHN. Qui en ont enfant cent dans le public.

JACQUES. Cela est-il bien certain?

JOHN. Voyez tous les signes par lesquels se manifeste la satisfaction
publique. Voyez la nation, Peel et Russel en tte, donner  M.
Rowland Hill,  la faon britannique, des tmoignages substantiels
de gratitude. Voyez le pauvre peuple ne faire circuler ses lettres
qu'aprs y avoir dpos l'empreinte de ses sentiments au moyen de
pains  cacheter qui portent cette devise: _ la rforme postale, le
peuple reconnaissant_. Voyez les chefs de la ligue dclarer en plein
parlement que, sans elle, il leur et fallu trente ans pour accomplir
leur grande entreprise, pour affranchir la nourriture du pauvre.
Voyez les officiers du _Board of trade_ dclarer qu'il est fcheux
que la monnaie anglaise ne se prte pas  une rduction plus radicale
encore du port des lettres! Quelles preuves vous faut-il de plus?

JACQUES. Oui, mais le Trsor?

JOHN. Est-ce que le Trsor et le public ne sont pas dans la mme
barque?

JACQUES. Pas tout  fait.--Et puis, est-il bien certain que notre
systme postal ait besoin d'tre rform?

JOHN. C'est l la question. Voyons un peu comment se passent les
choses. Que deviennent les lettres qui sont mises  la poste?

JACQUES. Oh! c'est un mcanisme d'une simplicit admirable: le
directeur ouvre la bote  une certaine heure, et il en retire, je
suppose, cent lettres.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Ensuite il les inspecte l'une aprs l'autre. Un tableau
gographique sous les yeux, et une balance en main, il cherche 
quelle catgorie chacune d'elles appartient sous le double rapport de
la distance et du poids. Il n'y a que onze zones et autant de degrs
de pesanteur.

JOHN. Cela fait bien 121 combinaisons pour chaque lettre.

JACQUES. Oui, et il faut doubler ce nombre, parce que la lettre peut
appartenir ou ne pas appartenir au _service rural_.

JOHN. C'est donc 24,200 recherches pour les cent lettres.--Que fait
ensuite M. le directeur?

JACQUES. Il inscrit le poids sur un coin et la taxe au beau
milieu de l'adresse, sous la figure d'un hiroglyphe convenu dans
l'administration.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Il timbre; il partage les lettres en dix paquets, selon les
bureaux avec lesquels il correspond. Il additionne le total des taxes
des dix paquets.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Ensuite il inscrit les dix sommes, en long, sur un registre
et, en travers, sur un autre.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Ensuite il crit une lettre  chacun des dix directeurs
correspondants, pour l'informer de l'article de comptabilit qui le
concerne.

JOHN. Et si les lettres sont affranchies?

JACQUES. Oh! alors j'avoue que le service se complique un peu. Il
faut recevoir la lettre, la peser et mesurer, comme devant, toucher
le payement et rendre monnaie; choisir parmi trente timbres celui qui
convient; constater sur la lettre son numro d'ordre, son poids et sa
taxe; transcrire l'adresse tout entire sur un premier registre, puis
sur un second, puis sur un troisime, puis sur un bulletin dtach;
envelopper la lettre dans le bulletin, envoyer le tout bien ficel au
directeur correspondant, et relater chacune de ces circonstances dans
une douzaine de colonnes choisies parmi cinquante qui bariolent les
sommiers.

JOHN. Et tout cela pour 40 centimes!

JACQUES. Oui, en moyenne.

JOHN. Je vois qu'en effet le _dpart_ est assez simple. Voyons
comment les choses se passent  l'_arrive_.

JACQUES. Le directeur ouvre la dpche.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il lit les dix avis de ses correspondants.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il compare le total accus par chaque avis avec le total qui
rsulte de chacun des dix paquets de lettres.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il fait le total des totaux, et sait de quelle somme en bloc
il rendra les facteurs responsables.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Aprs, tableau des distances et balance en main, il vrifie
et rectifie la taxe de chaque lettre.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il inscrit de registre en registre, de colonne en colonne,
selon d'innombrables occurrences, les _plus trouvs_ et les _moins
trouvs_.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il se met en correspondance avec le dix directeurs pour
signaler des erreurs de 10 ou 20 centimes.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il remanie toutes les lettres reues pour les donner aux
facteurs.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Il fait le total des taxes que chaque facteur prend en
charge.

JOHN. Et aprs?

JACQUES. Le facteur vrifie; on discute la signification des
hiroglyphes. Le facteur avance la somme, et il part.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le facteur va chez le destinataire; il frappe  la porte, un
domestique descend. Il y a six lettres  cette adresse. On additionne
les taxes, sparment d'abord, puis en commun. On en trouve pour 2
fr. 70 cent.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le domestique va trouver son matre; celui-ci procde  la
vrification des hiroglyphes. Il prend les 3 pour des 2, et les 9
pour des 4; il a des doutes sur les poids et les distances; bref,
il faut faire monter le facteur, et, en l'attendant, il cherche 
deviner le signataire des lettres, pensant qu'il serait sage de les
refuser.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le facteur arrive et plaide la cause de l'administration. On
discute, on examine, on pse, on mesure; enfin le destinataire reoit
cinq lettres et en _rebute_ une.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Il ne s'agit plus que du payement. Le domestique va chez
l'picier chercher de la monnaie. Enfin, au bout de vingt minutes, le
facteur est libre et il court recommencer de porte en porte la mme
crmonie.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Il revient au bureau. Il compte et recompte avec le
directeur. Il remet les lettres rebutes et se fait restituer ses
avances. Il rend compte des objections des destinataires relativement
aux poids et aux distances.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le directeur cherche les registres, les sommiers, les
bulletins spciaux, pour faire ses comptes de _rebuts_.

JOHN. _Go on, if you please._

JACQUES. Et ma foi, je ne suis pas directeur. Nous arriverions
ici aux comptes de dizaines, de vingtaines, de fin du mois; aux
moyens imagins, non-seulement pour tablir, mais pour contrler
une comptabilit si minutieuse portant sur 50 millions de francs,
rsultant de taxes moyennes de 43 centimes, et de 116 millions de
lettres, chacune desquelles peut appartenir  242 catgories.

JOHN. Voil une simplicit trs-complique. Certes, l'homme qui a
rsolu ce problme devait avoir cent fois plus de gnie que votre M.
Piron ou notre Rowland-Hill.

JACQUES. Mais vous, qui avez l'air de rire de notre systme,
expliquez-moi le vtre.

JOHN. En Angleterre, le gouvernement fait vendre, dans tous les lieux
o il le juge utile, des enveloppes et des bandes  un penny pice.

JACQUES. Et aprs?

JOHN. Vous crivez, pliez votre lettre en quatre, la mettez dans une
de ces enveloppes, la jetez ou l'envoyez  la poste.

JACQUES. Et aprs?

JOHN. Aprs, tout est dit. Il n'y a ni poids, ni distances, ni
_plus trouvs_, ni _moins trouvs_, ni _rebuts_, ni bulletins, ni
registres, ni sommiers, ni colonnes, ni comptabilit, ni contrle, ni
monnaie  donner et  recevoir, ni hiroglyphes, ni discussions et
interprtations, ni forcement en recette, etc., etc.

JACQUES. Vraiment, cela parat simple. Mais ce ne l'est-il pas trop?
Un enfant comprendrait cela. C'est avec de pareilles rformes qu'on
touffe le gnie des grands administrateurs. Pour moi, je tiens  la
manire franaise. Et puis, votre _taxe uniforme_ a le plus grand de
tous les dfauts. Elle est injuste.

JOHN. Pourquoi donc?

JACQUES. Parce qu'il est injuste de faire payer autant pour une
lettre qu'on porte au voisinage que pour celle qu'on porte  cent
lieues.

JOHN. En tous cas, vous conviendrez que l'injustice est renferme
dans les limites d'un penny.

JACQUES. Qu'importe? c'est toujours une injustice.

JOHN. Elle ne peut mme jamais s'tendre qu' un demi-penny, car
l'autre moiti est affrente  des frais fixes pour toutes les
lettres, quelle que soit la distance.

JACQUES. Penny ou demi-penny, il y a toujours l un principe
d'injustice.

JOHN. Enfin cette injustice qui, au _maximum_, ne peut aller qu' un
demi-penny dans un cas particulier, s'efface pour chaque citoyen dans
l'ensemble de sa correspondance, puisque chacun crit tantt au loin,
tantt au voisinage.

JACQUES. Je n'en dmords pas. L'injustice est attnue  l'infini si
vous voulez, elle est inapprciable, infinitsimale, homoeopathique,
mais elle existe.

JOHN. L'tat vous fait-il payer plus cher le gramme de tabac que vous
achetez  la rue de Clichy que celui qu'on vous _dbite_ au quai
d'Orsay?

JACQUES. Quel rapport y a-t-il entre les deux objets de comparaison?

JOHN. C'est que, dans un cas comme dans l'autre, il a fallu faire les
frais d'un transport. Il serait juste, mathmatiquement, que chaque
prise de tabac ft plus chre rue de Clichy qu'au quai d'Orsay de
quelque millionime de centime.

JACQUES. C'est vrai, il ne faut vouloir que ce qui est possible.

JOHN. Ajoutez que votre systme de poste n'est juste qu'en
apparence. Deux maisons se trouvent cte  cte, mais l'une en
dehors, l'autre en dedans de la zone. La premire payera 10 centimes
de plus que la seconde, juste autant que cote en Angleterre le port
entier de la lettre. Vous voyez bien que, malgr les apparences,
l'injustice se commet chez vous sur une bien plus grande chelle.

JACQUES. Cela semble bien vrai. Mon objection ne vaut pas
grand'chose, mais reste toujours la perte du revenu.

Ici, je cessai d'entendre les deux interlocuteurs. Il parat
cependant que Jacques Bonhomme fut entirement converti; car,
quelques jours aprs, le rapport de M. de Vuitry ayant paru, il
crivit la lettre suivante  l'honorable lgislateur:


J. BONHOMME  M. DE VUITRY, DPUT, RAPPORTEUR DE LA COMMISSION
CHARGE D'EXAMINER LE PROJET DE LOI RELATIF  LA TAXE DES LETTRES.

MONSIEUR,

Bien que je n'ignore pas l'extrme dfaveur qu'on cre contre soi
quand on se fait l'avocat d'une _thorie absolue_, je ne crois pas
devoir abandonner la cause _de la taxe unique et rduite au simple
remboursement du service rendu_.

En m'adressant  vous, je vous fais beau jeu assurment. D'un
ct, un cerveau brl, un rformateur de cabinet, qui parle de
renverser tout un systme brusquement, sans transition; un rveur
qui n'a peut-tre pas jet les yeux sur cette montagne de lois,
ordonnances, tableaux, annexes, statistiques qui accompagnent votre
rapport; et, pour tout dire en un mot, un _thoricien_!--De l'autre,
un lgislateur grave, prudent, modr, qui a pes et compar, qui
mnage les intrts divers, qui rejette tous les _systmes_, ou, ce
qui revient au mme, en compose un de ce qu'il emprunte  tous les
autres: certes, l'issue de la lutte ne saurait tre douteuse.

Nanmoins, tant que la question est pendante, les convictions ont le
droit de se produire. Je sais que la mienne est assez tranche pour
appeler sur les lvres du lecteur le sourire de la raillerie. Tout ce
que j'ose attendre du lui, c'est de me le prodiguer, s'il y a lieu,
aprs et non avant d'avoir cout mes raisons.

Car enfin, moi aussi, je puis invoquer l'_exprience_. Un grand
peuple en a fait l'preuve. Comment la juge-t-il? On ne nie pas qu'il
ne soit habile en ces matires, et son jugement a quelque poids.

Eh bien, il n'y a pas une voix en Angleterre qui ne bnisse la
_rforme postale_. J'en ai pour tmoin la souscription ouverte
en faveur de M. Rowland-Hill; j'en ai pour tmoin la manire
originale dont le peuple,  ce que me disait John Bull, exprime sa
reconnaissance; j'en ai pour tmoin cet aveu si souvent ritr de
la Ligue: Jamais, sans le _penny-postage_, nous n'aurions dvelopp
l'opinion publique qui renverse aujourd'hui le systme protecteur.
J'en ai pour tmoin, ce que je lis dans un ouvrage man d'une plume
officielle:

     La taxe des lettres doit tre rgle non dans un but de
     fiscalit, mais dans l'unique objet de couvrir la dpense.

 quoi M. Mac-Gregor ajoute:

     Il est vrai que la taxe tant descendue au niveau de notre plus
     petite monnaie, il n'est pas possible de l'abaisser davantage,
     quoiqu'elle donne du revenu. Mais ce revenu, qui ira sans cesse
     grossissant, doit tre consacr  amliorer le service et 
     dvelopper notre systme de paquebots sur toutes les mers.

Ceci me conduit  examiner la pense fondamentale de la commission,
qui est, au contraire, que la taxe des lettres doit tre pour l'tat
une source de revenus.

Cette pense domine tout votre rapport, et j'avoue que, sous
l'empire de cette proccupation, vous ne pouviez arriver  rien de
grand,  rien de complet; heureux si, en voulant concilier tous les
systmes, vous n'en avez pas combin les inconvnients divers.

La premire question qui se prsente est donc celle-ci: La
correspondance entre les particuliers est-elle une bonne _matire
imposable_?

Je ne remonterai pas aux principes abstraits. Je ne ferai pas
remarquer que la socit n'tant que la communication des ides,
l'objet de tout gouvernement doit tre de favoriser et non de
contrarier cette communication.

J'examinerai les faits existants.

La longueur totale des routes royales, dpartementales et vicinales
est d'un million de kilomtres; en supposant que chacun a cot
100,000 francs, cela fait un capital de cent milliards dpense par
l'tat pour favoriser la locomotion des choses et des hommes.

Or, je vous le demande si un de vos honorables collgues proposait 
la Chambre un projet de loi ainsi conu:

      partir de 1er janvier 1847, l'tat percevra sur tous les
     voyageurs une taxe calcule, non-seulement pour couvrir les
     dpenses des routes, mais encore pour faire rentrer dans ses
     caisses quatre ou cinq fois le montant de cette dpense....

Ne trouveriez-vous pas cette proposition antisociale et monstrueuse?

Comment se fait-il que cette pense de _bnfice_, que dis-je? de
simple _rmunration_, ne se soit jamais prsente  l'esprit; quand
il s'est agi de la circulation des choses, et qu'elle vous paraisse
si naturelle, quand il est question de la circulation des ides?

J'ose dire que cela tient a l'habitude. S'il tait question de crer
la poste,  coup sr il paratrait monstrueux de l'tablir sur le
_principe fiscal_.

Et veuillez remarquer qu'ici l'oppression est mieux caractrise.

Quand l'tat a ouvert une route, il ne force personne  s'en servir.
(Il le ferait sans doute si l'usage de la route tait taxe.) Mais
quand la poste royale existe, nul n'a plus la facult d'crire par
une autre voie, ft-ce  sa mre.

Donc, en principe, la taxe des lettres devrait tre _rmunratoire_,
et, par ce motif, _uniforme_.

Que si l'on part de cette ide, comment ne pas tre merveill de la
facilit, de la beaut, de la simplicit de la rforme?

La voici tout entire, et, sauf rdaction, formule en projet de loi:

     ART. 1er.  partir du 1er janvier 1847, il sera expos en
     vente, partout o l'administration le jugera utile, des
     _enveloppes et des bandes timbres_ au prix de cinq (ou dix)
     centimes.

     2. Toute lettre mise dans une de ces enveloppes et ne dpassant
     pas le poids de 15 grammes, tout _journal_ ou _imprim_ mis sous
     une de ces bandes et ne dpassant pas..... grammes, sera port
     et remis, sans frais,  son adresse.

     3. La comptabilit de la poste est entirement supprime.

     4. Toute criminalit et pnalit en matire de ports de lettres
     sont abolies.

Cela est bien simple, je l'avoue, beaucoup trop simple, et je
m'attends  une nue d'objections.

Mais,  supposer que ce systme ait des inconvnients, ce n'est
pas la question; il s'agit de savoir si le vtre n'en a pas de plus
grands encore.

Et de bonne foi, peut-il, sous quelque aspect que ce soit (sauf le
revenu), supporter un instant la comparaison?

Examinez-les tous les deux; comparez-les sous les rapports de
la facilit, de la commodit, de la clrit, de la simplicit,
de l'ordre, de l'conomie, de la justice, de l'galit, de la
multiplication des affaires, de la satisfaction des sentiments, du
dveloppement intellectuel et moral, de la puissance civilisatrice,
et dites, la main sur la conscience, s'il est possible d'hsiter un
moment.

Je me garderai bien de dvelopper chacune de ces considrations.
Je vous donne les _en-tte_ de douze chapitres et laisse le reste
en blanc, persuad que personne n'est mieux en tat que vous de les
remplir.

Mais, puisqu'il n'y a qu'une seule objection, le _revenu_, il faut
bien que j'en dise un mot.

Vous avez fait un tableau duquel il rsulte que la taxe unique, mme
 20 centimes, constituerait le Trsor en perte de 22 millions.

 10 centimes, la perte serait de 28 millions, et  5 centimes, de
33 millions, hypothses si effrayantes que vous ne les formulez mme
pas.

Mais permettez-moi de vous dire que les chiffres, dans votre
rapport, dansent avec un peu trop de laisser aller. Dans tous vos
tableaux, dans tous vos calculs, vous sous-entendez ces mots: _Toutes
choses gales d'ailleurs_. Vous supposez les mmes frais avec une
administration simple qu'avec une administration complique; le mme
nombre de lettres avec la taxe moyenne de 43 qu'avec la taxe unique
 20 cent. Vous vous bornez  cette rgle de trois: 87 millions
de lettres  42 cent. 1/2 ont donn tant. Donc,  20 cent. elles
donneraient tant; admettant nanmoins quelques distinctions quand
elles sont contraires  la rforme.

Pour valuer le sacrifice rel du Trsor, il faudrait savoir
d'abord ce qu'on conomiserait sur le service; ensuite, dans quelle
proportion s'augmenterait l'activit de la correspondance. Ne tenons
compte que de cette dernire donne, parce que nous pouvons supposer
que l'pargne ralise sur les frais se rduirait  ceci, que le
personnel actuel ferait face  un service plus dvelopp.

Sans doute il n'est pas possible de fixer le chiffre de
l'accroissement dans la circulation des lettres; mais, en ces
matires, une analogie raisonnable a toujours t admise.

Vous dites vous-mme qu'en Angleterre une rduction de 7/8 dans la
taxe a amen une augmentation de 360 pour cent dans la correspondance.

Chez nous, l'abaissement  5 cent. de la taxe qui est actuellement,
en moyenne, de 43 cent., constituerait aussi une rduction de 7/8.
Il est donc permis d'attendre le mme rsultat, c'est--dire 417
millions de lettres, au lieu de 116 millions.

Mais calculons sur 300 millions.

Y a-t-il exagration  admettre qu'avec une taxe de moiti moindre,
nous arriverons  8 lettres par habitant, quand les Anglais sont
parvenus  13?

  Or, 300 millions de lettres  5 c. donnent               15 mil.
  100 millions de journaux et imprims  5 c.                5
  Voyageurs par les malles-postes                            4
  Articles d'argent                                          4
                                                            -------
              TOTAL des recettes                            28 mil.

  La dpense actuelle (qui pourra diminuer) est de 31 mil.
   dduire celle des paquebots                     5
  Reste sur les dpches, voyageurs et articles d'argent    26 mil.
                                                            -------
  Produit net                                                2
  Aujourd'hui le produit net est de                         19
                                                            -------
  _Perte_, ou plutt _rduction de gain_                    17 mil.

Maintenant je demande si l'tat; qui fait un _sacrifice positif_
de 800 millions par an pour faciliter la circulation _gratuite_ des
personnes, ne doit pas faire un _sacrifice ngatif_ de 17 millions
pour _ne pas gagner_ sur la circulation des ides?

Mais enfin le fisc, je le sais, a ses habitudes; et autant il
contracte avec facilit celle de voir grossir les recettes, autant
il s'accoutume malaisment  les voir diminuer d'une obole. Il
semble qu'il soit pourvu de ces valvules admirables qui, dans notre
organisation, laissent le sang affluer dans une direction, mais
l'empchent de rtrograder. Soit. Le fisc est un peu vieux pour que
nous puissions changer ses allures. N'esprons donc pas le dcider 
se dessaisir. Mais que dirait-il, si moi, Jacques Bonhomme, je lui
indiquais un moyen simple, facile, commode, essentiellement pratique,
de faire un grand bien au pays, sans qu'il lui en cott un centime!

  La poste donne brut au Trsor                  50 mil.
  Le sel                                          70
  La douane                                      160
                                                 --------
          TOTAL pour ces trois services         280 mil.

Eh bien! mettez la taxe des lettres au taux uniforme de 5 cent.

Abaissez la taxe du sel  10 fr. le quintal, comme la Chambre l'a
vot.

Donnez-moi la facult de modifier le tarif des douanes, en ce sens
qu'IL ME SERA FORMELLEMENT INTERDIT D'LEVER AUCUN DROIT, MAIS QU'IL
ME SERA LOISIBLE DE LES ABAISSER  MON GR.

Et moi, Jacques Bonhomme, je vous garantis, non pas 280, mais 300
millions. Deux cents banquiers de France seront mes cautions. Je ne
demande pour ma prime que ce que ces trois impts produiront en sus
des 300 millions.

Maintenant ai-je besoin d'numrer les avantages de ma proposition?

1 Le peuple recueillera tout le bnfice du _bon march_ dans le
prix d'un objet de premire ncessit, le sel.

2 Les pres pourront crire  leurs fils, les mres  leurs filles.
Les affections, les sentiments, les panchements de l'amour et de
l'amiti ne seront pas, comme aujourd'hui, refouls par la main du
fisc au fond des coeurs.

3 Porter une lettre d'un ami  un ami ne sera pas inscrit sur nos
codes comme une action criminelle.

4 Le commerce refleurira avec la libert; notre marine marchande se
relvera de son humiliation.

5 Le fisc gagnera d'abord _vingt millions_; ensuite, tout ce que
fera affluer vers les autres branches de contributions l'pargne
ralise par chaque citoyen sur le sel, les lettres et sur les objets
dont les droits auront t abaisss.

Si ma proposition n'est pas accepte, que devrai-je en conclure?
Pourvu que la compagnie de banquiers que je prsente offre des
garanties suffisantes, sous quel prtexte pourrait-on rejeter mon
offre? Il n'est pas possible d'invoquer l'_quilibre des budgets_. Il
sera bien rompu, mais rompu de manire  ce que les recettes excdent
les dpenses. Il ne s'agit pas ici d'une thorie, d'un systme, d'une
statistique, d'une probabilit, d'une conjecture; c'est une offre,
une offre comme celle d'une compagnie qui demande la concession d'un
chemin de fer. Le fisc me dit ce qu'il retire de la poste, du sel et
de la douane. J'offre de lui donner _plus_. L'objection ne peut donc
pas venir de lui. J'offre de diminuer le tarif du sel, de la poste
et de la douane; je m'engage  ne pas l'lever; l'objection ne peut
donc pas venir des contribuables.--De qui viendrait-elle donc?--Des
monopoleurs?--Reste  savoir si leur voix doit touffer en France
celle de l'tat et celle du peuple. Pour nous en assurer, je vous
prie de transmettre ma proposition au conseil des ministres.

                                                   JACQUES BONHOMME.

_P. S._ Voici le texte de mon offre:

Moi, Jacques Bonhomme, reprsentant une compagnie de banquiers et
capitalistes, prte  donner toutes garanties et  dposer tous
cautionnements qui seront ncessaires;

Ayant appris que l'tat ne tire que 280 millions de la douane, de la
poste et du sel, au moyen des droits tels qu'ils sont actuellement
fixs;

J'offre de lui donner 300 millions du produit brut de ces trois
services;

Mme alors qu'il rduirait la taxe du sel de 30 francs  10 francs;

Mme alors qu'il rduirait la taxe des lettres de 42-1/2 cent. en
moyenne,  une taxe unique et uniforme de 5  10 centimes;

 la seule condition qu'il me sera permis non point d'_lever_ (ce
qui me sera formellement interdit), mais d'_abaisser_, autant que je
le voudrai, les droits de douane.

                                                   JACQUES BONHOMME.

Mais vous tes fou, dis-je  Jacques Bonhomme, qui me communiquait sa
lettre; vous n'avez jamais rien su prendre avec modration. L'autre
jour vous vous rcriiez contre l'_ouragan des rformes_, et voil
que vous en rclamez trois, faisant de l'une la condition des deux
autres. Vous vous ruinerez.--Soyez tranquille, dit-il, j'ai fait tous
mes calculs. Plaise  Dieu qu'ils acceptent! Mais ils n'accepteront
pas.--L-dessus, nous nous quittmes la tte pleine, lui de chiffres,
moi de rflexions, que j'pargne au lecteur.




XIII.--LA PROTECTION OU LES TROIS CHEVINS.

Dmonstration en quatre tableaux.


PREMIER TABLEAU.

     (La scne se passe dans l'htel de l'chevin Pierre. La fentre
     donne sur un beau parc; trois personnages sont attabls prs
     d'un bon feu.)

PIERRE. Ma foi! vive le feu quand Gaster est satisfait! Il faut
convenir que c'est une douce chose. Mais, hlas! que de braves gens,
comme le _Roi d'Yvetot_,

  Soufflent, faute de bois,
    Dans leurs doigts.

Malheureuses cratures! le ciel m'inspire une pense charitable. Vous
voyez ces beaux arbres, je les veux abattre et distribuer le bois aux
pauvres.

PAUL _et_ JEAN. Quoi! gratis?

PIERRE. Pas prcisment. C'en serait bientt fait de mes bonnes
oeuvres, si je dissipais ainsi mon bien. J'estime que mon parc vaut
vingt mille livres; en l'abattant, j'en tirerai bien davantage.

PAUL. Erreur. Votre bois sur pied a plus de valeur que celui des
forts voisines, car il rend des services que celui-ci ne peut pas
rendre. Abattu, il ne sera bon, comme l'autre, qu'au chauffage, et ne
vaudra pas un denier de plus la voie.

PIERRE. Ho, ho! Monsieur le thoricien, vous oubliez que je suis,
moi, un homme de pratique. Je croyais ma rputation de spculateur
assez bien tablie, pour me mettre  l'abri d'tre tax de niaiserie.
Pensez-vous que je vais m'amuser  vendre mon bois au prix du bois
flott?

PAUL. Il le faudra bien.

PIERRE. Innocent! Et si j'empche le bois flott d'arriver  Paris?

PAUL. Ceci changerait la question. Mais comment vous y prendrez-vous?

PIERRE. Voici tout le secret. Vous savez que le bois flott paye 
l'entre dix sous la voie. Demain je dcide les chevins  porter
le droit  100, 200, 300 livres, enfin, assez haut pour qu'il n'en
entre pas de quoi faire une bche.--Eh! saisissez-vous?--Si le bon
peuple ne veut pas crever de froid, il faudra bien qu'il vienne  mon
chantier. On se battra pour avoir mon bois, je le vendrai au poids
de l'or, et cette charit bien ordonne me mettra  mme d'en faire
d'autres.

PAUL. Morbleu! la belle invention! elle m'en suggre une autre de
mme force.

JEAN. Voyons, qu'est-ce? La philanthropie est-elle aussi en jeu?

PAUL. Comment avez-vous trouv ce beurre de Normandie?

JEAN. Excellent.

PAUL. H, h! il me paraissait passable tout  l'heure. Mais ne
trouvez-vous pas qu'il prend  la gorge? J'en veux faire de meilleur
 Paris. J'aurai quatre ou cinq cents vaches; je ferai au pauvre
peuple une distribution de lait, de beurre et de fromage.

PIERRE _et_ PAUL. Quoi! charitablement?

PAUL. Bah! mettons toujours la charit en avant. C'est une si belle
figure que son masque mme est un excellent passe-port. Je donnerai
mon beurre au peuple, le peuple me donnera son argent. Est-ce que
cela s'appelle vendre?

JEAN. Non, selon le _Bourgeois Gentilhomme_; mais appelez-le comme il
vous plaira, vous vous ruinerez. Est-ce que Paris peut lutter avec la
Normandie pour l'lve des vaches?

PAUL. J'aurai pour moi l'conomie du transport.

JEAN. Soit. Mais encore, en payant le transport, les Normands sont 
mme de _battre_ les Parisiens.

PAUL. Appelez-vous _battre_ quelqu'un, lui livrer les choses  bas
prix?

JEAN. C'est le mot consacr. Toujours est-il que vous serez battu,
vous.

PAUL. Oui, comme Don Quichotte. Les coups retomberont sur Sancho.
Jean, mon ami, vous oubliez l'_octroi_.

JEAN. L'octroi! qu'a-t-il  dmler avec votre beurre?

PAUL. Ds demain, je rclame _protection_; je dcide la commune 
prohiber le beurre de Normandie et de Bretagne. Il faudra bien que le
peuple s'en passe, ou qu'il achte le mien, et  mon prix encore.

JEAN. Par la sambleu, Messieurs, votre philanthropie m'entrane.

  On apprend  hurler, dit l'autre, avec les loups.

Mon parti est pris. Il ne sera pas dit que je suis chevin indigne.
Pierre, ce feu ptillant a enflamm votre me; Paul, ce beurre a
donn du jeu aux ressorts de votre esprit; eh bien! je sens aussi que
cette pice de salaison stimule mon intelligence. Demain, je vote
et fais voter l'exclusion des porcs, morts ou vifs; cela fait, je
construis de superbes loges en plein Paris,

  Pour l'animal immonde aux Hbreux dfendu.

Je me fais porcher et charcutier. Voyons comment le bon peuple
lutcien vitera de venir s'approvisionner  ma boutique.

PIERRE. Eh, Messieurs, doucement, si vous renchrissez ainsi le
beurre et le sal, vous rognez d'avance le profit que j'attendais de
mon bois.

PAUL. Dame! ma spculation n'est plus aussi merveilleuse, si vous me
ranonnez avec vos bches et vos jambons.

JEAN. Et moi, que gagnerai-je  vous faire surpayer mes saucisses, si
vous me faites surpayer les tartines et les falourdes?

PIERRE. Eh bien! voil-t-il pas que nous allons nous quereller?
Unissons-nous plutt. Faisons-nous des concessions rciproques.
D'ailleurs, il n'est pas bon de n'couter que le vil intrt;
l'humanit est l, ne faut-il pas assurer le chauffage du peuple?

PAUL. C'est juste. Et il faut que le peuple ait du beurre  tendre
sur son pain.

JEAN. Sans doute. Et il faut qu'il puisse mettre du lard dans son
pot-au-feu.

ENSEMBLE. En avant la charit! vive la philanthropie!  demain! 
demain! nous prenons l'octroi d'assaut.

PIERRE. Ah! j'oubliais. Encore un mot: c'est essentiel. Mes amis,
dans ce sicle d'gosme, le monde est mfiant, et les intentions les
plus pures sont souvent mal interprtes. Paul, plaidez pour le bois;
Jean, dfendez le beurre, et moi je me voue au cochon _local_. Il est
bon de prvenir les soupons malveillants.

PAUL _et_ JEAN (_en sortant_). Par ma foi! voil un habile homme!


DEUXIME TABLEAU.

Conseil des chevins.

PAUL. Mes chers collgues, il entre tous les jours des masses de
bois  Paris, ce qui en fait sortir des masses de numraire. De ce
train, nous sommes tous ruins en trois ans, et que deviendra le
pauvre peuple? (_Bravo!_) Prohibons le bois tranger.--Ce n'est pas
pour moi que je parle, car, de tout le bois que je possde, on ne
ferait pas un cure-dents. Je suis donc parfaitement dsintress
dans la question. (_Bien, bien!_) Mais voici Pierre qui a un parc,
il assurera le chauffage  nos concitoyens, qui ne seront plus sous
la dpendance des charbonniers de l'Yonne. Avez-vous jamais song au
danger que nous courons de mourir de froid, s'il prenait fantaisie
aux propritaires des forts trangres de ne plus porter du bois 
Paris? Prohibons donc le bois. Par l nous prviendrons l'puisement
de notre numraire, nous crerons l'industrie bcheronne, et nous
ouvrirons  nos ouvriers une nouvelle source de travail et de
salaires. (_Applaudissements._)

JEAN. J'appuie la proposition si philanthropique, et surtout si
dsintresse, ainsi qu'il le disait lui-mme, de l'honorable
propinant. Il est temps que nous arrtions cet insolent _laissez
passer_, qui a amen sur notre march une concurrence effrne, en
sorte qu'il n'est pas une province un peu bien situe, pour quelque
production que ce soit, qui ne vienne nous _inonder_, nous la vendre
 vil prix, et dtruire le travail parisien. C'est  l'tat  niveler
les conditions de production par des droits sagement pondrs,  ne
laisser entrer du dehors que ce qui y est plus cher qu' Paris, et
 nous soustraire ainsi  une lutte ingale. Comment, par exemple,
veut-on que nous puissions faire du lait et du beurre  Paris, en
prsence de la Bretagne et de la Normandie? Songez donc, Messieurs,
que les Bretons ont la terre  meilleur march, le foin plus 
porte, la main-d'oeuvre  des conditions plus avantageuses. Le bon
sens ne dit-il pas qu'il faut galiser les chances par un tarif
d'octroi protecteur? Je demande que le droit sur le lait et le
beurre soit port  1,000 p. 100, et plus s'il le faut. Le djeuner
du peuple en sera un peu plus cher, mais aussi comme ses salaires
vont hausser! nous verrons s'lever des tables, des laiteries, se
multiplier des barates, et se fonder de nouvelles industries.--Ce
n'est pas que j'aie le moindre intrt  ma proposition. Je ne suis
pas vacher, ni ne veux l'tre. Je suis m par le seul dsir d'tre
utile aux classes laborieuses. (_Mouvement d'adhsion._)

PIERRE. Je suis heureux de voir dans cette assemble des hommes
d'tat aussi purs, aussi clairs, aussi dvous aux intrts du
peuple. (_Bravos._) J'admire leur abngation, et je ne saurais mieux
faire que d'imiter un si noble exemple. J'appuie leur motion, et j'y
ajoute celle de prohiber les porcs du Poitou. Ce n'est pas que je
veuille me faire porcher ni charcutier; en ce cas, ma conscience me
ferait un devoir de m'abstenir. Mais n'est-il pas honteux, Messieurs,
que nous soyons _tributaires_ de ces paysans poitevins, qui ont
l'audace de venir, jusque sur notre propre march, s'emparer d'un
travail que nous pourrions faire nous-mmes; qui, aprs nous avoir
inonds de saucisses et de jambons, ne nous prennent peut-tre rien
en retour? En tout cas, qui nous dit que la balance du commerce
n'est pas en leur faveur et que nous ne sommes pas obligs de leur
payer un solde en argent? N'est-il pas clair que, si l'industrie
poitevine s'implantait  Paris, elle ouvrirait des dbouchs assurs
au travail parisien?--Et puis, Messieurs, n'est-il pas fort possible,
comme le disait si bien M. Lestiboudois[56], que nous achetions le
sal poitevin, non pas avec nos revenus, mais avec nos capitaux? O
cela nous mnerait-il? Ne souffrons donc pas que des rivaux avides,
cupides, perfides, viennent vendre ici les choses  bon march, et
nous mettre dans l'impossibilit de les faire nous-mmes. chevins,
Paris nous a donn sa confiance, c'est  nous de la justifier. Le
peuple est sans ouvrage, c'est  nous de lui en crer, et si le
sal lui cote un peu plus cher, nous aurons du moins la conscience
d'avoir sacrifi nos intrts  ceux des masses comme tout bon
chevin doit faire. (_Tonnerre d'applaudissements._)

[Note 56: Voy. chap. VI de la I{re} srie des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

UNE VOIX. J'entends qu'on parle beaucoup du pauvre peuple; mais, sous
prtexte de lui donner du travail, on commence par lui enlever ce qui
vaut mieux que le travail mme, le bois, le beurre et la soupe.

PIERRE, PAUL _et_ JEAN. Aux voix! aux voix!  bas les utopistes, les
thoriciens, les gnralisateurs! Aux voix! aux voix! (_Les trois
propositions sont admises._)


TROISIME TABLEAU.

Vingt ans aprs.

LE FILS. Pre, dcidez-vous, il faut quitter Paris. On n'y peut plus
vivre. L'ouvrage manque et tout y est cher.

LE PRE. Mon enfant, tu ne sais pas ce qu'il en cote d'abandonner le
lieu qui nous a vus natre.

LE FILS. Le pire de tout est d'y prir de misre.

LE PRE. Va, mon fils, cherche une terre plus hospitalire. Pour moi,
je ne m'loignerai pas de cette fosse o sont descendus ta mre, tes
frres et tes soeurs. Il me tarde d'y trouver enfin, auprs d'eux, le
repos qui m'a t refus dans cette ville de dsolation.

LE FILS. Du courage, bon pre, nous trouverons du travail 
l'tranger, en Poitou, en Normandie, en Bretagne. On dit que toute
l'industrie de Paris se transporte peu  peu dans ces lointaines
contres.

LE PRE. C'est bien naturel. Ne pouvant plus nous vendre du bois et
des aliments, elles ont cess d'en produire au del de leurs besoins;
ce qu'elles ont de temps et de capitaux disponibles, elle les
consacrent  faire elle-mmes ce que nous leur fournissions autrefois.

LE FILS. De mme qu' Paris on cesse de faire de beaux meubles et de
beaux vtements, pour planter des arbres, lever des porcs et des
vaches. Quoique bien jeunes, j'ai vu de vastes magasins, de somptueux
quartiers, des quais anims sur ces bords de la Seine envahis
maintenant par des prs et des taillis.

LE PRE. Pendant que la province se couvre de villes, Paris se fait
campagne. Quelle affreuse rvolution! Et il a suffi de trois chevins
gars, aids de l'ignorance publique, pour attirer sur nous cette
terrible calamit.

LE FILS. Contez-moi cette histoire, mon pre.

LE PRE. Elle est bien simple. Sous prtexte d'implanter  Paris
trois industries nouvelles et de donner ainsi de l'aliment au
travail des ouvriers, ces hommes firent prohiber le bois, le beurre
et la viande. Ils s'arrogrent le droit d'en approvisionner leurs
concitoyens. Ces objets s'levrent d'abord  un prix exorbitant.
Personne ne gagnait assez pour s'en procurer, et le petit nombre
de ceux qui pouvaient en obtenir, y mettant tous leurs profits,
taient hors d'tat d'acheter autre chose; toutes les industries
par cette cause s'arrtrent  la fois, d'autant plus vite que les
provinces n'offraient non plus aucuns dbouchs. La misre, la mort,
l'migration commencrent  dpeupler Paris.

LE FILS. Et quand cela s'arrtera-t-il?

LE PRE. Quand Paris sera devenu une fort et une prairie.

LE FILS. Les trois chevins doivent avoir fait une grande fortune?

LE PRE. D'abord, ils ralisrent d'normes profits; mais  la longue
ils ont t envelopps dans la misre commune.

LE FILS. Comment cela est-il possible?

LE PRE. Tu vois cette ruine, c'tait un magnifique htel entour
d'un beau parc. Si Paris et continu  progresser, matre Pierre en
tirerait plus de rente qu'il ne vaut aujourd'hui en capital.

LE FILS. Comment cela se peut-il, puisqu'il s'est dbarrass de la
concurrence?

LE PRE. La concurrence pour vendre a disparu, mais la concurrence
pour acheter disparat aussi tous les jours et continuera de
disparatre, jusqu' ce que Paris soit rase campagne et que le
taillis de matre Pierre n'ait pas plus de valeur qu'une gale
superficie de taillis dans la fort de Bondy. C'est ainsi que le
monopole, comme toute injustice, porte en lui-mme son propre
chtiment.

LE FILS. Cela ne me semble pas bien clair, mais ce qui est
incontestable, c'est la dcadence de Paris. N'y a-t-il donc aucun
moyen de renverser cette mesure inique que Pierre et ses collgues
firent adopter il y a vingt ans?

LE PRE. Je vais te confier mon secret. Je resta  Paris pour cela;
j'appellerai le peuple  mon aide. Il dpend de lui de replacer
l'octroi sur ses anciennes bases, de le dgager de ce funeste
principe qui s'est ent dessus et y a vgt comme un fungus parasite.

LE FILS. Vous devez russir ds le premier jour.

LE PRE. Oh! l'oeuvre est au contraire difficile et laborieuse.
Pierre, Paul et Jean s'entendent  merveille. Ils sont prts  tout
plutt que de laisser entrer le bois, le beurre et la viande  Paris.
Ils ont pour eux le peuple mme, qui voit clairement le travail que
lui donnent les trois industries protges, qui sait  combien de
bcherons et de vachers elles donnent de l'emploi, mais qui ne peut
avoir une ide aussi prcise du travail qui se dvelopperait au grand
air de la libert.

LE FILS. Si ce n'est que cela, vous l'clairerez.

LE PRE. Enfant,  ton ge on ne doute de rien. Si j'cris, le peuple
ne me lira pas; car, pour soutenir sa malheureuse existence, il n'a
pas trop de toutes ses heures. Si je parle, les chevins me fermeront
la bouche. Le peuple restera donc longtemps dans son funeste
garement; les partis politiques, qui fondent leurs esprances sur
ses passions, s'occuperont moins de dissiper ses prjugs que de
les exploiter. J'aurai donc  la fois sur les bras les puissants du
jour, le peuple et les partis. Oh! je vois un orage effroyable prt
 fondre sur la tte de l'audacieux qui osera s'lever contre une
iniquit si enracine dans le pays.

LE FILS. Vous aurez pour vous la justice et la vrit.

LE PRE. Et ils auront pour eux la force et la calomnie. Encore, si
j'tais jeune! mais l'ge et la souffrance ont puis mes forces.

LE FILS. Eh bien, pre, ce qui vous en reste, consacrez-le au
service de la patrie. Commencez cette oeuvre d'affranchissement et
laissez-moi pour hritage le soin de l'achever.


QUATRIME TABLEAU.

L'agitation.

JACQUES BONHOMME. Parisiens, demandons la rforme de l'_octroi_;
qu'il soit rendu  sa premire destination. Que tout citoyen soit
libre d'acheter du bois, du beurre et de la viande o bon lui semble.

LE PEUPLE. Vive, vive la LIBERT!

PIERRE. Parisiens, ne vous laissez pas sduire  ce mot. Que vous
importe la libert d'acheter, si vous n'en avez pas les moyens? et
comment en aurez-vous les moyens, si l'ouvrage vous manque? Paris
peut-il produire du bois  aussi bon march que la fort de Bondy? de
la viande  aussi bas prix que le Poitou? du beurre  d'aussi bonnes
conditions que la Normandie? Si vous ouvrez la porte  deux battants
 ces produits rivaux, que deviendront les vachers, les bcherons et
les charcutiers? Ils ne peuvent se passer de protection.

LE PEUPLE. Vive, vive la PROTECTION!

JACQUES. La protection! Mais vous protge-t-on, vous, ouvriers?
ne vous faites-vous pas concurrence les uns aux autres? Que les
marchands de bois souffrent donc la concurrence  leur tour. Ils
n'ont pas le droit d'lever par la loi le prix de leur bois,  moins
qu'ils n'lvent aussi, par la loi, le taux des salaires. N'tes-vous
plus ce peuple amant de l'galit?

LE PEUPLE. Vive, vive l'GALIT!

PIERRE. N'coutez pas ce factieux. Nous avons lev le prix du bois,
de la viande et du beurre, c'est vrai; mais c'est pour pouvoir donner
de bons salaires aux ouvriers. Nous sommes mus par la charit.

LE PEUPLE. Vive, vive la CHARIT!

JACQUES. Faites servir l'octroi, si vous pouvez,  hausser les
salaires, ou ne le faites pas servir  renchrir les produits. Les
Parisiens ne demandent pas la charit, mais la justice.

LE PEUPLE. Vive, vive la JUSTICE!

PIERRE. C'est prcisment la chert des produits qui amnera par
ricochet la chert des salaires.

LE PEUPLE. Vive, vive la CHERT!

JACQUES. Si le beurre est cher, ce n'est pas parce que vous payez
chrement les ouvriers; ce n'est pas mme que vous fassiez de grands
profits, c'est uniquement parce que Paris est mal plac pour cette
industrie, parce que vous avez voulu qu'on ft  la ville ce qu'on
doit faire  la campagne, et  la campagne ce qui se faisait  la
ville. Le peuple n'a pas plus de travail, seulement il travaille 
autre chose. Il n'a pas plus de salaires, seulement il n'achte plus
les choses  aussi bon march.

LE PEUPLE. Vive, vive le BON MARCH!

PIERRE. Cet homme vous sduit par ses belles phrases. Posons la
question dans toute sa simplicit. N'est-il pas vrai que si nous
admettons le beurre, le bois, la viande, nous en seront inonds?
nous prirons de plthore. Il n'y a donc d'autre moyen, pour nous
prserver de cette invasion de nouvelle espce, que de lui fermer la
porte, et, pour maintenir le prix des choses, que d'en occasionner
artificiellement la raret.

QUELQUES VOIX FORT RARES. Vive, vive la RARET!

JACQUES. Posons la question dans toute sa vrit. Entre tous les
Parisiens, on ne peut partager que ce qu'il y a dans Paris; s'il y
a moins de bois, de viande, de beurre, la part de chacun sera plus
petite. Or il y en aura moins, si nous les repoussons que si nous
les laissons entrer. Parisiens, il ne peut y avoir abondance pour
chacun qu'autant qu'il y a abondance gnrale.

LE PEUPLE. Vive, vive l'ABONDANCE!

PIERRE. Cet homme a beau dire, il ne vous prouvera pas que vous soyez
intresss  subir une concurrence effrne.

LE PEUPLE.  bas,  bas la CONCURRENCE!

JACQUES. Cet homme a beau dclamer, il ne vous fera pas goter les
douceurs de la restriction.

LE PEUPLE.  bas,  bas la RESTRICTION!

PIERRE. Et moi, je dclare que si l'on prive les pauvres vachers
et porchers de leur gagne-pain, si on les sacrifie  des thories,
je ne rponds plus de l'ordre public. Ouvriers, mfiez-vous de cet
homme. C'est un agent de la perfide Normandie, il va chercher ses
inspirations  l'tranger. C'est un tratre, il faut le pendre. (_Le
peuple garde le silence._)

JACQUES. Parisiens, tout ce que je dis aujourd'hui, je le disais il y
a vingt ans, lorsque Pierre s'avisa d'exploiter l'octroi  son profit
et  votre prjudice. Je ne suis donc pas un agent des Normands.
Pendez-moi si vous voulez, mais cela n'empchera par l'oppression
d'tre oppression. Amis, ce n'est ni Jacques ni Pierre qu'il faut
tuer, mais la libert si elle vous fait peur, ou la restriction si
elle vous fait mal.

LE PEUPLE. Ne pendons personne et affranchissons tout le monde.




XIV.--AUTRE CHOSE[57].

[Note 57: Tir du _Libre-change_, n du 21 mars 1847.

                                               (_Note de l'diteur._)]


--Qu'est-ce que la restriction?

--C'est une prohibition partielle.

--Qu'est-ce que la prohibition?

--C'est une restriction absolue.

--En sorte que ce que l'on dit de l'une est vrai de l'autre?

--Oui, sauf le degr. Il y a entre elles le mme rapport qu'entre
l'arc de cercle et le cercle.

--Donc, si la prohibition est mauvaise, la restriction ne saurait
tre bonne?

--Pas plus que l'arc ne peut tre droit si le cercle est courbe.

--Quel est le nom commun  la restriction et  la prohibition?

--Protection.

--Quel est l'effet dfinitif de la protection?

--D'exiger des hommes _un plus grand travail pour un mme rsultat_.

--Pourquoi les hommes sont-ils si attachs au rgime protecteur?

--Parce que la libert devant amener un mme rsultat _pour un
moindre travail_, cette diminution apparente de travail les effraye.

--Pourquoi dites-vous _apparente_?

--Parce que tout travail pargn peut tre consacr  _autre chose_.

-- quelle autre chose?

--C'est ce qui ne peut tre prcis et n'a pas besoin de l'tre.

--Pourquoi?

--Parce que, si la somme des satisfactions de la France actuelle
pouvait tre acquise avec une diminution d'un dixime sur la somme
de son travail, nul ne peut prciser quelles satisfactions nouvelles
elle voudrait se procurer avec le travail rest disponible. L'un
voudrait tre mieux vtu, l'autre mieux nourri, celui-ci mieux
instruit, celui-l plus amus.

--Expliquez-moi le mcanisme et les effets de la protection.

--La chose n'est pas aise. Avant d'aborder le cas compliqu, il
faudrait l'tudier dans le cas le plus simple.

--Prenez le cas le plus simple que vous voudrez.

--Vous rappelez-vous comment s'y prit Robinson, n'ayant pas de scie,
pour faire une planche?

--Oui. Il abattit un arbre, et puis avec sa hache taillant la tige 
droite et  gauche, il la rduisit  l'paisseur d'un madrier.

--Et cela lui donna bien du travail?

--Quinze jours pleins.

--Et pendant ce temps de quoi vcut-il?

--De ses provisions.

--Et qu'advint-il  la hache?

--Elle en fut tout mousse.

--Fort bien. Mais vous ne savez peut-tre pas ceci: au moment de
donner le premier coup de hache, Robinson aperut une planche jete
par le flot sur le rivage.

--Oh! l'heureux -propos! il courut la ramasser?

--Ce fut son premier mouvement; mais il s'arrta, raisonnant ainsi:

Si je vais chercher cette planche, il ne m'en cotera que la fatigue
de la porter, le temps de descendre et de remonter la falaise.

Mais si je fais une planche avec ma hache, d'abord je me procurerai
du travail pour quinze jours, ensuite j'userai ma hache, ce qui me
fournira l'occasion de la rparer, et je dvorerai mes provisions,
troisime source de travail, puisqu'il faudra les remplacer. Or,
_le travail, c'est la richesse_. Il est clair que je me ruinerais
en allant ramasser la planche naufrage. Il m'importe de protger
mon _travail personnel_, et mme,  prsent que j'y songe, je puis
me crer un travail additionnel; en allant repousser du pied cette
planche dans la mer!

--Mais ce raisonnement tait absurde!

--Soit. Ce n'en est pas moins celui que fait toute nation qui se
_protge_ par la prohibition. Elle repousse la planche qui lui est
offerte en change d'un petit travail, afin de se donner un travail
plus grand. Il n'y a pas jusqu'au travail du douanier dans lequel
elle ne voie un gain. Il est reprsent par la peine que se donna
Robinson pour aller rendre aux flots le prsent qu'ils voulaient
lui faire. Considrez la nation comme un tre collectif, et vous ne
trouverez pas entre son raisonnement et celui de Robinson un atome de
diffrence.

--Robinson ne voyait-il pas que le temps pargn, il le pouvait
consacrer  faire _autre chose_?

--Quelle _autre chose_?

--Tant qu'on a devant soi des besoins et du temps, on a toujours
_quelque chose_  faire. Je ne suis pas tenu de prciser le travail
qu'il pouvait entreprendre.

--Je prcise bien celui qui lui aurait chapp.

--Et moi, je soutiens que Robinson, par un aveuglement incroyable,
confondait le travail avec son rsultat, le but avec les moyens, et
je vais vous le prouver...

--Je vous en dispense. Toujours est-il que voil le systme
restrictif ou prohibitif dans sa plus simple expression. S'il vous
parat absurde sous cette forme, c'est que les deux qualits de
producteur et de consommateur se confondent ici dans le mme individu.

--Passez donc  un exemple plus compliqu.

--Volontiers.-- quelque temps de l, Robinson ayant rencontr
Vendredi, ils se lirent et se mirent  travailler en commun. Le
matin, ils chassaient pendant six heures et rapportaient quatre
paniers de gibier. Le soir, ils jardinaient six heures et obtenaient
quatre paniers de lgumes.

Un jour une pirogue aborda l'_le du Dsespoir_. Un bel tranger en
descendit et fut admis  la table de nos deux solitaires. Il gota
et vanta beaucoup les produits du jardin et, avant de prendre cong
de ses htes, il leur tint ce langage:

Gnreux insulaires, j'habite une terre beaucoup plus giboyeuse que
celle-ci, mais o l'horticulture est inconnue. Il me sera facile de
vous apporter tous les soirs quatre paniers de gibier, si vous voulez
me cder seulement deux paniers de lgumes.

 ces mots, Robinson et Vendredi s'loignrent pour tenir conseil,
et le dbat qu'ils eurent est trop intressant pour que je ne le
rapporte pas ici _in extenso_.

VENDREDI.--Ami, que t'en semble?

ROBINSON.--Si nous acceptons, nous sommes ruins.

V.--Est-ce bien sr? Calculons.

R.--C'est tout calcul. crass par la concurrence, la chasse est
pour nous une industrie perdue.

V.--Qu'importe? si nous avons le gibier.

R.--Thorie! Il ne sera pas le produit de notre travail.

V.--Si fait, morbleu, puisque, pour l'avoir, il faudra donner des
lgumes!

R.--Alors que gagnerons-nous?

V.--Les quatre paniers de gibier nous cotent six heures de travail.
L'tranger nous les donne contre deux paniers de lgumes qui ne nous
prennent que trois heures.--C'est donc trois heures qui restent 
notre disposition.

R.--Dis donc, qui sont soustraites  notre activit. C'est l
prcisment notre perte. _Le travail, c'est la richesse_, et si nous
perdons un quart de notre temps, nous serons d'un quart moins riches.

V.--Ami, tu fais une mprise norme. Mme gibier, mmes lgumes, et,
par-dessus le march, trois heures disponibles, c'est du progrs, ou
il n'y en a pas en ce monde.

R.--Gnralit! Que ferons-nous de ces trois heures?

V.--Nous ferons _autre chose_.

R.--Ah! je t'y prends. Tu ne peux rien prciser. _Autre chose, autre
chose_, c'est bientt dit.

V.--Nous pcherons, nous embellirons notre case, nous lirons la
_Bible_.

R.--Utopie! Est-il bien certain que nous ferons ceci plutt que cela?

V.--Eh bien, si les besoins nous font dfaut, nous nous reposerons.
N'est-ce rien que le repos?

R.--Mais quand on se repose, on meurt de faim.

V.--Ami, tu es dans un cercle vicieux. Je parle d'un repos qui ne
retranche rien sur notre gibier ni sur nos lgumes. Tu oublies
toujours qu'au moyen de notre commerce avec l'tranger, neuf heures
de travail nous donneront autant de provisions qu'aujourd'hui douze.

R.--On voit bien que tu n'as pas t lev en Europe. Tu n'as
peut-tre jamais lu le _Moniteur industriel_? Il t'aurait appris
ceci: Tout temps pargn est une perte sche. Ce n'est pas de manger
qui importe, c'est de travailler. Tout ce que nous consommons, si ce
n'est pas le produit direct de notre travail, ne compte pas. Veux-tu
savoir si tu es riche? Ne regarde pas  les satisfactions, mais  ta
peine. Voil ce que le _Moniteur industriel_ t'aurait appris. Pour
moi, qui ne suis pas un thoricien, je ne vois que la perte de notre
chasse.

V.--Quel trange renversement d'ides! Mais...

R.--Pas de _mais_. D'ailleurs, il y a des raisons politiques pour
repousser les offres intresses du perfide tranger.

V.--Des raisons politiques!

R.--Oui. D'abord, il ne nous fait ces offres que parce qu'elles lui
sont avantageuses.

V.--Tant mieux, puisqu'elles nous le sont aussi.

R.--Ensuite, par ces trocs, nous nous mettrons dans sa dpendance.

V.--Et lui dans la ntre. Nous aurons besoin de son gibier, lui de
nos lgumes, et nous vivrons en bonne amiti.

R.--Systme! Veux-tu que je te mette sans parole?

V.--Voyons; j'attends encore une bonne raison.

R.--Je suppose que l'tranger apprenne  cultiver un jardin et que
son le soit plus fertile que la ntre. Vois-tu la consquence?

V.--Oui. Nos relations avec l'tranger cesseront. Il ne nous prendra
plus de lgumes, puisqu'il en aura chez lui avec moins de peine. Il
ne nous apportera plus de gibier, puisque nous n'aurons rien  lui
donner en change, et nous serons justement alors comme tu veux que
nous soyons aujourd'hui.

R.--Sauvage imprvoyant! Tu ne vois pas qu'aprs avoir tu notre
chasse en nous inondant de gibier, il tuera notre jardinage en nous
inondant de lgumes.

V.--Mais ce ne sera jamais qu'autant que nous lui donnerons _autre
chose_, c'est--dire que nous trouverons _autre chose_  produire
avec conomie de travail pour nous.

R.--_Autre chose, autre chose!_ Tu en viens toujours l. Tu es dans
le vague, ami _Vendredi_; il n'y a rien de pratique dans tes vues.

La lutte se prolongea longtemps et laissa chacun, ainsi qu'il arrive
souvent, dans sa conviction. Cependant, Robinson ayant sur Vendredi
un grand ascendant, son avis prvalut, et quand l'tranger vint
chercher la rponse, Robinson lui dit:

--tranger, pour que votre proposition soit accepte, il faudrait
que nous fussions bien srs de deux choses:

La premire, que votre le n'est pas plus giboyeuse que la ntre;
car nous ne voulons lutter qu'_ armes gales_.

La seconde, que vous perdrez au march. Car, comme dans tout change
il y a ncessairement un gagnant et un perdant, nous serions dupes si
vous ne l'tiez pas.--Qu'avez-vous  dire?

--Rien, dit l'tranger. Et ayant clat de rire, il regagna sa
pirogue.

--Le conte ne serait pas mal, si Robinson n'tait pas si absurde.

--Il ne l'est pas plus que le comit de la rue Hauteville.

--Oh! c'est bien diffrent. Vous supposez tantt un homme seul,
tantt, ce qui revient au mme, deux hommes vivant en communaut.
Ce n'est pas l notre monde; la sparation des occupations,
l'intervention des ngociants et du numraire changent bien la
question.

--Cela complique en effet les transactions, mais n'en change pas la
nature.

--Quoi! vous voulez comparer le commerce moderne  de simples trocs?

--Le commerce n'est qu'une multitude de trocs; la nature propre du
troc est identique  la nature propre du commerce, comme un petit
travail est de mme nature qu'un grand, comme la gravitation qui
pousse un atome est de mme nature que celle qui entrane un monde.

--Ainsi, selon vous, ces raisonnements si faux dans la bouche de
Robinson ne le sont pas moins dans la bouche de nos protectionistes?

--Non; seulement l'erreur s'y cache mieux sous la complication des
circonstances.

--Eh bien! arrivez donc  un exemple pris dans l'ordre actuel des
faits.

--Soit; en France, vu les exigences du climat et des habitudes, le
drap est une chose utile. L'essentiel est-il _d'en faire_ ou _d'en
avoir_?

--Belle question! pour en avoir, il faut en faire.

--Ce n'est pas indispensable. Pour en avoir, il faut que quelqu'un le
fasse, voil qui est certain; mais il n'est pas d'obligation que ce
soit la personne ou le pays qui le consomme, qui le produise. Vous
n'avez pas fait celui qui vous habille si bien; la France n'a pas
fait le caf dont elle djeune.

--Mais j'ai achet mon drap, et la France son caf.

--Prcisment, et avec quoi?

--Avec de l'argent.

--Mais vous n'avez pas fait l'argent, ni la France non plus.

--Nous l'avons achet.

--Avec quoi?

--Avec nos produits qui sont alls au Prou.

--C'est donc en ralit votre travail que vous changez contre du
drap, et le travail franais qui s'est chang contre du caf.

--Assurment.

--Il n'est donc pas de ncessit rigoureuse de faire ce qu'on
consomme?

--Non, si l'on fait _autre chose_ que l'on donne en change.

--En d'autres termes, la France a deux moyens de se procurer une
quantit donne de drap. Le premier, c'est de le faire; le second,
c'est de faire _autre chose_, et de troquer _cette autre chose_ 
l'tranger contre du drap. De ces deux moyens, quel est le meilleur?

--Je ne sais trop.

--N'est-ce pas celui qui, _pour un travail dtermin, donne une plus
grande quantit de drap_?

--Il semble bien.

--Et lequel vaut mieux, pour une nation, d'avoir le choix entre ces
deux moyens ou que la loi lui en interdise un, au risque de tomber
justement sur le meilleur?

--Il me parat qu'il vaut mieux pour elle avoir le choix, d'autant
qu'en ces matires elle choisit toujours bien.

--La loi, qui prohibe le drap tranger, dcide donc que si la France
veut avoir du drap, il faut qu'elle le fasse _en nature_, et qu'il
lui est interdit de faire cette _autre chose_ avec laquelle elle
pourrait acheter du drap tranger?

--Il est vrai.

--Et comme elle oblige  faire le drap et dfend de faire l'_autre
chose_, prcisment parce que cette autre chose exigerait moins de
travail (sans quoi elle n'aurait pas besoin de s'en mler), elle
dcrte donc virtuellement que, par un travail dtermin, la France
n'aura qu'un mtre de drap en le faisant, quand, pour le mme
travail, elle en aurait eu deux mtres en faisant l'_autre chose_.

--Mais, pour Dieu! quelle autre chose?

--Eh! pour Dieu! qu'importe? ayant le choix, elle ne fera _autre
chose_ qu'autant qu'il y ait quelque _autre chose_  faire.

--C'est possible; mais je me proccupe toujours de l'ide que
l'tranger nous envoie du drap et ne nous prenne pas l'_autre
chose_, auquel cas nous serions bien attraps. En tout cas, voici
l'objection, mme  votre point de vue. Vous convenez que la France
fera cette _autre chose_  changer contre du drap, avec moins de
travail que si elle et fait le drap lui-mme.

--Sans doute.

--Il y aura donc une certaine quantit de son travail frappe
d'inertie.

--Oui, mais sans qu'elle soit moins bien vtue, petite circonstance
qui fait toute la mprise. Robinson la perdait de vue; nos
protectionistes ne la voient pas ou la dissimulent. La planche
naufrage frappait aussi d'inertie, pour quinze jours, le travail
de Robinson, en tant qu'appliqu  faire une planche, mais sans
l'en priver. Distinguez donc, entre ces deux espces de diminution
de travail, celle qui a pour effet la _privation_ et celle qui a
pour cause la _satisfaction_. Ces deux choses sont fort diffrentes
et, si vous les assimilez, vous raisonnez comme Robinson. Dans les
cas les plus compliqus, comme dans les plus simples, le sophisme
consiste en ceci: _Juger de l'utilit du travail par sa dure et
son intensit, et non par ses rsultats_; ce qui conduit  cette
police conomique: _Rduire les rsultats du travail dans le but d'en
augmenter la dure et l'intensit_[58].

[Note 58: Voy. chap II et III de la 1re srie des _Sophismes_ et le
chap. VI des _Harmonies_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




XV.--LE PETIT ARSENAL DU LIBRE-CHANGISTE[59].

[Note 59: Tir du _Libre-change_, n du 26 avril 1847.

                                               (_Note de l'diteur._)]


--Si l'on vous dit: Il n'y a point de principes absolus. La
prohibition peut tre mauvaise et la restriction bonne.

Rpondez: La restriction _prohibe_ tout ce qu'elle empche d'entrer.

--Si l'on vous dit: L'agriculture est la mre nourricire du pays.

Rpondez: Ce qui nourrit le pays, ce n'est prcisment pas
l'agriculture, mais le _bl_.

--Si l'on vous dit: La base de l'alimentation du peuple, c'est
l'agriculture.

Rpondez: La base de l'alimentation du peuple, c'est le _bl_. Voil
pourquoi une loi qui fait obtenir, par du travail agricole, _deux_
hectolitres de bl, aux dpens de _quatre_ hectolitres qu'aurait
obtenus, sans elle, un mme travail industriel, loin d'tre une loi
d'alimentation, est une loi d'inanition.

--Si l'on vous dit: La restriction  l'entre du bl tranger induit
 plus de culture et, par consquent,  plus de production intrieure.

Rpondez: Elle induit  semer sur les roches des montagnes et sur les
sables de la mer. Traire une vache et traire toujours donne plus
de lait; car qui peut dire le moment o l'on n'obtiendra plus une
goutte? Mais la goutte cote cher.

--Si l'on vous dit: Que le pain soit cher, et l'agriculteur devenu
riche enrichira l'industriel.

Rpondez: Le pain est cher quand il y en a peu, ce qui ne peut faire
que des pauvres, ou, si vous voulez, des riches _affams_.

--Si l'on insiste, disant: Quand le pain renchrit, les salaires
s'lvent.

Rpondez en montrant, en avril 1847, les cinq siximes des ouvriers 
l'aumne.

--Si l'on vous dit: Les profits des ouvriers doivent suivre la chert
de la subsistance.

Rpondez: Cela revient  dire que, dans un navire sans provisions,
tout le monde a autant de biscuit, qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait
pas.

--Si l'on vous dit: Il faut assurer un bon prix  celui qui vend du
bl.

Rpondez: Soit; mais alors il faut assurer un bon salaire  celui qui
l'achte.

--Si l'on vous dit: Les propritaires, qui font la loi, ont lev le
prix du pain sans s'occuper des salaires, parce qu'ils savent que,
quand le pain renchrit, les salaires haussent _tout naturellement_.

Rpondez: Sur ce principe, quand les ouvriers feront la loi, ne les
blmez pas, s'ils fixent un bon taux des salaires, sans s'occuper de
protger le bl, car ils savent que, si les salaires sont levs, les
subsistances renchrissent _tout naturellement_.

--Si l'on vous dit: Que faut-il donc faire?

Rpondez: tre juste envers tout le monde.

--Si l'on vous dit: Il est essentiel qu'un grand pays ait
l'industrie du fer.

Rpondez: ce qui est plus essentiel, c'est que ce grand pays _ait du
fer_.

--Si l'on vous dit: Il est indispensable qu'un grand pays ait
l'industrie du drap.

Rpondez: Ce qui est plus indispensable, c'est que, dans ce grand
pays, les citoyens _aient du drap_.

--Si l'on vous dit: Le travail, c'est la richesse.

Rpondez: C'est faux.

Et, par voie de dveloppement, ajoutez: Une saigne n'est pas la
sant; et la preuve qu'elle n'est pas la sant, c'est qu'elle a pour
but de la rendre.

--Si l'on vous dit: Forcer les hommes  labourer des roches et 
tirer une once de fer d'un quintal de minerai, c'est accrotre leur
travail et par suite leur richesse.

Rpondez: Forcer les hommes  creuser des puits en leur interdisant
l'eau de la rivire, c'est accrotre leur travail _inutile_, mais non
leur richesse.

--Si l'on vous dit: Le soleil donne sa chaleur et sa lumire sans
rmunration.

Rpondez: Tant mieux pour moi, il ne m'en cote rien pour voir clair.

--Et si l'on vous rplique: L'industrie, en gnral, perd ce que vous
auriez pay pour l'clairage.

Ripostez: Non; car n'ayant rien pay au soleil, ce qu'il m'pargne me
sert  payer des habits, des meubles et des bougies.

--De mme, si l'on vous dit: Ces coquins d'Anglais ont des capitaux
_amortis_.

Rpondez: Tant mieux pour nous, ils ne nous feront pas payer
l'intrt.

--Si l'on vous dit: Ces perfides Anglais trouvent le fer et la
houille au mme gte.

Rpondez: Tant mieux pour nous, ils ne nous feront rien payer pour
les rapprocher.

--Si l'on vous dit: Les Suisses ont de gras pturages qui cotent peu.

Rpondez: L'avantage est pour nous, car ils nous demanderont une
moindre quantit de notre travail pour fournir des moteurs  notre
agriculture et des aliments  nos estomacs.

--Si l'on vous dit: Les terres de Crime n'ont pas de valeur et ne
paient pas de taxes.

Rpondez: Le profit est pour nous qui achetons du bl exempt de ces
charges.

--Si l'on vous dit: Les serfs de Pologne travaillent sans salaire.

Rpondez: Le malheur est pour eux et le profit pour nous, puisque
leur travail est dduit du prix du bl que leurs matres nous vendent.

--Enfin, si l'on vous dit: Les autres nations ont sur nous une foule
d'avantages.

Rpondez: Par l'change, elles sont bien forces de nous y faire
participer.

--Si l'on vous dit: Avec la libert, nous allons tre inonds de
pain, de boeuf  la mode, de houille et de paletots.

Rpondez: Nous n'aurons ni faim ni froid.

--Si l'on vous dit: Avec quoi paierons-nous?

Rpondez: Que cela ne vous inquite pas. Si nous sommes inonds,
c'est que nous aurons pu payer, et si nous ne pouvons payer, nous ne
serons pas inonds.

--Si l'on vous dit: J'admettrais le libre-change, si l'tranger, en
nous portant un produit, nous en prenait un autre; mais il emportera
notre numraire.

Rpondez: Le numraire, pas plus que le caf, ne pousse dans les
champs de la Beauce, et ne sort des ateliers d'Elbeuf. Pour nous,
payer l'tranger avec du numraire, c'est comme le payer avec du caf.

--Si l'on vous dit: Mangez de la viande.

Rpondez: Laissez-la entrer.

--Si l'on vous dit, comme la _Presse_: Quand on n'a pas de quoi
acheter du pain, il faut acheter du boeuf.

Rpondez: Conseil aussi judicieux que celui de M. Vautour  son
locataire:

  Quand on n'a pas de quoi payer son terme,
  Il faut avoir une maison  soi.

--Si l'on vous dit, comme la _Presse_: L'tat doit enseigner au
peuple pourquoi et comment il faut manger du boeuf.

Rpondez: Que l'tat laisse seulement entrer le boeuf, et quant  le
manger, le peuple le plus civilis du monde est assez grand garon
pour l'apprendre sans matre!

--Si l'on vous dit: L'tat doit tout savoir et tout prvoir pour
diriger le peuple, et le peuple n'a qu' se laisser diriger.

Rpondez: Y a-t-il un tat en dehors du peuple et une prvoyance
humaine en dehors de l'humanit? Archimde aurait pu rpter
tous les jours de sa vie. Avec un levier et un point d'appui, je
remuerai le monde, qu'il ne l'aurait pas pour cela remu, faute de
point d'appui et de levier.--Le point d'appui de l'tat, c'est la
nation, et rien de plus insens que de fonder tant d'esprances
sur l'tat, c'est--dire de supposer la science et la prvoyance
collectives, aprs avoir pos en fait l'imbcillit et l'imprvoyance
individuelles.

--Si l'on vous dit: Mon Dieu! je ne demande pas de faveur, mais
seulement un droit sur le bl et la viande, qui compense les lourdes
taxes auxquelles la France est assujettie; un simple petit droit gal
 ce que ces taxes ajoutent au prix de revient de mon bl.

Rpondez: Mille pardons, mais moi aussi je paie des taxes. Si donc
la protection, que vous vous votez  vous-mme, a cet effet de grever
pour moi votre bl tout juste de votre quote-part aux taxes, votre
doucereuse demande ne tend  rien moins qu' tablir entre nous cet
arrangement par vous formul: Attendu que les charges publiques sont
pesantes, moi, vendeur de bl, je ne paierai rien du tout, et toi,
mon voisin l'acheteur, tu paieras deux parts, savoir: la tienne et
la mienne. Marchand de bl, mon voisin, tu peux avoir pour toi la
force; mais,  coup sr, tu n'as pas pour toi la raison.

--Si l'on vous dit: Il est pourtant bien dur pour moi, qui paie des
taxes, de lutter sur mon propre march, avec l'tranger qui n'en paie
pas.

Rpondez:

1 D'abord, ce n'est pas _votre_ march, mais _notre_ march. Moi,
qui vis de bl et qui le paie, je dois tre compt pour quelque chose;

2 Peu d'trangers, par le temps qui court, sont exempts de taxes;

3 Si la taxe que vous votez vous rend, en routes, canaux, scurit,
etc., plus qu'elle ne vous cote, vous n'tes pas justifis de
repousser,  mes dpens, la concurrence d'trangers qui ne paient
pas la taxe, mais n'ont pas non plus la scurit, les routes, les
canaux. Autant vaudrait dire: Je demande un droit compensateur, parce
que j'ai de plus beaux habits, de plus forts chevaux, de meilleures
charrues que le laboureur russe;

4 Si la taxe ne rend pas ce qu'elle cote, ne la votez pas;

5 Et en dfinitive, aprs avoir vot la taxe, vous plat-il de vous
y soustraire? Imaginez un systme qui la rejette sur l'tranger. Mais
le tarif fait retomber votre quote-part sur moi, qui ai dj bien
assez de la mienne.

--Si l'on vous dit: Chez les Russes, la libert du commerce est
ncessaire _pour changer leurs produits avec avantage_. (Opinion de
M. Thiers dans les bureaux, avril 1847.)

Rpondez: La libert est ncessaire partout et par le mme motif.

--Si l'on vous dit: Chaque pays a ses besoins. C'est d'aprs cela
qu'_il faut agir_. (M. Thiers.)

Rpondez: C'est d'aprs cela qu'_il agit de lui-mme_ quand on ne
l'en empche pas.

--Si l'on vous dit: Puisque nous n'avons pas de tles, il faut en
permettre l'introduction. (M. Thiers.)

Rpondez: Grand merci.

--Si l'on vous dit: Il faut du fret  la marine marchande. Le dfaut
de chargement au retour fait que notre marine ne peut lutter contre
la marine trangre. (M. Thiers.)

Rpondez: Quand on veut tout faire chez soi, on ne peut avoir de fret
ni  l'aller ni au retour. Il est aussi absurde de vouloir une marine
avec le rgime prohibitif, qu'il le serait de vouloir des charrettes
l o l'on aurait dfendu tous transports.

--Si l'on vous dit:  supposer que la protection soit injuste, tout
s'est arrang l-dessus; il y a des capitaux engags, des droits
acquis; on ne peut sortir de l sans souffrance.

Rpondez: Toute injustice profite  quelqu'un (except, peut-tre,
la restriction qui  la longue ne profite  personne); arguer du
drangement que la cessation de l'injustice occasionne  celui qui en
profite, c'est dire qu'une injustice, par cela seul qu'elle a exist
un moment, doit tre ternelle.




XVI.--LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE[60].

(RAPPORT AU ROI.)

[Note 60: Tir du _Libre-change_, n du 13 dcembre 1846.

                                               (_Note de l'diteur._)]


SIRE,

Quand on voit ces hommes du _Libre-change_ rpandre audacieusement
leur doctrine, soutenir que le droit d'acheter et de vendre est
impliqu dans le droit de proprit (insolence que M. Billault a
releve en vrai avocat), il est permis de concevoir de srieuses
alarmes sur le sort du _travail national_; car que feront les
Franais de leurs bras et de leur intelligence quand ils seront
libres?

L'administration que vous avez honore de votre confiance a d
se proccuper d'une situation aussi grave, et chercher dans sa
sagesse une _protection_ qu'on puisse substituer  celle qui parat
compromise:--Elle vous propose D'INTERDIRE  VOS FIDLES SUJETS
L'USAGE DE LA MAIN DROITE.

Sire, ne nous faites pas l'injure de penser que nous avons adopt
lgrement une mesure qui, au premier aspect, peut paratre bizarre.
L'tude approfondie du _rgime protecteur_ nous a rvl ce
syllogisme, sur lequel il repose tout entier:

Plus on travaille, plus on est riche;

Plus on a de difficults  vaincre, plus on travaille;

_Ergo_, plus on a de difficults  vaincre, plus on est riche.

Qu'est-ce, en effet, que la _protection_, sinon une application
ingnieuse de ce raisonnement en forme, et si serr qu'il rsisterait
 la subtilit de M. Billault lui-mme?

Personnifions le pays. Considrons-le comme un tre collectif aux
trente millions de bouches, et, par une consquence naturelle, aux
soixante millions de bras. Le voil qui fait une pendule, qu'il
prtend troquer en Belgique contre dix quintaux de fer. Mais, nous
lui disons: Fais le fer toi-mme.--Je ne le puis, rpond-il, cela me
prendrait trop de temps, je n'en ferais pas cinq quintaux pendant que
je fais une pendule.--Utopiste! rpliquons-nous, c'est pour cela mme
que nous te dfendons de faire la pendule et t'ordonnons de faire le
fer. Ne vois-tu pas que nous te crons du travail?

Sire, il n'aura pas chapp  votre sagacit que c'est absolument
comme si nous disions au pays: _Travaille de la main gauche et non de
la droite._

Crer des obstacles pour fournir au travail l'occasion de se
dvelopper, tel est le principe de la _restriction_ qui se meurt.
C'est aussi le principe de la _restriction_ qui va natre. Sire,
rglementer ainsi, ce n'est pas innover, c'est persvrer.

Quant  l'efficacit de la mesure, elle est incontestable. Il est
malais, beaucoup plus malais qu'on ne pense, d'excuter de la main
gauche ce qu'on avait coutume de faire de la droite. Vous vous en
convaincrez, Sire, si vous daignez condescendre  exprimenter notre
systme sur un acte qui vous soit familier, comme, par exemple, celui
de brouiller des cartes. Nous pouvons donc nous flatter d'ouvrir au
travail une carrire illimite.

Quand les ouvriers de toute sorte seront rduits  leur main gauche,
reprsentons-nous, Sire, le nombre immense qu'il en faudra pour
faire face  l'ensemble de la consommation actuelle, en la supposant
invariable, ce que nous faisons toujours quand nous comparons entre
eux des systmes de production opposs. Une demande si prodigieuse de
main-d'oeuvre ne peut manquer de dterminer une hausse considrable
des salaires, et le pauprisme disparatra du pays comme par
enchantement.

Sire, votre coeur paternel se rjouira de penser que les bienfaits
de l'ordonnance s'tendront aussi sur cette intressante portion de
la grande famille dont le sort excite toute votre sollicitude. Quelle
est la destine des femmes en France? Le sexe le plus audacieux et
le plus endurci aux fatigues les chasse insensiblement de toutes les
carrires.

Autrefois elles avaient la ressource des bureaux de loterie. Ils ont
t ferms par une philanthropie impitoyable; et sous quel prtexte?
Pour pargner, disait-elle, le denier du pauvre. Hlas, le pauvre
a-t-il jamais obtenu, d'une pice de monnaie, des jouissances aussi
douces et aussi innocentes que celles que renfermait pour lui l'urne
mystrieuse de la fortune? Sevr de toutes les douceurs de la vie,
quand il mettait, de quinzaine en quinzaine, le prix d'une journe
de travail sur un _quaterne sec_, combien d'heures dlicieuses
n'introduisait-il pas au sein de sa famille? L'esprance avait
toujours sa place au foyer domestique. La mansarde se peuplait
d'illusions: la femme se promettait d'clipser ses voisines par
l'clat de sa mise, le fils se voyait tambour-major, la fille se
sentait entrane vers l'autel au bras de son fianc.

  C'est quelque chose encor que de faire un beau rve!

Oh! la loterie, c'tait la posie du pauvre, et nous l'avons laisse
chapper!

La loterie dfunte, quels moyens avons-nous de pourvoir nos
protges? Le tabac et la poste.

Le tabac,  la bonne heure; il progresse, grce au ciel et aux
habitudes distingues que d'augustes exemples ont su, fort
habilement, faire prvaloir parmi notre lgante jeunesse.

Mais la poste!... Nous n'en dirons rien, elle fera l'objet d'un
rapport spcial.

Sauf donc le tabac, que reste-t-il  vos sujettes? Rien que la
broderie, le tricot et la couture, tristes ressources qu'une science
barbare, la mcanique, restreint de plus en plus.

Mais sitt que votre ordonnance aura paru, sitt que les mains
droites seront coupes ou attaches, tout va changer de face. Vingt
fois, trente fois plus de brodeuses, lisseuses et repasseuses,
lingres, couturires et chemisires ne suffiront pas  la
consommation (honni soit qui mal y pense) du royaume; toujours en la
supposant invariable, selon notre manire de raisonner.

Il est vrai que cette supposition pourra tre conteste par de froids
thoriciens, car les robes seront plus chres et les chemises aussi.
Autant ils en disent du fer, que la France tire de nos mines, compar
 celui qu'elle pourrait _vendanger_ sur nos coteaux. Cet argument
n'est donc pas plus recevable contre la _gaucherie_ que contre la
_protection_; car cette chert mme est le rsultat et le signe de
l'excdant d'efforts et de travaux qui est justement la base sur
laquelle, dans un cas comme dans l'autre, nous prtendons fonder la
prosprit de la classe ouvrire.

Oui, nous nous faisons un touchant tableau de la prosprit de
l'industrie couturire. Quel mouvement! quelle activit! quelle vie!
Chaque robe occupera cent doigts au lieu de dix. Il n'y aura plus une
jeune fille oisive, et nous n'avons pas besoin, Sire, de signaler
 votre perspicacit les consquences morales de cette grande
rvolution. Non seulement il y aura plus de filles occupes, mais
chacune d'elles gagnera davantage, car elles ne pourront suffire  la
demande; et si la concurrence se montre encore, ce ne sera plus entre
les ouvrires qui font les robes, mais entre les belles dames qui les
portent.

Vous le voyez, Sire, notre proposition n'est pas seulement conforme
aux traditions conomiques du gouvernement, elle est encore
essentiellement morale et dmocratique.

Pour apprcier ses effets, supposons-la ralise, transportons-nous
par la pense dans l'avenir; imaginons le systme en action depuis
vingt ans. L'oisivet est bannie du pays; l'aisance et la concorde,
le contentement et la moralit ont pntr avec le travail dans
toutes les familles; plus de misre, plus de prostitution. La main
gauche tant fort gauche  la besogne, l'ouvrage surabonde et la
rmunration est satisfaisante. Tout s'est arrang l-dessus; les
ateliers se sont peupls en consquence. N'est-il pas vrai, Sire, que
si, tout  coup, des utopistes venaient rclamer la libert de la
main droite, ils jetteraient l'alarme dans le pays? N'est-il pas vrai
que cette prtendue rforme bouleverserait toutes les existences?
Donc notre systme est bon, puisqu'on ne le pourrait dtruire sans
douleurs.

Et cependant, nous avons le triste pressentiment qu'un jour il se
formera (tant est grande la perversit humaine!) une association pour
la libert des mains droites.

Il nous semble dj entendre les libre-dextristes tenir,  la salle
Montesquieu, ce langage:

Peuple, tu te crois plus riche parce qu'on t'a t l'usage d'une
main; tu ne vois que le surcrot de travail qui t'en revient. Mais
regarde donc aussi la chert qui en rsulte, le dcroissement
forc de toutes les consommations. Cette mesure n'a pas rendu plus
abondante la source des salaires, le capital. Les eaux qui coulent de
ce grand rservoir sont diriges vers d'autres canaux, leur volume
n'est pas augment, et le rsultat dfinitif est, pour la nation en
masse, une dperdition de bien-tre gale  tout ce que des millions
de mains droites peuvent produire de plus qu'un gal nombre de mains
gauches. Donc, liguons-nous, et, au prix de quelques drangements
invitables, conqurons le droit de travailler de toutes mains.

Heureusement, Sire, il se formera une _association pour la dfense
du travail par la main gauche_, et les _Sinistristes_ n'auront pas
de peine  rduire  nant toutes ces gnralits et idalits,
suppositions et abstractions, rveries et utopies. Ils n'auront qu'
exhumer le _Moniteur industriel_ de 1846: ils y trouveront, contre la
_libert des changes_, des arguments tout faits, qui pulvrisent si
merveilleusement la _libert de la main droite_, qu'il leur suffira
de substituer un mot  l'autre.

La ligue parisienne pour la _libert du commerce_ ne doutait pas
du concours des ouvriers. Mais les ouvriers ne sont plus des hommes
que l'on mne par le bout du nez. Ils ont les yeux ouverts et ils
savent mieux l'conomie politique que nos professeurs patents...
La _libert du commerce_, ont-ils rpondu, nous enlverait notre
travail, et le travail c'est notre proprit relle, grande,
souveraine: _avec le travail, avec beaucoup de travail, le prix
des marchandises n'est jamais inaccessible_. Mais sans travail, le
pain ne cott-il qu'un sou la livre, l'ouvrier est forc de mourir
de faim. Or, vos doctrines, au lieu d'augmenter la somme actuelle
du travail en France, la diminueront, c'est--dire que vous nous
rduirez  la misre. (Numro du 13 octobre 1846.).

Quand il y a trop de marchandises  vendre, leur prix s'abaisse  la
vrit; mais comme le salaire diminue quand la marchandise perd de sa
valeur, il en rsulte qu'au lieu d'tre en tat d'acheter, nous ne
pouvons plus rien acheter. C'est donc quand la marchandise est  vil
prix, que l'ouvrier est le plus malheureux. (Gauthier de Rumilly,
_Moniteur industriel_ du 17 novembre.)

Il ne sera pas mal que les _Sinistristes_ entremlent quelques
menaces dans leurs belles thories. En voici le modle:

Quoi! vouloir substituer le travail de la main droite  celui
de la main gauche et amener ainsi l'abaissement forc, sinon
l'anantissement du salaire, seule ressource de presque toute la
nation!

Et cela au moment o des rcoltes incompltes imposent dj de
pnibles sacrifices  l'ouvrier, l'inquitent sur son avenir, le
rendent plus accessible aux mauvais conseils et prt  sortir de
cette conduite si sage qu'il a tenue jusqu'ici!

Nous avons la confiance, Sire, que, grce  des raisonnements si
savants, si la lutte s'engage, la main gauche en sortira victorieuse.

Peut-tre se formera-t-il aussi une association, dans le but de
rechercher si la main droite et la main gauche n'ont pas tort toutes
deux, et s'il n'y a point entre elles une troisime main, afin de
tout concilier.

Aprs avoir peint les _Dextristes_ comme sduits par la _libralit
apparente d'un principe dont l'exprience n'a pas encore vrifi
l'exactitude_, et les _Sinistristes_ comme se cantonnant dans des
positions acquises:

Et l'on nie, dira-t-elle, qu'il y ait un troisime parti  prendre
au milieu du conflit! et l'on ne voit pas que les ouvriers ont  se
dfendre  la fois et contre ceux qui ne veulent rien changer  la
situation actuelle, parce qu'ils y trouvent avantage, et contre ceux
qui rvent un bouleversement conomique dont ils n'ont calcul ni
l'tendue ni la porte! (_National_ du 16 octobre.)

Nous ne voulons pourtant pas dissimuler  Votre Majest, Sire, que
notre projet a un ct vulnrable. On pourra nous dire: Dans vingt
ans, toutes les mains gauches seront aussi habiles que le sont
maintenant les mains droites, et vous ne pourrez plus compter sur la
_gaucherie_ pour accrotre le travail national.

 cela, nous rpondons que, selon de doctes mdecins, la partie
gauche du corps humain a une faiblesse naturelle tout  fait
rassurante pour l'avenir du travail.

Et, aprs tout, consentez, Sire,  signer l'ordonnance, et un grand
principe aura prvalu: _Toute richesse provient de l'intensit
du travail_. Il nous sera facile d'en tendre et varier les
applications. Nous dcrterons, par exemple, qu'il ne sera plus
permis de travailler qu'avec le pied. Cela n'est pas plus impossible
(puisque cela s'est vu) que d'extraire du fer des vases de la Seine.
On a vu mme des hommes crire avec le dos. Vous voyez, Sire, que
les moyens d'accrotre le travail national ne nous manqueront pas.
En dsespoir de cause, il nous resterait la ressource illimite des
amputations.

Enfin, Sire, si ce rapport n'tait destin  la publicit, nous
appellerions votre attention sur la grande influence que tous les
systmes analogues  celui que nous vous soumettons sont de nature 
donner aux hommes du pouvoir. Mais c'est une matire que nous nous
rservons de traiter en conseil priv.




XVII.--DOMINATION PAR LE TRAVAIL[61].

[Note 61: Tir du _Libre-change_, n du 14 fvrier 1847.

                                               (_Note de l'diteur._)]


De mme qu'en temps de guerre on arrive  la domination par la
supriorit des armes, peut-on, en temps de paix, arriver  la
domination par la supriorit du travail?

Cette question est du plus haut intrt,  une poque o on ne parat
pas mettre en doute que, dans le champ de l'industrie, comme sur le
champ de bataille, _le plus fort crase le plus faible_.

Pour qu'il en soit ainsi, il faut que l'on ait dcouvert, entre le
travail qui s'exerce sur les choses et la violence qui s'exerce sur
les hommes, une triste et dcourageante analogie; car comment ces
deux sortes d'actions seraient-elles identiques dans leurs effets, si
elles taient opposes par leur nature?

Et s'il est vrai qu'en industrie comme en guerre, la domination
est le rsultat ncessaire de la supriorit, qu'avons-nous  nous
occuper de progrs, d'conomie sociale, puisque nous sommes dans un
monde o tout a t arrang de telle sorte, par la Providence, qu'un
mme effet, l'oppression, sort fatalement des principes les plus
opposs?

 propos de la politique toute nouvelle o la libert commerciale
entrane l'Angleterre; beaucoup de personnes font cette objection
qui proccupe, j'en conviens, les esprits les plus sincres:
L'Angleterre fait-elle autre chose que poursuivre le mme but
par un autre moyen? N'aspire-t-elle pas toujours  l'universelle
suprmatie? Sre de la supriorit de ses capitaux et de son travail,
n'appelle-t-elle pas la libre concurrence pour touffer l'industrie
du continent, rgner en souveraine, et conqurir le privilge de
nourrir et vtir les peuples ruins?

Il me serait facile de dmontrer que ces alarmes sont chimriques;
que notre prtendue infriorit est de beaucoup exagre; qu'il n'est
aucune de nos grandes industries qui, non-seulement ne rsiste, mais
encore ne se dveloppe sous l'action de la concurrence extrieure,
et que son effet infaillible est d'amener un accroissement de
consommation gnrale, capable d'absorber  la fois les produits du
dehors et ceux du dedans.

Aujourd'hui je veux attaquer l'objection de front, lui laissant toute
sa force et tout l'avantage du terrain qu'elle a choisi. Mettant de
ct les Anglais et les Franais, je rechercherai, d'une manire
gnrale, si, alors mme que, par sa supriorit dans une branche
d'industrie, un peuple vient  touffer l'industrie similaire d'un
autre peuple, celui-l a fait un pas vers la domination et celui-ci
vers la dpendance; en d'autres termes, si tous deux ne gagnent pas
dans l'opration, et si ce n'est pas le vaincu qui y gagne davantage.

Si l'on ne voit dans un produit que l'_occasion d'un travail_, il
est certain que les alarmes des protectionistes sont fondes. 
ne considrer le fer, par exemple, que dans ses rapports avec les
matres de forges, on pourrait craindre que la concurrence d'un
pays, o il serait un don gratuit de la nature, n'teignt les hauts
fourneaux dans un autre pays o il y aurait raret de minerai et de
combustible.

Mais est-ce l une vue complte du sujet? Le fer n'a-t-il des
rapports qu'avec ceux qui le font? est-il tranger  ceux qui
l'emploient? sa destination dfinitive, unique, est-elle d'tre
produit? et s'il est utile, non  cause du travail dont il est
l'occasion, mais  raison des qualits qu'il possde, des nombreux
services auxquels sa duret, sa mallabilit le rendent propre, ne
s'ensuit-il pas que l'tranger ne peut en rduire le prix, mme au
point d'en empcher la production chez nous, sans nous faire plus
de bien, sous ce dernier rapport, qu'il ne nous fait de mal sous le
premier?

Qu'on veuille bien considrer qu'il est une foule de choses que les
trangers, par les avantages naturels dont ils sont entours, nous
empchent de produire directement, et  l'gard desquelles, nous
sommes placs, _en ralit_, dans la position hypothtique que nous
examinons quant au fer. Nous ne produisons chez nous ni le th, ni le
caf, ni l'or, ni l'argent. Est-ce  dire que notre travail en masse
en est diminu? Non, seulement pour crer la contre-valeur de ces
choses, pour les acqurir par voie d'change, nous dtachons de notre
travail gnral une portion _moins grande_ qu'il n'en faudrait pour
les produire nous-mmes. Il nous en reste plus  consacrer  d'autres
satisfactions. Nous sommes plus riches; plus forts d'autant. Tout ce
qu'a pu faire la rivalit extrieure, mme dans les cas o elle nous
interdit d'une manire absolue une forme dtermine de travail, c'est
de l'conomiser, d'accrotre notre puissance productive. Est-ce l,
pour l'tranger, le chemin de la _domination_?

Si l'on trouvait en France une mine d'or, il ne s'ensuit pas
que nous eussions intrt  l'exploiter. Il est mme certain que
l'entreprise devrait tre nglige, si chaque once d'or absorbait
plus de notre travail qu'une once d'or achete au Mexique avec du
drap. En ce cas, il vaudrait mieux continuer  voir nos mines dans
nos mtiers.--Ce qui est vrai de l'or l'est du fer.

L'illusion provient de ce qu'on ne voit pas une chose. C'est que
la supriorit trangre n'empche jamais le travail national que
sous une forme dtermine, et ne le rend superflu sous cette forme
qu'en mettant  notre disposition le rsultat mme du travail ainsi
ananti. Si les hommes vivaient dans des cloches, sous une couche
d'eau, et qu'ils dussent se pourvoir d'air par l'action de la pompe,
il y aurait l une source immense de travail. Porter atteinte  ce
travail, _en laissant les hommes dans cette condition_, ce serait
leur infliger un effroyable dommage. Mais si le travail ne cesse
que parce que la ncessit n'y est plus, parce que les hommes
sont placs dans un autre milieu, o l'air est mis, sans effort,
en contact avec leurs poumons, alors la perte de ce travail n'est
nullement regrettable, si ce n'est aux yeux de ceux qui s'obstinent 
n'apprcier, dans le travail, que le travail mme.

C'est l prcisment cette nature de travail qu'anantissent
graduellement les machines, la libert commerciale, le progrs en
tout genre; non le travail utile, mais le travail devenu superflu,
surnumraire, sans objet, sans rsultat. Par contre, la protection le
remet en oeuvre; elle nous replace sous la couche d'eau, pour nous
fournir l'occasion de pomper; elle nous force  demander l'or  la
mine nationale inaccessible, plutt qu' nos mtiers nationaux. Tout
son effet est dans ce mot: _dperdition de forces_.

On comprend que je parle ici des effets gnraux, et non des
froissements temporaires qu'occasionne le passage d'un mauvais
systme  un bon. Un drangement momentan accompagne ncessairement
tout progrs. Ce peut tre une raison pour adoucir la transition; ce
n'en est pas une pour interdire systmatiquement tout progrs, encore
moins pour le mconnatre.

On nous reprsente l'industrie comme une lutte. Cela n'est pas vrai,
ou cela n'est vrai que si l'on se borne  considrer chaque industrie
dans ses effets, sur une autre industrie similaire, en les isolant
toutes deux, par la pense, du reste de l'humanit. Mais il y a
autre chose; il y a les effets sur la consommation, sur le bien-tre
gnral.

Voil pourquoi il n'est pas permis d'assimiler, comme on le fait, le
travail  la guerre.

Dans la guerre, _le plus fort accable le plus faible_.

Dans le travail, _le plus fort communique de la force au plus
faible_. Cela dtruit radicalement l'analogie.

Les Anglais ont beau tre forts et habiles, avoir des capitaux
normes et _amortis_, disposer de deux grandes puissances de
production, le fer et le feu; tout cela se traduit en _bon march_ du
produit. Et qui gagne au bon march du produit? Celui qui l'achte.

Il n'est pas en leur puissance d'anantir d'une manire absolue une
portion quelconque de notre travail. Tout ce qu'ils peuvent faire,
c'est de le rendre superflu pour un rsultat acquis, de donner l'air
en mme temps qu'ils suppriment la pompe, d'accrotre ainsi notre
force disponible, et de rendre, chose remarquable, leur prtendue
domination d'autant plus impossible que leur supriorit serait plus
incontestable.

Ainsi nous arrivons, par une dmonstration rigoureuse et consolante,
 cette conclusion, que le _travail_ et la _violence_, si opposs par
leur nature, ne le sont pas moins, quoi qu'en disent protectionistes
et socialistes, par leurs effets.

Il nous a suffi pour cela de distinguer entre du travail _ananti_
et du travail _conomis_.

Avoir moins de fer _parce qu'on_ travaille moins, ou avoir plus de
fer _quoiqu'on_ travaille moins, ce sont choses plus que diffrentes;
elles sont opposes. Les protectionistes les confondent, nous ne les
confondons pas. Voil tout.

Qu'on se persuade bien une chose. Si les Anglais mettent en oeuvre
beaucoup d'activit, de travail, de capitaux, d'intelligence, de
forces naturelles, ce n'est pas pour nos beaux yeux. C'est pour se
donner  eux-mmes beaucoup de satisfactions, en change de leurs
produits. Ils veulent certainement recevoir au moins autant qu'ils
donnent, et _ils fabriquent chez eux le paiement de ce qu'ils
achtent ailleurs_. Si donc ils nous inondent de leurs produits,
c'est qu'ils entendent tre inonds des ntres. Dans ce cas, le
meilleur moyen d'en avoir beaucoup pour nous-mmes, c'est d'tre
libres de choisir, pour l'acquisition, entre ces deux procds:
production immdiate, production mdiate. Tout le machiavlisme
britannique ne nous fera pas faire un mauvais choix.

Cessons donc d'assimiler purilement la concurrence industrielle  la
guerre; fausse assimilation qui tire tout ce qu'elle a de spcieux
de ce qu'on isole deux industries rivales pour juger les effets de
la concurrence. Sitt qu'on fait entre en ligne de compte l'effet
produit sur le bien-tre gnral, l'analogie disparat.

Dans une bataille, celui qui est tu est bien tu, et l'arme est
affaiblie d'autant. En industrie, une usine ne succombe qu'autant que
l'ensemble du travail national remplace ce qu'elle produisait, _avec
un excdant_. Imaginons un tat de choses o, pour un homme rest sur
le carreau, il en ressuscite deux pleins de force et de vigueur. S'il
est une plante o les choses sa passent ainsi, il faut convenir que
la guerre s'y fait, dans des conditions si diffrentes de ce que nous
la voyons ici-bas, qu'elle n'en mrite pas mme le nom.

Or, c'est l le caractre distinctif de ce qu'on a nomm si mal 
propos _guerre industrielle_.

Que les Belges et les Anglais baissent le prix de leur fer, s'ils le
peuvent, qu'ils le baissent encore et toujours, jusqu' l'anantir.
Ils peuvent bien par l teindre un de nos hauts fourneaux, tuer un
de nos soldats; mais je les dfie d'empcher qu'aussitt, et par une
consquence _ncessaire_ de ce bon march lui-mme, mille autres
industries ne ressuscitent, ne se dveloppent, plus profitables que
l'industrie mise hors de combat.

Concluons que la domination par le travail est impossible et
contradictoire, puisque toute supriorit qui se manifeste chez un
peuple se traduit en bon march et n'aboutit qu' communiquer de la
force  tous les autres. Bannissons de l'conomie politique toutes
ces expressions empruntes au vocabulaire des batailles: _Lutter
 armes gales_, _vaincre_, _craser_, _touffer_, _tre battu_,
_invasion_, _tribut_. Que signifient ces locutions? Pressez-les,
et il n'en sort rien... Nous nous trompons, il en sort d'absurdes
erreurs et de funestes prjugs. Ce sont ces mots qui arrtent
la fusion des peuples, leur pacifique, universelle, indissoluble
alliance, et le progrs de l'humanit[62]!

[Note 62: Si l'auteur et vcu, il et probablement publi une
troisime srie de _Sophismes_. Les principaux lments de
cette publication nous ont sembl prpars dans les colonnes du
_Libre-change_, et,  la fin du tome II, nous les prsentons runis.

                                               (_Note de l'diteur._)]


FIN DE LA SECONDE SRIE.




PAMPHLETS

SUIVIS DE

DISCOURS ET OPINIONS PARLEMENTAIRES.




PAMPHLETS

SUIVIS DE

DISCOURS ET OPINIONS PARLEMENTAIRES.


ORDRE DE LA PUBLICATION DES PAMPHLETS, du vivant de l'auteur.

  Proprit et Loi.--Justice et Fraternit.
  Protectionisme et Communisme.
  Capital et Rente.
  Paix et Libert ou le Budget rpublicain.
  Incompatibilits parlementaires.
  L'tat.--Maudit argent[63].
  Gratuit du Crdit.
  Baccalaurat et Socialisme.
  Spoliation et Loi.--Mlanges.
  Proprit et Spoliation.
  La Loi.
  Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.

[Note 63: C'est immdiatement aprs ce pamphlet que parut la premire
dition des _Harmonies conomiques_.]


ORDRE DE LEUR CLASSEMENT DANS CE VOLUME et le suivant.

IVe VOLUME.

  Proprit et Loi.--Justice et Fraternit.
  L'tat.
  La Loi.
  Proprit et Spoliation.
  Baccalaurat et Socialisme.
  Protectionisme et Communisme.

Ve VOLUME.

  Spoliation et Loi.
  Guerre aux Chaires d'conomie politique.
  Capital et Rente.
  Maudit argent.
  Gratuit du Crdit.
  Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.
  Paix et Libert.
  Incompatibilits parlementaires.
  Discours sur l'Impt des Boissons.
      --   sur la Rpression des Coalitions d'ouvriers.
  Rflexions sur l'Amendement de M. Mortimer-Ternaux.
      --    sur la Balance du commerce.

  (_Note de l'diteur._)




PROPRIT ET LOI[64].

[Note 64: Article insr au n du 15 mai 1848 du _Journal des
conomistes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


La confiance de mes concitoyens m'a revtu du titre de _lgislateur_.

Ce titre, je l'aurais certes dclin, si je l'avais compris comme
faisait Rousseau.

Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple, dit-il, doit se
sentir en tat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de
transformer chaque individu qui, par lui-mme, est un tout parfait et
solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reoive
en quelque sorte sa vie et son tre; d'altrer la constitution
physique de l'homme pour la renforcer, etc., etc... S'il est vrai
qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce d'un grand
lgislateur? Le premier n'a qu' suivre le modle que l'autre doit
proposer. Celui-ci est le mcanicien qui invente la machine, celui-l
n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher.

Rousseau, tant convaincu que l'tat social tait d'invention
humaine, devait placer trs-haut la loi et le lgislateur. Entre le
lgislateur et le reste des hommes, il voyait la distance ou plutt
l'abme qui spare le mcanicien de la matire inerte dont la
machine est compose.

Selon lui, la loi devait transformer les personnes, crer ou ne
crer pas la proprit. Selon moi, la socit, les personnes et les
proprits existent antrieurement aux lois, et, pour me renfermer
dans un sujet spcial, je dirai: Ce n'est pas parce qu'il y a des
lois qu'il y a des proprits, mais parce qu'il y a des proprits
qu'il y a des lois.

L'opposition de ces deux systmes est radicale. Les consquences qui
en drivent vont s'loignant sans cesse; qu'il me soit donc permis de
bien prciser la question.

J'avertis d'abord que je prends le mot _proprit_ dans le sens
gnral, et non au sens restreint de _proprit foncire_. Je
regrette, et probablement tous les conomistes regrettent avec moi,
que ce mot rveille involontairement en nous l'ide de la possession
du sol. J'entends par _proprit_ le droit qu'a le travailleur sur la
valeur qu'il a cre par son travail.

Cela pos, je me demande si ce droit est de cration lgale, ou s'il
n'est pas au contraire antrieur et suprieur  la loi? S'il a fallu
que la loi vnt donner naissance au droit de proprit, ou si, au
contraire, la proprit tait un fait et un droit prexistants qui
ont donn naissance  la loi? Dans le premier cas, le lgislateur
a pour mission d'organiser, modifier, supprimer mme la proprit,
s'il le trouve bon; dans le second, ses attributions se bornent  la
garantir,  la faire respecter.

Dans le prambule d'un projet de constitution publi par un des plus
grands penseurs des temps modernes, M. Lamennais, je lis ces mots:

Le peuple franais dclare qu'il reconnat des droits et des devoirs
antrieurs et suprieurs  toutes les lois positives et indpendants
d'elles.

Ces droits et ces devoirs, directement mans de Dieu, se rsument
dans le triple dogme qu'expriment ces mots sacrs: galit, Libert,
Fraternit.

Je demande si le droit de Proprit n'est pas un de ceux qui, bien
loin de driver de la loi positive, prcdent la loi et sont sa
raison d'tre?

Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une question subtile
et oiseuse. Elle est immense, elle est fondamentale. Sa solution
intresse au plus haut degr la socit, et l'on en sera convaincu,
j'espre, quand j'aurai compar, dans leur origine et par leurs
effets, les deux systmes en prsence.

       *       *       *       *       *

Les conomistes pensent que la _Proprit_ est un fait providentiel
comme la _Personne_. Le Code ne donne pas l'existence  l'une plus
qu' l'autre. La Proprit, est une consquence ncessaire de la
constitution de l'homme.

Dans la force du mot, l'homme _nat propritaire_, parce qu'il nat
avec des besoins dont la satisfaction est indispensable  la vie,
avec des organes et des facults dont l'exercice est indispensable
 la satisfaction de ces besoins. Les facults ne sont que le
prolongement de la personne; la proprit n'est que le prolongement
des facults. Sparer l'homme de ses facults, c'est le faire mourir;
sparer l'homme du produit de ses facults, c'est encore le faire
mourir.

Il y a des publicistes qui se proccupent beaucoup de savoir comment
Dieu aurait d faire l'homme: pour nous, nous tudions l'homme tel
que Dieu l'a fait; nous constatons qu'il ne peut vivre sans pourvoir
 ses besoins; qu'il ne peut pourvoir  ses besoins sans travail, et
qu'il ne peut travailler s'il n'est pas SR d'appliquer  ses besoins
le fruit de son travail.

Voil pourquoi nous pensons que la Proprit est d'institution
divine, et que c'est sa _sret_ ou sa _scurit_ qui est l'objet de
la loi humaine.

Il est si vrai que la _Proprit_ est antrieure  la loi, qu'elle
est reconnue mme parmi les sauvages qui n'ont pas de lois, ou du
moins de lois crites. Quand un sauvage a consacr son travail 
se construire une hutte, personne ne lui en dispute la possession
ou la Proprit. Sans doute un autre sauvage plus vigoureux peut
l'en chasser, mais ce n'est pas sans indigner et alarmer la tribu
tout entire. C'est mme cet abus de la force qui donne naissance 
l'association,  la convention,  la _loi_, qui met la force publique
au service de la Proprit. Donc la loi nat de la Proprit, bien
loin que la Proprit naisse de la Loi.

On peut dire que le principe de la proprit est reconnu jusque parmi
les animaux. L'hirondelle soigne paisiblement sa jeune famille dans
le nid qu'elle a construit par ses efforts.

La plante mme vit et se dveloppe par assimilation, par
_appropriation_. Elle s'_approprie_ les substances, les gaz, les sels
qui sont  sa porte. Il suffirait d'interrompre ce phnomne pour la
faire desscher et prir.

De mme l'homme vit et se dveloppe par _appropriation_.
L'appropriation est un phnomne naturel, providentiel, essentiel
 la vie, et la _proprit_ n'est que l'appropriation devenue un
droit par le travail. Quand le travail a rendu _assimilables_,
_appropriables_ des substances qui ne l'taient pas, je ne vois
vraiment pas comment on pourrait prtendre que, de droit, le
phnomne de l'appropriation doit s'accomplir au profit d'un autre
individu que celui qui a excut le travail.

C'est en raison de ces faits primordiaux, consquences ncessaires
de la constitution mme de l'homme, que la Loi intervient. Comme
l'aspiration vers la vie et le dveloppement peut porter l'homme
fort  dpouiller l'homme faible, et  violer ainsi le droit du
travail, il a t convenu que la force de tous serait consacre 
prvenir et rprimer la violence. La mission de la Loi est donc
de faire respecter la Proprit. Ce n'est pas la Proprit qui est
conventionnelle, mais la Loi.

       *       *       *       *       *

Recherchons maintenant l'origine du systme oppos.

Toutes nos constitutions passes proclament que la _Proprit_ est
sacre, ce qui semble assigner pour but  l'association commune le
libre dveloppement, soit des individualits, soit des associations
particulires, par le travail. Ceci implique que la Proprit est un
droit antrieur  la Loi, puisque la Loi n'aurait pour objet que de
garantir la _Proprit_.

Mais je me demande si cette dclaration n'a pas t introduite dans
nos chartes pour ainsi dire instinctivement,  titre de phrasologie,
de lettre morte, et si surtout elle est au fond de toutes les
convictions sociales?

Or, s'il est vrai, comme on l'a dit, que la littrature soit
l'expression de la socit, il est permis de concevoir des doutes
 cet gard; car jamais, certes, les publicistes, aprs avoir
respectueusement salu le principe de la proprit, n'ont autant
invoqu l'intervention de la loi, non pour faire respecter la
Proprit, mais pour modifier, altrer, transformer, quilibrer,
pondrer, et organiser la proprit, le crdit et le travail.

Or, ceci suppose qu'on attribue  la Loi, et par suite au
Lgislateur, une puissance absolue sur les personnes et les
proprits.

Nous pouvons en tre affligs, nous ne devons pas en tre surpris.

O puisons-nous nos ides sur ces matires et jusqu' la notion du
_Droit_? Dans les livres latins, dans le Droit romain.

Je n'ai pas fait mon Droit, mais il me suffit de savoir que c'est
l la source de nos thories, pour affirmer qu'elles sont fausses.
Les Romains devaient considrer la Proprit comme un fait purement
conventionnel, comme un produit, comme une cration artificielle
de la Loi crite. videmment, ils ne pouvaient, ainsi que le fait
l'conomie politique, remonter jusqu' la constitution mme de
l'homme, et apercevoir le rapport et l'enchanement ncessaire
qui existent entre ces phnomnes: besoins, facults, travail,
proprit. C'et t un contre-sens et un suicide. Comment eux, qui
vivaient de rapine, dont toutes les proprits taient le fruit de la
spoliation, qui avaient fond leurs moyens d'existence sur le labeur
des esclaves, comment auraient-ils pu, sans branler les fondements
de leur socit, introduire dans la lgislation cette pense, que
le vrai titre de la proprit, c'est le travail qui l'a produite?
Non, ils ne pouvaient ni le dire, ni le penser. Ils devaient avoir
recours  cette dfinition empirique de la proprit, _jus utendi et
abutendi_, dfinition qui n'a de relation qu'avec les effets, et non
avec les causes, non avec les origines; car les origines, ils taient
bien forcs de les tenir dans l'ombre.

Il est triste de penser que la science du Droit, chez nous, au
dix-neuvime sicle, en est encore aux ides que la prsence de
l'Esclavage avait d susciter dans l'antiquit; mais cela s'explique.
L'enseignement du Droit est monopolis en France, et le monopole
exclut le progrs.

Il est vrai que les juristes ne font pas toute l'opinion publique
mais il faut dire que l'ducation universitaire et clricale prpare
merveilleusement la jeunesse franaise  recevoir, sur ces matires,
les fausses notions des juristes, puisque, comme pour mieux s'en
assurer, elle nous plonge tous, pendant les dix plus belles annes
de notre vie, dans cette atmosphre de guerre et d'esclavage qui
enveloppait et pntrait la socit romaine.

Ne soyons donc pas surpris de voir se reproduire, dans le
dix-huitime sicle, cette ide romaine que la proprit est un fait
conventionnel et d'institution lgale; que, bien loin que la Loi
soit un corollaire de la Proprit, c'est la Proprit qui est un
corollaire de la Loi. On sait que, selon Rousseau, non-seulement
la proprit, mais la socit tout entire tait le rsultat d'un
contrat, d'une _invention_ ne dans la tte du Lgislateur.

L'ordre social est un droit sacr qui sert de base  tous les
autres. Cependant ce droit _ne vient point de la nature_. Il est donc
fond sur les _conventions_.

Ainsi le droit qui sert de base  tous les autres est purement
_conventionnel_. Donc la _proprit_, qui est un droit postrieur,
est _conventionnelle_ aussi. _Elle ne vient pas de la nature._

Robespierre tait imbu des ides de Rousseau. Dans ce que dit l'lve
sur la proprit, on reconnatra les thories et jusqu'aux formes
oratoires du matre.

Citoyens, je vous proposerai d'abord quelques articles ncessaires
pour complter votre thorie de la _proprit_. Que ce mot n'alarme
personne. mes de boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux pas
toucher  vos trsors, quelque impure qu'en soit la source..... Pour
moi, j'aimerais mieux tre n dans la cabane de Fabricius que dans le
palais de Lucullus, etc., etc.

Je ferai observer ici que, lorsqu'on analyse la notion de proprit,
il est irrationnel et dangereux de faire de ce mot le synonyme
d'opulence, et surtout d'opulence mal acquise. La chaumire de
Fabricius est une proprit aussi bien que le palais de Lucullus.
Mais qu'il me soit permis d'appeler l'attention du lecteur sur la
phrase suivante, qui renferme tout le systme:

En dfinissant la libert, ce premier besoin de l'homme, le plus
sacr des droits qu'_il tient de la nature_, nous avons dit, avec
raison, qu'elle avait pour limite le droit d'autrui. Pourquoi
n'avez-vous pas appliqu ce principe  la proprit, _qui est une
institution sociale_, comme si les lois ternelles de la nature
taient moins inviolables que les _conventions_ des hommes?

Aprs ces prambules, Robespierre tablit les principes en ces termes:

Art. 1er. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et
de disposer de la portion de biens qui lui est garantie _par la loi_.

Art. 2. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.

Ainsi Robespierre met en opposition la _Libert_ et la _Proprit_.
Ce sont deux droits d'origine diffrente: l'un vient de la nature,
l'autre est d'institution sociale. Le premier est _naturel_, le
second _conventionnel_.

La limite uniforme que Robespierre pose  ces deux droits aurait d,
ce semble, l'induire  penser qu'ils ont la mme source. Soit qu'il
s'agisse de libert ou de proprit, respecter le droit d'autrui,
ce n'est pas dtruire ou altrer le droit, c'est le reconnatre et
le confirmer. C'est prcisment parce que la proprit est un droit
antrieur  la loi, aussi bien que la libert, que l'un et l'autre
n'existent qu' la condition de respecter le droit d'autrui, et
la loi a pour mission de faire respecter cette limite, ce qui est
reconnatre et maintenir le principe mme.

Quoi qu'il en soit, il est certain que Robespierre,  l'exemple de
Rousseau, considrait la proprit comme une institution sociale,
comme une convention. Il ne la rattachait nullement  son vritable
titre, qui est le travail. C'est le droit, disait-il, de disposer de
la portion de biens _garantie par la loi_.

Je n'ai pas besoin de rappeler ici qu' travers Rousseau et
Robespierre la notion romaine sur la proprit s'est transmise 
toutes nos coles dites socialistes. On sait que le premier volume
de Louis Blanc, sur la Rvolution, est un dithyrambe au philosophe de
Genve et au chef de la Convention.

Ainsi, cette ide que le droit de proprit est d'institution
sociale, qu'il est une invention du lgislateur, une cration de la
loi, en d'autres termes, qu'il est inconnu  l'homme dans l'_tat
de nature_, cette ide, dis-je, s'est transmise des Romains jusqu'
nous,  travers l'enseignement du droit, les tudes classiques, les
publicistes du dix-huitime sicle, les rvolutionnaires de 93, et
les modernes organisateurs.

       *       *       *       *       *

Passons maintenant aux consquences des deux systmes que je viens de
mettre en opposition, et commenons par le systme juriste.

La premire est d'ouvrir un champ sans limite  l'imagination des
utopistes.

Cela est vident. Une fois qu'on pose en principe que la Proprit
tient son existence de la Loi, il y a autant de modes possibles
d'organisation du travail, qu'il y a de lois possibles dans la tte
des rveurs. Une fois qu'on pose en principe que le lgislateur
est charg d'arranger, combiner et ptrir  son gr les personnes
et les proprits, il n'y a pas de bornes aux modes imaginables
selon lesquels les personnes et les proprits pourront tre
arranges, combines et ptries. En ce moment, il y a certainement en
circulation,  Paris, plus de cinq cents projets sur l'organisation
du travail, sans compter un nombre gal de projets sur l'organisation
du crdit. Sans doute ces plans sont contradictoires entre eux, mais
tous ont cela de commun qu'ils reposent sur cette pense: La loi cre
le droit de proprit; le lgislateur dispose en matre absolu des
travailleurs et des fruits du travail.

Parmi ces projets, ceux qui ont le plus attir l'attention publique
sont ceux de Fourier, de Saint-Simon, d'Owen, de Cabet, de Louis
Blanc. Mais ce serait folie de croire qu'il n'y a que ces cinq modes
possibles d'organisation. Le nombre en est illimit. Chaque matin
peut en faire clore un nouveau, plus sduisant que celui de la
veille, et je laisse  penser ce qu'il adviendrait de l'humanit
si, alors qu'une de ces inventions lui serait impose, il s'en
rvlait tout  coup une autre plus spcieuse. Elle serait rduite 
l'alternative ou de changer tous les matins son mode d'existence, ou
de persvrer  tout jamais dans une voie reconnue fausse, par cela
seul qu'elle y serait une fois entre.

       *       *       *       *       *

Une seconde consquence est d'exciter chez tous les rveurs la soif
du pouvoir. J'imagine une organisation du travail. Exposer mon
systme et attendre que les hommes l'adoptent s'il est bon, ce serait
supposer que le principe d'action est en eux. Mais dans le systme
que j'examine, le principe d'action rside dans le Lgislateur.
Le lgislateur, comme dit Rousseau, doit se sentir de force 
transformer la nature humaine. Donc, ce  quoi je dois aspirer,
c'est  devenir lgislateur afin d'imposer l'ordre social de mon
invention.

Il est clair encore que les systmes qui ont pour base cette ide que
le droit de proprit est d'institution sociale, aboutissent tous ou
au privilge le plus concentr, ou au communisme le plus intgral,
selon les mauvaises ou les bonnes intentions de l'inventeur. S'il
a des desseins sinistres, il se servira de la loi pour enrichir
quelques-uns aux dpens de tous. S'il obit  des sentiments
philanthropiques, il voudra galiser le bien-tre, et, pour cela, il
pensera  stipuler en faveur de chacun une participation lgale et
uniforme aux produits crs. Reste  savoir si, dans cette donne, la
cration des produits est possible.

 cet gard, le Luxembourg nous a prsent rcemment un spectacle
fort extraordinaire. N'a-t-on pas entendu, en plein dix-neuvime
sicle, quelques jours aprs la rvolution de Fvrier, faite au
nom de la libert, un homme plus qu'un ministre, un membre du
gouvernement provisoire, un fonctionnaire revtu d'une autorit
rvolutionnaire et illimite, demander froidement si, dans la
rpartition des salaires, il tait bon d'avoir gard  la force, au
talent,  l'activit,  l'habilet de l'ouvrier, c'est--dire  la
richesse produite; ou bien si, ne tenant aucun compte de ces vertus
personnelles, ni de leur effet utile, il ne vaudrait pas mieux donner
 tous dsormais une rmunration uniforme? Question qui revient 
celle-ci: Un mtre de drap port sur le march par un paresseux se
vendra-t-il pour le mme prix que deux mtres offerts par un homme
laborieux? Et, chose qui passe toute croyance, cet homme a proclam
qu'il prfrait l'uniformit des profits, quel que ft le travail
offert en vente, et il a dcid ainsi, dans sa sagesse, que, quoique
_deux_ soient _deux_ par nature, ils ne seraient plus _qu'un_ de par
la _loi_.

Voil o l'on arrive quand on part de ce point que la loi est plus
forte que la nature.

L'auditoire,  ce qu'il parat, a compris que la constitution mme
de l'homme se rvoltait contre un tel arbitraire; que jamais on ne
ferait qu'un mtre de drap donnt droit  la mme rmunration que
deux mtres. Que s'il en tait ainsi, la concurrence qu'on veut
anantir serait remplace par une autre concurrence mille fois
plus funeste; que chacun ferait  qui travaillerait moins,  qui
dploierait la moindre activit, puisque aussi bien, de par la loi,
la rcompense serait toujours garantie et gale pour tous.

Mais le citoyen Blanc avait prvu l'objection, et, pour prvenir ce
doux, _far-niente_, hlas! si naturel  l'homme, quand le travail
n'est pas rmunr, il a imagin de faire dresser dans chaque commune
un _poteau_ o seraient inscrits les noms des paresseux. Mais il n'a
pas dit s'il y aurait des inquisiteurs pour dcouvrir le pch de
paresse, des tribunaux pour le juger, et des gendarmes pour excuter
la sentence. Il est  remarquer que les utopistes ne se proccupent
jamais de l'immense machine gouvernementale, qui peut seule mettre en
mouvement leur mcanique lgale.

Comme les dlgus du Luxembourg se montraient quelque peu
incrdules, est apparu le citoyen Vidal, secrtaire du citoyen Blanc,
qui a achev la pense du matre.  l'exemple de Rousseau, le citoyen
Vidal ne se propose rien moins que de changer la nature de l'homme et
les lois de la Providence[65].

[Note 65: Voy., au tome Ier, le compte rendu de l'ouvrage de M. Vidal
sur la _Rpartition des richesses_, et au tome II, la rponse  cinq
lettres publies par M. Vidal dans le journal _la Presse_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il a plu  la Providence de placer dans l'individu les _besoins_ et
leurs consquences, les _facults_ et leurs consquences, crant
ainsi l'_intrt personnel_, autrement dit, l'instinct de la
conservation et l'amour du dveloppement comme le grand ressort de
l'humanit. M. Vidal va changer tout cela. Il a regard l'oeuvre de
Dieu, et il a vu qu'elle n'tait pas bonne. En consquence, partant
de ce principe que la loi et le lgislateur peuvent tout, il va
supprimer, par dcret, l'_intrt personnel_. Il y substitue le
_point d'honneur_.

Ce n'est plus pour vivre, faire vivre et lever leur famille que les
hommes travailleront, mais pour obir au _point d'honneur_, pour
viter le fatal _poteau_, comme si ce nouveau mobile n'tait pas
encore de l'_intrt personnel_ d'une autre espce.

M. Vidal cite sans cesse ce que le point d'honneur fait faire aux
armes. Mais, hlas! il faut tout dire, et si l'on veut enrgimenter
les travailleurs, qu'on nous dise donc si le Code militaire, avec ses
trente cas de peine de mort, deviendra le Code des ouvriers?

Un effet plus frappant encore du principe funeste que je m'efforce
ici de combattre, c'est l'incertitude qu'il tient toujours suspendue,
comme l'pe de Damocls, sur le travail, le capital, le commerce
et l'industrie; et ceci est si grave que j'ose rclamer toute
l'attention du lecteur.

Dans un pays, comme aux tats-Unis, o l'on place le droit de
Proprit au-dessus de la Loi, o la force publique n'a pour mission
que de faire respecter ce droit naturel, chacun peut en toute
confiance consacrer  la production son capital et ses bras. Il n'a
pas  craindre que ses plans et ses combinaisons soient d'un instant
 l'autre bouleverss par la puissance lgislative.

Mais quand, au contraire, posant en principe que ce n'est pas le
travail, mais la Loi qui est le fondement de la Proprit, on admet
tous les faiseurs d'utopies  imposer leurs combinaisons, d'une
manire gnrale et par l'autorit des dcrets, qui ne voit qu'on
tourne contre le progrs industriel tout ce que la nature a mis de
prvoyance et de prudence dans le coeur de l'homme?

Quel est en ce moment le hardi spculateur qui oserait monter une
usine ou se livrer  une entreprise? Hier on dcrte qu'il ne sera
permis de travailler que pendant un nombre d'heures dtermin.
Aujourd'hui on dcrte que le salaire de tel genre de travail sera
fix; qui peut prvoir le dcret de demain, celui d'aprs-demain,
ceux des jours suivants? Une fois que le lgislateur se place  cette
distance incommensurable des autres hommes; qu'il croit, en toute
conscience, pouvoir disposer de leur temps, de leur travail, de leurs
transactions, toutes choses qui sont des _Proprits_, quel homme,
sur la surface du pays, a la moindre connaissance de la position
force o la Loi le placera demain, lui et sa profession? Et, dans de
telles conditions, qui peut et veut rien entreprendre?

Je ne nie certes pas que, parmi les innombrables systmes que ce
faux principe fait clore, un grand nombre, le plus grand nombre mme
ne partent d'intentions bienveillantes et gnreuses. Mais ce qui est
redoutable, c'est le principe lui-mme. Le but manifeste de chaque
combinaison particulire est d'galiser le bien-tre. Mais l'effet
plus manifeste encore du principe sur lequel ces combinaisons sont
fondes, c'est d'galiser la misre; je ne dis pas assez; c'est de
faire descendre aux rangs des misrables les familles aises, et de
dcimer par la maladie et l'inanition les familles pauvres.

J'avoue que je suis effray pour l'avenir de mon pays, quand je songe
 la gravit des difficults financires que ce dangereux principe
vient aggraver encore.

Au 24 fvrier, nous avons trouv un budget qui dpasse les
proportions auxquelles la France peut raisonnablement atteindre;
et, en outre, selon le ministre actuel des finances, pour prs d'un
milliard de dettes immdiatement exigibles.

 partir de cette situation, dj si alarmante, les dpenses ont t
toujours grandissant, et les recettes diminuant sans cesse.

Ce n'est pas tout. On a jet au public, avec une prodigalit sans
mesure, deux sortes de promesses. Selon les unes, on va le mettre en
possession d'une foule innombrable d'institutions bienfaisantes, mais
coteuses. Selon les autres, on va dgrever tous les impts. Ainsi,
d'une part, on va multiplier les crches, les salles d'asile, les
coles primaires, les coles secondaires gratuites, les ateliers de
travail, les pensions de retraite de l'industrie. On va indemniser
les propritaires d'esclaves, ddommager les esclaves eux-mmes;
l'tat va fonder des institutions de crdit; prter aux travailleurs
des instruments de travail; il double l'arme, rorganise la marine,
etc., etc., et d'autre part, il supprime l'impt du sel, l'octroi et
toutes les contributions les plus impopulaires.

Certes, quelque ide qu'on se fasse des ressources de la France, on
admettra du moins qu'il faut que ces ressources se dveloppent pour
faire face  cette double entreprise si gigantesque et, en apparence,
si contradictoire.

Mais voici qu'au milieu de ce mouvement extraordinaire, et qu'on
pourrait considrer comme au-dessus des forces humaines, mme alors
que toutes les nergies du pays seraient diriges vers le travail
productif, un cri s'lve: _Le droit de proprit est une cration de
la loi._ En consquence, le lgislateur peut rendre  chaque instant,
et selon les thories systmatiques dont il est imbu, des dcrets qui
bouleversent toutes les combinaisons de l'industrie. Le travailleur
n'est pas propritaire d'une chose ou d'une valeur parce qu'il l'a
cre par le travail, mais parce que la loi d'aujourd'hui la lui
garantit. La loi de demain peut retirer cette garantie, et alors la
proprit n'est plus lgitime.

Je le demande, que doit-il arriver? C'est que le capital et le
travail s'pouvantent; c'est qu'ils ne puissent plus compter sur
l'avenir. Le capital, sous le coup d'une telle doctrine, se cachera,
dsertera, s'anantira. Et que deviendront alors les ouvriers, ces
ouvriers pour qui vous professez une affection si vive, si sincre,
mais si peu claire? Seront-ils mieux nourris quand la production
agricole sera arrte? Seront-ils mieux vtus quand nul n'osera
fonder une fabrique? Seront-ils plus occups quand les capitaux
auront disparu?

Et l'impt, d'o le tirerez-vous? Et les finances, comment
se rtabliront-elles? Comment paierez-vous l'arme? Comment
acquitterez-vous vos dettes? Avec quel argent prterez-vous les
instruments du travail? Avec quelles ressources soutiendrez-vous ces
institutions charitables, si faciles  dcrter?

Je me hte d'abandonner ces tristes considrations. Il me reste 
examiner dans ses consquences le principe oppos  celui qui prvaut
aujourd'hui, le principe conomiste, le principe qui fait remonter
au travail, et non  la loi, le droit de proprit, le principe qui
dit: La Proprit existe avant la Loi; la loi n'a pour mission que de
faire respecter la proprit partout o elle est, partout o elle se
forme, de quelque manire que le travailleur la cre, isolment ou
par association, pourvu qu'il respecte le droit d'autrui.

D'abord, comme le principe des juristes renferme virtuellement
l'esclavage, celui des conomistes contient la _libert_. La
proprit, le droit de jouir du fruit de son travail, le droit de
travailler, de se dvelopper, d'exercer ses facults, comme on
l'entend, sans que l'tat intervienne autrement que par son action
protectrice, c'est la libert.--Et je ne puis encore comprendre
pourquoi les nombreux partisans des systmes opposs laissent
subsister sur le drapeau de la Rpublique le mot _libert_. On dit
que quelques-uns d'entre eux l'ont effac pour y substituer le
mot _solidarit_. Ceux-l sont plus francs et plus consquents.
Seulement, ils auraient d dire _communisme_, et non _solidarit_;
car la solidarit des intrts, comme la proprit, existe en dehors
de la loi.

Il implique encore l'_unit_. Nous l'avons dj vu. Si le lgislateur
cre le droit de proprit, il y a pour la proprit autant de
manires d'tre qu'il peut y avoir d'erreurs dans les ttes
d'utopistes, c'est--dire l'infini. Si, au contraire, le droit de
proprit est un fait providentiel, antrieur  toute lgislation
humaine, et que la lgislation humaine a pour but de faire respecter,
il n'y a place pour aucun autre systme.

C'est encore la _scurit_, et ceci est de toute vidence: qu'il soit
bien reconnu, au sein d'un peuple, que chacun doit pourvoir  ses
moyens d'existence, mais aussi que chacun a aux fruits de son travail
un droit antrieur et suprieur  la loi; que la loi humaine n'a t
ncessaire et n'est intervenue que pour garantir  tous la libert
du travail et la proprit de ses fruits, il est bien vident qu'un
avenir de scurit complte s'ouvre devant l'activit humaine. Elle
n'a plus  craindre que la puissance lgislative vienne, dcret sur
dcret, arrter ses efforts, dranger ses combinaisons, drouter sa
prvoyance.  l'abri de cette scurit, les capitaux se formeront
rapidement. L'accroissement rapide des capitaux, de son ct, est
la raison unique de l'accroissement dans la valeur du travail. Les
classes ouvrires seront donc dans l'aisance; elles-mmes concourront
 former de nouveaux capitaux. Elles seront plus en mesure de
s'affranchir du salariat, de s'associer aux entreprises, d'en fonder
pour leur compte, de reconqurir leur dignit.

Enfin, le principe ternel que l'tat ne doit pas tre producteur,
mais procurer la scurit aux producteurs, entrane ncessairement
l'conomie et l'ordre dans les finances publiques par consquent,
seul il rend possible la bonne assiette et la juste rpartition de
l'impt.

En effet, l'tat, ne l'oublions jamais, n'a pas de ressources qui lui
soient propres. Il n'a rien, il ne possde rien qu'il ne le prenne
aux travailleurs. Lors donc qu'il s'ingre de tout, il substitue
la triste et coteuse activit de ses agents  l'activit prive.
Si, comme aux tats-Unis, on en venait  reconnatre que la mission
de l'tat est de procurer  tous une complte _scurit_, cette
mission, il pourrait la remplir avec quelques centaines de millions.
Grce  cette conomie, combine avec la prosprit industrielle,
il serait enfin possible d'tablir l'impt direct, unique, frappant
exclusivement la _proprit ralise_ de toute nature.

Mais, pour cela, il faut attendre que des expriences, peut-tre
cruelles, aient diminu quelque peu notre foi dans l'tat et augment
notre foi dans l'Humanit.

Je terminerai par quelques mois sur l'Association du _libre-change_.
On lui a beaucoup reproch ce titre. Ses adversaires se sont rjouis,
ses partisans se sont affligs de ce que les uns et les autres
considraient comme une faute.

Pourquoi semer ainsi l'alarme? disaient ces derniers. Pourquoi
inscrire sur votre drapeau un _principe_? Pourquoi ne pas vous borner
 rclamer dans le tarif des douanes ces modifications sages et
prudentes que le temps a rendues ncessaires, et dont l'exprience a
constat l'opportunit?

Pourquoi? parce que,  mes yeux du moins, jamais le libre-change n'a
t une question de douane et de tarif, mais une question de droit,
de justice, d'ordre public, de Proprit. Parce que le privilge,
sous quelque forme qu'il se manifeste, implique la ngation ou le
mpris de la proprit; parce que l'intervention de l'tat pour
niveler les fortunes, pour grossir la part des uns aux dpens des
autres, c'est du _communisme_, comme une goutte d'eau est aussi
bien de l'eau que l'Ocan tout entier; parce que je prvoyais que
le principe de la proprit, une fois branl sous une forme, ne
tarderait pas  tre attaqu sous mille formes diverses; parce que
je n'avais pas quitt ma solitude pour poursuivre une modification
partielle de tarifs, qui aurait impliqu mon adhsion  cette fausse
notion que _la loi est antrieure  la proprit_, mais pour voler
au secours du principe oppos, compromis par le rgime protecteur;
parce que j'tais convaincu que les propritaires fonciers et les
capitalistes avaient eux-mmes dpos, dans le tarif, le germe de ce
_communisme_ qui les effraie maintenant, puisqu'ils demandaient _ la
loi_ des supplments de profits, au prjudice des classes ouvrires.
Je voyais bien que ces classes ne tarderaient pas  rclamer aussi,
en vertu de l'galit, le bnfice de _la loi applique  niveler le
bien-tre_, ce qui est le _communisme_.

Qu'on lise le premier acte man de notre Association, le programme
rdig dans une sance prparatoire, le 10 mai 1846; on se convaincra
que ce fut l notre pense dominante.

     L'change est un droit naturel comme la Proprit. Tout
     citoyen qui a cr ou acquis un produit, doit avoir l'option
     ou de l'appliquer immdiatement  son usage, ou de le cder 
     quiconque, sur la surface du globe, consent  lui donner en
     change l'objet de ses dsirs. Le priver de cette facult, quand
     il n'en fait aucun usage contraire  l'ordre public et aux
     bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un
     autre citoyen, c'est lgitimer une spoliation, c'est blesser la
     loi de justice.

     C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre
     peut exister au sein d'une socit o chaque industrie, aide en
     cela par la loi et la force publique, cherche ses succs dans
     l'oppression de toutes les autres?

Nous placions tellement la question au-dessus des tarifs, que nous
ajoutions:

     Les soussigns ne contestent pas  la socit le droit
     d'tablir, sur les marchandises qui passent la frontire, des
     taxes destines aux dpenses communes, pourvu qu'elles soient
     dtermines par les besoins du Trsor.

     Mais sitt que la taxe, perdant son caractre fiscal, a pour
     but de repousser le produit tranger, au dtriment du fisc
     lui-mme, afin d'exhausser artificiellement le prix du produit
     national similaire, et de ranonner ainsi la communaut au
     profit d'une classe, ds ce moment la Protection, ou plutt
     la Spoliation se manifeste, et C'EST LA le principe que
     l'Association aspire  ruiner dans les esprits et  effacer
     compltement de nos lois.

Certes, si nous n'avions poursuivi qu'une modification immdiate
des tarifs, si nous avions t, comme on l'a prtendu, les agents
de quelques intrts commerciaux, nous nous serions bien gards
d'inscrire sur notre drapeau un mot qui implique un principe.
Croit-on que je n'aie pas pressenti les obstacles que nous
susciterait cette dclaration de guerre  l'injustice? Ne savais-je
pas trs-bien qu'en louvoyant, en cachant le but, en voilant la
moiti de notre pense, nous arriverions plus tt  telle ou telle
conqute partielle? Mais en quoi ces triomphes, d'ailleurs phmres,
eussent-ils dgag et sauvegard le grand principe de la Proprit,
que nous aurions nous-mme tenu dans l'ombre et mis hors de cause?

Je le rpte, nous demandions l'abolition du rgime protecteur, non
comme une bonne mesure gouvernementale, mais comme une justice,
comme la ralisation de la libert, comme la consquence rigoureuse
d'un droit suprieur  la loi. Ce que nous voulions au fond, nous ne
devions pas le dissimuler dans la forme[66].

[Note 66: Voy., au tome Ier, la lettre adresse, ds janvier 1845, 
M. de Lamartine sur le _Droit au travail_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Le temps approche o l'on reconnatra que nous avons eu raison de
ne pas consentir  mettre, dans le titre de notre Association, un
leurre, un pige, une surprise, une quivoque, mais la franche
expression d'un principe ternel d'ordre et de justice, car il n'y a
de puissance que dans les principes; eux seuls sont le flambeau des
intelligences, le point de ralliement des convictions gares.

Dans ces derniers temps, un tressaillement universel a parcouru,
comme un frisson d'effroi, la France tout entire. Au seul mot de
_communisme_, toutes les existences se sont alarmes. En voyant
se produire au grand jour et presque officiellement les systmes
les plus tranges, en voyant se succder des dcrets subversifs,
qui peuvent tre suivis de dcrets plus subversifs encore, chacun
s'est demand dans quelle voie nous marchions. Les capitaux se sont
effrays, le crdit a fui, le travail a t suspendu, la scie et
le marteau se sont arrts au milieu de leur oeuvre, comme si un
funeste et universel courant lectrique et paralys tout  coup les
intelligences et les bras. Et pourquoi? Parce que le principe de la
proprit, dj compromis essentiellement par le rgime protecteur,
a prouv de nouvelles secousses, consquences de la premire; parce
que l'intervention de la Loi en matire d'industrie, et _comme moyen
de pondrer les valeurs et d'quilibrer les richesses_, intervention
dont le rgime protecteur a t la premire manifestation, menace
de se manifester sous mille formes connues ou inconnues. Oui, je le
dis hautement, ce sont les propritaires fonciers; ceux que l'on
considre comme les propritaires par excellence, qui ont branl
le principe de la proprit, puisqu'ils en ont appel _ la loi_
pour donner  leurs terres et  leurs produits une valeur factice.
Ce sont les capitalistes qui ont suggr l'ide du nivellement des
fortunes _par la loi_. Le _protectionisme_ a t l'avant-coureur du
_communisme_; je dis plus, il a t sa premire manifestation. Car,
que demandent aujourd'hui les classes souffrantes? Elles ne demandent
pas autre chose que ce qu'ont demand et obtenu les capitalistes et
les propritaires fonciers. Elles demandent l'_intervention de la
loi_ pour quilibrer, pondrer, galiser la richesse. Ce qu'ils ont
fait par la douane elles veulent le faire par d'autres institutions;
mais le principe est toujours le mme, _prendre lgislativement
aux uns pour donner aux autres_; et certes, puisque c'est vous,
propritaires et capitalistes, qui avez fait admettre ce funeste
principe, ne vous rcriez donc pas si de plus malheureux que vous en
rclament le bnfice. Ils y ont au moins un titre que vous n'aviez
pas[67].

[Note 67: Voy., au tome II, la runion des articles sur la question
des subsistances et, ci-aprs, _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Mais on ouvre les yeux enfin, on voit vers quel abme nous pousse
cette premire atteinte porte aux conditions essentielles de toute
scurit sociale. N'est-ce pas une terrible leon, une preuve
sensible de cet enchanement de causes et d'effets, par lequel
apparat  la longue la justice des rtributions providentielles, que
de voir aujourd'hui les riches s'pouvanter devant l'envahissement
d'une fausse doctrine, dont ils ont eux-mmes pos les bases iniques,
et dont ils croyaient faire paisiblement tourner les consquences
 leur seul profit? Oui, prohibitionistes, vous avez, t les
promoteurs du communisme. Oui, propritaires, vous avez dtruit dans
les esprits la vraie notion de la Proprit. Cette notion, c'est
l'conomie politique qui la donne, et vous avez proscrit l'conomie
politique, parce que, au nom du droit de proprit, elle combattait
vos injustes privilges[68].--Et quand elles ont saisi le pouvoir,
quelle a t aussi la premire pense de ces coles modernes qui vous
effraient? C'est de supprimer l'conomie politique, car la science
conomique, c'est une protestation perptuelle contre ce _nivellement
lgal_ que vous avez recherch et que d'autres recherchent
aujourd'hui  votre exemple. Vous avez demand  la Loi autre chose
et plus qu'il ne faut demander  la Loi, autre chose et plus que la
Loi ne peut donner. Vous lui avez demand, non la scurit (c'et
t votre droit), mais la _plus-value_ de ce qui vous appartient,
ce qui ne pouvait vous tre accord sans porter atteinte aux droits
d'autrui. Et maintenant, la folie de vos prtentions est devenue la
folie universelle.--Et si vous voulez conjurer l'orage qui menace
de vous engloutir, il ne vous reste qu'une ressource. Reconnaissez
votre erreur; renoncez  vos privilges; faites rentrer la Loi dans
ses attributions, renfermez le Lgislateur dans son rle. Vous nous
avez dlaisss, vous nous avez attaqus, parce que vous ne nous
compreniez pas sans doute.  l'aspect de l'abme que vous avez ouvert
de vos propres mains, htez-vous de vous rallier  nous, dans notre
propagande en faveur du droit de proprit, en donnant, je le rpte,
 ce mot sa signification la plus large, en y comprenant et les
facults de l'homme et tout ce qu'elles parviennent  produire, qu'il
s'agisse de travail ou d'change!

[Note 68: Voy., au tome V, _Spoliation et Loi_;--_Guerre aux chaires
d'conomie politique_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La doctrine que nous dfendons excite une certaine dfiance,  raison
de son extrme simplicit; elle se borne  demander  la loi SCURIT
pour tous. On a de la peine  croire que le mcanisme gouvernemental
puisse tre rduit  ces proportions. De plus, comme cette doctrine
renferme la _Loi_ dans les limites de la _Justice universelle_, on
lui reproche d'exclure la Fraternit. L'conomie politique n'accepte
pas l'accusation. Ce sera l'objet d'un prochain article.




JUSTICE ET FRATERNIT[69].

[Note 69: Article insr au n du 15 juin 1848, du _Journal des
conomistes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]


L'cole conomiste est en opposition, sur une foule de points, avec
les nombreuses coles socialistes, qui se disent plus _avances_, et
qui sont, j'en conviens volontiers, plus actives et plus populaires.
Nous avons pour adversaires (je ne veux pas dire pour dtracteurs)
les communistes, les fouriristes, les ownistes, Cabet, L. Blanc,
Proudhon, P. Leroux et bien d'autres.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que ces coles diffrent entre elles
au moins autant qu'elles diffrent de nous. Il faut donc, d'abord,
qu'elles admettent un principe commun  toutes, que nous n'admettons
pas; ensuite, que ce principe se prte  l'infinie diversit que nous
voyons entre elles.

Je crois que ce qui nous spare radicalement, c'est ceci:

L'conomie politique conclut  ne demander  LA LOI que la Justice
universelle.

Le Socialisme, dans ses branches diverses, et par des applications
dont le nombre est naturellement indfini, demande de plus  LA LOI
la ralisation du dogme de la Fraternit.

Or, qu'est-il arriv? Le Socialisme admet, avec Rousseau, que
l'ordre social tout entier est dans la Loi. On sait que Rousseau
faisait reposer la socit sur un contrat. Louis Blanc, ds la
premire page de son livre sur la Rvolution, dit: Le principe de la
fraternit est celui qui, regardant comme solidaires les membres de
la grande famille, tend  organiser un jour les socits, _oeuvre de
l'homme_, sur le modle du corps humain, oeuvre de Dieu.

Partant de ce point, que la socit est l'_oeuvre de l'homme_,
l'oeuvre de la loi, les socialistes doivent en induire que rien
n'existe dans la socit, qui n'ait t ordonn et arrang d'avance
par Lgislateur.

Donc, voyant l'conomie politique se borner  demander  LA LOI
Justice partout et pour tous, Justice universelle, ils ont pens
qu'elle n'admettait pas la Fraternit dans les relations sociales.

Le raisonnement est serr. Puisque la socit est toute dans la loi,
disent-ils, et puisque vous ne demandez  la loi que la justice,
vous excluez donc la fraternit de la loi, et par consquent de la
socit.

De l ces imputations de rigidit, de froideur, de duret, de
scheresse, qu'on a accumules sur la science conomique et sur ceux
qui la professent.

Mais la majeure est-elle admissible? Est-il vrai que toute la socit
soit renferme dans la loi? On voit de suite que si cela n'est pas,
toutes ces imputations croulent.

Eh quoi! dire que la loi positive, qui agit toujours avec autorit,
par voie de contrainte, appuye sur une force coercitive, montrant
pour sanction la baonnette ou le cachot, aboutissant  une clause
pnale; dire que la loi qui ne dcrte ni l'affection, ni l'amiti,
ni l'amour, ni l'abngation, ni le dvouement, ni le sacrifice, ne
peut davantage dcrter ce qui les rsume, la Fraternit, est-ce donc
anantir ou nier ces nobles attributs de notre nature? Non certes;
c'est dire seulement que la socit est plus vaste que la loi; qu'un
grand nombre d'actes s'accomplissent, qu'une foule de sentiments se
meuvent en dehors et au-dessus de la loi.

Quant  moi, au nom de la science, je proteste de toutes mes forces
contre cette interprtation misrable, selon laquelle, parce que
nous reconnaissons  la loi une limite, on nous accuse de nier tout
ce qui est au del de cette limite. Ah! qu'on veuille le croire,
nous aussi nous saluons avec transport ce mot Fraternit, tomb il
y a dix-huit sicles du haut de la montagne sainte et inscrit pour
toujours sur notre drapeau rpublicain. Nous aussi nous dsirons voir
les individus, les familles, les nations s'associer, s'entr'aider,
s'entre-secourir dans le pnible voyage de la vie mortelle. Nous
aussi nous sentons battre notre coeur et couler nos larmes au rcit
des actions gnreuses, soit qu'elles brillent dans la vie des
simples citoyens, soit qu'elles rapprochent et confondent les classes
diverses, soit surtout qu'elles prcipitent les peuples prdestins
aux avant-postes du progrs et de la civilisation.

Et nous rduira-t-on  parler de nous-mmes? Eh bien! qu'on scrute
nos actes. Certes, nous voulons bien admettre que ces nombreux
publicistes qui, de nos jours, veulent touffer dans le coeur
de l'homme jusqu'au sentiment de l'intrt, qui se montrent si
impitoyables envers ce qu'ils appellent l'individualisme, dont la
bouche se remplit incessamment des mots dvouement, sacrifice,
fraternit; nous voulons bien admettre qu'ils obissent exclusivement
 ces sublimes mobiles qu'ils conseillent aux autres, qu'ils donnent
des exemples aussi bien que des conseils, qu'ils ont eu soin de
mettre leur conduite en harmonie avec leurs doctrines; nous voulons
bien les croire, sur leur parole, pleins de dsintressement et de
charit; mais enfin, il nous sera permis de dire que sous ce rapport
nous ne redoutons pas la comparaison.

Chacun de ces Dcius a un plan qui doit raliser le bonheur de
l'humanit, et tous ont l'air de dire que si nous les combattons,
c'est parce que nous craignons ou pour notre fortune, ou pour
d'autres avantages sociaux. Non; nous les combattons, parce que nous
tenons leurs ides pour fausses, leurs projets pour aussi purils
que dsastreux. Que s'il nous tait dmontr qu'on peut faire
descendre  jamais le bonheur sur terre par une organisation factice,
ou en dcrtant la fraternit, il en est parmi nous qui, quoique
conomistes, signeraient avec joie ce dcret de la dernire goutte de
leur sang.

Mais il ne nous est pas dmontr que la fraternit se puisse imposer.
Si mme, partout o elle se manifeste, elle excite si vivement notre
sympathie, c'est parce qu'elle agit en dehors de toute contrainte
lgale. La fraternit est spontane, ou n'est pas. La dcrter,
c'est l'anantir. La LOI peut bien _forcer_ l'homme  rester juste;
vainement elle essaierait de le _forcer_  tre dvou.

Ce n'est pas moi, du reste, qui ai invent cette distinction. Ainsi
que je le disais tout  l'heure, il y a dix-huit sicles, ces paroles
sortirent de la bouche du divin fondateur de notre religion:

_La loi vous dit: Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez
pas qui vous ft fait._

_Et moi, je vous dis: Faites aux autres ce que vous voudriez que les
autres fissent pour vous._

Je crois que ces paroles fixent la limite qui spare la Justice
de la Fraternit. Je crois qu'elles tracent en outre une ligne
de dmarcation, je ne dirai pas absolue et infranchissable, mais
thorique et rationnelle, entre le domaine circonscrit de la loi et
la rgion sans borne de la spontanit humaine.

Quand un grand nombre de familles, qui toutes, pour vivre, se
dvelopper et se perfectionner, ont besoin de travailler, soit
isolment, soit par association, mettent en commun une partie de
leurs forces, que peuvent-elles demander  cette force commune, si
ce n'est la protection de toutes les personnes, de tous les travaux,
de toutes les proprits, de tous les droits, de tous les intrts?
cela, qu'est-ce autre chose que la Justice universelle? videmment le
droit de chacun a pour limite le droit absolument semblable de tous
les autres. La loi ne peut donc faire autre chose que reconnatre
cette limite et la faire respecter. Si elle permettait  quelques-uns
de la franchir, ce serait au dtriment de quelques autres. La loi
serait injuste. Elle le serait bien plus encore si, au lieu de
tolrer cet empitement, elle l'ordonnait.

Qu'il s'agisse, par exemple, de proprit: le principe est que ce que
chacun a fait par son travail lui appartient, encore que ce travail
ait t comparativement plus ou moins habile, persvrant, heureux,
et par suite plus ou moins productif. Que si deux travailleurs
veulent unir leurs forces, pour partager le produit suivant des
proportions convenues, ou changer entre eux leurs produits, ou si
l'un veut faire  l'autre un prt ou un don, qu'est-ce qu'a  faire
la loi? Rien, ce me semble, si ce n'est exiger l'excution des
conventions, empcher ou punir le dol, la violence et la fraude.

Cela veut-il dire qu'elle interdira les actes de dvouement et de
gnrosit? Qui pourrait avoir une telle pense? Mais ira-t-elle
jusqu' les ordonner? Voil prcisment le point qui divise les
conomistes et les socialistes.

Si les socialistes veulent dire que, pour des circonstances
extraordinaires, pour des cas urgents, l'tat doit prparer quelques
ressources, secourir certaines infortunes, mnager certaines
transitions, mon Dieu, nous serons d'accord; cela s'est fait; nous
dsirons que cela se fasse mieux. Il est cependant un point, dans
cette voie, qu'il ne faut pas dpasser; c'est celui o la prvoyance
gouvernementale viendrait anantir la prvoyance individuelle en
s'y substituant. Il est de toute vidence que la charit organise
ferait, en ce cas, beaucoup plus de mal permanent que de bien
passager.

Mais il ne s'agit pas ici de mesures exceptionnelles. Ce que nous
recherchons, c'est ceci: la Loi, considre au point de vue gnral
et thorique, a-t-elle pour mission de constater et faire respecter
la limite des droits rciproques _prexistants_, ou bien de faire
directement le bonheur des hommes, en provoquant des actes de
dvouement, d'abngation et de sacrifices mutuels?

Ce qui me frappe dans ce dernier systme (et c'est pour cela que dans
cet crit fait  la hte j'y reviendrai souvent), c'est l'incertitude
qu'il fait planer sur l'activit humaine et ses rsultats, c'est
l'inconnu devant lequel il place la socit, inconnu qui est de
nature  paralyser toutes ses forces.

La Justice, on sait ce qu'elle est, o elle est. C'est un point fixe,
immuable. Que la loi la prenne pour guide, chacun sait  quoi s'en
tenir, et s'arrange en consquence.

Mais la Fraternit, o est son point dtermine? quelle est sa limite?
quelle est sa forme? videmment c'est l'infini. La fraternit, en
dfinitive, consiste  faire un sacrifice pour autrui,  _travailler_
pour autrui. Quand elle est libre, spontane, volontaire, je la
conois, et j'y applaudis. J'admire d'autant plus le sacrifice
qu'il est plus entier. Mais quand on pose au sein d'une socit ce
principe, que la Fraternit sera impose par la loi, c'est--dire,
en bon franais, que la rpartition des fruits du travail sera faite
lgislativement, sans gard pour les droits du travail lui-mme; qui
peut dire dans quelle mesure ce principe agira, de quelle forme un
caprice du lgislateur peut le revtir, dans quelles institutions un
dcret peut du soir au lendemain l'incarner? Or, je demande si,  ces
conditions, une socit peut exister?

Remarquez que le Sacrifice, de sa nature, n'est pas, comme la
Justice, une chose qui ait une limite. Il peut s'tendre, depuis
le don de l'obole jete dans la sbile du mendiant jusqu'au don de
la vie, _usque ad mortem, mortem autem crucis_. L'vangile, qui a
enseign la Fraternit aux hommes, l'a explique par ses conseils. Il
nous a dit: Lorsqu'on vous frappera sur la joue droite, prsentez la
joue gauche. Si quelqu'un veut vous prendre votre veste, donnez-lui
encore votre manteau. Il a fait plus que de nous expliquer la
fraternit, il nous en a donn le plus complet, le plus touchant et
le plus sublime exemple au sommet du Golgotha.

Eh bien! dira-t-on que la Lgislation doit pousser jusque-l
la ralisation, par mesure administrative, du dogme de la
Fraternit? Ou bien s'arrtera-t-elle en chemin? Mais  quel degr
s'arrtera-t-elle, et selon quelle rgle? Cela dpendra aujourd'hui
d'un scrutin, demain d'un autre.

Mme incertitude quant  la forme. Il s'agit d'imposer des sacrifices
 quelques-uns pour tous, ou  tous pour quelques-uns. Qui peut me
dire comment s'y prendra la loi? car on ne peut nier que le nombre
des formules fraternitaires ne soit indfini. Il n'y a pas de jour o
il ne m'en arrive cinq ou six par la poste, et toutes, remarquez-le
bien, compltement diffrentes. En vrit, n'est-ce pas folie de
croire qu'une nation peut goter quelque repos moral et quelque
prosprit matrielle, quand il est admis en principe que, du soir au
lendemain, le lgislateur peut la jeter toute entire dans l'un des
cent mille moules fraternitaires qu'il aura momentanment prfr?

Qu'il me soit permis de mettre en prsence, dans leurs consquences
les plus saillantes, le systme conomiste et le systme socialiste.

Supposons d'abord une nation qui adopte pour base de sa lgislation
la Justice, la Justice universelle.

Supposons que les citoyens disent au gouvernement: Nous prenons sur
nous la responsabilit de notre propre existence; nous nous chargeons
de notre travail, de nos transactions, de notre instruction, de nos
progrs, de notre culte; pour vous, votre seule mission sera de nous
contenir tous, et sous tous les rapports, dans les limites de nos
droits.

Vraiment, on a essay tant de choses, je voudrais que la fantaisie
prt un jour  mon pays, ou  un pays quelconque, sur la surface du
globe, d'essayer au moins celle-l. Certes, le mcanisme, on ne le
niera pas, est d'une simplicit merveilleuse. Chacun exerce tous ses
droits comme il l'entend, pourvu qu'il n'empite pas sur les droits
d'autrui. L'preuve serait d'autant plus intressante, qu'en point de
fait, les peuples qui se rapprochent le plus de ce systme surpassent
tous les autres en scurit, en prosprit, en galit et en dignit.
Oui, s'il me reste dix ans de vie, j'en donnerais volontiers neuf
pour assister, pendant un an,  une telle exprience faite dans ma
patrie.--Car voici, ce me semble, ce dont je serais l'heureux tmoin.

En premier lieu, chacun serait fix sur son avenir, en tant qu'il
peut tre affect par la loi. Ainsi que je l'ai fait remarquer, la
justice exacte est une chose tellement dtermine, que la lgislation
qui n'aurait qu'elle en vue serait  peu prs immuable. Elle ne
pourrait varier que sur les moyens d'atteindre de plus en plus ce
but unique: faire respecter les personnes et leurs droits. Ainsi,
chacun pourrait se livrer  toutes sortes d'entreprises honntes sans
crainte et sans incertitude. Toutes les carrires seraient ouvertes
 tous; chacun pourrait exercer ses facults librement, selon qu'il
serait dtermin par son intrt, son penchant, son aptitude, ou
les circonstances; il n'y aurait ni privilges, ni monopoles, ni
restrictions d'aucune sorte.

Ensuite, toutes les forces du gouvernement tant appliques 
prvenir et  rprimer les dols, les fraudes, les dlits, les
crimes, les violences, il est  croire qu'elles atteindraient
d'autant mieux ce but qu'elles ne seraient pas dissmines, comme
aujourd'hui, sur une foule innombrable d'objets trangers  leurs
attributions essentielles. Nos adversaires eux-mmes ne nieront pas
que prvenir et rprimer l'injustice ne soit la mission principale
de l'tat. Pourquoi donc cet art prcieux de la prvention et de la
rpression a-t-il fait si peu de progrs chez nous? Parce que l'tat
le nglige pour les mille autres fonctions dont on l'a charg. Aussi
la Scurit n'est pas, il s'en faut de beaucoup, le trait distinctif
de la socit franaise. Elle serait complte sous le rgime dont je
me suis fait, pour le moment, l'analyste; scurit dans l'avenir,
puisque aucune utopie ne pourrait s'imposer en empruntant la force
publique; scurit dans le prsent, puisque cette force serait
exclusivement consacre  combattre et anantir l'injustice.

Ici, il faut bien que je dise un mot des consquences qu'engendre la
Scurit. Voil donc la Proprit sous ses formes diverses, foncire,
mobilire, industrielle, intellectuelle, manuelle, compltement
garantie. La voil  l'abri des atteintes des malfaiteurs et, qui
plus est, des atteintes de la Loi. Quelle que soit la nature des
services que les travailleurs rendent  la socit ou se rendent
entre eux, ou changent au dehors, ces services auront toujours
leur _valeur naturelle_. Cette valeur sera bien encore affecte par
les vnements, mais au moins elle ne pourra jamais l'tre par les
caprices de la loi, par les exigences de l'impt, par les intrigues,
les prtentions et les influences parlementaires. Le prix des choses
et du travail subira donc le minimum possible de fluctuation, et sous
l'ensemble de toutes ces conditions runies, il n'est pas possible
que l'industrie ne se dveloppe, que les richesses ne s'accroissent,
que les capitaux ne s'accumulent avec une prodigieuse rapidit.

Or, quand les capitaux se multiplient, ils se font concurrence entre
eux; leur rmunration diminue, ou, en d'autres termes, l'intrt
baisse. Il pse de moins en moins sur le prix des produits. La part
proportionnelle du capital dans l'oeuvre commune va dcroissant sans
cesse. Cet agent du travail plus rpandu devient  la porte d'un
plus grand nombre d'hommes. Le prix des objets de consommation est
soulag de toute la part que le capital prlve en moins; la vie
est  bon march, et c'est une premire condition essentielle pour
l'affranchissement des classes ouvrires[70].

[Note 70: Voy., au tome V, le pamphlet _Capital et Rente_, et aux
_Harmonies conomiques_, tome VI, le chapitre VII.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En mme temps, et par un effet de la mme cause (l'accroissement
rapide du capital), les salaires haussent de toute ncessit. Les
capitaux, en effet, ne rendent absolument rien qu' la condition
d'tre mis en oeuvre. Plus ce fonds des salaires est grand et occup,
relativement  un nombre dtermin d'ouvriers, plus le salaire hausse.

Ainsi, le rsultat ncessaire de ce rgime de justice exacte, et par
consquent de libert et de scurit, c'est de relever les classes
souffrantes de deux manires, d'abord en leur donnant la vie  bon
march, ensuite en levant le taux des salaires.

Il n'est pas possible que le sort des ouvriers soit ainsi
naturellement et doublement amlior, sans que leur condition morale
s'lve et s'pure. Nous sommes donc dans la voie de l'galit.
Je ne parle pas seulement de cette galit devant la loi, que le
systme implique videmment puisqu'il exclut toute injustice, mais de
l'galit de fait, au physique et au moral, rsultant de ce que la
rmunration du travail augmente  mesure et par cela mme que celle
du capital diminue.

Si nous jetons les yeux sur les rapports de ce peuple avec les autres
nations, nous trouvons qu'ils sont tous favorables  la paix. Se
prmunir contre toute agression, voil sa seule politique. Il ne
menace ni n'est menac. Il n'a pas de diplomatie et bien moins encore
de diplomatie arme. En vertu du principe de Justice universelle,
nul citoyen ne pouvant, dans son intrt, faire intervenir la loi
pour empcher un autre citoyen d'acheter ou de vendre au dehors, les
relations commerciales de ce peuple seront libres et trs-tendues.
Personne ne conteste que ces relations ne contribuent au maintien
de la paix. Elles constitueront pour lui un vritable et prcieux
systme de dfense, qui rendra  peu prs inutiles les arsenaux,
les places fortes, la marine militaire et les armes permanentes.
Ainsi, toutes les forces de ce peuple seront affectes  des travaux
productifs, nouvelle cause d'accroissement de capitaux avec toutes
les consquences qui en drivent.

Il est ais de voir qu'au sein de ce peuple, le gouvernement est
rduit  des proportions fort exigus, et les rouages administratifs
 une grande simplicit. De quoi s'agit-il? de donner  la force
publique la mission unique de faire rgner la justice parmi les
citoyens. Or, cela se peut faire  peu de frais et ne cote
aujourd'hui mme en France que vingt-six millions. Donc cette nation
ne paiera pour ainsi dire pas d'impts. Il est mme certain que la
civilisation et le progrs tendront  y rendre le gouvernement de
plus en plus simple et conomique, car plus la justice sera le fruit
de bonnes habitudes sociales, plus il sera opportun de rduire la
force organise pour l'imposer.

Quand une nation est crase de taxes, rien n'est plus difficile
et je pourrais dire impossible que de les rpartir galement. Les
statisticiens et les financiers n'y aspirent plus. Il y a cependant
une chose plus impossible encore, c'est de les rejeter sur les
riches. L'tat ne peut avoir beaucoup d'argent qu'en puisant tout le
monde et les masses surtout. Mais dans le rgime si simple, auquel je
consacre cet inutile plaidoyer, rgime qui ne rclame que quelques
dizaines de millions, rien n'est plus ais qu'une rpartition
quitable. Une contribution unique, proportionnelle  la proprit
ralise, prleve en famille et sans frais au sein des conseils
municipaux, y suffit. Plus de cette fiscalit tenace, de cette
bureaucratie dvorante, qui sont la mousse et la vermine du corps
social; plus de ces contributions indirectes, de cet argent arrach
par force et par ruse, de ces piges fiscaux tendus sur toutes les
voies du travail, de ces entraves qui nous font plus de mal encore
par les liberts qu'elles nous tent que par les ressources dont
elles nous privent.

Ai-je besoin de montrer que l'ordre serait le rsultat infaillible
d'un tel rgime? D'o pourrait venir le dsordre? Ce n'est pas de la
misre; elle serait probablement inconnue dans le pays, au moins 
l'tat chronique; et si, aprs tout, il se rvlait des souffrances
accidentelles et passagres, nul ne songerait  s'en prendre 
l'tat, au gouvernement,  la loi. Aujourd'hui qu'on a admis en
principe que l'tat est institu pour distribuer la richesse  tout
le monde, il est naturel qu'on lui demande compte de cet engagement.
Pour le tenir, il multiplie les taxes et fait plus de misres qu'il
n'en gurit. Nouvelles exigences de la part du public, nouvelles
taxes de la part de l'tat, et nous ne pouvons que marcher de
rvolution en rvolution. Mais s'il tait bien entendu que l'tat
ne doit prendre aux travailleurs que ce qui est rigoureusement
indispensable pour les garantir contre toute fraude et toute
violence, je ne puis apercevoir de quel ct viendrait le dsordre.

Il est des personnes qui penseront que, sous un rgime aussi simple,
aussi facilement ralisable, la socit serait bien morne et bien
triste. Que deviendrait la grande politique?  quoi serviraient les
hommes d'tat? La reprsentation nationale elle-mme, rduite 
perfectionner le Code civil et le Code pnal, ne cesserait-elle pas
d'offrir  la curieuse avidit du public le spectacle de ses dbats
passionns et de ses luttes dramatiques?

Ce singulier scrupule vient de l'ide que gouvernement et socit,
c'est une seule et mme chose; ide fausse et funeste s'il en fut. Si
cette identit existait, simplifier le gouvernement, ce serait, en
effet, amoindrir la socit.

Mais est-ce que, par cela seul que la force publique se bornerait
 faire rgner la justice, cela retrancherait quelque chose 
l'initiative des citoyens? Est-ce que leur action est renferme, mme
aujourd'hui, dans des limites fixes par la loi? Ne leur serait-il
pas loisible, pourvu qu'ils ne s'cartassent pas de la justice, de
former des combinaisons infinies, des associations de toute nature,
religieuses, charitables, industrielles, agricoles, intellectuelles,
et mme phalanstriennes et icariennes? N'est-il pas certain, au
contraire, que l'abondance des capitaux favoriserait toutes ces
entreprises? Seulement, chacun s'y associerait volontairement  ses
prils et risques. Ce que l'on veut, par l'intervention de l'tat,
c'est s'y associer aux risques et aux frais du public.

On dira sans doute: Dans ce rgime, nous voyons bien la justice,
l'conomie, la libert, la richesse, la paix, l'ordre et l'galit,
mais nous n'y voyons pas la fraternit.

Encore une fois, n'y a-t-il dans le coeur de l'homme que ce que le
lgislateur y a mis? A-t-il fallu, pour que la fraternit ft son
apparition sur la terre, qu'elle sortt de l'urne d'un scrutin?
Est-ce que la loi vous interdit la charit, par cela seul qu'elle
ne vous impose que la justice? Croit-on que les femmes cesseront
d'avoir du dvouement et un coeur accessible  la piti, parce que
le dvouement et la piti ne leur seront pas ordonns par le Code?
Et quel est donc l'article du Code qui, arrachant la jeune fille aux
caresses de sa mre, la pousse vers ces tristes asiles o s'talent
les plaies hideuses du corps et les plaies plus hideuses encore de
l'intelligence? Quel est l'article du Code qui dtermine la vocation
du prtre?  quelle loi crite,  quelle intervention gouvernementale
faut-il rapporter la fondation du christianisme, le zle des aptres,
le courage des martyrs, la bienfaisance, de Fnelon ou de Franois de
Paule, l'abngation de tant d'hommes qui, de nos jours, ont expos
mille fois leur vie pour le triomphe de la cause populaire[71]?

[Note 71: Dans la pratique, les hommes ont toujours distingu
entre un _march_ et un acte de pure bienveillance. Je me suis
plu quelquefois  observer l'homme le plus charitable, le coeur
le plus dvou, l'me la plus fraternelle que je connaisse. Le
cur de mon village pousse  un rare degr l'amour du prochain et
particulirement du pauvre. Cela va si loin que lorsque, pour venir
au secours du pauvre, il s'agit de soutirer l'argent du riche, le
brave homme n'est pas trs-scrupuleux sur le choix des moyens.

Il avait retir chez lui une religieuse septuagnaire, de celles que
la rvolution avait disperses dans le monde. Pour donner une heure
de distraction  sa pensionnaire, lui, qui n'avait jamais touch
une carte, apprit le piquet; et il fallait le voir se donner l'air
d'tre passionn pour le jeu, afin que la religieuse se persuadt 
elle-mme qu'elle tait utile  son bienfaiteur. Cela a dur quinze
ans. Mais voici ce qui transforme un acte de simple condescendance en
vritable hrosme.--La bonne religieuse tait dvore d'un cancer,
qui rpandait autour d'elle une horrible puanteur, dont elle n'avait
pas la conscience. Or, on remarqua que le cur ne prenait jamais de
tabac pendant la partie, de peur d'clairer la pauvre infirme sur
sa triste position.--Combien de gens ont eu la croix, ce 1er mai,
incapables de faire un seul jour ce que mon vieux prtre a fait
pendant quinze annes!

Eh bien! j'ai observ ce prtre et je puis assurer que, lorsqu'il
faisait un march, il tait tout aussi vigilant qu'un honorable
commerant du Marais. Il dfendait son terrain, regardait au poids, 
la mesure,  la qualit, au prix, et ne se croyait nullement tenu de
mler la charit et la fraternit  cette affaire.

Dpouillons donc ce mot _Fraternit_ de tout ce que, dans ces
derniers temps, on y a joint de faux, de puril et de dclamatoire.

         (_bauche indite de l'auteur, crite vers la fin de 1847._)]

Chaque fois que nous jugeons un acte bon et beau, nous voudrions,
c'est bien naturel, qu'il se gnralist. Or, voyant au sein de la
socit une force  qui tout cde, notre premire pense est de la
faire concourir  dcrter et imposer l'acte dont il s'agit. Mais la
question est de savoir si l'on ne dprave pas ainsi et la nature de
cette force et la nature de l'acte, rendu obligatoire de volontaire
qu'il tait. Pour ce qui me concerne, il ne peut pas m'entrer dans la
tte que la loi, qui est la force, puisse tre utilement applique 
autre chose qu' rprimer les torts et maintenir les droits.

Je viens de dcrire une nation o il en serait ainsi. Supposons
maintenant qu'au sein de ce peuple l'opinion prvale que la loi ne se
bornera plus  imposer la justice; qu'elle aspirera encore  imposer
la fraternit.

Qu'arrivera-t-il? Je ne serai pas long  le dire, car le lecteur n'a
qu' refaire en le renversant le tableau qui prcde.

D'abord, une incertitude effroyable, une inscurit mortelle planera
sur tout le domaine de l'activit prive; car la fraternit peut
revtir des milliards de formes inconnues, et, par consquent, des
milliards de dcrets imprvus. D'innombrables projets viendront
chaque jour menacer toutes les relations tablies. Au nom de la
fraternit, l'un demandera _l'uniformit des salaires_, et voil
les classes laborieuses rduites  l'tat de castes indiennes; ni
l'habilet, ni le courage, ni l'assiduit, ni l'intelligence ne
pourront les relever; une loi de plomb psera sur elles. Ce monde
leur sera comme l'enfer du Dante: _Lasciate ogni speranza, voi
ch'entrate_.--Au nom de la fraternit, un autre demandera que le
travail soit rduit  dix,  huit,  six,  quatre heures; et voil
la production arrte.--Comme il n'y aura plus de pain pour apaiser
la faim, de drap pour garantir du froid, un troisime imaginera de
remplacer le pain et le drap par du _papier-monnaie forc_. N'est-ce
pas avec des cus que nous achetons ces choses? Multiplier les cus,
dira-t-il, c'est multiplier le pain et le drap; multiplier le papier,
c'est multiplier les cus. Concluez.--Un quatrime exigera qu'on
dcrte l'abolition de la concurrence;--un cinquime, l'abolition
de l'intrt personnel;--celui-ci voudra que l'tat fournisse du
travail; celui-l, de l'instruction, et cet autre, des pensions 
tous les citoyens.--En voici un autre qui veut abattre tous les rois
sur la surface du globe, et dcrter, au nom de la fraternit, la
guerre universelle. Je m'arrte. Il est bien vident que, dans cette
voie, la source des utopies est inpuisable. Elles seront repousses,
dira-t-on. Soit; mais il est _possible_ qu'elles ne le soient pas,
et cela suffit pour crer l'_incertitude_, le plus grand flau du
travail.

Sous ce rgime, les capitaux ne pourront se former. Ils seront rares,
chers, concentrs. Cela veut dire que les salaires baisseront, et que
l'ingalit creusera, entre les classes, un abme de plus en plus
profond.

Les finances publiques ne tarderont pas d'arriver  un complet
dsarroi. Comment pourrait-il en tre autrement quand l'tat est
charg de fournir tout  tous? Le peuple sera cras d'impts, on
fera emprunt sur emprunt; aprs avoir puis le prsent, on dvorera
l'avenir.

Enfin, comme il sera admis en principe que l'tat est charg
de faire de la fraternit en faveur des citoyens, on verra le
peuple tout entier transform en solliciteur. Proprit foncire,
agriculture, industrie, commerce, marine, compagnies industrielles,
tout s'agitera pour rclamer les faveurs de l'tat. Le Trsor public
sera littralement au pillage. Chacun aura de bonnes raisons pour
prouver que la fraternit lgale doit tre entendue dans ce sens:
Les avantages pour moi et les charges pour les autres. L'effort
de tous tendra  arracher  la lgislature un lambeau de privilge
_fraternel_. Les classes souffrantes, quoique ayant le plus de
titres, n'auront pas toujours le plus de succs; or, leur multitude
s'accrotra sans cesse, d'o il suit qu'on ne pourra marcher que de
rvolution en rvolution.

En un mot, on verra se drouler tout le sombre spectacle dont, pour
avoir adopt cette funeste ide de _fraternit lgale_, quelques
socits modernes nous offrent la prface.

Je n'ai pas besoin de le dire: cette pense a sa source dans des
sentiments gnreux, dans des intentions pures. C'est mme par l
qu'elle s'est concili si rapidement la sympathie des masses, et
c'est par l aussi qu'elle ouvre un abme sous nos pas, si elle est
fausse.

J'ajoute que je serai heureux, pour mon compte, si on me dmontre
qu'elle ne l'est pas. Eh! mon Dieu, si l'on peut dcrter la
fraternit universelle, et donner efficacement  ce dcret la
sanction de la force publique; si, comme le veut Louis Blanc, on
peut faire disparatre du monde, par assis et lev, le ressort de
l'intrt personnel; si l'on peut raliser lgislativement cet
article du programme de la Dmocratie pacifique: _Plus d'gosme_;
si l'on peut faire que l'tat donne tout  tous, sans rien recevoir
de personne, qu'on le fasse. Certes, je voterai le dcret et me
rjouirai que l'humanit arrive  la perfection et au bonheur par un
chemin si court et si facile.

Mais, il faut bien le dire, de telles conceptions nous semblent
chimriques et futiles jusqu' la purilit. Qu'elles aient veill
des esprances dans la classe qui travaille, qui souffre, et n'a
pas le temps de rflchir, cela n'est pas surprenant. Mais comment
peuvent-elles garer des publicistes de mrite?

 l'aspect des souffrances qui accablent un grand nombre de nos
frres, ces publicistes ont pens qu'elles taient imputables  la
_libert_ qui est la justice. Ils sont partis de cette ide que le
systme de la libert, de la justice exacte, avait t mis lgalement
 l'preuve, et qu'il avait failli. Ils en ont conclu que le temps
tait venu de faire faire  la lgislation un pas de plus, et qu'elle
devait enfin s'imprgner du principe de la _fraternit_. De l, ces
coles saint-simoniennes, fouriristes, communistes, ownistes;
de l, ces tentatives d'organisation du travail; ces dclarations
que l'tat doit la subsistance, le bien-tre, l'ducation  tous
les citoyens; qu'il doit tre gnreux, charitable, prsent  tout,
dvou  tous; que sa mission est d'allaiter l'enfance, d'instruire
la jeunesse, d'assurer du travail aux forts, de donner des retraites
aux faibles; en un mot, qu'il a  intervenir directement pour
soulager toutes les souffrances, satisfaire et prvenir tous les
besoins, fournir des capitaux  toutes les entreprises, des lumires
 toutes les intelligences, des baumes  toutes les plaies, des
asiles  toutes les infortunes, et mme des secours et du sang
franais  tous les opprims sur la surface du globe.

Encore une fois, qui ne voudrait voir tous ces bienfaits dcouler sur
le monde de la _loi_ comme d'une source intarissable? Qui ne serait
heureux de voir l'tat assumer sur lui toute peine, toute prvoyance,
toute responsabilit, tout devoir, tout ce qu'une Providence, dont
les desseins sont impntrables, a mis de laborieux et de lourd  la
charge de l'humanit, et rserver aux individus dont elle se compose
le ct attrayant et facile, les satisfactions, les jouissances, la
certitude, le calme, le repos, un prsent toujours assur, un avenir
toujours riant, la fortune sans soins, la famille sans charges, le
crdit sans garanties, l'existence sans efforts?

Certes, nous voudrions tout cela, _si c'tait possible_. Mais, est-ce
possible? Voil la question. Nous ne pouvons comprendre ce qu'on
dsigne par l'tat. Nous croyons qu'il y a, dans cette perptuelle
personnification de l'tat, la plus trange, la plus humiliante des
mystifications. Qu'est-ce donc que cet tat qui prend  sa charge
toutes les vertus, tous les devoirs, toutes les libralits? D'o
tire-t-il ces ressources, qu'on le provoque  pancher en bienfaits
sur les individus? N'est-ce pas des individus eux-mmes? Comment donc
ces ressources peuvent-elles s'accrotre en passant par les mains
d'un intermdiaire parasite et dvorant? N'est-il pas clair, au
contraire, que ce rouage est de nature  absorber beaucoup de forces
utiles et  rduire d'autant la part des travailleurs? Ne voit-on pas
aussi que ceux-ci y laisseront, avec une portion de leur bien-tre,
une portion de leur libert?

 quelque point de vue que je considre la loi humaine, je ne vois
pas qu'on puisse raisonnablement lui demander autre chose que la
Justice.

Qu'il s'agisse, par exemple, de religion. Certes, il serait  dsirer
qu'il n'y et qu'une croyance, une foi, un culte dans le monde,  la
condition que ce ft la _vraie foi_. Mais, quelque dsirable que soit
l'Unit,--la diversit, c'est--dire la recherche et la discussion
valent mieux encore, tant que ne luira pas pour les intelligences
le signe infaillible auquel cette _vraie foi_ se fera reconnatre.
L'intervention de l'tat, alors mme qu'elle prendrait pour prtexte
la Fraternit, serait donc une oppression, une _injustice_, si elle
prtendait fonder l'Unit; car qui nous rpond que l'tat,  son
insu peut-tre, ne travaillerait pas  touffer la vrit au profit
de l'erreur? L'Unit doit rsulter de l'universel assentiment de
convictions libres et de la naturelle attraction que la vrit exerce
sur l'esprit des hommes. Tout ce qu'on peut donc demander  la loi,
c'est la libert pour toutes les croyances, quelque anarchie qui
doive en rsulter dans le monde pensant. Car, qu'est-ce que cette
anarchie prouve? que l'Unit n'est pas  l'origine, mais  la fin de
l'volution intellectuelle. Elle n'est pas un point de dpart, elle
est une rsultante. La loi qui l'imposerait serait injuste, et si la
justice n'implique pas ncessairement la fraternit, on conviendra du
moins que la fraternit exclut l'injustice.

De mme pour l'enseignement. Qui ne convient que, si l'on pouvait
tre d'accord sur le meilleur enseignement possible, quant 
la matire et quant  la mthode, l'enseignement unitaire ou
gouvernemental serait prfrable, puisque, dans l'hypothse, il ne
pourrait exclure lgislativement que l'erreur? Mais, tant que ce
criterium n'est pas trouv, tant que le lgislateur, le ministre de
l'instruction publique, ne porteront pas sur leur front un signe
irrcusable d'infaillibilit, la meilleure chance pour que la vraie
mthode se dcouvre et absorbe les autres, c'est la diversit,
les preuves, l'exprience, les efforts individuels, placs sous
l'influence de l'_intrt au succs_, en un mot, la libert. La
pire chance, c'est l'ducation dcrte et uniforme; car dans ce
rgime, l'Erreur est permanente, universelle et irrmdiable. Ceux
donc qui, pousss par le sentiment de la fraternit, demandent que
la _loi_ dirige et impose l'ducation, devraient se dire qu'ils
courent la chance que la loi ne dirige et n'impose que l'erreur;
que l'interdiction lgale peut frapper la Vrit, en frappant les
intelligences qui croient en avoir la possession. Or, je le demande,
est-ce une fraternit vritable que celle qui a recours  la force
pour imposer, ou tout au moins pour risquer d'imposer l'Erreur? On
redoute la diversit, on la fltrit sous le nom d'anarchie; mais
elle rsulte forcment de la diversit mme des intelligences et
des convictions, diversit qui tend d'ailleurs  s'effacer par la
discussion, l'tude et l'exprience. En attendant, quel titre a un
systme  prvaloir sur les autres par la loi ou la force? Ici encore
nous trouvons que cette prtendue fraternit, qui invoque la loi, ou
la contrainte lgale, est en opposition avec la Justice.

Je pourrais faire les mmes rflexions pour la presse, et, en vrit,
j'ai peine  comprendre pourquoi ceux qui demandent l'ducation
Unitaire par l'tat, ne rclament pas la Presse Unitaire par l'tat.
La presse est un enseignement aussi. La presse admet la discussion,
puisqu'elle en vit. Il y a donc l aussi diversit, anarchie.
Pourquoi pas, dans ces ides, crer un ministre de la publicit et
le charger d'inspirer tous les livres et tous les journaux de France?
Ou l'tat est infaillible, et alors nous ne saurions mieux faire
que de lui soumettre le domaine entier des intelligences; ou il ne
l'est pas, et, en ce cas, il n'est pas plus rationnel de lui livrer
l'ducation que la presse.

Si je considre nos relations avec les trangers, je ne vois pas non
plus d'autre rgle prudente, solide, acceptable pour tous, telle
enfin qu'elle puisse devenir une _loi_, que la Justice. Soumettre ces
relations au principe de la fraternit lgale, force, c'est dcrter
la guerre perptuelle, universelle, car c'est mettre obligatoirement
notre force, le sang et la fortune des citoyens, au service de
quiconque les rclamera pour servir une cause qui excite la sympathie
du lgislateur. Singulire fraternit. Il y a longtemps que Cervantes
en a personnifi la vanit ridicule.

Mais c'est surtout en matire de travail que le dogme de la
fraternit me semble dangereux, lorsque, contrairement  l'ide qui
fait l'essence de ce mot sacr, on songe  le faire entrer dans nos
Codes, avec accompagnement de la disposition pnale qui sanctionne
toute loi positive.

La fraternit implique toujours l'ide de dvouement, de sacrifice,
c'est en cela qu'elle ne se manifeste pas sans arracher des larmes
d'admiration. Si l'on dit, comme certains socialistes, que ses actes
sont _profitables_  leur auteur, il n'y a pas  les dcrter; les
hommes n'ont pas besoin d'une loi pour tre dtermins  faire des
profits. En outre, ce point de vue ravale et ternit beaucoup l'ide
de fraternit.

Laissons-lui donc son caractre, qui est renferm dans ces mots:
_Sacrifice volontaire dtermin par le sentiment fraternel_.

Si vous faites de la fraternit une prescription lgale, dont les
actes soient prvus et rendus obligatoires par le Code industriel,
que reste-t-il de cette dfinition? Rien qu'une chose: le sacrifice;
mais le sacrifice involontaire, forc, dtermin par la crainte
du chtiment. Et, de bonne foi, qu'est-ce qu'un sacrifice de
cette nature, impos  l'un au profit de l'autre? Est-ce de la
fraternit? Non, c'est de l'injustice; il faut dire le mot, c'est
de la spoliation lgale, la pire des spoliations, puisqu'elle est
systmatique, permanente et invitable.

Que faisait Barbs quand, dans la sance du 15 mai, il dcrtait un
impt d'un milliard en faveur des classes souffrantes? Il mettait en
pratique votre principe. Cela est si vrai, que la proclamation de
Sobrier, qui conclut comme le discours de Barbs, est prcde de ce
prambule: Considrant qu'il faut que la fraternit ne soit plus un
vain mot, mais se manifeste par des actes, dcrte: les capitalistes,
connus comme tels, verseront, etc.

Vous qui vous rcriez, quel droit avez-vous de blmer Barbs et
Sobrier? Qu'ont-ils fait, si ce n'est tre un peu plus consquents
que vous, et pousser un peu plus loin votre propre principe?

Je dis que lorsque ce principe est introduit dans la lgislation,
alors mme qu'il n'y ferait d'abord qu'une apparition timide, il
frappe d'inertie le capital et le travail; car rien ne garantit
qu'il ne se dveloppera pas indfiniment. Faut-il donc tant de
raisonnements pour dmontrer que, lorsque les hommes n'ont plus la
certitude de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas
ou travaillent moins? L'inscurit, qu'on le sache bien, est, pour
les capitaux, le principal agent de la paralysation. Elle les chasse,
elle les empche de se former; et que deviennent alors les classes
mmes dont on prtendait soulager les souffrances? Je le pense
sincrement, cette cause seule suffit pour faire descendre en peu de
temps la nation la plus prospre au-dessous de la Turquie.

Le sacrifice impos aux uns en faveur des autres, par l'opration
des taxes, perd videmment le caractre de fraternit. Qui donc
en a le mrite? Est-ce le lgislateur? Il ne lui en cote que de
dposer une boule dans l'urne. Est-ce le percepteur? Il obit  la
crainte d'tre destitu. Est-ce le contribuable? Il paie  son corps
dfendant.  qui donc rapportera-t-on le mrite que le dvouement
implique? O en cherchera-t-on la moralit?

La spoliation extra-lgale soulve toutes les rpugnances, elle
tourne contre elle toutes les forces de l'opinion et les met
en harmonie avec les notions de justice. La spoliation lgale
s'accomplit, au contraire, sans que la conscience en soit trouble,
ce qui ne peut qu'affaiblir au sein d'un peuple le sentiment moral.

Avec du courage et de la prudence, on peut se mettre  l'abri de
la spoliation contraire aux lois. Rien ne peut soustraire  la
spoliation lgale. Si quelqu'un l'essaie, quel est l'affligeant
spectacle qui s'offre  la socit? Un spoliateur arm de la loi, une
victime rsistant  la loi.

Quand, sous prtexte de fraternit, le Code impose aux citoyens des
sacrifices rciproques, la nature humaine ne perd pas pour cela ses
droits. L'effort de chacun consiste alors  apporter peu  la masse
des sacrifices, et  en retirer beaucoup. Or, dans cette lutte,
sont-ce les plus malheureux qui gagnent? Non certes, mais les plus
influents et les plus intrigants.

L'union, la concorde, l'harmonie, sont-elles au moins le fruit de la
fraternit ainsi comprise? Ah! sans doute, la fraternit, c'est la
chane divine qui,  la longue, confondra dans l'unit les individus,
les familles, les nations et les races; mais c'est  la condition
de rester ce qu'elle est, c'est--dire le plus libre, le plus
spontan, le plus volontaire, le plus mritoire, le plus religieux
des sentiments. Ce n'est pas son masque qui accomplira le prodige,
et la spoliation lgale aura beau emprunter le nom de la fraternit,
et sa figure, et ses formules, et ses insignes; elle ne sera jamais
qu'un principe de discorde, de confusion, de prtentions injustes,
d'effroi, de misre, d'inertie et de haines.

On nous fait une grave objection. On nous dit: Il est bien vrai
que la libert, l'galit devant la loi, c'est la justice. Mais la
justice exacte reste neutre entre le riche et le pauvre, le fort et
le faible, le savant et l'ignorant, le propritaire et le proltaire,
le compatriote et l'tranger. Or, _les intrts tant naturellement
antagoniques_, laisser aux hommes leur libert, ne faire intervenir
entre eux que des lois justes, c'est sacrifier le pauvre, le faible,
l'ignorant, le proltaire, l'athlte qui se prsente dsarm au
combat.

     Que pouvait-il rsulter, dit M. Considrant, de cette libert
     industrielle, sur laquelle on avait tant compt, de ce fameux
     principe de _libre concurrence_, que l'on croyait si fortement
     dou d'un caractre d'organisation dmocratique? Il n'en pouvait
     sortir que l'asservissement gnral, l'infodation collective
     des masses dpourvues de capitaux, d'armes industrielles,
     d'instruments de travail, d'ducation enfin,  la classe
     industriellement pourvue et bien arme. On dit: La lice
     est ouverte, tous les individus sont appels au combat, les
     conditions sont gales pour tous les combattants. Fort bien,
     on n'oublie qu'une seule chose, c'est que, sur ce grand champ
     de guerre, les uns sont instruits, aguerris, quips, arms
     jusqu'aux dents, qu'ils ont en leur possession un grand train
     d'approvisionnement, de matriel, de munitions et de machines
     de guerre, qu'ils occupent toutes les positions, et que les
     autres dpouills, nus, ignorants, affams, sont obligs, pour
     vivre au jour le jour et faire vivre leurs femmes et leurs
     enfants, d'implorer de leurs _adversaires_ eux-mmes un travail
     quelconque et un maigre salaire[72].

[Note 72: Voy. ci-aprs _Proprit et Spoliation_, y compris la
note finale. Voy. aussi, au tome II, la rponse  une lettre de M.
Considrant.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Quoi! l'on compare le travail  la guerre! Ces armes, qu'on nomme
capitaux, qui consistent en approvisionnements de toute espce, et
qui ne peuvent jamais tre employs qu' vaincre la nature rebelle,
on les assimile, par un sophisme dplorable,  ces armes sanglantes
que, dans les combats, les hommes tournent les uns contre les autres!
En vrit, il est trop facile de calomnier l'ordre industriel quand,
pour le dcrire, on emprunte tout le vocabulaire des batailles.

La dissidence profonde, irrconciliable sur ce point entre les
socialistes et les conomistes, consiste en ceci: Les socialistes
croient  l'antagonisme essentiel des intrts. Les conomistes
croient  l'harmonie naturelle, ou plutt  l'harmonisation
ncessaire et progressive des intrts. Tout est l.

Partant de cette donne que les intrts sont naturellement
antagoniques, les socialistes sont conduits, par la force de
la logique,  chercher pour les intrts une organisation
_artificielle_, ou mme  touffer, s'ils le peuvent, dans le coeur
de l'homme, le sentiment de l'intrt. C'est ce qu'ils ont essay
au Luxembourg. Mais s'ils sont assez fous, ils ne sont pas assez
forts, et il va sans dire qu'aprs avoir dclam, dans leurs livres,
contre l'individualisme, ils vendent leurs livres et se conduisent
absolument comme le vulgaire dans le train ordinaire de la vie.

Ah! sans doute, si les intrts sont naturellement antagoniques, il
faut fouler aux pieds la Justice, la Libert, l'galit devant la
loi. Il faut refaire le monde, ou, comme ils disent, _reconstituer
la socit_ sur un des plans nombreux qu'ils ne cessent d'inventer.
 l'intrt, principe dsorganisateur, il faut substituer le
_dvouement_ lgal, impos, involontaire, forc, en un mot la
Spoliation organise; et comme ce nouveau principe ne peut que
soulever des rpugnances et des rsistances infinies, on essaiera
d'abord de le faire accepter sous le nom menteur de Fraternit, aprs
quoi on invoquera la loi, qui est la force.

Mais si la Providence ne s'est pas trompe, si elle a arrang les
choses de telle sorte que les intrts, sous la loi de justice,
arrivent naturellement aux combinaisons les plus harmoniques; si,
selon l'expression de M. de Lamartine, ils se font par la libert
une justice que l'arbitraire ne peut leur faire; si l'galit des
droits est l'acheminement le plus certain, le plus direct vers
l'galit de fait, oh! alors, nous pouvons ne demander  la loi que
justice, libert, galit, comme on ne demande que l'loignement des
obstacles pour que chacune des gouttes d'eau qui forment l'Ocan
prenne son niveau.

Et c'est l la conclusion  laquelle arrive l'conomie politique.
Cette conclusion, elle ne la cherche pas, elle la trouve; mais
elle se rjouit de la trouver; car enfin, n'est-ce pas une vive
satisfaction pour l'esprit que de voir l'harmonie dans la libert,
quand d'autres sont rduits  la demander  l'arbitraire?

Les paroles haineuses que nous adressent souvent les socialistes sont
en vrit bien tranges! Eh quoi! si par malheur nous avons tort, ne
devraient-ils pas le dplorer? Que disons-nous? Nous disons: Aprs
mr examen, il faut reconnatre que Dieu a bien fait, en sorte que la
meilleure condition du progrs, c'est la justice et la libert.

Les Socialistes nous croient dans l'erreur; c'est leur droit. Mais
ils devraient au moins s'en affliger; car notre erreur, si elle est
dmontre, implique l'urgence de substituer l'artificiel au naturel,
l'arbitraire  la libert, l'invention contingente et humaine  la
conception ternelle et divine.

Supposons qu'un professeur de chimie vienne dire: Le monde est
menac d'une grande catastrophe; Dieu n'a pas bien pris ses
prcautions. J'ai analys l'air qui s'chappe des poumons humains,
et j'ai reconnu qu'il n'tait plus propre  la respiration; en sorte
qu'en calculant le volume de l'atmosphre, je puis prdire le jour o
il sera vici tout entier, et o l'humanit prira par la phthisie,
 moins qu'elle n'adopte un mode de respiration artificielle de mon
invention.

Un autre professeur se prsente et dit: Non, l'humanit ne prira
pas ainsi. Il est vrai que l'air qui a servi  la vie animale est
vici pour cette fin; mais il est propre  la vie vgtale, et celui
qu'exhalent les vgtaux est favorable  la respiration de l'homme.
Une tude incomplte avait induit  penser que Dieu s'tait tromp;
une recherche plus exacte montre qu'il a mis l'harmonie dans ses
oeuvres. Les hommes peuvent continuer  respirer comme la nature l'a
voulu.

Que dirait-on si le premier professeur accablait le second d'injures,
en disant: Vous tes un chimiste au coeur dur, sec et froid; vous
prchez l'horrible _laissez faire_; vous n'aimez pas l'humanit,
puisque vous dmontrez l'inutilit de mon appareil respiratoire?

Voil toute notre querelle avec les socialistes. Les uns et
les autres nous voulons l'harmonie. Ils la cherchent dans les
combinaisons innombrables qu'ils veulent que la loi impose aux
hommes; nous la trouvons dans la nature des hommes et des choses.

Ce serait ici le lieu de dmontrer que les intrts tendent 
l'harmonie, car c'est toute la question; mais il faudrait faire un
cours d'conomie politique, et le lecteur m'en dispensera pour le
moment[73]. Je dirai seulement ceci: Si l'conomie politique arrive 
reconnatre l'harmonie des intrts, c'est qu'elle ne s'arrte pas,
comme le Socialisme, aux consquences immdiates des phnomnes,
mais qu'elle va jusqu'aux effets ultrieurs et dfinitifs. C'est l
tout le secret. Les deux coles diffrent exactement comme les deux
chimistes dont je viens de parler; l'une voit la partie, et l'autre
l'ensemble. Par exemple, quand les socialistes voudront se donner la
peine de suivre jusqu'au bout, c'est--dire jusqu'au consommateur,
au lieu de s'arrter au producteur, les effets de la concurrence, ils
verront qu'elle est le plus puissant agent galitaire et progressif,
qu'elle se fasse  l'intrieur ou qu'elle vienne du dehors. Et c'est
parce que l'conomie politique trouve, dans cet effet dfinitif,
ce qui constitue l'harmonie, qu'elle dit: Dans mon domaine, _il
y a beaucoup  apprendre et peu  faire_. Beaucoup  apprendre,
puisque l'enchanement des effets ne peut tre suivi qu'avec une
grande application; peu  faire, puisque de l'effet dfinitif sort
l'harmonie du phnomne tout entier.

[Note 73: Dj plusieurs chapitres des _Harmonies conomiques_
avaient alors t publis dans le _Journal des conomistes_, et
l'auteur ne devait pas tarder  continuer cet ouvrage.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il m'est arriv de discuter cette question avec l'homme minent que
la Rvolution a lev  une si grande hauteur. Je lui disais: La
loi agissant par voie de contrainte, on ne peut lui demander que la
justice. Il pensait que les peuples peuvent de plus attendre d'elle
la fraternit. Au mois d'aot dernier, il m'crivait: Si jamais,
dans un temps de crise, je parviens au timon des affaires, votre
ide sera la moiti de mon symbole. Et moi, je lui rponds ici:
La seconde moiti de votre symbole touffera la premire, car vous
ne pouvez faire de la fraternit lgale sans faire de l'injustice
lgale[74].

[Note 74: Au moment o l'on prparait  Marseille, en aot 1847,
une runion publique en faveur de la libert des changes, Bastiat
rencontra M. de Lamartine en cette ville et s'entretint longuement
avec lui de la libert commerciale, puis de la libert en toute
chose, dogme fondamental de l'conomie politique.--Voy., au tome II,
la note qui suit le discours prononc  Marseille. Voy. aussi, au
tome Ier, les deux lettres  M. de Lamartine.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En terminant, je dirai aux Socialistes: Si vous croyez que l'conomie
politique repousse l'association, l'organisation, la fraternit, vous
tes dans l'erreur.

L'association! Et ne savons-nous pas que c'est la socit mme se
perfectionnant sans cesse?

L'organisation! Et ne savons-nous pas qu'elle fait toute la
diffrence qu'il y a entre un amas d'lments htrognes et les
chefs-d'oeuvre de la nature?

La fraternit! Et ne savons-nous pas qu'elle est  la justice ce que
les lans du coeur sont aux froids calculs de l'esprit?

Nous sommes d'accord avec vous l-dessus; nous applaudissons  vos
efforts pour rpandre sur le champ de l'humanit une semence qui
portera ses fruits dans l'avenir.

Mais nous nous opposons  vous, ds l'instant que vous faites
intervenir la loi et la taxe, c'est--dire la contrainte et la
spoliation; car, outre que ce recours  la force tmoigne que vous
avez plus de foi en vous que dans le gnie de l'humanit, il suffit,
selon nous, pour altrer la nature mme et l'essence de ce dogme dont
vous poursuivez la ralisation[75].

[Note 75: Il y a trois rgions pour l'Humanit: une infrieure,
celle de la Spoliation;--une suprieure, celle de la Charit;--une
intermdiaire, celle de la Justice.

Les Gouvernements n'exercent jamais qu'une action qui a pour
sanction la Force. Or, il est permis de forcer quelqu'un d'tre
juste, non de le forcer d'tre charitable. La Loi, quand elle veut
faire par la force ce que la morale fait faire par la persuasion,
bien loin de s'lever  la rgion de la Charit, tombe dans le
domaine de la Spoliation.

Le propre domaine de la Loi et des Gouvernements, c'est la Justice.

Cette pense de l'auteur fut crite de sa main sur un album
d'autographes, qu'envoya la socit des gens de lettres, en 1850, 
l'exposition de Londres. Nous la reproduisons ici, parce qu'elle nous
semble rsumer le pamphlet qui prcde.

                                               (_Note de l'diteur._)]




L'TAT[76].

[Note 76: Pour expliquer la forme de cette composition, rappelons
qu'elle fut insre au _Journal des Dbats_, n du 25 septembre 1848.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Je voudrais qu'on fondt un prix, non de cinq cents francs, mais d'un
million, avec couronnes, croix et rubans, en faveur de celui qui
donnerait une bonne, simple et intelligible dfinition de ce mot:
l'TAT.

Quel immense service ne rendrait-il pas  la socit!

L'TAT! Qu'est-ce? o est-il? que fait-il? que devrait-il faire?

Tout ce que nous en savons, c'est que c'est un personnage mystrieux,
et assurment le plus sollicit, le plus tourment, le plus affair,
le plus conseill, le plus accus, le plus invoqu et le plus
provoqu qu'il y ait au monde.

Car, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connatre, mais je gage
dix contre un que depuis six mois vous faites des utopies; et si
vous en faites, je gage dix contre un que vous chargez l'TAT de les
raliser.

Et vous, Madame, je suis sr que vous dsirez du fond du coeur gurir
tous les maux de la triste humanit, et que vous n'y seriez nullement
embarrasse si l'TAT voulait seulement s'y prter.

Mais, hlas! le malheureux, comme Figaro, ne sait ni qui entendre,
ni de quel ct se tourner. Les cent mille bouches de la presse et de
la tribune lui crient  la fois:

Organisez le travail et les travailleurs.

Extirpez l'gosme.

Rprimez l'insolence et la tyrannie du capital.

Faites des expriences sur le fumier et sur les oeufs.

Sillonnez le pays de chemins de fer.

Irriguez les plaines.

Boisez les montagnes.

Fondez des fermes-modles.

Fondez des ateliers harmoniques.

Colonisez l'Algrie.

Allaitez les enfants.

Instruisez la jeunesse.

Secourez la vieillesse.

Envoyez dans les campagnes les habitants des villes.

Pondrez les profits de toutes les industries.

Prtez de l'argent, et sans intrt,  ceux qui en dsirent.

Affranchissez l'Italie, la Pologne et la Hongrie.

levez et perfectionnez le cheval de selle.

Encouragez l'art, formez-nous des musiciens et des danseuses.

Prohibez le commerce et, du mme coup, crez une marine marchande.

Dcouvrez la vrit et jetez dans nos ttes un grain de raison.
L'tat a pour mission d'clairer, de dvelopper, d'agrandir, de
fortifier, de spiritualiser et de sanctifier l'me des peuples[77].

[Note 77: Cette dernire phrase est de M. de Lamartine. L'auteur la
cite de nouveau dans le pamphlet qui va suivre.

                                               (_Note de l'diteur._)]

--Eh! Messieurs, un peu de patience, rpond l'TAT, d'un air piteux.

J'essaierai de vous satisfaire, mais pour cela il me faut quelques
ressources. J'ai prpar des projets concernant cinq ou six impts
tout nouveaux et les plus bnins du monde. Vous verrez quel plaisir
on a  les payer.

Mais alors un grand cri s'lve: Haro! haro! le beau mrite de faire
quelque chose avec des ressources! Il ne vaudrait pas la peine de
s'appeler l'TAT. Loin de nous frapper de nouvelles taxes, nous vous
sommons de retirer les anciennes. Supprimez:

L'impt du sel;

L'impt des boissons;

L'impt des lettres;

L'octroi;

Les patentes;

Les prestations.

Au milieu de ce tumulte, et aprs que le pays a chang deux ou trois
fois son TAT pour n'avoir pas satisfait  toutes ces demandes,
j'ai voulu faire observer qu'elles taient contradictoires. De quoi
me suis-je avis, bon Dieu! ne pouvais-je garder pour moi cette
malencontreuse remarque?

Me voil discrdit  tout jamais; et il est maintenant reu que je
suis un homme _sans coeur et sans entrailles_, un philosophe sec,
un individualiste, un bourgeois, et, pour tout dire en un mot, un
conomiste de l'cole anglaise ou amricaine.

Oh! pardonnez-moi, crivains sublimes, que rien n'arrte, pas mme
les contradictions. J'ai tort, sans doute, et je me rtracte de grand
coeur. Je ne demande pas mieux, soyez-en srs, que vous ayez vraiment
dcouvert, en dehors de nous, un tre bienfaisant et inpuisable,
s'appelant l'TAT, qui ait du pain pour toutes les bouches, du
travail pour tous les bras, des capitaux pour toutes les entreprises,
du crdit pour tous les projets, de l'huile pour toutes les plaies,
du baume pour toutes les souffrances, des conseils pour toutes les
perplexits, des solutions pour tous les doutes, des vrits pour
toutes les intelligences, des distractions pour tous les ennuis,
du lait pour l'enfance, du vin pour la vieillesse, qui pourvoie 
tous nos besoins, prvienne tous nos dsirs, satisfasse toutes nos
curiosits, redresse toutes nos erreurs, toutes nos fautes, et nous
dispense tous dsormais de prvoyance, de prudence, de jugement,
de sagacit, d'exprience, d'ordre, d'conomie, de temprance et
d'activit.

Et pourquoi ne le dsirerais-je pas? Dieu me pardonne, plus j'y
rflchis, plus je trouve que la chose est commode, et il me tarde
d'avoir, moi aussi,  ma porte, cette source intarissable de
richesses et de lumires, ce mdecin universel, ce trsor sans fond,
ce conseiller infaillible que vous nommez l'TAT.

Aussi je demande qu'on me le montre, qu'on me le dfinisse, et
c'est pourquoi je propose la fondation d'un prix pour le premier
qui dcouvrira ce phnix. Car enfin, on m'accordera bien que cette
dcouverte prcieuse n'a pas encore t faite, puisque, jusqu'ici,
tout ce qui se prsente sous le nom d'TAT, le peuple le renverse
aussitt, prcisment parce qu'il ne remplit pas les conditions
quelque peu contradictoires du programme.

Faut-il le dire? je crains que nous ne soyons,  cet gard, dupes
d'une des plus bizarres illusions qui se soient jamais empares de
l'esprit humain.

L'homme rpugne  la Peine,  la Souffrance. Et cependant il est
condamn par la nature  la Souffrance de la Privation, s'il ne
prend pas la Peine du Travail. Il n'a donc que le choix entre ces
deux maux: Comment faire pour les viter tous deux? Il n'a jusqu'ici
trouv et ne trouvera jamais qu'un moyen: c'est de _jouir du travail
d'autrui_; c'est de faire en sorte que la Peine et la Satisfaction
n'incombent pas  chacun selon la proportion naturelle, mais que
toute la peine soit pour les uns et toutes les satisfactions pour
les autres. De l l'esclavage, de l encore la spoliation, quelque
forme qu'elle prenne: guerres, impostures, violences, restrictions,
fraudes, etc., abus monstrueux, mais consquents avec la pense qui
leur a donn naissance. On doit har et combattre les oppresseurs, on
ne peut pas dire qu'ils soient absurdes.

L'esclavage s'en va, grce au Ciel, et, d'un autre ct, cette
disposition o nous sommes  dfendre notre bien, fait que la
Spoliation directe et nave n'est pas facile. Une chose cependant est
reste. C'est ce malheureux penchant primitif que portent en eux tous
les hommes  faire deux parts du lot complexe de la vie; rejetant la
Peine sur autrui et gardant la Satisfaction pour eux-mmes. Reste 
voir sous quelle forme nouvelle se manifeste cette triste tendance.

L'oppresseur n'agit plus directement par ses propres forces sur
l'opprim. Non, notre conscience est devenue trop mticuleuse
pour cela. Il y a bien encore le tyran et la victime, mais entre
eux se place un intermdiaire qui est l'tat, c'est--dire la loi
elle-mme. Quoi de plus propre  faire taire nos scrupules et, ce
qui est peut-tre plus apprci,  vaincre les rsistances? Donc,
tous,  un titre quelconque, sous un prtexte ou sous un autre, nous
nous adressons  l'tat. Nous lui disons: Je ne trouve pas qu'il
y ait, entre mes jouissances et mon travail, une proportion qui
me satisfasse. Je voudrais bien, pour tablir l'quilibre dsir,
prendre quelque peu sur le bien d'autrui. Mais c'est dangereux. Ne
pourriez-vous me faciliter la chose? ne pourriez-vous me donner une
bonne place? ou bien gner l'industrie de mes concurrents? ou bien
encore me prter gratuitement des capitaux que vous aurez pris 
leurs possesseurs? ou lever mes enfants aux frais du public? ou
m'accorder des primes d'encouragement? ou m'assurer le bien-tre
quand j'aurai cinquante ans? Par ce moyen, j'arriverai  mon but en
toute quitude de conscience, car la loi elle-mme aura agi pour moi,
et j'aurai tous les avantages de la spoliation sans en avoir ni les
risques ni l'odieux!

Comme il est certain, d'un ct, que nous adressons tous  l'tat
quelque requte semblable, et que, d'une autre part, il est avr que
l'tat ne peut procurer satisfaction aux uns sans ajouter au travail
des autres, en attendant une autre dfinition de l'tat, je me crois
autoris  donner ici la mienne. Qui sait si elle ne remportera pas
le prix? La voici:

L'TAT, _c'est la grande fiction  travers laquelle_ TOUT LE MONDE
_s'efforce de vivre aux dpens de_ TOUT LE MONDE.

Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins,
voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose
l'afficher, on se le dissimule  soi-mme; et alors que fait-on? On
imagine un intermdiaire, on s'adresse  l'TAT, et chaque classe
tour  tour vient lui dire: Vous qui pouvez prendre loyalement,
honntement, prenez au public, et nous partagerons. Hlas! l'tat
n'a que trop de pente  suivre le diabolique conseil; car il est
compos de ministres, de fonctionnaires, d'hommes enfin, qui, comme
tous les hommes, portent au coeur le dsir et saisissent toujours
avec empressement l'occasion de voir grandir leurs richesses et
leur influence. L'tat comprend donc bien vite le parti qu'il peut
tirer du rle que le public lui confie. Il sera l'arbitre, le matre
de toutes les destines; il prendra beaucoup, donc il lui restera
beaucoup  lui-mme; il multipliera le nombre de ses agents, il
largira le cercle de ses attributions; il finira par acqurir des
proportions crasantes.

Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est l'tonnant aveuglement
du public en tout ceci. Quand des soldats heureux rduisaient les
vaincus en esclavage, ils taient barbares, mais ils n'taient pas
absurdes. Leur but, comme le ntre, tait de vivre aux dpens
d'autrui; mais, comme nous, ils ne le manquaient pas. Que devons-nous
penser d'un peuple o l'on ne parat pas se douter que le _pillage
rciproque_ n'en est pas moins pillage parce qu'il est rciproque;
qu'il n'en est pas moins criminel parce qu'il s'excute lgalement et
avec ordre; qu'il n'ajoute rien au bien-tre public; qu'il le diminue
au contraire de tout ce que cote cet intermdiaire dispendieux que
nous nommons l'TAT?

Et cette grande chimre, nous l'avons place, pour l'dification du
peuple, au frontispice de la Constitution. Voici les premiers mots du
prambule:

La France s'est constitue en Rpublique pour... appeler tous les
citoyens  un degr toujours plus lev de moralit, de lumire et de
bien-tre.

Ainsi, c'est la France ou l'_abstraction_ qui appelle les Franais ou
les _ralits_  la moralit, au bien-tre, etc. N'est-ce pas abonder
dans le sens de cette bizarre illusion qui nous porte  tout attendre
d'une autre nergie que la ntre? N'est-ce pas donner  entendre
qu'il y a,  ct et en dehors des Franais, un tre vertueux,
clair, riche, qui peut et doit verser sur eux ses bienfaits?
N'est-ce pas supposer, et certes bien gratuitement, qu'il y a entre
la France et les Franais, entre la simple dnomination abrge,
abstraite, de toutes les individualits et ces individualits mmes,
des rapports de pre  fils, de tuteur  pupille, de professeur 
colier? Je sais bien qu'on dit quelquefois mtaphoriquement: La
patrie est une mre tendre. Mais pour prendre en flagrant dlit
d'inanit la proposition constitutionnelle, il suffit de montrer
qu'elle peut tre retourne, je ne dirai pas sans inconvnient, mais
mme avec avantage. L'exactitude souffrirait-elle si le prambule
avait dit:

Les Franais se sont constitus en Rpublique pour appeler la
France  un degr toujours plus lev de moralit, de lumire et de
bien-tre?

Or, quelle est la valeur d'un axiome o le sujet et l'attribut
peuvent chasser-croiser sans inconvnient? Tout le monde comprend
qu'on dise: la mre allaitera l'enfant. Mais il serait ridicule de
dire: l'enfant allaitera la mre.

Les Amricains se faisaient une autre ide des relations des citoyens
avec l'tat, quand ils placrent en tte de leur Constitution ces
simples paroles:

Nous, le peuple des tats-Unis, pour former une union plus parfaite,
tablir la justice, assurer la tranquillit intrieure, pourvoir 
la dfense commune, accrotre le bien-tre gnral et assurer les
bienfaits de la libert  nous-mmes et  notre postrit, dcrtons,
etc.

Ici point de cration chimrique, point d'_abstraction_  laquelle
les citoyens demandent tout. Ils n'attendent rien que d'eux-mmes et
de leur propre nergie.

Si je me suis permis de critiquer les premires paroles de notre
Constitution, c'est qu'il ne s'agit pas, comme on pourrait le
croire, d'une pure subtilit mtaphysique. Je prtends que cette
_personnification_ de l'TAT a t dans le pass et sera dans
l'avenir une source fconde de calamits et de rvolutions.

Voil le Public d'un ct, l'tat de l'autre, considrs, comme deux
tres distincts, celui-ci tenu, d'pandre sur celui-l, celui-l
ayant droit de rclamer de celui-ci le torrent des flicits
humaines. Que doit-il arriver?

Au fait, l'tat n'est pas manchot et ne peut l'tre. Il a deux mains,
l'une pour recevoir et l'autre pour donner, autrement dit, la main
rude et la main douce. L'activit de la seconde est ncessairement
subordonne  l'activit de la premire.  la rigueur, l'tat peut
prendre et ne pas rendre. Cela s'est vu et s'explique par la nature
poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une
partie et quelquefois la totalit de ce qu'elles touchent. Mais ce
qui ne s'est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut
mme concevoir, c'est que l'tat rende au public plus qu'il ne lui
a pris. C'est donc bien follement que nous prenons autour de lui
l'humble attitude de mendiants. Il lui est radicalement impossible de
confrer un avantage particulier  quelques-unes des individualits
qui constituent la communaut, sans infliger un dommage suprieur 
la communaut entire.

Il se trouve donc plac, par nos exigences, dans un cercle vicieux
manifeste.

S'il refuse le bien qu'on exige de lui, il est accus d'impuissance,
de mauvais vouloir, d'incapacit. S'il essaie de le raliser, il
est rduit  frapper le peuple de taxes redoubles,  faire plus de
mal que de bien, et  s'attirer, par un autre bout, la dsaffection
gnrale.

Ainsi, dans le public deux esprances, dans le gouvernement deux
promesses: _beaucoup de bienfaits et pas d'impts_. Esprances et
promesses qui, tant contradictoires, ne se ralisent jamais.

N'est-ce pas l la cause de toutes nos rvolutions? Car entre l'tat,
qui prodigue les promesses impossibles, et le public, qui a conu
des esprances irralisables, viennent s'interposer deux classes
d'hommes: les ambitieux et les utopistes. Leur rle est tout trac
par la situation. Il suffit  ces courtisans de popularit de crier
aux oreilles du peuple: Le pouvoir te trompe; si nous tions  sa
place, nous te comblerions de bienfaits et t'affranchirions de taxes.

Et le peuple croit, et le peuple espre, et le peuple fait une
rvolution.

Ses amis ne sont pas plus tt aux affaires, qu'ils sont somms de
s'excuter. Donnez-moi donc du travail, du pain, des secours, du
crdit, de l'instruction, des colonies, dit le peuple, et cependant,
selon vos promesses, dlivrez-moi des serres du fisc.

L'_tat_ nouveau n'est pas moins embarrass que l'tat ancien,
car, en fait d'impossible, on peut bien promettre, mais non tenir.
Il cherche  gagner du temps, il lui en faut pour mrir ses vastes
projets. D'abord il fait quelques timides essais; d'un ct, il tend
quelque peu l'instruction primaire; de l'autre, il modifie quelque
peu l'impt des boissons (1830). Mais la contradiction se dresse
toujours devant lui: s'il veut tre philanthrope, il est forc de
rester fiscal; et s'il renonce  la fiscalit, il faut qu'il renonce
aussi  la philanthropie.

Ces deux promesses s'empchent toujours et ncessairement l'une
l'autre. User du crdit, c'est--dire dvorer l'avenir, est bien un
moyen actuel de les concilier; on essaie de faire un peu de bien
dans le prsent aux dpens de beaucoup de mal dans l'avenir. Mais ce
procd voque le spectre de la banqueroute qui chasse le crdit. Que
faire donc? Alors l'tat nouveau prend son parti en brave; il runit
des forces pour se maintenir, il touffe l'opinion, il a recours 
l'arbitraire, il ridiculise ses anciennes maximes, il dclare qu'on
ne peut administrer qu' la condition d'tre impopulaire; bref, il se
proclame _gouvernemental_.

Et c'est l que d'autres courtisans de popularit l'attendent. Ils
exploitent la mme illusion, passent par la mme voie, obtiennent le
mme succs, et vont bientt s'engloutir dans le mme gouffre.

C'est ainsi que nous sommes arrivs en Fvrier.  cette poque,
l'illusion qui fait le sujet de cet article avait pntr plus avant
que jamais dans les ides du peuple, avec les doctrines socialistes.
Plus que jamais, il s'attendait  ce que l'_tat_, sous la forme
rpublicaine, ouvrirait toute grande la source des bienfaits et
fermerait celle de l'impt. On m'a souvent tromp, disait le peuple,
mais je veillerai moi-mme  ce qu'on ne me trompe pas encore une
fois.

Que pouvait faire le gouvernement provisoire? Hlas! ce qu'on fait
toujours en pareille conjoncture: promettre, et gagner du temps. Il
n'y manqua pas, et pour donner  ses promesses plus de solennit, il
les fixa dans des dcrets. Augmentation de bien-tre, diminution de
travail, secours, crdit, instruction gratuite, colonies agricoles,
dfrichements, et en mme temps rduction sur la taxe du sel, des
boissons, des lettres, de la viande, tout sera accord... vienne
l'Assemble nationale.

L'Assemble nationale est venue, et comme on ne peut raliser deux
contradictions, sa tche, sa triste tche, s'est borne  retirer,
le plus doucement possible, l'un aprs l'autre, tous les dcrets du
gouvernement provisoire.

Cependant, pour ne pas rendre la dception trop cruelle, il a bien
fallu transiger quelque peu. Certains engagements ont t maintenus,
d'autres ont reu un tout petit commencement d'excution. Aussi
l'administration actuelle s'efforce-t-elle d'imaginer de nouvelles
taxes.

Maintenant je me transporte par la pense  quelques mois dans
l'avenir, et je me demande, la tristesse dans l'me, ce qu'il
adviendra quand des agents de nouvelle cration iront dans nos
campagnes prlever les nouveaux impts sur les successions, sur les
revenus, sur les profits de l'exploitation agricole. Que le Ciel
dmente mes pressentiments, mais je vois encore l un rle  jouer
pour les courtisans de popularit.

Lisez le dernier Manifeste des Montagnards, celui qu'ils ont mis 
propos de l'lection prsidentielle. Il est un peu long, mais, aprs
tout, il se rsume en deux mots: _L'tat doit beaucoup donner aux
citoyens et peu leur prendre._ C'est toujours la mme tactique, ou,
si l'on veut, la mme erreur.

L'tat doit gratuitement l'instruction et l'ducation  tous les
citoyens.

Il doit:

Un enseignement gnral et professionnel appropri, autant que
possible, aux besoins, aux vocations et aux capacits de chaque
citoyen.

Il doit:

Lui apprendre ses devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers
lui-mme; dvelopper ses sentiments, ses aptitudes et ses facults,
lui donner enfin la science de son travail, l'intelligence de ses
intrts et la connaissance de ses droits.

Il doit:

Mettre  la porte de tous les lettres et les arts, le patrimoine
de la pense, les trsors de l'esprit, toutes les jouissances
intellectuelles qui lvent et fortifient l'me.

Il doit:

Rparer tout sinistre, incendie, inondation, etc. (cet _et ctera_
en dit plus qu'il n'est gros) prouv par un citoyen.

Il doit:

Intervenir dans les rapports du capital avec le travail et se faire
le rgulateur du crdit.

Il doit:

 l'agriculture des encouragements srieux et une protection
efficace.

Il doit:

Racheter les chemins de fer, les canaux, les mines, et sans doute
aussi les administrer avec cette capacit industrielle qui le
caractrise.

Il doit:

Provoquer les tentatives gnreuses, les encourager et les aider par
toutes les ressources capables de les faire triompher. Rgulateur du
crdit, il commanditera largement les associations industrielles et
agricoles, afin d'en assurer le succs.

L'tat doit tout cela, sans prjudice des services auxquels il fait
face aujourd'hui; et, par exemple, il faudra qu'il soit toujours 
l'gard des trangers dans une attitude menaante; car, disent les
signataires du programme, lis par cette solidarit sainte et par
les prcdents de la France rpublicaine, nous portons nos voeux et
nos esprances au del des barrires que le despotisme lve entre
les nations: le droit que nous voulons pour nous, nous le voulons
pour tous ceux qu'opprime le joug des tyrannies; nous voulons que
notre glorieuse arme soit encore, s'il le faut, l'arme de la
libert.

Vous voyez que la main douce de l'tat, cette bonne main qui donne et
qui rpand, sera fort occupe sous le gouvernement des Montagnards.
Vous croyez peut-tre qu'il en sera de mme de la main rude, de cette
main qui pntre et puise dans nos poches?

Dtrompez-vous. Les courtisans de popularit ne sauraient pas leur
mtier, s'ils n'avaient l'art, en montrant la main douce; de cacher
la main rude.

Leur rgne sera assurment le jubil du contribuable.

C'est le superflu, disent-ils, non le ncessaire que l'impt doit
atteindre.

Ne sera-ce pas un bon temps que celui o, pour nous accabler de
bienfaits, le fisc se contentera d'corner notre superflu?

Ce n'est pas tout. Les Montagnards aspirent  ce que l'impt perde
son caractre oppressif et ne soit plus qu'un acte de fraternit.

Bont du ciel! je savais bien qu'il est de mode de fourrer la
fraternit partout, mais je ne me doutais pas qu'on la pt mettre
dans le bulletin du percepteur.

Arrivant aux dtails, les signataires du programme disent:

Nous voulons l'abolition immdiate des impts qui frappent les
objets de premire ncessit, comme le sel, les boissons, _et
ctera_.

La rforme de l'impt foncier, des octrois, des patentes.

La justice gratuite, c'est--dire la simplification des formes et la
rduction des frais. (Ceci a sans doute trait au timbre.)

Ainsi, impt foncier, octrois, patentes, timbre, sel, boissons,
postes, tout y passe. Ces messieurs ont trouv le secret de donner
une activit brlante  la _main douce_ de l'tat tout en paralysant
sa _main rude_.

Eh bien, je le demande au lecteur impartial, n'est-ce pas l de
l'enfantillage, et, de plus, de l'enfantillage dangereux? Comment le
peuple ne ferait-il pas rvolution sur rvolution, s'il est une fois
dcid  ne s'arrter que lorsqu'il aura ralis cette contradiction:
Ne rien donner  l'tat et en recevoir beaucoup!

Croit-on que si les Montagnards arrivaient au pouvoir, ils ne
seraient pas les victimes des moyens qu'ils emploient pour le saisir?

Citoyens, dans tous les temps deux systmes politiques ont t en
prsence, et tous les deux peuvent se soutenir par de bonnes raisons.
Selon l'un, l'tat doit beaucoup faire, mais aussi il doit beaucoup
prendre. D'aprs l'autre, sa double action doit se faire peu sentir.
Entre ces deux systmes il faut opter. Mais quant au troisime
systme, participant des deux autres, et qui consiste  tout exiger
de l'tat sans lui rien donner, il est chimrique, absurde, puril,
contradictoire, dangereux. Ceux qui le mettent en avant, pour se
donner le plaisir d'accuser tous les gouvernements d'impuissance
et les exposer ainsi  vos coups, ceux-l vous flattent et vous
trompent, ou du moins ils se trompent eux-mmes.

Quant  nous, nous pensons que l'tat, ce n'est ou ce ne devrait
tre autre chose que la _force commune_ institue, non pour tre
entre tous les citoyens un instrument d'oppression et de spoliation
rciproque, mais, au contraire, pour garantir  chacun le sien, et
faire rgner la justice et la scurit[78].

[Note 78: Voy. au tome VI, le chap. XVII des _Harmonies_, et au tome
Ier, l'opuscule de 1830, intitul: _Aux lecteurs du dpartement des
Landes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]




LA LOI[79].

[Note 79: Ce fut en juin 1850 que l'auteur, pendant quelques jours
passs dans sa famille  Mugron, crivit ce pamphlet.

                                               (_Note de l'diteur._)]


La loi pervertie! La loi--et  sa suite toutes les forces collectives
de la nation,--la Loi, dis-je, non-seulement dtourne de son but,
mais applique  poursuivre un but directement contraire! La Loi
devenue l'instrument de toutes les cupidits, au lieu d'en tre le
frein! La Loi accomplissant elle-mme l'iniquit qu'elle avait pour
mission de punir! Certes, c'est l un fait grave, s'il existe, et sur
lequel il doit m'tre permis d'appeler l'attention de mes concitoyens.

Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la
Vie,--la vie physique, intellectuelle et morale.

Mais la vie ne se soutient pas d'elle-mme. Celui qui nous l'a donne
nous a laiss le soin de l'entretenir, de la dvelopper, de la
perfectionner.

Pour cela, il nous a pourvus d'un ensemble de Facults merveilleuses;
il nous a plongs dans un milieu d'lments divers. C'est par
l'application de nos facults  ces lments que se ralise le
phnomne de l'_Assimilation_, de l'_Appropriation_, par lequel la
vie parcourt le cercle qui lui a t assign.

Existence, Facults, Assimilation,--en d'autres termes,
Personnalit, Libert, Proprit,--voil l'homme.

C'est de ces trois choses qu'on peut dire, en dehors de toute
subtilit dmagogique, qu'elles sont antrieures et suprieures 
toute lgislation humaine.

Ce n'est pas parce que les hommes ont dict des Lois que la
Personnalit, la Libert et la Proprit existent. Au contraire;
c'est parce que la Personnalit, la Libert et la Proprit
prexistent que les hommes font des Lois.

Qu'est-ce donc que la Loi? Ainsi que je l'ai dit ailleurs, c'est
l'organisation collective du Droit individuel de lgitime dfense[80].

[Note 80: Voy. au tome V, les deux dernires pages du pamphlet,
_Spoliation et Loi_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le droit
de dfendre sa Personne, sa Libert, sa Proprit, puisque ce sont
les trois lments constitutifs ou conservateurs de la Vie, lments
qui se compltent l'un par l'autre et ne se peuvent comprendre l'un
sans l'autre. Car que sont nos Facults, sinon un prolongement de
ntre Personnalit, et qu'est-ce que la Proprit si ce n'est un
prolongement de nos Facults?

Si chaque homme a le droit de dfendre, mme par la force, sa
Personne, sa Libert, sa Proprit, plusieurs hommes ont le Droit
de se concerter, de s'entendre, d'organiser une Force commune pour
pourvoir rgulirement  cette dfense.

Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d'tre, sa
lgitimit dans le Droit individuel; et la Force commune ne peut
avoir rationnellement d'autre but, d'autre mission que les forces
isoles auxquelles elle se substitue.

Ainsi, comme la Force d'un individu ne peut lgitimement attenter 
la Personne,  la Libert,  la Proprit d'un autre individu, par la
mme raison la Force commune ne peut tre lgitimement applique 
dtruire la Personne, la Libert, la Proprit des individus ou des
classes.

Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme dans
l'autre, en contradiction avec nos prmisses. Qui osera dire que
la Force nous a t donne non pour dfendre nos Droits, mais pour
anantir les Droits gaux de nos frres? Et si cela n'est pas vrai de
chaque force individuelle, agissant isolment, comment cela serait-il
vrai de la force collective, qui n'est que l'union organise des
forces isoles?

Donc, s'il est une chose vidente, c'est celle-ci: La Loi, c'est
l'organisation du Droit naturel de lgitime dfense; c'est la
substitution de la force collective aux forces individuelles, pour
agir dans le cercle o celles-ci ont le droit d'agir, pour faire ce
que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les Personnes, les
Liberts, les Proprits, pour maintenir chacun dans son Droit, pour
faire rgner entre tous la JUSTICE.

Et s'il existait un peuple constitu sur cette base, il me semble
que l'ordre y prvaudrait dans les faits comme dans les ides. Il me
semble que ce peuple aurait le gouvernement le plus simple, le plus
conomique, le moins lourd, le moins senti, le moins responsable, le
plus juste, et par consquent le plus solide qu'on puisse imaginer,
quelle que ft d'ailleurs sa forme politique.

Car, sous un tel rgime, chacun comprendrait bien qu'il a toute la
plnitude comme toute la responsabilit de son Existence. Pourvu que
la personne ft respecte, le travail libre et les fruits du travail
garantis contre toute injuste atteinte, nul n'aurait rien  dmler
avec l'tat. Heureux, nous n'aurions pas, il est vrai,  le remercier
de nos succs; mais malheureux, nous ne nous en prendrions pas plus
 lui de nos revers que nos paysans ne lui attribuent la grle ou la
gele. Nous ne le connatrions que par l'inestimable bienfait de la
SURET.

On peut affirmer encore que, grce  la non-intervention de
l'tat dans les affaires prives, les Besoins et les Satisfactions
se dvelopperaient dans l'ordre naturel. On ne verrait point les
familles pauvres chercher l'instruction littraire avant d'avoir
du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dpens des
campagnes, ou les campagnes aux dpens des villes. On ne verrait
pas ces grands dplacements de capitaux, de travail, de population,
provoqus par des mesures lgislatives, dplacement qui rendent si
incertaines et si prcaires les sources mmes de l'existence, et
aggravent par l, dans une si grande mesure, la responsabilit des
gouvernements.

Par malheur, il s'en faut que la Loi se soit renferme dans son rle.
Mme il s'en faut qu'elle ne s'en soit carte que dans des vues
neutres et discutables. Elle a fait pis: elle a agi contrairement 
sa propre fin; elle a dtruit son propre but; elle s'est applique 
anantir cette Justice qu'elle devait faire rgner,  effacer, entre
les Droits, cette limite que sa mission tait de faire respecter;
elle a mis la force collective au service de ceux qui veulent
exploiter, sans risque et sans scrupule, la Personne, la Libert ou
la Proprit d'autrui; elle a converti la Spoliation en Droit, pour
la protger, et la lgitime dfense en crime, pour la punir.

Comment cette perversion de la Loi s'est-elle accomplie? Quelles en
ont t les consquences?

La Loi s'est pervertie sous l'influence de deux causes bien
diffrentes: l'gosme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la premire.

Se conserver, se dvelopper, c'est l'aspiration commune  tous les
hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre exercice de
ses facults et de la libre disposition de leurs produits, le progrs
social serait incessant, ininterrompu, infaillible.

Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune. C'est
de vivre et de se dvelopper, quand ils le peuvent, aux dpens les
uns des autres. Ce n'est pas l une imputation hasarde, mane
d'un esprit chagrin et pessimiste. L'histoire en rend tmoignage
par les guerres incessantes, les migrations de peuples, les
oppressions sacerdotales, l'universalit de l'esclavage, les fraudes
industrielles et les monopoles dont ses annales sont remplies.

Cette disposition funeste prend naissance dans la constitution mme
de l'homme, dans ce sentiment primitif, universel, invincible, qui le
pousse vers le bien-tre et lui fait fuir la douleur.

L'homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une
appropriation perptuelle, c'est--dire par une perptuelle
application de ses facults sur les choses, ou par le travail. De l
la Proprit.

Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s'assimilant, en
s'appropriant le produit des facults de son semblable. De l la
Spoliation.

Or, le travail tant en lui-mme une peine, et l'homme tant
naturellement port  fuir la peine, il s'ensuit, l'histoire est l
pour le prouver, que partout o la spoliation est moins onreuse que
le travail, elle prvaut; elle prvaut sans que ni religion ni morale
puissent, dans ce cas, l'empcher.

Quand donc s'arrte la spoliation? Quand elle devient plus onreuse,
plus dangereuse que le travail.

Il est bien vident que la Loi devrait avoir pour but d'opposer le
puissant obstacle de la force collective  cette funeste tendance;
qu'elle devrait prendre parti pour la proprit contre la Spoliation.

Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par une
classe d'hommes. Et la Loi n'existant point sans sanction, sans
l'appui d'une force prpondrante, il ne se peut pas qu'elle ne mette
en dfinitive cette force aux mains de ceux qui lgifrent.

Ce phnomne invitable, combin avec le funeste penchant que nous
avons constat dans le coeur de l'homme, explique la perversion 
peu prs universelle de la Loi. On conoit comment, au lieu d'tre
un frein  l'injustice, elle devient un instrument et le plus
invincible instrument d'injustice. On conoit que, selon la puissance
du lgislateur, elle dtruit,  son profit, et  divers degrs, chez
le reste des hommes, la Personnalit par l'esclavage, la Libert par
l'oppression, la Proprit par la spoliation.

Il est dans la nature des hommes de ragir contre l'iniquit dont
ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est organise par la
Loi, au profit des classes qui la font, toutes les classes spolies
tendent, par des voies pacifiques ou par des voies rvolutionnaires,
 entrer pour quelque chose dans la confection des Lois. Ces classes,
selon le degr de lumires o elles sont parvenues, peuvent se
proposer deux buts bien diffrents quand elles poursuivent ainsi la
conqute de leurs droits politiques: ou elles veulent faire cesser la
spoliation lgale, ou elles aspirent  y prendre part.

Malheur, trois fois malheur aux nations o cette dernire pense
domine dans les masses, au moment o elles s'emparent  leur tour de
la puissance lgislative!

Jusqu' cette poque la spoliation lgale s'exerait par le petit
nombre sur le grand nombre, ainsi que cela se voit chez les
peuples, o le droit de lgifrer est concentr en quelques mains.
Mais le voil devenu universel, et l'on cherche l'quilibre dans
la spoliation universelle. Au lieu d'extirper ce que la socit
contenait d'injustice, on la gnralise. Aussitt que les classes
dshrites ont recouvr leurs droits politiques, la premire pense
qui les saisit n'est pas de se dlivrer de la spoliation (cela
supposerait en elles des lumires quelles ne peuvent avoir), mais
d'organiser, contre les autres classes et  leur propre dtriment,
un systme de reprsailles,--comme s'il fallait, avant que le rgne
de la justice arrive, qu'une cruelle rtribution vnt les frapper
toutes, les unes  cause de leur iniquit, les autres  cause de leur
ignorance.

Il ne pouvait donc s'introduire dans la Socit un plus grand
changement et un plus grand malheur que celui-l: la Loi convertie en
instrument de spoliation.

Quelles sont les consquences d'une telle perturbation? Il faudrait
des volumes pour les dcrire toutes. Contentons-nous d'indiquer les
plus saillantes.

La premire, c'est d'effacer dans les consciences la notion du juste
et de l'injuste.

Aucune socit ne peut exister si le respect des Lois n'y rgne 
quelque degr; mais le plus sr, pour que les lois soient respectes,
c'est qu'elles soient respectables. Quand la Loi et la Morale sont
en contradiction, le citoyen se trouve dans la cruelle alternative
ou de perdre la notion de Morale ou de perdre le respect de la Loi,
deux malheurs aussi grands l'un que l'autre et entre lesquels il est
difficile de choisir.

Il est tellement de la nature de la Loi de faire rgner la Justice,
que Loi et Justice, c'est tout un, dans l'esprit des masses. Nous
avons tous une forte disposition  regarder ce qui est lgal comme
lgitime,  ce point qu'il y en a beaucoup qui font dcouler
faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc que la Loi ordonne
et consacre la Spoliation pour que la spoliation semble juste et
sacre  beaucoup de consciences. L'esclavage, la restriction,
le monopole trouvent des dfenseurs non-seulement dans ceux qui
en profitent, mais encore dans ceux qui en souffrent. Essayez de
proposer quelques doutes sur la moralit de ces institutions. Vous
tes, dira-t-on, un novateur dangereux, un utopiste, un thoricien,
un contempteur des lois; vous branlez la base sur laquelle repose
la socit. Faites-vous un cours de morale, ou d'conomie
politique? Il se trouvera des corps officiels pour faire parvenir au
gouvernement ce voeu:

     Que la science soit dsormais enseigne, _non plus_ au seul
     point de vue du Libre-change (de la Libert, de la Proprit,
     de la Justice), ainsi que cela a eu lieu jusqu'ici, mais aussi
     et surtout au point de vue des faits et de la lgislation
     (contraire  la Libert,  la Proprit,  la Justice) qui rgit
     l'industrie franaise.

     Que, dans les chaires publiques salaries par le Trsor, le
     professeur s'abstienne rigoureusement de porter la moindre
     atteinte au respect d aux _lois en vigueur_[81], etc.

[Note 81: Conseil gnral des manufactures, de l'agriculture et du
commerce. (Sance du 6 mai 1850.)]

En sorte que s'il existe une loi qui sanctionne l'esclavage ou le
monopole, l'oppression ou la spoliation sous une forme quelconque, il
ne faudra pas mme en parler; car comment en parler sans branler le
respect qu'elle inspire? Bien plus, il faudra enseigner la morale et
l'conomie politique au point de vue de cette loi, c'est--dire sur
la supposition qu'elle est juste par cela seul qu'elle est Loi.

Un autre effet de cette dplorable perversion de la Loi, c'est de
donner aux passions et aux luttes politiques, et, en gnral,  la
politique proprement dite, une prpondrance exagre.

Je pourrais prouver cette proposition de mille manires. Je me
bornerai, par voie d'exemple,  la rapprocher du sujet qui a
rcemment occup tous les esprits: le suffrage universel.

Quoi qu'en pensent les adeptes de l'cole de Rousseau, laquelle
se dit _trs-avance_ et que je crois _recule_ de vingt sicles,
le suffrage _universel_ (en prenant ce mot dans son acception
rigoureuse) n'est pas un de ces dogmes sacrs,  l'gard desquels
l'examen et le doute mme sont des crimes.

On peut lui opposer de graves objections.

D'abord le mot _universel_ cache un grossier sophisme. Il y a en
France trente-six millions d'habitants. Pour que le droit de suffrage
ft _universel_, il faudrait qu'il ft reconnu  trente-six millions
d'lecteurs. Dans le systme le plus large, on ne le reconnat qu'
neuf millions. Trois personnes sur quatre sont donc exclues et, qui
plus est, elles le sont par cette quatrime. Sur quel principe se
fonde cette exclusion? sur le principe de l'Incapacit. Suffrage
universel veut dire: suffrage universel des capables. Restent ces
questions de fait: quels sont les capables? l'ge, le sexe, les
condamnations judiciaires sont-ils les seuls signes auxquels on
puisse reconnatre l'incapacit?

Si l'on y regarde de prs, on aperoit bien vite le motif pour
lequel le droit de suffrage repose sur la prsomption de capacit,
le systme le plus large ne diffrant  cet gard du plus restreint
que par l'apprciation des signes auxquels cette capacit peut se
reconnatre, ce qui ne constitue pas une diffrence de principe, mais
de degr.

Ce motif, c'est que l'lecteur ne stipule pas pour lui, mais pour
tout le monde.

Si, comme le prtendent les rpublicains de la teinte grecque et
romaine, le droit de suffrage nous tait chu avec la vie, il serait
inique aux adultes d'empcher les femmes et les enfants de voter.
Pourquoi les empche-t-on? Parce qu'on les prsume incapables. Et
pourquoi l'Incapacit est-elle un motif d'exclusion? Parce que
l'lecteur ne recueille pas seul la responsabilit de son vote; parce
que chaque vote engage et affecte la communaut tout entire; parce
que la communaut a bien le droit d'exiger quelques garanties, quant
aux actes d'o dpendent son bien-tre et son existence.

Je sais ce qu'on peut rpondre. Je sais aussi ce qu'on pourrait
rpliquer. Ce n'est pas ici le lieu d'puiser une telle controverse.
Ce que je veux faire observer, c'est que cette controverse mme
(aussi bien que la plupart des questions politiques) qui agite,
passionne et bouleverse les peuples, perdrait presque toute son
importance, si la Loi avait toujours t ce qu'elle devrait tre.

En effet, si la Loi se bornait  faire respecter toutes les
Personnes, toutes les Liberts, toutes les Proprits; si elle
n'tait que l'organisation du Droit individuel de lgitime dfense,
l'obstacle, le frein, le chtiment oppos  toutes les oppressions, 
toutes les spoliations, croit-on que nous nous disputerions beaucoup,
entre citoyens,  propos du suffrage plus ou moins universel?
Croit-on qu'il mettrait en question le plus grand des biens, la
paix publique? Croit-on que les classes exclues n'attendraient
pas paisiblement leur tour? Croit-on que les classes admises
seraient trs-jalouses de leur privilge? Et n'est-il pas clair que
l'intrt tant identique et commun, les uns agiraient, sans grand
inconvnient, pour les autres?

Mais que ce principe funeste vienne  s'introduire, que, sous
prtexte d'organisation, de rglementation, de protection,
d'encouragement, la Loi peut _prendre aux uns pour donner aux
autres_, puiser dans la richesse acquise par toutes les classes
pour augmenter celle d'une classe, tantt celle des agriculteurs,
tantt celle des manufacturiers, des ngociants, des armateurs, des
artistes, des comdiens; oh! certes, en ce cas, il n'y a pas de
classe qui ne prtende, avec raison, mettre, elle aussi, la main
sur la Loi; qui ne revendique avec fureur son droit d'lection et
d'ligibilit; qui ne bouleverse la socit plutt que de ne pas
l'obtenir. Les mendiants et les vagabonds eux-mmes vous prouveront
qu'ils ont des titres incontestables. Ils vous diront: Nous
n'achetons jamais de vin, de tabac, de sel, sans payer l'impt, et
une part de cet impt est donnes lgislativement en primes, en
subventions  des hommes plus riches que nous. D'autres font servir
la Loi  lever artificiellement le prix du pain, de la viande, du
fer, du drap. Puisque chacun exploite la Loi  son profit, nous
voulons l'exploiter aussi. Nous voulons en faire sortir le _Droit 
l'assistance_, qui est la part de spoliation du pauvre. Pour cela,
il faut que nous soyons lecteurs et lgislateurs, afin que nous
organisions en grand l'Aumne pour notre classe, comme vous avez
organis en grand la Protection pour la vtre. Ne nous dites pas
que vous nous ferez notre part, que vous nous jetterez, selon la
proposition de M. Mimerel, une somme de 600,000 francs pour nous
faire taire et comme un os  ronger. Nous avons d'autres prtentions
et, en tout cas, nous voulons stipuler pour nous-mmes comme les
autres classes ont stipul pour elles-mmes!

Que peut-on rpondre  cet argument? Oui, tant qu'il sera admis en
principe que la Loi peut tre dtourne de sa vraie mission, qu'elle
peut violer les proprits au lieu de les garantir, chaque classe
voudra faire la Loi, soit pour se dfendre contre la spoliation,
soit pour l'organiser aussi  son profit. La question politique sera
toujours prjudicielle, dominante, absorbante; en un mot, on se
battra  la porte du Palais lgislatif. La lutte ne sera pas moins
acharne au dedans. Pour en tre convaincu, il est  peine ncessaire
de regarder ce qui se passe dans les Chambres en France et en
Angleterre; il suffit de savoir comment la question y est pose.

Est-il besoin de prouver que cette odieuse perversion de la Loi est
une cause perptuelle de haine, de discorde, pouvant aller jusqu'
la dsorganisation sociale? Jetez les yeux sur les tats-Unis. C'est
le pays du monde o la Loi reste le plus dans son rle, qui est de
garantir  chacun sa libert et sa proprit. Aussi c'est le pays
du monde o l'ordre social parat reposer sur les bases les plus
stables. Cependant, aux tats-Unis mme, il est deux questions, et
il n'en est que deux, qui, depuis l'origine, ont mis plusieurs fois
l'ordre politique en pril. Et quelles sont ces deux questions? Celle
de l'Esclavage et celle des Tarifs, c'est--dire prcisment les
deux seules questions o, contrairement  l'esprit gnral de cette
rpublique, la Loi a pris le caractre spoliateur. L'Esclavage est
une violation, sanctionne par la loi, des droits de la Personne.
La Protection est une violation, perptre par la loi, du droit de
Proprit; et certes, il est bien remarquable qu'au milieu de tant
d'autres dbats, ce double _flau lgal_, triste hritage de l'ancien
monde, soit le seul qui puisse amener et amnera peut-tre la rupture
de l'Union. C'est qu'en effet on ne saurait imaginer, au sein d'une
socit, un fait plus considrable que celui-ci: _La Loi devenue un
instrument d'injustice._ Et si ce fait engendre des consquences si
formidables aux tats-Unis, o il n'est qu'une exception, que doit-ce
tre dans notre Europe, o il est un Principe, un Systme?

M. de Montalembert, s'appropriant la pense d'une proclamation
fameuse de M. Carlier, disait: Il faut faire la guerre au
Socialisme.--Et par Socialisme, il faut croire que, selon la
dfinition de M. Charles Dupin, il dsignait la Spoliation.

Mais de quelle Spoliation voulait-il parler? Car il y en a de deux
sortes. Il y a la _spoliation extra-lgale_ et la _spoliation lgale_.

Quant  la spoliation extra-lgale, celle qu'on appelle vol,
escroquerie, celle qui est dfinie, prvue et punie par le Code
pnal, en vrit, je ne pense pas qu'on la puisse dcorer du nom
de Socialisme. Ce n'est pas celle qui menace systmatiquement la
socit dans ses bases. D'ailleurs, la guerre contre ce genre de
spoliation n'a pas attendu le signal de M. de Montalembert ou de M.
Carlier. Elle se poursuit depuis le commencement du monde; la France
y avait pourvu, ds longtemps avant la rvolution de fvrier, ds
longtemps avant l'apparition du Socialisme, par tout un appareil de
magistrature, de police, de gendarmerie, de prisons, de bagnes et
d'chafauds. C'est la Loi elle-mme qui conduit cette guerre, et ce
qui serait, selon moi,  dsirer, c'est que la Loi gardt toujours
cette attitude  l'gard de la Spoliation.

Mais il n'en est pas ainsi. La Loi prend quelquefois parti pour elle.
Quelquefois elle l'accomplit de ses propres mains, afin d'en pargner
au bnficiaire la honte, le danger et le scrupule. Quelquefois
elle met tout cet appareil de magistrature, police, gendarmerie et
prison au service du spoliateur, et traite en criminel le spoli qui
se dfend. En un mot, il y a la _spoliation lgale_, et c'est de
celle-l sans doute que parle M. de Montalembert.

Cette spoliation peut n'tre, dans la lgislation d'un peuple, qu'une
tache exceptionnelle et, dans ce cas, ce qu'il y a de mieux  faire,
sans tant de dclamations et de jrmiades, c'est de l'y effacer le
plus tt possible, malgr les clameurs des intresss. Comment la
reconnatre? C'est bien simple. Il faut examiner si la Loi prend aux
uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur
appartient pas. Il faut examiner si la Loi accomplit, au profit
d'un citoyen et au dtriment des autres, un acte que ce citoyen ne
pourrait accomplir lui-mme sans crime. Htez-vous d'abroger cette
Loi; elle n'est pas seulement une iniquit, elle est une source
fconde d'iniquits; car elle appelle les reprsailles, et si vous
n'y prenez garde, le fait exceptionnel s'tendra, se multipliera
et deviendra systmatique. Sans doute, le bnficiaire jettera les
hauts cris; il invoquera les _droits acquis_. Il dira que l'tat doit
Protection et Encouragement  son industrie; il allguera qu'il est
bon que l'tat l'enrichisse, parce qu'tant plus riche il dpense
davantage, et rpand ainsi une pluie de salaires sur les pauvres
ouvriers. Gardez-vous d'couter ce sophiste, car c'est justement
par la systmatisation de ces arguments que se systmatisera la
_spoliation lgale_.

C'est ce qui est arriv. La chimre du jour est d'enrichir toutes
les classes aux dpens les unes des autres; c'est de gnraliser
la Spoliation sous prtexte de l'_organiser_. Or, la spoliation
lgale peut s'exercer d'une multitude infinie de manires; de l
une multitude infinie de plans d'organisation: tarifs, protection,
primes, subventions, encouragements, impt progressif, instruction
gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit
 l'assistance, Droit aux instruments de travail, gratuit du crdit,
etc., etc. Et c'est l'ensemble de tous ces plans, en ce qu'ils ont de
commun, la spoliation lgale, qui prend le nom de Socialisme.

Or le socialisme, ainsi dfini, formant un corps de doctrine, quelle
guerre voulez-vous lui faire, si ce n'est une guerre de doctrine?
Vous trouvez cette doctrine fausse, absurde, abominable. Rfutez-la.
Cela vous sera d'autant plus ais qu'elle est plus fausse, plus
absurde, plus abominable. Surtout, si vous voulez tre fort,
commencez par extirper de votre lgislation tout ce qui a pu s'y
glisser de Socialisme,--et l'oeuvre n'est pas petite.

On a reproch  M. de Montalembert de vouloir tourner contre le
Socialisme la force brutale. C'est un reproche dont il doit tre
exonr, car il a dit formellement: Il faut faire au Socialisme la
guerre qui est compatible avec la loi, l'honneur et la justice.

Mais comment M. de Montalembert ne s'aperoit-il pas qu'il se place
dans un cercle vicieux? Vous voulez opposer au Socialisme la Loi?
Mais prcisment le Socialisme invoque la Loi. Il n'aspire pas  la
spoliation extra-lgale, mais  la spoliation lgale. C'est de la Loi
mme,  l'instar des monopoleurs de toute sorte, qu'il prtend se
faire un instrument; et une fois qu'il aura la Loi pour lui, comment
voulez-vous tourner la Loi contre lui? Comment voulez-vous le placer
sous le coup de vos tribunaux, de vos gendarmes, de vos prisons?

Aussi que faites-vous? Vous voulez l'empcher de mettre la main 
la confection des Lois. Vous voulez le tenir en dehors du Palais
lgislatif. Vous n'y russirez pas, j'ose vous le prdire, tandis
qu'au dedans on lgifrera sur le principe de la Spoliation lgale.
C'est trop inique, c'est trop absurde.

Il faut absolument que cette question de Spoliation lgale se vide,
et il n'y a que trois solutions.

Que le petit nombre spolie le grand nombre.

Que tout le monde spolie tout le monde.

Que personne ne spolie personne.

Spoliation partielle, Spoliation universelle, absence de Spoliation,
il faut choisir. La Loi ne peut poursuivre qu'un de ces trois
rsultats.

Spoliation _partielle_,--c'est le systme qui a prvalu tant que
l'lectorat a t _partiel_, systme auquel on revient pour viter
l'invasion du Socialisme.

Spoliation _universelle_,--c'est le systme dont nous avons t
menacs quand l'lectorat est devenu _universel_, la masse ayant
conu l'ide de lgifrer sur le principe des lgislateurs qui l'ont
prcde.

Absence de Spoliation,--c'est le principe de justice, de paix,
d'ordre, de stabilit, de conciliation, de bon sens que je
proclamerai de toute la force, hlas! bien insuffisante, de mes
poumons, jusqu' mon dernier souffle.

Et, sincrement, peut-on demander autre chose  la Loi? La Loi, ayant
pour sanction ncessaire la Force, peut-elle tre raisonnablement
employe  autre chose qu' maintenir chacun dans son Droit? Je
dfie qu'on la fasse sortir de ce cercle, sans la tourner, et, par
consquent, sans tourner la Force contre le Droit. Et comme c'est l
la plus funeste, la plus illogique perturbation sociale qui se puisse
imaginer, il faut bien reconnatre que la vritable solution, tant
cherche, du problme social, est renferme dans ces simples mots: LA
LOI, C'EST LA JUSTICE ORGANISE.

Or, remarquons-le bien: organiser la Justice par la Loi, c'est--dire
par la Force, exclut l'ide d'organiser par la Loi ou par la Force
une manifestation quelconque de l'activit humaine: Travail, Charit,
Agriculture, Commerce, Industrie, Instruction, Beaux-Arts, Religion;
car il n'est pas possible qu'une de ces organisations secondaires
n'anantisse l'organisation essentielle. Comment imaginer, en effet,
la Force entreprenant sur la Libert des citoyens, sans porter
atteinte  la Justice, sans agir contre son propre but?

Ici je me heurte au plus populaire des prjugs de notre poque. On
ne veut pas seulement que la Loi soit juste; on veut encore qu'elle
soit philanthropique. On ne se contente pas qu'elle garantisse 
chaque citoyen le libre et inoffensif exercice de ses facults,
appliques  son dveloppement physique, intellectuel et moral; on
exige d'elle qu'elle rpande directement sur la nation le bien-tre,
l'instruction et la moralit. C'est le ct sduisant du Socialisme.

Mais, je le rpte, ces deux missions de la Loi se contredisent. Il
faut opter. Le citoyen ne peut en mme temps tre libre et ne l'tre
pas. M. de Lamartine m'crivait un jour: Votre doctrine n'est que la
moiti de mon programme; vous en tes rest  la Libert, j'en suis 
la Fraternit. Je lui rpondis:La seconde moiti de votre programme
dtruira la premire. Et, en effet, il m'est tout  fait impossible
de sparer le mot _fraternit_ du mot _volontaire_. Il m'est tout 
fait impossible de concevoir la Fraternit _lgalement_ force, sans
que la Libert soit _lgalement_ dtruite, et la Justice _lgalement_
foule aux pieds.

La Spoliation lgale a deux racines: l'une, nous venons de le voir,
est dans l'gosme humain; l'autre est dans la fausse Philanthropie.

Avant d'aller plus loin, je crois devoir m'expliquer sur le mot
Spoliation.

Je ne le prends pas, ainsi qu'on le fait trop souvent, dans une
acception vague, indtermine, approximative, mtaphorique: je m'en
sers au sens tout  fait scientifique, et comme exprimant l'ide
oppose  celle de la Proprit. Quand une portion de richesses passe
de celui qui l'a acquise, sans son consentement et sans compensation,
 celui qui ne l'a pas cre, que ce soit par force ou par ruse,
je dis qu'il y a atteinte  la Proprit, qu'il y a Spoliation. Je
dis que c'est l justement ce que la Loi devrait rprimer partout
et toujours. Que si la Loi accomplit elle-mme l'acte qu'elle
devrait rprimer, je dis qu'il n'y a pas moins Spoliation, et mme,
socialement parlant, avec circonstance aggravante. Seulement, en
ce cas, ce n'est pas celui qui profite de la Spoliation qui en est
responsable, c'est la Loi, c'est le lgislateur, c'est la socit, et
c'est ce qui en fait le danger politique.

Il est fcheux que ce mot ait quelque chose de blessant. J'en ai
vainement cherch un autre, car en aucun temps, et moins aujourd'hui
que jamais, je ne voudrais jeter au milieu de nos discordes une
parole irritante. Aussi, qu'on le croie ou non, je dclare que je
n'entends accuser les intentions ni la moralit de qui que ce soit.
J'attaque une ide que je crois fausse, un systme qui me semble
injuste, et cela tellement en dehors des intentions, que chacun de
nous en profite sans le vouloir et en souffre sans le savoir. Il
faut crire sous l'influence de l'esprit de parti ou de la peur pour
rvoquer en doute la sincrit du Protectionisme, du Socialisme et
mme du Communisme, qui ne sont qu'une seule et mme plante,  trois
priodes diverses de sa croissance. Tout ce qu'on pourrait dire,
c'est que la Spoliation est plus visible, par sa partialit, dans le
Protectionisme[82], par son universalit, dans le Communisme; d'o il
suit que des trois systmes le Socialisme est encore le plus vague,
le plus indcis, et par consquent le plus sincre.

[Note 82: Si la protection n'tait accorde, en France, qu' une
seule classe, par exemple, aux matres de forges, elle serait si
absurdement spoliatrice qu'elle ne pourrait se maintenir. Aussi nous
voyons toutes les industries protges se liguer, faire cause commune
et mme se recruter de manire  paratre embrasser l'ensemble du
_travail national_. Elles sentent instinctivement que la Spoliation
se dissimule en se gnralisant.]

Quoi qu'il en soit, convenir que la spoliation lgale a une de ses
racines dans la fausse philanthropie, c'est mettre videmment les
intentions hors de cause.

Ceci entendu, examinons ce que vaut, d'o vient et o aboutit cette
aspiration populaire qui prtend raliser le Bien gnral par la
Spoliation gnrale.

Les socialistes nous disent: Puisque la Loi organise la justice,
pourquoi n'organiserait-elle pas le travail, l'enseignement, la
religion?

Pourquoi? Parce qu'elle ne saurait organiser le travail,
l'enseignement, la religion, sans dsorganiser la Justice.

Remarquez donc que la Loi, c'est la Force, et que, par consquent,
le domaine de la Loi ne saurait dpasser lgitimement le lgitime
domaine de la Force.

Quand la loi et la Force retiennent un homme dans la Justice, elles
ne lui imposent rien qu'une pure ngation. Elles ne lui imposent
que l'abstention de nuire. Elles n'attentent ni  sa Personnalit,
ni  sa Libert, ni  sa Proprit. Seulement elles sauvegardent la
Personnalit, la Libert et la Proprit d'autrui. Elles se tiennent
sur la dfensive; elles dfendent le Droit gal de tous. Elles
remplissent une mission dont l'innocuit est vidente, l'utilit
palpable, et la lgitimit inconteste.

Cela est si vrai qu'ainsi qu'un de mes amis me le faisait remarquer,
dire que _le but de la Loi est de faire rgner la Justice_, c'est
se servir d'une expression qui n'est pas rigoureusement exacte.
Il faudrait dire: _Le but de la Loi est d'empcher l'Injustice de
rgner._ En effet, ce n'est pas la Justice qui a une existence
propre, c'est l'Injustice. L'une rsulte de l'absence de l'autre.

Mais quand la Loi,--par l'intermdiaire de son agent ncessaire,
la Force,--impose un mode de travail, une mthode ou une matire
d'enseignement, une foi ou un culte, ce n'est plus ngativement,
c'est positivement qu'elle agit sur les hommes. Elle substitue
la volont du lgislateur  leur propre volont, l'initiative du
lgislateur  leur propre initiative. Ils n'ont plus  se consulter,
 comparer,  prvoir; la Loi fait tout cela pour eux. L'intelligence
leur devient un meuble inutile; ils cessent d'tre hommes; ils
perdent leur Personnalit, leur Libert, leur Proprit.

Essayez d'imaginer une forme de travail impose par la Force, qui ne
soit une atteinte  la Libert; une transmission de richesse impose
par la Force, qui ne soit une atteinte  la Proprit. Si vous n'y
parvenez pas, convenez donc que la Loi ne peut organiser le travail
et l'industrie sans organiser l'Injustice.

Lorsque du fond de son cabinet, un publiciste promne ses regards sur
la socit, il est frapp du spectacle d'ingalit qui s'offre  lui.
Il gmit sur les souffrances qui sont le lot d'un si grand nombre
de nos frres, souffrances dont l'aspect est rendu plus attristant
encore par le contraste du luxe et de l'opulence.

Il devrait peut-tre se demander si un tel tat social n'a pas pour
cause d'anciennes Spoliations, exerces par voie de conqute, et
des Spoliations nouvelles, exerces par l'intermdiaire des Lois.
Il devrait se demander si, l'aspiration de tous les hommes vers le
bien-tre et le perfectionnement tant donne, le rgne de la justice
ne suffit pas pour raliser la plus grande activit de Progrs et la
plus grande somme d'galit, compatibles avec cette responsabilit
individuelle que Dieu a mnage comme juste rtribution des vertus et
des vices.

Il n'y songe seulement pas. Sa pense se porte vers des combinaisons,
des arrangements, des organisations lgales ou factices. Il cherche
le remde dans la perptuit et l'exagration de ce qui a produit le
mal.

Car, en dehors de la Justice, qui, comme nous l'avons vu, n'est
qu'une vritable ngation, est-il aucun de ces arrangements lgaux,
qui ne renferme le principe de la Spoliation?

Vous dites: Voil des hommes qui manquent de richesses,--et vous
vous adressez  la Loi. Mais la Loi n'est pas une mamelle qui se
remplisse d'elle-mme, ou dont les veines lactifres aillent puiser
ailleurs que dans la socit. Il n'entre rien au trsor public, en
faveur d'un citoyen ou d'une classe, que ce que les autres citoyens
et les autres classes ont t _forcs_ d'y mettre. Si chacun n'y
puise que l'quivalent de ce qu'il y a vers, votre Loi, il est
vrai, n'est pas spoliatrice, mais elle ne fait rien pour ces hommes
qui _manquent de richesses_, elle ne fait rien pour l'galit. Elle
ne peut tre un instrument d'galisation qu'autant qu'elle prend
aux uns pour donner aux autres, et alors elle est un instrument de
Spoliation. Examinez  ce point de vue la Protection des tarifs, les
primes d'encouragement, le Droit au profit, le Droit au travail, le
Droit  l'assistance, le Droit  l'instruction, l'impt progressif,
la gratuit du crdit, l'atelier social, toujours vous trouverez au
fond la Spoliation lgale, l'injustice organise.

Vous dites: Voil des hommes qui manquent de lumires,--et vous
vous adressez  la Loi. Mais la Loi n'est pas un flambeau rpandant
au loin une clart qui lui soit propre. Elle plane sur une socit
o il y a des hommes qui savent et d'autres qui ne savent pas;
des citoyens qui ont besoin d'apprendre et d'autres qui sont
disposs  enseigner. Elle ne peut faire que de deux choses l'une:
ou laisser s'oprer librement ce genre de transactions, laisser se
satisfaire librement cette nature de besoins; ou bien forcer  cet
gard les volonts et prendre aux uns de quoi payer des professeurs
chargs d'instruire gratuitement les autres. Mais elle ne peut pas
faire qu'il n'y ait, au second cas, atteinte  la Libert et  la
Proprit, Spoliation lgale.

Vous dites: Voil des hommes qui manquent de moralit ou de
religion,--et vous vous adressez  la Loi. Mais la Loi c'est la
Force, et ai-je besoin de dire combien c'est une entreprise violente
et folle que de faire intervenir la force en ces matires?

Au bout de ses systmes et de ses efforts, il semble que le
Socialisme, quelque complaisance qu'il ait pour lui-mme, ne
puisse s'empcher d'apercevoir le monstre de la Spoliation lgale.
Mais que fait-il? Il le dguise habilement  tous les yeux, mme
aux siens, sous les noms sducteurs de Fraternit, Solidarit,
Organisation, Association. Et parce que nous ne demandons pas tant
 la Loi, parce que nous n'exigeons d'elle que Justice, il suppose
que nous repoussons la fraternit, la solidarit, l'organisation,
l'association, et nous jette  la face l'pithte d'_individualistes_.

Qu'il sache donc que ce que nous repoussons, ce n'est pas
l'organisation naturelle, mais l'organisation force.

Ce n'est pas l'association libre, mais les formes d'association qu'il
prtend nous imposer.

Ce n'est pas la fraternit spontane, mais la fraternit lgale.

Ce n'est pas la solidarit providentielle, mais la solidarit
artificielle, qui n'est qu'un dplacement injuste de Responsabilit.

Le Socialisme, comme la vieille politique d'o il mane, confond
le Gouvernement et la Socit. C'est pourquoi, chaque fois que nous
ne voulons pas qu'une chose soit faite par le Gouvernement, il en
conclut que nous ne voulons pas que cette chose soit faite du tout.
Nous repoussons l'instruction par l'tat; donc nous ne voulons pas
d'instruction. Nous repoussons une religion d'tat; donc nous ne
voulons pas de religion. Nous repoussons l'galisation par l'tat;
donc nous ne voulons pas d'galit, etc., etc. C'est comme s'il nous
accusait de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous
repoussons la culture du bl par l'tat.

Comment a pu prvaloir, dans le monde politique, l'ide bizarre
de faire dcouler de la Loi ce qui n'y est pas: le Bien, en mode
positif, la Richesse, la Science, la Religion?

Les publicistes modernes, particulirement ceux de l'cole
socialiste, fondent leurs thories diverses sur une hypothse
commune, et assurment la plus trange, la plus orgueilleuse qui
puisse tomber dans un cerveau humain.

Ils divisent l'humanit en deux parts. L'universalit des hommes,
moins un, forme la premire; le publiciste,  lui tout seul, forme la
seconde et, de beaucoup, la plus importante.

En effet, ils commencent par supposer que les hommes ne portent en
eux-mmes ni un principe d'action, ni un moyen de discernement;
qu'ils sont dpourvus d'initiative; qu'ils sont de la matire inerte,
des molcules passives, des atomes sans spontanit, tout au plus une
vgtation indiffrente  son propre mode d'existence, susceptible de
recevoir, d'une volont et d'une main extrieures, un nombre infini
de formes plus ou moins symtriques, artistiques, perfectionnes.

Ensuite chacun d'eux suppose sans faon qu'il est lui-mme, sous les
noms d'Organisateur, de Rvlateur, de Lgislateur, d'Instituteur, de
Fondateur, cette volont et cette main, ce mobile universel, cette
puissance cratrice dont la sublime mission est de runir en socit
ces matriaux pars, qui sont des hommes.

Partant de cette donne, comme chaque jardinier, selon son caprice,
taille ses arbres en pyramides, en parasols, en cubes, en cnes, en
vases, en espaliers, en quenouilles, en ventails, chaque socialiste,
suivant sa chimre, taille la pauvre humanit en groupes, en sries,
en centres, en sous-centres, en alvoles, en ateliers sociaux,
harmoniques, contrasts, etc., etc.

Et de mme que le jardinier, pour oprer la taille des arbres,
a besoin de haches, de scies, de serpettes et de ciseaux, le
publiciste, pour arranger sa socit, a besoin de forces qu'il ne
peut trouver que dans les Lois; loi de douane, loi d'impt, loi
d'assistance, loi d'instruction.

Il est si vrai que les socialistes considrent l'humanit comme
matire  combinaisons sociales, que si, par hasard, ils ne sont pas
bien srs du succs de ces combinaisons, ils rclament du moins une
parcelle d'humanit comme _matire  expriences_: on sait combien
est populaire parmi eux l'ide d'_exprimenter tous les systmes_, et
on a vu un de leurs chefs venir srieusement demander  l'assemble
constituante une commune avec tous ses habitants, pour faire son
essai.

C'est ainsi que tout inventeur fait sa machine en petit avant de
la faire en grand. C'est ainsi que le chimiste sacrifie quelques
ractifs, que l'agriculteur sacrifie quelques semences et un coin de
son champ pour faire l'preuve d'une ide.

Mais quelle distance incommensurable entre le jardinier et ses
arbres, entre l'inventeur et sa machine, entre le chimiste et ses
ractifs, entre l'agriculteur et ses semences!... Le socialiste croit
de bonne foi que la mme distance le spare de l'humanit.

Il ne faut pas s'tonner que les publicistes du dix-neuvime sicle
considrent la socit comme une cration artificielle sortie du
gnie du Lgislateur.

Cette ide, fruit de l'ducation classique, a domin tous les
penseurs, tous les grands crivains de notre pays.

Tous ont vu entre l'humanit et le lgislateur les mmes rapports qui
existent entre l'argile et le potier.

Bien plus, s'ils ont consenti  reconnatre, dans le coeur de
l'homme, un principe d'action et, dans son intelligence, un principe
de discernement, ils ont pens que Dieu lui avait fait, en cela,
un don funeste, et que l'humanit, sous l'influence de ces deux
moteurs, tendait fatalement vers sa dgradation. Ils ont pos en fait
qu'abandonne  ses penchants, l'humanit ne s'occuperait de religion
que pour aboutir  l'athisme, d'enseignement que pour arriver 
l'ignorance, de travail et d'changes que pour s'teindre dans la
misre.

Heureusement, selon ces mmes crivains, il y a quelques hommes,
nomms Gouvernants, Lgislateurs, qui ont reu du ciel, non-seulement
pour eux-mmes, mais pour tous les autres, des tendances opposes.

Pendant que l'humanit penche vers le Mal, eux inclinent au Bien;
pendant que l'humanit marche vers les tnbres, eux aspirent  la
lumire; pendant que l'humanit est entrane vers le vice, eux sont
attirs par la vertu. Et, cela pos, ils rclament la Force, afin
qu'elle les mette  mme de substituer leurs propres tendances aux
tendances du genre humain.

Il suffit d'ouvrir,  peu prs au hasard, un livre de philosophie,
de politique ou d'histoire pour voir combien est fortement enracine
dans notre pays cette ide, fille des tudes classiques et mre du
Socialisme, que l'humanit est une matire inerte recevant du pouvoir
la vie, l'organisation, la moralit et la richesse;--ou bien, ce qui
est encore pis, que d'elle-mme l'humanit tend vers sa dgradation
et n'est arrte sur cette pente que par la main mystrieuse du
Lgislateur. Partout le Conventionalisme classique nous montre,
derrire la socit passive, une puissance occulte qui, sous les noms
de Loi, Lgislateur, ou sous cette expression plus commode et plus
vague de ON, meut l'humanit, l'anime, l'enrichit et la moralise.

     BOSSUET. Une des choses qu'ON (qui?) imprimait le plus
     fortement dans l'esprit des gyptiens, c'tait l'amour de la
     patrie.... _Il n'tait pas permis_ d'tre inutile  l'tat;
     la Loi assignait  chacun son emploi, qui se perptuait de
     pre en fils. On ne pouvait ni en avoir deux ni changer de
     profession... Mais il y avait une occupation qui _devait_ tre
     commune, c'tait l'tude des lois et de la sagesse. L'ignorance
     de la religion et de la police du pays n'tait excuse en aucun
     tat. Au reste, chaque profession avait son canton qui lui tait
     assign (par qui?)... Parmi de bonnes lois, ce qu'il y avait
     de meilleur, c'est que tout le monde tait nourri (par qui?)
     dans l'esprit de les observer..... Leurs mercures ont rempli
     l'gypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque
     rien laiss ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et
     tranquille.

Ainsi, les hommes, selon Bossuet, ne tirent rien d'eux-mmes:
patriotisme, richesses, activit, sagesse, inventions, labourage,
sciences, tout leur venait par l'opration des Lois ou des Rois. Il
ne s'agissait pour eux que de _se laisser faire_. C'est  ce point
que Diodore ayant accus les gyptiens de rejeter la lutte et la
musique, Bossuet l'en reprend. Comment cela est-il possible, dit-il,
puisque ces arts avaient t invents par Trismgiste?

De mme chez les Perses:

     Un des premiers soins _du prince_ tait de faire fleurir
     l'agriculture... Comme il y avait des charges tablies pour
     la conduite des armes, il y en avait aussi pour veiller aux
     travaux rustiques... Le respect qu'ON inspirait aux Perses pour
     l'autorit royale allait jusqu' l'excs.

Les Grecs, quoique pleins d'esprit, n'en taient pas moins trangers
 leurs propres destines, jusque-l que, d'eux-mmes, ils ne se
seraient pas levs, comme les chiens et les chevaux,  la hauteur
des jeux les plus simples. Classiquement, c'est une chose convenue
que tout vient du dehors aux peuples.

     Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage,
     _avaient t cultivs_ de bonne heure par des Rois et des
     colonies venues d'gypte. C'est de l qu'ils avaient appris
     les exercices du corps, la _course  pied_,  cheval et sur
     des chariots.... Ce que les gyptiens leur avaient appris de
     meilleur tait  se rendre dociles,  se laisser former par des
     lois pour le bien public.

FNELON. Nourri dans l'tude et l'admiration de l'antiquit, tmoin
de la puissance de Louis XIV, Fnelon ne pouvait gure chapper 
cette ide que l'humanit est passive, et que ses malheurs comme ses
prosprits, ses vertus comme ses vices lui viennent d'une action
extrieure, exerce sur elle par la Loi ou celui qui la fait. Aussi,
dans son utopique Salente, met-il les hommes, avec leurs intrts,
leurs facults, leurs dsirs et leurs biens,  la discrtion absolue
du Lgislateur. En quelque matire que ce soit, ce ne sont jamais eux
qui jugent pour eux-mmes, c'est le Prince. La nation n'est qu'une
matire inform, dont le Prince est l'me. C'est en lui que rside
la pense, la prvoyance, le principe de toute organisation, de tout
progrs et, par consquent, la Responsabilit.

Pour prouver cette assertion, il me faudrait transcrire ici tout le
X{me} livre de Tlmaque. J'y renvoie le lecteur, et me contente de
citer quelques passages pris au hasard dans ce clbre pome, auquel,
sous tout autre rapport, je suis le premier  rendre justice.

Avec cette crdulit surprenante qui caractrise les classiques,
Fnelon admet, malgr l'autorit du raisonnement et des faits, la
flicit gnrale des gyptiens, et il l'attribue, non  leur propre
sagesse, mais  celle de leurs Rois.

     Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans
     apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne
     agrablement situes, des terres qui se couvrent tous les ans
     d'une moisson dore, sans se reposer jamais; des prairies
     pleines de troupeaux; des laboureurs accabls sous le poids
     des fruits que la terre panchait de son sein; des bergers qui
     faisaient rpter les doux sons de leurs fltes et de leurs
     chalumeaux  tous les chos d'alentour. _Heureux_, disait
     Mentor, _le peuple qui est conduit par un sage Roi_.

     Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance
     rpandues dans toute la campagne d'gypte, o l'on comptait
     jusqu' vingt-deux mille villes; la justice exerce en faveur du
     pauvre _contre_ le riche; la bonne ducation des enfants qu'on
     accoutumait  l'obissance, au travail,  la sobrit,  l'amour
     des arts et des lettres; l'exactitude pour toutes les crmonies
     de la religion, le dsintressement, le dsir de l'honneur,
     la fidlit pour les hommes et la crainte pour les dieux, que
     chaque pre inspirait  ses enfants. Il ne se lassait point
     d'admirer ce bel ordre. _Heureux_, me disait-il, _le peuple
     qu'un sage Roi conduit ainsi_.

Fnelon fait, sur la Crte, une idylle encore plus sduisante. Puis
il ajoute, par la bouche de Mentor:

     Tout ce que vous verrez dans cette le merveilleuse est le
     fruit des lois de Minos. L'ducation qu'il faisait donner aux
     enfants rend le corps sain et robuste. ON les accoutume d'abord
      une vie simple, frugale et laborieuse; ON suppose que toute
     volupt amollit le corps et l'esprit; ON ne leur propose jamais
     d'autre plaisir que celui d'tre invincibles par la vertu et
     d'acqurir beaucoup de gloire.... Ici ON punit trois vices
     qui sont impunis chez les autres peuples, l'ingratitude, la
     dissimulation et l'avarice. Pour le faste et la mollesse, ON n'a
     jamais besoin de les rprimer, car ils sont inconnus en Crte...
     ON n'y souffre ni meubles prcieux, ni habits magnifiques, ni
     festins dlicieux, ni palais dors.

C'est ainsi que Mentor prpare son lve  triturer et manipuler,
dans les vues les plus philanthropiques sans doute, le peuple
d'Ithaque, et, pour plus de sret, il lui en donne l'exemple 
Salente.

Voil comment nous recevons nos premires notions politiques. On
nous enseigne  traiter les hommes  peu prs comme Olivier de Serres
enseigne aux agriculteurs  traiter et mlanger les terres.

     MONTESQUIEU. Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que
     toutes les lois le favorisent; que ces mmes lois, par leurs
     dispositions, divisant les fortunes  mesure que le commerce les
     grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande
     aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque
     citoyen riche dans une telle mdiocrit qu'il ait besoin de
     travailler pour conserver ou pour acqurir.....

Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.

     Quoique dans la dmocratie l'galit relle soit l'me de
     l'tat, cependant elle est si difficile  tablir qu'une
     exactitude extrme  cet gard ne conviendrait pas toujours.
     Il suffit que l'ON tablisse un cens qui rduise ou fixe les
     diffrences  un certain point. Aprs quoi c'est  des lois
     particulires  galiser pour ainsi dire les ingalits, par les
     charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles
     accordent aux pauvres....

C'est bien l encore l'galisation des fortunes par la loi, par la
force.

     Il y avait dans la Grce deux sortes de rpubliques. Les
     unes taient militaires, comme Lacdmone; d'autres taient
     commerantes, comme Athnes. Dans les unes ON _voulait_ que les
     citoyens fussent oisifs; dans les autres ON _cherchait_  donner
     de l'amour pour le travail.

     Je prie qu'on fasse un peu d'attention  l'tendue du gnie
     qu'il fallut  ces lgislateurs pour voir qu'en choquant
     tous les usages reus, en confondant toutes les vertus, ils
     montreraient  l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mlant le
     larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec
     l'extrme libert, les sentiments les plus atroces avec la plus
     grande modration, donna de la stabilit  sa ville. Il sembla
     lui ter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,
     les murailles: on y a de l'ambition sans esprance d'tre mieux;
     on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni
     mari, ni pre; la pudeur mme est te  la chastet. _C'est par
     ce chemin que Sparte est mene  la grandeur et  la gloire...._

     Cet extraordinaire que l'on voyait dans les institutions de la
     Grce, nous l'avons vu _dans la lie et la corruption des temps
     modernes_. Un lgislateur honnte homme a form un peuple o
     la probit parat aussi naturelle que la bravoure chez les
     Spartiates. M. Penn est un vritable Lycurgue, et quoique le
     premier ait eu la paix pour objet comme l'autre a eu la guerre,
     ils se ressemblent dans la voie singulire o ils ont mis _leur_
     peuple, dans l'ascendant qu'ils ont eu sur des hommes libres,
     dans les prjugs qu'ils ont vaincus, dans les passions qu'ils
     ont soumises.

     Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu
     en faire un crime  la _Socit_, qui regarde le plaisir de
     commander comme le seul bien de la vie; mais il sera toujours
     beau _de gouverner les hommes en les rendant plus heureux_....

     _Ceux qui voudront faire des institutions pareilles tabliront
     la communaut des biens_ de la Rpublique de Platon, ce respect
     qu'il demandait pour les dieux, cette sparation d'avec les
     trangers pour la conservation des moeurs, et la cit faisant le
     commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans
     notre luxe, et nos besoins sans nos dsirs.

L'engouement vulgaire aura beau s'crier: C'est du Montesquieu, donc
c'est magnifique! c'est sublime! j'aurai le courage de mon opinion et
de dire:

  Quoi! vous avez le front de trouver cela beau!

Mais c'est affreux! abominable! et ces extraits, que je pourrais
multiplier, montrent que, dans les ides de Montesquieu, les
personnes, les liberts, les proprits, l'humanit entire ne sont
que des matriaux propres  exercer la sagacit du Lgislateur.

ROUSSEAU. Bien que ce publiciste, suprme autorit des dmocrates,
fasse reposer l'difice social sur la _volont gnrale_, personne
n'a admis, aussi compltement que lui, l'hypothse de l'entire
passivit du genre humain en prsence du Lgislateur.

     S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce
     d'un grand lgislateur? Le premier n'a qu' suivre le modle que
     l'autre doit proposer. _Celui-ci est le mcanicien qui invente
     la machine_, celui-l n'est que l'ouvrier qui la monte et la
     fait marcher.

Et que sont les hommes en tout ceci? La machine qu'on monte et qui
marche, ou plutt la matire brute dont la machine est faite!

Ainsi entre le Lgislateur et le Prince, entre le Prince et
les sujets, il y a les mmes rapports qu'entre l'agronome et
l'agriculteur, l'agriculteur et la glbe.  quelle hauteur au-dessus
de l'humanit est donc plac le publiciste, qui rgente les
Lgislateurs eux-mmes et leur enseigne leur mtier en ces termes
impratifs:

     Voulez-vous donner de la consistance  l'tat? rapprochez les
     degrs extrmes autant qu'il est possible. Ne souffrez ni des
     gens opulents ni des gueux.

     Le sol est-il ingrat on strile, ou le pays trop serr pour les
     habitants, _tournez-vous_ du ct de l'industrie et des arts,
     dont vous changerez les productions contre les denres qui vous
     manquent... Dans un bon terrain, _manquez-vous_ d'habitants,
     donnez tous vos soins  l'agriculture, qui multiplie les hommes,
     et _chassez_ les arts, qui ne feraient qu'achever de dpeupler
     le pays... Occupez-vous des rivages tendus et commodes,
     _couvrez la mer_ de vaisseaux, vous aurez une existence
     brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos ctes que
     des rochers inaccessibles, _restez barbares_ et ichthyophages,
     vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-tre, et,  coup
     sr, plus heureux. En un mot, outre les maximes communes  tous,
     chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne
     d'une manire particulire, et rend sa lgislation propre  lui
     seul. C'est ainsi qu'autrefois les Hbreux, et rcemment les
     Arabes, ont eu pour principal objet la religion; les Athniens,
     les lettres; Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine;
     Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L'auteur de l'_Esprit des
     Lois_ a montr par quel art _le lgislateur dirige l'institution
     vers chacun de ces objets_... Mais si le lgislateur, se
     trompant dans son objet, prend un principe diffrent de celui
     qui nat de la nature des choses, que l'un tende  la servitude
     et l'autre  la libert; l'un aux richesses, l'autre  la
     population; l'un  la paix, l'autre aux conqutes; on verra les
     lois s'affaiblir insensiblement, la constitution s'altrer, et
     l'tat ne cessera d'tre agit jusqu' ce qu'il soit dtruit ou
     chang, et que l'invincible nature ait repris son empire.

Mais si la nature est assez invincible pour _reprendre_ son empire,
pourquoi Rousseau n'admet-il pas qu'elle n'avait pas besoin du
Lgislateur pour _prendre_ cet empire ds l'origine? Pourquoi
n'admet-il pas qu'obissant  leur propre initiative, les hommes se
_tourneront_ d'eux-mmes vers le commerce sur des rivages tendus et
commodes, sans qu'un Lycurgue, un Solon, un Rousseau s'en mlent, au
risque de _se tromper_?

Quoi qu'il en soit, on comprend la terrible responsabilit que
Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs, conducteurs,
lgislateurs et manipuleurs de Socits. Aussi est-il,  leur gard,
trs-exigeant.

     Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
     sentir en tat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine,
     de transformer chaque individu qui, par lui-mme, est un tout
     parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout, dont cet
     individu reoive, en tout ou en partie, sa vie et son tre;
     d'altrer la constitution de l'homme pour la renforcer, de
     substituer une existence partielle et morale  l'existence
     physique et indpendante que nous avons tous reue de la nature.
     Il faut, en un mot, qu'il te  l'homme ses propres forces pour
     lui en donner qui lui soient trangres...

Pauvre espce humaine, que feraient de ta dignit les adeptes de
Rousseau?

     RAYNAL. Le climat, c'est--dire le ciel et le sol, est la
     premire rgle du lgislateur. _Ses_ ressources lui dictent
     ses devoirs. C'est d'abord _sa_ position locale qu'il doit
     consulter. Une peuplade jete sur les ctes maritimes aura des
     lois relatives  la navigation... Si la colonie est porte dans
     les terres, un lgislateur doit prvoir et leur genre et leur
     degr de fcondit..

     C'est surtout dans la distribution de la proprit qu'clatera
     la sagesse de la lgislation. En gnral, et dans tous les pays
     du monde, quand on fonde une colonie, il faut donner des terres
      tous les hommes, c'est--dire  chacun une tendue suffisante
     pour l'entretien d'une famille...

     Dans une le sauvage qu'ON _peuplerait_ d'enfants, ON
     n'aurait qu' laisser clore les germes de la vrit dans les
     dveloppements de la raison... Mais quand ON tablit un peuple
     dj vieux dans un pays nouveau, l'habilet consiste _ ne lui
     laisser_ que les opinions et les habitudes nuisibles dont on
     ne peut le gurir et le corriger. Veut-on empcher qu'elles
     ne se transmettent, ON veillera sur la seconde gnration par
     une ducation commune et publique des enfants. Un prince, un
     lgislateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer
     d'avance des hommes sages pour l'instruction de la jeunesse...
     Dans une colonie naissante, toutes les facilits sont ouvertes
     aux prcautions du Lgislateur qui veut _purer le sang et les
     moeurs d'un peuple_. Qu'il ait du gnie et de la vertu, les
     terres et les hommes qu'il aura _dans ses mains_ inspireront
      son me un plan de socit, qu'un crivain ne peut jamais
     tracer que d'une manire vague et sujette  l'instabilit des
     hypothses, qui varient et se compliquent avec une infinit de
     circonstances trop difficiles  prvoir et  combiner...

Ne semble-t-il pas entendre un professeur d'agriculture dire  ses
lves: Le climat est la premire rgle de l'agriculteur? _Ses_
ressources lui dictent _ses_ devoirs. C'est d'abord _sa_ position
locale qu'il doit consulter. Est-il sur un sol argileux, il doit se
conduire de telle faon. A-t-il affaire  du sable, voici comment il
doit s'y prendre. Toutes les facilits sont ouvertes  l'agriculteur
qui veut nettoyer et amliorer son sol. Qu'il ait de l'habilet, les
terres, les engrais qu'il aura _dans ses mains_ lui inspireront un
plan d'exploitation, qu'un professeur ne peut jamais tracer que d'une
manire vague et sujette  l'instabilit des hypothses, qui varient
et se compliquent avec une infinit de circonstances trop difficiles
 prvoir et  combiner.

Mais,  sublimes crivains, veuillez donc vous souvenir quelquefois
que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous disposez si
arbitrairement, ce sont des Hommes, vos gaux, des tres intelligents
et libres comme vous, qui ont reu de Dieu, comme vous, la facult de
voir, de prvoir, de penser et de juger pour eux-mmes!

MABLY. (Il suppose les lois uses par la rouille du temps, la
ngligence de la scurit, et poursuit ainsi:)

     Dans ces circonstances, il faut tre convaincu que les ressorts
     du gouvernement se sont relchs. _Donnez-leur_ une nouvelle
     tension (c'est au lecteur que Mably s'adresse), et le mal sera
     guri... Songez moins  punir des fautes qu' encourager les
     vertus _dont vous avez besoin_. Par cette mthode vous rendrez
      _votre rpublique_ la vigueur de la jeunesse. C'est pour
     n'avoir pas t connue des peuples libres qu'ils ont perdu la
     libert! Mais si les progrs du mal sont tels que les magistrats
     ordinaires ne puissent y remdier efficacement, _ayez recours_
      une magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et
     la puissance considrable. L'imagination des citoyens a besoin
     alors d'tre frappe...

Et tout dans ce got durant vingt volumes.

Il a t une poque o, sous l'influence de tels enseignements, qui
sont le fond de l'ducation classique, chacun a voulu se placer en
dehors et au-dessus de l'humanit, pour l'arranger, l'organiser et
l'instituer  sa guise.

     CONDILLAC. rigez-vous, Monseigneur, en Lycurgue ou en Solon.
     Avant que de poursuivre la lecture de cet crit, amusez-vous
      donner des lois  quelque peuple sauvage d'Amrique ou
     d'Afrique. tablissez dans des demeures fixes ces hommes
     errants; apprenez-leur  nourrir des troupeaux...; travaillez
      dvelopper les qualits sociales que la nature a mises en
     eux... Ordonnez-leur de commencer  pratiquer les devoirs de
     l'humanit... Empoisonnez par des chtiments les plaisirs que
     promettent les passions, et vous verrez ces barbares,  chaque
     article de votre lgislation, perdre un vice et prendre une
     vertu.

     Tous les peuples ont eu des lois. Mais peu d'entre eux ont t
     heureux. Quelle en est la cause? c'est que les lgislateurs ont
     presque toujours ignor que l'objet de la socit est d'unir les
     familles par un intrt commun.

     L'impartialit des lois consiste en deux choses:  tablir
     l'galit dans la fortune et dans la dignit des citoyens... 
     mesure que vos lois tabliront une plus grande galit, elles
     deviendront plus chres  chaque citoyen... Comment l'avarice,
     l'ambition, la volupt, la paresse, l'oisivet, l'envie, la
     haine, la jalousie agiteraient-elles des hommes gaux en fortune
     et en dignit, et  qui les lois ne laisseraient pas l'esprance
     de rompre l'galit? (Suit l'idylle.)

     Ce qu'on vous a dit de la rpublique de Sparte doit vous donner
     de grandes lumires sur cette question. Aucun autre tat n'a
     jamais eu des lois plus conformes  l'ordre de la nature et de
     l'galit[83].

[Note 83: Dans le pamphlet _Baccalaurat et Socialisme_ (le 5me
d'aprs notre classement), l'auteur, par une srie de citations
analogues, montre encore la filiation de la mme erreur.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il n'est pas surprenant que les dix-septime et dix-huitime sicles
aient considr le genre humain comme une matire inerte attendant,
recevant tout, forme, figure, impulsion, mouvement et vie d'un grand
Prince, d'un grand Lgislateur, d'un grand Gnie. Ces sicles taient
nourris de l'tude de l'antiquit, et l'antiquit nous offre en
effet partout, en gypte, en Perse, en Grce,  Rome, le spectacle
de quelques hommes manipulant  leur gr l'humanit asservie par
la force ou par l'imposture. Qu'est-ce que cela prouve? Que, parce
que l'homme et la socit sont perfectibles, l'erreur, l'ignorance,
le despotisme, l'esclavage, la superstition doivent s'accumuler
davantage au commencement des temps. Le tort des crivains que j'ai
cits n'est pas d'avoir constat le fait, mais de l'avoir propos,
comme rgle,  l'admiration et  l'imitation des races futures. Leur
tort est d'avoir, avec une inconcevable absence de critique, et sur
la foi d'un _conventionalisme_ puril, admis ce qui est inadmissible,
 savoir la grandeur, la dignit, la moralit et le bien-tre de
ces socits factices de l'ancien monde; de n'avoir pas compris que
le temps produit et propage la lumire; qu' mesure que la lumire
se fait, la force passe du ct du Droit, et la socit reprend
possession d'elle-mme.

Et en effet, quel est le travail politique auquel nous assistons?
Il n'est autre que l'effort instinctif de tous les peuples vers la
libert[84]. Et qu'est-ce que la Libert, ce mot qui a la puissance
de faire battre tous les coeurs et d'agiter le monde, si ce
n'est l'ensemble de toutes les liberts, libert de conscience,
d'enseignement, d'association, de presse, de locomotion, de travail,
d'change; en d'autres termes, le franc exercice, pour tous, de
toutes les facults inoffensives; en d'autres termes encore, la
destruction de tous les despotismes, mme le despotisme lgal, et la
rduction de la Loi  sa seule attribution rationnelle, qui est de
rgulariser le Droit individuel de lgitime dfense ou de rprimer
l'injustice.

[Note 84: Pour qu'un peuple soit heureux, il est indispensable que
les individus qui le composent aient de la prvoyance, de la prudence
et de cette confiance les uns dans les autres qui nat de la sret.

Or, il ne peut gure acqurir ces choses que par l'exprience.
Il devient prvoyant, quand il a souffert pour n'avoir pas
prvu;--Prudent, quand sa tmrit a t souvent punie, etc., etc.

Il rsulte de l que la libert commence toujours par tre
accompagne des maux qui suivent l'usage inconsidr qu'on en fait.

 ce spectacle, des hommes se lvent qui demandent que la libert
soit proscrite.

Que l'tat, disent-ils, soit prvoyant et prudent pour tout le
monde.

Sur quoi, je pose ces questions:

1 Cela est-il possible? Peut-il sortir un tat expriment d'une
nation inexprimente?

2 En tout cas, n'est-ce pas touffer l'exprience dans son germe?

Si le pouvoir impose les actes individuels, comment l'individu
s'instruira-t-il par les consquences de ses actes? Il sera donc en
tutelle  perptuit?

Et l'tat ayant tout ordonn sera responsable de tout.

Il y a l un foyer de rvolutions, et de rvolutions sans issue,
puisqu'elles seront faites par un peuple auquel, en interdisant
l'exprience, on a interdit le progrs.

                         (_Pense tire des manuscrits de l'auteur._)]

Cette tendance du genre humain, il faut en convenir, est grandement
contrarie, particulirement dans notre patrie, par la funeste
disposition,--fruit de l'enseignement classique,--commune  tous les
publicistes, de se placer en dehors de l'humanit pour l'arranger,
l'organiser et l'instituer  leur guise.

Car, pendant que la socit s'agite pour raliser la Libert, les
grands hommes qui se placent  sa tte, imbus des principes des
dix-septime et dix-huitime sicles, ne songent qu' la courber sous
le philanthropique despotisme de leurs inventions sociales et  lui
faire porter docilement, selon l'expression de Rousseau, le joug de
la flicit publique, telle qu'ils l'ont imagine.

On le vit bien en 1789.  peine l'ancien rgime lgal fut-il
dtruit, qu'on s'occupa de soumettre la socit nouvelle  d'autres
arrangements artificiels, toujours en partant de ce point convenu:
l'omnipotence de la Loi.

SAINT-JUST. Le Lgislateur commande  l'avenir. C'est  lui de
_vouloir le bien_. C'est  lui de rendre les hommes ce qu'_il veut_
qu'ils soient.

ROBESPIERRE. La fonction du gouvernement est de diriger les forces
physiques et morales de la nation vers le but de son institution.

BILLAUD-VARENNES. _Il faut_ recrer le peuple qu'on veut rendre 
la libert. Puisqu'_il faut_ dtruire d'anciens prjugs, changer
d'antiques habitudes, perfectionner les affections dpraves,
restreindre des besoins superflus, extirper des vices invtrs; il
faut donc une action forte, une impulsion vhmente... Citoyens,
l'inflexible austrit de Lycurgue devint  Sparte la base
inbranlable de la rpublique; le caractre faible et confiant de
Solon replongea Athnes dans l'esclavage. Ce parallle renferme toute
la science du gouvernement.

LEPELLETIER. Considrant  quel point l'espce humaine est
dgrade, je me suis convaincu de la ncessit d'oprer une entire
rgnration et, si je puis m'exprimer ainsi, de crer un nouveau
peuple.

On le voit, les hommes ne sont rien que de vils matriaux. Ce n'est
pas  eux de _vouloir le bien_;--ils en sont incapables,--c'est au
Lgislateur, selon Saint-Just. Les hommes ne sont que ce qu'_il veut_
qu'ils soient.

Suivant Robespierre, qui copie littralement Rousseau, le
Lgislateur commence par assigner le but de l'_institution de la
nation_. Ensuite les gouvernements n'ont plus qu' diriger vers ce
but toutes les _forces physiques et morales_. La nation elle-mme
reste toujours passive en tout ceci, et Billaud-Varennes nous
enseigne qu'elle ne doit avoir que les prjugs, les habitudes,
les affections et les besoins que le Lgislateur autorise. Il va
jusqu' dire que l'inflexible austrit d'un homme est la base de la
rpublique.

On a vu que, dans le cas o le mal est si grand que les magistrats
ordinaires n'y peuvent remdier, Mably conseillait la dictature
pour faire fleurir la vertu. _Ayez recours_, dit-il,  une
magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance
considrable. L'imagination des citoyens a besoin d'tre frappe.
Cette doctrine n'a pas t perdue. coutons Robespierre:

Le principe du gouvernement rpublicain, c'est la vertu, et son
moyen, pendant qu'il s'tablit, la terreur. Nous voulons substituer,
dans notre pays, la morale  l'gosme, la probit  l'honneur,
les principes aux usages, les devoirs aux biensances, l'empire de
la raison  la tyrannie de la mode, le mpris du vice au mpris du
malheur, la fiert  l'insolence, la grandeur d'me  la vanit,
l'amour de la gloire  l'amour de l'argent, les bonnes gens  la
bonne compagnie, le mrite  l'intrigue, le gnie au bel esprit, la
vrit  l'clat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupt, la
grandeur de l'homme  la petitesse des grands, un peuple magnanime,
puissant, heureux,  un peuple aimable, frivole, misrable;
c'est--dire toutes les vertus et tous les miracles de la Rpublique
 tous les vices et  tous les ridicules de la monarchie.

 quelle hauteur au-dessus du reste de l'humanit se place ici
Robespierre! Et remarquez la circonstance dans laquelle il parle.
Il ne se borne pas  exprimer le voeu d'une grande rnovation du
coeur humain; il ne s'attend mme pas  ce qu'elle rsultera d'un
gouvernement rgulier. Non, il veut l'oprer lui-mme et par la
terreur. Le discours, d'o est extrait ce puril et laborieux amas
d'antithses, avait pour objet d'exposer les _principes de morale
qui doivent diriger un gouvernement rvolutionnaire_. Remarquez
que, lorsque Robespierre vient demander la dictature, ce n'est pas
seulement pour repousser l'tranger et combattre les factions; c'est
bien pour faire prvaloir par la terreur, et pralablement au jeu de
la Constitution, ses propres principes de morale. Sa prtention ne
va  rien moins que d'extirper du pays, par la terreur, _l'gosme,
l'honneur, les usages, les biensances, la mode, la vanit, l'amour
de l'argent, la bonne compagnie, l'intrigue, le bel esprit, la
volupt et la misre_. Ce n'est qu'aprs que lui, Robespierre, aura
accompli ces _miracles_,--comme il les appelle avec raison,--qu'il
permettra aux lois de reprendre leur empire.--Eh! misrables, qui
vous croyez si grands, qui jugez l'humanit si petite, qui voulez
tout rformer, rformez-vous vous-mmes, cette tche vous suffit.

Cependant, en gnral, messieurs les Rformateurs, Lgislateurs et
Publicistes ne demandent pas  exercer sur l'humanit un despotisme
immdiat. Non, ils sont trop modrs et trop philanthropes pour cela.
Ils ne rclament que le despotisme, l'absolutisme, l'omnipotence de
la Loi. Seulement ils aspirent  faire la Loi.

Pour montrer combien cette disposition trange des esprits a t
universelle, en France, de mme qu'il m'aurait fallu copier tout
Mably, tout Raynal, tout Rousseau, tout Fnelon, et de longs extraits
de Bossuet et Montesquieu, il me faudrait aussi reproduire le procs
verbal tout entier des sances de la Convention. Je m'en garderai
bien et j'y renvoie le lecteur.

On pense bien que cette ide dut sourire  Bonaparte. Il l'embrassa
avec ardeur et la mit nergiquement en pratique. Se considrant comme
un chimiste, il ne vit dans l'Europe qu'une matire  expriences.
Mais bientt cette matire se manifesta comme un ractif puissant.
Aux trois quarts dsabus, Bonaparte,  Sainte-Hlne, parut
reconnatre qu'il y a quelque initiative dans les peuples, et il se
montra moins hostile  la libert. Cela ne l'empcha pas cependant de
donner par son testament cette leon  son fils: Gouverner, c'est
rpandre la moralit, l'instruction et le bien-tre.

Est-il ncessaire maintenant de faire voir par de fastidieuses
citations d'o procdent Morelly, Babeuf, Owen, Saint-Simon, Fourier?
Je me bornerai  soumettre au lecteur quelques extraits du livre de
Louis Blanc sur l'organisation du travail.

     Dans notre projet, la socit reoit l'impulsion du pouvoir.
     (Page 126).

En quoi consiste l'impulsion que le Pouvoir donne  la socit? 
imposer le _projet_ de M. L. Blanc.

D'un autre ct, la socit, c'est le genre humain.

Donc, en dfinitive, le genre humain reoit l'impulsion de M. L.
Blanc.

Libre  lui, dira-t-on. Sans doute le genre humain est libre de
suivre les _conseils_ de qui que ce soit. Mais ce n'est pas ainsi que
M. L. Blanc comprend la chose. Il entend que son projet soit converti
en _Loi_, et par consquent impos de force par le pouvoir.

     Dans notre projet, l'tat ne fait que donner au travail
     une lgislation (_excusez du peu_), en vertu de laquelle
     le mouvement industriel peut et doit s'accomplir _en toute
     libert_. Il (l'tat) ne fait que placer la libert sur une
     pente (_rien que cela_) qu'elle descend, une fois qu'elle y est
     place, par la seule force des choses et par une suite naturelle
     du _mcanisme tabli_.

Mais quelle est cette pente?--Celle indique par M. L. Blanc.--Ne
conduit-elle pas aux abmes?--Non, elle conduit au bonheur.--Comment
donc la socit ne s'y place-t-elle pas d'elle-mme?--Parce qu'elle
ne sait ce qu'elle veut et qu'elle a besoin d'_impulsion_.--Qui lui
donnera cette impulsion?--Le pouvoir.--Et qui donnera l'impulsion au
pouvoir?--L'inventeur du mcanisme, M. L. Blanc.

Nous ne sortons jamais de ce cercle: l'humanit passive et un grand
homme qui la meut par l'intervention de la Loi.

Une fois sur cette pente, la socit jouirait-elle au moins de
quelque libert?--Sans doute.--Et qu'est-ce que la libert?

     Disons-le une fois pour toutes: la libert consiste non pas
     seulement dans le DROIT accord, mais dans le POUVOIR donn 
     l'homme d'exercer, de dvelopper ses facults, sous l'empire de
     la justice et sous la sauvegarde de la loi.

     Et ce n'est point l une distinction vaine: le sens en est
     profond, les consquences en sont immenses. Car ds qu'on admet
     qu'il faut  l'homme, pour tre vraiment libre, le POUVOIR
     d'exercer et de dvelopper ses facults, il en rsulte que la
     socit doit  chacun de ses membres l'instruction convenable,
     sans laquelle l'esprit humain ne _peut_ se dployer, et les
     instruments de travail, sans lesquels l'activit humaine ne
     _peut_ se donner carrire. Or, par l'intervention de qui la
     socit donnera-t-elle  chacun de ses membres l'instruction
     convenable et les instruments de travail ncessaires, si ce
     n'est par l'intervention de l'tat?

Ainsi la libert, c'est le pouvoir.--En quoi consiste ce POUVOIR?--
possder l'instruction et les instruments de travail.--Qui _donnera_
l'instruction et les instruments de travail?--La socit, _qui les
doit_.--Par l'intervention de qui la socit donnera-t-elle des
instruments de travail  ceux qui n'en ont pas?--Par l'_intervention
de l'tat_.-- qui l'tat les prendra-t-il?

C'est au lecteur de faire la rponse et de voir o tout ceci aboutit.

Un des phnomnes les plus tranges de notre temps, et qui
tonnera probablement beaucoup nos neveux, c'est que la doctrine
qui se fonde sur cette triple hypothse: l'inertie radicale
de l'humanit,--l'omnipotence de la Loi,--l'infaillibilit du
Lgislateur,--soit le symbole sacr du parti qui se proclame
exclusivement dmocratique.

Il est vrai qu'il se dit aussi _social_.

En tant que dmocratique, il a une foi sans limite en l'humanit.

Comme _social_, il la met au-dessous de la boue.

S'agit-il de droits politiques, s'agit-il de faire sortir de son sein
le Lgislateur, oh! alors, selon lui, le peuple a la science infuse;
il est dou d'un tact admirable; _sa volont est toujours droite, la
volont gnrale ne peut errer_. Le suffrage ne saurait tre trop
_universel_. Nul ne doit  la socit aucune garantie. La volont
et la capacit de bien choisir sont toujours supposes. Est-ce que
le peuple peut se tromper? Est-ce que nous ne sommes pas dans le
sicle des lumires? Quoi donc! Le peuple sera-t-il ternellement en
tutelle? N'a-t-il pas conquis ses droits par assez d'efforts et de
sacrifices? N'a-t-il pas donn assez de preuves de son intelligence
et de sa sagesse? N'est-il pas arriv  sa maturit? N'est-il pas en
tat de juger pour lui-mme? Ne connat-il pas ses intrts? Y a-t-il
un homme ou une classe qui ose revendiquer le droit de se substituer
au peuple, de dcider et d'agir pour lui? Non, non, le peuple veut
tre _libre_, et il le sera. Il veut diriger ses propres affaires, et
il les dirigera.

Mais le Lgislateur est-il une fois dgag des comices par
l'lection, oh! alors le langage change. La nation rentre dans la
passivit, dans l'inertie, dans le nant, et le Lgislateur prend
possession de l'omnipotence.  lui l'invention,  lui la direction,
 lui l'impulsion,  lui l'organisation. L'humanit n'a plus qu'
se laisser faire; l'heure du despotisme a sonn. Et remarquez
que cela est fatal; car ce peuple, tout  l'heure si clair, si
moral, si parfait, n'a plus aucunes tendances, ou, s'il en a, elles
l'entranent toutes vers la dgradation. Et on lui laisserait un
peu de Libert! Mais ne savez-vous pas que, selon M. Considrant,
_la libert conduit fatalement au monopole_? Ne savez-vous pas que
la libert c'est la concurrence? et que la concurrence, suivant M.
L. Blanc, c'est _pour le peuple un systme d'extermination, pour la
bourgeoisie une cause de ruine_? Que c'est pour cela que les peuples
sont d'autant plus extermins et ruins qu'ils sont plus libres,
tmoin la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et les tats-Unis? Ne
savez-vous pas, toujours selon M. L. Blanc, que _la concurrence
conduit au monopole_, et que, _par la mme raison, le bon march
conduit  l'exagration des prix_? Que _la concurrence tend  tarir
les sources de la consommation et pousse la production  une activit
dvorante_? Que _la concurrence force la production  s'accrotre et
la consommation  dcrotre_;--d'o il suit que les peuples libres
produisent pour ne pas consommer;--_qu'elle est tout  la fois
oppression et dmence_, et qu'il faut absolument que M. L. Blanc s'en
mle?

Quelle libert, d'ailleurs, pourrait-on laisser aux hommes? Serait-ce
la libert de conscience? Mais on les verra tous profiter de la
permission pour se faire athes. La libert d'enseignement? Mais les
pres se hteront de payer des professeurs pour enseigner  leurs
fils l'immoralit et l'erreur; d'ailleurs,  en croire M. Thiers,
si l'enseignement tait laiss  la libert nationale, il cesserait
d'tre national, et nous lverions nos enfants dans les ides des
Turcs ou des Indous, au lieu que, grce au despotisme lgal de
l'universit, ils ont le bonheur d'tre levs dans les nobles ides
des Romains. La libert du travail? Mais c'est la concurrence, qui a
pour effet de laisser tous les produits non consomms, d'exterminer
le peuple et de ruiner la bourgeoisie. La libert d'changer? Mais
on sait bien, les protectionistes l'ont dmontr  satit, qu'un
homme se ruine quand il change librement et que, pour s'enrichir, il
faut changer sans libert. La libert d'association? Mais, d'aprs
la doctrine socialiste, libert et association s'excluent, puisque
prcisment on n'aspire  ravir aux hommes leur libert que pour les
forcer de s'associer.

Vous voyez donc bien que les dmocrates socialistes ne peuvent,
en bonne conscience, laisser aux hommes aucune libert, puisque,
par leur nature propre, et si ces messieurs n'y mettent ordre, ils
tendent, de toute part,  tous les genres de dgradation et de
dmoralisation.

Reste  deviner, en ce cas, sur quel fondement on rclame pour eux,
avec tant d'instance, le suffrage universel.

Les prtentions des organisateurs soulvent une autre question,
que je leur ai souvent adresse, et  laquelle, que je sache, ils
n'ont jamais rpondu. Puisque les tendances naturelles de l'humanit
sont assez mauvaises pour qu'on doive lui ter sa libert, comment
se fait-il que les tendances des organisateurs soient bonnes? Les
Lgislateurs et leurs agents ne font-ils pas partie du genre humain?
Se croient-ils ptris d'un autre limon que le reste des hommes? Ils
disent que la socit, abandonne  elle-mme, court fatalement aux
abmes parce que ses instincts sont pervers. Ils prtendent l'arrter
sur cette pente et lui imprimer une meilleure direction. Ils ont
donc reu du ciel une intelligence et des vertus qui les placent en
dehors et au-dessus de l'humanit; qu'ils montrent leurs titres. Ils
veulent tre _bergers_, ils veulent que nous soyons _troupeau_. Cet
arrangement prsuppose en eux une supriorit de nature, dont nous
avons bien le droit de demander la preuve pralable.

Remarquez que ce que je leur conteste, ce n'est pas le droit
d'inventer des combinaisons sociales, de les propager, de les
conseiller, de les exprimenter sur eux-mmes,  leurs frais et
risques; mais bien le droit de nous les imposer par l'intermdiaire
de la Loi, c'est--dire des forces et des contributions publiques.

Je demande que les Cabtistes, les Fouriristes, les Proudhoniens,
les Universitaires, les Protectionistes renoncent non  leurs
ides spciales, mais  cette ide qui leur est commune, de nous
assujettir de force  leurs groupes et sries,  leurs ateliers
sociaux,  leur banque gratuite,  leur moralit grco-romaine, 
leurs entraves commerciales. Ce que je leur demande, c'est de nous
laisser la facult de juger leurs plans et de ne pas nous y associer,
directement ou indirectement, si nous trouvons qu'ils froissent nos
intrts, ou s'ils rpugnent  notre conscience.

Car la prtention de faire intervenir le pouvoir et l'impt, outre
qu'elle est oppressive et spoliatrice, implique encore cette
hypothse prjudicielle: l'infaillibilit de l'organisateur et
l'incomptence de l'humanit.

Et si l'humanit est incomptente  juger pour elle-mme, que
vient-on nous parler de suffrage universel?

Cette contradiction dans les ides s'est malheureusement reproduite
dans les faits, et pendant que le peuple franais a devanc tous les
autres dans la conqute de ses droits, ou plutt de ses garanties
politiques, il n'en est pas moins rest le plus gouvern, dirig,
administr, impos, entrav et exploit de tous les peuples.

Il est aussi celui de tous o les rvolutions sont le plus
imminentes, et cela doit tre.

Ds qu'on part de cette ide, admise par tous nos publicistes et
si nergiquement exprime par M. L. Blanc en ces mots: La socit
reoit l'impulsion du pouvoir; ds que les hommes se considrent
eux-mmes comme sensibles mais passifs, incapables de s'lever
par leur propre discernement et par leur propre nergie  aucune
moralit,  aucun bien-tre, et rduits  tout attendre de la Loi;
en un mot, quand ils admettent que leurs rapports avec l'tat sont
ceux du troupeau avec le berger, il est clair que la Responsabilit
du pouvoir est immense. Les biens et les maux, les vertus et les
vices, l'galit et l'ingalit, l'opulence et la misre, tout
dcoule de lui. Il est charg de tout, il entreprend tout, il fait
tout; donc il rpond de tout. Si nous sommes heureux, il rclame
 bon droit notre reconnaissance; mais si nous sommes misrables,
nous ne pouvons nous en prendre qu' lui. Ne dispose-t-il pas, en
principe, de nos personnes et de nos biens? La Loi n'est-elle pas
omnipotente? En crant le monopole universitaire, il s'est fait fort
de rpondre aux esprances des pres de famille privs de libert;
et si ces esprances sont dues,  qui la faute? En rglementant
l'industrie, il s'est fait fort de la faire prosprer, sinon il et
t absurde de lui ter sa libert; et si elle souffre,  qui la
faute? En se mlant de pondrer la balance du commerce, par le jeu
des tarifs, il s'est fait fort de le faire fleurir; et si, loin de
fleurir, il se meurt,  qui la faute? En accordant aux armements
maritimes sa protection en change de leur libert, il s'est fait
fort de les rendre lucratifs; et s'ils sont onreux,  qui la faute?

Ainsi, il n'y a pas une douleur dans la nation dont le Gouvernement
ne se soit volontairement rendu responsable. Faut-il s'tonner que
chaque souffrance soit une cause de rvolution?

Et quel est le remde qu'on propose? C'est d'largir indfiniment le
domaine de la Loi, c'est--dire la Responsabilit du gouvernement.

Mais si le gouvernement se charge d'lever et de rgler les
salaires et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'assister toutes
les infortunes et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'assurer des
retraites  tous les travailleurs et qu'il ne le puisse; s'il se
charge de fournir  tous les ouvriers des instruments de travail
et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'ouvrir  tous les affams
d'emprunts un crdit gratuit et qu'il ne le puisse; si, selon les
paroles que nous avons vues avec regret chapper  la plume de M. de
Lamartine, l'tat se donne la mission d'clairer, de dvelopper,
d'agrandir, de fortifier, de spiritualiser, et de sanctifier l'me
des peuples, et qu'il choue; ne voit-on pas qu'au bout de chaque
dception, hlas! plus que probable, il y a une non moins invitable
rvolution?

Je reprends ma thse et; je dis: immdiatement aprs la science
conomique et  l'entre de la science politique[85], se prsente une
question dominante. C'est celle-ci:

Qu'est-ce que la Loi? que doit-elle tre? quel est son domaine?
quelles sont ses limites? o s'arrtent, par suite, les attributions
du Lgislateur?

[Note 85: L'conomie politique prcde la politique; celle-l dit si
les intrts humains sont naturellement harmoniques ou antagoniques;
ce que celle-ci devrait savoir avant de fixer les attributions du
gouvernement.]

Je n'hsite pas  rpondre: _La Loi, c'est la force commune organise
pour faire obstacle  l'Injustice_,--et pour abrger, LA LOI, C'EST
LA JUSTICE.

Il n'est pas vrai que le Lgislateur ait sur nos personnes et nos
proprits une puissance absolue, puisqu'elles prexistent et que son
oeuvre est de les entourer de garanties.

Il n'est pas vrai que la Loi ait pour mission de rgir nos
consciences, nos ides, nos volonts, notre instruction, nos
sentiments, nos travaux, nos changes, nos dons, nos jouissances.

Sa mission est d'empcher qu'en aucune de ces matires le droit de
l'un n'usurpe le droit de l'autre.

La Loi, parce qu'elle a pour sanction ncessaire la Force, ne peut
avoir pour domaine lgitime que le lgitime domaine de la force, 
savoir: la Justice.

Et comme chaque individu n'a le droit de recourir  la force que
dans le cas de lgitime dfense, la force collective, qui n'est que
la runion des forces individuelles, ne saurait tre rationnellement
applique  une autre fin.

La Loi, c'est donc uniquement l'organisation du droit individuel
prexistant de lgitime dfense.

La Loi, c'est la Justice.

Il est si faux qu'elle puisse opprimer les personnes ou spolier les
proprits, mme dans un but philanthropique, que sa mission est de
les protger.

Et qu'on ne dise pas qu'elle peut au moins tre philanthropique,
pourvu qu'elle s'abstienne de toute oppression, de toute spoliation;
cela est contradictoire. La Loi ne peut pas ne pas agir sur nos
personnes ou nos biens; si elle ne les garantit, elle les viole par
cela seul qu'elle agit, par cela seul qu'elle est.

La Loi, c'est la Justice.

Voil qui est clair, simple, parfaitement dfini et dlimit,
accessible  toute intelligence, visible  tout oeil, car la Justice
est une quantit donne, immuable, inaltrable, qui n'admet ni _plus_
ni _moins_.

Sortez de l, faites la Loi religieuse, fraternitaire, galitaire,
philanthropique, industrielle, littraire, artistique, aussitt vous
tes dans l'infini, dans l'incertain, dans l'inconnu, dans l'utopie
impose, ou, qui pis est, dans la multitude des utopies combattant
pour s'emparer de la Loi et s'imposer; car la fraternit, la
philanthropie n'est pas comme la justice des limites fixes. O vous
arrterez-vous? O s'arrtera la Loi? L'un, comme M. de Saint-Cricq,
n'tendra sa philanthropie que sur quelques classes d'industriels,
et il demandera  la Loi qu'elle _dispose des consommateurs en
faveur des producteurs_. L'autre, comme M. Considrant, prendra en
main la cause des travailleurs et rclamera pour eux de la Loi
un MINIMUM _assur, le vtement, le logement, la nourriture et
toutes choses ncessaires  l'entretien de la vie_. Un troisime,
M. L. Blanc, dira, avec raison, que ce n'est l qu'une fraternit
bauche et que la Loi doit donner  tous les instruments de travail
et l'instruction. Un quatrime fera observer qu'un tel arrangement
laisse encore place  l'ingalit et que la Loi doit faire pntrer,
dans les hameaux les plus reculs, le luxe, la littrature et les
arts. Vous serez conduits ainsi jusqu'au _communisme_, ou plutt la
lgislation sera... ce qu'elle est dj:--le champ de bataille de
toutes les rveries et de toutes les cupidits.

La Loi, c'est la Justice.

Dans ce cercle, on conoit un gouvernement simple, inbranlable.
Et je dfie qu'on me dise d'o pourrait venir la pense d'une
rvolution, d'une insurrection, d'une simple meute contre une force
publique borne  rprimer l'injustice. Sous un tel rgime, il y
aurait plus de bien-tre, le bien-tre serait plus galement rparti,
et quant aux souffrances insparables de l'humanit, nul ne songerait
 en accuser le gouvernement, qui y serait aussi tranger qu'il
l'est aux variations de la temprature. A-t-on jamais vu le peuple
s'insurger contre la cour de cassation ou faire irruption dans le
prtoire du juge de paix pour rclamer le minimum de salaires, le
crdit gratuit, les instruments de travail, les faveurs du tarif, ou
l'atelier social? Il sait bien que ces combinaisons sont hors de la
puissance du juge, et il apprendrait de mme qu'elles sont hors de la
puissance de la Loi.

Mais faites la Loi sur le principe fraternitaire, proclamez que c'est
d'elle que dcoulent les biens et les maux, qu'elle est responsable
de toute douleur individuelle, de toute ingalit sociale, et vous
ouvrez la porte  une srie sans fin de plaintes, de haines, de
troubles et de rvolutions.

La Loi, c'est la Justice.

Et il serait bien trange qu'elle pt tre quitablement autre
chose! Est-ce que la justice n'est pas le droit? Est-ce que les
droits ne sont pas gaux? Comment donc la Loi interviendrait-elle
pour me soumettre aux plans sociaux de MM. Mimerel, de Melun, Thiers,
Louis Blanc, plutt que pour soumettre ces messieurs  mes plans?
Croit-on que je n'aie pas reu de la nature assez d'imagination pour
inventer aussi une utopie? Est-ce que c'est le rle de la Loi de
faire un choix entre tant de chimres et de mettre la force publique
au service de l'une d'elles?

La Loi, c'est la Justice.

Et qu'on ne dise pas, comme on le fait sans cesse, qu'ainsi conue
la Loi, athe, individualiste et sans entrailles, ferait l'humanit
 son image. C'est l une dduction absurde, bien digne de cet
engouement gouvernemental qui voit l'humanit dans la Loi.

Quoi donc! De ce que nous serons libres, s'ensuit-il que nous
cesserons d'agir? De ce que nous ne recevrons pas l'impulsion de la
Loi, s'ensuit-il que nous serons dnus d'impulsion? De ce que la
Loi se bornera  nous garantir le libre exercice de nos facults,
s'ensuit-il que nos facults seront frappes d'inertie? De ce que
la Loi ne nous imposera pas des formes de religion, des modes
d'association, des mthodes d'enseignement, des procds de travail,
des directions d'change, des plans de charit, s'ensuit-il que nous
nous empresserons de nous plonger dans l'athisme, l'isolement,
l'ignorance, la misre et l'gosme? S'ensuit-il que nous ne saurons
plus reconnatre la puissance et la bont de Dieu, nous associer,
nous entr'aider, aimer et secourir nos frres malheureux, tudier les
secrets de la nature, aspirer aux perfectionnements de notre tre?

La Loi, c'est la Justice.

Et c'est sous la Loi de justice, sous le rgime du droit, sous
l'influence de la libert, de la scurit, de la stabilit, de la
responsabilit, que chaque homme arrivera  toute sa valeur,  toute
la dignit de son tre, et que l'humanit accomplira avec ordre, avec
calme, lentement sans doute, mais avec certitude, le progrs, qui est
sa destine.

Il me semble que j'ai pour moi la thorie; car quelque question que
je soumette au raisonnement, qu'elle soit religieuse, philosophique,
politique, conomique; qu'il s'agisse de bien-tre, de moralit,
d'galit, de droit, de justice, de progrs, de responsabilit, de
solidarit, de proprit, de travail, d'change, de capital, de
salaires, d'impts, de population, de crdit, de gouvernement; 
quelque point de l'horizon scientifique que je place le point de
dpart de mes recherches, toujours invariablement j'aboutis  ceci:
la solution du problme social est dans la Libert.

Et n'ai-je pas aussi pour moi l'exprience? Jetez les yeux sur le
globe. Quels sont les peuples les plus heureux, les plus moraux,
les plus paisibles? Ceux o la Loi intervient le moins dans
l'activit prive; o le gouvernement se fait le moins sentir; o
l'individualit a le plus de ressort et l'opinion publique le plus
d'influence; o les rouages administratifs sont les moins nombreux
et les moins compliqus; les impts les moins lourds et les moins
ingaux; les mcontentements populaires les moins excits et les
moins justifiables; o la responsabilit des individus et des
classes est la plus agissante, et o, par suite, si les moeurs ne
sont pas parfaites elles tendent invinciblement  se rectifier; o
les transactions, les conventions, les associations sont le moins
entraves; o le travail, les capitaux, la population, subissent les
moindres dplacements artificiels; o l'humanit obit le plus  sa
propre pente; o la pense de Dieu prvaut le plus sur les inventions
des hommes; ceux, en un mot, qui approchent le plus de cette
solution: Dans les limites du droit, tout par la libre et perfectible
spontanit de l'homme; rien par la Loi ou la force que la Justice
universelle.

Il faut le dire: il y a trop de grands hommes dans le monde; il y
a trop de lgislateurs, organisateurs, instituteurs de socits,
conducteurs de peuples, pres des nations, etc., etc. Trop de gens se
placent au-dessus de l'humanit pour la rgenter, trop de gens font
mtier de s'occuper d'elle.

On me dira: Vous vous en occupez bien, vous qui parlez. C'est vrai.
Mais on conviendra que c'est dans un sens et  un point de vue bien
diffrents, et si je me mle aux rformateurs c'est uniquement pour
leur faire lcher prise.

Je m'en occupe non comme Vaucanson, de son automate, mais comme un
physiologiste, de l'organisme humain: pour l'tudier et l'admirer.

Je m'en occupe, dans l'esprit qui animait un voyageur clbre.

Il arriva au milieu d'une tribu sauvage. Un enfant venait de natre
et une foule de devins, de sorciers, d'empiriques l'entouraient,
arms d'anneaux, de crochets et de liens. L'un disait: cet enfant
ne flairera jamais le parfum d'un calumet, si je ne lui allonge les
narines. Un autre: il sera priv du sens de l'oue, si je ne lui fais
descendre les oreilles jusqu'aux paules. Un troisime: il ne verra
pas la lumire du soleil, si je ne donne  ses yeux une direction
oblique. Un quatrime: il ne se tiendra jamais debout, si je ne lui
courbe les jambes. Un cinquime: il ne pensera pas, si je ne comprime
son cerveau. Arrire, dit le voyageur. Dieu fait bien ce qu'il fait;
ne prtendez pas en savoir plus que lui, et puisqu'il a donn des
organes  cette frle crature, laissez ses organes se dvelopper, se
fortifier par l'exercice, le ttonnement, l'exprience et la Libert.

Dieu a mis aussi dans l'humanit tout ce qu'il faut pour qu'elle
accomplisse ses destines. Il y a une physiologie sociale
providentielle comme il y a une physiologie humaine providentielle.
Les organes sociaux sont aussi constitus de manire  se dvelopper
harmoniquement au grand air de la Libert. Arrire donc les
empiriques et les organisateurs! Arrire leurs anneaux, leurs
chanes, leurs crochets, leurs tenailles! arrire leurs moyens
artificiels! arrire leur atelier social, leur phalanstre, leur
gouvernementalisme, leur centralisation, leurs tarifs, leurs
universits, leurs religions d'tat, leurs banques gratuites ou
leurs banques monopolises, leurs compressions, leurs restrictions,
leur moralisation ou leur galisation par l'impt! Et puisqu'on a
vainement inflig au corps social tant de systmes, qu'on finisse par
o l'on aurait d commencer, qu'on repousse les systmes, qu'on mette
enfin  l'preuve la Libert,--la Libert, qui est un acte de foi en
Dieu et en son oeuvre.




PROPRIT ET SPOLIATION.


Premire lettre[86].

[Note 86: Elle parut dans le _Journal des Dbats_, n du 24 juillet
1848.

                                               (_Note de l'diteur._)]


                                                         Juillet 1848.

L'assemble nationale est saisie d'une question immense, dont la
solution intresse au plus haut degr la prosprit et le repos de
la France. Un Droit nouveau frappe  la porte de la Constitution:
c'est le _Droit au travail_. Il n'y demande pas seulement une place;
il prtend y prendre, en tout ou en partie, celle du _Droit de
proprit_.

M. Louis Blanc a dj proclam provisoirement ce droit nouveau, et
l'on sait avec quel succs;

M. Proudhon le rclame pour tuer la Proprit;

M. Considrant, pour la raffermir, en la lgitimant.

Ainsi selon ces publicistes, la Proprit porte en elle quelque chose
d'injuste et de faux, un germe de mort. Je prtends dmontrer qu'elle
est la vrit et la justice mme, et que ce qu'elle porte dans son
sein, c'est le principe du progrs et de la vie.

Ils paraissent croire que, dans la lutte qui va s'engager, les
pauvres sont intresss au triomphe du _droit au travail_ et les
riches  la dfense du _droit de proprit_. Je me crois en mesure de
prouver que le droit de proprit est essentiellement dmocratique,
et que tout ce qui le nie ou le viole est fondamentalement
aristocratique et anarchique.

J'ai hsit  demander place dans un journal pour une dissertation
d'conomie sociale. Voici ce qui peut justifier cette tentative:

D'abord, la gravit et l'actualit du sujet.

Ensuite, MM. Louis Blanc, Considrant, Proudhon ne sont pas seulement
publicistes; ils sont aussi chefs d'coles; ils ont derrire eux
de nombreux et ardents sectateurs, comme le tmoigne leur prsence
 l'assemble nationale. Leurs doctrines exercent ds aujourd'hui
une influence considrable,--selon moi, funeste dans le monde des
affaires,--et, ce qui ne laisse pas d'tre grave, elles peuvent
s'tayer de concessions chappes  l'orthodoxie des matres de la
science.

Enfin, pourquoi ne l'avouerais-je pas? quelque chose, au fond de ma
conscience, me dit qu'au milieu de cette controverse brlante, il me
sera peut-tre donn de jeter un de ces rayons inattendus de clart
qui illuminent le terrain o s'opre quelquefois la rconciliation
des coles les plus divergentes.

C'en est assez, j'espre pour que ces lettres trouvent grce auprs
des lecteurs.

Je dois tablir d'abord le reproche qu'on adresse  la Proprit.

Voici en rsum comment M. Considrant s'en explique. Je ne crois pas
altrer sa thorie, en l'abrgeant[87].

[Note 87: Voir le petit volume publi par M. Considrant sous ce
titre: _Thorie du Droit de proprit et du Droit au travail_.]

Tout homme possde lgitimement la chose que son activit a cre.
Il peut la consommer, la donner, l'changer, la transmettre, sans que
personne, ni mme la socit tout entire, ait rien  y voir.

Le propritaire possde donc lgitimement non-seulement les produits
qu'il a crs sur le sol, mais encore la _plus-value_ qu'il a donne
au sol lui-mme par la culture.

Mais il y a une chose qu'il n'a pas cre, qui n'est le fruit
d'aucun travail; c'est la terre brute, c'est le capital primitif,
c'est la puissance productive des agents naturels. Or, le
propritaire s'est empar de ce capital. L est l'usurpation, la
confiscation, l'injustice, l'illgitimit permanente.

L'espce humaine est place sur ce globe pour y vivre et se
dvelopper. _L'espce_ est donc usufruitire de la surface du globe.
Or, maintenant, cette surface est confisque par le petit nombre, 
l'exclusion du grand nombre.

Il est vrai que cette confiscation est invitable; car comment
cultiver, si chacun peut exercer  l'aventure et en libert ses
droits naturels, c'est--dire les droits de la sauvagerie?

Il ne faut donc pas dtruire la proprit, mais il faut la
lgitimer. Comment? par la reconnaissance du _droit au travail_.

En effet, les sauvages n'exercent leurs quatre droits (chasse,
pche, cueillette et pture) que sous la condition du travail; c'est
donc sous la mme condition que la socit doit aux proltaires
l'quivalent de l'usufruit dont elle les a dpouills.

En dfinitive, la socit doit  tous les membres de l'espce, 
charge de travail, un salaire qui les place dans une condition telle,
qu'elle puisse tre juge aussi favorable que celle des sauvages.

Alors la proprit sera lgitime de tous points, et la
rconciliation sera faite entre les riches et les pauvres.

Voil toute la thorie de M. Considrant[88]. Il affirme que cette
question de la proprit est des plus simples, qu'il ne faut qu'un
peu de bon sens pour la rsoudre, et que cependant personne, avant
lui, n'y avait rien compris.

[Note 88: M. Considrant n'est pas le seul qui la professe, tmoin le
passage suivant, extrait du _Juif errant_ de M. Eugne Sue:

_Mortification_ exprimerait mieux le manque complet de ces choses
essentiellement vitales, qu'une socit quitablement organise
devrait, oui, devrait forcment  tout travailleur actif et probe,
puisque la civilisation l'a dpossd de tout droit au sol, et qu'il
nat avec ses bras pour seul patrimoine.

Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du
moins, il a pour se nourrir les animaux des forts, les oiseaux de
l'air, les poissons des rivires, les fruits de la terre; et, pour
s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.

Le civilis, dshrit de ces dons de Dieu, le civilis qui regarde
la Proprit comme sainte et sacre peut donc, en retour de son rude
labeur quotidien qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire
suffisant pour _vivre sainement_, rien de plus, rien de moins.]

Le compliment n'est pas flatteur pour le genre humain; mais, en
compensation, je ne puis qu'admirer l'extrme modestie que l'auteur
met dans ses conclusions.

Que demande-t-il, en effet,  la socit?

Qu'elle reconnaisse le Droit au travail comme l'quivalent, au profit
de l'_espce_, de l'usufruit de la terre brute.

Et  combien estime-t-il cet quivalent?

 ce que la terre brute peut faire vivre de sauvages.

Comme c'est  peu prs un habitant par lieue carre, les
propritaires du sol franais peuvent lgitimer leur usurpation 
trs-bon march assurment. Ils n'ont qu' prendre l'engagement que
trente  quarante mille non-propritaires s'lveront,  leur ct, 
toute la hauteur des Esquimaux.

Mais, que dis-je? Pourquoi parler de la France? Dans ce systme, il
n'y a plus de France, il n'y a plus de proprit nationale, puisque
l'_usufruit_ de la terre appartient, de plein droit,  l'_espce_.

Au reste, je n'ai pas l'intention d'examiner en dtail la thorie de
M. Considrant, cela me mnerait trop loin. Je ne veux m'attaquer
qu' ce qu'il y a de grave et de srieux au fond de cette thorie, je
veux dire la question de la _Rente_.

Le systme de M. Considrant peut se rsumer ainsi:

Un produit agricole existe par le concours de deux actions:

L'_action de l'homme_, ou le travail, qui donne ouverture au droit de
proprit;

L'_action de la nature_, qui devrait tre gratuite, et que les
propritaires font injustement tourner  leur profit. C'est l ce qui
constitue l'usurpation des droits de l'_espce_.

Si donc je venais  prouver que les hommes, dans leurs transactions,
ne se font rciproquement payer _que leur travail_, qu'ils ne font
pas entrer dans le prix des choses changes l'_action de la nature_,
M. Considrant devrait se tenir pour compltement satisfait.

Les griefs de M. Proudhon contre la proprit sont absolument
les mmes. La proprit, dit-il, cessera d'tre abusive _par la
mutualit des services_. Donc, si je dmontre que les hommes
n'changent entre eux que des _services_, sans jamais se dbiter
rciproquement d'une obole pour l'usage de ces _forces naturelles_
que Dieu a donnes gratuitement  tous, M. Proudhon, de son ct,
devra convenir que son utopie est ralise.

Ces deux publicistes ne seront pas fonds  rclamer le _droit au
travail_. Peu importe que ce droit fameux soit considr par eux
sous un jour si diamtralement oppos que, selon M. Considrant,
il doit lgitimer la proprit, tandis que, selon M. Proudhon, il
doit la tuer; toujours est-il qu'il n'en sera plus question, pourvu
qu'il soit bien prouv que, sous le rgime propritaire, les hommes
changent peine contre peine, effort contre effort, travail contre
travail, _service contre service_, le concours de la nature tant
toujours livr _par-dessus le march_; en sorte que les forces
naturelles, _gratuites_ par destination, ne cessent pas de rester
_gratuites_  travers toutes les transactions humaines.

On voit que ce qui est contest, c'est la lgitimit de la _Rente_,
parce qu'on suppose qu'elle est, en tout ou en partie, un paiement
injuste que le consommateur fait au propritaire, non pour un service
personnel, mais pour des bienfaits gratuits de la nature.

J'ai dit que les rformateurs modernes pouvaient s'appuyer sur
l'opinion des principaux conomistes[89].

[Note 89: Cette proposition se trouve plus amplement dveloppe aux
chapitres V et IX des _Harmonies conomiques_, tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En effet, Adam Smith dit que la Rente est souvent un intrt
raisonnable du capital dpens sur les terres en amlioration, mais
que souvent aussi cet intrt n'est _qu'une partie de la Rente_.

Sur quoi Mac-Culloch fait cette dclaration positive:

Ce qu'on nomme proprement la Rente, c'est la somme paye pour
l'usage _des forces naturelles et de la puissance inhrente au
sol_. Elle est entirement distincte de la somme paye  raison des
constructions, cltures, routes et autres amliorations foncires. La
rente est donc toujours un monopole.

Buchanan va jusqu' dire que la Rente est une portion du revenu des
consommateurs qui passe dans la poche du propritaire.

Ricardo:

Une portion de la Rente est paye pour l'usage du capital qui a t
employ  amliorer la qualit de la terre, lever des btisses,
etc.; _l'autre est donne pour l'usage des puissances primitives et
indestructibles du sol_.

Scrope:

La valeur de la terre et la facult d'en tirer une _rente_ sont
dues  deux circonstances: 1 _ l'appropriation de ses puissances
naturelles_; 2 au travail appliqu  son amlioration. Sous le
premier rapport, la Rente est un monopole. C'est une restriction
 l'usufruit des dons que le Crateur a faits aux hommes pour
leurs besoins. Cette restriction n'est juste qu'autant qu'elle est
ncessaire pour le bien commun.

Senior:

Les instruments de la production sont le travail et _les
agents naturels_. Les agents naturels ayant t appropris, les
propritaires _s'en font payer l'usage_ sous forme de rente, qui
n'est la rcompense d'aucun sacrifice quelconque, et est reue par
ceux qui n'ont ni travaill ni fait des avances, mais qui se bornent
 tendre la main pour recevoir les offrandes de la communaut.

Aprs avoir dit qu'une partie de la Rente est l'intrt du capital,
Senior ajoute:

Le surplus est prlev par le propritaire des agents naturels
et forme sa rcompense, non pour avoir travaill ou pargn, mais
simplement pour n'avoir pas gard quand il pouvait garder, pour avoir
permis que les dons de la nature fussent accepts.

Certes, au moment d'entrer en lutte avec des hommes qui proclament
une doctrine spcieuse en elle-mme, propre  faire natre des
esprances et des sympathies parmi les classes souffrantes, et qui
s'appuie sur de telles autorits, il ne suffit pas de fermer les
yeux sur la gravit de la situation; il ne suffit pas de s'crier
ddaigneusement qu'on n'a devant soi que des rveurs, des utopistes,
des insenss, ou mme des factieux; il faut tudier et rsoudre la
question une fois pour toutes. Elle vaut bien un moment d'ennui.

Je crois qu'elle sera rsolue d'une manire satisfaisante pour tous,
si je prouve que la proprit non-seulement laisse  ce qu'on nomme
les proltaires l'usufruit gratuit des agents naturels, mais encore
dcuple et centuple cet usufruit. J'ose esprer qu'il sortira de
cette dmonstration la claire vue de quelques _harmonies_ propres 
satisfaire l'intelligence et  apaiser les prtentions de toutes les
coles conomistes, socialistes et mme communistes[90].

[Note 90: Voy.  la fin de cet opuscule, la rclamation que provoqua
cette premire lettre, de la part de M. Considrant, et la rponse de
F. Bastiat.

                                               (_Note de l'diteur._)]


Deuxime lettre.

Quelle inflexible puissance que celle de la Logique!

De rudes conqurants se partagent une le; ils vivent de _Rentes_
dans le loisir et le faste, au milieu des vaincus laborieux et
pauvres. Il y a donc, dit la Science, une autre source de _valeurs_
que le travail.

Alors elle se met  dcomposer la Rente et jette au monde cette
thorie:

La Rente, c'est, pour une partie, l'intrt d'un capital dpens.
Pour une autre partie, _c'est le monopole d'agents naturels usurps
et confisqus_.

Bientt cette conomie politique _de l'cole anglaise_ passe le
dtroit. La Logique socialiste s'en empare et dit aux travailleurs:
Prenez garde! dans le prix du pain que vous mangez, il entre trois
lments. Il y a le travail du laboureur, vous le devez; il y a le
travail du propritaire, vous le devez; il y a le travail de la
nature, vous ne le devez pas. Ce que l'on vous prend  ce titre,
c'est un monopole, comme dit Scrope; c'est une taxe prleve sur les
dons que Dieu vous a faits, comme dit Senior.

La Science voit le danger de sa distinction. Elle ne la retire
pas nanmoins, mais l'explique: Dans le mcanisme social, il est
vrai, dit-elle, que le rle du propritaire est commode, mais il est
ncessaire. On travaille pour lui, et il paie avec la chaleur du
soleil et la fracheur des roses. Il faut en passer par l, sans
quoi il n'y aurait pas de culture.

Qu' cela ne tienne, rpond la Logique, j'ai mille organisations
en rserve pour effacer l'injustice, qui d'ailleurs n'est jamais
ncessaire.

Donc, grce  un faux principe, ramass dans l'_cole anglaise_, la
Logique bat en brche la proprit foncire. S'arrtera-t-elle l?
Gardez-vous de le croire. Elle ne serait pas la Logique.

Comme elle a dit  l'agriculteur: La loi de la vie vgtale ne peut
tre une proprit et donner un profit;

Elle dira au fabricant de drap: La loi de la gravitation ne peut tre
une proprit et donner un profit;

Au fabricant de toiles: La loi de l'lasticit des vapeurs ne peut
tre une proprit et donner un profit;

Au matre de forges: La loi de la combustion ne peut tre une
proprit et donner un profit;

Au marin: Les lois de l'hydrostatique ne peuvent tre une proprit
et donner un profit;

Au charpentier, au menuisier, au bcheron: Vous vous servez de scies,
de haches, de marteaux; vous faites concourir ainsi  votre oeuvre la
duret des corps et la rsistance des milieux. Ces lois appartiennent
 tout le monde, et ne doivent pas donner lieu  un profit.

Oui, la Logique ira jusque-l, au risque de bouleverser la socit
entire; aprs avoir ni la Proprit foncire, elle niera la
productivit du capital, toujours en se fondant sur cette donne que
le Propritaire et le Capitaliste se font rtribuer pour l'usage des
puissances naturelles. C'est pour cela qu'il importe de lui prouver
qu'elle part d'un faux principe; qu'il n'est pas vrai que dans aucun
art, dans aucun mtier, dans aucune industrie, on se fasse payer
les forces de la nature, et qu' cet gard l'agriculture n'est pas
privilgie.

Il est des choses qui sont _utiles_ sans que le travail intervienne:
la terre, l'air, l'eau, la lumire et la chaleur du soleil; les
matriaux et les forces que nous fournit la nature.

Il en est d'autres qui ne deviennent _utiles_ que parce que le
travail s'exerce sur ces matriaux et s'empare de ces forces.

L'_utilit_ est donc due quelquefois  la nature seule, quelquefois
au travail seul, presque toujours  l'activit combine du travail et
de la nature.

Que d'autres se perdent dans les dfinitions. Pour moi, j'entends par
_Utilit_ ce que tout le monde comprend par ce mot, dont l'tymologie
marque trs-exactement le sens. Tout ce qui _sert_, que ce soit de
par la nature, de par le travail ou de par les deux, est _Utile_.

J'appelle _Valeur_ cette portion seulement d'_utilit_ que le travail
communique ou ajoute aux choses, en sorte que deux choses se _valent_
quand ceux qui les ont _travailles_ les changent librement l'une
contre l'autre. Voici mes motifs:

Qu'est-ce qui fait qu'un homme refuse un change? c'est la
connaissance qu'il a que la chose qu'on lui offre exigerait de lui
moins de travail que celle qu'on lui demande. On aura beau lui dire:
J'ai moins travaill que vous, mais la gravitation m'a aid, et je la
mets en ligne de compte; il rpondra: Je puis aussi me servir de la
gravitation, avec un travail gal au vtre.

Quand deux hommes sont isols, s'ils travaillent, _c'est pour se
rendre service  eux-mmes_; que l'change intervienne, chacun
_rend service_  l'autre et en reoit un service _quivalent_. Si
l'un d'eux se fait aider par une puissance naturelle qui soit 
la disposition de l'autre, cette puissance ne comptera pas dans le
march; le droit de refus s'y oppose.

Robinson chasse et Vendredi pche. Il est clair que la quantit de
poisson change contre du gibier sera dtermine par le travail.
Si Robinson disait  Vendredi: La nature prend plus de peine pour
faire un oiseau que pour faire un poisson; donne-moi donc plus de
ton travail que je ne t'en donne du mien, puisque je te cde, en
compensation, un plus grand effort de la nature... Vendredi ne
manquerait pas de rpondre: Il ne t'est pas donne, non plus qu'
moi, d'apprcier les efforts de la nature. Ce qu'il faut comparer,
c'est ton travail au mien, et si tu veux tablir nos relations sur
ce pied que je devrai, d'une manire permanente, travailler plus que
toi, je vais me mettre  chasser, et tu pcheras si tu veux.

On voit que la libralit de la nature, dans cette hypothse, ne peut
devenir un monopole  moins de violence. On voit encore que si elle
entre pour beaucoup dans l'_utilit_, elle n'entre pour rien dans la
_valeur_.

J'ai signal autrefois la mtaphore comme un ennemi de l'conomie
politique, j'accuserai ici la mtonymie du mme mfait[91].

[Note 91: Voy. le chap. XXII de la I{re} srie des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Se sert-on d'un langage bien exact quand on dit: L'eau _vaut_ deux
sous?

On raconte qu'un clbre astronome ne pouvait se dcider  dire: Ah!
le beau coucher du soleil! Mme en prsence des dames, il s'criait,
dans son trange enthousiasme: Ah! le beau spectacle que celui de la
rotation de la terre, quand les rayons du soleil la frappent par la
tangente!

Cet astronome tait exact et ridicule. Un conomiste ne le serait pas
moins qui dirait: Le travail qu'il faut faire pour aller chercher
l'eau  la source vaut deux sous.

L'tranget de la priphrase n'en empche pas l'exactitude.

En effet, l'eau ne _vaut_ pas. Elle n'a pas de _valeur_, quoiqu'elle
ait de l'_utilit_. Si nous avions tous et toujours une source  nos
pieds, videmment l'eau n'aurait aucune _valeur_, puisqu'elle ne
pourrait donner lieu  aucun change. Mais est-elle  un quart de
lieue, il faut l'aller chercher, c'est un travail, et voil l'origine
de la _valeur_. Est-elle  une demi-lieue, c'est un travail double,
et, partant, une _valeur_ double, quoique l'_utilit_ reste la mme.
L'eau est pour moi un don gratuit de la nature,  la condition de
l'aller chercher. Si je le fais moi-mme, je me rends un service
moyennant une peine. Si j'en charge un autre, je lui donne une
peine et lui dois un service. Ce sont deux peines, deux services 
comparer,  dbattre. Le don de la nature reste toujours gratuit. En
vrit, il me semble que c'est dans le _travail_ et non dans l'eau
que rside la _valeur_, et qu'on fait une mtonymie aussi bien quand
on dit: _L'eau vaut deux sous_, que lorsqu'on dit: _J'ai bu une
bouteille._

L'air est un don gratuit de la nature, il n'a pas de _valeur_. Les
conomistes disent: Il n'a pas de valeur d'change, mais il a de la
valeur d'usage. Quelle langue! Eh! Messieurs, avez-vous pris  tche
de dgoter de la science? Pourquoi ne pas dire tout simplement: Il
n'a pas de _valeur_, mais il a de l'_utilit_? Il a de l'_utilit_
parce qu'il _sert_. Il n'a pas de _valeur_ parce que la nature a fait
tout et le _travail_ rien. Si le travail n'y est pour rien, personne
n'a  cet gard de _service_  rendre,  recevoir ou  rmunrer.
Il n'y a ni peine  prendre, ni change  faire; il n'y a rien 
comparer, il n'y a pas de _valeur_.

Mais entrez dans une cloche  plongeur et chargez un homme de vous
envoyer de l'air par une pompe pendant deux heures; il prendra une
peine, il vous rendra un service; vous aurez  vous _acquitter_.
Est-ce l'air que vous paierez? Non, c'est le travail. Donc, est-ce
l'air qui a acquis de la _valeur_? Parlez ainsi pour abrger, si vous
voulez, mais n'oubliez pas que c'est une _mtonymie_; que l'air reste
gratuit; et qu'aucune intelligence humaine ne saurait lui assigner
une _valeur_; que s'il en a une, c'est celle qui se mesure par la
peine prise, compare  la peine donne en change.

Un blanchisseur est oblig de faire scher le linge dans un grand
tablissement par l'action du feu. Un autre se contente de l'exposer
au soleil. Ce dernier prend moins de peine; il n'est ni ne peut tre
aussi exigeant. Il ne me fait donc pas payer la chaleur des rayons du
soleil, et c'est moi consommateur qui en profite.

Ainsi la grande loi conomique est celle-ci:

Les services s'changent contre des services.

_Do ut des; do ut facias; facio ut des; facio ut facias; fais ceci
pour moi, et je ferai cela pour toi_, c'est bien trivial, bien
vulgaire; ce n'en est pas moins le commencement, le milieu et la fin
de la science[92].

[Note 92: Il ne suffit pas que la valeur ne soit pas dans la
matire ou dans les forces naturelles. Il ne suffit pas qu'elle
soit exclusivement dans les _services_. Il faut encore que les
services eux-mmes ne puissent pas avoir une _valeur_ exagre. Car
qu'importe  un malheureux ouvrier de payer le bl cher, parce que le
propritaire se fait payer les puissances productives du sol ou bien
se fait payer dmesurment son intervention?

C'est l'oeuvre de la Concurrence d'galiser les services sur le pied
de la justice. Elle y travaille sans cesse.

                                       (_Pense indite de l'auteur._)

Pour les dveloppements sur la _Valeur_ et la _Concurrence_, voy. les
chap. V et X des _Harmonies conomiques_, au tome VI.

Voy., de plus, au prsent volume, les exemples cits pag. 38 et suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Nous pouvons tirer de ces trois exemples cette conclusion gnrale:
Le consommateur rmunre tous les _services_ qu'on lui rend, toute
la peine qu'on lui pargne, tous les travaux qu'il occasionne; mais
il jouit, sans les payer, des dons gratuits de la nature et des
puissances que le producteur a mises en oeuvre.

Voil trois hommes qui ont mis  ma disposition de l'air, de l'eau et
de la chaleur, sans se rien faire payer que leur peine.

Qu'est-ce donc qui a pu faire croire que l'agriculteur, qui se sert
aussi de l'air, de l'eau et de la chaleur, me fait payer la prtendue
_valeur intrinsque_ de ces _agents naturels_? qu'il me porte en
compte de l'utilit cre et de l'utilit non cre? que, par
exemple, le prix du bl vendu  18 fr. se dcompose ainsi:

  12 fr. pour le travail actuel,    } proprit lgitime;
  3 fr. pour le travail antrieur,  }

3 fr. pour l'air, la pluie, le soleil, la vie vgtale, proprit
illgitime?

Pourquoi tous les conomistes de l'_cole anglaise_ croient-ils que
ce dernier lment s'est furtivement introduit dans la valeur du bl?


Troisime lettre.

_Les services s'changent contre des services._ Je suis oblig de me
faire violence pour rsister  la tentation de montrer ce qu'il y a
de simplicit, de vrit et de fcondit dans cet axiome.

Que deviennent devant lui toutes ces subtilits: _Valeur d'usage
et valeur d'change, produits matriels et produits immatriels,
classes productives et classes improductives?_ Industriels, avocats,
mdecins, fonctionnaires, banquiers, ngociants, marins, militaires,
artistes, ouvriers, tous tant que nous sommes,  l'exception des
hommes de rapine, nous rendons et recevons des _services_. Or, ces
services rciproques tant seuls commensurables entre eux, c'est en
eux seuls que rside la _valeur_, et non dans la matire gratuite et
dans les agents naturels gratuits qu'ils mettent en oeuvre. Qu'on ne
dise donc point, comme c'est aujourd'hui la mode, que le ngociant
est un intermdiaire parasite. Prend-il ou ne prend-il pas une peine?
Nous pargne-t-il ou non du travail? Rend-il ou non des _services_?
S'il rend des _services_, il cre de la _valeur_ aussi bien que le
fabricant[93].

[Note 93: Voy., sur la question des intermdiaires, au tome V, le
chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et au
tome VI, le commencement du chap. XVI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Comme le fabricant, pour faire tourner ses mille broches,
s'empare, par la machine  vapeur, du poids de l'atmosphre et de
l'expansibilit des gaz, de mme le ngociant, pour excuter ses
transports, se sert de la direction des vents et de la fluidit
de l'eau. Mais ni l'un ni l'autre ne nous font payer ces _forces
naturelles_, car plus ils en sont seconds, plus ils sont forcs
de baisser leurs prix. Elles restent donc ce que Dieu a voulu
qu'elles fussent, un don gratuit, sous la condition du travail, pour
l'humanit tout entire.

En est-il autrement en agriculture? C'est ce que j'ai  examiner.

Supposons une le immense habite par quelques sauvages. L'un d'entre
eux conoit la pense de se livrer  la culture. Il s'y prpare de
longue main, car il sait que l'entreprise absorbera bien des journes
de travail avant de donner la moindre rcompense. Il accumule des
provisions, il fabrique de grossiers instruments. Enfin le voil
prt; il clt et dfriche un lopin de terre.

Ici deux questions:

Ce sauvage blesse-t-il les Droits de la communaut?

Blesse-t-il ses Intrts?

Puisqu'il y a cent mille fois plus de terres que la communaut n'en
pourrait cultiver, il ne blesse pas plus ses droits que je ne blesse
ceux de mes compatriotes quand je puise dans la Seine un verre d'eau
pour boire, ou dans l'atmosphre un pied cube d'air pour respirer.

Il ne blesse pas davantage ses intrts. Bien au contraire: ne chassant
plus ou chassant moins, ses compagnons ont proportionnellement plus
d'espace; en outre, s'il produit plus de subsistances qu'il n'en peut
consommer, il lui reste un excdant  changer.

Dans cet change, exerce-t-il la moindre oppression sur ses
semblables? Non, puisque ceux-ci sont libres d'accepter ou de refuser.

Se fait-il payer le concours de la terre, du soleil et de la pluie?
Non, puisque chacun peut recourir, comme lui,  ces agents de
production.

Veut-il vendre son lopin de terre, que pourra-t-il obtenir?
L'quivalent de son travail, et voil tout. S'il disait: Donnez-moi
d'abord autant de votre temps que j'en ai consacr  l'opration,
et ensuite une autre portion de votre temps pour la valeur de la
terre brute; on lui rpondrait: Il y a de la terre brute  ct de
la vtre, je ne puis que vous restituer votre temps, puisque, avec
un temps gal, rien ne m'empche de me placer dans une condition
semblable  la vtre. C'est justement la rponse que nous ferions
au porteur d'eau qui nous demanderait deux sous pour la valeur de
son service et deux pour la valeur de l'eau; par o l'on voit que
la terre et l'eau ont cela de commun, que l'une et l'autre beaucoup
d'_utilit_, et que ni l'une ni l'autre n'ont de _valeur_.

Que si notre sauvage voulait _affermer_ son champ, il ne trouverait
jamais que la rmunration de son travail sous une autre forme. Des
prtentions plus exagres rencontreraient toujours cette inexorable
rponse: Il y a des terres dans l'le, rponse plus dcisive que
celle du meunier de Sans-Souci: Il y a des juges  Berlin[94].

[Note 94: Nous avons entendu nagure nier la lgitimit du fermage.
Sans aller jusque-l, beaucoup de personnes ont de la peine 
comprendre la prennit du loyer des capitaux. Comment, disent-elles,
un capital une fois form peut-il donner un revenu ternel? Voici,
par un exemple, cette lgitimit et cette prennit expliques.

J'ai cent sacs de bl, je pourrais m'en servir pour vivre pendant
que je me livre  un travail utile. Au lieu de cela, je les prte
pour un an. Que me doit l'emprunteur? la restitution intgrale de
mes cent sacs de bl. Ne me doit-il que cela? En ce cas, j'aurais
rendu un service sans en recevoir. Il me doit donc, outre la
simple restitution de mon prt, un _service_, une rmunration qui
sera dtermine par les lois de l'offre et de la demande: c'est
l'_intrt_. On voit qu'au bout de l'an, j'ai encore cent sacs de
bl  prter; et ainsi de suite pendant l'ternit. L'intrt est
une petite portion du travail que mon prt a mis l'emprunteur 
mme d'excuter. Si j'ai assez de sacs de bl pour que les intrts
suffisent  mon existence, je puis tre un homme de loisir sans faire
tort  personne, et il me serait facile de montrer que le loisir,
ainsi achet, est lui-mme un des ressorts progressifs de la socit.]

Ainsi,  l'origine du moins, le propritaire, soit qu'il vende les
produits de sa terre, ou sa terre elle-mme, soit qu'il l'afferme, ne
fait autre chose que rendre et recevoir des _services_ sur le pied de
l'galit. Ce sont ces services qui se comparent, et par consquent
qui _valent_, la valeur n'tant attribue au sol que par abrviation
ou _mtonymie_.

Voyons ce qui survient  mesure que l'le se peuple et se cultive.

Il est bien vident que la facilit de se procurer des matires
premires, des subsistances et du _travail_ y augmente pour tout le
monde, sans privilge pour personne, comme on le voit aux tats-Unis.
L, il est absolument impossible aux propritaires de se placer
dans une position plus favorable que les autres travailleurs,
puisque,  cause de l'abondance des terres, chacun a le choix de se
porter vers l'agriculture si elle devient plus lucrative que les
autres carrires. Cette libert suffit pour maintenir l'_quilibre
des services_. Elle suffit aussi pour que les _agents naturels_,
dont on se sert dans un grand nombre d'industries aussi bien qu'en
agriculture, ne profitent pas aux producteurs, en tant que tels, mais
au public consommateur.

Deux frres se sparent; l'un va  la pche de la baleine, l'autre
va dfricher des terres dans le _Far-West_. Ils changent ensuite de
l'huile contre du bl. L'un porte-t-il plus en compte la _valeur_ du
sol que la _valeur_ de la baleine? La comparaison ne peut porter que
sur les _services_ reus et rendus. Ces services seuls ont donc de la
_valeur_.

Cela est si vrai que, si la nature a t trs-librale du ct de
la terre, c'est--dire si la rcolte est abondante, le prix du
bl baisse, et _c'est le pcheur qui en profite_. Si la nature a
t librale du ct de l'Ocan, en d'autres termes, si la pche
a t heureuse, c'est l'huile qui est  bon march, _au profit de
l'agriculteur_. Rien ne prouve mieux que le don gratuit de la nature,
quoique mis en oeuvre par le producteur, reste toujours gratuit pour
les masses,  la seule condition de payer cette mise en oeuvre qui
est le _service_.

Donc, tant qu'il y aura abondance de terres incultes dans le pays,
l'quilibre se maintiendra entre les services rciproques, et tout
avantage exceptionnel sera refus aux propritaires.

Il n'en serait pas ainsi, si les propritaires parvenaient 
interdire tout nouveau dfrichement. En ce cas, il est bien clair
qu'ils feraient la loi au reste de la communaut. La population
augmentant, le besoin de subsistance se faisant de plus en plus
sentir, il est clair qu'ils seraient en mesure de se faire payer plus
cher leurs _services_, ce que le langage ordinaire exprimerait ainsi,
par mtonymie: _Le sol a plus de valeur._ Mais la preuve que ce
privilge inique confrerait une _valeur factice_ non  la matire,
mais aux services, c'est ce que nous voyons en France et  Paris
mme. Par un procd semblable  celui que nous venons de dcrire,
la loi limite le nombre des courtiers, agents de change, notaires,
bouchers; et qu'arrive-t-il? C'est qu'en les mettant  mme de mettre
 haut prix leurs _services_, elle cre en leur faveur un capital
qui n'est incorpor dans aucune matire. Le besoin d'abrger fait
dire alors: Cette tude, ce cabinet, ce brevet _valent_ tant, et la
_mtonymie_ est vidente. Il en est de mme pour le sol.

Nous arrivons  la dernire hypothse, celle o le sol de l'le
entire est soumis  l'appropriation individuelle et  la culture.

Ici il semble que la position relative des deux classes va changer.

En effet, la population continue de s'accrotre; elle va encombrer
toutes les carrires, except la seule o la place soit prise.
Le propritaire fera donc la loi de l'change! Ce qui limite la
_valeur d'un service_, ce n'est jamais la volont de celui qui le
rend, c'est quand celui  qui on l'offre peut s'en passer, ou se le
rendre  lui-mme, ou s'adresser  d'autres. Le proltaire n'a plus
aucune de ces alternatives. Autrefois il disait au propritaire:
Si vous me demandez plus que la rmunration de votre travail, je
cultiverai moi-mme; et le propritaire tait forc de se soumettre.
Aujourd'hui le propritaire a trouv cette rplique: Il n'y a plus
de place dans le pays. Ainsi, qu'on voie la Valeur dans les choses
ou dans les services, l'agriculteur profitera de l'absence de toute
concurrence, et comme les propritaires feront la loi aux fermiers
et aux ouvriers des campagnes, en dfinitive ils la feront  tout le
monde.

Cette situation nouvelle a videmment pour cause unique ce fait, que
les non-propritaires ne peuvent plus contenir les exigences des
possesseurs du sol par ce mot: Il reste du sol  dfricher.

Que faudrait-il donc pour que l'_quilibre des services_ ft
maintenu, pour que l'hypothse actuelle rentrt  l'instant dans
l'hypothse prcdente? Une seule chose: c'est qu' ct de notre
le il en surgt une seconde, ou, mieux encore, des continents non
entirement envahis par la culture.

Alors le travail continuerait  se dvelopper, se rpartissant dans
de justes proportions entre l'agriculture et les autres industries,
sans oppression possible de part ni d'autre, puisque si le
propritaire disait  l'artisan: Je te vendrai mon bl  un prix qui
dpasse la rmunration normale du travail, celui-ci se hterait de
rpondre: Je travaillerai pour les propritaires du continent, qui
ne peuvent avoir de telles prtentions.

Cette priode arrive, la vraie garantie des masses est donc dans la
libert de l'change, dans le droit du travail[95].

[Note 95: Cette hypothse a t examine de nouveau par l'auteur dans
la dernire partie de sa lettre  M. Thiers. Voy. ci-aprs les 12
dernires pages de _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Le _droit du travail_, c'est la libert, c'est la proprit.
L'artisan est propritaire de son oeuvre, de ses services ou du
prix qu'il en a retir, aussi bien que le propritaire du sol.
Tant que, en vertu de ce droit, il peut les changer sur toute
la surface du globe contre des produits agricoles, il maintient
_forcment_ le propritaire foncier dans cette position d'_galit_
que j'ai prcdemment dcrite, o _les services s'changent contre
des services_, sans que la possession du sol confre par elle-mme,
pas plus que la possession d'une machine  vapeur ou du plus simple
outil, un avantage indpendant du travail.

Mais si, usurpant la puissance lgislative, les propritaires
dfendent aux proltaires de travailler pour le dehors contre de la
subsistance, alors l'quilibre des services est rompu. Par respect
pour l'exactitude scientifique, je ne dirai pas que par l ils
lvent artificiellement la _valeur du sol ou des agents_ naturels;
mais je dirai qu'ils lvent artificiellement la _valeur de leurs
services_. Avec _moins_ de travail ils paient _plus_ de travail.
Ils oppriment. Ils font comme tous les monopoleurs brevets; ils
font comme les propritaires de l'autre priode qui prohibaient les
dfrichements; ils introduisent dans la socit une cause d'ingalit
et de misre; ils altrent les notions de justice et de proprit;
ils creusent sous leurs pas un abme[96].

[Note 96: Sur la proprit foncire, voy. les chap. IX et XIII des
_Harmonies conomiques_, au tome VI.--Voy. aussi, au tome II, la
seconde parabole du discours prononc, le 29 septembre 1846,  la
salle Montesquieu.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Mais quel soulagement pourraient trouver les non-propritaires dans
la proclamation du _droit au travail_? En quoi ce droit nouveau
accrotrait-il les subsistances ou les travaux  distribuer aux
masses? Est-ce que tous les capitaux ne sont pas consacrs  faire
travailler? Est-ce qu'ils grossissent en passant par les coffres de
l'tat? Est-ce qu'en les ravissant au peuple par l'impt, l'tat ne
ferme pas au moins autant de sources de travail d'un ct qu'il en
ouvre de l'autre?

Et puis, en faveur de qui stipulez-vous ce droit? Selon la thorie
qui vous l'a rvl, ce serait en faveur de quiconque n'a plus sa
part d'usufruit de la terre brute. Mais les banquiers, ngociants,
manufacturiers, lgistes, mdecins, fonctionnaires, artistes,
artisans ne sont pas propritaires fonciers. Voulez-vous dire
que les possesseurs du sol seront tenus d'assurer du travail 
tous ces citoyens? Mais tous se crent des dbouchs les uns aux
autres. Entendez-vous seulement que les riches, propritaires ou
non-propritaires du sol, doivent venir au secours des pauvres? Alors
vous parlez d'_assistance_, et non d'un droit ayant sa source dans
l'appropriation du sol.

En fait de droits, celui qu'il faut rclamer, parce qu'il est
incontestable, rigoureux, sacr, c'est le _droit du travail_; c'est
la libert, c'est la proprit, non celle du sol seulement, mais
celle des bras, de l'intelligence, des facults, de la personnalit,
proprit qui est viole si une classe peut interdire aux autres
l'_change libre des services_ au dehors comme au dedans. Tant que
cette libert existe, la proprit foncire n'est pas un privilge;
elle n'est, comme toutes les autres, que la _proprit d'un travail_.

Il me reste  dduire quelques consquences de cette doctrine.


Quatrime lettre.

Les physiocrates disaient: La terre seule est productive.

Certains conomistes ont dit: Le travail seul est productif.

Quand on voit le laboureur courb sur le sillon qu'il arrose de
ses sueurs, on ne peut gure nier son concours  l'oeuvre de la
production. D'un autre ct, la nature ne se repose pas. Et le rayon
qui perce la nue, et la nue que chasse le vent, et le vent qui amne
la pluie, et la pluie qui dissout les substances fertilisantes, et
ces substances qui dveloppent dans la jeune plante le mystre de
la vie, toutes les puissances connues et inconnues de la nature
prparent la moisson pendant que le laboureur cherche dans le sommeil
une trve  ses fatigues.

Il est donc impossible de ne pas le reconnatre: le Travail et la
nature se combinent pour accomplir le phnomne de la production.
L'_utilit_, qui est le fonds sur lequel vit le genre humain, rsulte
de cette coopration, et cela est aussi vrai de presque toutes les
industries que de l'agriculture.

Mais, dans les changes que les hommes accomplissent entre eux,
il n'y a qu'une chose qui se compare et se puisse comparer, c'est
le travail humain, c'est le service reu et rendu. Ces services
sont seuls commensurables entre eux; c'est donc eux seuls qui sont
rmunrables, c'est en eux seuls que rside la Valeur, et il est
trs-exact de dire qu'en dfinitive l'homme n'est _propritaire_ que
de son oeuvre _propre_.

Quant  la portion d'utilit due au concours de la nature, quoique
trs-relle, quoique immensment suprieure  tout ce que l'homme
pourrait accomplir, elle est _gratuite_; elle se transmet de main
en main par-dessus le march; elle est sans Valeur proprement
dite. Et qui pourrait apprcier, mesurer, dterminer la valeur des
lois naturelles qui agissent, depuis le commencement du monde,
pour produire un effet quand le travail les sollicite?  quoi les
comparer? comment les _valuer_? Si elles avaient une Valeur,
elles figureraient sur nos comptes et nos inventaires; nous nous
ferions rtribuer pour leur usage. Et comment y parviendrions-nous,
puisqu'elles sont  la disposition de tous sous la mme condition,
celle du travail[97]?

[Note 97: Sur l'objection tire d'un prtendu accaparement des agents
naturels, voy., au tome V, la lettre XIVe de _Gratuit du crdit_,
et, au tome VI, les deux dernires pages du chap. XIV.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Ainsi, toute production utile est l'oeuvre de la nature qui agit
gratuitement et du travail qui se rmunre.

Mais, pour arriver  la production d'une utilit donne, ces deux
contingents, _travail humain_, _forces naturelles_, ne sont pas
dans des rapports fixes et immuables. Bien loin de l. Le progrs
consiste  faire que la proportion du _concours naturel_ s'accroisse
sans cesse et vienne diminuer d'autant, en s'y substituant, la
proportion du _travail humain_. En d'autres termes, pour une quantit
donne d'utilit, la coopration gratuite de la _nature_ tend 
remplacer de plus en plus la coopration onreuse du _travail_. La
partie _commune_ s'accrot aux dpens de la partie rmunrable et
_approprie_.

Si vous aviez  transporter un fardeau d'un quintal, de Paris 
Lille, sans l'intervention d'aucune force naturelle, c'est--dire
 dos d'homme, il vous faudrait un mois de fatigue; si, au lieu de
prendre cette peine vous-mme, vous la donniez  un autre, vous
auriez  lui restituer une peine gale, sans quoi il ne la prendrait
pas. Viennent le traneau, puis la charrette, puis le chemin de fer;
 chaque progrs, c'est une partie de l'oeuvre mise  la charge des
forces naturelles, c'est une diminution de peine  prendre ou 
rmunrer. Or, il est vident que toute rmunration anantie est une
conqute, non au profit de celui qui rend le service, mais de celui
qui le reoit, c'est--dire de l'humanit.

Avant l'invention de l'imprimerie, un scribe ne pouvait copier une
Bible en moins d'un an, et c'tait la mesure de la rmunration
qu'il tait en droit d'exiger. Aujourd'hui, on peut avoir une Bible
pour 5 francs, ce qui ne rpond gure qu' une journe de travail.
La force naturelle et _gratuite_ s'est donc substitue  la force
rmunrable pour deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties sur trois
cents; une partie reprsente le _service_ humain et reste _Proprit
personnelle_; deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties reprsentent le
_concours naturel_, ne se paient plus et sont par consquent tombes
dans le domaine de la gratuit et de la communaut.

Il n'y a pas un outil, un instrument, une machine qui n'ait eu pour
rsultat de diminuer le concours du travail humain, soit la Valeur du
produit, soit encore ce qui fait le fondement de la Proprit.

Cette observation qui, j'en conviens, n'est que bien imparfaitement
expose ici, me semble devoir rallier sur un terrain commun, celui
de la _Proprit_ et de la _Libert_, les coles qui se partagent
aujourd'hui d'une manire si fcheuse l'empire de l'opinion.

Toutes les coles se rsument en un axiome.

Axiome conomiste: Laissez faire, laissez passer.

Axiome galitaire: Mutualit des services.

Axiome Saint-Simonien:  chacun selon sa capacit,  chaque capacit
selon ses oeuvres.

Axiome Socialiste: Partage quitable entre le capital, le talent et
le travail.

Axiome Communiste: Communaut des biens.

Je vais indiquer (car je ne puis faire ici autre chose) que la
doctrine expose dans les lignes prcdentes satisfait  tous ces
voeux.

CONOMISTES. Il n'est gure ncessaire de prouver que les conomistes
doivent accueillir une doctrine qui procde videmment de _Smith_ et
de _Say_, et ne fait que montrer une consquence des lois gnrales
qu'ils ont dcouvertes. _Laissez faire, laissez passer_, c'est ce que
rsume le mot _libert_, et je demande s'il est possible de concevoir
la notion de _proprit_ sans libert. Suis-je propritaire de mes
oeuvres, de mes facults, de mes bras, si je ne puis les employer
 rendre des _services_ volontairement accepts? Ne dois-je pas
tre _libre_ ou d'exercer mes forces isolment, ce qui entrane la
ncessit de l'change, ou de les unir  celles de mes frres, ce qui
est _association_ ou change sous une autre forme?

Et si la libert est gne, n'est-ce pas la Proprit elle-mme qui
est atteinte? D'un autre ct, comment les _services_ rciproques
auront-ils tous leur juste Valeur relative, s'ils ne s'changent pas
librement, si la loi dfend au travail humain de se porter vers ceux
qui sont les mieux rmunrs? La proprit, la justice, l'galit,
l'quilibre des services ne peuvent videmment rsulter que de
la Libert. C'est encore la Libert qui fait tomber le concours
des forces naturelles dans le domaine _commun_; car, tant qu'un
privilge lgal m'attribue l'exploitation exclusive d'une force
naturelle, je me fais payer non-seulement pour mon travail, mais pour
l'usage de cette force. Je sais combien il est de mode aujourd'hui de
maudire la libert. Le sicle semble avoir pris au srieux l'ironique
refrain de notre grand chansonnier:

  Mon coeur en belle haine
    A pris la libert.
    Fi de la libert!
     bas la libert!

Pour moi, qui l'aimai toujours par instinct, je la dfendrai toujours
par raison.

GALITAIRES. La _mutualit des services_  laquelle ils aspirent est
justement ce qui rsulte du rgime _propritaire_.

En apparence, l'homme est propritaire de la chose tout entire,
de toute l'utilit que cette chose renferme. En ralit, il n'est
propritaire que de sa Valeur, de cette portion d'utilit communique
par le travail, puisque, en la cdant, il ne peut se faire rmunrer
que pour le _service_ qu'il rend. Le reprsentant des galitaires
condamnait ces jours-ci  la tribune la Proprit, restreignant ce
mot  ce qu'il nomme les _usures_, l'usage du sol, de l'argent,
des maisons, du crdit, etc. Mais ces _usures_ sont du travail
et ne peuvent tre que du travail. Recevoir un service implique
l'obligation de le rendre. C'est en quoi consiste la _mutualit des
services_. Quand je prte une chose que j'ai produite  la sueur de
mon front, et dont je pourrais tirer parti, je rends un _service_
 l'emprunteur, lequel me doit aussi un _service_. Il ne m'en
rendrait aucun s'il se bornait  me restituer la chose au bout de
l'an. Pendant cet intervalle, il aurait profit de mon travail  mon
dtriment. Si je me faisais rmunrer pour autre chose que pour mon
travail, l'objection des galitaires serait spcieuse. Mais il n'en
est rien. Une fois donc qu'ils se seront assurs de la vrit de la
thorie expose dans ces articles, s'ils sont consquents, ils se
runiront  nous pour raffermir la Proprit et rclamer ce qui la
complte ou plutt ce qui la constitue, la Libert.

SAINT-SIMONIENS: _ chacun selon sa capacit,  chaque capacit selon
ses oeuvres._

C'est encore ce que ralise le rgime propritaire.

Nous nous rendons des services rciproques; mais ces services ne sont
pas proportionnels  la dure ou  l'intensit du travail. Ils ne se
mesurent pas au dynamomtre ou au chronomtre. Que j'aie pris une
peine d'une heure ou d'un jour, peu importe  celui  qui j'offre
mon service. Ce qu'il regarde, ce n'est pas la peine que je prends,
mais celle que je lui pargne[98]. Pour conomiser de la fatigue et
du temps, je cherche  me faire aider par une _force naturelle_.
Tant que nul, except moi, ne sait tirer parti de cette force, je
rends aux autres,  temps gal, plus de services qu'ils ne s'en
peuvent rendre eux-mmes. Je suis bien rmunr, je m'enrichis sans
nuire  personne. La _force naturelle_ tourne  mon seul profit, ma
capacit est rcompense: _ chacun selon sa capacit._ Mais bientt
mon secret se divulgue. L'imitation s'empare de mon procd, la
concurrence me force  rduire mes prtentions. Le prix du produit
baisse jusqu' ce que mon travail ne reoive plus que la rmunration
normale de tous les travaux analogues. La _force naturelle_ n'est
pas perdue pour cela; elle m'chappe, mais elle est recueillie par
l'humanit tout entire, qui dsormais se procure une satisfaction
gale avec un moindre travail. Quiconque exploite cette force pour
son propre usage prend moins de peine qu'autrefois et, par suite,
quiconque l'exploite pour autrui a droit  une moindre rmunration.
S'il veut accrotre son bien-tre, il ne lui reste d'autre ressource
que d'accrotre son travail. _ chaque capacit selon ses oeuvres._
En dfinitive, il s'agit de _travailler mieux_ ou de _travailler
plus_, ce qui est la traduction rigoureuse de l'axiome saint-simonien.

[Note 98: Sur _l'Effort pargn_, considr comme l'lment le plus
important de la valeur, voy. le chap. V du tome VI.

                                               (_Note de l'diteur._)]

SOCIALISTES. _Partage quitable entre le talent, le capital et le
travail._

L'quit dans le partage rsulte de la loi: _les services s'changent
contre les services_, pourvu que ces changes soient libres,
c'est--dire pourvu que la Proprit soit reconnue et respecte.

Il est bien clair d'abord que celui qui a plus de _talent_ rend
plus de _services_,  peine gale; d'o il suit qu'on lui alloue
volontairement une plus grande rmunration.

Quant au Capital et au Travail, c'est un sujet sur lequel je regrette
de ne pouvoir m'tendre ici, car il n'en est pas qui ait t prsent
au public sous un jour plus faux et plus funeste.

On reprsente souvent le Capital comme un monstre dvorant, comme
l'ennemi du Travail. On est parvenu ainsi  jeter une sorte
d'antagonisme irrationnel entre deux puissances qui, au fond, sont
de mme origine, de mme nature, concourent, s'entr'aident, et
ne peuvent se passer l'une de l'autre. Quand je vois le Travail
s'irriter contre le Capital, il me semble voir l'Inanition repousser
les aliments.

Je dfinis le Capital ainsi: _Des matriaux, des instruments et des
provisions_, dont l'usage est _gratuit_, ne l'oublions pas, en tant
que la nature a concouru  les produire, et dont la Valeur seule,
fruit du travail, se fait payer.

Pour excuter une oeuvre utile, il faut des _matriaux_; pour peu
qu'elle soit complique, il faut des _instruments_; pour peu qu'elle
soit de longue haleine, il faut des _provisions_. Par exemple: pour
qu'un chemin de fer soit entrepris, il faut que la socit ait
pargn assez de moyens d'existence pour faire vivre des milliers
d'hommes pendant plusieurs annes.

Matriaux, instruments, provisions sont eux-mmes le fruit d'un
travail antrieur, lequel n'a pas encore t rmunr. Lors donc que
le travail antrieur et le travail actuel se combinent pour une fin,
pour une oeuvre commune, ils se rmunrent l'un par l'autre; il y a
l change de travaux, _change de services_  conditions dbattues.
Quelle est celle des deux parties qui obtiendra les meilleures
conditions? Celle qui a moins besoin de l'autre. Nous rencontrons ici
l'inexorable loi de l'offre et de la demande; s'en plaindre c'est
une purilit et une contradiction. Dire que le travail doit tre
trs-rmunr quand les travailleurs sont nombreux et les capitaux
exigus, c'est dire que chacun doit tre d'autant mieux pourvu que la
provision est plus petite.

Pour que le travail soit demand et bien pay, il faut donc qu'il
y ait dans le pays beaucoup de matriaux, d'instruments et de
provisions, autrement dit, beaucoup de Capital.

Il suit de l que l'intrt fondamental des ouvriers est que le
capital se forme rapidement; que par leur prompte accumulation, les
matriaux, les instruments et les provisions se fassent entre eux une
active concurrence. Il n'y a que cela qui puisse amliorer le sort
des travailleurs. Et quelle est la condition essentielle pour que
les capitaux se forment? C'est que chacun soit sr d'tre rellement
_propritaire_, dans toute l'tendue du mot, de son travail et de ses
pargnes. Proprit, scurit, libert, ordre, paix, conomie, voil
ce qui intresse tout le monde, mais surtout, et au plus haut degr,
les proltaires.

COMMUNISTES.  toutes les poques, il s'est rencontr des coeurs
honntes et bienveillants, des Thomas Morus, des Harrington, des
Fnelon, qui, blesss par le spectacle des souffrances humaines et
de l'ingalit des conditions, ont cherch un refuge dans l'utopie
_communiste_.

Quelque trange que cela puisse paratre, j'affirme que le rgime
propritaire tend  raliser de plus en plus, sous nos yeux, cette
utopie. C'est pour cela que j'ai dit en commenant que la proprit
tait essentiellement dmocratique.

Sur quel fonds vit et se dveloppe l'humanit? sur tout ce qui
_sert_, sur tout ce qui est _utile_. Parmi les choses _utiles_, il
y en a auxquelles le travail humain reste tranger, l'air, l'eau,
la lumire du soleil; pour celles-l la gratuit, la Communaut est
entire. Il y en a d'autres qui ne deviennent _utiles_ que par la
coopration du travail et de la nature. L'_utilit_ se dcompose
donc en elles. Une portion y est mise par le Travail, et celle-l
seule est rmunrable, a de la Valeur et constitue la Proprit.
L'autre portion y est mise par les agents naturels, et celle-ci reste
gratuite et Commune.

Or, de ces deux forces, qui concourent  produire l'_utilit_, la
seconde, celle qui est gratuite et commune, se substitue incessamment
 la premire, celle qui est onreuse et par suite rmunrable.
C'est la loi du progrs. Il n'y a pas d'homme sur la terre qui ne
cherche un auxiliaire dans les puissances de la nature, et quand il
l'a trouv, aussitt il en fait jouir l'humanit tout entire, en
abaissant proportionnellement le prix du produit.

Ainsi, dans chaque produit donn, la portion d'utilit qui est 
titre _gratuit_ se substitue peu  peu  cette autre portion qui
reste  titre _onreux_.

Le fonds _commun_ tend donc  dpasser dans des proportions
indfinies le fonds _appropri_, et l'on peut dire qu'au sein de
l'humanit le domaine de la communaut s'largit sans cesse.

D'un autre ct, il est clair que, sous l'influence de la libert,
la portion d'utilit qui reste rmunrable ou appropriable tend
 se rpartir d'une manire sinon rigoureusement gale, du moins
proportionnelle aux _services_ rendus, puisque ces services mmes
sont la mesure de la rmunration.

On voit par l avec quelle irrsistible puissance le principe de
la Proprit tend  raliser l'galit parmi les hommes. Il fonde
d'abord un _fonds commun_ que chaque progrs grossit sans cesse, et 
l'gard duquel l'galit est parfaite, car tous les hommes sont gaux
devant une valeur _anantie_, devant une utilit qui a cess d'tre
rmunrable. Tous les hommes sont gaux devant cette portion du prix
des livres que l'imprimerie a fait disparatre.

Ensuite, quant  la portion d'utilit qui correspond au travail
humain,  la peine ou  l'habilet, la concurrence tend  tablir
l'quilibre des rmunrations, et il ne reste d'ingalit que celle
qui se justifie par l'ingalit mme des efforts, de la fatigue, du
travail, de l'habilet, en un mot, des _services_ rendus; et, outre
qu'une telle ingalit sera ternellement juste, qui ne comprend que,
sans elle, les efforts s'arrteraient tout  coup?

Je pressens l'objection! Voil bien, dira-t-on, l'optimisme des
conomistes. Ils vivent dans leurs thories et ne daignent pas jeter
les yeux sur les faits. O sont, dans la ralit, ces tendances
galitaires? Le monde entier ne prsente-t-il pas le lamentable
spectacle de l'opulence  ct du pauprisme? du faste insultant
le dnment? de l'oisivet et de la fatigue? de la satit et de
l'inanition?

Cette ingalit, ces misres, ces souffrances, je ne les nie pas.
Et qui pourrait les nier? Mais je dis: Loin que ce soit le principe
de la Proprit qui les engendre, elles sont imputables au principe
oppos, au principe de la Spoliation.

C'est ce qui me reste  dmontrer.


Cinquime lettre.

Non, les conomistes ne pensent pas, comme on le leur reproche, que
nous soyons dans le meilleur des mondes. Ils ne ferment ni leurs
yeux aux plaies de la socit, ni leurs oreilles aux gmissements de
ceux qui souffrent. Mais, ces douleurs, ils en cherchent la cause,
et ils croient avoir reconnu que, parmi celles sur lesquelles la
socit peut agir, il n'en est pas de plus active, de plus gnrale
que l'injustice. Voil pourquoi ce qu'ils invoquent, avant tout et
surtout, c'est la justice, la justice universelle.

L'homme veut amliorer son sort, c'est sa premire loi. Pour que
cette amlioration s'accomplisse, un travail pralable ou une
_peine_ est ncessaire. Le mme principe qui pousse l'homme vers son
bien-tre le porte aussi  viter cette _peine_ qui en est le moyen.
Avant de s'adresser  son propre travail, il a trop souvent recours
au travail d'autrui.

On peut donc appliquer  l'_intrt personnel_, ce qu'Esope disait
de la langue: Rien au monde n'a fait plus de bien ni plus de mal.
L'intrt personnel cre tout ce par quoi l'humanit vit et se
dveloppe; il stimule le travail, il enfante la _proprit_. Mais,
en mme temps, il introduit sur la terre toutes les injustices qui,
selon leurs formes, prennent des noms divers et se rsument dans ce
mot: _Spoliation_.

_Proprit_, _spoliation_, soeurs nes du mme pre, salut et flau
de la socit, gnie du bien et gnie du mal, puissances qui se
disputent, depuis le commencement, l'empire et les destines du monde!

Il est ais d'expliquer, par cette origine commune  la Proprit et
 la Spoliation, la facilit avec laquelle Rousseau et ses modernes
disciples ont pu calomnier et branler l'ordre social. Il suffisait
de ne montrer l'_Intrt personnel_ que par une de ses faces.

Nous avons vu que les hommes sont naturellement Propritaires de
leurs oeuvres, et qu'en se transmettant des uns aux autres ces
proprits ils se rendent des _services_ rciproques.

Cela pos, le caractre gnral de la Spoliation consiste  employer
la force ou la ruse pour altrer  notre profit l'quivalence des
services.

Les combinaisons de la Spoliation sont inpuisables, comme les
ressources de la sagacit humaine. Il faut deux conditions pour
que les services changs puissent tre tenus pour lgitimement
quivalents. La premire, c'est que le jugement de l'une des parties
contractantes ne soit pas fauss par les manoeuvres de l'autre; la
seconde, c'est que la transaction soit libre. Si un homme parvient
 extorquer de son semblable un service rel, en lui faisant croire
que ce qu'il lui donne en retour est aussi un service rel, tandis
que ce n'est qu'un service illusoire, il y a spoliation.  plus forte
raison, s'il a recours  la force.

On est d'abord port  penser que la Spoliation ne se manifeste
que sous la forme de ces _vols_ dfinis et punis par le Code. S'il
en tait ainsi, je donnerais, en effet, une trop grande importance
sociale  des faits exceptionnels, que la conscience publique
rprouve et que la loi rprime. Mais, hlas! il y a la spoliation qui
s'exerce avec le consentement de la loi, par l'opration de la loi,
avec l'assentiment et souvent aux applaudissements de la socit.
C'est cette Spoliation seule qui peut prendre des proportions
normes, suffisantes pour altrer la distribution de la richesse dans
le corps social, paralyser pour longtemps la force de nivellement qui
est dans la Libert, crer l'ingalit permanente des conditions,
ouvrir le gouffre de la misre, et rpandre sur le monde ce dluge de
maux que des esprits superficiels attribuent  la Proprit. Voil la
Spoliation dont je parle, quand je dis qu'elle dispute au principe
oppos, depuis l'origine, l'empire du monde. Signalons brivement
quelques-unes de ses manifestations.

Qu'est-ce d'abord que la guerre, telle surtout qu'on la comprenait
dans l'antiquit? Des hommes s'associaient, se formaient en corps de
nation, ddaignaient d'appliquer leurs facults  l'exploitation de
la nature pour en obtenir des moyens d'existence; mais, attendant que
d'autres peuples eussent form des _proprits_, ils les attaquaient,
le fer et le feu  la main, et les dpouillaient priodiquement de
leurs biens. Aux vainqueurs alors non-seulement le butin, mais la
gloire, les chants des potes, les acclamations des femmes, les
rcompenses nationales et l'admiration de la postrit! Certes,
un tel rgime, de telles ides universellement acceptes devaient
infliger bien des tortures, bien des souffrances, amener une bien
grande ingalit parmi les hommes. Est-ce la faute de la Proprit?

Plus tard, les spoliateurs se raffinrent. Passer les vaincus au
fil de l'pe, ce fut,  leurs yeux, dtruire un trsor. Ne ravir
que des proprits, c'tait une spoliation transitoire; ravir les
hommes avec les choses, c'tait organiser la spoliation permanente.
De l l'esclavage, qui est la spoliation pousse jusqu' sa
limite idale, puisqu'elle dpouille le vaincu de toute proprit
actuelle et de toute proprit future, de ses oeuvres, de ses
bras, de son intelligence, de ses facults, de ses affections, de
sa personnalit tout entire. Il se rsume en ceci: exiger d'un
homme tous les services que la force peut lui arracher, et ne lui
en rendre aucun. Tel a t l'tat du monde jusqu' une poque qui
n'est pas trs-loigne de nous. Tel il tait en particulier 
Athnes,  Sparte,  Rome, et il est triste de penser que ce sont
les ides et les moeurs de ces rpubliques que l'ducation offre 
notre engouement et fait pntrer en nous par tous les pores. Nous
ressemblons  ces plantes, auxquelles l'horticulteur a fait absorber
des eaux colores et qui reoivent ainsi une teinte artificielle
ineffaable. Et l'on s'tonne que des gnrations ainsi instruites
ne puissent fonder une Rpublique honnte! Quoi qu'il en soit, on
conviendra qu'il y avait l une cause d'ingalit qui n'est certes
pas imputable au rgime propritaire tel qu'il a t dfini dans les
prcdents articles.

Je passe par-dessus le _servage_, le _rgime fodal_ et ce qui l'a
suivi jusqu'en 89. Mais je ne puis m'empcher de mentionner la
Spoliation qui s'est si longtemps exerce par l'abus des influences
religieuses. Recevoir des hommes des services positifs, et ne leur
rendre en retour que des services imaginaires, frauduleux, illusoires
et drisoires, c'est les spolier de leur consentement, il est vrai;
circonstance aggravante, puisqu'elle implique qu'on a commenc
par pervertir la source mme de tout progrs, le jugement. Je
n'insisterai pas l-dessus. Tout le monde sait ce que l'exploitation
de la crdulit publique, par l'abus des religions vraies ou fausses,
avait mis de distance entre le sacerdoce et le vulgaire dans l'Inde,
en gypte, en Italie, en Espagne. Est-ce encore la faute de la
Proprit?

Nous venons au dix-neuvime sicle, aprs ces grandes iniquits
sociales qui ont imprim sur le sol une trace profonde; et qui peut
nier qu'il faut du temps pour qu'elle s'efface, alors mme que
nous ferions prvaloir ds aujourd'hui dans toutes nos lois, dans
toutes nos relations, le principe de la proprit, qui n'est que la
_libert_, qui n'est que l'expression de la _justice universelle_?
Rappelons-nous que le _servage_ couvre, de nos jours, la moiti
de l'Europe; qu'en France, il y a  peine un demi-sicle que la
fodalit a reu le dernier coup; qu'elle est encore dans toute sa
splendeur en Angleterre; que toutes les nations font des efforts
inous pour tenir debout de puissantes armes, ce qui implique ou
qu'elles menacent rciproquement leurs proprits, ou que ces armes
ne sont elles-mmes qu'une grande spoliation. Rappelons-nous que
tous les peuples succombent sous le poids de dettes dont il faut
bien rattacher l'origine  des folies passes; n'oublions pas que
nous-mmes nous payons des millions annuellement pour prolonger la
vie artificielle de colonies  esclaves, d'autres millions pour
empcher la traite sur les ctes d'Afrique (ce qui nous a impliqus
dans une de nos plus grandes difficults diplomatiques), et que
nous sommes sur le point de livrer 100 millions aux planteurs pour
couronner les sacrifices que ce genre de spoliation nous a infligs
sous tant de formes.

Ainsi le pass nous tient, quoi que nous puissions dire. Nous ne
nous en dgageons que progressivement. Est-il surprenant qu'il y ait
de l'Ingalit parmi les hommes, puisque le principe galitaire,
la Proprit, a t jusqu'ici si peu respect? D'o viendra le
nivellement des conditions qui est le voeu ardent de notre poque
et qui la caractrise d'une manire si honorable? Il viendra de
la simple Justice, de la ralisation de cette loi: _Service pour
service._ Pour que deux services s'changent selon leur _valeur_
relle, il faut deux choses aux parties contractantes: lumires dans
le jugement, libert dans la transaction. Si le jugement n'est pas
clair, en retour de services rels, on acceptera, mme librement,
des services drisoires. C'est encore pis si la force intervient dans
le contrat.

Ceci pos, et reconnaissant qu'il y a entre les hommes une ingalit
dont les causes sont historiques, et ne peuvent cder qu' l'action
du temps, voyons si du moins notre sicle, faisant prvaloir partout
la _justice_, va enfin bannir la force et la ruse des transactions
humaines, laisser s'tablir naturellement l'quivalence des services,
et faire triompher la cause dmocratique et galitaire de la
Proprit.

Hlas! je rencontre ici tant d'abus naissants, tant d'exceptions,
tant de dviations directes ou indirectes, apparaissant  l'horizon
du nouvel ordre social, que je ne sais par o commencer.

Nous avons d'abord les privilges de toute espce. Nul ne peut
se faire avocat, mdecin, professeur, agent de change, courtier,
notaire, avou, pharmacien, imprimeur, boucher, boulanger, sans
rencontrer des prohibitions lgales. Ce sont autant de _services_
qu'il est dfendu de rendre, et, par suite, ceux  qui l'autorisation
est accorde les mettent  plus haut prix,  ce point que ce
privilge seul, sans travail, a souvent une grande valeur. Ce dont
je me plains ici, ce n'est pas qu'on exige des garanties de ceux
qui rendent ces _services_, quoiqu' vrai dire la garantie efficace
se trouve en ceux qui les reoivent et les paient. Mais encore
faudrait-il que ces garanties n'eussent rien d'exclusif. Exigez de
moi que je sache ce qu'il faut savoir pour tre avocat ou mdecin,
soit; mais n'exigez pas que je l'aie appris en telle ville, en tel
nombre d'annes, etc.

Vient ensuite le prix artificiel, la valeur supplmentaire qu'on
essaie de donner, par le jeu des tarifs,  la plupart des choses
ncessaires, bl, viande, toffes, fer, outils, etc.

Il y a l videmment un effort pour dtruire l'quivalence ds
services, une atteinte violente  la plus sacre de toutes les
proprits, celle des bras et des facults. Ainsi que je l'ai
prcdemment dmontr, quand le sol d'un pays a t successivement
occup, si la population ouvrire continue  crotre, son droit est
de limiter les prtentions du propritaire foncier, en travaillant
pour le dehors, en faisant venir du dehors sa subsistance. Cette
population n'a que du travail  livrer en change des produits, et
il est clair que si le premier terme s'accrot sans cesse, quand
le second demeure stationnaire, il faudra donner plus de travail
contre moins de produits. Cet effet se manifeste par la baisse des
salaires, le plus grand des malheurs, quand elle est due  des
causes naturelles, le plus grand des crimes, quand elle provient de
la loi.

Arrive ensuite l'impt. Il est devenu un moyen de vivre
trs-recherch. Ou sait que le nombre des places a toujours t
croissant et que le nombre des solliciteurs s'accrot encore plus
vite que le nombre des places. Or, quel est le solliciteur qui se
demande s'il rendra au public des _services_ quivalents  ceux qu'il
en attend? Ce flau est-il prs de cesser? Comment le croire, quand
on voit que l'opinion publique elle-mme pousse  tout faire faire
par cet tre fictif _l'tat_, qui signifie _une collection d'agents
salaris_? Aprs avoir jug tous les hommes sans exception capables
de gouverner le pays, nous les dclarons incapables de se gouverner
eux-mmes. Bientt il y aura deux ou trois agents salaris auprs de
chaque Franais, l'un pour l'empcher de trop travailler, l'autre
pour faire son ducation, un troisime pour lui fournir du crdit, un
quatrime pour entraver ses transactions, etc., etc. O nous conduira
cette illusion qui nous porte  croire que l'tat est un personnage
qui a une fortune inpuisable indpendante de la ntre?

Le peuple commence  savoir que la machine gouvernementale est
coteuse. Mais ce qu'il ne sait pas, c'est que le fardeau retombe
_invitablement_ sur lui. On lui fait croire que si jusqu'ici sa part
a t lourde, la Rpublique a un moyen, tout en augmentant le fardeau
gnral, d'en repasser au moins la plus grande partie sur les paules
du riche. Funeste illusion! Sans doute on peut arriver  ce que le
percepteur s'adresse  telle personne plutt qu' telle autre, et
que, matriellement, il reoive l'argent de la main du riche. Mais
l'impt une fois pay, tout n'est pas fini. Il se fait un travail
ultrieur dans la socit, il s'opre des ractions sur la valeur
respective des services, et l'on ne peut pas viter que la charge ne
se rpartisse  la longue sur tout le monde, le pauvre compris. Son
vritable intrt est donc, non qu'on frappe une classe, mais qu'on
les mnage toutes,  cause de la solidarit qui les lie.

Or, rien annonce-t-il que le temps soit venu o les taxes vont tre
diminues?

Je le dis sincrement: je crois que nous entrons dans une voie
o, avec des formes fort douces, fort subtiles, fort ingnieuses,
revtues des beaux noms de solidarit et de fraternit, la spoliation
va prendre des dveloppements dont l'imagination ose  peine mesurer
l'tendue. Cette forme, la voici: Sous la dnomination d'_tat_, on
considre la collection des citoyens comme un tre rel, ayant sa
vie propre, sa richesse propre, indpendamment de la vie et de la
richesse des citoyens eux-mmes, et puis chacun s'adresse  cet tre
fictif pour en obtenir qui l'instruction, qui le travail, qui le
crdit, qui les aliments, etc., etc. Or, l'tat ne peut rien donner
aux citoyens qu'il n'ait commenc par le leur prendre. Les seuls
effets de cet intermdiaire, c'est d'abord une grande dperdition
de forces, et ensuite la complte destruction de l'_quivalence des
services_, car l'effort de chacun sera de livrer le moins possible
aux caisses de l'tat et d'en retirer le plus possible. En d'autres
termes, le Trsor public sera au pillage. Et ne voyons-nous pas ds
aujourd'hui quelque chose de semblable? Quelle classe ne sollicite
pas les faveurs de l'tat? Il semble que c'est en lui qu'est le
principe de vie. Sans compter la race innombrable de ses propres
agents, l'agriculture, les manufactures, le commerce, les arts, les
thtres, les colonies, la navigation attendent tout de lui. On
veut qu'il dfriche, qu'il irrigue, qu'il colonise, qu'il enseigne
et mme qu'il amuse. Chacun mendie une prime, une subvention, un
encouragement et surtout la _gratuit_ de certains services, comme
l'instruction et le crdit. Et pourquoi pas demander  l'tat la
gratuit de tous les services? pourquoi pas exiger de l'tat qu'il
nourrisse, abreuve, loge et habille gratuitement tous les citoyens?

Une classe tait reste trangre  ces folles prtentions,

  Une pauvre servante au moins m'tait reste,
  Qui de ce mauvais air n'tait pas infecte;

c'tait le peuple proprement dit, l'innombrable classe des
travailleurs. Mais la voil aussi sur les rangs. Elle verse largement
au Trsor; en toute justice, en vertu du principe de l'galit, elle
a les mmes droits  cette dilapidation universelle dont les autres
classes lui ont donn le signal. Regrettons profondment que le jour
o sa voix s'est fait entendre, 'ait t pour demander part au
pillage et non pour le faire cesser. Mais cette classe pouvait-elle
tre plus claire que les autres? N'est-elle pas excusable d'tre
dupe de l'illusion qui nous aveugle tous?

Cependant, par le seul fait du nombre des solliciteurs, qui est
aujourd'hui gal au nombre des citoyens, l'erreur que je signale
ici ne peut tre de longue dure, et l'on en viendra bientt, je
l'espre,  ne demander  l'tat que les seuls services de sa
comptence, justice, dfense nationale, travaux publics, etc.

Nous sommes en prsence d'une autre cause d'ingalit, plus
active peut-tre que toutes les autres, _la guerre au Capital_.
Le Proltariat ne peut s'affranchir que d'une seule manire, par
l'accroissement du capital national. Quand le capital s'accrot plus
rapidement que la population, il s'ensuit deux effets infaillibles
qui tous deux concourent  amliorer le sort des ouvriers: baisse des
produits, hausse des salaires. Mais, pour que le capital s'accroisse,
il lui faut avant tout de la _scurit_. S'il a peur, il se cache,
s'exile, se dissipe et se dtruit. C'est alors que le travail
s'arrte et que les bras s'offrent au rabais. Le plus grand de tous
les malheurs pour la classe ouvrire, c'est donc de s'tre laiss
entraner par des flatteurs  une guerre contre le capital, aussi
absurde que funeste. C'est une menace perptuelle de spoliation pire
que la spoliation mme.

En rsum, s'il est vrai, comme j'ai essay de le dmontrer, que
la Libert, qui est la libre disposition des proprits, et, par
consquent, la conscration suprme du Droit de Proprit; s'il est
vrai, dis-je, que la Libert tend invinciblement  amener la _juste
quivalence des services_,  raliser progressivement l'galit,
 rapprocher tous les hommes d'un mme niveau qui s'lve sans
cesse, ce n'est pas  la Proprit qu'il faut imputer l'Ingalit
dsolante dont le monde nous offre encore le triste aspect, mais au
principe oppos,  la Spoliation, qui a dchan sur notre plante
les guerres, l'esclavage, le servage, la fodalit, l'exploitation
de l'ignorance et de la crdulit publiques, les privilges, les
monopoles, les restrictions, les emprunts publics, les fraudes
commerciales, les impts excessifs, et, en dernier lieu, la guerre au
capital et l'absurde prtention de chacun de vivre et se dvelopper
aux dpens de tous.


RCLAMATION DE M. CONSIDRANT ET RPONSE DE F. BASTIAT,

Publies par le _Journal des Dbats_, dans son n du 28 juillet 1848.

     MONSIEUR,

     Dans les discussions graves dont la question sociale va tre
     l'objet, je suis bien dcid  ne pas permettre que l'on donne
     au public, comme m'appartenant, des opinions qui ne sont pas
     les miennes, ou qu'on prsente les miennes sous un jour qui les
     altre et les dfigure.

     Je n'ai pas dfendu le principe de la _proprit_, pendant vingt
     ans, contre les Saint-Simoniens qui niaient le droit d'hrdit,
     contre les Babouvistes, les Owenistes, et contre toutes les
     varits de Communistes, pour consentir  me voir rang parmi
     les adversaires de ce _droit de proprit_ dont je crois avoir
     tabli la lgitimit logique sur des bases assez difficiles 
     branler.

     Je n'ai pas combattu, au Luxembourg, les doctrines de M. Louis
     Blanc, je n'ai pas t maintes fois attaqu par M. Proudhon
     comme un des dfenseurs les plus acharns de la proprit,
     pour pouvoir laisser, sans rclamation, M. Bastiat me faire
     figurer chez vous, avec ces deux socialistes, dans une sorte de
     triumvirat _anti-propritaire_.

     Comme je voudrais d'ailleurs n'tre pas forc de rclamer de
     votre loyaut des insertions trop considrables de ma prose
     dans vos colonnes, et qu'en ceci vous devez tre d'accord avec
     mon dsir, je vous demande la permission de faire  M. Bastiat,
     avant qu'il aille plus loin, quelques observations propres 
     abrger beaucoup les rponses qu'il peut me forcer de lui faire
     et peut-tre mme  m'en dispenser compltement.

     1 Je ne voudrais pas que M. Bastiat, lors mme qu'il croit
     analyser ma pense trs-fidlement, donnt, en guillemettant
     et comme citations textuelles de ma brochure sur le droit de
     proprit et le droit au travail, ou de tout autre crit, des
     phrases qui sont de lui, et qui, notamment dans l'avant-dernire
     de celles qu'il me prte, rendent inexactement mes ides. Ce
     procd n'est pas heureux, et peut mener celui qui l'emploie
     beaucoup plus loin qu'il ne le voudrait lui-mme. Abrgez et
     analysez comme vous l'entendez, c'est votre droit; mais ne
     donnez pas  votre abrviation analytique le caractre d'une
     citation textuelle.

     2 M. Bastiat dit: Ils (les trois socialistes parmi lesquels je
     figure) paraissent croire que dans la lutte qui va s'engager,
     les pauvres sont intresss au triomphe du _droit au travail_,
     et les riches  la dfense du _droit de proprit_. Je ne
     crois pour ma part, et mme je ne crois pas _paratre croire_
     rien de semblable. Je crois, au contraire, que les riches sont
     aujourd'hui plus srieusement intresss que les pauvres 
     la reconnaissance du _droit au travail_. C'est la pense qui
     domine tout mon crit, publi pour la premire fois, non pas
     aujourd'hui, mais il y a dix ans, et compos pour donner aux
     gouvernants et  la proprit un avertissement salutaire, en
     mme temps que pour dfendre la proprit contre la logique
     redoutable de ses adversaires. Je crois, en outre, que le
     _droit de proprit_ est tout autant dans l'intrt des pauvres
     que dans celui des riches; car je regarde la ngation de ce
     droit comme la ngation du principe de l'individualit; et
     sa suppression, en quelque tat de socit que ce ft, me
     paratrait le signal d'un retour  l'tat sauvage, dont je ne me
     suis jamais, que je sache, montr trs-partisan.

     3 Enfin M. Bastiat s'exprime ainsi:

     Au reste, je n'ai pas l'intention d'examiner en dtail la
     thorie de M. Considrant... Je ne veux m'attaquer qu' ce qu'il
     y a de grave et de srieux au fond de cette thorie, je veux
     dire la question de la _Rente_. Le systme de M. Considrant
     peut se rsumer ainsi: Un produit agricole existe par le
     concours de deux actions: _l'action de l'homme_, ou le travail,
     qui donne ouverture au droit de proprit; _l'action de la
     nature_, qui devrait tre gratuite, et que les propritaires
     font injustement tourner  leur profit. C'est l ce qui
     constitue l'usurpation des droits de l'espce.

     J'en demande mille fois pardon  M. Bastiat, mais il n'y a pas
     un mot dans ma brochure qui puisse l'autoriser  me prter les
     opinions qu'il m'attribue bien gratuitement ici. En gnral,
     je dguise peu ma pense, et quand je pense midi, je n'ai
     pas l'habitude de dire quatorze heures. Que M. Bastiat donc,
     s'il veut me faire l'honneur de battre ma brochure en brche,
     combatte ce que j'y ai mis et non ce qu'il y met. Je n'y ai pas
     crit un mot contre la _Rente_; la question de la _Rente_, que
     je connais comme tout le monde, n'y figure ni de prs ni de
     loin, ni en espce ni mme en apparence; et quand M. Bastiat me
     fait dire que l'action de la nature devrait tre gratuite, que
     les propritaires la font injustement tourner  leur profit, et
     que c'est l ce qui constitue, suivant moi, l'usurpation des
     droits de l'_espce_, il reste encore et toujours dans un ordre
     d'ides que je n'ai pas le moins du monde abord; il me prte
     une opinion que je considre comme absurde, et qui est mme
     diamtralement oppose  toute la doctrine de mon crit. Je ne
     me plains pas du tout, en effet, de ce que les propritaires
     jouissent de l'_action de la nature_; je demande, pour ceux qui
     n'en jouissent pas, le droit  un travail qui leur permette de
     pouvoir,  ct des propritaires, crer des produits et vivre
     en travaillant, quand la proprit (agricole ou industrielle) ne
     leur en offre pas le moyen.

     Au reste, Monsieur, je n'ai pas la prtention grande de
     discuter, contradictoirement avec M. Bastiat, mes opinions dans
     vos colonnes. C'est une faveur et un honneur auxquels je ne
     suis point rserv. Que M. Bastiat fasse donc de mon systme
     des dcombres et de la poussire, je ne me croirai en droit de
     rclamer votre hospitalit pour mes observations que quand,
     faute d'avoir compris, il m'attribuera des doctrines dont je
     n'aurai point pris la responsabilit. Je sais bien qu'il devient
     souvent facile de terrasser les gens quand on leur fait dire ce
     que l'on veut en place de ce qu'ils disent; je sais bien surtout
     qu'on a toujours plus aisment raison contre les _socialistes_,
     quand on les combat confusment et en bloc que quand on les
     prend chacun pour ce qu'ils proposent; mais,  tort ou  raison,
     je tiens pour mon compte  ne porter d'autre responsabilit que
     la mienne.

     La discussion qu'engage dans vos colonnes M. Bastiat porte,
     monsieur le Rdacteur, sur des sujets trop dlicats et trop
     graves pour que, en ceci du moins, vous ne soyez pas de
     mon avis. Je me tiens donc pour assur que vous approuverez
     ma juste susceptibilit, et que vous donnerez loyalement 
     ma rclamation, dans vos colonnes, une place visible et un
     caractre lisible.

                                                       V. CONSIDRANT,
                                             _Reprsentant du peuple_.

     Paris, le 24 juillet 1848.

M. Considrant se plaint de ce que j'ai altr ou dfigur son
opinion sur la proprit. Si j'ai commis cette faute, c'est bien
involontairement, et je ne saurais mieux faire, pour la rparer, que
de citer des textes.

Aprs avoir tabli qu'il y a deux sortes de Droits, le Droit
naturel, qui est l'expression des rapports rsultant de la nature
mme des tres ou des choses, et le Droit conventionnel ou lgal,
_qui n'existe qu' la condition de rgir des rapports faux_, M.
Considrant poursuit ainsi:

     Cela pos, nous dirons nettement que la Proprit telle qu'elle
     a t gnralement constitue _chez tous les peuples industrieux
     jusqu' nos jours_, est entache d'illgitimit et pche contre
     le Droit... L'espce humaine est place sur la terre pour y
     vivre et se dvelopper. L'espce est donc usufruitire de la
     surface du globe...

     Or, sous le rgime qui constitue la Proprit dans toutes
     les nations civilises, le fonds commun sur lequel l'Espce a
     plein droit d'usufruit a t envahi; il se trouve confisqu par
     le petit nombre  l'exclusion du grand nombre. Eh bien! n'y
     et-il en fait qu'un seul homme exclu de son droit  l'usufruit
     du fonds commun par la nature du rgime de proprit, cette
     exclusion constituerait  elle seule une atteinte au Droit, et
     le rgime de proprit qui la consacrerait serait certainement
     injuste, illgitime.

     Tout homme qui venant au monde dans une socit civilise ne
     possde rien et trouve la terre confisque tout autour de lui,
     ne pourrait-il pas dire  ceux qui lui prchent le respect pour
     le rgime existant de la proprit, en allguant le respect
     qu'on doit au droit de proprit: Mes amis, entendons-nous et
     distinguons un peu les choses; je suis fort partisan du droit
     de proprit et trs-dispos  le respecter  l'gard d'autrui,
      la seule condition qu'autrui le respecte  mon gard. Or, en
     tant que membre de l'espce, j'ai droit  l'usufruit du fonds,
     qui est la proprit commune de l'espce et que la nature n'a
     pas, que je sache, donn aux uns au dtriment des autres. En
     vertu du rgime de proprit que je trouve tabli en arrivant
     ici, le fonds commun est confisqu et trs-bien gard. Votre
     rgime de proprit est donc fond sur la spoliation de mon
     droit d'usufruit. Ne confondez pas le droit de proprit avec le
     rgime particulier de proprit que je trouve tabli par votre
     droit factice.

     Le rgime actuel de la proprit est donc illgitime et repose
     sur une fondamentale spoliation.

M. Considrant arrive enfin  poser le _principe fondamental_ du
droit de proprit en ces termes:

     Tout homme possde lgitimement la chose que son travail, son
     intelligence, ou plus gnralement que son activit a cre.

Pour montrer la porte de ce principe, il suppose une premire
gnration cultivant une le isole. Les rsultats du travail de
cette gnration se divisent en deux catgories.

     La premire comprend les produits du sol qui appartenaient
      cette premire gnration en sa qualit d'usufruitire,
     augments, raffins ou fabriqus par son travail, par son
     industrie: ces produits bruts ou fabriqus consistent soit en
     objets de consommation, soit en instruments de travail. Il
     est clair que ces produits appartiennent en toute et lgitime
     proprit  ceux qui les ont crs par leur activit...

     Non-seulement cette gnration a cr les produits que
     nous venons de dsigner... mais encore elle a ajout une
     _plus-value_  la valeur primitive du sol par la culture, par
     les constructions, par tous les travaux de fonds et immobiliers
     qu'elle a excuts.

     Cette _plus-value_ constitue videmment un produit, une valeur
     due  l'activit de la premire gnration.

M. Considrant reconnat que cette seconde valeur est aussi une
proprit lgitime. Puis il ajoute:

     Nous pouvons donc parfaitement reconnatre que, quand la
     seconde gnration arrivera, elle trouvera sur la terre deux
     sortes de capitaux:

     A. Le _capital primitif ou naturel_, qui n'a pas t cr par
     les hommes de la premire gnration, c'est--dire la valeur de
     la terre brute.

     B. Le _capital cr_ par la premire gnration, comprenant,
     1 les produits, denres et instruments qui n'auront pas t
     consomms et uss par la premire gnration; 2 la _plus-value_
     que le travail de la premire gnration aura ajoute  la
     valeur de la terre brute.

     Il est donc vident et il rsulte clairement et ncessairement
     du principe fondamental du Droit de proprit tout  l'heure
     tabli, que chaque individu de la deuxime gnration a un
     Droit gal au capital Primitif ou Naturel, tandis qu'il n'a
     aucun Droit  l'autre Capital, au Capital Cr par la premire
     gnration. Chaque individu de celle-ci pourra donc disposer de
     sa part du Capital Cr en faveur de tels ou tels individus de
     la seconde gnration qu'il lui plaira choisir, enfants, amis,
     etc.

Ainsi dans cette seconde gnration il y a deux sortes d'individus
ceux qui hritent du capital cr et ceux qui n'en hritent pas. Il y
a aussi deux sortes de capitaux, le capital primitif ou naturel et le
capital cr. Ce dernier appartient lgitimement aux hritiers, mais
le premier appartient lgitimement  tout le monde. _Chaque individu
de la seconde gnration a un droit gal au capital primitif._ Or il
est arriv que les hritiers du capital cr se sont empars aussi du
capital non cr, l'ont envahi, usurp, confisqu. Voil pourquoi et
en quoi le _rgime actuel_ de la proprit est illgitime, contraire
au droit et repose sur une fondamentale spoliation.

Je puis certainement me tromper; mais il me semble que cette doctrine
reproduit exactement, quoique en d'autres termes, celle de Buchanan,
Mac-Culloch et Senior sur la _Rente_. Eux aussi reconnaissent la
proprit lgitime de ce qu'on a cr par le travail. Mais ils
regardent comme illgitime l'usurpation de ce que M. Considrant
appelle la _valeur de la terre brute_, et de ce qu'ils nomment _force
productive_ de la terre.

Voyons maintenant comment cette injustice peut tre rpare.

     Le sauvage jouit, au milieu des forts, des savanes, des quatre
     droits naturels: chasse, pche, cueillette, pture. Telle est la
     premire forme du Droit.

     Dans toutes les socits civilises, l'homme du peuple, le
     proltaire, qui n'hrite de rien et ne possde rien, est
     purement et simplement dpouill de ces droits. On ne peut
     donc pas dire que le droit primitif ait ici chang de forme,
     puisqu'il n'existe plus. La forme a disparu avec le fond.

     Or quelle serait la forme sous laquelle le Droit pourrait se
     concilier avec les conditions d'une socit industrieuse? La
     rponse est facile. Dans l'tat sauvage, pour user de son droit,
     l'homme est _oblig d'agir_. Les travaux de la pche, de la
     chasse, de la cueillette, de la pture, sont les conditions de
     l'exercice de son droit. Le droit primitif n'est donc que le
     _droit  ces travaux_.

     Eh bien! qu'une socit industrieuse, qui a pris possession
     de la terre, et qui enlve  l'homme la facult d'exercer 
     l'aventure et en libert sur la surface du sol ses quatre
     droits naturels; que cette socit reconnaisse  l'individu, en
     compensation de ces droits, dont elle le dpouille, le DROIT AU
     TRAVAIL,--alors en principe, et sauf application convenable,
     l'individu n'aura plus  se plaindre. En effet, son droit
     primitif tait le droit au travail exerc au sein d'un atelier
     pauvre, au sein de la nature brute; son droit actuel serait le
     mme droit exerc dans un atelier mieux pourvu, plus riche, o
     l'activit individuelle doit tre plus productive.

     La condition _sine qu non_, pour la lgitimit de la
     proprit, est donc que la socit reconnaisse au proltaire le
     _droit au travail_, et qu'elle lui _assure_ au moins autant de
     moyens de subsistance, pour un exercice d'activit donn, que
     cet exercice et pu lui en procurer dans l'tat primitif.

Maintenant je laisse au lecteur  juger si j'avais altr ou dfigur
les opinions de M. Considrant.

M. Considrant croit tre un dfenseur acharn du _droit de
proprit_. Sans doute il dfend ce droit tel qu'il le comprend, mais
il le comprend  sa manire, et la question est de savoir si c'est la
bonne. En tout cas, ce n'est pas celle de tout le monde.

Il dit lui-mme que, _quoiqu'il ne fallt qu'une modeste dose de bon
sens pour rsoudre la question de la proprit, elle n'a jamais t
bien comprise._ Il m'est bien permis de ne pas souscrire  cette
condamnation de l'intelligence humaine.

Ce n'est pas seulement la thorie que M. Considrant accuse. Je la
lui abandonnerais, pensant avec lui qu'en cette matire, comme en
bien d'autres, elle s'est souvent fourvoye.

Mais il condamne aussi la pratique universelle. Il dit nettement:

La proprit, telle qu'elle a t gnralement constitue _chez
tous les peuples industrieux jusqu' nos jours_, est entache
d'illgitimit et pche singulirement contre le droit.

Si donc M. Considrant est un dfenseur acharn de la proprit,
c'est au moins d'un mode de proprit diffrent de celui qui a t
reconnu et pratiqu parmi les hommes depuis le commencement du monde.

Je suis bien convaincu que M. Louis Blanc et M. Proudhon se disent
aussi dfenseurs de la proprit comme ils l'entendent.

Moi-mme je n'ai pas d'autre prtention que de donner de la proprit
une explication que je crois vraie et qui peut-tre est fausse.

Je crois que la proprit foncire, telle qu'elle se forme
naturellement, est toujours le fruit du travail; qu'elle repose par
consquent sur le principe mme tabli par M. Considrant; qu'elle
n'exclut pas les proltaires de l'usufruit de la terre brute; qu'au
contraire elle dcuple et centuple pour eux cet usufruit: qu'elle
n'est donc pas entache d'illgitimit, et que tout ce qui l'branle
dans les faits et dans les convictions est une calamit autant pour
ceux qui ne possdent pas le sol que pour ceux qui le possdent.

C'est ce que je voudrais m'efforcer de dmontrer, autant que cela se
peut faire dans les colonnes d'un journal.

                                                           F. BASTIAT.




BACCALAURAT

ET SOCIALISME


CITOYENS REPRSENTANTS,

J'ai soumis  l'Assemble un amendement qui a pour objet la
_suppression des grades universitaires_. Ma sant ne me permet pas
de le dvelopper  la tribune. Permettez-moi d'avoir recours  la
plume[99].

[Note 99: Vingt ans auparavant, l'auteur, dans son premier crit,
signalait dj la libert de l'enseignement comme l'une des rformes
que la nation devait s'efforcer d'obtenir. Voy., au tome Ier,
l'opuscule intitul: _Aux lecteurs du dpartement des Landes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

La question est extrmement grave. Quelque dfectueuse que soit
la loi qui a t labore par votre commission, je crois qu'elle
marquerait un progrs signal sur l'tat actuel de l'instruction
publique, si elle tait amende ainsi que je le propose.

Les grades universitaires ont le triple inconvnient d'_uniformiser_
l'enseignement (l'uniformit n'est pas l'unit) et de l'_immobiliser_
aprs lui avoir imprim la _direction la plus funeste_.

S'il y a quelque chose au monde qui soit progressif par nature, c'est
l'enseignement. Qu'est-ce, en effet, sinon la transmission, de
gnration en gnration, des connaissances acquises par la socit,
c'est--dire d'un trsor qui s'pure et s'accrot tous les jours?

Comment est-il arriv que l'enseignement, en France, soit demeur
uniforme et stationnaire,  partir des tnbres du moyen ge? Parce
qu'il a t monopolis et renferm, par les grades universitaires,
dans un cercle infranchissable.

Il fut un temps o, pour arriver  quelque connaissance que ce soit,
il tait aussi ncessaire d'apprendre le latin et le grec, qu'il
tait indispensable aux Basques et aux Bas-Bretons de commencer par
apprendre le franais. Les langues vivantes n'taient pas fixes;
l'imprimerie n'avait pas t dcouverte; l'esprit humain ne s'tait
pas appliqu  pntrer les secrets de la nature. tre instruit,
c'tait savoir ce qu'avaient pens picure et Aristote. Dans les
rangs levs on se vantait de ne savoir pas lire: Une seule classe
possdait et communiquait l'instruction, celle des Clercs. Quelle
pouvait tre alors cette instruction? videmment, elle devait tre
borne  la connaissance des langues mortes, et principalement du
latin. Il n'y avait que des livres latins; on n'crivait qu'en latin;
le latin tait la langue de la religion; les Clercs ne pouvaient
enseigner que ce qu'ils avaient appris, le latin.

On comprend donc qu'au moyen ge l'enseignement ft circonscrit 
l'tude des langues mortes, fort improprement dites savantes.

Est-il naturel, est-il bon qu'il en soit ainsi au dix-neuvime
sicle? Le latin est-il un instrument ncessaire  l'acquisition
des connaissances? Est-ce dans les crits que nous ont laisss les
Romains qu'on peut apprendre la religion, la physique, la chimie,
l'astronomie, la physiologie, l'histoire, le droit, la morale, la
technologie industrielle, ou la science sociale?

Savoir une langue, comme savoir lire, c'est possder un instrument.
Et n'est-il pas trange que nous passions toute notre jeunesse  nous
rendre matres d'un instrument qui n'est plus bon  rien,--ou pas 
grand'chose, puisqu'on n'a rien de plus press, quand on commence 
le savoir, que de l'oublier?--Hlas! que ne peut-on oublier aussi
vite les impressions que laisse cette funeste tude!

Que dirions-nous si,  Saint-Cyr, pour prparer la jeunesse aux
sciences militaires modernes, on lui enseignait exclusivement 
lancer des pierres avec la fronde?

La loi de notre pays dcide que les carrires les plus honorables
seront fermes  quiconque n'est pas Bachelier. Elle dcide, en
outre, que pour tre bachelier il faut avoir bourr sa tte de
latinit, au point de n'y pas laisser entrer autre chose. Or,
qu'arrive-t-il, de l'aveu de tout le monde? C'est que les jeunes gens
_ont calcul la juste mesure rigoureusement ncessaire pour atteindre
le grade_, et ils s'en tiennent l. Vous vous rcriez, vous gmissez.
Eh! ne comprenez-vous pas que c'est le cri de la conscience publique
qui ne veut pas se laisser imposer un effort inutile?

Enseigner un instrument qui, ds qu'on le sait, ne rend plus aucun
son, c'est une anomalie bien bizarre! Comment s'est-elle perptue
jusqu' nos jours? L'explication est dans ce seul mot: MONOPOLE. Le
monopole est ainsi fait qu'il frappe d'immobilisme tout ce qu'il
touche.

Aussi, j'aurais dsir que l'Assemble lgislative ralist la
libert, c'est--dire le progrs de l'enseignement. Il est maintenant
dcid qu'il n'en sera pas ainsi. Nous n'aurons pas la libert
complte. Qu'il me soit permis de tenter un effort pour en sauver un
lambeau.

La libert peut tre considre au point de vue des personnes et
relativement aux matires--_ratione person et ratione materi_,
comme disent les lgistes; car supprimer la concurrence des mthodes,
ce n'est pas un moindre attentat  la libert que de supprimer la
concurrence des hommes.

Il y en a qui disent: La carrire de l'enseignement va tre libre,
car chacun y pourra entrer. C'est une grande illusion.

L'tat, ou pour mieux dire le parti, la faction, la secte, l'homme
qui s'empare momentanment, et mme trs-lgalement, de l'influence
gouvernementale, peut donner  l'enseignement la direction qu'il lui
plat, et faonner  son gr toutes les intelligences par le seul
mcanisme des grades.

Donnez  un homme la collation des grades, et, tout en vous laissant
libres d'enseigner, l'enseignement sera, de fait, dans la servitude.

Moi, pre de famille, et le professeur avec lequel je me concerte
pour l'ducation de mon fils, nous pouvons croire que la vritable
instruction consiste  savoir ce que les choses sont et ce qu'elles
produisent, tant dans l'ordre physique que dans l'ordre moral. Nous
pouvons penser que celui-l est le mieux instruit qui se fait l'ide
la plus exacte des phnomnes et sait le mieux l'enchanement des
effets aux causes. Nous voudrions baser l'enseignement sur cette
donne.--Mais l'tat a une autre ide. Il pense qu'tre savant c'est
tre en mesure de scander les vers de Plaute, et de citer, sur le feu
et sur l'air, les opinions de Thals et de Pythagore.

Or, que fait l'tat? Il nous dit: Enseignez ce que vous voudrez 
votre lve; mais, quand il aura vingt ans, je le ferai interroger
sur les opinions de Pythagore et de Thals, je lui ferai scander
les vers de Plaute, et, s'il n'est assez fort en ces matires pour
me prouver qu'il y a consacr toute sa jeunesse, il ne pourra tre
ni mdecin, ni avocat, ni magistrat, ni consul, ni diplomate, ni
professeur.

Ds lors, je suis bien forc de me soumettre, car je ne prendrai pas
sur moi la responsabilit de fermer  mon fils tant de si belles
carrires. Vous aurez beau me dire que je suis libre; j'affirme que
je ne le suis pas, puisque vous me rduisez  faire de mon fils, du
moins  mon point de vue, un pdant,--peut-tre _un affreux petit
rhteur_,--et,  coup sr, un turbulent factieux.

Car si encore les connaissances exiges par le baccalaurat avaient
quelques rapports avec les besoins et les intrts de notre
poque! si du moins elles n'taient qu'inutiles! mais elles sont
dplorablement funestes. Fausser l'esprit humain, c'est le problme
que semblent s'tre pos et qu'ont rsolu les corps auxquels a t
livr le monopole de l'enseignement. C'est ce que je vais essayer de
dmontrer.

Depuis le commencement de ce dbat, l'Universit et le Clerg se
renvoient les accusations comme des balles. Vous pervertissez la
jeunesse avec votre rationalisme philosophique, dit le Clerg; vous
l'abrutissez avec votre dogmatisme religieux, rpond l'Universit.

Surviennent les conciliateurs qui disent: La religion et la
philosophie sont soeurs. Fusionnons le libre examen et l'autorit.
Universit, Clerg, vous avez eu tour  tour le monopole;
partagez-le, et que a finisse.

Nous avons entendu le vnrable vque de Langres apostropher
ainsi l'Universit: C'est vous qui nous avez donn la gnration
socialiste de 1848.

Et M. Crmieux s'est ht de rtorquer l'apostrophe en ces termes:
C'est vous qui avez lev la gnration rvolutionnaire de 1793.

S'il y a du vrai dans ces allgations, que faut-il en conclure?
Que les deux enseignements ont t funestes, non par ce qui les
diffrencie, mais par ce qui leur est commun.

Oui, c'est ma conviction: il y a entre ces deux enseignements un
point commun, c'est l'abus des tudes classiques, et c'est par l
que tous deux ont perverti le jugement et la moralit du pays. Ils
diffrent en ce que l'un fait prdominer l'lment religieux,
l'autre l'lment philosophique; mais ces lments, loin d'avoir fait
le mal, comme on se le reproche, l'ont attnu. Nous leur devons de
n'tre pas aussi barbares que les barbares sans cesse proposs, par
le latinisme,  notre imitation.

Qu'on me permette une supposition un peu force, mais qui fera
comprendre ma pense.

Je suppose donc qu'il existe quelque part, aux antipodes, une nation
qui, hassant et mprisant le travail, ait fond tous ses moyens
d'existence sur le pillage successif de tous les peuples voisins et
sur l'esclavage. Cette nation s'est fait une politique, une morale,
une religion, une opinion publique conformes au principe brutal qui
la conserve et la dveloppe. La France ayant donn au Clerg le
monopole de l'ducation, celui-ci ne trouve rien de mieux  faire
que d'envoyer toute la jeunesse franaise chez ce peuple, vivre
de sa vie, s'inspirer de ses sentiments, s'enthousiasmer de ses
enthousiasmes, et respirer ses ides comme l'air. Seulement il a soin
que chaque colier parte muni d'un petit volume appel: _l'vangile_.
Les gnrations ainsi leves reviennent sur le sol de la patrie; une
rvolution clate: je laisse  penser le rle qu'elles y jouent.

Ce que voyant, l'tat arrache au Clerg le monopole de l'enseignement
et le remet  l'Universit. L'Universit, fidle aux traditions,
envoie, elle aussi, la jeunesse aux antipodes, chez le peuple pillard
et possesseur d'esclaves, aprs l'avoir toutefois approvisionne d'un
petit volume intitul: _Philosophie_. Cinq ou six gnrations ainsi
leves ont  peine revu le sol natal qu'une seconde rvolution vient
 clater. Formes  la mme cole que leurs devancires, elles s'en
montrent les dignes mules.

Alors vient la guerre entre les monopoleurs. C'est votre petit
livre qui a fait tout le mal, dit le Clerg. C'est le vtre, rpond
l'Universit.

Eh non, Messieurs, vos petits livres ne sont pour rien en tout ceci.
Ce qui a fait le mal, c'est l'ide bizarre, par vous deux conue
et excute, d'envoyer la jeunesse franaise, destine au travail,
 la paix,  la libert, s'imprgner, s'imbiber et se saturer des
sentiments et des opinions d'un peuple de brigands et d'esclaves.

J'affirme ceci: Les doctrines subversives auxquelles on a donn le
nom de _socialisme_ ou _communisme_ sont le fruit de l'enseignement
classique, qu'il soit distribu par le Clerg ou par l'Universit.
J'ajoute que le Baccalaurat imposera de force l'enseignement
classique mme  ces coles prtendues libres qui doivent, dit-on,
surgir de la loi. C'est pour cela que je demande la suppression des
grades.

On vante beaucoup l'tude du latin comme moyen de dvelopper
l'intelligence; c'est du pur _conventionalisme_. Les Grecs, qui
n'apprenaient pas le latin, ne manquaient pas d'intelligence, et
nous ne voyons pas que les femmes franaises en soient dpourvues,
non plus que de bon sens. Il serait trange que l'esprit humain ne
pt se renforcer qu'en se faussant; et ne comprendra-t-on jamais que
l'avantage trs-problmatique qu'on allgue, s'il existe, est bien
chrement achet par le redoutable inconvnient de faire pntrer
dans l'me de la France, avec la langue des Romains, leurs ides,
leurs sentiments, leurs opinions et la caricature de leurs moeurs?

Depuis que Dieu a prononc sur les hommes cet arrt: Vous mangerez
votre pain  la sueur de votre front,--l'existence est pour eux
une si grande, si absorbante affaire que, selon les moyens qu'ils
prennent pour y pourvoir, leurs moeurs, leurs habitudes, leurs
opinions, leur morale, leurs arrangements sociaux doivent prsenter
de grandes diffrences.

Un peuple qui vit de chasse ne peut ressembler  un peuple qui vit de
pche, ni une nation de pasteurs  une nation de marins.

Mais ces diffrences ne sont encore rien en comparaison de celle qui
doit caractriser deux peuples dont l'un vit de travail et l'autre de
vol.

Car entre chasseurs, pcheurs, pasteurs, laboureurs, commerants,
fabricants, il y a ceci de commun, que tous cherchent la satisfaction
de leurs besoins dans l'action qu'ils exercent sur les choses. Ce
qu'ils veulent soumettre  leur empire, c'est la nature.

Mais les hommes qui fondent leurs moyens d'existence sur le pillage
exercent leur action sur d'autres hommes; ce qu'ils aspirent
ardemment  dominer, ce sont leurs semblables.

Pour que les hommes existent, il faut ncessairement que cette action
sur la nature, qu'on nomme travail, soit exerce.

Il se peut que les fruits de cette action profitent  la nation qui
s'y livre; il est possible aussi qu'ils arrivent de seconde main, et
par force,  un autre peuple superpos sur le peuple travailleur.

Je ne puis dvelopper ici toute cette pense: mais qu'on veuille bien
y rflchir, et l'on restera convaincu qu'entre deux agglomrations
d'hommes places dans des conditions si opposes tout doit diffrer,
moeurs, coutumes, jugements, organisation, morale, religion; et  ce
point que les mots mmes destins  exprimer les relations les plus
fondamentales, comme les mots famille, proprit, libert, vertu,
socit, gouvernement, rpublique, peuple, ne peuvent reprsenter,
chez l'une et chez l'autre, les mmes ides.

Un peuple de guerrier comprend bientt que la Famille peut affaiblir
le dvouement militaire (nous le sentons nous-mmes, puisque nous
l'interdisons  nos soldats); cependant, il ne faut pas que la
population s'arrte. Comment rsoudre le problme? Comme firent
Platon en thorie et Lycurgue en pratique: par la _promiscuit_.
Platon, Lycurgue, voil pourtant des noms qu'on nous habitue  ne
prononcer qu'avec idoltrie.

Pour ce qui est de la Proprit, je dfie qu'on en trouve dans toute
l'antiquit une dfinition passable. Nous disons, nous: l'homme est
propritaire de lui-mme, par consquent de ses facults, et, par
suite, du produit de ses facults. Mais les Romains pouvaient-ils
concevoir une telle notion? Possesseurs d'esclaves, pouvaient-ils
dire: l'homme s'appartient? Mprisant le travail, pouvaient-ils dire:
l'homme est propritaire du produit de ses facults? C'et t riger
en systme le suicide collectif.

Sur quoi donc l'antiquit faisait-elle reposer la proprit? Sur la
loi,--ide funeste, la plus funeste qui se soit jamais introduite
dans le monde, puisqu'elle justifie l'usage et l'abus de tout ce
qu'il plat  la loi de dclarer _proprit_, mme des fruits du vol,
mme de l'homme.

Dans ces temps de barbarie, la Libert ne pouvait tre mieux
comprise. Qu'est-ce que la Libert? C'est l'ensemble des liberts.
tre libre, sous sa responsabilit, de penser et d'agir, de
parler et d'crire, de travailler et d'changer, d'enseigner et
d'apprendre, cela seul est tre libre. Une nation discipline en
vue d'une bataille sans fin peut-elle ainsi concevoir la Libert?
Non, les Romains prostituaient ce nom  une certaine audace dans
les luttes intestines que suscitait entre eux le partage du butin.
Les chefs voulaient tout; le peuple exigeait sa part. De l les
orages du Forum, les retraites au mont Aventin, les lois agraires,
l'intervention des tribuns, la popularit des conspirateurs; de l
cette maxime: _Malo periculosam libertatem_, etc., passe dans notre
langue, et dont j'enrichissais, au collge, tous mes livres de classe:

   libert! que tes orages
  Ont de charme pour les grands coeurs!

Beaux exemples, sublimes prceptes, prcieuses semences  dposer
dans l'me de la jeunesse franaise!

Que dire de la morale romaine? Et je ne parle pas ici des rapports
de pre  fils, d'poux  pouse, de patron  client; de matre 
serviteur, d'homme  Dieu, rapports que l'esclavage,  lui tout seul,
ne pouvait manquer de transformer en un tissu de turpitudes; je veux
ne m'arrter qu' ce qu'on nomme le beau ct de la rpublique, le
_patriotisme_. Qu'est-ce que ce patriotisme? la haine de l'tranger.
Dtruire toute civilisation, touffer tout progrs, promener sur
le monde la torche et l'pe, enchaner des femmes, des enfants,
des vieillards aux chars de triomphe, c'tait l la gloire, c'tait
l la vertu. C'est  ces atrocits qu'taient rservs le marbre
des statuaires et le chant des potes. Combien de fois nos jeunes
coeurs n'ont-ils pas palpit d'admiration, hlas! et d'mulation 
ce spectacle! C'est ainsi que nos professeurs, prtres vnrables,
pleins de jours et de charit, nous prparaient  la vie chrtienne
et civilise, tant est grande la puissance du _conventionalisme_!

La leon n'a pas t perdue; et c'est de Rome sans doute que nous
vient cette sentence vraie du vol, fausse du travail: _Un peuple perd
ce qu'un autre gagne_, sentence qui gouverne encore le monde.

Pour nous faire une ide de la morale romaine, imaginons, au milieu
de Paris, une association d'hommes hassant le travail, dcids 
se procurer des jouissances par la ruse et la force, par consquent
en guerre avec la socit. Il ne faut pas douter qu'il ne se formt
bientt au sein de cette association une certaine morale et mme
de fortes vertus. Courage, persvrance, dissimulation, prudence,
discipline, constance dans le malheur, secret profond, point
d'honneur, dvouement  la communaut, telles seront sans doute
les vertus que la ncessit et l'opinion dvelopperaient parmi
ces brigands; telles furent celles des flibustiers; telles furent
celles des Romains. On dira que, quant  ceux-ci, la grandeur de
leur entreprise et l'immensit du succs a jet sur leurs crimes un
voile assez glorieux pour les transformer en vertus.--Et c'est pour
cela que cette cole est si pernicieuse. Ce n'est pas le vice abject,
c'est le vice couronn de splendeur qui sduit les mes.

Enfin, relativement  la _socit_, le monde ancien a lgu au
nouveau deux fausses notions qui l'branlent et l'branleront
longtemps encore.

L'une: Que _la socit est un tat hors de nature, n d'un contrat_.
Cette ide n'tait pas aussi errone autrefois qu'elle l'est de nos
jours. Rome, Sparte, c'taient bien deux associations d'hommes ayant
un but commun et dtermin: le pillage; ce n'taient pas prcisment
des socits, mais des armes.

L'autre, corollaire de la prcdente: Que _la loi cre les droits_,
et que, par suite, le lgislateur et l'humanit sont entre eux dans
les mmes rapports que le potier et l'argile. Minos, Lycurgue,
Solon, Numa avaient fabriqu les socits crtoise, lacdmonienne,
athnienne, romaine. Platon tait fabricant de rpubliques
imaginaires devant servir de modle aux futurs _instituteurs des
peuples_ et _pres des nations_.

Or, remarquez-le bien, ces deux ides forment le caractre spcial,
le cachet distinctif du _socialisme_, en prenant ce mot dans le sens
dfavorable et comme la commune tiquette de toutes les utopies
sociales.

Quiconque, ignorant que le corps social est un ensemble de lois
naturelles, comme le corps humain, rve de crer une socit
artificielle, et se prend  manipuler  son gr la famille, la
proprit, le droit, l'humanit, est socialiste. Il ne fait pas de la
physiologie, il fait de la statuaire; il n'observe pas, il invente;
il ne croit pas en Dieu, il croit en lui-mme; il n'est pas savant,
il est tyran; il ne sert pas les hommes, il en dispose; il n'tudie
pas leur nature, il la change, suivant le conseil de Rousseau[100].
Il s'inspire de l'antiquit; il procde de Lycurgue et de Platon.--Et
pour tout dire,  coup sr, il est _bachelier_.

[Note 100: Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
sentir en tat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine...,
d'altrer la constitution physique et morale de l'homme, etc.
(_Contrat social_, chap. VII.)]

Vous exagrez, me dira-t-on, il n'est pas possible que notre
studieuse jeunesse puise, dans la belle antiquit, des opinions et
des sentiments si dplorables.

Et que voulez-vous qu'elle y puise que ce qui y est? Faites un effort
de mmoire et rappelez-vous dans quelle disposition d'esprit, au
sortir du collge, vous tes entr dans le monde. Est-ce que vous
ne brliez pas du dsir d'imiter les ravageurs de la terre et les
agitateurs du Forum? Pour moi, quand je vois la socit actuelle
jeter les jeunes gens, par dizaines de mille, dans le moule des
Brutus et des Gracques, pour les lancer ensuite, incapables de tout
travail honnte (_opus servile_), dans la presse et dans la rue,
je m'tonne qu'elle rsiste  cette preuve. Car l'enseignement
classique n'a pas seulement l'imprudence de nous plonger dans la
vie romaine. Il nous y plonge en nous habituant  nous passionner
pour elle,  la considrer comme le beau idal de l'humanit, type
sublime, trop haut plac pour les mes modernes, mais que nous devons
nous efforcer d'imiter sans jamais prtendre  l'atteindre[101].

[Note 101: Voy. les pages 365  380 du prsent volume.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Objectera-t-on que le Socialisme a envahi les classes qui n'aspirent
pas au Baccalaurat?

Je rpondrai avec M. Thiers:

     L'enseignement secondaire apprend aux enfants des classes
     aises les langues anciennes..... Ce ne sont pas seulement des
     mots qu'on apprend aux enfants en leur apprenant le grec et
     le latin, ce sont de nobles et sublimes choses (la spoliation,
     la guerre et l'esclavage), c'est l'histoire de l'humanit sous
     des images simples, grandes, _ineffaables_..... L'instruction
     secondaire forme ce qu'on appelle les classes claires d'une
     nation. Or, si les classes claires ne sont pas la nation tout
     entire, elles la caractrisent. Leurs vices, leurs qualits,
     leurs penchants bons et mauvais sont bientt ceux de la nation
     tout entire, elles font le peuple lui-mme par la contagion de
     leurs ides et de leurs sentiments[102]. (Trs-bien.)

[Note 102: Rapport de M. Thiers sur la loi de l'instruction
secondaire. 1844.]

Rien n'est plus vrai, et rien n'explique mieux les dviations
funestes et factices de nos rvolutions.

     L'antiquit, ajoutait M. Thiers, osons le dire  un sicle
     orgueilleux de lui-mme, l'antiquit est _ce qu'il y a de plus
     beau au monde_. Laissons, Messieurs, laissons l'enfance dans
     l'antiquit, comme dans un asile _calme_, _paisible_ et _sain_,
     destin  la conserver frache et pure.

Le calme de Rome! la paix de Rome! la puret de Rome! oh! si la
longue exprience et le remarquable bon sens de M. Thiers n'ont pu le
prserver d'un engouement si trange, comment voulez-vous que notre
ardente jeunesse s'en dfende[103]?

[Note 103: L'loignement ne contribue pas peu  donner  des figures
antiques un caractre de grandeur. Si l'on nous parle du citoyen
romain, nous ne nous reprsentons pas ordinairement un brigand
occup d'acqurir, aux dpens de peuples pacifiques, du butin et
des esclaves; nous ne le voyons pas circuler,  demi nu, hideux de
malpropret, dans des rues bourbeuses; nous ne le surprenons pas
fouettant jusqu'au sang ou mettant  mort l'esclave qui montre un peu
d'nergie et de fiert.--Nous prfrons nous reprsenter une belle
tte supporte par un buste plein de force et de majest, et drap
comme une statue antique. Nous aimons  contempler ce personnage dans
ses mditations sur les hautes destines de sa patrie. Il nous semble
voir sa famille entourant le foyer qu'honore la prsence des dieux;
l'pouse prparant le simple repas du guerrier et jetant un regard
de confiance et d'admiration sur le front de son poux; les jeunes
enfants attentifs aux discours d'un vieillard qui endort les heures
par le rcit des exploits et des vertus de leur pre...

Oh! que d'illusions seraient dissipes si nous pouvions voquer le
pass, nous promener dans les rues de Rome, et voir de prs les
hommes que, de loin, nous admirons de si bonne foi!...

           (_bauche indite de l'auteur, un peu antrieure  1830._)]

Ces jours-ci l'Assemble nationale a assist  un dialogue comique,
digne assurment du pinceau de Molire.

     M. THIERS, s'adressant du haut de la tribune, et sans rire, 
     M. Barthlemy Saint-Hilaire: Vous avez tort; non pas sous le
     rapport de l'art, mais _sous le rapport moral_, de prfrer pour
     des Franais surtout, qui sont une nation latine, les lettres
     grecques aux latines.

     M. BARTHLEMY SAINT-HILAIRE, aussi sans rire: Et Platon!

     M. THIERS, toujours sans rire: On a bien fait, on fait bien de
     soigner les tudes grecques et latines. Je prfre les latines
     _dans un but moral_. Mais on a voulu que ces pauvres jeunes
     gens sussent en mme temps l'allemand, l'anglais, les sciences
     exactes, les sciences physiques, l'histoire, etc.

_Savoir ce qui est_, voil le mal. S'imprgner des moeurs romaines,
voil la moralit!

M. Thiers n'est ni le premier ni le seul qui ait succomb  cette
illusion, j'ai presque dit  cette mystification. Qu'il me soit
permis de signaler, en peu de mots, l'empreinte profonde (et quelle
empreinte!) que l'enseignement classique a imprime  la littrature,
 la morale et  la politique de notre pays.

C'est un tableau que je n'ai ni le loisir ni la prtention d'achever,
car quel crivain ne devrait comparatre? Contentons-nous d'une
esquisse.

Je ne remonterai pas  Montaigne. Chacun sait qu'il tait aussi
Spartiate par ses vellits qu'il l'tait peu par ses gots.

Quant  Corneille, dont je suis l'admirateur sincre, je crois qu'il
a rendu un triste service  l'esprit du sicle en revtant de beaux
vers, en donnant un cachet de grandeur sublime  des sentiments
forcs, outrs, farouches, antisociaux, tels que ceux-ci:

  Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
  S'attacher au combat contre un autre soi-mme...
  Une telle vertu n'appartenait qu' nous...
  Rome a choisi mon bras, je n'examine rien,
  Avec une allgresse aussi pleine et sincre
  Que j'pousai la soeur, je combattrai le frre.

Et j'avoue que je me sens dispos  partager le sentiment de Curiace,
en en faisant l'application non  un fait particulier, mais 
l'histoire de Rome tout entire, quand il dit:

  Je rends grces aux dieux de n'tre pas Romain
  Pour conserver encor quelque chose d'humain.

_Fnelon._ Aujourd'hui, le _Communisme_ nous fait horreur, parce
qu'il nous effraie; mais la longue frquentation des anciens
n'avait-elle pas fait un communiste de Fnelon, de cet homme que
l'Europe moderne regarde avec raison comme le plus beau type de la
perfection morale? Lisez son _Tlmaque_, ce livre qu'on se hte de
mettre dans les mains de l'enfance; vous y verrez Fnelon empruntant
les traits de la Sagesse elle-mme pour instruire les lgislateurs.
Et sur quel plan organise-t-il sa socit-modle? D'un ct, le
lgislateur pense, invente, agit: de l'autre, la socit, impassible
et inerte, se laisse faire. Le mobile moral, le principe d'action
est ainsi arrach  tous les hommes pour tre l'attribut d'un seul.
Fnelon, prcurseur de nos modernes organisateurs les plus hardis,
dcide de l'alimentation, du logement, du vtement, des jeux, des
occupations de tous les Salentins. Il dit ce qu'il leur sera permis
de boire et de manger, sur quel plan leurs maisons devront tre
bties, combien elles auront de chambres, comment elles seront
meubles.

Il dit... mais je lui cde la parole.

     Mentor tablit des magistrats  qui les marchands rendaient
     compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dpenses et
     de leurs entreprises... D'ailleurs, la libert du commerce
     tait entire... Il dfendit toutes les marchandises de pays
     trangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse... Il
     retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des
     toffes faonnes, etc..... Il rgla les habits, la nourriture,
     les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes
     les conditions diffrentes.

     Rglez les conditions par la naissance, disait-il au roi...;
     les personnes du premier rang, aprs vous, seront vtues de
     blanc...; celles du second rang, de bleu...; les troisimes, de
     vert...; les quatrimes d'un jaune aurore...; les cinquimes,
     d'un rouge ple ou rose...; les siximes, d'un gris de lin...;
     et les septimes, qui seront les dernires du peuple, d'une
     couleur mle de jaune et de blanc. Voil les habits de sept
     conditions diffrentes pour les hommes libres. Tous les esclaves
     seront vtus de gris brun. ON[104] ne souffrira jamais aucun
     changement, ni pour la nature des toffes, ni pour la forme des
     habits.

     [Note 104: Les ptrisseurs de socits ont quelquefois assez de
     pudeur pour ne pas dire: JE ferai, JE disposerai. Ils se servent
     volontiers de cette forme dtourne, mais quivalente: ON fera,
     ON ne souffrira pas.]

     Il rgla de mme la nourriture des citoyens et des esclaves.

     Il retrancha ensuite la musique molle et effmine.

     Il donna des modles d'une architecture simple et gracieuse. Il
     voulut que chaque maison un peu considrable et un salon et un
     pristyle, avec de petites chambres pour toutes _les personnes
     libres_.

     Au reste, la modration et la frugalit de Mentor n'empchrent
     pas qu'il n'autorist tous les grands btiments destins aux
     courses de chevaux et de chariots, aux _combats de lutteurs et 
     ceux du ceste_.

     La peinture et la sculpture parurent  Mentor des arts qu'il
     n'est pas permis d'abandonner; mais il voulut qu'on souffrt
     dans Salente peu d'hommes attachs  ces arts.

Ne reconnat-on pas l une imagination enflamme par la lecture de
Platon et l'exemple de Lycurgue, s'amusant  faire ses expriences
sur les hommes comme sur de la vile matire?

Et qu'on ne justifie pas de telles chimres en disant qu'elles sont
le fruit d'une excessive bienveillance. Autant il en est de tous les
organisateurs et dsorganisateurs de socits.

_Rollin._ Il est un autre homme, presque l'gal de Fnelon par
l'intelligence et par le coeur, et qui, plus que Fnelon, s'est
occup d'ducation, c'est Rollin. Eh bien!  quel degr d'abjection
intellectuelle et morale la longue frquentation de l'antiquit
n'avait-elle pas rduit ce bonhomme Rollin! On ne peut lire ses
livres sans se sentir saisi de tristesse et de piti. On ne sait s'il
est chrtien ou paen, tant il se montre impartial entre Dieu et les
dieux. Les miracles de la Bible et les lgendes des temps hroques
trouvent en lui la mme crdulit. Sur sa physionomie placide on
voit toujours errer l'ombre des passions guerrires; il ne parle que
de javelots, d'pes et de catapultes. C'est pour lui, comme pour
Bossuet, un des problmes sociaux les plus intressants, de savoir
si la phalange macdonienne valait mieux que la lgion romaine. Il
exalte les Romains pour ne s'tre adonns qu'aux sciences qui ont
pour objet la domination: l'loquence, la politique, la guerre.  ses
yeux, toutes les autres connaissances sont des sources de corruption,
et ne sont propres qu' incliner les hommes vers la paix; aussi
il les bannit soigneusement de ses collges, aux applaudissements
de M. Thiers. Tout son encens est pour Mars et Bellone;  peine
s'il en dtourne quelques grains pour le Christ. Triste jouet du
_conventionalisme_ qu'a fait prdominer l'instruction classique, il
est si dcid d'avance  admirer les Romains, que, en ce qui les
concerne, la simple abstention des plus grands forfaits est mise par
lui au niveau des plus hautes vertus. Alexandre, pour avoir regrett
d'avoir assassin son meilleur ami, Scipion, pour n'avoir pas enlev
une femme  son poux, font preuve,  ses yeux, d'un hrosme
inimitable. Enfin, s'il a fait de chacun de nous une _contradiction
vivante_, il en est, certes, le plus parfait modle.

On pense bien que Rollin tait enthousiaste du Communisme et des
institutions lacdmoniennes. Rendons-lui justice, cependant; son
admiration n'est pas exclusive. Il reprend, avec les mnagements
convenables, ce lgislateur d'avoir imprim  son oeuvre quatre
taches lgres:

  1 L'oisivet,
  2 La promiscuit,
  3 Le meurtre des enfants,
  4 L'assassinat en masse des esclaves.

Ces quatre rserves une fois faites, le bonhomme, rentrant dans le
_conventionalisme_ classique, voit en Lycurgue non un homme, mais un
dieu, et trouve sa police parfaite.

L'intervention du lgislateur en toutes choses parat  Rollin si
indispensable, qu'il flicite trs-srieusement les Grecs de ce qu'un
homme nomm _Plasge_ soit venu leur enseigner  manger du gland.
Avant, dit-il, ils broutaient l'herbe comme les btes.

Ailleurs, il dit:

     Dieu devait l'empire du monde aux Romains en rcompense de
     leurs grandes vertus, qui ne sont qu'apparentes. Il n'aurait pas
     fait justice s'il avait accord  ces vertus, qui n'ont rien de
     rel, un moindre prix.

Ne voit-on pas clairement ici le conventionalisme et le christianisme
se disputer, dans la personne de Rollin, une pauvre me en peine?
L'esprit de cette phrase, c'est l'esprit de tous les ouvrages du
fondateur de l'enseignement en France. Se contredire, faire Dieu se
contredire et nous apprendre  nous contredire, c'est tout Rollin,
c'est tout le Baccalaurat.

Si la Promiscuit et l'Infanticide veillent les scrupules de Rollin,
 l'gard des institutions de Lycurgue, il se passionne pour tout
le reste, et trouve mme, moyen de justifier le vol. Voici comment.
Le trait est curieux, et se rattache assez  mon sujet pour mriter
d'tre rapport.

Rollin commence par poser en principe que la LOI CRE LA
PROPRIT,--principe funeste, commun  tous les organisateurs, et
que nous retrouverons bientt dans la bouche de Rousseau, de Mably,
de Mirabeau, de Robespierre et de Babeuf. Or, puisque la loi est la
raison d'tre de la proprit, ne peut-elle pas tre aussi bien la
raison d'tre du vol? Qu'opposer  ce raisonnement?

     Le vol tait permis  Sparte, dit Rollin, il tait svrement
     puni chez les Scythes. La raison de cette diffrence est
     sensible, c'est que la loi, _qui seule dcide de la proprit et
     de l'usage des biens_, n'avait rien accord chez les Scythes 
     un particulier sur le bien d'un autre, et que la loi, chez les
     Lacdmoniens, avait fait tout le contraire.

Ensuite, le bon Rollin, dans l'ardeur de son plaidoyer en faveur du
vol et de Lycurgue, invoque la plus incontestable des autorits,
celle de Dieu:

     Rien n'est plus ordinaire, dit-il, que des droits semblables
     accords sur le bien d'autrui: c'est ainsi que Dieu
     non-seulement avait donn aux pauvres le pouvoir de cueillir du
     raisin dans les vignes et de glaner dans les champs, et d'en
     emporter les gerbes entires, mais avait encore accord  tout
     passant sans distinction la libert d'entrer autant de fois
     qu'il lui plaisait dans la vigne d'autrui, et d'en manger autant
     de raisin qu'il voulait, _malgr le matre de la vigne_. Dieu en
     rend lui-mme la premire raison. C'est que la terre d'Isral
     tait  lui et que les Isralites n'en jouissaient qu' cette
     condition onreuse.

On dira, sans doute, que c'est l une doctrine personnelle  Rollin.
C'est justement ce que je dis. Je cherche  montrer  quel tat
d'infirmit morale la frquentation habituelle de l'effroyable
Socit antique peut rduire les plus belles et les plus honntes
intelligences.

_Montesquieu._ On a dit de Montesquieu qu'il avait retrouv les
titres du genre humain. C'est un de ces grands crivains dont chaque
phrase a le privilge de faire autorit.  Dieu ne plaise que je
veuille amoindrir sa gloire! Mais que ne faut-il pas penser de
l'ducation classique, si elle est parvenue  garer cette noble
intelligence au point de lui faire admirer dans l'antiquit les
institutions les plus barbares?

     Les anciens Grecs, pntrs de la ncessit que les peuples qui
     vivaient sous un gouvernement populaire fussent levs _ la
     vertu_, firent pour l'inspirer des institutions singulires.
     Les lois de Crte taient l'original de celles de Lacdmone; et
     celles de Platon en taient la correction.

     Je prie qu'on fasse un peu d'attention  l'tendue de gnie
     qu'il fallut  ces lgislateurs pour voir qu'en choquant
     tous les usages reus, en confondant toutes les vertus, ils
     montreraient  l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mlant le
     larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec
     l'extrme libert, les sentiments les plus atroces avec la plus
     grande modration, donna de la stabilit  sa ville. Il sembla
     lui ter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,
     les murailles; on y a de l'ambition sans esprance d'tre mieux;
     _on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni
     mari, ni pre_; la pudeur mme est te  la chastet. C'est par
     ces chemins que Sparte est mene _ la grandeur et  la gloire_;
     mais avec une telle infaillibilit de ses institutions, qu'on
     n'obtenait rien contre elle en gagnant des batailles, si on ne
     parvenait  lui ter sa police.

                            (_Esprit des Lois_, livre IV, chap. VIII.)

     _Ceux qui voudront_ faire des institutions pareilles tabliront
     la communaut des biens de la rpublique de Platon; ce respect
     qu'il demandait pour les dieux, cette sparation d'avec les
     trangers, pour la conservation des moeurs, et la cit faisant
     le commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans
     notre luxe, et nos besoins sans nos dsirs.

Montesquieu explique en ces termes la grande influence que les
anciens attribuaient  la musique.

     ... Je crois que je pourrais expliquer ceci: Il faut se mettre
     dans l'esprit que dans les villes grecques, surtout celles qui
     avaient _pour principal objet_ la guerre, tous les travaux
     et toutes les professions qui pouvaient conduire  gagner de
     l'argent taient regards comme _indignes d'un homme libre_.
     La plupart des arts, dit Xnophon, corrompent le corps de ceux
     qui les exercent; ils obligent  s'asseoir  l'ombre ou prs du
     feu: on n'a de temps ni pour ses amis ni pour la rpublique. Ce
     ne fut que dans _la corruption_ de quelques dmocraties que les
     artisans parvinrent  tre citoyens. C'est ce qu'Aristote nous
     apprend; et il soutient qu'une bonne rpublique ne leur donnera
     jamais le droit de cit.

     L'agriculture tait encore une profession _servile_, et
     ordinairement c'tait quelque peuple vaincu qui l'exerait: les
     Ilotes, chez les Lacdmoniens; les Priciens chez les Crtois;
     les Pnestes, chez les Thessaliens; d'autres peuples esclaves,
     dans d'autres rpubliques.

     Enfin, tout le commerce tait _infme_ chez les Grecs. _Il
     aurait fallu qu'un citoyen et rendu des services  un esclave_,
      un locataire,  un tranger: cette ide _choquait l'esprit de
     la libert grecque_. Aussi Platon veut-il dans ses lois qu'on
     punisse un citoyen qui ferait le commerce.

     ON tait donc _fort embarrass_ dans les rpubliques grecques:
     ON ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce,
      l'agriculture ni aux arts; ON ne voulait pas non plus qu'ils
     fussent oisifs. Ils trouvaient une occupation dans les exercices
     qui dpendent de la gymnastique et dans ceux qui avaient du
     _rapport  la guerre_. L'institution ne leur en donnait point
     d'autres. Il faut donc regarder les Grecs comme une socit
     d'athltes et de combattants. Or ces exercices, si propres 
     faire des gens durs et sauvages, avaient besoin d'tre temprs
     par d'autres qui pussent adoucir les moeurs. La musique, qui
     tient  l'esprit par les organes du corps, tait trs-propre 
     cela.

                                         (_Esprit des Lois_, livre V.)

Voil l'ide que l'enseignement classique nous donne de la Libert.
Voici maintenant comment il nous enseigne  comprendre l'galit et
la Frugalit:

     Quoique dans la dmocratie l'galit relle soit l'me de
     l'tat, cependant elle est si difficile  tablir qu'une
     exactitude extrme  cet gard ne conviendrait pas toujours.
     Il suffit que l'on tablisse un cens qui rduise ou fixe les
     diffrences  un certain point; aprs quoi c'est  des lois
     particulires  galiser pour ainsi dire les ingalits, par les
     charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles
     accordent aux pauvres.

                                (_Esprit des Lois_, livre V, chap. V.)

     Il ne suffit pas dans une bonne dmocratie que les portions de
     terre soient gales; il faut qu'elles soient petites comme chez
     les Romains...

     Comme l'galit des fortunes entretient la frugalit, la
     frugalit maintient l'galit des fortunes. Ces choses, quoique
     diffrentes, sont telles qu'elles ne peuvent subsister l'une
     sans l'autre.

                                        (_Esprit des Lois_, chap. VI.)

     Les Samnites avaient une coutume qui, dans une petite
     rpublique, et surtout dans la situation o tait la leur,
     devait produire d'_admirables effets_. On assemblait tous les
     jeunes gens et on les jugeait. Celui qui tait dclar _le
     meilleur_ de tous prenait pour sa femme la fille qu'il voulait;
     celui qui avait les suffrages aprs lui choisissait encore, et
     ainsi de suite... Il serait difficile d'imaginer une rcompense
     plus noble, plus grande, moins  charge  un petit tat, plus
     capable d'agir sur l'un et l'autre sexe.

     Les Samnites descendaient des Lacdmoniens; et Platon, dont les
     institutions ne sont que la _perfection_ des lois de Lycurgue,
     donna  peu prs une pareille loi.

                            (_Esprit des Lois_, livre VII, chap. XVI.)

_Rousseau._ Aucun homme n'a exerc sur la rvolution franaise
autant, d'influence que Rousseau. Ses ouvrages, dit L. Blanc,
taient sur la table du comit de salut public. Ses paradoxes,
dit-il encore, que son sicle prit pour des hardiesses littraires,
devaient bientt retentir dans les assembles de la nation sous la
forme de vrits dogmatiques et _tranchantes comme l'pe_. Et, afin
que le lien moral qui rattache Rousseau  l'antiquit ne soit pas
mconnu, le mme pangyriste ajoute: Son style rappelait le langage
pathtique et vhment d'un _fils de Cornlie_.

Qui ne sait, d'ailleurs, que Rousseau tait l'admirateur le plus
passionn des ides et des moeurs qu'on est convenu d'attribuer
aux Romains et aux Spartiates? Il dit lui-mme que la lecture de
Plutarque l'a fait ce qu'il est.

Son premier crit fut dirig contre l'intelligence humaine. Aussi,
ds les premires pages, il s'crie:

     Oublierai-je que ce fut dans le sein de la Grce qu'on vit
     s'lever cette cit aussi clbre par son _heureuse ignorance_
     que par la _sagesse_ de ses lois, cette rpublique _de
     demi-dieux plutt que d'hommes_, tant leurs vertus semblaient
     suprieures  l'humanit?  Sparte! opprobre ternel d'une vaine
     doctrine! tandis que les vices conduits par les beaux-arts
     s'introduisaient dans Athnes, tandis qu'un tyran y rassemblait
     avec tant de soin les ouvrages du prince des potes, tu chassais
     de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les
     savants!

          (_Discours sur le rtablissement des sciences et des arts._)

Dans son second ouvrage, le _Discours sur l'ingalit des
conditions_, il s'emporta avec plus de vhmence, encore contre
toutes les bases de la socit et de la civilisation. C'est pourquoi
il se croyait l'interprte de la sagesse antique:

     Je me supposerai dans le lyce d'Athnes, rptant les leons
     de _mes matres_, ayant les Platon et les Xnocrate pour juges,
     et le genre humain pour auditeur.

L'ide dominante de ce discours clbre peut se rsumer ainsi:
Le sort le plus affreux attend ceux qui, ayant le malheur de
natre aprs nous, ajouteront leurs connaissances aux ntres. Le
dveloppement de nos facults nous rend dj trs-malheureux. Nos
pres l'taient moins tant plus ignorants. Rome approchait de la
perfection; Sparte l'avait ralise, autant que la perfection est
compatible avec l'tat social. Mais le vrai bonheur pour l'homme,
c'est de vivre dans les bois, seul, nu, sans liens, sans affections,
sans langage, sans religion, sans ides, sans famille, enfin dans cet
tat o il tait si rapproch de la bte qu'il est fort douteux qu'il
se tnt debout et que ses mains ne fussent pas des pieds.

Malheureusement, cet ge d'or ne s'est pas perptu. Les hommes ont
pass par un tat intermdiaire qui ne laissait pas que d'avoir des
charmes:

     Tant qu'ils se contentrent de leurs cabanes rustiques, tant
     qu'ils se contentrent de coudre leurs habits de peaux avec des
     artes,  se parer de plumes et de coquillages,  se peindre le
     corps de diverses couleurs... tant qu'ils ne s'occuprent que
     des ouvrages _qu'un seul_ pouvait faire, ils vcurent libres,
     sains, bons et heureux.

Hlas! ils ne surent pas s'arrter  ce premier degr de culture:

     Ds l'instant qu'un homme _eut besoin du secours d'un autre_
     (voil la socit qui fait sa funeste apparition); ds qu'on
     s'aperut qu'il tait utile  un seul d'avoir des provisions
     pour deux, l'galit disparut, la proprit s'introduisit, le
     travail devint ncessaire...

     La mtallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont
     l'invention produisit cette grande rvolution. Pour le pote,
     c'est l'or et l'argent, pour le philosophe, c'est le _fer_ et le
     _bl_ qui ont civilis les hommes et _perdu le genre humain_.

Il fallut donc sortir de l'_tat de nature_ pour entrer dans la
_socit_. Ceci est l'occasion du troisime ouvrage de Rousseau, _le
Contrat social_.

Il n'entre pas dans mon sujet d'analyser ici cette oeuvre; je
me bornerai  faire remarquer que les ides grco-romaines s'y
reproduisent  chaque page.

Puisque la socit est un pacte, chacun a droit de stipuler pour
lui-mme.

     Il n'appartient qu' ceux qui s'associent de rgler les
     conditions de la socit.

Mais cela n'est pas facile.

     Comment les rgleront-ils? sera-ce d'un commun accord, par
     une inspiration subite?... Comment une multitude aveugle, qui
     souvent ne sait ce qu'elle veut, excuterait-elle d'elle-mme
     une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un systme de
     lgislation?... De l la ncessit d'un lgislateur.

Ainsi le suffrage universel est aussitt escamot en pratique
qu'admis en thorie.

Car comment s'y prendra ce lgislateur, qui _doit tre,  tous
gards, un homme extraordinaire, qui, osant entreprendre d'instituer
un peuple, doit se sentir en tat de changer la nature humaine,
d'altrer la constitution physique et morale de l'homme_, qui doit,
en un mot, _inventer la machine_ dont les hommes sont la matire?

Rousseau prouve fort bien ici que le lgislateur ne peut compter ni
sur la force, ni sur la persuasion. Comment sortir de ce pas? Par
l'imposture.

     Voil ce qui fora de tout temps les pres des nations 
     recourir  l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur
     propre sagesse... Cette raison sublime, qui s'lve au-dessus
     des mes vulgaires, est celle dont le lgislateur met les
     dcisions dans la bouche des immortels, pour entraner, par
     l'autorit divine, ceux que ne pourrait branler la prudence
     humaine. Mais il n'appartient pas  tout le monde de faire
     parler les _dieux_. (_Les Dieux! les Immortels!_ rminiscence
     classique.)

Comme Platon et Lycurgue, ses matres, comme les Spartiates et les
Romains, ses hros, Rousseau donnait aux mots _travail_ et _libert_
un sens selon lequel ils expriment deux ides incompatibles. Dans
l'tat social, il faut donc opter: renoncer  tre libre, ou
mourir de faim. Il y a cependant une issue  la difficult, c'est
l'esclavage.

      l'instant qu'un peuple se donne des reprsentants, il n'est
     plus libre; il n'est plus!

     Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait  faire, il le
     faisait lui-mme. Il tait sans cesse assembl sur la place;
     _des esclaves faisaient ses travaux; sa grande affaire tait la
     libert_. N'ayant plus les mmes avantages, comment conserver
     les mmes droits? Vous donnez plus  votre gain qu' votre
     libert, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misre.

     Quoi! la libert ne se maintient qu' l'appui de la servitude?
     Peut-tre. Les deux excs se touchent. Tout ce qui n'est pas
     dans la nature a ses inconvnients, et la socit civile plus
     que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses o on ne
     peut sauver sa libert qu'aux dpens de celle d'autrui, et o
     le citoyen ne peut tre extrmement libre que l'esclave ne soit
     extrmement esclave. Telle tait la position de Sparte. Pour
     vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous
     l'tes, etc.

Voil bien le conventionalisme classique. Les anciens avaient t
pousss  se donner des esclaves par leurs instincts brutaux. Mais
comme c'est un parti pris, une tradition de collge de trouver beau
tout ce qu'ils ont fait, on leur attribue des raisonnements raffins
sur la quintessence de la libert.

L'opposition qu'tablit Rousseau entre l'tat de la nature et l'tat
social est aussi funeste  la morale prive qu' la morale publique.
Selon ce systme, la socit est le rsultat d'un pacte qui donne
naissance  la Loi, laquelle,  son tour, tire du nant la justice et
la moralit. Dans l'tat de nature, il n'y a ni moralit ni justice.
Le pre n'a aucun devoir envers son fils, le fils envers son pre,
le mari envers sa femme, la femme envers son mari. Je ne dois rien
 qui je n'ai rien promis; je ne reconnais  autrui que ce qui m'est
inutile; j'ai un droit illimit  tout ce qui me tente et que je puis
atteindre.

Il suit de l que si le pacte social une fois conclu vient  tre
dissous, tout s'croule  la fois, socit, loi, moralit, justice,
devoir. Chacun, dit Rousseau, rentre dans ses droits primitifs, et
reprend sa libert naturelle en perdant la libert conventionnelle
pour laquelle il y renona.

Or, il faut savoir qu'il faut bien peu de chose pour que le pacte
social soit dissous. Cela arrive toutes les fois qu'un particulier
viole ses engagements ou se soustrait  l'excution d'une loi
quelconque. Qu'un condamn s'vade quand la socit lui dit: _Il
est expdient que tu meures_; qu'un citoyen refuse l'impt, qu'un
comptable mette la main dans la caisse publique, _ l'instant_ le
contrat social est viol, tous les devoirs moraux cessent, la justice
n'existe plus, les pres, les mres, les enfants, les poux ne se
doivent rien; chacun a un droit illimit  tout ce qui le tente; en
un mot, la population tout entire rentre dans l'tat de nature.

Je laisse  penser les ravages que doivent faire de pareilles
doctrines aux poques rvolutionnaires.

Elles ne sont pas moins funestes  la morale prive. Quel est le
jeune homme, entrant dans le monde plein de fougue et de dsirs,
qui ne se dise: Les impulsions de mon coeur sont la voix de la
nature, qui ne se trompe jamais. Les institutions qui me font
obstacle viennent des hommes, et ne sont que des conventions
arbitraires auxquelles je n'ai pas concouru. En foulant aux pieds ces
institutions, j'aurai le double plaisir de satisfaire mes penchants
et de me croire un hros.

Faut-il rappeler ici cette triste et douloureuse page des
_Confessions_?

     Mon troisime enfant fut donc mis aux Enfants trouvs, ainsi
     que les deux premiers. Il en fut de mme des deux suivants, car
     j'en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut si bon, que,
     si je ne m'en vantai pas, ce fut uniquement par gard pour leur
     mre... En livrant mes enfants  l'ducation publique... _je me
     regardais comme un membre de la rpublique de Platon!_

_Mably._ Il n'est pas besoin de citations pour prouver la
grco-romano-manie de l'abb Mably. Homme tout d'une pice, d'un
esprit plus troit, d'un coeur moins sensible que Rousseau, l'ide
chez lui admettait moins de tempraments et de mlanges. Aussi fut-il
franchement platonicien, c'est--dire communiste. Convaincu, comme
tous les classiques, que l'humanit est une matire premire pour les
fabricants d'institutions, comme tous les classiques aussi, il aimait
mieux tre fabricant que matire premire. En consquence, il se pose
comme Lgislateur.  ce titre, il fut d'abord appel  _instituer_
la Pologne, et il ne parat pas avoir russi. Ensuite, il offrit aux
Anglo-Amricains le brouet noir des Spartiates,  quoi il ne put les
dcider. Outr de cet aveuglement, il prdit la chute de l'Union et
ne lui donna pas pour cinq ans d'existence.

Qu'il me soit permis de faire ici une rserve. En citant les
doctrines absurdes et subversives d'hommes tels que Fnelon, Rollin,
Montesquieu, Rousseau, je n'entends certes pas dire qu'on ne doive
 ces grands crivains des pages pleines de raison et de moralit.
Mais ce qu'il y a de faux dans leurs livres vient du conventionalisme
classique, et ce qu'il y a de vrai drive d'une autre source. C'est
prcisment ma thse que l'enseignement exclusif des lettres grecques
et latines fait de nous tous des _contradictions vivantes_. Il nous
tire violemment vers un pass dont il glorifie jusqu'aux horreurs,
pendant que le christianisme, l'esprit du sicle et ce fonds de
bon sens qui ne perd jamais ses droits, nous montrent l'idal dans
l'avenir.

Je vous fais grce de Morelly, Brissot, Raynal, justifiant, que
dis-je? exaltant  l'envi la guerre, l'esclavage, l'imposture
sacerdotale, la communaut des biens, l'oisivet. Qui pourrait se
mprendre sur la source impure de pareilles doctrines? Cette source,
j'ai pourtant besoin de la nommer encore, c'est l'ducation classique
telle qu'elle nous est impose  tous par le Baccalaurat.

Ce n'est pas seulement dans les oeuvres littraires que la _calme,
paisible et pure_ antiquit a vers son poison, mais encore dans les
livres des jurisconsultes. Je dfie bien qu'on trouve dans aucun de
nos lgistes quelque chose qui approche d'une notion raisonnable
sur le droit de proprit. Et que peut tre une lgislation d'o
cette notion est absente? Ces jours-ci, j'ai eu l'occasion d'ouvrir
le _Trait du droit des gens_, par Vattel. J'y vois que l'auteur a
consacr un chapitre  l'examen de cette question: _Est-il permis
d'enlever des femmes?_ Il est clair que la lgende des Romains et des
Sabines nous a valu ce prcieux morceau. L'auteur, aprs avoir pes,
avec le plus grand srieux, le _pour_ et le _contre_, se dcide en
faveur de l'affirmative. Il devait cela  la gloire de Rome. Est-ce
que les Romains ont eu jamais tort? Il y a un _conventionalisme_ qui
nous dfend de le penser; ils sont Romains, cela suffit. Incendie,
pillage, rapt, tout ce qui vient d'eux est _calme, paisible et pur_.

Allguera-t-on que ce ne sont l que des apprciations personnelles!
Il faudrait que notre socit jout de bonheur pour que l'action
uniforme de l'enseignement classique, renforce par l'assentiment de
Montaigne, Corneille, Fnelon, Rollin, Montesquieu, Rousseau, Raynal,
Mably, ne concourt pas  former l'opinion gnrale. C'est ce que
nous verrons.

En attendant, nous avons la preuve que l'ide communiste ne
s'tait pas empare seulement de quelques individualits, mais
de corporations entires, et les plus instruites comme les plus
influentes. Quand les jsuites voulurent organiser un ordre social
au Paraguay, quels furent les plans que leur suggrrent leurs tudes
passes? Ceux de Minos, Platon et Lycurgue. Ils ralisrent le
communisme, qui,  son tour, ne manqua pas de raliser ses tristes
consquences. Les Indiens descendirent  quelques degrs au-dessous
de l'tat sauvage. Cependant, telle tait la prvention invtre des
Europens en faveur des institutions communistes, toujours prsentes
comme le type de la perfection, qu'on clbrait de toutes parts le
bonheur et la vertu de ces tres sans nom (car ce n'taient plus des
hommes), vgtant sous la houlette des jsuites.

Rousseau, Mably, Montesquieu, Raynal, ces grands prneurs des
Missions, avaient-ils vrifi les faits? Pas le moins du monde.
Est-ce que les livres grecs et latins peuvent tromper? Est-ce qu'on
peut s'garer en prenant pour guide Platon? Donc, les Indiens du
Paraguay taient heureux ou devaient l'tre, sous peine d'tre
misrables contre toutes les rgles. Azara, Bougainville et d'autres
voyageurs partirent sous l'influence de ces ides prconues pour
aller admirer tant de merveilles. D'abord, la triste ralit avait
beau leur crever les yeux, ils ne pouvaient y croire. Il fallut
pourtant se rendre  l'vidence, et ils finirent par constater, 
leur grand regret, que le communisme, sduisante chimre, est une
affreuse ralit.

La logique est inflexible. Il est bien clair que les auteurs que je
viens de citer n'avaient pas os pousser leur doctrine jusqu'au bout.
Morelly et Brissot se chargrent de rparer cette inconsquence. En
vrais platoniciens, ils prchrent ouvertement la communaut des
biens et des femmes, et cela, remarquons-le bien, en invoquant sans
cesse les exemples et les prceptes de cette belle antiquit que tout
le monde est convenu d'admirer.

Tel tait, sur la Famille, la Proprit, la Libert, la Socit,
l'tat o l'ducation donne par le clerg avait rduit l'opinion
publique en France, quand clata la Rvolution. Elle s'explique,
sans doute, par des causes trangres  l'enseignement classique.
Mais est-il permis de douter que cet enseignement n'y ait ml une
foule d'ides fausses, de sentiments brutaux, d'utopies subversives,
d'exprimentations fatales? Qu'on lise les discours prononcs 
l'Assemble lgislative et  la Convention. C'est la langue de
Rousseau et de Mably. Ce ne sont que prosopopes, invocations,
apostrophes  Fabricius,  Caton, aux deux Brutus, aux Gracques, 
Catilina. Va-t-on commettre une atrocit? On trouve toujours, pour
la glorifier, l'exemple d'un Romain. Ce que l'ducation a mis dans
l'esprit passe dans les actes. Il est convenu que Sparte et Rome
sont des modles; donc il faut les imiter ou les parodier. L'un
veut instituer les jeux Olympiques, l'autre les lois agraires et un
troisime le brouet noir dans les rues.

Je ne puis songer  puiser ici cette question, bien digne qu'une
main exerce y consacre autre chose qu'un pamphlet De l'influence
des lettres grecques et latines sur l'esprit de nos rvolutions. Je
dois me borner  quelques traits.

Deux grandes figures dominent la Rvolution franaise et semblent la
personnifier: Mirabeau et Robespierre. Quelle tait leur doctrine sur
la Proprit?

Nous avons vu que les peuples qui, dans l'antiquit, avaient fond
leurs moyens d'existence sur la rapine et l'esclavage ne pouvaient
rattacher la proprit  son vritable principe. Ils taient obligs
de la considrer comme un fait de convention, et ils la faisaient
reposer sur la loi; ce qui permet d'y faire entrer l'esclavage et le
vol, comme l'explique si navement Rollin.

Rousseau avait dit aussi: La proprit est de convention et
d'institution humaine, au lieu que la libert est un don de la
nature.

Mirabeau professait la mme doctrine:

     La proprit, dit-il, est une _cration sociale_. Les lois
     ne protgent pas, ne maintiennent pas seulement la proprit,
     _elles la font natre_, elles la dterminent, elles lui donnent
     le rang et l'tendue qu'elle occupe dans les droits des
     citoyens.

Et quand Mirabeau s'exprimait ainsi, ce n'tait pas pour faire de
la thorie. Son but actuel tait d'engager le lgislateur  limiter
l'exercice d'un droit qui tait bien  sa discrtion, puisqu'il
l'avait cr.

Robespierre reproduit les dfinitions de Rousseau.

     En dfinissant la Libert, ce premier besoin de l'homme, le
     plus sacr des droits qu'il _tient de la nature_, nous avons
     dit, avec raison, qu'elle a pour limite le droit d'autrui.
     Pourquoi n'avez-vous pas appliqu ce principe  la Proprit,
     _qui est une institution sociale_, comme si les lois de la
     nature taient moins inviolables que les _conventions_ des
     hommes?

Aprs ce prambule, Robespierre passe  la dfinition.

     La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
     disposer des biens qui lui sont garantis _par la loi_.

Ainsi voil l'opposition bien marque entre la Libert et la
Proprit. Ce sont deux droits d'origine diffrente. L'un vient _de
la nature_, l'autre est _d'institution sociale_. Le premier est
_naturel_, le second _conventionnel_.

Or, qui fait la loi? Le lgislateur. Il peut donc mettre  l'exercice
du droit de proprit, puisqu'il le confre, les conditions qu'il lui
plat.

Aussi Robespierre se hte de dduire de sa dfinition le _droit au
travail_, le _droit  l'assistance_ et _l'impt progressif_.

     La socit est oblige de pourvoir  la subsistance de tous ses
     membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant des
     moyens d'exister  ceux qui sont hors d'tat de travailler.

     Les secours ncessaires  l'indigence sont une dette du riche
     envers le pauvre. _Il appartient  la loi_ de dterminer la
     manire dont cette dette doit tre acquitte.

     Les citoyens dont le revenu n'excde pas ce qui est ncessaire
      leur subsistance sont dispenss de contribuer aux dpenses
     publiques. Les autres doivent les supporter _progressivement_,
     selon l'tendue de leur fortune.

Robespierre, dit M. Sudre, adoptait ainsi toutes les mesures qui,
dans l'esprit de leurs inventeurs, comme dans la ralit, constituent
la transition de la proprit au communisme. Par l'application du
_Trait des lois_ de Platon, il s'acheminait, sans le savoir, vers la
ralisation de l'tat social dcrit dans le livre de la _Rpublique_.

(On sait que Platon a fait deux livres: l'un pour signaler la
perfection idale--communaut des biens et des femmes--c'est le livre
de la _Rpublique_; l'autre pour enseigner les moyens de transition,
c'est le _Trait des lois_.)

Robespierre peut tre considr, d'ailleurs, comme un enthousiaste
de la _calme, paisible et pure_ antiquit. Son discours mme sur la
Proprit abonde en dclamations du got de celles-ci: Aristide
n'aurait pas envi les trsors de Crassus! La chaumire de Fabricius
n'a rien  envier au palais de Crassus! etc.

Une fois que Mirabeau et Robespierre attribuaient, en principe, au
lgislateur la facult de fixer la limite du droit de proprit,
il importe peu de savoir  quel degr ils jugeaient opportun de
placer cette limite. Il pouvait leur convenir de ne pas aller plus
loin que le droit au travail, le droit  l'assistance et l'impt
progressif. Mais d'autres, plus consquents, ne s'arrtaient pas
l. Si la loi, qui cre la proprit et en dispose, peut faire un
pas vers l'galit, pourquoi n'en ferait-elle pas deux? Pourquoi ne
raliserait-elle pas l'galit absolue?

Aussi Robespierre fut dpass par Saint-Just, cela devait tre, et
Saint-Just par Babeuf, cela devait tre encore. Dans cette voie, il
n'y a qu'un terme raisonnable. Il a t marqu par le divin Platon.

Saint-Just... mais je me laisse trop circonscrire dans la question
de proprit. J'oublie que j'ai entrepris de montrer comment
l'ducation classique a perverti toutes les notions morales.
Convaincu que le lecteur voudra bien me croire sur parole, quand
j'affirme que Saint-Just a dpass Robespierre dans la voie du
communisme, je reprends mon sujet.

Il faut d'abord savoir que les erreurs de Saint-Just se rattachaient
aux tudes classiques. Comme tous les hommes de son temps et du
ntre, il tait imprgn d'Antiquit. Il se croyait un Brutus. Retenu
loin de Paris par son parti, il crivait:

      Dieu! faut-il que Brutus languisse, oubli, loin de Rome! Mon
     parti est pris, cependant, et si Brutus ne tue point les autres,
     il se tuera lui-mme.

Tuer! il semble que ce soit ici-bas la destination de l'homme.

Tous les hellnistes et latinistes sont convenus que le principe
d'une rpublique, c'est la _vertu_, et Dieu sait ce qu'ils entendent
par ce mot! C'est pourquoi Saint-Just crivait:

     Un gouvernement rpublicain a la Vertu pour principe, sinon la
     Terreur.

C'est encore un opinion dominante dans l'antiquit que le travail est
infme. Aussi Saint-Just le condamnait en ces termes:

     Un mtier s'accorde mal avec le vritable citoyen. La main de
     l'homme n'est faite que pour la terre et pour les armes.

Et c'est pour que personne ne pt s'avilir  exercer un mtier qu'il
voulait distribuer des terres  tout le monde.

Nous avons vu que, selon les ides des anciens, le lgislateur est 
l'humanit ce que le potier est  l'argile. Malheureusement, quand
cette ide domine, nul ne veut tre argile et chacun veut tre
potier. On pense bien que Saint-Just s'attribuait le beau rle:

     Le jour o je me serai convaincu qu'il est impossible _de
     donner_ aux Franais des moeurs douces, sensibles et inexorables
     pour la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai.

     S'il y avait des moeurs, tout irait bien; il faut des
     institutions pour les purer. Pour rformer les moeurs, il faut
     commencer par contenter le besoin et l'intrt. Il faut donner
     quelques terres  tout le monde.

     Les enfants sont vtus de toile en toute saison. Ils couchent
     sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en
     commun, et ne vivent que de racines, de fruits, de lgumes, de
     pain et d'eau. Ils ne peuvent goter de chair qu'aprs l'ge de
     seize ans.

     Les hommes gs de vingt-cinq ans seront tenus de dclarer
     tous les ans, dans le temple, les noms de leurs amis. Celui qui
     abandonne son ami sans raison suffisante sera banni!

Ainsi Saint-Just,  l'imitation de Lycurgue, Platon, Fnelon,
Rousseau, s'attribue  lui-mme sur les moeurs, les sentiments, les
richesses et les enfants des Franais, plus de droits et de puissance
que n'en ont tous les Franais ensemble. Que l'humanit est petite
auprs de lui! ou plutt elle ne vit qu'en lui. Son cerveau est le
cerveau, son coeur est le coeur de l'humanit.

Voil donc la marche imprime  la rvolution parle conventionalisme
grco-latin. Platon a marqu l'idal. Prtres et laques, au
dix-septime et au dix-huitime sicle, se mettent  clbrer cette
merveille. Vient l'heure de l'action: Mirabeau descend le premier
degr, Robespierre le second, Saint-Just le troisime, Antonelle
le quatrime, et Babeuf, plus logique que tous ses prdcesseurs,
se dresse au dernier, au communisme absolu, au platonisme pur. Je
devrais citer ici ses crits; je me bornerai  dire, car ceci est
caractristique, qu'il les signait _Caus Gracchus_.

L'esprit de la rvolution, au point de vue qui nous occupe, se montre
tout entier dans quelques citations. Que voulait Robespierre?
_lever les mes  la hauteur des vertus rpublicaines des peuples
antiques._ (3 nivse an III.) Que voulait Saint-Just? _Nous offrir
le bonheur de Sparte et d'Athnes._ (23 nivse an III.) Il voulait
en outre _Que tous les citoyens portassent sous leur habit le
couteau de Brutus._ (Ibid.) Que voulait le sanguinaire Carrier?
_Que toute la jeunesse envisage dsormais le brasier de Scvola,
la cigu de Socrate, la mort de Cicron et l'pe de Caton._ Que
voulait Rabaut Saint-tienne? _Que, suivant les principes des
Crtois et des Spartiates, l'tat s'empare de l'homme ds le berceau
et mme avant la naissance._ (16 dcembre 1692). Que voulait la
section des Quinze-Vingts? _Qu'on consacre une glise  la libert,
et qu'on fasse lever un autel sur lequel brlera un feu perptuel
entretenu par de jeunes vestales._ (21 novembre 1794.) Que voulait
la Convention tout entire? _Que nos communes ne renferment
dsormais que des Brutus et des Publicola._ (19 mars 1794.)

Tous ces sectaires taient de bonne foi cependant, et ils n'en
taient que plus dangereux; car la sincrit dans l'erreur, c'est du
fanatisme, et le fanatisme est une force, surtout quand il agit sur
des masses prpares  subir son action. L'universel enthousiasme en
faveur d'un type social ne peut tre toujours strile, et l'opinion
publique, claire ou gare, n'en est pas moins la reine du monde.
Quand une de ces erreurs fondamentales,--telle que la Glorification
de l'Antiquit,--pntrant par l'enseignement dans tous les cerveaux
avec les premires lueurs de l'intelligence, s'y fixe  l'tat de
_conventionalisme_, elle tend  passer des esprits aux actes. Qu'une
rvolution fasse alors sonner l'heure des expriences, et qui peut
dire sous quel nom terrible apparatra celui qui, cent ans plus tt,
se ft appel Fnelon? Il et dpos son ide dans un roman, il meurt
pour elle sur l'chafaud; il et t pote, il se fait martyr; il et
amus la socit, il la bouleverse.

Cependant il y a dans la ralit une puissance suprieure au
conventionalisme le plus universel. Quand l'ducation a dpos
dans le corps social une semence funeste, il y a en lui une force
de conservation, _vis medicatrix_, qui le fait se dbarrasser  la
longue,  travers les souffrances et les larmes, du germe dltre.

Lors donc que le communisme eut assez effray et compromis la
socit, une raction devint infaillible. La France se prit 
reculer vers le despotisme. Dans son ardeur, elle et fait bon
march mme des lgitimes conqutes de la Rvolution. Elle eut le
Consulat et l'Empire. Mais, hlas! ai-je besoin de faire observer
que l'infatuation romaine la suivit dans cette phase nouvelle?
L'Antiquit est l, toujours l pour justifier toutes les formes
de la violence. Depuis Lycurgue jusqu' Csar, que de modles 
choisir! Donc,--et j'emprunte ici le langage de M. Thiers,--nous
qui, aprs avoir t Athniens avec Voltaire, avons un moment voulu
tre Spartiates sous la Convention, nous nous fmes soldats de Csar
sous Napolon. Peut-on mconnatre l'empreinte que notre engouement
pour Rome a laisse sur cette poque? Eh! mon Dieu, cette empreinte
est partout. Elle est dans les difices, dans les monuments, dans
la littrature, dans les modes mme de la France impriale: elle
est dans les noms ridicules imposs  toutes nos institutions. Ce
n'est pas par hasard, sans doute, que nous vmes surgir de toute
part des _Consuls_, un _Empereur_, des _Snateurs_, des _Tribuns_,
des _Prfets_, des _Snatus-Consultes_, des _Aigles_, des _Colonnes
trajanes_, des _Lgions_, des _Champs de Mars_, des _Prytanes_, des
_Lyces_.

La lutte entre les principes rvolutionnaires et
contre-rvolutionnaires semblait devoir se terminer aux journes de
Juillet 1830. Depuis cette poque, les forces intellectuelles de
ce pays se sont tournes vers l'tude des questions sociales, ce
qui n'a rien en soi que de naturel et d'utile. Malheureusement,
l'Universit donne le premier branle  la marche de l'esprit humain,
et le dirige encore vers les sources empoisonnes de l'Antiquit; de
telle sorte que notre malheureuse patrie en est rduite  recommencer
son pass et  traverser les mmes preuves. Il semble qu'elle
soit condamne  tourner dans ce cercle: Utopie, exprimentation,
raction.--Platonisme littraire, communisme rvolutionnaire,
despotisme militaire.--Fnelon, Robespierre, Napolon!--Peut-il
en tre autrement? La jeunesse, o se recrutent la littrature et
le journalisme, au lieu de chercher  dcouvrir et  exposer les
lois naturelles de la socit, se borne  reprendre en sous-oeuvre
cet axiome grco-romain: _L'ordre social est une cration du
Lgislateur_. Point de dpart dplorable qui ouvre une carrire
sans limites  l'imagination, et n'est que l'enfantement perptuel
du _Socialisme_.--Car, si la socit est une invention, qui ne veut
tre l'inventeur? qui ne veut tre ou Minos, ou Lycurgue, ou Platon,
ou Numa, ou Fnelon, ou Robespierre, ou Babeuf, ou Saint-Simon,
ou Fourier, ou Louis Blanc, ou Proudhon? Qui ne trouve glorieux
_d'instituer un Peuple_? Qui ne se complat dans le titre de _Pre
des nations_? Qui n'aspire  combiner, comme des lments chimiques,
la Famille et la Proprit?

Mais, pour donner carrire  sa fantaisie ailleurs que dans les
colonnes d'un journal, il faut tenir le pouvoir, il faut occuper le
point central o aboutissent tous les fils de la puissance publique.
C'est le pralable oblig de toute exprimentation. Chaque secte,
chaque cole fera donc tous ses efforts pour chasser du gouvernement
l'cole ou la secte dominante, en sorte que, sous l'influence
de l'enseignement classique, la vie sociale ne peut tre qu'une
interminable srie de luttes et de rvolutions, ayant pour objet la
question de savoir  quel utopiste restera la facult de faire sur le
peuple, comme sur une vile matire, des expriences!

Oui, j'accuse le Baccalaurat de prparer, comme  plaisir, toute
la jeunesse franaise aux utopies socialistes, aux exprimentations
sociales. Et c'est l sans doute la raison d'un phnomne fort
trange, je veux parler de l'impuissance que manifestent  rfuter
le socialisme ceux-l mmes qui s'en croient menacs. Hommes de
la bourgeoisie, propritaires, capitalistes, les systmes de
Saint-Simon, de Fourier, de Louis Blanc, de Leroux, de Proudhon ne
sont, aprs tout, que des doctrines. Elles sont fausses, dites-vous.
Pourquoi ne les rfutez-vous pas? Parce que vous avez bu  la mme
coupe: parce que la frquentation des anciens, parce que votre
engouement de convention pour tout ce qui est Grec ou Romain vous ont
inocul le socialisme.

  Vous en tes un peu dans votre me entich.

Votre nivellement des fortunes par l'action des tarifs, votre loi
d'assistance, vos appels  l'instruction gratuite, vos primes
d'encouragement, votre centralisation, votre foi dans l'tat, votre
littrature, votre thtre, tout atteste que vous tes socialistes.
Vous diffrez des aptres par le degr, mais vous tes sur la mme
pente. Voil pourquoi, quand vous vous sentez distancs, au lieu de
rfuter,--ce que vous ne savez pas faire, et ce que vous ne pourriez
faire sans vous condamner vous-mmes,--vous vous tordez les bras,
vous vous arrachez les cheveux, vous en appelez  la compression, et
vous dites piteusement: _La France s'en va!_

Non, la France ne s'en va pas. Car voici ce qui arrive: pendant
que vous vous livrez  vos striles lamentations, les socialistes
se rfutent eux-mmes. Ses docteurs sont en guerre ouverte.
Le phalanstre y est rest; la triade y est reste, l'atelier
national y est rest; votre nivellement des conditions par la Loi y
restera. Qu'y a-t-il encore debout? _Le crdit gratuit._ Que n'en
dmontrez-vous l'absurdit? Hlas! c'est vous qui l'avez invent.
Vous l'avez prch pendant mille ans. Quand vous n'avez pu touffer
l'Intrt, vous l'avez rglement. Vous l'avez soumis au _maximum_,
donnant ainsi  penser que la _proprit est une cration de la Loi_,
ce qui est justement l'ide de Platon, de Lycurgue, de Fnelon, de
Rollin, de Robespierre; ce qui est, je ne crains pas de l'affirmer,
l'essence et la quintessence non-seulement du socialisme, mais du
communisme. Ne me vantez donc pas un enseignement qui ne vous a rien
enseign de ce que vous devriez savoir, et qui vous laisse consterns
et muets devant la premire chimre qu'il plat  un fou d'imaginer.
Vous n'tes pas en mesure d'opposer la vrit  l'erreur; laissez au
moins les erreurs se dtruire les unes par les autres. Gardez-vous de
billonner les utopistes, et d'lever ainsi leur propagande sur le
pidestal de la perscution. L'esprit des masses laborieuses, sinon
des classes moyennes, s'est attach aux grandes questions sociales.
Il les rsoudra. Il arrivera  trouver pour ces mots: Famille,
Proprit, Libert, Justice, Socit, d'autres dfinitions que
celles que nous fournit votre enseignement. Il vaincra non-seulement
le socialisme qui se proclame tel, mais encore le socialisme qui
s'ignore. Il tuera votre universelle intervention de l'tat, votre
centralisation, votre unit factice, votre systme protecteur, votre
philanthropie officielle, vos lois sur l'usure, votre diplomatie
barbare, votre enseignement monopolis.

Et c'est pourquoi je dis: Non, la France ne s'en va pas. Elle sortira
de la lutte, plus heureuse, plus claire, mieux ordonne, plus
grande, plus libre, plus morale, plus religieuse que vous ne l'avez
faite.

Aprs tout, veuillez bien remarquer ceci: quand je m'lve contre les
tudes classiques, je ne demande pas qu'elles soient _interdites_; je
demande seulement qu'elles ne soient pas _imposes_. Je n'interpelle
pas l'tat pour lui dire: Soumettez tout le monde  mon opinion, mais
bien: Ne me courbez pas sous l'opinion d'autrui. La diffrence est
grande, et qu'il n'y ait pas de mprise  cet gard.

M. Thiers, M. de Riancey, M. de Montalembert, M. Barthlemy
Saint-Hilaire, pensent que l'atmosphre romaine est excellente pour
former le coeur et l'esprit de la jeunesse, soit. Qu'ils y plongent
leurs enfants; je les laisse libres. Mais qu'ils me laissent libre
aussi d'en loigner les miens comme d'un air pestifr. Messieurs
les rglementaires, ce qui vous parat sublime me semble odieux, ce
qui satisfait votre conscience alarme la mienne. Eh bien! suivez vos
inspirations, mais laissez-moi suivre la mienne. Je ne vous force
pas, pourquoi me forceriez-vous?

Vous tes trs-convaincus qu'au point de vue social et moral le
beau idal est dans le pass. Moi, je le vois dans l'avenir. Osons
le dire  un sicle orgueilleux de lui-mme, disait M. Thiers,
l'antiquit _est ce qu'il y a de plus beau au monde_. Pour moi,
j'ai le bonheur de ne pas partager cette opinion dsolante. Je dis
dsolante, car elle implique que, par une loi fatale, l'humanit va
se dtriorant sans cesse. Vous placez la perfection  l'origine
des temps, je la mets  la fin. Vous croyez la socit rtrograde,
je la crois progressive. Vous croyez que nos opinions, nos ides,
nos moeurs doivent, autant que possible, tre jetes dans le moule
antique; j'ai beau tudier l'ordre social de Sparte et de Rome, je
n'y vois que violences, injustices, impostures, guerres perptuelles,
esclavage, turpitudes, fausse politique, fausse morale, fausse
religion. Ce que vous admirez, je l'abhorre. Mais enfin, gardez
votre jugement et laissez-moi le mien. Nous ne sommes pas ici des
avocats plaidant l'un pour l'enseignement classique, l'autre contre,
devant une assemble charge de dcider en violentant ma conscience
ou la vtre. Je ne demande  l'tat que sa neutralit. Je demande la
libert pour vous comme pour moi. J'ai du moins sur vous l'avantage
de l'impartialit, de la modration et de la modestie.

Trois sources d'enseignement vont s'ouvrir: celui de l'tat, celui du
Clerg, celui des Instituteurs prtendus libres.

Ce que je demande, c'est que ceux-ci soient libres, en effet, de
tenter, dans la carrire, des voies nouvelles et fcondes. Que
l'Universit enseigne ce qu'elle chrit, le grec et le latin; que
le Clerg enseigne ce qu'il sait, le grec et le latin. Que l'une et
l'autre fassent des platoniciens et des tribuns; mais qu'ils ne nous
empchent pas de former, par d'autres procds, des hommes pour notre
pays et pour notre sicle.

Car, si cette libert nous est interdite, quelle amre drision
n'est-ce pas que de venir nous dire  chaque instant: Vous tes
_libres_!

Dans la sance du 23 fvrier, M. Thiers est venu dire pour la
quatrime fois:

     Je rpterai ternellement ce que j'ai dit: La libert que
     donne la loi que nous avons rdige, c'est la libert selon la
     Constitution.

     Je vous mets au dfi de prouver autre chose. Prouvez-moi que ce
     n'est pas la libert; pour moi, je soutiens qu'il n'y en a pas
     d'autre possible.

     Autrefois, on ne pouvait pas enseigner sans la permission du
     gouvernement. Nous avons supprim l'autorisation pralable; tout
     le monde pourra enseigner.

     Autrefois on disait: Enseignez telles choses; n'enseignez pas
     telles autres. Aujourd'hui nous disons: Enseignez tout ce que
     vous voudrez enseigner.

C'est une chose douloureuse de s'entendre adresser un tel dfi et
d'tre condamn au silence. Si la faiblesse de ma voix ne m'et
interdit la tribune, j'aurais rpondu  M. Thiers.

Voyons donc  quoi se rduit, au point de vue de l'instituteur, du
pre de famille et de la socit, cette Libert que vous dites si
entire.

En vertu de votre loi, je fonde un collge. Avec le prix de
la pension, il me faut acheter ou louer le local, pourvoir 
l'alimentation des lves et payer les professeurs. Mais  ct de
mon Collge, il y a un Lyce. Il n'a pas  s'occuper du local et des
professeurs. Les contribuables, _moi compris_, en font les frais.
Il peut donc baisser le prix de la pension de manire  rendre mon
entreprise impossible. Est-ce l de la libert? Une ressource me
reste cependant, c'est de donner une instruction si suprieure  la
vtre, tellement recherche du public, qu'il s'adresse  moi malgr
la chert relative  laquelle vous m'avez rduit. Mais ici, je vous
rencontre, et vous me dites: Enseignez ce que vous voudrez, mais,
si vous vous cartez de ma routine, toutes les carrires librales
seront fermes  vos lves. Est-ce l de la libert?

Maintenant je me suppose pre de famille; je mets mes fils dans une
institution libre: quelle est la position qui m'est faite? Comme
pre, je paye l'ducation de mes enfants, sans que nul me vienne en
aide; comme contribuable et comme catholique, je paye l'ducation des
enfants des autres, car je ne puis refuser l'impt qui soudoie les
Lyces, ni gure me dispenser, en temps de carme, de jeter dans le
bonnet du frre quteur l'obole qui doit soutenir les Sminaires. En
ceci, du moins, je suis libre. Mais le suis-je quant  l'impt? Non,
non, dites que vous faites de la _Solidarit_, au sens socialiste,
mais n'ayez pas la prtention de faire de la Libert.

Et ce n'est l que le trs-petit ct de la question. Voici qui est
plus grave. Je donne la prfrence  l'enseignement libre, parce que
votre enseignement officiel (auquel vous me forcez  concourir, sans
en profiter) me semble communiste et paen; ma conscience rpugne
 ce que mes fils s'imprgnent des ides spartiates et romaines
qui,  mes yeux du moins, ne sont que la violence et le brigandage
glorifis. En consquence, je me soumets  payer la pension pour mes
fils, et l'impt pour les fils des autres. Mais qu'est-ce que je
trouve? Je trouve que votre enseignement mythologique et guerrier a
t indirectement impos au collge libre, par l'ingnieux mcanisme
de vos grades, et que je dois courber ma conscience  vos vues sous
peine de faire de mes enfants des parias de la socit.--Vous m'avez
dit quatre fois que j'tais libre. Vous me le diriez cent fois, que
cent fois je vous rpondrais: Je ne le suis pas.

Soyez inconsquents, puisque vous ne pouvez l'viter, et je vous
concde que dans l'tat actuel de l'opinion publique vous ne pouviez
fermer les collges officiels. Mais posez une limite  votre
inconsquence. Ne vous plaignez-vous pas tous les jours de l'esprit
de la jeunesse? de ses tendances socialistes? de son loignement pour
les ides religieuses? de sa passion pour les expditions guerrires,
passion telle, que, dans nos assembles dlibrantes, il est 
peine permis de prononcer le mot de _paix_, et il faut prendre les
prcautions oratoires les plus ingnieuses pour parler de justice
quand il s'agit de l'tranger? Des dispositions si dplorables
ont une cause sans doute.  la rigueur ne serait-il pas possible
que votre enseignement mythologique, platonicien, belliqueux et
factieux y ft pour quelque chose? Je ne vous dis pas de le changer
cependant, ce serait trop exiger de vous. Mais je vous dis: Puisque
vous laissez natre  ct de vos Lyces, et dans des conditions dj
bien difficiles, des coles dites _libres_, permettez-leur d'essayer,
 leurs prils et risques, les voies chrtiennes et scientifiques.
L'exprience vaut la peine d'tre faite. Qui sait? Peut-tre,
sera-t-elle un progrs. Et vous voulez l'touffer dans son germe!

Enfin, examinons la question au point de vue de la Socit, et
remarquons d'abord qu'il serait trange que la socit ft libre, en
matire d'enseignement, si les instituteurs et les pres de famille
ne le sont pas.

La premire phrase du rapport de M. Thiers sur l'instruction
secondaire, en 1844, proclamait cette terrible vrit:

     L'ducation publique est l'intrt peut-tre le plus grand
     d'une nation civilise, et, par ce motif, _le plus grand objet
     de l'ambition des partis_.

Il semble que la conclusion  tirer de l, c'est qu'une nation qui
ne veut pas tre la proie des partis doit se hter de supprimer
l'ducation _publique_, c'est--dire _par l'tat_, et de proclamer la
libert de l'enseignement. S'il y a une ducation confie au pouvoir,
les partis auront un motif de plus pour chercher  s'emparer du
pouvoir, puisque, du mme coup, ce sera s'emparer de l'enseignement,
_le plus grand objet de leur ambition_. La soif de gouverner
n'inspire-t-elle pas dj assez de convoitise? ne provoque-t-elle pas
assez de luttes, de rvolutions et de dsordres? et est-il sage de
l'irriter encore par l'appt d'une si haute influence?

Et pourquoi les partis ambitionnent-ils la direction des tudes?
Parce qu'ils connaissent ce mot de Leibnitz: Faites-moi matre
de l'enseignement, et je me charge de changer la face du monde.
L'enseignement par le pouvoir, c'est donc l'enseignement par un
parti, par une secte momentanment triomphante; c'est l'enseignement
au profit d'une ide, d'un systme exclusif. Nous avons fait
la rpublique, disait Robespierre, il nous reste  faire des
rpublicains; tentative qui a t renouvele en 1848. Bonaparte ne
voulait faire que des soldats, Frayssinous que des dvots, Villemain
que des rhteurs. M. Guizot ne ferait que doctrinaires, Enfantin
que des saint-simoniens, et tel qui s'indigne de voir l'humanit
ainsi dgrade, s'il tait jamais en position de dire _l'tat c'est
moi_, serait peut-tre tent de ne faire que des conomistes. Eh
quoi! ne verra-t-on jamais le danger de fournir aux partis,  mesure
qu'ils s'arrachent le pouvoir l'occasion d'imposer universellement
et uniformment leurs opinions, que dis-je? leurs erreurs _par
la force_? Car c'est bien employer la force que d'interdire
lgislativement toute autre ide que celle dont on est soi-mme
infatu.

Une telle prtention est essentiellement monarchiste, encore que
nul ne l'affiche plus rsolument que le parti rpublicain; car
elle repose sur cette donne que les gouverns sont faits pour les
gouvernants, que la socit appartient au pouvoir, qu'il doit la
faonner  son image; tandis que, selon notre droit public, assez
chrement conquis, le pouvoir n'est qu'une manation de la socit,
une des manifestations de sa pense.

Je ne puis concevoir, quant  moi, surtout dans la bouche des
rpublicains, un cercle vicieux plus absurde que celui-ci: D'anne en
anne, par le mcanisme du suffrage universel, la pense nationale
s'incarnera dans les magistrats, et puis ces magistrats faonneront 
leur gr la pense nationale.

Cette doctrine implique ces deux assertions: Pense nationale fausse,
pense gouvernementale infaillible.

Et s'il en est ainsi, rpublicains, rtablissez donc tout  la fois
Autocratie, Enseignement par l'tat, Lgitimit, Droit divin, Pouvoir
absolu, irresponsable et infaillible, toutes institutions qui ont un
principe commun et manent de la mme source.

S'il y a, dans le monde, un homme (ou une secte) infaillible,
remettons-lui non-seulement l'ducation, mais tous les pouvoirs, et
que a finisse. Sinon, clairons-nous le mieux que nous pourrons,
mais n'abdiquons pas.

Maintenant, je rpte ma question: Au point de vue social, la loi
que nous discutons ralise-t-elle la libert?

Autrefois il y avait une Universit. Pour enseigner, il fallait sa
permission. Elle imposait ses ides et ses mthodes, et force tait
d'en passer par l. Elle tait donc, selon la pense de Leibnitz,
matresse des gnrations, et c'est pour cela sans doute que son chef
prenait le titre significatif de _grand matre_.

Maintenant tout cela est renvers. Il ne restera  l'Universit que
deux attributions: 1 le droit de dire ce qu'il faudra savoir pour
obtenir les grades: 2 le droit de fermer d'innombrables carrires 
ceux qui ne se seront pas soumis.

Ce n'est presque rien, dit-on. Et moi je dis: Ce rien est tout.

Ceci m'entrane  dire quelque chose d'un mot qui a t souvent
prononc dans ce dbat: c'est le mot UNIT; car beaucoup de personnes
voient dans le Baccalaurat le moyen d'imprimer  toutes les
intelligences une direction, sinon raisonnable et utile, du moins
uniforme, et bonne en cela.

Les admirateurs de l'Unit sont fort nombreux, et cela se conoit.
Par dcret providentiel, nous avons tous foi dans notre propre
jugement, et nous croyons qu'il n'y a au monde qu'une opinion
juste,  savoir: la ntre. Aussi nous pensons que le lgislateur
ne pourrait mieux faire que de l'imposer  tous, et, pour plus de
sret, nous voulons tous tre ce lgislateur. Mais les lgislateurs
se succdent, et qu'arrive-t-il? C'est qu' chaque changement, une
Unit en remplace une autre. L'enseignement par l'tat fait donc
prvaloir l'uniformit en considrant isolment chaque priode;
mais, si l'on compare les priodes successives, par exemple, la
Convention, le Directoire, l'Empire, la Restauration, la Monarchie
de Juillet, la Rpublique, on retrouve la diversit et, qui pis est,
la plus subversive de toutes les diversits, celle qui produit
dans le domaine intellectuel, comme sur un thtre, des changements
 vue, selon le caprice des machinistes. Laisserons-nous toujours
descendre l'intelligence nationale, la conscience publique  ce degr
d'abaissement et d'indignit?

Il y a deux sortes d'Units. L'une est un point de dpart. Elle est
impose par la force, par ceux qui dtiennent momentanment la force.
L'autre est un rsultat, la grande consommation de la perfectibilit
humaine. Elle rsulte de la naturelle gravitation des intelligences
vers la vrit.

La premire Unit a pour principe le mpris de l'espce humaine,
et pour instrument le despotisme. Robespierre tait Unitaire quand
il disait: J'ai fait la rpublique; je vais me mettre  faire des
rpublicains. Napolon tait Unitaire quand il disait: J'aime la
guerre, et je ferai de tous les Franais des guerriers. Frayssinous
tait Unitaire quand il disait: J'ai une foi, et par l'ducation je
plierai  cette foi toutes les consciences. Procuste tait Unitaire
quand il disait: Voil un lit: je raccourcirai ou j'allongerai
quiconque en dpassera ou n'en atteindra pas les dimensions.
Le Baccalaurat est Unitaire quand il dit: La vie sociale sera
interdite  quiconque ne subit pas mon programme. Et qu'on
n'allgue pas que le conseil suprieur pourra tous les ans changer
ce programme; car, certes, on ne pourrait imaginer une circonstance
plus aggravante. Quoi donc! la nation tout entire serait assimile 
l'argile que le potier brise quand il n'est pas satisfait de la forme
qu'il lui a donne?

Dans son rapport de 1844, M. Thiers se montrait admirateur
trs-ardent de cette nature d'Unit, tout en regrettant qu'elle ft
peu conforme au gnie des nations modernes.

     Le pays o ne rgne pas la libert d'enseignement, disait-il,
     serait celui o l'tat, anim d'une volont absolue, voulant
     jeter la jeunesse dans le mme moule, la frapper, comme une
     monnaie,  son effigie, ne souffrirait aucune diversit dans le
     rgime d'ducation, et, pendant plusieurs annes, ferait vivre
     tous les enfants sous le mme habit, les nourrirait des mmes
     aliments, les appliquerait aux mmes tudes, les soumettrait aux
     mmes exercices, les plierait, etc...

     Gardons nous, ajoutait-il, de calomnier cette prtention de
     l'tat d'imposer l'unit de caractre  la nation, et de la
     regarder comme une inspiration de la tyrannie. On pourrait
     presque dire, au contraire, que cette volont forte de l'tat
     d'amener tous les citoyens  un type commun, s'est proportionne
     au patriotisme de chaque pays. C'est dans les rpubliques
     anciennes, o la patrie tait le plus adore, le mieux servie,
     qu'elle montrait des exigences les plus grandes  l'gard des
     moeurs et de l'esprit des citoyens... Et nous qui, dans le
     sicle coul, avons prsent toutes les faces de la socit
     humaine, nous qui, aprs avoir t Athniens avec Voltaire,
     avons un moment voulu tre Spartiates sous la Convention,
     soldats de Csar sous Napolon, si nous avons un moment song 
     imposer d'une manire absolue le joug de l'tat sur l'ducation,
     c'est sous la Convention nationale, au moment de la plus grande
     exaltation patriotique.

Rendons justice  M. Thiers. Il ne proposait pas de suivre de tels
exemples. Il ne faut, disait-il, ni les imiter ni les fltrir.
C'tait du dlire, mais le dlire du patriotisme.

Il n'en reste pas moins que M. Thiers se montre encore ici fidle 
ce jugement par lui prononc: L'Antiquit est ce qu'il y a de plus
beau au monde. Il montre une prdilection secrte pour le despotisme
absolu de l'tat, une admiration instinctive pour les institutions
de Crte et de Lacdmone qui donnaient au lgislateur le pouvoir
de jeter toute la jeunesse dans le moule, de la frapper, comme une
monnaie,  son effigie, etc., etc.

Et je ne puis m'empcher de signaler ici, car cela rentre bien dans
mon sujet, les traces de ce _conventionalisme_ classique qui nous
fait admirer dans l'antiquit, comme des vertus, ce qui tait le
rsultat de la plus dure et de la plus immorale des ncessits.
Ces anciens qu'on exalte, je ne saurais trop le rpter, vivaient
de brigandage, et, pour rien au monde, n'auraient touch un outil.
Ils avaient pour ennemi le genre humain tout entier. Ils s'taient
condamns  une guerre perptuelle et placs dans l'alternative de
toujours vaincre ou de prir. Ds lors il n'y avait et ne pouvait y
avoir pour eux qu'un mtier, celui de soldat. La communaut devait
s'attacher  dvelopper uniformment chez tous les citoyens les
qualits militaires, et les citoyens se soumettaient  cette _unit_
qui tait la garantie de leur existence[105].

[Note 105: Dans l'bauche  laquelle nous avons emprunt la note
prcdente (page 454), l'auteur examine ces deux questions:

1 Si le renoncement  soi-mme est un ressort politique prfrable 
l'intrt personnel;

2 Si les peuples anciens, et notamment les Romains, ont mieux
pratiqu ce renoncement que les modernes.

Il se prononce, on le pense bien, pour la ngative sur la premire
comme sur la seconde. Voici l'un de ses motifs  l'gard de celle-ci:

Lorsque je sacrifie une partie de ma fortune  faire construire des
murs et un toit, qui me prservent des voleurs et de l'intemprie
des saisons, on ne peut pas dire que je sois anim du renoncement 
moi-mme, mais qu'au contraire, j'aspire  ma conservation.

De mme lorsque les Romains sacrifiaient leurs divisions intestines
 leur salut, lorsqu'ils exposaient leur vie dans les combats,
lorsqu'ils se soumettaient au joug d'une discipline presque
insupportable, ils ne renonaient pas  eux-mmes; bien au contraire,
ils embrassaient le seul moyen qu'ils eussent de se conserver et
d'chapper  l'extermination dont les menaait sans cesse la raction
des peuples contre leurs violences.

Je sais que plusieurs Romains ont fait preuve d'une grande
abngation personnelle, et se sont dvous pour le salut de
Rome. Mais cela s'explique aisment. L'intrt qui dtermina
leur organisation politique n'tait pas leur seul mobile. Des
hommes habitus  vaincre ensemble,  dtester tout ce qui est
tranger  leur association, doivent avoir un orgueil national, un
patriotisme trs-exalt. Toutes les nations guerrires, depuis les
hordes sauvages jusqu'aux peuples civiliss, qui ne font la guerre
qu'accidentellement, tombent dans l'exaltation patriotique.  plus
forte raison les Romains dont l'existence mme tait une guerre
permanente. Cet orgueil national si exalt, joint au courage que
donnent les habitudes guerrires, au mpris de la mort qu'il inspire,
 l'amour de la gloire, au dsir de vivre dans la postrit, devait
frquemment produire des actions clatantes.

Aussi, je ne dis pas qu'aucune vertu ne puisse surgir d'une socit
purement militaire. Je serais dmenti par les faits, et les bandes de
brigands elles-mmes nous offrent des exemples de courage, d'nergie
de dvouement, de mpris de la mort, de libralit, etc.--Mais je
prtends que, comme les bandes de pillards, les peuples pillards, au
point de vue du renoncement  soi-mme, ne l'emportent pas sur les
peuples industrieux, et j'ajoute que les vices normes et permanents
de ceux-l ne peuvent tre effacs par quelques actions clatantes,
indignes peut-tre du nom de vertu, puisqu'elles tournent au
dtriment de l'humanit.

           (_bauche indite de l'auteur, un peu antrieure  1830._)]

Mais qu'y a-t-il de commun entre ces temps de barbarie et les temps
modernes?

Aujourd'hui, dans quel objet prcis et bien dtermin frapperait-on
tous les citoyens, comme une monnaie,  la mme effigie? Est-ce
parce qu'ils se destinent tous  des carrires diverses? Sur quoi se
fonderait-on pour les jeter dans le mme moule?... _et qui tiendra
le moule?_ Question terrible, qui devrait nous faire rflchir. _Qui
tiendra le moule?_ S'il y a un moule (et le Baccalaurat en est
un), chacun en voudra tenir le manche, M. Thiers, M. Parisis, M.
Barthlemy Saint-Hilaire, moi, les rouges, les blancs, les bleus, les
noirs. Il faudra donc se battre pour vider cette question pralable,
qui renatra sans cesse. N'est-il pas plus simple de briser ce moule
fatal, et de proclamer loyalement la Libert?

D'autant que la Libert, c'est le terrain o germe la vritable
Unit et l'atmosphre qui la fconde. La concurrence a pour effet de
provoquer, rvler et universaliser les bonnes mthodes, et de faire
sombrer les mauvaises. Il faut bien admettre que l'esprit humain a
une plus naturelle proportion avec la vrit qu'avec l'erreur, avec
ce qui est bien qu'avec ce qui est mal, avec ce qui est utile qu'avec
ce qui est funeste. S'il n'en tait pas ainsi, si la chute tait
naturellement rserve au Vrai, et le triomphe au Faux, tous nos
efforts seraient vains; l'humanit serait fatalement pousse, comme
le croyait Rousseau, vers une dgradation invitable et progressive.
Il faudrait dire, avec M. Thiers: _L'antiquit est ce qu'il y a de
plus beau au monde_, ce qui n'est pas seulement une erreur, mais un
blasphme.--Les intrts des hommes, bien compris, sont harmoniques,
et la lumire qui les leur fait comprendre brille d'un clat toujours
plus vif. Donc les efforts individuels et collectifs, l'exprience,
les ttonnements, les dceptions mme, la concurrence, en un mot,
la Libert--font graviter les hommes vers cette Unit, qui est
l'expression des lois de leur nature, et la ralisation du bien
gnral.

Comment est-il arriv que le parti _libral_ soit tomb dans cette
trange contradiction de mconnatre la libert, la dignit, la
perfectibilit de l'homme, et de leur prfrer une Unit factice,
stationnaire, dgradante, impose tour  tour par tous les
despotismes au profit des systmes les plus divers?

Il y a  cela plusieurs raisons: c'est d'abord qu'il a reu, lui
aussi, l'empreinte romaine de l'ducation classique. N'a-t-il pas
pour meneurs des Bacheliers? Ensuite,  travers les pripties
parlementaires, il espre bien voir tomber en ses mains cet
instrument prcieux, ce _moule_ intellectuel, objet, selon M. Thiers,
de toutes les ambitions. Enfin les ncessits de la dfense contre
l'injuste agression de l'Europe, en 92, n'ont pas peu contribu 
populariser en France l'ide d'une puissante Unit.

Mais de tous les mobiles qui dterminent le libralisme  sacrifier
la libert, le plus puissant est la crainte que lui inspirent, en
matire d'ducation, les envahissements du clerg.

Cette crainte je ne la partage pas, mais je la comprends.

Considrez, dit le libralisme, la situation du clerg en France,
sa savante hirarchie, sa forte discipline, sa milice de quarante
mille membres, tous clibataires et occupant le premier poste dans
chaque commune du pays, l'influence qu'il doit  la nature de ses
fonctions, celle qu'il tire de la parole qu'il fait retentir sans
contradiction et avec autorit en chaire, ou qu'il murmure au
confessionnal, les liens qui l'attachent  l'tat par le budget des
cultes, ceux qui l'assujettissent  un chef spirituel qui est en mme
temps roi tranger, le concours que lui prte une compagnie ardente
et dvoue, les ressources qu'il trouve dans les aumnes dont il est
le distributeur; considrez qu'il regarde comme son premier devoir
de s'emparer de l'ducation, et dites si, dans ces conditions, la
libert de l'enseignement n'est pas un leurre.

Il faudrait un volume pour traiter cette vaste question et toutes
celles qui s'y rattachent. Je me bornerai  une considration, et je
dis:

Sous un rgime libre, _ce n'est pas le Clerg qui fera la conqute de
l'Enseignement, mais l'Enseignement qui fera la conqute du Clerg.
Ce n'est pas le Clerg qui frappera le Sicle  son effigie, mais le
Sicle qui fera le Clerg  son image._

Peut-on douter que l'enseignement, dgag des entraves
universitaires, soustrait, par la suppression des grades, au
conventionalisme classique, ne s'lant, sous l'aiguillon de la
rivalit, dans des voies nouvelles et fcondes? Les institutions
libres, qui surgiront laborieusement entre les lyces et les
sminaires, sentiront la ncessit de donner  l'intelligence humaine
sa vritable nourriture,  savoir: la science de ce que les choses
sont et non la science de ce qu'on en disait il y a deux mille ans.
L'antiquit des temps est l'enfance du monde, dit Bacon, et, 
proprement parler, c'est notre temps qui est l'antiquit, le monde
ayant acquis du savoir et de l'exprience en vieillissant. L'tude
des oeuvres de Dieu et de la nature dans l'ordre moral et dans
l'ordre matriel, voil la vritable instruction, voil celle qui
dominera dans les institutions libres. Les jeunes gens qui l'auront
reue se montreront suprieurs par la force de l'intelligence, la
sret du jugement, l'aptitude  la pratique de la vie, aux _affreux
petits rhteurs_ que l'universit et le clerg auront saturs de
doctrines aussi fausses que surannes. Pendant que les uns seront
prpars aux fonctions sociales de notre poque, les autres seront
rduits d'abord  oublier, s'ils peuvent, ce qu'ils auront appris,
ensuite  apprendre ce qu'ils devraient savoir. En prsence de
ces rsultats, la tendance des pres de famille sera de prfrer
les coles libres, pleines de sve et de vie,  ces autres coles
succombant sous l'esclavage de la routine.

Qu'arrivera-t-il alors? Le clerg, toujours ambitieux de conserver
son influence, n'aura d'autre ressource que de substituer, lui
aussi, l'enseignement des choses  l'enseignement des mots, l'tude
des vrits positives  celle des doctrines de convention, et la
substance  l'apparence.

Mais, pour enseigner, il faut savoir, et, pour savoir, il faut
apprendre. Le clerg sera donc forc de changer la direction de
ses propres tudes, et la rnovation s'introduira jusque dans les
sminaires. Or, pense-t-on qu'une autre nourriture ne fasse pas
d'autres tempraments? Car, prenons-y garde, il ne s'agit pas ici
seulement de changer la matire, mais la mthode de l'enseignement
clrical. La connaissance des oeuvres de Dieu et de la nature
s'acquiert par d'autres procds intellectuels que celle des
thogonies. Observer les faits et leur enchanement est une chose;
admettre sans examen un texte _tabou_ et en tirer les consquences
en est une autre. Quand la science remplace l'intuition, l'examen
se substitue  l'autorit, la mthode philosophique  la mthode
dogmatique; un autre but exige un autre procd, et d'autres procds
donnent  l'esprit d'autres habitudes.

Il n'est donc pas douteux que l'introduction de la science dans les
sminaires, rsultat infaillible de la libert d'enseignement, ne
doive avoir pour effet de modifier, au sein de ces institutions,
jusqu'aux habitudes intellectuelles. Et c'est l, j'en ai la
conviction, l'aurore d'une grande et dsirable rvolution, celle qui
ralisera l'Unit religieuse.

Je disais tout  l'heure que le _conventionalisme_ classique faisait
de nous tous des contradictions vivantes, Franais par ncessit et
Romains par l'ducation. Ne pourrait-on pas dire aussi qu'au point de
vue religieux nous sommes des contradictions vivantes?

Nous sentons tous dans le coeur une puissance irrsistible qui nous
pousse vers la religion, et en mme temps nous sentons dans notre
intelligence une force non moins irrsistible qui nous en loigne, et
d'autant plus, c'est un point de fait, que l'intelligence est plus
cultive, en sorte qu'un grand docteur a pu dire: _Litterati minus
credunt_.

Oh! c'est un triste spectacle! Depuis quelque temps surtout, nous
entendons pousser de profonds gmissements sur l'affaiblissement
des croyances religieuses, et, chose trange, ceux-l mmes qui ont
laiss s'teindre dans leur me jusqu' la dernire tincelle de la
foi sont le plus disposs  trouver le doute impertinent... chez les
autres. Soumets ta raison, disent-ils au peuple, sans quoi tout est
perdu. C'est bon  moi de m'en rapporter  la mienne, car elle est
d'une trempe particulire, et, pour observer le Dcalogue, je n'ai
pas besoin de le croire rvl. Mme quand je m'en carterais quelque
peu, le mal n'est pas grand; mais toi, c'est diffrent, tu ne peux
l'enfreindre sans mettre en pril la socit... et mon repos.

C'est ainsi que la peur cherche un refuge dans l'hypocrisie. On
ne croit pas, mais on fait semblant de croire. Pendant que le
scepticisme est au fond, une religiosit de calcul se montre  la
surface, et voici qu'un _conventionalisme_ nouveau, et de la pire
espce, dshonore l'esprit humain.

Et cependant tout n'est pas hypocrisie dans ce langage. Encore qu'on
ne croie pas tout, encore qu'on ne pratique rien, il y a au fond, des
coeurs, comme dit Lamennais, une racine de foi qui ne sche jamais.

D'o vient cette bizarre et dangereuse situation? ne serait-ce pas
qu'aux vrits religieuses, primordiales et fondamentales, auxquelles
toutes les sectes et toutes les coles adhrent d'un consentement
commun, se sont agrgs, avec le temps, des institutions, des
pratiques, des rites, que l'intelligence, malgr qu'on en ait, ne
peut admettre? Et ces additions humaines ont-elles aucun autre
support, dans l'esprit mme du clerg, que le dogmatisme par lequel
il les rattache aux vrits primordiales non contestes?

L'Unit religieuse se fera, mais elle ne se fera que lorsque chaque
secte aura abandonn ces institutions parasites auxquelles je fais
allusion. Qu'on se rappelle que Bossuet en faisait bon march quand
il discutait avec Leibnitz sur les moyens de ramener  l'Unit toutes
les confessions chrtiennes. Ce qui paraissait possible et bon au
grand docteur du dix-septime sicle, serait-il regard comme trop
audacieux par les docteurs du dix-neuvime? Quoi qu'il en soit, la
libert de l'enseignement, en faisant pntrer d'autres habitudes
intellectuelles dans le clerg, sera sans doute un des plus puissants
instruments de la grande rnovation religieuse qui seule peut
dsormais satisfaire les consciences et sauver la socit[106].

[Note 106: Voir, dans _Justice et Fraternit_, les pages 316 et 317.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Les socits ont un tel besoin de morale, que le corps qui s'en
fait, au nom de Dieu, le gardien et le distributeur, acquiert
sur elles une influence sans bornes. Or, il est d'exprience que
rien ne pervertit plus les hommes que l'influence illimite. Il
arrive donc un temps o, loin que le sacerdoce persiste  n'tre
que l'instrument de la religion, c'est la religion qui devient
l'instrument du sacerdoce. Ds ce moment un antagonisme fatal
s'introduit dans le monde. La Foi et l'Intelligence, chacune de
leur ct, tirent tout  elles. Le prtre ne cesse d'ajouter, 
des vrits sacres, des erreurs qu'il proclame non moins sacres,
offrant ainsi  l'opposition du laque des motifs de plus en plus
solides, des arguments de plus en plus srieux. L'un cherche  faire
passer le faux avec le vrai. L'autre branle le vrai avec le faux.
La religion devient superstition, et la philosophie incrdulit.
Entre ces deux extrmes, la masse flotte dans le doute, et on
peut dire que l'humanit traverse une poque critique. Cependant
l'abme se creuse toujours plus profond, et la lutte se poursuit
non-seulement d'homme  homme, mais encore dans la conscience de
chaque homme, avec des chances diverses. Une commotion politique
vient-elle pouvanter la socit, elle se jette, par peur, du ct
de la foi; une sorte de religiosit hypocrite prend le dessus, et
le prtre se croit vainqueur. Mais le calme n'a pas plutt reparu,
le prtre n'a pas plutt essay de mettre  profit la victoire, que
l'intelligence reprend ses droits et recommence son oeuvre. Quand
donc cessera cette anarchie? quand est-ce que se scellera l'alliance
entre l'intelligence et la foi?--Quand la foi ne sera plus une arme;
quand le sacerdoce, redevenu ce qu'il doit tre, l'instrument de la
religion, abandonnera les formes qui l'intressent, pour le fond
qui intresse l'humanit. Alors ce ne sera pas assez de dire que la
religion et la philosophie sont soeurs, il faudra dire qu'elles se
confondent dans l'Unit.

Mais je descends de ces rgions leves, et, revenant aux grades
universitaires, je me demande si le clerg prouvera une grande
rpugnance  abandonner les voies routinires de l'enseignement
classique, ce  quoi, d'ailleurs, il ne sera nullement oblig.

Il serait plaisant que le communisme platonicien, le paganisme, les
ides et les moeurs faonnes par l'esclavage et le brigandage,
les odes d'Horace, les mtamorphoses d'Ovide, trouvassent leurs
derniers dfenseurs et professeurs dans les prtres de France! Il ne
m'appartient pas de leur donner des avis. Mais ils me permettront
bien de citer ici l'extrait d'un journal qui, si je ne me trompe, est
rdig par des ecclsiastiques:

     Quels sont donc, parmi les docteurs de l'glise, les apologistes
     de l'enseignement paen? Est-ce saint Clment, qui a crit que
     la science profane est semblable aux fruits et aux confitures
     qu'on ne doit servir qu' la fin du repas? Est-ce Origne,
     qui a crit que, dans les coupes dores de la posie paenne,
     il y a des poisons mortels? Est-ce Tertullien qui appelle les
     philosophes paens les patriarches des hrtiques: _Patriarch
     hreticorum_? Est-ce saint Irne, qui dclare que Platon a t
     l'assaisonnement de toutes les hrsies? Est-ce Lactance, qui
     constatait que de son temps les hommes lettrs taient ceux qui
     avaient le moins de foi? Est-ce saint Ambroise disant qu'il est
     trs-dangereux pour les chrtiens de s'occuper de l'loquence
     profane? Est-ce saint Jrme enfin, qui, dans sa lettre 
     Eustochie, condamnant avec nergie l'tude des paens, disait:
     Qu'y a-t-il de commun entre la lumire et les tnbres? Quel
     accord peut-il exister entre le Christ et Blial? Qu'a affaire
     Horace avec le Psautier, Virgile avec l'vangile?... Saint
     Jrme qui regrette si cruellement le temps qu'il a consacr
     dans sa jeunesse  l'tude des lettres paennes: Malheureux
     que j'tais, je me privais de nourriture pour ne pas quitter
     Cicron; ds le grand matin, j'avais Plaute dans les mains. Si
     quelquefois, rentrant en moi-mme, je commenais la lecture
     des prophtes, leur style me paraissait inculte, et, parce que
     j'tais aveugle, je niais la lumire.

Mais coutons parler saint Augustin:

     Les tudes par lesquelles je suis parvenu  lire les crits
     des autres et  crire ce que je pense taient pourtant bien
     plus utiles et bien plus solides que celles auxquelles on me
     fora depuis de m'adonner, qui concernaient les aventures de je
     ne sais quel ne, et qui me faisaient pleurer sur le sort de
     Didon, mourant d'amour, tandis qu'oubliant mes propres fautes,
     je trouvais moi-mme la mort dans ces lectures funestes...
     Ce sont pourtant ces folies qu'on appelle les _belles et
     honntes lettres_: _Tales dementi honestiores et uberiores
     litter putantur_... Qu'ils crient contre moi ces _marchands de
     belles-lettres_, je ne les crains pas, et je m'applique  sortir
     des mauvaises voies que j'ai suivies... Il est vrai que, de ces
     tudes, j'ai retenu beaucoup d'expressions qu'il est utile de
     savoir, mais _tout cela peut s'apprendre ailleurs que dans des
     lectures si frivoles_, et on devrait conduire les enfants dans
     une voie moins dangereuse. Mais qui ose te rsister,  maudit
     torrent de la coutume!... N'est-ce pas pour suivre ton cours
     qu'on m'a fait lire l'histoire de Jupiter qui, en mme temps,
     tient la foudre et commet l'adultre? On sait bien que c'est
     inconciliable; mais,  l'aide de ce faux tonnerre, on diminue
     l'horreur qu'inspire l'adultre et on porte les jeunes gens 
     imiter les actions d'un dieu criminel.

     Et nanmoins,  torrent infernal, on prcipite dans tes flots
     tous les enfants, on fait de cet usage coupable une grande
     affaire. Cela s'accomplit publiquement, sous les yeux des
     magistrats, pour un salaire convenu... C'est le vin de l'erreur
     que nous prsentaient dans notre enfance des matres ivres; ils
     nous chtiaient quand nous refusions de nous en abreuver, et
     nous ne pouvions en appeler de leur sentence  aucun juge qui
     ne ft ivre comme eux. Mon me tait ainsi la proie des esprits
     impurs, car ce n'est pas d'une seule manire qu'on offre des
     sacrifices aux dmons.

Ces plaintes si loquentes, ajoute la feuille catholique, cette
critique si amre, ces reproches si durs, ces regrets si touchants,
ces conseils si judicieux, ne s'adressent-ils pas aussi bien 
notre sicle qu' celui pour lequel crivait saint Augustin? Ne
conserve-t-on pas, sous le nom d'enseignement classique, le mme
systme d'tudes contre lequel saint Augustin s'lve avec tant
de force? Ce torrent du paganisme n'a-t-il pas inond le monde?
Ne prcipite-t-on pas chaque anne, dans ses flots, des milliers
d'enfants qui y perdent la foi, les moeurs, le sentiment et la
dignit humaine, l'amour de la libert, la connaissance de leurs
droits et de leurs devoirs, qui en sortent tout imprgns des fausses
ides du paganisme, de sa fausse morale, de ses fausses vertus, non
moins que de ses vices et de son profond mpris pour l'humanit?

Et cet effroyable dsordre moral ne nat pas d'une perversion de
volonts individuelles abandonnes  leur libre arbitre. Non, il est
lgislativement impos par le mcanisme des grades universitaires.
M. de Montalembert lui-mme, tout en regrettant que l'tude des
lettres antiques ne ft pas assez forte, a cit les rapports des
inspecteurs et doyens des facults. Ils sont unanimes pour constater
la rsistance, je dirai presque la rvolte du sentiment public
contre une tyrannie si absurde et si funeste. Tous constatent que
la jeunesse franaise calcule avec une prcision mathmatique ce
qu'on l'oblige d'apprendre et ce qu'on lui permet d'ignorer, en fait
d'tudes classiques, et qu'elle s'arrte juste  la limite o les
grades s'obtiennent. En est-il de mme dans les autres branches des
connaissances humaines, et n'est-il pas de notorit publique que,
pour dix admissions, il se prsente cent candidats tous suprieurs
 ce qu'exigent les programmes? Que le lgislateur compte donc la
raison publique et l'esprit des temps pour quelque chose.

Est-ce un barbare, un Welche, un Gpide qui ose ici prendre la
parole? Mconnat-il la suprme beaut des monuments littraires
lgus par l'antiquit, ou les services rendus  la cause de la
civilisation par les dmocraties grecques?

Non certes, il ne saurait trop rpter qu'il ne demande pas  la loi
de proscrire, mais de ne pas prescrire. Qu'elle laisse les citoyens
libres. Ils sauront bien remettre l'histoire dans son vritable jour,
admirer ce qui est digne d'admiration, fltrir ce qui mrite le
mpris, et se dlivrer de ce _conventionalisme_ classique qui est la
plaie funeste des socits modernes. Sous l'influence de la libert,
les sciences naturelles et les lettres profanes, le christianisme et
le paganisme, sauront bien se faire, dans l'ducation, la juste part
qui leur revient, et c'est ainsi que se rtablira entre les ides,
les moeurs et les intrts, l'Harmonie qui est, pour les consciences
comme pour les socits, la condition de l'ordre.

       *       *       *       *       *

LIBERT, GALIT[107].

[Note 107: Dans les premiers mois de 1850, l'auteur, qui travaillait
au second volume des _Harmonies_, commenait pour ce volume un
chapitre intitul: Libert, galit. Il renona bientt  lui donner
cette destination et ne l'acheva point. Nous reproduisons ici ce
fragment qui rentre dans l'ide de l'opuscule qu'on vient de lire.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Les mots ont leurs changeantes destines comme les hommes. En voici
deux que tour  tour l'humanit divinise ou maudit,--de telle
sorte qu'il est bien difficile  la philosophie d'en parler de
sang-froid.--Il fut un temps o celui-l et risqu sa tte qui
aurait os examiner les syllabes sacres, car l'examen suppose un
doute ou la possibilit d'un doute. Aujourd'hui, au contraire, il
n'est pas prudent de les prononcer en certain lieu, et ce lieu est
celui d'o sortent les lois qui dirigent la France!--Grce au ciel,
je n'ai  m'occuper ici de la Libert et de l'galit qu'au point de
vue conomique. Par ce motif, j'espre que le titre de ce chapitre
n'affectera pas d'une manire trop douloureuse les nerfs du lecteur.

Mais comment se fait-il que le mot _Libert_ fasse quelquefois
palpiter tous les coeurs, enflamme l'enthousiasme des peuples et soit
le signal des actions les plus hroques, tandis que, dans d'autres
circonstances, il semble ne s'chapper du rauque gosier populaire que
pour rpandre partout le dcouragement et l'effroi? Sans doute il n'a
pas toujours le mme sens et ne rveille pas la mme ide.

Je ne puis m'empcher de croire que notre ducation toute romaine
entre pour beaucoup dans cette anomalie.....

Pendant de longues annes le mot _Libert_ frappe nos jeunes organes,
portant avec lui un sens qui ne peut s'ajuster aux moeurs modernes.
Nous en faisons le synonyme de suprmatie nationale au dehors, et
d'une certaine quit, au dedans, pour le partage du butin conquis.
Ce partage tait en effet, entre le peuple romain et le snat, le
grand sujet des dissentions, au rcit desquelles nos jeunes mes
prennent toujours parti pour le peuple. C'est ainsi que luttes
du Forum et libert finissent par former dans notre esprit une
association d'ides indestructibles. tre libre, c'est lutter; la
rgion de la libert, c'est la rgion des orages...

Ne nous tardait-il pas de quitter le collge pour aller tonner
dans les places publiques contre le _barbare tranger_ et l'_avide
patricien_?

Comment la libert ainsi comprise peut-elle manquer d'tre tour
 tour un objet d'enthousiasme ou d'effroi pour une population
laborieuse?...

Les peuples ont t et sont encore tellement opprims, qu'ils
n'ont pu et ne peuvent conqurir la libert que par la lutte. Ils
s'y rsignent quand ils sentent vivement l'oppression, et ils
entourent les dfenseurs de la libert de leurs hommages et de leur
reconnaissance. Mais la lutte est souvent longue, sanglante, mle
de triomphes et de revers; elle peut engendrer des flaux pires que
l'oppression... Alors le peuple, fatigu du combat, sent le besoin de
reprendre haleine. Il se tourne contre les hommes qui exigent de lui
des sacrifices au-dessus de ses forces, et se prend  redouter le mot
magique au nom duquel on le prive de scurit et mme de libert...

Quoique la lutte soit ncessaire pour conqurir la libert,
n'oublions pas que la libert n'est pas la lutte, pas plus que
le port n'est la manoeuvre. Les crivains, les politiques, les
discoureurs imbus de l'ide romaine font cette confusion. Les masses
ne la font pas. Lutter pour lutter leur rpugne, et c'est en cela
qu'elles justifient le mot profond: Il y a quelqu'un qui a plus
d'esprit que les gens d'esprit, ce quelqu'un, c'est _tout le monde_...

Un fonds commun d'ides rattache les uns aux autres les mots
_Libert_, _galit_, _proprit_, _scurit_.

_Libert_, qui a pour tymologie _poids_, _balance_, implique l'ide
de justice, d'galit, d'harmonie, d'quilibre--ce qui exclut la
lutte, ce qui est justement l'inverse de l'interprtation romaine.

D'un autre ct, libert c'est _proprit_ gnralise. Mes facults
m'appartiennent-elles si je ne suis pas libre d'en faire usage, et
l'esclavage n'est-il pas la ngation la plus complte de la proprit
comme de la libert?

Enfin, libert c'est _scurit_, car scurit c'est encore proprit
garantie non-seulement dans le prsent mais dans l'avenir...

Puisque les Romains, j'insiste l-dessus, vivaient de butin et
chrissaient la libert;--puisqu'ils avaient des esclaves et
chrissaient la libert,--il est bien vident que l'ide de libert
n'tait pour eux nullement incompatible avec les ides de vol et
d'esclavage.--Donc il doit en tre de mme de toutes nos gnrations
collgiennes, et ce sont celles qui rgentent le monde. Dans leur
esprit la proprit du produit des facults, ou la proprit des
facults elles-mmes n'a rien de commun avec la libert, est un
bien infiniment moins prcieux. Aussi les atteintes thoriques  la
proprit ne les meuvent gure. Loin de l, pour peu que les lois
y procdent avec une certaine symtrie et dans un but en apparence
philanthropique, cette sorte de communisme les charme...

Il ne faut pas croire que ces ides disparaissent quand le premier
feu de la jeunesse est teint, quand on s'est pass la fantaisie
de troubler,  la manire des tribuns romains, le repos de la
cit; quand on a eu le bonheur de prendre part  quatre ou cinq
insurrections, et qu'on a fini par choisir un tat, travailler et
acqurir de la _proprit_.--Non, ces ides ne passent pas. Sans
doute on tient  sa proprit, on la dfend avec nergie; mais on
fait peu de cas de la proprit d'autrui... Qu'il s'agisse de la
violer, pourvu que ce soit par l'intervention de la loi, on n'en
a pas le moindre scrupule...--Notre proccupation  tous est de
courtiser la loi, de tcher de nous mettre dans ses bonnes grces;
et, si elle a pour nous un sourire, vite nous lui demandons de violer
 notre profit la proprit ou la libert d'autrui... Cela se fait
avec une navet charmante non-seulement par ceux qui s'avouent
communistes ou communautaires, mais encore par ceux qui se proclament
fanatiques de la proprit, par ceux que le seul mot de communisme
met en fureur, par des courtiers, des fabricants, des armateurs,
et mme par les propritaires par excellence, les propritaires
fonciers...




PROTECTIONISME

ET COMMUNISME.

 MONSIEUR THIERS.


MONSIEUR,

Ne soyez point ingrat envers la rvolution de Fvrier. Elle vous
a surpris, froiss peut-tre; mais aussi elle vous a prpar,
comme auteur, comme orateur, comme conseiller intime[108], des
triomphes inattendus. Parmi ces succs, il en est un assurment fort
extraordinaire. Ces jours derniers on lisait dans _la Presse_:

L'association pour la dfense du travail national (l'ancien comit
Mimerel) vient d'adresser  tous ses correspondants une circulaire,
pour leur annoncer qu'une souscription est ouverte  l'effet de
concourir  la propagation dans les ateliers du livre de M. Thiers
sur la Proprit. L'association souscrit elle-mme pour 5,000
exemplaires.

[Note 108: Au moment o parut cet opuscule, c'est--dire en janvier
1849, M. Thiers tait fort en crdit  l'lyse.

                                               (_Note de l'diteur._)]

J'aurais voulu tre prsent quand cette flatteuse annonce est tombe
sous vos yeux. Elle a d y faire briller un clair de joie railleuse.

On a bien raison de le dire: les voies de Dieu sont aussi
infaillibles qu'impntrables. Car si vous voulez bien m'accorder
pour un instant (ce que j'essaierai bientt de dmontrer) que le
Protectionisme, en se gnralisant, devient Communisme comme un
carpillon devient carpe; pourvu que Dieu lui prte vie, il est
dj assez singulier que ce soit un champion du Protectionisme qui
se pose comme le pourfendeur du Communisme; mais, ce qui est plus
extraordinaire et plus consolant encore, c'est qu'une puissante
association, qui s'tait forme pour propager thoriquement et
pratiquement le principe communiste (dans la mesure qu'elle jugeait
profitable  ses membres), consacre aujourd'hui la moiti de ses
ressources  dtruire le mal qu'elle a fait avec l'autre moiti.

Je le rpte, c'est l un spectacle consolant. Il nous rassure sur
l'invitable triomphe de la vrit, puisqu'il nous montre les vrais
et premiers propagateurs des doctrines subversives, effrays de leurs
succs, laborer maintenant le contre-poison et le poison dans la
mme officine.

Ceci suppose, il est vrai, l'identit du principe Communiste et du
principe Prohibitioniste, et peut-tre n'admettez-vous pas cette
identit, quoique  vrai dire, il ne me parat pas possible que
vous ayez pu, sans en tre frapp, crire quatre cents pages sur la
Proprit. Peut-tre pensez-vous que quelques efforts consacrs  la
libert commerciale ou plutt au _Libre-change_, l'impatience d'une
discussion sans rsultat, l'ardeur du combat, la vivacit de la lutte
m'ont fait voir, comme cela ne nous arrive que trop souvent  nous
autres polmistes, les erreurs de mes adversaires  travers un verre
grossissant. Sans doute, c'est mon imagination, afin d'en avoir plus
facilement raison, qui gonfle la thorie du _Moniteur industriel_ aux
proportions de celle du _Populaire_. Quelle apparence que de grands
manufacturiers, d'honntes propritaires, de riches banquiers,
d'habiles hommes d'tat se soient faits, sans le savoir et sans le
vouloir, les initiateurs, les aptres du Communisme en France?--Et
pourquoi pas, je vous prie? Il y a bien des ouvriers, pleins d'une
foi sincre dans le _droit au travail_, par consquent communistes
sans le savoir, sans le vouloir, qui ne souffriraient pas qu'on les
considrt comme tels. La raison en est que, dans toutes les classes,
l'intrt incline la volont, et la volont, comme dit Pascal, est
le principal organe de la crance. Sous un autre nom, beaucoup
d'industriels, fort honntes gens d'ailleurs, font du Communisme
comme on en fait toujours, c'est--dire  la condition que le bien
d'autrui sera seul mis en partage. Mais sitt que, le principe
gagnant du terrain, il s'agit de livrer aussi au partage leur propre
bien, oh! alors le Communisme leur fait horreur. Ils rpandaient
le _Moniteur industriel_, maintenant ils propagent le livre de la
Proprit. Pour s'en tonner, il faudrait ignorer le coeur humain,
ses ressorts secrets, et combien il a de pente  se faire habile
casuiste.

Non, Monsieur, ce n'est pas la chaleur de la lutte qui m'a fait voir
sous ce jour la doctrine prohibitioniste, car c'est au contraire
parce que je la voyais sous ce jour, avant la lutte, que je m'y suis
engag[109]. Veuillez me croire; tendre quelque peu notre commerce
extrieur, rsultat accessoire qui n'est certes pas  ddaigner,
ce ne fut jamais mon motif dterminant. J'ai cru et crois encore
que la Proprit est engage dans la question. J'ai cru et je crois
encore que notre tarif douanier,  cause de l'esprit qui lui a donn
naissance et des arguments par lesquels on le dfend, a fait au
principe mme de la Proprit une brche par laquelle tout le reste
de notre lgislation menace de passer.

[Note 109: Voy., au tome Ier, les lettres adresses  M. de
Lamartine en janvier 1845 et octobre 1846, et, au tome II, l'article
_Communisme_, du 27 juin 1847.

                                               (_Note de l'diteur._)]

En considrant l'tat des esprits, il m'a sembl qu'un Communisme
qui, je dois le dire pour tre juste, n'a pas la conscience de
lui-mme et de sa porte, tait sur le point de nous dborder. Il
m'a sembl que ce Communisme-l (car il y en a de plusieurs espces)
se prvalait trs-logiquement de l'argumentation prohibitioniste et
se bornait  en presser les dductions. C'est donc sur ce terrain
qu'il m'a paru utile de le combattre; car puisqu'il s'armait de
sophismes propags par le comit Mimerel, il n'y avait pas espoir de
le vaincre tant que ces sophismes resteraient debout et triomphants
dans la conscience publique. C'est  ce point de vue que nous nous
sommes placs  Bordeaux,  Paris,  Marseille,  Lyon, quand nous
avons fond l'Association du LIBRE-CHANGE. La libert commerciale,
considre en elle-mme, est sans doute pour les peuples un bien
prcieux; mais enfin, si nous n'avions eu qu'elle en vue, nous
aurions donn  notre association le titre d'_Association pour la
libert commerciale_, ou, plus politiquement encore, _pour la rforme
graduelle des tarifs_. Mais le mot _Libre-change_ implique _libre
disposition du fruit de son travail_, en d'autres termes _Proprit_,
et c'est pour cela que nous l'avons prfr[110]. Certes, nous
savions que ce mot nous susciterait bien des difficults. Il
affirmait un principe, et, ds lors, il devait ranger parmi nos
adversaires tous les partisans du Principe oppos. Bien plus, il
rpugnait extrmement aux hommes mme les mieux disposs  nous
seconder, c'est--dire aux ngociants, plus proccups alors de
rformer la douane que de vaincre le Communisme. Le Havre, tout en
sympathisant  nos vues, refusa d'adopter notre bannire. De toute
part on me disait: Nous obtiendrons plutt quelques adoucissements
 notre tarif en n'affichant pas des prtentions absolues. Je
rpondais: Si vous n'avez que cela en vue, agissez par vos chambres
de commerce. On me disait encore: Le mot _Libre-change_ effraie
et loigne le succs. Rien n'tait plus vrai; mais je tirais de
l'effroi mme caus par ce mot mon plus fort argument pour son
adoption. Plus il pouvante, disais-je, plus cela prouve que la
notion de Proprit s'efface des esprits. La doctrine Prohibitioniste
a fauss les ides, et les fausses ides ont produit la Protection.
Obtenir par surprise ou par le bon vouloir du ministre une
amlioration accidentelle du tarif, c'est pallier un effet, non
dtruire une cause. Je maintins donc le mot _Libre-change_, non
en dpit, mais en raison des obstacles qu'il devait nous crer;
obstacles qui, rvlant la maladie des esprits, taient la preuve
certaine que les bases mmes de l'ordre social taient menaces.

[Note 110: Voy., au tome II, l'article _Libre-change_, du 20
dcembre 1846.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Il ne suffisait pas de signaler notre but par un mot; il fallait
encore le dfinir. C'est ce que nous fmes et je transcris ici, comme
pice  l'appui, le premier acte ou le manifeste de cette association.

     Au moment de s'unir pour la dfense d'une grande cause, les
     soussigns sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de
     proclamer le _but_, la _limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de
     leur association.

     L'CHANGE est un droit naturel comme la PROPRIT. Tout
     citoyen qui a cr ou acquis un produit doit avoir l'option
     ou de l'appliquer immdiatement  son usage, ou de le cder 
     quiconque, sur la surface du globe, consent  lui donner en
     change l'objet qu'il prfre. Le priver de cette facult, quand
     il n'en fait aucun usage contraire  l'ordre public et aux
     bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un
     autre citoyen, c'est lgitimer une spoliation, c'est blesser la
     loi de la Justice.

     C'est encore violer les conditions de l'Ordre; car quel ordre
     peut exister au sein d'une socit o chaque industrie, aide en
     cela par la loi et la force publique, cherche ses succs dans
     l'oppression de toutes les autres?

     C'est mconnatre la pense providentielle qui prside aux
     destines humaines, manifeste par l'infinie varit des
     climats, des saisons, des forces naturelles et des aptitudes,
     biens que Dieu n'a si ingalement rpartis entre les hommes que
     pour les unir, par l'change, dans les liens d'une universelle
     fraternit.

     C'est contrarier le dveloppement de la prosprit publique,
     puisque celui qui n'est pas libre d'_changer_ ne l'est pas de
     choisir son travail, et se voit contraint de donner une fausse
     direction  ses efforts,  ses facults,  ses capitaux, et aux
     agents que la nature avait mis  sa disposition.

     Enfin, c'est compromettre la paix entre les peuples; car c'est
     briser les relations qui les unissent et qui rendent les guerres
     impossibles,  force de les rendre onreuses.

     L'Association a donc pour but la LIBERT DES CHANGES.

     Les soussigns ne contestent pas  la socit le droit
     d'tablir, sur les marchandises qui passent la frontire, des
     taxes destines aux dpenses communes, pourvu qu'elles soient
     dtermines par la seule considration des besoins du Trsor.

     Mais sitt que la taxe, perdant son caractre fiscal, a pour but
     de repousser le produit tranger, au dtriment du fisc lui-mme,
     afin d'exhausser artificiellement le prix du produit national
     similaire, et de ranonner ainsi la communaut au profit d'une
     classe, ds cet instant la Protection ou plutt la Spoliation se
     manifeste, et _c'est l_ le principe que l'Association aspire
      ruiner dans les esprits et  effacer compltement de nos
     lois, indpendamment de toute rciprocit et des systmes qui
     prvalent ailleurs.

     De ce que l'Association poursuit la destruction complte du
     rgime protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une
     telle rforme s'accomplisse en un jour, et sorte d'un seul
     scrutin. Mme pour revenir du mal au bien et d'un tat de
     choses artificiel  une situation naturelle, des prcautions
     peuvent tre commandes par la prudence. Ces dtails
     d'excution appartiennent aux pouvoirs de l'tat; la mission de
     l'Association est de propager, de populariser le Principe.

     Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne
     les cherchera ailleurs que dans les voies constitutionnelles et
     lgales.

     Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
     politiques. Elle ne se met au service d'aucune industrie,
     d'aucune classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse
     la cause de l'ternelle justice, de la paix, de l'union, de la
     libre communication, de la fraternit entre tous les hommes, la
     cause de l'intrt gnral, qui se confond partout, et sous tous
     les aspects, avec celle du _Public consommateur_.

Y a-t-il un mot dans ce programme qui ne rvle le dsir ardent
de raffermir ou mme de rtablir dans les esprits la notion de
Proprit, pervertie par le Rgime Restrictif? N'est-il pas vident
que l'intrt commercial y est au second plan et l'intrt social
au premier? Remarquez que le tarir, en lui-mme, bon ou mauvais au
point de vue administratif ou fiscal, nous occupe peu. Mais sitt
qu'il agit _intentionnellement_ dans le sens protecteur, c'est--dire
sitt qu'il manifeste une pense de spoliation et la ngation, en
principe, du droit de Proprit, nous le combattons, non comme
tarif, mais comme systme. C'EST L, disons-nous, la pense que nous
nous efforcerons de ruiner dans les intelligences afin de la faire
disparatre de nos lois.

On demandera sans doute pourquoi, ayant en vue une question gnrale
de cette importance, nous avons circonscrit la lutte sur le terrain
d'une question spciale.

La raison en est simple. Il fallait opposer association 
association, engager des intrts et des soldats dans notre arme.
Nous savions bien qu'entre Prohibitionistes et Libres-changistes la
polmique ne peut se prolonger sans remuer et,  la fin, rsoudre
toutes les questions morales, politiques, philosophiques, conomiques
qui se rattachent  la Proprit; et puisque le comit Mimerel, en ne
s'occupant que d'un but spcial, avait compromis ce principe, nous
devions esprer relever ce principe en poursuivant, nous aussi, le
but spcial oppos.

Mais qu'importe ce que j'ai pu dire ou penser en d'autres temps?
Qu'importe que j'aie aperu ou cru apercevoir une certaine connexit
entre le Protectionisme et le Communisme? L'essentiel est de savoir
si cette connexit existe. C'est ce que je vais examiner.

Vous vous rappelez sans doute le jour o, avec votre habilet
ordinaire, vous ftes arriver sur les lvres de M. Proudhon cet aveu
devenu clbre: Donnez-moi le Droit au travail, et je vous abandonne
le Droit de proprit. M. Proudhon ne cachait pas qu' ses yeux ces
deux Droits sont incompatibles.

Si la Proprit est incompatible avec le Droit au travail, et si le
droit au travail est fond sur le mme principe que la Protection,
qu'en devrons-nous conclure, sinon que la Protection est elle-mme
incompatible avec la Proprit? En gomtrie on regarde comme une
vrit incontestable que deux choses gales  une troisime sont
gales entre elles.

Or, il est arriv qu'un orateur minent, M. Billault, a cru devoir
soutenir  la tribune le Droit au travail. Cela n'tait pas facile
en prsence de l'aveu chapp  M. Proudhon. M. Billault comprenait
fort bien que faire intervenir l'tat pour pondrer les fortunes et
niveler les situations, c'est se mettre sur la pente du Communisme;
et qu'a-t-il dit pour dterminer l'Assemble nationale  violer la
proprit et son principe? Il vous a dit tout simplement que ce qu'il
vous demandait de faire vous le faisiez dj par vos tarifs. Sa
prtention ne va pas au del d'une application un peu plus large de
doctrines par vous admises et appliques. Voici ses paroles:

     Portez vos regards sur nos tarifs de douane; par leurs
     prohibitions, leurs taxes diffrentielles; leurs primes, leurs
     combinaisons de tous genres, c'est la socit qui aide, qui
     soutient, qui retarde ou avance toutes les combinaisons du
     travail national (trs-bien); elle ne tient pas seulement la
     balance entre le travail franais, qu'elle protge, et le
     travail tranger, mais, sur le sol de la patrie, les diverses
     industries la voient encore, et sans cesse, intervenir
     entre elles. Entendez devant son tribunal les rclamations
     perptuelles des unes contre les autres; voyez, par exemple, les
     industries qui emploient le fer se plaignant de la protection
     accorde au fer franais contre le fer tranger; celles qui
     emploient le lin ou le coton fils protestant contre la
     protection accorde au fil franais, contre l'exclusion du
     fil tranger, et ainsi des autres. La socit (_il fallait
     dire le gouvernement_) se trouve donc forcment mle  toutes
     les luttes,  tous les embarras du travail; elle y intervient
     activement tous les jours, directement, indirectement, et la
     premire fois que vous aurez des questions de douane, vous le
     verrez, vous serez, bon gr mal gr, forcs de prendre fait et
     cause, et de faire par vous-mmes la part de tous les intrts.

     Ce ne saurait donc tre une objection contre la dette de la
     socit envers le travailleur dnu, que cette ncessit qu'elle
     crerait au gouvernement d'intervenir dans la question du
     travail.

Et veuillez bien remarquer que M. Billault, dans son argumentation,
n'a nullement eu la pense de vous infliger une sanglante ironie.
Ce n'est pas un Libre-changiste dguis se complaisant  rendre
palpable l'inconsquence des Protectionistes. Non, M. Billault est
lui-mme protectioniste _bon fide_. Il aspire au nivellement des
fortunes par la Loi. Dans cette voie, il juge l'action des tarifs
utile; et rencontrant comme obstacle le Droit de proprit, il saute
par-dessus, comme vous faites. On lui montre ensuite le Droit au
travail qui est un second pas dans la mme voie. Il rencontre encore
comme obstacle le Droit de proprit; il saute encore par-dessus.
Mais, se retournant, il est tout surpris de voir que vous ne le
suivez plus. Il vous en demande le motif. Si vous lui rpondiez:
J'admets en principe que la loi peut violer la Proprit, mais je
trouve inopportun qu'elle le fasse sous la forme du Droit au travail;
M. Billault vous comprendrait, et discuterait avec vous cette
question secondaire d'opportunit. Mais vous lui opposez le Principe
mme de la Proprit. Cela l'tonne et il se croit en droit de vous
dire: Ne faites pas aujourd'hui le bon aptre, et si vous repoussez
le Droit au travail, que ce ne soit pas au moins en vous fondant
sur le Droit de Proprit, puisque ce Droit vous le violez par vos
tarifs quand cela vous convient. Il pourrait ajouter avec quelque
raison: Par les tarifs protecteurs vous violez souvent la proprit
du pauvre au profit du riche. Par le Droit au travail vous violeriez
la proprit du riche  l'avantage du pauvre. Par quel malheur le
scrupule s'empare-t-il si tard de vous[111]?

[Note 111: Cette pense par laquelle, suivant l'auteur, M. Billault
pouvait fortifier son argumentation, un autre protectioniste devait
l'adopter bientt. Elle fut dveloppe par M. Mimerel, dans un
discours prononc le 27 avril 1850, devant le conseil gnral de
l'agriculture, des manufactures et du commerce. Voy. le passage de ce
discours cit au tome V, dans l'opuscule _Spoliation et Loi_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Entre M. Billault et vous il n'y a donc qu'une diffrence. Tous deux
vous cheminez dans la mme voie, celle du Communisme. Seulement,
vous n'y avez fait qu'un pas, et il en a fait deux. Sous ce rapport,
l'avantage,  mes yeux du moins, est de votre ct. Mais vous le
perdez du ct de la logique. Car, puisque vous marchez comme lui,
le dos tourn  la Proprit, il est au moins fort plaisant que
vous vous posiez comme son chevalier. C'est une inconsquence que
M. Billault a su viter. Mais, hlas! c'est pour tomber, lui aussi,
dans une triste logomachie! M. Billault est trop clair pour ne pas
sentir, au moins confusment, le danger de chacun de ses pas dans
une voie, qui aboutit au Communisme. Il ne se donne pas le ridicule
de se poser en champion de la Proprit au moment o il la viole;
mais qu'imagine-t-il pour se justifier? Il invoque l'axiome favori de
quiconque veut concilier deux choses inconciliables: _Il n'y a pas de
principes._ Proprit, Communisme, prenons un peu partout; selon la
circonstance.

      mon sens, le pendule de la civilisation, qui oscille de l'un
      l'autre principe, selon les besoins du moment, mais qui s'en
     va toujours marquant un progrs de plus, aprs avoir fortement
     inclin vers la libert absolue de l'individualisme, revient
     vers la ncessit de l'action gouvernementale.

Il n'y a donc rien de vrai dans le monde, il n'y a pas de principes
puisque _le pendule doit osciller d'un principe  l'autre selon les
besoins du moment_.  mtaphore, o nous conduirais-tu, si l'on te
laissait faire[112]!

[Note 112: Voy., au prsent volume, page 94, le chap. XVIII des
_Sophismes_. Voy. aussi les p. 101 et 102.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Ainsi que vous le disiez fort judicieusement  la tribune, on ne
peut pas dire--encore moins crire--tout  la fois. Il doit tre
bien entendu que je n'examine pas ici le ct conomique du rgime
protecteur; je ne recherche pas encore si, au point de vue de la
richesse nationale, il fait plus de bien que de mal ou plus de
mal que de bien. Le seul point que je veux prouver c'est qu'il
n'est autre chose qu'une manifestation du Communisme. MM. Billault
et Proudhon ont commenc la dmonstration. Je vais essayer de la
complter.

Et d'abord que faut-il entendre par _Communisme_? Il y a plusieurs
manires, sinon de raliser la communaut des biens, du moins de le
tenter. M. de Lamartine en comptait quatre. Vous pensez qu'il y en a
mille et je suis de votre avis. Cependant je crois que toutes peuvent
rentrer dans trois catgories gnrales, dont une seule, selon moi,
offre de vritables dangers.

Premirement, deux ou plusieurs hommes peuvent imaginer de mettre
leur travail et leur vie en commun. Tant qu'ils ne cherchent ni 
troubler la scurit, ni  restreindre la libert, ni  usurper la
proprit d'autrui, ni directement ni indirectement, s'ils font
du mal ils se le font  eux-mmes. La tendance de ces hommes sera
toujours d'aller poursuivre dans de lointains dserts la ralisation
de leur rve. Quiconque a rflchi sur ces matires sait que les
malheureux priront  la peine, victimes de leurs illusions.
De nos jours, les communistes de cette espce ont donn  leur
chimrique lyse le nom d'Icarie, comme s'ils avaient eu le triste
pressentiment du dnouement affreux vers lequel on les prcipite.
Nous devons gmir sur leur aveuglement, nous devrions les avertir
s'ils taient en tat de nous entendre, mais la socit n'a rien 
redouter de leurs chimres.

Une autre forme du Communisme, et assurment la plus brutale,
c'est celle-ci: Faire une masse de toutes les valeurs existantes et
partager _ex quo_. C'est la spoliation devenue rgle dominante et
universelle. C'est la destruction non-seulement de la Proprit,
mais encore du travail et du mobile mme qui dtermine l'homme
 travailler. Ce Communisme-l est si violent, si absurde, si
monstrueux, qu'en vrit je ne puis le croire dangereux. C'est ce que
je disais, il y a quelque temps, devant une assemble considrable
d'lecteurs appartenant en grande majorit aux classes souffrantes.
Une explosion de murmures accueillit mes paroles.

J'en tmoignai ma surprise. Quoi! disait-on, M. Bastiat ose dire que
le Communisme n'est pas dangereux! Il est donc communiste! Eh bien,
nous nous en doutions, car communistes, socialistes, conomistes, ce
sont fils de mme lignage, comme c'est prouv par la rime. J'eus
quelque peine  me tirer de ce mauvais pas. Mais cette interruption
mme prouvait la vrit de ma proposition. Non, le Communisme n'est
pas dangereux quand il se montre dans sa forme la plus nave, celle
de la pure et simple spoliation il n'est pas dangereux puisqu'il fait
horreur.

Je me hte de dire que si le Protectionisme peut tre et doit tre
assimil au Communisme, ce n'est pas  celui que je viens de dcrire.

Mais le Communisme revt une troisime forme.

Faire intervenir l'tat, lui donner pour mission de pondrer les
profits et d'quilibrer les fortunes, en prenant aux uns, sans
consentement, pour donner aux autres, sans rtribution, le charger de
raliser l'oeuvre du nivellement par voie de spoliation, assurment
c'est bien l du Communisme. Les procds employs par l'tat, dans
ce but, non plus que les beaux noms dont on dcore cette pense, n'y
font rien. Qu'il en poursuive la ralisation par des moyens directs
ou indirects, par la restriction ou par l'impt, par les tarifs
ou par le Droit au travail; qu'il la place sous l'invocation de
l'galit, de la solidarit, de la fraternit, cela ne change pas
la nature des choses; le pillage des proprits n'en est pas moins
du pillage parce qu'il s'accomplit avec rgularit, avec ordre,
systmatiquement et par l'action de la loi.

J'ajoute que c'est l,  notre poque, le Communisme vraiment
dangereux. Pourquoi? Parce que, sous cette forme, nous le voyons
incessamment prt  tout envahir. Et voyez! l'un demande que l'tat
fournisse gratuitement aux artisans, aux laboureurs des _instruments
de travail_; c'est l'inviter  les ravir  d'autres artisans et
laboureurs. L'autre veut que l'tat prte sans intrt; il ne le peut
faire sans violer la proprit. Un troisime rclame l'ducation
gratuite  tous les degrs; gratuite! cela veut dire: aux dpens
des contribuables. Un quatrime exige que l'tat subventionne les
associations d'ouvriers, les thtres, les artistes, etc. Mais ces
subventions, c'est autant de valeur soustraite  ceux qui l'avaient
lgitimement gagne. Un cinquime n'a pas de repos que l'tat n'ait
fait artificiellement hausser le prix d'un produit pour l'avantage
de celui qui le vend; mais c'est au dtriment de celui qui l'achte.
Oui, sous cette forme, il est bien peu de personnes qui, une fois ou
autre, ne soient communistes. Vous l'tes, M. Billault l'est, et je
crains qu'en France nous ne le soyons tous  quelque degr. Il semble
que l'intervention de l'tat nous rconcilie avec la spoliation,
en en rejetant la responsabilit sur tout le monde, c'est--dire
sur personne, ce qui fait qu'on jouit du bien d'autrui en parfaite
tranquillit de conscience. Cet honnte M. Tourret, un des hommes les
plus probes qui se soient jamais assis sur les bancs ministriels,
ne commenait-il pas ainsi son expos des motifs du projet de
loi sur les avances  l'agriculture? Il ne suffit pas de donner
l'instruction pour cultiver les arts, il faut encore fournir les
instruments de travail. Aprs ce prambule, il soumet  l'Assemble
nationale un projet de loi dont le premier article est ainsi conu:

     Art. 1er. Il est ouvert, sur le budget de 1849, au ministre de
     l'agriculture et du commerce, un crdit de 10 millions destin
      faire des avances aux propritaires et associations de
     propritaires de fonds ruraux.

Avouez que si la langue lgislative se piquait d'exactitude,
l'article devrait tre ainsi rdig:

     Le ministre de l'agriculture et du commerce est autoris,
     pendant l'anne 1849,  prendre 10 millions dans la poche des
     laboureurs qui en ont grand besoin et _ qui ils appartiennent_,
     pour les verser dans la poche d'autres laboureurs qui en ont
     galement besoin et _ qui ils n'appartiennent pas_.

N'est-ce pas l un fait communiste, et en se gnralisant ne
constitue-t-il pas le Communisme?

Tel manufacturier, qui se laisserait mourir plutt que de drober une
obole, ne se fait pas le moindre scrupule de porter  la lgislature
cette requte: Faites une loi qui lve le prix de mon drap, de mon
fer, de ma houille, et me mette  mme de ranonner mes acheteurs.
Comme le motif sur lequel il se fonde est qu'il n'est pas content de
son gain, tel que le fait l'change libre ou le libre-change (ce
que je dclare tre la mme chose, quoi qu'on en dise), comme, d'un
autre ct, nous sommes tous mcontents de notre gain et disposs
 invoquer la lgislature, il est clair, du moins  mes yeux, que
si elle ne se hte de rpondre: Cela ne me regarde pas; je ne suis
pas charge de violer les proprits, mais de les garantir, il
est clair, dis-je, que nous sommes en plein Communisme. Les moyens
d'excution mis en oeuvre par l'tat peuvent diffrer, mais ils ont
le mme but et se rattachent au mme principe.

Supposez que je me prsente  la barre de l'Assemble nationale,
et que je dise: J'exerce un mtier, et je ne trouve pas que mes
profits soient suffisants. C'est pourquoi je vous prie de faire un
dcret qui autorise MM. les percepteurs  prlever,  mon profit,
seulement un pauvre petit centime sur chaque famille franaise.--Si
la lgislature accueille ma demande, on pourra, si l'on veut, ne voir
l qu'un fait isol de spoliation lgale, qui ne mrite pas encore
le nom de Communisme. Mais si tous les Franais, les uns aprs les
autres, viennent faire la mme supplique, et si la lgislature les
examine dans le but avou de raliser l'galit des fortunes, c'est
dans ce principe, suivi d'effets, que je vois et que vous ne pouvez
vous empcher de voir le Communisme.

Que pour raliser sa pense la lgislature se serve du douanier ou du
percepteur, de la contribution directe ou de l'impt indirect, de la
restriction ou de la prime, peu importe. Se croit-elle autorise 
_prendre_ et  _donner_ sans compensation? Croit-elle que sa mission
est d'quilibrer les profits? Agit-elle en consquence de cette
croyance? Le gros du public approuve-t-il, provoque-t-il cette faon
d'agir? En ce cas, je dis que nous sommes sur la pente du Communisme,
soit que nous en ayons ou non la conscience.

Et si l'on me dit: L'tat n'agit point ainsi en faveur de tout le
monde, mais seulement en faveur de quelques classes, je rpondrai:
Alors il a trouv le moyen d'empirer le communisme lui-mme.

Je sens, Monsieur, qu'on peut jeter du doute sur ces dductions,
 l'aide d'une confusion fort facile. On me citera des faits
administratifs trs-lgitimes, des cas o l'intervention de l'tat
est aussi quitable qu'utile; puis, tablissant une apparente
analogie entre ces cas et ceux contre lesquels je me rcrie, on
me mettra dans mon tort, on me dira: Ou vous ne devez pas voir le
Communisme dans la Protection, ou vous devez le voir dans toute
action gouvernementale.

C'est un pige dans lequel je ne veux pas tomber. C'est pourquoi
je suis oblig de rechercher quelle est la circonstance prcise qui
imprime  l'intervention de l'tat le caractre communiste.

Quelle est la mission de l'tat? Quelles sont les choses que les
citoyens doivent confier  la force commune? quelles sont celles
qu'ils doivent rserver  l'activit prive? Rpondre  ces
questions, ce serait faire un cours de politique. Heureusement je
n'en ai pas besoin pour rsoudre le problme qui nous occupe.

Quand les citoyens, au lieu de se rendre  eux-mmes un Service,
le transforment en Service public, c'est--dire quand ils jugent 
propos de se cotiser pour faire excuter un travail ou se procurer
une satisfaction _en commun_, je n'appelle pas cela du _Communisme_,
parce que je n'y vois pas ce qui fait son cachet spcial: _le
nivellement par voie de spoliation_. L'tat _prend_, il est vrai, par
l'Impt, mais _rend_ par le Service. C'est une forme particulire,
mais lgitime, de ce fondement de toute socit, l'_change_. Je vais
plus loin. En confiant un service spcial  l'tat, les citoyens
peuvent faire une bonne ou une mauvaise opration. Ils la font bonne
si, par ce moyen, le service est fait avec plus de perfection et
d'conomie. Elle est mauvaise dans l'hypothse contraire; mais,
dans aucun cas, je ne vois apparatre le principe communiste. Dans
le premier, les citoyens ont russi; dans le second, ils se sont
tromps, voil tout; et si le Communisme est une erreur, il ne
s'ensuit pas que toute erreur soit du Communisme.

Les conomistes sont en gnral trs-dfiants  l'endroit de
l'intervention gouvernementale. Ils y voient des inconvnients de
toute sorte, une dpression de la libert, de l'nergie, de la
prvoyance et de l'exprience individuelles, qui sont le fonds le
plus prcieux des socits. Il leur arrive donc souvent de combattre
cette intervention. Mais ce n'est pas du tout du mme point de vue et
par le mme motif qui leur fait repousser la Protection. Qu'on ne se
fasse donc pas un argument contre nous de notre prdilection, trop
prononce peut-tre, pour la libert, et qu'on ne dise pas: Il n'est
pas surprenant que ces messieurs repoussent le rgime protecteur, car
ils repoussent l'intervention de l'tat en toutes choses.

D'abord, il n'est pas vrai que nous la repoussions en toutes choses.
Nous admettons que c'est la mission de l'tat de maintenir l'ordre,
la scurit, de faire respecter les personnes et les proprits, de
rprimer les fraudes et les violences. Quant aux services qui ont un
caractre, pour ainsi parler, industriel, nous n'avons pas d'autre
rgle que celle-ci: que l'tat s'en charge s'il en doit rsulter
pour la masse une conomie de forces. Mais, pour Dieu, que, dans le
calcul, on fasse entrer en ligne de compte tous les inconvnients
innombrables du travail monopolis par l'tat.

Ensuite, je suis forc de le rpter, autre chose est de voter
contre une nouvelle attribution faite  l'tat sur le fondement que,
tout calcul fait, elle est dsavantageuse et constitue une perte
nationale; autre chose est de voter contre cette nouvelle attribution
parce qu'elle est illgitime, spoliatrice, et qu'elle donne pour
mission au gouvernement de faire prcisment ce que sa mission
rationnelle est d'empcher et de punir. Or, nous avons contre le
Rgime dit Protecteur ces deux natures d'objections, mais la dernire
l'emporte de beaucoup dans notre dtermination de lui faire, bien
entendu par les voies lgales, une guerre acharne.

Ainsi, qu'on soumette, par exemple,  un conseil municipal la
question de savoir s'il vaut mieux laisser chaque famille envoyer
chercher sa provision d'eau  un quart de lieue, ou s'il est
prfrable que l'autorit prlve une cotisation pour faire venir
l'eau sur la place du village; je n'aurai aucune objection de
_principe_  faire  l'examen de cette question. Le calcul des
avantages et des inconvnients pour tous sera le seul lment de la
dcision. On pourra se tromper dans ce calcul, mais l'erreur mme qui
entranera une perte de proprit, ne constituera pas une violation
systmatique de la proprit.

Mais que M. le maire propose de fouler une industrie pour le profit
d'une autre, d'interdire les sabots pour l'avantage des cordonniers,
ou quelque chose d'analogue; alors je lui dirai qu'il ne s'agit plus
ici d'un calcul d'avantages et d'inconvnients, il s'agit d'une
perversion de l'autorit, d'un dtournement abusif de la force
publique; je lui dirai: Vous qui tes dpositaire de l'autorit et
de la force publiques pour chtier la spoliation, comment osez-vous
appliquer l'autorit et la force publiques  protger et systmatiser
la spoliation?

Que si la pense de M. le maire triomphe, si je vois, par suite
de ce prcdent, toutes les industries du village s'agiter pour
solliciter des faveurs aux dpens les unes des autres, si, au milieu
de ce tumulte d'ambitions sans scrupule, je vois sombrer jusqu' la
notion mme de Proprit, il me sera bien permis de penser que, pour
la sauver du naufrage, la premire chose  faire est de signaler ce
qu'il y a d'inique dans la mesure qui a t le premier anneau de
cette chane dplorable.

Il ne me serait pas difficile, Monsieur, de trouver dans votre
ouvrage des passages qui vont  mon sujet et corroborent mes vues.
 vrai dire, il me suffirait de l'ouvrir au hasard. Oui, si,
renouvelant un jeu d'enfant, j'enfonais une pingle dans ce livre,
je trouverais,  la page indique par le sort, la condamnation
implicite ou explicite du Rgime Protecteur, la preuve de l'identit
de ce rgime, en principe, avec le Communisme. Et pourquoi ne
ferais-je pas cette preuve? Bon, m'y voil. L'pingle a dsign la
page 283; j'y lis:

     C'est donc une grave erreur que de s'en prendre  la
     concurrence, et de n'avoir pas aperu que si le peuple est
     producteur, il est consommateur aussi, et que recevant moins
     d'un ct (ce que je nie, et vous le niez vous-mme quelques
     lignes plus bas), payant moins de l'autre, reste alors,
     au profit de tous, la diffrence d'un systme qui retient
     l'activit humaine,  un systme qui la lance  l'infini dans la
     carrire en lui disant de ne s'arrter jamais.

Je vous dfie de dire que ceci ne s'applique pas aussi bien  la
concurrence qui se fait par-dessus la Bidassoa qu' celle qui se fait
par-dessus la Loire.--Donnons encore un coup d'pingle. C'est fait;
nous voici  la page 325.

     Les droits sont ou ne sont pas: s'ils sont, ils entranent
     des consquences absolues... Il y a plus, si le droit est, il
     est de tous les instants; il est entier aujourd'hui, hier,
     demain, aprs-demain, en t comme en hiver, non pas quand il
     vous plaira de le dclarer en vigueur, mais quand il plaira 
     l'ouvrier de l'invoquer!

Soutiendrez-vous qu'un matre de forges a le droit indfini,
perptuel, de m'empcher de produire indirectement deux quintaux de
fer dans mon usine, qui est une vigne, pour l'avantage d'en produire
directement un seul dans son usine, qui est une forge? Ce droit aussi
est ou n'est pas. S'il est, il est entier aujourd'hui, hier, demain,
aprs-demain, en t comme en hiver, non pas quand il vous plaira de
le dclarer en vigueur, mais quand il plaira au _matre de forges_ de
l'invoquer!

       *       *       *       *       *

Tentons encore le sort. Il nous dsigne la page 63: j'y lis cet
aphorisme:

     La Proprit n'est pas, si je ne puis la _donner_ aussi bien
     que la _consommer_.

Nous disons, nous: La Proprit n'est pas, si je ne puis
l'_changer_ aussi bien que la _consommer_. Et permettez-moi
d'ajouter que le _droit d'changer_ est au moins aussi prcieux,
aussi socialement important, aussi caractristique de la proprit
que le _droit de donner_. Il est  regretter que dans un ouvrage
destin  examiner la proprit sous tous ses aspects, vous ayez cru
devoir consacrer deux chapitres au Don, qui n'est gure en pril, et
pas une ligne  l'change, si impudemment viol sous l'autorit mme
des lois du pays.

Encore un coup d'pingle. Ah! il nous met  la page 47.

     L'homme a une premire proprit dans sa personne et ses
     facults. Il en a une seconde, moins adhrente  son tre,
     mais non moins sacre, dans le produit de ces facults qui
     embrasse tout ce qu'on appelle les biens de ce monde, et que
     la socit est intresse au plus haut point  lui GARANTIR,
     car, sans cette garantie, point de travail, sans travail, pas
     de civilisation, pas mme le ncessaire, mais la misre, le
     brigandage et la barbarie.

Eh bien, Monsieur, dissertons, si vous le voulez, sur ce texte.

Comme vous, je vois la proprit d'abord dans la _libre disposition_
de la personne, ensuite des facults, enfin du produit des facults,
ce qui prouve, pour le dire en passant, qu' un certain point de vue,
Libert et Proprit se confondent.

 peine oserais-je dire, comme vous, que la Proprit du produit
de nos facults est moins adhrente  notre tre que celle de ces
facults elles-mmes. Matriellement, cela est incontestable; mais
qu'on prive un homme de ses facults ou de leur produit, le rsultat
est le mme, et ce rsultat s'appelle _Esclavage_. Nouvelle preuve
d'une identit de nature entre la Libert et la Proprit. Si je
fais tourner par force tout le travail d'un homme  mon profit, cet
homme est mon esclave. Il l'est encore si, le laissant travailler
librement, je trouve le moyen, par force ou par ruse, de m'emparer
du fruit de son travail. Le premier genre d'oppression est plus
odieux, le second est plus habile. Comme on a remarqu que le travail
libre est plus intelligent et plus productif, les matres se sont
dit: N'usurpons pas directement les facults de nos esclaves, mais
accaparons le produit plus riche de leurs facults libres, et donnons
 cette forme nouvelle de servitude le beau nom de _protection_.

Vous dites encore que la socit est intresse  _garantir_ la
proprit. Nous sommes d'accord; seulement je vais plus loin que
vous, et si par la _socit_ vous entendez le _gouvernement_, je dis
que sa seule mission, en ce qui concerne la proprit, est de la
_garantir_; que s'il essaie de la _pondrer_, par cela mme, au lieu
de la garantir, il la viole. Ceci mrite d'tre examin.

Quand un certain nombre d'hommes, qui ne peuvent vivre sans travail
et sans proprits, se cotisent pour solder une _force commune_,
videmment ils ont pour but de travailler et de jouir du fruit de
leur travail en toute scurit, et non point de mettre leurs facults
et proprits  la merci de cette force. Mme avant toute forme de
gouvernement rgulier, je ne crois pas qu'on puisse contester aux
individualits le _droit de dfense_, le droit de dfendre leurs
personnes, leurs facults et leurs biens.

Sans prtendre philosopher ici sur l'origine et l'tendue des droits
des gouvernements, vaste sujet bien propre  effrayer ma faiblesse,
permettez-moi de vous soumettre une ide. Il me semble que les
droits de l'tat ne peuvent tre que la rgularisation de droits
personnels _prexistants_. Je ne puis, quant  moi, concevoir un
_droit collectif_ qui n'ait sa racine dans le _droit individuel_ et
ne le suppose. Donc, pour savoir si l'tat est lgitimement investi
d'un droit, il faut se demander si ce droit rside dans l'individu
en vertu de son organisation et en l'absence de tout gouvernement.
C'est sur cette ide que je repoussais, il y a quelques jours, le
droit au travail. Je disais: Puisque Pierre n'a pas le droit d'exiger
directement de Paul que celui-ci lui donne du travail, il n'est pas
davantage fond  exercer ce prtendu droit par l'intermdiaire de
l'tat, car l'tat n'est que la _force commune_ cre par Pierre
et par Paul,  leurs frais, dans un but dtermin, lequel ne
saurait jamais tre de rendre juste ce qui ne l'est pas. C'est 
cette pierre de touche que je juge aussi entre la _garantie_ et la
_pondration_ des proprits par l'tat. Pourquoi l'tat a-t-il le
droit de _garantir_, mme par force,  chacun sa Proprit? Parce
que ce droit prexiste dans l'individu. On ne peut contester aux
individualits, le _droit de lgitime dfense_, le droit d'employer
la force au besoin pour repousser les atteintes diriges contre leurs
personnes, leurs facults et leurs biens. On conoit que ce droit
individuel, puisqu'il rside en tous les citoyens, puisse revtir
la forme collective et lgitimer la _force commune_. Et pourquoi
l'tat n'a-t-il pas le droit de _pondrer_ les proprits? Parce
que pour les pondrer il faut les ravir aux uns et en gratifier les
autres. Or, aucun des trente millions de Franais n'ayant le droit de
prendre, par force, sous prtexte d'arriver  l'galit, on ne voit
pas comment ils pourraient investir de ce droit la _force commune_.

Et remarquez que le droit de _pondration_ est destructif du droit
de _garantie_. Voil des sauvages. Ils n'ont pas encore fond de
gouvernement. Mais chacun d'eux a le _droit de lgitime dfense_,
et il n'est pas difficile de voir que c'est ce droit qui deviendra
la base d'une _force commune lgitime_. Si l'un de ces sauvages
a consacr son temps, ses forces, son intelligence  se crer un
arc et des flches, et qu'un autre veuille les lui ravir, toutes
les sympathies de la tribu seront pour la victime; et si la
cause est soumise au jugement des vieillards, le spoliateur sera
infailliblement condamn. Il n'y a de l qu'un pas  organiser la
force publique. Mais, je vous le demande, cette force a-t-elle
pour mission, du moins pour mission lgitime, de rgulariser l'acte
de celui qui dfend, en vertu du droit, sa proprit, ou l'acte de
celui qui viole, contre le droit, la proprit d'autrui? Il serait
assez singulier que la force collective ft fonde non sur le droit
individuel, mais sur sa violation permanente et systmatique! Non,
l'auteur du livre que j'ai sous les yeux ne peut soutenir une
semblable thse. Mais ce n'est pas tout qu'il ne la soutienne pas,
il et peut-tre d la combattre. Ce n'est pas tout d'attaquer ce
Communisme grossier et absurde que quelques sectaires posent dans
des feuilles dcries. Il et peut-tre t bon de dvoiler et de
fltrir cet autre Communisme audacieux et subtil qui, par la simple
perversion de la juste ide des droits de l'tat, s'est insinu dans
quelques branches de notre lgislation et menace de les envahir
toutes.

Car, Monsieur, il est bien incontestable que par le jeu des tarifs,
au moyen du rgime dit Protecteur, les gouvernements ralisent
cette monstruosit dont je parlais tout  l'heure. Ils dsertent
ce droit de lgitime dfense prexistant dans chaque citoyen,
source et raison d'tre de leur propre mission, pour s'attribuer un
prtendu droit de nivellement par voie de spoliation, droit qui ne
rsidant antrieurement en personne ne peut rsider davantage dans la
communaut.

Mais  quoi bon insister sur ces ides gnrales?  quoi bon
dmontrer ici l'absurdit du Communisme, puisque vous l'avez fait
vous-mme (sauf quant  une de ses manifestations, et selon moi la
plus pratiquement menaante), beaucoup mieux que je ne saurais le
faire?

Peut-tre me dites-vous que le principe du Rgime Protecteur n'est
pas en opposition avec le principe de la Proprit. Voyons donc les
procds de ce rgime.

Il y en a deux: la prime et la restriction.

Quant  la prime, cela est vident. J'ose dfier qui que ce soit de
soutenir que le dernier terme du systme des primes, pouss jusqu'au
bout, ne soit pas le Communisme absolu. Les citoyens travaillent 
l'abri de la force commune charge, comme vous dites, de _garantir_ 
chacun le sien, _suum cuique_. Mais voici que l'tat, avec les plus
philanthropiques intentions du monde, entreprend une tche toute
nouvelle, toute diffrente, et, selon moi, non-seulement exclusive,
mais destructive de la premire. Il lui plat de se faire juge des
profits, de dcider que tel travail n'est pas assez rmunr, que tel
autre l'est trop; il lui plat de se poser en _pondrateur_ et de
faire, comme dit M. Billault, osciller le pendule de la civilisation
du ct oppos  la _libert de l'individualisme_. En consquence,
il frappe sur la communaut tout entire une contribution pour faire
un cadeau, sous le nom de primes, aux exportateurs d'une nature
particulire de produits. Sa prtention est de favoriser l'industrie;
il devrait dire _une_ industrie aux dpens de _toutes_ les autres.
Je ne m'arrterai pas  montrer qu'il stimule la branche gourmande
aux dpens des branches  fruits; mais, je vous le demande, en
entrant dans cette voie, n'autorise-t-il pas tout travailleur  venir
rclamer une prime, s'il apporte la preuve qu'il ne gagne pas autant
que son voisin? L'tat a-t-il pour mission d'couter, d'apprcier
toutes ces requtes et d'y faire droit? Je ne crois pas; mais ceux
qui le croient doivent avoir le courage de revtir leur pense de sa
formule et de dire: Le gouvernement n'est pas charg de garantir les
proprits, mais de les niveler. En d'autres termes: il n'y a pas de
Proprit.

Je ne traite ici qu'une question de principe. Si je voulais scruter
les primes  l'exportation dans leurs effets conomiques, je les
montrerais sous le jour le plus ridicule, car elles ne sont qu'un
don gratuit fait par la France  l'tranger. Ce n'est pas le vendeur
qui la reoit, mais l'acheteur, en vertu de cette loi que vous
avez vous-mme constate  propos de l'impt: le consommateur, en
dfinitive, supporte toutes les charges, comme il recueille tous les
avantages de la production. Aussi, il nous est arriv au sujet de ces
primes la chose la plus mortifiante et la plus mystifiante possible.
Quelques gouvernements trangers ont fait ce raisonnement: Si nous
levons nos droits d'entre d'un chiffre gal  la prime paye par
les contribuables franais, il est clair que rien ne sera chang pour
nos consommateurs, car le prix de revient sera pour eux le mme.
La marchandise dgrve de 5 fr.  la frontire franaise paiera 5
fr. de plus  la frontire allemande; c'est un moyen infaillible de
mettre nos dpenses publiques  la charge du Trsor franais. Mais
d'autres gouvernements, m'assure-t-on, ont t plus ingnieux encore.
Ils se sont dit: La prime donne par la France est bien un cadeau
qu'elle nous fait; mais si nous levons le droit, il n'y a pas de
raison pour qu'il entre chez nous plus de cette marchandise que par
le pass; nous mettons nous-mmes une borne  la gnrosit de ces
excellents Franais. Abolissons, au contraire, provisoirement ces
droits; provoquons ainsi une introduction inusite de leurs draps,
puisque chaque mtre porte avec lui un pur don gratuit. Dans le
premier cas, nos primes ont t au fisc tranger; dans le second,
elles ont profit, mais sur une plus large chelle, aux simples
citoyens.

Passons  la restriction.

Je suis artisan, menuisier, par exemple. J'ai un petit atelier,
des outils, quelques matriaux. Tout cela est incontestablement 
moi, car j'ai fait ces choses, ou, ce qui revient au mme, je les
ai achetes et payes. De plus, j'ai des bras vigoureux, un peu
d'intelligence et beaucoup de bonne volont. C'est avec ce fonds que
je dois pourvoir  mes besoins et  ceux de ma famille. Remarquez que
je ne puis produire directement rien de ce qui m'est ncessaire, ni
fer, ni bois, ni pain, ni vin, ni viandes, ni toffes, etc., mais
j'en puis produire la _valeur_. En dfinitive, ces choses doivent,
pour ainsi dire, sortir, sous une autre forme, de ma scie et de mon
rabot. Mon intrt est d'en recevoir honntement la plus grande
quantit possible contre chaque quantit donne de mon travail. Je
dis honntement, car je ne dsire violer la proprit et la libert
de personne. Mais je voudrais bien qu'on ne violt pas non plus ma
proprit ni ma libert. Les autres travailleurs et moi, d'accord sur
ce point, nous nous imposons des sacrifices, nous cdons une partie
de notre travail  des hommes appels _fonctionnaires_, parce que
nous leur donnons la _fonction_ spciale de garantir notre travail et
ses fruits de toute atteinte, qu'elle vienne du dehors ou du dedans.

Les choses ainsi arranges, je m'apprte  mettre en activit mon
intelligence, mes bras, ma scie et mon rabot. Naturellement j'ai
toujours les yeux fixs sur les choses qui sont ncessaires  mon
existence. Ce sont ces choses que je dois produire indirectement
en en crant la _valeur_. Le problme est pour moi de les produire
le plus avantageusement possible. En consquence, je jette un coup
d'oeil sur le monde des _valeurs_, rsum dans ce qu'on appelle un
prix courant. Je constate, d'aprs les donnes de ce prix courant,
que le moyen pour moi d'avoir la plus grande quantit possible de
combustible, par exemple, avec la plus petite quantit possible de
travail, c'est de faire un meuble, de le livrer  un Belge, qui me
donnera en retour de la houille.

Mais il y a en France un travailleur qui cherche de la houille dans
les entrailles de la terre. Or, il est arriv que les fonctionnaires,
que le mineur et moi _contribuons_  payer pour maintenir  chacun
de nous la libert du travail, et la libre disposition de ses
produits (ce qui est la Proprit), il est arriv, dis-je, que ces
fonctionnaires ont conu une autre pense, et se sont donn une
autre mission. Ils se sont mis en tte qu'ils devaient _pondrer_
mon travail et celui du mineur. En consquence, ils m'ont dfendu
de me chauffer avec du combustible belge, et quand je vais  la
frontire avec mon meuble pour recevoir la houille, je trouve que
ces fonctionnaires empchent la houille d'entrer, ce qui revient au
mme que s'ils empchaient mon meuble de sortir. Je me dis alors:
Si nous n'avions pas imagin de payer des fonctionnaires afin de
nous pargner le soin de dfendre nous-mmes notre proprit, le
mineur aurait-il eu le droit d'aller  la frontire m'interdire un
change avantageux, sous le prtexte qu'il vaut mieux pour lui que
cet change ne s'accomplisse pas? Assurment non. S'il avait fait
une tentative aussi injuste, nous nous serions battus sur place,
lui, pouss par son injuste prtention, moi, fort de mon droit de
lgitime dfense. Nous avions nomm et nous payions un fonctionnaire
prcisment pour viter de tels combats. Comment donc se fait-il que
je trouve le mineur et le fonctionnaire d'accord pour restreindre ma
libert et mon industrie, pour rtrcir le cercle o mes facults
pourront s'exercer? Si le fonctionnaire avait pris mon parti, je
concevrais son droit; il driverait du mien, car la lgitime dfense
est bien un droit. Mais o a-t-il puis celui d'aider le mineur dans
son injustice? J'apprends alors que le fonctionnaire a chang de
rle. Ce n'est plus un simple mortel investi de droits  lui dlgus
par d'autres hommes qui, par consquent, les possdaient. Non. Il
est un tre suprieur  l'humanit, puisant ses droits en lui-mme,
et parmi ses droits, il s'arroge celui de pondrer les profits, de
tenir l'quilibre entre toutes les positions et conditions. C'est
fort bien, dis-je, en ce cas, je vais l'accabler de rclamations et
de requtes, tant que je verrai un homme plus riche que moi sur la
surface du pays. Il ne vous coutera pas, m'est-il rpondu, car s'il
vous coutait il serait Communiste, et il se garde bien d'oublier que
sa mission est de _garantir_ les proprits, non de les niveler.

Quel dsordre, quelle confusion dans les faits! et comment
voulez-vous qu'il n'en rsulte pas, du dsordre et de la confusion
dans les ides? Vous avez beau combattre le Communisme, tant qu'on
vous verra le mnager, le choyer, le caresser dans cette partie de
la lgislation qu'il a envahie, vos efforts seront vains. C'est un
serpent qui, avec votre approbation, par vos soins, a gliss sa tte
dans nos lois et dans nos moeurs, et maintenant vous vous indignez de
ce que la queue s'y montre  son tour!

Il est possible, Monsieur, que vous me fassiez une concession; vous
me direz, peut-tre: Le rgime protecteur repose sur le principe
communiste. Il est contraire au droit,  la proprit,  la libert;
il jette le gouvernement hors de sa voie et l'investit d'attributions
arbitraires qui n'ont pas d'origine rationnelle. Tout cela n'est que
trop vrai; mais le rgime protecteur est _utile_; sans lui le pays,
succombant sous la concurrence trangre, serait ruin.

Ceci nous conduirait  examiner la restriction au point de vue
conomique. Mettant de ct toute considration de justice, de
droit, d'quit, de proprit, de libert, nous aurions  rsoudre
la question de pure utilit, la question vnale, pour ainsi parler,
et vous conviendrez que cela n'est pas mon sujet. Prenez garde
d'ailleurs qu'en vous prvalant de l'utilit pour justifier le
mpris du droit, c'est comme si vous disiez: Le Communisme, ou la
spoliation, condamn par la justice, peut nanmoins tre admis comme
expdient. Et convenez qu'un tel aveu est plein de dangers.

Sans chercher  rsoudre ici le problme conomique, permettez-moi
une assertion. J'affirme que j'ai soumis au calcul arithmtique les
avantages et les inconvnients de la protection au point de vue de
la seule richesse, et toute considration d'un ordre suprieur mise
de ct. J'affirme, en outre, que je suis arriv  ce rsultat: que
toute mesure restrictive produit un avantage et deux inconvnients,
ou, si vous voulez, un profit et deux pertes, chacune de ces pertes
gale au profit, d'o il rsulte une perte sche, dfinitive,
laquelle vient rendre ce consolant tmoignage qu'en ceci, comme en
bien d'autres choses, et j'ose dire en tout, Utilit et Justice
concordent.

Ceci n'est qu'une affirmation, c'est vrai; mais on peut l'appuyer de
preuves mathmatiques.

Ce qui fait que l'opinion publique s'gare sur ce point, c'est que le
Profit de la protection est visible  l'oeil nu, tandis que des deux
Pertes gales qu'elle entrane, l'une se divise  l'infini entre tous
les citoyens, et l'autre ne se montre qu' l'oeil investigateur de
l'esprit.

Sans prtendre faire ici cette dmonstration, qu'il me soit permis
d'en indiquer la base.

Deux produits, A et B, ont en France une valeur normale de 50 et 40.
Admettons que A ne vaille en Belgique que 40. Ceci pos, si la France
est soumise au rgime restrictif, elle aura la jouissance de A et de
B en dtournant de l'ensemble de ses efforts une quantit gale  90,
car elle sera rduite  produire A directement. Si elle est libre,
cette somme d'efforts, gale  90, fera face: 1  la production de B
qu'elle livrera  la Belgique pour en obtenir A; 2  la production
d'un autre B pour elle-mme; 3  la production de C.

C'est cette portion de travail disponible appliqu  la production
de C dans le second cas, c'est--dire crant une nouvelle richesse
gale  10, sans que pour cela la France soit prive ni de A ni de
B, qui fait toute la difficult.  la place de A, mettez du fer; 
la place de B, du vin, de la soie, des articles Paris;  la place
de C, mettez de la richesse absente, vous trouverez toujours que la
Restriction restreint le bien-tre national[113].

[Note 113: Voy., au tome II, les articles _Un profit contre deux
pertes, Deux pertes contre un profit_.]

Voulez-vous que nous sortions de cette pesante algbre? je le veux
bien. Vous ne nierez pas que si le rgime prohibitif est parvenu 
faire quelque bien  l'industrie houillre ce n'est qu'en levant le
prix de la houille. Vous ne nierez pas non plus que cet excdant de
prix, depuis 1822 jusqu' nos jours, n'ait occasionn une dpense
suprieure, pour chaque satisfaction dtermine,  tous ceux qui
emploient ce combustible, en d'autres termes, qu'il ne reprsente
une _perte_. Peut-on dire que les producteurs de houille, outre
l'intrt de leurs capitaux et les profits ordinaires de l'industrie,
ont recueilli, par le fait de la restriction, un _extra-bnfice_
quivalent  cette perte? Il le faudrait pour que la protection, sans
cesser d'tre injuste, odieuse, spoliatrice et communiste, ft au
moins _neutre_ au point de vue purement conomique. Il le faudrait
pour qu'elle mritt d'tre assimile  la simple Spoliation qui
dplace la richesse sans la dtruire. Mais vous affirmez vous-mme,
page 236, que les mines de l'Aveyron, d'Alais, de Saint-tienne, du
Creuzot, d'Anzin, les plus clbres de toutes, n'ont pas produit un
revenu de 4 p. 100 du capital engag! Pour qu'un capital en France
donne 4 p. 100, il n'a pas besoin de protection. O est donc ici le
profit  opposer  la perte signale?

Ce n'est pas tout. Il y a l une autre perte nationale. Puisque, par
le renchrissement relatif du combustible, tous les consommateurs
de houille ont perdu, ils ont d restreindre proportionnellement
leurs autres consommations, et l'ensemble du travail national a t
ncessairement dcourag dans cette mesure. C'est cette perte qu'on
ne fait jamais entrer en ligne de compte, parce qu'elle ne frappe pas
les regards.

Permettez-moi encore une observation dont je suis surpris qu'on ne se
soit pas plus frapp. C'est que la protection applique aux produits
agricoles se montre dans toute son odieuse iniquit  l'gard de
ce qu'on nomme les Proltaires, tout en nuisant,  la longue, aux
propritaires fonciers eux-mmes.

Imaginons dans les mers du Sud une le dont le sol soit devenu la
proprit prive d'un certain nombre d'habitants.

Imaginons, sur ce territoire appropri et born, une population
proltaire toujours croissante ou tendant  s'accrotre[114].

[Note 114: Voy., au prsent tome, la 3e lettre de l'opuscule
_Proprit et Spoliation_, p. 407 et suiv.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Cette dernire classe ne pourra rien produire _directement_ de ce qui
est indispensable  la vie. Il faudra qu'elle livre son travail  des
hommes qui soient en mesure de lui fournir en change des aliments,
et mme des matriaux de travail; des crales, des fruits, des
lgumes, de la viande, de la laine, du lin, du cuir, du bois, etc.

Son intrt vident est que le march o se vendent ces choses soit
le plus tendu possible. Plus elle se trouvera en prsence d'une plus
grande abondance de ces produits agricoles, plus elle en recevra pour
chaque quantit donne de son propre travail.

Sous un rgime libre, on verra une foule d'embarcations aller
chercher des aliments et des matriaux dans les les et les
continents voisins, et y porter en paiement des produits faonns.
Les propritaires jouiront de toute la prosprit  laquelle ils ont
droit de prtendre; un juste quilibre sera maintenu entre la valeur
du travail industriel et celle du travail agricole.

Mais, dans cette situation, les propritaires de l'le font ce
calcul: Si nous empchions les proltaires de travailler pour les
trangers et d'en recevoir en change des subsistances et des
matires premires, ils seraient bien forcs de s'adresser  nous.
Comme leur nombre crot sans cesse, et que la concurrence qu'ils se
font entre eux est toujours plus active, ils se presseraient sur
cette portion d'aliments et de matriaux qu'il nous resterait 
exposer en vente, aprs avoir prlev ce qui nous est ncessaire, et
nous ne pourrions manquer de vendre nos produits  trs-haut prix.
En d'autres termes, l'quilibre serait rompu dans la valeur relative
de leur travail et du ntre. Ils consacreraient  nos satisfactions
un plus grand nombre d'heures de labeur. Faisons donc une loi
prohibitive de ce commerce qui nous gne, et, pour l'excution de
cette loi, crons un corps de fonctionnaires que les proltaires
contribueront avec nous  payer.

Je vous le demande, ne serait-ce pas le comble de l'oppression, une
violation flagrante de la plus prcieuse de toutes les Liberts, de
la premire et de la plus sacre de toutes les Proprits?

Cependant, remarquez-le bien, il ne serait peut-tre pas difficile
aux propritaires fonciers de faire accepter cette loi comme un
bienfait par les travailleurs. Ils ne manqueraient pas de leur dire:

Ce n'est pas pour nous, honntes cratures, que nous l'avons faite,
mais pour vous. Notre intrt nous touche peu, nous ne pensons qu'au
vtre. Grce  cette sage mesure, l'agriculture va prosprer; nous,
propritaires, nous deviendrons riches, ce qui nous mettra  mme de
vous faire beaucoup travailler, et de vous payer de bons salaires.
Sans elle nous serions rduits  la misre, et que deviendriez-vous?
L'le serait inonde de subsistances et de matriaux de travail venus
du dehors, vos barques seraient toujours  la mer; quelle calamit
nationale! L'abondance, il est vrai, rgnerait autour de vous, mais y
prendriez-vous part? Ne dites pas que vos salaires se maintiendraient
et s'lveraient parce que les trangers ne feraient qu'augmenter le
nombre de ceux qui vous commandent du travail. Qui vous assure qu'il
ne leur prendra pas fantaisie de vous livrer leurs produits pour
rien? En ce cas, n'ayant plus ni travail ni salaires, vous prirez
d'inanition au milieu de l'abondance. Croyez-nous, acceptez notre
loi avec reconnaissance. Croissez et multipliez; ce qu'il restera de
vivres dans l'le, au del de notre consommation, vous sera livr
contre votre travail, qui, par ce moyen, vous sera toujours assur.
Surtout gardez-vous de croire qu'il s'agit ici d'un dbat entre vous
et nous, dans lequel votre libert et votre proprit sont en jeu.
N'coutez jamais ceux qui vous le disent. Tenez pour certain que le
dbat est entre vous et l'tranger, ce barbare tranger, que Dieu
maudisse, et qui veut videmment vous exploiter en vous offrant
des transactions perfides, que vous tes libres d'accepter ou de
repousser.

Il n'est pas invraisemblable qu'un pareil discours, convenablement
assaisonn de sophismes sur le numraire, la balance du commerce, le
travail national, l'agriculture nourricire de l'tat, la perspective
d'une guerre, etc., etc., n'obtnt le plus grand succs, et ne ft
sanctionner le dcret oppresseur par les opprims eux-mmes, s'ils
taient consults. Cela s'est vu et se verra.

Mais les prventions des propritaires et des proltaires ne changent
pas la nature des choses. Le rsultat sera une population misrable,
affame, ignorante, pervertie, moissonne par l'inanition, la maladie
et le vice. Le rsultat sera encore le triste naufrage, dans les
intelligences, des notions du Droit, de la Proprit, de la Libert
et des vraies attributions de l'tat.

Et ce que je voudrais bien pouvoir dmontrer ici, c'est que le
chtiment remontera bientt aux propritaires eux-mmes, qui auront
prpar leur propre ruine par la ruine du public consommateur; car,
dans cette le, on verra la population, de plus en plus abaisse, se
jeter sur les aliments les plus infrieurs. Ici elle se nourrira de
chtaignes, l de mas, plus loin de millet, de sarrasin, d'avoine,
de pommes de terre. Elle ne connatra plus le got du bl et de la
viande. Les propritaires seront tout tonns de voir l'agriculture
dcliner. Ils auront beau s'agiter, se runir en comices, y ressasser
ternellement le fameux adage: Faisons des fourrages; avec des
fourrages, on a des bestiaux; avec des bestiaux, des engrais; avec
des engrais, du bl. Ils auront beau crer de nouveaux impts pour
distribuer des primes aux producteurs de trfle et de luzerne; ils se
briseront toujours contre cet obstacle: une population misrable hors
d'tat de payer la viande, et, par consquent, de donner le premier
mouvement  cette triviale rotation. Ils finiront par apprendre, 
leurs dpens, que mieux vaut subir la concurrence, en face d'une
clientle riche, que d'tre investi d'un monopole en prsence d'une
clientle ruine.

Voil pourquoi je dis: non-seulement la prohibition c'est du
Communisme, mais c'est du Communisme de la pire espce. Il commence
par mettre les facults et le travail du pauvre, sa seule Proprit,
 la discrtion du riche: il entrane une perte sche pour la masse,
et finit par envelopper le riche lui-mme dans la ruine commune. Il
investit l'tat du singulier droit de prendre  ceux qui ont peu pour
donner  ceux qui ont beaucoup; et quand, en vertu de ce principe,
les dshrits du monde invoqueront l'intervention de l'tat pour
oprer un nivellement en sens inverse, je ne sais vraiment pas ce
qu'il y aura  leur rpondre. En tout cas, la premire rponse, et la
meilleure, serait de renoncer  l'oppression.

Mais j'ai hte d'en finir avec ces calculs. Aprs tout, quelle est
la position du dbat? Que disons-nous et que dites-vous? Il y a un
point, et c'est le point capital, sur lequel nous sommes d'accord:
c'est que l'intervention du lgislateur pour niveler les fortunes en
prenant aux uns de quoi gratifier les autres, c'est du _communisme_,
c'est la mort de tout travail, de toute pargne, de tout bien-tre,
de toute justice, de toute socit.

Vous vous apercevez que cette doctrine funeste envahit sous toutes
les formes les journaux et les livres, en un mot le domaine de la
spculation et vous l'y attaquez avec vigueur.

Moi, je crois reconnatre qu'elle avait prcdemment pntr, avec
votre assentiment et votre assistance, dans la lgislation et dans le
domaine de la pratique, et c'est l que je m'efforce de la combattre.

Ensuite, je vous fais remarquer l'inconsquence o vous tomberiez si,
combattant le Communisme en perspective, vous mnagiez, bien plus,
vous encouragiez le Communisme en action.

Si vous me rpondez: J'agis ainsi parce que le Communisme ralis
par les tarifs, quoique oppos  la Libert,  la Proprit,  la
Justice, est nanmoins d'accord avec l'Utilit gnrale, et cette
considration me fait passer par-dessus toutes les autres; si vous
me rpondez cela, ne sentez-vous pas que vous ruinez d'avance tout
le succs de votre livre, que vous en dtruisez la porte, que vous
le privez de sa force et donnez raison, au moins sur la partie
philosophique et morale de la question, aux communistes de toutes les
nuances?

Et puis, Monsieur, un esprit aussi clair que le vtre pourrait-il
admettre l'hypothse d'un antagonisme radical entre l'Utile et le
Juste? Voulez-vous que je parle franchement? Plutt que de hasarder
une assertion aussi subversive, aussi impie, j'aimerais mieux dire:
Voici une question spciale dans laquelle, au premier coup d'oeil,
il me semble que l'Utilit et la Justice se heurtent. Je me rjouis
que tous les hommes qui ont pass leur vie  l'approfondir en jugent
autrement; je ne l'ai sans doute pas assez tudie. Je ne l'ai pas
assez tudie! Est-ce donc un aveu si pnible que, pour ne pas le
faire, on se jette dans l'inconsquence jusqu' nier la sagesse des
lois providentielles qui prsident au dveloppement des socits
humaines? Car quelle plus formelle ngation de la Sagesse Divine
que de dcider l'incompatibilit essentielle de la Justice et de
l'Utilit! Il m'a toujours paru que la plus cruelle angoisse dont un
esprit intelligent et consciencieux puisse tre afflig, c'est de
trbucher  cette borne. De quel ct se mettre, en effet, quel parti
prendre en face d'une telle alternative? Se prononcera-t-on pour
l'Utilit? c'est  quoi inclinent les hommes qui se disent pratiques.
Mais  moins qu'ils ne sachent pas lier deux ides, ils s'effraieront
sans doute devant les consquences de la spoliation et de l'iniquit
rduites en systme. Embrassera-t-on rsolument, et quoi qu'il en
cote, la cause de la Justice, disant: Fais ce que dois, advienne que
pourra? C'est  quoi penchent les mes honntes mais qui voudrait
prendre la responsabilit de plonger son pays et l'humanit dans la
misre, la dsolation et la mort? Je dfie qui que ce soit, s'il est
convaincu de cet antagonisme, de se dcider.

Je me trompe. On se dcidera, et le coeur humain est ainsi fait qu'on
mettra l'intrt avant la conscience. C'est ce que le fait dmontre,
puisque partout o l'on a cru le rgime protecteur favorable au
bien-tre du peuple, on l'a adopt, en dpit de toute considration
de justice; mais alors les consquences sont arrives. La foi dans
la proprit s'est efface. On a dit comme M. Billault: Puisque la
proprit a t viole par la Protection, pourquoi ne le serait-elle
pas par le droit au travail? D'autres, derrire M. Billault, feront
un troisime pas, et d'autres, derrire ceux-l, un quatrime,
jusqu' ce que le Communisme ait prvalu[115].

[Note 115: Voy., au tome V, les dernires pages du pamphlet intitul
_Spoliation et Loi_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

De bons et solides esprits, comme le vtre, s'pouvantent devant
la rapidit de cette pente. Ils s'efforcent de la remonter; ils la
remontent, en effet, ainsi que vous l'avez fait dans votre livre,
jusqu'au rgime restrictif, qui est le premier lan et le seul lan
pratique de la socit sur la dclivit fatale; mais en prsence de
cette ngation vivante du droit de proprit, si,  la place de cette
maxime de votre livre: Les droits sont ou ne sont pas; s'ils sont,
ils entranent des consquences absolues, vous substituez celle-ci:
Voici un cas particulier o le bien national exige le sacrifice du
droit;  l'instant, tout ce que vous avez cru mettre de force et de
raison dans cet ouvrage, n'est que faiblesse et inconsquence.

C'est pourquoi, Monsieur, si vous voulez achever votre oeuvre, il
faut que vous vous prononciez sur le rgime restrictif, et pour
cela il est indispensable de commencer par rsoudre le problme
conomique; il faut bien tre fix sur la prtendue Utilit
de ce rgime. Car,  supposer mme que j'obtinsse de vous son
arrt de condamnation, au point de vue de la Justice, cela ne
suffirait pas pour le tuer. Je le rpte, les hommes sont ainsi
faits que lorsqu'ils se croient placs entre le _bien rel_ et le
_juste abstrait_ la cause de la justice court un grand danger.
En voulez-vous une preuve palpable? C'est ce qui m'est survenu 
moi-mme.

Quand j'arrivai  Paris, je me trouvai en prsence d'coles dites
dmocratiques et socialistes, o, comme vous savez, on fait grand
usage des mots _principe_, _dvouement_, _sacrifice_, _fraternit_,
_droit_, _union_. La richesse y est traite de haut en bas, comme
chose sinon mprisable, du moins secondaire; jusque-l que, parce
que nous en tenons grand compte, on nous y traite, nous, de froids
conomistes, d'gostes, d'individualistes, de bourgeois, d'hommes
sans entrailles, ne reconnaissant pour Dieu que le vil intrt[116].
Bon, me dis-je, voil de nobles coeurs avec lesquels je n'ai pas
besoin de discuter le point de vue conomique, qui est fort subtil et
exige plus d'application que les publicistes parisiens n'en peuvent,
en gnral, accorder  une tude de ce genre. Mais, avec ceux-ci, la
question d'Intrt ne saurait tre un obstacle; ou ils le croiront,
sur la foi de la Sagesse Divine, en harmonie avec la justice, ou
ils le sacrifieront de grand coeur, car ils ont soif de Dvouement.
Si donc ils m'accordent une fois que le Libre-change, c'est le
droit abstrait, ils s'enrleront rsolument sous sa bannire. En
consquence, je leur adressai mon appel. Savez-vous ce qu'ils me
rpondirent? Le voici:

Votre Libre-change est une belle utopie. Il est fond en droit et en
justice; il ralise la libert; il consacre la proprit; il aurait
pour consquence l'union des peuples, le rgne de la fraternit
parmi les hommes. Vous avez mille fois raison en principe, mais nous
vous combattrons  outrance et par tous les moyens, parce que la
concurrence trangre serait fatale au travail national.

[Note 116: Voy. au tome II, la plupart des articles compris sous
cette rubrique _Polmique contre les journaux_, et notamment
l'article intitul: _Le Parti dmocratique et le Libre-change_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Je pris la libert de leur adresser cette rponse:

Je nie que la concurrence trangre ft fatale au travail national.
En tout cas, s'il en tait ainsi, vous seriez placs entre l'Intrt
qui, selon vous, est du ct de la restriction, et la Justice qui, de
votre aveu, est du ct de la libert! Or, quand moi, l'adorateur
du veau d'or, je vous mets en demeure de faire votre choix, d'o
vient que vous, les hommes de l'abngation, vous foulez aux pieds les
principes pour vous cramponner  l'intrt? Ne dclamez donc pas tant
contre un mobile qui vous gouverne, comme il gouverne les simples
mortels.

Cette exprience m'avertit qu'il fallait avant tout rsoudre cet
effrayant problme: Y a-t-il harmonie ou antagonisme entre la
Justice et l'Utilit? et, par consquent, scruter le ct conomique
du rgime restrictif; car, puisque les Fraternitaires eux-mmes
lchaient pied devant une prtendue _perte d'argent_, il devenait
clair que ce n'est pas tout de mettre  l'abri du doute la cause
de la Justice Universelle, il faut encore donner satisfaction  ce
mobile indigne, abject, mprisable et mpris, mais tout-puissant,
l'Intrt.

C'est ce qui a donn lieu  une petite dmonstration en deux volumes,
que je prends la libert de vous envoyer avec la prsente,[117]
bien convaincu, Monsieur, que si, comme les conomistes, vous jugez
svrement le rgime protecteur, quant  sa moralit, et si nous ne
diffrons qu'en ce qui concerne son utilit, vous ne refuserez pas
de rechercher avec quelque soin, si ces deux grands lments de la
solution dfinitive s'excluent ou concordent.

[Note 117: Ces deux petits volumes, que l'auteur envoya en effet  M.
Thiers, taient la premire et la seconde srie des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Cette harmonie existe, ou du moins elle est aussi vidente pour moi
que la lumire du soleil. Puisse-t-elle se rvler  vous! C'est
alors qu'appliquant votre talent minemment propagateur  combattre
le Communisme dans sa manifestation la plus dangereuse, vous lui
porteriez un coup mortel.

Voyez ce qui se passe en Angleterre. Il semble que si le Communisme
avait d trouver quelque part une terre qui lui ft favorable,
ce devait tre le sol britannique. L les institutions fodales
plaant partout, en face l'une de l'autre, l'extrme misre et
l'extrme opulence, avaient d prparer les esprits  l'infection
des fausses doctrines. Et pourtant que voyons-nous? Pendant qu'elles
bouleversent le continent, elles n'ont pas seulement troubl la
surface de la socit anglaise. Le Chartisme n'a pas pu y prendre
racine. Savez-vous pourquoi? Parce que l'association qui, pendant dix
ans, a discut le rgime protecteur n'en a triomph qu'en jetant de
vives lumires sur le principe de la Proprit et sur les fonctions
rationnelles de l'tat[118].

[Note 118: Voy. au tome II, l'introduction.

                                               (_Note de l'diteur._)]

Sans doute, si dmasquer le Prohibitionisme c'est atteindre le
Communisme, par la mme raison, et  cause de leur troite connexit,
on peut aussi les frapper tous deux en suivant, comme vous avez fait,
la marche inverse. La restriction ne saurait rsister longtemps
devant une bonne dfinition du Droit de Proprit. Aussi, si quelque
chose m'a surpris et rjoui, c'est de voir l'association pour la
dfense des monopoles consacrer ses ressources  propager votre
livre. C'est un spectacle des plus piquants, et il me console de
l'inutilit de mes efforts passs. Cette rsolution du comit Mimerel
vous obligera sans doute  multiplier les ditions de votre ouvrage.
En ce cas, permettez-moi de vous faire observer que, tel qu'il est,
il prsente une grave lacune. Au nom de la science, au nom de la
vrit, au nom du bien public, je vous adjure de la combler, et vous
mets en demeure de rpondre  ces deux questions:

1 Y a-t-il incompatibilit, en principe, entre le rgime protecteur
et le droit de proprit?

2 La fonction du gouvernement est-elle de garantir  chacun le libre
exercice de ses facults et la libre disposition du fruit de son
travail, c'est--dire la Proprit, ou bien de prendre aux uns pour
donner aux autres, de manire  pondrer les profits, les chances et
le bien-tre?

Ah! Monsieur, si vous arrivez aux mmes conclusions que moi; si,
grce  votre talent,  votre renomme,  votre influence, vous
faisiez prvaloir ces conclusions dans l'opinion publique, qui
peut calculer l'tendue du service que vous rendriez  la socit
franaise? On verrait l'tat se renfermer dans sa mission, qui
est de garantir  chacun l'exercice de ses facults, et la libre
disposition de ses biens. On le verrait se dcharger  la fois
et de ses colossales attributions illgitimes et de l'effrayante
responsabilit qui s'y attache. Il se bornerait  rprimer les abus
de la libert, ce qui est raliser la libert mme. Il assurerait
la justice  tous, et ne promettrait plus la fortune  personne.
Les citoyens apprendraient  distinguer ce qu'il est raisonnable et
ce qu'il est puril de lui demander. Ils ne l'accableraient plus
de prtentions et d'exigences; ils ne l'accuseraient plus de leurs
maux; ils ne fonderaient plus sur lui des esprances chimriques;
et, dans cette ardente poursuite d'un bien dont il n'est pas le
dispensateur, on ne les verrait pas,  chaque dception, accuser
le lgislateur et la loi, changer les hommes et les formes du
gouvernement, entasser institutions sur institutions et dbris sur
dbris. On verrait s'teindre cette universelle fivre de spoliation
rciproque par l'intervention si coteuse et si prilleuse de l'tat.
Le gouvernement, limit dans son but et sa responsabilit, simple
dans son action, peu dispendieux, ne faisant plus peser sur les
gouverns les frais de leurs propres chanes, soutenu par le bon sens
public, aurait une solidit qui, dans notre pays, n'a jamais t son
partage, et nous aurions enfin rsolu ce grand problme: _Fermer 
jamais l'abme des rvolutions_.


FIN DU QUATRIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU QUATRIME VOLUME.


SOPHISMES CONOMIQUES.

Premire srie.

                                                                 Pages.

  INTRODUCTION                                                       1

  CHAP. I. Abondance, disette                                        5

       II. Obstacle, cause                                          15

      III. Effort, rsultat                                         19

       IV. galiser les conditions de production                    27

        V. Nos produits sont grevs de taxes                        46

       VI. Balance du commerce                                      52

      VII. Ptition des fabricants de chandelles, etc               57

     VIII. Droits diffrentiels                                     62

       IX. Immense dcouverte!!!                                    63

        X. Rciprocit                                              67

       XI. Prix absolus                                             71

      XII. La protection lve-t-elle le taux des salaires          74

     XIII. Thorie, Pratique                                        79

      XIV. Conflit de principes                                     86

       XV. Encore la rciprocit                                    90

      XVI. Les fleuves obstrus plaidant pour les prohibitionistes  92

     XVII. Un chemin de fer ngatif                                 93

    XVIII. Il n'y a pas de principes absolus                        94

      XIX. Indpendance nationale                                   97

       XX. Travail humain, travail national                        100

      XXI. Matires premires                                      105

     XXII. Mtaphores                                              115

  CONCLUSION                                                       119


Deuxime srie.

  CHAP. I. Physiologie de la Spoliation                            127

       II. Deux morales                                            148

      III. Les deux haches                                         156

       IV. Conseil infrieur du travail                            160

        V. Chert, bon march                                      163

       VI. Aux artisans et ouvriers                                173

      VII. Conte chinois                                           182

     VIII. _Post hoc, propter hoc_                                 187

       IX. Le vol  la prime                                       189

        X. Le percepteur                                           198

       XI. L'utopiste                                              204

      XII. Le sel, la poste et la douane                           213

     XIII. Les trois chevins                                      229

      XIV. Autre chose                                             241

       XV. Le petit arsenal du libre-changiste                    251

      XVI. La main droite et la main gauche                        258

     XVII. Domination par le travail                               265


  PAMPHLETS.

  PROPRIT ET LOI                                                 275

  JUSTICE ET FRATERNIT                                            298

  L'TAT                                                           327

  LA LOI                                                           342

  PROPRIT ET SPOLIATION                                          394

  BACCALAURAT ET SOCIALISME                                       442

  PROTECTIONISME ET COMMUNISME                                     504


FIN DE LA TABLE.


CORBEIL.--TYP. ET STR. DE CRT.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures unusuelles sont entoures de { }.]





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 4, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 4 ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


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practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
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the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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1.E.9.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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