Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891

Author: Various

Release Date: June 21, 2014 [EBook #46065]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION

_Prix du Numro: 75 cent._

SAMEDI 27 JUIN 1891

_49e Anne.--N 2522_



[Illustration: LES SYNDICATS OUVRIERS Le premier en ville et le
second en ville (prsident et vice-prsident des compagnons
boulangers). (Voir l'article page 551).]

[Illustration: Courrier de Paris]

Le _garden-party_ devient un divertissement  la mode. Et c'est
tant mieux, car  Paris il y a une quantit de jardins inconnus dont les
grands arbres et les pelouses semblent avoir la nostalgie des robes
claires et des musiques en plein air. Je ne sais qui a dit, avec quelque
raison apparente:

A Paris les jardins sentent le renferm!

Ils sont, en effet, enclos dans des cercles de pierres. Mais il en est
de trs beaux et de trs grands dont les bonnes odeurs peuvent monter au
ciel en toute libert! Avez-vous jamais regard, du haut de quelque
plateforme de la tour Eiffel, non pas l'horizon des environs de
Paris--o tant de petits lacs, de petits tangs, de petits cours d'eau,
apparaissent--mais l'intrieur mme de Paris, la masse grise des
maisons, l'espce de plan en relief qu'on a de l-haut sous les yeux,
sous les pieds? C'est tonnant, alors, comme on aperoit parmi ces tas
de pierres des touffes frquentes de verdure. Il y a des arbres un peu
partout, des jardins ou des jardinets en nombre considrable.

--Que de jardins! Oh! que de jardins! Je ne l'aurais jamais cru!

C'est l'exclamation que j'ai plus d'une fois entendu pousser par des
visiteurs et surtout, car d'instinct les femmes aiment les fleurs, par
des visiteuses.

Donc, s'il y a tant de jardins  Paris, pourquoi la mode anglaise des
_garden-parties_ ne s'acclimaterait-elle point parmi nous? Le peintre
Ziem, qui adore Venise, va faire un tableau reprsentant la rception de
lady Lytton dans les jardins de l'ambassade d'Angleterre, ce qui prouve
qu'il y a, pour les peintres coloristes, de la couleur  Paris autant
qu' Venise.

Ziem pourrait peindre encore la matine dansante que donne Mme Carnot au
palais de l'Elyse, le dimanche 28 juin, et les beaux arbres du vieux
jardin valent ceux de l'htel voisin. C'est exquis, un _garden-party_ 
l'Elyse, surtout par un beau temps, quand le soleil, ce grand invit,
consent  tre de la fte. Il transfigure tout, il illumine tout. Il
donne de l'accent et de la lumire  la musique elle-mme.

O en sommes-nous que, vers la fin juin, nous doutions de la prsence du
soleil? En vrit, je commence  croire qu'il n'ont pas tout  fait
tort, les vieux parents qui nous disent:

--De mon temps, le printemps tait plus sr et l't tait plus beau!

L'almanach nous rpondra que nous entrons  peine dans l't. Nous y
entrons, c'est bien certain, par la petite porte. Je crois que les
thtres qui ont ferm leur portes ont t bien presss et que les
cafs-concerts en plein air qui ont ouvert leurs barrires ont t fort
imprudents. Yvette Guilbert suffirait cependant,  elle seule,  attirer
tout Paris, le Paris d't, aux Champs-Elyses, comme la Fte des Fleurs
l'a attir, dimanche, boulevard d'Argenson  Neuilly.

Mais le _Rve_ de M. Bruneau que l'on fte en un banquet, mais la pice
nouvelle de M. Ferrier que l'on rpte au Thtre-Franais, mais _Miss
Helyett_ qui continue  amener la foule, pourraient bnficier de ce que
la saison a de douteux. Les ftes champtres et les inaugurations de
statues--plaisirs d't--n'en continuent pas moins, tous les dimanches,
quelque temps qu'il fasse.

                                            *
                                          * *

Dimanche prochain--c'est--dire quelques heures aprs l'apparition de
ces lignes--les grandes eaux joueront  Versailles, en l'honneur du
sculpteur Jean Houdon. L'Institut a dlgu pour le reprsenter  cette
fte d'un grand sculpteur la plupart des matres de la sculpture
franaise contemporaine: Paul Dubois, Falguire, Merci. Le bon Jean
Houdon (je ne sais pourquoi, je l'appelle le bon, mais il devait tre
bonhomme) serait flatt de cet hommage rendu par ses pairs.

Il eut une belle existence d'artiste et une triste fin de vieillard.
Devenu snile, il allait ramassant les vieux tessons de faence qu'il
recueillait prcieusement et qu'il montrait en disant:

--Je viens de trouver quelque chose d'admirable!

--Et quoi donc?

--Cela.

Il tenait, dans ses pauvres mains rides, le fragment cass et il
ajoutait:

--Oui, c'est un morceau de Phidias... Vous ne voyez pas?... Un marbre
grec. Du Phidias!

Pauvre Houdon! Beaucoup de nos contemporains ont pu le voir encore,
tant enfants. Il est mort en 1828,  quatre-vingt-huit ans.

Il est de belles morts. M. Calmann-Lvy, qui joue avec ses
petits-enfants comme un patriarche et disparat tout  coup en leur
souriant, a trouv le moyen de bien mourir. Il avait su aussi bien vivre
et, trs laborieux, trs actif, avait gard le bon renom de cette maison
Michel Lvy qu'il avait fonde vers 1848, lui et ses frres. C'tait une
figure parisienne bien connue du monde des thtres et aussi du monde
acadmique, et plus d'un auteur dramatique a coudoy, le jour des
funrailles de l'diteur, M. le duc de Broglie, et, si M. le duc
d'Aumale et t  Paris, y et rencontr le duc d'Aumale.

Calmann-Lvy s'tait fort occup, il y a quelque temps, de cette statue
de Balzac que la mort de Chapu laisse inacheve et qui, destine  la
galerie vitre du Palais-Royal, devra tre agrandie pour pouvoir faire
bonne figure sur la place du Palais-Royal, devant le Conseil d'tat, o
elle prendra la place du petit abri qui permet aux pitons d'viter de
ce ct, les voitures.

Balzac sera bien plac dans ce centre parisien, bruyant, vivant,
turbulent, affair, et les tramways lui sembleront bizarres,  lui,
l'homme des cabriolets, autant que les grands magasins du Louvre, dont
il sera le voisin, pourront sembler gigantesques au peintre de la petite
_Maison du Chat qui pelote_. Il l'avait devin notre Paris
international, ce Balzac qui a prvu et prdit tant de choses; mais,
c'est gal, Paris le laisserait quelque peu stupfait sur certains
points. Balzac paratrait provincial  nos reporters.

                                            *
                                          * *

Le plus joli coup de _reportage_ a t celui que certain _interviewer_,
qui doit tre un jeune homme, a fait  propos de l'impratrice. En
ouvrant un journal, on a t surpris, l'autre jour, d'y voir le rcit
d'une conversation de l'impratrice Eugnie avec un journaliste dans un
appartement de l'Htel Continental. Description de l'impratrice.
Cheveux blancs, yeux tristes, un peu vote. Echange de propos.

--Je suis heureuse d'tre dans une ville o l'on parle franais.

Et, axiome final--rpt par plusieurs journaux:

--L'Empire?... L'Empire est mort avec mon fils!

C'tait trs intressant. C'tait mme dramatique. Le malheur, c'est que
cela n'a jamais t dit.

L'impratrice n'a reu aucun reporter et n'a confi ses sentiments sur
l'empire  personne.

Et voil cependant comme on crit l'histoire!

Dans quelques annes, il n'en sera pas moins acquis par la chronique
qu'un jour de juin, dans une chambre d'htel, celle qui fut la mre du
Prince Imprial a dit:

--L'Empire est mort avec mon fils!

Quoi qu'il en soit, ceux qui ont rencontr l'impratrice s'accordent 
dpeindre son air de tristesse, l'air que notre reporter imaginatif a
dcrit. Elle a moins sujet d'tre gaie que M. Ernest Renan, l'ancienne
souveraine, et M. Renan seul, pour tout dire, a le privilge d'affirmer
 tout propos le bonheur qu'il a de vivre. Il vient de proclamer, une
fois de plus, sa satisfaction, en prsidant, dimanche, les ftes de
Florian  Sceaux.

Ah! le joli discours! Et tout panoui! M. Renan n'aime pas le
pessimisme. Il voit tout en beau, la vie et les hommes, et la province
et Paris, et le soleil qu'on attendait le matin, et la pluie qui est
venue dans l'aprs-midi. Breton, et content d'tre Breton, il a
cependant regrett presque de ne pas tre du Midi, et il a parl du Midi
de faon  enthousiasmer Tartarin lui-mme. Du reste, il n'a pas oubli
Paris.

--Vive Paris! a-t-il dit, Paris, la ville des pangyres!

Je gage que ces mots ont fait ouvrir de grands yeux  plus d'un flibre.
Mais les flibres sont lettrs, et ils ont souri, en gnral, et voil
Paris qui, grce  M. Renan, a une vertu de plus. Le proverbe disait de
Paris: C'est le paradis des femmes et l'enfer des chevaux. Dsormais
on dira aussi:

--C'est la ville des pangyres!

La plupart des Parisiens ne comprendront point, mais ils n'en seront pas
moins trs fiers. Toutes les villes ne peuvent tre la ville des
pangyres!

La ville des pangyres est aussi la ville des phnomnes.
_Rosa-Jospha_, ce spectacle nocturne quand on _les_ ou plutt _la_
montre dans les _Aventures de M. Martin_, est un spectacle diurne quand
on exhibe au foyer, dans l'aprs-midi, ces deux pauvres tres
ternellement accoupls.

J'en reparle parce que des lectrices, qui s'intressent  nos causeries,
m'ont pos ce problme de psychologie tout  fait intressant et
inquitant:

--_Rosa-Josepha_ tant un tre form de deux tres parfaitement
distincts, et runis seulement par les fonctions animales--le ventre--ne
peut-il arriver que Rosa s'prenne d'un amour ardent pour tel ou tel
joli garon, et que, ce joli garon, Josepha le hasse d'une haine
froce?

--Si, parfaitement, cela peut arriver. Cela arrivera peut-tre. Et,
alors, songez aux complications morales d'une telle situation! Voil un
drame! un drame pour le _Thtre-Libre_.

_Toutes les deux_ sont forces d'pouser celui que l'une d'elles aimera.
Elles ont deux penses, deux cerveaux, deux coeurs, et les malheureuses
ne peuvent avoir une affection distincte. Jamais la nature n'a t plus
ironique et plus froce. Creusez cette situation, auteurs dramatiques et
romanciers que vous tes, et je vous dfie d'en trouver une plus
sauvage.

Les frres Siamois taient moins unis, l'un  l'autre, que Rosa et
Jospha. Ils taient simplement lis par un lambeau de chair. Ne
voulurent-ils pas mme se faire oprer et n'est-ce point cette opration
qui les tua? J'en ai comme un souvenir vague. Mais Rosa et Jospha ne
peuvent songer  demander du secours  la chirurgie. Leurs deux
existences spares sont et seront ternellement rives l'une  l'autre.
Une de ces deux fillettes peut avoir la fivre sans que l'autre souffre.
Mais s'imagine-t-on le dnouement, l'invitable dnouement futur: l'une
morte, et l'autre, bien vivante, condamne  mourir parce que le cadavre
est l,  ses cts--un cadavre dont, si je puis le dire, la survivante
fait partie?

Je souhaite, et je suis certain, que ce dnouement arrivera fort tard,
car les deux petites Tchques sont gaies, alertes, aussi bien vivantes
que fort jolies; mais enfin la nature s'est divertie l  une
chinoiserie atroce. Elle a, pour ces deux innocentes, invent un
supplice monstrueux, supplice qui est une curiosit pour les dsoeuvrs.
On se rend au foyer de la Gat comme  un _five o'clock_,
et--misre!--ce drame de deux existences soudes l'une  l'autre, a
distrait, a amuse! Flaubert dirait: La beaut seule tant morale,
cette exhibition est de l'immoralit!

Ma correspondante n'est-elle pas de mon avis?

                                            *
                                          * *

J'ai laiss de ct--on m'en saura gr, je pense--cette grosse question
de la mlinite, qui a encore agit l'opinion cette semaine et amen le
ministre de la guerre  la tribune.

Certaines fioles de pharmacie portent cette inscription: _Agiter avant
de s'en servir_. Certaines questions politiques inspirent  nos
politiciens cette devise: _Agiter afin de s'en servir_.

On a donc agit, et d'avoir agit, cela n'a servi  personne.

Pour faire suite  ce que nous disions l'autre jour des mendiants, voil
que le pre Antoine Pucciarelli meurt en laissant une centaine de mille
francs gagns en tendant la main sur les marches de Saint-Sulpice. Le
_Mendiant de Saint-Sulpice_! Un bon titre pour M. d'Ennery. Ce
Pucciarelli vivait de crotes de pain, habitait, rue Princesse, un
logement qu'il payait 60 francs par an, et se faisait comme une bosse de
ses valeurs, qu'il cachait sous sa redingote. En apprenant la mort de ce
riche mendiant, M. de *** a dit: Parbleu, il n'y a plus aujourd'hui que les
millionnaires qui soient pauvres!

C'est l'histoire de ce passant--c'tait Bizet--qui donne un sou  un
pauvre. Le pauvre tire de sa poche un cigare et rpond avec mpris:

--Un sou? Mes cigares me cotent un sou et demi!

Rastignac.



LES COMPAGNONS BOULANGERS

[Illustration: EMBLMES DU COMPAGNONNAGE.]

L'actualit est aux syndicats, il n'est si petit corps d'tat qui n'ait
le sien. Patrons d'un ct, ouvriers de l'autre, se runissent
troitement, forment des corporations comme jadis. Le nom seul a chang,
il s'est modernis. Le syndicat ou la chambre syndicale ont remplac
officiellement le compagnonnage et la matrise, qui n'en subsistent pas
moins. Ils ont conserv du pass l'esprit de caste troit et mme, comme
nous allons le voir, les rglements et les _devoirs._

La boulangerie ne devait pas chapper  cette loi, et le syndicat des
boulangers viennois convoquait la semaine dernire tous les camarades du
mtier  une runion d'o la grve gnrale a failli sortir.

Exposons d'abord les griefs. A qui en a la _boulange_ en ce moment? Aux
patrons? Nullement. L'accord rgne dans les boutiques. Contents des 45 
50 francs qu'ils gagnent par semaine, les ouvriers y trouvent une
rmunration suffisante des douze heures de travail qu'on leur demande.

Tout est bien de ce ct... pour l'instant.

Mais nous rencontrons ici, comme partout, l'intermdiaire entre le
patron et l'ouvrier, l'ternel parasite, vritable lichen du travail, le
placeur, contre les agissements duquel la boulangerie tout entire est
souleve maintenant, et dont elle entend se dbarrasser  tout prix.

Il parat, en effet, que les 8,000, d'autres disent 12,000 ouvriers
boulangers parisiens ne peuvent se placer chez les 1,835 patrons de la
capitale sans cet intermdiaire, entre les mains duquel il leur faut
verser d'abord 10 francs de droit d'inscription, puis 40  50 francs de
gratification, c'est--dire plus d'une semaine entire de travail pour
arriver  trouver un emploi.

Un rapport prsent  la Chambre lve  600,000 francs par an les
bnfices des dix placeurs de la boulangerie de Paris.

On voit d'ici le parti que l'ouvrier peut tirer de ce chiffre qui lui
montre le placeur nageant dans l'opulence  ses dpens et ne fournissant
du travail qu' ceux qui lui payent largement tribut. Ajoutons que les
placeurs passent pour tre de la police, ce qui n'est rien moins que
prouv, mais ce qui suffit pour les faire considrer comme les mouchards
du travail; voil plus qu'il n'en faut pour expliquer les motifs de la
runion de protestation du Tivoli-Vauxhall qui a eu lieu tout
dernirement.

La Boulange donc se remue, les boulangers sont d'actualit.
Prsentons-les au lecteur.

Et d'abord le _Viennois_, trs facile  reconnatre. Ce n'est
certainement ni un marchand de vins, ni un garon boucher, ce petit
homme plot, d'apparence nerveuse et maigriotte.

Sa peau est fine, blanche, poudre, ses yeux bleus, battus et cerns;
l'aspect gnral est souffreteux. On sent que l'anmie tient et que la
phtisie guette ce travailleur des poussires, du gaz et de la nuit.

Le chapeau sur l'oreille, la chevelure ondule, la fine moustache, le
laisser-aller prcieux de la toilette, le dandinement de la marche
enfin, tout trahit en lui le _fignoleur_.

Le Viennois est en effet l'ouvrier fin de la partie, il fabrique
exclusivement la brioche, le croissant qui est son emblme, le pain
_Viennois_ dit de _luxe_ auquel il emprunte son nom. Son unique outil de
travail consiste en une fine lame d'acier pareille au tranchet du
cordonnier, un couteau ordinaire serait trop grossier pour couper et
dbiter les produits de son ptrin.

L'ensemble et l'attitude de l'homme attestent qu'il a le sentiment de sa
supriorit sur son camarade auquel, dans un coup d'oeil moqueur et avec
un lger rire dans la bouche, il lance habituellement le gracieux
vocable: H! va donc, fourneau!

Bien fourneau en effet son camarade, le boulanger proprement dit.

Plus grand, plus trapu, le muscle chez ce dernier supple 
l'intelligence et au got. C'est  la vigueur de ses biceps qu'ils
demande son existence. Voyez ses mains normes, elles manient la pelle,
la lavette et brossent la pte longtemps et dur.

Pains de mnage, pains de munition, au besoin pains de sige, voil ce
qu'il produit.

Dans la journe, de trois  cinq heures il fait son levain, puis la
nuit, de neuf  six heures, ses quatre fournes rglementaires: le
reste du temps il dort et quelquefois manifeste au Tivoli-Vauxhall...
lorsque son camarade le Viennois l'y conduit.

C'est ce dernier, en effet, qui est  la tte de la boulange et la mne.
Mais il est men lui-mme par d'autres. L'_orateur_, d'abord, que l'on
rencontre partout, qui est le mme partout, politicien de la foule qu'il
pousse au dsordre et  la grve, quitte  se sauver au moment du
danger.

Cette fois cependant il a eu peu de succs: derrire lui, en effet, se
dresse une ombre qu'on croyait morte et qu'on ne s'attendait gure 
voir dans cette affaire, celle du compagnon.

Chez le marchand de vins, dans une boutique au fronton entour
d'emblmes et de hiroglyphes, le compagnon boulanger tient ses assises,
l est son _atelier_ figur.

A l'heure o les anciennes corporations semblent renatre, le compagnon
est peut-tre l'homme de demain.

Voyez-le avec son air srieux,  sa boutonnire pendent des rubans
multicolores, sa cravate est orne d'une querre et il tient un bton 
la main.

Les boulangers font partie des trente-deux corps d'tat tablis en
compagnonnage dans le but de se porter secours les uns aux autres et de
s'entr'aider au travail dans toute l'tendue du pays.

Pour cela, dans chacune des 23 _Cayennes_, c'est ainsi qu'ils appellent
les villes qui constituent le tour de France, un marchand de vins ou
un aubergiste a t dsign, chez lequel les compagnons peuvent
descendre, trouver du travail et du crdit. Sa maison devient le sige
de l'atelier. Notre dessin reprsente celle des compagnons boulangers de
Paris. La femme de l'aubergiste est en gnral choisie pour s'occuper
des compagnons. Elle prend alors le nom de mre. Ses obligations et
celles des compagnons  son gard sont rgles par un contrat en bonne
et due forme qui, de part et d'autre, est toujours respect. Elle les
loge, les nourrit, et leur fait des avances jusqu' concurrence d'une
somme dtermine. Tout cela lui est rembours par le dbiteur ou par les
camarades de la ville, qui tous sont solidaires les uns des autres.

                                            *
                                          * *

Voici maintenant les dignitaires qui composent un atelier de
compagnonnage et que dans L'argot spcial on appelle les hommes en
place.

La mre d'abord, dont les insignes sont une charpe rouge et un bouquet
d'pis; puis, le prsident, ou _premier en ville_; enfin le
vice-prsident, ou _second en ville_; et le _rouleur_.

Le prsident a une charpe blanche, le vice-prsident une charpe rouge,
le rouleur une charpe bleue, et tous trois ont un nombre incalculable
de rubans dont chacun reprsente une dignit, une distinction; le plus
grand outrage qu'on pourrait leur faire serait de les leur arracher.
Comme boulangers, ils n'ont pas droit  l'querre et au compas, mais en
revanche ils pourraient porter en boucles d'oreille des raclettes. Quant
 la canne, c'est encore un emblme du compagnon, elle est plus ou moins
enrubanne suivant le rang.

Ces trois dignitaires possdent tous les secrets de la Compagnie et ont
des attributions spciales. Celles du rouleur, par exemple, consistent 
embaucher les ouvriers, recevoir les nouveaux-venus, et accompagner ceux
qui partent pour le tour de France en portant sur ses paules leur canne
et leur paquet jusqu'au lieu de la sparation.

Pour tre reu compagnon, il faut avoir fait son service militaire, tre
de bonnes vie et moeurs. Aprs un noviciat, l'aspirant apprend alors son
devoir, c'est--dire un ensemble de lois et de rglements appel les
codes sacrs qui ordonnent l'obissance absolue aux chefs et l'initient.

Quelques-uns de ces rglements, ceux notamment qui fixent l'tiquette
des membres de la corporation entre eux, semblent avoir t tracs dans
le but de fournir une clientle aux marchands de vins. Les amendes
encourues y sont supputes en litres et l'on en est passible pour le
prtexte le plus futile. L'aspirant y apprend aussi qu'il a le droit de
_tope_, c'est--dire causer avec ses camarades, et de les qualifier de
l'pithte de _pays_, d'ajouter  son nom patronymique plusieurs
surnoms, de l'appeler par exemple: Jazet l'Avignonnais dit le Rempart des
frres, ou bien encore: Paulin le Marseillais dit Fleur d'Amour... et de
payer une cotisation de deux francs par mois.

Le tout est d'ailleurs entour d'un grand mystre et comporte des
secrets terribles que des mots de passe lui laisseront deviner au fur et
 mesure qu'il lui sera permis d'ajouter un ruban  ceux qu'il porte
dj.

Enfin, si le compagnon se rend coupable d'un vol ou d'une action
dshonorante, il sait qu'il sera expuls de la compagnie aprs une
crmonie appele _conduite de Grenoble_, dont voici la description.

Le coupable est amen dans la salle et forc de s'agenouiller; puis,
tandis que tous les camarades qui sont l boivent du vin, on lui
prsente verre d'eau sur verre d'eau qu'il doit ingurgiter. Il parat
que c'est l une punition terrible. Lorsqu'il ne peut plus avaler, on
les lui jette  la figure, puis on brle ses couleurs et ses rubans
devant lui; enfin, le rouleur le fait lever et l'oblige  passer
successivement devant tous les assistants qui le soufflrent et dont le
dernier, au moment de son expulsion de la salle, lui allonge un norme
coup de pied.

Voil rapidement racont ce qu'est le compagnonnage en ce qui concerne
les ouvriers boulangers. Nos dessins nous en montrent les types, mais
ils nous montrent autre chose aussi, la transformation qui s'est opre
dans le milieu. Sont-ce bien des proltaires que ces hommes vtus  la
mode, portant la redingote, le chapeau haut, des gants? videmment non,
ils ne le sont plus. Grce au syndicat, grce au compagnonnage, une
slection s'est faite parmi eux et le bourgeois est apparu, gn
peut-tre encore, et comme mal  l'aise, mais nanmoins dessin. Un pas
de plus et l'homme en jouera le rle, il y aspire, c'est l le vrai but,
celui qu'on n'avoue pas. Plus on prche l'galit et plus on sue la
caste. C'est la morale qui ressort de tout cela.

Il tait curieux de le dire et de faire voir qu' notre poque de
scepticisme et d'incrdulit il y a encore des gens qui se laissent
prendre  des colifichets et que chez l'ouvrier comme partout une
minorit intelligente et habile peut mener la masse sans qu'elle s'en
doute, la conduire, toujours  l'aide des mmes vieux procds.



[Illustration: Insignes des compagnons boulangers.]

[Illustration: La mre des compagnons boulangers.]

[Illustration: Le sige social des compagnons boulangers.]

[Illustration: Un ouvrier de fin. L'orateur. Un ouvrier de gros.]

LES SYNDICATS OUVRIERS.--Types de compagnons boulangers.



[Illustration: MOBILISATION DES RSERVISTES DE LA MARINE.--Une compagnie
de dbarquement.]



DAMNE!

tait-ce l'effet du vent d'orage qui secouait furieusement les arbres du
parc, geignait dans la chemine des lamentations effrayantes et
branlait comme un voleur les fentres closes du salon tandis que, au
loin, le tonnerre grondait sourdement? Je ne sais, mais, ce soir-l, la
conversation, d'ordinaire si enjoue chez nos aimables htes, s'tait
singulirement assombrie. Il ne s'agissait de rien moins que la mort;
chacun disait son mot qui n'tait point pour rire, car c'est ce diable
de mot: _enfer_, qui, sans cesse, revenait dans les propos.

--Bah! s'cria tout  coup la souriante Mme d'Arzac, l'enfer ne
m'pouvante gure, et cependant je devrais terriblement le redouter,
car, telle que vous me voyez, n'exhalant aucune vapeur de soufre, je me
suis damne  trois reprises diffrentes, s'il me faut ajouter foi  la
triple maldiction que fulmina contre moi mon digne oncle l'abb de
Janlieu, dont le ciel possde l'me sainte. Je vous le jure, en
pcheresse endurcie, je donnerais beaucoup pour pouvoir encore les
mriter, ces trois maldictions!...

Mme d'Arzac est une veuve qui a depuis longtemps quitt le clan des
femmes d'un certain ge pour entrer dans celui des femmes d'un ge
certain, elle avoue bravement les soixante-deux ans qu'elle porte avec
une vaillante allure; sa voix est reste jeune, ses yeux sont vifs; elle
a l'humeur joyeuse, la sant robuste, et les cheveux blancs lui seyent 
ravir... Les vieilles femmes, quand elles savent tre vieilles, ont la
grce pntrante des souvenirs heureux.

--Cela remonte ... quelques annes, poursuivait Mme d'Arzac. En ce
temps-l, j'tais blonde... Ne hochez pas la tte  la manire des
incrdules parce que personne n'est l pour vous le certifier... J'tais
blonde et mme une jolie blonde. La vanit posthume m'est permise,
n'est-ce pas? Il n'y a plus que moi pour rendre hommage  ce que je fus,
et les morts ont droit  des pangyriques.

Vous ignorez peut-tre que je dbutai fort mal dans l'existence. Mon
pre, le comte de Janlieu, dsirait passionnment un fils, ce fut moi
qui vins au monde, me trompant, et j'y vins si malheureusement que ma
pauvre mre en mourut. Mon pre conut de cette perte un violent
dsespoir, qui m'alina sa tendresse. Certainement,  la longue, je
l'eusse conquise, mais le ciel ne le permit pas; j'atteignais  peine
l'ge de raison que Dieu exauait les ardentes prires de mon pre, en
l'appelant auprs de lui et de l'pouse chrie si tt ravie  son amour.

A sept ans, j'tais orpheline; je fus alors recueillie par le seul
proche parent qui me restt, mon oncle, l'abb de Janlieu. C'tait un
homme assez trange, ce saint abb; d'aucuns le traitaient de
philosophe--c'est l un bien gros mot dont je prfre me mfier-- coup
sr il tait au moins original. Il entra dans les ordres, non tant par
vocation que par mpris de l'existence et mpris du monde; il se
plaisait  dire qu'il n'avait fait que rendre  Dieu la vie dont il ne
voulait pas. Quoique, par son intelligence, son savoir, sa fortune et
son nom, il pt prtendre aux hautes dignits ecclsiastiques, il avait
sollicit une petite cure dans un village aux environs de Valence, et la
seule faveur qu'il postula fut son maintien dans l'humilit de sa
condition. C'tait le fait d'un modeste qui--puis-je le dire sans
manquer de respect  sa mmoire?--ne ddaignait pas le paisible repos,
et savait apprcier les heures de loisir. N'allez pas conclure de l
qu'il ft un paresseux; il lisait beaucoup, priait davantage, et sa foi,
qui agissait, faisait de lui un modle d'vanglique charit...

Me voici donc installe  la maison curiale... Vous l'avez vue partout,
cette maisonnette du cur de campagne: des murs crpis  la chaux, des
volets marrons, un grand toit rouge o roucoulent les pigeons... A
l'intrieur, un confort simple; l'utile et mme l'agrable, sans
toutefois l'encombrement du luxe. Vous devinez les rideaux blancs,
tendus comme des surplis devant les fentres, les carreaux reluisants...
l'absence du moindre grain de poussire; partout une propret
mticuleuse, attentive, pousse jusqu' la coquetterie.

Cet ordre imperturbable et cette propret immacule taient dus  la
vigilance de la servante de mon oncle, femme confite en dvotion et
fervente en l'art du plumeau. Je ne l'ai jamais connue que sous le nom
de Marie-de-l'Abb, ainsi que la dsignaient les gens du pays pour la
distinguer des autres Marie du village. Grosse, rougeaude, rieuse et
grondeuse, elle abattait  elle seule toute la besogne, faisait la
cuisine, bchait le potager, arrosait, prparait le pt des poules,
rcoltait les herbes pour les lapins, blanchissait, repassait... A ces
divers cumuls devait s'adjoindre la dlicate fonction de bonne d'enfant;
mon arrive compliquait son travail, mais Marie-de-l'Abb ne s'en
plaignit pas de peur de l'intrusion d'une rivale; elle tait trop fire
de sa situation au presbytre pour consentir  la partager; elle tenait
 tre l'unique servante, de faon  demeurer la souveraine matresse.

Une chambrette me fut affecte auprs de la sienne; je dormais l sous
sa garde et je dois reconnatre qu'elle me tmoigna une sollicitude
gale  celle qu'elle tmoignait au poulailler ou  sa batterie de
cuisine. Mon oncle s'occupa aussitt de mon instruction et, en dpit des
blmes de Marie qui prfrait me voir gambader et sauter  la corde, il
s'ingnia  me meubler la cervelle de choses srieuses et sacres. Cela,
je le confesse, ne m'amusait gure, et j'abondais dans le sens de Marie
au sujet des gambades et des sauteries.

Je travaillais en bas, dans le cabinet de mon oncle, pice svre,
froide comme l'hiver, sombre comme un mauvais rve, et pleine de gros
livres menaants. Car, dans l'ingnuit de mon ignorance, je m'imaginais
que ces gros livres n'taient l que pour moi--que _contre moi_!--et que
je devrais les apprendre tous, depuis le premier jusqu'au dernier.

Ce qui aggravait mon enfantin martyre tait la souriante tentation qui,
par les beaux jours, brillait feriquement derrire les rideaux: le
jardin avec ses fleurs, ses fruits, ses papillons; le bassin avec ses
poissons et ses grenouilles, le poulailler o les coqs superbes se
pavanaient en claironnant; le clapier o les lapins font de si drles de
figures en agitant leur museau... puis, la terrasse, au bout du verger,
prs d'un mur en ruine, d'o l'on dcouvrait au loin le Rhne bleu
sillonn de barques ailes de blanc, les collines boises, les plaines
infinies, les prairies grasses o paissaient les bestiaux... Au lieu de
regarder ces sduisantes choses, hlas! contempler forcment les pages
jaunies d'un ancien testament ou d'un catchisme; au lieu d'couter les
cris des coqs, les gazouillis des oiseaux, les mille chansons de la
nature, entendre le murmure monotone et grave de mon oncle l'abb:

--Qu'est-ce que l'enfer?

Oui, ma premire damnation date de cette infernale tude!

--Qu'est-ce que l'enfer?

J'avais neuf ans et c'tait une royale journe de juin, ruisselante de
soleil. Mais, dans la journe, le soleil ne visitait jamais le cabinet
de mon oncle, ce qui le rendait plus svre, tandis que, baign de
rayons d'or, le jardin resplendissait davantage.

--Qu'est-ce que l'enfer? redemandait mon oncle.

Les girofles panouies se balanaient lentement sur leurs tiges;
honteuses de n'tre ni cueillies ni flaires, des roses blanches
pleuraient leurs feuilles parfumes... Et je rpondis  l'abb:

--L'enfer est un lieu horrible o, tant priv pour jamais de la vue, de
la vue...

Oh! les coquets papillons qui voltigeaient dans les rais du soleil o
ils se doraient les ailes!...

--De la vue?... s'informait mon oncle.

--De... Dieu! m'criai-je.

-Bien; aprs?

Qu'il tait donc curieux!

--... On souffre...

Moi aussi, je souffrais! Et les coqs qui m'appelaient! Je poursuivis
docilement:

--... On souffre, dans le feu, des... des...

--... tourments, m'aida l'abb.

--... ternels!

J'avais le dernier mot! Mais je n'tais pas  la leon; il faisait trop
beau dehors! Mon oncle n'y tait pas, lui non plus, parce qu'il faisait
trop chaud--chacun comprend l'atmosphre  sa faon. Sur son front la
sueur perlait; il respirait difficilement, poussait des soupirs  faire
envoler le bonnet de Marie et, par instants, oubliait sa tte au point
de la laisser tomber lourdement sur son rabat. videmment il luttait
contre le dsir de faire une douce mridienne. Il se secoua:

--Comment l'Enfer est-il dsign dans les Saintes critures?

Cet effort l'puisa; il posa sa tte dans sa main et s'accouda. Je
rpondis en embrouillant tout:

--L'Enfer est appel le puits ardent de la colre du grand lac et la
fournaise de l'abme de l'tang de Dieu.

Le coude de mon oncle glissa; l'abb faillit donner du coude sur la
table. Il se leva, trs digne, et, dissimulant un billement
significatif:

--Tu ne sais pas, petite, dit-il d'un ton d'affectueux reproche. Je vais
te laisser seule pour que tu tudie ta leon... travaille.

Sur ce, il sortit, fut dans la pice voisine dont il entrebilla la
porte. J'entendis qu'il roulait un fauteuil. Puis, le silence. Pas
longtemps. Bientt le bruit de sa respiration vint jusqu' moi,
s'accentuant par degr. Un premier ronflement trs court, timide; un
second, encore un peu hsitant; un troisime plus franc... l'abb
ronflait dans la srnit de l'homme juste qu'il tait. Tout doucement,
je me levai pour m'assurer de ce sommeil. L'abb tait abm, accabl,
dans son fauteuil de reps grenat, les bras ballants, la tte oscillant,
ayant comme pivot son menton appuy sur son rabat. Jacob devait dormir
aussi profondment lorsqu'il rva de l'chelle! Je gagnai la fentre et,
profitant d'un ronflement plus sonore, je l'ouvris. Oh! la bonne bouffe
d'air tide charge de parfums! Immdiatement, je me dis:

--Si je sautais par la fentre!

Je rsistai un instant  la tentation. Mais voil que j'aperois tout 
coup, l-bas, dans le verger, sur la terrasse, prs du vieux mur  demi
croul, voil que j'aperois de ravissants rubis qui se balanaient
dans les feuillages. Ah! ce cerisier constell de fruits savoureux!

--Si je sautais par la fentre!

Mais que faisait Marie-de-l'Abb? Je tendis l'oreille dans la direction
de la cuisine et je perus un bruit qui me rassura. Marie-de-l'Abb
astiquait ses cuivres: or, quand elle astiquait ses cuivres, Marie en
avait pour trois bonnes heures durant lesquelles le tonnerre lui-mme,
entrant dans la maison, n'aurait pas russi  la troubler...

Certainement, je sauterai par la fentre!... Et je sautai. D'un bond je
fus au verger. J'escalade le vieux mur; m'aidant des pieds et des mains,
je saisis une grosse branche du cerisier, j'attrape le tronc, je me
hisse et m'arrange le plus commodment possible dans une fourche. Les
excellentes cerises! J'en mangeai  coeur joie;  mesure je recueillais
les noyaux dans mon tablier relev.

Soudain, la porte de la maison s'ouvrit et l'abb apparut, tout noir
dans le soleil.

--O es-tu? O es-tu, petite vagabonde?

Je me gardai bien de rpondre et me tins blottie dans mon arbre.

--O es-tu?

Il avanait fouillant les buissons du regard. Mon Dieu! viendrait-il
jusque sur la terrasse? Oui, il y vint; pis que cela, il vint tout prs
du vieux mur, sous le cerisier. Je me sentis perdue; la frayeur me dicta
un geste maladroit... mon tablier retombe et, patatras! les noyaux de
cerises vont s'abattre en pluie sur le large chapeau de l'abb.
Stupfait, il lve le nez et m'aperoit.

--Petite malheureuse! s'exclama-t-il en brandissant dsesprment son
brviaire, petite malheureuse, tu iras tout droit en enfer!...

Cette maldiction prcipita ma descente; je dgringolais plutt que je
ne descendis...

--Maintenant, au travail! La sais-tu enfin, ta leon?

--Oui, dis-je d'un air  la fois penaud et fanfaron.

--Rcitez alors, mademoiselle. Qu'est-ce que l'enfer?

--Et, pleurant  demi, rejetant insolemment ma tte en arrire, secouant
mes boucles blondes et tapant du pied:

--L'enfer, mon oncle, est un lieu horrible... trs horrible!... o il
n'y a pas de fleurs, pas de papillons, pas de coqs, pas de soleil, pas
de cerises... enfin tout comme votre cabinet de travail, mon oncle!

Et je vous certifie que c'est bien ainsi que je m'imaginais l'enfer, ce
jour-l!...

                                            *
                                          * *

Ma seconde damnation eut une cause moins futile, car j'avais pouss
depuis l'aventure du cerisier; il ne s'agissait plus de paresse et de
gourmandise--menues peccadilles qu'on pardonne aux enfants--mais de
curiosit et de coquetterie, pchs quasi-mortels qui, plus tard,
deviennent pchs mignons, lorsque sonne l'heure de l'closion de la
femme.

Alors, je ne redoutais plus les insidieuses questions de mon oncle sur
les deux Testaments ou le catchisme. J'allais vers mes onze ans et
prparais ma premire communion. Je puis le dire, sans me flatter,
j'tais la plus dvote ainsi que la plus savante des aspirantes de
l'abb. Au milieu des bambins et des bambines, je jouais aussi
srieusement  la madone que je jouais  la maman avec mes poupes,
affectation qui doublait chez moi l'ingratitude de l'ge ingrat. Pleine
d'onction et d'orgueilleuse modestie, je parlais  voix basse,
m'empchais de rire, tenais les yeux baisss et mes lvres pinces. Mon
oncle prtendait que je faisais l'dification de la paroisse...

Un jour, en ma prsence, l'abb ouvrit son armoire  glace et y
farfouilla. Comme il me tournait le dos, j'eus la franchise de lever les
yeux, et j'aperus, sur un rayon de l'armoire, une sorte de coffre en
marocain rouge. Ce coffre m'intrigua, m'intrigua au point que ma langue,
d'elle-mme, se mit en mouvement:

--Qu'est-ce donc, mon oncle, cette bote? demanda-t-elle.

L'abb rpondit d'un ton de chaire:

--Cela ne regarde pas les fillettes comme toi.

a lui tait facile  dire,  lui qui savait ce que contenait ce coffre
mystrieux. En fait de rponse, il ne pouvait en choisir une meilleure
pour exciter ma curiosit d've naissante, et le malin diable qui
habitait toujours en moi, sortant de la prison o ma ferveur le
maintenait, me taquina aussitt, criant:

--Qu'est-ce donc que ce coffre rouge?

Je ne voulais pas l'entendre, mais, obstin comme tous ses pareils, il
se plaisait  m'obsder. Pour le rduire au silence, je redoublais de
dvotion, mais, trop souvent, la pense tentatrice se glissait parmi les
Pater et les Ave, et, tandis que mes lvres continuaient  implorer Dieu
ou la Vierge, je m'oubliais  couter la diabolique voix:

--Qu'est-ce donc que ce coffre rouge?...

J'en souffrais tant que je dus songer au remde. Il n'y en avait qu'un:
pntrer sournoisement dans la chambre de mon oncle, m'emparer du
coffre, l'ouvrir et voir ce qu'il y avait dedans. Les circonstances se
donnrent le mot pour me perdre. Un aprs-midi, des paysans vinrent
qurir mon oncle pour le conduire en toute hte au chevet d'un
agonisant.

--Sois bien sage, me recommanda l'abb en s'en allant.

Je promis. Je ne m'tonne plus que les vendeurs de promesses fassent
fortune!... Il y avait march  Valence; Marie-de-l'Abb, toujours 
l'affut des conomies  raliser, s'y trouvait. Donc, j'tais seule  la
maison... Seule avec ma tentation et le coffre mystrieux. Pouvais-je
rsister?... J'entre dans la chambre de mon oncle. Le confiant abb
laissait toujours ses clefs aux serrures. J'ouvre l'armoire, et
dcouvre, sous une pile de mouchoirs, le coffre, le coffre mystrieux.

A bas les piles de mouchoirs! Je saisis le coffre. Je crus d'abord qu'il
tait scell dans l'armoire, tant il parut lourd  mes maigres bras. Je
raidis mes forces, j'attire le coffre  moi, l'appuie sur ma poitrine en
le soutenant de mes deux bras, et me cambrant, suant sang et eau, je
parviens  gagner une chaise prs de la fentre, o je le laisse
tomber... Ouf!...

Le coffre tait rempli de botes de diffrentes tailles, toutes
recouvertes de peau de nuances diverses, mais fanes, rappelant les
teintes discrtes des fleurs sches.

Au hasard, j'en ouvris une, et je restai blouie devant un bracelet d'or
enrichi de diamants... Oui, l'abb conservait l, dans ce coffre--et
conservait pour moi, le cher homme; je l'ignorais alors--les bijoux de
famille. D'abord l'tonnement me dicta une timidit respectueuse. Je
m'enhardis. J'ouvris un second crin, un troisime... Je les ouvris tous
et les talai par terre pour mieux contempler leur magique ensemble.

Il y avait des bagues, des pendants d'oreilles, des chtelaines, des
chanes, des colliers, des bracelets, des boucles, des broches... une
boutique de joaillier. Lors, la coquetterie parla. Je ne me laissai
point troubler par l'embarras du choix; j'usai de tout. Me voil 
quatre pattes,  trois plutt, fourrageant parmi les crins. Autour de
mon cou, je passai au moins cinq colliers; je retirai mes modestes
boucles de corail et les remplaai par une paire de pendeloques qui me
tombaient jusque sur les paules; j'utilisai les autres en les
accrochant dans les mailles de ma rsille. Je chargeai mes poignets de
bracelets; je piquai une demi-douzaine de broches sur mon tablier
d'alpaga, sans omettre deux chtelaines, une  ma poche gauche, l'autre
 ma poche droite. Finalement, j'enfilai des bagues... trois  chaque
doigt, sauf les pouces. Et, me jugeant assez pare, j'allai me regarder
dans la glace de l'abb, en ayant soin de tenir mes mains en l'air, car
les bagues, trop larges, eussent gliss de mes doigts.

C'est dans cette attitude que mon oncle, rentrant inopinment, me
surprit... Epouvante, je reculai, laissant tomber les vingt-quatre
bagues, qui roulrent sur le parquet.

--Petite mis...

... Rable, voulut dire l'abb. Les mots ne sortaient pas; l'indignation
l'touffait.

Il devint cramoisi; son brviaire lui chappa et fut rejoindre les
bagues sur le parquet. S'emportant pour tout de bon, cette fois, il
s'avana, la main leve... Oh! il ne me frappa point... mais je reus,
sur le bout du nez, une chiquenaude qui blessa profondment mon
amour-propre. Il acheva:

--Petite misrable! Tu iras tout droit en enfer.

Et je ne rpondis rien!

                                            *
                                          * *

Voici enfin ma troisime damnation. La scne du drame est une alle
ombreuse d'un beau parc, dans la valle de Chevreuse. C'est un matin
d't, et j'ai dix-huit ans... Mais il faut que je vous apprenne d'abord
comment il se fait que je me trouve l, dans ce parc luxueux, au lieu de
rvasser dans le rustique verger de mon oncle. Sitt ma premire
communion accomplie, l'abb m'avait envoye au Sacr-Coeur de Paris en
me confiant aux soins d'une famille amie, quelque peu parente, les
d'Orchres. Trois fois par an, en janvier,  Pques, aux grandes
vacances, mon oncle quittait sa cure et venait me voir chez les
d'Orchres o il recevait l'hospitalit la plus cordiale. Outre leur
htel du faubourg Saint-Germain, les d'Orchres possdaient un chteau,
prs Saint-Remy-ls-Chevreuse, et c'est l qu'ils m'hbergeaient durant
les vacances de la belle saison.

Or, chez les d'Orchres venait tous les ans, au mois d'aot, certain
sous-lieutenant de dragons dont les attentions galantes et les
courtoises prvenances taient loin de me dplaire. Son casque ne me
dplaisait pas non plus, ni la tte qui tait dessous. Ma cervelle de
jeune fille galopait  la suite de ce brillant officier, et, bien des
fois, dans la tristesse sombre du couvent de la rue de Varenne, je
rvais  cet uniforme resplendissant... Enfin, je n'insiste pas...

Donc, j'achevai mes tudes et,  dix-huit ans, je rentrai au chteau des
d'Orchres o je trouvai l'affectueuse surveillance de mon oncle l'abb.

Quelques jours se passent au bout desquels survient, comme par hasard,
le sduisant dragon devenu lieutenant entre temps. Vous jugez de ma
joie, que, du reste, je m'empressai de dissimuler sous une glaciale
froideur. Tel est notre instinct. A l'homme indiffrent toutes nos
grces,  l'homme secrtement aim toutes nos rigueurs; nous en
souffrons, l'homme aim aussi, mais c'est plus fort que nous.
Qu'arrive-t-il? Ah! vous le savez bien! L'homme aim supplie, implore...
Nous tions d'avance vaincues; nous rsistons encore pour le plaisir
d'entendre de douces choses et de respirer de l'encens. Puis, nous nous
laissons flchir; l'attendrissement nous saisit, la piti nous entrane
et... et on fait comme moi, n'est-ce pas? Un matin, de trs bonne heure,
on va se promener dans le parc o l'on rencontre son dragon... une alle
ombreuse... Il parle, on coute...

Que disait-il, mon cher dragon? Je l'ai oubli, ma foi! Mais ce devait
tre des choses bien mouvantes, car j'avais les larmes aux yeux, et,
mollement, j'abandonnais ma tte sur son paule...

Tout  coup, l'abb surgit devant nous, toujours porteur de son
insparable brviaire... De honte, je couvre ma figure de mes mains,
cartant lgrement les doigts nanmoins, pour voir. J'aurais souhait
tre  cent pieds sous terre. Mon dragon, lui, ne semblait nullement
troubl.

Pour la troisime fois, l'abb fulmina sa terrible maldiction:

--Malheureuse fille! Vous prenez le chemin de l'enfer.

J'clate en sanglots; mon dragon se met  rire. Il me saisit la taille
et, tendrement, tout haut, narguant ce pauvre abb:

--N'ayez pas peur, mignonne, dit-il, nous irons ensemble.

Et, en effet, nous y allmes, puisque cinq mois plus tard nous nous
marimes  la plus grande joie de l'abb qui donna la bndiction
nuptiale.

Je ne sais trop, hlas! o peut tre  cette heure mon cher dragon, mais
serait-il encore en purgatoire je ne le plaindrais pas trop, car il a eu
ici-bas sa part de paradis...

Et Mme d'Arzac, comme pour excuser cette petite vanit conjugale, se
hta d'ajouter:

--Moi aussi, du reste, moi aussi, j'ai eu ma part de paradis...

Gustave Guesviller.



NOTES ET IMPRESSIONS

Soyons hommes et sachons ce que valent les hommes: ne faisons pas d'une
classe, si nombreuse qu'elle soit, l'origine et la souche de toutes les
vertus.

Sainte-Beuve.

                                            *
                                          * *

Nos passions et nos besoins, voil nos vrais tyrans. On devrait toujours
tre simple et vertueux, ne fut-ce que par amour de l'indpendance.

Mme Ackermann.

                                            *
                                          * *

Je lis dans chaque pitaphe cette rgle de conduite: Voulez-vous qu'on
dise du bien de vous? Faites le mort.

Alfred Bougeart.

                                            *
                                          * *

Naturaliste, psychologue, idaliste, etc.: tiquettes colles au hasard
sur les fioles et petits pots de la pharmacie littraire et ne rpondant
gure aux onguents et lectuaires qu'ils renferment.

Jules Lemaitre.

                                            *
                                          * *

Vivre sans bruit console de vivre sans gloire.

Jean Dolent.

                                            *
                                          * *

On a vu le fils ou la fille d'un artiste rappeler par leurs traits les
types favoris de leur pre: il y a des hommes qui se mettent tout
entiers dans toutes leurs oeuvres.

                                            *
                                          * *

Ce que les peintres appellent les hasards de la palette ressemble  tous
les hasards: il n'y en a que pour les habiles.

G.-M. Valtour.



[Illustration: LA FTE DE JEANNE HACHETTE A BEAU VAIS.--Jeunes filles de
Beauvais tirant le canon, sur la place de l'Htel-de-Ville, en souvenir
du sige de 1472.]

[Illustration: BEAUVAIS.--Dcoration de la statue de Jeanne Hachette.]



[Illustration: La statue de Houdon Inaugure  Versailles le 28
juin.--Tony Nol, statuaire.--Phot. de M. Terrade.]



[Illustration: Le croiseur Jean-Bart, en armement dans le port de
Rochefort.--D'aprs un croquis du Dr Go.]



[Partition musicale: BARCAROLLE PAR CESARE GALEOTTI.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

La semaine parlementaire.--La facult qu'a la Chambre de renvoyer  un
mois la discussion des interpellations qui la gnent a de trs rels
avantages, mais elle a aussi de trs srieux inconvnients. Le plus
souvent, quand la majorit emploie ce procd commode de l'ajournement,
elle espre que la question souleve par l'interpellateur n'aura plus
aucun intrt quand elle sera admise  la discussion et que, par
consquent, elle sera enterre par celui-l mme qui a essay de la
porter  la tribune. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Dans certains
cas, l'interpellateur s'obstine et alors il faut bien se rsigner 
entendre les discours qu'on aurait voulu carter. On est forc alors de
faire renatre le souvenir d'vnements oublis, ou du moins sur
lesquels on s'tait efforc de faire l'oubli. C'est ce qui est arriv
pour l'interpellation que M. Chich avait dpose au lendemain de
l'affaire de Fourmies, au sujet de la non-application de la loi pnale
aux agents de la force publique qui n'ont pas procd aux sommations
prescrites par la loi du 7 juin 1848.

Heureusement M. Chich, avec une grande modration, a dclar lui-mme
que son intention n'tait pas de passionner le dbat, mais bien de se
renfermer dans une discussion purement juridique. M. Fallires, qui
tait mis en cause, a rpondu que dans l'espce ce n'tait pas la loi de
1848, mais celle de 1791 qui tait applicable; or, celle-ci permet aux
troupes, on pourrait mme dire prescrit, de faire usage de leurs armes
quand elles sont attaques, c'est--dire quand elles sont en tat de
lgitime dfense.

Cette question des sommations lgales en cas d'attroupements ayant donn
lieu  des dbats passionns dans la presse et dans le public, il est
intressant de constater que la thse soutenue par le garde des sceaux a
t sanctionne par la Chambre, car l'ordre du jour pur et simple auquel
s'tait ralli le gouvernement a t adopt par 374 voix contre 94.

--La majorit, subissant la direction toute-puissante du prsident de la
commission des douanes, M. Mline, continue sans dsemparer son oeuvre
protectionniste. Il est  constater une fois de plus qu'elle reste
absolument sourde aux protestations, parfois violentes, qui se
produisent quotidiennement dans la presse, alors cependant que, de toute
vidence, la presse rpond en cette circonstance au sentiment de
l'opinion publique. C'est particulirement au sujet de la taxe tablie
sur le pain que ces protestations se sont fait entendre. Cette taxe,
fixe  cinq francs par cent kilos, tait logique du moment que les
crales taient imposes, mais, prcisment parce qu'elle tait force,
cette consquence a produit l'effet le plus dplorable. On se demande
s'il n'est pas funeste le systme qui aboutit  cette ncessit cruelle
d'augmenter le prix du produit qui forme la base, sinon l'lment
unique, de l'alimentation des pauvres gens. La majorit elle-mme semble
avoir eu conscience de l'impression fcheuse que pouvait faire sa
dcision, car, aprs avoir vot la taxe de cinq francs par 291 voix
contre 211, elle a adopt une disposition additionnelle propose par M.
Viger, aux termes de laquelle la taxe ne frappera pas les petites
quantits importes individuellement. Elle ne sera prleve que sur les
grandes quantits introduites en France dans un but commercial. Il sera
peut-tre ncessaire de modifier cette rdaction assez vague, et quand
la loi passera au Snat, il est probable que la haute assemble lui
donnera un peu plus de prcision juridique.

Pour en finir avec la question des crales et du pain, il faut
mentionner le conflit qui s'est lev entre le Snat et la Chambre au
sujet de la date  laquelle doit commencer l'application de la loi
portant rduction du droit d'entre sur les grains. Moins
protectionniste que la Chambre, le Snat voulait que l'effet de cette
loi fut immdiat, alors que la Chambre entendait en retarder la
promulgation jusqu'au 1er aot. En dernier lieu, la Chambre s'est
arrte  un moyen terme et a propos la date du 10 juillet.

Malgr le parti pris des dputs, les libres-changistes reoivent
cependant de temps  autre satisfaction, quand il s'agit des matires
premires. Ils ont eu victoire complte en ce qui concerne les graines
olagineuses. Malgr l'intervention de M. Mline, et le talent dploy
par M. Graux, rapporteur de la commission, l'exemption a t vote. M.
Jules Roche, ministre du commerce, dans un discours trs substantiel et
trs motiv, a dmontr que les graines franaises ne peuvent servir 
aucun des usages industriels qui rclament absolument, pour la
savonnerie notamment, les graines des tropiques. Taxer ces produits, ce
serait donc sacrifier l'une de nos plus importantes industries, et avec
elle les intrts de notre marine marchande. En consquence, le
gouvernement a dclar qu'il n'accepterait l'tablissement d'un droit
que sur les graines olagineuses similaires  celles que l'on cultive en
France. Ce systme a prvalu, et, cette fois, M. Mline et la commission
ont subi un chec complet. Ce rsultat a fait regretter que le
gouvernement n'apporte pas plus souvent dans ce dbat l'appui de son
intervention, car, dans bien des cas, on croit qu'elle serait dcisive.

--A l'unanimit la Chambre a adopt d'urgence les conclusions du rapport
de la commission ouvrant au ministre de l'intrieur un crdit
extraordinaire de 1,500,000 francs, pour combattre l'invasion des
sauterelles en Algrie.

--Le Snat a consacr plusieurs sances  la discussion du projet de M.
Bovier-Lapierre, prescrivant des peines correctionnelles contre les
patrons qui auraient renvoy des ouvriers par le motif qu'ils font
partie d'un syndicat. M. Goblet a profit de cette discussion pour faire
ses dbuts  la tribune et dvelopper cette thse, qu'il faut protger
la libert d'association accorde  l'ouvrier, et accepter en principe
la sanction pnale formule par le projet de loi de M. Bovier-Lapierre.
Mais, manifestement, la Chambre-Haute est dispose  craindre--comme
beaucoup d'excellents rpublicains, d'ailleurs trs favorables  la
classe ouvrire--que cette loi des syndicats ne finisse par devenir un
instrument d'oppression, dont les travailleurs eux-mmes auront
peut-tre  souffrir dans un temps donn. Cette impression s'explique
d'autant mieux, qu'on voit dans toutes les grves--et on vient d'en
avoir une nouvelle preuve par la grve des tramways de Bordeaux--un
certain nombre d'agitateurs profiter des dcisions des syndicats pour
mettre obstacle  la libert du travail. Ces excs sont de nature 
nuire  la cause des vritables ouvriers.

L'affaire de la mlinite.--La condamnation au maximum de la peine
prononce contre M. Turpin et contre ses complices Tripon, Feuvrier et
Fasseler, loin de calmer l'motion produite par la brochure: Comment on
a vendu la mlinite, n'a fait au contraire que la surexciter. En effet,
par crainte des rvlations qui pouvaient se produire au cours des
dbats, et dans l'intrt suprieur de la dfense nationale, le tribunal
a cru devoir juger l'affaire  huis clos. Or, le mystre gard par la
justice, alors que le public tait avide d'explications claires et
catgoriques, a eu prcisment l'effet oppos  celui que l'on
cherchait. L'opinion a suppos qu'on lui cachait quelque chose, et
quelque chose de grave, car la svrit du tribunal paraissait en
dsaccord avec cette dclaration faite antrieurement par M. de
Freycinet  la tribune de la Chambre que les rvlations de Turpin ne
pouvaient porter aucun prjudice  nos armements.

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, l'opinion, prive
d'lments d'apprciation prcis, a cherch  reconstituer,  l'aide des
faits connus, ceux qu'on paraissait vouloir dissimuler, et c'est ainsi
que, peu  peu, grce  cette nervosit que nous ont lgue nos
dsastres de 1870 et que l'on croyait  tort gurie pour toujours, on en
est venu  voir partout des espions ou des tratres, car le grand mot de
trahison a t prononc.

On comprend que, dans ces conditions, le parlement ne pouvait laisser
passer les choses avec indiffrence, et M. Lasserre a port  la
tribune, sous forme d'interpellation, cette question qui passionnait la
presse et le public. Son argumentation a port principalement sur ce
point que les faits rvls par Turpin taient connus de
l'administration de la guerre depuis deux ans et que cependant ils n'ont
donn lieu pendant toute cette longue priode  aucune poursuite.
L'observation a son importance, mais d'autre part, quand on voit les
inconvnients graves qu'a entrans ce procs retentissant, on se
demande si la juste punition des coupables compense le dsordre et la
dfiance apports dans les esprits par les rvlations faites au public,
et provenant, non plus d'un industriel suspect dont la parole peut tre
mise en doute, mais d'un tribunal se prononant dans toute la majest de
la justice. Les hsitations de M. de Freycinet se comprennent, et, s'il
n'a pas fait valoir ces considrations, elles taient sous-entendues
dans la rponse qu'il a faite  M. Lasserre. Dans tous les cas le
prsident du conseil, comprenant que la premire ncessit tait de
ramener la confiance, a exig un ordre du jour, sans attnuation, sans
rserves. M. Viette le lui a fourni et la Chambre l'a vot par 326 voix
contre 130. Il reste de cette attristante affaire une bonne leon qui
portera ses fruits, car, si le patriotisme de ceux qui ont la direction
de notre arme n'est mise en doute par personne, il faut aussi que leur
vigilance gale leur patriotisme.

Les droites, les catholiques et la Rpublique.--De temps  autre les
vnements viennent donner une nouvelle preuve de l'volution qui
s'accomplit chez les partisans de la monarchie vers la Rpublique. Deux
manifestations importantes dans ce sens viennent de se produire tout
rcemment.

En premier lieu, le groupe de la droite constitutionnelle, qui a pour
chef M. Piou, a fait paratre un programme dont la ralisation
n'implique en aucune faon le changement du rgime actuel. Ce programme,
essentiellement conservateur, mais nullement monarchique, a t expos
bien des fois. La seule chose intressante  noter, c'est qu'il est
repris et affirm de nouveau, alors que l'existence mme du groupe en
question a t priodiquement prsente comme compromise. Il semble mme
que la droite constitutionnelle s'organise pour affirmer plus que jamais
sa vitalit.

En mme temps une autre association se constitue sous le titre d'Union
de la France chrtienne. Cette association a galement fait paratre un
programme sous forme de dclaration signe par un comit compos de
vingt membres qui aura la direction du groupe. On remarque, dans ce
comit, les noms de MM. Chesnelong, Keller, baron de Mackau, Albert de
Mun, Buffet, Lanjuinais, etc... Les signataires demandent le concours
des chrtiens et de tous les honntes gens, _quelles que soient leurs
opinions politiques_, pour dfendre et rclamer d'un commun accord les
liberts civiles, sociales et religieuses dont on les dpouille. Ils
les convient  s'unir pour revendiquer la libert religieuse, la
libert d'enseignement, la libert d'association, et pour obtenir la
rvision de tout ce qui dans les lois scolaires, militaires ou fiscales,
en est la violation manifeste.

Le Soleil, qui occupe une place importante dans le parti monarchique,
donne sur la constitution de ces deux groupes une apprciation qui en
prcise le caractre et qui lui donne toute sa porte: Les
conservateurs de la droite constitutionnelle, dit le journal de M.
Herv, sous la signature de M. de Kerohant, acceptent le rgime actuel,
en lui demandant de rtablir l'quilibre financier, d'abroger les lois
d'exil et de respecter les droits de l'glise. Le groupe de l'Union
chrtienne accepte le rgime actuel  la seule condition que les droits
de l'glise soient respects. Il y a l une volution vers la Rpublique
que nous dplorons, mais dont nous ne pouvons mconnatre la
signification.

Les vnements d'Hati.--Le sang vient encore une fois de couler  flots
dans la Rpublique d'Hati. Le gnral Hippolyte, qui en est le
prsident, cherche  se maintenir au pouvoir par la terreur et il
apporte, dans l'exercice de la dictature, une telle fureur sanguinaire
qu'on le souponne atteint d'alination mentale.

Le gnral Hippolyte a remplac, on se le rappelle, le gnral Lgitime
que toute l'Europe avait reconnu, mais qui, depuis, a t condamn par
le sort des armes,  la suite d'une guerre civile qui a dur plusieurs
mois. Le pays s'tait partag en deux camps. Lgitime tait matre 
Port-au-Prince; Hippolyte jouait au souverain au Cap hatien. Ce dernier
a russi  organiser ses forces de manire  l'emporter sur son rival et
 le mettre en fuite, et l'Europe a d reconnatre son gouvernement, qui
tait le gouvernement de fait. Des conspirations se sont trames, mais
le gnral Hippolyte les a dcouvertes et les conspirateurs ont t mis
en prison. Leurs amis ont trouv le moyen de les dlivrer et ils ont
march sur l'arsenal. Mais leur tentative a chou et Hippolyte, qui en
avait t prvenu, est sorti de son palais  la tte d'une bande de
forbans prts  toutes les besognes. Il a fait fusiller tout ce qu'il
rencontrait.

Sur son chemin s'est trouv un honorable commerant, M. Rigaud, qui a
invoqu en vain la qualit de Franais. Il n'a pas t cout et a t
fusill sur l'heure comme les autres.

Ce meurtre a provoqu, on le comprend, un vritable mouvement
d'indignation dans notre pays. Il est vrai qu'informations prises, la
qualit de Franais, dont avait cherch  se prvaloir le malheureux
Rigaud, n'a pas t officiellement reconnue. Rigaud avait fait les
dmarches ncessaires auprs de la lgation pour l'obtenir et n'y avait
pas encore russi. Toutefois, le refus de la lgation de France n'avait
pas t notifi au gouvernement du gnral Hippolyte. Cette circonstance
permettait  notre gouvernement d'agir, et, avec une promptitude dont
l'opinion lui sait gr, M. Ribot a charg notre reprsentant  Hati de
rclamer une indemnit au gouvernement hatien, pour ce meurtre accompli
en violation du droit des gens. Le ministre des affaires trangres
verra la suite qu'il convient de donner  cette affaire, d'aprs
l'accueil qui sera fait  cette premire demande de rparation.

Ncrologie.--M. Auguste Marcade, publiciste.

M. Noblot, ancien dput.

M. Mahou, ancien agent de change.

M. Albert Ducroz, dput de la Haute-Savoie.

Le comte David de Fitz-James.



[Illustration: La chasse aux banderoles dans les fourrs de
Fontainebleau.]



[Illustration.]

LA MODE

Le moment est venu o Paris commence  se dpeupler, chaque jour lui
enlve une partie de son animation habituelle. Gnralement, c'est le
lendemain du Grand-Prix que se font tous les prparatifs de voyages, de
dplacements, car il n'est pas de bon ton pour une lgante mondaine de
rester dans la capitale longtemps aprs ce jour.

Bien des dparts ont t retards cette anne en raison de la
temprature que nous avons subie, et j'en profite pour jeter un aperu
rapide sur les dernires nouveauts qui apparaissent encore aux courses,
au Bois, le matin de 10 heures  midi, le soir, de 5  7. Ce dlicieux
coup-d'oeil est toujours charmant; il semble qu'il y a moins
d'affectation, de pose, qu'en pleine saison; les femmes paraissent
toutes joyeuses de respirer encore quelques jours le bon air de leur
Bois, qu'elles vont quitter pourtant, mais  regret, parce que la mode
le veut ainsi, et que ses lois sont suivies aveuglment.

Le matin, toutes les femmes semblent, porter un uniforme avec leur petit
costume de lainage clair, leur jupe semi-collante, la veste ouverte sur
une chemisette de fine batiste rose, jaune, mauve, bleute, plisse,
chiffonne, maintenue par une ceinture de cuir blanc ou fauve; le petit
canotier  bords plats, gentiment enroul de gaze assortie au gilet,
avec deux ou trois ailes de plumes poses en vedette dans la gaze.

Surtout des voiles blancs de fines dentelles formant bordure, ou des
voiles de tuile brun  pois de chenille qui s'assortissent admirablement
aux pailles mordores, brunes, beiges, grises, qui sont fort apprcies.

Les grandes formes capelines en paille de riz, d'Italie, Manille, 
calottes trs basses, sont cabosses  droite,  gauche, carrment
retrousses derrire avec une avalanche de plumes blanches ou noires,
ces dernires font trs bien sur les pailles d'Italie; ou des jonches
de fleurs s'grenant jusque sur les bords des larges passes.

Voici trois bien jolis chapeaux, le premier de forme nouvelle, genre
Marie-Antoinette, en paille de riz beige clair, les bords plats tout
autour, larges devant, plus troits derrire, sans aucun retrouss. Un
ruch de satin rose ancien entourait la calotte et retenait un fin
pliss de dentelle Chantilly noire, panache de plumes noires pos droit
devant. La mme forme en paille gris argent, ruche et dentelle blanche
avec pouf de roses rose, tait dlicieux de fracheur. Le second, une
petite toque, faite de trois torsades d'herbe verte de deux tons, fixes
sur une forme invisible en tulle noire, derrire un bouquet de
pquerettes des prs, et devant, une petite touffe qui semblait avoir
pouss l parmi les herbes.

Puis, j'ajouterai une nouveaut, la capote coquille Saint-Jacques, ainsi
nomme naturellement parce qu'elle rappelle la forme de ce coquillage.

On recommence  porter des brides, de vraies larges brides comme
autrefois, surtout blanches en satin faille avec de longs bouts tombants
sur la poitrine; autour de certains visages, elle font un encadrement
des plus seyants.

Plus que jamais les jupes sont en forme de parapluie, plate du haut,
cachant presque les pieds devant et s'talant en tranant derrire;
elles ne se doublent plus; un haut faux ourlet de soie et les garnitures
suffisent  les maintenir et  donner de l'lgance  la trane. Des
lambrequins de dentelle, retenus de ci de l par des nouds Louis XV, des
volants bien froufroutants, des ruchs  la vieille galement superposs
forment les principales garnitures du bas des jupes. Les rubans de soie,
de velours, sont aussi employs avantageusement, formant des zigzags,
des ovales, ou simplement poss en cercle, suivant les contours de la
trane, entremls d'entre-deux de guipure. Puisque nous parlons de
dentelle, disons que son succs va toujours en ascendant. Toutes les
dentelles de prix, point de Venise, guipure d'Irlande, dentelle Cluny,
etc. s'utilisent de mille manires, poses en berthe, en jabot, en
rabat, en guimpe, basque, etc; les corsages ne sont plus qu'un dlicieux
assemblage de dentelle de ruban.

Du reste, les toffes en taffetas glac, en foulard, la grenadine ou
gaze noire  fleurs de couleurs, se prtent admirablement  toutes les
combinaisons. Les robes lgres d'organdi, de mousseline de batiste
semes de bouquets de fraises, de cerises fraches  croquer, de roses,
de violettes, etc. tous ces tissus dlicats, avec leur ton teint et
leur air vieillot, semblent avoir fait partie des garde-robes de nos
grand'mres et ne se comprennent qu'avec des froufrous de dentelle.

L'une des charmantes toilettes que reprsente notre dessin en est une
preuve. Ne dirait-on pas que cette mousseline, coquettement parseme de
tulipes dlicatement nuances, sort de l'armoire d'une vieille
douairire? La jupe pose en transparence sur un dessous de soie est
cercle de deux entre-deux d'Alenon. La veste ouverte est entoure de
ce mme entre-deux qui s'enroule lchement autour des parements,
laissant voir la petite guimpe fronce coupe de deux entre-deux formant
ceinture. Les manches avec une simple dentelle au poignet. Le grand
chapeau de paille de riz ivoire est gracieusement caboss par un mince
bord de velours vert gazon, rappelant le feuillage des tulipes de la
robe; touffe de fleurs sur la calotte.

La seconde toilette est en crpon de Chine lys, le bas garni d'un haut
point belge tout rebrod de fil d'or. Un volant fronc orn de dentelle
brod fait le contour de la taille, sous la ceinture de velours
jonquille. Sur la poitrine le petit rabat d'avocat fix au col de
velours. Les manches  l'italienne sont ornes d'un poignet brod.

La dlicieuse petite capote est forme d'une couronne de roses Niel sans
feuillage, avec deux ailes noires poses en aigrette. L'ombrelle est
simplement orne d'un papillon de dentelle noire pos  jour.

Les manches d'ombrelles rustiques adopts avec une prtention  la
simplicit sont, au contraire, de la plus grande recherche; aux fruits,
aux fleurs finement sculpts, se sont joints les insectes, les bestioles
de toutes formes, de toutes couleurs; les lgumes ont pris place sur les
manches; petites carottes, radis, font concurrence aux cerises, fraises,
etc.

La plupart de ces ombrelles sont en soie changeante, en dentelle, en
gaze, mais les garnitures du dme sont plus plates. Ce sont des
appliques de broderie, de passementerie, de petits rubans entrecroiss,
ou des motifs de dentelle poss  jour en bordure ou disperss a et l.

Fanfreluche.



[Illustration: Les Thtres]

Opra-Comique: _Le Rve_, drame lyrique en quatre actes, d'aprs le
roman de M. Zola, pome de M. Louis Gallet, musique de M.
Bruneau.--Chtelet: _Tout Paris_, pice  grand spectacle.

Je commencerai tout d'abord par faire mes compliments les plus sincres
 M. Louis Gallet: M. Louis Gallet a crit, d'aprs le roman de M. mile
Zola, _Le Rve_, un des meilleurs pomes lyriques que nous ayons vus au
thtre depuis bien des annes. Tout en restant fidle au sujet, il l'a
renouvel pour ainsi dire, non dans l'action, qu'il a entirement
respecte, mais dans la marche du drame, dans la disposition des scnes,
dans les mouvements des sentiments, dans leur progression, dans leur
intrt enfin. J'ajouterai qu'il y a l vritablement oeuvre de pote:
le vers est charmant, plein de dlicatesse toujours, et souvent d'une
motion exquise. Les livrets de l'Opra-Comique ont rarement cette bonne
fortune d'tre traits avec tant de soin; il est vrai que le roman de M.
Zola, avec son retentissant succs, s'imposait  l'auteur dramatique, et
que M. Louis Gallet s'est piqu sans doute d'honneur dans cette lutte du
vers contre la prose. Il n'a fallu rien moins que cette habilet pour
rendre supportable au thtre un des sujets les plus rfractaires  la
mise en scne.

Malgr l'indiffrence du public en gnral sur telle ou telle question
de convenance, il fait ses rserves; il met  part, comme chose sacre
dans son esprit, les crmonies religieuses, surtout celles qui touchent
au ministre actif du prtre; il les condamne non seulement parce
quelles comportent une solennit trop imposante  la scne, mais parce
qu'elles le froissent dans son respect et dans sa conscience. Le talent
de l'auteur du _Rve_ l'a sauv de ce grand danger. J'ai t tonn de
ne rencontrer que de faibles rsistances contre ce tableau de
l'extrme-onction apporte  une jeune fille au milieu des saints
cantiques. Les prparations scniques nous ont conduit  de pareilles
concessions; je crains bien que ce soit au plus grand pril de la pice,
qui a t consciencieusement coute  la premire reprsentation, mais
qui ne rencontrera pas des lendemains toujours aussi complaisants. Du
reste, ce _Rve_ troublait toutes les ides reues. M. Carvalho a la
rputation d'tre audacieux et, en vrit, je ne crois pas qu'on puisse
aller plus loin dans les innovations; M. Antoine lui-mme, si vous le
supposez un instant directeur de l'Opra-Comique, M. Antoine, ce
rvolutionnaire du Thtre-Libre, ne les aurait pas tentes.

Songez donc! les personnages sont en redingote, en paletot; un vque
apporte  une mourante les saintes huiles; ses clercs l'accompagnent,
les cierges sont allums, le prlat bnit les assistants et rcite les
prires latines pour les agonisants. Le ralisme a donc pris possession
du thtre. Je ne vous cache pas ma pense, j'ai pour ma part
l'antipathie la plus prononce pour ce genre de spectacle. C'est une
conqute pour l'art de la mise en scne, je le veux bien; mais il me
serait agrable que cet art diriget ses efforts sur d'autres sujets; je
me souviendrai donc de cette soire dans laquelle toutes mes habitudes
de spectateur de l'Opra-Comique ont t si radicalement attaques.

Vous n'avez sans doute pas oubli ce roman du _Rve_, avec sa
simplicit, son mysticisme, qui sembleraient devoir rejeter le sujet de
cette pieuse idylle dans l'poque du moyen-ge, et qui se passe de nos
jours  Beaumont-l'glise. Des braves gens, Hubert et Hubertine,
fabricants de chasubles, ont adopt une enfant, trouve un jour de neige
 demi-morte, sous le porche, au-dessous de Sainte-Agns; ils l'ont
leve dans la pratique de la religion. Les yeux constamment attachs
sur les vtements sacerdotaux qu'elle brode, n'abandonnant son travail
que pour lire la lgende des martyrs, l'esprit tout rempli de sainte
Marceline, de sainte Solange, de Saint-Georges combattant le dragon, ou
de sainte Agns, le col trou d'un glaive; aux chants religieux qui
s'chappent de la cathdrale, comme un parfum enivrant de foi, Anglique
est devenue une sorte de visionnaire extatique:  travers le grand
vitrail de la nef, au milieu des figures des saints, elle a entrevu le
visage doux et charmant d'un jeune homme. Le rve de son me l'a
emporte vers l'amour; le roman s'est ouvert. Pour elle, c'est un prince
qui doit bientt l'pouser. Elle le rencontre au clos Marie, pendant
qu'elle lave son linge. Le prince se prsente, l'explication n'est pas
longue. Ce beau jeune homme est simplement Flicien, un ouvrier verrier,
charg de faire quelques rparations au vitrail de la cathdrale. Il
aime Anglique. A cet aveu, la jeune fille lui rpond avec candeur:
Parlez au plus tt  mon pre,  ma mre, les choses peuvent se faire
rapidement. A demain, je vous adore. A quoi Flicien rpond: Ma chre
me,  toujours. C'est rapide, vrai, peut-tre, car, en fait
d'ingnuit, je ne sais pas jusqu'o peuvent aller et s'arrter les
aveux.

Or, ce Flicien, qui n'est nullement un humble artisan, a pour pre Mgr
l'vque Jean de Hautecoeur, lequel tait mari avant de se consacrer 
Dieu. A la mort de sa jeune femme, son chagrin a t si profond que Jean
est entr dans les ordres et que, pour prserver des douleurs de ce
monde le fils que Dieu lui avait donn, il a rsolu d'en faire un
prtre. Il vit auprs de lui au palais piscopal. Malgr ses larmes, ses
prires, Monseigneur se refuse au mariage de son fils et d'Anglique.
L'enfant attend la rponse de Flicien. Le jour de la fte de Dieu,
pendant qu'elle est  la fentre de l'atelier au premier tage, elle
voit passer la procession au-devant de laquelle elle jette des fleurs;
c'est le saint sacrement, c'est une confrrie et l'oriflamme d'or; c'est
le chapitre! c'est Monseigneur sous le dais!  la suite de l'vque,
Flicien, le portrait frappant du prlat! le voil accompli, le rve. Le
bien-aim est le fils de Monseigneur!

Mais Flicien n'a rien obtenu de son pre. Dsespr, il pntre dans la
chambre d'Anglique et la conjure, au nom de leur amour, de fuir avec
lui. Mais les voix conseillres qui parlent  l'me d'Anglique sauvent
l'enfant de ce crime; elle reste attache au devoir, malgr le refus
cruel que l'vque, qu'elle a t trouver jusque dans la salle du
chapitre de la cathdrale, a oppos  sa demande. Anglique va mourir de
douleur; un miracle peut la sauver. Ce miracle, Flicien le demande 
son pre. Jean V de Hautecoeur rendait la vie aux mourants; il
approchait ses lvres de leurs lvres et il disait: Si Dieu veut, je
veux. Le prlat n'a qu' dire comme son saint aeul qui a laiss  sa
famille cette noble devise. L'vque s'y refuse. A quoi Flicien, fou de
douleur, s'crie: Vous n'avez jamais aim ma mre! Le prlat descend,
 ce reproche, dans le fond de son me. Il lui semble qu'une voix
appelle sur la crature humaine qui va mourir la piti du prtre: il
part, il se met en marche avec son fils; il va vers la mourante; il la
trouve revtue d'une robe blanche; elle gt sur son lit virginal: il
donne l'extrme-onction et, les prires acheves, il pose ses lvres sur
le front d'Anglique avec ces paroles: Si Dieu le veut, je veux! et
l'enfant sauve par le miracle ouvre ses lvres et cherche Flicien du
regard. C'est le mariage.

La pice a vit le sombre pilogue du roman, dans lequel Anglique
meurt le jour de son mariage sur le seuil mme de l'glise au premier
baiser de Flicien.

Sur ce drame lyrique des plus touchants, et qui demandait un musicien
tout entier  l'motion dramatique, M. Bruneau a essay un systme. Plus
d'air, plus de mlodie, plus de phrases musicales, un rcitatif
perptuel; le procd se prolonge pendant quatre actes et sept tableaux,
c'est--dire durant quatre heures, sans repos, sans rmission, c'est
raide. Que l'cole d'aujourd'hui rejette toutes les thories du pass,
je le veux bien; qu'elle ne dise pas comme ont dit les mares
d'autrefois, j'y consens; mais toujours faut-il qu'elle dise quelque
chose. Va pour le rcitatif continu,  la condition pourtant qu'il sera
juste. Va pour la dclamation persistante, oui; mais pour la dclamation
aux gestes, aux accents vrais, et, il faut le dire, je ne sais rien de
plus cherch, contourn, tourment, que cette partition du _Rve_. A
peine trouvez-vous un mouvement sincre, une impression naturelle dans
tous ces personnages; l'esprit du compositeur se met volontairement  la
torture. Le musicien ajoute  ce supplice mme une singulire
combinaison: l'orchestre dment  chaque instant ce que dit le chanteur.
C'est une lutte entre eux; on ne sait de quel ct aller. Il semble que
M. Bruneau se plaise  ces contradictions; qu'il ait livr de parti pris
la guerre  toutes les conventions! la patience se perd dans cette
bataille contre ces habitudes reues, et, avec la meilleure volont du
monde, il est impossible de rsister  la fatigue d'une telle soire.
J'ai beau rappeler  ma mmoire quelques dtails charmants, je dirai
mme quelques pages d'un vritable compositeur, l'ensemble l'emporte
dans son implacable systme; j'ai vu des gens irrits au dernier degr
Je ne suis pas de ceux-l; j'ai chapp  l'exaspration mais je n'ai
pas vit l'ennui.

La pice est monte avec un soin, avec un got extrme. Elle est
excute  merveille. Je ne saurais assez louer Mlle Simonne! qui a jou
et chant en perfection le rle d'Anglique. Mme Deschamps-Jhin prte
sa belle voix de contralto au personnage effac de Hubertine. M. Lorrain
tient avec talent le rle de Hubert. M. Engel a t chaleureusement
applaudi dans Flicien. Quant  M. Bouvet, il a donn au personnage de
l'vque Jean une physionomie des plus imposantes  la fois et des plus
sympathiques. Son succs a t trs grand et trs mrit.

Le Chtelet joue une pice  grand spectacle qui a pour titre:
_Tout-Paris_. Je ne vous la donne pas comme des plus ingnieuses par son
sujet et par son intrigue, mais je vous la signale comme des plus
amusantes par ses dcors et par ses divertissements: avec sa scne du
thtre des Caprices-Parisiens, son cabaret du Chat-Noir, son bal du
Moulin-Rouge, son rallye-paper. Mlle Gilberte, M. Germain et M. Peutat
du Vaudeville enlvent prestement ces cinq actes qui leur devront une
bonne partie de leur succs.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Nouveaux pastels, dix portraits d'hommes_, par Paul Bourget. 1 in-18, 3
fr. 50 (Lemerre).--Si fin pastelliste que soit M. Paul Bourget, il est
parfaitement capable d'une trs solide peinture, et, dans les dix
portraits d'homme qu'il nous prsente aujourd'hui, il en est
quelques-uns, et dans tous les cas au moins un, dont la vigueur accuse
quelque chose de mieux aux doigts du portraitiste qu'un simple crayon,
ft-il de couleur. Nous voulons parler de ce farouche _Monsieur
Legrimaudet_, ce naufrag de la destine, nigme vivante que le peintre
nous pose, mais qu'il a la cruaut de ne pas nous rsoudre; Legrimaudet,
ce type effroyable d'ingratitude, cet affam qui n'a jamais dit merci 
qui lui a donn du pain, mais qui emprunte un louis pour acheter un
jouet  un enfant malade. Et ce portrait de moine gardien dans les
montagnes de Pise d'un couvent scularis, _un saint_, comme il
l'appelle, je ne vois rien d'un La Tour  cette figure-l. Donc,
pastels, ou aquarelles, ou spias, peintures  l'huile ou  la dtrempe,
comme on voudra, les _Nouveaux pastels_ (hommes) sont  lire et ne sont
point infrieurs  leurs ans, _Pastels_ (femmes) comme on sait.

_Lirette_, par Georges Beaume. 1 vol. in-12. 3 fr. 50(Dentu).--Une jeune
fille marie par ses parents  un belltre qu'elle n'aime pas et
emportant dans le mariage le regret attendri d'un jeune homme qu'elle
aime. Le mari, lchement indigne, l'abandonne  son foyer pour aller
jouer au cercle et courir aprs des cratures. La pauvre enfant se
dsole en silence, essayant de se reprendre  l'espoir d'une maternit
prochaine, lorsqu'on lui annonce la mort de celui dont elle cartait de
toutes ses forces le souvenir. Alors le vide se fait devant elle, elle
ne sait plus si elle doit dsirer vivre ou mourir... C'est, en de jeunes
pages pleines de fracheur, un dbut plein de promesses.

_Les Parisiens peints par un Chinois_, par le gnral Tcheng-Ki-Tong. 1
volume in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Ce pauvre gnral, qui tait
devenu si Parisien lui-mme, se doutait-il, quand il crivait ces pages,
que c'tait un adieu, un testament qu'il nous laissait? Pensait-il nous
quitter si tt, aller si tt retrouver ce Cleste-Empire, si diffrent
de notre Rpublique, o les ttes tiennent si peu sur les paules des
mandarins les plus considrables, qu'on a pu craindre un moment pour la
solidit de la sienne? On se le demande, et l'on est tent de trouver
que ce Chinois occidentalis manque  notre boulevard. Toujours est-il
que nous lui devons bien de lire ce testament, dans lequel nous nous
verrons  travers les yeux d'un homme jaune, ce qui est toujours amusant
et fort instructif. Nous pourrons mme complter le portrait qu'il a
fait de nous en ajoutant ce qu'il n'a pas os dire, mais ce qu'il a d
certainement penser,  savoir que le Parisien est superlativement
_gobeur_, et que, lorsqu'il s'entiche d'une personnalit quelconque, il
n'y en a plus que pour elle.

_Saracinesca_, par Marion Crawford, 2 vol. in-12, 7 fr. (Sauvaitre, 72,
boulevard Haussmann). A l'poque o l'auteur a plac son rcit,
c'est--dire en 1865, Rome est encore la Rome d'autrefois, la ville
pontificale, la ville morte, ternel regret des artistes, que les
Italiens et les politiques peuvent se vanter d'avoir fait sortir de ses
cendres, mais qui a cess d'tre la ville ternelle depuis qu'elle est
rentre dans la vie. C'est aussi l'poque des luttes politiques entre
les conservateurs et les libraux, luttes ardentes quoique caches, o
les conspirations tiennent une grande place, o les partis se rsument
en deux hommes: le grand ministre Cavour et l'nigmatique cardinal
Antonelli. Sans entrer dans le rcit de ces vnements politiques,
l'auteur en a fait le fond de son tableau. Cette haute socit romaine,
si trange et si curieuse  connatre, nous y apparat fidlement, on
peut le croire, et  coup sr spirituellement dpeinte, et la donne
dramatique du roman en fait une oeuvre du plus vif intrt.

_De Paris au Soudan_, par mile Broussais, avec la carte d'Afrique
indiquant les possessions et les zones d'influence de tous les tats
europens de Fr. Schrader. (Leroux, diteur, 28, rue
Bonaparte).--L'auteur, avocat  la Cour d'appel d'Alger, est de ceux qui
ont foi dans l'avenir de la patrie franaise, dans le dveloppement de
notre colonisation africaine, et c'est  servir cette cause qu'il a
consacr son livre. Rapprocher le plus possible de Paris le centre de
l'Afrique, voil le but; mettre le Soudan  six jours de Paris, voil le
rsultat auquel il est possible d'arriver. C'est une ide depuis
longtemps poursuivie, qui a dj cot la vie  bien des victimes: les
Flatters, les Joubert, les Palat, d'autres encore, auront marqu de leur
sang cette route brillante de l'avenir. M. mile Broussais, qui a la
connaissance parfaite du pays et de ses intrts, tudie avec soin la
question qui n'est pas, comme on pense bien, de mettre Tombouctou 
proximit du boulevard des Italiens, mais d'tendre sur l'Afrique la
souverainet politique, commerciale et industrielle de la France. Ceux
qui s'y intressent comme lui liront avec fruit son ouvrage si complet
et si document.

Une fois l'an, la librairie Dentu publie un volume collectif dans lequel
chaque membre du Comit de la Socit des gens de lettres fournit sa
quote-part; le produit de ce volume appartient  la Caisse des retraites
de la Socit.

C'est ainsi qu'on a vu paratre en 1879: _Les Contes de toutes les
couleurs_; en 1880: _En petit Comit_; en 1881: _Chacun la sienne_; en
1882: _Entre amis_; en 1883: _la Ronde des Conteurs_; en 1884: _l'Enfant
de 36 pres_; en 1885: _Comme chez Nicolet_; en 1886: _47, Chausse
d'Antin_; en 1887: _Pique-Nique_; en 1888: _Nos cinquante ans_; en 1889:
_Dans le mme train_; en 1890: _les Compagnons de la plume_. Cette
anne, le recueil se nomme: _Coude  coude_.

La varit des tempraments fournit la varit des genres dans ce livre
toujours intressant, parfois remarquable. Tous les sujets s'y
confondent, depuis la nouvelle jusqu'au conte, en passant par le rcit,
l'anecdote, le pome, le monologue, les mmoires, voire mme
l'archologie. Le grave et le doux, le plaisant et le svre se
coudoient habilement pour former un ensemble agrable  l'esprit,
plaisant  l'oeil.

Quant aux noms des auteurs, tous connus, tous aims du public, voici
leurs noms par lettre alphabtique.

Philibert Audebrand, George Bastard, lie Berthet, Fortun du Boisgobey,
Paul Bonhomme, Borel d'Hauterive, douard Cadol, Thodore Cahu, Charles
Chincholle, Albert Cim, Jules Claretie, Louis Collas, Henri Demesse,
Charles Diguet, Paul Eudel, Gourdon de Genouillac, Charles Gueulette,
Ernest Hamel, Fernand Hue, Arsne Houssaye, Lonce de Larmandie, Camille
Le Senne, Hector Malot, Jules Mary, douard Montagne, Charles de Mouy,
Joseph Noulens, mile Richebourg, Armand Silvestre, Jules Simon, douard
Thierry, Gustave Toulouze, Charles Valois.

_Bb-rose_, par Andr Godard. (3 fr. 50. Ollendorff, diteur.)--Les
rcents dbats lgislatifs relatifs  la rglementation des courses et
du pari-mutuel ajoutent un intrt d'actualit  cette tude de moeurs
sportives  la fois amusante et passionne, et que tout le monde peut
lire. Le hros, Remo van Derben, surnomm Bb-rose, est un aimable
insouciant, voil d'une nuance de mlancolie. Il vivrait du jeu
volontiers, et dans les courses prvoit une combinaison de fortune. Que
de Bb-rose en ce temps-ci! Remo s'prend d'une jeune fille sur une
plage  la mode, et lance le pre, un curieux type de magistrat-homme de
lettres, dans une vaste agence sportive, le _Paris-Libre_; la seconde
partie du roman nous fait assister  la lamentable odysse de la famille
dans tous les milieux parisiens et  la catastrophe finale de l'agence
sur l'hippodrome de Saint-Ouen. C'est trs observ, trs actuel et trs
honnte.

_Dette de haine_, par Georges Ohnet. (1 vol. chez Ollendorff, 28 bis,
rue Richelieu. Prix: 3 fr. 50.)--Nous ne voulons que mentionner
aujourd'hui l'apparition de ce nouveau roman de Georges Ohnet, sur
lequel nous reviendrons prochainement et dont le succs s'est dessin
ds le premier jour.

_Les pices de Molire_. La librairie des bibliophiles vient de faire
paratre le Mariage forc (5 fr.). C'est la dixime. Notice et notes de
M. Auguste Vitu; dessins de Louis Leloir, gravs  l'eau-forte par
Champollion.

_De New-York  Brest en 7 heures_, par Andr Laurie. Un vol. in-18, 3
fr. 50. (Hetzel).--Roman d'aventures, que les jeunes gens et les jeunes
filles peuvent lire, ce qui est toujours  noter. Cette traverse de
l'Atlantique en moins d'une demi-journe ne s'opre, on le pense bien,
ni en ballon, ni en bateau. Le procd imagin par l'auteur est beaucoup
plus ingnieux, mais nous n'aurons garde de le dvoiler.



[Illustration: NOS GRAVURES]


LES COMPAGNIES DE DEBARQUEMENT

Les rservistes de la marine ont t appels lundi dernier dans les
ports de Brest, Cherbourg et Toulon, et vont tre embarqus pour une
priode d'exercices qui durera jusqu'au 15 juillet.

Pour la premire fois, ils vont faire leur service  la mer; jusqu'
prsent, on se contentait de les caserner dans les ports et de leur
faire faire  terre des exercices purement militaires.

Nous croyons que le ministre a t bien inspir en prenant une mesure
qui retrempe les rservistes de la marine, soit dit sans vouloir faire
un jeu de mots facile, dans un mtier pour lequel un entranement
continu est si ncessaire.

Nos matelots eux-mmes prfreront certainement les exercices de leur
profession  ceux du mtier militaire pour lequel ils professent une
aversion, plus simule d'ailleurs que vritable.

Ils aiment en effet, par dessus tout, les manoeuvres de dbarquement
dans lesquelles ils jouent un rle tout  fait militaire.

Dans tout navire de guerre, une certaine quantit d'hommes, pouvant
aller jusqu'au tiers de l'quipage, est embrigade, pour faire partie de
la Compagnie de dbarquement. Cette Compagnie se fractionne par
pelotons, sections ou escouades en groupant les hommes par bordes,
divisions et sections, et chacun de ces groupes se compose d'hommes se
connaissant, habitus  manoeuvrer ensemble et appartenant  diverses
spcialits, manoeuvre, timonerie, etc., afin de pouvoir se suffire en
cas d'isolement.

Nous ne dcrirons pas les diverses oprations parfaitement rglementes,
qui rgissent la mise en terre d'une compagnie de dbarquement. Cette
manoeuvre s'effectue avec la rapidit et l'entrain familiers  notre
marine; les marins y trouvent d'ailleurs une diversit fort agrable 
la monotonie du service  bord. Ces grands enfants y prennent un plaisir
de collgiens en promenade. Quant  la faon dont ils se comportent dans
ces promenades et dont ils y soutiennent l'honneur du pavillon, les
plages de Tunisie, du Tonkin, de Madagascar, en ont gard le souvenir.


LA FTE DE JEANNE HACHETTE A BEAUVAIS.

[Illustration: Bannire de Jeanne Hachette.]

Tous les ans, fin juin, la vieille capitale du Beauvaisis clbre
solennellement la fte commmorative du sige quelle soutint en 1472
contre Charles-le-Tmraire, et o s'illustra, en tte des femmes de la
ville, celle que l'histoire a immortalise sous le nom de Jeanne
Hachette. Cette fte remonte  l'anne mme du sige, car ds 1472,
Louis XI, pour rcompenser Beauvais de son hrosme, rendit  ses
habitants leurs anciens privilges et institua une procession annuelle.

Depuis 1851, date de l'inauguration de la statue de Jeanne Hachette 
Beauvais, la procession a fait place au _cortge de l'assaut_, et,  la
suite de dissentiments entre la municipalit et le clerg, ce dernier
n'assiste plus  la crmonie.

Cette fte n'en a pas moins conserv un caractre des plus imposants, et
aussi des plus curieux. Elle a lieu sur la grande place de
l'Htel-de-Ville, o se dresse la statue de l'hrone.

Les troupes font la haie autour de la place et maintiennent la foule qui
se presse, avide de voir. De l'Htel-de-Ville sort une thorie de jeunes
filles escortant l'tendard des Bourguignons port par la rosire de
l'anne, et qui viennent occuper la place d'honneur devant la statue;
puis suivent les autorits civiles et militaires par ordre de prsance.

Des gymnastes grimpent sur le monument et y accrochent leurs couronnes.

Alors, suivant l'antique usage, des salves d'artillerie sont tires par
les jeunes filles qu'accompagne galamment un aimable fonctionnaire ou un
dlgu de corporations. Les descendantes des hrones de 1472 ne
tremblent pas et mettent crnement le feu aux poudres.

L'tendard de Jeanne Hachette, en trs mauvais tat, est expos dans une
vitrine  l'Htel-de-Ville; c'est seulement le fac-simil qui est port
par les jeunes filles.

Quant  la statue de l'hrone, elle fut inaugure le 6 juillet 1851.

Le monument en bronze est l'oeuvre de M. Dubray-Vital. Jeanne est
reprsente dans une fire attitude, le pied sur l'chelle, tenant de la
main droite la hache dont elle vient de frapper son ennemi roulant dans
le foss, et qu'elle semble suivre du regard; de la main gauche elle
arrache le drapeau bris.

[Illustration.]

Les armes de la ville, qui sont armes parlantes, ont subi quelques
transformations  travers les sicles; elles sont aujourd'hui _De
gueule, au pieu pos en pat d'argent avec la devise: _Palus ut hic
fixus, constans et firma manebo_.

ridan.


LA STATUE DE HOUDON

La ville de Versailles, sur l'initiative de l'association artistique et
littraire, rend  Jean Houdon l'hommage qui lui est d.

L'auteur de _Saint-Bruno_, de l'_corche_, de la _Diane_, conserve
avec un soin jaloux au muse de l'Ermitage  Saint-Ptersbourg, des
statues de Voltaire et de Washington, des bustes de d'Alembert, de
Diderot, de Mirabeau et de tous les grands hommes de son poque,
attendait depuis longtemps la conscration du marbre.

Cette conscration va lui tre donne; M. Tony Nol, l'minent statuaire
qui a obtenu l'une des grandes mdailles d'honneur de l'Exposition de
1889, a su rendre dans un style lev la figure  la fois si fine et si
noble du plus grand sculpteur du dix-huitime sicle.

Le pidestal, de l'architecte Paul Favier, inspecteur des btiments
civils, est le complment de ce monument; trs lger dans son ensemble
harmonieux dans ses lignes, sa simplicit lgante fait admirablement
ressortir l'oeuvre de Nol sans l'craser.


LE JEAN-BART

Ce croiseur de 1re classe appartient  un type absolument nouveau;
commenc le 6 juin 1888, dans les chantiers de l'tat,  Rochefort, il a
t lanc le 21 octobre 1889. Il termine actuellement son armement sous
les ordres du commandant Servan, capitaine de vaisseau, et doit trs
prochainement commencer ses essais.

Le Jean-Bart est construit en acier et dplace 4,100 tonneaux. Sa
machine, construite dans les ateliers de l'tat  Indret, est de 2,000
chevaux nominaux, soit 8,000 effectifs, et doit imprimer au navire une
vitesse de 19 1/2 noeuds, soit un peu plus de 35 kilomtres  l'heure.

L'quipage se compose de 331 hommes, dont 16 officiers.

L'armement comprend: 4 canons de 16 centimtres; 6 de 14 centimtres; 8
 tir rapide sur les hunes et sur le pont; 8 revolvers sur le pont lger
et 2 petites pices de montagne pour la compagnie de dbarquement; 5
tubes lance-torpille, soit 2 sur l'avant, 2 sur l'arrire et 1 de chaque
bord; 6 projecteurs lectriques; 11 embarcations, dont 1 chaloupe 
vapeur et un torpilleur-vedette.

Le _Jean-Bart_ mesure 105 m. 10 de long sur 13 m. 28 de large; son
tirant d'eau arrire est de 6 m. 14. Ses plans sont de M. Thibaudier,
ingnieur de 1re classe.


LA CHASSE AUX BANDEROLES

Depuis une vingtaine d'annes les treillages et murs qui enclosent la
fort de Fontainebleau ne sont plus gure entretenus, et il en rsulte
que cerfs et biches quittent, le soir leurs demeures, et profitent des
brches pour se rendre au gagnage.

Les propritaires riverains, se trouvant lss par les dgts
occasionns sur leurs territoires, ont adress au Prfet de
Seine-et-Marne des rclamations  la suite desquelles les cerfs et les
biches ont t reconnus animaux nuisibles, et les propritaires
autoriss en tout temps et par tous les moyens possibles  les dtruire.

Actuellement le mode de chasse ou de destruction le plus usit, et aussi
le plus meurtrier, est celui que reprsente notre gravure et qu'on
appelle le Ferm de Banderoles. Il est, destin  empcher les
animaux venus en plaine pour y chercher leur nourriture, de rentrer en
fort ainsi qu'ils le font tous les matins au petit jour.

C'est vers le milieu de la nuit qu'on opre. On commence par tendre une
ligne de banderoles en bordure de la partie de fort par laquelle les
animaux sont sortis. Puis de chaque extrmit de cette ligne on en tend
une nouvelle. Ces deux dernires lignes doivent se rejoindre de faon 
enfermer compltement la portion du territoire o se trouvent les
animaux.

Au petit jour commencera la battue. Les animaux pousss par les
rabatteurs n'approcheront la ligne de banderoles que d'une vingtaine de
mtres au plus; c'est--dire  bonne porte des chasseurs. Quelque fois
cependant, les animaux franchissent cette ligne, et la chasse devient
alors un vritable massacre.

Et ici une rflexion s'impose: s'il reste encore dans le centre quelques
forts assez fournies en gros gibier, au lieu de le dtruire, ne
serait-il pas prfrable de panneauter tous les ans 10, 20 ou 50 de ces
animaux pour les envoyer repeupler certaines forts du midi ou ils
manquent totalement?

Rodolphe Bodmer.


[Illustration: M. ERNEST RIGAUD Fusill  Port-au-Prince, par ordre du
gnral Hippolyte.--Phot. Monrgeon.]

M. RIGAUD

Le lecteur trouvera dans l'Histoire de la semaine des dtails sur les
excutions sommaires ordonnes  Hati par le gnral Hippolyte, et au
cours desquelles M. Rigaud a t fusill.

Voici  cet gard un complment d'informations.

C'est le 28 mai, jour de la Fte-Dieu  Port-au-Prince, que ces
vnements ont eu lieu.

Pendant que le prsident. Hippolyte tait  la messe, une bande
d'meutiers conduits par le gnral Sully Guerrier se dirigeait vers la
prison, massacrait le gelier et les soldats de la garde, et mettait en
libert les prisonniers qui s'y trouvaient.

Instruit de ces faits, le gnral Hippolyte envoyait contre les
meutiers quinze cents hommes de troupes fidles qui se saisirent d'eux
et les fusillrent.

Parmi ces meutiers, on crut reconnatre. M. Rigaud, picier, qui put
d'abord s'enfuir, mais qui fut arrt quelques instants aprs et pass
immdiatement par les armes.

Au dire du gnral, M. Rigaud ne serait nullement Franais, ni mme
protg franais, comme on se plat  le dire. C'tait un noir sans
aucun mlange de sang blanc, dont le grand-pre, aprs s'tre alli avec
le gnral Leclerc, lors de l'expdition franaise du commencement du
sicle, se mit  la tte d'une meute en 1810. Le pre de Rigaud a t
ministre il y a une trentaine d'annes. Rigaud est donc Hatien de
naissance et de famille.

Lors de l'assassinat du gnral Tlmaque il y a deux ans, Rigaud prit
parti pour le gnral Lgitime, mais, quand il vit que les affaires
tournaient mal, il prit peur et se fit inscrire comme protg franais.
Il n'en continuait pas moins  s'occuper de politique et  tre en
quelque sorte un chef d'opposition au gouvernement tabli. Pour en finir
avec lui, le gnral Hippolyte demanda officiellement au gouvernement
franais sa radiation de la liste des protgs. Il crut la radiation
effectue et c'est ainsi qu'il a fait fusiller Rigaud qu'il considrait
comme un Hatien rebelle au gouvernement lgalement tabli.


BARCAROLLE

La _Barcarolle_ que nous publions dans ce numro-ci a t compose
spcialement pour l'_Illustration_ par un compositeur qui fut tout
simplement un enfant prodige. Qu'on en juge. Csare Galeotti, n en
1822,  Pietrasanta, commena des tournes artistiques  l'ge de sept
ans. A dix ans et demi il entrait au Conservatoire, obtenait  treize
ans le premier prix de piano;  quinze ans, le premier prix d'orgue et
d'improvisation;  dix-sept ans, le premier prix d'accompagnement, et 
dix-huit le premier prix de contre-point et de fugue. Le jeune
compositeur compte  ce jour trente morceaux d'dits chez Lemoine. La
nouvelle page que nous publions ne pourra que confirmer sa lgitime
renomme.

[Illustration.]



CHARGE D'AME

Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET

Illustrations d'ADRIEN MOREAU

Suite.--Voir nos numros depuis le 13 Juin 1891.


Pendant que la jeunesse se promenait au jardin, les deux matrones
devisaient au salon. Mme d'Ancel, tranquillise par un dernier tour  la
cuisine et  la salle  manger, tait maintenant prte  recevoir ses
invits. Elle s'entendait fort bien avec Mme Despois, et cependant il
et t difficile de voir deux personnes se ressemblant moins. La
baronne tait une contemplative, reste fort jeune de coeur, conserve
pour ainsi dire par l'isolement. Elle avait arrt sa montre au moment
o son mari l'avait laisse seule; elle ne songeait plus  la remonter;
elle ne vivait plus que dans le pass; son amour maternel, trs vif et
trs tendre, n'avait mme pas suffi  la remettre dans le courant du
sicle.

Sa voisine, au contraire, rsigne de bonne heure  ne pas connatre de
bonheur parfait, s'tait fait une philosophie  hauteur d'appui. Elle
prtendait que les petites satisfactions de la vie, habilement
cultives, font un semblant de bonheur trs acceptable, en somme; que
rveiller des chagrins qui dorment est une sottise et que, rire tant le
propre de l'homme, bien fol qui s'en prive, d'autant plus que le rire,
selon elle, comprenait une foule de choses agrables, comme de bien
manger, de s'entourer de luxe, de causer avec des gens d'esprit lorsque
l'on a la chance d'en rencontrer, et,  dfaut de gens d'esprit, savoir
se contenter de personnes agrables et de bonne ducation. C'tait dans
cette dernire catgorie qu'elle rangeait Mme d'Ancel.

--Il me semble que votre fils s'humanise. Le voil qui rit comme s'il
n'avait jamais mis le nez dans les archives poudreuses des affaires
trangres.

--Dieu merci! vous vous souvenez, chre amie, que j'ai toujours prdit
que Robert rajeunirait avec les annes. Il tait trop srieux  vingt
ans; ce n'tait pas naturel. Et puis...

Mme d'Ancel grillait de raconter  la tante Rlie toutes ses esprances.
Elle n'en ferait rien puisqu'elle avait promis le silence  Marthe, mais
si Mme Despois voulait seulement deviner!... Il lui semblait,  elle,
que la nouvelle attitude de Robert tait cependant assez significative.

--Et puis, interrompit Mme Despois, il n'y a rien de tel que deux beaux
yeux pour dissiper les brouillards de l'tude. Voyons, mon amie, ne
prenez donc pas cet air effarouch. Vous savez bien, comme moi, que
c'est depuis l'arrive d'Edme que Robert s'est dtendu. S'il ne sait
pas encore qu'il en est amoureux, je le sais, moi.

--Vous vous trompez, vous vous trompez, je vous assure, s'cria Mme
d'Ancel suffoque.

--Ta, ta, ta! Je ne me trompe que bien rarement en ces sortes de
matires. Depuis que je ne suis plus que spectatrice, je tiens ma
lorgnette bien nette, je regarde et je m'amuse normment. Aprs tout,
ma bonne amie, vous dsiriez Mlle Levasseur comme belle-fille, de quoi
vous plaignez-vous? Celle-ci est gentille. Je ne l'aime gure, mais
enfin, je suis oblige de convenir qu'elle est gentille.

--Et, ajouta son amie qui commenait  se remettre de la secousse, vous
seriez enchante de vous en dbarrasser en la mariant au plus vite.

--Dame, oui! Elle drange mes habitudes, cette petite. Puis, tout, en ne
l'aimant pas, j'ai peur d'tre force de subir son charme. Je me raidis;
il n'y a rien de fatigant comme cela.

--Alors, vous-mme, dit la baronne dont l'gosme maternel se rveilla,
qui, en un instant, envisagea la possibilit que son fils prfrt la
cadette  l'ane--aprs tout, il n'y avait pas d'engagement
pris--vous-mme vous convenez du charme de cette petite?

--Si j'en conviens! Mais, en l'tudiant, j'en arrive  excuser presque
mon beau-frre. La vieille lgende des sirnes se continue  travers les
sicles et se continuera jusqu' la fin des temps. Edme est l'image de
sa mre,  l'exception des yeux qui lui viennent de son pre. J'allais
en cachette voir jouer la mre, une actrice comme on n'en voit plus: un
naturel, un charme, une diction... enfin tout, elle avait tout pour
elle, cette crature, except le coeur. Je retrouve dans la fille les
mmes intonations de voix, le mme sourire qui illumine soudain le
visage comme un rayon de soleil passant  travers un nuage. Regardez-la
lorsqu'elle s'assied; nous prenons une chaise pour nous reposer tout
bonnement, nos jupes s'en accommodent comme elles peuvent: la robe
d'Edme s'tale en plis harmonieux; quand elle cause, ses gestes sont
arrondis, jamais d'angles, et cela tout naturellement. coutez-la
parler: jamais elle ne bredouille, chaque syllabe a sa valeur, le son de
sa voix est modul avec un art tout  fait inconscient chez elle; du
reste, l'locution lui a t inculque sans qu'elle s'en doutt, elle
n'a eu qu' couter sa mre.

--Mais, objecta son amie, vous avez dit que sa mre avait tout pour
elle, except le coeur. Est-ce qu'en cela aussi Edme lui ressemble?

--Je me le demande tous les jours. Je n'en sais rien encore. Il est
possible qu'elle en ait tout de mme un peu. A la voir avec Marthe, on
le jurerait. Il n'y a pas de clineries, de caresses, de gentillesses,
qu'elle ne prodigue  sa soeur; elle la suit partout, comme un enfant,
elle cherche  l'aider dans l'administration de la maison, ce qui
embrouille tout, cela va sans dire, elle court chez nos deux fermiers
pour donner des ordres, oublie ceux-ci et s'attarde  jouer avec les
poussins ou les chiens, parce que Marthe aussi aime les chiens et les
poussins. Elle est toujours gaie, trouve tout admirable, s'extasie sur
la vue, barbotte avec bonheur dans l'eau, marche, court, se donne un
mouvement extraordinaire et entrane sa soeur mme lorsqu'elle a l'air
de la suivre. Mais le joujou est tout neuf. La campagne au mois de
juillet avec ses routes bruyantes, des baigneurs partout, les chteaux
pleins de monde, c'est trs bien. Je l'attends au mois de novembre o
elle sera rduite  notre socit uniquement.

--La jeunesse sait se faire de la joie partout et toujours, murmura Mme
d'Ancel pleine d'indulgence. En tout cas, il est clair que Marthe aime
sa soeur, et qu'elle fera tout ce que voudra celle-ci.

--Si elle l'entrane  Paris un mois ou deux plus tt que d'habitude, je
ne me plaindrai pas, pour ma part. Marthe, cependant, n'est pas faible;
si elle croit devoir rsister  un caprice de l'enfant, elle rsistera,
soyez-en sre. Alors, nous verrons. Edme me fait penser aux jolies
soies souples et douces de ma broderie; a s'enfile aisment, a caresse
les doigts, on en fait ce que l'on veut; puis, tout d'un coup, sans
qu'on sache comment, il se forme un petit noeud imperceptible et la
jolie soie souple vous casse l'aiguille net. Il ne s'est pas encore
produit de noeud. Il n'est pas dit qu'il ne s'en produise pas.

Le noeud se produisit avant la fin de la soire.

Le dner fut des plus gais. Une vingtaine d'invits, tous dsireux de
s'amuser, jeunes pour la plupart, firent honneur aux nombreux plats; la
table tait dcore des plus jolies roses du jardin, et les fentres
grandes ouvertes laissaient entrer l'air trs doux de cette belle soire
d't. Edme oubliait un peu ses bonnes rsolutions. De toute la
jeunesse assemble autour de la table, elle se sentait la reine
inconteste; elle se savait de beaucoup la plus jolie de toutes les
femmes, la plus admire, la plus entoure, et la joie de son triomphe
dbordait un peu dans le son de son rire, dans l'clat de ses yeux. Elle
se trouvait avoir pour voisin le capitaine Bertrand, et elle s'amusait 
lui tourner compltement la tte. Robert, comme matre de maison, tait
plac entre deux femmes d'ge respectable, et jetait des regards envieux
au coin o Edme mettait tout l'entrain de sa verve parisienne. Celle-ci
avait pleinement conscience de ces regards et redoublait de coquetterie.
Marthe, de l'autre bout de la table, ne pouvait rien pour modrer
l'allure un peu tapageuse de sa soeur; et du reste, comme tout le monde
tait un peu en joie ce soir-l, qu'on tait  la campagne, entre
voisins, il n'y avait pas trop  se formaliser de quelques rires perls.
Puis, elle tait si jolie, sa petite Edme, si jolie et si admire!
L'ide qu'elle et pu un instant songer  tre jalouse de cette nouvelle
venue qui l'clipsait si compltement ne traversa mme pas son esprit.
Elle tait, au contraire, extrmement fire de la beaut et du succs de
sa petite soeur.

Aprs le dner on alla prendre le caf au jardin, chose rare au bord de
la mer, et Marthe passa son bras autour de la taille d'Edme. Les jeunes
gens, les jeunes filles, formaient un groupe bruyant et gai; la lune ce
soir-l avait un clat extraordinaire, on se voyait presque comme en
plein jour, et la soeur ane remarqua les joues un peu rouges, les yeux
trop brillants de la cadette.

Tu as bien chaud, Edme, mets donc cette dentelle autour de ton cou.
Savez-vous bien, mademoiselle, que vous faisiez beaucoup de bruit dans
votre coin? Et cette sagesse exemplaire, qu'en avons-nous fait?

--Je te l'ai passe, Marthe, toi a ne te gne jamais; moi, au bout
d'une heure, je ne sais qu'en faire. Ah! laisse-moi tre un peu folle,
c'est si bon la folie et on n'a dix-huit ans que pendant douze mois,
hlas!... Si tu savais, nous avons fait mille projets, n'est-ce pas,
capitaine? Ah! nous allons bien nous amuser.

--Et quels sont ces projets? demanda Marthe, souriante et indulgente.

--Est-ce que j'en serai? fit  son tour Robert, attir par les deux
soeurs, n'osant se demander s'il l'tait plus par l'une que par l'autre.

--Je le crois bien, et le capitaine, et ces messieurs, tous. Songez,
nous serons huit jeunes filles, il nous faut des cavaliers. D'abord,
lundi, nous irons djeuner  la Fontaine de Virginie, n'est-ce pas,
Marthe?

--Trs volontiers, ma mignonne.

--Puis, nous voulons jouer la comdie, c'est si amusant la comdie de
socit,  la campagne surtout, et tu sais le grand salon, avec le petit
boudoir du fond, c'est fait exprs. Le capitaine joue trs bien, et
moi...

Edme s'arrta net. Sa soeur avait retir son bras, et elle semblait
trs blanche sous la lumire de la lune.

--Pas cela, Edme, pas cela, dit-elle d'une voix change.

--Pourquoi? demanda la jeune fille avec passion, C'tait la premire
fois qu'un de ses caprices se trouvait contrari, et son joli visage en
tait tout boulevers.

--La comdie de salon est une chose amusante sans doute pour les acteurs
de rencontre, pour les actrices surtout; trs ennuyeuse pour les autres,
je t'assure.

--Puisque nous serons tous acteurs, tous les jeunes du moins. Les
autres, a ne compte pas.

--Chez moi, Edme, les autres comptent, au contraire. Nous ne jouerons
pas la comdie.

Ce fut dit d'un petit ton qui n'admettait pas de rplique. Chacun
devinait que Marthe ne disait pas la raison vritable de son antipathie
pour les choses de thtre; Edme comme les autres. Elle releva
firement sa jolie tte,  l'expression devenue subitement dure, et dit
ngligemment:

--Comme tu voudras, naturellement! Monsieur d'Ancel, donnez-moi le bras,
voulez-vous? Je voudrais admirer la vue du haut de la terrasse, on peut
monter, n'est-ce pas? Venez donc, mesdemoiselles, je suis sre qu'avec
ce clair de lune la mer au loin doit tre une merveille!

Marthe ne suivit pas les autres invits. Quelque chose dans la faon
dont Edme avait pris le bras de Robert l'avait subitement frappe.

Elle alla s'asseoir prs de Mme d'Ancel. Celle-ci lui prit
affectueusement la main. Au fond, elle lui demandait pardon, comme d'une
infidlit, de sa conversation avec la tante Rlie.

--Vous n'tes pas souffrante, Marthe? Voulez-vous que nous rentrions?

--Oh! non, on est bien ici.

--Alors?

--Alors, je suis un peu triste, voil tout. Ne faites pas attention.
C'est une bizarrerie de ma nature qui me fait songer  des choses pas
trs gaies lorsque, autour de moi, on rit un peu trop. Que voulez-vous,
je n'ai plus dix-huit ans, moi. Comme dit Edme, on n'a dix-huit ans que
pendant douze mois. Les ai-je jamais eus? Je crains bien que non.

--Vous les aurez un peu tard, voil tout. Comme Robert, vous rajeunirez
 mesure que le temps passera.

--Peut-tre! murmura la jeune fille. En effet, ce soir Robert est trs
jeune...

Et elle se mit  rver un peu tristement.


VI

Pour aller  la Fontaine de Virginie, on quitte la grand'route de
Villerville pour monter assez rapidement entre des murs de vastes
proprits. A travers des grilles on aperoit des jardins bien tenus, 
faire honte  la sauvagerie qu'aimait tant Marthe Levasseur, des
chteaux et des villas tout flambants neufs, de grasses fermes aussi, 
l'air repos et prospre. Puis,  mi-cte, il faut prendre un chemin de
traverse o les voitures ne s'aventurent gure. Ici, de temps  autre,
par-dessus des toits de fermes ou des prairies o paissent les
troupeaux, on aperoit la pleine mer toute gaie sous le soleil d't,
traverse de grandes ombres d'un bleu noir projetes par les nuages
vagabonds. C'est un sentier trs solitaire, trs silencieux, o
l'aboiement d'un chien de garde prend des sonorits tranges. A mesure
que l'on avance, le bois devient plus sauvage, le taillis plus pais, on
ne voit plus la mer, on n'entend plus rien que le vol subit d'un oiseau
effarouch, et le bruissement des feuilles sous la douce brise d't.
Alors tout d'un coup le taillis cesse, et des arbres immenses, des
htres centenaires, de toute beaut, s'lancent en pleine libert. On
traverse un ponceau jet sur le ruisseau form par la source, et l'on se
trouve dans une clairire ombrage par d'autres htres aux troncs
normes, et environne de toutes parts par la fort. Au beau milieu,
presque au pied du plus vnrable des arbres, jaillit une source d'eau
vive et abondante qui, avant de se faire ruisseau, se rpand en une
nappe claire et cristalline, un tang tout mignon, tout coquet. On ne
saurait voir un coin de terre plus adorable, plus fait pour y tre
heureux, amoureux, un peu fou aussi; c'est le domaine de la reine Mab,
de Titania et d'Obron.

Marthe, pour faire plaisir  sa jeune soeur, avait, en cet endroit
dlicieux, organis un vritable pique-nique. Il n'avait plus t
question de comdie de salon, et, pour faire oublier cette lgre
contrarit, Marthe avait redoubl de tendresse et de gentillesse.
Certes, Edme ne boudait pas, c'et t trop dire; mais, de temps 
autre, un lger nuage qui passait sur son jeune visage, un petit
silence, un soupir  peine sensible, marquaient que cette jeune personne
songeait  des choses dont elle ne pouvait parler. Pour la premire
fois, un de ses caprices n'avait pas fait loi; elle en tait tonne,
froisse aussi; mais elle pardonnait cependant. Marthe tait trs bonne,
elle faisait de son mieux; on ne pouvait s'attendre  ce qu'elle se mt
tout  fait au-dessus des prjugs bourgeois de sa caste. Edme, au
contraire, dans le monde de sa mre, avait t leve  regarder de haut
tout les prjugs bourgeois, et comme, dans cette petite tte, les
ides taient encore mal dbrouilles, elle mettait sous cette rubrique
plus de choses peut-tre qu'il n'et fallu. Elle se sentait pour
certaines liberts, ou d'allures ou de conduite, des indulgences
excessives qui parfois faisaient ouvrir de grands yeux  la tante Rlie.
Devant Marthe, Edme, d'instinct, laissait peu voir son imparfaite
science du monde; elle sentait que son ane tait bien plus rellement
jeune fille, au sens propre du mot, qu'elle ne l'tait elle-mme.

La plupart des invits de Mme d'Ancel se retrouvaient au pique-nique.
Plusieurs jeunes filles avec leurs mres, entre autres deux Amricaines
trs gaies, un peu folles, installes dans un vieux manoir presque au
pied de la Cte-Boise et qu'Edme avait prises en amiti; un certain
nombre de jeunes gens, trop jeunes pour la plupart, comme cela arrive
souvent  la campagne, tout ce petit monde formait un groupe trs
agrable  voir. Les claires toilettes des femmes se dtachaient en
notes vives et gaies sur le fond sombre du feuillage.

Le boute-entrain de la socit tait le capitaine Bertrand, arriv au
galop de Trouville. Son cheval, blanc d'cume, men  fond de train,
s'tait effar au moment de traverser le petit pont; le capitaine,
voyant que tous, toutes surtout, le regardaient, avait forc sa bte,
qui se cabrait,  revenir sur ses pas,  traverser et retraverser le
ponceau de bois, dont le son lui faisait peur, et cela  coups de
cravache si impitoyablement administrs que le cheval, les yeux injects
de sang, tremblait visiblement.

--Je vous en prie, capitaine, pargnez cette pauvre bte, lui cria enfin
Marthe indigne, croyez que ce spectacle est peu agrable, et vous nous
avez assez prouv que vous tes bon cavalier.

--A vos ordres, mademoiselle, mais si vous tiez charge de conduire un
rgiment ou de dresser un cheval, je vous assure qu'il faudrait un peu
endurcir votre trop bon coeur.

--Je sais pourtant me faire obir  l'occasion, croyez-le.

--J'en suis la preuve, fit le beau capitaine en s'inclinant avec une
ironie souriante.

Et tout de suite il offrit ses services, se rendant utile, trs gai,
trs remuant, un peu envahissant mme. Edme le regardait faire avec une
satisfaction vidente. Ce jour-l, l'quilibre que, savamment, elle
maintenait entre ses divers admirateurs--et tous les jeunes gens qu'elle
voyait, elle les rangeait naturellement dans cette catgorie--se trouva
un peu drang en faveur du jeune officier.

Celui-ci, du reste, ne cherchait nullement  cacher son admiration; il
la dvorait des yeux hardiment, presque brutalement. Elle avait mis un
lger costume de batiste bleu tendre, trs simple, mais qui allait 
merveille  sa beaut blonde. Elle prenait des petites mines impayables
de mnagre, retroussant ses manches jusqu'au coude, relevant sa jupe de
faon  laisser voir les plus jolis petits pieds du monde. Tandis que
les autres jeunes filles ouvraient d'normes paniers apports par
avance--on n'avait pas voulu de domestiques pour servir le
djeuner--Edme se chargeait de remplir les carafes  la source. Le
capitaine devait les remporter une fois remplies, mais elle tenait  y
faire entrer elle-mme l'eau pure, si frache que le cristal tait tout
de suite couvert d'une lgre bue. Quelques pierres jetes au bon
endroit facilitaient l'approche; mais il fallait alors se baisser et ne
pas trop mouiller le bas de la jolie robe. Comment ne pas accepter la
main solide qu'on lui offrait, ne pas permettre qu'on la soutnt? En
bonne foi, il n'y avait pas moyen. Et qu'elle tait donc jolie ainsi,
toute  sa besogne,  demi agenouille, l'air srieux, tenant de la main
droite sa carafe, tandis que l'autre s'abandonnait en toute confiance 
la main du capitaine. Celui-ci se pencha aussi, et, dans l'eau limpide,
leurs deux images un instant se confondirent. La voix du jeune homme
frmissait en disant presque bas:

--Voyez, mademoiselle Edme, la source nous marie, c'est la divinit du
lieu, et la volont des dieux est sacre.

--Ce n'est que de l'eau, dit en riant Edme, nullement scandalise, et
les potes disent que l'onde est perfide.

--Laissez-moi vous dire que je vous adore; vous me rendez fou, et cela
depuis le jour o je vous ai vue pour la premire fois...

--En chemin de fer, interrompit Edme, vous savez, les sifflets, les
cinq minutes d'arrt, la fume qui salit et sent mauvais--tout cela
n'est gure potique.

--Moqueuse! Je vous le dirai pourtant, je vous le rpterai tant, ce je
vous adore, que vous finirez par le croire.

--Mais je le crois.

--Ah! et cela vous fche?

--Nullement. Cela m'amuse.

Le capitaine fit un mouvement brusque qui faillit compromettre
l'quilibre de la jeune fille, et,  cet quilibre-l, Edme tenait
beaucoup plus qu' l'autre.

--Ah! mais... prenez garde! ma carafe tait presque pleine. Maintenant,
il faudra recommencer.

--Tant mieux...

--Edme! lui cria sa soeur, prends garde, tu vas prendre un bain qui
n'aurait rien d'agrable, je t'en rponds. Et puis, tu sais, nous
t'attendons pour commencer.

--J'arrive! Voici ma dernire carafe remplie.

--Aprs le djeuner, murmura l'amoureux, vous me permettrez de vous
parler un peu  l'cart, l o il n'y aura pas de trouble-fte.

Edme ne rpondit pas, mais un vague sourire et un regard coul sous ses
longs cils et qui n'avait rien de courrouc satisfirent pleinement le
galant capitaine.

Cette petite scne, qui n'avait gure dur plus de cinq minutes, avait
t note par des yeux aussi vigilants, pour le moins, que ceux de la
soeur ane. Tout en aidant miss Jessie Robinson  dballer le pt
monstre et le jambon, Robert d'Ancel avait surpris l'attitude du
capitaine et les coquetteries d'Edme.

--Savez-vous, monsieur d'Ancel, que vous me rpondez, tout de travers?
Je vous demande o nous devons placer le pt, et vous dites: dans
l'eau...

--Je croyais que vous parliez du champagne, mademoiselle, qu'il s'agit
de rafrachir.

--Vous voyez bien...

--C'est que, sans doute, vous m'avez tourn la tte.

--Moi? Oh! que non, ce n'est pas moi.

Et un regard de la malicieuse Amricaine dsigna Edme, qui  ce moment
revenait de la source, sa carafe  la main. Robert se sentit rougir, et,
furieux de cette faiblesse, rougit davantage,  en perdre contenance.
Alors, on le croyait donc amoureux d'Edme? Lui?... Mais il tait le
fianc, ou  peu prs, de Marthe. De nouveau, il regretta que le secret
de cet engagement et t si bien gard. Il fut sur le point de tout
dire, bien certain que, sur-le-champ, la nouvelle courrait d'oreille 
oreille, et puis il n'osa pas. Il n'tait pas seul en cause. Marthe
dsirait la libert pour elle comme pour lui; et, de fait, cette calme
personne semblait, aussi peu que possible, ou amoureuse, ou jalouse.
Sans doute, elle lui dirait bientt de sa voix douce et froide qu'il
tait libre, qu'elle ne serait jamais sa femme. A cette pense, il fut
pris d'une motion violente, et cette motion ressemblait terriblement 
de la joie. Cependant il avait dsir ce mariage et, sans prouver de
passion vritable pour son amie d'enfance, il s'tait senti attir vers
elle, il avait rendu justice  ses qualits de coeur et de tte.
Alors?...

Mais il ne voulait pas se questionner; il voulait tre heureux pendant
quelques heures, si cela se pouvait!

Une grande nappe tale au pied du htre monstre, qui dominait toute la
clairire et dont les racines normes formaient un sige naturel,
disparaissait maintenant sous le mlange bizarre de plats divers, depuis
le poulet froid jusqu'au dessert, de bouteilles, de couverts mis  la
diable par les amateurs, de fleurs cueillies dans le bois et jetes
ple-mle. Moins il y avait d'ordre et plus cela semblait ravissant 
ces gens du monde qui n'auraient certes pas tolr un domestique faisant
son service aussi mal qu'ils faisaient le leur. On se plaa n'importe
comment, chacun  sa fantaisie; on tait fort mal assis sur le gazon, il
fallait, pour prendre une bouteille ou du pain au milieu de la nappe, se
mettre  genoux, c'tait incommode et dlicieux. Le soleil filtrait 
peine ici ou l  travers la fouille, mettant de tremblotantes taches
d'or sur le gazon, rveillant l'eau de la source, s'accrochant  une
chevelure de femme,  un pli de robe claire.

Le capitaine avait trouv une place pour Edme en face de sa soeur, mais
Robert veillait.

--Mademoiselle Edme, dit-il, Marthe vous a rserv un bout de son
trne. Voyez, vous formerez ainsi un groupe adorable, et nous serons vos
sujets  toutes deux.

Edme ne se fit pas prier. Un trne, qu'il ft fait d'une racine d'arbre
ou de bois dor et de velours, lui appartenait de droit. Rieuse, elle se
glissa entre les groupes, sauta par-dessus un panier  provisions et
s'assit  ct de sa soeur. Elle passa le bras autour de la taille de
Marthe et se blottit contre elle. Un instinct lui disait qu'on ne la
trouvait jamais plus jolie que lorsque son charmant visage, souriant et
malicieux, se pressait tout contre la figure rgulire mais un peu ple
et srieuse de la jeune chtelaine. Edme tait toujours caressante et
cline; jamais plus, cependant, que lorsque ses caresses avaient des
tmoins. A ct d'elle, Marthe semblait presque froide; elle rservait
ses caresses pour l'intimit.

M. Bertrand profita d'un moment o Robert allait chercher le champagne
pour lui souffler rageusement:

--C'est pour me sparer d'elle que tu lui as offert la moiti du sige
de sa soeur?

--C'est possible, rpondit Robert avec beaucoup de calme. Tiens, porte
donc cette bouteille-l; je me charge des autres.

--Tu te charges de beaucoup de choses, mme de celles qui ne te
regardent pas. Veux-tu que je te dise la vrit? Tu es jaloux,
furieusement jaloux.

--Ah! a, mon cher, ce n'est pas le moment de faire une scne; on nous
regarde dj. C'est moi qui t'ai prsent  ces jeunes filles, je suis
un peu responsable de ta conduite; tu oublies un peu trop que tu n'es
pas ici en garnison et que, dans notre monde, on ne fait pas la cour
tambour battant.

--Si cette faon de faire la cour plat, tandis que tes airs d'amoureux
transi dplaisent?... Tu n'es ni le pre ni le frre d'Edme, que je
sache.

--Finissons, Bertrand, n'est-ce pas? Mlle Levasseur est presque une
enfant, elle ne sait pas  quel point tu es compromettant...

--Et tu te charges de le lui dire?

--A elle ou  sa soeur, oui, je ne m'en cache pas.

--C'est ce que nous verrons!

Il n'en put dire plus, car, en effet, la discussion rapide, presque 
voix basse, avait t remarque.

--Est-ce un duel qui se prpare? demanda en riant miss Robinson, ne
sachant pas combien elle approchait de la vrit.

--En effet, mademoiselle, rpondit Georges Bertrand, un duel  coups de
verres de champagne. D'Ancel prtend qu'il a la tte plus solide que
moi; les paris sont ouverts!

A partir de ce moment, on et dit que le champagne produisait  l'avance
son effet sur le jeune officier; sa gaiet un peu fbrile finit par
gagner tout le monde,  l'exception de Marthe qui trouvait que le ton de
la conversation tait un peu trop mont.

Aprs le djeuner, qui fut prolong le plus possible, il y eut une
dtente. Les Amricaines, infatigables, proposrent des jeux, mais,
dcidment, il faisait trop chaud. On resta  l'ombre des grands arbres,
causant  btons rompus, en attendant l'heure du retour. Quelques jeunes
jeunes filles, parmi elles Edme, s'parpillrent  la recherche de
fleurs et de fougres. Robert, pris de remords, ne quittait pas sa
fiance, causait avec elle doucement, affectueusement, et la pauvre
Marthe un instant crut qu'il lui revenait, qu'il avait t bloui, mais
que l'blouissement tait pass. Subitement, elle le vit tressaillir.

--Qu'y a-t-il?

--Votre soeur est-elle au milieu de ces jeunes filles l-bas? Vos yeux
voient mieux que les miens.

--Non, certes, elle n'y est pas.

--Et Bertrand a disparu, lui aussi. J'aurais d m'en douter.

--Pourquoi? que s'est-il pass?

--Marthe, c'est moi qui suis en faute. Je vous avais prsent Bertrand,
je ne pouvais pas faire autrement, c'est un camarade, il s'est attach 
moi dans son dsoeuvrement de Trouville. J'aurais d vous prvenir,
cependant; c'est un garon violent, peu scrupuleux, ce n'est pas du tout
le mari qu'il faut  votre soeur.

--Soyez sans crainte, Edme ne compte pas tre sa femme; elle a pes le
pour et le contre, car, avec ses airs vapors, elle a un sens pratique
de la vie singulirement dvelopp. Elle ne se mariera qu' bon escient.
Le capitaine est militaire, il n'est pas trs riche, et le nom--un nom
quelconque--ne la tente nullement.

--Mais elle se laisse compromettre par lui! En ce moment, je gage que
ses petites amies, l-bas, jasent sur son compte et savent trs bien
qu'elle a accord un entretien  Bertrand.

Marthe se leva.

--Allons ensemble faire un tour; cela aura un air plus naturel que si
vous alliez seul les interrompre. Ils ne peuvent pas tre bien loin.

Marthe trouvait au fond que Robert prenait la chose bien  coeur, qu'il
tait trs nerveux, trs irrit. Ce fut en silence qu'elle le suivit.

Georges Bertrand, en effet, tout en offrant ses services aux jeunes
filles, leur cueillant de grandes fougres, des branches de clmatite,
ou des tranes de lierre, avait insensiblement entran Edme sous
prtexte de violettes tardives qu'il prtendait avoir trouves. Le
taillis tait fort pais en cet endroit, et le ruisseau y entretenait
une fracheur dlicieuse.

--Et vos violettes, o sont-elles?

--Plus loin, l o elles seront seules  nous entendre.

--Alors, dit Edme souriant, trs matresse d'elle-mme, c'est un
guet-apens?

--Non, c'est le rendez-vous que vous m'avez accord.

--Mais, je ne vous ai rien accord du tout, monsieur Bertrand!

--Vous croyez?... Alors vos yeux ont menti, voil tout.

--Que vous ont dit mes yeux?

--Que vous vouliez bien m'couter, que vous me saviez fou de vous et que
cette folie, vous tes prte  la partager...

--Alors, en effet, ils ont menti. Sachez, mon capitaine, que je ne ferai
jamais de folie, que je suis une petite personne trs raisonnable...

--Alors, si vous tes une petite personne raisonnable, vous savez que ce
que vous avez de mieux  faire, c'est de vous marier de suite.

Un lger nuage passa sur le front de la jeune tille.

--Pourquoi? Je n'ai que dix-huit ans.

--Pourquoi? Je vais vous le dire. Parce que vous ne seriez pas longtemps
heureuse avec votre soeur. Pour l'instant elle joue  la petite maman,
vous tes pour elle une poupe toute neuve et dont elle raffole. Cela ne
durera pas. Vous sortez de deux mondes, non pas seulement diffrents,
mais hostiles. Vous l'avez bien vu lorsque vous avez propos de jouer la
comdie. Mlle Levasseur craint que vous ne la jouiez trop bien, en fille
de votre mre.

Edme cassa net une branche, et, colre, rageuse, en dchiqueta les
feuilles, mais elle ne dit rien.

--C'est un petit indice, continua le capitaine, mais trs suffisant.
Votre soeur a l'habitude de passer huit ou neuf mois en pleine campagne;
croyez-vous qu'elle change sa faon de vivre pour vous faire plaisir,
pour vous accompagner dans un monde o vous seriez acclame reine,
tandis qu'elle y serait nglige?

--Vous plaidez pour les besoins de votre cause, fit Edme un peu
moqueuse.

--C'est vrai, car je vous aime, car je vous veux pour ma femme,  moi
pour toujours. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obtenir, pour
vous arracher, de force s'il le faut,  ce monde si peu fait pour
vous...

--Et  M. d'Ancel, n'est-ce pas? dit en riant Edme.

--Ah! vous savez qu'il est amoureux de vous--et cela vous amuse--comme
mon amour  moi aussi vous amuse? Prenez garde; je vous jure qu'il y a
des moments o je vous tuerais plutt que de vous voir  un autre.

--Voyons... le drame est bien dmod, songez donc.

--Au thtre, plus que dans la vie. Jamais il ne s'est vu plus de crimes
de la passion que de nos jours--et moi, je suis capable de crime...

Edme avait gard jusqu' prsent son calme moqueur de petite Parisienne
peu sentimentale, fort brave aussi, mais elle commenait  trouver cet
amoureux un peu gnant; elle se demandait si les nombreux verres de
champagne du djeuner n'taient pas pour quelque chose dans son
exaltation. Elle le trouvait affreux avec ses yeux injects de sang, sa
respiration haletante, son teint cramoisi; elle ne reconnaissait plus
son beau capitaine.

--Monsieur Bertrand, fit-elle non sans dignit, vous seriez trs aimable
de me reconduire auprs de mes amis; vous avez eu tort de m'entraner si
loin, j'ai eu tort de vous y suivre, mais je n'ai pas dout un instant
que je me trouvais avec un homme d'honneur.

--Donnez-moi un peu d'espoir, Edme--ayez piti de moi. Je vous jure
qu'il faut que vous soyez ma femme!...

Hors de lui, il lui saisit les mains et les couvrit de baisers. La jeune
fille prit peur. Elle cria d'une voix haute et nette:

--Marthe! Marthe!...

--Voici, ma chrie--je te cherche depuis un quart-d'heure.

Edme  l'instant recouvra sa prsence d'esprit.

--C'est le capitaine qui prtendait avoir trouv un banc de violettes,
et nous avions si bien tourn et retourn dans ce fouillis, que nous ne
savions comment nous en tirer. Maintenant, monsieur Bertrand, c'est ma
soeur qui se chargera de me montrer le bon chemin--elle s'y entend mieux
que vous...

Les deux jeunes filles s'loignrent tranquillement. Lorsqu'elles furent
hors de vue, Georges Bertrand, d'une voix qui tremblait de colre, dit 
son ancien camarade qui, silencieux, le regardait, rsolu  s'expliquer
une bonne fois avec lui:

--C'est, encore  toi que je dois ceci, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--J'en ai assez de ta surveillance!

--Cependant, il faudra bien que tu la subisses,  moins que--ce qui
vaudrait mieux--tu ne t'abstiennes de quitter Trouville.

--Je comprends cela de ta part. Tu ne serais pas fch de te dbarrasser
d'un rival dangereux.

--Tu te trompes, Bertrand, rpondit Robert avec beaucoup de calme; je ne
prtends nullement  la main de Mlle Edme Levasseur.

Le capitaine clata de rire, un rire au son trs faux, trs moqueur
aussi.

--Et moi je te dis que tu en es amoureux fou. Si tu crois que je ne
connais pas les symptmes de cette maladie-l!... Eh bien, non, mon
cher, je ne pousserai pas la complaisance jusqu' te laisser le champ
libre. J'irai demain au chteau, et aprs demain, et tous les jours si
cela me convient.

--Je saurai l'empcher, dit Robert, dont le sang-froid commenait 
cder.

--Et comment cela?

--En te faisant interdire la porte par Mlle Levasseur.

--Tu ne feras pas cela.

--Je le ferai...

Les deux hommes se regardaient les yeux dans les yeux; leur ancienne
antipathie de nature tournait  la haine, et la haine, chez Bertrand,
devenait vite une sorte de folie furieuse. Il voulut se jeter sur
Robert, il l'aurait tu s'il avait pu, mais Robert veillait: il rejeta
avec violence l'officier qui, non sans peine, garda son quilibre. La
scne menaait de tourner au pugilat. Robert, trs vigoureux malgr sa
vie sdentaire, saisit les mains de son adversaire.

--coute, si tu as encore une lueur de raison. Nous sommes ici 
quelques pas seulement de toutes ces femmes qui, srement, ont entendu
les clats de ta voix. Je ne veux pas les mler  notre querelle; je ne
veux pas qu'un nom de jeune fille puisse tre prononc en cette affaire.
Il est certain que nous ne pouvons en rester au point o nous sommes. Tu
veux une affaire, un duel? J'avoue que la chose ne me dplairait pas.
Mais il faut un prtexte plausible. Tu es joueur et mauvais joueur.
J'irai bientt, pas tout de suite, mais vers la fin de la semaine, 
Trouville, nous ferons un piquet ensemble, aprs avoir fait semblant
d'tre, comme par le pass, bons camarades, aprs nous tre montrs sur
la plage  l'heure de la promenade; la querelle viendra facilement. Nous
nous battrons, et srieusement. Si tu me tues, eh bien, ce sera une
solution comme une autre! Mais je ne t'pargnerai pas si j'ai
l'avantage, je t'en prviens. Je te tuerai sans piti, car je te hais
bien.

--Et moi donc! Mais je suis tranquille quant  l'issue. Je suis de
premire force aux armes, et tu sais  peine tenir une pe. Au
pistolet, je mets dans le blanc cinq fois sur six, et toi?

Robert haussa les paules. A ce moment-l, il faisait bon march de sa
vie. Il avait enfin vu clair en lui-mme. A la lueur de sa haine il
avait compris qu'il aimait la soeur de celle  qui il avait donn sa
foi, qu'il l'aimait follement, et qu'il tait ainsi tratre  la parole
donne. Marthe l'avait voulu libre: il avait refus de se considrer
comme tel; il tait donc rellement parjure.

Le capitaine alla dtacher son cheval et partit au galop, sans prendre
cong des femmes groupes maintenant autour de la fontaine. Celles-ci,
fort tonnes, un peu inquites de la querelle qu'elles devinaient,
commentaient ce dpart prcipit. Robert leur fit les excuses de son
ami, subitement indispos. Personne ne crut  cette indisposition venue
 la suite d'une altercation dont l'cho leur tait parvenu, et la fin
de la journe, commence si gaiement, fut un peu languissante et triste.

On se rendit en bande jusqu' la route o attendaient les voitures.
Marthe,  un moment donn, se trouvant  ct de Robert, un peu loin des
autres, dit rapidement:

--Que s'est-il pass?

--Mais rien du tout, ma chre Marthe. Je crois que Bertrand avait trop
bien tenu son pari  propos du champagne; je lui ai fait honte; il m'en
a voulu un moment. Mais c'est, au fond, un garon assez raisonnable,
quand on sait le prendre; il a compris que ce qu'il avait de mieux 
faire, c'tait de partir, et il est parti. Voil.

Marthe, trs absorbe et ne voulant pas paratre douter de cette
version,  laquelle cependant elle ne croyait pas, ne rpondit pas de
suite. Elle avait vu, elle avait compris beaucoup de choses, pendant
cette longue journe. Elle souffrait et se raidissait pour n'en rien
laisser voir. Elle tait surtout trs lasse.

--coutez, Robert, dit-elle enfin, j'ai besoin de causer avec vous un
peu longuement,  coeur ouvert. Jeudi il y a runion chez les
Amricaines. Je m'arrangerai pour y envoyer Edme avec ma tante.
Trouvez-vous  trois heures et demie au carrefour de la croix. L, nous
ne serons pas drangs.

--J'y serai, Marthe.

Lui aussi se sentait horriblement triste. La vie qu'il avait entrevue si
belle et si bonne dviait lamentablement.

(A suivre.)

Jeanne Mairet.

[Illustration.]







End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2522, 27 ***

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