Project Gutenberg's L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873, by Various

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Title: L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873

Author: Various

Release Date: July 17, 2014 [EBook #46314]

Language: French

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        L'ILLUSTRATION
        JOURNAL UNIVERSEL

        [Illustration.]

        RDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS
        33, rue de Verneuil, Paris

        34e Anne.--VOL. LXII--N 1585
        SAMEDI 12 JUILLET 1873

        SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL
        60, rue de Richelieu, Paris

        Prix du numro: 75 centimes
        La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
        broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr.

        Abonnements
        Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
        18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus.



SOMMAIRE

_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--La Cage d'or,
nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Les Thtres: Gymnase:
_Honora_, comdie en un acte par M. E. Brisebarre;--Ambigu-Comique: les
_Postillons de Fougerolles_, drame en cinq actes, par M.
Crisafulli.--Conqutes des Russes dans l'Asie centrale (II).--Nos
gravures: le shah  Paris; les nouveaux immeubles industriels du
faubourg Saint-Antoine; la fin d'une chanson--Les mystres de la Bourse
(H): pourquoi la Bourse est-elle un
thermomtre?--Bibliographie.--Incendie de l'Alcazar de Marseille.

_Gravures_: Le voyage du shah de Perse: arrive du Rapide en rade de
Cherbourg;--Rception de S. M. par le Prsident de la Rpublique  la
gare de Passy;--Rception de S. M. par M. le Prfet de la Seine sur la
place de l'toile.--Arrive du shah de Perse  Paris: arrive du cortge
sur la place de l'toile, dcoration de l'Arc-de-Triomphe,--_La fin
d'une chanson_, d'aprs le tableau de M. de Beaumont expose au Salon de
1873.--Les nouveaux immeubles industriels du faubourg Saint-Antoine: vue
gnrale de la rue de l'Industrie Saint-Antoine;--Coupe d'une maison
montrant la distribution de la force motrice dans les ateliers et les
logements des ouvriers.--L'incendie de l'Alcazar de Marseille: aspect
des ruines aprs le sinistre.--Rbus.

[Illustration: LE VOYAGE DU SHAH DE PERSE.--Arrive du _Rapide_ en rade
de Cherbourg.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE


FRANCE.

Le shah de Perse est arriv  Paris le dimanche 6 juillet, et y a fait
son entre au milieu d'un concours immense de spectateurs. Nous ne
rendrons pas compte  cette place des ftes dont la rception de Sa
Majest a t l'occasion et dont nos lecteurs trouveront la description
dtaille dans une autre partie du journal. Constatons seulement que ces
ftes ont t magnifiques et de nature  laisser une impression profonde
dans l'esprit du souverain tranger.

L'Assemble nationale a dcid qu'elle suspendrait ses sances pendant
trois jours  l'occasion de ces ftes, et elle s'est spare aprs avoir
vot, pendant le cours de la semaine, un nombre considrable de lois
d'affaires dont l'numration nous entranerait trop loin. Le seul
incident d'un caractre politique qui ait interrompu ces travaux a t
suscit par une demande d'interpellation tendant  la leve de l'tat de
sige, et qui a t ajourne au 15 novembre prochain. D'ailleurs,
l'poque des vacances approche, une sorte de lassitude et un visible
besoin de repos se sont empars des diverses fractions de la Chambre, et
il est probable que les grandes dlibrations ne seront reprises
qu'aprs la rentre.

En attendant, l'vacuation finale du territoire franais encore occup a
commenc, et sera complte le 1er aot, moins Verdun.

_Le Mmorial des Vosges_ nous apprend que lundi rquisition a t faite
 la compagnie des chemins de fer de l'Est, d'avoir  fournir quatorze
wagons chaque jour pour le transport du matriel.

Le dpart des troupes ne commencera pas avant le 25 et sera termin le
31 juillet.

A Epinal, le mouvement commencent le 25 et sera termin le 28. C'est la
batterie d'artillerie qui partira d'abord, puis le lazareth ou
ambulance, les dragons et l'infanterie. Ces diffrents corps de troupes
voyageront par tapes. Les gtes dsigns sont Docelles, Chenimnil, la
Houssire, Corcieux, Aydoilles, Bruyres, Saint-Di, Girecourt,
Gugncourt, Saint-Benot, Moyenmoutier, Grandvillers, la Salle, la
Bourgonce, Senones, Raves.

Ds le 15 juillet, des dtachements de gendarmerie mobile seront envoys
dans les Vosges. On s'occupe de prparer les logements pour les
recevoir. On n'a pas de renseignements prcis sur l'arrive des troupes
de garnison franaise.

Le _Courrier de Verdun_ annonce que la ville de Clermont est vacue
depuis mardi; le bataillon prussien qui formait la garnison de cette
ville a d arriver mercredi 9 juillet  Verdun. Le conseil municipal de
Verdun a dcid  l'unanimit que la ville ferait les avances
ncessaires pour placer chez les logeurs les nouvelles troupes
prussiennes qui viennent augmenter la garnison. La garnison bavaroise de
Montmdy a reu l'ordre, dit le Courrier, de commencer son mouvement de
retraite le 15 juillet.

Le _Journal d'Alsace_ annonce, en effet, que la garnison bavaroise de
Montmdy quittera cette place le 15 juillet.


ESPAGNE.

Les Corts espagnoles laborent une nouvelle Constitution destine 
organiser la rpublique fdrale. La commission charge d'en rdiger le
projet vient d'en arrter le plan gnral. L'Espagne sera divise en
quinze tats fdraux, dont onze pour l'Espagne proprement dite et
quatre pour les colonies, c'est--dire pour Porto-Rico, Cuba, les
Philippines et Fernando-Po. Ces tats, ainsi que les cantons et les
communes qui en forment les subdivisions, pourvoiront  leurs dpenses
spciales au moyen d'impts vots par eux-mmes. L'arme, la marine, les
tlgraphes, les douanes, la dette publique, les finances, seront du
ressort du pouvoir central. Ce pouvoir sera constitu de la manire
suivante: un Congrs nomm par le suffrage universel, l'ge des
lecteurs tant fix  vingt et un ans; un Snat nomm par l'assemble
des cantons,  raison de quatre snateurs par canton. La dure des
lgislatures sera de trois ans, avec des sessions annuelles de cinq
mois, divises en deux runions; l'une, d'octobre en dcembre; l'autre,
de fvrier en avril. Le prsident de la Rpublique, nomm pour trois ans
galement, non rligible, investi d'un veto suspensif dont la dure
sera gale  celle de ses pouvoirs, commande les armes de terre et de
mer et nomme les ministres, qui ne peuvent pas tre dputs, ni mme
assister aux sances des Chambres. Telle est en quelques mots l'bauche
de cette nouvelle Constitution, dont les principes fondamentaux sont les
suivants: Autonomie complte des administrations locales; unit
lgislative, conomique, militaire et financire de la Rpublique
fdrale.


ITALIE.

La crise ministrielle qui svissait en Italie depuis prs de quinze
jours est dfinitivement termine ou  peu prs. Aprs des pourparlers
qui se sont prolongs pendant tout ce temps et qui ont menac plusieurs
fois de ne pas aboutir, M. Minghetti a enfin russi  former un nouveau
cabinet dont la composition, bien qu'elle ne soit pas encore
officiellement confirme  l'heure o nous crivons, parat cependant
arrte ainsi qu'il suit: MM. Minghetti, prsident du conseil et
ministre des finances; Visconti-Venosta, ministre des affaires
trangres; Cantelli, ministre de l'intrieur; Vigliana, ministre de la
justice et des cultes; Ricotti, ministre de la guerre; Scialoja,
ministre de l'instruction publique; Spaventa, ministre des travaux
publics, et Riboty, ministre de la marine.

C'est une question de finances qui a t la cause immdiate de la chute
du cabinet Lanza, dj fortement branl par la dsorganisation produite
dans le Parlement italien par la mort de M. Ratazzi. Depuis longtemps
dj l'homognit du cabinet Lanza tait trouble par des dissentiments
graves entre ses diffrents membres; tandis que M. Sella, le ministre
des finances, s'attachait  assurer l'quilibre du budget par des
rductions de dpenses, les ministres de la guerre et des travaux
publics se refusaient  des conomies considres par eux comme
nuisibles  la scurit et  la prosprit du pays. C'est ainsi que, par
suite des crdits demands en particulier par ces deux ministres et
vots par la Chambre, crdits dont il avait vainement rclam la
rduction, M. Stella s'tait trouv en prsence d'un dficit de 30
millions de francs sur le budget de 1874. Pour combler ce dficit, M.
Sella avait propos un ensemble de mesures financires qui, discutes
par le Parlement italien  la fin de sa session et au moment o une
grande partie des dputs avaient devanc par leur dpart l'poque des
vacances, furent repousses par une majorit de 157 voix contre 80,
malgr les efforts du ministre qui avait fait de l'adoption de ces
propositions une question de cabinet. Sur les 157 voix qui venaient de
renverser le cabinet, 90 appartenaient  la gauche, reprsente par M.
Depretis, et 67  la droite, ayant pour leader M. Minghetti. Cette
coalition de deux partis opposs, capable de renverser le ministre, ne
pouvait plus s'entendre le jour o il s'agissait de le remplacer; de l
les difficults qui s'opposrent  la constitution immdiate d'un
nouveau cabinet; le roi Victor-Emmanuel, rigoureux observateur des
formes parlementaires, aurait voulu, assure-t-on, appeler  la fois au
pouvoir MM. Minghetti et Depretis, mais il fallut bientt renoncer 
cette combinaison et M. Minghetti dut tre seul charg de la formation
du nouveau ministre. Sera-t-il plus heureux que son prdcesseur? C'est
ce que la prochaine session du Parlement nous apprendra. En attendant,
on s'accorde gnralement  reconnatre que M. Sella avait ralis dans
l'administration financire du royaume, d'importantes amliorations.
Ainsi, le chiffre total du revenu, qui tait, en 1869, de 863,850,000
fr., s'tait lev, en 1873,  1,044,000,000, soit une augmentation de
plus de 180 millions; de cette augmentation, il faut retrancher, il est
vrai, une somme de 37 millions et demi provenant de l'annexion des tats
romains, mais cette dduction faite, il reste encore un surplus de prs
de 148 millions obtenu en moins de quatre ans et qui fait
incontestablement honneur  la gestion de M. Sella.


TURQUIE.

Le sultan vient d'adresser au vice-roi d'gypte un firman qui quivaut 
peu de chose prs  la reconnaissance de son indpendance et qui ne peut
tre considr autrement que comme un grand pas de fait vers la
dissolution de l'ancien empire ottoman.

Abdul-Azis commence par y ratifier le changement qu'Ismal-Pacha a
introduit dans l'ordre de succession au gouvernement de l'gypte en
dcidant que son fils an porterait aprs lui la couronne qui, d'aprs
la loi musulmane, devrait revenir au plus g des princes survivants de
sa famille. On peut reconnatre l la trace des proccupations
personnelles du sultan, dont le plus ardent dsir est, comme on sait, de
modifier galement l'ordre de succession en Turquie. Le firman autorise
ensuite le khdive  faire toutes les lois et rglements intrieurs
qu'il jugera ncessaires; il lui donne le droit de contracter, de son
propre mouvement, des emprunts  l'tranger, de conclure des conventions
douanires et des traits de commerce, de fixer  son gr le contingent
de ses forces de terre et de mer, d'administrer enfin le pays de sa
pleine et entire autorit, sans avoir aucun compte  rendre  la
Sublime-Porte. Les seules rserves que contienne l'acte imprial ont
trait  la monnaie qui continuera  tre frappe au nom du sultan, au
drapeau qui doit toujours tre celui des troupes ottomanes,  la
nomination des gnraux, aux vaisseaux blinds qui, par un caprice assez
singulier d'Abdul-Azis, ne pourront tre construits sans une permission
spciale, au payement du tribut annuel de 4 millions dont l'empire
besogneux ne saurait se passer. On voit que l'abandon des droits
suzerains est  peu prs complet, et que l'gypte devient de fait une
puissance matresse d'elle-mme.

Au moment o l'gypte devient ainsi en quelque sorte un royaume
indpendant, son territoire est sur le point de s'tendre par des
annexions considrables. Un tlgramme d'Alexandrie annonait il y a
quelques jours l'arrive  Khartoum de sir Samuel Baker et le succs
complet de l'expdition entreprise par le voyageur anglais pour le
compte du khdive. On sait qu' la suite du voyage fait il y a quelques
annes par sir Samuel Baker dans l'Afrique quatoriale et des
importantes dcouvertes auxquelles ce voyage donna lieu, le Gouvernement
gyptien organisa une expdition militaire et scientifique dont il donna
le commandement  l'heureux explorateur. L'expdition eut  lutter
contre des difficults de tous genres et fut successivement rduite de
trois mille hommes  quelques centaines, mais le but qu'elle se
proposait a t atteint; la route de Zanzibar est ouverte au commerce
gyptien; les tribus sauvages peuplant ces contres ont t soumises et
la domination du Vice-Roi ne tardera pas  tre reconnue sans conteste
sur ces vastes tendues de territoires longtemps rputes dsertes et
sauvages et qui, d'aprs les rapports des voyageurs, sont au contraire
d'une fertilit et d'une richesse incalculables.



COURRIER DE PARIS

Il est des dlicats, mme en bon nombre, qui ne veulent point souffrir
qu'on leur parle encore du shah de Perse. Le nom seul de Nassr-ed-Din
leur irrite les nerfs. Quelques-uns ferment les yeux, d'autres se
bouchent les oreilles. Passons  un autre incident, disent-ils. Toute
comparaison blessante mise de ct, ce serait  peu de chose prs ce qui
s'est pass, il y a cent ans,  propos d'un homme qu'on avait rou en
place de Grve. Paris ne s'occupait plus que de ce rou. Portrait du
rou  toutes les vitres, relation de la mort du rou vendue dans les
rues par les crieurs publics, conversations sur le rou, bons mots du
rou. Tout cela rendait furieux l'auteur de _Candide_.

--Surtout, disait Mme Denis aux visiteurs, ne parlez pas du rou. M. de
Voltaire vous en voudrait  mort.

Cette susceptibilit du grand vieillard se retrouve  point; c'est 
ceux qui tiennent une plume qu'on fait la recommandation. Surtout, plus
un mot du shah, n'est-ce pas? Il ne sera donc plus question du voyageur
dans ce _Courrier_. Mais d'ailleurs, o et comment prendre du neuf  ce
sujet? Aucune des particularits de l'Odysse royale n'est ignore. On
connat la mise en scne de dimanche dernier; on sait la manire dont le
roi des rois a t conduit au palais Bourbon, les ftes qui ont suivi
son arrive. Cent feuilles priodiques de toutes dimensions nous ont
tenus au courant de la moindre crmonie. Nous connaissons les dners,
le thtre, l'illumination, la promenade  Versailles. Nul n'aura rien
perdu de cette vie de gala un peu plus somptueuse et tout aussi galante
que celle qui avait t organise par Sancho Pana dans l'le de
Baratavia en terre ferme.

De nos jours, la statistique se met  tout. Or, savez-vous ce qu'un
membre de l'Acadmie des sciences, trs-profond sur les riens, a pu
calculer? Il a trouv un rsultat  faire dresser les cheveux sur la
tte. Voici ce que c'est: Du moment o Nassr-ed-Din est arriv de
Cherbourg  Passy, de Passy  l'Arc-de-Triomphe, de ce monument  sa
rsidence et de son palais  celui de Louis XIV,  Versailles, on a
crit, imprim, public et fait lire au peuple le plus spirituel de la
terre,  ce qu'il prtend, sur le shah,  propos du shah et de ses
contingents, une masse compacte de 7 milliards 500 millions de lettres,
c'est--dire de quoi composer vingt-cinq volumes in-octavo de 325 pages
l'un. Le moyen de lutter contre tant de flots d'encre! Et, sans tre
pour cela Voltaire, comment ne pas aspirer  ne plus lire ni rien
entendre lire sur une actualit si dvorante?

Par bonheur, en ce moment, le plus gros de la besogne est fait. Les
lustres s'teignent, l'orchestre se tait; on ne dbite plus de madrigaux
 l'oreille du visiteur, et le visiteur ne charge plus son drogman de
rpondre. Allons, l'imprvu de cette aventure est dj us. Tous ceux de
nos mondains qui avaient prolong leur sjour jusqu' l'heure o le shah
serait notre hte ont boucl leurs valises. Les blass s'crient:
Comment! ce n'tait que a? Mot terrible que vous avez si souvent
entendu, couplet final de toutes les comdies d'ici-bas, grandes et
petites. Dans quarante-huit heures, le prince  l'aigrette de diamants
ne sera plus qu'un point dans l'histoire.

Aller aux eaux, se rfugier aux bains de mer, rien de mieux;
l'engouement s'en mle, l'imitation  outrance y pousse les oisifs et
les sots, et voil le mal. De juin  septembre, le fait d'migrer aux
sources ou sur les plages svit sur les familles  l'gal d'une endmie.
Tout petit prince a des ambassadeurs, disait La Fontaine. Toute maison 
pauvre chevance prtend mener la vie de loisir  Plombires ou 
Trouville. Il en rsulte Dieu sait quelle ruine pour le mari, martyr
cent fois plus  plaindre que ceux qui ont t faits par Nron et par
Diocltien. En 1873, la jeune femme qui va aux eaux ou bien aux bains de
mer pousse les siens  l'abme  cause des toilettes insenses, des
frais du parcours, de ce qu'il faut pour le sjour au Casino et pour
tout ce qui s'ensuit. Personne n'ignore ces dtails et personne n'ose
s'en affranchir.

Il est mort, il n'y a pas longtemps, un homme de science, presque un
grand homme, tout mdecin de province qu'il ft. J'ai voulu nommer le
docteur Bretonneau, clbre  Tours, tout aussi connu  Paris. Sauf un
trs-petit nombre de cas, ce savant dconseillait les eaux, mais sans
succs. Il n'ignorait pas que chez nous la mode a toujours pass et
passera toujours avant la raison. Pour faire voir combien peu sa parole
tait coute, il se plaisait  raconter le trait suivant;

Un jour,--c'tait au chef-lieu de la Touraine,--un de ses anciens
domestiques vint lui demander quelque chose comme une consultation.
L'homme entra et salua fort poliment.

Le nouveau venu.--Bonjour, monsieur le docteur.

Le docteur Bretonneau.--Bonjour, monsieur.

L'tranger.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur le
docteur?

Le docteur Bretonneau.--Pas prcisment. Je sais que vous tes le maire
de Fouilly-le-Persil.

Le Maire.--Oui, mais je suis aussi votre ancien cocher, Baptiste; vous
savez bien?

Le docteur.--Tiens, c'est toi, mon gaillard! et tu es maire! Au fait,
c'est la consquence de nos moeurs dmocratiques. Ce qu'il y a de mieux,
c'est que tu n'en es pas plus fier pour a. Mais, au fait, je te dis
toi,  une autorit,  monsieur le maire! je m'oublie! Mais, coute.
Quand je te dirai toi, ce sera pour Baptiste, mon ancien cocher; quand
je te dirai vous, ce sera pour monsieur le maire. (Ici une pause.) Eh
bien, voyons, Baptiste, que veux-tu de moi?

Baptiste.--Monsieur le docteur, je viens vous consulter pour un
rhumatisme qui me fait souffrir mort et passion.

Le docteur.--On ne gurit gure d'un rhumatisme.

Baptiste.--Mais un mdecin de Paris, qui est crne mdecin, allez! m'a
dit qu'il en faisait son affaire.

Le docteur.--Ton crne mdecin n'est pas une somnambule?

Baptiste.--Non, c'est un monsieur dcor.

Le docteur.--J'aurais d m'en douter. Eh bien, que conseille-t-il?

Baptiste.--Tout simplement d'aller aux eaux de Vichy.

Le docteur.--Aux eaux! Mais, Baptiste, a te cotera au moins quatre ou
cinq cents francs, les eaux! Est-ce que tu peux te permettre cette
dpense?

Baptiste.--Eh oui, docteur, surtout quand il s'agit de ma sant. Cinq
cents francs vont et viennent.

Le docteur.--Eh bien, coute; veux-tu un bon conseil de ton ancien
matre?

Baptiste.--Tout de mme.

Le docteur.--Parlons donc raison. Avec tes 500 francs, tu auras deux
belles vaches, race charolaise. Achte-les. Tu seras sr de ne pas
perdre ton argent. Tandis qu'en allant aux eaux, je te prviens que tu
ne guriras jamais ton rhumatisme. Adieu, fais ce que je te dis et
reviens me voir.

La saison finie, Baptiste reparut, en effet. Il n'avait pas suivi le
conseil. On sait que quand on demande un conseil, c'est toujours pour ne
pas le suivre. Il revenait de Vichy; il avait 500 francs de moins dans
sa poche, mais il avait toujours son rhumatisme.

--Mon pauvre garon, lui dit le docteur, j'ai fait pour toi tout ce que
j'avais  faire. A prsent, va-t-en au diable.

Un homme qui n'ira pas au diable, mais qui se prpare  courir de
brillantes et hroques aventures, c'est Pertuiset.--Qu'est-ce que c'est
que a, Pertuiset? va-t-on demander.--Tout simplement le successeur
immdiat et comme l'hritier prsomptif de Jules Grard, le tueur de
lions. Un chasseur, un inventeur, un homme d'aventures, un de ceux qui
s'agitent le plus pour tendre au loin l'influence franaise et pour
enrichir la gographie de notions nouvelles. Dans le monde du sport, on
connat ses prouesses, dj nombreuses. En Afrique, il a tu le lion, en
se jouant; il a de plus contribu  fonder cette Socit fameuse qui
devait organiser des caravanes de voyageurs d'Alger au Sngal,
traversant le grand Dsert. Si l'entreprise n'a pas eu de suite, a t,
non de sa faute, mais  cause de la timidit imbcile des capitaux.

J'ai dit qu'il est un inventeur. Il a cr, en effet, la balle
explosible, engin terrible, vritable foudre portative, plus terrible
que celle que Benjamin Franklin a enchane au moyen de l'aimant.
Celle-l, on ne peut pas l'empcher d'clater. En clatant, la balle
explosible transperce tout, une cuirasse, un mur, un navire blind. Si,
en 1870, au moment de la guerre qui nous a tant prouvs, la balle de
Pertuiset et t adopte, il n'y aurait eu qu'une bataille au lieu de
cent, et tout porte  croire qu'elle eut t  notre profit.

Pour le moment, Pertuiset s'occupe moins de pyrotechnie que de voyages.
Aprs avoir explor l'Amrique du Sud, il revient chez nous avec des
ides de conqute. Entre la rpublique du Chili et la Patagonie, il
existe une rgion d'une richesse sans gale qu'on appelle la
Terre-de-Feu. Terre-de-Feu est ici une antiphrase, le mot signifie autre
chose que ce qu'il a l'air de dire, car le climat est tempr et mme
froid. Les naturels du pays, sauvages indompts, possdent vingt sortes
de trsors dont ils ne se servent pas: mines d'or, mines d'argent,
houille, cobalt, guano, etc., etc. Ils ont des pcaris par millions, des
morses fconds en ivoire, d'admirables forts. Mais toujours envieux,
ils n'entendent pas que le civilis approche de ces richesses. Malheur 
l'Europen qui entrerait chez eux!

Pertuiset, nouveau Jason allant  Cholcos, a organis une expdition
militaire contre les _Feugiens_. En septembre prochain il fera irruption
dans la grande le,  la tte d'un bataillon couvert de cottes de
mailles et arm de chassepots. Les sauvages ont la fronde, les flches
et la massue. Qui remportera d'eux ou du nouveau Fernand Cortez? Les
sauvages seront-ils battus? Pertuiset, perc de javelines, sera-t-il
mang par eux, un soir, comme plat du milieu, avec de l'ail et des
piments?--Toute l'Amrique du Sud et un peu le beau monde de Paris se
proccupent vivement de cette affaire.--Quant  nous, nos sentiments ne
sont pas douteux. Il nous parat fort dsirable que le hardi voyageur
russisse pleinement dans son entreprise et qu'il ajoute une rallonge
aux colonies franaises.

Il y a depuis longtemps  l'cole des Beaux-Arts un proverbe fort connu.
Cet adage, je demande la permission de le rapporter ici, prvenant le
lecteur que je le transcris sans intention mchante pour personne. On
dit donc: _Gueux connue un peintre, grossier comme un sculpteur, bte
comme un musicien, bien mis comme un architecte_.--Eh bien, tout cela,
Dieu merci, est faux comme un jeton. Il y a une multitude de peintres
qui ne sont pas gueux. Bien plus M. Edmond About le dmontrait l'autre
jour, le moyen le plus simple de devenir millionnaire au temps o nous
sommes, c'est de promener un pinceau sur une toile. Par ce qui se passe
journellement  l'Htel des Ventes, on sait que cela vaut une mine
d'or.--Grossier comme un sculpteur,--qui y croira? L'homme le plus
galant du dix-neuvime sicle aura t l'auteur d'une statue clbre.
Trois autres statuaires bien connus n'ouvrent la bouche que pour dbiter
des madrigaux que Dorat ne dsavouerait pas s'il venait 
renatre.--Bte comme un musicien,--ah! je sais, La Bruyre a dj crit
quelque chose comme a, mais les temps ont chang. Que ferez-vous des
bons mots de Rossini? Que direz-vous des jolies boutades d'Auber?
Jacques Offenbach, sachez-le, s'entend fort bien  tourner une
pigramme.--Bien mis comme un architecte!--Pour le coup, vu les moeurs
du monde artiste, a, c'est la plus cruelle des injures.--Un homme bien
mis est un homme perdu de rputation.--Et l'autre jour, deux amis ont
t sur le point de se couper la gorge  cause de ce tronon de
proverbe.

F*** rencontre S*** avec des habits neufs.

--Comme tu es bien mis! Quelle correction dans les entournures? On te
prendrait pour un notaire.

S'il et dit: On te prendrait pour un architecte, la chose aurait dj
t assez grave, mais pour un notaire.--Il y a eu envoi de tmoins,
rendez-vous pris; au moment de se tuer, on s'est donn la main, dans
l'le de Croissy, sur le terrain.

Paris devient de plus en plus buveur de bire; c'est mme l l'objet
d'un trs-grand chagrin pour les esprits qui redoutent l'envahissement
de tout ce qui a un caractre germanique. Ainsi tel duc que je pourrais
vous nommer craint que l'abus du bock ne finisse par nous rendre
Allemands. On rencontre, par bonheur, un grand nombre d'opinitres qui
tiennent pour le vin. Citons, si vous voulez, les membres du Caveau.
Ajoutons-y les comdiens, les orateurs, les potes du midi. Dans cette
liste il est juste de ranger un aquarelliste de talent, l'excellent
G***, si bon Franais  tous les points de vue.

Voil quelques jours, sous les marronniers de la Bourse, on commentait
un tlgramme, venu de la Cte-d'Or.

Dijon, 2 juillet 1873.

_Les traces de la gele s'effacent; la vigne va bien._

--La vigne va bien! Quand je vous disais, s'cria G, que l'anne que
nous traversons est une anne calomnie!

Philibert Audebrand.



[Illustration: LE VOYAGE DU SHAH DE PERSE.--Rception de S. M. par le
Prsident de la Rpublique  la gare de Passy.]

[Illustration: LE VOYAGE DU SHAH DE PERSE--Rception de S. M. par M. le
Prfet de la Seine sur la place de l'toile.]



LA CAGE D'OR

NOUVELLE

(Suite)

--Tourne la tte de ce ct et regarde?

Le marchand, jetant les yeux sur la chemine que lui indiquait son
matre, remarqua un ornement, lequel et t sans doute  sa place dans
le magasin de la Tverskaa, mais qui produisait un effet assez singulier
dans l'appartement d'un grand seigneur.

Au milieu de cette chemine,  la place qu'occupe ordinairement la
pendule, sur un coussin de velours et sous un globe de cristal,
reposaient deux gracieuses bottes de maroquin dignes de chausser le pied
du prince Charmant, et qui taient certainement la reprsentation la
plus fine et la plus mignonne des proportions auxquelles les extrmits
masculines peuvent se rduire.

--Contemple ces chaussures, Nicolas Makovlof, continua le vieillard,
dont les lvres se crispaient dans un sourire sardonique. Je les portais
le jour o, pour la premire fois, je rencontrai la princesse Svanhoff,
qui m'a tant aim... Elles ne furent pas trangres  mon bonheur et
elles sont devenues pour moi la plus prcieuse des reliques. Il n'est
pas de jour o je ne les regarde en souhaitant de les voir encore une
fois  mes pieds avant de mourir. Accomplis ce tour de force, Nicolas
Makovlof, et, sur ma foi de noble russe, je te le jure, tu seras libre.

Tandis qu'il parlait ainsi, la physionomie du vieux Laptioukine prenait
une expression diabolique, ses prunelles verdtres jetaient des flammes;
en mme temps, arrachant ses couvertures, il montrait une jambe qui,
sous son bas de soie, apparaissait si prodigieusement enfle, qu'elle
n'avait plus forme de jambe humaine.

Le marchand de cuirs avait enfin compris que depuis un quart d'heure le
seigneur jouait avec sa victime comme le tigre avec sa proie, et que,
comme celui-ci, il serait inaccessible  la piti. Dcourag, ananti,
il laissa tomber sa tte sur sa poitrine, en bauchant un geste de
supplication.

--Ah! s'cria le comte en lchant la bride aux sentiments vindicatifs
qu'il avait jusqu'alors contenus, c'tait en vrit trop d'audace. Oser
rclamer ta libert, toi dont l'infernale malice m'a rendu podagre avant
l'heure, toi qui m'as condamn  une mort anticipe. Il faut que tu sois
insens pour avoir pu supposer que je laisserais chapper cette occasion
de te rendre les tortures que je te dois. L'esclavage te pse, Nicolas
Makovlof; tant mieux, morbleu! La vieillesse triste, isole, lamentable,
ne m'est pas moins un lourd fardeau;  chacun le ntre! Serf tu es, serf
tu resteras; serve sera ton opulente postrit si Dieu t'en donne une,
car ma main psera sur toi, mme lorsque je serai descendu dans la
tombe, car je m'arrangerai pour que celui qui me succdera ne soit
jamais tent de dire  mon bourreau: tu es libre!

Nicolas Makovlof n'en couta pas davantage; il s'enfuit toujours courant
retrouver son drowski, lequel le ramena  Moskow dans un tat de
prostration et d'accablement plus facile  imaginer qu' dcrire..

Comme sa voiture entrait dans la Tverskaa, il aperut sur la porte de
son magasin, dans le plus superbe des costumes et coiffe d'un
kakosehnick de drap d'or dont les fauves reflets lui faisaient une
aurole, une femme qui lui apparut belle comme les vierges dont les
peintres byzantins ornent les basiliques.

C'tait Sacha qui guettait le retour de son mari avec une anxit dont
chacun des traits de son visage portait l'empreinte.

Le malheureux voila son visage de ses mains pour ne pas la voir; puis,
laissant  cette manifestation de son dsespoir le soin d'instruire sa
femme du rsultat de ses dmarches, il passa  ct d'elle sans lui
adresser la parole.


VIII

Les deux vnements que nous venons de raconter eurent une profonde
influence sur la situation morale du mnage.

Avant son mariage, Nicolas portait avec une complte insouciance la
chane hrditaire. Il n'avait alors que des apptits dont la
satisfaction touffait en lui toute aspiration  la rvolte. Jamais son
regard n'avait essay de percer le cercle d'airain au milieu duquel il
tait captif. Le sort qui tait le sien n'avait-il pas t celui de ses
pres? N'tait-il pas celui de ses frres? En lui accordant la richesse
et ses corollaires de jouissances, la Providence ne l'avait-elle pas
combl de faveurs qu'elle avait refus  ceux qui l'avaient prcd? Ne
serait-ce pas l'offenser que de lui demander davantage? N'avait-il pas
le devoir de la bnir pour ce qu'elle lui accordait et de se rsigner 
ce qu'elle lui refusait. Le moyen de ne pas devenir fataliste dans une
position toute faite par la fatalit!

D'ailleurs, qu'est-ce qu'un mal dont on ne souffre pas? Qu'est-ce qu'un
bien dont on ne tire aucun profit? Ainsi avait longtemps raisonn le
pauvre marchand qui, mettant cette chane dans le plateau de la balance
 trbucher ses cus, et voyant qu'en ralit elle pesait tout juste le
poids de la redevance qu'il payait  son matre, s'tait maintes fois
cri, comme nous l'avons entendu le dire  sa femme:

--O libert! Tu n'es qu'un mot! Tu vaux cinquante roubles par an, et pas
un kopeck de plus!

Il en tait l lorsque l'adoration passionne que lui inspirait
Alexandra, stimule par les chastes rigueurs que l'horreur de la
servitude inspirait  sa femme, rveilla l'instinct de la dignit
humaine dans cette me engourdie. Il avait alors compris que l'opulence
dont il avait si prement poursuivi la possession tait peu de chose
pour celui qui ne se possdait pas lui-mme. Il avait reconnu que ce
qu'il avait ddaign tait tout, et que ce qu'il avait ambitionn
n'tait rien.

Les ridicules menaces du comte Laptioukine levrent ces vagues regrets,
ces sourdes hontes,  la hauteur d'une haine. Lorsqu'il se rappelait que
celui-ci lui avait dclar que l'esclavage se perptuerait non-seulement
dans sa chair, mais dans la chair de sa chair, qu'il avait affirm son
droit de matre sur une postrit qui tait encore dans la main du
Trs-Haut, qu'il avait condamn l'enfant dont la blonde silhouette
n'avait encore apparu  ce pauvre homme que dans un rve consolateur,
cette loi d'iniquit se montra  lui dans toute sa monstruosit; il
frissonna de tout son tre, il prouva ce douloureux dchirement
d'entrailles qui est l'angoisse de la paternit, et,  son tour, il dit
comme Alexandra: Meure le fruit avec son germe, plutt que d'augmenter
le nombre des maudits!

Il passa alors de l'hypochondrie  laquelle il avait t en proie  un
tat presque continu de dsespoir; il restait des journes entires
enferm dans quelque angle obscur de ses magasins, tendu sur le sol,
pleurant, se lamentant comme un enfant ou s'abandonnant  des rages
folles. Il continuait de fuir Alexandra, dont la vue aiguillonnait sa
douleur; deux jours aprs le retour de Kaouga, ce fut elle qui le
surprit dans un de ces accs si voisins de la frnsie. pouvante, elle
essaya de le calmer par de douces et tendres paroles.

Nicolas lui raconta alors l'inexorable rancune qu'il avait rencontre
chez son matre; il ne lui dissimula pas la cruelle et profonde
impression que les dernires paroles de celui-ci avaient produit sur son
esprit, et, s'agenouillant devant elle, il la supplia de lui pardonner
la mauvaise action qu'il avait commise en l'associant  sa misrable
condition; dans son dsespoir, il alla jusqu' demander au ciel de
dlivrer Alexandra d'une union si justement abhorre, en le rappelant 
lui!

--Non, dit la jeune femme attendrie, cette union ne me parat pas
odieuse, puisque votre esprit pense comme mon esprit, puisque votre
coeur bat avec mon coeur. Pourquoi parler de mort, puisque votre mort
serait pour moi un nouveau deuil? Je ne vous le dissimulerai pas,
Nicolas? Depuis que vous vous tes montr si bon, mon me s'est donne 
celui que je n'avais accept que par soumission! Libre aujourd'hui, ce
serait peut-tre ce que vous appelez une misrable condition que je
choisirais pour la mienne. D'ailleurs, tout espoir de bonheur est-il
donc perdu pour nous? Le titre de frre, que je vous donne, vous
semblera-t-il moins doux que celui d'poux, avec la certitude que nulle
autre affection ne balancera jamais, dans mon coeur, celle que je vous
ai jure?

Nicolas hocha la tte et soupira; c'tait sa ressource dans les
circonstances dlicates.

--Dieu tient notre vie  tous dans ses mains, continua Alexandra, celle
de votre matre qui est vieux, aussi bien que la ntre,  nous, qui
sommes jeunes; il ne voudra pas que le mal dont le comte a parl
s'accomplisse, il ne lui donnera pas le temps de le raliser.

Nicolas Makovlof en entendant sa femme se confondre avec lui, et
revendiquer la communaut de son infortune, se trouva un peu consol et
s'engagea  la rsignation.

Malheureusement et dans l'tat de son coeur et de son esprit, cette
fermet n'tait facile qu' promettre; il dissimula un peu mieux ses
tortures; mais il n'en souffrit que davantage.

Bien qu'il eut fort justement apprci la valeur relle de la richesse,
ce fut encore en travaillant  l'augmenter qu'il chercha  s'tourdir.
Il largit le cercle de ses immenses affaires, ralisa bnfices sur
bnfices et devint vritablement alors le Crsus de toutes les Russies;
mais plus sa fortune prenait, de fabuleuses proportions, plus il en
accusait amrement le nant.

La magnanimit est une vertu qui ne germe jamais dans un coeur
d'esclave. Nicolas n'tait pas mchant, mais l'ide que la mort du
seigneur pouvait l'arracher  sa triste situation finit par s'tablir 
poste fixe dans son cerveau, et envenima son ressentiment. Toute son
intelligence se tendit sur cette ventualit. Il s'tait enquis de l'ge
exact du comte Laptioukine et consacrait des journes entires  des
entassements de chiffres,  des calculs sur les probabilits de cette
fin prochaine. De l  appeler de tous ses voeux l'heure o cet
vnement se raliserait, il n'y avait qu'un pas, et ce pas il le
franchit. Avec l navet des peuples primitifs, il fit intervenir la
religion dans ses souhaits sacrilges et les porta aux pieds des autels,
il implora le mal de celui qui est le principe de tout bien, il demanda
au Dieu de pardon la satisfaction de sa vengeance, il eut recours  la
superstition toujours vivace  Moscou. Fou d'amour et de libert,
pendant six mois ce malheureux s'adressa aux pratiques de la sorcellerie
pour hter l'heure ou la chane excre se briserait avec la vie de
celui qui le rivait  la glbe.

Un fait qui se passa en Russie  cette poque vint ajouter  ses
angoisses, en mme temps qu'il justifiait l'horreur que manifestait
Alexandra  la pense de transmettre la servitude paternelle  sa
descendance.

Le roman est toujours suspect lorsqu'il se mle de toucher  l'histoire.
Les diamants les plus authentiques perdent de leur vraisemblance
lorsqu'ils se prsentent enchsss dans du laiton; aussi, pour conserver
son caractre de complte authenticit  l'anecdote sur laquelle nous
allons nous appuyer, nous dclarons rempruntera l'un des plus minents
crivains de la nationalit russe,  M. Yvan Tourgueneff:

Un fait rcent et arriv dans la mme famille accuse encore plus
d'iniquit. Un serf n sur ses domaines et qui avait pass sa vie 
Moscou dans les oprations du commerce, mourut, laissant aprs lui,
entre autres biens, une somme de cent cinquante mille roubles dposs 
la Banque. Ses enfants, qu'il avait russi  racheter du servage et qui
faisaient partie d'une guilde de marchands, rclamrent naturellement
l'hritage de leur pre. De son ct, le comte S... rclama aussi, se
fondant sur son droit de propritaire du dfunt et soutenant que le
capital devait suivre le sort du capitaliste. Un procs s'engagea. Quel
fut l'arrt des tribunaux? Pouvaient-ils faire autrement que de donner
raison au matre de l'esclave mort? La somme lui fut adjuge, et les
enfants se virent frustrs de l'hritage que leur pre leur avait
prpar par son travail.

Cette aventure eut ncessairement un grand retentissement  Moskow, la
ville de l'empire o les intresss, c'est--dire les hommes  _obrosk_,
taient le plus nombreux.

Lorsque quelqu'un raconta dans le magasin Makovlof l'inique dnouement
de ce procs, Nicolas tait  son comptoir occup  compter une somme
importante destine  des paiements. Il regarda sa femme assise  ses
cts, ses yeux rencontrrent les yeux d'Alexandra fixs sur lui avec
une expression de compassion douloureuse; il vit deux grosses larmes
qui, aprs avoir trembl un instant aux paupires de la jeune femme,
descendaient lentement sur ses joues.

C'en tait trop pour le pauvre marchand; avec, une violence qui n'tait
pas dans ses habitudes, il lana  travers le magasin une large poche de
cuir dans laquelle il ensachait ses cus, et, malgr les supplications
d'Alexandra, il s'enfuit perdu.

A dater de ce jour il demanda bien souvent ses consolations au vice
favori de sa race,  l'ivresse.

G. DE CHERVILLE.

(_La suite prochainement._)



LES THTRES

Gymnase.--_Honora_, comdie en un acte, par E. Brisebarre.

Une comtesse peut-elle tre fleuriste? Une fleuriste peut-elle tre
comtesse? La chose n'est gure vraisemblable; nanmoins la comdie en
question penche pour l'affirmative. Honora n'est donc rien autre chose
qu'une ouvrire armorie. On la voit travailler de ses mains; c'est l
ce qui la dprcie aux yeux de son propritaire. Arrive tout  coup un
jeune et bel officier qui lui offre 100,000 francs de la mme faon
qu'il lui prsenterait un bouquet de violettes d'un sou. Pour le coup,
le propritaire ouvre de grands yeux. Qu'est-ce que c'est qu'une
fleuriste comme a?--Honora accepte les 100,000 francs, mais  la
condition seulement qu'ils seront accompagns de l'officier, lequel
deviendra son mari.--Et voil comment finit cette idylle urbaine.

Petite comdie d't, bonne  faire passer une heure pendant les
chaleurs sngambiennes que nous traversons. La vraisemblance! ne
cherchez donc jamais cet lment au thtre, si vous voulez vous
amuser.--L'excellent Brisebarre, dont c'est une oeuvre posthume, tait
un garon d'esprit.--En crivant _Honora_, il n'a pas eu la prtention
de faire un pendant au Misanthrope, mais seulement une fantaisie en tat
de rcrer le public du Gymnase pendant un mois ou deux, et c'est tout
ce qu'il faut demander  un galant homme, surtout quand il n'est plus.

Passons maintenant du plaisant au svre.

Ambigu-Comique.--_Les Postillons de Fougerolles_, drame en cinq actes,
par M. Crisafulli.

J'espre bien, lecteur, que vous ne me condamnerez pas  vous faire
l'analyse de cette grosse machine. L'affiche prtend que c'est un drame.
Entre nous, c'est l un euphmisme. Comptez sur un mlodrame  la
vieille manire. On trouve l-dedans de forts ingrdients: des
postillons en bottes fortes, cela va sans dire. Ah! ces postillons sont
toujours fort aims du peuple depuis la premire reprsentation du
_Courrier de Lyon_. Il y a de plus une comtesse, un mdecin, un agent
matrimonial, un comte et une forte dose d'arsenic. Disposez
symtriquement ces divers objets, vous ferez une pice dont le boulevard
gotera avec volupt les plus petits incidents.

_Les Postillons de Fougerolles_, rminiscences de trois ou quatre
ouvrages noirs, ont absolument russi. L'auteur connat son public. Il
sait qu'on ne lui plairait pas avec des mivreries; il a donc fortement
pic son drame. Les horreurs s'y entrechoquent assez convenablement
pour que la foule soit satisfaite. Messieurs les dlicats, satisfaire la
foule n'est dj pas une chose si aise  faire; M. Crisafulli, en
habile homme, a su s'en tirer  son honneur. Que pourrait-on lui
demander de plus?

Philibert Audebrand.



CONQUTES DES RUSSES DANS L'ASIE CENTRALE

II

Le gnral de Kaufmann, nomm gouverneur du Turkestan aprs la
promulgation de l'ukase du 11 juillet 1867, s'tait sur-le-champ occup
avec la dernire activit de fortifier les postes avancs, tout en
ngociant avec les princes indignes. Un trait d'amiti et de commerce
fut conclu avec Khoudojar, khan de Kokand, qui le fit excuter par ses
sujets.

Sur les frontires de Boukharie, les relations entre Russes et sujets de
l'mir Mozaffar prenaient de jour en jour un caractre plus marqu
d'hostilit. Au mois de septembre, un sous-lieutenant d'artillerie
russe, M. Sloujenko, se rendant de Tachkent  Djizak, tait enlev avec
son escorte de quatre hommes et entran dans les montagnes du beylik de
Samarcande. Cet acte de trahison amena des reprsailles; plusieurs
districts boukhares furent dvasts par les colonnes russes, et de part
et d'autres on se prpara  recommencer la lutte.

Le 4 mars surgit un vnement grave qui fournit enfin au gouverneur
gnral le prtexte impatiemment attendu de reprendre les hostilits. Un
dtachement d'environ 500 hommes partit de Yani-Kourgane pour tablir un
fort  l'ouest de Djizak; attaqu dans la montagne par un corps de
Boukhares qui avait onze canons, il ne put accomplir sa mission qu'au
prix d'un combat sanglant. En mme temps, le gnral de Kaufmann tait
inform que ses troupes avaient eu  subir sur d'autres points plusieurs
insultes de moindre importance,  l'instigation des principaux
lieutenants de l'mir. Les caravanes pilles par les nomades n'osaient
plus s'aventurer dans la steppe; enfin Mozaffar pouss par le parti
fanatique runissait de nombreuses bandes sous les murs de Samarcande.

La situation de l'mir tait des plus prilleuses, car les khans de Kiva
et de Kokand avaient dclin ses propositions d'alliance et ses
principaux beys, dont ceux de Khakrisiabs, district situ au sud de
Samarcande et des Kitakiptchak comprenant les rives du Sariavschan, de
Samarcande  Kermine, l'obligeaient  s'engager dans une aventure sans
issue.

Le gnral de Kaufmann, exactement renseign, runit une colonne de
8,000 hommes avec seize canons et campa dans les premiers jours de mai
1868 aux abords du pont en pierre de Tasch-Koupruk,  mi-chemin de
Yani-Kourgane  Samarcande. S'tant port en avant, il aperut le 13 mai
l'arme boukhare, estime  12,000 hommes, range en bataille sur la
rive gauche du Sariavschan. Le passage du fleuve fut excut de vive
force sous le feu des soldats de Mozaffar qui s'enfuirent vers l'ouest,
dans la direction de Kermine, laissant entre les mains des Russes tout
le matriel de leur camp et 21 pices de canon. Les habitants de
Samarcande s'empressaient d'envoyer des dputs chargs d'offrir la
soumission de la ville au gnral de Kaufmann qui y fit le mme jour son
entre solennelle, non sans avoir eu soin de prendre des otages pour se
prmunir contre la mauvaise foi asiatique. Cette ancienne capitale du
grand empire tartare sous Tamerlan est bien dchue: il n'y reste plus
que 12,000 habitants et les trois cents mosques ne forment plus que des
monceaux de ruines.

Sans perdre un instant, les Russes s'emparrent de Tchilek et de
Katty-Kourgane, au nord-ouest de Samarcande, et se mirent en marche sur
Bokhara. Ils trouvrent l'arme ennemie, forte de 6,000 fantassins et de
15,000 cavaliers avec 14 canons, en position sur les hauteurs de
Sra-Boulak, prs de Kermine. L'attaque eut lieu sur-le-champ, et les
Boukhariens s'enfuirent dans toutes les directions. Le gnral de
Kaufmann dut renoncer  la poursuite car  la mme date, 10 juin, il
apprenait que le major Stempel, rest  Samarcande avec 754 hommes, en
comptant les soldats hors rang et 94 artilleurs, tait gravement menac
par prs de 50,000 hommes commands par Djoura, Baba et Adil-Datcha,
beys de Khatkrisiabs et de Samarcande.

Le major Stempel fit une dfense hroque et dj ses nombreux
adversaires taient en retraite quand il fut entirement dgag, le 21
juin, par le gouverneur gnral. Ce fait d'armes est le plus merveilleux
de ceux que les Russes ont accompli en Asie; la vaillante garnison de la
citadelle de Samarcande y perdit le tiers de son effectif. Des colonnes
russes ayant enlev les petites places situes au sud de la capitale et
dispers les bandes boukhariennes qui infestaient le pays, l'mir
Mozaffar comprit qu'il fallait se soumettre aux Busses auxquels il paya
un tribut de deux millions de francs et cda la riche province de
Samarcande qui fut incorpore dans l'empire moscovite. Dans la livraison
de dcembre 1869 de la _Revue militaire franaise_, M. le capitaine
d'tat-major Doncagais a publi un rcit dtaill de cette brillante et
fructueuse campagne.

En 1869 et 1870, le gouverneur gnral soumit dfinitivement les
districts de Farab, de Magian et de Kischtut, au sud de Samarcande
(voyez la carte publie dans le numro de l'_Illustration_ du 24 mai).
Ces diffrentes expditions furent diriges par le gnral Abramow, un
des modestes hros de cette guerre ingrate.

En 1871, le sultan de Kuldja commit l'imprudence d'emprisonner une bande
de Kirghiz sujets de la Russie, qui avaient envahi son territoire et
massacr les postes placs sur la frontire. Le gnral Kolpakoski
saisit ce prtexte pour remonter le fleuve Ili avec des dtachements
tirs de Wiarnoje et de Borokudsin, sommer le sultan de Kuldja d'avoir 
lui remettre les prisonniers justement arrts et, sur son refus,
l'attaquer le 16 juin  Alimta, avec un millier d'hommes et 16 canons.
Facilement victorieux, il enlevait le 18 juin le fort de
Tchin-tsa-Khodsi et faisait le 22 son entre dans Kuldja dont le
district fut galement incorpor dans l'empire des czars.

La province du Turkestan russe comprend aujourd'hui un territoire d'au
moins 60,000 lieues carres, soit environ le double de la France. Le
khan de Kokand et l'mir de Bokhara sont rduits  l'tat de
trs-humbles vassaux incapables du moindre soulvement, puisque le
beylik de Samarcande s'avance comme un coin au milieu de leurs khanats.
D'aprs les dernires dpches, le khan de Khiva est en fuite et le
drapeau russe flotte sur sa capitale.

Il est probable que le tzar Alexandre tiendra, _ la lettre_, la
promesse faite  l'Angleterre de ne pas incorporer Khiva  ses vastes
possessions; mais nous sommes convaincu qu'il s'empressera de crer
autour de cette place une srie de forts qui la rendront compltement
matre de l'Amour-Daria, l'Oxus des anciens.

Quel que soit le but poursuivi par les Russes, nous nous flicitons
sincrement de voir leur activit dirige vers l'Orient. En dfinitive,
c'est la civilisation qui envahit les pays barbares d'o sont sortis les
Gengis-Khan, les Tamerlan, et nous n'avons pas  regretter que les
possessions russes se rapprochent peu  peu de l'Inde anglaise.
L'impassibilit avec laquelle la Russie et l'Angleterre ont assist 
l'gorgement de la France doit nous rendre indiffrents  la lutte qui
surgira entre ces deux puissances dans un avenir peut-tre plus prochain
qu'on ne pense. La seule attitude qui nous concerne est celle de
l'expectative; imitons la Russie, sachons nous prparer avec
recueillement et nous tenir prts  profiter des fautes de nos ennemis
dclars et des neutres peu bienveillants.

A. Watcher.



[Illustration: ARRIVE DU SHAH DE PERSE A PARIS.--Arrive du cortge sur
la place de l'toile.--Dcoration de l'Arc-de-Triomphe.]



NOS GRAVURES

Le shah  Paris

Nous avons, dans notre dernier numro, conduit le shah jusqu' Londres,
o nous l'avons laiss au milieu des ftes que lui donnaient nos
voisins. Le 5, il tait  Portsmouth, o il montait  bord du yacht le
_Rapide_, pour se rendre en France. Quatre vaisseaux cuirasss anglais
l'escortrent jusqu'au milieu de la Manche, o ils furent relevs par la
flotte franaise qui, pour se rendre au-devant du shah, avait quitt
Cherbourg  onze heures, heure  laquelle le roi de Perse partait
lui-mme de Portsmouth.

Le _Rapide_, qu'avaient devanc le _Faon_ et le _Cuvier_, portant le
personnel et les bagages, est entr  neuf heures du soir en rade de
Cherbourg, o tout avait t prpar pour le recevoir dignement. Notre
premier dessin reprsente l'arrive du _Rapide_, clair par les mille
feux des illuminations et nageant dans la fume des salves.

Aussitt le canot-amiral conduisit  bord le commandant de la place,
amiral Penhot, le maire de la ville, M. A. Liais, les gnraux Pajol et
Hartung, le colonel d'tat-major marquis d'Abzac, reprsentant le
prsident de la Rpublique, le colonel Charreyron et l'ambassadeur de
Perse  Paris, Nazar-Agha, qui lui prsentrent les compliments de
bienvenue de la France.

Le shah n'est descendu  terre que le lendemain matin  neuf heures,
pour monter en wagon et partir sans retard, avec sa suite, pour Paris.
Le train se composait de huit voitures, dont une, la troisime, portant
les armes de la ville de Paris avec l'cusson persan, n'tait autre que
l'ancien wagon imprial. A midi et demi il arrivait  Caen, o eut lieu
le djeuner, et il repartait une heure plus tard.

On sait que c'est  la gare de Passy que le shah a touch terre  Paris.

Deux pavillons garnis de velours vert, bords de galons et de crpines
d'or, avaient t levs  l'entre du passage conduisant du quai de la
gare  l'avenue Raphal. Dans l'un de ces pavillons se trouvait le
prsident de la Rpublique, entour de fonctionnaires et d'officiers
d'tat-major. Un long sifflement de vapeur, bientt suivi d'un coup de
canon parti du Mont-Valrien, annona l'entre en gare du train royal.
Le prsident de la Rpublique, accompagn du vice-prsident du conseil,
se porta aussitt au-devant du shah pour le recevoir  sa descente du
wagon. Nassr-ed-Din tait vtu d'une tunique boutonne militairement, et
constelle sur le devant de diamants, d'meraudes et d'autres pierres
prcieuses. Il tait coiff d'un bonnet d'astrakan orn d'une grande
aigrette de diamants. Il tenait  la main son sabre, tincelant comme
son habit, et suspendu  son paule par un large ruban d'or sillonn au
centre par une trane de pierreries. La rception du shah par le
prsident de la Rpublique  la gare de Passy fait l'objet de notre
second dessin.

Aprs les premiers saluts et les compliments d'usage, le prsident de la
Rpublique et le shah montrent en voiture et se placrent, celui-ci 
droite, celui-l  gauche; sur le devant taient assis les ministres des
deux pays, Nazar-Agha et M. de Broglie. L'quipage,  quatre chevaux,
tait conduit  la Daumont et prcd de deux piqueurs portant la livre
vert fonc. Derrire cet quipage venaient treize autres voitures
contenant la suite du shah et les principaux dignitaires du
gouvernement.

Sur tout le parcours du cortge, disons une fois pour toutes que la
foule des curieux tait immense, et que l'arme de Paris faisait la
haie, prsentant les armes sur le passage du roi et du prsident, les
musiques jouant l'air national persan. En tte du cortge marchait un
escadron de cuirassiers, puis le gnral de Ladmirault,  cheval, suivi
de son tat-major. Un autre escadron de cuirassiers fermait la marche.

C'est  l'Arc-de-Triomphe de l'toile que le conseil municipal a salu
le shah au nom de la ville de Paris. L'arc et la place avaient t
magnifiquement dcors pour la circonstance, comme on peut le voir par
notre grand dessin, d'une exactitude rigoureuse. Des tentures cachaient
les parties de l'Arc-de-Triomphe qui sont encore en rparation. Puis
c'taient des crpines, des guirlandes, des banderoles, et le lion
persan, gigantesque, se dtachant sur son soleil d'or, avec des drapeaux
pour rayons. Deux fauteuils avaient t prpars  cot de l'estrade
occupe par le conseil municipal.

Arrivs au rond-point de l'toile, le shah et le prsident de la
Rpublique descendirent de voiture et prirent place sur les fauteuils.
Alors eut lieu la scne des prsentations que retrace notre quatrime
dessin; puis le prsident du conseil municipal, s'adressant au roi,
pronona cette courte harangue:

Le conseil municipal de la ville de Paris vient saluer Votre Majest 
son entre dans la capitale, et lui offrir, au nom de la cit tout
entire, ses voeux de bienvenue.

Notre dsir le plus vif est que Votre Majest puisse conserver de
l'accueil qui lui est fait par la ville de Paris, du spectacle de nos
arts et de notre industrie, un constant et bon souvenir.

Une fois encore, que Votre Majest entre dans notre cit avec la
certitude d'en tre l'hte bienvenu.

Aprs une rplique plus courte encore de Nassr-ed-Din, le shah et le
prsident de la Rpublique tant remonts en voiture, le cortge se
remit en marche. Il descendit l'avenue des Champs-Elyses, traversa la
place de la Concorde, et, tandis que le canon des Invalides prenait 
son tour la parole, s'arrta enfin devant le palais du Corps lgislatif,
qui doit servir de rsidence au roi de Perse durant son sjour  Paris.

Une dputation de l'Assemble nationale et son prsident l'y attendaient
sur une grande estrade qui avait t dresse devant la faade du
monument. L, comme  l'Arc-de-Triomphe de l'toile, nouvelle harangue
et rplique nouvelle. Aprs quoi le shah pntra dans le palais. Le
prsident de la Rpublique et le prsident de l'Assemble nationale
l'accompagnrent jusqu'au milieu de la grande galerie qui conduit 
l'ancienne salle des sances. L, ils prirent cong de leur hte, qui
put enfin aller goter un repos qu'il avait bien gagn et dont il devait
certes avoir le plus grand besoin.

L. C.



Les nouveaux Immeubles Industriels du faubourg Saint-Antoine.

Au milieu de toutes les mtamorphoses qui ont transform Paris pour en
faire la capitale du monde, il y a incontestablement une lacune. Ce qui
manque  Paris aujourd'hui, ce ne sont pas les somptueuses
constructions, ni mme les constructions bourgeoises destines 
l'habitation des classes riches et des classes moyennes: C'est
l'habitation modeste, c'est l'humble logement appropri aux conditions
de la classe laborieuse, en un mot, c'est l'installation qui puisse
donner au travailleur un foyer pour sa famille et un atelier pour son
ouvrage.

De ce ct, tout reste encore  raliser; car le propre des immeubles
ordinaires est en gnral de proscrire le travail dans les locations.
Que voulez-vous? dit le propritaire; le travail fait du bruit, le
travail encombre, le travail gne par le va-et-vient de ses produits; le
travail ne peut pas payer assez cher; le travail n'attire pas le
locataire, il l'loigne, et l'ouvrier, ainsi proscrit de l'habitation
confortable, reste confin dans le ghetto de son installation primitive.

Depuis vingt ans nous entendons poser cette question: Est-il possible de
loger l'ouvrier de manire  donner une lgitime satisfaction  toutes
les conditions imprieuses du travail et de la famille. Le problme
tait pos; mais en ralit, on peut dire que les architectes qui se
sont fait un renom dans la perce de tous nos boulevards ne se
souciaient pas plus de cette question que, de la quadrature du cercle.
Or, c'est prcisment cette importante solution du problme,--l'une des
grandes ides de notre sicle!--que l'entreprise des Nouveaux immeubles
du faubourg Saint-Antoine vient heureusement apporter aux travailleurs
comme aux capitalistes.

M. Emile Lemnil, architecte, a formul un programme et prsent des
plans. Une Socit anonyme s'est constitue pour mettre ces plans 
excution, et, dans l'espace d'une anne, l'entreprise a t mene 
bonne fin. Notez que l'opration est des plus considrables. C'est toute
une rue nouvelle, d'un trs-joli aspect, qui va crer une lgante
petite ville dans l'immense faubourg. Cette rue, que la Compagnie livre
 la ville de Paris entirement termine, avec ses trottoirs et sa
chausse, porte le nom de _rue de l'Industrie Saint-Antoine_ et relie
entre elles les deux grandes artres du faubourg Saint-Antoine et du
boulevard Voltaire. Nous l'avons dit; l'ide-mre qui a inspir la
cration de ces nouveaux immeubles a pour but de mettre  la disposition
de l'ouvrier une installation complte pour sa famille et pour son
atelier. Toutes les locations de la _rue de l'Industrie Saint-Antoine_
sont disposes pour y appeler comme annexes l'industrie et le travail.

Une partie du local est dispose pour l'habitation confortable de la
famille; l'eau, le gaz, l'air, l'espace, la lumire, sont amnags de
manire  donner pleine et entire satisfaction  toutes les exigences.

Chacun des dix-neuf immeubles dont se compose la rue a un concierge qui
rpond pour tous les locataires de la maison. De plus, dans le vestibule
de chacune des maisons se trouve un tableau o peuvent tre inscrits 
la peinture les noms et les enseignes des locataires industriels de
l'immeuble. C'est une innovation emprunte aux coutumes de l'Angleterre,
et dont l'utilit est surtout apprcie des fabricants qui ont  fixer
leurs noms et leur spcialit dans la mmoire de leur clientle.

Mais ce qui complte cette organisation judicieuse de tous points, ce
qui  notre avis fait de cette cration une installation rellement
exceptionnelle, c'est la distribution,  volont, dans ces locaux
industriels, d'une force motrice  vapeur fournie par une machine de 200
chevaux qui va donner la puissance et la vie aux divers outillages dont
le travailleur a besoin pour le service de son industrie.

Ces machines motrices ont une force constante, rgulire, assure, et
leur installation dans l'ensemble, comme dans les dtails, est  l'abri
de toute critique. On ne s'en tonnera pas en apprenant que tout ce
travail a t excut par la maison Cail et Cie.

Cette force motrice est distribue, dans chacun des immeubles, des deux
cts de la rue--sous-sol, rez-de-chausse, entresol et premier
tage,--au moyen d'arbres et de courroies, comme dans tous les
tablissements industriels. Mais nous devons ajouter ici qu'il existe,
en outre, un projet d'application ultrieur dans les autres tages, et
jusque dans les locaux les plus loigns du centre des machines, d'une
force motrice distribue au moyen de l'air comprim, agissant  l'aide
de petits engins spciaux sur les outils ou mtiers  mettre en
mouvement. Un simple tuyau analogue  un tuyau de gaz ou d'eau,
apportera le principe moteur  tous ces engins. L'air en s'chappant
sera mme utilis, soit pour souffler une forge, soit pour assainir les
ateliers. Un brevet a t pris pour cette application spciale.

Ainsi donc, ces trois lments essentiels de l'habitation de
l'ouvrier--logement, atelier, force motrice--se trouvent runis dans les
immeubles de la rue de l'Industrie Saint-Antoine, dans des conditions
irrprochables d'ordre, de confort, d'hygine et d'conomie. Le
travailleur a l sous la main une installation complte, sans aucune
mise de fonds de sa part, et cette organisation avantageuse lui permet
de disposer de toutes ses ressources pour l'acquisition de son outillage
spcial et des matires premires dont il peut avoir besoin.

Disons-le hautement, cette runion de l'habitation  l'atelier prsente
 la classe laborieuse les conditions les plus favorables  la bonne
entente comme  l'conomie du mnage. Ces amliorations ont d'ailleurs
t apprcies, ds le premier jour, par les intresss, qui n'ont pas
attendu la fin des travaux pour arrter les locations. Tous les
logements ne sont pas encore prts; mais au fur et  mesure que les
installations s'achvent, ou voit se multiplier les demandes et la
compagnie compte dj plus de cent soixante locataires.

La classe dominante jusqu' prsent parmi ces locataires, ce qui tait
facile  prvoir par la spcialit de l'industrie du faubourg
Saint-Antoine, est celle des bnistes et des fabricants de meubles.
Mais  cette branche d'industrie viendront certainement se joindre les
industries annexes, les tourneurs en bois, en mtaux, les scieurs de
placage, les fabricants d'articles de Paris, etc., etc... Les locaux
sont d'ailleurs disposs pour recevoir toutes les branches d'industries,
avec ou sans force motrice.

Le locataire peut trouver dans ces immeubles l'eau chaude ou l'eau
froide, ainsi que le gaz.

La rue de l'Industrie-Saint-Antoine sera, nous l'avons dit, une
charmante et coquette petite ville au milieu du vieux faubourg. Tous les
tablissements de premire ncessit y sont dj installs. On y trouve
une boulangerie, une pharmacie, un dbit de boissons, un tablissement
de bains, etc., etc. La rue de l'Industrie-Saint-Antoine sera la
premire Salente fonde par le capital au profit du travail.

Henri Vigne.



La fin d'une chanson

PAR M. DE BEAUMONT.

Vie et mort, gaiet et tristesse, amour et dsespoir, quel perptuel
contraste des sentiments les plus opposs, quel trange enchanement des
choses humaines!

Il tait l, tout--l'heure, ce brillant cavalier, sous les fentres de
sa belle, lui chantant son amoureuse chanson, confiant  la nuit,
discrte les secrets de son coeur ouvert  l'esprance; les promesses
lui semblaient faites; l'avenir tait  lui, l'avenir de la beaut, du
courage, de la jeunesse; et tandis qu'oublieux des dangers qui peuvent
le menacer, il n'a d'yeux que pour la fentre qui lui cache celle qu'il
aime; tandis que sa voix s'enflamme et que l'accent en devient plus
tendre et plus pntrant, un vil assassin, apost par quelque lche
jaloux, s'est prcipit du coin o il l'piait, et lui a plong son
poignard dans le coeur.

Il est tendu  terre, froid et inanim, le hros de la chanson d'amour:
en vain sa malheureuse amie, qui l'a vu tomber, se jette sur lui et
l'appelle  haute voix; ses baisers ne sauraient le ranimer; l'assassin
tait habile; entre la vie et la mort, il n'y a eu que le temps d'un
coup de poignard.

M. de Beaumont s'est fait apprcier depuis longtemps par de charmantes
et gracieuses compositions; dans son tableau d'aujourd'hui, il a su,
tout en restant l'artiste fin et spirituel qu'on connat, ajouter  son
oeuvre une note mue, un accent de passion triste et touchant qui va 
l'me et l'impressionne profondment; le jury du Salon lui avait rendu
justice en lui dcernant une mdaille pour laquelle l'avait dsign 
l'avance l'unanime admiration du public.



LES MYSTRES DE LA BOURSE

II

POURQUOI LA BOURSE EST-ELLE UN THERMOMTRE?

Ainsi, plus de contestation possible sur les trois premiers points que
nous avons tablis et que nous rsumons en trois mots:

La Bourse est un march tout aussi respectable que tous les autres
marchs.

Elle est le foyer o s'est labore et dveloppe la richesse mobilire,
l'une des plus grandes conqutes de notre temps.

Elle est ainsi devenue un vritable march des capitaux.

C'est dj sans doute une belle et large influence. Eh bien! ce que nous
avons dit ne suffit pas encore pour donner  l'action de la Bourse toute
sa mesure. Plus s'est tendu le cercle des oprations de la Bourse, plus
se sont aussi multiplis les intrts politiques, financiers,
industriels et commerciaux dont elle est la vivante image, et cette
union du march de nos valeurs mobilires et de notre vie publique a
fini par se faire si troite, si intime, que la Bourse est devenue le
thermomtre que l'on consulte pour savoir comment monte ou descend le
crdit de la France.

Entrons dans quelques dtails pour montrer que ce thermomtre est d'une
rigoureuse exactitude.

                                                   *
                                                  * *

Le crdit est assurment une cration admirable, et le baron Louis
n'allait certainement pas trop loin quand il disait que le crdit est
l'artillerie des finances.

Mais on abuse des meilleures choses, et les abus qu'a provoqus
l'application du crdit sont des plus nombreux. C'est ainsi que les
gouvernements ont fait du crdit public une sorte de levier d'Archimde
avec lequel ils croyaient pouvoir soulever le monde. Les emprunts
n'taient plus pour eux des obligations. C'tait en ralit une suite
indfiniment prolonge de trsors incalculables, et les conomistes du
dix-huitime sicle ne se gnaient pas pour comparer le crdit  une
fontaine intarissable et pour soutenir que plus les tats y puisaient,
plus ils taient srs de s'enrichir.

Une sduisante thorie, n'est-ce pas? et les gouvernements ne
demandaient pas mieux que de l'couter de toutes les oreilles de leurs
ministres; car si les particuliers ont quelquefois besoin d'argent, les
gouvernements en ont besoin toujours, et nous savons aujourd'hui s'ils
ont trouv moyen de puiser  cette fontaine de Jouvence qu'on faisait
couler sous leurs yeux.

Ils en ont si bien us et abus qu' l'heure qu'il est, les
gouvernements de l'Europe se partagent en deux moitis:
l'une--l'Angleterre, la France, la Prusse et la Russie--qui conserve
encore son crdit intact; l'autre--la Turquie, l'Autriche, l'Italie,
l'Espagne--qui a dj tu cette poule aux oeufs d'or, et qui n'emprunte
plus qu' la faon des fils de famille.

Nous sommes bien revenus aujourd'hui des illusions de l'cole conomique
du sicle dernier. Sans contester la puissance du crdit, nous en sommes
 nous dire, d'aprs l'aphorisme populaire, que le crdit n'a pas le
pouvoir de changer la nature des choses et que les emprunts ressemblent
absolument aux enfants qui sont conus dans la joie, unis qui ne sont
rendus que dans la douleur!

Eh bien! Ces emprunts d'tat constitus par le crdit public, c'est la
Bourse qui leur donne par sa cote leur valeur exacte et qui indique, par
ses variations, l'amlioration ou la dprciation qui les fait hausser
ou baisser.

Et la Bourse, il faut le dire  sa louange, n'a de prfrence pour
personne. Les jugements rendus au nom de la cote qui ne reprsente que
l'argent, sont inexorables et sans piti. La Bourse, c'est l'galit
devant la pice de cent sous.

Prenons pour exemple les deux pays que les affaires rapprochent le plus,
la France et l'Angleterre.

La Bourse, impassible et sans broncher, cote ainsi la rente 3 p; 100 des
deux, pays:

3 p. 100 anglais, 92.

3 p. 100 franais, 56.

Pourquoi? Parce que la rente anglaise a toujours t paye, n'a jamais
subi de tiers consolid, et que les capitaux la considrent comme 
l'abri de toute rvolution, tandis que notre rente franaise est sortie
des assignats, avec le tiers consolid, et qu'elle a port, depuis un
demi-sicle, le contre-coup de la chute de sept ou huit gouvernements.

Vous le voyez, dans la nombreuse famille des titres apprcis et cots
par la Bourse, il n'y a pas de Benjamin. Chacun est impitoyablement mis
 sa place.

                                                   *
                                                  * *

La dette de tous les tats tablit donc entre la politique et la Bourse
un trait d'union qui leur donne en mme temps,  chacune d'elles, les
mmes impressions, les mmes mouvements, si bien qu'on ne peut toucher 
l'une sans agiter immdiatement l'autre.

Que d'exemples nous en pourrions citer!

Au milieu du sige de Sbastopol, en 1855, l'empereur Nicolas meurt. La
nouvelle arrive brusquement, le matin,  Paris. La mort du czar, c'est
la paix, se dit la Bourse, et la cote  l'ouverture du march donne  la
rente 5 fr. de hausse.

Aprs Solfrino, en 1859, arrive la nouvelle du trait de Villafranca.
C'est la paix, et la paix inattendue. La Bourse accueille encore cette
nouvelle par 5 fr. de hausse.

Le 8 juillet 1870, la dclaration de M. de Gramont ouvre la porte  la
guerre. La Bourse fait en quelques jours 5 fr. de baisse et, de juillet
1870  juillet 1873, vous pouvez mesurer le chemin de la rente.

Juillet 1870, le 3 p. 100, 70 fr.

Juillet 1873, le 3 p. 100, 50 fr.

Et le 3 p. 100 est descendu jusqu'au cours de 51 fr. sous la Commune!

Ainsi donc, par l'institution de la dette publique, la Bourse tient tous
les gouvernements lis  sa cote. La dette publique, c'est le
cerf-volant; mais le fil de ce cerf-volant, c'est la Bourse qui le
tient, et croyez bien que la Bourse marchande toujours sa ficelle!

Or,  la manire dont la Bourse examine, discute, pse et chipote la
valeur de la dette publique de tous les gouvernements, on peut se
figurer avec quels verres grossissants elle doit interroger l'horizon
pour signaler tous les faits qui peuvent influer, en bien ou en mal, sur
la dette, le crdit et la richesse mobilire de tous les pays.

Vienne une effroyable catastrophe, par exemple, le paiement des cinq
milliards de l'indemnit, et la Bourse fera sentir cruellement et
longtemps le prix du crdit qu'elle accorde aux grandes puissances,
quand elles sont blesses  l'aile!

Vienne une crise industrielle ou commerciale qui fait monter  8 et 10
p. 100 le taux de l'argent, et la Bourse baissera, parce que c'est elle
qui est la premire appele, par la ralisation de ses valeurs,  faire
l'appoint dont l'industrie et le commerce ont besoin.

Vienne une disette, un point noir dans la politique, un incident grave,
et le march s'agite, se trouble et se signale par de brusques
variations, comme le baromtre avant l'orage.

Il n'est donc pas un acte, un incident, une dpche, une nouvelle, un
_on-dit_, qui ne puisse avoir son cho direct, immdiat, caractris 
la Bourse. Vous n'avez qu' voir les trpidations de la cote pour voir
que ce vieux march est plus impressionnable qu'une sensitive. Comme au
livre en son gte, _un souffle, une ombre, un rien, tout lui donne la
fivre_, et il serait tout aussi draisonnable de lui demander la fixit
que de demander l'immobilit  l'Ocan.

On comprend ds lors que, tous les jours, l'homme politique, le
financier, le capitaliste, le rentier, le commerant, tout le public,
enfin, ait besoin de consulter la Bourse. La cote est le thermomtre qui
apprend si la fortune publique a mont ou baiss sous la pression des
nouvelles du jour; la cote est le pouls que l'on consulte pour apprendre
si le pays est malade ou en bonne sant.

                                                   *
                                                  * *

Malade ou en bonne sant, disons-nous! Encore une expression qui nous
arrte et qui exige une explication, sans laquelle les arrts rendus par
la Bourse vous paratraient aussi indchiffrables qu'un logogriphe.

Etant donnes les prmisses que nous venons de poser, vous seriez
dispos  penser que toute bonne nouvelle se manifeste  la Bourse par
une hausse significative, et que toute mauvaise nouvelle se cote par une
baisse irrsistible.

Raisonnez ainsi et agissez en consquence  la corbeille des Agents de
change, et vous verrez de quels impairs vous maillerez votre carnet
d'oprations!

Ainsi, il est clair qu'en vritable Franais, vous auriez dit  votre
agent de change, le jour de la victoire d'Austerlitz, de vous acheter un
paquet de rentes pour clbrer la gloire des armes impriales. Il est
galement certain, qu'en votre qualit de chauvin, vous vous seriez
empress de vendre  la nouvelle de Waterloo. La hausse vous eut sembl
aussi certaine dans le premier cas que la baisse dans le second.

Ah! _le bon billet de la Chtre_ qu'ont eu  ces deux poques, les
spculateurs patriotes qui ont raisonn d'aprs les errements que nous
signalons. Ils ont durement expi le raisonnement qu'ils ont pu faire
devant les grands vnements qui reprsentaient pour l'histoire la
grandeur et la dcadence de la France.

                                                   *
                                                  * *

Vous saurez, en effet, qu' la Bourse, il faut bien s'abstenir de
raisonner comme dans les casernes.

Tout ce qui s'appelle dynastie, gloire, rvolution, victoire, est
accueilli  la Bourse avec un scepticisme des plus accentus. Tout ce
vocabulaire des grandeurs de la terre fait peur  la Bourse.

Comme le mdecin de Molire, le rentier a mis le coeur  droite et le
foie  gauche, et il a remplac la langue du chauvinisme, exalt par ces
mots plus avantageux pour ses intrts: Paix, scurit, travail et
richesse.

Aussi, le jour d'Austerlitz, prvoyant que cette victoire incomparable
allait perptuer le systme guerroyant de l'Empire, la Bourse
accueillait-elle la nouvelle par une baisse sensible!

Aussi, le jour de Waterloo, prvoyant que ce dsastre allait porter 
l'Empire le coup mortel, la Bourse qui voyait arriver la paix,
accueillait-elle la nouvelle par une hausse caractrise!

Voil comment on raisonne  la Bourse et n'oubliez jamais que l'argent
est rigoureux comme un chiffre, implacable comme le calcul,
incompressible comme l'eau, insensible comme le bronze et inexorable
comme le Destin!

Lon Creil.



BIBLIOGRAPHIE

Deux nouveaux voyageurs _Diario di un viaggio in Arabia-Petrea_, par le
marquis Giammartino Arconati Visconti (1 vol. in-4, avec un album,
Turin, 1872).--_Voyage autour du monde_, par M. le baron de Hbner (2
vol. in-8, Hachette).--Le _Tour du monde en cent vingt jours_, par M.
Ed. Plauchut.

J'aime passionnment les voyages, et les rcits des voyageurs me
semblent avoir quelque chose de l'attrait qu'ont les _Mmoires_. Ils
sont mme  la science gographique proprement dite, ce que sont ces
_Mmoires_ mme  l'histoire; ils nous offrent et nous montrent le ct
intime et personnel des choses.

L'homme, avec son temprament propre, le conteur, avec ses sentiments et
ses impressions y tient la premire place. On s'y instruit avec
agrment; la science s'y dissimule sous la forme de la causerie. On est
sduit et intress  la fois, et la grande histoire, encore un coup, y
gagne autant que la science pure. Mais combien il est difficile de
trouver un voyageur complet et parfait, j'entends un voyageur sans
pdantisme, sans affectation et sans mensonge. C'est l'oiseau rare.
Lorsqu'il peut joindre  ces qualits morales un brin de littrature et
un grain de posie, lorsqu'avant le fond, il a le style, ce _rara avis_
devient mme tout  fait le phnix.



[Illustration: LA FIN D'UNE CHANSON. D'aprs le tableau de M. de
Beaumont expos au Salon de 1873.]



[Illustration: LES NOUVEAUX IMMEUBLES INDUSTRIELS DU FAUBOURG
SAINT-ANTOINE.--Vue gnrale de la rue de l'Industrie Saint-Antoine.]

[Illustration: LES NOUVEAUX IMMEUBLES INDUSTRIELS DU FAUBOURG
SAINT-ANTOINE. Coupe d'une maison montrant la distribution de la force
motrice dans les ateliers et les logements des ouvriers.]



Je ne dis pas que les trois voyageurs dont je signale aujourd'hui les
livres avec plaisir soient tous parvenus  ce degr suprme, mais ils
ont, les uns et les autres, bien du talent de genres divers, et tous se
font lire avec infiniment de profit. M. de Hbner, c'est le diplomate
voyageant pour observer les caractres humains plus encore que les
paysages inconnus, et pour tudier les gouvernements autant que les
races; M. Plauchut, c'est le Franais aimable, observant vite et bien,
racontant avec grce et composant, tambour battant, un livre qui restera
dans plus d'une bibliothque; M. Arconati Visconti, c'est le grand
seigneur italien, trs-artiste et  la fois fort savant, voyageant par
amour de l'imprvu et aussi de la dcouverte dans un pays fort peu connu
et pnible  visiter. Une photographie, place en tte du magnifique
volume qu'il vient de publier  Turin nous le montre juch sur un
chameau, ce cheval du dsert, et drap du costume pittoresque des
Arabes. Il faut quelque rsolution on l'avouera, pour quitter un palais
de Milan o une ville des bords du lac de Cme, et se lancer, en cet
quipage,  travers l'Arabie-Ptre.

C'est ce qu'a fait pourtant M. le marquis Arconati Visconti. Son voyage,
qu'il se proposait de publier ds 1800, date de l'anne 1805. La guerre
de l'Italie contre l'Autriche fit de notre voyageur un officier de
_bersaglieri_, et l'empcha de donner son livre  l'impression, il avait
dj, il y a deux ans, envoy en manire de carte au public, ou plutt 
ses amis, le rcit, fort bien fait, d'une trs-dramatique ascension au
_Mont Rose_. Mais le vritable titre de M. Arconati sera ce _Voyage en
Arabie-Ptre_, dont il publie aujourd'hui, en langue italienne,
l'intressant _Journal_. En 1812, le voyageur Burckardt, en 1818, Irby
et Mongles, en 1838, Robinson avaient dj suivi,  travers
l'Arabie-Ptre, l'itinraire de M. Arconati Visconti; mais ils
n'avaient certes pas tudi d'aussi prs que lui les moeurs de ces pays.
M. Arconati nous avertit, en effet, qu'une certaine pratique de l'arabe
vulgaire, lui a permis de comprendre toujours la parole arabe, si
variable selon que c'est le fellah d'gypte qui la parle, le Syrien ou
le Bdouin de l'Arabie-Ptre. Cette connaissance de la langue assurait
dj  M. Arconati un certain avantage; puis, sans avoir, comme il le
dit, la prtention d'avoir accompli une expdition scientifique, son
rudition lui a cependant permis de nous donner, dans ce journal, outre
des impressions charmantes, bien senties et bien rendues, nombre de
renseignements archologiques ou gographiques, et de recherches qui
intressent fort les naturalistes. M. Arconati a tudi en Arabie,
non-seulement les hommes et les monuments, mais les plantes et les
tres. L'album qui accompagne son grand, ouvrage contient des figures
graves d'insectes bizarres (l'_Acridium peregrinum_, par exemple), ou
de coquillage totalement inconnus, entre autres celui qui portera
dsormais le nom du voyageur, l'_Elathia Arconatii_.

Le _Journal d'un voyage en Arabie-Ptre_ commence par Paris. C'est de
Paris que M. Arconati part accompagn du peintre E. Melzmacher, dont les
peintures photographies ornent maintenant ce livre. Le voyageur
s'embarque  bord de l'_Araxe_, voit bientt Malte disparatre 
l'horizon, aborde dans la Basse-gypte, et aprs avoir tudi 
Alexandrie la culture du coton, sans compter la visite  la colonne de
Diocltien, au Caire, la _fantasia_ du Rhamadan et les Pyramides, puis
les cafs arabes, les moeurs, les lgendes, celle des _Afrit_ entre
autres, qu'il conte si bien, il part pour Suez et de Suez pour Ain Musa,
Uadi, Ghurandel, villes inconnues, solitudes tranges, terres brles o
 et l le voyageur rencontre encore des tombes romaines. La mer Morte
et la Palestine forment la dernire partie du _Viaggio in Arabia
Petrea_. M. Arconati s'occupe l de la faune et de la flore des
mollusques tranges ramasss le long de la mer Rouge, au golfe d'Ell
Agabah. Encore une fois, sa science avenante n'est jamais en dfaut, et
son esprit dli comme celui d'un Parisien, potique aussi comme celui
d'un fils d'Italie, est toujours en veil dans ces pages sans prtention
et pourtant pleines de traits et de couleur. Je souhaiterai vivement
qu'un traducteur franais pt faire connatre  notre publie ces pages
curieuses du voyageur nouveau, qui cite avec beaucoup d'-propos ce
proverbe arabe:

--Qui vivra verra, mais qui voyagera verra plus encore!

M. le baron de Hbner, qui certes n'aime pas plus la France, et ne parle
pas avec plus de puret le franais que M. le marquis Arconati a
cependant, pris un plus rapide chemin pour se faire connatre  nous. Il
a crit son _Voyage autour du monde_ en franais. Voil un livre qui est
fort intressant et  mditer d'un bout  l'autre. Ce n'est plus 
travers l'Arabie-Ptre, les mornes plaines, les solitudes dsoles
qu'il nous conduit, c'est  travers l'Amrique turbulente, la Chine o
l'homme pullule, le Japon, qui se transforme et _s'europanise_, si le
nologisme m'est permis. M. de Hbner, qui, tout autrichien qu'il est,
crit notre langue avec une correction rare, un sel trs-savoureux,
n'est pas un voyageur enthousiaste qui s'enflamme et se passionne. Il
voit juste et d'une faon calme, mais il pntre avec infiniment de
sagacit dans le secret des moeurs. On n'est pas diplomate pour rien.
C'est ainsi que l'intensit et la profondeur radicale des rformes au
Japon ne laisse pas que de l'effrayer un peu. Il se demande si l'Asie a
beaucoup  gagner  se costumer des pieds  la tte  l'europenne. Les
soldats japonais ressemblent aujourd'hui  nos chasseurs de Vincennes,
leurs ambassadeurs sont vtus comme nos prfets. Est-ce l le progrs
absolu, et ne pouvait-on souhaiter mieux de cette Athnes asiatique? L
avenir dira si les craintes de M. de Hbner taient fondes.

En attendant, il faut lire ce _Voyage autour du monde_, un des meilleurs
ouvrages qu'on ait depuis longtemps publis. La lecture en est facile,
et,  coup sur, tout aussi agrable qu'un roman. Ce ne sont pourtant pas
des phrases que nous donne M. de Hbner, mais des faits. Seulement
(comment s'y prend-il?), il les prsente avec un art infini, une clart
qui plat, une justesse de rflexion qui fait songer. Ajoutez  cela
qu'on sent  travers les pages de M. de Hbner une sympathie vraie pour
la France, sympathie qui nous touche autant que le livre nous charme. On
a dj dit qu'avant vingt ans, les meilleurs ouvrages seraient faits par
des gens qui ne se piqueront pas d'crire par mtier et en vrit, les
voyages de M. le baron de Hbner et de M. Arconati Visconti seraient l
pour prouver que celui qui a risqu ce paradoxe a dit simplement une
vrit.

Jules Claretie.



INCENDIE DE L'ALCAZAR

DE MARSEILLE

Dans la nuit du 24 au 25 juin dernier, le caf-thtre de l'Alcazar,
situ cours Belzunce,  Marseille, est devenu la proie des flammes.

Il tait minuit environ.

La pantomime allait finir, les flammes de Bengale s'allumaient pour
l'apothose et commenaient  embraser la scne de leur lumire rouge.
Les spectateurs s'apprtaient mme  sortir, et un grand nombre taient
dj debout, se dirigeant vers la porte donnant accs dans la cour
intrieure.

Tout  coup, le cri: Au feu! retentit sur la scne et l'on vit les
flammes s'lever aussitt le long des portants des coulisses, et
atteindre en un clin d'oeil les frises.

La panique sur la scne et dans la salle fut gnrale, et en un instant
l'vacuation eut lieu, sans accident, heureusement.

La cour prsenta alors un aspect bizarre.

Tout le monde fuyait de tous cts se dirigeant vers la porte de sortie:
artistes en costumes, soldats et spectateurs. Pendant ce temps, le feu
avait embras dj toutes les coulisses et la scne, qui s'effondraient
avec des craquements sinistres, et il commenait  envahir la salle par
les galeries et l'orchestre.

A ce moment, tout espoir de circonscrire le feu dans l'espace troit
rserv aux loges des artistes fut perdu. Il tait mme difficile de
rester dans la salle ou d'essayer d'enlever quoi que ce soit de devant
le feu, qui gagnait avec une rapidit foudroyante.

Cependant les pompiers avertis commencrent  arriver, et  minuit vingt
minutes les pompes taient places prtes  manoeuvrer. Mais, hlas! le
feu n'attendait pas, lui, et dix minutes plus tard,  minuit et demi,
tout s'abmait, et de l'Alcazar il ne restait plus que les ruines
lamentables que reprsente notre dessin.

La cause de l'incendie est attribue  une fuse qui, maladroitement
lance dans la pantomime, avait mis le feu  un dcor en papier du fond
de la scne.

X.



L'INCENDIE DE L'ALCAZAR DE MARSEILLE.--Aspect des ruines aprs le
sinistre. D'aprs la photographie de M. Melchion.



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_L'Aquarium d'eau douce et d'eau de mer_, par J. Pizzetta. Paris
(Rothschild), 1873.--Il est rare qu'un auteur fasse l'loge d'un
diteur, et pour cause. Cependant nous serions injuste si nous nous
refusions  reconnatre que M. Rothschild, l'habile et intelligent
diteur, quelque peu apparent avec ses clbres homonymes de la
finance, ne recule devant aucune dpense pour composer son fonds de
librairie avec le meilleur choix de livres, dont la plupart sont
splendidement illustrs.

Les ouvrages que nous avons sous les yeux se recommandent plus
particulirement par leur actualit et leur utilit gnrale. Autrefois
on ne pouvait,  moins de dispendieux dplacements, tudier les animaux
aquatiques qu'empaills ou conservs dans de l'esprit de vin;
aujourd'hui nous pouvons au moyen d'un aquarium, nous procurer en
quelque sorte  domicile le spectacle de leurs mouvements et de leurs
moeurs. L'aquarium primitif, le pre des gigantesques aquariums qui
figurent dans les grandes expositions de l'industrie, c'est le modeste
bocal aux poissons rouges. Ce dernier peut tre vari  l'infini, et
servir de sjour non-seulement  des animaux, mais  des plantes
aquatiques, comme l'a trs-bien montr M. Pizzetta dans son livre,
l'_Aquarium_, qui sera aussi utile aux naturalistes qu'agrable aux
amateurs.

_Les Plantes mdicinales et usuelles_, par H. Rodin. Paris (Rothschild),
1873.--On a publi beaucoup de livres sur _les Plantes mdicinales et
usuelles_; mais aucune ne rsume cette matire plus simplement et plus
clairement que celui de M. Rodin. Il est facile de s'apercevoir que
l'auteur  lui-mme observ les plantes qu'il dcrit. M. Rodin doit tre
un herborisateur intrpide, de la famille de ceux qui sont, comme j'en
connais, capables d'aller de Paris  Beauvais et plus loin,  la
recherche d'une espce curieuse ou intressante, telle que l'airelle
rouge (Vaccinium vitis ida L), introuvable dans nos environs.

_La vie; Physiologie humaine applique  l'hygine et  la mdecine_,
par le docteur Gustave Le Bon. Paris (Rothschild), 1873.--L'ouvrage de
M. le docteur Le Bon est un excellent trait de Physiologie, mieux conu
et mieux rdig que la plupart des livres de ce genre. Les phnomnes de
la vie y sont trs-mthodiquement exposs, et les gravures, intercales
dans le texte, font trs-bien ressortir la forme et la structure des
organes, qui ne sont que les instruments des fonctions. Celles-ci
constituent la base ou pour ainsi dire la pense de la vie. Les organes
leur sont compltement subordonns; ils se modifient suivant les milieux
o s'accomplissent les fonctions. Nous avons vu avec plaisir que
l'auteur a accord une place  la partie historique qui reprsente la
vritable philosophie de la science.

_Les Enfants_, par Champfleury; quatrime dition. Paris (Rothschild),
1873.--_Les Enfants!_ Voil un titre merveilleusement bien choisi pour
une poque o chacun cherche dans l'ducation la solution du problme de
l'avenir. Mais ce n'est pas seulement le titre qui est attrayant, le
livre de M. Champfleury offre une lecture pleine de charme. L'auteur, ou
le voit, aime les enfants, et il veut que tout le monde les aime comme
lui. Les gravures qui les reprsentent avec leurs hochets et au milieu
de leurs jeux sont commentes avec cette finesse d'artiste dont M.
Champfleury possde le secret.

Jean l'Ermite.



EXPLICATION DU DERNIER REBUS

Les saints pauvres n'ont pas de litanies.

[Illustration: Nouveau rbus.]










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet
1873, by Various

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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