The Project Gutenberg EBook of La femme au dix-huitime sicle, by 
Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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Title: La femme au dix-huitime sicle

Author: Edmond de Goncourt
        Jules de Goncourt

Release Date: June 29, 2014 [EBook #46142]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU DIX-HUITIME SICLE ***




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    LA FEMME

    AU

    DIX-HUITIME SICLE




    BIBLIOTHQUE CHARPENTIER
    A 3 FR. 50 LE VOLUME

    OEUVRES DES GONCOURT


    GONCOURT (EDMOND DE)

    =La Fille lisa=                                            1 vol.

    =Les Frres Zemganno=                                       1 vol.

    =La Faustin=                                                1 vol.

    =Chrie=                                                    1 vol.

    =La Maison d'un artiste au XIXe sicle=                     1 vol.

    =Les Actrices du XVIIIe sicle: Madame Saint-Huberty=       1 vol.


GONCOURT (JULES DE)

    =Lettres= prcdes d'une prface de H. CEARD               1 vol.


GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)

    =En 18**=                                                   1 vol.

    =Germinie Lacerteux=                                        1 vol.

    =Madame Gervaisais=                                         1 vol.

    =Rene Mauperin=                                            1 vol.

    =Manette Salomon=                                           1 vol.

    =Charles Demailly=                                          1 vol.

    =Soeur Philomne=                                           1 vol.

    =Quelques Cratures de ce temps=                            1 vol.

    =Ides et Sensations=                                       1 vol.

    =La Femme au XVIIIe sicle=                                 1 vol.

    =Histoire de Marie-Antoinette=                              1 vol.

    =Portraits intimes du XVIIIe sicle=                        1 vol.

    =La Du Barry=                                               1 vol.

    =Madame Pompadour=                                          1 vol.

    =La Duchesse de Chteauroux et ses Soeurs=                  1 vol.

    =Les Actrices du XVIIIe sicle=: Sophie Arnould             1 vol.

    =Thtre=: Henriette Marchal.--La Patrie en danger         1 vol.

    =Gavarni.= L'Homme et l'OEuvre                              1 vol.

    =Histoire de la Socit franaise pendant la Rvolution=    1 vol.

    =Histoire de la Socit franaise pendant le Directoire=    1 vol.

    =L'Art du XVIIIe sicle.= _Trois sries_; Watteau;
      Chardin; Boucher; Latour; Greuze; Les Saint-Aubin;
      Gravelot; Cochin; Eisen; Moreau-Debucourt; Fragonard;
      Prud'hon                                                  3 vol.

    =Journal des Goncourt=                                      3 vol.




    LA FEMME

    AU

    DIX-HUITIME SICLE

    PAR

    EDMOND ET JULES DE GONCOURT

    NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE

    PARIS
    G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS
    11, RUE DE GRENELLE, 11

    1890
    Tous droits rservs.




    A

    PAUL DE SAINT-VICTOR




PRFACE

DE LA PREMIRE DITION


Un sicle est tout prs de nous. Ce sicle a engendr le ntre. Il l'a
port et l'a form. Ses traditions circulent, ses ides vivent, ses
aspirations s'agitent, son gnie lutte dans le monde contemporain.
Toutes nos origines et tous nos caractres sont en lui: l'ge moderne
est sorti de lui et date de lui. Il est une re humaine, il est le
sicle franais par excellence.

Ce sicle, chose trange! a t jusqu'ici ddaign par l'histoire. Les
historiens s'en sont carts comme d'une tude compromettante pour la
considration et la dignit de leur oe uvre historique. Ils semblent
qu'ils aient craint d'tre nots de lgret en s'approchant de ce
sicle dont la lgret n'est que la surface et le masque.

Nglig par l'histoire, le dix-huitime sicle est devenu la proie du
roman et du thtre qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville,
et ont fini par en faire comme le sicle lgendaire de l'Opra
Comique.

C'est contre ces mpris de l'histoire, contre ces prjugs de la
fiction et de la convention, que nous entreprenons l'oeuvre dont ce
volume est le commencement.

Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vrit sur ce
sicle inconnu ou mconnu, montrer ce qu'il a t rellement, pntrer
de ses apparences jusqu' ses secrets, de ses dehors jusqu' ses
penses, de sa scheresse jusqu' son coeur, de sa corruption jusqu'
sa fcondit, de ses oeuvres jusqu' sa conscience. Nous voulons
exposer les moeurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses
moeurs. Nous voulons aller, au-dessous ou plutt au-dessus des faits,
tudier dans toutes les choses de cette poque les raisons de cette
poque et les causes de l'humanit. Par l'analyse psychologique, par
l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par
l'apprciation des habitudes, des passions, des ides, des modes
morales aussi bien que des modes matrielles, nous voulons
reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps 
l'me.

Nous avons recouru, pour cette reconstitution,  tous les documents du
temps,  tous ses tmoignages,  ses moindres signes. Nous avons
interrog le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous
avons cherch le pass partout o le pass respire. Nous l'avons
voqu dans ces monuments peints et gravs, dans ces mille figurations
qui rendent au regard et  la pense la prsence de ce qui n'est plus
que souvenir et poussire. Nous l'avons poursuivi dans le papier des
greffes, dans les chos des procs, dans les mmoires judiciaires,
vritables archives des passions humaines qui sont la confession du
foyer. Aux lments usuels de l'histoire, nous avons ajout tous les
documents nouveaux, et jusqu'ici ignors, de l'histoire morale et
sociale.

Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de _la Femme au
Dix-huitime sicle_. Ces trois volumes seront: _l'Homme_, _l'tat_,
_Paris_; et notre oeuvre ainsi complte, nous aurons men  fin une
histoire qui peut-tre mritera quelque indulgence de l'avenir:
L'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE AU DIX-HUITIME SICLE.

    EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

    Paris, fvrier 1862.




LA FEMME

AU DIX-HUITIME SICLE




I

LA NAISSANCE--LE COUVENT--LE MARIAGE


Quand au dix-huitime sicle la femme nat, elle n'est pas reue dans
la vie par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fte  sa
venue; sa naissance ne donne point au coeur des parents l'ivresse d'un
triomphe: elle est une bndiction qu'ils acceptent comme une
dception. Ce n'est point l'enfant dsir par l'orgueil, appel par
les esprances des pres et des mres dans cette socit gouverne par
des lois saliques; ce n'est point l'hritier prdestin  toutes les
continuations et  toutes les survivances du nom, des charges, de la
fortune d'une maison: le nouveau-n n'est rien qu'une fille, et devant
ce berceau o il n'y a que l'avenir d'une femme, le pre reste froid,
la mre souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.

Bientt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mre
n'ira gure voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze
et d'Aubry. Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait 
la maison, elle tait remise aux mains d'une gouvernante et loge avec
elle dans les appartements du comble. La gouvernante travaillait 
faire de l'enfant une petite personne, mais doucement, avec beaucoup
de flatterie et de gterie: dans cette petite fille qu'elle ne
corrigeait gure, et  laquelle elle passait  peu prs toutes ses
volonts, elle mnageait dj une matresse qui, lors de son mariage,
devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait  lire et 
crire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy.
Elle lui montrait dans une jolie bote d'optique la gographie en lui
faisant voir le monde, l'intrieur de Saint-Pierre, la fontaine de
Trvi, le dme de Milan avec toutes ses petites figures, la nouvelle
glise de Sainte-Genevive, patronne de Paris, l'glise Saint-Paul, le
nouveau palais Sans-Souci, l'Ermitage de l'Impratrice de Russie[1].
Elle lui mettait entre les mains quelque _Avis d'un pre_ ou d'_une
mre  sa fille_, quelque _Trait du vrai mrite_. Elle lui
recommandait encore de se tenir droite, de faire la rvrence  tout
le monde; et c'tait  peu prs tout ce que la gouvernante enseignait
 l'enfant.

  [1] Conversations d'milie. _Paris_, 1784, vol. 2.

Les tableaux du dix-huitime sicle nous reprsenteront cette enfant,
la petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tte charge
d'un bourrelet tout empanach de plumes ou couverte d'un petit bonnet
orn d'un ruban, fleuri d'une fleur sur le ct. Les petites filles
portent un de ces grands tabliers de tulle transparents,  bouquets
brods, que traverse le bleu ou le rose d'une robe de soie. Elles ont
des hochets magnifiques, des grelots d'argent, d'or, en corail, en
cristaux  facettes; elles sont entoures de joujoux fastueux, de
poupes de bois aux joues furieusement fardes, souvent plus grandes
qu'elles et qu'elles ont peine  tenir dans leurs petits bras[2].
Parfois, au milieu d'un parc  la franaise, on les aperoit se
tranant entre elles sur le sable d'une alle dans des petits chariots
roulants, models sur la rocaille des conques de Vnus qui passent 
travers les tableaux de Boucher[3]. Elles ne se font voir
qu'enrubannes, pomponnes, toutes charges de dentelles d'argent, de
bouquets, de noeuds: leur toilette est la miniature du luxe et des
robes superbes de leurs mres. A peine leur laisse-t-on, le matin, ce
petit nglig appel _habit de marmotte_ ou _de Savoyarde_, ce joli
_juste_ de taffetas brun avec un jupon court de mme toffe, garni de
deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus  plat, et cette
jolie coiffure si simple faite d'un fichu de gaze nou sous le
menton[4]: charmante toilette o l'enfance est si  l'aise, o sa
fracheur est si bien accompagne, o sa grce a tant de libert. Mais
ce n'est point ainsi que les petites filles plaisent aux parents: il
les leur faut habilles et gracieuses au got de ce sicle qui, sitt
qu'elles marchent, les enferme dans un _corps_ de baleine, dans une
robe d'apparat, et leur donne un matre  danser, un matre  marcher.
Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position,
qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux cts de sa
jupe bouffante, d'un air srieux, d'un air de dame, tandis que le
matre rpte: Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc...
Tournez-la... Trop tard... Les bras morts... La tte droite... Tournez
donc, Mademoiselle... La tte un peu plus soutenue... Coulez le pas...
Plus de hardiesse dans le regard[5].

  [2] mile, par J.-J. Rousseau. _Amsterdam_, 1762, vol. 1.--Au
  mois de juillet 1722, le _Mercure de France_ annonce que la
  duchesse d'Orlans vient de donner  l'Infante une poupe avec
  garde-robe varie et une toilette _joujou_ montant  22,000
  livres.

  [3] Voir les portraits d'enfants du muse de Versailles et la
  gravure de Joulain, d'aprs Ch. Coypel: _O moments trop heureux
  o rgne l'innocence_.

  [4] Mmoires de Mme de Genlis. _Paris_, 1825, vol. 1.

  [5] Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, Bailly,
  1769. _Le Menuet et l'Allemande._

Faire jouer la dame  la petite fille, la premire ducation du
dix-huitime sicle ne tend qu' cela. Elle corrige dans l'enfant tout
ce qui est vivacit, mouvement naturel, enfance; elle rprime son
caractre comme elle contient son corps. Elle la pousse de tous ses
efforts en avant de son ge. Envoie-t-on la petite fille promener aux
Tuileries, on lui recommande, comme si son panier ne devait pas
empcher ses enfantines folies, de ne pas sauter, de se promener d'un
air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur, une des grandes
ambitions de l'enfance du temps, le premier rle qu'on lui fait jouer
dans la socit, on la voit monter en voiture comme une femme, des
plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet  l'paule
gauche. La mne-t-on  un bal d'enfants: car il faut presque ds le
berceau habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir
qui sera sa vie: on lui place sur la tte un norme coussin appel
_toqu_, sur lequel s'chafaude  grand renfort d'pingles et de faux
cheveux un monstrueux _hrisson_, couronn d'un lourd chapeau; on lui
met un corps neuf, un lourd panier rempli de crin et cercl de fer; on
la pare d'un habit tout couvert de guirlandes, et on la conduit au bal
en lui disant: Prenez garde d'ter votre rouge, de vous dcoiffer, de
chiffonner votre habit, et divertissez-vous bien[6].

  [6] Thtre  l'usage des jeunes personnes, par Mme de Genlis.
  _Paris_, 1779, vol. 2. _La Colombe._

Ainsi se forment ces petites filles manires qui jugent d'une mode,
dcident d'un habit, se mlent de bon air; enfants jolis _ croquer_
et _tout au parfait_, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans
mouches[7].

  [7] Le livre  la mode. En Europe. 100070059.

Des petits appartements o la gouvernante gardait la petite fille, la
petite fille ne descendait gure chez sa mre qu'un moment, le matin 
onze heures, quand entraient dans la chambre aux volets  demi ferms
les familiers et les chiens. Comme vous tes mise!--disait la mre 
sa fille qui lui souhaitait le bonjour.--Qu'avez-vous? Vous avez bien
mauvais visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez
pas, vous ne sortirez pas aujourd'hui. Puis, se tournant vers une
visite qui arrivait: Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi,
ma petite. Mais tu es bien sale; vas te nettoyer les dents... Ne me
fais donc pas tes questions,  l'ordinaire; tu es rellement
insupportable.--Ah! Madame, quelle tendre mre! disait la personne en
visite.--Que voulez-vous! rpondait la mre, je suis folle de cette
enfant[8]...

  [8] Mlanges militaires, littraires et sentimentaires (par le
  prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. 20.

Point d'autre socit, d'autre communion entre la mre et la petite
fille que cette entrevue banale et de convenance, commence et finie
le plus souvent par un baiser de la petite fille embrassant sa mre
sous le menton pour ne pas dranger son rouge. L'on ne trouve point
trace, pendant de longues annes, d'une ducation maternelle, de ce
premier enseignement o les baisers se mlent aux leons, o les
rponses rient aux demandes qui bgayent. L'me des enfants ne crot
pas sur les genoux des mres. Les mres ignorent ces liens de caresse
qui renouent une seconde fois l'enfant  celle qui l'a port, et font
grandir pour la vieillesse d'une mre l'amiti d'une fille. La
maternit d'alors ne connat point les douceurs familires qui donnent
aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie
svre, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de
son rle et de son devoir de conserver avec l'enfant la dignit d'une
sorte d'indiffrence. Aussi la mre apparat-elle  la petite fille
comme l'image d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorit qu'elle
craint d'approcher. La timidit prend l'enfant; ses tendresses
effarouches rentrent en elle-mme, son coeur se ferme. La peur vient
o ne doit tre que le respect. Et les symptmes de cette peur
apparaissent,  mesure que l'enfant avance en ge, si forts et si
marqus, que les parents finissent par s'en apercevoir, par en
souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mre, le pre lui-mme,
tonns et troubls de recueillir ce qu'ils ont sem, mandent  leur
fille de travailler  effacer le _tremblement_ qu'elle met dans son
amour filial. Le tremblement, je trouve ce mot terrible sur
l'attitude des filles dans une lettre d'un pre  sa fille[9].

  [9] Lettres indites de d'Aguesseau publies par Rives. _Paris_,
  1823, vol. 1.

La petite fille avait  peu prs appris le peu que lui avait montr sa
gouvernante. Elle savait bien lire et le catchisme. Elle avait reu
les leons du matre  danser. Un matre  chanter lui avait enseign
quelques rondeaux. Ds sept ans on lui avait mis les mains sur le
clavecin[10]. L'ducation de la maison tait finie: la petite fille
tait envoye au couvent.

  [10] L'ami des femmes. 1758.--Essai sur l'ducation des
  demoiselles par Mlle de *. _Paris_, 1769.

Le couvent,--il ne faut point s'arrter  ce mot, ni  l'ide de ce
mot, si l'on veut avoir, de ce que le couvent tait rellement au
dix-huitime sicle, la notion juste et le sentiment historique.
Essayons donc, au moment o la jeune fille franchit sa porte, de
peindre cette cole et cette patrie de la jeunesse de la femme du
temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractre, les habitudes,
l'atmosphre, cet air de clotre travers  tout moment par le vent du
monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'me, comme on
cherche le gnie d'un lieu, dans ces murs svres o l'on ouvre des
fentres, o l'on pose des balcons, o l'on construit des chemines,
o l'on fait des plafonds pour cacher les grosses poutres, o l'on
place des corniches, des chambranles, des portes  deux battants, des
lambris bronzs[11]; o la sculpture, la dorure et la serrurerie la
plus fine jettent sur le pass le luxe et le got du sicle: image du
couvent mme, de ces retraites religieuses auxquelles l'abbaye de
Chelles semble avoir laiss l'hritage de plaisirs, de musique, de
modes et d'arts futiles, de mondanits bruyantes et charmantes dont
l'abbesse avait rempli son couvent[12].

  [11] Mmoire pour messire de Courcelles de Cottebonne contre les
  suprieurs et prtres de l'Oratoire de la maison et sminaire de
  Saint-Magloire.

  [12] Mmoires du marchal duc de Richelieu. _Paris_, 1793, vol.
  II.

Le couvent alors est d'un grand usage. Il rpond  toutes sortes de
besoins sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il
n'est pas seulement la maison du salut: il a mille utilits d'un ordre
plus humain. Il est, dans un grand nombre de situations l'htel garni
et l'asile dcent de la femme. La veuve qui veut acquitter les dettes
de son mari s'y retire, comme la duchesse de Choiseul[13]; la mre qui
veut refaire la fortune de ses enfants y vient conomiser, comme la
marquise de Crqui[14]. Le couvent est refuge et lieu de dpt. Il
tient clotre la petite milie que la jalousie de Fimarcon enlve de
l'Opra[15]; il tient renfermes les matresses des princes qui vont
se marier[16]. Les femmes spares de leurs maris viennent y vivre. Le
couvent reoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme
Doublet, un grand appartement, du bon march et du calme. Il a encore
des logements pour des retraites, pour des sjours de dvotion, o
s'tablissent,  certaines poques de l'anne, des grandes dames, des
princesses leves dans la maison; retour d'habitude et de
recueillement aux lieux, aux souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui
inspireront  Laclos la belle scne de Mme de Tourvel mourant dans
cette chambre qui fut la chambre de son enfance.

  [13] Mmoires secrets pour servir  l'histoire de la Rpublique
  des lettres. _Londres_, 1781, vol. 29.

  [14] Lettres de madame de Crqui. Prface par M. Sainte-Beuve.
  _Paris_, 1856.

  [15] Mmoires du marchal de Richelieu, vol. II.

  [16] Correspondance secrte, politique et littraire. _Londres_,
  1787, vol. 18.

Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent,
avaient apport bien du changement  l'austrit de ses moeurs. La
parole inscrite au fronton des Nouvelles Catholiques, _Vincit mundum
fides nostra_, n'tait plus gure qu'une lettre morte: le monde avait
pris pied dans le clotre. Il est vrai que toutes ces locataires, qui
taient comme un abrg de la socit et de ses aventures, habitaient
d'ordinaire des corps de btiment spars du couvent. Mais de leur
logis au couvent mme il y avait trop peu de distance pour qu'il n'y
et point d'cho et de communication. Les soeurs converses, charges
des travaux  l'intrieur et  l'extrieur de la maison apportaient
les choses du dehors au couvent pntr par les bruits du sicle et
les entendant jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux
tnbres de Panthmont. Les sorties frquentes des pensionnaires
ramenaient comme des lueurs et des clairs de la socit. Le monde
entrait encore au couvent par ces jeunes pensionnaires maries  douze
ou treize ans, et qu'on y remettait pour les y retenir jusqu' l'ge
de la nubilit[17]. Le parloir mme, o le pote Fuzelier tait admis
 rciter ses vers[18], avait perdu de sa difficult d'abord; il
n'tait plus rigoureusement, religieusement ferm: les nouvelles de la
cour et de la ville y trouvaient accs. Ce qui se faisait 
Versailles, ce qui se passait  Paris y avaient un contre-coup. Tout
y frappait, tout s'y glissait. La clture n'arrtait rien des penses
du monde, ni les ambitions, ni les insomnies, ni les rves, ni les
fivres d'avenir; il en empchait  peine l'exprience: qu'on se
rappelle ces projets de Mlle de Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce
plan mdit, dessin, rsolu, d'enlever le Roi  Mme de Mailly, toute
cette grande intrigue imagine, raisonne, calcule par une petite
fille dans une cour de couvent d'o elle jugeait la cour, pesait Louis
XV, montrait Versailles  sa fortune[19]! Quelle preuve encore du peu
d'isolement moral et spirituel de cette vie clotre? Une preuve bien
singulire: un livre, les _Confidences d'une jolie femme_, qu'une
jeune fille pourra crire au sortir de Panthmont. Prise en amiti par
cette Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne,
Mlle d'Albert puisera dans les nouvelles apportes  la jeune Rohan,
dans les confidences de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra
autour d'elle au couvent, une connaissance si vraie, si particulire
des moeurs de la socit, de Versailles et de Paris, que son livre
aura l'air d'avoir t dcrit d'aprs nature; et les gens qu'elle aura
peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la faire
enfermer quelques mois  la Bastille[20]?

  [17] Correspondance secrte, vol. 9.--Journal historique et
  anecdotique du rgne de Louis XV, par Barbier. _Paris_, 1819,
  vol. III.--Les _Bijoux indiscrets_ disent que l'usage est de
  marier des enfants  qui l'on devrait donner des poupes. Cela
  est vrai d'une foule de mariages, et nous retrouvons au couvent
  la fille ane de Mme de Genlis marie  douze ans avec M. de la
  Woestine, et la marquise de Mirabeau veuve du marquis de
  Sauveboeuf  l'ge de treize ans.

  [18] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 1.

  [19] Les Matresses de Louis XV par Edmond et Jules de Goncourt.

  [20] Correspondance littraire, philosophique et critique de
  Grimm, _Paris_, 1829, vol. 8.

N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation
sourde de coeurs briss, un gmissement d'mes prisonnires, la
torture et le dsespoir des voeux forcs? Les romans ont appel la
piti sur ces jeunes filles sacrifies par une famille  la fortune de
leurs frres, entoures, circonvenues, assiges par les soeurs ds
l'ge de quatorze ans, et contraintes d'entrer en religion 
l'accomplissement de leurs seize ans. Mais les romans ne sont pas
l'histoire, et il faut essayer de mettre la vrit o l'on a mis la
passion. Sans doute la constitution de l'ancienne socit, pareille 
la loi de nature, uniquement intresse  la conservation de la
famille,  la continuation de la race, peu soucieuse de l'individu,
autorisait de grands abus et de grandes injustices contre les droits,
contre la personne mme de la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des
cas d'oppression et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles nes
pour une autre vie que la vie de couvent, appeles hors du clotre par
l'lan de tous leurs gots et de toute leur me, des jeunes filles
dont le coeur aurait voulu battre dans le coeur d'un mari, dans le
coeur d'un enfant, refoules, rejetes au clotre par une famille sans
piti, par une mre sans entrailles, vcurent, pleurant dans une
cellule sur leur rve vanoui. Mais ces voeux forcs sont
singulirement exceptionnels: ils sont en contradiction avec les
habitudes gnrales, la conscience et les moeurs du dix-huitime
sicle. Ne voyons-nous pas dans les Mmoires du temps des jeunes
filles rsister trs-nettement  l'ordre formel de leurs parents qui
veulent imposer le voile, et triompher de leur volont? D'ailleurs la
duret de la paternit et de la maternit, duret d'habitude et de
rle plutt que de fond et d'me, diminue  chaque jour du sicle. Et
quand la Harpe lit dans tous les salons de Paris sa _Mlanie_,
inspire, disent ses amis, par le suicide d'une pensionnaire de
l'Assomption[21], la religieuse par force n'est plus qu'un personnage
de thtre; les voeux forcs ne sont plus qu'un thme dramatique.

  [21] Correspondance de Grimm, vol. 6.

Lorsqu'on carte les dclamations philosophiques et les traditions
romanesques, le couvent apparat bien plutt comme un asile que comme
une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences
brises, le refuge presque oblig des femmes maltraites par la petite
vrole, une maladie  peu prs oublie aujourd'hui, mais qui
dfigurait alors le quart des femmes. La socit par tous ses
conseils, la famille par toutes ses exhortations, poussait vers
l'ombre d'un couvent la jeune personne  laquelle arrivait ce malheur.
La mre mme, par dvouement, consentait  se dtacher de cette
malheureuse enfant que la laideur retranchait de la socit et qui
finissait par baisser la tte sans rvolte sous l'impitoyable principe
du temps: Une femme laide est un tre qui n'a point de rang dans la
nature, ni de place dans le monde[22]. Deux cent mille _laiderons_,
comme dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre 
couvert, et consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de
couvent, avec les honneurs et les prrogatives d'une abbaye.

  [22] Les jeux de la petite Thalie, par de Moissy, _La petite
  vrole._

Il est d'autres voeux plus propres au sicle et que l'on y rencontre
plus souvent, engagements lgers, presque de mode, et qui semblent
seulement mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie
religieuse. Un certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se
rattachaient  des ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation
d'aucuns voeux solennels ou simples, leur permettaient de vivre dans
le monde et d'en porter l'habit, leur donnaient quelquefois un titre,
toujours quelque attribut honorifique. C'taient les chanoinesses,
dont le chapitre le plus fameux, celui de Remiremont en Alsace, avait
pour destination de recevoir le sang le plus pur des maisons
souveraines, les noms les plus illustres du monde chrtien. Dans cette
association des chanoinesses, divises en _dames nices_ et en _dames
tantes_, qui avaient prononc leurs voeux et qui taient forces de
rsider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois
admise, gagnait des relations, des protections, des amitis, un
patronage; et comme l'usage de chaque tante tait de s'apprbender ou
de _s'annicer_ une _nice_, chaque nice pouvait esprer l'hritage
des meubles d'une tante, de ses bijoux, de sa petite maison, de sa
prbende[23]. Mme de Genlis nous a racont sa rception au chapitre
noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle tait toute enfant. Elle se peint
en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses, habilles  la
faon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers, et de
grandes manches d'hermine. Son _Credo_ rcit aux pieds du prtre, le
prtre lui coupe une mche de cheveux, et lui attache un petit morceau
d'toffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un
_mari_. Puis il lui passe au cou et  la taille une croix maille
pendue  un cordon rouge et une ceinture faite d'un large ruban noir
moir. Et la voil ainsi pare, toute fire, gonfle dans sa vanit de
petite fille de sept ans quand on l'appelle du titre des chanoinesses:
_Madame_ ou _Comtesse_[24].

  [23] Mmoires secrets de la Rpublique des lettres, vol. 23.

  [24] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 1.

On le voit: il faut qu' chaque pas l'historien dgage des prjugs,
redemande aux faits, restitue  l'histoire l'aspect vritable, le
caractre, la destination, les habitudes, les moeurs des communauts
religieuses. Le roman a tout dnatur, tout travesti: aprs avoir
peupl par des voeux forcs le couvent du dix-huitime sicle, ce
couvent dont les transfuges sont accueillies et gardes par
l'archevque de Paris lui-mme, le roman le remplit de scandales. Ce
ne sont qu'histoires, ce ne sont qu'estampes o l'on voit une chaise
de poste en arrt la nuit au pied d'un jardin de couvent, ou bien une
pensionnaire descendant une chelle au bas de laquelle l'attend
l'amant, tandis que la femme de chambre est encore l-haut,  cheval
sur la crte du mur. Intrigues files au parloir, amoureux dguiss
en commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruptions de
soeurs converses qui ouvrent la grille, enlvements de jeunes filles
au milieu d'une prise d'habit  travers une foule tenue en respect par
des pistolets,--ce sont les coups de thtre ordinaires, les scnes
qui se pressent dans ces pages  la Casanova. Il semble voir mise en
action la morale de Bussy disant qu'il fallait toujours enlever;
qu'on avait d'abord la fille, puis l'amiti des parents, et qu'aprs
leur mort on avait encore leurs biens.

Rien de plus faux, rien de plus contraire  la ralit des choses que
ce point de vue: on compte au dix-huitime sicle les scandales des
pensionnaires de couvent, et la liste n'a que quelques noms. Dans ce
temps, o la femme marie a si peu de dfense, la faute d'une jeune
fille, et surtout d'une jeune fille bien ne, est d'une raret
extraordinaire: elle n'est pas dans les moeurs; Rousseau en fait la
remarque, et il n'est pas seul  la faire. Puis l'enlvement n'tait
pas un jeu: loin de l; et ses consquences avaient de quoi faire
plir et faiblir les plus amoureux, les plus fous, les plus braves.
N'tait-ce pas un pouvantail pour les _agrables_ les plus dcids
que le terrible exemple de M. de la Roche-Courbon, condamn  avoir la
tte tranche aprs avoir enlev en 1737 Mlle de Moras du couvent de
Notre-Dame de la Consolation? Sa mre mourait de chagrin, et lui-mme
en fuite, chass de Sardaigne o il s'tait rfugi prs de son
parent, M. de Sennecterre, ambassadeur de France, finissait
misrablement[25].

  [25] Le cur qui avait donn la bndiction nuptiale, et qui un
  moment avait craint les galres, tait condamn  l'amende
  honorable et au bannissement; la fille de chambre qui avait
  accompagn Mlle de Moras tait condamne au fouet,  la fleur de
  lys,  neuf ans de bannissement. (Barbier, vol. 2.)

Le grand couvent du dix-huitime sicle, aprs le couvent de
Fontevrault[26], la maison d'ducation ordinaire des Filles de France,
est le couvent de Panthmont, le couvent princier de la rue de
Grenelle o s'lvent les princesses, o la plus haute noblesse met
ses filles, esprant pour elles, de la camaraderie, de l'amiti
commence au couvent avec une altesse, quelque faveur, quelque grce,
quelque place de dame auprs de la princesse future. C'est ainsi que
Mme de Barbantane plaait sa fille auprs de Mme la duchesse de
Bourbon pour qu'au sortir du couvent elle devnt dame d'honneur de la
duchesse[27]. Aprs ce couvent, qui est le monde, la cour elle-mme en
raccourci, et o la jeune fille, avec sa gouvernante et sa femme de
chambre, mne une vie et reoit une ducation particulires, vient un
autre couvent affectionn par la noblesse, et peupl de pensionnaires
 grand nom: le couvent de la Prsentation[28]. Autour et au-dessous
de ces deux grandes maisons se rangent toutes les autres maisons
religieuses recevant des pensionnaires, abbayes, communauts,
couvents, rpandus dans tout Paris, et dont chacun semble avoir sa
spcialit et sa clientle, l'habitude de recevoir les filles d'un
quartier de la capitale ou d'un ordre de l'tat[29]. Prenons l'exemple
des dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques: la haute
magistrature et la grande finance semblent avoir fait choix pour leurs
enfants de cette maison, moins releve que Panthmont ou la
Prsentation, mais tenue pourtant par le public en grande
considration et renomme pour la supriorit de ses tudes[30].

  [26] A propos de l'ducation de Mesdames de France  Fontevrault,
  il y a une jolie anecdote qui peint, dans ce couvent, la
  toute-puissance de leurs caprices. Le matre de danse faisait
  rpter  Mme Adlade un ballet qu'on nommait _ballet couleur de
  rose_; la jeune princesse voulait qu'il s'appelt le _menuet
  bleu_ et ne voulait prendre sa leon qu' cette condition. Le
  matre disait rose, la princesse en frappant du pied rptait
  bleu: l'affaire devenait grave; on assembla la communaut, qui
  d'un commun accord dcida que le menuet serait dbaptis et que
  le menuet s'appellerait le menuet bleu. (Madame Campan, vol. 1.)

  [27] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 2.

  [28] Lettres de la marquise du Deffand. _Paris_, 1812, vol. 1.

  [29] Dans l'_tat de la ville de Paris_, en 1757, nous trouvons
  le prix des pensions dans les couvents de Paris; elles vont de
  400  600 livres, mais il y avait la femme de chambre  payer,
  qui tait de trois cents livres, outre le trousseau, le lit et la
  commode dans quelques couvents; l'clairage et le chauffage
  n'talent pas compris, et dans tous, le blanchissage du linge fin
  tait  la charge des parents. Tous avaient la pension ordinaire
  et extraordinaire;  Panthmont, le plus cher de tous, la pension
  ordinaire tait de 600 livres, la pension extraordinaire de 800
  livres. A la fin du sicle, Thierry dit que la pension ordinaire
  tait de 800 livres, et de 1,000 livres pour les pensionnaires
  admises  la table de madame l'abbesse.

  [30] Lettres indites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.

Discipline, formes d'ducation, rgime intrieur, toute la rgle de
ces couvents n'est qu'une imitation, parfois un relchement de la
rgle de Saint-Cyr. Partout se retrouve l'inspiration, l'esprit de
cette maison modle, la trace de ses divisions en quatre classes
distingues, selon les ges, par des rubans bleus, jaunes, verts et
rouges. Partout c'est une ducation flottant entre la mondanit et le
renoncement, entre la retraite et les talents du sicle, une ducation
qui va de Dieu  un matre d'agrment, de la mditation  une leon de
rvrence; et ne la dirait-on pas figure par ce costume des
pensionnaires montrant  moiti une religieuse,  moiti une femme? La
jupe et le manteau sont d'tamine brune du Mans, mais la robe a un
corps de baleine; sur la tte, c'est une toile blanche, mais cette
toile a de la dentelle. Il est bien command  la coiffure d'avoir un
air de simplicit et de modestie: mais il n'est pas dfendu de
l'arranger  la mode du temps[31].

  [31] Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses
  environs par Hurtaut et Magny. _Paris_, 1779, vol. 2.

Douces et heureuses ducations, que ces ducations de couvent, sans
cesse gayes, affranchies de jour en jour des svrits et des
tristesses du clotre, tournes peu  peu presque uniquement vers le
monde et vers tout ce qui forme les grces et les charmes de la femme
pour la socit! On voit souvent, dans le dix-huitime sicle, des
femmes se retourner vers ce commencement de leur vie, comme vers un
souvenir o l'on respire un bonheur d'enfance. La continuation des
tudes commences  la maison, la venue des matres, les leons de
danse, de chant, de musique, c'tait l'occupation et le travail de ces
journes de couvent, dont tant de ftes interrompaient la monotonie,
dont tant d'espigleries abrgeaient la longueur. L'on brodait, l'on
tricotait mme; ou bien l'on jouait  quelque ouvrage de mnage, l'on
mettait les mains  une friandise, l'on s'amusait  faire quelque
gteau de couvent pareil  ces pains de citron que les enfants
envoyaient de certains jours  leurs parents[32]. De temps en temps
arrivaient de belles rcompenses, comme la permission d'aller  la
messe de minuit, accorde aux petites filles bien sages, et leur
donnant rang parmi les grandes. Et s'il fallait punir, les soeurs
inventaient quelqu'une de ces grandes punitions avec lesquelles elles
taient si bien  Mlle de Raffeteau, lorsqu'elle tombait en faute,
l'envie d'y retomber. Il s'agissait d'une paralytique que la mre de
cette jeune personne avait recueillie, et dont elle avait  sa mort
laiss le soin  sa fille; cette pauvre femme tait amene une fois
par semaine, en chaise  porteur, au parloir extrieur, et la jeune
fille se faisait une joie de la peigner, de la laver, de lui couper
les ongles. Les jours o l'on tait mcontent de Mlle de Raffeteau au
couvent, on ne lui permettait pas le plaisir de cet acte de
charit[33]: on mettait son coeur en pnitence.

  [32] Lettres indites de d'Aguesseau. _Paris_, 1823, vol. 2.

  [33] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 2.

Cette ducation des filles dans les couvents a t, au dix-huitime
sicle mme, l'objet de bien des attaques. Qu'tait-elle pourtant en
deux mots? L'ducation mme ainsi rsume par le bon sens d'une femme
du temps: De l'instruction religieuse, des talents analogues  l'tat
de femme qui doit tre dans le monde, y tenir un tat, ft-ce mme un
mnage[34]; tels sont les moyens indiqus par Mme de Crqui pour bien
lever une fille, et c'est la justification mme de l'ducation du
couvent de cette cole d'o sortiront tant de femmes dont le sicle
dira qu'elles savaient tout sans avoir rien appris.

  [34] Lettres indites de la marquise de Crqui  Snac de
  Meilhan, publies par douard Fournier. Potier, 1856.

Le vice de ces ducations conventuelles n'tait point dans les leons
du couvent. Il n'tait point, comme on l'a tant de fois rpt, dans
l'insuffisance de l'instruction ou dans l'inaptitude des soeurs 
former la femme aux devoirs sociaux. Il tait dans la sparation de la
fille et de la mre, dans cette retraite loin du monde o les bruits
du monde apportaient leurs tentations. La jeune fille, enleve toute
jeune  cette vie brillante de la maison paternelle aperue comme dans
un rve d'enfance, emportait au couvent l'image de ce salon, de ces
ftes dont l'clat lui revenait dans un songe. Du calme et du silence
qui l'entouraient, elle s'chappait, elle s'lanait vers ses
souvenirs et ses dsirs. Son imagination travaillait et prenait feu
sur tout ce qu'elle saisissait du dehors, sur tout ce qu'elle
devinait. Les choses entrevues dans une sortie, les plaisirs, les
hommages des hommes aux femmes, passaient et repassaient dans sa tte,
grandissaient dans sa pense, irritaient ses impatiences, agitaient
ses nuits. leve dans la maison de ses parents, la facilit de ces
plaisirs, la vue journalire et l'habitude du monde, eussent bien vite
apais ces curiosits et ces ardeurs que parmi les jeunes femmes du
dix-huitime sicle celles-l faisaient clater le plus follement qui
sortaient du couvent[35].

  [35] Les Parisiennes. _Neufchtel_, 1787, vol. II. (_Les
  Nouvelles Maries_)

       *       *       *       *       *

Gnralement le mariage de la jeune fille se faisait presque
immdiatement au sortir du couvent, avec un mari accept et agr par
la famille. Car le mariage tait avant tout une affaire de famille, un
arrangement au gr des parents, que dcidaient des considrations de
position et d'argent, des convenances de rang et de fortune. Le choix
tait fait d'avance pour la jeune personne, qui n'tait pas consulte,
qui apprenait seulement qu'on allait la marier trs-prochainement par
l'occupation o toute la maison tait d'elle, par le mouvement des
marchandes, des tailleurs, par l'encombrement des pices d'toffe, des
fleurs, des dentelles apportes, par le travail des couturires  son
trousseau. De la cour qui lui tait faite, de l'amabilit que
dpensait un jeune mari pour sa fiance, nous avons, dans les
comdies, le ton lger, l'impertinence cavalire et presse d'en
finir. Ah! remerciez-moi,--dit-il,--vous tes charmante, et je n'en
dis presque rien... La parure la mieux entendue... Vous avez l de la
dentelle d'un got qui, ce me semble... Passez-moi l'loge de la
dentelle... Quand nous marie-t-on[36]? Et encore Mercier accuse-t-il
d'une grosse illusion ou plutt d'un impudent mensonge historique les
auteurs comiques du temps pour montrer sur le thtre une cour, si peu
file qu'elle soit, faite par l'homme  la jeune fille qu'il doit
pouser, quand chacun sait que les filles de la noblesse et mme
celles de la haute bourgeoisie restent au couvent jusqu'au mariage et
n'en sortent que pour pouser[37]. Au reste, sur le train expditif
des unions du temps, sur leur mode d'arrangement et de conclusion
entre les grands parents, sur le peu de part qu'y avaient les gots ou
les rpugnances de la jeune fille, il existe un curieux document,
parlant comme une scne, vif comme un tableau, et qui va nous donner
une ide complte de la faon dont le mari tait prsent  sa future
femme, et du temps qu'on laissait  celle-ci pour le connatre,
l'aimer et se faire aimer: c'est le rcit du mariage de Mme
d'Houdetot.

  [36] Thtre de Marivaux. _Le Petit-Matre corrig._

  [37] Lire dans les _Tableaux des Moeurs du temps_, par de la
  Popelinire, le rcit d'une entrevue au parloir d'un couvent d'un
  homme prsent avec une jeune fille qui doit devenir sa femme
  sous huit jours. La mre dit  sa fille: Tout est convenu entre
  lui et moi; il n'y a plus qu' signer les articles, qu' vous
  fiancer ensuite et vous mener  l'glise. Je ne compte pas vous
  laisser plus de cinq  six jours dans ce couvent; pendant ce
  temps-l que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon
  que le comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer
  une heure avec vous afin que vous vous connaissis.

M. de Rinville est venu proposer  M. de Bellegarde un mari pour sa
fille Mimi, dans la personne d'un de ses arrire-cousins que l'on dit
tre un trs-bon sujet. Comme M. de Bellegarde est un excellent pre
et qu'il veut avant tout que le jeune homme plaise  sa
fille,--c'tait une phrase qui se disait,--on prend jour; et Mimi
ayant t bien prvenue, parce qu'elle a l'habitude de ne jamais faire
attention  personne, l'on va dner chez Mme de Rinville, o l'on
trouve tous les Rinville et tous les d'Houdetot du monde. Tout d'abord
la marquise d'Houdetot embrasse toute la famille Bellegarde. On se met
 table, Mimi est  ct du jeune d'Houdetot, M. de Rinville et la
marquise d'Houdetot s'emparent de M. de Bellegarde; et au dessert on
cause tout haut mariage. Le caf pris, les domestiques sortis:
Tenez!--dit bravement le vieux M. de Rinville,--nous sommes ici en
famille, ne traitons pas cela avec tant de mystre. Il ne s'agit que
d'un oui ou d'un non. Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et 
votre fille oui ou non de mme, voil l'_item_. Notre jeune comte est
dj amoureux; votre fille n'a qu' voir s'il ne lui dplat pas,
qu'elle le dise... Prononcez, ma filleule. L-dessus, Mimi rougit. Et
Mme d'Esclavelles cherchant  arrter les choses, demandant qu'on
laisse le temps de respirer: Oui, reprend M. de Rinville, il vaut
mieux traiter d'abord les articles; et les jeunes gens pendant ce
temps causeront ensemble.--C'est bien dit, c'est bien dit. L'on
passe, sur ce mot, dans un coin du salon. Et voil M. de Rinville
annonant que le marquis d'Houdetot donne  son fils 18,000 livres de
rentes en Normandie, et la compagnie de cavalerie qu'il lui a achete
l'anne d'avant; voil la marquise d'Houdetot qui donne ses diamants
qui sont beaux et tant qu'il y en aura. M. de Bellegarde riposte en
promettant 300,000 livres pour dot, et sa part de succession. Et l'on
se lve en disant: Nous voil tous d'accord. Signons le contrat ce
soir. Nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des
autres, et nous ferons la noce lundi. Chose dite, chose faite. En
passant, l'on disait au notaire le projet de contrat, on allait faire
part du mariage  toute la famille, et l'on retombait chez M. de
Bellegarde, o le soir mme, au milieu du froid et de la gne de ces
deux familles entirement inconnues l'une  l'autre, l'on signait les
_articles_. Pendant la lecture, la marquise d'Houdetot remettait 
Mlle de Bellegarde comme prsent de noces deux crins de diamants dont
la valeur restait en blanc dans le contrat, faute d'avoir eu le temps
d'en faire l'estimation. Tout le monde signait; on se mettait  table,
et le jour de la noce tait fix au lundi suivant[38].

  [38] Mmoires et Correspondance de Mme d'pinay. _Paris_, 1818,
  vol. I.

A cette union improvise qui nous reprsente si nettement le mariage
du dix-huitime sicle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de
rsistance que les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait
aller, elle s'y prtait complaisamment comme elles. La grande
jeunesse, l'enfance presque, l'ge sans forces et sans volont o l'on
mariait les jeunes filles, l'affection svre, la tendresse sans
panchement, sans familiarit, qu'elles trouvaient auprs de leurs
mres, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient  la docilit,
les dcidaient  un consentement de premier mouvement et qu'enlevait
la prsentation. D'ailleurs c'tait le mariage, et non le mari, qui
leur souriait, qui les sduisait, qui faisait leur dsir et leur rve.
Elles acceptaient l'homme pour l'tat qu'il allait leur donner, pour
la vie qu'il devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries
qu'il devait leur permettre. Et cette mme Mme d'Houdetot l'avouera un
jour, un jour qu'elle sera un peu grise du vin bu par son voisin de
table Diderot; elle laissera chapper la pense de la jeune fille et
son secret dans cette confession nave: Je me mariai pour aller dans
le monde, et voir le bal, la promenade, l'opra et la comdie[39]...
Une autre femme, Mme de Puisieux, rptera cette confession de Mme
d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien
dore, d'une belle livre, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle
aurait pous l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les
diamants, mettre du rouge et des mules[40].

  [39] Mmoires, correspondance et ouvrages indits de Diderot.
  _Paris_, 1841, vol. 1.

  [40] Conseils  une amie, par madame de P... _Paris_, 1749.

A l'glise retentissait une ou deux fois: _Il y a promesse de mariage
entre Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle...
fille mineure, de cette paroisse[41]...._ tandis que la gravure du
temps, appele  encadrer d'un peu de posie tous les actes de la
vie, jetait en marge des lettres de faire part ses allgories
mythologiques[42].

  [41] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. 26.

  [42] La Bibliothque nationale (Cabinet des estampes) a conserv
  les deux premiers billets imprims envoys  Paris en 1734 pour
  annoncer une clbration de mariage. Ce sont les billets de Mme
  de Pons, et de la marquise de Castellane. Jusque-l, dit
  Maurepas, on donnait avis aux parents par une visite ou par un
  billet manuscrit.

  Je possde plusieurs lettres de _faire part_ illustres du
  dix-huitime sicle.

  Le billet de faire part d'un mariage en mme temps que
  l'invitation  la bndiction nuptiale est encore, en 1760, crit
   la main. Il est entour d'un encadrement de palmiers avec, en
  haut, un autel, o l'Hymen allume les cierges de l'poux et de
  l'pouse en tuniques; en bas, des Amours enchanent le Temps avec
  des guirlandes de roses.

  Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre
  d'invitation  la bndiction nuptiale. Toutes deux sont
  imprimes.

  La lettre de faire part est orne en tte d'une vignette o deux
  fiancs, dans le got des petites figures des Idylles de Berquin,
  se pressent au pied d'un autel o l'Amour tient une couronne.

  Voici le texte de la lettre de faire part:

    _M._

    _M._

    _l'honneur de vous faire part du Mariage de M.
    avec_

  L'invitation  la bndiction nuptiale--sortant de chez le sieur
  Croisey, rue Saint-Andr-des-Arts, qui tient divers billets
  d'invitation et de visite,--est entoure d'un trs-joli cadre
  rocaille, au haut duquel  une guirlande est attach un mdaillon
  o des colombes se becqutent. L'invitation porte:

    _M._

    _Vous tes pri de la part de_

    _M._

    _M._

    _faire l'honneur d'assister  la Bndiction nuptiale de M.
    avec M._

    _qui leur sera donne ce               176 ,    heures du matin
    en l'glise paroissiale._

  Un billet de la fin du sicle, sortant de chez Demaisons, peintre,
  rue Galande, et o se voit en tte un enfant nu, un hochet  la
  main dans une corbeille de fleurs, annonce ainsi la naissance de
  l'enfant:

    _M._

    _J'ay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon
    pouse._

    _Le                 la Mre et l'Enfant se portent bien._

    _J'ay l'honneur d'tre_

Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient
visiter, admirer, critiquer la corbeille[43]  laquelle rien ne
manquait que la bourse, remise  la fiance, comme nous le voyons par
une gravure d'Eisen, dans un joli sac, et de la main  la main, par le
fianc aprs la crmonie du contrat[44]. Le jour de la clbration du
mariage, la marie, grandement dcollete, ayant des mouches, du rouge
et de la fleur d'oranger, vtue d'une robe d'toffe d'argent garnie de
nacre et de brillants, portant des souliers de mme toffe, avec des
rosettes  diamants[45], tait conduite par deux chevaliers de main.
L'annonce du dpart pour l'glise l'avait arrache  son miroir; elle
entrait dans le temple; elle perait un amas de peuple qui
retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe;
elle prononait un _oui_ dont elle ne sentait ni la force ni les
obligations[46]. Parfois, pour taler plus de magnificence, on
choisissait par vanit la nuit pour cette clbration. Le mariage
avait lieu, comme celui de la fille de Samuel Bernard avec le
prsident Mol dans l'glise Saint-Eustache,  une messe de minuit,
claire de lustres, de girandoles, de bras, de six cents
bougies,--une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au
portail[47].

  [43] Adle et Thodore ou Lettres sur l'ducation. _Paris_, 1782.

  [44] L'_Accord du mariage_, par Eisen, grav par Gaulard.

  [45] Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de
  l'ge prsent. 1780, vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se
  mariait pas toujours en blanc. La galerie des _Modes et Costumes
  franais, dessins d'aprs nature_ et publis chez Esnauts et
  Rapilly, nous montre une jeune marie mene  l'autel dans une
  grande robe sur moyen panier, une robe en pkin bleu de ciel
  garnie de gaze et de fleurs blanches.

  [46] Les Nouvelles Femmes. _Genve_, 1761.

  [47] Journal historique de Barbier, vol. II.

A l'issue de la messe de jour, les deux familles se runissaient dans
un grand repas, o la plaisanterie du temps assez vive, sale d'un
reste de gaiet gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la
marie. L aussi, la posie se rpandait en pithalames dont les
meilleurs allaient prendre place dans les Mercures, les Nouvelles
secrtes. Puis, d'ordinaire, les poux prenaient cong: car il tait
d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La marie,
c'tait encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme
convie  sa noce, lui donnait un sac et un ventail; et, cela fait,
partait avec son mari[48].

  [48] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

Au-del de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents
s'arrteraient. Mais l'art du dix-huitime sicle n'est-il pas un art
indiscret par excellence qui ne respecte point de mystre dans la vie
de la femme, et qui semble n'avoir jamais trouv de porte ferme dans
un appartement? Il ne nous fera pas grce du coucher de la marie[49];
et voici, dans une jolie gouache, la jeune femme en dshabill de
nuit, un genou sur la couche entr'ouverte, les yeux baigns de pleurs:
son mari  ses genoux,  ses pieds, semble l'implorer; une suivante la
soutient et l'encourage, pendant qu'une autre chambrire tient
l'teignoir lev sur les bougies des bras de la glace[50]. Qu'on se
rassure pourtant: le peintre a un peu arrang la scne pour le
dramatique et l'effet. Diderot rendra la vrit au tableau en ne
prtant  l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle
va vers le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte
de rougir devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit[51].

  [49] Dans le grand, le trs-grand monde, peut-tre seulement chez
  les princes, un usage conserv de l'ancienne galanterie exigeait
  du mari qu'il n'entrt dans le lit de sa femme que le corps
  compltement pil; c'est ainsi que M. le duc d'Orlans, au
  tmoignage de M. de Valencay qui lui donna la chemise, se
  prsenta dans le lit de Mme de Montesson. Mmoires du rgne de
  Louis XVI, vol. 2.

  [50] Le _Coucher de la Marie_, peint par Baudoin, grav par
  Moreau.

  [51] OEuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin,
  1818.

Le sjour des poux  la campagne tait court. La femme revenait vite
 Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait  rendre ses visites,
 prendre possession de sa position,  jouir de ses nouveaux droits.
Elle tait impatiente de faire voir son bouquet et son chapeau de
nouvelle marie  l'Opra. La coutume,  Paris, dans le grand monde,
obligeait presque une jeune femme  ne pas laisser passer la semaine
de son mariage sans se montrer  l'Opra avec tous ses diamants[52].
Il y avait mme un jour choisi pour y paratre, le vendredi, et une
loge spciale affecte aux maris titrs et de condition, la premire
loge du ct de la reine. Puis, avant tout, l'impatience tait vive
chez la femme d'tre prsente  la cour.

  [52] Journal historique de Barbier, vol. III.

La prsentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme
l'importance d'une conscration sociale. Elle lui donnait sa place,
elle la faisait asseoir dans le monde,  son rang; elle la sortait de
cette situation douteuse, quivoque mme aux yeux de la cour, de cette
demi-existence des femmes non prsentes et n'ayant point eu ce rayon
de Versailles qui semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour
solennel, le jour de la prsentation! Mme de Genlis nous en a gard
toute l'histoire. Il faut voir Mme de Puisieux la faisant coiffer
trois fois et  la troisime fois n'tant pas encore tout  fait
contente, tant une coiffure de prsentation demande de talent, de
travail, de patience. Mme de Genlis coiffe, c'est la poudre, c'est le
rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dne pour en
prendre l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage
entre la marchale d'Estres et Mme de Puisieux; quatre fois on la
met, quatre fois on l'te, quatre fois on la remet. Les femmes de
chambre de la marchale sont appeles  dcider: la marchale
triomphe; mais cela n'arrte point la discussion, qui dure encore tout
le dner. On passe  la fin de la toilette,  la mise du panier et du
bas de la robe. Puis arrive une grande rptition des rvrences que
Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques, des
critiques sur le coup de pied donn par Mme de Genlis dans la queue
de sa robe, lorsqu'elle se retire  reculons, coup de pied que l'on
trouve trop _thtral_. Puis enfin, au moment du dpart, c'est encore
du rouge fonc que Mme de Puisieux tire de sa bote  mouches et dont
elle rougit tout le visage de Mme de Genlis[53].

  [53] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 1.

Imaginez au lendemain de la prsentation cette jeune femme s'avanant
sur cette scne du grand monde dont la nouveaut l'blouit,
l'tourdit, effraye par le public, tonne par cette socit qui la
regarde, et au travers de laquelle elle marche d'un pas hsitant,
comme en un pays plein de surprises. La voil encore ignorante,
ingnue, obissant aux timidits de son sexe et de son ducation, aux
instincts de son caractre, rserve, modeste, indulgente, douce aux
autres, laissant chapper toutes les navets naturelles de son ge,
de son esprit, de son coeur; la voil avec cette contenance un peu
gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours,
avec cette mauvaise grce de l'innocence qui fait sourire les vieilles
femmes; la voil avec ce petit air effarouch, l'air d'un petit oiseau
qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle[54]; la voil
faisant de petits sons qui n'aboutissent  rien, mettant un quart
d'heure  revenir  elle aprs une rvrence, ne sachant  peu prs
rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas mme un commencement de
tendresse conjugale, le dernier des ridicules! C'est alors que par
toutes ses voix le sicle l'avertit, la reprend, la conseille, et lui
fait la leon avec son persiflage. coutons-le: Comment! il y a six
mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre
marchande de modes a le mme faible pour le sien; mais vous tes
marquise... Pourquoi cet oubli de vous-mme lorsque votre mari est
absent, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez
donc le code de la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un
amant, pour le public ou pour soi-mme... Dans quel travers
alliez-vous donner l'autre jour? Les chevaux taient mis pour vous
mener au spectacle; vous comptiez sur votre mari, un mari franais!
Vouliez-vous donner la comdie  la comdie mme?... Garderez-vous
longtemps cet air de rserve si dplac dans le mariage? Un cavalier
vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici les dames ne
rougissent qu'au pinceau... En vrit, Madame, on vous perdrait de
rputation. Eh quoi! d'abord une antichambre  faire piti, des
laquais qui se croient  _Monsieur_ comme  _Madame_, qui imaginent
qu'ils ne sont en maison que pour travailler, qui ont un air
respectueux pour un honnte homme  pied qui arrive, qui tirent une
montre d'argent si on demande l'heure, des laquais sans figure et qui
sont de trois grands pouces au-dessous de la taille requise!... Vous,
Madame, on vous trouve leve  huit heures: si vous sortiez du bal,
vous seriez dans la rgle. Et que faites-vous? vous tes en confrence
avec votre cuisinier et votre matre d'htel... Enfin il vous
souvient que vous avez une toilette  faire. Mais que vous en
connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que
dix-huit ans et vous y tes sans hommes; on y voit deux femmes que
vous ne grondez jamais. La premire garniture qu'on vous prsente est
prcisment celle qui vous convient. La robe que vous avez demande,
vous la prenez effectivement... Le dner sonne et vous voil dans la
salle de compagnie lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus
de rubans  placer? Mais quelle est la surprise de tout le monde?
Votre matre d'htel vient annoncer  _Monsieur_ qu'il est servi...
Aprs la table vous voultes pousser la conversation. Songez que vous
tes  Paris. L'ennui appela bientt le jeu; je vous vis biller, et
c'tait la _comte!_ un jeu de la cour. A propos, il m'est revenu
qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandtes ce que
c'tait. Une bourgeoise du Marais fit la mme question le mme jour...
On tala pour intermde les sacs  ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du
vtre? des manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la
France aura invent les _noeuds_ pour distinguer les mains de
condition des mains roturires?... Vous vous placez sans avoir dit aux
glaces que vous tes  faire peur, que vous tes faite comme une
folle... Vous allez aux Tuileries les jours d'opra et au Palais-Royal
les autres jours. Vous faites pis, on vous y voit le matin... On
croirait que vous ne cherchez la promenade que pour bien vous porter.
Et lorsque vous y paraissez aux jours marqus et aux heures dcentes,
comment tes-vous mise? l'aune de vos dentelles est  cinquante
cus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse,  dix
heures du matin? Dj habille! Et qui le croira? sans _sac_! Est-ce
ainsi? Est-ce  dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de
condition entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux
vpres? Le marquis de *** vous en accuse, en disant que vous faites
ridiculement votre salut. On pourrait vous passer quelques sermons,
mais jamais ceux qui convertissent: une jolie femme est faite pour les
jolis sermons: ils s'annoncent assez par l'affluence des quipages et
le prix des chaises. Il est ignoble de s'difier pour deux sols... Et
ainsi continue la raillerie, l'instruction sur tout ce qui manque  la
jeune femme. Quoi? point de grces  s'effrayer d'une souris, d'une
araigne, d'une mouche! point de grces  se plaindre du mal que l'on
sent! point de grces  se plaindre du mal que l'on ne sent pas! Point
mme de grces d'ajustement: des robes de got, il est vrai, mais les
garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le diamtre
est tronqu d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de beaux
diamants, mais ils ne sont pas monts par Lempereur. Et les grces du
langage, quelle pauvret! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la
dernire des simplicits? Pour les grces de caprice, c'est encore
pis: elle est l-dessus d'une misre! Si elle a demand ses chevaux
pour les six heures, on la voit en carrosse  six heures; le jeu
qu'elle a propos, elle le joue rellement; la personne qu'elle a
reue si bien hier, elle l'accueille encore aujourd'hui. Bref, elle
est toujours la mme, elle a de la suite, de la constance: cela est du
_dernier uni_,--un mot qui dit tout en ce temps et qui condamne sans
appel[55]!

  [54] Lettres de la marquise du Deffand, 1812, vol. 1.

  [55] Bagatelles morales. _Londres_, 1755. _Lettre  une dame
  anglaise._

Dans cette leon ironique donne aux ridicules de la jeune femme, il y
a, cach sous la satire, le code des usages du temps, la constitution
secrte de ses moeurs, l'idal de ses modes sociales.

Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des
salons et le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux
couleurs clestes ou fleuries rptes par mille glaces, sur ces
siges o se dessinent les lacs d'amour, sur la marqueterie des
parquets, au centre de ce petit muse de rarets, de fantaisies, de
petits chefs-d'oeuvre, de bijoux et de fantoches rpandus dans les
appartements,  la campagne mme, dans ces jardins qui ne sont plus
que terrasses, berceaux, escaliers, amphithtres, bosquets, la femme
romprait toute harmonie si elle ne se dfaisait de la simplicit et du
naturel. Dans ce sicle de remaniement universel, d'enchantement
gnral, pliant tout ce qui est matire  l'agrment factice d'un
style  son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les
arrangeant  son got, mettant partout autour de l'homme et dans
l'homme mme, jusqu'au fond de sa pense, la convention de l'art, la
femme est appele  tre le modle accompli de la convention, l'enfant
de l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce
temps et de cette socit, qu'elle atteigne  toutes ces grces
artificielles, grces de hasard formes aprs coup, que la vanit des
parents a commences, que l'exemple et le commerce des autres femmes
avance, qu'une tude personnelle arrive  finir[56]. Des grces de
mode, le monde en demandera  toute sa personne,  son habillement, 
sa marche,  son geste,  son attitude. Il exigera d'elle, dans les
riens mme, cette distinction, cette perfection de la manire que
cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de
la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comdie du corps, les
penchements de tte, les sourires ngligs, les rengorgements
d'ostentation, les oeillades, les morsures des lvres, les grimaces,
les minauderies, les airs mutins[57], et ce jeu de l'ventail sur
lequel Carracioli a presque fait un trait: l'ventail, que l'on voit
jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si jolie prestesse, dont le
_cli cli_ annonce si bien la colre, dont l'alle et la venue, comme
une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction, dont
le coup mignonnement donn avec un _Finissez donc_ veut dire tant de
choses! Et que d'autres coquetteries  apprendre: la faon de
s'adoniser, de se moucheter, de se brillanter, de se prsenter, de
saluer, de manger, de boire en clignotant des yeux, de se moucher[58]!

  [56] OEuvres compltes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pice
  dtache.

  [57] Le Livre  la mode, nouvelle dition _marquete, polie et
  vernisse_. En Europe, 100070060.

  [58] Le livre des quatre couleurs. Aux quatre lments. 4444.

Faons, physionomie, son de voix, regard des yeux, lgance de l'air,
affectations, ngligences, recherches, sa beaut, sa tournure, la
femme doit tout acqurir et tout recevoir du monde. Elle doit lui
demander ses expressions mmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne
un clat, une vivacit  la moindre des penses d'une femme. Accoutum
 tout vouloir embellir,  tout peindre,  tout colorier,  prter au
moindre geste une impression d'agrment, au plus petit sourire une
nuance d'enchantement, le sicle veut que les choses, sous la parole
de la femme, se subtilisent, se spiritualisent, se divinisent.
_tonnant! miraculeux! divin!_ ce sont les pithtes courantes de la
causerie. Une langue d'extase et d'exclamations, une langue qui
escalade les superlatifs, entre dans la langue franaise et apporte
l'enflure  sa sobrit. On ne parle plus que de _grces sans nombre_,
de _perfections sans fin_. A la moindre fatigue, on est _ananti_; au
moindre contre-temps, on est _dsespr_, on est _obsd
prodigieusement_, on est _suffoqu_. Dsire-t-on une chose? On en est
_folle  perdre le boire et le manger_. Un homme dplat-il? C'est _un
homme  jeter par les fentres_. A-t-on la migraine? on est d'une
_sottise rebutante_. On applaudit  _tout rompre_, on loue _
outrance_, on aime _ miracle_[59]. Et cette fivre des expressions ne
suffit pas: pour tre une femme parfaitement usage, il est
ncessaire de zzayer, de moduler, d'attendrir, d'effminer sa voix,
de prononcer, au lieu de _pigeons_ et de _choux_, des _pizons_ et des
_soux_[60].

  [59] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. _A Rotterdam_,
  1767.--Le Grelot, ou les etc., etc. _Londres_, 1781.--Angola,
  histoire indienne avec privilge du Grand Mogol, 1741.

  [60] Lettres rcratives et morales sur les moeurs du temps  M.
  le comte de ***, par l'auteur de la Conversation avec soi-mme.
  _Paris_, 1768.

Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que
la socit change ainsi et modle  son gr d'aprs un type
conventionnel: elle fait dans son tre moral une rvolution plus
grande encore. A sa voix,  ses leons, la femme rforme son coeur et
renouvelle son esprit. Ses sentiments natifs, son besoin de foi,
d'appui, de plnitude, par une croyance, un dvouement, la rgle dont
l'ducation du couvent lui avait donn l'habitude, elle dpouille
toutes ces faiblesses de son pass, comme elle dpouillerait l'enfance
de son me. Elle s'allge de toute ide srieuse, pour s'lever  ce
nouveau point de vue d'o le monde considre la vie de si haut, en ne
mesurant ce qu'elle renferme qu' ces deux mesures: l'ennui ou
l'agrment. Repoussant ce qu'on appelle des fantmes de modestie et
de biensance, renonant  toutes les religions,  toutes les
proccupations dont son sexe avait eu en d'autres sicles les
charges, les pratiques, les tristesses assombrissantes, la femme se
met au niveau et au ton des nouvelles doctrines; et elle arrive 
afficher la facilit de cette sagesse mondaine qui ne voit dans
l'existence humaine, dbarrasse de toute obligation svre, qu'un
grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit
dans la femme, dlivre de la servitude du mariage, des habitudes du
mnage, qu'un tre dont le seul devoir est de mettre dans la socit
l'image du plaisir, de l'offrir et de la donner  tous.

Le mari auquel la famille jetait brusquement la jeune fille, cet homme
aux bras duquel elle tombait n'tait pas toujours le mari rpugnant,
gros financier ou vieux seigneur, le type convenu que l'imagination se
figure et se dessine assez volontiers. Le plus souvent la jeune fille
rencontrait le jeune homme charmant du temps, quelque joli homme
frott de faons et d'lgances, sans caractre, sans consistance,
tourdi, volage, et comme plein de l'air lger du sicle, un tre de
frivolit tournant sur un fond de libertinage. Ce jeune homme, un
homme aprs tout, ne pouvait se dfendre aux premires heures d'une
sorte de reconnaissance pour cette jeune femme, encore  demi vtue de
ses voiles de jeune fille, qui lui rvlait dans le mariage la
nouveaut d'un plaisir pudique, d'une volupt mue, frache, inconnue,
dlicieuse. Cependant des tendresses jusque-l refoules s'agitaient
et tressaillaient dans la jeune femme. Elle tait trouble, touche
par je ne sais quoi de romanesque. Elle croyait entrer dans ce rve
d'une vie tout aimante, toute dvoue qui avait tent et charm au
couvent son imagination enfantine. Le mari de son ct, flatt de tout
ce travail d'une petite tte qui se montait, de cette fivre charmante
de sentiments dont il tait l'objet, le mari se laissait aller  cette
jeune adoration qui l'amusait; et il encourageait avec indulgence le
roman de la jeune femme. Mais quand toutes les distractions des
premires semaines du mariage, prsentations, visites, petits voyages,
arrangements de la vie, de l'habitation, de l'avenir, taient  leur
fin, quand le mnage revenait  lui-mme et que le mari, retombant sur
sa femme, se trouvait en face d'une espce de passion, il arrivait
qu'il se trouvait tout  coup fort effray. Il n'avait point pens que
sa femme irait si vite et si loin: c'tait trop de zle. Homme de son
sicle, mari de son temps, il aimait avant tout le petit et l'aimable
des choses. Que venait faire la passion dans son mnage? Il n'y avait
point compt. Elle ne convenait ni  son caractre, ni  ses gots.
Elle n'tait point faite d'ailleurs pour les gens ns et levs comme
lui. Puis quelle terreur, quelle gne, quelle atteinte  sa libert, 
son plaisir, l'attachement exalt, jaloux, inquiet, les mines, les
bouderies, les exigences, les interrogations, les espionnages,
l'inquisition  toute heure, les scnes, les larmes, les dclamations!
L'ennui de la dcouverte tait grand chez un homme mari dj depuis
quelques mois et sollicit au plus tard,  la fin du premier, par la
vie de garon qu'il avait enterre  un souper de filles, tiraill par
ses vices de jeune homme, par les souvenirs, l'apptit des vieilles
habitudes, la monotonie d'un bonheur qui n'tait pas relev de
coquinerie!

Un peu honteux, et tout cela l'chauffant, il tchait cependant d'tre
poli avec ce grand amour de sa petite femme, et  ses plaintes il
rpondait avec une ironie cline et une indiffrence apitoye, prenant
le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu'ils ne
sont pas raisonnables. Puis il se faisait plus rare auprs d'elle; il
disparaissait un peu plus apparemment chaque jour de la maison
conjugale. La femme alors, la nuit,  quatre heures du matin, brise
d'insomnie et coutant sur son lit, entendait rentrer le carrosse de
Monsieur; et le pas du mari ne venait plus  sa chambre: il montait 
une petite chambre, auprs de l, qui lui donnait la libert de ses
nuits et de ses rentres au jour, parfois, comme il arrivait alors, 
la sonnerie de l'_Angelus_. Le matin, la femme attendait. Enfin, 
onze heures, Monsieur faisait demander crmonieusement s'il pouvait
se prsenter. Reproches, emportements, attendrissements, il essuyait
tout avec un persiflage de sang-froid, l'aisance de la plus parfaite
compagnie. La femme au sortir de pareilles scnes se tournait-elle
vers ses grands parents? Elle tait tout tonne de les voir prendre
en piti sa petitesse d'esprit, et traiter ses grands chagrins de
misres. Sur la figure, dans les paroles de sa mre, il lui semblait
lire qu'il y avait une sorte d'indcence  aimer son mari de cette
faon. Et au bout de ses larmes, elle trouvait le sourire d'un
beau-frre lui disant: Eh bien! prenons les choses au pis: quand il
aurait une matresse, une passade, que cela signifie-t-il? Vous
aimera-t-il moins au fond? A ce mot, c'taient de grands cris, un
dchirement de jalousie. Le mari survenait alors et glissait en ami
ces paroles  sa femme: Il faut vous dissiper. Voyez le monde,
entretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les femmes de votre
ge. Et il ajoutait doucement: C'est le seul moyen de me plaire, ma
bonne amie[61].

  [61] Mmoires et Correspondance de Mme d'pinay, vol. 1.




II

LA SOCIT--LES SALONS


Trois poques apparaissent dans la socit du dix-huitime sicle.
Trois volutions de son histoire attribuent trois formes  son esprit
social et lui imposent trois modes. Le commencement du rgne de Louis
XV, la fin de ce rgne, le rgne de Louis XVI apportent au monde
qu'ils transforment et renouvellent successivement le changement de
trois ges. Et c'est la physionomie de ces trois ges qu'il faut
tudier d'abord. Mais o la saisir? o la prendre? Le livre nous
donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton gnral qui peint un monde
et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mmoires cette me
extrieure d'une socit, son expression anime, sa reprsentation
vivante? Non. Il sera temps tout  l'heure de leur demander des
souvenirs, des portraits, tout ce qu'une runion d'hommes et de femmes
laisse de bruits phmres et de fugitives images. Mais pour entrer
dans la socit du dix-huitime sicle, pour la toucher du regard,
ouvrons un carton de gravures, et nous verrons ce monde, comme sur ses
trois thtres, dans le salon de 1730, dans le salon de 1760, dans le
salon de 1780.

Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une
assemble intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse
tranquillit d'un lendemain de bal. Dans la pice large et haute,
entre ces murs o les tableaux montrent des baigneuses nues, sur les
ramages des panneaux de soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux
pieds tordus, prs de cette chemine o flambe un feu clair et d'o
monte la glace sortant d'une dpouille de lion et couronne de
sirnes, il semble que l'oeil s'arrte sur un Dcamron au repos. Ces
femmes qui se chauffent, un bichon sur les genoux, celles-l qui
penches feuillettent d'un doigt volant, d'un regard errant, un cahier
de musique, celles-l qui font une reprise d'_hombre_, indolentes au
jeu et  demi rieuses, jusqu' la jeune personne qui retourne sur sa
chaise s'amuse  agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce
tableau fait songer  ces paradis de Watteau qui n'taient que l'idal
d'un salon franais: mme douceur, mme paix, mme coquetterie du
maintien, mme sourire de l'heure prsente. La noblesse vient
seulement de s'enversailler; et l'on trouverait encore dans ce salon
bien clos et dans ces passe-temps d'hiver un souvenir de la vie de
chteau. Et pourtant la vie du dix-huitime sicle est dj commence:
voil le caprice de ses modes, les galants ngligs des femmes piqus
de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes, les colliers de
fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit qui
vient de Boccace et qui va  Marivaux. Puis  et l, prs de cet
homme envelopp d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un
fauteuil, sur le tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu,
un masque pend ou repose, le masque de la Rgence, noir aux joues,
blanc  la bouche, comme le masque d'Arlequin,--le masque du Bal et de
la Folie que vont prendre aux nuits de Venise les nuits de Paris[62].

  [62] L'_Hiver_, peint par N. Lancret, grav par J.-P. le Bas.

Le second salon du sicle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le
brocart se retrousse en portires aux portes du fond. Les amours
jouent et foltrent au-dessus des portes. Des mdaillons de femmes
sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond descendent les
lustres de cristal de Bohme, rayonnant de bougies. Les feux des bras
se refltent dans les glaces. La vaisselle de Germain et les pyramides
de fruits apparaissent sur le buffet, par une porte ouverte. C'est le
plaisir dans sa vivacit, c'est le Bal. Le tambourin, la flte, la
basse et le violon jettent leurs notes maries du haut d'une estrade.
Les souliers de satin glissent sur le parquet losang, les colliers
sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les
montres battent  la ceinture, les diamants tincellent dans les
cheveux. Au milieu du salon, la danse noue les couples, noue les mains
dgantes: les sveltes cavaliers font volter contre eux les danseuses
lgres; les dentelles se chiffonnent contre les manchettes de
fourrure que Lauzun se taillera dans le manteau des princesses
polonaises. La causerie voltige et sourit. Les femmes s'ventent et se
parlent  l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers de l'Ordre,
penchs sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes maries. Prs du
feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant
 la flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges
dans la main des enfants. Joie voluptueuse! Fte enivrante et
dlicate! Le peintre qui nous en a laiss cette image dlicieuse
semble avoir fait tenir dans un coin de papier la danse, l'amour, la
jeunesse du temps, ses nobles lgances, la fleur de toutes ses
aristocraties,  leur moment de plein panouissement,  leur heure de
triomphe[63].

  [63] Le _Bal par_, dessin par A. de Saint-Aubin, grav par
  Duclos.

Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI,
il y a la diffrence des deux rgnes. Le salon du temps de Louis XV
paraissait ouvrir sur le prsent, le salon du temps de Louis XVI ouvre
sur l'avenir. Ses murs, son architecture, s'attristent comme la cour
et comme la socit, par la rforme, le srieux, la roideur. Des
amours jouent bien encore au plafond, mais ils paraissent laisss l,
oublis comme des gnies du pass; et dj les pilastres se profilent
droits  ct du cintre nu des glaces. Et dans ce grand salon o deux
chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce n'est
plus un tourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des
groupes, forms  et l:  une table de jeu, deux femmes jouent
contre un homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs
cartes;  une table de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec
un abb. Contre la chemine, une femme cause. Auprs de la fentre,
une jeune femme lit un livre[64]. C'est encore la socit, mais ce
n'est plus le plaisir. Il y a dj, dans ce salon, l'air de 1788 et de
1789; la causerie y prend des attitudes de dissertation, le jeu y
semble du temps gagn contre l'ennui, la lecture met sa gravit sur le
front de la femme. On attend, on se prpare, on coute, et si l'on
rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes dtachs, froideur,
scheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une
socit disgracie et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par
exemple, mais o Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.

  [64] L'_Assemble au salon_, peint par Lavreince, grav par
  Dequevau Villiers.

       *       *       *       *       *

Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitime sicle taient
deux petites cours; le Palais-Royal et le Temple.

Le Palais-Royal tait ouvert  toutes les personnes prsentes, qui
pouvaient y venir souper sans invitation tous les jours de
reprsentation d'Opra. Ce jour-l, toute la bonne compagnie y passait
et s'y succdait. Les _petits jours_ une socit intime entourait la
table. Cette socit se composait  peu prs de vingt personnes qui,
invites une fois pour toutes, pouvaient venir quand il leur plaisait,
et qui le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d'un bout
du salon  l'autre la gaiet, la vivacit d'une conversation piquante.
A ces runions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme
de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Sgur, mre
et belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage
vieillot, et la marquise de Fleury. Le haut du salon tait tenu par
une dame d'honneur de la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait
sa grande place au Palais-Royal  une passion du duc d'Orlans que sa
victorieuse rsistance avait change en amiti tendre et respectueuse.
Des traits charmants, la fracheur du teint, la lgret de la taille,
des dents un peu longues, mais clatantes de blancheur, la nuance de
cheveux la plus agrable, un art de parure remarquable[65], toutes
sortes de grces, de celles qui survivent  la premire jeunesse et en
donnent comme le dernier parfum, valaient  Mme de Blot les hommages
de tous. Sage dans une cour qui ne s'tait point pique de retenue,
elle se faisait pardonner la sagesse par la gaiet, la vertu par
l'amabilit. Elle rachetait sa bonne rputation par un naturel et un
enjouement qui s'effacrent du jour, dit-on, o elle lut Clarisse,
pour faire place  un fond de sentimentalit jusque-l cache,  de
grandes affiches,  de longues thses de sensibilit, au plus fin
galimatias de la pruderie. Elle imagina de porter  son cou en
miniature la faade de l'glise o son frre avait t enterr: elle
eut le bel esprit du coeur, et elle devint une prcieuse de vertu.
Auprs de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande
s'abandonnait  tout ce qu'elle pensait, s'chappait en saillies, en
plaisanteries, amusait, dridait, emportait le rire, non par l'esprit
qu'elle avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de
l'humeur, les changements de caractre, la vivacit des impressions,
le mouvement des ides, le jet imprvu et l'heureux hasard des
paroles. Puis venait cette femme  talents, la fe de la Pdanterie:
Mme de Genlis.

  [65] Mmoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. 1.

A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en gnral,
et qui avaient t attaches  la feue duchesse: Mme de Barbantane,
qui, au dire de son intime ennemie, ne possdait plus de ses charmes
passs qu'un nez rouge, une tournure commune, et une rputation assez
bien tablie de sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau,
agrable vieille femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et
dont la mmoire tait toute pleine d'amusantes anecdotes; la vieille
comtesse de Montauban, qui donnait  la socit le spectacle comique
de sa gourmandise, de ses tourderies et de son amour effrn du jeu.
Mais une femme faisait surtout l'amusement et la distraction du
Palais-Royal: c'tait la marquise de Polignac, qui devait  sa
laideur,  sa figure de vieux singe,  la brusquerie de ses manires
et de ses plaisanteries,  l'audace de sa langue, une rputation
d'originalit qu'elle semblait prendre  tche de justifier.
Recherche pour le plaisir qu'elle donnait, cajole pour son esprit,
que l'on craignait un peu, quoiqu'il et plus de malice que de
mchancet, elle avait habitu les salons  ses grogneries, dont elle
tait la premire  plaisanter,  son vieil amour pour le comte de
Maillebois qu'elle avouait si vaillamment et dont elle proclamait si
haut le ridicule. Elle avait impos  ses amis ses brutalits de
mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si singulirement
sur la politesse gnrale et monotone, ce tour populaire, cette
crudit des mots avec laquelle elle relevait ses penses et qui lui
faisait rpondre  une personne s'extasiant sur la vivacit de Mme de
Lutzelbourg, la femme de soixante-huit ans la plus active de France:
Oui, elle a toute la vivacit que donnent les puces[66].

  [66] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II et vol. IX. (Souvenirs de
  Flicie.)

Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec
la baronne de Talleyrand l'amiti intime de la duchesse de Chartres,
paraissait comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux
admirables, sa fureur d'enfantillages, cette fivre d'imaginations
extraordinaires et de soudaines extravagances qui tout  coup chez Mme
de Gumne au sortir de la cour lui faisait ter son panier, sa robe,
et ne lui lassait pour toute la soire que son _corps_, sa palatine et
un petit jupon de basin sur lequel ballottaient ses deux poches.
Espigle enrage qui faisait dire  Walpole: Que fait-on de cela a
logis? la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit d'ordre, tous les
esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de l'esprit
d'ides qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert  la retraite
de Turgot parlait avec loge du furieux abattis qu'avait fait le
ministre dans la fort des prjugs, elle ripostait  la grosse
phrase du philosophe: C'est donc pour cela qu'il nous a donn
tant de _fagots_[67]. Une autre fois, soutenant contre Mme de
Laval les droits de la noblesse attaqus par Turgot: Vous
m'tonnez,--disait-elle  Mme de Laval en dfendant la noblesse
franaise avec une parole d'un orgueil tout castillan,--quelque
respect que j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je
suis. Je sais que les nobles ont fait quelquefois des souverains; mais
quoique vous ayez autant d'esprit que de naissance, je vous dfie,
Madame, de me dire le roi qui nous a fait nobles[68].

  [67] Mmoires secrets de la Rpublique des lettres, vol. IX.

  [68] Correspondance littraire, philosophique et critique de
  Grimm. _Paris_, 1829, vol. 9.

Il est au muse de Versailles un tableau o un petit matre  peu prs
inconnu nous a laiss comme une miniature de ce grand salon: le
Temple. Voil ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux
lignes droites; entre les hautes fentres aux rideaux de soie rose, on
aperoit des arbres et du ciel; des portraits de femmes sourient
au-dessus des portes; dans un angle, une gane de bois dor se dresse
o l'heure se balance; et c'est, avec des bras qui se tordent au bas
des glaces, tout l'or qui parat: nous sommes chez le prince de Conti,
dans le salon des _Quatre glaces_. Et toutes ces petites figures,
debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie  fond blanc,
passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant
nos yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe mme. Ici c'est
la princesse de Beauvau habille de violet tendre, un fichu noir au
cou. Celle-l, qui laisse traner derrire elle la queue de son ample
robe rouge, cette vieille grande dame de si belle mine sous son petit
bonnet rabattu par devant, est la comtesse d'Egmont, la mre. Non loin
de la marchale de Luxembourg en robe de satin blanc garnie de
fourrure, Mlle de Boufflers, les cheveux  peine poudrs, vtue de
rose, les paules couvertes de gaze blanche, apparat dans la vapeur
d'un matin de printemps. La marchale de Mirepoix en noir porte une
fanchon sur la tte, et au cou un fichu blanc bouffant attach  la
ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel  fourrures est Mme de
Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au fichu
blanc,  la robe d'un rose vif, au tablier  bavette de tulle uni
mettant sur le rose la trame blanche d'une rose, cette jolie
servante qui sert de ce plat pos sur ce rchaud, s'appelle la
comtesse de Boufflers. N'oublions pas l-bas, auprs du guridon,
cette femme en robe de soie raye de blanc et de cerise, Mlle
Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au milieu
de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite
personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat,
tenant une serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords
relevs, ses rubans d'un violet ple au chapeau, au cou, au corsage,
aux bras, son fichu blanc, sa robe d'un gris tendre, son grand tablier
de dentelle, elle semble une bergre d'opra sur le chemin du petit
Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune, ne Richelieu.  et l
entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux tables ou la main sur
le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le mathmaticien
d'Ortous de Mairan, les comtes de Jarnac et de Chabot, le prsident
Hnault, dont le vtement noir se dtache d'un paravent de soie rose 
fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hnin, le chevalier de la Laurency,
et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le matre de la maison
lui-mme, si connu pour sa rpugnance  se laisser peindre, est l
reprsent: par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le
tableau ft complet, de montrer sa perruque et de le faire ressemblant
de dos, tandis qu'il cause avec Trudaine. Du ct du prince de Conti
un clavecin est ouvert que touche un enfant tout petit sur un grand
fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et prs de l'enfant, Jlyotte chante
en s'accompagnant de la guitare. Salon de plaisir, de libert et
d'intimit sans faon: de la musique, des chiens et point de
domestiques, c'est l'habitude de ces ftes familires du prince de
Conti, dont les ths  l'anglaise sont si joliment servis par des
femmes en tablier, coupant les gteaux, allumant le feu des
bouilloires, versant  boire, portant les plats, et dont les soupers
mme se passent de livre, grce aux _servantes_ places sous la main
des convives aux quatre coins des tables.

De cette socit du Temple, l'me tait la matresse du prince de
Conti: la comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commenc 
la connatre auprs de sa soeur la duchesse d'Orlans, dont elle tait
dame d'honneur. Les annes avaient resserr cette liaison, et le temps
ajoutant  l'habitude ce qu'il tait  l'amour, le commerce du prince
et de la comtesse tait devenu, par l'intimit aussi bien que par
l'aveu public, une sorte de mnage o la constance faisait oublier le
scandale, et dont le bonheur tait comme la dcence.

Cette femme qui tait la moiti de la vie du prince de Conti, 
laquelle il consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas  la
chasse, cette reine de l'Ile-Adam, l'_Idole_ du Temple, madame de
Boufflers passait pour tre la personne la plus aimable du monde. Elle
avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et un esprit  elle, neuf, vif,
brouill parfois avec le bon sens par horreur naturelle du lieu
commun, mais toujours piquant et dcisif, donnant dans la
contradiction l'accent d'une me rebelle  plier et d'une personnalit
libre. Sa causerie tait surtout charmante et brillante quand elle
jouait avec des thses draisonnables: le paradoxe donnait alors  sa
parole un feu, un caprice, un imprvu, toute l'heureuse audace des
causes dsespres. Gaie de la gaiet qu'elle rpandait, heureuse
d'amuser,  l'aise et bienveillante, sachant rendre l'attention, elle
donnait  l'esprit des autres un sourire si joli, si bien plac, que
tous le recherchaient comme une approbation de la grce, et qu'une
cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette femme de
quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.

A l'agrment que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince
de Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa
belle-fille, la comtesse Amlie de Boufflers. Celle-ci avait dans
toute sa personne un tel air de candeur, de douceur, d'ingnuit,
d'enfance, que l'on retrouve ses traits dans ce portrait d'une femme
appele avec le petit style du temps le modle des grces mignardes,
de la dmarche enfantine, de tout ce qui fait chrir une femme comme
un bijou. Mais cette candeur cachait bien de la finesse; cette
navet, ce rle d'ingnue, dont s'enveloppait la jeune comtesse de
Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement aiguis, une
intelligence prompte aux reparties dconcertantes. Souvent elle
donnait  sa belle-mre de cruelles contrarits; mais comme elle les
rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots
dlicieux et soudains, si profonds dans la dlicatesse, qui lui
sortaient de l'esprit et qu'on et dit partis de son coeur! Je crois
toujours qu'il n'est que votre gendre, rpondait-elle un jour  la
mre de son mari qui lui faisait reproche de la faon dont elle
parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour dsarmer sa
belle-mre et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut un
mot, un cri presque sublime. On jouait  un jeu fort  la mode un
moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prt  prir
avec les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le
mieux, sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la trs-mchante
indiscrtion de vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli
par sa belle-mre et par sa mre, qui ne l'avait point leve et
qu'elle avait  peine connue, on demandait  la comtesse Amlie qui
elle sauverait: Je sauverais ma mre, et je me noierais avec ma
belle-mre!--Et c'tait encore une femme  talents. Elle avait la
plus jolie voix, et sa harpe tait un des enchantements des petits
concerts que prsidait le prince de Conti[69].

  [69] Mmoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. _Paris_,
  1806, _passim_.--Souvenirs de Flicie.

Aux hommes, aux femmes reprsents par Olivier dans le tableau de
Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de
Pons, madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Sgur,
le prince de Pons, le duc de Guines, l'archevque de Toulouse, l'on
aura les noms et les figures de la socit intime du prince de Conti.
C'est le fond de ce petit monde, ce sont les habitus de tous les
jours, les amis de la maison garnissant les deux tables de ce grand
salon  alcve, peint dans un autre tableau d'Olivier, o le style de
la Renaissance rayonne sourdement sur fond d'or, o la nappe retombe
sur les touches du clavecin rsonnant[70].

  [70] Voyez  Versailles le souper du prince de Conti, par
  Olivier.

Mais le Temple avait ses grandes rceptions. A ses soupers du lundi
passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de
cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un
soir, devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser
chemin, et comme le prince de Conti se moquait de sa prtendue
timidit: Jugez-en, Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement
perdu la tte que j'ai fait la rvrence  M***,--et elle dsignait
un de ses ennemis[71].

  [71] Souvenirs de Flicie.

Dans une autre maison princire qui semblait rserver toutes ses
magnificences de rception pour Chantilly,  l'htel Cond, deux
grands bals taient donns pendant l'hiver de 1749, l'un par, dont
les femmes de la finance taient exclues pour ne pas nuire, dit un
journaliste du temps, aux beauts d'pe; l'autre masqu, o l'on
invitait une douzaine de filles de _par le monde_ pour animer la fte
et relever par le contraste la vertu des duchesses[72].

  [72] Les Cinq Annes littraires, par Clment. _Berlin_, 1755,
  vol. 1.

       *       *       *       *       *

Que l'on remonte au commencement du sicle, les soupers du Rgent au
Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les ftes donnes 
l'Ile-Adam,  Chantilly,  Berny, et qui n'approchent point de celles
que le sicle verra aux mmes lieux, c'est  peu prs tout le bruit du
plaisir, c'est presque tout le mouvement de la socit. Dans le peu de
documents qui nous restent sur ce temps,  peine si  et l l'on
retrouve la trace d'un endroit de runion o le monde se rassemble, o
les esprits s'appareillent, le souvenir d'une maison qui ait t un
centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous et le lien
d'une famille d'intelligences ou de caractres. Les plaisirs, les
ftes, les grands dners, les grands soupers, les hospitalits larges,
les rceptions qui dpassent le cercle de l'intimit, semblent
rservs  la cour et aux princes. Si parfois on les rencontre encore
 Paris, ce n'est plus que dans des salons sans pass, sans histoire,
sans got, dans les htels de quelques financiers et de
_mississipiennes_ passes subitement de la _grisette_  l'toffe d'or
et des colliers d'ambre aux colliers de perles[73]. Et devant ce monde
qui fait une dbauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'chappe,
au milieu de la Rgence, une grande plainte des femmes dlicates sur
la disparition de ces maisons o il tait permis autrefois de penser
et de parler: les regrets vont  l'htel de Rambouillet,  ces
entretiens d'o l'on sortait, comme des repas de Platon, l'me nourrie
et fortifie[74].

  [73] Mercure de France. Juillet 1720.

  [74] Rflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la
  cour. _Paris_, 1727.

Ce que le dix-huitime sicle appellera le monde n'existe pas encore
pour la socit franaise. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore
tout; et il faut attendre jusqu'au milieu du rgne de Louis XV pour
que la vie sociale, se dtachant de ce point unique et retombant sur
elle-mme, reflue  Paris, s'lance, se ramifie, batte partout,
circule dans mille htels. Alors seulement apparat dans son agrment
et dans sa force, dans sa splendeur et dans son lgance, panoui,
multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par annihiler
Versailles: le salon.

Les femmes clbres de la Rgence, les plus brillantes, les plus
adores, Mme de Prie, Mme de Parabre, Mme de Sabran, ne laissent
point derrire elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette
immortalit que donnera bientt  la moindre des femmes la runion
d'une socit, l'entour de quelques noms autour de son nom,
l'accompagnement de sa mmoire par la mmoire de ses amis et de ses
htes.--A cette premire heure du dix-huitime sicle, o les moeurs
du temps s'bauchent dans la grossiret, quels sont les salons?

C'est la misrable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison
d'affaires et de toutes sortes d'affaires, o le Paris galant, les
gens gais, les amants, les mnages viennent djeuner  midi de
boudins, de saucisses, de pts de godiveau, de marrons arross de vin
muscat, assaisonns de toutes les nouvelles scandaleuses du jour[75].
Ce sont quelques autres pauvres maisons, gnes, ruines par le
systme, presque affames, pareilles  cette maison de la princesse de
Lon, o la matine se passe  obtenir des marchands,  force de
diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point l un fait
exceptionnel ou exagr: chez la marchale d'Estres,  un souper
maigre, le souper n'tait pas servi, parce que la marchande de beurre
avait refus de faire crdit[76].

  [75] Mmoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon.
  Hachette, 1858, vol. 17.--Mmoires et Journal indit du marquis
  d'Argenson. Jannet, vol. II.

  [76] Mmoires du prsident Hnault. Dentu, 1855.

Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les
anecdotes, les mmoires ne nomment gure dans la premire moiti du
sicle d'autres salons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes que
l'htel de Sully, o l'on voyait  ct de Voltaire Mme de Flamarens
et sa touchante beaut, Mme de Gontaut et sa beaut piquante[77];
l'htel de Duras, qui mlait habituellement les plaisirs de l'esprit
aux plaisirs du bal et de la table[78]; et l'htel de Villars, rempli
jusqu' la mort de la marchale en 1763 par toutes les personnes de
la haute socit, grand salon o Mme de Villars mettait le charme de
son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule donnait et
que le temps ne reconnaissait qu' celles qui y avaient vcu[79]. Il
ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, o les sept
femmes assises  sa table une nuit de 1733 taient reprsentes, dans
un vaudeville qui courut Paris, sous la figure des sept pchs
capitaux: Mme la vidame de Montfleury reprsentait l'Orgueil; Mme la
marquise de Surgres, l'Avarice; Mme de Montboissier, la Luxure; Mme
la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme de Courteille, la Colre, Mme
Pinceau de Luce, la Paresse[80].

  [77] Id.

  [78] Revue rtrospective. Chronique du rgne de Louis XV, 1743.

  [79] Mmoires de Hnault.

  [80] Mmoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792.

Vers les derniers mois de l'anne 1750, se fondait  Paris un salon
qui allait tre pendant toute la seconde moiti du dix-huitime
sicle, le premier salon de Paris, le salon de l'ancienne Mme de
Boufflers, de la toute nouvelle marchale de Luxembourg. Rien n'tait
pargn par la marchale pour en faire le centre d'un sicle
d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de l'htel Duras, de
l'agrment que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de dcider la
duchesse de la Vallire, son amie intime,  donner cong  Jlyotte
pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle
faisait entrer  l'Acadmie par le crdit de Mme de Pompadour,
devenait ce personnage de premire ncessit, ce meuble de fondation:
l'homme d'esprit de la maison[81]. Pourtant le vritable homme
d'esprit de ce salon, ce ne fut point Bissy, ce fut la marchale
elle-mme, avec son ton si tranch,  la fois svre et plaisant, ses
pigrammes, l'originalit de ses jugements, son autorit sur l'usage,
le gnie de son got. Elle appela chez elle le plaisir, l'intrt, la
nouveaut, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les _Barmcides_,
Gentil Bernard, qui y dclamait son manuscrit de l'_Art d'aimer_[82].
Et  ces distractions se joignaient, dernier agrment, la critique
frondeuse, une critique qui mnageait si peu les ministres et la
famille royale elle-mme, qu'un moment il fut fait dfense  Mme de
Luxembourg de paratre  la cour[83].

  [81] Mmoires de d'Argenson, vol. III.

  [82] Lettres de Mme du Deffand, 1812, vol. II.--Correspondance de
  Grimm, vol. II.

  [83] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. 18.

L, dans ce salon d'une femme, sous ses leons, se formait et se
constituait cette France si fire d'elle-mme, d'une grce si
accomplie, d'une si rare lgance, la France polie du dix-huitime
sicle,--un monde social qui jusqu'en 1789 allait apparatre au-dessus
de toute l'Europe, comme la patrie du got de tous les tats, comme
l'cole des usages de toutes les nations, comme le modle des moeurs
humaines. L se fondait la plus grande institution du temps, la seule
qui resta forte jusqu' la rvolution, la seule qui garda, dans le
discrdit de toutes les lois morales, l'autorit d'une rgle: l se
fondait ce qu'on appela _la parfaitement bonne compagnie_,
c'est--dire une sorte d'association des deux sexes dont le but tait
de se distinguer de la mauvaise compagnie, des socits vulgaires, des
socits provinciales, par la perfection des moyens de plaire, par la
dlicatesse de l'amabilit, par l'obligeance des procds, par l'art
des gards, des complaisances, du savoir-vivre, par toutes les
recherches et les raffinements de cet esprit de socit qu'un livre du
temps compare et assimile  l'esprit de charit. Air et usages,
faons, tiquette de l'extrieur, la bonne compagnie les fixait; elle
donnait le ton  la conversation; elle apprenait  louer sans emphase
et sans fadeur,  rpondre  un loge sans le ddaigner ni l'accepter,
 faire valoir les autres sans paratre les protger; elle entrait et
faisait entrer ceux qu'elle s'agrgeait dans ces mille finesses de la
parole, du tour, de la pense, du coeur mme, qui ne laissaient jamais
une discussion aller jusqu' la dispute, voilaient tout de lgret,
et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit, empchaient la
mdisance de dgnrer en mchancet toute noire. Si elle ne donnait
point la modestie, la rserve, la bont, l'indulgence, la douceur et
la noblesse de sentiments, l'oubli de l'gosme, elle en imposait du
moins les formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait
l'image, elle en rappelait les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut
pas seulement dans le dix-huitime sicle la gardienne de l'urbanit;
elle fit plus que de maintenir toutes les lois qui drivent du got:
elle exera encore une influence morale en mettant en circulation de
certaines vertus d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil
aux mes, en sauvant la noblesse dans les consciences. Que
reprsente-t-elle en effet dans son principe le plus haut? La religion
de l'honneur, la dernire et la plus dsintresse des religions d'une
aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui
le juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices
qui dgradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance
d'une opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un
homme, qu'elle fasse dire de lui: On lui a ferm toutes les portes,
voil une existence perdue.

Mme la marchale de Luxembourg donnait d'ordinaire deux grands soupers
par semaine. On citait aprs ses soupers les soupers de Mme de la
Vallire, dont le visage cleste, la premire fois qu'elle avait paru
 la cour, avait arrach ce cri au duc de Gesvres: Nous avons une
Reine[84]! Mme de la Vallire n'avait point d'esprit pour faire
natre le plaisir, mais elle tait agrable naturellement, par manire
d'tre. Indolente jusque dans ses passions, indiffrente dans l'amour,
et ne consultant pas mme son coeur pour le choix de ses amants, elle
dut  des qualits passives,  des vertus de socit un peu froides,
 la paix de son humeur,  la mollesse de ses affections,  la douceur
de ses antipathies, un certain charme tranquille qui, joint  de
grandes et excellentes faons de matresse de maison[85], remplit
pendant tout le sicle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite
les soupers de Mme de Forcalquier, la _Bellissima_, cette honnte
bte obscure et entortille qui pourtant eut une fois l'esprit aussi
vif que la main. Ce fut ce jour o, ne pouvant se faire sparer sur un
soufflet reu de son mari en tte--tte et sans tmoin, elle alla
trouver le brutal dans son cabinet et au moment de la restitution:
Tenez! Monsieur, voil votre soufflet: je n'en peux rien faire[86].
Le monde qui se runissait chez Mme de Forcalquier s'appelait la
socit du _Cabinet vert_, et c'est dans le Cabinet vert que Gresset
trouva sa comdie du Mchant[87].

  [84] Souvenirs de Flicie.

  [85] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc.
  _Paris_, 1809. _Portrait par la marquise de G...._

  [86] Correspondance de Mme du Deffand, 1809.

  [87] Correspondance littraire, par la Harpe. _Verdire_, 1823,
  vol. I.

On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la
princesse de Talmont, l'ancienne amie du Prtendant, la plus
originale, la plus extravagante des femmes, qui marquait tout au coin
de sa bizarrerie, ses actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et
ses repas[88]. On soupait chez cette comtesse de Broglie qui
ressemblait  une tempte, et dont la force, la vivacit, les clats
eussent anim, au dire de Mme du Deffand, douze corps comme le sien.
On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de Cambis. On
soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman, la soeur
ane du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait, avec
son temps, le souper une des quatre fins de l'homme, on soupait chez
Mme du Deffand.

  [88] Correspondance indite de Mme du Deffand. Michel Lvy, 1859,
  vol I.

Il y avait les fins soupers du prsident Hnault, cuisins par le
fameux Lagrange[89], dont les honneurs taient faits par l'amabilit
un peu intresse de Mme de Jonsac, et par l'amabilit empresse, mais
un peu commune, de Mme d'Aubeterre, la nice du prsident[90]. Et l'on
allait encore aux excellents soupers de cette marquise de Livry si
jeune, si naturelle, si vive, qui d'un bout du salon  l'autre, dans
le feu d'une discussion, envoyait  la tte du discuteur sa mule,--une
vraie pantoufle de Cendrillon[91].

  [89] Histoire gnrale du Pont-Neuf en six volumes in-fol.
  _Londres_, 1750.

  [90] Lettres de la marquise du Deffand, vol. 2 et 3.

  [91] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 1.

Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fte,
de ce fameux bal chinois o l'on avait vu vingt-quatre danseurs et
vingt-quatre danseuses en costumes du Cleste Empire, diviss en six
bandes de quatre hommes et de quatre femmes dont la premire tait
mene par le duc de Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, o le
prix de la beaut fut accord  Mme de Saint-Mgrin, avait t offert
par la duchesse de Mirepoix  Mme d'Henin. Nulle femme n'tait plus
aime, plus aimable que cette amusante duchesse de Mirepoix, toujours
dsordonne, noye d'embarras d'argent, ruine par le jeu, perdue de
contrarits et de gne au milieu de ses cent mille livres de
rente[92]; et cependant, quand elle s'chappait de Versailles et
tombait  Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante,
gracieuse  tous, empresse  plaire, ne demandant que des services 
rendre, si bonne qu'elle russissait  faire oublier ses lchets  la
cour et  remplacer autour d'elle l'estime par la sympathie[93]. Mme
de Mirepoix ne faisait pas seulement danser la cour, elle avait aussi
des soupers auxquels Mme du Deffand reconnaissait un ton de gaiet et
une lgret de causerie qu'elle se plaignait de ne point retrouver
chez elle. Un moment ces soupers avaient lieu chez Mme de Mirepoix
tous les dimanches[94]; et la table n'tait pas assez grande pour les
neveux, nices, cousins, cousines, parents, allis de cette femme de
cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crdit semblait
appartenir aux autres.

  [92] Walpole a trac de Mme de Mirepoix ce portrait svre dans
  sa vrit: Elle a de la lecture, mais elle le montre rarement,
  et son got est parfait. Elle a des manires froides, mais
  trs-polies, et elle sait mme dissimuler l'orgueil du sang
  lorrain, sans l'oublier jamais. Personne, en France, ne connat
  mieux le monde et personne n'est si bien avec le roi. Elle est
  fausse, artificieuse et insinuante outre mesure quand son intrt
  le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. Elle n'a
  jamais eu d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours.
  Le seul fruit de son assiduit  la cour et de toute une vie
  d'artifice est l'argent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes
  et en contracter de nouvelles dont elle se dbarrasse aussitt
  qu'elle peut. Elle a affich la dvotion pour devenir _dame du
  palais de la reine_, et le lendemain cette princesse de Lorraine
  se laissait voir sur le devant du carrosse de Mme de Pompadour.

  [93] Souvenirs et Portraits par M. de Lvis. Boisson
  1813.--Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.

  [94] Lettres de la marquise du Deffand, vol. III.

Un salon rivalisait avec le salon de la marchale de Luxembourg: le
salon de la marchale de Beauvau. Mme de Beauvau tait, comme Mme de
Luxembourg, une matresse des lgances et des convenances, un conseil
et un modle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes,
moins brusques, une noblesse de manires peut-tre suprieure, lui
donnaient une politesse particulire, et faisaient d'elle une des
femmes qui contribuaient le plus  faire regarder Paris comme la
capitale de l'Europe par les gens bien ns de tous les pays. C'tait
une politesse douce, sans sarcasme, encourageant le trouble, rassurant
la timidit, communiquant l'aisance par son aisance naturelle[95].
Sans tre belle, Mme de Beauvau avait un visage plaisant par son air
ouvert et franc. Mais un charme en elle effaait tout le reste: son
talent de conversation, cet art de causer[96] qui fut sa gloire et son
enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des
contemporains: l'lvation de l'me, une chaleur qui allait 
l'enthousiasme, sans effort, sans affectation, la sduction de la
caresse et la force du raisonnement, une logique d'homme manie par
l'esprit dlicat d'une femme!

  [95] Mmoires de Mme de Genlis, vol. 1.

  [96] Galerie des dames franaises pour servir de suite  la
  Galerie des tats gnraux. _Londres_, 1790. _Desdemona._

Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme
un clat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les
sympathies, les respects allaient  cet heureux mnage qui donnait le
grand exemple de l'amour conjugal. On aimait et on estimait les
Beauvau pour leur noblesse d'me, leur indpendance, leur ddain de la
faveur malgr des alliances qui les mettaient si avant dans la cour,
la constance et le dvouement qu'ils montraient en restant attachs 
Choiseul disgraci, en soutenant Necker dans toutes les variations de
son crdit, en adoucissant la chute  Lomnie de Brienne. Le monde
accourait donc dans ce salon o il trouvait  ct de Mme de Beauvau
deux charmantes femmes: l'une, qui n'tait pas jolie et qui boitait
mme un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau,
avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait
que cela de sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme
de Mauconseil, marie au jeune Beauvau, tait l'enfant gte qu'elle
fut toute sa vie, une diabolique petite personne, tournant  tout
vent, volontaire, imprieuse, coquette, et se faisant tout pardonner
avec un fond de bont, de gaiet et d'esprit, un esprit d'observation,
de finesse et de nuances, qui trouva de si jolis mots sur la
politesse des hommes[97].

  [97] Lettres indites de la marquise de Crqui. Introduction par
  M. Sainte-Beuve.--Vie de la princesse de Poix ne Beauvau, par la
  vicomtesse de Noailles. Lahure, 1855.

C'tait une autre maison que celle de la marchale d'Anville sur
laquelle se reportaient la considration acquise par les la
Rochefoucauld, l'estime des vertus et de la bienfaisance hrditaires
dans ce noble sang, dans cette famille que les dignits, les places
n'avaient pu corrompre[98]. Continuant ces traditions de charit
gnreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien, ou plutt du mieux
public. Son coeur tait  toutes les utopies, son esprit  tous les
systmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse que
l'on voit si souvent s'asseoir chez elle  ces dners d'une heure d'o
la socit se levait pour aller  l'Acadmie[99], Mme d'Anville tait
la femme  laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un
sauf-conduit[100], la femme de France qui se montrait la plus dvoue
 la fortune de Turgot,  la gloire de ses ides. De ce dvouement,
elle ne recueillit gure qu'une caricature la reprsentant,  la chute
du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrleur gnral, culbute
sur un tas de bl, avec ce mot sur ses jupes: _Libert, libert,
libert tout entire_[101].

  [98] Lettres nouvelles de Mlle de Lespinasse. Maradan, 1820.

  [99] Lettres de Mlle de Lespinasse. Collin, 1809, vol. II.

  [100] Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV.

  [101] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VII.

Les ides philosophiques, l'esprit de l'Encyclopdie trouvaient encore
asile et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abb
de Prades et le sauvait de la perscution, chez la duchesse douairire
d'Aiguillon[102]. Une bouche enfonce, un nez de travers, un regard
fou, ne l'avaient pas empche longtemps d'tre belle par l'clat du
teint. Massive de corps, elle tait lourde d'esprit: le got lui
manquait comme la grce; mais dans cette femme qui se dessinait toute
en force, la force sauvait tout. Avec une parole inspire, presque
gare, elle tonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa
conversation, ses ides, ses mouvements, sa personne, un signe les
marquait: la puissance[103].

  [102] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VI.

  [103] Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.--Lettres, vol.
  I.

Au milieu de tous ces salons de la noblesse o les doctrines nouvelles
trouvaient tant d'chos, tant d'applaudissements, la complicit de
passions si vives, l'encouragement d'amitis si chaudes, une femme
faisait de son salon le point de ralliement des protestations, des
rsistances, des colres que les philosophes s'honoraient de soulever.
Nous avons de cette ennemie personnelle de l'Encyclopdie, de cette
hroque adversaire du parti philosophique, de la princesse de Robecq,
un portrait o l'agonie lui donne comme une canonisation: la gravure
o Saint-Aubin l'a reprsente la tte sur l'oreiller,  sa dernire
heure, lui prte la saintet de la mort. On la retrouve, on la voit
encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la figure de
l'Humanit, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des
sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce[104]. Pourtant
que d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphmes de
la philosophie blessent non point l'esprit, mais le coeur, qui excite
la religion aux reprsailles, qui retourne la satire contre ses
matres! La comdie des _Philosophes_ s'labore dans son salon, sous
ses yeux: Palissot l'crit, la main pousse, presse par cette
mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que quelques mois  vivre,
anime le pamphltaire avec ses impatiences, l'chauffe, l'inspire, lui
dicte la scne capitale de son oeuvre. Et la pice finie, l'ordre de
la jouer obtenu, par un crdit singulier, du ministre des philosophes,
de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus  Dieu que
la grce de vivre jusqu' la premire reprsentation, la grce de
mourir en disant: C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller
votre servante; car mes yeux ont vu la vengeance[105]...

  [104] Le _Conseil des lanternes_.

  [105] Prface de la comdie des _Philosophes_.

Dans le salon d'une dvote plus accommodante, d'une bonne personne un
peu prcieuse, d'une soeur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la
hauteur de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait et
coquetait, montrant son petit pied, ses mains dlicieuses, une femme
de mange et de sduction, l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous
son nouveau nom de Mme Newkerque, et qui le sera encore sous le nom
de Mme de Champcenets.

Parmi les six ou sept grands salons du temps, il ne faut pas oublier
le salon de Mme de Sgur mre, cette fille naturelle du Rgent, qui
malgr la vieillesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaiet,
se plaisait aux jeunes compagnies, et les amusait avec sa mmoire o
le pass revenait en riant. Charmante de douceur et d'lgance, sa
belle-fille, la femme du marchal de Sgur, l'aidait  faire les
honneurs de son salon[106].

  [106] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

Il existait un salon, le salon de la comtesse de Noisy, dont le grand
amusement tait la guerre acharne et spirituelle que s'y faisaient un
prince du sang et un lieutenant de police: le prince de Conti et M. de
Marville. En sortant de ce salon pour aller patronner le fils de Mme
de Noisy au bal de l'Opra, M. de Marville trouvait au bal toutes les
filles de Paris, auxquelles le prince de Conti avait fait donner le
mot, et qui le saluaient de mille injures. Le lendemain d'une soire
passe chez Mme de Noisy, le prince partant de grand matin, incognito,
pour une campagne o il tait attendu  dner de bonne heure, trouvait
sur toute sa route,  tous les bourgs et villages, les officiers
municipaux en grand costume, arms de si longues harangues qu'il
n'arrivait qu' sept heures du soir[107].

  [107] Paris, Versailles et les Provinces. _Paris_, 1823, vol. I.

Dans un htel de la place du Carrousel, la socit trouvait une femme
aux traits rguliers et singulirement belle, Mme de Brionne, une
Vnus, comme l'appelait le temps,  laquelle manquait l'air de volupt
pris par la comtesse d'Egmont[108], une Vnus qui ressemblait 
Minerve. Princesse dans toute l'tendue du mot et avec tous les dehors
de l'orgueil, elle tait digne, imposante, haute dans son maintien,
svre dans ses manires; et, tenant les gens  distance, elle avait
l'air de compter ses regards pour des grces, ses paroles pour des
services, sa familiarit pour des bienfaits. Elle avait l'me de son
visage: la chaleur, la vivacit lui manquaient: mais la sret de son
jugement, la finesse de son tact, un sens rare acquis dans la pratique
des affaires politiques, une facilit de parole qui se montait au ton
le plus haut, la constance de son amiti, un mlange de roideur et de
grandeur froides, lui valaient les respects du monde qui n'abordait
son salon qu'avec une certaine gne[109]. Quoiqu'elle refust les
ddicaces, et qu'elle afficht un ddain de grande dame pour le parfum
des vers, si got par toute la socit qui l'entourait, Mme de
Brionne offrait souvent aux invits de ses dners la distraction d'une
lecture: c'tait chez elle que Marmontel donnait pour la premire fois
connaissance de ces Contes moraux qui remplissaient de larmes tant de
beaux yeux[110].

  [108] Mmoires d'un pre pour servir  l'instruction de ses
  enfants, par Marmontel. _Paris_, an XIII, vol. II.

  [109] La Galerie des dames franoises. _Herminie._

  [110] Mmoires de Marmontel, vol. II.

Les dners,  l'imitation des dners de Mme de Brionne, faisant dans
quelques maisons concurrence aux soupers, la mode venait des bals
d'aprs dners[111]. Les plus courus de ces bals taient donns par la
comtesse de Brienne qui avait apport  son mari une si norme
fortune; par la marquise du Chastelet, une des femmes les plus
estimables de la cour; et par Mme de Monaco, qui passait pour belle,
en dpit de ses traits aplatis dans une figure trop large[112].

  [111] Lettres de la marquise du Deffand, vol. II.

  [112] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

La socit se pressait dans les salons d'une autre grande dame,
galante  l'excs, et  laquelle le monde prtait l'archevque de
Lyon, M. de Montazet, Radix de Sainte-Foix[113], et quelques
autres[114]. C'tait du reste la seule gnrosit du monde  l'gard
de cette femme, Mme de Mazarin, qu'une mauvaise fe semblait avoir
maudite. Belle, le monde qui allait chez elle ne la trouvait que
grasse; frache, la marchale de Luxembourg disait qu'elle avait la
fracheur de la viande de boucherie; riche des plus beaux diamants du
monde[115], on la comparait, lorsqu'elle en tait charge,  un
lustre; obligeante et polie, elle passait pour mchante; spirituelle
quand elle se trouvait  l'aise, elle avait la rputation d'tre
ridicule, et l'usage tait de la trouver sotte; mangeant sa fortune,
elle tait rpute avare. Beaut, parure, esprit, prodigalit, rien
chez cette femme ne trouvait grce auprs du public, et son guignon
s'tendait jusqu' ses ftes. On avait ri longtemps de cette
singulire entre dans le grand salon de danse, dcor de glaces du
parquet au plafond, l'entre d'un troupeau de moutons savonns et
enrubanns qui devaient dfiler  travers un transparent sous la
conduite d'une bergre d'Opra; fourvoys, dbands, ils s'taient
prcipits dans le salon en troupe furieuse, et quel tumulte! que de
glaces casses! que de danseurs et de danseuses culbuts[116]!
L'accident pourtant n'avait point arrt les ftes; et les salons de
Mme de Mazarin continuaient  tre la grande salle de bal de ce sicle
dansant, qui suit avec les rvolutions de sa danse les rvolutions de
ses moeurs. Au menuet grave, majestueux, monotone, succdent les
danses vives, animes, volantes. C'est le rgne de la contredanse, et
l'on danse _la Nouvelle Badine_, _les trennes mignonnes_, _la
Nouvelle Brunswick_, _la Petite Viennoise_, _la Belzamire_, _la
Charmante_, _la Belle Amlie_, _la Belle Alliance_, _la_
_Pauline_[117]. Mais les figures, les noms mme de toutes ces danses,
une danse venue de l'tranger va les faire oublier. Toutes se perdent
et disparaissent dans le triomphe de l'Allemande, notre seule conqute
de la guerre de Sept ans, qui rgne sans partage et qui a l'honneur
d'tre reprsente dans le _Bal par_ de Saint-Aubin. Danse charmante,
qui n'est qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont d'amour
form par les bras des danseurs, dos  dos lis par les mains
presses. Arrive en France grossirement gaie, l'Allemande est
renouvele par les grces franaises, ds qu'elle touche les parquets
de Paris. Dbarrasse de la rudesse et de la pesanteur germaines, elle
prend la flexibilit, la mollesse, le liant, et suit la lgret d'une
cadence vive. Voluptueuse, passionne, lente, prcipite,
nonchalante, anime, douce et touchante, lgre et foltre,
l'Allemande dessine toutes les coquetteries du corps de la femme; elle
donne occasion  toutes les expressions de sa physionomie[118]. Et par
l'abandon des attitudes, par l'entrelacement des bras, par le mariage
des mains, par les regards qui se cherchent et semblent se jeter un
sourire ou un baiser par-dessus l'paule, elle unit si agrablement et
si mollement les couples que le temps l'accuse d'tre un des grands
prils de la vertu de la femme[119].

  [113] Correspondance secrte, par Mtra, vol. VII.

  [114] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VI.

  [115] La duchesse de Mazarin laissa  sa mort un des plus riches
  mobiliers du sicle. Il fallut deux ventes pour le disperser. La
  premire avait lieu le 10 dcembre 1781 et tait ainsi annonce:
  Catalogue raisonn des marbres, jaspes, agates, porcelaines
  enrichies, laques, beaux meubles... formant le cabinet de Mme la
  duchesse de Mazarin... par J.-D.-P. Lebrun. La seconde avait
  lieu le 27 juillet 1784: Notice d'objets rares et prcieux
  provenant de la succession de Mme la duchesse de Mazarin. Ce
  got des choses de luxe, des riches _jolits_, tait du reste
  hrditaire dans la famille. C'tait la duchesse de Valentinois,
  la fille de la duchesse de Mazarin, qui paraissait en 1778 
  Longchamps, dans un carrosse de porcelaine.

  [116] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

  [117] L'numration des contredanses du dix-huitime sicle ne
  finirait pas. Le _Rpertoire du bal_ ou _Thorie pratique des
  contredanses_, par le sieur de la Cuisse, matre de danse, 1762,
  donne, pour quelques annes seulement: _la Marquise_,--_la
  Mienne_,--_l'Originale_,--_l'Intime_,--_le Tambourin de
  Daquin_,--_la Bonne Foy_,--_les Moulinets briss_,--_la
  Dubois_,--_les Amusements de Clichy_,--_la Fleury, ou Amusements
  de Nancy_,--_les Festes de Paphos_,--_la Bonne Anne_,--_la
  Baudri_,--_les Babillardes_,--_la Belotte_,--_la Cocotte_,--_les
  Jolis Garons_,--_la Strasbourgeoise_,--_la Nouvelle Cascade de
  Saint-Cloud_,--_la Trop Courte_,--_les Caprices_,--_les Plaisirs
  grecs_,--_la Clairon_,--_la Coaslin_,--_la Marseillaise_,--_la
  Rosalie_,--_les chos de Passy_,--_la Roucouleuse_,--_les Quatre
  Vents_,--_la Gardel_,--_la Tigre_,--_la Promenade de Mesdames_,
  _etc._, _etc._, sans compter les nouvelles contredanses
  allemandes.

  [118] Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de l'Allemande,
  par Guillaume, matre de danse. Paris, 1770.--Principes
  d'Allemande, par M. Dubois de l'Opra. _Paris,  l'htel des
  Pompes._

  [119] La Parisienne en province. _Amsterdam_, 1769.--Les Jeux de
  la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, 1769. _Le Menuet et
  l'Allemande._

Une femme qui eut le talent de mettre sa grce dans ses dfauts et
dans ses faiblesses[120], la princesse de Bouillon, donnait dans son
htel du quai Malaquais de gais soupers de femmes dont les familires
taient la duchesse de Lauzun, Mme de la Trmouille, la marquise de la
Jamahique, la princesse d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport
des mdisants, tait la venue de M. de Coigny, fort occup de la
princesse d'Henin, et la venue de M. de Castries, fort assidu auprs
de la princesse de Bouillon[121].

  [120] La Galerie des dames franoises. _Brisis._

  [121] Les Petits Soupers et les Nuits de l'htel Bouillon au
  sujet des rcrations de M. de Castries, ou de la danse de
  l'ours. _A Bouillon_, 1783.

Une cousine de Mme de Pompadour, appele familirement par la favorite
mon torchon, Mme d'Amblimont, donnait  l'Arsenal ces ftes o M. de
Choiseul faisait solliciter M. de Jarente par deux actrices costumes
en abb, qui paraissaient sur le thtre aprs avoir attendri le
prlat sur leur sort, et rejouaient en face de la salle, dans les
rires, la comdie qu'elles venaient de jouer[122].

  [122] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. IV.

Une personne sans mchancet, mais impitoyablement curieuse et
cruellement bavarde, jalouse d'ailleurs de la rputation de femme
amusante et piquante, Mme d'Husson tenait un salon tout plein d'un
bruit d'anecdotes et d'un sifflement de malices: la mdisance y jouait
avec le scandale. Le monde s'y pressait pourtant, sans se croire
oblig d'accorder la moindre considration  la matresse de la
maison[123].

  [123] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des bals, des ftes, courus
par ce que Paris avait de plus jeune et de plus aimable. Pour s'y
montrer, pour obtenir du marchal de Biron une permission d'abord
refuse, Ltorire se faisait saigner trois fois en un jour[124].

  [124] Paris, Versailles, etc., vol. II.

De jolis soupers taient les soupers de Mme Filleul, gais, anims,
enchants par la beaut naissante, l'enjouement de la jeune comtesse
de Seran, et de cette spirituelle Julie devenue plus tard Mme de
Marigny[125].

  [125] Mmoires de Marmontel, vol. II.

Du bruit, du mouvement, des joies dlicates, des ftes spirituelles,
musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont  l'me et
 l'intelligence, un salon les runit qui semble la salle de
rptition des Menus, de l'opra, de la comdie: c'est le salon de la
duchesse de Villeroy, la soeur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de
la chambre; et ce salon est la femme mme, pleine d'affaires, toujours
allante, parlante, agissante, le tintamarre personnifi, un ouragan
sous la forme d'un vent coulis[126], une femme dont le thtre est la
passion, la vie, la fivre. C'est chez elle qu'on essaye les pices
arrtes; chez elle que l'on joue jusqu' des opras  machines. Elle
fait rentrer Clairon au thtre, elle monte les reprsentations de la
cour, elle y prside, elle ramne _Athalie_  Versailles[127]. Au
milieu de tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la
contradiction, des traits qui partent, des mots qui clatent sur les
visages des gens de la cour, toutes sortes de coups de lumire sur les
hommes, les ouvrages d'esprit, les oprations des ministres. Il semble
qu'elle passe  tout moment de sa mmoire  son intelligence, et de
son intelligence  son imagination, sans arrt, sans repos, toujours
ardente, extrme, _hurluberlue_, tourdie sauf dans la haine et la
vengeance, chappe d'elle-mme  moins qu'elle ne joue la comdie,
qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle
n'offre son crdit: alors on lui croirait un coeur, on se jugerait
dj engag par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir
affaire  une protectrice zle,  une amie gnreuse[128].

  [126] Lettres de Mme du Deffand, vol. 1.

  [127] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. III, V, XIX.

  [128] La Galerie des dames franoises. _Clonice._

Quand la duchesse et le duc de Choiseul n'taient point retenus 
Versailles, du temps du ministre du duc, quand, au temps de la
disgrce, ils quittaient Chanteloup et venaient prendre pied  Paris,
ils dployaient dans leur htel de Paris les magnificences d'une
hospitalit princire, presque royale. Leur grande rception n'tait
point le dner, qui se composait simplement tous les jours d'une table
de douze couverts; c'tait le souper. Dans l'immense galerie qu'une
chemine et deux grands poles avaient peine  chauffer, sous la
lumire de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu o
l'on jouait  ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la
_Macdoine_, prs d'autres tables plus petites occupes par le whisk,
le piquet, la comte, prs d'autres o le trictrac faisait son bruit,
dans les salons o les billes roulaient sur un billard, dans les
salons o l'on s'amusait  lire, se runissait toute la socit du
temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes dames, les
plus jeunes, les plus belles[129]; vritable cour range, presse
autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison anime par le
feu du coeur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de
ministre  laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de
dire toujours la chose qui convient[130], admirable matresse de
maison, qui sut rester naturelle en ne laissant jamais chapper un mot
mchant ou piquant.--Un quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le
matre d'htel, venait jeter un coup d'oeil dans les salons; et, au
juger, il faisait mettre cinquante, soixante, quatre-vingts couverts.
Ces soupers avaient lieu tous les jours  l'exception du vendredi et
du dimanche, que le duc et la duchesse se rservaient pour aller chez
Mme du Deffand ou dans quelque autre intime socit[131]. L'exemple de
cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux, ruineux,
absorbant et au del les 800,000 livres de rente des Choiseul,
apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers
_pris_ passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient
gloire de tenir table ouverte  tout venant,--rvolution fatale qui
devait transformer peu  peu le salon en lieu banal, presque public,
o la conversation allait s'teindre sous le bruit, o la socit
n'allait plus se reconnatre[132].

  [129] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.

  [130] Mmoires de Mme du Hausset. Baudouin, 1824.

  [131] Mmoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.

  [132] Mmoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloff, 1830, vol.
  I. Prface.

A ct de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel
prsidait son nom, sa gloire, un salon tout occup de sa personne,
tout fier de sa fortune, et tenu par sa soeur, la duchesse de
Grammont. Dsirable, selon l'expression de Lauzun, malgr la duret
de ses traits et de sa voix, plaisante sans rputation d'esprit, sans
mots  citer[133], Mme de Grammont s'attachait les gens par des
qualits un peu masculines, et surtout par une tude de politesse,
pousse jusqu' l'infiniment petit du dtail, jusqu' la dernire
nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans se
lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se
rasseoir[134]. Son salon tait assig ds le matin; et la matresse 
peine veille, sa porte tait pousse par les princes, les plus
grands seigneurs, les plus grandes dames. Toute la politique du temps
y aboutissait; tous les secrets de Versailles, jusqu'aux secrets
d'tat, y tombaient d'heure en heure: ce salon avait le mouvement,
l'autorit, les portes secrtes, les profondeurs voiles et
redoutables d'un salon de matresse de roi. Tout le jour, les gens en
place et posts au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant
demander des conseils  cette intelligence de femme rompue  la
pratique des affaires, soumettant leurs plans, confiant leurs projets
 cette exile volontaire de Versailles, qui, de Paris, touchait 
tout ce qu'il y avait de grand  la cour et de cach dans le
ministre. Toutefois, si grande que ft dans ce salon la proccupation
de la politique, les lettres n'y taient pas oublies, et elles
faisaient comme un charmant intermde dans les soupers de vingt-cinq
couverts[135].

  [133] Portraits et Caractres, par Snac de Meilhan. Dentu, 1813.

  [134] Mlanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Pougens, an
  VI, vol. II.

  [135] Lettres de Mme de Deffand, vol. III.

Dans le salon Brancas, accus par Grimm de trop rappeler l'htel
Rambouillet[136], rgnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas
qui  ct de la duchesse de Coss semblait le repos de la terre 
ct de son mouvement[137]. C'tait la personne la plus sage et la
plus paresseuse, la grce recueillie dans un bon fauteuil au coin du
feu.

  [136] Correspondance de Grimm, vol. VII.

  [137] Correspondance secrte, vol. X.

Une femme spirituelle, mais tourmente par le dsir de montrer de
l'esprit, prtentieuse, affecte, et qui faisait par le travail et
l'effort de ses grces le pendant de Mme d'Egmont,--on les appelait
toutes deux les deux minaudires du sicle,--Mme la comtesse de Tess
recevait  Paris, et plus tard  Chaville, dans ce somptueux chteau
dont son ridicule mari portait une vue sur sa tabatire, entoure de
ce vers de Phdre:

    Je lui btis un temple et pris soin de l'orner[138].

  [138] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.

Ce salon de Mme de Tess ressemblait  sa matresse: un ton entortill
y rgnait, une fausse dlicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon
nombre de prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du
cuisinier vant par Snac[139], que pour faire dire: _Elles vont
l[140]._

  [139] Lettres de Mme de Crqui. Potier, 1856.

  [140] Mmoires de la Rpublique des lettres. _Lettre de feu Mme
  la comtesse de Tess._

L'exemple de ces rceptions  la campagne avait t donn par la
marquise de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de
Boulogne, un joli palais champtre tout rempli des ftes, des
amusements, des surprises et des changements  vue d'une ferie. Tout
Paris avait parl des ftes offertes par elle au roi Stanislas en
1756; tout Paris s'entretenait des ftes qu'elle montait chaque anne
en l'honneur du marchal de Richelieu[141], ftes que Favart imaginait
le plus souvent, et dont le scnario remplit deux volumes manuscrits
conservs  la bibliothque de l'Arsenal.

  [141] Mmoires du marchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, vol.
  VIII.--Mmoires de Favart, 1808, vol. III.

Vers le temps o Mme de Tess s'tablissait  Chaville, Mme de
Boufflers, quittant le Temple  la mort du prince de Conti, ralliait
ses amis et son ancienne socit dans cette jolie maison d'Auteuil qui
faisait l'envie de la princesse de Lamballe. Trois fois par semaine,
elle y donnait un grand souper; et, tous les jours, elle y recevait 
dner douze  quatorze personnes[142].

  [142] Lettres de Mme du Deffand, vol. IV.

La mre de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait 
Courbevoie un salon o la compagnie tait dtestable[143], mais o le
jeu faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux
cavagnols; et toute la nuit, du cercle des femmes en arrt sur leurs
numros et leurs avantages, tout occupes  _arroser_, l'on
n'entendait partir que ces mots: J'ai jou d'un guignon qui n'a point
d'exemple... J'ai perdu la possibilit... J'avais douze tableaux, je
ne crois pas qu'ils aient marqu trois fois[144].

  [143] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.

  [144] Les Bijoux indiscrets. Au Monomotapa.

Trouvant qu'il n'y avait plus de gaiet dans les soupers, qu'on n'y
buvait plus de champagne, qu'on y prissait d'ennui, que les femmes,
au lieu d'y apporter de la gaiet, y mettaient de la gne et de la
contrainte, y rpandaient du srieux, Mme de Luxembourg avait imagin
d'organiser des soupers d'hommes[145]. En opposition  ces soupers
d'hommes, et comme protestation, la comtesse de Custine improvisait
des soupers de femmes, fixs aux jours o les maris allaient coucher 
Versailles pour chasser le lendemain avec le Roi. Ces soupers se
composaient presque exclusivement de la matresse de la maison, de Mme
de Louvois, de Mme de Crenay, de Mme d'Harville, et de cette Mme de
Vaubecourt si nave, si charmante. Qui et dit qu'elle serait enferme
pour la fin de ses jours dans un couvent,  la suite d'aventures
d'clat[146]?

  [145] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.

  [146] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

Une socit amusante, jeune et gaie, en tte de laquelle se remarque
le cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la
marquise de Marigny, la femme du frre de Mme de Pompadour, tout
heureuse de sa sparation, et des 20,000 livres dont sa pension est
augmente[147]. Celle qui fut d'abord Julie Filleul est toujours une
des plus jolies personnes de son temps; et, libre de la jalousie de
son mari, dbarrasse des ombrages de son amour, des taquineries de sa
tendresse, elle semble renatre  la jeunesse,  la gaiet,  tous ces
agrments de la raison, de l'esprit, du caractre, qui font grossir
autour d'elle le monde de ses amis[148].

  [147] Correspondance secrte, vol. VI.

  [148] Mmoires de Marmontel, vol. III.

Mme de Rochefort, cette bgueule spirituelle, ainsi que l'appelait
Baudeau[149], tenait au Luxembourg un salon o les grosses et petites
nouvelles de la politique avaient la grande place. C'tait une
personne rflchie, d'esprit dlicat, d'amabilit douce, savante sans
prtention, de grces un peu effaces, et dont tout le rle consistait
 tre l'amie _dcente_ du duc de Nivernois, la grande prtresse de
ses admirateurs, disait une femme[150]. Pour garder cet hte assidu
de son salon, pour avoir tous les soirs cet esprit caressant et lger
qui faisait si bon mnage avec le sien, elle faisait refuser le
ministre  M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV. Le salon de
Mme de Rochefort, quand il n'tait pas rduit  la petite coterie
intime convoque pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur,
contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitus survivants de
l'htel de Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les
d'Uss, les Bernis, se joignaient les relations de la seconde moiti
de la vie de l'lgante prcieuse, les Belle-Isle, les Coss-Brissac,
le vieux duc, l'ancien gouverneur de Paris, l'antique chevalier que
Walpole rencontrait l avec ses bas rouges, les Castellane, Mmes de
Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio qui habitait le Luxembourg.
L'_ami des hommes_, le pre de Mirabeau, tait un familier du salon,
un attentionn de la dame du lieu, s'intressant  ses tortues et aux
pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup d'Anglais et
d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en
Angleterre, entre autres la soeur de lord Chatam, une Anglaise
trs-amoureuse de notre France du dix-huitime sicle, et encore des
trangers comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel
Gatti. On entendait dans ce salon l'imprieuse voix de Duclos et la
verve endiable de Diderot qui tonnait si fort le marquis de
Mirabeau. Et bon nombre d'vques et d'abbs taient mls  des
femmes comme Mme Lecomte vivant publiquement avec Watelet et des
chanteuses comme la Billioni. Quelquefois un thtre se dressait dans
une salle, et les acteurs de la comdie italienne reprsentaient un
proverbe du duc de Nivernois, un proverbe ml d'ariettes et
entreml de couplets adresss aux grandes dames et aux prlats de
l'assemble[151].

  [149] Revue rtrospective, vol. III.

  [150] Lettres de Mme du Deffand, vol. I.

  [151] La Comtesse de Rochefort et ses Amis, par Louis de Lomnie,
  _Paris_, 1870.

Un lieu de runion agrable tait le concert de la comtesse
d'Houdetot, o la voix de sa belle-soeur, sans grande tendue, mais
mene avec got, rendait avec succs les airs d'opra d'_Atys_ et de
_Roland_ chants au clavecin[152].

  [152] Mmoires de Marmontel, vol. III.

Un moment les grandes maisons du dix-huitime sicle donnent ce qu'on
appelle des _journes de campagne_ o l'on hberge les invits pendant
toute une journe, et o se rencontrent tous les plaisirs de la vie de
chteau[153]. Un moment les salons s'amusent  jouer les cafs, les
femmes  prendre l'habit,  faire le rle de matresses de caf. On
les voit, dans une lettre de Mme d'pinay, en robe  l'anglaise, en
tablier de mousseline, en fichu pointu, en petit chapeau, assises 
une espce de comptoir o se trouvent des oranges, des biscuits, des
brochures, et tous les papiers publics. Autour du comptoir, de petites
tables simulant les tables de caf sont garnies de cartes, de jetons,
d'checs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la chemine on
a mis en rang les liqueurs. La salle  manger est pareillement toute
pleine de petites tables garnies d'une entre releve d'un entremets,
soutenue par une poule au riz et un rti placs sur le buffet. Les
domestiques, dpouills de leur livre, sont vtus de vestes et de
bonnets blancs; chacun les appelle: garons, tandis qu'ils servent le
souper de cette comdie de salon qui fait fureur[154],  laquelle on
invite comme pour un bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes,
et le plus souvent de proverbes improviss dont le public doit deviner
le mot. Quelle fte alors se passerait de proverbes? C'est la mode,
succdant  la mode des bouts-rims, qui fait travailler les
imaginations de femmes. Mais toutes sont dpasses par Mme de Genlis
et obliges de lui cder, du jour o, dans le salon de cette Mme de
Crenay qui, en dpit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de
danse, elle organise le merveilleux quadrille des _proverbes_. Gardel,
qui a pour programme: _Reculer pour mieux sauter_, en fait la plus
jolie figure de contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce,
dans le costume le plus simple, ce qui veut dire: _Bonne renomme vaut
mieux que ceinture dore_. Mme de Marigny figurant avec M. de
Saint-Julien en ngre, et lui passant dans les figures son mouchoir
sur le visage, est charge de signifier: _A laver la tte d'un More on
perd sa lessive_. Et les autres couples, la duchesse de Liancourt et
le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le vicomte de Laval,
sont aussi parlants[155].

  [153] Mmoires secrets de d'Allonville, vol. I.

  [154] Mmoires de Mme d'pinay, vol. III.

  [155] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode
nouvelle qui rgnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de
jouer des proverbes succdait dans les socits la passion des
synonymes, passion qui devenait pidmique lors de l'apparition du
livre de Roubaud[156], le manuel du genre, que Mme de Crqui annonce
complaisamment dans ses lettres. Puis le succs de _Nina_, le succs
du _Roi Lear_, reprsent  la Comdie-Franaise, faisaient jeter de
ct Roubaud et les synonymes; ce n'tait plus dans les salons que
compositions impromptues, noires histoires, petits romans lugubres,
rcits attendrissants dbits par de jolies conteuses: le plaisir
tait de pleurer.

  [156] Nouveaux Synonymes franais. Moutard, 1785.

Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus  des
soupers dansants. On invite, quinze jours d'avance,  des soupers o
l'on jouera  colin-maillard,  trane-ballet; et le souper court
par la hte, les belles-mres tablies  la table de whisk, commence
ce jeu assez indigne de la femme et de la socit du temps: le
colin-maillard et les coups de mouchoir[157].--Puis vient le loto.

  [157] Adle et Thodore, vol. II.

Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts  Paris
pendant toute la fin du dix-huitime sicle, M. de Sgur cite le salon
de Mme de Montesson, dont les ordonnateurs des ftes taient Dauberval
et Carmontelle. Le dsir de plaire de la matresse de maison, tous ses
efforts pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation
fausse, une magnificence  laquelle elle prenait soin d'ter
l'orgueil qui blesse et le faste qui crase, un luxe qu'elle temprait
par les simplicits de l'lgance et du bon got, de mauvaises pices
de sa faon trs-bien joues et suivies d'un trs-bon souper,--ces
sductions, ces plaisirs attiraient un monde norme dans le salon o
le duc d'Orlans n'tait que M. de Montesson. Et le got des
rceptions s'teignant peu  peu, les grandes maisons si largement
hospitalires se fermant l'une aprs l'autre ou se restreignant, les
ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson tait
un moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait
plus que les dners du marchal de Biron et les vendredis de la
duchesse de la Vallire[158].

  [158] Souvenirs et portraits, par M. de Lvis.

Dans le monde des grandes dames, il en tait une que l'on ne
rencontrait presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout
o allait le grand monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de
Graffigny l'a dit de la France, s'tre chappe des mains de la nature
lorsqu'il n'tait encore entr dans sa composition que l'air et le
feu, chez madame la duchesse de Chaulnes, l'me, le coeur, le
caractre, les sens, tout tait esprit. Tout en elle venait de
l'esprit et retournait  l'esprit. Entretiens, causeries,
dissertations, sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thme
de l'esprit. Enfant gte, enfant terrible de ce sicle o il fallait
tant d'esprit pour en avoir assez, elle en avait trop. Elle le jetait
 toute vole,  l'tourdie, avec des boutades soudaines, des mots qui
partaient ainsi qu'un coup de batte, des traits, des images, des
portraits au vif, des facties, un barbouillage effrn, du ridicule 
draper le monde, des pithtes  tuer un homme, des comparaisons
tires on ne sait d'o, des caricatures qu'elle dcoupait comme au
ciseau[159]; et sans y songer, sans viser au rle qu'allait prendre la
marchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve,
faisait, dans les plus grands salons de la noblesse, une police des
sottises et des bassesses pareille  celle que la raison de Mme
Geoffrin faisait, dans la socit, des dfauts d'ordre et de bon
sens[160].

  [159] Portraits intimes du dix-huitime sicle, par Edmond et
  Jules de Goncourt. _Charpentier_, 1877.

  [160] Mlanges de Mme Necker, vol. III.

Elle osait tout avec une insolence de duchesse. A quoi cela est-il
bon, un gnie? dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa
msalliance, quand elle fut la femme  Giac, comme on parlait devant
elle d'une femme de qualit qui avait pous un bourgeois: Je ne le
crois pas, dit-elle; on ne fait qu'une de ces folies en un sicle, et
je l'ai dguignonne. Elle avait aussi bien le mot fin que le mot
vif. tonne de l'insuffisance d'une femme qui avait dsir ardemment
la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme expliquait par la
crainte de se trouver devant une personne de son esprit: Ah!--fit
Mme de Chaulnes,--cette crainte-l est la conscience des sots[161].
A l'aventure, c'est la devise de sa pense et de sa vie; sa conscience
n'est qu'un premier mouvement, et Snac de Meilhan l'a peinte tout
entire en comparant sa tte au char du soleil abandonn  Phaton.
Intelligence  la drive et pleine de flammes, elle tonne toujours
par l'clat et l'imprvu. Son gnie fou, le caprice de sa
bouffonnerie, ses clairs de raison, le drglement et la chaleur de
ses ides, la fivre de tout son tre, le feu mme de ses gestes et de
son regard, animent la socit; et tous s'empressent autour de la
duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle[162].

  [161] Mlanges de Mme de Necker, vol. II.

  [162] Portraits et caractres, par Snac de Meilhan.

Au-dessous des salons de la noblesse venaient les salons de la
finance. C'tait d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout
charg d'or et d'annes, le vieux Samuel Bernard,--maison de bonne
chre et de gros jeu o passait tout Paris, o le prsident Hnault,
entrant dans le monde, rencontrait le comte de Verdun, grand
jansniste et entreteneur de filles d'Opra, le prince de Rohan, Mme
de Montbazon, Desforts, le futur contrleur gnral, Mme Martel, la
beaut de Paris d'alors, le marchal de Villeroy attir par les beaux
yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et que l'on mnageait
pour qu'il fermt les yeux sur la banqueroute de 32 millions que
Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossor, qui devint secrtaire
des commandements de la Reine, Mme de Maisons, soeur de la marchale
de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine, fille
de la Dancourt et matresse de Bernard[163].

  [163] Mmoires de Hnault. La table de Bernard, d'aprs le
  tmoignage de Barbier, cotait par an, pour le dner seulement,
  150,000 livres.

Un autre salon dont parlent les _Mmoires d'un homme de qualit_,
c'tait le salon de Law. On s'y runissait autour d'un souper gay
par l'enjouement de la matresse de la maison, et l'on y entendait
jusqu' minuit, jusqu' l'heure des affaires, mille charmantes folies
sortir de la bouche de l'homme portant la fortune d'un peuple et
sentant le crdit de la France crouler sous lui.

A ct de ce salon brillait le salon de Mme de Plneuf, cette femme
faite, selon l'expression de Saint-Simon, pour fendre la nue 
l'opra et y faire admirer la desse. A cette beaut Mme de Plneuf
joignait l'esprit, l'intrigue, et comme une grce de domination. Son
salon avait encore l'agrment de sa fille, de cette fille qui sera Mme
de Prie, et que d'Argenson appelle la fleur des pois du sicle: air
de nymphe, visage dlicat, de jolies joues, des cheveux cendrs, des
yeux un peu chinois, mais vifs et gais, l'attrayante personne
possdait tout ce qu'on appelait alors des je ne sais quoi qui
enlvent. La musique tait le grand plaisir de ce salon, et c'est de
chez Mme de Plneuf que sortira, patronne par Mme de Prie, l'ide de
ces concerts _degli Paganti_ tenus chez Crozat et immortaliss par un
des derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, lger comme
l'me d'un air italien, qu'on voit au muse du Louvre[164]; premiers
grands concerts du sicle auxquels devaient succder les fameux
concerts de l'htel Lubert prsids par la fille du prsident, et
courus par les personnes les plus qualifies de France[165].--Et
quelquefois la bonne compagnie de ce temps poussait jusqu' Plaisance,
jusqu'au beau chteau des Paris-Montmartel, o, aprs le dner, une
loterie de bijoux magnifiques versait les diamants dans le cercle des
femmes[166].

  [164] Les trois virtuoses de ce concert reprsents par Watteau
  taient le fltiste Antoine, le chanteur italien Paccini, la
  chanteuse d'Argenon. Mathieu Marais nous apprend que Mlle
  d'Argenon, qui chantait d'une manire trs-remarquable, tait une
  nice du peintre Lafosse qui habitait chez Crozat; c'tait un
  concert de musique italienne tabli par Mme de Prie, qui avait
  choisi soixante auditeurs qui devaient donner 400 livres par an.

  [165] Notice sur les femmes illustres, 1769.

  [166] L'Ami des femmes, 1758. Annotation manuscrite de Jamet.

L'argent a toujours t glorieux en France, et la tradition de Bullion
servant  ses convives des mdailles d'or se continue dans les hommes
d'argent qui lui succdent. Mais les traitants se faonnent dans le
dix-huitime sicle; ils se forment aux dlicatesses et aux
raffinements du temps. Leur gnrosit se dpouille de grossiret et
de brutalit: elle vise  tre bien leve, galante,  avoir le bon
air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur opulence
n'clate plus; elle n'est plus un soufflet donn aux gens: l'esprit
lui vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches,
d'imaginations, d'une grce, o le got d'un caprice de femme semble
se mler  la folie d'un grand seigneur. Elle s'lve aux charmantes
attentions, aux prodigieuses fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant
faire manger  une femme, condamne au rgime du lait, un litron de
petits pois,--une primeur de cent cus!--les faisait donner  sa
vache!

De ce ct du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, clate,
en se voilant  peine, le dsir, l'ambition, la fureur d'attirer les
gens de qualit. Matres et matresses de maison ne reculent devant
aucun effort, devant aucune peine, devant aucune dpense pour avoir
cet honneur si disput, si envi, l'honneur de recevoir un peu de la
cour et quelques femmes nobles. C'est l'ide fixe, la proccupation
constante, souvent la ruine du financier et de la financire. Et comme
ils jettent largement de leur opulence dans leurs appartements, dans
leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs ftes, pour donner  la
noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un moment, et
d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le faire
sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites,
pour frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des
soumissions, mille ambassades, c'est la liste de sa socit qu'on
soumet  l'homme ou  la femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui
laisse, c'est la permission qu'on lui donne d'amener ceux et celles
qu'il dsire: c'est la porte de son salon dont on lui donne la clef.

Le plus grand salon de finance du dix-huitime sicle fut le salon de
Grimod de la Reynire, le premier souper de Paris, ainsi qu'on
l'appelait[167]. Ne de Jarente et tenant par sa famille  une grande
maison, Mme de la Reynire tait dsole de n'tre pas marie  un
homme de qualit, dsole d'tre une financire  laquelle tait
dfendue la prsentation  la cour. S'il faut en croire le portrait
qu'en a trac Mme de Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans _Adle et
Thodore_, elle ne pouvait entendre parler du Roi, de la Reine, de
Versailles, d'un grand habit, de tout ce qui lui rappelait le monde o
son or ne pouvait atteindre, sans prouver des angoisses intrieures
si violentes qu'elles chappaient au dehors: elle rompait aussitt la
conversation. Pour s'tourdir et se tromper, elle avait appel
Versailles chez elle. Une chre exquise, des ftes merveilleuses, un
luxe qui par l'excs touchait  la majest, avaient amen dans son
htel les hommes et les femmes du plus haut parage, et elle tait
arrive  avoir pour amies intimes la comtesse de Melfort et la
comtesse de Tess, pour monde habituel ce qu'il y avait de mieux
nomm. De l bien des colres et bien des ingratitudes autour d'elle,
bien des jalousies encore excites par sa beaut, par la magnificence
de son train, par la suprme lgance de sa toilette, par la facilit
si noble de son accueil. On exagra les ridicules de cette financire
dlicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa sant; et l'on
oublia de voir la bont, la charit, la bienfaisance qui rachetaient
largement en elle les faiblesses et les petites vanits si durement
humilies par les socits, les soupers et les _cochonailles_ de son
fils[168].--Il semble qu'il y ait dans les richesses un degr qui les
rend inexcusables, et o les vertus mmes ne sont pas pardonnes.

  [167] Avez-vous lu les Deux loges?--Ah! mon Dieu! le petit
  Coss est mort, c'est une dsolation!--M. de Clermont qui vient
  de perdre sa femme!--H bien! madame, et M. Chambonneau qui doit
  reprendre la sienne; mais c'est affreux!--A propos, on dit qu'on
  vient de nommer deux dames  Mme lisabeth. Si je le sais!--Bon!
  ne voil-t-il pas que je viens de me faire crire chez Mme de
  Boucherolles!--_Soupez-vous par hasard chez Mme de la Reynire?_
  Telle tait, d'aprs Walpole, la stnographie de la conversation
  du monde quintessenci de Paris, le 9 septembre 1775,  midi
  moins un quart.

  [168] Mmoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.--Mmoires de
  Mme de Genlis, vol. I.--_Nini_, le dlicat mouleur de Chaumont, a
  fait, en 1769, du buste de Suzanne Jarente de la Reynire, le
  chef-d'oeuvre de ses mdaillons en terre cuite.

En sortant du salon Grimod de la Reynire, l'on trouvait le salon
Trudaine familirement appel le salon du garon philosophe, o deux
grands dners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les
ducs et les pairs, les ambassadeurs et les trangers de distinction,
la premire noblesse, le simple gentilhomme, les gens de lettres, la
robe, la finance, tout ce que Paris avait de nomm ou de connu.
C'tait l'endroit o se rassemblait en hommes la meilleure compagnie,
et o l'on trouvait la conversation la plus solide aussi bien que la
causerie la plus piquante. Cependant le complet agrment de ce monde
tait un peu empch par la matresse de maison, Mme Trudaine, femme
spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec affectation le
mpris pour les prjugs du sicle, et dont l'attention silencieuse,
un peu ddaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine
froideur.

Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une
maison clbre par sa table, la plus somptueuse peut-tre de Paris, et
par ses concerts si recherchs. Cette maison, la maison de M. Laborde,
tait tenue par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les
autres financires, moins engoue de noblesse, accueillant avec
politesse, mais sans empressement, les avances et les caresses des
grandes dames, et se rservant dans ce salon o le monde passait un
petit coin d'intimit, un petit cercle d'amis choisis[169].

  [169] Dans le monde de la finance Mtra cite encore les fins
  dners de Mme Herbert et de Mme Chanteclair, dners que faisaient
  plus rares, en 1775, la rsiliation de leurs baux de ferme et
  l'tablissement des voitures publiques remplaant les coches.

Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste
aujourd'hui  peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu 
la faon de ces htels de la place Vendme, de la place Royale, o
l'on ajoutait sans le savoir des scnes si comiques  Turcaret, o
l'on ne recevait pas les hommes sans dentelles arrivant  pied. Mme
Dumoley tait une personne occupe toute la semaine du nombre d'hommes
qu'elle devait avoir  son lundi, et savourant d'avance les louanges
sur la richesse de ses ameublements, le luxe de sa table, le got de
son opulence. Rglant son accueil sur la fortune et la noblesse des
gens, affichant les gens titrs, montant au plus extrme des airs de
la cour, elle voulait bien trouver dans l'esprit d'un homme un
prtexte  le recevoir quelquefois. Cette complaisance la sauvait un
peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour elle les restes d'un
aimable visage, un agrable vernis de politesse, un joli petit esprit
de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait
tracer un amusant croquis de la figure en zigzag de l'abb
Delille[170]. Et le portrait de la financire sera fini quand nous
aurons ajout avec la mchancet d'un contemporain: Elle ne fait
point entrer l'amour dans ses moyens de bonheur. Acceptant  la
campagne, en voyage, aux eaux, de petits soins offerts sans aucuns
frais de sentiment et pays par elle en sentiments presque purs, elle
ne serait capable de descendre  des complaisances un peu marques que
pour un homme titr[171].

  [170] Correspondance de Grimm, vol. XI.

  [171] Galerie des dames franoises. _Flicie._--Il y a un joli
  portrait de Mme Lecoulteux de Moley, grav par Augustin de
  Saint-Aubin en 1776, d'aprs un dessin de Cochin. Le mme Cochin
  a dessin un portrait de l'ancienne chanteuse en tte d'un
  recueil de morceaux de musique, o son joli profil est enferm
  dans un mdaillon appuy contre un forte-piano au-dessous duquel
  des Amours dchiffrent de la musique et jouent du violon et du
  basson. Ce dernier portrait a t grav par Nicollet.

Mais le salon de finance o le monde trouvait les plus vives
distractions, les ftes les plus animes, un spectacle continuel,
tait la maison de M. de la Popelinire  Passy, o Gossec et Gaffre
conduisaient les concerts, o Deshayes, le matre de ballets de la
Comdie-Italienne, rglait les divertissements; maison pareille  un
thtre avec sa scne machine comme un petit Opra et ses corridors
remplis d'artistes, d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses
qui y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un htel garni
d'habitude; maison hospitalire  tous les arts, pleine du bruit de
tous les talents, vestibule de l'Opra, o descendaient tous les
violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, o les danses, les
chants, les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne
cessaient pas du matin au soir! Ce n'tait point assez que les jours
de spectacle, et ces grandes rceptions du mardi o venaient d'Olivet,
Rameau, Mme Riccoboni, Vaucanson, le pote Bertin, Vanloo et sa femme,
la chanteuse  la voix de rossignol; la maison avait encore ses
dimanches o Paris arrivait ds le matin, pour la messe en musique de
Gossec, arrivait plus tard pour le grand dner, arrivait  cinq heures
pour le couvert dans la grande galerie, arrivait  neuf heures pour le
souper, arrivait aprs neuf heures pour la petite musique particulire
o jouait Mondonville.

Une femme donnait le mouvement  toutes ces ftes, une femme rare et
charmante, Mme de la Popelinire. A la beaut et  la grce de la
beaut, elle joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole,
la dlicatesse, la finesse, un got exquis des choses de l'art et de
la littrature, le naturel du ton et la simplicit de l'me. Fille
d'une comdienne, la Dancourt, et d'abord matresse du financier qui
lui avait promis le mariage et se drobait tout doucement  sa
promesse, elle avait t conter son chagrin  Mme de Tencin. Il vous
pousera, j'en fais mon affaire, lui avait dit Mme de Tencin, et elle
n'avait rien trouv de mieux que de travailler sourdement les
scrupules religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des
fermes, Fleury faisait  la Popelinire une condition d'pouser sa
matresse. La petite Dancourt se trouva tre, une fois marie, une
matresse de salon admirable. Elle racheta son pass en l'oubliant,
sans mettre de l'orgueil sur cet oubli; elle chercha  plaire, et elle
y parvint si bien, elle fut si bien adopte par la mode, que peu 
peu, sans y songer, elle fut porte naturellement dans un monde o le
financier ne pouvait la suivre, dans des soupers o il n'tait pas
invit. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui
le rendaient jaloux; car, en la voyant si courtise, il avait repris
de l'amour pour elle. Elle traita ces prtentions de tyrannie
capricieuse, d'esclavage humiliant; et bientt arrivait la dcouverte
de la liaison avec Richelieu que suivait la sparation des poux. Mais
dj, elle tait malade du mal qui devait la tuer, et sur lequel elle
semble mettre la main pour le faire taire quand elle crit 
Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.

Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinire,
bientt remari avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il pousait sur la
rputation de ses talents. Mais ce n'tait plus Mme de la Popelinire.
Malgr tous ses talents, son esprit, son art de grande comdienne, la
nouvelle matresse du salon de la Popelinire n'avait plus la grce
attachante, attirante de celle qui l'avait prcde. Le monde affluait
toujours; mais il n'accourait plus que par curiosit pour les ftes et
la magnificence de l'hte[172].

  [172] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.--Mmoires de Marmontel,
  vol. I.




III

LA DISSIPATION DU MONDE


Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.

Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence  faire jour chez une
femme de bon ton du dix-huitime sicle. Jusque-l il n'est pas
encore jour: c'est l'expression consacre qui ferme sa porte. Une
raie de lumire glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou
de la petite chienne gredine couche sur le lit  ses pieds,
l'veille: elle dtourne son rideau, elle ouvre les yeux dans ce
demi-jour de sa chambre toute pleine encore des tideurs de la nuit,
et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de chambre vient
faire. La matresse demande le temps qu'il fait, se plaint d'une nuit
_affreuse_, trempe ses lvres  une tasse de chocolat. Puis, jetant
ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit,
caressant d'une main la petite chienne, de l'autre retenant sa
chemise, elle laisse ses deux femmes lui passer une jupe et lui
chausser, en s'agenouillant, ses deux mules. Cela fait, elle
s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la transportent sur une
magnifique _dlassante_, et la voil devant sa toilette. Dans
l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table
surmonte d'une glace, pare de dentelles comme un autel, enveloppe
de mousseline comme un berceau, toute encombre de philtres et de
parures, fards, ptes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minral,
vgtal, blanc chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les
rides[173], et les rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit
monde enchant des coquetteries du sicle d'o s'envole un air
d'ambre dans un nuage de poudre!--Depuis longtemps les experts ont
rgl sa place: la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour
que le jour net, la clart sans miroitement d'un atelier de peinture
tombe sur la femme qui s'habille.

  [173] Dans ce sicle o la toilette tient une si grande place
  dans la vie de la femme, o l'clat du teint est en si grand
  honneur, o sa fracheur, la fracheur d'_un teint de couvent_
  est si apprcie, si recherche, que la vieille marchale de
  Clrambaut n'affronte jamais l'air extrieur sans un loup de
  velours sur le visage,--il existe, indpendamment du blanc et du
  rouge, mille ptes, mille essences, toutes sortes d'eaux pour
  l'embellissement et la conservation du teint. C'est le baume
  blanc; c'est l'eau pour rendre la peau de la face vermeille,
  l'eau pour blanchir, l'eau pour les teints grossiers, l'eau pour
  nourrir et laver les teints corrods, l'eau pour faire plir
  lorsqu'on est trop rouge, l'eau de chair admirable pour les
  teints jaunes et bilieux, l'eau pour conserver le teint fin des
  personnes maigres, enfin l'eau pour rendre le visage comme 
  vingt ans. Viennent ensuite les eaux et les laits contre les
  rides, les tannes, les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le
  hle du soleil et du froid, puis les _mouchoirs de Vnus_, les
  bandeaux pntrs de cire vierge qui lissent et purifient la peau
  du front; on va jusqu' faire suer des feuilles d'or dans un
  limon expos au feu pour donner au visage un lustre surnaturel.
  N'oublions point la pommade pour effacer les marques de la petite
  vrole, et en remplir les creux, pommade qui succde  cette _Eau
  de beaut_, invente par le parfumeur du roi d'Angleterre,
  donnant au teint,  la gorge un air de fracheur naturel, rendant
  le rouge couleur de chair et enlevant  la peau par le lavage
  toute trace de petite vrole (_Mercure_, 1722). Et pour les
  cheveux, pour les dents, pour les ongles, etc., c'taient autant
  de recettes, autant de baumes, d'onguents, de petits pots, de
  flacons.--Voyez la _Toilette de Vnus, extrait du Mdecin des
  Dames ou l'Art de les conserver en sant_. _Paris_, 1771, et la
  _Toilette de Flore_.

Une femme alors devant la glace ajuste  sa matresse le corps
chancr et serr des deux cts, et le lui lace au dos avec un
cordonnet qui par instants se prend dans la chemise qu'il retrousse.
Le cartel en forme de lyre accroch au panneau marque plus de midi; la
porte, mal ferme derrire le paravent, s'est dj ouverte pour un
charmant homme qui, assis  ct du coffre aux robes, le coude appuy
 la toilette, un bras jet derrire le fauteuil, regarde habiller la
dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu; et
voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire
cercle autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du rgne
de la femme. Elle est friande, elle est charmante, ramasse dans son
corset, avec cet aimable dsordre et cet air chiffonn du dshabill
du matin. Aussi que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un
chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, tout assaillie
de compliments, elle rpond, elle sourit, remuant  tout moment,
choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en suspens la main du
coiffeur forc d'attendre, le peigne en l'air, que cette tte de
girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle  la
drobe. C'est l qu'on dpche les grandes affaires, qu'on reoit
l'amour, qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congdie; c'est
l qu'au milieu du babil interrompu et coup, on crit ces dlicieux
billets du matin plus aiss que ceux du soir et o le coeur se montre
en nglig. Cependant les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un
carillon tourdissant: ce sont des caprices, des ordres, des
commissions; toute la livre est mise en campagne pour aller prendre
l'affiche de la comdie, acheter des bouquets, s'informer quand la
marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau got, et quand le
vis--vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour,
tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer,
et qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans tre tent d'en faire
des papillotes. Le mdecin de madame la complimente sur son magnifique
teint, sa brillante sant, la collection de ses grces. Et l'abb,
car l'abb est de fondation  la toilette, quelque petit abb vif et
smillant, se trmoussant sur le sige qu'une femme lui a avanc,
conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette
sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, on vient,
on pitine autour de la toilette: un homme  talent gratte une guitare
que les rires font taire, un marin prsente un sapajou ou un
perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqu la veille  la porte
du Vauxhall, offre des odeurs, des piqres de Marseille ou des
bonbons. Une marchande droule sur un fauteuil une soie gorge de
pigeon ou fleur de pcher; et  tout cela: _Qu'en dit l'abb?_ fait
la jolie femme qui se retourne  demi, et, revenant  la glace, se
pose au coin de l'oeil une mouche assassine, tandis que l'abb lorgne
la soierie et la marchande[174].

  [174] Les Mille et Une Folies, par M. N... _Londres_, 1785.--Le
  Colporteur, histoire morale et critique par Chevrier. _Londres_,
  l'an de la Vrit 1774.--Le Nouvel Abailard, ou Lettres d'un
  singe, _aux Indes_, 1763.--Ces Messieurs et ces Dames  leur
  toilette.--_Qu'en dit l'abb!_ dessin par Lavreince, grav par
  Delaunay; _la Toilette_, peinte par Baudouin, grave par Ponce;
  _le Lever_, grav par Massard.--Tableau de Paris (par Mercier).
  _Amsterdam_, 1783, vol. VI.

Heure charmante du matin, que le dix-huitime sicle appelait
potiquement la _jeunesse de la journe_! La coquetterie semblait se
lever, la beaut renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration
d'une cour. Il y avait auprs de la toilette un mouvement dlicieux,
et qu'animait encore l'activit des femmes de chambre autour de leur
matresse, le travail lger des soubrettes lestes et voltigeantes. On
les voyait  tout moment passer et repasser, aller et revenir, et
doucement trottiner, tantt du vent de leur jupe faisant lever la
poudre tombe, tantt agenouilles tendant les mules, ou bien droites
tirant du bout des doigts le lacet d'un _corps_, ou bien encore
penches mettant la main  un accommodage de cheveux. Et quel air 
tout cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines
matoises, des minois dlicats, la plus jolie tournure de visage, les
yeux les plus fripons, la peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble
de figure le plus frais[175]. Car la femme d'alors voulait _du joli_
dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les suivantes avenantes et
ragotantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour accompagner sa
beaut ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait  les choisir
l'amour-propre et le got de la duchesse de Grammont dont les
chambrires taient si renommes[176]. Il semble qu'elle ait voulu
donner  Baudouin ces modles de filles ravissantes, si bien pares
des dpouilles encore fraches de leurs matresses, le petit papillon
de dentelle pos sur le haut de la tte, le fichu des Indes glissant
entre les deux seins, les bras nus sortant des dentelles, la jupe
retrousse et falbalasse, le grand tablier de linge  bavette sur la
poitrine[177]; toilette des grandes maisons qui fait si vite oublier 
la femme de chambre sa tenue passe dans les maisons bourgeoises o
elle a d'abord servi, le juste de molleton ray, la jupe de calemande,
le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la croix
d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile 
carreaux rouges[178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et
crire, faire un lit, une petite soupe, blanchir le menu linge,
coudre, raccommoder[179]; maintenant, que de talents! Elle est femme
de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrire, couturire. Elle sait
faire de la tapisserie  point carr et  petit point, monter une
blonde, attacher un falbala ou des quilles[180]. Elle est prcieuse 
madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et  force de voir
d'en bas la meilleure socit, elle en prend  l'antichambre et dans
l'office le maintien, les petits airs, les travers et l'lgance[181];
si bien qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa matresse dans les
Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa personne comme un got de
monde qui fait dans ce sicle sa tentation si grande, qui irrite
l'infidlit de ces maris peints par Baudouin dans l'_pouse
indiscrte_, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette furieuse
passion pour la femme de chambre de sa mre[182]. Les grces de la
femme de chambre, ce sont les grces de Marton devenant les grces de
Suzanne.

  [175] Les Lauriers ecclsiastiques, ou Campagnes de l'abb T... 
  Luxuropolis, 1777.

  [176] Correspondance secrte, par Mtra, vol. II.

  [177] Voyez les planches de Baudouin, les planches de Freudeberg,
  pour le _Monument du costume physique et moral de la fin du
  dix-huitime sicle_; _la Femme de chambre_, par Cochin, et _la
  Jolie Femme de chambre_, publie chez Aveline.

  [178] Les Contemporaines, vol. I.

  [179] Les Illustres Franoises, vol. III.

  [180] Angola, vol. I.

  [181] Mmoires de Mme Roland, publis par Barrire, vol. I.

  [182] Correspondance secrte, vol. IX.

Si lgantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes
de service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une
vertu: le dvouement, si commun dans le service plein de douceur de ce
temps o les matresses faisaient danser aux chansons dans leur
antichambre[183], o les Choiseul donnaient le bal aux domestiques de
leurs amis[184]. A ct du nom de Mme du Deffand, de Mlle de
Lespinasse, de Mlle Ass, l'histoire n'a-t-elle pas conserv le
souvenir de ces trois servantes attaches  leur mmoire comme elles
furent attaches et pour ainsi dire mles  leur vie: Devreux,
Rondet, et cette Sophie qui, aprs la mort de sa matresse, entra de
chagrin dans un couvent[185]?

  [183] Les Illustres Franoises, vol. III.

  [184] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.

  [185] Lettres de Mlle Ass. Prface par M. Sainte-Beuve.

La toilette finie,--et cette toilette n'est souvent qu'une des trois
toilettes de la journe[186],--la femme va rpter l'ariette nouvelle
et s'accompagner au clavecin; ou bien elle prend sa leon de harpe,
cette leon, dessine par Moreau dans l'_Accord parfait_, qui met le
bras en si beau jour, fait jouer si joliment la main, et donne au
visage un air d'enthousiasme fort apprci par le sicle de Mme de
Genlis[187]. Est-ce le temps du rgne de Tronchin imposant l'exercice
 la femme comme une sorte de devoir  la mode? L'ordre est donn de
seller un joli cheval dont la crinire est noue tout le long de
rubans, dont la queue orne d'une rosette flotte au vent qui la
fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au
bois de Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonn d'or, 
la jupe rose soutache de dentelles d'argent. C'est la grande
distraction des lgantes quand l'hygine est de bon ton. Le bois de
Boulogne se remplit de cavalcades o les amazones se croisent avec
les cavaliers. Le cheval donne  la femme mille coquetteries, une
allure nouvelle, piquante, libre, le charme d'un demi-travestissement,
les provocations singulires de ce costume d'homme dans lequel Mme du
Barry a voulu tre peinte, a voulu tre grave: ainsi l'on se
figurerait la Volupt essayant l'uniforme de Chrubin. Tailleurs et
couturires s'empressent  renouveler la mode thtrale des amazones
du commencement du sicle; ils s'appliquent  trouver l'habit le moins
habill qui soit en mme temps le plus simple et le plus galant. Et
les femmes  cheval, que le bois de Boulogne voit passer en 1786 dans
ses alles de poussire, portent la veste de pkin puce  trois
collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits
boutons d'ivoire; la jupe pareille, borde d'un ruban rose, cache et
montre, en allant et venant, un soulier de peau rose  talon plat. Un
petit gilet de pkin vert pomme se croise et se rabat sur la poitrine,
au-dessous d'une large cravate de gaze blanche qui fait au cou un gros
noeud. Sur un chapeau de feutre de laine couleur _queue de serin_, la
nuance en vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet de plumes
blanches et vertes; et les cheveux, serrs en gros catogan,  la
manire des hommes, parfois enferms dans une coiffure _au flambeau
d'amour_, battent au dos des amazones[188].

  [186] Mlanges par le prince de Ligne, vol. XIII.

  [187] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. II.

  [188] Cabinet des modes, 1786.

Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques
brochures feuilletes menaient la femme jusqu'au dner[189]. Le dner
achev, les chevaux attels, la femme sortait. Elle faisait ses
visites, mille courses; elle passait au Palais-Marchand, et chez les
marchandes de modes pour choisir quelques dentelles ou les _petites
oyes_ les plus lgantes. Elle entrait au _Chagrin de Turquie_, la
boutique de joaillerie  la mode, o on lui montrait les aigrettes du
dernier got, les girandoles, les boucles, les _esclavages_, les
rivires de diamants[190]. Elle battait la ville, courait les
curiosits du jour, allait donner un regard au btiment fini, 
l'incendie fumant,  la tapisserie expose. Tout en courant d'ici l,
d'une chose  une autre, elle mettait des billets de visite, elle se
faisait crire  une dizaine de portes, elle entrait dans vingt
maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une mdisance et
d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une dsobligeante
azure comme le firmament, et quand le jour commenait  baisser
elle faisait toucher aux Tuileries: c'tait le moment brillant de la
promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de
dcence  s'y montrer plus tt. Les diamants brillaient dans la grande
alle, dont quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au
bout de ces Tuileries, o Richelieu mourant se tranera pour saluer
une dernire fois Paris, le soleil et la femme, on voyait des
rvrences de grandes dames rendues, d'un air distrait, aux hommes qui
dfilaient. Les grands habits, les grandes toilettes passaient, mls
aux petites toilettes, aux dshabills des femmes qui venaient
promener leur nonchalance ou leur mauvaise sant; le panier 
ouvrage  la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernires
allaient lentement, la coiffure avance, un soupon de rouge  la
joue, en robe ouverte, en jupe falbalasse et assez courte pour
laisser voir un pied chauss d'une mule blanche. A chaque pas, dans
tout ce monde qui se croisait, c'taient des rencontres, des
reconnaissances, un regard, un mot chang, un bras offert, et qu'on
prenait pour l'enlever  une autre. Parfois, en se promenant, l'ide
venait d'une partie improvise. On attendait, en faisant le tour du
grand bassin, que le Pont tournant ft ferm; et, aprs un souper chez
le Suisse, on avait  soi le jardin et la nuit[191].--Parfois encore
l'on finissait la journe par une partie de garon, un souper aux
Porcherons ou au Port  l'Anglais[192],  moins que l'on ne prfrt
le passe-temps de ces _nuits blanches_ du Cours la Reine, nuits
joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, et d'illuminations, et
de jeux, qui retenaient jusqu' l'aube les hommes et les femmes  la
mode[193].

  [189] L'heure du dner remonte dans le dix-huitime sicle d'une
  heure  quatre. Cette dernire heure de quatre heures gne les
  vieilles gens habitus aux heures du commencement du sicle et
  font refuser  Mme de Crqui les dners de Mme Necker.

  [190] Angola, vol. II.

  [191] Le Livre des quatre couleurs.--Angola, vol. I.

  [192] Lettres juives. _La Haye_, 1742, vol. I.

  [193] Mercure de France, juillet 1721.

Mais le plus souvent, les jours qui n'taient point jours d'opra ou
grands jours de comdie, la femme se laissait entraner  quelqu'une
de ces foires qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la
campagne autour de Paris. Une compagnie l'emmenait  la foire de
Bezons,  la foire Saint-Ovide,  la foire Saint-Laurent et de
prfrence  la foire Saint-Germain, qui l'blouissaient,
l'tourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumires, leurs
bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espce: cris de
marchands, appels et compliments, annonces et reprsentations de
danseurs de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de
gibecire, de montreurs d'ouvrages mcaniques, boutiques o l'on
vendait de tout et des brochures nouvelles, fte de Babel dont la
femme allait oublier la fatigue et le fracas  l'Opra-Comique[194].

  [194] Le Livre  la mode, en Europe, chez les libraires,
  100070060.

Plus tard tout est chang, les amusements, les promenades, la vogue
des marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au
Palais-Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de
Turquie,  peine si l'on sait encore ce nom, c'est  la Descente du
Pont-Neuf, au _Petit Dunkerque_, au _Petit_, comme on dit
familirement, que s'arrtent les petites matresses dsoeuvres, et
qu'elles perdent agrablement deux heures  choisir une dlicieuse
inutilit[195]. Et de mme que le Palais-Marchand est dsert pour le
Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnes pour les boulevards, la
nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, o l'on
voit se presser toutes les voitures d'lgantes, les allemandes, les
diligences, les dormeuses, les vis--vis, les _soli_, les paresseuses,
les cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines  cul de singe,
les haquets et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel
air se lorgnant d'un carrosse  l'autre, se saluant en levant et
abaissant les glaces. Les chevaux vont au pas pour permettre aux
promeneurs d'aller  la portire dire un bonjour  leurs
connaissances, et les bouquetires montent sur les marchepieds pour
offrir leurs fleurs aux dames[196]. On s'arrte, on descend; on va
prendre une glace aux tables places devant le caf Gaussin ou devant
le caf du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde,
dfiler toutes ces voitures, les livres, les figures, la mode, dans
ce bruit des boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain
des parades, le _grommellement_ bourdonnant des buveurs, le sifflement
des petites marchandes de nougat, la musique des vielleuses
montagnardes, le claquement des coups de fouet, le hennissement des
chevaux, le son des tambours et des trompettes[197].

  [195] Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII.

  [196] Les _Portraits  la mode_, les _Remparts de Paris_,
  dessins par Saint-Aubin, gravs par Courtois et Duclos.

  [197] Dclaration de la mode portant rglement pour les
  promenades des boulevards.

Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien largi.
Les femmes vont maintenant aprs le dner, recul  trois heures, aux
sermons du pre Anselme. Elles vont au Lyce. Elles vont voir la
fabrication de la thriaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez
l'horloger Furet voir la ngresse qui a l'heure peinte dans l'oeil
droit, les minutes dessines dans l'oeil gauche. Elles vont 
Vincennes, qui a cess d'tre une prison, voir la chambre o fut
enferm le grand Cond[198], ou bien chez Greuze admirer son tableau
de Dana[199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent
treize esclaves franais rachets  Alger[200], ou l'htel Thlusson
qui s'lve, ou les deux ttes parlantes de l'abb Mical qui
articulent quatre phrases[201]. Elles vont faire dessiner leur profil,
le faire _crire  main leve_ par le calligraphe Bernard[202]. Elles
vont assister  l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce
mobilier de deux millions, ce magasin d'toffes et de porcelaines et
de bijoux, comme il n'y en avait pas un  Paris[203]. Aprs avoir fait
dire une messe le matin pour le succs de l'ascension d'un arostat,
elles vont embrasser les frres Robert ou Pilatre du Rozier avant
qu'ils ne s'enlvent[204]. L'engouement des sciences, des arts, de
l'industrie, entr dans la socit, a dvelopp chez la femme une
curiosit universelle et fbrile, une envie de tout voir et de tout
connatre. Son imagination vole d'ides en ides, de spectacles en
spectacles, d'occupations en occupations; sa journe n'est que
mouvement, empressement, projets d'un instant, ardeur tourbillonnante,
inconstante, qui l'emporte aux quatre coins de Paris, sur les pas de
l'opinion, sur les annonces des feuilles publiques, sur le bruit des
systmes, des thories, des cours et des expriences, sur le vent
qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice qui lui
effleure le front en passant. Journe pleine et vide, grosse de
dsirs, d'aspirations, de rsolutions, qui semble remuer avec ce
qu'elle se promet de plaisirs srieux et de distractions
philosophiques, conomiques mme, la table d'une encyclopdie! Un
mchant, qui est  peine un caricaturiste, l'a esquisse d'aprs
nature, cette journe d'une femme de la fin du sicle, et il va nous
en peindre le train, la fivre, les zigzags, les arrts  moiti
chemin, la folie courante et  btons rompus. La femme sort; elle
passe prendre le chevalier, elle l'enlve: il l'accompagnera au cours
d'anatomie o elle va. En route, elle rencontre la marquise, qui a
besoin de la consulter sur la chose du monde la plus essentielle, et
qui la mne chez sa marchande de modes. A trois portes de la marchande
de modes, le chasseur du baron aborde la voiture de ces dames retarde
par un embarras: c'est le baron, qui leur propose de voir de nouvelles
expriences sur l'air inflammable. Je n'aime rien tant, rpond la
femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de dtonations.
Montez, baron. Et le baron jette au cocher: Rue de la Ppinire! On
arrive. Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je manquerais
mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des ntres? Prs de
l'Arsenal: Germain, voici l'adresse imprime. On commence  rouler.
Mais on aperoit de jolies perruches: il faut arrter pour les
regarder, leur parler; le marchand engage les dames  entrer pour voir
un superbe perroquet disant,  ce qu'il assure, des polissonneries qui
attireraient trop de monde autour de la voiture. Oh! descendons, ma
chre, nous nous amuserons comme des dieux! On achte le perroquet.
Une berline passe. La femme crie  l'homme qui est dedans: Un mot. O
courez-vous, comte?--Je vais voir l'imprimerie des aveugles.--Unique!
dlicieux! charmant! Courons-y tous! Mais en chemin, la femme demande
au comte si c'est cette berline qu'il avait le jour o il l'a conduite
voir le tableau de Drouais: voil la marquise enflamme par la
description du tableau, qui veut absolument le voir. On se dit que les
aveugles imprimeront encore longtemps, que le tableau peut disparatre
d'un moment  l'autre: Chez Drouais! On s'est mis  causer peinture,
le chevalier avoue qu'il peint: aussitt l'ide prend aux femmes de
surprendre ses portefeuilles en dsordre et de juger ses fleurs. A la
Barrire Blanche! Les chevaux tournent et repartent. Eh! bon dieu! 
propos de fleurs, reprend la marquise, on est venu me dire que le
grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura
lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-tre... Si
c'tait le dernier moment, nous l'aurions manqu pour la vie. Et du
Jardin des Plantes, l'on revient encore, avant d'tre arriv,  un
architecte de Parthnion qui demeure rue des Marais, de l'architecte 
un stucateur du boulevard de l'Opra, du stucateur  Rveillon, de
Rveillon  Desenne pour prendre des brochures. Au bout de quoi le
chevalier dit  la dame: Vous vouliez aller au Lyce... C'est le mot
final de la journe[205].

  [198] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXVI.

  [199] Adle et Thodore.

  [200] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXX.

  [201] Id., vol. XXVI.

  [202] Abrg du Journal de Paris, vol. III.

  [203] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. II.

  [204] Correspondance secrte, vol. XVI.

  [205] loge philosophique de l'impertinence; ouvrage posthume de
  M. de Bractole,  Abdre, 1788.

Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du
bruit, une perptuelle distraction de soi-mme, voil cette vie. La
femme ne veut point avoir une heure de recueillement, un instant de
solitude. Et mme aux heures o le monde lui manque, aux heures o
elle est menace de retomber sur elle-mme, il lui faut  ct d'elle,
sous la main, quelque chose de vivant, de bruyant, d'tourdissant. Il
faut, pour lui tenir compagnie et l'empcher d'tre seule, le jeu et
le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un singe, la bte d'lection
et d'affection du dix-huitime sicle, la chimre du Rococo, un
sapajou qui prend le chocolat avec sa matresse en face d'un
perroquet. L, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de
Carraccioli, un cureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe 
la rocaille d'un lambris. Les chambres  coucher et les salons se
remplissent de ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure,
qu'elle installe sur sa grande table de loto, et qui poussent de la
patte les jetons  leur porte[206]. Quelle femme n'a eu au moins un
chien? un chien chri, gt, qu'on couche avec soi, qu'on fait manger
sur son assiette, auquel on sert un filet de chevreuil, une aile de
faisan, ou une carcasse de gelinotte[207], pagneul ou doguin qui
rgne en matre sur les oreillers et les coussins, levrette blanche ou
chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: Ma pauvre
dfunte Diane ou Mitonnette[208]!... Et quel amour, que de soins
pareils  ceux de Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour
chercher sa chienne[209]! A panser de petits chiens, Lionais gagnait
un chteau et une belle terre: on l'appelait Monseigneur en
Bourgogne[210]. Et quelles belles ducations! Il semble que ces btes
prennent, entre les mains de leurs matresses, quelque chose de leur
coeur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Ass, est
toujours  la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de
M. de Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent[211], et
la princesse de Conti dresse le sien  mordre son mari[212]!
Intelligence, caresses, immoralit mme, rien ne manque dans le
dix-huitime sicle  tous ces jolis petits animaux domestiques, btes
frottes de grce  peu prs comme l'abb Trublet tait frott
d'esprit. Le _Mercure_ est rempli des lgies que leur mort inspire.
De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une gnalogie:
c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme
d'pinay, fils de Thisb et de Sibli, qui manque un moment de
brouiller la Chevrette et le Grandval[213]. On les fait dessiner, on
les fait graver. Cochin donne  la postrit les chats de Mme du
Deffand. Les chiens de Mme de Pompadour n'ont pas seulement l'honneur
de l'estampe: ils ont la gloire de la pierre grave. Potes, artistes
et peintres les chantent ou les reprsentent au-dessous d'un nom ou
d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de leur fortune que ce
chien de la _Gimblette_, peint par Fragonard, model par Clodion, dans
le cadre d'un conte de la Fontaine?

  [206] Souvenirs par M. de Lvis.

  [207] Les Numros. _Amsterdam_, 1782, vol. I.

  [208] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.

  [209] Mmoires et Journal du marquis d'Argenson. _Jannet_, 1857,
  vol. I.

  [210] Les Dners de M. Guillaume, 1788.

  [211] Correspondance secrte, vol. XVIII.

  [212] Mmoires du comte de Maurepas. _Buisson_, 1792, vol. I.

  [213] Mmoires de Diderot. _Paris_, _Garnier_, 1841, vol. I.

Cependant, malgr tout, des heures restent  la femme qui seraient
bien vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque
machinal. Au logis, au coin du feu o la tient un mauvais temps
d'hiver, un accs de paresse, dans le salon mme o elle va s'tablir
toute une soire, elle a besoin d'un de ces travaux qui occupent dans
tous les temps les mains et les yeux de son sexe: petits ouvrages ne
demandant  la femme qu'une attention d'habitude et sans rflexion,
passe-temps de son loisir qui est la contenance de son activit. Il y
a au dix-huitime sicle une grande imagination de ces menues
occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se
rpandent comme une pidmie, elles disparaissent comme un engouement;
un caprice les apporte et les emporte. Sous la Rgence, la fureur est
de dcouper. Toutes les estampes passent  la dcoupure, celles-l
surtout qui sont enlumines, et le dsoeuvrement de la femme taille
aux ciseaux les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des
estampes de cent livres pice[214]; une fois dcoupes, on les colle
sur des cartons, on les vernit et on en fait des meubles et des
tentures, des espces de tapisseries, des paravents, des crans. Folie
gnrale, grand art que cet art des dcoupures! Crbillon ne manque
pas de le faire appeler le chef-d'oeuvre de l'esprit humain par le
sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce sicle son
grand homme et son gnie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot,
et le Paul Potter du dcoupage improvis?

  [214] Lettres de Mlle Ass.--En 1777, le got de l'enluminure et
  du vernissage des estampes reprenait aux femmes, et l'on ne
  faisait sa cour  la duchesse et  la prsidente, dit Mtra,
  qu'en lui apportant une bote de couleurs.

Quand les dcoupures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion
des pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil
remue les bras et les jambes. Point de chemine qui n'en soit garnie;
c'est l'trenne demande par toutes les femmes et toutes les filles,
et partout les petites figures s'agitent sur l'air de la chanson:

    Que Pantin serait content
    S'il avait l'art de vous plaire,
    Que Pantin serait content
    S'il vous plaisait en dansant!

Partout dansent et _pantinent_ les Scaramouches, les Arlequins, les
mitrons, les bergers, les bergres, un peuple de comdie et d'opra en
miniature, pantins de toutes sortes et  tout prix, depuis le pantin
de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la
duchesse de Chartres fait dessiner et peindre  Boucher
lui-mme[215].--Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue des
chemines  la Popelinire, petites chemines avec une plaque qui
s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.--A quelques annes de l, en
1754, une brochure prend cette singulire date de publication: _L'an
42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets_[216]. Nous apprenons
l que la mode des bilboquets, signale par Mlle Ass avant la mode
des dcoupures, est dj vieille d'un demi-sicle et que les pantins
ont fait place  une nouveaut. Coll va nous donner le secret de cet
amusement singulier, dont l'ide fut peut-tre donne  la femme par
l'usage de porter ses bouquets au bal dans une espce de petite
bouteille de fer blanc couverte de ruban vert, et de les garder frais
en les tenant dans l'eau[217]. Cela consistait  creuser un navet et 
faire entrer dans le creux un ognon de jacinthe, et le tout mis dans
l'eau, le plaisir tait de voir crotre les deux plantes ensemble et
l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le navet ses
feuilles[218]. C'est le temps o pas une femme n'est meuble sans
cabinets de la Chine, sans magots achets  l'homme de la rue du
Roule[219]; et ne semble-t-il pas qu'il y ait un got de chinoiserie
dans ses plaisirs, dans ses modes, dans le caprice de ses
distractions?

  [215] Journal historique de Barbier, vol. III.

  [216] Dclaration de la mode.

  [217] Lettres d'Horace Walpole, _Paris_, 1818.

  [218] Journal de Coll. _Paris_, 1805, vol. III.

  [219] Angola, vol. I.

Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages d'un instant, la
femme retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon
ton consacre, et qui fait tomber en dsutude tous les autres ouvrages
et mme la tapisserie au petit point. On voit reparatre et se
rpandre la mode des noeuds[220], mode charmante. En occupant les
doigts de la femme d'un travail lger et ngligent, en lui faisant
tantt allonger, tantt _crochir_ le petit doigt, elle laisse son
corps sur une chaise longue; elle lui permet de s'abandonner
coquettement aux grces de la nonchalance veille, de la paresse qui
semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent armes de
ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre vernisseur
fera des bijoux d'art, petits magasins des grces, comme on les
appelle, que bientt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en
or. Et o ne fait-on point de noeuds? On en fait chez soi par tenue,
dans sa chambre par air, dans son boudoir par dsir de plaire, par
embarras ou par dcence. On en fait dans le monde, on en fait au
spectacle; et l'on voit dans les salles de thtre, pendant que l'on
joue, les dames tirer l'une aprs l'autre une navette d'or d'un sac
brod et se mettre  faire des noeuds d'un air fort appliqu, et en ne
regardant gure que le public[221].

  [220] Cette mode n'tait que renouvele; car dj en 1718 les
  carmlites offraient  la mre du Rgent un sac  noeuds.
  (_Lettres de la duchesse d'Orlans._)

  [221] Lettres de Mme ***  une de ses amies sur les spectacles,
  1745.

Puis, vers 1770, les noeuds et le filet, qui semble venir aprs les
noeuds, ne sont plus le got du jour: on parfile. On parfile des
galons, des paulettes, toute passementerie o il y a de l'or. On
parfile pour parfiler, et aussi pour faire sur son parfilage des
bnfices de cent louis par an[222]. Le gain se mlant ici  la mode,
ce fut une furie qui fit taire un moment dans les socits jusqu'
l'amour du jeu. L'excs devint tel qu'un homme entrant dans un salon
o l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs
mains, de leurs ciseaux, l'habit entirement dgalonn. C'est le
moment o, pour rappeler la femme  la discrtion,  l'honntet, le
duc d'Orlans imagine la charmante perfidie de faire mettre  son
habit des brandebourgs d'or faux qu'il laisse sans rien dire dcoudre
par les dames dans le salon de Villers-Cotterets, et parfiler avec de
l'or vrai[223]. Corrige de ces violences, la femme trouva bientt
dans le commerce mille objets de parfilage. Les fabriques filrent
pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de l'anne
de 1772, l'on vit une boutique pleine de pices d'or  parfiler pour
trennes: bobines  tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, crans,
cabarets, tasses  caf, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs
de corde. Pendant une dizaine d'annes, l'usage, la vogue dura des
cadeaux en parfilage d'homme  femme et surtout de femme  femme:
c'tait la surprise et le souvenir de l'amiti. Mme du Deffand
envoyait  la duchesse de la Vallire un panier rempli d'oeufs de
parfilage[224],  Mme la marchale de Luxembourg une chaise de
parfilage, enveloppe dans ces vers que Grimm lui dispute pour les
donner  qui?  M. Necker!

    Vive le parfilage!
    Plus de plaisir sans lui.
    Cet important ouvrage
    Chasse partout l'ennui.
    Tandis que l'on dchire
    Et galons et rubans,
    L'on peut encor mdire
    Et dchirer les gens[225].

  [222] Mmoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des
  tiquettes.

  [223] Correspondance de Grimm, vol. VIII.

  [224] Correspondance de Grimm, vol. IX.

  [225] Id., vol. VIII.

Dans le monde,  la maison, c'est la grande occupation de toutes les
heures o l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre
l'oisivet, et l'on n'entend entre femmes que ce dialogue: Mon coeur,
avez-vous du gros or?--Assurment, de l'or de bobine?--Je n'en parfile
jamais d'autre.--En voulez-vous un _fagot_? Allons, je vais vous en
donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un fagot[226].

  [226] _Les Dangers du monde._ Thtre de socit, par Mme de
  Genlis.

En ce temps de la fin du sicle, quand la journe est finie, la femme
a pour employer sa soire toutes les maisons, toutes les runions,
toutes les ftes dont tout  l'heure nous donnions la liste et la
physionomie. Elle a encore tous les spectacles de Paris, o elle va,
non point en grande loge, mais, selon l'usage suivi, en petite
loge[227], dans une loge masque par des stores; petit salon commode,
entour tout  la fois de monde et de mystre, o Lauzun et Mme de
Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en dshabill,
on y apporte son pagneul, son coussin et sa chaufferette. On y
chappe aux importuns qui assigent une femme avant l'heure du
souper[228]. On y reoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut
une conversation dont on n'interrompt le babil et les clats que pour
regarder par le morceau de verre de son ventail les entrants et les
sortants sans qu'ils vous voient. Innovation charmante qui est une
fortune pour les comdiens franais, et leur fait remanier leur
salle: une partie du parterre est supprime pour augmenter le nombre
de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 4,800 livres  la
Comdie[229].

  [227] Ah! quel conte!

  [228] Correspondance de Grimm, vol. XIII.

  [229] Tableau de Paris (par Mercier), vol. II et X.

Mais la femme a pour se distraire mieux encore que tous les
spectacles: elle a le thtre o elle joue, le thtre de socit.

C'est une fureur, une folie que le thtre de socit dans la seconde
moiti du dix-huitime sicle. Le got de jouer la comdie gagne
toutes les classes. Il va des petits appartements de Versailles
aux socits dramatiques de la rue des Marais et de la rue
Popincourt[230]. La _mimomanie_ rgne dans le grand monde, et des
mres comme Mme de Sabran donnent  leurs enfants pour professeurs
Larive et Mlle Sainval. La _mimomanie_ clate dans tous les coins de
Paris[231]. Elle se rpand dans les campagnes aux environs de Paris.
Un petit thtre se dresse dans les htels, un grand thtre se monte
dans les chteaux. Toute la socit rve thtre d'un bout de la
France  l'autre, et il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne
veuille avoir des trteaux et une troupe. Les spectacles de socit
ont leurs deux grands auteurs: M. de Moissy, peintre moraliste en
dtrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules  gouache[232]. Les
grandes dames ne peuvent plus vivre sans thtre, sans une scne 
elles; et lorsque Mme de Gumne est exile aprs la souveraine
banqueroute des Gumne, que fait-elle tout d'abord en arrivant au
lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger
un thtre[233].

  [230] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VII.

  [231] Le Babillard, chez Jean-Franois Bastien, 1778, vol. I.

  [232] Correspondance de Grimm, vol. VII.

  [233] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXI.

Comptez toutes ces scnes o se presse la plus grande compagnie de
France, dont les entres sont si recherches, et qui font rage au
carme et surtout pendant la clture des spectacles[234]:--thtre de
Monsieur, o se donnent les drames historiques de Desfontaines, les
comdies-parades de Piis et Barr[235]; thtre au Temple, chez le
prince de Conti, o Jean-Jacques Rousseau fait jouer son grand opra
_les Neuf Muses_, dclar injouable par toute la socit du
Temple[236]; thtre  l'Ile-Adam, o _le Comte de Comminges_, le
drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les femmes[237]; thtre de Mme de
Montesson, o Mme de Montesson figure dans ses pices en vritable
comdienne, et rappelle, dans les autres, le jeu de Mlle Doligny, de
Mlle Arnould et de Mme Laruette[238]; thtre chez la duchesse de
Villeroy, o les comdiens franais reprsentent, avant de le jouer
sur leur scne, _l'Honnte Criminel_; thtre chez le duc de Grammont
 Clichy, o Durosoy fait un rle dans sa tragdie du _Sige de
Calais_, et o paraissent les demoiselles Fauconnier; thtre chez le
baron d'Esclapon au faubourg Saint-Germain, o a lieu la
reprsentation au bnfice de Mol dont les six cents billets sont
placs avec tant d'empressement par les femmes de la cour[239];
thtre  Chilly chez la duchesse de Mazarin, qui offre  Mesdames la
reprsentation de la _Partie de chasse de Henri IV_[240]; thtre chez
M. de Vaudreuil  Gennevilliers, o _le Mariage de Figaro_ est
reprsent pour la premire fois[241]; thtre de M. le duc d'Ayen 
Saint-Germain, o sa fille, la comtesse de Tess, et le comte d'Ayen
dploient tant de talents dans un drame de Lessing traduit par M.
Trudaine[242]; thtre de Mme d'Amblimont; thtre de la Folie-Titon;
thtre  la Chausse-d'Antin de Mme de Genlis, o ses deux filles
jouent _la Petite Curieuse_, piquante satire contre les moeurs de la
cour[243]; thtres d'Auteuil et de Paris des demoiselles Verrire,
qui ont des loges grilles pour les femmes du monde qui ne veulent pas
tre vues[244]; thtre de M. de Magnanville  la Chevrette, le
thtre de socit modle, suprieur mme au thtre de Mme de
Montesson par le got, la magnificence, le local, les dcorations, les
auteurs, les acteurs, les actrices mme; le thtre qui attire deux
cents carrosses  trois lieues de Paris, le thtre o l'on joue
_Romo et Juliette_ du chevalier de Chastellux tir du thtre
anglais et accommod au ntre, le thtre o la marquise de Glon
montre un jeu si dcent, si ais, si noble, o Mlle Savalette fait les
soubrettes de manire  donner de l'ombrage  Mlle Dangeville[245]!

  [234] Correspondance de Grimm, vol. X.

  [235] Correspondance secrte, vol. II.

  [236] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. III.

  [237] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. II.

  [238] Correspondance de Grimm, vol. IX et X.

  [239] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. III.

  [240] Id., vol. IV.

  [241] Correspondance de Grimm, vol. XII.

  [242] Id., vol. IV.

  [243] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XIII.

  [244] Ibid., vol., I.

  [245] Correspondance secrte, vol. II.

Car c'tait l la grande sduction du thtre de socit pour la
femme: il lui permettait d'tre une actrice, il la faisait monter sur
les planches[246]. Il lui donnait l'amusement des rptitions,
l'enivrement de l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge
du thtre qu'elle tait si fire de porter, et qu'elle gardait au
souper qui suivait la reprsentation, aprs avoir fait semblant de se
dbarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comdie, le
mensonge de la scne, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait
monter au coeur et dans la tte l'ivresse d'un public. Que lui faisait
un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jene de
vingt-quatre? N'tait-elle pas paye de tout ennui, de toute
privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait  sa sortie de
scne: Ah! mon coeur, comme un ange!... Comment peut-on jouer comme
cela? C'est tonnant! Ne me faites donc pas pleurer comme a...
Savez-vous que je n'en puis plus? Et quelle plus jolie invention pour
satisfaire tous les gots de la femme, toutes ses vanits, mettre en
lumire toutes ses grces, en activit toutes ses coquetteries? Pour
quelques-unes, le thtre tait une vocation: il y avait en effet des
gnies de nature, de grandes comdiennes et d'admirables chanteuses
dans ces actrices de socit. Plus de dix de nos femmes du grand
monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que
j'ai vu de mieux sur tous les thtres. Pour beaucoup, le thtre
tait un passe-temps; pour un certain nombre, il tait une occasion;
pour toutes, il tait une fivre, une fivre et un enchantement qui
n'tait rompu qu' ces mots: Ces dames sont servies. On courait
souper; car on avait  peine djeun pour tre plus sre de son
organe. En passant, une glace faisait voir  une ou deux femmes que
leurs pingles taient tombes; on pensait aux fautes qu'on se
ressouvenait d'avoir commises, on se disait: J'aurais d dire ceci
autrement. Puis on se rappelait que deux personnes, passant pour tre
bien ensemble, s'taient parl sur le troisime banc. On n'tait plus
comdienne, on redevenait femme, et la comdie finissait par une
jalousie de talent, d'amant ou de figure[247].

  [246] Quelquefois les grandes dames et leurs tenants se donnaient
  le plaisir de jouer pour un petit public d'admirateurs, dans une
  salle loue, o l'on montait un thtre. Je copie dans un recueil
  de pices manuscrites qui m'a t communiqu par M. Claudin et
  qui porte l'_ex libris_ de la bibliothque du prsident Hnault,
  ce curieux compte-rendu crit par le prsident en tte du _Jaloux
  de soi-mme_:

  Cette pice a t reprsente le 20 aot 1740. On choisit pour
  cela une salle aux Porcherons, o l'on construisit un thtre tout
   fait galant; il ne devoit y avoir qu'un trs-petit nombre de
  spectateurs, et il n'y avoit, en effet, que Mme la duchesse de
  Saint-Pierre, Mme la marchale de Villars, Mme de Flamarens, M. de
  Creste et M. d'Argental.

  La pice commena par une espce de prologue fort court qui
  rouloit sur le secret que nous exigions _de nos spectateurs_.
  C'toit M. de Pont-de-Veyle, habill en _Pythie_, qui chantoit la
  parodie de la Pythie de Bellrophon, accompagn par Rebel et
  Francoeur, qui composoient seuls notre _orchestre_; on y joignit
  depuis l'abb pour jouer du violoncelle.

  A la fin de cette pice: le _Jaloux de lui-mme_, on lit:

  Aprs la comdie, il y eut un ballet compos par M. le marquis de
  Clermont d'Amboise et dans par lui, par M. de Clermont son fils,
  et par Mme la duchesse de Luxembourg. Aprs le divertissement il y
  eut une parade excute par Mlle Quinault, M. de Pont-de-Veyle, M.
  d'Uss et M. de Forcalquier. Cette mme pice fut joue une
  seconde fois dans une salle que l'on avoit loue aux Porcherons;
  elle fut suivie d'une comdie compose par M. le comte de
  Forcalquier, intitule _l'Homme du bel air_, en trois actes. MM.
  de Rupelmonde et de la Marche y jourent pour la premire fois; la
  pice est trs-bien crite et amusa beaucoup. Il y eut un ballet
  dans lequel on chanta le vaudeville suivant.....

  Aprs ce divertissement, M. de Pont-de-Veyle se prsenta  la
  porte de la salle en habit d'oprateur et demanda qu'il lui ft
  permis d'taler sa boutique et de vendre ses drogues. Il n'eut pas
  de peine  obtenir cette permission. Il monta sur le thtre, et
  l, second par M. de Forcalquier, habill en Arlequin et dont la
  figure et le jeu furent d'autant plus admirables qu'assurment ce
  n'est pas son genre, ils trouvrent le secret d'amuser pendant
  plus d'une heure et demie, par le rcit de tout ce qu'il y avoit
  de merveilleux dans le cours de ses voyages. Ensuite il distribua
  ses drogues  tout le monde, c'est--dire qu'il donna des petites
  boites dont chacune renfermoit un vaudeville applicable  la
  personne qui le recevoit. Cette scne fut extrmement
  divertissante par la chaleur et le comique des deux acteurs; et M.
  de Pont-de-Veyle eut lieu d'tre content de la joie et des rires
  continuels que l'on donna  tout ce que son imagination lui
  fournit. La fte fut termine par des prsents de rubans que M. de
  Pont-de-Veyle et M. de Forcalquier avoient enferms dans des
  boites et qu'ils jetrent  toutes les femmes de chambre et  tous
  les valets de chambre, et par des poignes de drages qui volrent
  dans la salle pour le peuple qui toit en grande affluence; car
  les reprsentations, qui avoient commenc par un trs-petit nombre
  de spectateurs, se trouvoient combles de monde, quelques
  prcautions qu'on et prises pour l'empcher. On s'toit trop bien
  trouv de cette espce de fte pour ne pas demander aux acteurs de
  vouloir bien continuer  en donner de nouvelles. En effet, on
  reprsenta _le Baron d'Albierac_ quinze jours aprs, suivi d'un
  divertissement et termin par _le Baron de la Crasse_, o M. de
  Pont-de-Veyle joignit quelques scnes de sa faon. On se proposoit
  de donner bientt aprs de nouvelles comdies; mais des
  incommodits survenues en firent diffrer la reprsentation, et ce
  ne fut qu'au bout d'un mois que l'on se rassembla pour jouer deux
  comdies, chacune en trois actes, l'une de M. Duchastel, intitule
  _Zayde_ et l'autre, _la Petite Maison_. La premire pice est
  prise d'un roman intitul _la Belle Grecque_, qui venoit de
  paroistre, et M. Duchastel avoit su tirer du sujet un bien
  meilleur parti que dom Prvost, auteur du roman. Mme de Rochefort,
  dans le rle de Zayde, fit rpandre bien des larmes; Mme de
  Luxembourg fut charmante, habille  la turque, dans le rle de
  Fatime; M. de Forcalquier se surpassa dans le rle de Florimond,
  amant de Zayde; et M. Duchastel, auteur de la pice, reprsenta
  avec un trs-grand succs le rle d'Alcippe, rival de Florimond.
  Aprs cette pice on joua _la Petite Maison_. Le succs du _Jaloux
  de lui-mme_ m'avoit port  composer cette nouvelle comdie. Il y
  avoit une difficult  surmonter: c'toit le dguisement de Mme de
  Rochefort en homme. Cela suspendit quelque temps l'ide de la
  donner. Mais enfin on imagina une espce d'habillement qui accorda
  la dcence avec l'illusion ncessaire pour le plaisir des
  spectateurs.

  _Acteurs reprsentant dans_ la Petite Maison:

    JULIE.            Mme de Rochefort dguise en homme.
    CIDALISE.         Mme de Luxembourg.
    ARAMINTE.         Mme du Deffand.
    PHROSINE.
    JAVOTTE.
    VALRE.           M. de Forcalquier.
    CLITANDRE.        M. d'Uss.
    MATHURIN.         M. de Pont-de-Veyle.
    LA MONTAGNE.      M. de Clermont.

  [247] Mlanges par le prince de Ligne, vol. XI et XII.

Quand c'tait l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait
d'ordinaire  quelque bal masqu et de prfrence au bal de
l'Opra[248].

  [248] Les bals de l'Opra, qui commenaient alors  la fte de
  Saint-Martin, s'ouvraient  onze heures du soir et fermaient 
  six heures du matin. L'entre tait de six livres. Leur succs
  tait tel  la fin du sicle que l'Opra donnait l't des
  _aprs-soupers_, bals masqus, prcds de srnades. (Mmoires
  de la Rpublique des lettres, vol. XXIII.)

Les prparatifs du bal au commencement du rgne de Louis XV, le
peintre Detroy nous les a gards; et nous voici grce  lui dans ce
riche appartement o les bras allums, se tordant aux murs, jettent
leurs clairs aux cadres superbement chantourns des glaces. La flamme
ptille dans la chemine, derrire les feux de bronze dor qui sont
des sirnes coiffes  la Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune
brlent aux deux coins de la toilette. Et debout ou assis, les
dominos, largement toffs dans leur robe sombre, causent, sourient,
se rajustent, rattachent le gros noeud qui relve leurs manches. Les
mains jouent avec les lourds masques de carton d'o pendent deux
rubans; un coup lger d'ventail chatouille l-bas deux yeux qui
commencent  se fermer. Ici, le coude pouss par les plus veills de
la bande, une soubrette donne le _dernier lch_  la coiffure plate
d'une jeune femme dj anime de la joie et de l'esprit du bal,
les paules couvertes, la gorge  demi voile d'un manteau de
lit flottant laissant voir les ramages opulents de sa robe de
brocart[249].--L'heure venue, l'on part; l'on est arriv, et sitt la
rencontre faite de quelqu'un qui en vaut la peine, que
d'espigleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours
jeune: _Je te connais, beau masque!_ Ce sont des liberts prises et
des pardons demands, des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses
accompagnes d'audaces, des loges de la beaut appuyes par le geste.
Pendant que les deux orchestres font leur bruit, les ventails donnent
sur les doigts, et pas une minute ne se passe sans qu'on entende un
froissement de soie, et ce mot d'une bouche de femme: _Finissez vos
folies[250]!_ C'est un flux, un reflux jusque dans les corridors. Que
de rendez-vous donns sur les degrs de l'amphithtre! Que de
reconnaissances et de mprises! Tout se mle, les rangs, les ordres,
les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent sous leur
carton pour jouer la dame de qualit[251]. Qu'est ce bruit? un masque
dchir sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est
cette main qu'un masque baise au mme bal? La main de la reine de
France donne  une poissarde qui reproche gaiement  Marie-Antoinette
de n'tre pas auprs de son mari[252].

  [249] _Les Prparatifs du bal_, peints par Detroy, gravs par
  Beauvariet.

  [250] Angola.--Le Grelot.

  [251] Le Babillard, vol. I.

  [252] Correspondance secrte, vol XI.

Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du
dix-huitime sicle est  l'aise sous le masque: le masque lui donne
la verve, il mancipe ses malices, il fait ptiller ses ironies. Sous
la vote de l'Opra, les mots volent, les ripostes sifflent.
L'pigramme de Piron se mle  la chanson de Nivernois; et tous les
esprits de la France, ivres et charmants comme  la fin d'un souper, y
rappellent  tout instant que, l o ils parlent, le Rgent causa de
Rabelais avec Voltaire.

Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et gote
la distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu
vif et lger de l'amour. Elle arrte ses amis par le bras, leur donne
en passant un soupon de jalousie. Elle reoit, sans tre force de
rougir, les compliments des inconnus. Elle jouit,  l'abri du
dguisement, des aveux et des dclarations. Elle peut laisser chapper
les mots qu'elle ne veut pas dire  visage dcouvert, encourager la
timidit, renouer aprs avoir rompu, baucher un roman d'un instant,
laisser tomber, comme par mgarde, son sourire sur un mot, son coeur
sur un passant. Et mme si elle ne veut que jouer, badiner, n'a-t-elle
pas aux mains cette tabatire que les dames laissent si volontiers
chapper au bal de l'Opra, pour avoir le lendemain, comme Mme
d'pinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte[253]?

  [253] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

Le got et le ton du monde, gard au milieu de la licence de l'esprit,
une galanterie libre, mais releve d'lgance, conservent pendant tout
le sicle une dlicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une
grosse joie, une turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce
sicle  l'Opra, alors que paraissent les arlequins, les pierrots,
les polichinelles, les mendiants, les podagres, les chinois, les
chauves-souris, les _hirondelles de nuit de carme_; mais tous ces
masques de tapage sont bien vite renvoys aux bals des matres de
danse de la ville, et mme plus bas, aux bals de la Courtille et du
Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la salle de
dugnes et de seoras ne dure gure plus; et aprs quelques hivers,
les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au
manteau de l'intrigue: le domino reparat, annonant le retour des
anciens plaisirs, qui rendent aux chos de l'Opra le bruit, le rire
et la gaiet d'un salon. Puis,  la fin du sicle, quand le domino est
dans son plein rgne, on trouve  sa couleur brune ou noire une
monotonie trop svre. Alors, ce ne sont plus sous le feu des lustres
et des bougies que couleurs clatantes et tendres, du blanc, du rose,
du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et gais
qu'gayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne
sait pas pour ses nuits de fte de plus beau voile  jeter sur une
femme qu'un domino jaune ple nou par des rubans roses, les devants
et le capuchon fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois
sur un falbala de gaze blanche, le masque noir et luisant avec une
barbe de taffetas rose[254].

  [254] Cabinet des modes.

La femme du dix-huitime sicle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est
pas encore finie. Aprs un mdianoche, un souper, le jour est venu ou
va venir: il lui prend fantaisie d'aller temprer les vapeurs du
champagne avec un ratafia qu'il est de bon got de prendre au pont de
Neuilly, et qu'il faut boire en mangeant des macarons, si l'on se
pique d'usage[255].

  [255] Angola.--Dclaration de la mode.

Arrive enfin le coucher. Je l'ai l sous les yeux, ce coucher de la
femme du temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprs
d'une chemine dont le feu clair est masqu par un cran de Beauvais,
 ct du marchepied de lit  deux marches cloutes d'or, devant le
lit  la couronne empanache, aux draps bombs par la bassinoire que
promne une fille de chambre, la femme, debout sur le tapis peluch,
o elle vient de laisser tomber une lettre, se laisse dshabiller par
une femme de chambre. Elle est dj coiffe du _battant l'oeil_ qui
enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur son sein
dcouvert, son jupon falbalass va tomber au bas des hauts talons de
ses mules. Les lumires des bras vont s'teindre; la femme demande ses
bougies de nuit,--et derrire elle, dans un cadre clair d'une
dernire lueur, un Amour rit comme le dieu de ses rves et l'ange de
sa nuit.

       *       *       *       *       *

Cette dissipation de la vie, cette dissipation du monde, cet
tourdissement des sens, de la tte et de l'me, ne tardaient pas 
amener chez la femme un certain tourdissement du coeur. Dans ce
cercle de plaisirs o l'pouse s'loignait chaque jour un peu plus de
son mari et s'en dtachait davantage, soit qu'elle et contre lui le
ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se refroidt
naturellement et d'elle-mme, elle commenait bientt  souffrir comme
d'une vague inquitude. Elle trouvait le vide au fond de son existence
agite; et dans cet tat flottant o elle tait entre la retenue, les
scrupules, une disposition tendre, l'nervement, et les premires
tentations des ides, son coeur inoccup croyait se dfendre et se
remplir, en allant  quelque femme,  une amie, au choix de laquelle
on mettait alors presque autant de vanit qu'au choix d'un amant.
Encourage par l'exemple et le bon ton du temps, elle se jetait 
l'amiti brillante d'une femme  la mode, et y apportait l'engouement,
la frnsie, l'excs d'emportement de son sexe. C'tait l pour elle
un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin et son jeu
innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins,
exclusivement rservs  la famille, plus qu'un intrt, banale
politesse de coeur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de
personnes; il y avait un sentiment, une illusion vive, une sorte de
passion. On se jurait une amiti qui devait durer toute la vie; et que
de mines, que d'embrassades, que de tendresses, que de transports
mignards, que de chuchotages! On ne pouvait se quitter, vivre l'une
sans l'autre; et tous les matins, c'taient des lettres. _Mon coeur_,
_mon amour_, _ma reine_, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire
et tranante, en penchant doucement la tte. On portait les mmes
couleurs, on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se
disait mille secrets  l'oreille; on n'allait qu'aux soupers o l'on
tait pries ensemble, et il fallait inviter l'une pour avoir l'autre.
On se promenait dans les salons, les bras enlacs autour de la taille,
ou bien on se tenait sur un sopha dans des attitudes qui montraient
un groupe de l'Amiti. On ne parlait que des charmes de l'amiti; on
tait fire d'afficher son _intimit sentimentale_, et le portrait de
la dlicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet[256].

  [256] Tableau de Paris (par Mercier). vol. V et VII.

Vers la fin du sicle, quand la scheresse des mes cherche  se
retremper ou plutt  se tromper par la _sensiblerie_, quand la mode
exige de la tendresse, les amitis de femmes exagrent encore leur
spectacle et leur affectation. C'est une fureur d'autels  l'amiti,
d'hymnes  l'amiti. Les femmes ne portent plus que des ajustements de
cheveux pour porter leur amiti sur elle; et la manufacture de Svres
fabrique  l'honneur de cette amiti des groupes d'une _sensibilit
passionne_. Alors entrent dans la langue toutes sortes de petites
finesses alambiques, d'expressions molles, et de coquettes
mivreries. Une femme dit, parlant d'une autre: J'ai un _sentiment_
pour elle, elle a un _attrait_ pour moi... Ce qu'elle m'inspire a
quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est vritablement de la
_passion_. Et puis il y a une telle _conformit_ dans notre manire
d'tre, une telle _sympathie_ entre nous... Tel est le ton, le
parler, et pour ainsi dire le son de voix de cette amiti toute
nouvelle et vritablement propre  ce sicle, dont le plus gros
ridicule et l'extravagance de gnrosit nous sont retracs dans une
petite comdie de femme, la comdie o Juliette, femme de chambre de
la marquise de Germini, ouvre la scne en lisant les mmoires des
fournisseurs. Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien
ncessaire pour crire  la vicomtesse Dorothe; car, grce au ciel,
voil la plus grande occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et
s'crire rgulirement dix billets par jour! Pour une grande
critoire, 300 livres! Pour un portefeuille  secret... Pour un
djeuner de Svres, double chiffre de myrte et de roses, dix cus!
Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de penses, 400
livres! Pour un groupe reprsentant la Confidence de deux jeunes
personnes, 120 livres... Mmoires pour bagues de cheveux, montres de
cheveux, chanes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux,
collier de cheveux, bote de cheveux...[257].

  [257] _Les Dangers du monde._ Thtre  l'usage des jeunes
  personnes, par Mme de Genlis.

Cette grande amiti des femmes baissa pourtant un moment comme une
mode qui va passer. La _dlicieuse amie_ fut pendant quelques annes
dtrne et remplace par un confident, par l'ami, par un homme auquel
la jeune femme confiait ses vrais secrets.--Il y avait par le monde
d'alors des hommes trs-nuls, trs-insignifiants, gnralement hors
d'ge, sans nul danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le
caractre effac, l'amabilit sans exigence, pour carter de la femme
qui s'approchait d'eux toute ide d'tre compromise. Modestes, ils
s'taient rendu justice en bornant leur ambition dans la socit  la
familiarit amicale de la femme, leur rle  la direction de la
coquetterie fminine; et la considration qu'ils tiraient de cette
place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrire la femme,
souvent en tiers dans son coeur, leur suffisait. Discrets, portant
dans toute leur personne une apparence de rserve,  l'cart et le dos
tourn  la conversation gnrale, ils prenaient position dans un coin
de chemine o ils restaient  se chauffer: une femme passait-elle 
leur porte? elle tait prise, ils l'accaparaient toute la soire, ils
ne la quittaient plus, ils prenaient place  ses cts au souper, ils
taient toujours auprs d'elle, affairs, penchs confidemment,
parlant bas, glissant  tout moment un murmure  son oreille, des
petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient d'un air
de mystre, de repos  intention. Les femmes, les maris, les amants
eux-mmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils
demandaient si peu pour tre heureux! D'ailleurs pour les femmes o
trouver plus d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si
peu de mauvaises penses ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient
toujours croire que les intrigues dont on leur faisait confidence
taient des passions platoniques. Et comment s'tonner, aprs tant de
qualits, du succs des deux grands amis des femmes: le marquis de
Lusignan, appel _Grosse-tte_, et le vieux marquis d'Estrhan, appel
familirement par toutes les femmes le _Pre_, suprme confident de
tout le monde fminin, si bien en pleine possession de la confiance
gnrale, qu'il regardait comme un mauvais procd l'oubli qu'une
femme faisait de s'ouvrir entirement  lui[258]?

  [258] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.

Il arrivait que ce coquetage de l'amiti avec un homme, ce commerce de
sentiment passionn avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le
coeur de la jeune pouse, l'acheminaient doucement et insensiblement
vers l'ide d'un caprice plus srieux. Le tte  tte de l'amiti,
assez froid, assez languissant lorsqu'il n'tait plus en spectacle, en
reprsentation dans un salon, se tournait naturellement vers ce qui
occupe la pense de la femme: la causerie se laissant aller  son
cours se mettait  rouler sur les ridicules des maris, les
inconvnients du mariage. On s'abandonnait  des dissertations sur
l'amour,  des rflexions,  des confidences; et, l'amour-propre se
mettant du jeu, on se contait les passions qu'on inspirait, tout cela
ingnument, au moins de la part de la jeune marie, sans penser  mal,
sans croire au danger. Mais la coquetterie s'excitait, l'imagination
s'enhardissait, la pense s'chauffait. Il se dgageait, des paroles
que se renvoyaient les deux femmes, des questions qu'elles
soulevaient, des images qu'elles faisaient natre devant elles, un
commencement de tentation, une sourde envie d'mulation pour celle qui
tait pure. Ce n'tait rien que cette causerie badine et foltre; et
cependant,  chaque mot, elle touchait  fond une me pleine de
trouble. Et lorsque, selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme
n'tait ni aussi jeune ni aussi neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le
monde et qu'elle tait de celles qui s'occupaient  former les jeunes
femmes, ce n'tait point pour elle un bien long ouvrage de monter tout
 fait cette jeune tte et de disposer entirement la petite personne
 l'amour de quelque joli homme attendant le moment et l'heure.

Ces dialogues de femme  femme, qui avancent si fort les choses, il
semble qu'on les coute  la porte quand on entend Mme d'pinay avec
Mlle d'Ette, cette Flamande matresse du chevalier de Valory, que
Diderot a peinte ainsi: une grande jatte de lait sur laquelle on a
jet des feuilles de rose, et des tetons  servir de coussins au
menton. C'est un jour o la jeune femme, mal  l'aise, accable de
langueur, touffant comme dans un grand vide, est couche sur sa
chaise longue, les yeux ferms et mouills de larmes qui y montent,
faisant semblant de dormir pour ne pas clater, le coeur gros,
dbordant, prt  se rompre et  se rpandre. D'abord elle essaye de
rejeter son tat, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle
ne peut dfinir. Oui, l'ennui du coeur, et non de l'esprit, lui dit
Mlle d'Ette, et avec ce mot elle entre en elle, et met le doigt et la
lumire sur tout ce que Mme d'pinay craignait de creuser et de
s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle n'aime plus son mari,
qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle que la
rvolte d'un amour humili. Et le remde c'est d'aimer quelque autre
objet plus digne d'elle. Mme d'pinay s'crie vivement qu'elle ne
pourra aimer un autre homme. Puis, ce premier mouvement pass, elle
demande o trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente
d'tre son ami sans prtendre tre son amant. Mais je prtends bien
qu'il sera votre amant, interrompt la d'Ette jetant le grand mot et
la vrit des choses dans ces illusions de pensionnaire. Cependant,
comme Mme d'pinay demeure effarouche, balbutiant qu'elle ne veut pas
mal se conduire, Mlle d'Ette lui dveloppe la thorie qu'il n'y a
qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une femme qui puissent fltrir
une rputation. Au bout de cela, la jeune femme n'en est dj plus aux
principes; il n'est plus question de sa part que de la difficult de
cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour rponse, lui
jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que
personne ne souponne, que Mme d'pinay ignorait. Et comme elle voit,
sous le coup qu'elle lui a port, Mme d'pinay chancelante, tourdie,
confondue, perdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer
 ces ides: Pas tant que vous croyez, rpond-elle. Je vous promets
qu'avant peu ma morale vous paratra toute simple, et vous tes faite
pour la goter[259].

  [259] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.




IV

L'AMOUR


Jusqu' la mort de Louis XIV, la France semble travailler  diviniser
l'amour. Elle fait de l'amour une passion thorique, un dogme entour
d'une adoration qui ressemble  un culte. Elle lui attribue une langue
sacre qui a les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent
ou s'approprient les dvotions rigides, ferventes et pleines de
pratiques. Elle cache la matrialit de l'amour avec l'immatrialit
du sentiment, le corps du dieu avec son me. Jusqu'au dix-huitime
sicle, l'amour parle, il s'empresse, il se dclare, comme s'il tenait
 peine aux sens et comme s'il tait, dans l'homme et dans la femme,
une vertu de grandeur et de gnrosit, de courage et de dlicatesse.
Il exige toutes les preuves et toutes les dcences de la galanterie,
l'application  plaire, les soins, la longue volont, le patient
effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrtion.
Il veut des prires qui implorent et des agenouillements qui
remercient, et il entoure ses faiblesses de tant de convenances
apparentes, ses plus grands scandales d'un tel air de majest, que ses
fautes, ses hontes mme, gardent une politesse et une excuse, presque
une pudeur. Un idal, dans ces sicles, lve  lui l'amour, idal
transmis par la chevalerie au bel esprit de la France, idal
d'hrosme devenu un idal de noblesse. Mais au dix-huitime sicle
que devient cet idal? L'idal de l'amour au temps de Louis XV n'est
plus rien que le dsir, et l'amour est la volupt.

Volupt! c'est le mot du dix-huitime sicle; c'est son secret, son
charme, son me. Il respire la volupt, il la dgage. La volupt est
l'air dont il se nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphre et
son souffle. Elle est son lment et son inspiration, sa vie et son
gnie. Elle circule dans son coeur, dans ses veines, dans sa tte.
Elle rpand l'enchantement dans ses gots, dans ses habitudes, dans
ses moeurs et dans ses oeuvres. Elle sort de la bouche du temps, elle
sort de sa main, elle s'chappe de son fond intime et de tous ses
dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possde, elle est sa fe, sa
muse, le caractre de toutes ses modes, le style de tous ses arts; et
rien ne demeure de ce temps, rien ne survit de ce sicle de la femme,
que la volupt n'ait cr, n'ait touch, n'ait conserv, comme une
relique de grce immortelle, dans le parfum du plaisir.

La femme alors n'est que volupt. La volupt l'habille. Elle lui met
aux pieds ces mules qui balancent la marche. Elle lui jette dans les
cheveux cette poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physionomie
d'un visage, l'clair des yeux, la lumire du rire. Elle lui relve le
teint, elle lui allume les joues avec du rouge. Elle lui baigne les
bras avec des dentelles. Elle montre au haut de la robe comme une
promesse de tout le corps de la femme; elle dvoile sa gorge, et l'on
voit, non-seulement le soir dans un salon, mais encore tout le jour
dans la rue,  toute heure, passer la femme dcollete, provocante, et
promenant cette sduction de la chair nue et de la peau blanche qui
dans une ville caressent les yeux comme un rayon et comme une fleur.

L'habit et le dtail de l'habit de la femme, la volupt l'invente et
le commande, elle en donne le dessin et le patron, elle l'accommode 
l'amour, en faisant de ses voiles mmes une tentation. Parures et
coquetteries, elle les baptise de noms qui semblent attaquer le
caprice de l'homme et aller au-devant de ses sens.

Ainsi pare par la volupt, la femme trouve la volupt partout autour
d'elle. La volupt lui renvoie de tous les cts son image, elle
multiplie sous ses yeux les formes galantes comme dans un cabinet de
glaces. La volupt chante, elle sourit, elle invite par les choses
muettes et habituelles de l'intrieur de la femme, par les ornements
de l'appartement, par le demi-jour de l'alcve, par la douceur du
boudoir, par le moelleux des soieries, par les _rveilleuses_ de satin
noir dont le ciel est un grand miroir. Elle tale sur les panneaux
des aventures toujours heureuses, qui semblent bannir d'une chambre de
femme les rigueurs mme en peinture. Et, tenant la femme dans une
odeur d'ambre, elle la fait vivre, rver, s'veiller au milieu d'une
clart tendre et voile, sur des meubles de langueur conviant aux
paresses molles, sur les sophas, sur les lits de repos, sur les
_duchesses_ o le corps s'abandonne si joliment aux attitudes lasses
et comme ngliges, o la jupe se relevant un tant soit peu laisse
voir un bout de pied, un bas de jambe. L'imagination de la volupt est
l'imagination de tous les mtiers qui travaillent pour la femme, de
tous les luxes qui veulent lui plaire. Et la femme sort-elle de ce
logis o tout est tendre, coquet, adouci, caressant, mystrieux? la
volupt la suit dans une de ces voitures si bien inventes contre la
timidit, dans un de ces _vis--vis_ o les visages se regardent, o
les respirations se mlent, o les jambes s'entrelacent[260].

  [260] Angola, vol. I.

La femme se rpand-elle dans les socits? Causerie, propos aimables,
quivoques, compliments, anecdotes, charades et logogriphes  la
mode[261], voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la
flatterie, l'esprit du temps apporte sans cesse  la femme l'cho de
la galanterie et le fait rsonner au fond d'elle. L'esprit du temps
l'assige, il veille ses sens  toute heure; il jette sur sa
toilette, il lui met dans les mains les livres qu'il a dicts et
qu'il applaudit, les brochurettes de ruelles, les opuscules de
lgret et de passe-temps, les petits romans o l'allgorie joue sur
un fond libre et danse sur une gentille ordure, les contes de fe
gays de licence et de polissonnerie, les tableaux de moeurs fripons,
les fantaisies rotiques qui semblent, dans un Orient baroque, donner
le carnaval des _Mille et une Nuits_  l'ennui d'un sultan du Parc aux
cerfs. Puis, c'est autour de la femme une posie qui la courtise, qui
la lutine; ce sont de petits vers qui sonnent  son oreille comme un
baiser de la muse de Dorat sur une joue d'opra. C'est Philis,
toujours Philis qu'on attaque, qui combat, qui se dfend mal... des
regards, des ardeurs, des douceurs. J'inspire l-dessus en me
jouant, dit l'Apollon de Marivaux. Posie de fadeurs qui embaume et
qui entte! Rondeaux de Marot retouchs par Boucher, idylles de
Deshoulires ranimes par Gentil-Bernard, pomes o les rimes
s'accouplent avec un ruban rose, et o la pense n'est plus qu'un
roucoulement! Il semble que les lettres du dix-huitime sicle,
agenouilles devant la femme, lui tendent ces tourterelles dans une
corbeille de fleurs dont les bouquetires offraient l'hommage aux
reines de France[262].

  [261] Correspondance secrte, _passim_.

  [262] Correspondance secrte, vol. VII.

La femme se met-elle au clavecin? chante-t-elle? Elle chante cette
posie; elle chante: _De ses traits le Dieu de Cythre_..., ou: _Par
un baiser sur les lvres d'Iris_..., ou: _Non, non, le Dieu qui
fait aimer_[263]..., chansons partout gotes, jetes sur toutes les
tablettes, ddies  la Dauphine, et auxquelles le temps trouve si peu
de mal qu'il met sur les lvres de Marie-Antoinette le refrain:

    En blanc jupon, en blanc corset...[264].

  [263] Choix de chansons mises en musique par M. de Laborde.
  _Paris_, _Delormel_, 1773.

  [264] Correspondance secrte, vol. II.

La volupt, cette volupt universelle, qui se dgage des choses
vivantes comme des choses inanimes, qui se mle  la parole, qui
palpite dans la musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce
monde, la femme la retrouve dans l'art du temps plus matrielle et
pour ainsi dire incarne. La statue, le tableau sollicitent son regard
par un agrment irritant, par la grce amusante et piquante du joli.
Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du peintre, dans une nue
d'Amours, tout un Olympe nat du marbre, sort de la toile, qui n'a
d'autre divinit que la coquetterie. C'est le sicle o la nudit
prend l'air du dshabill, et o l'art, tant la pudeur au beau,
rappelle ce petit Amour de Fragonard qui, dans le tableau de la
_Chemise enleve_, emporte en riant la dcence de la femme. Que de
petites scnes coquines, grivoises! que d'impurets mythologiques! que
de _Nymphes scrupuleuses_, que de _Balanoires mystrieuses_! Que de
pages spirituellement immodestes, chappes au grand Baudouin et au
petit Queverdo,  Freudeberg,  Lavreince, aux mille matres qui
savent si bien dcolleter une ide de Coll dans une miniature du
Corrge! Et la gravure est l, avec son burin leste, vif et fripon,
pour rpandre ces ides en gravures, en estampes vendues publiquement,
entrant dans les plus honntes intrieurs et mettant jusqu'aux murs de
la chambre des jeunes filles[265], au-dessus de leur lit et de leur
sommeil, ces images impures, ces coquettes impudicits, ces couples
enlacs dans des liens de fleurs, ces scnes de tendresse, de
tromperie, de surprise, au bas desquelles souvent le graveur appelle
dans un titre naf le Plaisir par son nom[266]!

  [265] Entretiens du Palais-Royal. _Paris_, _Buisson_, 1786.

  [266] Voyez la planche de Queverdo ddie  M. le comte de
  Saint-Marc.

Quelle rsistance pouvait opposer la femme  cette volupt qu'elle
respirait dans toutes choses et qui parlait  tous ses sens? Le
sicle, qui l'assaillait de tentations, lui laissait-il au moins pour
les repousser, pour les combattre, cette dernire vertu de son sexe,
l'honntet de son corps: la pudeur?

Il faut le dire: la pudeur de la femme du dix-huitime sicle ignorait
bien des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe.
C'tait alors une vertu peu raffine, assez peu respecte, et qui
restait  l'tat brut, quand elle ne se perdait pas au milieu des
impressions, des sensations, des rvlations,  l'preuve desquelles
le sicle la soumettait. Il y avait dans les moeurs une navet, une
libert, une certaine grossiret ingnue qui en faisait, dans toutes
les classes, assez bon march. Comme la pudeur n'entrait point dans
les agrments sociaux, on ne l'apprenait gure  la femme, et c'est 
peine si on lui en laissait l'instinct. Une fille dj grande fille
tait toujours regarde comme une enfant, et on la laissait badiner
avec des hommes; on tolrait mme souvent qu'elle ft lace par eux,
sans attacher  cela plus d'importance qu' un jeu[267]. La jeune
fille devenue femme, un homme que vous montrera une gravure de Cochin
lui prenait, sur sa chemise, la mesure d'un corps[268]. Marie, elle
recevait au lit,  la toilette o elle s'habillait et o l'indcence
tait une grce, o la libert quelquefois dgnrait en cynisme[269].
Dans l'cho des propos d'antichambre, dans la parole des vieux parents
grillards, une langue, encore chaude du franc parler de Molire, une
langue expressive, colore, sans pruderie, apportait  son oreille les
mots vifs de ce temps sans gne. Ses lectures n'taient gure plus
svres: de main en main passaient les recueils polissons, les
_Maranzakiniana_, dicts par quelque grande dame  la plume de
Grcourt[270]; la _Pucelle_ tranait sur les tables, et les femmes qui
se respectaient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne
rougissaient pas de la citer[271]. La femme gardait-elle, malgr
tout, une virginit d'me? Le mari du temps, tel que nous le dessinent
les Mmoires, tait peu fait pour la lui laisser. Il agissait,
l-dessus, fort cavalirement avec sa femme, qu'il formait aux
docilits d'une matresse; et, s'il avait bien soup, il donnait
volontiers  ses amis le spectacle du sommeil et du rveil de sa
femme[272]. La femme se tournait-elle vers l'amiti? Elle y trouvait
les confidences galantes, les paroles d'exprience qui tent le voile
 l'illusion, dans la compagnie de quelque femme affiche comme Mme
d'Arty. Elle allait  une reprsentation de proverbe gaillard sur un
thtre de socit,  quelque pice de haute gaiet pareille  la
_Vrit dans le vin_, ou bien  un de ces prologues sals des
spectacles de la Guimard auxquels les femmes honntes assistaient en
loges grilles[273]. Elle essuyait les jolies horreurs des soupers 
la mode[274], elle affrontait les chansons badines  la Boufflers
courant le monde  la fin du sicle[275]. Puis, pour achever de lui
enlever le prjug de ces misrables dlicatesses, la philosophie
venait: entrane  quelque souper de comdienne fameuse,  la table
d'une Quinault, dans la dbauche de paroles de Duclos et de
Saint-Lambert, au milieu des paradoxes griss par le champagne, dans
la belle ivresse de l'esprit et de l'loquence, la femme entendait
dire de la pudeur: Belle vertu! qu'on attache sur soi avec des
pingles[276]!...

  [267] Les Contemporaines, par Rtif, _passim_.

  [268] _Le Tailleur pour femmes_, dessin par Cochin.

  [269] Voyez dans d'Argenson la faon dont il est reu par Mme de
  Prie  sa toilette.

  [270] Mmoires de Richelieu, vol. VIII.

  [271] Correspondance indite de Mme du Deffand. _Michel Lvy_,
  1859, vol. I.

  [272] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

  [273] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. V.

  [274] Correspondance secrte, vol. VIII.

  [275] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXVI.

  [276] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

C'est ainsi que peu  peu, d'ge en ge, la facilit des approches,
les spectacles donns aux sens, l'irrespect de l'homme, les
corruptions de la socit et du mariage, les enseignements, les
systmes de pure nature, attaquaient et dchiraient chez la femme
jusqu'aux derniers restes de cette innocence qui est, dans la jeune
fille, la candeur de la chastet, dans l'pouse, la puret de
l'honneur. Aussi le jour o l'amour se prsentait  sa pense, la
femme ne trouvait pas pour repousser cette pense de force
personnelle; elle appelait vainement contre la tentation de ce mot et
de ces images la dfense, la rvolte de sa pudeur physique. Et
bientt, dans cet intrieur que dsertait le mari, quel effort ne lui
fallait-il pas pour garder ce qu'elle croyait avoir encore de pudeur
morale, devant tant d'exemples publics d'impudeur sociale, devant tant
de mnages auxquels l'amour ou l'habitude servait de contrat, tant de
liaisons reconnues, consacres par l'opinion publique: Mme Belot et le
prsident de Meinires, Hnault et Mme du Deffand, d'Alembert et Mlle
de Lespinasse, Mme de Marchais et M. d'Angivilliers, etc.,--jusqu'
Mme Lecomte et Watelet que personne ne s'tonnait de trouver ensemble
chez la rigide Mme Necker[277]!

  [277] Souvenirs de Flicie.

Facilits, sductions, moeurs, habitudes, modes, tout conspire donc
contre la femme. Tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle rencontre et
tout ce qu'elle voit, apporte  sa volont la faiblesse,  son
imagination le trouble et l'amollissement. De tous cts se lve
autour d'elle la tentation, non-seulement la tentation grossire et
matrielle, touchant  la paix de ses sens, irritant les apptits de
sa fantaisie et les curiosits de son caprice, mais encore la
tentation redoutable mme aux plus vertueuses et aux plus dlicates,
la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles de
l'me, qui touche, qui attendrit doucement le coeur avec les larmes
qui montent aux yeux.

Il est un charme de l'amour, tout plein de fracheur et de posie, 
l'preuve duquel le dix-huitime sicle soumettra les femmes les plus
pures, comme pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. Le
pril ne sera plus reprsent par un homme, mais par un enfant. La
sduction se cachera sous l'innocence de l'ge, elle jouera presque
sur les genoux de la femme, qui croira la combattre en la grondant, et
qui ne la repoussera qu'une fois blesse: ainsi, dans l'ode antique,
ce petit enfant mouill et plaintif qui frappe avec une voix de prire
 la porte du pote; puis, assis  son feu, les mains rchauffes 
ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc de l'amour, et touche son hte
au coeur.

Prires d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'enfant, n'est-ce pas la
jolie histoire de Mme de Choiseul avec le petit musicien Louis, si
doux, si sensible, si intressant et qui joue si bien du clavecin?
Elle s'en amuse, elle l'aime  la folie comme un joujou; elle a pour
lui la _passionnette_ qu'une femme a pour son chien. Puis le petit
homme grandissant, en grces, en intelligence, en douceur, en
sensibilit, un matin vient o il faut lui dfendre ces caresses
enfantines qui bientt ne seront plus de son ge. Alors plus de joie,
plus d'apptit: il ne dne pas. Le coeur gros, il reste assis au
clavecin de Mme de Choiseul, si triste qu'elle laisse tomber sur sa
petite tte ce mot de caresse: Mon bel enfant. A ce mot l'enfant
clate; il fond en larmes, en sanglots, en reproches. Il dit  Mme de
Choiseul qu'elle ne l'aime plus, qu'elle lui dfend de l'aimer. Il
pleure, il se tait, il pleure encore et s'crie: Et comment vous
prouver que je vous aime? Il veut se jeter et pleurer sur la main de
Mme de Choiseul; mais Mme de Choiseul s'est enfuie dj pour drober
son attendrissement, ses larmes, son coeur,  ce doux afflig qui
semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une
mre et d'une reine, agenouill, et caressant le bas de sa robe. Et
comment se dfendre de piti, d'indulgence, les jours suivants? Il a
la fivre; et, comme il le dit  l'abb Barthlemy, son coeur tombe.
Il reste en contemplation, en adoration, laissant venir  ses yeux les
pleurs qu'il va cacher dans une autre chambre. Il s'approche de Mme de
Choiseul, il embrasse ce qui la touche, et, quand elle l'arrte d'un
regard, il la supplie d'un mot: Quoi! pas mme cela? Tant de
candeur, tant d'ardeur, tant d'audace ingnue, un enfantillage de
passion si naturel et qui est la passion mme finiront par mettre sous
la plume de Mme de Choiseul le cri du temps, le cri de la femme: Quoi
qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer. Et peut-tre
dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-mme lorsqu'elle crira:
Mes amours avec Louis sont  leur fin; leur terme est celui de son
voyage  Paris, et je l'y renvoie  Pques. Ainsi vous voyez que je
vais tre bien dsoeuvre[278].

  [278] Correspondance indite de Mme du Deffand. _Paris_, 1859,
  vol. II.

Mais on rencontre dans le dix-huitime sicle,  ct du petit Louis,
de plus grands enfants et qui menacent les maris de plus prs. Ceux-ci
ne sont pas encore hommes, mais ils commencent  l'tre. Le dernier
rire de l'enfance se mle en eux au premier soupir de la virilit. Ils
ont les grces du matin de la vie, la flamme de la jeunesse,
l'impatience, la lgret, l'tourderie. Ils ont pour plaire l'ge o
l'on obtient une compagnie, l'ge o l'on voudrait avoir une jolie
matresse et un excellent cheval de bataille. Ils sduisent par un
mlange de frivolit et d'hrosme, par leur peau blanche comme la
peau d'une femme, par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser.
Ils badinent  une toilette, et la pense de la femme qui les regarde
les suit dj  travers les batteries, les escadrons ennemis, sur la
brche mine o ils monteront avec un courage de grenadier. Et
lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit tout bas  elle-mme: Il va
partir, il va se battre, il va mourir! comme la Blise de Marmontel
coutant les adieux du charmant petit officier: Je vous aime bien, ma
belle cousine! Souvenez-vous un peu de votre petit cousin: il
reviendra fidle, il vous en donne sa parole. S'il est tu, il ne
reviendra pas, mais on vous remettra sa bague et sa montre[279]...

  [279] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. I. _Le
  Scrupule._

Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un pote va venir  la fin du
sicle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant
tomber les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor,
Beaumarchais nous laissera cette figure ingnue et mutine, o
s'unissent les ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du
lutin et de l'homme: Chrubin! le dmon de la pubert du dix-huitime
sicle.

       *       *       *       *       *

A ct de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour
l'honneur de la femme dans la grande rvolution faite par le
dix-huitime sicle dans le coeur de la France: la passion remplace
par le dsir!

Le dix-huitime sicle, en disant: _Je vous aime_, ne veut point faire
entendre autre chose que: _Je vous dsire_. _Avoir_ pour les hommes,
_enlever_ pour les femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les
ambitions de ce nouvel amour, amour de caprice, mobile, changeant,
fantasque, inassouvi, que la comdie de moeurs personnifie dans ce
Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui dit  l'Amour pass: Vos
amants n'taient que des bents, ils ne savaient que languir, que
faire des hlas, et conter leurs peines aux chos d'alentour. J'ai
supprim les chos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez ce que
vous pouvez faire pour moi, car le temps est cher, il faut expdier
les hommes. Mes sujets ne disent point: Je me meurs, il n'y a rien de
si vivant qu'eux. Langueurs, timidit, doux martyre, il n'en est plus
question; fadeur, platitude du temps pass que tout cela... Je ne les
endors pas, mes sujets, je les veille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont
pas le loisir d'tre tendres; leurs regards sont des dsirs; au lieu
de soupirer, ils attaquent; ils ne disent point: Faites-moi grce, ils
la prennent: et voil ce qu'il faut[280].

  [280] La Runion des Amours, par Marivaux, 1731.

Le sicle est arriv au vrai des choses, il a rendu le mouvement
aux sens. Il a supprim, et s'en vante, les exagrations, les
grimaces et les affectations[281]. Avec ce nouvel amour, plus de
mystre, plus de manteaux couleur de muraille dans lesquels on se
morfondait! Du bruit de ses laquais frappant  coups redoubls, le
galant veille le quartier o dort sa belle, et il laisse  la porte
son quipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus de
discrtion: les hommes apprennent  n'en avoir plus que par mnagement
pour eux-mmes[282]! Plus de grandes passions, plus de sensibilit; on
serait montr au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour
libre, hardi, et, comme on dit, _grenadier_[283], s'il vous voyait
garder l'habitude d'aimer languissamment, et cette bigoterie de
langage avec laquelle autrefois l'homme courtisait la femme! Que de
mpris dans ce mot: _inclinations respectables_[284], dont on baptise
ces quelques liaisons o le got succde  la jouissance, et dont la
dure scandalise la socit qu'elle gne! Le respect pour la femme?
offense pour ses charmes, ridicule pour l'homme! Lui dire  premire
vue qu'on l'aime, lui montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer
une dclaration, quel risque  cela? N'est-ce pas un principe partout
rpt, un fait affirm bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire
trois fois  une femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie 
la premire fois, pour qu'elle vous croie  la seconde, et pour qu'
la troisime elle vous rcompense? Les faons ainsi supprimes, les
biensances suivent les faons[285], et l'amour connat pour la
premire fois ces arrangements appels si nettement par Chamfort
l'change de deux fantaisies et le contact de deux pidermes;
commerce d'un genre nouveau, dguis sous tous ces euphmismes,
_passades_, _fantaisies_, _preuves_, liaisons o l'on s'engage sans
grand got, o l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte, unions
dont on prvoit le dernier jour au premier jour, et dont on carte les
inquitudes, la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout srieux, tout
engagement de pense ou de temps. Cela commence par quelques mots
dits, dans un salon plein de monde,  l'oreille d'une femme par
quelque joli homme qui prend en badinant la permission de revenir,
qu'on lui accorde sans y attacher de consquence. Ds le lendemain,
c'est une visite en nglig, en _polisson_,  la toilette de la dame,
tonne et dj flatte des compliments sur sa beaut du matin; puis
la demande brusque si elle a fait un choix dans sa socit, et le
persiflage sans piti de tous les hommes qu'elle voit. Cependant,
vous voil libre, lui dit-on en revenant  elle. Que faites-vous de
cette libert? L'on parle du besoin de perdre  propos cette libert:
Si vous ne donniez pas votre coeur, il se donnerait tout seul. Et
l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un
ami, un guide, un homme form par l'usage du monde. L'on se dsigne;
puis ngligemment: Je serais assez votre fait, sans tout ce monde qui
m'assige. Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le
moment: Elle m'a engag  lui rendre quelques soins,  lui marquer
quelque empressement; il n'et pas t honnte de lui refuser. Je me
suis prt  ses vues; pour plus de clbrit  notre aventure, elle a
voulu prendre une petite maison: ce n'tait pas la peine pour un mois
tout au plus que j'avais  lui donner; elle l'a fait meubler  mon
insu et trs-galamment... Et l'on raconte le souper qu'on y fit avec
tant de mystre, et o l'on et t en tte  tte si l'on n'y avait
point amen cinq personnes, et si la dame n'en avait amen cinq
autres. Je fus galant, empress, et ne me retirai qu'une demi-heure
aprs que tout le monde ft parti. C'est assez pour lui attirer la
vogue... Et l'on ajoute que l'on peut prendre cong d'elle sans avoir
aucun reproche  craindre. Ici l'on ne manque point de parler de ses
qualits, de son savoir-vivre, de la diffrence qu'il y a de soi aux
autres hommes: on vante la dlicatesse qu'on s'est impose de se
laisser quitter par gard pour la vanit des femmes, et l'on conte,
comme le beau trait de sa vie, que l'on s'est enferm trois jours de
suite pour laisser  celle dont on se dtachait l'honneur de la
rupture. La femme, qu'on tourdit ainsi d'impertinences, se
rcrie-t-elle? En honneur, lui dit-on sans l'couter, plus j'y pense,
et plus je voudrais pour votre intrt mme que vous eussiez quelqu'un
comme moi. Et comme la femme dclare que si elle avait l'intention de
faire un choix, elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable: En
vrit? dit vivement l'aimable homme, si je le croyais, je serais
capable de faire une folie, d'tre sage et de m'attacher  vous. La
dclaration est assez mal tourne, c'est la premire de ma vie, parce
que jusqu'ici on m'avait pargn les avances. Mais je vois bien que je
vieillis... L-dessus, un sourire de la femme qui pardonne, et qui
avoue trouver  l'homme qui lui parle des grces, de l'esprit, un air
intressant et noble; mais elle a besoin d'une connaissance plus
approfondie de son caractre, d'une persuasion plus intime de ses
sentiments;  quoi l'homme rpond quelquefois d'un air srieux que,
bien qu'il soit l'homme de France le plus recherch et un peu las
d'tre  la mode, en considration d'un objet qui peut le fixer, il
veut bien accorder  la femme le temps de la rflexion, vingt-quatre
heures: Je crois que cela est bien honnte, je n'en ai jamais tant
donn[286].--Et cet engagement, qui est  peu d'exagration prs
l'engagement du temps, cet engagement finit par ces mots de l'amant:
Ma foi! Madame, je n'ai pas cru la chose si srieuse entre vous et
moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'avez fait l'honneur de
votre got, vous tiez fort du mien. Je vous ai confi mes
dispositions, vous m'avez dit les vtres, nous n'avons jamais fait
mention d'amour durable. Si vous m'en aviez parl, je ne demandais pas
mieux, mais j'ai regard vos bonts pour moi comme les effets d'un
caprice heureux et passager; je me suis rgl l-dessus[287].

  [281] _La Nuit et le Moment_, ou les _Matines de Cythre_.
  Collection complte des oeuvres de Crbillon le fils. _Londres_,
  1772, vol. I.

  [282] Bibliothque des petits matres pour servir  l'histoire du
  bon ton et de l'extrmement bonne compagnie. _Au Palais-Royal,
  chez la Petite Lolo, marchande de galanteries,  la Frivolit_,
  1742.

  [283] Dialogue entre l'Amour et la Vrit. _Mercure de France_,
  mars 1720.

  [284] Mmoires de Besenval.

  [285] Les garements du coeur et de l'esprit, ou Mmoires de M.
  de Mellcourt. OEuvres de Crbillon le fils, vol. I.

  [286] Contes moraux de Marmontel, 1765, vol. I. _L'Heureux
  Divorce._

  [287] OEuvres de Marivaux. _Paris_, 1830, vol. IX. _Le Spectateur
  franais._

Les femmes se prtrent presque sans rsistance  cette rvolution de
l'amour. Elles renoncrent vite au mtier de cruelles. La lecture de
la Calprende, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces romans
de _Pharamond_, de _Cassandre_, de _Cloptre_, qui gonflaient les
poches des fillettes[288], tous les livres qui faonnaient le coeur et
l'esprit de la femme ds l'enfance, la femme ne tardait pas  les
oublier ds qu'elle entrait dans le monde, ds qu'elle respirait l'air
de son temps. Le sicle qui l'entourait, les conseils de l'exemple,
les moqueries de ses amies plus avances dans la vie, lui enlevaient
bientt le got et le souvenir des amours hroques: leurs lenteurs,
leurs tremblants aveux, leurs nobles dpits, leurs transports  la
suite d'innocentes faveurs, leurs raffinements de dlicatesse, leur
quintessence de gnrosit et de galanterie, s'effaaient dans sa
mmoire. Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque, ces
tendres rveries et ces langueurs du jour, ces insomnies et ces
fivres de nuits, ces beaux tourments du premier amour qui, les jours
d'absence de l'amoureux d'abord entrevu au parloir, lui arrachaient de
si douloureux soupirs, aprs les soupirs une apostrophe  ce cher
Pyrame, aprs l'apostrophe, un monologue o elle s'appelait fille
infortune! Puis c'taient encore de nouveaux soupirs suivis de
nouvelles apostrophes  la nuit, au lit o elle tait couche,  la
chambre qu'elle habitait: grand roman qu'elle se jouait  elle-mme
jusqu'au jour[289]. Mais comment garder une imagination si enfantine
et s'enflammer  de tels jeux, au milieu d'une socit qui ne
s'attache qu'au matriel et  l'agrable des passions, qui en rejette
la grandeur, l'effort, l'exagration nave et la posie ennuyeuse? La
femme voit autour d'elle le persiflage poursuivre et dchirer ce
qu'elle croyait tre l'excuse de l'amour, son honneur, ses voiles, ses
vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses mille voix, par
ses leons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre qu'il y
a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les
grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout cela se dpouille  ses
yeux comme des ides qui perdraient leur saintet. La femme arrive 
rougir des mouvements de son coeur, des lancements de tendresses qui
avaient transport son me de jeune fille dans le songe des vieux
romans; et la honte se mlant en elle  la peur du ridicule, elle se
dbarrasse si bien des prjugs et des sottises de son premier
caractre, que, revoyant son amoureux de couvent, l'homme dont la
pense la fit pour la premire fois si heureuse et si confuse, elle
l'accueille avec un air de coquetterie foltre, une mine impertinente,
le rire de la femme _la plus faite_; on dirait qu'elle veut lui faire
entendre par toute son attitude la phrase de la jeune femme de
Marivaux: Je vous permets de rentrer dans mes fers; mais vous ne
vous ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez bonne
compagnie[290].

  [288] Correspondance de Mme du Deffand.--Mmoires d'un voyageur
  qui se repose, par Dutens.

  [289] OEuvres de Marivaux, vol. IX. Pices dtaches. _Premire
  Lettre de M. de M. contenant une aventure._

  [290] OEuvres de Marivaux, vol. IX.

Quand la femme avait ainsi surmont les prjugs du pass et de la
jeunesse, quand elle tait arrive  ce point de coquetterie, il lui
restait bien peu de scrupules  dpouiller, et elle n'tait pas loin
d'tre dans cette disposition d'me qui faisait dsirer et chercher 
la femme du temps ce que le temps appelait une affaire. Bientt
auprs d'elle  sa toilette,  la promenade, au spectacle, on voyait
un homme chaque jour plus assidu, et qu'elle faisait prier  tous les
soupers o elle tait invite; car,  une premire affaire, la femme
tait encore parmi ces prudes qui ne pouvaient prendre sur elles de se
dcider au bout de quinze jours de soins, et dont un mois tout entier
n'achevait pas toujours la dfaite. Cela finissait pourtant: un soir
elle se montrait avec son cavalier en grande loge  l'Opra[291], et
dclarait ainsi sa liaison, selon l'usage adopt par les femmes du
monde pour la prsentation officielle d'un amant au public. Mais, au
bout de peu de temps, la dsillusion venait, la jeune femme s'tait
trompe dans son choix; il n'y avait point dans l'engagement auquel
elle s'tait livre des convenances suffisantes pour l'y attacher, et
la femme donnait  l'homme le cong que nous avons vu tout  l'heure
l'homme donner  la femme. Elle disait au jeune homme qu'elle avait
cru aimer  peu prs ce que Mme d'Esparbs disait  Lauzun, dont
l'ducation n'tait point encore faite: Croyez-moi, mon petit cousin,
il ne russit plus d'tre romanesque, cela rend ridicule et voil
tout. J'ai eu bien du got pour vous, mon enfant; ce n'est pas ma
faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous
tes persuad que cela ne serait jamais fini. Que vous importe si ce
got est pass, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans
amant? Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes,
profitez-en pour leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une
peut toujours tre rpare par une autre; c'est le moyen d'tre
heureux et aimable[292].

  [291] Les Confessions du comte de ***, par feu M. Duclos.
  _Amsterdam_, 1776, vol. I.

  [292] Mmoires de M. le duc de Lauzun. _Paris_, 1822.

On se quittait comme on s'tait pris. On avait t heureux de
_s'avoir_, on tait enchant de ne _s'avoir plus_[293]. Alors
s'ouvrait devant la femme la carrire des expriences. Elle y entrait
en s'y jetant, et elle y roulait dans les chutes, demandant l'amour 
des caprices,  des gots,  des fantaisies,  tout ce qui trompe
l'amour, l'tourdit et le lasse, plus flatte d'inspirer des dsirs
que du respect, tantt quittant, tantt quitte, et prenant un amant
comme un meuble  la mode; si bien que l'on croit entendre l'aveu de
son coeur dans la rponse de la Gaussin  qui l'on demandait ce
qu'elle ferait si son amant la quittait: J'en prendrais un autre.
D'ailleurs qui songerait  lui demander davantage par ce temps o
c'est une si grande et si tonnante raret qu'un homme amoureux, un
homme  prjugs de province, un homme enfin qui veut du
sentiment[294]? Il est convenu qu' trente ans, une femme a toute
honte bue, et qu'il ne doit plus lui rester qu'une certaine lgance
dans l'indcence, une grce aise dans la chute, et aprs la chute un
badinage tendre ou du moins honnte qui la sauve de la dgradation. Un
reste de dignit aprs l'entier oubli d'elle-mme sera tout ce qu'elle
mettra de pudeur dans le libertinage[295].

  [293] Mlanges militaires, littraires et sentimentaires (par le
  prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. VIII.

  [294] Contes moraux par Marmontel, 1765, vol. I. _Tout ou rien._

  [295] Le Sopha.--OEuvres compltes de Dorat. 1764-1789. _Point de
  lendemain._

Bientt par la libert, le changement, la galanterie de la femme va
prendre dans ce sicle les allures et les airs de la dbauche de
l'homme. La femme va vouloir, selon l'expression d'une femme, jouir
de la perte de sa rputation[296]. Et des femmes auront, pour loger
leur plaisir, des petites maisons pareilles aux petites maisons des
_rous_, des petites maisons dont elles feront elles-mmes le march
d'achat, dont elles choisiront le portier, afin que tout y soit  leur
dvotion et que rien ne les gne si elles veulent y aller tromper leur
amant mme[297].

  [296] Rflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la
  cour. _Paris_, 1727.

  [297] Adle et Thodore.

La morale du temps est indulgente  ces moeurs. Elle encourage la
femme  la franchise de la galanterie,  l'audace de l'inconduite, par
des principes commodes et appropris  ses instincts. Des penses qui
circulent, de la philosophie rgnante, des habitudes et des doctrines
conjures contre les prjugs de toute sorte et de tout ordre, de ce
grand changement dans les esprits qui branle ou renouvelle, dans la
socit, toutes les vrits morales, il s'lve une thorie qui
cherche  largir la conscience de la femme, en la sortant des
petitesses de son sexe. C'est toute une autre rgle de son honntet,
et comme un dplacement de son honneur qu'on fait indpendant de sa
pudeur, de ses mrites, de ses devoirs. Modestie, biensance, le
dix-huitime sicle travaille  dispenser la femme de ces misres. Et
pour remplacer toutes les vertus imposes jusque-l  son caractre,
demandes  sa nature, il n'exige plus d'elle que les vertus d'un
honnte homme[298].

  [298] Dialogues moraux d'un petit matre philosophe et d'une
  femme raisonnable. _Londres_, 1774.

En mme temps l'homme commence  donner  la femme l'ide d'un bonheur
qui ne laisse aucun lien  dnouer. Il lui expose une thorie de
l'amour parfaitement indique dans une nouvelle qui la rsume par son
titre: _Point de lendemain_. A en croire la nouvelle doctrine, il n'y
a d'engagements rels, philosophiquement parlant, que ceux que l'on
contracte avec le public en le laissant pntrer dans nos secrets et
en commettant avec lui quelques indiscrtions. Mais, hors de l,
point d'engagement; seulement quelques regrets dont un souvenir
agrable sera le ddommagement; et puis au fait, du plaisir sans
toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procds d'usage.

Les sophismes commodes, les apologies de la honte, les leons
d'impudeur flottent dans le temps, descendent des intelligences dans
les coeurs, enlvent peu  peu le remords  la femme claire,
enhardie, tourdie, convie aux facilits par les systmes, les ides
qui tombent du plus haut de ce monde, qui s'chappent des bouches les
plus clbres, des mes les plus grandes, des gnies les plus
honntes. Et l'amour proclam par le naturalisme et le matrialisme,
pratiqu par Helvtius avant son mariage avec Mlle de Ligneville,
glorifi par Buffon dans sa phrase fameuse: Il n'y a de bon dans
l'amour que le physique,--l'amour physique finit par apparatre, chez
la femme mme, dans sa brutalit.

       *       *       *       *       *

Au bout de cette philosophie nouvelle de l'amour, on entrevoit, quand
on lve les voiles du sicle, un dieu nu, volant et libre, ft dans
l'ombre par des adorateurs masqus; et l'on peroit vaguement des
initiations, des mystres, le lien de confrries secrtes, dans des
sortes de temples o la statue de l'Amour, se retournant comme dans le
conte de Dorat, montre le dieu des Jardins. On saisit  demi des
mots, des signes de ralliement, une langue, des listes d'affiliation.
De _coteries_ en _coteries_, des _antifaonniers_, ennemis des faons
et des crmonies, qui se runissent une fois le mois  certain jour
prfix, on peut suivre  ttons la filire de cette trange
franc-maonnerie jusqu'au centre, jusqu'au coeur, jusqu' l'Isle de
la Flicit. C'est l qu'est la colonie et le grand ordre, l'Ordre de
la Flicit qui emprunte  la marine toutes ses formes, son
crmonial, son dictionnaire mtaphorique, ses chansons de rception,
ses invocations  saint Nicolas. _Matre_, _patron_, _chef d'escadre_,
_vice-amiral_ sont les grades des aspirants, des affilis, qui
promettent, en tant reus, de porter l'ancre amarre sur le coeur, de
contribuer en tout ce qui dpendra d'eux au bonheur,  l'agrment et 
l'avantage de tous les chevaliers et chevalires, de se laisser
conduire dans l'Isle de la Flicit et d'y conduire d'autres matelots
quand ils en connatront la route[299]. Plus cachs, plus jaloux de
leurs grands mystres et de leur grand serment qu'ils ne rvlent
point aux affilis pratiquants, changeant de local, et dispersant
souvent la socit pour l'purer, les _Aphrodites_, qui baptisent les
hommes avec des noms de l'ordre minral et les femmes avec des noms de
l'ordre vgtal, disparaissent avec leur secret presque tout entier.
Mais il reste d'une autre socit de flicit, de cette socit qui
s'appelait de ce nom qui la signifie: la socit du _Moment_, il reste
encore, en manuscrit, le rglement, la description des signes de
reconnaissance, le registre des affilis et leurs noms de plaisirs, un
code, un formulaire, une constitution, o l'on peut voir jusqu' quel
point la mode avait pouss, dans les rangs les plus hauts de cette
socit, l'oubli et le dbarras de tout ce que la galanterie avait eu
jusque-l l'habitude de mettre dans l'amour pour lui faire garder au
moins une politesse, une coquetterie, une humanit!

  [299] La Coterie des Antifaonniers. _A Bruxelles_,
  1739.--Histoire de la Flicit. _Amsterdam_, 1741.--L'Isle de la
  Flicit. _A Babiole_, 1746.--Formulaire du crmonial en usage
  dans l'ordre de la Flicit, 1745.

A l'autre extrmit des ides et du monde de la galanterie, en
opposition  ces socits de cynisme, il se formait, dans un coin de
la haute socit, une secte qui trouvait de bon air de proscrire
jusqu'au dsir dans l'amour. Par une raction naturelle, les excs de
l'amour physique, la brutalit du libertinage, rejetaient un petit
nombre d'mes dlicates, et de nature, sinon leve, au moins fine,
vers l'amour platonique. Un groupe d'hommes et de femmes,  demi
cachs dans l'ombre discrte des salons, revenait doucement aux
coquetteries du coeur qui parle  demi voix, aux douceurs de l'esprit
qui soupire, presque  la carte du Tendre. Ce petit monde mditait le
projet, il faisait le plan d'un ordre de la _Persvrance_, d'un
temple qui aurait eu trois autels:  l'Honneur,  l'Amiti, 
l'Humanit[300]. Ainsi, au commencement du sicle, lorsqu'avait
clat sa premire licence, la cour de Sceaux avait affect de
restaurer l'_Astre_, et jet aux soupers du Palais-Royal la
protestation de ses devis d'amour et l'institution romanesque de
l'ordre de la _Mouche  miel_.

  [300] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XIX.

Le sentiment, c'est le nom du nouvel ordre o quelques personnes de
marque s'engagent. Il se dessine ici et l, de loin en loin, des
figures de gens  grands sentiments, affichant une dlicatesse
particulire de got, de ton, de manires, de principes, et gardant,
avec les traditions de politesse du grand sicle, comme une dernire
fleur de chevalerie dans l'amour. Et pour accepter les hommages de
leur passion pure, voici des femmes qui ne mettent point de rouge, des
femmes ples, allonges sur leur chaise longue, la figure
sentimentale, prdestines pour ainsi dire au rle d'tre adores de
loin et courtises religieusement. On aperoit Mme de Gourgues donnant
avec ses poses indolentes et sa grce languissante le ton  la
confrrie. Et prs d'elle, cet homme agrable, aux yeux noirs, au
teint ple, aux cheveux ngligs et sans poudre, se tient ce chevalier
de Jaucourt, vritable hros d'un roman tendre, tourn pour tre le
rve de la femme, tout plein d'histoires de revenants et que le sicle
appelle si joliment de ce nom qui semble un portrait: _Clair de lune_.
C'est le matre du genre; et il n'a qu'un rival, M. de Guines, qui
affiche si hautement et avec des dmonstrations si rserves tout
 la fois et si galantes son attachement spirituel  Mme de
Montesson[301].--Petite secte aprs tout, et qui ne fut, vers la
rhabilitation de l'amour, qu'un mouvement de mode. L'on ne sait mme
si elle eut la sincrit d'un engouement; et bien des doutes viennent
sur ce mritoire essai de platonisme en plein dix-huitime sicle et
sur la conviction de ses adeptes, quand on voit comment finit la
dernire de ces liaisons platoniques: Mme de Montesson devint la femme
du duc d'Orlans, et M. de Guines, renonant net  son amour, obtint
par elle une ambassade.

  [301] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.

       *       *       *       *       *

Que l'on veuille cependant se reprsenter l'amour du dix-huitime
sicle selon la plus juste vrit; que l'on cherche ses traits
constants, sa physionomie ordinaire et moyenne en dehors de
l'exagration et de l'exception, du pamphlet, de la satire qui
s'chappe de tous les livres du temps et qui force toujours un peu la
vrit, ce n'est point dans ces excs ou dans ces affectations que
l'on trouvera son caractre le plus gnral et ses couleurs les plus
propres: l'amour d'alors n'est essentiellement ni dans ces extrmits
qui le livrent au hasard des rencontres, ni dans ces engagements qui
le nourrissent de pur sentiment. Il consiste avant tout dans une
certaine facilit de la femme dsarme, mais gardant le droit du
choix, entrant, sans ide de constance, dans une liaison sans promesse
de dure, mais voulant au moins y tre entrane par la passion de
l'instant, par un _got_. Il consiste dans cette disposition
singulire o la vertu de la femme semble prouver, comme la vie chez
Fontenelle mourant, une grande impossibilit d'tre; abandon naturel,
faiblesse, apathie, dont on trouve l'aveu et l'accent dans cette
confidence fminine: Que voulez-vous? Il tait l, et moi aussi; nous
vivions dans une espce de solitude; je le voyais tous les jours, et
ne voyais que lui[302]...

  [302] Mmoires de Tilly, vol. I.

L'amour du dix-huitime sicle est  la mesure et  l'image de la
femme du temps: il n'est ni plus large, ni plus profond, ni plus haut.
Et qu'est celle-ci? Interrogez-la, tudiez-la; retrouvez, par la
dduction, son tre et son type en reconstituant son personnage moral
et son organisme physique: cette femme produite par la socit du
dix-huitime sicle ne diffre gure de la femme forme par la
civilisation du dix-neuvime. Elle est la Parisienne, cette Parisienne
grandie dans ces milieux excitants qui htent et forcent la pubert,
mrissent le corps avant l'ge, et font ces organisations alanguies et
nerveuses auxquelles est dfendue la forte sant des sens et du
temprament. Rien donc de ce ct qui soit imprieux. Montons au coeur
de la femme: les mouvements, les instincts n'y ont pas plus de
vigueur, d'lan, d'emportement. Il n'y a point au fond de lui de ces
irrsistibles besoins de tendresse, de dploiement, qui ravissent une
femme et l'enlvent d'elle-mme pour la jeter au dvouement de
l'amour: ce n'est qu'un coeur aimable, charitable, s'apitoyant  ses
heures, aimant ce qui le touche doucement, les motions larmoyantes,
les thories sentimentales, les mlancolies qui le caressent comme une
musique triste et un peu loigne. Il y a dans ce coeur bien plus
d'imagination que de passion, bien plus de pense que d'amour. La
remarque n'a point chapp  un observateur qui vit de prs la femme
du dix-huitime sicle: Les femmes de ce temps n'aiment pas avec le
coeur, a dit Galiani, elles aiment avec la tte. Et il a dit vrai.
L'amour, dans tout le sicle, porte les signes d'une curiosit de
l'esprit, d'un libertinage de la pense. Il parat tre chez la femme
la recherche d'un bonheur ou du moins la poursuite d'un plaisir
imagin dont le besoin la tourmente, dont l'illusion l'gare. Au lieu
de lui donner les satisfactions de l'amour sensuel et de la fixer dans
la volupt, l'amour la remplit d'inquitudes, la pousse d'essais en
essais, de tentatives en tentatives, agitant devant elle,  mesure
qu'elle fait un nouveau pas dans la honte, la tentation des
corruptions spirituelles, un mensonge d'idal, le caprice
insaisissable des rves de la dbauche.

Aussi les plus grands scandales, les plus grands clats de l'amour,
sont-ils des entranements de tte, entranements particulariss,
caractriss par un mobile qui n'a rien de sensuel: la vanit. Les
femmes rsistent assez souvent  la jeunesse d'un Chrubin agenouill
 leurs pieds, aux agrments d'un homme dont la personne leur plat
entirement. Il peut arriver qu'elles soient fortes contre les prils
de l'habitude, de l'intimit, de la beaut, de la force, de la grce,
de l'esprit mme, contre les mille sductions qui ont fait de tout
temps l'homme redoutable  la femme. Mais il est une sduction contre
laquelle elles essayent  peine une dfense, une fascination qu'elles
ne savent point fuir: qu'un homme  la mode paraisse, c'est  peine si
on lui laissera la fatigue de se baisser pour ramasser les coeurs,
tant l'amour a dans la femme de ce temps, la bassesse de la vanit!
Qu'un homme  la mode paraisse, elles se livreront  lui tout
entires; elles l'aideront de leur amiti amoureuse, de leurs
intrigues, de leur influence; elles le porteront dans le meilleur
courant de la cour. Elles seront fires de le servir, sans qu'il les
remercie, fires d'tre renvoyes comme elles ont t prises. Et
n'arriveront-elles point  accepter, comme une dclaration, la lettre
circulaire envoye le mme jour par Ltorire  toutes les dames qu'il
ne connaissait point encore[303]? Nous sommes loin de ce temps des
billets galants et raffins qui fit la fortune de la mre de Montcrif
en lui empruntant sa plume amoureuse et dlicate[304]. Qu'il se donne
la peine de vaincre, cet homme irrsistible, l'homme  la mode; et
l'on verra demander grce aux plus pures, aux plus vertueuses, 
celles-l qui avaient jusqu' lui conserv la paix de leur bonheur et
de leur vertu contre toutes les tentatives et toutes les occasions.
Qu'il veuille, et Mme de Tourvel elle-mme sera perdue!

  [303] Mlanges militaires, littraires et sentimentaires (par le
  prince de Ligne), vol. XX.

  [304] Mmoires de d'Argenson. _Jannet_, vol. I.

Qu'il s'appelle Richelieu, il traversera tout le sicle, en triomphant
comme un dieu et rien que par son nom. Il sera ce matre qui devient
une idole, et devant lequel la pudeur n'a plus que des larmes! La
femme ira chercher le scandale auprs de lui: elle briguera la gloire
d'tre affiche par lui. Il y aura de l'honneur dans la honte qu'il
donnera. Tout lui cdera, la coquetterie comme la vertu, la duchesse
comme la princesse. L'adoration de la jeunesse, de la beaut, de la
cour du Rgent, de la cour de Louis XV, ira au-devant de lui comme une
prostitue. Les passions des femmes se battront pour lui comme des
colres d'hommes; et il sera celui pour lequel Mme de Polignac et la
marquise de Nesle changeront au bois de Boulogne deux coups de
pistolet[305]. Il aura des matresses dont la complaisance touffera
la jalousie et qui serviront jusqu' ses infidlits, des matresses
dont il ne pourra puiser la patience, et qu'il essayera vainement de
rassasier d'humiliations. Celles qu'il insultera lui baiseront la
main, celles qu'il chassera reviendront. Il ne comptera plus les
portraits, les mches de cheveux, les anneaux et les bagues, il ne les
reconnatra plus: ils seront ple-mle dans sa mmoire comme dans ses
tiroirs. Chaque matin il s'veillera dans l'hommage, il se lvera dans
les prires d'un paquet de lettres; il les jettera sans les ouvrir
avec ce mot dont il soufflettera l'adresse: _Lettre que je n'ai pas eu
le temps de lire_; on retrouvera  sa mort, encore cachets, cinq
billets de rendez-vous, implorant le mme jour, au nom de cinq grandes
dames, une heure de sa nuit[306]! Ou bien, s'il daigne les ouvrir, il
les effleurera d'un regard, il billera sur ces lignes brlantes et
suppliantes qui lui tomberont des mains comme un placet des mains d'un
ministre!

  [305] Mmoires de Richelieu, vol. II.

  [306] Mmoires de Richelieu, vol. VI.

Et si ce n'est point Richelieu, ce sera un autre. Car peu importe  la
femme d'o vient cet homme, d'o il sort; peu lui importe sa
naissance, son rang, son tat mme: que la mode le couvre, c'est assez
pour qu'il honore celles qu'il accepte. Que cet homme soit un acteur,
un chanteur, qu'il ait encore aux joues le rouge du thtre: s'il est
couru, il sera un homme, un _vainqueur_! Les plus grandes dames et les
plus jeunes l'inviteront, l'appelleront, le prieront, lui jetteront
sous les yeux leurs avances, leur humilit, leur reconnaissance. Elles
l'aimeront jusqu' se faire enfermer, presque jusqu' en mourir, comme
la comtesse de Stainville aima Clairval[307]. Elles se l'arracheront
comme ces deux marquises se disputant publiquement Michu dans une loge
de la Comdie-Italienne[308]. Elles en voudront avec la fureur
honte de la comtesse fameuse criant devant tous: Chass! Chass!
ou bien avec la volont fixe, l'enttement rsolu, la fermet douce de
la belle-soeur de Mme d'pinay, de Mme de Jully. Et quel mot chappe 
celle-ci, lorsque demandant  Mme d'pinay d'tre la complaisante de
ses amours avec Jlyotte, Mme d'pinay s'exclame: Vous n'y pensez
pas, ma soeur! un acteur de l'Opra, un homme sur qui tout le monde a
les yeux fixs, et qui ne peut dcemment passer pour votre
ami!...--Doucement, s'il vous plat, lui rpond Mme de Jully, je vous
ai dit que je l'aimais, et vous me rpondez comme si je vous demandais
si je ferais bien de l'aimer[309].

  [307] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVIII.

  [308] Correspondance secrte, vol. X.

  [309] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

       *       *       *       *       *

Mais ce n'tait point encore assez que la profanation du scandale. Il
tait rserv au dix-huitime sicle de mettre dans l'amour, dont il
avait fait la lutte de l'homme contre la femme, le blasphme, la
dloyaut, les plaisirs et les satisfactions sacrilges d'une comdie.
Il fallait que l'amour devnt une tactique, la passion un art,
l'attendrissement un pige, le dsir mme un masque, afin que ce qui
restait de conscience dans le coeur du temps, de sincrit dans ses
tendresses, s'teignt sous la rise suprme de la parodie.

C'est dans cette guerre et ce jeu de l'amour, sur ce thtre de la
passion se donnant en spectacle  elle-mme, que ce sicle rvle
peut-tre ses qualits les plus profondes, ses ressources les plus
secrtes et comme un gnie de duplicit tout inattendu du caractre
franais. Que de grands diplomates, que de grands politiques sans nom,
plus habiles que Dubois, plus insinuants que Bernis, parmi cette
petite bande d'hommes qui font de la sduction de la femme le but de
leurs penses et la grande affaire de leur vie, l'ide et la carrire
auxquelles ils sont vous! Que d'tudes, d'application, de science, de
rflexion! Quel grand art de comdien! quel art de ces dguisements,
de ces travestissements, dont _Faublas_ garde le souvenir, et qui
cachent si bien M. de Custine, qu'il peut, habill en coiffeuse,
couper, sans tre reconnu, les cheveux de la femme qu'il aime! Que de
combinaisons de romancier et de stratgiste! Pas un n'attaque une
femme sans avoir fait ce qu'on appelle un _plan_, sans avoir pass une
nuit  se promener et  retourner la position comme un auteur qui noue
son intrigue dans sa tte. Et l'attaque commence, ils sont jusqu'au
bout ces comdiens tonnants, pareils  ces livres du temps dans
lesquels il n'y a pas un sentiment exprim qui ne soit feint ou
dissimul. Tous leurs effets, tous leurs pas sont rgls; et s'il faut
du pathtique, ils ont marqu d'avance le moment de s'vanouir. Ils
savent passer, par des gradations de la plus singulire finesse, du
respect  l'attendrissement, de la mlancolie au dlire. Ils excellent
 cacher un sourire sous un soupir,  crire ce qu'ils ne sentent pas,
 mettre de sang-froid le feu aux mots,  les dranger avec l'air de
la passion. Ils ont des regards qui semblent leur chapper, des
gestes, des cris amoureux qu'ils ont mdits dans le cabinet. Ils
parlent comme l'homme qui aime, et l'on dirait que leur coeur clate
dans ce qu'ils dclament, tant ils sont habiles  faire trembler
l'motion dans leur parole comme dans leur voix, tant leur organe
ressemble  leur me, tant  force d'tre travaill il a acquis de
sensibilit factice. N'omettre rien, c'est le prcepte de l'un
d'eux. Et vritablement, ils n'oublient rien de ce qui peut faire
vibrer les sensibilits de la femme, captiver son intrt, amener en
elle un amollissement ou un nervement, toucher aux fibres les plus
dlicates de son tre. Ils mettent avec eux et dans leur calcul, dans
leurs chances, la temprature mme, et la dtente qu'apportent aux
sens de la femme la douceur d'une atmosphre pluvieuse, la tristesse
et l'alanguissement d'une soire grise. Ils sont scrupuleux, exacts,
appliqus. Ce n'est pas seulement vis--vis de la femme, c'est
vis--vis d'eux-mmes qu'ils tiennent  bien jouer depuis la premire
scne jusqu' la dernire. Avant tout, ils veulent se satisfaire,
s'applaudir, plus fiers de sortir de leur rle contents d'eux que
contents de la femme; car,  la longue, ces virtuoses de la sduction
ont fait entrer dans leur jeu un amour-propre d'artiste. Ils ont fait
plus: ils y ont apport la conscience de vritables comdiens. Et pour
faire l'illusion complte, pour achever de troubler et d'mouvoir, il
en est qui ajustent jusque sur leur visage le mensonge de toute leur
personne, qui se griment, qui se pltrent, qui se dpoudrent les
cheveux, qui se plissent en se privant de vin. Il en est mme qui,
pour un rendez-vous dcisif, se mettent du dsespoir sur la figure
comme on s'y met du rouge: avec de la gomme arabique dlaye, ils se
font sur les joues des traces de larmes mal essuyes[310]!

  [310] Mmoires de Tilly, vol. II.

D'autres vont droit au fait. Du jour o l'homme pour plaire n'eut pas
besoin d'tre amoureux, il pensa que dans des cas presss on le
dispenserait mme d'tre aimable. Avec cette pense tomba le dernier
honneur de la femme, le respect qui l'entourait; et l'amour n'eut plus
honte de la violence. L'insolence, la surprise, devinrent des procds
 la mode; leur usage ne marqua pas l'homme d'infamie ni de bassesse,
leur succs lui donna une sorte de gloire. La femme mme, brutalement
insulte, trouva comme une humiliation flatteuse dans ce vil moyen de
sduction. Que de brusques attaques pardonnes! que de liaisons, qui
souvent durent, commences vivement par l'insolence, dans un carrosse
dont le cocher est prcieux pour prendre par le plus long, faire le
sourd, et mener les chevaux au petit pas! Une aventure, de ces choses
qu'on voit tous les jours, une misre enfin, c'est tout ce que le
monde dit le lendemain de ces tours d'audace. La violence ne fait-elle
pas cole dans le meilleur monde? Un jour elle ose bien toucher  la
robe de la reine de France; et pour un martyr, pour un Lauzun qu'on
chasse, comptez, dans les confessions du sicle, tous les hros
heureux de l'aventure. De triomphes en triomphes, de raffinements de
cynisme en dlicatesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par
avoir des principes, une manire de philosophie, des moyens
d'apologie. On mit en thorie savante l'art de saisir le _moment_; et
il se trouva des beaux esprits pour dcider qu'un tmraire avait au
fond plus d'gards pour la femme que le timide, et la respectait plus
effectivement en lui pargnant le long supplice des concessions
successives, et la honte de sentir qu'elle se manque, et de se le dire
inutilement[311].

  [311] OEuvres compltes de Crbillon le fils. _Le Hasard du coin
  du feu._--_La Nuit et le Moment._

Mais il est un genre de victoire estim suprieur  tous les autres et
particulirement recherch par l'homme: la victoire par l'esprit. Les
raffins, les matres de la sduction, ne trouvent que l un amusement
toujours nouveau et la jouissance d'une vritable conqute de la
femme. Blass, par l'habitude et le succs, sur les brusqueries et les
violences, sur les surprises qui vont aux sens, ils font avec
eux-mmes le pari d'arriver jusqu'au coeur de la femme sans mme
essayer de la toucher, et de triompher absolument d'elle sans parler
un moment  sa sensibilit. C'est sa tte, sa tte seule qu'ils
remueront, qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de
tentation, jusqu' ce qu'ils aient amen par l toute sa personne 
une disposition de complaisance imprvue, presque involontaire. Un
tte--tte pour ces hommes est une lutte, une lutte sans brutalit,
mais sans merci, d'o la femme doit sortir humilie par leur
intelligence, dompte et soumise par la supriorit de leur rouerie,
non point aimante, mais vaincue. Qu'ils aient la permission d'une
entrevue, l'occasion d'un dialogue: ils semblent qu'ils allient le
sang-froid du chasseur au coup d'oeil du capitaine pour attaquer la
femme, la poursuivre, la pousser, la battre de phrases en phrases, de
mots en mots, la dbusquer de dfenses en dfenses, rtrcir
sourdement le cercle de l'attaque, la presser, l'acculer, la forcer,
et la tenir enfin, au bout de la conversation, dans leur main,
palpitante, le coeur battant,  bout de souffle comme un oiseau
attrap  la course! C'est un spectacle presque effrayant de les voir
s'emparer d'une coquette ou d'une imprudente avec de l'impertinence et
du persiflage. coutez-les: quel mange tonnant! Jamais l'insolence
des ides ne s'est si joliment cache sous le mnagement des termes.
Entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent gure, par
gard pour leur interlocutrice, qu'un tour d'entortillage, voile lger
qui ressemble  cette fine robe de chambre de taffetas avec laquelle,
dans les chteaux, les hommes vont rendre visite aux dames dans leur
chambre.

S'excuser tout d'abord d'tre incommode, feindre de croire qu'on
drange une personne occupe, nier du bout des lvres les bonnes
fortunes qu'on vous prte, puis en convenir, en en demandant le
secret, car on en est honteux; piquer la curiosit de la femme sur
une femme de ses amies qu'on a eue, et lui dtailler des pieds  la
tte comment elle est _coupe_; tre indiscret  plaisir comme si l'on
avait peur, par le silence, de s'engager pour l'avenir  la
discrtion; parler de l'oubli en sage, et citer le nom d'une femme qui
dernirement a t force de vous rappeler que vous l'aviez tendrement
aime, faire des protestations de respect, et manquer au respect dans
le mme moment; s'tonner des amants que le public a donns  la femme
avec laquelle on cause et lui donner la lanterne magique de leurs
ridicules; dfinir la diffrence qu'il y a entre aimer une femme et
l'avoir; exposer les bienfaits de la philosophie moderne, le bonheur
d'tre arriv  la suppression des grimaces de femme et des
affectations de pruderie, l'avantage de ce train commode o l'on se
prend quand on se plat, o l'on se quitte quand on s'ennuie, o l'on
se reprend pour se quitter encore, sans jamais se brouiller; montrer
tout ce qu'a gagn l'amour  ne plus s'exagrer,  perdre ses grands
airs de vertu,  tre tout simplement cet clair, ce caprice du moment
que le temps appelle un got; et par le ton dont on dit tout cela, par
le tour rare et dgag qu'on y met, par le sourire suprieur qu'on
jette de haut sur toutes ces chimres, tourdir si fort et si  fond
la femme qu'un peu d'audace la trouve sans rsistance,--c'est le grand
art et le grand air, une faon de sduction vraiment flatteuse pour la
vanit de l'homme qui n'a eu recours, dans toute cette courte
affaire,  rien qu'aux ressources et aux armes de l'esprit. Que
l'homme conserve jusqu'au bout son ironie, que dans la reconnaissance
mme il garde un peu d'impertinence; et il aura le plaisir d'entendre
la femme se rveiller et sortir de l'garement avec ce cri de sa
honte: Au moins dites-moi que vous m'aimez! tant il est rest pur de
toute affectation de tendresse. Et ce mot mme que la femme lui
demande pour excuser son abaissement, il le lui refusera, en la
raillant galamment sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si
mal  propos, sur le ridicule, pour une personne d'esprit, de tant
tenir  de pareilles misres, et sur l'inconvenance d'exiger, au point
o ils en sont, un aveu qu'il n'a pas eu besoin de faire pour en venir
l[312]. Refuser dans l'amour, ou dans l' peu prs de l'amour,
jusqu'au mot qui est sa dernire illusion et sa dernire pudeur, l
est la satisfaction suprme de l'amour-propre et de la fantaisie de
l'homme du temps.

  [312] OEuvres compltes de Crbillon le fils, _passim_.

       *       *       *       *       *

C'est ici que l'on commence  toucher le fond de l'amour du
dix-huitime sicle et  percevoir l'amertume de ses galanteries, le
poison qui s'y cache. N'y a-t-il pas dj dans ce refus d'excuser la
femme  ses propres yeux, dans cette impudique bonne foi de la
sduction, le mauvais instinct des derniers plaisirs de la corruption?
Sur cette pente d'ironie et de persiflage, l'amour se fait bien vite
un point d'honneur et une jouissance de la mchancet; et la
mchancet du temps, cette mchancet si fine, si aiguise, si
exquise, entre jusqu'au coeur des liaisons. Il ne suffit plus  la
vanit du petit matre de perdre une femme de rputation; il faut
qu'il puisse rompre en disant d'un ton leste: Oh! fini, et
trs-fini... Je l'ai force d'adorer mon mrite, j'ai pris mille
plaisirs avec elle, et je l'ai quitte en confondant son
amour-propre[313]. La grande mode est de _ravoir_ une femme par
caprice, pour la quitter authentiquement[314]. Une source d'apptits
mauvais s'est ouverte dans l'homme  femmes, qui lui fait rechercher,
non plus seulement le dshonneur, mais les souffrances de la femme.
C'est un amusement qui lui sourit de pousser la raillerie jusqu' la
blessure, de laisser une plaie o il a mis un baiser, de faire saigner
jusqu'au bout ce qui reste de remords  la faiblesse. Et sitt qu'il a
rendu une femme folle de lui, qu'il l'a, selon l'argot galant du
temps, _soutire au caramel_[315], c'est un plaisir pour lui de lui
faire une scne de jalousie, et sur sa dfense de s'emporter et de
s'loigner. Jeux sans piti, o se rvlent, dans une sorte de grce
qui fait peur, la cruaut d'esprit de l'poque et la profondeur de son
libertinage moral! Et quoi de plus piquant que de parler  une femme
de l'amant qu'elle a eu, ou qu'elle a encore, au moment o elle
l'oublie le plus; de lui rappeler ses devoirs, ou du moins ce qu'on
est convenu d'entendre par l, lorsqu'elle ne peut plus ne pas y
manquer; de voir ses sourcils se froncer, ses regards devenir svres,
ses yeux enfin se remplir de larmes, au portrait qu'on lui trace de
l'homme qui l'adore et qu'elle trompe? Ou bien encore si la femme
vient d'enterrer l'homme qu'elle a aim, c'est un tour charmant, aprs
avoir triomph de ce chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le
tapis, de le regretter, de dire d'un ton attendri: Quelle perte pour
vous! et d'entourer de son ombre la femme perdue! C'est alors
seulement, aprs de telles preuves, qu'on a droit  ce compliment
flatteur: En vrit, vous tes singulirement mchant[316]!--un mot
qu'il serait presque indcent de n'avoir ni mrit, ni reu, quand on
quitte une femme!

  [313] Le Grelot ou les etc. _Londres_, 1781.

  [314] Les Confessions du comte de ***, par Duclos.

  [315] OEuvres compltes de M. de Chevrier. _Londres, chez
  l'ternel Jean Nourse_, l'an de la vrit, 1774.

  [316] OEuvres de Crbillon le fils.

A mesure que le sicle vieillit, qu'il accomplit son caractre, qu'il
creuse ses passions, qu'il raffine ses apptits, qu'il s'endurcit et
se consume dans la scheresse et la sensualit de tte, il cherche
plus rsolment de ce ct l'assouvissement de je ne sais quels sens
dpravs et qui ne se plaisent qu'au mal. La mchancet, qui tait
l'assaisonnement, devient le gnie de l'amour. Les noirceurs passent
de mode, et la sclratesse clate. Il se glisse dans les relations
d'hommes  femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme
un systme rgl de perdition. La corruption devient un art gal en
cruauts, en manques de foi, en trahisons,  l'art des tyrannies. Le
machiavlisme entre dans la galanterie, il la domine et la gouverne.
C'est l'heure o Laclos crit d'aprs nature ses _Liaisons
dangereuses_, ce livre admirable et excrable qui est  la morale
amoureuse de la France du dix-huitime sicle ce qu'est le trait du
_Prince_  la morale politique de l'Italie du seizime.

Aux heures troubles qui prcdent la Rvolution, au milieu de cette
socit traverse et pntre, jusqu'au plus profond de l'me, par le
malaise d'un orage flottant et menaant, on voit apparatre, pour
remplacer les petits matres smillants et impertinents de Crbillon
fils, les grands matres de la perversit, les rous accomplis, les
ttes fortes de l'immoralit thorique et pratique. Ces hommes sont
sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilit,
l'impudence, l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des
rsolutions, la constance de la volont, la fcondit d'imagination.
Ils connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte de
vertu ou de bienfaisance bien plac, l'usage des femmes de chambre,
des valets, du scandale, toutes les armes dloyales. Ils ont calcul
de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurs, et
ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d'assaut, dans un
secrtaire, le secret d'un coeur de femme, ils se prennent  regretter
que le talent d'un filou n'entre pas dans l'ducation d'un homme qui
se mle d'intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une
aventure avant d'avoir en main de quoi dshonorer la femme: ils ne
sduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur
joie, leur bonheur c'est de faire expirer la vertu d'une femme dans
une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle; et ils s'arrtent 
moiti de leur victoire, pour faire arrter celle qu'ils ont attaque
 chaque degr,  chaque station de la honte, du dsespoir, lui faire
savourer  loisir le sentiment de sa dfaite, et la conduire  la
chute assez doucement pour que le remords la suive pas  pas. Leur
passe-temps, leur distraction dont ils rougissent presque, tant elle
leur a peu cot, est de subjuguer par l'autorit une jeune fille, un
enfant, d'emporter son honneur en badinant, de la dpraver par
dsoeuvrement; et c'est pour eux comme une malice de faire rire cette
fille des ridicules de sa mre, de sa mre couche dans la chambre 
ct et qu'une cloison spare de la honte et des rises de son
sang!--Le dix-huitime sicle a marqu l,  ce dernier trait, les
dernires limites de l'imagination dans l'ordre de la frocit morale.

La femme gala l'homme, si elle ne le dpassa, dans ce libertinage de
la mchancet galante. Elle rvla un type nouveau, o toutes les
adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes
d'esprit de son sexe, se tournrent en une sorte de cruaut rflchie
qui donne l'pouvante. La rouerie s'leva, dans quelques femmes rares
et abominables,  un degr presque satanique. Une fausset naturelle,
une dissimulation acquise, un regard  volont, une physionomie
matrise, un mensonge sans effort de tout l'tre, une observation
profonde, un coup d'oeil pntrant, la domination des sens, une
curiosit, un dsir de science, qui ne leur laissaient voir dans
l'amour que des faits  mditer et  recueillir, c'taient  des
facults et  des qualits si redoutables que ces femmes avaient d,
ds leur jeunesse, des talents et une politique capables de faire la
rputation d'un ministre. Elles avaient tudi dans leur coeur le
coeur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret cach,
et elles avaient rsolu de faire leur puissance avec la dcouverte de
ce secret de chacun. Dcides  respecter les dehors et le monde, 
s'envelopper et  se couvrir d'une bonne renomme, elles avaient
srieusement cherch dans les moralistes et pes avec elles-mme ce
qu'on pouvait faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paratre.
Ainsi formes, secrtes et profondes, impntrables et invulnrables,
elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le
plaisir, dans la haine, un coeur de sang-froid, un esprit toujours
prsent, un ton de libert, un cynisme de grande dame, ml d'une
hautaine lgance, une sorte de lgret implacable. Ces femmes
perdent un homme pour le perdre. Elles sment la tentation dans la
candeur, la dbauche dans l'innocence. Elles martyrisent l'honnte
femme dont la vertu leur dplat; et, l'ont-elles touche  mort,
elles poussent ce cri de vipre: Ah! quand une femme frappe dans le
coeur d'une autre, la blessure est incurable..... Elles font clater
le dshonneur dans les familles comme un coup de foudre: elles mettent
aux mains des hommes les querelles et les pes qui tuent. Figures
tonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire d'elles,
dans le sens moral, qu'elles dpassent de toute la tte la Messaline
antique. Elles crent en effet, elles rvlent, elles incarnent en
elles-mmes une corruption suprieure  toutes les autres et que l'on
serait tent d'appeler une corruption idale: le libertinage des
passions mchantes, la Luxure du Mal!

Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits,
soient imagins. Ils ne sortent pas de la tte de Laclos, ils ne sont
pas le rve d'un romancier; ils sont des individualits de ce monde,
des personnages vivants de cette socit. Les autorits du temps sont
l pour attester leur ressemblance et pour mettre sur ces portraits
les initiales de leurs noms. Le seul embarras est qu'on leur trouve
trop de modles. Valmont ne fait-il pas nommer un homme fameux? M. de
Choiseul n'a-t-il pas commenc sa grande carrire par ce rle d'homme
 bonnes fortunes, de mchant impitoyable, de rou consomm, marchant
 son but avec l'air tourdi, n'avanant ni un pas, ni une parole sans
un projet contre une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les
menaant de son esprit, en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on
de Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa
cration dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la
figure de ce comte de Frise s'amusant  torturer Mme de Blot?--Et pour
la femme que Laclos a peinte et  laquelle il a attribu tant de
grces et de ressources infernales, n'en avait-il pas rencontr
l'original, et ne l'avait-il pas tudie sur le vif? Le prince de
Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'aprs la confidence de Laclos,
qu'il n'a eu qu' dshabiller la conscience d'une grande dame de
Grenoble, la marquise _L. T. D. P. M._, qu' raconter sa vie, pour
trouver en elle sa marquise de Merteuil?

A quoi cependant devait aboutir cette mchancet dans l'amour, dont
nous avons essay de suivre dans le sicle l'effronterie, la
profondeur, les apptits croissants et insatiables? Devait-elle
s'arrter avant d'avoir donn comme une mesure pouvantable de ses
excs et de son extrmit? Il est une logique inexorable qui commande
aux mauvaises passions de l'humanit d'aller au bout d'elles-mmes, et
d'clater dans une horreur finale et absolue. Cette logique avait
assign  la mchancet voluptueuse du dix-huitime sicle son
couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop
grande habitude de la cruaut morale, pour que cette cruaut demeurt
dans la tte et ne descendit pas jusqu'aux sens. On avait trop jou
avec la souffrance du coeur de la femme pour n'tre pas tent de la
faire souffrir plus srement et plus visiblement. Pourquoi, aprs
avoir puis les tortures sur son me, ne pas les essayer sur son
corps? Pourquoi ne pas chercher tout crment dans son sang les
jouissances que donnaient ses larmes? C'est une doctrine qui nat, qui
se formule, doctrine vers laquelle tout le sicle est all sans le
savoir, et qui n'est au fond que la matrialisation de ses apptits;
et n'tait-il pas fatal que ce dernier mot ft dit, que l'rthisme de
la frocit s'affirmt comme un principe, comme une rvlation, et
qu'au bout de cette dcadence raffine et galante, aprs tous ces
acheminements au supplice de la femme, un de Sade vnt pour mettre,
avec le sang des guillotines, la Terreur dans l'Amour?

       *       *       *       *       *

C'en est assez: ne descendons pas plus bas, ne fouillons pas plus loin
dans les entrailles pourries du dix-huitime sicle. L'histoire doit
s'arrter  l'abme de l'ordure. Au del, il n'y a plus d'humanit; il
n'y a plus que des miasmes o l'on ne respire plus rien, o la lumire
s'teindrait d'elle-mme aux mains qui voudraient la tenir.

Remontons vers ce qui est la vie, vers ce qui est le jour, vers ce qui
est l'air, vers la Nature, vers la Passion, vers la Vrit, la sant,
la force et la grce des affections humaines. Aussi bien aprs cette
longue exposition de toutes les maladies et de toutes les hontes des
plus nobles parties du coeur, aprs cette dmonstration des plaies et
des corruptions de l'amour, on a besoin de secouer ses dgots. Il
semble qu'on ait hte de sortir d'une atmosphre empoisonne. L'me
demande une hauteur o elle reprenne haleine, un souffle qui lui rende
le ciel, un rayon qui la dlivre, une image qui la console, et o
elle retrouve la conscience de ses instincts droits, de ses purs
attachements, de ses lvations tendres, de ses immortelles illusions,
de sa vitalit divine. Il est temps de chercher le vritable amour, de
le retrouver, et de montrer ce qu'il garda d'honneur, de sincrit, de
dvouement, ce qu'il imposa de sacrifices, ce qu'il cota de douleurs,
ce qu'il arracha de vertus aux faiblesses de la femme dans un sicle
de caprice, de libertinage et de rouerie.

Pour n'avoir pas eu la mme publicit, la mme popularit que la
galanterie, pour apparatre au second plan des aventures du temps,
hors du cadre des moeurs gnrales, des thories rgnantes, des
habitudes morales et de la pratique journalire, l'amour vritable
n'en a pas moins eu sa place dans le dix-huitime sicle. Que l'on
prenne en ce temps l'homme qui a le mieux peint l'impudence de l'amour
en vogue, l'lgance de son cynisme, la politesse de son libertinage,
le romancier qui a crit le _Sopha_, les _garements du coeur et de
l'esprit_, la _Nuit et le Moment_; que trouve-t-on derrire son oeuvre
et au fond de sa vie? une mystrieuse passion, un bonheur et une
religion voils, l'amour de Mlle de Stafford[317].--Voil le sicle:
il a affich le scandale, mais il a connu l'amour.

  [317] C'est une curieuse histoire que ces amours de Crbillon et
  de Mlle de Stafford. Le succs des romans de Crbillon fils 
  Londres est tel qu'une jeune Anglaise, d'une naissance
  distingue, vivant trs-retire et par l-dessus trs-dvote, se
  monte la tte pour l'crivain et que, pour le voir, elle fait le
  voyage de Paris. Elle rencontre l'auteur du _Sopha_ chez Mme de
  Sainte-Maure, en tombe subitement amoureuse, l'pouse secrtement
  et renonce pour lui  son nom,  sa famille,  sa patrie.
  Crbillon vit  Paris dans la plus grande retraite en mme temps
  que dans l'union la plus parfaite avec cette crature, douce,
  aimante, sense, laide et louche, peu riche et vivant d'une
  pension de mille cus que lui faisait mylord Stafford et qu'il
  payait comme et quand il pouvait. Un garon, l'unique enfant n
  de la liaison du romancier et de l'Anglaise, avant que les
  mauvais propos des parents de la demoiselle eussent fait dclarer
  le mariage, mourait en 1750, et la mre tait morte avant l'anne
  1771. (Correspondance de Grimm, vol. VII. Journal et Mmoires de
  Coll, vol. I.)

Il est au commencement du sicle une femme qui retrouve les larmes de
l'amour. Elle rend  l'amour son honneur, sa posie, en lui rendant le
dvouement et la pudeur. Elle laisse au seuil du dix-huitime sicle
un de ces tendres souvenirs dont le coeur humain fait ses lgendes et
vers lesquels les amoureux de tous les sicles vont en plerinage.
Elle lgue  l'avenir un de ces humbles romans qui survivent au temps,
et, cachs sur les cts de l'histoire,  son ombre, loin de la
politique et de la guerre, semblent des chapelles o l'imagination se
repose du bruit du grand chemin, oublie ce qui passe et ce qui meurt,
se recueille, s'attendrit et se rafrachit.

C'est en pleine licence, en pleine Rgence, que cette femme aime
ainsi. C'est en pleine Rgence qu'elle montre en elle les plus nobles
et les plus touchantes vertus de l'amour. C'est au milieu des
scandales du Palais-Royal, au travers des chansons des rous, que
s'lve cette plainte, ce gmissement, ce cri de souffrance et de
tendresse, le cri d'une colombe blesse dans un bois plein de Satyres!
C'est tout prs de Mme de Parabre,  ses cts, que Mlle Ass se
donne tout entire au chevalier d'Aydie. Elle crit: Il y a bien des
gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de dlicatesse
pour prfrer le bonheur de ce que nous aimons au ntre propre; et
toute sa vie n'est qu'un sacrifice au bonheur de ce qu'elle aime.
Aime du chevalier, elle s'impose le devoir et le courage de refuser
la main qu'il lui offre: Non, j'aime trop sa gloire, dit-elle, en
dtournant les yeux de ce trop beau rve. Rendre la vie si douce 
celui qu'elle aime qu'il ne trouve rien de prfrable  cette
douceur, elle ne connat d'autre art ni d'autre ambition. La douceur,
c'est le mot qui de son coeur tombe sans cesse sous sa plume, et donne
 toutes ses lettres leur immortel accent de caresse. Comme Mme de
Ferriol lui demandait un jour si elle avait ensorcel le chevalier,
elle lui rpondit simplement, navement: Le charme dont je me suis
servi est d'aimer malgr moi et de lui rendre la vie du monde la plus
douce. Son me, sa vie est dans cette rponse; et cette sduction de
sa personne est le charme de sa mmoire. Elle aime, elle n'a pu
rsister  l'amour, et elle veut s'en arracher. Ne pour la vertu,
l'image de la vertu ne lui est apparue que dans la passion, et elle
n'a connu le devoir qu'aprs la faute. Elle se dbat, elle succombe,
elle recommence  se combattre. Elle craint tout ce qui l'approche du
chevalier, et elle se trouve malheureuse d'en tre loigne. Couper
au vif une passion violente... c'est effroyable; la mort n'est pas
pire... Je doute de m'en tirer la vie sauve, crit-elle  l'amie qui
la soutient, la console, la conseille et l'exhorte; et elle fait pour
se vaincre des efforts qui la dchirent. Son coeur saigne goutte 
goutte. C'est un regret si douloureux, une honte si sincre, si
ingnue, que le remords prend chez elle par moments un caractre
anglique, et que le repentir lui donne comme une seconde innocence.
Sa beaut s'en va, sans qu'elle songe  la regretter; elle perd ses
forces et sa sant, et les laisse aller sans les retenir. La maladie
l'apaise et l'approche de la grce. Le sacrifie la tue; mais elle
espre en la misricorde de Dieu qui voit sa bonne volont. Et
cependant que d'amour encore pour cet homme auquel elle cache ses
maux, dont elle n'ose regarder les yeux pleins de larmes de peur de
trop s'attendrir, et dont elle crit de son lit d'agonie: Il croit
qu' force de libralit, il rachtera ma vie; il donne  toute la
maison, jusqu' ma vache  qui il a donn du foin; il donne  l'un de
quoi faire apprendre un mtier  son enfant,  l'autre pour avoir des
palatines et des rubans,  tout ce qui se rencontre et se prsente 
lui; cela vise quasi  la folie. Quand je lui ai demand  quoi cela
tait bon:  obliger tout ce qui vous environne,  avoir soin de
vous[318]. Puis un prtre vient; elle se dtache de la terre, elle
sourit au bonheur de quitter ce misrable corps, elle s'lve vers le
Dieu que son coeur voit tout bon: c'est l'amour qui meurt en tat de
grce. Et il semble qu' la fin du sicle, quelque chose de cette me
de femme, qui s'envole comme une me de vierge, reparatra dans la
robe blanche de Virginie.

  [318] Lettres Mlle de Ass  Mme Calandrini. _Paris_, 1816.

Aprs s'tre montr chez Mlle Ass dans son jour tendre, dans son
motion douce et recueillie, dans une langueur passionne, l'amour
parat avec clat chez une femme d'un temprament tout contraire: Mlle
de Lespinasse. Chez celle-ci, le sentiment est une ardeur dvorante,
un feu toujours agit, toujours raviv qui se retourne, se remue et
s'agite sans cesse sur lui-mme. Il vit d'activit, d'nergie, de
violence, de fureur, de dchanement, de tout ce que la passion avait
de trop viril et de trop orageux pour l'me d'une Ass. Il dure en
s'usant, et interrogez-le: il vous palpitera sous la main comme le
plus fort battement de coeur du dix-huitime sicle. Car ce n'est pas
seulement la fivre d'une femme que cet amour de Mlle de Lespinasse,
il montre aussi le malaise et l'aspiration de ce temps. Il rvle la
secrte souffrance de ce petit nombre de personnes suprieures, trop
richement doues pour ce sicle, qui ont, presque du premier coup,
tout pouss jusqu'au bout, puis d'un trait les saveurs du monde, et
got jusqu'au fond tout ce que le plaisir, le bonheur, l'activit de
la socit pouvaient leur donner d'occupation et leur apporter de
plnitude. Arrives en quelques pas  la fin des choses et  leur
dgot, blesses dans toutes les parties de leur tre par le vide que
leur esprit a fait de tous les cts de la vie commune, elles se
dcouvrent, dans cette atmosphre de scheresse et d'gosme, un
irrsistible et furieux besoin d'aimer, d'aimer avec folie, avec
transport, avec dsespoir. Elles veulent rouler dans l'amour comme
dans un torrent, s'y plonger tout entires, et le sentir passer de
tout son poids sur leur coeur. Elles l'avouent, elles le proclament
bien haut: il ne s'agit pas pour elles de plaire, d'tre trouves
belles, spirituelles, d'avoir ce grand honneur du temps, l'honneur
d'une prfrence, de jouir des chatouillements de la vanit: elles ne
veulent que des succs de coeur. C'est leur orgueil et leur affaire
que d'aimer. Tout ce qu'elles ambitionnent, c'est d'tre juges
capables d'aimer et dignes de souffrir. Elles ne font que rpter:
Vous verrez comme je sais bien aimer, je ne fais qu'aimer, je ne sais
qu'aimer... tre remues, attendries, passionnes, voil le dsir
fixe de ces mes impatientes d'chapper aux froideurs de leur sicle,
tout empresses  se dbarrasser du monde et  faire en elles-mmes
une pense unique. Et comme gnralement ces femmes,  l'heure de
l'enfance et de la premire jeunesse, n'ont point eu les
amollissements et les ravissements religieux, comme elles ont rsist
aux tendresses et aux motions de la pit, elles arrivent  l'amour
comme  une foi. Elles y apportent l'agenouillement, une sorte de
dvotion prosterne. Ces mes de pure raison qui n'ont eu jusque-l de
sens moral, de conscience et de matre que l'intelligence, ces mes si
fires, habitues  tant de caresses, un moment si vaines, perdent
aussitt qu'elles sont touches le sentiment de leur valeur et de
leur place dans l'opinion; et elles se prcipitent  des humilits de
Madeleine et de courtisane amoureuse. Leur amour-propre, ce grand
ressort de tout leur tre, elles le mettent sous les pieds de l'homme
aim; elles prennent plaisir  le lui faire fouler. Elles se tiennent
auprs de lui, comme devant le dieu de leur existence, soumises et se
mortifiant, baissant la tte, rsignes  tout sans plainte, presque
joyeuses de souffrir.

Cette soumission absolue, on la trouve si marque chez Mlle de
Lespinasse qu'elle parat, de son amour, un caractre encore plus
accus que le transport et la violence. Comment reconnatre la
matresse d'un des premiers salons de Paris dans cette femme qui se
fait si petite dans l'amour, qui demande si timidement et  voix si
basse la moindre place dans le coeur de son amant, qui remercie si
vivement du ton d'intrt avec lequel on veut bien lui crire, qui
s'excuse si doucement d'crire trois fois la semaine? Si peu qu'on lui
accorde, elle le reoit comme une faveur qu'elle ne mrite pas; et
elle se trouve froide dans la reconnaissance alors mme qu'elle y met
toutes ses tendresses. Rien ne la sort de cette attitude courbe et
suppliante, et toutes les marques d'amour qui lui sont donnes ne
peuvent l'enhardir  cette confiance qui fait qu'on exige ce qu'on
dsire de ce qu'on aime. Elle s'abaisse sans cesse devant M. de
Guibert; et l'abandon qu'elle fait de sa volont dans la sienne,
d'elle-mme en lui, est si absolu qu'elle ne se trouve plus 
l'unisson de la socit,  l'accord du ton et des sentiments du
monde. Le plaisir, la dissipation, les distractions qu'elle rencontre
encore autour d'elle n'ont plus rien  son usage; et devant cet amour
qui la remplit, le jugement public lui parat si peu, qu'elle est
prte  braver l'opinion pour continuer de voir M. de Guibert et de
l'aimer  tous les moments de sa vie. Il y a en elle un lancement
prodigieux, une lvation suprme, une aspiration constante; et de
toutes ses penses, de toutes les forces de son me, de toutes les
puissances de son coeur, il s'chappe ce cri de tendresse et de
dlire:--une prire qui tend un baiser!

_De tous les instants de ma vie, 1774._ Mon ami, je souffre, je vous
aime et je vous attends.

L'amour absorb dans son objet n'a pas dans l'humanit moderne de plus
grand exemple que cette femme rapportant  son amant tous ses
sentiments et tous ses mouvements intrieurs, lui donnant ses penses
dont, selon sa dlicate expression, elle ne croit s'assurer la
proprit qu'en les lui communiquant, se dfendant toute chose o il
n'est pas, satisfaite de ne vivre que de lui, dpouille de sa
personnalit propre et comme morte  elle-mme, se refusant  parler,
fermant la porte aux visites de Diderot,  sa causerie qui, dit-elle,
force l'attention, et demeurant seule sans livres, sans lumire,
silencieuse, tout entire  jouir de cette me nouvelle que M. de
Guibert lui a cre avec ces trois mots: Je vous aime, et si
profondment enfonce dans cette jouissance, qu'elle en perd la
facult de se rappeler le pass et de prvoir l'avenir. Et quand le
pauvre homme qu'elle a grandi de tout son amour passe de
l'indiffrence  la brutalit, quelles luttes, quelles souffrances,
quelles rvoltes d'un moment, suivies aussitt d'abaissements et de
soumissions pitoyables! quel douloureux travail pour rduire un coeur
qui dborde  la mesure des arrangements, des commodits de M. de
Guibert! Il faut l'entendre solliciter de lui des confidences d'amour,
et se vanter, la malheureuse! de n'avoir pas besoin d'tre mnage.
Quel rle, quelle vie, le long martyre! Lui demander de l'abandonner 
elle-mme, se raccrocher  sa passion, affirmer qu'elle en est
matresse, retomber dans les convulsions du dsespoir, tous les soirs
s'abmer dans cette musique d'_Orphe_ qui la dchire, tous les soirs
couter ce: J'ai perdu mon Eurydice! qui semble remuer au fond
d'elle la source des larmes, du regret, de la douleur; solliciter de
cet homme un mot, un mot de haine s'il le veut, lui promettre de ne
plus le troubler, de ne jamais exiger rien, s'occuper de le marier
richement, de le donner  une autre femme jeune et belle; pour cet
homme, marcher, courir, visiter, intriguer, malgr la faiblesse et la
toux;  la pice de cet homme, prier le succs  deux genoux; mendier,
auprs de la charit de cet homme qu'elle sert de toutes faons,
l'aumne de ce dont elle a besoin pour ne pas mourir de douleur; se
rattacher encore une fois  lui, implorer son portrait, chercher  lui
faire entendre qu'elle meurt, sans trop attaquer sa sensibilit, le
supplier de se rencontrer avec elle  quelque dner, lui rpter:
Quand vous verrai-je? Combien vous verrai-je? lui crire de ce lit
qu'elle sait tre son lit de mort: Ne m'aimez pas, mais souffrez que
je vous aime et vous le dise cent fois;--c'est le long, l'effroyable
martyre de cette femme si bien prdestine  tre le modle du
dvouement de l'amour, que son agonie sera comme une transfiguration
de la passion. D'une main touchant dj au froid de la tombe, elle
crira: Les battements de mon coeur, les pulsations de mon pouls, ma
respiration, tout cela n'est plus que l'effet de la passion. Elle est
plus marque, plus prononce que jamais, non qu'elle soit plus forte,
mais c'est qu'elle va s'anantir, semblable  la lumire qui revit
avec plus de force avant de s'teindre pour jamais[319]...

  [319] Lettres de Mlle de Lespinasse. _Paris_, _Collin_,
  1809.--Nouvelles Lettres de Mlle de Lespinasse. _Paris_,
  _Maradan_, 1820.

La passion! elle a laiss dans ce temps assez de grands exemples,
assez de traces adorables pour racheter toutes les scheresses du
sicle. Elle a t dans quelques coeurs lus comme une vertu, comme
une saintet; elle a t, dans bien des mes faibles, comme une excuse
et comme un rachat. Que de beaux mouvements, que de gnreux lans
elle a inspirs mme  celles qui ont cd  l'amour  la mode, et
dont les fautes ont fait clat au milieu de l'clat des mauvaises
moeurs! Que de pages elle a dictes  l'adultre, encore toutes
chaudes aujourd'hui, et dont l'encre jaunie semble montrer une
trane de sang et de larmes! Aprs les lettres d'une Ass  un
chevalier d'Aydie, d'une Lespinasse  un Guibert, qu'on coute ces
deux lettres d'une malheureuse femme qui aima, avec l'impudeur de son
temps, l'homme aim par son temps; qu'on lise ces lettres de madame de
la Popelinire  Richelieu: quels baisers de feu! quel retour
incessant de ce mot: _mon coeur_, rept toujours et toujours comme
une litanie pntrante, continue, machinale, pareil au geste d'une
mourante qui se cramponne  la vie! La flamme court dans ces lignes,
une flamme qui consume et purifie; et n'est-ce pas la Passion sauvant
l'Amour dans le scandale mme de l'Amour?

   Mon cher amant mon cher coeur pourquoy m'escris-tu si froidement
   moy qui ne respire que pour toy qui t'adores mon coeur je suis
   injuste je le sens bien tu as trop d'affaires et qui ne te
   laissent pas la libert de m'escrire qui te tourmentent j'en suis
   sure mon coeur mais je n'ay pas trouv dans ta lettre ces
   expressions et ces sentiments qui partent de l'me et qui font
   autant de plaisir  escrire qu' lire je sens une motion en
   t'escrivant mon cher amant qui me donne presque la fivre qui
   m'agite de mesme. Je n'ay pu apprendre que le courier n'estoit
   pas party sans m'abandonner  t'escrire encore ce petit mot cy
   pour rparer ma lettre froide et enrage que je t'ay escrit hier
   je sens plus le mal que je te fais que les plus vives douleurs,
   je t'aime sans pouvoir te dire combien mon cher amant mon coeur
   tu ne peux m'aimer asss pour sentir comme je t'aime mon cher
   coeur je me meurs de n'estre pas avec toy, mes glandes ne vont
   pas bien elles grossissent du double[320] et j'en ai de nouvelles
   je commence un peu  m'inquiter pour cela seulement car le fonds
   de ma sant est invulnrable ce ne sera cependant rien  ce que
   j'espre. Surtout fis vous en  moy et ne vous inquiests pas.
   Mon cher amant ton absence me cotera la vie je me dsespre. Je
   n'ay jamais rien aim que toy mon coeur je suis la plus
   malheureuse du monde hlas, mon cher coeur m'aimes tu de mesmes
   de bonne foy je ne le crois pas vous ne sents pas si vivement je
   le sais. Mais au moins aimes moy autant que tu le pourras...

  [320] Un personnage ridicule, nomm Balot, et connu par ses
  comparaisons malheureuses, disait en 1748, en parlant de la
  gurison du cancer de Mme de la Popelinire: Ces gurisons sont
  assez communes; j'ai connu des femmes qui avaient des glandes,
  enfin qui avaient le sein comme un sac de cavagnole. Mtra nous
  apprend que le mdecin  la mode pour les maladies du sein des
  femmes tait le bourreau de Paris.

   Mon coeur, vous m'aims mieux que tout ce que vous avs aim,
   cela est-il vray je crains toujours que ce ne soit la bont de
   vostre coeur qui vous dicte ces choses la pour me consoler et me
   faire prendre patience mon coeur que tu pers de caresses cela est
   irrparable. J'ai oubli de vous dire hier que l'on fait mon
   portrait mais mon coeur je ne puis vous en envoyer de copies, le
   peintre est un nomm Marolle qui pratique dans la maison toute la
   journe, de plus je ne crois pas qu'il me ressemble, vous avs
   raison ma phisionomie a trop de variantes c'est pour mon frre si
   cependant il vous convient quand vous l'aurez vu  vostre retour
   il ne sera pas difficile que mon frre vous le donne il sera bien
   aise de m'en faire le sacrifice mais vous n'en aurs plus affaire
   en tenant le modle mon coeur que je vous dsire je donnerois un
   bras pour vous avoir tout  l'heure ouy je le donnerois je vous
   jure je vous dsire avec l'impatience la plus vive et elle
   s'augmente chaque jour  ne savoir comment je feray pour attraper
   la nuit et la nuit le jour puis la fin de la semaine du mois ah
   mon coeur quel tourment ma vie est affreuse. Vous ne pouvs
   l'imaginer je ne l'aurois jamais p croire il n'y a aucune
   diversion pour moy n'en parlons pas davantage cela vous afflige
   sans me consoler et rien ne vous ramenera plutost mon coeur je me
   flatte quelque fois que si je vous mandois vens mon coeur 
   quelque prix que ce fut vous viendris mais il faudroit que je
   fusse bien malade pour vous proposer de tout quitter je vous
   exhorte au contraire  rester mais mon coeur le moins que vous
   pourrs je vous en prie[321].

  [321] Lettres autographes de Mme de la Popelinire  Richelieu,
  conserves  la bibliothque de Rouen. Collection Leber.

Est-ce l tout l'amour du temps[322]? Non. Parmi les amours
historiques de ce sicle, n'avons-nous pas un amour plus passionn
dans sa puret que celui de Mme de la Popelinire, un amour plus
noblement dvou encore que celui de Mlle de Lespinasse, un amour
enfin plus chaste que celui de la pauvre Ass? Et, cet amour, c'est
dans l'orgueilleuse maison de Cond que nous le trouvons.

  [322] A ces amours un livre tout nouvellement publi:
  _Correspondance de la comtesse de Sabran avec le comte de
  Boufflers_ ajoute un tendre et passionn chapitre, un chapitre
  que raconte mieux que toute parole cet adieu de la fin d'une
  lettre: Adieu, mon poux, mon amant, mon ami, mon univers, mon
  me, mon Dieu!

La princesse de Cond,  la suite d'une chute o elle s'tait dmis la
rotule, se trouve aux eaux de Bourbon l'Archambault, en 1786. La vie
des eaux suspendait les exigences de l'tiquette et des prsentations,
et la princesse, qui avait vingt-sept ans, cause, djeune, se promne
avec les baigneurs qui lui agrent. Parmi les hommes qui lui offrent
le bras et guident sa marche mal assure,  travers la pierraille des
vignes, se rencontre un jeune homme de vingt-un ans. Une phrase que la
princesse laisse un jour tomber sur l'ennui des grandeurs amne
l'intimit entre les causeurs, et au bout de trois jours l'intimit
est de l'amour.

La saison finie, on se spare. La princesse crit. Elle crit des
lettres toutes pleines de gentillesses de coeur presque enfantines,
mles  des tendresses mystiques de style qui semblent mettre la
dvotion de l'amour dans sa correspondance. A chaque page elle se
plaint de ce grand monde, qui l'empche de penser tout  son aise, 
ce qu'elle aime. A chaque page, elle rpte  l'homme aim: Vous
tes toujours avec moi, vous ne me quittez pas un instant. Ici elle
se refuse  lire Werther qui lui prendrait de son intrt, tout son
intrt tant pour son ami, tout son coeur, toute son me. L, elle
se fche presque d'tre trouve jolie, voulant qu'il n'y ait que son
ami qui aime sa figure.

Et toujours au milieu des ftes de Chantilly et de Fontainebleau le
ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain: _Oh! les petites
maisons des vignes!_

Aimer  distance; aimer un homme qu'elle n'a gure l'esprance de
rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tout le cours de l'anne,
et encore, sous les regards d'un salon; aimer de cet amour
dsintress qui se repat de souvenirs et de la lecture de quelques
lettres, cela suffit  cette nature de pur amour qui crit: Je sens
mon coeur qui aime, cela fait un bonheur, je me livre  ce bonheur.
Et la femme n'est-elle pas tout entire dans ce portrait trac
d'elle-mme au milieu d'une autre lettre: Je suis bonne et mon coeur
sait bien aimer, voil tout.

Chez ce fier sang des Cond, c'est un phnomne que l'humilit de
cette princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation
qu'elle fait de son rang et de sa grandeur, l'tonnante abngation
avec laquelle elle remet son bonheur aux mains de ce petit officier
lui disant: Mon ami, le bonheur de votre _bonne_ est entre vos mains,
c'est de vous qu'il dpend  prsent; l'instant o vous ne voudrez
pas qu'elle en jouisse, la prcipitera dans un abme de douleur. Il y
a dans ces lettres un adorable art fminin pour s'abaisser, se
diminuer, se faire pour ainsi dire toute petite, pour hausser l'homme
aim jusqu' la princesse. Deux mois et demi, il dure, mouill de
larmes heureuses, ce candide rabchage du je vous aime o la femme
ne cherche  faire montre ni d'intelligence, ni d'esprit, mais bien
seulement de son coeur. Elle ne laisse chapper de sa pense rflchie
que par hasard et comme  son insu une page comme celle-ci: Nous, mon
ami, nous naissons faibles, nous avons besoin d'appui; notre ducation
ne tend qu' nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le
serons toujours. Cette ide s'imprime fortement dans nos mes
destines  porter le joug; celui qu'on impose  nos coeurs parat
doux: d'ailleurs peu de sujets de distraction; contraries
perptuellement dans nos gots, nos amusements par les prjugs, les
biensances et les usages du monde, nous n'avons de libres que nos
sentiments, encore sommes-nous obliges de les renfermer en
nous-mmes: tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus
fortement ou du moins plus constamment. Le sentiment prouv par Mlle
de Cond est un sentiment si vrai, si sincre, si profond, si pur, si
extraordinaire dans la corruption du sicle, que ceux de sa famille
qui l'ont perc sous les troubles, les faciles rougeurs, les
absorptions de l'amoureuse, tout Cond qu'ils sont, en ont au fond
d'eux-mmes une secrte compassion.

Un jour son frre, le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait
quelque temps, lui serrait les mains, et l'embrassait avec des yeux
rouges, la plaignant dlicatement avec son motion. Le prince de Cond
lui-mme, malgr l'affectueuse guerre faite d'abord  ce penchant, un
moment gagn donnait presque les mains au passage du jeune officier de
carabiniers dans les gardes franaises, passage qui devait lui ouvrir
l'htel de Cond et Chantilly.

Mais, au moment o le rve des deux amants allait se raliser,
quelques allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules
malgr l'extrme innocence de ses sentiments pour M. de la
Gervaisais naissaient en elle. Elle tombait malade de ces combats
intrieurs. Dans cet tat d'branlement moral, une femme de sa socit
venait  lui raconter que depuis trois ans elle aimait un homme, son
proche parent; que, pendant deux ans et demi, tous deux avaient cru
que c'tait de l'amiti et s'taient livrs  ce sentiment, mais que,
depuis six mois, les combats qu'ils avaient  soutenir leur prouvaient
combien ils s'taient aveugls sur l'espce de sentiment qu'ils
avaient l'un pour l'autre; elle ajoutait qu'elle adorait cet homme,
qu'elle ne se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle
comptait sur sa force pour rsister, mais..., puis tout  coup elle
interrompait cette confidence par cette apostrophe qu'elle jetait 
la princesse: Vous tes bien heureuse, vous; vous ne connaissez pas
tout cela!

Cette apostrophe, les conseils que cette femme rclamait d'elle,
rveillaient la princesse de son doux rve. La religion lui parlait.
Et, victorieuse d'elle-mme, la future Suprieure des dames de
l'Adoration Perptuelle crivait la lettre qui commence ainsi:  Ah!
qu'il m'en cote de rompre le silence que j'ai observ si longtemps!
Peut-tre vais-je m'en faire har? har!  ciel! mais oui, qu'il cesse
de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le dsire  prsent, qu'il
m'oublie et qu'il ne soit pas malheureux. O mon Dieu! que vais-je lui
dire? Et cependant il faut parler, et pour la dernire fois!

Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher  la voir et
terminait par ces lignes suprmes: Voil la dernire lettre que vous
recevrez de moi; faites-y un mot de rponse, pour que je sache si je
dois dsirer de vivre ou de mourir. Oh! comme je craindrai de
l'ouvrir! coutez, si elle n'est pas trop dchirante pour un coeur
sensible comme l'est celui de votre _bonne, ayez, je vous en conjure,
l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe_; n'oubliez pas
cela, je vous le demande en grce[323].

  [323] Lettres crites en 1786 et 1787. _Paris_, _Benjamin
  Duprat_, 1838.

Ainsi finit, en ce dix-huitime sicle, ce roman qui a l'ingnuit
d'un roman d'amour d'un tout jeune sicle.




V

LA VIE DANS LE MARIAGE


A l'exemple de l'amour qui garde au milieu de la corruption des moeurs
les vertus qui l'excusent, la constance, le dvouement, le sacrifice,
un reste d'honneur, le mariage du dix-huitime sicle conserve, malgr
le temps et la mode, les vertus qui l'honorent. Le mariage sauve ses
devoirs, comme la passion sauve ses droits, par de grands exemples.

Il serait injuste de ne pas le reconnatre: si grand qu'ait t
gnralement au dix-huitime sicle le dtachement des poux, si
relch qu'apparaisse le lien conjugal, si commune que soit dans le
mariage une vie libre, affranchie, dissipe, qui parat n'avoir pas
d'intrieur, pas de centre, et ne runir de loin en loin prs d'un
foyer sans chaleur que la politesse de deux indiffrences,--les
traditions, les joies de cette union intime, o deux existences se
mlent et se confondent, n'en ont pas moins t conserves
religieusement par beaucoup de mnages. Les flicits domestiques, les
fidlits hroques, le tte  tte du bonheur, les douceurs et
l'habitude de l'amour, la communion du coeur, de l'me, de l'esprit,
de toutes les affections, de toutes les penses, le Mariage du
dix-huitime sicle les a connus: il en a donn au plus haut de ce
monde le spectacle rare et inattendu; il en a laiss l'image sereine
et consolante.

Les mmoires de la vie prive du temps nous montrent des mnages
troitement unis, des adorations de jeune mari et de jeune femme, des
poux vieillissant l'un auprs de l'autre, des couples qui vivent sans
se quitter, des liens que la mort mme ne dnoue pas, des coeurs que
le dsespoir rattache  celui qui n'est plus. Il reste de beaucoup
d'unions un souvenir pareil  un beau roman ou  un conte du vieux
temps. Et n'est-ce pas en ce sicle que l'amour conjugal trouvera ce
trait de tendresse d'une dlicatesse si ingnieuse, si touchante? Une
femme condamne par les mdecins n'avait plus que quelques jours 
vivre. Son mari sentait qu'elle lisait sa mort dans la tristesse, dans
les larmes qu'il essayait de lui cacher. Il va acheter un collier de
diamants de 48,000 livres, l'apporte  la mourante, lui parle du jour
o elle le mettra, du bal de la cour o elle le montrera; et, faisant
briller le collier sur son lit, faisant luire devant son me l'espoir,
la convalescence, la gurison, la vie, l'avenir, il endort son agonie
dans un rve! Et ce mari, le marquis de Choiseul, tait pauvre: il
avait engag une terre pour acheter ces diamants qui devaient, par une
clause de son contrat de mariage, revenir  la famille de sa
femme[324]. Au milieu de tant de femmes, si faciles  la sduction,
quand le sducteur est le Roi, ne verra-t-on point une comtesse de
Prigord repousser l'amour du Roi, essayer de l'arrter par un respect
glacial, le fuir par un exil volontaire dans une terre prs de
Barbzieux? Et de cet exil qui durait de longues annes, elle ne
sortait que sur cette lettre, o Louis XV lui envoyait les excuses
d'un roi, lors de la mort de la dame d'honneur de Mesdames: Mes
filles viennent de perdre leur dame d'honneur: cette place, Madame,
vous appartient autant par vos hautes vertus que pour le nom de votre
maison[325]. Et si le mariage a ses hrones, il a aussi ses martyrs:
la Trmouille s'enferme avec sa femme malade de la petite vrole, et
meurt avec elle.

  [324] Souvenirs de Flicie.

  [325] Mmoires de Mme Campan. _Baudouin_, 1822, vol. III.

Le dvouement, l'amour, se rencontrent et se retrouvent jusque dans
les mnages o le temps fait les sparations  la mode, jusque dans
les mariages dnous par l'inconstance et l'indiffrence de l'un des
poux. Ils persistent malgr les froideurs, les infidlits, les
outrages. Ils pardonnent souvent avec les suprmes caresses de la
duchesse de Richelieu  son mari,  ce mari que l'amour de toutes les
femmes semblait devoir garder de l'adoration de la sienne. Mme de
Richelieu venait d'tre confesse par le pre Sgaud, et comme
Richelieu lui demandait si elle en tait bien contente: Oh! oui, mon
bon ami, lui dit-elle en lui serrant la main, car il ne m'a pas
dfendu de vous aimer... Et tout prs d'expirer, elle rassemblait ses
forces et sa vie pour l'embrasser, pour essayer de l'treindre en lui
rptant d'une voix pleine de larmes, d'une voix dchire et mourante,
qu'elle avait dsir toute sa vie mourir dans ses bras[326]!

  [326] Mmoires du marchal de Richelieu, vol III.

Mais les plus grands, les plus clatants exemples de l'amour dans le
mariage, du bonheur dans le mnage, vous apparatront en ce temps dans
les mariages et dans les mnages de ministres, dans ces intimes unions
de tant d'hommes d'tat du sicle avec une femme entirement associe
 leurs projets,  leur fortune,  leur gloire, souvent  leurs
travaux. D'un bout  l'autre du sicle, le ministre apparat ayant 
ses cts la force et l'appui des joies de l'intrieur, les
inspirations de l'imagination d'une femme ou les consolations de ses
tendresses. O retrouve-t-on les cinquante ans de mnage et de bonheur
du marquis de Croissy? Dans le mnage de M. et de Mme de Maurepas, qui
faisait songer au mnage Philmon et Baucis. A la mort de M. de
Maurepas, n'chappait-il point  sa femme ce beau cri qu'ils avaient
pass cinquante-cinq ans sans s'tre quitts une journe? Et que
d'autres mnages pareillement unis! C'est le mnage du marchal et de
la marchale de Beauvau; c'est le mnage Chauvelin, o le mari
poussait jusqu' la fanfaronnade le respect de la foi conjugale; c'est
le mnage Vergennes; c'est ce mnage o, malgr les carts du mari, la
femme reste si indulgente, si aimable, si pure, le mnage Choiseul, o
par l'enjouement, les panchements du coeur, les effusions de
l'humanit, l'amiti tendre, l'galit de caractre, la fcondit de
l'esprit, Mme de Choiseul met un peu de ces vertus dans le caractre
de M. de Choiseul[327], tant d'agrment et de repos dans les fatigues
de sa vie ministrielle, tant de consolations dans son exil. C'est
enfin le mnage de M. et de Mme Necker o le bonheur est un peu ml
d'enthousiasme, l'union d'orgueil, et l'amour de la femme d'idoltrie
pour le mari.

  [327] Le Parallle vivant des deux sexes. _Dufour_, 1769.

Ainsi se conserve au dix-huitime sicle l'institution du mariage. Un
certain nombre de mnages, osant se mettre au-dessus de l'opinion
publique, lui demandent encore le bonheur. Quelques maris vont mme
plus loin: par le contraste le plus trange avec les ides du temps,
ils exigent du mariage plus que la paix de l'amour, ils prtendent lui
imposer la passion. Ils veulent tre aims comme ils aiment. Leur
jalousie rclame de la femme un abandon complet d'elle-mme, les
ardeurs et les sacrifices d'un coeur qui s'est donn tout entier et
qui ne s'appartient plus. Ils ne lui permettent pas les amitis pour
d'anciennes amies;  peine s'ils l'autorisent  aimer sa mre. La
femme doit vivre, selon eux, uniquement occupe de son mari; et s'ils
ne trouvent point dans le mariage une femme qui se plie  leurs
exigences, ils s'crient que leur femme ne les aime point, qu'elle ne
vit point pour eux, qu'ils ne sont pas pour elle ce qu'elle a de plus
cher au monde: telle tait la lamentation sincre, la dsolation
dsespre de ce malheureux frre de Mme de Pompadour, le marquis de
Marigny.

Devoirs, plaisirs, le coeur mme du mariage, nous allons le retrouver
dans cette suite d'estampes o Moreau a peint le foyer du temps, ses
ftes et ses grands jours. L nous verrons l'autre ct des Baudoin et
des Lavreince, la femme et l'homme unis par le prsent, par l'avenir,
par ces petits tres sur la tte desquels leurs regards, leurs baisers
et leurs mes se rencontrent. D'abord ce sera la femme en toilette de
matin souriant sous son joli bonnet de linge de nuit, souriant comme
on sourit  un songe, aux paroles du docteur qui va prendre sa canne 
bec de corbin, et lui annonce qu'elle est mre. Ici la voil dans son
costume lche et flottant, tout entoure et soutenue d'oreillers, 
demi couche sur le lit de repos dont le fond est une glace. Elle ne
descend plus l'escalier qu'appuye sur le bras de son mari; elle ne va
plus  l'glise, aux Tuileries que porte doucement dans sa chaise par
deux grands valets picards[328]. En dpit de Tronchin qui veut
qu'elle marche et coure seule, qui la plaisante si par hasard il la
rencontre, elle ne fait plus qu'une courte promenade o, pour un petit
caillou qui lui roule sous le pied, son mari devient ple. Nulle
privation ne cote au mari ni  la femme pour faire venir au monde en
bonne sant cet enfant auquel ils commencent  s'attacher par les
sacrifices, et pour lequel la femme est heureuse de souffrir dj.
Parties charmantes de jeu, de veille, de courses, amusements,
rcrations, la femme quitte tout, elle renonce au monde pour se vouer
 sa grossesse; elle fait contraste avec ces femmes qui portent si
impatiemment cet tat, et qui avec tant d'ennui, tant de fatigue, tant
de regret d'un plaisir drang, ou d'un souper abrg, donnent le jour
 un tre conomis ds sa conception[329]: elle est mre du jour o
elle le devient.--Bientt la lingre apporte la layette dans un grand
coffret de dentelles, et fait l'talage de sa belle lingerie, de ses
layettes en point d'Argentan. Aprs l'accouchement, la femme reste
quatorze jours sur sa chaise longue, les pieds et les jambes couverts
d'un de ces couvre-pieds qui sont la coquetterie des accouches; et,
le quatorzime jour, elle sort pour une visite  l'glise et un
remercment  Dieu.

  [328] Tableaux de la vie, ou les Moeurs du dix-huitime sicle.
  _A Neuwied._

  [329] loge de l'impertinence.

Une fois mre, la femme veut nourrir; car elle ne se croit plus
dispense de ce devoir et de ce dvouement si doux, par les raisons
que les belles dames se donnaient tout  l'heure en disant: Allaiter
un enfant! le bel emploi, l'aimable passe-temps! J'aime  jouir la
nuit d'un sommeil tranquille... Le jour je reois des visites et j'en
rends... Je vais montrer une robe d'un nouveau got au Petit-Cours, 
l'Opra, quelquefois mme  la comdie; je joue, je danse[330]... La
femme commence  s'affranchir de la mode, de l'usage. Elle passe,
comme Mme d'pinay, par-dessus l'tonnement que fait dans sa socit,
dans sa famille, sa rsolution de nourrir son enfant. Les craintes de
sa mre, la singularit qu'elle va se donner, les ridicules que le
monde lui prtera si elle est oblige de renoncer  une entreprise
au-dessus de ses forces, rien ne l'arrte[331]: hier, malgr toutes
les reprsentations, toutes les menaces des mdecins, elle et, pour
ne pas nourrir, compromis sa sant[332] en portant au cou quelque
poudre de Lecrom ou de quelque autre charlatan privilgi du Roi qui
lui promettait de lui faire passer son lait en deux fois vingt-quatre
heures[333]: aujourd'hui il lui semblerait n'tre qu' moiti mre si
elle ne nourrissait pas. Les mdecins n'avaient fait que l'effrayer:
Rousseau l'a touche[334].

  [330] Les Moeurs. 1755.

  [331] Mmoires de Mme d'Epinay, vol. I.

  [332] Dissertation sur ce qu'il convient de faire pour faire
  diminuer le lait des femmes de Paris. 1763.

  [333] Mercure de France. _Janvier, 1720._

  [334] Du reste, l'allaitement par les parisiennes n'eut pas tout
  le succs que s'en taient promis les partisans de Rousseau. Les
  femmes ne prenant que le plus ais de leur rle de nourrices, il
  arrivait qu'un grand nombre d'enfants nourris avec un sang cre
  et chauff prissaient, et que les mdecins taient obligs de
  dfendre aux femmes de nourrir. Les Contemporaines, vol. VI. _La
  belle laide._

Si elle est trop dlicate pour nourrir, elle veut du moins avoir son
enfant prs d'elle. Et l'enfant grandit sous ses yeux, contre son
sein,  porte de ses caresses, la faisant vivre dans ce bonheur de
tous les instants, dans ces saintes dlices, les _Dlices de la
Maternit_, dont le sicle nous a laiss un tableau si lumineux, si
doucement gay de verdure et de soleil, si gracieusement anim par le
rire qui va d'une bouche d'enfant aux yeux de ses parents. Dans un
beau jardin, au-dessous d'une statue de Vnus fouettant l'Amour avec
un bouquet de roses, serre contre son mari qui tient un hochet
au-dessus de sa tte, levant, soulevant dans ses bras un tout petit
enfant, sorti de sa barcelonnette,  peu prs nu, la courte chemisette
remonte aux paules par l'effort qu'il fait vers le hochet,--c'est
ainsi qu'est peinte, dans sa joie et son triomphe, la Maternit du
temps, la mre des dernires annes du sicle.

Et bientt ce ne sera plus assez pour la mre de garder l'enfant
auprs d'elle, de le voir grandir sur ses genoux, d'entendre son rire
mettre une gaiet dans son bonheur: elle va vouloir lui donner les
soins qui forment l'homme ou la femme, en bauchant dans un petit tre
l'intelligence et la conscience. Elle sera jalouse de faire elle-mme
son ducation, de l'instruire, d'tre,  l'exemple de Mme de
Montull, l'institutrice de ses enfants[335].

  [335] Mmoires d'un pre, par Marmontel. _Paris_, an XIII.

Il y a, dans l'ducation de la premire moiti du dix-huitime sicle,
un sens nettement indiqu par l'institution de la femme telle que la
comprenait, telle que la pratiqua sur sa petite-fille la grand'mre de
Mme Geoffrin[336]. Cette ducation est avant tout une ducation
morale. Elle ne s'attache pas  ce qu'on est convenu d'appeler
_instruction_: avant d'_instruire_, elle veut _lever_. Elle ne
surcharge pas la jeune fille d'tudes, elle n'accable pas sa mmoire
de leons; elle ne vise pas  la remplir de toutes sortes de
connaissances: elle a l-dessus la prudence du temps, et sa grande
peur est de faire de son lve une savante. Ce qu'elle cherche 
dvelopper dans la femme qui grandit sous sa tutelle sans rigueur,
c'est la femme elle-mme, c'est la personnalit d'un tre qui sent et
qui pense par lui-mme. Pense, sentiment, voil ce que cette
ducation guide, ce qu'elle encourage, ce qu'elle fait lever et
redresse dans l'me et dans le coeur des enfants confis  ses soins,
comme une force et une conscience individuelles, sincres et libres.
Elle raisonne avec les premires ides, avec l'enfance de la raison,
avec la jeunesse de l'intelligence; et sans imposer  la femme les
ennuis, les dgots et les servitudes de la science des livres, elle
affermit peu  peu son esprit en le laissant jouer sur lui-mme avec
ses rflexions, son imagination, son ignorance mme. ducation
lmentaire, sans fatigue, sans assujettissement,  laquelle la femme
du temps doit plus que ses facults, son caractre; et n'est-ce pas
elle qui fonde cette indpendance d'ides et d'expressions, cette vive
et profonde originalit d'me que montreront d'un bout  l'autre du
sicle toutes ces femmes qui semblent faire leur esprit avec des
fautes d'orthographe, leur bon sens avec de l'exprience, leur science
avec du got?

  [336] loges de Mme Geoffrin, par M. Morellet, Thomas et
  d'Alembert. _Nicole_, 1812.

Lorsque le zle des ducations maternelles clate, cet esprit, ce sens
pratique disparat de l'institution de la femme. A l'ancienne
ducation qui laissait l'enfant, l'abandonnait presque  ses
instincts, succde une ducation pdagogique. Un gnie de matresse
d'cole se rvle dans la mre et se personnifie dans ces deux femmes
qui reprsentent si compltement l'ducation philosophique et
l'ducation _romance_ de la fin du dix-huitime sicle: Mme de Genlis
et Mme d'pinay. Que l'on parcoure ces livres, ces manuels modestement
annoncs comme chapps au coeur d'une mre pour le bien moral,
l'avancement intellectuel d'une fille; que l'on feuillette ces traits
visant, sous ce voile et cette excuse de l'affection et de la
sollicitude maternelles,  devenir la rgle des ides des filles nes
depuis 1770,-- peine si l'on trouvera une pense, une leon qui ne
passe pas par-dessus la tte d'un enfant. Leur forme seule s'adresse 
l'enfance; et c'est toujours, comme dans les _Conversations
d'milie_, au nom d'abstractions mtaphysiques qu'ils font appel aux
sentiments d'une petite fille de cinq ans et demi. Ils lui forment
l'me, ils lui dveloppent le coeur, comme on btit un systme sur des
principes. Et ne veulent-ils pas faire de la petite fille, non une
femme, mais une _rflchissante_? Pour la rendre sage, ils lui
parleront, par exemple, de l'accomplissement du devoir comme d'un
parfait moyen pour arriver au bonheur. Pour la rendre patiente, ils
lui dmontreront la ncessit d'avoir des contrarits par des
arguments tirs de la morale stocienne. A propos d'un singe, ils
apprendront  l'enfant que ce singe est un tre organis qui vit, qui
sent, qui se meut. La petite fille se rjouit-elle de mettre une robe
neuve? ils lui feront honte, en trois points, de mettre son bonheur
dans une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour diriger sa
conduite morale, les titres de prminence des qualits du caractre
sur la beaut, l'explication de l'homme et de l'animal raisonnable;
ils iront jusqu' lui dfinir l'auteur un homme qui prend le public
pour confident de ses penses! ducation qui ne laisse que des mots 
la mmoire de l'enfant et qui lui force la cervelle comme sa toilette
lui brise la taille; c'est l'utopie de la Pdanterie formule comme en
un premier catchisme de cette Raison qui sera  la fin de ce sicle
la dernire religion de la France.

       *       *       *       *       *

Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par ces jolis tableaux
du mnage inspirs bien plutt par les aspirations que par les moeurs
du temps. Ces grces, ces vertus, ces beaux exemples du mnage, ce
zle de la maternit, ne doivent point nous voiler le Mariage mme tel
qu'il se rvle dans la gnralit de sa pratique, dans l'essence de
son principe. Ils ne doivent point nous faire oublier la forme
d'habitude du mnage, le type de la socit conjugale que montrent et
qu'attestent par tant de traits, par l'exagration mme et la
caricature, les anecdotes, les brochures, les satires, tous les
tmoignages de l'histoire morale d'une poque.

Ainsi considr, le Mariage du dix-huitime sicle ne semble plus une
institution ni un sacrement, mais seulement un contrat en vue de la
continuation d'un nom, de la conservation d'une famille, un contrat
qui n'engage ni la constance de l'homme ni la fidlit de la femme. Il
ne reprsente point pour la socit de ce temps ce qu'il reprsente
pour la socit contemporaine. Il n'voque point chez l'homme, chez la
femme mme, les motions que donne la conscience d'un engagement du
coeur. Il n'implique pas l'ide de l'amour, et c'est  peine s'il la
comporte: l est son grand signe, son mal originel, et aussi son
excuse.

Tout d'ailleurs dans le sicle conspire contre le Mariage. Il a contre
lui les relchements, les accommodements de la morale sociale, la
libert chaque jour plus grande des habitudes prives. La Rgence
passe, il fallait, au commencement du sicle, une certaine nergie,
une force de volont pour avoir un amant. Pour se voir, pour se
rencontrer, il tait besoin de vaincre de grands obstacles, d'imaginer
des moyens, de tromper les yeux du monde: une faute demandait de
l'audace pour son accomplissement. Le scandale tait un risque,
l'effronterie ne sauvait pas encore du dshonneur. Avec le temps, ces
obligations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La jeune femme
reoit les jeunes gens de son ge. Elle va au spectacle en petite loge
seule avec des hommes. Au bal de l'Opra, elle n'emmne que sa femme
de chambre. La mode lui donne le droit de toutes ces dmarches qui
autrefois auraient fait noter une femme de lgret[337]. Rendez-vous,
occasions, toutes les facilits, elle les a sous la main: elle ne va
plus  l'adultre, l'adultre vient  elle.

  [337] Mmoires de Mme de Genlis, _passim_.

Le Mariage a encore contre lui les arrangements du monde, les
obligations de la vie et des places du temps, ces absences du mari qui
si souvent laissent l'pouse  elle-mme, et l'abandonnent  sa vertu.
Emplois  Versailles, gouvernements en province, garnisons, services
auprs du Roi, service  l'arme, enlvent  tout moment, dans les
mnages de la noblesse, le mari  sa femme. Le mari appartient  la
cour,  la guerre, avant d'appartenir au mariage. Pendant qu'il fait
les campagnes, qu'il suit l'arme du Roi dans les Flandres, en
Allemagne, en Italie, la femme, libre et ennuye, reste  Paris livre
aux plaisirs du monde; ou bien elle se retire dans une terre qui,
loin de la mettre  l'abri des sductions, lui apporte les tentations
de la solitude et les promesses du mystre. Et l'preuve de ces
sparations exposant  tant de prils l'honneur du mari, exigeant de
la femme tant de patience, de courage, de rsolution dans le devoir,
dure pendant presque tout le sicle. Mme d'Avaray, la soeur de Mme de
Coislin, est la premire qui donne, en suivant son mari dans sa
garnison, un exemple d'abord fort critiqu, puis adopt par la mode,
par les plus grandes dames, les plus jeunes, les plus jolies, que l'on
voit suivre leurs maris aux manoeuvres commandes par le marchal de
Broglie en 1778, manoeuvres o la grande table est tenue par une
femme, la marchale de Beauvau[338].

  [338] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.

Mais le lien conjugal dut surtout son relchement  certaines ides
propres au dix-huitime sicle,  de singuliers prjugs rgnant et
rglant presque absolument le train des unions. L'amour conjugal est
regard par le temps comme un ridicule et une sorte de faiblesse
indigne des personnes bien nes: il semble que ce soit un bonheur
roturier, bourgeois, presque avilissant, un bonheur fait pour les
petites gens, un sentiment bas, en un mot, au-dessous d'un grand
mariage et capable de compromettre la rputation d'un homme ou d'une
femme usags. Plus que de tout le reste, du libertinage flottant dans
l'air, de la corruption ambiante, des sductions, le mariage souffrit
de ces paradoxes de la mode, de ces thories du bon ton, plus
effrontes, plus pares et releves d'esprit, plus charmantes, plus
effrayantes de lgret et d'impudence  mesure que le sicle vieillit
et se raffine. C'est leur esprit qui met entre la femme et le mari
cette froideur de dtachement, cette intimit de glace, ces faons qui
ne dpassent point la politesse. L'indiffrence, il ne restera bientt
que cette amabilit aux deux poux. Et l'insouciance deviendra la
vertu du mari. Elle sera sa vanit mme, la consolation de son
bonheur, sa dignit. Elle sourira sur les lvres des poux tromps
avec une ironie si leste, des mots si dgags, d'un tel sang-froid, et
d'apparence si naturels, que ces poux auront l'air d'tre le public
de leur honte: ils sembleront assister passivement ou complaisamment 
l'inconduite de leurs femmes. Ils joueront l'amiti pour les amants
qu'elle aura, la familiarit avec les amants qu'elle aura eus: et,
dans l'oubli d'eux-mmes et de leur bien, ils iront jusqu' la parole
fameuse, la parole sublime de cynisme et de prsence d'esprit qui
rsume, selon le temps, toute la philosophie et toutes les grces du
rle de mari en bornant la vengeance d'un homme surprenant sa femme 
cette rflexion: Quelle imprudence, Madame! Si c'tait un autre que
moi[339]!....

  [339] OEuvres compltes du M. de Chevrier. _Londres, chez
  l'ternel Jean Nourse_, l'an de la vrit 1774.

L'honneur du mari parat alors un honneur de l'homme pass d'usage,
tomb en discrdit, une tradition perdue, un sentiment effac. J'en
tais  mon dshonneur, tranchons le mot, dit nettement le marquis
des _Dialogues d'un Petit-Matre_; et il expose au chevalier les
seules convenances que le mari peut exiger en pareil cas. Qu'une femme
ait quelqu'un, il n'est qu'un mal pour son mari dans ces sortes
d'arrangements: c'est l'clat. Si donc tout se passe dans l'ordre des
mnagements, si la femme s'observe et ne se permet en public que les
gards que ce mme public l'autorise  accorder  son amant, si en un
mot la chose toute vraisemblable qu'elle paraisse n'est pas dmontre,
le mari est un sot de se fcher[340]. Telle est la doctrine nouvelle,
doctrine commode qui dispense l'homme de la jalousie, l'pouse des
vertus de la matresse, et ne laisse plus entre eux comme devoir
commun du mariage, que le devoir des gards, unique rapprochement de
ces mnages o il n'y a plus d'autre retenue que le respect du public!
Un jour arrive o le mari dit ou fait entendre  sa femme: Madame,
l'objet du mariage est de se rendre heureux. Nous ne le sommes pas
ensemble. Or il est inutile de nous piquer d'une constance qui nous
gne. Notre fortune nous met en tat de nous passer l'un de l'autre et
de reprendre cette libert dont nous nous sommes fait imprudemment un
mutuel sacrifice. Vivez chez vous, je vivrai chez moi[341]... Et le
mari et la femme se mettent  vivre ainsi, chacun de leur ct. Ils
laissent aux poux bourgeois l'ennui de se trouver tous les jours au
lit,  table, en tte  tte; et hors le dner, o encore ils sont
rarement seuls, ils ne se retrouvent gure[342], ils se rencontrent 
peine, et ils s'oublient quand ils ne se voient pas. Il n'y a plus de
maris  _rsidence_, plus de maris cousus aux jupes de leurs femmes.
On passe six mois  l'arme, on revient  Paris: Madame y est-elle? on
va  la cour; vient-elle  la cour? on retourne  Paris, et l'on est
presque un bon mari, lorsqu'on donne dans un an quarante jours  sa
femme[343]. De la part de la femme, aussi bien que de la part du mari,
il y a comme une vanit, comme une ostentation dans ce dtachement.
Eh! bien, va-t'en... dit une femme  son mari qui lui demandait de
le tutoyer. Je vous cris parce que je n'ai rien  faire. Je finis
parce que je n'ai rien  vous dire. Sassenage, trs-fche d'tre
Maugiron, c'est toute la lettre d'une comtesse de Maugiron  son
mari[344]. Si le mari n'est pas curieux, la femme, mme lorsque par
miracle elle est vertueuse, n'est pas jalouse; et elle ne s'occupe de
la matresse de son mari, que si elle en voit percer l'influence dans
la manire d'tre de ce mari  son gard: que la personne lui
convienne, ou cherche  lui tre agrable, la femme marie ira au
besoin, s'il y a menace d'un nouvel attachement, jusqu' donner 
cette autre femme, par l'entremise d'un tiers, des conseils pour
reprendre son mari[345].

  [340] Dialogues moraux d'un petit matre philosophe.

  [341] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, vol. II.

  [342] Tableaux de la bonne compagnie. _Paris_, 1787.

  [343] OEuvres de Dancourt, 1742, vol. II. _La Femme d'intrigue._

  [344] Paris, Versailles et les Provinces. 1823, vol. III.

  [345] Collection complte des oeuvres de M. de Crbillon le fils.
  _Londres_, 1772, vol. VII. _Lettres de la duchesse de *** au duc
  ***._

Cette sparation dans l'union, cette rciprocit de libert dans le
mnage, cette tolrance absolue n'est pas un trait du mariage,
elle en est le caractre. Il n'y a plus gure de mnage sans
_coadjuteur_[346]. Un amant ne dshonore plus, le choix seul de
l'amant excuse ou compromet. L-dessus coutez un petit livre, une
espce de conseiller moral crit par une femme: Le monde parle.
Madame a-t-elle un amant? L'on demande quel est-il? Alors la
rputation d'une femme dpend de la rponse que l'on va faire. Je vous
le rpte encore, dans le sicle o nous vivons, ce n'est pas tant
notre attachement qui nous dshonore que l'objet. Ce train des moeurs
est accept par toute la socit. L'adultre trouve partout la
complicit, partout l'impunit, partout le sourire avec lequel le mari
lui pardonne. Il trouve une indulgence voile d'ironie, jusque dans la
famille o le beau-pre rpond aux plaintes du gendre sur les
dsordres de sa fille: Vous avez raison, c'est une femme qui se
conduit mal, et je vous promets de la dshriter[347]. Ne sommes-nous
pas au temps o le monde et le mari lui-mme verront sans se
scandaliser M. Lambert de Thorigny s'enfermer avec Mme Portail
attaque de la petite vrole, et mourir dans la maison du premier
prsident du Parlement[348]? L'on dirait que le dix-huitime sicle se
conforme  cet article de loi que dans un conte du temps un Roi
d'allgorie fait lire aux maris par son chancelier: Que chacun ait
une femme pour tre celle d'un autre; et tout rentrera dans l'ordre,
telle est la volont de l'amour. Et veut-on toute la morale du
mariage de ce temps? la voici On parle du bon vieux temps. Autrefois
une infidlit mettoit le feu  la maison; l'on enfermoit, l'on
battoit sa femme. Si l'poux usoit de la libert qu'il s'toit
rserve, sa triste et fidle moiti toit oblige de dvorer son
injure, et de gmir au fond de son mnage comme dans une obscure
prison. Si elle imitoit son volage poux, c'toit avec des dangers
terribles. Il n'y alloit pas moins que de la vie pour son amant et
pour elle. On avoit eu la sottise d'attacher l'honneur d'un homme  la
vertu de son pouse; et le mari qui n'en toit pas moins galant homme
en cherchant fortune ailleurs, devenoit le ridicule objet du mpris
public au premier faux pas que faisoit Madame. En honneur, je ne
conois pas comment dans ces sicles barbares on avoit le courage
d'pouser. Les noeuds de l'hymen toient une chane. Aujourd'hui voyez
la complaisance, la libert, la paix rgner au sein des familles. Si
les poux s'aiment,  la bonne heure, ils vivent ensemble, ils sont
heureux. S'ils cessent de s'aimer, ils se le disent en honntes gens,
et se rendent l'un  l'autre la parole d'tre fidles. Ils cessent
d'tre amants; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des moeurs
sociales, des moeurs douces[349]...

  [346] Mmoires secrets de la Rpublique des lettres, vol. XIV.

  [347] Revue rtrospective, vol. XIV. _Journal de Paris._

  [348] Journal de Barbier, vol. I.

  [349] Contes moraux de Marmontel, vol. II. _La Bonne Mre._

A tant de mariages dissous pour ainsi dire par une tolrance mutuelle,
 tant de mnages dsunis par l'esprit du temps, il faut joindre tous
ces mariages dont les liens se brisaient, o la sparation se faisait
en dehors de ces causes premires, et par d'autres prjugs sociaux,
par des prjugs de caste: les mariages entre la noblesse et l'argent.
Un homme n, rduit  donner sa main  une fille de la finance,  la
fille d'un homme d'argent, croyait avoir, en lui donnant son nom, pay
et au del, l'argent qu'elle lui apportait. Ses devoirs et sa
complaisance s'arrtaient l,  cet apport de sa noblesse,  cette
prostitution de son titre; et il se jugeait, par ce sacrifice de son
nom, exempt de tout ce qu'un mari reste devoir  sa femme le
lendemain, le soir mme de son mariage, de toute preuve d'amour et
mme de toute marque d'gards. Dans cet ordre des alliances de vanit
voulant s'ouvrir la cour, et des msalliances de ncessit pousant
un lingot d'or, il arrivait souvent que les filles de la grande
finance taient traites comme la fille du millionnaire Crozat par son
mari, ce comte d'vreux qui avant son mariage n'et pu trouver une
bote d'allumettes  crdit, et qui du jour au lendemain, riche des
douze cent mille livres en argent comptant de la dot de sa femme,
riche de l'expectative de la succession du pre, une succession de
vingt et un millions, ne daigna pas toucher  Mlle Crozat. Pourtant
Mlle Crozat tait jeune, belle, bien faite; et le comte d'vreux la
trouvait telle. Volontiers, il en et fait sa matresse, mais elle
tait roturire; et en sa qualit d'poux, il lui tait venu,
disait-il, un sentiment de rpugnance. De ce ddain outrageant, auquel
certains maris ajoutaient des grossirets impossibles  dire, la
femme du comte d'vreux se vengea en donnant deux enfants  son mari.
Le comte en prit un peu d'humeur, afficha la duchesse de Lesdiguires,
gagna subitement des millions dans le systme, et se vengea en
remboursant la dot de sa femme: il garda seulement les intrts pour
l'honneur qu'elle retirait de porter son grand nom[350].

  [350] Mmoires de Richelieu, vol. V.--Revue rtrospective, vol.
  XIII. _Journal de Paris_, 1722.

Le ddain n'affectait point toujours cette insolence princire. Il se
pliait  des formes moins insultantes chez la plupart des hommes de
grande maison qui pousaient quelque fille de fermier gnral. Mais la
pauvre petite personne prsente dans le monde et trouve _gauche_
lorsqu'elle n'tait que modeste, avait  souffrir des plaisanteries
dsagrables, des persiflages qu'elle entendait murmurer  l'oreille
de son mari et que ce mari s'amusait  faire retomber sur elle.
Parfois tant de dgots l'abreuvaient, le monde lui faisait boire le
mpris  si longs traits, qu'elle tait force de prendre un parti
dsespr, et de se retirer chez son pre[351]. Et si les choses
n'allaient point jusque-l, si le mari lui faisait une position
tolrable, ce mari s'occupait si peu d'elle, il s'inquitait si peu de
sa personne et de sa conduite, il la ngligeait avec si peu d'excuses,
il la trompait avec si peu de mystre, que le mnage devenait un
mauvais mnage exemplaire, qui se distinguait entre tous les autres
par une impudeur de dtachement particulire.

  [351] OEuvres de Chevrier, vol. III.

Sur ce fond de tolrance, d'indiffrence, le fond de tant de mnages,
on voit se dtacher  et l dans le sicle une violence, une
vengeance. Pris d'une soudaine jalousie, ou plutt bless, humili,
bien moins dans son honneur que dans l'orgueil de son nom, par la
bassesse des gots de sa femme, quelquefois un mari se rveillait par
un coup de foudre. La femme, prise au lit le matin, tait jete dans
un fiacre qui roulait sous l'escorte de quatre hommes arms, et
conduite par un exempt au couvent du Bon-Pasteur, espce de couvent de
correction[352]. Souvent mme, elle tait enleve  un souper
brillant, arrache brutalement au plaisir, comme cette Mme de
Stainville, la folle amoureuse de Clairval, qu'on venait saisir toute
pare au milieu des rptitions pour un bal de la duchesse de
Mirepoix: on la sparait de ses femmes, on enfermait sa femme de
chambre de confiance  Sainte-Plagie, et on la conduisait elle-mme
aux filles de Sainte-Marie  Nancy, o elle ne devait pas avoir  sa
disposition un cu. Ainsi se faisait l'enlvement de la prsidente
Portail, l'enlvement de Mme de Vaubecourt, l'enlvement de Mme
d'Ormesson. Ainsi tait jete, du monde plein de bruit, de lumire,
d'espace, entre les murs d'une cellule, cette Mme d'Hunolstein qui,
enferme et convertie, devait faire une si exemplaire pnitence: au
couvent elle se soumit  un maigre perptuel et ne voulut porter
qu'une robe de bure. A la rvolution, recueillie par son mari, elle
lui demanda de continuer cette vie d'expiation, et au moment
d'expirer, elle se fit mettre sur la cendre[353].

  [352] Id.

  [353] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

Ces enlvements, ces emprisonnements de l'pouse coupable dans un
clotre, taient le droit du mari du dix-huitime sicle. Le mari
avait dans sa main ces punitions soudaines et redoutables. Au milieu
du relchement des moeurs et de toutes les complaisances de la socit
pour le scandale, il demeurait arm par la loi. Une lettre de cachet
obtenue sur la preuve d'adultre lui suffisait pour faire enfermer sa
femme dans un couvent jusqu' la fin de ses jours. Quelquefois encore,
recourant  la justice, il la faisait condamner  deux annes de
couvent, annes pendant lesquelles il gardait la libert de la revoir
et de la reprendre. Les deux ans couls, s'il ne faisait point
d'acte de rclamation, la femme tait condamne  tre rase et
enferme le restant de ses jours. De plus, elle tait dclare dchue
de ses biens dotaux adjugs en usufruit au mari,  la charge par lui,
de lui payer une rente de 1,200 livres[354]. Mais ce droit du mari,
malgr ses rveils et quelques grands coups d'clat, tait presque
dans la socit une lettre morte: le mari d'ordinaire le laissait
dormir, et la femme y chappait le plus souvent par une sparation
volontaire, obtenue doucement  la manire de Mme du Deffand, avec un
air si rsign, si triste, si ennuy, que le mari prenait un soir le
parti de s'en aller et de ne jamais revenir[355].

  [354] Mmoire de Jean-Baptiste de Trmolet de Montpezat, marquis
  de Montmoirac, contre dame Olympe de Saint-Auban.

  [355] Lettres de Mlle Ass.

La sparation consacre par l'usage, tablie de fait dans tant de
mnages, la sparation volontaire consentie de part et d'autre, dont
l'habitude se rpandait, devait ncessairement, fatalement aboutir 
la sparation lgale. C'est la grande fin de la communaut conjugale
au dix-huitime sicle. Elle sourit aux femmes comme l'entire
dlivrance du mari, de sa prsence, de sa surveillance, comme la
prservation absolue et dfinitive de ces boutades de jalousie qui de
temps en temps jettent de l'effroi dans l'adultre. Elle est une
garantie, une impunit: elle est plus, elle est,  de certaines annes
du sicle, une affaire de ton, une mode. La sparation judiciaire
devient une ambition de la femme, presque une ide fixe; et tout 
coup,  propos de prtexte, de la moindre scne, un mari entend dire 
sa femme: Je me sparerai, mais trs-exactement... Je reprends mes
_pactions_ et on me rintgre dans la succession de mon pre[356]. Le
nombre des demandes en sparation sollicites par des femmes devient
norme: le Chtelet, les Requtes du Palais, la Grand'Chambre ne
retentissent plus que de ces dbats scandaleux, o la femme reprend sa
libert en laissant aux mains du public sa pudeur ou son honneur. Un
moment, trois cents demandes s'entassent au greffe; et le Parlement
effray se voit forc, pour arrter le mal, d'user de svrit dans
l'examen des causes et de faire des exemples: Mme de Chambonas est
condamne  un an de clture exacte, aprs quoi elle aura le choix de
retourner avec son mari ou de passer le reste de ses jours dans un
couvent[357].

  [356] OEuvres de Chevrier, vol. II.

  [357] Correspondance secrte, vol. II.

A toutes ces demanderesses en sparation taient affects des couvents
spciaux, le Prcieux-Sang, la Conception, Bon-Secours, o elles se
retiraient par dcence, en attendant patiemment la dcision des juges
au milieu des distractions de ces maisons peu svres: on y jouait, on
y chantait, on y tenait table ouverte[358]. Mais le couvent prfr,
l'asile par excellence des femmes dans cette situation, tait le
couvent de Saint-Chaumont, rue Saint-Denis, maison d'lection des
plaideuses o les maris n'taient jamais appels que des
adversaires, o depuis le matin jusqu' dix heures et demie, jusqu'
la fermeture des portes, les pas, les voix des hommes de loi
couvraient tous les autres bruits; maison-mre de la sparation, o
les femmes groupes, ranges contre un mme ennemi, se prtaient
mutuellement leurs conseils, leurs avocats, leurs dfenseurs, leurs
voies de droit, toutes embrassant la cause de chacune et travaillant
avec autant de zle contre le mari d'une autre que contre le
leur[359]. Et pourtant, malgr toutes ses ressources, ses
consultations, ses lumires, le couvent de Saint-Chaumont n'tait
point la plus grande cole de la sparation: cette cole tait au
Palais mme, o les assauts d'loquence de Matre Gerbier et de Matre
de Bonnires taient suivis comme des leons par un grand nombre de
femmes venant tudier les moyens  employer pour occuper
convenablement la scne  leur tour[360].

  [358] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. V.

  [359] Tableau de Paris, vol. XII.

  [360] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXIX.

       *       *       *       *       *

Le veuvage est entour au dix-huitime sicle d'un appareil de regrets
qui semble une mode antique garde d'un autre temps, d'un temps
svre, religieux et profond dans ses douleurs: il a des dehors plus
srieux qu'il ne lui appartient, des affiches de retraite et de
renoncement qui sont en dsaccord avec le temprament des mes. Le
deuil extrieur qui enveloppe la veuve, la dsolation des choses tout
autour d'elle, cette sorte d'ensevelissement tendu aux objets et qui
parat enfermer le regard aussi bien que l'avenir de la femme dans la
tombe du mari, toute cette rigueur de l'tiquette mortuaire n'est plus
qu'une obligation de tradition, mais elle demeure une convenance
sociale. Le mari mort, les tableaux, les glaces, les meubles de
coquetterie, tout ce qui est aux murs une espce de vie et de
compagnie, tout est voil[361]. Dans la chambre de la femme, une
tenture noire recouvre les lambris. A la fin du sicle seulement, la
nuit des murailles sera un peu moins sombre, et, la mode de la mort se
relchant de sa svrit, la chambre de la veuve n'aura plus, pendant
l'anne du veuvage, qu'une tenture grise. Le mari mort, la femme met
sur sa tte, jette sur ses cheveux le petit voile noir que gardent
toute leur vie et partout, mme dans leurs toilettes de cour, les
veuves non remaries, et, tout habille de laine noire, elle demeure
dans l'appartement en deuil, dont la porte ne s'ouvre qu'aux visites
de condolance et aux salutations de la parent[362]. Il est d'usage
qu'elle se tienne quelque temps ainsi renferme. La pudeur de l'habit
qu'elle porte lui ferme les promenades publiques, et l'Alle des
Veuves est le seul endroit public o elle ose se montrer.

  [361] Lettres juives, vol. I.

  [362] Mmoires de Mme de Genlis. Dictionnaire des
  tiquettes.--Les deuils, diminus de moiti par l'ordonnance de
  1716, taient, pendant toute la dure du dix-huitime sicle,
  pour une femme qui perdait son mari, d'un an et six semaines;
  elle portait quatre mois et demi le manteau, la robe et le jupon
  d'tamine, quatre mois et demi la crpe et la laine, trois mois
  la soie et la gaze et six semaines le demi-deuil. (_Cabinet des
  modes_, 1786.)

Dans cet talage de la douleur et du regret, l'oubli, les ides de
libert, les projets d'avenir consolaient bien des femmes. La
coquetterie se cachait sous les larmes, et bien des douleurs
ressemblaient  l'habit de deuil de la veuve des _Illustres
Franoises_, laissant apercevoir  demi, sous son jupon de crpon
noir, une jarretire d'carlate attache avec une boucle de diamants.
Mais pour quelques-unes le deuil du temps n'avait rien d'exagr ni
d'emphatique: il tait au-dessous du deuil de leur coeur. Le veuvage
d'alors a ses fanatiques, ses recluses, ses saintes. Il montre des
folies et des hrosmes de dsespoir. C'est une marchale de My qui
veut se prcipiter par une fentre et qu'on est oblig d'arracher au
suicide[363]. D'autres veuves s'abment, s'anantissent dans une
contemplation inerte comme cette autre marchale, la marchale
d'Harcourt, clotre dans cet appartement o elle vit avec la figure
de cire de son mari[364]. La vieille marquise de Cavoix passe
plusieurs heures par jour  converser avec l'ombre de son mari[365].
Des princesses,  ce dchirement de la moiti d'elles-mmes,
repoussent le monde, et, courant  Dieu, s'oubliant et se rpandant en
oeuvres de charit, vont laver les pieds des pauvres en compagnie de
cette autre veuve, Mme de Mailly.

  [363] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VIII.

  [364] Correspondance secrte, vol. IX.

  [365] Revue rtrospective, vol. XV. _Journal de Paris._




VI

LA FEMME DE LA BOURGEOISIE


Dans la bourgeoisie, la fille vit avec la mre, toujours prs d'elle,
sous son coeur, sous ses leons. La mre la couve et l'lve, la
portant vraiment de ses mains de l'enfance  la jeunesse. Chardin, ce
peintre intime de la bourgeoisie, nous montre toujours la petite fille
 ct de cette mre dvoue et laborieuse, grandissant, dj srieuse
et simple, comme  l'ombre des vertus du mnage. Ce n'est point une
petite pomponne: la voici avec son gros bourrelet carr, son
_juste_  manches courtes, une jupe et un tablier  bavolet; et il ne
lui faudra point d'autres joujoux qu'un tambour, un moulin, une
raquette, des quilles, les joujoux de la rue et du peuple. Pour toute
gouvernante, elle aura sa mre. C'est sa mre qui l'lvera dans cet
intrieur  son image, commode et rang, o tout semble avoir la
solidit, la nettet, l'ordre du bonheur bourgeois: les gros meubles,
le parquet lav, les grands fauteuils d'aplomb sur leurs pieds
tourns, l'armoire de noyer avec au-dessus la bouteille de cassis[366]
et dans laquelle dorment les almanachs des annes passes, marquant
les morts et les naissances, gardant toute l'histoire de la
famille[367]. C'est sa mre qui lui fera joindre ses petites mains
pour le _Benedicite_, avant de lui donner une assiette de la soupe,
que la petite, de sa chaise basse, voit fumer sur la table dans la
soupire d'tain. C'est sa mre qui, arrtant le dvidoir et laissant
sur la table le rouet charg de sa quenouille, la coiffera devant sa
toilette, et, lui arrangeant sur le front un noeud de rubans, la fera
belle pour les dimanches. C'est elle qui lui fera rpter son
catchisme et ses leons; et, si par hasard elle se fait remplacer, ce
sera par une soeur ane qui jouera un moment auprs de la petite
fille le personnage de sa mre. Ici, dans les familles de labeur, les
enfants ne sont pas dtachs des mres par la dissipation et les
exigences du monde: filles ou garons, ils sont une aide, une
compagnie, un courage de plus  la maison. La maternit n'a pas de
fausse honte: elle aime  les aimer,  les aimer de tout prs.
D'ailleurs, aux mres bourgeoises, les enfants ont moins cot qu'aux
autres: elles n'ont pas t obliges de se retrancher de leurs
plaisirs, de ne plus vivre pour donner la vie a ces importuns petits
tres. Habitues qu'elles sont au foyer, l'enfantement n'a pas t
pour elles un sacrifice, et le rle de mre, au lieu d'tre une
charge, est comme le devoir qui les rcompense de l'accomplissement de
leurs autres devoirs. Les filles bourgeoises restent donc attaches 
la mre. Elles grandissent, modestes et retenues, dans une toilette o
la coquetterie mme est sobre, o l'conomie fait des _rentraitures_
au fichu; elles grandissent, portant sur la jupe ces outils du travail
des femmes, des ciseaux et une pelote, comme le signe de leur
vocation[368]. On les voit crotre en sant et en force, respirant le
bonheur de leur ge auprs de cette mre qui les rapproche encore
d'elle par la douce familiarit du tutoiement. A sept ans, la petite
fille entrait dans l'ge de raison, ou plutt les parents se
plaisaient  le lui attribuer, dans la pense de la faire plus sage,
en lui donnant par une haute ide de sa petite personne une conscience
prcoce. La mre lui disait pour la punir Mademoiselle, et la petite
fille commenait  comprendre qu'il est dans la bouche d'une mre des
mots qui font plus de mal que les verges dans sa main. On la jugeait
assez grande pour la mener en visite chez les grands parents,  la
promenade, et l'on commenait  l'envoyer au catchisme qui devait la
prparer  la confirmation.

  [366] Tableau de Paris, vol. XII.

  [367] Les Illustres Franoises, vol. III.

  [368] Voyez les gravures d'aprs Chardin: Le _Benedicite_, la
  _Toilette du matin_, la _Bonne ducation_, la _Matresse
  d'cole_, la _Mre laborieuse_, etc.

Chaque dimanche, dans quelque coin d'glise, chapelle ou charnier,
dans quelque bas-ct tout plein d'entre-colonnements, la petite fille
allait s'asseoir sur les longs bancs de bois o les petites filles se
faisaient face, les plus grandes jouant de l'ventail, les plus
petites caquetant, se cachant derrire le dos du premier rang, et se
riant tout bas  l'oreille. Au bout du passage laiss entre les bancs,
un vieux prtre se tenait assis dans un grand fauteuil de bois, ses
besicles  la main, laissant  ses cts un joli petit clerc, aux
gestes onctueux, faire la leon sous les yeux des mres et des bonnes
femmes de la paroisse, interroger les petites filles, leur faire
rpter  chacune l'vangile du jour, l'ptre, l'oraison et le
chapitre du catchisme indiqu le dimanche prcdent. Parfois un cur
venait, devant lequel on faisait lever toutes les petites. Il
interrogeait les plus savantes, et se retirait au milieu des
rvrences des mres flattes  fond, et se rengorgeant dans les
belles rponses de leurs enfants[369].

  [369] Mmoires de Mme Roland publis par Barrire, vol. I.--Le
  _Catchisme  Saint-Sulpice_, peint par Baudouin, grav par
  Moitte.

Mais le moment venait o, si jalouses qu'elles fussent de l'ducation
de leurs filles, les mres cdaient  l'usage, les envoyaient dans une
pension conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de
se former sous la direction des soeurs. Quand la petite fille avait
pass par toutes les leons gradues du catchisme, on la mettait,
d'ordinaire, dans un couvent, vers ses onze ans, pendant un an, pour
faire avant sa confirmation, qui prcdait alors la premire
communion, ses derniers exercices de pit. Aprs une visite gnrale
 tous les grands parents, la petite entrait dans une maison
religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de
clture.

C'taient de tranquilles maisons que celles o la bourgeoisie mettait
ses filles, humbles coles qui avaient une salle o les soeurs
instruisaient gratuitement les petites filles du peuple, communauts
modestes, relgues d'ordinaire dans un lointain faubourg, o la
pension cotait de 250  350 livres par an: l'abbaye des Cordelires,
rue de l'Ourcine, la maison Saint-Magloire, rue Saint-Denis, les
Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg Saint-Antoine, les dames
Filles-Dieu, prs la porte Saint-Denis, les Bndictines du
Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix, rue de
Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la
Sainte-Croix-Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les
Religieuses de la Congrgation Notre-Dame, la Congrgation
Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-Genevive[370], o fut leve Mme du
Barry. Tout en obissant aux modes du temps, tout en formant la jeune
fille aux arts d'agrment,  la danse,  la musique, apprises alors
jusque dans les maisons d'ducation de pure charit[371], ces maisons
n'avaient rien du faste ni de la vanit des couvents o les filles de
la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'apptit de la
socit qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'taient, dans ces
coles religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles
semblaient aussi loin des agitations mondaines qu'elles taient 
l'cart des bruits de Paris. La petite fille cdait bientt au charme,
et caresse par les soeurs, bientt amie des autres enfants, place 
la grande table, elle se trouvait heureuse. Une srnit inconnue lui
venait de toutes choses, de cette vie rgle, de cette discipline
apaisante, de tout ce qui tait autour d'elle comme l'ombre de la
grande alle de tilleuls o elle se promenait pendant les rcrations
avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pense du
monde qu'elle ne connaissait pas. La messe de chaque matin, les
mditations et l'tude de tous les jours, les leons qu'un matre de
musique venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au
dimanche o ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans
cet isolement si peu svre, dans ce recueillement aimable,
l'imagination de l'enfant avivait sa pit. Sa sensibilit naissante
se tournait vers Dieu, et s'levait  lui avec de secrtes effusions.
Et les ftes de couvent, le spectacle d'une prise de voile, mille
pratiques, tant d'images, la faisaient arriver  la communion
tremblante, ravie et enflamme[372].

  [370] tat ou Tableau de la ville de Paris, par de Jze. _Paris_,
  _Prault_, 1761.

  [371] Mmoires de Maurepas, vol. II.--Mmoires de la Rpublique
  des lettres, vol. VI.

  [372] Lettres indites de Mlle Phlipon adresses aux demoiselles
  Cannet, de 1772  1780, publies par Breuil, 1841.

Le passage au couvent, ces quelques annes de retraite, d'ducation,
de leons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient
profondment l'me des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme
bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une conscration,
comme une ombre: un got de discipline, un fond de pit, une certaine
svrit de foi lui restaient, qui devaient, exalts par les disputes
du temps, la passionner  froid et la mener au rigorisme. Dans sa
dvotion, il y avait un secret caractre de rigidit, un instinctif
besoin de doctrine qui la poussait au Jansnisme. Elle en fut le grand
appui: et ce fut en elle que le Jansnisme trouva ces passions et ces
dvouements qui, en 1758, mettaient les filles du procureur Cheret,
les petites filles du fameux traiteur Cheret,  la tte d'une petite
glise tenant hautement la tte au cur de Saint-Sverin[373].

  [373] Journal historique de Barbier, vol. IV.

Les mres de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de
leurs filles au logis, ne les laissaient presque jamais, pass douze
ans, au couvent ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en
cinq ans  lire, crire, compter, coudre, broder et tricoter[374].
Aussitt qu'elle tait grandelette, la petite fille tait reprise par
ses parents. L'ducation qu'elle recevait en rentrant dans la maison
paternelle se ressentait de la position intermdiaire que la
bourgeoisie occupait dans la socit. Ne dans cet ordre flottant, et
sans limites prcises, qui touchait au peuple par le travail,  la
noblesse par l'aisance, la jeune fille tait forme  la fois pour les
obligations du mnage et pour les plaisirs de la socit. Elle
recevait une ducation moiti populaire, moiti mondaine, qui
l'approchait de tout sans l'empcher de descendre  rien, et qui
faisait de sa personne comme une image de cette classe tourne vers
deux horizons, et tchant de joindre les devoirs d'en bas aux
agrments d'en haut. Sa vie tait partage en deux moitis: l'une
tait donne  l'tude des arts et des talents de la femme, l'autre
aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une
servante; contraste singulier qui la faisait passer sans cesse et
souvent plusieurs fois en un jour du rle de virtuose au rle de
Cendrillon. Un matre amenait l'autre  la maison; aprs le matre
d'criture venait le matre de gographie; aprs celui-ci le matre de
musique; et le matre de danse, pay par le petit peuple mme trente
sous par mois[375], le matre de danse arrivait, la joue gauche contre
sa pochette pour apprendre  faire les rvrences de cour. Mais ces
belles leons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune
fille,  la mise lgante, mme riche, qui, les jours de fte, la
mettait au-dessus de son tat: elle les quittait pour aller, en petit
fourreau de toile, au march avec sa mre. Elle descendait de ces
agrables tudes pour acheter,  quelque pas du logis, du persil ou de
la salade: et tout en lui donnant ces grces de salon, on lui faisait
garder l'habitude d'aller  la cuisine faire une omelette, plucher
des herbes ou cumer le pot. Un fond svre, pratique, grossier, un
ornement mondain, lger, galant, c'est le double caractre de cette
ducation des filles qu'on dirait leves par la Bourgeoisie avec le
bon sens de Molire, et par le Dix-huitime sicle avec la grce de
Mme de Pompadour.

  [374] Paris tel qu'il tait avant la rvolution, par M. Thiry.
  _Paris, an IV_, vol. I.

  [375] OEuvres de Chevrier, vol. III.

La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point 
son ducation. Foncirement simple, concentre, attache au terre 
terre et  la rgularit des existences ouvrires, cette vie, si
borne d'apparence, avait ses chappes au dehors. Elle avait pour
cercle ordinaire et journalier le cercle troit de la famille, trois
ou quatre parents,  peu prs autant d'amis, quelques relations de
voisinage; mais elle n'y tait pas exclusivement et rigoureusement
enferme. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais elle tait,
selon le mot d'une jeune personne d'alors sur les confins du monde.
La bourgeoisie, ce Tiers-tat des aptitudes et des talents, avait par
ses mille mtiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce
qu'elle maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop
grande, une force d'ascension trop active, pour que ses filles
restassent, sans la franchir, sur cette limite de la socit. De loin
en loin, la jeune bourgeoise poussait la porte drobe derrire
laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les amusements de la
richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux moeurs, aux
modes, aux lgances de la noblesse. Elle gotait  ses plaisirs. Et
si on ne la menait gure  l'Opra avant vingt ans, le thtre de
socit si rpandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son
motion, son enivrement, l'levait au rire de la comdie, au cri de la
passion, et la conviait souvent  la curiosit des chefs-d'oeuvre.
D'ailleurs, quelle maison bourgeoise ne tenait par quelque
aboutissant, quelque connaissance, quelque lien de parent ou d'amiti
 ce monde magique du thtre? Entrez dans l'honnte et laborieuse
demeure du mnage Wille: vous y trouverez Carlin. Un got de thtre,
un souffle d'art, venant souvent d'un tat qui touche  l'art, un
sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de la plus
petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles  toutes les
expositions de peinture. Et de tous les cts de ce monde, affol de
plaisirs polis, que de runions ouvertes  la jeune fille bourgeoise
accompagne de sa mre, concerts de Mme Lpine, assembles de M. Vase,
o elle peut prendre sa part des plus dlicates jouissances de son
temps, saisir  la drobe tant de points de vue et tant de ridicules
du monde, couter des beaux esprits, voir des figures connues,
coudoyer de jolis abbs, de vieux chevaliers, de jeunes
plumets,--oublier en un mot pendant quelques heures qu'elle n'est pas
ne _demoiselle_[376]!

  [376] Mmoires de Mme Roland, vol. I.

Pourtant ce ne sont l que les accidents, les clairs de la vie
bourgeoise. Les jours sont rares et sems de loin en loin qui sortent
la jeune fille de sa sphre et de son centre, la mettent un instant
au-dessus d'elle-mme, et, en lui ouvrant des aperus sur le monde,
lui donnent le got des rcrations spirituelles du temps,
l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes lgantes. La
jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de
l'intrieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des
plaisirs rgls, assez enferme, sortant peu. Et quand elle sort, elle
va  de traditionnelles promenades,  ces jardins consacrs o les
filles semblent mettre, en suivant le pas de leurs mres, le pied sur
la trace de leurs grand'mres: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin
du Roi, et ce jardin du bon vieux temps o l'on tricote encore[377],
le jardin du Luxembourg, ami de la rverie, ou bruit si doucement 
l'oreille des jeunes personnes le _frisselis_ des feuilles agites par
le vent[378]. Quelquefois cependant l'on s'chappe de Paris, et comme
l'on est fatigu des taillis uniformes du Bois de Boulogne et des
dcorations de Bellevue, l'on pousse jusqu' la campagne, et tout un
jour, pass  l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de
vrais bois, donne  ces jeunes filles, naves et fraches, recueillies
et tendres, des joies pareilles au voile de gaze dont se parait la
petite Phlipon pour aller  Meudon, des joies qui leur caressent le
front et flottent tout autour d'elles sous un souffle. La fille de la
petite bourgeoisie a devant la nature des sensations et des
perceptions qu'elle connat seule, des volupts refuses  la jeune
fille de la socit leve par le monde et pour le monde, dans l'air
factice et vici de ses prjugs, de ses mensonges, de son
_antinaturalisme_. Son coeur se gonfle d'un vague besoin d'admiration
et d'adoration. tangs solitaires, retraites o l'on cueille les
brillants _orchis_, repos dans les clairires sur un amas de feuilles,
il y a l pour elle, comme a dit l'une, le charme d'un paradis
terrestre[379].

  [377] Paris en miniature d'aprs les dessins d'un nouvel Argus.
  _Londres_, 1784.

  [378] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Cannet.

  [379] Mmoires de Mme Roland, vol. I.

O irons-nous demain s'il fait beau? se demande-t-on dans les
familles le soir des samedis d't; et si ce n'est Meudon et
Villebonne qu'on choisit, ce sera au moins le Pr Saint-Gervais o
l'on ira gaiement djeuner sur l'herbe et casser l'clanche avec une
compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le voyage ordinaire des
dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura du monde; et
l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets o tiennent huit
personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet de
voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit
simple, lger et coquet, pare de fleurs, entre gaiement au bras de
son pre dans cette socit du batelet; et en route, ce sont des
connaissances, souvent la rencontre d'un prtendu, une occasion de
mariage. Laisse-t-on perdre l'occasion? On la retrouve sur le pas de
la porte o les jeunes filles bourgeoises prennent le frais le soir, 
la fentre o elles passent les jours fris sur des accoudoirs, sur
le Rempart o l'on va par bandes d'amies rire et chanter[380]. On la
retrouve  l'Octave de la Fte-Dieu trs-suivie par la petite
bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des pouseurs. L'on
a encore si l'on n'est pas accorde dans sa parent ou dans ses
connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un
mari parmi ces socits de masques auxquelles la libert des jours
gras accorde le droit de courir les maisons du quartier.

  [380] Les Illustres Franoises, vol. II.--Les Contemporaines,
  vol. VIII.

Ces rencontres, la facilit des moeurs bourgeoises, l'habitude des
parents de laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un
prtexte leur mantelet et leur coiffe pour courir la rue et ses
aventures, remplaaient pour la jeune personne les occasions de
mariage du monde et de la socit. Mais souvent,  chercher ainsi un
mari  l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers. Suivie par
quelque joli homme de qualit, elle acceptait des rendez-vous
innocents dans l'ombre de quelque glise; puis un soir elle ne
reparaissait plus  la maison paternelle. Cependant un petit nombre
seulement se laissait ainsi sduire: la plupart de celles qui cdaient
 l'entranement,  l'amour, taient trompes. En se donnant  un
amant, elles croyaient confier leur honneur  un mari. Elles taient
abuses par des apparences d'union, par des simulacres de mariage, par
ces mariages de coeur et d'intention consacrs encore alors par les
traditions des vieilles habitudes et par les complaisances de
l'glise. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes
au commencement du sicle, changes entre promis, souvent crites et
signes de leur sang: l'amour crivait ainsi volontiers au
dix-huitime sicle; et ne mettait-il pas de pareille criture jusque
sous les pieds des danseuses  un bal de la Reine? Parmi ces jeunes
filles, il en tait de si ingnues ou de si faciles, de si naves ou
de si imprudentes, qu'il leur suffisait, pour s'estimer maries,
d'entendre une messe. Je vous prends pour mon poux, disaient-elles
au jeune homme dont elles prenaient la main au moment de l'lvation.
J'en prends  tmoin le Dieu que j'adore, et en face de ses autels je
vous jure une fidlit ternelle. A quoi le jeune homme rpondait, en
pressant  son tour la main de la jeune fille: Je vous jure sur tout
ce qu'il y a de plus saint et de plus sacr que jamais je n'aurai
d'autre pouse que vous. Quelques-unes plus exigeantes, prouvant le
besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un
mariage secret, un mariage fort  la mode en ce temps, mme  la
cour[381]. Elles pensaient mettre leur religion et leur faiblesse 
couvert, se dfendre du courroux des parents, lier l'homme par cet
engagement sacr qu'elles avaient l'esprance de dclarer un jour avec
l'aide du temps et de la Providence. Ce mariage secret, qui suffisait
 rassurer leur conscience, car elles y mettaient sincrement le voeu
de leur vie, n'tait point un de ces mariages de comdie clbr par
un laquais dguis en prtre: il tait un vritable mariage consacr
par l'unique lgalisation du temps, la bndiction et la
sanctification de l'glise. On se mettait en qute d'un pauvre prtre,
presque toujours d'un prtre normand: la Normandie tait renomme pour
fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent, et aussi
l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il consentait 
marier les deux amants et  leur donner un certificat de mariage,  la
condition qu'ils se feraient, sous sa dicte, une promesse mutuelle et
qu'ils s'engageraient, chacun de leur ct,  rectifier par une
nouvelle crmonie cette premire clbration de leur mariage,
aussitt qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses
devaient tre signes non-seulement des deux amants, du prtre, mais
encore des tmoins assistant au mariage. En outre, la promesse du
fianc devait tre cachete de son cachet, et porter sur l'enveloppe
la reconnaissance par deux notaires que ce qui y tait renferm
contenait la dclaration de la pure et franche volont de l'pouseur.
La veille du mariage, aprs une exhortation religieuse, avait lieu la
confession. Les amants prtaient entre les mains du prtre le serment
de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur confrer; et
l'on prenait un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-l, en
quelque chapelle basse et retire d'une paroisse loigne, derrire
une grille ferme et rouverte aussitt aprs une messe publique, le
prtre clbrait la messe de mariage. Puis les poux sortis de
l'glise remettaient au prtre leurs promesses dates et signes,
certifies par quatre tmoins, authentifies par acte de notaire[382].
Mais la femme par cette crmonie n'tait gure marie que devant
Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment et une
parole. Et que de maris ainsi lis, cdant  l'inconstance, aux
conseils d'une famille,  l'intrt d'un riche mariage, dchirant cet
engagement comme une page de roman, laissant  la honte celle qu'ils
avaient cru aimer ou dont ils s'taient jous!

  [381] Revue rtrospective, vol. IX.

  [382] Les Illustres Franoises, vol. II.

Plus ordinairement, le prtendu trouv ici ou l, en promenade, 
l'glise ou au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de
noces bourgeoises, le prtendu frappe  la porte de la jeune fille qui
lui est facilement ouverte. Il a demand dans une rencontre, souvent 
la premire, la permission de rendre une visite. Il est reu; et,
aprs une partie de _mouche_, il obtient la permission de revenir. La
cour  la jeune personne se fait sous les yeux des parents; on s'aime
et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les jeunes
filles apportent un rire d'enfance, une gaiet qui chappe  leur ge;
et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant
cache-cache du jeu de _cligne-musette_! Mais le jeu prfr des
amoureux est quelque petit jeu de commerce, o l'amende pour les
demoiselles, en cas d'absence, est un baiser, et o la perte de chacun
forme un trsor pour fter la Saint-Martin. Et le trsor ouvert  la
Saint-Martin, la soire est si charmante, que les amoureux prennent la
rsolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la messe de
minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper et
un petit bal aux jours gras. Puis les trennes arrivent, et le galant
en profite pour donner une paire d'Heures et des gants[383]. Car,
malgr la facilit de la bourgeoisie  ouvrir sa porte aux pouseurs,
 leur donner les moyens de plaire, les mariages ne se concluent point
chez elle si vite, d'une faon si expditive, si brusque que chez les
gens de noblesse et dans la haute socit. Chose singulire! dans
cette classe laborieuse, les convenances, les avantages mme de
fortune ne dcidaient pas seuls l'union de la femme et de l'homme. Il
y avait besoin, pour qu'un mariage s'accomplit, sinon d'un
commencement de passion, au moins d'une certaine sympathie de la jeune
fille pour le jeune homme qui se prsentait  elle, et qu'elle aimait
 voir jouer le Cladon. La personnalit du prtendu, son caractre,
taient plus pess, plus tudis, plus analyss dans la bourgeoisie
qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipe, plus tendre, gare des
exemples qui dsillusionnent et des ambitions qui desschent, voulait
trouver, sinon un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pt
aimer. Et comme elle tait dans la famille une personne mancipe,
dont les parents n'auraient os forcer la volont, comme, dans cette
grosse affaire de son mariage, elle tait laisse presque toujours
matresse absolue de sa dcision, elle ne se refusait point
d'prouver, de faire parler et de faire attendre le Monsieur dont
son pre lui avait montr la lettre de demande. En robe de toile, les
cheveux sans poudre, ngligemment coiffe en _baigneuse_, elle prenait
plaisir  recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de
visites et une cour file pour qu'elle lui permt d'aller acheter au
quai des Orfvres l'anneau et la mdaille de mariage[384].

  [383] Les Illustres Franoises, vol. II.

  [384] Mmoires de Mme Roland, vol. I.

Quoi d'tonnant  cette exigence,  ce retard,  ces preuves,  cette
lente mditation du mariage, qui chez quelques-unes dgnre en
rpugnance? C'est le srieux de la vie, le labeur, les responsabilits
et les esclavages du foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet
engagement. Ce qu'il y avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de
libert, d'insouciance, de tranquillit, de petits plaisirs, il faut
le quitter. Ici, en effet, le mariage est le contraire de ce qu'il est
plus haut: il est un lien au lieu d'tre une libration; il donne des
devoirs  la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui ferme
le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, gaye,
lgre, tandis que l-haut, c'est avec le mariage que commence
l'mancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de
ces images svres qu'il voque dans l'ide de la jeune fille
bourgeoise, le mariage lui parat encore redoutable par la gravit de
ses voeux. La femme et l'homme destins  vivre ensemble dans la
bourgeoisie sont appels  demeurer rellement l'un auprs de l'autre.
Le mariage n'y a point les commodes arrangements de la sparation
dcente: il est vritablement une union de deux existences aussi bien
que de deux intrts. Pour la femme de noblesse qu'y a-t-il en jeu
dans son mnage? Son bonheur. Mais pour la femme de la bourgeoisie, il
y a quelque chose de plus encore. En prenant un mari, il faut qu'elle
soit assure de prendre un homme qui ne compromettra point l'argent du
mnage, un homme qui ne mettra pas en pril le pain de ses enfants. Un
vice ne ferait qu'un peu de dsordre en haut: ici il ferait de la
misre. Le choix est donc plein de gravit: il dcide de tout
l'avenir, de la fortune d'une famille. A tant de considrations qui
arrtent la jeune fille et la font hsitante et pensive devant ce
grand engagement de la vie, ajoutons-en une dernire: elle a vu, en
voyant vivre ses parents, que le mari a conserv, dans la bourgeoisie,
l'autorit de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari que lui
montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il pouse son
gale, lui laissant sa volont pour garder sa libert, lui abandonnant
le commandement de l'intrieur. Dans son ordre, elle le sait, il est
d'autres traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est
se donner un matre[385].

  [385] Lettres indites de Mlle Phlipon.--Les Parisiennes, vol.
  II.

       *       *       *       *       *

La femme bourgeoise est l'exemple, la reprsentation vivante de la
diversit d'occupations, de fortune, de rang mme, qui met tant de
degrs dans la bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas
de cet ordre moyen embrassant l'tat tout entier. Dans la classe qui
est avec la haute finance le sommet de la bourgeoisie, dans la haute
magistrature, la femme affecte un air de rigidit et de scheresse, un
maintien physique et une attitude morale o la dignit tourne  la
raideur, la vertu  l'intolrance. Le devoir semble tre en elle  la
place du coeur. Mres, ces femmes de magistrats exercent la maternit
comme une justice, sans entranements, sans indulgence pour toutes ces
petites faiblesses qu'on passe  une fille et dont une femme se fait
souvent une sorte de mrite et de grce[386]. Droites, raides, encore
belles, mais d'une beaut srieuse, presque chagrine, le visage
maussade et sans flamme, la toilette nette et sombre, les bras au
repos, la main longue et mince sur un livre de pit, on les revoit,
elles revivent dans la planche o Coypel a montr cette mre tenant
sous son regard une enfant aux yeux baisss, au coeur gros, qui
travaille tristement[387].

  [386] OEuvres de d'Aguesseau, vol. I.

  [387] _L'ducation sche et rebutante_, peinte par Ch. Coypel,
  grave par Desplaces.

Scheresse, raideur, morgue[388], s'effacent,  mesure qu'on descend
dans la robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles
disparaissent presque entirement chez les femmes d'avocats, au
frottement des clients qu'elles reoivent, des gens titrs qui parfois
les sollicitent, au souffle de l'air mondain qui pntre au
logis[389]. En opposition  la robe,  ct d'elle, la classe des
femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre,
l'indpendance du ton, la personnalit de la faon d'tre, des gots
et des airs de garon, la gaiet et l'amour du plaisir[390]. Puis
vient ce grand corps de la bourgeoisie fminine, les marchandes, ce
monde de femmes si habiles, si sduisantes, si bien doues du gnie
parisien de la vente, inimitables dans le jeu de l'emplette force,
armes de ce babil et de ces cajoleries irrsistibles avec lesquelles,
selon le mot du temps, elles endorment votre intrt comme les
chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main sur votre bras
pour l'endormir[391].

  [388] Voici la peinture que tracent, des bourgeoises, _les Bijoux
  indiscrets_, Je vis des bourgeoises que je trouvais dissimules,
  fires de leur beaut, toutes grimpes sur le ton de l'honneur et
  toujours obsdes par des maris sauvages et brutaux ou par
  certains pieds plats de cousins qui faisaient des jours entiers
  les passionns auprs de leurs cousines, survenant
  perptuellement, drangeant un rendez-vous, se fourrant dans la
  conversation.

  [389] Tableau de Paris, vol. III.--Les Nouvelles Femmes.
  _Genve_, 1761.

  [390] Les Parisiennes, vol. I.

  [391] OEuvres de Marivaux. Pices dtaches.

Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand
monde, quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manires,
quelle lgance, quelle politesse leur chappe? Charmantes entre
toutes les bourgeoises, elles l'emportent mme sur les grandes dames,
par un air d'abandon, par le dbarras de la recherche et de l'apparat,
par une certaine volupt qui semble s'tendre de leur personne  leur
parure. Le dix-huitime sicle ne trouve que chez elles cette
souplesse de la grce: le _moelleux_[392].

Du grand commerce, de ces dlicieuses marchandes, allons jusqu'au bout
de ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous
trouvons le type crayonn d'aprs nature par Marivaux, Mme Dutour, la
marchande de toiles; une grosse commre rjouie, aimant la joie,
aimant les bons morceaux, et ftant plutt deux fois qu'une sa fte et
celle de sa bonne Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une
affabilit bruyante qui met la boutique sens dessus dessous. Et
qu'elle ait son fichu des dimanches sur le dos, elle ne craindra pas
de donner de la gueule aprs les fiacres, en se traitant bien haut
de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fche, plus on montre de
dignit. Une bont de peuple, des apitoiements tant qu'on veut, des
larmes pour un rien,--et ne voil-t-il pas la meilleure femme du
monde? Pourtant la marchande est l-dessous: la larme  l'oeil, la
brave femme trouve bon tout ce qui est  prendre, arrange par
d'admirables compromis sa dlicatesse avec son amour du gain, et ne
manque pas de faire une petite affaire en faisant du dvouement[393].

  [392] Les Contemporaines, vol. XVIII.

  [393] La Vie de Marianne, par Marivaux.

De la mme race, presque du mme sang, est cette madame Pichon, qui
fait, dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une
jeune et jolie femme qu'on veut avoir  tous les repas du quartier,
toujours  rire,  chanter,  agacer, vive jusqu' la brusquerie,
libre, plaisante et bruyante, plus joyeuse que dlicate, et tenant
tte au plus long souper, sans laisser entamer sa raison[394].

  [394] Les Confessions du comte de ***, vol. I.

La bourgeoisie va en s'loignant, pendant tout le sicle, du temps o
elle mettait son orgueil et tout son luxe  taler aux veilles des
Rois ou de la Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa
porte[395]; du temps o elle habillait ses femmes et ses filles avec
la dfroque des dames de qualit, avec ce _hasard_, encore coquet,
mais tout pass, que les plus lgantes bourgeoises achetaient  la
foire Saint-Esprit tenue tous les lundis  la Grve[396].

  [395] Tableau de Paris, vol. I.

  [396] Les Petits Soupers et les Nuits de l'htel de
  Bouillon.--Les Contemporaines, vol. XXVI.

Ds le commencement du sicle, l'auteur des _Illustres Franoises_
s'lve contre l'ambition et la hauteur des vanits bourgeoises,
contre ce nom nouveau, cette qualification de dames nobles: _Madame_,
que se donnent et se font donner les femmes de secrtaires, de
procureurs, de notaires, de marchands un peu aiss. Peu  peu, les
mots, la langue, les modes, les airs, les ostentations de la noblesse,
descendent dans toute la bourgeoisie, et de la plus haute vont jusqu'
la plus basse. Ce n'est bientt plus un tonnement pour le temps
d'entendre dire  une servante d'une voix dolente par une bourgeoise
prte  se mettre  table: Eh! mon Dieu! o est donc mademoiselle?
Allez lui dire que nous l'attendons pour dner... On est habitu 
voir prendre  la bourgeoisie bien autre chose que le ton du monde:
n'en a-t-elle pas dj tous les gots et toutes les lgances? Elle se
ruine dans son habillement[397]. Elle dpense une anne de son revenu
pour la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul  se
scandaliser devant le dtail du trousseau royal de Mlle Jouanne qu'il
transmet, dit-il, comme un exemple du faste de la bourgeoisie[398].
Les bourgeoises ne s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour,
quand Helvtius n'ose pas porter le deuil d'un prince dont il est
parent par sa femme? Chaque jour, c'est une nouvelle lvation, une
satisfaction de vanit, une usurpation. A la fin du sicle,  peine si
l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La bourgeoise a le
mme coiffeur, le mme tailleur, le mme accoucheur. Et que reste-t-il
encore des simplicits de la vie bourgeoise, du tumulte des noces, de
la jovialit des ftes, de l'intimit mme des mnages? Partout
s'tablit l'usage du lit spar qui signifiait autrefois querelle,
rupture, et annonait le procs en sparation[399]. Ce n'est plus le
pauvre intrieur dcrit par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur
a le sien. Les conseillres de l'lection du Chtelet, les
conseillres de Cour souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent
plus s'habiller seules: une femme de chambre leur est ncessaire. Hier
leurs bras, qui paraissaient si longs, ne connaissaient point les
_engageantes_: aujourd'hui elles changent, comme des duchesses, trois
fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dner, elles font
annoncer les gens. Le temps est pass de la partie de Madame joue par
quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts
suivis d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre 
deux heures aprs minuit, elle donne le matin des audiences en manteau
de lit. Plus d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinire, pour
enfler la dpense et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques
louis pour les caprices et les coquetteries: elle invite, ordonne,
achte et renvoie les mmoires  son mari. Avec les servantes, elle
n'a plus les gronderies moiti fches, moiti riantes de la
bourgeoise d'autrefois, piloguant sur les dpenses et la chert de la
vie  propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues
de Paris, ou d'une robe tache par une claboussure. Les rprimandes
ne sont plus adoucies par la familiarit de l'appellation: _ma fille_,
qui tombait au bout des reproches[400]; la bourgeoise a pris le grand
ton. C'est une femme qui lit des romans, les juge, les trouve superbes
ou horribles, et met sa fille au couvent ds le plus bas ge, pour
tre libre. Les rangs, les faons, les moeurs ne se reconnaissent
plus; et voyez ces femmes qui vont  la messe suivies d'un laquais
portant le grand livre en maroquin: ce sont des marchandes de la rue
Saint-Honor, dont le mari est marguillier[401].

  [397] Rtif de la Bretonne, dans les _Maries de Paris_, assure
  avoir vu rue Saint-Jacques la fille d'un boulanger, qui apportait
  quinze mille livres de dot  un mercier, en dpenser huit en
  robes et en bijoux. Il assure avoir connu rue Saint-Honor la
  prtendue d'un bijoutier qui prleva sur la fortune de son mari
  vingt mille livres pour sa parure sous prtexte qu'il fallait
  briller dans sa boutique; elle alla  l'autel couverte de
  diamants. (_Les Parisiennes_, vol. II.)

  [398] Dans ce mariage entre Mlle Jouanne et M. Trudon fils,
  possesseur de la manufacture de bougies au village d'Antoni, les
  prsents faits  la demoiselle en bijoux consistaient en: 1 une
  montre d'or garnie en diamants; 2 un tui d'or garni en
  diamants; 3 une bote  mouches garnie en diamants; 4 une
  tabatire de cristal de roche garnie en or; 5 deux couteaux 
  manche d'or dont un pour la viande et l'autre pour le fruit; 6
  des boucles d'oreilles de diamants de la somme de six mille
  livres; 7 une applique de diamants avec la croix branlante; 8
  une bague de diamants; 9 des bracelets, des boucles  souliers,
  des agrafes de corps, aussi de diamants; 10 un trousseau des
  plus complets, et de trs-belles dentelles, et trois robes dont
  la premire, qui tait en gros de Tours, avait cot quarante
  livres l'aune et la seconde trente. Elle recevait une bourse de
  mariage de deux cents louis. Le repas de noces cotait trois
  mille livres, et l'on mettait  chacun des cierges de l'offrande
  quatre louis: Hardy fait la remarque qu'au mariage du duc de
  Chartres avec Mlle de Penthivre il n'en avait t mis que cinq.
  (_Journal de Hardy_, Bibliothque imp., M. S. F., 1886.)

  [399] Procs d'adultre contre la femme Boudin.

  [400] Les Parisiennes, vol. I.

  [401] Les Nouvelles Femmes. _Genve_, 1761.--loge de
  l'Impertinence.--Tableau de Paris, vol. III.

       *       *       *       *       *

Malgr tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitime sicle comme
une sant de l'honneur qui rsiste  toutes ces corruptions de la
mode. Les vertus du mariage, du mnage, de la famille, se rfugient
dans cet ordre moyen et s'y conservent. Otez un certain nombre de
marchandes, dont souvent le mari lui-mme encourage les coquetteries
pour achalander son commerce, sa boutique, les bourgeoises, pour
parler la langue du temps, sont grimpes sur le ton de l'honneur.
Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est si grave, et o tout
est srieux, jusqu'au bonheur, l'adultre est rare. Et l o il est,
il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement
de la passion ou plutt comme un entranement de la faiblesse qui
ravit tout le coeur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis
la laisse tomber, d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords.
Ce que l'adultre fait perdre  la bourgeoise, ce n'est pas ce que les
grandes dames appellent de ce grand mot: l'honneur; c'est ce que les
petites gens appellent de ce mot troit, mais prcis: l'honntet.
leves dans une dcence svre, plies ds l'enfance au devoir,
pieuses d'ordinaire avec rgularit et simplicit, les bourgeoises
cdent, succombent avec une sorte de dgot d'elles-mmes. N'ayant pu
rsister  la tentation, elles semblent rsister  la faute dans la
faute mme. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers
qu'elles donnent  l'amour: leur coeur se dchire en se livrant. La
sduction qui les enivre leur laisse, aprs l'tourdissement, le
trouble et le malaise d'un poison lent et mortel: aux dernires
entrevues, sans forces, et dj froides, elles s'arrachent les
complaisances. Puis on les voit sous la fltrissure, languissantes et
malades, s'enfonant dans le repentir, s'teignant dans le dsespoir.
Parfois,  la drobe, leur douce agonie baise encore un souvenir
comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de
remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.

Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue
Saint-Antoine, Mme Michelin, la blonde de dix-huit ans, sduite par
Richelieu. D'abord ce n'est qu'une habitude de voir tous les matins 
la messe,  Saint-Paul, un inconnu bien tourn. Puis, ds qu'elle a
rougi  un compliment banal, Richelieu est chez elle, marchandant des
glaces au mari. Et presque aussitt, trompe par un faux billet de
duchesse qui l'amne dans une petite maison de Richelieu, la voil
face  face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime innocemment,
et comme elle dit sans vouloir faire le mal. De ce jour, que de
larmes, essuyes seulement par la vanit d'appeler Monsieur le Duc
l'amant qui joue si cruellement et si effrontment avec ses scrupules,
ses tortures, ses dernires innocences! La pauvre petite bourgeoise
commence  dprir. Richelieu lui-mme s'aperoit qu'elle change. Elle
essaye de s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui chappe:
Ah! c'en est fait, je suis malheureuse! et, baisant la main de son
amant, elle le quitte pour toujours, elle le quitte pour s'en aller
mourir.--Richelieu,  quelque temps de l, accrocha avec sa voiture un
homme en grand deuil: c'tait Michelin; il y avait deux jours qu'il
avait enterr sa femme. Richelieu le fit monter  ct de lui pour
l'couter pleurer[402].

  [402] Vie prive du marchal de Richelieu, contenant ses amours
  et ses intrigues. _Paris_, _Buisson_, 1791, vol. III.

C'est peut-tre la plus douce et la plus touchante figure du temps que
cette figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble
entendre le soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort
dans une prire. Elle conduit ces ombres charmantes et voiles qu'on
saisit  et l dans le sicle, au travers des mmoires scandaleux
qu'elles clairent et purifient un instant avec les modesties de
l'amour. Ainsi apparat encore, dans _Monsieur Nicolas_, cette blanche
madame Parangon, lys souill qui reste si noble en s'inclinant! Quelle
fracheur, quelle puret, quelle attention souriante dans sa
protection au petit apprenti, au jeune Rtif! Elle le surveille, elle
le fait asseoir  sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui
conseille ses lectures, elle lui donne des pices  lire; et les
jolies scnes o, appuye contre le fauteuil o elle l'a fait asseoir,
l'effleurant de son bras, elle lui fait lire _Zare_, en lui donnant
de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec une voix qui passe
comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se dfiant d'elle
ou de lui,--elle l'a vu peut-tre embrasser un soir la _respectueuse_
qu'elle lui donnait  poser sur sa toilette,--elle veut le marier.
Rvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme,
elle lui propose sa soeur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui
donne les leons du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands
froids, l'enfant se jette  ses genoux pour la dchausser: Vous tes
un enfant... lui dit-elle; et elle se force  lui sourire comme une
soeur  son frre. Vient le jour de la chambre haute dont elle sort,
aprs la violence de Rtif, pleurant et riant, dlirante, folle! Quand
elle revient  elle, sa vertu pardonne, mais ne s'humilie pas; son
coeur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignit de sa pudeur
dfendent jusqu'au dsir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir, elle
n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mre. Elle lui
donne la montre qu'il attache en cadeau de noces  la taille de sa
soeur; elle les fiance tous deux devant le portrait de son pre. Et
quand Rtif est loin de la maison de Parangon, il voit en se
retournant une forme si blanche sur le pas de la porte qu'elle lui
semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui le regarde une
dernire fois,--et qui va mourir[403].

  [403] M. Nicolas, ou le Coeur humain dvoil, publi par
  lui-mme, imprim  la maison, 1779. Parties I  VI.




VII

LA FEMME DU PEUPLE.--LA FILLE GALANTE.


Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scnes de Jeaurat, des
_Illustres Franoises_ aux _Bals de bois_, aux _Ftes roulantes_, aux
_cosseuses_,  l'_Histoire de M. Guillaume le cocher_,  toutes ces
images vives,  toutes ces peintures grasses de la rue,  ces croquis
de verve et d'un accent si dru jets par Caylus au revers d'un pome
de Vad,--une femme se dessinera au-dessous de la petite bourgeoisie,
tout au bas de ce monde, et comme en dehors du dix-huitime sicle,
une femme qui semblera d'une autre race que les femmes de son temps.
Dans les rudes mtiers de Paris, dans les commerces en plein vent,
dans les durs travaux qui forcent les membres de la femme au travail
de l'homme, depuis la vendeuse du march et des Halles jusqu' la
misrable crature qui crie toute la journe au quai Saint-Bernard la
voie de bois  vendre, un tre apparat qui n'est femme que par le
sexe, et qui est peuple avant d'tre femme. Bouchardon, dans ses _Cris
de Paris_, en a saisi la silhouette forte, la carrure _hommasse_; ses
dessins puissants montrent, sous le lainage et la bure solides et
rigides, la grossiret virile, la masculinit de toutes ces femmes de
peine[404]. Et consultez le temps: au moral comme au physique, la
femme du peuple est  peine dgrossie. Au milieu de la pleine
civilisation de l'poque, au centre mme des lumires et de
l'intelligence, elle est, au tmoignage de l'auteur des _Parisiennes_,
un tre dont la cervelle ne renferme pas plus d'ides qu'une
Hottentote, un tre enfonc dans la matire et la brutalit, auquel la
notion du gouvernement est donne par l'excution de la place de
Grve, la notion de la force publique par le guet, la notion de la
justice par le commissaire, la notion du christianisme par neuf tours
autour de la chsse de la bonne sainte Genevive. Parfois seulement,
son coeur un instant s'claire: l'attendrissement, le chagrin, la
piti, l'indignation y passent et le traversent d'un coup. lans
passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du peuple, la
rigueur de la vie quotidienne, le train du mnage o les querelles et
les colres roulent dans cette langue invente, rpandue par cette
grande corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des
disputes, des coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants
grandissent sous ces violences qui s'agitent au-dessus de leurs ttes,
et rejaillissent sur eux en clats. Ils grandissent dans la terreur de
ces mains toujours leves pour frapper, opprims, comprims, resserrs
sur eux-mmes, sans dgagement. Contrairement aux enfants des classes
aises qui sont hommes trop tt, ils restent, selon la remarque d'un
observateur, enfants trop tard: on dirait que leur me et leur
intelligence demeurent enveloppes, prisonnires sous le maillot
banal, le linge de mousseline servant  tous les enfants pauvres, la
_tavayolle_ dans laquelle on les a ports, vagissants, 
l'glise[405]. Que de tnbres, quelle profondeur d'ignorance chez les
filles qui n'apprennent point toujours  lire chez les soeurs! Et quel
plus bel exemple d'ingnuit dans l'idiotisme que l'histoire de cette
Lise dont le ciseau d'Houdon fit le buste de la Sottise? Se prsentant
pour tre marie, lors des mariages de la ville  l'occasion du
mariage du comte d'Artois, et l'employ lui demandant si elle avait un
amoureux: Je n'en ai point, rpondit-elle tout tonne, je croyais
que la ville fournissait de tout...

  [404] Dans ses _Mlanges militaires et sentimentaires_ le prince
  de Ligne dit que les femmes du peuple de Paris taient la terreur
  des trangers; et parmi ces femmes il cite surtout les poissardes
  pour l'engueulement desquelles la police avait alors une sorte de
  tolrance. Les poissardes tiraient de leur premire place avec
  les charbonniers, dans les corporations de la populace, un
  orgueil qui, toujours un peu enflamm par une _topette de sacr
  chien_, se dpensait en un dgoisement d'injures qui ne finissait
  pas, et qui ne respectait aucun rang, aucune puissance dans la
  socit. On connat la phrase menaante d'une harengre  la
  princesse Palatine, mre du rgent, lors de l'agio de la rue
  Quincampoix: Je ne mangeons pas de papier, que ton fils prenne
  garde  lui! Ces femmes tiennent, pendant tout le sicle,  leur
  rudesse,  leurs habitudes canailles,  leurs vtements peuple,
  et en 1783 trois cents poissardes ou femmes de la Halle
  attendaient  la sortie de Saint-Eustache une jeune marie de
  leur classe, qui s'tait permis la frisure et les rubans d'une
  bourgeoise.

  [405] Tableau de Paris, vol. IX.

La consolation, la force morale et la rsistance physique, l'oubli des
maux, l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience,
l'tourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent  ce
feu qui les soutient, les rconforte et les enfivre, au rogomme, 
l'eau-de-vie,--l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues,
en l'appelant de ce nom populaire d'une signification si terrible: _La
vie! la vie!_ L'ivresse pour tout ce monde, c'est la grande fte et le
seul rve. Dans le dimanche, il n'y a que l'abrutissement qui lui
sourit. Les souvenirs de la famille remontent et s'arrtent au vin
bleu qui a coul  la noce dans quelque guinguette de banlieue[406];
ses plaisirs tournent autour du broc d'tain o les mres, les grandes
filles, les marmots mme vont, aux jours de repos et de rjouissance,
boire une grosse joie ou puiser l'brit batailleuse. Puis, le
dimanche cuv, recommence pour la femme le labeur, la misre de la
vie, de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants
sans pain, l'existence implacable, crasante, qui  la longue amne
chez les vieilles femmes du peuple cet hbtement de la raison, des
ides et du coeur, des facults, des sentiments, dont on trouve une
expression si complte, une note vritablement parlante dans ces
regrets de l'une d'elles sur la mort de son homme, un invalide. A
cette question: Comment se porte votre mari?--Bien, Monsieur, bien,
oh! trs-bien. Le pauvre cher homme! il a t enterr hier... C'est
jeudi matin qu'il dit: j'touffe!--Tu touffes, pauvre Jacques, je
l'appelois quelquefois comme a par drlerie. Je te l'avois bien dit:
c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....--Je ne peux pas.--Ah! que
si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fche de
lui avoir dit a! car il ne pouvoit pas, a le tenoit comme un plomb.
Je lui fis boire la _portion de confession_ d'hyacinthe que le
chirurgien m'avoit donne. a cotoit trente-deux sous ni plus ni
moins, sans que je lui reproche au pauvre cher homme: mais a ne
passoit pas. Quand je vis a, je lui dis: Eh bien Jacques, si
j'envoyois chercher un prtre?--Comme tu voudras.--J'envoyai chercher
le prtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus
de malice qu'un enfant, c'toit tout un. Quand il fut confess: Eh
bien, vois-tu, mon mari? c'est toujours une sret, vois-tu? on ne
sait ni qui meurt ni qui vit, tu le vois. a ne fait ni bien ni mal.
On lui porta le bon Dieu  dix heures. Il toit assez tranquille. Je
croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit moment aprs: Ma femme, ma
femme!--Eh bien! que veux-tu?--Ah! mon Dieu! je vois les polons qui
tournent. C'est que j'avons quelques polons attachs  la muraille
vis--vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je cours appeler des
voisines; je reviens. Il toit dj mort. On ne l'auroit jamais dit,
le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de _frime_ du
tout; me voil toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit
pas loin. Le jour de notre dlogement, qui toit donc il y a eu mardi
huit jours, il n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il
suoit. Il toit fainant, c'est vrai; mais ne me disoit rien. Le
veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'toit tout un, et il faut que je
rende tout  la Compagnie, jusqu' ses cravates; j'en ai gar deux,
ou peut-tre les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un coup
d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce dfaut-l. Plus d'homme,  ciel! plus
d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'toit une
consolation de l'avoir l. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet
asthme me jouera quelque tour. Eh bien, le v'l, le tour.... le v'l.
Encore si c'toit un homme comme un autre, on diroit: mais jamais
rien. Il ne m'a cass qu'un miroir en vingt ans; encore, c'est que je
l'avois obstin, et moi je l'appelois quelquefois grand couard, grand
lche; il ne rpondoit pas plus que ce chenet. Je me le reproche bien
 prsent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je n'en trouverai jamais un
comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il emmnera quelqu'un de la
famille, car il avoit une jambe plus longue que l'autre, quand on l'a
mis dans la bire. Il n'y a rien de plus sr et certain.....[407].

  [406] Rtif nous a conserv la formule d'invitation d'une de ces
  noces: Le festin aura lieu au Petit Gentilly, guinguette du
  Soleil d'Or; le lendemain sera  la gnrosit des convives. Les
  Contemporaines, vol. XXVII.--L'on trouve dans le quatrime chant
  de la _Pipe casse_ une mise en scne assez vraie du repas des
  noces.

  [407] Correspondance secrte, vol. IV.

       *       *       *       *       *

C'est de l pourtant, du plus bas peuple, de ces cratures disgracies
et fltries dans tout leur tre, que sortait tout ce monde de femmes,
les enchanteresses du temps, les reines de la beaut et de la
galanterie, une Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une
Quoniam, fille d'une rtisseuse[408], une d'Hervieux, fille d'une
blanchisseuse, une Contat, fille d'une marchande de mare[409]. Sophie
Arnould presque seule s'chappera d'une famille  peu prs bourgeoise:
toutes les autres n'auront que la Halle pour berceau, et monteront du
ruisseau.

  [408] Journal historique de Barbier, vol. II.

  [409] Chronique artine, ou Recherches pour servir  l'histoire
  des moeurs du dix-huitime sicle. _A Capre_, 1789.

Ds l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la sduction, dans
le cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les
exemples, les spectacles qui les entourent. Rien ne les dfend, rien
ne les protge; rien ne dpose, rien ne conserve en elles le sens de
l'honneur. Leur pudeur est viole  peine forme. De la religion,
elles retiennent seulement quelques pratiques superstitieuses, l'usage
par exemple de faire dire une messe  la vierge tous les samedis,
usage qu'elles garderont secrtement au plus fort de leur
libertinage[410]. L'ide du devoir, l'ide de la vertu de la femme, ne
leur est donne que par les censures des voisins, les moqueries, les
plaisanteries, les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se
conduisent mal,  celles qui sont, comme dit le peuple,  l'enseigne
de la veuve: _j'en tenons_. L'image mme du mariage ne s'offre 
elles que sous sa forme rpugnante, par le mnage bruyant d'injures et
de coups.

  [410] Les Bagatelles morales. _Londres_, 1755.

Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans
appui, sans force et sans conscience morale, sans illusion mme, se
joignaient les licences de la vie populaire, la libert des plaisirs
dont les parents donnaient l'habitude et le got  leurs enfants. Que
d'occasions, de dangers! la guinguette, les dimanches passs depuis le
matin dans ces salons de Ramponneau o, sur les murs comme dans les
bouches, l'Ivresse jouait avec l'Obscnit! Quelles coles, toutes ces
Courtilles o les petites filles s'essayaient sur leurs petites jambes
 danser la Fricasse! La femme s'veillait l chez l'enfant; ses
sens, ses coquetteries, ses ambitions y naissaient comme dans une
atmosphre chaude et corrompue, charge d'une odeur de gros vin et des
fumes de la goguette. C'tait l que venait  la jeune fille le dsir
de _fringuer_; c'tait l qu'elle paraissait et paradait bientt

    Avec le bonnet  picot
    Mont tout frais en misticot,

en gorgerette de linon ou de mignonnette,

    La coiffe faisant le licou,
    Par derrire noue en chou,
le long juste de drap sur lequel un troit mouchoir

    Dit aux galants: venez y voir,

la breloque  l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la
ceinture  la pochette, le bouquet  la bavette, la courte cotte brune
ou rouge, les mitaines de fin tricot, le crucifix d'or  coulant, le
bas  coin, et le soulier  la boucle de Tombacle[411].

  [411] Amusements rhapsodi-potiques. _Les Porcherons._

Que la fille ft un peu bien tourne, qu'elle et du got  la danse,
elle devenait vite une des clbrits de l'endroit. Elle prenait le
ton, l'allure de ce grand personnage du plaisir populaire que nous a
peint Rtif de la Bretonne, la danseuse de guinguette dont il nous a
gard le cri: Garon! un canard, et que cela soit du bon, ou je te
_cogne_! Elle devenait dans le salon du Grand Vainqueur le
boute-en-train des _danses vigoureuses_, une achalandeuse qui avait
le droit d'amener qui elle voulait, d'tre servie au prix cotant, et
de faire un bon souper  deux pour dix-huit sols.

L'auteur des _Contemporaines_ nous les montre encore, les jolies
vendeuses, les jolies crieuses de la rue, les jolies poissardes,
allant goter soit  la _Maison Blanche_, soit  la _Glacire_, et ne
demandant qu' _bfrer_ et  se secouer le cotillon. On les voit dans
leurs dshabills de toile  carreaux rouges avec un grand tablier de
taffetas noir  poches de six doigts plus long que la jupe courte,
avec leurs bas de laine blanche  coins rouges; on les voit dans leur
casaquin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on les voit dans
leur jupe  courtes basques faite d'une indienne  mouches rouges avec
un tablier de burat vert. On les entend chanter au _Pavillon Chinois_,
leur cabaret de prdilection:

    Je suis une fille d'honneur,
    Ainsi, comme l'tait ma mre;
    J'ai pris naissance d'un malheur
    Qui fait que j'ignore mon pre.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien:

    En revenant de _Saint-Denis_
    O l'on boit  grande mesure,
    J'allais pour regagner Paris
    Un peu pousse de nourriture.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien encore:

    Il m'a dmis la luette.
    Ah! ah! qui me la remettra!
    . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant,
buvant au _p'tit trou_, au _Pont au Bled_, au _Petit-Gentilly_, au
_Grand Vainqueur_ de la barrire des Gobelins.

Cette vie n'allait gure sans une liaison avec quelque joli coureur,
quelque laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces
recruteurs, vritables rous de la canaille, corrupteurs pouvantables
de toute cette jeunesse des marchs et des bals. De ces liaisons, de
ce libertinage, beaucoup de filles descendaient au mtier du vice.
Elles tombaient  quelque taudis de la rue Maubue ou de la rue
Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: _chit! chit!_  la fentre d'une
rue obscure. Elles devenaient, dans le crpuscule, ce que le sicle
appelait des ambulantes. Les plus heureuses, les moins hontes,
obtenaient de quelque lve en chirurgie, d'un procureur infidle  sa
femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame,
l'ambition et l'envie de la fille du peuple. D'autres s'levaient
jusqu' une demi-lune du Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le
fonds. D'autres encore, retires de l'infamie, taient mises dans un
couvent par un vieillard, usant, disait le temps, de la mthode des
jardiniers qui chauffent le cleri[412]; le couvent les dpouillait de
leurs anciennes habitudes, les dcrassait, lavait le plus gros de leur
pass, les formait  la tenue d'une _fille du monde_.

  [412] Les Contemporaines, vol. XV. _La Fille  la mode._

Peu de filles, il est juste de le reconnatre, tombaient d'elles-mmes
dans les hontes dernires du vice. Bien souvent la misre les y
poussait par degrs ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve
dans toute cette corruption comme un premier fond de dsespoir. Dix 
douze sous, c'tait alors le salaire d'une journe de femme, et ce
dont il allait qu'elle vct[413]. Encore ce salaire tait-il
prcaire, menac, rogn  la fin du sicle par une mode presque
gnrale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les ouvrages
les plus propres  la main de la femme, toutes ces crations de
cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes.
Et quel gagne-pain restait  la femme, lorsque Linguet dnonait la
concurrence faite  ce travail essentiellement fminin, la broderie,
par ces laquais brodant  l'antichambre, par ces grenadiers faisant du
_fil_ aux corps de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison
avec les offres des manchettes et des bouffantes dont taient bourres
les poches de leurs uniformes[414]?

  [413] Rtif de la Bretonne nous apprend que les matresses
  couturire ne donnaient  leurs ouvrires que de 10  12 sous par
  jour quand il tait tabli que leur nourriture, leur logement,
  leur entretien, montaient  20 sous. Il y avait des journes de
  femmes, par exemple comme les journes d'une cosseuse de pois,
  qui taient payes 8 sous.

  [414] Causes du dsordre public par un vrai citoyen. _Avignon_,
  1784.

  La mme plainte se retrouve dans le _Mariage de Figaro_.
  MARCELINE.... Est-il un seul tat pour les malheureuses filles?
  Elles avaient un droit naturel  toute la parure des femmes: on y
  laisse former mille autres ouvriers de l'autre sexe.--FIGARO: Ils
  font broder jusqu'aux soldats!

Sur la tte de toutes ces femmes de dbauche[415], chappant  la
misre, sortant du peuple, s'levant  un commencement de fortune,
prenant peu  peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le
vice, une espce de place dans la socit, il y avait toujours
suspendu la main et la menace de la police, le caprice, l'arbitraire
de ses svrits et de ses brutalits. A l'horizon de sa vie, au bout
de ses penses, la fille entretenue voyait toujours se dresser cette
maison de la Salptrire dont les portes s'ouvraient si facilement
devant elle pour un _bacchanal_ dont elle tait innocente, pour
l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une
bagatelle, souvent pour un soupon. Par elle-mme ou par le rcit de
ses compagnes, elle savait ce qu'tait le terrible Hpital; elle
savait la faon expditive des sentences du tribunal de Police, et
comment aprs cette lecture de l'huissier: Une telle arrte  10
heures du soir, faisant telle chose, ou simplement: Une telle
accuse de telle chose, arrte,--ce mot, ce seul mot: A l'hpital! 
l'hpital!  l'hpital! tombait de la bouche d'une justice sourde aux
pleurs, aux gmissements, aux sanglots qui succdaient, dans la voix
des condamnes, aux insolences des filles de la Rgence[416].
L'Hpital, c'taient les rigueurs d'un autre sicle, une discipline
presque barbare; la femme y tait rase[417], et, en cas de rcidive,
elle tait soumise  des chtiments corporels. L'indulgence des
moeurs avait beau corriger la lettre des lois; si rassure qu'elle ft
par la tolrance ordinaire du pouvoir dont elle dpendait, par ses
accommodements et ses facilits, la fille n'oubliait point que cette
svrit, qu'on laissait dormir, pouvait se rveiller tout  coup. La
police pouvait un matin tre force de faire du zle par un livre
lanc contre l'administration, par le cri d'un ami des moeurs la
rendant responsable des dsordres qu'amenaient les filles dans les
familles, que sais-je? par un mandement d'archevque. Il suffisait
d'un de ces coups de fouet pour qu' l'improviste, sans cause, sans
motif, on ft main basse sur toutes les filles arrtes en masse, chez
elles,  la sortie des spectacles, aux foires,-- l'exception de
celles-l seules qui avaient la voiture au mois.

  [415] <i>Les Etrennes morales utiles aux jeunes gens</i> lvent 
  40,000 le nombre des filles que renfermait Paris; un autre livre
  porte  60,000 ce nombre en y ajoutant 10,000 filles privilgies,
  et parle de 22,000 contrats dposs chez les notaires en 1760,
  leur donnant un revenu annuel de dix millions.

  [416] Les Contemporaines, vol. XXIII. _La Jolie Fille
  tapissire._

  [417] Deux estampes caricaturales du dix-huitime sicle nous
  reprsentent cette excution si cruelle pour la femme. Dans l'une
  sur le pas d'une porte donnant dans une cour, un commissaire
  inflexible est implor par une femme agenouille pendant qu'un
  garon perruquier, arm d'un rasoir, fait tomber ses grandes
  boucles  terre. Une brouette est dj charge des chevelures
  coupes. Sur les murs on lit des affiches portant: _Ordonnance de
  police concernant les femmes dbauches. Nouveaux bonnets
  trs-lgants pour les ttes rases. Vente de cheveux._

  La seconde qui porte pour titre: _la Dsolation des filles de
  joie_, reprsente la comparution devant le commissaire dont le
  secrtaire assis  une petite table crit sur un papier o on lit:
  _Julie_, _Barbe_, _Louison_. Des gardes franaises tranent devant
  le tribunal de suppliantes femmes  hautes coiffures. Dans le
  fond, un tombereau rempli de femmes  la tte rase se dirige vers
  un vieux btiment au toit couvert de chouettes sur lequel il y a:
  _Maison de sant_.

Mais, en contradiction avec les lois policires, il y avait d'autres
lois bien plus effectives, bien mieux appuyes sur l'assentiment du
public, qui soustrayaient la fille entretenue  ces svrits
accidentelles,  ces enlvements qui peuplaient la Salptrire,
Saint-Martin et Sainte-Plagie. Jusqu'en novembre 1774[418], il
suffisait  une femme de l'_encataloguement_, de l'inscription 
l'opra ou  la Comdie-Franaise, pour ne plus tre soumise au bon
plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilit commune, et entrer
pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La
dernire des filles de choeur, de chant ou de danse, la dernire des
figurantes tait mancipe de droit: un pre, une mre, indigns de
son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorit
paternelle; et il lui tait permis de braver un mari, si elle tait
marie[419]. Aussi, de la part de toutes ces femmes, _demi-castors_,
_filles de vertu mourante_, quelles aspirations vers ces planches qui
donnaient l'affranchissement, qui dlivraient du pouvoir de la
famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter l
c'tait l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections
qu'elles pouvaient capter, elles les mettaient en jeu pour arriver
jusqu' un Thuret ou jusqu' un de Vismes, pour franchir la porte de
ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet du directeur. Et n'est-ce
pas l, sous les pilastres aux feuilles d'acanthe, au-dessous des
nymphes nues dormant dans les grands cadres, dans le boudoir
majestueux o le matre tout-puissant trne en robe de chambre auprs
du bureau charg de faisceaux de licteurs, de casques  panaches, de
brocarts, de partitions ouvertes de Castor et Pollux, n'est-ce pas l
que Baudouin, le peintre et l'historien de la demi-vertu, a plac le
_Chemin de la fortune_? Gnralement le directeur est un homme; sur
une mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de jambe, sur
un peu de gentillesse et beaucoup de bonne volont qu'on lui montre,
il consent  recevoir et  agrer. Une fois le matre sduit, la femme
est inscrite; et quelque peu doue qu'elle soit, Maltaire _le Diable_,
ou quelque autre habile homme la mettra, au bout de trois mois, en
tat de paratre sur ses jambes dans un ballet. C'est alors qu'elle se
montrera dans les espaliers vtue de soie couleur de ciel et couleur
d'eau, habille en ruisseau, dguise en fleur, en rayon, enveloppe
de gaze, couronne de guirlandes, demi-nue et le corps visible 
travers le nuage court, la jupe de rubans, la petite tenue de desse
que le fripon crayon de Boquet excelle  dessiner; et les aventures ne
tarderont pas  venir. Mais encore mieux qu'aux reprsentations, la
petite danseuse prendra les coeurs pendant les rptitions, les
longues rptitions d'hiver. Sur une chaise conquise, non sans peine,
tout au bord de l'orchestre, la jambe nonchalamment croise sur le
genou, enveloppe d'hermine et de martre zibeline, les pieds sur une
chaufferette de velours cramoisi, faisant d'un air distrait des noeuds
avec une navette d'or, ouvrant ses tabatires, aspirant les sels d'un
flacon de cristal de roche, jetant mille regards  la drobe, et
comme chapps, dans la coulisse pleine d'hommes, elle aura tout son
prix. La haute finance, les riches trangers, ne tarderont pas 
l'apprcier. Et,  la suite d'une de ces rptitions, la fortune
arrivera chez la fille d'Opra sous la figure d'un traitant[420].

  [418] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VII.

  [419] Reprsentation  M. le lieutenant-gnral de police de
  Paris sur les courtisanes  la mode et les demoiselles du bon
  ton,  Paris. _De l'imprimerie d'une socit de gens ruins par
  les femmes_, 1762.

  [420] Margot la ravaudeuse, par M. de M..... _Hambourg_, 1777.

       *       *       *       *       *

C'tait l le grand pas, l'envole de la fille galante vers le grand
monde, vers la haute sphre des _demoiselles du bon ton_, un monde
auquel rien ne manquait, qui avait ses potes, ses artistes, ses
mdecins, ses salons, ses directeurs mme et une glise[421]! des
heiduques dont la taille tonnait la rue[422], des loges d'apparat aux
reprsentations courues, des places aux sances de l'Acadmie o il
trnait dans une lumire de diamants! Le salon de peinture tait
rempli des images de ce monde; l'art lui demandait ses modles; la
sculpture lui modelait dans le talc[423] une immortalit lgre, la
seule qu'il pt porter! Les Vauxhall, les Colises ne semblaient
s'lever que pour lui; les architectes rvaient des Parthnons en son
honneur. Son luxe passait dans les promenades publiques comme un
triomphe: ses voitures de porcelaine, aux traits de marcassite,
merveillaient Longchamps. Ce n'tait que richesse autour de lui, que
magnificence sous sa main; si bien qu'aux encans publics, les femmes
les plus titres et les plus opulentes se disputaient ses dpouilles
et les choses  sa marque. Par ce qu'il rpandait de splendeur et
d'clat, par le spectacle prodigieux qu'il donnait, par ses mille
blouissements, son bruit, son mouvement, ses lvations subites, ses
changements imprvus, ce monde ressemblait  une ferie. Par tout ce
qu'il touchait, tout ce qu'il approchait, ce qu'il sduisait, il
s'levait  la puissance. Il occupait et distrayait le coucher du Roi
qui s'amusait de ses anecdotes, et feuilletait en souriant le roman
libre de ses jours et de ses nuits. Il intressait la cour; il
passionnait Versailles o l'exil d'une Razetti faisait une
meute[424]. Il tait presque un pouvoir, un pouvoir qui comptait des
cratures et des victimes, un pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes
dans la diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de cachet
contre Champcenets!

  [421] trennes morales utiles aux jeunes gens. _A Lacdmone,
  pour la prsente anne._

  [422] Correspondance secrte, vol. VIII.

  [423] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XV.

Chose singulire! toutes les femmes de ce monde s'lvent avec leurs
aventures. De la prostitution, elles dgagent la grande galanterie du
dix-huitime sicle. Elles apportent une lgance  la dbauche,
parent le vice d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale
comme une gloire et comme une grce de la courtisane antique. Venues
de la rue, ces cratures, tout  coup radieuses, adores, semblent
couronner le libertinage et l'immoralit du temps. En haut du sicle,
elles reprsentent la Fortune du Plaisir. Elles ont la fascination de
tous les dons, de toutes les prodigalits, de toutes les folies. Elles
portent en elles tous les apptits du temps; elles en portent tous
les gots. L'esprit du dix-huitime sicle montre en elles sa
sduction suprme et sa fleur de cynisme. Elles rpandent l'esprit,
elles l'accueillent, elles le caressent et l'enivrent. Elles jettent,
 la faon de Sophie Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots,
ces penses qu'on dirait jetes par Chamfort dans le moule d'un jeu de
mots; elles crivent ces lettres sans art qui s'lvent chez l'une au
ton gras de Rabelais, chez l'autre  l'enjouement de la Fontaine.
Elles se donnent sur leurs thtres l'amusement de la comdie indite,
le rgal des plus fines dbauches de l'esprit franais. Elles vivent
dans l'atmosphre de l'opra du jour, de la pice nouvelle, du livre
de la semaine. Elles touchent aux lettres, elles s'entourent d'hommes
de lettres. Des crivains leur doivent leur premier amour, des potes
leur apportent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux soupers des
Dervieux, des Duth, des Julie Talma, des Guimard, les philosophes se
pressent, apportant le rve de leurs ides, buvant  l'avenir devant
la Volupt[425]. Auprs d'elles s'empressent et s'agitent les plus
grands noms, les plus grandes passions, les princes, les ides, les
coeurs, les intelligences. Vritables favorites de l'opinion publique,
chaque jour elles grandissent par leurs amants, par leur popularit,
par la renomme de leur atticisme dans toute l'Europe; et la
curiosit, l'attention, le gnie mme du dix-huitime sicle, tourne
un moment autour de ces filles clbres, comme autour de ses muses et
de ses patronnes familires.

  [424] Reprsentation  M. le lieutenant-gnral.

  [425] Correspondance secrte, vol. XIV.--Mlanges (par le prince
  de Ligne), vol. XXVII.

Par les chanteuses, les danseuses, les comdiennes, toutes les femmes
de thtre qui, avec leurs talents et leur renom, lui donnaient un si
grand lustre, ce monde des _impures_ fameuses est entr, ds le
commencement du sicle, dans la socit mme et au plus haut de la
bonne compagnie. Le dix-huitime sicle, qui refuse aux comdiennes la
bndiction nuptiale[426], qui jette aux berges de la Seine le cadavre
des plus illustres, le dix-huitime sicle n'a point pour la femme de
thtre le mpris et, si l'on peut dire, le dgot de ses lois. La
femme de thtre ne trouve pas autour d'elle la rpulsion des prjugs
bourgeois. La socit, loin de se fermer devant elle, la recherche, la
caresse, l'adule, va au-devant de son intelligence, de sa gaiet, de
son esprit. Mlle Lecouvreur raconte dans une lettre d'une navet
charmante le grand et le continuel effort qu'il lui faut faire pour se
drober  des invitations de grandes dames, jalouses de la possder,
se disputant, s'arrachant sa personne, l'enlevant  cette vie
d'intimit et de bonne amiti si douce et si chre  son coeur[427].
C'est  l'htel Bouillon que la Plissier dbite ses meilleures et ses
plus grosses btises. On voit le plus grand monde se rendre  un bal
champtre donn par Mlle Antier, pour la convalescence du Roi, dans la
prairie d'Auteuil; un bal o les dames du plus beau nom dansent
jusqu'au matin sous les saules illumins[428].

  [426] Lorsqu'une comdienne ou un comdien voulaient se marier,
  ils taient obligs de renoncer au thtre. Mais il arrivait que,
  la renonciation faite, le premier gentilhomme de la chambre
  envoyait  la nouvelle bnie un ordre du Roi de remonter sur le
  thtre, et l'actrice obissait  l'ordre du Roi. L'archevque de
  Paris dclarait alors qu'il n'accorderait  aucun comdien ou
  comdienne la permission de se marier,  moins que le mari ou la
  marie ne lui apportassent une dclaration signe par les quatre
  premiers gentilshommes de la chambre comme quoi ils ne lui
  donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le thtre. La
  permission fut ainsi refuse  Mol et  Mlle d'pinay, qui
  n'apportaient pas  l'archevque la dclaration signe de quatre
  gentilshommes. Il est vrai que, par l'intermdiaire d'amis, cette
  permission, glisse au milieu d'autres, fut signe par
  l'archevque de Paris sans dfiance; mais, instruit de la
  supercherie, l'archevque, ne pouvant retirer le sacrement,
  interdisait le prtre qui avait donn la bndiction nuptiale,
  pour qu' l'avenir son clerg, dans les cas de cette importance,
  ne s'en rapportt pas  une permission signe. (Correspondance de
  Grimm, vol. VI.)

  [427] Le Conservateur, ou Bibliothque choisie. 1787, vol. I.

  [428] Mercure de France. Aot 1721.

Pendant une partie du sicle, les femmes les mieux nes iront
s'asseoir  cette table de mademoiselle Quinault, o elles entendront
causer et rire toutes les ides et toutes les ivresses du temps. Le
rapprochement est continu, journalier; et c'est  peine s'il reste
encore une distance entre la prsidente Portail et Sophie Arnould,
quand elles ont entre elles cette conversation que Paris rpte, et
dont l'actrice sort avec le beau rle,  la joie de Diderot. Le
mariage ouvrait encore la socit  ces femmes et les tablissait  la
cour mme; un homme follement amoureux, ou bien un homme ruin,
n'ayant plus d'honneur  perdre et n'ayant plus que son nom  vendre,
les sortait de leur pass, les levait aux honneurs, aux privilges
de la femme titre, aux droits mme de la marquise: droit  la livre,
au porte-robe, au sac, au carreau  l'glise[429].

  [429] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. III.

       *       *       *       *       *

A ct de cette galanterie triomphante, blouissante, et qui faisait
tant de bruit dans un si grand jour,  ct de ces femmes de plaisir,
donnant en spectacle toutes les dbauches de la grce, de l'esprit, du
got, couronnes d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se
trouvait une autre galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue,
se dessinent  demi dans une lumire sans clat qui leur donne une
douceur et semble leur laisser une modestie. L'amour vnal qu'elles
reprsentent emprunte  la jeunesse de leurs gots,  l'air qu'elles
respirent,  la campagne qu'elles habitent je ne sais quelle innocence
lgre mle  un vague parfum d'idylle. a et l dans leur vie, des
coins de pastorale se montrent qui font repasser devant les yeux un
paysage de Boucher que traverse une bergre enrubanne; ou plutt le
souvenir vous revient d'une de ces esquisses volantes o Fragonard
peint, en cartant les branches d'arbres, la Volupt courant sur
l'herbe en habit de villageoise.

De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable
personne  la taille fine,  la main si petite, aux yeux vifs et
parlants, au nez un peu retrouss, au menton trou d'une
fossette[430]; il faut en demander le charme  cette petite personne
lgante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli, que l'on voit
toujours  l'ombre des grands arbres, sur les prs, le soir, assise
sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de
l'eau, disparaissant au milieu des roseaux des les de la Seine prs
de Charenton, puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par
jeu, ses mains touchent les rames; courses, promenades, ftes sur
l'herbe, ftes sur l'eau, o promenant  sa suite, dans le dcor de
l't ou du printemps, la gaiet et les coquetteries des ballets
champtres de l'Opra Italien qu'elle vient de quitter, elle se fait
accompagner des jeunes filles des deux rives, habilles comme elles en
paysannes, mais en paysannes dont un dessinateur des Menus aurait
enjoliv la rusticit. Et c'est ainsi qu'elle les mne aux foires des
environs, les prcdant ainsi que la fe du bal. Sa maison est tantt
 Noisy-le-Sec, tantt au village de Carrires, o elle a sa petite
chaise, ses deux chevaux, ses trois domestiques, et o elle appelle,
dans son jardin ouvert  toute heure, la danse et les violons, le
village et tous les amoureux. Elle prside aux rjouissances du pays,
elle lui donne ses joies, ses amusements, ses jeux innocents; si bien
que le jour de sa fte, le jour de la Sainte-Claire, sa maison se
remplit de gteaux, de fleurs, de prsents apports par les gens de
campagne, tandis que la rivire retentit des botes d'artifices
tires en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la
patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la
fte de Carrires, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bnit,
et les marguilliers lui envoient la clef du banc de l'glise[431].

  [430] Portrait de mademoiselle... (Mazarelli) par elle-mme.
  _Mercure de France, mars 1751._

  [431] Mmoire pour Mlle Claire Mazarelli, fille mineure,
  accusatrice contre le sieur Lhomme, cuyer, ancien chevin de la
  ville de Paris et ses fils et complices accuss.

Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune,
frache sous son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de
rpandre le plaisir, il y a un petit air rveur, une petite
coquetterie penche, une pense qui joue avec un peu de tristesse et
qui semble avoir besoin de s'tourdir. C'est par l surtout qu'elle
attire, par un caractre de tendresse mlancolique, peut-tre tire
d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel, une habitude du ton, de
l'esprit et de l'me; comdie de bonne foi, qui est sa grande
sduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux amour, un
amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et
quelles lettres, humilies dans la passion, agenouilles dans la
prire, arrivent, de tous les camps de la Flandre,  cette femme que
le marquis en campagne appelle son Dieu, son univers, sa _petite
femme_! Quels pleurs pendant sept ans, quand il la croit irrite
contre lui! Quelles insomnies lorsqu'il attend ses rponses! Quelles
menaces de s'enterrer dans un couvent, de se cacher aux yeux du
monde, si elle refuse de l'pouser! Et le marquis de Beauvau mort,
cette femme garde un tel charme, qu'aprs des procs retentissants,
aprs une liaison publique avec Moncrif, elle devient la baronne de
Saint-Chamond.

Le dix-huitime sicle cache parmi ses courtisanes toute une petite
famille de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut
sauver d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder
de dcence dans le commerce de la galanterie, de constance dans
l'amour qui se livre et qui s'attache. Aux agrments spirituels, 
l'indulgence native,  la bont expansive,  l'attitude rveuse,  des
dehors et  un certain got de sentiment, elles joignent un certain
respect du monde qui leur donne une sorte de respect d'elles-mmes.
Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un public
qui, jugeant les unes sur les infmes moeurs des autres, les met au
rang des objets mprisables[432], elles gardent une pudeur devant
l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne
fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses
vertus dans ces femmes entoures des plus ardentes, des plus
dlicates, des plus flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre
elles, cette autre bergre qui inspira  Marmontel sa _Bergre des
Alpes_, et qui, elle aussi, se mariera et deviendra la comtesse
d'Hrouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand
seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le dix-huitime
sicle ait entendue? Ne la regardez pas tant, ma chre, je ne puis
pas vous la donner, lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que
dans la campagne elle regardait fixement une toile[433].

  [432] Portrait de Mlle Mazarelli.

  [433] Correspondance secrte, vol. XVI.--Mmoires de Marmontel,
  vol. I.

       *       *       *       *       *

Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes,
attendrissantes ou cyniques, une figure les voile, les efface, les
potise. Leurs ombres en passant devant les yeux voquent dans le
souvenir un nom qui fait oublier leurs noms, et ds qu'on remue cette
histoire des filles du pass, ces cendres du vice, cette poussire du
scandale, on voit se lever doucement, comme un parfum qui sortirait
d'une corruption, cette hrone d'un immortel roman: Manon Lescaut.
Gardons-nous pourtant des sductions d'un chef-d'oeuvre. Dmlons la
vrit, l'observation de la cration, de l'invention de l'crivain.
Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'tre un type historique;
et il faut se dfendre de voir en elle une reprsentation complte de
la prostitution galante du dix-huitime sicle, une image fidle du
caractre moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute
une partie de sa figure, toute une moiti de sa vie, claires par les
bougies des tripots et des lustres des soupers, que Prvost a saisies
sur le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du coche
d'Arras  Amiens jusque sur la route de l'exil, elle agit, elle parle,
elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis cts de
fracheur, les premires apparences de grisette, puis les facilits,
les navets d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies
naturelles et comme ingnues. Elle descend peu  peu, elle enfonce
dans le vice naturellement, sans remords; elle cde sans rvolte
instinctive, sans rpugnance d'me aux ncessits de la vie, aux
leons de son frre, aux offres de M. G. M. Elle va du rire aux
larmes, de la dlicatesse  l'infamie, gardant pour l'homme qu'elle
entrane un fond d'attachement sincre mais sensuel, et qui ne l'lve
point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui ne veut que du
plaisir et des passe-temps, Prvost l'a peinte d'aprs nature, et
c'est l'me de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrtez-vous 
la transfiguration,  l'expiation par le malheur, la torture,
l'humilit, la honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la
route d'Amrique, la femme dont il creuse la fosse avec cette pe qui
est tout ce que son amour lui a laiss du gentilhomme, cette
courtisane qui expire en se confessant  l'amour dans un dernier
souffle de passion, cette Manon repentie et martyre, Prvost l'a tire
de son coeur, de son gnie: le dix-huitime sicle ne l'a pas connue.

Un portrait o revit la vritable physionomie de la fille du monde
nous sera donn dans un petit livre, une historiette vive, piquante,
touche finement et librement  petits coups spirituels,  la manire
d'une gouache. _Thmidore_, qu'on pourrait appeler la vrit sur Manon
Lescaut, nous montrera ces femmes aux grces de bonne fille, releves
d'agrment, de sentiment, et seulement du caprice de la passion, les
Argentine, les Rozette, filles adorables, et qui, au libertinage
prs, ont les meilleures inclinations du monde. On les voit, en robe
dtrousse de moire citron, avec une coiffure qui demande  tre
chiffonne, passant gaiement et insouciamment leur temps dans l'air
lger des plaisirs faciles, dans l'tourdissement du bruit des petites
maisons, dans une sorte d'orgie fine, lgante, dlicieuse. Jeux
charmants, propos lestes, esprit polissonnant  la ronde, badinages,
chansons, chre exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et
porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit
leurs jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu' leur coeur. Elles ne
s'occupent qu' effleurer un roman, qu' parler dentelles, toffes; ou
bien elles trichent au _mdiateur_. Elles vont, viennent, passent,
sourient, jettent un regard, un baiser, tendent la joue; et les hommes
qui les aiment veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font
donner le matin dans leur lit un carton d'estampes libres et
plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces femmes
donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques conversions,
la conversion de Mlle Gautier, raconte par Duclos, celle de Mlle
Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmlite; retranchez encore
quelques rares lans de tendresse, une trace de passion seme de loin
en loin, l'attendrissant pisode de la mort de Zphyre voulant mourir
sur le coeur de son amant[434],--point de noir,  peine des larmes
dans l'histoire de ces femmes que la vie traite en enfants gts;
point de dvouement, point de sacrifices, point de catastrophes, mais
seulement de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui les enferme
au couvent o elles babillent  peu prs comme Ververt, et dont elles
sortent en embrassant les soeurs. Le soir mme de leur sortie, elles
ressuscitent au monde, dans un gai souper, un verre de champagne  la
main; elles recommencent  pleurer quand un amant les quitte, et  se
consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles gagn quelques mille
livres? elles pousent quelque marchand: elles s'attachent  leur
commerce,  leur mari mme. Entre leur fin et celle de Manon, il y a
la distance des sables de la Nouvelle-Orlans au ruisseau de la rue
Saint-Honor.

  [434] Voici le rcit de Rtif dans _M. Nicolas ou le Coeur humain
  dvoil_: Je trouvai ma pauvre amie dans un profond accablement.
  Elle touffait. Cependant elle sourit en me voyant: elle me prit
  la main, et me dit: Ce n'est rien. Je la crus..... Je
  l'embrassai. Elle me sourit encore. On m'apporta ce qu'elle
  devait prendre. Elle le reut de ma main et le reut avec une
  sorte d'avidit. Je dis que je ne la quitterais pas..... Zo
  resta seule avec moi..... Ds que nous ne fmes que nous trois,
  ma jeune amie voulut avoir sa tte sur mon coeur et elle dit
  qu'elle respirait mieux. Je me dcouvris la poitrine et je l'y
  plaai... Elle parut s'endormir. Peut-tre s'assoupit-elle. Elle
  m'aimait si tendrement que son me comble ne sentait plus la
  souffrance. Je restais ainsi; j'tais immobile, craignant de
  faire le plus lger mouvement. Vers les trois heures du matin,
  nous voulmes lui faire prendre quelque chose. Elle ne put
  avaler. Alors Zo, qui se connaissait en agonie, m'embrassa
  vivement et voulut m'obliger  poser la tte de mon amie sur
  l'oreiller. Non! non! rpondis-je vivement. La malade me
  regarda. Ce fut son dernier regard..... Elle me baisa la main. Je
  collai ma bouche sur ses lvres dcolores. Elle poussa un grand
  soupir... que je reus... C'tait son me... Elle me la donna
  tout entire.

On ne voit gure que dans le roman un grand malheur ou un grand
sentiment rgnrer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent
cres uniquement pour lui, animes seulement par lui. Leur me ne
semble pas avoir le ressentiment des misres de leur corps, des
souillures de tout leur tre. L'infamie de leurs amours les enveloppe
sans les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux choses qui les
affectent dans leurs sens, aux brutalits de la main de l'homme, aux
durets de la prison, aux rigueurs matrielles qui les atteignent.
L'inconscience est en elles  la place de la conscience, les courbant
sans discernement, sans dgot et sans rvolte, sous la fatalit de ce
qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les mne  la
Salptrire[435], il ne leur monte pas de honte au front devant les
engueulements et les gestes de rise que leur jettent les commres de
la Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la
passivit irrflchie, presque animale, de cratures sans
personnalit, possdes par des instincts. On dirait qu'elles se
savent uniquement mises au monde comme la fleur, pour sourire,
embaumer et pourrir.

  [435] _Le Transport des filles de joye  l'hpital_, par Jeaurat,
  grav par Le Vasseur.

Le sicle lui-mme n'encourageait-il pas  cette insouciance
d'immoralit,  cette sereine inconscience, la dbauche de la femme?
L'indulgence n'tait-elle point partout autour de la fille comme une
complicit? Et n'y avait-il point pour elle dans les ides du temps
une sorte de douceur tolrante, et presque une sympathie sociale? Il
semble que le dix-huitime sicle respecte encore le sexe de la femme
dans celles qui le dshonorent, et l'amour dans celles qui le vendent.
Ici, nous touchons  des ides qui ne sont plus, et la difficult est
grande pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien marche
aisment d'un fait  un autre sur le terrain des documents: les actes
de l'humanit laissent, comme la vie civile de l'individu, des
tmoignages positifs, matriels; mais que l'historien veuille pntrer
jusqu'au caractre d'un sicle, qu'il tente d'interroger sur les
choses d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver,
sur un point, l'intime conscience d'une socit qui n'est plus, une
disposition gnrale des mes, ce qui devient un prjug aprs avoir
t une opinion, une tendance, une ide, il n'en saisira dans
l'histoire qu'un vestige, un souvenir effac, un peu moins que ce
qu'un usage garde d'une tradition; lacune norme, et que l'on sent 
chaque pas fait en avant dans cette ancienne socit o les moeurs,
a-t-on dit si justement, remplaaient les lois.

Pour retrouver la morale du dix-huitime sicle  l'gard des filles,
il faut dpouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce
que le dix-neuvime sicle a apport aux moeurs gnrales de pudeur au
moins apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue
d'une socit galante. La conscience publique d'alors mettait bien la
fille hors la loi; mais elle ne la mettait pas hors l'humanit, elle
la mettait  peine hors la socit. La duret de la police, qui chaque
jour du reste s'adoucit dans le sicle[436], la fltrissure de
l'Hospice gnral taient la seule duret et la seule fltrissure
auxquelles la fille tait expose: le monde n'y ajoutait ni l'injure,
ni mme la honte. Il ne s'associait point  la rpression de la
prostitution; il la tolrait sans la provoquer. Rien de plus rare dans
tout le sicle qu'une parole de colre, de maldiction, d'outrage
contre la femme de dbauche presque toujours appele par euphmisme
_fille du monde_; le marchal de Richelieu ne demandait-il pas pour
elle des gards  la galanterie franaise, en l'appelant plus femme
qu'une autre? Son mtier ne lui imprimait point une tache originelle:
le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la plus
misrable matresse, souvent ramasse dans les boues de Paris, ne
salissait point le grand nom du prince du sang ou du hros qui
l'levait jusqu' lui. Une piti presque caressante, voil ce que
rencontrait, dans toute sa vie et de tous cts, la femme qui, aux
yeux du temps, reprsentait le Plaisir, et  laquelle le Plaisir
donnait comme une conscration. Et ce n'tait pas seulement la socit
qui lui tait douce; la religion mme paraissait dsarme devant elle:
un fond de misricorde pour les Madeleines tait dans le coeur du
catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que protestante,
moins franaise que gnevoise, n'avait point encore fait svre
aux garements de la femme. La vertu mme des plus honntes femmes
avait pour ces malheureuses une commisration de charit et
d'attendrissement. Une Manon tait encore une femme pour elles; et
elles laissaient tomber leur intrt et leurs larmes sur le roman de
sa vie comme sur les misres de leur sexe. Et comment le pardon de la
fille ne serait-il pas partout dans ce sicle o le scandale la porte
en triomphe jusqu'au trne des matresses de roi? Dans la majest des
fortunes de la corruption, dans le trouble que fait au fond des mes
la royaut du vice, quand une des femmes les plus pures du temps, Mme
de Choiseul affirme avoir de l'estime pour Mme de Pompadour[437],
quels principes restent debout, au milieu de la dbauche de
Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la
dbauche des rues?

  [436] Il y a des plaintes trs-vives dans ce temps sur ce qu'il
  ne restait plus rien d'afflictif dans la peine, et que la police,
  par l'adoucissement des punitions, semblait faire elle-mme tout
  ce qu'il fallait pour ter la honte insparable du chtiment; on
  s'indignait de ce que les condamnes  l'hpital, qui avaient
  autrefois la tte rase, qui taient habilles d'une robe de
  serge, qui talent loges dans la chambre commune, qui taient
  presque au pain et  l'eau, qui taient assujetties  un travail
  manuel, trouvaient la plupart le moyen de s'exempter de la coupe
  des cheveux, obtenaient des chambres particulires, se
  nourrissaient comme elles voulaient, chappaient au travail
  forc. (Reprsentations au lieutenant gnral de police.)

  [437] Correspondance indite de Mme du Deffand, vol. I.

Mais, mieux que les dductions et les mots, un tableau va nous peindre
ces sentiments, ces ides du temps sur la fille, et la fille
elle-mme. Voyez ces centaines de couples qui descendent de l'glise
du Prieur de Saint-Martin des Champs, cette file de charrettes
emplies d'une grosse gaiet, ce troupeau de filles, toutes ces ttes
qui rient sous les fontanges, au milieu de mille rubans et de mille
faveurs jonquille: quel bruit! quels clats! c'est un passant que
d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet
auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point
de souci dans toutes ces cratures: qu'elles sont loin de l'attitude
de rverie et de mlancolie que l'imagination de l'abb Prvost donne
au corps vaincu et dsespr de son hrone sur la paille de la
charrette qui va au Havre! Elles dfilent ainsi, prcdes de leurs
hommes qui portent leurs couleurs, la cocarde jonquille au chapeau; ou
bien, lies  celui qu'elles ont choisi pour mari, elles s'en vont
deux  deux, accouples, le pied lger, essayant de danser, lanant
des drleries qui font rire le public et les soldats aux gardes, usant
largement de la libert qu'on laisse  la dernire rcration des
condamns. Voil l'allure et le spectacle d'une excution de police au
dix-huitime sicle: cela, c'est le dpart des filles, maries aux
voleurs, pour le Mississipi. La Police elle-mme sourit en les
chtiant. Il y a une dernire misricorde dans ce carnaval qu'on leur
permet, dans cette mascarade d'une noce qui les tourdit sur l'exil.
Les oripeaux cachent les chanes, les rubans empchent de sentir les
cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le dpart de la Salptrire
pour Cythre, parodie d'une fte galante de Watteau, dont Watteau
laissera le souvenir dans son oeuvre; et n'tait-ce pas lui qui devait
dessiner dans ce sicle l'_Embarquement pour les Isles_[438]?

  [438] Journal manuscrit de la Rgence. Bibliothque impriale.
  _S. F._ 1886. Le manuscrit dit qu'en une seule fois on mariait,
  dans l'glise du Prieur de Saint-Martin-des-Champs, 180 filles
  avec autant de voleurs tirs des prisons.




VIII

LA BEAUT ET LA MODE


Quelle est au dix-huitime sicle cette forme matrielle de la femme,
prissable et charmante, qui parat suivre les modes humaines et dont
chaque socit semble renouveler le moule entre les mains divines,
image de l'me de la femme qui est la figure d'un temps: la beaut?

Demandez  l'art, ce miroir magique o la Coquetterie du pass sourit
encore; visitez les muses, les cabinets, les collections,
promenez-vous dans ces galeries o l'on croirait voir un salon d'un
autre sicle, rang contre les murs, immobile, muet, et regardant le
prsent qui passe; tudiez les estampes, parcourez ces cartons de
gravures o, dans le vent du papier qu'on feuillette, passe l'ombre de
celles qui ne sont plus; allez de Nattier  Drouais, de Latour 
Roslin; et que, dans ces mille portraits qui rendent un corps 
l'histoire, une personnalit physique  tant de personnages disparus,
la femme du dix-huitime sicle vous apparaisse, qu'elle ressuscite
pour vous, que vos yeux la retrouvent, et qu'elle leur soit
prsente,--trois types se dessineront, au bout de votre tude, comme
exprimant et rsumant les trois caractres gnraux de la beaut du
dix-huitime sicle et ses trois expressions morales.

Le premier de ces types sera la femme sortant du sicle de Louis XIV.
Qu'on la prenne au hasard dans cet Olympe de princesses, avant-garde
effronte du sicle de Louis XV, s'avanant sur les nuages d'un
triomphe mythologique, la patte du lion de Nme sur la gorge, ou
l'aiguire d'Hb  la main, c'est un front petit, troit et bas, un
front fier et court. La duret du sourcil, pais et large, ajout  la
duret de l'oeil rond, grand, ouvert, presque fixe. Le regard, que les
cils n'adoucissent pas, mle une effronterie imprieuse  l'ardeur
sourde du dsir entt. Le nez est lonin, la bouche forte et charnue;
et le menton n'allonge point l'ovale ramass qui s'largit aux
pommettes. Ce sont l les belles inhumaines du beau temps, beauts
bien nourries, dont la sant allume les joues sous les plaques du
rouge vif. Elles n'attirent point; elles fascinent par une certaine
majest d'impudeur, par des attraits de force, de volont, de
hardiesse. Une srnit paenne les tient dans un repos superbe: on
dirait que, repues, elles couvent encore l'amour. Leur air bovin fait
songer  Junon et  Pasipha; et il y a dans ces btardes de la Fable
et de la Rgence je ne sais quelle grce antique alourdie qui appelle
les comparaisons d'Homre et de Virgile et les fait venir
naturellement  la bouche du temps,  la bouche du Prsident Hnault
appelant celle-ci Vnus de l'nide, appelant celle-l Cloptre
pique par l'aspic.

Ce type que le temps efface et qui disparat presque avec les orgies
du Palais-Royal, on le retrouve plus tard dans le sicle; mais alors
il a perdu son expression, sa duret, sa grandeur: il est devenu
poupin, mignard, enfantin. Le rve du peintre lui donne le sourire,
et, de ses traits, Boucher fait le masque de ses amours. Puis un
sculpteur  la fin du sicle reprend encore le visage de la femme de
la Rgence; et, lui donnant la jeunesse, la lgret, la lascivit,
tout en respectant ses lignes, tout en lui laissant le front court et
les yeux carts, Clodion fait de cette tte de bacchante au repos une
tte de nymphe foltre et vive.

Mais dj, au milieu des dits de la Rgence, apparat un type plus
dlicat, plus expressif. On voit poindre une beaut toute diffrente
des beauts du Palais-Royal dans cette petite femme peinte en buste
par la Rosalba et expose au Louvre. Figure charmante de finesse, de
sveltesse et de gracilit! Le teint dlicat rappelle la blancheur des
porcelaines de Saxe, les yeux noirs clairent tout le visage; le nez
est mince, la bouche petite, le cou s'effile et s'allonge. Point
d'appareil, point d'attributs d'Opra: rien qu'un bouquet au corsage,
rien qu'une couronne de fleurs naturelles, effeuille dans ses cheveux
aux boucles folles. C'est une nouvelle grce qui se rvle et qui
semble, mme avec ce petit singe grimaant qu'elle tient contre elle
de ses doigts fluets, annoncer les mines et les attraits chiffonns
dont va raffoler le sicle. Peu  peu, la beaut de la femme s'anime
et se raffine. Elle n'est plus physique, matrielle, brutale. Elle se
drobe  l'absolu de la ligne; elle sort, pour ainsi dire, du trait o
elle tait enferme; elle s'chappe et rayonne dans un clair. Elle
acquiert la lgret, l'animation, la vie spirituelle que la pense ou
l'impression attribuent  l'air du visage. Elle trouve l'me et le
charme de la beaut moderne: la physionomie. La profondeur, la
rflexion, le sourire viennent au regard, et l'oeil parle. L'ironie
chatouille les coins de la bouche et perle, comme une touche de
lumire, sur la lvre qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le
visage, l'efface, et le transfigure: il y palpite, il y tressaille, il
y respire; et, mettant en jeu toutes ces fibres invisibles qui le
transforment par l'expression, l'assouplissant jusqu' la manire, lui
donnant les mille nuances du caprice, le faisant passer par les
modulations les plus fines, lui attribuant toutes sortes de
dlicatesses, l'esprit du dix-huitime sicle modle la figure de la
femme sur le masque de la comdie de Marivaux, si mobile, si nuanc,
si dlicat, et si joliment anim par toutes les coquetteries du coeur,
de la grce et du got.

La mode faonne le visage de la femme; la nature elle-mme semble le
former  l'image du temps et de la socit. Le plaisir joue dans ses
traits, la fivre d'une vie mondaine brille dans son regard. Ses
yeux deviennent, selon l'expression contemporaine, des yeux arms:
ils ont du trait, du feu; ils prennent ce que la langue du dix-huitime
sicle appelle du _vif_, du _smillant_, un _lumineux particulier_[439],
une poignance, dit un observateur anglais[440]. C'est un visage
toujours vivant, toujours clair, sans cesse travers de ces lueurs
d'un instant qui font comparer la figure de Mme de Rochefort  l'veil
d'un matin[441]. Vivacit, mobilit, varit d'expression, on ne
reconnat plus que ces charmes de physionomie si dlicatement dcrits
par Bachaumont dans le portrait de sa mre: ... Si elle n'estoit
point tout  fait une belle personne, sa gentillesse l'avoit approche
tout auprs. Un teint de brune clair, vif et net, les cheveux du plus
beau noir, les plus beaux yeux du monde et qui d'ailleurs estoient
tout ce qu'elle vouloit qu'ils fussent suivant les occasions. Un nez
fin et noble au plus joly et dans lequel il se passoit certain petit
jeu imperceptible qui animoit sa physionomie et indiquoit, ce semble,
la finesse des mouvemens qui se passoient au dedans d'elle  mesure
qu'elle parloit ou qu'elle coutoit...[442]. Il y a l, dans ce
croquis, une parfaite indication de l'agrment rv, recherch,
poursuivi par la femme du rgne de Louis XV. La beaut n'est pas
l'envie de cette femme qui gesticule au lieu d'agir, qui lorgne pour
regarder, qui marche en voltigeant. Elle ne craint rien tant que la
majest. Des joies, des surprises, les changements d'impressions dont
parle le prince de Ligne, les cent mille choses qui se passent dans
la rgion suprieure de son visage, doivent l'empcher d'tre une
beaut et lui donner une figure _au-dessus du joli_[443]. Tristesse et
joie, accablement et folie, le visage doit montrer, sur le moment,
toutes les humeurs, toutes les penses, le flux et le reflux
d'inconstances valant  la femme du temps l'appellation de femme 
giboules, qui grle, qui claire, qui tonne, qui fait tous les
temps[444]. La grande victoire n'est plus de plaire ni de sduire: il
faut avant tout _piquer_ par la mine, par une lgre irrgularit des
lignes, par la fracheur, l'enjouement, l'tourderie, par tout ce qui
sauve de l'admiration ou du respect. Des petits yeux  la chinoise, un
nez retrouss, et tout  fait tourn du ct de la friandise, un
minois de fantaisie, un air chiffonn, et mme de la maigreur[445], en
un mot, un visage de got, voil le type qui rgne, et qui rpand,
sur tous les visages, je ne sais quelle mutinerie badine et coquine,
quelle jeunesse effronte, quelle malice pareille  une perfidie
d'enfant[446]; voil cette grce qu'on dirait crayonne par Gravelot
en marge des _Bijoux indiscrets_.

  [439] Thtre de Marivaux.

  [440] Essai sur le caractre et les moeurs des Franois compars
   celles des Anglois. _A Londres_, 1776.

  [441] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc.
  _Paris_, 1809, vol. II.

  [442] Portraits intimes du dix-huitime sicle, par Edmond et
  Jules de Goncourt.

  [443] Mlanges par le prince de Ligne, vol. XX.

  [444] Lettres rcratives et morales sur les moeurs du temps, par
  Caraccioli. _Paris_, 1767.

  [445] Les Bijoux indiscrets, vol. II.--L'Ami des femmes, 1758.

  [446] Mmoires de Tilly, vol. II.

Pour animer encore ce visage, pour lui donner une vie factice, on a le
rouge, dont le choix est une si grosse affaire[447]. Car il ne s'agit
pas seulement d'tre peinte: le grand point est d'avoir un rouge qui
dise quelque chose[448]. Il est encore ncessaire que le rouge
annonce la personne qui le porte; le rouge de la femme de qualit
n'est pas le rouge de la femme de cour; le rouge d'une bourgeoise
n'est ni le rouge d'une femme de cour, ni le rouge d'une femme de
qualit, ni le rouge d'une courtisane: il n'est qu'un soupon de
rouge, une nuance imperceptible[449]. A Versailles au contraire les
princesses le portent trs-vif et trs-haut en couleur, et elles
exigent que le rouge des femmes prsentes soit le jour de la
prsentation plus accentu qu' l'ordinaire[450]. Malgr tout, le
rouge clatant de la Rgence, empourprant les portraits de Nattier, et
d sans doute au rouge de Portugal en tasse, va s'teignant sous Louis
XV, et ne se montre plus qu'aux joues des actrices, o il forme cette
tache brutale que Boquet ne manque pas d'indiquer dans tous ses
dessins de costumes d'Opra. Mais l'usage en est toujours universel,
le dbit norme. C'est un objet d'une consommation si grande qu'une
compagnie offre en juin 1780 cinq millions comptant pour obtenir le
privilge de vendre un rouge suprieur comme qualit  toutes les
espces de rouge connues jusqu'alors. Et l'anne suivante le chevalier
d'Elbe, qui valuait  plus de deux millions de pots la vente
annuelle, demandait qu'un impt de vingt-cinq sols ft lev sur chaque
pot pour former des pensions en faveur des femmes et des veuves
pauvres d'officiers[451]. Il y eut dans le sicle des tentatives pour
varier le rouge. Paris s'entretint pendant huit jours tout au moins
d'un fard lilas qui avait fait son apparition au jardin du
Palais-Royal[452]. Puis vint un nouveau rouge qui dura plus, qui
conquit la vogue et la garda: ce fut le _serkis_, un rouge qui avait
la couleur des autres; mais l'inventeur le disait adouci et rendu sans
danger par l'introduction de ce serkis dont le koran fait la
nourriture des houris clestes, et qui dans le srail rend  la peau
des sultanes le velout de la jeunesse[453]. Et au serkis succdait le
rouge, le fameux rouge de Mme Martin.

  [447] _Les Mille et une Folies_ nous apprennent que les femmes
  mettaient un demi-rouge pour la nuit.

  [448] Bibliothque des Petits-Matres.

  [449] Tableau de Paris, par Mercier, vol. IX.

  [450] Correspondance indite de Mme du Deffand. _Michel Lvy_,
  1859, vol. I.--Une lettre de Voltaire atteste toute la peine
  qu'eut Marie Leczinska lors de son arrive en France  prendre
  l'habitude de cette enluminure. Une page de Bachaumont raconte
  toute la rpugnance que l'usage du rouge vif de Versailles
  inspira  Mme de Provence. (Mmoires de la Rpublique des
  lettres, vol. V.)
  [451] Dans sa brochure, le chevalier d'Elbe disait qu'un
  marchand de rouge de la rue Saint-Honor, nomm Montclar, lui
  avait dclar fournir au sieur Dugazon trois douzaines de pots de
  rouge par an, six douzaines  sa femme, autant  Mlle Bellioni,
  autant  Mme Trial. Voil entre un acteur et trois actrices
  seulement deux cent cinquante-deux pots chaque anne; encore
  est-ce six francs le pot.....

  [452] Bibliothque des Petits-Matres.

  [453] Abrg du _Journal de Paris_, vol. I.--Magasin des modes
  nouvelles, franoises et angloises, 1787.

Le rouge choisi, pos, gradu, la toilette du visage n'tait qu'
moiti faite: il restait  lui donner l'esprit, le piquant. Il restait
 disposer,  arranger,  semer comme au hasard, avec une fantaisie
provocante, tous ces petits morceaux de toile gomme appels par les
potes des mouches dans du lait: les _mouches_. C'tait le dernier
mot de la toilette de chercher, de trouver la place  ces grains de
beaut d'application, taills en coeur, en lune, en comte, en
croissant, en toile, en navette. Et quelle attention  jeter joliment
ces amorces d'amour, sorties de chez le fameux Dulac de la rue
Saint-Honor, la _badine_, la _baiseuse_, l'_quivoque_[454];  poser,
selon les rgles, l'_assassine_ au coin de l'oeil, la _majestueuse_
sur le front, l'_enjoue_ dans le pli que fait le rire, la _galante_
au milieu de la joue, et la _coquette_, appele aussi _prcieuse_ et
_friponne_ auprs des lvres! La mode alla plus loin: un moment, les
femmes portrent  la tempe droite des mouches de velours de la
grandeur d'un petit empltre. Et l'on vit mme un jour sur la tempe de
la jolie madame Cazes cette singulire mouche entoure de
diamants[455].

  [454] Bibliothque des Petits-Matres.--La Toilette de Vnus,
  1771.

  [455] Souvenirs de Flicie.

Vers la fin du sicle, la mode change absolument. Le charme de la
femme n'est plus dans les grces piquantes, mais dans les grces
touchantes. Emporte par le grand retour du rgne de Louis XVI vers la
sensibilit, la femme rve un nouvel idal de sa beaut dont elle
compose les traits d'aprs les livres et les tableaux, d'aprs les
types des peintres et les hrones des romanciers. Elle cherche 
remplacer sur sa figure l'expression de l'esprit par l'expression du
coeur, le sourire qui vient de la pense par le sourire qui vient de
l'me. Elle vise  l'ingnuit,  la candeur,  l'air attendrissant.
Elle demande des coquetteries qu'elle croit naves  la jeune fille de
la _Cruche casse_. Elle apaise et adoucit sa physionomie; elle la
fait tendre, languissante; elle la voudrait presque mourante et
rappelant l'agonie de Julie. Ce qu'elle travaille  se donner, c'est
le regard noy des figures de Greuze, le regard lent et tranant que
Mirabeau adorait dans sa matresse. Son ambition n'est plus de
sduire, mais de laisser une motion; sa coquetterie se voile de
faiblesse et d'une sorte de pudeur dfaillante qu'on pourrait appeler
l'innocence de la volupt.

La beaut brune, qui tait parvenue aprs bien des efforts  se faire
accepter, retombe alors dans un discrdit absolu. Les yeux bleus, les
cheveux blonds sont seuls  plaire; et, dans ce grand lan d'amour
pour la couleur blonde, la mode va jusqu' rhabiliter la couleur
rousse, une couleur qui jusque-l _dshonorait_ en France[456], et qui
avait valu au Dauphin, pre de Louis XVI, tant de taquineries et de
plaisanteries de sa soeur Mme Adlade sur sa femme, la princesse de
Saxe qu'il attendait[457]. Les rousses l'emportaient mme un moment
sur les blondes; et l'on voyait la vogue de cette poudre qui donnait
une nuance ardente aux cheveux[458].

  [456] Mmoires de d'Argenson, vol. II.

  [457] Mmoires du marchal de Richelieu, vol. VIII.

  [458] Tableau de Paris, par Mercier, vol. VII. Voir dans le
  _Diable au corps_ une curieuse exaltation de la femme rousse.

C'est une entire rvolution du got. Il n'est plus d'hommages, plus
de succs que pour le genre de beaut proscrit sous Louis XV, pour les
_figures  sentiment_[459]. Cette beaut, la femme la veut  tout
prix. Elle se fait saigner comme Mme d'Esparbs pour y atteindre par
la pleur et l'alanguissement[460]. Elle la cherche dans ces coiffures
avances et lgres, enveloppant son visage d'une demi-ombre, mettant
autour de ses traits la douceur d'un nuage, sur son teint la
transparence d'un reflet[461]. Et elle ne cesse de la poursuivre dans
cette mode nouvelle, une mode  la fois virginale et villageoise, qui
la caresse tout entire de linons et de gazes, la pare de simplicit,
la voile de blancheur.

  [459] Ah! Quel conte!

  [460] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.

  [461] Les Chiffons, ou Mlanges de raison et de folie, par Mlle
  Javotte. Premier paquet. _Paris_, 1787.

       *       *       *       *       *

La mode suit  peu prs dans ce sicle les transformations de la
physionomie de la femme. Elle accompagne la beaut, elle se plie  ses
changements, elle s'accommode  ses gots, elle lui donne
l'accomplissement des choses qui l'encadrent, des toffes qui lui
conviennent, des arrangements, de la couleur, du dessin, de toutes les
imaginations, et de toutes les coquetteries appropries qui mettent
autour du type de la femme une sorte de style dans le caractre de sa
parure et de son habillement.

Au sortir du rgne de Louis XIV, la femme semble prendre ses habits et
ses voiles, le patron de sa toilette de bal et de triomphe, au
vestiaire des Immortelles, dans l'Olympe d'Ovide. L'Allgorie tient
les ciseaux qui taillent ses robes. Les couleurs que la femme porte
sont les couleurs d'un lment: l'Eau, l'Air, la Terre, le Feu,
qu'elle reprsente, dessinent son costume, dnouent son corsage, lui
posent au front l'toile d'un diamant, lui nouent  la ceinture une
couronne de fleurs, lui jettent au corps la chemise arienne de Diane.
Habits superbes et clestes qui donnent aux femmes un air de dits
volantes, et les sortent d'une nue, la gorge effronte et nue, la
main tendant  l'aigle de Jupiter une coupe de nacre et d'or! Ce n'est
que gaze, or et brocart; ce n'est que soie modele par le corps seul,
obissant au vent qui lutine ses plis libres. La Beaut flotte dans le
manteau lger, impudique et resplendissant de la Fable. Elle sourit
dans ces toilettes de nymphes assises prs des sources, et dont la
jupe de satin blanc couleur d'eau imite les mandres de l'onde.
Ngligs mythologiques, carnaval paen de la Rgence s'habillant pour
les ftes antiques, pour les Lupercales donnes par Mme de Tencin au
Rgent!

En descendant du nuage et de cette mode, la femme prend l'habillement
usuel du dix-huitime sicle: la grande robe venue des tableaux de
Watteau, et reparaissant en 1725 dans les Figures franoises de
modes dessines par Octavien[462], la grande robe partant du dos,
presque de la nuque, o elle fronce comme un manteau d'abb, du reste
libre dans son ampleur, presque sans forme, flottant comme une large
robe de chambre[463] ou comme un domino toff qui laisserait chapper
les bras nus d'_engageantes_ de dentelles. Voyez les Iris et les
Philis du peintre de Troy: elles sont toutes vtues de ce costume du
matin qui se garnit de boutons et de boutonnires en diamants,
aussitt que sont retires les ordonnances sur les pierreries du 4
fvrier et du 4 juillet 1720[464]. Sur la tte, elles n'ont qu'un
petit bonnet de dentelle aux barbes retrousses dans la coiffe, plies
en triangle, avanant en pointe sur une coiffure basse  petites
boucles toutes frises; ou bien elles portent le _coqueluchon_, qui
sera plus tard la _Thrse_. Au cou, elles ont une collerette  grands
plis tombants, ou bien un fichu qui joue sur la peau, ou encore un fil
de perles. Puis, de la gorge jusqu'au bout des mules  fleurettes
relevant de la pointe et sans talons, la grande robe enveloppe et
cache tout le corps de la femme dans les flots de l'toffe; au
corsage seulement, elle laisse voir, en s'entr'ouvrant, les noeuds de
rubans du corset disposs souvent en chelle au-dessous du _parfait
contentement_. La femme ne semble pas tenir  cette robe immense, si
lche, et qui va en s'vasant si largement autour d'elle. Et elle a
trouv le secret d'tre voile sans tre habille dans ce costume sans
adhrence, dbordant  droite et  gauche, roulant sur les lignes du
corps ainsi qu'une onde, dtach de ses membres et cependant suivant
ses mouvements  peu prs comme la mule avec laquelle joue le bout de
son pied.

  [462] Paris. _Surugue_, 1725.

  [463] A prsent la commodit parat tre le seul but que les
  dames parisiennes ont en s'habillant: on ne voit gures dans les
  promenades publiques celles qui sont d'un rang un peu distingu
  qu'en corset et en pantoufles; elles portent toutes sur elles,
  comme des arlequins, un air de bonne fortune prochaine... Paris
  est devenu, contre la nature du terroir, fcond en tailles
  paisses et massives, aussi bien qu'en gorges grosses et
  pendantes. Il ne faut pas s'en tonner; le dshabill, qui est la
  parure ordinaire de ces dames, donne  leurs membres toute la
  libert remarquable de s'tendre et de grossir. _La Bagatelle_,
  11 juillet 1718.

  [464] Les Matresses du Rgent, par M. de Lescure. _Dentu_, 1860.

Cette toilette, avec son incroyable dploiement de jupe, reprsente le
_panier_ dans l'ampleur, la grandeur, l'normit de son dveloppement.
Le panier, que les princesses du sang vont bientt porter si large
qu'il leur faudra un tabouret vide  ct d'elles[465], le panier
commence  grandir sur le modle des paniers de deux dames anglaises
venues en France en 1714; et chaque anne, il est devenu plus usit,
plus exagr, plus extravagant. Il s'est toff de faon  couvrir les
grossesses de la Rgence: il s'est rpandu par toute la France, comme
un masque de dbauche, pendant ces jours de folie. Une caricature de
1719 nous montre une foire de boutiques et d'talages de paniers que
marchandent et se disputent des bourgeoises trompant leurs maris pour
en acheter, des cuisinires ferrant la mule pour en avoir un, des
montreuses de marmottes, et mme des vieilles dont le pas tranant
s'aide d'une bquille[466]; car c'est une fureur dont l'ge ne
prserve pas, et qui atteint dans ce sicle jusqu'aux centenaires: le
journal de Verdun du mois d'octobre 1737 n'annonce-t-il pas que Louise
de Bussy, ge de cent onze ans, est morte d'une chute faite en
voulant essayer un panier? Aprs la caricature viennent les satires,
les chansons, les _canards_, la Poule Dinde en falbala et la Mie
Margot qui compare l'lgante, avec sa tte trs-_tignonne_, son
corps fluet, sa carrure,  un oranger en caisse; et ce refrain court
les rues:

    L, l, chantons la pretintaille en falbalas,
          Elles tapent leurs cheveux;
          L'chelle  l'estomac,
          Dans le pied une petite mule
          Qui ne tient pas,
          Habit plus d'toffe
          Qu' six carrosses
          Pretintailles[467]

  [465] Journal historique de Barbier, vol. I.

  [466] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. 53. March
  aux paniers et cerceaux rtably par arrest de Vnus en faveur des
  filles et des femmes, rendu en 1719.

  [467] Bibliothque de l'Arsenal. _Manuscrits, B. L. F. 77
  bis._--Une calotine du temps, _Ordonnance burlesque de la reyne
  des modes au sujet des paniers et cerceaux, et vertugadins et
  autres ajustements des femmes_, s'levant contre l'usage
  pernicieux des dames de courir les rues et promenades publiques
  en robe dtrousse, la gorge et les paules dcouvertes, voulait
  et ordonnait que le collet mont de Quentin, l'Agrafe, le Lacet,
  la Fraise, les anciens vertugadins, les souliers  la Pontlevis,
  les Steinkerques fussent rtablis dans leur forme, usages de
  modes et faons  peine de 3,000 livres d'amende. Une ordonnance
  faite au _Palais du plaisir_, le 16 octobre 1719, sign de Vnus,
  attaquant l'ordonnance burlesque, voulait et ordonnait que les
  femmes et les filles continuassent  courir les rues et les
  promenades publiques en robe dtrousse et portant paniers,
  cerceaux, criardes. Un petit crit prenait plus srieusement la
  dfense des pretintailles, des falbalas, des paniers si rudement
  maltraits; il attaquait les modes masculines, les culottes des
  hommes en fourreau de pistolet, les casaques de laquais, faites
  en houppelandes avec le grand collet pendant, dont les hommes du
  temps se paraient, les chapeaux plis en oublies, les perruques
  en toupet avec quatre cheveux par devant. Il terminait en disant
  qu'avec la nouvelle mode, les femmes taient habilles en peu de
  temps sans secours, et habilles pour ainsi dire en dshabill
  (Apologie ou la Dfense des paniers. _A Paris, de l'imprimerie de
  Valeyre_, 1727).

Aprs les chansons, arrive la comdie; et dans les _Paniers de la
vieille prcieuse_ (1724), l'on entend Arlequin costum en marchande
de vertugadins et de paniers crier: J'ay des bannes, des cerceaux,
des paniers, des vollans, des criardes, des matelas piqus, des
sacrissins. J'en ay de solides qui ne peuvent se lever pour les
prudes, de plians pour les galantes, de mixtes pour les personnes du
tiers tat... J'en ay, grce  Dieu, de toutes les espces, 
l'angloise,  la franoise,  l'espagnole,  l'italienne... J'en fais
en cerceaux de porteur d'eau pour les tailles rondelettes, en bannes
pour les minces, en lanternes pour les Vnus... Mais la mode tait
sourde  toutes ces railleries. Elle rsistait mme aux condamnations
de l'glise mettant dans la bouche de ses prdicateurs et de ses
docteurs des anathmes  la Menot, appelant les porteuses de paniers
guenuches et huissiers de diable. Et les curs de paroisse avaient
beau, du haut de la chaire, reprsenter aux femmes, non-seulement tout
le scandale, mais encore tout le ridicule de leur costume, les
comparer  des porteuses d'eau ayant deux seaux sous leurs jupes, ou
 des tambourineuses cachant un tambour de chaque ct d'elles, les
femmes continuaient  frquenter les glises,  revenir aux sermons en
tenant leurs paniers  deux mains, et en laissant voir un cercle de
bois sous leur jupe arrogante et fastueuse[468]. Convaincues que cet
arrangement donnait  leur taille l'lgance et la majest,  toute
leur personne un air de rondeur opulente, elles couraient  toutes les
inventions de paniers que mettait au jour l'imagination des faiseurs
et des faiseuses. Et que de formes, que de faons de paniers! Il y en
avait en _gondole_: c'taient ceux-l qui faisaient ressembler les
femmes  des porteuses d'eau; d'autres, n'tant pas plus larges en bas
qu'en haut, donnaient l'apparence d'un tonneau. Il y en avait qu'on
appelait _cadets_, parce qu'ils n'avaient pas la grandeur lgitime:
ils descendaient de deux doigts seulement au-dessous du genou. Les
paniers  _bourrelets_ avaient au contraire au bas un gros bourrelet
qui vasait la jupe. Aux paniers  _guridon_, on prfrait
d'ordinaire les paniers  _coudes_, paniers plus larges par le haut,
formant mieux l'ovale, et sur lesquels les coudes pouvaient se
reposer: ces paniers avaient cinq rangs de cercles, dont le premier
s'appelait le _traquenard_[469], c'est--dire trois rangs de moins que
les paniers  l'anglaise. Pour les _criardes_, ainsi nommes du bruit
de leur toile gomme, elles n'taient portes que par les actrices sur
le thtre et les dames du plus grand air. D'ailleurs, elles
disparaissent bientt dans la mode dfinitive du panier appel
proprement _panier_  cause de sa ressemblance avec l'espce de cage
o l'on met la volaille. Au milieu du sicle, le panier tait fait
d'une jupe de toile sur laquelle on appliquait des cercles de
baleine[470].

  [468] Discours sur les femmes, par Achille de Barbantane.
  _Avignon_, 1754.--Entretien d'une dame de qualit avec son
  directeur sur les paniers.

  [469] Satire sur les cerceaux, paniers, criardes et manteaux
  volants des femmes et sur les autres ajustements. _Paris_,
  _Thiboust_, 1827.

  [470] Petite Bibliothque amusante. _Londres_, 1781. Deuxime
  partie.

Cependant la caricature continue sa guerre  coups de crayon contre
les troussures quivoques. En 1735, elle dessine la _distribution
des paniers  la mode par ma mie Margot aux environs de la ville de
Paris_[471], o se voient des paniers de trois aunes. Mais la pauvre
gravure n'a pas grand succs. Elle tire si peu qu'avec quelques
changements et la rajoute d'une couronne sur la tte de ma mie Margot,
elle reparat en 1736 comme une figuration allgorique de la runion
de la Lorraine  la France. Le temps devait mieux que la caricature
ruiner la mode des paniers. En 1750, on ne voyait plus gure que des
_jansnistes_[472], c'est ainsi qu'on appelait les demi-paniers. Une
dizaine d'annes aprs, un faiseur honor de la clientle de la
plupart des grandes dames de la cour, l'homme qui avait invent des
robes ornes de fleurs artificielles dont chacune avait l'odeur d'une
fleur naturelle, le sieur Pamard portait le dernier coup aux paniers
par la cration des _considrations_ soutenant gracieusement la robe,
sans le secours d'un certain nombre de jupons ou d'un panier[473]; et
les _considrations_ faisaient disparatre les _jansnistes_,
uniquement rservs aux crmonies de la cour.

  [471] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. LVIII.

  [472] Histoire gnrale du Pont-Neuf en six volumes in-fol.
  _Londres_, 1750.

  [473] La Feuille ncessaire. 3 septembre 1759.

       *       *       *       *       *

Les _jansnistes_! la Mode du temps a l'habitude de ces appellations
singulires, chos moqueurs des passions d'un temps. vnements et
scandales, toutes les grandes et petites choses qui firent battre le
coeur ou sourire l'ironie de la France, ont comme une trace de leur
bruit, comme une lueur d'immortalit, dans ces riens lgers et
volants, un ruban, un bonnet, une coiffure, baptiss avec un nom
fameux ou ridicule, avec une victoire ou un dsastre, avec une joie
publique ou une vengeance nationale, avec un mot, un sentiment, une
ide, un engouement, l'occupation ou le jouet de l'imagination d'un
peuple. Les couleurs de l'Histoire portes par la Folie, voil la
mode, voil cette mode par excellence: la mode du dix-huitime sicle.

Ds le commencement du sicle, la mode touche  l'intrt du moment. A
la suite du procs du pre Girard, paraissent les rubans _ la
Cadire_, dont il existe trois chantillons dans les portefeuilles de
la Bibliothque impriale: dans l'un on voit la Cadire donnant un
petit coup sur la joue du Rvrend; un autre montre la Cadire et le
pre Girard en buste, spars par une pense. Et des ventails
succdent aux rubans. De l'incendie qui avait brl trente-deux rues 
Rennes en 1721, il tait sorti des bijoux et des parures de femmes,
faits des pierres calcines et des vitrifications du feu[474]. Quand
vient Law et son systme, on invente les galons du systme. Un
terme, le terme d'allure court-il tout  coup de bouche en bouche,
en 1730? vite, ce sont des ventails et des rubans _ l'allure_, si
gots qu'on les porte mme pendant le deuil pris  la cour pour la
mort du roi de Sardaigne. Le passage du Rhin effectu par le marchal
de Berwick et les troupes du Roi, le 4 mai 1734, est clbr par les
taffetas du _passage du Rhin_, onds comme l'eau d'un fleuve, et par
les rubans du _passage du Rhin_, qui font voir, dessin grossirement
et comme tatou sur la soie, un mousquetaire blanc ou bleu de ciel
entre une tente blanche et une tente couleur rubis ou meraude.

  [474] Histoire de la rgence, par Lemontey.--Mmoires de
  Saint-Simon, vol. XVIII.

Sur le got de la reine Marie Leczinska pour le jeu du quadrille, il
nat des rubans nomms _quadrille de la reine_. En 1742, l'apparition
d'une comte amne toute une mode _ la comte_. Quelques annes
aprs, la venue d'un rhinocros en France met toute la mode _au
rhinocros_[475]. Et que de modes disparues, emportes par le caprice
qui les avait apportes, absorbes par une de ces grandes modes
gnrales, une de ces modes  _la Pompadour_ qui embrassent toutes les
fanfioles de la toilette, et dont on peut voir l'tendue et
l'universalit dans la brochure publie  la Haye sous ce titre: _La
Vie  la Pompadour, ou la quintessence de la mode, revue par un
vritable Hollandois!_ Fontenoy fait natre des cocardes, Lawfeld des
chapeaux[476]. On voit des bonnets  la Crevelt, des rubans  la
Zondorf et des ventails  la Hokirchen[477]. Les querelles du
Parlement font natre le _parlement_, espce de fichu en taffetas avec
capuce[478]. Vers 1750, l'abandon par l'architecture du style rocaille
pour le style grec, la construction du Garde-Meuble amne cette
premire furie du got antique qui met  _la grecque_ les toilettes et
les coiffures de la femme; grande mode, que raille Carmontelle avec
ses projets d'habillements d'hommes et de femmes uniquement composs
d'ornements de cinq ordres grecs employs dans la dcoration des
difices[479]. En 1768, la dbcle de la Seine fait paratre chez les
modistes les bonnets  _la dbcle_. Linguet est-il ray du tableau
des avocats? On ne vend plus que des toffes, des rubans
_rays_[480]. Que dans un Mmoire Beaumarchais immortalise la
silhouette de Marin, la mode invente aussitt le _quesaco_ que Mme du
Barry est presque la premire  porter. Qu' l'avnement de Louis XVI
l'esprance du peuple salue la rsurrection d'Henri IV, les tailleurs
et les couturires cherchent  remettre en honneur le costume  la
Henri IV. En mai 1775, les troubles venus  la suite de la chert et
de la disette du bl font imaginer les bonnets  _la rvolte_[481]. En
novembre 1781, la naissance du Dauphin met en vogue la nuance _caca
Dauphin_, et change en Dauphins les Jeannettes que toutes les femmes
portaient au cou[482]. Le ministre de Turgot rpand, dans le monde
des femmes qui prennent du tabac, les tabatires  _la Turgot_ qu'on
appelle _platitudes_. Le ministre ballott de Monteynard inspire
l'ide des crans  _la Monteynard_, tablis sur une base mobile mais
plombe, et se relevant d'eux-mmes[483]. Plus tard, un bonnet sans
fond est un bonnet  _la caisse d'escompte_, un bonnet envol est un
bonnet  la Montgolfier. Bientt, sur l'ventail port par les dvotes
elles-mmes, Figaro va paratre  ct de la chanson des ballons[484].
Et ce sicle, qui commence par les rubans  la Cadire, finira par
les rubans _ la Cagliostro_ o l'on verra des pyramides sur fond
rose[485].

  [475] _Le Rhinocros_, pome en prose divis en six chants, 1750,
  dit l'affluence du public emplissant le parquet, l'enceinte, les
  balustrades de tout ce que Paris avait d'aimable. Il fait
  l'numration des _berlingots_ de coquettes, des
  _carrosses-coups_, des voluptueux _vis--vis_, des _remises_ de
  provinciales, des _demi-fortunes de messieurs_, des _soupirs_
  assigeant la porte de la baraque.

  [476] L'Europe franaise, par Caraccioli. _Paris_, 1778.

  [477] Le Livre  la mode.

  [478] Galerie des modes et Costumes franois dessins d'aprs
  nature et coloris avec le plus grand soin par Mme Le Beau. _A
  Paris, chez les sieurs Esnauts et Rapilly, rue Saint-Jacques, 
  la ville de Coutances, avec privilge du Roi._

  [479] Correspondance de Grimm, vol. III.

  [480] Correspondance littraire de la Harpe, vol. I.

  [481] Correspondance secrte, vol. I.

  [482] Mmoires de la rpublique des lettres, vol. XVIII.

  [483] _Id._, vol. XXVII.

  [484] Les Entretiens du Palais Royal, 1786. Deuxime partie.--La
  vogue de la chanson de Malborough avait fait natre des rubans,
  des coiffures, des chapeaux  la Malborough.

  [485] Le Cabinet des modes, 1786.

       *       *       *       *       *

Nous avons laiss la mode  de Troy; reprenons-la  Lancret: nous la
retrouverons dans les deux belles pices graves d'aprs lui par
Dupuis, le _Glorieux_ et le _Philosophe mari_. La coiffure est
toujours une coiffure basse sur laquelle est jet, avec quelques
fleurs, un petit bonnet de dentelle s'envolant de chaque ct et
pointant sur le front. La femme porte au cou trois rangs de perles
d'o pend une grosse perle, et d'o descend en rivire le collier
glissant entre deux seins et faisant sur le corsage deux ou trois
noeuds lches. Le corsage s'ouvre sur un _corps_ garni d'une chelle
de rubans. Au ct gauche, la femme porte un de ces normes bouquets,
un de _ces fagots de fleurs_ qui montent au-dessus de l'paule. Des
manchettes d'Angletere  trois rangs avancent sur ses bras, sur ses
gants qui vont jusqu'aux coudes. Sa robe ferme, tombant  plis
larges, solides et superbes, est charge, ornemente, agrmente de
dessins en chenille et en plumetis relevs de gros noeuds. Parfois,
elle est faite d'une de ces toffes que montrent  Versailles les
portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts de pourpre et
d'or[486] qui mettent au corsage de la femme les rayons d'une cuirasse
et sment sur sa jupe les pivoines et les coquelicots panouis, les
soleils en feu, les grappes de raisin, comme une orfvrerie de fleurs,
de fruits, de feuilles, de branchages, de torsades et de ramages,
verse sur un tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli
satin gris de lin et or dont Nattier aime  habiller ses modles et
l'auteur d'_Angola_ ses hrones; ou bien ce sera un brocart bleu ray
argent avec un corset de mme couleur, un jupon de satin blanc 
dentelle et franges d'argent, une jupe pareille  la robe avec
dentelle d'Espagne et _campagne_ d'argent: et la jupe en se relevant
laissera voir un bas de soie noire avec un fil d'argent sur les cts
et le derrire, un soulier de maroquin noir avec une tresse d'argent
et une boucle de diamants. Une coquetterie fastueuse; un talage de
richesse, une majest de magnificence, un ensemble de raideur, de
grandeur et de splendeur, tels sont les caractres de cette toilette
pare de la femme, le _grand habit_ de la Franaise du dix-huitime
sicle, qui, malgr toutes les innovations de dtails et
d'ornementation, conserve un aspect et des lignes consacrs, se rgle
sur un patron d'tiquette, et garde jusqu'au dernier jour de la
monarchie une forme traditionnelle, presque hiratique. Un recueil de
modes va nous en donner le dessin, l'exemple et le type.

  [486] On alla jusqu' faire des robes d'toffe d'or sans couture
  que Marie Leczinska refusa  cause de la chert du prix. (Revue
  rtrospective, vol. V).

Dans l'habillement appel proprement le _grand habit  la franoise_,
la robe dcollete et busque, plisse par derrire, sans aucun pli
par devant, faisait paratre le corps isol et comme au centre d'une
vaste draperie reprsente par la jupe. La robe, qui n'tait plus la
robe ferme et d'une seule pice, s'ouvrait en triangle sur une sorte
de robe de dessous, en vasant de chaque ct du triangle une large
bande appele _parement_, toute bouillonne, coupe par des barrires,
enjolive de glands et de bouquets de fleurs. Le _falbala_,
c'est--dire le triangle form par la robe de dessous laisse  jour,
tait coup par des barrires en croissant; un bouquet, tenu en arrt
par un gland flottant, faisait son milieu. Les manches courtes de la
robe avaient des manchettes  trois rangs. Du dos, une collerette ou
_mdicis_ de blonde noire s'levait et en enveloppait la nuque.
L'arrangement de la tte rpondait  cette toilette imposante,
thtrale et royale tout  la fois: la femme tait coiffe _ la
physionomie leve_, avec quatre boucles dtaches, et le _confident_
abattu devant l'oreille gauche[487]; elle avait des perles aux
oreilles et un rang de perles mis en bandeau se balanait sur ses
cheveux.

  [487] On appelait _physionomie_ et _coque_ la partie de la
  coiffure qui s'levait du front; _confident_, la boucle lche qui
  descendait et venait se dnouer sur le cou.

Que d'inventions pourtant dans ce cadre invariable! Que de fantaisies,
que de recherches de got, quel gnie de luxe variant sans cesse cette
toilette rgle et fixe, ajoutant encore  son faste! C'taient des
robes de satin blanc broch, cannel et ray, couvertes de rosettes
lames or et chenille; des robes lames d'argent et semes de fleurs,
ornes de bouquets de plumes lilas et argent; des robes aux
guirlandes de roses brodes en noeuds de paillons roses, et pailletes
d'or et d'argent; des robes au fond d'argent ray de grosses lames
d'or, rebrod et fris d'or avec des guirlandes d'oeillets et des
paillettes d'or nu; des robes de satin mosaque, pailletes d'argent,
rayes et guilloches d'or avec des guirlandes de myrte. C'taient des
robes o la mode un moment mettait en garniture la dpouille de quatre
mille geais, des robes o Davaux faisait courir des broderies
resplendissantes, o Pagelle, le modiste des _Traits galants_, jetait
les blondes d'argent, les barrires de chicore releves et repinces
avec du jasmin, les petits bouquets attachs avec des petits noeuds
dans le creux des festons, et les bracelets et les pompons[488], et
tous les prodigieux enjolivements qui faisaient monter une robe au
prix de 10,500 livres, qui en faisaient payer une  Mme de Matignon
600 livres de rentes viagres  sa couturire[489]!--moins cher
peut-tre que la duchesse de Choiseul ne payait celle qu'elle se
faisait faire pour le mariage de Lauzun: une robe de satin bleu,
garnie en martre, couverte d'or, couverte de diamants, et dont chaque
diamant brillait sur une toile d'argent entoure d'une paillette
d'or[490].

  [488] Les Matresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt
  (_sous-presse_).

  [489] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XX.

  [490] Lettres d'Horace Walpole. _Janet_, 1818.

Cependant cette mode de parade, de magnificence, d'clat, impose par
l'tiquette aux femmes de la cour, ne se soutient que par la
tradition. Elle lutte, depuis le commencement jusqu' la fin du
sicle, contre une mode contraire qui chaque jour gagne du terrain.
L'imagination de parure, le vritable got de la femme est tourn,
pendant tout ce temps qui recherche les habillements de toile
peinte[491], vers la coquetterie du dshabill, vers le charme du
nglig. Son ambition, son rve, son effort, est de paratre avant
tout une femme  son lever. Il lui semble qu' cela elle aura plus de
profit; et elle se dcide  revenir aux grces naturelles par mille
petites raisons d'une finesse si tnue et d'une rouerie si savante que
Marivaux seul a pu les pntrer et les dmler. Avec le nglig, elle
sera moins belle, mais plus dangereuse. Elle sera, selon l'expression
du temps, moins prcieuse, mais plus touchante. Elle plaira sans
secours tranger, par elle-mme, ou du moins par ce qui la dguise le
moins. Elle pourra dire: Me voil telle que la nature m'a faite. Ce
qu'elle laissera voir comme par ngligence, par mgarde, aura le
charme irritant d'une copie modeste et voile de l'original; et le
voile qu'elle gardera sera si lger, si transparent, qu'il ne sera
presque pas un obstacle pour l'imagination de l'homme[492].

  [491] Il semble que cette mode des toiles peintes est encore
  excite, irrite, avive par la svrit de ses arrts
  prohibitifs, par les lois de protection en faveur des
  manufactures de laine et de soie, par la rigueur des ordres
  donns aux commis et gardes de barrire d'arracher ces toiles sur
  le dos des femmes, par les amendes atteignant les comdiennes qui
  en portent sur le thtre; et c'est un got gnral, protg par
  la cour, autoris par l'exemple de Mme de Pompadour, qui n'aura
  pas dans son chteau de Bellevue un seul meuble qui ne soit de
  contrebande. (Correspondance de Grimm, vol. XVI.)

  [492] OEuvres de Marivaux, _passim_.

Que l'on suive en dehors de ses formes de reprsentation et de
convention le costume fminin dans le dix-huitime sicle: ce costume
tend au nglig ds les premires annes du rgne de Louis XV. La
femme cherche la libert, l'aisance, le piquant et le provoquant du
dshabill, qu'elle n'ose encore afficher, dans la mode intime de
l'intrieur et de la chambre. Vous la trouvez chez elle dans un
manteau de mousseline collant sur un corset dcollet, dans un jupon
court dont les falbalas dcouvrent le bas de la jambe. Un _dsespoir_
couleur de rose, nou coquettement sous son menton, remonte en fanchon
sur son charmant _battant l'oeil_[493]. Ou bien, coiffe d'un bonnet
rond du plus beau point du monde, mont avec des rubans couleur de
rose, elle laisse voir, sous un manteau de lit de la plus fine toffe,
un corset garni sur le devant et sur toutes les coutures d'une
dentelle frise, mle d'espace en espace de touffes de _soucis
d'hanneton_[494] aux couleurs des rubans de son bonnet, aux couleurs
des noeuds de ses manchettes, couleur de rose comme toute sa
toilette, comme les garnitures de son lit, de son couvre-pied, de ses
oreillers. Car la _fontange_, cette mode qui commence par une
jarretire noue autour d'un bonnet, est aujourd'hui la mode de toutes
choses. De la tte, o l'ont remplace les fleurs et les diamants,
elle est descendue et s'est rpandue sur tout le corps et dans toute
la toilette de la femme; elle enrubanne d'un bout  l'autre les
habillements pars ou ngligs: elle est de toute la toilette, cet
ornement oblig et cet achvement suprme que le dix-huitime sicle
appelait _petite oye_[495].

  [493] Le Grelot.

  [494] Les _soucis d'hanneton_ faisaient presque natre le corps
  des _agriministes_, appels d'abord modestement dcoupeurs, et
  qui par la vogue qu'obtenait ce travail de passementerie, par les
  inventions, les perfectionnements que la mode gnrale lui
  imposait, arrivaient  occuper un grand nombre d'ouvriers,
  d'ouvrires des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin. Outre la
  chenille, le cordonnet, la milanse, l'argent, les perles, ils
  fabriquaient des aigrettes, des pompons, des bouquets de ct,
  des bouquets  mettre dans les cheveux, etc., et ces agrments
  nomms _fougres_,  cause de leur parfaite ressemblance avec la
  plante de ce nom. (Dictionnaire historique de la ville de Paris
  et de ses environs, par Hurtaut et Magny. 1779, vol. I.)

  [495] Petite oie se dit frquemment des rubans et garnitures et
  ornements qui rendent un habillement complet. _Ornatus adjectus._
  La _petite oie_ cote souvent plus que l'habit. La _petite oie_
  consiste dans les rubans pour garnir le chapeau, le noeud d'pe,
  les bas, les gants, etc. Que vous semble de ma _petite oie_?
  Molire. (Dictionnaire de Trvoux.)

Peu  peu la femme s'enhardit au nglig. Elle commence les
renouvellements de son costume, avant le rgne de Louis XVI, par les
robes  la Tronchin, par ces robes  la Hollandoise apportes en
France, selon la chronique, par la belle Mme Pater. Elle fait fte 
tout ce qui dcouvre sa taille,  tout ce qui lui te l'air d'une
mouche  miel ambulante[496]; et de l bientt la vogue universelle
des _polonaises_, des _circassiennes_, des _caracos_, des _lvites_
et des _chemises_ adopts par les femmes de toutes les conditions,
appropris  chaque rang et dont le perptuel changement vidait la
bourse de tous les maris. Les caracos, pris aux bourgeoises de Nantes
lors du passage du duc d'Aiguillon en 1768, arrivent les premiers.
Port d'abord trs-long, puis coup  l'ouverture des poches du jupon,
le caraco, pliss dans le dos comme la robe  la franaise, n'est au
fond que le haut de cette robe. C'est un costume de promenade que les
femmes portent en tenant d'une main une haute canne d'bne  pomme
d'ivoire, en serrant de l'autre sous leur bras un petit chien au
toupet relev par une bouffette de faveur rose[497]. Au caraco succde
la polonaise galante et leste, porte comme petite toilette du matin
ou de campagne. La polonaise tait une sorte de robe de dessus,
agrafe sous le parfait contentement, retrousse par derrire, tantt
la queue panouie, tantt la croupe arrondie avec les ailes
trs-tendues. Gnralement on la faisait en taffetas des Indes 
petites raies, garnie de gaze unie, d'un volant de gaze bouillonne,
et de _sabots_ de gaze bouillonne aux manches. Ajoutez  cette
toilette un chapeau en tambour de basque, le collier de gaze 
garniture frise, le noeud sur le devant: voil la toilette complte.
Il y avait encore la polonaise d'hiver, polonaise  poche et 
coqueluchon dcore d'un grand volant et de sabots  _petits
bonshommes_. Un petit manchon[498], un chapeau  la biscaenne 
trois plumes d'autruche, le cordon de montre sur le ventre, garni de
bouffettes de cheveux et d'or avec des _apanages_ en breloque,
accompagnaient celle-ci. Puis venait la polonaise _ sein ouvert_,
indiscrte et voluptueuse, laissant entrevoir la gorge  demi voile
par un fichu de gaze repli. A ces polonaises, il faut ajouter les
demi-polonaises, ou polonaises _ la libert_, que l'on copiait sur
les bas de la robe invents depuis longtemps par les dames de la cour,
obliges par tiquette de paratre en public le matin: la
demi-polonaise tait simplement une jupe sur laquelle on attachait une
queue de polonaise retrousse  l'ordinaire, et qui donnait  une
femme l'air d'tre habille lorsqu'elle ne l'tait pas. La
circassienne, taille sur la soubreveste  longues manches de la
Circassie, s'cartait peu du dessin de la polonaise. On la faisait le
plus gnralement d'une robe de gaze  trois brandebourgs d'or,
releve par des bouquets de fleurs, ouvrant sur une jupe qui voilait
une jupe de dessous de couleur diffrente: la couleur de cette jupe de
dessous tait rappele par la pointe de la soubreveste. On ne jetait
rien, ni mantelet, ni fichu, ni bouffante, sur cette toilette
arienne, faite pour les grandes chaleurs de l't et livrant au
regard le sein nu. Quelques lgantes y ajoutaient seulement un
collier en or et cheveux tombant avec deux glands dans les
brandebourgs. Pour la coiffure de ce costume, c'tait un chapeau _ la
coquille_ ou _au char de Vnus_[499]. Aprs les circassiennes, les
couturires retrouvaient la robe de la tribu consacre  la garde de
l'arche, la robe dont les plis balayaient le pav du temple de
Jrusalem[500], la _lvite_, simple fourreau qui enveloppait le corps
en en dessinant les formes. La vicomtesse de Jaucourt essayait de la
relever par une queue bizarrement tortille; mais son invention
faisait un tel attroupement au Jardin du Luxembourg que les suisses de
Monsieur la priaient de sortir[501], et la lvite  _queue de singe_
ne durait qu'un jour. Enfin paraissaient les _chemises_, cette mode
qui semble tre le premier essai et le commencement d'audace des
modes du Directoire: les chemises  _la Jsus_, les chemises  _la
Floricourt_, les chemises doubles en rose, avec lesquelles les femmes
jouaient la nudit[502].

  [496] Les Contemporaines, vol. I.

  [497] Galerie des modes chez Esnauts et Rapilly.

  [498] Les fourrures ont t un grand luxe des Parisiennes, au
  temps o la mode tait d'arriver  l'Opra vtue des plus
  superbes et des plus rares, et de les dpouiller peu  peu, avec
  un art de coquetterie. La vogue de la martre zibeline, de
  l'hermine, du petit gris, du loup cervier, de la loutre, est
  indique dans les _trennes fourres ddies aux jeunes
  frileuses_, _Genve_, 1770. Les manchons ont toute une histoire,
  depuis ceux que dconsidre un fourreur, en en faisant porter un
  par le bourreau, un jour d'excution,--ce devait tre des
  _manchons  la jsuite_, des manchons qui n'taient pas en
  fourrure et contre lesquels une plaisanterie du commencement du
  sicle, _Requte prsente au pape par les matres fourreurs_,
  sollicite l'excommunication,--jusqu'aux manchons en poils de
  chvres d'Angora, immenses manchons qui tombaient  terre,
  jusqu'aux petits manchons de la fin du sicle, baptiss _petit
  baril_, comme la palatine tait appele _chat_. La mode des
  traneaux, alors fort rpandue, ajoutait encore  la mode des
  fourrures. Une eau-forte de Caylus, d'aprs un dessin de Coypel
  fait vers le milieu du sicle, nous montre dans un traneau pos
  sur des dauphins,--un de ces traneaux que l'on payait dix mille
  cus,--une jolie dame toute habille de fourrure, la tte coiffe
  d'un petit bonnet de fourrure  aigrette, emporte dans un
  traneau que conduit, hiss par derrire, un cocher costum  la
  Moscovite. A propos de fourrures apprenons que la _palatine_ doit
  sa fortune et son nom  la duchesse d'Orlans, mre du rgent,
  connue sous le nom de la princesse Palatine.

  [499] Galerie des modes.

  [500] Tableau de Paris, par Mercier, vol. II.

  [501] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVII.

  [502] Correspondance secrte, vol. XIV.

       *       *       *       *       *

Le got de la France plane et vole alors sur l'tranger, sur toute
l'Europe. Toute l'Europe est  _la franoise_. Toute l'Europe est
asservie et soumise  nos modes, tributaire de notre art, de notre
commerce, de notre industrie; sduction, domination sans exemple du
gnie franais que _la Galerie des modes_ attribue non au caprice,
mais  l'esprit inventif des dames franoises pour tout ce qui
concerne la parure et surtout  ce got fin et dlicat qui caractrise
les moindres bagatelles chappes de leurs mains. Toute l'Europe a
les yeux tourns vers la fameuse poupe de la rue Saint-Honor[503],
poupe de la dernire mode, du dernier ajustement, de la dernire
invention, image changeante de la coquetterie du jour figure de
grandeur naturelle[504], sans cesse habille, dshabille, rhabille
au gr d'un caprice nouveau, n dans un souper de petites matresses,
dans la loge d'une danseuse d'Opra ou d'une actrice du Rempart, dans
l'atelier d'une bonne faiseuse[505]. Rpte, multiplie, cette poupe
modle passait les mers et les monts; elle tait expdie en
Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne: de la rue
Saint-Honor, elle s'lanait sur le monde et pntrait jusqu'au
srail. Et lorsque les journaux de modes se fondent, ces journaux
spculent bien plus sur cette clientle de l'Europe que sur le public
franais. Leur ambition, leur esprance est de remplacer la poupe de
la rue Saint-Honor, et leur prface annonce que, grce  eux, les
trangers ne seront plus obligs  faire des poupes, des mannequins
toujours imparfaits et trs-chers qui ne donnent tout au plus qu'une
nuance de nos modes[506].

  [503] Tableau de Paris, vol. II.

  [504] Les Modes. ptre  Beaulard.

  [505] Angola, vol. II.

  [506] Cabinet des modes, anne 1786.

Dans ce triomphe universel, tyrannique, absolu du got franais,
quelle fortune des marchands, des marchandes, et des grandes
faiseuses! Quel gouvernement que celui d'une Bertin appele par le
temps le ministre des modes! Et quelles vanits, quelles insolences
d'artistes! Les anecdotes et les souvenirs du sicle nous ont gard sa
rponse  une dame, mcontente de ce qu'on lui montrait: Prsentez
donc  madame des chantillons de mon dernier travail avec Sa
Majest[507]; et son mot superbe  M. de Toulongeon se plaignant de
la chert de ses prix: Ne paye-t-on  Vernet que sa toile et ses
couleurs[508]? C'est le temps des grandes fortunes de la mode, le
temps o l'on parle de la socit de la marchande de rouge de la
Reine, du cercle de Mme Martin au Temple[509]. Nous entrons dans le
rgne des artistes en tout genre, des modistes de gnie, aussi bien
que des cordonniers sublimes, uniques pour _monter_ un pied et le
faire valoir, lui donner la petitesse, la grce, la tournure, la
lestet si vante, si gote, si souvent chante par le dix-huitime
sicle, le je ne sais quoi enfin de ce pied de Mme Lvque, la
marchande de soie  la _Ville de Lyon_, qui inspire  Rtif de la
Bretonne le _Pied de Fanchette_[510]. Du pied de la femme, l'adoration
du temps va aux hommes qui la chaussent avec ces charmants souliers de
toutes couleurs,  bouffettes,  languettes,  boucles,  broderies,
avec ces souliers de droguet blanc aux fleurs d'or, ou ces souliers au
_venez-y-voir_ garni d'meraudes[511]. Et voulez-vous l'air, le train,
le ton de ces ouvriers gts par la mode et qui n'ont plus d'autre
modestie que l'impertinence d'un petit-matre? Allant commander chez
l'un d'eux une paire de souliers pour une dame qui tait  la
campagne, le chevalier de la Luzerne est introduit dans un cabinet
charmant. Il y admire une commode du travail le plus riche, garni
dans ses compartiments de portraits des premires dames de la cour:
c'est la princesse de Gumne, c'est Mme de Clermont. Tandis qu'il
s'extasie: Monsieur, vous tes bien bon de faire attention  ces
choses-l, dit en entrant, dans le nglig le plus galant, l'artiste,
le grand Charpentier. Et comme M. de la Luzerne s'exclame: Ah! quel
got, quelle lgance!--Monsieur, vous voyez, reprend Charpentier,
c'est la retraite d'un homme qui aime  jouir... Je vis ici en
philosophe. Ma foi! Monsieur, il est vrai que quelques-unes de ces
dames ont des bonts pour moi, elles me donnent leurs portraits; vous
voyez que je suis reconnaissant, et que je ne les ai pas mal placs.
Puis sur le modle de souliers que lui prsente le chevalier: Ah! je
sais ce que c'est, je connais ce joli pied, on ferait vingt lieues
pour le voir; savez-vous bien qu'aprs la petite Gumne, votre amie
a le plus joli pied du monde? Et comme le chevalier va se retirer:
Sans faon, si vous n'tes pas engag, restez  manger la soupe. J'ai
ma femme qui est jolie, j'attends quelques autres femmes de notre
socit fort aimables, nous jouons OEdipe aprs dner...[512] Et
cette impertinence suprme, Charpentier n'est pas seul  l'avoir, il
la partage avec ses rivaux, avec Bourbon, le cordonnier de la rue des
Vieux-Augustins qui fournit la cour et chausse le joli pied de Mme de
Marigny. En habit noir, en veste de soie, en perruque bien poudre,
il faut entendre celui-ci dire  une grande dame: Vous avez un pied
_fondant_, Mme la marquise... Et de quel air, il prend le soulier
fait par son devancier et lance le mot de mpris: Mais o avez-vous
t chausse[513]?

  [507] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVII.

  [508] Mlanges de Mme Necker, vol. III.

  [509] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXXII.

  [510] M. Nicolas, par Rtif de la Bretonne, vol. XV.

  [511] Les Modes.--Le _Venez-y-voir_ tait la couture du talon.
  Les souliers, comme les robes, comme les chapeaux, recevaient
  leur ornementation des choses et des vnements politiques. C'est
  ainsi qu'en 1781, lors de la naissance du dauphin, en mme temps
  que des dauphins remplaaient au cou des femmes les _Jeannettes_
  enrichies de diamants, leurs souliers taient dcors d'un noeud
   quatre rosettes surmontes d'une couronne dans le centre de
  laquelle tait un dauphin.

  [512] Mmoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. II.

  [513] Les Contemporaines, vol. XII.--Tableau de Paris, vol. XI.

Qu'est pourtant cet orgueil, cette fortune du cordonnier du
dix-huitime sicle, auprs de l'orgueil et de la fortune du coiffeur?
C'est une vanit, une importance non-seulement d'artiste, mais
d'inventeur, qui semble dpasser les prtentions de l'artiste en
chaussure de toute la hauteur qu'il y a du pied  la tte de la femme.
Le coiffeur! Il se juge, il s'appelle un crateur dans ce temps o,
de toutes les modes, la mode des cheveux est celle qui vieillit le
plus vite,--si vite que Lonard avait pris l'habitude de dire
_autrefois_ pour _hier_!

En 1714,  un souper du Roi  Versailles, les deux dames anglaises
dont on allait copier les paniers, attiraient les regards du Roi avec
leurs coiffures basses qui avaient fait scandale et manqu de les
faire renvoyer. Il tombait de la bouche du Roi que si les Franaises
taient raisonnables, elles ne se coifferaient pas autrement. Le mot
tait recueilli; et la nuit se passait  retrancher aux coiffures
trois tages de cornettes; on ne leur en laissait qu'un qu'on
abaissait encore, de faon que le lendemain les femmes de la cour
assistaient  la messe du Roi avec des coiffures  la mode anglaise,
sans souci du rire des dames  haute coiffure qui n'taient pas dans
le secret de la veille. Un compliment adress par le Roi, au sortir de
la messe, aux dames qui avaient fait rire achevait la mtamorphose de
la cour: toutes les hautes coiffures disparaissaient[514].

  [514] Mmoires de Maurepas, vol. III. Saint-Simon nous apprend
  qu'en 1719 les femmes portaient des coiffures qu'on appelait
  _commodes_, qui ne s'attachaient point et qui se mettaient comme
  des bonnets de nuit d'hommes.

Les femmes taient amenes par cette mode des coiffures basses  se
faire couper les cheveux  trois doigts de la tte. Elles rejetaient
leur cornette, l'attachant seulement avec des pingles au haut de la
tte trs en arrire, et se faisant friser en grosses boucles 
l'imitation des hommes; elles appelaient  les coiffer des perruquiers
d'hommes. Mme de Genlis se trompe, lorsqu'elle parle de Larseneur
comme du premier coiffeur qui coiffa des femmes se rsignant  laisser
la main d'un homme toucher  leurs cheveux le jour de leur
prsentation. Larseneur eut un prcurseur, un prcurseur clbre
appel d'un nom prdestin; Frison, mis au jour par Mme de Cursay, mis
en vogue par Mme de Prie; Frison, le perruquier  la mode, l'habile
homme qui avait seul la confiance des femmes de la cour, le coiffeur
par excellence auquel s'adressait la Dodun, la femme du contrleur
gnral, enfle de son marquisat tout frais, le marquisat d'Herbault,
et se moquant de la chanson:

        La Dodun dit  Frison:
        Coiffez-moi avec adresse,
        Je prtends avec raison
        Inspirer de la tendresse.
    Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
        Je vaux bien une duchesse,
    Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
        Je vais souper chez le Roi!

Et ce Frison, qui ne fit pas d'lves, fit tant de jaloux qu'on vit
Guigne, le barbier du Roi, se dguiser en laquais de Mme de Resson
pour surprendre son secret et le voir  l'oeuvre; mais Frison le
reconnut, et le mystifia en coiffant la dame le plus mal qu'il
put[515]. A Frison succde Dag, lanc par Mme de Chteauroux, protg
par la Dauphine, belle-fille de Louis XV, Dag  qui Mme de Pompadour
fut oblige de faire des avances pour obtenir d'tre coiffe par lui.
Ce fut lui qui rpondit  la favorite lui demandant la raison de sa
rputation: Je coiffais _l'autre_, un mot qui fit fortune dans
l'entourage de la Dauphine[516].

  [515] Mmoires de Maurepas, vol. II.

  [516] Mmoires historiques et politiques du rgne de Louis XVI,
  par Soulavie. _Paris, an X_, vol. I.

Ce grand succs, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent,
il faut le dire, achets  peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs
de la fin du dix-huitime sicle de bien autres talents que les
talents de Frison, tournant sans cesse dans le mme cercle de
simplicit, ne s'exerant que sur des coiffures sans apprt, et se
pliant presque servilement  la nature. En effet, pendant tout le
commencement du dix-huitime sicle, l'arrangement de la tte est
presque stationnaire[517]: il consiste presque uniquement dans une
coiffure basse aux boucles frises sur laquelle on jette une plume, un
diamant, un petit bonnet  plumes pendantes[518]. L'abandon des
boucles frises et une lvation presque insensible de la coiffure qui
reste plate, c'est tout le changement qu'y amne le temps, jusqu' la
venue du rvlateur qui commence la grande rvolution des modes de la
tte: Legros parat. De la cuisine, des fourneaux du comte de
Bellemare, il s'lve  cette acadmie o il tient trois classes, o
il montre, pour valets de chambre, femmes de chambre, coiffeuses, cet
art de _coffer  fond_, auquel on se faisait la main sur la tte de
jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols[519]. Ds 1763, il
s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupes toutes
coiffes exposes  la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupes
exposes chez lui montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel
art bas sur la proportion de la tte et l'air du visage. La mme
anne, il publie son _Art de la coffure des dames franoises_, o il
se vante de l'invention de quarante-deux coiffures applaudies par la
cour et la ville, et o il dmontre par vingt-huit estampes tous les
heureux contrastes que peuvent faire, avec _un tap_ dans la coiffure
encore basse et aplatie, les boucles biaises, les boucles en marrons,
les boucles brises, les boucles en bquilles, les boucles frises
imitant le point de Hongrie, les boucles renverses, les boucles en
coquilles, les boucles en rosette, les boucles en colimaon[520],
coiffures maigres et compliques qui semblent faire descendre une
_dragonne_ et ses deux boucles droules sur une paule d'une tte
d'impratrice romaine  petites frisures. Mais c'est un essor qui
commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle, c'est le point de
dpart des inventions et des thories qui vont approprier la parure 
ce nouveau caractre de la grce, la physionomie de chaque femme. Une
philosophie de la toilette va donner  la coquetterie des conseils et
des lois d'esthtique. Le sicle est en train de dcouvrir que la
toilette d'une belle femme doit tre entirement pique, pique comme
la Muse de Virgile, dbarrasse de toute espce de chiffon, de tout
pomponnage, de tout ce qui ressemble aux _concetti_ modernes,
absolument contraire en un mot  la toilette de la jolie femme. Que
le charme d'une femme vienne d'un certain air, d'un rien rpandu dans
toute sa personne, de ce qu'on est convenu d'appeler le je ne sais
quoi, elle est indigne de plaire, si elle ne cherche toutes les
fantaisies susceptibles d'agrment, si elle ne montre dans son
ajustement tantt le got du sonnet, tantt le got du madrigal ou du
rondeau, et le piquant mme de l'pigramme, toutes les grces du petit
genre faites pour sa mine chiffonne et ses yeux smillants[521].

  [517] Une de ces rares gravures de modes graves par Caylus,
  d'aprs Coypel, nous montre cependant,  la date de mai 1726, une
  femme entoure de ttes  perruques, coiffes diffremment et
  tiquetes _Dormeuse_, _Grande Coiffure_, _Papillon_,
  _quivoque_, _Vergette_, _Maron_. (Cabinet des Estampes. Histoire
  de France.)--Les _Causeries d'un curieux_, de M. Feuillet de
  Conches, disent que, vers 1740, la Franaise se prit de passion
  pour les cheveux coups courts et rouls en boucle, autour de la
  tte, en faon de perruque: une coiffure appele par les
  plaisants _mirliton_.

  [518] Dans _le Recueil de coiffures du costume actuel franois_
  nous trouvons comme coiffure, de 1740  1750, des cheveux rouls
  sous un petit bonnet  barbes pendantes. Caraccioli nomme en 1759
  des coiffures qui s'appelaient des _lzardes_ et des
  _sduisantes_.

  [519] Tableau de Paris par Mercier.

  [520] Livre d'estampes de l'art de la coffure des dames
  franoises graves sur les dessins originaux, d'aprs mes
  accommodages, par Legros, coffeur de dames. _Paris_, 1765. Il a
  paru des supplments.

  [521] Correspondance de Grimm, vol. IX.

En 1763, la mme anne o Legros exposait ses poupes  la foire
Saint-Ovide, paraissait l'_Enciclopdie carcassire, ou tableau des
coiffures  la mode graves sur les desseins des petites-matresses de
Paris_, un petit livre devenu aujourd'hui une raret. tait-ce une
ironie que ce livre baroque qui avait pour sous-titre: _Introduction 
la connoissance intime des allonges, pompons, papillottes, blondes,
marlis, carmin, blanc de cruse, mouches, grimaces pour pleurer,
grimaces pour rire, billets doux, billets amers et toute l'artillerie
de Cupidon_. L'Encyclopdie carcassire tait orne de quarante-quatre
coiffures dont les plus curieuses taient: _ la Cabriolet_, _ la
Maupeou_, _ la Baroque_, _ l'Accouche_, _ la Petit-Coeur_, _ la
Pompadour_, _ la Chausse-Trappe_, _ la Jamais vu_.

Ainsi renouvel dans son principe, l'art de la coiffure devient le
champ des imaginations et des mulations. On voit se lever la
clbrit d'un autre coiffeur de dames, Frdric, qui fait une
terrible concurrence  l'ex-cuisinier, dont les dames du grand air
n'ont jamais voulu reconnatre le got; d'ailleurs elles lui gardent
rancune d'avoir rvl qu'elles perdaient une grande partie de leurs
cheveux par leur paresse  peigner leur chignon natt, gard par elles
souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne. Les coiffures de
Legros sont bientt abandonnes aux filles, aux courtisanes, et Legros
lui-mme disparat au milieu de tous les coiffeurs en veste rouge, en
culotte noire, en bas de soie gris[522] qui percent, remplissent
Paris, coiffent  Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en
crot tellement que le corps des perruquiers en possession du
privilge de coiffer les dames fait mettre  l'amende et emprisonner
plusieurs coiffeurs. Aussitt parat un _Mmoire des coiffeurs des
dames de Paris contre la communaut des matres barbiers, perruquiers,
baigneurs, tuvistes_, mmoire assimilant l'art libral du coiffeur de
dames  l'art du pote, du peintre, du statuaire, numrant tout ce
qu'il lui faut de talents, de science du clair obscur, de
connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage
avec le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de
vie au teint, plus d'expression aux grces. Ce mmoire o les
coiffeurs se rclamaient d'un astre, la chevelure de Brnice, tait
appuy par un pome: _l'Art du coiffeur des dames contre le
mchanisme des perruquiers  la toilette de Cythre_, 1765, qui
demandait qu'on laisst croupir les perruquiers, ces mcaniques
ouvriers, dans la crasse,

    Entre le savon et la tignasse.

Suivait bientt un second mmoire o les coiffeurs des dames de Paris,
se portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de premiers
officiers de la toilette d'une femme, arguaient contre les
perruquiers de la frquence de changement des garons perruquiers
passant  chaque instant d'une boutique  une autre, et ne prsentant
par l nulle garantie suffisante pour un ministre de confiance tel
que le leur. La querelle devenait un gros procs dans lequel entraient
jusqu'aux coiffeuses. Un mmoire se publiait  Rouen o les
_Coffeuses, bonnetires et enjoliveuses_, rclamant l'excution des
statuts rdigs en leur faveur l'an 1478, dclaraient hautement qu'il
y avait profanation  laisser les mains d'un perruquier toucher  une
tte de femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour,
soutenu par les femmes, par toutes les lgantes de Paris[523],
remportait  la fin une victoire clatante: une Dclaration donne 
Versailles et enregistre au Parlement, laissant subsister les
coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrgeait six cents
coiffeurs de femmes  la communaut des matres barbiers et
perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs  ce nombre fixe de six
cents, pour les empcher de mettre sur leurs enseignes: _Acadmie de
coiffure_, il faudra bientt un Arrt du Conseil[524].

  [522] Galerie des modes, par Esnauts et Rapilly.

  [523] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. IV.--Le Parfait
  ouvrage ou Essai sur la coffure, traduit du persan par le sieur
  l'Allemand, coffeur, neveu du sieur Andr, perruquier..... _A
  Csare_, 1776.

  [524] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. X.

Pendant cette grande lutte, Legros tait mort. Il avait t touff
sur la place Louis XV dans les ftes donnes pour le mariage de
Marie-Antoinette; Paris ne l'avait gure plus regrett que sa femme,
et le nom de Lonard, le nom de Lagarde, le _Trait des principes de
l'art de la coiffure des femmes_ par Lefvre, achevaient l'oubli de
son nom et de son livre on ouvrant la nouvelle re de la coiffure
franaise. Imaginez la plus tourdissante, la plus folle, la plus
inconstante, la plus extravagante des modes de la tte, une mode
ingnieuse jusqu' la monstruosit, une mode qui tenait de la devise,
du _slam_, de l'allusion, de l'-propos, du _rbus_ et du portrait de
famille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les
modes du dix-huitime sicle, travaille, renouvele, sans cesse
raffine, perfectionne, manie et remanie tous les mois, toutes les
semaines, tous les jours, presque  chaque heure, par l'imagination
des six cents coiffeurs de femmes, par l'imagination des coiffeuses,
par l'imagination de la boutique des _Traits galants_, par
l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui doivent donner du
nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans le temps, ce
qui passe dans l'air, l'vnement, le grand homme de l'instant, le
ridicule courant, le succs d'un animal, d'une pice ou d'une chanson,
la guerre dont on parle, la curiosit  laquelle on va, l'clair ou le
rien qui occupe une socit comme un enfant, tout cre ou baptise une
coiffure. On est loin du temps o la mode s'espaait d'annes en
annes, o il fallait la fondation du _Courrier de la mode_ (1768)
pour tirer de titres d'opras-comiques trois bonnets en un an, les
bonnets  _la Clochette_,  _la Gertrude_,  _la Moissonneuse_[525].
Au temps o nous sommes,  la mort de Louis XV, qu'est-ce que trois
coiffures pour toute une anne? A chaque coup de vent on voit changer
les noms et les formes de ces manires d'architectures qui grandissent
toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes coiffures,
au jugement du temps, prtent une physionomie aux figures qui n'en ont
point; elles attnuent les traits, elles arrondissent la forme trop
carre du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont
elles voilent l'irrgularit ordinaire[526].

  [525] En 1772, dans l'_loge des coiffures adress aux dames_, le
  chevalier de l'ordre de Saint-Michel, aprs une longue
  numration de coiffures, dit n'avoir fait usage que du
  trente-neuvime cahier des coiffures  la mode qui contient seul
  6 estampes, et chaque estampe 16 figures: total pour un seul
  cahier, 96 manires de se coiffer et pour les trente-neuf
  cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tte.

  [526] Correspondance de Grimm, vol. V.

L'allgorie rgne dans la coiffure qui devient un pome rustique, un
dcor d'Opra, une vue d'optique, un panorama. La mode demande des
parures de tte aux jardins, aux serres, aux vergers, aux champs, aux
potagers, et jusqu'aux boutiques d'herboristerie: des groseilles, des
cerises, des pommes d'api, des bigarreaux et mme des bottes de
chiendent jouent sur les cheveux ou sur le bonnet des femmes. La tte
de la femme se change en paysage, en plate-bande, en bosquets o
coulent des ruisseaux, o paraissent des moutons, des bergres et des
bergers. Il y a des bonnets au _Parterre_, au _Parc anglais_[527].
Cette folie prodigieuse des accommodages composs, machins, arrangs
en tableaux, dessins en culs-de-lampe de livres, en images de villes,
en petits modles de Paris, du globe, du ciel, le coiffeur Duppefort
la peint d'aprs nature dans la comdie des _Panaches_, lorsqu'il
parle d'lgantes voulant avoir sur la tte le jardin du Palais-Royal
avec le bassin, la forme des maisons, sans oublier la grande alle, la
grille et le caf; lorsqu'il parle de veuves lui demandant un
catafalque de got et des petits Amours jouant avec des torches
d'hymne, de femmes dsirant porter tout un systme cleste en
mouvement: le soleil, la lune, les plantes, l'toile poussinire et
la voie lacte; d'amantes qui veulent se montrer aux yeux de leur
amant coiffes d'un bois de Boulogne garni d'animaux, ou d'une revue
de la Maison du Roi[528]. Et comment crier  l'exagration,  la
caricature? Ne dit-on point que Beaulard vient d'imaginer et de mettre
sur la tte de la femme d'un amiral anglais la mer! une mer de
Lilliput, faite de bouillons de gaze, une mer avec une flotte
microscopique, btie de chiffons, l'escadre de Brimborion! Et ne
voit-on point au commencement de 1774 dans les salons, dans les
spectacles, cette coiffure incroyable, infiniment suprieure, disait
le temps,  toutes les coiffures qui l'ont prcde par la multitude
de choses qui entrent dans sa composition et qui toutes doivent
toujours tre relatives  ce qu'on aime le plus; ne voit-on pas cette
coiffure du coeur, le _Pouf au sentiment_? Dcrivons, pour en donner
l'ide, celui de la duchesse de Chartres. Au fond est une femme assise
dans un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui reprsente monsieur
le duc de Valois et sa nourrice. A droite on voit un perroquet
becquetant une cerise,  gauche un petit ngre, les deux btes
d'affection de la duchesse. Et le tout est entreml des mches de
cheveux de tous les parents de madame de Chartres, cheveux de son
mari, cheveux de son pre, cheveux de son beau-pre, du duc de
Chartres, du duc de Penthivre, du duc d'Orlans[529]! La vogue est
aux coiffures parlantes: voici,  la mort de Louis XV, les coiffures 
_la Circonstance_ qui pleurent le Roi au moyen d'un cyprs et d'une
corne d'abondance pose sur une gerbe de bl; voici les coiffures 
l'_Inoculation_ o le triomphe du vaccin est figur par un serpent,
une massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits[530]!

  [527] Correspondance secrte, vol. I.--Les Modes.

  [528] Les Panaches ou les Coiffures  la mode. Comdie en un acte
  reprsente sur le grand thtre du monde. _Londres_, 1778.

  [529] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VII.

  [530] Correspondance secrte, vol. I.

Il semble que la France en ces annes soit jalouse des inventions de
la vieille Rome, des trois cents coiffures de la femme de Marc-Aurle.
Essayez de compter celles qui ont laiss un nom: les coiffures  _la
Candeur_,  _la Frivolit_, le _Chapeau tigr_, la _Baigneuse_,
coiffure des migraines, le bonnet au _Colise_,  _la Gabrielle de
Vergy_,  _la Corne d'abondance_, le bonnet _au Mystre_, le bonnet
_au Becquot_, le bonnet  _la Dormeuse_,  _la Crte de coq_, le
_Chien couchant_, le chapeau  _la Corse_,  _la Caravane_, le pouf 
_la Puce_, le pouf  _l'Asiatique_, la coiffure _aux Insurgents_
figurant un serpent si bien imit que le gouvernement, pour pargner
les nerfs des dames, en dfendait l'exposition[531]. C'est le _casque
anglais_ orn de perles, le bonnet _ la Pouponne_, le bonnet _au
Berceau d'amour_, _ la Bastienne_, le bonnet _ la Crche_, le bonnet
_ la Belle-Poule_ qui portait une frgate, toutes voiles dehors; la
coiffure _ la Mappemonde_ qui dessinait exactement sur les cheveux
les cinq parties du monde, _la Zodiacale_ qui versait sur un taffetas
bleu cleste le ciel, la lune et les toiles, et _l'Aigrette-parasol_
qui s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont les coiffures  _la
Minerve_,  _la Flore_,  toutes les desses de l'antiquit, les
coiffures baptises par Colombe, par Raucourt, par la Granville, par
la Clophile, par Voltaire et par Jeannot des Varits amusantes. Et
il y a encore la _Parnassienne_, la _Chinoise_, la _Calypso_, la
_Thrse_ qui est la coiffure de transition entre la coiffure de l'ge
mr et celle de la vieillesse, la _Syracusaine_, les _Ailes de
papillon_, la _Voluptueuse_, la _Dorlotte_, la _Toque chevelue_[532];
enfin cette coiffure qui tue les mantelets et les coqueluchons: la
_Calche_, dont la fille de Diderot, encore enfant, expliquait si bien
les avantages  son pre. Qu'as-tu sur la tte, demandait le pre,
qui te rend grosse comme une citrouille?--C'est une calche.--Mais on
ne saurait te voir au fond de cette calche, puisque calche il y
a.--Tant mieux: on est plus regarde.--Est-ce que tu aimes  tre
regarde?--Cela ne me dplat pas.--Tu es donc coquette?--Un peu. L'un
vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est jolie. On revient
avec toutes ces petites douceurs-l, et cela fait plaisir.--Ah a!
va-t'en vite avec ta calche.--Allez, laissez-nous faire, nous savons
ce qui nous va, et croyez qu'une calche a bien ses petits
avantages.--Et ces avantages?--D'abord, les regards partent en
chappade; le haut du visage est dans l'ombre; le bas en parat plus
blanc; et puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon[533].

  [531] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. X.

  [532] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.--Manuel des
  toilettes.--loge des coiffures adress aux dames par un
  chevalier de l'ordre de Saint-Michel, 1782.

  [533] Mmoires, Correspondance et Ouvrages indits de Diderot.
  _Garnier_, 1841, vol. II.

Un moment cette furie des coiffures extravagantes tait menace,
arrte par la vogue du _hrisson_, une coiffure relativement simple
qui cerclait d'un simple ruban les cheveux relevs et se dressant en
pointes. Mais aussitt les modistes effrayes, les boutiques dsertes,
redoublaient d'efforts et d'talages[534]. La mode repartait plus
folle et faisait monter  deux cent trente-deux livres un chignon
fourni par le perruquier de l'Opra  la Saint-Huberti[535]. C'taient
de nouvelles surcharges, de prodigieux empanachements qui
enrichissaient les plumassiers[536], qui leur valaient d'un seul coup,
d'une seule ville de l'tranger, de Gnes o la duchesse de Chartres
montrait ses panaches, une commande de 50 mille livres[537]. Les
chafaudages de cheveux montaient et montaient encore: ils arrivaient
 dpasser en hauteur ces coiffures _ la Monte-au-ciel_, figures sur
de grands mannequins exposs en aot 1772 dans un caf de la foire
Saint-Ovide, qui avaient tant donn  rire au peuple accouru[538].
C'est l'poque des coiffures si majestueusement monumentales que les
femmes sont obliges de se tenir plies en deux dans leurs carrosses,
de s'y agenouiller mme; et les caricatures franaises et anglaises
exagrent  peine en montrant les coiffeurs perchs sur une chelle
pour donner le dernier coup de peigne et couronner leur oeuvre. A
peine si les portes d'appartements sont assez leves pour laisser
passer ces difices ambulants qui sont  la veille de faire brche
partout o ils passent, quand Beaulard remdie  tout par un trait de
gnie: il invente les coiffures mcaniques qu'on fait baisser d'un
pied en touchant un ressort, pour passer une porte basse, pour entrer
dans un carrosse; coiffures qu'on appelle _ la grand'mre_, parce
qu'elles prservent des rprimandes des grands parents: une jeune
personne se prsente  eux, le ressort pouss, la coiffure basse; puis
le dos tourn  la vieille femme,  la fe Dentue, comme dit le
temps, la coiffure en un clin d'oeil remonte d'un pied, ou mme de
deux[539].

  [534] Correspondance secrte, vol. IV.

  [535] Revue rtrospective, vol. VIII.

  [536] Tableau de Paris, par Mercier, vol IX.

  [537] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. IX.

  [538] Id., vol. XXIV.

  [539] Les Modes. ptre  Beaulard.

Beaulard! ne passons pas devant ce grand nom sans nous y arrter un
moment. Il est en ce temps le modiste sans pareil, le crateur, le
pote qui mrite l'honneur de la ddicace du pome des _Modes_ par ses
mille inventions et ces dlicieuses appellations de fanfioles, qu'on
dirait apportes de Cythre par le chevalier de Mouhy ou Andra de
Nerciat: les rubans _aux soupirs de Vnus_, les diadmes
_arc-en-ciel_, _le dsespoir d'opale_, _l'instant_, _la conviction_,
_la marque d'espoir_, les garnitures _ la composition honnte_, _ la
grande rputation_, _au dsir marqu_, _aux plaintes indiffrentes_,
_ la prfrence_, _au doux sourire_, _ l'agitation_, et l'toffe
_soupirs touffs_ garnie _en regrets inutiles_, sans compter toutes
les nuances combines, disposes, imagines par son got, sortant de
cette boutique assige d'o partent les couleurs qu'il faut porter,
la couleur _vive bergre_, la couleur _cuisse de nymphe mue_, la
couleur _entrailles de petit-matre_[540]!

  [540] Les Modes.--Les Numros, troisime partie.--La Matine, la
  Soire, la Nuit des boulevards. Ambigu de scnes pisodiques.
  1776.

Car au milieu de cette mode qui change, roule et se dplace sans
cesse, il y a de temps en temps comme de grands courants de couleur
qui passent et psent sur elle. Un ton rgne tout  coup partout.
C'est tantt la couleur _boue de Paris_, tantt la couleur _merde
d'oie_[541], tantt la _couleur puce_, une couleur qu'il suffit de
porter en 1775, au dire de Besenval, pour faire fortune  la cour, une
couleur rappele  toutes les pages de _Vulsidor et Zulmnie_, le
roman de Dorat, une couleur nomme par Louis XVI, et multiplie par
l'imagination des teinturiers en toutes sortes de nuances et de
drivs: _ventre de puce en fivre de lait, vieille puce, jeune puce,
dos, ventre, cuisse, tte de puce_[542].

  [541] Correspondance secrte, vol. X.

  [542] Les Numros. Troisime partie.--Voir dans l'_Almanach
  svelte_, 1779, l'origine de la mode de cette couleur, dans
  l'exclamation de cette femme considrant sur son ongle d'un
  blanc anim, bord d'incarnat plus vif, le cadavre de la
  bestiole sans vie: Voyez, mesdames, la couleur de cette puce!
  C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un brun qui est trop
  brun, mais voil en vrit une couleur dlicieuse.....

Mais voil qu'au plus beau moment de son triomphe, la couleur puce est
tue par la couleur _cheveux de la Reine_, une couleur qui nat d'une
comparaison dlicate trouve par Monsieur  propos de satins prsents
 Marie-Antoinette. Sur le mot de Monsieur, une mche d'chantillon
de ces jolis cheveux blond cendr est envoye aux Gobelins,  Lyon,
aux grandes manufactures; et la nuance, pareille  l'or ple, que les
mtiers renvoient, habille pendant tout un an la France aux couleurs
de la Reine[543]. Ce n'est pas la seule invention de la mode 
laquelle la grce de Marie-Antoinette sert de marraine et donne la
fortune. Ds son arrive en France, elle avait fait adopter, sous le
nom de coiffure _ la Dauphine_, cette coiffure qui donnait  la
chevelure leve et s'panouissant au-dessus du front l'apparence
d'une queue de paon[544]. En 1776, les femmes se disputaient la
coiffure appele le _Lever de la Reine_ et le _Pouf  la Reine_[545].
Les fichus larges et bouffants, les fichus que l'on comparait  des
pigeons pattus, se taillaient sur les fichus ports par la Reine  ses
relevailles de couches. Le nom de la Reine tait donn  une robe
qu'inventait Sarrazin, costumier de Leurs Altesses Nosseigneurs les
Princes et directeur ordinaire du salon du Colise; et lorsqu'elle
avait un second fils, cette robe prenait une garniture au _Nouveau
Dsir_. Enfin aux brocarts, aux pompons, aux plumets,  la folie
d'ornements du grand habit de cour, elle faisait succder, par
l'influence de son exemple, la mode des volants de dentelles tags
sur une robe de satin uni[546].

  [543] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VIII.

  [544] Manuel des toilettes.

  [545] Recueil des coiffures.--En 1781, aprs ses couches, elle
  mettra encore  la mode, avec ses cheveux coups, la coiffure _
  l'enfant_.

  [546] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.

Vers 1780, une grande rvolution s'accomplit dans la mode: la
rvolution de la simplicit, au milieu de laquelle Walpole, passant
dans une voiture dcore de petits Amours se fait  lui-mme l'effet
du grand-pre d'Adonis. A ct des hommes abandonnant l'usage de
l'habit  la franaise, du chapeau sous le bras, de l'pe au ct, et
ne se montrant plus gure dans ce grand costume qu'aux assembles
d'apparat et de noces, aux bals pars, aux repas de crmonie, les
femmes quittent les robes de grande parure. Se couvrant la gorge et le
col, elles coupent ces queues de robes qui tranaient d'une aune
derrire elles. Elles mettent  bas les grands paniers; et c'est 
peine si, pour se donner une certaine ampleur, elles portent de petits
_coudes_ aux poches. Le costume, la toilette n'est plus un dcor
magnifique, plein d'enflure, majestueux par le dveloppement et
l'extravagance d'ornements: la femme renonce mme aux chafaudages de
cheveux, elle se coiffe en bonnet, et, de toute l'ancienne toilette
franaise, elle ne garde que le _corps_. Le renouvellement est
complet. Il va de la tte aux pieds. Sur la tte, la femme ne porte
plus une livre de poudre blanche. Elle s'est enfin laiss persuader
que cette profusion de poudre grossit et durcit les traits, qu'elle
affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le teint des brunes. Et
ce n'est plus, dans les coiffures, qu'un soupon de poudre, encore
attnu, teint avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier
changement qui dsole Rtif de la Bretonne, les femmes ne portent
plus de souliers  hauts talons. Qui sait si la mode n'a pas t
touche de l'observation de l'anatomiste Winslow, que les hauts talons
font remonter le mollet trop haut chez les femmes du monde,
dplacement qui n'a pas lieu chez les danseuses, usant de souliers
plats? Des souliers plats, c'est le nouveau got de la femme faisant
succder  sa dmarche voluptueuse et balance par les mules, la
dmarche courante et l'allure cavalire de l'homme. La mode fminine
ne s'ingnie plus qu' tre simple. Elle ne fait plus travailler les
couturires et les tailleuses que sur la mode masculine ou la mode
anglaise, ses deux patrons de simplicit. Ce ne sont plus que robes
simples, les _chemises_, les robes _ l'anglaise_, _ la turque_, _
la crole_, _ la jansniste_, et les robes _ la Jean-Jacques
Rousseau_ analogues aux principes de cet auteur, robes de burat avec
une alliance d'or au cou. Les cheveux s'arrangent en catogan,  la
conseillre, en manire de perruques d'hommes de robe; et sur les
cheveux, plus de lourds chapeaux, mais seulement une guirlande de
roses. La redingote, le gilet coup, et la cravate au col en guise de
mouchoir, tel est le costume courant,  cette heure o la tenue du
matin devient la tenue de la journe, o les femmes se prsentent en
casaquins  l'audience des ministres. La cour elle-mme, la femme de
cour est oblige de cder  ce grand mouvement de simplicit. Elle ne
porte plus que des paniers moyens, des garnitures de jupes, des
manches poses  plat et ne formant qu'un seul falbala; on lui voit
mme, innovation inoue, un jupon et un corset qui ne sont pas de la
mme couleur. Des mres, la mode va aux enfants; on cesse d'en faire
ces poupes et ces miniatures de grandes personnes que montrent
jusque-l les gravures du sicle: ils prennent le chapeau de jonc, la
veste et le gilet de la marinire. Les petites filles, les cheveux
sans poudre et seulement retenus par un ruban bleu, n'ont plus qu'un
fourreau blanc de mousseline sur un dessous de taffetas rose[547],
toilette sans faon comme leur ge, laissant  leur vivacit,  leur
activit, une libert qui scandalise les vieilles gens habitus aux
grands habits de l'enfance[548].

  [547] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.

  [548] Mmoires sur le rgne de Louis XVI, par Soulavie, vol. VI.

Au milieu de cette mode rejetant tous les produits de Lyon, les
lampas, les superbes droguets, les persiennes, les toffes broches en
soie, en argent ou en or, clate le got des batistes et des linons,
mode apporte  la France par la jeunesse d'une Reine. La femme se
voue au blanc. Partout se montrent ces grands tabliers, ces amples
fichus sur la gorge qui lui donnent un air piquant de chambrire et de
tourire moqu par Mme de Luxembourg[549], chant par le chevalier de
Boufflers[550]. Puis  la simplicit des toffes blanches, se mle la
simplicit de cette paysannerie qui remplit alors les romans, les
imaginations, les coeurs. Les bijoux rustiques en acier, les croix et
les mdaillons balancs  un cordon de cou, prennent la place des
diamants qu'on n'ose plus porter. Chapeau _ la laitire_, _ la
bergre_, _ la vache_, coiffures _ l'ingnue_, bonnets _ la
Jeannette_, souliers _ la Jeannette_, habit de bal _ la paysanne_,
c'est une garde-robe qui semble sortir de la corbeille de noces de
l'_Accorde de village_. Et dans le zle de ce retour au naturel, de
ce furieux effort vers la navet du costume, vers l'ingnuit des
dehors, la femme ne s'arrte pas l: il arrive, avant la rvolution,
un moment o toute la mode de la femme, tout ce qui l'habille et la
pare, est _ l'enfant_.

  [549] La marchale de Luxembourg envoyait  sa petite fille la
  duchesse de Lauzun, pour trennes et comme un persiflage de son
  engouement de cette mode, un tablier en toile d'emballage, garni
  d'une superbe dentelle.

  [550] Correspondance secrte, vol. XII.--Mmoires de la
  Rpublique des lettres, vol. XX.




IX

LA DOMINATION ET L'INTELLIGENCE DE LA FEMME.


Chaque ge humain, chaque sicle apparat  la postrit domin, comme
la vie des individus, par un caractre, par une loi intime,
suprieure, unique et rigoureuse, drivant des moeurs, commandant aux
faits, et d'o il semble  distance que l'histoire dcoule. L'tude 
premire vue discerne dans le dix-huitime sicle ce caractre
gnral, constant, essentiel, cette loi suprme d'une socit qui en
est le couronnement, la physionomie et le secret: l'me de ce temps,
le centre de ce monde, le point d'o tout rayonne, le sommet d'o tout
descend, l'image sur laquelle tout se modle, c'est la femme.

La femme, au dix-huitime sicle, est le principe qui gouverne, la
raison qui dirige, la voix qui commande. Elle est la cause universelle
et fatale, l'origine des vnements, la source des choses. Elle
prside au temps, comme la Fortune de son histoire. Rien ne lui
chappe, et elle tient tout, le Roi et la France, la volont du
souverain et l'autorit de l'opinion. Elle ordonne  la cour, elle est
matresse au foyer. Les rvolutions des alliances et des systmes, la
paix, la guerre, les lettres, les arts, les modes du dix-huitime
sicle aussi bien que ses destines, elle les porte dans sa robe, elle
les plie  son caprice ou  ses passions. Elle fait les abaissements
et les lvations. Elle a, pour btir les grandeurs et pour les
effacer, la main de la faveur et les foudres de la disgrce. Point de
catastrophes, point de scandales, point de grands coups qui ne
viennent d'elle dans ce sicle qu'elle remplit de prodiges,
d'tonnements et d'aventures, dans cette histoire o elle met les
surprises du roman. Depuis l'exaltation de Dubois  l'archevch de
Cambrai jusqu'au renvoi de Choiseul, il y a derrire tout ce qui monte
et tout ce qui tombe une Fillon ou une du Barry, une femme, et
toujours une femme. D'un bout  l'autre du sicle, le gouvernement de
la femme est le seul gouvernement visible et sensible, ayant la suite
et le ressort, la ralit et l'activit du pouvoir, sans dfaillance,
sans apathie, sans interrgne: c'est le gouvernement de Mme de Prie;
c'est le gouvernement de Mme de Mailly; c'est le gouvernement de Mme
de Chteauroux; c'est le gouvernement de Mme de Pompadour; c'est le
gouvernement de Mme du Barry. Et plus tard, l'amiti succdant aux
matresses, ne verra-t-on point le rgne de Mme de Polignac?

L'imagination de la femme est assise  la table du conseil. La femme
dicte, selon la fantaisie de ses gots, de ses sympathies, de ses
antipathies, la politique intrieure et la politique extrieure. Elle
donne ses instructions aux ministres, elle inspire ses ambassadeurs.
Elle impose ses ides, ses dsirs  la diplomatie, son ton, sa langue
mme et le sans faon de ses petites grces,  la langue diplomatique
qui ramasse sous elle, dans les dpches de Bernis, des mots de ruelle
et des familiarits de caillette. Elle ne manie pas seulement les
intrts de la France, elle dispose de son sang; et ne voulant
absolument rien laisser  l'action mme de l'homme qu'elle n'ait
dessin et conduit, marqu de l'empreinte de son gnie, sign sur un
coin de toilette de la signature de son sexe, elle commande jusqu'aux
dfaites de l'arme franaise avec ces plans de bataille envoys aux
quartiers gnraux, ces plans o les positions sont figures par des
_mouches_[551]!

  [551] Mmoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des
  tiquettes.

La femme touche  tout. Elle est partout. Elle est la lumire, elle
est aussi l'ombre de ce temps dont les grands mystres historiques
cachent toujours dans leur dernier fond une passion de femme, un
amour, une haine, une lutte pareille  cette jalousie de Mme de Prie
et de Mme de Plneuf qui cause la chute de Leblanc[552].

  [552] Revue rtrospective, vol. XV.

Cette domination des femmes, qui monte jusqu'au Roi, est rpandue tout
autour de lui. La famille ou l'amour met auprs du ministre une femme
qui s'empare de lui et le possde: le cardinal de Tencin obit  Mme
de Tencin, Mme d'Estrades dispose du comte d'Argenson, le duc de
Choiseul est men par la duchesse de Gramont, sans laquelle peut-tre
il aurait accept la paix que lui offrait la du Barry, Mme de Langeac
a voix dlibrative sur les lettres de cachet que Terray lance, Mlle
Renard sur les promotions d'officiers gnraux que M. de Montbarrey
fait signer au Roi, Mlle Guimard sur les bnfices ecclsiastiques que
Jarente distribue. Des ministres, la domination de la femme descend
aux bureaux des ministres. Elle enveloppe toute l'administration du
rseau de ses mille influences. Elle s'tend sur tous les emplois, sur
toutes les charges qui s'arrachent  Versailles. Par l'empressement
des dmarches, par l'tendue des relations, par l'adresse, la passion,
l'opinitret des sollicitations, la femme arrive  remplir de ses
cratures les services de l'tat. Elle parvient  devenir la matresse
presque souveraine de la carrire de l'homme, une espce de pouvoir
secret qui dispense  chacun l'avancement selon ses mrites
d'agrment. Qu'on coute un tmoin du temps sur l'universalit et la
force de sa puissance: Il n'y a personne, dit Montesquieu, qui ait
quelque emploi  la cour, dans Paris, ou dans les provinces qui n'ait
une femme par les mains de laquelle passent toutes les grces et
quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des
relations les unes avec les autres, et forment une espce de
rpublique dont les membres toujours actifs se secourent et se servent
mutuellement: c'est comme un nouvel tat dans l'tat; et celui qui est
 la cour,  Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres,
des magistrats, des prlats, s'il ne connat les femmes qui les
gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue,
mais qui n'en connat point les ressorts[553].

  [553] Lettres persanes. _Amsterdam_, 1731.

Rgnant dans l'tat, la femme est matresse au foyer. Le pouvoir du
mari lui est soumis comme le pouvoir du Roi, comme le pouvoir et le
crdit des ministres. Sa volont dcide et l'emporte dans les affaires
domestiques comme dans les affaires publiques. La famille relve
d'elle: l'intrieur semble tre son bien et son royaume. La maison lui
obit et reoit ses ordres. Des formules, inconnues jusqu'alors, lui
attribuent une sorte de proprit des gens et des choses de la
communaut, dont le mari est exclu. Dans la langue du temps, ce n'est
plus au nom du mari, c'est au nom de la femme que tout est rapport;
c'est au nom de la femme que se fait tout le service: on va voir
Madame, faire la partie de Madame, dner avec Madame, on sert le dner
de Madame[554],--expressions nouvelles, dont la lettre suffit pour
donner l'ide de la dcroissance de l'autorit du mari, du progrs de
l'autorit de la femme.

  [554] Les Bagatelles morales.

Cette influence, cette domination sans exemple, cette souverainet de
droit presque divin,  quoi faut-il l'attribuer? O en est la clef et
l'explication? La femme du dix-huitime sicle dut-elle seulement sa
puissance aux qualits propres de son sexe, aux charmes de sa nature,
aux sductions habituelles de son tre? La dut-elle absolument  son
temps,  la mode humaine,  ce rgne du plaisir qui lui apporta le
pouvoir dans un baiser et la fit commander  tout, en commandant 
l'amour? Sans doute, la femme tira de ses grces de tous les temps, du
milieu et des dispositions particulires de son sicle, une force et
une facilit naturelles d'autorit. Mais sa royaut vint avant tout de
son intelligence, et d'un niveau gnral si singulirement suprieur
chez la femme d'alors qu'il n'a d'gal que l'ambition et l'tendue de
son gouvernement. Que l'on s'arrte un moment aux portraits du temps,
aux peintures, aux pastels de Latour: l'intelligence est l dans ces
ttes de femmes, sur ces visages, vivante. Le front mdite. L'ombre
d'une lecture ou la caresse d'une rflexion y passe, en l'effleurant.
L'oeil vous suit du regard comme il vous suivrait de la pense. La
bouche est fine, la lvre mince. Il y a dans toutes ces physionomies
la rsolution et l'clair d'une ide virile, une profondeur dans la
mutinerie mme, je ne sais quoi de pensant et de perant, ce mlange
de l'homme et de la femme d'tat dont vous retrouverez les traits
jusque sur la figure d'une comdienne, de la Sylvia. A tudier ces
visages qui deviennent srieux  mesure qu'on les regarde, un
caractre net et dcid se montre sous la grce; la pntration, le
sang-froid et l'nergie spirituelle, les puissances et les rsistances
de volont de la femme que ces portraits ne voilent qu' demi,
apparaissent: l'exprience de la vie, la science de toutes ses leons,
se font jour sous l'air enjou, et le sourire semble tre sur les
lvres comme la finesse du bon sens et la menace de l'esprit.

Quittez les portraits, ouvrez l'histoire: le gnie de la femme du
dix-huitime sicle ne dmentira pas cette physionomie. Vous le verrez
s'approprier aux plus grands rles, s'largir, grandir, devenir, par
l'application, l'tude, la volont, assez mle ou du moins assez
srieux pour expliquer, lgitimer presque ses plus tonnantes et ses
plus scandaleuses usurpations. Il s'lvera au maniement des intrts
et des vnements les plus graves, il touchera aux questions
ministrielles; il s'interposera dans les querelles des grands corps
de l'tat, dans les troubles du royaume; il prendra la responsabilit
et la volont du Roi; il montera sur les hauteurs, il descendra aux
dtails de cet art redoutable et compliqu du gouvernement, sans que
l'ennui l'arrte, sans que le vertige le trouble, sans que les forces
lui manquent. La femme mettra ses passions dans la politique, mais
elle y mettra aussi des talents sans exemple et tout inattendus. Son
esprit montrera, comme son visage, certains traits de l'homme d'tat;
et l'on s'tonnera de voir par instants la matresse du Roi faire si
dignement le personnage de son premier ministre.

Le succs, il est vrai, a manqu aux projets conus ou accueillis par
ces femmes qui en gouvernant la volont royale ont gouvern les
destins de la monarchie; leurs plans, leurs innovations, les systmes
de leurs conseillers, poursuivis par elles avec la constance de
l'enttement, leurs illusions opinitres ont abouti  des revers, 
des dfaites,  des malheurs. Mais les hommes politiques qui ont
laiss un nom dans le dix-huitime sicle ont-ils t plus heureux que
les femmes politiques? Qui a russi parmi eux? Qui a command aux
vnements? Qui a fait l'oeuvre qu'il voulait? Qui, parmi les plus
fameux, n'a pas laiss derrire lui un hritage de ruine? Est-ce
Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour avoir eu contre elle la
force qui en politique condamne et ne juge pas: la fortune, la femme
du dix-huitime sicle n'en a pas moins dploy de remarquables
aptitudes, de singuliers talents, d'tonnantes capacits sur le
thtre des plus grandes affaires. Elle y a apport une grandeur
suprieure aux instincts de son sexe; et l'on ne peut nier qu'elle ait
possd ce qui est le coeur du politique, ce qui fait l'lvation
morale de l'ambition: l'amour de la gloire, et sinon le respect, au
moins la proccupation de la postrit. Elle y a apport avant tout,
elle y a fait paratre les deux qualits qui sont devenues, depuis
elle, les deux forces des gouvernements modernes, le secret et l'art
de rgner: la sduction des hommes et l'loquence.

Ces dons, la sduction, l'loquence, un ministre du temps les a-t-il
pousss plus loin que cette femme qui personnifie au dix-huitime
sicle la femme d'tat, que Mme de Pompadour? Un prcieux tmoignage
va nous donner la mesure de son adresse politique, le ton de sa grce
insinuante, l'accent de sa voix, de cette voix de femme et de ministre
qui se plie  tout et monte  tout, s'assouplit jusqu' la caresse, se
raidit jusqu'au commandement, rpond, discute, et couvre tout  coup
le raisonnement de son adversaire avec la rplique inspire d'un grand
orateur. Ce tmoignage est le rcit dialogu qu'un de ses ennemis, un
parlementaire, le prsident de Meinires, a laiss des deux entrevues
qu'il eut avec elle au sujet des affaires du Parlement. Qu'on le lise:
on sortira de cette lecture comme M. de Meinires sort de
l'antichambre o la favorite lui a parl, avec l'tonnement et
l'admiration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose le respect!
quel regard tombant de haut! puis quels yeux appuys sur les yeux de
l'homme qui lui parle! Le parlementaire, habitu pourtant  parler,
rompu  l'assurance, cherche ses mots; sa voix tremble. Mme de
Pompadour n'a pas une hsitation: elle dit ce qu'elle veut, et ne dit
que ce qu'elle veut. Elle laisse engager M. de Meinires, elle
l'encourage en le complimentant, elle l'arrte en lui opposant les
dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec une expression
souveraine l'autorit royale. Quels retours habiles, lorsque dans cet
homme, qui est le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, elle
cherche le coeur du pre qui a son fils  placer, et qu'on peut par l
plier aux accommodements, dcider peut-tre  abandonner les
engagements de son corps,  crire au Roi une lettre particulire de
soumission! Aux objections de Meinires, comme tout de suite, aprs un
mot de bienveillance, elle se relve, ramasse le mot _honneur_ que lui
oppose le parlementaire, s'tend en termes superbes sur l'honneur
qu'il y a  faire ce que le Roi dsire, ce qu'il ordonne, ce qu'il
veut! Puis lance, entrane, s'abandonnant  ses ides, et trouvant
toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite du parlement,
toute l'affaire des dmissions, avec une parole courante, passant de
la plus haute ironie aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux
questions pressantes, aux exclamations chappes de l'me. Et la
discussion reprenant, Mme de Pompadour faisait encore intervenir le
Roi, elle le faisait pour ainsi dire apparatre en le dgageant de ses
ministres, en lui attribuant une volont personnelle: et c'tait le
droit de Louis XV, son pouvoir, qui semblaient parler dans sa voix;
c'tait, dans sa bouche, la colre d'un Roi qui se retourne contre une
rvolte, lorsqu'elle demandait  Meinires: Mais, je vous demande un
peu, messieurs du Parlement, qui tes-vous donc pour rsister comme
vous faites aux volonts de votre matre? Et la voil lui exposant
la position du Parlement de 1673  1715, se rappelant les dates,
l'ordonnance de 1667, le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne
brouillant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le
parlementaire qui sort de l'entrevue, troubl, dconcert, extasi,
poursuivi par la tentation et la majest de cette parole de
femme[555].

  [555] Mlanges de littrature et d'histoire recueillis et publis
  par la Socit des Bibliophiles franais. _Paris_, _Techener_,
  1856.--Mmoires du marchal de Richelieu, par Soulavie, 1793,
  vol. VIII.

Avant Mme de Pompadour, sur une scne moins brillante, au second plan
des vnements, derrire les courtisans et les matresses, le
dix-huitime sicle n'avait-il point dj montr une femme d'une
activit prodigieuse, d'un esprit souple et hardi, d'une imagination
fertile en toutes sortes de ressources, alliant le sang-froid  la
vivacit, joignant  l'invention des expdients la vue d'ensemble
d'une situation, possdant  la fois la largeur des conceptions et la
science des moyens, mesurant les hommes, clairant les choses, menant
de l'ombre, o elle s'agite et travaille, du fond des mines qu'elle
pousse de tous cts sous la cour, la faveur des hommes et la faveur
des femmes? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frle, 
la mine d'oiseau: Mme de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, qui
un moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi par les deux
cts, par le caprice et par l'habitude, par Richelieu et par Mme de
Chteauroux. Mais aussi que de menes secrtes, que de mouvements
auxquels suffisent  peine le jour et la nuit de cette femme
employe, agite, et s'avanant par ce qu'elle appelle tous les
souterrains possibles! Ce n'est point, comme une Mme de Pompadour,
une comdienne sublime et jalouse d'blouir: c'est une ambitieuse
enrage, adroite, infatigable, conduisant sourdement et  couvert la
guerre contre les ministres et contre tout ce qui est  la cour un
empchement  la fortune de son frre. Et voyez-la marquer les
positions sur la carte de la cour, percer les apparences, sonder les
capacits, peser les rputations, les popularits, les ministres
enfls et gonfls de cent pieds au-dessous de leurs places, le gnie
des Belle-Isle, le talent des Noailles, elle ramne tout au juste
point, elle conseille, elle avertit, elle dessine l'attaque, elle
devine la dfense avec une sagacit toujours nette, une lucidit 
laquelle rien n'chappe, et qui saisit tout dans sa source. C'est
cette femme, c'est Mme de Tencin, qui la premire apprcie toute la
vie que retire  un gouvernement l'apathie de son chef, cet embarras
que met dans tous les rouages de l'administration l'indiffrence du
prince, cette lthargie qui du trne se rpand dans toute la
monarchie. C'est elle qui souffle son rle  Mme de Chteauroux et lui
inspire la grande pense de son rgne, en lui faisant passer l'ide
d'envoyer son amant  la guerre; c'est elle qui, par les mains de la
matresse, pousse Louis XV  l'arme et lui envoie prendre en Flandres
cette robe virile d'un roi de France: la Gloire. Et l-dessus, quelles
paroles elle a, quel jugement pratique et qui dpouille l'illusion
pour toucher la vrit! Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de
Louis XV, il soit en tat de commander une compagnie de grenadiers,
mais sa prsence fera beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir,
et les gnraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur. Dans le
fait, cette ide me parat belle, et c'est le seul moyen de continuer
la guerre avec moins de dsavantage. Un roi, quel qu'il soit, est pour
les soldats et le peuple ce qu'tait l'arche d'alliance pour les
Hbreux; sa prsence seule annonce des succs[556].

  [556] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin,
  sa soeur, sur les intrigues de la cour de France, 1790.--Lettres
  de Mmes de Villars, la Fayette, de Tencin, 1823.

loquence, intelligence, discernement du noeud des questions, clairs
du raisonnement, puissance de la dduction, imagination des solutions,
habilet stratgique, science des marches et des contre-marches sur le
terrain mobile de la cour, o le pied glisse et ne peut poser, toutes
ces qualits, tous ces dons obissent, chez ces femmes,  une force
suprieure qui rgle leur emploi, les rgit, leur commande, leur donne
le mot d'ordre et le point d'appui. Cette facult morale et
vritablement suprieure, qui dpasse mme, chez les mieux doues, les
facults spirituelles, est la pntration des caractres et des
tempraments, la perception des ambitions, des intrts, des passions,
du secret des mes, en un mot, cette intuition native que dveloppent
l'usage, l'exprience, la ncessit, la connaissance des hommes. La
connaissance des hommes, voil la science vritablement propre  la
femme du dix-huitime sicle, l'aptitude la plus haute de sa fine et
dlicate nature, l'instinct gnral de son temps, presque universel
dans son sexe, qui rvle sa profondeur et sa valeur caches. Car, si
elle clate chez beaucoup de femmes, cette connaissance se laisse
apercevoir chez presque toutes. Si elle ne s'affirme pas par des
lettres, des mmoires, des confrences, elle s'chappe dans la
causerie par des paroles, par des mots. Aux femmes d'tat, aux femmes
d'affaires, les femmes de cour ne le cdent point en pntration.
Elles aussi sous leur air de futilit font leur tude de l'homme. Dans
cet air subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout autour
d'elles et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est
apparence, elles percent tout ce qui est dehors; elles interrogent les
gens  leur porte, elles les ttent, elles les reconnaissent, et
elles arrivent  prjuger leurs mouvements, leurs rsolutions, leurs
faons d'agir dans telle ou telle circonstance,  fixer, comme dans un
cercle de probabilits presque infaillibles, leurs inconstances, mme
le battement et le jeu de leur coeur. Mme de Tencin laissera de la
faiblesse royale de Louis XV un portrait que nul historien n'galera;
mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine de ce Roi? Qui
le jugera  fond? Qui indiquera avec une vivacit et une prcision
admirables la physionomie de l'homme et de l'amant? Qui connatra
Louis XV mieux que Mme de Pompadour elle-mme? La femme que Mme du
Hausset appelle la meilleure tte du conseil de Mme de Pompadour, la
marchale de Mirepoix, qui, lors des alarmes donnes  la favorite par
Mlle de Romans, rassure ainsi son amie: Je ne vous dirai pas qu'il
vous aime mieux qu'elle, et si, par un coup de baguette, elle pouvait
tre transporte ici, qu'on lui donnt ce soir  souper, et qu'on ft
au courant des ses gots, il y aurait peut-tre pour vous de quoi
trembler. Mais les princes sont avant tout des gens d'habitude.
L'amiti du Roi pour vous est la mme que pour votre appartement, vos
entours; vous tes faite  ses manires,  ses histoires; il ne se
gne pas, ne craint pas de vous ennuyer: comment voulez-vous qu'il ait
le courage de draciner tout cela en un jour[557]?

  [557] Mmoires de Mme du Hausset.

Hors de Versailles mme, au-dessous de la sphre des affaires et des
intrigues, au foyer, dans la famille, dans le mnage, cette
perspicacit tait encore une arme et une supriorit de la femme.
Jeune fille, elle en avait dj fait usage pour juger les partis qu'on
lui offrait, dcouvrir sous le sourire des hommes qui cherchaient 
lui plaire les indices d'une humeur violente, de la jalousie, de
l'injustice, les menaces d'une tyrannie. Marie, elle ne gardait pas
une illusion sur son mari; elle le voyait  fond, elle le mettait 
jour, elle le jugeait froidement, sans passion comme sans piti.
Souvent, elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-mme;
et quel portrait elle en faisait d'une parole lgre et volante!
L'analyse en courant mettait l'homme  nu tout entier. Chaque mot
touchait un ridicule, une fibre molle; chaque mot montrait quelle
exprience la femme avait des gots, des caprices, de la volont, des
complaisances, des chimres de ce mari qu'elle dmontait sentiment 
sentiment, et dpouillait pice  pice, ne lui laissant pas mme
l'amour qu'il croyait avoir pour elle et qu'il n'avait pas. M. de
Jully serait bien tonn, disait Mme de Jully  sa belle-soeur, si on
venait lui apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait un cruel
tour  lui jouer et  moi aussi, car il serait homme  se dranger
tout  fait si on lui faisait perdre cette manie[558]...

  [558] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

Toutes ces clairvoyances si fines, appeles par un contemporain des
lisires pour conduire les hommes[559], la femme du dix-huitime
sicle les possde donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des
modesties, le mensonge des grandeurs, les affectations de noblesse, ce
que l'homme cache, ce qu'il simule, toutes les manires de lgret,
les moindres nuances des physionomies morales n'ont rien qui chappe 
son coup d'oeil. Occupes sans cesse  observer, forces par les
besoins de leur domination, par leur place dans la socit, par les
intrts de leur sexe, par l'inaction mme,  ce travail continu,
incessant, presque inconscient, du jugement, de la comparaison, de
l'analyse, les femmes de ce temps arrivent  cette sagacit qui leur
donne le gouvernement du monde, en leur permettant de frapper juste et
droit aux passions, aux intrts, aux faiblesses de chacun; tact
prodigieux, que les femmes d'alors acquirent si vite, et dont
l'ducation leur cote si peu, qu'il semble en elles un sens naturel.
Et ne dirait-on pas qu'il y a de l'intuition dans l'exprience de tant
de jeunes femmes possdant cet admirable don de la femme du
dix-huitime sicle: la science sans tude, la science qui faisait que
les savantes savaient beaucoup sans rudition, la science qui faisait
que les mondaines savaient tout sans avoir rien appris? Les jeunes
intelligences devinaient plutt qu'elles n'apprenaient, a dit d'un
mot profond Snac de Meilhan.

  [559] Essai sur le caractre, les moeurs et l'esprit des femmes
  dans les diffrents sicles, par Thomas. _Paris_, 1772.

Ce gnie, cette habitude de perception, de pntration, cette rapidit
et cette sret du coup d'oeil mettaient au fond de la femme une
raison de conduite, un esprit souvent cach par les dehors du
dix-huitime sicle, mais qu'il est pourtant facile de discerner par
tous les traits qu'il a laiss chapper. Cet esprit tait la
personnalit et la proprit du jugement appliqu  la vrit des
choses, rapport  la ralit de la vie: l'esprit pratique. Quand on
fouille l'intelligence des femmes de ce temps, c'est l ce qu'on
trouve, au bout de la lgret, un terrain ferme, froid et sec, o
s'arrtent tous les prjugs, toutes les illusions, souvent toutes les
croyances. Un pais bon sens, c'est l'me de cette intelligence, une
me que rien n'chauffe, mais qui claire tout. Un homme lui
demandera-t-il conseil? Ce bon sens de la femme lui rpondra de se
faire des amies plutt que des amis. Car au moyen des femmes on fait
tout ce que l'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop
dissips, les autres trop proccups de leurs intrts personnels,
pour ne pas ngliger les vtres, au lieu que les femmes y pensent, ne
ft-ce que par oisivet. Mais de celles que vous croirez pouvoir vous
tre utiles, gardez-vous d'tre autre chose que l'ami[560].

  [560] Mmoires de Marmontel, vol. II.

Que de leons, quelle finesse, parfois quelle effrayante profondeur et
quelles extrmits dans ce positivisme de l'apprciation et de
l'observation, dans ce scepticisme imperturbable et qui parat
naturel! Cette sagesse dsabuse de Dieu, de la socit, de l'homme,
de la foi en quoi que ce soit, faite de toutes les dfiances et de
toutes les dsillusions, absolue et nette comme la preuve d'une
opration mathmatique, n'ayant qu'un principe, la reconnaissance du
fait, cette sagesse mettra dans la bouche d'une jeune femme: C'est 
son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu; mais 
son mari, cela est bien gal, parce qu'avec un amant il faut se
rserver une porte de dgagement. La dvotion, les scrupules coupent
court  tout[561]. Elle fera dire  la femme de Piron,  laquelle
Coll vantait un jour la probit d'un homme: Quoi! un homme qui a de
l'esprit comme vous donne-t-il dans le prjug du _tien_ et du
_mien_[562]? Elle donnera enfin  la femme ce mpris complet de
l'humanit, cette incrdulit  l'honneur des hommes qui fit sortir du
coeur de Mme Geoffrin le mot trouv sublime par le comte de Schomberg.
Mme Geoffrin avait fait  Rulhire des offres trs-considrables pour
qu'il jett au feu son manuscrit sur la Russie. Rulhire s'indignait 
la proposition, dployait de l'loquence, lui dmontrait avec feu
l'indignit et la lchet de l'action qu'elle lui demandait. Mme
Geoffrin le laissa parler; puis, quand il eut fini: En voulez-vous
davantage? Ce fut toute sa rponse[563].

  [561] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

  [562] Journal de Coll, vol. I.

  [563] Correspondance de Grimm, vol. X.

       *       *       *       *       *

Telle est la valeur morale de la femme au dix-huitime sicle.
tudions maintenant sa valeur intellectuelle, spirituelle, littraire.
Une parole, un livre, des lettres, les gots de son sexe vont nous la
montrer.

Le premier trait de cette intelligence de la femme dans la
comprhension et le jugement des choses de l'esprit est un sens
correspondant  ses facults morales: le sens critique. Un conseil de
femme du dix-huitime  un dbutant qui lui avait lu une comdie fera
paratre mieux que toute apprciation dans toute son tendue, dans
toute sa force, ce sens rare et d'apparence contraire au temprament
de la femme. A votre ge, lui dit cette femme aprs la lecture, on
peut faire de bons vers, mais non une bonne comdie; car ce n'est pas
seulement l'oeuvre du talent, c'est aussi le fruit de l'exprience.
Vous avez tudi le thtre; mais, heureusement pour vous, vous n'avez
pas encore eu le temps d'tudier le monde. On ne fait point de
portraits sans modles. Rpandez-vous dans la socit. L'homme
ordinaire n'y voit que des visages, l'homme de talent y dmle des
physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde
pour le connatre, regardez bien autour de vous, vous y apercevrez les
vices et les ridicules de tous les tats. A Paris surtout, les
sottises et les travers des grands se communiquent bien vite aux rangs
infrieurs, et peut-tre l'auteur comique a-t-il plus d'avantage  les
y observer, par cela mme qu'ils s'y montrent avec moins d'art et des
formes moins adoucies. A chaque poque il y a dans les moeurs un
caractre propre et une couleur dominante qu'il faut bien saisir.
Savez-vous quel est le trait le plus marquant de nos moeurs
actuelles?--Il me semble que c'est la galanterie, dit le
dbutant.--Non, c'est la vanit. Faites-y bien attention, vous verrez
qu'elle se mle  tout, qu'elle gte tout ce qu'il y a de grand,
qu'elle dgrade les passions, qu'elle affaiblit jusqu'aux vices[564].
O trouver du thtre comique une apprciation plus haute et plus
juste? O trouver un _Art potique_ de la comdie aussi bref, et lui
montrant avec une telle prcision sa proie, son but, ses couleurs, ses
matriaux, la grande ide sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur
le vrai de la nature et de l'humanit contemporaine?

  [564] Mlanges de littrature, par Suard. _Paris_, 1805, vol. I.

Exprience de la socit, peinture des portraits d'aprs les modles,
tude des physionomies dmles sous les visages, ce que cette femme
indique fera dans ce sicle le gnie d'crivain d'une femme. Un
chef-d'oeuvre sortira en ce temps d'une main fminine; et ce n'est
point l'imagination qui inspirera ce chef-d'oeuvre: c'est
l'observation qui le dictera, l'observation qui y fera parler le coeur
mme, l'observation psychologique qui y descendra jusqu'au fond de la
passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La femme qui crira ce livre
trange et charmant, Mme d'pinay, l'crira sduite et tente par un
roman de Rousseau: elle-mme croira crire un roman; et ce sera sa vie
qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra  nu. Elle aura voulu
s'approcher de la _Nouvelle Hlose_: elle atteindra aux
_Confessions_.

Il y a un homme dans les _Confessions_ de Rousseau; il y a une socit
dans les Mmoires de Mme d'pinay. Le mariage, le mnage, l'amour,
l'adultre, les institutions et les scandales tablis y passent, y
revivent, s'y droulent et s'y dveloppent. Autour de chaque fait
l'air du temps circule; les conversations ont un bruit de voix: on
entend le tapage de la table de Quinault. On coute aux portes cette
scne de jalousie entre Mme d'pinay et Mme de Vercel, scne
admirable, suprieure en naturel, en dramatique voil,  tous les
dialogues de notre thtre. Les figures de femmes qui dfilent dans le
livre se dtachent du papier: Mme d'Arty, Mme d'Houdetot, Mme de
Jully, Mlle d'Ette, sont des personnages qui respirent, leur souffle
passe dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau ressemble 
faire peur; les petits hommes, les Margency apparaissent, fouills
d'un mot, esquisss jusqu' l'me en passant. Confessions sans
exemple, o de l'tude du monde qui l'entoure, de son mari, de son
amant, de ses amis, de sa famille, la femme qui revient sans cesse 
l'tude d'elle-mme,  l'aveu de ses faiblesses, creuse son esprit,
creuse son coeur, en raconte les battements, en expose les lchets!
La connaissance de soi-mme, la connaissance des autres, n'ont
peut-tre jamais t si loin sous la plume d'un homme: elles n'iront
pas plus loin sous une plume de femme.

Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation accidentelle de
l'intelligence de la femme. Sa pense, sa force et sa pntration
d'esprit, sa finesse d'observation, sa vivacit d'ide et de
comprhension, clatent  tout instant sous une forme tout autre, dans
le jet instantan de la parole. La femme du dix-huitime sicle se
tmoigne avant tout par la conversation.

Cette science qui se drobe  toutes les analyses, dont les principes
chappent  tous ceux qui l'tudient en ce sicle,  Swift comme 
Moncrif,  Moncrif comme  Morellet; ce talent indfinissable, sans
principes, naturel comme la grce, ce gnie social de la France, l'art
de la conversation est le gnie propre des femmes de ce temps. Elles y
font entrer tout leur esprit, tous leurs charmes, ce dsir de plaire
qui donne l'me au savoir-vivre et  la politesse, ce jugement prompt
et dlicat qui embrasse d'un seul coup d'oeil toutes les convenances,
par rapport au rang,  l'ge, aux opinions, au degr d'amour-propre de
chacun. Elles en cartent le pdantisme et la dispute, la personnalit
et le despotisme. Elles en font le plaisir exquis que tous se donnent
et que tous reoivent. Elles y mettent la libert, l'enjouement, la
lgret, le mouvement, des ides courantes et volant de main en main.
Elles lui donnent ce ton de perfection inimitable, sans pesanteur et
sans frivolit, savant sans pdanterie, gai sans tumulte, poli sans
affectation, galant sans fadeur, badin sans quivoque. Les maximes et
les saillies, les caresses et la flatterie, les traits de l'ironie se
mlent et se succdent dans cette causerie, qui semble mettre tour 
tour sur les lvres de la femme l'esprit ou la raison. Point de
dissertation: les mots partent, les questions se pressent, et tout ce
qu'on effleure est jug. La conversation glisse, monte, descend, court
et revient; la rapidit lui donne le trait, la prcision la mne 
l'lgance. Et quelle aisance de la femme, quelle facilit de parole,
quelle abondance d'aperus, quel feu, quelle verve pour faire passer
cette causerie coulante et rapide sur toutes choses, la ramener de
Versailles  Paris, de la plaisanterie du jour  l'vnement du
moment, du ridicule d'un ministre au succs d'une pice, d'une
nouvelle de mariage  l'annonce d'un livre, d'une silhouette de
courtisan au portrait d'un homme clbre, de la socit au
gouvernement! Car tout est du ressort et de la comptence de cette
conversation de la femme; qu'un propos grave, qu'une question srieuse
se fasse jour, l'tourderie dlicieuse fait place, chez elle,  la
profondeur du sens; elle tonne par ce qu'elle montre soudainement de
connaissances et de rflexions imprvues, et elle arrache  un
philosophe cet aveu: Un point de morale ne serait pas mieux discut
dans la socit de philosophes que dans celle d'une jolie femme de
Paris[565].

  [565] Julie, ou la Nouvelle Hlose.

O retrouver pourtant cette conversation de la femme du dix-huitime
sicle, cette parole morte avec sa voix? Dans un cho, dans cette
confidence de l'esprit d'un temps  l'oreille de l'histoire: la
lettre.

L'accent de la conversation de la femme du dix-huitime sicle se
trouve l endormi, mais vivant. Cette relique de sa grce, la lettre,
est sa causerie mme. Elle en garde le tour et le bavardage,
l'tourdissement et l'heureuse folie. Sous la main de la femme qui se
hte, qui brusque l'criture et l'orthographe des mots, la vie du
temps semble ptiller; quand elle l'attrape et la raconte au passage,
l'esprit dborde de sa plume comme la mousse d'un vin de souper.
C'est un style  la diable, qui va, qui vient, qui se perd, qui se
retrouve, une parole qui n'coute rien et qui rpond  tout, une
improvisation sans dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice,
brouillant les mots, les ides, les portraits, et laissant du
mouvement de ce monde mille images pareilles aux morceaux d'un miroir
bris. N'en donnons qu'un morceau, un fragment, le commencement de
cette lettre de femme, date des eaux  la mode, de Forges:

Ah bon Dieu que vous avs bien raison ma chre marmote quel chien de
train et quelle chienne de vie et surtout quelles chiennes de gens,
rien n'est comparable aux personnes vraiment les noms n'en aprochent
pas, les visages et les stiles sont bien autres choses, c'est un
ennui, un cavagnol, des compliments, des btises, des gayets et
surtout des agrments  souffleter, des mrites fort propres aux
galres et des dvotions faites comme de cire pour l'enfer, mais une
madame Danlezy pleine de grces qui n'est pourtant rien auprs de Mme
de la Grange, qui avant hier n'avoit que soixante et onze ans, une
grande fille, et un lait rpandu de sa dernire couche il y a quatre
ans, mais qui depuis hier y a ajout un goutre de demi aulnes qui lui
est survenu dans la nuit, la pauvre femme couche tique s'est
rveille ni plus ni moins qu'un roi de Sardaigne trs-toff, voil
de ces coups de la fortune que ces eaux icy procurent plus souvent 
des mousquetaires qu' des accouches septuagnaires, mais que faire,
il faut bien que la pauvre femme, aprs avoir sans doute reu la
rose du ciel accepte la graisse de la terre avec rsignation...[566]

  [566] Lettre autographe de la duchesse de Chaulnes. Portraits
  intimes du dix-huitime sicle, par Edmond et Jules de Goncourt.
  (_Sous presse_).

Toutefois la verve folle, le bavardage ptillant, l'esprit
tourdissant, ne sont point le plus grand signe des lettres de femmes
du dix-huitime sicle. Les correspondances montrent, encore plus que
les conversations, un caractre de srieux et de profondeur chez la
femme. Le fond le plus ordinaire du genre pistolaire n'est plus,
comme au sicle prcdent, le tableau, l'image, la peinture. La lettre
se remplit de rflexions, de penses: l'analyse, le jugement, l'ide y
entrent et s'y font la place la plus large. Le bruit mondain y passe,
les chansons, les anecdotes y ont leur cho, mais dans un coin, dans
un retour de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle le plus
haut, ce sont des thories morales. La lettre a, comme celle qui
l'crit, ce que Mme de Crqui appelait des moments de _solidit_.
Qu'on feuillette ces feuilles lgres et frmissantes chappes  la
main des femmes les plus mondaines et les plus dissipes d'apparence:
la pense de la femme y soulve les questions les plus grandes et les
plus dlicates. Elle y interroge  tout moment l'me humaine dans son
me. Elle s'lve  des rflexions sur le bonheur; elle dfinit, elle
indique les gots et les passions qui peuvent y mener. Elle apprcie
et pse les prjugs sociaux. A propos d'un livre nouveau, dont elle
montre d'un mot la pauvret pomponne,  propos d'une gloire
vivante dont elle discerne les manigances, elle laisse tomber des
rflexions sur le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur
l'origine et la lgitimit des passions. Le portrait d'un charlatan de
vertu l'amne  tracer sur le papier l'idal de la vertu. Socit,
gouvernement, moeurs, lois, ordre public, tout le programme de la
conversation de Mme de Boufflers dfile dans ces ptres, sans que la
femme qui tient la plume paraisse y songer: ce sont des thmes qu'elle
rencontre naturellement  travers choux, et dont elle descend plus
naturellement encore pour en venir  un petit singe qui lui a fait
caca dans la main.

Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie
pistolaire de la femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle,
son instinct naturel, de la peur du nant, de la crainte de la mort,
qu'elle appelle avec Young la propritaire du genre humain. En se
jouant, en riant, elle enfile, comme elle dit, la plus profonde
mtaphysique, une mtaphysique  quatre deniers. Elle soulve les
problmes psychologiques; elle estime les thories, les systmes, elle
les rduit en principes courts et substantiels. Aprs Grotius,
Puffendorff, Barbeyrac, elle parle du droit naturel en quelques
lignes; aprs Fnelon, elle refait l'ducation des filles en quelques
pages. Un _moi_ qui rflchit, qui juge, qui compare, qui se rend
compte de lectures faites, selon le mot d'une femme, _moralistement_,
un _moi_ qui n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne
sur ses sensations, sur ses doutes, sur sa religion mme, sur tout ce
qu'il sait, sur tout ce qu'il sent, sur tout ce qu'il croit, voil ce
qu'on est tonn de trouver dans ces lettres de femmes du dix-huitime
sicle, o tant de finesse se joint  tant de perspicacit, tant de
hauteur  tant de dlicatesse, tant de force d'esprit  si peu de
discipline morale. La pense y rgne, elle y matrise l'imagination,
elle y laisse  peine parler le coeur; elle y fait taire la sensation
sous la formule, le sentiment sous la dfinition, la passion sous
l'axiome. Et  force d'aiguiser cet esprit de dissertation
philosophique et de personnalit critique,  peine si la rflexion et
la pense laissent  la fin du sicle la tendresse et le cri de l'me
aux lettres de la femme[567].

  [567] Mme Necker assure que Mme Geoffrin s'tait impos la loi
  d'crire tous les jours deux lettres et que Mme du Deffand
  faisait plusieurs brouillons du plus insignifiant billet du
  matin. (Mlanges de Mme Necker, vol. II.)

       *       *       *       *       *

De l'intelligence spirituelle de la femme du dix-huitime sicle il
reste encore cette preuve: son amour des lettres. Les femmes de ce
temps vivent avec les lettres dans une communion familire, dans une
intimit journalire. On peroit chez toutes un fondement, une
ducation, un coin de littrature. Au milieu de cette socit si
occupe des choses de la pense et de l'esprit, dans ces htels, dans
ces chteaux, qui tous ont leur bibliothque[568], la femme se
fortifie par la lecture, dont elle a puis le got dans l'ennui du
couvent[569]. Elle vit dans l'air des livres, elle se soutient par
eux; et  tout instant ses correspondances accusent les srieuses
distractions qu'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire
des volumes les plus graves, des oeuvres de philosophie, des rcits
d'histoire, au sortir du libelle du jour et de la nouveaut courante.
De l, une culture littraire que dveloppent encore les modes des
salons, le passe-temps des traductions, les amusements d'usage, de
certaines preuves d'esprit exiges de la femme, et qui lui mettent si
souvent dans ce temps la plume  la main. C'est la rime d'une chanson,
l'imagination d'un conte, la dfinition de deux synonymes, la
composition d'un proverbe, toutes sortes de petits jeux qui excitent
sa facilit, aiguisent son invention, l'habituent, l'exercent sans
fatigue au mtier d'crivain. A ct de toutes les femmes auteurs par
tat, touchant  tous les genres, depuis le pome pique jusqu'au
thtre forain, la liste ne finirait pas des femmes de la socit
auteurs sans prtention, par occasion, par entranement, presque par
mgarde. Il est un moment o dans le monde de Mme d'pinay chacune
bauche son roman: et quelle est celle qui n'a pas cd  celle mode
si rpandue des portraits, faisant peindre  toute femme sa socit,
ses amis, les femmes de sa connaissance avec des touches de style  la
Carmontelle[570]?

  [568] Correspondance de Voltaire, vol. XII.

  [569] Essai sur le caractre et les moeurs des Franois compars
   ceux des Anglois. _Londres_, 1776.

  [570] Mmoires de Mme d'pinay.--Mmoires du prsident Hnault.

Touchant ainsi  la littrature par tous ses gots, s'en approchant de
toutes faons, la femme du dix-huitime sicle est la patronne des
lettres. Par l'attention qu'elle leur donne, par la curiosit qu'elle
en a, par l'amusement qu'elle y cherche, par la protection qu'elle
leur accorde, elle les attache  sa personne, elle les attire vers son
sexe, elle les dirige et les gouverne. Et tout ce que le dix-huitime
sicle crit ne semble-t-il pas en effet crit  ses genoux, comme ce
pome des _Jardins_, crayonn sur les patrons de broderie d'une femme,
sur le papier enveloppant son ouvrage de tapisserie[571]? La femme est
la muse et le conseil de l'crivain, la femme est le juge, le public
souverain des lettres. Les thories philosophiques, souvent inspires
par elle[572], doivent lui plaire, elles doivent l'aborder avec un
sourire, si elles veulent avoir la vogue et le retentissement. Les
questions de science s'enjoliveront  la Fontenelle, pour tre entre
ses mains comme le joujou des secrets du ciel et du globe. L'conomie
politique elle-mme prendra l'esprit de Morellet et la verve de
Galiani pour tre accueillie par l'esprit de la femme. La pense
n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revtira pas une
forme, l'esprit n'imaginera pas un ton, l'ennui mme ne prendra pas un
dguisement qui ne soit un hommage  cette matresse toute-puissante
rglant le prix des oeuvres et l'estime des auteurs[573]. Voyez-la
rgner au thtre: son caprice est le destin des premires
reprsentations. Elle dcide de la victoire ou de la dfaite des
vanits d'auteurs. Elle commande, mieux que la Morlire,  toute une
salle. Son applaudissement sauve la tragdie qui chute: un de ses
billements tue la comdie qui russit. C'est elle qui fait jouer les
pices, les fait sortir du portefeuille de l'homme de lettres, les
retouche, les annote, les impose aux comits, aux ministres, au roi
mme; c'est elle qui fait monter sur la scne les _Philosophes_ et
_Figaro_. Sans son patronage, sans la recommandation de son
engouement, on n'est ni jou, ni applaudi, ni mme lu. Tout genre de
littrature, toute espce d'crivain, toute brochure, tout volume, et
le chef-d'oeuvre mme, a besoin qu'elle lui signe son passe-port,
qu'elle lui ouvre la publicit. Le livre qu'elle adopte est vendu:
elle en place elle-mme les exemplaires en quelques jours, qu'il soit
de Rousseau ou de la Bletterie[574]. L'homme qu'elle pousse est
arriv, il est clbre, clbre comme la Harpe, clbre comme
Marmontel. Pensions, privilges de journaux, parts du _Mercure_, tout
ce que le ministre laisse tomber d'argent et de grces sur les
lettres est emport par elle et ne va qu' ses clients. La fortune des
Suard est son ouvrage. Elle est le succs, elle est la faveur; et quel
peuple d'obligs elle a sous elle! C'est Rob protg par la duchesse
d'Olonne[575]; c'est Roucher protg par la comtesse de Bussy; c'est
Rousseau protg par la marchale de Luxembourg; c'est Voltaire
protg par Mme de Richelieu, qui exige du garde des sceaux la
promesse de ne rien faire contre Voltaire sans la prvenir[576]; c'est
l'abb Barthlemy protg par Mme de Choiseul; c'est Colardeau protg
par Mme de la Vieuxville; c'est d'Arnaud protg par Mme de Tess;
c'est Voisenon protg par la comtesse Turpin; c'est M. de Guibert
protg par Mlle de Lespinasse; c'est Dorat protg par Mme de
Beauharnais; c'est Florian protg par Mme de Chartres et par Mme de
Lamballe; ce sont tant d'autres que la femme dfend, prne, soutient,
rente de sa bourse, pousse  l'Acadmie[577]. Car l'Acadmie en ce
temps ne rsiste pas plus  la femme que le public et l'opinion.
Pendant tout le sicle, n'est-ce point la femme qui dresse ses listes
de candidats? Elle la remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme.
Elle en a la clef, elle en possde les voix. Et il y a des fauteuils
qui semblent lui tre afferms, et o elle met un homme pour y mettre
son nom. Elle accorde ou retire l'immortalit aux vivants; elle donne
la gloire prsente; elle punit par une sorte d'impopularit la
clbrit mme du talent qui ne lui agre pas[578]. Thomas, qui n'a
pas pour lui le parti des femmes, reste obscur avec une rputation. Et
pourquoi encore aujourd'hui le nom de Diderot est-il plac si
au-dessous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? C'est qu'il n'a
pas t lanc dans le grand courant des gloires reconnues, acclames
par la femme du dix-huitime sicle, consacres et comme bnies par
son enthousiasme.

  [571] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXI.

  [572] Mme Ferrand donna, dit-on,  Condillac l'ide de sa statue
  anime. (Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVI.)

  [573] Julie, ou la Nouvelle Hlose.

  [574] Correspondance de Grimm, vol. IV.--Mmoires de Mme
  d'pinay, vol. II.

  [575] L'Espion anglois. _Londres_, 1784, vol. IV.

  [576] Lettres indites de Mme du Chtelet. _Paris_, 1806.

  [577] Mmoires de la Rpublique des lettres, _passim_.

  [578] Mmoires de Marmontel. _Paris_, 1805, vol. III.

Et la femme du dix-huitime sicle ne reprsente pas seulement la
faveur et la fortune des lettres: elle personnifie encore la mode
et le succs des arts. Ces grces d'un temps, les arts relvent
d'elle. Elle leur donne l'accord et le ton, elle les encourage et
leur sourit. Elle fait leur idal avec son got, leur vogue avec
son approbation. Et de Watteau  Greuze, pas un grand nom ne
s'lve, pas un talent, pas un gnie n'est reconnu, s'il n'a eu le
mrite de plaire  la femme, s'il n'a caress, touch, flatt son
regard et courtis son sexe.

La femme aime l'art, elle l'apprcie, elle le pratique comme les
lettres, en se jouant, par passe-temps et par instinct naturel. C'est
le sicle de ces agrables talents d'amateurs qui mettent le crayon,
la pointe mme aux mains des jolies femmes. C'est le temps des dessins
improviss sur une table de salon, de ces eaux-fortes, piquantes et
naves, gratignes, semble-t-il, sur le cuivre avec une pingle
dtache d'un ruban. Mme Doublet trace le profil de son ami Falconnet.
La marquise de la Fare fait le portrait de la Harpe[579]. Et le dessin
fini n'est pas toujours abandonn  la gravure de Caylus ou de
Mariette. Sur une planche vernie par quelque peintre habitu de la
maison, la femme dcouvre le cuivre. Elle tente une eau-forte qu'elle
se plat  distribuer aux personnes de sa socit intime. Et
au-dessous de Mme de Pompadour qui laisse une oeuvre, que de femmes,
depuis la duchesse jusqu' la petite bourgeoise, signent d'un nom
fameux ou d'un nom inconnu une petite planche, joie du collectionneur
qui la trouve sur les quais en feuilletant quelque vieux carton o
elle dort[580]!

  [579] Correspondance littraire de la Harpe. _Paris, an IX_, vol.
  III.

  [580] Cabinet des estampes. Bibliothque impriale. Portefeuille
  d'amateurs.--Catalogue des gravures du baron de Vze.

       *       *       *       *       *

De cette protection des crivains, de cette prsidence des lettres, de
ce gouvernement des hommes et des oeuvres de l'esprit, qui, en
atteignant les hommes et les oeuvres de l'art, ne laisse aucune des
manifestations du temps en dehors de la domination de la femme, la
femme tire comme un pouvoir rpandu dans l'air et qui plane au-dessus
du sicle. La femme, en effet, n'est point seulement, depuis 1700
jusqu'en 1789, le ressort magnifique qui met tout en mouvement: elle
semble une puissance d'ordre suprieur, la reine des penses de la
France. Elle est l'ide place au haut de la socit, vers laquelle
les yeux sont levs, vers laquelle les mes sont tendues. Elle est la
figure devant laquelle on s'agenouille, la forme qu'on adore. Tout ce
qu'une religion attire  elle d'illusions, de prires, d'aspirations,
d'lancements, de soumissions et de croyances se tournent
insensiblement vers la femme. La femme fait ce que fait la foi, elle
remplit les esprits et les coeurs, et elle est, pendant que rgnent
Louis XV et Voltaire, ce qui met du ciel dans un sicle sans Dieu.
Tout s'empresse  son culte, tous travaillent  son ascension:
l'idoltrie la soulve de terre par toutes ses mains. Pas un crivain
qui ne la chante, pas une plume qui ne lui donne une aile: elle a
jusque dans les villes de province des potes vous  son culte, des
potes qui lui appartiennent[581]; et de l'encens que jettent sous ses
pieds les Dorat et les Gentil-Bernard se forme ce nuage d'apothose,
travers de vols de colombes et de chutes de fleurs, qui est son trne
et son autel. La prose, les vers, les pinceaux, les ciseaux et les
lyres donnent  son enchantement comme une divinit: et la femme
arrive  tre pour le dix-huitime sicle, non-seulement le dieu du
bonheur, du plaisir, de l'amour, mais l'tre potique, l'tre sacr
par excellence, le but de toute lvation morale, l'idal humain
incarn dans un sexe de l'humanit.

  [581] Correspondance secrte, vol. X.




X

L'AME DE LA FEMME


Quand le dix-huitime sicle, ses conventions, ses exemples, le bon
got, le bon ton du monde, les leons de la vie, ont renouvel
compltement l'ducation et presque la nature de la femme, quand ils
l'ont dpouille de tout naturel, de toute timidit, de toute
simplicit, la femme devient ce type des moeurs sociales: la
_caillette_.

Le croquis que Duclos en a trac, d'un tour de plume et  main leve,
dans les _Confessions du comte de ***_, n'est qu'une esquisse lgre
et superficielle. Il a seulement effleur cette physionomie dans son
apparence, et l'on ne voit gure se dessiner, sous sa touche vive mais
banale, que la femme lgre, tourdie et vide de tous les temps.
C'est, dit-il  peu prs, une espce au coeur et  l'esprit froids et
striles, occupe sans cesse de petits objets, rapportant tout  une
minutie dont elle sera frappe, aimant  paratre instruite, vivant
dans la tracasserie comme dans son lment, faisant son occupation des
dcisions sur les modes et les ajustements, coupant la conversation
pour dire que les taffetas de l'anne sont effroyables, prenant un
amant comme une robe pare, parce que c'est l'usage, incommode dans
les affaires, ennuyeuse dans les plaisirs. Et Duclos s'en tient  ce
portrait.

La _caillette_ est au dix-huitime sicle une figure plus
particulire, plus significative. Elle n'est point seulement la
suprme expression de la femme, de ses sens gnraux, de son humeur
commune; avec les nerfs, la cervelle, les fivres et les inconstances
de son sexe, elle reprsente son temps et le particularise en ce qu'il
a de plus propre et de plus dlicat. Elle est avant tout le produit,
le rsultat, l'exemple le plus sensible, l'image la plus acheve des
recherches et des caprices d'esprit de la France. Et peut-tre ne
saurait-on entrer plus avant dans la connaissance familire de ce
sicle de la femme, le toucher de plus prs, que par ce personnage o
semblent se montrer  la fois comme une exagration de la femme et
comme un excs du temps.

Ce qu'on pourrait appeler l'me extrieure du dix-huitime sicle, la
mobilit, la vivacit, tout ce mouvement de petites grces, tout ce
bruit de petits riens, c'est l'me mme de la caillette. La caillette
reprsente en elle le ddain du monde qui l'entoure pour le srieux de
la vie, le sourire dont il couvre tout, sa peur des choses graves, des
devoirs pesants, sa manie d'tre toujours  voltiger sur ce qu'il
dit, ce qu'il fait, ce qu'il pense. Ides courtes, rflexions qui
sautent, folies volantes, passe-temps lgers, l'tourderie de la tte
et du coeur, elle a le fond, tous les dehors, l'affection de
l'inconsistance et de la lgret vapore. Elle reflte, elle affiche
la nouvelle philosophie de son sexe, son horreur de toute pense
commune, grossire, bourgeoise, gothique, son dtachement de tous les
prjugs dans lesquels les sicles prcdents avaient fait tenir le
bonheur, les devoirs, la considration de la femme. Son idal en
toutes choses et de tous les cts est fait de petitesse, de brivet,
d'agrment: il le lui faut piquant, si l'on peut dire, et comme taill
sur la grandeur et la longueur d'une brochure  la mode. Une
rcration courante qu'on prend, qu'on feuillette et qu'on rejette, il
n'est que cela pour parler  son imagination. On croirait voir, dans
cette crature factice, la poupe modle des gots de cette
civilisation extrme. Ce ne sont que jacasseries, minauderies,
gentillesses raffines. Il y a dans toute sa personne comme une sorte
de corruption exquise des sentiments et des expressions. A force de se
travailler, elle arrive  personnifier en elle cette quintessence du
joli et de l'aimable, qui est alors dans les personnes la perfection
de l'lgance, comme il est, dans les choses, l'absolu du beau. Elle
dgage d'elle-mme, ainsi que d'une grossire enveloppe, un nouvel
tre social auquel une sensibilit plus subtile rvle tout un ordre
d'impressions, de plaisirs et de souffrances inconnu aux gnrations
prcdentes,  l'humanit d'avant 1700. Elle devient la femme aux
nerfs griss, enfivre par le monde, les paradoxes des soupers, les
mots ptillants, le bruit des jours et des nuits, emporte dans ce
tourbillon au bout duquel elle trouve cette folle et coquette ivresse
des grces du dix-huitime sicle: _le papillotage_,--un mot trouv
par le temps pour peindre le plus prcieux de son amabilit et le plus
fin de son gnie fminin[582].

  [582] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. _Rotterdam_,
  1768.

       *       *       *       *       *

Sous cette fivre des manires, sous toutes ces dissipations de
l'imagination et de la vie, il reste quelque chose d'inapais,
d'inassouvi et de vide au fond de la femme du dix-huitime sicle. Sa
vivacit, son affectation, son empressement aux fantaisies, semblent
une inquitude; et l'impatience d'un malaise apparat dans cette
continuelle recherche de l'agrment, dans ce furieux apptit de
plaisir. La femme se prodigue de tous cts comme si elle voulait se
rpandre hors d'elle-mme. Mais c'est vainement qu'elle s'agite,
qu'elle cherche autour d'elle une sorte de dlivrance; elle a beau se
plonger, se noyer dans ce que le temps appelle un ocan de mondes,
courir au-devant des distractions, des visages nouveaux, de ces
liaisons passagres, de ces amis de rencontre, pour lesquels le sicle
invente le mot _connaissances_; dners, soupers, ftes, voyages de
plaisir, tables toujours remplies, salons toujours murmurants, dfil
continu de personnages, varit des nouvelles, des visages, des
masques, des toilettes, des ridicules, tout ce spectacle sans cesse
changeant ne peut remplir entirement la femme de son bruit. Que ses
nuits se brlent aux bougies, qu'elle appelle  mesure qu'elle
vieillit plus de mouvement autour d'elle, elle finit toujours par
retomber sur elle-mme: elle se retrouve en voulant se fuir, et elle
s'avoue tout bas la souffrance qui la ronge. Elle reconnat en elle le
mal secret, le mal incurable que ce sicle porte en lui et qu'il
trane partout en souriant: l'ennui.

Prenez garde en effet. Ne vous laissez pas tromper aux apparences de
ce monde,  la rputation qu'il s'est faite par ses dehors; allez
au-del de ce qu'il montre, touchez  ce qu'il laisse chapper: que
trouverez-vous comme mobile de ses agitations, comme excuse de ses
scandales, comme expiation de ses fautes? L'ennui. L est le fond du
temps, le grand signe et le grand secret de cette socit. Nous avons
essay de peindre ailleurs[583], dans ses caractres gnraux, dans
l'ensemble de ses influences, ce principe de mort qui se glisse
partout sous le rgne de Louis XV et apporte  l'me de la France ces
dfaillances, tant de dgot, un si singulier dsenchantement de son
courage et de son initiative. Du haut en bas de l'chelle sociale,
nous avons montr le mal croissant d'ordre en ordre, en bas clatant
brutalement par le cynisme du suicide, en haut s'incarnant dans un
matre qui promne des petits appartements au Parc aux cerfs l'ennui
d'un peuple dans l'ennui d'un roi!

  [583] Les Matresses de Louis XV, par Edmond et Jules de
  Goncourt. _Sous presse._

Mais cette peine d'un sicle d'esprit puni par son esprit mme, par la
mlancolie de l'esprit, cette punition providentielle d'une socit
qui ne vit que par l'agrment, qui ne peut trouver de satisfactions
que par l'intelligence, qui est lche devant le devoir et ne connat
plus le dvouement, la tristesse de cette humanit qui n'a plus de
vertus que des vertus de sociabilit, le vide de ce monde dont les
intrts et la conscience s'touffent dans l'air des salons, ce
supplice raffin et  la mesure de la dlicatesse du dix-huitime
sicle devait avoir son martyr dans la femme. Plus que l'homme, par
l'exigence de ses instincts, par la finesse de ses sensibilits
morales, par le caprice de tout son tre, la femme devait souffrir de
ce malaise du sicle. Une dbauche d'esprit, Walpole, en appelant
ainsi la femme du dix-huitime sicle, l'a dfinie et explique. J'ai
une admiration stupide pour tout ce qui est spirituel, c'est l'aveu
que fait une femme au nom de toutes. La femme est tout esprit, et
c'est parce qu'elle est tout esprit qu'elle sent en elle comme un
dsert. Point de sentiment, point de force suprieure qui la
soutienne, point de source de tendresse qui la dsaltre: rien qu'une
occupation de tte, une sorte de libertinage de penses qui la laisse
retomber  toute heure dans le dsenchantement de la vie. Son coeur
flotte sans point fixe o il puisse s'attacher. Ses facults manquent
en mme temps d'un lien qui les assemble et d'un but qui les appelle
en haut, d'une foi, d'un dvouement, d'un de ces grands courants qui
enlvent la femme aux faiblesses de sa volont morale. De l cette
aridit  laquelle elle ne peut remdier et dont elle se dsole. De l
cette prostration singulire, ce sentiment de lassitude qui mousse sa
conscience, cet nervement dans le plaisir, ce got de cendre qu'elle
trouve  tout ce qu'elle gote. Elle use de tout pour se rveiller,
pour se donner une secousse, pour se sentir vivre, pour nourrir ou du
moins agiter sa pense. Elle se jette aux lectures, elle dvore
l'histoire, les romans, les contes du jour, et l'ennui lui ferme le
livre entre les doigts;  peine s'il lui reste le courage de se
rfugier dans les _Essais de Montaigne_ et de se faire bercer l'me
par ce brviaire sans consolation, que la dernire me de femme du
dix-huitime sicle, Mme d'Albany, appellera la patrie de son me et
de son esprit. Elle se livrera au monde, elle s'arrachera violemment,
furieusement  la solitude; elle prendra la passion dominante de la
duchesse du Maine, la passion de la multitude: mais le dgot
d'elle-mme ne la sauvera pas du dgot des autres. Les gens qui
l'environneront ne seront bientt plus qu'une manire de spectacle; la
socit lui semblera un commerce d'ennui qu'on donne et qu'on reoit,
et elle reconnatra que l'ennui vient de partout, de la solitude aussi
bien que de la foule, cette autre solitude, la plus absolue et la
plus pesante de toutes, laissait chapper une grande dame de ce
temps au milieu du plus beau salon de France[584].

Correspondances, mmoires, confessions, tous les documents, toutes les
rvlations familires du temps trahissent et attestent ce malaise
intrieur des femmes. Il n'est pas d'panchement, pas de lettre o la
plainte de l'ennui ne revienne comme un refrain, comme un gmissement.
C'est une lamentation continuelle sur cet tat d'indiffrence et de
passivit, sur cet engourdissement de toute curiosit et de toute
nergie vitale qui te  l'me jusqu'au dsir de la libert et de
l'activit, et ne lui laisse d'autre patience que la paresse et la
lchet. L'ennui, pour les femmes d'alors, c'est le grand mal, c'est,
comme elles disent, l'ennemi; et coutez-les lorsqu'elles en
parlent, lorsqu'elles le confessent: leur langage si net, si peu
dclamatoire hors de l, prend des expressions normes pour exprimer
l'immensit de leur dcouragement. Le _nant_, tel est le mot qu'elles
trouvent, sans le juger trop fort, pour peindre ce sommeil de mort
auquel elles succombent: Je suis tombe dans le nant... Je retombe
dans le nant..., c'est une phrase que ces femmes de tant de got et
de tant de mesure crivent couramment, naturellement, et qu'elles
rencontrent sous leur main quand elles veulent parler de leur ennui,
tant ce qu'elles souffrent leur semble tre une chose qu'on ne peut
mieux comparer qu'au rien qui suit la mort. Les plus courtises, les
plus entoures ont des cris pareils  des dgots de mourant qui
retourne la tte contre le mur: Tous les vivants m'ennuient!... La
vie m'ennuie! Il en est qui arrivent  envier les arbres, parce
qu'ils ne sentent pas l'ennui[585]. Et la grande pistolaire du temps,
Mme du Deffand, sera le grand crivain de l'ennui.

  [584] Correspondance indite de Mme du Deffand. _Michel Lvy_,
  1859, vol. I.

  [585] Lettres de la marquise du Deffand  Horace Walpole.
  _Paris_, 1812, _passim_.

Cet ennui du coeur et de l'esprit ragissait sur le corps de la femme.
Il lui donnait une souffrance, une faiblesse, une langueur, une sorte
de tristesse et d'atonie physiques, le malaise sourd que le temps
appela de ce mot vague: _les vapeurs_. Les vapeurs, c'est l'ennui,
dit Mme d'pinay. De ce mal, le dix-huitime sicle n'apprcia gure
que le ridicule. Fatigu de voir des femmes sans ressort, sans
volont, allonges sur des chaises longues, ayant pour toute force
celle de faire des noeuds, se plaignant d'une faon si mourante d'tre
ananties, le temps crut ou voulut croire qu'il n'y avait point de
principe  une maladie devenue de bon ton et qui s'affichait comme une
mode. Il essaya d'touffer sous la raillerie, l'pigramme, la chanson,
ces vapeurs qui ne lui semblaient que migraine, mal imaginaire,
affectation, et qui pourtant cachaient, sous la comdie, sous
l'exagration, la grande souffrance des sicles civiliss, la maladie
du systme nerveux, la secrte hypocondrie, la terrible et mystrieuse
hystrie. Et lorsqu' la fin du sicle les vapeurs deviendront de
vritables crises de nerfs et que des femmes seront obliges de faire
matelasser leurs chambres  coucher contre des attaques priodiques,
lorsque le mal clatera avec de si frappants caractres chez la
princesse de Lamballe[586], le public continuera  se moquer, comme
d'une manie, de ces vanouissements priodiques.

  [586] Parmi les _vaporeuses_ les plus srieusement atteintes, il
  faut citer Mme de Lamballe, qui avait de frquents
  vanouissements de deux heures, que l'odeur d'un bouquet de
  violettes faisait trouver mal,  laquelle la vue d'un homard,
  d'une crevisse, mme en peinture, donnait une crise de nerfs.
  Mme de Genlis (Mmoires, vol. II), avec sa rancune contre la
  cour, ne voit dans ces scnes que de jolies comdies.
  Malheureusement, Mme de Genlis se trompe; la maladie du systme
  nerveux de Mme de Lamballe, branl non par la cause qu'indique
  le docteur Saiffert, mais par les profonds chagrins que lui avait
  donns le prince son mari, cette maladie, dgnre en mlancolie
  profonde et en vapeurs convulsives, est si relle qu'elle cherche
  pendant tout le sicle son remde prs des mdecins, des
  empiriques, des charlatans, depuis Pittara qui gurissait avec
  des empltres sur le nombril, jusqu' Mesmer, Deslon et leur
  baquet. (Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVIII.)

Il est besoin de rechercher ici les causes particulires au temps,
personnelles  la femme d'alors, qui la prdisposaient ds l'enfance 
cet tat valtudinaire,  ce mal trange de l'ennui pass des forces
imaginatives aux forces vitales, devant lequel la mdecine allait se
perdre en ttonnements et en perplexits. La femme, en sortant du
maillot, tait enferme dans une sorte de cuirasse; toute petite, on
commenait  lui dessiner et  lui faonner une taille artificielle au
moyen d'un corps  baleine, sans laquelle les petites filles, laisses
 la nature, n'auraient jamais fait, au sentiment du temps, que des
tres informes, des femmes de campagne. C'est  cette premire
compression des organes,  l'usage du _corps_ embarrassant la
respiration et la digestion que Bonnaud attribue gnralement les
vapeurs dans son livre de la _Dgradation de l'espce humaine par
l'usage des corps  baleine_[587]. Puis vient l'habitude du blanc et
du rouge qu'on ne portait autrefois qu'aprs le mariage, qu'on voit
aujourd'hui aux joues des jeunes filles, et dont la femme abuse avec
plus d'excs  mesure qu'elle vieillit; usage malsain de prparations
plus malsaines encore: ce blanc n'est pas toujours du blanc de Candie,
fait de coquilles d'oeufs; il est souvent compos de magistres de
bismuth, jupiter, saturne, de cruse; ce rouge ne se tire pas
seulement de matires animales ou vgtales comme la cochenille, le
santal rouge, le bois de Fernambouc, mais aussi de minraux comme le
cinabre, le _minium_, de minraux de plomb, de soufre et de mercure
calcins au feu de rverbre. Et que de maux venant de l, de ce
blanc, et surtout de ce rouge, dont le plus inoffensif, le carmin
mme, le rouge vgtal, le rouge de Portugal, si renomm comme le plus
beau et le plus haut en couleur, est abandonn par les femmes  cause
des douleurs de tte et des dmangeaisons qu'il leur cause! Des
boutons, des fluxions du visage ou des gencives, c'est le moindre
inconvnient de cette enluminure et de ce pltrage; le blanc et le
rouge ne gtent pas seulement les dents, ils font plus qu'abmer les
yeux jusqu' menacer la vue, ils attaquent tout le systme nerveux, et
amnent dans tout le corps des dsordres qui ne s'arrtent qu' la
cessation de leur emploi[588]. A ces dsordres s'en joignent d'autres,
produits par l'abus des parfums enttants, par l'usage immodr de
l'ambre, par une cuisine que la France de Louis XIV ne connaissait
pas, une cuisine toute compose de jus, de coulis, d'pices, de
_brlots_[589], un sublim de succulence donnant au jeu des organes
une effervescence factice, brlant au lieu de nourrir, et mettant dans
le chyle, dans le sang, dans la lymphe, un lment corrosif. Et pour
relever encore cette cuisine, voici que s'introduisent, au dessert qui
les ignorait, les liqueurs de Lorraine[590]. Tout est contraire 
l'hygine naturelle de la femme, l'ordre et l'heure des repas, ces
soupers qui s'enfoncent dans la nuit, qui forcent l'estomac drang,
et qui mettent, dans les lettres de femmes du temps, tant de plaintes
d'indigestions. Et pour irriter et branler les nerfs de la femme, il
y a par-dessus cela le caf, le chocolat et le th, que la mdecine
d'alors considre comme un des plus grands excitants.

  [587] Tout le sicle s'est lev contre cette mode du _corps_ que
  les femmes ne veulent abandonner  aucun prix. C'est une
  vritable croisade, depuis les remarques de _l'Artin moderne_
  jusqu'aux observations de l'anatomiste Winslow, depuis les
  objurgations du bonhomme Mtra, jusqu' _l'Avis de Reisser sur
  les corps baleins_, jusqu'aux plaintes du chevalier de Jaucourt,
  dans l'Encyclopdie. Pendant tout le sicle on attaque le
  _corps_, on le fait responsable de la mort d'un grand nombre
  d'enfants, de la mort de la duchesse de Mazarin. Les corps les
  plus  la mode taient les corps  la grecque, d'abord  cause de
  leur nom, puis pour leur bon march, quoiqu'ils fussent
  trs-dangereux, parce que les baleines ne montaient qu'au-dessous
  de la gorge et pouvaient la blesser.

  [588] Lettre sur plusieurs maladies des yeux causes par l'usage
  du rouge et du blanc, par Gendron. _Paris_, 1760.

  [589] loge de l'impertinence.

  [590] Les Bijoux Indiscrets.

Quelles causes encore aux vapeurs? Les mdecins en trouvent une dans
la mdecine, dans la mdicamentation de leur temps, l'abus des
saignes et des purgations pour la moindre indisposition traite par
la dite et l'eau. Ils en signalent une autre bien singulire: la
lecture des romans. C'est l, pour certains d'entre eux, l'origine et
comme l'me du mal de la femme. Ils font driver son malaise, le
drglement de sa sant, de cette manie de lecture romanesque qui
remplit le sicle, et qui prend les filles ds la bavette. Et peignant
l'tat o les romans mettent la femme, cette vie suspendue dans
l'attention, ces longues heures, ces nuits mme consumes par la
passion de lire, tout ce travail de tte sans exercice, tant
d'motions, tant de sensations qui la traversent, l'tourdissement qui
lui monte au cerveau de ces pages magiques qu'elle respire, de ce
papier enivrant, ils arrivent  conclure, par la plume de l'auteur des
_Affections vaporeuses_, que toute petite fille qui lit  dix ans au
lieu de courir fera une femme  vapeurs[591].

  [591] Trait des affections vaporeuses des deux sexes. Nouvelle
  dition, augmente et publie par ordre du gouvernement. _Paris_,
  _de l'Imprimerie royale_, 1782.

Au fond, toutes ces raisons des vapeurs du dix-huitime sicle ne sont
que secondaires. Il en est une qui les domine toutes. Le monde, la vie
du monde, c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse.
L'nervement lui vient de cette vie de veille qui fait donner aux
femmes le nom de _lampes_, de cette vie toute nocturne qui se couche
au jour[592]. Il lui vient de la fivre succdant  cette vie, de ce
tourment des nuits du sicle, l'insomnie, qui, dj sous la Rgence,
retourne les femmes dans leur lit jusqu' sept heures du matin, et qui
fait plus tard, chez Mme du Deffand, chez Mlle de Lespinasse, ce grand
dsespoir de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant, contre la sant
de la femme, que cette vie matrielle du monde, auprs de sa vie
morale? Le jeu incessant de toutes les facults, l'ambition, la
jalousie, la guerre des rivalits, l'excitation de l'esprit, de
l'amabilit, le travail de la grce, les dceptions, les
mortifications, les vanits qui saignent, les passions qui brlent,
quelle autre fivre pour miner et branler le dlicat organisme de la
femme!

  [592] Duclos dans _les Confessions du comte de ***_ dit d'une
  femme: Il n'y avait rien qu'elle ne prfrt au chagrin de se
  coucher.

Devant le mal chaque jour plus gnral, la mdecine demeura d'abord
embarrasse, hsitante. Il se rencontra des mdecins qui, l'attribuant
 l'imagination seule, gurirent les vapeurs sans les traiter; ainsi
fit le fameux Sylva qui, sans remde, exorcisa les vaporeuses de
Bordeaux en pouvantant leur coquetterie: il se contenta de leur dire
que ce qu'elles appelaient vapeurs tait le mal caduc[593]. Force
bientt de prendre au srieux de relles souffrances, de reconnatre
une maladie dans l'affection rgnante, et de traiter les vapeurs avec
des remdes, la mdecine employa des toniques, des excitants, les
antispasmodiques, l'ther, le musc, l'assa-foetida, l'eau de mlisse,
l'eau de la Reine de Hongrie, les gouttes d'Hoffman, les pilules de
Stahl et de Geoffroy. Ce traitement nergique et rconfortant
russissait assez mal, quand parut un homme qui eut pendant quelques
annes une vogue presque gale  celle de la maladie qu'il soignait.
Rien ne lui manqua, ni les perscutions, ni l'engouement des malades,
ni la clientle des femmes les plus qualifies, ni la confiance de Mme
du Deffand, qui lui demanda de lui rendre le sommeil[594]. Ce mdecin
tait le fameux Pomme. Comparant les nerfs dans leur tat de sant 
un parchemin tremp et mou, il attribuait les vapeurs  un
desschement, un racornissement du systme nerveux. Toute la science
de la mdecine consistait, suivant son systme,  rendre l'humidit 
ce tissu: et il croyait y parvenir en ordonnant des dlayants, des
humectants, de l'eau de veau, de l'eau de poulet, du petit lait, et
surtout des bains tides, des bains de cinq, six, huit heures mme:
dans l'espace de quatre mois, une de ses malades, Mme de Clugny, passa
dans l'eau douze cents heures! Il gurissait, il russissait surtout.
Mais deux des grandes dames qu'il soignait, la marquise de Bezons et
la comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, et leur mort
faisait grand bruit. Il tait poursuivi par les jalousies et les
tracasseries de ses collgues, qui allaient jusqu' faire verser par
des domestiques gagns, du sirop de Rabel sur les pures de concombre
et de chicore qu'il ordonnait  ses malades. Sa vogue commenait 
passer: il quittait Paris, et regagnait Arles, sa ville natale. Ses
ennemis rpandaient qu'il tait expatri, qu'il tait mort; et,
profitant du retour de la mode, ils comparaient sa mdecine  celle de
Printemps, ce soldat aux gardes franaises qui avait fait une si belle
fortune, quelques annes auparavant, en prescrivant aux vaporeuses une
dcoction de foin. Mais Printemps ne s'tait pas retir comme Pomme:
il tait tomb. Il avait dj, avec ses dcoctions de foin, gagn de
quoi donner du fourrage sec  deux chevaux qui le conduisaient  ses
visites dans un bon carrosse, lorsqu'il fut arrt net en si beau
chemin: une requte prsente par la Facult  M. le marchal de Biron
l'avait mis  bas de son quipage[595]. Cependant Pomme vivait malgr
ses ennemis, et il avait encore des fidles  Paris qui faisaient le
voyage pour le consulter. Des dvotes enttes et enthousiastes lui
restaient, telles que la comtesse de Boufflers, qu'on voit presque
aussitt la mort du prince de Conti partir de Paris et aller s'tablir
 Arles dans une maison meuble pour elle o elle passe tout l'hiver 
porte des soins de M. Pomme. C'tait elle sans doute qui le rappelait
sur son grand thtre, le rtablissait dans la capitale et lui
ramenait sa clientle. Pouss par elle, le grand mdecin des femmes
arrivait  tout: il devenait mdecin consultant du roi, et en 1782 une
nouvelle dition de son _Trait des affections vaporeuses_ paraissait,
publi par ordre du gouvernement et imprim  l'Imprimerie royale.

  [593] Correspondance secrte, vol. VIII.

  [594] Lettres de la marquise du Deffand. _Paris_, 1812, vol. I.

  [595] Correspondance de Grimm, vol. V.

En face de Pomme, un mdecin s'tait lev, dont la popularit devait
tre plus durable, dont le nom est rest: Tronchin! Tronchin, dont les
jolies femmes vont chercher les oracles  Genve, Tronchin qui voit
toute la France se presser dans ses antichambres de Paris[596].
Imaginez le Rousseau de la mdecine. La rvolution que la _Nouvelle
Hlose_ fait dans le coeur de la femme, les ordonnances de Tronchin
l'accomplissent dans ses habitudes, dans sa vie journalire. Tronchin
fait sortir la femme de sa paresse et de ses langueurs, presque de sa
constitution. Il la force au mouvement, aux fatigues fortifiantes. Il
lui impose de gros ouvrages, il la fait frotter des salons, bcher un
jardin, se promener en ralit, sur ses pieds, courir[597],
_s'extnuer_: c'est un mot que sa doctrine fait entrer dans la langue
de la femme. Il rend ses membres  l'exercice, son corps  la libert
avec ces robes nouvelles, baptises de son nom, portes bientt dans
tout Paris par les promeneuses appuyes sur de longues cannes,
_tronchinant_[598], comme dit le temps. Marcher devient une mode; et
c'est le temps o la marchale de Luxembourg, attaque sur le plaisir
qu'elle peut trouver dans la socit de la Harpe, rpond simplement
pour la dfense de la Harpe et pour la sienne: Il donne si bien le
bras!

  [596] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. IX.

  [597] L'Ami des femmes, 1758.

  [598] Le Monument du costume. Premire srie. Texte des planches
  de Freudeberg.--Dans ces maladies qu'au fond les mdecins
  considrent comme des maladies morales, Roussel (_Systme
  physique et moral de la femme_) s'levait contre la promenade, le
  remde par excellence de Tronchin, attaquant l'intemprance
  d'ides que la promenade procure aux femmes, ides qui, tout en
  les charmant, fatiguent les ressorts de leur esprit.

Occuper physiquement la femme, la distraire d'elle-mme par l'activit
et la lassitude corporelles, lui remuer le sang et les humeurs, lui
rafrachir la tte par l'exercice, le grand air, tels furent les
moyens employs par Tronchin pour combattre les tristesses, les ennuis
de la femme, la tirer d'un tat de stagnation morale, remettre
l'quilibre dans son organisme nerveux. Rien ne fut ajout  ce
systme par les mdecins en vogue qui vinrent aprs lui, par Lorry, si
goutteux que les malades descendaient pour le consulter dans son
carrosse[599], par Barths, le type des jolis mdecins de femmes du
temps, qui saignait les dames avec une ligature  glands d'or[600], et
qui pour avoir sauv Mme de Montesson recevait du duc d'Orlans une
pension de 2,000 livres[601].

  [599] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. III.

  [600] Les Masques. _S. l. n. d._

  [601] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXI.

       *       *       *       *       *

Cependant, tout en demandant le soulagement de son malaise physique 
la mdecine et aux charlatans, la femme cherchait en elle-mme le
remde de son malaise moral. Remontant  la source de toutes ses
souffrances, au principe de son mal, que trouvait-elle? L'inoccupation
des ides dans l'tourdissement, cette dispersion de soi-mme, cette
espce d'parpillement de l'me que fait la dissipation. D'o lui
venait ce got de nant que toutes choses, et le plaisir mme,
prenaient sous sa main? Du nant qui tait en elle, du vide cach sous
une frivolit inquite, de cette activit froide rpandant son esprit
de tous les cts sans l'intresser  rien, lui donnant du mouvement
sans lui donner de ressort. Son grand mal, l'empoisonnement de sa vie,
la misre de son tre tait en un mot de manquer de ce qu'elle a
appel elle-mme un objet[602].

  [602] Lettres indites de Mme du Deffand. _Paris_, _Michel Lvy_,
  1859, vol. I.

Un objet,--voil ce que la femme va poursuivre pendant tout le sicle.
Et ce fond srieux et solide de l'esprit, cet intrt de la pense,
cette base, ce but, ce poids qui lui manque, elle ira les chercher,
avec passion, avec la fureur de l'engouement, sans souci de la
singularit ou du ridicule, non point dans les passe-temps
d'intelligence  sa porte, mais  l'extrmit oppose des talents et
des aptitudes de son sexe, dans des tudes qui sembleront l'attirer
par le srieux, l'immensit, la profondeur, l'horreur mme, par ce qui
absorbe et remplit l'intelligence de l'homme.

Les romans disparaissent de la toilette des femmes, et l'on ne voit
plus que des traits de physique et de chimie sur les chiffonnires.
Les plus grandes dames et les plus jeunes s'occupent des matires les
plus abstraites et rivalisent avec Mme de Chaulnes embarrassant les
acadmiciens et les savants qui viennent chez son mari. Ds 1750,
Maupertuis est dj la coqueluche des femmes; il est dj de ton
pour les petites-matresses d'aller s'extasier aux sances de l'abb
Nollet, et de voir sortir du feu, un feu qui fait du bruit, du menton
d'un grand laquais qu'on gratte[603]. Dans les salons de la fin du
sicle, on forme des socits de vingt, vingt-cinq personnes, pour
suivre un cours de physique, un cours de chimie applique aux arts, un
cours d'histoire naturelle[604] ou de myologie. On rougirait de ne pas
assister aux leons de M. Sigault de la Fond ou de M. Mittouart; ne
nomme-t-on pas parmi celles qui s'y pressent Mmes d'Harville, de
Jumilhac, de Chastenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan[605]? Une
femme ne se fait plus peindre sur un nuage d'Olympe, mais assise dans
un laboratoire[606]. Que Rouelle, le frre du fameux Rouelle, fasse
des expriences sur la fusion et la volatilisation des diamants, il
aura pour spectatrices la marquise de Nesle, la comtesse de Brancas,
la marquise de Pons, la comtesse de Polignac, Mme Dupin, qui suivront
d'un oeil attentif et curieux le diamant brillant sous le feu de la
moufle, tincelant une dernire fois, et suant la lumire[607]. Un
journal va paratre rpondant aux besoins du temps, aux gots de la
femme, qui, mlant les sciences aux arts agrables, donnera,  ct de
la posie, des traits de bienfaisance, des varits et des spectacles;
les mmoires scientifiques, les descriptions de machines, les
observations d'astronomie, des lettres sur la physique, des morceaux
sur la chimie, des recherches de botanique et de physiologie, les
mathmatiques, l'conomie domestique, l'conomie rurale,
l'agriculture, la navigation, l'architecture navale, l'histoire, la
lgislation, et les comptes rendus de l'Acadmie[608]. Les Pilastre du
Rozier, les la Blancherie vont exploiter la mme ide, le mme
engouement. Les acadmies payantes, les _muses_ vont natre, les
muses dont le succs est fait par le public des femmes applaudissant
tout ce qu'on leur dbite, et jusqu'aux compilations de Gbelin sur le
boeuf Apis[609]! Muses et lyces vont remplir Paris de science
aimable, d'rudition attrayante. Et quel spectacle plus charmant que
toutes ces jolies ttes tournes vers le docteur qui trne sur sa
chaise curule, au bout d'une longue table garnie de cristallisations,
de globes, d'insectes et de minraux? Il grasseye, il nuance sa
diction, au milieu du cercle des femmes formant la premire enceinte
de l'auditoire, les joues sans rouge, et comme plies par les veilles,
la tte appuye ngligemment sur trois doigts en querre, immobiles
d'attention, ou bien du regard et de la main faisant l'application du
discours aux objets tals sur la table[610].

  [603] Lettres crites en 1743 et en 1744, au chevalier de
  Luzeincour, par une jeune veuve. _Londres_, 1769.

  [604] L'almanach historico-physique, ou physiosophie des dames
  sur les quarante-huit cabinets d'histoire naturelle de Paris, en
  cite sept appartenant  des femmes parmi lesquelles figurent
  Mlles Clairon et Ibus.

  [605] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

  [606] Catalogue des tableaux de feu M. Blondel de Gagny, par
  Remy, 1776. Portrait de Mme de Gontaut par Charlier. Je possde
  un dessin de Gabriel de Saint-Aubin reprsentant une exprience
  dans une chambre de physique o, parmi des seigneurs  cordon
  bleu et des abbs, sont assises d'lgantes femmes.

  [607] Correspondance de Grimm, vol. VII.

  [608] Journal polytypique.

  [609] Correspondance secrte, vol. XVI.--Mmoires de la
  Rpublique des lettres, vol. XX.

  [610] Correspondance secrte, vol. X.

  Mais les lyces ne suffisent pas. Le Collge royal lui-mme, cette
  cole de tous les arts et de toutes les sciences frquente
  jusque-l par l'tude seule, le Collge royal va voir en 1786 ses
  portes forces par les femmes triomphant des rpugnances de l'abb
  Garnier, grce  l'aide et aux intrigues de leur ami Lalande[611].
  On est loin de la dlicate maxime de Mme de Lambert: Les femmes
  doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que
  sur les vices. Nulle science ne rpugne  la femme, et les
  sciences les plus viriles semblent exercer sur elle une tentation,
  une fascination. La passion de la mdecine est presque gnrale
  dans la socit; la passion de la chirurgie est frquente.
  Beaucoup de femmes apprennent  manier la lancette, le scalpel
  mme. Beaucoup se montrent jalouses de la petite-fille de Mme
  Doublet, la comtesse de Voisenon, qui auprs des mdecins reus
  chez sa grand'mre a appris tant bien que mal l'art de gurir et
  mdicamente dans ses terres, parmi ses amis, tout ce qui lui tombe
  sous la main; si bien que des plaisants, insrant un carton dans
  le _Journal des Savants_, lui font croire qu'elle est lue
  prsidente du collge de mdecine[612]. La marquise de Voyer
  raffole de leons d'anatomie, et s'amuse  suivre le cours du
  chyle dans les viscres[613]. Car l'anatomie est alors un des
  grands gots de la femme: peu s'en faut que les femmes  la mode
  n'aient dans un coin du jardin de leur htel, ce petit boudoir,
  ces _dlices_ de Mlle Biheron, la grande artiste en sujets
  anatomiques faits de cire et de chiffons, un cabinet vitr plein
  de cadavres! Et ne verra-t-on point une jeune femme de dix-huit
  ans, la jeune comtesse de Coigny, se passionner tellement pour
  cette horrible tude, qu'il ne lui arrivera point de voyager sans
  emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre  dissquer,
  comme on emporte un livre  lire[614]?

  [611] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXXIII.

  [612] L'Espion anglais, vol. II.

  [613] Correspondance de Grimm, vol. XIV.

  [614] Mmoires de Mme de Genlis, vol. I.

L'universalit de toutes les connaissances, l'encyclopdie de tous les
talents, tel fut ce rve de la femme du dix-huitime sicle, inspir
par l'exemple de ce gnie si vif et si lger qui, en touchant  tout,
semblait embrasser tout, par ce Voltaire qui, pour se reposer de
remuer le monde des passions, remuait par passe-temps le monde des
sciences. Que devait-il en sortir? Rien qu'un joli monstre, une femme
sachant saigner et pincer de la harpe, enseigner la gographie et
jouer la comdie, dessiner des romans et des fleurs, herboriser,
prcher et rimer, le type parfait de ce que le temps appelait une
_virtuose_: Mme de Genlis.

       *       *       *       *       *

Une femme se trouva au dix-huitime sicle qui rsista  ces deux
mouvements opposs de l'me de son sexe,  ces deux grands courants de
la mode, dont l'un entranait la femme  toutes les coquetteries
raffines du caprice, de l'tourderie prcieuse, de la lgret, de la
mobilit, l'enlevait  la vie relle, presque  la terre; dont l'autre
l'emportait,  la suite de Mme du Chtelet, vers le bel esprit des
sciences, dans cette sphre des amusements chimiques et physiques o
Newton s'appelle Algarotti, vers la vanit et la superficie de toutes
les connaissances. Mais, tout en combattant galement ces deux grands
travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la vogue des
sciences et des lyces devait lui survivre, se rpandre encore,
rsister mme  la Rvolution, et reparatre sous le Directoire avec
tout l'clat de ses ridicules. Il n'en fut pas de mme de
l'exagration, et, si l'on peut dire, de la fivre de la grce: elle
la dconsidra, elle la discrdita presque absolument. Du haut de
l'influence de son salon, cette femme, une bourgeoise, fit tomber d'un
coup d'pingle toute cette bouffissure, rendit  la vrit l'me de
son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel. A cette
originalit,  cet agrment, cherchs par la femme d'alors dans le
tour des sentiments travaills et l'enflure de la langue force, cette
femme opposait la simplicit, une simplicit de fondation, de
vocation, de tradition et de nature, qu'elle tirait de sa naissance et
de sa personne, de l'ordre dont elle sortait aussi bien que de la
tendance de ses gots, de son esprit, de sa raison froide, de son me
rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'tait point seulement
son caractre que la simplicit, c'tait encore son tude, sa
proccupation, sa vanit; elle la perfectionnait, elle la mditait,
elle la polissait. Elle en faisait une arme contre les faons d'tre
et de paratre du monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle
cherchaient  briller,  clater, que la mode tait de tirer l'oeil ou
d'accrocher l'esprit des autres, au milieu de cette universelle manie
de se jeter et de se tmoigner au dehors, qui faisait en ce temps de
l'pithte _uni_ une condamnation absolue, une cruelle injure, elle
prenait cette qualit ngative, l'uni, pour sa rgle; et la devise de
sa personne tait la devise de son appartement: _Rien en relief_. Elle
affichait le simple, elle le jouait contre son sicle, allant
jusqu' rechercher les images triviales, les comparaisons de mnage,
les mtaphores tires de bas pour ter toute prtention  ses ides
les plus ingnieuses; et dans ce temps o l'me semblait ne pouvoir se
passer de manires, o la vie, la pense, l'amour, tout se drglait
et se dsordonnait, o la femme demandait une sorte de folie  ses
sensations, cette femme demeurait droite et ferme, restant une me
toute faite de raison, affectant le terre  terre, se vantant
d'ignorance, bornant au repos de l'tre le systme et le plan du
bonheur. Au lieu de sortir d'elle-mme, elle s'y tenait rfugie.
Fuyant tout effort, toute peine, toute secousse, elle poussait ses
facults vers une certaine nonchalance, elle inclinait ses dsirs vers
une sorte de paresse. Et cette paix, qui tait en elle un renoncement
philosophique, elle la gardait par une pratique de vie constante et
rgulire, affermie de maximes et d'axiomes. Modration, temprament
en toutes choses, c'tait le secret de ce parfait et tranquille
quilibre tabli jusque dans les mouvements d'un coeur pondr par
cette femme qui se drobait  l'motion de la charit mme, et dont la
bouche un jour laissa chapper comme une bouffe de glace cette phrase
froide: Je ne me dfie de personne, car c'est une action; mais je ne
me fie pas, ce qui n'a pas d'inconvnient[615].

  [615] Mlanges de Mme Necker, vol. II.

Le _papillotage_ ne put longtemps rsister  la protestation de cette
figure sereine, nette, sche, qui rattachait, dans toute sa personne,
la femme  la ralit de la vie,  la ncessit du sens commun; et
cette femme sans sduction, sans esprit, ironique seulement par son
exemple et l'opposition de sa manire d'tre, Mme Geoffrin eut
l'honneur de changer un instant son sexe et de le refaire  son
image. Elle imposa silence  ce cri de la femme du dix-huitime
sicle: Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que je me
croirais sur la roue[616]! Elle apaisa son sexe; elle le rassrna;
elle le tira de cet tat de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de
Prie lui avait appris  vivre[617]. Et, avec le calme, elle ramena le
_vrai_ dans cette socit qui en avait perdu le sentiment. Son
autorit remit en honneur le _vrai_ du sentiment, le _vrai_ de la
conversation. Et ce furent bientt les charmes sociaux suprieurs 
tous les autres. Se comparant avec des femmes de la socit plus
jolies qu'elle, doues d'un plus grand agrment, animes d'un plus vif
dsir de plaire, et se demandant d'o lui est venue sa supriorit sur
ces femmes, moins recherches, moins aimes qu'elle, moins entoures
des flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se rpond  elle-mme
justement que son succs tient  ce qu'elle a toujours eu le _vrai_
de tout, et qu' ce mrite elle a joint celui d'tre _vraie_ en
tout.

  [616] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I.

  [617] Mmoires du prsident Hnault.

       *       *       *       *       *

Mais  mesure que se faisait dans la femme ce dbarras, ce
dpouillement de toute exagration,  mesure que son langage, ses
expressions, son esprit, son me, revenaient au vrai, et que tout en
elle se modelait sur la vrit, en prenait la mesure, l'empreinte et
l'accent, la femme semblait rappeler  elle ce qu'elle tait habitue
 jeter hors d'elle-mme et  rpandre. Les choses et les personnes ne
lui apparaissant plus que dans la ralit de leur tre et de leur
essence, le jugement se substituant en elle  la sensation, sa pense
ne s'ouvrant plus qu'aux ides de rapport, la femme perdait peu  peu
l'instinct et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien
de jaillissant dans son imagination, de spontan et d'abandonn dans
ses sentiments. Elle se resserrait, elle se dtachait des autres, et
se retirait dans le cercle troit de la personnalit. Elle
s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se garait de
l'motion, et, s'avanant dans la paix de l'gosme, elle faisait
chaque jour  sa sensibilit la place moins grande. La froideur de sa
tte descendait dans son coeur, et elle arrivait  pouvoir dire, en
mettant la main sur ce coeur qu'elle empchait de battre et qu'elle
forait  penser, le mot, le grand mot de Mme de Tencin  Fontenelle:
C'est de la cervelle qui est l[618].

  [618] Correspondance de Grimm, vol. XIV.

C'est alors que la scheresse, ce dernier caractre d'un sicle
d'esprit, arrive  tre chez la femme un caractre constant. Et que de
paroles, que de cris chapps la rvlent! Il est des correspondances
o le gnie de la femme du dix-huitime sicle semble le gnie de la
scheresse. C'est comme un sens, dominant tous les autres, qui
triomphe des faiblesses et des tendresses de la femme, de sa nature,
de son sexe. Cette scheresse de la femme apparat partout, sans
voiles, crment et ingnument, dans le cynisme ou dans la grce,
brutale ou polie, effrayante ou lgre. Elle s'accuse dans des mots
qui creusent un abme dans l'humanit du temps. On la touche, on la
respire, elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme
du sicle fait sur elle-mme, en regardant embrasser un enfant: Je
n'ai jamais rien pu aimer, moi. Cette scheresse effraye dans l'amour
et dans toutes les passions de la jeunesse; elle pouvante dans les
habitudes, les attachements, les amitis mme de la vieillesse.
coutez son dernier mot dans ce dialogue de mort, dans cette scne
d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le sicle, o
Montesquieu attribuait la grande amabilit d'une personne  ce qu'elle
n'avait jamais rien aim: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est
assise dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couch
dans une bergre au coin de la chemine; ils causent: Pont de
Veyle?--Madame.--O tes-vous?--Au coin de votre chemine.--Couch les
pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis?--Oui, madame.--Il
faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la
ntre.--Cela est vrai.--Il y a cinquante ans.--Oui, cinquante ans
passs.--Et dans ce long intervalle, aucun nuage, pas mme l'apparence
d'une brouillerie.--C'est ce que j'ai toujours admir.--Mais, Pont de
Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons t
toujours fort indiffrents l'un  l'autre?--Cela se pourrait bien,
madame[619].

  [619] Correspondance de Grimm, vol. X.

       *       *       *       *       *

Un soir aprs souper, au Palais-Royal, c'tait un de ces _petits
jours_ qui rassemblaient la socit intime, les dames travaillaient
autour de la table ronde. La duchesse de Chartres, Mme de
Montboissier, Mme de Blot, parfilaient; Mme de Genlis faisait une
bourse entre M. de Thiars et le chevalier de Durfort; le duc de
Chartres se promenait dans le salon avec trois ou quatre hommes,
allant et venant. La causerie tomba sur la _Nouvelle Hlose_. Mme de
Blot, si mesure, si compasse d'ordinaire, en commena un loge si
vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se
promenaient avec lui se rapprochrent; et l'on fit cercle autour de la
table. Mme de Blot continua intrpidement sa thse, devant le cercle,
sous le regard du duc de Chartres; et, s'animant  mesure qu'elle
parlait, elle finit par s'crier qu'il n'existait pas une femme
vritablement sensible qui n'et besoin d'une vertu suprieure pour ne
pas consacrer sa vie  Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude
d'en tre aime passionnment[620].

  [620] Mmoires de Mme de Genlis, vol. II.

Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitime sicle. Et
c'est la grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre
cette bouche de prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la
captation de son gnie, l'enivrement de ses livres, son rgne sur
l'imagination fminine, l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte
amoureux et religieux dont cette imagination entoure jusqu' sa
personne, Mme de Blot les signifie avec la vivacit et la sincrit de
l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes achetant comme une
relique un bilboquet de Rousseau, baisant son criture dans un petit
cahier[621]!

  [621] Mlanges du prince de Ligne, vol. XXIII.

Il tait juste que Rousseau inspirt  la femme ce culte et cette
adoration. Ce que Voltaire est  l'esprit de l'homme au dix-huitime
sicle, Rousseau l'est  l'me de la femme. Il l'mancipe et la
renouvelle. Il lui donne la vie et l'illusion; il l'gare et l'lve;
il l'appelle  la libert et  la souffrance. Il la trouve vide, et il
la laisse pleine d'ivresse. Rvolution morale, immense en profondeur,
en tendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau parat, c'est Mose
touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la
femme.

A ce monde us de plaisir, lass d'esprit, et que dvorent toutes les
scheresses et tous les gosmes d'une socit  son dernier point de
raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus
expansives. Et qu'a-t-il donc apport, cet aptre misanthrope, cet
homme providentiel, attendu par la femme, invoqu par l'ennui de son
coeur, appel par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de
ne pas se dvouer? Une flamme, une larme: la passion!--la passion, qui
malgr l'opinion de celui-l mme qui l'apportait au dix-huitime
sicle, va devenir au dix-neuvime sicle si propre  l'intelligence
mme de la femme, qu'elle sera le gnie des deux grands crivains de
son sexe et l'inspiration de leurs chefs-d'oeuvre.

Au souffle de Rousseau, la femme se rveille. Un frmissement passe
dans le plus secret de son tre. Elle vibre  des sensations,  des
motions,  mille penses qui la troublent. Elle renat  des
tendresses et  des volupts qui pntrent jusqu' sa conscience: son
imagination afflue  son coeur. Et l'amour lui apparat comme un
sentiment nouveau, ressuscit, sanctifi. A l'amour de galanterie, 
l'amour lger et brillant du dix-huitime sicle, succde la
possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice
s'amusant d'un got, c'est un enthousiasme ml d'une folie presque
religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il
prend une langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne.
Voyant son objet parfait, il en fait son idole, il le place dans le
ciel. Il flotte dans mille images et dans mille ides divines: le
paradis, les anges, les vertus des saints, les dlices du cleste
sjour. Il crit  genoux sur un papier baign de pleurs. Il s'exalte
par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit
par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la
faiblesse par le devoir. Il est son absolution  lui-mme, une vertu
dispensant de toutes les autres, qui sauve dans les plus grands
entranements l'me de la femme de la dgradation de son corps, en lui
laissant le got, l'apptit ou le regret de l'Honnte et du Beau.
Dlire sacr! idal plein de tentations, auquel la _Nouvelle Hlose_
convie tous les sens de l'me de la femme, ses facults, ses
aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de
Julie, et percent et brlent, comme lui, jusqu' la moelle!

Mais ce n'est pas assez de rendre  l'amour ce coeur de la femme
fondu et liqufi[622] au feu de ses romans: Rousseau le rend encore
 la maternit. Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui
fait nourrir du lait de son coeur; il le rattache une seconde fois 
ses entrailles; et il apprend  la mre, comme a dit une femme, 
retrouver dans cette petite crature serre contre elle et qui lui
rchauffait l'me une seconde jeunesse dont l'esprance recommence
pour elle quand la premire s'vanouit[623]. Rousseau fait plus: il
rvle  la mre du dix-huitime sicle les devoirs et les douceurs de
cette maternit morale qui est l'ducation. Il lui inspire l'ide de
nourrir ses enfants de son esprit comme elle les a nourris de son
corps, et de les voir grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une
cole.

  [622] Tableau historique de la Rvolution, par d'Escherny,
  _Paris_, 1815.

  [623] Lettres sur les ouvrages et le caractre de Rousseau, par
  Mme de Stal. _Paris_, 1820.

Par lui, se fait le retour universel de la socit vers l'ordre de
sentiments exprims par le mot qui semble monter de tous les coeurs 
toutes les bouches, la _sensibilit_, la sensibilit  laquelle
bientt l'usage attache l'pithte d'_expansive_[624]. Il se cre une
langue nouvelle, un nouveau code moral et sentimental qui n'a d'autre
base, d'autre principe, que cette sensibilit partout exprime,
affiche, apportant un si grand changement  la physionomie de ce
monde,  ses vocations et  ses modes, aux manifestations de ses
dehors, aux coquetteries mmes de la femme[625]. Sensible,--c'est cela
seul que la femme veut tre; c'est la seule louange qu'elle envie.
Sentir et paratre sentir[626], voil l'intrt et l'occupation de sa
vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle
a, dit-elle, plus besoin que de l'air qu'elle respire. Il devient
presque d'usage pour une femme de passer la nuit dans les larmes, le
jour dans des inquitudes mortelles,  propos d'un rien. Lui
arrive-t-il un chagrin? Elle montrera le sublime de la douleur. Et
que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore! Dcouvre-t-elle un
chagrin dans un coeur qui lui appartient? Elle s'en empare, elle en
fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en
parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez
lui; elle s'y tablit; elle consulte avec le mdecin, elle fait les
bulletins. Si le danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens,
qui vont d'heure en heure chercher des nouvelles[627]. La tendresse
prend un air de fureur. L'exaltation enflamme toutes les affections,
toutes les motions fminines.

  [624] Portraits et Caractres, par Snac de Meilhan, 1813.

  [625] Souvenirs de Flicie.

  [626] Essai sur les caractres, les moeurs et l'esprit des femmes
  dans les diffrents sicles, par Thomas. _Paris, an XII._

  [627] Varits littraires, par Suard. 1804, vol. I.

Dans ce grand mouvement de sensibilit, l'esprit mme de la femme est
entran aux gots de son me. Il ne veut plus que des romans
attendrissants, des histoires qui s'appellent _Ariste, ou les charmes
de l'honntet_, des livres qui montrent une vertu bien aimable et
bien sublime, rcompense dans un dnoment pareil  ce couronnement
de la Rosire de Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les
filles mme[628]. C'est le moment de vogue des _preuves du
sentiment_, le petit instant de gloire de d'Arnaud, le peintre du
sentiment, le conteur chri des mes tendres[629]. La femme veut tre
mue, mue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette trange situation
morale qui a fait dire  Mme de Stal de sa mre: Ce qui l'amusait
tait ce qui la faisait pleurer[630]. Elle court au thtre pour
pleurer[631]. Elle pleure  chaudes larmes lorsque dans le _Cri de la
nature_ parat sur la scne un petit enfant au maillot[632]. Au _Pre
de famille_, de Diderot, on compte autant de mouchoirs que de
spectatrices. Les femmes se pressent  toutes les pices sombres et
pathtiques, aux Romo, aux Hamlet, aux Gabrielle de Vergy; elles
accourent  cette pantomime des convulsions qui parat mettre la
cendre du diacre Pris sous le thtre franais[633]. Et la plus
grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'vanouir  ces
drames o le coeur est dlicieusement navr et press dlicatement
par des angoisses terribles qui sont le charme du sentiment[634].

  [628] Correspondance secrte, vol. XIV.

  [629] Id., vol. II et XII.

  [630] OEuvres compltes de Mme de Stal. 1820, vol. I.

  [631] Journal historique de Coll. 1805, vol. III.

  [632] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. IV.

  [633] Correspondance secrte, vol. VII.

  [634] Id., vol. I.

Il semble que ce coeur de la femme, gros de larmes, dilat par la
sensibilit, ne puisse plus vivre en lui-mme: il est pris de je ne
sais quel irrsistible besoin, quel immense dsir de se rpandre, de
participer  la solidarit humaine, de battre avec tout ce qui
respire[635]. Il dborde, et le monde va devenir trop petit pour ses
embrassements. Des individus qu'elle touche par les sens, la sympathie
de la femme ira aux peuples, aux nations les plus lointaines,  tous
les hommes,  l'humanit tout entire, dont elle conoit pour la
premire fois la notion. Humanit! c'est  cette grande ide que
s'lve, comme  son dernier terme, la sensibilit des femmes: c'est
vers elle que se tournent toutes leurs tudes, allant des sciences
exactes aux sciences sociales, politiques, conomiques,
philanthropiques; c'est  elle que les plus grandes dames rapportent
leurs jugements; c'est en son nom qu'elles donnent leur admiration et
qu'elles accordent la gloire, la vritable gloire, aux hommes qui sont
des citoyens, des agriculteurs, des dfricheurs, des bienfaiteurs de
peuples[636]. Humanit! c'est cette belle chimre de l'oeuvre de
Rousseau qui entranera la femme dans le rve des vrits abstraites,
et la fera arriver  la Rvolution avec des trsors d'enthousiasme
tout prts pour l'Utopie!

  [635] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.

  [636] Correspondance indite de Mme du Deffand. _Paris_, 1859,
  vol. I.

       *       *       *       *       *

Rousseau renouvelle encore l'me de la femme en lui restituant un
sens. A cette femme d'une si rare lvation spirituelle, si
dlicatement doue, possdant la facult de perceptions si fines, si
profondes,  la femme du dix-huitime sicle, une grce de l'me, un
sentiment, un sens fait absolument dfaut, le sens de la nature. En ce
temps d'extrme civilisation, de sociabilit sans exemple, le monde
est pour la femme, non-seulement le grand thtre de la vie, mais
l'unique raison d'intrt, d'impressions, d'motions. Seul, le monde
agit sur elle et parle  ses facults. C'est le milieu et la prison de
tout son tre. Au-del de ce dcor factice, on croirait que tout finit
en elle: l'horizon cesse. O le bruit de l'humanit se tait, o le
silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une
harmonie. Son coeur reste sans s'ouvrir, sans s'veiller  la nature:
il ne passe sur ce coeur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du
vent. Ses yeux mme semblent ferms aux tendresses de la verdure; et
la campagne n'est autour d'elle que comme un grand vide qui se
laisserait traverser.

Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal chappe de l, de
la campagne,  la plume d'une femme; qu'elle crive, d'une chambre de
chteau, la fentre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur
le papier rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on
un parfum, un reflet, un murmure venu des moissons, un battement tomb
de l'aile d'un oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air
natal d'une lettre: le ton, la plume, l'encre, tout est de Paris; la
femme y est reste, et ce ne sont que dtails vifs, piquants, penses
libres et  l'aise sur les femmes et les hommes qui peuplent sa
solitude et font une socit de son dsert. Son esprit, dans cette
atmosphre de rose, sous la caresse du matin, est pareil  ce qu'il
serait au-dessus du pav de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu,
arm, de sang-froid, ferme en toutes ses scheresses.

Rien alors dans l'ide de la campagne qui sourie  l'imagination
fminine. Enchantement mystrieux, dtente de l'me, expansion des
sens, attendrissement des ides, srnit pacifiante, panouissement
de l'tre retremp dans sa patrie premire, ces promesses, ces images,
ces sductions, que la vie des champs voque aujourd'hui, sont
non-avenues pour elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lve
pour elle de la nature. Une femme d'esprit n'avoue-t-elle pas, ne
proclame-t-elle pas le sentiment universel de son temps et de son sexe
en disant que les beaux jours donns par le soleil ne sont que pour
le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les honntes gens que
dans la prsence de ce qu'on aime[637]? C'est l'heure o pour la
femme et pour l'homme le monde en est venu  cacher le soleil.

  [637] Rflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la
  cour. _Paris_, 1727.--Mme Necker donne une autre explication:
  elle trouve les esprits de son temps trop mtaphysiques, trop
  occups d'abstractions, trop distants et trop spars des objets
  rels et extrieurs, pour qu'ils puissent en tirer des
  jouissances. (Mlanges, vol. I.)

Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme du rgne de Louis XV?
L'exil, et sinon l'exil dans le sens propre du mot, au moins dans le
sens figur. Elle reprsente l'loignement de la cour, l'loignement
de Paris, un temps de rforme et d'conomie o l'on expie et o l'on
regagne les dpenses, les ftes, les toilettes de l'hiver; un lieu de
pnitence, sans ressources, sans nouvelles, o l'on ne trouve rien en
fait de compagnie, et o il faut tout faire venir de Paris, les sujets
de conversation, les gens aimables, et jusqu' des amis. Emporter leur
salon, leurs habitudes, c'est la grande proccupation de toutes celles
qui partent et vont, comme elle disent, s'enterrer. Et il faudra que
le sicle soit bien vieux et tout prs de finir pour que la
villgiature ne soit plus l'exil, mais une rcration, un repos, une
retraite  la mode, et aussi le beau moment de la vie de famille:
Young, traversant la France sous le rgne de Louis XVI, trouvera les
premiers symptmes d'une vie de chteau nouvelle, une vritable
habitation des terres par de grandes dames et de grands seigneurs, des
sjours prolongs, et comme une affectation  se passer de Paris, 
l'oublier,  le bouder. Jusque-l, quelle vie mne-t-on  la campagne?
la vie de Paris. Dans le salon aux grandes fentres, donnant sur les
bois et les prs, le jeu dure toute la journe, retient les gens et
dispense de la promenade; le petit jeu s'ouvre le matin, le grand jeu
commence aprs le dner, va jusqu'au souper, reprend aprs le souper
jusqu'au-del de minuit. Ou bien, si l'on ne se donne pas au jeu, l'on
appartient  la conversation; et l'heure du sommeil ne sonne pas au
chteau plus tt qu' l'htel. On ne se couche gure qu'au matin, tant
on met de temps  se souhaiter des bonsoirs de chambre en chambre, 
se conter des historiettes,  prolonger la soire par des
contestations, des observations, des rpliques, des contes, un dernier
feu, une dernire folie de causerie[638]. Au rveil, le lendemain,
tout ce monde, une fois habill, ne pense qu'aux courriers, aux
nouvelles, attendus de Paris; et le grand vnement du jour est
l'arrive du _Mercure de France_, peinte par Lavreince comme le seul
moment d'intrt de la campagne[639].

  [638] Lettres rcratives, par Caraccioli, vol. I.

  [639] Le _Mercure de France_, peint par Lavreince, grav par
  Guttemberg le jeune.

Il est un signe bien frappant de ce dtachement de la femme du
dix-huitime sicle pour la nature, de son indiffrence, de son
aveuglement. Elle ne la peroit, elle ne la respire pas mme dans
l'amour. Jamais la femme amoureuse de ce temps n'associe le ciel, la
terre, l'orage ou le rayon  sa passion. Jamais elle ne fait conspirer
la cration avec son coeur. Son bonheur est sourd au chant de
l'alouette; le paysage qu'elle traverse ne met rien de sa gaiet ou de
sa mlancolie,  ses tristesses ou  ses joies. Et les journes
passes au grand air, les senteurs enttantes, les midis irritants,
les heures lourdes et chaudes donnent si peu d'exaltation  sa tte, 
ses sens, que la sduction si habile, si savante du dix-huitime
sicle ne les fait presque jamais entrer en ligne de compte dans ses
chances et ses moyens de victoire. A peine si cette sduction songe 
trouver, dans un cours d'eau qui passe dans un parc, une occasion de
familiarit, un prtexte pour presser une main refuse, serrer une
taille qui se drobe; et c'est toute la complicit qu'elle demande 
la nature contre la rsistance de la femme.

Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqus de ce caractre
trange, l'absence de la nature. De loin en loin seulement, les
personnages y rentrent du dehors, d'un lieu non dsign, vague et
secret, pareil  un enclos autour d'une petite maison. Point une
perspective, point une bouffe d'air; toujours la mme scne troite,
touffante, le boudoir, le salon, le demi-jour du rduit, ou le jour
des bougies, cette mme lumire et ce mme cadre factices de
l'humanit. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de la
nature et de l'amour, cette suppression du paysage, cette disparition
du soleil, de l'oiseau, de l'toile. Au-del des _Liaisons
dangereuses_,  l'extrmit dernire du gnie du sicle,  son
paroxysme enrag, que l'on aille jusqu' ces romans o le sang coule
sur la boue: la nature est teinte autour de la priape, comme un
cauchemar; c'est le dsert, un dsert o il n'y a plus un animal, plus
un arbre, plus une fleur, plus un brin d'herbe!

Rousseau rouvre  la femme, dans l'lyse de Clarens, le paradis perdu
des champs et des bois. Les fleurs semes par le vent, les
broussailles de roses, les fourrs de lilas, les alles tortueuses,
les plantes grimpantes, les sources, l'eau courante, la solitude,
l'ombre,--il lui montre toutes ces dlices et les lui fait sentir. Il
dploie devant ses yeux la plaine et la colline, le lac et la
montagne. Il lui rvle celle posie du paysage, du ciel, du nuage et
de l'arbre, qui donne une me aux sens et des sens  l'esprit. Comme
au chant du rossignol qui chantait sur sa tte, dans cette nuit
enchante, au-dessus de ce jardin prs de Lyon, le dix-huitime
sicle,  sa voix, retrouve les harmonies de la nature. Il retrouve ce
sentiment ignor de la France, inconnu des lettres jusqu'
Rousseau,--M. Sainte-Beuve en a fait le premier la remarque
dlicate,--le sentiment _du vert_[640].

  [640] Causeries du lundi, par M. Sainte-Beuve, vol. III.

La femme devient folle du champtre. Elle se sent,  la campagne,
heureuse d'tre, et s'y coute vivre. Il y a pour elle de doux et
mystrieux accords qui montent du silence, caressent son coeur et sa
pense. Le bruit du vent, la joie du soleil, le murmure des champs, la
pntrent et s'associent  son me de la mme faon qu'ils s'associent
 l'me des personnages de Rousseau. Elle ne gote pas seulement une
volupt tranquille dans les spectacles de la nature: elle y ressent
une motion pleine d'ardeurs et d'lancements. L'air vif et libre, qui
fait sa respiration lgre et facile, donne  ses ides une sorte
d'allgresse. Elle s'abandonne  un enthousiasme o l'attendrissement
se mle  l'motion: l'lvation du Naturalisme va venir  son sexe;
et par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et n'blouit
plus, devant cette vote o les toiles s'allument une  une derrire
le jour, une femme mue, ravie, dtache de la terre, cherchant
quelque chose d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et
recevoir l'effusion de son me, une femme, qui sera Mme Roland,
trouvera le Dieu de Rousseau dans ce ciel qui va s'teindre; et de sa
fentre du quai, elle jettera cette prire au soleil disparu: O toi,
dont mon esprit raisonneur va jusqu' rejeter l'existence, mais que
mon coeur souhaite et brle d'adorer, premire intelligence, suprme
ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime  croire l'auteur
de tout ce qui m'est agrable, accepte mon hommage, et, si tu n'es
qu'une chimre, sois la mienne pour jamais[641]!

  [641] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.




XI

LA VIEILLESSE DE LA FEMME.


Trois fins s'offrent  la femme du dix-huitime sicle qui n'est plus
jeune: la dvotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour[642].

  [642] Chevrier y ajoute une quatrime fin: le jeu et l'habitude
  de donner  jouer.

       *       *       *       *       *

Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se
retiraient dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient
au renoncement. Elles quittaient un soir le monde, un matin les
mouches, visitaient les pauvres, frquentaient les glises. On les
voit passer allant aux sermons, courant les bndictions, vtues de
couleurs sombres, dans quelque fourreau feuille morte, la coiffure
basse et faite pour entrer dans un confessionnal. Un laquais les suit
portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais que l'on
cherche au-del de cette image, de cette silhouette de la dvote, que
l'on touche au fond de cette femme,  l'me de cette dvotion, nul
document du temps ne tmoigne d'un de ces grands courants de religion,
profonds et violents, qui arrachent et enlvent les coeurs. La pit
du sicle prcdent, svre, dure, ardente d'intolrance, toute chaude
encore des guerres de foi, va s'adoucissant et s'teignant dans ce
sicle trop petit et trop amolli pour elle: elle tait la flamme qui
dvore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se laisse entretenir.
Cette pit douce et tide n'a pas de quoi emporter  Dieu les
passions de la femme; elle ne fait pas clater en elle ces grands
coups de la grce brusques, suprmes, et qui semblent les
foudroiements de la vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne
saurait la remplir et la possder toute. Aussi le dix-huitime sicle
ne vous offrira-t-il que bien peu de ces grandes immolations, de ces
retraites austres et rigoureuses o la femme enferme le reste de sa
vie. La dvotion dans cette socit apparat simplement comme une
rgle commode des penses, un dbarras des superfluits et des
fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie matrielle,
qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de
dlicatesse, presque d'lgance, un signe de personne bien ne. Elle
est de ton; et il est reu, dans l'extrmement bonne compagnie, qu'il
n'est pas de faon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un
certain rang, plus dcente en un mot, pour vieillir et pour finir.

La biensance, tel est le principe de la dvotion de la femme du
dix-huitime sicle. Et quel autre fondement pouvait avoir la
religion en ce sicle des esprits critiques et des mes passionnes,
dans ce temps o les petites filles au couvent ont dj des doutes, et
les expriment d'une faon si spirituelle qu'elles embarrassent
Massillon et dsarment la punition; temps rebelle au renoncement, o
la femme mme mourante se rattache  l'amour, et s'crie, quand son
confesseur lui reproche de permettre  la voiture de son amant de
passer ses jours et ses nuits  sa porte: Ah! mon pre, que vous me
rendez heureuse! Je m'en croyais oublie[643]. Une mode, voil la
pit, pit morte, zle mondain, me des dehors. A sa paroisse, la
femme a sa chaise o sont ses armes[644]; et elle va  la messe pour
occuper sa place, par respect humain, pour elle-mme, pour les autres
et pour ses gens. Pendant quelque temps une messe en vogue attire
toutes les femmes, la messe _musque_ qui se dit  deux heures, avant
dner, au Saint-Esprit. Une fois celle messe dfendue, on ne va plus
gure  la messe que le dimanche. Et la femme n'est ramene aux
offices, aux confessionnaux dont elle s'loigne peu  peu, que par des
paniques soudaines et passagres, les menaces d'un an mille tombes du
haut d'une acadmie, l'apparition d'une comte et d'un mmoire de
Lalande sur le rle destructeur des comtes[645]. Cependant, au
carme, beaucoup d'glises sont remplies; on s'touffe aux
prdications; mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du
prdicateur qui attirent la foule. Que par hasard, et sans avoir
prvenu d'avance, le prdicateur vant qu'il faut avoir entendu, se
trouve indispos, qu' sa place un capucin ignor, innomm, monte en
chaire, on laisse l sa chaise et la parole de Dieu. On sort de
l'glise comme d'un thtre; on s'y rend comme  la comdie. Des
femmes mme y vont comme en petites loges, avec l'ide de s'amuser, de
faire scandale, de dconcerter l'loquence du prtre de la mme faon
qu'elles gneraient les effets d'un acteur sur la scne: n'en
connat-on point une qui a fait le pari d'ter le sang-froid au pre
Renaud, le prdicateur mis  la mode par la conversion de Mme de
Mailly, et qui,  force de coquetteries, d'oeillades, et d'talage
impudique, a gagn son pari[646]?

  [643] Mlanges de Mme Necker, vol. III.

  [644] OEuvres de Chevrier, vol. I.

  [645] Tableau de Paris, par Mercier, vol. III.

  [646] Revue rtrospective, vol. V.

La chaire d'ailleurs est-elle reste vnrable? A-t-elle gard cette
dignit des paroles simples et fortes qui l'enveloppe de saintet et
l'entoure de grandeur? N'est-elle pas une tribune o le bel esprit du
prtre semble, quand il parle de la religion, concourir pour l'loge
de Dieu? L'loquence de la foi devient une loquence d'acadmie,
allusive, piquante, seme de penses neuves, brode d'anecdotes,
rchauffe de traits et de demi-personnalits. Elle parle au monde le
langage du monde, et revient toujours au sicle, qu'elle maudit avec
complaisance, avec grce, avec esprit, presque amoureusement. Tous les
chos du dehors, les bruits de la cour et de la ville, la politique
de l'tat, rsonnent et vibrent sous les citations des livres saints
qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des
grands matres de la parole divine, dans la voix d'un abb Maury.

Mais  ct de cette loquence qui conserve encore par instants la
hauteur de l'emphase et la virilit de la dclamation, une parole
descend doucement de la chaire, pntre la femme, et glisse de son
esprit jusqu' ses sens. Cette parole nouvelle n'est qu'agrment,
raffinement, coquetterie. Elle est tout aimable et tout enjolive.
Elle ne va que de la gentillesse  l'pigramme, de l'pigramme 
l'antithse. Elle ne touche qu' de jolis sujets, elle ne remue que
les pchs qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les
tentations de la socit, sur _les jeux_, _les spectacles_, _la
parure_, _les conversations_, _les promenades_, _l'amour des
plaisirs_; cadres charmants o le prdicateur peint les feux de
l'enfer en rose, et fait tenir, en la dguisant sous une teinte lgre
de spiritualit, une morale tire des potes et des romans. Lui-mme a
le dbit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au bout des
priodes harmonieuses, par un morceau de pte de guimauve; il n'a aux
lvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du
Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi charges
de grces que bien tournes, o la charit la plus galante, la plus
mignarde, joue avec les lgendes de la Samaritaine, de la femme
adultre, de la Madeleine, comme avec des miniatures de
Charlier[647]. Cette corruption de la parole sacre a laiss partout
sa trace. On en retrouve les traits et le tmoignage dans les
brochures de moeurs, l'esprit dans les livres religieux du temps, dans
les livres de l'abb Berruyer[648], et dans cette _Religion prouve
par les faits_, o l'agrment et le piquant du style avaient jet tant
de douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en
arrter le cours[649]. Que pouvait une telle loquence contre les
entranements du sicle? Quelle force lui restait pour avertir les
mes, toucher le fond des croyances, remettre Dieu dans les coeurs?
Elle tait elle-mme une des voix du sicle et non la moins
voluptueuse. Elle n'avait rien qui toucht, qui commandt, rien pour
jeter dans un auditoire ces ides qui se prolongent dans la solitude
ainsi qu'un son sous une vote. Ses plus grands mouvements
ressemblaient  une musique d'opra: ils n'en avaient que le
chatouillement.

  [647] Bibliothque des petits-matres.--Le Papillotage.

  [648] OEuvres de Saint-Foix. Lettres de Nedim Coggia.--Les
  Sottises du temps, ou Mmoires pour servir  l'histoire gnrale
  et particulire du genre humain. _La Haye_, 1754.

  [649] Correspondance de Grimm, vol. XI.

D'o venaient donc au dix-huitime sicle les accs de dvotion de la
femme, les rsolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines
et un moment brlantes? De l'amour, du dpit ou du dsespoir de
l'amour. Un chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pense  la
religion et lui faisait appeler un prtre. Le prtre appel, la scne
se passait comme elle se passe en pareille circonstance entre l'abb
Martin et Mme d'pinay. Mme d'pinay lui parlant tout d'abord de son
dsir de se jeter dans un couvent, l'abb Martin, qui avait le
sang-froid de l'habitude, lui disait posment qu'une mre de famille
n'tait point faite pour devenir une carmlite; que ces retours  Dieu
trop subits, trop emports, ne lui inspiraient qu'une mdiocre
confiance; et quand il avait tir de Mme d'pinay le mot et la cause
de cette grande fivre de dvotion, il se retirait en prtre avis et
en homme bien appris, doucement, et avec la persuasion que la pense
de Dieu ne durerait dans cette me que jusqu' la pense d'un nouvel
amant[650]. Ce moment de dfaillance, o elle est abandonne de ce
qu'elle aime, est le seul moment dans la vie de la femme du
dix-huitime sicle, o la religion semble lui manquer, o elle pense
au prtre comme  quelqu'un qui console: Dieu lui parat, dans cet
instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.

  [650] Mmoires de Mme d'pinay, vol. I.

Parfois pourtant, avant l'ge, avant la vieillesse, la dvotion est
apporte  la femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le
train si libre, le lien si relch du mariage. Il se rencontre dans ce
temps des mes douces et faibles, faciles aux lassitudes, blesses,
tourdies par la lumire et le bruit, qui de bonne heure demandent 
la religion la paix des habitudes, l'ombre discrte de la vie. Mais
pour ces femmes dlicates et paresseuses, jeunes encore au moins pour
Dieu, pour ces dvotes qui n'ont que l'ge de la maturit
apptissante, que d'cueils, que de tentations, que d'attaques sur le
chemin du salut qu'elles font  petites journes! Une dvote, c'est le
fruit dfendu pour l'amour du sicle, pour les gens  bonnes fortunes.
Le libertinage du sicle est trop raffin, trop subtil, trop aiguis,
l'imagination de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches
du difficile, de l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tent par
tout dfi, pour ne pas faire de cette femme son ambition, son dsir,
sa proie dsigne. Pour la dbauche fine et si dlicatement corrompue
du temps, une dvote n'est rien moins que le morceau de roi de la
galanterie. Une sensualit dlicieuse semble cache dans cette femme
si diffrente des autres avec ses paquets de fichus sur la gorge, son
_corps_ qui remonte  son menton, sans rouge, le teint blanc, portant
en elle un charme de fracheur et de quitude, le repos et comme le
reflet de la retraite[651]. Mille sductions secrtes et tendres, une
coquetterie pntrante se dgage dans l'air autour d'elle avec la
suavit et la douceur des parfums exquis rangs, dans le roman de
_Thmidore_, sur le linge fin et la toilette de Mme de Doligny. Femmes
uniques pour faire rver aux hommes  femmes le suprme du plaisir,
pour leur promettre ce que le jargon des rous nomme un ragot, une
succulence, ce qu'un livre du temps appelle l'onction dans la
volupt[652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du libertin dans ce
temps o l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la femme: la
lutte de la dvote, les dchirements de son coeur, ses rsistances au
pch, ce spectacle nouveau d'une me longue  tre vaincue, se
dbattant avec elle-mme, roulant du devoir au remords, se
ressaisissant dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte,
c'tait de quoi dcider bien des hommes  tenter cette aventure o ils
prvoyaient tant de piquant, tant de saveur, l'amusement de leurs
vanits les plus cruelles. Tout expose pourtant qu'elle tait de ce
ct, ce n'tait point le plus souvent sous l'attaque d'un libertin
que la dvote succombait. Gnralement cette femme peureuse du
scandale redoutait les hommes nots de galanterie, les faons
affichantes, les plumets, les manires vives et tourdies; et, si
elle arrivait  cder, elle cdait plus volontiers  quelque jeune
homme, tout neuf dans le monde, heureux du silence, jaloux du mystre
de son bonheur. Ou bien encore, quelquefois la dvote s'abandonnait 
une espce d'hommes glisss sans bruit dans sa familiarit, qui, par
tat, promettaient  sa faute ce pardon du pch: le secret.

  [651] Thmidore. _A la Haye, aux dpens de la Compagnie_, 1745.

  [652] Les Liaisons dangereuses, par C... de L.... _Londres_,
  1796, vol. I.

Mais, si dangereux qu'il se montrt, qu'tait l'amour contre la
dvotion, qu'taient les chutes des sens, les dfaites du coeur,
secrtes ou clatantes, auprs de l'esprit du temps, du souffle
d'incrdulit qui pntrait peu  peu la femme et la remplissait de
doutes, de soulvements, de rvoltes? C'tait l'esprit encore plus que
tout le reste qui se drobait chaque jour plus rsolment chez la
femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup de tout ce
qui s'agitait dans la pense des hommes, l'branlement des livres, des
brochures, des ides. Et voulez-vous la mesure prcise du
dprissement, de l'touffement de la dvotion de la femme dans l'air
du dix-huitime sicle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le
gouvernement de la femme par l'glise, sur la _direction_.

La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du
dix-septime sicle. Le directeur n'est plus ce matre du foyer, ce
matre de la maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme
tenait tout sous sa main, rglait les consciences, les volonts, le
service, la famille. Aujourd'hui qu'est-il? un homme de compagnie, un
partner au wisk, un secrtaire, un lecteur, un conome, un
sous-intendant des dpenses de la maison, qui met l'ordre dans la
cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste, si le
vent est au molinisme, quitte  le remplacer par un jansniste, si le
vent tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voil
le personnage et le rle; et, s'il vous faut la rvlation de tout son
abaissement, elle vous sera donne par le directeur de Mme Allain dans
le joli conte, si vivant, de _M. Guillaume_.

La direction vritable, toute-puissante, tyrannique, n'est plus l.
Elle n'est plus dans l'glise humilie, dans le prtre discrdit;
elle est dans la nouvelle religion qui triomphe. Ses bnfices et ses
pouvoirs, son exercice et sa domination, sont tout entiers aux mains
de la philosophie,  la discrtion des philosophes. Voil la nouvelle
direction et les nouveaux directeurs de la femme. Ce sont les
philosophes qui prennent la place chaude au foyer,  la table, aux
conseils de famille, qui hritent de l'influence, du droit de
sermonner et de dcider, qui ouvrent et ferment la porte de madame,
qui lui conseillent ses amants, qui lui imposent ses connaissances,
qui font de son me leur crature et de son mari leur ami. Partout,
dans toutes les maisons un peu fames,  ct de toute femme assez
claire pour vouloir faire son salut philosophique, il s'installe un
de ces hommes, quelque saint de l'Encyclopdie que rien ne dloge
plus: c'est d'Alembert qui conduit le mnage Geoffrin, c'est Grimm
rgnant chez le baron d'Holbach, ami dirigeant de la maison, qui
dfend  d'Holbach d'acheter une maison de campagne qui ne plat pas 
Diderot. C'est cet autre, le grand tyran des socits, Duclos, qui 
la Chevrette, auprs de Mme d'pinay, va rvler l'omnipotence et
toute la profondeur de ce personnage de directeur laque. Il
s'interpose entre la femme et le mari, il prche la femme, il lui
apprend les infidlits de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal de
l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes ses affaires, il
pntre ses sentiments, il prend en main sa rputation, il lui ordonne
au nom de l'opinion du monde de quitter celui-ci pour celui-l, il la
met en garde contre l'amour, contre l'amiti, contre la svrit de
morale des gens qu'elle estime, il l'empoisonne de soupons, il la
remplit et l'assombrit de dfiances, de terreurs, de remords, il la
gronde, il la morigne, il la domine par les tourments qu'il lui
donne, les inquitudes qu'il lui souffle au coeur, il s'tablit dans
sa famille, dans ses relations, partout autour d'elle, il lit ses
lettres, il les refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la
confiance du mari, il commande au prcepteur, il prside  l'ducation
des enfants[653]. Il touche  tout, il se mle  tout, il commande 
tout. Son obsession de bourru malfaisant et insinuant prend la
grandeur et la terreur d'une possession diabolique; et, tandis qu'il
plane avec des sarcasmes sur cette femme frissonnante, l'ombre de
Tartuffe passe au mur derrire lui.

  [653] Mmoires de Mme d'Epinay. _Passim._

Une seule chose empcha les philosophes et la philosophie, les hommes
et les ides du parti nouveau, de s'emparer absolument de la femme.
Par le caractre de son sexe et la nature de ses facults, la femme du
dix-huitime sicle, comme la femme de tous les sicles, manquait de
forces pour l'incrdulit. Manque de forces, besoin d'appui, c'est l,
semble-t-il, toute la raison de sa dvotion, dvotion raisonne comme
pourrait l'tre celle d'une du Deffand sous un petit coup de la grce,
retour  Dieu d'un esprit que le vide effraye. Un prtre a clair 
fond sur ce point le coeur de la femme et du temps: l'abb Galiani a
montr, pour ainsi dire, les dernires racines auxquelles se rattache
la foi dans les dcadences incrdules, lorsqu'il a crit dans sa
grande langue: A fin de compte, l'incrdulit est le plus grand
effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct
et son got... Il s'agit de se priver  jamais de tous les plaisirs de
l'imagination, de tout le got du merveilleux; il s'agit de vider tout
le sac du savoir, et l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter
toujours et de tout, et rester dans l'appauvrissement de toutes les
ides, des connaissances, des sciences sublimes, etc.; quel vide
affreux! quel rien! quel effort! Il est donc dmontr que la
trs-grande partie des hommes et surtout des femmes, dont
l'imagination est double..., ne saurait tre incrdule, et celle qui
peut l'tre n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande
force et jeunesse de son me. Si l'me vieillit, quelque croyance
reparat[654]...

  [654] Correspondance de Grimm, vol. IX.

Mais cette foi qui se sauve de l'incrdulit, qui s'en chappe et s'en
retire, est elle-mme un effort. Elle n'est point vivante par la
facilit, l'abandon, par le dvouement, par l'amour. Laissons ce que
Galiani appelle des croyances qui reparaissent, et ne comptons point
avec ces conversions  la Geoffrin et  la de Chaulnes, que l'ge
semble amener avec l'affaiblissement; estimons, tudions la pit du
sicle dans celles qui en donnent l'exemple constant et qui en fixent
le caractre: la pit, chez les femmes les plus sincres, les plus
croyantes, manque d'onction. Elle ne peut quitter un ton de
scheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et un esprit
critiques. Dans tout ce qu'ont lgu ces personnes de haute dvotion,
dans leur vie, dans leurs penses, dans ce qu'elles ont laiss
chapper de leur conscience, de leur bouche, de leur plume, on sent
une froideur. L'amour de Dieu ne semble pas tre autrement en elle
qu'un principe dans un cerveau; et elles mettent tant de rflexion
dans la prire, elles ont contre tout enthousiasme de si grandes
rserves, elles font des vertus religieuses, auxquelles elles tent
l'lancement, des vertus si raisonnables, si philosophiques, elles
semblent si uniquement attaches  une saintet purement morale,
qu'elles rappellent la pense de Rousseau ne trouvant pas  Mme de
Crqui l'me assez tendre pour tre jamais une dvote en
extase[655]. Ces femmes ont cru de toutes leurs forces; elles n'ont
pu croire de tout leur coeur.

  [655] Lettres de Mme de Crqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.

C'est  cette pit dessche que la mode va ouvrir dans ce sicle une
nouvelle carrire. Elle va lui donner un nouveau but, presque un
nouveau nom. La dvotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus
d'elle-mme, va retrouver d'autres aliments, une autre vie: elle sera
la Charit. On la verra quitter son rle passif, sortir de l'oratoire,
de la retraite, du silence, des habitudes contemplatives, des
lvations solitaires, des pratiques sous lesquelles l'ancienne
dvotion tchait d'teindre le mouvement, l'action, l'initiative de la
femme pieuse pour qu'elle s'abandonnt en Dieu et y restt tout
enfonce. Dans ce sicle, la philanthropie entre dans la religion: et
la dvotion, suivant le cours du temps, descend de l'adoration du
Crateur au soulagement de la crature. De ce jour, du jour o la
femme trouve la charit pour ressusciter et occuper sa dvotion,
l'activit la saisit; un souffle l'emporte hors d'elle-mme: elle
appartient aux autres. Un esprit gal en agitations  celui qui
remuait chez Mme Louise de France, va la pousser ds le matin hors de
chez elle. Seule,  pied, par la pluie, le froid, par tous les temps,
elle ira de l'Arsenal aux Incurables, du Palais  l'le Saint-Louis,
du lieutenant de police chez la suprieure de la Salptrire. Vingt
commissaires recevront ses dpositions; tous les consultants de Paris
la connatront. On la rencontrera sans cesse sur le chemin de
Versailles;  Versailles, on la verra  tous les bureaux,  toutes les
toilettes, au salut de la chapelle, aux cassettes[656]. Les hpitaux,
les prisons seront les lieux d'lection de cette dvotion nouvelle;
par elle, la Conciergerie sera dote d'une infirmerie; par elle
l'Htel-Dieu sera rform, par elle disparatront ces lits o taient
entasss huit hommes, o la maladie, l'agonie, la mort couchaient
ensemble sous le mme drap[657]! Et c'est cette vertu d'ordre humain,
la bienfaisance, clatant et se rpandant vers la fin du sicle, qui
sera la vritable et peut-tre la seule religion d'instinct et de
mouvement de la femme au dix-huitime sicle.

  [656] Abrg du _Journal de Paris_. 1789, vol. IV.

  [657] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol.
  XVII.--Correspondance secrte, vol. IX.

Une autre foi apparat encore, mais secrte, cache, et comme
honteuse, tout au fond de la femme du dix-huitime sicle. Dans un
repli de cette me fminine du temps, si ferme, si libre, d'une
personnalit si entire, dans un coin de cet esprit raisonnable qu'une
philosophie naturelle semble affranchir du prjug, de la tradition,
du respect religieux, il reste une faiblesse populaire: la
superstition. Il y a encore sur l'imagination du dix-huitime sicle
l'ombre de terreur et de mystre des croyances du seizime sicle.
Chez la plus grande dame, il existe encore le souvenir des vieilles
recettes, une conscience vague de ces ides qui font, pour retrouver
son enfant noy, allumer  une pauvre femme du peuple une bougie sur
une sbile lance au courant de l'eau et s'en allant mettre le feu au
petit pont de l'Htel-Dieu. Au milieu de ce sicle philosophique[658],
la femme croit  la chance de la corde de pendu[659], au pronostic du
sel renvers, des fourchettes en croix; elle a les peurs de cette Mme
d'Esclignac, qui donne  ses soupers la comdie aux esprits forts de
Paris[660]. Les horoscopes ne sont pas oublis: sur des berceaux de
petites filles, Boulainvilliers, Colonne et d'autres en tirent bon
nombre qui tiennent les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une
sorte de tremblement, et parfois, comme pour Mme de Nointel, amnent,
par l'pouvante et l'ide fixe, la ralisation de la prdiction[661].
Des femmes ont la navet de la princesse de Conti promettant  un
abb Leroux un quipage et une livre s'il lui trouve la pierre
philosophale; d'autres ont l'illusion de la duchesse de Ruffec passant
sa vie avec des espces de sorcires qui lui ont promis le
rajeunissement; malheureusement, les drogues, qui cotent fort cher,
mal choisies ou insuffisamment exposes au soleil, ont toujours un
dfaut qui fait manquer l'opration[662]. Crdulits inoues, mais qui
ne sont point en si grand dsaccord avec les superstitions avoues,
affiches par les intelligences de femme les plus viriles, les plus
indpendantes. Qu'on coute leur voix, leur cri sous la plume de Mlle
de Lespinasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert de ne pas
passer de bail pour son nouvel appartement un vendredi; un vendredi!
sa main tremble, lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle
rapproche les fatalits: C'est le vendredi 7 aot 1772 que M. de Mora
est parti de Paris, c'est le vendredi 6 mai qu'il est parti de
Madrid, c'est le vendredi 27 mai que je l'ai perdu pour jamais[663].

  [658] Correspondance secrte, vol. I.

  [659] Mercure de France. _Avril 1722._

  [660] Paris, Versailles et les Provinces, vol. I.

  [661] Mmoires de d'Argenson, vol. II.

  [662] Mmoires de Mme du Hausset.

  [663] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I et II.

La foi aux diseuses de bonne aventure demeure vive, empresse,
entte. Et du commencement  la fin du sicle, la tireuse de cartes
fait faire antichambre aux grandes dames sur ses chaises boiteuses.
Toutes se glissent chez elle la nuit, incognito, d'un pas furtif,
voiles, parfois le visage dguis; et Mme de Pompadour, s'chappant
un soir du palais de Versailles, va consulter en grand secret cette
fameuse Bontemps qui a lu dans le marc de caf la fortune de Bernis et
la fortune de Choiseul. Avant le rgne de Louis XV, il s'tait trouv
des femmes plus hardies qui avaient voulu se passer d'intermdiaire,
avoir leur bonne aventure de premire main, la tenir du diable
personnellement. Une matresse du Rgent, Mme de Sry, avait ouvert
son salon  des sances d'vocation, o Boyer, le magicien produit par
Mme de Sennecterre, voyait du vivant de Louis XIV la couronne royale
sur le front du duc d'Orlans. Dans les assembles tenues chez Mme la
princesse de Conti douairire, il se formait une socit divinatoire,
o des bergers amenaient des livres possds de l'esprit malin. Chez
Mme de Charolais, au chteau de Madrid, il se faisait des sabbats que
l'on accusait, il est vrai, de plus de volupt que de diablerie[664].
Au milieu mme du sicle, en plein rgne de Louis XV, en 1752, un M.
de la Fosse faisait voir le diable, un diable qui parlait,  toute une
socit de femmes dans les carrires de Montmartre, et Mme de
Montboissier tait envoye au couvent pour y expier sa participation 
ces scnes magiques. La curiosit du diable travaillait sourdement les
penses de la femme; et tout le printemps de cette mme anne, on eut
 rire de la msaventure de deux dames, la marquise de l'Hospital et
la marquise de la Force, qui avaient voulu voir le diable: averties
par la sorcire qu'elles ne le verraient qu'une fois dshabilles,
elles avaient t dpouilles par elle de leurs vtements, de leur
argent, de leur linge, et laisses dans un tat de nudit qu'un
commissaire constata[665].

  [664] Mmoires de Richelieu, vol. VII.

  [665] Mmoires de d'Argenson, vol. IV.

Le diable! trange apparition dans le sicle de Voltaire! trange
obsession qui montre le besoin furieux du surnaturel chez la femme du
temps! Gagne par le froid et la scheresse de la science et de la
logique du sicle, par son esprit pratique, net, incisif et positif,
ne trouvant plus dans la religion des lans d'imagination, des visions
de tte, la femme aspirait instinctivement  ce merveilleux qui est
l'aliment et l'enivrement de son me. Elle tait dispose et d'avance
attache  ces faux prodiges qui enlvent la pense de son sexe  la
vrit des choses, ses sens mme  la ralit des faits. Aussi,
pendant tout le sicle, la voit-on montrer comme une impatience de se
livrer aux thaumaturges. Elle appelle la jonglerie, elle y aspire,
elle s'y voue. Celles qui ne rvent point au sabbat, celles qui
n'invoquent pas le diable, on les trouve, quand le sicle
commence, chez la vieille marquise de Deux-Ponts au couvent
de Belle-Chasse[666], aux reprsentations extatiques des
convulsionnaires. Puis, quand l'enthousiasme des convulsions est
pass, l'idoltrie court  Mesmer apportant le magntisme et ses
mystres, le somnambulisme et ses miracles, le merveilleux de la
science, le surnaturel de la mdecine. Et quel engouement, quel culte
autour de l'initiateur! Quelle dvotion au fluide! Le Mesmrisme est
confess par Mme de Glon, par Mme de Saint-Martin. Il est prch aux
incrdules par la marquise de Coaslin, l'adepte mrite sous la
prsidence de laquelle se font les expriences de M. de Puysgur[667].
Il est veng des perscutions, c'est--dire des parodies, par la
duchesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle pour avoir fait
jouer le _Baquet de sant_, et voulu conduire, nouvel Aristophane, le
nouveau Socrate Mesmer  la cigu[668]. Et pour couronner toutes les
magies du sicle, o il faut  la femme des charlatans qui lui
remplacent Dieu, et des fantasmagories qui lui servent de foi, en mme
temps que Mesmer et le Mesmrisme, voici Cagliostro; voici le
Martinisme, qui voque les ombres et fait souper les vivants avec les
morts[669].

  [666] Mmoires de Richelieu, vol. II.

  [667] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXV et XXVII.

  [668] Correspondance secrte, vol. XVII.

  [669] _Id._, vol. XVIII.

La vieillesse de la femme avait en ce temps un autre refuge que la foi
ou la crdulit. Elle avait cette grande ressource, cette occupation 
la mode, cet emploi de la vie invent par le dix-huitime sicle pour
la maturit de l'ge, le _Bureau d'esprit_, c'est--dire une espce de
retraite du coeur dans les plaisirs de l'intelligence, dans la paix et
l'aimable volupt des lettres; invention charmante qui devait donner
aux dernires annes, aux dernires passions de la femme, comme une
grce de spiritualit et de dlicatesse,  son me mme une lgret
dernire, une lgance suprme.

Ce rle, dans lequel la femme intelligente se rfugie au dix-huitime
sicle, est d'ailleurs un grand rle, le plus grand peut-tre qu'une
femme puisse jouer au milieu de cette socit qui n'a d'autre dieu que
l'esprit, d'autre amour ou du moins d'autre curiosit que les lettres.
Les bureaux d'esprit sont les salons de l'opinion publique. Et
qu'importe leur matresse, qu'elle soit de bourgeoisie ou de finance,
ils crasent, ils effacent les plus nobles salons de Paris. Ce sont
les salons qui occupent l'attention de l'Europe, les salons o
l'tranger brigue l'honneur d'tre admis. Ils disposent du bruit, de
la faveur, du succs. Ils promettent la gloire, et ils mnent 
l'Acadmie. Ils donnent un public aux auteurs qui les frquentent, un
nom  ceux qui n'en ont pas, une immortalit aux femmes qui les
prsident. Et c'est par eux que tant de femmes gouvernent le got du
moment, l'clairent ou l'aveuglent, lui commandent l'idoltrie ou
l'injustice. Car cette puissance des bureaux d'esprit est trop grande,
trop enivrante pour que la femme n'en fasse pas abus, et ne la
compromette pas par la partialit, l'apprciation passionne, le zle,
le dfaut de mesure, l'esprit d'exclusion. Il arrive que chaque bureau
d'esprit borne le cercle du gnie, de l'imagination, du talent,  la
table de ses soupers. Beaucoup commencent par tre un parti, et
finissent par tre une coterie, une petite famille de petites vanits
qui arrtent le monde  leur ombre, le bruit  leurs noms, la
littrature  la porte du salon qui les caresse. C'est alors qu'on
voit natre et grandir, avec la coquetterie d'esprit, la fureur des
rputations, l'usurpation de la popularit, l'intrigue et les
mnagements, l'art de louer pour se faire louer, l'art d'intresser la
renomme, un peu par soi-mme, beaucoup par les autres[670]; dfauts
et ridicules ordinaires de socits pareilles, pour lesquels la
postrit aura sans doute plus d'indulgence que la comdie du temps.

  [670] Essai sur le caractre, les moeurs et l'esprit des femmes,
  par Thomas. _Paris, an XII._

Dorat lance contre les bureaux d'esprit sa comdie des _Prneurs_,
pleine de vers heureux, frapps  la Gresset, et qui font portrait. Le
public reconnat une des grandes matresses de la littrature et de la
philosophie, Mlle de Lespinasse, tantt sous le masque d'gl dont le
pote dit:

    Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme;

tantt sous les traits de Mme de Norville, l'hrone de la pice, que
Dorat montre  l'oeuvre, occupe  forger une de ces gloires  la
Guibert, que le public, par nonchalance, consent  recevoir des mains
d'une femme, une de ces gloires qu'on souffle comme le verre, et qui
volent pendant trois mois au moins dans les cercles et les soupers. Et
qui ne met le nom sur cette marraine de grands hommes, surprise et
reprsente au vif, en plein travail de protection, en plein
embauchage de succs et de clbrit, surprenant l'opinion,
l'tourdissant par des mots et des loges jets de sa maison  tous
les chos, jurant que tout Paris s'arrachera le gnie qu'elle couve,
que la cour le trouvera divin, vouant  l'obscurit tous les gens qui
n'ont pas encore soup chez elle, et s'engageant  les faire har de
ses amis les lecteurs,  les faire abhorrer de l'Angleterre? Mme
Geoffrin n'tait point oublie dans la satire. Ses mercredis
essuyaient l'ironie du vers:

    Ce n'est que ce jour-l qu' Paris l'on raisonne;

et la scne des trangers attendant Mme de Norville  dner pour
dcider l'Europe  adopter les moeurs de la maison, tait  l'adresse
du salon o presque toute l'Europe passa en visite,  l'adresse de la
femme que l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, reurent comme elles
auraient reu l'ambassade de l'esprit de la France. Mais un si grand
salon mritait mieux, et bientt il avait l'honneur d'une satire
spciale, le _Bureau d'esprit_, persiflage assez brutal, parfois
grossier, de ce sminaire d'acadmiciens, de ce prytane des
encyclopdistes, o le chevalier de Rutlige faisait successivement
dfiler la Harpe sous le nom de _du Luth_, Marmontel en _Faribole_,
Thomas en _Thomassin_, l'abb Arnaud en _Calcs_, le marquis de
Condorcet en _marquis d'Osimon_, d'Alembert en _Rectiligne_, le baron
d'Holbach en _Cucurbitin_, Diderot en _Cocus_,--un carnaval de
philosophes men par Mme de Folincourt, une caricature de mardi gras
dont on levait sans cesse le masque avec une allusion au voyage 
Varsovie.

Laissons la satire, et entrons avec les Mmoires du temps, avec
l'Histoire, dans les bureaux d'esprit du sicle. Le premier que l'on
rencontre conservait les traditions du dix-septime sicle. Il tait
tenu par une femme qui continuait la doctrine morale du pass. Cette
femme, qui avait prsent  son fils la gloire de l'honnte homme
comme le but de l'ambition, Mme de Lambert tait une personne de
discipline et de rgle, dlicate et svre, pensant et voulant qu'on
penst bien diffremment du peuple sur ce qui se nomme morale et
bonheur, appelant peuple tout ce qui pense bassement et communment,
en sorte qu'elle voyait bien du peuple  la cour[671]. A cette rare
lvation d'me, elle joignait un esprit exerc, raffin, menu, et la
dfinition tout  la fois fine et haute qu'elle a laisse de la
politique et de l'art de plaire, nous donne une suffisante indication
de sa physionomie de matresse de maison, le ton et la manire de sa
grce. A Mme de Lambert, comme  son salon, on ne pouvait gure
reprocher qu'un retour, un peu au-del de Mme de Maintenon, vers
l'htel de Rambouillet, et un trop grand respect de ce qu'un de ses
amis appelait les barrires du collet mont et du prcieux[672].
Dans ce salon, qui ne vit jamais de cartes, tous les mercredis, aprs
un dner o figuraient Fontenelle, l'abb de Montgaut, Sacy, le
prsident Hnault, et les meilleurs des acadmiciens, on faisait
lecture des ouvrages prts  paratre, on bauchait leur russite dans
le monde, on annonait et on baptisait leur avenir. Et l'on ne faisait
point seulement la fortune des livres: on faisait encore la fortune
des gens. Au milieu de la causerie, on essayait les candidatures, on
arrangeait les futures lections de l'Acadmie, dont Mme de Lambert
ouvrit les portes  plus de vingt de ses protgs; car ce fut elle qui
eut la premire l'honneur et l'adresse de faire de son salon
l'antichambre de l'Acadmie: Mme Geoffrin et Mlle de Lespinasse ne
firent que lui succder et redonner les fauteuils qu'elle avait dj
donns. Ces confrences littraires duraient toute l'aprs-midi du
mercredi. L'aprs-midi passe, tout changeait, la scne et les
acteurs: un nouveau monde, des jeunes gens, des jeunes femmes
s'asseyaient  un brillant souper, et la gaiet d'une galanterie
dcente, faisant taire le souvenir des lectures, chassait le bruit du
matin[673].

  [671] Avis d'une mre  son fils, par Mme de Lambert.

  [672] Mmoires du prsident Hnault.

  [673] Mmoires de d'Argenson, vol. I.

Cette pauvre Mme Fontaine-Martel, que Voltaire enterre si lestement
dans une de ses lettres, recevait une socit presque entirement
compose de beaux esprits  l'esprit desquels elle se prtait sans
trop l'entendre, et de femmes rares pour le temps, de femmes sans
amant dclar[674].

  [674] _Id._, vol. II.

Mme Denis tenait un autre petit salon d'esprit, et donnait aux lettres
de bons soupers bourgeois, sans faons et fort gais, o clatait la
folie de Cideville, le gros rire de l'abb Mignot et de quelques abbs
gascons. Voltaire venait s'y mettre  l'aise, lorsqu'il pouvait
chapper  la marquise du Chtelet et aux soupers du grand monde[675].

  [675] Mmoires de Marmontel, vol I.

Presque aussi loign du salon de Mme de Lambert que l'arbre de
Cracovie de l'htel de Rambouillet, un autre salon tait le bureau des
nouvelles de Paris, le cabinet noir o l'on dcachetait l'histoire au
jour le jour, l'cho et la lanterne magique des choses et des faits,
des hommes et des femmes, de la chaire, de l'acadmie, de la cour, de
tous les bourdonnements et de toutes les silhouettes; salon envi,
couru, redoutable, o l'admission comme _paroissien_ tait un grand
honneur. Ce salon, Mme Doublet le tenait au couvent des
Filles-Saint-Thomas, dans un appartement o elle passa quarante ans de
suite sans sortir. L prsidait, du matin au soir, Bachaumont coiff
de la perruque  longue chevelure invente par le duc de Nevers. L
sigeaient l'abb Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison, les
deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbs Chauvelin et Xaupi, les
Falconet, les Mairan, les Mirabaud, tous _paroissiens_ arrivant  la
mme heure, s'asseyant dans le mme fauteuil, chacun au-dessous de son
portrait. Sur une table deux grands registres taient ouverts, qui
recevaient de chaque survenant l'un le positif et l'autre le douteux,
l'un la vrit absolue et l'autre la vrit relative. Et voil le
berceau de ces Nouvelles  la main, qui par le tri et la discussion
prirent tant de crdit, que l'on demandait d'une assertion: Cela
sort-il de chez Mme Doublet[676]? Et comme ces Nouvelles copies par
les laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient en
province par abonnement de 6, 9 et 12 livres par mois; comme elles
taient, sous le nom de la _Feuille manuscrite_, une sorte de petite
presse libre qui ne mnageait point les critiques au gouvernement, le
Lieutenant de police s'occupait fort ds 1753 d'arrter les nouvelles
de Mme Doublet et de modrer le ton de son salon. Il lui signifiait de
la part du ministre d'Argenson de faire cesser les discours peu
mesurs qui se tenaient chez elle, d'en empcher la divulgation,
d'loigner de chez elle les personnes qui les tenaient. Mme Doublet
promettait de s'amender; mais les registres, les nouvelles, le
mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur train, que le
ministre, un ministre que Mme Doublet avait l'honneur d'avoir pour
neveu, M. de Choiseul crivait: .... D'aprs les malheurs qui sortent
de la boutique de Mme Doublet, je n'ai pas pu m'empcher de rendre
compte au Roi de ce fait, et de l'imprudence intolrable des nouvelles
qui sortent de chez cette femme, ma trs-chre tante; en consquence
Sa Majest m'a ordonn de vous mander de vous rendre chez Mme Doublet,
et de lui signifier que s'il sort derechef une nouvelle de sa maison,
le Roi la renfermera dans un couvent, d'o elle ne distribuera plus
des nouvelles aussi impertinentes que contraires au service du Roi.

  [676] Portraits intimes du dix-huitime sicle, par Edmond et
  Jules de Goncourt. Premire srie, 1857.

En dpit de la menace, Mme Doublet persvrait. Elle ralliait de
nouveaux frondeurs, Foncemagne, Devaux, Mairobert, d'Argental, des
frondeuses qui s'appelaient Mmes du Rondet, de Villeneuve, de
Besenval, du Boccage. Et cette petite Fronde, qui allait devenir
quelques annes plus tard le journal de Bachaumont, recommenait dans
son salon plus vive, anime, enhardie par son intime amie, Mme
d'Argental, que l'on voyait bientt organiser, avec la plume de son
valet de chambre Gillet, un nouveau dbit de nouvelles[677].

  [677] La Police de Paris dvoile, par Pierre Manuel. _Paris,
  l'an second de la Libert_, vol. I.

Dans le monde de la finance, un salon appartenait au bel esprit:
c'tait celui de Mme Dupin, qui eut un moment pour prcepteur de son
fils Rousseau auquel, au dire des mchants, elle donnait cong les
jours o les acadmiciens venaient chez elle[678].

  [678] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol.
  IV.--Correspondance littraire de Grimm, vol. VI.

Mais le grand bureau d'esprit de cette premire moiti du dix-huitime
sicle fut un salon o l'esprit semblait tre chez lui, o
l'intelligence avait ses coudes franches, o l'homme de lettres
trouvait l'accueil, la libert, le conseil, l'applaudissement qui
enhardit, le sourire qui encourage, l'inspiration et l'mulation que
donne  l'imagination,  la parole, ce public charmant: une matresse
de maison qui coute et qui entend, qui saisit les grands traits et
les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un homme. Ce
salon tait celui de l'ancienne matresse de Dubois, de cette Mme de
Tencin qui, rendant aux lettres la protection familire et maternelle
de Mme de la Sablire, donnait au premier de l'an en trenne  _sa
mnagerie_,  _ses btes_, deux aunes de velours pour le
renouvellement de leurs culottes. Dans ce salon, le premier en France
o l'homme ft reu pour ce qu'il valait spirituellement, l'homme de
lettres commena le grand rle qu'il allait faire dans le monde de ce
temps; et ce fut de l, de chez Mme de Tencin, qu'il se rpandit dans
les salons, et s'leva peu  peu  cette domination de la socit qui
devait lui donner  la fin du sicle une place si large dans l'tat.
Attentions, crdit, caresses, Mme de Tencin prodigue ses grces et
son pouvoir aux crivains; elle les courtise, elle les attache par les
services, elle les entoure d'affection: elle en a le besoin et le
got, un got naturel, instinctif, dsintress, pur de toute
affectation, de tout calcul d'influence, de tout march de
reconnaissance. Au milieu des fivres et des mille travaux de sa
pense, dvore d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires, cette
femme brlante sous son air d'indolence, court au-devant des gens de
gnie ou de talent, s'empresse aux amusements de l'esprit, jouit d'une
comdie, d'un roman, d'une saillie, avec une me, un coeur, une
passion qui paraissent chapper  sa vie et se donner tout entiers 
la joie de son esprit. Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement,
que de vivacit d'ides et de mots dans le salon anim par cette femme
et compos pour ses plaisirs, exclusivement d'hommes de lettres! Ici
Marivaux mettait de la profondeur dans la finesse; l, Montesquieu
attendait un argument au passage pour le renvoyer d'une main leste ou
puissante, Mairan lanait une ide dans un mot. Fontenelle faisait
taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croirait trouvs
entre ciel et terre, entre Paris et Badinopolis. Les trois salons de
Mme du Deffand, de Mme Geoffrin, de Mlle de Lespinasse, rappelleront
cette conversation du salon de Mme de Tencin: ils ne la feront pas
oublier  ceux qui l'auront entendue[679].

  [679] Mlanges de Suard, vol. I.--Mmoires de Marmontel, vol. I.

Une femme qui avait renonc au projet d'tre heureuse, mais qui
poursuivait l'illusion d'tre amuse, une femme rassasie des autres,
mais dgote d'elle-mme, et qui et mieux aim, comme elle disait,
le sacristain des Minimes pour compagnie que de passer ses soires
toute seule; une aveugle qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact,
d'autre lumire et d'autre chaleur dans ses tnbres et ses
scheresses que l'esprit, Mme du Deffand, appelait continuellement
auprs d'elle, pour s'aider  vivre, la suprme distraction du temps,
le bruit de la conversation et du monde, des personnes et des ides. A
peine si l'cho avait le temps de reposer dans ce salon[680] tendu de
moire aux noeuds couleurs de feu, dans cet appartement de la rue
Saint-Dominique, au couvent de Saint-Joseph, habitu au silence des
retraites de Mme de Montespan. Ce n'tait point assez que les soupers
de tous les jours  trois ou quatre personnes, les soupers si
frquents o la table tait ouverte  douze ou treize personnes; Mme
du Deffand donnait chaque semaine, d'abord le dimanche, puis le
samedi, un grand souper o passaient les plus grands noms et les plus
grandes dames, o se rencontraient, sans se combattre et sans se
fuir les plus grandes inimitis: Mme d'Aiguillon, Mme de Mirepoix, la
marquise de Boufflers, Mme de Crussol, Mme de Bauffremont, Mme de Pont
de Veyle, Mme de Grammont, les Choiseul, les duchesses de Villeroi,
d'Aiguillon, de Chabrillant, de la Vallire, de Forcalquier, de
Luxembourg, de Lauzun, le prsident Hnault, M. de Gontaut, M. de
Stainville, M. de Guines, le prince de Bauffremont. Et dans l'anne,
Mme du Deffand avait encore un plus grand jour de rception, le souper
du rveillon, o elle donnait  tous ses amis, dans une tribune
ouvrant d'une de ses chambres sur l'glise de Saint-Joseph, le plaisir
d'entendre la messe de minuit et la musique de Balbatre[681].

  [680] Veut-on avoir la chambre de Mme du Deffand, cette chambre
  qui, les jours de souffrance et de malaise de l'aveugle, devenait
  un salon pour les intimes: la voici dans cette planche intitule
  dans le catalogue de Cochin: _Les Chats angola de Mme la marquise
  du Deffand_. Un coin de chemine  ct duquel s'vase une ample
  bergre aux pieds de bois, aux bras rustiques, aux larges
  coussins mollets; sous la bergre un panier  laine en osier, 
  l'apparence de charpagne; contre la chemine une servante,
  au-dessous une petite tagre-bibliothque  trois planchettes de
  livres; dans l'angle de la pice une encoignure avec quelques
  porcelaines; au fond, dans la boiserie unie et plate, sans
  ornement et sans moulure, une porte vitre donnant sur le noir
  d'un cabinet, et dans l'alcve qui suit, la tte d'un lit qui
  parat recouvert d'une perse  ramages, garnissant galement le
  mur o l'on aperoit un petit cartel: tel est la chambre de Mme
  du Deffand. Et pour tous habitants la tranquille pice n'a que
  deux chats, deux chats ayant au cou l'norme collier de faveurs,
  qu'ils portent grav en or sur le dos des livres possds par la
  marquise. (_L'Art du dix-huitime sicle_, par Edmond et Jules
  de Goncourt. 1874, vol. II.)

  [681] Correspondance indite de Mme du Deffand.

Ce salon de Mme du Deffand, o Clairon venait rciter les rles
d'Agrippine et de Phdre, tait tout plein, tout occup des nouvelles
et des questions littraires. Il avait le ton et les gots de sa
matresse: le livre du jour, la pice nouvelle, le pamphlet ou le
trait philosophique y taient jugs au courant de la causerie,
feuillets pour ainsi dire du bout du doigt par ce grand monde du
dix-huitime sicle qui savait toucher  tout. Le grand monde venait y
causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot, un mot
toujours vif et personnel, sur le succs et le grand homme du moment.
Car c'tait l le caractre particulier du salon de Mme du Deffand: il
tait le bureau d'esprit de la noblesse. Ferm aux artistes,
n'accueillant que les hommes de lettres appartenant ou du moins
s'imposant  la plus haute socit, il runissait presque
exclusivement tout cet intelligent et charmant public des lettres, les
hommes et les femmes de cour, chappant  Mme Geoffrin, rsistant aux
avances de son hospitalit, aux commodits mme des petits soupers,
des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait pour attirer
chez elle, par les charmes et les facilits d'une partie carre, les
grands noms qu'elle ne pouvait avoir[682].

  [682] Mmoires de Marmontel, vol. II.

Tout ce que la socit des gens de lettres pouvait attribuer en ce
temps de considration sociale, et mme de pouvoir sur l'opinion
publique, se rvla par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre
salon, le salon de l'Encyclopdie, le salon de Mme Geoffrin. On vit,
par son accueil  toute la littrature, un salon bourgeois s'lever au
premier rang des salons de Paris, devenir un centre d'intelligence, un
tribunal de got o l'Europe venait prendre le mot d'ordre et dont le
monde entier reut la mode des lettres franaises. On vit une femme
sans naissance, sans titre, la femme d'un entrepreneur d'une
manufacture de glaces, riche  peine de quarante mille livres de
rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grce, faire
d'une prsentation chez elle un honneur qui troublait les gens les
moins timides, et jusqu' Piron lui-mme,--et cela pour souper le plus
souvent, dit Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat
d'pinards. Une figure de vieille femme fort avenante; un esprit
naturel, juste, fin, dont la malice avait un tour rustique; un art de
jouer de l'esprit de ses htes, et d'en tirer tous les sons; un
gosme bien appris, plein de discrtion; une proccupation de
procurer le plaisir, de le faire natre, qui la poursuivit jusqu'au
lit de mort; une tte bien garnie de rflexions et de comparaisons
dont elle avait, disait-elle, un magasin pour le reste de ses jours;
une grande gaiet lorsqu'elle contait; une vanit tourne  tre sans
prtention; une connaissance du monde tire de l'observation, et non
de la lecture; une ignorance aimable et sans sottise; un coeur qui
tait un bourru bienfaisant; des opinions assez souples et qui
pliaient sous la contradiction; une estime fort mdiocre, ou plutt un
mpris trs-froid et trs-poli de l'humanit[683],--tel tait
l'ensemble de vices, de vertus, d'agrments, de dfauts et de
qualits[684], auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa
fortune et la gloire de son salon.

  [683] Correspondance littraire de la Harpe, vol.
  I.--Correspondance de Grimm, vol. IX et X.--Mmoires de
  d'Argenson, vol. V.--loges de Mme Geoffrin, 1812.

  [684] Walpole a donn de Mme Geoffrin, je crois, le portrait le
  plus ressemblant qui ait t fait de cette bourgeoise illustre:
  Mme Geoffrin est une femme extraordinaire qui possde plus de
  sens commun que je n'en ai jamais rencontr, une promptitude
  extrme pour dcouvrir les caractres et les pntrer jusqu'aux
  derniers replis, et un crayon qui n'a jamais manqu un portrait,
  ordinairement peu flatt; elle exige et elle conserve en dpit de
  sa naissance et des prjugs absurdes d'ici sur la noblesse une
  vritable cour et beaucoup d'attentions. Elle y russit par mille
  petites manoeuvres et par des services d'amiti en mme temps que
  par une franchise et une svrit qui semblent tre son seul
  moyen pour attirer chez elle un concours de monde: car elle ne
  cesse de gronder ceux qu'elle veut s'attacher. Elle a peu de got
  et encore moins de savoir, mais elle protge les artistes et les
  auteurs et elle courtise un petit nombre de personnes pour avoir
  le crdit ncessaire  ses protgs. Elle a fait son ducation
  sous la fameuse Mme de Tencin qui lui a conseill de ne jamais
  rebuter aucun homme, parce que, disait son institutrice, quand
  mme neuf sur dix ne se soucieraient pas plus de vous qu'un sol,
  le dixime peut devenir un ami utile.

La maison de cette femme attirait comme cette femme mme, sans
sduire, par la nettet, l'ordre, la propret, les aises de toutes
sortes, une certaine recherche cache, une lgance voile, simple,
presque nue. Tout y tait commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaa
par convenance tout le temps qu'il vcut, et qui se rduisit de la
meilleure grce au rle d'intendant et de plastron. Cette maison,
cette femme recueillaient tous les survivants du salon de Mme de
Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus aprs eux, 
tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin consacrait
toutes ses soires. Le mercredi elle runissait toute la littrature 
un grand dner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dner
de Mme Geoffrin tait donn aux artistes. Son salon se remplissait de
tous ces hommes de talent, exclus des salons du grand monde,  peine
admis dans quelques salons de la finance, et que la premire elle
caressait, les faisant travailler, les allant voir dans leur atelier.
Vanloo, Greuze, Vernet, Vien, Lagrne, Robert arrivaient, et Mme
Geoffrin prenait leur voix sur quelque tableau ancien apport dans son
salon et dont un amateur avait envie; ou bien c'tait quelque beau
dessin des coles anciennes, tir par Mariette de ses portefeuilles,
et qui passait de main en main, au milieu des exclamations, des
remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait une jolie
anecdote, et sur le got que la socit prenait  son rcit, il
s'amusait  en faire graver le sujet pour tous les habitus du
lundi[685]. Lundis et mercredis, ces grands dners de l'art et de la
littrature, ces rceptions de Mme Geoffrin eussent t les ftes les
plus belles, la communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous
les esprits et de tous les talents du dix-huitime sicle, si la
matresse de maison n'y avait jet par moment le froid de son me, le
froid de sa raison, les avertissements et les arrts d'une prudence
ennemie de la passion et de l'entranement, son humeur de gronderie,
et cette ternelle et glaciale approbation: Allons! voil qui est
bien!--un mot qui tombait avec une douceur morte de la bouche de Mme
Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la
pense, sur l'emportement ou l'loquence de la conversation, et
passait comme un souffle teignant tout[686].

  [685] Portraits intimes du dix-huitime sicle, par Edmond et
  Jules de Goncourt. Deuxime srie. Lettres de Caylus  Paciaudi.

  [686] Mmoires de Marmontel, vol. II.

Mlle de Lespinasse n'tait pas assez riche pour donner  dner ou 
souper. Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul
valet qu'elle et les portes d'un salon o se pressaient depuis cinq
heures jusqu' neuf heures[687] des hommes d'glise, des hommes de
cour, des hommes d'pe, les trangers de marque, les hommes de
lettres, l'arme de l'Encyclopdie dfilant  la suite de d'Alembert,
tout un monde qu'elle avait habitu  remonter son escalier presque
tous les jours, en renonant pour le recevoir au thtre et  la
campagne, o elle n'allait presque jamais: encore ne manquait-elle
pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps  l'avance le cong
qu'elle se dcidait  prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractre de la
matresse de la maison, naturellement modr, ses timidits peureuses
empchaient la conversation d'aller  beaucoup de sujets, de
s'enhardir, d'clater. La terreur qu'elle avait d'tre compromise,
d'tre trouble dans cette paix goste qui tait son bonheur
d'lection et l'objet de tous ses soins, son loignement pour le bruit
de la passion et de la parole, la police un peu svre, souvent mme
exagre, que faisait dans son salon et sous ses ordres le bndictin
Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu dont elle tait
si peu avare, la discipline impose par sa personne, ses gots, ses
habitudes, tenaient chez elle les hommes et les ides, les caractres
et les expressions, dans une certaine contrainte[688]. Le salon de
Mlle de Lespinasse ne connaissait rien de ces gnes et de ces
restrictions: les tempraments y taient libres, les personnalits
avaient le droit d'y tre franches. Aucune question n'y tait
rserve: religion, philosophie, morale, contes, nouvelles, mdisances
de tous les mondes, on y touchait  tout. L'anecdote y arrivait toute
frache, le systme s'y exposait tout vif; et l'on s'y entretenait
avec une libert arrte seulement  l'indcence, et qui laissait la
parole  la causerie de Diderot.

  [687] Correspondance de Grimm, vol. IX.

  [688] Correspondance de Grimm, vol. IV.

Merveilleusement doue pour son rle, femme spirituelle entre toutes,
tirant du fond de son me singulirement aimante une politesse nuance
pour tout le monde d'un ton d'intrt[689], vive, brillante, fconde,
anime du feu de son tre, ayant l'chappe, la lecture, la saillie,
soutenue de lectures immenses et de cette universalit de
connaissances qui permet la rplique sur toutes choses, habile encore
 s'effacer et  laisser la place et le haut bout  l'esprit des
autres, Mlle de Lespinasse possdait le gnie dlicat, profond,
aimable, attentif de la matresse de maison; et nulle surtout ne
savait comme elle ramener tous les apart  la conversation gnrale.
Le salon de Mme Geoffrin tait le salon officiel de l'Encyclopdie:
le salon de Mlle de Lespinasse en tait le parloir familier, le
boudoir, et le laboratoire. C'tait l que se travaillaient les succs
du parti, l que se rdigeaient les loges, l qu'on dictait les
opinions du jour  la postrit, l que grandissait le despotisme
philosophique sous lequel d'Alembert arriva  courber l'Acadmie. Et
tant de grandes places taient donnes dans ce salon, tant de grands
hommes y taient invents, tant de clbrit y tait distribu par la
passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la mme gloire et les
mmes ennemis que Mme Geoffrin[690].

  [689] Correspondance littraire de la Harpe, vol. I.

  [690] Correspondance de Grimm, vol. IX.

Le salon de Mme d'pinay qui, malgr ses alliances, dit le comte
d'Allonville, n'appartenait pas  la bonne compagnie, ce salon, qui se
fermait peu  peu aux gens du grand monde qui le frquentaient
d'abord, devenait un salon encyclopdique o Mme d'pinay philosophait
et coquetait avec ses _ours_.

Un autre Portique de l'Encyclopdie tait le salon de Mme Marchais, le
salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore,
lorsqu'elle ne jouait pas l'opra  Versailles  ct de sa grande
amie, Mme de Pompadour, qui aimait  lui voir partager ses succs de
thtre sur le spectacle des petits appartements. Ce salon de la
philosophie diffrait pourtant des autres salons philosophiques par un
caractre, par un intrt et un personnel qui lui taient propres: il
tait avant tout le salon du _produit net_. Sur la chemine, sur les
tables, on ne voyait que brochures et questions conomiques, _Lettre
de Turgot  l'abb Terray_, _Dialogues de l'abb Galiani sur les
grains_. Mme Marchais avait t convertie par Mme de Pompadour  la
science de son fameux ami Quesnay; et elle avait embrass avec tant de
dvouement la cause du matre, elle tait si zle pour les intrts
du parti, que ce fut de son salon que vint  l'Acadmie l'ide de
proposer l'loge de Sully, o tous les principes de l'conomiste
de Mme de Pompadour eurent la parole, le couronnement et
l'apothose[691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau zle ce qui
sauve la femme de la pdanterie, les pompons, les fanfioles, sous
lesquels disparaissent les livres d'tude, la lgret vive,
l'imagination de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son
amabilit n'avait pas la plus petite tache d'encre au bout des doigts.
Grande liseuse, elle s'en raillait plaisamment avec ce mot: Je lis
tout ce qui parat, bon et mauvais, comme cet homme qui disait: Que
m'importe que je m'ennuie, pourvu que je m'amuse[692]? Et elle tirait
de ces lectures en tout sens une varit de thmes nouveaux qui
rveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes qu'elle contait
avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus parfait
de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse;
toujours attentive, elle tait  tous, elle parlait  chacun, et
l'-propos, la mesure, la nuance et la convenance du mot semblaient
lui venir  la bouche naturellement, selon la personne et le
moment[693]. Elle attachait encore par les vertus de caractre, par
ces qualits morales qui lui ont valu l'honneur de servir de modle 
Thomas pour peindre la _femme aimable_ telle que la rvait le sicle:
une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la socit, le
got, la grce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son coeur
d'une vanit froide, de la fausse sensibilit, des fureurs de
l'amour-propre, de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de
socit pouss trop loin; celle qui, asservie malgr elle aux
conventions, aux usages de ce monde, se retournerait vers la nature de
temps en temps pour lui donner un regret; celle qui, entrane par le
mouvement gnral, sentirait le besoin de se reposer auprs de
l'amiti; celle qui, par son tat, force  la dpense et au luxe,
choisirait les dpenses utiles et associerait l'indigence industrieuse
 sa fortune; celle qui parmi tant de lgret aurait un caractre;
celle qui dans la foule aurait conserv une me et le courage de la
faire parler[694].

  [691] Mmoires historiques sur Suard, sur ses crits et sur le
  dix-huitime sicle, par Garat. _Belin_, 1820, vol. I.

  [692] Mlanges de Mme Necker, vol. II.

  [693] Mmoires de Marmontel, vol. II.

  [694] Essai sur les femmes, par Thomas.

Thomas, qui avait l'habitude des loges, n'a oubli qu'un trait du
portrait: Mme Marchais avait des ennemis, et mritait d'en avoir; elle
les avait bien gagns. Trs-spirituelle, elle tait un peu mchante,
et sa malice s'aiguisait dans la socit de M. de Bivre, qui passait
sa vie avec elle, de Laclos, et du terrible marquis de Crqui[695]. A
cela prs, elle tait trs-aime, trs-recherche, trs-courue. A ses
soupers,  ces magnifiques soupers talant les plus beaux fruits de
Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les potagers du Roi
et qui firent donner  Mme Marchais le nom de _Pomone_[696], on voyait
passer la cour, la socit de Mme Geoffrin, la socit de Mme Necker,
la socit de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-mme, qu'on
entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle,
laisser chapper ce mot d'une si belle navet: Hlas! il est mort ce
soir  six heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici[697].

  [695] Souvenirs de M. de Lvis.

  [696] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.

  [697] Correspondance de la Harpe, vol. XI.

Sans tre jolie, Mme Marchais, rpute pour tre la plus petite et la
plus mignonne personne de France, tirait mille grces de sa
dlicatesse, de sa tournure de jeune fe, de l'blouissante mobilit
de sa physionomie, de la beaut singulire de sa chevelure
adorablement nuance et lui tombant jusqu'aux pieds[698].

  [698] Mmoires de Garat, vol. I.--Mmoires de Marmontel, vol. II.

Un salon, qui commena par tre le petit salon des htes de Mme
Marchais, se mit  grandir en ce temps, et bientt absorba tout. Tenu
d'abord au Marais, o venait soupirer, selon la plaisanterie de
Diderot, la tendre grenouille de Suard[699], transport  l'htel
Leblanc, et de l install dans l'htel du Contrle-Gnral, ce salon
suivit la fortune de son matre, M. Necker; et la femme du ministre en
fit comme un ministre.

  [699] Mmoires et Correspondance de Diderot, vol. II.

Ramene de Genve par la marchale d'Anville, place prs d'une soeur
de Mme Thlusson pour veiller  l'ducation de ses filles[700], Mme
Necker tait reste gnevoise et institutrice. Elle avait une
politesse sans aisance, des grces d'esprit sans abandon, des grces
de coeur pdantes, les grands sentiments d'un roman moral du temps sur
l'humanit, une dcence mthodique, un sourire srieux, une vertu 
laquelle la correction et, si l'on peut dire, le purisme enlevaient la
chaleur. Auprs d'elle Galiani cherchait en vain sa verve et ne la
retrouvait plus, et l'abb Morellet si bouillant s'arrtait dans ses
colres et ses explosions philosophiques. Mais cette femme tait la
femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le salon
d'o partait l'ide de la statue et de l'apothose de Voltaire
vivant[701]. Sa fille d'ailleurs, Mme de Stal, rachetait toutes les
froideurs de la maison par la flamme qu'elle y portait en courant,
par l'abondance des ides[702], par toutes les audaces de la jeunesse
et d'un gnie vivant, libre, naturel, faisant le bruit d'un grand
coeur dans un grand esprit. Puis  ce salon de Madame Necker tout
aboutissait, l'opinion publique comme la littrature, la politique
comme la posie. Et tandis que la popularit de Necker se levait de
toute une nation, toute la socit se tournait vers le salon de cette
femme qui,  tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses
charits et faisait appeler sa maison un bureau d'esprit et de
commisration[703].

  [700] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVI.

  [701] Les dners de Mme Necker, clbres par la mauvaise chre
  qu'on y faisait, avaient lieu tous les vendredis. L'rection
  d'une statue de Voltaire, dont l'excution tait confie 
  Pigalle, sortit d'un de ces dners o les dix-huit convives
  taient: Diderot, Suard, Chastellux, Grimm, le comte de
  Schomberg, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Necker, Saint-Lambert,
  Saurin, Raynal, Helvtius, Bernard, les abbs Arnaud et Morellet,
  le sculpteur Pigalle.

  [702] Galerie des tats gnraux. _Statira._

  [703] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXIV.

Quand on descend de ces grands salons littraires, vritables
acadmies de l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires,
moins fameux, moins bruyants, renferms dans un cercle plus troit
d'habitus et d'influences, le premier que l'on rencontre est le salon
de Mme la Fert Imbault, cette fille dont Mme Geoffrin tait aussi
tonne d'tre la mre qu'une poule ayant couv un oeuf de canne.
Cette jeune femme gaie d'une gaiet intarissable, d'une gaiet
immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'tait fonde sur
rien[704], avait install sur la terrasse de sa maison, _sa campagne_,
comme elle l'appelait, un bureau ou plutt un boudoir d'esprit, o
l'esprit semblait en plein vent. Ce n'tait que paroles tourdies,
pigrammes lgres, pareilles  celles dont le ministre Maupeou avait
t envelopp, propos piquants, jets de toutes mains, lancs  la
vole par la matresse de la maison contre les uns, les autres, et
surtout contre les philosophes attabls et mangeant  sa succession.
De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et rpandait, Mme de la
Fert Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie,
un Ordre dont elle avait la grande matrise sous le nom de _souveraine
de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les
lampons, lampones, lamponets_. Cet Ordre bouffon faisait renatre un
moment la grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en
inspirant  un plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la
grande matresse des Lanturelus, de la marquise _Carillon_:

        Qui veut avoir trait pour trait
        De dame Imbault le portrait?
        Elle est brune, elle est bien faite,
        Et plat sans tre coquette,
    Lampons, lampons, camarades, lampons!
        Sans doute elle a de l'esprit:
        coutez ce qu'elle dit:
        Elle parle comme un livre
        Compos par un homme ivre...
            Lampons, lampons[705]!

Madame du Boccage donnait de certains jours  souper. Mais son salon
ressemblait  sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'tait
un cours srieux jusqu' l'ennui, entre des politiques, des savants,
et quelques gens de lettres, sur les publications nouvelles, un cours
prsid par le familier de Mme du Boccage, l'abb Mably, qui faisait
chez elle une si impitoyable excution des livres de Necker[706]. Il y
avait le salon et la socit de Mme de Fourqueux gays par les
mystifications du fameux Goys jouant le personnage et le sexe de la
chevalire d'on[707]. La veuve d'un mdecin du duc de Choiseul, Mme
de Vernage, tenait rue de Mnars un salon de littrateurs et de
philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de Paris,
parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevque de Toulouse,
Lomnie de Brienne[708]. Puis c'tait encore le salon de cette
comtesse Turpin, Minerve quand elle pense, rato quand elle
crit[709], disaient les potes du temps; salon que Voisenon
charmait, qu'emplissaient ses amis. Venaient le salon d'une Mme
Briffaut, fille d'une cuisinire, marie  un marchand fait cuyer par
Mme du Barry, cite comme une des plus jolies femmes de Paris, et qui,
pour se dcrasser, s'tait form une socit d'crivains, de gens 
talents, et d'artistes[710]; le salon de Mme Pannelier, qui, avec sa
petite coterie littraire et ses dners du mercredi, essayait de
lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais[711]; le salon
de Mme lie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs
un souper dont le fond de socit tait le mnage la Harpe[712]; le
salon de la vieille Quinault, retire de la Comdie franaise depuis
1742 et morte  83 ans, le salon de la spirituelle vieille femme, chez
laquelle d'Alembert, aprs la mort de Mlle de Lespinasse et de Mme
Geoffrin, avait finalement transport ses habitudes et sa socit
familire. A ces centres d'art et de littrature, il faut ajouter les
assembles de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez Mme
Saurin,  la sortie des spectacles[713], et enfin ce salon o les gens
de la cour prtendaient s'amuser mieux qu' Versailles, le salon de la
soeur d'un petit crivain, fort occupe  le grandir, ce bureau
d'esprit, le seul tenu par une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun,
rempli d'auteurs et de critiques, et o se prparaient les _battoirs_
pour les pices de Vige[714].

  [704] Nouveaux Mlanges de Mme Necker, vol. II.

  [705] Correspondance de Grimm, vol. IX et XII.

  [706] Mmoires de Marmontel, vol. II.--Mmoires de la Rpublique
  des lettres, vol. XXVIII.

  [707] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XI.

  [708] Mmoires secrets, par M. d'Allonville, vol. I.

  [709] Abrg du _Journal de Paris_, vol. I.

  [710] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. X.

  [711] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVIII.

  [712] _Id._, vol. XXII.

  [713] Mmoires de Garat, vol. I.

  [714] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XXII, XXIV,
  XXVI.

Un salon hritait des habitus et de l'influence de ces deux grands
salons ferms par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de
Mlle de Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de
continuer; vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientt, en
reconnaissant la justesse de cette remarque de Mme Necker que les
femmes remplissent les intervalles de la conversation et de la vie,
comme les duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine[715].
A ces deux grands salons de lettres et de la philosophie succdait le
salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile de tous les hommes de
lettres gns par le ton de rserve de la maison Necker. Et en peu de
temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans mdisance, et
toujours prte  louer, devenait le grand bureau, le bureau d'esprit
le plus accrdit de Paris[716], o sigeaient tour  tour en matres
de la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers,
Dorat, Laus de Boissy et Cubires. Dans les annes prcdant la
Rvolution, toute la rpublique des lettres s'assemblait chez la
comtesse, accourait  ses vendredis, o la causerie menait la socit
jusqu' onze heures et demie, l'heure du souper. A minuit l'on
rentrait dans le salon o les invits taient retenus jusqu' cinq
heures par la matresse de la maison. Des lectures menaient jusqu'
trois heures; lectures de tout genre et de toutes oeuvres, vers,
tragdies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rtif de la
Bretonne y lisait le commencement de _Monsieur Nicolas_. Puis tout ce
monde anim, chauff par ces lectures, se mettait  parler comme au
sortir d'une premire reprsentation; il laissait le jour venir en se
renvoyant les nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout
du salon  l'autre les histoires chappes aux journaux secrets, en
coutant les curieux souvenirs du marquis de Lagrange, et ces mille
rcits de la matresse de la maison o Rtif allait puiser presque
toutes les aventures des _Posthumes_[717].

  [715] Mlanges de Mme Necker, vol. I.

  [716] La comdie du _Cercle_ avait lgrement caricatur, en
  1764, les familiers de ce salon  son dbut. Le mdecin c'tait:
  le mdecin Lorry, l'Esculape des femmes  la mode; le musicien:
  l'abb de la Croix; le pote: le potereau Durosoy.

  [717] M. Nicolas, ou le Coeur humain dvoil, publi par
  lui-mme. _Imprim  la maison._ Neuvime poque.

       *       *       *       *       *

Jeune et dans l'ge des plaisirs, nous avons vu la femme au
dix-huitime sicle commencer  tourner ses grces, son gnie, et de
singulires aptitudes vers la politique et les faveurs ministrielles.
Nous l'avons vue imiter Mme de Prie, et faire comme elle rouler les
amants avec les affaires[718]. Nous l'avons entendue dire  chaque
promotion,  chaque nomination: Il faut que l'on fasse quelque chose
pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue, j'en parlerai au
ministre; ou bien: Il est surprenant que ce jeune abb ait t
oubli; il faut qu'il soit vque; il est homme de naissance, et je
pourrais rpondre de ses moeurs[719]. Nous l'avons suivie dans ce
patient et furieux travail de sollicitation, de protection, de
patronage universel,  la cour, auprs des ministres, des matresses,
de la socit. Nous avons enfin montr la femme du temps dans ce rle
et ce rgne actifs qui devaient faire de son sexe le premier pouvoir
de la monarchie.

  [718] Mmoires de Hnault.

  [719] Lettres persanes, 1740.

Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive  quarante ans, qu'elle se
refuse  la dvotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de
l'imagination, les hommages des lettres lui paraissent creux et
insuffisants, elle fera des affaires l'occupation et l'intrt de sa
vie, sa vie mme. Toutes les joies jeunes, toutes les belles passions
d'illusion et d'tourdissement lui chappant une  une, l'enivrement
du monde l'abandonnant avec l'enivrement de l'amour, elle se retourne
vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis, par ses protgs,
par ses liaisons, par ses conseils, par ses ides, par ce qu'elle
pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il
lui faut toucher  l'administration, au gouvernement, mettre la main
au roman de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures,
manier avec toutes les places un peu de l'tat, en un mot jouer 
l'influence,  la puissance,  la fortune,  la gloire mme avec
l'intrigue.

On trouve au commencement du sicle une sorte de patronne et de
matresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la
grande intrigante dont nous avons dj parl, voile d'ombre, si
prsente  tout, donnant audience, coutant ses espions, assistant aux
conciliabules des ministres, dictant, crivant sans trve des
mmorandum, des rapports, des lettres de dix pages, enfonant de tous
cts ses ides, donnant  Richelieu un plan, une conduite, une
consistance, faisant du courtisan une personnalit, un instrument, et
un danger pour Maurepas, ce Maurepas qu'elle sonde, qu'elle perce, et
dont elle touche  fond l'endroit faible avec un mot: La marine a
recueilli cette anne 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer,
c'est l qu'il faut attaquer Maurepas[720]. Puis, au-dessous de Mme
de Tencin,  sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au
gnie moins audacieux et moins large,  l'esprit plus pratique, plus
appliqu au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que
l'intrigue est la loi de leur caractre, une activit dont elles ont
besoin, la fivre qui les soutient et qui leur donne le sentiment de
vivre, mais parce que l'intrigue est un chemin et un moyen. Non moins
ardentes que Mme de Tencin, et plus pres, elles sont infatigables,
prtes  tout, aux marches, aux contre-marches, toujours remplies de
combinaisons, toujours remuantes, toujours debout pour mettre des
places et des honneurs dans leur maison, pour y amasser de la grandeur
et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans leurs veines du
sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit 
Versailles sans tre sur pied, veille sur l'heure, dressant dj ses
batteries, la main sur la dpouille du mort. Et ne sont-elles point
toutes reprsentes par la vieille marchale de Noailles, ne
Bournonville, cette femme sans scrupule, qui avouait avoir us
galement, presque indiffremment, du confesseur et de la matresse
pour le gouvernement de la faveur des princes et l'avancement des
siens? Souvent  cette aeule, mre de onze filles et de dix fils, de
tant de petits-enfants et d'arrire-petits-enfants, pousss par elle
aux premiers emplois de l'tat, on disait qu'elle tait la mre des
douze tribus d'Isral, et que sa race s'tendrait comme les toiles du
firmament; alors il chappait  la vieille marchale inassouvie un
soupir et parfois ce mot: Et que diriez-vous si vous saviez les bons
coups que j'ai manqus[721]!

  [720] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin,
  sa soeur, sur les intrigues de la cour de France, 1790.

  [721] Mmoires de Richelieu, par Soulavie, vol. V.

Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation
gnrale de la femme. Elle se rpand dans le monde, elle descend
jusqu'au bas de la socit. Elle va des femmes qui sont le conseil et
l'inspiration d'un ministre aux femmes qui sont les matresses d'un
commis de ministre. Elle commence  une princesse de Brionne pour
finir  une princesse de thtre qui n'a pas de nom. On ne voit plus
que femmes d'affaires ayant audience  l'antichambre, et dictant  des
secrtaires des notes pour le prochain voyage de la cour. A ct de
leur boudoir est un cabinet d'tude. Elles raisonnent, elles dcident,
elles se jettent dans la politique; elles rvent _essentiellement_, en
faisant des noeuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent
leur socit des dpches qu'elles rdigent tous les matins, des
intelligences qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de
ministre qui ne connaisse leur criture, point de commis qui ne la
respecte. Elles vous parlent d'ides qu'elles prsentent, qu'on
contrarie, qu'elles discutent, et qu'elles font passer: et elles vous
quittent pour le travail qu'elles doivent avoir avec un personnage
dont l'influence est connue[722]. Le _Tableau du sicle_ a trac de la
femme d'intrigue une jolie caricature  la La Bruyre. _Araminte_
affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des entretiens
particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier  la main,
elle en sort avec un air affair dont elle voudrait bien que tout le
monde s'apert. Rentre chez elle, l'ordre est donn au suisse de ne
la dclarer visible qu' tous les gens  cabriolets de vernis de
Martin, ou aux quipages armoris et chargs de grande livre.
Trouve-t-on _Araminte_ seule, elle demande mille pardons de ce qu'elle
a fait attendre un moment. Comment suffire  une foule de lettres dont
les bureaux l'accablent? On voit sur sa chemine une douzaine
d'ptres tournes du ct du cachet: on y reconnat les armes des
plus grands seigneurs. Vous devez tre obsde d'affaires, lui dit un
honnte homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y puis
suffire, je crois que toute la cour s'est donn le mot pour prouver
ma patience. Voil des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est
vrai que les objets qu'elles renferment sont de la dernire
consquence. Un frre d'_Araminte_, capitaine de dragons, arrive sur
ces entrefaites, et prend une de ces lettres pour donner des drages 
un petit enfant. Prenez garde, lui dit l'tranger, vous allez garer
des papiers trs-importants. Bon, lui rpond le capitaine, ce sont des
rponses de bonne anne.

  [722] Les Sacrifices de l'amour, ou Lettres de la vicomtesse de
  Senanges et du chevalier Versenay. _Paris_, 1771.

L'trange manie des affaires est peinte plus srieusement dans un
autre livre, et personnifie dans la baronne d'Ercy, un portrait o le
temps a voulu voir un visage, la matresse d'un salon au vrai ton de
la cour, lger, smillant, persiflant[723], une femme qui fit des
ministres: madame Cassini.

  [723] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XI.

Jolie, et charmante d'lgance, Mme Cassini avait commenc sa
rputation de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les
ministres, les gnraux, les gens  la mode, en travaillant  placer
des cratures, en jetant le discrdit sur le ministre, en donnant son
blme ou son approbation aux oprations du gouvernement. Puis, voulant
prendre un vol plus haut, elle avait tent une prsentation  la cour,
arrte par ce mot de Louis XV: Il n'y a ici que trop d'intrigantes,
Mme Cassini ne sera pas prsente[724]. Mais Louis XV mourait; et la
fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau rgne. Matresse de
Maillebois, elle ouvrait  son frre, M. de Pezay, les portefeuilles
de son amant, o M. de Pezay trouvait les plans, les mmoires de 1741
en Italie, dont il faisait un livre, les _Campagnes de Maillebois_,
qui lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme
Cassini aidait son frre  se marier richement. Elle l'aidait encore,
ce qui tait plus utile  ses projets,  devenir l'amant de la
princesse de Montbarrey. La princesse menait absolument Mme de
Maurepas, Mme de Maurepas menait M. de Maurepas, M. de Maurepas menait
le Roi, en sorte qu'tre matre  ce moment de Mme de Montbarrey,
c'tait rgner en France ou  peu prs: aussi M. de Maurepas
appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus encore que de
cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue de
Babylone[725], tirait son influence d'une correspondance secrte
concerte entre le frre et la soeur, adresse au jeune Roi pour
guider son inexprience, et qui faisait de Pezay le correspondant
confidentiel, le conseiller intime de Louis XVI. Les coups de cette
correspondance clataient bientt: Terray tait chass; Montbarrey
devenait un directeur gnral de la guerre, et Pezay amenait au
Contrle gnral d'abord Clugny, puis Necker[726]. Mais, arriv l, le
salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place nette
dans le ministre: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas
l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrte de Pezay que
lui avait confie Mme Cassini, et Pezay tait exil.

  [724] Mmoires du rgne de Louis XVI, par Soulavie, vol. IV.

  [725] Je possde les plans, coupes, dessins de l'htel Cassini,
  excuts par Bellisard en 1768, un album qui, dans sa reliure de
  maroquin rouge primitive, est un curieux et rare spcimen de
  l'album que les seigneurs btisseurs du dix-huitime sicle
  faisaient excuter de leur demeure. Attenant  un cabinet de
  musique, il y a un charmant petit salon demi-circulaire, au
  plafond peint d'amours, aux boiseries dlicates, aux grands
  lampadaires. C'est peut-tre dans ce cabinet de musique qu'avait
  lieu, en 1772, la reprsentation, o Mme Cassini jouait le rle
  de _Mlanie_ dans la _Religieuse_ de la Harpe; reprsentation 
  la suite de laquelle se firent la rconciliation et l'embrassade
  solennelle de la Harpe et de Dorat, connus par leur illustre
  inimiti.

  [726] Mmoires de Besenval. _Baudouin_, 1821, vol. I.--Mmoires
  de rgne de Louis XVI, vol. IV.

Ainsi croulait toute cette fortune, un rve d'intrigue, dont rien ne
restait debout, pas mme le salon de Mme Cassini, ruin par la
disgrce, bientt discrdit par le scandale. Mme Cassini rclamait 
M. Necker une pension de trois mille livres, comme soeur de M. de
Pezay, soeur de l'auteur de son lvation, menaant le ministre de
publier les lettres qui prouvaient les intrigues et les manoeuvres
dont il avait us pour arriver au ministre, par le secours de cet
enfant perdu de sa politique[727].

  [727] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. XVII.--Mmoires
  de Tilly, vol. III.

       *       *       *       *       *

En dehors de ces trois fins, la dvotion, les bureaux d'esprit, les
intrigues de cour, une fin restait encore aux dernires annes de la
vieille femme du dix-huitime sicle. C'tait la fin sans dchirement,
sans effort, sans tracas, de la femme qui,  quarante-cinq ans,
prenait la toilette et l'esprit de son ge, et, sans rompre avec
l'habitude de ses penses, le train de ses relations de monde et de
famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement 
vivre avec la vieillesse comme avec une amie. Beaucoup de vieilles
femmes ne se donnaient ni  la dvotion, ni au bel esprit, ni 
l'intrigue: ces femmes rares qui, selon l'expression du temps,
avaient eu un caractre et n'avaient pas nglig de nourrir leur
raison, chappaient au besoin de se trouver un nouvel tat, et elles
se contentaient de faire simplement et pour elles-mmes ce personnage
de vieille femme, le plus parfait, le plus accompli peut-tre dont la
socit du dix-huitime sicle nous ait laiss le souvenir et
l'exemple.

La faon dont la femme subit la vieillesse, ou plutt l'accueil
qu'elle lui fait, est un des plus grands signes de cette philosophie
pratique, qui l'a dj soutenue dans le mariage. Elle se rsigne au
temps, sans se dbattre aux mains de l'ge, avec une aisance et une
srnit singulire, un courage gai, un hrosme enjou et qui ne
laisse chapper de sa personne ni un murmure, ni une plainte, ni un
soupir, ni un regret. Le beau rve de son sexe est fini; mais il lui
reste  devenir un homme aimable, et la voil console. On croirait
qu'elle a trouv du premier coup dans les vertus d'amabilit cette
bonne humeur de l'me, cette heureuse sant des ides, cet apaisement
de la vie que la dvotion sincre cherche  trouver entre l'ge mur et
la mort. La vieille femme se dtache des Mmoires du temps, elle vient
doucement  l'Histoire comme dans la fleur efface d'un vieux pastel,
figure de bont et de malice, souriant  l'ombre des annes entre
l'Indulgence et l'Exprience. Elle a encore son pass dans les yeux,
sur les lvres, rayon venu du coeur, pargn par les rides: L'amour
a pass par l, disait d'un mot qui dit tout le prince de Ligne en la
voyant.

Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce
temps, les grand'mres de l'amour? Le tonneau, o elles s'enfermaient
dans un coin d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau
o la gravure nous montre la fille de Lpici, corbeille d'osier aux
anses de laquelle montent les rosiers et les fleurs: c'tait le
confessionnal o la jeunesse venait chercher les conseils charitables,
la morale humaine, l'encouragement, le secours, l'absolution. La
vieille femme liait les couples, elle faisait les fianailles, elle se
rchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se cherchaient; et
penche sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui tait
jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume,
ni jalousie: elle pardonnait au prsent de vivre  son tour, 
l'avenir d'tre plus jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la
jeunesse des autres, et le rappel de ce pass, rapport  son souvenir
par toutes les voix, ne la rendait que plus douce aux joies du monde,
plus compatissante  ses faiblesses. Elle allait et venait,
encourageant la gaiet qui venait  elle, ftant le plaisir qu'elle
faisait natre, prparant le chemin aux dbutants, prtant  tous la
bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les
danses, touchant enfin et animant ce monde  toute heure avec cette
bquille enchante qui la portait, toute branlante, vritable
baguette de bonne fe, dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres,
semait les charits sur son passage.

Celles qui avaient t les plus jolies, les plus galantes, dont la
jeunesse avait eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient
souvent les plus faciles  la vieillesse, les plus sduisantes dans ce
nouveau rle. Accoutumes  recevoir des hommages, elles se les
conservaient par les charmes du commerce, la discrtion, la facilit,
l'agrment. Quittant l'amour, elles cherchaient des amis, jugeant qu'
leur ge c'tait, comme elles disaient, une bonne spculation de se
faire adorer. A la connaissance du monde elles joignaient les trois
qualits de l'esprit du monde: le trait, le tact et le got. Leur
parole  la fois hardie et caline, caressante et garonnire, donnait
 la causerie sa libert piquante. Ces femmes taient les matresses
de salon de la France; elles prsidaient  sa conversation, elles lui
donnaient la mesure, la vive allure de leurs ides et de leurs
jugements, un accord naturel et toujours juste. Par des liens
invisibles, par mille grces, par le charme de leur voix adoucie, de
leur accent maternel, de leur raison rieuse, elles retenaient auprs
des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui allait  la fin du
sicle dserter la vie de la socit pour la vie du club. Par
l'intelligence qui tait en elles comme une dernire coquetterie,
elles rgnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles
faisaient les rputations, elles dictaient les jugements, elles
distribuaient ou excusaient les ridicules. Elles faisaient plus: elles
modraient les moeurs de la bonne compagnie, elles leur assignaient
leur quilibre et leur milieu entre la dcence et la bgueulerie.
Elles reprsentaient la tradition tolrante et la convenance sans
pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton, elles
conservaient l'tiquette des faons, des manires, au milieu de cette
socit, dont elles taient, selon le mot d'un contemporain, _les
lieutenants de police_ sous l'autorit de cette adorable doyenne: la
marchale de Luxembourg[728].

  [728] Mlanges du prince de Ligne, _passim_.--Souvenirs et
  Portraits, par M. de Lvis.

Arrtons-nous un instant au portrait de celle-ci; car ce n'est pas une
vieille femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie,
dans son expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitime
sicle. Rien ne lui manque de son temps: sa jeunesse a presque dpass
la lgret, et il reste de ses anciennes amours une chanson fameuse
qui voltige dans l'cho des salons. Depuis, elle s'tait si bien
range, elle a oubli son pass avec tant de naturel et tant
d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme elle, et que
personne ne s'avise de remarquer que sa dignit n'est faite qu'avec de
la grce. Un esprit piquant, un got toujours sr, lui ont acquis dans
le monde une autorit qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute.
Elle prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la
socit, elle attribue ou te aux gens cette considration personnelle
qui leur ouvre ou leur ferme les portes de l'intimit; d'un mot, elle
les fait admettre ou refuser  ces petits soupers si recherchs o
l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne aux jeunes
personnes et aux jeunes gens le baptme de ce jugement dcisif qui
est, de Paris  Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de
leur esprit. Sans pdanterie, sans indignation, sans grandes phrases,
elle fait justice des personnes, des sentiments, des faons, de la
fatuit, du ton avantageux, de la confiance prsomptueuse, de tout ce
qui blesse la dlicatesse, avec des pigrammes et des moqueries assez
plaisantes pour tre cites et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu
punir ou railler. Forant les femmes  une coquetterie gnrale,
commandant les gards aux hommes, elle est l'institutrice de toute la
jeune cour, le grand juge de toutes les choses de la politesse, le
dernier censeur de l'urbanit franaise, au milieu de l'anglomanie qui
rpand dj la mode de ses fracs et de ses rudesses.

Le ton,--tout est l pour la marchale: c'est l'homme, c'est la femme
mme. Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un
caractre, et comme une conscience extrieure de l'me et des
sentiments. Un mauvais ton accuse,  ses yeux, un manque de
dlicatesse; et elle est persuade qu'il y a une correspondance exacte
entre l'lgance des manires et l'lgance des penses, du coeur
mme. Elle tient  la lettre des usages du monde; mais c'est qu'
force de les tudier et de les voir pratiquer, elle a cru y dcouvrir
un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pntrant jusqu'
l'esprit de ces usages, elle s'est fait une telle ide de leur valeur
morale, qu'elle n'est pas loigne de croire qu'il y a quelque chose
d'agrable  Dieu jusque dans les belles manires de le prier. Un
jour, c'tait  l'Isle-Adam, les dames, attendant pour la messe le
prince de Conti, avaient pos dans le salon, sur une table ronde,
leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme de
Luxembourg s'arrta  deux ou trois prires, et les trouvant de
mauvais got se mit  les critiquer furieusement; et comme une dame
essayait de dfendre les prires, disant qu'il suffisait qu'une prire
ft dite avec pit, et que Dieu assurment ne faisait nulle attention
 ce qu'on appelle un bon ou un mauvais ton: Eh! bien, madame, dit
vivement et trs-srieusement la marchale, ne croyez pas cela[729].
N'y a-t-il pas dans ce mot toute la femme, et aussi la dernire
superstition, je me trompe, la dernire religion de cette socit
polie?

  [729] Souvenirs de Flicie.

Cette vieille fe de la politesse eut un ange pour bton de
vieillesse: appuye d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de
l'autre sur le bras d'une jeune femme qui ne la quittait point, et que
le monde voyait toujours  ses cts; spectacle charmant qui semblait
montrer l'Esprit soutenu par la Pudeur! Cette jeune femme tait la
petite-fille de la marchale de Luxembourg, Mme de Lauzun, cette
crature accomplie qui touchait tous les coeurs d'une si tendre
motion. La jeunesse tait en elle comme une douce saintet. La
navet, la noblesse, une dcence digne et sduisante, donnaient  son
regard,  sa physionomie, une expression cleste. Ses paroles, ses
mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu
virginale; et l'on et dit qu'en passant elle laissait se rpandre
autour d'elle la puret de son me. Vivant dans le monde, de la vie du
monde, elle se gardait de toutes ses atteintes. Rougissant pour un
regard, trouble pour un rien, elle plaisait sans coquetterie, elle
charmait comme l'Innocence dont elle semblait le portrait
imagin[730].

  [730] Mlanges de Mme Necker. 1798, vol. I.

Toutes ces femmes du dix-huitime sicle qui savaient si bien
vieillir, mettaient  accepter l'ge plus que de la rsignation, mais
encore de l'esprit et du got. Elles ne se prtaient point seulement
moralement  ce grand changement, par la patience de l'humeur, par le
renoncement aux prtentions et aux exigences, par la srnit, le
dtachement, l'apaisement d'une sorte d'indulgence maternelle: elles
accommodaient leur corps aux modes de la vieillesse comme elles
avaient accommod leur me  ses vertus. Elles savaient faire de leur
toilette la toilette de leurs annes. De toutes les coquetteries de
leur pass de femmes, elles n'en gardaient qu'une, la plus simple, la
plus svre, la propret, une propret qui leur donnait tout  la fois
une lgance et une dignit. Ce qu'elles montraient tout d'abord et 
la premire vue sur toute leur personne, leur seule parure affiche
tait ce que le temps appelait une nettet recherche. Par cette
tenue toujours nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne
manquaient pas un jour[731], et dont rien ne les affranchissait, ni le
malaise, ni les souffrances, ni les infirmits, elles chappaient
sinon aux ravages, du moins aux laideurs et aux horreurs de l'ge:
elles cdaient aux annes, mais sans en subir l'injure, en secouant la
poussire du temps. Leur costume tait le plus simple et le plus
noble. Elles excellaient  mettre une convenance dans chacun de ses
dtails, dans la faon de la robe aux manches larges, dans l'toffe
d'une couleur austre, toilette teinte que relevait un seul luxe: le
linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la
vieille femme, montrant cette singulire entente de sa mise, ce bon
got si sobre que Diderot admirait un jour au Grandval, en levant,
aprs une partie de piquet, les yeux sur Mme Geoffrin[732]. A peine si
la maladie la faisait manquer  ce devoir rigoureux qu'elle s'tait
impos d'tre avenante dans la simplicit et parfaitement correcte
dans la propret. Toute femme bien leve gardait jusqu'au bout la
dcence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient
hroquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernire
toilette[733], comme si elles eussent craint de dgoter la Mort!

  [731] Correspondance de Grimm, vol. XI.

  [732] Mmoires et Correspondance de Diderot. 1841, vol. I.

  [733] Correspondance de Grimm, vol. XII.




XII

LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME


Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'me de la femme du dix-huitime
sicle et qu'on lui demande son principe, sa loi, la rgle qui se
laisse apercevoir dans la conscience de son sexe n'est point une rgle
religieuse, une rgle divine, une rgle consacre par une foi: elle
est cette rgle absolument et entirement humaine que la femme du
temps appelle une petite philosophie, c'est--dire un plan de
conduite qui prcde les actions, un dessin dans lequel il faut
essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher  l'aventure, une
faon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.

Cette philosophie que la femme se cre pour son besoin, aussi bien que
pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa
fin, dans le bonheur. Simple de formule, de pratique facile,
lgitimant toutes les aspirations naturelles de la femme, elle
n'exige d'elle que la modration de l'gosme et le sacrifice des
excs. Le plus haut point de perfection de cette sagesse picurienne
est d'atteindre  la ferme persuasion qu'il n'y a rien autre chose 
faire en ce monde qu' tre heureux; et la recommandation qu'elle
rpte, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux
sensations et aux sentiments agrables. Cette sagesse admet bien qu'il
faut aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle
est la vertu, qu'on l'aime pour elle-mme; elle la conseille seulement
comme une sorte de sobrit ncessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait
une bonne conscience, mais seulement pour tre bien avec soi-mme, par
la mme raison qu'il faut tre log commodment chez soi. C'est, d'un
bout  l'autre et de prcepte en prcepte, une doctrine qui aime ses
aises, qui cherche les commodits morales, un rgime sans rigueur
ressemblant  une douce et complaisante hygine de l'me, et qui ne
vise qu' tenir le coeur et l'esprit dans une assiette tranquille, et
dans ces quatre grandes conditions de sant intrieure, de plnitude
spirituelle, et de satisfaction physique: s'tre dfait des prjugs,
c'est--dire de toute opinion reue sans examen, tre vertueux, se
bien porter, avoir des gots et des passions, tre susceptible
d'illusion; car ce sont l les quatre grandes machines du bonheur de
la femme, reprsentes presque comme les quatre devoirs de sa vie par
Mme du Chtelet dans son _Trait du Bonheur_.

A cette philosophie qui touffait tous les gnreux apptits de la
femme, bornait son me de tous cts, abaissait tous les sens de son
coeur, succdait la philosophie qui allait vritablement soutenir et
consoler la femme dans l'irrligion, et lui conserver, dans le
scepticisme, un appui moral. De l'observation des autres, de
l'observation d'elle-mme, d'une sorte d'examen de conscience fait
avec sincrit, avec ingnuit, la femme tire la pense et la volont
de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide de
cette seule rvlation, le sentiment du devoir, elle largit l'image,
l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-mme,
elle monte aux devoirs envers les autres. Dveloppant, tendant,
fixant les ides confuses de son esprit sur l'humanit, elle se fait
une obligation indispensable de la justice envers tous les hommes, et
la justice devient en elle une charit. Elle s'impose d'tre
indulgente  toutes les fautes dont le principe n'est pas vicieux, et
de respecter tous les dfauts qui ne peuvent nuire  personne. Elle
tend, par tous les moyens et toutes les maximes,  la douceur,  la
bont,  l'agrment,  la facilit,  l'galit d'humeur,  cette paix
rpandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la
raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acqurir le
courage de la patience pour diminuer de moiti les maux de la vie,
lever son me, en rpandre la bont, ce sont l les jouissances
intrieures, suprieures aux circonstances, indpendantes des hommes,
que se promet et auxquelles atteint cette philosophie de la femme, 
la fois si pure et si tendre. Lisez le livre qui formule ce plan de
sagesse, les _Confessions_ de Mme de Fourqueux, ne Monthyon, ce beau
rve de perfection n'est point couronn par la foi. Dieu est absent de
cette grande leon morale qui ne le nomme qu'une fois pour attester
qu'elle ne le craint pas: Quand on s'est appliqu  bien connatre ce
qu'on doit  ses semblables, qu'on n'apprend que pour pratiquer, qu'on
est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se rassurer
sur les jugements de Dieu. Dieu, ce n'tait pas seulement un mot,
c'tait une ide qui manquait  cette philosophie; et ce n'est
qu'aprs avoir trouv, de cette philosophie, tous les grands principes
et tous les nobles prceptes en elle-mme, que l'on voit Mme de
Fourqueux, reprenant son livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a
acquis, dans l'intervalle, la persuasion d'un Dieu[734].

  [734] Confessions de Mme *** principes de morale pour se conduire
  dans le monde. _Paris_, _Maradan_, 1817.

       *       *       *       *       *

Quelques mes se montrent au dix-huitime sicle si belles, si hautes,
si aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette
philosophie. Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison,
toute sagesse et toute grce, et dont le charme appelle autour
d'elles une sorte de vnration. Elles semblent avoir reu toutes les
vertus qu'elles ont acquises, tant elles les portent sans orgueil et
sans effort. Elles se prtent au monde, et elles se plaisent avec
elles-mmes. Elles sont indulgentes aux misres des autres, comme 
leurs misres propres. La rsignation aux disgrces, la sensibilit,
la charit, la justice, la puret, s'unissent en elles  toutes les
corrections de l'expression et de la pense,  tous les agrments
aussi bien qu' toutes les dignits du coeur. Leur me en toute
circonstance, et sans jamais se dmentir, ressemble  la belle
peinture qu'elles se font de la vertu: Elle ne montre rien parce
qu'elle ne croit avoir  s'enorgueillir de rien, elle ne cache rien
parce qu'elle ne croit pas tre regarde et ne s'attend pas  tre
loue; elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple,
parce qu'elle est vraie. Et ces cratures lues, qui ont comme une
saintet mondaine, n'ont point de pit. Elles suivent  la lettre la
recommandation de l'criture, elles pratiquent la Vrit dans la
Charit, ingnument, sans rien craindre, sans rien attendre, sans rien
esprer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu leur manque, et
leurs mrites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une morale;
et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la
main, se rduit  ce seul prcepte, ce vaste et grand prcepte: Ne
faites pas  autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous ft. Une
mre ne les a point formes, leur ducation a t nulle; c'est par
une aspiration personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont
leves  l'intuition, au got,  la passion de ce qui est bon, de ce
qui est juste[735]. Elles se soutiennent  la hauteur de leur coeur,
sans secours, par leurs forces propres. Elles ne recourent pas plus
aux philosophes et  la thologie rationnelle qu' la religion: tout
ce qu'elles appellent le galimatias des livres et des traits ne
leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout systme, elles
puisent au fond d'elles-mmes leurs lumires aussi bien que leurs
ressources. Et voil que ces mes admirables et sans tache,
personnifies dans un type anglique, Mme la duchesse de Choiseul,
font clater dans le dix-huitime sicle une vertu qui trouve son but,
sa rcompense, son aliment en elle-mme; voil que quelques femmes
donnent dans ce sicle de lgret le grand spectacle d'une conscience
en quilibre dans le vide, spectacle oubli de l'humanit depuis les
Antonins!

  [735] Correspondance indite de Mme du Deffand. _Paris_, _Michel
  Lvy_, 1859.

       *       *       *       *       *

Cette philosophie sans systme, sans orgueil, qui donne  la femme du
dix-huitime sicle plus que la gaiet, le contentement, ne la
soutient pas seulement contre les misres de la vie: elle semble la
fortifier encore contre la mort, et lui donner comme une facile
patience de son horreur. On voit, dans le sicle, les femmes
s'teindre doucement et sans rvolte; on les voit mettre  mourir une
grce aise et quitter le monde discrtement comme un salon rempli o
elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps est plus
que douce, elle est polie envers la mort.

Pour une prsidente d'Aligre, qui par peur grise son agonie[736], que
de femmes dans toutes les conditions, et les plus heureuses, le plus
combles de grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec convenance,
avec une fermet charmante et un courage aimable! Je me regrette,
disait simplement l'une en se dtachant de la terre[737]. Il en est
qui pressent jusqu'au bout les mains de l'amiti et dont la mort ne
semble qu'une dernire dfaillance. D'autres s'entourent de monde pour
mourir, et veulent que le bruit d'un loto install contre leur lit
couvre le bruit de leur dernier soupir. On compterait celles qui ne
restent pas,  leurs dernires heures, fidles  leur vie,  leurs
principes,  leur rang,  leur incrdulit mme[738]. A cette parole
de la femme de chambre: Madame la duchesse, le bon Dieu est l,
permettez-vous qu'on le fasse entrer? il souhaiterait avoir l'honneur
de vous administrer[739], celles-ci trouvent la force de se soulever
sur leur lit comme pour la visite d'un roi; celles-l ont encore assez
de volont pour renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas besoin. Des
femmes qui vont mourir appellent leur cuisinier, et lui recommandent
de faire bonne chre pour que la socit ne dserte pas leur table.
Des femmes occupent les longueurs d'une maladie lente  crire un
testament o elles n'oublient pas un de leurs parents, de leurs amis,
de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef-d'oeuvre de nettet,
une merveille de calcul proportionnel[740]! Celles-ci couronnent leur
fin, l'entourent de fleurs, de danses, de comdies, de suprmes
amours; celles-l riment leur pitaphe et enterrent gaiement leur
mmoire[741]. Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, arrangent
des couplets satiriques, quelques-unes font antichambre au seuil de la
mort en chantant des chansons sur l'air de Joconde[742]. C'est le
sicle o l'agonie, dpassant l'insouciance, atteindra  l'pigramme,
le sicle o une princesse moribonde appelant ses mdecins, son
confesseur et son intendant auprs de son lit, dira  ses mdecins:
Messieurs, vous m'avez tue, mais c'est en suivant vos rgles et vos
principes;  son confesseur: Vous avez fait votre devoir en me
causant une grande terreur; et  son intendant: Vous vous trouvez
ici  la sollicitation de mes gens qui dsirent que je fasse mon
testament; vous vous acquittez tous fort bien de votre rle, mais
convenez que je ne joue pas mal le mien. L'me de la femme va  la
mort pare d'esprit, comme le corps de la princesse de Talmont va  la
terre dans une robe bleue et argent[743].

  [736] Lettres de la marquise du Deffand  Horace Walpole.
  _Paris_, 1812, vol. I.

  [737] Nouveaux Mlanges, par Mme Necker, vol. II.

  [738] Voyez dans la dlicate notice intitule: _Vie de la
  princesse de Poix, ne Beauvau, par la vicomtesse de Noailles_
  (_Lahure_, 1855), si prcieuse comme accent d'une socit qui
  n'est plus, la note si juste que donne sur l'attitude dernire
  des femmes du temps le rcit de la mort de Mme de Beauvau: Cette
  imposante personne finit sans douleur, sans agonie; elle
  s'teignit comme elle avait vcu, en adorant son mari, en
  honorant Voltaire. Ses derniers moments furent d'une paix toute
  philosophique. Les crmonies religieuses n'y tinrent point leur
  place, mais les apparences furent assez heureusement conserves
  pour qu'il ft dit, jusqu'au dernier jour, que l'indpendance des
  ides s'tait allie chez elle  la convenance des formes...

  [739] Journal de Coll. _Paris_, 1805, vol. I.

  [740] Mmoires de la Rpublique des lettres, vol. VI.

  [741] Correspondance littraire de la Harpe, vol. II.

  [742] L'Espion anglois, vol. I.

  [743] Lettres de Mme du Deffand. 1812, vol. III.

Et cependant, c'est un hte bien imprvu que la Mort au dix-huitime
sicle. La vie n'a gure le temps d'y penser; et le tourbillon du
monde, le bruit des ftes, l'enivrement du mouvement, l'tourdissement,
l'enchantement du moment, la distraction du jour, la jouissance
absolue et presque unique du prsent, en effacent l'image et presque
la conscience dans l'me de la femme. La mort traverse seulement son
coeur; ainsi l'ide d'un lendemain traverserait un souper. Elle
n'occupe plus ce monde, elle n'est plus la proccupation de son
imagination. Cette socit, o elle frappe  l'improviste, est le
contraire de ces socits qui vivaient dans son ombre et communiaient
familirement avec sa terreur. Au dix-huitime sicle, la mort parat
absente et n'est point attendue. Tout la repousse, tout la cache, tout
la voile d'oubli: c'est  peine si sa figure parat encore dans une
glise, sur un tombeau, o l'art du temps dore son squelette.

Dans tout le sicle, la femme renvoie loin d'elle cette ide de sa
fin. Elle y chappe, elle l'carte doucement: on dirait que sa grce
craint d'en tre effleure. Avec quel geste de rpugnance, de pudeur
presque antique, elle retire la main, sitt qu'elle touche  ses
dgots! Si nous pouvions nous en aller en fume, ce genre de
destruction ne me dplairait pas, mais je n'aime pas l'enterrement....
Ah! fi! fi! parlons d'autre chose, crit dans une lettre Mme du
Deffand  Mme de Choiseul. Cet loignement de la mort se retrouve
partout, dans tout ce qu'a crit la femme. La pourriture effraye son
lgance. L'ordure lui fait peur dans le nant.

Et ce ne sont pas seulement les femmes philosophes qui se drobent 
cette prsence de la mort que fait la pense de la mort: la religion
du temps la dfend encore  la femme comme si elle craignait que sa
ferveur n'en ft dcourage. Les femmes les plus pieuses, celles qui
donnent l'exemple et la rgle, tent de leurs devoirs la mditation de
la mort; elles ne veulent pas qu'on s'attache  ses tristesses, elles
dtournent leur foi et la foi des autres de cet avertissement qui
effraye, de cette leon qui afflige. Et Mme de Lambert donne, dans son
accent le plus dlicat, ce sentiment de la femme chrtienne du temps
sur l'ide de la mort, lorsqu'elle crit ces lignes au milieu de son
trait de la Vieillesse: L'ide du dernier acte est toujours triste;
quelque belle que soit la comdie, la toile tombe; les plus belles
vies se terminent toutes de mme, on jette de la terre, et en voil
pour une ternit...


FIN




TABLE DES CHAPITRES


                                                          Pages

       I. La naissance.--Le couvent.--Le mariage              1

      II. La socit.--Les salons                            44

     III. La dissipation du monde                           106

      IV. L'amour                                           150

       V. La vie dans le mariage                            219

      VI. La femme de la bourgeoisie                        248

     VII. La femme du peuple.--La fille galante             278

    VIII. La beaut et la mode                              313

      IX. La domination et l'intelligence de la femme       371

       X. L'me de la femme                                 406

      XI. La vieillesse de la femme                         449

     XII. La philosophie et la mort de la femme             514


    Paris.--Typ. G. Chamerot, rue des Saints-Pres, 19





End of the Project Gutenberg EBook of La femme au dix-huitime sicle, by 
Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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