The Project Gutenberg EBook of Le 13e Hussards, types, profils, esquisses
et croquis militaires...  pied et  che, by mile Gaboriau

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.


Title: Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires...  pied et  cheval

Author: mile Gaboriau

Release Date: August 17, 2014 [EBook #46604]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE 13E HUSSARDS ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)








                          LE 13e HUSSARDS

           TYPES, PROFILS ESQUISSES ET CROQUIS MILITAIRES...

                          A PIED ET A CHEVAL

                                  PAR

                            MILE GABORIAU

                        VINGT-TROISIME DITION

                       [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                           E. DENTU, DITEUR

  LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 17 ET 19,
                           GALERIE D'ORLANS

                                 1879

           Droits de traduction et de reproduction rservs




                          LE 13e HUSSARDS




I


--Mille millions de tonnerres! s'cria le hussard Gdon Flambert, j'y
vois clair  la fin. Moi qui m'tais engag pour servir glorieusement ma
patrie, je suis tout simplement entr au service d'un cheval--de mon
cheval.

Encore, ai-je bien le droit de l'appeler mon cheval, et n'est-ce pas
lui, qui,  plus juste titre, pourrait dire: mon cavalier?

Le hussard Gdon, de garde d'curie ce soir-l tait alors  demi
couch sur une botte de paille. Pour la premire fois, depuis cinq mois
qu'il tait soldat, il trouvait un instant pour rflchir.

--Oui, continua-t-il, tout pour mon cheval, impossible de sortir de l.
C'est, ma parole d'honneur,  en tre jaloux. Je lui appartiens comme
l'ombre au corps, ma vie est  lui, il l'absorbe, il la dvore. Car
enfin,  quoi se passent mes jours, qu'ai-je fait aujourd'hui?

Ce matin,  cinq heures, bien avant le jour, j'ai t veill par les
clats enrags des trompettes.--Premier djeuner et toilette de mon
cheval.

Nouveau coup de trompette  six heures; pansage.--Cinq quarts d'heure
durant j'ai trill, bross, bouchonn, pong, peign mon cheval.

A neuf heures, promenade de mon cheval.

A midi, autre repas de mon cheval.

A deux heures, second pansage de mon cheval, nouveaux soins, autre
repas.

A sept heures enfin, souper de mon cheval.

Et encore et toujours mon cheval! Pour lui on a remis en vigueur le
crmonial dcrt par Caligula  l'usage de celui dont il fit un
consul.

Cependant mon cheval est en bonne sant. Que serait-ce, grand Dieu!
s'il tait au rgime. Je tremble  la seule pense qu'il peut tomber
malade et qu'alors je deviendrais son infirmier.

Mes journes ne lui suffisent pas, il lui faut mes nuits. Ainsi,  cette
heure, lorsque je serais si aise de reposer dans mon lit, je suis ici de
garde d'curie, c'est--dire que je vais passer la nuit  veiller sur le
sommeil de mon cheval, et du cheval de mon brigadier, et des chevaux de
tous mes camarades...

--Garde d'curie! cria une voix formidable, garde d'curie!

D'un bond, Gdon fut sur pied et en prsence du brigadier de semaine
qui faisait une ronde.

--Je prsuppose que vous dormiez, dit svrement le brigadier; vous
aurez le plaisir de me faire celui de deux jours de consigne.

--Brigadier, je vous assure...

--Silence dans le rrrang ou je ritre. Que je sais que les chevaux ils
se plaignent que vos ronflements ils les empchent de dormir.

Il n'y avait rien  rpondre. Le brigadier s'loigna en amortissant le
bruit de ses pas, afin de surprendre quelque autre dlinquant.

--videmment, se dit Gdon, je suis dans mon tort. Je songerai une
autre fois  ne plus rflchir, mieux vaut dormir maintenant et tcher
de mriter ma punition. Mais pourquoi diable me suis-je engag! Pourquoi
ai-je t prcisment choisir la cavalerie?

Pourquoi?




II


Il n'y a pas de cela longues annes, le jeune Gdon Flambert jouissait
en paix de la rputation du plus dtestable garnement de la ville de
Mortagne, une de ces agrables sous-prfectures de quinze mille mes, o
chacun a le droit incontestable et sacr de vivre tranquille comme
Baptiste, heureux comme le poisson dans l'eau et libre comme l'air,  la
seule et bien simple condition d'accepter sans rvoltes ni murmures la
surveillance et le contrle de ses quatorze mille neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf concitoyens.

Les fredaines-- Mortagne, on disait les dbordements--de Gdon taient
un des aliments les plus piquants et les plus vifs de toutes les
conversations de la ville, et certes on pouvait parler longtemps sans
tarir.

A dix-huit ans qu'il avait  peine, ce dplorable sujet--la dsolation
de sa famille--avait dj contract des dettes au Caf militaire, insr
des vers dans _l'cho Mortagnais_, et corn,  dire d'experts, la vertu
et la rputation de trois ou quatre grisettes sentimentales et
romanesques.

Sans compter qu'il avait dj tous les instincts du spadassin.

Une nuit, au bal travesti que donne tous les ans le thtre, pour la
mi-carme, il s'tait pris de querelle avec un jeune homme des environs,
l'avait conduit presque de force sur le pr et l, avait chang avec
lui des explications qui s'taient termines par un dner trop largement
arros.

C'en tait trop. Aussi, tous les gens senss n'avaient qu'une voix pour
fltrir une semblable conduite, et mme un soir, au Cercle littraire,
M. Narrault, juge de paix, homme svre mais juste, n'avait pas hsit 
comparer Gdon  Faublas pour les aventures scandaleuses, et 
Lacenaire  cause de son got pour la posie.

On trouva gnralement la comparaison exagre, mais les pres de
famille prudents n'en dfendirent pas moins  leurs fils la
frquentation d'un si prcoce mauvais sujet.

Gdon, presque fier de cet interdit, se souciait infiniment peu des
bavardages de Mortagne; malheureusement il en tait pas de mme de son
pre.

L'excellent M. Flambert, qui du matin au soir avait les oreilles ahuries
de compliments de condolance sur les frasques de l'hritier de son nom,
croyait voir sa considration srieusement menace par l'inconduite de
son fils. Dj plusieurs fois il avait song srieusement  prendre le
parti de mourir de chagrin, lorsque M. Narrault, le juge de paix, homme
svre mais juste, lui conseilla de destiner son Gdon  la carrire
des armes, ou, en d'autres termes, de le faire soldat bon gr mal gr.




III


Or, cette ide est des plus naturelles aujourd'hui; elle est presque un
systme.

Prudhomme, que nous avons vu jadis fltrir les excs d'une _soldatesque
effrne_ et tracer en rougissant une peinture nergique de la _licence
des camps_, Prudhomme est compltement revenu de ses injustes
prventions.

Pour lui, l'arme n'est plus qu'un lyce correctionnel, fond  la seule
fin de tirer de peine les papas embarrasss de leurs mauvais sujets de
fils, un gymnase orthopdique moral qui se charge gratis du redressement
des caractres vicieux et des instincts mauvais. C'est pour quoi il y
envoie bravement ses hritiers manger de la vache enrage.

C'est un pis-aller honorable, commode, et surtout fort conomique; o
trouver mieux?

L'arme,  ce systme, doit chaque anne quelques centaines de chenapans
et de cerveaux brls qui viennent d'un air dcid essayer l'uniforme,
et qui huit jours aprs donneraient tout au monde pour s'en aller.

Les sept diximes tournent mal; et si les familles ne se htent de les
faire remplacer--ce qui cote de l'argent--bon nombre vont en Afrique
prendre l'air des compagnies de discipline, ou, pour parler comme au
rgiment, _rouler la brouette  biribi_.

Croyez, excellent monsieur Prudhomme, qu'il m'en cote de vous arracher
une de vos dernires illusions, mais cependant retenez bien ceci:

1 Le rgiment ne corrige rien du tout, et votre fils, au bout de deux
ans, vous reviendra exactement le mme, sinon pire.

2 Au rgiment--en temps de paix--on n'adore pas les engags
volontaires. Oh! mais l, pas du tout.

Je sais des colonels qui les ont en horreur. Il en est un--je l'ai connu
particulirement--qui toutes les fois que, selon l'usage, on lui
prsentait un engag volontaire nouvellement arriv au corps, lui
adressait la phrase sacramentelle que voici:

--Vous tes engag?

--Oui, mon colonel.

--Ah! trs-bien. Mais, dites-moi, vous n'aviez donc aucun moyen d'aller
vous faire pendre ailleurs?

L'accueil n'est pas encourageant, c'est un fait, mais les colonels ne
sont pas des marchands de soupe, et la conscription donne tous les ans 
l'arme assez de _sujets_ pour la dispenser de recourir au _fils de
famille_.

M. Veuillot, il est vrai, assure quelque part que l'pe est un moyen
de moralisation. Mais parole de M. Veuillot n'est pas parole
d'vangile, et peut-tre prtend-il parler des zouaves du saint-pre.

Je sais bien, monsieur Prudhomme, que vous avez dans votre sac une foule
d'exemples  me citer, vous allez me conter l'histoire de ce gnral
qui...

De grce, arrtez, vos exemples ne sont que des exceptions. Il y en a.
Bon nombre d'engags volontaires arrivent, mais ceux-l ont un bien
autre courage que monsieur votre fils et que tous ces tourneaux qui
s'engagent pour faire pice  leur famille ou parce qu'ils ont t
sduits par la pompe de l'uniforme et par les clats de la musique.

Avec un peu de courage vous pouviez faire de votre fils un mdiocre
parfait-notaire ou un trs-honnte commerant, vous en avez fait un
mauvais soldat; et encore, il vous reviendra, soyez-en sr, avant
dix-huit mois et sans avoir,  l'exception de la charge en douze temps,
appris sous les drapeaux autre chose qu' jurer et  boire
militairement la goutte.




IV


Le conseil du juge de paix fut un vrai trait de lumire pour le digne M.
Flambert.

--Comment, se dit-il, n'avais-je pas eu cette ide! Gdon ne me semble
bon  rien, il aime la flnerie, le caf, le vin et le reste, donc il
est n pour faire un excellent militaire. Il sera soldat, c'est dit.

Cette dtermination arrte, il ressentit aussitt cette douce et
secrte satisfaction qui inonde le coeur d'un pre le jour o,  force
de sacrifices, il assure le bonheur et l'avenir de son enfant.

Excusons-le. Il n'avait pu mditer le chapitre qui prcde, et ses
notions sur l'arme taient des plus fantaisistes. Il les avait puises
aux sources mlodieuses de l'Opra-Comique, et ne connaissait d'autres
militaires que ceux qui servaient sous les ordres de feu le gnral
Scribe, hros aimables, toujours colonels  trente ans, et dont les
marquises et les baronnes, les plus riches et les plus belles, se
disputaient la main.

De ce jour, avec un art infini, avec une adresse dont il se ft cru
lui-mme incapable, M. Flambert s'effora de prouver  son fils qu'il
avait toujours eu pour la carrire des armes une vocation irrsistible.

Il russit au del de ses esprances, et un beau matin,  la suite d'une
explication orageuse, motive par une nouvelle fredaine, Gdon dclara
tout net qu'il voulait s'engager--pour tre libre!!...

Il n'eut pas besoin de le dclarer deux fois.

M. Flambert, dont le principe tait qu'il faut battre le fer tandis
qu'il est chaud, conduisit sance tenante son fils chez un mdecin qui
le dclara bon pour le service, et de l  la mairie, o en moins de
rien on lui libella le contrat.

Gdon n'hsita pas une minute, et d'un trait de plume il s'engagea 
servir l'tat pendant sept ans-- cheval.




V


Les engags volontaires ayant le droit de dsigner le corps o ils
veulent servir, tous--je ne parle pas de ceux qui savent ce qu'ils
font--se dcident pour la cavalerie; sans doute parce que le service y
est plus pnible et qu'on y a infiniment moins de chances d'avancement.

Gdon fit comme tous les autres, et crut faire un coup de matre en
choisissant le 13e hussards, ce magnifique rgiment, chamarr d'or
sur toutes les coutures, et dont les officiers lancent des gerbes
d'tincelles, lorsqu'aux rayons du soleil ils font caracoler leurs
chevaux sur le front de leurs escadrons.

En change de sa signature, Gdon reut une feuille de route pour
rejoindre son corps.

L'tat, qu'il servait dsormais, lui allouait vingt sous par tape, et
un billet de logement avec place au feu et  la chandelle.

Ainsi Gdon fut soldat sans jamais en avoir eu l'ide.

Que l'engag volontaire dont ce n'est pas un peu l'histoire lui jette la
premire pierre!




VI


--Comme tu feras la route en chemin de fer, dit M. Flambert  son fils
au moment o ils sortaient de la mairie, tu as au moins huit jours
devant toi; profites-en pour t'amuser.

Et gnreusement il sortit quelques louis de sa poche.

Gdon tait trop bon fils pour ne pas obir scrupuleusement. Il ne
songea donc qu' enterrer le plus joyeusement du monde sa vie de
bourgeois. On but en l'honneur du nouveau hros beaucoup de punch et de
vin chaud au Caf militaire et  l'estaminet de la ville. Un vieux
commandant du premier Empire, M. de Tamballery, dont tout Mortagne
admira longtemps la tenue et les cols-carcan, crut devoir lui donner de
prcieuses instructions, mais il abusa de ses avantages pour lui
raconter toutes ses campagnes et lui faire une description infinie de la
bataille de Lutzen, o il avait t bless.

Enfin, le moment de la sparation arriva.

--Souviens-toi, mon fils, dit M. Flambert  Gdon, que tu as ton avenir
entre les mains. Tu as tout ce qu'il faut pour parvenir. Conduis-toi
bien, et reviens-moi avec l'paulette.

--Je ne reviendrai qu'avec deux paulettes, dit Gdon.

Il partit.

Alors seulement M. Flambert eut quelques doutes sur l'excellence du
parti qu'il venait de faire prendre  son fils. Ah! s'il n'et d lui en
coter qu'un billet de cinq cents francs, avec quel bonheur il et dit 
l'enfant prodigue:

--Reste, ne me quitte pas.

Mais,  moins de deux mille francs, on ne trouve gure de remplaant.

Et encore, d'aucuns estiment que ce n'est pas cher.




VII


Deux jours aprs, le nouveau hussard, descendu de voiture  six heures
du matin, se promenait tristement dans les rues dsertes de
Saint-Urbain, o le 13e tenait alors garnison.

Saint-Urbain est une petite ville bien triste, bien tranquille, qui dort
paresseusement au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de la
Serpole, jolie rivire aux eaux bleues, qui l'entoure et l'treint du
triple rang de ses capricieux mandres.

Saint-Urbain, depuis deux sicles au moins, n'a pas chang de
physionomie; on dirait une relique du pass, amoureusement conserve 
quelques pas du chteau enchant de la Belle au bois dormant.

A peine depuis deux ans y a-t-on install des rverbres, et cette
innovation est due aux plaintes d'un colonel et aux intrigues d'un jeune
avocat nouvellement arriv de Paris.

Le chemin de fer passe  huit lieues  peine, et cependant les
communications taient restes des plus difficiles, lorsque
l'administration se dcida  suppler au peu d'industrie des habitants
en organisant un service d'omnibus.

Dpendance autrefois de communauts religieuses riches et puissantes,
Saint-Urbain a conserv un aspect austre et presque monacal. Les
maisons sont hautes et noires, les rues troites et mornes, bordes en
certains endroits de clotres humides et sans jour. A chaque pas on
rencontre de grands btiments sombres, aux fentres troites et
allonges, antiques couvents aujourd'hui dserts.

Des quatre glises, jadis  peine suffisantes  la dvotion des fidles,
deux seulement ont t conserves; les autres ont t converties en
magasins  fourrages et en ateliers de fournitures militaires. Mais les
quatre clochers, remarquables constructions du treizime sicle, sont
rests debout, entours des clochetons plus humbles des communauts
abandonnes, et de loin prtent  Saint-Urbain les apparences d'une
grande cit.

Seule la garnison donne un peu de vie et de mouvement  cette
ncropole. Aussi le gouvernement y entretient-il en tout temps deux
rgiments, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie, bien que pour cette
dernire arme la situation soit assez dfavorable.

Ces rgiments sont la principale, l'unique source de la richesse du
pays. Grce  eux, bon nombre de petits industriels peuvent raliser
quelques conomies, plus d'un bourgeois vit tranquillement du produit
des chambres qu'il loue meubles  des officiers, enfin on cite quatre
ou cinq limonadiers qui auront fait une fortune considrable, lorsqu'ils
auront russi  recouvrer toutes leurs crances.

Mais Saint-Urbain doit bien d'autres avantages encore  la garnison.
D'abord, la reconstruction presque totale de la rue du March, la plus
belle de la ville, o l'on a install deux magnifiques cafs orns de
billards et de divans, luxe inou! et la fondation d'un nouveau
faubourg, o prosprent cinq ou six bals publics et au moins autant de
guinguettes.

On ne peut gure parler du thtre, les habitants ayant une sainte
horreur pour ce passe-temps profane.

Le triste directeur doit aux seuls officiers les quelques recettes qui
lui permettent de faire chaque anne une banqueroute honorable.

Mais il ne faut pas oublier la musique.

Jeudis et dimanches, dans l'aprs-midi, lorsqu'il fait beau, et mme
lorsqu'il fait mauvais, les musiques des deux rgiments viennent  tour
de rle donner un concert gratuit sur la promenade.

Les jours de musique sont jours de fte pour Saint-Urbain, toute la
ville se donne rendez-vous sur le cours des Ormes; les dames de la
socit y talent leurs belles toilettes, et les grisettes leurs frais
minois et leurs robes de guingamp.

Eh bien, malgr tous ces avantages--et encore nous passons sous silence
les revues et les grandes manoeuvres--les Urbinois ne professent pas
pour les militaires le faible et l'admiration des cits de l'Alsace et
du Nord.

Les vieux maris de jeunes femmes prtendent--non sans raison--que leur
scurit est toujours menace, et les parents des ouvrires gentilles
assurent que leurs filles sont infiniment plus difficiles  garder.

Quant aux officiers qui ont tenu garnison  Saint-Urbain, ils billent
au seul souvenir de cette charmante cit.




VIII


Pendant plus d'une heure Gdon erra sans but  travers les rues de
Saint-Urbain. Se prsenter  ce rgiment qu'il avait choisi avec joie
lui semblait maintenant au-dessus de ses forces. Le coeur serr par
une horrible angoisse, il marchait la tte basse, essuyant de temps 
autre une larme que lui arrachait la conscience de son isolement,
l'anxit de l'avenir, et le regret de sa vie passe, dont les souvenirs
charmants se prsentaient en foule  son esprit.

Enfin  force de raisonnements, il parvint  surmonter ce qu'il appelait
un accs de lchet indigne d'un homme. Apercevant un hussard de l'autre
ct de la rue, il marcha vers lui, et d'une voix qu'il essayait de
rendre assure:

--Camarade, lui demanda-t-il, voudriez-vous m'enseigner le chemin de la
caserne de votre rgiment?

Le hussard,  ces mots, regarda le bourgeois de travers; il semblait
tout prt  se fcher.

--Mon rgiment, rpondit-il enfin, d'un ton bless, il ne loge pas dans
une caserne, c'est bon pour de l'infanterie.

Gdon fit un geste de surprise.

--Les hussards, vous devriez tre susceptible de le savoir, ils logent
dans un quartier, comme toute cavalerie;  preuve que c'est comme qui
dirait une distinction qui les diffrencie ensemble et sparment du
fantassin. Donc le quartier il est l, devant vous.

Gdon leva les yeux, et, en effet,  peu de distance, au fond d'une
impasse trs-troite, il aperut une grande porte cintre s'ouvrant sur
une vote assez obscure.

Au-dessus de la porte, un drapeau noirci par la pluie et effiloqu par
le vent, pendait tristement le long de sa hampe retenue par un crampon
de fer enfonc dans la muraille.

Au-dessous du drapeau, et pour que nul n'ignort la destination du
btiment, on avait crit en lettres d'un demi-pied:

                        QUARTIER DE CAVALERIE.

Devant la vote, un factionnaire se promenait, le sabre au poing; sur le
ct,  demi couch sur une des larges bornes de la porte, un
sous-officier suivait d'un air distrait la fume de sa cigarette; sous
la vote, deux soldats  cheval sur un banc battaient attentivement des
cartes crasseuses.

--Allons, du courage, se dit Gdon,--et d'un pas assez ferme il se
dirigea vers la vote.

Une premire et cruelle dception l'attendait sur le seuil.

C'tait l'heure des corves du rgiment. De tous cts, le long des
btiments et des curies, des hommes allaient et venaient, les uns
chargs de bottes de fourrage, les autres pliant sous le faix de lourdes
civires de fumier, ou poussant devant eux des brouettes malpropres. Bon
nombre, arms de balais de bouleau, faisaient la toilette des cours.

Tous ces hussards taient en tenue d'curie: un pantalon de toile crue,
et une petite veste courte. Quelques-uns taient en manches de
chemise, et quelles chemises!  rendre en noirceur des points aux
_Mystres d'Udolphe_.

Pour coiffure, ils portaient d'atroces petites calottes d'un gris sale,
bordes d'un galon vert. Tous avaient les pieds nus dans d'normes
sabots--_escarpins en cuir de brouette_--douillettement capitonns de
paille. Du reste, la plus grande activit.

Immobile, ptrifi sous la vote d'entre, Gdon contemplait d'un
oeil morne ce spectacle qui renversait l'difice de ses illusions.

--Eh quoi! se disait-il, ce sont l ces brillants hussards du 13e, si
fiers sur leurs beaux chevaux! Quelle existence est la leur! Serai-je
donc ainsi demain?

Il tait sur le point de s'enfuir, lorsque le marchal des logis, assis
devant la porte, lui demanda poliment s'il attendait quelqu'un.

Gdon aurait bien voulu rpondre, mais il comprit que, s'il l'essayait,
les sanglots qui l'touffaient depuis un moment lui auraient vite coup
la parole.--Alors, Dieu sait, se dit-il, ce que pensera de moi ce
militaire qui est mon suprieur. Un soldat pleurer! je serais dshonor
 tout jamais.

Sans mot dire il tira sa feuille de route et la prsenta au
sous-officier.

Gdon crut s'apercevoir que la physionomie du marchal des logis
changeait soudainement d'expression; que d'insoucieusement joyeuse, elle
devenait froide et mchante.

--Ah! vous tes engag volontaire, dit-il en ricanant; eh bien, vous
pouvez vous flatter d'avoir une fire chance.

Puis avisant un fourrier qui sortait:

--Oh! lui cria-t-il, voil un hussard tout neuf, qui n'a jamais servi;
dis-lui donc ce qu'il doit faire. Et poussant Gdon: Allez donc, lui
dit-il, vous prsenter  l'intendance.

Gdon suivit le fourrier, et, grce  lui, eut bientt termin toutes
les formalits de son admission au rgiment.

Mais il tait si troubl, qu'il n'entendit absolument rien de ce que lui
dirent l'intendant, le chirurgien-major, un capitaine et un marchal des
logis chef, auxquels il fut successivement prsent.

En rentrant au quartier, et lorsque seulement il commenait  se
remettre un peu, le complaisant fourrier fut oblig de lui rpter que
dsormais il faisait partie du 4e peloton du 1er escadron.

Gdon et son guide traversaient alors un grand corridor troit et
sombre, aux murs horriblement maculs. Le fourrier ouvrit une porte, et
poussant le nouveau hussard:

--Entrez, lui dit-il, voil votre chambre.




IX


Il faut avoir visit une chambre de cavalerie--avant midi--pour s'en
faire une juste ide.

L, dans un espace relativement troit, vivent, mangent, boivent,
dorment, de quinze  quarante hommes.

Des lits, placs autour de la salle, la tte au mur,  un demi-mtre
environ les uns des autres, une table massive, deux bancs grossiers, une
cruche de grs, une large planche suspendue au plafond, dite la _planche
 pain_, voil pour l'ameublement.

Dans l'aprs-midi, aux heures de revues, les armes du cavalier et le
harnachement du cheval, symtriquement disposs  leurs rteliers le
long des murailles, deviennent un ornement d'un bel effet. Mais tout
cet attirail, le matin, lorsque le rgiment descend de cheval, par un
mauvais temps, donne  la chambre une certaine analogie avec le chaos.

C'est alors un ple-mle horrible de selles et de brides boueuses,
d'armes macules de fange, de gibernes, de sabretaches, de buffleteries,
inextricable confusion dont il semble invraisemblable que l'on puisse
sortir.

Une incroyable activit rgne au milieu de ce dsordre. On cire, on
polit, on astique, on brle[A] avec fureur. Le blanc et le cirage
coulent  flots.

 [A] BRULER--frotter ou brosser un objet jusqu' le rendre brlant.

Quant  l'atmosphre, elle est  dfier toutes les analyses,  faire
plir le plus habile chimiste. Toutes les odeurs s'y mlent, s'y
amalgament, s'y confondent, et arrivent  former cette abominable et
indescriptible exhalaison que Stendhal appelle le parfum du bivac.--Il
est d'ailleurs avr qu'on s'y habitue trs-bien.




X


Brusquement introduit dans la chambre du 4e peloton, Gdon ne put
faire plus de deux pas, saisi  la gorge par l'motion et l'atmosphre.

L'entre d'un jeune homme lgamment vtu faisait sensation. Toutes les
brosses s'arrtrent. Il y eut une pause de plus d'une minute.

Enfin, comme le silence du nouveau venu ne paraissait pas prs de finir,
un des cavaliers lui adressa la parole.

--Vous venez visiter le quartier? demanda-t-il.

--Non, dit Gdon, je suis engag.

Il y eut une explosion de cris et de ricanements.

--Il n'y avait donc plus de pain chez vous, ni d'ouvrage dans votre
pays? la marmite tait donc renverse? lui cria un des plus jeunes....

Il faut l'avouer, hlas! pour les ouvriers, les pauvres paysans qui
composent la masse de l'arme franaise, et dont la jeunesse a t
trouble par le fantme de la conscription, se faire soldat par got,
sans une ncessit absolue, impitoyable, est un trait de si insigne
folie qu'ils peuvent  peine y croire, et qu'en tout cas ils ne le
comprennent pas.

Passe encore de se vendre comme remplaant, ne ft-ce que pour possder,
au moins une heure en sa vie, mille francs  la fois--mille francs 
manger en noces et bombances.

Toute la chambre riait aux larmes de l'air dcontenanc de Gdon,
lorsqu'un brigadier entra, l'air fort affair.

--O est le _bleu_? demanda-t-il.

Tous les yeux lui dsignrent le nouvel arrivant.

--On va lui donner un lit, continua le brigadier, il est dsign pour le
peloton. Et vous, jeune homme, demi-tour, en avant, _arche_, suivez
votre suprieur.

Gdon obit. Le brigadier s'arrta devant un corps de garde:

--June homme, dit-il  l'engag volontaire, votre paletot est l'insigne
d'une bonne inducation; aureriez-vous tudi la peinture?

--Moi! jamais, rpondit Gdon surpris.

--Alors, que vous pourrez vous vanter que le brigadier Goblot il vous
aura mis au port d'armes de cet art: voil le pinceau.

Et il lui prsenta un balai.




XI


Tout en se livrant, en compagnie d'une douzaine de hussards, au noble
exercice du pinceau--suivant la pittoresque expression du
brigadier--Gdon se creusait la cervelle pour inventer un moyen  la
fois adroit et respectueux d'adresser la parole  ce suprieur, dont les
galons et l'importance lui imposaient beaucoup, lorsque familirement
celui-ci vint lui taper sur l'paule.

--Vous savez, june homme, que si ce genre d'exercice n'est pas de votre
got, il vous est comme qui dirait loisible d'offrir la goutte  votre
suprieur.

--Oh! avec le plus grand plaisir, brigadier, dit Gdon.

--Alors, bas les armes, posez le bouleau, et au trot  la cantine.




XII


On dit comme a, au 13e hussards, que la goutte est le lien des
coeurs et le ciment de l'amiti.

Cet axiome est flamboyant de vrit, mais il ne dit pas toute la vrit.

Au 13e, la goutte est une puissance, une sduction irrsistible, un
magique talisman qui, plus d'une fois, a fait flchir l'inflexible
discipline.

Pour elle, des brigadiers, des marchaux des logis mme, ont compromis
et risqu leurs galons.

Pour elle, on a vu des brigadiers--c'est un grade si altr--emboter[B]
avec prmditation leurs subalternes, des conscrits nafs, les flagorner
audacieusement, les admettre sans vergogne aux panchements si doux de
l'amiti, et le verre  peine vide, les lvres humides encore, les
coller impitoyablement au clou, pour la plus grande gloire du service
intrieur.

 [B] EMBOITER--circonvenir. L'arme a aussi sa _langue
 verte_.

Rien de plus figur d'ailleurs que l'expression. La mesure de la goutte
n'a d'autres limites que la fantaisie. Tel qui a mis  sec une
bouteille, prtend et soutient qu'il n'a bu qu'une simple goutte.

Cependant la mesure gnralement adopte est _le quart_, si bien que les
deux mots quart et goutte sont devenus synonymes.

Quant au liquide, c'est toujours de l'eau-de-vie, prononcez _schnick_,
d'o le verbe _schniquer_ et le substantif _schniqueur_.

La goutte se boit  toute heure de la journe, depuis le rveil jusqu'
_l'extinction des feux_, avant ou aprs la soupe. Mais de prfrence on
la boit le matin, au saut du lit.

Rien de meilleur pour veiller son homme, de plus apritif pour
l'estomac, de plus sain pour dissiper le brouillard.

Sombre et mlancolique est le hussard qui n'a pas, ds l'aurore, son
demi-quart au moins dans le fusil. Toute la journe s'en ressent, aussi
assure-t-on que qui ne boit goutte n'y voit goutte.

Tous les militaires sont, dit-on, gaux devant la goutte parce qu'elle
met dedans avec la mme impartialit l'adjudant-major aussi bien que le
dernier trompette.

N'est-ce pas le marchal Bugeaud qui disait un jour: Le soldat s'agite,
la goutte le mne.

Malheureusement, au 13e, on abuse souvent du schnick. Mais qui donc y
trouverait  redire, si le service n'en souffre pas? Et chacun sait que
le cavalier porte sans chanceler une ration qui anantirait trois
pkins, dbiles buveurs de petits verres.

Le 13e hussards montre avec orgueil un vieux brigadier--cocardier 
trois brisques--qui ne commence  voir clair dans ce qu'il appelle un
peu fastueusement peut-tre ses ides, qu'entre la troisime et la
quatrime goutte.

Ce brave calculait un jour que, depuis son entre au service,
c'est--dire en vingt-deux ans, il avait absorb trente-six mille cinq
cent quarante quarts, encore devait-il se tromper en moins, n'ayant pas
tenu compte des annes bissextiles.

C'est le mme qui, se trouvant indispos, un matin qu'il avait schniqu
plus que de coutume, s'criait d'un air convaincu:

--C'est tout de mme vrai, comme dit c't autre, que quand le vase est
dj plein, faut qu'une goutte pour le faire dborder.




XIII


Devant la cantine, le brigadier Goblot arrta Gdon, et d'une voix tout
 la fois svre et paternelle:

--Ouvrez l'oeil et l'oreille, june homme, dit-il; tant que vous et moi
boirons insensiblement, je condescends  ce que tu oublies mes galons.
Il n'y aura plus un brigadier et un simple hussard, mais deux camarades
et collgues. Qu'ainsi tu peux sans crainte tre factieux et familier,
et mme me tutoyer, ainsi que je t'en donne l'exemple.

--Croyez, brigadier, commena Gdon...

--Silence dans le rang! Une fois dehors, par exemple, _garde  vos_! je
ne te connais plus que pour te flanquer  l'ours. Et maintenant, place,
repos!

On s'assit, et le brigadier Goblot, trouvant dans Gdon un merveilleux
auditeur, devint lui-mme factieux et communicatif.

--C'est pour te dire, june homme, qu'il ne faut pas te fcher si je t'ai
appel _bleu_. Les nouveaux soldats ont ainsi une foule de surnoms,
comme qui dirait pour marquer leur ignorance militaire; ainsi les pkins
disent des _conscrits_, ce qui est une insulte.

--Vous croyez, brigadier?

--Du moment que je te le dis, moi ton suprieur, c'est que c'est vrai
comme la thorie: tu comprends Bien que puisque les conscrits sont plus
que les pkins, les pkins sont dans leur tort en les appelant
conscrits.

Le colonel, dans les rapports, et quand il parle au rgiment, les
appelle _jeunes soldats_.

Le capitaine instructeur dit: des _recrues_.

Les fantassins ils leur donnent le nom de _grivets_.

Mais nous autres, hussards, nous disons des _bleus_, des _blaireaux_ ou
des _bleus sous le ventre_.

--Parbleu, dit Gdon, je voudrais bien savoir pourquoi?

--Cela, june homme, est au-dessus de ta comptence. Quant aux engags
volontaires, qui arrivent mis en mylords, comme qui dirait toi, on les
appelle _Parisiens  gros bec_; Parisiens,  cause de leur tenue
soigne, et  gros bec, vu leur inducation et qu'ils savent causer.

--Parole d'honneur, s'cria le nouveau hussard, je la trouve superbe,
votre tymologie.

--Suffit, dit le brigadier visiblement flatt, les femmes elles m'en ont
toujours fait compliment. Mais pour en revenir aux bleus, il faut avouer
qu'en commenant ils ont du trimage, vu qu'il est de leur comptence de
faire toutes les corves qui manquent d'agrment: on leur fait ainsi
mordre au mtier par le bout le plus dur. Donc, si j'tais de toi, je
tcherais de travailler chez le chef.

--Quel chef, brigadier?

--Le marchef, donc.

--Je vous avouerai que je ne comprends pas de qui vous parlez.

--Et vous avez t duqu! mais allez donc demander a au premier enfant
de troupe venu! Le chef, mais c'est le marchal des logis chef;
seulement, pour conomiser la salive, on dit le _marchichef_ ou le
_marchef_, ou simplement _le chef_. De mme qu'on ne dit pas un marchal
des logis, mais un _marchegis_ ou un _marchis_. Et maintenant, assez
caus, vu que je suis de semaine.

Mais comment n'avoir pas piti de l'ignorance d'un bleu! Sur les
instances de Gdon, le brigadier lui expliqua que, chaque semaine, 
tour de rle, un lieutenant, un marchal des logis et un brigadier par
escadron sont plus spcialement chargs de tous les dtails du service.

Sur le dernier grade retombe naturellement le plus lourd du fardeau.

Le brigadier de semaine est donc l'homme le plus  plaindre du rgiment.
Il doit tout voir, tout entendre, tout savoir, faire excuter les
ordres, prvoir au besoin.

Hommes et chevaux sont sous sa responsabilit. Aux uns il fait donner
l'avoine, aux autres distribuer la soupe. Couch le dernier, il doit
tre le premier debout.

--Ainsi moi, conclut le brigadier Goblot, j'ai pris l'habitude, afin
d'tre plus vite prt, de ne pas me dshabiller tant que je suis de
semaine. Tel que vous me voyez, il y a cinq jours que je n'ai tir mes
bottes. Ah! les premiers galons cotent cher.

Et il sortit en courant, laissant Gdon assez refroidi par cette
confidence.




XIV


Comme Gdon venait de regagner, non sans peine, sa chambre, on le
prvint qu'on allait lui donner un lit, et qu'il et  venir le
chercher.

Ce fut bientt fait. Le lit du troupier, bien que suffisant, est des
plus simples.

Soit: deux trteaux de fer, trois planches, un matelas, une paillasse,
un traversin, une couverture, et des draps.

Ce meuble primitif peut se dmnager dix fois en une demi-heure.

Gdon le trouva singulirement troit.--Si j'ai, se dit-il, le malheur
de m'endormir, je ne songerai plus  me tenir en quilibre, et
certainement je tomberai.

Si encore on dormait avec un balancier!

Le lit mont, il s'agissait de le faire; c'est  quoi s'escrimait
Gdon, lorsqu'un hussard, son voisin, lui expliqua qu'il s'y prenait on
ne peut pas plus mal. Il le disposait en effet,  simplicit! comme s'il
et d se coucher dedans.

Mais au 13e hussards, on ne se couche pas le soir comme on fait son
lit le matin, tant s'en faut.

Le matin on dispose son lit pour l'oeil, pour l'apparat; le soir
seulement on l'arrange pour la nuit. Un lit bien fait, pour une revue,
doit tre plat et carr comme une table. On obtient ce rsultat en
pliant les draps et la couverture d'une certaine faon, mais on n'y
arrive pas du premier coup, ainsi que s'en aperut le nouveau hussard.

Son lit termin, tant bien que mal, avec l'aide d'un camarade, Gdon se
hasarda  demander au brigadier si on lui donnerait bientt un uniforme.

--Vous pouvez tre tranquille, june homme, lui fut-il rpondu, on a
crit au tailleur, qui est  Paris, de venir vous prendre mesure; mais
en attendant il faut vous mettre  l'ordonnance. Oh, le bourreau!

Un hussard, les mains pleines de cirage, s'avana brandissant d'normes
ciseaux.

Gdon comprit qu'il avait affaire au perruquier de l'escadron. Il
trembla. Ses cheveux taient soigns, il avait la faiblesse d'y tenir;
il voulut dire quelques mots pour les dfendre, mais le brigadier lui
ordonna de se taire et de s'asseoir; il obit.

--Au moins, dit-il au perruquier, vous devriez bien vous laver un peu
les mains.

--Ah! tu m'insultes, mchant bleu, grogna l'artiste militaire, attends,
attends, je vais te mettre  l'ordonnance.

Il fit plus, car l'ordonnance dit: cheveux en brosse, et Gdon fut
tondu comme un oeuf.

--Subsidiairement qu'on le rase, dit le brigadier; qu'on le rase.

--Ah! par exemple! s'cria Gdon exaspr, ce serait assez difficile,
je n'ai pas sur la figure un tratre poil, et il montrait ses joues.

--Hein! dj de l'insubordination!

Gdon s'excuta en soupirant.

Le perruquier ne put lui couper la barbe, et pour cause; mais il trouva
moyen de lui faire deux ou trois balafres.

Tondu et ras, Gdon cherchait autour de la chambre une fontaine, un
rservoir, un peu d'eau enfin, pour se tremper la tte, mais il ne
voyait que la cruche de grs.

Alors on lui apprit  se servir du lavabo naturel en usage au 13e
hussards.

On prend dans la bouche une gorge d'eau aussi copieuse que possible;
puis, se penchant en avant, on laisse tomber l'eau peu  peu, et avec
les mains on s'en lave aisment le visage.

C'est aussi simple que cela.

Diogne et cass sa cuvette, Gdon fut simplement saisi d'admiration.




XV


Enfin elle finit, cette premire journe d'preuves.

Depuis une demi-heure la retraite tait sonne. On avait fait l'appel du
soir.

Les hommes causaient  et l dans la chambre, claire par une mince
chandelle, car on peut veiller jusqu' l'extinction des feux,
c'est--dire jusqu' dix heures.

D'autres taient couchs; Gdon pensa qu'il pouvait faire comme eux, et
avec mille prcautions pour ne pas choir, il se glissa sous sa
couverture.

Il allait s'endormir lorsque tout  coup on le dcouvrit brusquement.

Cinq ou six de ses nouveaux camarades, bizarrement costums, taient
autour de son lit, arms de pinceaux  cirage et d'ponges  blanc.

Alors un vieux soldat, le plus ancien, lui expliqua que, conformment 
l'usage, on allait le baptiser hussard, en noir ou en blanc  son choix.

Gdon ne savait s'il devait rire ou se fcher, lorsqu'un mot prononc
prs de lui l'claira.

--Camarades, arrtez! s'cria-t-il, je suis dans mon tort; je n'ai pas
encore pay ma bienvenue, mais je veux rparer mon oubli.

Brosses et pinceaux se retirrent.

--Je vous invite tous, poursuivit Gdon,  me suivre  la cantine.

L'invitation fut accepte, et, de mmoire de hussard, jamais rception
n'avait t aussi belle: la dpense s'leva  prs de trente francs.

Au moment le plus brillant de la fte, une discussion extrmement grave
faillit troubler la gaiet gnrale. Deux vieux hussards se disputaient
 qui serait le camarade de lit d'un bleu qui faisait si bien les
choses.

Ce mot effraya Gdon, il pensait  la largeur de la couchette.

Mais on lui expliqua que ce nom de camarade de lit, vrai dans toute son
acception lorsque les soldats couchaient deux  deux, n'a plus
aujourd'hui que la signification de copin. Les soldats, en effet, ont
conserv l'habitude de s'associer deux par deux, et cette dualit offre
des avantages rels.

Deux camarades de lit doivent tre insparables, presque solidaires; ils
s'entr'aident, se prtent la main, mettent tout en commun, rpondent
enfin l'un pour l'autre.

Autant que possible,  chaque conscrit, on donne pour camarade de lit un
vieux soldat, qui devient, en quelque sorte, son rptiteur, et l'initie
aux dtails intimes du service.

Le plus vieux doit aide et protection au plus jeune. Le bleu doit
obissance et la goutte  son ancien.

Avoir un bon camarade de lit est pour un engag volontaire un vrai quine
 la loterie, une chance d'avancement. On raconta mme  Gdon des
choses prodigieuses  ce sujet; comme, par exemple, que le gnral D***
a toujours pour brosseur son premier camarade de lit, et que jamais il
n'a manqu de l'inviter, tous les matins,  boire avec lui un petit
verre de vieille.

Cependant, les deux comptiteurs n'ayant pu s'entendre, sommrent
Gdon de choisir entre eux. Il tait dans le plus grand embarras,
lorsque le brigadier intervint et dsigna un vieux hussard maigre et
tann presque clbre au 13e sous le nom de La Pinte.

Fort de cette dcision, La Pinte dclara que le premier qui embterait
_son_ bleu aurait affaire  lui, La Pinte, connu pour n'avoir pas froid
aux yeux.




XVI


Le rveil venait de sonner, Gdon s'habillait en toute hte, lorsque le
brigadier Goblot entra dans la chambre.

--Hussard Flambert, dit-il, vous tes de cuisine.

--Ciel! vous n'y pensez pas, brigadier, je n'ai pas la moindre notion de
cet art, je ferai des choses horribles.

--Que vous croyez peut-tre qu'un blaireau comme vous va tre cuisinier
en pied? Vous tes command pour aider. Allons,  cheval!

A l'aspect de la cuisine, Gdon fut saisi d'effroi.--O Hercule
nettoyeur, murmura-t-il, sois-moi propice et viens  mon aide.

Prs d'un vaste fourneau, un grand diable vtu d'une indescriptible
blouse fumait tranquillement sa pipe.

--Allons, blaireau, dit-il  Gdon, dpchons-nous; et pour commencer
tu vas astiquer toute cette vaisselle de fer-blanc. Et il montrait un
norme tas de gamelles.

Tristement Gdon se mit  l'oeuvre. videmment, se disait-il, je ne
suis que le marmiton, cet autre est le cuisinier en chef.

Un homme important, le cuisinier en pied--il y en a un par
escadron--presque un personnage!

Aussi ne l'est pas qui veut. Longue est la liste des conditions
requises: il faut avoir fait trs-peu de punitions, tre un propre
soldat, connatre  fond le mtier de cavalier, et avoir sa masse
complte.

Quant  des connaissances culinaires pralables, pas n'en est besoin. A
quoi bon d'ailleurs? Tout l'art du cuisinier consiste  mettre,  une
certaine heure, dans la marmite, de l'eau, du boeuf et des lgumes, 
faire bon feu dessous; puis,  une autre heure,  retirer le tout, pour
le distribuer galement dans un certain nombre de gamelles, et cela,
deux fois par jour.

Le cuisinier sortant explique  son successeur les autres dtails,
comme, par exemple, qu'il est bon, sinon indispensable, d'plucher les
lgumes.

Et cependant le 13e a eu ses illustrations culinaires. On y parle
encore d'un Provenal qui n'avait pas son pareil pour le _rata_ au lard
et aux pommes de terre; et il est avr que certain soir, ayant un grand
dner, le capitaine de l'escadron envoya chercher plein une soupire de
cette dlicieuse tamponne, pour en faire goter  ses convives,--lesquels
s'en lchrent les doigts.

Ce poste de cuisinier est des plus convoits; mais aussi, que
d'avantages! On assure qu'un cuisinier adroit fait sur la graisse, les
os et les pluchures des bnfices considrables, et qu'il met de
l'argent de ct.

Ne va-t-on pas jusqu' dire qu'il s'entend avec le brigadier
d'ordinaire, qui lui gargarise le gosier et ne le laisse jamais manquer
de tabac? Enfin, il est accus de trafiquer avec une cantinire, et de
lui livrer--meilleur march que le boucher--les plus fins morceaux
adroitement escamots.

Mais cette dernire imputation est si formidable et peut conduire si
loin les coupables, que mieux vaut ne pas approfondir.

Un cuisinier et un aide suffisent trs-bien  prparer l'ordinaire d'un
escadron; la chre est, il est vrai, des plus lmentaires: la soupe et
le boeuf deux fois par jour, parfois, pour varier, un _rata_ de
pommes de terre et de lard ou de veau et de haricots.

Avec cela, un pain de trois livres tous les deux jours; et le soldat se
porte comme un charme.

Gdon avait beaucoup moins nettoy sa porcelaine de fer-blanc que sali
ses doigts, lorsqu'on lui commanda de tailler la soupe.

Comme il se livrait fort attentivement  cette occupation, arm d'un
grand couteau et d'un gros pain blanc, le cuisinier, son chef pour
l'instant, lui ordonna brutalement de siffler.

Pour le coup, se dit Gdon, voil de l'arbitraire et du despotisme;
certes, je n'obirai pas, d'autant que sur la manche de ce cuisinier je
n'aperois pas l'ombre d'un galon.

--Je n'ai pas la moindre envie de siffler, dit-il, et je ne sifflerai
pas, n'y voyant aucune ncessit.

--Ah! tu ne veux pas! riposta le cuisinier furieux, eh bien, je me
charge de faire rgler ton compte.

En effet, un marchal des logis tant entr, le cuisinier se plaignit
amrement de l'insubordination de son aide, et rclama pour lui une
punition.

Le marchal des logis se prit  rire.

--Il faut toujours obir, dit-il  Gdon, surtout quand on ne sait
rien. On fait siffler les bleus en taillant la soupe, pour tre sr
qu'ils ne mangent pas le pain blanc. Cet usage vite l'ennui de
surveiller leurs mchoires, l'exprience ayant dmontr qu'il est
impossible de siffler et de manger simultanment.

Pour cette fois je vous pargne la salle de police.




XVII


Gdon sifflait comme un merle, lorsqu'il fut appel par le marchef de
son escadron: on allait enfin lui donner le brillant uniforme.

Gdon suivit le marchef au magasin d'habillement.

L trne et rgne le capitaine d'habillement, un capitaine  part.

Celui du 13e est trs-mari et on ne peut plus bourgeois. Il prtend
avoir l'tat militaire en horreur, et fera pour ce motif, sans doute,
toutes les dmarches imaginables pour reculer l'heure de sa retraite.

Il ne passe pas une heure de la journe sans s'crier: Chien de mtier!
et, dans son exaspration contre le pantalon garance, il a jur que,
dt-il faire acte d'autorit paternelle, son fils ne serait jamais
troupier. Aussi l'a-t-il envoy  la Flche, o il pioche l'X en vue de
Saint-Cyr.

C'est un gros homme  la face panouie; l'habitude qu'il a prise de
toujours gonfler ses joues comme s'il soufflait sur sa soupe, lui donne
un faux air d'ange bouffi. Depuis longtemps d'ailleurs il a renonc aux
vanits de la fine taille, et son ventre crot en libert dans les plis
d'un pantalon  ceinture lastique. Il porte des uniformes aiss.

Sa position lui permet de vivre presque en dehors du rgiment, et il en
profite, sauf pour ce qui concerne le caf.

Sa vie serait donc heureuse, si, de temps  autre, il n'y avait les
grandes revues d'inspection-- cheval. Cette grande revue est le fantme
de ses nuits.

Ce jour-l, bon gr mal gr, il faut sangler le ceinturon et monter 
cheval.

Monter  cheval!  terreur! Ce n'est pas qu'une fois en selle il craigne
de tomber, oh! non: il a, dit un mauvais plaisant de lieutenant, un trop
bel aplomb pour cela; mais le difficile est d'arriver en selle.

Tous les hussards du 13e ont contempl le capitaine d'habillement 
cheval, nul jamais ne l'a vu ni monter ni descendre.

Comment s'y prend-il?

C'est un secret entre Dieu, son brosseur et lui. Et ce secret, nul ne
l'a pntr; mais il est  peu prs tabli qu'il emprunte sans faon le
secours d'un escabeau.

Le gros capitaine regarda attentivement Gdon; il le toisait, il lui
prenait mesure.

--Qu'on apporte des uniformes, dit-il au matre tailleur.

L'essayage commena.

Au 13e hussards, o rgne despotiquement la tradition d'lgance,
habiller un bleu est une affaire capitale, le matre tailleur en sait
quelque chose.

Ce n'est pas un de ces rgiments o l'on n'admet que les trois tailles
rglementaires, grande, moyenne et petite; o, pour habiller le soldat,
on prend mesure sur sa gurite; o chaque homme peut impunment tre
ficel comme l'as de pique.

Non. Le capitaine d'habillement ne lche un hussard qu'aprs avoir
trouv le dolman qui lui donne du chic, ou qui du moins le coupe
agrablement en deux.

On essaye, s'il le faut, cent uniformes: le colonel ne plaisante pas sur
cet article.

Aprs le dolman, la pelisse et le pantalon, les bottes.

--Celles-ci, dit Gdon, me vont trs-bien, si ce n'est qu'elles me
gnent abominablement et que je ne saurais marcher avec.

--Vous croyez-vous donc dans l'infanterie? rpondit le capitaine.

Tandis qu'on donnait  Gdon ses effets de petit quipement et ses
armes, le capitaine lui demanda s'il avait de l'argent pour verser  sa
masse.

Le marchef prit la peine de lui expliquer que la _masse_ est une
_premire mise_ que le gouvernement accorde  chaque soldat lors de son
arrive au corps. Cette masse varie suivant les armes; pour le 13e
hussards elle est de 75 francs.

Naturellement, le premier quipement puise presque la masse, et comme
elle ne s'augmente que de quelques centimes chaque jour, il faut un
temps assez long pour qu'elle remonte au chiffre rglementaire; encore
faudrait-il supposer que le soldat n'userait que trs-lentement les
effets qu'il paye sur ses fonds.

Or, au 13e hussards, avoir sa masse complte est une excellente note.
Gdon dclara donc qu'il allait sur l'heure verser l'argent ncessaire.

--A la bonne heure! dit le capitaine, vous arriverez, vous: on va loin
quand on a sa masse complte.

La toquade du capitaine d'habillement du 13e est de vouloir juger les
hussards, seulement d'aprs l'tat de leur masse. Il prtend que c'est
un infaillible thermomtre qui ne l'a jamais induit en erreur.

Enfin Gdon fut habill, chauss, coiff et arm de pied en cap. On lui
remit un livret, ce _vade-mecum_ du troupier, sur lequel on inscrit ses
dpenses  ct de ses tats de service.

A la fin est imprim un abrg du code pnal militaire, et l'numration
des devoirs du soldat envers ses suprieurs.

Sur la premire page, au-dessous de son nom crit en grosses lettres,
Gdon aperut son numro matricule. Il tait immatricul sous le n
1313, et il retrouva ce chiffre sur tous ses effets, depuis les tiges de
ses bottes jusqu'au fond de son schako.

Comme il descendait l'escalier, charg de tout son attirail, le marchef
le rappela:

--Vous oubliez vos musettes, lui criait-il.

Gdon remonta bien vite.--Quels peuvent tre ces instruments? se
demandait-il.

On lui remit deux sacs de toile, renfermant toute sorte de brosses,
d'ponges, de peignes et d'trilles.--Ce sont l, videmment, se dit-il,
les ncessaires de toilette de l'homme et du cheval; mais pourquoi ce
singulier nom de musettes?




XVIII


Gdon, cependant, brlait du dsir d'essayer ce brillant uniforme qui
avait dcid son choix, et de se pavaner par les rues de Saint-Urbain.

Il se trouvait seul  la chambre, le rgiment tant retenu prs des
chevaux, il pensa que son dsir tait des plus simples  satisfaire.

Alors, comme la triste chrysalide, lorsqu'arrive l'heure de sa
transformation, il commena  dpouiller les sombres vtements du pkin
pour revtir la fulgurante tenue des hussards du 13e:--le papillon
allait prendre son vol.

Mais bientt un obstacle imprvu l'arrta. L, sous sa main, taient une
foule d'objets dont il ne pouvait comprendre ni l'usage ni la
destination.

Son embarras tait au comble, lorsque heureusement arriva son camarade
de lit, qui s'empressa de prsider  sa toilette.

--Mais  quoi diable cela peut-il servir? demandait Gdon  chaque
nouvel ornement dont se surchargeait sa tenue.

Et invariablement le camarade de lit rpondait:

--A rien.

A rien, si ce n'est  gner prodigieusement le hussard, et aussi 
donner  sa tenue cette pompe un peu thtrale qui saisit l'oeil.

Il est convenu que la cavalerie franaise doit tre brillante, et le
13e hussards est le plus brillant des rgiments.

Presque tous les accessoires, d'ailleurs, aujourd'hui parfaitement
inutiles, ont eu jadis leur raison d'tre; seul le temps les a dtourns
de leur objet primitif.

Ainsi la fourragre d'or, dont le but avou est de retenir le schako,
fut autrefois une simple corde  fourrage; la ceinture de soie, qui fait
huit fois le tour de la taille, a d tre une grossire courroie; la
sabretache enfin n'est qu'une rminiscence--trs-revue et
trs-augmente--de l'aumnire de peau de daim que portaient au ct
les hussards hongrois de Louis XIV.

Au 13e, la sabretache sert  renfermer la pipe, le tabac et le
mouchoir de poche du cavalier. Le brigadier y met son calepin, et le
fourrier les billets doux de sa matresse. A la rigueur, elle pourrait
encore servir de porte-monnaie. C'est sans doute pour lui conserver ces
importantes destinations que les pantalons des hussards n'ont pas de
poches.

Il faut, par exemple, convenir que cet incommode portefeuille de cuir,
qui bat disgracieusement les mollets des troupiers, leur donne une
dplorable dmarche. Au bout de deux ans de service, ils prennent
l'habitude, mme lorsqu'ils sont privs de cet ornement, de traner la
jambe comme des tambours, lesquels la tranent comme ces infortuns
auxquels la justice humaine attache par prcaution un boulet au pied.

Gdon ne put s'empcher de faire ces diverses remarques, mais  la
dernire on lui rpondit que les hussards du 13e ne vont  pied
qu'accidentellement.

Quant  la ceinture--qui fait huit fois le tour du corps, et qu'il est 
peu prs impossible de mettre seul,--on lui apprit qu'elle tient le
ventre trs-chaud, ce qui est on ne peut pas plus hyginique.

--Voil qui est enfin termin, dit  Gdon son camarade de lit, en lui
bouclant le ceinturon de son sabre. tes-vous  votre aise?

--Mais oui, rpondit Gdon.

En ralit, le malheureux se sentait plus serr qu'une momie sous ses
bandelettes; son dolman l'tranglait, sa ceinture l'touffait, ses
bottes le meurtrissaient, son sabre et sa sabretache le gnaient au
possible; il et repris avec transport le costume ddaign des
bourgeois.

L'amour-propre le retint. Puis il sentit la ncessit de s'habituer;
enfin, il avait invit son camarade de lit La Pinte  venir dner en
ville: reculer tait impossible. Il partit en essayant, sans y russir,
de se donner la dmarche crne et gracieusement dhanche d'un vieux
troupier.

Par malheur, il avait tout  fait oubli les perons visss  ses
bottes; si bien qu' peine engag dans l'escalier, il accrocha une
marche, perdit pied, et dcrivant un magnifique arc de cercle, faillit
faire un plongeon  l'tage infrieur.

Comme il se relevait passablement meurtri:

--Ceci, camarade, lui dit La Pinte, est comme qui dirait une thorie
prparatoire pour t'apprendre une autre fois  conserver tes distances.
L'peron est le signe distinctif du cavalier, c'est pourquoi qu'il se
porte au talon. Il sert  piquer les flancs du poulet-dinde, comme aussi
 faire dgringoler les bleus dans les escaliers.




XIX


L'ide agrable de l'effet qu'il ne pouvait manquer de produire sur les
belles Saint-Urbinoises consolait un peu Gdon. Mais cette dernire
illusion devait, hlas! rejoindre les autres,  tire d'aile.

Vainement le nouveau hussard laissait traner son sabre sur le pav,
vainement il faisait sonner ses perons, les femmes passaient sans mme
avoir l'air, les ingrates, de se douter que le 13e comptait un
hussard de plus.

Seule, une bonne d'enfants, assise sur un banc du cours des Ormes, parut
faire attention aux deux troupiers.

--Si tu n'es pas sage, dit-elle  une petite fille qui jouait prs
d'elle, j'appellerai les militaires qui te mangeront.

--Horreur! s'cria Gdon; suis-je donc pass  l'tat de croquemitaine,
d'pouvantail  enfants?

La Pinte le consola en lui expliquant que si les hussards ne mangent pas
les enfants, ils ne se font aucun scrupule de croquer les bonnes, qui
s'y prtent assez volontiers.

Le moment de dner venu, Gdon se mit  table, mais, bien que mourant
de faim, c'est  peine s'il osa toucher aux mets qui lui furent servis.
Comme il dployait sa serviette, il avait t arrt tout net par cette
rflexion, pleine  la fois de justesse et de sens:

Sangl comme je le suis, il faut de toute ncessit, si je veux manger
au gr de mon estomac, desserrer mon ceinturon; or, si je commets cette
imprudence, il me sera impossible de le remettre aprs dner.

Et il s'tait abstenu. Mais il eut la douce satisfaction de voir son
camarade de lit besogner comme deux, avec un apptit digne d'avoir
soixante-quatre dents  son service.




XX


Du matin au soir, et presque  chaque instant de la journe, Gdon,
depuis son arrive au rgiment, entendait la trompette retentir dans les
cours.

C'taient des ordres, videmment. Les hussards allaient et venaient,
obissant sans hsitation et sans erreur aux commandements de ce
porte-voix de la discipline.

Gdon enrageait de n'y rien comprendre. Pour lui, tous les timbres se
ressemblaient. Il sentait pourtant la ncessit de s'initier  ces
ordres mystrieux, surtout dans un tat o entendre c'est obir. Il
demandait une explication, un instant aprs il avait oubli le timbre.

Il dsesprait presque, au bout de trois jours, de retenir jamais les
sonneries si multiplies, lorsqu'un brigadier avec lequel il avait fait
 la cantine commerce d'amiti le tira d'embarras.

--La trompette, lui dit le brigadier, est,  ce que prtend l'adjudant,
le tambour de la cavalerie; c'est peut-tre vrai, mais elle lui est bien
suprieure, vu qu'il est impossible de mettre des paroles sur des _ra_
et des _fla_.

Alors il expliqua  Gdon qu' presque toutes les sonneries
d'ordonnance, un nomm La Tradition, troupier fini, a adapt des
couplets de haute fantaisie. Ils manquent peut-tre de la pointe chre
 M. Clairville, le directeur des Bouffes-Parisiens les repousserait
probablement, mais tels qu'ils sont ils ont sembl jusqu'ici assez
suffisants pour qu'on ne s'embarrasst pas d'en composer d'autres.

--Ainsi, continua le brigadier, nonobstant mes galons, et considrant la
chose comme affaire de service, je suis susceptible de condescendre 
vous communiquer les paroles des sonneries les plus utiles  un bleu.

C'est d'abord _la soupe_. Un air facile  retenir, au bout de trois
jours l'estomac du bleu le plus endurci le connat admirablement. Et le
brigadier se mit  chanter:

    Ratatouille de pommes de terre,
    Ratatouille de pommes de choux.

Ensuite, _la botte_, qui est au cheval ce que la soupe est au cavalier:

    La botte  coco,
    La botte  coco.

Puis, la sonnerie des _classes_, qui appelle les recrues  l'exercice:

    Ah! les maladroits,
      Les maladroits,
      Les maladroits...

--Il me semble, brigadier, dit Gdon, que je retiendrai facilement ces
couplets, comme vous les appelez.

--Attention, continua le brigadier,  une sonnerie importante,
_l'appel_:

    As-tu pas vu mon oeil c'matin?
    Il est fait comme un autre,
            Il est tout noir.

Et au _demi-appel_, qui indique les divers mouvement d'un mme exercice:

    Un chien qui s'gratte, a prouve qu'il a des puces;
                  Voil l'tabac!

--Brigadier, demanda Gdon, seriez-vous raliste?

--Que ce n'est pas de votre comptence, tchez plutt de retenir le
_boute-selle_, une belle sonnerie!

    Allons, hussards, vite en selle,
    Formez vos joyeux escadrons.
    Que chacun embrasse sa belle:
       A cheval! nous partons;
       A ch'val! nous partons,
       A ch'val! nous partons.

--Naturellement, ajouta le brigadier, le nom de l'arme est  volont, et
suivant les rgiments on dit: Allons, chasseurs ou: Allons, dragons; et
ainsi de suite pour les autres. Mais je ne dois pas vous cacher que je
prfre les paroles mises sur ce mme air par les rgiments qui ont t
en Afrique, paroles que voici:

    Nous avons fait un' bel' razia, j'espre,
      A la ferme du grand rocher;
     Nous avons pris vingt mille moukres,
      Et des Yaoulets et des Yaoulets;
          Et des Yaoulets,
          Et des Yaoulets.

--Brigadier, demanda Gdon, est-ce que vous tes all en Afrique?

--Non pas par moi individuellement, mais par le brigadier Goblot, mon
collgue, que c'est l qu'il a gagn ses galons,  preuve qu'il m'a
dmontr le maniement de la langue du pays.

--Eh quoi! brigadier, vous parlez arabe?

--Un peu, mon neveu, au 13e, tout le monde parle la langue des
Arbicos, mme les bleus, au bout de huit jours; il faut a pour pater
le pkin.

--Ce doit tre terriblement difficile.

--Aucunement. Au lieu de beaucoup, tu dis _bezef_; une femme est une
_moukre_, on appelle un bton une _matraque_, et voil...

--Comment, c'est tout?

--Absolument. Avec ces trois mots-l, une escorte, des guides, un
chameau et une bonne provision d'eau, tu peux sans danger traverser le
dsert.




XXI


Enfin Gdon fut admis  voir de prs et mme  toucher les chevaux, ces
animaux sacrs  l'usage desquels parat avoir t cre la cavalerie.
Styl pralablement par son brigadier, c'est avec une respectueuse
motion qu'il pntra dans ce sanctuaire qu'on appelle l'curie.

L rgnent le luxe et le confort exils de la chambre des hommes.

Une merveilleuse propret, des attentions mticuleuses entourent les
prcieuses btes. Les murs sont soigneusement blanchis  la chaux,
chaque semaine on lave scrupuleusement les peintures des stalles en bois
de chne; les mangeoires de pierre ont pris,  force de travail, les
tons du marbre; les rteliers sont nettoys et brosss, enfin le balai
a poli les dalles qui recouvrent le sol. Quant  la litire, elle est
sche et brillante et tresse habilement  l'extrmit, c'est--dire 
un demi-mtre des pieds de derrire du cheval.

--C'est fort bien tenu ici, pensa Gdon, j'y descendrais volontiers mon
lit.

Mais il s'agissait de bien autre chose, vraiment. C'tait l'heure du
pansage: tous les hommes avaient mis bas leur veste pour cet exercice,
un des plus importants de la vie du cavalier.

Gdon suivit le brigadier charg de lui enseigner l'art dlicat de
brosser le _poulet-dinde_.

Ds la porte de l'curie:

--Tourne! cria le brigadier, s'adressant aux chevaux, tourne!

--Brigadier, dit Gdon, en entendant tous les autres cavaliers pousser
le mme cri, pourquoi dit-on aux chevaux de tourner?

--Que c'est rapport  l'usage, dit le brigadier, que jamais un cavalier
ne doit s'approcher de son cheval sans lui adresser la parole.

--Mais pourquoi?

--Vu que c'est un commandement prparatoire, pour l'inviter  ne pas
ruer si on vient  le toucher.

Tout en apprenant  se servir des instruments contenus dans la musette
de pansage, trille, brosse, poussette, bouchon, peigne et ponge,
Gdon crut s'apercevoir que l'animal sur lequel il s'exerait recevait
ses soins avec un visible dplaisir:  son grand effroi, il s'agitait
terriblement dans sa stalle, ruait, bondissait, secouait sa chane.

--Mais il est trs-mchant, ce cheval! ne put-il s'empcher de dire.

--Qu'il est seulement un peu chatouilleux, rpondit le brigadier; je
vous l'ai choisi ainsi, histoire de vous habituer.

Cette excellente plaisanterie est traditionnelle au 13e. Gdon dut
en prendre son parti.

Pendant le pansage, qui semblait plus long que de raison au nouveau
cavalier, un hussard allait et venait dans l'curie, expurgeant
soigneusement la litire--avec ses mains.

--Voil un gaillard furieusement malpropre, dit Gdon; pourquoi ne se
sert-il pas de cette pelle que je vois dans un coin?

Le brigadier haussa les paules et apprit  Gdon trois choses.

Que l'homme en question n'tait pas plus sale que lui-mme ne le serait
dans huit jours; qu'il est plus facile et plus prompt d'employer les
mains, qu'ainsi on ne se sert jamais de pelle; enfin que rien de ce qui
regarde le cheval ne doit tre considr comme malpropre.




XXII


Le pansage termin, et il n'avait pas dur moins d'une heure, Gdon
croyait bien en tre quitte pour toute la journe; on le dtrompa en lui
apprenant qu'il y avait une seconde sance dans l'aprs-midi.

Au 13e, on ne consacre pas moins de trois heures par jour  la
toilette du poulet-dinde, une heure et demie le matin, et une heure et
demie le soir.

Cinq minutes de moins, et la chre sant des coteux animaux serait,
parat-il, srieusement compromise, aussi un capitaine adjudant-major,
qui s'avisait quelquefois d'abrger un peu le temps consacr au pansage,
fut-il vertement tanc par le colonel.

Pour la premire fois, ce jour-l, Gdon,  l'appel du pansage, vint
prendre sa place dans les rangs du premier escadron.

Pour la premire fois, il avait la tenue de rigueur pour l'curie:
pantalon de toile, veste, calotte. Aux pieds, il avait comme les autres
des sabots, sous le bras un bouchon de paille, artistement fabriqu par
son camarade de lit; enfin, accroche sur l'paule, la musette de
pansage.--Le marchal des logis chef fit l'appel nominal.

Un capitaine, un lieutenant et un marchal des logis passrent alors
successivement devant le front de l'escadron, s'arrtant devant chaque
homme. A porte de leur voix se tenait le brigadier de semaine, son
carnet  la main, prt  inscrire les punitions.

Ce fut d'abord le capitaine. Toute l'attention de cet officier se
concentrait sur les boutons des vestes: taient-ils brillants, son
visage rayonnait de satisfaction; il fronait au contraire le sourcil
lorsqu'ils lui paraissaient ternes.

Arriv devant Gdon:

--Vous tes dj sale! lui dit-il.

Gdon rougit.

--Il faudra m'astiquer ces boutons, continua le capitaine; une autre
fois, je vous punirais.

Il revint alors au hussard qui prcdait Gdon.

--A la bonne heure! fit-il d'un ton videmment satisfait, voil un
propre soldat: prenez exemple sur lui.

Gdon regarda son voisin: les boutons de la veste de ce militaire
modle tincelaient en effet; par malheur, ses mains, son cou et ses
oreilles rvlaient une dplorable incurie.--Oui-da, se dit Gdon, le
mot propret aurait-il au rgiment une autre signification que dans la
vie civile?

Le lieutenant qui suivait le capitaine ngligeait compltement les
boutons. Se souciant peu des dtails du costume, il ne s'inquitait que
des musettes, il les ouvrait toutes, afin de s'assurer que les
instruments du pansage y taient au complet. Il examinait aussi les
bouchons de paille que les hommes tenaient sous le bras, rprimandant ou
punissant lorsqu'ils lui paraissaient mal faits.

Enfin venait le marchal des logis. C'tait un vieux troupier  la barbe
revche nuance de fils d'argent.

Au 13e, il passait pour avoir reu un coup de marteau; on savait
qu'il ne faisait jamais rien comme les autres.

Ce jour-l, ne s'avisa-t-il pas de passer en revue les pieds de tous les
hommes de l'escadron!

Bon nombre furent punis, qui le mritaient bien, pour avoir totalement
oubli, et depuis bien longtemps sans doute, d'astiquer cette partie de
leur personne. Le hussard aux boutons brillants, qu'avait compliment le
capitaine, se trouva de ce nombre.

Arriv  Gdon, le vieux marchegis s'arrta, l'air visiblement tonn.

--Quelle diable de saloperie avez-vous dans vos sabots? lui
demanda-t-il.

--Marchal des logis, rpondit respectueusement le jeune homme, a
s'appelle des chaussettes.




XXIII


S'engager dans les hussards est fort joli, mais encore faut-il faire
l'exercice et savoir se tenir  cheval: on prsenta Gdon au capitaine
instructeur.

C'est l'officier spcialement charg de cette tche ingrate et
laborieuse de dresser les conscrits et les jeunes chevaux.

Aux uns il apprend  monter, aux autres  se laisser monter.

Mainte fois je l'ai entendu affirmer que les chevaux ne sont pas les
plus difficiles  instruire.--Croyons-en son exprience.

En vertu de ce principe, il suit,  l'gard de ses lves, deux mthodes
bien diffrentes.

D'une patience, d'une douceur inaltrables avec les chevaux, il est pour
les hommes incroyablement dur.--Gdon disait brutal. N'est-ce pas lui
qui affirmait un jour que la salle de police est l'peron du hussard?

Les rsultats de ce systme ne sont pas toujours des plus heureux. Les
conscrits tremblent au seul nom du capitaine instructeur, mais leur
intelligence n'y gagne gure. S'ils sont niais,  sa vue ils deviennent
stupides, et pour peu qu'il lve la voix, ils finissent par ne plus
pouvoir distinguer leur main droite de leur main gauche.

Cependant il ne faut pas trop lui en vouloir de ses rigueurs. Pour lui,
voir un cavalier maladroit tracasser un cheval par inexprience, est le
plus effroyable des supplices. Que de fois on l'a entendu crier, ple de
fureur,  quelque pauvre bleu bien ahuri:

--Mais que lui veux-tu donc, triple brute,  ton cheval? Que t'a-t-il
fait, sauvage? Sais-tu ce que tu lui demandes?

Et comme le pauvre bleu,  cette voix menaante, perdait de plus en plus
la tte et les triers:

--Vas-tu laisser ton cheval tranquille, brigand, ou je t'ordonne de
mettre pied  terre, animal! et je le fais monter sur ton dos d'ne!

Dieu seul peut savoir et calculer ce que lui cote, en moyenne, de
jurons et de colres--non rentres--chaque recrue qui sort de ses mains
ayant enfin acquis la tenue, _l'assiette, la souplesse et le liant_ qui
constituent essentiellement le cavalier.

Et l'on ferait une petite arme avec les bleus qu'il a _mis  cheval_.

Le capitaine instructeur du 13e est de beaucoup le plus habile cuyer
du rgiment.

A Saumur, il s'tait fait une certaine rputation, et son mrite est
d'autant plus grand, qu'il lui a fallu vaincre la nature, et triompher
d'obstacles physiques.

Il a le buste trs-long et les jambes bien trop courtes. Il n'est pas
_fendu_, quoi! Lui-mme, quelquefois, le confesse avec douleur.

Disciple fervent du comte d'Aure, le capitaine instructeur professe
ouvertement une aversion mle de mpris pour la mthode Baucher, qui
brise, dit-il, le cheval, entrave ses allures naturelles pour lui en
donner de factices, et achte quelques grces de parade au prix de
l'lan, de la vitesse et du fonds mme de l'animal.

Aussi, de quelles pigrammes ne crible-t-il pas le capitaine-commandant
du 3e escadron, qui s'amuse  _bauchriser_ ses chevaux.

Tout ce qui a t crit sur le cheval, le capitaine instructeur l'a lu,
relu et mdit. Plus d'une fois il a regrett tout haut que les Numides
n'aient pas laiss de trait sur l'quitation.

C'est pour combler sans doute cette lacune que lui-mme profite de ses
rares loisirs pour en prparer un. Voil cinq ans que, dans le silence
du cabinet, il condense en aphorismes clairs et prcis les rgles d'une
mthode qui lui est particulire.

Ces aphorismes, tous les hussards du 13e les savent dj par coeur;
ils l'ont tant de fois entendu rpter:

Soignons la position; la position est la premire chose dont on doit
s'occuper.

Le corps du cavalier se divise en plusieurs parties, dont chacune a son
emploi spcial, ne l'oublions pas.

Ou encore:

Un homme ne peut pas plus tre tout  fait semblable  un autre, 
cheval, qu'il ne l'est  pied.

La position du cavalier est  l'quitation ce que la grammaire est 
l'art de parler et d'crire.

Les mots _casterole_ et _collidor_ sont moins dfectueux que certaines
positions  cheval.

Ce n'est pas tout. Sans doute pour se dlasser de son grand ouvrage, le
capitaine instructeur s'occupe beaucoup de chercher et de trouver des
amliorations au systme du harnachement.

Dj, il a successivement dcouvert et fait proposer au ministre de la
guerre:

UNE SELLE--_nouveau modle_--qui ne blesserait pas le cheval et aurait
ce rare avantage de ne pas tre, comme les selles actuelles, impossible
en campagne.

UNE BRIDE--_nouveau modle_--moins complique, avec un mors qui
rcrerait la bouche du cheval, soulagerait les barres et amortirait les
-coups.

UNE SCHABRAQUE--_nouveau modle_--qui, au moins, aurait l'air d'avoir
l'apparence d'un semblant d'utilit.

Il a propos encore un nouveau porte-manteau, une nouvelle sangle, des
triers trs-perfectionns--toujours pour le plus grand avantage du
cheval.

Sans compter qu'il saisit toutes les occasions pour demander, au nom de
l'humanit, la suppression de l'peron, instrument barbare, bon tout au
plus en temps de guerre, lorsqu'on a vraiment besoin des chevaux, et
dont, en temps de paix, les hussards du 13e font, parat-il, malgr
une surveillance active, un dplorable abus.

Bref, le cheval est le boeuf Apis du capitaine instructeur, et sa plus
vive colre lui est venue le jour o, par le plus grand des hasards,
dpliant un journal, il y lut qu'une socit de savants s'efforce de
faire servir  l'alimentation la chair du vaillant animal.

De ce moment, les conomistes ont t toiss.

Lui-mme, cependant, une fois en sa vie, a mang du cheval. Mais c'tait
en Afrique, et depuis deux jours on manquait de vivres. Ah! ce fut dur.

Il y a de cela huit ans, et sa conscience n'a pas encore pardonn  son
estomac la digestion de ce beefsteack dnatur. Les naufrags de la
_Mduse_ parlaient avec moins d'horreur de leurs pouvantables festins.

Un officier de hussards manger son cheval pour lui conserver son
cavalier! terreur et abomination!!

Avec ou malgr tout cela, le capitaine instructeur est fort aim de ses
collgues, et il le mrite. Il y a deux hommes en lui.

Oui, il a deux caractres parfaitement distincts: un  pied, un autre 
cheval.

Une fois en selle, il est terrible, inabordable, un vrai hrisson.

Met-il pied  terre, il redevient un homme charmant, sachant son monde,
bienveillant et plein de sens, sauf en ce qui concerne les conscrits et
les chevaux.

Mme je vous engage fort  ne pas entamer ce sujet de discussion avec
lui,  moins que ce ne soit pour lui entendre citer sa phrase favorite:

--La plus noble conqute que l'homme ait jamais faite est celle de ce
fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre
et la gloire des combats, comme dit le grand Buffon.

Justes dieux! nous l'a-t-il assez rpte, cette citation! a-t-il assez
jet le grand Buffon  la tte de son ennemi intime, le capitaine du
3e escadron, celui qui _bauchrise_ ses chevaux!

Tant et si souvent, qu'un vieux sous-lieutenant adjoint aux classes
finit par se persuader que ce Buffon tant invoqu devait tre, en son
temps, un grand et habile cuyer devant Dieu.

C'est pourquoi, voyant un jour un conscrit horriblement gauche, un de
ces malins qui brident leur cheval par la queue, il lui dit en
haussant les paules:

--Eh bien, toi, tu n'es pas prs de monter  cheval comme Buffon.

Le mot est rest. Et au 13e, lorsque les hussards veulent parler d'un
excellent cavalier, ils disent de la meilleure foi du monde:

--Il monte comme Buffon.




XXIV


Le capitaine instructeur examina fort attentivement Gdon:

--Voil, dit-il enfin, un homme bien fendu, il doit tre intelligent.

Et il l'adressa au lieutenant adjoint aux classes, qui le confia  un
marchal des logis, lequel le remit aux mains d'un brigadier.

Sance tenante, la premire leon commena.

Souvent Gdon, simple pkin, avait ri de la tournure grotesquement
embarrasse des malheureux conscrits auxquels il voyait, sur la place
d'armes de Mortagne, enseigner l'exercice.

Souvent il s'tait amus de leur maladresse, et de ce qu'il appelait
leur btise.

Eh bien, il ne tarda pas  s'avouer que lui-mme, hlas! devait sembler
tout aussi ridicule, non moins maladroit, et plus niais encore.

Il lui fallut un grand quart d'heure avant d'arriver  prendre
l'altitude  peu prs correcte du cavalier  pied et sans armes.

Qui ne connat cependant cette gracieuse position:

--La tte libre et dgage, les paules tombantes, la ceinture rentre,
les talons sur la mme ligne, les yeux  quinze pas, etc., etc., etc.

Enfin le brigadier, aprs beaucoup de peine, parut assez satisfait de la
position de son lve; il recula un peu pour mieux la juger, et ne
voyant rien  redire, d'une voix rude il commanda:

--_Fisque!..._

L'_emmobilit_ obtenue, l'instructeur se mit  rciter les premiers
principes de la thorie, non sans les revoir, augmenter, embellir et
commenter de rflexions et de vocables de son cru.

Le dtail donn, lui-mme excutait le mouvement et alors le commandait.
C'tait  l'lve de comprendre, d'obir et d'imiter de son mieux.

--Tte..... oite!--Fisque!--Tte..... auche!--Fisque.

De sa vie, Gdon ne s'tait autant ennuy.

Depuis une heure, comme une girouette  toutes les variations de la rose
des vents, il tournait la tte aux commandements du brigadier, lorsque
l'ide lui vint d'offrir la goutte  son suprieur. Il pensait ainsi
abrger la leon.

Il hasarda sa question d'un ton dgag, en homme qui connat la valeur
de ses avances et sait le prix de ses offres.

Il tombait mal.

L'instructeur tait un de ces brigadiers qu'a enivrs le pouvoir. Ses
galons lui montaient  la tte en bouffes d'orgueil, et, dans sa vanit
insense, il avait oubli que lui-mme avait t simple hussard  ce
13e rgiment aujourd'hui tmoin de sa gloire.

Convaincu de son importance, il s'tait dcern  lui-mme des hommages
presque paens. Il tait de ceux qui portent avec respect les bras sur
lesquels brille l'insigne de leur grade, qui les talent avec
affectation, les mettent en vue, afin que l'univers entier puisse les
voir et s'incliner devant eux.

Il tait de ces brigadiers qui saluent leur grade dans les glaces, et
qui le soir, en se couchant, tent respectueusement leur veste et
rendent les honneurs militaires  leurs propres galons--leur bton de
marchal.

Un homme si fier ne pouvait accepter la proposition incongrment
familire d'un simple hussard de deuxime classe--d'un bleu.

Aussi, il faut voir de quelle faon il fit reprendre  son lve les
distances oublies. Encore un peu, il l'accusait d'embauchage.

Gdon l'chappa belle. Il se tut et fit bien. Mais, sauv de la salle
de police, il put mesurer d'un oeil pouvant l'abme qui spare un
brigadier d'un simple hussard.

La leon continua.

Durant plus d'une heure et demie encore le brigadier enseigna  son
lve l'art de l'immobilit et de la marche ordinaire et acclre.

Il lui enseigna  partir du pied gauche,  marquer le pas,  allonger le
pas,  changer de pas,  s'arrter  la parole.

Et l'infortun Gdon n'osait se plaindre.

Son suprieur ne partageait-il pas ses fatigues et ses ennuis? sans
compter qu'il s'enrouait  rciter la thorie,  commander et  marquer
la cadence du pas.

--H'une--deusse--h'une--deusse--halllte!...

Et pendant huit jours encore, tous les matins, ce fut la mme
rptition.

--Que diable! se disait Gdon, qui finissait par ne plus savoir
distinguer--aprs tant d'explications--sa jambe droite de la gauche, que
diable! si cela continue, je finirai par ne plus savoir me tenir debout.
Autrefois, cependant, il me semble que je savais marcher.

Enfin,  sa grande satisfaction, on lui mit un fusil entre les mains:
l'exercice allait commencer pour tout de bon.

Il s'agissait d'apprendre  porter l'arme,  la mettre  terre, ou au
bras, ou sur l'paule;  la charger, par temps et mouvements,  dchirer
cartouche,  mettre son homme en joue, et enfin d'arriver  ce
magnifique rsultat, de tuer son homme par principes.

Malheureusement pour Gdon, il avait choisi pour s'engager une mauvaise
saison. Il faisait froid, trs-froid; et outre que ses pieds refusaient
de lui obir, il en arrivait  perdre l'usage de ses mains.

Telle tait alors sa maladresse, que lui-mme en rougissait. Le
brigadier, lui, jurait-- faire prendre les armes aux hommes du
poste--et accablait son conscrit d'injures.

Disons-le  la honte de Gdon, les jurons varis de son suprieur, les
mots pittoresques qu'il inventait dans sa colre, faisaient ses dlices
et seuls abrgeaient un peu le temps.

Tout cela ne faisait toujours pas monter le thermomtre.

Mais l'arme vritable de la cavalerie est le sabre,--latte ou bancal
suivant les corps,--un joli joujou qui ne plaisante pas quand on sait
s'en servir.

Le maniement n'en est pas des plus faciles, Gdon ne tarda pas  s'en
apercevoir. C'est lourd, un bancal, et le bras,  moins d'une grande
habitude, se fatigue vite  faire des moulinets.

Le brigadier commena par placer son lve dans la position convenable
pour l'exercice du sabre-- pied.

Le cavalier doit avoir les jambes cartes d'un mtre environ, la main
gauche ferme, le pouce sur les autres doigts, et place  hauteur de la
ceinture--comme s'il tenait la bride du cheval--il est en garde.

Gdon pos, le brigadier commena  dmontrer et  commander les
mouvements.

--A droite moulinez,  gauche moulinez;--contre l'infanterie,  droite,
sabrez;--contre l'infanterie,  gauche, sabrez;--contre l'infanterie,
pointez;--contre l'infanterie....

--Il parat, pensa Gdon, que les cavaliers en veulent diablement aux
fantassins.

Comme, aprs beaucoup de leons, il lui sembla qu'il faisait aussi bien
l'exercice que son professeur, il demanda  passer  l'cole de peloton.

Mais on lui rpondit qu'il ne suffit pas de faire trs-bien l'exercice,
qu'il faut encore arriver  le faire machinalement, c'est--dire presque
sans qu'il soit besoin de l'action de la volont.

C'est ainsi seulement qu'on arrive  cette admirable prcision,  cet
ensemble merveilleux dont le bataillon de Saint-Cyr est le plus parfait
modle.

--Ainsi soit-il! se dit Gdon en reprenant son fusil, Je suis une
machine et on me monte.




XXV


Le rve de tous les engags volontaires qui arrivent au 13e hussards
est de monter  cheval. On le comprend, ils ne se sont engags que pour
cela.

Ce rve, naturellement, tait celui de Gdon.

Depuis prs de trois mois qu'il tait au rgiment, il ne s'tait
approch d'un cheval que pour faire le pansage, soir et matin--et une
fois aussi juste  propos pour recevoir un coup de pied, qui lui valut
de la part de l'officier de semaine l'pithte de brutal.

Aussi, quelle joie, le jour o on lui dit de seller un poulet-dinde! Il
se voyait dj le pied dans l'trier, s'lanant sur ce noble et
fougueux animal--comme dit le grand Buffon.

Mais il faut apprendre  s'lancer. Il fallut au jeune cavalier trois
longues leons pour cela. Le premier jour l'instructeur s'tait content
de lui dtailler quelques principes.

--Pour monter  cheval, lui avait-il dit, placez les deux talons sur la
mme ligne.

Il ne fallut pas moins de six autres sances pour le placer et l'asseoir
convenablement en selle, pour lui expliquer l'usage des bras, des mains,
du buste, des jambes, des cuisses, et du reste;--car le corps du
cavalier se divise en plusieurs parties dont chacune a son emploi
spcial.

Enfin, on commanda  Gdon de porter son cheval en avant.

Il obit avec empressement. Mme il obit trop, car, oubliant que ses
bottes taient armes d'perons neufs, il piqua violemment les flancs du
cheval, qui partit au galop, _piquant une charge_  travers les cours.

pouvant, Gdon oublia leons et principes, et, perdant toute pudeur,
il ne songea plus qu' s'accrocher solidement  la _cinquime rne_:--il
avait lch les autres.

Au 13e, la cinquime rne est,  volont: le pommeau de la selle, la
crinire, ou mme le cou du cheval.

Les hussards de l'aune, qui vont, le dimanche, caracoler sur les
_locatis_ de Montmorency, en compagnie d'amazones de la petite vertu,
n'en connaissent pas d'autre.

Gdon, cependant, galopait toujours--bien malgr lui. Affreusement
ballott, il battait de ses jambes les flancs du cheval, dont la course
devenait d'autant plus furieuse.

Cramponn solidement  la crinire, il ne serait peut-tre pas tomb,
mais le cheval, en tournant une curie, glissa des quatre pieds  la
fois, et s'abattit, envoyant rouler  quinze pas son malheureux
cavalier.

Aussitt il y eut foule autour du poulet-dinde. Le lieutenant charg des
classes et un autre sous-lieutenant taient accourus, ainsi que
l'adjudant-major. Des marchaux des logis pient venus, et aussi des
brigadiers, et bon nombre de hussards.

Le cheval s'tait relev. On l'examina avec la plus tendre sollicitude.
On inspecta minutieusement ses genoux, ses jambes et ses hanches.

--Il n'est pas bless, dit enfin le lieutenant, avec un soupir de
satisfaction; ce ne sera rien, heureusement.

--Qu'on le reconduise  l'curie, dit l'adjudant-major, et qu'on le
bouchonne soigneusement!

Pendant ce temps, Gdon avait russi  se mettre sur pied. Il se
sentait moulu et mme se croyait le bras endommag.

--Ces gens-ci sont curieux, maugrait-il en regagnant sa chambre
clopin-clopant; je fais une chute affreuse, vite on court au cheval. Je
pouvais fort bien me casser une jambe, et nul ne s'inquite seulement de
moi.

Comme il se plaignait amrement  la chambre de l'indiffrence de tous
ceux qui l'avaient vu tomber:

--Imbcile! lui dit un brigadier, est-ce que vous cotez mille francs,
vous?




XXVI


Cette chute ne devait pas tre la dernire. Un apprenti cavalier tombe
sept fois par jour, dit un proverbe, autant de fois que le sage pche.
Mais avec l'habitude, Gdon, dans ces nombreuses sparations de corps,
trouva moyen de choir sans se faire aucun mal.--C'tait dj un sensible
progrs.

On le faisait alors trotter en cercle durant des heures entires; bon
gr mal gr il acqurait cette solidit, cet aplomb, indispensables au
hussard qui doit faire revivre le type du centaure Chiron, ce dieu du
mange, ce patron des cuyers.

Trotter en cercle!... Jamais Gdon, conscrit naf, n'avait imagin
pareil supplice. Au quinzime tour il tait bris.

Mont sur un cheval  ractions violentes, un trotteur dur, il tait
affreusement secou dans tous les sens. Enlev  un pied au-dessus de la
selle, il retombait  contre-temps, et, par un mouvement involontaire, 
tout instant sa main demandait  la cinquime rne un secours ou un
point d'appui.

Essouffl, endolori, il tournait vers son instructeur des regards
suppliants; le brigadier n'y prenait garde:

--La tte haute, donc! criait-il, le corps en arrire les genoux liants.

Et le cheval trottait toujours, et Gdon craignait  chaque moment de
voir s'effondrer son estomac; il ressentait entre les paules de
srieuses douleurs.

--Brigadier, disait-il, brigadier, une minute d'arrt, je vous en prie,
une minute.

Mais l'instructeur faisait la sourde oreille, ou rpondait par ce
commandement terrible:

--Allongez.....

C'est--dire: que le trot devienne plus rapide, que les ractions soient
plus violentes, les secousses plus douloureuses.....--Allongez!

Et le cheval trottait toujours, et le brigadier commandait:

--Relevez et croisez les triers!.....

En mettant pied  terre,--enfin!--ce fut une bien autre chanson; Gdon
s'aperut qu'il avait l'_assiette_ affreusement endommage. Chaque pas
lui cotait une douleur et lui faisait faire d'horribles grimaces.

--En cet tat, pensa-t-il, il m'est impossible de remonter  cheval.

Ses camarades, qu'il consulta, lui donnrent comme calmants de
merveilleuses recettes. L'un lui conseilla des compresses de tabac
mouill, l'autre prtendit le gurir--comme avec la main--avec des
lotions d'eau-de-vie, de vinaigre et de poivre.

Gdon essaya.... il lui en cuit encore.

De dsespoir, il alla trouver le chirurgien-major, afin d'obtenir de lui
une _exemption de cheval_. Il se croyait gravement malade.

Mais le docteur, aprs un coup d'oeil, haussa les paules:

--Que voulez-vous que j'y fasse! rpondit-il; vous exempter de monter 
cheval? ce serait toujours  recommencer. Il faut que l'assiette se
cornifie.

Et comme Gdon insistait:

--Il ne peut y avoir, dit le docteur, de hussard sans boeuf  la mode.
Allez.




XXVII


Jusque-l, Gdon avait russi  se garer de toute punition.

En garon intelligent, il avait compris que la premire vertu d'un
hussard qui a des prtentions  l'paulette est l'obissance passive.

Telle est la puissance de la discipline, qu'on arrive trs-bien 
l'obtenir du troupier, cette obissance aveugle et muette, si loigne
qu'elle soit du caractre national. Le Franais, en effet, tient
essentiellement  savoir le pourquoi et le comment de toutes choses.

Or, l'examen personnel est absolument interdit, au 13e, interdite
aussi la rflexion, et mme l'interprtation. On n'a qu'un droit, obir
et se taire--sans murmurer.

Et bien, la force de l'exemple est si grande, qu'au bout de huit jours
de rgiment, le conscrit le plus gouailleur et le plus indisciplin
n'est mme plus tent de souffler mot.

Les traits d'obissance passive--sans commentaires--sont d'ailleurs
innombrables. On en raconta de prodigieux  Gdon.

Un jour, une nuit plutt, en Afrique, un brigadier pose un hussard en
sentinelle avance, assez loin du camp. Le poste tait dangereux, vu le
voisinage des Arabes.

--Mon garon, dit le brigadier, tu vas te mettre derrire ton cheval qui
te servira ainsi d'abri; prends ton fusil... bien... comme cela;
maintenant ajuste... trs-bien; et  prsent, s'il vient, flanque-lui
ton coup de fusil.

Et le brigadier s'loigne.

Deux heures plus tard, comme il vient relever le hussard de sa faction,
il le retrouve exactement dans la position indique.

--Que fais-tu l? lui dit-il.

--Rien, brigadier, que je l'ajuste; s'il tait venu, je lui flanquais
mon coup de fusil.

--A qui?

--Dame, brigadier, je ne sais pas, moi, vous ne me l'avez pas dit, vous
m'avez dit s'il vient..... Il n'est pas venu.

Il y a encore la fameuse histoire du soldat de la retraite de Russie:

Ce brave avait t mis en faction non loin d'un petit village occup par
nos troupes. La position fut attaque, l'ennemi repouss, mais on oublia
de relever le malheureux factionnaire. Peut-tre le croyait-on mort.

Lui, cependant, fidle  la consigne, ne dserta pas son poste.

Des jours se passrent, des semaines, des mois, des annes: il restait
toujours o on l'avait plac, vivant comme il pouvait des secours des
paysans, ne dormant que d'un oeil.

Vingt ans plus tard, un officier gnral franais, passant en voiture
prs de ce village, aperut, l'arme au bras, un homme dont le costume
gardait encore quelques vestiges de l'uniforme de notre arme.

Il fit arrter sa voiture, descendit et s'approcha.

--Qui vive?... cria le factionnaire.

Le gnral, qui n'avait pas le mot d'ordre, eut toutes les peines du
monde  lui persuader qu'il tait bien et dment relev de sa consigne.

Sa faction avait dur vingt ans trois mois et onze jours.




XXVIII


Mais revenons  Gdon, et  sa premire punition, reue dans des
circonstances que lui-mme qualifiait d'tranges.

Un jour, comme il tait sur les rangs pour l'appel qui prcde le
pansage du matin, le lieutenant de semaine s'arrta devant lui.

--Votre veste, lui dit-il, est dcousue au bras,--les officiers doivent
entrer dans les moindres dtails;--il faut la donner en rparation.

Le brigadier de semaine, comme la chose se pratique en pareille
circonstance, prit la veste pour la porter au tailleur.

Aprs le pansage, Gdon, qui tait dsign pour une corve, trouva
tout simple d'endosser la veste d'un de ses camarades. Il alla ainsi se
placer sur les rangs.

--Qu'est-ce que cela? lui dit l'officier de semaine, vous n'avez donc
pas donn votre veste en rparation?

--Pardonnez-moi, mon lieutenant, mais...

--D'o vient celle-ci, alors?

--Mon lieutenant, je l'ai emprunte  un homme de mon peloton.

--Vous ferez deux jours de salle de police, pour vous apprendre  porter
les effets des autres.

Gdon mourait d'envie de se disculper, il fut assez matre de lui pour
se taire. Il parat, pensa-t-il, que je suis dans mon tort, j'aurai soin
de ne pas recommencer; mais mes camarades sont bien peu charitables de
ne pas m'avoir prvenu.

Par cette simple raison qu'un bon averti en vaut deux, Gdon, pour se
rendre  l'exercice, ne trouva rien de mieux que de revtir son dolman.

--Qu'est-ce que cet homme en grande tenue? cria le capitaine instructeur
du plus loin qu'il l'aperut; il sera deux jours  la salle de police.

--Mon capitaine... commena Gdon.

--Voulez-vous deux jours de plus?

Le malheureux se tut.--Je dois avoir tort, se dit-il; on ne m'y
reprendra plus.

Au pansage de l'aprs-midi, en effet, Gdon vint se placer sur les
rangs en manche de chemise.

--Deux jours de salle de police  cet imbcile, dit l'adjudant, qui le
remarqua.

Et comme Gdon ne bougeait pas:

--Mais allez-vous-en donc, ajouta l'adjudant; rendez-vous  l'curie.

Le malheureux obit. Port manquant  l'appel, il fut, pour cette
dernire raison, puni de quatre jours de salle de police.

Or, au 13e hussards, une punition ne tombe jamais dans l'eau; il se
trouve toujours un brigadier ou un marchal des logis pour l'inscrire et
la porter chez le marchef de l'escadron, qui tient en partie double le
grand livre des punitions.

Le soir donc de ce jour nfaste, Gdon apprit qu'il tait  la tte de
dix jours de salle de police.

C'en tait trop. Furieux, il voulut rclamer.

Sa voix fut entendue, lorsqu'il dmontra qu'il ne mritait pas la
punition; car enfin, de mme qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou
ferme, un hussard dont la veste est en rparation ne peut tre qu'en
dolman ou en manches de chemise.

Les dix jours de salle de police furent levs, mais Gdon en attrapa
quatre pour avoir rclam non hirarchiquement.

--Bien qu'au rgiment on n'aime pas les _rclameurs_, se dit Gdon, il
faut que je me fasse bien expliquer la faon de s'y prendre pour faire
des rclamations, car vraiment c'est ncessaire quelquefois.

Un brigadier qu'il interrogea sur ce grave sujet lui rpondit que les
rclamations doivent tre faites par voie hirarchique, c'est--dire
prsentes au brigadier, qui en fait part au marchegis, qui les porte au
marchef, qui les soumet au lieutenant, qui les transmet au capitaine, et
ainsi de suite.

C'est riche de cette prcieuse exprience que, par un beau soir de
janvier, Gdon fut mis sous clef par le brigadier de garde.




XXIX


Si vous vous imaginiez que la salle de police n'est pas prcisment un
paradis terrestre, un sjour enchant, vous tes dans le vrai, et
absolument de l'avis de Gdon.

Cependant ce purgatoire du troupier n'est pas beaucoup plus laid qu'un
poste. Seulement les fentres sont plus troites, grilles
soigneusement, et munies d'un abat-jour. En outre, la porte est
agrmente de verrous  l'preuve et de solides ferrures.

D'ailleurs, mme simplicit d'ornementation. Des murs malpropres,
historis d'inscriptions et de devises, un lit de camp en chne
grossirement quarri, et poli par le frottement, puis le mobilier
habituel de toutes les prisons des cinq parties du monde, la cruche de
grs,--et le reste.

Au 13e, on donne  la salle de police les noms familiers de _clou_,
de _bloc_ ou de _trou_. On dit encore _l'ours_ ou _l'ousteau_. Comme
punition disciplinaire, elle tient le milieu entre la consigne et le
cachot. On peut y tre condamn pour des fautes moins graves que
l'assassinat de son pre.

Les hommes punis de salle de police sont enferms pour la nuit
seulement. On les met sous clef  la nuit, on leur ouvre au lever du
soleil. Le jour, le service du poulet-dinde les rclame trop
imprieusement pour qu'on ne les rende pas  la libert. Seulement, il
leur est dfendu de sortir du quartier.

Outre leur besogne habituelle, ils sont condamns  faire toutes les
corves du quartier. Il y en a d'assez rpugnantes: ils lavent,
frottent, nettoient, balayent et arrangent les fumiers.

Un brin de paille voltige-t-il dans les cours, vite l'adjudant-major
fait _sonner aux consigns_, et tous les hommes punis doivent accourir.
On fait l'appel, et aux manquants on _allonge la courroie_, c'est--dire
qu'on augmente leur punition.

Il y a bien un article qui interdit aux hommes punis l'entre de la
cantine, mais cette consigne est tombe en dsutude, il y a aujourd'hui
prescription.

La tenue de salle de police est toujours la mme, t comme hiver:
pantalon de treillis et veste;--la planche userait le pantalon de drap.

Or, si l't on touffe  l'ours, l'hiver on y gle; il y a
compensation. Aussi lorsqu'il fait froid, le costume tant par trop
lger, il n'est pas de ruse que n'emploient les hussards pour y
introduire des couvre-pieds ou des couvertes  cheval.

Avec certains adjudants, assez aimables pour fermer les yeux, c'est
chose facile; mais il en est qui sont intraitables.

Les mauvais chiens--ainsi l'on dit au 13e--fouillent inexorablement
tous les hommes avant de leur donner le _bon  enfermer_. Rien n'chappe
 l'oeil et au flair de ces curieux, rompus  toutes les ruses.

Ils devinent les doubles pantalons, les vestes superposes et les
couvre-pieds, si habilement rouls qu'ils soient autour du corps et
rduits  leur plus simple volume.

Alors, avec quelle orgueilleuse joie ils rebloquent les coupables
fraudeurs!

Non contents de faire la chasse aux couvertures et aux vtements
prservatifs du froid, ils confisquent encore tous les objets de
contrebande: les petites bouteilles d'eau-de-vie, les allumettes, le
tabac, les chandelles mme, faibles compensations qui consolent le
troupier  la salle de police et adoucissent pour lui les durets de la
planche.

On en a vu, de ces durs  cuire, qui ne craignaient pas de scruter les
profondeurs des sabots, et qui faisaient ouvrir la bouche aux hussards
pour leur saisir jusqu' la chique de consolation.

Par bonheur, si l'adjudant est malin, les soldats le sont plus encore.
La ruse est l'arme du plus faible, il s'en sert. Il est bien rare qu'il
n'entre pas au moins une couverture  la salle de police, lorsqu'il fait
froid, et le tabac n'y manque jamais.




XXX


Malgr l'air dlibr qu'affectait Gdon, il ressentit un certain
malaise lorsque grincrent dans leur pne les verrous de la prison.
Volontiers il et laiss glisser deux grosses larmes amasses dans le
coin de ses yeux; une fausse honte le retint. Un de ses compagnons
d'infortune pouvait le voir et le fltrir de l'odieux nom de _pleurard_,
et ils taient l une quinzaine de captifs qui semblaient se soucier
infiniment peu de leur punition.

Les pas du brigadier de garde--gelier constitu de la salle de
police--rsonnaient encore dans le corridor, que dj toutes les pipes
taient allumes. On causait.

--Eh! camarade, dit un hussard  Gdon, vous n'avez pas l'air content;
est-ce la premire fois que vous couchez au clou?

--Hlas oui! rpondit le triste conscrit.

--Eh bien, rassurez-vous, ce ne sera pas la dernire; en attendant, vous
nous devez la goutte demain matin, pour votre bienvenue.

Il faisait nuit tout  fait, et on avait allum une chandelle dans un
coin, afin que la lueur ne se traht pas au dehors.

--Avec tout a, dit en jurant le plus vieux de la bande, il fait un
froid de loup; qui est-ce qui a une couverture?

--Moi, rpondit l'un, j'ai un couvre-pieds.

--J'en avais un aussi, grogna un autre, l'adjudant me l'a pinc.

--Moi, dit Gdon, j'attends une couverture que doit me faire passer mon
camarade de lit, La Pinte.

--Alors nous sommes des bons, exclamrent joyeusement les prisonniers;
La Pinte est un vieux d'Afrique, il connat le tour, nous aurons la
chose.

Elle vint, en effet, cette couverture dsire, elle vint, glisse entre
l'abat-jour et le mur,  l'aide d'une corde  fourrage et d'un long
bton. Mme, il y avait avec une peau de bouc  moiti pleine
d'eau-de-vie. Aimable surprise du vieux troubade  son bleu.

La peau de bouc fut lestement vide, chacun but  la rgalade, et Gdon
fut acclam.

Tous ses compagnons s'efforcrent alors de lui prouver que la salle de
police est moins qu'une punition. Pour le consoler tout  fait, ils lui
citrent l'exemple de l'un d'eux, qui depuis plus de quatre mois n'avait
pas couch dans son lit, et n'en tait pas moins gai, ni moins frais, ni
moins dispos.

Bientt on songea  prendre les dispositions pour dormir.

Tous les hussards s'tendirent sur le lit de camp, les uns prs des
autres, serrs, presss, embots comme des harengs dans un baril. C'est
le moyen employ pour viter le froid.

Il faut avouer, par exemple, qu'on perd en aises ce qu'on gagne en
chaleur. Nul ne peut faire un mouvement sans dranger tous les autres.
Aussi, lorsqu'un des hommes prouve le besoin de se retourner, il
commande: _Demi-tour!_ et tous les dormeurs sont forcs de suivre son
exemple et de changer de position.

Lorsque chacun fut bien tass, bien embot, le hussard plac 
l'extrmit tendit la couverture sur tous les autres, et moins de cinq
minutes aprs, une superbe symphonie de ronflements clatait.

Mais Gdon,  son grand regret, n'y pouvait faire sa partie. Outre que
le bois meurtrissait ses ctes trop sensibles, il lui paraissait
insupportable d'tre press entre ses deux voisins. Vainement, cherchant
le sommeil, il se retourna deux ou trois fois: il ne russit qu' se
faire maudire par toute la bande, rduite  excuter la mme
manoeuvre.

De guerre lasse, n'y tenant plus, il abandonna la place, et bien
tristement alla s'asseoir  l'cart sur le lit de camp. Ne pouvant
reprendre dcemment sa couverture, il se sentait geler jusque dans la
moelle, mais il prfrait encore ce dernier supplice.

Depuis une heure il tait plong dans les rflexions les plus sinistres,
lorsque des pas retentirent dans le corridor.

A ce bruit, tous les dormeurs se soulevrent  demi.

--Une ronde! dit l'un d'eux.

En un clin d'oeil la couverture fut roule et cache. Le corps du
dlit avait disparu lorsque la porte tourna sur ses gonds.

Fausse alerte! c'tait simplement le brigadier de garde qui venait
_serrer_ deux ivrognes rentrs en retard.

Les prisonniers rassurs reprirent bien vite la couverture et leur
somme. Gdon continua  grelotter en son coin.

Mais c'en tait fait de la poix et du repos.

Les nouveaux venus taient d'une gaiet folle, et leur joie se
traduisait en rires bruyants et en chansons. Les dormeurs rclamrent;
les ivrognes n'y prirent garde et continurent leur tapage. Les
protestations se changrent en menaces. En vain; il y eut tumulte. On
changea quelques bourrades dans l'obscurit.

Aprs une courte lutte, la force resta au nombre et au bon droit. Les
ivrognes furent jets sous le lit de camp, et presque aussitt firent
chorus avec les dormeurs.

La tranquillit tait  peine rtablie, que de nouveaux pas retentirent
dans le corridor.

Mmes transes, mmes prcautions. Cette fois c'tait bien une ronde.

L'adjudant de semaine entra, clair par le brigadier de garde. Il fit
un _contre-appel_. Tous les oiseaux taient rgulirement en cage. Il
parut satisfait. Mme il s'loigna sans avoir seulement pens  faire la
chasse  la contrebande.

Le reste de la nuit s'coula paisiblement, bien tristement pour le gel
Gdon. Un  un il compta les ternels quarts d'heure de cette nuit sans
fin. Il n'avait mme plus le courage de fumer.

Enfin le brigadier vint ouvrir la porte, une heure au moins avant le
rveil. C'tait la libert.

Avec quelle joie Gdon calcula qu'il avait au moins quarante minutes 
lui pour se glisser dans son lit et essayer de regagner sa chaleur
perdue.

Illusions folles!... Ce n'est pas pour qu'ils aillent paresseusement
goter les dlices de leurs matelas qu'on dlivre avant le rveil les
dtenus de la salle de police; et les corves, donc, qui les ferait?

Gdon, pour sa part, fut envoy aux pompes. Il tait charg de remplir
les abreuvoirs pour le pansage du matin.

Or, bien que deux fois par jour, depuis son arrive, Gdon et fait
boire son cheval, jamais il ne s'tait demand comment cette eau se
trouvait l.

Elle n'y venait pas toute seule, comme il l'apprit fort bien  ses
dpens. L'abreuvoir est rude  remplir.

--Qui donc, se disait-il, tout en pompant  tour de bras, qui donc
croirait que le poulet-dinde est un animal si altr?




XXXI


Cette punition qui lui semblait horriblement injuste, le refus du
docteur de l'exempter de cheval, l'ennui des classes  pied, et mille
autres dboires encore, avaient empli de colre le coeur de Gdon; la
fatigue de la pompe porta le dernier coup  sa vocation militaire.

Il maudit le jour o il s'tait engag, le jour o il avait choisi
prcisment le 13e hussards.

--Il faut aviser  m'en aller, se dit-il, et le plus promptement
possible; ce n'est pas tenable.

En consquence, au premier moment qu'il eut de libre, il courut  la
cantine, et saisissant une plume, il crivit:

     Mon cher pre,

     L'exprience me dmontre, clair comme le jour, que je ne suis pas
     n pour l'tat militaire. Non que la vocation me manque, mais les
     aptitudes indispensables me font dfaut. J'ai l'assiette trop
     dlicate, et une sensibilit exagre dans les ctes. Mme je
     crains que le trot du cheval ne finisse par me faire cracher le
     sang.

     Je viens, en consquence, vous demander de me faire remplacer en
     toute hte, si vous tenez  mon existence. Vivre prs de vous est
     dsormais mon voeu le plus cher.

     La discipline du rgiment a dj sensiblement chang mon
     caractre, vous vous en apercevrez: j'ai maintenant au coeur ce
     feu sacr qui fait les avous et les notaires.

     En attendant que mes esprances se ralisent, et que je puisse
     grossoyer, heureux  l'ombre des panonceaux, je vous serais bien
     reconnaissant de m'envoyer quelques fonds pour soigner la sant
     dlicate et dlabre par les fatigues

De votre fils respectueux,

GDON.


Cette lettre mise  la poste, Gdon attendit sans trop d'effroi l'heure
de rentrer  la salle de police.

A sa grande surprise, cette seconde nuit fut infiniment moins mauvaise
que la premire; la troisime, il trouva la planche moins dure et
faillit reposer. La quatrime, il dormit comme un loir.

Il ne sentait plus le pli de la feuille de rose.

Ce qui prouve bien que l'homme se fait  tout.




XXXII


Tandis que Gdon subissait une peine disciplinaire, la nuit couchant 
l'ours, le jour faisant toutes les corves imaginables, il fut tmoin
d'une punition bien autrement grave, inflige par les hussards  un de
leurs camarades.

Les chtiments extra-lgaux sont excessivement rares au 13e. Il faut
des circonstances exceptionnelles pour que les soldats se permettent de
s'attribuer ainsi les rles de juges et d'excuteurs. Il faut aussi
qu'ils soient  peu prs srs de l'impunit.

Depuis un certain temps on s'apercevait, au 1er escadron, que presque
tous les jours il disparaissait du pain: c'est un fait douloureusement
grave et des plus inquitants. On n'a pas de superflu au rgiment. Si
l'homme auquel on prend sa ration n'a pas d'argent en poche, ce qui est
l'ordinaire, il en est rduit  serrer son ceinturon d'un cran; or, il
est toujours pnible de _se brosser le ventre_ et de _danser devant le
buffet_.

videmment il y avait un voleur. Mais quel tait-il? On n'avait aucun
soupon, pas un indice.

tait-ce simplement quelque pauvre diable, dou d'un apptit malheureux,
qui compltait ainsi sa ration? tait-ce, chose plus probable, quelque
odieux coquin qui vivait sur autrui pour vendre son pain intact tous les
deux jours?

Il fallait s'en assurer. Une surveillance habile fut tablie, et on ne
tarda pas  prendre le voleur la main au sac, c'est--dire arm d'un
couteau, en train de faire un emprunt au pain d'un de ses camarades.

Un tribunal s'organisa, le coupable fut mis en jugement.

Pas l'ombre d'une circonstance attnuante. L'accus fut convaincu
d'avoir vendu non-seulement son pain, mais encore celui qu'il drobait.
On fouilla sa paillasse, et on y trouva une foule d'objets d'origine
suspecte qui devaient avoir appartenu  quelqu'un et qui retrouvrent
leurs matres.

Aprs dlibration, il fut dcid que le misrable serait puni.
Seulement, on hsitait entre les trois supplices en usage au 13e dans
les grandes occasions, _la promenade_, _la savate_ et _la couverte_.

Ce sont, il faut l'avouer, trois peines galement terribles.

Pour _la promenade_, le coupable est dpouill jusqu' la ceinture de
tous ses vtements. Les camarades alors s'arment chacun d'une courroie,
forment une double haie, et le poussent au milieu. Chacun donne le plus
de coups qu'il peut. On inflige un, deux, quatre tours de promenade,
suivant la gravit de la faute.

L'homme condamn  _passer  la savate_ est solidement li, les paules
nues, sur un des bancs de la chambre. Le peloton ou l'escadron dfile
devant lui, et chacun lui applique, en passant, un ou plusieurs coups de
courroie, de surfaix, de baguette de fusil, ou de tout autre instrument.

Dans l'origine, on se servait, pour frapper, d'un vieux soulier 
semelle hrisse de clous, d'o le nom du supplice.

Tout le monde connat le chtiment de _la couverte_, ne ft ce que par
ce fameux chapitre, o Sancho est bern dans une htellerie.

Mais ce qui dans Cervantes n'est qu'une plaisanterie, peut devenir au
13e une affreuse vengeance. Ple-mle dans la couverture o on fait
sauter le malheureux, on jette des sabots, des ncessaires d'armes,
voire des pistolets. Tous ces engins de douleur bondissent et retombent
avec lui, le meurtrissent, le contusionnent, le blessent, si bien que
plus d'une fois le but que se proposaient les juges-interprtes de cette
justice du droit commun fut dpass.

Dans les excutions de ce genre, nul n'a le droit de se rcuser. Le
coupable, puni dans l'intrt de tous, doit tre puni par tous; le
jugement rendu, chacun doit prter main-forte, s'armer, et frapper en
conscience, ou venir  son tour tenir un des coins de la couverte.

Tout le monde doit tre galement compromis. S'abstenir est considr
comme une trahison ou comme une lchet. Mais on ne laisse personne
employer ce moyen facile de se mettre  couvert dans le cas o
l'autorit voudrait  son tour juger les juges et excuter les
excuteurs.

Seul, le camarade de lit du condamn est dispens de frapper son
compagnon, mais il doit assister au chtiment.

Il va sans dire qu'un homme jug et puni par ses camarades est atteint
d'une fltrissure dont il se lave difficilement.

Cette fois, aprs mre dlibration, il fut dcid que le voleur de pain
passerait  la savate, et subirait sa peine le jour mme.

--Ce soir, dit le plus ancien, trouvez-vous tous ici, le brigadier aura
soin de sortir, et nous ferons ce que nous voudrons.

Un brigadier, en effet, ne pourrait assister  une scne pareille sans
compromettre ses galons; mais, prvenu  temps, il a toujours soin, le
moment venu, de s'absenter, par le plus grand des hasards.

C'est au rgiment surtout que se pratique cette maxime de Napolon le
Grand: Il faut laver son linge sale en famille; et l'autorit militaire,
qui repousse et dfend les actes de justice sommaire, trouve bon en ces
occasions de fermer les yeux.

Et bien elle fait. Le Code militaire ne plaisante pas, savez-vous? Cet
homme qui a vol du pain, il irait aux fers: ne vaut-il pas mieux
laisser les hussards le chtier eux-mmes? La punition est moins forte,
et elle porte mieux.

Aussi, de tous les colonels qui se sont succd au 13e, aucun jamais
n'a recherch les auteurs des quatre ou cinq excutions qui y ont eu
lieu; aucun n'a voulu savoir--officiellement, bien entendu--quel tait
le crime du coupable. Il ne voulait pas tre, lui aussi, oblig de
punir.

Au 13e, voyez-vous, il est rare, rarissime qu'il se rencontre un
voleur. Il est vrai qu'il y a peu ou mme rien  prendre. Mais si
d'aucunes fois il s'en trouve un, on ne veut pas le reconnatre. Autant
que possible, on vite de le faire passer en jugement. On s'en
dbarrasse comme on peut. On lui cherche une querelle d'Allemand, 
propos de toute autre chose.

Et tenez, une fois,  Huningue, on prit sur le fait un sous-officier qui
volait la montre de l'adjudant-major. Il avait commis bien d'autres
dtournements, il tait impossible de ne pas l'arrter, il fut mis en
prison.

Il ne passa pas au conseil, pourtant. De l'aveu tacite du colonel, les
sous-officiers se runirent, et envoyrent une dputation au misrable.

On lui laissait le choix entre se brler la cervelle ou passer 
l'tranger.

Il prfra la dernire alternative. Alors, tous ses collgues se
cotisrent; et de mme qu'ils lui avaient offert un pistolet et des
balles, ils mirent  sa disposition une petite somme qui lui permit de
gagner la frontire et de vivre quelque temps sans exercer son
industrie.

Il fut jug et condamn, c'est vrai--mais comme dserteur.

C'est qu'en cela le rgiment est vritablement comme une famille bien
unie, qui se croit atteinte par l'infamie d'un de ses membres, et qui
fait tout au monde pour viter que son dshonneur ne s'bruite.

Et c'est l, sachez-le, ce qui fait la force de notre arme. C'est cette
cohsion, cette solidarit qui la font invincible: tous se croient et se
disent responsables de chacun.

On n'y peut pas tre voleur, encore moins tratre, encore moins lche.




XXXIII


Tout se passa comme on en tait convenu.

Aprs l'appel, le brigadier sortit pour une affaire urgente, et en moins
d'un instant le voleur de pain fut saisi, dshabill, et li  un banc.

Alors tous les hussards, l'un aprs l'autre, le cinglrent de trois
vigoureux coups de courroie.

Les paules du malheureux bleuissaient, il se tordait dsesprment. Par
instants une douleur plus forte que les autres lui arrachait un
hurlement. Convaincus de leur bon droit, les soldats restaient
impassibles.--Ils frappaient fort, mais froidement et sans colre, comme
des justiciers.

Seul peut-tre de la chambre, o pourtant il n'tait pas le seul
engag volontaire, Gdon voyait ce spectacle avec horreur. Son coeur
se soulevait de honte et de colre. Son tour venu:

--Non! s'cria-t-il, non, mille fois non, je ne frapperai pas.

Un murmure menaant s'leva.

--Je ne suis pas un bourreau, continua-t-il, coutez-moi...

Alors, il entreprit un superbe discours pour prouver  ses camarades
l'indignit de leur conduite; il parlait, sans comprendre que sa
protestation tait parfaitement ridicule, et qu'il prolongeait le
supplice du malheureux dont il prenait la dfense, et qui lui-mme
hurlait:

--Mais tape donc, s. n. d. D., et que a finisse.

Dj les imprcations de tous les hommes couvraient la voix de
l'orateur. Plus impatient que les autres, un hussard, taill en Hercule,
marcha sur Gdon, et lui mettant le poing sous le nez:

--Tu n'es qu'un propre  rien, lui cria-t-il, un pleurard, tu veux nous
vendre.

Gdon n'en entendit pas davantage. Il sauta  la gorge du hussard.

Il y eut, par ma foi, quelques bons coups de poing d'changs, et
Gdon-Don-Quichotte allait, sans aucun doute, recevoir une superbe
vole, lorsque son camarade de lit, qui jusque-l avait blm hautement
sa conduite, l'arracha  ce danger.

--Assez d'pe d'Auvergnat comme a, dit le vieux La Pinte; tout 
l'heure vous vous arrangerez.

Le supplice s'acheva sans que personne songet de nouveau  faire
violence  Gdon. Sa colre lui avait regagn l'estime gnrale, un
instant perdue. On comprenait que, n'tant pas lche, il ne pouvait tre
tratre.

Lorsque l'homme fut dtach:

--Maintenant, mes enfants, dit La Pinte aux deux adversaires, vous ne
pouvez en rester l. Il faut aller chez le chef vous faire porter pour
un coup de sabre.




XXXIV


Lorsqu'une querelle s'est leve entre deux hussards du 13e, et
qu'ils veulent la vider sur le terrain, _ils se font porter pour un coup
de sabre_.

C'est- dire qu'ils vont ensemble chez le marchef de l'escadron et lui
expliquent les motifs vrais ou faux de leur dispute. Le chef en prend
note, et le lendemain, au rapport, soumet la demande au colonel, qui
autorise ou dfend le combat.

Le colonel du 13e aime trop ses soldats pour leur refuser jamais
cette petite satisfaction.

Muni de son permis de duel pour le lendemain, Gdon n'tait pas sans
inquitude, mais il et mieux aim souffrir mille morts que d'en laisser
rien voir. Et pourtant on et t proccup  moins.

En dpit de sa rputation de Mortagne, c'est  peine s'il savait tomber
en garde, et son adversaire pouvait tre trs-fort. Son camarade de lit,
heureusement, entreprit de lui faire un peu la main, et, tout en lui
dmontrant un bon coup, lui rendit quelque assurance.

Au 13e les cavaliers frquentent peu la salle d'armes, bien qu'elle
soit obligatoire, pendant les trois premires annes au moins, et qu'on
leur retienne dix centimes par prt pour les fournitures et la haute
paye des prvts.

Les hussards, qui ont toute leur journe prise pour le service des
chevaux, ne peuvent aller  la salle d'armes que le soir; or, s'ils sont
libres, ils aiment infiniment mieux se reposer sur leurs lits ou aller
se promener, que d'ajouter une fatigue de plus  leurs autres fatigues.

Aussi, gnralement, sont-ils beaucoup moins forts que les fantassins,
dont l'escrime est  peu prs la seule occupation et, avec la danse, le
seul art d'agrment.

Pendant qu'il donnait  son bleu ces renseignements, La Pinte, qui avait
t prvt autrefois, essayait de l'initier  la science du matre
d'armes,  cet art difficile de donner sans jamais recevoir. Les
banquiers enseignent le contraire  leurs lves. Il lui apprenait 
donner et  parer les coups de tte, de flanc, de banderole, de
manchette, et bien d'autres encore.

Car au 13e, l'pe et le fleuret ne sont pas admis pour les duels;
les hussards, lorsqu'ils s'alignent pour _se flanquer un coup de
torchon_, se servent toujours du _bancal_.

--Une arme effrayante, le sabre! pensait Gdon, longue, large, pesante,
bien tranchante, bien pointue, qui tombe comme une massue et coupe comme
un rasoir!

Eh bien! non! le sabre est terrible, c'est vrai, son aspect est
formidable, mais il est peut-tre moins dangereux que l'pe, moins
perfide que le fleuret; ces armes souples comme le serpent, acres
comme l'aiguille, qui vous tuent sans vous tirer une goutte de sang.

Avec le bancal, au moins, on voit sa blessure. Pas n'est besoin qu'un
des tmoins y vienne coller ses lvres pour arrter l'panchement
intrieur, elle saigne pardieu bien d'elle-mme!

Voulez-vous des entailles et des estafilades? parlez-moi du sabre.
Tudieu! quels beefsteacks il vous enlve, lorsqu'habilement mani il
tombe sur une partie charnue.

--Et voil pourquoi, conclut La Pinte, le bancal est pour un maladroit
comme la meilleure des armes. Il ne te tuera pas en tratre, comme un
carrelet, tu auras le temps de le voir venir, et si tu es estropi, sois
tranquille, tu le sentiras bien.




XXXV


Le lendemain,  la pointe du jour, Gdon et son adversaire se
rencontraient sur le terrain des manoeuvres, thtre ordinaire de ces
expditions. Ils taient suivis de leurs tmoins et assists du matre
d'armes.

Sans ce dernier, pas de duel autoris au 13e. Arbitre absolu, il
remplit les fonctions de juge ou matre de camp. Il dcide des coups,
et, le moment venu, dclare l'honneur satisfait.

Un homme charmant, le matre d'armes du 13e, et le meilleur tireur de
contre-pointe de l'arme! Un bras de fer, des muscles et des jarrets
d'acier, et quel coup d'oeil!

Il faut le voir  sa salle, lorsqu'il a mis bas le dolman pour revtir
le plastron blanc, sur lequel brille un coeur carlate. Sans peine et
sans fatigue, il suit les cinq ou six leons que donnent ses _prvts_.
Un joli coup se prsente-t-il? crac, son pe tincelle comme l'clair
et arrive comme la foudre,  l'un,  l'autre. Il pare, riposte, attaque,
il a dix engagements  la fois. Les scintillements des sabres et des
pes font  son front comme une aurole, il est le dieu du fer.

On n'a vraiment  lui faire qu'un seul reproche. Lorsque lui-mme daigne
donner une leon avec les sabres de bois d'tude, il prend un malin
plaisir  faire de temps  autre pleuvoir une grle de coups sur les
doigts, les bras et les paules de ses lves trop lents  la parade.

D'ailleurs, d'une fabuleuse urbanit, d'une politesse mticuleuse,
esclave des formes et des belles manires; beau diseur, dmonstrateur
prolixe et recherchant volontiers cette fine pointe qui jaillit dans la
conversation comme l'clair de l'pe.

Aimant l'art pour l'art, il ne comprend pas le duel entre deux
maladroits. Il pleure encore un de ses amis tu dans une rencontre,
moins parce qu'il est mort que parce qu'il a t mis bas par un de ces
coups qui, sans tre dloyaux, sont hors de toutes les rgles--et ne
devraient pas compter.

Lui-mme a eu bon nombre d'affaires, car dans sa jeunesse il avait la
tte prs du bonnet de police, mais Gdon ne lui en entendit jamais
parler. A coup sr il ne devait pas avoir tort. Demandez au premier
hussard du 13e que vous rencontrerez, il vous affirmera que le matre
d'armes du rgiment est incapable de chercher une querelle  un enfant,
et ne massacrerait pas une mouche de propos dlibr.




XXXVI


Il tombait, ce matin-l, une jolie petite pluie, bien fine, bien serre,
bien glaciale.

--Habit bas! commanda le matre d'armes.

Alors, tandis que Gdon et son adversaire se mettaient en tenue de
combat, il appela leur attention, par quelques paroles bien senties, sur
l'avantage immense des armes, qui substituent l'adresse  la force, et
galisent les chances entre le fort et le faible. En terminant il leur
recommanda d'viter autant que possible le coup de pointe.

Au 13e, en effet, dans les duels ordinaires, le coup de pointe n'est
pas admis. Si, emport par l'ardeur de la lutte, un des combattants se
fend la pointe en avant, le matre d'armes, qui a une pe  la main
pare le coup, et le coup est jug nul.

Le colonel permet l'estafilade, mais il ne veut pas, autant que
possible, la mort du hussard, except dans les cas trs-graves--fort
rares au rgiment.

Aprs a, on peut fort bien tre descendu par un coup de banderole.
Essayez.

Lorsque Gdon se vit le torse nu devant le grand sabre de son
adversaire, il sentit courir dans ses veines ce petit frisson taquin
qu'une fois au moins en leur vie ont connu les plus braves.

--Suis-je niais! se disait-il; bien videmment une chemise ne serait pas
un bouclier, eh bien! il me semble que le plus lger tissu sur mes
paules me donnerait de l'assistance.

Les adversaires taient placs, les fers croiss.

--Partez! dit le matre d'armes.

Gdon avait recouvr tout son sang-froid. Tant bien que mal il para les
trois ou quatre premiers coups. Il voulut alors attaquer  son tour, se
fendit, et... le sabre de son adversaire lui dessina proprement sur le
bras un magnifique _chevron_ de quinze centimtres.

--Assez! pronona le matre d'armes en relevant les sabres.

Et il engagea les combattants  se donner une poigne de mains loyale
et sincre, et l'accolade fraternelle, gage d'oubli des torts de l'un
et de l'autre et rciproquement.

--Parce que, ajouta-t-il, entre deux braves qui ont crois le fer, et se
sont mutuellement donn des preuves de courage, il doit y avoir amiti 
la vie  la mort.

Donc, on s'embrassa, et une goutte  la cantine acheva l'oeuvre de
rconciliation si heureusement commence par le bancal.




XXXVII


D'un coup d'oeil, le docteur jugea la blessure de Gdon.

--Ce n'est rien, lui dit-il, dans huit jours, il n'y paratra plus;
rendez-vous  l'infirmerie.

C'est une vaste chambre, situe dans le coin le plus recul du quartier,
et qui ressemblerait  toutes les chambres, n'tait son aspect lugubre.
Elle est bien plus malpropre aussi, et au parfum du bivac se mlent
d'horribles manations pharmaceutiques.

Prison pour prison, Gdon regretta la salle de police.

A l'infirmerie commande et rgne despotiquement le chirurgien-major. L
il purge, dterge et vaccine  son gr, pour le plus grand dsespoir de
ses malades.

Je ne dirai pas qu'il y taille et qu'il y rogne, ce serait exagrer.
Tous les hussards un peu gravement atteints sont envoys  l'hpital, le
docteur ne se rserve que les indispositions trs-lgres, les
contusions, les luxations, les foulures simples, les petites coupures,
et les clous, qui sont sa spcialit.

Gdon ne sut jamais le nom du chirurgien du 13e hussards.

On l'appelait le docteur _Ipca_.

Sans doute  cause de sa drogue favorite, l'ipcacuana, panace
universelle,  son avis, dont il use et abuse dans de fabuleuses
proportions.

Cette plante rubiace et le bistouri composent tout son arsenal de
gurisseur. Souvent il laisse le choix au patient. Dans les cas graves,
il emploie les deux.

Maintes fois Gdon lui entendit affirmer que pas un malade n'est dans
le cas de rsister  ce traitement. On aime  le croire sur parole.

Rarement il lui est arriv de se tromper, sauf peut-tre lorsqu'il
enfonait son bistouri dans une tumeur, croyant panser un furoncle, ou
lorsqu'il s'obstinait  traiter par l'ipcacuana, pour des coliques de
miserere, un pauvre diable qui avait une cte enfonce.

Il n'en est pas plus fier pour cela, et n'en fait pas plus un vain
talage de science. On dit seulement qu'en secret il est jaloux du
vtrinaire, qui possde une recette infaillible contre certaines
affections dont moururent autrefois,  ce qu'assure Voltaire, deux
parentes de l'homme aux quarante cus.

La grande prtention du docteur Ipca est d'venter toutes les ruses que
peuvent imaginer les hussards paresseux afin de se faire passer pour
malades.

Sa mthode  ce sujet est d'une simplicit admirable, il nie toutes les
maladies qu'il ne voit pas de ses yeux. Les troupiers qui savent cela
lui en font voir de toutes les couleurs.

De plus, il n'admet pas qu'un homme puni puisse ne pas se porter
trs-bien. Inutile donc,  moins d'avoir une jambe casse ou quelque
chose d'aussi apparent, d'aller le consulter lorsqu'on est  la salle de
police.

A tous ceux qu'il souponne vouloir mettre sa science et sa perspicacit
en dfaut, il inflige une dose d'ipcacuana et quatre jours de salle de
police.

Jamais, dans aucun rgiment, les soldats n'ont joui d'une aussi
florissante sant qu'au 13e.

A ses moments perdus, le chirurgien-major s'occupe de statistique: il a
calcul le nombre de bras et de jambes qui ont t authentiquement
casss dans les combats europens depuis cent ans. Il a trouv qu'en
moyenne, dans une bataille range, il n'y a gure plus d'un homme et
quart de tu par mille balles tires. Enfin, c'est lui qui rptait avec
variante cet axiome d'un instructeur de Saint-Cyr:

--Quand un boulet pntre dans les rangs ennemis, et qu'il tue treize
hommes, on ne peut rien lui demander de plus; il a donn tout son
rendement.




XXXVIII


Le personnel de l'infirmerie se composait, lorsque Gdon y fut admis,
de quatorze malades, dont neuf engags volontaires.

L'infirmerie, pour ces jeunes seigneurs, troupiers par coups de tte,
est une maison de repos, un sjour bni exempt de corves, et de grand
coeur ils y lisent domicile, surtout pendant les mois d'hiver.

Et pourtant, les heures s'y tranent lourdes et monotones, car il est
formellement interdit de communiquer avec le dehors, interdit de sortir,
ne ft-ce que pour un quart d'heure.

On y tue le temps comme on peut. La pipe et les cartes sont les
principales distractions. Les fonds sont-ils en hausse, on fait un peu
de contrebande. Le brigadier qui veille aux portes de l'infirmerie n'est
pas froce  ce point d'empcher l'introduction de quelques bouteilles
de vin on d'une bouteille de schnick.

On se couche avec la nuit. C'est le moment de la causerie. L'orateur de
la troupe raconte ses plus belles histoires: _Les aventures du soldat La
Rame avant et aprs son cong_, ou _les Amours de la fille du vieux
gnral_, ou encore, _les Voyages et souffrances d'un malheureux
rgiment de cavalerie qui, pour avoir laiss brler son quartier, fut
condamn par un conseil de guerre  marcher pendant cinq annes, nuit et
jour, sans s'arrter jamais, sauf pour faire boire les chevaux_.

popes tranges, o se mlent et se confondent des traditions
populaires de toutes les provinces de France, travesties, mais fort
reconnaissables encore sous leur dguisement militaire.

Le Normand a fourni le plan de ces histoires, le Breton y a gliss
quelques-unes de ses lgendes fantastiques, l'lment dramatique revient
de droit  l'ouvrier des grandes villes, le Provenal enfin y a mis pour
sa part l'esprit, la gat et les jurons.

Le tout forme quelque chose d'assez indescriptible. Mais ces histoires
peuvent atteindre les dernires limites du grotesque, surtout racontes
par un Alsacien, qui, voulant donner  son rcit plus de couleur
locale, fait d'hroques efforts pour imiter l'inimitable _assent_ des
pays de l'ail.

Gdon,  son entre  l'infirmerie, fut salu comme un hros. On lui
adjugea d'emble la place d'honneur au coin du pole. Il rougissait
presque du peu de gravit de sa blessure.

Il ne devait pas tarder  s'apercevoir qu'il tait encore un des plus
malades.

--Auriez-vous une brosse un peu dure? lui demanda le soir mme son plus
proche voisin.

--Certes! en voici une.

--Ah! merci mille fois! j'en avais, voyez-vous, le plus grand besoin.

--Quoi!  cette heure, pensait Gdon; que prtend-il donc faire?

Mais dj ce malade se livrait  une occupation vraiment singulire. Il
avait pris la brosse, et, avec une persvrance acharne, s'en frappait
la jambe  petits coups rpts, un peu au-dessous du genou. Cette place
rougissait et enflait  vue d'oeil.

--Quelle diable de folie vous prend donc? dit Gdon.

L'autre le regarda d'un air comiquement surpris.

--Quoi! vous ne voyez pas que je renouvelle mon coup de pied de cheval!

Il avait quitt la brosse. Arm d'une cuiller d'tain, il s'en frottait
avec non moins d'acharnement. Au bout de cinq minutes de cet exercice:

--Regardez, dit-il  Gdon. Comment trouvez-vous ma blessure?

C'tait  n'y pas croire. La jambe s'tait tumfie et avait pris, 
l'endroit attaqu, des tons violacs et noirs effrayants de vrit. On
et dit une contusion des plus dangereuses.

--Et voil!... s'cria avec orgueil le faux malade. A moi le pompon pour
le coup de pied artificiel! Enfonc le docteur Ipca!

--C'est merveilleux! murmura Gdon abasourdi.

Chacun alors de montrer sa merveille  un bleu si naf, que l'art de
_tirer une carotte de longueur_ lui tait encore inconnu.

L'un tait propritaire d'une jolie entorse numro un, fabrique avec
une forte bande de toile et de la ficelle un peu mince. L'autre, au
moyen d'une solide ligature un peu au-dessous de l'paule, trouvait le
moyen, tous les matins, de se donner une fivre de cheval. Le troisime,
profitant de sa mine ple et allonge, crachait un peu de sang  l'heure
de la visite.

Enfin il y en avait un qui avait russi  se rendre malade pour tout de
bon en s'amusant  avaler du tabac.

--C'est trs-joli, dit Gdon, mais le chirurgien-major ne s'aperoit
donc de rien?

--Il ne pince que les imbciles!

--Quand une mche est vente, on sait trouver autre chose.

--Nous sommes plus malins que lui.

Je le dis  regret, mais au 13e hussards il y a une foule de malins
de ce genre, tristes troupiers dont le rve est de _battre leur flemme_,
c'est--dire de ne rien faire.

Ils ont lev _la carotte_  la hauteur d'une institution.

Ils glissent comme des anguilles entre les mains des brigadiers de
semaine. On est sr de ne jamais les trouver quand on en a besoin. On
les appelle, ils fuient, ils se _la cavalent_. Ils _coupent_  toutes
les corves. En un mot, ils passent leur vie  viter tout service,
autrement dit,  _tirer au grenadier_.

Leur grande ressource, lorsqu'ils sont traqus, est la maladie. Qu'y
faire? Les hussards le savent si bien qu'ils ont appel la sonnerie qui
chaque matin annonce la visite du docteur, la _sonnerie des carottiers_.

La _carotte_, au 13e, a ses victimes et ses hros. Celui-ci, en cinq
ans, a russi  ne faire que dix-neuf demi-journes de service; cet
autre, depuis trois ans, a t promen d'eaux en eaux pour un mal qu'il
n'eut jamais.

Enfin on en cite trois morts de maladies qu'ils n'avaient pas.

--Fort bien! dit Gdon en s'endormant; il parat que je suis ici dans
une succursale de la Cour des miracles.




XXXIX


Comme Gdon sortait guri de l'infirmerie, son marchef le fit appeler
et lui remit deux lettres qui lui taient adresses.

L'une venait du pre du jeune hussard, l'autre portait le timbre de
Saint-Urbain mme.

Voici ce qu'crivait M. Flambert:

        Mon cher fils,

     C'est avec douleur, et bien malgr moi, que je t'ai laiss
     t'engager. Que n'as-tu, lorsqu'il en tait temps encore, cout mes
     sages conseils? Enfin, tu l'as voulu. Tu as pris un parti; en
     changer serait de la versatilit. Dans ton intrt, je ne t'en
     faciliterai pas les moyens. Gagne l'paulette, ainsi que tu me
     l'as promis, alors seulement je te verrai revenir prs de moi avec
     bonheur...

Heureusement un billet de cent francs tait joint  cette lettre; il
calma un peu la colre de Gdon.

--Gagne l'paulette, murmurait-il, gagne l'paulette!... Mon pre en
parle bien  son aise; ne dirait-on pas,  l'entendre, que c'est aussi
simple que de gagner une demi-douzaine d'oublies au tourniquet? Enfin,
nous verrons bien.

La seconde lettre n'avait que ces cinq lignes:

        Mon bon Gdon,

     Depuis ton dpart, je ne dors plus. Je me suis dit: Il faut que je
     le voie en soldat; doit-il tre beau! Alors j'ai fait des conomies
     pour le voyage, et me voici. J'attends  l'htel des Postes que tu
     viennes embrasser...

     Ta Justine.

--O bonheur! s'cria Gdon, transport jusqu'au lyrisme. O Justine,
ange de dvouement! Tu seras une toile de mon ciel, le rayon de soleil
de ma nuit profonde, la goutte d'eau dans mon dsert.

Et il courut  la chambre pour s'habiller et sortir.

Horrible dception! il venait d'tre dsign pour prendre la garde
d'curie.

Il se lamentait et se dsolait le plus inutilement du monde, maudissant
la discipline, le 13e rgiment et l'arme tout entire, lorsqu'un
hussard s'approcha:

--Voulez-vous que je prenne  votre place la garde d'curie?

--Est-ce une raillerie cruelle? demanda l'infortun; vous moquez-vous de
moi? est-ce permis?

--Le brigadier de semaine ne refuse jamais ces permissions-l, c'est
admis.

--Et vous auriez ce dvouement?

--Oui, pour quinze sous. C'est le prix: trouvez-vous a trop cher?

--Trop cher!... O le meilleur de mes amis! s'cria Gdon, trop cher!
mais tu ne vois donc pas que je te donnerais la moiti de mon existence
si tu me la demandais.

--Je prfre quinze sous.

--Tu en auras trente, et ma reconnaissance ternelle..., et la goutte
par-dessus le march.

Tout bien convenu, Gdon, muni d'une _permission de pansage_, prit sa
course dans la direction de l'htel des Postes. Ce n'tait plus des
perons qu'il portait aux talons de ses bottes, c'tait des ailes.




XL


Gdon couvrait de baisers brlants les mains mignonnes et le cou
charmant de mademoiselle Justine, la plus jolie, sans comparaison, de
toutes les grisettes de Mortagne.

--O ma divine amie, jamais je ne t'avais vue si admirablement belle!

--Mon pauvre Gdon! sais-tu que tu es affreux ainsi.

--Oui, tes yeux me semblent plus bleus, tes dents plus blanches, tes
lvres plus roses...

--Pourquoi donc as-tu coup tes cheveux?

--C'est l'ordonnance... Mais laisse-moi plutt te rpter encore...

--Je te trouve l'air tout ahuri.

--C'est le bonheur!... Combien, depuis notre sparation, le temps...

--Tu crois, bien vrai?

--Quoi?

--Que c'est le bonheur qui te donne cet air?

--Puisque je te le dis... Le temps coul loin de toi...

--Je ne sais pas, je me trompe peut-tre, mais il me semble... je
sens... tu as une odeur...

--Ce sont les basanes de mon pantalon... la moindre des choses... Loin
de toi m'avait sembl long.

--Gdon!

--Justine!

--Ah! mon ami! comme je t'aimais mieux en civil!

--En pkin! c'est que tu ne t'y connais pas. Voyons, admire un peu mon
dolman, mes broderies d'or, ma ceinture de soie. Regarde mon sabre et ma
sabretache. Vois-tu, j'ai des perons...

--Ah! l'uniforme ne te va pas... Oh! mais, l, pas du tout.

--Tu crois? C'est que je suis  pied. Mais demain, si tu le veux, il te
sera donn de me voir  cheval, tu pourras venir sur te terrain de
manoeuvres; je suis superbe lorsque je trotte en cercle, je suis
devenu un trs-bon cuyer. A propos, sais-tu, je me suis battu en duel,
j'ai failli tre tu...

--Malheureux!

--Ah! tu m'aimes toujours, tu as pli. Vivat! aimons-nous encore comme
autrefois; il y a du champagne  Saint-Urbain, et j'ai de l'or dans ma
poche.

--Tu as fait des conomies sur ta paye?

--Mon enfant, la patrie ne m'accorde que cinquante centimes tous les
cinq jours.

--Ce n'est pas beaucoup.

--Sur lesquels on me retient deux sous pour la salle d'armes et un sou
pour le cirage: reste sept, que j'abandonne gnreusement  mon camarade
de lit.

--Comment! tu es encore simple soldat! on disait  Mortagne que tu tais
grad.

--Cela viendra,  ma douce amie! mais, en attendant, c'est  toi seule
que je veux devoir tous mes grades. Je vais faire monter  dner, car
j'ai un apptit d'enfer, et du vin de Champagne. Nous allons oublier la
terre  *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Gdon oublia si bien ce bas monde, qu'il ne se souvint mme plus qu'il
tait soldat. Vainement pour lui sonna la retraite, puis l'appel, puis
l'extinction des feux.

Il tait deux heures du matin lorsqu'il frappa  la porte du quartier.

Le marchegis de garde, qui tait un peu de ses amis, le reut 
merveille et le conduisit tout droit  la salle de police, sur l'ordre
de l'adjudant-major, qui lui avait flanqu quatre jours d'ours pour
avoir _t port manquant_  l'appel du soir.

C'est sur la planche si dure du lit de camp que Gdon dut achever son
beau rve. Il s'en aperut  peine: on rve si fort  vingt ans.




XLI


Savoir  cent pas de soi une femme qu'on adore, et ne pouvoir la
rejoindre! brler du dsir de s'lancer vers elle, et se sentir
prisonnier! entendre sonner l'heure du rendez-vous, et tre consign au
quartier!

O Dante! tu as oubli ce supplice parmi tous les supplices de ton enfer.

Le lendemain de son escapade, Gdon n'avait plus qu'une seule pense:
sortir! Comme une me en peine, il rdait autour de la porte du
quartier.

Mais hlas! sur le seuil de cette porte fatale, le marchegis de planton
fume, du matin au soir, d'ternelles cigarettes. Il sait le nom de tous
les hommes punis, il a la liste dans sa poche et l'a dans la tte.
Sortir sans se prsenter  lui est dfendu--et impossible.

Gdon, encore naf, ne savait comment faire. Ah! s'il l'et su, avec
quel bonheur il se ft vad, au mpris de toute discipline, bravant
mme la prison.

Aprs tout, qu'est-ce, la prison? la mme chose exactement que la salle
de police, si ce n'est qu'au lieu d'tre enferm la nuit seulement, on
est sous clef nuit et jour.

Ah! la prison! la belle affaire pour un hussard du 13e lorsque sa
belle l'attend!

Pendant les deux premiers jours, Gdon n'imagina que des expdients
impraticables pour s'vader; toutes ses entreprises chourent avant
mme qu'il y et tentative d'excution.

Le troisime jour enfin, il put se glisser parmi les hommes qui chaque
matin vont aux provisions et font ce qu'on appelle la _corve des
vivres_.

Perdu au milieu d'eux, il put franchir le seuil du quartier, sous le nez
mme du marchegis de planton,  la moustache du capitaine
adjudant-major.

Au premier coin de rue il s'esquiva adroitement, gagna du terrain, et
bientt aprs, tout essouffl, palpitant, le coeur bondissant de
joie, il frappait  la chambre qu'occupait,  l'htel des Postes,
mademoiselle Justine.

Un officier--le lieutenant mme de son peloton--vint ouvrir.

Il est impossible de rendre les mille douleurs qui dchirrent le
coeur de l'amant infortun: honte, jalousie, stupeur, colre.

--Madame n'y est pas, dit le lieutenant d'un ton goguenard.

--C'est que, balbutia Gdon, je croyais... je voulais... je...

--Elle ne reviendra pas de longtemps, continua l'officier, c'est moi qui
vous le dis.

Et il referma la porte.

Oh! cette porte maudite, comme il et voulu pouvoir la jeter bas! Il le
tenta, elle tint bon. Il dut renoncer  cette satisfaction d'craser
l'ingrate, l'infidle sous le poids de ses mpris. Dans son dsespoir,
il essaya de s'arracher les cheveux; mais ils taient coups en brosse,
et si courts, que cette ressource mme, consolation suprme des dsols,
lui fui aussi refuse.

Longtemps, l'oeil hagard, les poings crisps, il se promena devant le
grand portail de l'htel des Postes. Il roulait en son coeur les plus
sinistres projets de vengeance. Il ne souhaitait rien moins que de
passer son sabre au travers du corps de son officier.

--A qui donc en veut ce hussard  l'air menaant? se demandaient les
postillons, les palefreniers et les portefaix qui passent leur vie assis
sur les bancs qui ornent la faade de l'htel; on dirait qu'il veut
faire quelque mauvais coup.

Le mouvement, le grand air, la rflexion calmrent un peu le triste ami
de la trop lgre Justine. Il finit par se rendre compte de son
impuissance, et se dit que la tratresse n'tait pas digne de sa colre,
qu'il lui avait fait trop d'honneur en s'exposant pour elle aux rigueurs
de la discipline militaire.

Drap dans sa tristesse, la tte courbe sous l'affront, plong dans les
plus amres penses, il reprit  pas lents le chemin du quartier. Il
avait oubli que, sorti en fraude, il devait, pour n'tre pas dcouvert,
prendre en rentrant les plus grandes prcautions.

A la vue du quartier seulement, toute sa raison lui revint; avec la
raison, la prudence. Trop tard. A trois pas de lui tait
l'adjudant-major, celui-l mme qui lui avait inflig sa punition.

Il voulut s'chapper; il prit la fuite, esprant n'avoir pas t
reconnu. Fatalit! dans sa course il perdit son schako, et cet accablant
tmoignage resta aux mains du capitaine, comme une irrcusable pice de
conviction.

Le numro matricule n'est-il pas au fond de chaque couvre-chef? et le
numro matricule, c'est l'homme.

Si Cendrillon, aprs avoir perdu sa pantoufle, resta trois mois sans
pouvoir remettre le pied dessus, si le prince qui avait trouv ce bijou
de chaussure fut oblig d'avoir recours  la quatrime page des journaux
et au tambour de ville, c'est qu'on avait oubli de l'estampiller d'un
numro matricule.

Au 13e, les objets gars ont vite retrouv leur matre. Aussi les
hussards qui sortent en fraude ont bien soin de ne rien laisser traner
aprs eux. Les plus malins, lorsqu'ils s'esquivent, poussent la
prvoyance jusqu' emprunter le kpi d'un camarade, afin de se mnager
un _alibi_ en cas de malheur.

Pour Gdon, il n'y avait pas d'_alibi_ possible. Lorsqu'il se prsenta
au quartier, aprs une course bien inutile, les portes de la prison
s'ouvrirent pour lui  deux battants.

Quand il se vit seul entre quatre murs, ne sachant mme pas quel serait
le terme de sa captivit, il eut comme une vellit d'en finir du mme
coup avec le rgiment et avec la vie. N'avait-il pas au ct son fidle
bancal! Il pensa fort  propos que ce serait peut-tre une sottise et
qu'il devait vivre pour se venger.

Il chercha une distraction moins dangereuse, et, pour user le temps, il
s'amusa  compter les boutons de son dolman. Il y en avait cent
quatre-vingt-dix sept.

Se souvenant qu'il tait oblig de les astiquer, il trouva que c'tait
beaucoup.




XLII


              Gdon en prison songeait.
    Or, que faire, en prison,  moins que l'on ne songe?

Apprivoiser les rats et les souris, ou enseigner le solfge  des
araignes mlomanes? Il faut bien de la patience. Creuser un souterrain,
comme l'abb Faria, ou tisser des chelles en effilant son mouchoir?
C'est bon, tout au plus, pour des prisonniers  perptuit, et Gdon
avait la conviction que, dans l'intrt mme de son cheval, on lui
rendrait bientt la clef des champs... et de l'curie.

Gdon songeait donc. Il cherchait le pourquoi et le comment des choses
qui n'en ont jamais eu et n'en auront jamais.

--Pourquoi diable! se disait-il, Justine a t-elle fait soixante lieues
prcisment pour venir ici me jouer un tour pendable? elle et mieux
fait de ne pas se dplacer. Pourquoi, elle qui m'adorait pkin, ne
m'aime-t-elle plus hussard? Ce n'est pas l'habit qui fait l'amoureux.
Pourquoi, si elle a des prventions contre l'uniforme me trompe-t-elle
pour un autre uniforme? Tout cela n'est pas logique. Le lieutenant,
c'est vrai, n'a pas de basanes  son pantalon, mais est-ce une raison
suffisante? Il faut que l'paulette ait pour les femmes des prestiges
dont je ne me rends pas compte.

Vers le soir, on apporta au prisonnier sa soupe et un pain de _la
munition_. Son camarade de lit s'tait charg de cette corve pour avoir
occasion de le voir et de lui tre utile.

--Prends garde  la gamelle, lui dit-il  demi-voix, ce n'est pas de la
soupe qui est dedans, c'est du vin. Tu trouveras un jambon dans ton
pain.

Gdon serra affectueusement la main du vieux troupier. Ces attentions,
dans la disposition d'esprit o il se trouvait, le louchaient
profondment.

--Je ne t'ai pas apport de tabac, ajouta La Pinte, vu que le brigadier
d'ordinaire n'a pas encore fait le prt.

--Voici de l'argent, dit Gdon, tche de me faire passer des cigares.

--Tu en auras. Mais faut croire tout de mme que ce matin tu tais _paf_
ou _maboul_--ivre ou fou--que tu t'es fait pincer par le capitaine.

--Je ne savais ce que je faisais.

Et l'amant de mademoiselle Justine fit le dchirant rcit de ses
infortunes.

--Une particulire sous jeu! exclama La Pinte; connu, je m'en doutais.
Si tu veux m'en croire, ouvre l'oeil, et le bon; aprs ce qui s'est
pass, renonces-y.

--Jamais!

--Alors tu peux _faire ton paquetage pour biribi_, et dire au chef de
prparer ton _folio de punitions_, vu que ton compte est rgl d'avance.

--Et pourquoi, s'il te plat?

--Parce que, voil: le lieutenant tient  la particulire, ou il n'y
tient pas.

--Rien de plus juste.

--S'il y tient, naturellement il tombera jaloux de toi, et pour que tu
ne l'embtes pas, il te collera au bloc plus souvent qu' ton tour.

--Et s'il n'y tient pas?

--Oh! alors, c'est diffrent, il te bloquera la mme chose. C'est pour
te dire que tu aurais tort de te _crever la cocarde_  penser  une pas
grand'chose.

--A tout prix, cependant, je veux lui faire parvenir une lettre.

--Toi, dit La Pinte, d'un ton de commisration, tu ne seras jamais
seulement hussard de premire classe. Enfin, a te regarde. Marque-lui
ton _ordre du jour_ sur un bout de papier: elle l'aura, je m'en charge.

Gdon arracha un feuillet de son calepin et crivit  la tratresse un
billet de onze lignes: quatre pour l'accabler des plus sanglants
reproches, sept pour lui laisser entrevoir la probabilit d'un pardon
gnreux, si elle avait la bonne pense de l'implorer.

L'ptre commenait ainsi: C'est du fond d'un cachot humide...

Le lendemain, grce  un prtexte ingnieux, La Pinte put pntrer dans
la prison.

--Eh bien, demanda Gdon, ds qu'il l'aperut, que t'a-t-elle dit?

--Je n'ai pas vu la particulire, ce n'est pas elle qui m'a ouvert la
porte.

--Quoi! toujours le lieutenant?

--Oh! non, aujourd'hui c'tait le capitaine du 2e escadron.

--La malheureuse! s'cria Gdon, elle monte en grade!...




XLIII


Tout le jour, Gdon fumait; quand il ne fumait pas, il dormait.

Dans les intervalles, il crivait  son pre que, plutt que de rester
soldat, il tait dcid  se faire _sauter le caisson_.

Le complaisant La Pinte usait ses bottes  porter des lettres non
affranchies.

Eh bien, en dpit de toutes ces distractions, diversifies encore par
quelques _gouttes_ introduites en fraude, Gdon en tait rduit 
s'avouer qu'une quinzaine de prison est terriblement dure  _tirer_,
lorsque la Providence qui avait, pour cette fois seulement, emprunt les
paulettes de l'adjudant-major, lui envoya un compagnon.

--Ouf!... s'cria le nouveau venu, lorsque la porte se fut referme, me
voil tranquille pour un mois.

--Comment! dit Gdon, vous avez un mois de prison, et vous vous
rjouissez!

--Et beaucoup, encore, rpondit cet effront; plus de service, vivat!

Celui-l encore tait un engag volontaire, mais de vieille date. Il
passait au 13e pour une forte tte, et devait  ses aventures une
grande clbrit.

En cinq ans, il n'avait pas chang de corps moins de onze fois. Tour 
tour dragon, lancier, chasseur, spahis mme, il tait enfin venu
s'chouer dans les hussards, o, depuis son arrive, il faisait le
dsespoir de tous les officiers de son escadron.

Dj il avait fait l'impossible pour quitter le 13e, et, dsesprant
d'y russir, il travaillait de son mieux  se faire envoyer aux
compagnies de discipline, histoire de changer un peu.--Il tait
d'ailleurs en fort bon chemin pour cette dernire destination.

Du matin au soir, il criait contre la discipline du 13e.

A l'entendre, c'tait le plus dur des rgiments de l'arme franaise. Il
ne parlait que d'un ton enthousiaste des autres corps o il avait servi.
L, au moins, il n'y avait rien  faire: les chevaux se pansaient
seuls, la salle de police n'existait que de nom, les officiers
fraternisaient au cabaret avec les simples troupiers, les alouettes,
enfin, tombaient plumes, rties et bardes de lard dans la marmite.

Malheureusement pour ce hardi conteur, ses assertions se trouvaient en
contradiction flagrante avec son _folio de punitions_, ce dossier
irrcusable qui suit le troupier dans toutes ses prgrinations.

Le militaire modle doit avoir son folio blanc, ou  peu prs. Celui de
ce _vilain soldat_, charg outre mesure, tmoignait hautement que
partout et toujours il avait t la clef de vote de la salle de police.

Il est vrai que les troupiers ignoraient gnralement ce dtail; et deux
ou trois pauvres diables, convaincus par l'loquence de ce bohme de
l'arme, avaient _cass leur fusil_, pour quitter au plus vite un
rgiment de malheur, et aller goter dans un autre corps les dlices
d'une discipline plus douce.

C'est la mode au 13e. Quand un hussard s'ennuie par trop, il brise
une de ses armes. Il passe alors au conseil de guerre, est condamn 
six mois de dtention, et de l envoy au bataillon:--c'est rgl comme
le papier du chef de musique.

Il y a des annes o, dans certains rgiments, il y a comme des
pidmies; tout le monde veut casser son fusil.

Cependant, pour en revenir au compagnon de Gdon, plein de hardiesse
lorsqu'il s'agissait des autres, il tait pour lui-mme assez prudent.
Protg de trs-haut, connaissant sur le bout du doigt ce qu'il pouvait
faire  peu prs sans se compromettre, il ne dpassait pas certaines
limites.

--Sacrebleu! dit-il  Gdon, on est heureux ici; rien  faire! Quand
les autres, las de _pivoter_, veulent _battre leur flemme_, ils vont 
l'hpital: moi je prfre la prison.

--Je dois avouer, soupira Gdon, que je n'aime ni l'un ni l'autre.

--Peuh!... reprit l'autre, vous tes encore de votre village, vous.

Alors, ce hussard peu scrupuleux entama les thories les plus
subversives.

--Vous croyez encore au vertus champtres des troupiers, vous, allons
donc! Le mrite au rgiment est de savoir _tirer sa paille_. Tout est
l. Il s'agit de faire le moins possible, tout en ayant l'air d'agir
beaucoup. Moins on _pivote_, moins on a de chances d'tre puni. Et 
tout prendre, j'aime mieux tre bloqu pour n'avoir rien fait, que pour
avoir fait mal.

--Pardieu! dit Gdon, j'admire votre systme...

--Bast! c'est celui de tout le monde. Ces vieux hussards que vous voyez
chevronns jusqu'au col, orns des galons de cavalier de premire
classe, que sont-ils? D'adroits _carottiers_. En voil qui ont le chic
pour _couper  toutes les corves_. On veut leur faire _prendre leur
tour_, crac, ils se _drobent_. Aussi, jamais une punition... et on les
appelle bons soldats. Vous connaissez le proverbe: Le soldat est comme
son pompon, plus il est vieux, plus.....

--Je sais, je sais, interrompit Gdon.

--Eh non! vous ne savez pas. Plus il est carottier... C'est ici comme
ailleurs, l'adresse est tout. Voulez-vous monter en grade?

--Merci, je prfrerais m'en aller.

--Quoi! vraiment? Mais c'est trs-simple, cassez votre fusil. Ah! il y a
longtemps que j'ai envie de prendre ce parti. On est si bien en Afrique,
au bataillon, pas de manoeuvres, rien, _place-repos_, tout le temps.

--Pardieu! que n'y allez-vous?

--Mes parents m'en empcheraient. Ils arrteraient la chose, car ma
famille est trs-influente. J'ai mon oncle gnral, mon cousin dput,
mon beau-frre millionnaire... je serais trs-protg, si je le voulais.
Il me serait trs-facile d'tre au moins sous-lieutenant  cette heure.
Et mme si un officier m'embtait trop, je pourrais lui faire flanquer
sur les doigts.

--Oh! je vous sais par coeur, rpondit Gdon en riant, vous tes
l'engag volontaire qui a des protections: connu!

--Certainement, dit l'autre, j'ai des protections; aprs?

--Rien. Sinon que vous devriez bien me les prter, pour me tirer de
prison d'abord, du rgiment ensuite!




XLIV


En sortant de prison:

--Il faut, dit Gdon, d'un ton dcid,  son camarade de lit, il faut
que j'aille moi-mme relancer Justine.

--Malheureux! s'cria La Pinte pouvant. Ne fais pas a, ou ton
avancement est perdu.

--Je me moque de mon avancement.

Contre l'enttement du jeune hussard, toutes les bonnes raisons du vieux
troupier vinrent se briser. Dsespr, il appela  son aide les galons
et l'loquence du brigadier Goblot, lequel avait Gdon en haute estime
et en grande amiti.

Il lui exposa la question. Le brigadier hocha gravement la tte.

--Que vous avez tort, subsquemment, _june_ homme, dit il  Gdon, de
vous _cabrer_ et de _ruer  la botte_ quand votre ami il vous explique
ses raisons.

--Ah! vois-tu! fit La Pinte.

--Cependant, essaya Gdon...

--Qu'il n'y a pas de cependant. Chacun, je le sais, il est n pour une
chacune, mais il n'y a qu'un civil ou un musicien d'infanterie qui
soient dans le cas de regretter une particulire, vu qu'ils ont assez de
peine  en conter  la beaut. Un hussard du 13e doit se contenter de
toutes les chacunes de chacun sans avancement au choix, et uniquement
par rang d'anciennet.

--Je comprends trs-bien, rpondit Gdon, mais nanmoins...

--Nonobstant taisez-vous, et tchez de prendre modle sur votre
brigadier. Quand un hussard du 13e il est dans votre cas, et qu'il
veut faire une connaissance, il n'a qu' prendre son sabre et son
schako, et  sortir; toutes les particulires elles viennent lui manger
dans la main.

--Hlas! soupira Gdon, qui se souvenait du peu d'effet produit dans
les rues de Saint-Urbain par son uniforme, vous parlez pour vous en ce
moment.

--Mais non, rpondit le brigadier Goblot en se dhanchant agrablement,
mais non. Votre tour viendra, _june_ homme, pour l'instant vous tes
trop nouvellement immatricul. Nonobstant, vu mon amiti pour vous, je
veux vous faciliter, pour ce qui est en dehors du service, les agrments
de la vie. Donc subsquemment, je vous prsenterai ce soir dans une
socit.

--C'est cela, exclama La Pinte.

--Donc je vous consigne au quartier pour jusqu' ce soir, que vous aurez
l'avantage d'avoir celui de nous offrir la moindre des choses  votre
camarade de lit et  moi.

Le brigadier Goblot n'avait qu'une parole.

Itrativement, le pansage fini, il vint prendre le jeune hussard et son
camarade de lit, et les conduisit  un affreux petit cabaret situ 
l'extrmit du faubourg militaire de Saint-Urbain.

--Qu'on nous serve  dner, dit en entrant le brigadier, qui s'tait
charg de faire la carte, sinon de la payer, et pas de vin de fantassin,
surtout!

On apporta des litres, et Gdon eut cet insigne honneur d'tre prsent
 des particulires qui, de l'avis du brigadier Goblot, n'taient pas
_dmouchetes_.




XLV


Ces beauts taient les particulires _en pied_ du 13e hussards--les
beauts officielles.

Pauvres filles! un jour, le rgiment passait, musique en tte, elles
l'ont suivi, sans savoir pourquoi. Tout comme Chamboran, ce barbet 
l'oeil intelligent que vous avez remarqu, accroupi  la porte du
corps-de-garde.

Comme Chamboran, elles ne connaissent plus qu'un matre: le rgiment.

Autrefois, peut-tre, leur amoureux faisait partie du 13e, mais
bientt elles n'ont plus su distinguer leur amoureux. Tous les hussards
ne portent-ils pas le mme dolman et le mme schako? n'ont-ils pas sur
les boutons le mme numro?

Et elles vivent,  la grce de Dieu, comme le barbet, des bribes de
l'ordinaire, des miettes tombes du banquet quotidien.

Le 13e change-t-il de garnison, elles changent aussi. La trompette a
sonn le dpart, elles sont prtes. Les troupiers ont _fait leur
paquetage_, elles ont fait comme les troupiers. Leur mince bagage, tout
ce qu'elles possdent au monde, tient dans un panier qu'elles ont sous
le bras. S'il y a du surplus, quelque hussard complaisant l'aura gliss
dans son porte-manteau.

On part. tape par tape, elles font la route, si longue qu'elle soit,
_de leur pied_.

Elles suivent la colonne, mais de loin; moins favorises que le chien,
qu'on laisse courir  ct des chevaux, et que de temps  autre un
hussard hisse  ct de lui, sur le devant de sa selle, pour le
dlasser.

Lorsqu'elles tombent harasses de fatigue, elles n'ont que le revers
d'un foss. Trop heureuses si quelque routier pitoyable consent  leur
laisser faire une lieue ou deux sur sa charrette.

Le soir, aprs une pnible journe de marche, souvent par un temps
affreux, trempes de pluie, souilles de boue, harasses, les pieds en
sang, elles s'abritent o elles peuvent; encore ne trouvent-elles pas
toujours un abri. Les quelques sous ncessaires pour payer un grabat
dans un taudis peuvent leur manquer, et les sous-officiers ne sont pas
tous disposs  fermer les yeux, et  leur laisser la libre disposition
d'une botte de paille,  ct de Chamboran.

La conscience de leur avilissement les empche de demander un gte  la
charit; qui donc voudrait abriter une _fille  soldats_? Elles vont
alors s'tendre au pied de quelque arbre, dans les champs, sur le bord
de la route qu'elles reprendront le lendemain.

Il arrive que le colonel, ennuy d'une pareille escorte, essaye de les
faire chasser. On les chasse. Elles s'loignent tristement. Mais elles
reviennent. Toujours comme le barbet.

Que voulez-vous! c'est leur destine. Elles aiment le pantalon rouge
prcisment comme les boeufs le dtestent: d'instinct. Elles se sont
donnes au rgiment, elles lui resteront fidles, jusqu' ce que vienne
la mort, leur suprme misre, mais non la plus grande. Il y a si
longtemps que ces misrables cratures n'ont plus de la femme que le
nom!

Le monde, pour elles, c'est le rgiment. Hors de l, rien. Un _civil_ 
leurs yeux est moins que rien, ou plutt il n'existe pas. La premire
condition pour tre un homme est de porter l'uniforme, et spcialement
l'uniforme de _leur_ rgiment. Chamboran, le barbet, ne pense pas
autrement.

Leur rve serait d'tre cantinires ou blanchisseuses de l'escadron.
Mais il faut trop de protections. Quelques-unes, pourtant, ont gagn ce
dernier grade. Et bien gagn, allez! c'est une bonne retraite.
Lorsqu'elles sont trop misrables, que leurs robes tombent en lambeaux,
que les morceaux de drap vert rouge et de toutes les couleurs de
l'uniforme, dont elles se fabriquent des jupes, font compltement
dfaut, alors elles tchent d'entrer comme servantes dans une cantine.
Mais elles n'y restent que le temps juste de s'acheter des nippes.

Voil ce qu'avec infiniment plus de dtails raconta  Gdon son
suprieur et ami. Il lui nomma ensuite chacune des particulires
prsentes, sans oublier un rapide aperu de leurs tats de service.

--Comme tu peux voir, dit le brigadier Goblot, elles sont ici quatre, du
meilleur genre, je m'en flatte. Celle-ci, la plus vieille, on l'appelle
_La Civire_, je ne sais pourquoi. Aux hussards depuis environ dix-huit
ans. Pre, mre, nom, prnoms et pays inconnus; huit changements de
garnison, deux campagnes...

--Elle est repoussante, fit Gdon avec dgot.

--Pas belle si on veut, c'est vrai, mais subsidiairement bonne personne.
Cette autre est _Marie Sac-au-dos_, ainsi nomme vu ses services dans
l'infanterie. Native de Limoges, presque ma payse, huit ans de prsence
au corps. La troisime, l, c'est la fameuse _Julie Mange-mon-prt_. En
voil une qui aime la dpense! en a-t-elle fait manger de cet argent, et
boire, donc! Et encore on prtend qu'elle s'amasse des conomies
premptoirement...

--Passons, interrompit Gdon.

--La dernire, continua le brigadier Goblot, est comme qui dirait un
conscrit de ton numro, voil six mois  peine qu'elle est arrive ici
avec un de ses pays qui tait all en cong.--Est-elle assez jeune,
assez jolie! aussi on l'appelle _Rose Pain-blanc_, un vrai rgal de
colonel.

Les verres s'taient vids, on redemanda des litres.

Les particulires ne faisaient pas la moindre attention au nouveau
hussard, bien qu'il ft l'amphitryon. Peut-tre n'avait-il pas l'air
assez militaire.

En revanche, elles criblrent d'agaceries le brigadier Goblot. Gdon
n'en fut pas jaloux.




XLVI


A quelque temps de l, une aprs-midi, Gdon, arm d'un bouchon de
lige et d'un morceau de cire, tait en train de _traverser sa giberne_,
lorsqu'il entendit dans la cour un bruit inusit.

Il descendit en toute hte. Un dtachement de conscrits venait
d'arriver; il se composait d'environ cent cinquante hommes.

Tous tant que nous sommes, nous les avons vus partir, ces mmes
conscrits, pauvres diables qu'a trahis l'urne fatale.

Nous les avons vus partir. Leur air tait crne, alors, leur dmarche
assure, au moins en apparence. Les plus tristes avaient renfonc leurs
larmes. S'ils pleuraient, ce ne pouvait tre que des larmes d'alcool;
s'ils chancelaient, le vin seul tait coupable. Pour ne pas s'entendre
eux-mmes, ils chantaient  tue-tte, et couraient les rues, coiffs sur
l'oreille en mauvais garons, le chapeau orn de rubans de toutes les
couleurs, en mmoire sans doute des bandelettes de pourpre et d'or des
sacrifices antiques.

Les voici maintenant: les fumes du vin se sont dissipes,
l'enthousiasme factice s'est teint. Vous avez vu la reprsentation,
voici la ralit. Dans quinze jours, ce seront peut-tre les plus joyeux
hussards du monde, mais voyez-les, en attendant, mornes, tristes,
l'oreille basse, harasss par dix tapes, et se pressant les uns prs
des autres comme un troupeau de moutons effrays.

Le colonel, le capitaine-instructeur, l'adjudant-major et quelques
autres officiers examinaient attentivement les nouveaux venus, que des
brigadiers essayaient vainement d'aligner.

--Ce sont d'assez beaux hommes qu'on nous envoie l, fit le colonel d'un
ton satisfait.

--Ah! soupira le capitaine-instructeur, ils ont l'air terriblement
abrutis.

--Le 13e ne tardera pas  les dgourdir, ajouta un officier.

L'examen qui avait dur un quart d'heure tait termin.

--De quel pays sont ces jeunes soldats? demanda le colonel.

--Nous allons le savoir, mon colonel, rpondit le capitaine.

S'adressant aux conscrits:

--Que chacun de vous me montre sa main droite, commanda-t-il.

Aprs quelques hsitations, l'ordre fut excut.

--Trs-bien! je m'en doutais, ce sont des Bretons et des Normands.

--A quoi voyez-vous cela, capitaine? interrogea un sous-lieutenant.

--Simple affaire d'observation, rpondit le capitaine-instructeur. Pas
un de ces empts-l ne sait, j'en suis sr, distinguer sa droite de sa
gauche, mais ils connaissent, les Bretons, la main dont il faut se
servir pour faire le signe de la croix; les Normands, la main qu'on doit
lever devant le juge pour prter serment. Je leur ai demand leur main
droite: tous, avant de me la prsenter, ont essay le geste familier de
leur province.

Tout le monde admira la profondeur de cette observation, sauf peut-tre
l'adjudant-major, qui  son tour avait pass l'inspection des conscrits
et semblait fort mcontent. Il appela un brigadier:

--Ces hommes, lui dit-il, sont d'une malpropret dgotante. On ne peut
les laisser ainsi, ces sauvages-l; vous allez me les conduire aux
pompes, et vous me les ferez pomper les uns sur les autres pendant au
moins une demi-heure.

Le brigadier s'loignait pour excuter l'ordre, le capitaine le rappela.

--Attendez donc, tonnerre! vous tes bien press! Quand tous ces
malpropres seront bien bouchonns et pongs des pieds  la tte, vous
les mnerez autour des cuisines pour leur faire flairer l'odeur de la
soupe. Allez.

Deux jeunes sous-lieutenants clatrent de rire en entendant cette
dernire recommandation.

--Ne riez pas, messieurs, ajouta gravement l'adjudant-major, il faut
prendre les jeunes soldats par l'estomac. Quand ces gaillards-l auront
senti la marmite, ils n'auront plus envie de dserter. Ainsi, quand on
veut habituer un jeune chat  une maison, on lui graisse les pattes avec
du beurre.

Le groupe des officiers se dispersa. Gdon, rest seul, regardait
dfiler ses nouveaux frres d'armes, lorsqu'il entendit un hussard dire
auprs de lui:

--Voil des pauvres b...leus qui ne sont pas prs d'acheter leur tui.

--Que voulez-vous dire? lui demanda Gdon.

--Je dis qu'ils ne sont pas prs d'avoir leur cong, ce qui est la mme
chose. Quand un soldat a _fini son temps_, on lui donne une feuille de
route pour rentrer dans ses _foilliers_, pas vrai? Eh bien, pour mettre
la feuille de route on achte un de ces tuis de fer-blanc que vous avez
d voir pendre en bandoulire au ct des hommes congdis. Moi qui ne
m'en irai que dans huit mois, j'ai dj achet le mien. Je l'astique
tous les jours, a me distrait et a me fait plaisir. Voil pourquoi
acheter son tui ou s'en aller est exactement la mme chose.

--Dieu puissant! s'cria Gdon, quand donc viendra mon tour _d'acheter
mon tui!_




XLVII


A toutes les lettres de son fils, dsoles ou menaantes, invariablement
M. Flambert rpondait: Sois officier. Et Gdon se dsolait. La
perspective de sept annes de service lui donnait comme une ide de
l'ternit, de l'infini.

--Si encore, se disait-il, nous avions la guerre! un lieutenant me l'a
affirm, aux jours de la bataille les canons ennemis crachent des
paulettes et des croix de la Lgion d'honneur.

L'ennui et le chagrin du jeune volontaire, dj bien grands, furent 
leur comble le jour o il osa comparer son sort  celui de son cheval.
Il se sentait jaloux et singulirement humili. On le serait  moins.

Si la mtempsychose n'est pas une chimre insense, une fable vaine, il
est une faveur que je demande au ciel: habiter aprs ma mort le corps
d'un cheval de troupe.

Trois fois heureux animaux! _fortunatos nimium_! est-il sur cette terre
une existence plus belle, plus facile, plus enviable que la leur?

Le carlin pansu d'une vieille fille dvote est moins tendrement soign.
Ma hideuse portire dorlote moins son chat favori. Heureux chevaux! leur
temps se partage entre une litire chaque matin renouvele et un
rtelier toujours garni. A eux l'avoine soigneusement monde, le foin
parfum et la paille aux pis dors.

Rien ne leur manqua jamais. Une maternelle sollicitude veille sur eux,
sans cesse, du matin au soir, du crpuscule  l'aurore. Autour d'eux,
prts  satisfaire leurs moindres fantaisies, s'agite incessamment une
arme de serviteurs, dvous, empresss, pays pour l'tre, surveills
de prs par les officiers, intendants jurs de Sa Majest cheval.

Qu'un cavalier ose manquer de respect  sa monture, sa bte se plaint et
l'homme est svrement puni.

Soyez sr que par la tte de quelque orgueilleux coursier a d passer
cette ide folle, que l'uniforme de la cavalerie n'est que sa livre, 
lui, seigneur cheval.

Et cette chre sant! que d'attentions, que de soins! Comme on craignait
de ne pas trouver de mdecins assez habiles, un jour on a fond une
cole tout exprs.

Vous doutez-vous, monsieur, de l'importance du vtrinaire dans un
rgiment de cavalerie?

Sachez seulement que le vtrinaire est responsable de la sant de huit
cents chevaux, qui reprsentent une valeur de plus d'un demi-million.
Sachez encore qu'il est deux maladies terribles--sans remde--le
_farcin_ et la _morve_, qui peuvent en quinze jours mettre  pied le
rgiment le mieux mont.

(Un prix de cinq cent mille francs est offert  qui trouvera le topique
de ces deux pizooties.--On le cherche encore.)

Mais aussi avec quelle religieuse attention on coute les ordonnances,
ou suit les prescriptions de l'oracle de la sant et de la maladie!

Thermomtre en main, c'est le vtrinaire qui a rgl le degr de
temprature du temple des chevaux, et malheur au garde d'curie peu
soigneux qui le laisse s'lever ou s'abaisser sans ordres!

Et maintenant, coutez: il pleut, les chevaux ne sortiront pas, mme
pour aller  l'abreuvoir, on les fera boire  l'curie; que les hussards
aillent chercher l'eau ncessaire, le cavalier ne doit pas craindre le
rhume. Il fait froid, vite des couvertures. Le temps est chaud, le
soleil brlant,... petite promenade le matin, au frais. Ces messieurs
semblent chauffs? allons, du _barbotage_ et de la luzerne. Ils ont
prouv quelque fatigue? qu'on double la ration d'avoine. C'est  n'en
jamais finir.

Lorsqu' Rome, dans les occasions solennelles, le grand prtre du
collge des augures allait interprter la faon de manger des poulets
sacrs, il tait suivi avec moins d'anxit, cout avec moins de
vnration que le vtrinaire, alors qu'il vient passer sa revue
quotidienne et tter le pouls, c'est--dire l'oreille  tous les
poulets-dindes du 13e hussards.

De tout cela qu'est-il advenu? Le cheval, le plus orgueilleux de tous
les animaux de la cration, est devenu d'une insupportable fiert.
Convaincu que sans lui il n'est pas de cavalerie possible, il en a
lchement abus. Il a mesur son mrite aux soins que l'on prend de lui,
et s'est prodigieusement abus sur son importance. Si bien que
dsormais, plus insolent qu'un banquier dans la prosprit, il considre
son cavalier comme un laquais, et le traite  peu prs comme ces fiers
galitaires de l'Amrique leurs bons frres les noirs.

--Il faut, me disait Gdon, il faut avoir _pivot_ au 13e et fray
avec messieurs les chevaux pour se faire une ide de leur insoutenable
morgue, pour comprendre leur tyrannie plus capricieuse mille fois, plus
agaante que celle d'un enfant gt.

Par exemple, la botte sonne, et le garde d'curie est en retard, ft-ce
d'une minute. Voil ces seigneurs furieux. Ils s'impatientent, ils
trpignent dans leurs stalles, hennissent de colre, envoient des coups
de pied  droite,  gauche, de tous cts. Ils font tant de bruit, que
le marchal des logis accourt et bloque le retardataire.

Louis XIV, en semblable occurrence, se contentait de dire: J'ai failli
attendre.

Tel poulet-dinde ne peut souffrir les conscrits. Il n'est sorte de
mchancet qu'il ne leur fasse. Il leur crasera les pieds ou s'amusera
 les touffer un peu, entre son poitrail et la mangeoire. D'autres
fois, il dchirera leur veste  belles dents, uniquement pour les faire
punir.

Celui-ci ne veut tre pans que par un brigadier. Il faut des galons
pour approcher Sa Seigneurie sans danger; Sa Seigneurie veut un valet de
chambre grad. Cet autre ne veut pas tre pans du tout.

Et on tolre toutes les fantaisies, et on les encourage, et on les
trouve charmantes.

Un jour, tous les chevaux du 13e ne s'entendirent-ils pas pour
dclarer immangeable du foin qui cependant tait dlicieux! On trouva le
caprice exorbitant, on insista, ils s'enttrent. De guerre lasse,
l'adjudicataire des fourrages fut contraint de reprendre sa livraison
tout entire. Il perdit  ce jeu quatre ou cinq mille francs.

Autre chose:  Saint-Urbain, le magasin  fourrages est situ hors de la
ville  plus d'un kilomtre. Le colonel prit en piti les fatigues de
ses hussards, obligs d'aller deux fois par semaine chercher-- dos--la
pitance de leurs montures. Il dcida qu'on irait au fourrage  cheval.

Dcision vaine. Les chevaux s'y refusrent tout net. On n'osa les
contraindre, et aprs quatre ou cinq essais infructueux, les hommes
durent reprendre leur corve.

Mais que dire des poulets-dindes exceptionnels, vicieux, entts,
rtifs, de ceux qui  leurs dfauts de btes ont encore ajout des vices
de hussard?

Car  l'curie aussi, on trouve des carottiers. Vienne le temps des
grandes manoeuvres, et vous verrez les _faignants tirer au renard_.
L'un feindra des coliques, cet autre se dclarera atteint de rhumatisme,
un troisime profitera de ce qu'on vient de le ferrer  neuf et
dclarera qu'ayant t _piqu_, il lui est impossible de faire un pas.
Sur quoi tous les cavaliers-servants de ces malingreux seront fourrs 
l'ours pour avoir manqu de prcautions.

Je passe sous silence les rancuniers, qui ne se font pas faute de
prendre en tratre le cavalier dont ils sont mcontents, et de lui
dtacher une ruade ou de le jeter bas  la premire occasion.

Parfois le hussard exaspr se venge. Ne pouvant corriger honorablement
son poulet-dinde, le chtier au grand jour, il le maltraite indignement
et le roue de coups dans l'ombre de l'curie;  ses risques et prils,
par exemple; car une punition exemplaire atteint le cavalier pris en
flagrant dlit, et le cheval, qui sait son code militaire sur le bout du
sabot, ne se fait pas faute de crier au feu.

Dans ces occasions rares, le hussard, arm d'une fourche, grimpe dans le
rtelier pour tre  l'abri des ruades, et de l administre  son matre
d'atroces brles: on appelle cela _flanquer une distribution extra_.

Rien de comique comme l'inquitude de tous les htes de l'curie
lorsqu'ils voient un troupier se hisser dans le rtelier. Il y a meute,
et ce n'est pas le battu qui crie le plus fort.

Si tels sont les chevaux de troupe, jugez de ce que doivent tre les
chevaux d'officiers! Ceux-ci sont moins dorlots, il est vrai, leur
repos est moins assur, ils sont monts plus souvent. Mais quelle morgue
aussi lorsqu'ils sont  l'curie, quelle hauteur, quels ddains!
Toujours placs dans un coin, dans une stalle plus large, c'est  peine
s'ils daignent regarder leurs camarades, et rarement ils s'entretiennent
avec leurs voisins.

Tristes chevaux de fiacre, vous qui du matin au soir usez vos fers et
vos sabots sur le pav de Paris, de cet enfer qui chaque anne dvore
quinze mille des vtres, pauvres chevaux qui nuit et jour trottez,
exposs  toutes les intempries, qui mangez au hasard, qui vous reposez
en mangeant, n'avez-vous jamais envi le sort de ces heureux du monde,
qui ont la gloire et le bonheur de servir dans l'arme franaise, et qui
piaffent la crinire au vent, lorsque sonnent les fanfares guerrires?

Maigres proltaires du fiacre, bien des fois sans doute, en ruminant
votre pauvre pitance, foin chauff ou avoine aigrie, vous avez d vous
dire que Dieu pour les chevaux n'est pas plus juste que pour les hommes.
Quelqu'un de vos potes vous a-t-il chant le _sic vos non vobis_?

Tristes rosses aux flancs haletants, n'avez-vous jamais song  vous
cabrer sous le fouet brutal du cocher exaspr par l'appt d'un
pourboire? N'avez-vous jamais rv l'galit de l'curie, ne ft-ce que
pour un jour, et ne dsirez-vous pas aussi votre 89, pour chasser 
jamais ces aristocrates de la cavalerie, et vous engraisser  votre tour
 leur plantureux rtelier?

Non, plis  votre joug, vaincus du sort, vous trottez la tte basse,
trop heureux lorsque arrivs  la station vous pouvez plonger votre
tte, jusqu'aux oreilles dans la _musette  avoine_ qu'attache autour de
votre cou le cocher votre bourreau.

Mais laissez faire, l'heure de la justice sonne toujours.

Vienne la guerre, et vous verrez ce cheval par vous si envi. Les soins
dont on l'a entour tourneront contre lui-mme. Les intempries ne vous
font rien,  vous; mais lui, un courant d'air lui donne une fluxion de
poitrine, et il meurt, juste au moment o l'on a besoin de lui.

Le colonel du 13e connaissait bien ce grave inconvnient, ce vice
radical de notre cavalerie. Souvent il eut l'ide d'aguerrir
vritablement les chevaux, de faire de ses hussards de vrais cavaliers
en leur laissant plus de libert individuelle, plus d'initiative... Il
ne l'osa jamais. Son prdcesseur lui avait lgu des poulets-dindes
charmants, mais abrutis par l'oisivet. Une exprience pouvait lui
coter le cinquime de ses chevaux. C'est grave, on note ces choses-l
en certain lieu.

Le seul temps dsagrable que le cheval ait  passer au rgiment, est
celui o il _fait ses classes_, car on l'instruit exactement comme un
conscrit. Mais il est intelligent, et il en a vite fini avec les
ennuyeuses leons. Au bout de six mois il sait son affaire.

Aprs deux ou trois ans de prsence au corps, il en remontrerait 
n'importe quel hussard, et connat les sonneries aussi bien que le plus
vieux brigadier.

Si bien que, pourvu qu'un conscrit ait un poulet-dinde de bonne
volont--il y en a quelques-uns--il n'a qu' lui laisser la bride sur le
cou. L'animal ne se trompera jamais et excutera  point nomm tous les
commandements.

Enfin arrive pour le cheval du 13e l'heure o les dettes se payent,
et avec intrt.

Il a vieilli sur la litire de l'oisivet, ses dents sont devenues
longues, ses jambes raides. On le dclare _impropre au service_. On le
met  la retraite. On le rforme. On lui _fend l'oreille_,--
douleur!--et on le conduit au march.

Mis aux enchres par le receveur des domaines, il est adjug  vil prix,
Dieu sait  qui!

Alors l'expiation commence. Le _civil_ qui a avanc son argent veut
rentrer dans ses fonds. Adieu les beaux jours de l'curie rgimentaire.
Il a mang son avoine blanche la premire! A l'heure o sa vieillesse
aurait besoin de repos, il lui faut faire le dur apprentissage du
travail.

Plus de caprices, plus de fantaisies; le fouet et le bton. Hue! ia!...
tout chemin mne  Montfaucon.

Aussi que de regrets, que de tentatives de rvoltes! Il ne peut oublier
qu'il porte sur la hanche le chiffre d'un rgiment franais.

Si jamais il vous arrivait,  lecteur, d'acheter un cheval de rforme
pour traner votre cabriolet, croyez-moi, vitez la rencontre d'un
rgiment de cavalerie, passez  distance du terrain des manoeuvres.
Malgr tous vos efforts, voyez-vous, votre coursier vous entranerait,
et, le cabriolet aux flancs, irait prendre son rang  la gauche de son
ancien escadron.

Tel fut le sort du cur de Lovre. Un matin, comme il se rendait chez un
desservant du voisinage, mont sur son poulet-dinde de rforme, sa
vieille servante en croupe, il rencontra sur la route un rgiment de
cuirassiers.

Aux clats de la trompette, le vieux cheval dressa les oreilles,
hennit, et, malgr les efforts dsesprs de son cavalier, s'lana au
milieu des escadrons. Pendant toute une matine, le cur et sa servante
manoeuvrrent, firent _les tirailleurs_, sautrent les fosss et
_coururent les ttes_.

Vous voil prvenu.

N'importe, si jamais la race chevaline eut quelque grand philosophe, il
a d s'crier, parodiant sans le savoir la phrase du grand Buffon:

--De toutes les conqutes du cheval, la plus noble et la plus utile est
celle de ce patient et doux animal qu'on appelle le cavalier franais.




XLVIII


L'poque de l'inspection approchait, et cet vnement, d'une haute
gravit pour tous les officiers du 13e, mettait le rgiment en moi.

Les hussards n'avaient plus une minute pour respirer. Il ne fallait plus
mme songer  sortir. Les travaux se succdaient sans une heure de
rpit. Le matin, manoeuvre  cheval; l'aprs-midi, revue dans les
chambres; le soir, exercice  pied. Le pansage tait devenu relativement
une rcration.

Les officiers, les sous-officiers et les brigadiers perdaient
littralement la tte, et dployaient une foudroyante activit pour
faire excuter tous les ordres du capitaine commandant de l'escadron.

Prcisment, le gnral que l'on attendait en tait  sa premire
tourne, on ignorait ses habitudes. Quel _tic_ avait-il? Car tous les
inspecteurs en ont un. Celui-ci ne s'adresse qu'aux dtails, cet autre
ne voit que les manoeuvres. L'un s'attache particulirement aux
chevaux, un dernier n'y fait pas la moindre attention.

D'ordinaire ces choses-l se savent d'avance, et on se prpare en
consquence; mais avec un nouvel inspecteur pas de renseignements. Il
s'agissait donc de parer  tout.

De l les manoeuvres ordonnes par le colonel, de l les revues de
dtail commandes par les capitaines. Chaque jour, inspection attentive
de quelque nouvel objet.

--Sacrebleu! disait Gdon, le gouvernement ne nous donne donc des
effets que pour fournir des prtextes  revues.

Et, malgr l'aide de son camarade de lit, il tait toujours en retard de
cinq minutes. De sorte que son officier de peloton ne l'appelait plus
que _rossard_--une pithte fort en vogue au 13e--et que comme il
pleuvait de la salle de police, il tait toujours sous la gouttire.

Bon gr mal gr, son ducation de hussard s'achevait. Il commenait 
savoir _astiquer proprement_ un mors de bride, blanchir ses
buffleteries, monter et dmonter son fusil, _brler_ sa poigne de
sabre, jaunir ses parements, et une foule d'autres choses encore, qui
sont bien moins faciles qu'elles n'en ont l'air.

On lui avait appris aussi  _faire son paquetage_--science ardue, mais
indispensable  un hussard.

Ah! c'est une terrible opration que le _paquetage!_ le plus malin s'y
fait pincer. Tel qui va au peloton de parade croyant avoir russi le
sien, revient avec deux jours de consigne, qui lui prouvent
premptoirement le contraire.

Il s'agit de faire tenir sur la selle et dans les fontes tout
l'quipement du hussard. Seul, le porte-manteau est une oeuvre d'art:
il doit renfermer trois fois plus d'objets qu'il n'en peut contenir,
tre rond, cintr, plus mince aux extrmits qu'au milieu. Et le manteau
 rouler! il faut se mettre  cinq pour le russir  l'ordonnance.

Puis Gdon s'corcha les mains  fabriquer des _bottillons_. On appelle
ainsi des tortils de foin fortement serrs et comprims, la ration d'un
cheval pour vingt-quatre heures, rduite  son plus mince volume. On
apprend aux hussards  les fabriquer pour les expditions et les
marches forces en campagne. Mais comme, pour faire un bottillon 
l'ordonnance, il faut une demi-journe  deux hommes, je n'ai jamais
entendu dire qu'on s'en ft servi. Le _filet_ est d'ailleurs infiniment
plus commode.

Quant aux revues dans les chambres, elles variaient suivant les
escadrons, chaque capitaine ayant son objet de prdilection: pompons de
schako, tuis  plumet, boutons de sous-pied, bretelles de sabre,
molettes d'perons, il y en a pour tous les gots.

Le capitaine du 1er escadron, celui de Gdon, s'attachait surtout
aux _trousses_; il en passait l'inspection au moins deux fois par
semaine.

--Sans trousse complte, disait-il souvent, pas de bon soldat possible,
pas de hussard ficel.

Peut-tre avait-il raison. La trousse est en effet le ncessaire 
ouvrage du troupier; c'est un petit sac de cuir, dit _sac--malice_, qui
doit renfermer un nombre incalculable d'objets.

En voici  peu prs l'numration: une paire de ciseaux, un d, un tui,
six aiguilles, du fil, bleu, blanc et rouge, huit boutons d'uniforme,
quatre pour les manches, douze boutons d'os blanc, autant de noirs,
quatre boutons doubles pour sous-pieds, de la cire jaune, de la cire 
giberne, une alne, un bouchon, un peigne, etc., etc., etc.

Gdon m'a souvent avou que cette revue lui avait _rapport_ plus de
soixante jours de salle de police. Elle avait aussi valu au capitaine du
1er escadron le surnom de _La Trousse_, si connu au 13e, que ses
collgues mmes ne l'appelaient jamais autrement. Il ne s'en fchait
pas. Un motif analogue avait attir au capitaine du 3e le sobriquet
de _La Molette_.

A mesure que le grand jour approchait, l'activit devenait de plus en
plus fivreuse.

Du rveil  l'extinction des feux, le trompette de planton soufflait 
perdre haleine.

C'tait l'adjudant-major: Trompette! _sonnez aux consigns_. Et en avant
le pinceau. Puis, le capitaine-instructeur qui voulait avancer
l'instruction de ses conscrits: Trompettes, _sonnez les classes_. Et les
corves, et les manoeuvres! Le rgiment tait sur les dents.

Gdon ne savait o courir. Entre deux exercices, galement obligatoires
pour lui, il n'avait pas le bon esprit, de ne pas choisir. Il courait 
l'un: port manquant  l'autre, il tait puni. Ses journes taient une
colre continue. Il ne cessait de jurer, mais il buvait des gouttes de
consolation.

S'il avait une minute  lui, il _rclamait_, pour le principe, bien
entendu; car rclamer, c'est cracher en l'air: il vous en tombe toujours
quelque chose sur le nez.

--Si je ne me suis pas brl la cervelle  cette poque, disait-il plus
tard, c'est que je n'ai pas trouv le temps de charger mon pistolet.




XLIX


Enfin il vint, ce grand jour.

Les trompettes sonnent, la garde prend les armes, les officiers sont en
grande tenue, l'or ruisselle sur leurs uniformes, le rgiment retient sa
respiration. C'est le gnral.

Une seule chose parut le proccuper: l'armement.

A son dpart pour l'Afrique, o il s'est illustr, entre parenthses, le
13e avait reu des fusils comme ceux des dragons. Le gnral voulait
faire rendre la carabine.

Il eut  ce sujet de longues confrences avec le colonel, et le
changement fut rsolu en principe.

Puis il passa quelques revues  pied. Il tait manoeuvrier et tenait 
faire montre de son habilet et de son exprience. Il avait aussi une
voix superbe, ce qui est bien plus important qu'on ne se l'imagine.

Le jour de son dpart, eut lieu une grande revue d'honneur,  cheval.
Tout Saint-Urbain tait accouru sur le terrain de manoeuvres. Pour
cette grande occasion, le colonel avait fait venir un premier piston
soliste et une petite flte galement soliste qui firent merveille.

Ce fut le dbut de Gdon. Il tait l,  cheval, le corps en arrire,
le sabre au poing; la musique lui montait  la tte, il et voulu devant
lui une batterie pour la charger, prendre les canons et gagner la croix.
Aux fanfares des cuivres se mlaient le cliquetis de l'acier et l'odeur
de poudre. Car on avait tir des coups de pistolet. Il tait ivre, de
cette ivresse folle qui fait les hros.

A la fin de la revue, on commanda une charge en ligne, et Gdon eut la
jambe droite si fortement presse entre son cheval et celui de son
voisin, qu'il faillit s'vanouir. Du coup, tout son enthousiasme tomba.
Il venait aussi de s'apercevoir que les femmes ne faisaient pas la
moindre attention aux simples hussards. Tout au plus daignaient-elles
regarder les marchaux des logis. Tous leurs regards, toute leur
admiration se concentraient sur les officiers, qui caracolaient autour
de leurs escadrons.

Gdon tait devenu plus froid que marbre, il faisait ses observations.
Le rgiment tait alors en colonne, on commanda un _en avant en
bataille!_ Il calcula que pour obtenir cette formation, il n'avait pas
fallu moins de CENT QUARANTE COMMANDEMENTS, faits  tue-tte par
_trente-quatre officiers_[C].

 [C] Le 13e  cette poque avait six escadrons.

Enfin,  deux heures de l'aprs-midi, aprs trois heures d'attente sur
le terrain et cinquante-cinq minutes de revue, le rgiment put regagner
son quartier et manger la soupe.

Le soir il y eut une distribution de vin. Gdon remarqua que chaque
homme avait une ration fort infrieure  celle annonce. On lui expliqua
que cela vient des nombreuses mains entre lesquelles elle passe avant
d'arriver au hussard.

Les liquides perdent normment  tre dpots;  passer de chez le
fournisseur chez le chef, et du chef au brigadier d'ordinaire, ils
s'vaporent plus qu'on ne saurait se l'imaginer.

L'inspection termine, les gorges chaudes commencrent.

Le gnral-inspecteur, qui avait gagn tous ses grades dans
l'infanterie, n'tait pas cavalier; sa tournure,  cheval, tait
grotesque, de l'avis mme des simples soldats. Quelques-uns assuraient
qu' un changement de front, il avait eu recours  la cinquime rne.

Mme le brigadier Goblot ne craignit pas d'affirmer que,
subsidiairement, il montait infiniment moins bien que le grand Buffon.

Gdon ayant ouvert l'avis que tout le monde ne peut pourtant pas servir
dans la cavalerie, ses camarades lui rirent au nez.

Puis un sous-officier lui raconta comme quoi un gnral commandant
l'cole de cavalerie de Saumur avait t surnomm _Trousquin_, parce
qu'il n'tait pas prcisment le meilleur cuyer de l'arme.

Le lendemain de la grande revue, toutes les punitions furent leves, 
la grande joie de Gdon, qui depuis prs d'un mois, n'avait pas couch
dans ses draps.

On lut ensuite un ordre du jour du colonel, o se trouvait cette phrase:
Le rgiment a t  la hauteur de sa rputation; hussards, je suis
content de vous.

Gdon la traduisait ainsi:

--Hussards, j'espre bien ne pas tarder  _passer_ gnral; je suis
assez content de moi.

Peut-tre n'tait-ce pas exact, au moins tait-ce bien trouv.

Le soldat n'est-il pas la matire premire de la gloire?...




L


Le colonel du 13e hussards a une ide fixe: _passer_ gnral. Il
subit son grade comme une transition ncessaire. On lit sur sa figure
l'ennui de la rsignation.

Jeune, riche, de la promotion de l'anne dernire, il se demande
trs-srieusement s'il doit, longtemps encore, _moisir_ sous les
paulettes de colonel.

S'estime l'homme le plus malheureux du rgiment, et cela se conoit:
mille hommes sont infiniment plus faciles  conduire qu'un pensionnat de
demoiselles, mais il y a huit cents chevaux--sujets aux deux terribles
maladies sus-nommes.--Voil ce qui trouble les nuits du colonel.

Il aime  se dire le pre du soldat, sans prtendre que qui aime bien
chtie bien. Il a les punitions en horreur et excre les _punisseurs_.
Il punit rarement lui-mme, mais alors il _sangle serr_.

Il n'a jamais compris qu'on ft des dettes, peut-tre parce qu'il est
riche; est impitoyable pour ceux qui en font, mais flanque  la porte
sans commisration les fournisseurs qui viennent rclamer, avec cette
seule phrase de consolation: Il ne fallait pas faire crdit.

Tout ses _galops_ aux officiers dont il est mcontent commencent ainsi.
Pardieu! j'ai t capitaine aussi, moi... ou: Monsieur, lorsque
j'tais sous-lieutenant...

Cette fiction oratoire lui est si familire, qu'il l'emploie mme avec
les troupiers: Lorsque j'tais simple hussard, et que j'tais de garde
d'curie...

--Pardon, colonel, vous oubliez que vous tes sorti de Saint-Cyr avec le
numro 3.

Ses visites au quartier sont assez rares, et encore le plus souvent se
borne-t-il  examiner les chevaux avec le vtrinaire.

Quelquefois, madame _la colonelle_ accompagne son mari. Elle ne manque
jamais de demander la leve de punitions, ce qui lui est toujours
accord.

Enfin il autorise et encourage la _fantaisie_;--au 13e on dit
_fantasia_.

Mais ce mot mrite bien les honneurs d'un chapitre  part.




DE LA FANTAISIE


On appelle fantaisie tout ce qui dans le costume n'est pas absolument
d'ordonnance.

Un shako plus bas de forme, un ceinturon plus court, un col plus troit,
des bandes de pantalon plus larges, des bottes vernies, des gants de
chevreau, voil la fantaisie pour les officiers.

Les marchaux des logis _font fantaisie_ avec une tenue fine en drap
d'officier, un kpi d'officier sauf le lisr d'or, et des galons qui
montent jusqu'aux paules.

Pour les soldats, faire fantaisie, c'est porter du drap plus fin, des
pantalons plus larges, des bottes fines et des perons  vis.

C'est toujours l'uniforme, mais embelli, revu, enrichi. C'est quelque
chose qui diffre de ce que portent tous les autres, une contravention 
l'ordonnance, par consquent.

Telle tait dans le principe la signification de ce mot, qui depuis a
pris la plus grande extension.

Un sous-officier qui _s'en croit_, un lieutenant qui punit plus que de
raison, un troupier qui se fait toujours mettre  l'ours, un homme qui
trotte  l'anglaise, tous ceux-l font de la fantaisie.

La fantasia, au reste, ne prend d'importance que lorsqu'elle est
interdite. Alors c'est une rage, une fureur; outre le plaisir intime de
se distinguer, on a celui de risquer une punition. C'est une question de
chance et d'adresse; un jeu, en un mot.

C'est  qui fera le plus d'extravagances.

Le prcdent colonel du 13e ne pouvait souffrir la fantaisie; c'tait
un terrible Alsacien, troupier de ses perons  son pompon, et plus dur
encore pour les autres que pour lui-mme. Il portait des bottes
d'ordonnance et se faisait faire des pantalons en drap de troupe; ce
n'tait pas pour tolrer des superfluits d'uniforme chez les autres. La
moindre contravention lui semblait une pigramme amre.

Il fit donc son possible pour bannir la fantaisie. En vain. Soldats,
sous-officiers, officiers, rsistaient  qui mieux mieux.

Sous le porche du quartier, un sous-officier de planton tait charg
d'inspecter minutieusement tout hussard qui se prsentait pour sortir,
avec ordre de _faire faire demi-tour_  quiconque n'tait pas absolument
 l'ordonnance.

Peines et soin perdus. Les coquins changeaient de vtements en ville.

C'tait bien une autre chanson pour les officiers. Lorsqu'ils taient de
service, le contrle devenait facile, mais comment les atteindre au
dehors?

Jusqu'au jour de sa retraite, car il ne passa jamais gnral, ce
terrible colonel chercha vainement un moyen.

Lui-mme cependant s'occupait activement de ce qu'il appelait la chasse
 la fantaisie; il ne sortait jamais sans avoir dans sa poche un petit
bout de ficelle de _quarante-cinq millimtres_, largeur rglementaire de
la bande d'or des pantalons noirs du 13e hussards.

Une bande lui semblait-elle trop large, il appelait l'officier suspect
d'tre en contravention et ne ddaignait pas, sa ficelle  la main, de
s'assurer de la justesse de son coup d'oeil.

S'il et continu longtemps encore, les lieutenants du 13e
porteraient  l'heure qu'il est une bande de drap noir sur un pantalon
d'or.




LII


Une tte un peu ronde, des moustaches et des cheveux blancs, ont valu au
lieutenant-colonel du 13e le surnom de _la boule d'argent_.

Jusqu' ces jours passs, il esprait devenir colonel. Il ne l'espre
plus. On vient de lui envoyer la croix d'officier de la Lgion
d'honneur.--Chacun sait ce que parler veut dire. C'est une fiche de
consolation avant la retraite.

Un lieutenant factieux qui ne lui a jamais pardonn certains huit jours
d'arrts, a prtendu que ce n'tait pas la croix du bon larron.

Le lieutenant-colonel n'est riche que de trois filles; chaque matin il
sort  cheval avec l'une d'elles, vtue en amazone. Quelquefois il
attelle ses deux chevaux  une voiture qu'il acheta d'occasion aprs
certaine lettre reue de Paris, o on lui disait encore d'esprer.

Il vient au quartier le moins possible, encore trouve-t-il que c'est
trop. C'est aussi l'avis des hussards.

Dernirement, pendant une absence du colonel, il a command le rgiment
_par interim_. Ce fut dur. Heureusement il n'a pas en main le tableau
d'avancement.

Depuis qu'il est officier de la Lgion d'honneur, sr de sa retraite par
consquent, il met toujours et en toutes circonstances,
respectueusement, un avis diamtralement oppos  celui du colonel.

Ne lui parlez pas de fantaisie, il l'a en horreur et prtend que c'est
pour l'arme un germe de corruption et de dmoralisation.

       *       *       *       *       *

Le grade de _chef d'escadrons_, dans la cavalerie, correspond  celui de
_chef de bataillon_ dans l'infanterie. En s'adressant aux uns et aux
autres on dit: mon commandant.

Il y a deux chefs d'escadrons au 13e. L'un est jeune, riche, beau
cavalier, porte firement un grand nom, c'est un des gnraux de
l'avenir. L'autre est vieux, il s'attend tous les jours  tre mis  la
retraite.

Le premier est le type achev du brillant militaire: il va beaucoup dans
le monde, o il a le plus grand succs. Ses chevaux, ses uniformes, les
livres de ses gens sont tenus avec une correction digne d'un grand
seigneur anglais. Fait de frquents voyages  Paris, a des amis au
ministre, est garon.

Fait exactement son service, mais jamais de zle. Ne parat au quartier
que lorsqu'il y est forc. Change de gants deux fois par jour quand il
est de semaine. Trs-doux pour les simples hussards, sangle dur les
sous-officiers, et avec les officiers est _roide comme la justice_.

Excellent thoricien, manoeuvrier habile, il pche par la voix. Son
organe est grle et pointu; mais, comme Dmosthnes, il espre triompher
de cette difficult, et s'est log hors la ville pour pouvoir s'exercer
aux commandements dans son jardin, sans effrayer ses voisins ni troubler
leur repos.

Le vieux chef d'escadrons n'a jamais eu de chance. Ne riez pas, c'est la
vrit, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui
_passer sur le corps_, et cependant son caractre ne s'est pas aigri; il
est toujours ce qu'il tait il y a trente ans--le plus gai des
sous-lieutenants.

Adore les _charges_ militaires qui font tant rire tout ceux qui n'en
sont pas l'objet, et pour trouver un peu de gaiet recherche la socit
des jeunes officiers.

C'est lui qui, faisant un jour fonction d'aide de camp prs d'un
marchal qui avait le malheur d'tre le plus triste des cuyers,
s'amusait  imiter-- s'y mprendre--le bruit clatant que font les
chevaux lorsqu'ils vont ruer. Le marchal se retourna un peu mu:

--Prenez garde, messieurs, dit-il aux officiers de l'escorte, prenez
garde, tenez bien vos chevaux.

Dieu sait les rires. Mais imaginez une douzaine de _charges_ de ce
genre, toujours bruites, et vous ne serez pas surpris du peu de chance
du commandant.

Il est du dernier bien avec tous les gnraux actuels, beaucoup ont t
ses collgues  Saumur; il les tutoie et ils le tutoient, ce qui
n'empche qu'il aura sa retraite bientt. On dit qu'il n'est pas
srieux.

Jamais cependant soldat plus soldat ne ceignit un ceinturon.

Il jure comme un diable aprs le service: tout retombe sur lui, il a un
mal de chien; mais s'il est libre un seul jour, il s'ennuie  prir.
Hiver comme t, tous les matins  six heures, il est debout, habill et
ras. De semaine ou non, on est bien sr, quand sonne le pansage, de le
voir arriver au quartier. Il y vient, assure-t-il, pour savoir la
nouvelle et prendre un peu l'air; il en profite pour prendre la goutte.

Les soldats l'adorent, les officiers le chrissent, il est aim de tous;
mais c'est parfois un malheur d'avoir trop d'amis.

       *       *       *       *       *

Plus dissemblables encore sont les deux adjudants-majors, qui de semaine
chacun  leur tour font la police du quartier.

L'un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Rarement
il ouvre la bouche, mais c'est toujours pour punir. On le craint comme
le feu, il a t surnomm _pince-sans-rire_ ou _tape-sec_. Son grand
bonheur est de lutter de ruse avec tous les _carottiers_ possibles. Il
fait le dsespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se
promne toutes les nuits pour surprendre les gardes d'curie endormis.

L'autre est une tempte. Tous ses mots il les ponctue de deux
jurons--lorsqu'il n'est pas en colre. Il ne vous adresse jamais la
parole sans dbuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d'amiti
quand il est content d'un troupier est: affreux _rossard_. Mais l se
bornent ses fureurs, il ne punit presque jamais, et son collgue va
jusqu' prtendre qu'il gte le mtier d'adjudant-major.

Sa carrire militaire n'a t qu'une longue preuve, qu'une srie de
_passe-droits_. Jamais il n'a _pass_ qu' l'anciennet, il ne connat
le _tour de faveur_ que par ou-dire. Il a t quatorze ans marchal des
logis chef, avant d'arriver  la _lieutenance_; aussi l'paulette de
capitaine est-elle son bton de marchal. C'est peut-tre le dernier
troupier fini de l'arme franaise.

Son grand pouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une
fois pkin?

--Sacr mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D!, s'crie-t-il
quelquefois, je suis f...ichu le jour o on me _fendra l'oreille_.

Que cette pittoresque locution, qui d'ordinaire s'applique aux chevaux
rforms, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transport
dans la vie prive toutes les expressions de la cavalerie.

Sa main gauche est la _main de la bride_, il ne dit ni la gauche ni la
droite, mais bien _le ct montoir_ et le _ct hors montoir_. Si on lui
rsiste, il prtend qu'on se _cabre_ ou qu'on _rue  la botte_; un homme
qui devient fou a _perdu ses triers_.

Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait,
des renseignements de ce genre:

--_Faites sentir l'peron, un demi-tour, rendez la main_;  la hauteur
de la premire rue, _ct montoir, la botte  gauche, rendez, et au
trot, en avant_...

C'est lui qui, furieux, un jour que son djeuner tait en retard, disait
 sa femme:

--Cr nom! on ne donne donc pas _la botte_, ici!

Mais le capitaine a beau hrisser ses moustaches, il n'a jamais russi 
effrayer sa femme, qui est,  ce qu'il prtend, _bon cheval de
trompette_ et n'a pas peur du bruit; on dit mme qu'elle le fait
_trotter trs-doux_.

Comme signe particulier, Gdon remarqua que lorsque le capitaine tait
trs-irrit, il ne fumait pas ses cigares, il les mangeait.

Il y a encore, en ce moment, au 13e, un adjudant-major
supplmentaire. C'est un officier d'tat-major qui fait dans la
cavalerie ses deux annes de stage rglementaires.

En un an Gdon ne l'aperut pas dix fois. On savait seulement qu'il
montait tous les jours  cheval avec le capitaine-instructeur; cavalier
plus que mdiocre, il aspirait  devenir cuyer.

Il trane mlancoliquement le boulet de son ennui, considre
Saint-Urbain comme un lieu d'exil, et porte des lunettes.

       *       *       *       *       *

Par une curieuse exception qui prouve bien que le 13e hussards n'est
pas un rgiment comme les autres, le _gros-major_ est sec comme un clou.
Cette maigreur est mme la source d'une foule de plaisanteries toutes
plus originales les unes que les autres.

       *       *       *       *       *

Chacun des cinq escadrons du 13e hussards a deux capitaines. Un en
premier, un en second. En tout dix pour le rgiment.

Le capitaine-commandant dsire passer chef d'escadrons. C'est tout
naturel. Pour son avancement, il compte sur son escadron comme le
colonel sur son rgiment; aussi s'occupe-t-il beaucoup de ses hommes.
C'est lui qui chaque jour ordonne dans les chambres des revues, tantt
d'un effet, tantt d'un autre.

Son bras droit est le marchal des logis chef.

Avoir un bon chef est un vrai _quine_  la loterie pour un capitaine, et
on sait si les quines sont rares. Peut-tre y a-t-il cette raison qu'il
est extrmement dangereux d'tre un trs-bon marchef, on a trop l'air
d'tre cr pour l'emploi, et le capitaine est capable, autant par
affection que par gosme, de ne pas mettre tout l'empressement possible
 faire avancer son bras droit.

La revue des chambres par le colonel est l'affaire capitale du
capitaine-commandant. Ces jours-l, il est comme un hrisson, surtout
s'il croit avoir trouv quelque combinaison nouvelle pour disposer _la
charge_ des hommes, c'est--dire leurs effets, combinaison qui doit
produire un agrable coup d'oeil.

Les jours de revue des chambres, le capitaine tracasse les lieutenants,
qui embtent les marchaux des logis, qui bousculent les brigadiers, qui
bloquent les hussards. Tout est ricochet au 13e.

--Sacredieu! je ne puis pourtant tout faire par moi mme, et tre
partout.

Tel est le refrain du capitaine-commandant.

Il n'y a au 13e qu'un seul capitaine insouciant, celui du 4e
escadron. Il ordonne peu de revues, et dit  tout propos: Je m'en bats
l'oeil. Chose surprenante! ses hommes sont tout aussi bien tenus que
les autres.

Gdon n'a jamais connu son capitaine en second. Il est dtach; c'est
sa spcialit. En remonte, en mission, en fonction extraordinaire. Il
crit de temps  autre  ses collgues du rgiment, pour savoir si le
13e est toujours en garnison dans la mme ville.

On dit qu'il est trs-appuy d'en haut. Voil deux ans qu'il habite
Paris, on le rencontre presque tous les jours, de cinq  six, au
_Helder_.




LIII


Bien que le 13e hussards soit peut-tre l'endroit du monde o
l'argent--le tyran du sicle--a le moins de valeur relle et de
prestige, les officiers sont cependant diviss en deux classes bien
distinctes:

Ceux qui sont riches, et ceux qui ne le sont pas.

Au 13e, l'officier qui n'a que sa solde est plus malheureux, cent
fois, que les marchaux des logis.

Lorsqu'il a pay sa chambre, sa pension, le tailleur, le bottier, le
sellier, l'armurier et dix autres fournisseurs, il ne lui reste plus un
sou pour aller au caf, pour fumer quelques cigares, pour faire un peu
de fantaisie, etc., etc.

Et mme payer les choses indispensables lui est matriellement
impossible, ce qui fait qu'il garde son argent pour le superflu, qui est
le vritable ncessaire.

Alors il fait des dettes!

Or, l'officier qui s'endette est  peu prs perdu, au 13e s'entend.
Son avancement est entrav, bris!

Il n'ira pas  Clichy, mais que d'ennuis, de tracasseries! Puis viennent
les oppositions. Et lorsque la solde entire tait insuffisante pour
joindre les deux bouts, la solde diminue des _retenues_ ne suffit pas
davantage.

Le colonel ne badine pas avec les dettes. N'a-t-il pas fait une fois
manger  l'ordinaire des sous-officiers un lieutenant que serraient de
trop prs ses cranciers? On a vu, pour ce motif, des officiers mis en
demi-solde.

Choisir la cavalerie lorsqu'on n'a pas une famille riche, est un trait
d'insigne folie: la solde est insuffisante, quoi qu'on fasse. Outre
qu'on est malheureux comme les pierres, l'avancement mme devient un
dsastre.

Changer de rgiment, passer des lanciers dans les dragons, des hussards
dans les chasseurs, est une vritable ruine. Tout est perdu de l'ancien
uniforme, il faut s'quiper  neuf. On ne peut utiliser que deux objets,
le col et les bottes.

Aprs trois avancements de ce genre, un officier de fortune,
c'est--dire sans fortune, est obr pour toute sa vie. Jamais il ne
s'en tirera,  moins d'un mariage. Et on ne trouve pas si aisment 
_contracter_.

Mais presque tous les officiers du 13e hussards sont riches, ou du
moins _ont quelque chose de chez eux_. Quatre ou cinq ont plus de vingt
mille livres de rente, deux viennent au quartier en tilbury quand ils
sont de semaine.

Ils font donc peu ou point de dettes, et se soucient fort peu de _l'tat
des fournisseurs_ qui leur a t laiss par les officiers qu'ils ont
remplacs  Saint-Urbain.

Cet _tat_ est un document prcieux que se transmettent les rgiments
lorsqu'ils changent de garnison. Tous les marchands de la ville y sont
ports avec des notes dtailles  ct de leur nom.

Ce legs, essentiellement utile, devient pour les nouveaux venus un
indispensable _guide des trangers_, bien autrement renseign que les
_livrets Joanne_.

Voici un extrait textuel de celui qu'avaient reu  leur arrive les
officiers du 13e.


VILLE DE SAINT-URBAIN

TABLE ALPHABTIQUE DES FOURNISSEURS

AMBROISE,--_limonadier_.--Mauvaises consommations.--Crdit faible.

BALLANDARD,--_table d'hte_.--On y a renonc. Les cuirassiers ont failli
y tre empoisonns.

CARAJOU,--_chambres meubles_.--Appartements bien tenus, pas de crdit.
A viter.--Pas de libert, sous prtexte que la maison est une maison
honnte.

DUFOURNEAU, _pension et chambres_.--A fait avoir du dsagrment  deux
officiers.

JUBOT,--_tabac_.--Cigares secs, crdit.

MOOS,--_limonadier_.--Crdit tant qu'on veut, mais se mfier. Rclame.
Marque les consommations avec une fourchette  sept dents...




LIV


Riches ou pauvres, les officiers du 13e s'ennuient. C'est leur
principale distraction.

Lieutenants et sous-lieutenants pestent quand ils sont de service, et
pestent encore quand ils n'en sont pas.

Ils regrettent leur dernire garnison--on y tait si bien! Ils
souhaitent une nouvelle rsidence; sans doute on s'y trouvera mieux; la
pire de toutes est celle o on est: c'est convenu.

Quand ils ont mont  cheval, _fait_ l'absinthe, djeun, _fait_ le
caf, la _disette_ commence.--Garon! l'Annuaire!

--Monsieur, il est en mains, et retenu aprs; je vais le retenir pour
vous.

Il faut avouer que cet Annuaire est un prcieux passe-temps. On ne lui
laisse pas une minute de repos. Le propritaire du Caf militaire de
Saint-Urbain compte dans ses frais gnraux quatre Annuaires par an,
uss  force d'tre feuillets.

L on voit les mutations, l'avancement; on suit pas  pas d'anciens
camarades, des amis: c'est le livre des vingt-cinq mille adresses de
l'arme.

Deux officiers se rencontrent au caf, n'importe o, ils se connaissent
 peine, l'Annuaire sera leur trait d'union. Ils causent cinq minutes,
puis:

--Garon, l'Annuaire!

Un jour,  Saint-Urbain, imaginez-vous que ce diable d'Annuaire fut vol
au caf. Par qui? C'tait bien sr un mchant tour de quelque fourrier.
Il fallut quatre jours pour le faire venir de Paris; on l'avait cherch
inutilement quarante-huit heures: total six jours. Jugez si l'ennui
redoubla, c'est--dire qu'on ne savait plus  quel saint se vouer. Ah!
si on avait pinc le fourrier!

Mais voil que, le nouvel Annuaire arriv, on retrouva l'ancien. Le
cafetier se gratta le nez:

--Je suis sr, dit-il, que c'est un tour de ces messieurs pour avoir
deux Annuaires.

Aprs l'Annuaire le cancan du jour:

--Savez-vous que la femme du capitaine Jean: a dit la femme du
lieutenant Pierre que la femme du capitaine Paul avant son mariage...

--Eh bien?

--Hum!...

--Ah bah!

Ce diable de propos parti on ne sait d'o, met le 13e en rvolution.
Il y a deux camps bien arrts, l'un pour, l'autre contre. Ceux du camp
pour ont parl d'crire pour avoir des renseignements. Les deux partis
se disputent la femme du lieutenant-colonel, qui est neutre; on a
cherch  la faire parler; elle a gard un silence prudent que chacun
interprte  sa fantaisie.

--Que le diable emporte les femmes! s'crie le lieutenant Grognon, elles
feraient battre des montagnes; on devrait interdire le mariage aux
militaires comme aux prtres.

    Lieutenant, ne vous fchez pas!
        Ne vous fchez pas!
        Ne vous fchez pas!

Chantonnent trois ou quatre jeunes officiers. Ce refrain est une scie
organise contre le lieutenant Grognon, lequel a un caractre _en
brosse_, et trouve toujours moyen d'tre en colre contre quelqu'un ou
quelque chose.

Le lieutenant Grognon est seul de son bord et de son opinion, depuis le
dpart du lieutenant Susceptible, mis  la retraite.

C'est lui qui racontait ainsi l'histoire de sa dernire affaire:

    --J'entre dans un caf, un monsieur y entre aussi. Je demande une
     demi-tasse, il demande une demi-tasse. J'appelle le garon, il
     l'appelle; je sucre mon caf, il sucre le sien. Vous comprenez que
     la moutarde me monte au nez. Je prends ma petite cuiller, il prend
     la sienne; je remue mon caf, il remue le sien. Je bouillais de
     colre. Je le regarde, il me regarde; enfin je verse mon petit
     verre dans ma tasse, il verse son petit verre dans sa tasse, mais
     d'une faon si impertinente et si grossire, que, ma foi, je n'y
     tins plus. Nous nous battmes, je le blessai. J'en eus regret
     cependant, car, devenus amis, il me jura toujours n'avoir jamais eu
     l'intention de m'offenser.

Le lieutenant Grognon a, lui, la fantaisie en horreur.

--L'ordonnance, grogne-t-il souvent, je ne connais que a.

--Mais cependant, lui disent les autres officiers pour aller dans le
monde?...

--Je n'y vais pas. On est soldat ou on ne l'est pas. J'ai toujours des
bottes d'ordonnance, moi.

--Lieutenant, couchez-vous avec?

Il sort furieux.

Son ennemi intime est le sous-lieutenant lgant, le roi de la fantaisie
au 13e. Celui-l fait venir ses pantalons de chez Tribout, de Saumur,
le bon faiseur. Il prend ses bottes chez Jayez, de Saumur, galement le
bon faiseur; ses schakos lui arrivent de chez Koski, de Paris, toujours
le bon faiseur.

Souvent le soir, au risque d'attraper huit jours d'arrts, car le
colonel est intraitable sur cet article, il se met en bourgeois, afin
d'essayer de dlicieuses redingotes et des gilets exquis qu'un lui
envoie de Paris.

Ce sous-lieutenant n'a de rival en lgance, au rgiment, que le
capitaine du 5e escadron; mais il l'emporte de beaucoup pour les
avantages extrieurs. Jeune, joli garon, il est grand et admirablement
proportionn, et lorsqu'aux jours solennels il serre de deux crans le
ceinturon qui le coupe en deux, sa taille, au dire des dames de
Saint-Urbain, tiendrait dans les dix doigts.

Le capitaine du 5e escadron, lui, frise la quarantaine, ses cheveux
blanchissent aux tempes, et l'on sait,  n'en pas douter, qu'il teint
ses moustaches, toujours si noires et si brillantes, soigneusement
cires et encore fort longues, bien que le colonel lui ait demand le
sacrifice de quelques centimtres.

De plus, malgr tous ses efforts pour combattre l'obsit, il prend du
ventre, et c'est  grand'peine qu'il le contient dans une
ceinture-corset, que chaque matin son _brosseur_ a toutes les peines du
monde  serrer. Longtemps cette ide de corset a t repousse par les
amis du brillant capitaine, mais aprs deux ou trois expriences ils ont
d se rendre  l'vidence.

Lorsqu'il est en grande tenue, serr, sangl, trangl dans son
uniforme--et son corset--le capitaine est dans l'impossibilit de faire
le moindre mouvement, il ne peut ni se baisser, ni courir, ni mme
allonger la jambe, tant son pantalon bien tendu est fortement sollicit
d'en haut par les bretelles, d'en bas par les sous-pieds.

Tout le rgiment rit encore de la dernire msaventure de l'lgant
capitaine.

Un beau dimanche, dans l'aprs-midi, aprs une revue  pied, il
traversait la cour du quartier, lorsqu'il laissa tomber son
porte-monnaie qui ne renfermait pas moins de 500 francs ce jour-l.

Cet accident consterna le capitaine. Comment faire en effet? se baisser
simplement et ramasser le maudit porte-monnaie?... impossible. Appeler
un hussard pour lui demander ce service? impossible encore. C'tait
vouloir se couvrir de ridicule. Cependant il ne se sentait pas le
courage d'abandonner ainsi 500 francs qui pouvaient lui revenir, c'est
vrai, mais qui couraient aussi grand chance d'tre  tout jamais perdus.

Debout, au milieu de la cour, il considrait d'un oeil morne son fatal
porte-monnaie. Il eut un instant l'ide de le ramasser. Il essaya de se
baisser, en avant d'abord, puis de ct, puis en cartant les jambes.
Vains efforts. Trois sous-lieutenants qui l'observaient de loin avaient
pari qu'il allait s'loigner abandonnant l'objet perdu, lorsqu'il lui
vint une ide sublime.

Il poussa du pied le porte-monnaie doucement, puis plus fort et, de
petites pousses en petites pousses, il le roula hors du quartier
d'abord, puis tout le long de l'avenue, puis enfin jusqu'au Caf
militaire, o il le fit ramasser par un garon.

Bien d'autres anecdotes encore charment les disettes du Caf militaire,
gayes par les calembours terribles des deux lieutenants atteints de
cette affreuse maladie.

On puise aussi le rpertoire des souvenirs, variations ternelles sur
l'air populaire de _T'en souviens-tu?_ on parle de Saumur, de Saint-Cyr,
de ce bon temps o l'on tait si malheureux.

Les longues histoires n'y sont pas prcisment gotes, on les redoute;
et l'officier conteur a tout le mal imaginable  se constituer un petit
auditoire.

Depuis longtemps les fanfaronnades n'ont plus cours, et un certain
capitaine Vantard, qui arriva, il y a cinq mois environ, au 13e,
voyant combien peu il avait de succs, eut le bon esprit de discontinuer
les rcits du ses aventures et exploits.

Un mot avait suffi pour teindre sa verve si brillante:

--Oui, s'criait-il un jour, en guise de proraison, je puis me vanter
d'avoir travers l'Europe l'pe  la main.

--Tudieu! exclama un lieutenant, vous deviez avoir le bras furieusement
las.

Quand il pleut, que l'ennui est trop froce, que tout est puis, on
fait des _russites_, mot honnte pour dire qu'on se _tire les cartes_.

Mais les flneurs obstins restent seuls au caf ces jours-l, les
autres se rsignent  courir  leurs affaires ou  leurs plaisirs.

Voici un capitaine qui tourne des chiquiers; celui-ci fait de la
tapisserie: ils sont maris. L'un bche la thorie, l'autre dessine,
pour lui et les autres, des _plans de reconnaissance_:--deux piocheurs.

Ce lieutenant ne vise rien moins qu' faire changer l'uniforme de la
cavalerie; il dessine et colorie des costumes qu'il expdie
rgulirement au ministre de la guerre.

Il y a encore l'officier permuteur et le sous-lieutenant romanesque.
Ouvrez _le Moniteur de l'arme_, et vous verrez le nom du premier:

Un lieutenant du 13e hussards, de la promotion de 65, dsire
permuter avec un de ses collgues, soit de l'infanterie, soit de la
cavalerie, en Afrique ou en France.

Voil six rgiments que fait dj l'officier permuteur; ses amis
prtendent qu'il cherche un escadron o il n'y ait pas de capitaine.

Le sous-lieutenant romanesque ne sort pas de Saint-Cyr; il y et perdu
ses illusions. Il abuse des cabinets de lecture et compose des vers
qu'il communique  son collgue le mlomane.

Ce capitaine est  perptuit l'ami de mesdames les artistes dramatiques
du thtre de Saint-Urbain. La Dugazon, surtout, a toutes ses
sympathies. On le sait.

Ce lieutenant est bourgeois, trs-bourgeois. Il est, dit-il, soldat
malgr lui, uniquement parce qu'on lui a forc la main; c'est pour cela
peut-tre qu'il est trs sur la hanche avec les pkins.

Je vous prsente le lieutenant qui cherche  se marier--rien de la
maison de Foy.

Voici enfin bon nombre d'officiers qui vont dans le monde; brillants
danseurs au bal, ils passent la journe  faire des visites.

Je dois le dclarer, si j'tais mari, je tiendrais fort en suspicion
MM. les officiers du 13e hussards, surtout aprs une lecture
approfondie de Stendhal.

Mais ceci n'est pas une physiologie..... les types aujourd'hui se
fondent, disparaissent; demain ils ne seront plus.

Jadis, en endossant l'habit militaire, on se croyait forc d'adopter un
code de convention, des opinions, des usages, des faons de penser, des
ridicules de tradition.

Chacun est soi, aujourd'hui, chacun a son caractre propre, ses dfauts
ou ses qualits.

Ce qui faisait dire  un commandant retrait, ami de Gdon:

--Les militaires  prsent sont exactement semblables aux pkins,
except que les pkins ne seront jamais militaires.




LV


L'adjudant porte la tenue d'officier, un kpi d'officier, des paulettes
d'officier, on dit en lui parlant: Mon lieutenant.--Et cependant il
n'est que le premier des sous-officiers.

Son surnom vous dira combien est dur son mtier, on l'appelle le _chien
du rgiment_.

Sa seule consolation est de penser qu'il ne tardera pas  passer
officier pour de bon.

--Et il ne sera pas trop tt, s'crie-t-l; c'est embtant,  la fin, de
n'tre ni chair ni poisson.

       *       *       *       *       *

Le marchal des logis chef, dont le grade correspond  celui de
sergent-major dans l'infanterie, est la pierre angulaire de l'escadron.

Le _rapport_ est la grande affaire de sa matine.

Ensuite on l'attend avec impatience  l'escadron pour connatre l'ordre
du jour.

Enfin, en moyenne, l'adjudant-major fait sonner au marchef au moins une
fois par heure.

Aprs son service actif vient sa comptabilit; c'est lui qui tient en
partie double les tats de linge et chaussures et le grand livre des
punitions.

Il doit savoir pourquoi le hussard Bardouillet a t coll au bloc par
le brigadier Goblot, et pourquoi l'administration n'a livr que cent
quarante-neuf draps au lieu de cent cinquante.

Il est aid dans sa besogne par deux fourriers, un brigadier et un
marchal des logis. Ce sont les comptables, ou _gratte-papiers_, ou
_buveurs d'encre_.

Outre la responsabilit de tout le service, le marchef a en maniement
_les fonds de l'ordinaire_. L vritablement est le souci et le danger.

Hlas! on a vu des chefs, plus tourdis que coupables, emprunter  leur
caisse... Au rgiment comme dans le civil, a s'appelle _manger la
grenouille_. C'est grave.

Du matin au soir, le marchef se plaint de ses fourriers qui, 
l'entendre, ne font absolument rien et lui laissent toute la besogne sur
le dos.

Les fourriers, de leur ct, affirment que leur marchegis, qu'ils
appellent le _double_, est un flneur dtermin.

Tous les chefs mangent ensemble avec les adjudants, ils ont la main sur
les autres sous-officiers.

De tout temps le fourrier a t le _sous-off_ le plus _ficel_ du
rgiment. Il fait fine taille et fantaisie, porte des bottes fines et
des pantalons d'une largeur exagre. Le matre tailleur, qui est bien
avec lui, confectionne  son intention des dolmans dont la poitrine est
rembourre outre mesure, ce qui est  la fois lgance et importance.

--Il n'est pas surprenant, disent les autres marchaux des logis, que le
fourrier soit si bien mis, il se fait un _fourbi_ incroyable.

Le comptable, en effet, a la rputation d'tre pillard;--c'est celle de
tous les gens qui alignent des chiffres petits ou gros. Il gratte,
assure-t-on, sur les ressemelages et les rparations, et a la spcialit
de _faire sauter_ des rations de pain.

Le fourrier est le Lovelace du rgiment. Le 13e s'enorgueillit, 
juste titre, de quatre _beaux_ fourriers.

Outre ses conqutes extrieures, il fait une cour assidue  la
demoiselle du caf des sous-officiers, dite _la grande cafetire_. Cette
plaisanterie est de tradition.

Chaque soir il cause avec elle une demi-heure au moins en faisant
marquer ses consommations, et dans la journe, pendant que les autres
sont occups au pansage, il trouve encore le moyen de venir faire avec
elle un petit bout de causette.

Les bouquets de violettes et les poulets brlants rentrent dans ses
attributions; encore ne s'en tient-il pas toujours  la vile prose. Il
versifie et compose des romances auxquelles le chef de musique daigne
adapter des airs.

C'est  un brigadier-fourrier que le rgiment doit la fameuse chanson du
13e, chante un soir de gala,  la table mme du colonel.

    Le sabre au flanc, tranant la sabretache,
    Leste et fringant, le regard sducteur,
    C'est le Hussard. Aux crocs de sa moustache
    De la beaut toujours s'est pris le coeur.
    Sonne l'appel, pour l'amour, pour la gloire,
    Il ne connat ni prils, ni hasards.
    Faut-il se battre, aimer, ou faut-il boire,
    A nous l'pompon, au treizime hussards!

    De l'enfoncer, c'est en vain qu'on espre.
    Il rit au nez du grand Carabinier,
    Soldat gant, qui gne le tonnerre,
    En le brossant des crins de son cimier.
    Quand  cheval son soleil tincelle
    Sur sa poitrine, il a l'air du dieu Mars,
    Mais on ne peut toujours rester en selle,
    A nous l'pompon, au treizime hussards!

    O Cuirassier, de ta lourde cuirasse,
    O Cuirassier, l'acier te sied assez;
    Vieux dur  cuire, en cette carapace,
    Tu sais rentrer comme les crustacs.
    Toi qui d'Eylau dcidas la bataille,
    Tu peux de tous exiger des gards,
    Mais pour valeur plus grande que la taille,
    A nous l'pompon, au treizime hussards!

    Au fier Dragon accordons cet loge,
    C'est qu'il se gonfle et se pose en rival;
    C'est qu'il combat comme  l'auberge on loge,
    Tantt  pied et tantt  cheval.
    Mais aux Dragons si la vertu s'engage,
    Elle nous rend bientt les tendards:
    Faut-il dompter une vertu sauvage?
    A nous l'pompon, au treizime hussards!

    Depuis cinq ans une grotesque danse
    Reut le nom de hardis cavaliers;
    Seuls jusqu'alors les ennemis de France
    Avaient connu la danse des Lanciers.
    En tapinois,  l'abri du quadrille,
    Leur schapska s'est gliss de toutes parts,
    Mais aux lanciers pour que le sexe brille,
    A nous l'pompon, au treizime hussards!

    Leste Chasseur,  notre seule absence,
    Tu dois souvent tes triomphes d'un jour;
    Un Hussard vient, et sa seule prsence
    Pour lui dcide et la guerre et l'amour.
    Et cependant nous, chers  la victoire,
    D'un fol orgueil nous craignons les carts.
    Donc venez tous,... c'est moi qui paye  boire
    A la sant du treizime hussards!

La grande prtention du fourrier est d'avoir t un _civil un peu chic_.
Aussi il affecte des gots peu militaires. Il n'est que comptable  ce
qu'il prtend, et est fier de sa _main_ superbe.

Quatre fois par an, le marchef et ses fourriers ont une besogne
extraordinaire, c'est lorsqu'il s'agit de rgler la _feuille de
dcompte_ trimestrielle.

Comme de raison, ils attendent toujours au dernier moment, et c'est dans
la nuit qui prcde le dcompte que se fait ce difficile travail.

Cette nuit-l, le brigadier _d'ordinaire_ doit  son chef un paquet de
bougies, le caf, et une bouteille de rhum.

Outre ses fourriers, le marchef s'adjoint ordinairement un
surnumraire--un _scribe_. C'est quelque _fils de famille_, engag
volontaire, hussard intelligent mais paresseux, qui obtient ce poste
envi. Pour s'exempter de service, il est tout heureux et tout aise de
faire les courses et de bourrer les pipes des comptables.

Si le marchef a un capitaine criard, son poste n'est pas tenable. Alors
il scie le dos  ses fourriers, et est au plus mal avec tous les
sous-officiers de son escadron.

       *       *       *       *       *

Les marchaux des logis, qui sont les sergents de la cavalerie, se
partagent en deux camps:

Les _saumuriens_, qui ont gagn leurs galons en deux ans  l'cole de
Saumur;

Les _rgimentaires_, qui n'ont jamais quitt le 13e.

Les premiers sont _ferrs  glace_ sur la thorie, les seconds ont la
prtention d'tre infiniment plus troupiers.

Cette trs-petite rivalit n'altre en rien la bonne intelligence.

Le sous-officier du 13e hussards a deux grands dfauts: il se coiffe
trop sur l'oreille et n'est pas assez ennemi de _la pose_ et de
_l'pat_.

Il a aussi la fcheuse habitude de porter des pantalons dmesurment
larges et de serrer de quatre ou cinq crans de trop son ceinturon, ce
qui fait faire  son dolman des plis affreux dans le dos.--Mais ainsi le
veut dame fantaisie.

La passion du marchal des logis pour l'absinthe est un bien autre mal.
Le colonel a dj essay de proscrire des cantines cette Locuste verte,
mais une persvrance patiente, infatigable, plus forte que sa volont,
l'y a toujours ramene.

--Que je sais bien, dit le brigadier Goblot, que l'absinthe elle n'est
autre qu'une _dcoction de gros sous_, mais tant pis, une fois qu'on a
mis le nez dans ce diable de vert-de-gris, on voudrait y fourrer la
tte.

Le marchal des logis aime encore le vin blanc le matin, la goutte en
montant  cheval, le caf en sortant de table, la bire dans
l'aprs-midi, le vin chaud et le punch le soir.

Ainsi pris entre le quartier et le caf, entre la partie de bsigue et
le rendez-vous d'amour, il n'a pas une minute  lui. Sa vie se passe 
rsoudre ce problme difficile, de mener de front le service et les
plaisirs.

Le sous-officier oublieux y perd la tte; mais celui-l ne marche jamais
sans son calepin qui lui tient lieu de mmoire. Ple-mle il y inscrit
toutes _ses affaires_, son existence y est note heure par heure, un
feuillet serait sa biographie...

Donc arrachons-en un au hasard:

SAMEDI.--_30 mars._--Descendu la garde...

DIMANCHE.--_31 mars._--Pris la semaine--touch le prt--t voir
Anglina, dcouch--pas vu, pas pris.

LUNDI.--_1er avril._--Fait avancer la soupe--rien de nouveau  la
botte--_elle_ n'tait pas chez elle.

MARDI.--_2 avril._--_Elle_ tait chez son amie--deux jours de bloc 
Mercaillou--gagn dix _consum_  Gentil.

MERCREDI.--_3 avril_.--Fait faire les crins aux chevaux--emprunt cinq
francs et un gigot au brigadier d'ordinaire--perdu l'absinthe--soup
avec Anglina--rentr en retard.

JEUDI.--_4 avril_.--Attrap huit jours--Gentil a vu un fantassin entrer
chez elle--rien de nouveau--promenade  cinq heures.

VENDREDI.--_5 avril_.--Trouv chez _elle_ un kpi de voltigeur--je m'en
doutais--t voir son amie--rentr en retard.

SAMEDI.--_6 avril_.--Touch le prt-- midi revue de dtail--rencontr
chez elle un sergent, j'en tais sr--accept une partie de billard--je
lui gagne le _gloria_.

DIMANCHE.--_7 avril_.--Rien de nouveau--descendu la
semaine--bloqu--consult le docteur.

LUNDI.--_8 avril_.--Entr  l'hpital...

Le vieux _sous-of_ grognard et brisqu n'existe plus au 13e; le
dernier fut celui qui, s'arrtant un jour devant la salle de police,
pelait l'inscription place au-dessus de la porte:

--S, a, l, sal, disait-il, l, e, le, salle... On voit bien que ces
voleurs de peintres sont pays tant  la lettre qu'ils en collent en
plus; faudra que j'en parle  l'adjudant.

Ce vieux cocardier tait le meilleur enfant du rgiment, se laissant
punir plutt que de bloquer un homme. Il faisait _tenir_ son calepin par
quelque engag volontaire de son peloton.

Le marchal des logis rageur est assez commun au 13e; on y trouve
aussi le _punisseur_: ce dernier arrive toujours de Saumur. Il fait du
zle...

Presque tous les sous-officiers savent qu'ils peuvent passer officiers,
peu l'esprent. C'est si long. Il ne faut pas moins, en moyenne, de dix
ans de grade et de bonne conduite.

Si maintenant on voulait se faire une ide exacte de la puissance de
l'paulette, de l'influence presque incroyable du grade, il faudrait
voir un marchal des logis le jour o il _passe_ sous-lieutenant.

A midi, c'est un sous-officier comme les autres, bon garon, insouciant,
un peu casseur...

La nomination arrive.

A midi et une minute, c'est un autre homme. Il est officier, jamais il
n'a t autre chose; il est grave, presque svre.

La baguette magique de l'ambition l'a touch; il calcule dj  quel ge
il pourra bien tre colonel.

Quant  ses anciens camarades, il ne les connat plus. Un abme les
spare.

On en a vu, le lendemain de leur promotion, bloquer impitoyablement
l'ami qui la veille a partag leur matelas  la salle de police.--C'est,
il est vrai, une exception.

       *       *       *       *       *

Le brigadier est un caporal  cheval: mmes galons, mmes prrogatives.

Il est le trait d'union entre la troupe et le corps des officiers, le
premier anneau de cette chane hirarchique qui unit le simple soldat au
marchal de France.

Mais tandis que le caporal commande simplement quatre hommes, le
brigadier commande quatre chevaux, ce qui explique ses airs de
supriorit.

Au 13e, on ne compte que par chevaux, le cavalier passe par-dessus le
march.

Le brigadier, de sa nature, est bon enfant et pas fier avec les
hussards, trs-dispos par temprament  accepter une politesse de tout
un chacun--en dehors du service, s'entend.

Il n'y a d'insupportables que ceux qui ont la certitude de ne jamais
passer marchaux des logis.

Cette triste conviction les porte souvent  commettre des abus de
pouvoir, moins par mchancet que pour se prouver  eux-mmes leur
puissance.

Ils ont la susceptibilit de la sensitive et ne transigent jamais avec
leur dignit. Ils sont intraitables  l'endroit du _salut_, l'exigent 
cinq pas, et voudraient qu'on en ft _un cas de conseil_.

Enfin, ils ne peuvent souffrir les engags volontaires.

Revenons au commun des martyrs, c'est bien le nom des brigadiers.

S'ils deviennent farouches, c'est qu'ils sont de semaine.--Ce genre de
service produit le mme effet  tous les grades.--En ce cas, pour
s'viter une punition, ils sont capables de bloquer tout l'escadron.
Heureusement le brigadier ne _peut_ que deux jours de salle de police ou
quatre jours de consigne  la fois.

Il en est un pourtant, heureux entre tous, qui est envi, entour,
flagorn... c'est le _brigadier d'ordinaire_.

Celui-l est charg de la _tamponne_ de l'escadron, et fait _le prt_
tous les cinq jours. Il va  la provision, et rgle avec les
fournisseurs.

Il est au mieux avec le boucher, qui l'invite  dner, et avec l'picier
qui lui offre la goutte, et lui fait prsent de botes de chocolat pour
sa particulire.

Outre le _sou pour franc_ qui lui revient presque de droit, il fait,
dit-on _danser l'anse du panier_ de l'escadron. Ah! si le capitaine le
savait!

Les marchaux des logis lui font deux doigts de cour, sachant bien qu'au
besoin il ne leur refusera pas une lgre avance sur le prt, et le chef
a parfois de longues confrences avec lui.

Les brigadiers du 13e doivent, en partie, leur clbrit au _rapport_
que l'un d'eux fit un jour  l'adjudant-major.

--Qu'y a-t-il aujourd'hui? avait demand cet officier.

--Rien de nouveau  la botte, mon capitaine.

--Trs-bien, allez.

--Capitaine, excusez-moi, c'est que...

--Quoi encore?

--C'est que... il y a que le hussard Castagnol a eu la jambe casse d'un
coup de pied, et qu'il y a un cheval qui s'est tu, et qu'il y a que le
marchal des logis de semaine a eu une attaque de cholra, et que le
vtrinaire a fait conduire  l'infirmerie un cheval qui avait le
farcin, et que le feu il a failli prendre  l'curie.

--Et vous dites, brigadier, qu'il n'y a rien?

--Non, mon capitaine. Sauf a... rien de nouveau  la botte.




LVI


--Fut-il jamais, disait Gdon, existence plus triste et plus monotone
que la ntre! chaque jour se succde exactement copi sur celui de la
veille; qui a vcu une journe sait d'avance quelle sera toute sa vie.
On se ferait tuer, ma parole d'honneur, rien que pour se changer un peu.

Le jeune hussard parlait ainsi devant un sous-officier saumurien, garon
d'avenir, qui s'tait engag avec la ferme volont d'arriver.

--Oui, continuait Gdon, on parlait autrefois des moines inutiles, mais
que sommes-nous, en temps de paix, nous autres soldats, sinon des moines
arms? On a dmoli les couvents, mais sur les ruines on a bti des
casernes; discipline pour discipline, je redemande les communauts: au
moins on s'y engraissait.

--Eh bien, dit en riant le marchal des logis, faites comme nous,
souhaitez la guerre. L, au moins, il y a de la varit. On ne moisit
pas dans son grade  attendre son rang d'anciennet. J'aime mieux le
tour du boulet que le tour de faveur.

--Horreur! s'cria Gdon; souhaiter la mort de mon prochain!

--Ah! par exemple, reprit le sous-officier, personne n'eut jamais cette
ide.

--Le croyez-vous vraiment, marchal des logis, le croyez-vous? Alors,
prenez-vous-en  notre mtier, qui, fatalement, nous conduit  cette
pense. Lorsque la campagne s'ouvre, et que je vois partir, bras dessus,
bras dessous, un capitaine et un lieutenant, je ne puis m'empcher de
frmir, parce que, malgr lui, le lieutenant en arrive  se dire: Eh!
eh!... s'il tait tu, le capitaine, n'aurais-je pas ses paulettes!...

--Taisez-vous, interrompit le sous-officier indign, vous ne serez
jamais un soldat. Il n'y eut, voyez-vous, pour les hommes de coeur de
l'arme, qu'une poque bnie, le premier Empire. O Napolon! de ton
temps un homme comme moi tait tu ou commandait en chef  trente-six
ans.

--Cependant, marchal des logis, raisonnons un peu.

--Pas de rplique, entendez-vous, dit svrement le sous-officier.

--Soit, conclut Gdon, mais une chose me console: il n'est pas un
officier qui ne s'ennuie au moins autant que moi.

Et de fait, pour troubler la monotone harmonie de l'existence de
garnison, il faut un vnement comme il ne s'en prsente pas un tous les
cinq ans.

Les changements de garnison et le camp sont des bonheurs passionnment
dsirs, surtout par les plus jeunes, qui en parlent longtemps 
l'avance.

Dans l'anne, il n'est gure que quatre ou cinq jours o l'on s'carte
un peu de la symtrie ordinaire; Dieu sait la joie, alors!

C'est d'abord  l'inspection gnrale, qui a lieu vers la fin de l't.

En cette grande occasion, le 13e hussards organise toujours un
carrousel qui, sans avoir la pompe et l'clat des ftes d'armes de
l'cole de Saumur, merveille et transporte les bourgeois, et surtout
les bourgeoises. Les estrades prpares sont toujours trop troites pour
la foule; les femmes combinent leurs toilettes de longue main.

Avec le carnaval arrive chaque anne la _cavalcade de charit_.

Heureux pauvres! c'est pour eux, pourtant, que tous les sous-officiers
se mettent en qute de travestissements, que le thtre ouvre ses
magasins, que les officiers riches font venir des costumes de Paris.

Venez au carnaval prochain, et vous verrez.

Le brigadier-fourrier, dguis en femme, l'ours traditionnel, le sauvage
dvorant de la chair crue avec voracit, et l'ternel fantassin 
cheval, sac au dos, perons aux coudes, toujours prs de tomber, et
tombant quelquefois, vu les bouteilles vides.

En tte, vous verrez la _musique_ travestie en Arabes, avec ses draps en
turban.

Mais la plus grande de toutes les ftes est le passage, dans la ville,
d'un rgiment de cavalerie.

Il y a rception. La ville est en moi.

Officiers, sous-officiers et brigadiers du rgiment en garnison traitent
leurs collgues de passage.

Les broches tournent, les caves se vident.

On dne jusqu'aux yeux, on chante, et au dessert on porte des toasts.

Le lendemain, seulement, on rflchit.

Le rgiment de passage est pass. Ceux qui restent font leurs comptes.

Les brigadiers s'aperoivent qu'ils ont engag leur prt pour six
semaines, les sous-officiers pour un mois.

Les officiers ont fait une rude brche  leurs appointements.

Mais pouvait-on faire moins pour des collgues, pour des camarades? Ne
revaudront-ils pas tout cela largement  la prochaine occasion?

Donc, qu'on serre le ceinturon d'un cran, et qu'on se brosse le ventre.

Quand on s'est amus, on doit savoir tirer la langue sans murmure.

Ajoutons que jamais les propritaires d'htels et de cafs d'une ville
ne se sont plaints des rceptions.




LVII


Dfinitivement, Gdon tait devenu le plus vilain soldat du rgiment.

Et cependant il avait obtenu, pour se drober aux rigueurs du service,
tous les emplois qui, au 13e, sont l'apanage presque exclusif des
engags volontaires.

Successivement il avait t _scribe_ chez le chef, employ chez le
trsorier, moniteur  l'cole.

De partout sa mauvaise conduite l'avait fait renvoyer.

A l'infirmerie et  la salle de police, il s'tait li avec toutes les
_fortes ttes_ du rgiment, et lui-mme, dsormais, tait cit comme une
_pratique_, vritable _gibier de biribi_.

Il dcouchait et _tirait des bordes_.

Dcoucher est une grave infraction  la discipline, punie d'autant plus
svrement au 13e, que les obstacles matriels qui s'opposent  la
sortie des hussards, une fois la porte ferme, ne sont pas
insurmontables.

Le quartier de Saint-Urbain, en effet, est clos d'un ct par la
Serpole, peu large en cet endroit, de l'autre par un mur mdiocrement
lev.

Donc, s'en aller n'est pas le diable.

On passe l'eau  la nage, ou  l'aide d'une corde attache aux branches
d'un arbre du bord oppos, ou encore sur un radeau improvis form de
deux de ces barres qui servent  sparer les chevaux  l'curie.

Sauter le mur est un jeu d'enfant.

L'adjudant-major l'avait si bien compris, que, pour diminuer la
tentation, il avait plac des _factionnaires de nuit_ autour de la
muraille provocatrice.

Mauvaise ide. Les factionnaires ne servaient qu' faire la courte
chelle  ceux qui voulaient fuir.

Mais, s'esquiver n'est rien. La seule chose vraiment  craindre est le
_contre-appel_.

Presque chaque nuit l'adjudant-major de semaine fait passer ou passe
lui-mme dans les chambres accompagn du marchal des logis chef.

Un lit est-il vide, on prend le nom du propritaire, et s'il n'est pas
de service, ou de garde, ou _permissionnaire_, il est _port manquant_,
et le lendemain quinze jours de salle de police l'attendent  sa
rentre.

C'est donc  parer  ce maudit contre-appel que s'vertuent les hussards
_dcoucheurs_.

Autrefois on mettait une poupe faite d'une couverture et coiffe d'un
bonnet de coton dans son lit, et tout tait dit. Mais les
adjudants-majors d'autrefois taient _myopes_, sans doute, ceux
d'aujourd'hui ne le sont pas.

De l mille ruses toujours djoues.

Gdon, pour son compte, inventa un assez joli moyen.

Il dmontait son lit, en cachait les fers et les planches, donnait sa
paillasse  l'un, son matelas  l'autre, puis rapprochait les lits de
ses voisins de faon  diminuer le vide.

Vingt fois ainsi on passa sans s'apercevoir de son absence, et s'il fut
dcouvert, c'est qu'une nuit, l'adjudant le reconnut dans un caf de la
ville. Un contre-appel _nominal_ fut ordonn et la mche vente.

_Tirer une borde_ est infiniment plus simple, mais bien autrement
grave. On appelle ainsi une absence illgale de plusieurs jours.

Deux ou trois quipes de ce genre, punies du cachot et de la prison,
mnent invitablement leur homme devant le conseil de discipline.

Le plus clair de tout cela est que Gdon avait lu domicile  la prison
ou  la salle de police.




LVIII


Fatalement le jeune engag volontaire allait mal tourner. Les jours de
prison s'entassaient sur son folio de punition, et le colonel
n'attendait qu'une occasion pour se dbarrasser de lui.

M. Flambert eut-il vent de ce qui se passait, fut-il prvenu par quelque
officier charitable du sort qui tait rserv  son hritier?

Toujours est-il qu'un beau matin, et comme il y avait presque renonc,
Gdon reut de son pre la somme ncessaire  son remplacement.

Ple d'motion et de joie, il alla demander l'autorisation ncessaire.

Le colonel ne fit pas la moindre difficult.

--J'aime autant, lui dit-il, ce moyen de me dfaire avantageusement d'un
triste soldat. Que ne pouvez-vous faire aussi remplacer tous vos bons
amis!

Gdon en eut vite fini avec les formalits. Il compta dix-neuf cents
francs chez le trsorier, et un vieux hussard s'engagea  faire pour lui
les six ans qu'il devait encore  la patrie.

Et il fut libre!!!.....

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

L'ex-hussard habite aujourd'hui Mortagne, il y a achet une tude, et
passe pour un des forts avous de l'arrondissement.

Il a reconquis l'estime publique en gnral, et en particulier celle de
M. Narrault, le juge de paix, homme svre mais juste. Peut-tre le
doit-il  la pratique de certaine vertu assez ncessaire dans bien des
petites villes, l'hypocrisie.

Depuis qu'il n'est plus soldat, Gdon est d'un chauvinisme exalt; il
ne parle de son ancien rgiment que les larmes aux yeux, et il ne passe
pas un troupier par Mortagne sans qu'il veuille lui payer la goutte.

J'ai dn quatre fois chez lui. A chaque fois, le dessert venu, il a
trouv moyen de relever ses manches pour nous montrer la cicatrice de
_sa_ blessure. Il a achet un cheval, et passe pour un cuyer consomm.

Il donnerait, j'en suis sr, son plus gras procs pour avoir  raconter
une campagne, et son meilleur client pour une petite balafre...

Aprs a, le 13e hussards n'a peut-tre jamais exist que dans son
imagination!...


FIN DU 13e HUSSARDS.




PROFILS MILITAIRES




LA CANTINIERE


Elle peut tre jeune ou vieille, gentille  croquer ou laide  faire
peur, l'extrieur n'y fait rien; elle est partout et toujours la mme.
Si elle a beaucoup de mauvais, elle a aussi beaucoup de bon; on est
femme, quoique--ou parce que--cantinire. Ce qu'il y a de sr, c'est
qu'elle a toujours le coeur excellent, qu'elle aime le soldat et est
toujours prte  lui rendre service.

Il est inutile de montrer la cantinire dans sa gloire c'est--dire  la
tte de _son_ rgiment les jours de revue, en grand uniforme, chapeau
cir sur l'oreille et baril au dos. Tout le monde connat sa tunique et
son tablier coquet, et ses pantalons  bandes rouges, et ses bottes de
fantaisie:

      De la voir c'est merveille,
        Quand le tambour bat,
      Le chapeau sur l'oreille
    Emboter le pas du soldat;
    Ran tan plan, c'est la cantinire,
        Un joli soldat!
    Ran tan plan, qui va la premire
        Quand le tambour bat.

Mais le tambour ne bat pas toujours, heureusement! la gloire et le bruit
ne suffisent point  remplir l'estomac. Aussi, rentre  la caserne, la
cantinire dpouille-t-elle sa _grande tenue_; elle prend son costume de
_pkin_, c'est--dire son jupon et sa robe, et s'occupe activement des
mille dtails de sa _cantine_.

La cantine n'est pas ce que le _pkin_ pense: c'est tout  la fois un
restaurant, un dbit de liqueurs, un caf, une brasserie et une pension.
C'est l que le soldat et parfois l'officier viennent boire la goutte
matinale; l'engag volontaire y mange une partie de l'argent que lui
envoie sa famille; l'homme de bon apptit y trouve  bon march un
supplment  l'_ordinaire_; les flneurs s'y attablent pour faire leur
partie; le troupier _casernier_ peut sans sortir y savourer sa
demi-tasse; enfin, c'est  la cantine que les sous-officiers prennent
pension. Ils donnent quarante-cinq centimes par jour et fournissent leur
pain; ils ont droit, en change,  deux repas par jour, composs de deux
plats et d'un dessert chacun, plus la soupe le soir.

Ce n'est pas cher, on le voit. Aussi les cantinires s'enrichissent
moins vite que les restaurateurs des boulevards.

La modicit du prix n'empche pas de manger de fort bonnes choses; il
est des cantinires qui sont des cordons bleus mrites, dignes
d'excuter un plat mdit par le docteur Vron.

La cantinire est le plus souvent marie  un caporal tambour dans
l'infanterie,  un brigadier trompette dans la cavalerie; son poux est
parfois matre d'armes, voire mme simple soldat, mais la position ou le
grade n'y font absolument rien; dans la cantine, le mari ne rgne point,
c'est  peine s'il y parat, dans les grandes circonstances, lorsqu'il y
a foule ou que besoin est de mettre le hol, ce qui est rare.

Le _cantinier_, son service fini, fume beaucoup de pipes sur la porte en
buvant des petits verres, ou de la bire s'il est Allemand; presque tous
les cantiniers sont Alsaciens. Les enfants de la cantinire sont mis 
l'cole rgimentaire; quelques-uns deviennent officiers, le plus grand
nombre font d'excellents trompettes.

La cantinire trne donc en souveraine dans sa cantine, ce qui ne
l'empche pas de servir. Elle est aide d'ordinaire par une bonne et par
un soldat de bonne volont, qui devient _son_ soldat, son bras droit,
moyennant une petite rente. Si une querelle s'lve, elle le charge de
l'apaiser, et met elle-mme les turbulents  la porte.

Elle n'aime point  faire crdit, mais elle a si bon coeur qu'elle ne
peut pas voir souffrir un homme, et il lui est impossible de refuser
une goutte  un soldat qui a bien soif. Elle maudit sa bont, mais elle
ne sait pas rsister  une prire; disons bien vite qu'elle est presque
toujours paye, et que son humanit ne fait pas trop de tort  sa
caisse.

Quelle femme ne ferait comme elle? Refusez donc de rpondre  une
demande dans le genre de celle-ci:

      Ma bonne madame Bajot,

     Je suis au clou pour quatre jours; je n'ai pas le sou et pas une
     miette de tabac pour bourrer ma pipe. Je vous en prie, faites-moi
     passer six sous de tabac et un quart d'eau-de-vie, car j'ai bien
     soif, par mon camarade, dans une petite bouteille,  cause du
     brigadier; vous me sauverez la vie, et je vous payerai au prochain
     prt; qu'il soit bien sec et de la meilleure.

     Soyez sre de ma reconnaissance ternelle,

BRULARD,
Du 3e escadron, 1er peloton.

L'excellente femme frmit en songeant aux privations du prisonnier; elle
envoie le tabac et l'eau-de-vie.

Puis, qu'un troupier soit malade, bless, pas assez nanmoins pour aller
 l'hospice militaire, elle le soigne, le panse, et de sa main qui verse
le _schnick_, elle prpare de la tisane qu'elle ne fera jamais payer.

La cantinire est-elle laide, personne n'y trouve  redire; c'est son
droit, on ne s'en aperoit pas, et ce cas n'est signal que dans une
chanson du premier Empire, que quelques rgiments chantent encore; en
voici un couplet:

    Quand nous irons  la guerre,
    Nous la mettrons en avant.
    Les ennemis, en voyant,
    En voyant la cantinire
        En avant,
    Prendront la fuite en tremblant,
    En voyant notre cantinire
        En avant.

Si la cantinire est jolie, c'est une autre histoire: elle fait des
ravages dans le rgiment, et tous les jeunes conscrits tombent
subitement pris de ses charmes vainqueurs. Les plus audacieux se
dclarent, les autres _riment_  la sourdine des ptres brlantes sur
un air connu.

Une entre trois ou quatre cents:

    J'aime la cantine et la cantinire,
    Moi j'y resterais du matin au soir
    A la regarder,  vider mon verre...
    Son vin est mauvais, mais son oeil est noir.
    Ah! si du sergent j'avais la sardine!
    Si son vieil poux avait fait le saut!
    Nom de bleu! bien vrai, je prendrais d'assaut
       La cantinire et la cantine.

    J'aime la cantine et la cantinire,
    L'odeur du fricot s'y sent ds le seuil,
    Je lui fais de l'oeil; elle,  sa manire,
    Quand j'ai pas le sou, me rend oeil pour oeil.
    Ah! si c'tait pas de la discipline!
    Que son poux est caporal tambour...
    Morbleu! je voudrais tenir  mon tour
       La cantinire et la cantine.

AXIOME D'UN VIEUX TROUPIER: La bont du vin est en raison inverse de la
beaut de la cantinire.

La cantinire a pour suivre les troupes une petite charrette, attele
d'un ou deux chevaux; c'est dans cet quipage que, lors des
manoeuvres, elle se rend sur le terrain. Pendant le _repos_, elle
dbite aux officiers et aux soldats son tabac et ses liqueurs.

En campagne, elle se dvoue pour son rgiment; plus d'une fois, au fort
de la bataille, on l'a vue aller de rang en rang porter la goutte aux
soldats, et braver la mitraille pour aller donner un peu d'eau aux
blesss. Elle ne compte pas, ces jours-l, elle ne vend pas, elle donne.

Plusieurs cantinires ont t dcores, et les exploits de l'une d'elles
ont fait le tour de l'Europe. On en a fait un drame qui rsume toutes
les qualits de _la mre du soldat_, sous ce titre: _la Vivandire de la
Grande Arme._




LE PERRUQUIER DE L'ESCADRON


C'est sur la joue de ses frres d'armes, presque toujours, qu'il a fait
son apprentissage: rude apprentissage pour les joues! Dieu vous garde de
tomber jamais sous son pinceau et d'prouver la lgret de sa main! Il
tait autrefois, avant d'entrer au service, charpentier, mcanicien ou
tailleur de pierre; sa tenue et sa bonne conduite lui ont valu le poste
important de barbier, et depuis, avec plus de conscience que de bonheur,
il manie tour  tour les ciseaux et le rasoir.

Ce poste de barbier est un des plus envis du rgiment, et celui qui
l'occupe n'en est pas mdiocrement fier. Tout d'abord, il a droit,
chaque mois,  une rtribution provenant d'une lgre retenue faite 
chaque soldat; il jouit ensuite de la permission permanente de dix
heures; enfin, il est exempt de toutes les corves et d'un grand nombre
d'exercices. Et cependant cet emploi n'est pas une sincure.

Le barbier est responsable des ttes de toute sa compagnie: les barbes
sont-elles trop longues, les cheveux dpassent-ils l'ordonnance, c'est 
lui que l'on s'en prend; le rglement est l, il doit l'excuter  la
lettre, passer l'inspection et tondre ses frres d'armes le plus ras
possible, malgr eux souvent.

Il est des troupiers, en effet, qui tiennent  leur chevelure, cet
ornement naturel de l'homme. Le militaire galant aimerait assez  porter
les cheveux longs, peut-tre pour qu'une main amie pt en lutiner les
boucles; mais le rglement est impitoyable.

--Du moment ousque les cheveux ils sont saisissables avec la main, dit
le brigadier, c'est qu'ils ont itrativement besoin d'tre coups.

Il n'est sorte de moyen employ par le troupier coquet pour conserver
ses cheveux; il les mouille chaque jour ou les colle le long des tempes
 force de cosmtique, puis il les relve sous son kpi avec un soin
extrme.

Peines perdues! les officiers sont au fait de ces ficelles, ils
relvent le kpi, bouriffent les cheveux, et alors le dlinquant et le
barbier responsable sont  peu prs certains de deux ou mme de quatre
jours de consigne.

Les vieux renards, les finauds, ne s'arrtent pas  ces moyens
vulgaires; ils feignent des maux d'yeux ou d'oreilles et obtiennent du
chirurgien-major l'autorisation de porter les cheveux longs.

Les jours de grande revue sont pour le barbier des jours terribles. En
moins de deux heures, il doit _tomber_ cent cinquante ou deux cents
barbes, sans compter les coupes de cheveux.

C'est alors qu'il faut le voir, les manches retrousses jusqu'au coude,
arm de son terrible rasoir, qu'il n'a mme pas le temps d'affiler; les
soldats, il faudrait dire les patients, se savonnent eux-mmes d'avance,
et les uns aprs les autres viennent prendre place sur le banc du
supplice. En un tour de main la chose est faite, les barbes les plus
dures ne rsistent pas, les poils qui ne veulent pas se laisser couper
sont arrachs; la joue saigne bien un peu, mais c'est la moindre des
choses: qu'est-ce qu'une corchure, d'ailleurs, pour le soldat franais?
Le barbier est, au reste, un homme consciencieux, et s'il lui arrive
parfois de couper une oreille, il a grand soin d'en rendre le morceau
au lgitime propritaire.

Les troupiers redoutent le rasoir, mais ils se moquent volontiers du
barbier; ils l'appellent le boucher ou l'corcheur, tout bas, car s'il
les entendait, il tient la vengeance entre ses mains.

Dans tous les rgiments qui ont fait campagne en Afrique, le barbier a
pour plat  barbe une carapace de tortue.

Il court dans l'arme une foule de lgendes dont les barbiers sont les
hros; c'est d'abord l'histoire du barbier Plumepate, qui appartenait 
un rgiment de cavalerie.

Ce barbier, fort habile d'ailleurs, avait un caractre des plus
vindicatifs. Puni un jour trs-svrement par son capitaine, il jura de
se venger, et annona tout haut qu'il tuerait celui qui l'avait puni.

Les menaces du barbier arrivrent aux oreilles du capitaine: il demanda
aussitt Plumepate.

--Tu as jur, lui dit-il, que tu me tuerais: c'est de la forfanterie de
ta part, tu n'oserais jamais; tiens, je vais te faire la partie belle,
prpare tes instruments, et rase-moi.

Le terrible Plumepate fut compltement dconcert; il se mit 
l'oeuvre, mais il n'osa excuter ses menaces. Jamais, au contraire, il
n'avait fait une barbe aussi nette.

Une autre fois, on tait en campagne; le barbier d'un rgiment de ligne
fut appel pour raser le gnral en chef. Je laisse  penser si la main
du pauvre diable tremblait! elle tremblait tant et si bien, que le
gnral, l'opration termine, avait la figure en sang. L'infortun
barbier, pouvant de ce qu'il venait de faire, tremblait de tous ses
membres et s'excusait de son mieux.

--Tiens, lui dit le gnral, voici un louis! Si ta main n'avait pas
trembl en rasant ton gnral, tu ne serais pas un vrai troupier.

En campagne, le barbier redevient soldat comme les autres; les
troupiers, noircis par la poudre, ngligent fort leur barbe et leurs
cheveux:

--Lorsqu'on trouve de l'eau en Afrique, on la boit, et on ne s'amuse
pas  y faire dissoudre du savon.

Il advient cependant quelquefois que le barbier d'un rgiment est un
barbier vritable, qui connat son tat et qui l'exera avec honneur
avant d'tre soldat. Alors l'escadron est dans la jubilation, les
troupiers se font raser avec bonheur par cet homme rare, qui ne fait
jamais d'entailles; dont le rasoir, toujours affil, se sent  peine.
Les plus coquets, moyennant une lgre rtribution, se font coiffer et
pommader par lui.

Les sous-officiers, non-seulement de l'escadron, mais de tout le
rgiment, lui donnent leur pratique; il devient leur favori, leur homme
indispensable, ils ont pour lui des attentions, presque des prvenances,
et vont jusqu' lui permettre un certain degr de familiarit.

Louis XI, de son barbier, avait bien fait son premier ministre.




LE VAGUEMESTRE


Il est press, trs-press, excessivement press; c'est sa spcialit.
Ne cherchez pas  lui parler, il ne peut vous rpondre; n'essayez pas de
l'arrter, il vous flanquerait  la salle de police, tout net. Il ne
marche pas, il court; il n'a pas un moment  lui, pas une heure, pas une
minute, pas une seconde.

Ce matin, l'affreux rveil n'avait pas encore chass les soldats de leur
troite couchette, qu'il tait dj debout, lui, ras, bott, prt 
partir. Il est press.

Si cependant vous trouvez le moyen d'interroger le vaguemestre, voici 
peu prs ce qu'il vous rpondra:

--Quelle vie! quel mtier! Tenez, monsieur, il n'est pas encore neuf
heures du matin, et j'ai dj fait trente courses;  peine ai-je eu le
temps d'avaler la goutte  la hte, encore j'ai failli m'trangler. Qui
sait si j'aurai le temps d'absorber mon absinthe? Djeunerai-je, mme?
c'est une question. Tel que vous me voyez, j'arrive toujours  la
pension rgulirement une heure aprs les autres, tout est mang, il ne
reste plus rien; s'il reste quelque chose, c'est que les autres n'en ont
point voulu, c'est par consquent dplorable. On me fait alors un oeuf
sur le plat (_Avec un rire amer_) un oeuf! un homme qui a couru toute
la matine! Je suis vaguemestre, monsieur, ne le soyez jamais; existence
insoutenable! mtier de chien! Demain, bien sr, je donne ma dmission
et je reprends mon service  l'escadron, comme les autres... Mais
qu'ai-je fait! Voil dix minutes que je perds  bavarder, sauvez-vous,
soyez maudit! J'aurais eu le temps d'absorber mon absinthe.

Tout n'est pas rose, il faut bien l'avouer, dans le mtier de
vaguemestre!

Le vaguemestre est le Mercure de cet Olympe que l'on appelle
l'tat-major d'un rgiment; comme ce dieu, il doit avoir des ailes aux
talons de ses bottes. De plus, il est le directeur de la poste du
rgiment; toutes les lettres qui partent ou qui arrivent lui sont
remises; il doit savoir les heures de dpart et d'arrive des
courriers, porter les lettres, aller les chercher; les soldats
reoivent-ils de l'argent sur la poste, ils ne peuvent le toucher
eux-mmes; ils portent leur mandat au vaguemestre, qui reoit l'argent
pour eux et le leur remet ensuite, contre un reu sign sur son _livre
de poste_. Aussi, je vous le garantis, la journe du vaguemestre est
bien employe. Et, encore, s'il ne fallait que de l'agilit, mais c'est
qu'il faut penser  tout; le moindre oubli, le moindre retard peuvent
avoir des consquences graves; oubli et retard sont svrement punis.

Ds le matin, le vaguemestre court  la poste, et de l chez le colonel
pour prendre l'ordre; il revient alors bien vite  la caserne avec le
courrier.

Il trie  la hte les lettres, les runit par escadron, et les remet aux
marchaux des logis chefs, qui les donnent aux brigadiers de semaine,
qui les distribuent aux soldats auxquels elles sont adresses.

Mais l'heure du rapport est arrive, le vaguemestre court au rapport.
Aussitt il repart: il doit communiquer le rapport aux officiers
suprieurs. Le lieutenant-colonel attend, le gros-major attend, les
chefs d'escadrons attendent; le vaguemestre prcipite sa course. Il doit
en revenant passer chez le payeur et voir un capitaine qui l'a fait
demander; il a, de plus, une lettre  remettre, de la part du colonel, 
un lieutenant qui demeure  l'extrmit de la ville, quel guignon! Il y
court, il ne le trouve pas; la lettre est presse: le lieutenant doit
tre au caf--les lieutenants sont souvent au caf-- moins qu'ils ne
soient  djeuner; le vaguemestre visite le caf, personne; enfin, il
trouve son lieutenant  la pension, il remet la lettre...

Ouf! il va donc djeuner. Il se hte de toute la vitesse de ses jambes
fatigues; l'apptit lui donne des ailes, il rentre  la caserne;
malheur! l'adjudant-major qui sort de table, l'arrte au passage, il a
quelques observations  lui faire:--les adjudants-majors ont toujours
des observations  faire...

Enfin il djeune  son tour, il devra ensuite... Mais  quoi bon
dtailler la journe?

Le vaguemestre est dou d'une prodigieuse mmoire; chaque semaine,
lorsqu'il distribue l'argent reu par les soldats, il doit se souvenir
de l'_tat de la masse_ de chacun; il doit savoir si ceux qui ont 
toucher sont, ou punis, ou _ports malades_; chaque semaine, les
marchaux des logis chefs doivent lui fournir un tat qui l'informe de
toutes ces choses; mais consulter l'tat serait trop long, le
vaguemestre prfre se souvenir.

Le dimanche matin, donc, le clairon _sonne au vaguemestre_, c'est--dire
excute une fanfare qui signifie ceci:

Que tous ceux qui ont reu des mandats sur la poste aillent trouver le
vaguemestre, ils vont en toucher le montant.

Cette sonnerie est fort bien comprise, les soldats accourent, alors
s'engagent des colloques dans ce genre:

LE VAGUEMESTRE.--Soldat Demanet, vous avez reu 12 francs?

LE SOLDAT DEMANET.--Oui, mon lieutenant.

LE VAGUEMESTRE.--Soldat Demanet, votre masse n'est pas complte, vous
n'avez que 11 francs  votre masse, ce qui est dplorable; il faut y
verser les 12 francs.

LE SOLDAT DEMANET.--Je vous en prie, mon lieutenant...

LE VAGUEMESTRE.--Allons, tenez, voil cent sous, on ne versera que 7
francs; faites un reu.


     DEUXIME EXEMPLE.

LE VAGUEMESTRE.--Soldat Castagnol, vous avez reu 50 francs.

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Oui, mon lieutenant.

LE VAGUEMESTRE.--Vos parents ont donc de l'argent de trop?

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Mon lieutenant, ma famille...

LE VAGUEMESTRE.--Ah! c'est juste, vous tes engag volontaire; eh bien,
vous pouvez vous retirer.

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Et mon argent?...

LE VAGUEMESTRE.--Vous avez huit jours de salle de police  faire;
dimanche prochain, si vous n'tes pas puni, vous toucherez.

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Mais...

LE VAGUEMESTRE.--Pas d'observation.

LE SOLDAT CASTAGNOL, _sortant furieux_.--Je dirai  ma famille de
m'envoyer des billets de banque.

Le vaguemestre tant d'ordinaire un adjudant, on l'appelle _mon
lieutenant_.




LE ZOUAVE


Beaucoup ont parl du zouave, peu le connaissent.

Tout le monde l'a vu paresseusement accroupi aux guichets des Tuileries,
comme un sphinx de granit au seuil des palais assyriens. Il montait sa
garde. D'un air profondment mlancolique il faisait sa faction, mchait
sa chique avec une fivreuse impatience, ou bien, tout en fumant sa
_chiffarde_, il guettait avec anxit quelque rayon de notre soleil
parisien, clair de lune de ce soleil d'Afrique qui _tombe sur la boule_
comme du plomb fondu.

Une pice de calicot blanc ou vert, roule autour d'un fez rouge, une
veste bleue  passe-poils rouges ou jaunes laissant le col entirement
nu, un large pantalon garance taill  l'orientale, des gutres blanches
montant un peu au-dessus de la cheville, voil pour le costume.

Faut-il dpeindre l'homme?

Petit, trapu, musculeux, nerveux, les paules larges, les poings carrs,
la tte rase, la barbe touffue, l'oeil hardi, le sourire narquois, la
dmarche dcide et aventureuse, tel est le zouave, le premier soldat du
monde pour les coups de main, les escarmouches d'avant-postes, les
embuscades impossibles, les marches rapides et imprvues.

Habitu  poursuivre l'Arabe, son ternel ennemi, le zouave est au fait
de toutes les ruses de guerre du dsert; il les a apprises  ses dpens;
aussi surprendra-t-il toujours les armes de l'Europe.

L'Arabe est bien rus, mais le zouave est plus rus encore.

Il sait se dguiser en touffe d'herbe et s'avancer imperceptiblement
jusqu' la sentinelle qu'il veut surprendre; il peut marcher sans bruit,
rester immobile des heures entires, s'effacer dans les moindres replis
de terrain, ramper, sauter, bondir, se confondre dans les taillis qui
l'environnent, suivre une piste et venter toutes les ruses.

Comme claireur il n'a pas son pareil.

Faut-il enlever une position, il se prcipite en avant, tte baisse,
renversant tout sur son passage, ce n'est plus un homme, c'est un
boulet. Une fois lanc, il faut qu'il arrive ou qu'il tombe.

Le zouzou dteste cordialement les grandes villes, il a les garnisons en
horreur.

En garnison, la discipline devient minutieuse, il faut _astiquer la
clarinette_, blanchir les buffleteries, polir la giberne, _brler les
cuivres_, _laver le calicot_, monter des gardes rgulires, dfiler la
parade, toutes choses ennuyeuses pour le troupier en gnral, mais
insupportables au zouave.

Peut-tre ensuite aime-t-il un peu trop les plaisirs bruyants, du moins
si l'on prend  la lettre ce couplet d'une chanson de haute fantaisie:

    Quand l'zouzou, coiff de son _fez_,
    A par hasard queuqu' goutt' sous l'nez,
    L'tremblement s'met dans la cambuse.
    Mais s'il faut se flanquer des coups
    Il sait rendre atouts pour atouts,
          Et gare dessous,
        C'est l'zouzou qui s'amuse!
        Des coups, des coups, des coups,
        C'est l'zouzou qui s'amuse!

Ce qu'il faut au zouave, c'est le sans-gne du camp, les _razzia_ en
pays ennemi, le _fritchtic_ improvis sous la tente. Pour peu que le
bidon soit encore aux trois quarts plein, que la provision de caf ne
soit pas trop prs de sa fin, et que l'on ait un morceau de n'importe
quoi, pour graisser la marmite, il chante, il est gai, il est heureux,
il est lui-mme.

Il est vrai que lorsqu'il n'est pas heureux il est tout de mme gai et
n'en chante que plus fort.

Le zouave doit aux guerres d'Afrique ses gots aventureux, ses habitudes
presque nomades. A poursuivre sans cesse les Arabes de marais en
taillis, de dserts en montagnes, il a pris quelque chose de la faon de
vivre de ces tribus errantes.

Comme elles, il a fini par considrer une tente--six pieds de toile pour
plusieurs--comme une trs-agrable habitation;--il est vrai qu'il n'y a
pas de portier--et il s'est accoutum  borner ses besoins et ses dsirs
 ce que peut contenir son sac.

A l'exemple du philosophe Bias, le zouave porte avec lui tout ce qu'il
possde, ce qui prouve qu'il est peut-tre bien prs de la sagesse.

Mais aussi il faut voir le sac d'un zouave partant en expdition! C'est
monstrueux; on se demande avec effroi s'il ne succombera pas sous le
faix, et s'il ne le jettera pas  la premire tape. Plutt mourir!
D'ailleurs il est _convenu_ qu'il ne doit pas en sentir le poids.

D'ordinaire, au moment d'entrer en campagne, les fantassins allgent
autant que possible leur _as de carreau_; les chefs non-seulement
l'autorisent, mais encore le prescrivent.

Ainsi ne fait pas le zouave. C'est  ce moment surtout que son _armoire
 poils_ lui parat exigu. Il rduit ses effets au plus mince volume,
les serre, les presse, et alors il entasse, il entasse, jusqu' ce que
les courroies deviennent trop courtes et que le sac, gonfl outre
mesure, menace d'clater.

Il y a de tout, dans cette diable d'_armoire  poils_, sac  malice du
zouave. Une numration ressemblerait  un inventaire de trois boutiques
runies de quincaillerie, de mercerie et d'picerie.

Il y a du fil, des aiguilles, des boutons, un d, de la cire, du savon,
du suif, du blanc, une fourchette, une ou deux cuillers, plusieurs
couteaux, sans compter les condiments indispensables  la confection
d'un _fritchtic_ de haut got.

Car le zouave est un gourmet. C'est pour satisfaire sa _bouche_ que, ne
pouvant avoir de valet  ses ordres, il a pris le parti de devenir le
premier cuisinier de l'arme.

Ses ragots ne feraient peut-tre pas fortune chez Vfour, mais en
Afrique, dans le dsert, que de gnraux s'en sont lch les doigts!

Faire un civet avec un livre, la belle malice! tout le monde en est
capable; mais faire un civet sans livre, voil qui est fort, et
vraiment digne du zouave.

Jamais sa fertile imagination ne brille autant que _lorsqu'il n'y a pas
gras_; alors il dploie tous ses moyens, il cherche, il invente, il
trouve. Ces jours-l il dne admirablement. Mais aussi que d'animaux
dtourns de leur destination pour prendre le chemin de la marmite!

Je ne demande pas de fraises  mes zouaves, disait un jour au milieu du
dsert, par une chaleur effroyable, le marchal Canrobert, alors
colonel; mais si j'en avais bien envie, ils seraient capables de m'en
dterrer dans le sable.

Aujourd'hui le zouave est le plus populaire de tous les soldats; sa
_chachia_ menace de passer  l'tat de lgende comme le bonnet  poil
des grenadiers du premier Empire. En France, on l'appelle le zouzou;
dans l'arme, on l'a surnomm le _chacal_.

C'est au zouave que l'on doit les paroles de la marche clbre sous le
nom de _la Casquette_; en voici l'origine:

Une nuit, le camp franais est surpris par les Arabes. Un feu terrible
tonne d'abord nos soldats, ils hsitent presque. Mais le marchal
Bugeaud s'est prcipit hors de sa tente; sa prsence seule rend  nos
troupes toute leur ardeur: l'ennemi est repouss.

La lutte finie, le marchal s'aperoit que tout le monde sourit en le
regardant. Il porte les mains  sa tte... Dans sa prcipitation, il
tait sorti coiff du casque peu hroque du roi d'Yvetot, du bonnet de
coton, pour tout dire.

Le lendemain, lorsque les clairons sonnrent la marche, les zouaves, en
mmoire de cette originale coiffure, entonnrent en choeur:

    As-tu vu
    La casquette,
    La casquette,
    As-tu vu
    La casquette
    Du pre Bugeaud?

Deux ou trois jours aprs, le marchal, au moment de donner l'ordre du
dpart, disait en s'adressant aux clairons:

Clairons, sonnez _la Casquette_.

Ce nom est rest  la marche. A combien de victoires a-t-elle conduit et
conduira-t-elle les zouaves?

La Casquette du pre Bugeaud, en faisant le succs du _Duc Job_, a
rapport quatre cent mille francs au Thtre-Franais et soixante mille
francs  M. Lon Laya.

C'est une vaillante et riche casquette.




LE CHASSEUR A PIED


Il ne marche pas, il court, c'est vritablement le soldat de son sicle:
un soldat  vapeur. Il vient de Vincennes  Paris en trente-cinq
minutes, il faut juste le double  un fiacre suprieur.

Le chasseur  pied, connu, lors de sa cration, sous le nom de
tirailleur de Vincennes, est tout aussi populaire que le zouave: 
Paris, on l'appelle _drat_ ou _vitrier_.

Le premier de ces surnoms s'explique tout seul. _La rate ne fait pas
partie du petit quipement_, disent les chasseurs.

Quant au second, les tymologistes ne sont pas d'accord: les uns
prtendent que _vitrier_ est une corruption du nom _vitier_--qui va
vite--donn aux chasseurs lors de leur formation au camp de Saint-Omer.

Les autres assurent que ce sobriquet vient tout simplement des
paulettes vertes; de _vert_  _vitrier_ il n'y a que l'paisseur d'une
_vitre_, et les loustics du _faubourg Antoine_ sont bien capables de cet
horrible jeu de mots.

       *       *       *       *       *

Les chasseurs  pied n'en sont pas  faire leurs preuves; c'est en
Afrique, en 1842, qu'ils ont reu le baptme du feu, un glorieux
baptme.

Tout d'abord ils inspirrent aux Arabes une crainte irrsistible. Il est
vrai que tout concourt  leur donner, dans les batailles, un terrible
aspect; leur costume sombre, leur allure presque fantastique, le timbre
strident de leurs clairons, les font ressembler, au milieu de la fume,
 une lgion de diables dchans.

Si bien qu'en les voyant accourir, les Arabes lchaient pied au plus
vite. Voil criaient-ils, les _lascars ngros_, autre surnom.

Quelque engag volontaire a clbr ces exploits dans une chanson en
trente ou quarante couplets: quelle verve! en voici un chantillon:

      Les _Arbicos_ sont venus,
      Sont venus par douzaines;
    Mais les chasseurs les ont si bien reus,
      Qu'ils fuyaient par centaines,
          Devant les cha,
      Les cha, les cha, les cha, les cha,
      Les chasseurs de Vincennes.

Les chasseurs ont une arme terrible: leur carabine  tige, qui se charge
avec des balles oblongues, perce une planche de cinquante millimtres
d'paisseur  treize cents mtres, plus d'un quart de lieue.

Or, comme presque tous les chasseurs sont des tireurs excellents--ils
ont, disent-ils, le compas dans l'oeil--ils font dans les rangs
ennemis d'pouvantables ravages.

Il fallait voir, dans le principe, la stupeur profonde des Arabes
atteints  cette distance: ils croyaient  quelque diablerie.

A Sbastopol, les _claireurs volontaires_, les _enfants perdus_ se
recrutaient dans les rangs des chasseurs. Cachs dans les moindres plis
de terrain, ils russissaient  arriver  porte des batteries, et
alors, malheur aux servants! les canons taient bientt rduits au
silence.

Qui n'a pas vu la manoeuvre des chasseurs  pied, ne peut se faire une
ide des prodiges qu'enfantent la discipline et un exercice quotidien.

Leur pas ordinaire est un pas acclr, leur pas acclr est un pas de
course. A un signal du clairon, ils se dispersent de tous cts,
disparaissent, s'agenouillent, se couchent  plat ventre ou sur le dos,
chargent leurs armes, ajustent, tirent dans toutes les positions
possibles. Un autre signal se fait entendre, les voil tous  leurs
rangs, serrs, masss, la baonnette croise, prts  charger.

Une charge des chasseurs de Vincennes, lancs  fond de train, est
irrsistible; si paisse que soit la masse contre laquelle ils se
prcipitent, ils l'ventrent avec leurs larges sabres-baonnettes, et la
traversent laissant derrire eux un sanglant sillon.

Ce sont des dmons, disait  Sbastopol le prince Mentchikoff. Les
chasseurs sont trs-fiers de leur renom de vitesse: une fois on leur
lisait un ordre du jour qui commenait ainsi: Soldats, nous allons
marcher  l'ennemi.--Oh! oh! s'crirent-ils, ce n'est point pour
nous; on aurait mis courir.

En dehors du service, le chasseur  pied conserve malgr lui ses allures
rapides. Il a d'ailleurs l'air crne, peut-tre mme un peu tapageur; il
aime  incliner son shako en casseur; son ceinturon est toujours serr
outre mesure, le _vitrier doit avoir un ventre de fourmi_.

Leste et bien dcoupl, il adore la danse, c'est son fort, il y obtient
des succs que le pompier de Paris pourrait seul lui disputer. Tout
naturellement les _belles_ adorent ce brillant danseur, mais qu'elles ne
s'y fient pas, le _vitrier_ est plus inconstant que le voltigeur
lui-mme, ce papillon du coeur.

A Paris, il affectionne les ombrages de Vincennes et de Saint-Mand; le
lundi, le jeudi et le dimanche il accourt danser au son des pistons de
la barrire du Trne, heureux si une permission de minuit lui permet de
rester jusqu' la fin; il trouve toujours un _pays_ qui a fait un
_cong_ et qui partage fraternellement avec lui quelques bouteilles de
vin suret.

       *       *       *       *       *

Mais il serait injuste de ne pas dire un mot du clairon des chasseurs 
pied.

Que le chasseur, charg de son sac, de ses vivres, de ses armes, de ses
munitions puisse courir sans s'essouffler, on le comprend difficilement.

Mais comment fait le clairon qui, tout en courant comme les autres,
trouve par-dessus le march le moyen de souffler dans sa trompette?

C'est ce que l'on ne comprend pas.




LE FANTASSIN


Le fantassin par excellence, c'est le soldat de l'infanterie de ligne;
d'aucuns disent: _le pioupiou_, ou mme _le lignard_. Les cavaliers
prtendent que l'infanterie porte les perons au coude, pour _piquer
azor_, mais les cavaliers ne font que rpter l une vieille
plaisanterie, invente alors qu'on ne connaissait pas encore l'escrime 
la baonnette, un jeu trs-dangereux pour les cavaliers.

L'infanterie de ligne, c'est vritablement l'arme franaise; elle a
vers son sang sur tous les champs de bataille, mais elle a su fixer la
victoire. C'est elle qui a promen les tendards de la France au travers
de l'Europe vaincue. C'est l'infanterie de ligne qui, sans souliers,
sans vivres, sans artillerie, s'lanait, du haut des Alpes,  la
conqute de l'Italie; c'est elle qui combattait aux Pyramides, et 
Eylau, et  la Moskowa. L'infanterie, c'est la reine de batailles: avec
elle on passe partout et on se maintient toujours.

L'uniforme de l'infanterie de ligne n'a rien de brillant, et cependant
c'est celui qui, en masse, produit le meilleur effet; c'est aussi le
plus commode et le mieux appropri  tous les besoins du soldat en
campagne.

Aux revues,  la parade, sur les boulevards, il est peut-tre des
rgiments qui attirent les yeux davantage, mais ce n'est pas l qu'il
faut voir la ligne. Il faut la voir, manoeuvrant sous le feu de
l'ennemi, avec autant de prcision qu'au champ de Mars. Chaque rgiment
est devenu un corps, dont les officiers sont la tte. Un boulet arrive
qui emporte une file entire:--_Serrez les rangs!_--Les rangs se
serrent, le vide est combl, sans prcipitation, sans trouble, sans
confusion.

Rien n'est beau, rien n'est magnifique, comme un rgiment de ligne
marchant au pas de charge pour aborder l'ennemi  la baonnette.
Cherchez dans les rangs, examinez, l'un aprs l'autre, ces soldats noirs
de poudre, essayez de reconnatre le _pioupiou_ que vous avez vu,
s'patant devant les boutiques des grandes villes, le shako en arrire
et le ventre en avant. Le _pioupiou_ d'hier est le hros d'aujourd'hui.
Le danger,  cette heure, illumine toutes ces ttes; le courage, comme
une aurole, resplendit sur tous ces fronts. Place  la ligne! sur ses
drapeaux est crite notre glorieuse histoire.

Le fantassin, en garnison, ne ressemble aucunement au hros du champ de
bataille. Il ne se souvient plus de ses exploits d'hier; il ne se doute
pas des grandes actions qu'il accomplira demain, si une fois de plus la
France a besoin de son dvouement et de son courage.

Le fantassin en garnison redevient le _pioupiou_, c'est--dire le
meilleur et le plus inoffensif des hommes, cherchant toujours  se
rendre utile, toujours prt  rendre un service. Simples sont ses gots
et modestes ses dsirs: les joies turbulentes sont sans attrait pour
lui, et rarement la dive bouteille, qu'il aime  fter, cependant,
parvient  lui faire oublier l'heure de la retraite.

Comme tous les soldats de la terre, le fantassin est gnralement pan.

    Car en France comme en Autriche,
    Le militaire n'est pas riche,
        Chacun sait a.

Il est de fait qu'avec cinq centimes par jour il est difficile de faire
des folies. Heureusement il est des moyens d'augmenter ce mince revenu.
Dans beaucoup de rgiments, les soldats ont l'autorisation de s'occuper
en ville--pourvu, toutefois, que la discipline n'en souffre pas.--Ceux
qui ont un mtier y consacrent tout le temps qu'ils ont de disponible;
ceux, et c'est le plus grand nombre, qui n'ont que leurs deux bras et
leur bonne volont, trouvent cependant un moyen de se rendre utiles;
dans quelques maisons bourgeoises, ils prennent soin du jardin ou
entretiennent les parquets.

Enfin, il est une autre source de revenu, qui, si elle n'est pas la plus
avouable, est certainement la plus employe, c'est la _carotte  la
famille_.

La carotte est gnralement ourdie par quelque vieux grognard qui sait
plus d'un bon tour. Un engag volontaire, mauvaise tte, mais possdant
une superbe main, se charge d'crire la lettre. Une maladie, tel est le
prtexte le plus ordinaire. C'est le plus simple, et rarement il manque
son effet. Comment voulez-vous que des parents refusent quelques
francs, lorsqu'il reoivent de leur enfant une lettre qui commence
ainsi:

        Chre mre,

     L'intention de la prsente est pour vous faire savoir que je me
     trouve insensiblement  l'hpital!...

La famille envoie de l'argent. Une lettre du pays arrive, qui renferme
un beau bon sur la poste. Le vaguemestre l'a vite chang contre de
belles pices de cent sous. Mais, hlas! il dure, cet argent, ce que
dure un beau rve. Et comment peut-il en tre autrement? Tant d'amis
doivent avoir leur part de cette bonne aubaine: Il y a, d'abord, le
_camarade de lit_--ensuite l'inventeur de la carotte, puis l'crivain,
puis deux ou trois pays, puis un caporal qui a t obligeant, et bien
d'autres encore. D'ailleurs il est convenu qu'un troupier ne doit pas
dpenser son argent seul.

Un soldat qui _sort seul_, qui _boit seul_, est dshonor aux yeux de
ses camarades, on dit qu'il _fait suisse_... Dire  un soldat: _Tu fais
suisse_, est une mortelle injure.

Lorsqu'il a termin sa besogne journalire de la caserne, astiqu ses
armes, rpondu  l'appel, s'il n'est ni de garde, ni de service, ni de
corve, ni puni, alors le fantassin est libre, il peut sortir. Presque
toujours il s'empresse d'en profiter. Il faut, pour le retenir  la
chambre, quelque motif d'une haute gravit; une lettre  crire, quelque
petit ouvrage  faire, une pipe d'une remarquable longueur  culotter
pour un officier qui en fait collection. Mais ces cas sont fort rares.
Le fantassin aime les longues promenades. Est-il dans une petite ville,
on le rencontre le long des sentiers, dans les bois; il cueille de
petites baguettes pour battre ses habits.

S'il est dans une grande ville, le fantassin varie ses distractions: il
aime  visiter les talages des grands magasins; il affectionne les
promenades et les jardins publics; les saltimbanques ont en lui un
public toujours patient, toujours bienveillant, toujours prt  rire des
plaisanteries du pitre. Le saltimbanque et le fantassin se sont compris
depuis longtemps: Entrez, entrez, messieurs et mesdames, c'est dix
centimes, deux sous: _Messieurs les militaires ne payeront que
demi-place_.

Mais Paris est, pour le fantassin, une ville bnie. Le vin y est bien un
peu cher, mais que de distractions! Voil une ville! on y peut flner
cinq heures de suite sans risquer d'y voir les mmes objets. D'ailleurs
Paris a le Jardin des Plantes; et le Jardin des Plantes est, chacun le
sait, le paradis terrestre du fantassin.

L il passe sans ennui ses heures de libert. Il visite successivement
tous les _cabinets d'histoire naturelle_, il se tient les ctes de rire
devant le palais des singes, s'extasie le long des loges des animaux
froces, et frmit en contemplant les reptiles. Mais ses btes de
prdilection sont les ours et l'lphant. Jamais il ne sortira du Jardin
des Plantes sans avoir fait grimper Martin  l'arbre, sans avoir t
porter  l'lphant une crote de pain mise en rserve--faute de poches
 son pantalon--dans le fond de son kpi.

Mais le fantassin serait un corps sans me s'il n'avait pas une _payse_.
La _payse_ a t cre pour le _tourlourou_,--autre nom du
fantassin--tout comme le _tourlourou_ a t cr pour la _payse_. Ils
s'aiment et ils se comprennent. Le tourlourou accompagne la _payse_, qui
est bonne d'enfants, il l'aide  surveiller les mioches quand il ne
l'empche pas de les surveiller; sur la promenade, le tourlourou
s'assied prs de la payse et lui conte des douceurs pendant que les
moutards jouent sur le sable. Honni soit qui mal y pense!

Malgr la fatigue qui en rsulte, le fantassin aime les changements de
garnison; il va gaiement d'un bout  l'autre de la France, en chantant
des chansons, en quatre-vingt-quinze couplets, qui enlvent le pas.
Chaque jour, avant deux heures, il _a son tape dans les jambes_, ce qui
ne l'empche pas, aussitt arriv  la ville o l'on doit coucher, de se
donner bien vite un coup de brosse et de courir visiter les curiosits
du pays.

Le billet de logement inquite peu le soldat. Le billet de logement est
cependant un billet de loterie: il en est de trs-bons, il en est qui
sont mauvais. Rarement le soldat est mal reu; cela se voit cependant
quelquefois par-ci par-l. De son ct, le fantassin n'abuse presque
jamais de l'hospitalit. Le billet de logement est trs-bon lorsque les
htes invitent le soldat  partager leur dner. C'est une conomie de
temps et d'argent; inutile de faire la _tamponne_. Le fantassin est tout
joyeux, et pour remercier ses htes, il leur raconte son histoire au
dessert.

Rentr dans ses foyers, son cong fini, le fantassin n'abuse pas de sa
supriorit. Il raconte volontiers ses campagnes et ses voyages, mais il
le fait sans forfanterie. Il trouve toujours des auditeurs attentifs;
nous aimons les anciens soldats en France.

On a accus le fantassin d'tre naf: il est des cas o une navet vaut
un pome.

--Que faisiez-vous  Solferino? demandait-on  un soldat du _centre_.

--Moi, rpondit-il avec modestie, je faisais comme les autres; je tuais
et _on me tuait_.

Navet sublime, qui rsume  elle seule toute la logique et toute la
philosophie de la guerre!

FIN




TABLE DES MATIRES


Le 13e Hussards.                   1

La Cantinire.                   277

Le Perruquier de l'Escadron.     284

Le Vaguemestre.                  290

Le Zouave.                       296

Le Chasseur  pied.              301

Le Fantassin.                    310






End of the Project Gutenberg EBook of Le 13e Hussards, types, profils,
esquisses et croquis militaires, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE 13E HUSSARDS ***

***** This file should be named 46604-8.txt or 46604-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/6/6/0/46604/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)

Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
