The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Guy de Maupassant, by 
Guy de Maupassant

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Title: Oeuvres compltes de Guy de Maupassant

Author: Guy de Maupassant

Release Date: August 1, 2014 [EBook #46470]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 4 ***




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  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT




  LA PRSENTE DITION
  DES
  OEUVRES COMPLTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A T TIRE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A T TIR DE CETTE DITION

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1  60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61  80) sur japon imprial.
  20 exemplaires (81  100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme  celui de l'dition originale_: Mademoiselle Fifi
  _Bruxelles, Kistemaeckers, 1882,
  complt par_ Mademoiselle Fifi (nouveaux contes)
  _Paris, Victor Havard, 1883,
  avec addition de_:
  M. Jocaste (_indit_).




  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT




  MADEMOISELLE FIFI

  M. JOCASTE


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-DITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits rservs._




MADEMOISELLE FIFI.


Le major, commandant prussien, comte de Farlsberg, achevait de lire son
courrier, le dos au fond d'un grand fauteuil de tapisserie et ses pieds
botts sur le marbre lgant de la chemine, o ses perons, depuis
trois mois qu'ils occupaient le chteau d'Uville, avaient trac deux
trous profonds, fouills un peu plus tous les jours.

Une tasse de caf fumait sur un guridon de marqueterie macul par les
liqueurs, brl par les cigares, entaill par le canif de l'officier
conqurant qui, parfois, s'arrtant d'aiguiser un crayon, traait sur
le meuble gracieux des chiffres ou des dessins,  la fantaisie de son
rve nonchalant.

Quand il eut achev ses lettres et parcouru les journaux allemands que
son vaguemestre venait de lui apporter, il se leva, et, aprs avoir
jet au feu trois ou quatre normes morceaux de bois vert, car ces
messieurs abattaient peu  peu le parc pour se chauffer, il s'approcha
de la fentre.

La pluie tombait  flots; une pluie normande qu'on aurait dit jete par
une main furieuse, une pluie en biais, paisse comme un rideau, formant
une sorte de mur  raies obliques, une pluie cinglante, claboussante,
noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre
de la France.

L'officier regarda longtemps les pelouses inondes, et, l-bas,
l'Andelle gonfle qui dbordait; et il tambourinait contre la vitre
une valse du Rhin, quand un bruit le fit se retourner: c'tait son
second, le baron de Kelweingstein, ayant le grade quivalent  celui de
capitaine.

Le major tait un gant, large d'paules, orn d'une longue barbe en
ventail formant nappe sur sa poitrine; et toute sa grande personne
solennelle veillait l'ide d'un paon militaire, un paon qui aurait
port sa queue dploye  son menton. Il avait des yeux bleus, froids
et doux, une joue fendue d'un coup de sabre dans la guerre d'Autriche;
et on le disait brave homme autant que brave officier.

Le capitaine, un petit rougeaud  gros ventre, sangl de force, portait
presque ras son poil ardent, dont les fils de feu auraient fait croire,
quand ils se trouvaient sous certains reflets, sa figure frotte de
phosphore. Deux dents perdues dans une nuit de noce, sans qu'il se
rappelt au juste comment, lui faisaient cracher des paroles paisses,
qu'on n'entendait pas toujours; et il tait chauve du sommet du crne
seulement, tonsur comme un moine, avec une toison de petits cheveux
friss, dors et luisants, autour de ce cerceau de chair nue.

Le commandant lui serra la main, et il avala d'un trait sa tasse de
caf (la sixime depuis le matin), en coutant le rapport de son
subordonn sur les incidents survenus dans le service; puis tous deux
se rapprochrent de la fentre en dclarant que ce n'tait pas gai. Le
major, homme tranquille, mari chez lui, s'accommodait de tout; mais le
baron-capitaine, viveur tenace, coureur de bouges, forcen trousseur
de filles, rageait d'tre enferm depuis trois mois dans la chastet
obligatoire de ce poste perdu.

Comme on grattait  la porte, le commandant cria d'ouvrir, et un homme,
un de leurs soldats automates, apparut dans l'ouverture, disant par sa
seule prsence que le djeuner tait prt.

Dans la salle ils trouvrent les trois officiers de moindre grade:
un lieutenant, Otto de Grossling; deux sous-lieutenants, Fritz
Scheunaubourg et le marquis Wilhem d'Eyrik, un tout petit blondin fier
et brutal avec les hommes, dur aux vaincus, et violent comme une arme 
feu.

Depuis son entre en France, ses camarades ne l'appelaient plus que
Mademoiselle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa
taille fine qu'on aurait dit tenue en un corset, de sa figure ple o
sa naissante moustache apparaissait  peine, et aussi de l'habitude
qu'il avait prise, pour exprimer son souverain mpris des tres et des
choses, d'employer  tout moment la locution franaise--_fi, fi donc_,
qu'il prononait avec un lger sifflement.


La salle  manger du chteau d'Uville tait une longue et royale pice
dont les glaces de cristal ancien, toiles de balles, et les hautes
tapisseries des Flandres, taillades  coups de sabre et pendantes par
endroits, disaient les occupations de Mademoiselle Fifi, en ses heures
de dsoeuvrement.

Sur les murs, trois portraits de famille, un guerrier vtu de fer, un
cardinal et un prsident, fumaient de longues pipes de porcelaine,
tandis qu'en son cadre ddor par les ans, une noble dame  poitrine
serre montrait d'un air arrogant une norme paire de moustaches faite
au charbon.

Et le djeuner des officiers s'coula presque en silence dans cette
pice mutile, assombrie par l'averse, attristante par son aspect
vaincu, et dont le vieux parquet de chne tait devenu sordide comme un
sol de cabaret.

A l'heure du tabac, quand ils commencrent  boire, ayant fini de
manger, ils se mirent, de mme que chaque jour,  parler de leur ennui.
Les bouteilles de cognac et de liqueurs passaient de main en main; et
tous, renverss sur leurs chaises, absorbaient  petits coups rpts,
en gardant au coin de la bouche le long tuyau courb que terminait
l'oeuf de faence, toujours peinturlur comme pour sduire des
Hottentots.

Ds que leur verre tait vide, ils le remplissaient avec un geste de
lassitude rsigne. Mais Mademoiselle Fifi cassait  tout moment le
sien, et un soldat immdiatement lui en prsentait un autre.

Un brouillard de fume cre les noyait, et ils semblaient s'enfoncer
dans une ivresse endormie et triste, dans cette saoulerie morne des
gens qui n'ont rien  faire.

Mais le baron, soudain, se redressa. Une rvolte le secouait; il jura:
Nom de Dieu, a ne peut pas durer, il faut inventer quelque chose  la
fin.

Ensemble le lieutenant Otto et le sous-lieutenant Fritz, deux Allemands
dous minemment de physionomies allemandes lourdes et graves,
rpondirent: Quoi, mon capitaine?

Il rflchit quelques secondes, puis reprit: Quoi? Eh bien, il faut
organiser une fte, si le commandant le permet.

Le major quitta sa pipe: Quelle fte, capitaine?

Le baron s'approcha: Je me charge de tout, mon commandant. J'enverrai
 Rouen _Le Devoir_ qui nous ramnera des dames; je sais o les
prendre. On prparera ici un souper; rien ne manque d'ailleurs, et, au
moins, nous passerons une bonne soire.

Le comte de Farlsberg haussa les paules en souriant: Vous tes fou,
mon ami.

Mais tous les officiers s'taient levs, entouraient leur chef, le
suppliaient: Laissez faire le capitaine, mon commandant, c'est si
triste ici.

A la fin le major cda: Soit, dit-il; et aussitt le baron fit
appeler _Le Devoir_. C'tait un vieux sous-officier qu'on n'avait
jamais vu rire, mais qui accomplissait fanatiquement tous les ordres de
ses chefs, quels qu'ils fussent.

Debout, avec sa figure impassible, il reut les instructions du baron;
puis il sortit; et, cinq minutes plus tard, une grande voiture du train
militaire, couverte d'une bche de meunier tendue en dme, dtalait
sous la pluie acharne, au galop de quatre chevaux.

Aussitt un frisson de rveil sembla courir dans les esprits; les poses
alanguies se redressrent, les visages s'animrent, et on se mit 
causer.

Bien que l'averse continut avec autant de furie, le major affirma
qu'il faisait moins sombre, et le lieutenant Otto annonait avec
conviction que le ciel allait s'claircir. Mademoiselle Fifi elle-mme
ne semblait pas tenir en place. Elle se levait, se rasseyait. Son oeil
clair et dur cherchait quelque chose  briser. Soudain, fixant la dame
aux moustaches, le jeune blondin tira son revolver. Tu ne verras pas
cela, toi, dit-il; et, sans quitter son sige, il visa. Deux balles
successivement crevrent les deux yeux du portrait.

Puis il s'cria: Faisons la mine!

Et brusquement les conversations s'interrompirent, comme si un intrt
puissant et nouveau se ft empar de tout le monde.

La mine, c'tait son invention, sa manire de dtruire, son amusement
prfr.

En quittant son chteau, le propritaire lgitime, le comte Fernand
d'Amoys d'Uville, n'avait eu le temps de rien emporter ni de rien
cacher, sauf l'argenterie enfouie dans le trou d'un mur. Or, comme il
tait fort riche et magnifique, son grand salon, dont la porte ouvrait
dans la salle  manger, prsentait, avant la fuite prcipite du
matre, l'aspect d'une galerie de muse.

Aux murailles pendaient des toiles, des dessins et des aquarelles de
prix, tandis que sur les meubles, les tagres, et dans les vitrines
lgantes, mille bibelots, des potiches, des statuettes, des bonshommes
de Saxe et des magots de Chine, des ivoires anciens et des verres de
Venise, peuplaient le vaste appartement de leur foule prcieuse et
bizarre.

Il n'en restait gure maintenant. Non qu'on les et pills, le major
comte de Farlsberg ne l'aurait point permis; mais Mademoiselle Fifi, de
temps en temps, faisait la _mine_, et tous les officiers, ce jour-l,
s'amusaient vraiment pendant cinq minutes.

Le petit marquis alla chercher dans le salon ce qu'il lui fallait. Il
rapporta une toute mignonne thire de Chine famille Rose qu'il emplit
de poudre  canon, et, par le bec, il introduisit dlicatement un long
morceau d'amadou, l'alluma, et courut reporter cette machine infernale
dans l'appartement voisin.

Puis il revint bien vite, en fermant la porte. Tous les Allemands
attendaient debout, avec la figure souriante d'une curiosit enfantine,
et, ds que l'explosion eut secou le chteau, ils se prcipitrent
ensemble.

Mademoiselle Fifi, entre la premire, battait des mains avec dlire
devant une Vnus de terre cuite dont la tte avait enfin saut; et
chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s'tonnant aux dentelures
tranges des clats, examinant les dgts nouveaux, contestant certains
ravages comme produits par l'explosion prcdente; et le major
considrait d'un air paternel le vaste salon boulevers par cette
mitraille  la Nron et sabl de dbris d'objets d'art. Il en sortit le
premier, en dclarant avec bonhomie: a a bien russi, cette fois.

Mais une telle trombe de fume tait entre dans la salle  manger, se
mlant  celle du tabac, qu'on ne pouvait plus respirer. Le commandant
ouvrit la fentre, et tous les officiers, revenus pour boire un dernier
verre de cognac, s'en approchrent.

L'air humide s'engouffra dans la pice, apportant une sorte de
poussire d'eau qui poudrait les barbes, et une odeur d'inondation. Ils
regardaient les grands arbres accabls sous l'averse, la large valle
embrume par ce dgorgement des nuages sombres et bas, et tout au loin
le clocher de l'glise dress comme une pointe grise dans la pluie
battante.

Depuis leur arrive, il n'avait plus sonn. C'tait, du reste, la
seule rsistance que les envahisseurs eussent rencontre aux environs:
celle du clocher. Le cur ne s'tait nullement refus  recevoir et 
nourrir des soldats prussiens; il avait mme plusieurs fois accept
de boire une bouteille de bire ou de bordeaux avec le commandant
ennemi, qui l'employait souvent comme intermdiaire bienveillant; mais
il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche; il se
serait plutt laiss fusiller. C'tait sa manire  lui de protester
contre l'invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la
seule, disait-il, qui convnt au prtre, homme de douceur et non de
sang, et tout le monde,  dix lieues  la ronde, vantait la fermet,
l'hrosme de l'abb Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public,
le proclamer, par le mutisme obstin de son glise.

Le village entier, enthousiasm par cette rsistance, tait prt 
soutenir jusqu'au bout son pasteur,  tout braver, considrant cette
protestation tacite comme la sauvegarde de l'honneur national. Il
semblait aux paysans qu'ils avaient ainsi mieux mrit de la patrie
que Belfort et que Strasbourg, qu'ils avaient donn un exemple
quivalent, que le nom du hameau en deviendrait immortel, et, hormis
cela, ils ne refusaient rien aux Prussiens vainqueurs.

Le commandant et ses officiers riaient ensemble de ce courage
inoffensif; et comme le pays entier se montrait obligeant et souple 
leur gard, ils tolraient volontiers son patriotisme muet.

Seul, le petit marquis Wilhem aurait bien voulu forcer la cloche 
sonner. Il enrageait de la condescendance politique de son suprieur
pour le prtre, et chaque jour il suppliait le commandant de le laisser
faire Ding-don-don, une fois, une seule petite fois, pour rire un
peu seulement. Et il demandait cela avec des grces de chatte, des
cajoleries de femme, des douceurs de voix d'une matresse affole par
une envie; mais le commandant ne cdait point, et Mademoiselle Fifi,
pour se consoler, faisait la _mine_ dans le chteau d'Uville.

Les cinq hommes restrent l, en tas, quelques minutes, aspirant
l'humidit. Le lieutenant Fritz, enfin, pronona en jetant un rire
pteux: Ces temoiselles tcitment, n'auront pas peau temps pour leur
bromenate.

L-dessus, on se spara, chacun allant  son service, et le capitaine
ayant fort  faire pour les prparatifs du dner.

Quand ils se retrouvrent de nouveau  la nuit tombante, ils se mirent
 rire en se voyant tous coquets et reluisants comme aux jours de
grande revue, pommads, parfums, tout frais. Les cheveux du commandant
semblaient moins gris que le matin, et le capitaine s'tait ras, ne
gardant que sa moustache, qui lui mettait une flamme sous le nez.

Malgr la pluie, on laissait la fentre ouverte et l'un d'eux parfois
allait couter. A six heures dix minutes le baron signala un lointain
roulement. Tous se prcipitrent, et bientt la grande voiture
accourut, avec ses quatre chevaux toujours au galop, crotts jusqu'au
dos, fumants et soufflants.

Et cinq femmes descendirent sur le perron, cinq belles filles choisies
avec soin par un camarade du capitaine  qui _Le Devoir_ tait all
porter une carte de son officier.

Elles ne s'taient point fait prier, sres d'tre bien payes,
connaissant d'ailleurs les Prussiens, depuis trois mois qu'elles en
ttaient, et prenant leur parti des hommes comme des choses. C'est le
mtier qui veut a, se disaient-elles en route, pour rpondre sans
doute  quelque picotement secret d'un reste de conscience.

Et tout de suite on entra dans la salle  manger. Illumine, elle
semblait plus lugubre encore en son dlabrement piteux; et la table
couverte de viandes, de vaisselle riche et d'argenterie retrouve dans
le mur o l'avait cache le propritaire, donnait  ce lieu l'aspect
d'une taverne de bandits qui soupent aprs un pillage. Le capitaine,
radieux, s'empara des femmes comme d'une chose familire, les
apprciant, les embrassant, les flairant, les valuant  leur valeur de
filles  plaisir, et comme les trois jeunes gens voulaient en prendre
chacun une, il s'y opposa avec autorit, se rservant de faire le
partage, en toute justice, suivant les grades, pour ne blesser en rien
la hirarchie.

Alors, afin d'viter toute discussion, toute contestation et tout
soupon de partialit, il les aligna par rang de taille, et s'adressant
 la plus grande, avec le ton du commandement: Ton nom?

Elle rpondit en grossissant sa voix: Pamla.

Alors il proclama: Numro un, la nomme Pamla, adjuge au commandant.

Ayant ensuite embrass Blondine, la seconde, en signe de proprit,
il offrit au lieutenant Otto la grosse Amanda, va _la Tomate_ au
sous-lieutenant Fritz, et la plus petite de toutes, Rachel, une brune
toute jeune,  l'oeil noir comme une tache d'encre, une juive dont le
nez retrouss confirmait la rgle qui donne des becs courbes  toute sa
race, au plus jeune des officiers, au frle marquis Wilhem d'Eyrik.

Toutes, d'ailleurs, taient jolies et grasses, sans physionomies bien
distinctes, faites  peu prs pareilles de tournure et de peau par les
pratiques d'amour quotidiennes et la vie commune des maisons publiques.

Les trois jeunes gens prtendaient tout de suite entraner leurs
femmes, sous prtexte de leur offrir des brosses et du savon pour
se nettoyer; mais le capitaine s'y opposa sagement, affirmant
qu'elles taient assez propres pour se mettre  table et que ceux qui
monteraient voudraient changer en descendant et troubleraient les
autres couples. Son exprience l'emporta. Il y eut seulement beaucoup
de baisers, des baisers d'attente.

Soudain Rachel suffoqua, toussant aux larmes et rendant de la fume par
les narines. Le marquis, sous prtexte de l'embrasser, venait de lui
souffler un jet de tabac dans la bouche. Elle ne se fcha point, ne dit
pas un mot, mais elle regarda fixement son possesseur avec une colre
veille tout au fond de son oeil noir.

On s'assit. Le commandant lui-mme semblait enchant; il prit  sa
droite Pamla, Blondine  sa gauche, et dclara, en dpliant sa
serviette: Vous avez eu l une charmante ide, capitaine.

Les lieutenants Otto et Fritz, polis comme auprs des femmes du monde,
intimidaient un peu leurs voisines; mais le baron de Kelweingstein,
lch dans son vice, rayonnait, lanait des mots grivois, semblait en
feu avec sa couronne de cheveux rouges. Il galantisait en franais du
Rhin, et ses compliments de taverne, expectors par le trou des deux
dents brises, arrivaient aux filles au milieu d'une mitraille de
salive.

Elles ne comprenaient rien, du reste, et leur intelligence ne sembla
s'veiller que lorsqu'il cracha des paroles obscnes, des expressions
crues, estropies par son accent. Alors, toutes ensemble, elles
commencrent  rire comme des folles, tombant sur le ventre de leurs
voisins, rptant les termes que le baron se mit alors  dfigurer
 plaisir pour leur faire dire des ordures. Elles en vomissaient 
volont, saoules aux premires bouteilles de vin, et, redevenant elles,
ouvrant la porte aux habitudes, elles embrassaient les moustaches
de droite et celles de gauche, pinaient les bras, poussaient des
cris furieux, buvaient dans tous les verres, chantaient des couplets
franais et des bouts de chansons allemandes appris dans leurs rapports
quotidiens avec l'ennemi.

Bientt les hommes eux-mmes, griss par cette chair de femme tale
sous leur nez et sous leurs mains, s'affolrent, hurlant, brisant la
vaisselle, tandis que, derrire leur dos, des soldats impassibles les
servaient.

Le commandant seul gardait de la retenue.

Mademoiselle Fifi avait pris Rachel sur ses genoux, et, s'animant
 froid, tantt il embrassait follement les frisons d'bne de son
cou, humant par le mince intervalle entre la robe et la peau la douce
chaleur de son corps et tout le fumet de sa personne; tantt, 
travers l'toffe, il la pinait avec fureur, la faisant crier, saisi
d'une frocit rageuse, travaill par son besoin de ravage. Souvent
aussi, la tenant  pleins bras, l'treignant comme pour la mler  lui,
il appuyait longuement ses lvres sur la bouche frache de la juive,
la baisait  perdre haleine; mais soudain il la mordit si profondment
qu'une trane de sang descendit sur le menton de la jeune fille et
coula dans son corsage.

Encore une fois, elle le regarda bien en face, et, lavant la plaie,
murmura: a se paye, cela. Il se mit  rire, d'un rire dur. Je
payerai, dit-il.

On arrivait au dessert; on versait du champagne. Le commandant se leva,
et du mme ton qu'il aurait pris pour porter la sant de l'impratrice
Augusta, il but:

A nos dames! Et une srie de toasts commena, des toasts d'une
galanterie de soudards et de pochards, mls de plaisanteries obscnes,
rendues plus brutales encore par l'ignorance de la langue.

Ils se levaient l'un aprs l'autre, cherchant de l'esprit, s'efforant
d'tre drles; et les femmes, ivres  tomber, les yeux vagues, les
lvres pteuses, applaudissaient chaque fois perdument.

Le capitaine, voulant sans doute rendre  l'orgie un air galant, leva
encore une fois son verre et pronona: A nos victoires sur les coeurs!

Alors le lieutenant Otto, espce d'ours de la fort Noire, se dressa,
enflamm, satur de boissons. Et envahi brusquement de patriotisme
alcoolique, il cria: A nos victoires sur la France!

Toutes grises qu'elles taient, les femmes se turent et Rachel,
frissonnante, se retourna: Tu sais, j'en connais, des Franais, devant
qui tu ne dirais pas a.

Mais le petit marquis, la tenant toujours sur ses genoux se mit  rire,
rendu trs gai par le vin: Ah! ah! ah! je n'en ai jamais vu, moi.
Sitt que nous paraissons, ils foutent le camp!

La fille, exaspre, lui cria dans la figure: Tu mens, salaud!

Durant une seconde, il fixa sur elle ses yeux clairs, comme il les
fixait sur les tableaux dont il crevait la toile  coups de revolver,
puis il se remit  rire: Ah! oui, parlons-en, la belle! serions-nous
ici, s'ils taient braves? Et il s'animait: Nous sommes leurs
matres!  nous la France!

Elle quitta ses genoux d'une secousse et retomba sur sa chaise. Il
se leva, tendit son verre jusqu'au milieu de la table et rpta: A
nous la France et les Franais, les bois, les champs et les maisons de
France!

Les autres, tout  fait saouls, secous soudain par un enthousiasme
militaire, un enthousiasme de brutes, saisirent leurs verres en
vocifrant: Vive la Prusse! et les vidrent d'un seul trait.

Les filles ne protestaient point, rduites au silence et prises de
peur. Rachel elle-mme se taisait, impuissante  rpondre.

Alors, le petit marquis posa sur la tte de la juive sa coupe de
champagne emplie  nouveau: A nous aussi, cria-t-il, toutes les femmes
de France!

Elle se leva si vite, que le cristal, culbut, vida, comme pour un
baptme, le vin jaune dans ses cheveux noirs, et il tomba, se brisant
 terre. Les lvres tremblantes, elle bravait du regard l'officier qui
riait toujours, et elle balbutia, d'une voix trangle de colre: a,
a, a n'est pas vrai, par exemple, vous n'aurez pas les femmes de
France.

Il s'assit pour rire  son aise, et, cherchant l'accent parisien: Elle
est pien ponne, pien ponne, qu'est-ce alors que tu viens faire ici,
ptite?

Interdite, elle se tut d'abord, comprenant mal dans son trouble, puis,
ds qu'elle eut bien saisi ce qu'il disait, elle lui jeta, indigne
et vhmente: Moi! moi! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une
putain; c'est bien tout ce qu'il faut  des Prussiens.

Elle n'avait point fini qu'il la giflait  toute vole; mais comme il
levait encore une fois la main, affole de rage, elle saisit sur la
table un petit couteau de dessert  lame d'argent, et, si brusquement
qu'on ne vit rien d'abord, elle le lui piqua droit dans le cou, juste
au creux o la poitrine commence.

Un mot qu'il prononait fut coup dans sa gorge, et il resta bant,
avec un regard effroyable.

Tous poussrent un rugissement et se levrent en tumulte; mais ayant
jet sa chaise dans les jambes du lieutenant Otto, qui s'croula
tout au long, elle courut  la fentre, l'ouvrit avant qu'on et pu
l'atteindre, et s'lana dans la nuit, sous la pluie qui tombait
toujours.

En deux minutes, Mademoiselle Fifi fut morte. Alors Fritz et Otto
dgainrent et voulurent massacrer les femmes qui se tranaient  leurs
genoux. Le major, non sans peine, empcha cette boucherie, fit enfermer
dans une chambre, sous la garde de deux hommes, les quatre filles
perdues; puis, comme s'il et dispos ses soldats pour un combat, il
organisa la poursuite de la fugitive, bien certain de la reprendre.

Cinquante hommes, fouetts de menaces, furent lancs dans le parc. Deux
cents autres fouillrent les bois et toutes les maisons de la valle.

La table, desservie en un instant, servait maintenant de lit mortuaire,
et les quatre officiers, rigides, dgriss, avec la face dure des
hommes de guerre en fonctions, restaient debout prs des fentres,
sondaient la nuit.

L'averse torrentielle continuait. Un clapotis continu emplissait les
tnbres, un flottant murmure d'eau qui tombe et d'eau qui coule, d'eau
qui dgoutte et d'eau qui rejaillit.

Soudain un coup de feu retentit, puis un autre trs loin, et, pendant
quatre heures, on entendit ainsi de temps en temps des dtonations
proches ou lointaines et des cris de ralliement, des mots tranges
lancs comme appel par des voix gutturales.

Au matin, tout le monde rentra. Deux soldats avaient t tus et trois
autres blesss par leurs camarades dans l'ardeur de la chasse et
l'effarement de cette poursuite nocturne.

On n'avait pas retrouv Rachel.

Alors les habitants furent terroriss, les demeures bouleverses, toute
la contre parcourue, battue, retourne. La juive ne semblait pas avoir
laiss une seule trace de son passage.

Le gnral, prvenu, ordonna d'touffer l'affaire, pour ne point donner
de mauvais exemple dans l'arme, et il frappa d'une peine disciplinaire
le commandant, qui punit ses infrieurs. Le gnral avait dit: On ne
fait pas la guerre pour s'amuser et caresser des filles publiques. Et
le comte de Farlsberg, exaspr, rsolut de se venger sur le pays.

Comme il lui fallait un prtexte afin de svir sans contrainte, il fit
venir le cur et lui ordonna de sonner la cloche  l'enterrement du
marquis d'Eyrik.

Contre toute attente, le prtre se montra docile, humble, plein
d'gards. Et quand le corps de Mademoiselle Fifi, port par des
soldats, prcd, entour, suivi de soldats qui marchaient le fusil
charg, quitta le chteau d'Uville, allant au cimetire, pour la
premire fois la cloche tinta son glas funbre avec une allure allgre,
comme si une main amie l'et caresse.

Elle sonna le soir encore, et le lendemain aussi, et tous les jours;
elle carillonna tant qu'on voulut. Parfois mme, la nuit, elle se
mettait toute seule en branle et jetait doucement deux ou trois sons
dans l'ombre, prise de gaiets singulires, rveille on ne sait
pourquoi. Tous les paysans du lieu la dirent alors ensorcele, et
personne, sauf le cur et le sacristain, n'approchait plus du clocher.

C'est qu'une pauvre fille vivait l-haut, dans l'angoisse et la
solitude, nourrie en cachette par ces deux hommes.

Elle y resta jusqu'au dpart des troupes allemandes. Puis, un soir, le
cur ayant emprunt le char--bancs du boulanger, conduisit lui-mme sa
prisonnire jusqu' la porte de Rouen. Arriv l, le prtre l'embrassa;
elle descendit et regagna vivement  pied le logis public, dont la
patronne la croyait morte.

Elle en fut tire quelque temps aprs par un patriote sans prjugs
qui l'aima pour sa belle action, puis l'ayant ensuite chrie pour
elle-mme, l'pousa, en fit une Dame qui valut autant que beaucoup
d'autres.




MADAME BAPTISTE.


Quand j'entrai dans la salle des voyageurs de la gare de Loubain, mon
premier regard fut pour l'horloge. J'avais  attendre deux heures dix
minutes l'express de Paris.

Je me sentis las soudain comme aprs dix lieues  pied; puis je
regardai autour de moi comme si j'allais dcouvrir sur les murs un
moyen de tuer le temps; puis je ressortis et m'arrtai devant la porte
de la gare, l'esprit travaill par le dsir d'inventer quelque chose 
faire.

La rue, sorte de boulevard plant d'acacias maigres, entre deux rangs
de maisons ingales et diffrentes, des maisons de petite ville,
montait une sorte de colline, et tout au bout on apercevait des arbres
comme si un parc l'et termine.

De temps en temps un chat traversait la chausse, enjambant les
ruisseaux d'une manire dlicate. Un roquet press sentait le pied de
tous les arbres, cherchant des dbris de cuisine. Je n'apercevais aucun
homme.

Un morne dcouragement m'envahit. Que faire? Que faire? Je songeais
dj  l'interminable et invitable sance dans le petit caf du chemin
de fer, devant un bock imbuvable et l'illisible journal du lieu,
quand j'aperus un convoi funbre qui tournait une rue latrale pour
s'engager dans celle o je me trouvais.

La vue du corbillard fut un soulagement pour moi. C'tait au moins dix
minutes de gagnes.

Mais soudain mon attention redoubla. Le mort n'tait suivi que par
huit messieurs dont un pleurait. Les autres causaient amicalement.
Aucun prtre n'accompagnait. Je pensai: Voici un enterrement civil,
puis je rflchis qu'une ville comme Loubain devait contenir au
moins une centaine de libres penseurs qui se seraient fait un devoir
de manifester. Alors, quoi? La marche rapide du convoi disait
bien pourtant qu'on enterrait ce dfunt-l sans crmonie, et, par
consquent, sans religion.

Ma curiosit dsoeuvre se jeta dans les hypothses les plus
compliques; mais, comme la voiture funbre passait devant moi, une
ide baroque me vint, c'tait de suivre avec les huit messieurs.
J'avais l une heure au moins d'occupations et je me mis en marche,
d'un air triste, derrire les autres.

Les deux derniers se retournrent avec tonnement, puis se parlrent
bas. Ils se demandaient certainement si j'tais de la ville. Puis
ils consultrent les deux prcdents, qui se mirent  leur tour  me
dvisager. Cette attention investigatrice me gnait, et, pour y mettre
fin, je m'approchai de mes voisins. Les ayant salus, je dis: Je vous
demande bien pardon, messieurs, si j'interromps votre conversation.
Mais apercevant un enterrement civil, je me suis empress de le suivre
sans connatre, d'ailleurs, le mort que vous accompagnez. Un des
messieurs pronona: C'est une morte. Je fus surpris et je demandai:
Cependant c'est bien un enterrement civil, n'est-ce pas?

L'autre monsieur, qui dsirait videmment m'instruire, prit la parole:
Oui et non. Le clerg nous a refus l'entre de l'glise. Je poussai,
cette fois, un Ah! de stupfaction. Je ne comprenais plus du tout.

Mon obligeant voisin me confia,  voix basse: Oh! c'est toute une
histoire. Cette jeune femme s'est tue, et voil pourquoi on n'a pas pu
la faire enterrer religieusement. C'est son mari que vous voyez l, le
premier, celui qui pleure.

Alors, je prononai, en hsitant: Vous m'tonnez et vous m'intressez
beaucoup, monsieur. Serait-il indiscret de vous demander de me conter
cette histoire? Si je vous importune, mettez que je n'ai rien dit.

Le monsieur me prit le bras familirement. Mais pas du tout, pas du
tout. Tenez, restons un peu derrire. Je vais vous dire a, c'est fort
triste. Nous avons le temps, avant d'arriver au cimetire, dont vous
voyez les arbres l-haut, car la cte est rude.

Et il commena: Figurez-vous que cette jeune femme, Mme Paul Hamot,
tait la fille d'un riche commerant du pays, M. Fontanelle. Elle eut,
tant toute enfant,  l'ge de onze ans, une aventure terrible: un
valet la souilla. Elle en faillit mourir, estropie par ce misrable
que sa brutalit dnona. Un pouvantable procs eut lieu et rvla
que depuis trois mois la pauvre martyre tait victime des honteuses
pratiques de cette brute. L'homme fut condamn aux travaux forcs 
perptuit.

La petite fille grandit, marque d'infamie, isole, sans camarade, 
peine embrasse par les grandes personnes qui auraient cru se tacher
les lvres en embrassant son front.

Elle tait devenue pour la ville une sorte de monstre, de phnomne.
On disait tout bas: Vous savez, la petite Fontanelle? Dans la rue
tout le monde se retournait quand elle passait. On ne pouvait mme
pas trouver de bonnes pour la conduire  la promenade, les servantes
des autres familles se tenant  l'cart comme si une contagion se ft
mane de l'enfant pour s'tendre  tous ceux qui l'approchaient.

C'tait piti de voir cette pauvre petite sur le cours o vont jouer
les mioches toutes les aprs-midi. Elle restait toute seule, debout
prs de sa domestique, regardant d'un air triste les autres gamins qui
s'amusaient. Quelquefois, cdant  une irrsistible envie de se mler
aux enfants, elle s'avanait timidement, avec des gestes craintifs
et entrait dans un groupe d'un pas furtif, comme consciente de son
indignit. Et aussitt, de tous les bancs, accouraient les mres, les
bonnes, les tantes, qui saisissaient par la main les fillettes confies
 leur garde et les entranaient brutalement. La petite Fontanelle
demeurait isole, perdue, sans comprendre; et elle se mettait 
pleurer, le coeur crevant de chagrin. Puis elle courait se cacher la
figure, en sanglotant, dans le tablier de sa bonne.

Elle grandit; ce fut pis encore. On loignait d'elle les jeunes filles
comme d'une pestifre. Songez donc que cette jeune personne n'avait
plus rien  apprendre, rien; qu'elle n'avait plus droit  la symbolique
fleur d'oranger; qu'elle avait pntr, presque avant de savoir lire,
le redoutable mystre que les mres laissent  peine deviner, en
tremblant, le soir seulement du mariage.

Quand elle passait dans la rue, accompagne de sa gouvernante, comme
si on l'et garde  vue dans la crainte incessante de quelque nouvelle
et terrible aventure, quand elle passait dans la rue, les yeux toujours
baisss sous la honte mystrieuse qu'elle sentait peser sur elle, les
autres jeunes filles, moins naves qu'on ne pense, chuchotaient en la
regardant sournoisement, ricanaient en dessous, et dtournaient bien
vite la tte d'un air distrait, si par hasard elle les fixait.

On la saluait  peine. Seuls, quelques hommes se dcouvraient. Les
mres feignaient de ne l'avoir pas aperue. Quelques petits voyous
l'appelaient madame Baptiste, du nom du valet qui l'avait outrage et
perdue.

Personne ne connaissait les tortures secrtes de son me, car elle
ne parlait gure et ne riait jamais. Ses parents eux-mmes semblaient
gns devant elle comme s'ils lui en eussent ternellement voulu de
quelque faute irrparable.

Un honnte homme ne donnerait pas volontiers la main  un forat
libr, n'est-ce pas, ce forat ft-il son fils? M. et Mme Fontanelle
considraient leur fille comme ils eussent fait d'un fils sortant du
bagne.

Elle tait jolie et ple, grande, mince, distingue. Elle m'aurait
beaucoup plu, monsieur, sans cette affaire.

Or, quand nous avons eu un nouveau sous-prfet, voici maintenant
dix-huit mois, il amena avec lui son secrtaire particulier, un drle
de garon qui avait men la vie dans le quartier Latin, parat-il.

Il vit Mlle Fontanelle et en devint amoureux. On lui dit tout. Il
se contenta de rpondre: Bah, c'est justement l une garantie pour
l'avenir. J'aime mieux que ce soit avant qu'aprs. Avec cette femme-l,
je dormirai tranquille.

Il fit sa cour, la demanda en mariage et l'pousa. Alors, ayant du
toupet, il fit des visites de noce comme si de rien n'tait. Quelques
personnes les rendirent, d'autres s'abstinrent. Enfin, on commenait 
oublier et elle prenait place dans le monde.

Il faut vous dire qu'elle adorait son mari comme un dieu. Songez
qu'il lui avait rendu l'honneur, qu'il l'avait fait rentrer dans
la loi commune, qu'il avait brav, forc l'opinion, affront les
outrages, accompli, en somme, un acte de courage que bien peu d'hommes
accompliraient. Elle avait donc pour lui une passion exalte et
ombrageuse.

Elle devint enceinte, et, quand on apprit sa grossesse, les personnes
les plus chatouilleuses lui ouvrirent leur porte, comme si elle et t
dfinitivement purifie par la maternit. C'est drle, mais c'est comme
a...

Tout allait donc pour le mieux, quand nous avons eu, l'autre jour,
la fte patronale du pays. Le prfet, entour de son tat-major et
des autorits, prsidait le concours des orphons, et il venait de
prononcer son discours, lorsque commena la distribution des mdailles
que son secrtaire particulier, Paul Hamot, remettait  chaque
titulaire.

Vous savez que dans ces affaires-l il y a toujours des jalousies et
des rivalits qui font perdre la mesure aux gens.

Toutes les dames de la ville taient l, sur l'estrade.

A son tour s'avana le chef de musique du bourg de Mormillon. Sa
troupe n'avait qu'une mdaille de deuxime classe. On ne peut pas en
donner de premire classe  tout le monde, n'est-ce pas?

Quand le secrtaire particulier lui remit son emblme, voil que cet
homme le lui jette  la figure en criant: Tu peux la garder pour
Baptiste, ta mdaille. Tu lui en dois mme une de premire classe aussi
bien qu' moi.

Il y avait l un tas de peuple qui se mit  rire. Le peuple n'est pas
charitable ni dlicat, et tous les yeux se sont tourns vers cette
pauvre dame.

Oh, monsieur, avez-vous jamais vu une femme devenir folle?--Non.--Eh
bien, nous avons assist  ce spectacle-l! Elle se leva et retomba sur
son sige trois fois de suite, comme si elle et voulu se sauver et
compris qu'elle ne pourrait traverser toute cette foule qui l'entourait.

Une voix, quelque part, dans le public, cria encore: Oh, madame
Baptiste! Alors une grande rumeur eut lieu faite de gaiets et
d'indignations.

C'tait une houle, un tumulte; toutes les ttes remuaient. On se
rptait le mot; on se haussait pour voir la figure que faisait cette
malheureuse; des maris enlevaient leurs femmes dans leurs bras afin de
la leur montrer; des gens demandaient: Laquelle, celle en bleu? Les
gamins poussaient des cris de coq; de grands rires clataient de place
en place.

Elle ne remuait plus, perdue, sur son fauteuil d'apparat, comme
si elle et t place en montre pour l'assemble. Elle ne pouvait
ni disparatre, ni bouger, ni dissimuler son visage. Ses paupires
clignotaient prcipitamment comme si une grande lumire lui et brl
les yeux, et elle soufflait  la faon d'un cheval qui monte une cte.

a fendait le coeur de la voir.

M. Hamot avait saisi  la gorge ce grossier personnage, et ils se
roulaient par terre au milieu d'un tumulte effroyable.

La crmonie fut interrompue.

Une heure aprs, au moment o les Hamot rentraient chez eux, la jeune
femme, qui n'avait pas prononc un seul mot depuis l'insulte, mais
qui tremblait comme si tous ses nerfs eussent t mis en danse par un
ressort, enjamba tout  coup le parapet du pont sans que son mari ait
eu le temps de la retenir, et se jeta dans la rivire.

L'eau est profonde sous les arches. On fut deux heures avant de
parvenir  la repcher. Elle tait morte, naturellement.


Le conteur se tut. Puis il ajouta: C'est peut-tre ce qu'elle avait de
mieux  faire dans sa position. Il y a des choses qu'on n'efface pas.

Vous saisissez maintenant pourquoi le clerg a refus la porte de
l'glise. Oh! si l'enterrement avait t religieux, toute la ville
serait venue. Mais vous comprenez que le suicide s'ajoutant  l'autre
histoire, les familles se sont abstenues; et puis, il est bien
difficile, ici, de suivre un enterrement sans prtres.

Nous franchissions la porte du cimetire. Et j'attendis, trs mu,
qu'on et descendu la bire dans la fosse pour m'approcher du pauvre
garon qui sanglotait et lui serrer nergiquement la main.

Il me regarda avec surprise  travers ses larmes, puis pronona:
Merci, monsieur. Et je ne regrettai pas d'avoir suivi ce convoi.

_Madame Baptiste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 novembre 1882,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.




LA ROUILLE.


Il n'avait eu, toute sa vie, qu'une inapaisable passion: la chasse. Il
chassait tous les jours, du matin au soir, avec un emportement furieux.
Il chassait hiver comme t, au printemps comme  l'automne, au marais,
quand les rglements interdisaient la plaine et les bois; il chassait
au tir,  courre, au chien d'arrt, au chien courant,  l'afft, au
miroir, au furet. Il ne parlait que de chasse, rvait chasse, rptait
sans cesse: Doit-on tre malheureux quand on n'aime pas la chasse!

Il avait maintenant cinquante ans sonns, se portait bien, restait
vert, bien que chauve, un peu gros, mais vigoureux; et il portait tout
le dessous de la moustache ras pour bien dcouvrir les lvres et
garder libre le tour de la bouche, afin de pouvoir sonner du cor plus
facilement.

On ne le dsignait dans la contre que par son petit nom: M. Hector. Il
s'appelait le baron Hector Gontran de Coutelier.

Il habitait, au milieu des bois, un petit manoir, dont il avait hrit,
et, bien qu'il connt toute la noblesse du dpartement et rencontrt
tous ses reprsentants mles dans les rendez-vous de chasse, il ne
frquentait assidment qu'une famille: les Courville, des voisins
aimables, allis  sa race depuis des sicles.

Dans cette maison il tait choy, aim, dorlot, et il disait: Si
je n'tais pas chasseur, je voudrais ne point vous quitter. M. de
Courville tait son ami et son camarade depuis l'enfance. Gentilhomme
agriculteur, il vivait tranquille avec sa femme, sa fille et son
gendre, M. de Darnetot, qui ne faisait rien, sous prtexte d'tudes
historiques.

Le baron de Coutelier allait souvent dner chez ses amis, surtout pour
leur raconter ses coups de fusil. Il avait de longues histoires de
chiens et de furets dont il parlait comme de personnages marquants
qu'il aurait beaucoup connus. Il dvoilait leurs penses, leurs
intentions, les analysait, les expliquait: Quand Mdor a vu que le
rle le faisait courir ainsi, il s'est dit: Attends, mon gaillard,
nous allons rire. Alors, en me faisant signe de la tte d'aller me
placer au coin du champ de trfle, il s'est mis  quter de biais,
 grand bruit, en remuant les herbes pour pousser le gibier dans
l'angle o il ne pourrait plus chapper. Tout est arriv comme il
l'avait prvu; le rle, tout d'un coup, s'est trouv sur la lisire.
Impossible d'aller plus loin sans se dcouvrir. Il s'est dit:
Pinc, nom d'un chien! et s'est tapi. Mdor alors tomba en arrt
en me regardant; je lui fais un signe, il force.--Brrrou--le rle
s'envole--j'paule--pan!--il tombe; et Mdor, en le rapportant, remuait
la queue pour me dire: Est-il jou, ce tour-l, monsieur Hector?

Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces rcits
pittoresques o le baron mettait toute son me. Il s'animait, remuait
les bras, gesticulait de tout le corps, et quand il disait la mort du
gibier, il riait d'un rire formidable, et demandait toujours comme
conclusion: Est-elle bonne, celle-l?

Ds qu'on parlait d'autre chose, il n'coutait plus et s'asseyait tout
seul  fredonner des fanfares. Aussi, ds qu'un instant de silence se
faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies
qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout  coup un air de
chasse: Ton ton, ton taine ton ton, que le baron poussait en gonflant
les joues comme s'il et tenu son cor.

Il n'avait jamais vcu que pour la chasse et vieillissait sans
s'en douter ni s'en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de
rhumatisme et demeura deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin
et d'ennui. Comme il n'avait pas de bonne, faisant prparer sa cuisine
par un vieux serviteur, il n'obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits
soins, ni rien de ce qu'il faut aux souffrants. Son piqueur fut son
garde-malade, et cet cuyer qui s'ennuyait au moins autant que son
matre, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron
jurait et s'exasprait entre ses draps.

Les dames de Courville venaient parfois le voir, et c'taient pour lui
des heures de calme et de bien-tre. Elles prparaient sa tisane,
avaient soin du feu, lui servaient gentiment son djeuner, sur le bord
du lit, et quand elles partaient il murmurait: Sacrebleu! vous devriez
bien venir loger ici. Et elles riaient de tout leur coeur.


Comme il allait mieux et recommenait  chasser au marais; il vint
un soir dner chez ses amis; mais il n'avait plus son entrain ni sa
gaiet. Une pense incessante le torturait, la crainte d'tre ressaisi
par les douleurs avant l'ouverture. Au moment de prendre cong, alors
que les femmes l'enveloppaient en un chle, lui nouaient un foulard au
cou, et qu'il se laissait faire pour la premire fois de sa vie, il
murmura d'un ton dsol: Si a recommence, je suis un homme foutu.

Lorsqu'il fut parti, Mme de Darnetot dit  sa mre: Il faudrait marier
le baron.

Tout le monde leva les bras. Comment n'y avait-on pas encore song? On
chercha toute la soire parmi les veuves qu'on connaissait, et le choix
s'arrta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de
belle humeur et bien portante, qui s'appelait Mme Berthe Vilers.

On l'invita  passer un mois au chteau. Elle s'ennuyait. Elle vint.
Elle tait remuante et gaie; M. de Coutelier lui plut tout de suite.
Elle s'en amusait comme d'un jouet vivant, et passait des heures
entires  l'interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et
les machinations des renards. Il distinguait gravement les manires de
voir diffrentes des divers animaux, et leur prtait des plans et des
raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance.

L'attention qu'elle lui donnait le ravit, et, un soir, pour lui
tmoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu'il n'avait encore
jamais fait pour aucune femme. L'invitation parut si drle qu'elle
accepta. Ce fut une fte pour l'quiper; tout le monde s'y mit, lui
offrit quelque chose et elle apparut vtue en manire d'amazone, avec
des bottes, des culottes d'homme, une jupe courte, une jaquette de
velours trop troite pour la gorge et une casquette de valet de chiens.

Le baron semblait mu comme s'il allait tirer son premier coup de
fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les
diffrents arrts des chiens, la faon de tirer les gibiers; puis il
la poussa dans un champ, en la suivant pas  pas avec la sollicitude
d'une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la premire fois.

Mdor rencontra, rampa, s'arrta, leva la patte. Le baron, derrire
son lve, tremblait comme une feuille. Il balbutiait: Attention,
attention, des per... des per... des perdrix.

Il n'avait pas fini qu'un grand bruit s'envola de terre,--brrr, brrr,
brrr--et un rgiment de gros oiseaux monta dans l'air en battant des
ailes.

Mme Vilers, perdue, ferma les yeux, lcha les deux coups, recula d'un
pas sous la secousse du fusil, puis, quand elle reprit son sang-froid,
elle aperut le baron qui dansait comme un fou, et Mdor rapportant
deux perdrix dans sa gueule.

A dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d'elle.

Il disait en levant les yeux: Quelle femme! et il venait tous les
soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui
le reconduisait et l'coutait s'extasier sur sa nouvelle amie, lui
demanda brusquement: Pourquoi ne l'pousez-vous pas? Le baron resta
saisi: Moi? moi? l'pouser?... mais... au fait... Et il se tut.
Puis serrant prcipitamment la main de son compagnon, il murmura: Au
revoir, mon ami, et disparut  grands pas dans la nuit.

Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il tait pli par
ses rflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris  part M. de
Courville: Vous avez eu l une fameuse ide. Tchez de la prparer 
m'accepter. Sacrebleu, une femme comme a, on la dirait faite pour moi.
Nous chasserons ensemble toute l'anne.

M. de Courville, certain qu'il ne serait pas refus, rpondit: Faites
votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m'en charge?
Mais le baron se troubla soudain; et balbutiant: Non... non..., il
faut d'abord que je fasse un petit voyage... un petit voyage... 
Paris. Ds que je serai revenu, je vous rpondrai dfinitivement. On
n'en put obtenir d'autres claircissements et il partit le lendemain.


Le voyage dura longtemps. Une semaine, deux semaines, trois semaines se
passrent, M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, tonns,
inquiets, ne savaient que dire  leur amie qu'ils avaient prvenue de
la dmarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui
de ses nouvelles; aucun de ses serviteurs n'en avait reu.

Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s'accompagnant au piano, une
bonne vint, avec un grand mystre, chercher M. de Courville, en lui
disant tout bas qu'un monsieur le demandait. C'tait le baron, chang,
vieilli, en costume de voyage. Ds qu'il vit son vieil ami, il lui
saisit les mains, et d'une voix un peu fatigue: J'arrive  l'instant,
mon cher, et j'accours chez vous, je n'en puis plus. Puis il hsita,
visiblement embarrass: Je voulais vous dire... tout de suite... que
cette... cette affaire... vous savez bien... est manque.

M. de Courville le regardait stupfait: Comment? manque? Et
pourquoi?--Oh! ne m'interrogez pas, je vous prie, ce serait trop
pnible  dire, mais soyez sr que j'agis en... en honnte homme. Je
ne peux pas... Je n'ai pas le droit, vous entendez, pas le droit,
d'pouser cette dame. J'attendrai qu'elle soit partie pour revenir chez
vous; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu.

Et il s'enfuit.

Toute la famille dlibra, discuta, supposa mille choses. On conclut
qu'un grand mystre tait cach dans la vie du baron, qu'il avait
peut-tre des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l'affaire
paraissait grave et, pour ne point entrer en des complications
difficiles, on prvint habilement Mme Vilers, qui s'en retourna veuve
comme elle tait venue.

Trois mois encore se passrent. Un soir, comme il avait fortement dn
et qu'il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir
avec M. de Courville, lui dit: Si vous saviez comme je pense souvent 
votre amie, vous auriez piti de moi.

L'autre, que la conduite du baron en cette circonstance avait un peu
froiss, lui dit sa pense vivement: Sacrebleu, mon cher, quand on
a des secrets dans son existence, on ne s'avance pas d'abord comme
vous l'avez fait; car, enfin, vous pouviez prvoir le motif de votre
reculade, assurment.

Le baron confus cessa de fumer.

Oui et non. Enfin, je n'aurais pas cru ce qui est arriv.

M. de Courville, impatient, reprit: On doit tout prvoir.

Mais M. de Coutelier, en sondant de l'oeil les tnbres pour tre sr
qu'on ne les coutait pas, reprit  voix basse:

Je vois bien que je vous ai bless et je vais tout vous dire pour me
faire excuser. Depuis vingt ans, mon ami, je ne vis que pour la chasse.
Je n'aime que a, vous le savez, je ne m'occupe que de a. Aussi, au
moment de contracter des devoirs envers cette dame, un scrupule, un
scrupule de conscience m'est venu. Depuis le temps que j'ai perdu
l'habitude de... de... de l'amour, enfin, je ne savais plus si je
serais encore capable de... de... vous savez bien... Songez donc? voici
maintenant seize ans exactement que... que... que... pour la dernire
fois, vous comprenez. Dans ce pays-ci, ce n'est pas facile de... de...
vous y tes. Et puis j'avais autre chose  faire, j'aime mieux tirer
un coup de fusil. Bref, au moment de m'engager devant le maire et le
prtre ... ... ce que vous savez, j'ai eu peur. Je me suis dit:
Bigre, mais si... si... j'allais rater. Un honnte homme ne manque
jamais  ses engagements et je prenais l un engagement sacr vis--vis
de cette personne. Enfin, pour en avoir le coeur net, je me suis promis
d'aller passer huit jours  Paris.

Au bout de huit jours, rien, mais rien. Et ce n'est pas faute d'avoir
essay. J'ai pris ce qu'il y avait de mieux dans tous les genres. Je
vous assure qu'elles ont fait ce qu'elles ont pu... Oui... certainement
elles n'ont rien nglig... Mais que voulez-vous, elles se retiraient
toujours... bredouilles... bredouilles... bredouilles.

J'ai attendu alors quinze jours, trois semaines, esprant toujours.
J'ai mang dans les restaurants un tas de choses poivres, qui m'ont
perdu l'estomac, et... et... rien... toujours rien.

Vous comprenez que, dans ces circonstances, devant cette constatation,
je ne pouvais que... que... que me retirer. Ce que j'ai fait.

M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les
mains du baron en lui disant: Je vous plains, et le reconduisit
jusqu' mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu'il se trouva seul avec sa
femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaiet. Mais Mme de Courville
ne riait point; elle coutait, trs attentive, et lorsque son mari eut
achev, elle rpondit avec un grand srieux: Le baron est un niais,
mon cher; il avait peur, voil tout. Je vais crire  Berthe de
revenir, et bien vite.

Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur
ami, elle reprit: Bah! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette
chose-l... revient toujours.

Et M. de Courville ne rpliqua rien, un peu confus lui-mme.


_La Rouille_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 14 septembre 1882, sous
le titre de _M. de Coutelier_ et sign: MAUFRIGNEUSE.




MARROCA.


Mon ami, tu m'as demand de t'envoyer mes impressions, mes aventures,
et surtout mes histoires d'amour sur cette terre d'Afrique qui
m'attirait depuis si longtemps. Tu riais beaucoup, d'avance, de mes
tendresses noires, comme tu disais, et tu me voyais dj revenir suivi
d'une grande femme en bne, coiffe d'un foulard jaune, et ballottante
en des vtements clatants.

Le tour des Mauricaudes viendra sans doute, car j'en ai vu dj
plusieurs qui m'ont donn quelque envie de me tremper en cette encre;
mais je suis tomb pour mon dbut sur quelque chose de mieux et de
singulirement original.

Tu m'as crit, dans ta dernire lettre: Quand je sais comment on aime
dans un pays, je connais ce pays  le dcrire, bien que ne l'ayant
jamais vu. Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, ds les
premiers jours, une sorte d'ardeur frmissante, un soulvement, une
brusque tension des dsirs, un nervement courant au bout des doigts,
qui surexcitent  les exasprer nos puissances amoureuses et toutes
nos facults de sensation physique, depuis le simple contact des mains
jusqu' cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises.

Entendons-nous bien. Je ne sais si ce que vous appelez l'amour du
coeur, l'amour des mes, si l'idalisme sentimental, le platonisme
enfin, peut exister sous ce ciel; j'en doute mme. Mais l'autre amour,
celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est vritablement
terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brlure de l'air
qui vous enfivre, ces souffles suffocants du Sud, ces mares de feu
venues du grand dsert si proche, ce lourd siroco, plus ravageant,
plus desschant que la flamme, ce perptuel incendie d'un continent
tout entier brl jusqu'aux pierres par un norme et dvorant soleil,
embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent.

Mais j'arrive  mon histoire. Je ne te dis rien de mes premiers temps
de sjour en Algrie. Aprs avoir visit Bne, Constantine, Biskra
et Stif, je suis venu  Bougie par les gorges du Chabet et une
incomparable route au milieu des forts kabyles, qui suit la mer en
la dominant de deux cents mtres et serpente selon les festons de la
haute montagne, jusqu' ce merveilleux golfe de Bougie aussi beau que
celui de Naples, que celui d'Ajaccio et que celui de Douarnenez, les
plus admirables que je connaisse. J'excepte dans ma comparaison cette
invraisemblable baie de Porto, ceinte de granit rouge, et habite
par les fantastiques et sanglants gants de pierre qu'on appelle les
Calanche de Piana, sur les ctes Ouest de la Corse.

De loin, de trs loin, avant de contourner le grand bassin o dort
l'eau pacifique, on aperoit Bougie. Elle est btie sur les flancs
rapides d'un mont trs lev et couronn par des bois. C'est une tache
blanche dans cette pente verte; on dirait l'cume d'une cascade tombant
 la mer.

Ds que j'eus mis le pied dans cette toute petite et ravissante ville,
je compris que j'allais y rester longtemps. De partout l'oeil embrasse
un vaste cercle de sommets crochus, dentels, cornus et bizarres,
tellement ferm qu'on dcouvre  peine la pleine mer et que le golfe a
l'air d'un lac. L'eau bleue, d'un bleu laiteux, est d'une transparence
admirable, et le ciel d'azur, d'un azur pais, comme s'il avait reu
deux couches de couleur, tale au-dessus sa surprenante beaut. Ils
semblent se mirer l'un dans l'autre et se renvoyer leurs reflets.

Bougie est la ville des ruines. Sur le quai, en arrivant, on rencontre
un dbris si magnifique qu'on le dirait d'opra. C'est la vieille porte
Sarrazine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux autour de la
cit, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux
de monuments sarrazins, des restes de constructions arabes.

J'avais lou dans la ville haute une petite maison mauresque. Tu
connais ces demeures si souvent dcrites. Elles ne possdent point de
fentres en dehors; mais une cour intrieure les claire du haut en
bas. Elles ont, au premier, une grande salle frache o l'on passe les
jours, et tout en haut une terrasse o l'on passe les nuits.

Je me mis tout de suite aux coutumes des pays chauds, c'est--dire 
faire la sieste aprs mon djeuner. C'est l'heure touffante d'Afrique,
l'heure o l'on ne respire plus, l'heure o les rues, les plaines, les
longues routes aveuglantes sont dsertes, o tout le monde dort, essaye
au moins de dormir, avec aussi peu de vtements que possible.

J'avais install dans ma salle  colonnettes d'architecture arabe un
grand divan moelleux, couvert de tapis du Djebel-Amour. Je m'tendais
l-dessus  peu prs dans le costume d'Assan, mais je n'y pouvais gure
reposer, tortur par ma continence.

Oh! mon ami, il est deux supplices de cette terre que je te souhaite
de ne jamais connatre: le manque d'eau et le manque de femmes. Lequel
est le plus affreux? Je ne sais. Dans le dsert, on commettrait toutes
les infamies pour un verre d'eau claire et froide. Que ne ferait-on pas
en certaines villes du littoral pour une belle fille frache et saine?
Car elles ne manquent pas, les filles, en Afrique! Elles foisonnent,
au contraire; mais, pour continuer ma comparaison, elles y sont
tout aussi malfaisantes et pourries que le liquide fangeux des puits
sahariens.

Or, voici qu'un jour, plus nerv que de coutume, je tentai, mais en
vain, de fermer les yeux. Mes jambes vibraient comme piques en dedans;
une angoisse inquite me retournait  tout moment sur mes tapis. Enfin,
n'y tenant plus, je me levai et je sortis.

C'tait en juillet, par une aprs-midi torride. Les pavs des rues
taient chauds  cuire du pain; la chemise, tout de suite trempe,
collait au corps, et, par tout l'horizon, flottait une petite vapeur
blanche, cette bue ardente du siroco, qui semble de la chaleur
palpable.

Je descendis prs de la mer et, contournant le port, je me mis  suivre
la berge le long de la jolie baie o sont les bains. La montagne
escarpe, couverte de taillis, de hautes plantes aromatiques aux
senteurs puissantes, s'arrondit en cercle autour de cette crique o
trempent, tout le long du bord, de gros rochers bruns.

Personne dehors; rien ne remuait; pas un cri de bte, un vol d'oiseau,
pas un bruit, pas mme un clapotement, tant la mer immobile paraissait
engourdie sous le soleil. Mais dans l'air cuisant, je croyais saisir
une sorte de bourdonnement de feu.

Soudain, derrire une de ces roches  demi noyes dans l'onde
silencieuse, je devinai un lger mouvement et, m'tant retourn,
j'aperus, prenant son bain, se croyant bien seule  cette heure
brlante, une grande fille nue, enfonce jusqu'aux seins. Elle tournait
la tte vers la pleine mer et sautillait doucement sans me voir.

Rien de plus tonnant que ce tableau: cette belle femme dans cette eau
transparente comme du verre, sous cette lumire aveuglante. Car elle
tait belle merveilleusement, cette femme, grande, modele en statue.

Elle se retourna, poussa un cri, et, moiti nageant, moiti marchant,
se cacha tout  fait derrire sa roche.

Comme il fallait bien qu'elle sortt, je m'assis sur la berge et
j'attendis. Alors elle montra tout doucement sa tte surcharge de
cheveux noirs lis  la diable. Sa bouche tait large, aux lvres
retrousses comme des bourrelets; ses yeux normes, effronts, et
toute sa chair un peu brunie par le climat semblait une chair d'ivoire
ancien, dure et douce, de belle race blanche teinte par le soleil des
ngres.

Elle me cria: Allez-vous-en. Et sa voix pleine, un peu forte comme
toute sa personne, avait un accent guttural. Je ne bougeai point. Elle
ajouta: a n'est pas bien de rester l, monsieur. Les _r_, dans sa
bouche, roulaient comme des chariots. Je ne remuai pas davantage. La
tte disparut.

Dix minutes s'coulrent, et les cheveux, puis le front, puis les yeux
se remontrrent avec lenteur et prudence, comme font les enfants qui
jouent  cache-cache pour observer celui qui les cherche.

Cette fois, elle eut l'air furieux; elle cria: Vous allez me faire
attraper mal. Je ne partirai pas tant que vous serez l. Alors je
me levai et m'en allai, non sans me retourner souvent. Quand elle me
jugea assez loin, elle sortit de l'eau,  demi courbe, me tournant
ses reins, et elle disparut dans un creux du roc, derrire une jupe
suspendue  l'entre.

Je revins le lendemain. Elle tait encore au bain, mais vtue d'un
costume entier. Elle se mit  rire en me montrant ses dents luisantes.

Huit jours aprs, nous tions amis. Huit jours de plus, et nous le
devenions encore davantage.

Elle s'appelait Marroca, d'un surnom sans doute, et prononait ce
mot comme s'il et contenu quinze _r_. Fille de colons espagnols,
elle avait pous un Franais nomm Pontabze. Son mari tait employ
de l'tat. Je n'ai jamais su bien au juste quelles fonctions il
remplissait. Je constatai qu'il tait fort occup, et je n'en demandai
pas plus long.

Alors, changeant l'heure de son bain, elle vint chaque jour aprs mon
djeuner faire la sieste en ma maison. Quelle sieste! Si c'est l se
reposer!

C'tait vraiment une admirable fille, d'un type un peu bestial, mais
superbe. Ses yeux semblaient toujours luisants de passion; sa bouche
entr'ouverte, ses dents pointues, son sourire mme avaient quelque
chose de frocement sensuel, et ses seins tranges, allongs et droits,
aigus comme des poires de chair, lastiques comme s'ils eussent
renferm des ressorts d'acier, donnaient  son corps quelque chose
d'animal, faisaient d'elle une sorte d'tre infrieur et magnifique, de
crature destine  l'amour dsordonn, veillaient en moi l'ide des
obscnes divinits antiques dont les tendresses libres s'talaient au
milieu des herbes et des feuilles.

Et jamais femme ne porta dans ses flancs de plus inapaisables dsirs.
Ses ardeurs acharnes et ses hurlantes treintes, avec des grincements
de dents, des convulsions et des morsures, taient suivies presque
aussitt d'assoupissements profonds comme une mort. Mais elle se
rveillait brusquement en mes bras, toute prte  des enlacements
nouveaux, la gorge gonfle de baisers.

Son esprit, d'ailleurs, tait simple comme deux et deux font quatre, et
un rire sonore lui tenait lieu de pense.

Fire par instinct de sa beaut, elle avait en horreur les voiles les
plus lgers, et elle circulait, courait, gambadait dans ma maison avec
une impudeur inconsciente et hardie. Quand elle tait enfin repue
d'amour, puise de cris et de mouvement, elle dormait  mes cts,
sur le divan, d'un sommeil fort et paisible, tandis que l'accablante
chaleur faisait pointer sur sa peau brunie de minuscules gouttes de
sueur, dgageait d'elle, de ses bras relevs sous sa tte, de tous ses
replis secrets, cette odeur fauve qui plat aux mles.

Quelquefois elle revenait le soir, son mari tant de service je ne
sais o. Nous nous tendions alors sur la terrasse,  peine envelopps
en de fins et flottants tissus d'Orient.

Quand la grande lune illuminante des pays chauds s'talait en plein
dans le ciel, clairant la ville et le golfe avec son cadre arrondi
de montagnes, nous apercevions alors sur toutes les autres terrasses
comme une arme de silencieux fantmes tendus qui parfois se levaient,
changeaient de place et se recouchaient sous la tideur langoureuse du
ciel apais.

Malgr l'clat de ces soires d'Afrique, Marroca s'obstinait 
se mettre nue encore sous les clairs rayons de la lune; elle ne
s'inquitait gure de tous ceux qui nous pouvaient voir, et souvent
elle poussait par la nuit, malgr mes craintes et mes prires, de longs
cris vibrants, qui faisaient au loin hurler les chiens.

Comme je sommeillais un soir, sous le large firmament tout barbouill
d'toiles, elle vint s'agenouiller sur mon tapis, et approchant de ma
bouche ses grandes lvres retournes:

Il faut, dit-elle, que tu viennes dormir chez moi.

Je ne comprenais pas. Comment chez toi?

--Oui, quand mon mari sera parti, tu viendras dormir  sa place.

Je ne pus m'empcher de rire.

Pourquoi a, puisque tu viens ici?

Elle reprit, en me parlant dans la bouche, me jetant son haleine chaude
au fond de la gorge, mouillant ma moustache de son souffle: C'est pour
me faire un souvenir. Et l'_r_ de souvenir trana longtemps avec un
fracas de torrent sur des roches.

Je ne saisissais point son ide. Elle passa ses bras  mon cou. Quand
tu ne seras plus l, dit-elle, j'y penserai. Et quand j'embrasserai mon
mari, il me semblera que ce sera toi.

Et les _rrrai_ et les _rrra_ prenaient en sa voix des grondements de
tonnerres familiers.

Je murmurai attendri et trs gay:

Mais tu es folle. J'aime mieux rester chez moi.

Je n'ai, en effet, aucun got pour les rendez-vous sous un toit
conjugal; ce sont l des souricires o sont toujours pris les
imbciles. Mais elle me pria, me supplia, pleura mme, ajoutant: Tu
verras comme je t'aimerrrai. _T'aimerrrai_ retentissait  la faon
d'un roulement de tambour battant la charge.

Son dsir me semblait tellement singulier que je ne me l'expliquais
point; puis, en y songeant, je crus dmler quelque haine profonde
contre son mari, une de ces vengeances secrtes de femme qui trompe
avec dlices l'homme abhorr et le veut encore tromper chez lui, dans
ses meubles, dans ses draps.

Je lui dis: Ton mari est trs mchant pour toi?

Elle prit un air fch. Oh non, trs bon.

--Mais tu ne l'aimes pas, toi?

Elle me fixa avec ses larges yeux tonns.

Si, je l'aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas
tant que toi, mon coeurrr.

Je ne comprenais plus du tout et, comme je cherchais  deviner, elle
appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le
pouvoir, puis elle murmura: Tu viendrras, dis?

Je rsistai cependant. Alors elle s'habilla tout de suite et s'en alla.

Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvime jour elle reparut,
s'arrta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda: Viendras-tu
ce soir dorrrmirrr chez moi? Si tu ne viens pas, je m'en vais.

Huit jours, c'est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-l
valaient bien un mois. Je criai: Oui et j'ouvris les bras. Elle s'y
jeta.


Elle m'attendit,  la nuit, dans une rue voisine et me guida.

Ils habitaient prs du port une petite maison basse. Je traversai
d'abord une cuisine o le mnage prenait ses repas, et je pntrai
dans la chambre blanchie  la chaux, propre, avec des photographies
de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes.
Marroca semblait folle de joie: elle sautait, rptant: Te voil chez
nous, te voil chez toi.

J'agis en effet comme chez moi.

J'tais un peu gn, je l'avoue, mme inquiet. Comme j'hsitais, dans
cette demeure inconnue,  me sparer de certain vtement sans lequel un
homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute
action, elle me l'arracha de force et emporta dans la pice voisine,
avec toutes mes autres hardes, ce fourreau de la virilit.

Je repris enfin mon assurance et je le lui prouvai de tout mon pouvoir,
si bien qu'au bout de deux heures nous ne songions gure encore au
repos, quand des coups violents frapps soudain contre la porte nous
firent tressaillir, et une voix forte d'homme cria: Marroca, c'est
moi.

Elle fit un bond: Mon mari! Vite, cache-toi sous le lit. Je cherchais
perdument mon pantalon; mais elle me poussa haletante: Va donc, va
donc.

Je m'tendis  plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur
lequel j'tais si bien.

Alors elle passa dans la cuisine. Je l'entendis ouvrir une armoire,
la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n'aperus pas,
mais qu'elle posa vivement quelque part, et, comme son mari perdait
patience, elle rpondit d'une voix forte et calme: Je ne trrrouve
pas les allumettes; puis soudain: Les voil, je t'ouvrrre. Et elle
ouvrit.

L'homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds normes. Si le reste
se trouvait en proportion, il devait tre un colosse.

J'entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire; puis il
dit avec un accent marseillais: Z'ai oubli ma bourse, t, il a fallu
revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon coeur. Il alla
vers la commode, chercha longtemps ce qu'il lui fallait; puis Marroca
s'tant tendue sur le lit comme accable de fatigue, il revint  elle,
et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en
phrases irrites, une mitraille d'_r_ furieux.

Les pieds taient si prs de moi qu'une envie folle, stupide,
inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.

Comme il ne russissait pas en ses projets, il se vexa. Tu es bien
mante aujourd'hui, dit-il. Mais il en prit son parti. Adieu,
ptite. Un nouveau baiser sonna; puis les gros pieds se retournrent,
me firent voir leurs clous en s'loignant, passrent dans la pice
voisine et la porte de la rue se referma.

J'tais sauv!

Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que
Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux
clats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une
chaise. Mais je me relevai d'un bond; une chose froide gisait sous moi,
et comme je n'tais pas plus vtu que ma complice, le contact m'avait
saisi. Je me retournai. Je venais de m'asseoir sur une petite hachette
 fendre le bois, aiguise comme un couteau. Comment tait-elle venue 
cette place? Je ne l'avais pas aperue en entrant.

Marroca, voyant mon sursaut, touffait de gaiet, poussait des cris,
toussait, les deux mains sur son ventre.

Je trouvai cette joie dplace, inconvenante. Nous avions jou notre
vie stupidement; j'en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous
me blessaient un peu.

Et si ton mari m'avait vu, lui demandai-je.

Elle rpondit: Pas de danger.

--Comment! pas de danger. Elle est raide celle-l! Il lui suffisait de
se baisser pour me trouver.

Elle ne riait plus; elle souriait seulement en me regardant de ses
grands yeux fixes, o germaient de nouveaux dsirs.

Il ne se serait pas baiss.

J'insistai. Par exemple! S'il avait seulement laiss tomber son
chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j'tais propre,
moi, dans ce costume.

Elle posa sur mes paules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le
ton, comme si elle m'et dit: Je t'adorrre, elle murmura: Alorrrs,
il ne se serait pas relev.

Je ne comprenais point:

Pourquoi a?

Elle cligna de l'oeil avec malice, allongea sa main vers la chaise o
je venais de m'asseoir, et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses
lvres entr'ouvertes, ses dents pointues, claires et froces, tout cela
me montrait la petite hachette  fendre le bois, dont le tranchant aigu
luisait.

Elle fit le geste de la prendre; puis, m'attirant du bras gauche tout
contre elle, serrant sa hanche  la mienne, du bras droit elle esquissa
le mouvement qui dcapite un homme  genoux!...


Et voil, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux,
l'amour et l'hospitalit!


_Marroca_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 mars 1882, sous le titre de
_Marauca_, et sign: MAUFRIGNEUSE.

Le texte du livre est un peu plus tendu que celui du journal.




LA BCHE.


Le salon tait petit, tout envelopp de tentures paisses, et
discrtement odorant. Dans une chemine large, un grand feu flambait,
tandis qu'une seule lampe pose sur le coin de la chemine versait une
lumire molle, ombre par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les
deux personnes qui causaient.

Elle, la matresse de la maison, une vieille  cheveux blancs, mais
une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme
un fin papier et parfume, tout imprgne de parfums, pntre jusqu'
la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si
longtemps, l'piderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la
main, l'odeur lgre qui vous saute  l'odorat lorsqu'on ouvre une
bote de poudre d'iris florentine.

Lui tait un ami d'autrefois, rest garon, un ami de toutes les
semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus
d'ailleurs.

Ils avaient cess de causer depuis une minute environ, et tous deux
regardaient le feu, rvant  n'importe quoi, en l'un de ces silences
amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire
l'un prs de l'autre.

Et soudain une grosse bche, une souche hrisse de racines enflammes,
croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lance dans le salon,
roula sur le tapis en jetant des clats de feu tout autour d'elle.

La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis
que lui,  coups de botte, rejetait dans la chemine l'norme charbon
et ratissait de sa semelle toutes les claboussures ardentes rpandues
autour.

Quand le dsastre fut rpar, une forte odeur de roussi se rpandit, et
l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: Et
voil, dit-il en montrant la bche replace dans l'tre, voil pourquoi
je ne me suis jamais mari.

Elle le considra, tout tonne, avec cet oeil curieux des femmes qui
veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, o
la curiosit est rflchie, complique, souvent malicieuse; et elle
demanda: Comment a?

Il reprit: Oh! c'est tout une histoire, une assez triste et vilaine
histoire.

Mes anciens camarades se sont souvent tonns du froid survenu tout 
coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom,
Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux
insparables comme nous tions, avaient pu tout  coup devenir presque
trangers l'un  l'autre. Or voici le secret de notre loignement.

Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions
jamais; et l'amiti qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait
pu la briser.

Un soir, en rentrant, il m'annona son mariage.

Je reus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait vol ou trahi.
Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une
femme, cette affection ombrageuse, inquite et charnelle, ne tolre
point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de
coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.

Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un  l'autre,
l'homme et la femme sont toujours trangers d'me, d'intelligence;
ils restent deux belligrants; ils sont d'une race diffrente; il
faut qu'il y ait toujours un dompteur et un dompt, un matre et un
esclave; tantt l'un, tantt l'autre; ils ne sont jamais deux gaux.
Ils s'treignent les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne
se les serrent jamais d'une large et forte pression loyale, de cette
pression qui semble ouvrir les coeurs, les mettre  nu, dans un lan de
sincre et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier
et de procrer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui
les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir
avec lui dans cette communion de penses qui ne peut exister qu'entre
deux hommes.

Enfin, mon ami Julien se maria. Elle tait jolie, sa femme, charmante,
une petite blonde frisotte, vive, potele, qui semblait l'adorer.

D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de gner leur
tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant
m'attirer, m'appeler sans cesse, et m'aimer.

Peu  peu je me laissai sduire par le charme doux de cette vie
commune, et je dnais souvent chez eux; et souvent, rentr chez moi la
nuit, je songeais  faire comme lui,  prendre une femme, trouvant bien
triste  prsent ma maison vide.

Eux, paraissaient se chrir, ne se quittaient point. Or, un soir,
Julien m'crivit de venir dner. J'y allai. Mon bon, dit-il, il va
falloir que je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne
serai pas de retour avant onze heures; mais  onze heures prcises, je
rentrerai. J'ai compt sur toi pour tenir compagnie  Berthe.

La jeune femme sourit: C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'ide de vous
envoyer chercher, reprit-elle.

Je lui serrai la main: Vous tes gentille comme tout. Et je sentis
sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde.
On se mit  table; et, ds huit heures, Julien nous quittait.

Aussitt qu'il fut parti, une sorte de gne singulire naquit
brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous tions encore jamais
trouvs seuls, et, malgr notre intimit grandissant chaque jour,
le tte--tte nous plaait dans une situation nouvelle. Je parlai
d'abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit
les silences embarrassants. Elle ne me rpondait rien et restait
en face de moi, de l'autre ct de la chemine, la tte baisse,
le regard indcis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en
une difficile mditation. Quand je fus  sec d'ides banales, je me
tus. C'est tonnant comme il est difficile quelquefois de trouver
des choses  dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l'air, je
sentais de l'invisible, un je ne sais quoi impossible  exprimer, cet
avertissement mystrieux qui vous prvient des intentions secrtes,
bonnes ou mauvaises, d'une autre personne  votre gard.

Ce pnible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: Mettez
donc une bche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'teindre.
J'ouvris le coffre  bois, plac juste comme le vtre, et je pris une
bche, la plus grosse bche, que je plaai en pyramide sur les autres
morceaux de bois aux trois quarts consums.

Et le silence recommena.

Au bout de quelques minutes, la bche flambait de telle faon qu'elle
nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux,
des yeux qui me parurent tranges. Il fait trop chaud, maintenant,
dit-elle; allons donc l-bas, sur le canap.

Et nous voil partis sur le canap.

Puis tout  coup, me regardant bien en face: Qu'est-ce que vous feriez
si une femme vous disait qu'elle vous aime?

Je rpondis, fort interloqu: Ma foi, le cas n'est pas prvu, et puis,
a dpendrait de la femme.

Alors elle se mit  rire, d'un rire sec, nerveux, frmissant, un de ces
rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:

Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins. Elle se tut, puis
reprit:

Avez-vous quelquefois t amoureux, monsieur Paul?

Je l'avouai; oui, j'avais t amoureux. Racontez-moi a, dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'coutait attentivement,
avec des marques frquentes d'improbation et de mpris; et soudain:
Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour ft bon, il faudrait,
il me semble, qu'il bouleverst le coeur, tordt les nerfs et ravaget
la tte, il faudrait qu'il ft--comment dirai-je?--dangereux, terrible
mme, presque criminel, presque sacrilge, qu'il ft une sorte de
trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrs,
des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile,
sans prils, lgal, est-ce bien de l'amour?

Je ne savais plus quoi rpondre, et je jetais en moi-mme cette
exclamation philosophique: O cervelle fminine, te voil bien!

Elle avait pris, en parlant, un petit air indiffrent, sainte-nitouche;
et, appuye sur les coussins, elle tait allonge, couche, la tte
contre mon paule, la robe un peu releve, laissant voir un bas de soie
rouge que les clats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d'une minute: Je vous fais peur, dit-elle. Je protestai. Elle
s'appuya tout  fait contre ma poitrine et, sans me regarder: Si je
vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous? Et avant que
j'eusse pu trouver ma rponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient
attir brusquement ma tte, et ses lvres joignaient les miennes.

Ah! ma chre amie, je vous rponds que je ne m'amusais pas! Quoi!
tromper Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et
ruse, effroyablement sensuelle sans doute,  qui son mari dj ne
suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour
pour le seul attrait du fruit dfendu, du danger brav, de l'amiti
trahie! Non, cela ne m'allait gure. Mais que faire? imiter Joseph!
rle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle tait affolante
en sa perfidie, cette fille, et enflamme d'audace, et palpitante et
acharne. Oh! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser
profond d'une femme prte  se donner, me jette la premire pierre...

..... Enfin, une minute de plus... vous comprenez, n'est-ce pas? Une
minute de plus et... j'tais... non, elle tait... pardon c'est lui
qui l'tait!... ou plutt qui l'aurait t, quand voil qu'un bruit
terrible nous fit bondir.

La bche, oui, la bche, madame, s'lanait dans le salon, renversant
la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant
le tapis et se gtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement
flamber.

Je me prcipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la
chemine le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout
joyeux, rentrait. Il s'cria: Je suis libre, l'affaire est finie deux
heures plus tt!

Oui, mon amie, sans la bche, j'tais pinc en flagrant dlit. Et vous
apercevez d'ici les consquences!

Or je fis en sorte de n'tre plus repris dans une situation pareille,
jamais, jamais. Puis je m'aperus que Julien me battait froid, comme
on dit. Sa femme videmment sapait notre amiti; et peu  peu, il
m'loigna de chez lui; et nous avons cess de nous voir.

Je ne me suis point mari. Cela ne doit plus vous tonner!


_La Bche_ a paru dans le _Gil-Blas_ du jeudi 26 janvier 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.




LA RELIQUE.


_Monsieur l'abb Louis d'Ennemare,  Soissons._

  MON CHER ABB,

Voici mon mariage avec ta cousine rompu, et de la faon la plus bte,
pour une mauvaise plaisanterie que j'ai faite presque involontairement
 ma fiance.

J'ai recours  toi, mon vieux camarade, dans l'embarras o je me
trouve; car tu peux me tirer d'affaire. Je t'en serai reconnaissant
jusqu' la mort.

Tu connais Gilberte, ou plutt tu crois la connatre; mais connat-on
jamais les femmes? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs
ides sont  surprises. Tout cela est plein de dtours, de retours,
d'imprvu, de raisonnements insaisissables, de logique  rebours,
d'enttements qui semblent dfinitifs et qui cdent parce qu'un petit
oiseau est venu se poser sur le bord d'une fentre.

Je n'ai pas  t'apprendre que ta cousine est religieuse  l'extrme,
leve par les Dames blanches ou noires de Nancy.

Cela, tu le sais mieux que moi. Ce que tu ignores sans doute, c'est
qu'elle est exalte en tout comme en dvotion. Sa tte s'envole  la
faon d'une feuille cabriolant dans le vent; et elle est femme, ou
plutt jeune fille, plus qu'aucune autre, tout de suite attendrie ou
fche, partant au galop pour l'affection comme pour la haine, et
revenant de la mme faon; et jolie... comme tu sais; et charmeuse plus
qu'on ne peut dire... et comme tu ne sauras jamais.

Donc, nous tions fiancs; je l'adorais comme je l'adore encore. Elle
semblait m'aimer.

Un soir je reus une dpche qui m'appelait  Cologne pour une
consultation suivie peut-tre d'une opration grave et difficile. Comme
je devais partir le lendemain, je courus faire mes adieux  Gilberte
et dire pourquoi je ne dnerais point chez mes futurs beaux-parents le
mercredi, mais seulement le vendredi, jour de mon retour. Oh! prends
garde aux vendredis, je t'assure qu'ils sont funestes!

Quand je parlai de mon dpart, je vis une larme dans ses yeux; mais
quand j'annonai ma prochaine revenue, elle battit aussitt des mains
et s'cria: Quel bonheur! vous me rapporterez quelque chose; presque
rien, un simple souvenir; mais un souvenir choisi pour moi. Il faut
dcouvrir ce qui me fera le plus de plaisir, entendez-vous? Je verrai
si vous avez de l'imagination.

Elle rflchit quelques secondes, puis ajouta: Je vous dfends d'y
mettre plus de vingt francs. Je veux tre touche par l'intention,
par l'invention, monsieur, non par le prix. Puis, aprs un nouveau
silence, elle dit  mi-voix, les yeux baisss: Si cela ne vous cote
rien, comme argent, et si c'est bien ingnieux, bien dlicat, je
vous... je vous embrasserai.

J'tais  Cologne le lendemain. Il s'agissait d'un accident affreux qui
mettait au dsespoir une famille entire. Une amputation tait urgente.
On me logea, on m'enferma presque; je ne vis que des gens en larmes qui
m'assourdissaient; j'oprai un moribond qui faillit trpasser entre
mes mains; je restai deux nuits prs de lui; puis, quand j'aperus une
chance de salut, je me fis conduire  la gare.

Or je m'tais tromp, j'avais une heure  perdre. J'errais par les rues
en songeant encore  mon pauvre malade, quand un individu m'aborda.

Je ne sais pas l'allemand; il ignorait le franais; enfin je compris
qu'il me proposait des reliques. Le souvenir de Gilberte me traversa le
coeur; je connaissais sa dvotion fanatique. Voil mon cadeau trouv.
Je suivis l'homme dans un magasin d'objets de saintet, et je pris un
btit morceau d'un os des once mille fierges.

La prtendue relique tait enferme dans une charmante bote en vieil
argent qui dcida mon choix.

Je mis l'objet dans ma poche et je montai dans mon wagon.

En rentrant chez moi, je voulus examiner de nouveau mon achat. Je le
pris... La bote s'tait ouverte, la relique tait perdue! J'eus beau
fouiller ma poche, la retourner; le petit os, gros comme la moiti
d'une pingle, avait disparu.

Je n'ai, tu le sais, mon cher abb, qu'une foi moyenne; tu as la
grandeur d'me, l'amiti, de tolrer ma froideur, et de me laisser
libre, attendant l'avenir, dis-tu; mais je suis absolument incrdule
aux reliques des brocanteurs en pit et tu partages mes doutes absolus
 cet gard. Donc, la perte de cette parcelle de carcasse de mouton ne
me dsola point; et je me procurai, sans peine, un fragment analogue
que je collai soigneusement dans l'intrieur de mon bijou.

Et j'allai chez ma fiance.

Ds qu'elle me vit entrer, elle s'lana devant moi, anxieuse et
souriante: Qu'est-ce que vous m'avez rapport?

Je fis semblant d'avoir oubli; elle ne me crut pas. Je me laissai
prier, supplier mme, et, quand je la sentis perdue de curiosit,
je lui offris le saint mdaillon. Elle demeura saisie de joie. Une
relique! Oh! une relique! Et elle baisait passionnment la bote.
J'eus honte de ma supercherie.

Mais une inquitude l'effleura, qui devint aussitt une crainte
horrible, et, me fixant au fond des yeux:

tes-vous bien sr qu'elle soit authentique?

--Absolument certain.

--Comment cela?

J'tais pris. Avouer que j'avais achet cet ossement  un marchand
courant les rues, c'tait me perdre. Que dire? Une ide folle me
traversa l'esprit; je rpondis  voix basse, d'un ton mystrieux:

Je l'ai vole, pour vous.

Elle me contempla avec ses grands yeux merveills et ravis. Oh! vous
l'avez vole. O a?--Dans la cathdrale, dans la chsse mme des onze
mille vierges. Son coeur battait; elle dfaillait de bonheur; elle
murmura:

Oh! vous avez fait cela... pour moi. Racontez... dites-moi tout!

C'tait fini, je ne pouvais plus reculer. J'inventai une histoire
fantastique avec des dtails prcis et surprenants. J'avais donn
cent francs au gardien de l'difice pour le visiter seul; la chsse
tait en rparation; mais je tombais juste  l'heure du djeuner des
ouvriers et du clerg; en enlevant un panneau que je recollai ensuite
soigneusement, j'avais pu saisir un petit os (oh! si petit) au milieu
d'une quantit d'autres (je dis une quantit en songeant  ce que
doivent produire les dbris de onze mille squelettes de vierges). Puis
je m'tais rendu chez un orfvre et j'avais achet un bijou digne de la
relique.

Je n'tais pas fch de lui faire savoir que le mdaillon m'avait cot
cinq cents francs.

Mais elle ne songeait gure  cela; elle m'coutait frmissante, en
extase. Elle murmura: Comme je vous aime! et se laissa tomber dans
mes bras.

Remarque ceci: j'avais commis, pour elle, un sacrilge. J'avais vol;
j'avais viol une glise, viol une chsse; viol et vol des reliques
sacres. Elle m'adorait pour cela; me trouvait tendre, parfait, divin.
Telle est la femme, mon cher abb, toute la femme.

Pendant deux mois, je fus le plus admirable des fiancs. Elle avait
organis dans sa chambre une sorte de chapelle magnifique pour y placer
cette parcelle de ctelette qui m'avait fait accomplir, croyait-elle,
ce divin crime d'amour; et elle s'exaltait l devant, soir et matin.

Je l'avais prie du secret, par crainte, disais-je, de me voir arrt,
condamn, livr  l'Allemagne. Elle m'avait tenu parole.

Or, voil qu'au commencement de l't, un dsir fou lui vint de voir
le lieu de mon exploit. Elle pria tant et si bien son pre (sans lui
avouer sa raison secrte) qu'il l'emmena  Cologne en me cachant cette
excursion, selon le dsir de sa fille.

Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai pas vu la cathdrale 
l'intrieur. J'ignore o est le tombeau (s'il y a tombeau?) des onze
mille vierges. Il parat que ce spulcre est inabordable, hlas!

Je reus, huit jours aprs, dix lignes me rendant ma parole; plus une
lettre explicative du pre, confident tardif.

A l'aspect de la chsse, elle avait compris soudain ma supercherie,
mon mensonge, et, en mme temps, ma relle innocence. Ayant demand au
gardien des reliques si aucun vol n'avait t commis, l'homme s'tait
mis  rire en dmontrant l'impossibilit d'un semblable attentat.

Mais du moment que je n'avais pas fractur un lieu sacr et plong ma
main profane au milieu de restes vnrables, je n'tais plus digne de
ma blonde et dlicate fiance.

On me dfendit l'entre de la maison. J'eus beau prier, supplier, rien
ne put attendrir la belle dvote.

Je fus malade de chagrin.

Or, la semaine dernire, sa cousine, qui est aussi la tienne, Mme
d'Arville, me fit prier de la venir trouver.

Voici les conditions de mon pardon. Il faut que j'apporte une relique,
une vraie, authentique, certifie par Notre Saint-Pre le Pape, d'une
vierge et martyre quelconque.

Je deviens fou d'embarras et d'inquitude.

J'irai  Rome, s'il le faut. Mais je ne puis me prsenter au Pape 
l'improviste et lui raconter ma sotte aventure. Et puis je doute qu'on
confie aux particuliers des reliques vritables.

Ne pourrais-tu me recommander  quelque monsignor, ou seulement 
quelque prlat franais, propritaire de fragments d'une sainte?
Toi-mme, n'aurais-tu pas en tes collections le prcieux objet rclam?

Sauve-moi, mon cher abb, et je te promets de me convertir dix ans plus
tt!

Mme d'Arville, qui prend la chose au srieux, m'a dit: Cette pauvre
Gilberte ne se mariera jamais.

Mon bon camarade, laisseras-tu ta cousine mourir victime d'une stupide
fumisterie? Je t'en supplie, fais qu'elle ne soit pas la onze mille et
unime.

Pardonne, je suis indigne; mais je t'embrasse et je t'aime de tout mon
coeur.

Ton vieil ami,

  HENRI FONTAL.


_La Relique_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 17 octobre 1882, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.




LE LIT.


Par une torride aprs-midi du dernier t, le vaste htel des Ventes
semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d'une voix
mourante. Dans une salle du fond, au premier tage, un lot d'anciennes
soieries d'glise gisait en un coin.

C'taient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles o des
guirlandes brodes s'enroulaient autour des lettres symboliques sur un
fond de soie un peu jaunie, devenue crmeuse de blanche qu'elle fut
jadis.

Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes  barbes sales et
une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites _ la toilette_,
conseillres et protectrices d'amours prohibes, qui brocantent sur la
chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles
nippes.

Soudain on mit en vente une mignonne chasuble Louis XV, jolie comme une
robe de marquise, reste frache avec une procession de muguets autour
de la croix, de longs iris bleus montant jusqu'aux pieds de l'emblme
sacr et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l'eus
achete, je m'aperus qu'elle tait demeure vaguement odorante, comme
pntre d'un reste d'encens, ou plutt comme habite encore par ces si
lgres et si douces senteurs d'autrefois qui semblent des souvenirs de
parfums, l'me des essences vapores.

Quand je l'eus chez moi, j'en voulus couvrir une petite chaise de
la mme poque charmante, et, la maniant pour prendre les mesures,
je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la
doublure, quelques lettres tombrent  mes pieds. Elles taient jaunies
et l'encre efface semblait de la rouille. Une main fine avait trac
sur une face de la feuille plie  la mode ancienne: A monsieur,
monsieur l'abb d'Argenc.

Les trois premires lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et
voici la quatrime:

  Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon
  lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement
  rveuse, dans la tideur des duvets. J'ai un livre, un livre que
  j'aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirai-je
  lequel? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j'ai lu, je songe, et je
  veux vous dire  quoi.

  On a mis derrire ma tte des oreillers qui me tiennent assise, et
  je vous cris sur ce mignon pupitre que j'ai reu de vous.

  tant depuis trois jours en mon lit, c'est  mon lit que je pense,
  et mme dans le sommeil j'y mdite encore.

  Le lit, mon ami, c'est toute notre vie. C'est l qu'on nat, c'est
  l qu'on aime, c'est l qu'on meurt.

  Si j'avais la plume de M. de Crbillon, j'crirais l'histoire d'un
  lit. Et que d'aventures mouvantes, terribles, aussi que d'aventures
  gracieuses, aussi que d'autres attendrissantes! Que d'enseignements
  n'en pourrait-on pas tirer, et de moralits pour tout le monde?

  Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que
  de choses j'y ai dcouvertes depuis trois jours et comme je l'aime
  davantage. Il me semble habit, hant, dirai-je, par un tas de gens
  que je ne souponnais point et qui cependant ont laiss quelque chose
  d'eux en cette couche.

  Oh! comme je ne comprends pas ceux qui achtent des lits nouveaux,
  des lits sans mmoires. Le mien, le ntre, si vieux, si us, et si
  spacieux, a d contenir bien des existences, de la naissance au
  tombeau. Songez-y, mon ami; songez  tout; revoyez des vies entires
  entre ces quatre colonnes, sous ce tapis  personnages tendu sur
  nos ttes, qui a regard tant de choses. Qu'a-t-il vu depuis trois
  sicles qu'il est l?

  Voici une jeune femme tendue. De temps en temps elle pousse un
  soupir, puis elle gmit; et les vieux parents l'entourent; et voil
  que d'elle sort un petit tre miaulant comme un chat, et crisp,
  tout rid. C'est un homme qui commence. Elle, la jeune mre, se sent
  douloureusement joyeuse; elle touffe de bonheur  ce premier cri, et
  tend les bras et suffoque; et, autour, on pleure avec dlices, car
  ce petit morceau de crature vivante spar d'elle, c'est la famille
  continue, la prolongation du sang, du coeur et de l'me des vieux
  qui regardent, tout tremblants.

  Puis voici que pour la premire fois deux amants se trouvent chair 
  chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transports
  d'allgresse, ils se sentent dlicieusement l'un prs de l'autre et,
  peu  peu, leurs bouches s'approchent. Ce baiser divin les confond,
  ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les dlices
  humaines, qui les promet toutes, les annonce et les devance. Et leur
  lit s'meut comme une mer souleve, ploie et murmure, semble lui-mme
  anim, joyeux, car sur lui le dlirant mystre d'amour s'accomplit.
  Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces treintes
  faisant de deux tres un seul et donnant  chacun, dans le mme
  moment, la mme pense, la mme attente et la mme joie perdue qui
  descend en eux comme un feu dvorant et cleste?

  Vous rappelez-vous ces vers que vous m'avez lus, l'autre anne, dans
  quelque pote antique, je ne sais lequel, peut-tre le doux Ronsard?

    Et quand au lit nous serons
    Entrelacs, nous ferons
    Les lascifs, selon les guises
    Des amants qui librement
    Pratiquent foltrement
    Sous les draps cent mignardises.

  Ces vers-l, je les voudrais avoir brods en ce plafond de mon
  lit, d'o Pyrame et Thisb me regardent sans fin avec leurs yeux de
  tapisserie.

  Et songez  la mort, mon ami,  tous ceux qui ont exhal vers Dieu
  leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des
  esprances finies, la porte qui ferme tout aprs avoir t celle qui
  ouvre le monde. Que de cris, que d'angoisses, de souffrances, de
  dsespoirs pouvantables, de gmissements d'agonie, de bras tendus
  vers les choses passes, d'appels aux bonheurs termins  jamais; que
  de convulsions, de rles, de grimaces, de bouches tordues, d'yeux
  retourns, dans ce lit, o je vous cris, depuis trois sicles qu'il
  prte aux hommes son abri!

  Le lit, songez-y, c'est le symbole de la vie, je me suis aperue de
  cela depuis trois jours. Rien n'est excellent hors du lit.

  Le sommeil n'est-il pas encore un de nos instants les meilleurs?

  Mais c'est aussi l qu'on souffre! Il est le refuge des malades, un
  lieu de douleurs aux corps puiss.

  Le lit, c'est l'homme. Notre Seigneur Jsus, pour prouver qu'il
  n'avait rien d'humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d'un lit.
  Il est n sur la paille et mort sur la croix, laissant aux cratures
  comme nous leur couche de mollesse et de repos.

  Que d'autres choses me sont encore venues! mais je n'ai le temps de
  vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes? et puis je
  suis dj tant fatigue que je vais retirer mes oreillers, m'tendre
  tout au long et dormir quelque peu.

  Me venez voir demain trois heures; peut-tre serai-je mieux et vous
  le pourrai-je montrer.

  Adieu, mon ami; voici mes mains pour que vous les baisiez, et je
  vous tends aussi mes lvres.


_Le Lit_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 16 mars 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.




FOU?


Suis-je fou? ou seulement jaloux? je n'en sais rien, mais j'ai souffert
horriblement. J'ai accompli un acte de folie, de folie furieuse, c'est
vrai; mais la jalousie haletante, mais l'amour exalt, trahi, condamn,
mais la douleur abominable que j'endure, tout cela ne suffit-il pas
pour nous faire commettre des crimes et des folies sans tre vraiment
criminel par le coeur ou par le cerveau?

Oh! j'ai souffert, souffert, souffert d'une faon continue, aigu,
pouvantable. J'ai aim cette femme d'un lan frntique... Et
cependant est-ce vrai? L'ai-je aime? Non, non, non. Elle m'a possd
me et corps, envahi, li. J'ai t, je suis sa chose, son jouet.
J'appartiens  son sourire,  sa bouche,  son regard, aux lignes de
son corps,  la forme de son visage; je halte sous la domination de
son apparence extrieure; mais Elle, la femme de tout cela, l'tre de
ce corps, je la hais, je la mprise, je l'excre, je l'ai toujours
hae, mprise, excre; car elle est perfide, bestiale, immonde,
impure; elle est la _femme de perdition_, l'animal sensuel et faux chez
qui l'me n'est point, chez qui la pense ne circule jamais comme un
air libre et vivifiant; elle est la bte humaine, moins que cela: elle
n'est qu'un flanc, une merveille de chair douce et ronde qu'habite
l'Infamie.

Les premiers temps de notre liaison furent tranges et dlicieux. Entre
ses bras toujours ouverts je m'puisais dans une rage d'inassouvissable
dsir. Ses yeux, comme s'ils m'eussent donn soif, me faisaient ouvrir
la bouche. Ils taient gris  midi, teints de vert  la tombe du
jour, et bleus au soleil levant. Je ne suis pas fou; je jure qu'ils
avaient ces trois couleurs.

Aux heures d'amour ils taient bleus, comme meurtris, avec des pupilles
normes et nerveuses. Ses lvres, remues d'un tremblement, laissaient
jaillir parfois la pointe rose et mouille de sa langue qui palpitait
comme celle d'un reptile, et ses paupires lourdes se relevaient
lentement, dcouvrant ce regard ardent et ananti qui m'affolait.

En l'treignant dans mes bras je regardais son oeil et je frmissais,
secou tout autant par le besoin de tuer cette bte que par la
ncessit de la possder sans cesse.

Quand elle marchait  travers ma chambre, le bruit de chacun de ses
pas faisait une commotion dans mon coeur, et quand elle commenait 
se dvtir, laissant tomber sa robe, et sortant, infme et radieuse,
du linge qui s'crasait autour d'elle, je sentais tout le long de
mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine
essouffle, une dfaillance infinie et lche.

Un jour, je m'aperus qu'elle tait lasse de moi. Je le vis dans son
oeil, au rveil. Pench sur elle, j'attendais chaque matin ce premier
regard. Je l'attendais, plein de rage, de haine, de mpris pour cette
brute endormie dont j'tais l'esclave. Mais quand le bleu ple de
sa prunelle, ce bleu liquide comme de l'eau, se dcouvrait, encore
languissant, encore fatigu, encore malade des rcentes caresses,
c'tait comme une flamme rapide qui me brlait, exasprant mes ardeurs.
Ce jour-l, quand s'ouvrit sa paupire, j'aperus un regard indiffrent
et morne qui ne dsirait plus rien.

Oh! je le vis, je le sus, je le sentis, je le compris tout de suite.
C'tait fini, fini, pour toujours. Et j'en eus la preuve  chaque
heure,  chaque seconde.

Quand je l'appelais des bras et des lvres, elle se retournait ennuye,
murmurant: Laissez-moi donc! ou bien: Vous tes odieux! ou bien:
Ne serai-je jamais tranquille!

Alors, je fus jaloux. Mais jaloux comme un chien, et rus, dfiant,
dissimul. Je savais bien qu'elle recommencerait bientt, qu'un autre
viendrait pour rallumer ses sens.

Je fus jaloux avec frnsie; mais je ne suis pas fou; non, certes, non.

J'attendis; oh! j'piais; elle ne m'aurait pas tromp; mais elle
restait froide, endormie. Elle disait parfois: Les hommes me
dgotent. Et c'tait vrai.

Alors je fus jaloux d'elle-mme; jaloux de son indiffrence, jaloux
de la solitude de ses nuits; jaloux de ses gestes, de sa pense que
je sentais toujours infme, jaloux de tout ce que je devinais. Et
quand elle avait parfois,  son lever, ce regard mou qui suivait jadis
nos nuits ardentes, comme si quelque concupiscence avait hant son
me et remu ses dsirs, il me venait des suffocations de colre,
des tremblements d'indignation, des dmangeaisons de l'trangler, de
l'abattre sous mon genou et de lui faire avouer, en lui serrant la
gorge, tous les secrets honteux de son coeur.

Suis-je fou?--Non.

Voil qu'un soir je la sentis heureuse. Je sentis qu'une passion
nouvelle vivait en elle. J'en tais sr, indubitablement sr. Elle
palpitait comme aprs mes treintes; son oeil flambait, ses mains
taient chaudes, toute sa personne vibrante dgageait cette vapeur
d'amour d'o mon affolement tait venu.

Je feignis de ne rien comprendre, mais mon attention l'enveloppait
comme un filet.

Je ne dcouvrais rien, pourtant.

J'attendis une semaine, un mois, une saison. Elle s'panouissait dans
l'closion d'une incomprhensible ardeur; elle s'apaisait dans le
bonheur d'une insaisissable caresse.

Et, tout  coup, je devinai! Je ne suis pas fou. Je le jure, je ne suis
pas fou!

Comment dire cela? Comment me faire comprendre? Comment exprimer cette
abominable et incomprhensible chose?

Voici de quelle manire je fus averti.

Un soir, je vous l'ai dit, un soir, comme elle rentrait d'une longue
promenade  cheval, elle tomba, les pommettes rouges, la poitrine
battante, les jambes casses, les yeux meurtris, sur une chaise basse,
en face de moi. Je l'avais vue comme cela! Elle aimait! Je ne pouvais
m'y tromper!

Alors, perdant la tte, pour ne plus la contempler, je me tournai vers
la fentre, et j'aperus un valet emmenant par la bride vers l'curie
son grand cheval, qui se cabrait.

Elle aussi suivait de l'oeil l'animal ardent et bondissant. Puis, quand
il eut disparu, elle s'endormit tout  coup.

Je songeai toute la nuit; et il me sembla pntrer des mystres que je
n'avais jamais souponns. Qui sondera jamais les perversions de la
sensualit des femmes? Qui comprendra leurs invraisemblables caprices
et l'assouvissement trange des plus tranges fantaisies?

Chaque matin, ds l'aurore, elle partait au galop par les plaines et
les bois; et, chaque fois, elle rentrait alanguie, comme aprs des
frnsies d'amour.

J'avais compris! j'tais jaloux maintenant du cheval nerveux et
galopant; jaloux du vent qui caressait son visage quand elle allait
d'une course folle; jaloux des feuilles qui baisaient, en passant,
ses oreilles; des gouttes de soleil qui lui tombaient sur le front 
travers les branches; jaloux de la selle qui la portait et qu'elle
treignait de sa cuisse.

C'tait tout cela qui la faisait heureuse, qui l'exaltait,
l'assouvissait, l'puisait et me la rendait ensuite insensible et
presque pme.

Je rsolus de me venger. Je fus doux et plein d'attentions pour elle.
Je lui tendais la main quand elle allait sauter  terre aprs ses
courses effrnes. L'animal furieux ruait vers moi; elle le flattait
sur son cou recourb, l'embrassait sur ses naseaux frmissants sans
essuyer ensuite ses lvres; et le parfum de son corps, en sueur comme
aprs la tideur du lit, se mlait sous ma narine  l'odeur cre et
fauve de la bte.

J'attendis mon jour et mon heure. Elle passait chaque matin par le mme
sentier, dans un petit bois de bouleaux qui s'enfonait vers la fort.

Je sortis avant l'aurore, avec une corde dans la main et mes pistolets
cachs sur ma poitrine, comme si j'allais me battre en duel.

Je courus vers le chemin qu'elle aimait; je tendis la corde entre deux
arbres; puis je me cachai dans les herbes.

J'avais l'oreille contre le sol; j'entendis son galop lointain; puis je
l'aperus l-bas, sous les feuilles comme au bout d'une vote, arrivant
 fond de train. Oh! je ne m'tais pas tromp, c'tait cela! Elle
semblait transporte d'allgresse, le sang aux joues, de la folie dans
le regard; et le mouvement prcipit de la course faisait vibrer ses
nerfs d'une jouissance solitaire et furieuse.

L'animal heurta mon pige des deux jambes de devant, et roula, les
os casss. Elle! je la reus dans mes bras. Je suis fort  porter un
boeuf. Puis, quand je l'eus dpose  terre, je m'approchai de Lui qui
nous regardait; alors, pendant qu'il essayait de me mordre encore, je
lui mis un pistolet dans l'oreille... et je le tuai... comme un homme.

Mais je tombai moi-mme, la figure coupe par deux coups de cravache;
et comme elle se ruait de nouveau sur moi, je lui tirai mon autre
balle dans le ventre.

Dites-moi, suis-je fou?


_Fou?_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mercredi 23 aot 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.




RVEIL.


Depuis trois ans qu'elle tait marie, elle n'avait point quitt le val
de Cir, o son mari possdait deux filatures. Elle vivait tranquille,
sans enfants, heureuse dans sa maison, cache sous les arbres, et que
les ouvriers appelaient le chteau.

M. Vasseur, bien plus vieux qu'elle, tait bon. Elle l'aimait; et
jamais une pense coupable n'avait pntr dans son coeur. Sa mre
venait passer tous les ts  Cir, puis retournait s'installer  Paris
pour l'hiver, ds que les feuilles commenaient  tomber.

Chaque automne Jeanne toussait un peu. La valle troite o serpentait
la rivire s'embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards lgers
flottaient d'abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils
 un grand tang d'o mergeaient les toits des maisons. Puis cette
nue blanche, montant comme une mare, enveloppait tout, faisait de ce
vallon un pays de fantmes o les hommes glissaient comme des ombres
sans se reconnatre  dix pas. Les arbres, draps de vapeurs, se
dressaient, moisis dans cette humidit.

Mais les gens qui passaient sur les ctes voisines, et qui regardaient
le trou blanc de la valle, voyaient surgir, au-dessus des brumes
accumules au niveau des collines, les deux chemines gantes des
tablissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour  travers le
ciel deux serpents de fume noire.

Cela seul indiquait qu'on vivait dans ce creux qui semblait rempli d'un
nuage de coton.

Or, cette anne-l, quand revint octobre, le mdecin conseilla  la
jeune femme d'aller passer l'hiver  Paris chez sa mre, l'air du
vallon devenant dangereux pour sa poitrine.

Elle partit.

Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse  la maison abandonne
o s'taient enracines ses habitudes, dont elle aimait les meubles
familiers et l'allure tranquille. Puis elle s'accoutuma  sa vie
nouvelle et prit got aux ftes, aux dners, aux soires,  la danse.

Elle avait conserv jusque-l ses manires de jeune fille, quelque
chose d'indcis et d'endormi, une marche un peu tranante, un sourire
un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prte aux plaisirs. Des
hommes lui firent la cour. Elle s'amusait de leurs bavardages, jouait
avec leurs galanteries, sre de sa rsistance, un peu dgote de
l'amour par ce qu'elle en avait appris dans le mariage.

La pense de livrer son corps aux grossires caresses de ces tres
barbus la faisait rire de piti et frissonner un peu de rpugnance.
Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir
 ces contacts dgradants avec des trangers, alors qu'elles y taient
dj contraintes avec l'poux lgitime. Elle et aim plus tendrement
son mari s'ils avaient vcu comme deux amis, s'en tenant aux chastes
baisers qui sont les caresses des mes.

Mais elle s'amusait beaucoup des compliments, des dsirs apparus
dans les yeux et qu'elle ne partageait point, des attaques directes,
des dclarations jetes dans l'oreille quand on repassait au salon
aprs les fins dners, des paroles balbuties si bas qu'il les
fallait presque deviner, et qui lui laissaient la chair froide, le
coeur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente,
en allumant au fond d'elle une flamme de contentement, en faisant
s'panouir sa lvre, briller son regard, frissonner son me de femme 
qui les adorations sont dues.

Elle aimait ces tte--tte des soirs tombants, au coin du feu, dans
le salon dj sombre, alors que l'homme devient pressant, balbutie,
tremble et tombe  genoux. C'tait pour elle une joie exquise et
nouvelle de sentir cette passion qui ne l'effleurait pas, de dire
non de la tte et des lvres, de retirer ses mains, de se lever, et
de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se
redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui
tremblait  ses pieds.

Elle avait des rires secs qui glaaient les paroles brlantes, des mots
durs tombant comme un jet d'eau glace sur les protestations ardentes,
des intonations  faire se tuer celui qui l'et adore perdument.

Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se
ressemblaient gure.

L'un, M. Paul Pronel, tait un grand garon mondain, galant et hardi,
homme  bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.

L'autre, M. D'Avancelle, frmissait en l'approchant, osait  peine
deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son dsir
dsespr par des regards perdus et par l'assiduit de sa prsence
auprs d'elle.

Elle appelait le premier le Capitaine Fracasse et le second Mouton
Fidle; elle finit par faire de celui-ci une sorte d'esclave attach 
ses pas, dont elle usait comme d'un domestique.

Elle et bien ri si on lui et dit qu'elle l'aimerait.

Elle l'aima pourtant d'une singulire faon. Comme elle le voyait sans
cesse, elle avait pris l'habitude de sa voix, de ses gestes, de toute
l'allure de sa personne, comme on prend l'habitude de ceux prs de qui
on vit continuellement.

Bien souvent en ses rves son visage la hantait; elle le revoyait tel
qu'il tait dans la vie, doux, dlicat, humblement passionn; et elle
s'veillait obsde du souvenir de ces songes, croyant l'entendre
encore, et le sentir prs d'elle. Or, une nuit (elle avait la fivre
peut-tre), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous
deux sur l'herbe.

Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les
baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son
haleine, et, d'une faon naturelle, elle lui caressait les cheveux.

On est, dans le rve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait
pleine de tendresse pour lui, d'une tendresse calme et profonde,
heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.

Peu  peu il l'enlaait de ses bras, lui baisait les joues et les
yeux sans qu'elle ft rien pour lui chapper, et leurs lvres se
rencontrrent. Elle s'abandonna.

Ce fut (la ralit n'a pas de ces extases), ce fut une seconde d'un
bonheur suraigu et surhumain, idal et charnel, affolant, inoubliable.

Elle s'veilla, vibrante, perdue, et ne se put rendormir, tant elle
se sentait obsde, possde toujours par lui.

Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu'il avait produit, elle
se sentit rougir; et pendant qu'il lui parlait timidement de son amour,
elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pense, elle
se rappelait l'enlacement dlicieux de son rve.

Elle l'aima, elle l'aima d'une trange tendresse, raffine et
sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu'elle redoutt
l'accomplissement du dsir qui s'tait veill dans son me.

Il s'en aperut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu' la peur qu'elle
avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu'il la respecterait.


Il la respecta. Ils passaient ensemble de longues heures d'amour
exalt, o les mes seules s'treignaient. Et ils se sparaient ensuite
nervs, dfaillants, enfivrs.

Leurs lvres parfois se joignaient; et, fermant les yeux, ils
savouraient cette caresse longue, mais chaste quand mme.

Elle comprit qu'elle ne rsisterait plus longtemps; et, comme elle
ne voulait pas faillir, elle crivit  son mari qu'elle dsirait
retourner prs de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.

Il rpondit une lettre excellente en la dissuadant de revenir en plein
hiver, de s'exposer  ce brusque dpaysement, aux brumes glaciales de
la valle.

Elle fut atterre et indigne contre cet homme confiant, qui ne
comprenait pas, qui ne devinait pas les luttes de son coeur.

Fvrier tait clair et doux, et bien qu'elle vitt maintenant de se
trouver longtemps seule avec Mouton Fidle, elle acceptait parfois de
faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crpuscule.

On et dit ce soir-l, que toutes les sves s'veillaient, tant les
souffles de l'air taient tides. Le petit coup allait au pas; la
nuit tombait; ils se tenaient les mains, serrs l'un contre l'autre.
Elle se disait: C'est fini, c'est fini, je suis perdue, sentant en
elle un soulvement de dsirs, l'imprieux besoin de cette suprme
treinte qu'elle avait ressentie si complte en un rve. Leurs bouches
 tout instant se cherchaient, s'attachaient l'une  l'autre, et se
repoussaient pour se retrouver aussitt.

Il n'osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte,
affole et dfaillante.

M. Paul Pronel l'attendait dans le petit salon sans lumire.

En lui touchant la main, il sentit qu'une fivre la brlait. Il se
mit  causer  mi-voix, tendre et galant, berant cette me puise
au charme de paroles amoureuses. Elle l'coutait sans rpondre,
pensant  l'autre, croyant entendre l'autre, croyant le sentir contre
elle, dans une sorte d'hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se
rappelait plus qu'il existait un autre homme au monde, et quand son
oreille tressaillait  ces trois syllabes: Je vous aime, c'tait
lui, l'autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c'tait lui qui
serrait sa poitrine comme tout  l'heure dans le coup, c'tait lui qui
jetait sur ses lvres ces caresses victorieuses, c'tait lui qu'elle
treignait, qu'elle enlaait, qu'elle appelait de tout l'lan de son
coeur, de toute l'ardeur exaspre de son corps.

Quand elle s'veilla de ce songe, elle poussa un cri pouvantable.

Le capitaine Fracasse,  genoux prs d'elle, la remerciait
passionnment en couvrant de baisers ses cheveux dnous. Elle cria:
Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en.

Et comme il ne comprenait pas et cherchait  ressaisir sa taille, elle
se tordit en bgayant: Vous tes infme, je vous hais, vous m'avez
vole, allez-vous-en.

Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla.


Le lendemain, elle retournait au val de Cir. Son mari, surpris, lui
reprocha ce coup de tte. Je ne pouvais plus vivre loin de toi,
dit-elle.

Il la trouva change de caractre, plus triste qu'autrefois, et
quand il lui demandait: Qu'as-tu donc, tu sembles malheureuse. Que
dsires-tu? Elle rpondait: Rien. Il n'y a que les rves de bons dans
la vie.

Mouton Fidle vint la voir l't suivant.

Elle le reut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle
ne l'avait jamais aim qu'en un songe dont Paul Pronel l'avait
brutalement rveille.

Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en
retournant: Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliques et
inexplicables.


_Rveil_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 20 fvrier 1883, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.




UNE RUSE.


Ils bavardaient au coin du feu, le vieux mdecin et la jeune malade.
Elle n'tait qu'un peu souffrante de ces malaises fminins qu'ont
souvent les jolies femmes: un peu d'anmie, des nerfs, et un soupon de
fatigue, de cette fatigue qu'prouvent parfois les nouveaux poux  la
fin du premier mois d'union, quand ils ont fait un mariage d'amour.

Elle tait tendue sur sa chaise longue et causait: Non, docteur,
je ne comprendrai jamais qu'une femme trompe son mari. J'admets mme
qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne tienne aucun compte de ses promesses,
de ses serments! Mais comment oser se donner  un autre homme! Comment
cacher cela aux yeux de tous. Comment pouvoir aimer dans le mensonge et
dans la trahison?

Le mdecin souriait.

Quant  cela, c'est facile. Je vous assure qu'on ne rflchit gure 
toutes ces subtilits quand l'envie vous prend de faillir. Je suis mme
certain qu'une femme n'est mre pour l'amour vrai qu'aprs avoir pass
par toutes les promiscuits et tous les dgots du mariage qui n'est,
suivant un homme illustre, qu'un change de mauvaise humeur pendant le
jour, et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une
femme ne peut aimer passionnment qu'aprs avoir t marie. Si je la
pouvais comparer  une maison, je dirais qu'elle n'est habitable que
lorsqu'un mari a essuy les pltres.

Quant  la dissimulation, toutes les femmes en ont  revendre en ces
occasions-l. Les plus simples sont merveilleuses, et se tirent avec
gnie des cas les plus difficiles.

Mais la jeune femme semblait incrdule...

Non, docteur, on ne s'avise jamais qu'aprs coup de ce qu'on aurait d
faire dans les occasions prilleuses, et les femmes sont certes encore
plus disposes que les hommes  perdre la tte.

Le mdecin leva les bras.

Aprs coup, dites-vous? Nous autres, nous n'avons l'inspiration
qu'aprs coup. Mais vous!... Tenez, je vais vous raconter une petite
histoire arrive  une de mes clientes  qui j'aurais donn le bon Dieu
sans confession, comme on dit.

Ceci s'est pass dans une ville de province.

Un soir, comme je dormais profondment de ce pesant premier sommeil
si difficile  troubler, il me sembla, dans un rve obscur, que les
cloches de la ville sonnaient au feu.

Tout  coup je m'veillai: c'tait ma sonnette, celle de la rue, qui
tintait dsesprment. Comme mon domestique ne semblait point rpondre,
j'agitai  mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientt des portes
battirent, des pas troublrent le silence de la maison dormante; puis
Jean parut, tenant une lettre qui disait: Mme Lelivre prie avec
instance M. le docteur Simon de passer chez elle immdiatement.

Je rflchis quelques secondes; je pensais: Crise de nerfs, vapeurs,
tralala, je suis trop fatigu. Et je rpondis: Le docteur Simon, fort
souffrant, prie Mme Lelivre de vouloir bien appeler son confrre M.
Bonnet.

Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis.

Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de
nouveau, et Jean vint dire: C'est quelqu'un, un homme ou une femme (je
ne sais pas au juste, tant il est cach), qui voudrait parler bien vite
 monsieur. Il dit qu'il y va de la vie de deux personnes.

Je me dressai. Faites entrer.

J'attendis, assis dans mon lit.

Une espce de fantme noir apparut et ds que Jean fut sorti, se
dcouvrit. C'tait Mme Berthe Lelivre, une toute jeune femme, marie
depuis trois ans avec un gros commerant de la ville qui passait pour
avoir pous la plus jolie personne de la province.

Elle tait horriblement ple, avec ces crispations de visage des gens
affols, et ses mains tremblaient; deux fois elle essaya de parler sans
qu'un son pt sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia: Vite, vite...
vite... Docteur... Venez. Mon... mon amant est mort dans ma chambre...

Elle s'arrta suffoquant, puis reprit: Mon mari va... va rentrer du
cercle...

Je sautai sur mes pieds, sans mme songer que j'tais en chemise, et
je m'habillai en quelques secondes. Puis je demandai: C'est vous-mme
qui tes venue tout  l'heure? Elle, debout comme une statue,
ptrifie par l'angoisse, murmura: Non... c'est ma bonne... elle
sait... Puis, aprs un silence: Moi, j'tais reste... prs de lui.
Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lvres, et, aprs
un touffement qui la fit rler, elle pleura, elle pleura perdument
avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux; puis, ses
larmes, soudain, s'arrtrent, se tarirent, comme sches en dedans par
du feu, et redevenue tragiquement calme: Allons vite! dit-elle.

J'tais prt, mais je m'criai: Sacrebleu, je n'ai pas dit d'atteler
mon coup. Elle rpondit: J'en ai un, j'ai le sien qui l'attendait.
Elle s'enveloppa jusqu'aux cheveux. Nous partmes.

Quand elle fut  mon ct, dans l'obscurit de la voiture, elle me
saisit brusquement la main et, la broyant dans ses doigts fins, elle
balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du coeur
dchir: Oh! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre! Je
l'aimais, je l'aimais perdument, comme une insense, depuis six mois.

Je demandai: Est-on rveill, chez vous? Elle rpondit: Non,
personne, except Rose, qui sait tout.

On s'arrta devant sa porte; tous dormaient, en effet, dans la maison;
nous sommes entrs sans bruit avec un passe-partout; et nous voil
montant sur la pointe des pieds. La bonne, effare, tait assise par
terre au haut de l'escalier, avec une bougie allume  son ct,
n'ayant pas os demeurer prs du mort.

Et je pntrai dans la chambre. Elle tait bouleverse comme aprs
une lutte. Le lit frip, meurtri, dfait, restait ouvert, semblait
attendre; un drap tranait jusqu'au tapis; des serviettes mouilles,
dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient  terre  ct
d'une cuvette et d'un verre. Et une singulire odeur de vinaigre de
cuisine mle  des souffles de Lubin coeurait ds la porte.

Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre
tait tendu.

Je m'approchai; je le considrai; je le ttai; j'ouvris les yeux;
je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui
grelottaient comme si elles eussent t geles, je leur dis: Aidez-moi
 le porter sur le lit. Et on le coucha doucement. Alors, j'auscultai
le coeur et je posai une glace devant la bouche; puis je murmurai:
C'est fini, habillons-le bien vite. Ce fut une chose affreuse  voir!

Je prenais un  un les membres comme ceux d'une norme poupe, et
je les tendais aux vtements qu'apportaient les femmes. On passa les
chaussettes, le caleon, la culotte, le gilet, puis l'habit o nous
emes beaucoup de mal  faire entrer les bras.

Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent
 genoux, tandis que je les clairais; mais comme les pieds taient
enfls un peu, ce fut effroyablement difficile. N'ayant pas trouv le
tire-boutons, elles avaient pris leurs pingles  cheveux.

Sitt que l'horrible toilette fut termine, je considrai notre oeuvre
et je dis: Il faudrait le repeigner un peu. La bonne alla chercher
le dmloir et la brosse de sa matresse; mais comme elle tremblait
et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et
mls, Mme Lelivre s'empara violemment du peigne, et elle rajusta la
chevelure avec douceur, comme si elle l'et caresse. Elle refit la
raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son
doigt, ainsi qu'elle avait coutume de le faire, sans doute, en des
familiarits d'amour.

Et tout  coup, lchant ce qu'elle tenait aux mains, elle saisit la
tte inerte de son amant, et regarda longuement, dsesprment cette
face morte qui ne lui souriait plus; puis, s'abattant sur lui, elle
l'treignit  pleins bras, en l'embrassant avec fureur. Ses baisers
tombaient, comme des coups, sur la bouche ferme, sur les yeux teints,
sur les tempes, sur le front. Puis, s'approchant de l'oreille, comme
s'il et pu l'entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait
plus ardentes les treintes, elle rpta, dix fois de suite, d'une voix
dchirante: Adieu, chri.

Mais la pendule sonna minuit.

J'eus un sursaut: Bigre, minuit, c'est l'heure o ferme le cercle.
Allons, madame, de l'nergie.

Elle se redressa. J'ordonnai: Portons-le dans le salon. Nous le
prmes tous trois, et l'ayant emport, je le fis asseoir sur un canap,
puis j'allumai les candlabres.

La porte de la rue s'ouvrit et se referma lourdement. C'tait Lui
dj. Je criai: Rose, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette,
et refaites la chambre, dpchez-vous, nom de Dieu! Voil M. Lelivre
qui rentre.

J'entendis les pas monter, s'approcher. Des mains, dans l'ombre,
palpaient les murs. Alors j'appelai: Par ici, mon cher, nous avons eu
un accident.

Et le mari stupfait parut sur le seuil, un cigare  la bouche. Il
demanda: Quoi? Qu'y a-t-il? Qu'est-ce que cela?

J'allai vers lui: Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras.
J'tais rest tard  bavarder chez vous avec votre femme et notre
ami qui m'avait amen dans sa voiture. Voil qu'il s'est affaiss
tout  coup, et depuis deux heures, malgr nos soins, il demeure sans
connaissance. Je n'ai pas voulu appeler des trangers. Aidez-moi donc 
le faire descendre; je le soignerai mieux chez lui.

L'poux surpris, mais sans mfiance, ta son chapeau; puis il empoigna
sous ses bras son rival dsormais inoffensif. Je m'attelai entre les
jambes, comme un cheval entre deux brancards, et nous voil descendant
l'escalier, clairs maintenant par la femme.

Lorsque nous fmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui
parlai, l'encourageant pour tromper son cocher: Allons, mon brave ami,
ce ne sera rien; vous vous sentez dj mieux, n'est-ce pas? Du courage,
voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c'est fini.

Comme je sentais qu'il allait s'crouler, qu'il me glissait entre les
mains, je lui flanquai un grand coup d'paule qui le jeta en avant et
le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrire lui.

Le mari, inquiet, me demandait: Croyez-vous que ce soit grave? Je
rpondis: Non en souriant et je regardai la femme. Elle avait pass
son bras sous celui de l'poux lgitime et elle plongeait son oeil fixe
dans le fond obscur du coup.

Je serrai les mains, et je donnai l'ordre de partir. Tout le long de
la route le mort me retomba sur l'oreille droite.

Quand nous fmes arrivs chez lui, j'annonai qu'il avait perdu
connaissance en chemin. J'aidai  le remonter dans sa chambre; puis
je constatai le dcs; je jouai toute une nouvelle comdie devant sa
famille perdue. Enfin, je regagnai mon lit, non sans jurer contre les
amoureux.


Le docteur se tut, souriant toujours.

La jeune femme crispe demanda:

Pourquoi m'avez-vous racont cette pouvantable histoire?

Il salua galamment.

Pour vous offrir mes services,  l'occasion.


_Une Ruse_ a paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 25 septembre 1882, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.




 CHEVAL.


Les pauvres gens vivaient pniblement des petits appointements du mari.
Deux enfants taient ns depuis leur mariage, et la gne premire tait
devenue une de ces misres humbles, voiles, honteuses, une misre de
famille noble qui veut tenir son rang quand mme.

Hector de Gribelin avait t lev en province, dans le manoir
paternel, par un vieil abb prcepteur. On n'tait pas riche, mais on
vivotait en gardant les apparences.

Puis,  vingt ans, on lui avait cherch une position, et il tait
entr, commis  quinze cents francs, au Ministre de la Marine.
Il avait chou sur cet cueil comme tous ceux qui ne sont point
prpars de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui
voient l'existence  travers un nuage, qui ignorent les moyens et les
rsistances, en qui on n'a pas dvelopp ds l'enfance des aptitudes
spciales, des facults particulires, une pre nergie  la lutte,
tous ceux  qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.

Ses trois premires annes de bureau furent horribles.

Il avait retrouv quelques amis de sa famille, vieilles gens attards
et peu fortuns aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes
rues du faubourg Saint-Germain, et il s'tait fait un cercle de
connaissances.

trangers  la vie moderne, humbles et fiers, ces aristocrates
ncessiteux habitaient les tages levs de maisons endormies. Du haut
en bas de ces demeures, les locataires taient titrs; mais l'argent
semblait rare au premier comme au sixime.

Les ternels prjugs, la proccupation du rang, le souci de ne pas
dchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruines par
l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une
jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'pousa.

Ils eurent deux enfants en quatre ans.


Pendant quatre annes encore, ce mnage, harcel par la misre, ne
connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-lyses, le
dimanche, et quelques soires au thtre, une ou deux par hiver, grce
 des billets de faveur offerts par un collgue.

Mais voil que, vers le printemps, un travail supplmentaire fut confi
 l'employ par son chef; et il reut une gratification extraordinaire
de trois cents francs.

En rapportant cet argent, il dit  sa femme:

Ma chre Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une
partie de plaisir pour les enfants.

Et aprs une longue discussion, il fut dcid qu'on irait djeuner  la
campagne.

Ma foi, s'cria Hector, une fois n'est pas coutume; nous louerons un
break pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au
mange. Cela me fera du bien.

Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projete.

Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils an,
le plaait  califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de
toute sa force, il lui disait:

Voil comment il galopera, papa, dimanche prochain,  la promenade.

Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les tranait
autour de la salle en criant:

C'est papa  dada.

Et la bonne elle-mme regardait monsieur d'un oeil merveill, en
songeant qu'il accompagnerait la voiture  cheval; et pendant tous les
repas elle l'coutait parler d'quitation, raconter ses exploits de
jadis, chez son pre. Oh! il avait t  bonne cole, et, une fois la
bte entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien!

Il rptait  sa femme en se frottant les mains:

Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais
enchant. Tu verras comme je monte; et, si tu veux, nous reviendrons
par les Champs-lyses au moment du retour du Bois. Comme nous ferons
bonne figure, je ne serais pas fch de rencontrer quelqu'un du
Ministre. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter des chefs.

Au jour dit, la voiture et le cheval arrivrent en mme temps devant
la porte. Il descendit aussitt, pour examiner sa monture. Il avait
fait coudre des sous-pieds  son pantalon et manoeuvrait une cravache
achete la veille.

Il leva et palpa, l'une aprs l'autre, les quatre jambes de la bte,
tta le cou, les ctes, les jarrets, prouva du doigt les reins,
ouvrit la bouche, examina les dents, dclara son ge, et, comme toute
la famille descendait, il fit une sorte de petit cours thorique et
pratique sur le cheval en gnral et en particulier sur celui-l qu'il
reconnaissait excellent.

Quand tout le monde fut bien plac dans la voiture, il vrifia les
sangles de la selle; puis, s'enlevant sur un trier, retomba sur
l'animal, qui se mit  danser sous la charge et faillit dsaronner son
cavalier.

Hector, mu, tchait de le calmer:

Allons, tout beau, mon ami, tout beau.

Puis quand le porteur eut repris sa tranquillit et le port son
aplomb, celui-ci demanda:

Est-on prt?

Toutes les voix rpondirent:

Oui.

Alors, il commanda:

En route!

Et la cavalcade s'loigna.

Tous les regards taient tendus sur lui. Il trottait  l'anglaise en
exagrant les ressauts. A peine tait-il retomb sur la selle qu'il
rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prt
 s'abattre sur la crinire, et il tenait ses yeux fixes devant lui,
ayant la figure crispe et les joues ples.

Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui
portait l'autre, rptaient sans cesse:

Regardez papa, regardez papa!

Et les deux gamins, griss par le mouvement, la joie et l'air vif,
poussaient des cris aigus. Le cheval, effray par ces clameurs,
finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforait
de l'arrter, le chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher
descendt de son sige pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector
l'eut reue de ses mains, il s'adressa de loin  sa femme:

Empche donc les enfants de crier comme a, tu me ferais emporter!

On djeuna sur l'herbe, dans le bois du Vsinet, avec les provisions
dposes dans les coffres.

Bien que le cocher prt soin des trois chevaux, Hector  tout moment
se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien et il le
caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gteaux, du sucre.

Il dclara:

C'est un rude trotteur. Il m'a mme un peu secou dans les premiers
moments; mais tu as vu que je m'y suis vite remis; il a reconnu son
matre; il ne bougera plus maintenant.

Comme il avait t dcid, on revint par les Champs-lyses.

La vaste avenue fourmillait de voitures. Et, sur les cts, les
promeneurs taient si nombreux qu'on et dit deux longs rubans noirs se
droulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu' la place de la Concorde.
Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait tinceler le
vernis des calches, l'acier des harnais, les poignes des portires.

Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule
de gens, d'quipages et de btes. Et l'Oblisque, l-bas, se dressait
dans une bue d'or.

Le cheval d'Hector, ds qu'il eut dpass l'Arc de Triomphe, fut saisi
soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait  travers les roues, au
grand trot, vers l'curie, malgr toutes les tentatives d'apaisement de
son cavalier.

La voiture tait loin maintenant, loin derrire, et voil qu'en face du
Palais de l'Industrie, l'animal se voyant du champ, tourna  droite et
prit le galop.

Une vieille femme en tablier traversait la chausse d'un pas
tranquille; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait
 fond de train. Impuissant  matriser sa bte, il se mit  crier de
toute sa force:

Hol! h! hol! l-bas!

Elle tait sourde peut-tre, car elle continua paisiblement sa route
jusqu'au moment o, heurte par le poitrail du cheval lanc comme une
locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air,
aprs trois culbutes sur la tte.

Des voix criaient:

Arrtez-le!

Hector, perdu, se cramponnait  la crinire en hurlant:

Au secours!

Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les
oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville
qui venait de se jeter  sa rencontre.

En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vocifrant, se forma
autour de lui. Un vieux monsieur surtout, un vieux monsieur portant une
grande dcoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait
exaspr. Il rptait:

Sacrebleu, quand on est maladroit comme a, on reste chez soi. On ne
vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un
cheval.

Mais quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait
morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de
poussire.

Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et
allons chez le commissaire de police.

Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisime tenait
son cheval. Une foule suivait; et soudain le break parut. Sa femme
s'lana, la bonne perdait la tte, les marmots piaillaient. Il
expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renvers une femme, que ce
n'tait rien. Et sa famille, affole, s'loigna.

Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector
de Gribelin, attach au Ministre de la Marine, et on attendit des
nouvelles de la blesse. Un agent envoy aux renseignements revint.
Elle avait repris connaissance, mais elle souffrait effroyablement en
dedans, disait-elle. C'tait une femme de mnage, ge de soixante-cinq
ans, et dnomme Mme Simon.

Quand il sut qu'elle n'tait pas morte, Hector reprit espoir et promit
de subvenir aux frais de sa gurison. Puis il courut chez le pharmacien.

Une cohue stationnait devant la porte; la bonne femme, affaisse
dans un fauteuil, geignait, les mains inertes, la face abrutie. Deux
mdecins l'examinaient encore. Aucun membre n'tait cass, mais on
craignait une lsion interne.

Hector lui parla:

Souffrez-vous beaucoup?

--Oh! oui.

--O a?

--C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs.

Un mdecin s'approcha:

C'est vous, monsieur, qui tes l'auteur de l'accident?

--Oui, monsieur.

--Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de sant; j'en
connais une o on la recevrait  six francs par jour. Voulez-vous que
je m'en charge?

Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulag.

Sa femme l'attendait dans les larmes: il l'apaisa:

Ce n'est rien, cette dame Simon va dj mieux, dans trois jours il n'y
paratra plus; je l'ai envoye dans une maison de sant; ce n'est rien.

Ce n'est rien!

En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles
de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air
satisfait.

Eh bien? dit-il.

Elle rpondit:

Oh! mon pauv' monsieur, a n' change pas. Je me sens quasiment
anantie. N'y a pas de mieux.

Le mdecin dclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant
survenir.

Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint
clair, l'oeil limpide, se mit  geindre en l'apercevant:

Je n' peux pu r'muer, mon pauv' monsieur; je n'peux pu. J'en ai pour
jusqu' la fin de mes jours.

Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le mdecin. Le
mdecin leva les bras:

Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on
essaye de la soulever. On ne peut mme changer de place son fauteuil
sans lui faire pousser des cris dchirants. Je dois croire ce qu'elle
me dit, monsieur; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue
marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part.

La vieille coutait, immobile, l'oeil sournois.

Huit jours se passrent; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne
quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait,
causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutume 
l'immobilit comme si c'et t le repos bien gagn par ses cinquante
ans d'escaliers monts et descendus, de matelas retourns, de charbon
port d'tage en tage, de coups de balai et de coups de brosse.

Hector perdu venait chaque jour; chaque jour il la trouvait tranquille
et sereine, et dclarant:

Je n' peux pu remuer, mon pauv' monsieur, je n' peux pu.

Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dvore d'angoisses:

Et Mme Simon?

Et, chaque fois, il rpondait avec un abattement dsespr:

Rien de chang, absolument rien!

On renvoya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On
conomisa davantage encore; la gratification tout entire y passa.

Alors Hector assembla quatre grands mdecins qui se runirent autour
de la vieille. Elle se laissa examiner, tter, palper, en les guettant
d'un oeil malin.

Il faut la faire marcher, dit l'un.

Elle s'cria:

Je n' peux pu, mes bons messieurs, je n' peux pu!

Alors ils l'empoignrent, la soulevrent, la tranrent quelques pas;
mais elle leur chappa des mains et s'croula sur le plancher en
poussant des clameurs si pouvantables qu'ils la reportrent sur son
sige avec des prcautions infinies.

Ils mirent une opinion discrte, concluant cependant  l'impossibilit
du travail.

Et, quand Hector apporta cette nouvelle  sa femme, elle se laissa
choir sur une chaise en balbutiant:

Il vaudrait mieux encore la prendre ici, a nous coterait moins cher.

Il bondit:

Ici, chez nous, y penses-tu?

Mais elle rpondit, rsigne  tout maintenant, et avec des larmes dans
les yeux:

Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute!...


_A Cheval_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 14 janvier 1883.




UN RVEILLON.


Je ne sais plus au juste l'anne. Depuis un mois entier je chassais
avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour
les passions nouvelles.

J'tais en Normandie, chez un parent non mari, Jules de Banneville,
seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son chteau
seigneurial. Ce chteau, vieux btiment gristre entour de sapins
gmissants, au centre de longues avenues de chnes o galopait le vent,
semblait abandonn depuis des sicles. Un antique mobilier habitait
seul les pices toujours fermes, o jadis ces gens, dont on voyait les
portraits accrochs dans un corridor aussi temptueux que les avenues,
recevaient crmonieusement les nobles voisins.

Quant  nous, nous nous tions rfugis simplement dans la cuisine,
seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains
sombres s'clairaient quand on jetait une bourre nouvelle dans la
vaste chemine. Puis, chaque soir, aprs une douce somnolence devant
le feu, aprs que nos bottes trempes avaient fum longtemps et que
nos chiens d'arrt, couchs en rond entre nos jambes, avaient rv
de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre
chambre.

C'tait l'unique pice qu'on et fait plafonner et pltrer partout, 
cause des souris. Mais elle tait demeure nue, blanchie seulement 
la chaux, avec des fusils, des fouets  chiens et des cors de chasse
accrochs aux murs; et nous nous glissions grelottants dans nos lits,
aux deux coins de cette case sibrienne.

A une lieue en face du chteau, la falaise  pic tombait dans la mer,
et les puissants souffles de l'Ocan, jour et nuit, faisaient soupirer
les grands arbres courbs, pleurer le toit et les girouettes, crier
tout le vnrable btiment qui s'emplissait de vent par ses tuiles
disjointes, ses chemines larges comme des gouffres, ses fentres qui
ne fermaient plus.


Ce jour-l il avait gel horriblement. Le soir tait venu. Nous allions
nous mettre  table devant le grand feu de la haute chemine o
rtissait un rble de livre flanqu de deux perdrix qui sentaient bon.

Mon cousin leva la tte: Il ne fera pas chaud en se couchant, dit-il.

Indiffrent, je rpliquai: Non, mais nous aurons du canard aux tangs,
demain matin.

La servante qui mettait notre couvert  un bout de la table, et celui
des domestiques  l'autre bout, demanda: Ces messieurs savent-ils que
c'est ce soir le rveillon?

Nous n'en savions rien assurment, car nous ne regardions gure le
calendrier. Mon compagnon reprit: Alors, c'est ce soir aussi la messe
de minuit. C'est donc pour cela qu'on a sonn toute la journe!

La servante rpliqua: Oui et non, monsieur; on a sonn aussi parce que
le pre Fournel est mort.

Le pre Fournel, ancien berger, tait une clbrit du pays. g de
quatre-vingt-seize ans, il n'avait jamais t malade jusqu'au moment
o, un mois auparavant, il avait pris froid, tant tomb dans une mare
par une nuit obscure. Le lendemain il s'tait mis au lit. Depuis lors
il agonisait.

Mon cousin se tourna vers moi: Si tu veux, dit-il, nous irons
tout  l'heure voir ces pauvres gens. Il voulait parler de la
famille du vieux, son petit-fils, g de cinquante-huit ans, et sa
petite-belle-fille, d'une anne plus jeune. La gnration intermdiaire
n'existait plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure,
 l'entre du hameau, sur la droite.

Mais je ne sais pourquoi cette ide de Nol, au fond de cette solitude,
nous mit en humeur de causer. Tous les deux, en tte--tte, nous nous
racontions des histoires de rveillons anciens, des aventures de cette
nuit folle, les bonnes fortunes passes et les rveils du lendemain,
les rveils  deux avec leurs surprises hasardeuses, l'tonnement des
dcouvertes.

De cette faon, notre dner dura longtemps. De nombreuses pipes le
suivirent, et, envahis par ces gaiets de solitaires, ces gaiets
communicatives qui naissent soudain entre deux intimes amis, nous
parlions sans repos, fouillant en nous pour nous dire ces souvenirs
confidentiels du coeur qui s'chappent en ces heures d'effusion.

La bonne, partie depuis longtemps, reparut: Je vais  la messe,
monsieur.

--Dj!

--Il est minuit moins trois quarts.

--Si nous allions aussi jusqu' l'glise? demanda Jules, cette messe de
Nol est bien curieuse aux champs.

J'acceptai et nous partmes, envelopps en nos fourrures de chasse.

Un froid aigu piquait le visage, faisait pleurer les yeux. L'air cru
saisissait les poumons, desschait la gorge. Le ciel profond, net et
dur, tait cribl d'toiles qu'on et dit plies par la gele; elles
scintillaient non point comme des feux, mais comme des astres de glace,
des cristallisations brillantes. Au loin, sur la terre d'airain, sche
et retentissante, les sabots des paysans sonnaient, et, par tout
l'horizon, les petites cloches des villages, tintant, jetaient leurs
notes grles comme frileuses aussi, dans la vaste nuit glaciale.

La campagne ne dormait point. Des coqs, tromps par ces bruits,
chantaient, et en passant le long des tables, on entendait remuer les
btes troubles par ces rumeurs de vie.

En approchant du hameau, Jules se ressouvint des Fournel.--Voici leur
baraque, dit-il, entrons!

Il frappa longtemps en vain. Alors une voisine, qui sortait de chez
elle pour se rendre  l'glise, nous ayant aperus: Ils sont  la
messe, messieurs, ils vont prier pour le pre.

--Nous les verrons en sortant, dit mon cousin.

La lune  son dclin profilait au bord de l'horizon sa silhouette de
faucille au milieu de cette semaille infinie de grains luisants jets
 poigne dans l'espace. Et par la campagne noire, des petits feux
tremblants s'en venaient de partout vers le clocher pointu qui sonnait
sans rpit. Entre les cours des fermes plantes d'arbres, au milieu
des plaines sombres, ils sautillaient, ces feux, en rasant la terre.
C'taient les lanternes de corne que portaient les paysans devant
leurs femmes en bonnet blanc, enveloppes de longues mantes noires, et
suivies des mioches mal veills, se tenant la main dans la nuit.

Par la porte ouverte de l'glise, on apercevait le choeur illumin.
Une guirlande de chandelles d'un sou faisait le tour de la pauvre nef,
et par terre, dans une chapelle  gauche, un gros Enfant-Jsus de cire
talait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa
nudit rose et manire.

L'office commenait. Les paysans courbs, les femmes  genoux,
priaient. Ces simples gens, relevs par la nuit froide, regardaient,
tout remus, l'image grossirement peinte, et ils joignaient les mains,
navement convaincus autant qu'intimids par l'humble splendeur de
cette reprsentation purile.

L'air glac faisait palpiter les flammes. Jules me dit: Sortons! on
est encore mieux dehors.

Et sur la route dserte, pendant que tous les campagnards prosterns
grelottaient dvotement, nous nous mmes  recauser de nos souvenirs,
si longtemps que l'office tait fini quand nous revnmes au hameau.

Un filet de lumire passait sous la porte des Fournel. Ils veillent
leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela
leur fera plaisir.


Dans la chemine, quelques tisons agonisaient. La pice noire, vernie
de salet, avec ses solives vermoulues brunies par le temps, tait
pleine d'une odeur suffocante de boudin grill. Au milieu de la grande
table, sous laquelle la huche au pain s'arrondissait comme un ventre
dans toute sa longueur, une chandelle, dans un chandelier de fer tordu,
filait jusqu'au plafond l'cre fume de sa mche en champignon.--Et les
deux Fournel, l'homme et la femme, rveillonnaient en tte--tte.

Mornes, avec l'air navr et la face abrutie des paysans, ils mangeaient
gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, pose entre eux,
un grand morceau de boudin dgageait sa vapeur empestante. De temps
en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur couteau,
l'crasaient sur leur pain qu'ils coupaient en bouches, puis mchaient
avec lenteur.

Quand le verre de l'homme tait vide, la femme, prenant la cruche au
cidre, le remplissait.

A notre entre, ils se levrent, nous firent asseoir, nous offrirent de
faire comme eux et, sur notre refus, se remirent  manger.

Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda: Eh bien,
Anthime, votre grand-pre est mort?

--Oui, mon pauv' monsieur, il a pass tantt.

Le silence recommena. La femme, par politesse, moucha la chandelle.
Alors, pour dire quelque chose, j'ajoutai: Il tait bien vieux.

Sa petite-belle-fille de cinquante-sept ans reprit: Oh! son temps
tait termin, il n'avait plus rien  faire ici.

Soudain, le dsir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et
je priai qu'on me le montrt.

Les deux paysans, jusque-l placides, s'murent brusquement. Leurs yeux
inquiets s'interrogrent, et ils ne rpondirent pas.

Mon cousin, voyant leur trouble, insista.

L'homme alors, d'un air souponneux et sournois, demanda: A quoi qu'a
vous servirait?

--A rien, dit Jules, mais a se fait tous les jours; pourquoi ne
voulez-vous pas le montrer?

Le paysan haussa les paules. Oh! moi, j'veux ben; seulement,  c'te
heure-ci, c'est malais.

Mille suppositions nous passaient dans l'esprit. Comme les
petits-enfants du mort ne remuaient toujours pas et demeuraient face 
face, les yeux baisss, avec cette tte de bois des gens mcontents,
qui semble dire: Allez-vous-en, mon cousin parla avec autorit:
Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre. Mais
l'homme, ayant pris son parti, rpondit d'un air renfrogn: C'est pas
la peine, il n'y est pu, monsieur.

--Mais alors, o donc est-il?

La femme coupa la parole  son mari:

J'vas vous dire: J'l'avons mis jusqu' d'main dans la huche, parce que
j'avions point d'place.

Et, retirant l'assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur
table, se pencha avec la chandelle pour clairer l'intrieur du grand
coffre bant, au fond duquel nous apermes quelque chose de gris, une
sorte de long paquet d'o sortait, par un bout, une tte maigre avec
des cheveux blancs bouriffs, et, par l'autre bout, deux pieds nus.

C'tait le vieux, tout sec, les yeux clos, roul dans son manteau de
berger, et dormant l son dernier sommeil, au milieu d'antiques et
noires crotes de pain, aussi sculaires que lui.

Ses enfants avaient rveillonn dessus!

Jules, indign, tremblant de colre, cria: Pourquoi ne l'avez-vous pas
laiss dans son lit, manants que vous tes?

Alors la femme se mit  larmoyer, et trs vite: J'vas vous dire, mon
bon monsieur, j'avons qu'un lit dans la maison. J'couchions avec lui
auparavant puisque j'tions qu'trois. D'puis qu'il est si malade,
j'couchons par terre; c'est dur, mon brave monsieur, dans ces temps
ici. Eh ben, quand il a t trpass, tantt, j'nous sommes dit comme
a: Puisqu'il n'souffre pu, c't'homme,  quoi qu'a sert de l'laisser
dans l'lit? j'pouvons ben l'mettre jusqu' d'main dans la huche, et je
r'prendrions l'lit c'te nuit qui s'ra si froide. J'pouvions pourtant
pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs!...

Mon cousin, exaspr, sortit brusquement en claquant la porte, tandis
que je le suivais, riant aux larmes.




MOTS D'AMOUR.


  Dimanche.

  MON GROS COQ CHRI,

Tu ne m'cris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc
cess de m'aimer? Pourquoi? Qu'ai-je fait? Dis-le-moi, je t'en supplie,
mon cher amour! Moi, je t'aime tant, tant, tant! Je voudrais t'avoir
toujours prs de moi, et t'embrasser tout le jour, en te donnant,  mon
coeur, mon chat aim, tous les noms tendres qui me viendraient  la
pense. Je t'adore, je t'adore, je t'adore,  mon beau coq.

Ta poulette.

  SOPHIE.


  Lundi.

  MA CHRE AMIE,

Tu ne comprendras absolument rien  ce que je vais te dire. N'importe.
Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d'une autre femme, elle
lui sera peut-tre profitable.

Si tu avais t sourde et muette, je t'aurais sans doute aime
longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles; voil tout.
Un pote a dit:

  Tu n'as jamais t dans tes jours les plus rares
  Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
  Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
  J'ai fait chanter mon rve au vide de ton coeur.

En amour, vois-tu, on fait toujours chanter des rves; mais pour que
les rves chantent, il ne faut pas qu'on les interrompe. Or, quand on
parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rve dlirant que
font les mes,  moins de dire des mots sublimes, et les mots sublimes
n'closent pas dans les petites caboches des jolies filles.

Tu ne comprends rien, n'est-ce pas? Tant mieux. Je continue. Tu es
assurment une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que
j'aie jamais vues.

Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de SONGE que les
tiens, plus de promesses inconnues, plus d'infini d'amour? Je ne le
crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lvres rondes qui
montrent tes dents luisantes, on dirait qu'il va sortir de cette bouche
ravissante une ineffable musique, quelque chose d'invraisemblablement
suave, de doux  faire sangloter.

Alors tu m'appelles tranquillement: Mon gros lapin ador. Et il me
semble tout  coup que j'entre dans ta tte, que je vois fonctionner
ton me, ta petite me de petite femme jolie, jolie, mais... et cela me
gne, vois-tu, me gne beaucoup. J'aimerais mieux ne pas voir.

Tu continues  ne point comprendre, n'est-ce pas? J'y comptais.

Te rappelles-tu la premire fois que tu es venue chez moi? Tu es entre
brusquement avec une odeur de violette envole de tes jupes; nous nous
sommes regards longtemps sans dire un mot, puis embrasss comme des
fous..., puis... puis jusqu'au lendemain nous n'avons point parl.

Mais, quand nous nous sommes quitts, nos mains tremblaient et nos
yeux se disaient des choses, des choses... qu'on ne peut exprimer dans
aucune langue. Du moins, je l'ai cru. Et tout bas, en me quittant,
tu as murmur: A bientt! Voil tout ce que tu as dit, et tu ne
t'imagineras jamais quel enveloppement de rve tu me laissais, tout ce
que j'entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pense.

Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas btes, un peu raffins,
un peu suprieurs, l'amour est un instrument si compliqu qu'un rien
le dtraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule
de certaines choses, quand vous aimez, et le grotesque des expressions
vous chappe.

Pourquoi une parole juste dans la bouche d'une petite femme brune
est-elle souverainement fausse et comique dans celle d'une grosse
femme blonde? Pourquoi le geste clin de l'une sera-t-il dplac
chez l'autre? Pourquoi certaines caresses, charmantes de la part de
celle-ci, seront-elles gnantes de la part de celle-l? Pourquoi?
parce qu'il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite
harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole,
de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle,
manifeste, avec son ge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses
cheveux et la physionomie de sa beaut.

Une femme de trente-cinq ans,  l'ge des grandes passions violentes,
qui conserverait seulement un rien de la mivrerie caressante de ses
amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer
autrement, regarder autrement, embrasser autrement, qu'elle doit tre
une Didon et non plus une Juliette, coeurerait infailliblement neuf
amants sur dix, mme s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons
de leur loignement.

Comprends-tu?--Non.--Je l'esprais bien.

A partir du jour o tu as ouvert ton robinet  tendresses, ce fut fini
pour moi, mon amie.

Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser
interminable, perdu, un de ces baisers qui font se fermer les yeux,
comme s'il pouvait s'en chapper par le regard, comme pour les
conserver plus entiers dans l'me entnbre qu'ils ravagent. Puis,
quand nous sparions nos lvres, tu me disais en riant d'un rire
clair: C'est bon, mon gros chien! Alors je t'aurais battue.

Car tu m'as donn successivement tous les noms d'animaux et de lgumes
que tu as trouvs sans doute dans la _Cuisinire bourgeoise_, le
_Parfait jardinier_ et les _lments d'histoire naturelle  l'usage des
classes infrieures_. Mais cela n'est rien encore.

La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe.
Musset a dit:

  Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
  De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
  De cet tre absorb, blme et serrant les dents.
  S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles,

ou grotesques!... Oh! ma pauvre enfant, quel gnie farceur, quel esprit
pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin?

Je les ai collectionns; mais, par amour pour toi, je ne les montrerai
pas.

Et puis tu manquais vraiment d'-propos, et tu trouvais moyen de lcher
un _je t'aime_ exalt, en certaines occasions si singulires, qu'il
me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants
o cette parole-l: _Je t'aime!_ est si dplace qu'elle en devient
inconvenante, sache-le bien.

Mais tu ne comprends pas.

Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide.
Peu m'importe, d'ailleurs. Les affams mangent en gloutons, mais
les dlicats sont dgots, et ils ont souvent, pour peu de chose,
d'invincibles rpugnances. Il en est de l'amour comme de la cuisine.

Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que certaines femmes
qui connaissent si bien l'irrsistible sduction des bas de soie fins
et brods, et le charme exquis des nuances, et l'ensorcellement des
prcieuses dentelles caches dans la profondeur des toilettes intimes,
et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffins, toutes
les subtiles dlicatesses des lgances fminines, ne comprennent
jamais l'irrsistible dgot que nous inspirent les paroles dplaces
ou niaisement tendres.

Un mot brutal, parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir
le coeur. Ceux-l sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne
n'est-il pas sublime? Rien ne choque qui vient  temps. Mais il faut
aussi savoir se taire et viter en certains moments les phrases  la
Paul de Kock.

Et je t'embrasse passionnment,  condition que tu ne diras rien.

  REN.


_Mots d'amour_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 fvrier 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.




UNE AVENTURE PARISIENNE.


Est-il un sentiment plus aigu que la curiosit chez la femme? Oh!
savoir, connatre, toucher ce qu'on a rv! Que ne ferait-elle pas pour
cela? Une femme, quand sa curiosit impatiente est en veil, commettra
toutes les folies, toutes les imprudences, aura toutes les audaces,
ne reculera devant rien. Je parle des femmes vraiment femmes, doues
de cet esprit  triple fond qui semble,  la surface, raisonnable et
froid, mais dont les trois compartiments secrets sont remplis: l'un,
d'inquitude fminine toujours agite; l'autre, de ruse colore en
bonne foi, de cette ruse de dvots, sophistique et redoutable; le
dernier enfin, de canaillerie charmante, de tromperie exquise, de
dlicieuse perfidie, de toutes ces perverses qualits qui poussent au
suicide les amants imbcilement crdules, mais ravissent les autres.

Celle dont je veux dire l'aventure tait une petite provinciale,
platement honnte jusque-l. Sa vie, calme en apparence, s'coulait
dans son mnage, entre un mari trs occup et deux enfants, qu'elle
levait en femme irrprochable. Mais son coeur frmissait d'une
curiosit inassouvie, d'une dmangeaison d'inconnu. Elle songeait
 Paris, sans cesse, et lisait avidement les journaux mondains. Le
rcit des ftes, des toilettes, des joies, faisait bouillonner ses
dsirs; mais elle tait surtout mystrieusement trouble par les
chos pleins de sous-entendus, par les voiles  demi soulevs en des
phrases habiles, et qui laissent entrevoir des horizons de jouissances
coupables et ravageantes.

De l-bas elle apercevait Paris dans une apothose de luxe magnifique
et corrompu. Et pendant les longues nuits de rve, berce par le
ronflement rgulier de son mari qui dormait  ses cts sur le dos,
avec un foulard autour du crne, elle songeait  ces hommes connus
dont les noms apparaissent  la premire page des journaux comme
de grandes toiles dans un ciel sombre; et elle se figurait leur
vie affolante, avec de continuelles dbauches, des orgies antiques
pouvantablement voluptueuses et des raffinements de sensualit si
compliqus qu'elle ne pouvait mme se les figurer.

Les boulevards lui semblaient tre une sorte de gouffre des passions
humaines; et toutes leurs maisons reclaient assurment des mystres
d'amour prodigieux.

Elle se sentait vieillir cependant. Elle vieillissait sans avoir
rien connu de la vie, sinon ces occupations rgulires, odieusement
monotones et banales qui constituent, dit-on, le bonheur du foyer. Elle
tait jolie encore, conserve dans cette existence tranquille comme un
fruit d'hiver dans une armoire close; mais ronge, ravage, bouleverse
d'ardeurs secrtes. Elle se demandait si elle mourrait sans avoir connu
toutes ces ivresses damnantes, sans s'tre jete une fois, une seule
fois, tout entire dans ce flot des volupts parisiennes.

Avec une longue persvrance, elle prpara un voyage  Paris, inventa
un prtexte, se fit inviter par des parents, et, son mari ne pouvant
l'accompagner, partit seule.

Sitt arrive, elle sut imaginer des raisons qui lui permettraient au
besoin de s'absenter deux jours ou plutt deux nuits, s'il le fallait,
ayant retrouv, disait-elle, des amis qui demeuraient dans la campagne
suburbaine.

Et elle chercha. Elle parcourut les boulevards sans rien voir, sinon
le vice errant et numrot. Elle sonda de l'oeil les grands cafs,
lut attentivement la petite correspondance du _Figaro_, qui lui
apparaissait chaque matin comme un tocsin, un rappel de l'amour.

Et jamais rien ne la mettait sur la trace de ces grandes orgies
d'artistes et d'actrices; rien ne lui rvlait les temples de ces
dbauches qu'elle imaginait ferms par un mot magique, comme la
caverne des _Mille et une Nuits_ et ces catacombes de Rome, o
s'accomplissaient secrtement les mystres d'une religion perscute.

Ses parents, petits bourgeois, ne pouvaient lui faire connatre aucun
de ces hommes en vue dont les noms bourdonnaient dans sa tte; et,
dsespre, elle songeait  s'en retourner, quand le hasard vint  son
aide.

Un jour, comme elle descendait la rue de la Chausse-d'Antin, elle
s'arrta  contempler un magasin rempli de ces bibelots japonais si
colors qu'ils donnent aux yeux une sorte de gaiet. Elle considrait
les mignons ivoires bouffons, les grandes potiches aux maux flambants,
les bronzes bizarres, quand elle entendit,  l'intrieur de la
boutique, le patron qui avec force rvrences, montrait  un gros petit
homme chauve de crne, et gris de menton, un norme magot ventru, pice
unique, disait-il.

Et  chaque phrase du marchand, le nom de l'amateur, un nom clbre,
sonnait comme un appel de clairon. Les autres clients, des jeunes
femmes, des messieurs lgants, contemplaient d'un coup d'oeil furtif
et rapide, d'un coup d'oeil comme il faut et manifestement respectueux,
l'crivain renomm qui, lui, regardait passionnment le magot de
porcelaine. Ils taient aussi laids l'un que l'autre, laids comme deux
frres sortis du mme flanc.

Le marchand disait: Pour vous, monsieur Jean Varin, je le laisserai
 mille francs; c'est juste ce qu'il me cote. Pour tout le monde ce
serait quinze cents; mais je tiens  ma clientle d'artistes et je lui
fais des prix spciaux. Ils viennent tous chez moi, monsieur Jean
Varin. Hier, M. Busnach m'achetait une grande coupe ancienne. J'ai
vendu l'autre jour deux flambeaux comme a (sont-ils beaux, dites?) 
M. Alexandre Dumas. Tenez, cette pice que vous tenez l, si M. Zola la
voyait, elle serait vendue, monsieur Varin.

L'crivain trs perplexe hsitait, sollicit par l'objet, mais songeant
 la somme; et il ne s'occupait pas plus des regards que s'il et t
seul dans un dsert.

Elle tait entre tremblante, l'oeil fix effrontment sur lui, et elle
ne se demandait mme pas s'il tait beau, lgant ou jeune. C'tait
Jean Varin lui-mme, Jean Varin!

Aprs un long combat, une douloureuse hsitation, il reposa la potiche
sur une table. Non, c'est trop cher, dit-il.

Le marchand redoublait d'loquence. Oh! monsieur Jean Varin, trop
cher? cela vaut deux mille francs comme un sou.

L'homme de lettres rpliqua tristement en regardant toujours le
bonhomme aux yeux d'mail: Je ne dis pas non; mais c'est trop cher
pour moi.

Alors, elle, saisie d'une audace affole, s'avana: Pour moi,
dit-elle, combien ce bonhomme?

Le marchand, surpris, rpliqua:

Quinze cents francs, madame.

Je le prends.

L'crivain, qui jusque-l ne l'avait pas mme aperue, se retourna
brusquement, et il la regarda des pieds  la tte en observateur,
l'oeil un peu ferm; puis, en connaisseur, il la dtailla.

Elle tait charmante, anime, claire soudain par cette flamme qui
jusque-l dormait en elle. Et puis une femme qui achte ainsi un
bibelot quinze cents francs n'est pas la premire venue.

Elle eut alors un mouvement de ravissante dlicatesse; et se tournant
vers lui, la voix tremblante: Pardon, monsieur, j'ai t sans doute un
peu vive; vous n'aviez peut-tre pas dit votre dernier mot.

Il s'inclina: Je l'avais dit, madame.

Mais elle, tout mue: Enfin, monsieur, aujourd'hui ou plus tard, s'il
vous convient de changer d'avis, ce bibelot est  vous. Je ne l'ai
achet que parce qu'il vous avait plu.

Il sourit, visiblement flatt. Comment donc me connaissiez-vous?
dit-il.

Alors elle lui parla de son admiration, lui cita ses oeuvres, fut
loquente.

Pour causer, il s'tait accoud  un meuble, et plongeant en elle ses
yeux aigus, il cherchait  la deviner.

Quelquefois, le marchand, heureux de possder cette rclame vivante,
de nouveaux clients tant entrs, criait  l'autre bout du magasin:
Tenez, regardez a, monsieur Jean Varin, est-ce beau? Alors toutes
les ttes se levaient, et elle frissonnait de plaisir  tre vue ainsi
causant intimement avec un Illustre.

Grise enfin, elle eut une audace suprme, comme les gnraux qui vont
donner l'assaut.--Monsieur, dit-elle, faites-moi un grand, un trs
grand plaisir. Permettez-moi de vous offrir ce magot comme souvenir
d'une femme qui vous admire passionnment et que vous aurez vue dix
minutes.

Il refusa. Elle insistait. Il rsista, trs amus, riant de grand coeur.

Elle, obstine, lui dit: Eh bien! je vais le porter chez vous tout de
suite; o demeurez-vous?

Il refusa de donner son adresse; mais elle, l'ayant demande au
marchand, la connut, et, son acquisition paye, elle se sauva vers un
fiacre. L'crivain courut pour la rattraper, ne voulant point s'exposer
 recevoir ce cadeau qu'il ne saurait  qui rapporter. Il la joignit
quand elle sautait en voiture, et il s'lana, tomba presque sur elle,
culbut par le fiacre qui se mettait en route; puis il s'assit  son
ct, fort ennuy.

Il eut beau prier, insister, elle se montra intraitable. Comme ils
arrivaient devant la porte, elle posa ses conditions. Je consentirai,
dit-elle,  ne point vous laisser cela, si vous accomplissez
aujourd'hui toutes mes volonts.

La chose lui parut si drle, qu'il accepta.

Elle demanda: Que faites-vous ordinairement  cette heure-ci?

Aprs un peu d'hsitation: Je me promne, dit-il.

Alors, d'une voix rsolue, elle ordonna: Au Bois!

Ils partirent.

Il fallut qu'il lui nommt toutes les femmes connues, surtout les
impures, avec des dtails intimes sur elles, leur vie, leurs habitudes,
leur intrieur, leurs vices.

Le soir tomba. Que faites-vous tous les jours  cette heure?
dit-elle.

Il rpondit en riant: Je prends l'absinthe.

Alors, gravement, elle ajouta: Alors, monsieur, allons prendre
l'absinthe.

Ils entrrent dans un grand caf du boulevard qu'il frquentait, et o
il rencontra des confrres. Il les lui prsenta tous. Elle tait folle
de joie. Et ce mot sonnait sans rpit dans sa tte: Enfin, enfin!

Le temps passait, elle demanda: Est-ce l'heure de votre dner?

Il rpondit: Oui, madame.

Alors, monsieur, allons dner.

En sortant du caf Bignon: Le soir, que faites-vous? dit-elle.

Il la regarda fixement: Cela dpend; quelquefois je vais au thtre.

Eh bien, monsieur, allons au thtre.

Ils entrrent au Vaudeville, par faveur, grce  lui, et, gloire
suprme, elle fut vue par toute la salle  son ct, assise aux
fauteuils de balcon.

La reprsentation finie, il lui baisa galamment la main: Il me
reste, madame,  vous remercier de la journe dlicieuse..... Elle
l'interrompit.--A cette heure-ci, que faites-vous toutes les nuits?

Mais... mais... je rentre chez moi.

Elle se mit  rire, d'un rire tremblant.

Eh bien, monsieur... allons chez vous.

Et ils ne parlrent plus. Elle frissonnait par instants, toute secoue
des pieds  la tte, ayant des envies de fuir et des envies de rester,
avec, tout au fond du coeur, une bien ferme volont d'aller jusqu'au
bout.

Dans l'escalier, elle se cramponnait  la rampe, tant son motion
devenait vive; et il montait devant, essouffl, une allumette-bougie 
la main.

Ds qu'elle fut dans la chambre, elle se dshabilla bien vite et se
glissa dans le lit sans prononcer une parole; et elle attendit, blottie
contre le mur.

Mais elle tait simple comme peut l'tre l'pouse lgitime d'un notaire
de province, et lui plus exigeant qu'un pacha  trois queues. Ils ne se
comprirent pas, pas du tout.

Alors il s'endormit. La nuit s'coula, trouble seulement par le tic
tac de la pendule; et elle, immobile, songeait aux nuits conjugales; et
sous les rayons jaunes d'une lanterne chinoise elle regardait, navre,
 son ct, ce petit homme sur le dos, tout rond, dont le ventre en
boule soulevait le drap comme un ballon gonfl de gaz. Il ronflait
avec un bruit de tuyau d'orgue, des renclements prolongs, des
tranglements comiques. Ses vingt cheveux profitaient de son repos pour
se rebrousser trangement, fatigus de leur longue station fixe sur ce
crne nu dont ils devaient voiler les ravages. Et un filet de salive
coulait d'un coin de sa bouche entr'ouverte.

L'aurore enfin glissa un peu de jour entre les rideaux ferms. Elle
se leva, s'habilla sans bruit, et, dj elle avait ouvert  moiti la
porte, quand elle fit grincer la serrure et il s'veilla en se frottant
les yeux.

Il demeura quelques secondes avant de reprendre entirement ses sens,
puis, quand toute l'aventure lui fut revenue, il demanda: Eh bien,
vous partez?

Elle restait debout, confuse. Elle balbutia: Mais oui, voici le matin.

Il se mit sur son sant: Voyons, dit-il,  mon tour, j'ai quelque
chose  vous demander.

Elle ne rpondait pas, il reprit: Vous m'avez bigrement tonn depuis
hier. Soyez franche, avouez-moi pourquoi vous avez fait tout a; car je
n'y comprends rien.

Elle se rapprocha doucement, rougissante comme une vierge. J'ai voulu
connatre... le... le vice... eh bien... eh bien, ce n'est pas drle.

Elle se sauva, descendit l'escalier, se jeta dans la rue.

L'arme des balayeurs balayait. Ils balayaient les trottoirs, les
pavs, poussant toutes les ordures au ruisseau. Du mme mouvement
rgulier, d'un mouvement de faucheurs dans les prairies, ils
repoussaient les boues en demi-cercle devant eux; et, de rue en rue,
elle les retrouvait comme des pantins monts, marchant automatiquement
avec un ressort pareil.

Et il lui semblait qu'en elle aussi on venait de balayer quelque chose,
de pousser au ruisseau,  l'gout, ses rves surexcits.

Elle rentra, essouffle, glace, gardant seulement dans sa tte la
sensation de ce mouvement des balais nettoyant Paris au matin.

Et, ds qu'elle fut dans sa chambre, elle sanglota.


_Une aventure parisienne_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 22
dcembre 1881, sous le titre: _Une preuve_.




DEUX AMIS.


Paris tait bloqu, affam et rlant. Les moineaux se faisaient bien
rares sur les toits, et les gouts se dpeuplaient. On mangeait
n'importe quoi.

Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le
long du boulevard extrieur, les mains dans les poches de sa culotte
d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son tat et
pantouflard par occasion, s'arrta net devant un confrre qu'il
reconnut pour un ami. C'tait M. Sauvage, une connaissance du bord de
l'eau.

Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait ds l'aurore, une
canne en bambou d'une main, une bote en fer-blanc sur le dos. Il
prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait  Colombes, puis
gagnait  pied l'le Marante. A peine arriv en ce lieu de ses rves,
il se mettait  pcher; il pchait jusqu' la nuit.

Chaque dimanche, il rencontrait l un petit homme replet et jovial, M.
Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pcheur fanatique.
Ils passaient souvent une demi-journe cte  cte, la ligne  la main
et les pieds ballants au-dessus du courant, et ils s'taient pris
d'amiti l'un pour l'autre.

En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient;
mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des gots
semblables et des sensations identiques.

Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni
faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite bue qui coule
avec l'eau, et versait dans le dos des deux enrags pcheurs une bonne
chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait  son voisin:
Hein! quelle douceur? et M. Sauvage rpondait: Je ne connais rien de
meilleur. Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer.

A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel ensanglant par le
soleil couchant jetait dans l'eau des figures de nuages carlates,
empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges
comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis dj,
frmissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant
Morissot et prononait: Quel spectacle? Et Morissot merveill
rpondait, sans quitter des yeux son flotteur: Cela vaut mieux que le
boulevard, hein?


Ds qu'ils se furent reconnus, ils se serrrent les mains
nergiquement, tout mus de se retrouver en des circonstances si
diffrentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura: En voil des
vnements. Morissot, trs morne, gmit: Et quel temps! c'est
aujourd'hui le premier beau jour de l'anne.

Le ciel tait, en effet, tout bleu et plein de lumire.

Ils se mirent  marcher cte  cte, rveurs et tristes. Morissot
reprit: Et la pche? hein! quel bon souvenir?

M. Sauvage demanda: Quand y retournerons-nous?

Ils entrrent dans un petit caf et burent ensemble une absinthe; puis
ils se remirent  se promener sur les trottoirs.

Morissot s'arrta soudain: Une seconde verte, hein? M. Sauvage y
consentit: A votre disposition. Et ils pntrrent chez un autre
marchand de vins.

Ils taient fort tourdis en sortant, troubls comme des gens 
jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise
caressante leur chatouillait le visage.

M. Sauvage, que l'air tide achevait de griser, s'arrta: Si on y
allait?

--O ?

--A la pche, donc.

--Mais o?

--Mais  notre le. Les avant-postes franais sont auprs de Colombes.
Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera passer facilement.

Morissot frmit de dsir: C'est dit. J'en suis. Et ils se sparrent
pour prendre leurs instruments.

Une heure aprs, ils marchaient cte  cte sur la grand'route. Puis
ils gagnrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur
demande et consentit  leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis
d'un laissez-passer.

Bientt ils franchirent les avant-postes, traversrent Colombes
abandonn, et se trouvrent au bord des petits champs de vigne qui
descendent vers la Seine. Il tait environ onze heures.

En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont
et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'
Nanterre tait vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres
grises.

M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura: Les Prussiens sont
l-haut! Et une inquitude paralysait les deux amis devant ce pays
dsert.

Les Prussiens! Ils n'en avaient jamais aperu, mais ils les sentaient
l depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant,
massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de
terreur superstitieuse s'ajoutait  la haine qu'ils avaient pour ce
peuple inconnu et victorieux.

Morissot balbutia: Hein! si nous allions en rencontrer?

M. Sauvage rpondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant
malgr tout: Nous leurs offrirons une friture.

Mais ils hsitaient  s'aventurer dans la campagne, intimids par le
silence de tout l'horizon.

A la fin M. Sauvage se dcida: Allons, en route! mais avec
prcaution. Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbs en
deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet,
l'oreille tendue.

Une bande de terre nue restait  traverser pour gagner le bord du
fleuve. Ils se mirent  courir; et ds qu'ils eurent atteint la berge,
ils se blottirent dans les roseaux secs.

Morissot colla sa joue par terre pour couter si on ne marchait pas
dans les environs. Il n'entendit rien. Ils taient bien seuls, tout
seuls.

Ils se rassurrent et se mirent  pcher.


En face d'eux, l'le Marante abandonne les cachait  l'autre berge. La
petite maison du restaurant tait close, semblait dlaisse depuis des
annes.

M. Sauvage prit le premier goujon, Morissot attrapa le second, et
d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bte
argente frtillant au bout du fil: une vraie pche miraculeuse.

Ils introduisaient dlicatement les poissons dans une poche de filet
 mailles trs serres, qui trempait  leurs pieds. Et une joie
dlicieuse les pntrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve
un plaisir aim dont on est priv depuis longtemps.

Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les paules; ils
n'coutaient plus rien; ils ne pensaient plus  rien; ils ignoraient le
reste du monde; ils pchaient.

Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit
trembler le sol. Le canon se remettait  tonner.

Morissot tourna la tte, et par-dessus la berge il aperut, l-bas, sur
la gauche, la grande silhouette du mont Valrien, qui portait au front
une aigrette blanche, une bue de poudre qu'il venait de cracher.

Et aussitt un second jet de fume partit du sommet de la forteresse,
et quelques instants aprs une nouvelle dtonation gronda.

Puis d'autres suivirent, et de moment en moment la montagne jetait
son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'levaient
lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.

M. Sauvage haussa les paules: Voil qu'ils recommencent, dit-il.

Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de
son flotteur, fut pris soudain d'une colre d'homme paisible contre ces
enrags qui se battaient ainsi, et il grommela: Faut-il tre stupide
pour se tuer comme a.

M. Sauvage reprit: C'est pis que des btes.

Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, dclara: Et dire que ce
sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements.

M. Sauvage l'arrta: La Rpublique n'aurait pas dclar la guerre...

Morissot l'interrompit: Avec les rois on a la guerre au dehors; avec
la Rpublique on a la guerre au dedans.

Et tranquillement ils se mirent  discuter, dbrouillant les grands
problmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et borns,
tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le
mont Valrien tonnait sans repos, dmolissant  coups de boulets des
maisons franaises, broyant des vies, crasant des tres, mettant fin
 bien des rves,  bien des joies attendues,  bien des bonheurs
esprs, ouvrant en des coeurs de femmes, en des coeurs de filles, en
des coeurs de mres, l-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne
finiraient plus.

C'est la vie, dclara M. Sauvage.

--Dites plutt que c'est la mort, reprit en riant Morissot.

Mais ils tressaillirent effars, sentant bien qu'on venait de marcher
derrire eux, et ayant tourn les yeux, ils aperurent, debout contre
leurs paules, quatre hommes, quatre grands hommes arms et barbus,
vtus comme des domestiques en livre et coiffs de casquettes plates,
les tenant en joue au bout de leurs fusils.

Les deux lignes s'chapprent de leurs mains et se mirent  descendre
la rivire.

En quelques secondes, ils furent saisis, attachs, emports, jets dans
une barque et passs dans l'le.

Et derrire la maison qu'ils avaient crue abandonne, ils aperurent
une vingtaine de soldats allemands.

Une sorte de gant velu, qui fumait,  cheval sur une chaise, une
grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent franais: Eh
bien, messieurs, avez-vous fait bonne pche?

Alors un soldat dposa aux pieds de l'officier le filet plein de
poissons qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit: Eh!
eh! je vois que a n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose.
coutez-moi et ne vous troublez pas.

Pour moi, vous tes deux espions envoys pour me guetter. Je vous
prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pcher, afin de
mieux dissimuler vos projets. Vous tes tombs entre mes mains, tant
pis pour vous; c'est la guerre.

Mais comme vous tes sortis par les avant-postes, vous avez assurment
un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais
grce.

Les deux amis, livides, cte  cte, les mains agites d'un lger
tremblement nerveux, se taisaient.

L'officier reprit: Personne ne le saura jamais, vous rentrerez
paisiblement. Le secret disparatra avec vous. Si vous refusez, c'est
la mort, et tout de suite. Choisissez.

Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.

Le Prussien, toujours calme, reprit en tendant la main vers la
rivire: Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette
eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents?

Le mont Valrien tonnait toujours.

Les deux pcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des
ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas
se trouver trop prs des prisonniers; et douze hommes vinrent se placer
 vingt pas, le fusil au pied.

L'officier reprit: Je vous donne une minute, pas deux secondes de
plus.

Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Franais, prit
Morissot sous le bras, l'entrana plus loin, lui dit  voix basse:
Vite, ce mot d'ordre? votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de
m'attendrir.

Morissot ne rpondit rien.

Le Prussien entrana alors M. Sauvage et lui posa la mme question.

M. Sauvage ne rpondit pas.

Ils se retrouvrent cte  cte.

Et l'officier se mit  commander. Les soldats levrent leurs armes.

Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de
goujons, rest dans l'herbe,  quelques pas de lui.

Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient
encore. Et une dfaillance l'envahit. Malgr ses efforts, ses yeux
s'emplirent de larmes.

Il balbutia: Adieu, monsieur Sauvage.

M. Sauvage rpondit: Adieu, monsieur Morissot.

Ils se serrrent la main, secous des pieds  la tte par d'invincibles
tremblements.

L'officier cria: Feu!

Les douze coups n'en firent qu'un.

M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla,
pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel,
tandis que des bouillons de sang s'chappaient de sa tunique creve 
la poitrine.

L'Allemand donna de nouveaux ordres.

Ses hommes se dispersrent, puis revinrent avec des cordes et des
pierres qu'ils attachrent aux pieds des deux morts, puis ils les
portrent sur la berge.

Le mont Valrien ne cessait pas de gronder, coiff maintenant d'une
montagne de fume.

Deux soldats prirent Morissot par la tte et par les jambes; deux
autres saisirent M. Sauvage de la mme faon. Les corps, un instant
balancs avec force, furent lancs au loin, dcrivirent une courbe,
puis plongrent, debout, dans le fleuve, les pierres entranant les
pieds d'abord.

L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de
toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.

Un peu de sang flottait.

L'officier, toujours serein, dit  mi-voix: C'est le tour des poissons
maintenant.

Puis il revint vers la maison.

Et soudain il aperut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa,
l'examina, sourit, cria: Wilhem!

Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la
pche des deux fusills, commanda: Fais-moi frire tout de suite
ces petits animaux-l pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera
dlicieux.

Puis il se remit  fumer sa pipe.


_Deux amis_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 5 fvrier 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.




LE VOLEUR.


Puisque je vous dis qu'on ne la croira pas.

--Racontez tout de mme.

--Je le veux bien. Mais j'prouve d'abord le besoin de vous affirmer
que mon histoire est vraie en tous points, quelque invraisemblable
qu'elle paraisse. Les peintres seuls ne s'tonneront point, surtout les
vieux qui ont connu cette poque de charges furieuses, cette poque o
l'esprit farceur svissait si bien qu'il nous hantait encore dans les
circonstances les plus graves.

Et le vieil artiste se mit  cheval sur une chaise.

Ceci se passait dans la salle  manger d'un htel de Barbizon.

Il reprit: Donc nous avions dn ce soir-l chez le pauvre Sorieul,
aujourd'hui mort, le plus enrag de nous. Nous tions trois seulement:
Sorieul, moi, et Le Poittevin, je crois; mais je n'oserais affirmer
que c'tait lui. Je parle, bien entendu, du peintre de marine Eugne
Le Poittevin, mort aussi, et non du paysagiste bien vivant et plein de
talent.

Dire que nous avions dn chez Sorieul, cela signifie que nous tions
gris. Le Poittevin seul avait gard sa raison, un peu noye, il est
vrai, mais claire encore. Nous tions jeunes, en ce temps-l. tendus
sur des tapis, nous discourions extravagamment dans la petite chambre
qui touchait  l'atelier. Sorieul, le dos  terre, les jambes sur une
chaise, parlait batailles, discourait sur les uniformes de l'Empire, et
soudain, se levant, il prit dans sa grande armoire aux accessoires une
tenue complte de hussard et s'en revtit. Aprs quoi il contraignit Le
Poittevin  se costumer en grenadier. Et comme celui-ci rsistait, nous
l'empoignmes, et aprs l'avoir dshabill, nous l'introduismes dans
un uniforme immense o il fut englouti.

Je me dguisai moi-mme en cuirassier. Et Sorieul nous fit excuter un
mouvement compliqu. Puis il s'cria: Puisque nous sommes ce soir des
soudards, buvons comme des soudards.

Un punch fut allum, aval, puis une seconde fois la flamme s'leva
sur le bol rempli de rhum. Et nous chantions  pleine gueule des
chansons anciennes, des chansons que braillaient jadis les vieux
troupiers de la grande arme.

Tout  coup Le Poittevin, qui restait, malgr tout, presque matre de
lui, nous fit taire; puis, aprs un silence de quelques secondes, il
dit  mi-voix: Je suis sr qu'on a march dans l'atelier. Sorieul
se leva comme il put, et s'cria: Un voleur! quelle chance! Puis,
soudain, il entonna la _Marseillaise_:

  Aux armes, citoyens!

Et, se prcipitant sur une panoplie, il nous quipa, selon nos
uniformes. J'eus une sorte de mousquet et un sabre; Le Poittevin, un
gigantesque fusil  baonnette, et Sorieul, ne trouvant pas ce qu'il
fallait, s'empara d'un pistolet d'aron qu'il glissa dans sa ceinture,
et d'une hache d'abordage qu'il brandit. Puis il ouvrit avec prcaution
la porte de l'atelier, et l'arme entra sur le territoire suspect.

Quand nous fmes au milieu de la vaste pice encombre de toiles
immenses, de meubles, d'objets singuliers et inattendus, Sorieul nous
dit: Je me nomme gnral. Tenons un conseil de guerre. Toi, les
cuirassiers, tu vas couper la retraite  l'ennemi, c'est--dire donner
un tour de clef  la porte. Toi, les grenadiers, tu seras mon escorte.

J'excutai le mouvement command, puis je rejoignis le gros des
troupes qui oprait une reconnaissance.

Au moment o j'allais le rattraper derrire un grand paravent, un
bruit furieux clata. Je m'lanai, portant toujours une bougie  la
main. Le Poittevin venait de traverser d'un coup de baonnette la
poitrine d'un mannequin dont Sorieul fendait la tte  coups de hache.
L'erreur reconnue, le gnral commanda: Soyons prudents, et les
oprations recommencrent.

Depuis vingt minutes au moins on fouillait tous les coins et recoins
de l'atelier, sans succs, quand Le Poittevin eut l'ide d'ouvrir un
immense placard. Il tait sombre et profond, j'avanai mon bras qui
tenait la lumire, et je reculai stupfait; un homme tait l, un homme
vivant, qui m'avait regard.

Immdiatement, je refermai le placard  deux tours de clef, et on tint
de nouveau conseil.

Les avis taient trs partags. Sorieul voulait enfumer le voleur, Le
Poittevin parlait de le prendre par la famine. Je proposai de faire
sauter le placard avec de la poudre.

L'avis de Le Poittevin prvalut, et, pendant qu'il montait la garde
avec son grand fusil, nous allmes chercher le reste du punch et
nos pipes, puis on s'installa devant la porte ferme, et on but au
prisonnier.

Au bout d'une demi-heure, Sorieul dit: C'est gal, je voudrais bien
le voir de prs. Si nous nous emparions de lui par la force?

Je criai: Bravo! chacun s'lana sur ses armes; la porte du placard
fut ouverte, et Sorieul, armant son pistolet qui n'tait pas charg, se
prcipita le premier.

Nous le suivmes en hurlant. Ce fut une bousculade effroyable dans
l'ombre, et aprs cinq minutes d'une lutte invraisemblable, nous
ramenmes au jour une sorte de vieux bandit  cheveux blancs, sordide
et dguenill.

On lui lia les pieds et les mains, puis on l'assit dans un fauteuil.
Il ne pronona pas une parole.

Alors Sorieul, pntr d'une ivresse solennelle, se tourna vers nous:
Maintenant nous allons juger ce misrable.

J'tais tellement gris que cette proposition me parut toute naturelle.

Le Poittevin fut charg de prsenter la dfense et moi de soutenir
l'accusation.

Il fut condamn  mort  l'unanimit moins une voix, celle de son
dfenseur.

Nous allons l'excuter, dit Sorieul. Mais un scrupule lui vint: Cet
homme ne doit pas mourir priv des secours de la religion. Si on allait
chercher un prtre? J'objectai qu'il tait tard. Alors Sorieul me
proposa de remplir cet office et il exhorta le criminel  se confesser
dans mon sein.

L'homme, depuis cinq minutes, roulait des yeux pouvants, se
demandant  quel genre d'tres il avait affaire. Alors il articula
d'une voix creuse, brle par l'alcool: Vous voulez rire, sans doute.
Mais Sorieul l'agenouilla de force, et, par crainte que ses parents
eussent omis de le faire baptiser, il lui versa sur le crne un verre
de rhum.

Puis il lui dit:

Confesse-toi  monsieur; ta dernire heure a sonn.

perdu, le vieux gredin se mit  crier: Au secours! avec une telle
force qu'on fut contraint de le billonner pour ne pas rveiller
tous les voisins. Alors il se roula par terre, ruant et se tordant,
renversant les meubles, crevant les toiles. A la fin, Sorieul
impatient, cria: Finissons-en. Et visant le misrable tendu par
terre, il pressa la dtente de son pistolet. Le chien tomba avec un
petit bruit sec. Emport par l'exemple, je tirai  mon tour. Mon fusil,
qui tait  pierre, lana une tincelle dont je fus surpris.

Alors Le Poittevin pronona gravement ces paroles: Avons-nous bien le
droit de tuer cet homme?

Sorieul, stupfait, rpondit: Puisque nous l'avons condamn  mort!

Mais Le Poittevin reprit: On ne fusille pas les civils, celui-ci doit
tre livr au bourreau. Il faut le conduire au poste.

L'argument nous parut concluant. On ramassa l'homme, et comme il
ne pouvait marcher, il fut plac sur une planche de table  modle,
solidement attach, et je l'emportai avec Le Poittevin; tandis que
Sorieul, arm jusqu'aux dents, fermait la marche.

Devant le poste, la sentinelle nous arrta. Le chef de poste, mand,
nous reconnut et, comme chaque jour il tait tmoin de nos farces, de
nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire
et refusa notre prisonnier.

Sorieul insista; alors le soldat nous invita svrement  retourner
chez nous sans faire de bruit.

La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai:
Qu'allons-nous faire du voleur?

Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait tre bien fatigu, cet
homme. En effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficel, billonn,
ligatur sur sa planche.

Je fus pris  mon tour d'une piti violente, une piti d'ivrogne,
et, enlevant son billon, je lui demandai: Eh bien, mon pauv'vieux,
comment a va-t-il?

Il gmit: J'en ai assez, nom d'un chien! Alors Sorieul devint
paternel. Il le dlivra de tous ses liens, le fit asseoir, le tutoya,
et, pour le rconforter, nous nous mmes tous trois  prparer bien
vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous
regardait. Quand la boisson fut prte, on lui tendit un verre; nous lui
aurions volontiers soutenu la tte et on trinqua.

Le prisonnier but autant qu'un rgiment. Mais comme le jour commenait
 paratre, il se leva et, d'un air fort calme: Je vais tre oblig de
vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi.

Nous fmes dsols; on voulut le retenir encore, mais il se refusa 
rester plus longtemps.

Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, l'claira dans
le vestibule, criant: Prenez garde  la marche sous la porte cochre.


On riait franchement autour du conteur. Il se leva, alluma sa pipe, et
il ajouta, en se campant en face de nous:

Mais le plus drle de mon histoire, c'est qu'elle est vraie.


_Le Voleur_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mercredi 21 juin 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.




NUIT DE NOL.


Le rveillon! le rveillon! Ah! mais non, je ne rveillonnerai pas.

Le gros Henri Templier disait cela d'une voix furieuse, comme si on lui
et propos une infamie.

Les autres, riant, s'crirent: Pourquoi te mets-tu en colre?

Il rpondit: Parce que le rveillon m'a jou le plus sale tour du
monde, et que j'ai gard une insurmontable horreur pour cette nuit
stupide de gaiet imbcile.

--Quoi donc?

--Quoi? Vous voulez le savoir; eh bien, coutez:

Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans,  cette
poque; un froid  tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait; les
trottoirs glaaient les pieds  travers les semelles des bottines; le
monde semblait sur le point de crever.

J'avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation
pour le rveillon, prfrant passer la nuit devant ma table. Je dnai
seul; puis je me mis  l'oeuvre. Mais voil que, vers dix heures, la
pense de la gaiet courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait
malgr tout, les prparatifs de souper de mes voisins, entendus 
travers les cloisons, m'agitrent. Je ne savais plus ce que je faisais;
j'crivais des btises, et je compris qu'il fallait renoncer  l'espoir
de produire quelque chose de bon cette nuit-l.

Je marchai un peu  travers ma chambre. Je m'assis, je me relevai. Je
subissais, certes, la mystrieuse influence de la joie du dehors, et je
me rsignai.

Je sonnai ma bonne et je lui dis: Angle, allez m'acheter de quoi
souper  deux: des hutres, un perdreau froid, des crevisses, du
jambon, des gteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne; mettez le
couvert et couchez-vous.

Elle obit, un peu surprise. Quand tout fut prt, j'endossai mon
pardessus, et je sortis.

Une grosse question restait  rsoudre: Avec qui allai-je
rveillonner? Mes amies taient invites partout. Pour en avoir une, il
aurait fallu m'y prendre d'avance. Alors, je songeai  faire en mme
temps une bonne action. Je me dis: Paris est plein de pauvres et belles
filles qui n'ont pas un souper sur la planche, et qui errent en qute
d'un garon gnreux. Je veux tre la Providence de Nol d'une de ces
dshrites.

Je vais rder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser,
choisir  mon gr.

Et je me mis  parcourir la ville.

Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure,
mais elles taient laides  donner une indigestion, ou maigres  geler
sur pied si elles s'taient arrtes.

J'ai un faible, vous le savez, j'aime les femmes nourries. Plus elles
sont en chair, plus je les prfre. Une colosse me fait perdre la
raison.

Soudain, en face du thtre des Varits, j'aperus un profil  mon
gr. Une tte, puis, par devant, deux bosses, celle de la poitrine,
fort belle, celle du dessous surprenante: un ventre d'oie grasse. J'en
frissonnai, murmurant: Sacristi, la belle fille! Un point me restait 
claircir: le visage.

Le visage, c'est le dessert; le reste, c'est... c'est le rti.

Je htai le pas, je rejoignis cette femme errante, et, sous un bec de
gaz je me retournai brusquement.

Elle tait charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs.

Je fis ma proposition qu'elle accepta sans hsiter.

Un quart d'heure plus tard, nous tions attabls dans mon appartement.

Elle dit en entrant: Ah! on est bien ici.

Et elle regarda autour d'elle avec la satisfaction visible d'avoir
trouv la table et le gte en cette nuit glaciale. Elle tait superbe,
tellement jolie qu'elle m'tonnait, et grosse  ravir mon coeur pour
toujours.

Elle ta son manteau, son chapeau; s'assit et se mit  manger; mais
elle ne paraissait pas en train, et parfois sa figure un peu ple
tressaillait comme si elle et souffert d'un chagrin cach.

Je lui demandai: Tu as des embtements?

Elle rpondit: Bah! oublions tout.

Et elle se mit  boire. Elle vidait d'un trait son verre de champagne,
le remplissait et le revidait encore, sans cesse.

Bientt un peu de rougeur lui vint aux joues et elle commena  rire.

Moi, je l'adorais dj, l'embrassant  pleine bouche, dcouvrant
qu'elle n'tait ni bte, ni commune, ni grossire comme les filles du
trottoir. Je lui demandai des dtails sur sa vie. Elle rpondit: Mon
petit, cela ne te regarde pas!

Hlas! une heure plus tard...

Enfin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j'enlevais
la table dresse devant le feu, elle se dshabilla vivement et se
glissa sous les couvertures.

Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des
fous, et je me disais: J'ai eu rudement raison d'aller chercher cette
belle fille; je n'aurais jamais pu travailler.

Un profond gmissement me fit me retourner. Je demandai: Qu'as-tu,
ma chatte? Elle ne rpondit pas, mais elle continuait  pousser des
soupirs douloureux, comme si elle et souffert horriblement.

Je repris: Est-ce que tu te trouves indispose?

Et soudain elle jeta un cri, un cri dchirant. Je me prcipitai, une
bougie  la main.

Son visage tait dcompos par la douleur, et elle se tordait
les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de
gmissements sourds qui semblent des rles et qui font dfaillir le
coeur.

Je demandai, perdu: Mais qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu?

Elle ne rpondit pas et se mit  hurler.

Tout  coup les voisins se turent, coutant ce qui se passait chez moi.

Je rptais: O souffres-tu, dis-moi, o souffres-tu?

Elle balbutia: Oh! mon ventre! mon ventre!

D'un seul coup je relevai la couverture, et j'aperus...

Elle accouchait, mes amis.

Alors je perdis la tte; je me prcipitai sur le mur que je heurtai
 coups de poing, de toute ma force, en vocifrant: Au secours, au
secours!

Ma porte s'ouvrit; une foule se prcipita chez moi, des hommes
en habit, des femmes dcolletes, des Pierrots, des Turcs, des
Mousquetaires. Cette invasion m'affola tellement que je ne pouvais mme
plus m'expliquer.

Eux, ils avaient cru  quelque accident,  un crime peut-tre, et ne
comprenaient plus.

Je dis enfin: C'est... c'est... cette... cette femme qui... qui
accouche.

Alors tout le monde l'examina, dit son avis. Un capucin surtout
prtendait s'y connatre, et voulait aider la nature.

Ils taient gris comme des nes. Je crus qu'ils allaient la tuer,
et je me prcipitai, nu-tte, dans l'escalier pour chercher un vieux
mdecin qui habitait dans une rue voisine.

Quand je revins avec le docteur, toute ma maison tait debout; on
avait rallum le gaz de l'escalier; les habitants de tous les tages
occupaient mon appartement; quatre dbardeurs attabls achevaient mon
champagne et mes crevisses.

A ma vue, un cri formidable clata, et une laitire me prsenta dans
une serviette un affreux petit morceau de chair, ride, plisse,
geignante, miaulant comme un chat, et elle me dit: C'est une fille.

Le mdecin examina l'accouche, dclara douteux son tat, l'accident
ayant eu lieu immdiatement aprs un souper, et il partit en annonant
qu'il allait m'envoyer immdiatement une garde-malade et une nourrice.

Les deux femmes arrivrent une heure aprs, apportant un paquet de
mdicaments.

Je passai la nuit dans un fauteuil, trop perdu pour rflchir aux
suites.

Ds le matin, le mdecin revint. Il trouva la malade assez mal.

Il me dit: Votre femme, monsieur...

Je l'interrompis: Ce n'est pas ma femme.

Il reprit: Votre matresse, peu m'importe. Et il numra les soins
qu'il lui fallait, le rgime, les remdes.

Que faire? Envoyer cette malheureuse  l'hpital. J'aurais pass pour
un manant dans toute la maison, dans tout le quartier.

Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.

L'enfant? Je l'envoyai chez des paysans de Poissy. Il me cote encore
cinquante francs par mois. Ayant pay dans le dbut, me voici forc de
payer jusqu' ma mort.

Et, plus tard, il me croira son pre.

Mais, pour comble de malheur, quand la fille a t gurie... elle
m'aimait..., elle m'aimait perdument, la gueuse.

--Eh bien?

--Eh bien, elle tait devenue maigre comme un chat de gouttire, et
j'ai flanqu dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache
pour me voir passer, m'arrte le soir, quand je sors, pour me baiser la
main, m'embte enfin  me rendre fou.

Et voil pourquoi je ne rveillonnerai plus jamais.


_Nuit de Nol_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 26 dcembre 1882,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.




LE REMPLAANT.


--Mme Bonderoi?

--Oui, Mme Bonderoi.

--Pas possible?

--Je--vous--le--dis.

--Mme Bonderoi, la vieille dame  bonnets de dentelle, la dvote, la
sainte, l'honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et
faux ont l'air colls autour du crne?

--Elle-mme.

--Oh! voyons, vous tes fou?

--Je--vous--le--jure.

--Alors, dites-moi tous les dtails?

--Les voici. Du temps de M. Bonderoi, l'ancien notaire, Mme Bonderoi
utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C'est
une de ces respectables bourgeoises  vices secrets et  principes
inflexibles, comme il en est beaucoup. Elle aimait les beaux garons;
quoi de plus naturel? N'aimons-nous pas les belles filles?

Une fois que le pre Bonderoi fut mort, la veuve se mit  vivre en
rentire paisible et irrprochable. Elle frquentait assidment
l'glise, parlait ddaigneusement du prochain, et ne laissait rien 
dire sur elle.

Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous
connaissez, pince, srie, mauvaise.

Or, voici l'aventure invraisemblable arrive jeudi dernier.

Mon ami Jean d'Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons,
casern dans le faubourg de la Rivette.

En arrivant au quartier, l'autre matin, il apprit que deux hommes de
sa compagnie s'taient flanqu une abominable tripote. L'honneur
militaire a des lois svres. Un duel eut lieu. Aprs l'affaire, les
soldats se rconcilirent; et, interrogs par leur officier, lui
racontrent le sujet de la querelle. Ils s'taient battus pour Mme
Bonderoi.

--Oh!

--Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi!

Mais je laisse la parole au cavalier Siballe:

Voil l'affaire, mon cap'taine. Ya z'environ dix-huit mois, je me
promenais sur le Cours, entre six et sept heures du soir, quand une
particulire m'aborda.

Elle me dit, comme si elle m'avait demand son chemin: Militaire,
voulez-vous gagner honntement dix francs par semaine?

Je lui rpondis sincrement: A vot' service, madame.

Alors ell' me dit: Venez me trouver demain,  midi. Je suis Mme
Bonderoi, 6, rue de la Tranche.

--J' n'y manquerai pas, madame, soyez tranquille.

Puis, ell' me quitta d'un air content en ajoutant: Je vous remercie
bien, militaire.

--C'est moi qui vous remercie, madame.

a ne laissa pas que d' me taquiner jusqu'au lendemain.

A midi, je sonnais chez elle.

Ell' vint m'ouvrir elle-mme. Elle avait un tas de petits rubans sur la
tte.

Dpchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer.

Je rpondis: Je veux bien me dpcher. Qu'est-ce qu'il faut faire?

Alors, elle se mit  rire et riposta: Tu ne comprends pas, gros malin?

Je n'y tais plus, mon cap'taine, parole d'honneur.

Ell' vint s'asseoir tout prs de moi; et me dit: Si tu rptes un mot
de tout a, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet.

Je lui jurai ce qu'ell' voulut. Mais je ne comprenais toujours pas.
J'en avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque ousqu'tait
mon mouchoir. Elle le prit, mon mouchoir, et m'essuya les cheveux
des tempes. Puis v'l qu'ell' m'embrasse et qu'ell' me souffle dans
l'oreille:

Alors, tu veux bien?

Je rpondis: Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis
venu pour a.

Alors ell' se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand
j' vis de quoi il s'agissait, je posai mon casque sur une chaise et je
lui montrai que dans les dragons on ne recule jamais, mon cap'taine.

Ce n'est pas que a me disait beaucoup, car la particulire n'tait pas
dans sa primeur.

Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le mtier, vu que les
picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu'il faut soutenir.
Je me disais: Y aura cent sous pour le pre, l-dessus.

Quand la corve a t faite, mon cap'taine, je me suis mis en position
de me retirer. Elle aurait bien voulu que je ne parte pas sitt. Mais
je lui dis: Chacun son d, madame. Un p'tit verre a cote deux sous,
et deux p'tits verres a cote quatre sous.

Ell' comprit bien le raisonnement et me mit un p'tit napolon de dix
balles au fond de la main. a ne m'allait gure, c'te monnaie-l, parce
que a vous coule dans la poche, et quand les pantalons ne sont pas
bien cousus, on la retrouve dans ses bottes, ou bien on ne la retrouve
pas.

Alors que je regardais ce pain  cacheter jaune en me disant a, ell'
me contemple, et puis ell' devient rouge, et ell' se trompe sur ma
physionomie, et ell' me demande:

Est-ce que tu trouves que c'est pas assez?

Je lui rponds:

Ce n'est pas prcisment a, madame, mais, si a ne vous faisait rien,
j'aimerais mieux deux pices de cent sous.

Ell' me les donna et je m'loignai.

Or, voil dix-huit mois que a dure, mon cap'taine. J'y vas tous les
mardis, le soir, quand vous consentez  me donner permission. Elle aime
mieux a, parce que sa bonne est couche.

Or donc, la semaine dernire je me trouvai indispos, et il me fallut
tter de l'infirmerie. Le mardi arrive, pas moyen de sortir, et je
me mangeais les sangs par rapport aux dix balles dont je me trouve
accoutum.

Je me dis: Si personne y va, je suis ras; qu'elle prendra pour sr un
artilleur. Et a me rvolutionnait.

Alors, je fais demander Paumelle, que nous sommes pays, et je lui
dis la chose: Y aura cent sous pour toi, cent sous pour moi, c'est
convenu.

Y consent et le vl' parti. J'y avais donn les renseignements. Y
frappe; ell' ouvre; ell' le fait entrer; ell' l'y regarde pas la tte
et s'aperoit point qu' c'est pas le mme.

Vous comprenez, mon cap'taine, un dragon et un dragon, quand ils ont
le casque, a se ressemble.

Mais soudain, elle dcouvre la transformation, et ell' demande d'un air
de colre:

Qu'est-ce que vous tes? Qu'est-ce que vous voulez? Je ne vous connais
pas, moi?

Alors Paumelle s'explique. Il dmontre que je suis indispos et il
expose que je l'ai envoy pour remplaant.

Elle le regarde, lui fait aussi jurer le secret, et puis elle
l'accepte, comme bien vous pensez, vu que Paumelle n'est pas mal aussi
de sa personne.

Mais quand ce limier-l fut revenu, mon cap'taine, il ne voulait plus
me donner mes cent sous. Si a avait t pour moi, j'aurais rien dit,
mais c'tait pour le pre, et l-dessus, pas de blague.

Je lui dis:

T'es pas dlicat dans tes procds, pour un dragon; que tu
dconsidres l'uniforme.

Il a lev la main, mon cap'taine, en disant que c'te corve-l, a
valait plus du double.

Chacun son jugement, pas vrai? Fallait point qu'il accepte. J'y ai mis
mon poing dans le nez. Vous avez connaissance du reste.

Le capitaine d'Anglemare riait aux larmes en me disant l'histoire.
Mais il m'a fait aussi jurer le secret qu'il avait garanti aux deux
soldats. Surtout, n'allez pas me trahir; gardez a pour vous, vous me
le promettez?

--Oh! ne craignez rien. Mais comment tout cela s'est-il arrang en
dfinitive?

--Comment? Je vous le donne en mille!... La mre Bonderoi garde ses
deux dragons, en leur rservant chacun leur jour. De cette faon tout
le monde est content.

--Oh! elle est bien bonne, bien bonne!

--Et les vieux parents ont du pain sur la planche. La morale est
satisfaite.


_Le Remplaant_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 2 janvier 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.




M. JOCASTE.


Madame, vous rappelez-vous notre grande querelle, un soir, dans le
petit salon japonais,  propos de ce pre qui commit un inceste? Vous
rappelez-vous votre indignation, les mots violents que vous me jetiez,
toute l'exaltation de votre colre, et vous rappelez-vous tout ce que
j'ai dit pour dfendre cet homme? Vous m'avez condamn. J'en appelle.

Personne au monde, prtendiez-vous, personne ne pourrait absoudre
l'infamie dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce
drame en public.

Peut-tre se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait
immonde et brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre
certaines fatalits qui semblent des fantaisies horribles de la nature
toute-puissante!


On l'avait marie  seize ans, avec un homme vieux et dur, un homme
d'affaires avide de sa dot. C'tait une mignonne crature blonde, gaie
et rveuse en mme temps, avec de grands apptits de bonheur idal. La
dsillusion lui tomba sur le coeur et le broya. Elle comprit tout d'un
coup la vie, l'avenir perdu, le dsastre de ses esprances, et un seul
dsir lui demeura dans l'me, celui d'avoir un enfant pour occuper son
amour.

Elle n'en eut pas.

Deux ans se passrent. Elle aima. C'tait un jeune homme de vingt-trois
ans, qui l'adorait  commettre toutes les folies pour elle. Elle
rsista cependant rsolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel.

Mais, un soir d'hiver, ils se trouvrent seuls, chez elle. Il tait
venu prendre une tasse de th. Puis ils s'taient assis, tout prs du
feu, sur un sige bas. Ils ne parlaient gure, harponns par le dsir,
les lvres pleines de cette soif sauvage qui les jette sur d'autres
lvres, les bras frmissants du besoin de s'ouvrir et d'treindre.

La lampe voile de dentelles versait une lumire intime dans le salon
silencieux.

Gns tous deux, ils prononaient parfois quelques mots, mais quand
leurs yeux se rencontraient, une secousse soulevait leurs coeurs.

Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts? Que
peut le prjug de la pudeur contre l'irrsistible volont de la nature?

Leurs doigts, par hasard, se touchrent. Et cela suffit. La force
brutale des sens les jeta l'un  l'autre. Ils s'treignirent et elle
s'abandonna.

Elle fut grosse. De son amant ou de son mari? Le pouvait-elle savoir?
Mais de l'amant, sans doute.

Alors une pouvante la harcela; elle se croyait certaine de mourir en
couches, et sans cesse elle faisait jurer  celui qui l'avait ainsi
possde de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne lui rien
refuser, d'tre tout pour lui, tout, et mme, s'il le fallait, de
commettre un crime pour son bonheur.

Cette obsession touchait  la folie; elle s'exaltait de plus en plus
en approchant de sa dlivrance.

Elle succomba en accouchant d'une fille.


Ce fut pour le jeune homme un dsespoir pouvantable, un dsespoir si
furieux qu'il ne le pouvait cacher. Le mari, peut-tre, eut des doutes;
peut-tre savait-il que sa fille ne pouvait tre ne de lui! Il ferma
sa porte  celui qui se croyait le pre vritable et lui cacha l'enfant
qu'il fit lever en secret.

Et beaucoup d'annes s'coulrent.

Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais
il n'aima plus et ne se maria pas. Sa vie tait celle de tout le
monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui
venait plus de l'poux qu'il avait tromp, ni de la jeune fille qu'il
supposait sienne.

Or, il reut un matin une lettre d'un indiffrent lui apprenant, par
hasard, la mort de son ancien rival, et un trouble vague, une sorte
de remords l'envahit. Qu'tait devenue cette enfant, son enfant? Ne
pouvait-il rien pour elle? Il s'informa. Elle avait t recueillie par
une tante, et elle tait pauvre, pauvre  toucher la misre.

Il voulut la voir et l'aider. Il se fit prsenter chez la seule parente
de l'orpheline.

Son nom mme n'veilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et
semblait encore un jeune homme. On le reut sans qu'il ost dire qu'il
avait connu la mre, de crainte de faire natre plus tard quelque
soupon.

Or, ds qu'elle entra dans le petit salon o il attendait anxieusement
sa venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait  l'pouvante.
C'tait elle! l'autre! la morte!

Elle avait le mme ge, les mmes yeux, les mmes cheveux, la mme
taille, le mme sourire, la mme voix. L'illusion si complte
l'affolait; il ne savait plus, il perdait la tte; tout son amour
tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son coeur. Elle
aussi tait gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue.

Quand il fut rentr chez lui, il s'aperut que la vieille souffrance
s'tait rouverte, et il pleura perdument, la tte enferme en ses
mains, il pleura l'autre, hant de souvenirs, poursuivi par les mots
familiers qu'elle disait, retomb soudain dans un dsespoir sans issue.

Et il frquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait
plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des
intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pense
et dans son coeur, la disparue et la vivante, oubliant la distance,
le temps pass, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant
celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus  comprendre, 
savoir, ne se demandant mme plus si elle pouvait tre sa fille.

Mais parfois la vue de la gne o vivait celle qu'il adorait de cette
passion double, confuse et incomprhensible pour lui-mme, le torturait
affreusement.

Que pouvait-il faire? Offrir de l'argent? A quel titre? De quel droit?
Jouer le rle de tuteur? Il semblait  peine plus vieux qu'elle: on
l'aurait cru son amant. La marier? Cette pense surgie soudain en son
me, l'pouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle? Elle
n'avait rien, mais rien.

La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et
il attendait. Quoi? Le savait-il?

Un soir, ils se trouvrent seuls. Ils causaient doucement, cte  cte,
sur le canap du petit salon. Tout  coup il lui prit la main dans un
mouvement paternel. Et il la garda, troubl du coeur et des sens malgr
sa volont, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait,
et se sentant dfaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa
tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mre
l'avait aim, comme si elle et hrit de cette passion fatale.

perdu, il posa ses lvres dans ses cheveux blonds, et comme elle
relevait la tte pour s'enfuir, leurs bouches se rencontrrent.

On devient fou en certains moments. Ils le furent.

Quand il se retrouva dans la rue, il se mit  marcher devant lui sans
savoir ce qu'il allait faire.


Je me rappelle, madame, votre cri indign: Il n'avait plus qu' se
tuer!

Je vous ai rpondu: Et elle? fallait-il qu'il la tut aussi?

Cette enfant l'aimait avec garement, avec folie, de cette passion
fatale et hrditaire qui l'avait abattue, vierge, ignorante et
perdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette
irrsistible ivresse de l'tre entier qui ne sait plus, qui se donne,
que l'instinct tumultueux emporte, jette  l'treinte d'un amant, comme
il jette la bte au mle.

S'il se tuait, que deviendrait-elle?... Elle mourrait!... Elle mourrait
dshonore, dsespre, abominablement torture.

Que faire?

L'abandonner, la doter, la marier?... Elle mourrait encore; elle
mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre poux,
puisqu'elle s'tait livre  lui. Il avait bris sa vie, dtruit tout
bonheur possible pour elle; il l'avait condamne  l'ternelle misre,
 l'ternel dsespoir, aux flammes ternelles,  l'ternelle solitude
ou  la mort.

Et puis, il l'aimait aussi, lui! Il l'aimait avec horreur, maintenant,
mais aussi avec emportement. C'tait sa fille, soit. Le hasard des
fcondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une
seconde avaient fait sa fille de cet tre qu'aucun lien lgal
n'attachait  lui, qu'il chrissait comme il avait chri sa mre, et
mme plus, comme si deux passions se fussent accumules en lui.

tait-elle bien sa fille d'ailleurs? Et puis, qu'importe? Qui donc le
saurait?

Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits  la mourante.
Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie  cette enfant, qu'il
commettrait un crime s'il le fallait, pour son bonheur.

Et il l'aimait, se plongeant dans la pense de son forfait abominable
et doux, dchir de douleur et ravag de dsirs.

Qui donc le saurait?... puisque l'autre tait mort, le pre!

Soit! se dit-il; ce secret infme pourra me rompre le coeur. Comme
elle ne le saurait souponner, j'en porterai seul le poids.

Il demanda sa main, et l'pousa.

Je ne sais pas s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.


_M. Jocaste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 23 janvier 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.




APPENDICE

NOTE.


_Mademoiselle Fifi_ parut pour la premire fois en juin 1882 chez
Kistemaeckers,  Bruxelles.

Voici ce qu'en crivait Francisque Sarcey dans un article intitul: _La
loi sur les crits pornographiques_ (_XIXe Sicle_, mardi 4 juillet
1882):

  Je regrette le penchant qui semble emporter aujourd'hui des jeunes
  gens d'un mrite incontestable vers des sujets scabreux... Ce n'est
  plus mme la courtisane que nos romanciers se plaisent  peindre; ils
  marquent je ne sais quel got trange pour la prostitue, la femme en
  carte ou en maison.

  Tenez! prenez M. Guy de Maupassant; c'est un jeune, comme on dit,
  et un jeune tout plein de talent. Il sait voir et sait dire... Eh
  bien! je ne puis m'expliquer son acharnement  revenir, dans tous les
  volumes qu'il publie, sur ce vilain objet d'tudes...

  A quoi bon se donner tant de mal pour tudier des tres aussi peu
  dignes d'intrt? Ces mes dpraves ne sont plus capables que d'un
  petit nombre de sentiments, qui tiennent tous de l'animalit. Le tour
  en est bientt fait, et l'auteur a beau s'tre arm d'une analyse
  trs pntrante: o il n'y a rien le roi perd ses droits...

  Je n'ai pu m'empcher de me dire, en lisant _La Maison Tellier_:
  Voil de l'excellent style dpens bien mal  propos! Or, cette
  fois, c'est le tour de _Mademoiselle Fifi_.

  Encore une histoire du mme genre!... Est-ce qu'il ne serait pas
  temps pour M. Guy de Maupassant de porter sur d'autres objets son
  got d'observation et son talent de style?

  Qu'il y prenne garde! Le public commence  tre bien las de ces
  vilaines peintures. Ce ne sont pas les magistrats qui en condamneront
  l'auteur  la prison ou  l'amende... M. Guy de Maupassant doit
  craindre l'arrt d'un juge infiniment plus redoutable...


Albert Wolff, de son ct, crivait dans son Courrier de Paris
(_Figaro_, vendredi 21 juillet 1882):

  Il n'est pas, parmi les romanciers nouveaux, un seul qui me plaise
  autant que M. Guy de Maupassant; aucun d'eux ne m'irrite au mme
  degr que lui... Il y a un parti pris, commun  toute la jeune
  littrature; on appelle cela tudier les bas-fonds de la socit...
  Pour un homme de talent comme M. de Maupassant, il ne peut y avoir
  ni honneur, ni profit  renforcer ce bataillon dj considrable
  d'goutiers de lettres... Croyez bien ceci, M. de Maupassant, il
  n'est pas ncessaire de toujours traner sa plume dans les mauvais
  lieux pour tre un homme de talent.


Maupassant rpondit dans les deux articles que nous reproduisons ici.


RPONSE  M. FRANCISQUE SARCEY.

  _Le Gaulois_, 28 juillet 1882.

Dans un article, dont je lui suis infiniment reconnaissant, malgr ses
rserves, M. Francisque Sarcey soulve  mon sujet plusieurs questions
littraires. J'aurais prfr rpondre aux thories de l'minent
critique sans avoir t nomm, pour n'avoir point l'air de plaider
ma propre cause; car j'estime qu'un crivain n'a jamais le droit de
prendre la parole pour un fait personnel: mais, dans le cas prsent, la
discussion passe bien au-dessus de ma tte.

M. Sarcey a crit: Voici, ce me semble, que nous sommes descendus plus
bas. Ce n'est plus mme la courtisane que nos romanciers se plaisent
 peindre, ils marquent un je ne sais quel got trange pour la
prostitue...

Et plus loin: A quoi bon se donner tant de mal pour tudier des
tres aussi peu dignes d'intrt? Ces mes dgrades ne sont plus
capables que d'un trs petit nombre de sentiments qui tiennent tous de
l'animalit.

M. Sarcey, en ce cas, passe ses droits, me semble-t-il. Depuis que la
littrature existe les crivains ont toujours nergiquement rclam la
libert la plus absolue dans le choix de leurs sujets. Victor Hugo,
Gautier, Flaubert, et bien d'autres, se sont justement irrits de la
prtention des critiques d'imposer un genre aux romanciers.

Autant reprocher aux prosateurs de ne point faire de vers, aux
idalistes de n'tre point ralistes, etc.

L'crivain est et doit rester seul matre, seul juge de ce qu'il se
sent capable d'crire. Mais il appartient aux critiques, aux confrres,
au public, d'apprcier s'il a accompli bien ou mal l'oeuvre qu'il
s'tait impose. Il n'est justiciable du lecteur que pour l'excution.

S'il me prend fantaisie de critiquer ou de contester le talent d'un
homme, je ne le puis faire qu'en me plaant  son point de vue, en
pntrant ses intentions secrtes. Je n'ai pas le droit de reprocher
 M. Feuillet de ne jamais analyser des ouvriers, ou  M. Zola de ne
point choisir des personnages vertueux.

Il ne s'ensuit pas qu'il ne nous soit point permis de garder des
prfrences pour un certain ordre d'ides ou de sujets.

Nous touchons l  la question la plus discute depuis une dizaine
d'annes. Je ne puis mieux faire, me semble-t-il, pour l'aborder, que
de citer un passage d'une trs remarquable lettre de M. Taine, dont je
ne partage point l'opinion, opinion qui concorde d'ailleurs avec celle
de M. Francisque Sarcey:

  Dans le second rle, il ne me reste qu' vous prier d'ajouter 
  vos observations une autre srie d'observations. Vous peignez des
  paysans, des petits bourgeois, des ouvriers, des tudiants et des
  filles. Vous peindrez sans doute un jour la classe cultive, la haute
  bourgeoisie, ingnieurs, mdecins, professeurs, grands industriels et
  commerants.

  A mon sens, la civilisation est une puissance. Un homme n dans
  l'aisance, hritier de trois ou quatre gnrations honntes,
  laborieuses et ranges, a plus de chances d'tre probe, dlicat et
  instruit. L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des
  plantes de serre.

  Cette doctrine est bien aristocratique, mais elle est
  exprimentale...

Ajoutons encore  cela le voeu formul par un matre romancier, Edmond
de Goncourt, de voir les jeunes gens appliquer au monde, au vrai monde,
les procds d'observation scrupuleuse qu'emploient depuis longtemps
dj les crivains pour analyser les humbles classes!

Et maintenant tonnons-nous de ce que les gens qui semblent les seuls
intressants  tudier soient toujours ngligs par les hommes de
lettres.

Pourquoi? Est-ce, comme le dit Edmond de Goncourt, parce que la
difficult de pntration dans les coeurs, les mes et les intentions
est infiniment plus difficile? Peut-tre un peu. Mais il existe une
autre raison.

Le romancier moderne cherche avant tout  surprendre l'humanit sur
le fait. Ce qu'il a donc intrt  dgager d'abord dans toute action
humaine, c'est le mobile initial, l'origine mystrieuse du vouloir,
et surtout les dterminants communs  toute la race, les impulsions
instinctives.

Or, ce qui distingue principalement les gens du monde des catgories
d'individus plus simples, c'est surtout une sorte de vernis, de
conventions, un badigeonnage d'hypocrisie complique.

Le romancier se trouve donc plac dans cette alternative: faire le
monde tel qu'il le voit, lever les voiles de grce et d'honntet,
constater ce qui est sous ce qui parat, montrer l'humanit toujours
semblable sous ses lgances d'emprunt, ou bien se rsoudre  crer un
monde gracieux et conventionnel comme l'ont fait George Sand, Jules
Sandeau et Octave Feuillet.

Non point qu'il faille attaquer et condamner ce parti pris de ne
dpeindre que les surfaces attrayantes, que les apparences aimables;
mais, quand un crivain est dou d'un temprament qui ne lui permet
d'exprimer que ce qu'il croit tre la vrit, on ne le peut contraindre
 tromper et  se tromper consciemment.

M. Francisque Sarcey s'irrite et s'tonne que la courtisane et la fille
depuis une quarantaine d'annes aient envahi notre littrature, se
soient empares du roman et du thtre.

Je pourrais rpondre en citant _Manon Lescaut_ et toute la littrature
pimente de la fin du dernier sicle. Mais les citations ne sont jamais
concluantes.

La vraie raison n'est-elle pas celle-ci: les lettres sont entranes
maintenant vers l'observation prcise; or la femme a dans la vie deux
fonctions, l'amour et la maternit. Les romanciers, peut-tre  tort,
ont toujours estim la premire de ces fonctions plus intressante pour
les lecteurs que la seconde, et ils ont d'abord observ la femme dans
l'exercice professionnel de ce pourquoi elle semblait ne.

De tous les sujets, l'amour est celui qui touche le plus au public.
C'est de la femme d'amour qu'on s'est surtout occup.

Et puis, il existe chez l'homme de profondes diffrences d'intelligence
cres par l'instruction, le milieu, etc.; il n'en est pas de mme
chez la femme, son rle humain est restreint; ses facults demeurent
limites; du haut en bas de l'chelle sociale, elle reste la mme.
Des filles pouses deviennent en peu de temps de remarquables femmes
du monde; elles s'adaptent au milieu o elles se trouvent. Un proverbe
dit qu'on a vu des rois pouser des bergres. Nous coudoyons chaque
jour des bergres, et mme moins, qui sont devenues des dames et qui
tiennent leur rang tout comme d'autres.

Chez les femmes, il n'est point de classes. Elles ne sont quelque chose
dans la socit que par ceux qui les pousent ou qui les patronnent. En
les prenant pour compagnes, lgitimes ou non, les hommes sont-ils donc
toujours si scrupuleux sur leur provenance? Faut-il l'tre davantage en
les prenant pour sujets littraires?

M. Taine dit en sa lettre: L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou
moins des plantes de serre...

Pour l'esprit, je ne le conteste pas; quant  l'honneur?... Je me
rappelle qu'un jour on discutait cette question devant une jeune femme
de province, mais du meilleur monde, et aristocrate jusqu'aux ongles.
Elle s'irritait d'entendre dire qu'il y eut plus de sentiments droits
et simplement nobles dans les classes moyennes que dans les classes
hautes. Puis, comme on citait des exemples, elle se mit  rire tout
 coup et convint que nous avions un peu, rien qu'un peu raison.
Un souvenir lui tait revenu: comme la guerre de 1870 venait de
finir, elle fut charge par un comit de quter pour la libration du
territoire, dans la grande ville manufacturire qu'elle habitait. Elle
commena par les quartiers ouvriers. Certes, elle rencontra des brutes,
mais elle y trouva aussi nombre de pauvres diables qui donnaient
l'argent du dner. Et des femmes du peuple, attendries, la voulaient
embrasser, et des hommes en offrant leurs sous lui serraient les mains
 la faire crier. Quand elle pntra dans les quartiers bourgeois,
on rpondait que les matres taient sortis, ou bien quand elle les
surprenait au logis, ils rusaient pour donner moins, s'excusaient
hypocritement, se montraient gueux, avec des phrases.

Un jour enfin, comme elle n'avait point trouv chez lui un gros
industriel, elle le rencontra en sortant. Il s'excusa, avec mille
politesses, la fit entrer, monter deux tages, lui offrit des biscuits
et du malaga; puis, apportant ses livres de commerce, lui prouva que,
n'ayant rien gagn durant toute cette anne d'invasion, il ne pouvait
par consquent rien donner  la patrie.

Et la quteuse ajouta: Nous conservons toujours un peu de parti pris
bienveillant pour les gens de notre monde; au fond vous avez peut-tre
raison.

  GUY DE MAUPASSANT.


RPONSE  M. ALBERT WOLFF.

  _Le Gaulois_, vendredi 28 juillet 1882.

LES BAS-FONDS.

M. Albert Wolff, en critiquant vivement les tendances de la jeune cole
littraire, lui reproche de ne jamais tudier que les bas-fonds, et il
ajoute avec toute raison: Mais ces mots (les bas-fonds) n'impliquent
pas forcment la seule tude des filles et des pochards, de ce qu'on
appelle si gracieusement dans cette littrature-l, les saligauds et
les salopes. Les bas-fonds de la socit commencent avec la dchance
des caractres, avec l'croulement de l'honneur, quelle que soit
la caste qui en souffre. Quel vaste champ ouvert  l'observation
du romancier! Nous avons les bas-fonds de l'aristocratie, de la
bourgeoisie, des artistes, des financiers et des ouvriers...

Et, me prenant personnellement  partie, M. Wolff me reproche de
n'avoir pas rpondu franchement l'autre jour  Francisque Sarcey. Toute
question personnelle mise de ct, j'ai revendiqu la libert absolue
pour le romancier de choisir son sujet comme il l'entend. Je vais
aujourd'hui, si M. Wolff le veut bien, me mettre compltement d'accord
sur cette question des bas-fonds.

La bas-fondmanie, qui svit assurment, n'est qu'une raction trop
violente contre l'idalisme exagr qui prcda.

Les romanciers ont aujourd'hui, n'est-ce pas? la prtention de faire
des romans vraisemblables. Ce principe admis, cet idal artistique une
fois pos (et chaque poque a le sien), l'tude unique et continue
de ce qu'on appelle les bas-fonds serait aussi illogique que la
reprsentation constante d'un monde potiquement parfait.

Quelle diffrence existerait-il entre une oeuvre dont tous les
personnages seraient sages comme des images, et une autre oeuvre dont
tous les personnages seraient vils et criminels? Aucune. Dans l'une
comme dans l'autre subsisterait un parti pris de bien comme de mal, qui
ne s'accorderait en rien avec la prtention adopte de rendre la vie,
c'est--dire d'tre plus quitable, plus juste, plus vraisemblable que
la vie mme.

Dans le roman, tel que le comprenaient nos ans, on recherchait
les exceptions, les fantaisies de l'existence, les aventures rares
et compliques. On crait avec cela une sorte de monde nullement
humain, mais agrable  l'imagination. Cette manire de procder a t
baptise: Mthode ou Art idaliste.

Du roman, tel qu'on le comprend aujourd'hui, on cherche  bannir les
exceptions. On veut faire, pour ainsi dire, une moyenne des vnements
humains, et en dduire une philosophie gnrale, ou plutt dgager les
ides gnrales des faits, des habitudes, des moeurs, des aventures qui
se reproduisent le plus gnralement.

De l cette ncessit d'observer avec impartialit et indpendance.

La vie a des carts que le romancier doit viter de choisir, tant
donne sa mthode actuelle. Les ncessits imprieuses de son art
doivent lui faire souvent mme sacrifier la vrit stricte  la simple
mais logique vraisemblance.

Ainsi les accidents sont frquents. Les chemins de fer broient des
voyageurs, la mer en engloutit, les chemines crasent les passants
pendant les coups de vent. Or, quel romancier de la nouvelle cole
oserait, au milieu d'un rcit, supprimer par un de ces accidents
imprvus un de ses personnages principaux.

La vie de chaque homme tant considre comme un roman, chaque fois
qu'un homme meurt de cette manire, c'est cependant un roman que la
nature interrompt brusquement. Dans ce cas, nous n'avons pas le droit
de copier la nature. Car nous devons toujours prendre les moyennes et
les gnralits.

Donc, ne voir dans l'humanit qu'une classe d'individus (que cette
classe soit d'en haut ou d'en bas), qu'une catgorie de sentiments,
qu'un seul ordre d'vnements, est assurment une marque d'troitesse
d'esprit, un signe de myopie intellectuelle.

Balzac que nous citons tous, quelles que soient nos tendances,
parce que son esprit est aussi vari qu'tendu,--Balzac considrait
l'humanit par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par
grandes sries d'tres et de passions.

Si nous semblons aujourd'hui abuser du microscope, et toujours tudier
le mme insecte humain, tant pis pour nous. C'est que nous sommes
impuissants  nous montrer plus vastes.

Mais rassurons-nous. L'cole littraire actuelle largira sans doute
peu  peu les limites de ses tudes, et se dbarrassera surtout des
partis pris.

En y regardant de prs, la persistante reproduction des bas-fonds
n'est, en ralit, qu'une protestation contre la thorie sculaire des
choses potiques.

Toute la littrature sentimentale a vcu depuis des temps indfinis sur
cette croyance qu'il existait des sries de sentiments et de choses
essentiellement nobles et potiques, et que seuls ces sentiments et
ces choses pouvaient fournir des sujets aux crivains.

Les potes, pendant des sicles, n'ont chant que les jeunes filles,
les toiles, le printemps et les fleurs. Dans le drame, les basses
passions elles-mmes, la haine, la jalousie, avaient quelque chose
d'emport et de magnifique.

Aujourd'hui, on rit des chanteurs de rose, et on a compris que toutes
les actions de la vie, que toutes les choses ont, en art, un gal
intrt; mais aussitt cette vrit dcouverte, les crivains, par
esprit de raction, se sont peut-tre obstins  ne dpeindre que
l'oppos de ce qu'on avait clbr jusque-l. Quand cette crise sera
passe, et elle doit toucher  sa fin, les romanciers verront d'un oeil
juste et d'un esprit gal tous les tres et tous les faits, et leur
oeuvre, selon leur talent, embrassera le plus possible de vie dans
toutes ses manifestations.

C'est justement pour se dbarrasser de prjugs littraires qu'on s'est
mis  en crer d'autres tout opposs aux premiers.

S'il est enfin une devise que doive prendre le romancier moderne, une
devise rsumant en quelques mots ce qu'il tente, n'est-ce pas celle-ci:

Je tche que rien de ce qui touche les hommes ne me soit tranger.

  GUY DE MAUPASSANT.




  TABLE DES MATIRES.


                                              Pages.

  Mademoiselle Fifi                                1

  Madame Baptiste                                 29

  La Rouille                                      43

  Marroca                                         59

  La Bche                                        79

  La Relique                                      91

  Le Lit                                         103

  Fou?                                           113

  Rveil                                         125

  Une Ruse                                       137

  A Cheval                                       151

  Un Rveillon                                   167

  Mots d'Amour                                   181

  Une Aventure parisienne                        191

  Deux Amis                                      207

  Le Voleur                                      223

  Nuit de Nol                                   235

  Le Remplaant                                  247

  M. Jocaste (_indit_)                          257


  APPENDICE.
  Note                                           271

  Rponse  M. Francisque Sarcey                 274

  Rponse  M. Albert Wolff (Les Bas-Fonds)      281




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  en couleurs par Mortier.
  Un volume in-8, tir  100 exemplaires,
  sur vlin.                                             Prix: 225 fr.


  ERCKMANN-CHATRIAN

  L'AMI FRITZ

  Edition orne de 16 compositions de E. Malassis, graves
  en couleurs par Mortier.
  Un volume in-8, tir  150 exemplaires,
  sur vlin.                                             Prix: 250 fr.

  _En prparation_: PETRONE, =LE SATYRICON=, illustr
  et dcor par Rochegrosse.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page 201: nomma remplac par nommt (Il fallut qu'il lui nommt)
  Page 228: Soreuil  par Sorieul (dont Sorieul fendait la tte)





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Guy de Maupassant, by 
Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 4 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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