Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844

Author: Various

Release Date: July 31, 2014 [EBook #46461]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 11 MAI 1844 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL

[Illustration.]

        N 63. Vol. III--SAMEDI 11 MAI 1844.
        Bureaux, Rue de Seine 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois. 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 f.--6 mois. 17 f.--Un an, 32 f.
        Pour l'tranger,--10--20--40


SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Dcoration de l'ordre de la Toison d'Or;
Portrait de lord Ellenborough, gouverneur gnral des Indes_.--Courrier
de Paris.--Courses de la Socit d'Encouragement. Tiger sautant une
haie; _Coupe Janisset gagne par Commodore Napier_.--Exposition des
Produits de l'Industrie. (Deuxime article.). Orfvrerie et Bijouterie.
_Fontaine  th de M. Mager; Couvert de chasse et Seau  rafrachir le
vin, par M. Morel; Dveloppement du Seau  glace; Flacon par M. Moret;
Bracelet par M. Morel._--Salon de 1844. (Septime et dernier article.)
_Traneau par M. Milankiewicz; Giorgione Barbarelli faisant le portrait
de Gaston de Foix, par M. Baron: Jeune fille d'Albano, par M. de
Madrazo: Vue prise aux environs de Paris, par M. Franais; l'Amour de
l'or, par M. Couture._--Second-Thtre-Franais. Sardanapale, tragdie
de M. Lefvre. _Une Scne du 3e acte_--Le dernier des Commis Voyageurs,
roman par M. XXX. Chapitre VII. Rcit: Agathe.--La Police
correctionnelle de Paris. _Le Panier  salade; la Grande Souricire; Vue
intrieure de la 6e chambre; Types de la Police
correctionnelle_.--Bulletin Bibliographique.--Allgorie de Mai. _Les
Gmeaux_.--Amusements des sciences. _Une gravure_.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Dcoration de l'Ordre de la Toison d'Or.]

Le rappel de lord Ellenborough, du gouvernement gnral des possessions
anglaises dans l'Inde, bien qu'il n'ait rien de politique, bien qu'il ne
soit qu'un acte spontan du comit des secteurs, n'en a pas moins pris
les proportions d'un vnement, par la vivacit du dpit avec laquelle
cette mesure a t d'abord accueillie par le cabinet. C'tait  la suite
de la rvolution ministrielle qui venait de ramener sir Robert Peel et
ses amis au pouvoir, et de rendre  lord Wellington son ancienne
influence sur la direction des affaires, que lord Ellenborough, qui
s'tait fait remarquer par la fougue de son torysme, fut appel 
occuper cette position par les directeurs, qui savaient, par cette
dsignation, se rendre agrables au ministre nouveau et  ses puissants
adhrents. Lord Auckland avait dplorablement compromis les intrts de
la compagnie, et l'arme de l'Inde presque tout entire, par la troue
tmraire qu'il avait fait faire dans l'Afghanistan, et qu'avait
termine un si pouvantable dsastre. Les vnements de Caboul avaient
rendu impossible l'administration de celui qui n'avait pas su les
prvoir, qui y avait si fatalement pouss huit de victimes; lord
Ellenborough le remplaa donc. Le nouveau gouverneur parut bien
comprendre, au dbut, que les intrts de la compagnie et les
satisfactions de l'amour-propre

[Illustration: Lord Ellenborough, gouverneur gnral des Indes.]

anglais pouvaient ne pas tre toujours en parfaite harmonie, et que
tandis que celles-ci taient de porter le plus loin possible la
domination britannique, la compagnie pouvait ne pas trouver don compte 
oprer par la force arme sur des points aussi loigns de sa base;
aussi le vit-on en quelque sorte consentir avec peine  tirer au moins
vengeance des massacres de Caboul, et ce fut presque malgr lui que les
gnraux Nott et Pollock relevrent le prestige des armes anglaises, en
allant encore une fois dicter des lois aux Afghans dans leur capitale,
avant d'abandonner leur funeste pays. Ce fut  la suite de cette
expdition obligatoire que lord Ellenborough publia cette fameuse
proclamation dans laquelle il crut devoir traiter l'idoltrie indienne
avec tant de flatterie, et annoncer la translation du fond des gorges de
l'Afghanistan, au milieu de toutes sortes de ftes, des fameuses portes
du temple de Soumatah, avec une complaisance si pompeuse, que les
susceptibilits religieuses de l'Angleterre furent profondment
choques. Mais bientt forc  son tour, aprs avoir renonc  la limite
qu'avait rve son prdcesseur, d'en assigner une  l'occupation
anglaise, on le vit, dans ce but, au lieu de recourir aux ngociations,
excuter successivement des entreprises violentes contre les Ameers du
Scinde et les Mahrattes de Gwalior. Le succs les couronna en
dfinitive, c'est tout ce qu'il faut pour les faire pardonner,  un ami
surtout, par les ministres du cabinet actuel; mais des hommes politiques
les blmrent, et les directeurs de la compagnie surtout se virent avec
beaucoup de regret engags de nouveau dans la voie des conqutes armes.
Toutefois, comme ce systme compte des dfenseurs, les directeurs, qui
voulaient en finir sans conteste avec celui qui le leur imposait, et
n'avoir point,  l'occasion de son rappel,  discuter la question
coloniale avec le cabinet, ont uniquement motiv cette mesure sur ce que
le gouverneur gnral prenait constamment vis--vis d'eux le ton et les
allures d'un dictateur, ne leur communiquait jamais ses plans,
n'coutait jamais les conseils et les prenait souvent en mauvaise part.
Une dpche o il rpondait sur le ton du plus altier ddain  quelques
observations des directeurs, est arrive tout  point pour justifier
plus compltement encore un reproche que rendaient dj bien digne de
foi la tmrit naturelle de l'esprit du noble lord, et la morgue
intraitable dont il avait fait preuve au Parlement. Le comit des
directeurs et le ministre ont fait choix,  l'unanimit, pour succder
au gouverneur gnral rappel, de sir Hardinger, ministre de la guerre.
On annonce qu'il s'embarquera avec sa famille dans la premire quinzaine
de juin, pour se rendre  son nouveau poste. Cette dtermination a
enlev ncessairement son intrt et sa vivacit  la discussion
qu'avait provoque dans la chambre des communes la motion de M. Hume sur
le rappel de lord Ellenborough. Le compte rendu de ce dbat, devenu
insignifiant, nous arrive, en attendant celui de la discussion nouvelle
du bill des manufactures.

La malle de l'Inde a apport la nouvelle que le cholra avait clat 
Bombay et qu'il svissait avec rigueur contre les Europens et surtout
contre les indignes. Du 1er au 15 mars on avait compt 140 victimes du
flau.

L'Espagne vient de voir une rvolution nouvelle s'oprer dans son
administration. Il semble vraiment que nos gracieusets aient port
malheur  M. Gonzals Bravo; tandis qu'il tendait une main pour recevoir
le grand cordon que nous lui envoyions, en change de la Toison d'or
expdie  M. Guizot, le portefeuille de premier ministre lui tombait de
l'autre. M. Olozaga, lui aussi, venait de recevoir une distinction de ce
genre quand il succomba sous une accusation de trahison. Le tort de M.
Gonzals Bravo, c'est de s'tre pris au srieux. Le ministre de la
marine, M. Portillo, avait quelques dmls avec le chef de la marine
espagnole, l'amiral Romay. M. Carasco, ministre des finances, tait en
querelle de bourse avec M. Salamanca. Les deux ministres Portillo et
Carasco tombrent en disgrce, et il fut question de les remplacer.
Gonzals Bravo tait d'abord rsign  les sacrifier; mais au moment,
d'excuter sa rsolution il se crut assez fort pour imposer le maintien
de ses deux collgues, et tous les ministres offrirent leur dmission,
convaincus quelle ne serait pas accepte. Cependant on les prit au mot,
on l'accepta, et ils s'aperurent trop tard qu'on cherchait une occasion
de les obliger  la retraite. Le gnral Narvaez a t charg de
composer un cabinet nouveau; il en a pris la prsidence et s'est rserv
le portefeuille de la guerre. Le marquis de Viluma, qui venait de partir
pour Londres, o il allait occuper le poste d'ambassadeur, a t rappel
pour prendre le portefeuille des affaires trangres; M. Mon, neveu de
Toreno, est charg des finances; M. Pidal, beau-frre de M. Mon, lu
prsident de la chambre des dputs en concurrence avec M. Lopez, et qui
a consenti  jouer le rle qui lui a t souffl dans l'intrigue contre
M. Olozaga, est ministre de l'intrieur; M. le gnral Armero ministre
de la marine, M. Mayans est le seul membre de l'ancien cabinet qui
conserve son portefeuille; il reste ministre de grce et de justice. La
faon dont la grce et la justice ont t administres jusqu'ici lui
mritait bien en effet cette exception. Les modrs purs sont donc
matres absolus des affaires. Ils ont rompu mme avec les transfuges du
parti progressiste; il n'y a plus qu'un pas  faire pour en revenir aux
partisans de l'_estatuto real_. Une dpche tlgraphique nous apprend
que l'tat de sige a t lev  Madrid. Attendons pour apprcier la
porte relle de cette mesure.

La place d'Almeida, au Portugal, s'est rendue aux troupes de dona Maria.
Le comte de Bomfin et un assez grand nombre d'officiers qui lui taient
attachs sont passs en Espagne.

Nous nous sommes borns, dans notre dernier numro,  une simple
allusion  un fait qui s'tait pass  Tunis et que nous croyions ne
devoir plus occuper l'attention publique; mais la faon dont les
journaux anglais y reviennent nous met dans l'obligation d'en parler. Un
Maltais, sujet anglais par consquent, tait en discussion d'intrts
avec un de ses compatriotes, valet de chambre de sir Thomas Reade,
consul gnral d'Angleterre, le mme qui joua  Sainte-Hlne un rle si
odieux sous les ordres de sir Hudson-Lowe. Ce Maltais tua ce valet de
chambre dans la chaleur d'une dispute, ainsi qu'un drogman, sujet
tunisien, attach au consulat britannique, et qui voulut s'interposer.
Le premier de ces deux crimes, le seul dans lequel on put supposer
prmditation, devait avoir la priorit dans les poursuites de la
justice, et l'accus aurait d tre traduit devant une cour anglaise; le
cas si dlicat d'une intervention musulmane se trouvait ainsi cart de
droit. Sir Thomas Reade, prenant peu de souci de ce danger, et sans se
proccuper de compromettre, par une mesure passionne et imprudente, la
tranquillit de la population chrtienne  Tunis, a dfr le meurtrier
au tribunal du bey pour le meurtre peut-tre involontaire du sujet
tunisien, au lieu de l'envoyer  Malte pour y tre jug sur le fait
principal, l'homicide du sujet anglais. Ds que la notification faite 
l'accus fut connue, tous les consuls et les suprieurs des religieux en
mission apostolique dans ce pays, vivement proccups des suites d'un
tel vnement, se runirent chez le consul gnral de France, M. de
Lagau, pour s'entendre avec lui dans une conjoncture aussi dplorable.
Dans cette confrence, une lettre, signe par tous les agents des
puissances europennes, fut adresse collectivement  sir Thomas Reade,
pour le prier de revenir sur une mesure qui, par ses consquences,
pouvait amener tant de malheurs au milieu d'une population dont le
supplice d'un chrtien allait rveiller le fanatisme. Rien ne put agir
sur le consul anglais, qui ne voulait qu'une chose,  quelque prix que
ce ft, la prompte vengeance de la mort de son valet de chambre. La
justice du bey est, en effet, fort expditive; et les dfenseurs de
l'accus ne pouvant se faire entendre, se bornrent  protester contre
toute la procdure et contre la condamnation  mort. Deux jours doivent
s'couler entre la sentence et l'excution. Ce dlai paraissait trop
long  l'impatience de M. le consul gnral d'Angleterre. Il prit ds le
lendemain matin la direction des prparatifs du supplice, envoya
chercher un religieux, se rendit  la Goulette pour activer toutes les
dispositions, croyant enfin pouvoir assister au spectacle qu'il s'tait
mnag, quand M. de Lagau, qui l'avait devanc, obtint du bey, auquel il
fit entendre un langage  la fois ferme et entranant, l'ordre de
suspendre l'excution du condamn. Le retour,  Tunis, de notre consul
gnral fit renatre dans tous les coeurs l'esprance et la joie. Les
notables europens lui votrent spontanment une adresse de
flicitations, qui fut bientt couverte de signatures. Les feuilles
anglaises ont toutes discut ces faits. Les unes donnent  entendre que
la justice est si mal rendue  Malte, que sir Thomas Reade aura t
dtermin  prfrer encore la justice tunisienne, dans la crainte de
voir un meurtrier impuni. Mais, en vrit, si l'aveu est prcieux, la
raison n'est pas bonne. La justice de Malte est rendue au nom de la
reine d'Angleterre, et c'est  son gouvernement  en rformer les abus,
 en amliorer, s'il est besoin, le personnel; mais le mauvais tat de
choses actuel ne peut tre une raison pour renoncer  un droit au
maintien duquel toutes les nations europennes et la cause de l'humanit
sont galement attaches. D'autres disent  notre consul,  peu prs
comme Martine du _Mdecin malgr lui_: Il nous plat d'tre jugs et
excuts  Tunis; mlez-vous de vos affaires. Mais la similitude n'est
pas complte; quand la femme de Sganarelle tait battue, cela ne faisait
de mal qu' elle; mais quand la justice tunisienne et le fanatisme
mahomtan se seront mis en apptit et en verve avec un sujet que
l'Angleterre leur aura livr, la population chrtienne sera bien
compromise sur ces bords. Des notes diplomatiques ont t changes  ce
sujet.

La Porte nous a donn,  Lataki, les satisfactions exiges par M. de
Bourqueney, pour les mauvais traitements dirigs par des musulmans
contre des chrtiens, et pour violation de la rsidence consulaire. Mais
notre charg d'affaires a eu  faire au divan des remontrances sur la
faon de procder des autorits dans cette affaire. Des individus fort
peu compromis ont t traits avec une excessive svrit, tandis que
les vritables et principaux meneurs ont t traits avec de grands
mnagements. Nous trouvons dans le _Journal de Francfort_ quelques
lignes qui prouvent de mme que la Porte saisit toutes les occasions de
protester contre les concessions qu'on lui arrache.
Mhmet-Reschid-Pacha, lui crit-on de Constantinople, destitu de son
poste  la suite de l'affaire du pavillon, a t parfaitement accueilli
 son arrive ici, et il vient d'tre nomm chef d'tat-major de l'arme
de Romlie  Andrinople, o il s'est rendu ces jours derniers.

La _Gazette officielle_ de Turin renferme les lignes suivantes: Nous
avons parl en son temps, y est-il dit, du dplorable vnement arriv 
l'agent consulaire d'Espagne  Mazayan, qui fut arrach de la maison du
vice-consul de S. M. notre souverain, et cruellement mis  mort. L'agent
et consul gnral de S. M.  Tanger fit immdiatement parvenir ses
rclamations au sultan de Maroc. Celui-ci, ayant reconnu la justice de
ces rclamations, a accord la satisfaction due  la violation du
domicile consulaire, en faisant entendre qu'il tait bien pein de ce
qui tait arriv, et en assurant au gouvernement de S. M. que pareille
chose, occasionne seulement par un excs instantan de colre de
Haggi-Mussa-el-Garbi, ne se renouvellerait pas. Ce diffrend, aussi
dsagrable pour l'un que pour l'autre des deux gouvernements, est ainsi
termin. C'est parfait de modration. L'Espagne prendra-t-elle aussi
philosophiquement son parti?

La Grce a vu former son premier ministre constitutionnel. M.
Mavrocordato en a t nomm prsident, en mme temps que ministre des
finances; M. A. Londos, de l'intrieur; M. Tricoupis, des affaires
trangres, et provisoirement de l'instruction et des cultes; M. A. Ch.
Londos, de la justice; M. Rodios, de la guerre. Tous ces choix
appartiennent au parti anglais; aussi M. Piscatory tant all visiter
quelques parties de la Grce, on a pens qu'il voulait donner au cabinet
franais le temps de lui faire passer des instructions sur la conduite
qu'il a  tenir dans la situation nouvelle qui nous est faite.

On a reu de Londres des nouvelles de la Plata qui vont jusqu'au 19
fvrier pour Bunos-Ayres, et jusqu'au 21 pour Montvido. Elles sont
favorables aux assigs. L'arme d'invasion avait,  cette poque,
prouv de graves checs. Urquiza et Oribe avaient, l'un et l'autre, t
battus, et les troupes de la rpublique orientale avaient clbr avec
enthousiasme l'anniversaire du commencement de ce sige qu'elles
soutiennent depuis un an, avec des chances beaucoup meilleures depuis
quelque temps. D'autres dpches vont mme jusqu' prsenter la chute de
Rosas comme invitable, par suite d'une insurrection  la tte de
laquelle s'est mise la province de Salta. Nous faisons des voeux ardents
pour que les vingt mille Franais qui luttent sur ces bords contre la
mort, qui les a si longtemps menacs, recueillent le fruit de leur
courage et de leur confiance.

Munich vient d'tre le thtre de scnes sanglantes. Nulle part,
proportion garde, il ne se consomme autant de bire que dans la
capitale de la Bavire. Aussi le gouvernement, pour viter les troubles,
intervient-il dans la fixation du prix de cette boisson, comme  Paris
l'administration de la police dans celle du prix du pain. De son ct,
l'archevque de Munich, pour maintenir chez le peuple cette prdilection
et le dtourner de s'adonner de nouveau aux boissons spiritueuses, qu'il
a presque entirement abandonnes, a pris la bicre sous sa protection,
et se rend, le 1er mai, chaque anne, processionnellement avec son
clerg, dans toutes les brasseries de la capitale, pour bnir les
provisions qui s'y trouvent et les ustensiles qui s'emploient dans la
fabrication de cette boisson. Cette crmonie eut lieu dans
l'aprs-midi, et le soir, le peuple, selon son habitude, se rendit en
foule aux brasseries pour boire de la bire nouvellement bnie.
Malheureusement, ce mme jour, la taxe venait de subir une augmentation,
et la mesure avait t porte du prix de 6 kreutzers  6 kreutzers et
demi. Cette hausse excita le plus vif mcontentement; des rassemblements
tumultueux et menaants se formrent; les rues furent dpaves, les
brasseries saccages, et les maisons de plusieurs fonctionnaires furent
attaques par la foule. La police fit battre la gnrale; les troupes
montrrent de la mollesse, parce que les soldats, grands consommateurs
de bire, voyaient eux-mmes d'un fort mauvais oeil l'augmentation,
cause du soulvement populaire; mais, nanmoins, le sang coula ce
premier jour. On compta plusieurs blesss, entre autres un lieutenant et
deux ouvriers, qui ont reu, annonce-t-on, des blessures mortelles.
Cependant les troupes ne firent pas feu. Le lendemain 2, on tenta de
renouveler, chez plusieurs brasseurs et dans les rues de la ville, les
scnes de la veille. L'htel et la vie du directeur de la police furent
particulirement menacs. Quatre pices d'artillerie, places devant un
corps de garde o ce fonctionnaire s'tait rfugi, ont t dcharges
sur le peuple aprs une assez longue hsitation de la part des
artilleurs, qui s'en firent rpter l'ordre par leurs officiers. Cette
terrible dmonstration mit fin aux troubles, et un morne silence succda
le soir dans les rues  cette agitation de deux jours.

Notre chambre des dputs a fait trve, samedi dernier,  la longue
discussion de la rforme des prisons, dans laquelle elle parat engage
pour un long temps encore, et a entendu un rapport de ptitions de
plusieurs milliers d'ouvriers de Paris, appelant la sollicitude des
reprsentants de la France sur d'autres ouvriers soumis au cruel rgime
de la servitude, et venant demander l'abolition de l'esclavage dans nos
colonies. A coup sur les ptitionnaires et le pays ne pouvaient croire
qu'aprs les engagements solennels pris par les Chambres, par les
ministres prcdents, par le ministre actuel lui-mme, l'abolition de
l'esclavage trouverait encore des contradicteurs officiels. Cette
question et les moyens de la rsoudre ont t l'objet des travaux les
plus suivis et les plus mrs. M. le duc de Broglie, au nom de la grande
commission coloniale, a fait sur ce sujet un rapport o ont t
indiques diverses solutions entre lesquelles le gouvernement peut
choisir; mais, en face de ce travail, qui tablit aussi clairement
l'indispensable ncessit que la moralit de l'mancipation des
esclaves, le ministre reste inactif. La commission des ptitions, de
peur sans doute de troubler cette quitude, proposait l'ordre du jour,
que son rapporteur motivait sur ce que les ptitionnaires s'exagraient
assurment les souffrances de l'esclavage, et sur ce que le principe de
l'abolition de l'esclavage tant admis, c'tait bien assez. Ce
laisser-aller d'gosme et de cruaut a inspir  M. Agnor de Gasparin
une chaleureuse et loquente rplique; c'est aux applaudissements d'une
grande majorit de la Chambre qu'il a fait justice de ces tableaux du
bonheur des esclaves, et qu'il a peint la situation de ces hommes qui ne
peuvent dire, en mettant la main sur leur coeur: Ma chair est  moi. La
ptition a, contre les conclusions de la commission, t renvoye au
ministre. Ce renvoi sera-t-il enfin pris au srieux? Restera-t-on
immobile en prsence de cette dmonstration nouvelle? et ne se
mettra-t-on pas enfin  prparer cette mesure de l'mancipation, qu'on
semble vouloir n'aborder jamais, pour pouvoir rpondre toujours qu'elle
ne peut tre improvise?

L'enseignement secondaire n'aura point encore son code cette anne, et
la discussion qu'on a provoque ne sera qu'un semblant de satisfaction
donne aux engagements de 1830 et aux impatiences des partis. On a
entendu  la tribune du Luxembourg plus d'un discours dont on et pu
dire avec raison, connue M. Agnor de Gasparin le disait du rapport de
M. Denis: C'est un anachronisme qui nous jette de vingt ans en
arrire. Mais ajoutons bien vite qu'un noble et digne langage y a
aussi t tenu, et que M. Cousin y a combattu, avec autant d'esprit que
de fermet et d'lvation, les prtentions exagres mais sincres et
les concessions hypocrites.

Pendant ces discussions publiques, les commissions continuent leurs
travaux. Le rapport de celle des crdits supplmentaires  la chambre
des dputs amnera un dbat o nous verrons renatre les grandes
discussions politiques qui ont dj anim cette assemble. L'affaire de
Tati sera reprise  cette occasion, et les grandes luttes
parlementaires seront ouvertes de nouveau.--La commission charge de
l'examen du projet de loi sur le chemin de fer du Nord, en se prononant
en majorit pour l'excution de cette ligne et mme pour son
exploitation par l'tat, va galement ramener des questions que la loi
de 1842, cette espce de loi lectorale, ne pouvait en effet prtendre
avoir bien dfinitivement rsolues.

D'affreux dsastres sont venus porter la terreur dans des contres bien
diverses. A l'le Bourbon, o une chaleur excessive a amen des torrents
de pluie, le 1er janvier, une inondation formidable a emport un pont,
ravag toute la campagne et menac la basse ville de Saint-Denis tout
entire.--Un violent incendie a clat  Brme, et huit personnes y ont
succomb.--Paris aussi a t le thtre d'un sinistre du mme genre qui
a fait trois victimes. Enfin de plusieurs points de nos dpartements on
signale des vnements de ce genre, et en quelques endroits on a la
douleur d'tre oblig de les attribuer  la malveillance.

Le cardinal Pacca, un des hommes les plus influents du sacr collge, et
qui tait revtu d'un grand nombre de foncions et de dignits, vient de
mourir. Sa succession a permis au pape de faire plusieurs heureux. Ses
obsques ont t clbres en grande pompe. S. S. y a assist.--M.
Burnouf pre, professeur au Collge de France et bibliothcaire de
l'Universit, auquel l'tude de la langue grecque doit  coup sr un peu
de la faveur qu'elle a reprise chez nous depuis trente ans, a t enlev
aussi  la science et  sa famille.--Le conseil gnral de la Seine a
perdu galement un de ses membres les plus laborieux et les plus
capables, M. Preschez, secrtaire de la chambre des notaires de Paris.



COURRIER DE PARIS

Les restaurateurs, les matres d'htel, les directeurs de thtre, les
cafs, les fiacres, les tailleurs, les bottiers tout ce qui nourrit,
abrite, divertit, voiture, abreuve, chausse et habille l'humanit, est
dans le ravissement depuis quinze jours. Paris est assig, envahi,
inond d'trangers et de curieux; il en arrive de tous les points de
l'horizon, du nord, du midi, de l'ouest et de l'est, par ici et par l;
le printemps d'abord en est cause, cette charmante saison qui nous
sourit depuis avril, et nous caresse de son souffle doux et embaum.
Allons  Paris, disent de tous cts les riches de la province et les
hommes de loisir du chef-lieu, qui ont besoin de se distraire un peu de
la monotonie et de la rgularit de la vie dpartementale. Partons! et
les voici qui s'entassent dans la diligence ou roulent en chaise de
poste, avec le cortge immense des cartons  chapeaux, des malles, des
porte-manteaux, des ncessaires, des sacs de nuit et des tuis de
parapluie; il y a des familles tout entires qui migrent, depuis
l'aeul jusqu'aux petits-enfants; la jeune fille est ravie en songeant
qu'elle va montrer sa plus jolie robe et son chapeau le plus joli aux
Tuileries et  l'Opra; et le jeune homme, frais clos du collge
vicinal, tressaille d'aise  l'ide qu'il dnera chez Vfour, qui sait!
chez les Provenaux ou au caf de Paris; et que, le soir venu, il ira
voir jouer mademoiselle Plessis, mademoiselle Furgueil, madame Vollys et
mademoiselle Djazet.

Paris est dont accru, en ce moment, de cette foule dpartementale que le
soleil invite, chaque anne,  sortir de chez elle pour se hasarder et
se plonger dans l'ocan parisien; on le reconnat aisment  son air
curieux et empress, et  certains excs de parure qui ne sont pas
scrupuleusement conformes  la rgle du got le plus exquis; la plus
jolie femme de dpartement, la plus fine, la plus habile, la plus
distingue, a toujours, le lendemain de son arrive  Paris, quelque
chose qui la trahit, et fait voir qu'elle a pass l'hiver, ne ft-ce que
cinq ou six mois, hors de l'essence et de la quintessence parisienne;
c'est une nuance d'toffe, c'est une couleur de ruban, c'est ce je ne
sais quoi qui se perd bien vite, ds qu'on a quitt ce pays mobile et
charmant o l'heure qui commence apporte un changement dans la fantaisie
et dans la mode de l'heure qui finit; mais cette allure, lgrement
arrire, disparat avec une visite  la marchande de modes et  la
couturire en crdit, et trois ou quatre promenades au bois de Boulogne
et au boulevard Italien. Rencontrez-vous madame, deux jours aprs son
entre  Paris, cette rouille dpartementale a dj disparu, et vous la
prenez pour une Parisienne pur sang.--Restent les provinciales incarnes
que dix ans d'tudes et de sjour  la Chausse-d'Antin ne
parviendraient point  transformer; race ternellement voue 
l'exagration du mauvais got, qui sortent  midi en pleine rue, avec
une robe  trente-six volants et un chapeau surmont d'un oiseau de
paradis.

Ces visiteurs annuels sont loin cependant de reprsenter le total des
trangers qui pullulent en ce moment  Paris, et dont le chiffre
s'accrot tous les jours; Paris n'a pas seulement affaire aux curieux
qui visitent Paris pour Panis mme, espce qui se compose en grande
majorit d'administrateurs en cong, de propritaires qui s'mancipent,
d'hritiers qui veulent prendre un peu de bon temps sur la succession,
et de jeunes maris dsireux de procurer  leur femme le plaisir de voir
la capitale pour la premire fois, gratification oblige de toutes
fianailles et de tout mariage rcent, doux rayon de la lune de miel! Il
y a, en outre, la multitude que l'exposition de l'industrie fait, de
toutes parts, sortir du fond du dpartement et du canton, et qui ajoute
un supplment extraordinaire  la population nomade que Paris reoit
annuellement dans ces premiers beaux jours de mai. Les faiseurs de
chiffres et de recensements prtendent que ce supplment s'lve  plus
de quatre-vingt mille personnes; ce nombre ne paratra ni exagr ni
invraisemblable, si on en croit les preuves qui se donnent pour
convaincre les incrdules. Ainsi le journal d'Angers atteste qu'il a t
dlivr  la prfecture de Maine-et-Loire plus de 3,000 passe ports pour
Paris, depuis quinze jours; et le journal de Nantes, qui ne veut pas
tre en reste, se vante, pour le compte de la Loire-Infrieure, de 6,000
passe ports expdis en moins d'une semaine. Qu'on juge du reste par cet
chantillon, et de combien de pieds qui usent des bottes et de bouches
qui mangent, Paris,  l'heure qu'il est, se trouve augment. Nous ne
dsesprons pas de pouvoir donner incessamment le total des livres de
pain et des coups de fourchette que cette invasion inaccoutume produit,
par surcrot, chez les boulangers et dans les cuisines; la statistique
est une si belle chose!

Les thtres surtout se ressentent de cette surabondance; la foule y
afflue. Tout  l'heure dserts et priant Dieu de leur venir en aide, les
voici maintenant remplis du parterre aux combles; Dieu leur a envoy
l'exposition de l'industrie pour peupler leur solitude; il n'est pas
jusqu'au Gymnase, le plus dlaiss des thtres de Paris, qui ne fasse
ce qu'un appelle de l'argent en terme du mtier; quant  l'Opra, il
faut voir comme il est heureux et comme il se pavane! Lundi dernier on y
jouait _la Juive_; et le caissier a compt pour le total de la
reprsentation 10,000 fr. de recette! Il y a de quoi vraiment se
rjouir; ces bonnes fortunes inespres raniment cette pauvre Acadmie
royale de musique, qui commenait  se sentir l'estomac aussi vide que
sa caisse. Le retour de Carlotta Grisi contribuera amplement  augmenter
cette prosprit de circonstance. Revenue de Londres depuis vingt-quatre
heures, Carlotta Grisi a repris tout aussitt ses ailes de wili C'tait
le surlendemain de cette recette monstrueuse de dix mille francs; si la
wili n'a pas encaiss ses dix mille francs  son tour, du moins peu s'en
est fallu: il ne restait pas une seule place vide ni en haut ni en bas,
et toute cette multitude avait l'oeil attentif, le cou tendu, et battait
des mains avec transport; il tait ais de voir  cette constance
d'attention,  cette bonne foi d'attitude,  cette chaleur
d'applaudissements, que l'Opra n'avait pas affaire  son public
accoutum, ou du moins qu'une forte dose d'lments d'emprunt s'y tait
infiltre. Le public ordinaire l'Opra n'a pas, en effet, cette navet
d'motion et ce scrupule; il fait le nonchalant et le distrait, mme au
morceau de chant le plus pathtique, mme au pas de Carlotta le plus vif
et le plus amoureux, comme un sultan accoutum  de pareils prsents et
qui approuve mollement, en vainqueur blas, du bout des doigts et du
bout des lvres.

On se bat  _la Sirne_ d'Auber, on s'y prcipite, on s'y touffe;
l'Opra-Comique est encore plus ft que l'Opra, si cela est possible;
c'est que la province a gard toute la sincrit et toute l'ardeur de
son penchant ou plutt de sa passion pour l'Opra-Comique. Ce culte-l
est un de ceux qu'on aura peine  lui ter; on aime l'Opra-Comique en
province comme au plus beau temps de Martin et d'Ellevion; les trois
quarts des dpartements fredonnent encore avec satisfaction, tous les
malins en se levant:

        Oui, c'en est fait,  je me marie.
        Je veux vivre comme un Caton.

Ou bien:

        Enfant chri des dames,
        Heureux en tous pays;
        Trs-bien avec les femmes.
        Mal avec les maris.

Ou bien encore;

        L'hymen est un lien charmant,
        Lorsque l'on s'aime avec ivresse.

Quoi d'tonnant, aprs cela, que les dpartements, se trouvant de
passage  Paris, se ruent sur l'Opra-Comique pour contenter leur amour,
cet amour qui ne trouve l-bas que de rares occasions de se satisfaire,
et pourrait bien,  tout prendre, ressembler  une passion malheureuse.

Le 5 mai a ramen l'anniversaire de la mort de Napolon, et rveill les
souvenirs de cet homme et de cette poque hroques dans le coeur des
vieux soldats et des vieux serviteurs fidles au gnie et au malheur.
Tous ces adorateurs de l'empire et de l'Empereur, adoration touchante et
dsintresse, puisqu'elle ne s'adresse plus qu' des ruines et  des
morts, tous ces gardiens d'un culte pass ont pay leur dette  la
mmoire de Napolon,  l'occasion du grand et funbre anniversaire; des
messes solennelles ont t clbres dans la plupart des glises de
Paris, et, pendant toute la journe, ou a vu des mains pieuses dposer
sur l'airain de la colonne de la place Vendme des couronnes de fleurs
funraires et de lauriers. Ce jour-l, plus d'un brave survivant de nos
armes impriales s'est revtu de son vieil uniforme pour venir saluer
la colonne hroque et visiter les Invalides, temple militaire o repose
immobile le hros infatigable de tant d'entreprises gigantesques et de
tant de batailles. L, c'tait un grenadier de la garde; ici, un volite,
un cuirassier, un hussard, un chasseur  cheval; cependant la foule
tonne s'arrte avec curiosit en les voyant passer, et les regardait
d'un oeil surpris et respectueux. Cette poque impriale est si loin de
nous, moins par les annes que par les sentiments et par la grandeur des
vnements, qu'il semble, quand par hasard on en rencontre quelques
tmoins encore debout, voir des fantmes sculaires tout  coup voqus
de la tombe et s'chappant de la nuit des sicles.

Par une circonstance assez singulire et que les superstitieux
pourraient prendre pour une allgorie, le jour mme du 5 mai, l'aigle
dont nous avons dernirement annonc l'apparition sur les hautes tours
de Notre Dame, cet aigle errant qu'on voyait depuis quelque temps planer
sur plusieurs quartiers de Paris, tout  coup s'est abattu dans la
plaine de Mont-Rouge; des ouvriers de carrires se sont approchs, et
l'un d'eux a frapp de son bton l'aigle imprial; celui tourdi du
coup, s'est laiss prendre; le vainqueur brutal a vendu son prisonnier
vingt francs  un oiseleur, et aujourd'hui le pauvre aigle est en cage.
Il y restera, car Jupiter et Napolon ne sont plus l pour tonner!

Hol! oh! quel fracas! que nous arrive-t-il? est-ce la fin du monde?
d'o vient ce tourbillon de poussire? Rassurez-vous, ce n'est rien, ce
n'est qu'une maison qui s'croule; et les locataires? et les passants?
Les locataires taient absents, par bonheur;--quelle intelligence! aller
se promener la canne  la main, visiter ses parents ou ses voisins au
moment d'un pareil boulement, n'est-ce pas une grande marque de
perspicacit? Quant aux passants, ils ne passaient pas de ce ct,
heureusement; de sorte que, par une fortune inexplicable, il n'y a eu ni
morts ni blesss; cette maison qui a pris de telles licences est une
maison du boulevard Bonne-Nouvelle, rcemment reconstruite; il faut
esprer que l'exemple ne gagnera pas les maisons voisines, et que de
proche en proche nous n'assisterons pas  l'croulement de la ville
entire, le cinquime tage et les mansardes descendant  l'entre-sol et
au rez-de-chausse; mais qui sait? il ne faut pas trop s'y fier: les
mauvais exemples sont contagieux, et il y a  Paris plus d'un architecte
mal bti qui fait des maisons qui lui ressemblent.

A propos de maisons, ou met en vente la maison d'or, vente volontaire et
non par autorit de justice; c'est le propritaire qui se dcide  se
dfaire bnvolement de cet immeuble fameux et immense, vritable palais
de la bonne chre et du plaisir, temple du boudoir et du petit souper.
La mise  prix est de 2 millions, 50,000 francs; jamais cette maison n'a
mieux mrit son nom; 2 millions! ne voil-t-il pas, en effet, de
l'argent de quoi btir une maison d'or?

On n'a pas oubli l'pouvantable aventure de la famille Pamel: le pre,
furieux et priv de la raison, tuant sa femme et deux enfants, et en
laissant deux autres cruellement frapps et sanglants: ces deux
infortuns chapps  la mort ont trouv deux mes charitables qui les
ont adopts et se chargent de leur ducation. Le sentiment public
n'tait pas d'ailleurs rest indiffrent en prsence d'un tel malheur;
une souscription, ouverte au profit des deux pauvres survivants, a
produit prs de 10,000 francs; ce serait une misre pour un Rothschild,
c'est un trsor pour ces petits malheureux! on aime  citer ces preuves
de la sensibilit publique. Nous sommes moins gostes et nous valons
mieux qu'on ne le dirait  l'apparence; et nos prcepteurs politiques
ont beau faire.

Il faut esprer qu'enfin M. Adolphe Adam sera membre de l'Institut,
Acadmie des Beaux-Arts; voici bien huit ou dix fuis qu'il se prsente
et frappe  la porte sans tre admis; mais, pour le coup, tous les
augures sont en sa faveur et lui promettent le fauteuil de Berton. M.
Adolphe Adam est, en effet, un compositeur fcond et spirituel: ces
qualits l sont pas si ordinaires, mme  l'Institut, qu'on puisse les
ddaigner. D'ailleurs M. Adolphe Adam n'a pas, pour cette succession de
Berton, de concurrents srieux dans la musique dramatique: on lui oppose
M. Ambroise Thomas; mais M. Adam est un combattant lyrique plus prouv
et plus ancien, et il faut esprer que l'Acadmie des Beaux-Arts tiendra
compte des chevrons.

Mademoiselle Djazet a dfinitivement rompu avec le thtre du
Palais-Royal, aprs une intimit de prs de dix annes; Frtillon est
disponible et ne demande pas mieux que de contacter une nouvelle
liaison. Avis aux thtres qui frtillent!

Aprs tout, si les dpartements viennent  Paris, Paris le leur rend
bien et gagne les dpartements, sans compter les pays hors frontires:
Paris va dans sa maison de campagne. Paris va voir ses fermes et ses
bois; c'est aussi le temps o commencent les voyages: les Pyrnes, les
Alpes, le Rhin, Sua et Bade attirent les imaginations malades et les
corps dlabrs. En dfinitive il sort de Paris autant de monde qu'il en
entre: quilibre! poids gal! dpens compenss!



Courses de la Socit d'Encouragement.

Les courses fondes par la Socit d'Encouragement ont commenc le
dimanche 28 avril. Trente deux chevaux taient engags; onze ont t
retirs, vingt et un se sont produits sur le turf pour disputer les cinq
prix de la journe. Une course nous a rappel les temps honteux o la
victoire tait dispute au pas et avec acharnement par un seul
combattant; _Nativa_, au prince de Beauvau, a gagn, sans se fatiguer
beaucoup, le prix du cadran, 3,000 francs. _Camlon, Drummer_ et
_Governor_ ont fait hommage de leur entre de 500 francs  _Nativa_; on
n'est pas plus gnreux. Quant  _Ratopolis_  M. Lupin, il est assez
redoutable pour que _Nativa_ se regarde, comme trop heureuse de lui
laisser emporter 1,000 francs et son entre.

Pour la bourse de 1,000 francs, entre 100 francs, six chevaux sont
partis; trois sont arrivs; _Dona Isabella_, premire, _Barcarolle_
seconde, et _Quinola_ troisime; quant aux autres, nous croyons qu'ils
ne nous en voudront pas de notre silence; mais, qu'ils se consolent, ce
n'est pas au Champ-de-Mars seulement qu'il y a beaucoup d'appels et peu
d'lus.

La maison Janisset ne se contente pas d'tre la maison de prdilection
des riches et galants sportsmen de Paris. Tous les ans elle fait du
sport pour son propre compte; elle donne des prix de course; tantt un
poignard entour de pierres fines, tantt une coupe d'un travail
prcieux et exquis. Dimanche, la coupe est chue  M. de Rothschild et 
son cheval _Commodore Napier_. Elle tiendra dignement sa place sur les
dressoirs de l'honorable consul autrichien, mais _l'Illustration_ a
song aux amateurs qui ne sont pas admis dans les salons de la rue
Laffitte; regardez admirez.

[Illustration: Courses de haies.--_Tiger_ sautant une haie.]

Le prix de l'administration des haras, 2,000 francs, entre 100 fr.:
_Conjecture_, magnifique poulain de trois ans,  M. du Morny a battu
_Aise, Angelina_,  M. de Rothschild; le _Matre d'cole_, au prince de
Beauvau; _Masmus_,  M. du Cambis et _Quinola_,  M. Fould. Ce succs
imprvu de _Conjecture_ donnera une nouvelle activit et une autre
direction aux paris sur le prix du Jockey-Club  Chantilly. Ce beau
cheval va se trouver lev au rang des trois ou quatre favoris qui se
partagent les faveurs publiques.

[Illustration: Coupe Janisset, gagne par _Commodore Napier_,
appartenant  M. de Rothschild.]

La course de haies inspirait un tout autre intrt. 2,500 francs 
gagner, un tour et un tiers du Champ-de-Mars, six haies  franchir,
plusieurs bras ou jambes  se casser, tels sont les plaisirs promis aux
jockeys de _Tiger, Pantalon, Wild Irish Grit, Voyageur_ et _King of
the Gypsies_. Dj, en 1843, _Tiger_ a battu _Pantalon_; mais _
Pantalon_ est opinitre, il tient  se faire battre une seconde fois.
_Tiger_ est trop complaisant pour ne pas lui rendre ce petit service.
_Voyageur_ et _King of the Gypsies_ ont voulu nous offrir tous les
plaisirs d'une course de haies. Et que serait une course de haies sans
quelque chute? Ils ont dsaronn leurs jockeys, qui heureusement ne se
sont pas blesss. Voyez sauter _Tiger_: quel immense dveloppement! Il
n'a pas encore gagn, et dj vous le proclamez vainqueur. Vous ne vous
tes pas tromps:  _Tiger_ les 2,300 francs et l'honneur de la journe.

Les courses ont continu le dimanche 3 mai, mais le ciel tait moins pur
et la foule moins grande. Les eaux de Versailles et un peu plus tard les
eaux du ciel leur ont fait une rude concurrence. L'enceinte rserve
compte moins de _sportsmen_  20 fr. par tte, mais tout autant de
sergents de ville et de commissaires de police. Les tribunes rserves
aux _merveilleuses_ ne se remplissent qu'avec peine; la crainte de la
pluie est-elle plus forte que le plaisir de se montrer? Les absents ont
eu tort; les courses ont t magnifiques d'imprvu, de vitesse et de
dsappointement. M. A. Lupin, l'un de nos plus srieux leveurs, a vu,
au moment o il s'y attendait le moins, couronner ses sacrifices par le
succs. _Oremus_, dont il dsesprait, a gagn les deux preuves du prix
du ministre de l'agriculture et du commerce, 2,000 fr., avec une
facilit qui a soulev mille bravos.

Prix de l'cole Militaire, 2,000 fr., entre 150 fr.; deux tours en
partie lie.--_Commodore Napier_; premier,  M. de Rothschild.

Le vainqueur du prix du printemps, _Edwin_, appartient encore  l'curie
Rothschild.

Course particulire: pari 2,500 fr., moiti forfait; distance 3,200
mtres. Ont couru _Cattonian_  M. Turner, et _Wild Irish Girl_  sir
Ch. Ibbesson. _Cattonian_ est arriv le premier.

Le conseil municipal de la ville de Paris s'est montr gnreux: il a
voulu s'associer pour un prix de 6,000 fr. aux louables efforts de la
Socit d'Encouragement, et ce prix de 6,000 fr. n'est pas all en
aveugle s'abattre sur un leveur indigne ou sur un vainqueur par hasard.
_Ratopolis_  M. Lupin avait  lutter contre _Mustapha_  M. Aumont,
l'un des gagnants prsums du derby de Chantilly. Il a men la course si
vite, que deux cents pas aprs le dpart _Qu'en Dira-t-on_,  M. de
Cambis, tait presque distanc. _Aleindor_ a tenu un peu plus longtemps;
puis _Karagheuse, Prospero_, ont lch pied; il n'est plus rest que
_Mustapha et Djaly. Ratopolis_ avait toujours la tte, et il l'a
constamment garde jusqu' l'arrive.--Cette course est une des plus
vites que nous ayons encore vues. A jeudi et  dimanche les dernires
courses de Paris.



Exposition des Produits de l'Industrie.

(Deuxime article.--Voir t. III, p. 49 et 133.)

[Illustration: Exposition.--Fontaine  Th.]

[Illustration:--Couvert de Chasse et Seau  rafrachir le vin, par M.
Morel.]

Nos lecteurs doivent se rappeler  quelles solennits industrielles nous
les avons fait assister l'anne dernire  pareille poque. Aprs la
fte du roi, dont le programme tourna malheureusement dans un cercle
assez restreint, et dont les divertissements ne brillent pas par la
varit, nous avons eu  leur montrer l'inauguration des deux chemins de
fer de Rouen et d'Orlans. La fte, aprs avoir dploy ses ressources
au centre de la ville, s'tait porte aux extrmits, et s'tait
continue  trente lieues de Paris. Aujourd'hui encore les rjouissances
officielles n'ont t que le signal, que l'introduction d'une magnifique
fte industrielle, qui doit se prolonger pendant deux mois; et, cette
fois, ce n'est pas hors barrire, mais au coeur de la ville, que se
dploient ses magnificences. Ce ne sont pas les paisibles Parisiens qui
vont chercher, loin de leurs demeures, les plaisirs et les motions;
c'est la province tout entire qui envahit Paris, et qui vient se

[Illustration: Dveloppement de la frise du seau  glace.]

livrer pieds et poings lis, mais bourse dlie, aux bons hteliers de
la capitale, aux restaurateurs et aux directeurs de spectacle. Aussi,
voyez dans cette foule bahie, qui se promne le nez en l'air et les
mains sur les poches, quelle nave admiration, comme tous les monuments
sont visits avec un pieux respect, et quel enthousiasme pour les
dcorations de nos places et de nos jardins publics, pour la marqueterie
de mauvais got de la place de la Rvolution comme pour la place du
Carrousel, malgr son tat pitoyable. Quant  nous, qui nous tions
rsigns et habitus  voir Paris rentrer dans son calme de tous les ans
ds que les feuilles reparaissent aux arbres et les fleurs dans les
jardins, nous avons t surpris et effrays de cette avalanche de
visiteurs qui vient avec fracas rouler dans les rues paisibles de Paris.

[Illustration: Bijouterie.--talon par M. Morel.]

[Illustration: Bijouterie--Bracelet par M. Morel.]

Mais, avec ces immenses machines qui fonctionnent maintenant  chaque
extrmit de Paris, nous devons nous attendre  bien d'autres miracles;
chaque coup de piston de cette machine amne, dix fois par jour, sans
gne, sans trouble et sans malheur, des milliers de curieux provinciaux;
et la machine ne s'arrtera pas, elle va, elle va toujours en avant, en
arrire, apportant, emportant, dposant, reprenant, et il ne tiendra pas
 elle que la France entire ne vienne jouir du magnifique spectacle que
lui offre en ce moment la capitale.

Aux deux extrmits d'une ligne, qui s'tend du Louvre aux
Champs-Elyses, c'est--dire  travers des palais et des jardins, les
artistes et les industriels ont t convis  venir exposer leurs
oeuvres. Le. Muse de Peinture et le Palais de l'Industrie, tels sont
les deux termes d'une course entreprise  travers les Tuileries et la
place de la Rvolution. Au Louvre, ou reoit l'oeuvre d'art, l'oeuvre
exceptionnelle, le _chef-d'oeuvre_, le plus possible du moins; au Palais
de l'Industrie, le chef-d'oeuvre est prohib; ce qu'on demande 
l'industriel c'est une fabrication bonne et continue, c'est de livrer 
un prix qu'il doit dclarer, en envoyant ses produits  l'exposition, et
aussi bien confectionns que ceux qu'il expose, tout ce que le
consommateur peut lui demander. Pourtant, sans examiner ici comment
l'artiste et l'industriel ont rpondu  l'appel qui leur a t fait,
sans nous proccuper en ce moment du plus ou moins de perfection
apporte par l'artiste  son oeuvre, par l'industriel  sa fabrication,
disons que l'une et l'autre de ces deux expositions, celle qui finit et
celle qui commence, celle qui ne s'adresse qu'aux sentiments les plus
levs de l'homme et celle qui parle plus spcialement  son
intelligence, que ces deux expositions sont bonnes  voir, et que c'est
un des plus imposants spectacles, un des fruits les plus admirables de
l'tat de paix dans lequel nous vivons et de l'essor qu'a pris l'esprit
humain, que cette runion d'hommes remarquables  un titre quelconque,
qui,  un jour donn, ont quitt le fond des provinces les plus
recules, pour venir s'exposer aux regards de tous, et se faire juger
par leurs rivaux et leurs concitoyens.

D'autres ont rendu compte aux lecteurs de _l'Illustration_ de
l'exposition de peinture, et signal  leur attention les ouvrages
remarquables du Salon:  nous maintenant de les promener dans ces vastes
salles o se presse aujourd'hui le public, et d'indiquer, bien
sommairement il est vrai, les produits qui nous ont sembl dignes de
notre juste admiration. Notre tche a t rendue singulirement
difficile par les retards qu'a subis le transport des objets qui doivent
figurer dans cette exposition, et qui,  l'heure o nous crivons, ne
sont pas encore tous placs, tiquets et numrots. Pour la peinture,
un terme fatal est indiqu, pass lequel les portes sont impitoyablement
closes au retardataire, et le jour de l'ouverture, la foule arrive et
voit les tableaux rangs avec ordre: elle peut faire son choix et
distinguer telle ou telle oeuvre. Il n'en a pas t de mme pour
l'industrie: le 1er mai, les salles de l'exposition taient encore dans
un dsordre difficile  dcrire; les seuls objets que le public ait pu
examiner taient les machines; partout ailleurs des barrires
s'opposaient au passage des curieux, qui, dsappoints, refluaient, au
milieu des locomotives, des pompes et des machines  tisser. Ce n'est
donc pas encore l'impression gnrale que nous a cause la premire vue
de l'exposition que nous pouvons exprimer  nos lecteurs.

La vue d'ensemble nous manque, et nous sommes obligs de nous en tenir
aux dtails, qui, eux-mmes, ne sont pas encore fort nombreux. Une autre
difficult que nous devons signaler consiste dans la manire dont est
rdig le livret de l'exposition. Le dsordre y est tel qu'il est
impossible de se rendre compte de la quantit d'objets de la mme
catgorie,  moins de se livrer  un travail long et minutieux. Les
exposants y sont rangs, nous le supposons du moins, par ordre
d'arrive; les produits ne sont pas classs: cependant rien n'tait plus
facile, et nous ne concevons pas que, pour une exposition prvue depuis
cinq ans, ordonne depuis six mois, les listes d'exposants n'aient pas
t envoyes en temps utile pour qu'il ft possible de les classer
suivant les catgories qui ont prsid au choix du jury d'examen. Nous
serons donc obligs, malgr notre bonne volont, de rendre  tous et 
chacun la justice qui leur est due, d'en passer sous silence, et
peut-tre des meilleurs. Nous ferons comme l'abeille qui va butinant de
fleur en fleur, trop heureux si nous parvenons  amasser assez pour
satisfaire la juste curiosit de nos lecteurs.

Une premire indication ncessaire pour guider les visiteurs dans la
promenade industrielle  laquelle nous les convions est celle des
galeries o le directeur de l'exposition, plus intelligent que le
rdacteur du livret, a runi les produits de chaque branche d'industrie.

La galerie du milieu, ou cour couverte, renferme les machines; chvres,
cabestans, locomotives, modles de chemins de fer, chaudires, voitures,
machines  filer,  tisser,  faire le papier, et en gnral les
produits encombrants. Les quatre autres galeries sont formes de
quarante-deux traves triples  double galerie, avec une table au
milieu. La galerie du nord est occupe par l'orfvrerie, les bronzes,
les instrument d'optique, de mathmatique, de musique, l'horlogerie, les
armes, les cristaux; la galerie de l'est contient les porcelaines, les
faences, les poteries de toute espce, les papiers peints; la galerie
du midi, les toffes prcieuses; celle de l'ouest, les meubles, les
objets d'art et de luxe. Tel est le magnifique ensemble que doivent
prsenter ces galeries, quand tous les produits seront classs et
arrangs symtriquement. Le Palais de l'Industrie est, de plus, entour
d'une balustrade qui laisse, outre la promenade des Champs-Elyses et
l'enceinte, un espace de dix mtres de profondeur, o l'on voit dj des
tentes, des pompes, des bestiaux envoys par l'agriculture, innovation
qui va prendre un grand dveloppement. Tout le pourtour de cette
balustrade est en outre clair pendant la unit par trente-deux
lanternes, d'aprs le systme de MM. Busson et Rouen.

Nous avons donn  nos lecteurs, dans un article prcdent, le chiffre
des industriels admis aux prcdentes expositions; le nombre en est
encore augment en 1844: il est de 3,963. Plus de 5,000 s'taient fait
inscrire, mais les jurys d'admission ont cru devoir en repousser un
certain nombre dont les produits ne prsentaient pas les conditions
ncessaires: peut-tre mme, autant que nous avons pu en juger par un
premier aperu, auraient-ils d se montrer plus svres dans leurs
choix, et ne pas laisser envahir les galeries par une foule de
productions indignes d'y figurer.

Avant de commencer avec nos lecteurs notre exploration  travers les
vastes galeries dont nous venons de leur indiquer les divisions
principales, il n'est peut-tre pas hors de propos de jeter un coup
d'oeil rapide sur l'histoire gnrale de l'industrie en France, nous
pourrions presque dire de l'industrie dans tous les pays civiliss. En
effet, partout elle a suivi la mme marche, pass par les mmes phases,
grandi et vcu de la mme manire. Nulle dans le premier ge des
peuples, quand la force est le droit, quand la seule matire ncessaire
 l'existence de chacun est pour ainsi dire le fer, elle prend naissance
dans les besoins plus dvelopps, dans les distinctions de castes, qui
donnent pour lot aux uns de se battre sans travailler, et aux autres de
travailler sans se battre. L'industrie est d'abord un commerce
d'change; l'invention d'un signe particulier, reprsentatif d'une
valeur purement de convention, de la monnaie, lui donne un caractre
diffrent, bientt les besoins du luxe et les raffinements de la
civilisation lui impriment un essor remarquable; le commerce devient
industrie; les systmes de douanes et de tarifs donnent une immense
valeur aux productions d'un pays, et lui permettent d'aborder les
marchs trangers. Alors la science de l'industrie entre dans le domaine
de l'conomie politique. Ce ne sont plus les commerants qui la
pratiquent et l'enseignent; il ne sont plus que des instruments dociles
entre les mains d'un gouvernement clair.

Telle est ou au moins telle doit tre l'industrie. Voyons si en France
elle a suivi la marche que nous venons d'indiquer sommairement. Nous ne
la prendrons pas  son berceau, ni mme  la premire trace qu'elle a
laisse dans l'histoire. Notre cadre ne le comporterait pas, et
d'ailleurs les dveloppements que cette tude ncessiterait ne
pourraient trouver place ici. La vritable re de notre industrie date
de l'poque o tant de grandes choses ont commenc en France, de celle
de l'mancipation et de la rgnration sociale. Avant ce moment, elle a
seulement servi  faire natre,  propager et  hter la maturit des
ides librales, de la suppression des privilges.

Deux grands hommes cependant, Henri IV et Sully, rigent en maxime de
gouvernement la ncessit d'encourager l'industrie, le commerce et
l'agriculture. Labourage et pturage sont les deux mamelles de l'tat,
disait Sully, et dans sa conviction rigide, il ne ngligeait rien pour
les aider. Henri IV tendait davantage et sur d'autres branches
d'industrie sa royale protection. Il plantait des mriers, il dotait le
royaume de diverses manufactures de tapis de Perse, de glaces de Venise,
etc., et surtout, titre immortel de gloire, il prtait son appui  la
construction du premier canal  point de partage conu et excut en
France, du canal de Briare.

Colbert, aprs eux, est celui de tous les ministres des rois de France
qui s'est le plus occup de l'industrie. Il sentait profondment que le
travail est la vritable force des tats, il a favoris l'agriculture,
principalement par des rductions d'impt. Il a mis en oeuvre tous les
moyens propres  protger l'industrie et  lui ouvrir de nouveaux
dbouchs. Il appelait en France les manufacturiers et les savants les
plus clbres des pays trangers, et sous son administration, en moins
de vingt annes, la France gala l'Espagne et la Hollande pour la belle
draperie; le Brabant, pour les dentelles; l'Italie, pour les soieries;
Venise, pour les glaces; l'Angleterre, pour la bonneterie; l'Allemagne,
pour le fer-blanc et les armes blanches, et la Hollande, pour les
toiles. Le canal du Languedoc tait men  bonne fin; enfin, Colbert fit
paratre l'ordonnance de 1664, code commercial de la France pendant plus
d'un sicle. Il fit rdiger, sous le titre de rglements, des traits
complets, o les procds de fabrication taient dcrits avec le soin le
plus minutieux. Malheureusement les corporations immobilisrent
l'industrie au moyen de ces instructions, qui devinrent leurs rgles, et
des rgles fixes et invariables fermant la porte  toute innovation, 
toute invention, et tant par suite  l'industrie son plus puissant
stimulant, la possibilit de la concurrence. C'est ainsi qu'une chose
excellente en principe et dans l'intention de son auteur devint une
force retardatrice du progrs industriel.

Aprs la mort de Colbert, le mouvement commercial et industriel
s'arrta. Un coup funeste d'ailleurs pour l'industrie, coup si funeste
qu'aujourd'hui mme la France en sent encore la porte, la rvocation de
l'dit de Nantes, vint frapper le commerce de la France. Plus de
cinquante mille familles sortirent du royaume, allant porter chez les
trangers les arts, les manufactures et les richesses de leur ingrate
patrie.

Une des grandes entraves au dveloppement de l'industrie tait, nous
venons de le dire, rtablissement des corporations prenant pour rgles
les instructions rdiges par Colbert. Un ministre de Louis XVI, Turgot,
le sentit, et il eut le courage de proposer et le bonheur de faire
sanctionner et enregistrer l'dit de 1776, qui proclame l'abolition des
_jurandes et matrises_. Mais ce bonheur ne fut pas de longue dure:
deux mois aprs, l'dit tait rapporte, et Turgot forc de donner sa
dmission. Cet acte de honteuse faiblesse de la part du roi, loin de
conjurer l'orage qui grondait de tous cts autour du trne, ne fit que
lui donner de nouvelles terres et, disons mieux, de nouveaux et plus
plausibles motifs. Quoi qu'il en soit, bien que Turgot ait succomb dans
la lutte, c'est  lui qu'on doit reporter l'honneur de la chute des
corporations qui n'eut pourtant lieu que quinze ans plus tard. Turgot
fut plus heureux dans l'excution d'une autre mesure d'une importance
immense pour l'avenir agricole de la France, la suppression des douanes
intrieures et la libre circulation des grains; on lui doit aussi l'dit
sur la libre circulation des vins, sur la suppression de la corve et la
confection des routes  prix d'argent.

Le commerce extrieur tait enlac  cette poque d'une multitude de
liens qui, sous le nom de tarifs de douanes et avec la prtention de
protger les nationaux, livraient le march franais  une contrebande
effrne. Un trait intervint en 1786 entre la France et l'Angleterre;
ce trait, en laissant subsister quelques prohibitions, remplaait les
autres par des droits calculs sur le taux auquel s'oprait la
contrebande, tarif suffisamment protecteur, puisque malgr la
contrebande, nos fabriques faisaient des progrs vidents.

Enfin vint la rvolution, qui devait donner l'essor le plus brillant 
toutes les liberts; ainsi l'galit devint la loi, la division des
proprits, la constitution de l'unit franaise sont dues  l'assemble
constituante. En deux ans cette assemble se signala par une foule de
mesures favorables au dveloppement de l'industrie et du commerce. En
1790, fut dcrte la suppression des traites ou douanes intrieures,
tous droits seigneuriaux et fodaux sur la circulation, la vente, le
magasinage et la manutention des marchandises. La mme anne furent
dcrtes la proprit des dcouvertes et perfectionnements industriels,
et la loi des brevets d'invention, et enfin, en 179, la constituante
vota l'abolition des jurandes et matrises, et tablit en mme temps un
droit de patente sur les fabricants et industriels de toutes les
classes. Plus tard elle vota le tarif des douanes en se basant sur les
principes suivants:

1 Affranchir de droits tes productions les plus indispensables  la
subsistance et les matires premires les plus utiles aux fabriques
nationales;

2 Imposer  l'entre des droits d'autant plus forts sur les produits
des fabriques trangres qu'ils sont moins ncessaires  la fabrication
ou aux fabriques nationales, ou qu'ils ont reu  l'tranger une valeur
industrielle nuisible aux fabriques du mme genre que possde le
royaume;

3 Favoriser autant que possible l'exportation du superflu des
productions de notre sol et de notre industrie, et retenir par des
droits les matires premires utiles  nos manufactures.

Tel est l'ensemble des grandes mesures qui signalrent l'existence de
l'assemble  laquelle la France doit les premiers pas qu'elle ait faits
dans la libert et les premires bases sur lesquelles elle a fond sa
grandeur future. A ce moment, d'ailleurs, commence la grande lutte de la
France contre l'Europe, lutte dont la partie commerciale devait se
personnifier dans le blocus continental. La crainte des invasions
trangres a fait surgir comme par enchantement des arts tout nouveaux
en France. La fabrication des fusils, des armes blanches, du salptre,
de la poudre, des bouches  feu, fut ou cre ou renouvele  cette
poque. De l date galement l'alliance intime de la thorie et de la
pratique, de la science qui guide l'application, de la fabrication par
des procds rationnels; la routine est abandonne de tous cts; les
faits chimiques et mcaniques, mieux tudis, mieux connus, la
remplacent. A la Convention sont dus l'organisation de l'cole Normale,
de renseignement au Musum d'histoire naturelle, le Conservatoire des
arts et mtiers, le bureau des longitudes, et enfin la cration d'une
cole qui a rendu  la France tant d'immenses services, de l'cole
Polytechnique.

Nous passons sous silence les jours mauvais o le systme prohibitif
reparut dans toute sa force;  ce moment, o la haine des trangers
tait profondment enracine dans l'esprit franais, on faisait entrer
prcieusement dans les moeurs toutes les mesures qui semblaient devoir
leur tre prjudiciables.

Nous nous arrtons ici dans le tableau rapide que nous avons voulu
tracer de la marche de l'industrie; aprs les guerres de la rvolution
et de l'empire sont venues des annes de paix, pendant lesquelles le
gouvernement a cherch  donner  l'industrie tout son essor, au
commerce tout son dveloppement. A-t-il russi? Nous n'hsitons pas 
dire que chaque jour nous rapproche du but tant dsir, que les systmes
de douanes s'amliorent, que les traits de commerce se concluent sous
des inspirations plus librales, que les voies de communication, en se
perfectionnant, tendent  supprimer des dpenses improductives, et 
allger les matires premires des normes frais de transport qui psent
principalement sur elles et ragissent par consquent sur le prix du
produit.

Maintenant, devons-nous faire commencer aux lecteurs la revue des
produits de l'exposition, ne devons-nous pas plutt attendre que tout
soit en ordre et exhib? Nous serions de ce dernier avis. Cependant nous
ne pouvons rsister au plaisir d'offrir aujourd'hui  nos lecteurs le
dessin de quelques pices d'orfvrerie les plus remarquables de
l'exposition, nous rservant d'y revenir plus tard, et de donner une
ide gnrale des produits de l'orfvrerie et du plaqu.

L'exposition de M. Mayer consiste en surtout, pices de table et de
toilette en orfvrerie. Nous avons retrouv dans ces productions le bon
got et surtout l'extrme habilet de nos ouvriers; la fontaine  th
excute pour lord Seymour est un beau spcimen de la perfection 
laquelle l'art est arriv.

Nous donnons quatre dessins d'un autre artiste en orfvrerie et
bijouterie, M. Morel, un bracelet, un couvert de chasse et un flacon;
nous blmerons dans ce dernier bijou la position force des deux torses
de femmes, espce de cariatides qui descendent le long du flacon. Mais
la pice capitale de l'exposition de M. Morel est un seau  rafrachir
le vin. Ce seau, en argent, est d'un admirable travail; sur le pourtour
est une scne tout  fait symbolique, dont les dessins sont d'une grande
puret; quatre personnages couchs et endormis par l'influence du vin,
dont on voit  leurs pieds les coupes vides, rvent, et au-dessus de
chacun d'eux court, en guirlande, le sujet de son rve, de ce rve qu'il
fait, probablement, tant veill; au guerrier, la gloire, le laurier et
le char triomphal; au philosophe, la science et les douceurs de cette
divine matresse; au pote, les muses gracieuses, les harpes oliennes,
le sourire de la beaut et les applaudissements de la foule;  l'homme
du peuple, enfin, aux paules robustes,  l'imagination ardente, mais
peu raffine, les jouissances matrielles. Tout cela est rendu avec un
rare bonheur d'expression, et fait honneur  l'artiste et  l'ouvrier.

Une autre fois nous reviendrons sur d'autres oeuvres non moins
remarquables, dues au ciseau d'artistes dj connus et aims du public,
mais que le dfaut d'espace nous force  ngliger aujourd'hui.



Salon de 1844.

(7e et dernier article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84, 103, 134 et 148.)

PEINTURE ET DIVERS.

Dans cet article, qui est le dernier donn par ce journal sur le Salon
de 1844, force nous est de faire une _Olla podrida_, de parler de tout
un peu, de la peinture, des pastels, de la gravure, etc. Nous dirions,
en commenant nos critiques, qu'entreprendre une revue de l'exposition,
c'tait entreprendre une rude tche. En effet, que d'erreurs nous aurons
commises, et pour combien d'omissions serons-nous blm par les artistes
dont les noms n'ont pas mme t imprims dans _l'Illustration!_ Qu'ils
soient justes  leur tour, nous ne pouvons pas refaire un livret
illustr; il nous faut choisir, et nous avons la libert du choix.

Ceux que nous avons mconnus ou omis se consoleront en se disant qu'ils
ne sont pas les seuls; ceux que nous avons critiqus auront la ressource
de rpondre que nous ne sommes pas infaillible; ceux que nous avons
lous nous remercieront du fond du coeur.

M. Romain Cazes a peint un _Ave Maria_ qui ne laisse pas d'tre une
oeuvre  citer. Les figures ont une expression religieuse qui est tout 
fait dans le style convenable au sujet; l'_Ave Maria_ est trait avec
sagesse, et le peintre s'est occup de rechercher la forme, qu'il a
trouve, dans certaines parties compltement, faiblement dans d'autres
parties; mais l'intention n'chappe point aux yeux des spectateurs. La
couleur du tableau de M. Romain Cazes est agrable, un peu ple
cependant. Son _Portrait de madame la baronne de P..._ doit avoir de la
ressemblance, car en y remarque une harmonie qui ne peut gure exister
dans un portrait, si ce portrait n'est point une copie exacte de
l'original.

La manire de M. Hippolyte Lazerges est plus svre et plus large que
celle de M. Romain Cazes, et convient mieux aux tableaux de genre
religieux. L'_Agonie du Christ au jardin des Oliviers_ est peinte avec
conscience. Toutefois le grand cueil n'a point t vit,  savoir la
noblesse du personnage divin. Sommes-nous trop exigeant, ou bien le
peintre n'a-t-il pas assez tudi sa composition? C'est au public
connaisseur  dcider. _Saint Jean vangliste_ a plus de grandiose que
l'_Agonie du Christ_, quoique le peintre ait employ les mmes moyens
pour ce tableau que pour l'autre. Saint Jean a un air vritablement
inspir. M. Hippolyte Lazerges a expos un bon _Portrait de M. R... B._

En nous rappelant la _Sainte Madeleine repentante_, expose en 1842 par
M. Marcel Verdier, nous sommes surpris des progrs immenses de cet
artiste. Les _Jeunes Savoyardes_, de M. Verdier, sont d'une jolie
composition et d'une brillante couleur; la tte de la jeune fille brune
a de la gravit pensive; la petite fille brune a une espiglerie
charmante. Somme toute, son tableau a d'excellentes qualits. Nous
n'adresserons pas les mmes loges  M. Verdier pour ses _Portraits de
madame Lon Gozlan et de sa fille_, sans lui refuser nanmoins de la
nettet dans le dessin.

Le talent de M. Chambellan n'est pas tourn  la peinture religieuse, et
nous n'en voulons pour preuve que son tableau expos sous le n 303,
_Jsus-Christ gurit les malades qu'on amne de tous les pays_ a une
foule de qualits, except celles qui seraient le plus indispensables,
la majest, l'expression religieuse, la puret des formes. Nous
conseillons  M. Chambellan de reprendre son pinceau d'autrefois, pour
suivre ce prcepte aussi juste que connu:

        Tel brille au second rang qui s'clipse au premier.

Et vraiment, nous serions tent d'en dire autant  M. Lcurieux, bien
qu'il ait mieux russi. Affreuse page de l'histoire chrtienne que celle
o est rapport le _Martyre de saint Bnigne!_ M. Lcurieux a voulu
reproduire les circonstances terribles de ce supplice en s'inspirant de
l'cole espagnole, et peu s'en est fallu qu' force de vigueur, il n'en
soit venu  une noirceur de tons dplorable et  une duret de contours
fort peu admissible. M. Lcurieux s'est arrt  temps. _Saint Bernard
allant fonder l'abbaye de Clairvaux dont il venait d'tre nomm abb_,
est un tableau estimable dont l'effet porte moins que les _Prparatifs
du martyre de saint Bnigne_.

La chose est pnible  dire, mais nous cherchons l'ancien M. Joseph
Beaume, l'auteur de tableaux si frais et si gracieux, celui qui nous
rappelait souvent,  distance, l'admirable Grenze, par la navet et la
bonhomie que l'on rencontrait dans ses compositions. Le retrouvons-nous
dans l'_ducation de la Vierge_, qui est une de ces toiles que l'on
regarde avec indiffrence, non pas  cause de leur peu de valeur, mais
parce qu'elles n'ont aucun cachet d'originalit? _Agar dans le dsert_
ne nous satisfait pas davantage. Par bonheur, un joli petit tableau,
_Enfants surpris par la mare_, nous rconcilie avec M. Joseph Beaume;
il est l dans sa sphre, il donne du mouvement aux personnages, il
donne de l'expression aux figures.

Il faut s'arrter devant le _Dernier banquet des Girondins_, par M.
Boilly. On lit dans l'_Histoire-muse de la rpublique franaise_, par
M. Augustin Challamel: Lorsqu'on fit sortir les Girondins de la salle
d'audience, tous crirent: _Vive la rpublique!_ et entonnrent l'_hymne
des Marseillais_. Ils jetrent  la foule les assignats qu'ils avaient
dans leurs poches. Arrivs dans leur prison, ils passrent une partie de
la nuit et les premires heures du jour suivant  se prparer  la mort;
tour  tour gais ou srieux, le coeur plein de regrets ou rsigns 
leur sort. Le _Dernier banquet des Girondins_ a t rendu par M. Boilly
avec une entente parfaite de la vrit historique. Nous ne reprochons au
peintre que ses tons sombres pousss  l'extrme.

_Halte de paysans bretons  Concarneaux_, petite toile signe du nom
d'Adolphe Couveley, est un dlicieux tableau, qu'il est difficile de
trouver  cause de sa dimension. Les personnages sont disposs avec
beaucoup de got, le dessin est d'une simplicit charmante, la couleur
est vraie.--Nous aimons aussi la _Lecture et l'Automne_, de M. Oscar
Gut, dont la _Madeleine_ nous semble tre un peu faiblement peinte. Ce
tableau a nanmoins des qualits relles.

_Vendanges d'Alsace_, par M. douard Elmerich, a des tons sduisants.
Sans parler de la composition, qui est gracieuse et des plus simples,
nous dirons que la couleur du tableau est agrable, et que son ensemble
plat. M. Elmerich fera bien, lui aussi, de se proccuper davantage de
la perspective: sa petite toile ressemble un peu  une fresque.--Au
contraire, M. mile Loubon plat surtout par sa manire de disposer les
plans. Ses _Bords de la Durance_ et ses _Souvenirs de la Camargue_ sont
assez srieusement faits pour satisfaite le got des artistes, et assez
agrablement peints pour plaire aux amateurs.--Le _Soir et la Rverie_,
de M. mile Wattier, rappellent Watteau, dont les oeuvres sont si
recherches aujourd'hui; seulement, il faudrait que M. mile Wattier mt
ses personnages en saillie plus qu'il ne le fait.--_Un Concert
rustique_, par M. Vennemann, rappelle Tniers, avec moins d'air et moins
de simplicit dans la composition.--_Raphal et la Fornarina_, par M.
Michel Carr, attire les regards des visiteurs, soit  cause du sujet
risqu, soit  cause de la faon dont le tableau est peint.--Les quatres
petites toiles de M. Oscar Gu sont tout  fait jolies, notamment
_Blanche de Castille_, ou l'ducation de saint Louis, et _Jeanne
d'Albret_, ou l'enfance de Henri IV.

La _Nature morte_, de M. Charles Branger, ressemble  toutes celles que
ce peintre a dj exposes. Nous ne partageons pas compltement
l'enthousiasme de certaines personnes  l'endroit des tableaux de M.
Branger. Les _Natures mortes_, de M. Henri Berthoud, sont excutes
avec talent; cependant, qu'elles sont loin d'avoir cette exactitude
indispensable au genre!

La fable de _l'Hutre et des Plaideurs_ a fourni  M. Charles Bouchez
l'occasion de faire un joli petit tableau, moiti genre, moiti paysage.
M. Charles Bouchez n'a pas t aussi bien inspir pour ses _Vieux
Matelots._

Deux peintres ont abus de leur talent, aprs avoir dbut avec clat:
ce sont MM. Court et Jouy. Le premier, l'auteur de la _Mort de Csar_,
est parvenu depuis, de chute en chute, au rle de peintre d'actualit.
Les _Mystres de Paris_ fixent l'attention gnrale; aussitt voici que
M. Court peint _Rigolette cherchant  se distraire pendant l'absence de
Germain_, tableau que ne recommandent ni la vigueur du pinceau, ni
l'tude de l'expression. Le _Domino_ attire l'oeil, voil tout. Les
portraits de M. Court ne sont plus mme aussi habilement peints que ceux
qu'il exposa autrefois. Le brillant les fait seul regarder; et ensuite,
aprs les avoir examins avec attention, on y dcouvre des qualits qui
condamnent les oeuvres de M. Court. Le tableau officiel, du mme
artiste, _S. A. R. monseigneur le duc d'Orlans posant la premire
pierre du pont-canal d'Agen_, est un de ces ouvrages qui se mesurent par
la grandeur plutt que par la valeur d'excution. M. Court nous
pardonnera notre svrit  son gard; nous savons qu'il peut beaucoup;
nous fermerions volontiers tes yeux sur quelques oeuvres lches, mais
il faudrait pour cela qu'il nous ddommaget par une belle composition,
telle qu'il sait les faire quand il le veut.--Le second, M. Jouy,
mrite, avons-nous dit, les mmes reproches; ses portraits tombent de
plus en plus dans le domaine du commerce, et ne plaisent qu' ceux qui
les commandent, ce qui est dj quelque chose. Au point de vue de l'art,
les portraits de M. Jouy sont peints avec une dplorable facilit. Son
tableau officiel, le _Martyre de saint Andr_, n'est pas plus heureux
que celui de M. Court.

La fcondit des deux peintres que nous venons de nommer les a perdus,
ou  peu prs, vis--vis du monde artistique; la timidit d'un peintre
qui, lui aussi, a brillamment dbut, pourrait galement le perdre. M.
Gaspard Lacroix ne se fie pas assez  lui-mme, il ne produit pas assez.
De l une certaine hsitation dans le faire qui nuit  l'ensemble de ses
tableaux. _Les Laboureurs_, dont le sujet est emprunt au _Jocelyn_ de
M. de Lamartine, ont de l'aspect, mais un peu de lourdeur dans la
disposition des plans; nous prfrons _la Promenade sur l'eau_, M.
Gaspard Lacroix possde une vritable originalit; sa couleur est
brillante sans exagration, et il mnage parfaitement bien les effets de
lumire.

La _Vue prise en Bretagne_, par M. de Francesco, nous prouve que tes
tudes de dtails faites depuis longtemps par cet artiste, lui serviront
fructueusement pour ses travaux  venir. Que M. de Francesco y prenne
garde, cependant: son paysage n'a pas d'ensemble, nous voudrions bien ne
pas lui prfrer les _Plantes aquatiques_ et l'_Arbrisseau de sureau_,
qu'on ne peut considrer que comme des tudes.

M. Charles Landelle a peint deux jolis pendants qui n'ont pas un mrite
gal. L'Idylle est, en ralit, moins brillante de couleur que l'lgie:
l'Idylle est un peu terne, mais sa pose est dlicieuse. L'lgie a une
admirable tristesse.

Un peintre universel comme M. Horace Vernet, mais au deuxime degr,
c'est M. Biard. Aucun sujet ne lui fait peur, et il les traite tous avec
verve, sinon avec supriorit.

Il aurait bien d donner plus de noblesse au roi Louis-Philippe,
lorsqu'il l'a peint _au bivouac de la garde nationale, dans la soire du
5 juin 1832._ D'abord le sujet ne peut nous plaire, car il rappelle des
circonstances trop affreuses. Ce tableau a t command  M. Biard par
la maison du roi; c'est affaire particulire. Mais, nous le rptons
d'aprs bien des remarques faites par quelques plaisants, M. Biard
outrage singulirement la personne royale. A la rigueur, on le
condamnerait pour crime de lse-majest. Et cependant, que de vritable
talent dans la disposition des personnages! Combien il faut tenir compte
 M. Biard de la difficult qu'il a vaincue pour peindre tous ces
uniformes de garde nationale!

_La Baie de la Madeleine, au Spitzberg_, a le tort d'tre une
continuation de son interminable srie de tableaux  ours blancs, 
buttes de neige,  aurores borales. Ici, ce sont des phoques. Pour
Dieu, l'anne prochaine, nous prions M. Biard de nous faire faire
connaissance avec d'autres animaux polaires.

On va rire devant la _Pudeur orientale_, et, sans pruderie, nous nous
abstenons. De tels tableaux n'appartiennent pour ainsi dire pas au
domaine de l'art, et plus ils sont habilement peints, plus nous en
voulons  leur auteur. Il ressemble  un pote de talent composant des
vaudevilles grivois tout pleins de mots gaillards et de plaisanteries
pices. M. Biard ne mrite pas les mmes reproches pour sa
_Convalescence_ et pour son _Appartement  louer_, sujets plus
admissibles, et en mme temps mieux russis.

Comme M. Biard, mais dans un autre genre et avec moins de supriorit,
M. Alexandre Colin veut tre peintre universel. Neuf tableaux composent
son envoi, devant l'examen duquel nous reculons. Il s'y trouve des
sujets religieux, des sujets historiques, les _Quatre Saisons_ et une
_Plage_  Gravelines. M. Alexandre Colin ne devrait pas parpiller son
talent; il lui arrivera malheur,  une poque o les spcialits sont
encore forces de se restreindre.

Les animaux de M. Verboeckhoven ne nous font pas oublier ceux de M.
Brascassat, mais ils sont dessins et peints avec science. On peut
reprocher  M. Verboeckhoven de la lourdeur et une composition souvent
mal ordonne. Ceux de M. Louis Robbe ont certainement plus de lgret,
quoiqu'ils ne puissent soutenir comparaison avec les premiers.

[Illustration: Dpart de Wilna, guerre de 1812, par M. Charles
Malankiewicz.]

Un grand tableau, que nous ne pouvons appeler officiel parce qu'il n'a
point t command  l'auteur, c'est le _Retour de son A. R. monseigneur
le due d'Aumale dans la plaine de la Mitidja, aprs la prise de la
smalah d'Abd-el-Kader_. M. Benjamin Rimbaud y a dploy beaucoup
d'habilet; le groupe qui entoure le prince est fort bien arrang.--Avec
M. Eugne Appert, dont la rputation n'a pas encore gal le talent, il
faut tre svre, et cela dans son intrt. Lorsqu'on fait un tableau
tel que la _Vision de saint Owens_, rempli de qualits du premier ordre,
on doit tre blm pour avoir compos une toile telle que les
_Baigneuses dans les lagunes_, pnible et malheureuse imitation de la
manire de M. Decamps.--Nous avons remarqu _le Dante comment en place
publique_, par M. Auguste Gendron. La composition en est fort bonne, et
les figures expriment parfaitement l'attention. Les deux femmes qui
coutent  gauche ont, l'une une belle tte de profil, l'autre une belle
tte de face. M. Auguste Gendron devra se proccuper avant tout de son
coloris; il est ple.--_L'Enfance de Callot_, par M. Alexandre Debacq,
plat par le sujet et par l'excution--M. Auguste Bourget, qui illustra
dernirement _la Chine et les Chinois_, a expos un joli paysage, _la
Valle de l'Acacongue_, o les Gahutchos sont groups avec art. Sa
_Mosque dans le territoire d'Assam_ produit moins d'effet, sans avoir
pour cela moins de mrite.

Le premier des tableaux de genre historique exposs au Salon de cette
anne est sans contredit le _Giorgione Barbarelli_, de M. Baron. Quel
peintre a plus de got que ce jeune artiste? Le sujet qu'il a pris est
_Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, duc de
Nemours_. Le clbre matre du Titien naquit  Castel-Franco en 1478, et
mourut en 1511,  l'ge de trente-trois ans. Sa carrire de peintre fut
courte et brillante; il vivait dans l'intimit des plus hauts
personnages de son temps.

M. Baron le reprsente _pourtraictant Gaston de Foix_, et environn de
galants seigneurs qui le regardent travailler. Il est impossible de
faire un plus grand loge du tableau de M. Baron, que de le dclarer
mieux peint encore que les _Condottieri_ de l'exposition dernire; il
faudrait seulement un peu plus d'air parmi les groupes. Quant 
l'expression des figures,  la pose des personnages,  l'ajustement des
accessoires, il n'y a rien  reprendre. C'est toujours le mme got
exquis, le mme charme dlicieux que l'on remarque dans les ouvrages de
M. Baron. Le Giorgione Barbarelli est remarquable principalement par la
surabondance des dtails et par la coquetterie des tons, auxquels le
peintre a sacrifi un peu la perspective.

M. Frdric de Madrazo a expos une _Jeune fille d'Albano_ prenant de
l'eau bnite en entrant  l'glise. C'est une charmante tude qui fait
le plus grand honneur  son auteur. M. de Madrazo est un des peintres
les plus renomms de l'Espagne; il rside d'ordinaire  Madrid, o il
s'est occup, pendant les dernires annes, de la restauration des
tableaux de la galerie royale de la capitale de l'Espagne.

Un autre tranger, un Polonais, M. Malankiewicz, a envoy aussi au Salon
un tableau, que nous reproduisons galement, car c'est une oeuvre de
mrite (voir la page prcdente). Napolon, assis dans un traneau et
envelopp d'paisses fourrures, part de Wilna en 1812.

M. Franais est le paysagiste qui nous plat par excellence: une alle
de fort, un site aux environs de Paris, un fourr de bois, lui
suffisent pour peindre un de ces magnifiques paysages-tudes qui
obtiennent tant de succs, et que tout le monde peut apprcier. Sous ce
titre: _Novembre, Paysage_, M. Louis Franais a expos un tableau
excellent, o l'on trouve reproduite la froide et brumeuse nature de
l'automne, quand les arbres vont tre entirement dpouills de leurs
feuilles, et quand les bois ont conserv encore une teinte dore qui
plat aux yeux et fait regretter les beaux jours de l't. La _Vue prise
aux environs de Paris_,  Bougival, brille surtout par les fonds. Le
grand arbre sous lequel un groupe est assis a des ramures fort bien
dessines; le ton manque de puissance; c'est une reproduction un peu
froide de la nature.

Il est vrai de dire que le nombre des bons paysages est grand cette
anne. Par exemple, dans le genre compos, tel que l'excute M Paul
Flandrin, M. Alexandre Desgoffe occupe un rang trs-recommandable,
_Narcisse  la Fontaine_ est loin d'tre sans dfauts, et nous
reprochons mme  M. Desgoffe sa couleur efface; mais comme lignes
c'est un ouvrage de matre. _La Campagne de Rome_, plus heureuse sous le
rapport de la couleur, a moins de grandeur; la lumire manque dans ce
paysage. Le feuiller de M. Desgoffe est gnralement un peu vague: on
voit difficilement quels arbres il a voulu peindre.--M. Francisque
Schoeffer a envoy cinq paysages, dont trois composs; plus de fermet
dans le pinceau, plus de largeur dans la composition, voil ce que nous
souhaitons  M. Francisque Schoeffer.--Les deux paysages de M. Stanislas
Thierre rvlent un talent dj acquis chez cet artiste. Son _tude de
Fort_, notamment, est excute avec soin.--M. Alphonse Testard, dans sa
_Vue prise au canal de l'Ourcq_, a fait preuve de science en matire de
perspective; mais la couleur de son tableau est ple; le mirage des
arbres dans le canal produit de l'effet. _Un Vieux Lapin_, nature morte,
par le mme, est une jolie miniature...  l'huile.

[Illustration: Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de
Foix, tableau par M. Baron.]

[Illustration: Jeune Fille d'Albano, par M. Madrazo, de Madrid.]

[Illustration: Vue prise aux environs de Paris, par M. Louis Franais.]

L'_Amour de l'or_, par M. Thomas Couture, a obtenu le succs que nous
lui avions prdit. Plusieurs critiques ont reproch  ce tableau d'avoir
besoin d'explication: donnons-la au lecteur. Un avare est assis, ayant
sous ses mains des pices d'or et des pierreries; deux femmes, une brune
et une blonde, lui offrent leurs charmes, un crivain lui montre sa
plume, une pauvre mre tient son enfant et demande l'aumne. L'avare
reste insensible, il n'a que l'_Amour de l'or_. Appelez l'oeuvre de M.
Thomas Couture un tableau philosophique, humanitaire, nigmatique;
donnez-lui toutes les pithtes qu'il vous plaira,--il n'en restera pas
moins un bon tableau auquel il ne manque qu'un peu de fini.

Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de M. Ducornet, n sans
bras, dont les ouvrages peuvent tre considrs comme des tours de
force. Nous lui devons des loges pour les portraits de femme qu'il a
peints: passables, ils auraient droit  notre indulgence; remarquables,
ils ont droit  notre admiration.--Les portraits de M. Charles Gomien
ont beaucoup d'expression; le dessin est un peu mou, mais la couleur est
sage. Celui de M. le vicomte D.... principalement est peint avec
verve.--M. Antoine Chazal, qui a expos un _Groupe de fleurs et de
fruits dans un vase orn d'un bas-relief, que nous nous plaisons 
mentionner, a envoy aussi un trs-beau portrait.--Citons enfin les
portraits peints par MM. Jeanron, Brossart, Meyer, J. Forey, Ravergie;
mesdames Louise Desnos et Godefroy.

Passer sous silence les aquarelles, les pastel et les miniatures, serait
de l'injustice, ces diffrentes branches de l'art de la peinture tant
cette anne en progrs.

Parmi les aquarelles, celle de M. Vincent Courdouan est tout  fait hors
ligue; sa _Vue prise dans les fouilles de Pomponiana, entre Hyres et
Carqueiranne_, est d'une vigueur de tons extraordinaire.--Les trois
aquarelles de mademoiselle Anas Colin prsentent de belles ttes
d'expression;--les Chevaux de M. Foussereau ne pchent que par la duret
du dessin;--les trois paysages de feu Gu valent les plus charmantes
oeuvres de cet artiste qui a tant de droits  nos regrets.--M. Petit et
M. Alexandre Pernot ont chacun un talent fait: le premier a expos une
jolie _Vue d'une partie des ruines de l'abbaye de Dilo_; le second un
trs-pittoresque _Souvenir d'un des vieux chteaux des bords du Rhin_.

Parmi les peintres de pastel, M. V. Vidal marche le premier, surtout 
cause de la grce, du charme et de la posie qu'on remarque dans ses
ouvrages. Il est certain que _Frasquita, Nedjm et Nomi_ sont de
dlicieuses petites crations, dont les charmes ne laissent personne
froid ou insensible. _Petit Tony_ est un enfant ravissant, un de ces
enfants gts qui font l'orgueil de leur mre. Le _Portrait de M.
Mlesville a du naturel et une ressemblance exquise.--M. Eugne
Tourneux, dont nous avons reproduit _la Bohmienne_ dans notre premier
article, a expos les _Rois Mages_, une _Etude de femme_ d'un fort beau
caractre, et un Portrait spirituellement fait.--_Jouvenceau et
Jouvencelle_, de M. Antonin Moine, ont de la posie.--Les portraits de
M. Eugne Giraud sont dignes de la rputation acquise  ce peintre, dont
les tableaux ont tant de coquetterie et tant d'esprit.--M. Camille Flers
a rendu au pastel _la Butte de Chelles, Vue prise de Montfermeil_, et
_les Environs de Charenton, prs Paris_; l'effet de brouillard de ce
dernier paysage est merveilleux.--Les pastels de M. Conrdouan sont
encore plus magnifiques que son aquarelle; dans son _Corsaire poursuivi
par un navire de guerre par un gros temps_, tout est remarquable, les
vagues, les accessoires de marine et l'effet de soleil couchant.

Parmi les miniatures, on distingue les portraits de madame Guizot, de
madame Martin (du Nord), de M. Le Normand, par madame de Mirbel;--les
portraits de M. Paul de Pommayrac;--ceux de MM. Ol. et On. _de las
Marismas_, par M. Passot.

Chaque jour, dans vos promenades sur les boulevards, vous voyez une
exposition de gravures et de lithographies; aussi, vous ne vous arrtez
gure dans ce petit couloir qui conduit des galeries d'antiquits aux
galeries de peinture. Eh bien! sans vous contraindre  regarder au
Louvre ce que vous trouvez tal dans les magasins d'estampes, il nous
suffira, pour terminer notre revue critique, de vous signaler les
travaux les plus remarquables de la gravure.

La gravure au burin est reprsente d'abord par M. Achille Martinet,
qui, dans sa _Vierge au palmier_, d'aprs Raphal, a dploy toutes les
ressources de l'art;--par M. Eugne Aubert pre, qui a grav deux
paysages d'aprs Salvator Rosa et Ruysdael, et une _Marine_, d'aprs
Joseph Vernet;--par M. Lorichon, qui n'a cependant russi qu' moiti
dans la _Bndiction_, d'aprs Raphal;--par M. Aristide Louis, auteur
de _Mignon regrettant la patrie_, et de _Mignon aspirant au ciel_,
reproductions de deux beaux tableaux de M. Ary Scheffer;--par M.
Mercuri, qui a expos les _Portraits de Christophe Colomb_ et du
_Tasse_;--par M. Victor Normand, dont le Portrait de _Michel-Ange_ pche

[Illustration: L'amour de l'or, par M. Couture.]

par la duret des tailles;--enfin par M. Tavernier, qui a reproduit le
beau tableau de Murillo, _Saint Gilles devant le pape_.--La gravure  la
manire noire et  l'aqua-tinta est reprsente par M. Jazet, qui a
expos le _Jour de Pques  Saint Pierre de Rome_, d'aprs M. Horace
Vernet, et les _Derniers moments de la reine lisabeth d'Angleterre_,
d'aprs M. Paul Delaroche;--par M. Sixdeniers, dont _l'Arabe en prire_
et le _Poste au dsert_, d'aprs M. Horace Vernet, sont gravs avec une
tonnante habilet;--par M. Alphonse Martinet, qui a rendu d'une faon
ravissante la _Jeune fille avec un chien_, de M. Winterhalter;--par M.
Rollet, dont nous n'aimons pas beaucoup les _Adieux de Napolon  son
fils_, ni la _Faust et Marguerite_;--par M. Alexandre Manceau, qui a
grav avec supriorit l'_Agar dans le dsert_, de M.
Murat.--Mentionnons aussi trois dessins, _la Vierge d'Orlans_, d'aprs
Raphal, par M. Mercuri;--le _Portrait de Velasquez_, par M. Desjardins,
et la _Courtisane_, d'aprs Sigalon, par M. Vacquez.

Ici se termine notre critique du Salon de 1844. Les portes de
l'exposition des produits de l'industrie sont ouvertes, et il faut que
nous nous occupions de ce grand vnement national. _L'Illustration_
attend les artistes au Salon de l'anne prochaine.



Thtres.

Second-Thtre-Franais.--Sardanapale, tragdie en cinq actes, de M.
Lefvre.

Les thtres sont d'une indigence et d'une strilit sans gale; il y a
longtemps qu'ils n'avaient mis le public  un pareil rgime de famine;
depuis deux mois, le feuilleton dramatique n'a certainement pas
rencontr deux pices dignes seulement d'une mention et d'un coup
d'oeil. Quelques chtifs vaudevilles, voil tout ce que le ciel lui a
envoy pour sa consommation; il faut excepter cependant la _Jane Grey_
de M. Alexandre Soumet, oeuvre srieuse et politique qui a rompu un
instant cette monotonie de vaine pture; faut-il faire aussi une
exception pour le _Sardanapale_ de M. Lefvre? Certes, _Sardanapale_
semble,  la premire vue, mriter qu'on en parle avec mnagement et
avec respect; d'abord _Sardanapale_ est une tragdie en cinq actes, ni
plus ni moins, et tout le monde sait qu'une tragdie en cinq actes n'est
pas le moins du monde une chose plaisante; en second lieu, l'auteur, M.
Lefvre, est un homme qui a l'air de se prendre parfaitement au srieux;
or le bon got consiste, sinon la franchise,  faire croire aux gens
qu'on est de leur propre avis sur eux-mmes, et qu'on les accepte pour
ce qu'ils s'estiment. Nous dclarons donc positivement que M. Lefvre
est un auteur tragique des plus respectables, et _Sardanapale_ une
tragdie trs-grave et trs-capable de vous ter l'envie de vous
divertir. Quant  tre une bonne tragdie, c'est autre chose; et dt M.
Lefvre jouer avec nous le rle, qu'Oronte joue avec le Misanthrope, et
ne pas tre compltement de notre avis, nous soutiendrons, morbleu! que
sa tragdie n'est pas bonne et que ses vers sont comme sa tragdie; nous
ne pousserons pas, toutefois, l'affaire jusqu'o la pousse Alceste. M.
Lefvre peut donc se dispenser de se faire pendre; car, bien que ses
vers soient mauvais, nous ne le croyons pas pendable pour les avoir
faits.

La tragdie de M. Lefvre dbute de la faon la plus ordinaire et comme
tant de vieilles tragdies, c'est--dire, par deux tratres et une
conspiration; ces deux tratres sont, d'une part, le prtre Beless; de
l'autre, Arbace le guerrier; quant au complot dont ils sont les meneurs
secrets et les chefs, il a pour but de jeter Sardanapale  bas de son
trne et de s'y mettre  sa place.

Sardanapale n'est pas homme  se douter du pige qu'on lui tend ni du
tour qu'on va lui jouer; il a bien autre chose  faire, vraiment! Une
fte sur l'Euphrate, un souper fin, des esclaves charmantes, du vin
fumeux dans les coupes brlantes, le luxe, la mollesse, le plaisir,
l'insouciance, voil les seuls travaux de Sardanapale. M. Lefvre l'a
pris tel que les annales assyriennes le lui donnent, avec l'aide de
Diodore de Sicile et de ce bon Rollin.

Le voluptueux serait donc dtrn du premier coup par le tratre Arbace
et l'infme Beless, si l'honnte Salemnes et Zara la Juive ne
veillaient sur lui et ne dpistaient la conspiration d'une lieue  la
ronde. Zara aime Sardanapale, et c'est l une raison suffisante pour
expliquer sa perspicacit et sa clairvoyance. De son ct, Salemnes
professe un royalisme ardent, ce qui justifie son dvouement pour
Sardanapale, le seigneur et matre du royaume.

[Illustration: Second-Thtre-Franais.--Sardanapale, scne du 3e acte:
Sardanapale, M. Bouchet; Salemnes, M. Rouvire; Beless, M. Rey;
Arbace, M. Achille Pirnia, M. Vorbel; Zara, Mlle Maxime; Saphira, Mlle
Garcia.]

Prenez carde, sire, dit Salemnes; ces gens-l en veulent  votre
couronne et  votre vie!--Faites attention. Majest, ajoute Zara; ces
polissons s'apprtent  vous en faire voir de cruelles! Mais
Sardanapale ne s'meut pas plus de ses propres dangers que s'il s
agissait des affaires du voisin. Que dis-je! le prvoyant Salemnes fait
arrter prventivement Beless et Arbace, et Sardanapale le dbonnaire
donne immdiatement l'ordre de les remettre en libert. Et aussi
qu'arrive-t-il? Mes deux sclrats lvent l'tendard de la rvolte
(vieux style) et attaquent le palais.

Cependant que fait Sardanapale? Retir dans un lieu de plaisance sur
l'Euphrate, il boit, mange et fait l'amour conformment  sa devise; son
chanson remplit sa coupe; ses esclaves sourient de leur plus voluptueux
sourire et dansent  son profit des danses assyriennes qui ne sont pas
sans analogie avec la polka. Il y a parmi ces complaisantes bayadres
une certaine brune d'Assyrie qui laisse dnouer complaisamment sa
ceinture par le roi, trait de bonne volont qui excite la jalousie de
Zara et l'oblige  faire des gros yeux  Sardanapale.

Aux armes! crie un esclave, Beless est l, et Arbace aussi!
Dfendez-vous, sire!--Diable dit Sardanapale, ceci me contrarie.
J'aimerais mieux rire et boire et narguer le chagrin. Enfin il se
dcide, prend son casque et son bouclier, et part pour la bataille; il
se bat, pardieu, comme un lion. Le ciel d'abord rcompense sa bravoure:
Arbace et Beless sont mis en droute, et Sardanapale recommence sa
bonne vie de membre du caveau de Ninive et de Babylone. Zara, qui a sur
le coeur la ceinture dmunie, Zara, qui pense aprs tout qu'une Juive un
peu comme il faut ne doit pas permettre qu'on lui fasse _des traits_,
Zara, dans un violent accs de jalousie, est sur le point de tuer
Sardanapale; mais le poignard lui tombe des mains au moment de frapper.

Non-seulement Zara n'assassine pas Sardanapale,--qu'elle en reoive mon
sincre compliment,--mais elle finit par lui sauver la vie. Voici
comment: Arbace et Beless sont incorrigibles et reviennent  la charge.
Dans ce second combat, Sardanapale est compltement vaincu; un peu plus,
il tait tu, si Zara n'avait dtourn le fer: mais, comme on dit en
Assyrie, Sardanapale n'a fait que reculer pour mieux sauter; Beless et
Arbace, en effet, vont s'emparer de sa personne. Pour leur chapper,
Sardanapale fait prparer ce fameux bcher dont vous avez sans doute
entendu parler, et s'y jette tout vif avec Zara, non sans avoir pleur
ses pchs passs, demand pardon au Dieu des Juifs, ce qui n'est pas
sans originalit, et dit une espce de _mea culpa_, trait rare pour
Sardanapale.

Je ne nommerai pas Byron  ct de M. Lefvre, comme l'ont fait tous les
critiques de lundi dernier; Byron, en effet, a compos un Sardanapale
tincelant de posie; le Sardanapale de M. Lefevrc est de la prose
incorrecte et rime. Quelle analogie y a-t-il donc entre les deux
ouvrages? la similitude des faits? Mais que sont les faits quand la
forme et le style sont si compltement dissemblables?

Pour ne parler que de M. Lefvre, nous sommes, en bonne conscience,
contraint de lui dire que des scnes de mlodrame ne constituent pas un
intrt tragique ni une oeuvre tragique, pas plus que ses alexandrins
aligns tant bien que mal, et remarquables surtout par l'improprit des
mots, ne sont de la posie. Le parterre de l'Odon a paru partager cet
avis: il a trait Sardanapale assez peu courtoisement le premier jour,
et, aprs la troisime reprsentation, tout a t dit: Sardanapale s'est
trouv enterr.



Le dernier des Commis Voyageurs..

(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138 et 150.)


VII.

RCIT.--AGATHE.

Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard aprs une courte pause,
sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier.
C'est pourtant l'une des oprations les plus brillantes dont j'aie
parsem ma carrire. Quoique amorc par ma proposition, l'ancien n'avait
pas compltement donn dans le panneau; il fallut achever sa conqute,
le fasciner, l'blouir, le stupfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour
cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres
que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler  notre infortun
Napolon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota
d'abord pour me drober les preuves d'motion qui se glissaient sous ses
paupires; mais bientt il n'y tint plus, lcha subitement les cluses,
et rpandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'oeil
d'un grognard. Ce tmoignage d'attendrissement fut le signal de sa
dfaite; ds lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa
main, de cette main jusque l si rebelle, un ordre de vingt balles de
poivre de Sumatra. C'tait noblement capituler. Aussi, quel moment pour
moi, lorsque, le soir mme, en pleine table d'hte, je fis circuler ce
certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur
surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterr.

J'avais donc conquis,  la pointe de l'locution, mon entre chez le
fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice  Poussepain, qu'il
dfendit ses pnates pied  pied, et me contraignit,  faire chaque jour
un nouveau sige. Si je l'emportai, ce ne fut qu' force de flonflons
patriotiques et mme anacrontiques. Le cerbre montrait-il les dents,
je l'endormais  l'aide d'une romance. D'abord il ne me reut que sur le
seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des
outrages de l'atmosphre. Plus tard je pntrai dans le petit comptoir
vitr qui lui servait de niche, et o il expdiait ses factures. J'eus
accs ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres
recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu 
peu avec l'habitude de me voir; je l'gayais, je lui devenais
ncessaire. Aucun cataplasme n'avait russi  calmer ses rhumatismes
aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile.
Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je
t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magntisais en chantant,
avec toute la magnificence de ma voix;

          O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!
        Si quelqu'un profanait les funbres asiles,
                Fais-lui crier par les chos:
          Tu vas fouler la cendre des hros! (ter.)

C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je
m'emparais de son intimit. Cependant, nos relations n'avaient pas
encore franchi les sphres commerciales, et madame Poussepain tait
toujours pour moi une beaut invisible et mystrieuse, comme pour
Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau
diriger des regards furtifs vers les croises du logement, me tromper
volontairement de porte, essayer de tous les stratagmes, rien ne
m'avait russi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce
heureusement qu'il faut dire?  mon secours. Une attaque de goutte cloua
sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il
songea  moi et  mes chansons, comme il eut song  un baume ou  un
spcifique. Un de ses employs vint me rclamer  l'htel et m'exprimer
le dsir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris got  cette
entreprise; elle avait l'attrait du fruit dfendu. Cette tour d'airain,
si bien garde, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en prsence de la
victime qui y gmissait sous la garde d'un magicien. L'histoire
commenait comme un roman; seulement la princesse tait l'pouse
lgitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela
prs, je nageais en pleine chevalerie.

Aussi n'entrai-je dans la partie rserve du logement qu'avec une
certaine motion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que
l'accrotre. Poussepain venait d'essuyer un accs des plus rudes; sa
figure contracte portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour
se soulager il sacrait comme un paen. Penche sur son lit, une femme
lui soulevait le pied, envelopp de ouate et de toile cire, et le
dposait avec une dlicatesse infinie sur un coussin qui devait le
supporter. Quoiqu'il ft impossible de traiter un malade avec plus de
dextrit, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre crature une
partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se
mlait aux jurons brillants et varis qui sortaient de sa bouche, comme
un feu de file. Je ne m'tais jamais fait illusion sur les avantages
physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en nglig, il dpassa mon
attente. J'estime qu'un ttard bien russi doit tre plus voisin de
l'Apollon du Belvdre que ne l'tait ce jour-l le ci-devant capitaine,
de la vieille, dcor de la main du grand homme. La goutte lui avait
pouss les yeux si avant sous le crne, que les prunelles taient 
peine visibles; la peau du visage avait tourn au maroquin et pris la
couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait
s'tre agrandie par l'maciation, et un bonnet de colon, surmont d'une
mche altire, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du
masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le dsordre qui
rsulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans
voiles, et c'tait un spectacle peu flatteur que celui de cette acadmie
osseuse et noire, o l'acier et le plomb avaient pratiqu de larges
entailles et de nombreuses solutions de continuit.

Je ne sais si Agathe gagnait  ce contraste, mais,  sa vue,
Beaupertuis, je fus bloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez
rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane
en et t jaloux. Ce qui clatait surtout dans sa physionomie,
c'taient la candeur et la grce. Peut-tre avez-vous remarqu, douard,
le sentiment naf que les peintres des grandes coles ont jet sur la
figure de la Vierge, tonne pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses
bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien
en elle qui trahit la femme; on et dit une jeune fille. Le regard
qu'elle arrta sur moi tait,  la fois curieux et effarouch; il ne se
ressentait pas de la pruderie qu'amne toujours l'exprience, et de
cette modestie tudie qui est une arme de plus  l'usage des coquettes.
Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur tait
une pudeur d'instinct, sans mlange, sans apprt, sans rticence. Non,
jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la
vie des voyages n'est pas trangre au dveloppement des passions
fugitives; je vous ai mme cit, je crois, quelques-unes des grandes
dames qui m'ont honor de leur attention. Tenez, comme votre princesse
de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se dfendre d'une
allusion maligne.

--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, rpliqua le jeune homme en se
prtant  la plaisanterie.

--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus
srieux. Les bons coeurs sont comme les bons vins, ils gagnent 
vieillir.

Et il reprit son rcit.

Agathe tait vraiment belle. Je ne vous la dcrirai pas, douard; on a
trop abus de la mthode descriptive applique aux femmes. Je ne
mesurerai ni ses mplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses
narines, comme s'il s'agissait d'une surface gomtrique; je ne
dcomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'taient
ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lvres; je
n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son
buste et de ce qu'il runissait de charme sous tous les aspects; je ne
dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des
extrmits les plus dlicates et les plus distingues que l'on pt voir.
C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par
l'ensemble, de livrer une crature parfaite  une dissection minutieuse,
o se perdent l'harmonie gnrale et la beaut de relation. Agathe tait
une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et
Potard a la prtention de s'y connatre. J'ai parcouru les routes
royales et dpartementales, j'ai battu mme les chemins vicinaux, de
manire  rendre des points  tous les voyageurs de l'antiquit et des
temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes plerinages, je n'ai nulle
part rencontr une beaut aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de
souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grce exquise, des
traits ravissants, une lgance particulire de formes, et, par-dessus
tout cela, un air de simplicit et d'ignorance, de curiosit et de
vivacit, que je n'ai jamais rencontrs ailleurs. Mais, Dieu me
pardonne! je crois qu' mon tour je cde  la manie des descriptions.
Encore une fois, Beaupertuis, ne dcrivons pas les femmes;
contentons-nous de les adorer.

C'est ce que je fis  l'gard d'Agathe. Jusque-l j'avais trait
l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai
encore trait depuis par le mme procd. Mais, au milieu de mes
vicissitudes galantes, je n'ai prouv ici-bas qu'une seule passion
vritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des annes ont pass sur
ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant
je sens l, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amre
et quelle sve de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout,
mme les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon me
tait enchane  cette maison et  ses htes; tout ce qui ne s'y
rattachait pas m'tait devenu indiffrent.  quoi ne me rsignai-je pas!
J'tais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs.
J'pargnais ainsi  sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques,
je partageais avec elle le calice des mauvais procds; et ainsi
s'tablit entre nous une sorte d'union mystrieuse avant qu'aucun mot
d'amour et t chang. Elle me devinait, et cela suffisait  mon
bonheur; un aveu plus formel m'et sembl moins doux. Il faut aimer,
Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces dlicatesses et
des joies ineffables qui y reposent.

Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile 
amuser. Un homme moins pris et envoy l'impotent  tous les diables;
moi je trouvais dans ces tracasseries mme un charme de plus; c'tait un
sacrifice que je faisais  ma tendresse. Pour calmer les douleurs de
Poussepain, j'avais puis mes ressources lyriques. Dans les accs
ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux rsultats. Je
touchais la fibre belliqueuse et les rminiscences de l'poque
impriale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait
ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aigu,
ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une
effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se
lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs,
la romance plaintive ne faisait que les accrotre, et il fallut chercher
un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.

Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le
contraste. Il m'en souvient, c'tait dans une longue soire d'hiver. La
pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues plies trahissaient
sa fatigue. Poussepain tait devenu intolrable; un temps orageux
exasprait son mal, et il nous faisait payer la folle enchre de ses
douleurs. Sa femme tait  bout d'efforts, et de temps  autre, je
voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous
l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies
pouvantables d'trangler cet homme et de dlivrer l'ange dont il
lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une
incurable infirmit me semblait un fait contre nature; cette enfant
n'tait pas arrive  la fleur de l'ge, ne s'tait pas panouie  la
beaut pour tre seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces
mauvaises penses, et cherchai une autre diversion aux maux du patient.
Dans le genre badin et grivois, je possdais un rpertoire fort tendu:
ignorant jusqu' quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de
l'ironie, je n'avais pas abord cette partie de mon bagage musical. Je
craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne
s'effaroucht de certains refrains un peu dcollets. Au point o nous
nous trouvions, je rsolus de tout oser, et prenant la parole au milieu
d'un fort accs.

--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une
chanson d'un style lger, mais foncirement militaire.

L'ex-dragon, au lieu de me rpondre, continuait  se tordre sur son
lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je
commenai:

        Un grenadier est une rose
        Qui brille de mille couleurs;
        Il n'est point de prils qu'il n'ose
        Les affronter par sa valeur (_bis_).
        Chanteur, danseur, il danse, il chante,
        D'un lit de paille il se contente;
        Le dieu d'amour voltige auprs (_bis_).
        Voil (_quater_) le grenadier franais (_bis_).

A mesure que je dbitais ma symphonie militaire, je voyais les
convulsions de mon malade se calmer comme par enchantement; le visage
reprit plus de srnit, l'oeil s'anima, l'attitude devint plus
tranquille. Les doses de laudanum que nous lui administrions toutes les
demi-heures produisaient un effet moins prompt et moins sr que ce
simple et innocent flonflon. Cela tenait du prodige. Il est vrai,
Beaupertuis, que j'y mettais un accent inimitable et une pantomime qui
semblait emprunte  la vie des camps. Agathe tait l; je me surpassais
 son intention. Tous les deux nous tions merveills du rsultat, et
pour assurer l'action du remde, je m'empressai de redoubler la dose.

--Autre couplet, dis-je, et je chantai:

        Le sapeur est trs-respectable,
        Sincre  son gouvernement;
        Franc buveur, militaire aimable,
        Esclave de son fourniment (_bis_).
        A son pays vouer sa barbe,
        Au feu rester droit comme un _arbe_,
        De rien ne redoutant jamais (_bis_).
        Voil (_quater_) le vrai sapeur franais  (_bis_)

Vous me croirez si vous le voulez, Beaupertuis, mais je vous dclare,
foi de Potard, que l'accs de goutte s'arrta devant ce couplet et ceux
qui le suivirent. Poussepain, qui, depuis cinq semaines, se livrait  la
plus affreuse collection de grimaces qui ait jamais dshonor un visage
humain, se sentit soulag comme par miracle: ses membres devinrent plus
souples, sa bouche se dlia, le sourire reparut sur ses lvres, et, au
moment o je m'y attendais le moins, il fit chorus. C'tait un homme
sauv. Ds lors, je me prodiguai; je passai en revue mon rpertoire
factieux; par exemple, _le conscrit de Corbeil, qui n'avait pas son
pareil_, et une foule d'autres nocturnes appropris  mon auditeur.
Poussepain accueillait ces cantates avec des clats de rire qui devaient
lui dsopiler la rate, rtablir la circulation du sang et donner une
issue  la bile qui engorgeait ses vaisseaux. Au bout d'une semaine de
ce traitement musical, un mieux sensible se manifesta; les douleurs
avaient perdu de leur nergie et de leur frquence, l'apptit tait
revenu, la langue tait belle, le pouls rgulier, la physionomie
meilleure. Je continuai mon systme de mdication et prodiguai mes sons
de poitrine: le succs couronna mes efforts.

Dans le cours de cette cure, j'eus avec Poussepain un entretien
singulier, dont je ne compris le sens que plus tard. Au milieu de ces
barcarolles d'un genre foltre, je me trouvais entran parfois  en
essayer quelques-unes qui arrivaient jusqu' la limite de l'Anacron.
C'tait voil pourtant et pouvait se chanter parfaitement devant le
sexe. J'avais mme obtenu avec ces mlodies, spirituelles, mais
transparentes, un succs fou dans les meilleures socits. Exemple: _Ma
Lisa, tiens bien ton bonnet!_ Genre lger, si l'on veut, mais d'une
lgret accessible  des oreilles de femmes maries; pour les autres,
je ne dis pas. Eh bien! un jour, au moment o j'entamais cette
barcarolle, dans laquelle j'excellais, l'ex-dragon me secoua le bras de
manire  me le dsarticuler.

--Potard, me dit-il  demi-voix, ne vous lancez pas tant. Il ne faut
pas jouer ces airs-l sans sourdine.

--De quoi! lui rpondis-je, c'est trs-dcent; vous allez voir,
capitaine.

--Du tout, du tout, reprit-il avec un peu de brusquerie; il y a des
jeunesses ici; gardez la chose pour un autre endroit.

--Comment! des jeunesses! Il y a votre femme, capitaine, dis-je en
insistant. Quand je vous dis que c'est gaz au possible; on chanterait
cela  la cour.

--Non, non, Potard; pas devant cette innocente, je vous en prie; ce
serait mal.

Quand je vis que Poussepain le prenait ainsi, je n'insistai plus; mais
ces paroles me revenaient sans cesse  l'esprit. Une jeunesse! une
innocente! On ne parle pas ordinairement ainsi de sa femme; je m'y
perdais. D'un autre ct, les manires d'Agathe avaient quelque chose
d'inexplicable. La pauvre enfant m'aimait, je n'en pouvais douter; tout
la trahissait, son regard, ses gestes, ses paroles. Sans nous parler,
nous nous tions compris. Tout ce je que faisais pour elle,  son
intention, allait droit  son coeur, et un coup d'oeil expressif venait
 l'instant m'en remercier. Dans les longues veilles coules au chevet
du malade, ce langage muet, o l'amour place tant d'loquence, nous
tient lieu de tous les plaisirs et de toutes les distractions. Nous
vivions ainsi l'un dans l'autre, et l'un par l'autre, et ce bonheur
mystrieux et doux semblait nous suffire.

Cependant, j'avais pu remarquer qu'Agathe n'apportait pas, dans notre
complicit tacite, la prudence ordinaire d'une femme et cette timidit
qui nat toujours de la certitude du pril. Elle semblait s'abandonner 
un sentiment nouveau pour elle avec le calme d'une conscience pure, sans
que rien indiqut une lutte, mme lgre, contre le sentiment du devoir.
Cette conduite ne pouvait provenir que d'une perversit profonde ou
d'une simplicit inoue. La candeur de la jeune femme, l'innocence
empreinte sur son front, cartaient la premire hypothse et
justifiaient la seconde. Mais il restait toujours l-dessous une nigme
 claircir. J'essayai de le faire en pressant Agathe, en lui adressant
ces demi-mots qui sont presqu'un aveu. Elle ne me comprit pas ou ne
parut pas me comprendre. Je n'osai pas insister, de peur d'veiller les
soupons du fabricant de moutarde, et remis l'explication  une occasion
plus sre. L'abandon d'Agathe m'obligeait  beaucoup de rserve, et plus
d'une fois, en prsence de son irascible mari, je me fis forc de
contenir, par la froideur de mon attitude, des dmonstrations qui
auraient pu nous trahir. Telle tait la situation trange qui se
prolongeait entre nous.

Il avait t convenu que nous clbrerions la convalescence et la
gurison de Poussepain par un gala en petit comit. Pour la premire
fois, j'tais admis  la table de l'ex-dragon et faisais diversion 
l'ternel tte--tte qu'il poursuivait depuis le jour de son mariage.
Pour que notre homme en ft venu l, il fallait une je l'eusse fascin.
Depuis que son Empereur tait descendu dans la tombe, Poussepain n'avait
plus qu'une chose au monde, la bonne chre et le bon vin; j'oublie 
dessein sa femme. Aussi se piquait-il d'tre gourmet et connaisseur en
crus de Bourgogne. Son patriotisme provincial ne lui permettait pas de
pousser plus loin ses recherches, mais dans les limites de la Cte-d'Or
et mme du Beaujolais, il s'estimait pass matre en matire de
dgustation. Sa cave se ressentait de cette prtention, et sa sant
aussi. Il y puisait ces accs que je venais de gurir avec des romances.
Peut-tre la dite et les tisanes y avaient-elles lgrement concouru;
mais l'honneur le plus rel en revenait  mes sons de poitrine.

Poussepain craignait sans doute les tortures de la goutte, mais il
aimait encore plus le bouquet du liquide bourguignon. A peine guri d'un
accs, sur-le-champ il avait le soin de s'en mnager un autre, et
n'pargnait rien pour qu'il ft plus violent que le premier. Son
existence s'coulait ainsi entre deux tisanes, dont l'une tait
l'expiation de l'autre, et celle-ci la revanche de celle-l. Agathe
tait habitue  ces alternatives, et passait d'un mari goutteux  un
mari en goguette. Seulement, dans ce dernier tat, elle avait  essuyer
de plus le passage de la Brsina ou la campagne d'gypte.

Le dner de convalescence fut splendide; Poussepain aimait  bien faire
les choses. Mais le luxe de la table n'tait rien auprs de celui des
vins. Volney, Pomard, Clos-Vougeot, Itmane, Thorins, Nuits, tous les
grands crus y passrent, et le grognard ne s'en tint pas  une seule
anne; il avait  venger trois mois d'eau chaude. Vous savez,
Beaupertuis, que j'ai laiss un nom parmi les hommes qui lvent
agrablement le coude. Eh bien! Poussepain faillit me compromettre ce
soir-l. Heureusement une autre ivresse balanait l'effet du bourgogne.
Agathe tait prs de moi; nos regards ne se quittaient pas; nos mains et
nos pieds se touchaient. Peu  peu, la surveillance de Poussepain
s'tait relche, sa langue s'embarrassait dj, et c'est  peine s'il
avait la force d'articuler quelques mois.

Attention, Potard, dit-il de sa voix la plus solennelle, je vais vous
raconter une histoire.

--Misricorde, me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me
sauve.

--Potard, mon bon Potard, poursuivit l'ex-capitaine de dragons, avec
une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous
tes un brave garon... je veux faire quelque chose pour vous... Vous
aimez la mmoire de l'Empereur... Vive l'Empereur!... Je vais vous
raconter le passage de la Brsina.

XXX.

(La suite  un prochain numro.)



La Police correctionnelle de Paris.

(Voir tome I, page 85.)

Dans un prcdent article, nous avons jet un rapide coup d'oeil sur
l'aspect gnral des audiences de la police correctionnelle; nous
complterons aujourd'hui cette esquisse, en nous arrtant sur les
dtails du tableau, et en faisant passer sous les yeux de nos lecteurs
les physionomies si diverses des malheureux que le vice ou la misre
amnent chaque jour sur la fatale sellette les prvenus.

L'ide que le public se fait du caractre des audiences correctionnelles
est compltement inexacte; il se les reprsente vulgairement sous la
forme joviale du vaudeville judiciaire, que son imagination, amie des
contrastes, place volontiers en regard du drame grave et srieux de la
cour d'assises. Le contraste n'est pas si grand; et, sauf la diffrence
des dnouements, les deux reprsentations de la justice rpressive
offrent plus d'une triste analogie.

La police correctionnelle est par le fait le premier degr de la
juridiction criminelle; nous pourrions dire qu'elle sert de premier
chelon  la cour d'assises, car le dlit conduit au crime, le vol
simple au vol qualifi et au meurtre. C'est vainement qu'on a appliqu 
ce tribunal l'illusoire qualification de correctionnel; faut-il s'en
prendre  l'inefficacit de notre code pnal? aux mauvais rsultats de
notre systme pnitentiaire? Il est malheureusement incontestable que la
police correctionnelle ne corrige pas. Nous n'en voulons pour preuve que
les cas nombreux de rcidives qui se prsentent  chacune de ses
audiences: sur vingt prvenus on en rencontre  peine cinq qui soient
purs de tout antcdent judiciaire; les quinze autres arrivent devant la
justice escorts de trois, quatre, six, douze condamnations antrieures.

Si cette preuve n'tablit pas assez clairement le contre-sens de cette
appellation _police correctionnelle_, en voici une autre d'une loquence
toute matrielle.

En 1828, une seule chambre du tribunal de premire instance, la sixime,
tenant, comme aujourd'hui, cinq audiences par semaine, suffisait pour
juger toutes les affaires de la comptence de la police correctionnelle.

L'anne suivante, la septime chambre civile affecta, par semaine, trois
de ses audiences  la connaissance des dlits correctionnels; en 1836,
les affaires civiles disparurent compltement de cette chambre, dont les
cinq audiences furent envahies par les causes correctionnelles.

Trois ans aprs, la huitime chambre civile subissait la mme
mollification que la septime avait subie; comme celle-ci, elle consacra
d'abord trois audiences  suppler les deux chambres correctionnelles;
depuis 1840, ses cinq audiences suffisent  peine  cette destination
supplmentaire.

Il est donc vident qu'il se commet aujourd'hui trois fois plus de
dlits qu'il ne s'en commettait il y a seize ans.

Ceci prouve que si le chiffre des corrections augmente dans le sens
pnal du mot, il diminue d'autant dans la signification morale.

Mais l'on en jugera mieux encore en pntrant avec nous dans l'enceinte
du sanctuaire. Bien que les trois chambres aient aujourd'hui une
importance gale sous le rapport de la gravit des dlits que l'on y
juge, la sixime a conserv le premier rang dans la hirarchie. C'est la
chambre mre, la chambre doyenne, et sa distribution intrieure est
mieux adapte  sa destination spciale que dans ses deux acolytes; chez
ces dernires on aperoit les traces de l'invasion du correctionnel sur
le civil: le civil, modeste dans ses exigences de localit, se contente
d'un tribunal flanqu de deux siges latraux, l'un pour le ministre
public, l'autre pour le greffier; puis d'une barre  hauteur d'appui,
assez solidement construite pour supporter le poids des dossiers des
avocats belligrants, et pour rsister  leurs coups de poing oratoires.
A cela se borne le mobilier essentiel; comme objet de luxe, comme
superfluit, ajoutez-y quelques banquettes pour MM. les clercs d'avous
et pour les avocats stagiaires, et vous aurez une chambre civile
complte et suffisamment meuble.

Mais si le correctionnel met le civil  la porte, il exigera, avant de
prendre possession des lieux, bien des changements intrieurs, des
rparations, des additions; d'abord il faudra que l'architecte du palais
lui construise un banc des prvenus, puis une chambre d'attente pour les
tmoins, puis une enceinte rserve pour l'auditoire en sabots et en
blouse qui constitue la publicit de l'audience, publicit exige par la
loi.

Les deux chambres supplmentaires sont donc assez, mal  l'aise dans
leurs locaux usurps; elle attendent avec une certaine impatience la
construction promise d'un nouveau palais de justice; elles l'attendent,
mais ne l'esprent pas, car la promesse et le projet prennent de jour en
jour un caractre de plus en plus vague, de plus en plus fantastique.

Entrons donc  la sixime chambre, la seule vritable chambre
correctionnelle par son origine et sa disposition, la seule enfin qui
soit chez elle, et qu'il soit permis de visiter sans indiscrtion
malsante.

Mais je vous dis entrons, et cette invitation de cicrone ne laisse pas
que d'tre quelque peu tmraire et hasarde. L'entre n'en est pas si
facile que cela.

La porte principale s'ouvre au-dessus du double escalier de pierre que
vous voyez  l'une des extrmits de la vaste salle des Pas Perdus. Un
garde municipal en garde les abords, bien mieux gards encore par la
foule des curieux et des oisifs qui encombrent, bien avant l'heure de
l'ouverture des portes, les degrs du double escalier. Essayez de vous
frayer un passage  travers cette foule compacte et serre, elle vous
repoussera par le cri: _ la queue!_ qui a pour elle toute la valeur
d'un principe de droit commun. Que si, soutenu par une volont
nergique, vous foulez le principe aux pieds et parvenez  percer
jusqu'au seuil la cohorte hurlante, le garde municipal vous saisira au
collet et vous demandera de quel droit vous prtendez pntrer dans
l'audience publique.

tes-vous tmoin? montrez votre assignation.

--Je n'en ai pas...

--En ce cas, vous n'entrerez point.

--J'attendrai.

--Vous ne pouvez rester l; mettez-vous  la queue.

Ne rpondez pas, ne rpliquez pas; le garde municipal est ennemi des
colloques; n'ouvrez mme pas la bouche, une simple vellit de dialogue
lui parat un attentat  ses paulettes de laine rouge dans l'exercice
de leur consigne, et la crosse de son fusil, la vigueur de sa poigne, le
violon du poste voisin, seront les arguments irrtorquables par lesquels
l'honnte gendarme croira devoir rpondre  une pacifique intention de
rsistance.

Croyez-moi, il est plus sage et plus prudent d'obtemprer  la consigne,
si peu gracieuse qu'elle soit dans sa forme. Par exemple, en
redescendant l'escalier armez-vous de philosophie; vos allures de
conqurant ont froiss tantt bien des amours-propres, vous subirez 
votre tour la peine du talion; un gros rire railleur accompagnera votre
retraite Heureux si vous en tes quitte  si bon march, et si, parvenu
au bas de l'escalier, vous retrouvez votre redingote entire, et le
contenu de vos poches intact.

Mais ne perdez pas courage pour ce premier chec; il vous reste encore
un second assaut  tenter. Au pied du grand escalier de pierre, tout 
l'angle de la salle des Pas-Perdus, ne voyez-vous pas une sorte de vote
sombre et tnbreuse qui s'enfonce dans le flanc du monument? avancez
lentement,  ttons, dans cette obscurit profonde, vous finirez par
vous heurter, tout au fond,  un petit escalier noir, roide et dlabr,
qui monte en spirale vers une rgion moins opaque o rgne une sorte de
demi-jour douteux. Grimpez  cette chelle tournante, arrtez-vous  la
premire porte qui s'offrira  vous, et sonnez avec discrtion, cette
porte est la porte secrte, l'entre particulire, l'entre de faveur de
la sixime chambre.

Un garon d'audience, en habit bleu, en cravate blanche, aux manires
douces et polies, compltement tranger  la gendarmerie dpartementale
et municipale, entrouvrira la porte et vous demandera ce que vous
dsirez.--Comme votre dsir n'est qu'un simple dsir de curiosit,
gardez-vous bien de ne pas mentir. L'honnte garon se verrait forc,
quoiqu' regret, de vous fermer doucement la porte sur le nez. Mais 
l'aide d'un petit mensonge tout  fait inoffensif, en allguant que vous
tes le client d'un avocat, le cousin d'un plaignant, ou l'ami intime
d'un tmoin, la porte vous sera courtoisement ouverte, et vous serez
tout doucement introduit dans la salle d'audience de la sixime chambre
de police correctionnelle.

La porte par laquelle vous venez d'entrer conduit  la chambre du
conseil et  la salle d'attente des tmoins. Au-dessus de la porte est
un ornement en relief, reprsentant la figure allgorique de la Vrit,
tenant  la main son symbolique miroir. La porte principale est
surmonte aussi d'une allgorie de la Justice: la figure est  demi
couche, sa main gauche tient les classiques balances; un glaive
flamboyant brille dans sa main droite. Ce terrible attribut nous semble
manquer de justesse, en gard  la localit. La police correctionnelle
ne happe pas avec le glaive; elle punit par la privation de la libert;
ainsi un trousseau de clefs et t sans doute un emblme plus exact et
plus vrai dans la main de la Justice correctionnelle, que cette
fantastique pe flamboyante, pouvantail que la cour d'assises pourrait
revendiquer  bon droit.

L'audience n'est pas ouverte encore; les juges n'ont pas encore pris
place sur leurs siges de cuir vert  clous dors; mais la salle est
dj envahie, encombre par les curieux, par les tmoins, par les
avocats, par les jeunes stagiaires qui viennent se familiariser avec la
pratique des dbats judiciaires. La foule des simples spectateurs se
rue, se pousse, se bouscule, dans l'espace qui lui est accord au fond
du prtoire. C'est  qui obtiendra, par droit de conqute, les premires
places, contre la cloison  hauteur d'appui qui spare cette sorte de
parterre public des banquettes rserves aux tmoins, et qui est coupe
au milieu par un vaste pole chauff avec une parcimonie hyginique. Les
places des tmoins se garnissent avec plus d'ordre et plus de calme. Les
personnes qui doivent dposer dans une mme affaire se groupent, se
rapprochent, se racontent ce qu'elles ont vu et entendu, et prononcent
par anticipation la condamnation ou l'acquittement du prvenu que leur
dposition doit charger ou dfendre.

Sur leurs assignations, les tmoins sont convoqus pour dix heures; mais
 dix heures on n'ouvre que les portes de la salle, et l'audience
commence rarement avant onze heures. Ce retard n'accommode gure les
impatients, qui ne se rendent qu'en rechignant  l'invitation de la
justice, ni les ouvriers qui perdent le salaire de leur journe et ne
reoivent comme compensation qu'une misrable taxe de 2 fr. Aussi
voit-on tous ces gens-l trpigner, s'agiter, assaillir l'audiencier de
questions, et tre tents de crier comme au spectacle: Commencez!

Quant aux tmoins de bonne volont,  ceux qui tiennent  honneur de
venir clairer la justice de leurs lumires, et qui se font un plaisir
du spectacle nouveau pour eux auquel ils vont assister, on les reconnat
aisment  leur attitude calme et pose,  leur toilette quelque peu
endimanche, un naf botisme de leurs observations changes  voix
basse. Ils ne manquent jamais de prendre l'audiencier pour un avocat,
les avocats pour les juges, le greffier pour le procureur du roi.

Si vous voulez avoir des renseignements fidles sur les habitudes de
l'audience, sur tout ce qui se rattache  la police correctionnelle,
approchez-vous discrtement de cette bonne et respectable figure de
rentier qui cause l-bas, tout prs du barreau, avec un de ces
questionneurs bahis qui viennent pour la premire fois dans l'enceinte
d'un tribunal, et pour qui tout est sujet d'tonnement et d'informations
incessantes.

Le vieux monsieur qui rpond avec une complaisance si bnvole aux mille
points d'interrogation que lui pose son voisin, n'est ni un tmoin, ni un
plaignant, ni, encore moins, un prvenu. Aucun devoir, aucune fonction,
aucun intrt de chicane ne l'appelle dans le prtoire, et pourtant il
est plus exact, plus fidle  l'audience que les journalistes, les
huissiers, les juges et les grands municipaux. Ds l'ouverture des
portes, on le voit entrer des premiers, se placer invariablement
derrire le banc des avocats, appuyer ses deux mains sur sa canne, son
menton sur ses deux mains, attendre patiemment l'entre du tribunal,
prter une attention soutenue aux dbats, aux plaidoiries, aux
rquisitoires, approuver ou blmer silencieusement chaque jugement
prononc, et ne sortir de la salle que le dernier. Cet honnte vieillard
est l'habitu de la police correctionnelle. Petit commerant retir des
affaires, vieux clibataire sans famille, n'ayant dans son intrieur
d'autre socit que son chat et son serin, trop vertueux pour hanter les
commres ses voisines, trop rang pour frquenter les cafs et se livrer
aux coteux passe-temps du domino ou du tric-trac, trop inoffensif
citoyen pour prendre quelque intrt  la polmique des journaux, il
s'est cr une distraction, une occupation, je dirai presque un devoir
quotidien, en s'imposant le singulier plaisir d'assister aux dbats de
la police correctionnelle, et d'y assister tous les jours avec une
rgularit, une ponctualit vraiment difiante et curieuse!

Il se plat, en attendant l'ouverture de l'audience,  prter l'oreille
aux propos des voisins,  se mler  leurs conversations,  leur donner
des renseignements officieux,  les instruire sur les habitudes du
tribunal,  leur faire en un mot les honneurs de l'audience.

Monsieur, dit-il et rpte-t-il presque chaque jour au tmoin que le
hasard lui a donn pour voisin; vous voyez la droite du tribunal,
c'est--dire  votre gauche, cette estrade entoure d'une cloison 
hauteur d'appui: c'est le banc des prvenus, c'est l que viendront se
placer,  tour de rle, les prisonniers que l'on va juger dans un
moment.

--Mais, monsieur, je n'y vois encore qu'un garde municipal; o sont donc
les prisonniers?

[Illustration: Voiture appele panier  salade, servant au transfrement
des prisonniers.]

--Je vais vous le dire, monsieur; ne remarquez-vous pas que cette
troite enceinte parque, qui forme le banc des inculps, est perce
dans le mur d'une petite porte jaune?

--Parfaitement, monsieur.

--Cette petite porte conduit par un troit escalier  une troite
chambre  peine claire,  peine are, o sont transfrs les inculps
en tat d'arrestation prventive qui seront jugs aujourd'hui. On
appelle cette espce de cachot la petite souricire. Avant d'tre
entasss dans ce bouge malsain, les prvenus ont fait une halte dans la
grande souricire, qui est situe dans les caves du Palais-de-Justice, 
une profondeur de cinq ou six mtres au-dessous des dalles de marbre de
la salle des Pas-Perdus.

C'est l que, ds le matin, les prisonniers qui doivent comparatre dans
la journe devant une des trois chambres correctionnelles, sont amens
des prisons de la Force, des Madelonnettes, de la Hoquette, de
Sainte-Plagie, de Saint-Lazare. Ce transfert se fait au moyen d'une
voiture spciale, nomme _panier  salade_, et sous la garde et la
responsabilit d'un huissier audiencier et de plusieurs gendarmes.

--Panier  salade! voil un singulier nom pour une voiture!

--Monsieur, ces voitures ont t ainsi nommes parce que, dans
l'origine, elles taient construites en osier, comme sont faonns les
paniers  salade. Aujourd'hui elles sont fabriques plus solidement, et
leur forme est celle d'une grande carriole hermtiquement ferme; mais,
en changeant de forme et d'lments de construction, elles ont conserv
leur dnomination primitive.

--Monsieur, je vous remercie de ces curieux renseignements; je les
rapporterai  ma femme, qui en sera charme.

Monsieur est, sans aucun doute, avocat?

--Non, monsieur; j'aurais pu l'tre, mais je ne le suis pas. Je suis
tout simplement un habitu de la police correctionnelle; j'y viens tous
les jours d'audience, aprs mon djeuner, et j'y reste jusqu' l'heure
de mon dner; je prfre les motions calmes et modres de la police
correctionnelle aux motions trop violentes de la cour d'assises;
j'coute avec intrt les dbats de chaque affaire, je me passionne
doucement pour ou contre le prvenu; j'coute les plaidoiries des
avocats, ce qui n'est pas toujours amusant, mais enfin il n'est pas de
plaisirs sans peines; je discute mentalement les arguments de l'avocat
du roi, et pendant que les juges dlibrent, je me plais  formuler en
moi-mme le jugement qu'ils s'apprtent  rendre; si ma dcision est
conforme  la leur, je suis excessivement ravi. Bref, c'est l pour moi
une rcration conomique, instructive et intressante tout  la fois.
Je suis connu des juges, des avocats, des journalistes, des audienciers,
des gendarmes mmes; et l'on me laisse entrer sans difficult comme un
ami de la maison, comme un accessoire indispensable de l'audience.

--Monsieur, j'envie votre sort... Il me semble que vous devez regretter
tous les jours de n'tre point avocat.

--Chut! dit le vieil habitu, nous sommes tout prs du barreau, et ces
messieurs pourraient nous entendre. coutez: on voit bien, monsieur,
sans vous offenser, que vous ne frquentez pas nos audiences...

[Illustration: La grande Souricire, au Palais-de-Justice.]

--Hlas! monsieur, j'y viens aujourd'hui pour la premire fois.

--C'est donc cela: entre nous, monsieur, dit le loquace cicrone en
baissant de plus en plus la voix, la profession d'avocat de police
correctionnelle ne peut faire envie  personne, et, quant  moi, je
l'estime un assez triste mtier.

--Monsieur, vous m'tonnez!

--D'abord, dans les trois quarts des causes correctionnelles, l'avocat
est compltement inutile; que diable voulez-vous qu'il vienne dire, par
exemple, pour ce repris de justice qui a rompu son ban pour la dixime
fois; pour cet incorrigible voleur qui comparat sur la sellette avec
une recommandation de douze ou quinze condamnations antrieures; pour
cet honnte ivrogne qui a appel un sergent de ville du nom peu
respectueux de mouchard; pour ces vagabonds qui ne demandent qu'un
sjour dans les prisons durant la rude saison d'hiver; pour ces pauvres
vieilles femmes prvenues de mendicit et qui rclament comme une faveur
d'tre envoyes dans un dpt hospitalier? Croyez-vous que la faconde
des avocats soit de quelque utilit dans ces sortes d'affaires? qu'elle
puisse conjurer la svrit du tribunal envers les uns, et qu'il soit
besoin de leurs phrases creuses et banales pour exciter la piti,
l'indulgence en faveur des autres? Pas le moins du inonde, monsieur;
aussi les juges profitent-ils le plus souvent du temps pendant lequel
ces orateurs superflus dbitent leurs plaidoiries, pour dlibrer sur le
sort de leurs clients, ou pour s'entretenir de leurs soires, de leurs
rcoltes, ou de la sance de la chambre des dputs. Puis, quand ils ont
accord une honnte latitude  l'loquence du dfenseur, le prsident
l'interrompt par ces mots sacramentels;

C'est entendu. Notez bien qu'il ne dit jamais: C'est cout. Ici les
synonymes ont leur valeur. Plus d'une fois, monsieur, j'ai remarqu que
cette manire d'entendre et de ne pas couter certains dfenseurs est un
bonheur pour le client dfendu; et dernirement encore, de deux prvenus
inculps de dlits semblables, l'un, qui n'avait pas d'avocat, a t
condamn  six mois de prison; l'autre, qui en avait un, en a eu pour un
an. Aprs cela, monsieur, je vous dirai qu'il faut que tout le monde
vive; et, en fait, ces causes sont si peu et si mal payes aux avocats,
qu'il leur en faut un certain nombre pour leur donner des moyens
d'existence. Je me suis laiss dire par un audiencier fort spirituel et
fort malin qui m'honore de son amiti, des choses incroyables sur la
manire dont quelques-uns de ces messieurs font ce qu'on appelle le
_client_. Le client ne vient pas toujours de lui-mme, il faut
l'attirer, le chercher, l'accrocher parfois au passage. C'est une espce
de chasse  l'afft, au miroir ou  courre. Les plus intrpides vont
bravement dans les prisons offrir leurs services  ces honntes clients;
ils y retrouvent aussi leurs anciennes pratiques, et veillent  ce qu'un
confrre perfide ne s'avise pas de les dtourner  son profit. Les
crivains de la salle des Pas-Perdus sont aussi les fournisseurs de
certains avocats, moyennant le partage des maigres honoraires reus.
Enfin l'avocat correctionnel qui arrive le matin au Palais, sans
affaires, sans causes, ne dsespre pas d'en attraper quelques-unes
avant l'ouverture de l'audience en se promenant dans la salle des
Pas-Perdus, et en offrant ses services aux plaideurs effars, qu'il juge
sur la mine assez nafs pour accepter ses bons offices, assez riches
pour les payer.

[Illustration: Vue intrieure de la Police correctionnelle de Paris, 6e
chambre.]

Mais la voix de l'huissier de service interrompt les indiscrtions du
vnrable habitu:

L'audience! messieurs, tez vos chapeaux!

A ces mots les avocats se lvent et se dcouvrent pendant que les juges
et le substitut montent  leurs siges; l'auditoire s'installe,
s'arrange de son mieux pour bien voir, pour bien entendre; le greffier
essaie sa plume, les rdacteurs des journaux judiciaires se placent dans
la tribune qui leur est rserve au-dessous du sige du ministre
public; le vieil habitu hume d'un air satisfait et attentif une prise
de tabac. Le silence s'tablit, et le prsident prononce la formule;

L'audience est ouverte: audiencier, appelez les causes.

(La suite  un prochain numro.)

[Illustration:
L'Huissier. Le Journaliste. L'Avocat. Le Garde-Municipal. L'Habitu.
Types de la police correctionnelle.]



Bulletin bibliographique.

_Histoire de la Posie franaise  l'poque impriale, ou Expos par
ordre de genres de ce que les potes franais ont produit de plus
remarquable depuis la fin du dix-huitime sicle jusqu'aux premires
annes de la restauration_; par Bernard Jullien.--Paris, 1844. _Paulin_.
2 vol. grand in-18.

M. B. Jullien a entrepris d'exposer, dans un cours profess  l'Athne
royal, l'histoire critique de la littrature franaise  l'poque
impriale, en faisant toutefois remonter cette poque jusqu'au moment o
Napolon a pris, sous le titre de consul, le gouvernement de la France.
Les leons des annes 1842 et 1843 ont t consacres  l'histoire de la
posie. Ce ces leons que le professeur publie aujourd'hui, telles qu'il
les a prononces, sauf quelquefois quelques diffrences  peu prs
invitables entre un cours et un livre, et dont il rend compte dans sa
prface.

On trouve aussi dans cette prface un programme par lequel M. Jullien
avait annonc son cours, et qu'il est convenable de transcrire ici,
parce qu'il fait connatre nettement le but du professeur, et les motifs
qui l'ont dtermin dans le choix de son sujet. Voici ce programme:

La littrature impriale est aujourd'hui peu connue: elle est surtout
peu estime; peut-tre cela vient-il prcisment de ce qu'on ne la lit
gure, qu'on la juge par oui-dire et sur parole.

On se rappelle en effet les combats que se sont livres,  une poque
encore peu loigne de nous, deux doctrines littraires fort opposes en
apparence: les deux partis ont tour  tour triomph dans les journaux et
recueils priodiques qui recevaient leurs inspirations. La lassitude du
public, la fatigue des combattants, ont seules termin la guerre; la
victoire, cela devait tre, est reste  celle des deux armes qui se
portait,  droit ou  tort, comme promotrice des ides nouvelles. Tous
les journaux ont subi le joug du vainqueur. Ceux qui ont refus de
courber la tte ont t contraints de garder le silence; et bientt il a
t dit, crit, rpt partout et accept sans rclamation, que l'esprit
franais, par une raison ou par une autre, avait  peu prs sommeill
pendant quinze ans; que cette poque, frappe d'une strilit houleuse,
n'avait rien produit qui mritt d'occuper les loisirs,  plus forte
raison d'appeler l'tude de nos contemporains.

Il est permis aujourd'hui de ne pas accepter une condamnation si
rigoureuse: il est permis de rviser ce procs, d'appeler, comme le
voulait l'auteur de _la Mtromanie_;

                   Du parterre en tumulte au parterre attentif.

Voil plus d'un quart de sicle que l'empire a cess; les passions sont
teintes, les haines ne subsistent plus, les comparaisons ne peuvent
irriter personne, les louanges donnes aux morts ne porteront aucun
ombrage aux vivants.

Faisons donc de nouveau l'inventaire des productions de cette poque,
examinons de sang-froid, et pices en main, ce qu'elle nous a laiss;
peut-tre y trouverons-nous la preuve que la France n'a pas alors d
toute sa gloire aux armes; qu'elle n'tait pas, dans la littrature,
aussi dchue qu'on a bien voulu le dire, et que plusieurs des ouvrages
qu'elle a vus natre pourront, comme ceux des sicles prcdents,
affronter sans crainte le jugement de la postrit.

M. Jullien se propose donc de tous ramener  l'tude de la littrature
impriale; il n'en est pas seulement l'historien, il s'en constitue le
dfenseur, et voudrait la rhabiliter dans l'opinion publique. Cette
tentative, quel qu'en soit le succs, ne peut du moins que lui faire
honneur: car elle est, ou s'en aperoit en le lisant, le rsultat d'une
d'une consciencieuse et d'une vritable conviction. Tout le monde sans
doute, mme aprs avoir lu M. Jullien, ne partagera pas cette
conviction; mais les bons esprits n'en reconnatront pas moins l'utilit
d'un travail entrepris dans des vues honorables, excut avec soin, et
destin par son auteur  renouer la chane de nos traditions
littraires. On trouvera d'ailleurs, dans un discours prliminaire plac
en tte du premier volume, et qui peut tre considr comme un
dveloppement du programme, l'exposition des principes qui ont prside 
tout ce travail, ainsi que l'indication des ouvrages et des recueils
dans lesquels l'auteur a pu puiser des documents o trouver des secours.

L'ouvrage lui-mme se divise en quatre livres, dont le premier est
consacr  la posie lyrique, le second  la posie narrative, le
troisime  la posie expositive et le quatrime  la posie dramatique.
Nous allons prsenter un court aperu de ce que chacun de ces livres
contient de plus remarquable.

Dans le livre premier, ou dans la posie lyrique, nous rencontrons
Delille, mentionn pour son _Dithyrambe sur l'immortalit de l'me_;
Fontanes, Chnier et surtout Lebrun, sans compter quelques autres,
Theveneau, par exemple, mathmaticien et pote, aujourd'hui bien oubli,
quoiqu'il ait fait quelques beaux vers, et donn un commentaire,
autrefois recherch, sur les _Leons de Mathmatiques_ de Lacaille et
Marie. Nous signalerons encore un article sur les posies de
circonstance adresses  Napolon et  sa famille, et spcialement sur
le recueil intitul _Hommages potiques  Leurs Majests Impriales_,
recueil qui,  dfaut de beaux vers, peut fournir au philosophe plus
d'un sujet de rflexions, et dans lequel on remarque la signature de
potes plus ou moins clbres: Branger, Michaud, Baour-Lormian,
Millevoie, Soumet, Viennet et dj Casimir Delavigne. Aprs les pomes
originaux viennent les traductions ou imitations: l'_Anacron_ de
Saint-Victor, l'_Horace_ de Daru, l'_Ossian_ de Baour-Lormian, et le
livre est termin par quelques pages sur la chanson, genre toujours
fcond en France, et dans lequel se distinguent, entre beaucoup
d'autres,  l'poque impriale, Desaugiers et Branger.

Dans la posie narrative, l'auteur comprend naturellement tous les
ouvrages qui se prsentent sous la forme du rcit, depuis l'pope
jusqu'au conte. Il s'occupe non-seulement des pomes originaux, mais
aussi des traductions en vers, parmi lesquelles se distinguent
l'_nide_ et _le Paradis perdu_ de Delille et _la Jrusalem dlivre_
de Baour-Lormian Les grandes popes du temps de l'empire sont
aujourd'hui plus oublies que celles du dix-septime sicle, dont
Boileau du moins maintient le souvenir; mais parmi les auteurs qui ont
consacr leurs veilles  des pomes narratifs d'un genre moins lev,
quelques-uns ont vu leurs efforts moins ambitieux couronns d'un plus
heureux succs. Tels sont: Parny, qui vivra longtemps encore; Creuze de
Lesser, dont le pome de la Chevalerie conserve des lecteurs; Parseval
de Grandmaison, dont M. Jullien juge les _Amours piques_ avec svrit;
M. Roux de Rochelle, dont _les Trois ges_ sont traits plus
favorablement; M. Viennet, dont _la Philippide_, publie seulement en
1828, mais compose en partie sous l'empire, obtient ici de grands
loges, accompagns toutefois de critiques, relatives au plan de
l'ouvrage et au dfaut d'intrt. Nous citerons encore _la Navigation_
d'Esmenard, ouvrage qu'il n'est pas facile, comme l'avait dj fait
observer l'Institut (Rapport de la classe de la langue et de la
littrature franaise sur les prix dcennaux, pages 59 et 136), de
rapporter  un genre dtermin, mais que M. Jullien regarde comme un
pome cyclique  cause de la forme historique que son auteur lui a
donne. Nepomucne Lemercier figure aussi dans ce livre pour un assez
grand nombre de pomes dont la plupart n'ont jamais eu de lecteurs. Son
_Atlantide_ donne cependant lieu  des considrations assez curieuses,
et la _Panhypocrisiade_, nglige  son apparition, mais justement
remarque depuis pour les beauts originales qu'elle prsente, mritait
d'arrter quelque temps l'attention de notre critique, qui lui accorde
en effet un assez long article. Nous regrettons que M. Jullien n'ait pu
russir  se procurer _les Quatre Mtamorphoses_ du mme auteur; il
aurait pu s'assurer par lui-mme que si la svre dlicatesse de nos
habitudes littraires rprouve le choix du sujet, l'excution du moins
mrite les loges qui lui ont t dcerns par les meilleurs juges. Aux
pomes de longue haleine succdent les contes, dans lesquels Andrieux
surtout obtint beaucoup de succs; puis enfin _les contes brefs_,
c'est--dire ces petits rcits resserrs dans les proportions de la
simple pigramme, dont ils ont le tour vif et la pointe finale. Nos
potes y ont souvent russi, et Pons (de Verdun) notamment s'y est
distingu au commencement de ce sicle.

Sous le titre de posie expositive, le troisime livre comprend les
pomes didactiques et descriptifs, l'lgie, l'ptre, la satire,
l'idylle, l'apologue et l'pigramme. Cette partie de l'histoire de la
posie impriale nous offre des noms qui ont obtenu et conserv plus ou
moins d'clat: Delille, dont l'astre a pli, mais dont la renomme dure
encore; Fontanes, pote correct et pur, dont le talent convenait  la
posie tempre; Chnedolle, qui clbra _le Gnie de l'Homme_; Michaud,
qui trouva dans ses malheurs le sujet de son _Printemps d'un Proscrit_;
Castel, qui, dans son pome des _Plantes_, dveloppa en vers agrables
un sujet qui lui tait vraiment connu; Legouv, qui mit son succs sous
la protection du sexe auquel il consacra ses chants; Campenon, que
_l'Homme des Champs_ de Delille n'a pas empch de donner sa _Maison des
Champs_; Berchoux, le chantre de _la Gastronomie_; Colnet, qui enseigne
_l'Art de Dner en Ville_; Tissot, qui a mieux russi que tout autre 
complter le Virgile de Delille; madame Dufrnoy, qui a charm ses
douleurs en les chantant; Millevoie, versificateur distingu auquel le
pressentiment, puis les approches de la mort ont inspire deux pices
touchantes et vraiment potiques; Chnier, gnie incomplet, mais
vigoureux, qui ne se dploya jamais plus  l'aise que dans la satire;
Arnault, qui fut original dans l'apologue; Lebrun, fcond et souvent
heureux dans l'pigramme.

Le quatrime et dernier livre a pour objet la posie dramatique,
comprise dans toute son tendue, depuis la tragdie jusqu'au vaudeville.

La tragdie, M. Jullien le dit lui-mme (tome II, page 458), est la
partie faible de la posie impriale. Il signale toutefois comme
mritant plus spcialement des loges, l'_Omasis_ de Baour-Lormian, le
_Tibre_ de Chnier et l'_Agamemnon_ de Lemercier; Trois ouvrages qui
lui semblent dominer tous les autres, l'un par la richesse et l'harmonie
du style, l'autre par la profondeur des caractres, le troisime par la
conduite et l'intrt de l'action. Plus d'un lecteur s'tonnera sans
doute de voir figurer dans cette liste de trois ouvrages la tragdie
d'_Omasis_ et de n'y pas trouver _les Templiers_.

Le drame et la comdie ont t plus heureux; la comdie surtout, genre
minemment franais, et qui,  toutes les poques de notre littrature,
a produit des ouvrages remarquables. Nous trouvons Collin-d'Harleville,
Picard, Duval, Andrieux, tienne, Lemercier, dont le _Pinto_,
tardivement apprci, est l'ouvrage le plus original du thtre
imprial; plusieurs autres, dont les productions paraissent encore sur
la scne.

Dans une section particulire on peut lire des dtails peu connus de la
gnration actuelle sur les petites pices qui ont fait rire la
gnration prcdente, et dans une autre il est question des opras les
plus fameux, _le Triomphe de Trajan, la Vestale, Fernand Cortez_,
accueillis avec tant de faveur, mais que d'autres ouvrages, soutenus par
une musique d'un autre genre, cartent aujourd'hui du thtre.

Vient enfin une conclusion, ou rcapitulation gnrale, dans laquelle M.
Jullien compare la littrature franaise de l'empire  celle des poques
prcdentes, sous le double rapport du nombre et de la valeur des
productions. Le rsultat de cette comparaison assignerait, si l'on
admettait toutes les apprciations de l'auteur, un rang fort lev  la
priode littraire dont il a trac l'histoire. Cette manire de voir
s'carte assurment beaucoup des ides qui ont cours aujourd'hui, et
celui qui crit ces lignes est fort dispos, sur ce sujet du moins, 
penser comme tout le monde. Il appartient d'ailleurs  chacun de se
former une opinion d'aprs ses lumires personnelles et son got
particulier. Au surplus, le livre que nous annonons offre en abondance
les lments propres  clairer le jugement du lecteur. Les ouvrages n'y
sont pas seulement jugs, ils sont analyss, et des citations nombreuses
permettent d'apprcier le talent et de reconnatre la manire des
potes. M. Jullien suit en cela l'exemple de La Harpe; il a mme ici un
avantage sur l'auteur du _Lyce_; celui-ci, en effet, traitant des plus
belles poques de notre littrature, rapporte souvent des passages que
tout le monde connat; ceux que transcrit M. Jullien, emprunts  des
auteurs bien moins lus, auront souvent le charme de la nouveaut;
quelques-uns, extraits de livres presque inconnus, causeront cette
surprise agrable qui accompagne la dcouverte d'une richesse qu'on ne
souponnait pas. Qui a lu, par exemple, le _Mose_ Lemercier, et qui ne
saura gr a M. Jullien de lui avoir fait connatre le monologue de Core,
morceau bien remarquable perdu dans un bien mauvais pome?

Les dispositions matrielles du livre sont elles-mmes calcules pour la
plus grande utilit du lecteur; des indications prcises permettent de
recourir aux ouvrages cits; des tables mthodiques et une ample table
alphabtique donnent le moyen de retrouver facilement le sujet et le
point prcis auxquels on peut avoir besoin de se reporter.

V.



L'Algrie ancienne et moderne, depuis les premiers tablissements des
Carthaginois jusqu' la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader; par M. Lon
Galibert. 1 vol. grand in-8 de 658 pages, orn de gravures sur acier et
sur bois.--Paris, 1844. Furne. 20 fr.

Ce beau volume dont nous avons. Il y a plus d'un an, annonc la
publication et prdit le succs, est depuis longtemps termin: nos
esprances n'ont point t trompes. Jamais, peut-tre, la librairie
Furne n'avait dit un ouvrage, mme illustr, plus complet et plus
intressant. MM. Rouergue et Rattet ont dignement rempli la tche qui
leur avait t confie; des cartes et des costumes coloris des
principaux corps de l'arme d'Afrique compltent la curieuse collection
de paysages ou de tableaux que ces artistes distingus ont dessine et
grave tout exprs pour l'_Algrie ancienne et moderne_; mais dans ce
bulletin c'est la partie littraire d'un livre qui doit seule nous
occuper. Voyons donc comment M. Lon Galibert a conu et excut
l'important travail auquel il a mis son nom.

Le chapitre premier de l'_Algrie ancienne et moderne_ a pour titre:
Description physique de la rgion du l'Atlas. Avant d'entreprendre le
rcit des vnements historiques dont l'Afrique a t le thtre, avant
de drouler cette longue srie de guerres et d'invasions qui ont tant de
fois chang la face de ce pays, ruin ses villes et influ de mille
manires sur l'existence de ses habitants M. Lon Galibert esquisse
rapidement la physionomie de cette contre; il gravit ses montagnes, il
parcourt ses plaines et ses valles autrefois si fertiles, et qui
offrent encore  l'industrie moderne de si grandes ressources; il
indique les diffrentes zones de cette riche vgtation africaine, ainsi
que les animaux qui s'y trouvent; il constate enfin les divers
phnomnes de climatologie qui s'y succdent, les vents qui y rgnent,
la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent. Ce tableau succinct a
pour but de donner ds l'abord une notion exacte de l'Afrique
septentrionale, et de dgager le rcit principal de toutes les
descriptions qui l'auraient ncessairement surcharge.

Comment les Carthaginois tendirent-ils leur domination dans l'Afrique
occidentale? Par quel ingnieux systme de colonisation firent-ils
concourir les tribus libyennes  leur commerce,  leurs conqutes?
Comment,  leur tour, les Romains s'emparrent-ils de ces lments
organiss pour dtruire Carthage? Comment ces peuples, qui depuis sept
cents ans paraissaient faonns  la civilisation phnicienne,
acceptrent-ils ensuite celle de Rome? Comment, aprs quatre sicles de
soumission apparente, les vit-on passer presque sans rsistance sous le
joug des Vandales, puis sous celui des Grco-Byzantins, et enfin se
laisser confondre dans le flot arabe qui leur imposa son langage et ses
croyances?

Ce sont toutes ces rvolutions que j'ai entrepris d'tudier et que
j'essaierai d'expliquer, dit M. Lon Galibert dans son avant-propos;
travail difficile, mais fcond en enseignements de plus d'un genre,
surtout en rapprochements du plus haut intrt, car cette mme terre o
la France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats,
d'intrpides capitaines, des gnraux illustres, fut aussi le thtre
des mmorables batailles que se livrrent Scipion et Annibal; c'est l
que Csar vint cueillir le dernier fleuron qui manquait  sa couronne de
triomphateur du genre humain; c'est l que les factions de Rome, qui se
disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles;
c'est l que mourut Caton; c'est l que Pompe, Marius et Sylla
consolidrent leur gloire. Massinissa, le roi de Constantine, le fidle
alli des Romains, ainsi que ses descendants, les Micipsa, les Juba,
sont les types de ces chefs arabes qui, pris aujourd'hui de la
supriorit de notre civilisation, se sont sincrement rallis  nous.
Abd-el-Kader, c'est Jugurtha, c'est Taclaricas, c'est Firmus; car, en
Afrique, les hommes sont toujours les mmes, les noms seuls ne font que
changer. Abd-el-Kader est le successeur de tous ces esprits inquiets et
ambitieux qui,  diffrentes poques, rvrent une suprmatie nationale
et indigne, utopie  la ralisation de laquelle s'opposeront toujours
le morcellement des tribus africaines, leurs moeurs gostes et leur
caractre envieux.

A la domination des Grco-Byzantins succda, dans l'Afrique
septentrionale, celle des Arabes. Cette priode nous fait assister au
magnifique dploiement de la civilisation d'orient, qui de l'Afrique
envahit l'Espagne, et ne s'arrta qu'aux plaines de Poitiers, grce aux
efforts de la France et aux victoires de Charles Martel. M. Lon
Galibert suit tour  tour les Arabes et les Maures dans leurs conqutes
intrieures et dans leurs expditions au dehors; en Sicile, en Italie,
sur les ctes de notre belle Provence, o existent encore tant de traces
de leur passage.

Les vritables annales de L'Algrie ne commencent qu'au seizime sicle;
c'est alors seulement qu'Alger, sous l'influence de deux trangers, les
frres Barberousse, devient le sige de cette espce de rpublique
religieuse et militaire qui fut leve contre la chrtient, comme
Rhodes l'tait depuis un sicle contre l'islamisme; c'est alors
seulement que se forme ce terrible gouvernement appel _l'odjeac
d'Alger_, qui en quelques annes envahit toutes les principauts
voisines. Mostaganem, Mdah, Tenez, Tlemcen, Constantine, reconnaissent
sa souverainet; Tunis lui est mme un instant soumis, et Alger finit
par imposer son nom  tout le territoire qui s'tend depuis Tabarque
jusqu' Milonia. Au dehors, le bruit de ses conqutes et l'influence de
ses chefs se rpandent avec non moins de rapidit. Alger,  son berceau,
est tour  tour l'auxiliaire ou la terreur des tats les plus puissants
de l'Europe. Le sultan Slim prend l'odjeac sous sa protection; Soliman
l'appelle  son secours; Franois 1er paie son concours 800,000 cens
d'or; Charles-Quint lui-mme, vainqueur  Pavie et  Tunis, est oblig
de courber le front sous la fatalit qui brise ses vaisseaux et jette
l'pouvante parmi son arme.

Les Turcs restrent pendant plus de trois sicles matres de l'Algrie,
les puissances europennes essayrent vainement de la leur disputer;
mais les indignes protestrent toujours contre la souverainet qu'ils
s'arrogeaient. Trois sicles de possession n'avaient pas subi pour
lgitimer et consolider leur pouvoir. Ils taient obligs de subir la
loi qui a constamment pes sur tous les conqurants de l'Afrique
septentrionale, c'est--dire de combattre pour se maintenir, lorsqu'en
1830 la France s'empara enfin de cette terre qui doit tre dsormais et
 toujours franaise.

Le rcit de la conqute d'Alger et de tous les vnements qui l'ont
suivie depuis quatorze annes remplissent les deux tiers de _l'Algrie
ancienne et moderne_. Nous n'analyserons pas cette partie de l'ouvrage
de M. Lon Galibert; bornons-nous  constater qu'il n'a rien nglig
pour que son travail, aussi impartial que complet, ft vraiment digne
des brillantes campagnes dont il s'tait fait l'historien.

M. Lon Galibert s'est arrte au 22 juin 1843, c'est--dire  la prise
de la Smalah d'Abd-el-Kader. Un dernier chapitre intitul: Situation
de la domination franaise 1830-1843, renferme une masse de documents
curieux sur le gouvernement et l'administration, l'arme, les finances,
l'organisation judiciaire, le rtablissement du culte chrtien, les
travaux publics, le mouvement commercial, les progrs de la
colonisation, la cration d'tablissements d'instruction publique, les
sciences et les arts, etc. Enfin ce magnifique volume, si plein de
faits, se termine par une statistique historique des rgiments envoys
en Afrique depuis 1830.



[Illustration: Allgorie du mois de Mai.--Les Gmeaux.]



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Le duel tait dfendu sous Richelieu.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 11 MAI 1844 ***

***** This file should be named 46461-8.txt or 46461-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/6/4/6/46461/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
