The Project Gutenberg EBook of Essais potiques, by Delphine de Girardin

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Title: Essais potiques

Author: Delphine de Girardin

Release Date: July 22, 2014 [EBook #46364]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS POTIQUES ***




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  Note de transcription:

  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
  corriges. Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.




    Essais
    Potiques.




         { L'Auteur, rue Louis-le-Grand, n 21 (_ter_).
         { P. DUPONT, libraire, rue de Grenelle-Saint-Honor, n 55.
    CHEZ { DELAUNAY et PONTHIEU, au Palais-Royal.
         { BOULAND et TARDIEU, rue du Battoir, n 12.


[Illustration:
      [***] Collievre del
      [***] de Villaise

    Cache moi ce vallon, cet arbre, ce clocher,
      Et du hameau natal, ma soeur, viens m'arracher.

    Soeurs de Ste Camille.
]




    Essais
    Potiques

    PAR MLLE. DELPHINE GAY.


    Paris,

    IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE,

    SUCCESSEUR DE P. DUPONT.

    1824.




A ma Mre.




A ma Mre.

        Du got des vers pourquoi me faire un crime?
    Leur prestige est si doux pour un coeur attrist!
        Il te un poids au malheur qui m'opprime;
    Comme une erreur plus tendre il a sa volupt.

    (Mme DESBORDES VALMORE.)


    En vain dans mes transports ta prudence m'arrte,
  Ma mre, il n'est plus temps; tes pleurs m'ont fait pote!
  Si j'ai pri le ciel de me les rvler
  Ces chants harmonieux, c'est pour te consoler.
  D'un tel dsir pourquoi me verrais-je punie?
  Les maux que tu prdis ne sont ds qu'au gnie;
  A d'illustres malheurs, va, je n'ai pas de droits:
  Quel cri peut s'lever contre une faible voix?
  Vit-on jamais les chants d'une muse pieuse
  Exciter les clameurs de la haine envieuse?
  Non, l'insecte rongeur qui s'attache au laurier
  pargne en son ddain la fleur de l'glantier.
  Ah! de la gloire un jour si l'clat m'environne,
  Comme une autre parure acceptant sa couronne
  Je dirai: Son clat sur toi va rejaillir;
  Aux yeux de ce qui m'aime elle va m'embellir.
  A ce cruel destin, hlas! me faut-il croire?
  Pourquoi me fuirait-on? Le flambeau de la gloire,
  Dont la splendeur effraye et sduit tour  tour,
  N'est qu'un phare allum pour attirer l'amour;
  Qu'il vienne!... Sans regret et changeant de dlire,
  Aux pieds de ses autels j'irai briser ma lyre;
  Mais dois-je dsirer ce bonheur dangereux?

    Hier, il m'en souvient, je fis un rve heureux:
  L'tre mystrieux qui prside  ma vie,
  Ce fantme charmant dont je suis poursuivie,
  Hier il m'apparut, triste, silencieux,
  La langueur se peignait sur ses traits gracieux;
  Moi, sans plaindre sa peine et d'espoir anime,
  En le voyant souffrir je me sentais aime.....
  Il ne l'avait pas dit... Non... mais je le savais
  Et bientt j'oubliai..... (Ma mre je rvais!...)
  J'oubliai de cacher le trouble de mon me,
  Il le vit; et ses yeux, pleins d'une douce flamme,
  Pour m'en rcompenser l'excitaient tendrement,
  Et mon coeur se perdait dans cet enchantement.
  Toi-mme en souriant contemplais mon supplice
  D'un regard  la fois maternel et complice.
  Dieu! que j'tais heureuse! et pourtant... je pleurais!
  Ce bonheur me parut redoubler tes regrets:
  Celui que nous pleurons manquait  notre joie,
  Car je n'espre plus qu'un rve nous l'envoie;
  Un rve peut crer le plus doux avenir,
  Mais il n'enlve pas le poids d'un souvenir;
  Quand la source des pleurs ne peut tre tarie
  La plus puissante joie est d'avance fltrie.

    Mon songe est effac... Je suis seule; dis-moi,
  Celui qui doit me plaire est-il connu de toi?
  Viendra-t-il, devinant le rve qu'il m'inspire,
  Sur un coeur qui l'attend rclamer son empire?
  A ma jeunesse enfin servira-t-il d'appui?
  Ah! si le ciel un jour daignait m'unir  lui!....
  Mais non, loignez-vous, sduisante chimre;
  En troublant mon repos vous offensez ma mre;
  Tant qu'elle m'aimera qu'aurai-je  dsirer?
  Un aussi grand bonheur me dfend d'esprer!

    _Paris 24 novembre 1823._




CHANT OSSIANIQUE SUR LA MORT De Napolon.




FRAGMENT DE LA NOTICE HISTORIQUE

MISE A LA SUITE DU POME DE MOYSE,

PAR NEPOMUCNE LEMERCIER.


J'adressai, en l'anne 1800, un exemplaire des pomes sur _Homre_
et _Alexandre_, au premier consul Bonaparte, dans le _chteau des
Tuileries_: je reus une invitation de me rendre  _Malmaison_ pour
dner le lendemain chez lui. Un grand nombre de personnes distingues
par de hautes fonctions s'y trouvrent. Je ne me souviens pas si
ce fut avant ou aprs le repas, qu'on se dispersa dans les salles
environnantes et dans les alles du parc: quelques-uns de nous
discutrent dans le salon sur les diffrences de l'pope et des pomes
didactiques. Bonaparte sortait et rentrait par moments: on crut devoir
l'informer du sujet de la conversation. Un des convives lui dit qu'un
dbat s'tait lev  l'gard de la prminence des potes piques
sur les didactiques, auxquels celui-ci attribuait la supriorit.
Bonaparte, se tournant vers moi, lui demanda: Que pense _Lemercier_?
Le mme convive s'empressa de lui rpondre que j'tais pour les
piques. --Il a raison: ce qu'on raconte a toujours plus d'ordre,
est plus dramatique; d'ailleurs les fictions en action frappent mieux
que les enseignements.... Voyez.... Alexandre a choisi Homre pour son
pote.... Auguste a choisi Virgile, auteur de l'nide.... Pour moi, je
n'ai eu qu'Ossian.... les autres taient pris.




CHANT OSSIANIQUE SUR LA MORT De Napolon.

DDI

A MADAME LA COMTESSE BERTRAND.

    Ce fleuve qui entrane tout, n'entrane pas sitt une
    telle mmoire, elle est consacre  l'immortalit.

    (Mme DE SVIGN. _Lettre sur la mort de Turenne._)


  O divin Ossian, chantre des demi Dieux,
          Toi dont les vers mlodieux
          Autrefois charmaient son oreille,
  Pour chanter ce hros que la mort te rveille.
  Ce guerrier, ce colosse clatant de splendeur,
      Il est tomb..... sans branler la terre!
      Sans l'craser du poids de sa grandeur;
  Comme un cdre oubli sur le roc solitaire.

      Fils de Fingal, saisis ta harpe d'or,
  Rassemble autour de toi les vainqueurs d'Inistor;
      Que tous enfin, ports par les orages,
          Ouvrent le palais des nuages
          Au guerrier qui repose encor[1].

  Devant ce roi dchu, hros, courbez vos ttes;
  Qu'il retrouve son sceptre et commande aux temptes;
  Que sa voix dans les cieux appelle ses amis
  Et ses nobles soldats dans la poudre endormis.

  Et vous, filles d'Odin, livrez-vous  la joie;
  Dployez dans les airs vos voiles onduleux,
  Et venez enlever sur un char nbuleux
      Le nouveau Dieu que la mort vous envoie.
  Et toi, son compagnon, rduit  le pleurer,
  Sur la terre d'exil il te faut demeurer:
          Si quelqu'envieux de sa gloire
          Voulait insulter sa mmoire,
  Et lui ravir son rang dans la postrit,
      Qu'au moins son ami reste encore
      Pour surveiller l'blouissante aurore
        De sa belle immortalit.

  Mais nos voeux sont remplis!... Dj le ciel se couvre;
  La foudre a rveill l'cho de la fort;
  La nue ardente,  mes regards s'entr'ouvre,
          Et sa grande ombre m'apparat!

  Vers son trne d'azur, je le vois qui s'lance!
  Dieux! Quels cris des tombeaux ont troubl le silence?
  Pourquoi de toutes parts des cercueils entr'ouverts?
  Quels feux tincelans ont chass les tnbres?
  Pourquoi ces morts, quittant leurs vtements funbres,
  D'armes et de lauriers se sont-ils recouverts?

    Dans leur prison de marbre ils ne sont plus esclaves;
  La mort du gnral a dlivr les braves;
  Sa main vient de briser les chanes du trpas;
  Dans les chemins du ciel, comme dans les combats,
  Son aigle guide encor ses compagnons de gloire;
  Tous se sont retrouvs; et le roi des concerts[2]
  Par des chants belliqueux clbre dans les airs
  Du soldat rdempteur la dernire victoire.

    _Juillet 1821._




NOTE DU CHANT OSSIANIQUE.


  [1] Le palais des nuages.

  Les Caldoniens croyaient que tous ceux qui s'taient distingus
  par leur bravoure ou leur vertu habitaient aprs leur mort un
  palais de nuages. Ils y conservaient tous leurs gots, et s'y
  livraient aux mmes plaisirs qu'ils avaient connus durant leur vie.
  Les habitans du palais arien apparaissaient quelquefois  leurs
  enfans et  leurs amis. Ils disposaient  leur gr des lmens,
  dchanaient les temptes, troublaient les mers, mais n'avaient
  d'ailleurs aucun pouvoir sur les hommes, etc. etc. Aucun guerrier
  n'tait reu dans le palais des nuages, que les bardes n'eussent
  chant son hymne funbre....

  Le _Lgo_ dont il est si souvent question tait un lac marcageux.
  Comme les vapeurs qui s'en levaient taient malsaines et
  quelquefois mortelles, les bardes feignirent que c'tait le sjour
  des ames pendant l'intervalle qui s'coulait entre la mort et
  l'hymne funbre....

  Quand un guerrier s'tait rendu fameux, on plaait toujours son
  pe dans sa tombe; une seule couche de sable la recouvrait.

  [2] Roi des concerts.

  Ossian se dsigne lui-mme par diffrentes qualifications, telles
  que le pre d'Oscar, le vieillard de Selma, le roi des concerts,
  etc.

        OSSIAN, _traduction de Baour Lormian_.




La Noce d'Elvire.




La Noce d'Elvire.

LGIE.


    Il m'a trompe, il m'abandonne, moi!
    Moi qui voulais lui consacrer ma vie,
    Moi qui, crdule et fiere de sa foi
    L'aimais en soeur, en amante, en amie!

    (MME DUFRESNOY. _Les souvenirs._)

          Jeune fille o vas-tu si tard?
          D'o vient qu' travers la valle
          Tu portes tes pas au hasard?
  Pourquoi les garer dans cette sombre alle?
  Les bergers ds long-temps ont rentr les troupeaux;
  L'horloge va sonner l'heure de la prire,
  Et dj, pour goter les douceurs du repos,
      Le laboureur a rejoint sa chaumire;
          Et pourquoi fuis-tu le hameau?
     --Quoi! vous n'entendez pas le son du chalumeau?
  Ils sont heureux l bas, et voici la chapelle
  O ce matin Elvire a reu ses serments.
  J'tais l..... je l'ai vue..... O douloureux moments!
  Comme il la regardait!..... Hlas! elle est si belle!....
  Je l'tais autrefois, du moins il le disait;
  Mon regard, mon langage, en moi tout lui plaisait.
  Pour une autre aujourd'hui l'infidle soupire;
      Ce n'est plus moi qui fais battre son coeur,
          Il ne voit, n'entend plus qu'Elvire,
  Pourrai-je sans mourir contempler leur bonheur!

  Laisse une infortune  sa douleur en proie;
  Va trouver les vieillards rassembls sous l'ormeau;
  Mais d'un aussi beau jour ne trouble pas la joie;
  Ne dis pas que je pleure aux filles du hameau.
      Tu les verras courir sur la montagne,
          Et, se livrant  mille jeux,
          Clbrer par leurs chants joyeux
          L'hymen de leur jeune compagne.
  Parmi les doux objets qui frapperont tes yeux
  Tu la reconnatras  sa blanche parure,
      A son bouquet, sa blonde chevelure,
      Aux ornements que ma main a tissus,
      A la croix d'or,  la riche ceinture
          Que de l'ingrat elle a reus.
      Comme un beau lis tu la verras paratre;
  Et les boutons tremblans des fleurs de l'oranger,
      Qui retiennent les plis de son voile lger,
      Te la feront encor mieux reconnatre.

      Pour la parer en ce jour solennel,
  Moi-mme sur son front j'attachai sa guirlande;
  Des poux j'ai suivi les pas jusqu' l'autel;
  J'ai ml mon tribut  leur pieuse offrande:
  C'est alors qu'il m'a vue..... O trop flatteuse erreur!
  Un seul instant j'ai cru revivre dans son coeur:
      Il a pli..... Mais un regard d'Elvire
  Sur sa bouche a bientt rappel le sourire.
  Ce moment pour jamais a fix mon destin.
  Adieu, sur mes malheurs, bon vieillard, prends courage;
          Dans peu les cloches du village,
          De mes maux t'apprendront la fin.

          Elle dit; et l'cho fidle
          Rpta ses tristes accents.
          Un mois aprs, vers la chapelle
          Dirigeant ses pas languissants,
      Le vieillard aperut une tombe nouvelle.
  Grand Dieu! s'cria-t-il, ta bont paternelle
      A pris piti d'un sort si rigoureux!

      Elle n'est plus..... Pourtant,  la mme heure,
          L'cho de la sainte demeure,
      Rpte encor des accents douloureux;
  Mais la voix a chang..... C'est Elvire qui pleure.

    _Villiers-sur-Orge, septembre 1820._




    Le Dvouement
    _Des Mdecins Franais_
    et
    _Des Soeurs de Ste.-Camille_,
    Dans la Peste de Barcelonne.




INSTITUT ROYAL DE FRANCE, ACADMIE FRANAISE.

_Extrait du Rapport sur le Concours de Posie et d'loquence de l'anne
1822, lu dans la sance publique du 24 aot 1822, par M. le Secrtaire
perptuel de l'Acadmie franaise._


Si l'Auteur du n 103, en ne traitant qu'une partie du sujet, n'avait
donn pour excuse et son sexe et son jeune ge, l'Acadmie,  la
perfection et au charme de plusieurs passages, aurait pu croire que
la pice tait l'ouvrage d'un talent exerc dans les secrets du style
et de la posie; mais la simplicit touchante de divers tableaux, la
dlicatesse, je dirai mme, la retenue des penses et des expressions,
auraient permis d'attribuer l'ouvrage  une personne de ce sexe qui
sait si bien exprimer tout ce qui tient  la grce et au sentiment. En
se restreignant  l'loge des Soeurs de Sainte-Camille, l'Auteur se
plaait, en quelque sorte, hors du concours, et ds-lors l'Acadmie,
qui a jug l'ouvrage digne d'une mention honorable, a cru juste de lui
assigner un rang distinct et spar de celui des autres mentions.




Le Dvouement _Des Mdecins Franais_ et _Des Soeurs de Ste.-Camille_,
Dans la Peste de Barcelonne.


    O femmes, c'est pour vous que j'accorde ma lyre!

    Mme la Princesse de SALM. (_pitre aux femmes._)

  Bienheureux Sraphins, vous, habitans des cieux,
  Suspendez un moment vos chants dlicieux;
  Baissez vos yeux divins sur la terre d'alarmes,
  Que l'attendrissement les remplisse de larmes.
  Contemplez ces mortels, ils sont dignes de vous;
  De leur beau dvoment, Martyrs, soyez jaloux!
  Et toi, Reine du Ciel, vierge mystrieuse,
  Prpare pour tes soeurs la palme glorieuse,
  Et les robes d'azur, et le bandeau de feu
  Qui ceint le chaste front des pouses de Dieu!
  Mais, pour les clbrer, dis-moi, m'as-tu choisie?
  Vierge, m'enverras-tu l'Ange de posie?
  Viendra-t-il de son souffle inspirer mon sommeil,
  Et me dictera-t-il des vers  mon rveil?

    Non, pour un tel sujet je suis trop jeune encore;
  Il faut, pour vous chanter, une voix plus sonore,
  Hippocrates franais[3]!  mortels gnreux!
  Plus grands que les martyrs, vous tes moins heureux:
  Aux yeux de l'univers, ils marchaient au supplice,
  De leur sublime effort la gloire tait complice;
  Mais vous, sous l'humble toit prodiguant vos secours,
  Sans faste  l'indigent vous immolez vos jours.
  Quel exemple frappant dans le sicle o nous sommes!
  Ils mouraient pour un Dieu, vous mourez pour des hommes;
  Et vous n'avez pour prix d'un si beau dvoment
  Que nos loges vains, nos regrets d'un moment.
  A l'implacable mort arrachant sa victime,
  Pacifiques hros, vous triomphez sans crime!
  Ces modestes vertus qui vous ouvrent les Cieux,
  Des femmes sont aussi les trsors prcieux:
  Nous avons avec vous des destins sympathiques:
  On dit[4] que nous savons des paroles magiques
  Qui, telles que vos soins, endorment les douleurs.
  Pourquoi la douce voix qui sait tarir les pleurs
  Ne peut-elle entonner les hymnes  la gloire?
  De vos nobles vertus je redirais l'histoire;
  Mais j'en laisse l'honneur  ces talens divers,
  Qui, parant leurs rcits du charme des beaux vers,
  Des sept frres martyrs[5] nous ont peint la torture.
  Et du grand Rgulus[6] la sublime imposture.
  C'est aux chantres promis  la postrit
  A vanter ce hros mort pour l'humanit,
  Ce vertueux Mazet, de qui l'ombre chrie
  Verra long-temps pleurer sa mre et sa patrie:
  Qu'ils disent son courage, au malheur enlev;
  Pour de plus humbles faits mon luth est rserv:
  Les soins compatissans, le zle inimitable,
  La tendre pit d'une ame charitable;
  Je vais les clbrer, ou plutt les trahir,
  Car louer la vertu, c'est lui dsobir.

    Au rcit du dsastre,  leur devoir propice,
  Deux femmes en priant ont quitt leur hospice:
  D'un ordre rvr ce sont de pauvres soeurs,
  Qui, de la charit pratiquant les douceurs,
  Renoncent  vingt ans au bonheur d'tre aimes,
  Et du nom le plus doux ne sont jamais nommes.
  Telles que ces guerriers, d'un cilice couverts,
  Qui, pour voir un tombeau, traversaient les dserts,
  Le monstre au souffle impur ne saurait les abattre,
  Arms du crucifix, leurs bras vont le combattre;
  Et, soit que le soleil embrase un ciel d'azur,
  Soit que sur les chemins s'tende un voile obscur,
  Rien n'arrte leurs pas: gravissant les montagnes,
  Traversant les forts, les fleuves, les campagnes,
  Au-devant du flau toutes deux ont march;
  Comme on fuit le pril, ces femmes l'ont cherch.

    Mais Dieu, qui prsidait  leur pieux voyage,
  Veut une fois encore prouver leur courage:
  Rveillant dans leur coeur un souvenir trop cher,
  Il dirige leurs pas vers les rives du Cher[7]:
  La plus jeune des deux y reut la naissance.
  Des vallons paternels  divine puissance!
  Voil que tout  coup,  l'aspect de ces lieux,
  Des pleurs en abondance ont coul de ses yeux:
  C'est que, dans la prairie,  travers le feuillage,
  La soeur a reconnu le clocher du village,
  De ce village aim, qui vit ses premiers jeux,
  Qui contemple aujourd'hui ses efforts courageux.
  Elle s'est arrte au bas de la montagne:
  Alors, par un regard, sa svre compagne
  Interroge ses pleurs, et craint de deviner
  Le sentiment secret qui la vient dominer.
  Mais l'autre dit: Vois-tu cet arbre solitaire,
  Dont les rameaux fleuris, s'inclinant vers la terre,
  Ombragent le sentier qui se perd dans les bois?
  C'est l, ma soeur, c'est l pour la dernire fois
  Que j'embrassai mon pre; il partait pour l'arme;
  Il quittait  jamais sa fille bien-aime,
  Et son coeur, dchir par ce cruel adieu,
  Confia ma jeunesse  la bont de Dieu.
  Je restai seule et triste. Hlas! depuis cette heure
  Il n'est point revenu dans sa pauvre demeure;
  Chez l'ennemi sans doute il a trouv la mort;
  Ou, prt  succomber  son malheureux sort,
  Peut-tre, dans les fers et loin de sa famille,
  Sur un lit de douleur il appelle sa fille;
  Et je ne suis pas l pour lui servir d'appui,
  Pour soulager ses maux, ou mourir avec lui!
  A des indiffrens j'ai consacr ma vie,
  Mon pre, et de mes soins la douceur t'est ravie!.....
  Hlas! pour le pleurer, accorde-moi ce jour,
  Car, ma soeur, ce voyage, il sera sans retour.
  Avant de me soumettre au sort qui nous menace,
  Avant que de ces lieux le souvenir s'efface,
  Ah! du moins laisse-moi par un dernier regard.....
  Mais non... chez les mourans j'arriverais trop tard.
  Dans un autre pays, la douleur nous rclame;
  D'un coupable dsir viens distraire mon ame,
  Cache-moi ce vallon, cet arbre, ce clocher,
  Et du hameau natal, ma soeur, viens m'arracher.

    Sa compagne,  ces mots, dans la fort l'emmne.
  Bientt les habitans de la riche Aquitaine
  Les ont vu cheminer avec recueillement;
  Le Tarn a rflchi leur simple vtement;
  Leurs pas ont rveill l'cho des Pyrnes;
  Vers Barcelonne en deuil elles sont entranes.
  Ces murs tant dsirs, dit la soeur, les voil:
  Regarde sur la tour ce drapeau noir: c'est l!...
  Dans ce nouvel hospice entrons sans plus attendre.
  Mais au pied des remparts quels cris se font entendre?
  Femmes, fuyez! fuyez! femmes, o courez-vous?
  Nous toucher, c'est mourir; n'approchez pas de nous!
  Mais la soeur, qui d'abord sourit  leur mprise,
  Leur dit sa mission. Alors, dans sa surprise.
  Le peuple se prosterne, et croit tomber aux pieds
  De deux Anges sauveurs par le Ciel envoys.
  Bientt les vieux gardiens, d'un pas lent et dbile,
  Introduisent les soeurs dans la mourante ville.

    Quel spectacle  leurs yeux s'offre de toutes parts!
  Des spectres, des lambeaux sur les chemins pars;
  Des mourans arrachs de leurs couches sanglantes,
  Tranant leurs corps meurtris sur les dalles brlantes;
  Des cadavres infects, dans un sang noir baigns,
  Et que l'impur corbeau lui-mme a ddaigns.
  Ici, le matelot qu'a respect l'orage
  Expire en regrettant les horreurs du naufrage;
  L, sont des malheureux courbs devant l'autel,
  Qui souillent leur encens de leur venin mortel:
  C'en est fait, et dj leur vie est moissonne;
  Mais ils tiennent encor l'offrande empoisonne;
  Et l'encens, de leurs mains tout prt  s'chapper,
  Fume encor pour le Dieu qui vient de les frapper.

    Voyez sur les parvis cette mre plore;
  Tremblante, elle rassure une fille adore,
  Et d'une mort moins lente implore la faveur:
  Et cet enfant si jeune, il prie avec ferveur;
  L'effroi fait  l'enfant deviner la prire!
  Et cet autre orphelin, qui franchit la barrire:
  Des soldats, plus cruels encor que le flau,
  Le repoussent vivant dans l'immense tombeau:
  Aux pleurs de l'orphelin leur coeur est insensible;
  Rien ne peut dsarmer leur prudence inflexible.
  Dans ces temps de dsastre il n'est plus de piti;
  Entre les vieux amis il n'est plus d'amiti;
  Aux soins de l'tranger le fils livre son pre,
  Et la nouvelle pouse a frmi d'tre mre?

    Dieu! quel est-il l'emploi de ce prtre inhumain,
  Qui tient la croix d'bne en sa tremblante main?
  Dans son char tout sanglant qu'est-ce donc qu'il emporte?
  Eh! ne voyez-vous pas qu'il va de porte en porte
  Recueillir un cadavre tendu sur le seuil,
  Et qu'il jette en passant dans le commun cercueil?
  Lui-mme, triomphant d'une terreur secrte,
  Entassa tous ces morts dans l'affreuse charrette.
  Tel un jour on a vu..... Mais pourquoi runir
  A l'horreur du prsent l'horreur du souvenir?
  De nos aeux vengs n'veillons point les ombres;
  Qu'ils reposent en paix dans leurs retraites sombres;
  Oublions des Franais le supplice et l'erreur,
  Et ces momens fltris du nom de la terreur.
  Salut! des Catalans bienfaiteurs magnanimes,
  Vos pieuses vertus ont rachet nos crimes!

    Hlas! pour clairer cet effrayant tombeau,
  Jamais l'astre du jour ne s'est montr plus beau.
  Barbare, il talait sur la ville punie
  De son clat joyeux la cruelle ironie!
  Quelle paix dans les champs! quel dsert dans le port!
  On croirait visiter l'empire de la mort.
  Immobile comme elle, en cette affreuse enceinte
  Le dsespoir muet a remplac la plainte:
  On n'entend mme plus la cloche du trpas;
  Pour tinter tant de morts elle ne suffit pas.
  Quel silence! Jamais la malheureuse ville
  Au temps de sa grandeur n'a paru plus tranquille!
  Et cependant les soeurs dans ce triste sjour,
  A travers les mourans savaient se faire jour:
  Rien ne ralentissait leur zle infatigable.
  Vainement le flau tour  tour les accable;
  Vainement du frisson leur bras faible agit
  Fait trembler le breuvage au malade apport.
  D'adoucir quelques maux la secrte esprance
  Suffit pour triompher de leur propre souffrance:
  C'est aux plus menacs, c'est aux plus indigens,
  Que s'adressent leurs voeux et leurs soins diligens.
  De la plus jeune soeur le courage novice
  Demande  s'prouver par un grand sacrifice:
  L'infortun qui meurt au printemps de ses jours
  Pour elle a moins de droits  ses pieux secours:
  Qui sait, prs d'un objet de tendresse et d'alarmes,
  Si la seule piti ferait couler ses larmes?
  Ah! c'est  la vieillesse,  ce mal sans espoir
  Que l'enchane surtout un austre devoir.
  Aussi, fidle aux lois que sa vertu s'impose,
  Dans ces lits aligns, o la douleur repose,
  Elle voit un vieillard, et, vers lui s'avanant,
  Elle offre  sa souffrance un baume adoucissant;
  Mais le vieillard, qui touche  son heure dernire,
  Ne peut plus soulever sa mourante paupire:
  Il n'entend pas la voix qui vient le consoler,
  De sa bouche aucun son ne peut plus s'exhaler;
  Du poison tout son corps atteste le ravage.
  Faudra-t-il remporter l'inutile breuvage?
  Les lvres du vieillard ne peuvent plus s'ouvrir;
  Dj le drap de mort est prt  le couvrir:
  Arrtez, dit la soeur, peut-tre il vit encore;
  Esprons tout du Ciel que ma douleur implore!
  Et, ne prenant conseil que de ses voeux ardens,
  Du mourant avec force elle entr'ouvre les dents,
  Fait couler dans son sein la liqueur salutaire,
  Et bientt sous ses doigts sent revivre l'artre.
  Le vieillard se ranime. O moment fortun!
  Il jette sur la soeur un regard tonn;
  Il contemple ses traits o l'esprance brille.
  Croit renatre au Ciel mme, et s'crie: O ma fille!

    Le Seigneur l'a bnie, et ce vieillard mourant
  C'est un pre ador que sa faveur lui rend.
  Qui dira les bienfaits ns de ce jour prospre?
  Les transports de la fille en retrouvant son pre,
  Et ceux du vieux soldat, si long-temps dtenu,
  Aprs tant de revers au bonheur revenu?
  Mais leurs voeux, exaucs par un Dieu tutlaire,
  Ont du flau vengeur apais la colre:
  Le dmon de la mort fuit dans son antre obscur;
  Le calme reparat, l'air redevient plus pur;
  Au bonheur de revivre un peuple s'abandonne:
  Pour les soeurs c'est l'instant de quitter Barcelonne;
  La sant qui renat rend leurs soins superflus.
  Peuvent-elles rester o le danger n'est plus?
  Non, dans nos hpitaux rgne encor la souffrance,
  Et de plus chers devoirs les rappellent en France.
  La mme pit les rendit tour  tour
  Sublimes au dpart, modestes au retour;
  Et tandis que d'un roi la puissance suprme
  Pour les rcompenser devanait le Ciel mme,
  Tandis que par ce roi leur loge dict
  Allait vouer leurs noms  l'immortalit,
  Le rosaire  la main, l'oeil baiss vers la terre,
  On les vit en priant rentrer au monastre.
  C'est l que, chaque jour, ces charitables soeurs
  D'un saint recueillement savourant les douceurs,
  Et de tous leurs bienfaits cartant la mmoire,
  Vont demander  Dieu le pardon de leur gloire.

    [3] MM. Audouard, Bally, Franois, Jouarry, Mazet et Pariset.

    [4] M. de Chteaubriand, _Gnie du Christianisme_.

    [5] _Les Machabes_, par M. Alexandre Guiraud.

    [6] _Rgulus_, par M. Lucien Arnaud.

    [7] La soeur Saint-Vincent est ne  Saint-Amand.




Le Bonheur d'tre belle.




Le Bonheur d'tre belle.

_Ddi  Madame R***_

    Pourquoi me dire que j'tais charmante,
    si je ne devais pas tre aime?

    (Mme DE STAEL, _Corinne_, tom. 2.)


  Quel bonheur d'tre belle, alors qu'on est aime!
  Autrefois de mes yeux je n'tais pas charme;
  Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard,
  Je me trouvais jolie un moment par hasard.
  Maintenant ma beaut me parat admirable.
  Je m'aime de lui plaire, et je me crois aimable.....
  Il le dit si souvent! Je l'aime, et quand je voi
  Ses yeux, avec plaisir, se reposer sur moi,
  Au sentiment d'orgueil je ne suis point rebelle,
  Je bnis mes parens de m'avoir fait si belle!
  Et je rends grace  Dieu dont l'insigne bont
  Me fit le coeur aimant pour sentir ma beaut.
  Mais... Pourquoi dans mon coeur ces subites alarmes?...
  Si notre amour tous deux nous trompait sur mes charmes;
  Si j'tais laide enfin? Non..., il s'y connat mieux!
  D'ailleurs pour m'admirer je ne veux que ses yeux!
  Ainsi de mon bonheur jouissons sans mlange;
  Oui, je veux lui paratre aussi belle qu'un ange.
  Apprtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs,
  Mes gazes, mes rubans, et, parmi ces couleurs,
  Choisissons avec art celle dont la nuance
  Doit avec plus de got, avec plus d'lgance,
  Rehausser de mon front l'clatante blancheur,
  Sans pourtant de mon teint balancer la fracheur.
  Mais je ne trouve plus la fleur qu'il m'a donne;
  La voici: htons-nous, l'heure est dj sonne,
  Bientt il va venir! bientt il va me voir!
  Comme, en me regardant, il sera beau ce soir!
  Le voil! je l'entends, c'est sa voix amoureuse!
  Quel bonheur d'tre belle! Oh! que je suis heureuse!




Le Loup
_et_
Le Louveteau.




TRADUCTION LITTRALE DE LA FABLE RUSSE.


_Le Loup et le Louveteau._

Un loup s'occupait de l'ducation de son fils; il lui enseignait
soigneusement sa profession. Un jour il l'envoya dans la campagne 
la dcouverte, lui enjoignant de bien observer les troupeaux, et de
revenir lui rendre compte s'il en rencontrait un qui pt lui offrir une
proie facile. L'lve bientt revint trouver son matre. Viens, lui
dit-il, sans perdre de temps; l sous la montagne paissent des brebis
l'une plus grasse que l'autre. Nous n'avons qu' choisir; le troupeau
est innombrable.--Attends un peu, rpondit le loup; il est prudent,
avant de nous mettre en campagne, de connatre quel est le pasteur.--On
le dit vigilant et soigneux, reprit le jeune loup; cependant j'ai fait
le tour du troupeau, j'ai observ les chiens: ils m'ont paru maigres,
doux et peu actifs.--Ce rapport ne me rassure pas trop, interrompit le
vieux loup; si effectivement le berger est vigilant, il n'emploira pas
des chiens mdiocres. Ainsi renonons  ce troupeau. Je vais te mener
 un autre, auprs duquel nous serons plus srs de notre proie: il est
entour d'un grand nombre de chiens; mais le berger est un imbcile, et
un sot berger n'emploira jamais que de sots chiens.

Tel matre, tels valets.




Le Loup _et_ Le Louveteau.

_Fable._[8]


  Un soir, il m'en souvient, j'errais sous la feuille;
  J'coutais d'un troupeau le blement lointain,
          Et de l'orage du matin
      L'herbe fleurie tait encor mouille.
      Dans la fort j'entendis tout--coup
      Une lugubre voix; c'tait celle d'un loup.
       A son lve il parlait de la sorte;
      Car ce vieux loup tait sage, prudent,
              Et mme un peu pdant.
  --Mon fils, lui disait-il, avant tout il importe
  D'examiner ici les rapports diffrens
  Qui peuvent exister entre la nourriture,
  Les costumes, les moeurs et la magistrature
  Des moutons dvors et des loups dvorans.
  Dj nous connaissons, grace  l'arithmtique,
              Le nombre des agneaux,
              Des brebis, des chevreaux
  Que nous avons croqus par ordre alphabtique;
          Maintenant il nous faut songer
          A dmler avec adresse
          La politique du berger.
          Ainsi donc, partez, le temps presse;
          Vous savez mes desseins secrets.
  Allez, et secondez nos communs intrts.

  Alors le jeune loup obit  son matre,
  Il part. L'instant d'aprs je le vis reparatre;
  --Venez, s'criait-il, venez, ils dorment tous.
  Jamais vous ne verrez une plus belle proie:
  C'est un festin royal que le ciel nous envoie.
  --Bon, dit l'autre, et les chiens? ami, qu'en pensez-vous?
  --Les chiens? ils sont chtifs et de peu d'apparence,
  Ils ne m'ont point senti, je leur crois mauvais nez.
  Le parc n'est pas trs-haut, nous sauterons, venez.
      --Et le pasteur?--Oh! quelle diffrence!
      Chacun prtend qu'au milieu des dangers,
  Il conduit ses moutons en marchal de France:
          C'est le Turenne, des bergers.
      --S'il est ainsi changeons de batterie,
  Et pour un coup plus sr rservons nos moyens;
  Croyez qu'un bon berger a toujours de bons chiens.
  Je sais sur la montagne une autre bergerie,
              Dont les chiens gros et gras
              Font beaucoup d'embarras;
      Mais je crains peu leur humeur difficile.
          Sans doute ils n'ont point de talent,
           Car ici leur matre indolent
          Passe pour tre un imbcile.

    De connatre les grands si vous tes jaloux,
  Mettez, mon jeune ami, cela sur vos registres:
  Dans le gouvernement des hommes et des loups
  Un sot roi n'a jamais que de mauvais ministres.

    [8] Cette fable fait partie du recueil de fables russes que doit
    publier incessamment M. le comte Orloff.




Les Adieux.




Les Adieux.

          Charmante et paisible retraite,
    Que de votre douceur je connais bien le prix!

    (Mme DESHOULIERES, _la Solitude_.)

UNE VESTALE, UNE NOVICE.


  LA VESTALE.

  Eh bien, ma Valrie, il faut nous sparer;
  De la robe d'hymen l'amour va te parer,
  Tu vas quitter le temple et tes jeunes compagnes;
  Sylvius a du Parthe asservi les campagnes:
  Dans Rome dlivre il revient en vainqueur,
  Il vient  Valrie offrir son jeune coeur.
  Mais, dans un si beau jour qui peut causer tes larmes?
  Lorsqu'au sein de la gloire esclave de tes charmes,
  Sylvius  ton sort est fier de s'allier?

  VALERIE.

  A l'autel de Vesta je n'irai plus prier!
  Mes mains n'oseront plus lui porter une offrande;
  Des novices dj j'ai quitt la guirlande;
  Dj loin de mon front le saint voile est jet.
  Mes accens n'auront plus assez de puret
  Pour chanter avec vous l'hymne de la desse.
  Je n'obirai plus  la grande prtresse.
  Quand tes soins veilleront auprs du feu sacr,
  Une autre t'offrira le cdre prpar,
  L'huile sainte, les fleurs, l'encens des sacrifices,
  Ou des riches moissons les fcondes prmices;
  Et, lorsque de mes jours s'teindra le flambeau,
  Si, loin de cet azile, on m'lve un tombeau,
  Le lis, emblme pur des jours d'une Vestale,
  Ne protgera point ma cendre virginale!
  C'en est fait! je vous quitte;  mes heureuses soeurs,
  Que votre sort obscur m'offrirait de douceurs!
  Rien de vos sentimens n'allarme l'innocence;
  Le seul qu'on vous permette est la reconnaissance;
  Votre coeur en jouit sans remords, sans combats;
  Au nom que vous aimez vous ne rougissez pas!
  Toi, de pressentimens tu n'es point poursuivie:
  Tu connais en un jour tous les jours de ta vie;
  Ton ame est sans regret, comme sans avenir,
  Pour toi le prsent mme est un doux souvenir.
  Mais moi, sans implorer la Desse chrie,
  Exile  jamais du Temple, ma patrie,
  Des piges qu'on ignore en ce chaste sjour
  Qui dfendra mon coeur?

  LA VESTALE.

                            Les dieux et ton amour;
  Ne crains pas de Vesta la vengeance suprme:
  Il n'est point de danger prs de celui qu'on aime!
  Sans offenser le ciel, sans infidlit,
  Ton coeur va seulement changer de dit;
  Et tes dons vont passer dans la mme journe
  Du Temple de Cyble au Temple d'Hymne.
  Demain, schant tes pleurs, prs de ton jeune poux,
  Va, tu ne diras pas que mon sort est plus doux.
  Je crois dj te voir,  ses voeux moins rebelle,
  Pour la premire fois heureuse d'tre belle,
  Et nommant Sylvius le plus grand des guerriers,
  De son front triomphant caresser les lauriers.
  Dj l'heure s'avance o, par de sa gloire,
  Il viendra.....

  VALERIE.

              Je l'entends! sous son char de victoire,
  Du portique sacr le marbre a tressailli.
  Ah! de ton amiti l'oracle est accompli:
  Il vient, sa voix dissipe une crainte impuissante,
  Je sens  mon bonheur que je suis innocente!




Magdeleine.

CHANT PREMIER.




Magdeleine,

_Pome_.

CHANT PREMIER.

    Bni soit le Dieu d'Isral! si sa colre est terrible
    au mchant endurci, sa misricorde est infinie
    pour le pcheur repentant.

    Mme COTTIN. _La prise de Jricho ou
    la pcheresse convertie, liv. I._


  Harpe du Roi pote,  Reine des cantiques,
  Toi, que David baigna de larmes prophtiques,
  Toi, que dans le saint temple il a fait retentir,
  Toi, qui chantas son crime avec son repentir,
  Apprends-moi les accords empreints de son gnie,
  Fais couler sous mes doigts des torrens d'harmonie,
  Rvle ce malheur de mon ge inconnu,
  Fais crier les remords dans un coeur ingnu;
  Livre-moi les secrets d'une douleur amre;
  Je ne connais encor que les maux de ma mre,
  Dans une sainte erreur mon coeur est demeur;
  Pour chanter Magdeleine il faut avoir pleur.

    En ce temps-l vivait dans la cit chrie
  Une femme, c'tait Magdeleine Marie,
  De l'antique Sion, tmoin de son bonheur,
  Elle fut  la fois et la honte et l'honneur.
  Belle comme la gloire, elle en tait l'image;
  De mme on lui rendait un imprudent hommage.
  Le soin de sa parure occupait tous ses jours;
  Ses voeux taient de plaire et de plaire toujours.
  Dans son coeur inconstant quels yeux auraient pu lire?
  Tantt de la folie elle avait le dlire;
  Puis, d'une jeune fille imitant la candeur,
  Comme un attrait de plus adoptait la pudeur,
  De l'innocence mme osait feindre les charmes;
  Mais ce coeur ignorait le mensonge des larmes,
  Car il n'est plus d'espoir et point de repentir
  Pour celle dont les pleurs ont appris  mentir.

    O vous dont l'ame triste est pleine de tendresse,
  Evitez les regards de cette enchanteresse!
  Et vous, femmes, fuyez son dangereux sjour;
  Et toi, qui de l'hymen voit briller le beau jour,
  Dans la chane de fleurs que tes mains ont tresse
  Retiens ton jeune poux,  jeune fiance!
  Si tu veux par l'amour le soumettre  tes lois,
  Fais qu'il n'entende pas sa sduisante voix!
  Le sage en la voyant perd son indiffrence:
  De la rendre au devoir il conoit l'esprance;
  Car, malgr tous ses torts, sa cleste beaut
  Donne  son front coupable un air de chastet.
  Dj dans son regard l'avenir se rvle,
  Ah! bientt, rclamant sa parure nouvelle,
  Ce front se cachera sous la cendre du deuil[9]!
  Ils seront passagers les jours de son orgueil!
  Mais voyez quel clat, quelle magnificence
  De cette femme impie annoncent la puissance.
  Admirez ce palais orn de pampres d'or[10],
  Et ces vases d'airain plus prcieux encor,
  Ces colonnes de jaspe, et ces flambeaux superbes
  D'o la flamme s'chappe en lumineuses gerbes.
  L'alos et la myrrhe, aux saints autels ravis,
  De ce temple profane embaument le parvis;
  Les tapis de l'gypte en dcorent l'enceinte.
  Sous un dais recouvert de pourpre et d'hyacinthe[11]
  Dans la salle de fte un banquet est dress.
  L, des jeunes flatteurs le cortge empress
  Sur les siges d'ivoire avec ordre se range;
  Chacun s'anime, on rit; l'encens de la louange
  Autour de Magdeleine exhale ses vapeurs.
  Elle-mme prside  ces plaisirs trompeurs.
  Elle sait d'un sourire encourager la joie;
  Par des soins prvenans sa grace se dploie.
  Le vieil Herbas prs d'elle a voulu se placer:
  Aux rves du jeune ge il ne peut renoncer.
  Cette femme,  l'oeil noir, est la belle Aurlie;
  Cette autre est Salom, par l'esprit embellie.
  Plus loin on voit Phars de la tribu d'Azer,
  Et Nachor, surnomm le Lion du dsert.
  On reconnat Paulus  sa toge romaine;
  Le dpit l'loigna, mais l'espoir le ramne:
  De l'adorer toujours on avait fait serment.

    Mais quel est ce jeune homme au front ple et charmant,
  Ce convive distrait que la joie importune?
  Sa tristesse n'est pas celle de l'infortune:
  Il est proccup d'un souvenir plus doux
  Que tous ces vains plaisirs dont il n'est point jaloux.
  C'est le noble Joseph, natif d'Arimathie;
  Hlas! dans le pch son ame est endurcie;
  On ne le voit jamais prier dans le saint lieu;
  Le plaisir est son culte, et l'amour est son dieu.
  Jamais il n'accorda le pardon d'une offense;
  Mais un tendre soupir le trouvait sans dfense.
  Ses yeux presque ferms taient doux et moqueurs;
  Il savait des discours qui charmaient tous les coeurs,
  Il les avait appris dans un monde perfide,
  Et pourtant son langage tait simple et timide,
  Des sages, des enfans il tait cout:
  Comment se dfier de la timidit?

    Ce jour-l, soit raison, ou soit par indolence,
  Auprs de Magdeleine il gardait le silence.
  Cachant  ses amis ses craintes, ses dsirs,
  Avec indiffrence il voyait leurs plaisirs;
  Et lorsque des rivaux la foule adulatrice
  D'un regard bienveillant implore le caprice,
  Lui, parat ddaigner ce trop facile honneur,
  Son sourire trahit un insolent bonheur.
  Cependant Magdeleine a lu dans sa pense,
  De son morne silence elle semble offense;
  Il le voit, il se lve, et, domptant sa fiert,
  Tout--coup fait briller sa tardive gat:
  Donnez, dit-il, la coupe  mes lvres avides.
  Eh! quoi? les flacons d'or en mes mains restent vides?
  Les plaisirs du festin ont-ils fui les premiers?
  Nos coteaux ne sont-ils gnreux qu'en palmiers?
  Ah! que n'est-il ici ce charpentier prophte
  Qui de l'humble Cana vint partager la fte,
  Et, d'oublier ses maux se fesant un devoir,
  Par un joyeux miracle attesta son pouvoir!
  Du Ciel ou de l'Enfer quel aimable transfuge!
  C'est un nouveau No sans arche et sans dluge;
  C'est un roi travesti pour sauver l'univers;
  C'est un ange perdu dans un monde pervers;
  C'est un dieu qui, forant sa divine nature,
  Vient des pauvres mortels goter la nourriture!

    O Jacob!  David! jours de calamits!
  La foule applaudissait  tant d'impits!
  Et le jeune insens, plein d'une double ivresse,
  S'enflammant aux regards de sa belle matresse,
  Et vantant par ses vers un trop heureux amour,
  Riait, parlait, buvait et chantait tour  tour.
  Puis Joseph dans ses bras serrait la harpe antique;
  Sainte, elle accompagnait un profane cantique;
  Tandis qu'autour de lui le vin oriental,
  Quittant avec fracas la prison de cristal
  O depuis quinze hivers son doux parfum sommeille,
  Retombait dans la coupe en cascade vermeille.

    Dj du haut des cieux l'toile du matin
  A fait plir l'clat des flambeaux du festin.
  Magdeleine aperoit leur tremblante lumire.
  Du somptueux banquet se levant la premire,
  Sparons-nous, dit-elle, il est tard, et j'entends
  Le concert matinal des oiseaux du printemps.
  Allez, qu'un doux repos  ses lois vous enchane;
  Adieu, nous nous verrons  la fte prochaine.
  --A demain, dit Joseph en lui baisant la main.
  Et la troupe joyeuse a rpt: Demain!
  Les plaisirs ont cess, l'ivresse dure encore.
  Par les chants de la nuit insultant  l'aurore,
  Les convives enfin s'loignent de ces lieux;
  Le pauvre est rveill par leurs bruyans adieux;
  D'un regard indign le prtre les contemple,
  Et va pour leur salut prier dans le saint Temple.

    _Villiers, novembre 1822._

    [9] Moeurs des Isralites, par l'abb Fleury.

    [10] Description du temple de Jrusalem.

    [11] Livre d'Esther, festin d'Assurus.




Magdeleine,

CHANT VI.




MAGDELEINE.

FRAGMENT DU CHANT CINQUIME.


       *       *       *       *       *

  Satan va prononcer l'infernale sentence;
  Car il craint la vertu moins que la pnitence.

       *       *       *       *       *

    Ainsi parle Satan. Mais dans l'affreux cortge
  Quel est-il ce dmon que sa faveur protge?
  Dans sa fatale main il agite un flambeau;
  Que ses regards brlants font frmir! Qu'il est beau!
  Si la Haine tait belle, on dirait: C'est la Haine!
  Des anneaux d'un serpent il a form sa chane,
  Il porte sur son dos les ailes du vautour,
  Et l'enfer l'a nomm le dmon de l'amour!

    Ce n'est pas cet amour dont la pudique flamme,
  Comme un pardon du ciel, vient purer notre ame,
  Ce gage prcieux d'un bonheur avenir,
  Ce rayon du beau jour qui ne doit pas finir!




Magdeleine,

CHANT VI.

    Pour prouver qu'en son coeur le besoin du pardon
    N'tait point le dpit, n'tait point l'abandon,
    Que du seul repentir elle tait anime,
    Dieu permit qu'elle ft profondment aime.

    MAGDELEINE, _chant 5_.


  Les derniers feux du jour coloraient la cit.
  Par mille sentimens  la fois agit,
  Joseph de Magdeleine atteignit la demeure,
  Quand l'ombre des palmiers marquait la neuvime heure.
  Sous le riche portique aussitt qu'il entra,
  Il vit venir  lui la jeune Sphora[12].
  Te voil! dit l'enfant, indiscrte et nave,
  Je suis seule en ces lieux; mais, dis, sur quelle rive
  Si loin et si long-temps as-tu donc voyag?....
  Magdeleine est au Temple... Oh! tout est bien chang!
  Elle adore Jsus, au dsert l'accompagne;
  Elle va l'couter sur la sainte montagne.
  Elle a donn son or, ses perles, ses rubis;
  Elle ne porte plus que de simple habits.
  Elle dit: J'ai pch, mais Dieu m'a dlivre.
  De pauvres, de vieillards on la voit entoure:
  Tous ceux qui la blmaient rclament ses secours.
  Elle est douce, elle prie, elle pleure toujours,
  Et moi je la console, et, sans rien y comprendre,
  Je pleure sur ses torts qu'on ne veut pas m'apprendre.
  Toi, qui l'aimais dj, tu l'aimeras bien mieux!

    Et Joseph soupira. Puis, dtournant les yeux,
  Abandonna l'enfant qu'il tenait embrasse;
  Mais elle, par instinct, devinant sa pense:
  Fuis ma soeur, reprit-elle, et ne l'afflige pas;
  Ton nom la fait pleurer quand je le dis tout bas,
  Et Nohamel[13] aussi, dfend qu'on le prononce.
  --Il suffit, dit Joseph,  la voir je renonce.
  Oui, de Jrusalem je partirai demain.
  Et, malgr lui, du temple il suivit le chemin.

    D'un orgueil emprunt se faisant une tude,
  Courage, disait-il, ple d'inquitude,
  Mon nom la fait pleurer; elle n'ose me voir,
  D'un souvenir trop cher elle craint le pouvoir.
  Je conois ses desseins; sa prudence m'vite;
  Elle m'a trop aim pour m'oublier si vite.
  Aux accens de ma voix elle va se troubler;
  Je la verrai rougir, je la verrai trembler;
  Car, je n'en doute plus, sa feinte pnitence
  Est l'oeuvre du dpit, et non de l'inconstance.
  A ces mots prs du Temple une femme passa,
  Et ce reste d'orgueil en son coeur s'effaa.
  C'est elle!.... il reconnat sa taille et sa dmarche.
  Vers l'enceinte sacre, en rvant, elle marche;
  Il la suit, elle arrive, et pour s'humilier
  A la porte s'arrte et se met  prier.
  Est-ce bien Magdeleine? Ah! quelle diffrence!
  Il l'admire et s'afflige, il n'a plus d'assurance.
  Son amour, dont l'espoir commence  s'affaiblir,
  Envie  la vertu ce pouvoir d'embellir;
  Car jamais  ses yeux son amie infidle
  Au temps de ses erreurs n'avait paru si belle!
  Jamais son jeune front n'eut un si noble aspect!
  Joseph la contemplait, pntr de respect.
  Qu'il prfrait alors  sa grace perfide,
  Ce maintien  la fois imposant et timide!
  On ne l'entendait pas prier, mais seulement
  De sa bouche entr'ouverte un lger mouvement
  Trahissait de son coeur la fervente prire;
  Elle tait  genoux, humblement sur la pierre;
  Ses cheveux, par des noeuds n'tant point retenus,
  Descendaient en flots d'or jusques  ses pieds nus;
  Une sainte langueur ajoutait  ses charmes;
  Et ses yeux dont l'azur tait brillant de larmes,
  Modestes ressemblaient  ces modestes fleurs
  Que l'ange des adieux fit natre de ses pleurs,
  Qui protgent l'absence et sa mlancolie,
  Et dont le nom charmant dfend que l'on oublie.

    Ce Joseph autrefois si fier, si confiant,
  Voyez comme aujourd'hui timide, suppliant,
  Il craint de s'attirer un regard trop svre,
  Et s'tonne d'aimer autant ce qu'il rvre!
  Aux yeux de Magdeleine il voudrait se cacher;
  Il brle de l'entendre, et n'ose l'approcher;
  Hlas! plus il la voit, plus son amour redouble;
  Epiant sur son front la rougeur et le trouble,
  Enfin, malgr l'effroi qu'il s'efforce  bannir.
  Et pour tre cout s'aidant d'un souvenir,
  Il s'approche en tremblant de la femme qui prie,
  Et lui dit tendrement: Magdeleine, Marie.
  Sa voix est reconnue..... O surprise,  douleur!
  Le front de Magdeleine a gard sa pleur;
  Ses traits ont conserv leur tristesse mortelle.
  Je bnis le Seigneur, c'est vous, Joseph, dit-elle,
  Je vois que tous mes voeux ne sont pas superflus,
  J'allais prier pour vous...--Ah! tu ne m'aimes plus!

    Moi! reprit Magdeleine, oh! je vous aime encore;
  Ne me refusez pas la grace que j'implore,
  Epargnez-moi pour vous des regrets ternels:
  Si jadis vous suiviez mes conseils criminels,
  D'un pieux repentir suivez aussi l'exemple.
  Elle dit; et paisible, elle entra dans le temple.

    De la religion ddaignant les secours,
  Joseph n'entendit pas ce consolant discours.
  Mais cette voix sans trouble, il l'a trop entendue!
  Voyant que sa tendresse tait pour lui perdue,
  Il pleurait son amie et ne l'coutait pas.
  Il voulut lui parler et retenir ses pas,
  Mais triste, sans espoir et respirant  peine,
  Il ne put prononcer que son nom, Magdeleine!...
  Il la vit quelque temps errer dans le saint lieu,
  Puis elle disparut... sans un regard d'adieu!...
  Alors tout son malheur revint  sa mmoire,
  Et son coeur en souffrit long-temps avant d'y croire.
  Long-temps il rpta, de regrets consum:
  Malheur! malheur  moi! Je ne suis plus aim!..

    Le dmon de l'amour, cach dans un orage,
  N'avait pu jusqu'alors accomplir son ouvrage:
  Magdeleine tait l, loin d'elle il avait fui:
  L'amour que Dieu lui donne est plus puissant que lui!
  Et tant qu'elle resta hors des murs de l'enceinte,
  Joseph fut protg par sa prsence sainte.
  Mais sitt qu'il la voit sous les lambris sacrs
  Le dmon, dans les airs, s'abaissant par degrs,
  Et souriant dj du tourment qu'il apprte,
  S'envole vers Joseph, vient planer sur sa tte;
  Par un prestige affreux garant sa raison,
  L'enchane de serpens, l'enivre de poison.
  Pour rendre sa souffrance et plus longue et plus sre
  Il dchire son coeur d'une sourde blessure;
  Le perce lentement d'un invisible fer;
  Du rcit de ses maux va rjouir l'enfer,
  Et, faisant clater son excrable joie,
  Aux tourmens qu'il lui laisse abandonne sa proie.
  Reviens, criait Joseph, Magdeleine, jamais
  Je ne puis tre heureux sans toi... si tu m'aimais,
  Pourquoi m'avoir quitt? Je ne t'ai point trompe,
  De toi seule et toujours mon ame est occupe.
  Oh! je t'aime, reviens, je ferai tout pour toi,
  J'adorerai ton Dieu s'il te ramne  moi.
  Je serai pnitent si ta voix me l'ordonne,
  Et j'irai demander qu'ensemble on nous pardonne.
  Qu'il rende Magdeleine  mes voeux impuissans,
  Et sur tous ses autels je porte mon encens!
  Mais je ne puis aimer un Dieu qui nous spare;
  Un Dieu dont le pardon t'a rendu si barbare;
  Un Dieu qui t'inspirant une profane ardeur,
  Du nom de repentir abuse ta candeur.
  Non, de ce Dieu rival j'affronte la puissance;
  Je maudis ses bienfaits et ta reconnaissance;
  Et mon coeur, par l'amour et la haine irrit,
  Ne s'enflamma jamais d'autant d'impit!
  C'est en vain contre moi que ton orgueil conspire;
  En vain de tes sermens tu veux braver l'empire;
  Tu ne peux m'oublier jamais, tu m'appartiens;
  Ta honte nous unit; mes crimes sont les tiens;
  Ton coeur qui fut  moi ne peut me mconnatre,
  Et, roi de tes remords, je te commande en matre!
  Je saurai, du pass dvoilant les secrets,
  Troubler ta pnitence  force de regrets.
  Tes remords avec moi seront d'intelligence;
  Mon bonheur qui n'est plus, deviendra ma vengeance.
  Dans le temple, au dsert et la nuit et le jour,
  Tu trouveras partout mon implacable amour.
  La mort saura mon nom; et la tombe elle-mme,
  Quand tu viendras pleurer, te criera que je t'aime.
  Les chos du Carmel, des torrens et des bois
  Jusqu'aux pieds de Jsus te porteront ma voix;
  Et les flots du Jourdain complices de ma rage,
  S'armeront contre toi de ma brlante image!

    A peine il exhalait ces cris de dsespoir
  Que le peuple, sortant de l'offrande du soir,
  Et remplissant dj la galerie antique,
  Fit du nom de Jsus rsonner le portique.
  Les docteurs de la loi, par la foule carts,
  Pour pier Jsus au temple taient rests.
  C'est l qu'il expliquait sa morale profonde
  En de simples discours qui changrent le monde!
  Tandis que les Hbreux, tonns et ravis
  L'coutent; franchissant les degrs du parvis,
  Joseph entend nommer le rival qu'il dteste:
  C'en est fait! Plus d'obstacle  son projet funeste!
  L'enfer a second sa jalouse fureur;
  Il traverse la foule, y rpand la terreur;
  Profanant de son Dieu la demeure sacre,
  Du Temple qu'on fermait il assige l'entre,
  S'lance, et suspendant de loin le coup fatal,
  D'une main sacrilge attaque son rival....
  Mais, sans parer le coup, sans s'mouvoir du crime,
  Jsus l'anantit par un regard sublime.
  O miracle! O bonheur!.. Joseph n'est plus jaloux!..
  Il entend le Messie et tombe  ses genoux;
  Reconnat le Sauveur  sa voix qui console;
  A son front couronn des feux de l'aurole.
  Il regarde... Soudain, remplis d'un saint effroi,
  Ses yeux ont vu briller le soleil de la foi!
  L'avenir se rvle  son ame attendrie;
  Enivr de lumire, il s'enflamme, il s'crie:
  Vous tes le Sauveur que Mose a prdit!
  Et comme il s'inclinait Jsus lui rpondit:
  Il n'est point de pcheur que le ciel abandonne;
  Relevez-vous, allez, mon pre vous pardonne.
  Et Joseph, du pardon prouvant la douceur,
  Courut vers Magdeleine et l'appela: Ma soeur!

    _Villiers, septembre 1823._

    [12] Soeur de Magdeleine, ge de huit ans.

    [13] Nohamel, vielle nourice de Magdeleine.




La Tour
Du Prodige.

_Conte._




A mon Neveu

_Gustave O'Donnell_.


    J'ai fait pour toi ces vers, et je te les ddie.
  Ton oreille en aimait dj la mlodie;
  A te les rpter combien je me plaisais!
  Que je les trouvais doux lorsque tu les disais!
  Hlas! dans tes beaux yeux la vie est efface,
  Ton innocente main en jouant s'est glace;
  J'ai vu venir la mort sur ton front gracieux,
  Et ton dernier regard m'a rvl les cieux!
  Oui, tu prieras pour nous, et ton ame naissante
  Des pleurs de tes parens sera reconnaissante;
  Le ciel t'coutera; demande-lui pour eux
  Des regrets moins amers, un sort moins rigoureux.
  Pour calmer bien des maux je sens qu'on m'a choisie,
  Viens m'aider; sois pour moi l'ange de posie
  Qui donne le secret de charmer les douleurs;
  Viens m'apprendre  sourire en essuyant mes pleurs;
  Fais entendre ta voix, ta voix qui m'est si chre,
  Et je l'imiterai pour consoler ta mre,
  Jusqu'au jour o le Dieu qui veille au souvenir
  A ceux qui nous aimaient voudra nous runir.

[Illustration]




La Tour Du Prodige,

_Conte_

_Ddi_  mon neveu Gustave O'Donnell.

    Entour du feu, mesme au soir, que parlons
    De voyagiers esgarez loing des routes,
    Au fond des bois, dans le creulx des vallons,
    Ou s'abritant soubz les obscures voultes
    De vieulx chastels ouvertz aux aquilons,
    S'oyonz un cry tout--coup dans la plaine,
    Ung bruict confuz tant soict au loing cela,
    Soudain le sang tout se fige en ma veyne;
    Retienz mon souffle, et ne reprendz haleine
    Que pour me dire: O ciel! s'il estoit l!

    (_Clotilde de Survile, le chant d'amour en hiver._)


  coutez, mes enfans, cette effrayante histoire;
  Comme d'un saint avis gardez-en la mmoire;
  Un jour vous la direz  vos petits-neveux,
  Quand la neige des ans blanchira vos cheveux.

       *       *       *       *       *

    C'tait le soir; le vent soufflait sur les bruyres;
  Les marais exhalaient des vapeurs meurtrires,
  Et l'cho du vallon mlait avec effroi
  Les cris de la chouette aux sons lourds du beffroi.
  Insensible aux autans qui grondaient sur sa tte,
  Un voyageur, un seul, affrontait la tempte;
  Paisible il gravissait le sentier du coteau.
  Livrant aux aquilons l'azur de son manteau.
  En vain les loups cruels, errant dans les tnbres,
  Font retentir les bois de hurlemens funbres;
  En vain les vieux bergers, l'autre soir, ont prdit
  Qu'un malheur l'attendait prs du sentier maudit;
  Il n'a point cout la parole des sages:
  Pour un coeur sans amour qu'importent les prsages?
  Au conseil des vieillards il ne s'est point rendu;
  Il a pris en riant le sentier dfendu;
  Et les vieillards ont dit: Que le ciel le dirige,
  Et dtourne ses pas de la Tour du prodige!

       *       *       *       *       *

    Il a dj franchi le torrent cumeux,
  Et cette plaine aride o d'un combat fameux
  Quelques tertres pars attestent la mmoire;
  Son pied foule en passant ces monumens de gloire.
  Soudain, au fond du bois par les vents agit,
  Il a vu d'un flambeau la tremblante clart;
  Vers ce fanal d'espoir, toujours plus intrpide,
  Il dirigea l'essor de sa course rapide.
  Il marchait  grands pas; mais plus il avanait,
  Et plus  l'horizon la clart s'effaait;
  Il gravit le rocher, et la blanche lumire
  Dans le ciel nbuleux disparut tout entire.
  Alors le voyageur, saisi d'tonnement,
  Et maudissant la nuit, s'arrta brusquement;
  Car sur le roc dsert pour lui seul accessible,
  Sa marche crut sentir un obstacle invincible;
  Et, lorsque pour le vaincre il se prcipita,
  Contre un anneau de fer son casque se heurta,
  Puis son bras s'tendit sur d'paisses murailles;
  Ses pieds ne trouvaient plus ni cailloux, ni broussailles.
  L'clair avait cess de frapper ses regards,
  Et la foudre pourtant grondait de toutes parts.
  Sous cette vote humide il lui semblait encore
  Que son pas devenait de plus en plus sonore,
  Et qu'un trange bruit, un sourd gmissement,
  Du fond d'un souterrain s'levaient lentement.
  En vain le malheureux, perdu dans ce lieu sombre,
  Se guidant par ses bras qu'il tendait dans l'ombre,
  Cherchait vers quelque issue  s'ouvrir un chemin;
  Tout--coup,  terreur!... il sent une autre main
  Dont les doigts dcharns s'emparent de la sienne:
  Suis-je dans l'antre obscur de quelque magicienne?
  Dit le jeune imprudent, ou quelque vieux sorcier
  Aux ftes du sabbat veut-il m'associer?
  Qu'il parle!  ses dsirs il me verra docile;
  Le combattre ou l'aider, tout me sera facile,
  Et ft-il Satan mme!.. A ces mots il entend
  D'une porte d'airain tomber le lourd battant.
  Qu'on m'enferme, dit-il, mais qu'on rponde! O suis-je?
  Une voix rpondit: Dans la Tour du prodige!

       *       *       *       *       *

    Mais lui, serrant la main qui vient de le saisir,
  Dj, dit-il, le ciel exauce mon dsir!
  Enfin j'ai pntr dans ce lieu redoutable;
  Toi, qui veux m'effrayer par ta voix lamentable,
  Renonce au vain projet de m'loigner d'ici;
  Ton coeur  la piti se ft-il endurci,
  Tu ne peux refuser au guerrier qui l'implore
  La modeste faveur d'attendre ici l'aurore?
  --Vous, s'cria la voix, vous, rester en ces lieux?
  --Pourquoi non?--Ah! fuyez!.. mortel audacieux!
  --Moi fuir?--L'ignorez-vous? cette tour est maudite,
  Un sorcier... un gant... un fantme l'habite!..
  --Je viens le visiter.--Oh! ciel! que dites-vous?
  Du matre que j'attends redoutez le courroux.
  Il commande au Destin; l'enfer est sa patrie;
  Des flots et de l'orage il guide la furie;
  Fuyez! de le combattre abandonnez l'espoir:
  La lance des guerriers est sur lui sans pouvoir.
  Il dfierait le ciel! de la mort elle-mme
  Il brave sans danger la puissance suprme.
  En vain un coup heureux vous livrerait ses jours,
  Pour vous combattre encore il renatrait toujours!
  --Tu dis qu'il va venir?--Hlas avant une heure
  Vous entendrez ses pas!..--S'il est vrai je demeure;
  A son festin du soir je veux tre invit.
  --Ah! c'en est fait de moi! votre tmrit,
  Si mon matre revient, va me coter la vie:
  Je ne suis qu'une esclave  ses lois asservie;
  Ayez piti de moi, de vous j'aurai piti;
  Je vais de mon souper vous offrir la moiti;
  Mais du hameau prochain vous reprendrez la route.
  Elle dit, et dj l'entrane sous la vote.

    Une lampe qui veille au fond du noir rduit,
  Montre aux yeux du guerrier celle qui le conduit;
  Les rides s'tendaient sur son ple visage;
  Une chane attachait deux clefs  son corsage:
  --Htez-vous, dit la vieille. Aussitt le guerrier
  Fait scher son manteau, quitte son baudrier;
  Au clou de la muraille o brillait une hache,
  Il suspend avec soin son casque au blanc panache,
  Et s'assied, en riant de son repas frugal;
  L'escabeau chancelait sur le sol ingal.
  En attisant le feu, la servante craintive
  Prtait au moindre bruit une oreille attentive;
  Posait sur une table  l'angle du foyer
  Le lait, le pain de seigle, et les fruits du noyer;
  D'un fer mal aiguis sa main chassait la rouille;
  Puis, tournant dans ses doigts la tremblante quenouille,
  Tandis que l'tranger achve son repas,
  La vieille auprs de lui vient s'asseoir, et tout bas
  Lui dit ces mots: La tour dans laquelle nous sommes
  N'est point l'oeuvre de Dieu, n'est point l'oeuvre des hommes.
  Pour tous c'est un mystre, et l'on n'a jamais su
  Quel noble chtelain ces murs avaient reu.
  Ce lieu fut autrefois un sjour de dlices;
  On n'y redoutait point de sombres prcipices.
  La vigne au chvrefeuille enlace en berceau,
  Ombrageait les dtours d'un paisible ruisseau.
  Une nuit, tout--coup, dans les villes prochaines
  On entendit des bruits, et des voix souterraines;
  On vint au point du jour, et le ptre surpris
  D'une tour inconnue aperut les dbris.
  L'le s'tait change en un rocher sauvage;
  Un torrent furieux dsolait le rivage;
  La vigne tait fane, et sur les vieux crneaux
  La liane tendait ses verdtres anneaux.
  Le ptre alla conter l'histoire fabuleuse;
  Et chacun voulut voir la tour miraculeuse;
  Un moine en l'approchant fit le signe de la croix:
  On dit que du dmon c'est l'oeuvre, et je le crois;
  Nul ne l'a vu btir; c'est pour cela, vous dis-je,
  Qu'elle porte le nom de la Tour du prodige.

       *       *       *       *       *

  --Ton matre tarde bien, dit l'hte impatient.
  --Ah! s'cria la vieille au maintien suppliant,
  Pour de plus nobles faits gardez votre courage.
  Voyez: le vent du soir a dissip l'orage,
  Il vous faut repartir.--Eh bien! soit, j'y consens;
  Mais, dis-moi, quels taient ces feux blouissans
  Qui frapprent mes yeux sur la tour?--Je l'ignore...
  Peut-tre est-ce... une toile... ou quelque mtore...
  En prononant ces mots la femme se troublait,
  Et de son front rid la pleur redoublait.
  Le voyageur, touch de ses vives alarmes,
  Sans changer de projet, se lve, prend ses armes,
  Et, feignant d'obir, s'loigne de la tour.
  Bientt il y revient par un secret dtour;
  Plus d'espoir! la servante a referm la porte;
  Il hsite un moment; mais son destin l'emporte,
  Et, sans considrer la hauteur des remparts,
  Rejetant son manteau sur les dbris pars,
  Il monte; sur le lierre tend ses mains adroites;
  Il pose un pied hardi dans les fentes troites;
  Enivr du plaisir qu'un danger lui promet,
  De l'infernale tour il atteint le sommet.
  Tout--coup il s'arrte, coute, et croit entendre
  Sortir du haut donjon cette voix douce et tendre:

    Oh! depuis si long-temps je prie avec ferveur!
  Quand luira-t-il ce jour o votre ange sauveur,
  Mon Dieu, viendra charmer ma triste rverie,
  Comme il fit autrefois des chagrins de Marie?

    A ces accens plaintifs l'intrpide tranger
  Sur le fer du balcon s'lance plus lger.
  Il s'attache aux barreaux de l'troite fentre,
  Et jouit  son tour de l'effroi qu'il fait natre:
  La voix se tait. Alors d'un jour mystrieux
  La lune a protg ses dsirs curieux;
  Il s'avance, et d'abord, pour mieux voir, il essuie
  La pourpre des vitraux qu'avait ternis la pluie;
  Il regarde... O bonheur! est-ce un enchantement?
  Pour un preux chevalier quel fantme charmant!
  Que cette femme est belle,  genoux sur la pierre,
  Tenant ses doigts d'albtre unis pour la prire!
  Qu'il aime ce front pur, cette bouche, et ces yeux
  Dans une sainte extase gars dans les cieux!
  Est-ce un rve du coeur? N'est-ce pas un prestige?
  C'est l le vieux sorcier de la Tour du prodige?

       *       *       *       *       *

    Malgr ce doux aspect, le jeune homme tremblant
  Veut quitter du balcon le dbris chancelant;
  Car ses pas ont perdu leur guerrire assurance,
  Et son coeur intrpide a frmi d'esprance.
  Sous les festons du lierre il cherche  se cacher;
  De la belle inconnue il voudrait approcher;
  Il craint de la voir fuir, il se trouble, il balance;
  Mais quels accents divins!.. Elle parle... silence!

    Toi que Dieu m'a promis, que tous les jours j'attends,
  Ange consolateur, est-ce toi que j'entends?
  N'est-ce pas dans les airs ton ame qui soupire?
  Ah! si les malheureux ont sur toi quelque empire,
  Parle, et fais que du moins pour la premire fois,
  A ma voix sans cho rponde une autre voix!
  Ne me tromp-je pas? Il me rpond! Qu'entends-je?..
  Oh! rien n'est aussi doux que les accents d'un ange!
  Mais dis-moi, Gabriel, pourquoi viens-tu le soir?
  Que tu dois tre beau! que je voudrais te voir!

    D'abord il a souri de la sainte mprise;
  Mais bientt, plein d'espoir et cachant sa surprise,
  Il cherche  pntrer  travers les barreaux;
  Puis, d'une agile main soulevant les vitraux,
  Fille de Dieu, dit-il, livrez-vous  la joie;
  Oui, je suis Gabriel, et le Seigneur m'envoie;
  Je viens raliser vos rves de bonheur;
  Je suis le plus aimant des anges du Seigneur.

    --Ah! prends piti de moi, rpond la voix touchante;
  Gabriel, ce langage et m'attriste et m'enchante.
  Ne me dis pas encor que tu vas me chrir;
  Oh! ne m'accable pas! le bonheur fait mourir:
  Et mon ame sans force, aux pleurs accoutume,
  Succombe, dans sa joie,  l'espoir d'tre aime!

    En achevant ces mots, des pleurs dlicieux
  De la jeune captive ont obscurci les yeux.
  Elle reste  genoux, heureuse et recueillie,
  De mille sentimens  la fois assaillie;
  Et ce trouble nouveau pour elle a tant d'appas,
  Que lui-mme  prsent ne l'en distraira pas.
  Il cherche  la calmer, et l'meut davantage;
  Comment faire cesser le trouble qu'on partage?
  De sa coupable ruse oubliant le secours,
  Vingt fois il se trahit dans ses tendres discours:
  Il n'est plus ange, il pleure, il supplie, il commande,
  Il fait de grands sermens, sans qu'on les lui demande,
  Il parle de constance et de sincrit
  A celle dont le coeur n'avait jamais dout!
  Mais elle, s'alarmant de ce langage trange,
  S'tonne de rougir aux paroles d'un ange:
  L'innocence frmit des sermens superflus!
  --Ah! dit-elle en tremblant, je ne vous comprends plus;
  Mes discours insenss ont droit de vous surprendre:
  Mon pre a dfendu qu'on me ft rien apprendre;
  Il dit que le savoir a caus ses douleurs;
  Je ne sais que prier et pleurer nos malheurs.
  Puis, sur son front pli, ramenant ses longs voiles,
  Elle ajouta: Mon pre a lu dans les toiles
  Que, rempli de courroux, Dieu frapperait de mort
  Celui qui par le coeur s'unirait  mon sort.
  Et c'est pour rassurer sa tendresse alarme
  Que loin de tous les yeux il me tient enferme.
  La neige, dans les airs rpandant ses flocons,
  A dj quinze fois couvert ces vieux balcons,
  Depuis qu'en cette tour on cacha mon enfance;
  Une femme trangre y veille  ma dfense;
  Elle seule me parle: Ah! dans ces lieux d'horreur
  Jamais le chevrier ne vient que par erreur.
  Lorsque je vois passer un enfant du village,
  Si je veux l'appeler  travers ce grillage,
  Il s'enfuit aussitt; et je ne sais pourquoi
  Dans ce village heureux on a si peur de moi!

    --Que de ces temps amers le souvenir s'efface!
  S'cria l'inconnu, retrouvant son audace;
  Jetez sur l'avenir des regards consols.
  Les secrets du bonheur vous seront rvls.
  Demain, quand le soleil rougira la campagne,
  Je vous apparatrai sur la haute montagne;
  J'aurai l'air et les traits d'un jeune chevalier;
  Vous me reconnatrez  l'or du bouclier
  Dont vous verrez de loin jaillir les tincelles;
  Sous l'azur d'un manteau je replierai mes ailes;
  Et si d'autres guerriers accompagnent mes pas,
  De leurs masques de fer ne vous effrayez pas.
  Au sjour des heureux conduite par moi-mme,
  Demain vous apprendrez comment au ciel on aime,
  Demain!..--Qu'ai-je entendu? Grand Dieu! quel est ce bruit?
  Voyez-vous ces clairs qui sillonnent la nuit?
  --Rassurez-vous, dit-il, ma vie est immortelle,
  Ne craignez rien pour moi.--Je le sais, reprit-elle,
  Vous ne pouvez mourir, et pourtant je frmis:
  N'est-il pas dans les cieux des anges ennemis?
  Oh! je n'en puis douter, un danger vous menace,
  Je le sens  mes pleurs,  l'effroi qui me glace.
  Fuyez!--Moi, vous quitter? non, jamais! Prs de vous
  De l'orage et de Dieu je brave le courroux!
  Comme il disait ces mots la foudre clate et tombe;
  La tremblante captive  son effroi succombe;
  Le ciel vient de frapper l'imprudent sducteur:
  L'ange qu'elle adorait n'est plus qu'un imposteur;
  Le prestige est dtruit: la mort l'a dtrompe!
  De l'ange Gabriel la flamboyante pe,
  clairant  ses yeux le front du criminel,
  Elle a vu s'accomplir l'oracle paternel.

    Le lendemain, un page errant dans la valle,
  N'aperut qu'un manteau sur la pierre isole.
  On chercha vainement du jeune voyageur
  Les restes consums par l'orage vengeur;
  Et le torrent profond, qui sous le roc murmure,
  Ne roula dans ses flots qu'une sanglante armure.

    Dieu pardonne l'orgueil qu'il vient d'humilier.
  On racheta son ame  force de prier:
  Une femme, enferme en un saint monastre,
  Pour lui pria long-temps, rveuse et solitaire;
  Et l'on a su depuis que dans le vieux couvent
  Un ange pardonn la visitait souvent;
  Que le jour de sa mort, aprs la sainte messe,
  Du jeune chevalier acquittant la promesse,
  Cet ange tait venu de la part du Seigneur
  Raliser enfin ses rves de bonheur;
  Et qu'ensemble, tous deux s'levant dans les nues,
  Ils avaient pris du ciel les routes inconnues.
  On ne peut de ce fait nier la vrit;
  C'est notre ancien pasteur qui me l'a racont.

    La voil, mes enfans, cette effrayante histoire;
  Comme d'un saint avis gardez-en la mmoire.
  Un jour vous la direz  vos petits-neveux,
  Quand la neige des ans blanchira vos cheveux,
  Et, remplis du respect qu'un tel miracle exige,
  Ils salueront les murs de la Tour du prodige.

    _A la chaumire de Lormois, aot 1823._

[Illustration]




Ourika.




Ourika,

_Elgie_

_Ddie_  Mme la Duchesse de Duras.

    Seule, toujours seule!
      jamais aime!

    OURIKA, _nouvelle_, p. 58.


  Vous dont le coeur s'puise en regrets superflus,
  Oh! ne vous plaignez pas, vous que l'on n'aime plus!
  Du triomphe d'un jour votre douleur s'honore;
  Et celle qu'on aima peut tre aime encore.

      Moi, dont l'exil ne doit jamais finir,
  Seule dans le pass, seule dans l'avenir,
      Tranant le poids de ma longue souffrance,
  Pour m'aider  passer des jours sans esprance,
          Je n'ai pas mme un souvenir.

      A mon pays ds le berceau ravie,
  D'une mre jamais je n'ai chri la loi;
      La piti seule a pris soin de ma vie,
  Et nul regard d'amour ne s'est tourn vers moi.

      L'enfant qu'attire ma voix douce
  Me fuit ds qu'il a vu la couleur de mon front;
  En vain mon coeur est pur, le monde me repousse,
          Et ma tendresse est un affront.

  Une fois  l'espoir mon coeur osa prtendre;
  D'un bien commun  tous je rvai la douceur;
  Mais celui que j'aimai ne voulut pas m'entendre;
  Et, si par fois mes maux troublaient son ame tendre,
          L'ingrat! il m'appelait sa soeur!

  Une autre aussi l'aima; je l'entendis prs d'elle,
  Mme en voyant mes pleurs, bnir son heureux sort;
  Et celui dont la joie allait causer ma mort,
  Hlas! en me quittant ne fut point infidle.

  Je ne puis l'accuser; dans son aveuglement,
  S'il a de ma douleur mconnu le langage,
  C'est qu'il croyait les coeurs promis  l'esclavage
  Indignes de souffrir d'un si noble tourment!

  Malgr le trait mortel dont mon ame est atteinte,
  Auprs de ma rivale on me laissait sans crainte.
  Elle avait vu mes pleurs et les avait compris;
  Mais,  sort dplorable!  comble de mpris!
  Charles, je t'adorais... et ton heureuse pouse
  Connaissait mon amour et n'tait point jalouse!

  Que de fois j'enviai la beaut de ses traits!
  En l'admirant mes yeux se remplissaient de larmes;
  Et triste, humilie, alors je comparais
  Le deuil de mon visage  l'clat de ses charmes!

  Pourquoi m'avoir ravie  nos sables brlants?
  Pourquoi les insenss, dans leur piti cruelle,
  Ont-ils jusqu'en ces lieux conduit mes pas tremblants?
  L-bas, sous mes palmiers, j'aurais paru si belle!

  Je n'aurais pas connu de ce monde abhorr
  Le ddain protecteur et l'ironie amre;
  Un enfant, sans effroi, m'appellerait sa mre,
  Et sur ma tombe, au moins, quelqu'un aurait pleur!

  Mais, que dis-je?... O mon Dieu? le dsespoir m'gare:
  Devrais-je, quand aux cieux la palme se prpare,
  Lorsque tu me promets un bonheur immortel,
  Regretter la patrie o tu n'as point d'autel?

  Ah! du moins qu'en mourant tout mon coeur t'appartienne!
  La plainte, les regrets ne me sont plus permis:
  Dans les champs paternels,  d'autres dieux soumis,
  Je n'eusse t qu'heureuse!.... ici je meurs chrtienne!

    _Paris, 7 mai 1824._




TABLE.


  A ma mre.                                 _Pag._  5
  Chant Ossianique sur la mort de Napolon.         11
  Note du Chant Ossianique.                         19
  La noce d'Elvire.                                 21
  Le dvouement des mdecins franais et
    des soeurs de Sainte-Camille,
    dans la peste de Barcelone.                     27
  Le bonheur d'tre belle.                          47
  Le Loup et le Louveteau, fable.                   53
  Les adieux.                                       61
  Magdeleine, Chant I.                              67
  Magdeleine, Chant VI.                             79
  La Tour du prodige.                               95
  Ourika.                                          117




Note de transcription dtaille:

L'orthographe de l'poque a t conserve. Toutefois,
certaines corrections ont t apportes:

  p. 13, : remplac par un point aprs
          l'pope et des pomes didactiques;
  p. 66, rbelle corrig en rebelle ( ses voeux moins rebelle);
  p. 66, grands corrig en grand (le plus grand des guerriers);
  p. 66, dissippe corrig en dissipe (sa voix dissipe);
  p. 72, orgueuil corrig en orgueil
          (Ils seront passagers les jours de son orgueil!);
  p. 72, exale corrig en exhale
          (Autour de Magdeleine exhale ses vapeurs.);
  p. 91, ajout de guillemets manquants devant
          Quand tu viendras pleurer ... et Les chos du Carmel ...;
  p. 93, rvle corrig en rvle (L'avenir se rvle);
  p. 99, estait corrig en estoit (O ciel! s'il estoit l!);
  p. 103, O suis-je corrig en O suis-je?;
  p. 106, chevrefeuille corrig en chvrefeuille
          (La vigne au chvrefeuille);
  p. 114, la corrig en l'a (la mort l'a dtrompe).

 la page 85, vielle nourice est correct.

Les attributions dans la premire gravure n'ont pas pu tre compltement
dchiffres. Les deux sections manquantes ont t remplaces par [***].





End of Project Gutenberg's Essais potiques, by Delphine de Girardin

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