The Project Gutenberg EBook of Ariadne, by Henry Grville

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Title: Ariadne

Author: Henry Grville

Release Date: June 14, 2014 [EBook #45969]

Language: French

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ARIADNE



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction  l'tranger.


Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en janvier 1878.


PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.




    ARIADNE

    PAR

    HENRY GRVILLE

    Sixime dition

    [Logo]

    PARIS

    E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

    RUE GARANCIRE, 10.

    1878

    _Tous droits rservs._





ARIADNE




I


La premire classe tait plonge dans les douceurs de l'tude, comme
d'ailleurs l'institut tout entier. Le lourd soleil d'aot brillait
sur les toits de tle verte et se refltait dans les vitres des
immenses fentres  demi fermes; un souffle d'orage grondant au
loin arrivait par bouffes, et la voix somnolente du professeur
dtaillait les causes de la dcadence de la maison d'Autriche aux
lves  moiti endormies. Les trois premires de la classe, les plus
intelligentes, spcialement favorises du matre, griffonnaient
assidment les brouillons qui devaient leur valoir des notes
brillantes aux examens de fin d'anne,--ceux qui prcderaient
leur sortie de l'institut, et, par consquent, leur retour dans
la famille. La dame de classe, vieille fille pdante et guinde,
continuait au crochet un interminable couvre-pieds dont personne dans
l'tablissement n'avait vu le commencement, et, de temps  autre, son
oeil vigilant et souponneux parcourait les rangs de son troupeau
juvnile.

Soudain, dans ce milieu somnolent, correct et routinier, il arriva
un vnement extraordinaire, dont n'avaient jamais t tmoins les
murailles de l'institut de demoiselles plac sous le patronage de S.
A. I. madame la grande-duchesse X... Le professeur resta bouche be,
les lves pouffrent de rire, et la dame de la classe se leva de
toute sa hauteur, surprise et indigne... pendant que les dernires
vibrations d'une gamme chromatique, file avec une douceur exquise
par une belle voix de contralto, allaient s'teindre sur les cartes
murales frissonnantes d'indignation entre leurs rouleaux de bois
noir.

--Ranine! tonna la dame de classe.

La jeune fille ainsi interpelle par son nom de famille, suivant
l'usage des instituts, se tint debout, la tte basse, prte 
recevoir sa mercuriale.

--Venez ici, Ranine, dit la dame de classe;--ici,--son index menaant
indiquait la chaire en bois verni o trnait d'un air ahuri le
professeur encore mal revenu de sa stupfaction,--venez ici et faites
vos excuses  M. le professeur.

La dlinquante s'approcha  tout petits pas, les bras pendants, la
tte baisse, crase, pour ainsi dire, sous le poids non de sa
honte, mais de son opulente chevelure blond cendr, aux reflets dors
comme les pis lors de la moisson.

--Pourquoi vous permettez-vous de chanter pendant l'heure de la
leon? interrogea la dame de classe, sans attendre mme que la
coupable ft arrive auprs d'elle.

Celle-ci fit encore deux pas, s'arrta devant la chaire, leva
timidement ses yeux gris fonc sur le professeur, et sans rpondre
directement:

--Je vous prie, monsieur, dit-elle d'une riche voix de contralto,
je vous prie sincrement d'agrer mes excuses. Je ne voulais pas
troubler la leon, je ne l'ai pas fait exprs.

La classe entire avait attendu la fin de cette phrase dans le
recueillement de la malignit qui espre,--recueillement auquel rien
ne peut se comparer. Le dernier mot provoqua une tempte de fou rire,
fort heureusement contenue par la prsence de la redoutable dame de
classe.

--Comment! pas exprs! s'cria celle-ci au comble de l'indignation.
Est-ce qu'il arrive de ne pas chanter exprs? Vous vous moquez de vos
suprieurs, Ranine, cela vous cotera cher.

La jeune fille secoua lgrement ses paules nues qu'encadrait 
merveille la robe brune trs-dcollete, uniforme des instituts de
Russie.

--Je n'y peux rien, dit-elle; je regrette, mademoiselle et monsieur,
d'avoir caus du scandale, mais ce n'est pas ma faute; quand j'ai
envie de chanter, cela me fait mal ici,--elle porta la main  son
cou rond et blanc comme de la crme,--et il faut que je chante; sans
cela, j'touffe.

Le professeur, de plus en plus ahuri, regarda la dame de classe comme
pour s'assurer de la lucidit d'esprit de mademoiselle Ranine; mais
la dame de classe avait fourr hroquement son crochet au coeur
de sa pelote de coton, indice des plus grandes colres, et s'tait
crois les bras par-dessus le couvre-pieds.

--C'est bien, mademoiselle, nous en reparlerons, profra-t-elle
majestueusement. Retournez  votre place.

Ariadne Ranine, en retournant  sa place, la dernire et la plus
mauvaise, rcolta sur son passage bon nombre de quolibets charitables.

--Je vous disais donc, mesdemoiselles, reprit le professeur en
ajustant sur son nez camus un pince-nez rcalcitrant, que, parmi les
causes de la dcadence de la maison d'Autriche, il faut mettre en
premire ligne...

Mais cette gamme chromatique, inopinment survenue au milieu des
malheurs de la maison d'Autriche, l'avait si fort boulevers,
qu'il oublia deux causes importantes de cette fatale dcadence; il
s'en aperut, pataugea, fit une leon dplorable et mit un zro 
mademoiselle Ranine;--or, le zro et trs-mal, c'est absolument
la mme chose. La pauvre fille n'avait pourtant pas ouvert la
bouche,--hormis pour chanter.




II


La leon termine, la classe tout entire s'envola dans les vastes
corridors qui servent de promenoirs, et, naturellement, la gamme
chromatique fut le sujet de tous les entretiens. Ariadne, pour la
premire fois depuis sept ans qu'elle habitait l'institut, se vit
entoure et presse de questions.

--Pourquoi as-tu chant? Tu voulais lui faire niche, dis? Est-ce que
tu avais pari que tu chanterais?

--Non, rpondit une grande brune aux yeux moqueurs; c'tait pour
sduire le matre par les accents enchanteurs de sa voix.

Ariadne secoua ngativement la tte.

--Je ne veux sduire personne, moi. Je sais trs-bien que je n'ai
rien de sduisant, mais j'aime  chanter, cela me fait du bien, et,
quand l'envie m'en prend, c'est plus fort que moi, il faut que je
chante.

--Quelle poseuse! crirent en choeur les compagnes charitables. Tu
sais que cela ne va pas passer comme cela. La Grabinof est alle
faire son rapport  madame l'inspectrice; tu peux t'attendre  tre
mande chez madame la directrice! On va peut-tre te renvoyer!

--Je n'y peux rien! rpta la jeune fille avec son indiffrence
stoque. Elles me renverront si elles veulent; je ne puis pas les
obliger  me garder!

Ariadne Ranine n'tait pas intressante, du moment o il n'y avait ni
rvolte ni parti pris dans son fait. On lui tourna le dos, et elle se
retrouva bientt dans son dlaissement habituel.

Pendant ce temps, la Grabinof, comme disaient irrvrencieusement les
demoiselles de l'institut, avait t faire son petit cancan,--dans
les maisons d'ducation cela s'appelle un rapport, ailleurs aussi,
je crois bien. Madame l'inspectrice, aprs s'tre bien et dment
indigne, avait pris clopin-clopant le chemin de l'appartement de
madame la directrice. Elle avait les jambes enfles; d'aucunes
prtendaient que la nature se vengeait ainsi de la torture des
brodequins  laquelle la bonne dame soumettait ses pieds depuis sa
tendre enfance.

La grande-duchesse protectrice titulaire de l'institut de N... tait
reprsente, fort  son dtriment, par madame Batourof, veuve d'un
gnral aide de camp de l'empereur, mort au service, des suites de
ses blessures. Ces titres  la reconnaissance du souverain avaient
valu  la veuve le poste minemment enviable et envi de directrice
d'un des plus beaux instituts de Russie.

Ce poste n'tait pas seulement honorifique: il rapportait d'abord
de fort beaux moluments, un logement magnifique au centre de la
ville, une voiture et des chevaux entretenus aux frais de l'tat;
puis la nourriture, le bois, l'huile, le service obsquieux et
absolument gratuit d'une valetaille nombreuse, assez paye de ce
qu'elle pouvait voler pour ne pas chicaner les maigres appointements
que donne le gouvernement. De plus, la directrice avait le droit
de contrle et de rvision absolu et sans appel sur les comptes
prsents chaque mois par l'conome de l'tablissement... Honni
soit qui mal y pense! D'ailleurs, depuis vingt-sept ans qu'elle
administrait l'institut,--les conomes n'avaient pas la vie si dure,
et il en tait mort plusieurs pendant ce laps de temps,--depuis
vingt-sept ans, jamais ce fonctionnaire et la directrice n'avaient
eu maille  partir ensemble. La directrice, dpourvue de toute
fortune personnelle, avait lev, dot et mari trois filles; quatre
fils taient entrs au service militaire: il faut croire qu'ils
margeaient convenablement, car chacun d'eux avait chevaux et
quipages; de nombreuses niches d'enfants avaient trouv  se caser
convenablement. O tait le mal?

A vrai dire, on et pu trouver un revers  ce brillant tableau. Les
demoiselles de l'institut taient toutes de bonne famille, presque
toutes places dans l'tablissement par la munificence impriale, ou
tout au moins admises sur une haute recommandation, en change d'une
belle et bonne pension; ces jeunes filles devaient avoir contract
dans le giron maternel les habitudes de friandise et de goinfrerie
les plus rvoltantes, car on les entendait se plaindre le plus
souvent possible de la mauvaise qualit et de la pitre quantit des
aliments.

On les amenait roses et poteles; sept ou huit ans aprs,--car la
rgle de l'tablissement leur interdisait le retour dans leur famille
pendant les vacances,--on les rendait aux mres tonnes, maigres,
macies, anmiques, doues d'apptits bizarres pour la craie ou les
pelures de concombres.

--Ce sont les fortes tudes, disaient les dames de classe souriantes:
ces chres enfants ont tant travaill pour passer de brillants
examens! Elles ont outre-pass leurs forces!

En ralit, les jeunes filles n'avaient ni plus ni moins travaill
que d'autres, mais elles avaient si peu mang  l'poque de la
croissance que deux ou trois annes ne suffisaient pas toujours 
faire disparatre les teints de cire et les yeux cerns des jeunes
institutes. Par contre, la Providence tendait visiblement sa
main sur la famille de madame la directrice: onze petits enfants,
joufflus et superbes, venaient le dimanche lui apporter leurs
hommages et s'asseoir  sa table somptueusement servie.

La Grabinof et l'inspectrice trouvrent madame la directrice dans
son cabinet,  la place o depuis vingt-sept ans elle coutait les
dolances de ses subordonnes. La mme placidit rgnait sur son
visage grassouillet, o la ruse avait creus un cercle de fines rides
alentour des yeux; le regard avait cette invariable expression de
bienveillance banale et voulue, derrire laquelle on trouvait, sans
beaucoup creuser, la plus froide indiffrence, le cynisme du _moi_ le
plus effroyable; mais, parmi ceux qui avaient l'honneur de frquenter
madame la directrice, bien peu taient capables de dchiffrer son
regard, et moins encore auraient os le faire.

--Eh bien! ma chre, que me voulez-vous? profra madame Batourof de
sa voix grasseyante et un peu enroue, aussitt qu'elle aperut la
Grabinof. Quelles nouvelles de notre premire classe?

L'essaim de dames de classe en robes bleues qui entourait le fauteuil
directorial s'entr'ouvrit pour laisser passer la nouvelle venue et
se referma sur elle.

--Un incident fcheux a marqu cette aprs-midi la leon du
professeur d'histoire. Ranine s'est mise  chanter tout  coup. Vous
jugez le scandale, Votre Excellence! C'tait inou!

Un murmure d'horreur, respectueusement contenu par la prsence
auguste de la directrice, accueillit cette trange nouvelle.

--Asseyez-vous donc, ma chre, fit madame Batourof en indiquant
seulement alors un sige  l'inspectrice, qui souffrait le martyre
sur ses pieds gonfls et serrs.

--Elle a chant? reprit-elle en s'adressant  la Grabinof. Et
qu'est-ce qu'elle a chant? Des paroles inconvenantes?

--Non, Votre Excellence; une gamme seulement.

Les assistantes en robes bleues, toutes debout, toutes coiffes de
bonnets  rubans bleus, levrent les yeux au ciel. Le ciel ne sembla
point s'en mouvoir.

--Une gamme? rpta la directrice; une simple gamme?

--Chromatique, Votre Excellence, rectifia la Grabinof.

Les mains des dames de classe se levrent presque toutes d'un commun
accord vers les astres absents, puis retombrent avec l'expression du
dsespoir.

--Que donne-t-elle pour raison? demanda la directrice aprs avoir
rflchi un moment.

--Elle dit que ce n'est pas sa faute, et qu'une impulsion
irrsistible la pousse  chanter... C'est une trs-mauvaise lve,
Votre Excellence.

--Oui, je sais, dit l'Excellence lentement, en rflchissant; une
fille pauvre, orpheline; pas de famille, pas d'aptitudes... Elle est
jolie, blonde?

--Oui, Votre Excellence, blonde; pour jolie... je ne sais pas, je
ne la trouve pas jolie; nous avons dans la premire classe des
demoiselles qui sont vritablement des beauts de premier ordre:
Rozof, Naoumof, Orline...

--Oui, je sais, interrompit la directrice avec un sourire caustique,
les reprsentantes de nos plus grandes familles sont des beauts
parfaites; mais parmi les demoiselles pauvres il y a aussi de jolies
personnes. Il est mme bon qu'il y en ait. Ranine est jolie. Une voix
superbe?

--Oui, Votre Excellence, dit obsquieusement la Grabinof, qui n'osait
plus contredire.

--Elle chante  la chapelle et participe aux leons de chant?

--Oui, Excellence.

Madame Batourof rflchit un moment, puis, congdiant du geste la
dame de classe bahie:

--Vous me l'enverrez aprs le th, dit-elle. Je veux lui parler
moi-mme.

La Grabinof sortit; si une telle expression n'tait pas absolument
bannie du langage biensant, nous dirions qu'elle tait totalement
interloque.




III


Ariadne tait plonge dans la mditation, ou plutt ne pensait 
rien, en attendant l'arrt qui ne pouvait manquer de la frapper;
les punitions ne lui faisaient pas peur; elle avait got de toutes
et ne s'en tait pas trouve beaucoup plus mal,  tout prendre.
Quelques travaux de plus, des rprimandes, quelques rcrations de
moins, tout cela importait peu  son esprit paresseux. Ariadne tait
ce qu'on appelle une mauvaise lve; elle n'aimait la science ni
pour elle-mme ni pour les avantages qu'elle confre. A voir les
rcompenses tomber toujours sur les ttes privilgies des lues de
la fortune et de la naissance, elle avait pris en ddain le labeur
patient de ses compagnes de rang plus humble qui travaillaient pour
apprendre. De tout l'institut, Ariadne tait la plus pauvre et la
plus obscure; il n'est donc pas tonnant qu'elle n'et pas beaucoup
d'estime pour les avantages que procure l'instruction. Pour elle,
l'instruction ne devait et ne pouvait avoir que des pines.

Elle n'aimait au monde que deux choses: la leon de chant et les
stations  la chapelle de l'institut. La leon avait bien aussi ses
mcomptes; mais, si partiale que ft la matresse de chant, elle ne
pouvait s'empcher de rendre justice  la voix magnifique, au got
inn de mademoiselle Ranine. Cependant, toujours louer cette lve
et t faire tort aux autres, moins bien doues par la nature, et il
fallait bien trouver quelque chose  blmer.

--Vous tes ridicule, Ranine; vous chantez cela comme si vous jouiez
l'opra, dit-elle un jour  Ariadne.

Les jeunes filles tudiaient, pour quelque solennit domestique, un
chant  quatre parties dont les paroles, certes, ne justifiaient pas
le sentiment profond que mettait Ariadne  l'excution de son solo.

--C'est qu'elle aspire  l'Opra, madame, rpondit une belle
jeune fille qui chantait irrprochablement faux. Ranine veut tre
cantatrice.

--Elle fera bien, en ce cas, d'apprendre  crire plus correctement
le franais, rpliqua la matresse de chant, de sa voix la plus
sche. Allons, mesdemoiselles, recommenons, et un peu moins
d'expression, Ranine, s'il vous plat.

De ce jour, Ariadne s'effora de chanter le plus simplement et le
plus froidement possible les exercices de solfge dans lesquels elle
mettait auparavant tant de chaleur et tant de passion. Elle apaisa
les vocalises, diminua l'ampleur des tenues, modra l'expression des
plates et insignifiantes paroles qu'il lui tait permis de chanter,
en un mot se donna toute la peine imaginable pour chanter mal. Elle
ne put y parvenir entirement, mais au moins elle obtint de rcolter
moins de quolibets sur sa vocation dramatique.

A la chapelle, c'tait autre chose. Elle aimait passionnment la
chapelle. Cette petite glise d'institut, aux murailles peintes
d'un rose ple extrmement faux, aux images de saints proprement
encadres dans l'iconostase de bois trs-bien dor, pleine d'ouvrages
en tapisserie, en broderie sur soie, en perles de verre, de toutes
les niaiseries enfin que peut inventer le dsoeuvrement de quatre
cents jeunes recluses, cette glise ouvrait  Ariadne la porte d'un
monde nouveau.

Le choeur liturgique de cette chapelle tait form des belles voix
de l'institut; le diacre et deux chantres veillaient  perfectionner
l'excution des versets et rpons, mais leur tche tait aise:
l'admission au choeur tant une faveur accorde seulement sur une
demande expresse, on tait bien sr de n'y voir que des lves de
bonne volont. Seule, Ariadne avait t dsigne d'office depuis
trois ans dj. La puissance et la sonorit de son contralto
la rendaient indispensable; elle tait pour ainsi dire la base
fondamentale du choeur.

Aussitt que, debout devant la porte ferme du Saint des saints,
le diacre, de sa voix profonde, entamait le premier verset de
l'_Ectnia_ (prire avant l'Offertoire), Ariadne fermait les yeux et
se laissait entraner vers un monde meilleur. Les cordes les plus
graves de sa voix veloute soutenaient le quatuor harmonique qui
rptait  chaque verset: Seigneur, ayez piti de nous! Lorsqu'une
de ces modulations trangement douces qui font relever la tte
aux profanes prolongeait le rpons pour laisser ensuite les sons
s'teindre doucement sur une rsolution mineure, triste et vague
comme le son d'une harpe olienne, la riche voix d'Ariadne prenait un
accent de prire et de supplication.

Pour elle, la liturgie n'tait pas un assemblage de mots canoniques,
rpt chaque dimanche, chaque fte,--et Dieu sait si les ftes sont
nombreuses dans le rituel grco-russe! Elle mettait dans ces accents
de prire toutes les aspirations touffes durant la longue semaine.
Dans les hymnes qui font partie des offices, elle chantait avec me
les paroles slavonnes presque dnues de sens; elle y mettait la
profondeur d'expression d'une martyre qui confesse sa foi; toute la
passion contenue en son tre encore imparfaitement dvelopp s'en
allait par l et s'purait en montant vers la vote avec l'encens.

Jusqu'au printemps de cette anne-l, Ariadne n'avait pas trop
souffert. Toujours la dernire dans ses tudes, elle avait fini
cependant par arriver  la premire classe, celle qui prcde la
sortie. Encore un an, elle aurait dix-sept ans et elle serait rendue
 sa famille.

Ce mot famille tait une cruelle drision pour mademoiselle Ranine.
Son pre et sa mre l'avaient laisse orpheline avant qu'elle st se
tenir sur ses petits pieds incertains. Une tante accable d'enfants
l'avait hberge par charit; puis l'institut lui avait ouvert
ses portes, en rechignant, si l'on en croyait les visages divers,
mais tous semblables d'expression, qui avaient accueilli l'entre
d'Ariadne. La tante tait morte, les cousins taient disperss: sept
annes d'institut sparent du monde des vivants les filles sans
famille et sans fortune, consquemment sans amis... Ariadne sortirait
dans un an, pour aller o?

Elle ne l'avait jamais demand  personne. Son me fire et sauvage
n'avait jamais connu la douceur des confidences. Si elle avait pleur
sur son isolement, l'oreiller qu'elle avait mis sur sa bouche pour
touffer ses pleurs avait t seul  le savoir. Elle sortirait de
l'institut, on l'adresserait sans doute  quelque dame charitable,
avec un peu d'argent donn par la bienfaisance du gouvernement 
une lve sans ressources,--et l, elle verrait comment est fait le
monde, et ce qu'elle pourrait attendre de lui.

Mais tout  coup une soif imprieuse, irrsistible, tait ne en elle
et lui avait cr un besoin nouveau. Elle voulait chanter, elle avait
besoin de chanter. Soudain, pendant les classes, pendant l'tude, 
la rcration, au rfectoire, la nuit dans le silence du dortoir,
elle sentait un chatouillement  la gorge, et les notes prisonnires
demandaient  s'couler  flots presss. La contrainte horrible que
s'imposait Ariadne pour retenir les vocalises, l'effort surhumain
qu'elle devait faire pour clore ses lvres entr'ouvertes malgr elle,
devint un supplice inconnu probablement jusqu'alors  tout le monde.
Elle maigrit, plit sous l'effort; son caractre changea, elle devint
morose. La crainte de faire esclandre un jour ou l'autre et d'attirer
sur elle les foudres du cabinet directorial devint une vritable
obsession.

Heureusement, l't tait venu; la rcration dans le vaste jardin
ombrag de tilleuls sculaires donna  Ariadne un peu de la libert
sans laquelle elle et fait une maladie. Presque toujours seule,
elle allait et venait  pas lents dans l'alle la plus carte, et
chantait  demi-voix tout ce qui lui passait par la fantaisie.

C'taient des airs sans paroles, sans rhythme, sans mesure. Elle
laissait couler le trop-plein de son me bien doucement, comme
une colombe captive qui ose  peine roucouler; elle murmurait les
mlodies que lui inspirait son imagination d'colire ignorante et
recluse. Elle filait les sons les plus tnus, mnageait son haleine
et sa voix pour porter les gammes jusqu'au haut de l'chelle vocale
sans tre entendue. Elle passa ainsi trois mois dlicieux, pendant
lesquels sa beaut s'panouit, et son me oppresse sembla refleurir.

Mais l'automne vint de bonne heure, comme toujours en Russie: avec
le mois d'aot on interdit les promenades du soir; quand la journe
tait pluvieuse, on supprimait celle du matin. Les oppressions et les
angoisses recommencrent pour Ariadne et allrent si loin qu'un jour,
aprs plusieurs nuits orageuses et plusieurs journes de souffrance,
la jeune fille ne put se contenir et causa le scandale que nous avons
racont.

La Grabinof trouva donc son lve dans un tat d'indiffrence qui lui
inspira soudain une colre dmesure.

--Qu'est-ce que vous faites l? dit-elle brusquement de sa voix
retentissante, juste dans l'oreille d'Ariadne, de manire  blesser
son tympan dlicat.

La jeune fille tressaillit, regarda sa perscutrice d'un air
ddaigneux et rpondit:

--Je ne fais rien.

--Prcisment! N'avez-vous pas honte de rester toujours  rien faire?
Si vous aviez un peu de sentiment, vous vous occuperiez  quelque
chose...

--A vous broder des pantoufles, par exemple, comme mademoiselle
Samarine, ou  faire des ranges  votre couvre-pieds, comme
mademoiselle Srof. Je le voudrais, mademoiselle, mais je n'ai
pas d'argent pour acheter les pantoufles, et vous ne m'aimez pas
assez pour me permettre de travailler auprs de vous  ce cher
couvre-pieds. Ce n'est pas ma faute si vous ne m'aimez pas et si je
n'ai pas d'argent de poche.

Mademoiselle Grabinof blmit de rage, chercha une rponse acre et,
ne la trouvant point, s'en alla pleine de fiel.

Aprs le th du soir, maigre rgal, au moment o les jeunes filles
profitaient de leur dernire rcration, la dame de classe sortit de
sa chambre, ouverte sur le corridor-promenoir.

--Ranine, cria-t-elle de sa voix la plus perante, vous tes mande
chez madame la directrice.

Tous les yeux malins et mchants se tournrent vers Ariadne, qui se
leva tranquillement, dposa le livre d'tude qu'elle lisait, et prit
lentement le chemin du grand escalier. Les regards la suivirent.

--On va la renvoyer, murmura une voix compatissante.

--Elle n'aurait que ce qu'elle mrite, rpliqua schement la Grabinof.

--Vilaine bte, la Grabinof, chuchota une indpendante  l'oreille
d'une autre; est-elle assez mchante aujourd'hui! Je voudrais qu'elle
et sur le nez!

--Cela viendra peut-tre, rpondit l'autre. Viens-tu dans le
rfectoire cette nuit?

--Chut! fit l'indpendante, qui s'appelait Olga.

Elle regarda autour d'elle et murmura trs-bas:

--Pas cette nuit, mais demain soir.

Les deux amies s'en retournrent du ct de la dame de classe.

--Eh bien, chre mademoiselle Grabinof, dit Olga, ce couvre-pieds, il
y a bien longtemps que je n'y ai fait une petite range! Prtez-moi
votre crochet, chre demoiselle, allons, donnez vite.

--Pas ce soir, ma bonne amie, pas ce soir, il est trop tard; mais
demain si vous voulez, rpondit mademoiselle Grabinof en roulant le
prcieux ouvrage.

--La vieille momie, elle prend cela pour argent comptant! Tu sais,
dit Olga  l'oreille de sa compagne, ce couvre-pieds, elle l'avait
commenc pour sa noce avec le prince Miravanti-Fioravanti, cet
ambassadeur italien du temps de Pierre le Grand, qu'elle devait
pouser;--mais il avait dj trois femmes en pays tranger!

Les deux bonnes amies, riant, se poussant, se pinant, chuchotant,
allrent rejoindre les autres  la porte du dortoir, o, par une
malice ordinaire et quotidienne, sous prtexte de politesse, elles
se faisaient de grandes rvrences et s'empchaient mutuellement
d'entrer.

Le long des grands escaliers, des grands corridors, au travers des
vastes salles, Ariadne, qui ne se pressait pourtant gure, avait fini
par arriver  l'antichambre de l'appartement directorial. Un soldat
de service, revtu d'une pseudo-livre de petite tenue, se leva
devant elle et ouvrit la porte d'un salon d'attente. L, une femme de
charge, confidente de sa matresse, se tenait constamment, refusant
ou livrant le passage. Elle fit signe d'entrer  Ariadne, reste
muette sur le seuil. La jeune fille fit quelques pas, ouvrit un des
battants d'une porte  demi recouverte de grands rideaux de laine,
entra, fit une rvrence, referma le battant sur elle, et attendit,
la tte baisse, les mains pendantes le long de son corps jeune et
harmonieux.

--Qui est l? demanda la directrice.

--Ranine! rpondit la coupable.

--Approchez! fit la directrice d'une voix moins svre que ne s'y
attendait Ariadne.

Elle obit et arriva jusque sous la lumire d'une grande lampe
couverte d'un abat-jour, qui clairait imparfaitement la vaste pice
aux tentures lourdes et massives.

Le fond du cabinet tait occup par un grand canap en bois sculpt,
de couleur fonce, recouvert, comme tous les meubles, d'une toffe
de damas bleu moyen. Le bleu tant la couleur rglementaire des
instituts, cette couleur se retrouvait partout; l o elle tait
commande, c'tait l'uniforme; l o elle ne l'tait pas, c'tait une
galanterie, une pense gracieuse, offerte  qui? Au rglement, selon
toute probabilit, car nul ne sait  qui cela pouvait tre agrable.
Donc, les rideaux normes qui cachaient les embrasures des fentres,
les portires qui drapaient les portes, tout tait bleu, d'un bleu
tolrable le jour, mais qui, le soir, devenait noir et funbre.

Une autre lampe, ou plutt un quinquet, de la forme la plus lgante,
mais revtue d'un rflecteur,--or, les rflecteurs vus de dos
n'ont rien de particulirement gracieux,--clairait  merveille
un superbe portrait en pied de la grande-duchesse protectrice de
l'tablissement, situ au-dessus du canap o trnait toujours
madame Batourof. Les mauvaises langues se demandaient en cachette
si les fleurs places sous le portrait et sans cesse renouveles
s'adressaient  la directrice fictive ou  la directrice relle. Deux
autres portraits, ceux de l'empereur et de l'impratrice, galement
en pied, se faisaient vis--vis sur les deux parois avoisinantes.
Ceux-ci n'avaient pas de quinquet.

En arrivant prs de la lampe, Ariadne s'aperut que madame Batourof
n'tait pas seule. Enfonce dans un grand fauteuil, les mains
placidement croises sur les genoux, une dame d'environ cinquante
ans fixait sur la jeune fille un regard scrutateur, mais dpourvu de
malveillance. Celui que jetaient sur elle les yeux noirs et perants
de madame Batourof tait aussi plus curieux que rprobateur. Ariadne
reprit intrieurement possession de son impassibilit.

--C'est vous qui avez chant pendant la classe? demanda la directrice.

--Oui, madame la suprieure, rpondit Ariadne.

Ce titre de suprieure est acquis de droit aux directrices de ces
tablissements, bien que leurs fonctions soient absolument laques.

--Quel motif vous a pousse  causer ce scandale? demanda madame
Batourof de sa voix calme et un peu enroue.

Mademoiselle Ranine baissa la tte, elle ne pouvait rpondre. Il et
fallu raconter ses angoisses, le besoin irrsistible qui la poussait
 chanter... c'tait trop long,--et puis  quoi bon? Ne valait-il pas
mieux se laisser punir?

--Rpondez! fit la suprieure sans colre.

--J'ai besoin de chanter, je souffre quand je dois me taire,
rpondit, bien malgr elle, la dlinquante sans lever la tte.

--O souffrez-vous?

Ariadne indiqua sa gorge.

--Et maintenant, en ce moment, souffrez-vous?

La jeune fille inclina affirmativement la tte.

--Chantez!

Ce mot fut dit tranquillement, comme si c'et t la chose la plus
simple que de se mettre  chanter ainsi au milieu d'une rprimande
officielle. Ariadne regarda le visage impassible de la directrice.
Elle ne plaisantait pas; la jeune fille voulut faire une question,
mais elle ne trouva pas les mots et resta muette, les yeux grands
ouverts, tout son beau visage tonn tourn vers la lumire et
recevant en plein la clart presque aveuglante du quinquet.

--Vous chantez  la chapelle? demanda la dame qui n'avait jusque-l
donn aucun signe de vie.

--Oui, madame, rpondit Ariadne, mise aussitt  l'aise par la voix
douce et bienveillante de cette nouvelle interlocutrice.

--Chantez l'hymne  la Vierge.

--Je ne sais que ma partie, rpondit doucement mademoiselle Ranine.

--Chantez-la, fit la directrice.

Ariadne ouvrit la bouche, et aussitt l'appartement se remplit
d'une vibration chaude et sonore. Un frisson parcourut les objets
eux-mmes; diffrentes babioles de cristal places sur des tagres,
les bobches des candlabres et les cristaux du lustre vibrrent
d'une trpidation harmonieuse aux sons de cette voix si ample, si
riche, et si douce pourtant qu'elle saisissait le coeur comme dans
une treinte de chair vivante.

Ariadne chantait lentement sa partie de contralto; ses yeux, perdus
dans le vague, avaient pris une expression de fixit trange; on et
dit qu'elle regardait en dedans d'elle-mme quelque objet mystrieux,
quelque apparition solennelle, mais non mystique. Ce qu'elle voyait
n'tait pas du ciel.

Elle chantait presque sans mouvement des lvres, la bouche largement
ouverte pour laisser sortir les sons, la tte un peu renverse en
arrire, les bras pendants, calme, immobile et comme en extase.

Quand elle eut fini l'hymne, elle se tut, baissa la tte et attendit.

Le charme de cette voix tait si puissant, qu'il avait vaincu la
colre ou la raillerie; la suprieure changea un regard avec la
visiteuse, et, dans ce regard, il y avait plus que de la surprise:
l'admiration y avait sa bonne part.

--Savez-vous autre chose que la liturgie? demanda la suprieure.

--Je sais les vocalises de l'cole de chant.

--Chantez trs-lentement une gamme mineure, dit tout  coup la dame
aux cheveux gris. Trs-lentement, vous commencerez au _la_ du
diapason.

Ariadne ouvrit de nouveau la bouche. Est-ce la bont qui vibrait
inconsciemment dans la voix de la vieille dame, qui avait veill en
elle une source d'motions cache? Elle vocalisa la gamme demande
avec un tel accent de prire, d'invocation passionne que, lorsque
sa voix mourut sur le _la_ aigu de l'octave, un frisson passa sur le
corps des deux femmes, comme si elles avaient entendu la plainte d'un
ange.

--Descendez  prsent! dit la suprieure.

La voix d'Ariadne, avec l'accent de la colre et du plus sombre
dsespoir, descendit encore et s'arrta avec une vibration lente et
prolonge sur le _mi_ grave.

--C'est prodigieux! murmura la visiteuse en se laissant retomber dans
son fauteuil, d'o l'attention l'avait un instant souleve.

--Elle a une voix trs-remarquable, en effet, corrigea la directrice;
mais ce n'est pas une raison pour troubler les classes. Vous avez
caus un grand scandale.

--J'ai fait mes excuses  notre dame de classe et  notre professeur,
rpondit mademoiselle Ranine. Je vous les prsente humblement,
madame la suprieure.

Elle avait inclin la tte, mais avec tant de dignit, que la
visiteuse en fut touche.

--Pour l'amour de moi, dit-elle en italien  la directrice,
faites-lui grce. Cette enfant sera une grande artiste.

--Pour l'amour de vous, soit! rpondit madame Batourof en souriant.

Elle tait bien aise de prendre ce prtexte pour une clmence 
laquelle elle tait rsolue d'avance.

--Vous irez tous les jours, pendant la rcration de midi,  la salle
de musique, et vous chanterez seule, profra la suprieure de l'air
dont elle et inflig la plus terrible punition. Allez!

Ariadne, bahie, regarda les deux femmes; le front de la directrice
indiquait la svrit. La visiteuse avait souri et semblait heureuse
de ce dnoment imprvu.

Suivant l'usage, Ariadne s'inclina et baisa la main de la suprieure,
qui se laissa faire; puis, mue par une impulsion passionne, elle
prit la main de l'autre dame et la porta  ses lvres. Puis, enfin,
revenant au sentiment des convenances, elle fit une rvrence et
se dirigea vers la porte. Au moment o elle allait l'atteindre, la
visiteuse, qui lisait en elle probablement, lui dit:

--Chantez une vocalise!

Ariadne s'arrta sur place et entonna sur-le-champ la plus brillante
et la plus arienne de ses vocalises de solfge. Toute sa joie y
passa; les trilles et les arpges se succdaient presss et joyeux
comme des oiseaux qui prennent leur vole. Quand elle eut fini, sans
reprendre haleine:

--Je vous remercie, madame, dit-elle.

Aussitt la porte se referma sur elle, et elle glissa lgre et
rapide jusqu'au dortoir, o elle se hta d'enfouir ses rires et ses
larmes de joie dans le creux de son oreiller, son confident ordinaire.

--Je ne suis pas fche, disait au mme moment la directrice  son
amie, de vexer un peu mademoiselle Grabinof. Depuis quelque temps
elle se plaint de tout le monde. Cela va lui donner sur le nez!

Ainsi se trouva ralis le souhait de la belle rieuse brune.




IV


L'tonnement fut grand lorsque, le lendemain, on vit mademoiselle
Ranine se diriger vers la salle de musique, et plus grand encore
lorsque la Grabinof, qui voulait la retenir, reut en pleine poitrine
cette rponse profre  haute et intelligible voix:

--C'est par ordre de madame la suprieure, et, d'ailleurs, vous
n'tes pas de service aujourd'hui, mademoiselle.

Mademoiselle Grabinof faillit tomber  la renverse, mais elle se
redressa pour courir aux informations. Comme, en effet, elle n'tait
pas de service, attendu que, dans les instituts, les dames de classe
sont alternativement occupes un jour sur deux, elle eut tout le
temps de chercher et d'obtenir les renseignements qu'elle dsirait.
Ariadne n'tait pas punie, car il tait impossible de considrer
comme un chtiment cette heure de chant tant dsire, qui pouvait
plutt passer pour une rcompense. Il fallait qu'il y et quelque
chose l-dessous! Aussi mademoiselle Grabinof se promit-elle de
dpenser toute son activit pour arriver  dcouvrir ce qu'il pouvait
y avoir.

Au moment o les jeunes filles allaient rentrer en classe, dans le
tumulte des cinq dernires minutes, un bruit insaisissable parcourut
le promenoir de la premire classe; quatre ou cinq demoiselles, parmi
les plus ges et les plus belles, coururent au palier du grand
escalier, qui permettait de voir jusque dans le vestibule, et se
penchrent sur la rampe.

En ce moment, deux jeunes officiers, amis d'un des fils de la
directrice, taient en bas leurs paletots, avant d'entrer, pour
rendre leurs hommages  la vnrable dame.

Des regards se croisrent, un vague sourire, quelques mouvements des
lvres furent changs entre les visiteurs et les jolies curieuses.

--Bonjour, monsieur Michel, cria une voix enfantine, vous tes
adorable.

Un murmure confus de rires et de reproches enjous couvrit la voix
de l'effronte. Le jeune homme ainsi interpell regarda en l'air et
rpondit audacieusement:

--A votre service, mademoiselle!

--Une dame de classe! Ce mot circula dans les groupes, les rieuses
quittrent l'escalier, mademoiselle Grabinof apparut trop tard, comme
l'autorit elle-mme, roide, busque, pince, son couvre-pieds sous
le bras.

Au mme instant, sur les marches tapisses de drap rouge de
l'escalier, Ariadne apparaissait, son cahier de musique  la main,
plie, fatigue par l'exercice vocal immodr qu'elle venait de
prendre, mais avec ce regard heureux et comme clair d'une flamme
intrieure qui accompagne et suit l'extase.

--Je vous y prends  faire du scandale et  parler avec les jeunes
gens qui viennent voir madame la suprieure! s'cria la Grabinof qui
avait saisi un fragment de mot chapp  une imprudente ou chuchot
par une dlatrice.

Ariadne la regarda d'un air si stupfait, qui devint aussitt si
ddaigneux, que la vieille fille tressaillit de rage.

--Si jamais je puis t'attraper, toi, murmura-t-elle. Et elle alla
transporter son couvre-pieds avec ses rancunes chez une autre dame de
classe galement libre ce jour-l, qui demeurait au troisime tage,
avec les petites. C'tait sa bonne amie, et elles prenaient le caf
ensemble chez l'une ou chez l'autre, les jours blancs, c'est--dire
ceux o elles n'taient point de service.

Le premier soin de mademoiselle Grabinof fut de raconter  sa chre
Annette l'injustice dont elle tait victime.

--Figure-toi, ma chre,--ces dames se tutoyaient,--que madame la
suprieure, non-seulement n'a pas puni Ranine, mais encore lui
a donn la permission de chanter pendant une heure toutes les
aprs-midi.

--C'est affreux! s'cria la chre Annette en ajoutant un morceau de
sucre  son caf. Et qu'est-ce que tu as dit?

--Que veux-tu que j'aie dit! Je n'ai rien dit du tout, d'autant plus
que personne ne m'a rien fait savoir. C'est par cette horrible fille
elle-mme que j'ai appris les ordres de madame la suprieure.

--On ne t'a rien fait dire? insista l'amie tonne.

Mademoiselle Grabinof sentit la ncessit de faire une petite
rectification.

--L'inspectrice m'a communiqu la dcision de madame la suprieure.
Sans cela, crois-tu que j'aurais laiss cette grande filasse aller 
la salle de musique tantt?

La chre Annette savait de longue main qu'il ne fallait pas prendre
absolument au pied de la lettre les assertions de son amie; aussi
n'insista-t-elle point sur cette lgre erreur.

--Et, continua la bonne me, figure-toi qu'en revenant de sa musique
elle a eu le temps d'changer des oeillades et des compliments avec
les deux Mirsky.

--Quels Mirsky?

--Les frres Mirsky; ils venaient faire visite  madame la suprieure.

La chre Annette garda un instant le silence, puis elle finit sa
tasse de caf et la reposa sur la soucoupe. Au moment o elle
saisissait le manche de la cafetire pour s'en offrir une seconde,
elle leva sur son amie des yeux trs-intelligents, bien que
lgrement raills.

--Les Mirsky viennent toujours pendant la rcration. As-tu remarqu
cela?

La Grabinof tressaillit et regarda aussi fixement son amie que si
celle-ci et t une rduction efficace de la tte de Mduse.

--Non, fit-elle lentement, je n'avais pas remarqu; mais c'est vrai.

--Eh bien! ma chre, fais attention  cela et  beaucoup d'autres
choses.

La dame de classe fut si frappe par le ton dont son amie avait
prononc ces paroles nigmatiques, qu'elle oublia de sucrer sa
seconde tasse de caf et fit la grimace en le gotant.

--C'est trs-srieux, reprit Annette pique au jeu par cette grimace;
vous n'avez pas l'oeil assez ouvert dans votre classe, et pourtant
vous avez l un lot de jolies filles qui ne demandent qu' faire des
sottises.

--Ranine? fit mademoiselle Grabinof, ramene  son ide fixe.

Annette haussa les paules.

--Ranine n'a pas le sou et ne connat personne. Ce ne sont pas les
filles pauvres qui font des sottises  l'institut. J'ai t aussi
dame de classe de premire, et j'en ai vu de toutes les couleurs.
Mais je crois bien que tes demoiselles sont en train de t'en faire
voir de plus belles que tout ce que j'ai jamais connu.

--Madame Banz est une oie! dit mademoiselle Grabinof, caractrisant
ainsi d'un mot le caractre querelleur et bruyant, mais superficiel,
de la dame de service qui partageait avec elle l'honneur prilleux de
mener  bien la premire classe.

--Ce n'est pas uniquement la faute de madame Banz. Tu as bien ta
petite responsabilit. Comment! grce  l'excellent systme de nos
instituts qui fait monter les dames de classe avec leurs lves, tu
as vu grandir toutes tes pronnelles, tu les connais depuis l'ge de
dix ans, et tu ne sais pas reconnatre celles qui sont capables de te
jouer un mauvais tour?

--Mais, balbutia la Grabinof bouleverse de cette accusation
directe, sauf Ranine qui ne vaut absolument rien, ce sont toutes des
demoiselles bien leves, aimables...

--Sais-tu ce qui va t'arriver un de ces quatre matins? dit Annette
impatiente. Non? Eh bien! tu perdras tes vingt-deux ans de service
et tu seras mise  la retraite avec une demi-pension!

--Pourquoi, seigneur Dieu? s'cria la malheureuse Grabinof, qui
sentit ses cheveux se dresser sous son bonnet.

--Parce que tu ne veux ou ne sais rien voir, car, en vrit, je me
demande si tu n'y mets pas de la bonne volont,  voir le mal qu'il
faut se donner pour t'expliquer...

--Mais que se passe-t-il donc? cria la Grabinof folle de terreur, en
agitant ses bras comme un tlgraphe du bon vieux temps.

Annette regarda sa chre amie, et ce coup d'oeil la convainquit de
la bonne foi de la malheureuse. Alors, se penchant  son oreille,
elle lui chuchota une petite phrase trs-courte, dont l'effet fut
foudroyant. Mademoiselle Grabinof se laissa retomber sur sa chaise,
aussi verte qu'un jeune concombre encore mal mr.

--Dans ma classe, mon Dieu! fit-elle  voix basse. Dans ma classe? Et
leurs noms?

--Leurs noms! Mais c'est toi qui devrais me les dire!

Mademoiselle Grabinof se tordit les mains avec un geste tragique.

--Comment as-tu appris cela? dit-elle lorsqu'elle eut recouvr un
peu--trs-peu--de sang-froid.

--Par ma femme de chambre (chaque dame de classe a sa femme de
chambre qu'elle choisit et paye, et l'on peut s'imaginer quelle
varit d'lments haineux cette disposition introduit dans les
instituts). Fvronia est au mieux avec un des soldats qui sont
chargs de veiller au service de propret des rfectoires; elle
prtend mme qu'il a l'intention de l'pouser. En attendant, il n'a
pas de secrets pour elle, et tous deux ont fait leurs gorges chaudes.
On peut dire que voil des demoiselles bien gardes!

Mademoiselle Grabinof poussa un long soupir.

--Comment savoir leurs noms?

--Ceux des jeunes gens? Mais suppose que ce soient les deux frres
Mirsky. C'est assez plausible.

--N'y en a-t-il que deux?

Annette se mit  rire.

--Permets-moi de te faire observer encore une fois que tu intervertis
les rles, et que c'est toi qui devrais me renseigner. Je crois
nanmoins qu'ils sont trois.

--Qui les laisse entrer?

--Tout le monde. Avec la clef d'or, tu sais!...

Elles soupirrent ensemble, cette fois. Jamais aucune clef, ni d'or
ni d'argent, n'avait essay d'ouvrir les grilles qui abritaient la
vertu de ces pauvres dshrites,--dshrites vraiment, car il leur
manquait mme ce dernier charme de la femme: la bont.

--Que faire? gmit la Grabinof. Je vais aller raconter cela  madame
la suprieure, car un tel opprobre...

Annette haussa les paules d'un air de commisration.

--Ma pauvre amie, dit-elle avec douceur, ton malheur te fait perdre
la tte, ou bien tu n'es pas pratique. Ce systme ne t'a pas assez
bien russi avec mademoiselle Ranine pour que tu l'appliques une
seconde fois! Suppose qu'on ne veuille pas que ce soit arriv... Que
feras-tu?

Mademoiselle Grabinof n'essaya pas de trouver ce qu'elle ferait
en pareille circonstance: elle joignit ses mains osseuses et
suppliantes, et les allongea au bout de ses bras velus jusque auprs
du coeur de son amie.

--Conseille-moi, ma chre Annette, je m'incline devant ta sagesse
suprieure  la mienne. Je ferai ce que tu me diras.

L'amie triomphante commena une srie d'exhortations et de conseils
qui se prolongea jusqu' la fin des classes.

--Et maintenant, conclut Annette au moment o un grand brouhaha,
s'levant de partout  la fois, annonait le dpart des professeurs,
va lever les plans de bataille.

Les deux bonnes amies s'treignirent avec la confiance et la
tendresse de deux belles mes ligues pour une grande cause, et
mademoiselle Grabinof, semblable  une biche effare, se hta de
descendre vers l'tage infrieur.




V


Le dortoir de la premire classe tait plong dans le calme du
premier sommeil. Les lits blancs sans rideaux, draps dans leurs
housses immacules, s'allongeaient  la file dans la haute salle
claire aux deux extrmits par des lampes-veilleuses suspendues
devant les images saintes. Les corps souples et gracieux des jeunes
filles se dessinaient  peine sous les couvertures, et les ttes
brunes ou blondes, recevant toutes la mme clart indcise, perdaient
leur personnalit dans ce vague crpuscule.

La dame de classe dormait aussi, derrire un paravent,  l'entre
du dortoir, dans une petite chambre assez semblable  la niche de
Cerbre. Ce systme devait lui permettre de surveiller les entres
et les sorties; mais vingt ans de surveillance moussent bien des
facults!

Onze heures venaient de sonner  la grosse horloge place au-dessus
de l'escalier, et le son retentissant du timbre se prolongeait
encore sous les arceaux des grands corridors vots; une des jeunes
dormeuses se mit sur son sant, puis posa ses pieds nus  terre,
chaussa ses pantoufles, enfila sa robe de chambre, et, sans trop se
proccuper du bruit qu'elle pouvait faire, s'en alla dlibrment 
travers le dortoir jusqu' la porte qui donnait sur le promenoir.
C'tait Olga.

A son passage, elle frappa lgrement sur l'paule d'une de ses
compagnes endormies, qui suivit son exemple et ne tarda pas  se
trouver debout prs d'elle; une troisime les attendait et les
joignit.

Toutes trois alors, payant d'audace, ouvrirent la porte dont les
gonds bien huils ne produisirent pas le plus lger son, et elles se
trouvrent dans le corridor.

Un lger frisson, froid ou crainte, passa sur les trois
indpendantes, car elles se rapprochrent instinctivement et se
prirent par la main. La clart diminue des grandes lampes suspendues
clairait tristement les normes promenoirs, le tapis de lisire
extrmement pais teignait le bruit des pas; cependant un lger
frlement, comme un grignotement de souris, les fit s'arrter plus
d'une fois pendant qu'elles se dirigeaient vers le grand escalier.

Il fallait descendre un tage, parcourir en sens inverse un autre
promenoir et entrer dans le rfectoire situ  l'extrmit du vaste
btiment. Tout cela fut accompli avec une prcision et une assurance
qui dnotaient une certaine habitude de cette promenade.

Les trois espigles entrrent dans le rfectoire, et l elles
trouvrent trois charmants garons, tous les trois officiers de la
garde, gs au plus de vingt ans et disposs  rire de leur mieux du
bon tour jou aux dugnes. Ils avaient couru moins de risques pour
entrer que les jeunes filles pour arriver l. Une petite porte du
rfectoire communiquait avec les cuisines, les cuisines avec la cour,
et la cour avec une grande porte cochre donnant sur la rue. Cette
porte ne fermant qu' onze heures, et jusque-l chacun tant libre
d'aller et de venir pour rendre visite au nombreux personnel d'un tel
tablissement, rien n'tait plus simple que d'entrer. Pour sortir,
quelques prcautions de plus taient ncessaires; mais, en payant
bien le soldat sans armes qui gardait la porte, que n'et-on pas
obtenu?

Chacune des trois jeunes rdeuses avait donc son amoureux plus ou
moins bien reu. Le rfectoire tait trs-peu clair, car toute la
lumire venait d'une lanterne sourde cache sous un banc et tourne
du ct de la muraille; mais les couples amis n'avaient pas besoin
d'un somptueux clairage pour s'entendre. Ils s'assirent sur des
bancs, les uns en face des autres, et la conversation commena.

On parla de bien des choses: d'abord des dames de classe, qu'on
arrangea comme il convient, puis du scandale caus par cette grande
sotte de Ranine.

--Tiens, c'est une ide, dit un des jeunes gens. Comment est-elle
faite, cette Ranine? Je serais curieux de la voir.

Cette curiosit saugrenue fut punie par une petite bouderie et une
querelle d'amoureux. Les autres jeunes filles ayant insist sur
la ncessit d'une rconciliation, la belle offense permit  son
chevalier de baiser sa main gnreuse qui daignait pardonner, et tout
alla pour le mieux.

Les conversations tendaient  devenir plus intimes, les couples
s'taient rapprochs, et pourtant on continuait  causer des choses
de l'institut; de quoi ces jeunes filles eussent-elles pu parler? Et
quel sujet plus bizarre et plus curieux pouvaient-elles trouver pour
alimenter la causerie?

--C'est donc bien bon, la craie? demandait un jeune homme avec un
certain dgot ml de curiosit.

--C'est excellent, quand a croque sous la dent, vous savez? Nous
prenons toujours les morceaux qui restent aprs la leon, et l'on
se les partage. Nous avons bien soin de les entourer avec de belles
manchettes en papier dor dcoup. Les matres se figurent que c'est
par politesse pour eux! Pas du tout, c'est pour que leurs vilains
doigts sales ne touchent pas  la craie, puisque nous voulons la
manger.

--Oh! vous ne me ferez pas croire, interrompit un autre officier,
que vous n'avez pas un petit faible pour quelqu'un de vos matres, un
joli garon comme le professeur de chimie, par exemple...

--Lui? repartit vivement la perverse innocente, non, pas lui, il est
trop timide; mais notre matre d'allemand! on l'adore, celui-l: il
a reu au moins dix-huit dclarations l'hiver dernier. C'tait une
coqueluche! toute la classe y a pass!

--Ah! Et vous aussi sans doute? repartit l'amoureux d'un ton de belle
humeur.

Il reut pour sa peine un petit soufflet,--pas trop petit,--et de ce
ct-l il fallut aussi faire la paix.

--Et vous? demanda  voix basse le troisime visiteur  son amie
qui croquait  belles dents un sac entier de pralines. Inutile de
dire que nos jeunes gens n'taient pas venus les mains vides; une
grande corbeille pleine de provisions de toute espce avait fait son
apparition ds le commencement et gisait presque vide aux pieds des
causeurs.

--Moi? quoi, moi?

--Avez-vous ador quelque professeur de musique?

--Non, rpondit la jeune gourmande; j'ai ador notre diacre l'anne
dernire; il tait si beau avec ses longs cheveux chtains bien onds
sur ses paules! il ressemblait au Christ qui est sur la porte de
l'iconostase, vous savez! Et puis il avait une manire si imposante
de dire  la messe: Priez le Seigneur! a me rsonnait l!

La jeune fille mit la main, non sur son coeur, mais sur ce qu'on
appelle vulgairement le creux de l'estomac. C'est peut-tre l
que, toute sa vie, elle tait appele  ressentir les plus fortes
impressions.

--Et maintenant? continua l'amoureux, non sans un peu de jalousie.

--Maintenant, naturellement, c'est vous que j'adore!

Une semblable assertion en un pareil moment mritait bien quelques
paroles de tendresse qui ne se firent pas attendre.

Cependant, ces jeunes gens dont le plus g n'avait pas vingt ans,
avons-nous dit, ces jeunes filles que leur genre de vie livrait pieds
et poings lis  la sduction, ne franchissaient pas les limites
d'une gaminerie un peu forte. Ils taient amens l non par un
amour idal, non mme par un entranement moins pur, mais simplement
par rvolte contre la loi, la rgle, par amour du fruit dfendu,
par plaisir de tromper qui de droit. C'tait le triomphe de la
perversit, mais de la perversit enfantine.

--Il est temps de remonter, dit Olga; c'est l'heure o madame Banz
ternue.

Il fallut expliquer comment madame Banz ternuait,--ce qui prit
quelques minutes,--puis on se fit des adieux, plus lgers que
tendres. Les jeunes filles billaient sans se gner, la politesse
seule empchait les messieurs d'en faire autant.

--Que faut-il vous apporter la prochaine fois?

--Des harengs sals et des oignons,--beaucoup d'oignons. Et puis,
douchka[1], apportez-nous du champagne.

   [1] Expression caressante qui signifie mot  mot: petite me.

--C'est cela, du champagne et un pt de foies gras; nous souperons
ensemble.

Sur cette noble rsolution, le groupe se spara.

En remontant  leur dortoir, les jeunes filles, fatigues par le
manque de sommeil, n'taient pas aussi lgres qu' leur premier
passage. L'une d'elles se heurta dans l'escalier, et la croix de
baptme en or qu'elle portait sur sa poitrine, au bout d'une chane
assez longue, suivant l'usage, heurta la rampe.

A ce bruit, la tte longue et menue de la Grabinof se glissa 
l'tage suprieur.

Elle avait aussi pass la nuit hors de son lit, mais nul motif
attrayant n'avait cart le sommeil de ses yeux, et elle s'tait
endormie sur la marche de l'escalier. A la lueur de la lampe, elle
reconnut les trois coupables, et un tressaillement d'horreur la
secoua de la tte aux pieds.

--Les trois meilleures, se dit-elle, les trois plus jolies, les trois
plus nobles et plus riches. Seigneur, o allons-nous?

Sans attendre la rponse du Seigneur, elle alla se coucher dans son
propre lit, o elle jouit d'une insomnie affreuse, fruit de ses
tristes penses. Htons-nous d'ajouter qu'elle ne souffrit pas autant
qu'on aurait pu le craindre, soutenue par deux lments divers: le
petit -compte sur sa nuit qu'elle avait pris sur l'escalier, et la
joie qu'elle prouverait  dvoiler  tous la stupidit de madame
Banz.




VI


Le lendemain matin, ou, pour mieux dire, le mme jour, mademoiselle
Grabinof reprenait son service ds l'aube; les nuits agites ne
l'embellissaient pas, car elle avait une de ces physionomies qui ne
gagnent rien aux motions vives. Aussi, ds la premire faim calme,
 l'heure du th national, les jeunes filles s'empressrent-elles de
s'informer avec tendresse de la sant de leur chre dame de classe.
Comme on peut s'y attendre, ce fut une des promeneuses nocturnes qui
entama ce chapitre.

--Vous avez l'air fatigu, chre mademoiselle, lui dit Olga.
Auriez-vous pass une mauvaise nuit? Vous n'tiez cependant pas de
service!

Tant d'astuce, tant d'aplomb, et tant de navet feinte, de candeur
dans le ton de la voix! Mademoiselle Grabinof se sentit tressaillir
de colre.

--Vous tes toute jaune ce matin, reprit une autre. Vous serait-il
arriv quelque dsagrment?

Ariadne, qui mangeait silencieusement son petit pain blanc, leva les
yeux sur mademoiselle Grabinof. Elle avait bien la conscience d'avoir
caus du dsagrment  la dame de classe; mais de l  l'avoir fait
devenir toute jaune, il devait y avoir quelque diffrence! Pour juger
 quel point l'aimable demoiselle tait jaune, la jeune fille se
hasarda  lever les yeux. Elle rencontra un regard plein de haine
concentre qui la fit plir.

--Oui, profra l'irascible Grabinof, on m'a fait du dsagrment, mais
il y a une justice en ce monde, en attendant l'autre.

Tous les yeux se portrent vers Ariadne, qui sentit bouillonner en
elle un sentiment de colre et de mpris pour la sottise humaine. Ce
sentiment, hlas! n'tait pas nouveau pour elle, et chaque fois il
revenait plus amer et plus fort. Mais elle ne pouvait que se taire
et patienter; c'est ce qu'elle fit.

La matine se passa sans encombre. Les trois jeunes criminelles
avaient l'air bien endormi; la leon de gographie leur parut longue,
et leurs rponses ne furent pas des plus brillantes; mais ces
dfaillances n'taient pas rares, et le professeur n'en fut point
offusqu.

La rcration et le dner tant survenus par l-dessus, tout
semblait devoir aller pour le mieux dans le meilleur des mondes,
lorsque Ariadne, qui s'en allait  son heure de chant, heurta avec
le coin de son portefeuille  musique le dossier d'une chaise sur
laquelle reposait, grande ouverte, la bote  ouvrage de mademoiselle
Grabinof, au milieu du corridor. La bote tomba avec son contenu
de menue mercerie, et, pour comble de calamits, le prcieux
couvre-pieds s'entortilla si bien autour des pieds de la chaise, que
plusieurs mailles du crochet furent dfaites, et le peloton de fil
s'en alla rouler  quelques pas.

--Vous l'avez fait exprs! s'cria la Grabinof en bondissant vers son
couvre-pieds qu'elle prit sur son coeur, ainsi qu'une tendre mre
treint son enfant ravi  la dent dvorante d'un animal froce.

--Vous savez bien que non! dit tranquillement Ariadne, qui,  genoux
sur le parquet, remettait mthodiquement en ordre le contenu de la
bote.

--Un dmenti! Votre conduite mrite d'tre punie, mademoiselle! C'est
trop d'insubordination! Je vous prive pour aujourd'hui de votre heure
de chant!

Ariadne, toujours  genoux, la tte baisse, avait cout sans
broncher la verte semonce de la dame de classe; mais au dernier mot
elle se releva et dposa sur la chaise la bote fatale.

--Mon heure de chant, dit-elle d'une voix o la colre mettait des
vibrations passionnes, c'est une punition inflige par madame la
suprieure. Elle seule peut la lever. Le moment est venu d'obir 
ses ordres, je vais  la salle de musique. Si madame la suprieure
lve ma punition, vous aurez la bont de me le faire savoir.

Et, sans plus s'inquiter de la rage qu'elle laissait derrire elle,
Ariadne s'en alla d'un pas tranquille jusqu'au bout du corridor.
Lorsqu'elle eut franchi la porte et qu'elle se vit seule, elle
courut jusqu' la salle de musique, s'enferma, et, serrant dans ses
bras le piano  queue prs duquel elle s'tait laisse glisser 
genoux, elle coula des larmes amres, larmes de fiert blesse, de
bons sentiments froisss, larmes de colre autant que de douleur.

--Mchante, mchante fille! rptait-elle en sanglotant. Pourquoi
tout le monde me veut-il du mal,  moi qui ne fais de mal  personne?
C'est parce que je suis pauvre!

Elle ne pleura pas longtemps: la colre l'oppressait et touffait
la douleur. Elle s'assit devant l'instrument, plaqua trois accords
fermes et prolongs, puis entama l'ternel solfge... L'ternel
solfge lui parut coeurant jusqu'au dgot. Elle s'arrta, ferma le
livre et laissa tomber ses mains inertes. Voil qu'elle n'aimait plus
le chant  prsent? Parviendrait-on  la dgoter mme de la musique,
sa seule consolation?

--Il y a autre chose que le solfge, se dit Ariadne, et ses doigts
encore inhabiles, errant sur les touches, retrouvrent bientt
l'harmonie bizarre et solennelle des hymnes religieuses qu'elle
chantait  la chapelle, et sa voix les accompagna.

Puis elle continua  chanter sans paroles de vagues mlodies nes de
son motion.

Elle ne savait rien de la musique profane, rien de ce qui se chantait
au dehors; aussi son inspiration, ne en dehors de toutes les formes
connues, avait-elle quelque chose d'trange et d'extatique.

Elle chantait; sa voix grave et puissante jetait des appels
passionns au ciel qui ne voulait pas d'elle, au monde qui la
ddaignait;  tout ce qu'elle aurait pu aimer et bnir; aux
matres qui l'avaient laisse  l'cart, lui jetant  peine les
bribes de la science qu'ils distillaient avec tant de soin pour
les lves du premier banc;  la suprieure, que les jeunes filles
appelaient maman, et qui n'avait eu de bienveillance pour elle
que l'avant-veille, depuis sept annes qu'Ariadne la regardait avec
tendresse et vnration;  ses compagnes o elle n'avait trouv que
moqueries cruelles;  tout, tout, tout ce qu'on aime et qu'on implore!

Oui, Ariadne aurait aim et vnr tout ce qui s'aime et se
vnre; elle avait reu  sa naissance--don plus prcieux que
ceux des fes--un coeur tendre, une imagination enthousiaste,
une me d'artiste, en un mot. Elle avait aim, hlas! tout ce qui
l'entourait, et tout s'tait refus  sa tendresse. Qui pouvait
avoir besoin de sa tendresse? Chacun n'avait-il pas d'autres soins,
d'autres amitis, d'autres soucis? Dieu seul n'avait rien refus.
Mais Dieu tait loin, les amertumes de la terre taient proches, et
c'est  tout ce qu'on peut aimer sur la terre qu'Ariadne adressait
son invocation ardente.

Elle chanta, chanta encore; une motion irrsistible la prit  la
gorge et jeta un flot de pleurs dans ses yeux brlants; elle chanta
pourtant, la voix brise par les sanglots, et un torrent de mlodie
poignante, dsespre, roula sous la vote retentissante de la salle
de musique.

Ses larmes coulaient de ses joues plies jusque sur le clavier, et
elle chantait toujours, s'accompagnant au hasard, et ce qu'elle
chanta ce jour-l fut sublime. Mais elle ne s'en souvint jamais.

A la fin, brise, anantie, elle laissa mourir les accords sous
ses doigts, et pencha sa tte alanguie sur le pupitre. A son grand
tonnement, une paix profonde, bien suprieure au calme qu'elle
avait connu jusque-l, avait pass dans son me. Elle se sentait
soudain prte  tout affronter,  tout subir. D'lve, elle venait de
passer matre.

Sentant vaguement qu'elle tait l depuis bien longtemps, elle reprit
son cahier et regagna le corridor. O surprise! le corridor tait
vide! Dans les classes fermes on entendait la voix des professeurs
qui proraient  coeur-joie. Stupfaite et pleine de frayeur, Ariadne
courut  l'escalier pour voir l'heure... Avant qu'elle et atteint
les degrs, l'horloge sonna lentement trois heures.

Trois heures! c'est--dire que la leon, commence depuis une heure,
devait durer encore vingt minutes. Impossible d'entrer dans la classe
sous l'oeil curieux et moqueur de ses compagnes, sous le regard
cruel de mademoiselle Grabinof, sous l'interrogation mticuleuse
du professeur pdant. Avouer qu'elle avait chant  en perdre le
sentiment de l'heure, montrer  ces gens btes ou mchants son visage
pli par l'extase rcente? Impossible. Mieux valait courir tous les
risques. Elle s'assit sur une marche du grand escalier et attendit.

Maintes fois d'autres jeunes filles avaient dpass le terme fix
en jouant du piano pendant les rcrations; mais celles-l avaient
des amies: au dernier moment une compagne arrivait en courant, dire:
On sonne! La dame de classe elle-mme rparait cet oubli et faisait
prvenir la musicienne trop zle.

Mais pour cela il fallait avoir une amie, ou tout au moins n'tre
pas mal avec la dame de classe... Ariadne n'avait rien  attendre de
personne.

Cet oubli, que mademoiselle Grabinof et d prvenir, parut  la
jeune fille gros de menaces terribles.

--Elle a complot quelque chose contre moi, se dit-elle; elle veut me
faire renvoyer, c'est certain.

Le renvoi de l'institut, pour Ariadne, c'tait quelque chose d' peu
prs semblable  l'exposition d'un nouveau-n sous une porte cochre.
Elle se trouvait galement sans ressources, sans vtements, sans
asile... C'tait la Nva en perspective, aprs deux ou trois jours
consacrs  ressentir les horreurs de la faim et du froid. Ariadne
n'envisageait pas et ne pouvait pas envisager d'autre terme  ses
souffrances.

Au lieu de se sentir abattue, elle prouva de nouveau ce grand calme
qui tait tomb sur elle dans la salle de musique, et qui l'avait
quitte devant la porte de sa classe. Une illumination subite se fit
en elle.

--Je chanterai! se dit l'orpheline sans fortune. Et son coeur fut
soudain plein de confiance. Elle avait un ami, un protecteur: l'art,
qui venait de lui apparatre dans l'extase de son rve veill.




VII


Pendant qu'Ariadne s'oubliait dans la salle de musique, mademoiselle
Grabinof n'avait pas perdu son temps. Ramassant son cher
couvre-pieds, elle avait transport dans sa chambre, qui ouvrait sur
le promenoir, tous les menus objets disperss dans l'accident, puis,
parcourant le vaste corridor de son oeil d'aigle, elle attendit qu'un
joli groupe, surnomm les Trois Grces, ft  porte de la voix.

Les Trois Grces marchaient en se donnant le bras, car la rgle des
instituts de Russie n'interdit point ces gracieuses familiarits, si
naturelles et si douces, qu'un esprit brutal proscrit cruellement
dans les tablissements de France. Au moment o, passant devant le
cerbre, elles baissaient la voix, comme de juste, le cerbre les
appela sans affectation.

--Venez ici, belles demoiselles!

Les belles demoiselles levrent la tte avec un ensemble parfait et
virent dans les yeux du cerbre qu'on ne passerait point, mme en
jetant un gteau, c'est--dire un compliment. Elles entrrent toutes
trois dans la chambre de la dame de classe, et celle-ci referma
doucement la porte sur ses prisonnires.

C'tait une jolie chambre, haute de plafond. Les murs taient
couverts de portraits. Chez madame la suprieure, c'est la
grande-duchesse qui avait la place d'honneur; chez les dames de
classe, c'tait madame la suprieure. Admirons ici les effets de la
hirarchie. La femme de chambre de la dame de classe mettait  son
tour en vidence la carte photographique de sa matresse. Rien de
plus juste en effet.

Les chaises, le canap, les tables taient couverts de menus objets,
fruits des heures oisives des jeunes filles, plutt que de leur
enthousiasme. La lumire entrait  flots par une norme fentre
cintre; l'appui de cette fentre tait orn de plantes  feuillage
vivace; tout tait gai et avenant dans l'antre du cerbre, et
cependant les Trois Grces sentirent un petit frisson leur passer
dans le dos lorsque la porte se referma si doucement sur elles.
Mademoiselle Grabinof fermait rarement sa porte quand elle tait de
service, et celles qui avaient joui de l'honneur du tte--tte ne se
montraient pas presses de raconter l'entrevue.

La dame de classe revint auprs de ses chres lves et les regarda
tranquillement, puis dit d'une voix douce:

--J'ai pass la nuit sur le grand escalier.

Deux des coupables rougirent soudain de la tte aux pieds. Leurs bras
et leurs paules, mal couverts par la plerine de percale, devinrent
d'une couleur  faire envie aux fraises des bois. La troisime, la
plus rsolue,--c'tait Olga, naturellement,--regarda mademoiselle
Grabinof d'un air tonn et lui dit avec assurance:

--Quelle drle d'ide avez-vous eue de passer la nuit sur l'escalier?

Intrieurement, la vieille fille ne put s'empcher d'admirer le
sang-froid de son lve, et s'avoua  elle-mme qu'elle n'en aurait
pas eu autant  sa place; mais l'occasion n'tait pas favorable pour
lui faire des compliments.

--Je vous ai vue sortir, ma chre, dit-elle, et je vous ai vue
rentrer.

--O allions-nous? demanda la jeune indompte.

--Au grand rfectoire, o trois messieurs vous attendaient.

--Chre demoiselle, dit la coupable du ton le plus persuasif,
vous avez fait un mauvais rve et vous aurez pris froid, bien
certainement; c'est pour cela que vous vous figurez avoir pass la
nuit sur l'escalier.

Mademoiselle Grabinof secoua la tte ngativement sans se dpartir de
son calme.

--Non, ma chre; je n'ai rien rv, et je m'en vais de ce pas
prvenir madame la suprieure. D'ici l, vous resterez dans ma
chambre, dont je mettrai la clef dans ma poche, et l'on vous
empchera de prvenir vos complices, de sorte que nous prendrons ces
messieurs lors de leur prochaine visite.

La jeune fille avait pli au nom de la suprieure, mais son orgueil
indomptable lui fit prendre le dessus. Elle descendait d'une race
illustre; sre de son nom, de son titre et de sa fortune, elle ne
craignait pas grand'chose en ce monde.

--Et vous, chre mademoiselle Grabinof, vous tomberez dans la
disgrce de madame la suprieure pour n'avoir pas eu plus tt l'ide
de passer la nuit sur l'escalier.

A cette rplique malsonnante, la dame de classe perdit le calme
qu'elle s'tait fabriqu de pices et de morceaux, et son emportement
naturel reprit le dessus.

--Malheureuses que vous tes! s'cria-t-elle, vous me bravez ici
mme! Je puis vous faire chasser honteusement de cet tablissement,
asile des vertus, que vous dshonorez par vos intrigues
scandaleuses...

La jeune fille redressa firement la tte.

--Nous ne dshonorons rien, dit-elle avec hauteur. Une espiglerie
sans consquence n'est pas un dshonneur, mme pour l'tablissement
qu'honorent vos vertus, mademoiselle. Vous ne pouvez pas supposer
qu'une descendante des Rurik ait pu dshonorer quoi que ce soit,
surtout elle-mme.

Ce n'tait plus la duplicit maligne de son langage ordinaire,
c'tait une insolence de haut parage, qui sentait sa vracit d'une
lieue. En se voyant si bien soutenues, les deux compagnes, plus
timides, reprirent courage et firent bonne contenance.

--Espiglerie si vous voulez, repartit la dame de classe qui sentit
le besoin de cder un peu; toujours est-il que de semblables
espigleries ternissent la rputation des jeunes demoiselles. Vous ne
vous seriez pas permis de pareilles espigleries dans vos familles...

--Dans nos familles on nous laisserait libres de voir les jeunes gens
et de causer avec eux; ici l'on s'ennuie  prir, rtorqua la jeune
fille.

--Vous tes  l'institut, rpliqua la Grabinof impatiente,
et, pendant que vous y tes, vous tes tenue d'en observer les
rglements. Je vais porter plainte  madame la suprieure, de votre
conduite d'abord, et de votre insolence ensuite.

--Et moi, fit la rvolte en frappant du pied, si l'on veut me
renvoyer, j'adresserai une supplique  l'empereur, qui est mon
parrain, et je lui dirai que notre seul but, en recevant ces
messieurs, tait d'obtenir un peu de nourriture qu'ils nous
apportaient en cachette, parce que nos portions, que la bont
impriale a faites amples et gnreuses, sont rduites  rien par le
grapillage de nos suprieurs! C'est pour manger, mademoiselle, que
nous allions au rfectoire, conclut la jeune fille en regardant la
Grabinof dans le blanc des yeux. C'est pour manger! Oui. Voyons, dis,
toi, fit-elle, en s'adressant  la plus gourmande des trois, est-ce
que ce n'tait pas pour manger?

--Oh! si, soupira le pauvre estomac mal content.

--Voil, mademoiselle, faites ce qu'il vous plaira. Cependant,
j'avoue que notre imprudence pourrait nous causer des ennuis, et
 vous aussi, chre mademoiselle. Je crois qu'il vaudrait mieux
vous abstenir de scandale. Nous sommes assez punies par votre
rprimande et par le mal que nous vous avons caus; veuillez, chre
mademoiselle, laisser dormir cette affaire, et comptez que nous vous
serons pour toujours soumises et... reconnaissantes.

Ce mot fut soulign, juste assez pour porter, assez peu pour paratre
naturellement amen. La paix ne fut pas longue  conclure. Les
coupables coutrent une interminable mercuriale que mademoiselle
Grabinof prolongea tant qu'elle put trouver dans sa mmoire des
expressions appropries  la circonstance. Il fut convenu qu'on
ne retournerait plus au rfectoire la nuit; que les jeunes gens
apprendraient, par celui qui les laissait entrer, qu'il fallait
renoncer  leurs expditions secrtes, et que dsormais les Trois
Grces soutiendraient envers et contre tous l'excellente dame de
classe qui voulait bien leur pargner la honte d'un scandale public
orn de toutes ses consquences. Cette dernire clause fut prsente
en termes moins prcis, mais elle n'en fut pas moins bien tablie
entre les parties contractantes.

--Et maintenant, conclut la Grabinof, vous allez me dire le nom de
ces messieurs...

Un haussement d'paules, qui signifiait le plus clairement du monde
un: Allons donc! des moins respectueux, fut la rponse de la belle
insoumise.

--... Et le nom du soldat qui les laisse entrer? insista la vieille
fille.

Elle obtint la mme rponse muette et loquente.

Mademoiselle Grabinof prouva une forte tentation d'aller trouver
la suprieure; mais son orgueilleuse lve produisit aussitt un
revirement dans cette me moins fortement trempe que celles des
Romains d'autrefois.

--Vous ne voudriez pas, mademoiselle Grabinof, exiger de nous une
dlation qui serait une lchet! Ce n'est pas _vous_ qui pourriez
nous demander cela. Cette question tait une preuve, je le vois
bien, malgr votre air svre, et vous tes fire que nous ayons
rsist... Acceptez ce petit rien comme l'hommage d'une lve
respectueuse qui sent ce qu'elle vous doit, et aussi comme un gage
des bons sentiments que vos paroles ont fait natre dans son coeur.

La cloche sonnait, la noble dlinquante serra vigoureusement dans
ses bras la Grabinof stupfaite, lui passa au poignet un cercle d'or
qu'elle venait de dtacher de son bras, et, dans sa prcipitation,
ne manqua point de pincer dans le fermoir un peu de la peau sche et
flasque de la dame de classe. Un petit cri de douleur, un autre petit
cri d'effroi, des excuses, des baisers, quelques promesses, et, avec
une prcipitation fivreuse, toutes les demoiselles s'lancrent dans
le promenoir, o le professeur, chauve et majestueux, apparaissait
dj, prt  franchir le seuil de la classe.

--Ranine, o est Ranine? Elle a oubli l'heure, crirent quelques
voix compatissantes.

La Grabinof jeta un coup d'oeil autour d'elle, s'aperut qu'Ariadne
manquait, et resta un quart de seconde la main sur la poigne de la
porte. Fallait-il l'envoyer chercher? Son regard indcis tomba sur le
bracelet d'or, symbole de fidlit et de vasselage. On ne sait quelle
pense diabolique traversa le cerveau de la vieille fille, mais elle
poussa la porte et alla s'asseoir tranquillement  sa place, avec
l'invitable couvre-pieds qui gagna trs-vite quelques ranges de
plus.

Pendant que le professeur faisait au tableau une dmonstration
complique, la plus jeune des Grces dit  l'oreille d'Olga:

--Est-ce que tu vas leur faire dire de ne pas venir?

--Mon Dieu, que tu es bte! fut toute la rponse qu'elle put obtenir.

--Adieu le champagne! soupira la seconde, qui aimait les douceurs.

--Pourquoi donc? rpondit firement l'ane: nous irons demain soir.
Madame Banz dort comme une marmotte; et elle ronfle, encore!

--Je n'irai pas! murmura la faible jeune fille.

--Sotte! rpondit son ane. J'irai, moi!

Le professeur l'ayant appele au tableau, la belle insoumise fut
force d'en rester l et d'aller prendre des mains du matre la craie
emmaillotte de papier dor. Mais son explication du problme ne fut
pas brillante, on peut le croire.




VIII


La soire du lendemain fut fertile en vnements: depuis bien
des annes, sauf les visites de l'empereur et de l'impratrice,
l'institut n'avait pas t tmoin de tant de choses extraordinaires.

D'abord, Ariadne fut mande chez la suprieure, pour avoir manqu
sans excuse valable  la classe de mathmatiques. Cette fois,
l'insoumission tait flagrante; on ne peut pas s'attarder au point
de venir plus d'une heure en retard! Et la Grabinof, en faisant
son rapport, avait eu soin d'appuyer sur la dclaration d'Ariadne
elle-mme, qui avait avou n'tre revenue qu' trois heures.

La jeune fille trouva chez la suprieure la mme dame en cheveux
gris qui avait t tmoin de sa premire rprimande.

Madame Skourof tait la voisine plus que l'amie de la directrice;
mais une longue habitude l'amenait l dans la soire plutt par ennui
de son foyer solitaire que par sympathie bien vive pour la vieille
suprieure.

De son ct, madame Batourof prouvait une estime trs-sincre et
presque respectueuse pour son amie qui, sans grande fortune, trouvait
le moyen de faire beaucoup de bien; elle avait une foi illimite dans
son jugement et prenait toujours ses conseils dans les occasions
difficiles. Elle les suivait rarement, devons-nous ajouter; mais elle
le disait elle-mme avec un soupir:

--La thorie de la vie et la pratique font deux, ma chre!

A son entre, Ariadne rencontra le regard clairvoyant de ces yeux
bons et intelligents, et se sentit soudain fortifie. De son ct,
la vieille dame devina aussitt que, si la jeune fille comparaissait
pour la seconde fois en si peu de temps devant son juge, ce n'tait
pour aucune faute vraiment rprhensible. Le regard honnte d'Ariadne
ne bravait pas la censure et ne payait pas d'audace; mais il tait
de ceux qui ne se baissent pas sous l'outrage immrit.

--C'est encore vous, mademoiselle? profra la suprieure avec
svrit. Vous tes donc incorrigible?

--Je me suis oublie, madame, rpondit Ariadne, je vous fais mes
excuses. Personne n'est venu me chercher, et je n'ai pas de montre.

--Vous chantiez donc bien haut que vous n'avez pas entendu sonner
l'heure de la classe?

--Je n'ai pas entendu.

Au souvenir de son extase, les yeux d'Ariadne avaient repris cette
fixit qui la rendait si trange. Il lui semblait entendre encore les
sons de cette musique cleste, ne d'elle-mme, qui l'avait emporte
au del du rel.

--Eh bien! mademoiselle, puisque vous oubliez l'heure, vous n'irez
plus chanter: nous trouverons une autre punition pour vous. Allez!

Ariadne s'inclina en silence et se dirigea vers la porte. A
mi-chemin, une impulsion irrsistible lui fit tourner la tte
vers madame Skourof; celle-ci, qui la suivait de l'oeil avec un
air attrist, lui fit un petit signe amical. Ariadne, on ne sait
pourquoi, se sentit le coeur moins oppress et retourna d'un pas
moins tardif  l'ternel promenoir o la Grabinof triomphante
l'attendait  la faon de l'araigne qui attend une mouche.

Quand les deux dames furent seules, madame Skourof garda pendant un
moment le silence.

--C'est une fille bien extraordinaire, dit-elle trs-doucement afin
de ne pas rompre le fil des penses de sa voisine, si par hasard
celle-ci pensait  autre chose.

--Oui, rpondit la directrice avec une promptitude qui prouva qu'elle
avait suivi un cours d'ides analogue. Seulement, elle a une chose
contre elle: sa pauvret. Chez une fille de grande maison, cette
originalit serait un grand charme; chez une fille sans fortune,
c'est un tort grave.

--N'a-t-elle absolument rien?

--Rien.

--Mais o ira-t-elle en sortant d'ici?

La suprieure fit un geste vague qui signifiait: n'importe o.

--Je suis sre, insista madame Skourof, que, si on lui donnait un
bon matre, elle ferait une artiste de premier ordre; elle a une
voix extraordinaire, et avec cela une chaleur concentre qui la
rendraient, je crois, trs-propice  la scne.

--Vous voil bien avec votre marotte de thtre! Vous vendriez vos
dernires robes pour un opra nouveau! dit en souriant la directrice.

--Pas absolument. Mais cette jeune fille m'tonne. Est-elle d'un
caractre difficile?

--Jusqu'ici l'on ne s'tait jamais plaint d'elle. Mais vous savez,
cette dernire classe nous donne parfois bien du tourment... C'est
l'ge des rvoltes et autres choses...

La suprieure se tut et rprima un soupir.

Depuis quelques jours, avant mme l'entretien de la Grabinof avec
sa chre Annette, des rumeurs insaisissables taient venues se
concentrer dans cette espce de cornet acoustique qu'on appelait
le cabinet directorial. On avait reparl d'une vieille histoire,
dsormais oublie, qui avait failli coter  la suprieure sa place
et ses ressources; l'histoire tait vieille de vingt ans au moins.
Pourquoi l'avait-on tire de l'oubli?

Et puis, voil que de sottes femmes de chambre s'taient mises aussi
 parler d'ombres qui se promenaient dans les salles de service. On
prtendait que le portier tait toujours ivre depuis quelque temps;
tout cela en soi tait peu de chose, et pourtant la directrice,
qui connaissait toutes les pines de son mtier, n'avait pas l'me
tranquille.

--Ranine est exalte, reprit-elle, car il importait de ne pas laisser
lire dans son me, mme  une ancienne et fidle amie, mme  la
plus discrte des femmes; ces filles exaltes finissent mal pour la
plupart.

--Oui, quand on ne leur donne pas les moyens de tourner leur
exaltation vers les sommets de l'idal. La Malibran aussi tait
exalte, et toutes celles qui se sont fait un nom dans les arts.

--Voyons, ma bonne, on ne peut pourtant pas fonder des bourses au
Conservatoire pour toutes les filles qui se prennent d'ide de
chanter!

--Pour toutes, non; mais cela existe pour quelques-unes. Heureuses
celles qui les obtiennent! Voudriez-vous me laisser causer avec cette
jeune fille?

--Volontiers! Mais attendez quelques jours si vous avez l'intention
de la gter. Je ne voudrais pas que ce ft immdiatement aprs mes
rprimandes.

--C'est trop juste, rpondit madame Skourof. Je vous en reparlerai
dans quelque temps.

La conversation effleura quelques sujets, mais sans se fixer. Chacune
des deux dames avait l'esprit ailleurs, et elles se sparrent
bientt. Madame Skourof emporta dans sa bonne me librale et
enthousiaste la pense de faire une artiste d'Ariadne, et la
directrice s'enferma dans les souvenirs de cette vieille histoire
qu'on lui avait rappele si mal  propos les jours derniers. C'tait
dans le rfectoire qu'on avait surpris les coupables... Ce rfectoire
n'tait vraiment pas gard! Mais qui pouvait s'imaginer que le dmon
de la perversit pousserait une jeune fille  sortir du dortoir,
 tromper la surveillance d'une dame de classe et  traverser cet
norme btiment?... Il fallait que le gnie du mal ft bien fort.
Cependant les faits taient l! Il avait fallu renvoyer la jeune
fille.

Onze heures sonnrent; la directrice, mue par une inquitude secrte,
se leva pniblement de sa bergre. Elle avait soixante-six ans
rvolus, et ses jambes engourdies par sa vie sdentaire n'aimaient
pas les longues promenades. Elle sortit cependant de son salon et
trouva dans sa salle d'attente sa fidle femme de charge, aussi
rigide, aussi refrogne que jamais.

--Vous, madame! s'cria-t-elle, vous n'avez pas sonn pourtant?

--Non, viens avec moi, Groucha, prends une lampe: nous allons faire
une ronde.

Groucha, effraye, regarda sa matresse. Une ronde! voil quinze ans
qu'on n'en faisait plus! Dans les annes qui avaient suivi le fcheux
vnement rcemment tir de l'oubli, la suprieure avait prodigu
les rondes et les inspections; mais, depuis, la surveillance s'tait
ralentie: la scurit est un bien bon oreiller; et deux ou trois ans
s'taient couls sans que l'ide de faire une ronde et seulement
effleur la pense de la directrice.

--Oui, Groucha, je dis bien: une ronde. Allons!

Groucha, revenue au sentiment de ses devoirs, prit une lampe d'une
main, offrit l'autre bras comme appui  sa matresse, aprs lui avoir
jet un chle sur les paules, et les deux femmes entrrent dans le
grand vestibule.

Tout tait calme. Les lampes brlaient paisiblement; les marches du
grand escalier, tapisses de drap carlate, s'enfonaient dans une
demi-obscurit, mais sans mystre; la grande horloge battait la fuite
du temps  coups gaux, et les soldats de service,--car les instituts
sont desservis et gards par des soldats en cong illimit,--les
soldats ronflaient, tranquillement couchs sur les bancs de bois
qui garnissaient le pristyle. Le suisse, solennel le jour avec son
uniforme carlate galonn d'aigles noirs et blancs sur fond jaune,
dormait dans sa chambre, voisine du grand tambour qui garantit la
porte d'entre. Nul ne veillait sur l'institut; mais n'tait-il pas
capable de se garder tout seul? Les bonnes serrures, les portes
de chne et les paisses murailles ne constituaient-elles pas une
dfense suffisante?

--Voil comment nous sommes gardes! soupira la suprieure. Allons,
Groucha, par ici.

Au lieu de se diriger vers les dortoirs, comme elle s'y attendait,
la suivante vit avec tonnement sa matresse prendre le chemin du
rfectoire. Se rappelant qu'en effet c'tait l que, vingt ans
auparavant, on avait appris la vrit, elle reconnut en son for
intrieur le bon sens de sa matresse. Groucha croyait bien qu'il
y avait quelque chose, et, comme elle dtestait galement toutes
les dames de classe, elle n'tait pas fche de prvoir quelques
dsagrments pour au moins l'une d'entre elles.

Elles avanaient lentement; la suprieure s'arrtait devant chaque
porte ouvrant sur le vaste corridor et constatait d'un coup
d'oeil qu'aucun filet de lumire ne passait  travers les joints.
L'appartement de l'inspectrice tait ouvert, suivant le rglement,
mais tout le monde y dormait du meilleur sommeil.

Enfin les deux femmes s'arrtrent devant le rfectoire; la
suprieure prta l'oreille avec une sorte de crainte superstitieuse.
Allait-elle ou non entendre des voix comme alors? Non, rien. Plus
rassure, elle ouvrit la porte, et, dans la pnombre, elle vit devant
elles trois belles ttes intelligentes et effares, trois jeunes
officiers qui se levrent brusquement  son apparition et restrent
clous  leur place.

Le silence le plus effrayant rgna un moment. Le visage de la vieille
femme avait pris une expression d'indignation et de fureur qui la
rendait terrible.

--Vous ici, messieurs! dit-elle enfin en foudroyant les Mirsky de son
regard. Vous, que j'accueillais avec confiance,  qui j'offrais le
pain et le sel! Vous! des voleurs d'honneur, qui vous introduisez la
nuit dans cet asile pour dbaucher les enfants que Dieu et le Tsar
m'ont confies! Vous! Ah! messieurs!

En ce moment, elle ne jouait pas un rle; tout sentiment mesquin
tait loin de son coeur. Elle se dtourna avec un geste de dgot si
auguste et si grand, que les jeunes gens ne purent que baisser la
tte et murmurer:

--Pardon!

Les yeux de la vieille dame tombrent sur le panier de victuailles,
d'o sortaient les goulots des bouteilles de champagne promises, et
elle haussa les paules avec un geste de mpris.

--Certes, reprit-elle, mes filles sont coupables, bien coupables,
et je ne chercherai point  les excuser; mais ce n'est pas elles
qui sont entres nuitamment chez vous, trompant la surveillance
et corrompant les gardiens! Qu'espriez-vous, messieurs? tes-vous
venus au moins dans le but de consacrer par le mariage des promesses
obtenues? Mais elles, ces enfants, savent-elles seulement ce que vous
tes? Leurs positions, leurs fortunes sont-elles en rapport avec les
vtres?

--Nous ne sommes point guids par l'intrt, ma tante, dit le
troisime officier qui s'tait tenu jusque-l dans l'ombre, et,
d'ailleurs, seul, je venais pour une jeune fille; mes camarades ne
faisaient que m'accompagner.

--Vous, mon neveu! Ah! c'en est trop, fit la tante indigne. Quel est
le nom de celle que vous attiriez ici?

--Je ne puis vous le dire, ma tante. Vous le saurez sans doute
facilement, mais ce n'est pas ma bouche qui doit le profrer.

Madame Batourof resta silencieuse un moment, puis prit rapidement son
parti.

--Venez, messieurs, il ne faut pas que le rglement soit viol plus
longtemps. C'est moi qui vais vous faire ouvrir la porte, car on ne
doit pas croire ici que la suprieure peut tre trompe. Elle ouvre
et ferme les yeux quand il lui plat.

Se dirigeant aussitt vers la porte qui reliait le rfectoire aux
communs, elle appela d'une voix forte:

--Quelqu'un!

Le soldat de garde se prsenta aussitt, dfait, blme et tremblant.

--Reconduis ces messieurs, dit la suprieure, et viens me parler
demain matin. Messieurs, vous voudrez bien rester au rgiment comme
si vous gardiez les arrts, jusqu'au moment o je vous ferai savoir
ce que j'aurai dcid.

Les trois officiers s'inclinrent profondment devant madame
Batourof, qui leur rpondit par un bref signe de tte, puis ils
sortirent, et elle resta seule avec Groucha au milieu de la salle.

--Dieu m'a pargne pour cette fois, dit-elle en faisant le signe
de la croix; au moins n'ai-je pas vu mes filles dans leur honte.
Groucha, il faut que je sache leurs noms demain matin. Informe-toi!

La suprieure, soutenue par sa servante, parcourut encore une fois
les corridors, gravit l'escalier et se livra  des investigations
prudentes dans les dortoirs. Tout tait dans un ordre parfait.
Une odeur d'ther assez prononce rgnait aux abords de la chambre
de mademoiselle Grabinof, mais les dames de classe sont souvent
nerveuses, et cette odeur n'avait rien d'insolite  l'institut. La
suprieure passa outre et rentra chez elle, l'esprit chagrin.




IX


Mademoiselle Grabinof n'avait pas eu besoin d'ther pour elle-mme
cependant, bien que ses nerfs eussent t soumis  une assez forte
alerte. Elle tait certainement pleine de confiance dans la bonne
foi de ses lves, et leur promesse de ne point s'chapper la nuit
du dortoir la rassurait pleinement; aussi nul ne pourrait expliquer
pourquoi, au lieu de se coucher tranquillement comme tout le monde,
puisqu'elle n'tait pas de service ce jour-l, elle se mit en
embuscade derrire la porte de sa chambre qui donnait en face du
dortoir.

Elle se reprochait cette veille, car elle tait trs-lasse des deux
mauvaises nuits prcdentes, et cependant un intrt secret la
retenait: elle avait presque la certitude de voir quelque chose cette
nuit-l.

En effet, peu aprs onze heures, elle entendit ouvrir doucement la
porte, bien doucement la porte du dortoir, et Olga, l'ane des
Grces, apparut, un peu inquite, sa jolie tte tendue, l'oreille
aux aguets, pour s'assurer de l'impunit... Elle n'avait pas fait
trois pas, que mademoiselle Grabinof se plaa devant elle, muette et
menaante, comme l'ange qui gardait le Paradis terrestre. La jeune
fille tressaillit, mais avec une prsence d'esprit extraordinaire:

--Chre mademoiselle, vous n'tes pas couche? Tant mieux, je venais
vous demander des gouttes. J'ai un accs d'tranglement nerveux, je
souffre horriblement. Donnez-moi des gouttes, je vous en prie!

Elle se frottait le cou avec tant de grce, avec un geste si naturel,
que mademoiselle Grabinof, bien persuade au fond que tout cela
n'tait qu'un affreux mensonge, ne put faire autrement que de
l'emmener dans sa chambre et de lui prparer un verre d'eau sucre.

--Pourquoi ne vous tes-vous pas adresse  madame Banz? demanda la
dame de classe souponneuse, tout en faisant fondre le sucre avec une
petite cuiller. C'est votre dame de service, et votre devoir tait de
la rveiller au lieu de sortir du dortoir.

--Chre petite mademoiselle, repartit la friponne, est-ce que madame
Banz a un coeur? Elle a une crevisse cuite  la place, bien sr!
D'abord, elle ronfle si fort qu'il n'y a point moyen de la rveiller,
elle prend tout ce qu'on lui dit pour ses propres ronflements; et
puis, elle n'a ni bont, ni complaisance! Ce n'est pas comme vous,
ma chrie! Et puis encore, vous savez bien que nous sommes lies
d'amiti  prsent. Je ne veux plus rien devoir qu' vous.

Madame Grabinof lui prsenta un verre avec quelques gouttes d'ther
et la reconduisit jusqu' son lit, la prvenant que, si elle se
sentait encore malade, elle n'avait qu' venir la trouver, attendu
qu'elle laisserait sa porte ouverte toute la nuit et serait sur pied
au moindre bruit. Cet avertissement charitable fut le meilleur de
tous les calmants pour mademoiselle Olga, car,  peine seule au
milieu du dortoir endormi, elle se mit  rire en pensant  la sotte
figure que devaient faire les trois jeunes gens en bas. Ses deux
compagnes furent bientt auprs de son lit pour obtenir des dtails
de son escapade; elle leur raconta sa dconvenue.

--De sorte qu'il n'y a rien  manger, soupira l'estomac sensible; tu
avais promis de nous apporter quelque chose!

--Si tu veux que j'aille te chercher des gouttes calmantes, rpondit
Olga, il y en a encore dans le flacon de mademoiselle Grabinof!

Dix minutes aprs, tout le monde dormait dans le dortoir, except
Ariadne, qui rflchissait  son triste avenir. Ces petites scnes
nocturnes ne la troublaient pas; il y avait bien longtemps qu'elle
avait pris l'habitude d'tre le tmoin impassible et muet.




X


Le lendemain matin, en s'veillant, l'institut tout entier apprit
qu'on avait trouv du monde au rfectoire, la nuit.

Le panier de gourmandises tait rest  l'abandon, et le premier qui
l'avait trouv se l'tait appropri, non sans se demander d'o il
venait. Le soldat de service, sr d'tre renvoy et puni par-dessus
le march, avait rclam au moins quelque petite consolation sous
forme de victuailles, et l'avait obtenue. Aussi, quand la directrice
se souvint de cette pice de conviction et l'envoya demander, il
se trouva qu'il n'tait jamais entr de panier semblable dans
l'institut; au moins, personne ne l'avait vu.

Qui parla le premier de cette aventure? Comment le bruit courut-il de
couloir en couloir? Nul ne saurait le dire, mais,  sept heures du
matin, les Trois Grces savaient  n'en point douter que leur secret
tait dcouvert.

--Bah! j'avais toujours pens que cela finirait par l! dit
philosophiquement Olga, en rponse aux lamentations de ses compagnes.

--Mais nous allons tre renvoyes!

--On n'avoue pas! profra la jeune fille en peignant, sans se
presser, les nattes merveilleuses de ses cheveux moirs qui lui
tombaient plus bas que le genou. On n'avoue jamais! Ce sont les
imbciles qui avouent!

--Mais, alors, on punira toute la classe!

--On ne renvoie pas toute une classe, c'est a qui ferait du
scandale! Sois tranquille, madame la suprieure est plus en peine que
nous de la manire dont tout cela va finir!

Cette jeune personne, profondment verse dans la science du coeur
humain, se trouvait avoir parfaitement raison: la suprieure et
donn beaucoup pour que nul, hormis elle, n'et eu connaissance de
l'affaire. Elle alla mme jusqu' regretter l'inspiration qui l'avait
conduite au rfectoire, et, dans son inquitude, elle se dcida 
envoyer chercher madame Skourof, dont les conseils taient toujours
si excellents au fond et si impraticables dans la forme.

--Il y a donc du nouveau chez vous? dit celle-ci en entrant.

--Comment! fit la directrice, tombant des nues; vous savez?

--Je l'ai appris en me levant. Voyons, est-ce toute une classe
sduite par tout un rgiment, ou bien n'est-ce qu'une abominable
plaisanterie?

Madame Batourof mit son amie au fait, sans rien lui dguiser, car
c'tait une conscience avec laquelle il fallait parler clair.

--Et vous ne savez pas le nom des demoiselles? demanda madame
Skourof quand elle eut tout entendu.

La suprieure rflchit un moment.

--Je me demande, dit-elle ensuite, si je ne ferais pas mieux de ne
pas le savoir.

--Il faut le savoir  tout prix; la chose est trop connue, grce
 ce monde de rapporteurs et de cancanires qui grouille autour de
vous. Il faudra une satisfaction  l'opinion publique.

--On la lui donnera! soupira madame Batourof.

Cinq minutes aprs, Groucha apparut  la porte. Sa matresse devina
qu'elle avait quelque chose  lui apprendre, et sortit un instant.
Elle revint, la figure tellement bouleverse que madame Skourof en
fut effraye.

--Qu'y a-t-il? un nouveau malheur?

--Non, non, ma chre amie; mais je suis bouleverse! je viens
d'apprendre leurs noms.

--Eh bien!

--Impossible de les dire, mme  vous. Jugez de ma position!

--Mais est-ce bien certain?

--Absolument sr. La femme de chambre de ce dortoir-l savait tout
depuis la rentre des classes, et ce matin, prise de frayeur, elle
est venue se confesser  Groucha.

--Ce sont de grandes familles?

La suprieure fit un signe affirmatif.

--Conseillez-moi, reprit-elle.

--Je ne puis rien vous conseiller; il est des circonstances o le
plus grand service qu'on puisse rendre  un ami est de ne lui rien
dire, afin qu'il ne se repente pas de vous avoir cout.

Madame Skourof s'en retourna chez elle, et la suprieure fit venir
l'inspectrice.

Celle-ci arriva aussi consterne que ses plus chers ennemis eussent
pu le dsirer; elle aussi savait les noms des jeunes filles, et
certes, si l'Esprit malin s'en ft ml, il et prcisment choisi
ces trois-l, la fleur de notre institut, comme disaient avec
complaisance les autorits de ce lieu lors des visites impriales.

--Je ne vous ferai pas de reproches en ce moment, commena la
suprieure, de son air le plus gourm; nous en reparlerons plus tard.
Actuellement, il faut aviser. Peut-on punir ces trois jeunes filles?
Croyez-vous possible de faire un clat?

L'inspectrice rpondit par un signe ngatif.

--Cependant, reprit madame Batourof, le bruit en est rpandu
partout; impossible de l'touffer  prsent, d'autant plus que
trs-probablement les jeunes gens auront parl  leurs compagnons
d'armes... Mon Dieu, mon Dieu! quel embarras! A quoi pensaient les
dames de classe? Et vous-mme... Mais je ne veux pas aborder ce sujet
 prsent. Comment faire?

La suprieure s'assit dans le coin le plus loign de la porte, et
l'inspectrice se rapprochant, elles se mirent  chuchoter ensemble.
La conversation dura une bonne demi-heure, aprs quoi madame Batourof
se leva et fit le signe de la croix, en disant:

--Que le Seigneur me soit en aide! Il est des ncessits cruelles, et
le coeur me saigne en pensant... Mais, vous l'avez dit, un clat est
impossible! Envoyez-moi mademoiselle Grabinof.




XI


Mademoiselle Grabinof ne tarda point  paratre. A vrai dire, elle
n'tait pas plus grosse qu'un rat, tant elle se faisait petite et
menue. L'orage qu'elle attendait n'clata point,--en entier du moins,
car elle reut la foudre dans un regard, mais le tonnerre ne gronda
pas, ce qui ne laissa pas de la surprendre.

--Vous avez une lve gravement compromise, mademoiselle! profra la
suprieure.

Mademoiselle Grabinof crut avoir mal entendu, car elle regarda la
directrice pour comprendre.

--Ne feignez pas l'ignorance et n'aggravez pas votre situation par
quelque maladresse. Une de vos lves est compromise dans une sotte
histoire de rendez-vous. On a prtendu dans l'institut que c'tait
l'une des plus nobles et des riches...

--C'est faux, Votre Excellence! interrompit la Grabinof, fidle  son
pacte d'alliance.

--Je sais bien que c'est faux, reprit la directrice, mais ne
m'interrompez pas, je vous prie. J'aurais dsir que tous ces bruits
fussent rduits  nant; malheureusement, ils ont dj pris trop de
consistance, et la calomnie va toujours en grossissant. Si nous ne
donnons pas satisfaction  la morale publique, on dira que l'institut
entier se livre au dvergondage le plus affreux. Il faut me livrer le
nom de l'lve qui a manqu  ses devoirs.

La Grabinof baissa la tte. Bien que trs-vive, son intelligence se
refusait  admettre ce qu'on demandait d'elle.

--Excellence, murmura-t-elle, je vous assure que les noms qu'on
a mis en avant sont une pure invention, une calomnie abominable;
j'ai constat moi-mme combien les jeunes filles qu'on accuse sont
au-dessus de ces mensonges odieux...

--Et madame Banz, qu'a-t-elle constat? interrompit la suprieure,
qui n'avait pas une opinion trs-haute de ladite dame.

--Elle n'a rien constat du tout, Excellence; c'est pendant son
service que les dsordres se produisaient. Jamais, pendant que je
surveillais les jeunes filles, pareil scandale n'a pu se produire.
Mais elle a le sommeil si lourd, elle est si paisse...

--Vous avouez donc les dsordres, fit madame Batourof avec une
vivacit qui prouva combien elle tait satisfaite d'avoir, comme on
dit, trouv le joint.

--Sans doute, Excellence, je ne puis nier...

--Eh bien! trouvez-moi la coupable. Il faut une coupable: vous
connaissez vos lves, c'est  vous de la trouver. Revenez dans une
demi-heure avec tous les claircissements dsirables.

La suprieure congdia du geste sa dame de classe, qui s'en alla 
peu prs aussi abasourdie que si l'institut lui ft tomb sur la tte.

Il fallait une victime  l'opinion publique! Elle ne devait tre
ni riche, ni de famille illustre ou seulement notable; il fallait
qu'elle n'et ni parents, ni amis capables de se rvolter et de
provoquer une enqute. Laquelle, parmi ses lves, runissait ces
conditions assez rares dans les instituts? Qui? Eh mais! Ranine,
l'odieuse, la malfaisante Ranine, que le destin semblait avoir
dsigne d'avance en prparant son renvoi par des chtiments ritrs!

Ranine! elle allait donc se dbarrasser de Ranine!

Elle eut beaucoup de peine  se contenir durant la demi-heure
accorde par la directrice pour chercher l'agneau qu'on devait
immoler. Vingt fois elle regarda  sa montre et fut contrainte
d'attendre; mais, au moment o elle sonnait la demie, elle se
prsenta  l'audience.

--Eh bien! fit la suprieure en la voyant, vous avez dcouvert?

--Oui, Excellence, et ce ne pouvait tre une autre que l'lve qui
s'est fait remarquer dernirement par son insubordination et sa
paresse.

--Vous la nommez?

--Ranine.

Ce mot fut profr sans honte, sans hsitation; on et dit le
sang-froid d'un boucher qui gorge un chevreau. La suprieure regarda
attentivement sa dame de classe.

--Vous tes bien sre que c'est elle? Songez que vous tes
responsable devant Dieu et devant les hommes.

--C'est elle-mme, Excellence. Et quelle autre?

Cette rplique atteignit la suprieure entre les deux yeux, et elle
dtourna la tte sans affectation.

--Comme elles ont d la payer cher! pensa-t-elle aussitt.

Elle se trompait. La Grabinof tait plus mchante qu'intresse.
Si quelqu'un ft venu lui proposer pour de l'argent le trafic
qu'elle faisait sans remords, elle et probablement refus. Mais
se dbarrasser d'une lve hae et s'attacher les autres par les
liens de la reconnaissance, c'tait beaucoup plus facile et plus
acceptable, surtout pour une conscience calleuse.

--Ranine avoue-t-elle sa faute? demanda la suprieure.

--Avouer? Oh! Excellence, vous ne la connaissez pas! C'est l'orgueil
incarn, elle n'avouera jamais!

--Est-elle prvenue?

--Elle ignore tout, Excellence. Elle ne se croit pas dcouverte.

--C'est bien: allez et gardez le silence!

La Grabinof sortit, le coeur rempli de joie. Sa mission prilleuse
s'tait accomplie avec une facilit dont elle tait surprise; mais
c'tait fait. Quel bon dbarras!

On envoya aussitt chercher madame Skourof, qui ne se fit pas
attendre plus que la premire fois. Mais, en prsence de son amie, la
directrice se troubla; devant cette conscience droite, elle n'osait
lever les yeux. Cependant, comme vingt-sept annes de gouvernement
despotique l'avaient bronze sur la dissimulation, elle essaya de
faire bonne contenance, et russit.

--Nous avons trouv une coupable, dit-elle, cela suffira, je pense.

--Vous allez la renvoyer?

--Immdiatement.

--Alors, vous pouvez me la faire connatre?

Ici la directrice hsita encore une fois; puis, se reprochant cette
faiblesse, elle dit d'une voix  peu prs assure:

--C'est mademoiselle Ranine.

--Celle qui chantait l'autre jour?

--Elle-mme.

Madame Skourof s'assit, posa ses mains jointes sur ses genoux, et
dit tranquillement:

--Cela ne se peut pas.

--Ceux qui sont en mesure de le savoir me l'ont affirm.

--On vous trompe, vous dis-je. Cette fille ignore tout ce qu'il
faut savoir pour se lancer dans une aventure pareille. Il faut pour
cela des lectures frivoles, une curiosit malsaine, un ddain des
formes reues; cette enfant est incapable d'avoir fait ce dont vous
l'accusez. C'est faux, vous dis-je.

La suprieure se tut un moment.

--Il faut bien que ce soit quelqu'un, dit-elle lentement, et elle est
la seule sur qui puissent se porter les soupons.

--Ah! fit madame Skourof qui n'ajouta rien.

Elle avait compris: la raison d'tat existe pour les instituts comme
pour les empires. La famille la plus modeste et la plus ignore a
aussi sa petite raison d'tat  laquelle on sacrifie parfois des
existences.

--Et vous allez comme cela la jeter sur le pav?

La suprieure haussa les paules comme pour dire: Cela ne change pas
beaucoup sa destine.

--Et elle est, m'avez-vous dit, absolument sans ressources?

--Oui, fit  regret l'autocrate fminin.

--Ne ferez-vous rien pour elle?

--La manire dont elle nous quitte m'interdit de lui offrir aucun
secours ostensiblement, mais je dispose d'un fonds secret pour
certaines charits... nous prendrons dessus de quoi lui faire un
petit trousseau.

--Elle refusera, soyez-en certaine. Vous la dshonorerez...

--Je le regretterais beaucoup, mais...

--Chargez-moi d'employer de l'argent pour elle, voulez-vous?

--Ah! de grand coeur! s'cria madame Batourof, qui vit une issue  la
situation.

--Est-elle informe de ce qui l'attend?

--Non.

--Eh bien! envoyez-la-moi. Je voudrais l'avoir vue avant le coup qui
va la frapper. Vous n'avez pas l'me tendre, vous, ma chre, mais ces
jeunes filles ont parfois le cerveau dlicat; si elle allait devenir
folle en se voyant injustement chasse pour une faute qui n'est pas
la sienne!

Un geste de la suprieure fit sourire la bonne dame.

--Oui, reprit-elle avec amertume, c'est sa faute videmment, puisque
vous la renvoyez pour cela! L'autorit suprieure ne se trompe pas.
Voulez-vous me la faire voir?

--Soit!

La directrice sonna et donna l'ordre de faire venir Ariadne. Pendant
qu'on allait la chercher:

--Vous reculez l'excution de mes projets, dit-elle; il faut qu'il
s'coule un peu de temps entre ce que vous allez lui dire et ce que
je lui dirai; mais je n'ai rien  vous refuser.

L-dessus, la directrice quitta le salon, et, quelques instants
aprs, Ariadne entra, le front serein, le regard franc.

--Vous me connaissez, mademoiselle, dit madame Skourof en admirant
la puret de ce beau visage honnte.

--Je crois, madame, vous avoir vue ici... C'est vous qui m'avez fait
chanter?

--Prcisment. Seriez-vous bien aise, mademoiselle, de vous consacrer
exclusivement au chant avec un bon matre?

--Oh! madame! fit Ariadne en joignant les mains.

Elle leva les yeux sur la bonne dame, et resta muette de joie...

--Je ne suis pas riche, et je puis peu de chose pour vous; mais si
vous voulez vous contenter d'une existence trs-modeste, vivre de
peu, vous priver absolument de toilettes et de plaisirs, je puis vous
mettre  mme d'apprendre l'art du chant, avec des matres capables,
qui vous prpareront pour le thtre si vous avez des aptitudes
suffisantes.

--Le thtre! rpta Ariadne, le chant! Madame, vous ne plaisantez
pas?

--Je parle srieusement. Si vous n'tes pas capable d'atteindre
ce but, il faudra vous rsigner  gagner votre vie,  donner des
leons...

--Oh! madame, je ferai tout ce qu'on voudra, pourvu que je puisse
chanter!

--Eh bien! c'est entendu. Vous vivrez avec moi; il y a une petite
chambre auprs de la mienne, trs-petite et trs-simple: celle de mon
ancienne femme de chambre, qui m'a servie trente ans et qui s'est
retire dans un asile pour les vieillards. Vous l'habiterez; ma femme
de chambre actuelle partage la chambre de la cuisinire. Vous ne
sortirez que pour vos leons; je ne puis vous mener dans le monde,
que je ne frquente plus; vous serez ma petite amie...

Madame Skourof devenait de plus en plus affectueuse  mesure
qu'elle voyait une joie plus intense et plus profonde remplir les
yeux d'Ariadne. En terminant sa phrase, elle s'tait rapproche de
la jeune fille et l'attirait  elle pour l'embrasser; mais celle-ci
glissa entre ses bras et se trouva  genoux devant elle, pleurant et
riant  la fois.

--Ma mre, disait-elle, ma seconde mre! bnissez-moi, que je sente
votre protection sur moi!

Elle restait prosterne; la vieille dame, mue elle-mme jusqu'aux
larmes, fit le signe de la croix sur la tte blonde, et releva
Ariadne dans ses bras.

--Quand vous quitterez l'institut, dit-elle, vous m'entendez, _quand_
vous quitterez l'institut, ma maison sera prte  vous recevoir. Vous
ne serez pas une heure sans asile ni sans amiti!

--Ah! soupira Ariadne, votre amiti est la seule que j'aie connue
depuis la mort de ma tante.

--Quoi! pas d'amies ici, pas de parents au dehors?

--Personne! Il y a cinq ans que je n'ai reu de lettres.

--Pauvre enfant! Tant mieux, vous ne regretterez rien en quittant
l'institut.

--C'est si loin encore, dit tristement Ariadne, jusqu'au mois de juin!

Madame Skourof n'eut pas le courage de rpondre directement.

--Allons, mon enfant, dit-elle, aujourd'hui comme demain, ma maison
vous attend. Pensez-y dans vos moments d'preuve, et, quoi qu'il
puisse vous arriver de triste ou mme d'affreux, songez  ce que je
vous ai promis.

Ariadne ne songeait gure aux tristesses de la vie. Elle courut au
piano et l'ouvrit d'un geste rapide.

--Voulez-vous que je vous chante quelque chose? dit-elle  sa
bienfaitrice.

C'tait tout ce qu'elle avait  lui offrir, et elle le lui offrait de
si bonne grce!

--Non, non, le moment serait mal choisi. Retournez  la classe, mon
enfant;  bientt!

Comme une fille soumise aux ordres de sa mre, Ariadne referma le
piano et baisa la main qui la tirait de la misre la plus horrible,
en reconnaissance d'un bienfait dont elle ne souponnait pas
l'tendue, et rejoignit ses compagnes. Rien d'insolite ne se passait
au promenoir ni dans les salles d'tude. Le jour s'acheva sans
encombre, et les classes se terminrent dans l'ordre accoutum.




XII


Le lendemain, au rveil, les lves furent prvenues qu'il y aurait
messe  la chapelle. Ce cas arrivait assez frquemment en dehors
des jours fris, et personne n'y fit grande attention. Cependant
l'entre des dames de classe avec leurs plus beaux bonnets, et la
prsence de quelques fonctionnaires attachs  l'tablissement,
firent chuchoter les jeunes filles.

--En l'honneur de quel saint nous fait-on grce de la leon du matin?
demanda Olga  sa cousine.

Celle-ci, peu satisfaite de voir reculer le djeuner, ne rpondit
pas, et la messe s'acheva comme  l'ordinaire.

Aprs les dernires prires, le prtre sortit du tabernacle et
prsenta la croix  baiser  l'assistance. Le dfil processionnel
s'accomplit comme de coutume; une certaine gne cependant commenait
 rgner sur la foule renferme dans l'troite chapelle. Les lves,
petites et grandes, se demandaient pourquoi cette solennit en un
jour que rien ne distinguait des autres.

Un effroi soudain serra tous ces jeunes coeurs au moment o la
suprieure s'avana au milieu de la chapelle, faisant face aux
fidles et tournant le dos au tabernacle dont la porte s'tait ferme
et dont le rideau de soie rouge venait de se dplier lentement.

--Mes filles, dit la suprieure, dont les lvres taient aussi ples
que ses mains de cire, mon coeur maternel a t bless dans toutes
ses fibres; une de vous s'est rendue indigne des bienfaits du Tsar,
elle a enfreint les rglements de cette maison, elle a manqu  ses
devoirs...

Un silence horrible rgnait dans la multitude pouvante; on entendit
la directrice reprendre pniblement haleine; avant d'achever sa
phrase, elle sentait le besoin de ramasser toutes ses forces;
peut-tre aussi son me pieuse, mais gare, invoquait-elle le pardon
d'en haut avant de frapper consciemment une innocente. Elle reprit:

--Cette brebis ne peut plus se joindre  notre troupeau. Qu'elle
aille dans la paix et l'obscurit faire pnitence de la faute qui
l'exclut aujourd'hui de notre sein! Ariadne Ranine ne fait plus
partie de l'institut.

Un faible cri rpondit  cette sentence, et Olga, ple de colre
et d'indignation, les lvres comprimes pour retenir ses paroles,
se prcipita et reut dans ses bras sa compagne qui venait de
s'affaisser sur le sol.

On fit vacuer la chapelle, les demoiselles sortirent sous la garde
de leurs dames de classe, dans le plus grand silence. Chacune sentait
qu'un arrt inique venait d'tre rendu.

--Laissez cette jeune personne, dit la Grabinof  Olga qui,  genoux,
supportait la tte d'Ariadne sur son bras. Laissez-la, elle ne fait
plus partie de la classe...

Olga jeta sur la vieille fille un regard qui la rendit muette, et,
sans daigner lui rpondre, continua  retirer les pingles qui
retenaient la magnifique chevelure de sa compagne. La suprieure
s'tait approche du groupe, et un large passage s'tait ouvert
devant elle; le regard d'Olga rencontra le sien; ce n'est pas dans
celui de la directrice qu'il y avait le plus de colre. Les yeux
noirs indigns de la jeune fille affrontrent le reproche muet de
madame Batourof, et c'est celle-ci qui fut contrainte de baisser la
tte.

--Je la soignerai jusqu'au moment o elle nous quittera, dit Olga,
sans lever la voix.

--Ce moment ne tardera pas, rpliqua la suprieure. Dans une
demi-heure elle aura quitt l'tablissement.

Elle passa outre, mais le souvenir du regard d'Olga fit monter  son
vieux visage la rougeur de la honte bien longtemps aprs que tous
semblaient avoir oubli cette scne.

Ariadne ouvrit bientt les yeux, et la premire personne qu'elle vit
fut madame Skourof, debout au pied du lit d'infirmerie o on l'avait
porte. Le sentiment de la honte qui venait de lui tre publiquement
inflige lui fit dtourner la tte, mais la vieille dame vint  son
ct et pencha sur elle son visage compatissant.

--Ma maison vous attend, dit-elle; venez, mon enfant.

Ariadne sentit un flot de larmes inonder soudain son visage, sans
qu'elle pt savoir comment elles taient montes  ses yeux.

--Ma pauvre enfant! rpta madame Skourof, dpchons-nous, le plus
tt sera le mieux.

Ariadne voulut se mettre sur son sant, mais la tte lui tournait;
elle tendit instinctivement la main pour chercher un appui; une main
brlante saisit la sienne, et un bras vigoureux la soutint; surprise,
elle tourna la tte.

--Olga! dit-elle, toi, ici, prs de moi! mais je suis chasse!

Sans rpondre, Olga continua de la soutenir. Quand elle fut assise
au bord du lit, les pieds pendants, elle vit avec une surprise
croissante la hautaine Olga lui dfaire ses souliers d'uniforme.

--Laisse cela! voulut-elle dire.

Toujours silencieuse, Olga retint le pied qui s'chappait et continua
 le dchausser. Quand il fut nu, une larme brlante tomba dessus.
Ariadne regarda sa compagne.

--Tu pleures? Tu me regrettes? Je croyais que personne ne m'aimait,
toi surtout!

Olga continuait  dshabiller Ariadne, qui ne devait rien emporter
de ce qui appartenait  l'institut. On lui mit une robe noire
trs-simple, achete toute faite; le reste de son costume, bien
modeste aussi, avait t apport par les soins de madame Skourof.

Quand la toilette fut termine, celle-ci prit la main d'Ariadne.

--Allons, dit-elle, encore une preuve, ce sera la dernire. Madame
la suprieure vous attend; il faut prendre cong d'elle.

--A quoi bon? dit Ariadne, elle me renvoie. Je l'ai peut-tre mrit,
mais je ne me croyais pas si coupable. J'aimerais bien ne pas la voir.

--Attends un peu, dit Olga, qui descendit en courant l'escalier rouge.

Elle frappa chez la suprieure et fut admise. Le cabinet tait plein
de monde; professeurs et fonctionnaires taient venus rendre leurs
devoirs  madame Batourof et protester de leur attachement. L'entre
d'Olga frappa la vieille femme d'tonnement, car c'tait un acte
inou d'audace, surtout dans les circonstances particulirement
dlicates o elles se trouvaient vis--vis l'une de l'autre.

--Que dsirez-vous? demanda la directrice.

--J'ai une grce  vous demander, maman, dit avec douceur la jeune
patricienne, et ses yeux intelligents se fixrent sur maman avec
une expression fort en dsaccord avec cette soumission apparente.

La suprieure lut tant de menaces d'orage dans ce regard, que,
redoutant de voir perdu par une imprudence le fruit de ses calculs,
elle emmena Olga dans la pice voisine, au grand bahissement des
assistants.

--Elle fait ce qu'elle veut, expliqua le prtre  ses ouailles
interdites; elle est de si grande famille! Et Sa Majest a daign la
tenir sur les fonts de baptme!

Dans le petit salon voisin, Olga regardait la directrice bien en
face, et, malgr son grand ge et sa dignit, celle-ci prouvait un
malaise terrible.

--Ranine dsirerait beaucoup ne pas vous voir; ne pourriez-vous,
Votre Excellence, lui pargner cette nouvelle secousse?

--Il faut qu'elle subisse la rprimande qu'elle a mrite, dit la
directrice en regardant par la fentre.

--Elle est hors d'tat de la supporter. Puis-je lui annoncer que vous
lui permettez de partir tout de suite?

La suprieure sentait du mpris, de la colre, de l'autorit dans
le timbre juvnile de la voix qui lui parlait avec les formes du
respect. Elle ne put se contenir.

--Vous demandez bien des choses, mademoiselle, dit-elle en franais;
il me semble pourtant que vos dernires notes ne vous donnent pas le
droit d'esprer beaucoup de ma bont.

--Je conviens que je suis tourdie et dissipe, rpondit Olga sans
baisser les yeux; mais dornavant je ferai mieux, et d'ailleurs...

--Quoi, d'ailleurs? dit durement la suprieure.

Olga leva firement sa belle tte arrogante.

--Nul de nous n'est sans pch, dit-elle avec hauteur. Dites,
maman, vous me permettez de dire  Ranine qu'elle est libre?

--Allez! rpondit la suprieure en tournant le dos  cette lve par
trop incommode.

Olga lui fit une profonde rvrence et courut au promenoir, o
chacune glosait sur ces terribles vnements.

--Pour une bonne oeuvre, mesdames! dit-elle, accourant essouffle et
tendant son tablier blanc. Pour une bonne oeuvre, donnez toutes ce
que vous avez.

--Mais, dit madame Banz, il faut savoir quelle bonne oeuvre.

La Grabinof n'tait pas loin.

--Je ne vous demande rien  vous, chre, dit l'impitoyable Olga; les
bonnes oeuvres ne courent pas aprs vous. Pardon! je voulais dire
qu'tant la perfection mme, tout ce que vous faites est une bonne
oeuvre. Mais vous, chres dames qui n'tes point parfaites, vite,
chacune une bagatelle, la plus belle et la plus prcieuse possible.

Sans rpondre aux questions ritres de l'obtuse madame Banz, Olga
courut  la cachette de chacune de ses bonnes amies et dvalisa sans
piti les deux Grces restantes. Menus bijoux, objets prcieux,
tout y passa. Elles voulaient rsister. Leur vaillante compagne les
regarda, comme on dit, dans le blanc des yeux, et elles n'osrent
plus souffler mot.

--O allez-vous? cria la Grabinof en voyant Olga reprendre son vol
avec son tablier plein.

--Consoler les affligs, cria celle-ci dans le corridor. C'est une
des sept oeuvres de charit.

Et elle disparut.

--Voici les adieux de l'institut, dit-elle  Ariadne qui pleurait
silencieusement appuye sur l'paule de madame Skourof, et la
suprieure te fait dire que tu peux ne pas te prsenter devant elle.

La vieille dame regarda attentivement Olga et devina le drame intime
qui se passait dans son coeur.

--Adieu! dit Ariadne; tu remercieras bien ces demoiselles de ma part;
et toi, je te remercie, ajouta-t-elle en prenant la main d'Olga. Je
t'accusais d'tre fire et mchante; je me trompais, tu t'es montre
mon amie dans le malheur...

--Adieu! interrompit Olga en l'embrassant. Va-t'en vite, cette maison
n'a pas t bonne pour toi.

Ariadne jeta un coup d'oeil sur les murs nus et froids de
l'infirmerie... En vrit, cette maison n'avait pas t bonne pour
elle. Elle descendit l'escalier, appuye d'un ct sur madame
Skourof, et de l'autre sur Olga, car ses pas taient encore bien
incertains.

Les jeunes filles accoururent auprs de l'escalier pour la voir. Un
renvoi officiel tait une chose si rare, que la terreur planait sur
l'institut pour plusieurs gnrations d'lves. On ne disait rien en
voyant passer la malheureuse enfant; un vague sentiment de rpulsion
faisait imperceptiblement reculer le premier rang des curieuses, mais
c'tait la seule marque de dsapprobation qu'on ost donner.

Parvenue au premier palier,  celui de sa classe, Ariadne sortit
de sa torpeur; ses compagnes taient toutes l; ces yeux qui
l'avaient tant de fois poursuivie de leurs railleries allaient-ils
encore lui jeter le sarcasme? Elle leva la tte: on la plaignait
visiblement, toutes savaient que ce n'tait pas elle qui allait la
nuit au rfectoire, et, sous son regard, les visages se tournrent
instinctivement vers la Grabinof.

Elle avait os venir pour assister au dpart de l'lve maudite et
dteste; elle n'avait pas recul devant le spectacle de son oeuvre
d'infamie.

--Soyez heureuse, mademoiselle, lui dit Ariadne qui s'arrta un
instant; puis, se tournant vers ses compagnes: Pardonnez-moi mes
offenses, volontaires ou involontaires, pour que je m'en aille en
paix.

--Que Dieu te pardonne! murmurrent gravement les jeunes filles,
selon la formule consacre.

Ariadne descendit les dernires marches, le coeur serr, et toucha le
sol du vestibule. La porte tait ouverte devant elle. Olga quitta son
bras, l'embrassa trois fois, et Ariadne n'eut plus  son ct que la
vieille dame.

--Adieu! dit-elle  sa compagne.

Celle-ci prit la main d'Ariadne inerte  son ct, la serra  la
briser, et l'lve chasse sentit sur cette main un baiser furtif qui
semblait demander grce. C'tait la coupable qui s'humiliait devant
l'innocente. Deux pas de plus, et la porte se referma sur Ariadne
Ranine, chasse de l'institut pour infractions graves au rglement.




XIII


C'est une impression bien trange que celle du pav sous le pied
des recluses qui abandonnent leur asile. L'air frais, le mouvement
du dehors, le bruit des voitures ne frappent peut-tre pas aussi
vivement l'esprit que ce contact brutal des pieds qui n'ont connu que
les dalles unies ou les parquets cirs, avec la pierre anguleuse des
rues.

Ariadne marchait avec peine, et ses pieds dlicats souffraient 
chaque pas; c'tait l'emblme de son existence: elle devait ainsi se
heurter  toutes les asprits de la vie.

Ses premiers jours chez madame Skourof furent cependant pour elle
un bien-tre inexprimable. Elle s'y sentait entoure d'une compassion
relle et efficace; et puis le chant, le chant divin, inpuisable,
lui ouvrait le ciel pendant de longues heures, si bien que sa
protectrice fut oblige de lui dfendre de chanter au del d'un
certain temps prescrit.

Au fond de son me, Ariadne n'tait pas malheureuse; elle tait bien
loin de souponner la trame abominable qui avait fait d'elle une
victime expiatoire; elle se croyait renvoye pour avoir manqu la
classe le jour qu'elle avait trop chant, et se trouvait beaucoup
trop punie relativement  l'importance de sa faute. Elle attribuait
cette svrit aux machinations de la Grabinof; mais, depuis qu'elle
vivait avec sa vieille amie, de la vie la plus retire et la mieux
employe, elle tait presque tente de remercier la mchante dame de
classe qui lui avait ainsi pargn huit mois de misres.

Elle avait fait part de ses ides  madame Skourof, et celle-ci,
tout en sentant qu'il faudrait bien instruire Ariadne du motif
qu'on avait donn  son expulsion, n'avait pas le courage de
souffler sitt sur la puret native et l'ignorance de la jeune
fille. Il serait toujours temps de lui apprendre de quoi le monde la
souponnait.

Ariadne n'allait pas au Conservatoire; la manire dont elle avait
quitt l'institut lui fermait la porte de tous les tablissements
publics. Il fallait donc trouver un professeur de chant qui voult se
charger de cette ducation musicale.

Il ne manque pas, dans le monde, de professeurs prts  entreprendre
une semblable tche; mais on ne peut pas confier une jeune fille  un
matre sans discernement, et la situation exceptionnelle d'Ariadne
rendait le choix de ce matre encore plus difficile.

Madame Skourof trouva cependant un artiste de premier ordre, d'une
moralit irrprochable, assez honnte homme pour qu'aucune mre ne
craignt de lui confier son enfant. Ce phnix s'tait plusieurs
fois embarqu dans l'entreprise ingrate de prparer pour la scne
de superbes voix, sans rtribution aucune pendant la dure des
tudes, mais en stipulant une rcompense lorsque les tudes termines
auraient donn des rsultats pcuniaires.

Ce mode de rglement,--trs-gnreux en ralit, puisque, sur
tant de beaux talents qu'on prsente au public chaque anne dans
les conservatoires, il en reste si peu dont le nom se fasse
connatre,--avait eu,  ce qu'il parat, des rsultats peu avantageux
pour le professeur, car il avait jur de ne plus s'y laisser prendre.

Aux premires paroles de madame Skourof, il clata.

--Une belle voix! Eh, parbleu! il y en a douze douzaines de douzaines
de belles voix! Vous tes-vous figur que c'tait rare? Et quelles
pronnelles que ces demoiselles  belles voix! J'en ai assez! C'est
tant le cachet, et n'en parlons plus.

--Mais, cher matre, coutez-la seulement! insista madame Skourof;
quand vous l'aurez entendue, vous serez convaincu.

--C'est pardieu bien possible! Je suis si bte! Voil prcisment
pourquoi je ne veux pas l'entendre. Est-elle jolie?

--Ravissante, plutt belle que jolie, et faite  point pour la scne.

--Encore mieux! Vos jolies belles voix sont insupportables; il n'y a
que les femmes laides  qui l'on puisse faire entendre raison! Je
n'en veux pas, vous dis-je. Comment s'appelle-t-elle?

--Ariadne, un joli nom, n'est-ce pas? et qui ferait bien sur une
affiche.

--Une affiche! Dj! Comme vous y allez! Est-elle grande?

--Trs-grande et lgante.

--Quelle calamit que ces belles femmes! grommela le vieux
professeur; elles sont vaniteuses comme des paons. Quel ge a-t-elle?

--Dix-sept ans.

--Dix-sept ans! S'il y a du bon sens  commencer le chant  dix-sept
ans!

--Trop tt?

--Trop tard! Que voulez-vous que je fasse avec une voix qui, sans
doute, a pris de mauvaises habitudes?...

--Cher matre, mais elle n'a jamais chant que la liturgie!

--Une bgueule, alors, et vous me parlez de la faire entrer au
thtre?

Madame Skourof se mit  rire.

--Allons, dit-elle, dcidment vous n'en voulez pas; au moins,
n'en dites pas tant de mal sans la connatre; il est convenu que
lorsqu'on veut tuer son chien...

--Alors, grommela le professeur, un mezzo-soprano, avez-vous dit?

--Un contralto.

--Tout en est plein, de contraltos, en Russie! Il n'y a que cela! Je
n'en veux pas.

--Quel jour faut-il que je vous l'amne? demanda la bonne dame qui
voyait combien le matre grillait d'entendre Ariadne.

--Eh bien, demain,  onze heures. Et surtout, tchez de ne pas tre
en retard; ces jolies filles n'en finissent pas avec leur toilette.

Radieuse, madame Skourof apporta la bonne nouvelle  sa protge.

--Vous allez tre admise  chanter devant Morini, dit-elle. C'est le
premier professeur de chant du monde entier. Si vous lui plaisez, je
ne doute pas qu'il ne se charge de vous; mais il est quinteux. Soyez
aussi simple que possible, il aime la simplicit, et n'ayez pas peur,
car cela vous ferait chanter moins bien.

Ariadne se soumit  tous les conseils, et,  l'heure dite, elle se
prsenta chez le matre.

C'tait la premire fois qu'elle se trouvait en prsence d'un
tranger, car depuis sa sortie de l'institut elle n'avait vu les
hommes que dans les rues. Le premier professeur de l'Europe devait
tre quelque chose de fulgurant et d'idal. Grande fut sa surprise
en trouvant un vieux petit homme qui ressemblait assez  un singe,
mais un singe qui aurait eu des yeux noirs normes, vivants, limpides
et pleins d'expressions changeantes. Cet illustre professeur portait
dans l'appartement un paletot d't en drap noisette, raill sur les
bords, auquel il manquait plusieurs boutons, et des pantoufles en
tapisserie, avec des ttes de ngre au petit point,--prsent, sans
doute, d'une lve bien intentionne, mais peu experte en esthtique.

--Chantez! dit premptoirement le matre, qui s'accota dans son
fauteuil, croisa les jambes et prit son maigre genou gauche dans sa
main droite.

Aux premiers sons il se redressa, lcha son genou, saisit les bras
de son fauteuil et fixa ses yeux sur Ariadne. Mais elle ne le voyait
dj plus. Elle tait partie, comme disait en souriant madame
Skourof. Son esprit tait bien loin, bien haut au-dessus du petit
salon de musique, si loin et si haut, qu'elle n'avait plus peur.

--Chantez autre chose! dit le matre lorsqu'elle eut termin sa
vocalise.

Ariadne chanta l'hymne de l'offertoire; les sons emplissaient la
petite pice, le piano vibrait en cho. Madame Skourof coutait, les
mains jointes, sous l'empire irrsistible de cette voix merveilleuse;
soudain le vieux professeur bondit de son fauteuil qui s'en alla
frapper la muraille, prit la tte d'Ariadne dans ses mains et
l'embrassa au front avec une sorte de rage.

--Quelle artiste, mon Dieu! quelle artiste! Mais elle ne sait pas
chanter du tout! Tout est  faire. Et tant mieux! Au moins elle
n'aura rien  oublier. Tu auras ta leon trois fois par semaine,
ma fille, dit-il  Ariadne stupfaite, et tu seras une grande
cantatrice. Tiens, coute-moi a!

Il bouscula Ariadne qui ne lui faisait pas place assez vite; et, avec
un art consomm, avec un got irrprochable, il chanta de sa belle
voix de baryton, trop affaiblie pour la scne, mais puissante et
riche dans l'appartement, un air tir d'un oratorio de Hndel, _la
Fte d'Alexandre_.

--Hein! qu'en dis-tu? fit le matre en quittant le piano.

Ariadne coutait encore et sembla revenir avec peine  la ralit.

--Je chanterai cela? dit-elle enfin.

Le matre se mit  rire.

--Non pas cela, c'est un air pour les messieurs, mais tu en verras
bien d'autres! Seulement, pas  prsent. Tu en as pour deux ans 
chanter oh! ah! ah! sur tous les tons.

--Vous voulez donc bien de moi? murmura la jeune fille qui ne
comprenait pas encore.

--Parbleu! Est-elle sotte! Si je ne voulais pas de toi, est-ce que
je me serais donn la peine de t'bahir! Et puis, je ne tutoie que
mes lves,--mais je les tutoie toutes! C'est plus commode. Petit
serpent, va! En a-t-elle, du talent! Quelle ingrate cela me fera!
Enfin, le monde est fait comme a!

Madame Skourof ramena Ariadne encore blouie et comme stupfie. Les
leons commencrent le lendemain.

La jeune fille travailla avec une ardeur concentre qui ne se
traduisait point en ces excs de travail toujours suivis de
dcouragements qui sont en ralit un vritable gaspillage de
temps et de forces. Elle progressait d'une manire lente et sre;
l'exaltation de ses premiers essais avait fait place  une rsolution
srieuse. Elle comprenait parfaitement que ses tudes lui faisaient
contracter une dette qu'elle seule pouvait payer, et c'est avec
l'effort srieux d'une conscience honnte qu'elle suivait les leons
et se les appropriait. D'ailleurs, les gammes et les exercices de
technique pure que lui faisait chanter son matre ne favorisaient
point le dveloppement de ses rveries enthousiastes.




XIV


Six mois s'coulrent ainsi. Le carnaval tait venu; c'est en Russie
plus que partout ailleurs une poque de distractions et de plaisirs
mondains. On s'amuse partout, quitte  s'ennuyer pendant les sept
semaines qui suivent. Madame Skourof ne pouvait pas procurer de
grands plaisirs  Ariadne; son peu de fortune s'y opposait, aussi
bien que ses gots presque monastiques. Cependant, elle aurait voulu
la conduire  l'Opra, mais le matre de chant s'y tait oppos.

--Pas encore, avait-il dit. Quelle mouche vous pique! quel diable
vous presse! Elle aura le temps de se gter le got! Vous avez la
chance d'avoir une pupille qui n'a rien vu de mauvais ou mme
de mdiocre, et il faut que vous alliez lui pervertir le sens!
Voulez-vous qu'elle se mette  roucouler comme les sopranos italiens?

Madame Skourof prit la bourrade du matre pour ce qu'elle valait,
c'est--dire pour un excellent conseil, et Ariadne n'alla point 
l'Opra.

En change, l'excellente femme voulut lui procurer un divertissement
moins prilleux et plus populaire. Le dernier samedi du carnaval,
elle emmena la jeune fille voir les Balaganes. On appelle Balaganes
des thtres et des jeux forains tablis pour cette poque sur la
longue place de l'Amiraut, qui s'tendait entre le Palais d'hiver
et le Snat lorsqu'un square rcemment plant ne la diminuait pas
de moiti. Depuis les nouveaux embellissements, les Balaganes ont
t transports au Champ de Mars, et le coup d'oeil pittoresque que
prsentait la longue suite de btisses en bois ornes de dcoupures
et de peintures a beaucoup perdu de son piquant.

Dans le bon vieux temps, qui est celui dont nous parlons, les
thtres-pantomimes, cirques, mnageries, balanoires, chevaux
de bois, montagnes russes, formaient un chapelet non interrompu
de plaisirs populaires; les phnomnes et les somnambules n'y
faisaient pas dfaut. L'originalit de ces spectacles n'tait donc
point dans leur essence mme, mais dans le got qui portait les gens
du meilleur monde  en partager les plaisirs grossiers. Il tait de
bon ton pour la jeunesse lgante d'avoir t dans un ou plusieurs
de ces difices phmres. Les dames n'y pntraient gure,  moins
que ce ne ft pour satisfaire un caprice de leurs maris ou de leurs
enfants; mais les quipages de l'aristocratie ptersbourgeoise
dfilaient pendant toute l'aprs-midi, suivant deux courbes
concentriques parallles et trs-rapproches, autour de cette range
de constructions qui mesurait plus d'un demi-kilomtre de long.

Les rangs taient contraris, c'est--dire que les deux files
d'quipages allaient en sens inverse l'une de l'autre. De l une
grande multiplicit de rencontres, pour peu qu'on restt une heure ou
deux dans cette procession.

Cette disposition permettait  bien des amoureux d'changer des
signes,  bien des coquettes d'baucher des passions; aucune mre
prudente, aucune directrice intelligente n'et d y conduire
ses filles. Cependant, un usage aussi ancien que la fondation
des instituts y envoyait les demoiselles les plus mritantes, en
plusieurs voitures de gala pompeusement tranes par quatre chevaux
et ornes chacune de deux grands laquais vtus de rouge, sans compter
un cocher tout pareil.

Ces quipages magnifiques, tirs, pour la circonstance, des remises
de la Cour, allaient prendre les demoiselles  l'institut. On en
entassait sept ou huit dans chacune de ces immenses berlines, avec
une dame de classe, et le convoi se dirigeait au grand trot vers la
place de l'Amiraut. L, les voitures prenaient leurs rangs dans la
file, et pendant une heure ou deux les jeunes recluses jouissaient
du spectacle le plus mondain et le moins dlicat qu'il ft possible
d'imaginer.

Ce n'est pas que le pittoresque y ft dfaut. Le plus bizarre
vhicule avait le droit de prendre son rang, et nul ne se ft avis
de contester sa place au traneau bas, tran par un petit cheval
trapu et ttu que remplissait une famille esthonienne non moins
trapue et tout aussi ttue.

Puis venaient des officiers de la garde galopant et caracolant de
leur mieux sur leurs magnifiques chevaux, des calches de famille
contenant des niches de bbs blonds et bruns, srieux comme il
convient quand on est dehors; des jeunes filles rieuses, des mamans
maussades et enrhumes par ce temps humide de dgel, et cependant
accomplissant hroquement le devoir de montrer leur progniture aux
allants et venants; de riches marchandes vtues de lourdes toffes
de soie aux couleurs vives, coiffes d'un fichu de soie en pointe
attach d'une pingle sous le menton, qui dessinait strictement
l'ovale arrondi de leur visage: celles-ci taient assises droites
comme des cierges dans de superbes voitures  la dernire mode,
atteles des plus beaux chevaux qu'on pt rver, et certes rien
n'tait plus trange que le contraste de ces costumes antiques et
dmods avec les magnificences du luxe le plus rcent.

C'est tout cela et mille dtails encore qu'Ariadne contemplait avec
curiosit; cette foire aux vanits lui paraissait aussi amusante et
aussi peu relle que ce qu'on voit dans un kalidoscope. Tout  coup,
une apparition vint protester de la ralit du spectacle offert  ses
yeux.

Le dfil des voitures de l'institut, dbouchant au grand trot sur
la place, se joignit au cercle mouvant, qui fut forc d'interrompre
un instant sa marche pour laisser s'introduire ce nouvel lment;
aprs un court arrt, les voitures se remirent au pas, et les jeunes
institutes se penchrent aux portires ouvertes pour mieux savourer
le plaisir qui leur tait si parcimonieusement refus.

Malgr les efforts des dames de classe, les jolies ttes curieuses
s'avanaient  tout moment, cherchant dans la foule quelque visage de
connaissance. Les trois premires voitures contenaient des fillettes,
vritables enfants, qui battaient des mains  la vue des grandes
affiches colles aux murs des thtres forains; mais la quatrime
voiturait les demoiselles de la classe sortante,--et parmi elles la
jolie Olga.

Celle-ci, assise  la portire de gauche, regardait curieusement,
mais avec un certain ddain, les plaisirs de la populace; son regard
hautain parcourait les quipages qui venaient en sens inverse, et
parfois rpondait au salut de quelque dame, amie de sa mre, qu'elle
avait vue au parloir. Tout  coup elle aperut Ariadne, modestement
assise auprs de sa bienfaitrice dans une petite voiture de louage;
elle rougit de honte, et aussi de joie, se pencha vivement  la
portire et cria:

--Ranine!

tonne d'entendre son nom en public, Ariadne se dressa et aperut
son ancienne compagne. Olga, se voyant reconnue, lui jeta une
poigne de baisers, malgr les mouvements dsesprs de la Grabinof,
qui la tirait par ses jupes avec l'acharnement du dsespoir. Pour
se dbarrasser d'elle, Olga rentra sa tte et lui jeta quelque
apostrophe fort dure probablement, car son beau visage n'exprimait
rien de respectueux; puis elle se remit  la portire et ne cessa
de faire des signes affectueux  Ariadne que lorsqu'il lui fut
impossible de l'apercevoir.

Au moment o elle allait reprendre sa place, son regard rencontra
celui du jeune Batourof, le neveu de la suprieure, qui montait
un cheval anglais de toute beaut et se donnait le plaisir de
le taquiner un peu. Le jeune homme cherchait depuis un instant
 rencontrer le regard d'Olga, car il lui en cotait de laisser
inachev le joli roman qu'il avait espr clore par un mariage. Il
guettait donc la jeune fille, et lui dcocha le plus tendre regard
que jamais un officier de cavalerie et trouv dans son arsenal.
Mais,  surprise! les yeux d'Olga, si doux tout  l'heure quand elle
saluait Ariadne, prirent une expression de mpris indicible. Elle
regarda Batourof en clignant un peu comme une personne myope qui
cherche  reconnatre un visage peu connu, et elle dtourna la tte
avec l'indiffrence d'une demoiselle bien leve qui ne veut pas
s'apercevoir qu'on la trouve jolie.

Le jeune homme fut si stupfait de cet accueil, qu'il faillit se
laisser dsaronner par un cart; s'tant un peu remis, il alla chez
lui mditer sur sa msaventure, pendant qu'Olga et ses compagnes
poursuivaient leur promenade. La jeune patricienne venait de
comprendre alors seulement l'tendue de son imprudence. Jusqu'alors
elle n'avait vu dans ces rendez-vous nocturnes qu'une espiglerie
rprhensible: en recevant le regard de cet homme auquel elle avait
donn le droit de lui parler ce langage muet, elle comprit qu'elle
avait jou son honneur, et sa piti pour Ariadne, charge de sa
faute, en devint plus douce et plus tendre.

Trois mois plus tard, par une belle matine de juin, Ariadne,
toujours accompagne de madame Skourof, qui avait vritablement
entrepris la tche d'une mre, passait devant la porte de l'institut
en se rendant  sa leon de chant. Elle vit nombre de voitures de
matre qui attendaient le long du trottoir.

--Que se passe-t-il donc  l'institut? demanda-t-elle  sa mre
adoptive.

--C'est la sortie, rpondit celle-ci, tout en regrettant de n'avoir
pas t informe  temps pour pargner  Ariadne une motion
peut-tre pnible. Depuis l'vnement qui avait jet l'orpheline 
son foyer, elle n'avait plus eu avec la suprieure que des rapports
distants et superficiels. Toute sympathie avait disparu entre les
deux femmes  partir du jour o l'innocente avait pay pour les
coupables. Madame Skourof jugeait svrement la suprieure, et
celle-ci, se sentant blme, n'aimait pas la prsence ni mme le
souvenir de son ancienne amie.

Une voiture, qui attendait devant la porte qu'on et fini de monter,
partit au grand trot de deux chevaux de race, et, assise auprs d'une
belle personne d'environ trente-six ans, sa mre, Ariadne aperut
Olga.

C'tait elle, mconnaissable pourtant, car le costume lgant d'une
jeune fille du grand monde avait remplac l'uniforme de l'institut;
vtue d'une robe de soie rose ple, coiffe d'un chapeau de paille
orn de roses, drape dans des flots de mousseline brode, Olga
n'tait plus que bien peu semblable  elle-mme, mais elle tait plus
belle que jamais.

--Mon Dieu! qu'elle est jolie! s'cria Ariadne.

Madame Skourof reporta ses regards de l'une  l'autre des jeunes
filles. Dans sa robe de laine grise, avec son petit chapeau de paille
noire, Ariadne tait encore plus jolie que la princesse Olga,--car
dsormais c'est ainsi qu'on devait la dsigner.

Tout cela s'tait pass bien vite, car, avant que la voiture et
dpass les promeneuses, Olga avait aperu Ariadne. Sa main fine,
gante de gris perle, se posa sur le bord de la portire, et elle
salua en souriant sa compagne dshrite.

--Elle a bon coeur! soupira Ariadne; c'est bien  elle de se souvenir
de moi aprs ce qui s'est pass!

Madame Skourof touffa encore le dsir d'clairer la jeune fille sur
sa vritable situation. A quoi bon mettre dans cette jeune me une
semence de rancune et de haine?

La voiture s'loigna rapidement; plusieurs autres la suivirent,
dpassant les deux modestes pitonnes; mais personne ne songea plus 
saluer Ariadne.

--Je serais sortie aussi aujourd'hui, dit celle-ci en montant
l'escalier de son matre.

C'tait sa premire parole depuis l'apparition d'Olga.

--Le regrettez-vous? demanda madame Skourof, au moment o sa
protge tirait le bouton de la sonnette.

--Non, certes! Ce que j'ai vaut mieux que tout ce que j'aurais
pu avoir, rpondit la jeune fille, et j'ai gagn huit mois
d'tudes...--et de tendresse, ajouta-t-elle en regardant sa seconde
mre avant de passer sous la porte qui venait de s'ouvrir.




XV


Dix-huit mois s'coulrent encore, pendant lesquels mademoiselle
Ranine passa par tous les degrs difficiles de l'art du chant. Son
vieux matre, qui avait fini par se passionner pour cette belle voix,
n'pargnait ni son temps ni sa peine pour l'amener  la perfection,
et ses conseils, rudes parfois, prservrent Ariadne de l'orgueil,
cueil naturel des talents en germe.

Il ne lui avait fait chanter encore que des exercices, et la jeune
fille n'avait jamais demand autre chose. Un beau matin,--elle
tait venue seule, car la sant de madame Skourof, toujours
dlicate, demandait des soins de plus en plus minutieux,--il lui dit
brusquement:

--Pourrais-tu chanter a?

Il lui prsentait l'air d'Alice au premier acte de _Robert le Diable_.

Ariadne prit le morceau, dchiffra le chant d'un coup d'oeil, lut
les paroles  voix basse et commena en hsitant; puis sa voix se
raffermit, elle oublia le reste du monde, et avec un sentiment
profond, une expression extraordinaire, elle acheva:

    Fuis les conseils audacieux
    Du sducteur qui m'a perdue.

--O diable as-tu appris  chanter comme a? s'cria le vieil Italien
en se plantant devant elle.

--O? ici, avec vous? rpondit Ariadne abasourdie.

--Ce n'est pas vrai! Je ne t'ai pas appris  chanter l'opra! C'est
toi qui trouves a toute seule? Mais tu l'avais appris d'avance!

--Je vous jure que non, rpliqua vivement la jeune fille un peu
blesse de ce soupon.

Sans rpondre, Morini tira d'un cahier un autre morceau, le prsenta
 son lve, et, se remettant au piano, entama soudainement
l'_arioso_ du _Prophte_, qui a fait verser tant de larmes. Il
esprait surprendre sur le visage de son lve quelque mouvement qui
indiqut l'habitude de le chanter, car il n'est pas de contralto qui
ne se soit essay dans cet air si simple et si prilleux. Le visage
d'Ariadne garda son expression tonne, et elle manqua son attaque.

--Mais va donc! cria le matre: c'est  toi!

--Il faut que je chante? demanda innocemment Ariadne.

Le matre haussa les paules.

--Tche de compter les mesures, cette fois-ci. Vocalise!

Elle obit, et,  mesure que le sentiment de cette invocation suprme
entrait en elle, son beau visage se transfigurait, ses yeux lanaient
des flammes, et ses mains qui tenaient le papier tombaient malgr
elle, avec les lambeaux de phrases passionnes; puis elle s'anima,
son corps aux lignes nobles et pures sembla grandir, et elle acheva
tout mue, toute vibrante.

--Recommence! Les paroles! dit le vieux matre presque aussi mu
qu'elle. Joue-le!

Elle recommena. Le premier mot: O mon fils! sembla sortir d'une
me dsespre; le second cri, plein d'espoir et de tendresse,
jaillit de ses lvres comme une prire; elle se laissa enlever par
le rle; ses yeux se dilatrent, elle posa sur le piano le papier
pour en suivre des yeux les paroles, et tendit vers le ciel ses bras
magnifiques:

Sois bni! chanta-t-elle, et des larmes, de vraies larmes
inondrent son visage.

Morini quitta le piano, courut  elle comme pour l'embrasser; mais,
saisi de respect, il s'arrta, prit la main glace par l'motion de
la jeune cantatrice reste ple et tremblante, et la baisa comme
celle d'une reine.

--Tu es une grande artiste, dit-il; le monde est  toi maintenant.
Tu donneras un concert le mois prochain, car je n'ai plus rien 
t'apprendre que ce que tu trouverais seule. Tu joues de nature, cela
vaut mieux que toutes les leons.

--C'est arriv, n'est-ce pas? lui rpondit Ariadne.

--Qu'est-ce qui est arriv?

--Cette mre qui bnit son fils, ce fils qui a aim sa mre, mieux
que son amour? C'est arriv? C'est si beau!

--Parbleu, si c'est arriv! rpondit Morini transport, tout est
arriv! Tiens, voil la partition; lis, travaille, trouve des rles,
lis les pices, crois que tout est arriv, sublime nave! Et tu feras
pleurer l'univers, parce que a sera arriv!

Revenant  sa prudence, don de l'tude et des annes, le professeur
se reprit:

--Lis tout, mais pas  la fois; cherche un rle et travaille-le. Il
ne faut pas gcher son bien, et la vie est longue.

Six semaines aprs, les affiches annonaient le premier concert
d'Ariadne; mais elle avait pris pour affronter le public un nom de
guerre: Ariadne Mellini. Le matre l'avait conseill, et madame
Skourof l'avait exig.




XVI


Le concert eut lieu dans la salle des Chantres de la Cour, petite
salle qui a la primeur de tout ce qui se fait de bonne musique 
Ptersbourg. Ds les premires notes, le public comprit que ce
n'tait pas une femme ordinaire qui se prsentait devant lui; il y
avait l une dignit qui ne s'apprend pas. Ariadne tait une artiste
de race et ne pouvait rien faire de vulgaire ou de mdiocre.

Le matre avait choisi le public; les billets, tous placs par
lui,--car Ariadne ne connaissait personne,--avaient t rpandus dans
cette socit presque exclusivement mlomane qui ne manque ni un
dbut d'artiste, ni une sance de musique de chambre. Il y a ainsi,
 Ptersbourg, un noyau de trois  quatre cents personnes qui ne
craignent pas de dpenser une part apprciable de leur revenu pour
l'encouragement des jeunes talents et pour la jouissance des plaisirs
fins et dlicats que donne la bonne musique irrprochablement
excute. C'est ce noyau de gens senss qui fait de Ptersbourg une
des capitales du monde musical.

Ariadne eut un grand succs et fut rappele plusieurs fois par les
dilettanti idoltres. Sa beaut sculpturale ne nuisait certes pas 
l'ovation qui lui tait faite, mais il serait injuste de prtendre
qu'elle y entrt pour la plus grande part.

O cette jeune fille timide, leve loin de la foule, trouva-t-elle
le talent de marcher avec grce, de saluer sans embarras, de chanter
sans gne? Elle tait ne cantatrice; du moins, c'est ce que rpondit
son matre quand il fut interrog l-dessus.

Pendant que, aprs le concert, Ariadne recevait les compliments de
quelques amateurs, amis ou lves de son matre, elle sentit une
petite main gante frapper familirement sur son paule nue. Elle se
retourna et vit Olga devant elle.

--J'ai dit  maman que tu tais une ancienne compagne; elle est
enchante de toi; tiens, voil notre adresse, viens nous voir demain.

Tout en dbitant ce petit discours, Olga fourrait dans la main
d'Ariadne un morceau de papier arrach  un programme o elle
venait de griffonner quelques mots. La princesse Orline, la maman
d'Olga, ajouta quelques paroles bienveillantes avec ce beau sourire
tranquille d'une femme du monde qui veut tre aimable et bonne; puis
la mre et la fille, presque aussi jolies et aussi jeunes l'une que
l'autre, s'en allrent avec un froufrou et un ondoiement moelleux de
leurs jupes de soie blanche sur le parquet.

Ariadne rentra chez sa bienfaitrice, le coeur dbordant d'motion, et
madame Skourof, qui se sentait mourir lentement, prouva peut-tre
plus de joie que la jeune artiste elle-mme en lui entendant raconter
son succs dans les moindres dtails.

--Quand je n'y serai plus, pensa-t-elle, Ariadne aura, pour se
consoler de son abandon, la vie de l'art, si exigeante, si
absorbante, qu'elle lui fera oublier le chagrin de ma perte.

Ce fut elle aussi qui conseilla  l'orpheline d'aller voir la
princesse Orline ds le lendemain.

--Cela peut tre utile, disait-elle, et le talent est souvent mieux
servi par les relations que par son propre mrite.

Ainsi conseille, Ariadne se rendit chez son ancienne compagne. Un
luxe dont l'institut n'avait pu lui donner l'ide rgnait ds la
premire marche de l'escalier, orn de fleurs rares dans des vases
plus rares encore. Deux dragons japonais en bronze gardaient le
vestibule, et deux laquais anglais, aussi immobiles et beaucoup plus
roides que les dragons, leur faisaient pendant sur les banquettes.

La petite robe de soie noire que portait Ariadne n'tait gure
d'accord avec ces splendeurs; aussi la jeune fille attendit-elle
assez longtemps avant que la noble valetaille daignt se dranger
pour transmettre son nom. Mais  peine une sonnerie de timbre
mystrieuse avait-elle retenti au premier tage, qu'Ariadne vit
accourir par l'escalier somptueux son ancienne compagne, aussi
belle, aussi fantasque, mais plus gracieuse encore qu'autrefois.
Elle sauta au cou d'Ariadne, la prit par la taille et la fit monter
en courant jusqu'au premier. Une vaste salle tapisse de damas jaune
s'ouvrait devant elle; l, debout, leur tournant le dos, la princesse
Orline arrangeait des fleurs dans une jardinire.

--Maman! s'cria Olga, la voil!

La princesse tendit la main  Ariadne avec quelques mots de
bienvenue, adressa  sa fille un coup d'oeil plein d'avertissements
muets et passa dans une autre pice. Olga se hta d'emmener Ariadne
dans sa chambre.

--Voyons! dit-elle lorsqu'elles se furent assises sur une mignonne
causeuse  deux places en lampas blanc et rose, vis--vis d'une glace
immense qui les refltait toutes deux en pied; voyons, raconte-moi
tes affaires. Qu'as-tu fait, que fais-tu, que feras-tu?

--J'ai travaill, rpondit Ariadne, je travaille et je travaillerai.

--Tout le contraire de moi! s'cria joyeusement Olga. Je n'ai jamais
rien fait qui vaille, et j'ai l'intention de continuer ainsi toute
ma vie!

Ariadne sourit; un tel programme tait bon pour l'hritire d'un
demi-million de revenu, mais il ne convenait gure  la chanteuse
pauvre.

--Quel succs tu as eu hier, hein! C'est a qui est beau! J'aurais
bien voulu tre  ta place. Comme on t'a applaudie!... a te fait
plaisir quand on t'applaudit?

--Cela m'a fait grand plaisir hier, mais je ne sais pas si cela me
ferait plaisir tous les jours; je suppose que oui, cependant.

--Personne ne m'applaudira jamais! soupira mlancoliquement Olga.
Pourtant, j'aurais bien aim en essayer! Il faudra que je joue la
comdie de socit, pour voir; mais ce sont des amis qui coutent,
et l'on vous applaudit par politesse, tandis que toi... Donneras-tu
bientt un second concert?

--Le mois prochain, rpondit Ariadne. Je vais tre deux ans sans me
faire entendre. Mon matre veut que je travaille cinq rles avant
de dbuter au thtre. Il y a un mois, je n'avais pas ouvert une
partition!

--Tu dbuteras au thtre! Que ce sera beau! Tu as une voix unique,
inoue!

Ariadne sourit. Oui, elle savait que sa voix tait inoue.

--Et d'ici l, que vas-tu faire?

--Travailler! Quatre heures de chant par jour, deux heures de piano,
et le reste du temps se trouve vite pass en travaux de mnage et en
lectures avec madame Skourof.

--Tu travailles au mnage! Mais une crature comme toi devrait planer
au-dessus de ce monde et n'y descendre que pour charmer nos oreilles,
 nous autres mortels! Tu n'es pas une mortelle, toi, tu es une
desse!

--Il faut travailler cependant, reprit doucement Ariadne.

Olga rflchissait; son beau visage avait pris une expression de
douceur et de regret qui l'embellissait encore.

--Dis-moi, fit-elle, non sans hsitation, n'as-tu jamais eu de
dsagrments pour cette sotte histoire,--ta sortie de l'institut?

--Des dsagrments? Pourquoi? Personne ne m'aimait assez pour me
gronder de m'tre fait renvoyer avant la fin de mes tudes... qui
donc et pu me faire des dsagrments?

Olga regarda sa compagne; elle parlait de l'air le plus innocent.

--Alors, continua-t-elle, personne ne t'en a jamais parl?

--Je ne vois personne que mon matre et madame Skourof, et puis
une lve renvoye pour cause d'insubordination; ce n'est pas si
intressant pour qu'on s'en souvienne.

Olga garda le silence.

--Tu peux compter sur moi, dit-elle au bout d'un moment, je te suis
plus attache que tu ne crois: si jamais tu es dans la peine, viens
me trouver ou cris-moi. Tu ne m'appelleras pas en vain.

Ariadne voulait se retirer. Son amie la garda pour lui faire voir les
mille bagatelles coteuses et charmantes de son appartement, et ne la
laissa enfin partir que comble de prsents et d'amitis.

En revenant chez sa protectrice, Ariadne ne put s'empcher de lui
faire part de l'tonnement croissant que lui causait l'affection
d'Olga.

--Qui et cru, disait-elle, que cette riche princesse, si dure
parfois avec moi  l'institut, deviendrait mon amie dans l'infortune?

--Conservez son amiti, lui dit madame Skourof. Aprs moi, ce sera
la seule qui vous reste, et je sens que je ne durerai pas longtemps.

En effet, la bonne dame s'affaiblissait de jour en jour. Elle n'avait
pas pu chaperonner Ariadne lors de son premier concert. Le second fut
annonc, et elle sentit d'avance qu'elle n'irait pas non plus.

Aprs avoir surveill la toilette d'Ariadne, aprs avoir pos
elle-mme sur son front la couronne de jasmin blanc qu'elle avait
choisie, elle l'embrassa tendrement et s'tendit sur son lit, pendant
que sa fille d'adoption partait avec Morini. L'oppression dont elle
souffrait toujours disparaissait peu  peu; elle se sentait devenir
de plus en plus lgre, mais sa tte devenait aussi plus vide et plus
faible. Une autre et cru  un changement en mieux, mais elle avait
vu mourir trop de fois pour se mprendre sur son tat.

--Pourvu, se dit-elle, que je vive assez pour donner encore quelques
conseils  cette pauvre enfant!

Une langueur la saisit; elle voulait lutter contre le sommeil,
mais elle n'eut pas la force de rsister longtemps, et ses yeux se
fermrent sous la lumire adoucie de la lampe, voile par un pais
abat-jour.




XVII


Le concert d'Ariadne battait son plein; un jeune violoniste, d'un
talent ingal, mais incontestable, venait d'enlever la salle avec une
polonaise nouvelle d'un brio extraordinaire; les applaudissements,
teints  grand'peine pour lui, venaient de reprendre avec furie pour
l'entre d'Ariadne, qui devait excuter un duo avec un tnor alors en
vogue, et qui ne chantait jamais ailleurs qu' l'Opra. L'exception
qu'il faisait en faveur de la jeune lve de Morini avait redoubl
l'attention et la curiosit des assistants, et tous les yeux taient
braqus sur l'estrade.

Ariadne, ple comme toujours quand elle chantait, attendait le
moment de son entre, pendant une longue ritournelle au piano; son
partenaire, sr de lui-mme, scrutait paisiblement les rangs du
public et cherchait des visages connus auxquels il rpondait par un
petit signe et par un sourire, lorsqu'une voix, tout prs d'Ariadne,
au premier rang des fauteuils contre l'estrade, pronona une courte
phrase, qui fit tressaillir la jeune fille:

--Son vrai nom est Ranine; elle a t renvoye de l'institut pour une
intrigue avec un jeune homme...

--Pas possible!... fit une seconde voix.

--C'est comme je vous le dis. Elle est fort belle, mais cela
n'empche rien, au contraire.

Un murmure de dsappointement parcourut la salle: Ariadne avait
manqu son entre.

--Eh bien! lui dit le tnor, qu'avez-vous? A quoi songez-vous?

Ariadne se cramponna machinalement  ce qu'elle rencontra, et c'tait
la main que le tnor avait tendue en la voyant chanceler.

Un grand brouhaha se produisit: la cantatrice se trouvait mal! Tout
le monde se leva, et quelques-uns montrent sur leurs chaises.

Mais l'alarme fut de courte dure.

Ariadne, victime d'un moment de vertige, n'avait mme pas perdu
connaissance; il lui avait suffi de sentir un appui pour retrouver
son sang-froid.

--Je ne m'appartiens pas, se dit-elle, j'appartiens au public, qui a
pay pour m'entendre. Je penserai aprs.

Elle fit un signe  l'accompagnateur, qui reprit les huit dernires
mesures, et chanta avec une voix, une me, un dsespoir que personne
n'avait encore souponns. La dernire vibration du duo courait
encore dans l'air, que toute la salle s'tait leve et trpignait en
criant: Bravo!

--Ah! mademoiselle, dit le tnor en la ramenant pour la cinquime
fois au public enthousiaste, si j'tais femme, je serais jalouse de
votre succs!

Elle devait chanter encore deux morceaux; on voulut lui faire bisser
le premier; mais, au lieu d'obir aux _bis_ ritrs qui partaient de
tous les coins de la salle, elle chanta une chanson petite-russienne
d'une gaiet exquise, et son triomphe en fut doubl.

La ritournelle du second morceau tait assez longue; elle en profita
pour chercher des yeux et trouver sans peine celui qui avait profr
sa condamnation en si peu de mots.

C'tait un de ces hommes qu'on appelle de bons vivants, probablement
parce qu'ils mnent la plus mauvaise vie qui se puisse imaginer.
L'oeil tait insolent, le cou gras; les cheveux, rares, taient
coups courts, sans doute pour faire illusion sur leur nombre; un
visage plein, orn de petites moustaches, contribuait  l'air bon
enfant de ce personnage; mais ceux qui le connaissaient l'appelaient
mauvais sujet en riant, et parfois sans rire. Une brochette de
dcorations certifiait de sa noblesse et de ses services: c'tait le
gnral Frmof.

Celui-ci examinait la jeune fille comme il et examin un beau
cheval; aussi fut-il tant soit peu surpris de recevoir le regard
plein de mpris et d'indignation que celle-ci lui accorda en change
du sien; il essaya de riposter par un air malin, mais sa peine fut
perdue, car Ariadne chantait, et, quand elle chantait, le monde
n'existait plus pour elle.

Prtextant son indisposition, elle se hta de se drober aux
compliments de ceux qui l'attendaient au salon des artistes; aprs
avoir remerci vivement Morini qui l'avait reconduite en voiture, et
qu'elle n'engagea pas  monter, elle entra dans la chambre de madame
Skourof avec moins de prcaution que de coutume.

La vieille dame ouvrit les yeux au bruit de sa robe de soie, et
essaya de faire un mouvement, mais elle ne put.

--Approchez-vous, mon enfant, dit-elle  Ariadne effraye du rapide
changement de ce visage si placide quelques heures auparavant et
maintenant ravag par les approches de la mort; approchez-vous. Vous
tes contente?

--Trs-contente! dit Ariadne pensant au concert.

--Je suis fche de troubler votre joie, mais mes heures sont
comptes, continua madame Skourof, d'une voix trangement voile.
Vous trouverez mes derniers conseils et le dernier prsent que je
puisse vous offrir dans ma cassette sur la table... Soyez une
honnte femme comme vous avez t une honnte fille.....

--Ma seconde mre, s'cria Ariadne au dsespoir, ma bienfaitrice, mon
seul secours! Il s'est trouv un homme pour dire que j'avais eu une
intrigue  l'institut, que j'en avais t chasse pour cela... Il a
menti, vous le savez bien, vous!

Les yeux de madame Skourof s'assombrirent, et deux larmes coulrent
lentement sur ses joues blanchies.

--Je sais que ce n'est pas vrai... mais le monde le croit; on vous a
renvoye de l'institut sous prtexte d'intrigues.

--Ah! s'cria Ariadne, je comprends maintenant pourquoi nous vivons
dans l'obscurit. Je suis dshonore!

Madame Skourof agita faiblement sa main dj glace.

--Vous n'tes pas dshonore puisque vous n'avez rien fait de mal...
Je savais tout, continua-t-elle; c'est pour cela...

--Pour cela que vous m'avez recueillie, interrompit Ariadne en
tombant  genoux prs de sa bienfaitrice. Dieu vous doit le paradis,
car vous tes une sainte.

Elle pleurait amrement sur elle comme sur celle qu'elle allait
perdre.

--Dieu vous le doit aussi, dit la mourante en posant sa main sur
la tte blonde encore couronne de fleurs. Vous aussi, vous avez
souffert en ce monde! La vie sera dure pour vous, Ariadne; soyez
patiente, soyez gnreuse.

Ariadne appela du secours,--mais que faire contre la mort? Quand vint
l'aube, elle n'avait plus de protectrice. La main qui l'avait ramene
 ce foyer bni devait lui donner encore quelque chose, car, par son
testament, madame Skourof, qui vivait d'une pension, avait plac sur
la tte de sa protge une petite somme bien minime qui lui assurait
annuellement deux cents roubles de revenu.

C'est bien peu de chose, portait une lettre jointe  l'inscription,
c'est  peine du pain, littralement; mais c'est tout ce que je
possde, et c'est assez pour vous sauvegarder contre la tentation.
Avec cela et le travail que vous pouvez faire, vous terminerez vos
tudes et vous entrerez au thtre. Ma bndiction reposera sur vous
partout, parce que vous avez une me honnte qui ne saurait faillir.

Ariadne se trouva donc, trois jours aprs la mort de madame Skourof,
dans un appartement qui n'tait plus lou que pour deux semaines,
et dont les meubles taient rclams par des hritiers mcontents
qu'on les et frustrs d'un peu d'argent au profit d'une trangre.
Heureusement, le concert lui avait rapport quelque chose: elle s'en
servit pour payer sa toilette blanche et se faire faire un costume
de deuil. Quand tout fut rgl, un matin, en prenant le th, elle
consulta sa bourse: il lui restait cent trente-deux roubles de
capital, et seize roubles et demi de revenu  dpenser chaque mois.




XVIII


L'examen de ses ressources n'tait pas fait pour inspirer  Ariadne
une confiance aveugle dans l'avenir: elle alla trouver son matre
pour le supplier de lui permettre de dbuter un peu plus tt. Morini
fut inflexible.

--Depuis dix ans, dit-il, j'ai eu dix lves qui toutes avaient du
talent, qui toutes avaient fait de bonnes tudes, et qui ont voulu
dbuter avant d'tre suffisamment prpares; o sont-elles  prsent?
Qui sait leurs noms? Elles ont pourtant chant, les unes un hiver,
les autres deux fois, et pour finir leur histoire  toutes en un mot,
_fiasco_ complet. Pourquoi? parce qu'elles n'taient pas prpares!
Elles croyaient qu'on arrive comme a devant le public,--le vieux
matre marcha par la chambre les bras ballants et vint se planter
devant Ariadne en ouvrant une bouche norme,--elles ouvraient la
bouche, et qu'est-ce qui en sortait? un _couac_ abominable, parce
qu'elles avaient peur, ou qu'elles ne savaient pas jouer, ou qu'elles
n'avaient pas appris suffisamment leur rle... Et tu veux faire comme
elles?

--Mais, cher matre, je travaillerai double! supplia Ariadne les
mains jointes et les yeux pleins de larmes.

--Tu travailleras huit heures par jour pour te casser la voix!
C'est une belle ide que tu as l! Rappelle-toi, ma fille, pour ta
gouverne, que le travail acquis lentement, par un exercice modr,
est tout; que la prcipitation ne fait rien de bon, et pour en finir,
que diable! j'ai bien aussi mon intrt  ce que tu deviennes une
vraie artiste, une cantatrice srieuse! tu n'as pas l'air de t'en
souvenir!

Ariadne baissa la tte. Son matre avait raison; elle lui devait de
faire tout ce qui tait ncessaire pour arriver  l'apoge de son
talent; c'tait une dette sacre. Elle se soumit et rentra chez elle
en se demandant comment elle s'y prendrait pour vivre avec seize
roubles et demi par mois,--un peu plus de cinquante francs. Et il
lui fallait des chaussures, des chapeaux, des gants; il fallait tout
ce qu'emploie une femme du monde, si modeste et si conome qu'elle
puisse tre!

--Et les leons! s'cria Ariadne tout  coup, les leons! J'avais
oubli cela! Je donnerai des leons de piano.

Elle retourna aussitt chez son matre pour le prier de lui permettre
de donner des leons. Non-seulement Morini, qui se repentait de sa
rponse cruelle, lui octroya la permission demande, mais il promit
de lui chercher des lves.

Il fallait se loger cependant. Ariadne fit insrer dans les journaux
qu'une demoiselle, lve de Morini, cherchait la table et le logement
en change de quelques leons:--on vint plusieurs fois;  diffrentes
reprises tout paraissait arrang, puis, le lendemain, Ariadne
recevait un petit billet bien sec, dans lequel on avait chang
d'avis...

Elle fut quelque temps avant de comprendre la cause de ces
changements d'avis. A la troisime ou quatrime tentative, elle
devina: on lui demandait toujours o elle avait fait son ducation;
elle indiquait l'institut, naturellement. En sortant de chez elle, on
allait  l'institut, on apprenait comment elle avait t renvoye,
et, ds lors, on la fuyait comme une pestifre.

--On a raison, se dit Ariadne, on ne peut pas m'admettre, dans les
familles, auprs de jeunes filles innocentes; on se mfie de moi. Je
ferais de mme  leur place; mais quelle injustice du sort!

Elle tait si loin de croire au mal que, dans ses accs de colre
intrieure les plus violents, elle n'accusait jamais que la Grabinof.
Elle n'et pu croire qu'on avait fait d'elle le bouc missaire d'une
faute constate, et dont les coupables taient connues. Il valait
mieux pour elle, d'ailleurs, qu'elle ne le st pas, car, dans le
dcouragement o elle tait plonge, cette dcouverte l'et peut-tre
amene  la dernire limite du dsespoir.

Elle tait une aprs-midi  son piano, faisant des vocalises pour
se consoler, lorsqu'elle entendit sonner. La femme de chambre de
madame Skourof, qu'elle gardait en attendant une solution  ses
incertitudes, alla ouvrir; mais avant qu'elle et eu le temps
d'annoncer la visiteuse, Olga entra rapidement dans le petit salon.

--Ma pauvre Ariadne! dit la jeune princesse, quel malheur que le
tien! Mais tu n'es pas venue me le dire; je ne le sais que d'hier;
c'est trs-mal, trs-mal!

--A quoi bon? murmura Ariadne; cela ne pouvait servir  rien. Qui te
l'a dit?

--Je ne sais pas. Quelqu'un l'a rpt hier chez nous. Eh bien, que
vas-tu faire? Quand dbutes-tu?

--Dans deux ans, dit tristement la jeune artiste.

--Deux ans! Mon Dieu! que c'est long! Et que vas-tu faire d'ici l?

--Travailler, rpondit Ariadne avec rsignation.

--Travailler! c'est trs-bien, mais il faut vivre. As-tu de la
fortune?

Ariadne secoua ngativement la tte.

--De quoi vis-tu?

--Des bienfaits d'une protectrice qui m'a accueillie quand tout le
monde me repoussait... Pardon, toi aussi tu as t bonne pour moi au
moment o j'tais un objet de honte, et d'horreur pour les autres.

Olga avait baiss les yeux. Un sentiment de pudeur insurmontable la
prenait toujours au souvenir de ce moment pnible.

--Je vis, continua Ariadne avec une sorte de tendresse contenue
dans la voix, je vis de ce que m'a laiss cette femme de bien, qui
m'a recueillie, nourrie, vtue, qui m'a donn les moyens de devenir
quelque chose, et dont je n'ai connu la sublime bont qu'au moment
o il tait trop tard et o je ne pouvais plus rien faire pour lui
tmoigner ma reconnaissance.

--Comment! trop tard? dit Olga, non sans une certaine inquitude.

--Oui, j'ai appris quelques heures avant sa mort que j'avais t, non
pas, comme je croyais, renvoye de l'institut pour insubordination,
mais chasse pour cause de mauvaise conduite; chasse pour avoir reu
un jeune homme...

--Ah! fit Olga avec un douloureux soupir.

--Ma honte est si bien connue qu'on en parlait l'autre jour au
concert, et pourtant tu sais, toi, si j'ai jamais pens  autre
chose qu' Dieu et  la musique!

--Ah! certes! fit involontairement Olga, si quelqu'un a jamais eu une
mauvaise pense, ce n'est pas  toi qu'il fallait l'imputer!

--N'importe, continua Ariadne qui laissait dborder le trop-plein de
son me blesse, je suis juge, condamne... On me laissera mourir de
faim, car je ne puis trouver d'asile... Heureusement, ma bienfaitrice
ne me croyait pas coupable, elle; elle savait bien que j'tais
innocente de tout; elle m'a laiss ce qu'elle possdait...

--Combien?

--Seize roubles et demi de pension par mois. C'est du pain, comme
elle l'a dit. O ma bienfaitrice vnre, vous m'avez recommand de ne
pas faillir... certes, je ne tromperai pas votre attente! Ce serait
une trop noire ingratitude!

Ariadne pleurait amrement, la tte dans ses mains; elle venait
de rvler le secret de ses mditations depuis la perte de madame
Skourof. Dans l'angoisse de son abandon, elle s'tait jur de rester
honnte fille, quoi qu'elle pt souffrir, afin de faire honneur
 celle qui l'avait couverte de sa protection lorsqu'elle tait
calomnie.

Olga laissa pleurer pendant quelque temps l'orpheline dsespre; ses
yeux  elle-mme taient humides, mais un remords cuisant l'empchait
de mler ses larmes  celles d'Ariadne. Elle n'osait ni ne pouvait
rien dire  cette innocente qui portait le fardeau de sa faute  elle.

--Ah! si j'avais su! pensa la princesse Olga, si j'avais su le mal
que je faisais  une autre!...

Sa pense se dtourna avec dgot du souvenir de ces scnes au
rfectoire qui avaient cot si cher  sa compagne. Elle et donn
toute sa fortune pour tre innocente et pouvoir se rappeler sans
rougir les annes coules.

--Je n'ai pourtant rien fait de mal! murmurait l'orgueil indompt.

--Et pourtant, vois ce que tu lui as fait souffrir, rpondait la
conscience.

--O logeras-tu? dit doucement Olga, quand elle vit les larmes
d'Ariadne  peu prs puises.

Depuis un moment la tte de son amie reposait sur son paule.

--Nulle part! dit l'abandonne. Personne ne veut de moi. Mes
antcdents m'empcheront de trouver un asile honorable.

--Tu ne peux pas donner des leons? suggra timidement la riche
hritire.

--Personne ne veut de mes leons! s'cria Ariadne en se levant
brusquement. Mais comprends donc que je suis dshonore! que pas une
mre ne me laissera parler  sa fille, que je ne puis trouver un
logement que dans une maison o l'on ne se soucie pas de l'honntet
des femmes; qu'enfin je suis perdue! Perdue jusqu'au jour o je
monterai sur la scne. Je n'en serai pas moins perdue, mais au moins
j'aurai du pain! On n'est pas difficile sur les moeurs, au thtre!

Elle se dtourna avec amertume.

--coute, Olga, dit-elle, ta place n'est pas ici; tu te fais du
tort en venant me voir; on ne vient pas me voir, moi,--je ne suis
pas une personne qu'on puisse frquenter. Laisse-moi te remercier
pour l'amiti que tu m'as montre; elle date de mon malheur, et par
consquent elle n'en est que plus noble et plus gnreuse, mais elle
te serait fatale. Adieu, embrasse-moi et ne reviens plus ici.

--Viens me voir! dit humblement Olga qui se sentait bien petite
devant l'infortune de sa compagne.

--Non, je ne dois pas aller te voir; d'ailleurs, ta mre ne le
permettrait pas.

Olga s'tait leve; elle restait debout, indcise, et semblait
couter une voix qui lui parlait intrieurement...

--Au revoir! dit-elle brusquement.

Elle embrassa son amie et disparut.

Ariadne entendit au bout d'un moment le bruit des roues de son
quipage.

--Je n'ai plus personne au monde! dit-elle tout haut.

Le ton de sa voix l'effraya; elle tait dj accoutume  la solitude.

Elle fit quelques tours dans l'appartement dsert dont presque tous
les meubles avaient t enlevs par les hritiers avides, et, sentant
l'amertume grandir et bouillonner au dedans d'elle-mme, elle allait
lui donner cours en larmes et en paroles vhmentes, lorsqu'elle
baissa la tte avec soumission, comme devant une main invisible.

--Sois patiente, sois gnreuse! murmura-t-elle; ce sont ses
derniers ordres. Je serai patiente et gnreuse.

Elle se remit au piano, et peu  peu la paix, la grande paix que lui
donnait l'art, descendit sur son me fatigue.




XIX


Olga, en rentrant, trouva sa mre absente, ce qui arrivait souvent.
Congdiant alors la femme de charge qui l'avait accompagne dans
son expdition, elle alla se plonger dans les mditations les moins
rjouissantes, au fond d'une petite serre contigu au salon jaune. Ce
qu'elle pensa et rsolut alors communiqua  son visage une expression
si nouvelle de courage et de fermet, que sa mre,  son retour, la
regarda  deux fois.

--Mon Dieu! dit-elle, quelle figure! D'o viens-tu avec cet air
revche?

--J'ai quelque chose  vous dire, maman, rpondit vasivement la
jeune fille. Puis-je vous parler en particulier?

La princesse regarda sa fille avec une stupfaction profonde.

--Pourvu, pensa-t-elle, qu'elle n'ait point commis quelque grosse
sottise!--Venez dans mon cabinet de toilette, dit-elle d'un air
srieux; nous causerons pendant que je m'habillerai pour le dner.

Elle passa devant, et sa fille la suivit jusque dans la grande pice
frache et parfume qui lui servait de cabinet de toilette. Une femme
de chambre, ramene tout exprs de la Petite-Russie, pour plus de
certitude qu'elle ne savait pas le franais, s'approcha pour aider
la princesse, et Olga s'assit sur un petit canap bas, en face de sa
mre qui se tenait devant un grand miroir.

--Maman, dit-elle, on m'a racont une histoire bien singulire
aujourd'hui; je voudrais vous en faire part.

Enchante d'apprendre que l'tat d'esprit extraordinaire o se
trouvait sa fille provenait simplement d'une histoire romanesque, la
princesse acquiesa d'un signe de tte pendant qu'on lui tait sa
robe.

--Figurez-vous, maman, commena la jeune fille, que dans un institut
de demoiselles il est arriv, il y a longtemps dj, une chose bien
trange: plusieurs lves de la classe sortante avaient imagin de
s'amuser en cachette des dames de classe, et, comme on ne s'amuse
pas beaucoup dans les instituts, o les moyens de se distraire sont
rares, elles inventrent un divertissement assez dangereux.

La princesse souriait d'un air distrait, tout en s'occupant de sa
toilette. Olga continua.

--Parmi les jeunes gens que recevait madame la suprieure,--car elle
avait une nombreuse famille et connaissait beaucoup de monde,--il
y en avait deux qui s'taient plus d'une fois arrts  causer
un instant avec les demoiselles qui allaient et venaient dans
l'escalier; un troisime, qui avait ses entres chez la directrice,
imagina de proposer  quelques-unes de ces lves de souper un soir
dans le rfectoire quand tout le monde serait couch. Il y avait une
jeune fille trs-gourmande parmi celles-l;--enfin, elles acceptrent.

--Quelles sornettes me contez-vous l? fit la princesse en fronant
ses sourcils olympiens.

--C'est la pure vrit, maman, je vous assure. Les lves--il y en
avait trois--sortaient du dortoir  onze heures, passaient devant
la dame de classe qui ronflait comme un tuyau d'orgue, descendaient
au rfectoire, et l, les jeunes gens, qui avaient apport des
provisions, soupaient avec elles en secret.

--On ne les a pas surpris dans cette belle occupation? demanda la
princesse que cela commenait  amuser.

--Prcisment, ma chre maman, la directrice les surprit un jour;
mais, ce jour-l, les demoiselles n'taient pas venues,--supposons
qu'on les en avait empches par une surveillance plus active,--et la
suprieure ne trouva que les messieurs.

--Eh bien! je suppose qu'elle ne les a pas mis en pnitence? dit la
princesse, riant malgr elle  l'ide de la figure des trois jeunes
gens en prsence de la vieille dame.

--Non, maman, probablement mme il ne serait rien arriv du tout
si une femme de chambre n'avait pas bavard. Mais, le lendemain,
tout l'institut savait l'histoire, il fallait faire un exemple.
Vous comprenez, maman, ajouta Olga avec amertume, on ne pouvait pas
laisser impunie une telle violation des rglements...

--Je connais cette histoire, dit la princesse en cherchant dans son
esprit un souvenir qui n'avait gure laiss de traces.

Cette aventure d'institut avait pass de sa mmoire depuis bien
longtemps. Une fois assure que la coupable tait d'extraction
obscure, elle n'avait plus de motifs pour s'en souvenir.

--Je crois que oui, maman; du moins on vous l'a probablement raconte
dans le temps.

--On a renvoy la jeune fille, fit la princesse.

Olga chercha pniblement quelques mots, puis elle se leva les joues
brlantes, les yeux pleins de feu.

--Ce que vous ne sauriez vous imaginer, maman, continua-t-elle en
regardant sa mre bien en face, c'est que le rglement, qui exigeait
une victime, pouvait ne pas exiger que cette victime ft une
coupable. On renvoya une jeune fille en effet, et cette jeune fille
tait innocente.

--Comment! fit la princesse en levant les yeux.

Elle s'arrta ptrifie, tant le regard qu'elle reut de sa fille
rvlait de sentiments nouveaux et inconnus.

--Oui, ma mre, elle tait innocente, et,  l'heure prsente, elle
ne peut gagner sa vie parce qu'on la croit coupable: elle n'a qu'
se laisser mourir de faim, pendant que les vritables coupables sont
tranquilles et heureuses, estimes de tous. N'est-ce pas que c'est
horrible?

--Horrible en effet, murmura la princesse; mais n'est-ce pas une
invention de la demoiselle pour se rendre intressante?

--Mre! s'cria Olga ple d'indignation.

--Car enfin, continua la grande dame,  quel propos aurait-on puni
une innocente? Cela supposerait des combinaisons atroces... Je ne
crois pas un mot de cette histoire. Qui vous l'a raconte?

--Mre! cria une seconde fois la jeune fille indigne, la victime
innocente est Ariadne Ranine, et l'une des coupables... c'tait moi.

Olga regarda sa mre en face, non pour la braver, mais pour affirmer
la vrit de ses paroles.

--Vous! vous! rpta la princesse, qui crut sa fille folle.

--Moi! Et j'ai eu la lchet de laisser renvoyer Ariadne, quand
le premier de mes devoirs tait de me proclamer coupable. Je l'ai
vue tomber sans connaissance. J'ai entendu ses plaintes, je l'ai
accompagne jusqu' la porte, et je n'ai rien dit. Mais si je n'ai
pas parl, ma mre, c'est qu'en ce moment-l je ne me doutais pas
qu'une innocente serait dshonore pour toute sa vie; je croyais
qu'on n'y penserait plus au bout de trois mois. A ce moment, je
songeais  vous, ma mre, et  mon pre; je pensais au nom que je
porte, et je me disais que, si votre fille tait ainsi chasse, vous
en mourriez tous deux de honte,--et Ariadne n'avait ni pre ni mre.

Olga se tut. La princesse avait recul de quelques pas. Toute cette
scne avait eu lieu en franais, et la femme de chambre, voyant
qu'on se querellait, avait pris le parti de sortir quelques instants
auparavant et de ne plus rentrer.

--Vous, une Orline! rpta la princesse. Vous avez eu des
rendez-vous! Vous avez soup la nuit!...

--Au rfectoire, fit observer doucement la coupable.

--Est-il possible que vous ayez oubli  ce point ce que vous vous
deviez?

--Je suis coupable, ma mre, dit Olga, et je m'accuse; mais on ne
m'a jamais appris ce que je me devais. A l'institut, on nous a
donn des rgles banales et pdantes, bonnes pour tout le monde
et pour personne; de plus, on m'a toujours rpt qu'Olga Orline
pouvait faire tout ce qui lui passerait par la tte. Je voyais mes
dsobissances impunies; mes malices passaient inaperues, non parce
qu'on n'en avait pas connaissance, mais parce qu'on ne voulait pas me
punir. C'est ici seulement, prs de vous, ma mre, depuis que j'ai
le bonheur de vivre sous votre gide, que j'ai appris mes devoirs et
que j'ai rougi de ma faute... C'est aujourd'hui seulement, en voyant
le mal que j'avais caus  une innocente, que j'ai compris que mon
silence tait plus qu'une faute: c'est un crime.

--Un crime! Vous n'allez pas vous dnoncer, je suppose, fit la
princesse avec tout l'orgueil d'une grande dame qui mprise une
plbienne.

--S'il n'y a que ce moyen de rhabiliter Ariadne, il faudra pourtant
le faire, rpondit bravement Olga.

Le silence se fit.

La princesse regarda autour d'elle, vit qu'il tait tard et sonna sa
femme de chambre.

--Allez vous habiller, dit-elle  sa fille, nous en parlerons plus
tard.

--Ma mre me pardonne-t-elle? demanda doucement Olga avec toute
la soumission, toute la grce qu'elle savait si bien dployer 
l'occasion.

La princesse ne put lui tenir rigueur; il y avait si longtemps
d'ailleurs! Qui se souvenait de cette histoire? Elle sourit et laissa
baiser par sa fille la main que celle-ci caressait tendrement.

--Nous verrons, dit-elle.

Mais elle avait dj pardonn.




XX


Si la princesse tait absolument gte par sa vie de femme heureuse
et frivole, elle avait le coeur gnreux, et son jugement, fauss
dans les circonstances ordinaires par l'habitude d'une longue
domination despotique sur son entourage, se retrouvait intact dans
les occasions graves.

Pendant le dner et les heures qui suivirent, tout en causant avec
ceux qui se trouvaient prsents, elle se fit un plan de conduite, et
lorsque sa fille vint la trouver  sa toilette, vers minuit, elle
avait prpar une solution.

--Si je vous ai bien comprise, dit-elle, vous vous reconnaissez
coupable d'un dommage caus  cette jeune fille dont vous m'avez
parl, et vous dsirez le rparer.

Olga, pour toute rponse, se jeta au cou de sa mre et l'embrassa 
l'touffer.

Cette marque de tendresse amollit encore le coeur dj bien dispos
de la princesse.

--Mais d'abord, racontez-moi comment vous avez appris les suites de
ce malheureux vnement.

En quelques mots, Olga mit sa mre au courant de l'existence
d'Ariadne depuis son renvoi de l'institut.

--Si vous l'aviez vue, maman, dit-elle en terminant, si vous saviez
avec quelle noblesse elle porte son infortune! Et quand on pense
qu'elle n'a plus d'asile!...

--J'ai pens, dit la princesse, que si nous lui faisions une dot
convenable, avec le capital, elle pourrait se marier, et avec le
revenu, en attendant, elle aurait de quoi vivre...

--Et o voulez-vous, ma chre maman, rpliqua Olga, que cette pauvre
fille trouve un mari, si elle ne voit pas une socit honnte? Les
maris n'iront pas la chercher dans une maison autre que convenable,
et on ne veut la loger nulle part!

La princesse gardait le silence. En effet, la situation tait
embarrassante.

--Savez-vous, ma chre maman, reprit la jeune fille, ce qu'il faut
faire pour me mettre en paix avec ma conscience?--car ma conscience
me fait depuis longtemps tous les reproches que votre bont
m'pargne,--il faut ouvrir votre maison  Ariadne.

--Qu'elle vienne! dit la princesse, je serai trs-contente de lui
tmoigner les sentiments qu'elle mrite. Sait-elle que c'est vous qui
tes la cause involontaire...?

--Non, maman, elle ne sait rien du tout;  peine a-t-elle appris
depuis peu de temps de quoi elle tait souponne. Mais, maman, lui
faire une dot, c'est prcisment lui apprendre la vrit,--et moi qui
la connais, je puis vous certifier qu'elle refusera vos bienfaits
quand elle saura... Savez-vous, ma chre maman, ce qu'il faudrait
faire pour tre une vraie Orline, grande et gnreuse comme tous ceux
de notre race? Il faudrait prendre Ariadne chez vous, ici, dans la
maison.

--Chez nous! se rcria la princesse.

--Chez nous, ma chre maman. Aux yeux du monde, ce serait pour
me donner des leons de musique... Oh! ne craignez rien, je n'en
prendrai gure, ajouta la jeune fille;--la princesse n'aimait pas
la musique chez elle, en revanche elle l'adorait chez les autres,
o elle n'entendait pas les tudes prliminaires.--Ariadne est une
grande artiste, sa musique ne peut vous gner; elle est si douce,
si bien leve! Je suis souvent seule, il me faudrait une dame de
compagnie... Et puis, maman, si elle n'a pas d'asile, c'est ma
faute... Si vous m'aimez et si vous m'avez vraiment pardonn, vous
ferez ce que je vous demande!

Olga tait  genoux et entourait la princesse de ses bras... Quelle
mre et refus? Ce n'tait pas celle-l, qui sentait au fond combien
la dette de sa fille envers l'orpheline tait lourde et sacre.

--Soit! dit-elle. Tu iras la chercher demain.

Olga regarda sa montre avec regret; il tait vraiment trop tard pour
y aller le soir, ou plutt la nuit mme.

Elle couvrit sa mre de caresses reconnaissantes et emporta sa joie
dans sa chambre, o elle eut peine  trouver le sommeil.




XXI


Ariadne tait installe depuis huit jours dans la maison Orline,
qu'il lui semblait encore faire un rve. Elle avait reu tant de
preuves d'estime et d'amiti de la part de la princesse, Olga la
traitait avec tant de dlicatesse, que l'orpheline ne pouvait croire
 une si belle ralit.

Cependant, elle se fit bien vite  sa nouvelle position, car ses
instincts la portaient vers tout ce qui tait lgant et riche.

La seule chose pnible pour elle fut de quitter le deuil de sa
bienfaitrice, sur une prire ritre d'Olga.

La princesse, comme la plupart des dames russes de son temps,
n'aimait pas qu'on portt le deuil dans sa maison, et il fallut cder
sur ce chapitre.

Si douce que ft l'existence d'Ariadne, compare avec ce qu'elle
avait pu craindre, le coeur de la pauvre enfant tait cruellement
prouv par des scrupules chimriques. Elle craignait de faire tort 
Olga par sa prsence, et finit par le dire  sa compagne.

La princesse rassura l'orpheline, mais d'une manire qui fit une
autre plaie  son coeur tant de fois bless.

--Aucun doute, dit la grande dame, ne peut effleurer celle que je
protge de mon hospitalit. Vous tes saine et sauve chez moi,
mademoiselle.

Ariadne remercia, mais le coeur gros. Il lui en cotait de ne pas
tre estime pour elle-mme! Il fallait bien se faire  cette ide
cependant, car rien ne pouvait rparer l'outrage du pass.

La princesse avait exig d'Olga qu'elle ne rvlerait pas le pass 
son amie: c'tait la seule condition qu'elle avait mise  l'admission
d'Ariadne chez elle.

La maison Orline tait grandiosement ouverte et fort bien frquente;
on y donnait  dner tous les mardis, on y dansait deux fois par
mois pendant l'hiver; une loge aux Italiens employait un autre jour;
cette loge fut pour Ariadne une source de joies indescriptibles.

La princesse s'en servait peu; elle y envoya sa fille avec Ariadne et
un chaperon quelconque, choisi parmi les nombreuses parentes laides,
pauvres et ges auxquelles elle cherchait charitablement  faire
plaisir de temps en temps. L, Ariadne apprit tout ce que la musique
peut donner d'extases  une me vraiment faite pour la sentir, et son
talent y prit plus de force et de maturit.

Elle tait chez la princesse depuis deux mois environ, lorsqu'un
lundi,  l'opra Italien, elle remarqua, braque sur elle, une
jumelle obstine qui semblait vouloir attirer son attention.

Elle feignit d'abord de ne point l'apercevoir, mais les deux verres
entts la suivaient avec tant de persistance qu'elle prit le seul
parti en pareil cas: elle s'arma  son tour de son binocle, promena
un regard distrait dans la salle, le laissa tomber ddaigneux et
froid sur la jumelle insolente, et revint  son indiffrence.

La jumelle disparut, et, au lieu des deux gros verres ronds dans leur
gane noire, Ariadne aperut les yeux non moins gros, ronds et noirs,
du gnral Frmof.

La jeune femme ne put rprimer un mouvement; elle n'avait vu le
gnral qu'une fois,  son second concert, mais le souvenir de la
plus vive douleur de sa vie tait li  ce visage de viveur, et elle
ne pouvait plus l'oublier.

En vain voulut-elle penser  autre chose, s'absorber dans la musique,
s'isoler dans des penses sereines et gnreuses, elle ne le put; le
regard de cet homme et le souvenir de ses paroles la poursuivirent
sans piti jusqu'au matin, durant les longues heures d'une insomnie
fivreuse.

--Pourvu, se disait-elle, que je ne le revoie jamais!

Elle n'osait l'esprer; pourtant, c'tait quelque chose que d'avoir
pass deux mois sans rencontrer cet homme qui lui tait odieux.

Elle ne fut pas si longtemps avant de le revoir.

Le jeudi suivant, c'tait jour de soire dansante, il arriva de bonne
heure, en homme qui veut profiter d'un bon moment de causerie avant
l'arrive des importuns.

--On a t longtemps sans vous voir, gnral! dit la princesse en lui
indiquant un sige auprs d'elle.

--J'ai t faire un tour dans mes terres, rpliqua le gnral,
je suis parti le lendemain d'un fort beau concert  la salle des
Chantres...

Ses yeux glissaient du ct d'Ariadne, la princesse s'en aperut.

--Celui de mademoiselle probablement, dit-elle avec un petit geste de
son ventail.

Le gnral profita d'une nouvelle arrive pour rapprocher son sige
de la chaise d'Ariadne.

--Je suis dj, dit-il, un de vos plus chauds admirateurs,
mademoiselle, et--il baissa imperceptiblement la voix--il ne tiendra
qu' vous que je le devienne davantage.

Ariadne sentit l'insulte et rougit de la tte aux pieds. Ses paules
superbes se rosrent tout  coup, et le gnral les contempla avec
l'air d'un amateur devant un tableau de matre.

Les arrivants entouraient la princesse; la jeune fille se recula pour
leur faire place, mais le gnral n'tait pas homme  se laisser
dcontenancer.

--Inscrivez-moi, au moins, dit-il plus bas encore; si votre coeur est
pris pour le moment, souvenez-vous que j'ai retenu mon tour.

--Monsieur! dit Ariadne entre ses dents serres, vous tes un lche!

La princesse se retourna vivement. Seule de tout le groupe elle avait
entendu non la provocation, mais la rponse; le regard que le gnral
avait jet sur Ariadne l'avait sans doute mise en dfiance.

--Gnral, dit-elle, on joue l-bas, et vous ne dansez pas que je
sache; faites place aux danseurs.

Le gnral s'loigna en se dandinant, non sans ajouter une oeillade
assassine au bagage de sottises qu'il venait de dposer aux pieds
d'Ariadne.

Le seul moyen d'excuser sa conduite est d'avouer qu'il professait
la plus mauvaise opinion de toutes les femmes en gnral et en
particulier; c'tait un de ces hommes trop faibles pour avoir un
caractre, qui en empruntent un tout fait, et qui le plus souvent
le choisissent fort mal. Il tait tellement sr de la perversit
fminine, qu'il avait calomni Ariadne exactement comme il et aval
un verre d'eau; il venait  prsent de l'insulter avec la mme
facilit; il lui croyait un nombre indfini d'aventures depuis la
premire; quoi de plus naturel que de rappeler  une jolie femme, pas
cruelle, qu'il tenait ses hommages  sa disposition?

La princesse avait vu le mouvement d'Ariadne, elle avait entendu ses
paroles; craignant quelque accident, elle essaya une diversion qui
russit.

--Monsieur Constantin Ladof, dit-elle en poussant un jeune homme qui
lui parlait devant Ariadne encore ple; mademoiselle Ranine.

--Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la
premire contredanse? dit la voix musicale de Constantin Ladof.

Ariadne plit, rougit, s'inclina machinalement, passa son bras sous
celui du cavalier et respira plus  l'aise en se trouvant admise dans
les rangs du quadrille.

--Ah! mademoiselle, lui dit son danseur, si vous saviez le mal que je
me suis donn pour arriver  vous connatre! Votre voix m'avait fait
une telle impression, que je suis rest deux nuits sans dormir. Ce
sont les anges qui vous ont appris  chanter de la sorte! Savez-vous
que,--c'est bte de l'avouer, ici surtout, pendant qu'on danse,--mais
vous m'avez fait pleurer!

Ariadne regarda celui qui lui parlait. Les yeux bleus du jeune homme
taient aussi sincres, aussi honntes que ses paroles. Elle sourit
et rpondit de bonne grce. Celui-l au moins ne la mprisait pas.

Vers la fin de la soire, comme on se retirait, le gnral Frmof,
toujours content de lui, s'approcha de la matresse du logis pour
prendre cong, et reut un compliment fort inattendu.

--Vous tes un mauvais sujet, gnral, dit la princesse  demi-voix
d'un air de reproche; c'est fort gentil les mauvais sujets, mais
entre clibataires, ou bien chez les vieilles femmes qui ne craignent
plus rien; moi, j'ai des demoiselles  marier; vous reviendrez me
voir quand il n'y aura plus de jeunes filles dans la maison.

--Entendre, c'est obir! dit galamment Frmof en baisant la main qui
le mettait  la porte. Tchez que ce soit bientt, princesse.

La princesse ne put s'empcher de rire. Cependant Ariadne ne devait
pas se remettre de cet affront.




XXII


--On peut me parler ainsi! pensait la jeune cantatrice assise sur le
petit canap de sa chambre dans l'tat de dcouragement qui suit les
grandes indignations; il y a des hommes qui croient avoir le droit de
m'insulter, froidement, de propos dlibr! Comment me justifier? Qui
me sauvera? Qui leur criera  la face: Vous mentez lchement!

Ariadne n'attendait de secours de personne; aussi prit-elle ds
lors la rsolution de se retirer de plus en plus du monde au milieu
duquel elle vivait. Le sacrifice fut accompli sans apparat, sans
retours amers, et mme sans regrets. Ce monde n'tait pas fait pour
elle, elle n'y pouvait rencontrer aucune sympathie srieuse; elle
le traverserait comme un oiseau de passage parcourt les pays qui
le sparent du nid. L'art tait sa vraie patrie, c'est dans l'art
qu'elle trouverait les joies qui la rcompenseraient de tant de
peines.

Cette rsolution lui inspira ce grand calme qui se posait sur elle de
temps en temps  la fin de ses luttes intrieures.

Deux annes la sparaient encore du terme fix par elle pour ses
peines; elle en prvit la fin sans efforts et sans impatience.

Le lendemain de ce bal, la princesse parut au djeuner avec l'air
affable et courtois qui faisait partie de son visage; cette srnit
qui ne se dmentait jamais n'tait pas joue, car la princesse,
suivant une expression vulgaire, n'tait pas de ceux qui se laissent
dmonter; les calamits n'avaient pas pargn sa tte aristocratique;
elle avait aim et pleur un mari jeune; mais, avec les annes,
elle s'tait fait une sorte de philosophie rsigne, que son visage
annonait  ceux qui n'taient pas admis  partager ses penses
secrtes. Disons que le nombre de ceux  qui elle communiquait ses
ides tait extrmement restreint.

Ce fut donc avec un visage souriant qu'elle djeuna en compagnie des
deux jeunes filles. En se levant de table, aprs avoir cart sa
fille sous un prtexte insignifiant, elle passa dans la serre pour y
prendre le caf, comme d'habitude, et tout en marchant, elle dit 
Ariadne de sa voix mlodieuse:

--Le gnral Frmof s'est permis, je crois, avec vous, quelque
plaisanterie peu convenable?

La jeune artiste plit et rprima un frisson, mais elle devait
rpondre et rpondit:

--Oui, princesse.

--Eh bien! fit la grande dame en s'asseyant, il ne reviendra plus. Je
vous dis ceci, mon enfant, pour que vous compreniez combien j'ai 
coeur de vous dfendre contre toute impertinence. Vous ne serez point
offense si je vous demande, de votre ct, d'tre aussi prudente que
possible. Sur ce point, d'ailleurs, je n'ai point d'inquitude.

Elle sourit; ce sourire congdiait Ariadne, qui murmura quelques
paroles de remercment et se retira plus loin.

C'tait une protection, celle-l, et bien inespre; pourtant, la
jeune fille se sentit froisse; la princesse aurait d comprendre
qu'elle n'avait pas besoin de lui conseiller la prudence. Cependant,
Ariadne fit taire ce regret et s'imposa de ne penser qu'au bienfait.

L'hiver s'coula de la sorte. Rien ne drangea l'ordre des soires
des thtres, des rceptions de toute espce, jusqu'au carme.

Ariadne apparaissait aux bals de la princesse, dansant avec quelques
jeunes gens insignifiants quand on manquait de vis--vis, et se
renfermait dans une atmosphre de glace si elle voyait s'approcher
quelque cavalier plus brillant.

Cette sage conduite lui valut en mainte circonstance les loges de
la princesse, qui ne pouvait s'empcher d'admirer tant de retenue
et de discrtion. A plusieurs reprises elle lui exprima toute la
satisfaction qu'elle ressentait  la trouver digne de son estime et
de sa confiance. Par l Ariadne se fit une amie, et la princesse
n'tait pas femme  donner facilement son amiti.

Parmi les jeunes gens insignifiants avec lesquels Ariadne dansait
parfois se trouvait Constantin Ladof. Il tait de bonne famille;
autrement, la porte de la noble maison ne se ft pas ouverte devant
lui. Il possdait quelques milliers de roubles de revenu, mais
c'tait peu de chose dans un milieu o le luxe le plus extravagant
tait considr comme une des premires conditions de l'existence. Il
avait pour lui un grand avantage: c'tait de n'avoir aucune parent
et d'tre absolument libre de ses actions; mais qu'importait cet
avantage  des gens accoutums  chercher, dans les familles des gens
qui les entouraient, des leviers ou des marchepieds vers une fortune
plus rapide ou plus considrable?

Constantin Ladof tait donc un jeune homme aimable et sans
consquence. De plus, au lieu de revtir l'habit militaire, qui donne
tant de grces et qui conduit rapidement aux places en vue, il avait
eu la malencontreuse ide de prendre du service dans un ministre.
Or, un fonctionnaire civil est  cent piques, comme prestige,
au-dessous d'un militaire. Officier de la garde, Ladof et t un
brillant jeune homme; employ dans un ministre, il n'tait plus
qu'un gentil garon, ce qui n'tait pas du tout la mme chose.

Les mres russes laissent trop volontiers voltiger autour de
leurs filles ces jeunes gens sans consquence qu'elles ont vu
grandir, qu'elles tutoient souvent; ils leur paraissent aussi
insignifiants que les insectes des soirs d't; peut-tre elles-mmes
trouvent-elles une jouissance secrte d'amour-propre  se voir
courtises, adores par ces gamins aimables. Elles sont pour eux
moins que des mres, presque des tantes; avec l'ge, l'enthousiasme
juvnile disparat; mais l'amiti, la confiance, l'estime rciproque
restent presque toujours. C'est l ce qui explique la grande quantit
de jeunes gens de vingt-cinq  trente-cinq ans qu'on rencontre dans
les salons des femmes d'environ quarante ans, qui ont renonc  la
coquetterie, mais non au dlicat plaisir d'tre flattes et encenses.

Malheureusement, ce beau tableau a son ct sombre. Les jeunes filles
qui grandissent dans cette atmosphre de dfrence courtoise et
chevaleresque y prennent l'habitude de la coquetterie journalire,
passe presque  l'tat de ncessit. Maman est si belle et rit si
bien avec les jeunes gens! Pourquoi sa fille n'en ferait-elle pas
autant?

Mais maman, si elle le voyait, gronderait svrement sa fille;
aussi la jeune demoiselle se garde-t-elle bien d'employer son petit
arsenal de gentillesses et de ruses sous les yeux de sa mre; elle
fait la coquette dans les petits coins, en prsidant au th qu'elle
fait servir dans le grand salon, pendant qu'elle-mme retient autour
de la table, couverte de friandises, les jeunes gens encore en
disponibilit, ou bien qui sont relays dans leur office de cavaliers
servants auprs de la chtelaine par les nouveaux arrivs.

Constantin Ladof papillonnait donc  l'aise chez la princesse Orline,
et celle-ci lui accordait autant d'attention et de bienveillance
qu' quelque beau chien de race habitu  venir manger du sucre dans
sa main. Ladof tant sans consquence, rien ne l'empchait d'aller
et de venir, l'aprs-midi ou le soir, d'apporter de la musique,
d'accompagner Ariadne quand on la priait de chanter, de jouer 
quatre mains avec Olga quand celle-ci tait contrainte de se mettre
au piano, ce qui lui arrivait le plus rarement possible; c'tait
Ladof qui se chargeait de procurer des billets de concert ou de
spectacle; c'tait lui encore qu'on envoyait chercher des glaces
quand on avait trop soif; mais ce n'tait pas lui qui les payait, la
princesse ayant dclar une fois pour toutes qu'elle n'acceptait rien
de personne, except les attentions et les politesses.

Ariadne savait que Ladof tait un jeune homme sans consquence; la
princesse s'tait librement explique  ce sujet, un jour qu'Olga
s'tendait un peu trop longuement sur les mrites de cet aimable
garon; aussi s'tait-elle permis de causer quelquefois avec lui, et
mme de lui donner une sorte de clef de son me.

Constantin Ladof, seul au monde, savait  quoi pensait Ariadne
lorsque ses yeux tranges semblaient se retirer du monde des vivants
pour regarder un rve intrieur. Il le savait pour l'avoir demand.

--A quoi donc pensez-vous, mademoiselle, quand vous ne voyez plus
personne?

Ariadne l'avait regard un instant, et avait rpondu de sa voix grave:

--J'entends quelque chose qui chante en dedans de moi.

Constantin l'avait regarde  son tour et n'avait pas rpondu. Ce
silence, par lequel elle s'tait vue comprise, avait ouvert le coeur
d'Ariadne; avec Ladof, elle pouvait parler d'art, car il aimait
passionnment la musique; avec lui, elle se sentait estime et
honore.

Un jour, s'enhardissant  parler pendant que tout son tre tait
glac de terreur  la pense de la rponse qu'il pouvait lui faire,
elle lui avait demand:

--Savez-vous, monsieur Constantin, qu'on a dit beaucoup de mal de moi?

A quoi le jeune homme, qui avait entendu en effet rpter ces
calomnies dont Ariadne tait victime, avait rpondu en haussant les
paules:

--Les imbciles! Qu'est-ce que a fait? Vous tes bien trop bonne de
vous en souvenir.

A ces paroles, Ariadne avait ferm les yeux pour savourer la joie
chaude et lumineuse qui venait de passer en elle. Elle tait donc
estime de ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au visage honnte et
intelligent. Elle avait un ami!

Un autre jour, cet ami, aprs avoir caus une heure avec elle,--Olga
avait fait tous les frais de leur conversation,--lui dit tout  coup:

--Vous tes la meilleure crature qu'il y ait au monde! Si j'avais
une soeur, je la voudrais comme vous, ou plutt je voudrais que ce
ft vous.

--Je ne voudrais pas que vous fussiez mon frre, pensa Ariadne.

Mais elle ne mit aucune amertume  cette pense, et tendit
amicalement la main  celui qu'elle et voulu voir lui appartenir par
un lien plus proche et plus intime que la fraternit.

Peu  peu elle s'habitua  laisser Ladof pntrer dans son coeur;
il eut une place dans ses penses de chaque heure. Jusqu'alors elle
avait cherch dans les rles qu'elle tudiait l'expression potique
et passionne du sentiment maternel; elle y chercha l'amour et le
trouva. Sa voix magnifique fit frmir les cordes du piano dans des
accents de tendresse exalte qu'elle n'avait jamais souponne.

--Il y a donc autre chose que l'art! se dit Ariadne vaincue, en
sentant pntrer en elle la douceur d'un sentiment qui amollissait
les fibres trop tendues de son me. Je ne m'appartiens plus. S'il le
voulait, je renoncerais au thtre.

C'tait le plus grand sacrifice qu'Ariadne pt faire; elle l'offrit
 Constantin dans le fond de son coeur, mais personne n'en eut
connaissance, car les rsolutions d'Ariadne taient un secret entre
elle et sa conscience.

Constantin tait loin de rver ce sacrifice,--aussi loin de le rver
que d'en souponner la cause. Il allait et venait comme un matre
dans le coeur de l'orpheline sans s'en apercevoir, car il avait dit
l'expression exacte de sa pense: il l'et voulue sa soeur, et rien
de plus. Il l'et voulue sa soeur parce qu'elle aimait Olga, et qu'il
tait amoureux fou de la jeune princesse Orline.

Olga, tout en marivaudant pour ne pas perdre ses droits, n'tait pas
d'humeur  se laisser entraner dans une coquetterie rgle; elle
se souvenait encore trop bien de l'institut pour que l'ide de se
compromettre le moindre peu par une parole ou un simple regard ne lui
ft pas prouver une impression dsagrable.

Aussi avait-elle brusqu Ladof ds l'offrande timide de ses premiers
hommages, et brusqu assez pour qu'il crt prudent de se retirer
pendant quelque temps. C'est pendant ce temps o, amoureux timide,
mais rsolu, il regardait son idole, qu'il fit mieux connaissance
avec Ariadne et qu'il s'en fit aimer certes sans le vouloir.

L'hiver s'tait coul, puis le printemps; la princesse avait lou
une magnifique villa  Pavlovsk, car elle aimait la vie mondaine et
se dcidait rarement  aller s'enfouir, selon sa propre expression,
dans ses terres lointaines.

Cet t-l fut plein de jouissances exquises pour Ariadne. Elle ne
savait de la nature que ce que les arbres du jardin de l'institut
avaient pu lui apprendre. Les fleurs, la verdure, les nids et les
ombrages du grand parc de Pavlovsk versrent  flots dans son me les
motions neuves et dlicieuses d'un aveugle qui ouvrirait les yeux 
la lumire. Elle ignorait si c'tait l'amour naissant ou la beaut
des vieux arbres qui faisait chanter en elle tant de voix inconnues.
Que lui importait? Les voix chantaient, et elle les coutait en
extase; cela suffisait  la remplir de joie.




XXIII


Un soir de juillet, c'tait un lundi, jour aristocratique, une
assemble de choix coutait l'orchestre de Johann Strauss, alors
dans le plus fort de sa vogue, et naturellement la princesse Orline,
avec sa fille et la jeune cantatrice, sigeait  l'endroit le plus
commode du jardin, dans l'clat d'une toilette arrive la veille
de Paris. Son escorte habituelle, un peu moins nombreuse peut-tre
qu'en ville, lui formait une garde d'honneur, et Constantin Ladof,
venu par le train de sept heures et demie, jouissait de la socit de
mademoiselle Olga, ce soir-l plus humaine que de coutume. Ariadne
coutait l'orchestre; elle avait donn son coeur  Ladof; mais quand
l'art parlait, sa voix tait encore plus puissante que tout le reste.

--Bah! rpondit Olga  une phrase de Ladof, les hommes se rpandent
tous en promesses, et, quand on veut les amener  agir, ils reculent
bravement.

--Les livres qui vous ont dit cela vous ont trompe, mademoiselle,
rpliqua Constantin, car je puis vous jurer...

--Quoi?

--Que si vous daigniez m'ordonner quelque chose...

Olga regarda ddaigneusement le jeune homme au travers de ses longs
cils  demi baisss.

--Je le ferais! conclut Ladof,--je le ferais au prix de ma vie.

--Quelle ide!... murmura Olga trouble malgr elle par l'accent
chaleureux et le regard sincre de Ladof.

--Mettez-moi  l'preuve! dit le jeune homme, enhardi par un
crescendo de l'orchestre qui devait continuer quelque temps encore et
finir par un _tutti_ bruyant.

--Pourquoi voulez-vous que je vous mette  l'preuve? demanda
faiblement Olga, qui entendait la rponse avant qu'elle ft prononce.

--Parce qu'un pauvre diable comme moi ne peut se permettre d'aimer
une personne telle que vous que s'il a fait quelque chose pour se
rapprocher d'elle. Vous tes trop riche, mademoiselle, et d'une
famille trop illustre pour que j'ose demander votre main, et pourtant
je vous aime; oui, je vous aime plus que ma vie!

Constantin parlait d'une voix contenue, les yeux baisss, car deux
cents personnes pouvaient se retourner au plus lger bruit, et la
princesse tait  deux pas. Mais, en terminant, il leva les yeux sur
la jeune fille et rencontra un regard bien trange; il y avait l une
interrogation et presque une promesse  la fois.

--Feriez-vous vraiment quelque chose pour moi? demanda Olga en jouant
avec son ventail.

--Tout!

--Eh bien! arrangez-vous pour que ce monsieur quitte Pavlovsk; je ne
puis pas le voir!

Ladof suivit la direction de l'ventail, et aperut le neveu de
madame Batourof, qui avait fait partie du trio de l'institut.

--Que vous a-t-il fait? demanda ingnument le jeune homme.

--Qu'importe? murmura Olga. Je le hais.

Constantin devint srieux; une telle parole dans la bouche d'une
jeune fille du grand monde prenait une porte extraordinaire.

--Vous voyez bien, reprit Olga en souriant d'un air railleur, que
j'avais raison de dire: tout se passe en promesses!

--Non, mademoiselle! fit rsolment Ladof; mais un homme que
vous hassez, que vous avez des raisons pour har, doit en effet
disparatre, et disparatra. Mais il faudrait savoir...

--Venez demain, dans l'aprs-midi, dit Olga; nous trouverons un
moment pour causer, et je vous dirai pourquoi je le hais.

Le morceau finissait. Il leur fut impossible d'changer un mot de
plus. La soire s'acheva de mme.

Olga, rentre chez elle, se demanda pourquoi elle avait dit une chose
si compromettante  Ladof. Il lui tait maintenant bien difficile de
reculer... La vrit est que ce sjour de Pavlovsk, si dlicieux
pour Ariadne, tait pour la jeune princesse un supplice de tous les
instants.

A tout moment, elle rencontrait Batourof, et celui-ci mettait 
la regarder une affectation de malice sournoise qui rduisait 
la fureur la fire Olga, jusque-l si hautaine. Elle et voulu
rduire en poudre l'insolent qui lui rappelait le souvenir d'une
sottise qu'elle croyait avoir oublie. Et quand il la regardait,
non-seulement elle souffrait dans son orgueil de femme, mais elle
sentait peser sur elle l'infortune d'Ariadne, et les aiguillons du
remords et de la honte dchiraient son me altire.

Batourof n'avait pourtant pas le coeur mchant, mais il tait taquin;
il lui plaisait, comme il disait, de vexer la petite Orline.

Il n'avait pas eu de vues vraiment ambitieuses en visitant
l'institut; aucune parole, aucune action inconvenante n'avait
t commise pendant les visites; Olga n'avait  rougir d'aucune
familiarit malsante de sa part, ces visites ayant t de simples
gamineries; et, s'il avait su combien il irritait la jeune fille,
il et peut-tre renonc au plaisir de la regarder ainsi; mais, en
attendant, c'tait une taquinerie excellente, et il n'avait garde de
s'en priver.

Olga, cependant, tait arrive  un degr de rage concentre qui la
rendait dangereuse: elle et tu Batourof sans regret pour le faire
disparatre de ce monde.

En parlant  Ladof, elle avait agi sous l'empire d'une surexcitation
nerveuse, produit de sa longue colre comprime; le sang-froid lui
revenant, elle eut grande envie de se rtracter; mais elle tait
peut-tre moins insensible  l'amour de Constantin qu'elle ne
voulait se l'avouer  elle-mme. A vrai dire, elle pensait  lui
depuis le jour o sa mre avait arrt par une rprimande indirecte
l'expression nave de sa sympathie pour ce jeune homme.

Beaucoup de passions romanesques se sont dveloppes en secret
dans le coeur des jeunes filles parce que leur mre avait rprim
svrement leur premire expansion confiante sur le compte d'un
monsieur quelconque.

Olga esprait vaguement que Ladof ne viendrait pas: peine perdue!

A quatre heures, il tait sur la terrasse, causant avec la
princesse, d'un air moins indiffrent qu' l'ordinaire, toutefois.

Il n'tait pas de ceux qui promettent pour ne pas tenir, et la
conduite d'Olga avait t assez trange pour lui permettre les
suppositions les plus varies et les moins rassurantes.

Une heure s'coula avant qu'il pt descendre au jardin; enfin, une
dame invite pour le dner ayant fait son apparition, le jeune homme
s'empressa de descendre les quelques marches qui sparaient la
terrasse du jardin: il y trouva Olga qui, depuis une heure au moins,
tournait autour du parterre avec toute la patience et la rgularit
d'une jeune lionne en cage.

Cette heure d'attente lui avait fait beaucoup de mal, car, en
commenant sa promenade, elle tait dcide  tourner tout en
plaisanterie; mais, vers le second quart d'heure, elle avait vu
passer Batourof qui l'avait salue en clignant de l'oeil, et cette
apparition avait compltement retourn ses ides; elle attendait
dsormais Ladof comme un ange librateur.

--Eh bien! mademoiselle? dit celui-ci en arrivant auprs d'elle.

--Eh bien! monsieur, il faut que M. Batourof meure, ou bien qu'il
cesse la conduite indigne qu'il tient avec moi depuis si longtemps.

Ladof, stupfait, restait devant elle, ple d'indignation, n'osant
croire ses oreilles.

--Oui, s'cria Olga; parce que j'ai eu la faiblesse de vouloir rire
un jour  l'institut,--pas seule, monsieur, avec d'autres,--parce
que M. Batourof s'est dit mon amoureux et m'a apport des bonbons,
il se croit en droit maintenant de me regarder de la faon la plus
offensante... Je le hais, je le hais! rpta Olga en frappant du pied.

Elle fondit en larmes tout  coup. Heureusement les buissons du
parterre les cachaient aux yeux des spectateurs de la terrasse. Ladof
osa l'interroger, et apprit enfin de quoi au juste se composaient les
torts et les griefs de la jeune princesse Orline.

--C'est trs-grave, dit-il.

A vingt-trois ans, on trouve ces choses-l trs-graves.

--Vous serez obie, mademoiselle, reprit-il, quoi qu'il puisse
arriver.

Olga se repentit d'avoir parl. En thorie, il est trs-commode de
faire disparatre un homme; mais quand la pratique se compose d'un
duel,--et la jeune fille tait assez intelligente pour comprendre
qu'il y aurait un duel,--le point de vue change totalement.

--Monsieur, dit-elle timidement, n'y aurait-il pas moyen?...

--Olga, fit la voix de la princesse, Olga, o donc es-tu?

La jeune fille s'enfuit, non sans avoir offert la main  Ladof, qui
n'eut pas seulement le temps de la baiser.

Pendant la soire, Olga fut d'une pleur qui parut de mauvais augure
 la princesse; on l'envoya se coucher  neuf heures, et la pauvre
enfant en fut enchante, car elle tait en proie  des inquitudes
sans nombre.

Quand elle se fut mise au lit, avec une soumission qui provenait
uniquement de la crainte d'une visite de sa mre, elle appela
Ariadne, dont la chambre tait contigu  la sienne.

--coute, Ariadne, fit la jeune enthousiaste, il faut que j'allge ma
conscience; je suis bien coupable envers toi!

Tout en parlant, Olga se demandait  quel propos ce dbordement de
confession, mais elle tait sur la voie des panchements; sa nature
honnte, longtemps comprime, demandait  se redresser.

--Toi! envers moi? fit Ariadne.

--Oui, assieds-toi sur le lit et donne-moi ta main. Et d'abord,
jure-moi que, quoi que je te dise, tu ne cesseras pas de m'aimer.

--Je te le promets! dit Ariadne en souriant.

--Eh bien! vois-tu, quand on t'a si mchamment renvoye de
l'institut, il y avait des coupables, tu le sais?

Ariadne fit un signe de tte. Il lui cotait d'entendre rappeler ce
souvenir douloureux.

Olga dtourna un moment la tte, mais sa droiture et son courage
reprirent le dessus.

--Il y avait des demoiselles qui avaient fait des sottises, et parmi
elles, il y avait...

--Qui? fit innocemment Ariadne.

--Moi! rpondit Olga en s'accoudant sur son oreiller.

--Toi! rpta Ariadne d'un air rveur, mais moins tonne que son
amie et elle-mme l'auraient pens. Toi! C'est pour cela que tu as
t si bonne!

--Tu m'en veux beaucoup, dis? fit Olga en lui secouant fortement la
main.

--Non, rpliqua lentement Ariadne, non... tu m'as montr beaucoup
d'amiti... et ce n'est pas toi qui m'as fait renvoyer!

--Pour cela, non! s'cria Olga en s'asseyant dans son lit; non
et non! C'est cette horrible Grabinof qui a tout invent, et la
suprieure, qui ne valait pas mieux, savait trs-bien que c'tait moi!

Alors la jeune princesse raconta  son humble amie les scnes qui
avaient accompagn son dpart, et elles finirent par rire toutes deux
au souvenir des niches sans nombre faites alors  leurs dames de
classe.

Les souvenirs d'enfance, mme ceux des plus mauvais jours, ont la
proprit de tourner facilement au comique.

Malgr la gravit de la confession d'Olga, malgr les tristesses de
toute sorte que cette confession remuait dans le coeur d'Ariadne,
la princesse, en venant s'assurer de l'tat de sa fille, les trouva
toutes deux en train de rire jusqu'aux larmes.

--Mais vous avez la fivre, Olga, dit-elle  sa fille. Est-il permis
de s'agiter de la sorte!

Elle arrangea ses couvertures et son oreiller, et se retira quand la
chambre eut pris l'apparence calme et somnifre qui convenait  un
petit accs de fivre.

En effet, Olga souffrait et devait passer une nuit d'insomnie cruelle.

Il en fut de mme pour Ariadne, mais celle-ci se rappelait les
amertumes de sa vie passe, tandis qu'Olga, le coeur allg par ses
confessions, voyait l'avenir gros de nuages menaants.




XXIV


Constantin Ladof, bouillant d'une noble colre, se dirigeait vers la
caserne du rgiment de Batourof; mais il se rappela fort  propos que
tout le monde tait probablement  table, et lui-mme se dirigea vers
le restaurant du Vauxhall.

--Que faut-il servir  monsieur? fit le garon empress, car il n'y
avait gure de consommateurs.

--Ce que vous aurez de bon, rpondit Ladof distrait.

On lui servit un dner excellent et trs-copieux, qu'il mangea par
distraction; sa distraction devait tre bien forte, car, en lisant
l'addition, il fit un soubresaut.

--Comment! j'ai mang tout cela? dit-il au garon bahi.

--Mais oui, monsieur, rappelez-vous: le caneton aux petits pois, le...

--Oui, oui, murmura Ladof, je pensais  autre chose, en effet...

Il paya et sortit, stupfait de voir qu'on peut manger
prodigieusement au moment o les sentiments les plus contradictoires
luttent dans le coeur.

Aprs avoir pris une tasse de caf et fum un cigare, Ladof se rendit
 la caserne. Batourof venait prcisment de rentrer, et changeait de
toilette pour la soire. Constantin se rendit  sa chambre.

--Tiens, bonjour! s'cria le jeune officier en voyant entrer son
ex-ami, c'est gentil  toi de venir me voir.

--Je ne viens pas te voir, rpondit Ladof, que cet accueil cordial
mettait mal  l'aise, c'est--dire...

Batourof clata de rire.

--Si tu n'es pas venu me voir, dit-il, admettons que je rve. Prends
un cigare pendant que j'achve ma toilette, tu permets? Il y en a
d'excellents dans la bote en dessous, pas celle de dessus, ceux-l
sont pour les intrus, mais toi, tu es un ami, un vrai! Prends-en un
bien sec, ceux de dessus sont humides.

Machinalement, Constantin tendait la main vers la table; mais il se
souvint qu'il n'tait pas venu pour fumer les cigares de Batourof, et
rentra dans son rle.

--Je dsirerais avoir une explication avec toi, dit-il d'un ton
svre.

--Une explication? Dix explications, mon cher, autant d'explications
que tu voudras. Tiens, passe-moi donc la brosse qui est sous ta main
gauche. Mon animal de brosseur n'a qu'une ide bien vague de ses
devoirs.

Constantin prit la brosse et la tendit  son ex-ami, qui se mit 
brosser son uniforme avec nergie.

--Eh bien! que veux-tu que je t'explique? dit-il tout en travaillant
ferme.

--Ta conduite n'est pas convenable, et je suis venu t'en demander
raison.

Constantin termina cette phrase par un ouf! intrieur. Il ne s'tait
pas imagin qu'il ft si difficile de provoquer un jeune fat.

--Hein? fit Batourof, qui resta la brosse en l'air, l'uniforme
suspendu  sa main gauche, les yeux carquills, la bouche ouverte,
tel enfin que, si Ladof l'avait regard, il aurait probablement
clat de rire; mais il regardait ailleurs, dans le vide.

--Tu as bien entendu, reprit le champion de la princesse Olga; je
viens te demander raison de ta conduite.

--Quelle conduite? Quelle raison? Ma parole d'honneur, tu as perdu
l'esprit, Ladof!

Les bras de Batourof retombrent, et son uniforme aussi; ce que
voyant, il le ramassa, l'endossa, et vint s'asseoir en face de
Constantin d'un air fort grave.

--Tu viens me provoquer en duel? Et pourquoi, s'il vous plat? Ai-je
march sur la patte de ton chien, cravach ton cheval, ou...?

--Trve de plaisanteries, fit Ladof d'un ton irrit. Tu persistes
lchement...

--Eh? fit le jeune officier en se levant.

--... Lchement, rpta Ladof,  insulter par tes railleries une
jeune fille digne de tous les respects; cette conduite est indigne
d'un galant homme.

--J'insulte une jeune fille, moi? dit Batourof en se frottant les
yeux. Mais je rve! Je rve, ou tu es fou, Ladof! Je n'ai jamais
insult de jeune fille.

--Il est inutile de nier. Vous ne faites qu'aggraver vos torts,
rpta Constantin, entr, non sans peine, dans son rle de
provocateur. Je dsire pouser la jeune fille  laquelle vous manquez
journellement de respect...

--Mais nomme-la, ta jeune fille! Du diable, si j'ai manqu de respect
 quelqu'un! du moins,  quelqu'un que tu veuilles pouser, car je ne
suis pas toujours trs-respectueux, j'en conviens, mais ce n'est pas
dans un monde o tu irais chercher une fiance...

--Cessez de railler. La jeune fille qui m'envoie...

--Elle t'envoie,  prsent! Eh bien, c'est complet! Puis-je au moins
savoir son nom?

--Toute feinte est inutile, rpliqua Constantin d'un ton ferme. Quand
pourrai-je vous envoyer mes tmoins?

Batourof regarda son ami, fit un geste d'humeur et s'assit  son
bureau.

--Tout de suite, si tu veux, dit-il d'un ton bourru. S'il faut que
je me batte avec un fou j'aime autant en avoir fini le plus tt
possible.

Ladof se leva, salua gravement son ami et sortit d'un pas compass.

Il eut quelque peine  trouver des tmoins,--non que la chose en
soi ft difficile,--mais tout le monde tait  la musique ou  la
promenade, et il finit par se rsigner  aller chercher ceux qui
pouvaient le servir l o il y avait quelque chance de les rencontrer.

C'est au Vauxhall, entre une valse de Strauss et l'ouverture du
_Barbier_, qu'il racola un premier tmoin; il put se procurer le
second une demi-heure plus tard, pendant l'excution du pot pourri
fort en vogue alors et qu'on appelait le _Tour de l'Europe_. La
France y tait peu fastueusement reprsente par _Malbrough s'en
va-t-en guerre_, et c'est sur cet accompagnement belliqueux que Ladof
expliqua sa querelle  un jeune sous-lieutenant frais moulu du corps
des porte-enseigne.

Les tmoins se rendirent chez Batourof, qui fumait avec rage. Aux
premiers mots, ds que le nom de Ladof fut prononc:

--L'imbcile! Il m'a fait perdre une soire, s'cria Batourof, une
soire superbe, et j'avais rendez-vous...

Il se mordit les lvres, et se mit plus posment aux ordres des
deux jeunes gens. Il n'avait pas encore de tmoins; mais, l'heure
s'avanant, il trouva dans la caserne des amis disposs  le seconder.

Le lieu fut choisi: c'tait le foss du fortin qui dfend les
derrires de Pavlovsk; l'arme tait le pistolet; vingt-cinq pas de
distance, et le moment, quatre heures du matin, car, ds cinq heures,
il aurait fait trop clair.

L-dessus, on se spara, et les deux belligrants passrent, chacun
de son ct, une nuit dtestable.




XXV


Le lendemain,  l'heure dite, dans la clart grise du petit
jour, un peu avant le moment o les oiseaux s'veillent, les six
conspirateurs, draps dans leurs longs manteaux, s'avancrent  la
rencontre les uns des autres, en deux groupes de trois.

L'herbe tait humide, une bonne odeur de verdure montait du foss,
et les combattants foulaient aux pieds, sans piti, le plus joli
lacis de perles que jamais rose et tendu sur les fines toiles des
araignes d'aot. Mais ils avaient en tte bien autre chose que le
ciel gris perle et les bandes roses de l'orient!

La distance fut mesure; d'un air aussi rsign que possible,
Batourof prit l'arme qu'on lui tendait.

--Permettez, messieurs, dit le plus g des tmoins, avant de
commettre une action irrparable, une explication n'est-elle pas
possible entre vous?

Batourof haussa les paules, et, indiquant Ladof du bout de son
pistolet:

--Demandez-lui, dit-il, s'il sait seulement pourquoi il veut se
battre!

Le tmoin se tourna vers Ladof, et reut pour rponse:

--Tout arrangement est impossible entre nous.

Les deux adversaires prirent leurs places respectives, et un profond
silence rgna dans l'attente du signal.

Batourof mchonnait sa moustache et regardait Ladof en dessous. Ses
penses peuvent se traduire en quelques mots:

--Nigaud, pourquoi veux-tu que je te casse un bras ou une jambe? Tu
viens te planter en face de moi sans savoir le danger que tu cours!
Je tire trs-bien, vois-tu, grand imbcile, et, si je le voulais, je
te ferais passer au lit six semaines pour t'apprendre  rflchir!
Mais je me demande pourquoi je te ferais du mal, car tu es videmment
pouss par une main trangre, et tu n'es pas seulement responsable
de ta sottise!

De son ct, Constantin pensa ce qui suit:

--Pauvre Batourof! Il est bien gentil pourtant, et il y a quatorze
ans que je le connais. Je portais encore des chemises de soie rouge
avec des galons d'or sur des pantalons en velours noir quand j'ai
fait sa connaissance chez ma tante,  un arbre de Nol. Mon Dieu!
qu'il y a longtemps! Je ne peux pas tuer un vieux camarade qui a
toujours t parfait pour moi. Vous l'avez voulu, cruelle Olga, je
mourrai pour vous, si le destin le veut.

--Une, deux, trois! fit le tmoin en frappant dans ses mains.

Les deux coups partirent, la fume monta lentement dans l'air humide,
et des deux cts on entendit s'crier:

--Il a tir en l'air!

--Il a tir en l'air, rptrent Constantin et Batourof, qui
franchirent en deux bonds la distance qui les sparait, et tombrent
dans les bras l'un de l'autre en s'appelant: Mon cher ami!

Cette effusion termine, les tmoins s'approchrent, on changea
une quantit prodigieuse de poignes de main, et, l'honneur tant
satisfait, on prit rendez-vous pour djeuner,  onze heures, au
restaurant du Chalet; puis les tmoins allrent faire un somme
pour complter leur nuit courte, pendant que les adversaires
rconcilis, plus intimes que jamais, s'en allaient bras dessus bras
dessous faire un tour dans le parc, dont les grilles s'ouvraient aux
premiers rayons du soleil.

--Voyons, dit Batourof,  prsent qu'il est convenu que tout est
fini, dis-moi pourquoi tu tais si froce hier soir, car je te jure
que, sans ton secours, je ne saurais jamais pourquoi nous avons
failli nous tuer mutuellement?

--Oh! mon ami, s'cria Ladof, je suis amoureux fou.

Batourof leva les mains au ciel, comme pour le prendre  tmoin que
tout tait expliqu, puis il reprit le bras de Constantin et le
serra avec nergie sous le sien.

--Raconte-moi a, fit-il avec la supriorit que donne le service
militaire.

--Vois-tu, reprit Constantin, je suis amoureux d'une toile; elle est
infiniment plus riche que moi, elle est d'une famille...

--Ce n'est pas une grande-duchesse? interrompit Batourof inquiet.

--Non, non!

--Eh bien, alors, tu peux l'pouser; les Ladof peuvent s'allier 
tout le monde.

--C'est que sa mre est si fire... et, mon ami, aprs ce qui s'est
pass, j'ai peine  te le dire, mais tu n'es pas gentil avec elle! Je
sais bien qu'elle a t imprudente, mais...

--Mais qui donc? s'cria Batourof, en se plantant au milieu du
sentier; saurai-je enfin mes torts?

--Olga Orline! murmura Ladof assez embarrass, et plus vex qu'il ne
voulait le paratre.

--Olga Orline! Ah! je comprends, fit Batourof en riant de si bon
coeur qu'il fut oblig de s'asseoir sur un banc qui se trouvait l
tout  point. Je comprends sa colre, et la tienne... Il n'y a pas
de quoi fouetter un chat, mon cher. Mais d'abord, dis-moi la vrit,
c'est elle qui t'a envoy pour m'expdier dans l'autre monde?

Ladof, confus, rpondit par un signe de tte.

--Peste! c'est une femme qui sait se venger! Eh bien! voici la
vrit, et je te jure que c'est bien la vrit. On ne s'amusait
gure dans le noble institut de ma tante. A son jour de nom, qui se
trouvait tre au mois de juillet, j'y allai passer la soire. Aprs
les salutations d'usage, ma vnrable tante, qui, entre nous, ne vaut
pas le diable, avait invit ses plus jolies pensionnaires pour servir
le th et mailler de quelques fleurs le corps enseignant. On causa;
ces demoiselles se plaignirent de mourir de faim; je proposai, par
plaisanterie, de leur apporter  manger,--les Mirsky taient de la
partie;--la belle princesse, avec ses airs mutins que tu connais,
nous mit au dfi de le faire. Je jurai d'avaler ma tante en travers
si elle osait nous en empcher; un rendez-vous fut pris, un pari
engag, et nous gagnmes le pari, car nous tions au rendez-vous
avec des victuailles... C'est une trs-bonne fourchette que ta
bien-aime... elle a un joli apptit!

--Batourof! supplia Constantin.

Son ami sourit et continua:

--Eh bien! si cela te contrarie, je te dirai qu'elle ne mange rien,
c'est un sylphe; toujours est-il que le panier y passa. Tu comprends
bien que c'tait une plaisanterie assez bonne pour durer, et elle a
dur,--ce que vivent les roses,--quelques semaines, jusqu'au jour o
ma redoutable tante a t avertie; et ce jour-l, ma foi, je n'ai pas
pu tenir mon imprudente gageure... C'est elle qui nous a mis  la
porte.

Constantin restait soucieux.

Batourof reprit:

--Que veut-elle, ta jolie princesse? Que je cesse de lui faire la
grimace quand je la rencontre? Rien de plus facile! Si j'avais cru
que cela la fcht, je ne me serais pas aventur si loin. Si cela
peut te faire plaisir, elle aura mes excuses en ta prsence. Est-ce
cela?

--J'avoue, dit Ladof rassrn, que ce sera pour le mieux.

--Eh bien! c'est entendu; quand tu voudras, je serai  tes ordres;
et maintenant, si nous voulons faire honneur au djeuner, je crois
qu'il serait sage d'aller dormir une couple d'heures.

Les amis se sparrent en se serrant la main plus troitement que
jamais.




XXVI


Le soir de ce mme jour si hroquement commenc, tout le monde
lgant savait qu'un duel avait eu lieu, entre un civil et un
militaire, pour l'honneur d'une demoiselle de l'institut. Comment le
motif du duel avait-il t port  la connaissance du public? c'est
ce qu'il serait peut-tre difficile d'expliquer sans les toasts
rpts qui avaient clos le djeuner, et parmi lesquels: A la sant
de l'institut de ma tante! avait t le plus souvent ramen par
Batourof. A cela prs, tout le mystre dsirable avait envelopp
l'affaire.

Quand Ladof, un peu mu,--les mauvaises langues auraient pu prtendre
que c'tait par suite des libations d'un djeuner trs-prolong,
mais au fond il n'en tait rien: c'tait uniquement la pense de
l'accueil qu'il allait recevoir d'Olga qui bouleversait l'me du
jeune homme,--quand Ladof se prsenta devant la princesse Orline,
celle-ci, tendue sur sa chaise longue comme  l'ordinaire, le menaa
du doigt en le voyant entrer.

--Arrivez ici, bon sujet, dit-elle en riant; que se passe-t-il donc?
Vous pourfendez nos jeunes hussards pour l'honneur des dames? Quel
don Quichotte!

Olga, trs-ple, assise  quelques pas derrire sa mre, leva sur
Constantin un regard plein de reconnaissance, et peut-tre quelque
chose de plus. Le pauvre garon perdit contenance.

--Mon Dieu, princesse, balbutia-t-il, je ne sais quelle sottise on a
pu vous dire...

--Probablement la mme que vous avez faite, rpliqua la princesse
avec un sourire qui dmentait la svrit de ses paroles. Voyons,
confessez-vous, preux chevalier; qu'est-il arriv?

--Je ne saurais vraiment... fit piteusement Constantin.

La princesse leva l'index d'un air de commandement; il chercha un
prtexte et le trouva.

--On a dit entre jeunes gens, reprit-il, que les demoiselles de
l'institut, en gnral, taient mal leves... Je n'ai pu supporter
ce dire, qui m'a sembl une injure pour... pour plusieurs maisons
que... o j'ai l'honneur d'tre admis...

--Notamment la mienne, interrompit la princesse avec un signe de tte
approbateur tout  fait grave et digne.

En ce moment, Ariadne entrait sur la terrasse, o avait lieu cette
conversation; elle s'arrta, surprise de la tenue peu hroque de
Ladof, qui avait assez l'air d'un chien de chasse attendant une
correction mrite.

--La vtre, certainement, princesse... et aussi...

--Ainsi, vous avez compromis tout un institut! ajouta gaiement
la princesse. Qui de vous deux est mort? ajouta-t-elle d'un ton
trs-calme, ce qui acheva Constantin.

--Mais, princesse, personne, comme vous le voyez...

La princesse clata de rire, mais si bien que sa fille ne put
rsister  la contagion, et cacha son beau visage empourpr dans son
mouchoir.

--Vous vous tes battu, monsieur? dit Ariadne  Ladof d'une voix un
peu tremblante.

Heureux de se voir arriver du renfort au moment o Olga, l'ingrate!
l'abandonnait si cruellement, Constantin se tourna vers la jeune
fille avec reconnaissance.

--Une bagatelle, mademoiselle... Trop heureux d'avoir pu procurer un
peu de gaiet  la princesse et  mademoiselle Olga...

Celles-ci avaient retrouv leur srieux ou  peu prs; la princesse
tendit la main  Constantin, qui la baisa d'assez mauvaise grce.

--Allons, mesdemoiselles, dit madame Orline, donnez vos menottes 
baiser  M. Ladof; c'est bien le moins que vous puissiez faire pour
lui, aprs ce qu'il a fait pour vous. Mais qu'il ne s'avise pas de
recommencer, sans quoi je le consigne  la porte!

D'un mouvement gnreux et irrflchi, Ariadne tendit la main au
jeune homme, qui la porta respectueusement  ses lvres. Elle plit,
et retira sa main. Ce froid baiser n'tait pas ce qu'elle attendait;
mais elle tait si ignorante de l'amour qu'au bout d'un moment elle
se reprocha ce sentiment d'injustice envers un homme qui avait
risqu sa vie pour elle.

N'tait-ce pas pour elle? Sans doute un propos malsant, dans le
genre de ceux qu'affectionnait le gnral Frmof, avait frapp les
oreilles de Ladof, et celui-ci l'avait venge. Quelle meilleure
preuve d'estime et de tendresse! Mais, s'il ne parlait pas, c'est que
sans doute il ne trouvait pas le moment bien choisi; n'tait-ce pas 
lui d'tre juge? Ariadne se consola de cette ide, mais sans pouvoir
rendre  son me la paix qu'elle avait possde auparavant.

Olga n'avait point fait tant de faons; elle avait abandonn sa main
 Constantin, et une imperceptible pression avait rcompens celui-ci
de ses peines.

A l'heure ordinaire des visites, les jeunes gens, comme de coutume,
descendirent dans le jardin. Olga prtexta son malaise de la veille
pour prier Ariadne de lui faire apporter un chle, et, ds que son
amie eut disparu dans la maison, la malicieuse jeune fille prit
rapidement un sentier qui tournoyait derrire les massifs, et ne
s'arrta que hors de la vue du balcon.

--Eh bien? fit-elle hors d'haleine.

--Eh bien! mademoiselle, _il_ doit tre l, derrire la haie. Je lui
ai dit de s'y trouver  cinq heures.

Ils prirent l'alle qui longeait la route, et, en effet, ils
aperurent le dos de Batourof, en ce moment occup  promener ses
ennuis le long de la palissade.

--Eh! cria Constantin avec prcaution, si tant est qu'on puisse crier
avec prcaution.

Batourof se retourna, et vint rapidement  eux.

--Princesse, dit-il  Olga en s'inclinant profondment, toujours de
l'autre ct de la haie, je suis au dsespoir d'avoir mrit votre
dplaisir. Veuillez excuser mes gamineries d'colier mal lev, et
rester persuade du profond respect que je n'ai jamais cess de vous
porter.

Olga rpondit par un geste fort noble qui toucha Batourof. Il ne put
cependant retenir un sourire, et ajouta:

--Avouez pourtant, princesse, que c'tait bien amusant!

Olga sourit en rponse.

--On ne pense pas  ce qu'on fait, dit-elle ensuite d'un air grave,
et plus tard on est oblig de s'en repentir. Nous voulions nous
amuser, et nous avons fait beaucoup, beaucoup de mal...

La voix d'Ariadne se fit entendre; elle appelait Olga dans le jardin.
Batourof n'avait pas compris; mais Constantin, plus au courant et
d'une intelligence plus prompte, saisit l'allusion. Pendant qu'Olga
regagnait le parterre, il lui dit, tout en prenant sa main qu'elle ne
lui refusa pas:

--Alors, mademoiselle Ranine?...

--Oui, rpondit Olga. Elle a support son malheur avec un courage
indomptable, et, de plus, elle m'a gnreusement pardonn le mal que
je lui avais fait.

--Vous lui avez dit? fit Constantin transport d'admiration. Que vous
tes gnreuse, princesse! Qui pourrait assez vous aimer?

Ladof, comme il convient  un amoureux bien pris, profita de cette
rvlation pour exhausser un peu le pidestal sur lequel il plaait
son idole. Cependant, il serait injuste de ne pas ajouter qu'il
ressentit pour Ariadne une sympathie plus vive encore  la pense de
ce qu'elle avait d supporter d'affronts immrits.

Ladof avait une de ces mes tendres qui aiment facilement et
fidlement. Cette tendresse facile et expansive devait continuer 
tromper Ariadne, pendant qu'Olga elle-mme se laissait prendre au
charme de cette aimable nature, faible et bonne, qu'elle tait sre
de dominer d'un geste ou d'un coup d'oeil.

Ariadne aurait voulu voir un matre dans l'homme quelle aimait; elle
rvait pour tout bonheur de se mettre tout entire aux pieds de son
poux, et de brler devant lui le meilleur de son me, comme un
parfum sur un autel; ce n'tait pas le rve d'Olga, mais chacun a sa
manire de comprendre le bonheur.

Une douce familiarit rgna de ce jour-l, plus que jamais, entre
les trois amis. Nombre de jeunes gens papillonnaient autour de la
princesse Orline et de sa charmante fille; aussi les assiduits de
Ladof, d'ailleurs couvertes d'un vernis superficiel d'attentions
adresses  Ariadne, ne furent remarques de personne.

Olga ne cachait pas  Ladof l'affection qu'elle lui portait; mais
elle avait appris  connatre sa mre, et savait combien ce mariage
rencontrerait d'obstacles. Sans tre ambitieuse, la princesse
pouvait rver pour sa fille une alliance plus brillante que celle-l;
c'est ce que Ladof ne cessait de rpter piteusement  sa fiance,
qui, de son ct, lui rpondait invariablement, en le tutoyant, selon
l'usage des promis russes:

--Mais qu'est-ce que a peut te faire, puisque je t'aime comme a? Ce
n'est pas ma mre qui se mariera, c'est moi!

Cependant il fut convenu qu'on attendrait un moment favorable pour
parler de ce projet  la princesse. Si le lecteur veut savoir ce
qu'Olga entendait par un moment favorable, nous serons contraints
de lui avouer qu'Olga elle-mme n'avait que des ides bien vagues
 ce sujet. Peut-tre tait-ce le moment o un autre prtendant
demanderait sa main: cependant,  tout prendre, ce moment-l ne
serait gure favorable... Mais c'tait son affaire, et non la ntre.




XXVII


Quelques jours aprs le duel de Batourof, duel qui resta lgendaire
chez les hussards, en raison de la faon charmante dont tout le monde
s'tait comport, Morini arriva chez la princesse par le train du
matin,  la grandissime surprise de tout le personnel,--c'est ainsi
qu'on dsignait la valetaille,--qui n'avait jamais vu de visiteur si
matinal.

Sans couter les rcriminations des domestiques, il se fit indiquer
par une femme de chambre stupfaite l'appartement d'Ariadne, et
s'arrta seulement devant le verrou que celle-ci, veille en
sursaut, lui ferma sur le nez, dans l'excs de sa surprise indigne.

--Ah! fit le professeur, en entendant claquer le verrou qui se voyait
fermer pour la premire fois depuis qu'il tait pos, tu n'es pas
prte? C'est bon, j'attendrai.

Il s'assit sur un coffre  bois, sans vouloir en dmordre. Il avait
son ide, et ne s'en laissait pas distraire; il lui fallait Ariadne
tout de suite. Du reste, il la vit bientt paratre.

Avant qu'elle et le temps de parler, il la prit par le bras, et elle
le conduisit vers un salon sans qu'il s'en apert.

--Tu dbutes dans huit jours, dit-il en continuant le fil de sa
pense, et dans le rle de Fids. La Boulkof est tombe malade, et le
thtre n'a prpar que cela pour la rouverture, de sorte que...

Il aurait continu indfiniment, si Ariadne ne s'tait cramponne 
son bras de peur de tomber.

--Qu'est-ce que tu as? Ah! oui, je t'aurai rveille en sursaut! Ces
jeunes filles, pour un oui, pour un non, les voil qui se trouvent
mal.

--Ce n'est pas cela, fit Ariadne en s'asseyant sur le premier sige
venu, c'est ce que vous dites... rptez donc. Je n'ai pas bien
entendu.

--Le thtre n'a rien prpar... commenait le professeur.

--Non! non, vous avez dit que je dbute?

--Parbleu! sans a, est-ce que je serais venu si matin?

Ariadne poussa un grand soupir et resta tendue dans le fauteuil, les
yeux ferms, si ple que le professeur de chant prit peur, et se mit
 lui frapper dans les mains, qu'elle retira aussitt.

--Je ne me trouve pas mal, cher matre, dit-elle en rouvrant les
yeux, mais vous m'avez annonc cette nouvelle si brusquement que j'ai
cru sentir la terre manquer sous mes pieds. C'est le rve de ma vie,
voyez-vous.

--Et de la mienne, donc! s'cria Morini en parcourant  grands pas le
salon, sans piti pour les chaises et les fauteuils qu'il cognait 
tort et  travers. Une lve que j'ai forme, je puis le dire, avec
tout le soin et tout l'amour d'un pre... Mais tu auras un succs! Tu
verras.

--Je ne sais pas le rle, fit Ariadne en joignant les mains.

--a ne fait rien; tu as le feu sacr, et tu sais chanter. On apprend
un rle en trois jours.

--Et je n'ai jamais mis les pieds sur un thtre! continua la jeune
fille avec effroi.

--La belle affaire! rpliqua l'italien en haussant les paules. Tout
le monde sait ce que c'est; des planches, et voil tout! Tu rptes
cette aprs-midi...

--Dj! fit Ariadne, qui croyait rver.

--Si tu veux jouer d'aujourd'hui en huit, il faut bien commencer tout
de suite. Allons, va faire ton petit paquet...

Ariadne eut grand'peine  obtenir du matre qu'il voult bien lui
laisser attendre le rveil de la princesse. Il retourna sur-le-champ
 Ptersbourg pour annoncer qu'elle acceptait le rle qu'il tait
venu lui proposer, et elle resta seule  mesurer l'espace qui
s'ouvrait devant elle.

C'tait un rve inou. Aprs s'tre rsigne  passer encore dix-huit
mois dans l'obscurit, se voir appele devant le public d'une faon
si inopine, et, faveur extrme! un public qui lui tiendrait compte
de sa jeunesse et de son inexprience comme d'autant de qualits! Un
public dispos  tout accepter d'elle, parce qu'elle arrivait, arme
de sa bonne volont, pour remplacer une cantatrice empche; dans de
telles circonstances, sa bonne volont seule lui et tenu lieu de
talent!

Elle pensait  tout cela, et le sentiment de son impuissance
s'estompait peu  peu dans une brume dore; elle voyait dfiler les
splendeurs du _Prophte_; les masses tincelantes de cuirasses et de
drapeaux, les dcors vertigineux, tels qu'on les voit de la salle,
flamboyaient pour elle; la puissance des choeurs et de l'orchestre
lui donnait le vertige, et tout  coup, elle se leva, droite, les
yeux perdus dans le vague, o elle voyait, visible pour elle seule,
un guerrier revtu de laine blanche, qui dtournait les yeux et la
repoussait.

--Non! ce n'est pas mon fils!

Ce cri o le dsespoir, le mpris et la colre doivent se fondre en
une expression unique, s'chappa de ses lvres. Ariadne tait entre
dans son rle.

Quelques heures aprs, accompagne des voeux d'Olga, qui jalousait un
peu son bonheur,--paratre sur la scne, tre applaudie, charge de
couronnes peut-tre,--Ariadne quitta Pavlovsk pour aller dbuter 
Ptersbourg, o elle devait habiter le palais de la princesse, tant
que son avenir ne serait pas dcid.




XXVIII


Pendant les rptitions, Ariadne ne vit rien de ce qui se passait
autour d'elle. Uniquement proccupe de chanter en mesure avec
l'orchestre et de bien dire, elle ne s'inquita pas des trangets
qui l'entouraient. Ce n'tait pas la scne pour elle, cette grande
halle o pendaient des cordes, o tranaient d'normes morceaux de
bois peint, o le parquet tait sem de trappes et de fentes. Les
acteurs jouaient en costume de ville; l'illusion tait nulle, et ce
genre de travail, si nouveau qu'il ft pour la jeune cantatrice,
tait du travail et non de l'art;--du moins, ce n'tait pas l'art
comme elle l'avait vu dans ses rves.

Cette semaine s'coula sans qu'elle parlt  personne au thtre,
sauf pour les ncessits de la rptition; elle entrevoyait bien dans
les coulisses des gens qui la regardaient,--le plus souvent sans
bienveillance, quelquefois d'un air irrit;--ces figures passaient de
sa mmoire comme les ombres chinoises s'effacent de la toile; elle
n'en gardait aucune impression. Morini, qui l'accompagnait toujours,
la prenait  part ds qu'elle quittait la scne; il avait sans cesse
de nouvelles observations  faire, des conseils  donner. Bref, la
dbutante ne vit rien du thtre pendant ces quelques jours.

--Mais, dit-elle, la veille de la reprsentation, je ne pourrai
jamais jouer si je n'ai pas vu la salle claire. Ce gouffre lumineux
devant moi me fera peur si je ne m'y suis pas accoutume.

--C'est trop juste, dit le professeur, qui courut aussitt expliquer
au rgisseur la demande d'Ariadne.

Quelques instants aprs, en entrant en scne, la jeune fille vit le
lustre allum; la salle lui apparut vide et froide, entoure de ses
housses comme de linceuls, mais illumine et bante. Elle recula, et
manqua son entre. Un murmure de dsapprobation parcourut les rangs
des choristes, des machinistes, de tout le public qui assiste aux
rptitions.

--Cela arrive  tout le monde la premire fois! s'cria Morini, en
roulant  droite et  gauche des regards terribles.

--Silence donc! fit le rgisseur.

Ariadne prouva la mme sensation que si tout ce public hostile lui
avait jet une injure  la face. Avec sa sensibilit exagre, il lui
parut que tout tait perdu, et elle chanta avec un dcouragement qui
mit la mort dans l'me de son vieux professeur.

La rptition termine, il la reconduisit au palais de la princesse,
et l, il commena un sermon en dix-neuf points. Mais, pour la
premire fois, il trouva Ariadne insoumise.

--coutez, mon cher professeur, dit-elle, si vous voulez que je
chante demain, laissez-moi tranquille aujourd'hui. Les oreilles me
tintent, et je n'entends plus ce que vous me dites.

--Tu as, parbleu! raison, s'cria Morini, et je suis un grand animal.
Dors bien, petite, lve-toi tard, mange peu demain, et surtout ne
crains rien, tous les imbciles qui t'ont ennuye aujourd'hui seront
 tes genoux demain soir,--moi tout le premier.

Il s'en alla prestement, et laissa Ariadne avec ses penses.

Celle-ci resta un moment la tte dans ses mains, puis une ide lui
vint; elle sortit, et s'en alla au tombeau de sa bienfaitrice. Il se
faisait tard, les journes sont courtes au commencement de septembre.
Quand elle arriva, la nuit tombait; le gardien eut quelque peine 
l'admettre dans le cimetire, mais un pourboire leva ses scrupules,
et l'orpheline put aller jusqu' la croix qu'elle avait fait placer
sur le cercueil de sa seconde mre.

Les arbres perdaient dj leurs feuilles, les teintes de l'automne
enrichissaient la verdure, et leurs tons chauds semblaient conserver
un peu de la lumire du soleil disparu. Ariadne sut distinguer
dans l'ombre croissante la pierre blanche de la croix; elle s'y
agenouilla un instant sur la terre humide; elle n'avait pas apport
de fleurs,--sa prire suffisait comme offrande, car elle tait aussi
pure et aussi dsintresse que celle d'un tout petit enfant.

Quand Ariadne rentra en ville, les rverbres taient allums, et la
ville avait cet air d'animation joyeuse qui signale le retour des
Ptersbourgeois en villgiature. L'Opra italien jouait ce soir-l,
et les voitures amenaient un flot d'amateurs presss de ne rien
perdre de la saison. L'Opra russe, en face, tait norme et dsert.

--Demain, se dit Ariadne, ce sera pour moi que les voitures amneront
le monde! Si j'allais chanter mal!

Elle rentra chez elle, et, suivant le conseil de Morini, se coucha
de bonne heure. Elle s'tait dit qu'elle n'aurait aucun succs, et
s'tait rsigne  tout.

--Je n'ai pas de chance, pensait-elle. Pourquoi russirais-je cette
fois?

La journe du lendemain passa comme un clair. La princesse tait
venue avec Olga pour le dner, afin de ne pas manquer le lever du
rideau.

Olga ne se tenait pas de joie; elle embrassait  tout moment son
amie, et lui prdisait le succs le plus tourdissant.

Elle voulait  toute force l'accompagner dans sa loge, et la
princesse dut user d'autorit pour l'en empcher.

Le _Prophte_ commena; Ariadne, occupe  achever sa toilette, ne
se trouvait pas sur la scne pour le commencement; on l'appela, elle
accourut en hte, encore embarrasse de son costume, auquel elle
n'avait pas eu le temps de s'accoutumer.

--Allez donc! lui dit le rgisseur; il n'est que temps!

L'actrice qui jouait Bertha pour la trentime fois, peut-tre, lui
saisit la main et l'entrana sur la scne.

Ariadne reut un coup en plein coeur en voyant la salle claire,
chaude, peuple de ttes dont les yeux taient braqus sur elle; elle
tremblait si fort que Bertha lui dit  l'oreille:

--Regardez la scne; sans cela, vous allez tomber, vous aurez le
vertige.

Elle suivit ce conseil, et eut le temps de se remettre pendant la
romance de Bertha. Au moment o elle chantait la premire note, elle
prouva une impression singulire, comme si sa voix n'tait pas 
elle; mais elle avait pris son parti de toutes les trangets, et
continua bravement.

L'attention du public tait fixe sur elle; sa beaut sculpturale
donnait  son personnage un caractre de grandeur qui faisait
un contraste frappant avec l'actrice petite et ramasse qu'elle
remplaait dans ce rle; sa grande taille, noble et svelte, ne
pouvait disparatre entirement sous le costume de la matrone; elle
eut, ds le premier moment, un grand succs de beaut.

--Eh bien! lui dit son matre quand elle entra dans la coulisse,
c'est fini, tu n'as plus peur?

--Non, rpondit Ariadne; mais est-ce que c'est cela, l'opra?

--Et que voudrais-tu donc que ce ft? demanda l'Italien bahi.

--Je ne sais pas... Il me semblait que c'tait autre chose.

Personne ne lui adressa la parole, sauf le rgisseur qui lui dit
quelques mots d'encouragement; on attendait ce qui allait sortir de
cette nouvelle.

Enfin arriva pour Ariadne le moment de paratre vraiment devant le
public attentif et srieux.

Dans le dcor sombre et simple, elle entra, ple, roide, d'un
mouvement presque automatique. Les premires notes de l'arioso
frmirent dans l'orchestre.

Ariadne sentit un frissonnement dans tout son tre; quelque chose
cria au dedans de son me que l'art venait de luire pour elle;--elle
mit sa main, devenue tout  coup calme et ferme, sur l'paule de
Jean, abm dans sa douleur.

    O mon fils!

dit-elle plutt qu'elle ne le chanta,--et un frisson parcourut la
salle. Quelques regards s'changrent entre amis et dilettanti. De ce
moment, on espra tout.

Ariadne ne voyait plus cette salle qui l'avait tant effraye; elle
chantait avec un sentiment profond jusqu' en tre douloureux cet
arioso qui lui avait rvl la passion dans l'art, l o jusqu'alors
elle n'avait connu que de vagues aspirations. Elle acheva, et soudain
fut comme rveille de son extase par des battements de mains
enthousiastes. On l'acclamait de partout. D'en bas, d'en haut, des
voix retentissantes criaient: _Bravo!_ et la nommaient par son nom.

--Mais saluez donc! lui dit le tnor, c'est vous qu'on applaudit.

Ariadne, encore mal revenue de son rve, leva les yeux sur la salle
et s'inclina... _Bis!_ criait-on de toutes parts.

Le chef d'orchestre leva son bton, et fit un signe  la cantatrice;
les plaintes frmissantes de l'accompagnement avertirent celle-ci
qu'elle devait recommencer, car elle n'avait pas compris. Elle
recommena donc. Mais cette fois, sre d'elle-mme, sre de
l'auditoire, elle osa se livrer, elle osa tre elle-mme, et la salle
entendit des accents dont jusque-l jamais rien n'avait approch!

Ce fut un dlire: l'orchestre applaudissait en frappant sur
ses pupitres; Ariadne fut rappele six fois. La reprsentation
interrompue, les bravos frntiques, enfin tout ce qui caractrise
les folies musicales des plus beaux jours lui fut offert par le
public, qui ne se connaissait plus; jamais dbutante n'avait eu de
semblable ovation.

Quand elle rentra dans la coulisse, tout avait chang: les artistes,
choristes, machinistes, tout le personnel du thtre, en un mot, se
prcipita au-devant d'elle pour l'acclamer.

--Te voil passe cantatrice, dit Morini en embrassant son lve
tremblante d'motion; mais ne crois pas un mot de ce qu'ils te
disent. Ils t'en feraient accroire, et tu deviendrais un ne au lieu
d'un rossignol.

Ariadne ne courait aucun risque d'tre change en ne;--du moins,
ce ne seraient pas les louanges de ses camarades qui auraient pu
accomplir ce miracle: elle comparait mentalement la froideur de la
veille aux protestations du moment, et prenait en piti la faiblesse
et la bassesse humaine.

--C'est comme au premier acte des _Huguenots_, dit-elle  son matre;
ds qu'ils voient quelqu'un en faveur, ils protestent de leur
dvouement. Comment jouer la comdie devant le public ne dgote-t-il
pas de la jouer pour eux-mmes?

--Tu es une petite philosophe! rpondit Morini ravi. Repose-toi pour
continuer ton succs, le plus dur n'est pas fait.

Ariadne tait sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, rien
ne l'effrayait plus; elle avait pris possession de son rle et du
public en un moment. Elle joua et chanta la scne de l'anathme avec
une grandeur si potique, que les vrais amateurs dclarrent ne rien
avoir entendu de pareil depuis madame Viardot. Les enthousiastes lui
avaient fait faire pendant un entr'acte un norme bouquet o la date
du jour tait crite en roses blanches; enfin le rideau se baissa sur
un tumulte qui dut faire envie aux chos du Thtre italien, plus
coutumier des triomphes bruyants.

Olga attendait son amie avec une impatience fbrile dans la voiture
de sa mre, devant le perron des artistes; nombre de curieux avaient
renonc  la fin de l'opra pour voir sortir la dbutante. Elle
parut coiffe d'un chle de laine blanche pos sur ses beaux cheveux
blonds, ple encore d'motion, mais souriant dj  Olga, dont elle
voyait la tte  la portire.

Mellini! crirent une cinquantaine de dilettanti ravis, brava! brava!

Ce dernier cho du succs vainquit la fermet d'Ariadne; des larmes
inondrent ses yeux; elle fit un signe de tte reconnaissant  cette
foule amie.

--Une fleur de votre bouquet! cria-t-on, une fleur en souvenir!

D'un geste charmant, Ariadne arracha par poignes les violettes de
Parme et les roses, et les lana  la foule. La portire se referma
sur elle, et la voiture partit au grand trot, pendant que les
acclamations remerciaient la gracieuset de la cantatrice.

--Tu es contente? dit Olga, en serrant son amie dans ses bras pendant
que la princesse faisait  Ariadne des compliments sincres et
chaleureux.

--Je suis heureuse! rpondit celle-ci; et quand je pense que madame
Skourof,  qui je dois tout cela, ne peut pas jouir de son ouvrage!

En entrant dans le salon, Ariadne aperut Ladof, qui les avait
devances; il tait invit  prendre le th au sortir du thtre.
La princesse, qui croyait  un attachement naissant entre lui et
la jeune cantatrice, avait cru favoriser son voeu secret en lui
procurant le moyen de la voir aussitt. En effet, Constantin,
heureux, mu, complimenta Ariadne avec une chaleur qui aurait
tromp tout le monde. Olga seule savait que c'tait pure amiti et
dilettantisme musical; aussi n'en fut-elle point jalouse.

Ariadne, encore imparfaitement revenue aux ralits de la vie, se
laissait complimenter comme elle se laissait verser du th, d'un
air heureux et distrait; elle revoyait toujours cette salle bien
claire, ces visages tendus vers elle, ces bouches ouvertes pour
crier son nom, et un frisson passait sur ses paules. Elle tait
contente et elle avait peur. Comme un enfant qui passerait sa main
sur la tte d'un lion, il lui semblait que cet tre norme qui la
flattait ce soir pourrait bien avoir envie, un jour, de la dvorer.

--Vous devez tre bien heureuse! lui dit Ladof, qui s'tait assis
prs d'elle.

La nature tendre et caressante de ce jeune homme, encore enfant sous
plus d'un rapport, le portait  se rapprocher le plus possible de
ceux vers qui le mouvement passager de son coeur l'entranait.

--Oui, rpondit Ariadne avec son beau sourire vague et rveur. Et
vous, tes-vous content?

Elle avait mis dans ce mot toute son me. Elle offrait  Constantin
le succs de la soire, comme l'arome de son bouquet, qui tait sur
une table  ct.

--Donnez-moi une fleur en souvenir de ce soir, dit le jeune homme en
tendant la main.

--Tout le monde en a eu, dit Ariadne, ils m'en ont demand dans la
rue... J'aime mieux vous donner autre chose.

Elle droula un grand ruban blanc qui entourait le pied du bouquet;
mais, au moment de l'offrir  Constantin, elle se rappela qu'ils
n'taient pas seuls. Prenant sur la table le couteau  couper le
pain, elle spara le satin en deux parts, dont elle donna une  Olga
et l'autre  Constantin.

--Vous tes mes deux meilleurs amis, dit-elle, et moi, je me
souviendrai sans cela.

Les deux amoureux changrent un regard furtif en recevant les deux
moitis du ruban... Ce regard tomba sur le coeur d'Ariadne comme un
morceau de glace... Avait-elle si bien vcu jusque-l dans le rve,
qu'elle et mconnu la vrit?

Mais Constantin lui baisa la main avec tant de reconnaissance, il mit
tant de chaleur dans l'expression de sa joie, que la jeune fille crut
s'tre trompe.

Cependant les ailes de son bonheur taient tombes et ne repoussrent
pas.

Le lendemain, avant midi, les restes de son bouquet brillaient sur
la tombe de sa bienfaitrice: les fleurs du succs taient les seules
qu'Ariadne voult dsormais lui offrir.

Les journaux ne manqurent pas de signaler le succs de la dbutante.
Deux jours aprs, un journal inconnu au monde clair publia sur
Ariadne un article pay, o l'histoire de la pauvre enfant tait
raconte de la manire la plus odieuse; l'auteur de l'article avait
eu  coeur de gagner son argent, car il avait tran Ariadne dans
la boue. Pour qu'elle n'en ignort, une main soigneuse avait marqu
l'article au crayon rouge, et puis l'avait dpos, sous enveloppe
cachete, chez le suisse de la princesse.

Ariadne lut ce ramas d'horreurs, non de sang-froid, mais avec
l'apparence du calme. Olga, qui se trouvait l, voulut le lire aprs
elle. La jeune artiste le lui retira tranquillement des mains.

--Comment! dit Olga pique de rencontrer de la rsistance, tu ne veux
pas que je prenne connaissance des compliments qu'on te fait?

--Ce ne sont pas des compliments, rpondit Ariadne, et cela te ferait
de la peine.

--Qu'est-ce donc? demanda Olga.

--C'est le revers de la mdaille. Si je n'avais pas d'ennemis, c'est
que je n'aurais pas de talent.

Ariadne savait faire bon visage quand elle tait frappe dans son
honneur, mais la plaie restait longtemps sanglante. On ne se priva
gure, d'ailleurs, de la mettre au vif pendant les jours qui
suivirent. L'article manait, comme on peut le supposer, de l'actrice
qu'Ariadne remplaait momentanment.

Celle-ci, qui n'avait jamais produit d'effet dans aucun rle et qui
se contentait de les tenir tous passablement, sentait combien il lui
serait difficile, pour ne pas dire impossible, de jouer le _Prophte_
aprs la dbutante. Aussi s'tait-elle arrange pour la dnigrer par
tous les moyens en son pouvoir.

Il n'tait que trop facile d'atteindre Ariadne; celle-ci, ds la
seconde reprsentation, reut des mots  double entente et des
sarcasmes qui venaient d'une main trs-exerce. Ceux-l mme parmi
les artistes qui avaient particip  l'ovation du premier soir,
sentant qu'ils avaient  se faire pardonner leur dsertion par
le titulaire de l'emploi, cherchrent  se rendre dsagrables 
Ariadne. Elle apprit alors qu'au thtre, plus que partout ailleurs,
il faut lutter pour vivre, et que, sauf de rares exceptions, dans un
milieu exceptionnel, les bons sont les victimes des mchants.

Ce fut une perscution sourde. Le tnor lui adressait quelques
plaisanteries avant de lui donner la rplique, et Ariadne, peu au
fait de ce genre de divertissement, se sentait trouble et jouait
froidement. Au moment d'entamer un duo, Bertha lui disait:

--Votre rouge est tomb  gauche; vous avez l'air d'une poupe de
modiste lave  grande eau.

Une coryphe lui marchait sur sa robe lorsqu'elle s'lanait vers
la rampe. La sonnette de sa loge se trouvait pleine de papier. Qui
accuser?... C'tait, en un mot, un systme de perscutions dont tout
le monde tait complice et o chacun tait innocent.

La patience d'Ariadne, dj fort prouve, n'y tint pas; elle alla se
plaindre au rgisseur.

--Pouvez-vous, dit-il, me dsigner quelqu'un dont vous ayez  vous
plaindre?

--Non, rpondit Ariadne; c'est tout le monde et ce n'est personne.

--Eh bien! alors, que voulez-vous que j'y fasse? rpondit l'homme
pratique, accoutum  toutes les plaintes imaginables.

Morini se mit  rire quand Ariadne lui fit ces confidences.

--Tu en verras bien d'autres, dit-il. De mon temps, on se faisait
des farces abominables sur la scne; il y avait une basse dont
j'tais le confident, et qui, tout en chantant sa petite affaire,
le bras sur mon paule, s'amusait  me faire tomber la visire de
mon casque sur le nez toutes les fois que j'ouvrais la bouche pour
chanter. Il me le faisait dix fois par soire. Crois-tu que je sois
all chez le rgisseur pour m'en dbarrasser? C'est alors que je
n'aurais plus eu de repos!

--Qu'est-ce que vous avez fait?

--Je n'ai rien fait du tout; il s'en est ennuy et est all en
tourmenter un autre. Tche d'tre la plus habile ou la plus mchante.
a forme le caractre!

Ariadne n'tait pas dispose  se former le caractre de cette
faon-l. Toujours en mfiance de quelque mauvais tour, elle devint
inquite et joua froidement. A la quatrime reprsentation, on
commena  se demander si l'on ne s'tait pas tromp sur le compte de
la dbutante. La feuille ennemie s'empara de ce changement dans les
dispositions du public, et s'en servit pour craser Ariadne.

Le jour de la cinquime reprsentation, Morini tomba comme un obus
dans le petit salon o son lve travaillait.

--Tu m'as fait passer une nuit blanche, dit-il avec autant de
mauvaise humeur qu'il est possible de l'imaginer; si tu chantes aussi
mal ce soir que mercredi dernier, il n'y a plus qu' tirer l'chelle.
_Basta!_ plus de Mellini!

--Mais, cher matre, rpondit Ariadne, les larmes aux yeux, ce n'est
pas ma faute! Je ne demandais qu' bien faire: on me paralyse par
tous les moyens! Voil le chef d'orchestre qui s'est mis  ne plus
m'attendre pour les cadences! C'est tout au plus si je puis chanter
en mesure, en y mettant tous mes soins!

--Eh! s'cria Morini, d'autant plus furieux qu'il sentait qu'Ariadne
avait raison, on lui fait des scnes, au chef d'orchestre! Que
diable! il y a tant de moyens de prendre les gens...

Ariadne regarda fixement son matre qui baissa les yeux.

--Il ne s'agit pas, reprit-il d'un ton plus calme, de faire rien de
rprhensible, mais avec de bonnes paroles on amadoue les uns et les
autres: on sourit, on cause, on se rend agrable... Tu passes 
travers tous ces gens-l comme s'ils ne t'taient de rien...

--Me sont-ils de quelque chose? demanda Ariadne d'un ton assur.

Morini haussa les paules.

--Qu'ils te soient de peu ou de beaucoup, n'importe, dit-il,
l'essentiel est que tu ne te fasses pas har. Tu te conduis avec ces
gens-l comme si tu tais la Fodor ou la Malibran; mais, ma chre,
ils se comptent pour aussi bons que toi! Tu les blesses inutilement;
ce n'est pas comme cela que tu te feras une position au thtre.

--Si ce que j'ai vu jusqu' prsent est le thtre, dit Ariadne
dgote, je prfre rentrer dans mon obscurit et ne chanter que
pour moi-mme.

--Tu en parles bien  ton aise, s'cria Morini exaspr; ce n'est pas
pour que tu rentres dans l'obscurit que je t'ai donn deux ans et
demi de leons!

--C'est juste, fit Ariadne en courbant la tte; je ne suis pas libre,
excusez-moi. Je chanterai bien ce soir, je vous le promets.

--Voyons, ma petite fille, dit le vieil Italien, s'apercevant que la
fiert d'Ariadne avait mal interprt son langage, auquel il tait
d'ailleurs facile de se mprendre, ne te fche pas, je n'ai pas eu
la pense que tu me prtes; je voulais dire que j'ai fond sur toi
beaucoup d'esprances, j'ai cru que l'on rpterait ton nom un jour,
en disant que tu avais t mon lve, et que, de la sorte, ton vieux
matre passerait avec toi  la postrit. Tu ne peux pas m'en vouloir
d'une telle pense, n'est-ce pas?

--Mon cher matre, rpondit Ariadne en prenant la main ride du
professeur, je ne vous en veux de rien. Vous n'tes pas responsable
du malheur de ma destine qui m'a fait natre pauvre et dpendante.
Telle que je suis, je serais une ingrate si je n'prouvais pas de
reconnaissance pour ceux qui ont travaill  amliorer mon sort.

Elle rassura l'Italien, qui partit plus tranquille.

--D'ailleurs, lui dit-il en s'en allant, c'est la dernire fois que
tu chantes pour le prsent; tu vas avoir l'hiver pour te reposer,
et probablement tu dbuteras aux Italiens la saison prochaine. Pour
cette unique fois, fais de ton mieux. Je suis curieux cependant de
voir comment le public recevra la Boulkof quand elle reprendra le
rle aprs toi. C'est alors que l'on saura ce que tu vaux!

Il sortit, et Ariadne, reste seule, joignit les mains sur sa
poitrine pour comprimer les sanglots qui la gonflaient.

--Non, je ne suis pas libre, dit-elle amrement; les pauvres ne sont
jamais libres!

La porte s'ouvrit doucement, et Olga entra avec prcaution.

Ariadne la regarda, non sans un reste d'amertume. Elle devait  cette
fille riche et heureuse son pain quotidien. Fallait-il qu'elle dt
toujours quelque chose  quelqu'un?

Olga avanait avec un air de modestie et mme d'humilit qui ne lui
tait pas ordinaire; elle tenait  la main un petit portefeuille si
richement orn, qu'il avait plutt l'air d'un bijou que d'un objet
utile.

--Ton matre t'a gronde, dit-elle, n'est-ce pas? J'ai entendu, j'ai
mme un peu cout; pardonne-moi, chre Ariadne.

La jeune artiste fit un geste indiffrent. Que lui importait? Sa
dpendance n'tait un secret pour personne.

--Je ne sais comment t'expliquer ce que j'ai  te dire, reprit
Olga; c'est trs-difficile, et ta fiert ne rend pas la tche plus
aise. Nous avons prpar, ma mre et moi, un petit souvenir pour te
rappeler le triomphe de ton premier dbut... nous y avons fait mettre
nos portraits...

Ariadne tendit la main vers l'objet que lui prsentait son amie.
Celle-ci le retenait encore avec une sorte de crainte.

--Comprends-moi bien, chre Ariadne, dit-elle; tu sais quelle est
l'tendue de la dette que j'ai contracte envers toi, et tu sais que
je n'espre pas pouvoir la payer jamais. Ce que nous t'offrons ici
n'est donc pas autre chose que le moyen de te librer en partie du
fardeau qui te pse, je le sens.

Elle embrassa affectueusement son amie, lui mit le portefeuille dans
la main, et voulut s'enfuir; Ariadne la retint d'un geste imprieux.

--Attends, dit-elle.

Elle ouvrit l'objet, qui contenait, en effet, les portraits de madame
Orline et de sa fille, et dans une poche elle trouva un paquet
de billets de banque plis dans une enveloppe qui portait pour
suscription: Prix des leons de M. Morini.

Le premier mouvement d'Ariadne fut de repousser l'argent; le second,
de fondre en larmes. Olga l'attira dans ses bras.

--Ne vaut-il pas mieux, dit-elle avec une douceur et une humilit
que personne, hormis sa compagne, n'aurait souponnes en elle, ne
vaut-il pas mieux mille fois te sentir libre envers ton matre?
Suppose que tu sois malade ou que la scne te dplaise, tu es libre
dsormais de ne plus chanter--tu l'as dit--que pour toi-mme, et
peut-tre un peu pour tes amis. Dis-moi, aurais-tu le coeur de
refuser?

--Non! dit Ariadne en levant sur son amie ses yeux noys de larmes
et son beau visage couvert de confusion: je n'ai pas le droit de
refuser. Morini est vieux, pas riche; je lui dois beaucoup. Si, en
effet, je tombais malade, ou si je mourais avant d'avoir pay ma
dette!...

--Veux-tu bien ne pas parler de ces choses-l! s'cria Olga en
mettant la main sur la bouche de la jeune artiste, qui se dgagea.

--Pourquoi pas? La mort n'a rien d'effrayant pour moi; elle est
redoutable pour ceux qui sont riches, heureux, aims...

--Mais tu seras aime, dit Olga avec enthousiasme.

--Le crois-tu? fit Ariadne sans oser la regarder.

--J'en suis sre, rpondit Olga; tu es trop belle, trop grande
artiste, pour ne pas tre adore. Qui pourrait ne pas partager
l'amour qu'il t'aurait inspir?

Olga tait sincre. Ariadne avait mur son me d'une faon si
impntrable, que jamais son amie n'avait suppos que Ladof et
produit quelque effet sur elle. D'ailleurs, n'est-ce pas le propre de
ceux qui aiment de ne pas s'apercevoir de l'amour des autres?

Ariadne ne rpondit pas; les paroles d'Olga correspondaient trop
aux dsirs secrets de son coeur. Elle se raccrocha  l'esprance
qu'on lui prsentait, comme  une planche de salut. La vie du
thtre lui dplaisait, sa dpendance pesait lourdement sur elle;
mais Constantin, s'il l'aimait, la mettrait au-dessus de toutes
ces misres: elle se sentait belle, en effet, et bien digne d'tre
aime... Elle espra.

--Je te quitte, dit Olga, en voyant les traits d'Ariadne reprendre
leur harmonie et leur douceur accoutumes: tu as besoin de repos,
puisque tu chantes ce soir. Songe au moins que, si tu le veux, tu
peux chanter aujourd'hui pour la dernire fois. Ma mre me charge
de te dire que ta place est auprs de nous, et que tu ne dois point
rver d'autre asile, aussi longtemps que tu seras heureuse  notre
foyer.

Elle s'chappa sur ces paroles consolantes, et Ariadne resta livre 
ses mditations.

--Non, pensa-t-elle aprs un peu de rflexion, je ne donnerai point
cet argent  mon matre, ce serait lui manquer de reconnaissance;
il y avait autre chose que de l'intrt dans les leons qu'il m'a
donnes. Mais s'il m'arrivait un malheur, si je perdais la voix par
exemple...

Elle soupira; son esprit, fatigu d'une lutte incessante avec les
infortunes de la vie, ne lui prsageait plus rien que de funbre.

Le soir venu, elle chanta mieux encore que le jour de ses dbuts; la
cabale monte contre elle n'osa souffler mot, tant l'ascendant que la
jeune cantatrice prenait sur le public tait puissant: quiconque et
essay de lutter contre le succs et t honni sans piti.

Couronnes, rappels, cris enthousiastes, tout gala, dpassa mme
l'ovation du premier soir, et Ariadne sortit du thtre consacre
toile par les deux mille spectateurs enivrs.

--Eh bien! lui dit Morini en la reconduisant, t'es-tu rconcilie
avec le thtre?

Il se frottait les mains d'un air joyeux; Ariadne ne voulut pas
souffler sur sa joie, et rpondit vasivement. En rentrant chez elle,
quand elle fut seule dans le calme de sa chambre de jeune fille, elle
soupesa ce qu'il entre d'amour-propre, d'engouement, de moutonnerie
humaine dans un succs de premier ordre, et elle se dit comme le
sage: Tout n'est que vanit.

--Ah! mon cher grand art, se dit-elle avec le dcouragement le plus
profond, je t'aimais mieux quand je chantais seule  l'institut, et
quand je pleurais au son de ma propre voix, sans savoir pourquoi!




XXIX


--Vous ne chantez plus cet hiver, Ariadne? demanda la princesse
pendant le djeuner, le lendemain de ce jour.

--Pas au thtre, du moins, princesse, rpondit Ariadne. Je compte
donner un concert...

--Nous sommes loin de la saison des concerts, interrompit madame
Orline; puisque rien ne vous retient  Ptersbourg, voulez-vous nous
accompagner dans un voyage que nous allons faire  l'tranger?

Olga ouvrit ses yeux tout grands et regarda sa mre d'un air plus
surpris qu'enchant.

--C'est une surprise que je mnageais  ma fille, reprit madame
Orline; il y a assez longtemps qu'elle me perscute pour faire ce
voyage! J'ai calcul que, la saison des pluies tant trs-vilaine ici
et le mois d'octobre trs-beau en France, nous aurions tout avantage
 passer six semaines l-bas; nous reviendrons pour le tranage.

--Six semaines, maman! s'cria Olga.

--Eh bien! n'es-tu pas contente?

--Oh! si, je vous remercie, maman, dit la jeune dissimule, qui
courut embrasser sa mre.

Une heure aprs, une femme de chambre mettait  la poste un petit
billet ainsi conu:

Maman veut partir pour l'tranger, mon cher Constantin; demande un
cong au ministre, et viens annoncer chez nous que ta sant exige ce
voyage; il faut absolument que tu viennes avec nous. Il est hors de
doute que, pendant ce voyage, nous trouverons l'occasion de parler de
nos projets.

Le message arriva  destination dans le dlai convenu, et, le
surlendemain soir, Ladof, en venant passer la soire, prvint la
princesse de ses projets de voyage.

--Ah! fit la princesse tonne, nous partons aussi...

--Me permettrez-vous de vous accompagner, aussi longtemps, du moins,
que ma prsence ne vous sera pas importune?

La princesse frona le sourcil et regarda Ariadne. Celle-ci, les
joues couvertes de rougeur, levait sur Constantin des yeux mus et
surpris. Madame Orline sourit; s'il y avait connivence, ce ne pouvait
tre que dans un but louable, et d'ailleurs Ariadne avait l'air bien
naturellement tonn.

--Qui vous a prvenu de notre voyage? dit subitement la princesse.

Constantin, dcontenanc, faillit rester muet; mais comme il fallait
rpondre:

--Ce sont vos gens, dit-il; je suis venu hier dans l'aprs-midi sans
vous trouver, et j'ai appris que vous partiez...

La princesse, tout  fait rassure, ne vit plus l qu'une preuve
d'amour de la part de Ladof  l'adresse d'Ariadne.

--Eh bien, soit! dit-elle; tant que votre prsence ne sera pas
opportune, ces demoiselles seront bien aises d'avoir quelqu'un 
faire courir pour leurs caprices. Mais vous partirez le premier, mon
cher Constantin. Je ne tiens pas  ce que les mchantes langues
rpandent dans Ptersbourg le bruit que je vous enlve.

--Oh! princesse! fit Ladof heureux et confus.

--Mais, certes! je ne suis pas encore assez vieille pour me permettre
de voyager avec un jeune homme.

La princesse se leva avec un sourire, dveloppant sa haute stature,
sa taille lgante et sa beaut encore dans son t. Olga se gardait
bien d'changer regard ni parole avec Ladof; celui-ci, ne sachant que
faire de sa personne, se rapprocha d'Ariadne.

--Et vous, mademoiselle, me permettez-vous de vous infliger ma
socit? dit-il en plaisantant.

--Oui, rpondit Ariadne sans lever les yeux.

Le paradis s'ouvrait devant elle.

Huit jours aprs, les trois dames, en mettant le pied sur le quai
de la gare,  Berlin, se trouvaient abordes par Ladof, heureux et
rougissant, qui leur avait prpar un htel, une voiture et tout ce
qui s'ensuit.

--Eh! mais c'est charmant, dit la princesse d'un ton railleur, o
perait l'amiti qu'elle portait au jeune homme; vous faites les
choses mieux qu'un courrier, et l'on n'a pas besoin de vous gronder
pour vous faire comprendre ce qu'on veut! Je vous attache  ma
personne.

--Trop heureux! murmura Constantin en s'efforant de lui frayer un
passage.

Il avait reu d'Olga le plus dlicieux sourire; la vie pour lui se
teignait en rose.

Au bout de huit jours, Ariadne ne conservait que bien peu de ses
illusions: elles taient parties une  une, comme les feuilles
que le vent d'automne arrache aux arbres. Elle avait voulu se
dfendre contre la conviction envahissante de sa nullit aux yeux de
Constantin; elle avait lutt avec nergie contre l'vidence, puis
la raction tait venue, apportant son cortge de tristesses et
d'amertumes.

--C'est elle qu'il aime, se disait-elle  tout moment du jour.

Et pourtant, si Ladof s'approchait d'elle, s'il lui prenait son
chle ou son petit sac, elle croyait voir dans cette prvenance une
marque d'affection... De l'affection, oui, certes, le jeune homme en
prouvait pour elle; mais la rserve qu'il affectait avec Olga tait
bien plus loquente que ces dmonstrations de politesse banale.

Au lieu de s'arrter dans les capitales, et d'y arriver par les
moyens vulgaires, la princesse, au bout de quelques jours de voyage,
avait conu une ide fantasque, celle de gagner Paris par le
littoral. Elle tait alle de Bruxelles  Ostende, et l, l'air de
la mer l'avait saisie et charme. Ces jours d'octobre ont au bord
de l'Ocan une douceur sans pareille; mme gris et voils, sauf les
moments o souffle la bise, ils sont moins des jours d'automne qu'au
sein des terres, et surtout dans les villes.

L, les falaises ou les dunes se dpouillent moins vite de leur
verdure; si les arbres sont bientt mis  nu par les rafales
d'quinoxe, le gazon, ras et dru, garde sa fracheur; les roches sont
les mmes en toute saison, et la mer est aussi souriante au soleil de
janvier qu' celui de juillet.

Le princesse se donna donc le plaisir de voyager  petites journes
de l'embouchure de la Somme  celle de la Seine. Tous ces ports
presque dserts, alors frquents seulement par les habitants du lieu
et quelques amateurs de brises salines, eurent sa visite de grande
dame dsoeuvre.

Olga s'amusait prodigieusement: dormir sans cesse dans des htels
nouveaux, manger  ces tables d'htes de province o les notables
clibataires de l'endroit viennent prendre leur repas et causer des
vnements de la ville, tout cela avait pour elle l'attrait de la
nouveaut. Elle croyait lire un roman, et sa joie tait sans limites.

Ladof, au contraire, tait fort mal  son aise. Il sentait que le
malentendu grce auquel sa prsence tait tolre ne pouvait manquer
de s'claircir prochainement, et l'ide de ce qui se passerait alors
lui donnait la chair de poule.

Constantin tait de ceux qui sont braves devant la gueule d'un canon
et pusillanimes devant la colre d'une femme. Il craignait d'tre
malmen par la princesse, et de perdre toute chance d'obtenir la main
d'Olga; mais ce qu'il craignait peut-tre plus encore, c'tait de se
voir un jour interpell par Ariadne, lui disant:

--Pourquoi vous tes-vous jou de moi?

Ce qu'Olga ne voyait pas, en enfant frivole et un peu goste qu'elle
tait, Ladof le ressentait jusqu'au plus profond de son tre; telle
devait, d'ailleurs, tre sa destine, et il ne l'ignorait pas;
leur amour tait de ceux o l'un a tous les devoirs, toutes les
charges, et l'autre tous les privilges, toutes les douceurs; mais, 
l'inverse du sort commun, c'tait Olga qui devait dominer son poux
et rester toujours adore, malgr ses dfauts; non parce que le mari
les ignorait, mais parce qu'il l'aimerait telle qu'elle tait, avec
ses dfauts.

Il est des tres qui ont besoin de se sacrifier: Ladof tait de
ceux-l.

Il sentait bien en lui-mme qu'il s'tait jou d'Ariadne; sa
conscience lui reprochait mainte prvenance, mainte parole flatteuse
qu'il n'et pas adresse  la jeune fille sous la prsence de la
princesse. En agissant ainsi, il obissait  un mot d'ordre donn par
Olga.

--Mais si Ariadne s'en aperoit? avait-il dit un jour, essayant de
rsister  la domination adore qui lui tait toutes ses forces.

--S'apercevoir de quoi? Que tu lui fais la cour? Grand malheur! Une
si sage personne, une fille aussi srieuse ne va pas se soucier d'un
nigaud comme toi. Il n'y a que moi au monde d'assez bte pour t'aimer!

Ainsi morign avec accompagnement de petites tapes et de sourires
enchanteurs, Constantin avait touff la voix de sa conscience. Mais,
en voyant Ariadne de jour en jour plus ple, plus lance, moins
terrestre pour ainsi dire, il avait senti revenir les remords.

Ariadne paraissait le fuir, loin de vouloir lui rien reprocher;
sans affectation, elle se tenait  l'cart, et c'tait la princesse
qui l'appelait pour qu'elle se joignt  leur groupe. La princesse
n'tait pas contente; le mariage qu'elle avait daign favoriser
de sa bont complaisante semblait reculer au lieu d'approcher, et
madame Orline se demandait parfois ce que cela voulait dire. Le
changement visible qui s'oprait en Ariadne avait frapp ses yeux
vigilants; elle voulait une explication, mais la position dpendante
de l'orpheline dans sa maison rendait cette explication si difficile
qu'elle la remettait de jour en jour.




XXX


Un soir, en arrivant  Fcamp, les voyageurs virent annonc pour le
lendemain un concert d'amateurs, au profit des pauvres.

--Ariadne, s'cria Olga, tu devrais chanter pour ces malheureux!
Il y a longtemps que nous ne t'avons entendue, et je crois que les
naturels du pays n'ont jamais imagin rien de pareil  ta voix.

--Ce serait une bonne action, mademoiselle Ariadne, dit Ladof, et
vous feriez plaisir  tout le monde!

Ariadne se taisait: la princesse crut qu'elle attendait son avis.

--Si cela vous fait plaisir, mon enfant, dit-elle, je n'y mets pas
opposition.

Ariadne voulut parler, mais un flot de larmes lui monta  la
gorge. Elle essuya d'un geste rapide et violent les pleurs qui
l'aveuglaient, se contraignit  paratre calme, et parvint  dire
d'une voix brise:

--Je ne peux plus chanter.

--Comment? firent  la fois les trois personnes prsentes.

--J'ai perdu la voix depuis plus de quinze jours.

--Tu as perdu la voix, s'cria Olga, et tu n'en as rien dit 
personne!

--A quoi bon parler? fit Ariadne avec un geste de dcouragement, a
ne sert  rien du tout. Quand on n'a rien de bon  dire, il vaut
mieux se taire.

Le silence rgna. Chacun avait le coeur plein de tristes penses.

--Vous souffrez, mon enfant? dit doucement la princesse, profondment
mue  la vue du visage dcolor de la jeune artiste.

--Un peu; ce ne sera rien; je vous remercie, madame.

Ariadne fit un effort, et sourit  la princesse, qui lui posa la main
sur la tte. Ce sourire tait si douloureux, si navr, que madame
Orline posa un baiser de mre sur le front de l'orpheline.

--Nous irons demain  tretat, puisque je vous l'ai promis, dit-elle
 sa fille d'un ton srieux; puis nous retournerons directement 
Paris; j'ai assez de ces prgrinations. Nous avons tellement fatigu
mademoiselle Ranine, qu'elle n'a plus que le souffle.

La princesse avait parl avec tant de svrit, que sa fille se
sentit punie. Olga sortit sans avoir os chercher  causer avec
Ladof. Celui-ci, de son ct, sentait une montagne lui peser sur les
paules.

Les deux jeunes filles partageaient la mme chambre. Olga, ce
soir-l, fit attention  sa compagne, et fut frappe de la langueur
et de la fatigue que dcelaient ses moindres gestes.

--Qu'as-tu? lui dit-elle avec inquitude, en constatant les yeux
cerns, la respiration courte et les mains brlantes de son amie.

--Rien, rpondit mademoiselle Ranine avec un sourire.

Ce sourire, qui apparaissait sur son visage depuis quelque temps,
avait une expression de douleur contenue qui la rendait plus belle et
plus touchante que jamais.

--Mais on a quelque chose quand on maigrit comme tu le fais...

--Je me gurirai avec le temps, dit Ariadne.

Au bout d'un moment, elle ajouta:

--Si je ne gurissais pas, n'oublie pas mon vieux matre: le prix de
ses leons est rest dans le portefeuille  Ptersbourg.

--Mais, Ariadne, s'cria Olga effraye, tu ne vas pas mourir?

--J'espre bien que non! fit la cantatrice en se redressant avec un
retour d'nergie; mais maintenant j'aurai l'esprit plus tranquille;
bonsoir!

Elle se laissa retomber sur l'oreiller, et s'endormit sur-le-champ.

Bientt sa respiration devint plus rgulire, ses mains plus
fraches, et Olga, penche sur elle, vit revenir l'expression qui
tait familire au beau visage de marbre endormi sous ses yeux.

--Elle a pourtant l'air triste, se dit la jeune princesse; autrefois
elle paraissait plus heureuse... Elle est peut-tre afflige de
n'avoir personne  aimer, tandis que moi... Je ne sais pas pourquoi
j'ai fait des cachotteries avec elle... nous aurions bien pu lui dire
tout. C'est peut-tre ce manque de confiance qui lui aura fait du
chagrin... elle aura pens que je ne l'aimais plus! Je le lui dirai
demain, sans faute.

Olga s'endormit sur cette bonne pense.




XXXI


La journe du lendemain fut claire et superbe; on aurait dit que la
Manche s'tait mise en frais pour les voyageurs trangers qui lui
rendaient leur dernire visite.

La calche qui contenait la princesse et sa petite famille roulait
rapidement sur la route d'tretat; mais ceux qui l'occupaient
n'accordaient pas grande attention au joli pays qu'ils traversaient.
Chacun tait proccup de ses penses, plus noires que roses, et le
voyage se fit en silence.

La princesse commenait  se demander si depuis plusieurs mois on
ne se moquait pas d'elle, et ses soupons se portaient non pas sur
Ariadne, ni sur Ladof, mais sur sa propre fille.

L'quipe de cette dernire  l'institut lui tait revenue en
mmoire. Elle se disait que le caractre d'Olga la poussant
invitablement vers tout ce qui tait hasardeux, rien n'tait plus
plausible qu'un petit complot, arrang en cachette pour lui faire
accepter Ladof comme gendre.

Mais  quoi bon tant de dtours? La princesse avait aim son mari,
non parce qu'il tait prince, mais parce qu'il tait  ses yeux le
seul tre digne d'tre aim. Elle et donc consenti, sans trop de
rsistance, au mariage de sa fille avec n'importe quel homme du
monde, pourvu qu'il et les qualits morales qui commandent l'estime,
et les apparences extrieures qui justifient un mariage que les gens
avides appelleraient mal proportionn. Constantin Ladof possdait
 un degr suffisant ces qualits et ces apparences; qu'est-ce qui
pouvait empcher Olga de dire  sa mre qu'elle le dsirait pour
poux?

La princesse regardait le ple visage d'Ariadne assise auprs d'elle,
et se demandait quelle douleur avait ravag ses traits harmonieux.

Si elle aimait Ladof, qu'attendait-il pour se dclarer?...

Le rsultat de ses rflexions fut qu'il fallait en finir le jour mme.

Les voyageurs descendirent la route qui conduit au village d'tretat.
Cette rampe douce, orne de maisons superbes, alors dsertes, borde
de fleurs tardives dans les grands jardins en pente, les conduisit
jusqu'au fond de la valle. Le djeuner tait command d'avance; on
s'assit autour de la table, mais personne ne fit honneur au repas.
Quand le dessert fut enlev, la princesse jeta sa serviette avec un
mouvement d'impatience. Olga frmit. Elle avait appris  connatre
assez sa mre pour savoir qu'un orage terrible les menaait.

--Allez voir la falaise, puisqu'il parat que c'est curieux, dit la
princesse, et elle ajouta plus bas en indiquant Ariadne qui tait
dj sur le seuil de la porte: Finissez-en, monsieur Ladof, cette
situation est intolrable.

Les deux coupables sortirent la tte basse. Un moment aprs, la
princesse les vit partir et tourner  droite, afin de jeter un coup
d'oeil d'ensemble sur la falaise oppose, avant d'aller l'examiner
en dtail.

Elle ne put retenir un sourire de mre heureuse  la vue de sa fille.

Olga marchait en avant avec son pas dlibr; ses longues nattes,
qu'en voyage elle ne prenait pas la peine de relever avec un peigne,
flottaient jusque bien au del de sa ceinture. Son pas alerte,
son port agile faisaient un trange contraste avec l'air alangui
d'Ariadne.

Malgr les quelques mois qu'elle avait de plus, elle paraissait
un oiseau heureux et insouciant, tandis qu'Ariadne avait reu sur
son visage et sur toute sa personne l'empreinte que la vie laisse
impitoyablement sur ceux pour lesquels elle n'a point de clmence.

--Enfin, pensa la princesse en rentrant dans l'htel, quand ils
reviendront, tout sera clairci.

Constantin avait offert son bras  Ariadne, sur un signe d'Olga;
celle-ci avait accept avec toute la rserve qu'elle apportait
dsormais dans leurs relations; elle avait accept pour viter sous
les yeux de la princesse une explication douloureuse et superflue
que son refus n'et pas manqu de provoquer; mais, aussitt qu'ils
furent hors de vue, elle retira son bras, en disant qu'elle aimait
mieux marcher seule.

Un guide vint s'offrir, on le refusa; les jeunes gens voulaient
causer librement, et d'ailleurs on leur avait assur que, de ce ct,
la falaise ne prsentait aucun danger.

Ils montrent en silence, et, une fois arrivs au point culminant,
loin des yeux et des oreilles, sans s'inquiter du paysage, Olga
tourna le dos  la mer et s'adressa  Ariadne.

--Chre amie, lui dit-elle en lui prenant la main, je suis bien
coupable; j'ai manqu de confiance envers toi; et pourtant, plus que
personne au monde, tu mritais mes confidences. Tu me pardonneras
pourtant, car, avant d'en parler  ma mre, je veux t'apprendre que
Constantin et moi nous sommes fiancs.

Ariadne leva les yeux sur son amie, un lger tressaillement parcourut
son corps, mais elle ne donna point d'autre signe d'motion.

--Depuis longtemps? dit-elle avec effort.

--Depuis le mois d'aot dernier.

La jeune artiste regarda Ladof, qui, lui, contemplait attentivement
la mer sans la voir.

--Je vous souhaite d'tre trs-heureux, dit-elle doucement.

Ses lvres avaient blanchi, ses joues taient devenues livides. Elle
chercha du regard un appui quelconque. Une pierre tait  quelques
pas, elle alla s'y asseoir.

--Je suis bien fatigue, dit-elle; je vous demande pardon
d'accueillir avec cette froideur apparente une nouvelle que... Soyez
assurs tous les deux que je vous souhaite le bonheur du fond de mon
me.

Elle leur tendit  chacun une main. Olga sauta imptueusement au cou
de son amie et la couvrit de caresses. Ladof prit timidement la main
offerte et la serra; il n'osait la baiser. Ariadne la leva elle-mme
jusqu' ses lvres.

--C'est la Mellini qui vous complimente, monsieur, dit-elle avec un
faible sourire. Olga ne sera pas jalouse.

--Jalouse, moi? s'cria Olga, jalouse de toi! Jamais pareille ide ne
m'a pass par la tte! Alors tu es contente?

--Trs-contente, rpondit Ariadne.

Le soleil brillait sur la mer, le gazon tait vert et pais, un
vent lger venu du nord agitait avec un bruit joyeux les fleurettes
dessches du gazon d'Olympe; les amoureux s'assirent  terre. Ils se
trouvaient presque  l'extrmit de la falaise du ct nord; la haute
muraille crayeuse qui continue jusqu' Dieppe tranchait sur le bleu
du ciel; tout tait paix et joie.

--Je suis bien heureuse, reprit Olga.

Son fianc tenait sa main emprisonne, et vraiment le visage de la
jeune princesse exprimait le bonheur le plus complet; elle jouissait
pleinement de la vie. Ariadne se leva et fit deux pas en avant du
ct de la mer.

--N'approche pas si prs du bord, lui cria Olga, tu me donnes le
vertige. Est-ce trs-haut?

--Trs-haut! rpondit Ariadne de sa voix calme.

--Tu vois la mer?

--Oui.

--Et le fond?

--Le fond est une dalle plate et polie, toute blanche; la vague vient
rgulirement se briser contre la falaise, juste au-dessous de nous.

--Il n'y a pas de cailloux?

--Pas un seul.

--Cela doit tre joli! je vais aller voir, dit Olga en voulant se
lever.

--Je t'en supplie, n'y va pas, dit Ladof en la retenant. Si tu allais
tomber!

Ariadne se retourna, c'tait la premire fois qu'elle les entendait
se tutoyer. Elle les regarda tonne, puis pensa que c'tait bien
naturel, et se remit  regarder le gouffre.

--Mademoiselle Ariadne, vous me faites peur, dit Ladof; venez ici, je
vous en prie!

La jeune fille lui jeta un regard que Constantin se rappela toute sa
vie.

--Que vous importe? disaient les yeux d'Ariadne, mais sans colre, je
ne suis rien pour vous, ce n'est pas moi que vous aimez!

Elle se rapprocha cependant de quelques pas.

--coute, Ariadne, reprit Olga, nous sommes dans une position fort
embarrassante, vois-tu. Maman s'est mis dans la tte, je ne sais 
quel propos,--la rougeur qui envahit son visage annonait pourtant
que sa conscience lui faisait quelques reproches,--que c'est de toi
que Constantin s'occupait. Elle voudrait dj vous voir maris.

Ladof n'y tint pas; quittant brusquement la main d'Olga, il se tourna
vers Ariadne.

--J'ai bien mal agi envers vous, mademoiselle, je le sens et j'en
suis dsol. Voulez-vous bien me dire que vous me pardonnez? Sans
cela, je n'oserais...

--Je vous pardonne, dit Ariadne.

Son regard, plein de piti misricordieuse, tomba sur le jeune homme
comme un rayon d'en haut; tout l'amour qu'elle avait ressenti s'y
fondit en une expression suprme de tendresse et de pardon.

--Mais ce n'est pas encore assez, reprit Olga; ma mre n'acceptera
jamais l'ide de ce mariage, aprs s'tre figur que c'tait toi la
fiance. Il faut que tu nous rendes un service, ma bonne Ariadne;
dis-lui, toi, que nous nous aimons, et supplie-la de consentir...
elle ne te le refusera pas: si tu savais quelle confiance elle a en
toi et combien elle t'aime! Veux-tu nous faire ce plaisir?

--Dire  la princesse que vous vous aimez? fit Ariadne lentement.
Pourquoi moi, et non toi?

--Parce qu'elle pensait que c'tait toi... elle ne pourra pas se
mettre en colre contre toi, au moins! dit navement Olga.

Constantin ne disait rien; il tait au supplice. Le visage d'Ariadne,
sur lequel Olga, dans son gosme inconscient, ne lisait que la
fatigue, trahissait pour lui les mouvements d'une me dsespre.

--J'essayerai, dit doucement Ariadne; mais si j'choue, il ne faudra
pas m'en vouloir.

Elle les quitta et retourna au bord de la falaise.

--Regardez, dit-elle, qu'est-ce que c'est que cela?

Elle indiquait une masse de brouillard blanc qui s'levait de la mer
comme une fume. Les fiancs tournrent la tte; de leur place, ils
voyaient toute la falaise sur une tendue de plusieurs lieues.

La brume venait du nord et flottait lentement en apparence, mais
trs-vite en ralit, pousse par une brise rapide. On et dit les
vapeurs qui s'lvent d'une chaudire en bullition, mais plus dense,
plus compacte; la masse venait  eux, s'accrochant  la falaise,
cachant et dcouvrant par intervalles les sinuosits de la cte;
parfois elle entrait dans les terres, et, aprs qu'elle avait pass,
des flocons de brouillard semblables  de la laine restaient dans
les arbres des grandes fermes; une barque de caboteur, qui louvoyait
 peu de distance, se trouva prise dans le nuage; elle disparut aux
yeux des spectateurs comme si quelque gant l'avait escamote, et la
nue continua de s'avancer vers la pointe.

--C'est bien drle! continua Olga. Est-ce que le brouillard va venir
ici?

--Sans doute, rpondit Constantin; redescendons.

--Non, non, restons; je veux voir comment cela est de prs.

Ariadne, toujours debout  l'extrmit de la falaise, dtachait sur
le ciel bleu sa silhouette lgante et svre. Les mains presses
sur sa poitrine comme pour comprimer sa souffrance, elle regardait
le ciel, la mer, la nue, et se demandait pourquoi tout est si beau,
si grand, si potique, lorsqu'un tre humain souffre une agonie plus
affreuse que celle de la mort.

--Dis, Ariadne, fit tout  coup Olga, est-il possible que tu aies
perdu la voix?

--Oui, rpondit l'artiste sans se retourner.

--Essaye donc!

Ariadne rejeta la tte un peu en arrire, et chanta une gamme
chromatique comme celle qui avait fait scandale  l'institut, deux
ans auparavant.

La voix tait aussi pure, aussi veloute, mais on et dit l'cho de
l'ancienne voix, tant elle tait affaiblie.

--Chante: O mon fils! dit Olga.

Ariadne commena la cantilne; mais  la quatrime mesure elle
s'arrta.

--Regardez le nuage, dit-elle, le voici!

En effet, tout  coup la nue fondit sur la falaise; le jour disparut
et fut remplac par une clart blafarde, comme si l'on appliquait une
couche de ouate sur les vitres d'une fentre; un froid humide envahit
les promeneurs, et pntra jusque sous leurs vtements.

--Fi! dit Olga, c'est plus joli de loin que de prs.

--Ainsi fait la vie, pensa Ariadne.

--Allons-nous-en! fit la voix d'Olga.

Les fiancs ne s'taient pas quitts, mais ils ne voyaient plus
Ariadne, debout  quelques pas seulement.

--Ne bougeons pas! s'cria Constantin. Nous ne verrions pas o nous
allons; ce serait la mort  coup sr! La mer est de trois cts!

--Que c'est ennuyeux d'attendre! Je suis gele! fit Olga d'un ton
boudeur.

--Mademoiselle Ariadne, ne bougez pas, rpta Ladof. Ce nuage va
passer, c'est l'affaire d'un moment; vous, surtout, vous tes si prs
du bord. M'entendez-vous?

--Oui, rpondit Ariadne.

Sa voix semblait venir de trs-loin.

Elle pensait:

--Je suis de trop en ce monde, et Olga videmment a t place sur
mon chemin pour me l'apprendre; une premire fois, j'ai souffert pour
elle; aujourd'hui, l'homme que j'aimais l'a choisie. Je suis un tre
inutile... L'art m'a trompe... Je ne puis plus chanter... Quelle
sera ma vie?...

Une ide superstitieuse s'empara d'elle.

--Mon heure est venue. Je vais connatre ma destine; si je dois
vivre, mon toile me conduira vers le salut; si je dois mourir...

Elle n'acheva ni sa phrase ni sa pense. Elle fit deux ou trois pas
dans la brume opaque, les mains en avant, comme pour carter les
obstacles...

--Ariadne! cria Olga.

Rien ne lui rpondit.

Le brouillard s'claircissait; on voyait dj une lueur jaune dans le
ciel qui indiquait l'endroit o brillait le soleil.

--Ariadne! cria la voix plus mle de Constantin.

La brume s'enleva de terre, lgre et molle, en tournoyant sur
elle-mme; les deux jeunes gens furent debout en un clin d'oeil;
leurs regards se tournrent vers la place o la silhouette d'Ariadne
se dtachait sur le ciel... Il n'y avait plus rien...

Glac d'horreur, Constantin se trana, en rampant sur le gazon,
jusqu'au bord de la falaise.

--Va-t'en! va-t'en! cria-t-il  Olga, qui voulait le suivre. Va-t'en!

--Elle est morte! dit celle-ci en se cramponnant  lui.

Constantin recula un peu, s'assit sur le gazon, et, passant sa main
sur ses yeux hagards et ses cheveux hrisss:

--Nous l'avons tue! dit-il.

La mare baissait; quand les deux jeunes gens eurent atteint l'htel,
quand la princesse les eut vus revenir seuls, et que les pcheurs,
pleins de piti, eurent fait le tour de la falaise alors presque 
sec, on trouva Ariadne tendue sur la grande dalle blanche et polie
qu'elle avait admire. La vague pieuse avait rassembl ses vtements
autour d'elle, et son visage portait ce sourire navr qu'on avait si
souvent vu sur ses lvres depuis quelque temps.

La princesse apprit d'un seul coup la catastrophe et l'amour de sa
fille pour Ladof; tout avait jailli ensemble des lvres d'Olga avec
les sanglots.

--Vous croyez que c'est un accident, vous? dit-elle aux jeunes gens
avec mpris; et je vous dis, moi, que vous l'avez tue! J'aimerais
mieux avoir eu pour fille celle qui est l morte, que l'enfant
goste et sans coeur que Dieu m'a donne!

Cependant toute mre pardonne, et les deux amoureux revinrent en
Russie, quelques jours aprs, ostensiblement fiancs.

Ariadne dort dans le petit cimetire d'tretat. Abandonne pendant sa
vie, elle devait l'tre aprs sa mort. La princesse paye un jardinier
pour entretenir richement sa tombe; mais il n'y met des fleurs que
pendant la saison des bains. A quoi bon soigner en hiver une tombe
que personne ne visite?

Morini a reu le prix de ses leons, et il a jur qu'il ne ferait
plus d'lves. Il pleure toutes les fois qu'il parle d'Ariadne.

Une si belle voix! dit-il, et tant de talent! Une si belle me! mais
pas faite pour le thtre!

De temps en temps Ladof se souvient d'Ariadne. Il est trs-heureux
avec Olga, mais il y a des jours o il pense que celle qui est morte
savait mieux aimer.


FIN


   PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.






End of the Project Gutenberg EBook of Ariadne, by Henry Grville

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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