The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Luther crits par lui-mme,
Tome I, by Martin Luther and Jules Michelet

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Title: Mmoires de Luther crits par lui-mme, Tome I

Author: Martin Luther
        Jules Michelet

Release Date: June 13, 2014 [EBook #45953]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE LUTHER ***




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    On remarquera  la fin du livre des rfrences au "Deuxime
    volume" et au "Tome deuxime", qui concernent ce livre-ci. Il
    semble s'agir d'une erreur de l'diteur, qu'on retrouvera
    galement dans le deuxime tome.

    La translittration de quelques mots en grec est indique par
    +...+.

    Les notes de bas de page ont t renumrotes de 1  12. Les
    Additions et claircissemens ont t numrots de a1  a87.
    Les Renvois qui dans l'original sont regroups  la fin du
    livre, ont ici t numrots conscutivement de r1  r67
    et copis sous le paragraphe auquel ils se rapportent. Les
    Additions et les Renvois ont t signals dans le texte.




                                MMOIRES
                               DE LUTHER




                        IMPRIMERIE DE DUCESSOIS,
                        Quai des Augustins, 55.




                                MMOIRES

                               DE LUTHER


                          CRITS PAR LUI-MME,


                        TRADUITS ET MIS EN ORDRE
                            PAR M. MICHELET,
      PROFESSEUR A L'COLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE
                        AUX ARCHIVES DU ROYAUME,

                              suivis d'un
                  Essai sur l'Histoire de la Religion,
                           ET DES BIOGRAPHIES
           DE WICLEFF, JEAN HUSS, RASME, MLANCHTON, HUTTEN,
                               ET AUTRES
                     PRDCESSEURS ET CONTEMPORAINS
                               DE LUTHER.


                             TOME PREMIER.


                                 PARIS.

                           CHEZ L. HACHETTE,
                  Libraire de l'Universit de France,
                        RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.

                                  1837




Ce qu'on va lire n'est point un roman historique sur la vie de Luther,
pas davantage une histoire de la fondation du luthranisme. C'est une
biographie, compose d'une suite de traductions. Sauf les premires
annes, que Luther ne pouvait raconter lui-mme, le traducteur a eu
rarement besoin de prendre la parole. Il n'a gure fait autre chose que
choisir, dater, ordonner les textes pars. C'est constamment Luther qui
parle, toujours Luther racont par Luther. Qui serait assez hardi pour
mler ses paroles  celles d'un tel homme? Il fallait se taire, et le
laisser dire. C'est ce que l'on a fait, autant qu'il tait possible.

Ce travail, publi en 1835, a t fait presque entirement dans les
annes 1828 et 1829. Le traducteur de la _Scienza nuova_
sentait vivement  cette poque le besoin de redescendre des thories
aux applications, d'tudier le gnral dans l'individuel, l'histoire
dans la biographie, l'humanit dans un homme. Il lui fallait un homme
qui et t homme  la plus haute puissance, un individu qui ft  la
fois une personne relle et une ide; de plus, un homme complet, de
pense et d'action; un homme enfin dont la vie ft connue tout entire,
et dans le plus grand dtail, dont tous les actes, toutes les paroles,
eussent t nots et recueillis.


Si Luther n'a pas fait lui-mme ses mmoires, il les a du moins
admirablement prpars[1]. Sa correspondance n'est gure moins
volumineuse que celle de Voltaire. De plus il n'est aucun de ses
ouvrages dogmatiques ou polmiques o il n'ait, sans y songer, dpos
quelque dtail dont le biographe peut faire son profit. Ajoutez que
toutes ses paroles ont t avidement recueillies par ses disciples.
Le bon, le mauvais, l'insignifiant, ils ont tout pris; ce que Luther
laissait chapper dans la conversation la plus familire, au coin du
feu, au jardin,  table, aprs souper, la moindre chose qu'il disait 
sa femme,  ses enfans,  lui-mme, vite ils l'crivaient. Un homme,
observ et suivi de si prs, a d  chaque instant laisser tomber des
mots qu'il et voulu ravoir. Plus tard les luthriens y ont eu regret.
Ils auraient bien voulu rayer telle ligne, arracher telle page. _Quod
scriptum est, scriptum est._

  [1] Nous avons suivi pour les oeuvres allemandes l'dition de
  Wittemberg, en 12 vol. in-folio, 1539-1559; pour les oeuvres
  latines, celle de Wittemberg, en 7 vol. in-folio, 1545-1558,
  quelquefois celle d'Ina, 1600-1612, en 4 vol. in-folio; pour les
  _Tischreden_, l'dition de Francfort, 1568, in-folio. On trouvera
   la fin du second volume des renvois qui permettent de vrifier
  chaque passage.

  Quant aux citations tires des Lettres, elles ont t exactement
  dates dans le texte. La date rend tout renvoi superflu;
  elle suffit pour faire retrouver aisment ces passages dans
  l'excellente dition de M. De Wette, 5 vol. in-8; Berlin, 1825.
  Indpendamment des oeuvres de Luther, nous avons mis  profit
  quelques autres ouvrages: _Ukert_, _Seckendorf_, _Mareineke_, etc.

C'est donc ici le vrai livre des Confessions de Luther, confessions
ngliges, parses, involontaires, et d'autant plus vraies. Celles de
Rousseau sont  coup sr moins naves, celles de saint Augustin moins
compltes et moins varies.


Comme biographie, celle-ci se placerait, s'il l'et crite lui-mme
en entier, entre les deux autres dont nous venons de faire mention.
Elle prsente runies les deux faces qu'elles offrent spares. Dans
saint Augustin, la passion, la nature, l'individualit humaine,
n'apparaissent que pour tre immoles  la grce divine. C'est
l'histoire d'une crise de l'me, d'une renaissance, d'une _Vita nuova_;
le saint et rougi de nous faire mieux connatre l'autre vie qu'il
avait quitte. Dans Rousseau, c'est tout le contraire; il ne s'agit
plus de la grce; la nature rgne sans partage, elle triomphe, elle
s'tale; cela va quelquefois jusqu'au dgot. Luther a prsent, non
pas l'quilibre de la grce et de la nature, mais leur plus douloureux
combat. Les luttes de la sensibilit, les tentations plus hautes
du doute, bien d'autres hommes en ont souffert; Pascal les eut
videmment, il les touffa et il en mourut. Luther n'a rien cach, il
ne s'est pu contenir. Il a donn  voir en lui,  sonder, la plaie
profonde de notre nature. C'est le seul homme peut-tre o l'on puisse
tudier  plaisir cette terrible anatomie.


Jusqu'ici on n'a montr de Luther que son duel contre Rome. Nous, nous
donnons sa vie entire, ses combats, ses doutes, ses tentations, ses
consolations. L'homme nous occupe ici autant et plus que l'homme de
parti. Nous le montrons, ce violent et terrible rformateur du nord,
non pas seulement dans son nid d'aigle  la Wartbourg, ou bravant
l'Empereur et l'Empire  la dite de Worms, mais dans sa maison de
Wittemberg, au milieu de ses graves amis, de ses enfans qui entourent
la table, se promenant avec eux dans son jardin, sur les bords du petit
tang, dans ce clotre mlancolique qui est devenu la demeure d'une
famille; nous l'entendons rvant tout haut, trouvant dans tout ce qui
l'entoure, dans la fleur, dans le fruit, dans l'oiseau qui passe, de
graves et pieuses penses. (Voy. t. II, p. 78, etc.)


Quelque sympathie que puisse inspirer cette aimable et puissante
personnalit de Luther, elle ne doit pas influencer notre jugement sur
la doctrine qu'il a enseigne, sur les consquences qui en sortent
ncessairement. Cet homme qui fit de la libert un si nergique usage,
a ressuscit la thorie augustinienne de l'anantissement de la
libert. Il a immol le libre arbitre  la grce, l'homme  Dieu, la
morale  une sorte de fatalit providentielle.


De nos jours les amis de la libert se recommandent volontiers du
fataliste Luther. Cela semble bizarre au premier coup-d'oeil. Luther
lui-mme croyait se retrouver dans Jean Huss, dans les Vaudois,
partisans du libre arbitre. C'est que ces doctrines spculatives,
quelque opposes qu'elles paraissent, se rencontrent toutefois dans
leur principe d'action, la souverainet de la raison individuelle, la
rsistance au principe traditionnel,  l'autorit.

Il n'est donc pas inexact de dire que Luther a t le restaurateur de
la libert pour les derniers sicles. S'il l'a nie en thorie, il l'a
fonde en pratique. Il a, sinon fait, au moins courageusement sign de
son nom la grande rvolution qui lgalisa en Europe le droit d'examen.
Ce premier droit de l'intelligence humaine, auquel tous les autres
sont rattachs, si nous l'exerons aujourd'hui dans sa plnitude,
c'est  lui en grande partie que nous le devons. Nous ne pouvons
penser, parler, crire, que cet immense bienfait de l'affranchissement
intellectuel ne se renouvelle  chaque instant. Les lignes mmes que je
trace ici,  qui dois-je de pouvoir les publier, sinon au librateur de
la pense moderne?


Cette dette paye  Luther, nous ne craindrons pas d'avouer que nos
sympathies les plus fortes ne sont pas de ce ct. On ne trouvera
point ici l'numration des causes qui rendirent la victoire du
protestantisme invitable. Nous ne montrerons pas, aprs tant d'autres,
les plaies d'une glise o nous sommes ns, et qui nous est chre.
Pauvre vieille mre du monde moderne, renie, battue par son fils,
certes, ce n'est pas nous qui voudrions la blesser encore. Nous aurons
occasion de dire ailleurs combien la doctrine catholique nous semble,
sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus fconde et plus
complte que celle d'aucune des sectes qui se sont leves contre
elle. Sa faiblesse, sa grandeur aussi, c'est de n'avoir rien exclus
qui ft de l'homme, d'avoir voulu satisfaire  la fois les principes
contradictoires de l'esprit humain. Cela seul donnait sur elle des
succs faciles  ceux qui rduisaient l'homme  tel ou tel principe, en
niant les autres. L'universel, en quelque sens qu'on prenne le mot, est
faible contre le spcial. L'_hrsie_ est un _choix_, une spcialit.
Spcialit d'opinion, spcialit de pays. Wicleff, Jean Huss, taient
d'ardens patriotes; le saxon Luther fut l'Arminius de la moderne
Allemagne. Universelle dans le temps, dans l'espace, dans la doctrine,
l'glise avait contre chacun l'infriorit d'une moyenne commune. Il
lui fallait lutter pour l'unit du monde contre les forces diverses du
monde. Comme grand nombre, elle contenait, elle tranait le mauvais
bagage des tides et des timides. Comme gouvernement, elle rencontrait
toutes les tentations mondaines. Comme centre des traditions
religieuses, elle recevait de toutes parts une foule de croyances
locales contre lesquelles elle avait peine  dfendre son unit, sa
perptuit. Elle se prsentait au monde telle que le monde et le
temps l'avaient faite. Elle lui apparaissait sous la robe bigarre de
l'histoire. Ayant subi, embrass l'humanit tout entire, elle en avait
aussi les misres, les contradictions. Les petites socits hrtiques,
ferventes par le pril et la libert, isoles, et partant plus pures,
plus  l'abri des tentations, mconnaissaient l'glise cosmopolite, et
se comparaient avec orgueil. Le pieux et profond mystique du Rhin et
des Pays-Bas, l'agreste et simple Vaudois, pur comme l'herbe des Alpes,
avaient beau jeu pour accuser d'adultre et de prostitution Celle qui
avait tout reu, tout adopt. Chaque ruisseau pourrait dire  l'Ocan,
sans doute: Moi, je viens de ma montagne, je ne connais d'eaux que les
miennes. Toi, tu reois les souillures du monde.--Oui, mais je suis
l'Ocan.

Voil ce qu'il faudrait pouvoir dire et dvelopper. Aucun livre plus
que celui-ci, n'aurait besoin d'une introduction. Pour savoir comment
Luther fut oblig de faire et subir ce qu'il appelle lui-mme _la plus
extrme des misres_; pour comprendre ce grand et malheureux homme
qui remit en marche l'esprit humain  l'instant mme o il croyait le
reposer sur l'oreiller de la grce; pour apprcier cette tentative
impuissante d'union entre Dieu et l'homme, il faudrait connatre les
essais plus consquens que firent, avant et aprs, les mystiques, les
rationalistes, c'est--dire esquisser toute l'histoire de la religion
chrtienne. Cette introduction si ncessaire, peut-tre dans quelque
temps me dciderai-je  la donner.


Pourquoi donc ajourner encore ceci? pourquoi commencer tant de choses
et s'arrter toujours en chemin? Si l'on tient  le savoir, je le dirai
volontiers.


A moiti de l'histoire Romaine, j'ai rencontr le christianisme
naissant. A moiti de l'histoire de France je l'ai rencontr,
vieillissant et affaiss; ici, je le retrouve encore. Quelque part que
j'aille, il est devant moi, il barre ma route et m'empche de passer.

Toucher au christianisme! ceux-l seuls n'hsiteraient point qui ne le
connaissent pas..... Pour moi, je me rappelle les nuits o je veillais
une mre malade; elle souffrait d'tre immobile, elle demandait qu'on
l'aidt  changer de place, et voulait se retourner. Les mains filiales
hsitaient; comment remuer ses membres endoloris?...


Voil bien des annes que ces ides me travaillent. Elles font toujours
dans cette saison d'orages le trouble, la rverie de ma solitude. Cette
conversation intrieure qui devrait amliorer, elle m'est douce au
moins, je ne suis pas press de la finir, ni de me sparer encore de
ces vieilles et chres penses.

  Aot 1835.




MMOIRES

DE LUTHER


LIVRE PREMIER.

1483-1521.




CHAPITRE PREMIER.

1483-1517.

    Naissance[a1], ducation de Luther, son ordination, ses
    tentations, son voyage  Rome.


J'ai souvent convers avec Mlanchton, et lui ai racont toute ma vie
de point en point. Je suis fils d'un paysan; mon pre, mon grand-pre,
mon aeul, taient de vrais paysans. Mon pre est all  Mansfeld,
et y est devenu mineur. Moi, j'y suis n. Que je dusse tre ensuite
bachelier, docteur, etc., cela n'tait point dans les toiles. N'ai-je
pas tonn les gens en me faisant moine? puis en quittant le bonnet
brun pour un autre? Cela vraiment a bien chagrin mon pre, et lui a
fait mal. Ensuite je me suis pris aux cheveux avec le pape, j'ai pous
une nonne chappe, et j'en ai eu des enfans. Qui a vu cela dans les
toiles? Qui m'aurait annonc d'avance qu'il en dt arriver ainsi?[r1]

  [r1] Tischreden, page 240.

Jean Luther, pre de celui qui est devenu si clbre, tait de Moera
ou Moerke, petit village de Saxe, prs d'Eisenach. Sa mre tait fille
d'un bourgeois de cette ville, ou, selon une tradition que j'adopterais
plus volontiers, de Neustadt en Franconie. Si l'on en croyait un auteur
moderne qui ne cite point ses autorits, Jean Luther aurait eu le
malheur de tuer dans une prairie, un paysan qui y faisait patre ses
troupeaux, et et t forc de se retirer  Eisleben, plus tard dans
la valle de Mansfeld. Sa femme l'avait suivi enceinte; elle accoucha
en arrivant  Eisleben de Martin Luther. Le pre, qui n'tait qu'un
pauvre mineur, avait bien de la peine  soutenir sa famille, et l'on
verra tout--l'heure que ses enfans furent obligs quelquefois de
vivre d'aumne. Cependant, au lieu de les faire travailler avec lui,
il voulut qu'ils allassent aux coles. Jean Luther parat avoir t un
homme plein de simplicit et de foi. Lorsque son pasteur le consolait
dans ses derniers momens: Pour ne pas croire cela, dit-il, il faudrait
tre un homme bien tide. Sa femme ne lui survcut pas d'une anne
(1531). Ils avaient alors une petite fortune, qu'ils devaient sans
doute  leur fils. Jean Luther laissa une maison, deux fourneaux 
forge, et environ mille thalers en argent comptant.

Les armes du pre de Luther, car les paysans en prenaient  l'imitation
des armoiries des nobles, taient tout simplement un marteau. Luther
ne rougit point de ses parens. Il a consacr leur nom dans sa formule
de bndiction nuptiale: _Hans, veux-tu prendre Grethe_ (Jean,
Marguerite).

C'est pour moi un devoir de pit, dit-il  Mlanchton, dans la lettre
o il lui annonce la mort de Jean Luther, de pleurer celui duquel le
Pre de misricorde m'a fait natre, celui par les travaux et les
sueurs duquel Dieu m'a nourri et m'a form tel que je suis, quelque peu
que je sois. Certes, je me rjouis qu'il ait vcu jusqu'aujourd'hui
pour voir la lumire de la vrit. Bni soit Dieu pour l'ternit dans
tous ses conseils et ses dcrets! amen!

Martin LUTHER ou Luder, ou Lother (car il signe quelquefois ainsi)[a2],
naquit  Eisleben, le 10 novembre 1483,  onze heures du soir. Envoy
de bonne heure  l'cole d'Eisenach (1489), il chantait devant les
maisons pour gagner son pain, comme faisaient alors beaucoup de
pauvres tudians en Allemagne. C'est de lui que nous tenons cette
particularit. Que personne ne s'avise de mpriser devant moi, les
pauvres compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte:
_panem propter Deum!_ vous savez comme dit le psaume: _les princes et
les rois ont chant_. Et moi aussi, j'ai t un pauvre mendiant, j'ai
reu du pain aux portes des maisons, particulirement  Eisenach, dans
ma chre ville!

Il trouva enfin une subsistance plus assure et un asile dans la maison
de la dame Ursula, femme ou veuve de Jean Schweickard, qui eut piti
de voir errer ce jeune enfant. Les secours de cette femme charitable
le mirent  mme d'tudier quatre ans  Eisenach. En 1501, il entra 
l'universit d'Erfurth, o il fut soutenu par son pre. Luther rappelle
quelque part sa bienfaitrice par des mots pleins d'motion, et il en a
gard reconnaissance aux femmes toute sa vie.

Aprs avoir essay de la thologie, il fut dcid, par les conseils de
ses amis,  embrasser l'tude du droit, qui conduisait alors aux postes
les plus lucratifs de l'tat et de l'glise. Mais il ne semble pas s'y
tre jamais livr avec got. Il aimait bien mieux la belle littrature,
et surtout la musique. C'tait son art de prdilection. Il la cultiva
toute sa vie, et l'enseigna  ses enfans. Il n'hsite pas  dclarer
que la musique lui semble le premier des arts aprs la thologie. La
musique est l'art des prophtes; c'est le seul qui, comme la thologie,
puisse calmer les troubles de l'me et mettre le diable en fuite. Il
touchait du luth, jouait de la flte. Peut-tre et-il russi encore
dans d'autres arts. Il fut l'ami du grand peintre, Lucas Cranach. Il
tait, ce semble, adroit de ses mains, il apprit  tourner.

Ce got pour la musique et la littrature, la lecture assidue des
potes qu'il mlait aux tudes de la dialectique et du droit, tout
cela n'annonait point qu'il dt bientt jouer un rle si srieux
dans l'histoire de la religion. Diverses traditions porteraient 
croire que, malgr son application, il partageait la vie des tudians
allemands de cette poque: cette gat dans l'indigence, ces habitudes
bruyantes, cet extrieur belliqueux avec une me douce et un esprit
pacifique, l'ostentation du dsordre avec des moeurs pures. Certes, si
quelqu'un avait rencontr Martin Luther, voyageant  pied sur la route
d'Erfurth  Mansfeld, dans la troisime fte de Pques de l'an 1503,
l'pe et le couteau de chasse au ct, et se blessant lui-mme de ses
propres armes, il ne se serait point avis que le maladroit tudiant
dt sous peu renverser la domination de l'glise catholique dans la
moiti de l'Europe.

En 1505, un accident donna  la vie du jeune homme une direction toute
nouvelle. Il vit un de ses amis tu d'un coup de foudre  ses cts.
Il poussa un cri, et ce cri fut un voeu  sainte Anne de se faire
moine, s'il chappait. Le danger pass, il ne chercha pas  luder un
engagement arrach par la terreur. Il ne sollicita point de dispense.
Il regardait le coup dont il s'tait vu presque atteint, comme une
menace et un ordre du ciel. Il ne diffra que de quatorze jours
l'accomplissement de son voeu.

Le 17 juillet 1505, aprs avoir pass gament la soire avec ses amis 
faire de la musique, il entra la nuit dans le clotre des Augustins, 
Erfurth. Il n'avait apport avec lui que son Plaute et son Virgile.

Le lendemain, il crivit un mot d'adieu  diverses personnes, informa
son pre de sa rsolution, et resta un mois sans se laisser voir. Il
sentait combien il tenait encore au monde; il craignait le visage
respect de son pre, et ses ordres et ses prires. Ce ne fut, en
effet, qu'au bout de deux ans que Jean Luther le laissa faire et
consentit  assister  son ordination. On avait choisi pour la
crmonie le jour o le mineur pouvait quitter ses travaux. Il vint 
Erfurth avec plusieurs de ses amis, et donna au fils qu'il perdait, ce
qu'il avait pu mettre de ct, vingt florins.

Il ne faut pas croire qu'en prenant ces engagemens redoutables, le
nouveau prtre ft pouss par une ferveur singulire. Nous avons
vu avec quel bagage de littrature mondaine il tait entr dans le
clotre. coutons-le lui-mme sur les dispositions qu'il y apportait:
Lorsque je dis ma premire messe  Erfurth, j'tais presque mort: car
je n'avais aucune foi. Je voyais seulement que j'tais trs digne. Je
ne me regardais point comme un pcheur. La premire messe tait chose
fort clbre et dont il revenait beaucoup d'argent. On apportait les
_horas canonicas_ avec des flambeaux. _Le cher jeune seigneur_, comme
les paysans appelaient leur nouveau cur, devait alors danser avec sa
mre, si elle vivait encore, et les assistans en pleuraient de joie.
Si elle tait morte, il la mettait, disait-on, sous le calice, et la
sauvait du purgatoire[r2].

  [r2] Tischreden, 281-2.

Luther ayant obtenu ce qu'il voulait, tant devenu prtre, moine,
tout tant consomm, et la porte close, alors commencrent, je ne dis
pas les regrets, mais les tristesses, les perplexits, les tentations
de la chair, les mauvaises subtilits de l'esprit. Nous ne savons
gure aujourd'hui ce que c'est que cette rude gymnastique de l'me
solitaire. Nous donnons bon ordre  nos passions. Nous les tuons 
leur naissance. Dans cette nervante distraction d'affaires, d'tudes,
de jouissances faciles, dans cette satit prcoce des sens et de
l'esprit, comment se reprsenter les guerres spirituelles que se
livrait en lui-mme l'homme du moyen-ge, les douloureux mystres d'une
vie abstinente et fantastique, tant de combats terribles qui ont pass
sans bruit et sans mmoire entre le mur et les sombres vitraux de la
pauvre cellule du moine? Un archevque de Mayence disait souvent: Le
coeur humain est comme la meule d'un moulin. Si l'on y met du bl, elle
l'crase et en fait de la farine; si l'on n'en met point, elle tourne
toujours, mais s'use elle-mme[r3].

  [r3] Tischreden, 230.

... Lorsque j'tais moine, dit Luther, j'crivais souvent au docteur
Staupitz[r4]. Je lui crivais une fois: _Oh! mes pchs! mes pchs!
mes pchs!_ A quoi il me rpondit: Tu veux tre sans pch, et tu
n'en as pourtant aucun vritable. Christ a t le pardon des pchs.

  [r4] Tout ce qui regarde les tentations de Luther est tir des
  Tischreden, 102, 232, 240 _bis_, 231, 228, 229.

... Je me confessais souvent au docteur Staupitz, non d'affaires de
femmes, mais de ce qui fait le noeud de la question. Il me rpondait
ainsi que tous les autres confesseurs: Je ne comprends pas. Enfin il
vint me trouver  table et me dit: Comment donc tes-vous si triste,
_frater Martine_?--Ah! oui, je le suis, rpondis-je.--Vous ne savez
pas, dit-il, qu'une telle tentation vous est bonne et ncessaire,
mais ne serait bonne qu' vous. Il voulait dire seulement que j'tais
savant, et que sans ces tentations, je deviendrais fier et orgueilleux;
mais j'ai compris plus tard que c'tait une voix et une parole du
Saint-Esprit.

Luther raconte ailleurs que ces tentations l'avaient rduit  un
tel tat, que pendant quatorze jours il n'avait ni bu, ni mang, ni
dormi[a3].

Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de
lui-mme quel genre de tentation il a prouv. Ce n'tait point
l'aiguillon de la chair, ce n'tait point la bonne Tcla, comme le
rvent les papistes. Oh! non, ce n'tait point l un pch qui lui
et dchir la conscience. C'est quelque chose de plus haut que le
dsespoir caus par les pchs; c'est plutt la tentation dont il est
parl dans le psaume: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu dlaiss?
Comme s'il voulait dire: Tu m'es ennemi sans cause; et comme dans Job:
Je suis pourtant juste et innocent. Je suis sr que le livre de Job
est une histoire vritable dont on a fait ensuite un pome.... Jrme
et autres pres n'ont pas senti de telles tentations. Ils n'en ont
connu que de puriles, celles de la chair, qui ont pourtant bien aussi
leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu aussi des tentations et ont
trembl devant le glaive; mais ce n'est rien en comparaison de l'ange
de Satan _qui frappe des poings_.... Si je vis encore un peu, je veux
crire un livre sur les tentations, sans lesquelles un homme ne peut ni
comprendre la sainte criture, ni connatre la crainte et l'amour de
Dieu.

... J'tais malade  l'infirmerie. Les tentations les plus cruelles
puisaient mon corps et le martyrisaient, de sorte que je pouvais 
peine respirer et haleter. Aucun homme ne me consolait: tous ceux
auxquels je me plaignais, rpondaient: Je ne sais pas. Alors je me
disais: Suis-je donc le seul qui doive tre si triste en esprit?...
Oh! que je voyais des spectres et des figures horribles!... Mais il y
a dix ans, Dieu me donna une consolation par ses chers anges, celle de
combattre et d'crire.

Il nous explique lui-mme long-temps aprs, l'anne mme qui prcda
celle de sa mort, de quelle nature taient ces tentations si terribles.
Ds les coles, en tudiant les ptres de saint Paul, j'avais t
saisi du plus violent dsir de savoir ce que saint Paul voulait
dire dans l'ptre aux Romains. Un seul mot m'arrtait: _Justitia
Dei revelatur in illo_. Je hassais ce mot, _justitia Dei_, parce
que, selon l'usage des docteurs, j'avais appris  l'entendre de la
justice active, par laquelle Dieu est juste, et punit les injustes
et les pcheurs. Moi qui menais la vie d'un moine irrprhensible,
et qui pourtant sentais en moi la conscience inquite du pcheur,
sans parvenir  me rassurer sur la satisfaction que je pouvais faire
 Dieu, je n'aimais point, non, il faut le dire, je hassais ce Dieu
juste, vengeur du pch. Je m'indignais contre lui. C'tait en moi
un grand murmure, si ce n'tait blasphme. Je disais: N'est-ce donc
pas assez que les malheureux pcheurs, dj perdus ternellement par
le pch originel, aient t accabls de tant de calamits par la loi
du dcalogue; il faut encore que Dieu ajoute la douleur  la douleur
par son vangile, et que dans l'vangile mme il nous menace de sa
justice et de sa colre?... Je m'emportais ainsi dans le trouble de ma
conscience, et je revenais toujours frapper au mme endroit de saint
Paul, brlant de pntrer ce qu'il voulait dire.

Comme je mditais nuit et jour sur ces paroles (_La justice de Dieu se
rvle en lui, comme il est crit: le juste vit de la foi_), Dieu eut
enfin piti de moi; je compris que la _justice_ de Dieu, c'est celle
dont vit le juste, par le bienfait de Dieu, c'est--dire la _Foi_;
et que le passage signifiait: l'vangile rvle la justice de Dieu,
justice passive, par laquelle le Dieu misricordieux nous justifie
par la foi. Alors je me sentis comme ren, et il me sembla que
j'entrais,  portes ouvertes, dans le paradis... Je lus plus tard le
livre de saint Augustin, _De la lettre et de l'esprit_, et je trouvai,
contre mon attente, qu'il entend aussi par justice de Dieu, celle de
laquelle Dieu nous revt en nous justifiant. Je m'en rjouis, quoique
la chose soit dite encore imparfaitement dans ce livre, et que ce
Pre ne s'explique pas compltement ni avec clart sur la doctrine de
l'imputation...[r5]

  [r5] Luth. oper. lat. Ien, 1612, t. I, prf.--Die v martii 1545.

Il ne manquait  Luther pour se confirmer dans la doctrine de la
grce, que de visiter le peuple chez lequel la grce avait dfailli.
C'est de l'Italie que nous parlons. On nous dispense de peindre cette
Italie des Borgia. Il y avait certainement  cette poque quelque
chose qui s'est vu rarement ou jamais dans l'histoire: une perversit
raisonne et scientifique, une magnifique ostentation de sclratesse,
disons tout d'un mot: le prtre athe, se croyant roi du monde. Cela
tait du temps. Ce qui tait du pays, ce qui ne peut changer, c'est
cet invincible paganisme qui a toujours subsist en Italie. L, quoi
qu'on fasse, la nature est paenne. Telle nature, tel art. C'est une
glorieuse comdie, drape par Raphal, chante par l'Arioste. Ce qu'il
y a de grave, d'lev, de divin dans l'art italien, les hommes du
Nord le sentaient peu. Ils n'y reconnaissaient que sensualit, que
tentations charnelles. Leur meilleure dfense, c'tait de fermer les
yeux, de passer vite, de maudire en passant.

Le ct austre de l'Italie, la politique et la jurisprudence, ne
les choquaient pas moins. Les nations germaniques ont toujours
instinctivement repouss, maudit le droit romain. Tacite raconte qu'
la dfaite de Varus, les Germains se vengrent des formes juridiques
auxquelles il avait essay de les soumettre. L'un de ces barbares
clouant  un arbre la tte d'un lgiste romain, lui pera la langue,
et il lui disait: Siffle, vipre, siffle maintenant. Cette haine des
lgistes, perptue dans tout le moyen-ge, a t, comme on verra,
vivement exprime par Luther; et il en devait tre ainsi. Le lgiste
et le thologien sont les deux ples; l'un croit  la libert, l'autre
 la grce; l'un  l'homme, l'autre  Dieu. La premire croyance fut
toujours celle de l'Italie. Son rformateur, Savonarole, qui parut
peu avant Luther, ne proposait rien autre qu'un changement dans les
oeuvres, dans les moeurs, et non dans la foi.

Voil Luther en Italie. C'est un moment de joie, d'immense espoir,
que celui o l'on descend les Alpes pour entrer dans cette glorieuse
contre. Il esprait certainement raffermir sa foi dans la ville
sainte, laisser ses doutes aux tombeaux des saints aptres. La vieille
Rome aussi, la Rome classique l'attirait, ce sanctuaire des lettres,
qu'il avait cultives avec tant d'ardeur dans sa pauvre ville de
Wittemberg.

D'abord il est reu  Milan dans un couvent de marbre. Il continue de
couvent en couvent, c'est--dire de palais en palais. Partout grande
chre, tables somptueuses. Le candide Allemand s'tonnait un peu de ces
magnificences de l'humilit, de ces splendeurs royales de la pnitence.
Il se hasarda une fois  dire aux moines italiens qu'ils feraient mieux
de ne pas manger de viande le vendredi. Cette parole faillit lui coter
la vie; il n'chappa qu'avec peine  leurs embches.

Il continue, triste, dsabus,  pied dans les plaines brlantes de la
Lombardie. Il arrive malade  Padoue; il persiste, il entre mourant 
Bologne. La pauvre tte du voyageur avait t trop rudement frappe du
soleil d'Italie, et de tant d'tranges choses, et de telles moeurs, et
de telles paroles. Il resta alit  Bologne, dans la ville du droit
romain et des lgistes, croyant sa mort prochaine. Il rptait tout
bas, pour se raffermir, les paroles du prophte et de l'aptre: _Le
juste vit de la foi_.

Il exprime navement dans une conversation combien l'Italie faisait
peur aux bons Allemands. Il suffit aux Italiens que vous regardiez
dans un miroir pour qu'ils puissent vous tuer. Ils peuvent vous
ter tous les sens par de secrets poisons. En Italie, l'air est
pestilentiel. La nuit on ferme exactement les fentres, et l'on bouche
les fentes[r6]. Luther assure qu'il fut malade, ainsi que le frre
qui l'accompagnait, pour avoir dormi les croises ouvertes, mais ils
mangrent deux grenades par lesquelles Dieu leur sauva la vie.

  [r6] Tischreden, 440 _bis_.

Il continua son voyage, traversa seulement Florence, et entra enfin
dans Rome. Il descendit au couvent de son ordre prs la _porte du
Peuple_[r7]. Lorsque j'arrivai, je tombai  genoux, levai les mains
au ciel, et je m'criai: Salut, sainte Rome, sanctifie par les saints
martyrs, et par leur sang qui y a t vers!... Dans sa ferveur,
dit-il, il courut les saints lieux, vit tout, crut tout. Il s'aperut
bientt qu'il croyait seul. Le christianisme semblait oubli dans
cette capitale du monde chrtien. Le pape n'tait plus le scandaleux
Alexandre VI; c'tait le belliqueux et colrique Jules II. Ce pre des
fidles ne respirait que sang et ruine. On sait que son grand artiste
Michel-Ange, le reprsenta foudroyant Bologne de sa bndiction. Le
pape venait de lui commander pour lui-mme un tombeau grand comme un
temple; c'est le monument dont il nous reste le Mose, entre autres
statues.

  [r7] Tischreden, 440-4.

L'unique pense du pape et de Rome, c'tait alors la guerre contre
les Franais. Luther et t bien reu  parler de la grce et de
l'impuissance des oeuvres,  ce singulier prtre qui assigeait les
villes en personne, qui rcemment encore n'avait voulu entrer  la
Mirandole que par la brche. Ses cardinaux, apprentis officiers,
taient des politiques, des diplomates, ou bien des gens de lettres,
des savans parvenus, qui ne lisaient que Cicron, qui auraient craint
de compromettre leur latinit en ouvrant la Bible. S'ils nommaient le
pape, c'tait _le grand pontife_; un saint canonis tait dans leur
langage _relatus inter Divos_, et s'ils parlaient encore de la grce,
ils disaient: _Deorum immortalium beneficiis_.

Si notre Allemand se rfugiait aux glises, il n'avait pas mme la
consolation d'une bonne messe. Le prtre romain expdiait le divin
sacrifice de telle vitesse, que Luther tait encore  l'vangile quand
l'officiant lui disait: _Ite, missa est_[r8]. Ces prtres italiens
faisaient souvent parade d'une scandaleuse audace d'esprit fort. Il
leur arrivait en consacrant l'hostie de dire: _panis es, et panis
manebis_. Il ne restait plus qu' fuir en se voilant la tte. Luther
quitta Rome au bout de quatorze jours.

  [r8] Tischreden, 441.

Il emportait en Allemagne la condamnation de l'Italie, celle de
l'glise. Dans ce rapide et triste voyage, le Saxon en avait vu
assez pour condamner, trop peu pour comprendre. Certes, pour un
esprit proccup du ct moral du christianisme, il et fallu un
singulier effort de philosophie, un sens historique bien prcoce pour
retrouver la religion dans ce monde d'art, de droit, de politique, qui
constituait l'Italie.

Je ne voudrais pas, dit-il quelque part[r9], je ne voudrais pas pour
cent mille florins ne pas avoir vu Rome (et il rpte ces mots trois
fois). Je serais rest dans l'inquitude de faire peut-tre injustice
au pape.

  [r9] Tischreden, 441.




CHAPITRE II.

1517-1521.

    Luther attaque les indulgences. Il brle la bulle du
    pape.--rasme, Hutten, Franz de Sickingen.--Luther comparat 
    la dite de Worms.--Son enlvement.


La papaut tait loin de souponner son danger. Depuis le treizime
sicle on disputait, on aboyait contre elle. Le monde lui paraissait
dfinitivement endormi au bruit uniforme des criailleries de l'cole.
Il semblait qu'il n'y et plus grand'chose de nouveau  dire. Tout
le monde avait parl  perdre haleine. Wicleff, Jean Huss, Jrme de
Prague, perscuts, condamns, brls, n'en avaient pas moins eu le
temps de dire tout ce qu'ils avaient en pense. Les docteurs de la
trs catholique universit de Paris, les Pierre d'Ailly, les Clmengis,
le doux Gerson lui-mme, avaient respectueusement soufflet la papaut.
Elle durait pourtant, elle vivotait, patiente et tenace. Le quinzime
sicle s'coula ainsi. Les conciles de Constance et de Ble eurent
moins d'effet que de bruit. Les papes les laissrent dire, firent
rvoquer les Pragmatiques, rtablirent tout doucement leur domination
en Europe et fondrent une grande souverainet en Italie.

Jules II conquit pour l'glise; Lon X pour sa famille. Ce jeune pape,
mondain, homme de lettres, homme de plaisir et d'affaires, comme les
autres Mdicis, avait les passions de son ge, et celles des vieux
papes, et celles de son temps. Il voulait faire rois les Mdicis.
Lui-mme jouait le rle du premier roi de la chrtient. Indpendamment
de cette coteuse diplomatie qui s'tendait  tous les tats de
l'Europe, il entretenait de lointaines relations scientifiques. Il
s'informait du Nord mme, et faisait recueillir jusqu'aux monumens de
l'histoire scandinave. A Rome, il btissait Saint-Pierre, dont Jules
II lui avait lgu la construction. L'hroque Jules II n'avait pas
calcul ses ressources. Quand Michel-Ange apportait un tel plan, qui
pouvait marchander? Il avait dit, comme on sait, du Panthon: Je
mettrai ce temple  trois cents pieds dans les airs. Le pauvre tat
romain n'tait pas de force  lutter contre le gnie magnifique de ces
artistes, dont l'ancien Empire, matre du monde, aurait  peine t
capable de raliser les conceptions.

Lon X avait commenc son pontificat par vendre  Franois Ier ce qui
n'tait pas  lui, les droits de l'glise de France. Plus tard, il
avait fait pour finance trente cardinaux en une fois[a4]. C'taient l
de petites ressources. Il n'avait pas, lui, les mines du Mexique. Ses
mines, c'taient la vieille foi des peuples, leur crdule dbonnairet.
Il en avait donn l'exploitation en Allemagne aux Dominicains. Ils
avaient succd aux Augustins dans la vente des indulgences. Le
dominicain Tetzel, effront saltimbanque, allait  grand bruit, grand
appareil, grande dpense, dbitant cette denre dans les glises, dans
les places, dans les cabarets[a5]. Il rendait le moins qu'il pouvait,
et empochait l'argent; le lgat du pape l'en convainquit plus tard.
La foi des acheteurs diminuant, il fallait bien enfler le mrite
du spcifique; il y avait long-temps qu'on en vendait; le commerce
baissait. L'intrpide Tetzel avait pouss la rhtorique aux dernires
limites de l'amplification. Entassant hardiment les pieuses menteries,
il numrait tous les maux dont gurissait cette panace. Il ne se
contentait pas des pchs connus, il inventait des crimes, imaginait
des infamies, tranges, inoues, auxquelles personne ne songea
jamais; et quand il voyait l'auditoire frapp d'horreur, il ajoutait
froidement: Eh bien, tout cela est expi, ds que l'argent sonne dans
la caisse du pape!

Luther assure qu'alors il ne savait pas trop ce que c'tait que les
indulgences. Lorsqu'il en vit le prospectus firement dcor du nom et
de la protection de l'archevque de Mayence, que le pape avait charg
de surveiller la vente des indulgences en Allemagne, il fut saisi
d'indignation[a6]. Jamais un problme de pure spculation ne l'et mis
en contradiction avec ses suprieurs ecclsiastiques. Mais ceci tait
une question de bon sens, de moralit. Docteur en thologie, professeur
influent  l'universit de Wittemberg que l'lecteur venait de fonder,
vicaire provincial des Augustins, et charg de remplacer le vicaire
gnral dans les visites pastorales de la Misnie et de la Thuringe, il
se croyait sans doute plus responsable qu'un autre du dpt de la foi
saxonne. Sa conscience fut frappe, il risquait beaucoup en parlant;
s'il se taisait, il se croyait damn.

Il commena dans la forme lgale, s'adressa  son vque, celui de
Brandebourg, pour le prier de faire taire Tetzel[a7]. L'vque rpondit
que c'tait attaquer la puissance de l'glise, qu'il allait se faire
bien des affaires, qu'il valait mieux se tenir tranquille. Alors Luther
s'adressa au primat, archevque de Mayence et de Magdebourg. Ce prlat
tait un prince de la maison de Brandebourg, ennemie de l'lecteur
de Saxe; Luther lui envoyait des propositions qu'il offrait de
soutenir contre la doctrine des indulgences. Nous abrgeons sa lettre,
extrmement longue dans l'original (31 octobre 1517):

Pre vnrable en Dieu, prince trs illustre, veuille votre grce
jeter un oeil favorable sur moi qui ne suis que terre et cendre, et
recevoir favorablement ma demande avec la douceur piscopale. On porte
par tout le pays, au nom de votre grce et seigneurie, l'indulgence
papale pour la construction de la cathdrale de Saint-Pierre de
Rome. Je ne blme pas tant les grandes clameurs des prdicateurs
de l'indulgence, lesquels je n'ai point entendus, que le faux sens
adopt par le pauvre, simple et grossier peuple, qui publie partout
hautement les imaginations qu'il a conues  ce sujet. Cela me fait
mal et me rend malade.... Ils croient que les mes seront tires du
purgatoire, ds qu'ils auront mis l'argent dans les coffres. Ils
croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand
pcheur, celui (tel est leur blasphme) qui aurait viol la sainte
mre de notre Sauveur!... Grand Dieu! les pauvres mes seront donc sous
le sceau de votre autorit, enseignes pour la mort et non pour la
vie! Vous en rendrez un compte terrible, dont la gravit va toujours
croissant...

Qu'il vous plaise, noble et vnrable pre, de lire et de considrer
les propositions suivantes, o l'on montre la vanit des indulgences
que les prdicateurs proclament comme chose tout--fait certaine.

L'archevque ne rpondit pas. Luther, qui s'en doutait, avait le mme
jour, 31 octobre 1517, veille de la Toussaint,  midi, affich ses
propositions  l'glise du chteau de Wittemberg, qui subsiste encore.

Les thses indiques ci-dessous, seront soutenues  Wittemberg, sous
la prsidence du rvrend Martin Luther, etc. 1517[r10]:

Le pape ne veut ni ne peut remettre aucune peine, si ce n'est celles
qu'il a imposes de son chef ou d'aprs les canons.

  [r10] Luth. oper., Witt., 1545, t. I, 50-98.

--Les canons pnitentiaux sont pour les vivans; ils ne peuvent charger
d'aucune peine l'me des morts.

--Le changement de la peine canonique en peine du purgatoire, est une
ivraie, une zizanie; videmment les vques dormaient quand on a sem
cette mauvaise herbe.

--Le pouvoir de soulager les mes du purgatoire que le pape peut
exercer par toute la chrtient, chaque vque, chaque cur le possde
dans son diocse, dans sa paroisse.... Qui sait si toutes les mes en
purgatoire voudraient tre rachetes? on l'a dit de saint Sverin.

--Il faut enseigner aux chrtiens qu' moins d'avoir le superflu, ils
doivent garder pour leur famille le ncessaire, et ne rien dpenser
pour leurs pchs.

--Il faut enseigner aux chrtiens que le pape, quand il donne des
pardons, a moins besoin d'argent que de bonne prire pour lui, et que
c'est l ce qu'il demande.

--Il faut enseigner aux chrtiens que si le pape connaissait les
exactions des prcheurs de pardons, il aimerait mieux que la basilique
de Saint-Pierre tombt en cendres, plutt que de la construire avec la
chair, la peau et les os de ses brebis.

--Le pape doit vouloir que si les pardons, chose petite, sont clbrs
avec une cloche, une crmonie, une solennit, l'vangile, chose si
grande, soit prch avec cent cloches, cent crmonies, cent solennits.

--Le vrai trsor de l'glise, c'est le sacro-saint vangile de la
gloire et de la grce de Dieu.

--On a sujet de har ce trsor de l'vangile, par qui les premiers
deviennent les derniers;

--On a sujet d'aimer le trsor des indulgences, par qui les derniers
deviennent les premiers.

--Les trsors de l'vangile sont les filets avec lesquels on pchait
les hommes de richesses;

--Les trsors des indulgences sont les filets avec lesquels on pche
les richesses des hommes.

--Dire que la croix, mise dans les armes du pape, quivaut  la croix
du Christ, c'est un blasphme.

--Pourquoi le pape, dans sa trs sainte charit, ne vide-t-il pas le
purgatoire o tant d'mes sont en peine? Ce serait l exercer plus
dignement son pouvoir, que de dlivrer des mes  prix d'argent (cet
argent porte malheur); et pourquoi encore? pour lever une glise?

--Quelle est cette trange compassion de Dieu et du pape, qui, pour de
l'argent, changent l'me d'un impie, d'un ennemi de Dieu, en une me
pieuse et agrable au Seigneur?

--Le pape, dont les trsors surpassent aujourd'hui les plus normes
trsors, ne peut-il donc, avec son argent plutt qu'avec celui des
pauvres fidles, lever une seule glise, la basilique de Saint-Pierre?

--Que remet, que donne le pape  ceux qui, par la contrition parfaite,
ont droit  la rmission plnire?

--Loin de nous tous ces prophtes, qui disent au peuple de Christ: _La
paix, la paix_; et ne donnent point la paix.

--Loin, bien loin, tous ces prophtes qui disent au peuple de Christ:
_La croix, la croix_; et ne montrent point la croix.

--Il faut exhorter les chrtiens  suivre Christ, leur chef,  travers
les peines, les supplices et l'enfer mme; de sorte qu'ils soient
assurs que c'est par les tribulations qu'on entre dans le ciel, et non
par la scurit et la paix, etc.

Ces propositions, ngatives et polmiques, trouvaient leur complment
dans les thses dogmatiques que Luther publia presque en mme
temps[r11]:

  [r11] Witt. oper. lat. t. II, 56.

L'homme ne peut pas naturellement vouloir que Dieu soit Dieu. Il
aimerait mieux tre Dieu lui-mme, et que Dieu ne ft pas Dieu.

--Il est faux que l'apptit soit libre d'aller dans les deux sens; il
n'est pas libre, mais captif.

--Il n'y a en la nature, par devant Dieu, rien que concupiscence.

--Il est faux que cette concupiscence puisse tre rgle par la vertu
de l'esprance. Car l'esprance est contraire  la charit qui cherche
et dsire seulement ce qui est de Dieu. L'esprance ne vient pas de
nos mrites, mais de nos passions qui effacent nos mrites.

--La meilleure, l'infaillible prparation et l'unique disposition 
recevoir la grce, c'est le choix et la prdestination arrts par Dieu
de toute ternit.

--Du ct de l'homme, rien ne prcde la grce, que la non-disposition
 la grce, ou plutt la rbellion.

--Il est faux qu'on puisse trouver excuse dans une ignorance
invincible. L'ignorance de Dieu, de soi, des bonnes oeuvres, c'est la
nature invincible de l'homme, etc.

La publication de ces thses et le sermon en langue vulgaire que
Luther pronona  l'appui, furent comme un coup de tonnerre dans
l'Allemagne[a8]. Cette immolation de la libert  la grce, de l'homme
 Dieu, du fini  l'infini, fut reconnue par le peuple allemand, comme
la vraie religion nationale, la foi que Gottschalk avait professe ds
le temps de Charlemagne, au berceau mme du christianisme allemand, la
foi de Tauler, et de tous les mystiques des Pays-Bas. Le peuple se jeta
avec la plus pre avidit sur cette pture religieuse dont on l'avait
sevr depuis le quatorzime sicle. Les propositions furent imprimes
 je ne sais combien de mille, dvores, rpandues, colportes. Luther
fut lui-mme alarm de son succs. Je suis fch, dit-il, de les
voir tant imprimes, tant rpandues; ce n'est pas l une bonne manire
d'instruire le peuple. Il me reste moi-mme quelques doutes. J'aurais
mieux prouv certaines choses, j'en aurais omis d'autres, si j'avais
prvu cela.

Il semblait alors fort dispos  laisser tout, et  se soumettre. Je
veux obir, disait-il; j'aimerais mieux obir que faire des miracles,
quand mme j'aurais le don des miracles.

Tetzel branla ces rsolutions pacifiques, en brlant les propositions
de Luther. Les tudians de Wittemberg usrent de reprsailles pour
celles de Tetzel, et Luther en exprime quelque regret. Mais lui-mme
fit paratre ses _Rsolutions_,  l'appui des premires propositions.
Vous verrez, crit-il  un ami, mes _Resolutiones et responsiones_.
Peut-tre en certains passages les trouverez-vous plus libres qu'il ne
faudrait;  plus forte raison, doivent-elles paratre intolrables aux
flatteurs de Rome. Elles taient dj publies; autrement, j'y aurais
mis quelque adoucissement.

Le bruit de cette controverse se rpandit hors de l'Allemagne et
parvint  Rome. On prtend que Lon X crut qu'il ne s'agissait que de
jalousie de mtier entre les Augustins et les Dominicains[a9], et qu'il
aurait dit: Rivalits de moines! Fra Luther est un beau gnie![a10]
De son ct, Luther protestait de son respect pour le pape mme. Il
crivit en mme temps deux lettres, l'une  Lon X, par laquelle il
s'abandonnait  lui sans rserve, et se soumettait  sa dcision. Trs
saint Pre, disait-il en finissant, je m'offre et me jette  vos pieds,
moi et tout ce qui est en moi. Donnez la vie ou la mort; appelez,
rappelez, approuvez, dsapprouvez, je reconnais votre voix pour la
voix du Christ qui rgne et parle en vous. Si j'ai mrit la mort, je
ne refuserai point de mourir; car la terre et la plnitude de la terre
sont au Seigneur qui est bni dans les sicles: puisse-t-il vous sauver
ternellement! Amen. (Jour de la Trinit, 1518.)

L'autre lettre tait adresse au vicaire gnral Staupitz, qu'il priait
de l'envoyer au pape. Dans celle-ci, Luther indiquait que sa doctrine
n'tait autre que celle qu'il avait reue de Staupitz lui-mme. Je me
souviens, mon rvrend Pre, que parmi vos doux et salutaires discours,
d'o mon Seigneur Jsus fait dcouler pour moi de si merveilleuses
consolations, il y eut aussi mention du sujet _de la pnitence_: et
qu'alors mus de piti pour tant de consciences, que l'on torture par
d'innombrables et insupportables prescriptions sur la manire de se
confesser, nous remes de vous, comme une voix du ciel, cette parole:
_Qu'il n'y a de vraie pnitence que celle qui commence par l'amour
de la justice et de Dieu_; et que ce qu'ils donnent pour la fin de la
pnitence en doit tre plutt le principe.--Cette parole de vous resta
en moi comme la flche aigu du chasseur. J'osai engager la lutte avec
les critures qui enseignent la pnitence; jote pleine de charme,
o les paroles saintes jaillissaient de toutes parts et voltigeaient
autour de moi en saluant et applaudissant cette sentence. Autrefois
il n'y avait rien de plus amer pour moi dans toute l'criture que ce
mot de pnitence, bien que je fisse mes efforts pour dissimuler devant
Dieu, et exprimer un amour de commande. Aujourd'hui rien comme ce mot,
ne sonne dlicieusement  mon oreille. Tant les prceptes de Dieu
deviennent suaves et doux, lorsqu'on apprend  les lire, non dans les
livres seulement, mais dans les blessures mmes du doux Sauveur!

Ces deux lettres du 30 mai 1518, sont dates d'Heidelberg, o les
Augustins tenaient alors un synode provincial, et o Luther s'tait
rendu pour soutenir ses doctrines et combattre  tout venant. Cette
fameuse universit  deux pas du Rhin, et par consquent sur la route
la plus frquente de l'Allemagne, tait certainement le thtre le
plus clatant o l'on pt prsenter la nouvelle doctrine.

Rome commenait  s'mouvoir. Le matre du sacr palais, le vieux
dominicain Sylvestre de Prierio, crivit contre le moine augustin en
faveur de la doctrine de saint Thomas, et s'attira une foudroyante
rponse (fin d'aot 1518). Luther reut immdiatement l'ordre de
comparatre  Rome dans soixante jours. L'empereur Maximilien avait
inutilement demand qu'on ne prcipitt pas les choses, promettant de
faire tout ce que le pape ordonnerait au sujet de Luther. Mais  Rome
on n'tait pas sans quelque mfiance sur le zle de Maximilien. Il
arrivait de lui certains mots qui sonnaient mal aux oreilles du pape:
Ce que fait votre moine n'est pas  mpriser, avait dit l'empereur
 Pfeffinger, conseiller de l'lecteur de Saxe; le jeu va commencer
avec les prtres. Prenez soin de lui, il pourrait arriver que nous
en eussions besoin. Plus d'une fois il s'tait plaint amrement des
prtres et des clercs. Ce pape, disait-il en parlant de Lon X,
s'est conduit avec moi comme un misrable. Je puis dire que je n'ai
trouv dans aucun pape ni sincrit ni bonne foi; mais j'espre bien,
s'il plat  Dieu, que celui-ci sera le dernier[r12]. Ces paroles
taient menaantes. L'on se rappelait d'ailleurs que Maximilien, pour
rconcilier dfinitivement l'Empire et le Saint-Sige, avait song 
se faire pape lui-mme. Aussi Lon X se garda bien de lui remettre
la dcision de cette querelle, qui prenait chaque jour une nouvelle
importance.

  [r12] Seckendorf, _De Lutheranismo_, 44.

Luther n'avait d'esprance que dans la protection de l'lecteur.
Ce prince, soit par intrt pour sa nouvelle universit[a11], soit
par got pour la personne de Luther, l'avait toujours protg
spcialement[a12]. Il avait voulu faire les frais de son doctorat.
En 1517, Luther le remercie dans une lettre de lui avoir envoy, 
l'entre de l'hiver, du drap pour lui faire une robe. Il se doutait
bien aussi que l'lecteur ne lui savait pas mauvais gr d'un clat qui
faisait tort  l'archevque de Mayence et Magdebourg, prince issu de
la maison de Brandebourg, et par consquent ennemi de celle de Saxe.
Enfin, et c'tait un puissant motif de se rassurer, l'lecteur avait
annonc qu'il ne connaissait de rgle de foi que les propres paroles
de l'criture. Luther le lui rappelle dans le passage suivant (27
mars 1519): Le docteur J. Staupitz, mon vritable pre en Christ,
m'a rapport que causant un jour avec votre altesse lectorale sur
ces prdicateurs qui, au lieu d'annoncer la pure parole de Dieu,
ne prchent au peuple que de misrables arguties ou des traditions
humaines, vous lui dtes que la sainte criture parle avec une telle
majest et une si complte vidence[a13], qu'elle n'a pas besoin de
tous ces instrumens de disputes, et qu'elle force de dire: Jamais
homme n'a ainsi parl; l est le doigt de Dieu; Celui-ci n'enseigne
point comme les scribes et les pharisiens, mais comme ayant la
toute-puissance. Staupitz approuvant ces paroles, vous lui dtes:
Donnez-moi donc la main, et promettez-moi, je vous prie, qu' l'avenir
vous suivrez cette nouvelle doctrine. La continuation naturelle de ce
passage se trouve dans une vie manuscrite de l'lecteur, par Spalatin.
Avec quel plaisir il coutait les prdications, et lisait la parole
de Dieu, surtout les vanglistes dont il avait sans cesse  la bouche
de belles et consolantes sentences! Mais celle qu'il rptait sans
cesse, c'tait cette parole de Christ dans saint Jean: _Sans moi vous
ne pouvez rien_[r13]. Il se servait de cette parole pour combattre la
doctrine du libre arbitre, avant mme qu'rasme de Rotterdam et os
soutenir dans plusieurs crits contre la parole de Dieu cette misrable
libert. Il me disait souvent, comment pouvons-nous avoir le libre
arbitre, puisque Christ lui-mme a dit: Sans moi vous ne pouvez rien,
_Sine me nihil potestis facere_.

  [r13] Seckendorf, 79.

Toutefois on se tromperait si l'on croyait, d'aprs ceci, que Staupitz
et son disciple ne furent que l'instrument de l'lecteur. La Rforme
de Luther fut videmment spontane. Le prince, comme nous le verrons
ailleurs, s'effraya plutt de l'audace de Luther. Il aima, il embrassa
la Rforme, il en profita; jamais il ne l'et commence.

Luther crit le 15 fvrier 1518  son prudent ami, Spalatin, le
chapelain, le secrtaire et le confident de l'lecteur: Voil ces
criailleurs qui vont disant,  mon grand chagrin, que tout ceci est
l'ouvrage de notre trs illustre Prince;  les en croire, c'est lui
qui me pousserait pour faire dpit  l'archevque de Magdebourg et de
Mayence. Examinez, je vous prie, s'il est  propos d'en avertir le
Prince. Je suis vraiment dsol de voir son altesse souponne  cause
de moi. Devenir une cause de discorde entre de si grands princes, il y
a de quoi trembler et frmir. Il tient le mme langage  l'lecteur
lui-mme dans sa relation de la confrence d'Augsbourg (novembre).

21 mars,  J. Lange (depuis archevque de Saltzbourg): Notre Prince
nous a pris sous sa protection, moi et Carlostad, et cela sans en avoir
t pri. Il ne souffrira pas qu'ils me tranent  Rome. Ils le savent,
et c'est leur chagrin. Ceci ferait croire qu'alors Luther avait reu
de l'lecteur des assurances positives. Cependant, le 21 aot 1518,
dans une lettre plus confidentielle,  Spalatin, il dit: Je ne vois
pas encore comment viter les censures dont je suis menac, si le
Prince ne vient  mon secours. Et pourtant, j'aimerais mieux toutes
les censures du monde plutt que de voir son altesse blme  cause de
moi... Voici ce qui a paru le mieux  nos doctes et prudens amis, c'est
que je demande au Prince un sauf-conduit (_salvum, ut vocant, conductum
per suum dominium_). Il me le refusera, j'en suis sr, et j'aurai,
disent-ils, une bonne excuse pour ne pas comparatre  Rome. Veuillez
donc faire en sorte d'obtenir de notre trs illustre Prince un rescript
portant qu'il me refuse le sauf-conduit, et m'abandonne, si je me mets
en route,  mes risques et prils. En cela vous me rendrez un important
service. Mais il faut que la chose se fasse promptement; le temps
presse, le jour fix approche.

Luther et pu s'pargner cette lettre. Le prince, sans l'en avertir, le
protgeait activement. Il avait obtenu que Luther serait examin par
un lgat en Allemagne, dans la ville libre d'Augsbourg; et  ce moment
il tait de sa personne  Augsbourg, o sans doute il s'entendait avec
les magistrats pour garantir la sret de Luther dans cette dangereuse
entrevue. C'est sans doute  cette providence invisible de Luther qu'on
doit attribuer les soins inquiets de ces magistrats, pour le prserver
des embches que pouvaient lui dresser les Italiens. Pour lui, il
allait droit devant lui dans son courage et sa simplicit, sans bien
savoir ce que le prince ferait ou ne ferait pas, en sa faveur (2 sept.).

Je l'ai dit, et, je le rpte, je ne veux pas que dans cette affaire
notre Prince, qui est innocent de tout cela, fasse la moindre chose
pour dfendre mes propositions... Qu'il tienne la main  ce que je ne
sois expos  aucune violence, s'il peut le faire sans compromettre ses
intrts. S'il ne le peut, j'accepte mon pril tout entier.

Le lgat, Caietano de Vio, tait certainement un juge peu suspect[a14].
Il avait crit lui-mme qu'il tait permis d'interprter l'criture,
sans suivre le torrent des Pres (_contr torrentem SS. Patrum_). Ces
hardiesses l'avaient rendu quelque peu suspect d'hrsie. Homme du
pape dans cette affaire que le pape le chargeait d'arranger, il prit
la chose en politique, n'attaqua dans la doctrine de Luther que ce
qui branlait la domination politique et fiscale de la cour de Rome.
Il s'en tint  la question pratique du _trsor des indulgences_, sans
remonter au principe spculatif de la grce.

Lorsque je fus cit  Augsbourg, j'y vins et comparus, mais avec une
forte garde et sous la garantie de l'lecteur de Saxe, Frdric, qui
m'avait adress  ceux d'Augsbourg et m'avait recommand  eux[r14].
Ils eurent grande attention  moi, et m'avertirent de ne point aller
avec les Italiens, de ne faire aucune socit avec eux, de ne point
me fier  eux, car je ne savais pas, disaient-ils, ce que c'tait
qu'un Welche. Pendant trois jours entiers, je fus  Augsbourg sans
sauf-conduit de l'Empereur. Dans cet intervalle, un Italien venait
souvent m'inviter  aller chez le cardinal. Il insistait sans se
dcourager. Tu dois te rtracter, disait-il; tu n'as qu'un mot  dire:
_revoco_. Le cardinal te recommandera au pape, et tu retourneras avec
honneur aprs de ton prince.

  [r14] Tischreden, 377-80.

Il lui citait entre autres exemples, celui du fameux Joachim de Flores,
qui, s'tant soumis, n'avait pas t hrtique, quoiqu'il et avanc
des propositions hrtiques.


Au bout de trois jours, arriva l'vque de Trente, qui montra au
cardinal le sauf-conduit de l'Empereur. Alors j'allai le trouver en
toute humilit. Je tombai d'abord  genoux, puis je m'abaissai jusqu'
terre et je restai  ses pieds. Je ne me relevai que quand il me l'eut
ordonn trois fois. Cela lui plut fort, et il espra que je prendrais
une meilleure pense.

Lorsque je revins le lendemain et que je refusai absolument de rien
rtracter, il me dit: Penses-tu que le pape s'embarrasse beaucoup de
l'Allemagne? Crois-tu que les princes te dfendront avec des armes
et des gens de guerre? Oh! non! O veux-tu rester?...--Sous le ciel,
rpondis-je.

Plus tard le pape baissa le ton et crivit  l'glise, mme  matre
Spalatin, et  Pfeffinger, afin qu'ils me fissent livrer  lui, et
insistassent pour l'excution de son dcret.

Cependant mes petits livres et mes _Resolutiones_
allrent, ou plutt volrent en peu de jours par toute l'Europe.
Ainsi, l'lecteur de Saxe fut confirm et fortifi; il ne voulut
point excuter les ordres du pape et se soumit  la connaissance de
l'criture.

Si le cardinal et agi  mon gard avec plus de raison et de
discrtion, s'il m'et reu lorsque je tombai  ses pieds, les choses
n'en seraient jamais venues o elles sont. Car, dans ce temps je ne
voyais encore que bien peu les erreurs du pape; s'il s'tait tu, je me
serais tu aisment. C'tait alors le style et l'usage de la cour de
Rome, que le pape dt dans les affaires obscures et embrouilles: Nous
rappelons la chose  nous, en vertu de notre puissance papale, annulons
le tout et le mettons  nant. Alors il ne restait plus aux deux
parties qu' pleurer. Je tiens que le pape donnerait trois cardinaux
pour que la chose ft encore dans le sac.


Ajoutons quelques dtails tirs d'une lettre qu'crivit Luther 
Spalatin (c'est--dire  l'lecteur), lorsqu'il tait  Augsbourg, et
pendant les confrences (14 octobre): Voil quatre jours que le lgat
confre avec moi, disons mieux, contre moi....... Il refuse de disputer
en public ou mme en particulier, rptant sans cesse: Rtracte-toi,
reconnais ton erreur, que tu le croies ou non; le pape le veut ainsi...
Enfin on a obtenu de lui que je pourrais m'expliquer par crit, et
je l'ai fait en prsence du seigneur de Feilitsch, reprsentant de
l'lecteur. Alors le lgat n'a plus voulu de ce que j'avais crit, il
s'est remis  crier rtractation. Il est all chercher je ne sais quel
long discours dans les romans de saint Thomas, croyant alors m'avoir
vaincu et rduit au silence. Dix fois je voulus parler, autant de fois
il m'arrtait, il tonnait, il rgnait tyranniquement dans la dispute.

Je me mis enfin  crier  mon tour: Si vous pouvez me montrer que
votre dcret de Clment VI dit expressment que les mrites du Christ
_sont_ le trsor des indulgences, je me rtracte.--Dieu sait alors
comme ils ont tous clat de rire. Lui il a arrach le livre et l'a
feuillet hors d'haleine (_fervens et anhelans_) jusqu' l'endroit o
il est crit, que Christ par sa Passion _a acquis_ les trsors, etc. Je
l'arrtais sur ce mot _a acquis_...--Aprs le dner, il fit venir le
rvrend pre Staupitz, et par ses caresses l'engagea de m'amener  une
rtractation, ajoutant que je trouverais difficilement quelqu'un qui me
voult plus de bien que lui-mme.

Les disputans suivaient une mthode diffrente; la conciliation tait
impossible. Les amis de Luther craignaient un guet--pens de la
part des Italiens. Il quitta Augsbourg en laissant un appel au pape
mieux inform, et il adressa une longue relation de la confrence 
l'lecteur. Nous y apprenons que dans la discussion, il avait appuy
ses opinions relatives  l'autorit du pape, sur le concile de Ble,
sur l'universit de Paris et sur Gerson. Il prie l'lecteur de ne point
le livrer au pape: Veuille votre trs illustre Altesse faire ce qui
est de son honneur, de sa conscience, et ne pas m'envoyer au pape.
L'homme (il parle du lgat) n'a certainement pas dans ses instructions,
une garantie pour ma sret  Rome. Parler en ce sens  votre trs
illustre Altesse, ce serait lui dire de livrer le sang chrtien, de
devenir homicide. A Rome! le pape lui-mme n'y vit pas en sret. Ils
ont l-bas assez de papier et d'encre; ils ont des notaires et des
scribes sans nombre. Ils peuvent aisment crire en quoi j'ai err. Il
en cotera moins d'argent pour m'instruire absent par crit, que pour
me perdre prsent par trahison.

Ces craintes taient fondes. La cour de Rome allait s'adresser
directement  l'lecteur de Saxe. Il lui fallait Luther  tout prix. Le
lgat s'tait dj plaint amrement  Frdric de l'audace de Luther,
le suppliant de le renvoyer  Augsbourg ou de le chasser, s'il ne
voulait souiller sa gloire et celle de ses anctres en protgeant ce
misrable moine. J'ai appris hier de Nremberg que Charles de Miltitz
est en route, qu'il a trois brefs du pape (au dire d'un tmoin oculaire
et digne de foi), pour me prendre au corps et me livrer au pontife.
Mais j'en ai appel au futur concile. Il tait ncessaire qu'il se
htt de rcuser le pape, car, comme le lgat l'avait crit  Frdric,
Luther tait dj condamn  Rome. Il fit cette nouvelle protestation
en observant toutes les formes juridiques, dclara qu'il se soumettrait
volontiers au jugement du pape bien inform; mais que le pape pouvant
faillir, comme saint Pierre lui-mme a failli, il en appelait au
concile gnral, suprieur au pape, de tout ce que le pape dcrterait
contre lui. Cependant il craignait quelque violence subite; on pouvait
l'enlever de Wittemberg. L'on t'a tromp, crit-il  Spalatin, je
n'ai point fait mes adieux au peuple de Wittemberg; il est vrai que
j'ai parl  peu prs comme il suit: Vous le savez tous, je suis un
prdicateur variable et peu fixe. Combien de fois ne vous ai-je pas
quitts sans vous saluer! Si la mme chose arrivait encore et que je ne
dusse point revenir, prenez que je vous ai fait mes adieux d'avance.

(2 dcembre.) On me conseille de demander au prince qu'il m'enferme,
comme prisonnier, dans quelque chteau, et qu'il crive au lgat qu'il
me tient en lieu sr, o je serai forc de rpondre.

Il est hors de doute que le prince et l'universit sont pour moi.
L'on me rapporte une conversation tenue sur mon compte  la cour de
l'vque de Brandebourg. Quelqu'un dit: rasme, Fabricius et autres
doctes personnages le soutiennent. Le pape ne s'en soucierait gure,
rpondit l'vque, si l'universit de Wittemberg et l'lecteur
n'taient aussi de son ct. Cependant Luther passa dans de vives
craintes la fin de cette anne 1518. Il songeait  quitter l'Allemagne.
Pour n'attirer aucun danger sur votre Altesse, voici que j'abandonne
vos terres; j'irai o me conduira la misricorde de Dieu, me confiant
 tout vnement dans sa divine volont. C'est pourquoi, je salue
respectueusement votre Altesse; chez quelque peuple que j'aille,
je conserverai une ternelle reconnaissance de vos bienfaits. (19
novembre.) La Saxe pouvait en effet lui paratre alors une retraite peu
sre. Le pape cherchait  gagner l'lecteur. Charles de Miltitz fut
charg de lui offrir la rose d'or, haute distinction que la cour de
Rome n'accordait gure qu' des rois, comme rcompense de leur pit
filiale envers l'glise. C'tait pour l'lecteur une preuve difficile.
Il fallait s'expliquer nettement, et peut-tre attirer sur soi un
grand pril. Cette hsitation de l'lecteur parat dans une lettre de
Luther. Le prince m'a tout--fait dtourn de publier les Actes de la
confrence d'Augsbourg, puis il me l'a permis, et on les imprime...
Dans son inquitude pour moi, il aimerait mieux que je fusse partout
ailleurs. Il ma fait venir  Lichtenberg, o j'ai confr long-temps
avec Spalatin sur ce sujet. Si les censures viennent, ai-je dit, je ne
resterai point. Il m'a pourtant dit de ne pas tant me hter de partir
pour la France.

Ceci tait crit le 13 dcembre. Le 20, Luther tait rassur.
L'lecteur avait rpondu, avec une froideur toute diplomatique,
qu'il se reconnaissait pour fils trs obissant de la trs sainte
mre glise, qu'il professait un grand respect pour la saintet
pontificale, mais demandait qu'on ft examiner l'affaire par des juges
non suspects[a15]. C'tait un moyen de la faire traner en longueur;
pendant ce temps il pouvait survenir tel incident qui diminuerait,
qui ajournerait le danger. C'tait tout de gagner du temps. En effet,
au mois de janvier 1519, l'Empereur mourut, l'interrgne commena, et
Frdric se trouva, par le choix de Maximilien, vicaire de l'Empire
dans la vacance.

Le 3 mars 1519, Luther rassur crivit au pape une lettre altire,
sous forme respectueuse. Je ne puis supporter, trs saint Pre, le
poids de votre courroux; mais je ne sais comment m'y soustraire.
Grce aux rsistances et aux attaques de mes ennemis, mes paroles
se sont rpandues plus que je n'esprais, et elles ont descendu
trop profondment dans les coeurs pour que je puisse les rtracter.
L'Allemagne fleurit de nos jours en rudition, en raison, en gnie.
Si je veux honorer Rome par-devant elle, je dois me garder de rien
rvoquer. Ce serait souiller encore plus l'glise romaine, la livrer
aux accusations, au mpris des hommes.

Ceux-l ont fait injure et dshonneur  l'glise romaine en Allemagne,
qui, abusant du nom de votre Saintet, n'ont servi par leurs absurdes
prdications qu'une infme avarice, et qui ont souill les choses
saintes de l'abomination et de l'opprobre d'gypte. Et comme si ce
n'tait assez de tant de maux, moi qui ai voulu combattre ces monstres,
c'est moi qu'ils accusent.

Maintenant, trs saint Pre, j'en atteste Dieu et les hommes, je n'ai
jamais voulu, je ne veux pas davantage aujourd'hui toucher  l'glise
romaine ni  votre sainte autorit. Je reconnais pleinement que cette
glise est au-dessus de tout, qu'on ne lui peut rien prfrer, de
ce qui est au ciel et sur la terre, si ce n'est Jsus-Christ, notre
seigneur.

Luther avait ds-lors pris son parti. Dj un mois ou deux auparavant
il avait crit: Le pape n'a pas voulu souffrir un juge, et moi je n'ai
pas voulu du jugement du pape. Il sera donc le texte, et moi la glose.
Ailleurs il dit  Spalatin (13 mars): Je suis en travail pour l'ptre
de saint Paul aux Galates. J'ai en pense un sermon sur la Passion;
outre mes leons ordinaires, j'enseigne le soir les petits enfans,
et je leur explique l'oraison dominicale. Cependant, je retourne les
dcrtales pour ma nouvelle dispute, et j'y trouve Christ tellement
altr et crucifi, que je ne sais trop (je vous le dis  l'oreille) si
le pape n'est pas l'Antichrist lui-mme, ou l'aptre de l'Antichrist.

Quels que fussent les progrs de Luther dans la violence, le pape
avait dsormais peu de chance d'arracher  un prince puissant,  qui
la plupart des lecteurs dfraient l'empire, son thologien favori.
Miltitz changea de ton[a16]. Il dclara que le pape voudrait bien
encore se contenter d'une rtractation. Il vit familirement Luther. Il
le flatta, il lui avoua qu'il avait enlev le monde  soi, et l'avait
soustrait au pape[a17]. Il assurait que dans sa route, il avait 
peine trouv sur cinq hommes, deux ou trois partisans de la papaut.
Il voulait lui persuader d'aller s'expliquer devant l'archevque de
Trves. Il ne justifiait pas autrement qu'il ft autoris  faire
cette proposition ni par le pape, ni par l'archevque. Le conseil
tait suspect. Luther savait qu'il avait t brl en effigie  Rome
[_papyraceus Martinus in campo Flor public combustus, execratus,
devotus_]. Il rpondit durement  Miltitz, et l'avertit qu'un de ses
envoys avait inspir de tels soupons  Wittemberg, qu'on avait failli
le faire sauter dans l'Elbe. Si, comme vous le dites, vous tes oblig
par mon refus, de venir vous-mme, Dieu vous accorde un heureux voyage.
Moi, je suis fort occup; je n'ai ni le temps, ni l'argent ncessaire
pour me promener ainsi. Adieu, homme excellent. [17 mai.]

A l'arrive de Miltitz en Allemagne, Luther avait dit qu'il se tairait,
pourvu que ses adversaires se tussent aussi. Ils le dgagrent de
sa parole. Le docteur Eck le dfia solennellement de venir disputer
avec lui  Leipzig. Les facults de Paris, de Louvain, de Cologne,
condamnrent ses propositions.

Pour se rendre dcemment  Leipzig, Luther fut oblig de demander une
robe au parcimonieux lecteur, qui, depuis deux ou trois ans, avait
oubli de l'habiller. La lettre est curieuse:

Je prie votre Grce lectorale de vouloir bien m'acheter une chape
blanche et une chape noire. La blanche, je la demande humblement.
Pour la noire, votre altesse me la doit; car il y a deux ou trois
ans qu'elle me l'a promise, et Pfeffinger dlie si difficilement
les cordons de sa bourse, que j'ai t oblig de m'en procurer une
moi-mme. Je prie humblement votre Altesse, qui a pens que le
_Psautier_ mritait une chape noire, de vouloir bien ne pas juger le
_saint Paul_ indigne d'une chape blanche.

Luther tait alors si compltement rassur, que non content d'aller se
dfendre  Leipzig, il prit l'offensive  Wittemberg[a18]. Il osa,
dit son biographe catholique, Cochlus, il osa, avec l'autorisation du
prince qui le protgeait[a19], citer solennellement les inquisiteurs
les plus habiles, ceux qui ce croiraient capables d'avaler le fer et
de fendre le caillou, pour qu'ils vinssent disputer avec lui[a20]; on
leur offrait le sauf-conduit du prince, qui de plus se chargeait de les
hberger et de les dfrayer.

Cependant, le principal adversaire de Luther, le docteur Eck, s'tait
rendu  Rome pour solliciter sa condamnation. Luther tait jug
d'avance. Il ne lui restait qu' juger son juge,  condamner lui-mme
l'autorit par-devant le peuple. C'est ce qu'il fit dans son terrible
livre de la Captivit de Babylone. Il avanait que l'glise tait
captive, que Jsus-Christ, constamment profan dans l'idoltrie de la
messe, mconnu dans le dogme de la transsubstantiation, se trouvait
prisonnier du pape.

Il explique dans la prface, avec une audacieuse franchise, comment il
s'est trouv pouss de proche en proche par ses adversaires: Que je
le veuille ou non, je deviens chaque jour plus habile, pouss comme
je suis, et tenu en haleine par tant de matres  la fois[r15]. J'ai
crit sur les indulgences, il y a deux ans, mais d'une faon qui me
fait regretter vivement d'avoir donn mes feuilles au public. J'tais
encore prodigieusement engou  cette poque de la puissance papale; je
n'osai rejeter les indulgences entirement. Je les voyais d'ailleurs
approuves par tant de personnes; moi, j'tais seul  rouler ce rocher
(_hoc volvere saxum_). Mais depuis, grce  Silvestre et autres frres
qui les dfendirent vaillamment, j'ai compris que ce n'tait rien autre
chose que des impostures inventes par les flatteurs de Rome, pour
faire perdre la foi aux hommes et s'emparer de leur bourse. Plaise 
Dieu que je puisse porter les libraires et tous ceux qui ont lu mes
crits sur les indulgences  les brler sans en laisser trace, en
mettant  la place de tout ce que j'ai dit, cette unique proposition:
_Les indulgences sont des billeveses inventes par les flagorneurs de
Rome_.

  [r15] Luth. oper. Witt. t. IX, 63.

Aprs cela, Eck, Emser et leur bande vinrent m'entreprendre sur la
question de la suprmatie du pape. Je dois reconnatre, pour ne pas
me montrer ingrat envers ces doctes personnages, que la peine qu'ils
se sont donne n'a pas t perdue pour mon avancement. Auparavant,
je niais que la papaut ft de droit divin, mais j'accordais encore
qu'elle tait de droit humain. Aprs avoir entendu et lu les subtilits
ultra-subtiles sur lesquelles ces pauvres gens fondent les droits
de leur idole, j'ai fini par mieux comprendre, et je me suis trouv
convaincu, que le rgne du pape est celui de Babylone et de _Nemrod,
le fort chasseur_. C'est pourquoi je prie instamment les libraires et
les lecteurs (pour que rien ne manque aux succs de mes bons amis), de
brler galement ce que j'ai crit jusqu'ici sur ce point, et de s'en
tenir  cette proposition: _Le pape est le fort chasseur, le Nemrod de
l'piscopat romain_.

En mme temps, pour qu'on st bien qu'il s'attaquait  la papaut
plus qu'au pape, il crivit dans les deux langues une longue lettre
 Lon X, o il s'excusait de lui en vouloir personnellement. Au
milieu des monstres de ce sicle, contre lesquels je combats depuis
trois ans, il faut bien qu'une fois pourtant, trs honorable Pre, je
me souvienne de toi. Ta renomme tant clbre des gens de lettres,
ta vie irrprochable te mettrait au-dessus de toute attaque. Je ne
suis pas si sot que de m'en prendre  toi, lorsqu'il n'est personne
qui ne te loue. Je t'ai appel un Daniel dans Babylone, j'ai protest
de ton innocence... Oui, cher Lon, tu me fais l'effet de Daniel
dans la fosse, d'zchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu, seul
contre ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savans
et vertueux. Vous seriez empoisonns infailliblement si vous osiez
entreprendre de remdier  tant de maux... C'en est fait de la cour
de Rome. La colre de Dieu est venue pour elle  son terme; elle hait
les conciles, elle a horreur de toute rforme. Elle remplit l'loge de
sa mre, dont il est dit: _Nous avons soign Babylone; elle n'est pas
gurie; laissons Babylone_. O infortun Lon, qui siges sur ce trne
maudit! Moi je te dis la vrit parce que je te veux du bien. Si saint
Bernard avait piti de son pape Eugne, quelles seront nos plaintes,
lorsque la corruption a augment trois cents ans de plus... Oui, tu me
remercierais de ton salut ternel, si je venais  bout de briser ce
cachot, cet enfer, o tu te trouves retenu.

Lorsque la bulle de condamnation arriva en Allemagne, elle trouva tout
un peuple soulev[a21]. A Erfurth, les tudians l'arrachrent aux
libraires, la mirent en pices, et la jetrent  l'eau en faisant cette
mauvaise pointe: Bulle elle est, disaient-ils, comme bulle d'eau elle
doit nager. Luther crivit  l'instant: _Contre la bulle excrable de
l'Antichrist_. Le 10 dcembre 1520, il la brla aux portes de la ville,
et le mme jour il crivit  Spalatin, son intermdiaire ordinaire
auprs de l'lecteur. Aujourd'hui 10 dcembre de l'anne 1520, la
neuvime heure du jour, ont t brls  Wittemberg,  la porte de
l'Est, prs la sainte croix, tous les livres du pape, le _Dcret_, les
_Dcrtales_, _l'Extravagante_ de Clment VI, la dernire bulle de
Lon X, la _Somme anglique_, le Chrysoprasus d'Eck et quelques autres
ouvrages d'Eck et d'Emser. Voil des choses nouvelles! Il dit, dans
l'acte mme qu'il fit dresser  ce sujet: Si quelqu'un me demande
pourquoi j'en agis ainsi, je lui rpondrai que c'est une vieille
coutume de brler les mauvais livres. Les aptres en ont brl pour
cinq mille deniers.

Selon la tradition, il aurait dit, en jetant dans les flammes le livre
des Dcrtales: Tu as afflig le saint du Seigneur, que le feu ternel
t'afflige toi-mme et te consume.

C'taient bien l, en effet, des choses nouvelles, comme le disait
Luther. Jusqu'alors la plupart des sectes et des hrsies s'taient
formes dans l'ombre, et se seraient tenues heureuses d'tre ignores;
mais voici qu'un moine traite d'gal  gal avec le pape, et se
constitue le juge du chef de l'glise. La chane de la tradition vient
d'tre rompue, l'unit brise, la _robe sans couture_ dchire. Qu'on
ne croie pas que Luther lui-mme, avec toute sa violence, ait franchi
sans douleur ce dernier pas. C'tait d'un coup arracher de son coeur
tout un pass vnrable dans lequel on avait t nourri. Il croyait,
il est vrai, garder pour soi l'criture. Mais enfin c'tait l'criture
autrement interprte qu'on ne faisait depuis mille ans. Ses ennemis
ont dit souvent tout cela; aucun d'eux plus loquemment que lui[a22].

Sans doute, crit-il  rasme au commencement de son triste livre
_De servo arbitrio_, sans doute, tu te sens quelque peu arrt en
prsence d'une suite si nombreuse d'rudits, devant le consentement
de tant de sicles o brillrent des hommes si habiles dans les
lettres sacres, o parurent de si grands martyrs, glorifis par de
nombreux miracles. Ajoute encore les thologiens plus rcens, tant
d'acadmies, de conciles, d'vques, de pontifes. De ce ct se
trouvent l'rudition, le gnie, le nombre, la grandeur, la hauteur,
la force, la saintet, les miracles; et que n'y a-t-il pas? Du mien,
Wiclef et Laurent Valla (et aussi Augustin, quoique tu l'oublies), puis
Luther, un pauvre homme, n d'hier, seul avec quelques amis qui n'ont
ni tant d'rudition, ni tant de gnie, ni le nombre, ni la grandeur, ni
la saintet, ni les miracles. A eux tous, ils ne pourraient gurir un
cheval boiteux... _Et alia qu tu plurima fanda enumerare vales._ Que
sommes-nous, nous autres? Ce que le loup disait de Philomle: Tu n'es
qu'une voix; _Vox est, prtereque nihil_...

Je l'avoue, mon cher rasme, c'est avec raison que tu hsites devant
toutes ces choses; moi aussi, il y a dix ans, j'ai hsit... Pouvais-je
croire que cette Troie, qui depuis si long-temps avait victorieusement
rsist  tant d'assauts, pt tomber un jour? J'en atteste Dieu dans
mon me, j'eusse persvr dans ma crainte, j'hsiterais encore
aujourd'hui, si ma conscience, si la vrit, ne m'avaient contraint de
parler. Je n'ai pas, tu le penses bien, un coeur de roche; et quand je
l'aurais, battu par tant de flots et d'orages, il se serait bris, ce
coeur, lorsque toute cette autorit venait fondre sur ma tte, comme un
dluge prt  m'accabler.

Il dit ailleurs[r16]: ... J'ai appris par la sainte criture que c'est
chose pleine de pril et de terreur d'lever la voix dans l'glise
de Dieu, de parler au milieu de ceux que vous aurez pour juges,
lorsqu'arrivs au dernier jour du jugement, vous vous trouverez sous le
regard de Dieu, sous l'oeil des anges, toute crature voyant, coutant,
et dressant l'oreille au Verbe divin. Certes, quand j'y songe, je ne
dsirerais rien plus que le silence, et l'ponge pour mes crits...
Avoir  rendre compte  Dieu de toute parole oiseuse, cela est dur,
cela est effroyable![2]

  [r16] Ddicace  l'lecteur de Saxe (27 mars 1519), Luther's
  Briefe, t. I, 241.

  [2] Il est curieux de rapprocher de ces paroles de Luther le
  passage si diffrent des Confessions de Rousseau:

  Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je
  viendrai, ce livre  la main, me prsenter devant le souverain
  juge. Je dirai hautement: Voil ce que j'ai fait, ce que j'ai
  pens, ce que je fus... Et puis, qu'un seul dise, s'il l'ose: _Je
  fus meilleur que cet homme-l_.

(27 mars 1519) J'tais seul, et jet dans cette affaire sans
prvoyance; j'accordais au pape beaucoup d'articles essentiels;
qu'tais-je, pauvre, misrable moine, pour tenir contre la majest du
pape, devant lequel les rois de la terre (que dis-je? la terre mme,
l'enfer et le ciel) tremblaient?... Ce que j'ai souffert la premire
et la seconde anne; dans quel abattement, non pas feint et suppos,
mais bien vritable, ou plutt dans quel dsespoir je me trouvais,
ah! ils ne le savent point ces esprits confians qui, depuis, ont
attaqu le pape avec tant de fiert et de prsomption... Ne pouvant
trouver de lumire auprs des matres morts ou muets (je parle des
livres des thologiens et des juristes), je souhaitai de consulter le
conseil vivant des glises de Dieu, afin que, s'il existait des gens
pieux qu'clairt le Saint-Esprit, ils prissent compassion de moi, et
voulussent bien donner un avis bon et sr, pour mon bien et pour celui
de toute la chrtient. Mais il tait impossible que je les reconnusse.
Je ne regardais que le pape, les cardinaux, vques, thologiens,
canonistes, moines, prtres; c'est de l que j'attendais l'esprit.
Car je m'tais si avidement abreuv et repu de leur doctrine, que je
ne sentais plus si je veillais ou si je dormais... Si j'avais alors
brav le pape, comme je le fais aujourd'hui, je me serais imagin que
la terre se ft,  l'heure mme, ouverte pour m'engloutir vivant,
ainsi que Cor et Abiron... Lorsque j'entendais le nom de l'glise, je
frmissais et offrais de cder. En 1518, je dis au cardinal Caietano 
Augsbourg, que je voulais dsormais me taire; seulement je le priais,
en toute humilit, d'imposer mme silence  mes adversaires, et
d'arrter leurs clameurs. Loin de me l'accorder, il me menaa, si je ne
me rtractais, de condamner tout ce que j'avais enseign. J'avais dj
donn le Catchisme, par lequel beaucoup de gens s'taient amliors;
je ne devais pas souffrir qu'il ft condamn...

Je fus ainsi forc de tenter ce que je regardais comme le dernier des
maux... Mais je ne songe pas pour cette fois  conter mon histoire. Je
veux seulement confesser ma sottise, mon ignorance et ma faiblesse. Je
veux faire trembler, par mon exemple, ces prsomptueux criailleurs ou
crivailleurs, qui n'ont point port la croix, ni connu les tentations
de Satan...

Contre la tradition du moyen-ge, contre l'autorit de l'glise,
Luther cherchait un refuge dans l'criture, antrieure  la tradition,
suprieure  l'glise elle-mme. Il traduisait les psaumes, il crivait
ses _postilles_ des vangiles et des ptres. A nulle autre poque de
sa vie, il n'approcha plus prs du mysticisme. Il se fondait alors sur
saint Jean[a23], non moins que sur saint Paul, et semblait prt 
parcourir tous les degrs de la doctrine de l'amour, sans s'effrayer
des consquences funestes qui en dcoulaient pour la libert et la
moralit de l'homme. Il y a, dit-il, dans son livre de la Libert
chrtienne, il y a deux hommes dans l'homme. L'homme intrieur, l'me,
l'homme extrieur, le corps; aucun rapport entre eux. Comme les oeuvres
viennent de l'homme extrieur, leurs effets ne peuvent affecter l'me;
que le corps hante des lieux profanes, qu'il mange, boive, qu'il ne
prie point de bouche et nglige tout ce que font les hypocrites, l'me
n'en souffrira pas. Par la foi, l'me s'unit au Christ comme l'pouse
 son poux. Alors tout leur est commun, le bien comme le mal... Nous
tous, qui croyons en Christ, nous sommes rois et pontifes.--Le chrtien
lev par sa foi au-dessus de tout, devient, par cette puissance
spirituelle, seigneur de toutes choses, de sorte que rien ne peut lui
nuire, _im omnia ei subjecta coguntur servire ad salutem_... Si je
crois, toutes choses bonnes ou mauvaises tournent en bien pour moi.
C'est l cette inestimable puissance et libert du chrtien[r17].

  [r17] _De libertate christian._ Luth. oper. Witt. 1582,
  f t. II. Selon Cochlus, ce livre fut compos avant 1521.

Si tu sens ton coeur hsiter et douter, il est grand temps que tu
ailles au prtre, et que tu demandes l'absolution de tes pchs. Tu
dois mourir mille fois plutt que de douter du jugement du prtre, qui
est le jugement de Dieu. Si tu peux croire  ce jugement, ton coeur
doit rire de joie et louer Dieu, qui, par l'intermdiaire de l'homme, a
consol ta conscience.--Si tu ne penses pas tre digne du pardon, c'est
que tu n'as pas encore fait assez, c'est que tu es trop peu instruit
dans la foi, et plus qu'il ne faut dans les oeuvres. Il est mille fois
plus important de croire fermement  l'absolution que d'en tre digne,
et de faire satisfaction. Cette foi vous rend digne, et constitue la
vritable satisfaction. L'homme peut alors servir avec joie son Dieu,
lui qui, sans cela, par suite de l'inquitude de son coeur, ne fait
jamais aucune bonne oeuvre. C'est l ce qui s'appelle le doux fardeau
de notre Seigneur Jsus-Christ. Sermon prch  Leipzig, en 1519, sur
la justification.

Cette dangereuse doctrine fut accueillie par le peuple et par la plus
grande partie des lettrs. rasme, le plus clbre d'entre eux, parat
seul en avoir senti la porte. Esprit critique et ngatif, mule du
bel esprit italien Laurent Valla, qui avait crit au quinzime sicle
un livre _De libero arbitrio_, il crivit lui-mme contre Luther, sous
ce mme titre. Ds l'anne 1519, il reut avec froideur les avances
du moine de Wittemberg. Celui-ci, qui sentait alors combien il avait
besoin de l'appui des gens de lettres, avait crit des lettres
louangeuses  Reuchlin et  rasme (1518, 1519). La rponse de ce
dernier est froide et significative (1519). Je me rserve tout entier
pour mieux aider  la renaissance des belles-lettres; et il me semble
que l'on avance plus par une modration politique (modesti civili)
que par l'emportement. C'est ainsi que le Christ a amen le monde sous
son obissance; c'est ainsi que Paul a aboli la loi judaque en tirant
tout  l'interprtation. Il vaut mieux crier contre ceux qui abusent
de l'autorit des prtres que contre les prtres eux-mmes. Il en faut
faire autant  l'gard des rois. Au lieu de jeter le mpris sur les
coles, il faut les ramener  de plus saines tudes. Lorsqu'il s'agit
de choses trop enfonces dans les esprits pour qu'on puisse les en
arracher d'un seul coup, il faut procder par la discussion et par
une argumentation serre et puissante, plutt que par affirmations...
Il faut toujours prendre garde de ne rien dire, de ne rien faire d'un
air d'arrogance ou de rvolte; telle est, selon moi, la mthode qui
convient  l'esprit du Christ. Ce que j'en dis n'est pas pour vous
enseigner ce que vous devez faire, mais pour que vous fassiez toujours
comme vous faites[r18].

  [r18] Erasmi Epist. t. III, 445.

Ces timides mnagemens n'taient point  l'usage d'un tel homme ni d'un
tel moment. L'entranement tait immense. Les nobles et le peuple, les
chteaux et les villes libres, rivalisaient de zle et d'enthousiasme
pour Luther. A Nuremberg,  Strasbourg,  Mayence mme, on s'arrachait
ses moindres pamphlets[a24]. La feuille, toute humide, tait apporte
sous le manteau, et passe de boutique en boutique. Les prtentieux
littrateurs du compagnonnage allemand, les ferblantiers potes,
les cordonniers hommes de lettres, dvoraient la bonne nouvelle. Le
bon Hans-Sachs sortait de sa vulgarit ordinaire, il laissait son
soulier commenc, il crivait ses meilleurs vers, sa meilleure pice.
Il chantait  demi-voix, _le rossignol_ de Wittemberg, dont la voix
retentit partout...

Rien ne seconda plus puissamment Luther que le zle des imprimeurs et
des libraires pour les ides nouvelles. Les livres qui lui taient
favorables, dit un contemporain, taient imprims par les typographes
avec un soin minutieux, souvent  leurs frais, et  un grand nombre
d'exemplaires. Il y avait une foule d'anciens moines qui, rentrs dans
le sicle, vivaient des livres de Luther, et les colportaient par
toute l'Allemagne. Ce n'tait qu' force d'argent que les catholiques
pouvaient faire imprimer leurs ouvrages, et l'on y laissait tant de
fautes, qu'ils semblaient crits par des ignorans et des barbares. Si
quelque imprimeur plus consciencieux y apportait plus de soin, on le
tourmentait, on se riait de lui dans les marchs publics et aux foires
de Francfort, comme d'un papiste, d'un esclave des prtres[r19][a25].

  [r19] Cochlus, 54.

Quel que ft le zle des villes, c'tait surtout  la noblesse que
Luther avait fait appel[a26], et elle y rpondait avec un zle qu'il
tait souvent contraint de modrer lui-mme. En 1519, il crivit en
latin une _Dfense des articles condamns_ par la bulle de Lon X,
et il la ddie dans ces termes au seigneur Fabien de Feilitzsch: Il
nous a paru convenable de vous crire dsormais  vous autres laques,
nouvel ordre de clercs, et de dbuter heureusement, s'il plat  Dieu,
sous les favorables auspices de ton nom. Que cet crit me recommande
donc, ou plutt qu'il recommande la doctrine chrtienne  toi et 
toute votre noblesse. Il avait envie de ddier la traduction de cet
ouvrage  Franz de Sickingen, et quelque autre aux comtes de Mansfeld;
il s'en abstint, dit-il, de crainte d'veiller la jalousie de beaucoup
d'autres, et surtout de la noblesse franconienne. La mme anne il
publiait son violent pamphlet: _A la noblesse chrtienne d'Allemagne
sur l'amlioration de la chrtient_. Quatre mille exemplaires furent
enlevs en un instant.

Les principaux des nobles, amis de Luther, taient Silvestre de
Schauenberg, Franz de Sickingen, Taubenheim et Ulrich de Hutten.
Schauenberg avait confi son jeune fils aux soins de Mlanchton, et
offrait de prter main forte  l'lecteur de Saxe, en cas qu'il vnt en
pril pour la cause de la rforme. Taubenheim et d'autres envoyaient de
l'argent  Luther. J'ai reu cent pices d'or que m'envoie Taubenheim;
Schart m'en a aussi donn cinquante, et je commence  craindre que Dieu
ne me paie ici-bas; mais j'ai protest que je ne voulais pas tre ainsi
gorg, ou que j'allais tout rendre. Le margrave de Brandebourg avait
sollicit la faveur de le voir; Sickingen et Hutten lui promettaient
leur appui envers et contre tous. Hutten, dit-il, en septembre 1520,
m'a adress une lettre _brlante de colre_ contre le pontife romain;
il crit qu'il va tomber de la plume et de l'pe sur la tyrannie
sacerdotale; il est outr de ce que le pape a essay contre lui le
poignard et le poison, et a mand  l'vque de Mayence de le lui
envoyer  Rome, pieds et poings lis. Tu vois, dit-il encore, ce que
demande Hutten; mais je ne voudrais pas qu'on ft servir  la cause
de l'vangile la violence et le meurtre[a27]. Je lui ai crit dans ce
sens.

Cependant l'Empereur venait de sommer Luther de comparatre  Worms
devant la dite impriale; les deux partis allaient se trouver en
prsence, amis et ennemis.

Plt  Dieu, disait Hutten, que je pusse assister  la dite; je
mettrais les choses en mouvement, j'exciterais bien vite quelque
tumulte[r20]. Le 20 avril, il crit  Luther: Quelles atrocits ai-je
apprises! Il n'y a point de _furie_ comparable  la _fureur_ de ces
gens. Il faut en venir, je le vois, aux glaives, aux arcs, aux flches,
aux canons. Toi, pre, fortifie ton courage, moque-toi de ces btes
sauvages. Je vois s'accrotre chaque jour le nombre de tes partisans;
tu ne manqueras pas de dfenseurs. Un grand nombre sont venus vers
moi, disant: Plaise  Dieu qu'il ne faiblisse pas, qu'il rponde avec
courage, qu'il ne se laisse abattre par aucune terreur![r21] En mme
temps Hutten envoyait partout des lettres aux magistrats des villes
pour former une ligue entre elles et les nobles du Rhin, c'est--dire
pour les armer contre les princes ecclsiastiques[3][a28]. Il crivait
 Pirkeimer, l'un des principaux magistrats de Nuremberg:

Excite le courage des tiens; j'ai quelque esprance que vous trouverez
des partisans dans les villes qu'anime l'amour de la libert. Franz
de Sickingen est pour nous; il brle de zle. Il s'est pntr de
Luther. Je lui fais lire  table ses opuscules. Il a jur de ne point
manquer  la cause de la libert; et ce qu'il a dit, il le fera. Prche
pour lui prs de tes concitoyens. Il n'y a point d'me plus grande en
Allemagne[r22].

  [r20] Hutten. oper. t. IV, 292.

  [r21] _ibid._ 295.

  [3] Voyez dans nos claircissemens le dialogue des voleurs,
  compos par Hutten, dans le but de runir les nobles et les
  bourgeois contre les prtres.

  [r22] _Ibid._ 276.

Jusque dans l'assemble de Worms il y avait des partisans de Luther.
Quelqu'un, en pleine dite, a montr un crit portant que quatre
cents nobles ont jur de le dfendre; et il a ajout Buntschuh,
Buntschuh (c'tait, comme on verra, le mot de ralliement des paysans
insurgs)[r23][a29]. Les catholiques n'taient mme pas trs srs de
l'Empereur. Hutten crit, durant la dite: Csar, dit-on, a rsolu
de prendre le parti du pape[r24]. Dans la ville, parmi le peuple,
les luthriens taient nombreux. Hermann Busch crit  Hutten qu'un
prtre, sorti du palais imprial avec deux soldats espagnols, voulut,
aux portes mmes du palais, enlever de force quatre-vingts exemplaires
de la _Captivit de Babylone_, mais qu'il fut bientt oblig de se
rfugier dans l'intrieur du palais. Cependant, pour le dcider 
prendre les armes, il lui montre les Espagnols se promenant tout fiers
sur leurs mules dans les places de Worms, et la foule intimide qui se
retire[r25][a30].

  [r23] _Ibid._ 276.

  [r24] _Ibid._ 276.

  [r25] 306.

Le biographe hostile de Luther, Cochlus, raconte d'une manire
satirique le voyage du rformateur.

On lui prpara, dit-il, un chariot, en forme de litire bien ferme,
o il tait parfaitement  l'abri des injures de l'air. Autour de lui
taient de doctes personnes, le prvt Jonas, le docteur Schurff, le
thologien Amsdorf, etc. Partout o il passait il y avait un grand
concours de peuple. Dans les htelleries, bonne chre, de joyeuses
libations, mme de la musique. Luther lui-mme, pour attirer les
yeux, jouait de la harpe comme un autre Orphe, un Orphe tondu et
encapuchonn. Bien que le sauf-conduit de l'Empereur portt qu'il ne
prcherait point sur sa route[a31], il prcha cependant  Erfurth, le
jour de la Quasimodo, et fit imprimer son sermon[r26]. Ce portrait de
Luther ne s'accorde pas trop avec celui qu'en a fait un contemporain
quelque temps avant la dite de Worms.

  [r26] Cochlus, 29.

Martin est d'une taille moyenne; les soucis et les tudes l'ont maigri
au point que l'on pourrait compter tous les os de son corps. Cependant
il est encore dans la force et la verdeur de l'ge. Sa voix est claire
et perante. Puissant dans la doctrine, admirable dans la connaissance
de l'criture, dont il pourrait presque citer tous les versets les uns
aprs les autres, il a appris le grec et l'hbreu pour comparer et
juger les traductions de la Bible. Jamais il ne reste court; il a  sa
disposition un monde de choses et de paroles (sylva ingens verborum et
rerum). Il est d'un commerce agrable et facile; il n'a jamais dans son
air rien de dur, de sourcilleux; il sait mme se prter aux plaisirs de
la vie. Dans les runions il est gai, plaisant, montrant partout une
parfaite scurit et faisant toujours bon visage, malgr les atroces
menaces de ses adversaires. Aussi est-il difficile de croire que cet
homme entreprenne de si grandes choses sans la protection divine. Le
seul reproche que presque tout le monde lui fait, c'est d'tre trop
mordant dans ses rponses, de ne reculer devant aucune expression
outrageante[r27].

  [r27] Ukert, t. I, 139.

Nous devons  Luther lui-mme un beau rcit de ce qui eut lieu  la
dite, et ce rcit est gnralement conforme  ceux qu'en ont faits ses
ennemis.

Lorsque le hraut m'eut cit le mardi de la semaine sainte, et m'eut
apport le sauf-conduit de l'Empereur et de plusieurs princes, le mme
sauf-conduit fut, le lendemain mercredi, viol  Worms, o ils me
condamnrent et brlrent mes livres. La nouvelle m'en vint lorsque
j'tais  Erfurth. Dans toutes les villes la condamnation tait dj
publiquement affiche, de sorte que le hraut lui-mme me demandait si
je songeais encore  me rendre  Worms?

Quoique je fusse effray et tremblant, je lui rpondis: Je veux m'y
rendre, quand mme il devrait s'y trouver autant de diables que de
tuiles sur les toits! Lors donc que j'arrivai  Oppenheim prs de
Worms, matre Bucer vint me trouver, et me dtourna d'entrer dans la
ville. Sglapian, confesseur de l'Empereur, tait venu le trouver et le
prier de m'avertir que je n'entrasse point  Worms; car je devais y
tre brl! Je ferais mieux, disait-il, de m'arrter dans le voisinage
chez Franz de Sickingen, qui me recevrait volontiers.

Les misrables faisaient tout cela pour m'empcher de comparatre;
car, si j'avais tard trois jours, mon sauf-conduit n'et plus t
valable, ils m'auraient ferm les portes, ne m'auraient point cout,
mais condamn tyranniquement. J'avanai donc dans la simplicit de mon
coeur, et lorsque je fus en vue de la ville, j'crivis sur l'heure 
Spalatin que j'tais arriv, en lui demandant o je devais loger. Ils
s'tonnrent tous de mon arrive imprvue; car ils pensaient que je
serais rest dehors, arrt par la ruse et par la terreur.

Deux de la noblesse, le seigneur de Hirsfeld et Jean Schott, vinrent
me prendre par ordre de l'lecteur de Saxe et me conduisirent chez
eux. Mais aucun prince ne vint me voir, seulement des comtes et
des nobles qui me regardaient beaucoup. C'taient ceux qui avaient
prsent  Sa Majest Impriale les quatre cents articles contre les
ecclsiastiques, en priant qu'on rformt les abus; sinon qu'ils le
feraient eux-mmes. Ils en ont tous t dlivrs par mon vangile.

Le pape avait crit  l'Empereur de ne point observer le sauf-conduit.
Les vques y poussaient; mais les princes et les tats n'y voulurent
point consentir; car il en ft rsult bien du bruit. J'avais tir un
grand clat de tout cela[a32]; ils devaient avoir peur de moi plus
que je n'avais d'eux. En effet le landgrave de Hesse qui tait encore
un jeune seigneur, demanda  m'entendre, vint me trouver, causa avec
moi, et me dit  la fin: Cher docteur, si vous avez raison, que notre
Seigneur Dieu vous soit en aide!

J'avais crit, ds mon arrive,  Sglapian, confesseur de l'Empereur,
en le priant de vouloir bien venir me trouver, selon sa volont et sa
commodit; mais il ne voulut pas: il disait que la chose serait inutile.

Je fus ensuite cit et je comparus devant tout le conseil de la dite
impriale dans la maison de ville, o l'Empereur, les lecteurs et les
princes taient rassembls[4]. Le docteur Eck, official de l'vque de
Trves, commena, et me dit: Martin, tu es appel ici pour dire si tu
reconnais pour tiens les livres qui sont placs sur la table. Et il me
les montrait.--Je le crois, rpondis-je. Mais le docteur Jrme Schurff
ajouta sur-le-champ: Qu'on lise les titres. Lorsqu'on les eut lus, je
dis: Oui, ces livres sont les miens.

  [4] Il se trouvait  la dite, outre l'Empereur, six lecteurs,
  un archiduc, deux landgraves, cinq margraves, vingt-sept ducs et
  un grand nombre de comtes, d'archevques, d'vques, etc.; en
  tout deux cent-six personnes[r28].

  [r28] Luth. oper. Witt. t. IX, 104 et 199.

Il me demanda encore: Veux-tu les dsavouer? Je rpondis: Trs
gracieux seigneur Empereur, quelques-uns de mes crits sont des livres
de controverse, dans lesquels j'attaque mes adversaires. D'autres sont
des livres d'enseignement et de doctrine. Dans ceux-ci je ne puis, ni
ne veux rien rtracter, car c'est parole de Dieu. Mais pour mes livres
de controverse, si j'ai t trop violent contre quelqu'un, si j'ai t
trop loin, je veux bien me laisser instruire, pourvu qu'on me donne le
temps d'y penser. On me donna un jour et une nuit.

Le jour d'aprs, je fus appel par les vques et d'autres qui
devaient traiter avec moi pour que je me rtractasse. Je leur dis:
La parole de Dieu n'est point ma parole; c'est pourquoi je ne puis
l'abandonner. Mais, dans ce qui est au-del, je veux tre obissant
et docile. Le margrave Joachim prit alors la parole, et dit: Seigneur
docteur, autant que je puis comprendre, votre pense est de vous
laisser conseiller et instruire, hors les seuls points qui touchent
l'criture?--Oui, rpondis-je, c'est ce que je veux.

Ils me dirent alors que je devais m'en remettre  la majest
impriale; mais je n'y consentis point. Ils me demandaient s'ils
n'taient pas eux-mmes des chrtiens qui pussent dcider de telles
choses? A quoi je rpliquai: Oui, pourvu que ce soit sans faire tort
ni offense  l'criture, que je veux maintenir. Je ne puis abandonner
ce qui n'est pas mien.--Ils insistaient: Vous devez vous reposer sur
nous et croire que nous dciderons bien.--Je ne suis pas fort port 
croire que ceux-l dcideront pour moi contre eux-mmes, qui viennent
de me condamner dj, lorsque j'tais sous le sauf-conduit. Mais voyez
ce que je veux faire; agissez avec moi comme vous voudrez; je consens 
renoncer  mon sauf-conduit, et  vous l'abandonner. Alors le seigneur
Frdric de Feilitsch se mit  dire: En voil vritablement assez, si
ce n'est trop.

Ils dirent ensuite: Abandonnez-nous au moins quelques articles. Je
rpondis: Au nom de Dieu, je ne veux point dfendre les articles qui
sont trangers  l'criture. Aussitt deux vques allrent dire 
l'Empereur que je me rtractais. Alors l'vque*** envoya vers moi,
et me fit demander si j'avais consenti  m'en remettre  l'Empereur
et  l'Empire? Je rpondis que je ne le voulais pas, et que je n'y
avais jamais consenti. Ainsi, je rsistais seul contre tous. Mon
docteur et les autres taient mcontens de ma tnacit. Quelques-uns me
disaient que si je voulais m'en remettre  eux, ils abandonneraient et
cderaient en retour les articles qui avaient t condamns au concile
de Constance. A tout cela je rpondais: Voici mon corps et ma vie.

Cochlus vint alors, et me dit: Martin, si tu veux renoncer au
sauf-conduit, je disputerai avec toi. Je l'aurais fait dans ma
simplicit, mais le docteur Jrme Schurff rpondit en riant et
avec ironie: Oui, vraiment, c'est cela qu'il faudrait. Ce n'est pas
une offre ingale; qui serait si sot!... Ainsi je restai sous le
sauf-conduit. Quelques bons compagnons s'taient dj lancs en
disant: Comment? vous l'emmneriez prisonnier? Cela ne saurait tre.

Sur ces entrefaites, vint un docteur du margrave de Bade, qui essaya
de m'mouvoir avec de grands mots: Je devais, disait-il, beaucoup
faire, beaucoup cder pour l'amour de la charit, afin que la paix et
l'union subsistassent, et qu'il n'y et pas de soulvement. On tait
oblig d'obir  la majest impriale, comme  la plus haute autorit;
on devait soigneusement viter de faire du scandale dans le monde;
par consquent, je devais me rtracter.--Je veux de tout mon coeur,
rpondis-je, au nom de la charit, obir et tout faire, en ce qui n'est
point contre la foi et l'honneur de Christ.

Alors le chancelier de Trves me dit: Martin, tu es dsobissant  la
majest impriale; c'est pourquoi il t'est permis de partir, sous le
sauf-conduit qui t'a t donn. Je rpondis: Il s'est fait comme il
a plu au Seigneur. Et vous,  votre tour, considrez o vous restez.
Ainsi, je partis dans ma simplicit, sans remarquer ni comprendre
toutes leurs finesses.

Ensuite ils excutrent le cruel dit du ban, qui donnait  chacun
occasion de se venger de ses ennemis, sous prtexte et apparence
d'hrsie luthrienne, et cependant il a bien fallu  la fin que les
tyrans rvoquassent ce qu'ils avaient fait.

C'est ainsi qu'il m'advint  Worms, o je n'avais pourtant de soutien
que le Saint-Esprit.

Nous trouvons d'autres dtails curieux dans un rcit plus tendu de la
confrence de Worms, crit immdiatement aprs, et qui peut-tre est
de Luther; cependant il y parle  la troisime personne.

Le lendemain de l'arrive de Luther  Worms,  quatre heures de
l'aprs-midi, le matre des crmonies de l'Empire, et le hraut qui
l'avait accompagn depuis Wittemberg, vinrent le prendre dans son
htellerie dite _la Cour Allemande_, et le conduisirent  la maison
de ville par des passages secrets, pour le soustraire  la foule qui
s'tait rassemble sur le chemin. Il y en eut beaucoup, malgr cette
prcaution, qui accouraient aux portes de la maison de ville, et
voulaient y pntrer avec Luther; mais les gardes les repoussaient.
Beaucoup taient monts sur les toits pour voir le docteur Martin.
Lorsqu'il fut entr dans la salle, plusieurs seigneurs vinrent
successivement lui adresser des paroles d'encouragement: Soyez
intrpide, lui disaient-ils, parlez en homme, et ne craignez pas ceux
qui peuvent tuer les corps, mais qui sont impuissans contre les mes.
Moine, dit le fameux capitaine Georges Frundsberg, en lui mettant la
main sur l'paule, prends-y garde, tu vas faire un pas plus prilleux
que nous autres n'en avons jamais fait. Mais si tu es dans le bon
chemin, Dieu ne t'abandonnera pas[r29]. Le duc Jean de Weimar lui
avait donn l'argent ncessaire  son voyage[r30].

  [r29] Marheinecke, t. I, 256.

  [r30] _Ibid._ 253.

Luther fit ses rponses en latin et en allemand. Il rappela d'abord
que dans ses ouvrages il y avait des choses approuves mme de ses
adversaires, et que sans doute ce n'tait pas cette partie qu'il
s'agissait de rvoquer; puis il continua ainsi: La seconde partie
de mes livres comprend ceux dans lesquels j'ai attaqu la papaut
et les papistes, comme ayant, par une fausse doctrine, par une vie
et des exemples pervers, dsol la chrtient dans les choses du
corps et dans celles de l'me. Or, personne ne peut nier, etc.....
Cependant les papes ont enseign eux-mmes dans leurs dcrtales que
les constitutions du pape, qui seraient contraires  l'vangile ou aux
Pres, devaient tre regardes comme fausses et non valables. Si donc
je rvoquais cette partie, je ne ferais que fortifier les papistes dans
leur tyrannie et leur oppression, et ouvrir portes et fentres  leurs
horribles impits..... On dirait que j'ai rvoqu mes accusations
contre eux sur l'ordre de Sa Majest Impriale et de l'Empire. Dieu!
quel manteau ignominieux je deviendrais pour leur perversit et leur
tyrannie!

La troisime et dernire partie de mes livres est de nature polmique.
J'avoue que j'y ai souvent t plus violent et plus pre que la
religion et ma robe ne le veulent. Je ne me donne pas pour un saint.
Ce n'est pas non plus ma vie que je discute devant vous, mais la
doctrine de Jsus-Christ. Nanmoins, je ne crois pas qu'il me convienne
de rtracter ceci plus que le reste, car ici encore, je ne ferais
qu'approuver la tyrannie et l'impit qui ravagent le peuple de Dieu.

Je ne suis qu'un homme. Je ne puis dfendre ma doctrine autrement
que n'a fait mon divin Sauveur; quand il fut frapp par l'officier du
grand-prtre, il lui dit: Si j'ai mal parl, faites voir ce que j'ai
dit de mal.

Si donc le Seigneur lui-mme a demand  tre interrog, et mme par
un mchant esclave,  combien plus forte raison moi, qui ne suis que
terre et cendre, et qui puis me tromper facilement, ne devrais-je pas
demander  me justifier sur ma doctrine?..... Si les tmoignages de
l'criture sont contre moi, je me rtracterai de grand coeur, et je
serai le premier  jeter mes livres au feu..... Craignez que le rgne
de notre jeune et tant louable empereur Charles (lequel est maintenant,
avec Dieu, un grand espoir pour nous), ne commence ainsi d'une manire
funeste, et n'ait une suite et une fin galement dplorables!... Je
supplie donc en toute humilit Votre Majest Impriale et Vos Altesses
lectorales et Seigneuriales, de ne pas vouloir se laisser indisposer
contre ma doctrine sans que mes adversaires aient produit de justes
raisons contre moi.....

Aprs ce discours, l'orateur de l'Empereur se leva vivement et dit que
Luther tait rest  ct de la question, qu'on ne pouvait remettre en
doute ce qui avait t une fois dcid par les conciles, et qu'on lui
demandait en consquence de dire tout simplement et uniment s'il se
rtractait ou non.

Alors Luther reprit la parole en ces termes:

Puis donc que Votre Majest Impriale et Vos Altesses demandent de
moi une brve et simple rponse, j'en vais donner une qui n'aura ni
dents ni cornes: Si l'on ne peut me convaincre par la sainte criture
ou par d'autres raisons claires et incontestables (car je ne puis m'en
rapporter uniquement ni au pape ni aux conciles qui ont si souvent
failli), je ne puis, je ne veux rien rvoquer. Les tmoignages que
j'ai cits n'ont pu tre rfuts, ma conscience est prisonnire dans
la parole de Dieu; l'on ne peut conseiller  personne d'agir contre sa
conscience. Me voici donc; je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit
en aide, Amen.

Les lecteurs et tats de l'Empire allrent se consulter sur cette
rponse de Luther. Aprs une longue dlibration de leur part,
l'official de Trves fut charg de la rfuter. Martin, dit-il, tu
n'as point rpondu avec la modestie qui convient  ta condition. Ton
discours ne se rapporte pas  la question qui t'a t pose.... A
quoi bon discuter de nouveau des points que l'glise et les conciles
ont condamns depuis tant de sicles?.... Si ceux qui se mettent en
opposition avec les conciles voulaient forcer l'glise  les convaincre
avec des livres, il n'y aurait plus rien de certain et de dfinitif
dans la chrtient. C'est pourquoi Sa Majest demande que tu rpondes
tout simplement par oui ou par non si tu veux rvoquer.

Alors Luther pria l'Empereur de ne point souffrir qu'on le contraignt
 se rtracter contrairement  sa conscience, et sans qu'on lui et
fait voir qu'il tait dans l'erreur. Il ajouta que sa rponse n'tait
point sophistique, que les conciles avaient souvent pris des dcisions
contradictoires, et qu'il tait prt  le prouver. L'official rpondit
brivement qu'on ne pouvait prouver ces contradictions, mais Luther
persista et offrit d'en donner les preuves.

Cependant comme le jour tombait et qu'il commenait  faire sombre,
l'assemble se spara. Les Espagnols se moqurent de l'homme de Dieu et
l'injurirent quand il sortit de la maison de ville pour retourner 
son htellerie.

Le lendemain l'Empereur envoya aux lecteurs et tats, pour en
dlibrer, l'acte du ban imprial contre Luther et ses adhrens. Le
sauf-conduit nanmoins tait maintenu dans cet acte.

Dans la dernire confrence, l'archevque de Trves demanda  Luther
quel conseil il donnerait lui-mme pour terminer cette affaire[a33].
Luther rpondit: Il n'y a ici d'autre conseil  donner que celui
de Gamaliel dans les _Actes des Aptres_: Si cette oeuvre vient des
hommes, elle prira; si, de Dieu, vous n'y pouvez rien.

Peu aprs, l'official de Trves vint porter  Luther dans son
htellerie le sauf-conduit imprial pour son retour. Il avait vingt
jours pour se rendre en lieu de sret, et il lui tait enjoint de ne
point prcher, ni autrement exciter le peuple sur sa route. Il partit
le lendemain, 26 avril. Le hraut l'escorta sur un ordre verbal de
l'Empereur.

Arriv  Friedbourg, Luther crivit deux lettres, l'une  l'Empereur,
l'autre aux lecteurs et tats assembls  Worms. Dans la premire,
il exprime son regret d'avoir t dans la ncessit de dsobir 
l'Empereur. Mais, dit-il, Dieu et sa parole sont au-dessus de tous
les hommes. Il regrette aussi de n'avoir pu obtenir qu'on discutt
les tmoignages qu'il avait tirs de l'criture, ajoutant qu'il est
prt  se prsenter de nouveau devant toute autre assemble que l'on
dsignera, et  se soumettre en toutes choses sans exception, pourvu
que la parole de Dieu ne reoive aucune atteinte. La lettre aux
lecteurs et tats est crite dans le mme sens[r31].

  [r31] Luth. Werke, t. IX, 107-15.

(A Spalatin.) Tu ne saurais croire avec quelle civilit m'a reu
l'abb de Hirsfeld. Il a envoy au-devant de nous,  la distance d'un
grand mille, son chancelier et son trsorier, et lui-mme il est venu
nous recevoir prs de son chteau avec une troupe de cavaliers, pour
nous conduire dans la ville. Le snat nous a reus  la porte. L'abb
nous a splendidement traits dans son monastre, et m'a couch dans
son lit. Le cinquime jour, au matin, ils me forcrent de faire un
sermon. J'eus beau reprsenter qu'ils perdraient leurs rgales, si les
Impriaux allaient traiter cela de violation de la foi jure, parce
qu'ils m'avaient enjoint de ne pas prcher sur ma route. Je disais
pourtant que je n'avais jamais consenti  lier la parole de Dieu; ce
qui est vrai.

Je prchai galement  Eisenach, devant un cur tout tremblant, et un
notaire et des tmoins qui protestaient, en s'excusant sur la crainte
de leurs tyrans. Ainsi, tu entendras peut-tre dire  Worms que j'ai
viol ma foi; mais je ne l'ai pas viole. Lier la parole de Dieu, c'est
une condition qui m'est pas en mon pouvoir.

Enfin, on vint  pied d'Eisenach  notre rencontre, et nous entrmes
le soir dans la ville; tous nos compagnons taient partis le matin avec
Jrme.

Pour moi, j'allais rejoindre ma chair (ses parens) en traversant la
fort, et je venais de les quitter pour me diriger sur Walterhausen,
lorsque, peu d'instans aprs, prs du fort d'Altenstein, je fus fait
prisonnier. Amsdorf savait sans doute qu'on me prendrait, mais il
ignore o l'on me garde.

Mon frre, ayant vu  temps les cavaliers, sauta  bas de la voiture,
et sans demander cong, il arriva  pied, sur le soir, m'a-t-on dit,
 Walterhausen. Moi, on m'ta mes vtemens pour me faire mettre un
habit de chevalier, et je me laissai crotre les cheveux et la barbe.
Tu ne m'aurais pas reconnu sans peine, car depuis long-temps je ne me
reconnais pas moi-mme. Me voil maintenant vivant dans la libert
chrtienne, affranchi de toutes les lois du tyran. (14 mai.)

Conduit au chteau de Wartbourg, Luther ne savait trop  qui il devait
attribuer la douce et honorable captivit dans laquelle il se voyait
retenu. Il avait renvoy le hraut qui l'escortait  quelques lieues de
Worms, et ses ennemis en ont conclu qu'il s'attendait  son enlvement.
Le contraire ressort de sa correspondance. Cependant un cri de douleur
s'levait par toute l'Allemagne. On croyait qu'il avait pri; on
accusait l'Empereur et le pape. Dans la ralit, c'tait l'lecteur
de Saxe, le protecteur de Luther, qui, s'effrayant de la sentence
porte contre lui, et ne pouvant ni le soutenir, ni l'abandonner, avait
imagin ce moyen de le sauver de sa propre audace, de gagner du temps,
tout en fortifiant son parti. Cacher Luther, c'tait le sr moyen de
porter au comble l'exaltation de l'Allemagne et ses craintes pour le
champion de la foi.




LIVRE II.

1521-1528.




CHAPITRE PREMIER.

1521-1524.

    Sjour de Luther au chteau de Wartbourg.--Il revient 
    Wittemberg sans l'autorisation de l'lecteur.--Ses crits
    contre le roi d'Angleterre, et contre les princes en gnral.


Pendant qu' Worms on s'indigne, on s'irrite d'avoir laiss chapper
l'audacieux, il n'est plus temps, il plane invisible sur ses ennemis
du haut du chteau de Wartbourg. Bel et bien clos dans son donjon,
il peut  son aise reprendre sa flte, chanter ses psaumes allemands,
traduire sa Bible, foudroyer le diable et le pape.

Le bruit se rpand, crit Luther, que des amis envoys de Franconie
m'ont fait prisonnier.--Et ailleurs: On a pens,  ce que je
souponne, que Luther avait t tu ou condamn  un ternel silence,
afin que la chose publique retombt sous la tyrannie sophistique, dont
on me sait si mauvais gr d'avoir commenc la ruine. Luther eut soin
cependant de laisser voir qu'il existait encore. Il crit  Spalatin:
Je voudrais que la lettre que je t'envoie se perdt par quelque
adroite ngligence de toi ou des tiens, pour qu'elle tombt entre les
mains de nos ennemis.... Tu feras copier l'vangile que je t'envoie;
il ne faut pas qu'on reconnaisse ma main.--J'avais rsolu dans mon
dsert de ddier  mon hte un livre sur les Traditions des hommes,
car il me demandait que je l'instruisisse sur cette matire; mais j'ai
craint de rvler par l le lieu de ma captivit.--Je n'ai obtenu
qu'avec peine de t'envoyer cette lettre, tant on a peur qu'ils ne
viennent  dcouvrir en quel lieu je suis... (Juin 1521.)

Les prtres et les moines, qui ont fait leurs folies pendant que
j'tais libre, ont tellement peur depuis que je suis captif, qu'ils
commencent  adoucir les extravagances qu'ils ont dbites contre
moi. Ils ne peuvent plus soutenir l'effort de la foule qui grossit, et
ne savent par o s'chapper. Voyez-vous le bras du Puissant de Jacob,
tout ce qu'il fait pendant que nous nous taisons, que nous patientons,
que nous prions! Ne se vrifie-t-elle pas cette parole de Mose: _Vos
tacebitis, et Dominus pugnabit pro vobis_? Un de ceux de Rome a crit
 une huppe[5] de Mayence: Luther est perdu comme nous le voulions;
mais le peuple est tellement soulev, que je crains bien que nous ayons
peine  sauver nos vies, si nous n'allons  sa recherche, chandelles
allumes, et que nous ne le fassions revenir.

  [5] Cette dsignation des dignitaires de l'glise, fait penser
  aux oiseaux merveilleux de Rabelais, les _papegots_, _vgots_,
  etc.

Luther date ses lettres: _De la rgion de l'air, de la rgion des
oiseaux_; ou bien: _Du milieu des oiseaux qui chantent doucement sur
le branchage et louent Dieu jour et nuit de toutes leurs forces_; ou
encore: _De la montagne, de l'le de Pathmos_.

C'est de l qu'il rpand dans des lettres tristes et loquentes les
penses qui viennent remplir sa solitude (_ex eremo me_). Que fais-tu
maintenant mon Philippe, dit-il  Mlanchton? est-ce que tu ne pries
point pour moi?...... Quant  moi, assis tout le jour, je me mets
devant les yeux la figure de l'glise, et je vois cette parole du
psaume LXXXVIII: _Numquid van constituisti omnes filios hominum?_
Dieu! quel horrible spectre de la colre de Dieu, que ce rgne
abominable de l'Antichrist de Rome! Je prends en haine la duret de
mon coeur, qui ne se rsout pas en torrens de larmes pour pleurer les
fils de mon peuple gorg. Il ne s'en trouve pas un qui se lve et qui
tienne pour Dieu, ou qui fasse de soi un rempart  la maison d'Isral,
dans ce jour suprme de la colre. O rgne du pape, digne de la lie des
sicles! Dieu aie piti de nous! (12 mai.)

Quand je considre ces temps horribles de colre, je ne demande rien
que de trouver dans mes yeux des fleuves de larmes pour pleurer la
dsolation des mes, que produit ce royaume de pch et de perdition.
Le monstre sige  Rome, au milieu de l'glise, et il se proclame Dieu;
les pontifes l'adulent, les sophistes l'encensent, et il n'est rien
que ne fassent pour lui les hypocrites. Cependant l'enfer panouit son
coeur, et ouvre sa gueule immense: Satan se joue dans la perdition des
mes. Moi, je suis assis tout le jour,  boire et  ne rien faire. Je
lis la Bible en grec et en hbreu. J'crirai quelque chose en allemand
sur la libert de la confession auriculaire. Je continuerai aussi le
psautier et les commentaires (_postillas_), ds que j'aurai reu de
Wittemberg ce dont j'ai besoin; entre autres choses le _Magnificat_
que j'ai commenc. (24 mai.) Cette solitude mlancolique tait pour
Luther pleine de tentations et de troubles. Il crit  Mlanchton:
Ta lettre m'a dplu  double titre; d'abord parce que je vois que tu
portes ta croix avec impatience, que tu cdes trop aux affections, que
tu es tendre selon ta coutume; ensuite, parce que tu m'lves trop
haut, et que tu tombes dans une grande erreur en m'attribuant tant de
choses, comme si je prenais tant de souci de la cause de Dieu. Cette
haute opinion que tu as de moi me confond et me dchire, quand je me
vois insensible et endurci, assis dans l'oisivet,  douleur! rarement
en prires, ne poussant pas un gmissement pour l'glise de Dieu. Que
dis-je! ma chair indompte me brle d'un feu dvorant. En somme, moi
qui devais tre consum par l'esprit, je me consume par la chair, la
luxure, la paresse, l'oisivet, la somnolence; est-ce donc parce que
vous ne priez plus pour moi, que Dieu s'est dtourn de moi? C'est 
toi de prendre ma place, toi mieux dou de Dieu, et qui lui es plus
agrable.

Voil dj huit jours que je n'cris pas, que je ne prie pas, que je
n'tudie pas, soit tentations de la chair, soit autres ennuis qui me
tourmentent. Si les choses ne vont pas mieux, j'entrerai publiquement
 Erfurth: tu m'y verras ou je t'y verrai; car je consulterai les
mdecins ou les chirurgiens. Il tait malade alors, et souffrait
cruellement; il dcrit son mal dans des termes trop nafs, et on peut
dire trop grossiers, pour que nous puissions les traduire. Mais ses
souffrances spirituelles taient plus vives encore et plus profondes.
(13 juillet.)

Lorsque je partis de Worms, en 1521, que je fus pris prs d'Eisenach,
et que j'habitai mon pathmos, le chteau de Wartbourg, j'tais loin du
monde dans une chambre, et personne ne pouvait venir  moi que deux
jeunes garons nobles qui m'apportaient  manger et  boire deux fois
le jour. Ils m'avaient achet un sac de noisettes que j'avais mis
dans une caisse. Le soir, lorsque je fus pass dans l'autre chambre,
que j'eus teint la lumire, et que je me fus couch, il me sembla
que les noisettes se mettaient en mouvement, se heurtaient bien fort
l'une contre l'autre, et venaient cliqueter contre mon lit. Je ne
m'en inquitai point. Plus tard, je me rveillai; il se faisait sur
l'escalier un grand bruit comme si l'on et jet du haut en bas une
centaine de tonneaux. Je savais bien cependant que l'escalier tait
ferm avec des chanes et une porte de fer, de sorte que personne
ne pouvait monter. Je me levai pour voir ce que c'tait, et je dis:
Est-ce toi?... Eh bien! soit... Et je me recommandai au Seigneur Christ
dont il est crit, _Omnia subjecisti pedibus ejus_, comme dit le
VIIIe psaume, et je me remis au lit.--Alors vint  Eisenach la femme
de Jean de Berblibs. Elle avait souponn que j'tais au chteau, et
elle aurait voulu me voir; mais la chose tait impossible. Ils me
mirent alors dans une autre partie du chteau, et placrent la dame de
Berblibs dans la chambre que j'occupais, et elle entendit la nuit tant
de vacarme, qu'elle crut qu'il y avait mille diables[r32].

  [r32] Tischreden, 208.

Luther trouvait peu de livres  Wartbourg. Il se mit avec ardeur 
l'tude du grec et de l'hbreu[a34]; il s'occupa de rpondre au livre
de Latomus, si prolixe, dit-il, et si mal crit. Il traduisit en
allemand l'apologie de Mlanchton contre les thologiens de Paris,
en y ajoutant un commentaire (_tuam in asinos parisienses apologiam
cum illorum insani statui vernacul dare adjectis annotationibus_.)
(13 juillet.) Il dployait alors une activit extraordinaire, et du
haut de sa montagne inondait l'Allemagne d'crits: J'ai publi un
petit livre contre celui de Catharinus sur l'Antichrist, un trait en
allemand sur la confession, le psaume LXVII expliqu en allemand, le
cantique de Marie expliqu en allemand, le psaume XXXVII de mme, et
une consolation  l'glise de Wittemberg.

J'ai sous presse un commentaire en allemand des ptres et vangiles
de l'anne; j'ai galement termin une rprimande publique au cardinal
de Mayence sur l'idole des indulgences qu'il vient de relever 
Halle, et une explication de l'vangile des dix lpreux; le tout en
allemand[a35]. Je suis n pour mes Allemands, et je veux les servir.
J'avais commenc en chaire,  Wittemberg, une amplification populaire
sur les deux Testamens, et j'tais parvenu, dans la Gense, au XXXIIe
chapitre, et dans l'vangile,  saint Jean-Baptiste. Je me suis arrt
l. (1er novembre.)

Je suis dans le tremblement, et ma conscience me trouble, parce qu'
Worms, cdant  ton conseil et  celui de tes amis, j'ai laiss faiblir
l'esprit en moi, au lieu de montrer un lie  ces idoles. Ils en
entendraient bien d'autres, si je me trouvais encore une fois devant
eux[a36]. (9 septembre.)

L'affaire de l'archevque de Mayence,  laquelle il est fait allusion
dans la lettre que nous venons de citer, mrite que nous y insistions.
Il est curieux de voir l'nergie qu'y dploie Luther, et comme il y
traite en matre les puissances, le cardinal archevque, et l'lecteur
lui-mme. Spalatin lui avait crit pour l'engager  supprimer sa
_rprimande publique_  l'archevque. Luther lui rpond: Je ne sais si
jamais lettre m'a t plus dsagrable que ta dernire; non-seulement
j'ai diffr ma rponse, mais j'avais rsolu de n'en pas faire. D'abord
je ne supporterai pas ce que tu me dis, _que le Prince ne souffrira
point qu'on crive contre le Mayenais, et qu'on trouble la paix
publique_: je vous anantirais plutt (_perdam_) toi et l'archevque
et toute crature. Tu dis fort bien qu'il ne faut pas troubler la paix
publique; et tu souffriras qu'on trouble la paix ternelle de Dieu par
ces oeuvres impies et sacrilges de perdition? Non pas, Spalatin, non
pas, Prince; je rsisterai de toutes mes forces pour les brebis du
Christ  ce loup dvorant, comme j'ai rsist aux autres. Je t'envoie
donc un livre contre lui, qui tait dj prt quand ta lettre est
venue: elle ne m'y a pas fait changer un mot. Je devais toutefois
le soumettre  l'examen de Philippe (Mlanchton); c'tait  lui d'y
changer ce qu'il et jug  propos. Garde-toi de ne pas le transmettre
 Philippe, ou de chercher  dissuader; la chose est dcide, on ne
t'coutera point. (11 novembre.) Quelques jours aprs, il crit 
l'vque lui-mme:

... Cette premire et fidle exhortation que j'avais faite 
votre Grce lectorale, ne m'ayant valu de sa part que raillerie et
ingratitude, je lui ai crit une seconde fois, lui offrant d'accepter
ses instructions et ses conseils. Quelle a t la rponse de votre
Grce? dure, malhonnte, indigne d'un vque et d'un chrtien.

Or, quoique mes deux lettres n'aient servi  rien, je ne me laisse
point rebuter, et, conformment  l'vangile, je vais faire parvenir 
votre Grce un troisime avertissement. Vous venez de rtablir  Halle
l'idole qui fait perdre aux bons et simples chrtiens leur argent et
leur me, et vous avez publiquement reconnu par l que tout ce qu'avait
fait Tetzel, il l'avait fait de concert avec l'archevque de Mayence...

Ce mme Dieu vit encore, n'en doutez pas; il sait encore l'art de
rsister  un cardinal de Mayence, celui-ci et-il quatre empereurs de
son ct. C'est son plaisir de briser les cdres, et d'abaisser les
Pharaons superbes et endurcis. Je prie votre Grce de ne point tenter
ce Dieu.

Penseriez-vous que Luther ft mort? Ne le croyez pas. Il est sous
la protection de ce Dieu qui dj a humili le pape, et tout prt
 commencer avec l'archevque de Mayence un jeu dont peu de gens
se douteront....[r33] Donn en mon dsert, le dimanche, aprs
Sainte-Catherine (25 novembre 1521). Votre bienveillant et soumis,
Martin LUTHER.

  [r33] Luth. Werke. Witt. t. IX, 129.

Le cardinal rpondit humblement, et de sa propre main:

Cher docteur, j'ai reu votre lettre date du dimanche d'aprs
la Sainte-Catherine, et je l'ai lue avec toute bienveillance et
amiti. Cependant je m'tonne de son contenu, car on a remdi depuis
long-temps  la chose qui vous a fait crire.

Je me conduirai dornavant, Dieu aidant, de telle sorte qu'il convient
 un prince pieux, chrtien et ecclsiastique. Je reconnais que j'ai
besoin de la grce de Dieu, et que je suis un pauvre homme, pcheur
et faillible, qui pche et se trompe tous les jours. Je sais qu'il
n'est rien de bon en moi sans la grce de Dieu, et que je ne suis par
moi-mme qu'un vil fumier.

Voil ce que je voulais rpondre  votre bienveillante exhortation,
car je suis aussi dispos qu'il est possible  vous faire toute sorte
de grce et de bien. Je souffre volontiers une rprimande fraternelle
et chrtienne, et j'espre que le Dieu misricordieux m'accordera sa
grce et sa force, pour vivre selon sa volont en ceci comme dans les
autres choses[r34]. Donn  Halle, le jour de Saint-Thomas (21 dcembre
1521). ALBERTUS _manu propri_.

  [r34] _Ibid._ 130.

Le prdicateur et conseiller de l'archevque, Fabricius Capiton,
dans une rponse  la lettre de Luther, avait blm son pret,
et dit qu'il fallait garder des mnagemens avec les puissans, les
excuser, quelquefois mme fermer les yeux sur leurs actes, etc...
Luther rplique: ... Vous demandez de la douceur et des mnagemens;
je vous entends. Mais y a-t-il quelque communaut entre le chrtien
et l'hypocrite? La foi chrtienne est une foi publique et sincre;
elle voit les choses, elle les proclame telles qu'elles sont... Mon
opinion est qu'on doit dmasquer tout, ne rien mnager, n'excuser rien,
ne fermer les yeux sur rien, de sorte que la vrit reste pure et 
dcouvert, et comme place sur un champ libre... Jrmie, 48: _Maudit
soit celui qui est tide dans l'oeuvre du Seigneur!_ Autre chose est,
mon cher Fabricius, de louer le vice ou l'amoindrir, autre chose de le
gurir avec bont et douceur. Avant tout, il faut dclarer hautement ce
qui est juste et injuste, et ensuite, quand l'auditeur s'est pntr
de notre enseignement, il faut l'accueillir et l'aider malgr les
imperfections dans lesquelles il pourra encore retomber. _Ne repoussez
pas celui qui est faible dans la foi_, dit saint Paul... J'espre qu'on
ne pourra me reprocher d'avoir, pour ma part, manqu de charit et de
patience envers les faibles... Si votre cardinal avait crit sa lettre
dans la sincrit de son coeur,  mon Dieu, avec quelle joie, quelle
humilit je tomberais  ses pieds! comme je m'estimerais indigne d'en
baiser la poussire! car moi-mme suis-je autre chose que poussire et
ordure? Qu'il accepte la parole de Dieu, et nous serons  lui comme
des serviteurs fidles et soumis... A l'gard de ceux qui perscutent
et condamnent cette parole, la charit suprme consiste prcisment 
rsister  leurs fureurs sacrilges de toutes manires.

Croyez-vous trouver en Luther un homme qui consente  fermer les yeux,
pourvu qu'on l'amuse par quelques cajoleries?..... Cher Fabricius, je
devrais vous rpondre plus durement que je ne fais..... mon _amour_
est prt  mourir pour vous; mais qui touche  la _foi_, touche  la
prunelle de notre oeil. Raillez ou honorez l'_amour_ comme vous le
voudrez; mais la _foi_, la parole, vous devez l'adorer et la regarder
comme le saint des saints: c'est ce que nous exigeons de vous. Attendez
tout de notre amour, mais craignez, redoutez notre foi.....

Je ne rponds point au cardinal mme, ne sachant comment lui crire,
sans approuver ou reprendre sa sincrit ou son hypocrisie. C'est par
vous qu'il saura la pense de Luther.....[r35] De mon dsert, le jour
de Saint-Antoine (17 janvier 1522).

  [r35] _Ibid._ 132.

Citons encore la prface qu'il mit en tte de son explication de
l'vangile des Lpreux, et qu'il adressa  plusieurs de ses amis:

Pauvre frre que je suis! voil que j'ai encore allum un grand feu;
j'ai de nouveau _mordu_ un bon trou dans la poche des papistes; j'ai
attaqu la confession! Que vais-je devenir dsormais? O trouveront-ils
assez de soufre, de bitume, de fer et de bois, pour mettre en cendres
cet hrtique empoisonn? Il faudra pour le moins enlever les
fentres des glises, de peur que l'espace ne manque aux prdications
des saints prtres sur l'vangile, _id est_,  leurs injures et 
leurs vocifrations furibondes contre Luther. Quelle autre chose
prcheraient-ils au pauvre peuple? Il faut que chacun prche ce qu'il
peut et ce qu'il sait.

... Tuez, tuez, s'crient-ils, tuez cet hrsiarque qui veut renverser
tout l'tat ecclsiastique, qui veut soulever la chrtient entire!
J'espre que, si j'en suis digne, ils en viendront l, et qu'ils
combleront en moi la mesure de leurs pres. Mais il n'est pas encore
temps, mon heure n'est pas venue; il faut qu'auparavant je rende encore
plus furieuse cette race de vipres, et que je mrite loyalement de
mourir par eux....[r36]

  [r36] _Ibid._ 123-19.

Du fond de sa retraite, ne pouvant plus se jeter dans la mle, il
exhorte Mlanchton:

Lors mme que je prirais, rien ne serait perdu pour l'vangile,
car tu m'y surpasses aujourd'hui; tu es l'lyse qui succde  lie,
envelopp d'un double esprit.

Ne vous laissez pas abattre, mais chantez la nuit le cantique du
Seigneur que je vous ai donn: je le chanterai aussi, moi, n'ayant de
souci que pour la parole. Que celui qui ignore, ignore: que celui qui
prit, prisse, pourvu qu'ils ne puissent pas se plaindre que notre
office leur ait manqu. (26 mai 1521.)

On le pressait alors de donner la solution d'une question qu'il avait
souleve, et dont la dcision ne pouvait sortir des controverses
thologiques, la question des voeux monastiques; les moines demandaient
de toutes parts  sortir, et Mlanchton n'osait rien prendre sur lui.
Luther lui-mme n'aborde ce sujet qu'avec hsitation.

Vous ne m'avez pas encore convaincu qu'on doive penser de mme du voeu
des prtres et de celui des moines. Ce qui me touche beaucoup, c'est
que l'ordre sacerdotal, institu de Dieu, est libre, mais non pas celui
des moines, qui ont choisi leur tat, et se sont offerts  Dieu de
leur plein gr. Je dciderais pourtant volontiers que ceux qui n'ont
pas atteint l'ge du mariage, ou qui y sont encore, et qui sont entrs
dans ces coupe-gorges, en peuvent sortir sans scrupule; mais je n'ose
me prononcer pour ceux qui sont dj vieux, et qui ont vcu long-temps
dans cet tat.

Du reste, comme Paul donne, au sujet des prtres, une dcision trs
large, en disant que ce sont les dmons qui leur ont interdit le
mariage, et que la voix de Paul est la voix de la majest divine, je
ne doute point qu'il ne faille la confesser hautement; ainsi, lors
mme qu'au temps de leur profession, ils se seraient lis par cette
prohibition du diable, maintenant qu'ils savent  quoi ils se sont
lis, ils peuvent se dlier en toute confiance. (1er aot.) Pour moi,
j'ai souvent annul sans scrupule des voeux faits avant l'ge de vingt
ans, et je les annulerais encore, parce qu'il n'est personne qui ne
voie qu'il n'y a eu l ni dlibration ni connaissance. Mais j'ai fait
cela pour ceux qui n'avaient pas encore chang d'tat ni d'habit; quant
 ceux qui auraient dj exerc dans les monastres les fonctions
du sacrifice, je n'ai rien os encore. Je ne sais de quel nuage
m'offusquent et me tourmentent cette vanit et cette opinion humaine.
(6 aot 1521.)

Quelquefois il se rassure, et parle nettement:

Quant aux voeux des religieux et des prtres, nous avons fait,
Philippe et moi, une vigoureuse conspiration pour les dtruire et les
mettre  nant.... Ce malheureux clibat des jeunes gens et des jeunes
filles me rvle tous les jours tant de monstruosits, que rien ne
sonne plus mal  mes oreilles que le nom de nonne, de moine, de prtre:
et le mariage me semble un paradis, mme avec la dernire pauvret.
(1er novembre.)

Prface de Luther  son livre _De Votis monasticis_, crite sous forme
de lettre  son pre. (21 nov. 1521.) .... Ce n'est pas volontairement
que je me suis fait moine. Dans la terreur d'une apparition soudaine,
entour de la mort et me croyant appel par le ciel, je fis un voeu
irrflchi et forc. Quand je te dis cela dans notre entrevue, tu me
rpondis: Dieu veuille que ce ne soit pas un prestige et un fantme
diabolique! Cette parole, comme si Dieu l'et prononce par ta bouche,
me pntra bientt profondment; mais je fermai mon coeur, tant que je
pus, contre toi et ta parole. De mme, lorsque ensuite je te reprochai
ton ressentiment, tu me fis une rponse qui me frappa comme aucune
parole ne m'a frapp, et elle est toujours reste au fond de mon coeur.
Tu me dis: N'as-tu pas entendu aussi qu'on doit obir  ses parens?
Mais j'tais endurci dans ma dvotion, et j'coutais ce que tu disais
comme ne venant que d'un homme. Cependant, dans le fond de mon me, je
n'ai jamais pu mpriser ces paroles....

--Il me souvient que lorsque j'eus prononc mes voeux, le pre de ma
chair, d'abord trs irrit, s'cria, lorsqu'il fut apais: Plaise au
ciel que ce ne soit pas un tour de Satan! Parole qui a jet dans mon
coeur de si profondes racines, que je n'ai jamais rien entendu de sa
bouche dont j'aie gard une plus ferme mmoire. Il me semble que Dieu
a parl par sa bouche. (9 septembre.) Il recommande  Wenceslas Link
qu'on laisse aux moines la libert de sortir des couvens sans jamais
contraindre personne. Je suis sr que tu ne feras, que tu ne laisseras
rien faire de contraire  l'vangile, lors mme qu'il faudrait perdre
tous les monastres. Je n'aime point cette sortie turbulente dont j'ai
ou parler... Mais je ne vois pas qu'il soit bon et convenable de
les rappeler, quoiqu'ils n'aient pas bien et convenablement agi. Il
faudrait qu' l'exemple de Cyrus dans Hrodote, tu donnasses la libert
 ceux qui veulent sortir, mais sans mettre personne dehors, ni retenir
personne par force...

Il avait montr la mme tolrance lorsque ceux d'Erfurth
s'taient ports  des actes de violence envers les prtres
catholiques.--Carlostad,  Wittemberg, eut bientt rempli et dpass
les instructions de Luther.

Bon Dieu! s'crie celui-ci dans une lettre  Spalatin, nos gens de
Wittemberg marieront-ils jusqu'aux moines! Quant  moi, ils ne me
feront pas prendre femme.--Prends bien garde de ne pas prendre femme,
afin de ne pas tomber dans la tribulation de la chair. (6 aot.)

Cette hsitation et ces mnagemens montrent assez que Luther suivait
plus qu'il ne devanait le mouvement qui entranait tous les esprits
hors des routes anciennes.

Origne, crit-il  Spalatin, avait un enseignement  part pour les
femmes; pourquoi Mlanchton n'essaierait-il pas quelque chose de
pareil? Il le peut et le doit, car le peuple a faim et soif.

Je dsirerais fort que Mlanchton prcht aussi quelque part en
public, dans la ville, aux jours de ftes, dans l'aprs-dne, pour
tenir lieu de la boisson et du jeu: on s'habituerait ainsi  ramener la
libert, et  la faonner sur le modle de l'glise antique.

Car si nous avons rompu avec toutes les lois humaines, et secou
le joug, nous arrterons-nous  ce que Mlanchton n'est pas oint et
ras,  ce qu'il est mari? Il est vritablement prtre, et il remplit
les fonctions du prtre,  moins que l'office du prtre ne soit pas
l'enseignement de la parole. Autrement le Christ non plus ne sera pas
prtre, puisqu'il enseigne tantt dans les synagogues, tantt sur la
barque, tantt sur le rivage, tantt sur la montagne. Tout rle en tout
lieu,  toute heure, il l'a rempli sans cesser d'tre lui-mme.

Il faudrait que Mlanchton lt au peuple l'vangile en allemand, comme
il a commenc  le lire en latin, afin de devenir ainsi peu--peu un
vque allemand, comme il est devenu vque latin. (9 septembre.)

Cependant l'Empereur tant occup de la guerre contre le roi de
France, l'lecteur se rassura et il fit donner  Luther un peu plus
de libert. Je suis all deux jours  la chasse pour voir un peu ce
plaisir +glukupikron+ (doux-amer) des hros: nous prmes deux livres
et quelques pauvres misrables perdreaux; digne occupation d'oisifs.
Je thologisais pourtant au milieu des filets et des chiens; autant
ce spectacle m'a caus de plaisir, autant 'a t pour moi un mystre
de piti et de douleur. Qu'est-ce que cela nous reprsente, sinon le
diable avec ses docteurs impies pour chiens, c'est--dire les vques
et les thologiens qui chassent ces innocentes bestioles. Je sentais
profondment ce triste mystre sur les animaux simples et fidles.

En voici un autre plus atroce. Nous avions sauv un petit livre
vivant, je l'avais envelopp dans la manche de ma robe; pendant que
j'tais loign un instant, les chiens trouvrent le pauvre livre, et,
 travers la robe, lui cassrent la jambe droite, et l'tranglrent.
Ainsi svissent le pape et Satan pour perdre mme les mes sauves.

Enfin, j'en ai assez de la chasse; j'aimerais mieux, je pense, celle
o l'on perce de traits et de flches ours, loups, sangliers, renards,
et toute la gent des docteurs impies... Je t'cris cette plaisanterie,
afin que tu saches que vous autres courtisans, mangeurs de btes, vous
serez btes  votre tour dans le paradis, o saura bien vous prendre
et vous encager, Christ, le grand chasseur. C'est vous qui tes en
jeu, tandis que vous vous jouez  la chasse. (15 aot.)--Du reste,
Luther ne se dplaisait pas  Wartbourg; il y avait trouv un accueil
libral, o il reconnaissait la main de l'lecteur. Le matre de ce
lieu me traite beaucoup mieux que je ne le mrite. (10 juin.) Je ne
voudrais tre  charge  personne. Mais je suis persuad que je vis ici
aux dpens de notre prince; autrement je n'y resterais pas une heure.
On sait que s'il faut dpenser l'argent de quelqu'un, c'est celui des
princes. (15 aot.)

A la fin du mois de novembre 1521, le dsir de revoir et d'encourager
ses disciples, lui fit faire une courte excursion  Wittemberg; mais
il eut soin que l'lecteur n'en st rien. Je lui cache, dit-il 
Spalatin, et mon voyage et mon retour. Pour quel motif? c'est ce que tu
comprends assez.

Le motif, c'tait le caractre alarmant que prenait la Rforme entre
les mains de Carlostad, des thologiens dmagogues, des briseurs
d'images, anabaptistes et autres, qui commenaient  se produire[a37].
Nous avons vu le prince de ces prophtes, Claus-Stork, qui marche
avec l'air et le costume de ces soldats que nous appelons lanzknecht;
il y en avait encore un autre en longue robe, et le docteur Grard de
Cologne. Ce Stork me semble port par un esprit de lgret, qui ne lui
permet pas de faire grand cas de ses propres opinions. Mais Satan se
joue dans ces hommes. (4 septembre 1522.)

Luther n'attachait pas encore  ce mouvement une grande importance.
Je ne sors pas de ma retraite, crit-il; je ne bouge pas pour ces
prophtes, car ils ne m'meuvent gure. (17 janvier 1522.) Il chargea
Mlanchton de les prouver, et c'est alors qu'il lui adressa cette
belle lettre (13 janvier 1522): Si tu veux prouver leur inspiration,
demande s'ils ont ressenti ces angoisses spirituelles et ces naissances
divines, ces morts et ces enfers... Si tu n'entends que choses douces
et paisibles et dvotes (comme ils disent), quand mme ils se diraient
ravis au troisime ciel, tu n'approuveras rien de cela. Il y manque le
signe du Fils de l'homme, le +basanos+ (pierre de touche), l'unique
preuve des chrtiens, la rgle qui discerne les esprits. Veux-tu
savoir le lieu, le temps et la manire des entretiens divins? coute:
_Il a bris comme le lion tous mes os_, etc. _J'ai t repouss de ta
face et de tes regards_, etc. _Mon me a t remplie de maux, et ma
vie a approch de l'enfer._ La majest divine ne parle pas comme ils
le prtendent, immdiatement, et de manire que l'homme la voie; non,
_L'homme ne me verra point, et il vivra_. C'est pourquoi elle parle
par la bouche des hommes, parce que nous ne pouvons tous supporter sa
parole. La Vierge mme s'est trouble  la vue de l'ange. coutez aussi
la plainte de Daniel et de Jrmie: _Prenez-moi dans votre jugement, et
ne me soyez pas un sujet d'pouvante_.

(17 janvier 1522.) Aie soin que notre prince ne teigne pas ses mains
du sang de ces nouveaux prophtes.

C'est par la parole seule qu'il faut combattre, par la parole qu'il
faut vaincre, par la parole qu'il faut dtruire ce qu'ils ont lev par
la force et la violence.

... Je ne condamne que par la parole; que celui qui croit, croie et
suive; que celui qui ne croit pas, ne croie pas, et qu'on le laisse
aller. Il ne faut contraindre aucune personne  la foi ni aux choses
de la foi; il faut l'y traner par la parole. Je condamne les images,
mais par la parole, non pour qu'on les brle, mais pour qu'on n'y mette
pas sa confiance.

Mais il se passait  Wittemberg mme des choses qui ne pouvaient
permettre  Luther de rester plus long-temps dans son donjon. Il partit
sans demander l'agrment de l'lecteur.

On trouve, dans un des historiens de la Rforme, un curieux rcit de ce
voyage.

Jean Kessler, jeune thologien de Saint-Gall, se rendant avec un ami
 Wittemberg pour y achever ses tudes, rencontra le soir, dans une
auberge situe  la porte d'Ina, Luther habill en cavalier. Ils
ne le connurent point. Le cavalier avait devant lui un petit livre,
qui tait, comme ils le virent plus tard, le psautier en hbreu. Ils
les salua poliment, et les invita  s'asseoir  sa table. Dans la
conversation, il leur demanda aussi ce que l'on pensait de Luther
en Suisse. Kessler lui rpondit que les uns ne savaient comment le
clbrer, et remerciaient Dieu de l'avoir envoy sur la terre pour y
relever la vrit, tandis que d'autres, et notamment les prtres, le
condamnaient comme un hrtique qu'on ne pouvait pargner. D'aprs
quelques mots que l'htelier dit aux jeunes voyageurs, ils le prirent
pour Ulrich de Hutten. Deux marchands arrivrent; l'un d'eux tira de sa
poche et mit  ct de lui un livre de Luther nouvellement imprim, et
qui n'tait pas encore reli. Il demanda si les autres l'avaient dj
vu. Luther parla du peu de bonne volont pour les choses srieuses,
qui se manifestait dans les princes assembls alors  la dite de
Nuremberg. Il exprima aussi l'espoir que la vrit vanglique
porterait plus de fruits dans ceux qui viendraient et qui n'auraient
pas encore t empoisonns par l'erreur papale. L'un des marchands
dit: Je ne suis pas savant en ces questions; mais,  mon sens, Luther
doit tre ou un ange du ciel, ou un dmon de l'enfer; aussi, je vais
employer les derniers dix florins que je me suis mnags  aller 
confesse chez lui. Cette conversation eut lieu pendant le souper.
Luther s'tait arrang d'avance avec l'htelier pour payer l'cot de
toute la table. Au moment de se retirer, Luther donna la main aux deux
Suisses (les marchands taient alls  leurs affaires), les priant
de saluer de sa part, quand ils seraient arrivs  Wittemberg, le
docteur Jrme Schurff, leur compatriote. Ils lui demandrent comment
ils le devaient nommer auprs de celui-ci. Dites-lui seulement, leur
rpond-il, que celui qui doit venir le salue; il ne manquera pas de
comprendre ces paroles.

Les marchands, quand ils apprirent, en revenant dans la chambre, que
c'tait  Luther qu'ils avaient parl, furent inconsolables de ne pas
l'avoir su plus tt, de ne pas lui avoir montr plus de respect, et
d'avoir dit en sa prsence des choses peu senses. Le lendemain, ils
se levrent exprs de grand matin, pour le trouver encore avant son
dpart, et lui faire leurs trs humbles excuses. Luther ne convint
qu'implicitement que c'tait lui[r37].

  [r37] Marheinecke, t. I.

Comme il tait en chemin pour se rendre  Wittemberg, il crivit 
l'lecteur qui lui avait dfendu de quitter la Wartbourg: ..... Ce
n'est pas des hommes que je tiens l'vangile, mais du ciel, de notre
Seigneur Jsus-Christ, et j'aurais bien pu, comme je veux faire
dornavant, m'appeler son serviteur, et prendre le titre d'vangliste.
Si j'ai demand  tre interrog, ce n'tait pas que je doutasse de la
bont de ma cause, mais uniquement par dfrence et humilit. Or, comme
je vois que cet excs d'humilit ne fait qu'abaisser l'vangile, et que
le diable, si je cde un pouce de terrain, veut occuper toute la place,
ma conscience me force d'agir autrement. C'est assez que, pour plaire
 votre Grce lectorale, j'aie pass une anne dans la retraite. Le
diable sait bien que ce n'tait pas crainte; il a vu mon coeur quand je
suis entr dans Worms. La ville et-elle t pleine de diables, je m'y
serais jet avec joie.

Or, le duc Georges ne peut pas mme passer pour un diable; et votre
Grce lectorale se dira elle-mme si ce ne serait pas outrager
indignement le Pre de toute misricorde, qui nous commande d'avoir
confiance en lui, que de craindre la colre de ce duc. Si Dieu
m'appelait  Leipsick, sa capitale, comme il m'appelle  Wittemberg,
j'y entrerais quand mme (pardonnez-moi cette folie), quand mme il
pleuvrait des ducs Georges neuf jours durant, et chacun d'eux neuf fois
plus furieux. Il prend donc Jsus-Christ pour un homme de paille. Le
Seigneur peut bien tolrer cela quelque temps, mais non pas toujours.
Je ne cacherai pas non plus  votre Grce lectorale, que j'ai plus
d'une fois pri et pleur pour que Dieu voult clairer le duc; je le
ferai encore une fois avec ardeur, mais ce sera la dernire. Je supplie
aussi votre Grce de prier elle-mme et de faire prier, pour que nous
dtournions de lui, s'il plat  Dieu, le terrible jugement qui, chaque
jour, hlas! le menace de plus prs.

J'cris ceci pour vous faire savoir que je vais  Wittemberg sous
une protection plus haute que celle de l'lecteur; aussi n'ai-je pas
l'intention de demander appui  votre Grce. Je crois mme que je la
protgerai plus que je ne serai protg par elle: si je savais qu'elle
dt me protger, je ne viendrais pas. L'pe ne peut rien en ceci; il
faut que Dieu agisse, sans que les hommes s'en mlent. Celui qui a le
plus de foi, protgera le plus efficacement; et comme je sens que votre
Grce est encore trs faible dans la foi, je ne puis nullement voir en
elle celui qui doit me protger et me sauver.

Votre Grce lectorale me demande ce qu'elle doit faire en ces
circonstances, estimant avoir fait peu jusqu'ici. Je rponds, en toute
soumission, que votre Grce n'a fait que trop, et qu'elle ne devrait
rien faire. Dieu ne veut pas de toutes ces inquitudes, de tout ce
mouvement, quand il s'agit de sa cause; il veut qu'on s'en remette 
lui seul. Si vtre Grce a cette foi, elle trouvera paix et scurit;
sinon, moi du moins, je croirai; et je serai oblig de laisser  votre
Grce les tourmens par lesquels Dieu punit les incrdules. Puis donc
que je ne veux pas suivre les exhortations de votre Grce, elle sera
justifie devant Dieu, si je suis pris ou tu. Devant les hommes, je
dsire qu'elle agisse comme il suit: qu'elle obisse  l'autorit en
bon lecteur, qu'elle laisse rgner la Majest impriale en ses tats
conformment aux rglemens de l'Empire, et qu'elle se garde d'opposer
quelque rsistance  la puissance qui voudra me prendre ou me tuer;
car personne ne doit briser la puissance ni lui rsister, hormis
celui qui l'a institue; autrement, c'est rvolte, c'est contre Dieu.
J'espre seulement qu'ils auront assez de sens pour reconnatre que
votre Grce lectorale est de trop haut lieu pour se faire elle-mme
mon gelier. Si elle laisse les portes ouvertes, et qu'elle fasse
observer le sauf-conduit, au cas o ils viendront me prendre, elle
aura satisfait  l'obissance. Si, au contraire, ils sont assez
draisonnables pour ordonner  votre Grce de mettre elle-mme la main
sur moi, je ferai en sorte qu'elle n'prouve pour moi nul prjudice de
corps, de biens, ni d'me.

Je m'expliquerai plus au long une autre fois, s'il en est besoin. J'ai
dpch le prsent crit, de peur que votre Grce ne ft afflige de la
nouvelle de mon arrive; car, pour tre chrtien, je dois consoler tout
le monde et n'tre prjudiciable  personne.

Si votre Grce croyait, elle verrait la magnificence de Dieu; mais
comme elle ne croit pas encore, elle n'a encore rien vu. Aimons et
glorifions Dieu dans l'ternit. Amen. crit  Borna,  ct de
mon guide, le mercredi des Cendres 1522. (5 mars.) De votre Grce
lectorale le trs soumis serviteur. Martin LUTHER.

(7 mars). L'lecteur avait fait prier Luther de lui exposer les motifs
de son retour  Wittemberg dans une lettre qui pt tre montre 
l'Empereur. Dans cette lettre, Luther donne trois motifs: l'glise de
Wittemberg l'a instamment pri de revenir; deuximement, le dsordre
s'est mis dans son troupeau[a38]; enfin il a voulu empcher, autant
qu'il serait en lui, l'insurrection qu'il regarde comme imminente.

... Le second motif de mon retour, dit-il, c'est qu' Wittemberg,
pendant mon absence, Satan a pntr dans ma bergerie, et y a fait
des ravages que je ne puis rparer que par ma prsence et par ma
parole vivante; une lettre n'y aurait rien fait. Ma conscience ne me
permettait plus de tarder; je devais ngliger non-seulement la grce
ou disgrce de votre Altesse, mais la colre du monde entier. C'est
mon troupeau, le troupeau que Dieu m'a confi, ce sont mes enfans en
Jsus-Christ: je n'ai pu hsiter un moment. Je dois souffrir la mort
pour eux, et je le ferais volontiers avec la grce de Dieu, comme
Jsus-Christ le demande (saint Jean, X, 12). S'il et suffi de ma
plume pour remdier  ce mal, pourquoi serais-je venu? Pourquoi, si
ma prsence n'y tait pas ncessaire, ne me rsoudrais-je  quitter
Wittemberg pour toujours?...

Luther  son ami Hartmuth de Kronberg, au mois de mars (peu aprs son
retour  Wittemberg): .... Satan, _qui toujours se mle parmi les
enfans de Dieu_, comme dit Job (I, 6), vient de nous faire (et  moi
en particulier), un mal cruel  Wittemberg. Tous mes ennemis, quelque
prs qu'ils fussent souvent de moi, ne m'ont jamais port un coup comme
celui que j'ai reu des miens. Je suis oblig d'avouer que cette fume
me fait bien mal aux yeux et au coeur. C'est par l, s'est dit Satan,
que je veux abattre le courage de Luther, et vaincre cet esprit si
roide. Cette fois, il ne s'en tirera pas.

... Peut-tre Dieu me veut-il punir par ce coup, d'avoir,  Worms,
comprim mon esprit, et parl avec trop peu de vhmence devant les
tyrans. Les paens, il est vrai, m'ont depuis accus d'orgueil. Ils ne
savent pas ce que c'est que la foi.

Je cdais aux instances de mes bons amis qui ne voulaient point que
je parusse trop sauvage; mais je me suis souvent repenti de cette
dfrence et de cette humilit.

... Moi-mme je ne connais point Luther, et ne veux point le
connatre[a39]. Ce que je prche ne vient pas de lui, mais de
Jsus-Christ. Que le diable emporte Luther, s'il peut, je ne m'en
soucie pas, pourvu qu'il laisse Jsus-Christ rgner dans les coeurs...

Vers le milieu de la mme anne, Luther clata avec la plus grande
violence contre les princes. Un grand nombre de princes et d'vques
(entre autres le duc Georges), venaient de prohiber la traduction qu'il
donnait alors de la Bible; on en rendait le prix  ceux qui l'avaient
achete. Luther accepte audacieusement le combat: Nous avons eu les
prmices de la victoire et triomph de la tyrannie papale qui avait
pes sur les rois et les princes; combien ne sera-t-il pas plus facile
de venir  bout des princes eux-mmes?... J'ai grand'peur que s'ils
continuent d'couter cette sotte cervelle du duc Georges, il n'y ait
des troubles qui mnent  leur perte, dans toute l'Allemagne, les
princes et les magistrats, et qui enveloppent en mme temps le clerg
tout entier; c'est ainsi que je vois les choses. Le peuple s'agite
de tous cts, et il a les yeux ouverts; il ne veut plus, il ne peut
plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mne tout cela et qui
ferme les yeux des princes sur ces symptmes menaans; c'est lui qui
consommera tout par leur aveuglement et leur violence; il me semble
voir l'Allemagne nager dans le sang.

Qu'ils sachent bien que le glaive de la guerre civile est suspendu
sur leurs ttes. Ils font tout pour perdre Luther, et Luther fait tout
pour les sauver. Ce n'est pas pour Luther, mais pour eux qu'approche
la perdition; ils l'avancent eux-mmes, au lieu de s'en garder. Je
crois que l'esprit parle ici en moi. Que si le dcret de la colre est
arrt dans le ciel, et que la prire ni la sagesse n'y puissent rien,
nous obtiendrons que notre Josias s'endorme dans la paix, et que le
monde soit laiss  lui-mme dans sa Babylone.--Quoique expos  toute
heure  la mort, au milieu de mes ennemis, sans aucun secours humain,
je n'ai cependant jamais rien tant mpris en ma vie que ces stupides
menaces du prince Georges et de ses pareils. L'esprit, n'en doute pas,
se rendra matre du duc Georges et de ses gaux en sottise. Je t'cris
tout ceci  jeun et de grand matin, le coeur rempli d'une pieuse
confiance. Mon Christ vit et rgne, et moi je vivrai et rgnerai. (19
mars.)

Au milieu de l'anne parut le livre qu'Henri VIII avait fait faire par
son chapelain Edward Lee, et dans lequel il se portait pour champion de
l'glise.

Il y a bien dans ce livre une ignorance royale, mais il y a aussi
une virulence et une fausset qui n'appartiennent qu' Lee. (22
juillet.)--La rponse de Luther parut l'anne suivante[r38], sa
violence surpassa tout ce que ses crits contre le pape avaient pu
faire attendre. Jamais avant cette poque un homme priv n'avait
adress  un roi des paroles si mprisantes et si audacieuses[a40].

  [r38] Oper. Luth. Witt. t. II, 333-51. Livre de Luther contre
  Henri VIII.

Moi, aux paroles des pres, des hommes, des anges, des dmons,
j'oppose, non pas l'antique usage ni la multitude des hommes, mais
la seule parole de l'ternelle Majest, l'vangile qu'eux-mmes sont
forcs de reconnatre. L, je me tiens, je m'assieds, je m'arrte; l
est ma gloire, mon triomphe; de l, j'insulte aux papes, aux thomistes,
aux henricistes, aux sophistes et  toutes les portes de l'enfer. Je
m'inquite peu des paroles des hommes quelle qu'ait t leur saintet;
pas davantage de la tradition, de la coutume trompeuse. La parole de
Dieu est au-dessus de tout. Si j'ai pour moi la divine Majest, que
m'importe le reste, quand mme mille Augustins, mille Cypriens, mille
glises de Henri, se lveraient contre moi? Dieu ne peut errer ni
tromper; Augustin et Cyprien, comme tous les lus, peuvent errer et ont
err.

La messe vaincue, nous avons, je crois, vaincu la papaut. La messe
tait comme la roche, o la papaut se fondait, avec ses monastres,
ses piscopats, ses collges, ses autels, ses ministres et ses
doctrines; enfin avec tout son ventre. Tout cela croulera avec
l'abomination de leur messe sacrilge.

Pour la cause de Christ, j'ai foul aux pieds l'idole de l'abomination
romaine, qui s'tait mise  la place de Dieu et s'tait tablie
matresse des rois et du monde. Quel est donc cet Henri, ce nouveau
thomiste, ce disciple du monstre, pour que je respecte ses blasphmes
et sa violence? Il est le dfenseur de l'glise, oui, de son glise 
lui, qu'il porte si haut, de cette prostitue qui vit dans la pourpre,
ivre de dbauches, de cette mre de fornications. Moi, mon chef est
Christ, je frapperai du mme coup cette glise et son dfenseur qui ne
font qu'un; je les briserai...

J'en suis sr, mes doctrines viennent du ciel. Je les ai fait
triompher contre celui qui, dans son petit ongle, a plus de force et
d'astuce que tous les papes, tous les rois, tous les docteurs... Mes
dogmes resteront, et le pape tombera, malgr toutes les portes de
l'enfer, toutes les puissances de l'air, de la terre et de la mer. Ils
m'ont provoqu  la guerre, eh bien! ils l'auront la guerre. Ils ont
mpris la paix que je leur offrais, ils n'auront plus la paix. Dieu
verra qui des deux le premier en aura assez, du pape ou de Luther.
Trois fois j'ai paru devant eux. Je suis entr dans Worms, sachant
bien que Csar devait violer  mon gard la foi publique. Luther, ce
fugitif, ce trembleur, est venu se jeter sous les dents de Behemoth...
Mais eux, ces terribles gans, dans ces trois annes, s'en est-il
prsent un seul  Wittemberg? Et cependant ils y seraient venus en
toute sret sous la garantie de l'Empereur. Les lches, ils osent
esprer encore le triomphe! Ils pensaient se relever, par ma fuite, de
leur honteuse ignominie. On la connat aujourd'hui par tout le monde;
on sait qu'ils n'ont point eu le courage de se hasarder en face du seul
Luther[r39][a41]. (1523.)

  [r39] _Ibid._ 331. _Ibid._

Il fut plus violent encore dans le trait qu'il publia en allemand,
sur la Puissance sculire. Les princes sont du monde, et le monde
est ennemi de Dieu[a42]; aussi vivent-ils selon le monde et contre la
loi de Dieu. Ne vous tonnez donc pas de leurs furieuses violences
contre l'vangile, car ils ne peuvent manquer  leur propre nature.
Vous devez savoir que depuis le commencement du monde, c'est chose bien
rare qu'un prince prudent, plus rare encore un prince probe et honnte.
Ce sont communment de grands sots, ou de maudits vauriens (_maxim
fatui, pessimi nebulones super terram_). Aussi, faut-il toujours
attendre d'eux le pis, presque jamais le bien, surtout lorsqu'il s'agit
du salut des mes. Ils servent  Dieu de licteurs et de bourreaux,
quand il veut punir les mchans. Notre Dieu est un puissant roi, il
lui faut de nobles, d'illustres, de riches bourreaux et licteurs
comme ceux-ci; il veut qu'ils aient en abondance des richesses, des
honneurs, qu'ils soient redouts de tous. Il plat  sa divine volont
que nous appelions ses bourreaux de clmens seigneurs, que nous nous
prosternions  leurs pieds, que nous soyons leurs trs humbles sujets.
Mais ces bourreaux ne poussent point eux-mmes l'artifice jusqu'
vouloir devenir de bons pasteurs. Qu'un prince soit prudent, probe,
chrtien, c'est l un grand miracle, un prcieux signe de la faveur
divine; car d'ordinaire, il en arrive comme pour les juifs dont Dieu
disait: Je leur donnerai un roi dans ma colre, je l'terai dans mon
indignation. _Dabo tibi regem in furore meo, et auferam in indignatione
me[r40]._

  [r40] Luth. oper. _De seculari potestate._ Cochlus, 58.

Les voil, nos princes chrtiens qui protgent la foi et dvorent le
Turc.... Bons compagnons! fiez-vous-y. Ils vont faire quelque chose
dans leur belle sagesse: ils vont se casser le cou, et pousser les
nations dans les dsastres et les misres... Pour moi, j'ouvrirai les
yeux aux aveugles pour qu'ils comprennent ces quatre mots du psaume
CVI: _Effundit contemptum super principes_. Je vous le jure par Dieu
mme, si vous attendez qu'on vienne vous crier en face ces quatre mots,
vous tes perdus, quand mme chacun de vous serait aussi puissant que
le Turc; et alors il ne vous servira de rien de vous enfler et de
grincer des dents... Il y a dj bien peu de princes qui ne soient
traits de sots et de fripons; c'est qu'ils se montrent tels, et que le
peuple commence  comprendre... Bons matres et seigneurs, gouvernez
avec modration et justice, car vos peuples ne supporteront pas
long-temps votre tyrannie; ils ne le peuvent ni ne le veulent. Ce monde
n'est plus le monde d'autrefois, o vous alliez  la chasse des hommes,
comme  celle des btes fauves[r41].

  [r41] _Ibid._ Cochlus, 59.

Observation de Luther, sur deux mandemens svres de l'Empereur contre
lui. ... J'exhorte tout bon chrtien  prier avec nous pour ces
princes aveugles, que Dieu nous a sans doute envoys dans sa colre, et
 ne pas les suivre contre les Turcs. Le Turc est dix fois plus habile
et plus religieux que nos princes. Comment pourraient-ils russir
contre lui, ces fous qui tentent et blasphment Dieu d'une manire si
horrible? Cette pauvre et misrable crature, qui n'est pas un instant
sre de sa vie, notre Empereur, ne se glorifie-t-il pas impudemment
d'tre le vrai et souverain dfenseur de la foi chrtienne?

L'criture sainte dit que la foi chrtienne est un rocher contre
lequel choueront et le diable et la mort, et toute puissance; que
c'est une force divine; et cette force divine se ferait protger par
un enfant de la mort que la moindre chose jettera bas? O Dieu! que
le monde est insens! Voil le roi d'Angleterre qui s'intitule  son
tour, _dfenseur de la foi_! Les Hongrois mmes se vantent d'tre les
protecteurs de Dieu, et ils chantent dans leurs litanies: _Ut nos
defensores tuos exaudire digneris_... Pourquoi n'y a-t-il pas aussi
des princes pour protger Jsus-Christ, et d'autres pour dfendre le
Saint-Esprit? Alors, je pense, la sainte Trinit et la foi seraient
enfin convenablement gardes!... (1523.)

De telles hardiesses effrayaient l'lecteur. Luther avait peine  le
rassurer. Je me souviens, mon cher Spalatin, de ce que j'ai crit de
Born  l'lecteur, et plt  Dieu que vous eussiez foi, avertis par
les signes si videns de la main de Dieu. Ne voil-t-il pas deux ans
que je vis encore contre toute attente. L'lecteur non-seulement est
 l'abri, mais depuis un an il voit la fureur des princes apaise? Il
n'est pas difficile au Christ de protger le Christ dans cette mienne
cause, o l'lecteur est entr par le seul conseil de Dieu. Si je
savais un moyen de le tirer de cette cause sans honte pour l'vangile,
je n'y plaindrais pas mme ma vie. Moi, j'avais bien compt qu'avant
un an, on me tranerait au dernier supplice; c'tait l mon expdient
pour sa dlivrance. Maintenant, puisque nous ne sommes pas capables
de comprendre et de pntrer son dessein, nous serons toujours
parfaitement en sret, en disant: _Que ta volont soit faite_![a43] Et
je ne doute pas que le prince ne soit  l'abri de toute attaque, tant
qu'il ne donnera pas un assentiment et une approbation publique  notre
cause. Pourquoi est-il forc de partager notre opprobre? Dieu le sait,
quoiqu'il soit bien certain qu'il n'y a l pour lui ni dommage, ni
pril, et, au contraire, un grand avantage pour son salut. (12 octobre
1523.)

Ce qui faisait la scurit de Luther, c'est qu'un bouleversement
gnral semblait imminent. La tourbe populaire grondait. La petite
noblesse, plus impatiente, prenait le devant. Les riches principauts
ecclsiastiques taient l comme une proie, dont le pillage semblait
devoir commencer la guerre civile. Les catholiques eux-mmes
rclamaient par les moyens lgaux, contre les abus que Luther avait
signals dans l'glise. En mars 1523, la dite de Nuremberg suspendit
l'excution de l'dit imprial contre Luther, et dressa contre le
clerg les _centum gravamina_[r42]. Dj le plus ardent des nobles du
Rhin, Franz de Sickingen, avait ouvert la lutte des petits seigneurs
contre les princes, en attaquant le Palatin. Voil, dit Luther,
une chose trs fcheuse. Des prsages certains nous annoncent un
bouleversement des tats. Je ne doute pas que l'Allemagne ne soit
menace, ou de la plus cruelle guerre ou de son dernier jour. (16
janvier 1523.)

  [r42] Seckendorf, t. I, 251.




CHAPITRE II.

    Commencemens de l'glise luthrienne.--Essais d'organisation,
    etc.[a44]


Les temps qui suivent le retour de Luther  Wittemberg, forment la
priode de sa vie, la plus active, la plus laborieuse. Il lui fallait
continuer la Rforme, entrer chaque jour plus avant dans la voie qu'il
avait ouverte, renverser de nouveaux obstacles, et cependant de temps
 autre s'arrter dans cette oeuvre de destruction pour rdifier et
rebtir tellement quellement. Sa vie n'a plus alors l'unit qu'elle
prsentait  Worms et au chteau de Wartbourg. Descendu de sa potique
solitude, plong dans les plus mesquines ralits, jet en proie
au monde, c'est  lui que s'adressrent tous les ennemis de Rome.
Tous affluent chez lui et assigent sa porte, princes, docteurs ou
bourgeois. Il faut qu'il rponde aux Bohmiens, aux Italiens, aux
Suisses,  toute l'Europe. Les fugitifs arrivent de tous cts. De
ceux-ci les plus embarrassans, sans contredit, ce sont les religieuses
chappes de leurs couvens, repousses de leurs familles, et qui
viennent chercher un asile auprs de Luther. Cet homme de trente-six
ans est oblig de recevoir ces femmes et ces filles, de leur servir de
pre. Pauvre moine, dans sa situation ncessiteuse (voyez le chapitre
IV), il arrache  peine quelques secours pour elles au parcimonieux
lecteur qui le laisse lui-mme mourir de faim. Tomber dans ces misres
aprs le triomphe de Worms, c'tait de quoi calmer l'exaltation du
rformateur.

Les rponses qu'il donne  cette foule qui vient le consulter[a45],
sont empreintes d'une libralit d'esprit, dont nous le verrons
quelquefois s'carter plus tard, lorsque devenu chef d'une glise
tablie, il prouvera lui-mme le besoin d'arrter le mouvement qu'il
avait imprim  la pense religieuse.

D'abord c'est le pasteur de Zwickau, Hansmann, qui interpelle Luther
pour fixer les limites de la libert vanglique. Il rpond: Nous
donnons libert entire sur l'une et l'autre espce; mais  ceux qui
s'en approchent dignement et avec crainte. Laissons tout le reste selon
le rite accoutum, et que chacun suive son propre esprit, que chacun
coute sa conscience pour rpondre  l'vangile. Ensuite viennent
les frres Moraves, les Vaudois de la Moravie. (26 mars 1522): Le
sacrement lui-mme, leur crit Luther, n'est pas tellement ncessaire,
qu'il rende superflues la foi et la charit. C'est une folie que de
s'escrimer pour ces misres, en ngligeant les choses prcieuses et
salutaires. L o se trouvent la foi et la charit, il ne peut y
avoir de pch, ni parce qu'on adore, ni parce qu'on n'adore pas. Au
contraire, l, o il n'y a pas charit et foi, il ne peut y avoir
qu'ternel pch. Si ces ergoteurs ne veulent pas dire concomitance,
qu'ils disent autrement et cessent de disputer, puisqu'on s'accorde
sur le fond. La foi, la charit n'adore pas (il s'agit du culte des
saints), parce qu'elle sait qu'il n'est pas command d'adorer, et qu'on
ne pche pas pour ne point adorer. Ainsi elle passe en libert au
milieu de ces gens, et les accorde tous en laissant chacun abonder dans
son propre sens. Elle dfend de disputer et de se condamner les uns
les autres; car elle hait les sectes et les schismes. Je rsoudrais la
question de l'adoration de Dieu dans les saints, en disant que c'est
une chose libre et indiffrente. Il s'exprime sur ce dernier sujet
avec une hauteur singulire.

Le monde entier m'interroge tellement (ce que j'admire) sur le culte
des saints, que je suis forc de mettre au jour mon jugement. Je
voudrais qu'on laisst dormir cette question, pour ce seul motif,
qu'elle n'est pas ncessaire. (29 mai 1522.) Quant  l'exposition des
reliques, je crois qu'on les a dj montres et remontres par toute la
terre. Pour le purgatoire, je pense que c'est chose fort incertaine. Il
est vraisemblable qu' l'exception d'un petit nombre, tous les morts
dorment insensibles. Je ne crois pas que le purgatoire soit un lieu
dtermin, comme l'imaginent les sophistes. A les en croire, tous ceux
qui ne sont ni dans le ciel ni dans l'enfer sont dans le purgatoire.
Qui oserait l'assurer? les mes des morts peuvent dormir entre le
ciel, la terre, l'enfer, le purgatoire et toutes choses, comme il
arrive aux vivans, dans un profond sommeil... Je pense que c'est cette
peine qu'on appelle l'avant-got de l'enfer, et dont le Christ, Mose,
Abraham, David, Jacob, Job, zchias et beaucoup d'autres ont tant
souffert. Comme elle est semblable  l'enfer, et cependant temporaire,
qu'elle ait lieu dans le corps ou hors du corps, c'est pour moi le
purgatoire. (13 janvier 1522.)

La confession perd, entre les mains de Luther, le caractre que lui
avait donn l'glise. Ce n'est plus ce redoutable tribunal qui ouvre
et ferme le ciel. Le prtre ne fait plus que mettre sa sagesse et son
exprience au service du pnitent; de sacrement qu'elle tait, la
confession devient, pour le prtre, un ministre de consolation et de
bon conseil.

Dans la confession, il n'est point ncessaire que l'on raconte tous
ses pchs[r43]; mais les gens peuvent dire ce qu'ils veulent; nous ne
les lapidons point pour cela; s'ils avouent du fond du coeur qu'ils
sont de pauvres pcheurs, nous nous en contentons.

  [r43] Tischreden, 162.

Si un meurtrier disait devant les tribunaux que je l'ai absous, je
dirais: je ne sais point s'il est absous; ce n'est pas moi qui confesse
et absous, c'est le Christ[r44]. A Venise, une femme avait tu, et
jet  l'eau, un jeune compagnon qui avait couch avec elle. Un moine
lui donna l'absolution et la dnona. La femme s'excusa en montrant
l'absolution du moine. Le snat dcida que le moine serait brl et
la femme bannie de la ville. C'tait un jugement bien sage. Mais si
je donnais un billet, sign de ma main,  une conscience effraye, et
que le juge et ce billet, je pourrais justement le rclamer, comme
j'ai fait avec le duc Georges. Car celui qui a en main les lettres des
autres, sans un bon titre, celui-l est un voleur.

  [r44] _Ibid._ 163.

Quant  la messe, il la traite ds 1519 comme une chose indiffrente
pour ses formes extrieures[a46]. Il crivait alors  Spalatin: Tu
me demandes un modle de commmorations pour la messe. Je te supplie
de ne pas te tourmenter de ces minuties; prie pour ceux pour lesquels
Dieu t'inspirera, et aie la conscience libre sur ce sujet. Ce n'est pas
une chose si importante, qu'il faille enchaner encore par des dcrets
et des traditions l'esprit de libert: il suffit, et au-del, de la
masse dj excessive des traditions rgnantes. Vers la fin de sa vie,
en 1542, il disait encore au mme Spalatin (10 novembre): Fais, pour
l'lvation du sacrement, ce qu'il te plaira de faire. Je ne veux pas
que dans les choses indiffrentes, on impose aucune chane. C'est ainsi
que j'cris, que j'crivis, que j'crirai toujours,  tous ceux qui me
fatiguent de cette question.

Il comprenait pourtant la ncessit d'un culte extrieur: Bien que
les crmonies ne soient pas ncessaires au salut, cependant elles
font impression sur les esprits grossiers. Je parle principalement
des crmonies de la messe, que vous pouvez conserver, comme nous
avons fait ici,  Wittemberg. (11 janvier 1531.) Je ne condamne
aucune crmonie, si ce n'est celles qui sont contraires  l'vangile.
Nous avons conserv le baptistre et le baptme, bien que nous
l'administrions en nous servant de la langue vulgaire. Je permets les
images dans le temple; la messe est clbre avec les rites et les
costumes accoutums; seulement on y chante quelques hymnes en langue
vulgaire, et les paroles de la conscration sont en allemand. Enfin je
n'aurais point aboli la messe latine, pour y substituer la messe en
langue vulgaire, si je n'y avais t forc. (14 mars 1528.)

Tu vas organiser l'glise de Koenigsberg; je t'en prie, au nom du
Christ, change le moins de choses possible. Il y a prs de l des
villes piscopales, il ne faut pas que les crmonies de la nouvelle
glise diffrent beaucoup des anciens rites. Si la messe en latin
n'est pas abolie, ne l'abolis pas; seulement mles-y quelques chants
en allemand. Si elle est abolie, conserve l'ordre et les costumes
anciens. (16 juillet 1528.)

Le changement le plus grave que Luther fit subir  la messe, fut de la
traduire en langue vulgaire. La messe sera dite en allemand pour les
laques, mais l'office de chaque jour se fera en latin, en y joignant
toutefois quelques hymnes allemands. (28 octobre 1525.)

Je suis bien aise de voir qu'en Allemagne la messe soit  prsent
clbre en allemand[r45]. Mais que Carlostad fasse de cela une
ncessit, voil qui est encore de trop. C'est un esprit incorrigible.
Toujours, toujours des lois, des ncessits, des pchs! Il ne saurait
faire autrement... Je dirai volontiers la messe en allemand, et je m'en
occupe aussi; mais je voudrais qu'elle et un vritable air allemand.
Traduire simplement le texte latin, en conservant le ton et le chant
usits, cela peut aller  la rigueur, mais ne sonne pas bien et ne me
satisfait pas. Il faut que tout ensemble, texte et notes, accent et
gestes, viennent de notre langue et de notre voix natales; autrement ce
ne sera qu'imitation et singerie...

  [r45] Luth. Werke, t. II, 29.

Je dsire, plutt que je ne promets, de vous donner une messe en
allemand; car je ne me sens pas capable de ce travail, o il faut  la
fois la musique et l'esprit. (12 novembre 1524.)

Je te renvoie la messe; je tolrerai qu'on la chante ainsi, mais il ne
me plat pas qu'on garde la musique latine sur les paroles allemandes.
Je voudrais qu'on adoptt le chant allemand. (26 mars 1525.)

Je suis d'avis qu'il serait bon,  l'exemple des prophtes et des
anciens pres de l'glise, de faire des psaumes en allemand pour le
peuple. Nous cherchons des potes de tous cts; mais puisqu'il t'a t
donn beaucoup de faconde et d'loquence dans la langue allemande, et
que tu as cultiv ces dons, je te prie de m'aider dans mon travail, et
d'essayer de traduire quelque psaume sur le modle de ce que j'ai dj
fait. Je voudrais exclure les mots nouveaux et les termes de cour: il
faudrait, pour tre compris du peuple, le langage le plus simple et le
plus ordinaire, quoique, cependant, pur et juste; il faudrait que la
phrase ft claire et le plus prs du texte qu'il sera possible. (1524.)

Ce n'tait pas chose facile que d'organiser la nouvelle glise.
L'ancienne hirarchie tait brise. Le principe de la Rforme tant
de ramener toute chose au texte de l'vangile, pour tre consquent,
il fallait rendre  l'glise la forme dmocratique qu'elle avait aux
premiers sicles. Luther y semblait d'abord dispos.

_De ministris Ecclesi instituendis_, adress aux Bohmiens[a47].
Voil une belle invention des papistes, que le prtre est revtu
d'un caractre indlbile, et qu'aucune faute ne peut le lui faire
perdre...[a48] Le prtre doit tre choisi, lu par les suffrages du
peuple, et ensuite confirm par l'vque (c'est--dire qu'aprs
l'lection, le premier, le plus vnrable d'entre les lecteurs impose
les mains  l'lu). Est-ce que Christ, le premier prtre du nouveau
Testament, a eu besoin de la tonsure et de toutes ces momeries de
l'ordination piscopale. Est-ce que ses aptres, ses disciples en ont
eu besoin?... Tous les chrtiens sont prtres, tous peuvent enseigner
la parole de Dieu, administrer le baptme, consacrer le pain et le vin,
car Christ a dit: Faites cela en mmoire de moi. Nous tous qui sommes
chrtiens, nous avons le pouvoir des cls. Christ a dit aux aptres qui
reprsentaient auprs de lui l'humanit tout entire: Je vous le dis
en vrit, ce que vous aurez dli sur la terre, sera dli dans le
ciel. Mais lier et dlier n'est autre chose que prcher et appliquer
l'vangile. Dlier, c'est annoncer que Dieu a remis les fautes du
pcheur. Lier, c'est ter l'vangile et annoncer que les pchs sont
retenus.

Les noms que doivent porter les prtres sont ceux de ministres,
diacres, vques (surveillans), dispensateurs. Si le ministre cesse
d'tre fidle, il doit tre dpos; ses frres peuvent l'excommunier
et mettre quelqu'autre ministre  sa place. Le premier office dans
l'glise est celui de la prdication. Jsus-Christ et Paul prchaient,
mais ne baptisaient point[r46]. (1523.)

  [r46] Luth. oper. Witt. t. II, 364-74.

Il ne voulait point, nous l'avons dj vu, qu'on astreignt toutes les
glises  une rgle uniforme. Ce n'est point mon avis qu'on doive
imposer  toute l'Allemagne nos rglemens de Wittemberg. Et encore:
Il ne me parat point sr de runir les ntres en concile, pour
tablir l'unit des crmonies; c'est une chose de mauvais exemple,
 quelque bonne intention qu'on l'entreprenne, ainsi que le prouvent
tous les conciles de l'glise, depuis le commencement. Ainsi dans le
concile des aptres on a trait des oeuvres et des traditions plus que
de la foi; dans ceux qui ont suivi, on n'a jamais parl de la foi, mais
toujours d'opinions et de questions, en sorte que le nom de concile
m'est aussi suspect et aussi odieux que le nom de libre arbitre. Si une
glise ne veut pas imiter l'autre en ces choses extrieures, qu'est-il
besoin de se contraindre par des dcrets de conciles, qui se changent
bientt en lois et en filets pour les mes? (12 novembre 1524.)

Cependant il sentit que cette libert pouvait aller trop loin, et faire
tomber la Rforme dans une foule d'abus. J'ai lu ton ordination, mon
cher Hausmann, mais je pense qu'il ne faut pas la publier. J'en suis
depuis long-temps  me repentir de ce que j'ai fait; depuis qu' mon
exemple tous ont propos leurs rformes, la varit et la multitude
des crmonies a cru  l'infini, si bien qu'avant peu nous aurons
surpass l'ocan des crmonies papales. (21 mars 1534.)

Pour mettre quelque unit dans les crmonies de la nouvelle glise,
on institua des visites annuelles, qui se firent dans toute la
Saxe[a49]. Les visiteurs devaient s'informer de la vie et des doctrines
des pasteurs, redresser la foi de ceux qui erraient, et dpouiller
du sacerdoce ceux dont les moeurs n'taient point exemplaires. Ces
visiteurs taient nomms par l'lecteur, d'aprs les avis de Luther
qui, rsidant toujours  Wittemberg, formait, avec Jonas, Mlanchton,
et quelques autres thologiens, une sorte de comit central pour la
direction de toutes les affaires ecclsiastiques[r47].

  [r47] Seckendorf, t. II, 100.

Ceux de Winsheim ont demand  notre illustre prince de te permettre
de venir gouverner leur glise; d'aprs notre dlibration, il a rejet
cette demande. Il t'accorde de retourner dans ta patrie, si nous te
jugeons digne de ce ministre. (novembre 1531.) Sign LUTHER, JONAS,
MLANCHTON.

On trouve dans les lettres de Luther un grand nombre de consultations
de ce genre, signes de lui et de plusieurs autres thologiens
protestans.

Bien que Luther n'et aucun titre qui le plat au-dessus des autres
pasteurs, il exerait cependant une sorte de suprmatie et de
contrle[a50]. Voici, crit-il  Amsdorf, de nouvelles plaintes sur
toi et Frezhans, parce que vous avez excommuni un barbier; je ne
veux point dcider encore entre vous, mais rponds, je t'en supplie,
pourquoi cette excommunication?[a51] (juillet 1532.)

Nous ne pouvons que refuser la communion; tenter de donner 
l'excommunication religieuse tous les effets de l'excommunication
politique, ce serait nous rendre ridicules en essayant de faire ce
qui n'est plus de ce sicle, et ce qui est au-dessus de nos forces...
Le magistrat civil doit rester en dehors de toutes ces choses. (26
juin 1533.) Cependant l'excommunication lui semblait parfois une arme
bonne  employer. Un bourgeois de Wittemberg avait achet une maison
trente florins, et, aprs quelques rparations, il voulut la vendre
quatre cents[r48]. S'il le fait, dit Luther, je l'excommunie. Nous
devrions relever l'excommunication.--Comme on parlait de rtablir
les consistoires, le jurisconsulte Christian Bruck dit  Luther[r49]:
Les nobles et les bourgeois craignent que vous ne commenciez par
les paysans pour en venir ensuite  eux.--Juriste, rpondit Luther,
tenez-vous-en  votre droit et  ce qui touche l'ordre extrieur.--En
1538, apprenant qu'un homme de Wittemberg mprisait Dieu, sa parole et
ses serviteurs, il le fait menacer par deux chapelains.--Plus tard, il
dfend d'admettre au sacrement un noble qui tait usurier.

  [r48] Tischreden, 176.

  [r49] _Ibid._ 177.

Une des choses qui tourmentrent le plus le rformateur, fut
l'abolition des voeux monastiques[a52]. Ds le milieu de 1522, il
publia une exhortation aux quatre ordres mendians. Les Augustins au
mois de mars, les Chartreux au mois d'aot se dclarrent hautement
pour lui.

Aux lieutenans de la Majest impriale  Nuremberg:... Dieu ne peut
demander des voeux, qui sont au-dessus de la nature humaine... Chers
seigneurs, laissez-vous flchir. Vous ne savez pas quelles horribles et
infmes malices le diable exerce dans les couvens. Ne vous en rendez
pas complices, n'en chargez pas votre conscience. Si mes ennemis les
plus acharns savaient ce que j'apprends chaque jour de tous les pays,
ah! ils m'aideraient demain  renverser les couvens. Vous me forcez 
crier plus haut que je ne voudrais. Cdez, je vous en supplie, avant
que les scandales n'clatent trop honteusement. (Aot 1523.)

Le dcret gnral des Chartreux sur la libert qu'auront les moines
de sortir et de quitter l'habit, me plat fort, et je le publierai.
L'exemple d'un ordre si considrable aidera nos affaires et appuiera
nos dcisions. (20 aot 1522.)--Cependant il voulait que les choses
se fissent sans bruit ni scandale. Il crit  Jean Lange: Ta sortie
du monastre n'a pas, je pense, t sans motif, mais j'aurais mieux
aim que tu te misses au-dessus de tous les motifs; non que je condamne
la libert de sortir, mais je voudrais voir enlever  nos adversaires
toute occasion de calomnie.

Il avait beau recommander qu'on vitt toute violence; la Rforme lui
chappait en s'tendant chaque jour au dehors. A Erfurth, en 1521, on
avait forc les maisons de plusieurs prtres, et il s'en tait plaint;
on alla encore plus loin, en 1522, dans les Pays-Bas. Tu sais, je
pense, ce qui s'est pass  Anvers, et comment les femmes ont dlivr
par force Henri de Zutphen. Les frres sont chasss du couvent, les
uns prisonniers en divers endroits, les autres relchs aprs avoir
reni le Christ; d'autres encore ont persist; ceux qui sont fils de
la cit ont t jets dans la maison des Bghards; tout le mobilier du
couvent est vendu, et l'glise ferme ainsi que le couvent; on va la
dmolir. Le saint Sacrement a t transport en pompe dans l'glise
de la sainte Vierge, comme si on le tirait d'un lieu hrtique; des
bourgeois, des femmes, ont t torturs et punis. Henri lui-mme
revient  nous par Brme; il s'y est arrt et y enseigne la parole, 
la prire du peuple, sur l'ordre du conseil, en dpit de l'vque. Le
peuple est anim d'un dsir et d'une ardeur admirables; enfin, quelques
personnes ont tabli prs de nous un colporteur, qui leur porte des
livres de Wittemberg. Henri lui-mme voulait avoir de toi des lettres
d'obdience; mais nous ne pouvions t'atteindre si promptement. Nous
en avons donc donn en ton nom, sous le sceau de notre prieur. (19
dcembre 1522.)

Tous les Augustins de Wittemberg avaient l'un aprs l'autre abandonn
le couvent, le prieur en rsigna la proprit entre les mains de
l'lecteur, et Luther jeta le froc. Le 9 octobre 1524, il parut en
public avec une robe semblable  celle que les prdicateurs portent
encore aujourd'hui en Allemagne; c'tait l'lecteur qui lui en avait
donn le drap.

Son exemple encouragea moines et religieuses  rentrer dans le sicle.
Ces femmes, jetes tout--coup hors du clotre et fort embarrasses
dans un monde qu'elles ne connaissaient pas, accouraient prs de celui
dont la parole leur avait fait quitter la solitude du monastre.

J'ai reu hier neuf religieuses sortant de captivit, du monastre de
Nimpschen, et parmi elles Staupitza et deux autres de la famille de
Zeschau[a53]. (8 avril 1523.)

J'ai grand'piti d'elles, et surtout des autres qui meurent en foule
de cette maudite et incestueuse chastet[a54]. Ce sexe si faible, est
uni au mle par la nature, par Dieu mme; si on l'en spare, il prit.
O tyrans,  parens cruels d'Allemagne!... Tu demandes ce que je ferai 
leur gard? D'abord je signifierai aux parens qu'ils les recueillent;
sinon, j'aurai soin qu'on les reoive ailleurs. Voici leurs noms:
Magdeleine Staupitz, Elsa de Canitz, Ave Grossin, Ave Schonfeld et sa
soeur Marguerite Schonfeld, Laneta de Golis, Marguerite Zeschau et
Catherine de Bora. Elles se sont vades d'une manire tonnante...
Mendie-moi auprs de tes riches courtisans quelque argent, dont je
puisse les nourrir pendant une huitaine ou une quinzaine de jours,
jusqu' ce que je les rende  leurs parens ou  ceux qui m'ont donn
promesse. (10 avril 1523.)

Mon matre Spalatin, je m'tonne que vous m'ayez renvoy cette femme,
puisque vous connaissez bien ma main, et que vous ne donnez d'autre
raison, sinon que la lettre n'tait pas signe... Prie l'lecteur qu'il
donne quelques dix florins et une robe neuve ou vieille ou autre chose,
enfin qu'il donne pour ces pauvres vierges malgr elles. (22 avril
1523.)

Le 10 avril 1522, Luther crit  Lonard Koppe, bourgeois considrable
de Torgau, qui avait aid neuf religieuses  se retirer de leur
couvent. Il l'approuve et l'exhorte  ne pas se laisser effrayer par
les cris qui s'lveront contre lui. Vous avez fait une bonne oeuvre,
et plt  Dieu que nous pussions dlivrer de mme tant d'autres
consciences qui sont encore prisonnires... La parole de Dieu est
maintenant dans le monde et non dans les couvens...

Le 18 juin 1523, il crit une lettre de consolation  trois demoiselles
que le duc Henri, fils du duc Georges, avait chasses de sa cour pour
avoir lu les livres de Luther. Bnissez ceux qui vous outragent,
etc... Vous n'tes malheureusement que trop venges de leur injustice.
Il faut avoir piti de ces furieux, de ces insenss qui ne voient pas
qu'ils perdent misrablement leur me en pensant vous faire du mal...

Voici bien du nouveau, que tu sais dj, sans doute, c'est que la
duchesse de Montsberg s'est chappe par grand miracle du couvent
de Freyberg; elle est dans ma maison avec deux jeunes filles, l'une
Marguerite Volckmarin, fille d'un bourgeois de Leipsick, l'autre,
Dorothe, fille d'un bourgeois de Freyberg. (20 octobre 1528.)

Cette malheureuse lisabeth de Reinsberg, chasse de l'cole des
filles d'Altenbourg et n'ayant plus de quoi vivre, s'est adresse 
moi aprs s'tre plainte au Prince, qui l'a renvoye  ceux qui sont
chargs du squestre; elle m'a pri de t'crire pour que tu l'appuies
prs d'eux, etc. (Mars 1533.)

Cette jeune fille d'Altenbourg, dont le vieux pre et la mre ont t
pris dans leur maison, s'est adresse  moi pour me supplier de lui
donner secours et conseil. Ce que je ferai dans cette affaire, Dieu le
sait. (14 juillet 1533.)

Quelques mots de Luther donnent lieu de croire, que ces femmes
qui affluaient autour de lui, abusrent souvent de sa facilit,
que plusieurs mme prtendaient faussement s'tre chappes du
clotre.--Que de religieuses n'ai-je pas soutenues  grands frais!
Que de fois n'ai-je pas t tromp par de prtendues nonnes, de vraies
coureuses, quelle que ft leur noblesse (generosas meretrices). (1535,
24 aot.)

Ces tristes mprises modifirent de bonne heure les ides de Luther,
sur l'opportunit de la suppression des couvens. Dans une prface
adresse  la commune de Leisnick (1523), il conseille de ne pas les
supprimer violemment[r50]; mais de les laisser s'teindre en n'y
recevant plus de novices. Comme il ne faut contraindre personne
dans les choses de la foi, continue-t-il, on ne doit pas expulser ni
maltraiter ceux qui voudront rester dans les couvens, soit  cause de
leur grand ge, soit par amour de l'oisivet et de la bonne chre, soit
par motif de conscience. Il faut les laisser jusqu' leur fin comme
ils ont t auparavant, car l'vangile nous enseigne de faire du bien,
mme aux indignes; et il faut considrer ici que ces personnes sont
entres dans leur tat, aveugles par l'erreur commune, et qu'elles
n'ont point appris de mtier qui puisse les nourrir... Les biens de ces
couvens doivent tre employs comme il suit: d'abord, je viens de le
dire,  l'entretien des religieux qui y restent. Ensuite il faut donner
une certaine somme  ceux qui en sortent (quand mme ils n'auraient
rien apport), pour qu'ils puissent commencer un autre tat; car ils
quittent leur asile pour toujours, et ils auraient pu, pendant qu'ils
taient au couvent, apprendre quelque chose. Quant  ceux qui avaient
apport du bien, il est juste qu'on leur en restitue la plus grande
partie, sinon le tout. Ce qui reste sera mis en caisse commune pour en
tre prt et donn aux pauvres du pays. On remplira ainsi la volont
des fondateurs; car, quoiqu'ils se soient laisss sduire  donner
leur bien aux couvens, leur intention a pourtant t de le consacrer
 l'honneur et au culte de Dieu. Or, il n'est pas de plus beau culte
que la charit chrtienne qui vient au secours de l'indigent, comme
Jsus-Christ l'attestera lui-mme au jugement dernier (saint Mathieu,
XXV)... Cependant, si parmi les hritiers des fondateurs il s'en
trouvait qui fussent dans le besoin, il serait quitable et conforme 
la charit de leur dlivrer une partie de la fondation, mme le tout,
s'il tait ncessaire, la volont de leurs pres n'ayant pu tre, ou du
moins n'ayant pas d tre, d'ter le pain  leurs enfans et hritiers
pour le donner  des trangers... Vous m'objecterez que je fais le trou
trop large, et que de cette manire il restera peu de chose  la caisse
commune; chacun, dites-vous, viendra prtendre qu'il lui faut tant et
tant, etc. Mais j'ai dj dit que ce doit tre une oeuvre d'quit et
de charit. Que chacun examine, en sa conscience, combien il lui faudra
pour ses besoins et combien il pourra laisser  la caisse, qu'ensuite
la commune pse les circonstances  son tour, et tout ira bien. Quand
mme la cupidit de quelques particuliers trouverait son profit  cet
accommodement, cela vaudrait toujours mieux que les pillages et les
dsordres qu'on a vus en Bohme...

  [r50] Luth. Werke, t. IX, 536.

Je ne voudrais pas conseiller  des vieillards de quitter le
monastre, d'abord parce que, rendus au monde, ils deviendraient
peut-tre  charge aux autres, et trouveraient difficilement, dans
ce refroidissement de la charit, les soins dont ils sont dignes.
Dans l'intrieur du monastre, ils ne seront  charge  personne,
ni obligs de recourir  la sollicitude des trangers; ils pourront
faire beaucoup pour le salut de leur prochain, ce qui, dans le monde,
leur serait difficile, je dis mme impossible. Luther finit par
encourager un moine  rester dans son monastre. J'y ai moi-mme vcu
quelques annes; j'y aurais vcu plus long-temps, et j'y serais encore
aujourd'hui, si mes frres et l'tat du monastre me l'avaient permis.
(28 fvrier 1528.)

Quelques nonnes des Pays-Bas crivirent au docteur Martin Luther, et
se recommandrent  ses prires[r51]. C'taient de pieuses vierges
craignant Dieu, qui se nourrissaient du travail de leurs mains, et
vivaient dans l'union. Le docteur en eut grande compassion, et il dit:
On doit laisser de pauvres nonnes comme celles-ci vivre toujours 
leur manire. Il en est de mme des feldkloster, qui ont t fonds
par les princes pour ceux de la noblesse. Mais les ordres mendians...
C'est des clotres comme ceux dont je parlais tout--l'heure, que l'on
peut tirer des gens habiles pour les charges de l'glise, pour le
gouvernement civil et pour l'conomie.

  [r51] Tischreden, 271.

Cette poque de la vie de Luther (1521-1528) fut prodigieusement
affaire et misrablement laborieuse[a55]. Il n'tait plus soutenu,
comme dans la prcdente, par la chaleur de la lutte et l'intrt
du pril. _A Spalatin._ Je t'en conjure, dlivre-moi; je suis
tellement cras des affaires des autres, que la vie m'en devient 
charge...--Martin LUTHER, courtisan hors de la cour, et bien malgr
lui. (_Aulicus extr aulam, et invitus._) (1523.) Je suis trs occup,
visiteur, lecteur, prdicateur, auteur, auditeur, acteur, coureur,
lutteur, et que sais-je? (29 octobre 1528.)

La rforme des paroisses  poursuivre, l'uniformit des crmonies 
tablir, la rdaction du grand Catchisme, les rponses aux nouveaux
pasteurs, les lettres  l'lecteur dont il fallait obtenir l'agrment
pour chaque innovation; c'tait bien du travail et bien de l'ennui.
Cependant les adversaires de Luther ne le laissaient pas reposer.
rasme publiait contre lui son formidable livre _De libero arbitrio_,
auquel Luther ne se dcida  rpondre qu'en 1525. La Rforme elle-mme
semblait se tourner contre le rformateur. Son ancien ami Carlostad
avait couru dans la voie o marchait Luther[a56]. C'tait mme pour
l'arrter dans ses rapides et violentes innovations, que Luther avait
quitt prcipitamment le chteau de Wartbourg. Il ne s'agissait plus
seulement de l'autorit religieuse; l'autorit civile elle-mme allait
tre mise en question. Derrire Carlostad, on entrevoyait Mnzer[a57];
derrire les sacramentaires et les iconoclastes, apparaissait dans le
lointain la rvolte des paysans, une jacquerie, une guerre servile
plus raisonne, plus niveleuse et non moins sanglante que celles de
l'antiquit.




CHAPITRE III.

1523-1525.

    Carlostad.--Mnzer. Guerre des paysans.


Priez pour moi, et aidez-moi  fouler aux pieds ce Satan qui s'est
lev  Wittemberg contre l'vangile, au nom de l'vangile: nous avons
maintenant  combattre un ange devenu, comme il croit, ange de lumire.
Il sera difficile de faire cder Carlostad par persuasion; mais Christ
le contraindra, s'il ne cde de lui-mme. Car nous sommes matres de la
vie et de la mort, nous qui croyons au matre de la vie et de la mort.
(12 mars 1523.)

J'ai rsolu de lui interdire la chaire o il est mont tmrairement
sans aucune vocation, malgr Dieu et les hommes. (19 mars.)

J'ai fch Carlostad, parce que j'ai cass ses ordinations, quoique
je n'aie pas condamn sa doctrine; il me dplat cependant qu'il ne
s'occupe que de crmonies et de choses extrieures, ngligeant la
vraie doctrine chrtienne; c'est--dire la foi et la charit.... Par sa
sotte manire d'enseigner, il conduisait le peuple  se croire chrtien
pour des misres, pour communier sous les deux espces, pour ne pas se
confesser, pour briser des images... Il voulait s'riger en nouveau
docteur et lever ses ordonnances dans le peuple, sur la ruine de mon
autorit (_press me auctoritate_). (30 mars.)

Aujourd'hui mme, j'ai pris  part Carlostad, pour le supplier de ne
rien publier contre moi; qu'autrement, nous serions forcs de jouer de
la corne l'un contre l'autre. Notre homme a jur par tout ce qu'il y a
de plus sacr, de ne rien crire contre moi. (21 avril.)

... Il faut instruire les faibles avec douceur et patience... Veux-tu,
aprs avoir suc le lait, couper les mamelles et empcher les autres de
se nourrir comme toi? Si les mres jetaient par terre et abandonnaient
les enfans qui ne savent pas, en naissant, manger comme les hommes,
que serais-tu devenu? Cher ami, si tu as suc et grandi assez, laisse
donc les autres sucer et grandir  leur tour....

Carlostad abandonna ses fonctions de professeur et d'archidiacre
 Wittemberg, mais sans abandonner le traitement, il s'en alla 
Orlamunde, puis  Ina. Carlostad a rig une imprimerie  Ina...
Mais l'lecteur et notre acadmie ont promis, conformment  l'dit
imprial, de ne permettre aucune publication qui n'ait t soumise 
l'examen des commissaires. On ne peut souffrir que Carlostad et les
siens s'affranchissent seuls de la soumission aux princes. (7 janvier
1524.) Carlostad est infatigable comme d'habitude; avec ses nouvelles
presses qu'il a riges  Ina, il a publi et publiera, m'a-t-on dit,
dix-huit ouvrages. (14 janvier 1524.)

Laissons la tristesse avec l'inquitude  l'esprit de Carlostad. Pour
nous, soutenons le combat sans trop nous en proccuper; c'est la cause
de Dieu, c'est l'affaire de Dieu, ce sera l'oeuvre de Dieu, la victoire
de Dieu; il saura, sans nous, combattre et vaincre; que s'il nous juge
dignes de nous prendre pour cette guerre, nous serons prts et dvous.
J'cris ceci pour t'exhorter, toi et les autres par ton intermdiaire,
 ne pas avoir peur de Satan,  ne pas laisser votre coeur se troubler.
Si nous sommes injustes, ne faut-il pas que nous soyons accabls? Si
nous sommes justes, il y a un Dieu juste qui fera voir notre justice
comme le plein midi. Prisse ce qui prit, survive ce qui survit, ce
n'est pas notre affaire. (22 octobre 1524.)

Nous rappellerons Carlostad au nom de l'universit  l'office de la
parole, qu'il doit  Wittemberg, nous le rappellerons du lieu o il n'a
pas t appel; enfin, s'il ne vient pas, nous l'accuserons auprs du
prince. (14 mars 1524.)

Luther crut devoir se transporter lui-mme  Ina[a58]. Carlostad
se croyant bless par un sermon de Luther, lui fit demander une
entrevue[r52]. Elle eut lieu dans la chambre de Luther, en prsence
d'un grand nombre de tmoins. Aprs de longues rcriminations de part
et d'autre, Carlostad dit: Allons, docteur, prchez toujours contre
moi, je saurai ce que j'ai  faire de mon ct. _Luther_: Si vous avez
quelque chose sur le coeur, crivez-le hardiment. _Carlost._ Aussi
ferai-je, et je ne craindrai personne. _Luth._ Oui, crivez contre
moi publiquement. _Carlost._ Si c'est l votre envie, j'ai de quoi
vous satisfaire. _Luth._ Faites, je vous donnerai un florin pour gage
de bataille. _Carlost._ Un florin? _Luth._ Que je sois un menteur si
je ne le fais. _Carlost._ Eh bien! j'accepte. A ce mot, le docteur
Luther tira de sa poche un florin d'or qu'il prsenta  Carlostad en
disant: Prenez et attaquez-moi, hardiment; allons, sus. Carlostad
prit le florin, le montra  tous les assistans, et dit: Chers frres,
voil des arrhes, c'est le signe du droit que j'ai d'crire contre
le docteur Luther. Soyez-en tous tmoins. Ensuite il le mit dans sa
bourse et donna la main  Luther. Celui-ci but un coup  sa sant.
Carlostad lui fit raison en ajoutant: Cher docteur, je vous prie de ne
pas m'empcher d'imprimer ce que je voudrai et de ne me perscuter en
aucune faon. Je pense me nourrir de ma charrue, et vous serez  mme
d'prouver ce que produit la charrue. _Luth._ Comment voudrais-je
vous empcher d'crire contre moi? Je vous prie de le faire et je vous
donne ce florin tout justement pour que vous ne m'pargniez point. Plus
vous m'attaquerez violemment, plus j'en serai aise. Ils se donnrent
encore une fois la main et se sparrent.

  [r52] Luth. Werke, t. IX, 211 _bis_.

Cependant comme la ville d'Orlamunde entrait trop vivement dans les
opinions de Carlostad, et avait mme chass son pasteur, Luther obtint
un ordre de l'lecteur pour l'en faire sortir[a59]. Carlostad lut
solennellement une lettre d'adieu, aux hommes d'abord, et ensuite
aux femmes; on les avait appels au son de la cloche, et pendant
la lecture tous pleuraient: Carlostad a crit  ceux d'Orlamunde,
avec cette suscription: _Andr Bodenstein, chass, sans avoir t
entendu ni convaincu, par Martin Luther._ Tu vois que moi qui ai
failli tre martyr, j'en suis venu  ce point de faire des martyrs 
mon tour. Egranus fait le martyr aussi, et crit qu'il a t chass
par les papistes et par les luthriens. Tu ne saurais croire combien
s'est rpandu ce dogme de Carlostad sur le sacrement. *** est venu
 rsipiscence et demande pardon; on l'avait aussi forc de quitter
le pays; j'ai crit pour lui, et ne sais si j'obtiendrai. Martin
d'Ina, qui avait galement reu l'ordre de partir, a fait en chaire
ses adieux, tout en larmes et implorant son pardon: il a reu pour
toute rponse cinq florins, puis en faisant mendier par la ville, il
a eu encore vingt-cinq gros. Tout cela tournera, je pense, au bien
des prdicateurs; ce sera une preuve pour leur vocation, qui leur
apprendra en mme temps  prcher et  se conduire avec crainte. (27
octobre 1524.)

Carlostad tourna alors vers Strasbourg, et de l vers Ble.
Ses doctrines se rapprochaient beaucoup de celles des Suisses,
d'OEcolampade, de Zwingli, etc.

Je diffre d'crire sur l'eucharistie, jusqu' ce que Carlostad ait
rpandu les poisons qu'il doit rpandre, comme il me l'a promis aprs
avoir mme reu de moi une pice d'or.--Zwingli et Lon le juif, dans
la Suisse, tiennent les mmes opinions que Carlostad; ainsi se propage
ce flau; mais le Christ rgne, s'il ne combat point. (12 novembre
1524.)

Toutefois il crut devoir rpondre aux plaintes que faisait Carlostad
d'avoir t chass par lui de la Saxe[r53]. D'abord je puis bien dire
que je n'ai jamais fait mention de Carlostad devant l'lecteur de Saxe;
car je n'ai, de toute ma vie, dit un mot  ce prince; je ne l'ai pas
non plus entendu parler, je n'ai pas mme vu sa figure, si ce n'est
une fois  Worms, en prsence de l'Empereur, quand je fus interrog
pour la seconde fois. Mais il est vrai que je lui ai souvent crit par
Spalatin, surtout pour l'engager  rsister  l'esprit d'Alstet[6].
Mais mes paroles restrent sans effet, au point que je me fchais
contre l'lecteur. Carlostad devait donc pargner  un tel prince les
outrages qu'il lui a prodigus... Quant au duc Jean Frdric, j'avoue
que je lui ai souvent parl de ces affaires; je lui ai signal les
attentats et l'ambition perverse de Carlostad...

  [r53] _Ibid._ t. II, 17-22.

  [6] C'tait la rsidence de Mnzer, chef de la rvolte des
  paysans, dont nous parlerons plus bas.

.... Il n'y a pas  plaisanter avec _Monseigneur tout le monde_ (Herr
_omnes_); c'est pourquoi Dieu a constitu des autorits; car il veut
qu'il y ait de l'ordre ici-bas.


Enfin Carlostad clata. J'ai reu hier une lettre de mes amis de
Strasbourg au sujet de Carlostad; en voyageant de ce ct, il est all
 Ble, et il a enfin vomi cinq livres, qui seront suivis de deux
autres. J'y suis trait de double papiste, d'alli de l'Antichrist, que
sais-je? (14 dcembre.) Mes amis m'crivent de Ble, que les amis de
Carlostad y ont t punis de la prison, et que peu s'en est fallu qu'on
ne brlt ses livres. Il y a t aussi lui-mme, mais en cachette.
OEcolampade et Pellican crivent pour donner leur assentiment  son
opinion. (13 janvier 1525.)

Carlostad avait rsolu d'aller nicher  Schweindorf; mais le comte
d'Henneberg le lui a interdit par lettres expresses au conseil de
ville. Je voudrais bien qu'on en ft autant pour Strauss... (10 avril
1525.)

Luther parut charm de voir Carlostad se dclarer: Le diable s'est
tu, crit-il, jusqu' ce que je l'eusse gagn avec un florin qui,
grce  Dieu, a t bien plac, et je ne m'en repens pas. Il crivit
alors divers pamphlets d'une verve admirable _Contre les prophtes
clestes_[r54]. On ne craint rien, comme si le diable dormait; tandis
qu'il tourne autour, comme un lion cruel. Mais j'espre que, moi
vivant, il n'y aura point de pril. Tant que je vivrai, je combattrai,
serve ce que pourra. Chacun ne cherche que ce qui plat  la raison.
Ainsi les Ariens, les Plagiens... Ainsi sous la papaut, c'tait une
proposition bien sonnante que le libre arbitre pt quelque chose pour
la grce. La doctrine de la foi et de la bonne conscience importe
plus que celle des bonnes oeuvres; car, si les oeuvres manquent, la
foi restant, il y a encore espoir de secours. On doit employer les
moyens spirituels pour engager les vrais chrtiens  reconnatre leurs
pchs. Mais pour les hommes grossiers, pour _Monsieur tout le monde_
(Herr _omnes_), on doit le pousser corporellement et grossirement 
travailler et faire sa besogne, de sorte que bon gr mal gr, il soit
pieux extrieurement sous la loi et sous le glaive, comme on tient les
btes sauvages en cages et enchanes.

  [r54] _Ibid._ t. II, 10-56.

L'esprit des nouveaux prophtes veut tre le plus haut esprit, un
esprit qui aurait mang le Saint-Esprit avec les plumes et avec tout
le reste... Bible, disent-ils, oui, _bibel_, _bubel_, _babel_... Eh!
bien! puisque le mauvais esprit est si obstin dans son sens, je ne
veux pas lui cder plus que je ne l'ai fait auparavant. Je parlerai des
images, d'abord selon la loi de Mose, et je dirai que Mose ne dfend
que les images de Dieu... Contentons-nous donc de prier les princes de
supprimer les images, et tons-les de nos coeurs.

Plus loin Luther s'tonne ironiquement de ce que les modernes
iconoclastes ne poussent pas leur zle pieux jusqu' se dfaire aussi
de leur argent et de tout objet prcieux qui porte des empreintes
d'images[r55]. Pour aider la faiblesse de ces saintes gens et les
dlivrer de ce qui les souille, il faudrait des gaillards qui n'eussent
pas grand'chose dans le gousset. La _voix cleste_,  ce qu'il parat,
n'est pas assez forte pour les engager  tout jeter d'eux-mmes. Il
faudrait un peu de violence.

  [r55] _Ibid._ t. II, 13.

... Lorsqu' Orlamunde je traitai des images avec les disciples de
Carlostad, et que j'eus montr par le texte, que dans tous les passages
de Mose qu'ils me citaient il n'tait parl que des idoles des paens,
il en sortit un d'entre eux, qui se croyait sans doute le plus habile,
et qui me dit: coute! Je puis bien te tutoyer, si tu es chrtien.
Je lui rpondis: Appelle-moi toujours comme tu voudras. Mais je
remarquai qu'il m'aurait plus volontiers encore frapp; il tait si
plein de l'esprit de Carlostad, que les autres ne pouvaient le faire
taire. Si tu ne veux pas suivre Mose, continua-t-il, il faut au moins
que tu souffres l'vangile; mais tu as jet l'vangile sous la table,
et il faut qu'il soit tir de l; non, il n'y peut pas rester.--Que
dit donc l'vangile? lui rpliquai-je.--Jsus dit dans l'vangile
(ce fut sa rponse), je ne sais pas o cela se trouve, mais mes frres
le savent bien, que la fiance doit ter sa chemise dans la nuit des
noces. Donc il faut ter et briser toutes les images, afin de devenir
purs et libres de la crature. _Hc ille._

Que devais-je faire, me trouvant parmi de telles gens? Ce fut du moins
pour moi l'occasion d'apprendre que briser les images c'tait, d'aprs
l'vangile, ter la chemise  la fiance dans la nuit des noces. Ces
paroles et ce mot de l'vangile jet sous la table, il les avait
entendus de son matre; sans doute Carlostad m'avait accus de jeter
l'vangile, pour dire qu'il tait venu le relever. Cet orgueil est
cause de tous ses malheurs; voil ce qui l'a pouss de la lumire dans
les tnbres...

... Nous sommes algres et pleins de courage, et nous combattons
contre des esprits mlancoliques, timides, abattus, qui ont peur du
bruit d'une feuille sans avoir peur de Dieu; c'est l'ordinaire des
impies (psaume XXV). Leur passion, c'est de rgenter Dieu, et sa
parole et ses oeuvres. Ils ne seraient pas si hardis si Dieu n'tait
invisible, intangible. Si c'tait un homme visible et prsent, il les
ferait fuir avec un brin de paille.

Celui que Dieu pousse  parler, le fait librement et publiquement sans
s'inquiter s'il est seul, et si quelqu'un se met de son parti. Ainsi
fit Jrmie, et je puis me vanter d'avoir moi-mme fait ainsi[7]. C'est
donc sans aucun doute le diable, cet esprit dtourn et homicide, qui
se glisse par derrire, et qui s'excuse ensuite, disant que d'abord
il n'avait pas t assez fort dans la foi. Non, l'esprit de Dieu ne
s'excuse point ainsi. Je te connais bien, mon diable...

  [7] L'esprit de ces prophtes s'est toujours chevaleresquement
  enfui, et voil qu'il se glorifie comme un esprit magnanime et
  chevaleresque.--Mais moi, j'ai paru  Leipzig pour y disputer
  devant le peuple le plus dangereux. Je me suis prsent 
  Augsbourg, sans sauf-conduit, devant mes plus grands ennemis; 
  Worms, devant Csar et tout l'Empire, quoique je susse bien que
  le sauf-conduit tait bris. Mon esprit est rest libre comme une
  fleur des champs... (1524.)

... Si tu leur demandes (aux partisans de Carlostad) comment on
arrive  cet esprit sublime, ils ne te renvoient point  l'vangile,
mais  leurs rves, aux espaces imaginaires. Pose-toi dans l'ennui,
disent-ils, comme moi je m'y suis pos, et tu l'apprendras de mme;
la voix cleste se fera entendre, et Dieu te parlera en personne. Si
ensuite tu insistes et demandes ce que c'est que cet ennui, ils en
savent autant que le docteur Carlostad sait le grec et l'hbreu... Ne
reconnais-tu pas ici le diable, l'ennemi de l'ordre divin? Le vois-tu
comme il ouvre une large bouche, criant: Esprit, esprit, esprit; et
tout en criant cela il dtruit ponts, chemins, chelles; en un mot,
toute voie par laquelle l'esprit peut pntrer en toi:  savoir,
l'ordre extrieur tabli de Dieu dans le saint baptme, dans les signes
et dans sa propre parole? Ils veulent que tu apprennes  monter les
nues, chevaucher le vent, et ils ne te disent ni comment, ni quand, ni
o, ni quoi; tu dois, comme eux, l'apprendre par toi-mme.

Martin Luther, indigne ecclsiaste et vangliste  Wittemberg, 
tous les chrtiens de Strasbourg, les tout aimables amis de Dieu: Je
supporterais volontiers les emportemens de Carlostad dans l'affaire
des images. Moi-mme j'ai fait, par mes crits, plus de mal aux images
qu'il ne fera jamais par toutes ses violences et ses fureurs. Mais ce
qui est intolrable, c'est que l'on excite et que l'on pousse les gens
 tout cela, comme si c'tait obligatoire, et qu' moins de briser les
images, on ne pt tre chrtien. Sans doute, les oeuvres ne font pas le
chrtien; ces choses extrieures telles que les images et le sabbat,
sont laisses libres dans le Nouveau Testament, de mme que toutes
les autres crmonies de la loi. Saint Paul dit: Nous savons que les
idoles ne sont rien dans le monde. Si elles ne sont rien, pourquoi
donc,  ce sujet, enchaner et torturer la conscience des chrtiens?
Si elles ne sont rien, qu'elles tombent ou qu'elles soient debout, il
n'importe.

Il passe  un sujet plus lev,  la question de la prsence relle,
question suprieure du symbolisme chrtien dont celle des images est le
ct infrieur. C'est principalement en ce point que Luther se trouvait
oppos  la rforme suisse, et que Carlostad s'y rattachait, quelque
loign qu'il en ft par la hardiesse de ses opinions politiques.

J'avoue que si Carlostad ou quelque autre et pu me montrer, il y
a cinq ans, que dans le saint sacrement il n'y a que du pain et du
vin, il m'aurait rendu un grand service[r56]. J'ai eu des tentations
bien fortes alors, je me suis tordu, j'ai lutt; j'aurais t bien
heureux de me tirer de l. Je voyais bien que je pouvais ainsi porter
au papisme le coup le plus terrible... Il y en a bien eu deux encore
qui m'ont crit sur ce point, et de plus habiles gens que le docteur
Carlostad, et qui ne torturaient pas comme lui les paroles d'aprs leur
caprice. Mais je suis enchan, je ne puis en sortir, le texte est trop
puissant, rien ne peut l'arracher de mon esprit.

  [r56] _Ibid._ t. II, 58.

Aujourd'hui mme, s'il arrivait que quelqu'un pt me prouver, par des
raisons solides, qu'il n'y a l que du pain et du vin, on n'aurait pas
besoin de m'attaquer si furieusement. Je ne suis malheureusement que
trop port  cette interprtation toutes les fois que je sens en moi
mon Adam. Mais ce que le docteur Carlostad imagine et dbite sur ce
sujet me touche si peu, qu'au contraire j'en suis plutt confirm dans
mon opinion; et si je ne l'avais dj pens, de telles billeveses
prises hors de l'criture, et comme en l'air, suffiraient pour me faire
croire que son opinion n'est pas la bonne.

Il avait crit dj dans le pamphlet _Contre les prophtes clestes_.
Carlostad dit ne pouvoir _raisonnablement_ concevoir que le corps de
Jsus-Christ se rduise dans un si petit espace. Mais, si on consulte
la raison, on ne croira plus aucun mystre... Luther ajoute  la page
suivante cette bouffonnerie incroyablement audacieuse: Tu penses
apparemment que l'ivrogne Christ ayant trop bu  souper, a tourdi ses
disciples de paroles superflues.


Cette violente polmique de Luther contre Carlostad tait chaque jour
aigrie par les symptmes effrayans de bouleversement gnral qui
menaait l'Allemagne. Les doctrines du hardi thologien rpondaient aux
voeux, aux penses dont les masses populaires taient proccupes, en
Souabe, en Thuringe, en Alsace, dans tout l'occident de l'Empire. Le
bas peuple, les paysans, endormis depuis si long-temps sous le poids
de l'oppression fodale, entendirent les savans et les princes parler
de libert, d'affranchissement, et s'appliqurent ce qu'on ne disait
pas pour eux[8]. La rclamation des pauvres paysans de la Souabe, dans
sa barbarie nave, restera comme un monument de modration courageuse.
Peu--peu l'ternelle haine du pauvre contre le riche se rveilla,
moins aveugle toutefois que dans la _jacquerie_, mais cherchant dj
une forme systmatique, qu'elle ne devait atteindre qu'au temps des
_niveleurs_ anglais. Elle se compliqua de tous les germes de dmocratie
religieuse qu'on avait cru touffs au moyen-ge. Des Lollardistes,
des Bghards, une foule de visionnaires apocalyptiques se remurent. Le
mot de ralliement devint plus tard la ncessit d'un second baptme;
ds le principe, le but fut une guerre terrible contre l'ordre tabli,
contre toute espce d'ordre; guerre contre la proprit, c'tait un
vol fait au pauvre, guerre contre la science, elle rompait l'galit
naturelle, elle tentait Dieu qui rvlait tout  ses saints; les
livres, les tableaux taient des inventions du diable.

  [8] Les paysans n'avaient pas attendu la Rforme pour s'insurger;
  des rvoltes avaient eu lieu ds 1491, ds 1502. Les villes
  libres avaient imit cet exemple: Erfurth en 1509, Spire en
  1512, et Worms en 1513. Les troubles avaient recommenc en
  1524; mais, cette fois par les nobles. Franz de Sickingen, leur
  chef, crut le moment venu de se jeter sur les biens des princes
  ecclsiastiques; il osa mettre le sige devant Trves. Il
  tait, dit-on, dirig par les clbres rformateurs OEcolampade
  et Bucer, et par Hutten, alors au service de l'archevque de
  Mayence. Le duc de Bavire, le palatin, le landgrave de Hesse,
  vinrent dlivrer Trves; ils voulaient attaquer Mayence,
  en punition de la connivence prsume de l'archevque avec
  Sickingen. Celui-ci prit; Hutten fut proscrit, et ds-lors sans
  asile, mais toujours crivant, toujours violent et colrique; il
  mourut peu aprs de misre.

Les paysans se soulevrent d'abord dans la Fort-Noire, puis autour
d'Heilbronn, de Francfort, dans le pays de Bade et Spire[a60]. De l,
l'incendie gagna l'Alsace, et nulle part il n'eut un caractre plus
terrible. Nous le retrouvons encore dans le Palatinat, la Hesse, la
Bavire. En Souabe, le chef principal des insurgs tait un des petits
nobles de la valle du Necker, le clbre Goetz de Berlichingen,
_Goetz  la main de fer_, qui assurait n'tre devenu leur gnral que
malgr lui et par force.

Dolance et demande amiable de toute la runion des paysans, avec
leurs prires chrtiennes. Le tout expos trs brivement en douze
articles principaux. Au lecteur chrtien, paix et grce divine par le
Christ!

Il y a aujourd'hui beaucoup d'anti-chrtiens qui prennent occasion
de la runion des paysans pour blasphmer l'vangile, disant: que ce
sont l les fruits du nouvel vangile, que personne n'obisse plus,
que chacun se soulve et se cabre, qu'on s'assemble et s'attroupe
avec grande violence; qu'on veuille rformer, chasser les autorits
ecclsiastiques et sculires, peut-tre mme les gorger. A ces
jugemens pervers et impies, rpondent les articles suivans.

D'abord ils dtournent l'opprobre dont on veut couvrir la parole de
Dieu; ensuite ils disculpent chrtiennement les paysans du reproche de
dsobissance et de rvolte.

L'vangile n'est pas une cause de soulvement ou de trouble; c'est une
parole qui annonce le Christ, le Messie qui nous tait promis; cette
parole et la vie qu'elle enseigne ne sont qu'amour, paix, patience et
union. Sachez aussi que tous ceux qui croient en ce Christ seront unis
dans l'amour, la paix et la patience. Puis donc que les articles des
paysans, comme on le verra plus clairement ensuite, ne sont pas dirigs
 une autre intention que d'entendre l'vangile, et de vivre en s'y
conformant, comment les anti-chrtiens peuvent-ils nommer l'vangile
une cause de trouble et de dsobissance. Si les anti-chrtiens et les
ennemis de l'vangile se dressent contre de telles demandes, ce n'est
pas l'vangile qui en est la cause, c'est le diable, le mortel ennemi
de l'vangile, lequel, par l'incrdulit, a veill dans les siens
l'espoir d'opprimer et d'effacer la parole de Dieu qui n'est que paix,
amour et union.

Il rsulte clairement de l que les paysans qui, dans leurs articles,
demandent un tel vangile pour leur doctrine et pour leur vie, ne
peuvent tre appels dsobissans ni rvolts. Si Dieu nous appelle
et nous presse de vivre selon sa parole, s'il veut nous couter, qui
blmera la volont de Dieu, qui pourra s'attaquer  son jugement, et
lutter contre ce qu'il lui plat de faire? Il a bien entendu les enfans
d'Isral qui criaient  lui, il les a dlivrs de la main de Pharaon.
Ne peut-il pas encore aujourd'hui sauver les siens? Oui, il les
sauvera, et bientt! Lis donc les articles suivans, lecteur chrtien;
lis-les avec soin, et juge.

Suivent les articles[r57]:

I. En premier lieu, c'est notre humble demande et prire  nous tous,
c'est notre volont unanime, que dsormais nous ayons le pouvoir et
le droit d'lire et choisir nous-mmes un pasteur; que nous ayons
aussi le pouvoir de le dposer s'il se conduit comme il ne convient
point. Le mme pasteur choisi par nous, doit nous prcher clairement
le saint vangile, dans sa puret, sans aucune addition de prcepte ou
de commandement humain. Car en nous annonant toujours la vritable
foi, on nous donne occasion de prier Dieu, de lui demander sa grce,
de former en nous cette mme vritable foi et de l'y affermir. Si la
grce divine ne se forme point en nous, nous restons toujours chair
et sang, et alors nous ne sommes rien de bon. On voit clairement dans
l'criture que nous ne pouvons arriver  Dieu que par la vritable foi,
et parvenir  la batitude que par sa misricorde. Il nous faut donc
ncessairement un tel guide et pasteur, ainsi qu'il est institu dans
l'criture.

  [r57] Luth. Werke, t. II, 64.

II. Puisque la dme lgitime est tablie dans l'Ancien Testament (que
le Nouveau a confirm en tout), nous voulons payer la dme lgitime
du grain, toutefois de la manire convenable... Nous sommes dsormais
dans la volont que les prud'hommes tablis par une commune reoivent
et rassemblent cette dme; qu'ils fournissent au pasteur lu par toute
une commune de quoi l'entretenir lui et les siens suffisamment et
convenablement, aprs que la commune en aura connu, et ce qui restera,
on doit en user pour soulager les pauvres qui se trouvent dans le
mme village. S'il restait encore quelque chose, on doit le rserver
pour les frais de guerre, d'escorte et autres choses semblables, afin
de dlivrer les pauvres gens de l'impt tabli jusqu'ici pour le
paiement de ces frais. S'il est arriv, d'un autre ct, qu'un ou
plusieurs villages aient, dans le besoin, vendu leur dme, ceux qui
l'ont achete, n'auront rien  redouter de nous, nous nous arrangerons
avec eux selon les circonstances, afin de les indemniser au fur et 
mesure que nous pourrons. Mais quant  ceux qui, au lieu d'avoir acquis
la dme d'un village par achat, se la sont approprie de leur propre
chef, eux ou leurs anctres, nous ne leur devons rien et nous ne leur
donnerons rien. Cette dme sera employe comme il est dit ci-dessus.
Pour ce qui est de la petite dme et de la dme du sang (du btail),
nous ne l'acquitterons en aucune faon, car Dieu le Seigneur a cr les
animaux pour tre librement  l'usage de l'homme. Nous estimons cette
dme une dme illgitime, invente par les hommes; c'est pourquoi nous
cesserons de la payer.

Dans leur IIIe article, les paysans dclarent ne plus vouloir tre
traits comme la proprit de leurs seigneurs, car Jsus-Christ, par
son sang prcieux, les a rachets tous sans exception, le ptre 
l'gal de l'Empereur. Ils veulent tre libres, mais seulement selon
l'criture, c'est--dire sans licence aucune et en reconnaissant
l'autorit, car l'vangile leur enseigne  tre humbles et  obir aux
puissances _en toutes choses convenables et chrtiennes_.

IV. Il est contraire  la justice et  la charit, disent-ils, que les
pauvres gens n'aient aucun droit au gibier, aux oiseaux et aux poissons
des eaux courantes; de mme: qu'ils soient obligs de souffrir, sans
rien dire, l'norme dommage que font  leurs champs les btes des
forts; car, lorsque Dieu cra l'homme, il lui donna pouvoir sur tous
les animaux indistinctement.--Ils ajoutent qu'ils auront, conformment
 l'vangile, des gards pour ceux d'entre les seigneurs qui pourront
prouver, par des titres, qu'ils ont achet leur droit de pche, mais
que pour les autres ce droit cessera sans indemnit.

V. Les bois et forts anciennement communaux, qui auront pass en
les mains de tiers, autrement que par suite d'une vente quitable,
doivent revenir  leur propritaire originaire, qui est la commune.
Chaque habitant doit avoir le droit d'y prendre le bois qui lui sera
ncessaire, au jugement des prud'hommes.

VI. Ils demandent un allgement dans les services qui leur sont
imposs, et qui deviennent de jour en jour plus accablans. Ils veulent
servir comme leurs pres, selon la parole de Dieu.

VII. Que le seigneur ne demande pas au paysan de faire gratuitement
plus de services qu'il n'est dit dans leur pacte mutuel (vereinigung).

VIII. Beaucoup de terres sont greves d'un cens trop lev. Que les
seigneurs acceptent l'arbitrage d'hommes irrprochables, et qu'ils
diminuent le cens selon l'quit, afin que le paysan ne travaille pas
en vain, car tout ouvrier a droit  son salaire.

IX. La justice se rend avec partialit. On tablit sans cesse de
nouvelles dispositions sur les peines. Qu'on ne favorise personne et
qu'on s'en tienne aux anciens rglemens.

X. Que les champs et prairies distraits des biens de la commune,
autrement que par une vente quitable, retournent  la commune.

XI. Les droits de dcs sont rvoltants et ouvertement opposs 
la volont de Dieu, car c'est une spoliation des veuves et des
orphelins. Qu'ils soient entirement et  jamais abolis.

XII. ... S'il se trouvait qu'un ou plusieurs des articles qui
prcdent, ft en opposition avec l'criture (ce que nous ne pensons
pas), nous y renonons d'avance. Si, au contraire, l'criture nous
en indiquait encore d'autres sur l'oppression du prochain, nous les
rservons et y adhrons galement ds  prsent. Que la paix de
Jsus-Christ soit avec tous. Amen.

Luther ne pouvait garder le silence dans cette grande crise[a61]. Les
seigneurs l'accusaient d'tre le premier auteur des troubles. Les
paysans se recommandaient de son nom, et l'invoquaient pour arbitre.
Il ne refusa pas ce rle dangereux. Dans sa rponse  leurs douze
articles, il se porte pour juge entre le prince et le peuple. Nulle
part peut-tre il ne s'est lev plus haut.

_Exhortation  la paix, en rponse aux douze articles des paysans de la
Souabe, et aussi contre l'esprit de meurtre et de brigandage des autres
paysans ameuts[r58][a62]._--Les paysans actuellement rassembls
dans la Souabe, viennent de dresser et de faire rpandre, par la voie
de l'impression, douze articles qui renferment leurs griefs contre
l'autorit. Ce que j'approuve le plus dans cet crit, c'est qu'au
douzime article ils se dclarent prts  accepter toute instruction
vanglique meilleure que la leur au sujet de leurs dolances.

  [r58] _Ibid._ t. II, 66.

En effet, si ce sont l leurs vritables intentions (et comme ils ont
fait leur dclaration  la face des hommes, sans craindre la lumire,
il ne me convient pas de l'interprter autrement), il y a encore 
esprer une bonne fin  toutes ces agitations.

Et moi qui suis aussi du nombre de ceux qui font de l'criture sainte
leur tude sur cette terre, moi auquel ils s'adressent nommment (s'en
rapportant  moi dans un de leurs imprims), je me sens singulirement
enhardi par cette dclaration de leur part  produire aussi mon
sentiment au grand jour sur la matire en question, conformment
aux prceptes de la charit, qui doit unir tous les hommes. En quoi
faisant, je m'affranchirai et devant Dieu et devant les hommes du
reproche d'avoir contribu au mal par mon silence; au cas o ceci
finirait d'une manire funeste.

Peut-tre aussi n'ont-ils fait cette dclaration que pour en imposer,
et sans doute il y en a parmi eux d'assez mchans pour cela, car il est
impossible qu'en une telle multitude, tous soient bons chrtiens; il
est plutt vraisemblable que beaucoup d'entre eux font servir la bonne
volont des autres aux desseins pervers qui leur sont propres. Eh bien!
s'il y a imposture dans cette dclaration, j'annonce aux imposteurs
qu'ils ne russiront pas; et que, s'ils russissaient, ce serait  leur
dam,  leur perte ternelle.

L'affaire dans laquelle nous sommes engags est grande et prilleuse;
elle touche et le royaume de Dieu et celui de ce monde. En effet,
s'il arrivait que cette rvolte se propaget et prt le dessus; l'un
et l'autre y priraient, et le gouvernement sculier et la parole de
Dieu, et il s'ensuivrait une ternelle dvastation de toute la terre
allemande. Il est donc urgent, dans de si graves circonstances, que
nous donnions sur toutes choses notre avis librement, et sans gard
aux personnes. En mme temps il n'est pas moins ncessaire que nous
devenions enfin attentifs et obissans, que nous cessions de boucher
nos oreilles et nos coeurs, ce qui, jusqu'ici, a laiss prendre 
la colre de Dieu son plein mouvement, son branle le plus terrible
(_seinen vollen gang und schwang_). Tant de signes effrayans qui, dans
ces derniers temps, ont apparu au ciel et sur la terre, annoncent de
grandes calamits et des changemens inous  l'Allemagne. Nous nous en
inquitons peu, pour notre malheur; mais Dieu n'en poursuivra pas moins
le cours de ses chtimens, jusqu' ce qu'il ait enfin fait mollir nos
ttes de fer.

PREMIRE PARTIE.--_Aux princes et seigneurs._--D'abord nous ne
pouvons remercier personne sur la terre de tout ce dsordre et de ce
soulvement, si ce n'est vous, princes et seigneurs, vous surtout
aveugles vques, prtres et moines insenss, qui, aujourd'hui encore,
endurcis dans votre perversit, ne cessez de crier contre le saint
vangile, quoique vous sachiez qu'il est juste et bon et que vous ne
pouvez rien dire contre. En mme temps, comme autorits sculires,
vous tes les bourreaux et les sangsues des pauvres gens, vous immolez
tout  votre luxe et  votre orgueil effrns; jusqu' ce que le
peuple ne veuille ni ne puisse vous endurer davantage. Vous avez dj
le glaive  la gorge, et vous vous croyez encore si fermes en selle
qu'on ne puisse vous renverser. Vous vous casserez le col avec cette
scurit impie. Je vous avais exhort maintefois  vous garder de ce
verset (psaume CIV): _Effundit contemptum super principes_: il verse
le mpris sur les princes. Vous faites tous vos efforts pour que ces
paroles s'accomplissent sur vous, vous voulez que la massue dj leve
tombe et vous crase; les avis, les conseils seraient superflus.

Les signes de la colre de Dieu qui apparaissent sur la terre et au
ciel, s'adressent  vous pourtant. C'est vous, ce sont vos crimes que
Dieu veut punir. Si ces paysans qui vous attaquent maintenant ne sont
pas les ministres de sa volont, d'autres le seront. Vous les battriez,
que vous n'en seriez pas moins vaincus. Dieu en susciterait d'autres;
il veut vous frapper et il vous frappera.

Vous comblez la mesure de vos iniquits en imputant cette calamit 
l'vangile et  ma doctrine. Calomniez toujours. Vous ne voulez pas
savoir ce que j'ai enseign et ce qu'est l'vangile; il en est un autre
 la porte qui va vous l'apprendre, si vous ne vous amendez. Ne me
suis-je pas employ de tout temps avec zle et ardeur  recommander
au peuple l'obissance  l'autorit,  la vtre mme, si tyrannique,
si intolrable qu'elle ft? qui plus que moi a combattu la sdition?
Aussi les prophtes de meurtre me hassent-ils autant que vous. Vous
perscutiez mon vangile par tous les moyens qui taient en vous,
pendant que cet vangile faisait prier le peuple pour vous et qu'il
aidait  soutenir votre autorit chancelante.

En vrit, si je voulais me venger, je n'aurais maintenant qu' rire
dans ma barbe et regarder les paysans  l'oeuvre; je pourrais mme
faire cause commune avec eux et envenimer la plaie. Dieu me prserve de
pareilles penses! C'est pourquoi, chers seigneurs, amis ou ennemis,
ne mprisez pas mon loyal secours, quoique je ne sois qu'un pauvre
homme; ne mprisez pas non plus cette sdition, je vous supplie: non
pas que je veuille dire par l qu'ils soient trop forts contre vous; ce
n'est pas eux que je voudrais vous faire craindre, c'est Dieu, c'est le
Seigneur irrit. Si Celui-l veut vous punir (vous ne l'avez que trop
mrit), il vous punira; et s'il n'y avait pas assez de paysans, il
changerait les pierres en paysans; un seul des leurs en gorgerait cent
des vtres: tous tant que vous tes, ni vos cuirasses ni votre force ne
vous sauveraient.

S'il est encore un conseil  vous donner, chers seigneurs, au nom
de Dieu reculez un peu devant la colre que vous voyez dchane. On
craint et on vite l'homme ivre. Mettez un terme  vos exactions,
faites trve  cette pre tyrannie; traitez les paysans comme l'homme
sens traite les gens ivres ou en dmence. N'engagez pas de lutte avec
eux, vous ne pouvez savoir comment cela finira. Employez d'abord la
douceur, de peur qu'une faible tincelle, gagnant tout autour, n'aille
allumer, par toute l'Allemagne, un incendie que rien n'teindrait. Vous
ne perdrez rien par la douceur, et quand mme vous y perdriez quelque
peu, la paix vous en ddommagerait au centuple. Dans la guerre, vous
pouvez vous engloutir et vous perdre, corps et biens. Les paysans ont
dress douze articles dont quelques-uns contiennent des demandes si
quitables, qu'elles vous dshonorent devant Dieu et les hommes, et
qu'elles ralisent le psaume CVIII, car elles couvrent les princes de
mpris.

Moi, j'aurais bien d'autres articles et de plus importans peut-tre
 dresser contre vous, sur le gouvernement de l'Allemagne, ainsi
que je l'ai fait dans mon livre _A la noblesse allemande_. Mais mes
paroles ont t pour vous comme le vent en l'air, et c'est pour cela
qu'il vous faut maintenant essuyer toutes ces rclamations d'intrts
particuliers.

Quant aux premiers articles, vous ne pouvez leur refuser la libre
lection de leurs pasteurs. Ils veulent qu'on leur prche l'vangile.
L'autorit ne peut ni ne doit y mettre d'empchement, elle doit mme
permettre  chacun d'enseigner et de croire ce qui bon lui semblera,
que ce soit vangile ou mensonge. C'est assez qu'elle dfende de
prcher le trouble et la rvolte.

Les autres articles, qui touchent l'tat matriel des paysans, droits
de dcs, augmentation des services, etc., sont galement justes.
Car l'autorit n'est point institue pour son propre intrt ni pour
faire servir les sujets  l'assouvissement de ses caprices et de ses
mauvaises passions, mais bien pour l'intrt du peuple. Or, on ne peut
supporter si long-temps vos criantes exactions. A quoi servirait-il au
paysan de voir son champ rapporter autant de florins que d'herbes et de
grains de bl, si son seigneur le dpouillait dans la mme mesure, et
dissipait, comme paille, l'argent qu'il en aurait tir, l'employant en
habits, chteaux et bombances? Ce qu'il faudrait faire avant tout, ce
serait de couper court  tout ce luxe et de boucher les trous par o
l'argent s'en va, de faon qu'il en restt quelque peu dans la poche du
paysan.

DEUXIME PARTIE.--_Aux Paysans._--Jusqu'ici chers amis, vous n'avez vu
qu'une chose: j'ai reconnu que les princes et seigneurs qui dfendent
de prcher l'vangile, et qui chargent les peuples de fardeaux
intolrables, ont bien mrit que Dieu les prcipitt du sige, car
ils pchent contre Dieu et les hommes, ils sont sans excuse. Nanmoins
c'est  vous de conduire votre entreprise avec conscience et justice.
Si vous avez de la conscience, Dieu vous assistera: quand mme vous
succomberiez pour le moment, vous triompheriez  la fin; ceux de vous
qui priraient dans le combat, seraient sauvs. Mais si vous avez la
justice et la conscience contre vous, vous succomberez, et quand mme
vous ne succomberiez pas, quand mme vous tueriez tous les princes,
votre corps et votre me n'en seraient pas moins ternellement perdus.
Il n'y a donc pas  plaisanter ici. Il y va de votre corps et de votre
vie  jamais. Ce qu'il vous faut considrer, ce n'est pas votre force
et le tort de vos adversaires, il faut voir surtout si ce que vous
faites est selon la justice et la conscience.

N'en croyez donc pas, je vous prie, les prophtes de meurtre que Satan
a suscits parmi vous, et qui viennent de lui, quoiqu'ils invoquent
le saint nom de l'vangile. Ils me haront  cause du conseil que je
vous donne, ils m'appelleront hypocrite, mais cela ne me touche point.
Ce que je dsire, c'est de sauver de la colre de Dieu les bonnes et
honntes gens qui sont parmi vous; je ne craindrai pas les autres,
qu'ils me mprisent ou non. J'en connais Un qui est plus fort qu'eux
tous, et celui-l m'enseigne par le psaume III de faire ce que je fais.
Les cent mille ne me font pas peur....

Vous invoquez le nom de Dieu et vous prtendez agir d'aprs sa parole;
n'oubliez donc pas avant tout que Dieu punit celui qui invoque son nom
en vain. Craignez sa colre. Qu'tes-vous, et qu'est-ce que le monde?
Oubliez-vous qu'il est le Dieu tout-puissant et terrible, le Dieu du
dluge, celui qui a foudroy Sodome? Or il est facile de voir que
vous ne faites pas honneur  son nom. Dieu ne dit-il pas: Qui prend
l'pe prira par l'pe? Et saint Paul: Que toute me soit soumise 
l'autorit en tout respect et honneur? Comment pouvez-vous, aprs ces
enseignemens, prtendre encore que vous agissez d'aprs l'vangile?
Prenez-y garde, un jugement terrible vous attend.

Mais, dites-vous, l'autorit est mauvaise, intolrable, elle ne veut
pas nous laisser l'vangile, elle nous accable de charges hors de toute
mesure, elle nous perd de corps et d'me. A cela je rponds que la
mchancet et l'injustice de l'autorit n'excusent pas la rvolte, car
il ne convient pas  tout homme de punir les mchans. En outre le droit
naturel dit que nul ne doit tre juge en sa propre cause, ni se venger
lui-mme, car le proverbe dit vrai: Frapper qui frappe, ne vaut. Le
droit divin nous enseigne mme chose: La vengeance m'appartient, dit le
Seigneur, c'est moi qui veux juger. Votre entreprise est donc contraire
non-seulement au droit, selon la Bible et l'vangile, mais aussi au
droit naturel et  la simple quit. Vous ne pouvez y persister  moins
de prouver que vous y tes appels par un nouveau commandement de Dieu,
tout particulier et confirm par des miracles.

Vous voyez la paille dans l'oeil de l'autorit, mais vous ne voyez pas
la poutre qui est dans le vtre. L'autorit est injuste en ce qu'elle
interdit l'vangile et qu'elle vous accable de charges; mais combien
tes-vous plus injustes, vous qui, non contens d'interdire la parole
de Dieu, la foulez aux pieds, vous qui vous arrogez le pouvoir rserv
 Dieu seul? D'un autre ct, qui est le plus grand voleur (je vous en
fais juge) de celui qui prend une partie ou de celui qui prend le tout?
Or l'autorit vous prend injustement votre bien, mais vous lui prenez 
elle non-seulement le bien, mais aussi le corps et la vie. Vous assurez
bien, il est vrai, que vous lui laisserez quelque chose; qui vous en
croira? Vous lui avez pris le pouvoir; qui prend le tout ne craint pas
de prendre aussi la partie; quand le loup mange la brebis, il en mange
bien aussi les oreilles.

Et comment ne voyez-vous donc pas, mes amis, que si votre doctrine
tait vraie, il n'y aurait plus sur la terre ni autorit, ni ordre, ni
justice d'aucune espce? Chacun serait son juge  soi; l'on ne verrait
que meurtre, dsolation et brigandage.

Que feriez-vous, si dans votre troupe, chacun voulait galement tre
indpendant, se faire justice, se venger lui-mme? Le souffririez-vous?
Ne diriez-vous pas que c'est aux suprieurs de juger?

Telle est la loi que doivent observer mme les paens, les Turcs et
les juifs, s'il doit y avoir ordre et paix sur la terre. Loin d'tre
chrtiens, vous tes donc pires que les paens et les Turcs. Que dira
Jsus-Christ en voyant son nom ainsi profan par vous?

Chers amis, je crains fort que Satan n'ait envoy parmi vous des
prophtes de meurtre qui convoitent l'empire de ce monde et qui pensent
y arriver par vous, sans s'inquiter des prils et temporels et
spirituels, dans lesquels ils vous prcipitent.

Mais passons maintenant au droit vanglique. Celui-ci ne lie pas
les paens comme le droit dont nous venons de parler. Jsus-Christ,
dont vous tirez le nom des chrtiens, ne dit-il pas (saint Mathieu,
V): Ne rsistez pas  celui qui vous fait du mal; si quelqu'un te
frappe  la joue droite, prsente aussi l'autre... L'entendez-vous,
Chrtiens rassembls? Comment faites-vous rimer votre conduite avec
ce prcepte? Si vous ne savez pas souffrir, comme le demande notre
Seigneur, dpouillez vite son nom, vous n'en tes pas dignes; ou il va
tout--l'heure vous l'arracher lui-mme.

(Suivent d'autres versets de l'vangile sur la douceur chrtienne).
Souffrir, souffrir, la croix, la croix, voil la loi qu'enseigne le
Christ, il n'y en a point d'autres...

Eh! mes amis; si vous faites de telles choses, quand donc en
viendrez-vous  cet autre prcepte qui vous commande d'aimer
vos ennemis et de leur faire du bien?... Oh! plt  Dieu que la
plupart d'entre nous fussent avant tout de bons et pieux paens qui
observassent la loi naturelle!

Pour vous montrer jusqu'o vos prophtes vous ont gars, je n'ai
qu' vous rappeler quelques exemples qui mettent en lumire la loi
de l'vangile. Regardez Jsus-Christ et saint Pierre dans le jardin
de Gzmaneh. Saint Pierre ne croyait-il pas faire une bonne action
en dfendant son matre et seigneur, contre ceux qui venaient pour
le livrer aux bourreaux? Et cependant vous savez que Jsus-Christ le
rprimanda comme un meurtrier pour avoir rsist l'pe  la main.

Autre exemple: Jsus-Christ lui-mme attach  la croix, que fait-il?
Ne prie-t-il pas pour ses perscuteurs, ne dit-il pas: O mon pre,
pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! Et Jsus-Christ
ne fut-il pas cependant glorifi aprs avoir souffert, son royaume
n'a-t-il pas prvalu et triomph? De mme Dieu vous aiderait, si vous
saviez souffrir comme il le demande.

Pour prendre un exemple dans le temps mme o nous vivons, comment
s'est-il fait que ni l'Empereur ni le pape n'aient pu rien contre moi?
plus ils ont fait d'efforts pour arrter et dtruire l'vangile, plus
celui-ci a gagn et pris force? Je n'ai point tir l'pe, je n'ai
point fait de rvolte; j'ai toujours prch l'obissance  l'autorit,
mme  celle qui me perscutait; je m'en reposais toujours sur Dieu,
je remettais tout entre ses mains. C'est pour cela, qu'en dpit du
pape et des tyrans, il m'a non-seulement conserv la vie, ce qui dj
tait un miracle, mais il a aussi de plus en plus avanc et rpandu
mon vangile. Et voil que maintenant, pensant servir l'vangile, vous
vous jetez en travers. En vrit, vous lui portez le coup le plus
terrible dans l'esprit des hommes, vous l'crasez pour ainsi dire par
vos perverses et folles entreprises.

Je vous dis tout ceci, chers amis, pour vous montrer combien vous
profanez le nom du Christ et de sa sainte loi. Quelque justes que
puissent tre vos demandes, il ne convient pas au chrtien de combattre
ni d'employer la violence: nous devons souffrir l'injustice, telle
est notre loi (I. Corinth. VI). Je vous le rpte donc, agissez en
cette occurrence comme vous voudrez, mais laissez l le nom du Christ,
et n'en faites pas honteusement le prtexte et le manteau de votre
conduite impie. Je ne le permettrai pas, je ne le tolrerai pas, je
vous arracherai ce nom par tous les efforts dont je suis capable,
jusqu' la dernire goutte de mon sang...

Non que je veuille par l justifier l'autorit: ses torts sont
immenses, je l'avoue; mais ce que je veux, c'est que, s'il faut
malheureusement (Dieu veuille nous l'pargner!), s'il faut, dis-je, que
vous en veniez aux mains, on n'appelle chrtiens ni l'un ni l'autre
parti. Ce sera une guerre de paens et point autre, car les chrtiens
ne combattent pas avec les pes ni les arquebuses, mais avec la croix
et la patience, de mme que leur gnral Jsus-Christ ne manie pas
l'pe, mais se laisse attacher  la croix. Leur triomphe ne consiste
pas dans la domination et le pouvoir, mais dans la soumission et
l'humilit. Les armes de notre chevalerie n'ont pas d'efficacit
corporelle, leur force est dans le Trs-Haut.

Intitulez-vous donc: gens qui veulent suivre la nature et ne pas
supporter le mal; voil le nom qui vous convient; si vous ne le prenez
pas, mais que vous persistiez  garder et prononcer sans cesse celui
du Christ, je ne pourrai que vous regarder comme mes ennemis et comme
ceux de l'vangile,  l'gal du pape et de l'Empereur. Or, sachez que
dans ce cas, je suis dcid  m'en remettre entirement  Dieu, et 
l'implorer pour qu'il vous claire, qu'il soit contre vous et vous
fasse chouer.

J'y risquerai ma tte, comme j'ai fait contre le pape et l'Empereur,
car je vois clairement que le diable n'ayant pu venir  bout de moi par
eux, veut m'exterminer et me dvorer par les prophtes de meurtre qui
sont parmi vous. Eh bien, qu'il me dvore: un tel morceau ne sera pas
de facile digestion.

Toutefois, chers amis, je vous supplie humblement et comme un ami
qui veut votre bien, d'y bien penser avant d'aller plus loin, et de
me dispenser de combattre et de prier contre vous, quoique je ne
sois moi-mme qu'un pauvre pcheur; je sais pourtant que dans ce cas
j'aurais tellement raison, que Dieu couterait immanquablement mes
prires. Il nous a enseign lui-mme, dans le saint _Pater noster_,
 demander que _son nom soit sanctifi sur la terre comme au ciel_.
Il est impossible que vous ayez, de votre ct, la mme confiance
en Dieu, car l'criture et votre conscience vous condamnent et
vous disent que vous agissez en paens, en ennemis de l'vangile.
Si vous tiez chrtiens, vous n'agiriez pas du poing et de l'pe;
vous diriez, _Dlivre-nous du mal_, et, _Que ta volont soit faite_
(suivent des versets qui expriment cette pense). Mais vous voulez tre
vous-mmes votre Dieu et votre Sauveur; le vrai Dieu, le vrai Sauveur
vous abandonne donc. Les demandes que vous avez dresses ne sont pas
contraires au droit naturel et  l'quit, par leur teneur mme, mais
par la violence avec laquelle vous les voulez arracher  l'autorit.
Aussi celui qui les a dresses n'est pas un homme pieux et sincre;
il a cit grand nombre de chapitres de l'criture, sans crire les
versets mmes, afin de rendre votre entreprise spcieuse, de vous
sduire et de vous jeter dans les prils. Quand on lit les chapitres
qu'il a dsigns, on n'y voit pas grand'chose sur votre entreprise,
on y trouve plutt le contraire,  savoir, que l'on doit vivre et agir
chrtiennement. Ce sera, je pense, un prophte sditieux qui aura voulu
attaquer l'vangile par vous; Dieu veuille lui rsister et vous garder
de lui.

En premier lieu, vous vous glorifiez, dans votre prface, de ne
demander qu' vivre selon l'vangile. Mais n'avouez-vous pas vous-mmes
que vous tes en rvolte? Et comment, je vous le demande, avez-vous
l'audace de colorer une pareille conduite du saint nom de l'vangile?

Vous citez en exemple les enfans d'Isral. Vous dites que Dieu
entendit les cris qu'ils poussaient vers lui, et qu'il les dlivra.
Pourquoi donc ne suivez-vous pas cet exemple dont vous vous glorifiez?
Invoquez Dieu, comme ils ont fait, et attendez qu'il vous envoie aussi
un Mose qui prouve sa mission par des miracles. Les enfans d'Isral ne
s'ameutrent point contre Pharaon; ils ne s'aidrent point eux-mmes
comme vous avez dessein de faire. Cet exemple vous est donc directement
contraire, et vous damne au lieu de vous sauver.

Il n'est pas vrai non plus que vos articles, comme vous l'annoncez
dans votre prface, enseignent l'vangile et lui soient conformes. Y en
a-t-il un seul sur les douze, qui renferme quelque point de doctrine
vanglique? N'ont-ils pas tous uniquement pour objet d'affranchir vos
personnes et vos biens? Ne traitent-ils pas tous de choses temporelles?
Vous, vous convoitez le pouvoir et les biens de la terre, vous ne
voulez souffrir aucun tort; l'vangile, au contraire, n'a nul souci de
ces choses, et place la vie extrieure dans la souffrance, l'injustice,
la croix, la patience et le mpris de la vie, comme de toute affaire de
ce monde.

Il faut donc ou que vous abandonniez votre entreprise, et que vous
consentiez  souffrir les torts, si vous voulez porter le nom de
chrtiens; ou bien, si vous persistez dans vos rsolutions, il faut que
vous dpouilliez ce nom et que vous en preniez un autre. Choisissez,
point de milieu.

Vous dites que l'on empche l'vangile de parvenir jusqu' vous: je
vous rponds qu'il n'y a aucune puissance ni sur la terre ni au ciel
qui puisse faire cela. Une doctrine publique marche libre sous le
ciel, elle n'est lie  aucun endroit, aussi peu que l'toile qui,
traversant les airs, annonait aux sages de l'Orient la naissance de
Jsus-Christ... Si l'on interdit l'vangile dans la ville ou le village
o vous tes, suivez-le ailleurs o on le prche... Jsus-Christ a dit
(saint Matthieu, X): S'ils vous chassent d'une ville, fuyez dans une
autre. Il ne dit point: S'ils veulent vous chasser d'une ville,
restez-y, attroupez-vous contre les seigneurs, au nom de l'vangile, et
rendez-vous matres de la ville. Qu'est-ce donc que ces chrtiens qui,
au nom de l'vangile, se font brigands, voleurs? Osent-ils bien se dire
vangliques?

Rponse au Ier article.--Si l'autorit ne veut pas de bon gr
entretenir le pasteur qui convient  la commune, il faut, dit Luther,
que celle-ci le fasse  ses propres frais. Si l'autorit ne veut pas
tolrer ce pasteur, que les fidles le suivent dans une autre commune.

Rponse  l'article II.--Vous voulez disposer d'une dme qui n'est pas
 vous: ce serait une spoliation, un brigandage. Si vous voulez faire
du bien, faites-le du vtre et non de ce qui est  autrui. Dieu dit par
Isae: Je dteste l'offrande qui vient du vol.

Rponse  l'article III.--Vous voulez appliquer  la chair la libert
chrtienne enseigne par l'vangile. Abraham et les autres patriarches,
ainsi que les prophtes, n'ont-ils pas aussi eu des serfs? Lisez saint
Paul, l'empire de ce monde ne peut subsister sans l'ingalit des
personnes.

Aux huit derniers articles.--Quant  vos articles sur le gibier, le
bois, les _services_, le cens, etc., je les renvoie aux hommes de loi;
il ne me convient pas d'en juger, mais je vous rpte que le chrtien
est un martyr, et qu'il n'a nul souci de toutes ces choses; cessez donc
de parler du droit chrtien, et dites plutt que c'est le droit humain,
le droit naturel que vous revendiquez, car le droit chrtien vous
commande de souffrir en ces choses, et de ne vous plaindre qu' Dieu.

Chers amis, voil l'instruction que j'ai  vous donner en rponse 
la demande que vous m'avez faite. Dieu veuille que vous soyez fidles
 votre promesse, de vous laisser guider selon l'criture. Ne criez
pas tous d'abord: Luther est un flatteur des princes, il parle contre
l'vangile. Mais lisez auparavant, et voyez si tout ce que je dis n'est
pas fond sur la parole de Dieu.

_Exhortation aux deux partis._--Puis donc, mes amis, que ni les uns ni
les autres, vous ne dfendez une chose chrtienne, mais que les deux
partis agissent galement contre Dieu, renoncez, je vous supplie, 
la violence. Autrement vous couvrirez toute l'Allemagne d'un carnage
horrible, et cela n'aura pas de fin. Car comme vous tes galement
dans l'injustice, vous vous perdrez mutuellement, et Dieu frappera un
mchant par l'autre.

Vous, seigneurs, vous avez contre vous l'criture et l'histoire,
qui vous enseignent que la tyrannie a toujours t punie. Vous tes
vous-mmes des tyrans et des bourreaux, vous interdisez l'vangile.
Vous n'avez donc nul espoir d'chapper au sort qui jusqu'ici a frapp
vos pareils. Voyez tous ces empires des Assyriens, des Perses, des
Grecs, des Romains, ils ont tous pri par le glaive, aprs avoir
commenc par le glaive. Dieu voulait prouver que c'est lui qui est juge
de la terre, et que nulle injustice ne reste impunie.

Vous, paysans, vous avez de mme contre vous l'criture et
l'exprience. Jamais la rvolte n'a eu une bonne fin, et Dieu a
svrement pourvu  ce que cette parole ne ft pas trompeuse: Qui prend
l'pe prira par l'pe. Quand mme vous vaincriez tous les nobles,
vainqueurs des nobles, vous vous dchireriez entre vous comme les btes
froces. L'esprit ne rgnant pas sur vous, mais seulement la chair et
le sang, Dieu ne tarderait pas  envoyer un mauvais esprit, un esprit
destructeur, comme il fit  Sichem et  son roi....

Ce qui me pntre de douleur et de piti (et plt au ciel que la chose
pt tre rachete de ma vie!) ce sont deux malheurs irrparables qui
vont fondre sur l'un et l'autre parti. D'abord, comme vous combattez
tous pour l'injustice, il est immanquable que ceux qui priront dans
la lutte seront ternellement perdus corps et me; car ils mourront
dans leurs pchs, sans repentir, sans secours de la grce. L'autre
malheur c'est que l'Allemagne sera dvaste; un tel carnage une fois
commenc, il ne cessera pas avant que tout soit dtruit. Le combat
s'engage aisment, mais il n'est pas en notre pouvoir de l'arrter.
Insenss, que vous ont-ils donc fait, ces enfans, ces femmes, ces
vieillards, que vous entranez dans votre perte, pour que vous
remplissiez le pays de sang, de brigandage, pour que vous fassiez tant
de veuves et d'orphelins?

Oh! Satan se rjouit! Dieu est dans son courroux le plus terrible, et
il menace de le lcher contre nous. Prenez-y garde, chers amis, il y
va des uns comme des autres. A quoi vous servira-t-il de vous damner
ternellement et de gat de coeur, et de laisser aprs vous un pays
ensanglant et dsert?

C'est pourquoi mon conseil serait de choisir quelques comtes et
seigneurs parmi la noblesse, de choisir galement quelques conseillers
dans les villes, et de les laisser accorder les affaires  l'amiable.
Vous, seigneurs, si vous m'coutez, vous renoncerez  cet orgueil
outrageant qu'il vous faudrait bien dpouiller  la fin; vous adoucirez
votre tyrannie, de sorte que le pauvre homme puisse avoir aussi un peu
d'aise. Vous, paysans, vous cderez de votre ct, et vous abandonnerez
quelques-uns de vos articles qui vont trop loin. De cette manire, les
affaires n'auront pas t traites selon l'vangile, mais du moins
accordes conformment au droit humain.

Si vous ne suiviez pas un semblable conseil (ce qu' Dieu ne plaise),
je ne pourrai vous empcher d'en venir aux mains. Mais je serai
innocent de la perte de vos mes, de votre sang, de votre bien. C'est
sur vous que pseront vos pchs. Je vous l'ai dj dit, ce n'est pas
un combat de chrtiens contre chrtiens, mais de tyrans, d'oppresseurs,
contre des brigands, des profanateurs du nom de l'vangile. Ceux qui
priront seront ternellement damns. Pour moi, je prierai Dieu avec
les miens, afin qu'il vous rconcilie et vous empche d'en venir o
vous voulez. Nanmoins je ne puis vous cacher que les signes terribles
qui se sont fait voir dans ces derniers temps, attristent mon me et me
font craindre que la colre de Dieu ne soit trop allume, et qu'il ne
dise comme dans Jrmie: Quand mme No, Job et Daniel, se placeraient
devant ce peuple, je n'aurais pas d'entrailles pour lui. Dieu veuille
que vous craigniez sa colre et que vous vous amendiez, afin que la
calamit soit au moins diffre! Tels sont les conseils que je vous
donne en chrtien et en frre, ma conscience m'en est tmoin, Dieu
fasse qu'ils portent fruit. Amen.


Le caractre biographique de cet ouvrage et les proportions dans
lesquelles nous devons le resserrer, ne nous permettent pas d'entrer
dans l'histoire de cette _Jacquerie_ allemande (voyez toutefois nos
Additions et claircissemens). Nous nous contenterons ici de rapporter
la sanguinaire proclamation du docteur Thomas Mnzer, chef des paysans
de Thuringe[r59]; elle forme un singulier contraste avec le ton de
modration et de douceur qu'on a pu remarquer dans les Douze articles
que nous avons donns plus haut:

  [r59] _Ibid._ t. II, 91.

    La vraie crainte de Dieu avant tout.

Chers frres, jusqu' quand dormirez-vous? Dsobirez-vous toujours 
la volont de Dieu, parce que, borns comme vous tes, vous vous croyez
abandonns? Que de fois vous ai-je rpt mes enseignemens! Dieu ne
peut se rvler plus long-temps. Il faut que vous teniez ferme. Sinon,
le sacrifice, les douleurs, tout aura t en vain. Vous recommencerez
alors  souffrir, je vous le prdis. Il faut ou souffrir pour la cause
de Dieu, ou devenir le martyr du diable.

Tenez donc ferme, rsistez  la peur et  la paresse, cessez de
flatter les rveurs dvoys du chemin, et les sclrats impies.
Levez-vous, et combattez le combat du Seigneur. Le temps presse. Faites
respecter  vos frres le tmoignage de Dieu; autrement, tous priront.
L'Allemagne, la France, l'Italie sont tout entires souleves; le
Matre veut jouer son jeu, l'heure des mchans est venue.

A Fulde quatre glises de l'vch ont t saccages, la semaine
sainte; les paysans de Klgen en Hgau, et ceux de la Fort-Noire, se
sont levs au nombre de trois cent mille. Leur masse grossit chaque
jour. Toute ma crainte, c'est que ces insenss ne donnent dans un pacte
trompeur, dont ils ne prvoient pas les suites dsastreuses. Vous ne
seriez que trois, mais confians en Dieu, cherchant son honneur et sa
gloire, que cent mille ennemis ne vous feraient pas peur.

Sus, sus, sus! (_dran, dran, dran!_) il est temps, les
mchans tremblent. Soyez sans piti, quand mme Esa vous donnerait
de belles paroles (Gense, XXXIII); n'coutez pas les gmissemens des
impies; ils vous supplieront bien tendrement, ils pleureront comme les
enfans; n'en soyez pas touchs; Dieu dfendit  Mose de l'tre (Deut.
VII), et il nous a rvl la mme dfense. Soulevez les villes et les
villages, surtout les mineurs des montagnes...

Sus, sus, sus! (_dran, dran, dran!_) pendant que le feu
chauffe; que le glaive tide de sang n'ait pas le temps de refroidir.
Forgez Nemrod sur l'enclume, _pink pank_, tuez tout dans la tour; tant
que ceux-l vivront, vous ne serez jamais dlivrs de la crainte des
hommes. On ne peut vous parler de Dieu, tant qu'ils rgnent sur vous.

Sus, sus, sus! (_dran, dran, dran!_) pendant qu'il fait
jour; Dieu vous prcde; suivez. Toute cette histoire est dcrite et
explique dans saint Mathieu, chapitre XXIV. N'ayez donc peur. Dieu est
avec vous, comme il est dit, chapitre II, paragraphe 2. Dieu vous dit
de ne rien craindre. N'ayez peur du nombre. Ce n'est pas votre combat,
c'est celui du Seigneur, ce n'est pas vous qui combattez. Soyez hardis,
et vous prouverez la puissance du secours d'en haut. Amen. Donn 
Mlhausen, en 1525. Thomas MUNZER, serviteur de Dieu contre les impies.


Dans une lettre  l'lecteur Frdric et au duc Jean, Luther se
compare  Mnzer... Moi, je ne suis qu'un pauvre homme; j'ai commenc
mon entreprise avec crainte et tremblement; ainsi fit saint Paul
(il l'avoue lui-mme, Cor. I, 3-6), lui qui, cependant pouvait se
glorifier d'entendre une voix cleste. Moi je n'entends pas de telles
voix, et je ne suis pas soutenu de l'Esprit. Avec quels humbles
mnagemens n'ai-je pas attaqu le pape! quels n'ont pas t mes combats
contre moi-mme! quelles supplications n'ai-je pas faites  Dieu!
mon premier crit en fait foi. Cependant j'ai fait avec ce pauvre
esprit ce que n'a pas encore os ce terrible esprit _croque-monde_
(weltfressergeist)[9]. J'ai disput  Leipzig, entour du peuple le
plus hostile. J'ai comparu  Augsbourg devant mon plus grand ennemi.
J'ai tenu  Worms devant Csar et tout l'Empire, quoique je susse
bien que mon sauf-conduit tait rompu et que l'astuce et la trahison
m'attendaient.

  [9] Mnzer se refusait  toute controverse prive ou tenue devant
  une assemble qui ne lui ft pas favorable.

Quelque faible et pauvre que je fusse alors, mon coeur me disait
pourtant qu'il fallait entrer dans Worms, duss-je y trouver autant de
diables que de tuiles sur les toits... Il m'a fallu, dans mon coin,
disputer sans relche, que ce ft contre un, contre deux, contre
trois, n'importe, de quelque faon qu'on le demandt. Faible et pauvre
d'esprit, j'ai d pourtant rester  moi-mme, comme la fleur des
champs; je ne pouvais choisir ni l'adversaire, ni le temps, ni le lieu,
ni le mode, ni la mesure de l'attaque; j'ai d me tenir prt  rpondre
 tout le monde, comme l'enseigne l'aptre (saint Pierre, Ep. I, 3-15).

Et cet esprit qui est lev au-dessus de nous autant que le soleil
l'est au-dessus de la terre, cet esprit qui nous regarde  peine comme
des insectes et des vermisseaux, il lui faut une assemble toute
compose de gens favorables et srs desquels il n'ait rien  craindre,
et il refuse de rpondre  deux ou trois tenans qui l'interrogeraient
 part... C'est que nous n'avons de force que celle que Jsus-Christ
nous donne; s'il nous livre  nous-mmes, le bruit d'une feuille peut
nous faire trembler; s'il nous soutient, notre esprit sent bien en soi
la puissance et la gloire du Seigneur... Je suis forc de me vanter
moi-mme, quelque folie qu'il y ait en cela; saint Paul y fut bien
contraint aussi (Cor. II, 11-16); je m'en abstiendrais volontiers, si
je le pouvais en prsence de ces esprits de mensonge.

Immdiatement aprs la dfaite des paysans, Mlanchton publia une
petite histoire de Mnzer[r60]. Il est inutile de dire que ce rcit est
singulirement dfavorable aux vaincus. L'auteur assure que Mnzer,
rfugi  Frankenhausen, se cacha dans un lit, et fit le malade, mais
un cavalier le trouva, et son portefeuille le fit reconnatre...

  [r60] _Ibid._ t. II, 406.

Quand on lui serra les menottes, il poussa des cris;  cette occasion
le duc Georges s'avisa de lui dire: Tu souffres, Thomas, mais ils ont
souffert davantage aujourd'hui, les pauvres gens qu'on a tus, et c'est
toi qui les avais pousss l. Ils ne l'ont pas voulu autrement,
rpondit Thomas, en clatant de rire, comme s'il et t possd du
diable...

Mnzer avoua dans son interrogatoire qu'il songeait depuis long-temps 
rformer la chrtient, et que le soulvement des paysans de la Souabe
lui avait paru une occasion favorable.

Il se montra trs pusillanime au dernier moment. Il tait tellement
gar, qu'il ne put rciter seul le _Credo_. Le duc Henri de Brunswick
le lui dit et il le rpta.--Il avoua aussi publiquement qu'il avait eu
tort; quant aux princes, il les exhorta  tre moins durs envers les
pauvres gens, et  lire les livres des Rois, disant que s'ils suivaient
ses conseils ils n'auraient plus de semblables dangers  craindre.
Aprs ce discours il fut dcapit. Sa tte fut attache  une pique, et
resta expose pour l'exemple.

Il crivit avant de mourir aux habitans de Mlhausen, pour leur
recommander sa femme et les prier de ne point se venger sur elle.
Avant de quitter la terre, disait-il, il croyait devoir les exhorter
instamment  renoncer  la rvolte et  viter toute nouvelle effusion
de sang.

De quelques atroces violences que se soient souills Mnzer et les
paysans, on s'tonne de la duret avec laquelle Luther parle de leur
dfaite[a63]. Il ne leur pardonne pas d'avoir compromis le nom de la
Rforme... O misrables esprits de troubles, o sont maintenant ces
paroles par lesquelles vous excitiez et ameutiez les pauvres gens?
Quand vous disiez qu'ils taient le peuple de Dieu, que Dieu combattait
pour eux, qu'un seul d'entre eux abattrait cent ennemis, qu'avec un
chapeau ils en tueraient cinq de chaque coup, et que les pierres des
arquebuses, au lieu de frapper devant, tourneraient contre ceux qui
les auraient tires? O est maintenant Mnzer avec cette manche dans
laquelle il se faisait fort d'arrter tout ce qu'on lancerait contre
son peuple? Quel est maintenant ce Dieu qui pendant prs d'une anne a
prophtis par la bouche de Mnzer?

Je crois que tous les paysans doivent prir plutt que les princes et
les magistrats, parce que les paysans prennent l'pe sans autorit
divine... Nulle misricorde, nulle tolrance n'est due aux paysans,
mais l'indignation de Dieu et des hommes. (30 mai 1525.)--Les
paysans, dit-il ailleurs, sont dans le ban de Dieu et de l'Empereur.
On peut les traiter comme des chiens enrags.--Dans une lettre du 21
juin, il numre les horribles massacres qu'en ont faits les nobles,
sans donner le moindre signe d'intrt ou de piti.

Luther montra plus de gnrosit  l'gard de son ennemi Carlostad.
Celui-ci courait alors le plus grand danger. Il avait peine  se
justifier d'avoir enseign des doctrines analogues  celles de Mnzer.
Il revint  Wittemberg, s'humilia auprs de Luther. Celui-ci intercda
en sa faveur et obtint de l'lecteur que Carlostad pt, selon son
dsir, s'tablir comme laboureur  Kemberg[a64].

Le pauvre homme me fait beaucoup de peine, et votre Grce sait qu'on
doit tre clment envers les malheureux, surtout quand ils sont
innocens. (12 septembre 1525.)

Le 22 novembre 1526, il crit encore: ... Le docteur Carlostad m'a
vivement pri d'intercder auprs de votre Grce pour qu'il lui ft
accord d'habiter la ville de Kemberg; la malice des paysans lui rend
pnible le sjour d'un village. Or, comme il s'est tenu tranquille
jusqu' prsent, et que d'ailleurs le prvt de Kemberg le pourrait
bien surveiller, je prie humblement votre Grce lectorale de lui
accorder sa demande, quoique votre Grce ait dj fait beaucoup pour
lui et qu'elle se soit mme attir  son sujet des soupons et des
calomnies. Mais Dieu vous le rendra d'autant plus abondamment. C'est 
lui de songer au salut de son me, cela le regarde: pour ce qui est du
corps et de la subsistance, nous devons le bien traiter.

A tous les chers chrtiens qui le prsent crit verront, grce et
paix de Dieu notre pre et de notre Seigneur Jsus-Christ. Le docteur
Martin Luther[r61]. Le docteur Andras Carlostad vient de m'envoyer un
petit livre par lequel il se disculpe d'avoir t l'un des chefs des
rebelles, et il me prie instamment de faire imprimer cet crit pour
sauver l'honneur de son nom et peut-tre mme sa vie qui se trouve en
pril, par suite de la prcipitation avec laquelle on jugerait les
accuss. En effet le bruit court que l'on va procder rapidement contre
beaucoup de pauvres gens, et par pure colre excuter les innocens avec
les coupables, sans les avoir entendus ni convaincus; et je crains bien
que les lches tyrans, qui, auparavant, tremblaient au bruit d'une
feuille, ne s'enhardissent maintenant  assouvir leur mauvais vouloir,
jusqu' ce que, au jour marqu, Dieu les jette bas,  leur tour.

  [r61] _Ibid._ t. II, 59.

Or, quoique le docteur Carlostad soit mon plus grand ennemi dans
des questions de doctrine, et qu'il n'y ait pas de rconciliation
 esprer entre nous sur ces points, la confiance avec laquelle il
s'adresse  moi dans ses alarmes, plutt qu' ses anciens amis qui
l'animaient autrefois contre moi, cette confiance ne sera point
trompe, et je lui rendrai volontiers ce service, ainsi que d'autres
s'il y a lieu.

Luther exprime l'espoir, que, par la grce de Dieu, tout pourra encore
bien tourner pour Carlostad, et qu'il finira par renoncer  ses erreurs
touchant le sacrement[a65]. En mme temps il se dfend contre ceux qui
croiraient qu'en faisant cette dmarche, il cde en quoi que ce soit
sur les points de doctrine. Quant  ceux qui l'accuseraient d'un excs
de crdulit, il leur rpond: Qu'il ne lui convient ni  lui ni 
personne de juger le coeur d'autrui. La charit n'est pas souponneuse,
dit saint Paul, et ailleurs: La charit croit et confie tout.

Voici donc mon opinion: tant que le docteur Carlostad s'offre  se
faire juger selon le droit, et  souffrir ce qui est juste au cas o il
serait convaincu d'avoir pris part  la rbellion, je dois ajouter foi
 son livre et  son dire, quoique moi-mme auparavant je fusse dispos
 le croire anim, lui et les siens, d'un esprit sditieux. Mais 
prsent je dois aider  ce qu'il obtienne l'enqute qu'il dsire.

Dans ce qui suit, Luther attribue, en grande partie, ce qui est arriv
 la violence avec laquelle les princes et les vques se sont opposs
 l'introduction religieuse. De l parmi le peuple cette fureur qui
naturellement ne cessera point avant que les tyrans ne soient dans
la boue; car les choses ne peuvent durer quand un matre ne sait
qu'inspirer la crainte, au lieu de se faire aimer.

Non, laissons plutt notre prtraille et nos hobereaux, fermer
l'oreille aux avertissemens; qu'ils aillent, qu'ils aillent, qu'ils
continuent d'accuser l'vangile du mal qu'ils ont mrit, qu'ils disent
toujours: Je m'en moque. Tout--l'heure il en viendra un Autre qui leur
rpondra: Je veux que dans quelque temps il ne reste sous le ciel ni
prince ni vque[a66]. Laissez-les donc faire; ils ne tarderont pas
 trouver ce qu'ils cherchent depuis si long-temps; la chose est en
train. Dieu veuille encore qu'ils se convertissent  temps! Amen.

Je prie en consquence les nobles et les vques et tout le monde, de
laisser se dfendre le docteur Carlostad qui assure si solennellement
pouvoir se justifier de toute rbellion, de peur que Dieu ne soit tent
davantage, et que la colre du peuple ne devienne plus violente et plus
juste... Il n'a jamais menti Celui qui a promis d'entendre les cris
des opprims, et ce n'est non plus la puissance qui lui manque pour
punir. Que Dieu nous accorde sa grce. Amen. (1525.)

L'Allemagne est perdue, j'en ai peur[r62]. Il faut bien qu'elle
prisse puisque les princes ne veulent employer que l'pe. Ah! ils
croient qu'on peut ainsi arracher, poil  poil, la barbe du bon Dieu;
il le leur rendra sur la face. (1526.)

  [r62] Cochlus, 140.

L'esprit de ces tyrans est impuissant, lche, tranger  toute pense
honnte. Ils sont dignes d'tre les esclaves du peuple. Mais par la
grce de Christ, je suis assez veng par le mpris que j'ai pour eux et
pour Satan, leur dieu. (Fin de dcembre 1525.)




CHAPITRE IV.

1524-1527.

    Attaques des rationalistes contre Luther.--Zwingli, Bucer,
    etc.--rasme.


Pendant cette terrible tragdie de la guerre des paysans, la guerre
thologique continuait contre Luther. Les rformateurs de la Suisse
et du Rhin, Zwingli, Bucer, OEcolampade, partageaient les principes
thologiques de Carlostad: ils n'en diffraient gure que par leur
soumission  l'autorit civile. Aucun d'eux ne voulait rester dans
les bornes que Luther prtendait imposer  la Rforme. Durs et froids
logiciens, ils effaaient chaque jour ce qu'il essayait de sauver de
la vieille posie chrtienne. Moins hardi, et plus dangereux encore, le
roi des gens de lettres, le froid et ingnieux rasme lui portait des
coups plus terribles.


Pendant long-temps, Zwingli et Bucer[10], esprits politiques,
essayrent de sauver  tout prix l'apparente unit du protestantisme.
Bucer, _le grand architecte des subtilits_ (Bossuet) dissimula quelque
temps ses opinions aux yeux de Luther et se fit mme le traducteur
de ses ouvrages allemands[a67]. Personne, dit Luther, personne n'a
traduit en latin mes ouvrages avec plus d'habilet et d'exactitude
que matre Bucer[r63]. Il n'y mle rien de ses folies relativement au
sacrement. Si je voulais montrer mon coeur et ma pense avec des mots,
je ne pourrais pas mieux faire.

  [10] Les rudits du seizime sicle traduisaient ordinairement en
  grec leur nom propre. Ainsi Kuhhorn (corne de vache) avait chang
  son nom en celui de Bucer, Hauschein (lumire domestique) se fit
  appeler OEcolampade, Didier (de _desiderium_, dsir) rasme,
  Schwarz-Erde (terre noire) Mlanchton, etc. Luther et Zwingli,
  les deux rformateurs populaires, gardent seuls le nom qu'ils ont
  reu, dans la langue vulgaire.

  [r63] Tischreden, 425.

Ailleurs il semble s'tre aperu de l'infidlit de la traduction. Le
13 septembre 1527, il crit  un imprimeur, que Bucer en traduisant
ses ouvrages en latin, avait altr certains passages de manire 
lui faire dire ce qu'il ne pensait pas. C'est ainsi que nous avons
rendu les Pres hrtiques. Et il le prie, s'il rimprime le volume
o se trouvent les changemens de Bucer, de faire lui-mme une prface
pour avertir le lecteur. En 1527, Luther crivit contre Zwingli et
OEcolampade un livre o il les appelait nouveaux wiclefistes et
dclarait leurs opinions dangereuses et sacrilges[a68].

Enfin, en 1528, il disait: Je connais assez et plus qu'assez
l'iniquit de Bucer, pour ne pas m'tonner qu'il tourne contre moi ce
que j'ai crit pour le sacrement...[a69] Que le Christ te garde, toi
qui vis au milieu de ces btes froces, de ces vipres, de ces lionnes,
de ces panthres, avec presque plus de danger que Daniel dans la fosse
aux lions.

Je crois Zwingli bien digne d'une sainte haine, pour sa tmraire
et criminelle manire de traiter la parole de Dieu. (27 octobre
1527.)--Quel homme que ce Zwingli, si ignorant dans la grammaire et la
dialectique pour ne rien dire des autres sciences! (28 novembre 1527.)

Dans un second ouvrage qu'il publia contre eux en 1528, il dit: Je
rejette et condamne comme pure erreur toute doctrine qui parle du
libre arbitre. C'tait l sa grande querelle avec rasme. Elle avait
commenc ds l'anne 1525, o rasme publia son livre _De libero
arbitrio_; jusqu'alors ils avaient t en relations amicales. rasme
avait plusieurs fois pris la dfense de Luther, et celui-ci en retour
consentait  respecter la neutralit d'rasme. La lettre suivante
montre que Luther croyait en 1524 avoir besoin de garder encore
quelques mnagemens.

Voil assez long-temps que je me tais, cher rasme; et quoique
j'attendisse que toi, le premier et le plus grand des deux, tu
rompisses le silence, j'ai cru que la charit mme m'ordonnait de
commencer. D'abord je ne te reproche pas d'tre rest loign de nous,
de crainte d'embarrasser la cause que tu soutenais contre nos ennemis,
les papistes. Enfin, je ne me suis pas autrement fch de ce que,
dans les livres que tu as publis en plusieurs endroits pour capter
leur faveur ou adoucir leur furie, tu nous as harcels de quelques
morsures et piqres assez vives. Nous voyons que le Seigneur ne t'a
pas donn encore l'nergie ou le sens qu'il faudrait, pour attaquer
ces monstres librement et courageusement, et nous ne sommes pas gens 
exiger de toi ce qui est au-dessus de tes forces. Nous avons respect
en toi ta faiblesse et la mesure du don de Dieu. Le monde entier ne
peut nier que tu n'aies fait fleurir les lettres, par o l'on arrive
 la vritable intelligence des critures, et que ce don de Dieu ne
soit en toi magnifique et admirable; c'est de quoi il faut rendre
grce. Aussi, n'ai-je jamais dsir de te voir sortir de la mesure
o tu te tiens pour entrer dans notre camp; tu y rendrais de grands
services sans doute par ton talent et ton loquence; mais, puisque
le coeur fait dfaut, mieux vaut servir dans ce que Dieu t'a donn.
On craignait seulement que tu ne te laissasses entraner par nos
adversaires  attaquer nos dogmes dans des livres, et alors j'aurais
t contraint de te rsister en face. Nous avons apais quelques-uns
des ntres qui avaient prpar des livres pour te traner dans l'arne.
C'est pour cette raison que je n'aurais pas voulu voir publier
l'_Expostulatio_ d'Hutten, et encore moins ton _ponge d'Hutten_. Tu
as pu, dans cette dernire circonstance, sentir par toi-mme combien
il est ais d'crire sur la modration, et d'accuser l'emportement
de Luther, mais difficile, impossible de pratiquer ces leons, sinon
par un don singulier de l'esprit. Crois-le donc, ou ne le crois pas,
le Christ m'est tmoin que je te plains du fond de l'me,  voir tant
de haines et de passions irrites contre toi, desquelles je ne puis
croire (ta vertu est humaine et trop faible pour de tels orages) que
tu ne ressentes aucune motion. Cependant peut-tre les ntres sont
pousss par un zle lgitime; il leur semble que tu les as indignement
provoqus... Pour moi, quoique irritable et souvent entran par la
colre  crire avec amertume, je ne l'ai jamais fait qu' l'gard
des opinitres. Cette clmence et cette douceur envers les pcheurs
et les impies, quelque insenss et iniques qu'ils puissent tre, ma
conscience m'en rend tmoignage, et je puis en appeler  l'exprience
de bien des gens. De mme j'ai retenu ma plume, malgr tes piqres,
j'ai promis de la retenir, jusqu' ce que tu te fusses ouvertement
dclar. Car, quels que soient nos dissentimens, avec quelque impit
ou quelque dissimulation que tu exprimes ta dsapprobation ou tes
doutes sur les points les plus importans de la religion, je ne puis
ni ne veux t'accuser d'enttement[a70]. Mais que faire maintenant?
Des deux cts les choses sont trs envenimes. Moi, je voudrais, si
je pouvais servir de mdiateur, qu'ils cessassent de t'attaquer avec
tant de furie, et laissassent ta vieillesse s'endormir en paix dans le
Seigneur. Ils le feraient, je pense, s'ils considraient ta faiblesse,
et s'ils apprciaient la grandeur de cette cause qui a depuis
long-temps dpass ta petite mesure. Les choses en sont venues  ce
point qu'il n'y a gure de pril  craindre pour notre cause, lors mme
qu'rasme runirait contre nous toutes ses forces... Toutefois il y a
bien quelque raison, pour que les ntres supportent mal tes attaques;
c'est que la faiblesse humaine s'inquite et s'effraie de l'autorit
et du nom d'rasme; tre mordu d'rasme une seule fois, c'est tout
autre chose que d'tre en butte aux attaques de tous les papistes
conjurs. Je voulais te dire tout cela, cher rasme, en preuve de ma
candeur, et parce que je dsire que le Seigneur t'envoie un esprit
digne de ton nom. Si cela tarde, je demande de toi, que du moins, tu
restes spectateur de notre tragdie. Ne joins pas tes forces  nos
adversaires; ne publie pas de livres contre moi, et je n'en publierai
pas contre toi. Quant  ceux qui se plaignent d'tre attaqus au nom
de Luther, souviens-toi que ce sont des hommes semblables  toi et 
moi, auxquels il faut accorder indulgence et pardon, et que, comme dit
saint Paul, _il nous faut porter le fardeau les uns des autres_. C'est
assez de se mordre, il faut songer  ne pas nous dvorer les uns les
autres... (Avril 1524.)

_A Borner._ rasme en sait moins sur la prdestination, que n'en
avaient jamais su les sophistes de l'cole. rasme n'est pas redoutable
sur cette matire, non plus que dans toutes les choses chrtiennes.

Je ne provoquerai pas rasme, et mme, s'il me provoque une fois,
deux fois, je ne riposterai pas. Il n'est pas sage  lui de prparer
contre moi les forces de son loquence... Je me prsenterai avec
confiance devant le trs loquent rasme, tout bgayant que je suis en
comparaison de lui; je ne me soucie point de son crdit, de son nom,
de sa rputation. Je ne me fche pas contre Mosellanus de ce qu'il
s'attache  rasme plutt qu' moi. Dis-lui mme qu'il soit rasmien de
toute sa force. (28 mai 1522.)

Ces mnagemens ne pouvaient durer. La publication du _De libero
arbitrio_, fut une dclaration de guerre[a71]. Luther reconnut que la
vritable question venait d'tre enfin pose[a72]. Ce que j'estime, ce
que je loue en toi, c'est que seul tu as touch le fond de l'affaire,
et ce qui est le tout des choses; je veux dire: le libre arbitre.
Toi, tu ne me fatigues pas de querelles trangres, de papaut, de
purgatoire, d'indulgences et autres fadaises, pour lesquelles ils m'ont
relanc. Seul, tu as saisi le noeud, tu as frapp  la gorge. Merci,
rasme!...

Il est irrligieux, dis-tu, il est superflu, de pure curiosit, de
savoir si Dieu est dou de prescience, si notre volont agit dans
ce qui touche le salut ternel, ou seulement souffre l'action de la
grce; si ce que nous faisons de bien ou de mal, nous le faisons ou le
souffrons!... Grand Dieu, qu'y aura-t-il donc de religieux, de grave,
d'utile? rasme, rasme, il est difficile d'allguer ici l'ignorance.
Un homme de ton ge, qui vit au milieu du peuple chrtien, et qui a
long-temps mdit l'criture! il n'y a pas moyen de t'excuser, ni de
bien penser de toi... Eh quoi! vous, thologien, vous, docteur des
chrtiens, vous ne restez pas mme dans votre scepticisme ordinaire,
vous dcidez que ces choses n'ont rien de ncessaire, sans lesquelles
il n'y a plus ni Dieu, ni Christ, ni vangile, ni foi, rien qui
subsiste, je ne dis pas du christianisme, mais du judasme![a73]

Mais Luther a beau tre fort, loquent, il ne peut briser les liens qui
l'enserrent. Pourquoi, dit rasme, Dieu ne change-t-il pas le vice
de notre volont, puisqu'elle n'est pas en notre pouvoir; ou pourquoi
nous l'impute-t-il, puisque ce vice de la volont est inhrent 
l'homme?... Le vase dit au potier: Pourquoi m'avez-vous fait pour le
feu ternel?... Si l'homme n'est pas libre, que signifient _prcepte_,
_action_, _rcompense_, enfin toute la langue? Pourquoi ces mots:
Convertissez-vous, etc.

Luther est fort embarrass de rpondre  tout cela: Dieu vous
parle ainsi, dit-il, seulement pour nous convaincre que nous sommes
impuissans si nous n'implorons le secours de Dieu. Satan dit: Tu peux
agir. Mose dit: Agis; pour nous convaincre contre Satan que nous ne
pouvons agir. Rponse, ce semble, ridicule et cruelle; c'est lier
les gens pour leur dire, Marchez, et les frapper chaque fois qu'ils
tombent. Reculant devant les consquences qu'rasme tire ou laisse
entrevoir, Luther rejette tout systme d'interprtation de l'criture,
et lui-mme se trouve forc d'y recourir pour chapper aux conclusions
de son adversaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il explique le
_Indurabo cor Pharaonis_: En nous, c'est--dire par nous, Dieu fait
le mal, non par sa faute, mais par suite de nos vices; car nous sommes
pcheurs par nature, tandis que Dieu ne peut faire que le bien. En
vertu de sa toute-puissance, il nous entrane dans son action, mais il
ne peut faire, quoiqu'il soit le bien mme, qu'un mauvais instrument ne
produise pas le mal.

Ce dut tre une grande joie pour rasme, de voir l'ennemi triomphant de
la papaut s'agiter douloureusement sous les coups qu'il lui portait,
et saisir pour le combattre une arme si dangereuse  celui qui la
tient. Plus Luther se dbat, plus il prend avantage, plus il s'enfonce
dans sa victoire, et plus il plonge dans l'immoralit et le fatalisme,
au point d'tre contraint d'admettre que Judas devait ncessairement
trahir le Christ[a74]. Aussi Luther garda un long souvenir de cette
querelle. Il ne se fit point illusion sur son triomphe; la solution
du terrible problme ne se trouvait point, il le sentait, dans son
_De servo arbitrio_, et jusqu' son dernier jour le nom de celui qui
l'avait pouss jusqu'aux plus immorales consquences de la doctrine de
la grce, se mle dans ses crits et dans ses discours aux maldictions
contre les blasphmateurs du Christ[a75].

Il s'indignait surtout de l'apparente modration d'rasme, qui
n'osant attaquer  sa base l'difice du christianisme, semblait
vouloir le dtruire lentement, pierre  pierre. Ces dtours, cette
conduite quivoque, n'allaient point  l'nergie de Luther[a76].
rasme, dit-il, ce roi amphibole qui sige tranquille sur le trne
de l'amphibologie, nous abuse par ses paroles ambigus, et bat des
mains quand il nous voit enlacs dans ses insidieuses figures, comme
une proie tombe dans ses rts. Trouvant alors une occasion pour sa
rhtorique, il tombe sur nous  grands cris, dchirant, flagellant,
crucifiant, nous jetant tout l'enfer  la tte, parce qu'on a compris,
dit-il, d'une manire calomnieuse, infme et satanique, des paroles
qu'il voulait cependant que l'on comprt ainsi... Voyez-le s'avancer
en rampant comme une vipre pour tenter les mes simples, comme le
serpent qui sollicita ve au doute et lui rendit suspects les prceptes
de Dieu. Cette querelle causa  Luther, quoi qu'il en dise, tant
d'embarras et de tourmens, qu'il finit par refuser le combat, et qu'il
empcha ses amis de rpondre pour lui. Quand je me bats contre de la
boue, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali[11].

  [11] Hoc scio pro certo, quod, si cum stercore certo,
           Vinco vel vincor, semper ego maculor.

Je ne voudrais pas, crit-il  son fils Jean, recevoir dix mille
florins, et me trouver devant notre Seigneur, dans le pril o sera
Jrme, encore moins dans celui d'rasme.

Si je reprends de la sant et de la force, je veux pleinement et
librement confesser mon Dieu contre rasme[r64]. Je ne veux pas vendre
mon cher petit Jsus. J'avance tous les jours vers le tombeau; c'est
pourquoi je veux auparavant confesser mon Dieu  pleine bouche et sans
mettre une feuille devant.--Jusqu'ici j'ai hsit, je me disais: Si tu
le tues, qu'arrivera-t-il? J'ai tu Mnzer dont la mort me pse sur le
col. Mais je l'ai tu, parce qu'il voulait tuer mon Christ.

  [r64] Tischreden, 299-303.

Au jour de la Trinit, le docteur Martin Luther dit: Je vous prie,
vous tous, pour qui l'honneur de Christ et l'vangile est une chose
srieuse, que vous veuillez tre ennemis d'rasme...

Un jour le docteur Luther dit au docteur Jonas et au docteur Pomeranus,
avec un grand et srieux zle de coeur: Je vous recommande comme
ma dernire volont d'tre terrible pour ce serpent... Ds que je
reviendrai en sant, je veux avec l'aide de Dieu, crire contre lui,
et le tuer. Nous avons souffert qu'il se moqut de nous et nous prt 
la gorge, mais aujourd'hui qu'il en veut faire autant au Christ, nous
voulons nous mettre contre lui... Il est vrai qu'craser rasme, c'est
craser une punaise, mais mon Christ dont il se moque m'importe plus
que le pril d'rasme.

Si je vis, je veux avec l'aide de Dieu, purger l'glise de son
ordure. C'est lui qui a sem et fait natre Crotus, Egranus, Witzeln,
OEcolampade, Campanus et d'autres visionnaires ou picuriens. Je ne
veux plus le reconnatre dans l'glise, qu'on le sache bien.

Luther dit un jour en voyant le portrait d'rasme: rasme, comme sa
figure le montre, est un homme plein de ruse et de malice, qui s'est
moqu de Dieu et de la religion. Il emploie de belles paroles: le
cher Seigneur Christ, la parole de salut, les saints sacremens, mais
il tient la vrit pour une trs froide chose. S'il prche, cela sonne
faux, comme un vase fl. Il a attaqu la papaut, et maintenant il
tire sa tte du lac.




CHAPITRE V.

1526-1529.

    Mariage de Luther[a77]. Pauvret. Dcouragement. Abandon.
    Maladie. Croyance  la fin du monde.


L'me la plus ferme aurait eu peine  rsister  tant de secousses;
celle de Luther faiblit visiblement aprs la crise de l'anne 1525.
Son rle avait chang, et de la manire la plus triste. L'opposition
d'rasme signalait l'loignement des gens de lettres qui, d'abord,
avaient servi si puissamment la cause de Luther. Il avait laiss sans
rponse srieuse le livre _De libero arbitrio_. Le grand novateur,
le chef du peuple contre Rome, s'tait vu dpass par le peuple,
maudit du peuple, dans la guerre des paysans. Il ne faut pas s'tonner
du dcouragement qui s'empara de lui  cette poque. Dans cet
affaiblissement de l'esprit, la chair redevint forte; il se maria.
Les deux ou trois ans qui suivent, sont une sorte d'clipse pour
Luther; nous le voyons gnralement proccup de soins matriels, qui
ne peuvent remplir le vide qu'il prouve[a78]. Enfin il succombe; une
grande crise physique marque la fin de cette priode d'atonie[a79]. Il
est rveill de sa lthargie par le danger de l'Allemagne envahie par
Soliman (1529), et menace par Charles-Quint dans sa libert et sa foi
 la dite d'Augsbourg (1530).


Puisque Dieu a cr la femme telle qu'elle doit ncessairement tre
auprs de l'homme, n'en demandons pas davantage, Dieu est de notre
ct. Honorons donc le mariage comme chose honorable et divine[a80].

Ce genre de vie est le premier qui ait plu  Dieu, c'est celui qu'il
a perptuellement maintenu, c'est le dernier qu'il glorifiera sur
tout autre. O taient les royaumes et les empires, lorsque Adam et
les patriarches vivaient dans le mariage?--De quel autre genre de vie
drive l'empire sur toutes choses? Quoique par la malice des hommes
les magistrats aient t obligs de l'usurper en grande partie, et que
le mariage soit devenu un empire de guerre, tandis que le mariage, dans
sa puret et sa simplicit, est l'empire de la paix. (17 janvier 1525.)

Tu m'cris, mon cher Spalatin, que tu veux abandonner la cour et
ton office... Mon avis est que tu restes,  moins que tu ne partes
pour te marier... Pour moi, je suis dans la main de Dieu, comme une
crature dont il peut changer et rechanger le coeur, qu'il peut tuer ou
vivifier,  tout instant et  toute heure. Cependant dans l'tat o a
toujours t et o est encore mon coeur, je ne prendrai point de femme,
non que je ne sente ma chair et mon sexe, je ne suis ni de bois ni de
pierre, mais mon esprit n'est pas tourn au mariage, lorsque j'attends
chaque jour la mort et le supplice des hrtiques. (30 novembre 1524.)

Ne t'tonne pas que je ne me marie point, _qui sic famosus sum
amator_. Il faut plutt s'tonner que moi, qui cris tant sur le
mariage, et qui suis sans cesse ml aux femmes, je ne sois pas devenu
femme depuis long-temps, sans parler de ce que je n'en aie pous
aucune. Cependant, si tu veux te rgler sur mon exemple, en voici un
bien puissant. J'ai eu jusqu' trois pouses en mme temps, et je les
ai aimes si fort que j'en ai perdu deux qui vont prendre d'autres
poux. Pour la troisime, je la retiens  peine de la main gauche, et
elle va s'chapper. (16 avril 1525.)

_A Amsdorf._ J'espre vivre encore quelque temps, et je n'ai point
voulu refuser de donner  mon pre l'espoir d'une postrit[a81]. Je
veux d'ailleurs faire moi-mme ce que j'ai enseign, puisque tant
d'autres se sont montrs pusillanimes pour pratiquer ce qui est si
clairement dit dans l'vangile. C'est la volont de Dieu que je
suis; je n'ai point pour ma femme un amour brlant, dsordonn, mais
seulement de l'affection. (21 juin 1525.)

Celle qu'il pousa tait une jeune fille noble, chappe du couvent,
ge de vingt-quatre ans et remarquablement belle; elle se nommait
Catherine de Bora; il parat qu'elle avait aim d'abord Jrme
Baumgartner, jeune savant de Nuremberg. Luther crivait  celui-ci, le
12 octobre 1524: Si tu veux obtenir ta Catherine de Bora, hte-toi,
avant qu'on ne la donne  un autre, qui l'a sous la main. Cependant
elle n'a pas encore triomph de son amour pour toi. Moi, je me
rjouirais fort de vous voir unis.

Il crit  Stiefel, un an aprs le mariage (12 aot 1526). Catherine,
ma chre _cte_, te salue; elle se porte fort bien, grce  Dieu;
douce pour moi, obissante et facile en toutes choses, au-del de mon
esprance. Je ne voudrais pas changer ma pauvret pour les richesses de
Crsus.

Luther, en effet, tait trs pauvre alors. Proccup des soins de son
mnage et de la famille dont il devait bientt se trouver charg, il
cherchait  se faire un mtier; il travaillait de ses mains: Si le
monde ne veut plus nous nourrir pour la parole, apprenons  vivre de
nos mains. Il et choisi sans doute, s'il avait pu choisir, quelqu'un
de ces arts qu'il aimait, l'art d'Albert Durer et de son ami Lucas
Cranach, ou la musique, qu'il appelait la premire science aprs
la thologie; mais il n'avait point de matre. Il se fit tourneur.
Puisque parmi nous autres barbares il n'y a point d'art ni d'esprit
cultiv, moi et Wolfgang, mon serviteur, nous nous sommes mis 
tourner. Il chargea Wenceslas Link de lui acheter des instrumens 
Nuremberg. Il se mit aussi  jardiner et  btir: J'ai plant un
jardin, crit-il  Spalatin, j'ai construit une fontaine, et  l'un
comme  l'autre j'ai assez bien russi. Viens et tu seras couronn de
lis et de roses. (dcembre 1525). Au mois d'avril 1527, un abb de
Nuremberg lui fit prsent d'une horloge: Il faut, lui rpondit-il,
que je me fasse disciple des mathmaticiens pour comprendre tout ce
mcanisme; car je n'ai jamais rien vu de pareil. Et un mois aprs:
J'ai reu les instrumens pour tourner, et le cadran avec le cylindre
et l'horloge de bois. Mais tu as oubli de me dire combien il me
restait  payer. J'ai pour le moment assez d'outils,  moins que tu
n'en aies de nouvelle espce qui puissent tourner d'eux-mmes pendant
que mon serviteur ronfle ou lve le nez en l'air. Je suis dj matre
pass en horlogerie. Cela m'est prcieux pour marquer l'heure  mes
ivrognes de Saxons, qui font plus attention  leurs verres qu'
l'heure, et ne s'inquitent pas beaucoup si le soleil, l'horloge ou
celui qui la rgle, se trompent. (19 mai 1527.) Mes melons ainsi que
mes courges et mes citrouilles croissent  vue d'oeil. Tu vois que j'ai
su bien faire venir les graines que vous m'avez envoyes. (5 juillet).

Le jardinage n'tait pas une grande ressource. Luther se trouvait dans
une situation affligeante et bizarre. Cet homme qui rgentait les rois,
se voyait, pour les besoins de la subsistance journalire, dans la
dpendance de l'lecteur. La nouvelle glise ne s'tait affranchie de
la papaut qu'en s'assujtissant  l'autorit civile; elle se voyait,
ds sa naissance, nglige, affame par celle-ci.

En 1523, Luther avait crit  Spalatin qu'il voulait rsigner son
revenu de couvent entre les mains de l'lecteur. ... Puisque nous ne
lisons plus, ni ne braillons, ni ne messons, ni ne faisons aucune
chose de ce qu'a institu la fondation, nous ne pouvons plus vivre de
cet argent; on a droit de le rclamer. (novembre 1523.)

Staupitz ne paie encore rien de nos revenus... Tous les jours
les dettes nous enveloppent davantage, et je ne sais s'il faut
demander encore  l'lecteur, ou laisser aller les choses, et que
ce qui prisse, prisse, jusqu' ce qu'enfin la misre me force de
quitter Wittemberg, et de faire satisfaction aux gens du pape et de
l'Empereur[a82]. (novembre 1523.) Sommes-nous ici pour payer  tout
le monde, et que personne ne nous paie? Cela est vraiment trange.
(1er fvrier 1524.) Je suis de jour en jour plus accabl de dettes.
Il me faudra chercher l'aumne de quelque autre manire. (24 avril
1524.) Cette vie ne peut durer. Comment ces lenteurs du prince
n'exciteraient-elles pas de justes soupons! Pour moi, j'aurais depuis
long-temps abandonn le couvent pour me loger ailleurs, en vivant de
mon travail (quoiqu'ici je ne vive pas sans travail non plus), si je
n'avais craint un scandale pour l'vangile et mme pour le prince.
(fin de dcembre 1524.)

Tu me demandes huit florins, mais o les prendrai-je? Comme tu le
sais, il faut que je vive avec la plus stricte conomie, et mon
imprudence m'a fait contracter cette anne une dette de plus de cent
florins que je dois  l'un et  l'autre. J'ai t oblig de laisser
trois gobelets pour gage de cinquante florins. Il est vrai que mon
Seigneur, qui avait ainsi puni mon imprudence, m'a enfin libr...
Ajoute que Lucas et Christian ne veulent plus m'accepter pour
rpondant, ayant prouv que de cette manire ils perdent tout, ou
puisent jusqu'au fond de ma bourse. (2 fvrier 1527.)

Dis  Nicolas Endrissus qu'il me demande quelques exemplaires de mes
ouvrages. Quoique je sois trs pauvre, cependant je me suis rserv
certains droits avec mes imprimeurs; je ne leur demande rien pour tout
mon travail, si ce n'est de pouvoir prendre parfois un exemplaire
de mes livres[a83]. Ce n'est pas trop, je pense, puisque d'autres
crivains, mme des traducteurs, reoivent un ducat par cahier. (5
juillet 1527.)

Qu'est-il arriv, mon cher Spalatin, pour que tu m'crives avec tant
de menaces et d'un ton si imprieux? Jonas n'a-t-il pas assez essuy
tes mpris et ceux de ton prince, pour que vous vous acharniez encore
sur cet homme excellent? Je connais le caractre du prince, je sais
comme il traite lgrement les hommes?... C'est donc ainsi que nous
honorons l'vangile, en refusant  ses ministres une petite prbende
pour vivre... N'est-ce pas une iniquit et une odieuse perfidie que
de lui ordonner de partir, et toutefois de faire en sorte qu'on n'ait
pas l'air de lui en avoir donn l'ordre? Et vous croyez que le Christ
ne s'aperoit pas de cette ruse?... Je ne pense pas cependant que nous
ayons t pour le prince une cause de dommage... Il en est venu dans
sa bourse passablement des biens de ce monde, et il en vient chaque
jour davantage.--Dieu saura bien nous repatre, si vous nous refusez
l'aumne et quelque maudite monnaie.--... Cher Spalatin, traite-nous,
je te prie, nous les pauvres et les exils de Christ, avec plus de
douceur, ou explique-toi nettement, afin que nous sachions o nous
allons, que nous ne soyons plus forcs de nous perdre nous-mmes en
suivant un ordre  double sens, qui, tout en nous contraignant de
partir, ne nous permet pas de nommer ceux qui nous y forcent. (27
novembre 1524.)

Nous avons reu avec plaisir, mon cher Grard Lampadarius, et la
lettre et le drap, que tu nous as envoys avec tant de candeur d'me
et de bienveillance de coeur... Nous nous servons constamment, et
chaque nuit, de tes lampes, ma Catherine et moi, et nous nous plaignons
ensemble de ne t'avoir pas fait de cadeau et de n'avoir rien 
t'envoyer qui entretnt auprs de toi notre souvenir. J'ai grande honte
de ne t'avoir pas mme fait un prsent de papier, lorsque cela m'tait
facile... Je ne laisserai pas de t'envoyer au moins quelque liasse de
livres. Je t'aurais ds maintenant envoy un Isae allemand qui vient
de natre, mais on m'a arrach tous les exemplaires, et je n'en ai plus
un seul. (14 octobre 1528.)

_A Martin Gorlitz_, qui lui avait fait un prsent de bire. Ta Crs
de Torgau a t heureusement et glorieusement consomme. On l'avait
rserve pour moi et pour les visiteurs, qui ne pouvaient se lasser
de la vanter par-dessus tout ce qu'ils avaient jamais got. Et moi,
en vrai rustre, je ne t'en ai pas remerci encore, toi et ton milia.
Je suis un +oikodespots+ si ngligent de mes affaires, que j'avais
oubli, et que j'ignorais entirement, que je l'eusse dans ma cave;
c'est mon serviteur qui me l'a rappel. Salue pour moi tous nos frres,
et surtout ton milia et son fils, la biche gracieuse et le jeune faon.
Que le Seigneur te bnisse et te fasse multiplier  milliers, selon
l'esprit comme selon la chair. (15 janvier 1529.)

Luther crit  Amsdorf qu'il va donner l'hospitalit  une nouvelle
marie. Si ma Catherine accouchait en mme temps, et que tout cela
vnt  concider, tu en deviendrais plus pauvre. Ceins-toi donc, non
pas du fer et du glaive, mais d'or et d'argent et d'un bon sac,  tout
vnement, car je ne te lcherai pas sans un prsent. (29 mars 1529.)

A Jonas. J'en tais  la dixime ligne de ta lettre quand on vint
m'annoncer que ma Ketha m'avait donn une fille. _Gloria et laus Patri
in coelis._ Mon petit Jean est sauv, la femme d'Augustin va bien;
enfin Marguerite Mochinn a chapp  la mort contre toute attente.
En compensation, nous avons perdu cinq porcs... Puisse la peste se
contenter de cette contribution. _Ego sum, qui sum hactens, scilicet
ut apostolus, quasi mortuus, et ecce vivo._

La peste rgnait alors  Wittemberg. La femme de Luther tait enceinte,
son fils malade des dents; deux femmes, Hanna et Marguerite Mochinn,
avaient t atteintes de la peste. Il crit  Amsdorf: Ma maison est
devenue un hpital. (1er novembre 1527.)

La femme de Georges, le chapelain, est morte d'une fausse couche et de
la peste. Tout le monde tait frapp de terreur. J'ai recueilli le cur
avec sa famille. (4 novembre 1527.) Ton petit Jean ne te salue pas,
parce qu'il est malade, mais il te demande tes prires. Voici douze
jours qu'il n'a rien mang. C'est une chose admirable combien cet
enfant a la volont d'tre gai et algre comme de coutume, mais l'excs
de sa faiblesse ne le lui permet pas. On a ouvert hier l'apostme de
Marguerite Mochinn; elle commence  se rtablir; je l'ai renferme dans
notre chambre d'hiver, et nous, nous nous tenons dans la grande salle
de devant, Hnschen dans ma chambre  pole, et la femme d'Augustin
dans la sienne: nous commenons  esprer la fin de la peste. Adieu,
embrasse ta fille et sa mre, et souvenez-vous de nous dans vos
prires. (10 novembre 1527.)

Mon pauvre fils tait mort, mais il est ressuscit; depuis douze jours
il ne mangeait plus. Le Seigneur a augment ma famille d'une petite
fille. Nous nous portons tous bien,  l'exception de Luther lui-mme
qui, sain de corps, isol du monde entier, souffre  l'intrieur, des
atteintes du diable et de tous ses anges. J'cris pour la seconde et la
dernire fois contre les sacramentaires et leurs vaines paroles, etc.
(31 dcembre 1527.)

Ma petite fille lisabeth est morte; je m'tonne comme elle m'a laiss
le coeur malade, un coeur de femme, tant je suis mu. Je n'aurais
jamais cru que l'me d'un pre ft si tendre pour son enfant. (5 aot
1528.) Je pourrais t'apprendre ce que c'est qu'tre pre, _prsertim
sexs, qui ultra filiorum casum etiam habet misericordiam vald
moventem._ (5 juin 1530.)


Vers la fin de l'anne 1527, Luther lui-mme fut plusieurs fois trs
malade de corps et d'esprit[r65]. Le 27 octobre il termine ainsi une
lettre  Mlanchton. Je n'ai pas encore lu le nouvel ouvrage d'rasme,
et que lirais-je, moi serviteur malade de Jsus-Christ, moi qui suis 
peine vivant? que faire? qu'crire? Dieu veut-il ainsi m'abmer de tous
les flots  la fois? Et ceux qui devraient avoir compassion de moi,
viennent, aprs tant de souffrances, me donner le coup de grce! Puisse
Dieu les clairer et les convertir! Amen.

  [r65] Luth. Werke, t. IX, 238.

Deux amis intimes de Luther, les docteurs Jean Bugenhagen et Jonas nous
ont laiss la note suivante sur une dfaillance qui surprit Luther,
vers la fin de 1527. Le samedi de la visitation de Notre-Dame (1527),
dans l'aprs-midi, le docteur Luther se plaignait de douleurs de tte
et de bourdonnemens d'oreilles d'une violence inexprimable. Il croyait
y succomber. Dans la matine il fit appeler le docteur Bugenhagen pour
se confesser  lui. Il lui parla avec effroi des tentations qu'il
venait d'prouver, le supplia de le soutenir, de prier Dieu pour lui,
et il termina en disant: Parce que j'ai quelquefois l'air gai et
joyeux, beaucoup de gens se figurent que je ne marche que sur des
roses; Dieu sait ce qu'il en est dans mon coeur. Je me suis souvent
propos, dans l'intrt du monde, de prendre un extrieur plus austre
et plus saint (je ne sais trop comment dire), mais Dieu ne m'a pas
donn de faire comme je voulais.

L'aprs-midi du mme jour, il tomba sans connaissance, devint froid,
et ne donna plus signe de vie. Quand il fut rappel  lui-mme, par les
secours qu'on lui prodiguait, il se mit  prier avec grande ferveur:
Tu sais,  mon Dieu, disait-il, que j'eusse volontiers vers mon sang
pour ta parole, mais tu as voulu qu'il en ft autrement. Que ta volont
soit faite! Sans doute je n'en tais pas digne. La mort serait mon
bonheur; cependant,  mon Dieu, si tu le voulais, je vivrais volontiers
encore pour rpandre ta sainte parole et consoler ceux des tiens qui
faiblissent. Si mon heure est venue, nanmoins, que ta volont soit
faite! Tu es le matre de la vie et de la mort.

O mon Seigneur Jsus-Christ, je te remercie de m'avoir fait la grce
de connatre ton saint nom. Tu sais que je crois en toi, au Pre et au
Saint-Esprit; tu es mon divin mdiateur et sauveur... Tu sais,  mon
Seigneur, que Satan m'a dress maints piges, pour tuer mon corps par
les tyrans et mon me par ses _flches ardentes_, par ses tentations
infernales. Jusqu'ici tu m'as protg miraculeusement contre toutes ses
fureurs. Protge-moi encore,  mon Seigneur fidle, si telle est ta
volont.

Ensuite il se tourna vers nous deux (Bugenhagen et Jonas), et
nous dit: Le monde aime le mensonge, et il y en aura beaucoup qui
diront que je me suis rtract avant de mourir. Je vous demande donc
instamment de recevoir ma profession de foi: je dclare, en conscience,
avoir enseign la vraie parole de Dieu, comme le Seigneur me l'a impos
et m'y a contraint. Oui, je le dclare, ce que j'ai prch sur la foi,
la charit, la croix, le saint sacrement, et autres articles de la
doctrine chrtienne, est juste, bon et salutaire.

Beaucoup m'accusent d'avoir t trop violent et trop dur. Je l'avoue,
j'ai quelquefois t violent et dur envers mes ennemis. Cependant je
n'ai jamais recherch le prjudice de qui que ce soit, bien moins
encore la perdition d'aucune me. Je m'tais propos d'crire sur le
baptme et contre Zwingli, mais,  ce qu'il semble, Dieu en a dcid
autrement.

Ensuite il parla des sectes qui viendront pervertir la parole de
Dieu et qui n'pargneront pas, disait-il, le troupeau que le Seigneur
a rachet de son sang. Il pleurait en parlant ainsi. Jusqu'ici,
disait-il encore, Dieu m'a permis de lutter avec vous contre ces
esprits de dsordre, et je le ferais volontiers encore; mais seuls,
vous serez trop faibles contre eux tous. Jsus-Christ me rassure
pourtant; car il est plus fort que Satan et toutes ses armes: il est le
Seigneur de Satan.

Quelque temps aprs, quand on l'eut un peu rchauff par des frictions
et l'application de coussins bien chauds, il demanda  sa femme: O
donc est mon petit coeur, mon bien-aim petit Jean? Quand l'enfant fut
apport, il sourit  son pre qui se mit  dire les larmes aux yeux:
O cher pauvre petit enfant, je te recommande bien  Dieu, toi et ta
bonne mre, ma chre Catherine. Vous n'avez rien. Mais Dieu aura soin
de vous. Il est le pre des orphelins et des veuves. Conserve-les, 
mon Dieu, instruis-les, comme tu m'as conserv et instruit jusqu' ce
jour. Ensuite il dit quelques mots  sa femme au sujet de quelques
gobelets d'argent. Tu sais, ajouta-t-il, que nous n'avons rien que
cela.

Un sommeil profond lui rendit des forces, et le lendemain il se trouva
beaucoup mieux. Il dit alors au docteur Jonas: Je n'oublierai jamais
la journe d'hier. Le Seigneur conduit l'homme dans l'enfer et l'en
retire. La tempte qui fondit hier matin sur mon me, a t bien plus
terrible que celle que mon corps a essuye vers le soir. Dieu tue et
vivifie. Il est le matre de la vie et de la mort.

--Pendant prs de trois mois, j'ai langui non de corps mais d'esprit;
au point que c'est  peine si j'ai pu crire quelques lignes. Ce sont
l les perscutions de Satan. (8 octobre 1527.)

Je voudrais rpondre aux sacramentaires; mais si mon me ne se
fortifie, je ne suis capable de rien. (1er novembre 1527.) Je n'ai
pas encore lu rasme ni les sacramentaires, si ce n'est environ trois
cahiers de Zwingli. C'est bien fait  eux de me fouler aux pieds
misrablement, afin que je puisse dire avec Jsus-Christ: _Il a
perscut le faible, le pauvre, celui dont la mortification avait bris
le coeur_. Seul je porte le poids de la colre de Dieu, parce que j'ai
pch envers lui; le pape et Csar, les princes, les vques, le monde
entier me hait et m'assaille: mais ce n'est pas assez encore, si mes
frres mmes ne viennent me tourmenter; mes pchs, la mort, Satan et
ses anges, svissent sans interruption contre moi. Et qu'est-ce qui
me garderait, qui me consolerait, si Christ lui-mme m'abandonnait,
lui pour qui j'ai encouru leur haine? Mais il n'abandonnera pas,  la
fin dernire, le malheureux pcheur, car je pense bien que je serai le
dernier de tous les hommes. Oh! plaise, plaise au ciel, qu'rasme et
les sacramentaires prouvent, un quart-d'heure seulement, les misres
de mon coeur! (10 novembre 1527.)

Satan me fait endurer de merveilleuses tentations, mais les prires
des saints ne m'abandonnent pas, quoique les blessures de mon coeur
ne soient pas faciles  gurir. Ma consolation, c'est qu'il en est
bien d'autres qui ont  livrer les mmes combats. Sans doute il n'y a
point de maux que mes pchs n'aient mrits. Mais ma vie, ma force,
c'est que j'ai la conscience d'avoir enseign pour le salut de beaucoup
la vraie et pure parole du Christ; c'est l ce qui brle Satan; il
voudrait me voir, moi avec le Verbe, noy et perdu. Aussi je n'ai rien
 souffrir des tyrans de ce monde, tandis que d'autres sont tus,
brls, et meurent pour le Christ; mais je n'en ai que plus  souffrir
spirituellement du prince de ce monde. (21 aot 1527.)

Quand je veux travailler, ma tte est comme remplie de tintemens, de
tonnerres, et si je ne cessais  l'instant, je tomberais en syncope.
Voici le troisime jour que je n'ai pu mme regarder une lettre. Ma
tte devient un petit chapitre, que cela continue, et elle ne sera
bientt plus qu'un paragraphe, qu'une phrase (_caput meum factum est
capitulum, perget vero fietque paragraphus, tandem periodus_)... Le
jour o tes lettres m'arrivrent de Nuremberg, j'eus une visite de
Satan; j'tais seul; Vitus et Cyriacus taient loigns. Cette fois il
fut le plus fort, me chassa de mon lit, me fora d'aller chercher des
visages d'hommes. (12 mai 1530.)

Quoique bien portant, je suis toujours malade des perscutions de
Satan; cela m'empche d'crire et de rien faire.--Le dernier jour, je
le crois bien, n'est pas loin de nous. Adieu, ne cesse de prier pour le
pauvre Luther. (28 fvrier 1529.)--On peut teindre les tentations
de la chair, mais qu'il est difficile de lutter contre la tentation
du blasphme et du dsespoir! Nous ne comprenons point le pch,
ni ne savons o est le remde.--Aprs une semaine de souffrances
continuelles, il crivait: Ayant perdu presque mon Christ, j'tais
battu des flots et des temptes du dsespoir et du blasphme. (2 aot
1527.)

Au milieu de ces troubles intrieurs, Luther, loin d'tre soutenu
et consol par ses amis, les voyait les uns tides et timidement
sceptiques; les autres, lancs dans la route du mysticisme que lui-mme
leur avait ouverte, et s'loignant de lui chaque jour. Le premier qui
se dclara fut Agricola, le chef des _Antinomiens_ (ennemis de la Loi).
Nous verrons au dernier livre combien cette polmique, contre un ami si
cher, troubla Luther dans ses derniers jours.

Quelqu'un m'a fait un conte  ton sujet, mon cher Agricola, et il
a insist, jusqu' ce que je lui eusse promis de t'en crire et de
m'en assurer. Ce conte, c'est que tu commencerais  mettre en avant
que l'on peut avoir la foi sans les oeuvres, et que tu dfendrais
cette nouveaut envers et contre tous,  grand renfort de mots grecs
et d'artifices de rhtorique... Je t'avertis de te dfier des piges
de Satan... A quoi me suis-je jamais moins attendu qu' la chute
d'OEcolampade et de Regius? Et que n'ai-je pas  craindre maintenant
pour ces hommes qui ont t mes intimes? Il n'est pas tonnant que je
tremble aussi pour toi que, pour rien au monde, je ne voudrais voir
spar d'opinion. (11 septembre 1528.)

Pourquoi m'irriterais-je contre les papistes? Tout ce qu'ils me font
est de bonne guerre. Nous sommes ennemis dclars[r66][a84]. Mais ceux
qui me font le plus de mal, ce sont mes plus chers enfans. _Fraterculi
mei, aurei amiculi mei_, eux qui, si Luther n'avait point crit, ne
sauraient rien de Christ et de l'vangile, et n'auraient pas secou la
tyrannie papale; du moins, s'ils en eussent eu le pouvoir, le courage
leur aurait manqu. Je croyais avoir jusqu' prsent souffert et puis
toutes les adversits, mais mon Absalon, l'enfant de mon coeur, n'avait
pas encore dlaiss son pre; il n'avait point vers l'ignominie sur
David. Mon Judas, la terreur des disciples de Christ, le tratre qui
livra son matre, ne m'avait point encore vendu, et voici maintenant
que tout cela a t fait.

  [r66] Cochlus, 146.

--Il y a maintenant contre nous une perscution clandestine, mais bien
dangereuse[a85]. Notre ministre est mpris. Nous-mmes nous sommes
has, perscuts, on nous laisse prir de faim[a86]. Voil quel est
aujourd'hui le sort de la parole de Dieu; lorsqu'elle vient  ceux
qui en ont besoin, ils ne veulent pas la recevoir... Christ n'aurait
point t crucifi s'il tait sorti de Jrusalem. Mais le prophte ne
veut point mourir hors de Jrusalem, et cependant ce n'est que dans sa
patrie que le prophte est sans honneur. C'est ainsi qu'il en est de
nous... Il arrivera bientt que tous les grands de ce duch l'auront
rendu vide de ministres de la parole; ceux-ci seront chasss par la
faim, pour ne rien dire des autres injures. (18 octobre 1531.)

Il n'y a rien de trs certain sur les apparitions dont on fait tant
de bruit en Bohme; beaucoup nient le fait[a87]. Quant au gouffre qui
s'est form ici, sous mes propres yeux, le dimanche aprs l'piphanie,
 huit heures du soir, c'est une chose certaine, et qui s'est vue en
plusieurs endroits jusqu' la mer. De plus, en dcembre, on a vu le
ciel en feu au-dessus de l'glise de Breslaw,  ce que m'crit le
docteur Hess; un autre jour, ajoute-t-il, on a vu deux charpentes
embrases, et, au milieu, une tourelle de feu. C'est le dernier jour,
si je ne me trompe, qu'annoncent ces signes. L'Empire tombe, les rois
tombent, les prtres tombent, et le monde entier chancelle, comme
une grande maison qui va crouler, annonce sa ruine par de petites
lzardes. Cela ne tardera point  moins que le Turc, ainsi qu'zchiel
le prophtise de Gog et de Magog, ne se perde dans sa victoire et son
orgueil, avec le pape son alli. (7 mars 1529.)

Grce et paix en notre Seigneur Jsus-Christ[r67]. Le monde court 
sa fin, et il me vient souvent cette pense que le jour du Jugement
pourrait bien arriver avant que nous eussions achev notre traduction
de la sainte criture. Toutes les choses temporelles qui y sont
prdites se trouvent accomplies. L'Empire romain penche vers sa ruine,
le Turc est arriv au comble de sa puissance, la splendeur papale
s'clipse, le monde craque en tous les coins comme s'il allait crouler.
L'Empire, si l'on veut, s'est relev un peu sous notre empereur
Charles, mais c'est peut-tre pour la dernire fois; ne serait-ce pas
comme la lumire qui, au moment de s'teindre pour toujours, jette une
vive et dernire flamme?...

  [r67] Luth. Werke, t. IX, 543.

Le Turc va fondre sur nous; ce sera, je le crois bien, le rformateur
envoy par la colre de Dieu. (15 mars.)

J'ai chez moi un homme arriv  Venise, qui affirme que le fils du
doge est  la cour du Turc: ainsi nous combattons jusqu' prsent
contre celui-ci, en attendant que le pape, les Vnitiens, les Franais,
se soient ouvertement et impudemment faits Turcs. Le mme homme
rapporte encore qu'il y avait dans l'arme du Franais,  Pavie,
huit cents Turcs, dont trois cents sont retourns sains et saufs
dans leur pays, par ennui de la guerre. Comme tu ne m'cris pas ces
monstruosits, j'ai pens que tu les ignorais; pour moi elles m'ont
t racontes et par crit et de vive voix, avec des dtails qui ne me
permettent pas d'en douter. L'heure de minuit approche o l'on entendra
ce cri: _L'poux arrive, sortez au-devant de lui_. (6 mai 1529.)




ADDITIONS

ET

CLAIRCISSEMENS.


    [a1] Page 1, ligne 7.--_Naissance..._

Cochlus prtend que Luther fut engendr par un incube. Lorsqu'il tait
moine, ajoute-t-il, il fut souponn d'avoir commerce avec le diable.
Un jour,  l'vangile,  l'endroit o il est parl d'un diable sourd et
muet, forc de quitter le corps d'un possd, Luther tomba en criant:
_Non sum, non sum_.--Dans un sermon au peuple, il dit que lui et le
diable se connaissaient de longue date, qu'ils taient en relations
habituelles, et que lui, Luther, avait mang plus d'un grain de sel
avec Satan.--Cochlus, Vie de Luther, prface et pages 1 et 2.--Voir le
chapitre du diable dans notre second volume.

Des Espagnols, qui se trouvaient  la dite d'Augsbourg (1530),
croyaient srieusement que Luther avec sa femme devait engendrer
l'Anti-Christ. Luth. Werke, t. I, p. 415.

Jules-Csar Vanini, Cardan et Franois Junctinus, trouvrent dans les
constellations qui avaient accompagn la naissance de Luther, qu'il
devait tre un archi-hrtique et un archi-sclrat. Tycho-Brah et
Nicolas Prcker, au contraire, dclarrent qu'il tait n sous un trs
heureux signe.

Plusieurs de ses ennemis le disaient srieusement _fils et disciple
du diable_. D'autres prtendaient qu'il tait n en Bohme, parmi les
Hussites. Il s'exprime ainsi dans une de ses lettres, au sujet de
cette dernire assertion: Il est un noble et clbre comt, du nom de
Mansfeld, situ dans l'vch de Halberstadt et la principaut de Saxe.
Presque tous mes seigneurs me connaissent personnellement, ainsi que
mon pre.--Je suis n  Eisleben, j'ai t lev  Mansfeld, instruit
 Magdebourg et  Eisenach, fait _Matre_ et moine augustin  Erfurt,
docteur  Wittemberg, et dans toute ma vie je n'ai pas approch de la
Bohme plus prs que Dresde. (Ukert, _Biogr. de L._, t. II, p. 66.)


    [a2] Page 3, ligne 24. _Martin Luther..._

Lotharius, _lut-her_, _leute-herr_? chef des hommes, chef
du peuple?


    [a3] Page 9, ligne 8.--_Tentations..._

Quand j'tais jeune, il arriva qu' Eisleben,  la Fte-Dieu,
j'allais avec la procession en habit de prtre. Tout--coup la vue du
Saint-Sacrement, que portait le docteur Staupitz, m'effraya tellement,
que je suai de tout mon corps, et crus mourir de terreur. La procession
finie, je me confessai au docteur Staupitz, et lui racontai ce qui
m'tait arriv. Il me rpondit: Tes penses ne sont pas selon le
Christ, Christ n'effraie point; il console. Cette parole me remplit de
joie et me fut d'une grande consolation. (Tischreden, p. 133, verso).

Le docteur Martin Luther racontait que, lorsqu'il tait au clotre 
Erfurth, il avait dit une fois au docteur Staupitz: Ah! cher seigneur
docteur, notre Seigneur-Dieu agit d'une manire si terrible avec les
gens? Qui peut le servir, s'il frappe ainsi autour de soi? A quoi il
me rpondit: Mon cher, apprenez  mieux juger de Dieu; s'il n'agissait
pas ainsi, comment pourrait-il dompter les ttes dures? il doit prendre
garde aux grands arbres de crainte qu'ils ne montent jusqu'au ciel.
(Tischreden, page 150, verso.)

Dans sa jeunesse, lorsqu'il tudiait encore  Erfurt, Luther fut
atteint d'une trs grave maladie; il croyait qu'il en mourrait. Un
vieux cur lui dit alors, au rapport de Matthsius: Prenez courage,
mon cher bachelier, vous ne mourrez point cette fois; Dieu fera encore
de vous un grand homme qui consolera beaucoup de gens. (Ukert, t. I,
p. 318.)

Luther avait difficilement support les obligations qu'imposait la
vie monastique. Il raconte comment, au commencement de la Rforme, il
tchait encore de lire rgulirement ses Heures sans y parvenir. Quand
je n'aurais fait autre chose que dlivrer les hommes de cette tyrannie,
on me devrait de la reconnaissance. (Tischreden, page 150.)

Cette rptition constante et  heure fixe des mmes mditations, cette
matrialisation de la prire, qui pesait tant au gnie impatient de
Luther, Ignace de Loyola, contemporain du rformateur allemand, la
mettait alors plus que jamais en honneur dans ses singuliers _Exercices
religieux_.

A Erfurt, Luther lut la plupart des crits qui nous restent des
anciens latins, Cicron, Virgile, Tite-Live... A l'ge de vingt ans
il fut dcor du titre de matre-s-arts, et, d'aprs l'avis de ses
parens, il commena  s'appliquer  la jurisprudence... Au couvent
d'Erfurth, il excitait l'admiration dans les exercices publics,
par la facilit avec laquelle il se tirait des labyrinthes de la
dialectique... Il lisait avidement les prophtes et les aptres, puis
les livres de saint Augustin, son _Explication des psaumes_ et son
livre _De l'esprit et de la lettre_: il apprit presque par coeur les
Traits de Gabriel Biel et de Pierre d'Ailly, vque de Cambray; il lut
assidument les crits d'Occam, dont il prfrait la logique  celle
de Thomas et de Scot. Il lut beaucoup aussi les crits de Gerson,
et par-dessus tout ceux de saint Augustin. (_Vie de Luther_, par
Mlanchton.)


    [a4] Page 20, ligne 10.--_Trente cardinaux en une fois..._

C'est trente et un cardinaux qui furent crs le 13 juin 1517. Le mme
jour, un orage renversa l'ange qui est au haut du chteau Saint-Ange,
frappa un enfant Jsus dans une glise et fit tomber les cls de la
statue de saint Pierre. (Ruchat, I, 36; d'aprs Hotting., 19.)


    [a5] Page 20, ligne 17.--_Tetzel..._

Il enseignait dans ses prdications que si quelqu'un avait viol la
sainte Vierge, son pch lui serait pardonn en vertu des indulgences;
que la croix rouge qu'il plantait dans les glises, avait autant de
vertu que celle de Jsus-Christ; qu'il avait plus converti de gens
par ses indulgences, que saint Pierre par ses sermons; que les Saxons
n'avaient qu' donner de l'argent, et que leurs montagnes deviendraient
des mines d'argent, etc. (_Luther adv. Brunsvic._ Seckendorf. hist.
Lutheranismi, livre I,  16, etc.)

Comme concession indirecte, les catholiques abandonnrent Tetzel.
Miltitz crivit  Pfeffinger, un des ministres de l'lecteur: Les
mensonges et les fraudes de Tetzel me sont assez connus; je lui en ai
fait de vifs reproches, je les lui ai prouvs en prsence de tmoins.
J'crirai tout au pontife, et j'attendrai sa sentence. D'aprs une
lettre d'un facteur de la banque des Fugger, charg de tenir compte
de l'argent des indulgences, je l'ai convaincu d'avoir reu par mois
quatre-vingts florins pour lui-mme et dix pour son serviteur, outre
ce qu'on lui payait pour se dfrayer lui et les siens, et pour la
nourriture de trois chevaux. Je ne compte pas l-dedans ce qu'il a
vol ou dpens inutilement. Vous voyez comment le misrable a servi
la sainte glise romaine et l'archevque de Mayence, mon trs clment
seigneur. (Seckendorf, livre I, p. 62.)


    [a6] Page 21, ligne 13.--_Il fut saisi d'indignation..._

Lorsque j'entrepris d'crire contre la grossire erreur des
indulgences, le docteur Jrme Schurff m'arrta et me dit: Voulez-vous
donc crire contre le pape? Que voulez-vous faire? on ne le souffrira
pas.--Eh quoi! rpondis-je; s'il fallait qu'on le souffrt?
(Tischreden, 384 verso.)


    [a7] Page 21, ligne 27.--_S'adressa  l'vque de Brandebourg..._

Sa lettre  l'vque de Brandebourg est assez mticuleuse; ses paroles,
pleines de soumission, sont loin d'annoncer les violences qui vont
bientt clater. Il lui envoie ses propositions, ou plutt ses doutes;
car il ne veut rien dire ni dans un sens ni dans l'autre, jusqu' ce
que l'glise ait prononc. Il blme les adversaires du saint-sige.
Que ne disputent-ils aussi de la puissance, de la sagesse et de la
bont de celui qui a donn ce pouvoir  l'glise? Il loue la douceur
et l'humilit de l'vque; il l'engage  prendre la plume et  effacer
ce qu'il lui plaira, ou  brler le tout. (Luth. Werke, IX, p. 64.)


    [a8] Page 27, ligne 15.--_Sermon sur l'indulgence et la grce..._

Dans les cinq premiers paragraphes, dans le sixime surtout, qui
est trs mystique, il expose trs clairement la doctrine de saint
Thomas; il prouve ensuite, par l'criture, contre cette doctrine, que
le repentir et la conversion du pcheur peuvent seuls lui assurer
le pardon de ses pchs.-- IX. Quand mme l'glise dclarerait
aujourd'hui que l'indulgence efface les pchs mieux que les oeuvres
de satisfaction, il vaudrait mille fois mieux, pour un chrtien, ne
point acheter l'indulgence, mais plutt faire les oeuvres et souffrir
les peines; car l'indulgence n'est et ne peut tre qu'une dispense de
bonnes oeuvres et de peines salutaires.-- XV. Il est meilleur et
plus sr de donner pour la construction de saint Pierre que d'acheter
l'indulgence prche  ce sujet. Vous devez avant tout donner  votre
pauvre prochain, et s'il n'y a plus personne dans votre ville qui ait
besoin de votre secours, alors vous devez donner pour les glises de
votre ville... Mon dsir, ma prire et mon conseil sont que personne
n'achte l'indulgence. Laissez les mauvais chrtiens l'acheter; que
chacun marche pour soi.-- XVIII. Si les mes peuvent tre tires du
purgatoire par l'efficacit de l'indulgence, je n'en sais rien, je ne
le crois mme pas; le plus sr est de recourir  la prire... Laissez
les docteurs scolastiques rester scolastiques; ils ne sont pas assez,
tous ensemble, pour autoriser une prdication.

Ce morceau, trs court, semble moins un sermon que des notes sur
lesquelles Luther devait parler. (Luth. Werke, VII, p. 1.)


    [a9] Page 28, ligne 26.--_Lon X..._

Autrefois, le pape tait extrmement orgueilleux, et mprisait tout
le monde. Le cardinal-lgat Caietano me dit  Augsbourg: Quoi! tu
crois que le pape se soucie de l'Allemagne? Le petit doigt du pape
est plus puissant que tous vos princes.--Quand on prsenta au pape
mes premires propositions sur les indulgences, il dit: C'est d'un
Allemand ivre, laissez-le se dgriser, et il parlera autrement. C'est
avec ce ton de raillerie qu'il mprisait tout le monde.

Luther ne fut point en reste avec les Italiens; il leur rendit
nergiquement leur mpris. Si ce Sylvestre ne cesse de me provoquer
par ses niaiseries, je mettrai fin au jeu, et lchant la bride  mon
esprit et  ma plume, je lui montrerai qu'il y en a, en Allemagne,
qui comprennent ses ruses et celles de Rome; et Dieu veuille que
cela vienne bientt! Depuis trop long-temps, les Romains, avec leurs
jongleries, leurs tours et leurs dtours, s'amusent de nous comme de
niais et de bouffons. (1er septembre 1518.)

Je suis charm que Philippe (Mlanchton) ait prouv par lui-mme
le gnie des Italiens. Cette philosophie ne veut croire qu'aprs
exprience. Pour moi, je ne pourrais plus me fier  aucun Italien, pas
mme au confesseur de l'Empereur. Mon Caietano m'aimait d'une telle
amiti, qu'il aurait voulu verser pour moi tout le sang qui coule
dans..... mes veines. Ce sont des drles. L'Italien, quand il est bon,
est trs bon; mais c'est un prodige qui ressemble beaucoup  celui du
cygne noir. (21 juillet 1530.)

Je souhaite  Sadolet de croire que Dieu est le pre des hommes, mme
hors de l'Italie; mais les Italiens ne peuvent se mettre cela dans
l'esprit. (14 octobre 1539.)

Les Italiens, dit Hutten, qui nous accusaient d'tre impuissans 
produire ce qui demande du gnie, sont forcs d'admirer aujourd'hui
notre Albert Durer, si bien que, pour mieux vendre leurs ouvrages, ils
les marquent de son nom. (Hutten, III, 76.)


    [a10] Page 29, ligne 1.--_Fra Luther est un beau gnie..._

Bien avant 1523, le seigneur Conrad Hofmann engageait l'archevque de
Mayence  pourvoir aux affaires de la religion, de crainte qu'il ne
s'levt un grand incendie. Il rpondit: C'est une affaire de moines,
ils l'arrangeront bien eux-mmes.


    [a11] Page 32, ligne 5.--_Ce prince, par intrt pour sa
    nouvelle universit..._

L'universit de Wittemberg crivit  l'lecteur, lui demandant sa
protection pour le plus illustre de ses membres. (p. 55, Seckendorf.)
La clbrit croissante de Luther amenait  Wittemberg un concours
immense d'tudians. Luther dit lui-mme: Studium nostrum more
formicarum fervet. Un auteur presque contemporain crit: J'ai appris
de nos prcepteurs que des tudians de toutes nations venaient
 Wittemberg pour entendre Luther et Mlanchton; sitt qu'ils
apercevaient la ville, ils rendaient grces  Dieu, les mains jointes;
car de Wittemberg, comme autrefois de Jrusalem, est sortie la lumire
de la vrit vanglique, pour se rpandre de l jusqu'aux terres les
plus lointaines. (Scultetus in annalibus, an 1517, p. 16, 17. Cit par
Seckendorf, p. 59.)

Toutefois, la protection de l'lecteur n'tait point trs gnreuse.
Ce que je t'ai dj dit, mon cher Spalatin, je te le dis et te le
rpte encore: cherche bien  savoir si c'est l'intention du prince que
cette acadmie s'croule et prisse. J'aimerais fort  le savoir, pour
ne pas retenir inutilement ceux que chaque jour on appelle ailleurs. Ce
bruit s'est dj tellement accrdit, que ceux de Nuremberg sollicitent
pour faire venir Mlanchton, tant ils sont persuads, que cette cole
est dserte. Tu sais cependant qu'on ne peut ni ne doit contraindre le
prince. (1er novembre 1524.)

Aprs la mort de l'lecteur, Luther envoya  Spalatin un plan pour
l'organisation de l'universit. (20 mai 1525.)


    [a12] Page 32, ligne 7.--_L'avait toujours protg..._

L'lecteur crit lui-mme  Spalatin, l'affaire de notre Martin va
bien, Pfeffinger a bonne esprance. (Seckendorf, p. 53.)

Il fit dire  Luther qu'il avait obtenu du lgat Caietano que celui-ci
crirait  Rome pour que l'on remt  de certains juges le soin de
dcider l'affaire; que jusque l il patientt, et que peut-tre les
censures ne viendraient point. (Seckendorf, p. 44.)


    [a13] Page 32, ligne 27.--_La sainte criture parle avec une
    telle majest quelle n'a pas besoin..._

Schenk avait t charg d'acheter des reliques pour l'glise collgiale
de Wittemberg; mais, en 1520, la commission fut rvoque, et les
reliques renvoyes en Italie pour y tre vendues  quelque prix que ce
ft. Car ici, crit Spalatin, le bas peuple les mprise, dans la ferme
et trs lgitime persuasion qu'il suffit d'apprendre de l'criture 
avoir foi et confiance en Dieu, et  aimer son prochain. (Maccre, p.
37, _d'aprs la vie de Spalatin par Schlegel_, p. 59. Seckendorf. I, p.
223.)


    [a14] Page 36, ligne 13.--_Le lgat Caietano..._

Extrait d'une relation des confrences du cardinal Caietano avec Luther.

Luther ayant dclar que le pape n'avait de pouvoir que _salv
Scriptur_, le cardinal se moqua de ces paroles, et lui dit: Ne
sais tu pas que le pape est au-dessus des conciles? N'a-t-il pas
tout rcemment condamn et puni le concile de Ble? _Luther_: Mais
l'universit de Paris en a appel. _Le cardinal_: Ceux de Paris
seront punis galement. Plus tard, Luther ayant cit Gerson, le
cardinal lui rpliqua: Que m'importent les Gersonistes? Sur quoi
Luther lui demanda qui donc taient les Gersonistes? Eh! laissons
cela, dit le cardinal, et il se mit  parler d'autre chose.

Le cardinal envoya au pape la rponse de Luther par un courrier
extraordinaire. Il fit aussi dire  Luther, par le docteur Wenceslas,
que pourvu qu'il voult rvoquer ce qu'il avait avanc sur les
indulgences, l'affaire serait tout arrange. Car, ajouta-t-il,
l'article sur la foi ncessaire pour le saint sacrement pourrait bien
se laisser interprter et tourner.

Pendant que Luther tait  Augsbourg, il fut souvent pri de prcher
dans cette ville, mais il refusa constamment, avec civilit; il
craignait que le lgat ne crt qu'il le ferait pour le railler et le
braver.

Luther dit en s'en retournant d'Augsbourg: Que s'il avait quatre cents
ttes, il voudrait plutt les perdre toutes que de rvoquer son article
touchant la foi.--Personne en Allemagne, dit Hutten, ne mprise plus
la mort que Luther.

Dans la _Protestation_ qu'il rdigea aprs ses confrences avec
Caietano, il offrit  celui-ci d'exposer ses opinions dans un mmoire,
et de les soumettre au jugement des trois universits de Ble, de
Fribourg (en Brisgaw) et de Louvain; mme, si on le demandait, au
jugement de l'universit de Paris, estime de tout temps la plus
chrtienne et la plus savante.

Lettre de Luther  l'lecteur de Saxe pour se dfendre contre les
accusations du cardinal Caietano. (19 novembre 1518.) Une chose
m'afflige vivement, c'est que le seigneur lgat parle malicieusement de
votre Grce lectorale comme si je me fondais sur elle en entreprenant
toutes ces choses. Il y a de mme des menteurs parmi nous qui avancent
que c'est d'aprs l'exhortation et le conseil de votre Grce que j'ai
commenc  discuter la question des indulgences; et cependant il n'est
personne, parmi mes plus chers amis, qui ait t instruit d'avance
de mon dessein, except messeigneurs l'archevque de Magdebourg et
l'vque de Brandebourg...


    [a15] Page 44, ligne 2.--_Examiner l'affaire par des juges non
suspects..._

Les lgats se rduisaient cependant  demander qu'on brlt les livres
de Luther. Le pape, disaient-ils, ne veut pas souiller ses mains du
sang de Luther. (Luth. opera, II.)


    [a16] Page 46, ligne 4.--_Miltitz changea de ton..._

En 1520, les adversaires de Luther s'taient diviss en deux partis,
reprsents par Eck et Miltitz. Le premier, qui a disput publiquement
contre Luther, croit son honneur et sa rputation de thologien engags
 obtenir une rtractation formelle de Luther ou sa condamnation par
le pape comme hrtique. Eck pousse aux mesures violentes. Miltitz, au
contraire, qui est l'agent direct du saint-sige, voudrait concilier
les choses. Il accorde tout  Luther, parle comme lui, mme de la
papaut, et ne lui demande que le silence.

Le 20 octobre 1520, il crit que, si Luther s'en tient  ses promesses,
il le dlivrera de la bulle, qui ne doit avoir son effet que dans
quatre mois. Le mme jour il crit  l'lecteur pour lui demander de
l'argent afin qu'il ait de quoi envoyer  Rome pour se faire, prs
du pape, des patrons pour combattre les malicieuses dlations et les
honteux mensonges d'Eck contre Luther. Il l'invite  crire lui-mme
au pontife, et  envoyer aux jeunes cardinaux, parens du pape, deux
ou trois pices d'or  son effigie et autant en argent afin de se les
concilier. Enfin il le supplie de lui continuer sa pension et de lui
donner  lui-mme quelque chose; car ce qu'il avait reu, on le lui a
vol.

Le 14 octobre, il crit que Luther consent  se taire si ses
adversaires veulent garder le silence. Il promet que les choses n'iront
pas comme l'esprent Eck et sa faction, il engage encore l'lecteur 
envoyer quarante ou cinquante florins au cardinal _quatuor Sanctorum_
(Seckendorf, l. I, p. 99.)

Ce Miltitz tait un assez bon compagnon. Dans une lettre  l'lecteur,
o il rclame le paiement de sa pension, il raconte qu'tant  Stolpa,
avec l'vque de Misnie, ils buvaient joyeusement ensemble lorsque
sur le soir on apporta un petit livre de Luther, contre l'official
de Stolpa; l'vque s'indigna, l'official jura; mais lui, il ne fit
qu'en rire, comme fit plus tard le duc George qui s'en amusa beaucoup.
(1520.) (Seckendorf, l. I, p. 98.)

Le docteur Wolffgang Reissenbach raconte que Luther et Miltitz, l'un
avec trente chevaux, l'autre accompagn de quatre seulement, vinrent le
11 octobre,  Lichtenberg; qu'ils y vcurent joyeusement, son conome
leur fournissant en abondance tout ce qui tait ncessaire. Il ajoute
qu'il avait mieux aim se trouver absent, parce qu'il n'aime pas
Miltitz qui lui a fait perdre six cents florins. (Seckendorf, l. I, p.
99.)

Miltitz finit dignement: on dit qu'un jour aprs de copieuses
libations, il tomba dans le Rhin prs de Mayence et s'y noya. Il avait
alors sur lui cinq cents pices d'or. (Seckendorf, l. I, p. 117.)


    [a17] Page 46, ligne 7.--_Lui avoua qu'il avait enlev le monde 
    soi..._

Les livres de Luther avaient en effet dj une grande vogue. Jean
Froben, clbre imprimeur de Ble, lui crivit le 14 fvrier 1519 que
ses livres sont lus et approuv,  Paris mme, et jusque dans la
Sorbonne; qu'il ne lui reste plus un seul exemplaire de tous ceux qu'il
avait rimprims  Ble; qu'il sont disperss en Italie, en Espagne et
ailleurs, partout approuvs des docteurs. (Seckendorf, l. I, p. 68.)


    [a18] Page 47, ligne 22.--_Non content d'aller se dfendre 
    Leipsig..._

Voyage de Luther  Leipsig: Il y avait d'abord Carlostad seul sur un
chariot, et prcdant tous les autres; mais une roue s'tant brise
prs de l'glise Saint-Paul, il tomba, et cette chute fut considre
comme un mauvais prsage pour lui. Puis venait le chariot de Barnim,
prince de Pomranie, qui alors tudiait  Wittemberg et portait le
titre de recteur honoraire. A ses cts taient Luther et Mlanchton;
un grand nombre d'tudians de Wittemberg accompagnaient en armes la
voiture. (19 juin 1519.) (Seckendorf, l. I, p. 92.)

Eck raconte son entrevue avec Luther (qu'il appelle _Ltter_, en
allemand un vagabond, un pendard). Luther vint en grande pompe 
Leipsig, avec deux cents tudians de Wittemberg, quatre docteurs, trois
licencis, plusieurs matres et un grand nombre de ses partisans;
le docteur Lang d'Erfurth, Egranus, un prdicateur de Gorlitz, un
bourgeois d'Anneberg, des schismatiques de Prague et des picards
(hussites), qui vantent Martin comme un grand docteur de vrit, comme
l'gal de leur Jean Hussinetz. La dispute fut arrte pour le 20 juin;
j'accordai que ceux de Leipsig ne seraient pas juges, quoiqu'ils
fussent bien disposs pour moi. Par toute la ville il n'tait bruit
que de ma dfaite, et personne n'osait me faire socit. Moi, comme
un vieux docteur, j'tais l pour faire tte  tous. Cependant le
prince m'envoya un bon cerf et donna une biche  Carlostad, contre
lequel je devais aussi disputer. La citadelle fut magnifiquement
prpare pour nous servir de champ de bataille. Le lieu tait gard par
soixante-seize soldats pour nous dfendre en cas de besoin, contre les
insultes de ceux de Wittemberg et des Bohmiens... Quand Luther entra,
je vis bien qu'il ne voulait pas disputer... Il refusa de reconnatre
aucune espce de juges. Je lui proposai les commissaires du prince (le
duc George), l'universit de Leipsig, ou tout autre universit qu'il
voudrait choisir en Allemagne, ou si l'Allemagne lui semblait trop
petite, en Italie, en France, en Espagne. Il refusa tout. Seulement
 la fin il consentit  convenir d'un juge avec moi, et  disputer,
pourvu qu'il lui ft permis de publier en allemand les actes de la
confrence. Je ne pouvais accorder cela. Je ne sais maintenant quand
nous commencerons..... Le snat qui craint que ceux de Wittemberg
n'excutent leurs menaces, a, la nuit dernire, garni de soldats les
maisons voisines. (Seckendorf, l. I, p. 85-6.)

Mosellanus, professeur de langue grecque  Leipsig et qui fut charg
d'ouvrir les confrences par un discours au nom du prince, rapporte
dans une lettre  Pirkheimer, qu'on avait enfin choisi pour juges des
docteurs d'Erfurth et de Paris. Mosellanus est favorable  Luther.
Eck, dit-il, par ses cris, sa figure de soldat, ses regards de
travers, ses gestes d'histrion, semblait un petit furieux... se vantant
sans cesse, affirmant des choses fausses, niant impudemment des choses
vraies... (Seckendorf, l. I, p. 90.)


    [a19] Page 47, ligne 25.--_Le prince qui le protgeait..._

Luther ne dut plus douter de la protection de l'lecteur, lorsque
Spalatin, le confident de ce prince, traduisit en allemand et publia
son livre intitul: _Consolation  tous les chrtiens_. (fvrier 1520.)


    [a20] Page 48, ligne 1.--_Pour qu'ils vinssent disputer avec lui..._

A cette poque, Luther, encore peu arrt dans ses ides de rforme,
cherchait  s'clairer sur ses doutes par la discussion; il demandait,
il sollicitait les confrences publiques. Le 15 janvier 1520, il
crivit  l'Empereur:

Voici bientt trois ans que je souffre des colres sans fin, et
d'outrageantes injures, que je suis expos  mille prils et  tout
ce que mes adversaires peuvent inventer de mal contre moi. En vain
j'ai demand pardon pour mes paroles, en vain j'ai offert de garder
le silence, en vain j'ai propos des conditions de paix, en vain j'ai
pri que l'on voult bien m'clairer si j'tais dans l'erreur. L'on n'a
rien cout; l'on n'a fait qu'une chose, prparer ma ruine et celle de
l'vangile. Puisque j'ai vainement tout tent jusqu' prsent, je veux,
 l'exemple de saint Athanase, invoquer la majest impriale; j'implore
donc humblement votre Majest, Charles, prince des rois de la terre,
pour qu'elle ait piti, non pas de moi, mais de la cause de la vrit,
pour laquelle seule il vous a t donn de porter le glaive. Qu'on me
laisse prouver ma doctrine; je vaincrai, ou je serai vaincu; et si je
suis trouv impie ou hrtique, je ne veux point de protection ni de
misricorde. (Opera latina Lutheri. Wittemb., II, 42.)

Le 4 fvrier, il crit encore  l'archevque de Mayence et  l'vque
de Mersebourg des lettres pleines de soumission et de respect, o il
les supplie de ne pas croire les calomnies que l'on rpand sur son
compte; il ne demande qu' s'instruire, qu' claircir ses doutes.
(Luth. opera, II, 44.)


    [a21] Page 51, ligne 9.--_Lorsque la bulle..._

Les cicroniens de la cour pontificale, les Sadolets, etc., avaient
dploy toute leur science, toute leur _littrature_ pour crire la
bulle de Lon X. Leur belle invocation  tous les saints contre Luther
rappelle videmment la fameuse proraison du discours de Cicron, _De
Signis_, dans laquelle il adjure tous les dieux de venir tmoigner
contre Verrs qui a outrag leurs autels. Par malheur, les secrtaires
du pape, plus proccups des formes oratoires de l'antiquit que de
l'histoire de l'glise, ne s'taient point aperus qu'ils voquaient
contre Luther celui mme sur lequel s'appuyait Luther: _Exsurge, tu
quoque, qusumus, Paule, qui Ecclesiam tu doctrin illustrasti.
Surgit novus Porphyrius..._--(Lutheri opera, II, 52.)

Lon X, en condamnant dans cette bulle les livres de Luther, lui
offrait de nouveau un sauf-conduit pour se rendre  Rome, et promettait
de lui payer ses frais de voyage.

Les universits de Louvain et de Cologne approuvrent la bulle du
pape, et s'attirrent ainsi les attaques de Luther. Il les accusa
d'avoir injustement condamn Occam, Pic de la Mirandole, Laurent
Valla, Jean Reuchlin. Pour affaiblir, dit Cochlus, l'autorit de ces
universits, il les attaquait sans cesse dans ses livres, mettant en
marge, lorsqu'il rencontrait un barbarisme ou quelque chose de mal dit:
_comme  Louvain, comme  Cologne_, lovanialiter, colonialiter, etc.
(Cochlus, p. 22.)

A Cologne,  Mayence, et dans tous les tats hrditaires de Charles V,
on brla, ds 1520, les livres de Luther. (Cochlus, p. 25.)


    [a22] Page 52, ligne 26.--_Aucun d'eux plus loquemment que lui....._

Il crivait le 29 novembre 1521 aux Augustins de Wittemberg: Je
sens chaque jour combien il est difficile de dposer les scrupules
que l'on a conservs long-temps. Oh! qu'il m'en a cot de peine,
quoique j'eusse l'criture de mon ct, pour me justifier par-devant
moi-mme de ce que seul j'osai m'lever contre le pape et le tenir pour
l'Antichrist! Quelles n'ont pas t les tribulations de mon coeur!
que de fois ne me suis-je pas oppos avec amertume  cet argument
des papistes: Es-tu seul sage? Tous les autres se tromperaient-ils,
se seraient-ils tromps depuis si long-temps? que sera-ce si tu te
trompes et que tu entranes dans ton erreur tant d'mes qui seront
ternellement damnes? Ainsi je me dbattais avec moi-mme, jusqu' ce
que Jsus-Christ, par sa propre et infaillible parole, me fortifit
et dresst mon coeur contre cet argument, comme un rivage de rochers,
dress contre les flots, se rit de toutes leurs fureurs... (Luth.
Briefe, t. II, p. 107.)


    [a23] Page 56, ligne 28.--_Il se fondait alors sur saint Jean..._

Il faut procder dans l'vangile de saint Jean, d'aprs un tout autre
point de vue que dans les autres vanglistes. L'ide de cet vangile,
c'est que l'homme ne peut rien, n'a rien de soi-mme, qu'il ne tient
rien que de la misricorde divine... Je le rpte, et le rpterai:
Celui qui veut s'lever  une pense,  une spculation salutaire
sur Dieu, doit tout subordonner  l'humanit du Christ. Qu'il se la
reprsente sans cesse dans son action ou dans sa passion, jusqu'
ce que son coeur s'amollisse. Alors qu'il ne s'arrte pas l, qu'il
pntre et pousse plus loin la pense: ce n'est pas par sa volont,
mais par celle de Dieu le Pre, que Jsus fait ceci et cela. C'est l
qu'il commencera  goter la douceur infinie de la volont du pre,
rvle dans l'humanit du Christ.


    [a24] Page 60, ligne 5.--_On s'arrachait ses pamphlets..._

Le clbre peintre Lucas Cranach faisait des gravures pour les
opuscules de Luther. (Seckendorf, p. 148.)


    [a25] Page 61, ligne 2.--_Si quelque imprimeur apportait du soin
    aux ouvrages des papistes, on le tourmentait..._

De mme  Augsbourg. La confession d'Augsbourg fut imprime et rpandue
dans toute l'Allemagne avant la fin mme de la dite; la rfutation
des catholiques dont l'Empereur avait ordonn l'impression, fut
remise aux imprimeurs, mais ne parut pas. Aussi Luther, reprochant
aux catholiques de ne pas oser la publier, appelle cette rfutation,
un oiseau de nuit, _un hibou_, _une chauve-souris_ (_noctua_ et
_vespertilio_). (Cochlus, 202.)


    [a26] Page 61, ligne 7.--_Luther avait fait appel  la noblesse._

A sa Majest impriale et  la noblesse chrtienne de la nation
allemande, le docteur Martin Luther. (1520.)

Grce et force de notre Seigneur Jsus... Les Romanistes ont
habilement lev autour d'eux trois murs, au moyen desquels ils se sont
jusqu'ici protgs contre toute rforme, au grand prjudice de toute
la chrtient. D'abord ils prtendent que le pouvoir spirituel est
au-dessus du pouvoir temporel; ensuite, qu'au pape seul il appartient
d'interprter la Bible; troisimement, que le pape seul a droit de
convoquer un concile.

Sur ce, puisse Dieu nous tre en aide et nous donner une de ces
trompettes qui renversrent jadis les murs de Jricho, pour souffler
bas ces murs de paille et de papier, mettre en lumire les ruses et les
mensonges du diable, et recouvrer par pnitence et amendement la grce
de Dieu. Commenons par le premier mur.

_Premier mur..._ Tous les chrtiens sont de condition spirituelle,
et il n'est entre eux d'autre diffrence que celle qui rsulte de la
diffrence de leurs fonctions, selon la parole de l'aptre (I. Cor.
XII), qui dit que nous sommes tous un mme corps, mais que chaque
membre a un office particulier, par lequel il est utile aux autres.

Nous avons tous le mme baptme, le mme vangile, la mme foi, et
nous sommes tous gaux comme chrtiens..... Il devrait en tre du
cur comme du bailli; que pendant ses fonctions il soit au-dessus des
autres; dpos, qu'il redevienne ce qu'il a t, simple bourgeois. Les
_caractres indlbiles_ ne sont qu'une chimre... Le pouvoir sculier
tant institu de Dieu, afin de punir les mchans et de protger
les bons, son ministre devrait s'tendre sur toute la chrtient,
sans considration de personne, pape, vque, moine, religieuse ou
autre, n'importe... Un prtre a-t-il t tu: tout le pays est frapp
d'interdit. Pourquoi n'en est-il pas de mme aprs le meurtre d'un
paysan? D'o vient une telle diffrence entre des chrtiens que
Jsus-Christ appelle gaux? Uniquement des lois et des inventions
humaines...

_Deuxime mur..._ Nous sommes tous prtres. L'aptre ne dit-il pas
(I. Cor. II): Un homme _spirituel_ juge toutes choses et n'est jug
par personne? Nous avons tous un mme esprit dans la foi, dit encore
l'vangile, pourquoi ne sentirions-nous pas, aussi bien que les papes
qui sont souvent des mcrans, ce qui est conforme ou contraire  la
foi?

_Troisime mur..._ Les premiers conciles ne furent pas convoqus
par les papes. Celui de Nice lui-mme fut convoqu par l'empereur
Constantin..... Si les ennemis surprenaient une ville, l'honneur serait
 celui qui, le premier, crierait aux armes, qu'il ft bourgmestre ou
non. Pourquoi n'en serait-il pas de mme de celui qui ferait sentinelle
contre nos ennemis de l'enfer, et, les voyant s'avancer, rassemblerait
le premier les chrtiens contre eux? Faut-il pour cela qu'il soit
pape...

Voici en rsum les rformes que propose Luther: Que le pape diminue
le luxe dont il est entour, et qu'il se rapproche de la pauvret de
Jsus-Christ. Sa cour absorbe des sommes immenses. On a calcul que
plus de trois cent mille florins allaient tous les ans d'Allemagne 
Rome. Douze cardinaux suffiraient et ce serait au pape  les nourrir.
Pourquoi les Allemands se laisseraient-ils dpouiller par les cardinaux
qui envahissent toutes les riches fondations, et qui en dpensent les
revenus  Rome? Les Franais ne le souffrent pas.--Que l'on ne donne
plus rien au pape pour tre employ contre les Turcs; ce n'est qu'un
leurre, un misrable prtexte, pour tirer de nous de l'argent.--Qu'on
cesse de lui reconnatre le droit d'investiture. Rome attire tout
 soi par les pratiques les plus impudentes. Il est en cette ville
un simple courtisan qui possde vingt-deux cures, sept prieurs et
quarante-quatre prbendes, etc.

Que l'autorit sculire n'envoie plus  Rome d'_annates_, comme on
fait depuis cent ans.--Qu'il suffise, pour l'installation des vques,
qu'ils soient confirms par les deux vques les plus voisins, ou par
leur archevque, conformment au concile de Nice.--Je veux seulement,
en crivant ceci, faire rflchir ceux qui sont disposs  aider la
nation allemande  redevenir chrtienne et libre aprs le dplorable
gouvernement du pape, ce gouvernement anti-chrtien.

Moins de plerinages en Italie.--Laissons s'teindre les ordres
mendians. Ils ont dgnr et ne remplissent pas le but de leurs
fondateurs.--Permettre le mariage des prtres.--Supprimer un grand
nombre de ftes, ou les faire concider avec les dimanches. Abolir les
ftes de patronage, si prjudiciables aux bonnes moeurs.--Supprimer
des jenes. Beaucoup de choses qui ont t bonnes autrefois ne le
sont plus  prsent.--teindre la mendicit. Que chaque commune soit
tenue d'avoir soin de ses pauvres.--Dfendre de fonder des messes
prives.--Examiner la doctrine des Bohmes mieux qu'on n'a fait,
et se joindre  eux pour rsister  la cour de Rome.--Abolir les
dcrtales.--Supprimer les maisons de prostitution.

Je sais encore une autre chanson sur Rome et les Romanistes; si
l'oreille leur dmange, je la leur chanterai aussi, et je monterai
jusqu'aux derniers octaves. Me comprends-tu, Rome? (Luth. Werke, VI,
544-568.)


    [a27] Page 62, ligne 25.--_Je ne voudrais pas qu'on ft servir
     la cause de l'vangile la violence et le meurtre..._

Il voulait que l'Allemagne se spart paisiblement du saint-sige:
c'est en ce sens qu'il crivit en 1520  Charles-Quint et aux
nobles allemands pour les engager  renoncer  l'obdience de Rome.
L'Empereur, disait-il, a gal pouvoir sur les clercs et sur les
laques; la diffrence entre ces deux tats n'est qu'une fiction,
puisque, par le baptme, nous devenons tous prtres. (Lutheri opera,
II, p. 20.)

Cependant, si l'on en croit l'autorit assez suspecte, il est vrai, de
Cochlus, il aurait, ds cette poque mme, prch la guerre contre
Rome.--Que l'Empereur, les rois, les princes ceignent le glaive et
frappent cette peste du monde. Il faut en finir par l'pe; il n'y
a point d'autre remde. Que veulent dire ces hommes perdus, privs
de sens commun: que c'est l ce que doit faire l'Antichrist. Si nous
avons des potences pour les voleurs, des haches pour les brigands, des
bchers pour les hrtiques, pourquoi n'aurions-nous pas des armes
pour ces matres de perdition, ces cardinaux, ces papes, toute cette
tourbe de la Sodome romaine qui corrompt l'glise de Dieu? pourquoi
ne laverions-nous pas nos mains dans leur sang? Je ne sais de quel
ouvrage de Luther Cochlus a tir ces paroles. (page 22.)


    [a28] Page 63, ligne 19.--_Hutten... pour former une ligue entre
    les villes et les nobles du Rhin..._

Ds l'ouverture de la dite, il s'tait enquis auprs de Spalatin de la
conduite que l'lecteur tiendrait en cas de guerre. On avait lieu de
croire qu'il soutiendrait son thologien, la gloire de son universit.
Qui ignore, lui crit Luther, que le prince Frdric est devenu, pour
la propagation de la littrature, l'exemple de tous les princes? Votre
Wittemberg hbrase et hellnise avec bonheur. Les prceptes de Minerve
y gouvernent les arts mieux que jamais, la vraie thologie du Christ y
triomphe. Il crit  Spalatin (3 octobre 1520:) Plusieurs ont pens
que je devais demander  notre bon prince de m'obtenir un dit de
l'Empereur, pour que personne ne pt me condamner sans que j'eusse t
convaincu d'erreur par l'criture. Examine si cela est  propos. On
voit par ce qui suit que Luther croyait aussi pouvoir compter sur la
sympathie des peuples de l'Italie. Au lieu de livres, j'aimerais mieux
qu'on pt multiplier les livres vivans, c'est--dire les prdicateurs.
Je t'envoie ce qu'on m'a crit d'Italie sur ce sujet. Si notre prince
le voulait, je ne crois pas qu'il pt entreprendre d'oeuvre plus
digne de lui. Le petit peuple d'Italie y prenant part, notre cause en
recevrait une grande force. Qui sait, Dieu peut-tre les suscitera. Il
nous garde notre prince, afin de faire agir la parole divine par son
intermdiaire. Vois donc ce que tu pourras faire de ce ct pour la
cause du Christ.

Luther n'avait pas nglig de s'attirer l'affection des villes: nous le
voyons  la fin de l'an 1520 solliciter de l'lecteur une diminution
d'impts pour celle de Kemberg. Ce peuple, crit-il, est misrablement
puis par cette dtestable usure..... Ce sont les prtrises, les
offices du culte, et mme quelques confrries, qu'on nourrit de ces
impts sacrilges et de ces rapines impies.


    [a29] Page 64, ligne 12.--_Buntschuh._--Soulier d'alliance...

Le sabot servait dj de signe distinctif au douzime sicle.
_Sabatati_ tait un nom des Vaudois. (Voy. Dufresne, Glossar. au mot
_Sabatati_.)


    [a30] Page 64, ligne 24.--_Pour le dcider  prendre les armes..._

L'audace des romanistes augmente, crit-il  Hutten; car, comme ils
disent, tu aboies, mais tu ne mords point. (Opera Hutten, IV, 306.)

Un autre littrateur, Helius Eobanus Hessus, le presse de s'armer pour
Luther. Franz y sera pour nous soutenir, et tous deux, je le prdis,
vous serez la foudre qui crasera le monstre de Rome. (Hutten op. IV,
309.)


    [a31] Page 65, ligne 13.--_Sauf-conduit..._

Charles, par la grce de Dieu, etc. Rvrend, cher et pieux docteur!
Nous et les tats du Saint-Empire, ici rassembls, ayant rsolu de
nous informer de ta doctrine et des livres que tu as publis depuis un
certain temps, nous t'avons donn et t'envoyons ci-joints la garantie
et le sauf-conduit de l'Empire pour venir ici et retourner ensuite
en lieu de sret; c'est notre volont trs prcise que tu te rendes
auprs de nous dans les vingt et un jours que porte ledit sauf-conduit,
sans craindre violence ni dommage aucun... Donn en notre ville libre
de Worms, le sixime jour du mois de mars 1521, dans la seconde anne
de notre rgne. _Sign de la main de l'archichancelier._ (Luth. Werke,
IX, p. 106.)


    [a32] Page 68, ligne 14.--_J'avais tir un grand clat de tout
    cela..._

Spalatin raconte dans ses annales (p. 50) que le second jour o Luther
avait comparu, l'lecteur de Saxe, revenant de la maison de la ville,
fit appeler Spalatin dans sa chambre et lui exprima dans quelle
surprise il tait: Le docteur Martin a bien parl devant l'Empereur
et les princes et tats de l'Empire, seulement il a t trop hardi.
(Marheinecke, histoire de la Rforme, I, 264.)

Cependant Luther recevait continuellement la visite d'un grand
nombre de princes, de comtes et autres personnes de distinction. Le
mercredi suivant (huit jours aprs sa premire comparution) il fut
invit par l'archevque de Trves  se rendre chez lui. Il y vint avec
plusieurs de ses amis et y trouva, outre l'archevque, le margrave
de Brandebourg, le duc George de Saxe, le grand-matre de l'ordre
Teutonique, et un grand nombre d'ecclsiastiques. Le chancelier
du margrave de Bade prit la parole, et l'engagea, avec beaucoup
d'loquence,  entrer dans de meilleures voies; il dfendit l'autorit
des conciles, et essaya d'alarmer Luther sur l'influence que son livre
de la Libert chrtienne allait avoir sur le peuple, dj si dispos
 la sdition. Il faut aujourd'hui des lois et des tablissemens
humains, dit-il, nous ne sommes plus au temps o tous les fidles
n'taient qu'un coeur et un esprit. Il finit par menacer Luther de la
colre de l'Empereur qui allait infailliblement l'accabler.--Luther,
dans sa rponse, remercia les assistans de l'intrt qu'ils prenaient
 lui et des conseils qu'ils lui faisaient donner. Il dit qu'il tait
loin de blmer tous les conciles, mais que celui de Constance avait
condamn formellement un article de la foi chrtienne, qu'il ferait
tout plutt que de rtracter la parole de Dieu, qu'il prchait sans
cesse au peuple la soumission  l'autorit; mais qu'en matire de foi
il fallait obir  Dieu plutt qu'aux hommes. Cela dit, il se retira et
les princes dlibrrent. Quand il fut rappel, le chancelier de Bade
rpta une partie de ce qu'il avait dj dit et l'exhorta finalement 
soumettre ses livres au jugement de Sa Majest et de l'Empire. Luther
rpondit, avec modestie, qu'il ne lui convenait point de se soustraire
au jugement de l'Empereur, des lecteurs et des tats qu'il rvrait;
il voulait s'y soumettre, mais  la condition que l'examen se ferait
selon le texte de l'criture sainte: Car, ajouta-t-il, ce texte est
si clair pour moi que je ne puis cder,  moins qu'on ne prouve, par
l'criture mme, l'erreur de mon interprtation. Alors les princes se
retirrent pour se rendre  la maison de ville, et l'archevque resta
avec son official et Cochlus pour renouveler ses tentatives auprs de
Luther, qui avait de son ct le docteur Schurff et Nicolas Amsdorf.
Tout choua.

Nanmoins l'Empereur,  la prire de l'archevque, prolongea de deux
jours le sauf-conduit de Luther pour donner le temps d'entamer de
nouvelles confrences. Il y en eut encore quatre, mais elles n'eurent
pas plus de succs. (Luth. Werke, IX. 110.)


    [a33] Page 78, ligne 4.--_Dans la dernire confrence..._

Luther termina cette confrence en disant: En ce qui touche la parole
de Dieu et la foi, tout chrtien est juge lui-mme, aussi bien que le
pape, car il faut que chacun vive et meure selon cette foi. La parole
de Dieu est une proprit de la commune entire. Chacun de ses membres
peut l'expliquer. Je citai  l'appui, continue Luther, le passage de
saint Paul, I. Cor. XIV, o il est dit: _Revelatum assidenti si fuerit,
prior taceat_. Ce texte prouve clairement que le matre doit suivre le
disciple, si celui-ci entend mieux la parole de Dieu. Ils ne purent
rfuter ce tmoignage, et nous nous sparmes. (Luth. Werke, IX, p.
117.)


    [a34] Page 89, ligne 16.--_Il trouva peu de livres  Wartbourg.
    Il se mit  l'tude du grec et de l'hbreu..._

C'est l qu'il commena sa traduction de la Bible. Plusieurs versions
allemandes en avaient t dj publies  Nuremberg, en 1477, 1483,
1490, et  Augsbourg en 1518; mais elles n'taient point faites pour le
peuple. (Nec legi permittebantur, nec ob styli et typorum horriditatem
satisfacere poterant. Seckendorf, lib. I, 204.)

Avant la fin du quinzime sicle, l'Allemagne possdait au moins douze
ditions de la Bible en langue vulgaire, tandis que l'Italie n'en avait
encore que deux, et la France une seule. (Jung, _hist. de la Rforme 
Strasbourg_.)

Les adversaires de la Rforme contribuaient eux-mmes  augmenter le
nombre des Bibles en langue vulgaire. Ainsi, Jrme Emser publia une
traduction de l'criture pour l'opposer  celle de Luther. (Cochlus,
50.) Celle de Luther ne parut complte qu'en 1534.

Le seul institut de Canstein  Halle, imprima, dans l'espace de cent
ans, deux millions de Bibles, un million de Nouveaux Testamens et
autant de Psautiers. (Ukert, t. II, p. 339.)

J'avais vingt ans, dit Luther lui-mme, que je n'avais pas encore vu
de Bible. Je croyais qu'il n'existait d'autres vangiles ni ptres
que celles des sermonaires. Enfin, je trouvai une Bible dans la
bibliothque d'Erfurt, et j'en fis souvent lecture au docteur Staupitz
avec un grand tonnement... (Tischreden, p. 255.)

Sous la papaut, la Bible tait inconnue aux gens. Carlostad commena
 la lire lorsqu'il tait dj docteur depuis huit ans. (Tischreden,
p. 6, verso.)

A la dite d'Augsbourg (1530), l'vque de Mayence jeta un jour les
yeux sur une Bible. Survint par hasard un de ses conseillers qui lui
dit: Gracieux seigneur, que fait de ce livre votre Grce lectorale?
A quoi il rpondit: Je ne sais quel livre c'est; seulement tout ce que
j'y trouve est contre nous.--Le docteur Usingen, moine augustin, qui
fut mon prcepteur au couvent d'Erfurt, me disait, quand il me voyait
lire la Bible avec tant d'ardeur: Ah! frre Martin, qu'est-ce que la
Bible? On doit lire les anciens docteurs qui en ont suc le miel de la
vrit. La Bible est la cause de tous les troubles. (Tischred., p. 7.)

Selneccer, contemporain de Luther, rapporte que les moines, voyant
Luther trs assidu  la lecture des livres saints, en murmurrent
et lui dirent que ce n'tait pas en tudiant de la sorte, mais en
qutant et ramassant du pain, de la viande, du poisson, des oeufs et
de l'argent, qu'on se rendait utile  la communaut.--Son noviciat fut
trs dur; on le chargea, dans l'intrieur de la maison, des travaux
les plus pnibles et les plus vils, et en dehors, de la qute avec la
besace. (Almanach des protestans pour 1810, p. 43.)

Nagure le temps n'tait pas bon pour tudier; on tenait en tel
honneur le paen Aristote, que celui qui et parl contre, et
t condamn  Cologne comme le plus grand hrtique. Encore ne
l'entendaient-ils pas. Les sophistes l'avaient tant obscurci! Un moine,
en prchant la Passion, agita pendant deux heures cette question:
_Utrm qualitas realiter distincta sit  substanti_. Et il disait,
pour donner un exemple: _Ma tte pourrait bien passer par ce trou, mais
la grosseur de ma tte n'y peut passer_. (Tischred., p. 15, verso.)

Les moines mprisaient ceux d'entre eux qui taient savans. Ainsi mes
frres au couvent m'en voulaient d'tudier. Ils disaient: _Sic tibi,
sic mihi, sackum per nackum_ (le sac sur le cou). Ils ne faisaient
aucune distinction. (Tischred., p. 272.)

Autrefois les premiers docteurs n'auraient pu, je ne dis pas composer,
mais bien lire une oraison latine. Ils mlaient  leur latin des mots
qui n'taient pas mme allemands, mais wendes. (Tischred., p. 15.)

Cette ignorance du clerg tait gnrale en Europe. En 1530, un moine
franais disait en chaire: On a trouv une nouvelle langue que
l'on appelle grecque; il faut s'en garantir avec soin. Cette langue
enfante toutes les hrsies: Je vois dans les mains d'un grand nombre
de personnes un livre crit en cette langue; on le nomme _Nouveau
Testament_: c'est un livre plein de ronces et de vipres. Quant 
la langue hbraque, tous ceux qui l'apprennent deviennent juifs
aussitt. (Sismondi, Hist. de Fr., XVI, p. 364.)


    [a35] Page 90, ligne 7.--_Le cardinal de Mayence..._ Il l'appelait
    le pape de Mayence.

Durant la rvolte des paysans, il lui crivit pour l'engager  se
marier et  sculariser ses deux archevchs. Ce serait, lui disait-il
entre autres raisons, un puissant moyen de faire cesser les troubles
dans son lectorat. (7 juin 1525.)


    [a36] Page 90, ligne 21.--_Ils en entendraient bien d'autres,
    si..._

Aprs Worms, il comprit que les confrences et discussions publiques,
que jusque l il avait demandes, seraient  l'avenir inutiles, et
ds-lors il s'y refusa toujours. Je ne reconnatrai plus, dit-il, dans
son livre _Contra statum ecclesiasticum_, je ne reconnatrai plus
dsormais de juges, ni parmi vous, ni parmi les anges. J'ai montr dj
 Worms assez d'humilit; je serai, comme dit saint Paul, votre juge et
celui des anges, et quiconque n'acceptera pas ma doctrine, ne pourra
tre sauv, car ce n'est point la mienne, mais celle de Dieu, c'est
pourquoi mon jugement sera celui de Dieu mme. Je cite d'aprs le trs
suspect Cochlus (p. 48), n'ayant pas en ce moment le texte sous les
yeux.


    [a37] Page 104, ligne 5.--_Le motif de son dpart de Wartbourg,
    c'tait le caractre alarmant que prenait la Rforme..._

Avant de quitter sa retraite, il chercha plusieurs fois, par ses
lettres,  empcher les siens d'aller trop loin.--Aux habitans de
Wittemberg. ... Vous attaquez les messes, les images et autres
misres, tandis que vous abandonnez la foi et la charit dont vous avez
tant besoin. Vous avez afflig, par vos scandales, beaucoup d'mes
pieuses, peut-tre meilleures que vous. Vous avez oubli ce que l'on
doit aux faibles. Si le fort court de toute sa vitesse, ne faut-il pas
que le faible, laiss en arrire, succombe?

Dieu vous a fait une grande grce et vous a donn la Parole dans
toute sa puret. Cependant je ne vois nulle charit en vous. Vous ne
supportez point ceux qui n'ont jamais entendu la Parole. Vous n'avez
nul souci de nos frres et de nos soeurs de Leipsig, de Meissen et
de tant d'autres pays que nous devons sauver avec nous... Vous vous
tes prcipits dans cette affaire, tte baisse et sans regarder ni 
droite ni  gauche. Ne comptez donc pas sur moi; je vous renierai. Vous
avez commenc sans moi, il vous faudra bien finir de mme... (dcembre
1521.)


    [a38] Page 112, ligne 6.--_Le dsordre s'est mis dans son
    troupeau..._

De retour  Wittemberg, il prcha huit jours de suite. Ces sermons
suffirent pour remettre l'ordre dans la ville.


    [a39] Page 113, ligne 23.--_Je ne connais point Luther..._

Exhortation charitable du docteur Martin Luther  tous les chrtiens,
pour qu'ils se gardent de l'esprit de trouble et de rvolte. (1524.)

... En premier lieu, je vous prie de vouloir laisser de ct mon nom,
et de ne pas vous appeler luthriens, mais chrtiens. Qu'est-ce que
Luther? Ma doctrine ne vient pas de moi. Moi, je n'ai t crucifi
pour personne. Saint Paul (I. Corinth. III) ne voulait point que l'on
s'appelt pauliens, ni ptriens, mais chrtiens. Comment donc me
conviendrait-il,  moi, misrable sac  vermine et  ordure, de donner
mon nom aux enfans du Christ? Cessez, chers amis, de prendre ces noms
de parti, dtruisons-les et appelons-nous chrtiens, d'aprs le nom de
celui de qui vient notre doctrine.

Il est juste que les papistes portent un nom de parti, parce qu'ils ne
se contentent pas de la doctrine et du nom de Jsus-Christ; ils veulent
tre en outre papistes. Eh bien! qu'ils appartiennent au pape qui est
leur matre. Moi je ne suis ni ne veux tre le matre de personne. Je
tiens avec les miens pour la seule et commune doctrine du Christ qui
est notre unique matre. (Luth. Werke II, p. 4.)


    [a40] Page 116, ligne 1.--_Jamais, avant cette poque, un homme
    priv n'avait adress  un roi des paroles si mprisantes..._

En mme temps qu'il traitait si rudement Henri VIII et les princes, il
passait toutes les bornes dans ses attaques contre le saint-sige. Dans
sa rponse aux brefs du pape Adrien, il dit en finissant: Je suis
fch d'tre oblig de donner de si bon allemand contre ce pitoyable
latin de cuisine. Mais Dieu veut confondre l'Antichrist en toutes
choses, il ne lui laisse plus rien, ni art, ni langue; on dirait qu'il
est fou, qu'il est tomb en enfance. C'est une honte d'crire aux
Allemands en pareil latin, de prsenter  des gens raisonnables une
interprtation aussi maladroite et aussi absurde de l'criture. (1523.)

Prface mise par Luther en tte de deux bulles par lesquelles le pape
Clment II annonait la clbration du jubil pour 1525:

... Le pape dit dans sa bulle qu'il veut ouvrir la porte d'or. Nous
avons depuis long-temps ouvert toutes les portes en Allemagne, mais
les escrocs italiens ne nous rapportent pas un liard de ce qu'ils
nous ont vol par leurs _indulgenti_, _dispensationes_ et autres
inventions diaboliques. Cher pape Clment, toute ta clmence et toutes
tes douceurs ne te serviront de rien ici. Nous n'achterons plus
d'indulgences. Chre porte d'or, chres bulles, retournez d'o vous
venez; faites-vous payer par les Italiens. Qui vous connat, ne vous
achte plus. Nous savons, Dieu merci, que ceux qui entendent et qui
croient le saint vangile, ont  toute heure un jubil... Bon pape,
qu'avons-nous  faire de tes bulles? pargne le plomb et le parchemin;
cela est dsormais d'un mauvais rapport. (Luth. Werke, IX, p. 204.)

Je ferais un mme paquet du pape et des cardinaux, pour les jeter
tous ensemble dans ce petit foss de la mer de Toscane. Ce bain les
gurirait; j'y engage ma parole et je donne Jsus-Christ pour caution.

Mon petit Paul, mon petit pape, mon petit non, allez doucement, il
fait glac: vous vous rompriez une jambe; vous vous gteriez, et on
dirait: Que diable est ceci? comme le petit papelin s'est gt? (1542?
traduction de Bossuet, Variations, I, 45-6.)

_Interprtation du monachovitule et de deux horribles monstres papalins
trouvs dans le Tibre,  Rome, l'an 1496; publi  Friberg en Misnie
l'an 1523, par Ph. Mlanchton et Martin Luther._--Dans tous les temps
Dieu a montr par des signes videns sa colre ou sa misricorde. C'est
ainsi que son prophte Daniel a prdit l'arrive de l'Antichrist, afin
que tous les fidles avertis se gardassent de ses blasphmes et de son
idoltrie.

Durant cette domination tyrannique, Dieu a donn beaucoup de signes,
et dernirement encore, cet horrible monstre papalin, trouv mort
dans le Tibre l'an 1496... D'abord la tte d'ne dsigne le pape;
car l'glise est un corps spirituel qui ne doit ni ne peut avoir de
tte visible; Christ seul est le seigneur et le chef de l'glise. Le
pape s'est voulu faire contre Dieu la tte visible de l'glise; cette
tte d'ne attache  un corps humain, le dsigne donc videmment. En
effet, une tte d'ne convient-elle mieux au corps de l'homme que le
pape  l'glise? Autant le cerveau de l'ne diffre de la raison et de
l'intelligence humaine, autant la doctrine papale s'loigne des dogmes
du Christ. Dans le royaume du pape les traditions humaines font la loi:
il s'est tendu, il s'est lev par elle. S'il entendait la parole du
Christ, il croulerait aussitt.

Ce n'est pas seulement pour les saintes critures qu'il a une cervelle
d'ne, mais pour ce qui regarde mme le droit naturel, pour les choses
que doit dcider la raison humaine. Les juristes impriaux disent en
effet qu'un vritable canoniste est vritablement un ne.

La main droite du monstre, semblable au pied de l'lphant, montre
qu'il crase les craintifs et les faibles. Il blesse en effet et perd
les mes par tous ses dcrets qui, sans cause ni ncessit, chargent
les consciences de la terreur de mille pchs qu'ils inventent et dont
on ne sait pas mme les noms.

La main gauche dsigne la puissance temporelle du pape. Contre la
parole de Christ, il est devenu le seigneur des rois et des princes.
Aucun d'eux n'a soulev, fait et conduit tant de guerres, aucun n'a
vers autant de sang. Occup de choses mondaines, il nglige la
doctrine et abandonne l'glise.

Le pied droit, semblable au sabot d'un boeuf, dsigne les ministres de
l'autorit spirituelle, qui, pour l'oppression des mes, soutiennent
et dfendent ce pouvoir; c'est  savoir les docteurs pontificaux, les
parleurs, les confesseurs, ces nues de moines et de religieuses, mais
surtout les thologiens scolastiques, qui tous s'en vont rpandant
ces intolrables lois du pontife, et tiennent ainsi les consciences
captives sous le pied de l'lphant.

Le pied gauche, qui se termine par des ongles de griffon, signifie les
ministres de la puissance civile. De mme que les ongles du griffon
ne lchent point facilement ce qu'ils ont une fois pris, de mme les
satellites du pape ont pris aux hameons des canons les biens de toute
l'Europe, et les retiennent opinitrment sans qu'on les leur puisse
arracher.

Le ventre et les seins de femme dsignent le corps du pape,
c'est--dire les cardinaux, vques, prtres, moines, tous les
sacro-saints martyrs, tous ces porcs bien engraisss du troupeau
d'picure, qui n'ont d'autre soin que de boire, manger et jouir de
volupts de tout genre, de tout sexe; le tout en libert, et mme avec
garantie de privilges...

Les yeux pleins d'adultre, le coeur d'avarice, ces fils de la
maldiction ont abandonn le droit chemin pour suivre Balaam qui allait
chercher le prix de l'iniquit.


    [a41] Page 118, ligne 9.--(_Fin de l'extrait du livre contre
    Henri VIII._)

Cette rponse violente scandalisa, comme Luther le dit lui-mme, un
grand nombre de ses partisans. Le roi Christiern l'engagea mme 
crire  Henri VIII, qui, disait-il, allait tablir la rforme en
Angleterre. La lettre de Luther est trs humble: il s'excuse en disant
que des tmoins dignes de foi, l'ont assur que le livre qu'il avait
attaqu n'avait pas t compos par le roi d'Angleterre: il lui offre
de chanter la palinodie (_palinodiam cantare_).--(1er septembre 1525.)

Cette lettre ne produisit aucun effet. Henri VIII avait t trop
vivement bless pour revenir. Luther en fut pour ses avances. Aussi,
disait-il quelques mois aprs: Ces tyrans, au coeur de femme, n'ont
qu'un esprit impuissant et sordide; ils sont dignes d'tre les esclaves
du peuple. Mais, par la grce de Christ, je suis assez veng par le
mpris que j'ai pour eux et pour Satan leur dieu. (fin de dcembre
1525.)

Thomas Morus, sous le nom de Guillaume Rosseus, prit, contre Luther, la
dfense de Henri VIII. Il attaqua surtout le langage sale et ignoble de
Luther. (Cochlus p. 60.)


    [a42] Page 118, ligne 12.--_Les princes sont du monde..._

Rien d'tonnant si les princes ne cherchent que leur compte dans
l'vangile, et s'ils ne sont que de nouveaux ravisseurs  la chasse des
anciens. Une lumire s'est leve qui nous fait voir ce que c'est que le
monde; c'est le rgne de Satan. (1524.)


    [a43] Page 122, ligne 2.--_Nous serons toujours en sret en
    disant que ta volont soit faite..._

Le dcouragement commence dj parfois  percer dans les crits de
Luther. Cette mme anne 1523, au mois d'aot, il crivait aux
lieutenans impriaux, prsens  la dite de Nuremberg. ... Il me
semble aussi qu'aux termes du mandement imprial, rendu au mois
de mars, je devrais tre affranchi du ban et de l'excommunication
jusqu'au futur concile: autrement je ne saurais comprendre ce que veut
dire la remise dont il est parl dans ce mandement; car je consens 
observer les conditions sur lesquelles elle est fonde... Au reste, il
n'importe. Ma vie est peu de chose. Le monde a assez de moi, et moi
de lui: que je sois sous le ban ou non, cela est indiffrent. Mais du
moins, ayez piti du pauvre peuple, chers seigneurs. C'est en son nom
que je vous supplie de m'couter... Il demande qu'on n'excute pas
svrement le mandement imprial relatif  la punition des membres du
clerg qui se marieraient ou sortiraient de leur ordre.


    [a44] Page 124, ligne 2.--_Essais d'organisation..._

Lorsque Luther sentit la ncessit de mettre un peu d'ordre et de
rgularit dans l'glise nouvelle, lorsqu'il se vit appel chaque jour
 juger des causes matrimoniales,  dcider sur tous les rapports de
l'glise avec les laques, il se mit  tudier le droit canon.

Dans cette affaire de mariage qui m'tait dfre, j'ai jug d'aprs
les dcrets mmes du pape. Je commence  lire les rglemens des
papistes et je vois qu'ils ne les suivent mme pas. (30 mars 1529.)

Je donnerais ma main gauche pour que les papistes fussent obligs
d'observer leurs canons. Ils crieraient plus fort contre eux que contre
Luther.

Les dcrtales ressemblent au monstre: jeune fille par la tte, le
corps est un lion dvorant; la queue est celle du serpent; ce n'est que
mensonges et tromperie. Voil, au reste, l'image de toute la papaut.
(Tischreden, p. 277, folio et verso.)


    [a45] Page 125, ligne 20.--_Les rponses qu'il donne..._

(11 octobre 1533.) _A la commune d'Esslingen..._ Il est vrai que j'ai
dit que la confession tait une bonne chose. De mme je ne dfends
 personne de jener, de chmer, d'aller en plerinage, etc., mais
je veux que ces choses se fassent librement,  la volont de chacun,
et non comme si c'tait pch mortel d'y manquer. Nous devons avoir
la conscience libre en toutes choses qui ne touchent pas la foi, ni
l'amour du prochain... Mais, comme il y a beaucoup de consciences
captives dans les lois du pape, tu fais bien de ne pas manger de
viande en prsence de ces hommes encore faibles dans la foi. Cette
abstinence de ta part devient une oeuvre de charit, par cela qu'elle
mnage la conscience de ton prochain. Du reste, ces oeuvres ne sont pas
commandes, les prescriptions du pape ne sont rien...

(16 octobre 1523.) _A Michel Vander Strassen_, pager  Borna. (Au
sujet d'un prdicateur d'Oelsnitz qui exagrait les principes de
Luther): Vous avez vu mon opinion par le livre _de la confession et de
la messe_: j'y tablis que la confession est bonne quand elle est libre
et sans contrainte, et que la messe, sans tre un sacrifice ni une
bonne oeuvre, est pourtant un tmoignage de la religion et un bienfait
de Dieu, etc. Le tort de votre prdicateur, c'est qu'il vole trop haut
et qu'il jette les vieux souliers avant d'en avoir de neufs. Il devrait
commencer par bien instruire le peuple sur la foi et la charit. Dans
un an, lorsque la commune aura bien compris Jsus-Christ, il sera assez
temps de toucher les points sur lesquels il prche maintenant. A quoi
bon cette prcipitation avec le peuple ignorant? J'ai prch prs de
trois ans  Wittemberg avant d'en venir  ces questions; et ceux-ci
veulent tout finir en une heure! ces hommes si presss nous font
beaucoup de mal. Je vous prie de dire au percepteur d'Oelnitz qu'il
enjoigne  son prdicateur d'agir dsormais avec plus de mesure, et
de commencer avant tout par bien enseigner Jsus-Christ: sinon, qu'il
laisse l ses folles prdications et qu'il s'loigne. Que surtout il
cesse de dfendre et de punir la confession. C'est un esprit ptulant
et immodr qui a vu de la fume, mais qui ne sait pas o est la
flamme...


    [a46] Page 129, ligne 5.--_La messe..._

S'il plat  Dieu, j'abolirai ces messes ou je tenterai autre chose.
Je ne puis supporter plus long-temps les ruses et les machinations de
ces trois demi-chanoines contre l'unit de notre glise. (27 novembre
1524.)

J'ai enfin pouss nos chanoines  consentir  l'abrogation des
messes. (2 dcembre 1524.)

Ces deux mots messe et sacrement sont aussi loigns l'un de l'autre
que tnbres et lumires, diable et Dieu... Puisse Dieu donner  tous
les chrtiens un tel coeur, qu'ils aient horreur de ce mot, la messe,
et qu'en l'entendant ils se signent comme ils feraient contre une
abomination du diable.

On l'interroge souvent sur le baptme des enfans _nondm ex utero
egressorum_. J'ai empch nos bonnes femmes de baptiser l'enfant avant
sa naissance; elles avaient coutume de baptiser le foetus sitt que la
tte paraissait. Pourquoi ne pas le baptiser par-dessus le ventre de sa
mre, ou mieux encore, baptiser le ventre mme. (13 mars 1531.)


    [a47] Page 132, ligne 23.--_De ministris instituendis..._

_Instructions au ministre de Wittemberg_:

    Renvoyer les prtres indignes;

    Abroger toutes messes et vigiles payes;

    Le matin, au lieu de messe, _Te Deum_, lecture et exhortation;

    Le soir lecture et explication;--complies aprs le souper;

    Ne clbrer qu'une messe aux dimanches et ftes. (Briefe,
    19 aot 1523.)

En 1520, il publia un catchisme. Mais dix ans plus tard, il en fit
un autre o il ne conserva que le baptme et la communion. Plus de
confession. Seulement il engage  recourir souvent  l'exprience du
pasteur.

Pour soustraire les ministres  la dpendance de l'autorit civile,
il voulait conserver les dmes. Il me semble que les dcimes sont la
chose la plus juste du monde. Et plt  Dieu que toutes taxes abolies,
il ne subsistt que des dmes, ou mme des neuvimes et des huitimes.
Que dis-je, les gyptiens donnaient le cinquime, et ils vivaient
pourtant. Nous, nous ne pouvons vivre avec la dme, il y a d'autres
charges qui nous crasent. (15 juin 1524.)


    [a48] Page 132, ligne 25.--_Caractre indlbile..._

On doit dposer et emprisonner les pasteurs et prdicateurs qui font
scandale. L'lecteur a rsolu de faire construire une prison  cet
effet.

Le docteur parla ensuite de Jean Sturm qu'il avait souvent visit dans
le chteau de Wittemberg, et qui s'tait toujours obstin  croire que
Christ n'tait mort que pour l'exemple. Il fut en consquence conduit 
Schwrinitz, et y mourut dans la tour. (Tischred., p. 196.)

Luther disait que l'on ne devait punir de mort les anabaptistes
qu'autant qu'ils taient sditieux. (Tischred., p. 298.)


    [a49] Page 135, ligne 6.--_Visites annuelles..._

La commission que l'lecteur, sur les exhortations de Luther, nomma
en 1528 pour inspecter les coles, se composait de Jrme Schurff,
docteur en droit, du seigneur Jean de Plaunitz, d'Asme de Haubitz et de
Mlanchton.

Dans l'instruction que ces inspecteurs adressrent ensuite aux pasteurs
de l'lectorat avec l'approbation de Luther, on peut remarquer le
passage suivant: Il y en a qui disent que l'on ne doit pas dfendre la
foi par l'pe, mais que l'on doit souffrir comme ont fait Jsus-Christ
et ses aptres. A cela il faut rpondre qu' la vrit ceux qui ne
rgnent pas doivent souffrir comme individus et n'ont pas droit de
se dfendre; mais que l'autorit est charge de protger ses sujets
contre toute violence et injustice, que cette violence ait une cause
religieuse ou une autre. (Luth. Werke, t. IX, p. 263, verso.)

En 1527, le prince envoie  Luther les rapports de la visite des
glises en lui demandant s'il fallait les imprimer. (19 aot 1527.)


    [a50] Page 136, ligne 1.--_Luther exerait une sorte de
    suprmatie._

Il dcide que les chanoines sont obligs de partager avec les bourgeois
les charges publiques. (_Lettre au conseil de Stettin_, _12 janvier
1523_) C'est  lui que souvent on s'adressait pour obtenir une place de
ministre.

Ne sois pas inquiet d'avoir une paroisse; il y a partout grande
pnurie de fidles pasteurs; si bien que nous sommes forcs d'ordonner
et d'instituer des ministres avec un rite particulier, sans tonsure,
sans onction, sans mitre, sans bton, sans gants ni encensoir, enfin
sans vques. (16 dcembre 1530.)

Les habitans de Riga et le prince Albert de Prusse demandent  Luther
de leur envoyer des ministres. (1531.)

Le roi de Sude, Gustave Ier, lui demande de mme un prcepteur pour
son fils. (avril 1539.)


    [a51] Page 136, ligne 9.--_Excommunication..._

Le prince a rpondu  l'universit qu'il voulait hter la visite des
paroisses, afin que cela fait et les glises constitues, on puisse se
servir de l'excommunication quand besoin sera. (10 janvier 1527.)


    [a52] Page 137, ligne 6.--_Abolition des voeux monastiques..._

Dans son trait _de vitand hominum doctrin_ il dit des vques et
des grands de l'glise: Qu'ils sachent ces effronts et impudiques qui
ont sans cesse  la bouche le christianisme, le christianisme, qu'ils
sachent que ce n'est point pour eux que j'ai crit qu'il fallait se
nourrir de viande, s'abstenir de la confession et briser les images;
eux, ne sont-ils pas comme ces impurs qui souillaient le camp d'Isral?
Si j'ai crit ces choses, c'est pour dlivrer la conscience captive
de ces malheureux moines, qui voudraient rompre leurs voeux, et qui
doutent s'ils peuvent le faire sans pcher. (Seckendorf, lib. I, sect.
50, p. 202.)


    [a53] Page 139, ligne 27.--_J'ai reu hier neuf religieuses..._

Neuf religieuses avaient t enleves de leur couvent et amenes
 Wittemberg. Ils m'appellent ravisseur, dit Luther, oui, et
bienheureux ravisseur comme Christ, qui fut aussi ravisseur en ce
monde, quand par sa mort il arracha au prince de la terre ses armes et
ses richesses, et qu'il l'emmena captif. (Cochlus, p. 73.)


    [a54] Page 140, ligne 3.--_J'ai piti d'elles... qui meurent en
    foule de cette maudite et incestueuse chastet..._

Anne Craswytzinne chappe de ses liens,  Leusselitz, est venue
habiter avec nous. Elle a pous Jean Scheydewind, et me charge de
te saluer doucement en son nom, et avec elle trois autres, Barbe
Rockenberg, Catherine Taubenheim, Marguerite Hirstorf. (11 janvier
1525.)

_A Spalatin._ Si tu ne le sais pas encore, tous les prtres d'ici
ne se contentent pas de mener une conduite sacrilge; ce sont des
coeurs endurcis, des contempteurs de Dieu et des hommes, qui passent
presque toutes les nuits avec des prostitues... J'ai dit hautement
que, si dans leur impit, nous devons les tolrer, il est du devoir
du magistrat de s'opposer  leurs dbauches ou de les contraindre au
mariage... Tu craignais dernirement qu'on ne pt accuser l'lecteur de
favoriser ouvertement les prtres maris. (2 janvier 1523.)

(27 mars 1525.) _A Wolfgang Reissenbach_, prcepteur  Lichtenberg.
... Mon cher, ne volons pas plus haut, et ne prtendons pas mieux
faire qu'Abraham, David, Isae, saint Pierre, saint Paul, et tous les
patriarches, prophtes et aptres, ainsi que tant de saints martyrs et
vques qui tous ont reconnu sans honte qu'ils taient des hommes crs
par Dieu, et qui, fidles  sa parole, _ne sont pas rests seuls_. Qui
a honte du mariage, a honte d'tre homme. Nous ne pouvons nous faire
autres que Dieu n'a voulu que nous soyons. Enfans d'Adam, nous devons
 notre tour laisser des enfans.--O folie! nous voyons tous les jours
quelle peine il en cote pour rester chaste dans le mariage mme, et
nous rejetons encore le mariage! Nous tentons Dieu outre mesure, par
nos voeux insenss, et nous prparons la voie  Satan...


    [a55] Page 146, ligne 3.--_Cette poque de la vie de Luther_
    (1521-1528) _fut prodigieusement affaire_...

_A Frdric de Nuremberg._ Si j'ai tant diffr  te fliciter sur
ton mariage, tu peux croire que j'en ai eu juste raison, avec les
distractions d'une sant si variable, tant de livres  publier, de
lettres  crire, de sujets  traiter, de devoirs envers mes amis, et
en nombre incroyable et infini, accabl d'un orage et d'un dluge
d'affaires..... Le 17 janvier,  souper et  la hte. Tu pardonneras 
ma loquacit, peut-tre aussi au souper, bien que je ne sois pas ivre.
(1525.)

Au milieu de toutes ces affaires, il entretenait correspondance avec
Christiern II.

_A Spalatin._ Les porteurs sont rares, sans quoi je t'aurais envoy
depuis long-temps les tristes lettres du roi Christiern, aujourd'hui
le plus malheureux des hommes, et ne vivant plus que pour Christ. (27
mars 1526.)

_A Mlanchton._ Rien de nouveau, si ce n'est une lettre du roi
de Sude Christiern qu'il nous adresse  tous les deux avec une
petite coupe d'argent; il nous demande de ne pas croire ceux qui le
reprsenteraient comme un dserteur de l'vangile. (novembre 1540.)

Il lui fallait encore veiller, par toute l'Allemagne, sur les intrts
des rforms. La commune rforme de Miltenberg (en Franconie)
tait opprime par les officiers de l'lecteur de Mayence. Toute
correspondance avec cette ville avait t interrompue. Luther adressa
aux habitans une lettre de consolation qu'il fit imprimer pour qu'elle
pt leur parvenir. Il en avertit l'lecteur, et lui demanda si ses
officiers n'abusaient pas de son nom. (14 fvrier 1524.)

En 1528, une religieuse de Freyberg s'adresse  lui pour qu'il
l'enlve de son couvent, et la conduise en Saxe. (29 juin
1528.)--Occupatissimus scribo visitator, lector, prdicator, scriptor,
auditor, actor, cursor, procurator, et quid non? (29 octobre 1528.)


    [a56] Page 146, ligne 26.--_Son ancien ami Carlostad..._

Carlostad tait chanoine et archidiacre dans l'glise collgiale _de
tous les saints_; il en tait doyen lorsque Luther fut reu docteur en
1512. (Seckendorf, liv. I, 72.)


    [a57] Page 147, ligne 5.--_Derrire Carlostad on entrevoyait
    Mnzer..._

Lettre du docteur Martin Luther aux chrtiens d'Anvers ...... Nous
avions cru, tant que dura le rgne du pape, que les esprits de bruit
et de vacarme, qui se font souvent entendre la nuit, taient des mes
d'hommes qui, aprs la mort, revenaient et rdaient pour expier leurs
pchs. Cette erreur, Dieu merci, a t dcouverte par l'vangile, et
l'on sait  prsent que ce ne sont pas des mes d'hommes, mais rien
autre que des diables malicieux qui trompaient les gens par de fausses
rponses. Ce sont eux qui ont mis dans le monde tant d'idoltrie.

Le diable voyant que ce genre de vacarme ne peut continuer, il lui
faut du nouveau; il se met  faire rage dans ses membres, je veux dire
dans les impies,  travers lesquels il se fait jour par toute sorte de
vanits chimriques et de doctrines extravagantes. Celui-ci ne veut
plus de baptme, celui-l nie la vertu de l'eucharistie; un troisime
met encore un monde entre celui-ci et le jugement dernier; d'autres
enseignent que Jsus-Christ n'est pas Dieu; les uns disent ceci, les
autres cela, et il y a presque autant de sectes et de croyances que de
ttes.

Il faut que j'en cite un pour exemple, car j'ai bien  faire avec ces
sortes d'esprits. Il n'est personne qui ne prtende tre plus savant
que Luther; c'est contre moi qu'ils veulent tous gagner leurs perons.
Et plt au ciel qu'ils fussent ce qu'ils pensent tre, et que moi je ne
fusse rien! Celui-l donc m'assurait entre autres choses qu'il tait
envoy vers moi par le Dieu qui a cr le ciel et la terre; il en
disait des choses magnifiques, mais le manant perait toujours.

Enfin il m'ordonna de lui lire les livres de Mose. Je lui demandai
un signe qui confirmt cet ordre. C'est, dit-il, crit dans l'vangile
de saint Jean. Alors j'en eus assez et je lui dis de revenir une autre
fois, que nous n'aurions pas le temps de lire pour cette fois les
livres de Mose...

Il m'en faut bien entendre dans une anne, de ces pauvres gens. Le
diable ne peut pas m'approcher de plus prs. Jusqu'ici le monde avait
t plein de ces esprits bruyans sans corps, qui se donnaient pour des
mes d'hommes; maintenant ils ont des corps et se donnent tous pour des
anges vivans...

Quand le pape rgnait, on n'entendait point parler de troubles; le
Fort (le diable) tait en paix dans sa forteresse; mais  prsent qu'un
plus fort est venu qui prvaut contre lui et qui le chasse, comme dit
l'vangile, il tempte et sort avec fureur et fracas.

Chers amis, il est venu aussi parmi vous un de ces esprits de vacarme
qui ont chair et sang. Il veut vous garer dans les inventions de son
orgueil; gardez-vous de lui.

D'abord il dit que tout homme a le Saint-Esprit. Secondement, que le
Saint-Esprit n'est autre chose que notre raison et notre intelligence.
Troisimement, que tout homme a la foi. Quatrimement, qu'il n'y a pas
d'enfer; que du moins la chair seule sera damne. Cinquimement, que
toute me aura la vie ternelle. Siximement, que la simple nature nous
enseigne de faire au prochain ce que nous voulons qu'on nous fasse;
c'est l, disent-ils, la foi. Septimement, que la loi n'est pas viole
par la concupiscence, tant que nous ne consentons pas au plaisir.
Huitimement, que celui qui n'a pas le Saint-Esprit, est aussi sans
pch, car il n'a pas de raison.

Tout cela ce sont des propositions audacieuses, de vains jeux de la
fantaisie; si l'on excepte la septime, les autres ne mritent pas de
rponse......

Il nous suffit de savoir que Dieu ne veut pas que nous pchions. Pour
la manire dont il permet, ou veut qu'il y ait du pch, nous ne devons
pas toucher cette question. Le serviteur ne doit point savoir le secret
du matre, mais seulement ce qu'il ordonne. Combien moins une pauvre
crature doit-elle vouloir scruter et approfondir la majest et le
mystre de son Dieu?...

Nous avons assez  faire pendant toute notre vie, de connatre la loi
de Dieu et d'apprendre son fils Jsus-Christ... 1525. (Luth. Werke,
tome II, p. 61, sqq.)


    [a58] Page 151, ligne 11.--_Luther crut devoir se transporter 
    Ina..._

Carlostad, dans une dispute, cita Luther au jugement dernier.--Comme
nous tions  l'htellerie, et que nous parlions de ces affaires, aprs
s'tre engag  dfendre sa doctrine  fond, soudain il se dtourna,
fit claquer ses doigts, et dit: Je me moque de vous. Or, s'il ne
m'estime pas davantage, qui d'entre nous estimera-t-il? ou pourquoi
perdrai-je mon temps  le prcher? Je pense toujours qu'il me regarde
comme l'un des plus savans de Wittemberg; et cependant, il me dit au
nez: Je me moque de vous. Comment, aprs cela, peut-on croire encore
 sa sincrit, lorsqu'il prtend vouloir se laisser instruire?

Carlostad avait abandonn ses fonctions de professeur et d'archidiacre
 Wittemberg (tout en gardant son traitement) pour aller  Orlamnde,
sans autorisation ni de l'lecteur ni de l'Universit. Ce fut une des
causes du mcontentement qui clata contre lui. L'Universit lui ayant
crit pour le rappeler dans son sein, il lui fit rpondre par ses
partisans d'une manire insolente.

Luther fut envoy par l'lecteur et l'Universit  Orlamnde pour y
prcher contre les doctrines de Carlostad et tout ramener  l'ordre;
mais il fut trs mal reu par le peuple.

Carlostad s'habillait  Orlamnde plus simplement que les autres
pasteurs. Il ne souffrait pas qu'on l'appelt docteur; il se faisait
appeler _frre Andr_, _voisin Andr_. Il se soumettait  la
juridiction du juge de la petite ville, pour tre entirement comme les
autres bourgeois. (Luth. Werke, t. II, p. 18-22.)


    [a59] Page 152, ligne 21.--_Luther obtint un ordre pour le
    faire sortir..._

Quant au reproche que Carlostad me fait de l'avoir chass, je ne me
chagrinerais pas trop si ce reproche tait fond; mais, Dieu aidant, je
crois bien que je puis m'en justifier. Dans tous les cas, je suis fort
aise qu'il ne soit plus dans notre pays, et je voudrais bien qu'il ne
ft pas non plus chez vous...

Se fondant sur l'un de ses crits, il m'aurait presque persuad de
ne pas confondre l'esprit qui l'anime avec l'esprit sditieux et
homicide d'Altstet (_rsidence de Mnzer_); mais lorsque, sur l'ordre
de mon prince, je me rendis  Orlamnde, parmi les bons chrtiens de
Carlostad, je n'prouvai que trop bien quelle semence il avait seme.
Je remerciai Dieu de ne pas tre lapid ni couvert de boue, car il y
en avait qui me disaient, par forme de bndiction: Va-t'en, au nom
de mille diables, et casse-toi le cou avant que tu ne sois sorti de
la ville. Malgr cela, ils se sont arrangs et pars bien proprement
dans le petit livre qu'ils ont publi. Si l'ne avait des cornes,
c'est--dire si j'tais prince de Saxe, Carlostad ne serait pas chass,
 moins que l'on ne m'en prit bien fort.--Je lui conseillerais de
ne pas ddaigner la bont des princes. (Lettre aux Strasbourgeois.
Luther, Werke, t. II, p. 58.)

Carlostad, au dire de plusieurs tmoins, avait  son service un
chapelain qui faisait le rle de l'esprit dans les apparitions et
rvlations surnaturelles par lesquelles son matre en imposait au
peuple. (Luth. Briefe, dit. 1826, II vol. p. 625.)

Carlostad tait fort tmraire; il a os disputer mme  Rome dans
le principal collge, _in domo Sapienti_. Il est revenu en Allemagne
tout magnifique et avec de beaux habits. C'est par pure jalousie qu'il
s'est fait ensuite paysan: il allait tte nue et ne voulait pas qu'on
l'appelt _docteur_, mais _voisin_...

Carlostad condamnait les grades et promotions dans les universits.
Il dit un jour: Je sais que je fais mal en levant ces deux hommes
au grade de docteur, seulement  cause des deux florins; mais je jure
bien de n'en plus faire d'autre. Il dit ces paroles dans l'glise du
chteau  Wittemberg, et je l'en repris fortement. (Tischreden, p. 416.)

Dans la dispute de Leipzig, Carlostad insista pour parler avant moi.
Il me laissa  combattre les propositions d'Eck sur la primaut du pape
et sur Jean Huss... C'est un pauvre disputeur; il a une tte dure et
opinitre.... Il avait pourtant une trs joyeuse Marie.

Ces troubles scandaleux font bien du tort  l'vangile. Un espion
franais me disait expressment que son roi tait inform de tout cela,
qu'il avait appris que nous ne respections plus ni la religion ni
l'autorit politique, pas mme le mariage, et qu'il en allait chez nous
comme chez les btes. (Tischreden, p. 417-422.)

_Mort de Carlostad._--Je voudrais savoir si Carlostad est mort
repentant. Un ami, qui m'crit de Ble pour m'annoncer sa mort, ajoute
une histoire singulire: il assure qu'un spectre erre autour de son
tombeau et dans sa maison mme, o il cause un grand trouble en jetant
des pierres et des gravois. Mais la loi athnienne dfend de _mdire
des morts_; c'est pourquoi je n'ajouterai rien. (16 fvrier 1542.)

Carlostad est mort tu par le diable. On m'crit que, pendant qu'il
prchait, il lui apparut,  lui et  beaucoup d'autres, un homme d'une
haute stature qui entra dans le temple, et se mit  une place vide
auprs d'un bourgeois, puis sortit et alla  la maison de Carlostad;
que l il prit son fils, qu'il trouva seul, et l'enleva comme pour
le briser contre terre, mais le laissa sans lui faire de mal, et lui
ordonna de dire  son pre qu'il reviendrait dans trois jours pour
l'emporter. Carlostad serait mort le troisime jour. On ajoute qu'aprs
le sermon il alla trouver le bourgeois, et lui demanda quel tait cet
homme? Le bourgeois rpondit qu'il n'avait rien vu. Je crois qu'il
aura t ainsi saisi de terreurs soudaines, et que nulle autre peste
ne l'aura tu que la peur de la mort; car il avait toujours eu pour la
mort une horreur misrable. (7 avril 1542.)


    [a60] Page 164, ligne 11.--_Les paysans se soulevrent
    d'abord..._

Une circonstance importante de la guerre des paysans, c'est qu'elle
clata pendant que les troupes de l'Empire taient en Italie.
Autrement les soulvemens eussent t plus vite comprims. Les paysans
du comte Sigismond de Lupffen, en Hgovie (1524), commencrent la
rvolte  cause des charges qui pesaient sur eux; ils le dclarrent
 Guillaume de Furstemberg, envoy pour les rduire; ils ne s'taient
point soulevs pour la cause du luthranisme. Les premiers  les imiter
furent les paysans de Kempten, qui prirent pour prtexte la svrit
de leur abb; ils pntrrent dans les villes et chteaux de l'abb,
brisant toutes les images, tous les ornemens des temples. L'abb pris
par eux fut conduit  Kempten, o il fut contraint  vendre pour
trente-deux mille cus d'or tous ses anciens droits. D'autres vinrent
se joindre  eux, et ils se trouvrent, prs d'Ulm, au nombre de
quatorze mille. Ceux de Leipheim et Guntzberg taient pour eux, ainsi
que les paysans des environs d'Augsbourg. Ces deux petites villes,
assiges par la ligue de Souabe, se rendirent; l'une fut abandonne
pour le pillage aux fantassins, l'autre aux cavaliers. Les paysans
vaincus se relevrent, et cette fois ne dvastrent plus seulement
les monastres, mais les maisons des nobles. Un comte de Montfort
s'interposa avec les dputs de Ravensberg et d'Uberlingen. Un grand
nombre de paysans n'en furent pas moins mis en croix, dcapits, etc.

Ce premier soulvement semblait assoupi, lorsque Mnzer fit rvolter
les paysans de Thuringe.

Le pieux, l'rudit, le pacifique Mlanchton montra combien les demandes
des paysans s'accordaient avec la parole de Dieu et la justice; il
exhorta les princes  la clmence. Luther frappa sur l'un et l'autre
parti. (Voir le texte.)

Les paysans de la Thuringe, du Palatinat, des diocses de Mayence,
d'Halberstadt, et ceux de l'Odenwald, se runirent dans la Fort-Noire,
sous la conduite de l'aubergiste Metzler, de Ballenberg. Ils
s'emparrent de Mergentheim, et forcrent plusieurs comtes, barons et
chevaliers, de se runir  eux. Les sujets des comtes de Hohenlohe,
dj rvolts, vinrent les joindre. Les comtes de Hohenlohe ayant reu
des paysans des lettres de sret, scelles avec une pice d'argent
 l'effigie du comte Palatin, une confrence eut lieu, et les comtes
promirent pour cent et un an d'observer _les douze articles_. En signe
de joie les paysans tirrent deux mille coups de fusils. Plusieurs
nobles se joignirent volontairement aux paysans; d'autres y furent
contraints par la force. La ville de Landau entra dans leur ligue. En
mme temps les paysans des environs d'Heilbronn se soulevrent, et
aprs quelques courses, se joignirent  la premire troupe. Plusieurs
villes les appelrent et leur ouvrirent les portes.

Le trait fait par les paysans avec le vicaire de l'lecteur de
Mayence, fut sign de Goetz de Berlichingen et de George Metzler,
de Ballenberg. Les paysans envoyrent huit de leurs chefs prendre le
serment de tous les habitans du diocse de Mayence. Le clerg de ce
diocse dut leur payer en quatorze jours quinze mille florins d'or. Les
paysans du Rhingaw, opprims par l'abb d'Erbach, se soulevrent vers
la mme poque. Le vicaire de l'lecteur de Mayence ayant souscrit 
leurs demandes, ce tumulte s'apaisa.

Voici en substance les demandes des paysans du Rhingaw.--Les
ministres seront lus. Ils vivront de la trentime partie du vin et
du bl que la communaut lvera sur chacun; s'il en reste quelque
chose, on le gardera pour les pauvres et pour les dpenses de la
communaut.--galit des charges pour tous,  moins que l'on ne prouve,
par des actes authentiques, les privilges et exemptions auxquels on
prtend.--Point d'impt pour celui qui vendra le vin de sa vigne;
le revendeur seul paiera.--Point d'excommunication dans les causes
sculires.--La servitude sera abolie.--On refusera logement aux juifs
 cause de leurs indignes usures; le juge ne fera aucune excution 
raison d'usures, mais recherchera quel tait le capital.

Que le commerce de bois de construction soit libre comme il
l'a toujours t, et que ceux de Mayence n'y mettent point
obstacle.--Personne ne sera plus reu dans les monastres; tous auront
permission d'en sortir.--Le seigneur ne pourra plus intervenir, mme
indirectement, dans les procs.--Le magistrat du lieu veillera sur
tous les besoins des veuves, des orphelins et des pupilles.--Les
pturages, les rivires seront libres, ainsi que la chasse, en
respectant toutefois les privilges du magistrat et du prince.--Le
juge sera soumis aux mmes charges que les autres citoyens nobles ou
non nobles.--On ne jugera point selon le droit canonique dans les
causes sculires, mais selon la coutume du lieu.--Que personne ne
revendique la proprit des forts.--Si la Communaut du Rhingaw arrte
quelques autres articles, ils devront tre accepts de ceux d'Erbach.
(Gnodalius, apud Schardt, rerum germanic. script. vol. II, p. 142-3.)

L'insurrection avait fait de grands progrs en Alsace; le duc Antoine
de Lorraine, dfenseur ardent de l'glise, rassembla un corps de
troupes, form principalement des dbris de la bataille de Pavie,
et tomba sur les paysans le 18 mai 1525, prs de Lupfenstein. Il
les dfit, brla le bourg de Lupfenstein avec tous ses habitans,
prit Saverne, o un grand nombre de paysans s'taient retirs, et
battit, quelques jours aprs, un troisime corps d'insurgs prs de
Scherweiler. Plusieurs historiens portent au-del de trente mille le
nombre des paysans qui prirent en ces trois rencontres. Trois cents
prisonniers furent dcapits. (D. Calmet, histoire de la Lorraine, I,
p. 495 et suiv.; Rottinger, hist. de la Suisse, p. 28, II; Sleidan, p.
115.)

Le gnral George de Frundsberg, qui s'tait distingu  la bataille
de Pavie et que l'archiduc Ferdinand rappela en Allemagne pour
terminer la guerre, n'imita point les cruauts des autres chefs. Les
paysans taient retranchs prs de Kempten. Sr de les accabler par
la supriorit de ses forces, il vita l'effusion du sang. Il contint
l'impatience de son collgue George de Waldbourg, et fit secrtement
exhorter les paysans  se disperser dans les forts et les montagnes.
Ils le crurent, et ce fut leur salut. (Wachsmuth, p. 137.)

Une chanson franconienne faite aprs la guerre des paysans, avait pour
devise:

    Gare  toi, paysan, mon cheval te renverse.

C'tait la contre-partie du chant de guerre des Dithmarsen, aprs
qu'ils eurent dfait la _garde noire_:

    Gare  toi, cavalier, voil le paysan.

Les paysans soulevs avaient en gnral adopt pour signe une croix
blanche. Certains corps avaient des bannires sur lesquelles tait
reprsente la roue de la fortune[12]. D'autres avaient des sceaux sur
lesquels on voyait un soc de charrue avec un flau, un rateau ou une
fourche, et un sabot placs en croix. (Gropp, chronique de Wurtzbourg,
I, 97. Wachsmuth, p. 36.)

  [12] Des tmoignages prcis font voir que ce n'taient pas des
  roues de charrue comme symboles de l'agriculture.

Il parut en 1525 un violent pamphlet anonyme intitul: A l'assemble
de tous les paysans. Ce pamphlet, publi dans l'Allemagne mridionale,
porte sur le titre une roue de la fortune, avec cette inscription en
vers allemands:

    Le moment est venu pour la roue de fortune,
    Dieu sait d'avance qui gardera le haut.

        Paysans,          |        Romanistes,
    Bons chrtiens.      |        Sophistes.

Plus bas:

    Qui nous fait tant suer?
    L'avarice des seigneurs.

Et  la fin:

    Tourne, tourne, tourne,
    Bon gr, mal gr, tu dois tourner.

(Strobel, _Mmoires sur la littrature du seizime sicle_, II, p.
44.--Wachsmuth, p. 55.)

Les paysans s'taient vants que leur conseil gnral durerait cent et
un an.--Aprs la prise de Weinsberg, ils dcidrent dans ce conseil
de ne plus accorder la vie  aucun prince, comte, baron, noble,
chevalier, prtre, ou moine, en un mot  aucun des hommes qui vivent
dans l'oisivet. En effet, ils massacrrent tous les nobles faits
prisonniers, pour venger, disaient-ils, la mort de leurs frres de
Souabe... Parmi ces nobles, tus par les paysans, se trouvait le mari
d'une fille naturelle de l'empereur Maximilien; ils la conduisirent
elle-mme  Heilbronn dans un tombereau  fumier. Ils dtruisirent
un grand nombre de couvens; dans la seule Franconie deux cent
quatre-vingt-treize monastres ou chteaux furent dvasts.

Lorsqu'ils pillaient un chteau ou un monastre, ils ne manquaient
jamais de courir d'abord au cellier pour y boire le vin, puis ils se
partageaient entre eux les ornemens d'glise et les habits pontificaux.
(Haarer [Petrus Crinitus], apud Freher, III, 242-6.)--Au monastre
d'Erbach, dans le Rhingaw, il y avait une immense cuve contenant
quatre-vingt-quatre grands muids de vin. Elle tait pleine quand les
paysans arrivrent; ils n'en laissrent pas un tiers. (Cochlus, p.
108.)

Ils foraient les seigneurs de leur envoyer leurs paysans. Le
conseil-commun, leur crivaient-ils, a dcid que vous runiriez votre
peuple et que vous nous enverriez les hommes, aprs les avoir arms. Si
vous ne le faites, tenez pour certain que vous serez trs incertain de
votre vie et de vos biens.--(Haarer, apud Freher, t. III, p. 247.)

Les femmes prirent part  la guerre des paysans. Du ct de Heilbronn,
elles marchaient runies sous une bannire. (Jger, Histoire de
Heilbronn, II, p. 34.)

Quand les paysans menrent le comte de Loewenstein par Weinsberg, il
fut respectueusement salu d'un passant. Un vieux paysan qui le vit,
s'avana aussitt avec sa hallebarde, et dit au passant: Pourquoi
t'inclines-tu? Je vaux autant que lui. (Jger, Histoire de Heilbronn,
II, p. 32.)--Les paysans s'amusaient  faire ter les chapeaux aux
nobles devant eux.

Les paysans de l'vch de Wurzbourg, conduits par un homme de tte,
nomm Jacques Kohl, demandrent que les chteaux fussent dmolis et
qu'aucun noble ne pt avoir de cheval de guerre. Ils voulaient que les
nobles n'eussent d'autre droit que le droit commun. (Stumpf, Faits
mmorables de l'histoire de la Franconie, t. II, 44. Wachsmuth, p. 58,
72.)

Lorsque Mnzer tait  Zwickau, il vint trouver une belle fille, et
lui dit qu'il tait envoy vers elle par une voix divine pour dormir
avec elle; sans cela il ne pouvait enseigner la parole de Dieu. La
fille l'avoua en confession sur son lit de mort. (Tischred., p. 292.)

Mnzer tablissait des degrs dans l'tat du chrtien, 1 le
dgrossissement (entgrobung) pour celui qui se dgageait des pchs les
plus grossiers, la gourmandise, l'ivrognerie, l'amour des femmes; 2
l'tat d'tude, lorsqu'on pensait  une autre vie et qu'on travaillait
 s'amliorer; 3 la contemplation, c'est--dire les mditations sur
les pchs et sur la grce; 4 l'ennui, c'est--dire l'tat o la
crainte de la loi nous rend ennemis de nous-mmes et nous inspire le
regret d'avoir pch; 5 _Suspensionem grati_, le profond abandon,
la profonde incrdulit, et le dsespoir tel que celui de Judas; ou
au contraire, l'abandon de la foi en Dieu, lorsque l'on se met  sa
disposition, et qu'on le laisse faire.... Il m'crivit une fois 
moi et  Mlanchton: J'aime assez que vous autres de Wittemberg,
vous attaquiez ainsi le pape, mais vos prostitutions que vous appelez
mariages, ne me plaisent gure. Il enseignait qu'un homme ne doit
point coucher avec sa femme  moins d'tre pralablement assur par une
rvlation divine qu'il engendrera un enfant saint; sans cela, c'tait
commettre un adultre avec sa femme. (Tischreden, p. 292-3.)

Mnzer tait trs instruit dans les lettres sacres.--Il avait reu sa
doctrine, disait-il, par des rvlations divines, et il n'enseignait
rien au peuple, il n'ordonnait rien qui ne vnt de Dieu mme. Il avait
t chass de Prague et de plusieurs autres villes. Fix  Alstdt en
Saxe, il dclama contre le pape, et ce qui tait plus dangereux, contre
Luther mme.--L'criture, disait-il, promet que Dieu accordera ce qui
lui est demand; or, il ne peut refuser un signe  celui qui cherche la
vraie connaissance. Cette recherche est agrable  Dieu, et nul doute
qu'il ne dclare sa volont par quelque signe certain. Il ajoutait que
Dieu lui ferait entendre  lui-mme sa parole, ainsi qu'il avait fait
pour Abraham, et que si Dieu refusait de communiquer avec lui comme il
avait communiqu avec les patriarches, il lancerait des traits contre
lui (?), _tela in se ipsum conjecturum_. Il disait que Dieu manifestait
sa volont par les songes. (Gnodalius, ap. rer. germ. scrip. II, p.
151.)

Pendant que Mnzer exhortait les paysans, avant le combat de
Frankenhausen, un arc-en-ciel parut au-dessus d'eux. Comme les paysans
avaient cet emblme sur leur bannire, ils se crurent ds-lors assurs
de la victoire. (Hist. de Mnzer par Mlanchton, Luth. Werke, t. II, p.
405.)


    [a61] Page 170, ligne 27.--_Luther ne pouvait garder le
    silence..._

Ds l'anne 1524, il avait exhort l'lecteur Frdric et le duc Jean 
prendre des mesures vigoureuses contre les paysans en rvolte.

... Jsus-Christ et ses aptres n'ont point renvers les temples ni
bris les images. Ils ont gagn les esprits par la parole de Dieu, et
les images, les temples sont tombs d'eux-mmes. Imitons leur exemple.
Songeons  dtacher les esprits des couvens et de la superstition.
Qu'ensuite les autorits fassent des couvens et des images dlaisss,
ce que bon leur semblera. Que nous importe que les bois et les pierres
subsistent, si les esprits sont affranchis? ... Ces violences peuvent
tre bonnes pour des ambitieux qui veulent se faire un nom, jamais pour
ceux qui recherchent le salut des mes... (21 aot 1524.)


    [a62] Page 171, ligne 7.--_Exhortation  la paix..._

_Exhortation sincre du docteur M. Luther  tous les chrtiens pour
qu'ils se gardent de l'esprit de rbellion._ 1524.--L'homme du peuple,
tent hors de toute mesure, et cras de charges intolrables, ne veut
ni ne peut plus supporter cela, et il a de bonnes raisons pour frapper
du flau et de la massue, comme _Jean de la pioche_ menace de faire...
Je suis charm de voir que les tyrans craignent. Quant  moi, menace ou
craigne qui voudra, etc.

C'est l'autorit sculire et les nobles qui devraient mettre la main
 l'oeuvre ( l'oeuvre de rforme); ce qui se fait par les puissances
rgulires ne peut tre pris pour sdition.

Aprs avoir dit qu'il fallait une insurrection spirituelle et non
temporelle: Eh bien! rpands, aide  rpandre le saint vangile;
enseigne, cris, prche que tout tablissement humain n'est rien;
dissuade tout le monde de se faire prtre papiste, moine, religieuse;
 tous ceux qui sont l-dedans, conseille-leur d'en sortir; cesse de
donner de l'argent pour les bulles, les cierges, les cloches, les
tableaux, les glises; dis-leur que la vie chrtienne consiste dans
la foi et la charit. Continuons deux ans de la sorte, et tu verras
ce que seront devenus pape, vques, cardinaux, prtraille, moines,
religieuses, cloches, tours d'glises, messes, vigiles, soutanes,
chapes, tonsures, rgles, statuts, et toute cette vermine, tout ce
bourdonnement du rgne papal. Tout aura disparu comme fume.

Aprs avoir recommand la douceur et la patience envers les faibles
d'esprit qu'on veut clairer, Luther continue: Si ton frre avait le
cou cruellement serr d'une corde, et que, venant  son secours, tu
tirasses la corde avec violence ou que tu y portasses prcipitamment
ton couteau, n'tranglerais-tu pas, ne blesserais-tu pas ton frre? Tu
lui ferais plus de mal que la corde et l'ennemi qui l'aurait li. Si
tu veux le secourir, attaque l'ennemi; la corde, tu la toucheras avec
prcaution jusqu' ce qu'elle soit te. C'est ainsi qu'il faut t'y
prendre. Ne mnage pas les fourbes et les tyrans endurcis, porte-leur
des coups terribles, puisqu'ils ne veulent point couter; mais les
simples qu'ils ont cruellement garrotts des liens de leur fausse
doctrine, tu les traiteras tout autrement, tu les dlieras peu--peu,
tu leur diras la raison et la cause de tout, et tu les affranchiras
ainsi avec le temps... Tu ne peux tre assez dur envers les loups,
assez doux envers les faibles brebis.


    [a63] Page 200, ligne 6.--_On s'tonne de la duret avec
    laquelle Luther parle de leur dfaite..._

_A Jean Rhel, beau-frre de Luther._--C'est chose lamentable qu'on en
finisse ainsi avec ces pauvres gens (les paysans). Mais comment faire?
Dieu veut qu'il se rpande une terreur dans le peuple. Autrement, Satan
ferait pis que ne font maintenant les princes. Il faut bien prfrer le
moindre mal au plus grand... (23 mai 1525.)

... Ce qui me porte surtout  crire si violemment contre les paysans,
c'est que je suis rvolt de les voir entraner les timides de force,
et prcipiter ainsi des innocens dans les chtimens de Dieu. (30 mai
1525.)


    [a64] Page 201, ligne 12.--_Luther intercda... et obtint...
    qu'il pt s'tablir  Kemberg..._

Carlostad, aprs avoir obtenu la permission de rester  Kemberg, ne
s'y tint pas tranquille, comme il l'avait promis. Il fit imprimer et
rpandre clandestinement, sans nom d'auteur, diffrens crits contre
Luther, et s'adressa en mme temps au chancelier Brck pour se plaindre
des torts que son ancien adversaire aurait eus envers lui. Luther,
en ayant t instruit, crivit au chancelier pour lui exposer ce qui
s'tait pass entre lui et Carlostad, et ce qu'il pensait de ce dernier
(24 sept. 1528.) ... En vrit, dit-il, je ne sais que rpondre  de
pareils griefs. Au moindre mal, au moindre dsagrment qui lui arrive,
il faut que Luther en soit la cause..... Par compassion, j'avais bien
voulu qu'il vnt m'exposer ses scrupules, et j'avais tch d'y rpondre
 son contentement: il m'en faisait des remercmens, et cependant j'ai
vu depuis, par une de ses lettres  Schwenkfeld, qu'il se raillait de
ma bonne volont et de ma compassion. Depuis ce temps mon coeur s'est
dtourn de lui...

Si on ne le surveille de plus prs, pour l'empcher de faire imprimer
ces crits anonymes (qu'on sait bien tre de lui), qui croira  la
longue que ce soit sans le consentement de notre gracieux seigneur,
et  notre insu, que Carlostad sjourne parmi nous? D'un autre ct,
s'il sortait de l'lectorat, il exciterait probablement des troubles,
et l'on ne manquerait pas d'en rendre responsable notre seigneur qui
aurait pu les prvenir en retenant sous sa main cet homme dangereux. Le
souvenir de Mnzer me fait peur... Mon avis serait donc qu'on lui ft
strictement observer le silence qu'il a jur de garder, et qu'on ne le
laisst point sortir du pays jusqu' nouvelle _dcision_. Des paroles
svres suffiront, j'en suis sr, car il est facile de lui imposer par
un ton ferme et dcid. Quant  moi, je me trouve bien puni de l'avoir
fait revenir parmi nous, et d'avoir si imprudemment convi Satan  ma
table.


    [a65] Page 203, ligne 8.--_Luther exprime l'espoir que tout
    pourra encore bien tourner pour Carlostad..._

Hier, nous avons baptis un fils de Carlostad, ou plutt nous avons
rebaptis le baptme. Qui aurait cru, l'anne dernire, que ceux qui
appelaient le baptme un bain de chien, le demanderaient aujourd'hui
 leurs anciens ennemis? (fvrier 1526.) Mais son retour n'tait
point sincre. Il vit avec nous, nous esprions le ramener dans la
bonne voie, mais le misrable s'endurcit de jour en jour. Toutefois la
crainte lui ferme la bouche. (28 novembre 1527.) Quelques mois plus
tard il crit  un de ses amis: Cette vipre de Carlostad, que je
tiens dans mon sein, remue et s'agite, mais n'ose sortir. Plt  Dieu
que tes fanatiques l'eussent parmi eux et que j'en fusse dlivr. (28
juillet 1528.)

Carlostad est absent depuis quelques semaines, on pense qu'il est
all retrouver les siens et chercher son nid. Qu'il aille, puisqu'il
n'est point de bons procds qui puissent le ramener. (27 octobre
1527.) Carlostad ne put supporter long-temps la protection hautaine et
menaante de Luther; il s'enfuit aux Pays-Bas.

Carlostad s'est arrt en Frise joyeux et triomphant. Il a appel sa
femme  lui par une lettre de gloriole et de flicitations. (6 mai
1529.)

Luther pria le chancelier de l'lecteur, Christian Bayer, de faire
accorder  Carlostad un sauf-conduit: La femme de Carlostad m'a pri
instamment de m'employer auprs de mon gracieux seigneur pour obtenir
un sauf-conduit  son mari qui dsirerait revenir parmi nous. Quoique
j'aie peu de confiance dans le succs de cette demande, je n'ai pu
cependant lui refuser mon appui. (18 juillet 1529.)

Luther intitula l'un de ses crits contre Carlostad: De la noble et
gracieuse dame, dite l'habile intelligence du docteur Carlostad sur le
point de l'Eucharistie. (Luth. Werke, t. II, p. 46.)


    [a66] Page 204, ligne 14.--_Contre les princes..._

Bons princes et seigneurs, vous tes trop presss de me voir mourir,
moi qui ne suis qu'un pauvre homme; vous croyez qu'aprs cela vous
aurez vaincu. Mais si vous aviez des oreilles pour entendre, je vous
dirais d'tranges choses: c'est que si Luther ne vivait, aucun de vous
ne serait sr de sa vie et de ses biens. Sa mort serait pour vous tous
une calamit. Continuez toutefois joyeusement; tuez, brlez; pour moi
je ne cderai point, si Dieu le permet. Voil qui je suis; cependant,
je vous en supplie, soyez assez bons, quand vous m'aurez tu, pour ne
pas me ressusciter et me tuer une seconde fois... Je n'ai pas affaire,
je le vois,  des hommes raisonnables; toutes les btes de l'Allemagne
sont lches contre moi, comme des loups ou des porcs qui me doivent
mettre en lambeaux.... J'ai voulu vous avertir, mais cet avis vous sera
certainement inutile; Dieu vous a frapps d'aveuglement. (passage de
Luther, cit par Cochlus, p. 87.)


    [a67] Page 207, ligne 7.--_Bucer... dissimula quelque temps ses
    opinions aux yeux de Luther..._

Le 25 mai 1524, Luther crivait  Capiton: Il y a des gens qui
s'obstinent  affirmer que je condamne votre manire d'agir,  toi et
 Bucer... Sans doute ces vains bruits sont ns de cette lettre que je
t'adressai, que l'on a depuis tant de fois imprime, et qu'on vient
mme de traduire en allemand. C'est ce qui me dtourne presque d'crire
des lettres, quand je vois qu'on me les enlve ainsi malgr moi pour
la presse, tandis qu'il y a beaucoup de choses qu'on peut et qu'on
doit s'crire entre amis, mais que l'on ne veut voir rpandre dans le
public.

Le 14 octobre 1539, il crit  Bucer: Tu salueras respectueusement
pour moi J. Sturm et J. Calvin, dont j'ai lu les livres avec un
singulier plaisir.


    [a68] Page 208, ligne 6.--_Zwingli_, _OEcolampade_...

OEcolampade et Zwingli ont dit: Nous restons en paix avec Luther,
parce qu'il est le premier par qui Dieu ait donn l'vangile; mais
aprs sa mort, nous ferons valoir de nouveau nos opinions. Ils ne
savaient pas qu'ils dureraient moins que Luther.

Luther disait qu'on devait se contenter de mpriser ce misrable
Campanus et ne point crire contre lui. Alors Mlanchton se mit  dire
que son avis tait qu'on devait le pendre, et qu'il en avait crit 
son matre l'lecteur.

Campanus croit savoir plus de grec que Luther et que Pomer. Le
chrtien est, selon lui, un homme parfait et infaillible; il fait de
l'homme une bche, comme les stociens. Si nous ne sentions aucun
combat en nous, je ne voudrais pas donner un liard de toutes les
prdications et des sacremens. (Tischreden, p. 283.)

Zwingli ose dire: Nous voulons dans trois ans avoir dans notre parti
la France, l'Espagne et l'Angleterre.--*** introduit ses livres sous
notre nom de Suisse en France, de sorte que plusieurs villes en sont
infectes... J'ai plus d'esprance dans ceux de Strasbourg.

OEcolampade tait d'abord un brave homme; mais il a pris ensuite de
l'amertume et de l'aigreur. Zwingli a t un homme gai et aimable, et
pourtant il est devenu triste et sombre. (Tischreden, p. 283.)


Aprs avoir entendu Zwingli  la confrence de Marbourg, je l'ai jug
un homme excellent, ainsi qu'OEcolampade... J'ai t trs afflig de
te voir publier le livre de Zwingli au _roi trs chrtien_, avec force
louanges pour ce livre, tandis que tu savais qu'il contenait beaucoup
de choses qui ne me dplaisent pas seulement  moi, mais  tous les
gens pieux. Non que j'envie l'honneur qu'on rend  Zwingli, dont la
mort m'a caus tant de douleur, mais parce qu'aucune considration ne
doit porter prjudice  la puret de la doctrine. (14 mai 1538.)


    [a69] Page 208, ligne 10.--_Je connais assez l'iniquit de
    Bucer..._

Matre Bucer se croyait autrefois bien savant; il ne l'a jamais t,
car il crit dans un livre que tous les peuples ont une seule religion
et sont ainsi sauvs. Certes, cela s'appelle extravaguer. (Tischreden,
p. 184.)

On apporta au docteur Luther un grand livre qu'avait crit un Franais
nomm Guillaume Postellus, sur l'_Unit dans le Monde_. Il s'y donnait
beaucoup de peine pour prouver les articles de la foi par la raison et
la nature, afin de pouvoir convertir les Turcs et les juifs et amener
tous les hommes  une mme foi. Le docteur dit  ce sujet: C'est
prendre trop pour un morceau. On a dj crit de pareils livres sur la
thologie naturelle. Il en est advenu  cet auteur selon le proverbe:
Les Franais ont peu de cervelle. Il viendra encore des visionnaires
qui entreprendront d'accorder tous les genres d'idoltrie avec une
apparence de foi et de l'excuser ainsi. (Tischreden, 68, verso.)

Bucer essaya plusieurs fois de se rapprocher de Luther. Je puis bien
pour ce qui me regarde user de patience avec vous, lui crivit Luther,
et croire que vous ne pouvez revenir si brusquement; mais j'ai dans le
pays de grandes multitudes d'hommes (comme vous l'avez vu  Smalkalde)
que je ne tiens pas tous dans la main. Nous ne pouvons souffrir, en
aucune manire, que vous prtendiez n'avoir point err, ou que vous
disiez que nous ne nous sommes point entendus. Le meilleur pour vous
serait ou d'avouer franchement, ou de garder le silence en enseignant
dsormais la bonne doctrine. Il y en a de notre ct qui ne peuvent
souffrir vos dtours, comme Amsdorf, Osiander, et encore d'autres.
(1532.)

Il y eut aprs la rvolte des anabaptistes, 1535, de nouvelles
tentatives pour runir les glises rformes de Suisse, d'Alsace et
de Saxe dans une mme confession. Luther crit  Capiton (Koepstein),
ami de Bucer et ministre de Strasbourg: Ma Catherine te remercie de
l'anneau d'or que tu lui as envoy. Je ne l'ai jamais vue plus fche
que quand elle s'est aperue qu'on le lui avait vol, ou qu'elle
l'avait perdu par ngligence, ce que je ne puis croire, quoiqu'elle le
rpte sans cesse. Je lui avais persuad que ce don lui tait envoy
comme un heureux gage de la concorde future de votre glise avec la
ntre: la pauvre femme est tout afflige. (9 juillet 1537.)


    [a70] Page 211, ligne 15.--_Je ne puis t'accuser d'enttement..._

J'ai quelque chose qui dfendra ma cause, lors mme que le monde
entier extravaguerait contre moi: c'est ce qu'rasme appelle mon
enttement  affirmer (_pervicacia asserendi_). (1er octobre 1523.)


    [a71] Page 213, ligne 9.--_De libero arbitrio..._

Tu dis moins, mais tu accordes plus au libre arbitre que tous les
autres; car tu ne dfinis point le libre arbitre, et pourtant tu lui
donnes tout. J'accepterais plus volontiers ce que nous disent sur ce
point les sophistes et leur matre Pierre Lombard, pour qui le libre
arbitre n'est que la facult de discerner et de choisir le bien, si
l'on est soutenu par la grce, le mal, si la grce nous manque. Pierre
Lombard croit avec Augustin que le libre arbitre, s'il n'a rien qui le
dirige, ne peut que conduire l'homme  sa chute, qu'il n'a de force que
pour le pch. Aussi Augustin, dans son second livre contre Julien,
l'appelle le _serf arbitre_, plutt que le _libre arbitre_. (De servo
arbitrio, p. 477, verso.)


    [a72] Page 213, ligne 11.--_Il reconnut que la vritable
    question venait d'tre pose... Il hsita quelque temps 
    rpondre..._

On ne saurait croire combien j'ai de dgot pour ce trait du Libre
arbitre; je n'en ai encore lu que quelques pages... C'est un grand
ennui que de rpondre  un si savant livre d'un si savant personnage.
(1er novembre 1524.)

Cependant il ne pouvait laisser passer ce livre sans rponse. J'ai
tu, dit-il quelque part, par mon silence, Eck, Emser, Cochlus. Mais
avec rasme, il n'en pouvait tre ainsi: son immense rputation rendait
une rfutation ncessaire. Luther se mit bientt  l'oeuvre: Je suis
tout entier dans rasme et le libre arbitre, et je ferai en sorte de ne
pas lui laisser un seul mot de juste, comme il est vrai qu'il n'en a
pas dit un seul. (28 septembre 1525.)


    [a73] Page 214, ligne 7.--_Il n'y a plus ni Dieu ni Christ..._

Si Dieu a la prescience, si Satan est le prince du monde, si le pch
originel nous a perdus, si les juifs, cherchant la justice, sont tombs
dans l'injustice, tandis que les Gentils, cherchant l'injustice, ont
trouv la justice (_gratis et insperato_), si le Christ nous a rachets
par son sang, il n'y a point de libre arbitre ni pour l'homme, ni pour
l'ange. Autrement le Christ est superflu, ou bien il faut admettre
qu'il n'a rachet que la partie la plus vile de l'homme. (_De servo
arbitrio_, p. 525, verso.)


    [a74] Page 215, ligne 20.--_Plus Luther se dbat..._

Pouss par la contradiction, Luther arrive  soutenir les propositions
suivantes: La grce est donne gratuitement aux plus indignes, aux
moins mritans; on ne peut l'obtenir par des tudes, des oeuvres, des
efforts petits ou grands; elle n'est pas mme accorde au zle ardent
du meilleur, du plus vertueux des hommes, qui cherche et suit la
justice. (_De servo arbitrio_, p. 520.)


    [a75] Page 216, ligne 1.--_Jusqu' son dernier jour, le nom
    d'rasme, etc..._

Ce que tu m'cris d'rasme, qu'il cume contre moi, je le sais, et
je l'ai bien vu par ses lettres... C'est un homme trs lger, qui se
rit de toutes les religions, comme son Lucien, et qui n'crit rien de
srieux, si ce n'est par vengeance et pour nuire. (28 mai 1529.)

rasme se montre digne de lui-mme, en poursuivant ainsi le nom
luthrien, qui fait sa sret. Que ne s'en va-t-il chez ses Hollandais,
ses Franais, ses Italiens, ses Anglais, etc.?... Il veut par ces
flatteries se prparer un logement, mais il n'en trouvera pas et
tombera  terre entre deux selles. Si les luthriens l'avaient ha
comme les siens le hassent, ce ne serait qu'au pril de ses jours
qu'il vivrait  Ble. Mais que le Christ juge cet athe, ce Lucien, cet
picure. (7 mars 1529.)

Cette lettre se rapporte probablement  la publication suivante:
_Contr quosdam qui se falso jactant Evangelicos, epistola Desid.
Erasmi Rot. jm recens edita et scholiis illustrata. Ad Vulturium
Neocomum dat._ Frib. 1529. in-8.


    [a76] Page 216, ligne 9.--_Ces dtours, et la conduite
    quivoque d'rasme, n'allaient point  l'nergie de Luther._

Je te vois, mon cher rasme, te plaindre dans tes crits, de ce
tumulte, et regretter la paix, la concorde, que nous avons perdues.
Cesse de te plaindre, de chercher des remdes. Ce tumulte, c'est par la
volont de Dieu qu'il s'est lev et qu'il dure encore; il ne cessera
pas avant que tous les adversaires de la parole de Dieu soient devenus
comme la boue de nos carrefours. (_De servo arbitrio_, p. 465.)


    [a77] Page 219, ligne 3.--_Mariage de Luther..._

Luther, en prchant le mariage des prtres, ne songeait qu' mettre
fin au honteux dmenti qu'ils donnaient chaque jour  leur voeu de
chastet; il ne s'avisait point alors qu'un prtre mari pt prfrer
sa famille selon la chair  celle que Dieu et l'glise lui ont donne.
Mais lui-mme ne put toujours se soustraire  ces sentimens gostes
du pre de famille; il lui chappe parfois des paroles qui forment
un fcheux contraste avec la charit et le dvouement, tels que les
prtres catholiques les ont compris et souvent pratiqus. Il suffit,
dit-il dans une instruction  un pasteur, que le peuple communie trois
ou quatre fois par an, et publiquement. La communion donne sparment
aux particuliers deviendrait un poids trop lourd pour les ministres,
surtout en temps de peste. Il ne faut point d'ailleurs rendre ainsi
l'glise, avec ses sacremens, l'esclave de chacun, surtout de ceux qui
la mprisent et veulent cependant qu' tout vnement l'glise soit
prte pour eux, eux qui ne font jamais rien pour elle. (26 novembre
1539.)

Cependant il se conduisait lui-mme d'aprs d'autres maximes. Il montra
dans les circonstances graves une charit hroque.

Ma maison devient un hpital. Tous tant frapps d'effroi, j'ai reu
chez moi le pasteur (dont la femme venait de mourir) et toute sa
famille. (4 novembre 1527.)

Le docteur Luther parlait de la mort du docteur Sbald et de sa
femme, qu'il avait visits et touchs dans leur maladie. Ils sont
morts, disait-il, de chagrin et d'inquitude plutt que de la peste.
Il retira leurs enfans dans sa maison; et comme on lui faisait entendre
qu'il tentait Dieu: Ah! dit-il, j'ai eu de bons matres qui m'ont
appris ce que c'tait que tenter Dieu.

La peste tant dans deux maisons, on voulait squestrer un diacre qui
y tait entr. Luther ne le voulut pas, par confiance en Dieu et de
crainte d'effrayer. (dcembre 1538. _Tischreden_, p. 356.)


    [a78] Page 220, ligne 8.--_Proccup de soins matriels..._

_A Spalatin._ Tout pauvre que je suis, je t'aurais renvoy cette belle
orange d'or que tu avais donne  ma femme, si je n'avais craint de
t'offenser.

Saluta tuam conjugem suavissim; verm et id tum facias cm in
thoro suavissimis amplexibus et osculis Catharinam tenueris, ac sic
cogitaveris: En hunc hominem, optimam creaturulam Dei mei, donavit mihi
Christus meus; sit illi laus et gloria! (6 dcembre 1525.)

Salutabis tuum Dictative multis basiis, vice mea et Johannelli mei,
qui hodie didicit flexis poplitibus solus in omnem angulum cacare,
imo cacavit ver in omnem angulum miro negotio.--Salutat te mea Ketha
et orare pro se rogat, puerpera propediem futura; Christus assit. (19
octobre 1527.)--Filiolam aliam habeo in utero. (8 avril 1528.)--Mon
petit Jean est gai et fort; c'est un petit homme vorace et _bibace_.
(mai 1527.)--Salue pour moi ce gros mari de Melchior,  qui je
souhaite une femme soumise, qui, le jour, le mne sept fois par les
cheveux autour de la place publique, et la nuit, l'tourdisse trois
fois de paroles conjugales, comme il le mrite. (10 fvrier 1525.)

Nous buvons d'excellent vin de la cave du prince, et nous deviendrions
de parfaits vangliques, si l'vangile nous engraissait de mme. (8
mars 1523.)

_Lettre  J. Agricola_ (dont la femme allait accoucher).--Tu donneras
une pice d'or au nouveau-n, et une autre  l'accouche, pour qu'elle
boive du vin et qu'elle ait du lait. Si j'avais t prsent, j'eusse
servi de compre. De la rgion des oiseaux, 1521.

Les lettres de cette poque se terminent d'ordinaire par quelques-uns
de ces mots: _Mea costa, dominus meus, imperatrix mea Ketha te
salutat_. Ma chre cte, mon matre, mon impratrice, Ketha te salue.

Ketha, mon seigneur, tait dans son nouveau royaume,  Zeilsdorf
(petit bien que possdait Luther), quand tes lettres sont arrives.

Il crit  Spalatin: Mon ve demande tes prires pour que Dieu lui
conserve ses deux enfans, et lui accorde d'en concevoir et d'en
enfanter heureusement un troisime. (15 mai 1528.)

Cochlus appelle la femme de Luther: _dignum oll operculum_ (page 73).

Luther prie Nicolas Amsdorf d'tre parrain de sa fille Magdalena (5
mai 1529): Digne seigneur! le Pre de toute grce nous a accord,
 moi et  ma bonne Catherine, une chre petite enfant. Dans cette
circonstance, qui nous rend si joyeux, nous vous prions de remplir un
office chrtien, et d'tre le pre spirituel de notre pauvre petite
paenne, pour la faire entrer dans la sainte communaut des chrtiens,
par le divin sacrement du baptme. Que Dieu soit avec vous!

Luther eut trois fils, Jean, Martin, Paul, et trois filles, lisabeth,
Madeleine, Marguerite. Les deux premires de ses filles moururent
jeunes, l'une  l'ge de huit mois, l'autre  treize ans. On lisait sur
le tombeau de la premire: _Hic dormit Elisabetha, filiola Lutheri_.

La descendance mle de Luther s'teignit en 1759. (Ukert, I, p. 92.)

Il y a dans l'glise de Kieritzsch (village saxon), un portrait de la
femme de Luther en pltre, portant l'inscription suivante: _Catarina
Lutheri gebohrne von Bohrau_, 1540. Ce portrait avait appartenu 
Luther. (Ukert, I, 364.)


    [a79] Page 220, ligne 11.--_Cette priode d'atonie..._

Il s'indigne  son tour contre les prdicateurs trop vhmens. Si
N***, crit-il  Hausmann, ne peut se modrer, je le ferai chasser par
le prince.

Je vous avais dj pri, dit-il au mme prdicateur, de prcher
paisiblement la parole de Dieu, en vous abstenant de personnalits et
de tout ce qui peut troubler le peuple sans aucun fruit... Vous parlez
trop froidement du sacrement et restez trop long-temps sans communier.
(10 fvrier 1528.)

Il nous est arriv de Koenigsberg un prdicateur qui veut faire je
ne sais quelles lois sur les cloches, les cierges, et autres choses
semblables... Il n'est pas bon de prcher trop souvent, j'apprends que
chaque dimanche on fait trois sermons  Koenigsberg. Qu'est-il besoin?
deux suffiraient; et pour toute la semaine, ce serait assez de deux ou
trois. Lorsqu'on prche chaque jour, on monte en chaire sans avoir
mdit son sujet, et l'on dit tout ce qui vient  la bouche; s'il ne
vient rien de bon, on dit des platitudes et des injures.--Plaise 
Dieu de modrer les langues et les esprits de nos prdicateurs. Ce
prdicateur de Koenigsberg est trop vhment, il a toujours des paroles
sombres, tragiques, et des plaintes amres pour les moindres choses.
(16 juillet 1528.)

Si je voulais devenir riche, je n'aurais qu' ne plus prcher,
je n'aurais qu' me faire bateleur; je trouverais plus de gens
qui voudraient me voir pour de l'argent, que je n'ai d'auditeurs
aujourd'hui. (Tischr., p. 186.)


    [a80] Page 220, ligne 19.--_Honorons le mariage..._

Le 25 mai 1524, il crivait dj  Capiton et Bucer: J'aime fort ces
mariages que vous faites de prtres, de moines et de nonnes; j'aime
cet appel des maris contre l'vque de Satan, j'aime les choix qu'on
a faits pour les paroisses. Que dirai-je, je n'ai rien appris de vous
dont je n'aie une joie extrme. Poursuivez seulement et avancez en
prosprit... Je dirai plus, on a dans ces dernires annes, fait assez
de concessions aux faibles. D'ailleurs, puisqu'ils s'endurcissent de
jour en jour, il faut agir et parler en toute libert. Je vais enfin
songer moi-mme  rejeter le froc, que j'ai gard jusqu' prsent pour
le soutien des faibles et en drision du pape. (25 mai 1524.)


    [a81] Page 222, ligne 6.--_Je n'ai point voulu refuser de
    donner  mon pre l'espoir d'une postrit..._

L'affaire des paysans a rendu courage aux papistes et fait tort 
la cause de l'vangile; il nous faut, nous aussi, porter plus haut
la tte. C'est dans ce but que pour ne plus attester l'vangile de
paroles seulement, mais par mes actions, je viens d'pouser une nonne.
Mes ennemis triomphaient, ils criaient: Io! io! J'ai voulu leur
prouver que je n'tais pas encore dispos  faire retraite, quoique
vieux et faible. Et je ferai d'autres choses encore, je l'espre, qui
troubleront leur joie et appuieront mes paroles. (16 aot 1525.)

Le docteur Eck publia un recueil intitul: _Epithalamia festiva in
Lutherum, Hessum (Urbanum Regium) et id genus nuptiatorum_. On y
trouve entre autres pices une hymne de dix-neuf strophes, intitule:
_Hymnus paranymphorum_, et commenant par ces mots: _Io! io! io! io!
gaudeamus cum jubilo_, etc.; une _Additio dithyrambica ad epithalamium
Mart. Lutheri_, dans le mme mtre; un _Epithalamium Mart. Lutheri_ en
hexamtres commenant ainsi: _Dic mihi, musa, novum_, etc. Hasemberg
fit sur le mme sujet une satire intitule: _Ludus ludentem Luderum
ludens_.

Luther y rpondit par diffrentes pices dont le recueil fut imprim
sous le titre: _La fable du lion et de l'ne_.

Luther tait  peine mari, que ses ennemis rpandirent le bruit que sa
femme venait d'accoucher. rasme accueillit ce bruit avec empressement
et se hta d'en faire part  ses correspondans; mais il se vit oblig
plus tard de le dmentir. (Ukert, I, 189-192.)


    [a82] Page 225, ligne 6.--_Tous les jours les dettes nous
    enveloppent davantage..._

En 1527, il fut oblig de mettre en gage trois gobelets pour cinquante
florins et d'en vendre un pour douze florins. Son revenu ordinaire ne
s'leva jamais au-dessus de deux cents florins de Misnie par an.--Les
libraires lui avaient offert une somme annuelle de quatre cents
florins, mais il ne put se rsoudre  les accepter.--Malgr le peu
d'aisance dont il jouissait, sa libralit tait extrme. Il donnait
aux pauvres les prsens de baptme destins  ses enfans. Un pauvre
tudiant lui demandant un jour quelque peu d'argent, il pria sa femme
de lui en donner; mais celle-ci rpondit qu'il n'y en avait plus dans
la maison. Luther prit alors un vase d'argent et le remit  l'tudiant
pour qu'il le vendt  un orfvre. (Ukert, II, p. 7.)

Je lui aurais volontiers donn de quoi faire sa route, si je n'tais
accabl par la multitude des pauvres, qui, outre ceux de notre ville,
accourent ici comme en un lieu clbre. (avril 1539.)

Je t'en supplie, mon cher Justus, par grce, arrache du trsorier cet
argent qu'il est si difficile d'avoir et que le prince a promis  G.
Scharf... Tu donneras, s'il le faut, une quittance en mon nom. (11 mai
1540.)

Luther se promenant un jour avec le docteur Jonas et quelques autres
amis, fit l'aumne  des pauvres qui passaient. Le docteur Jonas
l'imita, en disant: Qui sait si Dieu me le rendra? Luther lui
rpondit: Vous oubliez que Dieu vous l'a donn. Le mot de Jonas
indique fortement l'inutilit des oeuvres qui rsultait de la doctrine
de Luther. (Tischr. 144, verso.)

Le docteur Pommer apporta un jour au docteur Luther cent florins dont
un seigneur lui faisait prsent, mais il ne voulut point les accepter;
il en donna la moiti  Philippe et voulut rendre l'autre au docteur
Pommer qui n'en voulut pas. (Tischr., p. 59.)

Je n'ai jamais demand un liard  mon gracieux seigneur. (Tischr., p.
53-60.)


    [a83] Page 226, ligne 14.--_Je ne leur demande rien pour mon
    travail..._

Un commerce lgitime est bni de Dieu, comme lorsque l'on tire un
liard de vingt; mais un gain impie sera maudit. Ainsi l'imprimeur ***
a gagn beaucoup sur les livres que je lui ai fait imprimer; avec un
liard il en gagnait deux.... L'imprimeur Jean Grunenberger me disait
consciencieusement: Seigneur docteur, cela rapporte beaucoup trop; je
ne puis avoir assez d'exemplaires. C'tait un homme craignant Dieu,
aussi a-t-il t bni de notre Seigneur. (Tischr. p. 62, verso.)

Tu sais, mon cher Amsdorf, que je ne puis suffire  nos presses, et
voil que tout le monde me demande de cette pture; il y a ici, prs de
six cents imprimeurs. (11 avril 1525.)


    [a84] Page 238, ligne 17.--_Pourquoi m'irriterai-je contre les
    papistes? tout ce qu'ils me font est de bonne guerre..._

Ils cherchaient cependant,  ce qu'il semble,  se dfaire de lui par
le poison.

(Janvier et fvrier 1525.) Luther parle dans deux lettres diffrentes,
de juifs polonais, qui auraient t envoys  Wittemberg pour
l'empoisonner (Judi qui mihi venenum paravere), moyennant le
prix de 2000 ducats. Comme ils ne dnoncrent personne dans leur
interrogatoire, on allait les mettre  la torture, mais Luther ne le
souffrit point, et il s'employa mme  les faire mettre en libert,
quoiqu'il n'et aucun doute sur le nom de l'instigateur.

Ils ont promis de l'or  ceux qui me tueraient, c'est ainsi
qu'aujourd'hui combat, rgne et triomphe le saint-sige apostolique, le
rgulateur de la foi, la mre des glises. (Cochlus, p. 25.)

Un Italien de Sienne mangea avec le docteur Martin Luther, causa
beaucoup avec lui, et resta  Wittemberg quelques semaines, peut-tre
pour savoir comment les choses s'y passaient. (Tischr. p. 416.)

Des tentatives d'un autre genre eurent aussi lieu.

Mathieu Lang, vque de Salzbourg, m'a recherch d'une manire si
singulire, que sans l'assistance particulire de notre Seigneur,
j'eusse t pris. En 1525, il m'envoya par un docteur vingt florins
d'or, et les fit donner  ma Catherine, mais je n'en voulus rien
prendre. C'est avec l'argent que cet vque a pris tous les juristes,
de sorte qu'ils disent ensuite: _Ah! c'est un seigneur qui pense
bien._ Lui cependant, se tient tranquille et rit en tapinois. Une
fois il envoya  un cur qui prchait l'vangile, une pice de Damas,
pour qu'il se rtractt, et il dit ensuite: Est-il possible que ces
luthriens soient de si grands fripons, qu'ils fassent tout pour de
l'argent? (Tischreden, p. 274, verso.)

Mlanchton, qui ne rompit jamais avec les lettrs de la cour
pontificale, fut pendant quelque temps souponn d'avoir reu des
offres.

Un jour, on apporta une lettre de Sadolet  Sturmius, dans laquelle il
flattait Mlanchton. Luther disait: Si Philippe voulait s'arranger
avec eux, il deviendrait aisment cardinal, et n'en garderait pas moins
sa femme et ses enfans.

Sadolet, qui a t quinze ans au service du pape, est un homme plein
d'esprit et de science; il a crit  matre Philippe Mlanchton le plus
amicalement du monde,  la manire de ces Italiens, peut-tre dans
l'espoir de l'attirer  eux, au moyen d'un cardinalat. Il l'a fait sans
doute par l'ordre du pape, car ces messieurs sont inquiets; ils ne
savent comment s'y prendre.--Le mme Sadolet n'a aucune intelligence
de l'criture, comme on le voit dans son commentaire sur le psaume 51.
Les papistes n'y entendent plus rien, ils ne sont plus capables de
gouverner une seule glise; ils se tiennent fiers et raides dans le
gouvernement et crient: Les dcisions des Pres ne comportent point de
doute.


    [a85] Page 239, ligne 6.--_Perscution..._

Aux chrtiens de la Hollande, du Brabant et de la Flandre (
l'occasion du supplice de deux moines augustins, qui avaient t brls
 Bruxelles).

... Oh! que ces deux hommes ont pri misrablement! Mais de quelle
gloire ils jouiront auprs du Seigneur! c'est peu de chose d'tre
outrag et tu par le monde pour ceux qui savent _que leur sang est
prcieux, et que leur mort est chre  Dieu_, comme disent les psaumes
(116, 15). Qu'est-ce que le monde compar  Dieu?... Quelle joie,
quelles dlices les anges auront-ils ressenties, en voyant ces deux
mes! Dieu soit lou et bni dans l'ternit, de nous avoir permis, 
nous aussi, de voir et entendre de vrais saints, de vrais martyrs, nous
qui jusqu'ici avons ador tant de faux saints! Vos frres d'Allemagne
n'ont pas encore t dignes de consommer un si glorieux sacrifice,
quoique beaucoup d'entre eux n'aient pas t sans perscutions. C'est
pourquoi, chers amis, soyez allgres et joyeux dans le Christ, et
tous, rendons-lui grce des signes et miracles qu'il a commenc
d'oprer parmi nous. Il vient de relever notre courage par de nouveaux
exemples d'une vie digne de lui. Il est temps que le royaume de Dieu
s'tablisse, non plus seulement en paroles, mais en actions et en
ralit... (juillet 1523.)

La noble dame Argula de Staufen, soutient sur cette terre un grand
combat; elle est pleine de l'esprit, de la parole et de la science
du Christ. Elle a envahi de ses crits l'acadmie d'Ingolstad, parce
qu'on y avait forc un jeune homme, nomm Arsacius,  une honteuse
rvocation. Son mari, qui est lui-mme un tyran, et qui a maintenant
perdu une charge  cause d'elle, hsite sur ce qu'il doit faire. Elle,
elle est au milieu de tous ces prils avec une foi forte, mais, ainsi
qu'elle me l'crit elle-mme, non pas sans que son coeur s'effraie.
Elle est l'instrument prcieux du Christ; je te la recommande, afin que
le Christ confonde par ce _vase infirme_ les puissans et ceux qui se
glorifient dans leur sagesse. (1524.)

_A Spalatin._ Je t'envoie les lettres de notre chre Argula, afin
que tu voies ce que cette femme pieuse endure de travaux et de
souffrances. (11 novembre 1528.)

La traduction de la Bible par Luther, donna  tous envie de disputer;
on vit jusqu' des femmes provoquer les thologiens, et dclarer que
tous les docteurs n'taient que des ignorans. Il y en eut qui voulurent
monter en chaire, et enseigner dans les glises. Luther n'avait-il pas
dclar que par le baptme tous devenaient prtres, vques, papes,
etc.? (Cochlus, p. 51.)


    [a86] Page 239, ligne 9.--_On nous laisse prir de faim..._

Un jour qu'il tait question,  la table de Luther, du peu de
gnrosit que l'on montrait  l'gard des prdicateurs, il dit: Le
monde n'est pas digne de leur rien donner de bon coeur; il veut avoir
des gueux et des criards impudens, tels que le frre Mathieu. Ce frre,
 force de mendier, avait obtenu de l'lecteur la promesse qu'on lui
achterait une fourrure. Comme le trsorier du prince n'en faisait
rien, le prdicateur dit en plein sermon, devant l'lecteur: O est
donc ma fourrure? L'ordre fut renouvel au trsorier, mais celui-ci
diffrant encore de l'excuter, le prdicateur parla de nouveau de sa
fourrure, dans un autre sermon o l'lecteur tait prsent. Je n'ai
pas encore vu ma fourrure, dit-il, et c'est ainsi qu'il obtint  la
fin ce qu'il dsirait. (Tischreden, p. 189, verso.)

Du reste, Luther se plaint lui-mme du misrable tat dans lequel se
trouvent les ministres: On refuse de les payer, dit-il, et ceux qui
jadis prodiguaient des milliers de florins  chacun des fourbes sans
nombre qui les abusaient, ne veulent pas aujourd'hui en donner cent
pour un prtre. (1er mars 1531.)

On a commenc  tablir ici ( Wittemberg), un consistoire pour les
causes matrimoniales, et pour forcer les paysans  observer quelque
discipline et  payer les rentes aux pasteurs, chose qu'il faudra
peut-tre faire aussi  l'gard de quelques-uns de la noblesse et de la
magistrature. (12 janvier 1541.)


    [a87] Page 239, ligne 22.--_Apparitions..._

Joachim m'crit qu'il est n  Bamberg un enfant  tte de lion, qui
est mort promptement: qu'il a aussi apparu des croix au-dessus de la
ville, mais que le bruit qui s'en rpandait a t touff par les
prtres. (22 janvier 1525.)

1525. Les princes meurent en grand nombre cette anne; c'est l
peut-tre ce qu'annonaient tant de signes. (6 septembre 1525.)


FIN DU TOME DEUXIME.




RENVOIS DU DEUXIME VOLUME.

  Tous les passages tirs des lettres ont t, comme on l'a pu
  voir, exactement dats dans le texte. La date rend tout renvoi
  superflu. On retrouvera facilement ces passages dans l'excellente
  dition de De Welte, Berlin, 1835. (Voyez la note de la prface.)

  Renvoi  Page ligne
     [r1]    2,    9. _Ainsi._--Tischreden, page 240.
     [r2]    7,   21. _Purgatoire._--Tischreden, 281-2.
     [r3]    8,   16. _S'use elle-mme._--Tischreden, 230.
     [r4]    8,   17. _Lorsque j'tais moine._--Tout ce qui
                       regarde les tentations de Luther est tir
                       des Tischreden, 102, 232, 240 _bis_,
                       231, 228, 229.
     [r5]   12,   10. _L'imputation._--Luth. oper. lat. Ien,
                       1612, t. I, prf.--Die v martii 1545.
     [r6]   15,    7. _Fentes._--Tischreden, 440 _bis_.
     [r7]   15,   14. _Du peuple._--Tischreden, 440-4.
     [r8]   16,   21. _Ite missa est._--Tischreden, 441.
     [r9]   17,   10. _Je ne voudrais pas._--Tischreden, 441.
    [r10]   23,   16. _Les thses._--Luth. oper., Witt., 1545,
                       t. I, 50-98.
    [r11]   26,   16. _Les thses dogmatiques._--Witt. oper.
                       lat. t. II, 56.
    [r12]   31,   24. _Le dernier._--Seckendorf, _De Lutheranismo_,
                        44.
    [r13]   33,   15. _Facere._--Seckendorf, 79.
    [r14]   36,   25. _Lorsque._--Tischreden, 377-80.
    [r15]   48,   17. _Que je le veuille ou non._--Luth. oper.
                       Witt. t. IX, 63.
    [r16]   54,   19. _Effroyable._--Ddicace  l'lecteur de
                       Saxe (27 mars 1519), Luther's Briefe,
                       t. I, 241.
    [r17]   57,   24. _Chrtien._--_De libertate christian._
                       Luth. oper. Witt. 1582, f t. II. Selon
                       Cochlus, ce livre fut compos avant 1521.
    [r18]   59,   25. _Comme vous faites._--Erasmi Epist.
                       t. III, 445.
    [r19]   61,    4. _Esclave des prtres._--Cochlus, 54.
    [r20]   63,    5. _Tumulte._--Hutten. oper. t. IV, 292.
    [r21]   63,   16. _Terreur._--_ibid._ 295.
    [r22]   64,    7. _Allemagne._--_Ibid._ 276.
    [r23]   64,   11. _Buntschuh._--_Ibid._ 276.
    [r24]   64,   16. _Pape._--_Ibid._ 276.
    [r25]   64,   27. _Se retire._--306.
    [r26]   65,   16. _Sermon._--Cochlus, 29.
    [r27]   66,   15. _Outrageante._--Ukert, t. I, 139.
    [r28]   69,   27. _Deux cent six personnes._--Luth. oper.
                       Witt. t. IX, 104 et 199.
    [r29]   73,   25. _Ne t'abandonnera pas._--Marheinecke,
                       t. I, 256.
    [r30]   73,   27. _Voyage._--_Ibid._ 253.
    [r31]   79,    4. _Mme sens._--Luth. Werke, t. IX,
                       107-15.
    [r32]   89,   14. _Mille diables._--Tischreden, 208.
    [r33]   92,   27. _Se douteront._--Luth. Werke. Witt.
                       t. IX, 129.
    [r34]   93,   25. _Autre chose._--_Ibid._ 130.
    [r35]   95,   27. _De Luther._--_Ibid._ 132.
    [r36]   96,   27. _Mourir pour elle._--_Ibid._ 123-19.
    [r37]  108,   10. _C'tait lui._--Marheinecke, t. I.
    [r38]  115,   25. _De Luther._--Oper. Luth. Witt. t. II,
                       333-51. Livre de Luther contre
                       Henri VIII.
    [r39]  118,    9. _Du seul Luther._--_Ibid._ 331. _Ibid._
    [r40]  119,   15. _Indignatione me._--Luth. oper. _De
                       seculari potestate._ Cochlus, 58.
    [r41]  120,   10. _Btes fauves._--_Ibid._ Cochlus, 59.
    [r42]  122,   22. _Centum gravamina._--Seckendorf, t. I,
                       251.
    [r43]  128,   11. _Dans la confession._--Tischreden,
                       162.
    [r44]  128,   17. _Si un meurtrier._--_Ibid._ 163.
    [r45]  131,    3. _Je suis bien aise._--Luth. Werke, t. II,
                       29.
    [r46]  133,   28. _Ne baptisaient point._--Luth. oper. Witt.
                       t. II, 364-74.
    [r47]  135,   15. _Affaires ecclsiastiques._ Seckendorf, t. II,
                       100.
    [r48]  136,   17. _Un bourgeois._--Tischreden, 176.
    [r49]  136,   21. _Comme on parlait._--_Ibid._ 177.
    [r50]  142,   25. _Dans une prface._--Luth. Werke,
                       t. IX, 536.
    [r51]  145,   17. _Quelques nonnes._--Tischreden, 271.
    [r52]  151,   12. _Carlostad se croyant._--Luth. Werke,
                       t. IX, 211 _bis_.
    [r53]  154,    6. _Chass de la Saxe._--_Ibid._ t. II, 17-22.
    [r54]  155,   23. _Prophtes clestes._--_Ibid._ t. II, 10-56.
    [r55]  157,    2. _Iconoclastes._--_Ibid._ t. II, 13.
    [r56]  161,   15. _L'affaire des images._--_Ibid._ t. II, 58.
    [r57]  166,   18. _Suivent les articles._--Luth. Werke,
                       t. II, 64.
    [r58]  171,    7. _Exhortation  la paix._--_Ibid._ t. II, 66.
    [r59]  194,   11. _Proclamation de Muntzer._--_Ibid._
                       t. II, 91.
    [r60]  198,   23. _Immdiatement aprs._--_Ibid._ t. II,
                       406.
    [r61]  202,   11. _Le docteur Andras._--_Ibid._ t. II, 59.
    [r62]  205,    4. _L'Allemagne est perdue._--Cochlus,
                       140.
    [r63]  207,   11. _Personne n'a traduit._--Tischreden,
                       425.
    [r64]  217,    4. _Si je reprends._--Tischreden, 299-303.
    [r65]  231,    3. _Vers la fin._--Luth. Werke, t. IX, 238.
    [r66]  238,   17. _Pourquoi m'irriterai-je._--Cochlus,
                       146.
    [r67]  240,   14. _Grce et paix._--Luth. Werke, t. IX,
                       543.




TABLE DU DEUXIME VOLUME.


  LIVRE Ier.--1483-1521.                                   1

    CHAP. 1er. 1483-1517. Naissance, ducation
      de Luther; son ordination; ses
      tentations; son voyage  Rome.                       1

    CHAP. II. 1517-1521. Luther attaque les
      indulgences. Il brle la bulle du pape.--rasme,
      Hutten, Franz de Sickingen.--Luther
      comparat  la dite de
      Worms.--Son enlvement.                             18


  LIVRE II.--1521-1528                                    83

    CHAP. 1er. 1521-1524. Sjour de Luther
      au chteau de Wartbourg.--Il revient
       Wittemberg sans l'autorisation de
      l'lecteur.--Ses crits contre le roi
      d'Angleterre et contre les princes en gnral.      83

    CHAP. II. Commencemens de l'glise
      luthrienne.--Essais d'organisation, etc.          124

    CHAP. III. 1523-1525. Carlostad.--Mnzer.--Guerre
      des paysans.                                       148

    CHAP. IV. 1524-1527. Attaques des rationalistes
      contre Luther.--Zwingli, Bucer, etc.--rasme.      206

    CHAP. V. 1526-1529. Mariage de Luther. Pauvret.
      Dcouragement. Abandon. Maladie. Croyance  la
      fin du monde.                                      219

    Additions et claircissemens.                        243

    Renvois.                                             259


FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIME.




ERRATA.


    Page  21, ligne 16, au lieu de _Lonard, Keiser_, lisez
                          _Lonard Keiser_.

    Page  28, ligne 25, au lieu de l'_Italie_, lisez l'_Allemagne_.

    Page  55, ligne 17, au lieu de _donun ner_, lisez _donner un_.

    Page  88, ligne 21, au lieu de _j'eusse_, lisez _j'eus_.

      Ibid.             au lieu de _je me fusse_, lisez _je me fus_.

    Page 159, ligne 23, au lieu de _Leipsic_, lisez _Leipzig_.

    Page 197, ligne 10, supprimez: _qui du haut de son soleil nous
                          regarde  peine comme des insectes_.


       *       *       *       *       *


    Corrections:

    Page de titre: ROFESSEUR remplac par PROFESSEUR (PROFESSEUR
                 A L'COLE NORMALE).
    Page XIII: eau par eaux (je ne connais d'eaux que les miennes).
    Page   18: Hus par Huss (Jean Huss).
    Pages  34 et 148: Carlostadt par Carlostad.
    Page   40: rvrant par rvrend (le rvrend pre Staupitz).
    Page   60: compagnonage par compagnonnage (du compagnonnage
                 allemand).
    Pages  64, 71, 244, 356, 360 (2x), 361 (3x) et 363 (2x): orthographe
                 du nom de Cochlus corrige.
    Pages  65 et 249: Dr. Schurf remplac par Dr. Schurff.
    Page   93: dccembre remplac par dcembre (21 dcembre 1521).
    Page  175: seigneur par Seigneur (c'est le Seigneur irrit).
    Page  179: il par ils (qu'ils me mprisent ou non).
    Page  207 note 10: Mlanhcton par Mlanchton (Schwarz-Erde
                 (terre noire) Mlanchton).
    Page  263: protgait par protgeait (Le prince qui le
                 protgeait).
    Page  301: lige par ligne (Page 136, ligne 1).
    Page  315: Ravensperg par Ravensberg (les dputs de
                 Ravensberg).
    Page  320: lesquelles par lesquels (des sceaux sur lesquels
                 on voyait).
    Pages 357 et suivantes: les rfrences au Tome deuxime et
                 Deuxime volume doivent sans doute tre lues Tome
                 premier et Premier volume.
    Page  360 renvois r6, r7 et r8: Tischereden remplac par
                 Tischreden.
    Page  360 renvoi r12: denier par dernier.
    Page  361 renvoi r23: Buntschuch par Buntschuh.
    Page  362 renvoi r51: Tischereden par Tischreden.
    Page  366: rationnalistes par rationalistes (Attaques des
                 rationalistes).
    Page  367 (Errata), premire ligne (Lonard Keiser): cette
                 correction fait rfrence au Tome II, page 21.
    Page  367 (Errata): inseetes remplac par insectes ( peine
                 comme des insectes).





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Luther crits par
lui-mme, Tome I, by Martin Luther and Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE LUTHER ***

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