Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891

Author: Various

Release Date: June 12, 2014 [EBook #45947]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2519, 6 JUIN 1891 ***




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L'ILLUSTRATION

Prix du Numro: 75 cent.

SAMEDI 6 JUIN 1891

49e Anne.--N 2519



[Illustration: Le Petit-Trianon.]

[Illustration: Le thtre: l'entre de la reine.]

[Illustration: LA FETE DE TRIANON.--Reprsentation dramatique organise
dans le thtre de Marie-Antoinette par le comit du monument Houdon.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Le nom de Mme Weiss terminait notre dernire causerie. Il ouvrira
celle-ci. Je dois un post-scriptum  ce que je disais de l'empoisonneuse
qui a si dramatiquement--et j'ajoute si bravement--us du poison contre
elle-mme. La strychnine qu'elle cachait dans un ourlet de son mouchoir
me fait oublier l'arsenic qu'elle glissait dans les babouches de ses
enfants. On a beau dire, comme un truisme prudhommesque, que le suicide
est une lchet, voil un suicide vraiment crne, et si les deux
coupables ont commis un crime, ils l'ont pay argent comptant. Roques se
loge une balle dans la tte, Mme Weiss s'empoisonne. Tous les drames de
cour d'assises n'ont pas un dnouement aussi fier, et la sympathie est
revenue aux troisimes rles depuis que le rideau est tomb sur cette
tragdie bourgeoise.

J'aurais voulu que Chambige et un peu de la fermet de Roques. Quant 
Mme Weiss, elle a expi avec une rapidit poignante. Combien d'autres se
fussent condamnes  vivre!

Elle serait sortie, jeune encore, de la prison, et les hommages ne lui
eussent pas manqu. M. Weiss, le pauvre et honnte homme qui reste seul
avec ses enfants, n'a-t-il pas entendu murmurer  ses oreilles ce mot,
dit par un inconnu, un curieux, comme le hros du Mariage blanc de M.
Lemaitre:

--Ah! si elle tait libre!

Elle s'est faite libre. Nulle justice en ce bas monde n'a plus le droit
de lui demander compte de ses actions. Elle ne s'est raccroche  aucun
espoir,  la perspective d'aucune commutation de peine! elle est alle
tout droit  la mort, aprs avoir gch et us la vie.

Ce qui l'explique bien, cette femme, c'est qu'elle est Russe. Le nant
mme n'effraye pas les Russes. Ces mes slaves ont l'apptit de la mort.
Elles ne dtestent pas non plus le drame. Je m'tonne que Mme Weiss ne
se soit pas tue en pleine audience comme la malheureuse Feyghine, autre
Russe maintenant oublie, qui voulait se tirer un coup de revolver en
plein thtre. La mise en scne, pour peu surtout qu'elle ait un reflet
d'hrosme, doit tenter ces dtraques. Cependant, pour Mme Weiss, la
mort a t douloureuse, sans phrases, et obscure.

Elle laisse une lettre cachete portant cette suscription: Pour mes
enfants, quand ils auront quinze ans. Cette lettre, le mari peut la
garder, les enfants pourront la lire sans rougir de celle qui n'est
plus. Elle quivaut  la lettre de rmission que les rois octroyaient
autrefois aux coupables, avec cette diffrence que la condamne ici
s'est rachete elle-mme et qu'elle ne s'est pas amnistie. Paix  cette
femme! Ce n'tait pas un coeur vulgaire.

Mais, depuis Chambige jusqu' elle, que d'esprits oscillants ont t
tout  fait oblitrs par des tats d'mes, le besoin de _bourgtiser_,
si je puis dire--sans que M. Bourget soit en cause--et les psychologies
tnues et maladives!

On est de son temps, voil ce que cela prouve, et je ne vais pas rpter
pour la cent millime fois le mot de nvrose. Non, d'autant plus qu'il
fait trs beau pour le moment, et que juin souriant semble devoir nous
consoler de mai maussade. Le Grand-Prix pourra tre couru sans pluie
comme la fte des Fleurs a t clbre sans rafales. Paris bat son
plein. Bals, dners, concerts, comdies, reprsentations de bienfaisance
ou reprsentations de chic. Partout il y a une attraction, des
invitations, des vers ou de la musique. Si les dmnageurs qui font le
service des maisons de campagne se plaignent de n'avoir pas t repris
encore par les Parisiens qui retardent leur villgiature, en revanche
les graveurs de programmes pour soires doivent avoir eu de l'ouvrage.

Depuis le grand bal par de la princesse de Lon, c'est une succession
de _five o'clock_ ou de _thtre-parties._ On joue plus la comdie dans
les salons que dans les thtres. C'est une rage. Les gens du monde se
font directeurs de spectacles. On est _impresario_ ou _impresaria._

M. Delamarre n'a-t-il pas fait installer, avenue Percier, un thtre
pour y donner une fte Louis XVI, comme  Trianon? Acteurs et invits,
tout le monde en poudre. L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'aimable
lord Lytton, ne promet-il pas la comdie  ses invits, cette semaine?
Le mot de reprsentation _select_ est ici tout  fait de mise. On est en
Angleterre.

Aux _Mirlitons_,  l'_patant_, comme vous voudrez, mais je n'aime pas
ce nom l'_patant_, on donnera, quand paratront ces lignes, une revue
du spirituel _reviewer_ M. de Massa: _Floral_, une revue de printemps,
dont les flonflons s'envoleront, rue Royale, la veille et le jour du
Grand-Prix. Et ce n'est pas tout. Le thtre envahit la vie prive. Les
comdiens ne travaillent plus que pour les salons et les salons ne
s'ouvrent plus que pour les journaux. Un matre de maison fin de sicle
n'a qu'une ide en tte: _Avoir une bonne presse._

Donne-t-on un dner? Vite, la liste des convives expdie  la gazette.
Je dis les convives, je pourrais presque dire le menu. On lira bientt:
_Excellent potage  la reine, hier, chez la marquise de X..._ ou encore:
_Le cuisinier du comte de Z... est clbre. Hier, les invits du comte
ont particulirement got un certain chaud-froid de volaille..._ Vous
croyez que je plaisante? On y viendra. On imprime dj les noms, on
dcrit les toilettes. Les crus de la cave et la description des
entremets suivront bientt, comme pour les repas officiels. O douce
intimit des repas de famille, o es-tu?

Il faudrait, pour la retrouver, remonter aux temps fabuleux. On vit en
plein air. On ouvre avec fivre sa maison aux indiscrtions, on mendie
une mention dans les chroniques, quitte  minauder ensuite quelque
phrase comme celle-ci:

--Vraiment, ces journalistes sont d'un sans-gne! Ils disent tout,
racontent tout! Il n'y a plus de vie prive!

Eh! non, parbleu, il n'y en a plus! Mais  qui la faute? Les maisons
sont de verre aujourd'hui, comme les fortunes. Le besoin d'tre imprim
tout vif affole les cervelles. Et si les journalistes disent tout, c'est
qu'on leur demande tout.

--Cela aura bien une fin! disent les penseurs.

Et pourquoi cela finirait-il, puisque cela a commenc et que cela croit
et embellit? Si je dis embellit, c'est que je tiens  tre courtois.

                                           *
                                         * *

Pour une fte, par exemple, qui mritait tout l'empressement des
reporters, la fte de Trianon peut passer pour un modle. De la musique
militaire dans le _Jardin Franais_. De la musique de Rameau et de
Rousseau (musique de littrateur, celle-ci) dans la salle. C'tait
charmant et ce petit coin silencieux de Versailles a du s'tonner de
voir arriver en mail-coach, tous grelots sonnants, tant de jolies femmes
en toilettes claires.

L'orage, qui s'est abattu sur Paris lundi dernier, avait eu soin de ne
pas troubler l'arrive des visiteurs qui s'tait faite par un beau
soleil.

J'avoue que j'ai regrett l'absence de M. Delaunay dont les journaux
nous avaient annonc la rapparition en costume de Fortunio ou de
marquis Louis XVI et qui devait nous dire des vers de M. Clartie. M.
Delaunay tait le clou de la reprsentation et c'est un rysiple,
peut-tre un furoncle, qui nous a privs de ce clou-l.

Mais il parat que ce n'tait pas la reprsentation que nous avons vue
qui tait  voir. M. H..., un peintre versaillais, me disait quelle
impression d'art il avait prouve, le matin, dans la jolie petite salle
dore et pomponne, mais encore obscure, pendant qu'on y rptait le
ballet compos sur de vieux airs du temps pass par M. Hansen et dans
par les artistes de l'Opra.

--Mon cher, me disait M. H..., vous ne vous doutez pas du charme de
cette reprsentation  demi-mystrieuse o les jolies ballerines en
toilettes d't semblaient des ombres silencieuses, dansant au son
quasi-mlancolique d'un orchestre presque invisible. C'tait brillant ce
ballet, l'_Amour et Psych_, aux lumires des bougies, avec les costumes
mythologiques de l'opra d'_Ascanio_. Mais combien cela tait plus
attirant et plein de posie dans le clair-obscur d'un matin o l't,
par les interstices des volets mi-clos, laissait entrer le jaillissement
vainqueur de sa lumire lectrique.

Vnus, Psych, Cupidon, eh! oui, c'tait exquis avec les soieries, les
paillons, le demi-nu du ballet d'opra; mais ce ballet dans en robes
longues, en petites robes bleues  pois blancs, ou en robes _mastic_,
ces petits talons relevant prestement les jupes longues, ces grces
d'idylles antiques avec des atours de grisettes de Murger, rien de plus
particulier, rien de plus dlicieux. Vous, abonn, vous connaissez
Othalini, Lobstein ou Invernizzi en nymphes, en desses; mais Invernizzi
figurant Bacchus en robe d't et Othalini courant sans carquois avec le
frisottis de ses cheveux blonds, tout  fait joli, mon cher. Sans
compter que ce parisianisme se doublait dj de je ne sais quelle
mlancolie que j'appellerai archologique. Oui, pendant ces rigodons et
ces gavottes il me semblait que la petite salle, tout doucement,
s'emplissait de fantmes et que de ples figures du vieux temps venaient
au fond des loges, dans l'encadrement d'or des oeils de boeufs,
contempler ces demi-vivantes dansant le ballet de _Dardanus_. Et, tout 
coup,--qu'auriez-vous dit de cela, vous qui vous piquez d'crire?--ne
voil-t-il pas une ombre qui passe en effet sur ces tentures bleues de
ciel et ces statuettes dores, une ombre rapide, furtive, inquitante,
une chauve-souris rveille de son sommeil comme la salle elle-mme, et
se demandant ainsi que les chos du petit-thtre: Pourquoi ce bruit,
ces lumires, ces danses qui semblaient finies? Est-ce que le sicle
pass recommence, et qui donc tout  l'heure entrera dans la salle?
est-ce la reine? est-ce le peuple-roi?

--Oh! le peuple-roi, cher ami, l'argent-roi!

--Sans doute. Nous sommes en 1891. C'est gal, j'ai prouv l une
sensation dlicieusement raffine, dans le genre de celles que pouvait
ressentir feu le roi de Bavire, pris de ses belles folies.

Vous allez vous moquer de moi? J'ai eu les larmes aux yeux, de vraies
larmes, pendant la gavotte de Gluck, et je n'ai jamais eu le sentiment
plus profond de l'art intime et aussi de la vanit de la vie, du peu qui
reste de tout un sicle! un refrain, un rigodon, comme aprs la mort
d'une fleur, ce quelque chose de subtil: un parfum.

--Eh bien, mon cher B..., puisque vous tes peintre, peignez-nous cette
sensation l et donnez-nous au prochain Salon le _Ballet des Ombres._

                                           *
                                         * *

Il le fera peut-tre, comme je le lui ai dit, et son tableau sera moins
macabre que cette lithographie d'Appel qui s'tale depuis quelques jours
sur nos murailles et qui reprsente un phnomne, un tre  deux corps
et deux ttes, deux jeunes filles, jolies d'ailleurs et vtues de rose,
qui jouent du violon chacune de son ct. Relies par un seul abdomen,
ces deux tres, pourtant si distincts, n'en forment qu'un. C'est Maria
et Jospha, ou, comme on l'entendra, _Maria-Jospha_ qui dbutera ou
dbuteront  la Gat avant peu.

Ces deux soeurs tchques sont aussi tonnantes que les fameux frres
Siamois. Quand l'une dort, l'autre peut veiller. Les deux cerveaux sont
absolument indpendants l'un de l'autre. Et ce monstre est dou de deux
ttes exquises, ttes blondes trs potiques avec leurs fins cheveux
d'or dnous. N'importe: cet talage de monstruosits donne  nos murs
un air de muse Dupuytreu assez dsagrable.

On parle de l'immoralit des murailles. Vive Dieu, ce qu'il y a de plus
immoral, ce sont les monstruosits et les hideurs. Il est vrai que si
Maria et Jospha n'en taient pas une, on ne la ou les regarderait pas.

Rastignac.



SOURIRE D'YDOINE

I

Ceci s'est pass en Bourgogne au temps o la reine Berthe filait...

En ce temps-l, au sommet d'un roc abrupt et dsol, se dressait un
chteau-fort que les vents ont depuis dispers, balayant jusqu'au
dernier atome de sa poussire, et qui,  cette lointaine poque, tait
dj si vieux qu'on ne le connaissait dans le pays que sous le nom de
Chteau-de-Velours,  cause de la mousse dont ses murailles se
revtaient, lui donnant ainsi, de loin, l'apparence d'un chteau de
velours vert.

Dans ce chteau, disent les historiens que j'ai consults, vivait alors,
en grande affliction et grevance, le fameux baron Thibault et sa fille
Ydoine. Monseigneur Thibault avait t autrefois un hardi chevalier
qui, vaillamment, couvert d'armures tincelantes, guerroya contre les
Saxons, les Frisons, les Arabes et maints autres aventuriers; les dames
applaudissaient  ses braves prouesses dans les tournois; les mnestrels
chantaient sa valeur en rimes sonores, et ce fut la lance au poing,
parmi les clameurs triomphales des olifants, qu'il conquit l'amour de la
fille d'un roi. Mais les ans l'avaient blanchi, l'avaient courb vers la
terre--les ans moins encore que les chagrins.

Aux plaines toulousaines, ses cinq fils prirent sous le fer des
barbares du sud, et sa fidle compagne fut si marrie  cette nouvelle
qu'elle se coucha au cercueil. Il ne restait  monseigneur Thibault
comme terrestre consolation qu'une seule enfant, une toute jeune
fillette, baptise Ydoine. Donc, il dit adieu au monde, se retira dans
ce chteau bti sur la roche aride, puis il baissa la visire de son
casque pour que personne ne le vt pleurer.

Il ne la releva que lorsqu'il crut avoir vers toutes ses larmes, et il
montra  ses serviteurs un visage blanchi, rid, qu'ils hsitrent
d'abord  reconnatre.

Toutes ses tendresses et tous ses soucis se portrent vers sa fille
Ydoine; il l'aimait passionnment et, toutefois, sans le comprendre, il
l'aimait mal, non comme un pre aime son enfant, mais comme un avare
aime son trsor, le cachant, le soustrayant  tous les yeux, le gardant
pour lui seul, le chrissant uniquement pour la joie qu'il en tire.

Il en fut bien puni comme vous l'allez voir.

Ydoine grandissait languissamment dans l'ombre triste des vieilles
murailles; c'tait une ravissante enfant blonde dont les larges yeux
bleus s'levaient sans cesse vers le ciel pour en absorber l'azur et le
reflter ensuite en rayons purs et doux. Il ne lui manquait aucune des
perfections propres aux filles de seigneurs: mains blanches, longues et
maigres; pieds mignards; front de neige, encadr de fils de soie or;
lvres de carmin, dents de perles fines... et, pourtant, lorsqu'on la
considrait, si candide, si belle en ses voiles flottants, on prouvait
une pnible surprise, un malaise indfinissable; on la sentait
imparfaite et l'on se demandait en quoi pouvait consister cette
dconcertante imperfection. Le baron Thibault, lui aussi, prouva cette
impression singulire et, dans la morosit de son humeur, il fut long 
en dcouvrir la cause.

Ydoine, la belle Ydoine ne savait pas sourire.

Monseigneur Thibault aurait pu simplement accuser quelque fe maligne,
prsente  la naissance d'Ydoine--sans y avoir t convie du
reste--d'avoir interdit  son enfant cette chaste et charmeuse caresse
de la femme, le sourire! Mais les annes avaient rendu le baron
sceptique et il ne croyait plus aux fes. Il chercha donc d'autres
raisons, cela lui fatigua la tte et n'aboutit  aucun rsultat.

--T'ennuies-tu? demanda-t-il  Ydoine.

Les lvres de l'enfant s'ouvrirent lentement, et, trs srieuses, ne
produisant que le mouvement ncessaire  l'articulation des syllabes,
laissrent tomber cette rponse:

--Peut-tre oui, peut-tre non.

--Es-tu malheureuse?

--Oh! non.

--Alors, souris!

--Je ne sais pas.

Elle parlait sur un ton uniforme et grave; ses lvres de carmin, qu'on
et dites figes, semblaient obir  l'action d'un ressort.

--Souris!

--Je ne sais pas!

Ainsi elle grandit et devint encore plus belle. Sa taille s'allongeait,
gracile et souple; elle allait atteindre l'ge exquis o les vierges,
mues et rougissantes, songent au bien-aim inconnu... Hlas! pas plus
qu'auparavant Ydoine ne souriait.

Le baron demanda:

--Dsires-tu quelque chose? Parle. Ma tendresse est prte  tout pour te
satisfaire. Dsires-tu quelque chose?

Ses lvres srieuses dirent:

--Non.

Eh! qu'aurait-elle pu dsirer, la pauvrette!... De la nature, de
l'humaine existence, du monde, elle ne connaissait que les murailles
vertes du chteau, les longs couloirs dont les dalles retentissent
lugubrement sous les pas, et o se dolentent les vents, avides
d'espaces, qui s'y sont emprisonns... aussi les grandes salles froides
o la lumire n'entre qu' regret; les tours crneles o airent les
aigles et les orfraies... aussi encore des rves pars, confus, non
dfinis, clos dans l'norme foyer braisillant au fond des vastes
chemines, o les troncs de chne se consument feriquement avec des
cliquetis joyeux... rves pars, non dfinis!...

Quelquefois,  l'heure du soleil mourant, elle sortait sous la
protectrice surveillance d'une de ces vieilles dames respectables qu'on
appela plus tard dugnes, puis dames de compagnie.

Elle errait le long des murs tendus de velours, et l'on et dit alors, 
la voir si pure et si belle en ses longs voiles blancs, une grappe de
frais muguet fleurie parmi les mousses... Mais, sur le roc abrupt et
strile, point ne poussaient de muguets, ni de violettes, ni de
marjolaines, ni de pquerettes, ni de coquelicots, et, pour se faire une
ide de l'exquise fleur qu'elle tait, il manquait  Ydoine l'ide mme
de la fleur.

Du haut des remparts, elle dcouvrait bien un horizon, mais si
mlancolique! Les valles se cachaient sous une brume violtre; de ce
lac de vapeurs suspendues mergeaient d'autres pics, d'autres rocs
dnuds, dont les artes pointues accrochaient au passage des rayons de
soleil. Puis, elle tait si ignorante du monde extrieur, la douce
Ydoine, qu'elle estimait irrel le svre paysage tendu devant ses
yeux, et le comparait navement aux vitraux coloris de la chapelle.

Pensant se tirer d'inquitude, le baron Thibault consulta des
charlatans, ainsi nommait-on les mdecins en ce temps-l. Sur les
conseils de ces graves pdants, il donna  sa fille un nain d'thiopie,
un bouffon qui descendait en ligne directe de Marcolphe, fou du sage roi
Salomon, et un singe qui venait je ne sais d'o.

Mais le nain, pris de soif, se laissa choir dans une bouteille o il se
noya misrablement; le bouffon, ne pouvant exciter un sourire d'Ydoine,
creva de dpit, et le singe, fidle aux habitudes de sa race, singeant
sa matresse, devint ennuyeux comme un prsident de cour civile.

C'tait  dsesprer. Monseigneur Thibault, cependant, s'attachait  un
suprme espoir.

L'poque tait arrive de donner un poux  Ydoine, et le baron pensait,
non sans quelque raison, que la vue d'un beau jeune homme, galant et
empress, aurait la vertu de plaire  sa fille. L'amour fera natre le
sourire, se disait-il.

Il dpcha donc des hrauts vers les chteaux voisins pour y proclamer
la seizime anne de sa fille Ydoine.

Il accourut des jeunes hommes de toutes parts, car on n'ignorait point
la sduisante beaut de la chtelaine, non plus que le baron possdt de
grands biens. Mais, au milieu des hommages et des flatteuses
courtoisies, Ydoine conservait ses lvres srieuses.

--Lequel te plat-il mieux, Ydoine, parmi ces jeunes hommes qui
s'empressent autour de toi? s'informa le baron.

--Aucun.

--Ton coeur n'prouve point de penchant et n'a pas de prfrence?

--Non; ils m'ennuient tous galement.

Le baron tristement congdia les jeunes hommes, puis il demeura sept
jours en mditation. Le huitime jour, au matin, il requit ses hrauts
de monter sur les tours et d'y sonner  pleins poumons du cor et des
trompes, afin d'ameuter les gens du pays ainsi que ceux des chteaux
environnants; ce qu'ils excutrent avec succs. Alors, devant le peuple
rassembl, en prsence des jeunes seigneurs dont Ydoine avait refus la
main, le baron parla en ces termes:

--Nobles et vilains, voici que ma fille Ydoine est en ge d'tre
fiance, mais ses lvres ne s'ouvrent que pour soupirer et jamais pour
sourire. coutez donc mes volonts. Je prends devant tous, au nom du
seul Dieu qui me voit et me juge, l'engagement de donner ma fille et la
moiti de mes biens  celui d'entre les jeunes hommes qui dposera dans
la corbeille nuptiale le bijou, la parure, le talisman, capable de
mettre ma fille en joie et de la faire sourire... Donc, vous qui
prtendez  sa possession, partez, sellez vos palefrois et vos
hippogriffes, parcourez le monde, rapportez des merveilles... Je vous
donne rendez-vous ici au printemps de l'anne prochaine, et mon Ydoine
sera, je l'ai jur,  celui qui fera clore le sourire sur ses
lvres!...

II

Or, dans un village qui rampait humblement au fond de la valle, il y
avait un jeune homme de vingt ans nomm Amyle qui, de son mtier, tait
dnicheur d'aiglons et d'orfraies.

Un soir, au coucher du soleil, comme il chassait sur le rocher,
fouillant les anfractuosits,  la recherche des nids, il s'approcha du
chteau, et, soudain, il s'arrta, bloui, ravi en extase. Il venait
d'apercevoir Ydoine qui se promenait, tout de blanc vtue, le long des
murailles vertes. Jamais encore le garon n'avait contempl une aussi
suave crature, et il se frotta les yeux, croyant  quelque surnaturelle
apparition. Mais un ternuement retentissant dirigea son attention vers
la vieille dame respectable qui avait accoutum de suivre la fille du
seigneur, et la vue de cette personnalit plantureuse qui se dandinait
lourdement  la manire des canards, de ce nez rubicond que l'abus du
tabac  priser faisait ressembler  celui du notaire du village et de
cette bouche hargneuse, telle celle du matre d'cole admonestant les
petits, ramena Amyle  des conceptions plus terrestres.

Il se dissimula, se coula sur le granit comme il savait si adroitement
faire pour surprendre les aiglons, et ainsi, il suivit  son tour Ydoine
qui marchait, nonchalante, perdue en ses rveries. Anxieux, haletant, il
observait ses maintiens, ses poses, et il lui semblait que son coeur le
brlt lorsque, par un hasard heureux ou grce  une habile tactique, il
pouvait apercevoir le fin profil de l'enfant.

Il attendit qu'elle et termin sa promenade; elle rentra au chteau, le
pont-levis fut tir, et Amyle demeurait encore l, continuant dans son
esprit la chre vision. La nuit le chassa; il regagna le village en
chantant sans trop comprendre pourquoi il chantait puisque,  suivre
l'inconnue, il avait perdu tout son temps et venait au logis les mains
vides. Il sentit alors qu'il aimait et, quand il eut fait cette belle
dcouverte, il ne chanta plus que de mlancoliques villanelles, des airs
qui paraissaient plutt plaintes ou sanglots, car il n'ignorait point
qu'un dnicheur d'oiseaux tel que lui, tait indigne d'une fille de
seigneur, et il se disait que son amour follement conu lui tombait du
ciel ainsi qu'une cruelle pnitence,  lui inflige sans doute en
punition de son indiscrte curiosit.

(suite plus bas.)



[Illustration: Entre et forteresse de Moussamoudou.]

[Illustration: Le prince Salim.]

[Illustration: Le minaret.]

[Illustration: LES VNEMENTS DES COMORES.--Vue gnrale de
Moussamoudou, capitale de l'le d'Anjouan. D'aprs les photographies
communiques  l'Illustration par M. Paul Drilhon.]

[Illustration: Le sultan Boura-Ali.]


Mgr FERRATA

Le nouveau nonce du pape  Paris va venir s'installer parmi nous dans
quelques jours. Le moment est donc bien choisi pour tudier cette grave
et attachante figure de prlat.

Lorsque Mgr Czacki fut nomm nonce  Paris, il alla choisir l'auditeur
de la nonciature au collge des nobles ecclsiastiques qui est la
ppinire des diplomates pontificaux. Il connaissait Mgr Ferrata depuis
plusieurs annes et avait dit  Lon XIIl qui ne lui cachait pas toutes
les difficults qu'il allait avoir  surmonter  Paris: Si vous voulez
me donner un collaborateur utile, je vous demande la permission
d'emmener  Paris Mgr Ferrata.

Le jeune prlat tait dj un peu au courant des affaires diplomatiques,
non seulement parce qu'il faisait partie du collge des nobles
ecclsiastiques, mais aussi parce qu'il tait attach  la secrtairerie
d'tat o Mgr Czacki avait la direction des affaires ecclsiastiques
extraordinaires. Mgr Ferrata fut  Paris un fidle collaborateur du
nouveau nonce dans la mission, plus dlicate et plus difficile que l'on
ne croit,  cette poque surtout, d'entretenir les meilleurs rapports
avec le gouvernement de la Rpublique sans pour cela froisser, en quoi
que ce soit, les partis monarchiques qui s'agitaient beaucoup et se
montraient plus papistes que le pape. On se souvient du scandale qui
clata dans le parti ultramontain quand on apprit que Mgr Czacki n'avait
pas de meilleur ami que Gambetta.

[Illustration: Mgr FERRATA Nouveau nonce apostolique 
Paris.--Photographie D'Alessandri.]

Mgr Czacki cr cardinal et rentr  Rome, Mgr Ferrata l'y suivit et
retourna  la secrtairerie d'tat. Peu de temps aprs, l'ex-auditeur de
la nonciature  Paris tait envoy comme nonce  Bruxelles. La position
tait extrmement difficile; les relations entre le Saint-Sige et la
Belgique avaient t interrompues pendant plusieurs annes et le parti
libral  la tte duquel tait M. Frre-Orban voyait revenir de trs
mauvais oeil un reprsentant du pape. Mgr Ferrata, aussitt, arriv, fut
en butte  tant d'attaques et d'hostilits qu'il ne crut pas pouvoir
tenir longtemps. Il raconte lui-mme qu'il tenait ses malles prtes pour
partir au premier signal; mais il fit tant et si bien que les hostilits
cessrent petit  petit. Elles avaient si bien cess au bout de quatre
ans, quand il fut rappel  Rome pour prendre la direction du bureau des
affaires ecclsiastiques extraordinaires  la secrtairerie d'tat,
qu'il reut autant de manifestations de sympathies du ct du parti
libral que du ct catholique.

Il tait  peine install  la secrtairerie d'tat que tout le monde au
Vatican le dsignait comme futur nonce  Paris. Il y aurait mme t
envoy aprs Mgr di Rende si Lon XIII n'avait cru devoir le faire
attendre encore un peu parce qu'il tait trop jeune, dfaut que l'on
venait de reprocher prcisment  Mgr di Rende. Les bons souvenirs qu'il
avait laisss  Paris, le tact et l'intelligence avec lesquels il avait
su interprter la pense de Lon XIII, le dsignaient tout naturellement
 ce poste qui est peut-tre le plus important de la diplomatie
pontificale.

Le nouveau nonce  Paris est n en 1817. Il est de taille moyenne, un
peu fort pour son ge: figure ronde, douce, bonne, claire par des yeux
qui rvlent une grande intelligence aussi bien qu'une ferme volont. Il
parle trs bien franais, c'est  peine si dans la prononciation de
quelques mots on reconnat son origine italienne.

P. Zigler.


[Illustration: DUNKERQUE.--Incendie de l'usine  ptrole de
Coudekerque-Branche.--D'aprs une photographie de M. Malfait.]


(Suite du "Sourire d'Ydoine", plus haut.)

Quand, un matin de printemps, il entendit corner les trompes du chteau,
il suivit ceux du village qui montaient  l'assaut du roc et mme leur
enseigna le chemin le plus court. Entendant les paroles du baron, il se
forgea tout  coup un espoir chimrique et, avec son vaillant
enthousiasme d'adolescent, il se promit de concourir, lui aussi; mme il
poussa la tmrit jusqu' s'imaginer que la sincrit de son ardent
amour l'clairerait dans la difficile recherche du talisman exig et par
ainsi le conduirait au triomphe.

Mais, la premire ardeur passe, rentrant au village, il perdit son
assurance et tomba en grand dsarroi.

Comment dcouvrir ce talisman? O l'aller qurir? Le baron engageait les
seigneurs, ses rivaux,  parcourir le monde,  seller palefrois et
hippogriffes; mais il tait trop pauvre, lui, pour entreprendre un
voyage aussi considrable, surtout en si peu de temps, car il ne
possdait ni palefroi, ni hippogriffe et toute son curie consistait en
un vieux ne maigre et paresseux appel Triquet,  cause de l'affection
dmonstrative que les triques tmoignaient pour son chine.

Nanmoins, il rsolut de se mettre en route, pensant que celui-l n'a
rien qui rien ne risque et qu'en somme avec une grosse provision de
gourdins il russirait  mener Triquet jusqu' la province voisine o se
tenait alors une foire. Il n'annona son projet  personne par crainte
des moqueries, et, une nuit, ayant rempli son escarcelle de gros sous,
il descendit  l'curie pour rveiller Triquet qui fit longtemps la
sourde oreille, encore qu'il en et deux et assez longues pour ne rien
perdre des exhortations qu'on lui adressait.

Amyle traversa des bois, puis des bois, puis des plaines, couchant sur
la dure, dont il geignait, car l'hiver tait venu et la neige tombait 
flocons drus. Grce aux triques, Triquet avanait, mais, chaque jour,
Amyle en cassait une sur son chine, si bien que, maintenant qu'il
errait dans les plaines, il tait en souci de savoir comment il
continuerait son voyage, vu qu'il ne lui restait plus qu'une trique et
que les arbres ne poussaient plus autour de lui.

Enfin, ayant gravi une cte, il dcouvrit l-bas, tout l-bas, une
grande quantit de maisons groupes les unes contre les autres; il ne
douta pas qu'il ne ft en prsence d'une ville importante. Sa foi s'en
accrut.

--Hop! hop! Triquet! cria-t-il.

Et, d'un vigoureux coup de bton, il voulut inspirer  son ne une
allure plus vive. Mais-- la pire des infortunes!--le bton rompit;
Triquet, qui vit l'aventure, se cabra et, au lieu d'avancer, recula en
agitant ses oreilles d'un air narquois. Amyle cogna des talons, cogna
des poings, rien n'y fit. Force lui fut donc de descendre, de prendre
Triquet par la bride et de le tirer derrire lui. Dans ce burlesque
quipage, il s'achemina, lentement  vrai dire, car l'ne, s'arc-boutant
de ses quatre fers sur le sol, ne faisait gure plus d'un pas toutes les
deux minutes.

Soudain, Amyle poussa un cri de joie en voyant venir  lui une femme
qui, sous son bras, portait un bton noir, tortu et noueux. Il
l'accosta, la salua--bien qu'elle ne ft point jolie--et, poliment, lui
demanda de lui vendre son bton. La femme l'examina curieusement.

--Et que voulez-vous faire de mon bton? s'enquit-elle.

--En frapper Triquet.

--Je ne cderai pas mon bton pour telle besogne.

Alors Amyle supplia, sanglota et, pour attendrir la femme, qu'il
supposait sensible comme toutes ses pareilles, il narra son histoire.

--Je vois, dit la femme lorsqu'il eut achev, que votre coeur est bon,
puisqu'il est fru d'amour. Je vous donnerai mon bton, mais n'allez pas
plus loin, et rentrez en votre village.

--Oh! interrompit Amyle, si c'est pour rentrer  l'curie, point n'ai-je
besoin, madame, de votre bton. Triquet saura bien trotter, voire
galoper, s'il s'en souvient encore!...

--Je vous rpte que ce bton n'est pas pour frapper... Il vous donnera
la main de votre lue.

--Quoi! ce vilain bton noir, tortu et noueux?...

--Est le talisman qui fera sourire Ydoine.

--Vous vous moquez, voulut riposter Amyle.

Il se tut, transi d'effroi. La femme avait disparu dans un nuage
embaum, et Amyle out une voix douce qui disait:

--Prends ce bton, pique-le en un vase plein de terre grasse et le porte
ainsi au seigneur Thibault, qui devra le placer en un endroit clair
o personne n'aura licence de pntrer avant le jour fix pour le
concours. Quand tes rivaux se prsenteront, laisse-les taler leurs
merveilles; seulement alors tu iras chercher le bton et tu l'offriras 
ton Ydoine. Va, et rjouis-toi en l'assurance que je te donne d'une
heureuse issue...

III

Amyle crut en ces paroles et rentra au village d'un seul temps de galop.
Une fois arriv, il piqua le bton en un vase plein de terre grasse et
se prsenta au Chteau-de-Velours.

--Voici ce que j'apporte pour votre belle Ydoine, dit-il au baron.

--Quoi? ce vilain bton noir, tortu et noueux! Tu mriterais, insolent,
qu'il te ft rompu sur le dos!

--Gardez-vous-en bien! Il n'est point pour frapper, mais pour faire
sourire et mettre en joie votre belle Ydoine, assura hardiment Amyle.
J'ai le droit de concourir comme les autres, et vous devez suspendre
tout jugement jusqu'au jour fix.

Le baron, tant juste, se rendit  cette raison. Il conduisit Amyle dans
une pice leve du donjon, o le bton et le vase furent dposs contre
la fentre. Ensuite Amyle ferma lui-mme la porte et en conserva les
clefs.

Les jours s'coulrent.

Ds le commencement du mois d'avril, on vit arriver des chariots pesants
trans par quatre, six, huit et dix chevaux. Puis les seigneurs
prtendants apparurent; ils taient partis dix-huit et ne revenaient que
trois, les autres s'tant dcourags ou ayant perdu soit la vie, soit la
libert dans leurs voyages. Les trompes cornrent de nouveau pour
annoncer l'ouverture du concours et ameuter le peuple. Dans la salle des
gardes, un trne avait t dress o s'assit Ydoine encore vtue de
blanc.

Et les seigneurs dployrent leurs richesses.

Le premier ouvrit des coffres qu'il renversa ensuite sur le tapis; une
cascade de perles, de pierreries, jaillit, lumineuse et scintillante:
diamants de Golconde, agates orientales, meraudes du Prou, amthystes
des Indes et de Sibrie, escarboucles rayonnantes, jades de Chine,
saphirs de Ceylan, turquoises de Perse, oeils-de-serpent, oeils-de-chat,
lapis-lazzuli, grenats et rubis, topazes de Bohme.

Ydoine regarda attentivement mais sans sourire, puis, prenant son
miroir, elle vit ses dents de perles, ses yeux d'azur, et elle ddaigna
les pierreries.

Le second tala de somptueuses toffes: brocarts, carlates, velours,
soies, satins, peluches, les merveilles d'Ispahan, de Tyr, d'Alexandrie,
les mousselines de Sirinagor; puis, des fourrures prcieuses, hermines
royales, robes de peaux de lopard, frdjs turcs, vitchouras de
Pologne, rosereaux d'Arkhangel.

Ydoine estima plus belles la blancheur duvete de ses joues et la soie
or de sa chevelure; elle ddaigna les toffes somptueuses.

Le dernier rapportait toutes sortes de bijoux. Ydoine consentit 
essayer un bracelet d'or, mais aussitt elle le rejeta, trouvant que son
poignet dli perdait  tre ainsi cach.

A considrer ces richesses, Amyle avait cru cent fois mourir de chagrin
et de dpit. Hlas! que pourrait son pauvre bton contre ces incroyables
merveilles? Voyant l'indiffrence d'Ydoine, il reprit courage.

--A mon tour! s'cria-t-il, c'est  mon tour, n'est-ce pas?

Le baron Thibault, infiniment dsol, n'eut mme pas la force de lui
rpondre. Amyle, au milieu de la stupeur gnrale, fendit la foule et
disparut pour aller qurir son bton. Dans un mortel silence on
attendit.

Enfin la porte s'ouvrit et Amyle parut portant le bton piqu dans le
vase plein de terre. Mais combien chang, ce bton! Des feuilles vert
tendre avaient pouss, des rameaux s'taient dvelopps et, tout en
haut, tremblait une large rose blanche.

Ydoine s'tait dresse et, fixant la fleur, devint d'abord tout ple;
puis vivement, amoureusement, elle se pencha attire par le frais
parfum; chacun des ptales exhalait un pithalame de grisantes odeurs,
et Ydoine savourait cette chose si douce, si suave, si belle, qui,
jusqu'alors, lui avait t inconnue. Elle se pencha davantage et ses
lvres se dtendirent.

--Que c'est joli! murmura-t-elle d'une voix tremblante d'motion.

Elle se pencha, plus prs encore, posa sa bouche sur la fleur, et ses
lvres enfin sourirent dans un baiser.

--Que le ciel soit bni! cria le baron transport d'allgresse.

Ydoine releva la tte pour sourire  tous et  toutes, puis,
dlicatement, elle cueillit la rose, et la piqua dans ses cheveux.
Alors, elle s'avana vers Amyle, lui prit la main, et dit:

--Venez donc, mon fianc, et regardez-moi en ce moment que je suis tout
 fait belle!

Telle est l'histoire d'Ydoine qui, ddaignant les diamants et les
pierreries, les toffes somptueuses et les bijoux prcieux, se donna
pour une rose blanche...

Le fait peut paratre invraisemblable--mais il s'est pass au temps o
la reine Berthe filait.

Gustave Guesviller.



NOTES ET IMPRESSIONS

L'on est plus souvent dupe par la dfiance que par la confiance.

Retz.

                                           *
                                         * *

Quand on a fait des fautes par la tte, tout est pardonnable; quand on a
pch par le coeur, il n'y a pas de remde et par suite pas d'excuse.

Talleyrand.

                                           *
                                         * *

Il n'y a pas un abme entre celles qui nous trompent pour un autre et
celles qui en trompent un autre pour nous.

mile Augier.

                                           *
                                         * *

Les bonheurs longtemps diffrs et qu'on a crus perdus sont les plus
doux, les plus durables, les plus profonds.

_(Violette Mrian)._

Aug. Filon.

                                           *
                                         * *

L'chelle sociale n'est, aprs tout, qu'un escalier parisien renvers:
elle commence au septime tage pour finir au premier.

_(Ibid.)_

Aug. Filon.

                                           *
                                         * *

Deux ou trois rayons de soleil consolent d'une semaine de pluie: c'est
toute l'histoire de la vie avec ses joies qui font si vite oublier ses
peines.

L'abb H. Perreyve.

                                           *
                                         * *

Un homme d'esprit peut consentir  passer pour une bte,--pour un sot,
jamais.

Guy Delafort.

                                           *
                                         * *

Un cours d'loquence ou de posie n'est possible et n'a de substance et
de prix que s'il est l'oeuvre commune de l'auditoire et du matre.

J.-J. Weiss.

                                           *
                                         * *

La justesse toute seule est aussi du gnie.

J.-J. Weiss.

                                           *
                                         * *

Il faut beaucoup de force d'me ou beaucoup d'indiffrence pour jouir
sans trouble de biens qu'on est assur de perdre le lendemain.

                                           *
                                         * *

Tout ce qui rampe, on sent le besoin de l'craser.

G.-M. Valtour.



La semaine parlementaire. _Les tarifs douaniers._--La Chambre a abord
la discussion des divers articles de la loi spcifiant les tarifs qui
seront appliqus aux marchandises  leur entre en France. Il y l la
matire d'un volume et, par consquent, il n'y a pas lieu de donner mme
une analyse de cette discussion. Il suffit de constater une fois de plus
que les doctrines protectionnistes de la commission et de son prsident,
M. Mline, triomphent sur tous les articles, malgr l'intervention du
gouvernement qui, en dpit du droit constitutionnel assurant sa libert
dans les ngociations avec l'tranger, se rend compte des immenses
difficults que va lui crer une pareille loi. Il est vident, en effet,
que le parlement reconnatra les prrogatives du pouvoir excutif,
c'est--dire la facult qui lui est assure par la Constitution de
conclure des traits au mieux des intrts du pays, sous sa
responsabilit, et sauf ratification par les Chambres. Mais il sera tout
au moins fort gn par cette certitude, que toutes les concessions
consenties par lui en faveur des nations disposes  nous donner en
retour certains avantages seront par avance dsapprouves par les
reprsentants du pays. Il y a l une source de conflits incessants dont
on ne peut prvoir l'issue.

L'inquitude est d'autant plus lgitime sur ce point que, sans avoir
aucun parti pris sur cette question difficile, dans laquelle les deux
adversaires produisent tour  tour des arguments qui semblent dcisifs,
on peut cependant se demander si l'absolutisme protectionniste de la
Chambre ne constitue pas un danger. On est d'autant plus fond  le
croire, qu' un certain moment, la Chambre elle-mme a paru branle et
a t force de se djuger. L'incident, trs significatif, mrite d'tre
mentionn.

Il s'agissait des peaux brutes, fraches ou sches, grandes ou petites.
La commission des douanes et le gouvernement en demandaient l'entre en
franchise. C'est qu'ici il n'y avait pas de doute, car la discussion a
tabli de la faon la plus claire qu'en mettant obstacle  l'importation
des peaux, on ruinait quantit d'industries franaises qui les
rexportent sous forme d'objets ouvrs. Or, l'ensemble de ces oprations
commerciales reprsente un mouvement d'affaires de 550 millions de
francs par an. M. Lavertujon, dans un discours absolument technique qui
a vivement frapp l'assemble, a cit un exemple qui montre comment,
dans certains cas, la protection  outrance peut aller contre son but.

Souponne-t-on de quel bnfice se contentent nos fabricants de gants?
Ce bnfice oscille entre 20 et 25 centimes par douzaine de gants valant
de 30  33 fr. Grce  cette modration, qui permet d'affronter la
concurrence trangre, grce aussi  de merveilleux perfectionnements
d'outillage, cette fabrication joint l'lgance au bon march, si bien
que, aux tats-Unis--le pays o M. Mac Kinley cherche  fermer la porte
 nos produits--l'importation des gants franais a augment dans une
proportion de 62 pour cent. Or, un dput protectionniste, M. Milochau,
proposait de taxer les peaux sches qui sont employes dans la ganterie.
M. Lavertujon a tabli que les droits demands quivalaient  un franc
par chaque douzaine de gants. Le bnfice actuel tant, comme nous
l'avons dit, de 25 centimes pour la mme quantit, c'tait obliger les
fabricants  augmenter leurs prix d'une somme gale et par consquent
les mettre hors d'tat de lutter avec la concurrence trangre.

La dmonstration a t cette fois saisissante; aussi l'entre des peaux
en franchise a-t-elle t vote  une majorit considrable: 440 voix
contre 60. Mais, en prsence d'un exemple aussi dcisif, ne peut-on se
demander s'il n'est pas bien d'autres cas, moins vidents au premier
abord, dans lesquels la protection accorde  un produit pourrait avoir
pour effet d'apporter des entraves au dveloppement de nos industries
nationales? Une remarque qui a sa valeur est que la presse, dans son
ensemble, est libre-changiste. Cela est si vrai que le journal la
France, qui se fait gloire de rappeler de temps  autre les principes
mis par son ancien directeur, a pu constater, d'une part, que
l'unanimit de la presse protestait contre les tendances
protectionnistes de la Chambre, et de l'autre que la Chambre ne tenait
aucun compte de ces protestations, et la France en conclut 
l'impuissance de la presse, la thorie favorite de M. de Girardin.
tant donn qu'un journal ne russit qu' la condition de reprsenter
l'opinion moyenne de ses lecteurs et que ceux-ci nomment les dputs, on
en arrive  se demander comment se forme l'opinion publique et aussi ce
qu'elle vaut, puisque ceux  qui elle donne sa confiance arrivent  des
conclusions diamtralement opposes.

_La question des courses au Snat._--On croyait que la loi relative aux
courses serait ratifie par la Chambre haute de faon  rendre possible
le fonctionnement du pari mutuel  la grande runion de dimanche dernier
 Auteuil. Il n'en a pas t ainsi et le Snat--auquel on demande trop
souvent, il faut le reconnatre, des votes htifs--a tenu  examiner de
prs le projet qui lui tait apport. Tout s'est bien pass tant que le
dbat a port sur les mesures prises pour empcher l'exploitation du
pari par des spculateurs. Mais on a cess de s'entendre quand on en est
arriv  l'article 5 qui tablit une exception en faveur des socits de
courses lgalement constitues et auxquelles est accorde la facult
d'tablir sur leurs hippodromes, sous leur responsabilit et  certaines
conditions dtermines, le jeu connu sous le nom de pari mutuel.

Malgr les efforts de M. Develle et aprs une discussion assez vive 
laquelle ont pris part M. Brenger, le gnral Deffis, M. Tirard et M.
Lon Renault, le Snat, estimant que cet article n'tait pas
suffisamment clair et impliquait une contradiction avec les articles
prcdents, l'a renvoy  la commission pour tre examin  nouveau.

Cependant, en fin de compte, l'esprit de conciliation l'a emport, et,
dans la sance de lundi, la loi sur les courses a t vote par le Snat
telle qu'elle lui tait venue de la Chambre. Deux petites modifications
ont t introduites dans l'article 5, qui autorise le pari-mutuel.
Encore ces modifications sont-elles toutes de forme; elles rpondent 
peine aux critiques formules dans la sance de vendredi. On s'est
content de mettre  la fin d'un article ce qui tait au commencement,
et la loi reste avec ses dfauts, ses imperfections, ses contradictions,
on le verra bien dans la pratique.

Voici l'article 5, tel qu'il a t rdig par la commission:

Toutefois, les socits remplissant les conditions prescrites par
l'article 2 pourront, en vertu d'une autorisation spciale, et toujours
rvocable, du ministre de l'agriculture, et moyennant un prlvement
fixe en faveur de l'Assistance publique et de l'levage, organiser le
pari mutuel sur leurs champs de course exclusivement, sans qu'il soit
drog aux autres prescriptions de l'article prcdent.

Un dcret, rendu sur la proposition du ministre de l'agriculture,
dterminera la quotit des prlvements ci-dessus viss, les formes et
les conditions de fonctionnement du pari mutuel.

Quoi qu'il en soit, dimanche prochain, le pari mutuel pourra faire une
rentre triomphante sur l'hippodrome de Longchamps.

Au dbut de cette mme sance, le Snat avait adopt, malgr une vive
opposition de M. Halgan, qui a prononc  ce sujet un discours trs
tudi auquel M. le ministre de l'instruction publique n'a peut-tre pas
compltement rpondu, un projet autorisant la ville de Versailles 
emprunter un million de francs pour construire un nouveau lyce de
jeunes filles.

lections du 31 mai.--Une lection snatoriale a eu lieu dimanche
dernier dans le Lot. Il s'agissait de remplacer le gnral Campenon,
snateur inamovible rpublicain, dcd, dont le sige a t attribu
par le sort  ce dpartement.

Aprs deux tours de scrutin, M. Pauliac a t lu par 372 voix, contre
305  M. Relhi. Les deux candidats taient rpublicains.

--Une lection lgislative a eu lieu le mme jour dans la Cte-d'Or,
premire circonscription de Beaune, en remplacement de M. Prost, dcd.
M. Ricard, candidat radical, a t lu par 5,248 voix contre 5,070  M.
Bouhey-Allex, socialiste.

Les questions sociales et Lon XIII.--Partout aujourd'hui les questions
sociales tendent de plus en plus  prendre le pas sur les questions
purement politiques. Tous les gouvernements s'en proccupent et des
rgions officielles l'tude des rformes qui intressent l'ouvrier est
passe dans les salons mmes o le socialisme est devenu depuis quelque
temps une mode et une mode bien porte. Que sera-ce maintenant, alors
que le chef de l'glise en personne rappelle aux riches qu'ils ont pour
devoir de veiller aux intrts des dshrits de ce monde?

L'encyclique de Lon XIII sur la question sociale tait impatiemment
attendue depuis longtemps, et elle a eu le retentissement qu'elle devait
avoir. En effet, comme l'a fait remarquer un crivain qui n'est pas
suspect de complaisance pour le parti catholique, M. Pierre Laffitte,
directeur de la _Revue positiviste_, la parole du pape, en cette
circonstance, a une haute porte. En faisant abstraction de tout parti
pris, quelle que soit la religion  laquelle on appartient, on ne peut
mconnatre, comme le dit M. Laffitte, qu'il n'existe dans le monde
aucune autorit morale qui se puisse comparer, mme de loin, 
l'autorit du pape; et M. Laffitte ajoute: Un crivain, un philosophe,
un homme d'tat s'adresse  quelques centaines,  quelques milliers
d'auditeurs ou de lecteurs. Le jeune empereur d'Allemagne lui-mme,
quand il traite les questions sociales entre un discours militaire et un
discours pdagogique, n'est cout que de son peuple. Livres ou
discours, qu'est-ce donc auprs de cette parole qui, commente par le
clerg catholique, de l'vque au cur de village, va retentir jusqu'aux
dernires limites du monde civilis?... La lettre de Lon XIII n'est
donc pas une manifestation platonique... Elle produit ceci que des
millions d'hommes ayant vcu jusqu'ici dans l'ignorance ou l'insouciance
des questions sociales sauront dornavant que ces questions s'imposent 
nous et que l'heure est venue de faire un choix: canaliser le torrent ou
qu'il nous emporte.

On ne peut mieux dire et, en effet, l'importance de l'Encyclique tient
beaucoup moins aux doctrines qu'elle renferme qu'au fait mme de son
apparition, et  ce point de vue tous les gouvernements comprennent
qu'ils doivent en tenir compte. Le Vatican est peut-tre le seul coin du
monde o l'on conserve les traditions de la grande politique. On y
connat le secret de la vritable puissance et si le chef suprme de
l'glise proclame que l'heure est venue de donner la premire place aux
rformes sociales, il donne  tous ceux qui ont une part dans la
direction des choses humaines, chefs d'tat ou dtenteurs de la richesse
publique, un avertissement qu'ils doivent mditer.

La dlimitation des frontires de la Guyane: Arbitrage du Tsar.--On se
rappelle qu'un conflit s'tait lev entre le gouvernement des Pays-Bas
au sujet de la dlimitation des frontires qui sparent les territoires
que ces deux pays possdent dans la Guyane.

D'un commun accord, les deux gouvernements ont soumis le point litigieux
 l'arbitrage de l'empereur de Russie qui vient de rendre la dcision
suivante:

L'Aoua devra tre considr comme fleuve limite et servir de frontire
entre la Guyane franaise et la Guyane hollandaise. Le territoire en
amont du confluent des rivires Tapanahoni et Aoua doit, dsormais,
appartenir  la Hollande; seront respects, d'ailleurs, tous les droits
acquis de bonne foi par les ressortissants franais dans les limites du
territoire qui a fait l'objet de la prsente dcision.

Cette sentence aura pour effet d'enlever  la France un territoire assez
considrable puisqu'il constitue le _Hinterland_ d'environ un quart du
littoral de la Guyane franaise.

L'Exposition de Moscou.--On s'tait demand si l'empereur de Russie
irait visiter l'Exposition franaise organise  Moscou, et, supposant
que le tsar s'abstiendrait, un certain nombre de feuilles trangres
avait cherch  donner par avance  sa rserve une interprtation
politique, naturellement dfavorable  la France. Le fait a dmenti ces
hypothses peu bienveillantes. Toutefois nous nous garderons, tombant
dans le travers contraire, de donner  sa visite un caractre accentu
quelle ne saurait avoir. En venant  notre exposition, le tsar a
accompli un acte de courtoisie tout naturel en pareille circonstance. Ce
que l'on peut constater, c'est que l'accueil qui lui a t fait a t
trs enthousiaste.

Le grand-duc Serge, gouverneur gnral, accompagn de la grande
duchesse, est arriv d'abord, pour annoncer l'empereur et l'impratrice.
Cinq minutes aprs, le tsar faisait son entre, salu de hourras
frntiques.

L'empereur et l'impratrice ont t reus par M. le comte de Vauvineux,
M. de Kergaradec, consul gnral  Moscou, M. Dietz-Monin. Il tait
accompagn de sa maison militaire et du commandant gnral des troupes
de la circonscription de Moscou.

Un orchestre militaire a jou l'hymne national russe.

Leurs Majests ont parcouru l'Exposition. Elles ont achet plusieurs
objets; d'autres leur ont t offerts en prsents. Ensuite visite au
panorama du couronnement. Les souverains se sont rendus ensuite dans le
pavillon imprial, o un lunch leur a t servi. Aprs un repos d'une
demi-heure, pendant lequel ils se sont entretenus avec de nombreux
exposants, l'empereur et l'impratrice ont travers le pavillon
militaire et ont quitt l'Exposition pour se rendre au Kremlin.

Ncrologie.--M. Gustave Trubert, conseiller matre honoraire  la Cour
des Comptes.

M. Lo Aym, snateur des Deux-Svres.

M. Henri Amat, ancien dput.

M. mile Lisbonne, directeur des constructions navales en retraite.



[Illustration: LA BECQUE.]



LE CONCOURS DES CHIENS DE LUXE

[Illustration: Les concurrents.]

EXPOSITION CANINE DE 1891

_Madame,

J'ai l'honneur de vous informer que le Comit de la Socit offrira le
25 mai prochain, de 2  4 heures, un concours de petits chiens de luxe,
tenus en laisse et prsents par des dames.

Les concurrents n'auront pas besoin d'tre engags ni de figurer 
l'exposition, il suffira de les faire inscrire au secrtariat avant le
24 mai, et de les amener  l'heure indique.

Nous serions heureux, madame, que vous voulussiez bien vous intresser 
ce concours en y faisant inscrire un ou plusieurs sujets.

Veuillez agrer, etc._

Telle tait l'invitation adresse  nombre de jolies Parisiennes par la
Socit centrale pour l'amlioration des chiens. L'ide de ce concours
de chiens, prsents par leurs matresses elles-mmes, tait originale
et ne pouvait manquer d'avoir du succs.

En effet, le chien, que l'on donne avec raison comme l'ami de l'homme,
est bien plus encore celui de la femme:  lui, dans le mnage, les
sourires, les compliments et les caresses les plus sincres. Les accs
de mauvaise humeur contre le mari se traduisent toujours par un
redoublement de tendresse dmonstrative pour le chien que monsieur, de
son ct, comble de prvenance pour faire sa cour: c'est videmment le
plus heureux des trois, dans la famille moderne.

Aussi la veill du concours les journaux publiaient-ils une note
annonant _qu'une centaine de dames du monde_ avaient dj fait
inscrire leurs chiens, et que les flots de rubans seraient chaudement
disputs.

[Illustration: L'inscription]

L'annonce tait tentante, et rdige en termes dnotant une connaissance
parfaite de l'esprit fminin. Comment rsister au dsir de faire admirer
son toutou et sa prcieuse petite personne un peu aussi, par la mme
occasion, en compagnie d'une centaine de dames du monde, auxquelles on
disputera les flots de rubans en question, rcompense dont le nom mme
sonne agrablement aux oreilles d'une coquette.

Le 25 mai donc, le petit coin des Tuileries, sur la terrasse au bord de
l'eau, offrait un tableau du genre le plus parisien, et dont nos
lecteurs vont retrouver ici les pisodes les plus humoristiques.

A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord les concurrents tenus en
laisse.

Au centre du tableau se dresse une de ces petites chiennes havanaises,
idoles habituelles des dames (qui ne sont pas toujours du monde); cette
sduisante crature, tondue en lion, les crins bouriffs retombant sur
les yeux, excite le plus vif intrt parmi les roquets de toutes sortes
qui l'entourent et s'efforcent de l'approcher, pour faire connaissance.
C'est une petite sance de _flirt_, en rgle. Voici le jeune homme  la
mode sous les traits de l'lgante levrette (sans pal'tot, qui voilerait
ses formes d'un aristocratique efflanquement); l'artiste inspir,
peintre ou pianiste des salons, talant dans un dsordre savant
l'opulente crinire et la soyeuse barbe du caniche vaniteux; des
seigneurs de moindres importance: griffons, king's-charles, etc., et
enfin au premier plan,  gauche, un carlin de forte encolure, trapu, au
ventre norme, aux pattes grles,  la face dprime, tient assez
brillamment l'emploi des financiers... de comdie, cela va sans dire.

[Illustration: La petite baronne.]

Voici maintenant l'_Inscription_; les dames dfilent devant le guichet,
dclinant leurs noms, titres et qualits, ainsi que ceux des concurrents
qu'elles prennent dans leurs bras pour les lever  la hauteur du rayon
visuel d'un grave employ, plac derrire le grillage, et charg de les
inscrire. A ct du guichet se tient un superbe valet de pied de
l'exposition, correct autant qu'imposant dans sa livre battant neuve.
Il contemple, avec satisfaction sans doute, la file des gracieuses
silhouettes fminines allonges dans leurs robes-fourreaux, se lorgnant
avec leurs face--mains et conduisant en laisse leurs favoris.

A quelques-unes, cependant, cette faon de prsenter soi-mme leur chien
semblerait un peu vulgaire. A quoi servirait alors d'avoir des gens, ma
chre? La _petite baronne_ l'a senti comme il convient: aussi la voil
qui s'avance, ne portant rien, comme le quatrime officier de
Marlborough, le nez au vent, la taille fine et cambre.

[Illustration: Admis.]

Derrire marche le valet de pied du style le plus pur: la face rase et
rubiconde, le torse puissant sangl dans la redingote de livre, les
jambes nerveuses moules par la culotte de peau et les bottes  revers,
notaire par en haut et jockey par en bas, un domestique de grande maison
enfin, parfaitement insolent ou obsquieux, suivant le cas. Dans ses
mains, gantes de frais, repose, sur un coussin de soie, un
microscopique chien havanais, gros comme le poing et hargneux comme un
bull-dog.

Voici bien des embarras, se dit, en regardant cette entre  sensation,
la dame qui a beaucoup de chiens (beaucoup plus que de chien, dirait
Boireau), et qui les apporte elle-mme, tous. Notre collaborateur a
croqu sur le vif sa massive silhouette, et cependant, gageons qu'elle
ne se reconnatra pas. Nous ne la voyons que de dos, il est vrai, mais
quel dos! mafflu, et dbordant de cet tonnant pourpoint, orn de
soutaches qui figurent deux points d'interrogation! Deux chiens sous
chaque bras, deux autres tenus  chaque main, tirant chacun de son ct,
et entortillant leur laisse autour des piliers qui servent de jambes 
la sduisante personne, voil certes un quipage un peu bien gnant pour
circuler dans Paris, mais confier  un domestique les pauvres chris,
jamais, madame; il faudrait n'avoir pas de coeur! et la _dame qui a
beaucoup de chiens_ peut, en effet, avoir galement beaucoup de coeur.

[Illustration: Une femme qui a beaucoup de chiens.]

Mais tous les chiens ne sont pas admis  concourir; il faut, devant le
gentleman du guichet, justifier de la puret de la race, et des qualits
de l'individu (au point de vue plastique, bien entendu). Aussi y a-t-il
des grincements de dents et des froissements d'amour-propre,  ct des
vanits satisfaites. Voici les deux types reprsentant ces sentiments:

Admis! la jolie propritaire du chien passe souriante, serrant
tendrement le prcieux animal, sous son long mantelet aux entournures
surleves qui lui fait des paules dlicieusement difformes.

Refus! Jamais Mme Gibou ne digrera cette avanie. Refuser sa Liline!
(une abominable mtine sans forme ni race), tandis qu'on reoit des
horreurs pareilles; il est vrai que certaines personnes effrontes ont
des manigances pour disposer en leur faveur les membres du jury. On sait
comment; mais Mme Gibou ne mange pas de ce pain-l. la voil donc, la
justice des hommes! Mme Gibou commence  entrevoir l'urgence d'une
rforme sociale.

[Illustration: Le concours.]

Suivons sa rivale plus favorise, et pntrons enfin dans l'enceinte
rserve au concours.

C'est une sorte d'alle ferme par des toiles rayes aux couleurs vives.
De chaque ct sont assises en deux longues haies se faisant face les
dames qui tiennent leurs chiens en laisse! Les toutous, tonns et
ravis de se trouver runis en si grand nombre, tirent sur les cordes,
jappent, grondent, s'lancent, etc. Les membres du jury circulent
derrire chaque range, regardant attentivement les chiens, et quelque
peu aussi les propritaires, quand elles sont jolies, et prenant des
notes avec toute la gravit dsirable.

Enfin, pour terminer, voici l'_intruse_: figure sche, tenue de
marchande  la toilette, contenance embarrasse et cauteleuse. C'est une
marchande de chiens qui s'est glisse parmi les dames du monde, au
mpris des rglements. Elle espre qu'un de ses pensionnaires remportera
un prix qui doublera sa valeur.

En attendant, craignant que la fraude ne soit dmasque, elle se fait
petite, se faufile, et pour viter d'attirer l'attention des
surveillants recommande  ses roquets d'tre bien sages. Que le succs
vienne, elle relvera la tte et retrouvera toute l'insolence des
parvenus. Que de mortelles sont marchandes de chiens en ce point!

[Illustration: Refus.]

Les oprations du jury ont dur une heure environ. Pendant ce temps, les
dames restaient assises, tenant leurs chiens, et s'tudiant  garder une
attitude gracieuse devant la galerie, ce qui ne laissait pas que de
devenir un peu embarrassant.

Enfin l'on proclame les prix; on remet aux heureux vainqueurs les flots
de rubans convoits.

Puis, satisfaite ou mcontente, chacune se retire, non sans avoir jet
un coup-d'oeil sur les vastes chenils de l'exposition, o, moins heureux
que leurs congnres de luxe, les chiens de chasse, prisonniers,
billent  se dmonter les mchoires, avec des gmissements plaintifs.

Louis d'Hurcourt.

[Illustration: Une intruse.]



[Illustration: LE SOUS-LIEUTENANT ORSAT Tu le 8 avril 
Bissandougou.--Phot. Bar et Couadou.]

LE SOUS-LIEUTENANT ORSAT

Le Soudan franais vient de coter encore  notre arme un de ses plus
braves enfants, M. le sous-lieutenant d'infanterie de marine Orsat
(Flix-Anthelme), dtach au rgiment des tirailleurs sngalais.

Cet officier, qui avait dj reu une blessure lors de la prise de
Diena, le 25 fvrier dernier, a t tu d'une balle au coeur, le 8
avril,  Bissandougou, en poursuivant une bande de fuyards de l'arme de
Samory.

M. Orsat tait n le 13 septembre 1867  Albens (Savoie). Aprs avoir
fait d'excellentes tudes au lyce de Grenoble (son pre tait alors
prsident de la cour d'appel de cette ville), il entra  Saint-Cyr le 22
octobre 1886 et fut promu sous-lieutenant dans l'infanterie de marine le
1er octobre 1888. Ce jeune officier avait de srieuses qualits
militaires; intelligent, travailleur, plein de vigueur et d'nergie, il
tait trs apprci de M. le colonel Archinard, qui n'avait pas hsit 
lui confier plusieurs missions aussi prilleuses que dlicates.

M. le sous-lieutenant Orsat s'tait embarqu pour le Sngal le 5
septembre de l'anne dernire;  peine arriv  Saint-Louis, il avait
instamment demand et obtenu de faire partie de la colonne du Soudan.



[Illustration: Les sauterelles d'Algrie  l'poque de la ponte.--Phot.
L. Famin et Cie. (Voir l'article page 504.)]



LES FORTIFICATIONS DE VALENCIENNES

[Illustration: Le dclassement des fortifications de Valenciennes.--La
tour de la Rhonelle. D'aprs une photographie de M. Delsart.]



LA TOUR DE LA RHONELLE

L'une des sentinelles avances de la frontire du Nord, la ville de
Valenciennes dont la longue et hroque rsistance, en 1793, a sauv la
France d'une invasion, vient d'tre dclasse (loi du 31 mai 1889).

Dj la pioche et la dynamite ont commenc leur oeuvre de destruction et
abattant sans piti les restes nombreux et pour la plupart trs bien
conservs des fortifications du moyen-ge, de la Renaissance et du
dix-septime sicle.

La section des beaux-arts, d'histoire et de littrature de la Socit
d'agriculture, sciences et arts de Valenciennes, a eu la bonne et
patriotique pense de publier un ouvrage de luxe: les Fortifications de
Valenciennes, rappelant par son texte les glorieux faits d'armes dont
les remparts de la ville ont t le thtre, et, par ses illustrations,
les pices principales de la fortification des diffrents ges, dont on
trouve tout particulirement  Valencienne des chantillons nombreux et
trs intressants pour l'histoire de l'art.

Nous reproduisons l'une des planches de cette belle publication; la tour
de la Rhonelle, qui date du quatorzime sicle. Cette tour a t
construite sur la rivire,  l'entre des eaux en ville; elle est trs
remarquable au point de vue architectural; elle attire particulirement
l'attention par le galbe heureux de sa base, la manire dont elle
chevauche le cours d'eau et l'habilet dont son architecte a fait preuve
en raccordant les parties coniques aux parties planes de l'arcade de
devant.

D'autres morceaux des fortifications de Valenciennes ou d'autres villes
du Nord, telles que Douai, Cambrai, Arras, etc., dont le dmantlement
est dcid, pourront intresser nos lecteurs; nous ne manquerons pas de
les leur signaler en indiquant le titre des publications spciales et
locales qui seront faites sur la matire et qui pourraient tre utiles
aux archologues.

Jules Delsart.



[Illustration: Une des rues du Vomero.]

LES EMBELLISSEMENTS DE NAPLES

LE FUNICULAIRE DU VOMERO

Depuis 1884, la ville de Naples a subi une srie d'importantes et
d'utiles transformations, dont les principales sont la construction de
nouveaux quartiers ou _Tioni_, larges, vastes et salubres, qui ne
tarderont pas  tre peupls et formeront une vritable nouvelle cit.

Parmi ceux dont la situation exceptionnelle semble annoncer un avenir
certain, et dont le dveloppement se fera dans des conditions toutes
particulires, il faut compter surtout le Vomero.

Les gravures que nous en donnons montrent la belle situation de ce
nouveau quartier, la beaut architecturale des jolies maisons qui s'y
lvent.

Le Vomero est construit tout en haut de la clbre colline qui surplombe
Naples, et o se trouvent le chteau Saint-Elme et la Chartreuse de
Saint-Martin. Il y a quelques mois  peine, il n'y avait l que des
villas aristocratiques assises sur les flancs de la colline d'o la vue
s'tendait au-dessus de la ville, de la rade, embrassant dans un mme
coup d'oeil le golfe avec ses les et la cte de Portici  Sorrente,
l'ensemble, en un mot, de ce remarquable panorama connu et admir du
monde entier.

[Illustration; La gare du Corso Vittorio-Emmanuele.]

                                           *
                                         * *

L'ide premire de cette transformation est due  M. Biagio Caranti,
directeur gnral de la Banca Tiberina, rcemment dcd. Le principal
obstacle tait la difficult de l'accs du nouveau quartier  cause de
son loignement et de sa position. Il fallait supprimer d'un seul coup
tous les anciens moyens de communications et de transports: escaliers
taills dans le roc  pic, chevaux, voitures, chemins enfin en zigzags
fatigants, et les remplacer par une voie de communication pratique,
rapide et  bon march.

C'est alors qu'on construisit deux funiculaires runissant le Vomero 
l'ancienne Naples par un trajet de quelques minutes  peine.

Ils partent tous deux du sommet de la colline et aboutissent l'un  la
Chiaa, l'autre  Monte-Santo, c'est--dire  deux pas de la rue de
Tolde, le centre mme des affaires et des plaisirs.

Le funiculaire de la Chiaa a 564 m. 20 de longueur et une inclinaison
normale de 29,80%. La diffrence de niveau des deux extrmits est de
161 m. 15.

La route qu'il suit est droite et passe par deux galeries souterraines
longues de 69 m. 50.

[Illustration: Les voitures du funiculaire.]

[Illustration: Le funiculaire du Vomero  Monte-Santo.]

L'autre ligne, dite de Monte-Santo, a 887 m. 20 de longueur; son
inclinaison varie de 21.20%  23. 15% et la diffrence de niveau est de
179 m. 80.

Au lieu d'tre droite comme la prcdente, elle se divise en deux
branches, la premire qui va du Vomero au Corso Vittorio-Emmanuele, la
seconde du Corso Vittorio  Monte-Santo. La premire passe sous un
tunnel, la seconde est  ciel dcouvert, et il a fallu vaincre des
difficults matrielles de toute espce pour l'achever. Elle a t
inaugure le 30 mai en prsence du roi, de la reine, du prince de Naples
et des autorits, et cette crmonie a donn lieu  des ftes qui ont
revtu un clat tout particulier.

Le systme des funiculaires est  compensation, c'est--dire  deux
trains simultans dont l'un monte pendant que l'autre descend. Chaque
voiture est munie de freins automatiques qui arrtent immdiatement le
train en cas de rupture ou de dtente de la corde.

L'installation totale a cot plus de 5 millions de francs. C'est une
somme, mais quand on songe aux profits qui en doivent rsulter, on ne
saurait dire que c'est l de l'argent mal plac.

Nicolas Lazzaro.



[Illustration: LES THTRES]

Comdie-Franaise: le _Rez-de-Chausse_, comdie en un acte de M. Berr
de Turrique; _Rosalinde_, comdie en un acte de Lambert Thiboust et M.
Aurlien Scholl.--Ambigu-Comique: le _Prix de beaut_, de MM. Raybaud et
Grisier.--Folies-Dramatiques: la _Plantation Thomassin_, vaudeville de
M. Maurice Ordonneau.

Pour encadrer _Grislidis_, qui ne suffit pas  remplir la soire, la
Comdie-Franaise a mis sur son affiche deux petites comdies en un
acte, l'une dj connue, l'autre indite.

_Rosalinde_ a t cre pour la premire fois en 1859 sur le thtre du
Gymnase: c'est une des premires pices qu'crivit Aurlien Scholl, le
brillant chroniqueur, en s'appuyant sur la renomme et l'habilet de
Lambert Thiboust. Le sujet est aimable. La danseuse Rosalinde rentre du
thtre, un petit amoureux la suit: le duc Maxime de Chastenay qui n'a
pas dix-huit ans... Un en-cas est prpar: pour mieux causer d'amour
avec son visiteur, Rosalinde va chercher le champagne. Arrive Llio,
mime de la troupe italienne, et qui est l'amant de Rosalinde. On ne
l'attendait point. En le voyant entrer Maxime se cache: Rosalinde
revient, assez tonne de trouver le comdien au lieu du petit duc,
qu'elle croit parti. Une conversation s'engage entre Rosalinde et Llio
et elle devient si tendre que Maxime n'y peut tenir; il sort de son
armoire. Rosalinde interloque lui prsente Llio comme son frre...
Llio part, mais, pouss par je ne sais quel esprit de jalousie, il
revient presque aussitt... pour dire  Maxime qu'il n'est point le
frre, mais l'amant de Rosalinde. Querelle. Les pes sortent du
fourreau et elles vont en dcoudre lorsque Llio s'avise d'expliquer au
petit duc ce que sont les femmes, combien elles sont menteuses, perfides
et frivoles, et combien peu elles mritent qu'on s'gorge pour elles...
Maxime se laisse convaincre. Et voil le petit duc et le mime trinquant
ensemble avec le champagne de Rosalinde. C'est tout. Mais comme tout
cela est cont avec grce et avec esprit! M. Baillet est un joyeux
Llio, M. Dehelly un petit duc frle et coquet. Mlle Ludwig joue
Rosalinde avec beaucoup de malice; elle a, en la personne de Mlle Kelly,
une soubrette fort piquante.

.... M. Guy de Nortain attend dans son lgant rez-de-chausse une
jeune femme romanesque, qui a nom Germaine de Chastenay. Que va-t-il se
passer,  mon Dieu!... Rien. Germaine a une amie, Mme de Brval, qui,
mise au courant du rendez-vous, y vient avant la jeune femme pour la
sauver. Guy ne se laisse point convaincre; mais lorsque Germaine arrive,
comme Mme de Brval est reste chez lui et qu'elle assiste  la scne,
cache derrire un rideau, notre Parisien est tout dcontenanc. Il ne
sait que dire... tant il y a que Germaine s'en va dsappointe. Mais
elle apprend ce qui s'est pass... Va-t-elle pardonner  Guy?
Heureusement Mme de Brval veille, et elle fait une si douce morale 
son amie, que Germaine se reprend, cette fois, pour tout de bon. Et
toutes deux s'en vont, non sans s'tre moques de l'habitant du
rez-de-chausse, qui en est pour ses frais de fleurs et de bonbons.
Cette histoire est morale et difiante. Berquin l'et signe. MM.
Lebargy et Berr, Mmes Baretta et Muller s'y sont fait applaudir.

                                           *
                                         * *

L't viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? On ne saurait l'affirmer.
Mais ce qui est sur, c'est que les pices dites d't commencent 
apparatre. Elles ne sont souvent pas plus mauvaises que les pices qui
ont eu la bonne fortune d'tre reprsentes pendant l'hiver. Quelquefois
mme elles sont meilleures.

N'est point pourtant de cette dernire catgorie, le vaudeville que
l'Ambigu, ouvrant la marche, a reprsent vendredi. Le _Prix de Beaut_
nous conte l'odysse d'une de ces femmes qu'un jury de farceurs proclame
belle entre les belles... pouse par l'un des jurs que ses formes
opulentes ont sduit, elle ne peut se rsigner  la vie bourgeoise qu'il
veut mener avec elle... Elle part,  la conqute des triomphes, des
ovations que l'Amrique rserve aux beauts professionnelles. Mais,
par suite de circonstances qu'il serait trop long d'numrer, elle ne va
pas jusqu'en Amrique, et elle s'arrte...  la foire de Neuilly, o les
badauds peuvent la voir et la contempler pour la modique somme... de
cinq centimes. C'est l que son mari la retrouve gurie de la folie des
grandeurs, et il lui pardonne. Le sujet en vaut un autre. Mais il est
trait sans verve, sans gaiet, dans une note grise et uniforme qui
lasse et ennuie.

                                           *
                                         * *

Plus drle, beaucoup plus drle est la folie, la charentonnade, que
donnent les Folies-Dramatiques... Robichon, quoique mari  une
charmante femme, vole  d'autres amours. Pour s'assurer par an trois
mois de libert, il a invent la plantation Thomassin. Il a persuad 
sa femme qu'il a hrit d'une plantation de caf en Hati et qu'il est
oblig d'aller la surveiller tous les ans. Ce qu'il y a de mieux, c'est
que la plantation existe en fait, mais c'est un ami de Robichon qui
l'exploite, il est dans la confidence. Robichon pendant trois mois file
le parfait amour avec une dame Eveline, femme lgitime d'un ngociant en
vins... qui voyage. Le bonheur n'a qu'un temps. Un beau jour, la femme
et la belle-mre de Robichon veulent accompagner leur mari et gendre 
Saint-Domingue. Elles y tiennent absolument. Il faut partir. Robichon
s'excute. Mais alors que de pripties, que de quiproquos, que de
coqs--l'ne!... Tout ce que l'imagination d'un habile vaudevilliste
peut trouver dfile sous nos yeux. Cela est bte, insens, fou. Tant que
vous voudrez. Mais on rit, on rit  gorge dploye. Et que
demandons-nous  un vaudevilliste? de nous faire rire. M. Ordonneau a
russi dans cette tche. Du reste, il a t second  ravir par ses
interprtes, qui enlvent de verve cette bouffonnerie. Nous avons
applaudi, comme ils le mritaient, MM. Gobin, Guyon fils, Bartel,
Bellucci, Mes Mathilde, Berny et Guitty.



LES LIVRES NOUVEAUX

_tudes et Rcits sur Alfred de Musset_, par Mme la vicomtesse de Janz.
1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, diteurs).--On connat l'histoire
de cette lettre adresse au plus grand de nos potes. La poste, d'abord
indcise, la porta  Victor Hugo, lequel (l'histoire ne serait-elle pas
de la lgende?) la renvoya  Lamartine qui la garda. En bonne
admiratrice de son pote, Mme la vicomtesse de Janz rclame la lettre
pour Alfred de Musset. Nous ne la chicanerons pas sur ce point, tout en
ayant notre opinion. Mais o il nous semble que l'auteur s'avance un
peu, c'est quand il affirme qu'on lira dsormais beaucoup plus Musset
que Lamartine et Hugo. Musset est infiniment moins lu depuis une
vingtaine d'annes; il est tout naturel que Victor Hugo nous laisse un
instant de rpit, et pour le moment on doit constater qu'il se fait une
raction sensible en faveur de Lamartine, qui, selon nous, a fort bien
fait de garder l'pitre... Nous n'insistons pas et nous conseillons la
lecture de l'ouvrage de Mme de Janz plein d'anecdotes, de dtails
indits, de traits piquants,  tous les admirateurs du pote de l'amour,
qui reste, aprs tout, l'un de nos plus grands potes.

_Correspondance de Gustave Flaubert_, 3e srie, 1854-1869. 3 fr. 50
(Bibliothque Charpentier).--crites principalement  des intimes  qui
l'on dit tout,  Louis Bouilhet, Ernest Feydeau, les Goncourt, Georges
Sand, etc., les lettres de ce troisime volume nous montrent la pense
de Flaubert dans son dshabill le plus complet, sinon le plus galant.
Les choses y sont appeles par leur nom, avec une recherche de
l'expression crue qui frise la purilit. Je ne pense pas qu'il y ait
palefrenier sur la terre plus mal embouch que ce pauvre Flaubert. Cela,
par haine du bourgeois, car ce malheureux bourgeois on voit qu'il le
hait dans l'me, il en a l'obsession, laquelle semble aujourd'hui bien
vieillie, bien dmode. Reconnaissons, aprs cela, que ce volume est un
fort prcieux document, non seulement en ce qu'il claire l'historique
de _Madame Bovary_ et de _Salammb_, mais surtout en ce qu'il nous
dvoile l'tat d'me d'un homme enchan  son oeuvre comme un galrien
 son boulet. Il y a quelque chose de vraiment pnible  voir un homme
suer de la sorte et l'on voudrait l'aider: c'est la revanche du
bourgeois!

_Le sang de France_, par Georges Gourdon, avec prface de Pierre Loti,
un in-12. (Albert Savine).--C'est Jeanne d'Arc qui l'a trouv, car il
est vraiment trouve ce mot: le _Sang de France!_ et M. Georges Gourdon a
t bien avis de le lui prendre et de le placer en tte de son volume.
N'est-il pas caractristique en sa concision singulire? Il apparat
comme un drapeau et l'on sent qu'il recouvre tous les beaux sentiments
inspirs par l'ide de patrie. C'est bien cela, d'ailleurs, et les
grandes et touchantes figures de notre histoire, depuis Roland 
Roncevaux jusqu' l'amiral Courbet sur le _Bayard_, sans oublier Jeanne
d'Arc elle-mme, apparaissent successivement voques par l'auteur, en
ces pages mues que Pierre Loti, l'acadmicien d'hier, a bien voulu
faire prcder d'une prface, la chose du monde  laquelle il rpugne le
plus.

_Hassan le janissaire_, 1516, par Lon Cahun (1 vol. chez Armand Colin
et Cie, diteurs. Prix, 3 fr. 50). On sait que la maison Colin vient de
commencer, sous le titre de _Bibliothque de romans historiques_, une
srie d'oeuvres qui a obtenu ds le dbut le succs le plus franc. Le
dernier paru de cette collection, _Hassan le janissaire_, nous
transporte en plein Orient,  l'poque de la campagne d'gypte
entreprise par le terrible sultan Slim Ier, au seizime sicle, par
consquent, Le hros du livre, Hassan, est un jeune chrtien enrl de
force parmi les janissaires. Son rcit est une reconstitution fidle de
la vie militaire  cette poque, et les pisodes touchants ou terribles
qui s'y droulent font de ce livre un des plus attachants qu'il soit
donn de lire.

_Oeuvres indites de Victor Hugo: Voyages._ (Bibl. Charpentier, in-18, 3
fr. 50.)--Encore un nouveau volume d'oeuvres indites du matre, et ce
ne sera pas le dernier; le sicle prochain verra encore des fonds de
tiroirs se transformer en in-18. Deux voyages composent celui-ci: l'un
dans les Alpes, fait en 1839, et dont le rcit est fourni par des
lettres adresses au jour le jour  Mme Victor Hugo; l'autre dans les
Pyrnes, dat de 1813, et dont les tapes et les pisodes ont t nots
sur un album. Ces deux rcits n'apportent pas grand chose  la gloire du
matre; ils ne lui enlveront rien non plus, ce qui est dj quelque
chose, car il n'est rien de tratre comme ces publications posthumes
d'oeuvres laisses de ct par le principal intress.

_Mes crimes! mes prisons!_ par M. de la Boissire (1 vol. chez Savine.
Prix, 3 fr. 50).

--Le lecteur aurait tort de s'imaginer, sur le vu de ce titre, qu'il va
voir se drouler sous ses yeux une srie de mfaits et d'attentats. Non,
l'auteur n'est pas un criminel endurci, et le mois de prison qu'il a
fait, lui journaliste,  la Sant, ne suffit pas  le classer parmi les
repris de justice dangereux. Nous ne pensons pas que M. de la Boissire
le regrette. Ce que le lecteur ne regrettera pas, ce sera d'avoir lu ce
livre, amusant au possible.

_En haut du donjon_, par Charles Dubois, avec 20 eaux-fortes, par
Berthalon (chez Sausset, 7, boulevard Saint-Martin).

_En haut du donjon_ est le livre d'un peintre; sous la forme familire
qu'autorise l'atelier, l'auteur s'est efforc de traiter gaiement des
sujets srieux.

Aprs une tude topographique bien tudie sur le Bois de Vincennes et
le Bois franais, l'auteur se transporte sur le donjon et note, sous
leur ordre chronologique, tous les vnements intressant la contre
qu'embrasse le regard; chaque sicle est prcd d'un diagramme
historique indiquant la fortune bonne ou mauvaise de notre France.
Certains chapitres relvent de l'art: les saintes chapelles de Paris et
de Vincennes; le vitrail, du moyen-ge  la Renaissance; l'exagration
de l'influence sur cette poque; Jean Cousin et son oeuvre; les Clouets
(portraits historiques).

Vingt paysages  l'eau-forte compltent ce beau volume, luxueusement
imprim par Paris, de Pontoise.

_Histoire d'un Trente-Sous_, 1870-1871, par Sutter Laumann. 1 vol.
in-12, 3 fr. 50 (Albert Savine).--Un _Trente-Sous!_ ce nom, c'est toute
une poque, c'est tout un drame. Tout le monde aujourd'hui se
souvient-il de sa signification? ce n'est pas certain. La jeune
gnration apprendra peut-tre que c'tait un garde national, il y a
vingt ans,  la fin de la guerre, pendant la commune. Cette histoire
nous reporte donc  ces sombres jours. L'auteur en fut l'un des humbles
acteurs, nous dit-il, en nous prvenant qu'il ne nous retracera que des
souvenirs personnels. Et c'est bien ce qui fait l'intrt de son livre.
Nous ne lui demandons pas d'apprciations. Quel besoin en avons-nous!
N'avons-nous pas tous notre faon de penser arrte dans un sens ou dans
l'autre? Ce que nous cherchons dans un livre de ce genre, ce sont les
anecdotes, les menus faits, les dtails peu importants en eux-mmes,
mais qui, rassembls, constituent un tout caractristique. Et c'est
justement ce qu'il nous donne, avec une franchise d'allure qu'on a
toujours plaisir  rencontrer.



[Illustration: NOS GRAVURES]

LE PETIT-TRIANON

On a dit avec raison: le Petit-Trianon c'est Marie-Antoinette. Louis
XVI avait offert ce palais, dont nous donnons la gravure,  la reine de
la faon la plus galante: Vous aimez les fleurs, eh bien! j'ai un
bouquet  vous donner, c'est le Petit-Trianon. Marie-Antoinette en prit
possession immdiatement, et elle y vcut au milieu de ses familiers, en
l'agrandissant et en l'embellissant chaque jour.

Elle y fit construire, notamment, le Petit-Thtre o elle voulait jouer
en personne la comdie. Btie par Mique, la petite salle s'lve sur un
des cts du jardin Franais. Notre gravure en figure l'entre. C'est
une sorte de petit temple en rotonde, au fronton port par deux colonnes
ioniennes avec un Apollon porte-ivre et porte-couronne. La salle est
blanc et or. Les siges sont de velours bleu. Trois tages de galerie:
le premier s'appuie sur des pilastres sculpts; la seconde repose sur
des trophes de mufles de lion, termins en dpouilles et en manteaux
d'Hercule branchages de chne; la troisime est une suite de loges en
oeil-de-boeuf. Le plafond est de Lagrene: l'Olympe danse sur des nuages.
Des nymphes en torchs soulvent le rideau de la scne; au-dessus, deux
muses portent l'cusson de Marie-Antoinette.

La petite salle fut inaugure solennellement le 1er aot 1780, devant
quelques intimes, devant ceux et celles qu'on appelait la socit de la
reine, devant les trois Coigny, le prince d'Hnin, le duc de Guiches, le
bailli de Crussol, le duc de Polignac, le prince de Ligne, le prince
Esterhazy, la comtesse de Polastron. On donna la _Gageure imprvue_, de
Sedaine, et l'opra-comique, _le Roi et le fermier_. La reine jouait
dans la premire pice le rle de Jenny, dans la seconde celui de la
soubrette.

Pendant cinq ans, les reprsentations continurent, et, tour  tour,
Marie-Antoinette y fut Rosine et Babet, Colette et Jenny. Elles se
terminrent subitement au mois d'aot 1785, par une reprsentation du
Barbier de Sville, qui eut lieu quatre jours aprs l'arrestation du
cardinal de Rohan, et dans laquelle la reine jouait Rosine...

Et depuis lors, en un sicle plein, la petite salle ne s'est rouverte
que trois fois, en 1811, sur l'ordre de Napolon Ier, qui y fit donner
une reprsentation  Marie-Louise; en 1846, sur l'ordre de
Louis-Philippe, qui voulut apporter une distraction  sa bru, la
duchesse d'Orlans, qui pleurait encore la mort terrible de son mari, et
en 1848, pour une reprsentation organise par les rpublicains
versaillais au profit des pauvres.

Le comit qui a organis une souscription en faveur de Houdon, et que
prside si intelligemment M. Alphonse Bertrand, a pris l'initiative
d'une nouvelle rsurrection de la petite salle. Elle a eu lieu devant
une assistance d'lite: on y remarquait l'empereur dom Pedro, le comte
et la comtesse d'Eu. Les artistes de la Comdie-Franaise, arrivs de
Paris tout costums par des landaus, ont jou la _Gageure imprvue_ de
Sedaine: on a fort applaudi Mlles Marsy, Ludvig, Muller; MM. Prudhon, de
Fraudy, Truffler et Joliet. Le corps de ballet de l'Opra a dans un
divertissement rgl par M. Hansen sur la musique du matre du temps, et
intitul _Psych et l'Amour_: nombreux bravos pour Mlles Othalini,
Hobstein, Chabot, Invernizzi, Salle, etc... Le spectacle s'est termin
par le _Devin du village_, musique et paroles de Jean-Jacques Rousseau,
suprieurement conduit par M. Danb et interprt par Mme Mol-Truffler,
MM. Soulacroix et Carbonne.

On nous avait promis des vers indits de M. Jules Clartie: M. Delaunay
souffrant n'a pu venir les rciter. On nous avait annonc aussi que, par
une faveur spciale de M. Yves Guyot, les grandes eaux du parc
marcheraient en notre honneur. A la sortie, hlas! nous avons trouv la
pluie et l'orage. Il pleuvait tellement que quelques-uns des artistes,
ne retrouvant plus leurs voitures pour rentrer directement  Paris, s'en
sont revenus par le chemin de fer, tout costums qu'ils taient:
pilogue amusant de cette dlicieuse journe. Car ce fut une dlicieuse
journe; et, au retour, les alles mouilles des bois de Saint-Cloud et
de Boulogne fleuraient bon, et, tandis que la voiture nous ramenait
vite, tout ce pass charmant, que la reprsentation donne au petit
thtre avait voqu, revivait  notre esprit. Combien ils furent
heureux, les heureux de cette poque si dlicieuse du dix-huitime
sicle! Talleyrand le disait:

Ceux qui n'ont point vcu dans les dernires annes qui prcdrent la
rvolution n'ont pas connu la douceur de vivre.

Adolphe Aderer.


LES VNEMENTS DES COMORES

Les les Comores viennent d'tre le thtre d'vnements importants au
point de vue de notre empire colonial de la mer des Indes.

L'archipel des Comores se compose, outre l'le Mayotte, colonie
franaise depuis 1813, des les d'Anjouan, Moheli et Grande-Comore, qui
ont rclam notre protection en 1886.

Anjouan, la plus belle et la plus petite du groupe, peuple de plus de
50,000 habitants et gouverne par le sultan Abdallah, tait en ralit
soumise  l'arbitraire de quelques Anglais et Amricains, propritaires
d'importantes sucreries et plantations. C'est pour se soustraire  leur
tyrannie que le sultan Abdallah demanda le protectorat de la France, qui
fut accord aussitt. Cet exemple a t suivi par les autres les du
groupe, et un rsident fut plac  Anjouan, sous l'autorit du
gouverneur de Mayotte.

Le sultan Abdallah avait alors prs de quatre-vingts ans; il tait
aveugle et son entourage, obissant  des influences hostiles  la
France, suscita, vers la fin de l'anne dernire, des difficults d'une
nature assez grave pour obliger notre rsident, M. le Dr Ormires,  se
retirer; il y avait mme eu des insultes  notre pavillon.

A ce moment, Abdallah mourut. Son fils, le prince Salim, et son frre,
le prince Sad-Omar, se disputrent sa succession et chacun des
comptiteurs envoya des missaires auprs du gouverneur franais de
Mayotte afin d'essayer d'obtenir l'appui de la France. M. Hibon, notre
gouverneur par intrim, laissa les ambassadeurs sans rponse jusqu'au
retour du gouverneur titulaire, M. Papinaud, qui revenait le 5 mars,
muni d'instructions ministrielles.

Conformment  ces instruction, M. Papinaud s'embarquait sur le
Boursaint  destination d'Anjouan, accompagn du rsident franais, M.
Ormires, et portant un ultimatum qui non seulement ne fut pas cout,
mais dont la teneur provoqua une vive effervescence parmi les indignes.
A peine le Boursaint s'tait-il retir qu'il y eut une rvolte suivie de
massacres parmi les partisans des divers comptiteurs au pouvoir et l'on
proclama sultan le prince Boura-Ali, parent loign du sultan Abdallah.

Il fallait agir: le 24 avril, le Boursaint arrivait devant Anjouan,
accompagn du D'Estaing, portant trois compagnies d'infanterie de marine
venues de la Runion et de Diego-Suarez. Les troupes dbarquaient
aussitt et s'emparaient sans coup frir de la citadelle qui domine
Moussamoudou, la capitale de l'le. Nous donnons ici les vues de cette
forteresse ainsi que de la ville.

M. Papinaud procda alors  l'installation de Sad-Omar comme sultan
d'Anjouan, devant la population de l'le; puis une colonne volante
parcourut l'le, brlant et bombardant les centres insurrectionnels,
notamment Bambao et Poumoni.

Les dernires nouvelles,  la date du 30 avril, annoncent que notre
autorit est  peu prs rtablie partout. Il a suffi de montrer un peu
d'nergie pour ramener ces populations  l'ordre.


L'INCENDIE DE COUDEKERQUE

L'autre soir,  quatre heures et demie, on entendait  Dunkerque une
explosion formidable; on apercevait une colonne de flamme qui dardait
vers le ciel; puis une fume trs noire et trs paisse montait dans
l'air, s'tendait sur l'horizon, obscurcissait tout l'atmosphre:
c'tait la raffinerie de ptrole de M. Clerc,  Coudekerque-Branche, qui
tait en feu.

A distance, le spectacle tait terrifiant; il avait la beaut sinistre
et sauvage des grandes catastrophes. On organisait les secours  la
hte, en se demandant quelles serait l'tendue et les consquences du
malheur. Cependant l'incendie s'activait, le train de Bruxelles qui
passe  vingt mtres environ de la raffinerie dut ralentir sa marche
pour traverser le passage dangereux.

Des wagons, les voyageurs distinguaient au milieu de la fume trois ou
quatre cylindres dont les surfaces de tle blanche trouaient l'pais
brouillard ambiant. De moment en moment, les fuses d'tincelles
clairaient les fts de ptrole entasss qui brlaient avec de lugubres
crpitements. Les rservoirs taient galement en feu.

Les douaniers, les pompiers, la police de Dunkerque, les autorits
civiles et militaires, un piquet du 110e de ligne, taient sur les
lieux. Mais la tche des sauveteurs n'tait pas aise. Il ne fallait pas
songer  rpandre de l'eau sur le foyer incandescent, sous peine de
fournir un aliment nouveau  la flamme. On requit tous les charretiers
afin d'aller chercher du sable pour touffer l'incendie. Cependant le
ptrole enflamm courait jusque dans les ruisseaux des rues...

Quand on pntre enfin dans le vaste immeuble incendi, un spectacle
affreux s'offre  tous les regards. Des dbris humains jonchent le sol:
on dcouvre deux squelettes carboniss. Il y a dix personnes sur le sort
desquelles on n'est pas fix et qui ont disparu.


LA BECQUE

Les mandres du parc ont conduit la jeune fille prs du vieux mur tout
brch, o la futaie est plus touffue, o les buissons de ronces et de
lierres cachent les plus dlicieux mystres. Entre deux branches, une
construction singulirement intressante s'est leve. Non que les
matriaux qui la composent soient d'une matire bien prcieuse: quelques
ftus d'herbes sches, de la laine tombe de la toison des troupeaux, et
par-dessus le plus doux des duvets, celui que la pinsonne a emprunt 
sa parure pour faire moelleuse la couche des petits. Mais l'habile
architecte l'a place admirablement, au beau milieu du grenier
d'abondance le mieux approvisionn. Aux alentours, chenilles,
vermisseaux, libellules, ne manquent pas, et le mnage, en acceptant sa
lourde responsabilit, s'est entour de prcautions.

Cependant, si retir soit, le nid, si paisse la broussaille, les alles
et venues du mari prvenant, les appels plaintifs de la femelle dvoue
 ses devoirs d'pouse et de mre, ont veill l'attention de quelqu'un.
Heureusement ce quelqu'un n'est ni un importun ni un ennemi. Au
contraire. Peut-tre qu'au fond, en gens tranquilles, pinson et pinsonne
prfreraient viter ces relations de bon voisinage. Mais comment en
vouloir  la gracieuse enfant qui s'est aventure souriante, parmi les
branchages pineux, et a risqu plus que sa vie, le velout de sa peau
dlicate, sans compter sa frache robe de mousseline, pour se mler de
donner la becque  la niche dont l'apptit est insatiable? Une grosse
affaire a d tre d'apporter jusque dans cet endroit inaccessible la
grosse chelle qui a permis cette ascension prilleuse. Le jardinier
bourru s'y est prt moiti grognant, moiti satisfait, vaincu par ce
qu'il y a de plus puissant au monde: le charme.

Cette jolie composition de M. Staples traduit  la perfection
l'vnement qui est considrable: ces enfantillages-l, c'est dj la
mre apparaissant sous la jeune fille!


LES CRIQUETS EN ALGRIE

L'Algrie et la Tunisie sont  nouveau prouves par les criquets. Par
un de ces caprices auxquels la nature semble se complaire, ce n'est pas
l'ennemi prvu attendu avec un grand dploiement des mesures dfensives
qui est venu fondre sur les vertes plantations algriennes; cette fois,
l'ennemi, insouponn, inattendu, est venu du dehors, reprsentant
l'invasion trangre dans toute sa brutalit.

Avoir lutt pendant des annes, organis le massacre, mobilis toute une
population, extermin les criquets jusque dans l'oeuf, et aprs tant
d'efforts, tant de labeurs, toucher presqu'au bout, entrevoir le jour
prochain o notre colonie serait enfin dbarrasse de la race indigne
de sauterelles qui le dvaste, et voir tout d'un coup se ruer sur
l'Algrie comme sur un pays conquis des hordes famliques d'insectes
venus du dsert, n'est-ce pas jeu cruel, preuve accablante, dmontrant
l'inanit des combinaisons humaines et lgitimant en quelque sorte la
rsignation fataliste avec laquelle les Arabes, eux, acceptent le flau
ail?

On l'avait oubli l'insecte nomade, le criquet plerin, fils du dsert.
Bien dur a t le rveil. Si les incursions de la sauterelle voyageuse
sont moins frquentes que celles des autres espces, s'espaant de
plusieurs annes, elles n'en sont que plus redoutables. L'acridien
migrateur, en mme temps qu'il est le plus grand parmi ses
congnres--il atteint jusqu' 6,5 cent.--est aussi le plus vorace, le
plus malfaisant. Dj la clameur qui nous arrive de l'autre ct de la
Mditerrane accuse de nombreux et irrparables dgts. Mais ce n'est
rien encore. Dans quelques jours, la ponte faite, clora une nouvelle
gnration de jeunes insectes aptres, mangeurs infatigables qui, si
l'on n'y met ordre, dvoreront jusqu'au chaume des pis qu'auront laiss
leurs parents moins voraces.

Les lecteurs de l'_Illustration_ sont du reste initis aux faits et
mfaits du criquet plerin; nous lui avons consacr un article le 19 mai
1888.

Le dessin que nous donnons complte cette description: le festin est
termin, les noces sont consommes; les sauterelles repues se sont
abattues sur un sol meuble et permable; elles procdent  la ponte;
l'une d'elles plonge son abdomen dans un trou cylindrique, cavit
naturelle ou creuse artificiellement par l'insecte au moyen d'un
appareil fouisseur qui termine son arrire-train. Chacune de ces loges,
larges d'un centimtre environ, et dont notre dessin donne la coupe en
plusieurs endroits, reoit une certaine quantit d'oeufs (de 80  90)
disposes en trois ranges; les oeufs oblongs, de couleur jauntre,
mesurent un centimtre chacun: une mucosit scrte par l'insecte les
runit et un bouchon de mucus servira de couvercle  ces nids.

Dans quinze, vingt, vingt-cinq jours, suivant les conditions
climatriques, la nature du sol, le degr d'humidit, cloront les
jeunes criquets,  moins que l'on n'crase dans l'oeuf la malfaisante
engeance.

L'invasion actuelle rvle une situation prcise, un danger sans cesse
menaant et montre l'insuffisance des mesures prises jusqu' ce jour. A
quoi sert de dtruire les sauterelles indignes si elles doivent tre
remplaces par le flot sans cesse renouvel de nouveaux envahisseurs. Il
serait temps d'entreprendre contre le criquet plerin la mme campagne
d'extermination qui a si bien russi pour le criquet indigne: relev
topographique des lieux de ponte et destruction des oeufs. Mais le
moyen? Sait-on seulement d'o vient cette multitude d'insectes qui,
obissant  l'on ne sait quel merveilleux instinct, prennent subitement
et comme  signal donn leur vol vers les campagnes fertiles de
l'Algrie? Du dsert, du centre de l'Afrique, rpondent avec hsitation
des savants. Voil qui manque de prcision. Or, il importe de connatre
les endroits d'origine de ces acridiens, de dcouvrir leurs gtes
habituels, les aires tendues o ils vivent disperss en temps ordinaire
et d'o la disette seule les chasse. Ce n'est que quand on connatra ces
foyers, ces rserves, que l'on pourra songer  faire aux insectes une
guerre mthodique d'extermination.

Il semble, dans ces conditions, que la nomination d'une mission d'tudes
charge de relever l'aire distributive des acridiens migrateurs
s'impose. Il n'est pas douteux que cette exploration ne donnerait de
prcieux rsultats.

Certes, cette nouvelle campagne sera ardue, longue, prilleuse et
ncessitera de grands sacrifices, mais c'est la seule solution
rationnelle possible du problme, et il faut y recourir. Il y va de la
scurit de nos deux belles colonies.

L. Wertheimer.



ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite et fin.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891.


X

Il avait crit rapidement, sans hsiter; sa lettre acheve il la relut,
et alors il eut une minute d'anantissement: comme il l'aimait! et
cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le
dsespoir quand il n'avait qu' laisser aller leur vie pour la rendre
heureuse. Le misrable, l'insens qu'il avait t!

L'indignation le tira de sa faiblesse; abaissant ses deux mains dans
lesquelles il avait enfonc sa tte, il reprit sa lettre, la mit dans
une enveloppe sur laquelle il crivit le nom d'Anie, et la plaa sous la
premire feuille de son buvard.

Il n'avait pas encore fini: doucement, avec mille prcautions, il ouvrit
un tiroir de son bureau ferm  cl, et, fouillant dedans sans froisser
les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de
Saint-Christeau; puis, l'allumant  la bougie, il le dposa dans la
chemine o il brla avec une grande flamme qui claira tout son
cabinet, du plancher au plafond.

Cette fois tout ce qu'il avait combin tait accompli; maintenant il
pouvait rejoindre sa femme: quatre heures allaient sonner, il lui
restait trois heures  vivre pour elle.

Quand il entra dans la chambre, elle leva la tte.

--Te voil? dit-elle.

Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.

--Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai t retenu, je t'expliquerai.

--Mais je ne t'en veux pas.

Moins troubl il eut remarqu que, pour une femme qui s'veille, la voix
d'Anie tait trangement tremblante; mais, tout  son motion, il ne ft
pas cette observation.

C'est qu'en ralit Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'tait
mise au lit  son heure habituelle, ne venait pas de s'veiller.

En recevant la dpche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour
dner, elle avait prouv une commotion violente, hors de toute
proportion, semblait-il avec un fait si simple.

Pourquoi restait-il chez le baron? Comment oubliait-il la promesse qu'il
lui avait laite de revenir immdiatement? Et, ce qui tait plus grave,
comment ne pensait-il pas qu'aprs les craintes qu'elle lui avait
montres, cette dpche allait la jeter dans l'inquitude et dans
l'angoisse?

C'tait la premire fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois
qu'il la laissait dner seule; et toujours pour le baron. Que lui
mnageait donc cette liaison qui l'pouvantait?

Elle ne put pas dner, et de bonne heure elle monta  sa chambre,
s'imaginant qu'elle serait l moins mal que partout ailleurs pour
attendre. Alors elle calcula le moment o il pouvait rentrer; et, ses
comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre 10 et 11
heures.

Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant
ses yeux et elle ne comprenait rien  ce qu'elle lisait. Si elle
continuait ainsi, les minutes seraient ternelles. S'enveloppant d'un
chle, elle sortit sur la vranda pour suivre le mouvement de la
rivire. C'tait la basse mer et il ne se passait rien sur la rivire
qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses; la nuit tait sombre;
rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pt occuper son
esprit et l'emporter au pays de la rverie o le temps se dvore sans
qu'on sache comment.

Aprs un certain temps elle revint  son livre, le changea pour un
nouveau qui peut-tre serait plus attachant; l'abandonna bientt comme
elle avait fait du premier; retourna sur la vranda; tcha de deviner ce
qu'elle ne voyait pas; rentra dans sa chambre; descendit au
rez-de-chausse pousseter une vitrine qui tout  coup se trouva avoir
besoin d'tre nettoye; cassa deux bibelots; se fcha contre sa
maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil o
elle resta jusqu' dix heures.

Alors elle se dshabilla lentement, et fit une coquette toilette de
nuit: puisqu'il avait paru surpris, presque fch la premire fois
qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en ft ainsi ce
soir-l: la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne
pensait pas  lui adresser le plus lger reproche.

Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait dur alors qu'elle
pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilit et l'obscurit
du lit; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais
l'intervalle qui s'coulait entre l'une et l'autre tait si long qu'elle
s'imaginait toujours que le mcanisme s'tait srement arrt.

Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure;
tait-ce possible? Pourquoi ne rentrait-il point? Que lui tait-il
arriv? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas tre arrt, assassin,
sur la route dserte? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.

Elle se releva pour lire sa dpche qu'elle savait par coeur: A ce
soir; ce n'tait pas: Je rentrerai tard qu'il avait dit. A ce soir!
c'tait srement avant minuit. Et il tait une heure et demie; deux
heures, deux heures et demie.

La fivre la dvorait; il y avait des moments o elle coutait les
bruits du dehors avec une anxit si intense que son coeur s'arrtait et
restait sans battre.

Enfin, un peu aprs que la demie de deux heures eut sonn, elle reconnut
sur le gravier du jardin le pas qui tait si familier  ses oreilles,
et, instantanment, une fracheur pntrante succda  la flamme qui la
dvorait: lui! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir,
puisqu'il arrivait! est-ce que mille raisons qui se prsentaient  son
esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une
seule, n'avaient pas pu le retarder?

Cependant elle fut surprise des prcautions qu'il prit dans l'escalier,
et aussi qu'il passt par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite
dans leur chambre: il ne sentait donc pas l'impatience, pousse jusqu'au
paroxysme, avec laquelle elle l'attendait.

N'y tenant plus, elle pensa se jeter  bas de son lit pour courir  lui
et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas l comme un tendre reproche qui
pourrait le peiner? alors elle crut que le mieux tait de ne pas bouger
et de paratre dormir.

C'est pourquoi, lorsqu'il carta le store et projeta sur elle la lumire
de sa bougie, il la trouva plonge dans un sommeil si parfait, que
quelqu'un qui n'et pas t boulevers comme lui se serait  coup sr
demand s'il tait naturel.

A travers ses paupires mi-closes, Anie avait vu le visage convuls que
la bougie clairait, et cette remarque, s'ajoutant  toutes ces
prcautions pour ne pas la rveiller, l'avait rejete dans l'inquitude.

Que se passait-il donc? Ou plutt que s'tait-il pass?

La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet tant
ferme, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit,
ce qui et permis  son regard de passer par-dessus la tablette de la
chemine, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son
mari avait d s'asseoir  son bureau, plac devant la chemine.

Heureusement les dispositions des deux pices et de leur ameublement
pouvaient lui venir en aide: le lit, la glace sans tain, ainsi que le
bureau de Sixte, taient placs sur une mme ligne, et en face, au mur
oppos dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et
bordure dcors d'estampage, tait accroch, inclin de telle sorte
qu'il refltait le bureau et la chemine. Qu'elle trouvt sur son
oreiller une position d'o son regard, en passant  travers la glace
sans tain, irait jusqu' ce miroir, et elle verrait ce que faisait son
mari.

Sans mouvements brusques, qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut
assez facile, et alors elle l'aperut crivant.

Comme son visage tait sombre, comme sa main paraissait agite! de temps
en temps, il s'arrtait un court instant, pour reprendre aussitt avec
une dcision et un emportement qui disaient la nettet de sa pense,
autant que la violence de son motion. Quand elle le vit, sa lettre
acheve, enfoncer sa tte entre ses mains, tout en lui trahissait une
telle douleur, un anantissement si dsespr, qu'elle ne respirait
plus.

A qui crivait-il? Qu'crivait-il? Cette lettre tait donc bien
terrible, qu'elle le bouleversait  ce point.

Elle le vit aussi crire l'adresse sur l'enveloppe, et  sa brivet il
lui sembla que c'tait un simple nom, court comme le sien, form
seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui crivait-il,
quand il n'avait que la porte  ouvrir pour tre prs d'elle?

Il y avait l une question qu'elle se sentait trop affole pour
rsoudre, ou mme pour l'examiner.

D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrter pour rflchir, ni
pour revenir en arrire.

Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur
laquelle elle voyait un timbre, il lui avait sembl que c'tait le
testament de son oncle Gaston; mais le mouvement par lequel il l'alluma
 la bougie et la dposa dans la chemine fut si rapide qu'elle ne put
pas tre certaine qu'elle ne se trompait pas; une flamme claire reflte
par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle pera l'obscurit
pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.

Presqu'aussitt il entrait et venait  elle: ce fut miracle qu'elle ne
se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jett pas perdue
dans ses bras quand il prit place prs d'elle.


XI

Dj les bruits de la ville et du port commenaient confus dans le
lointain, quand, bris et ananti par les motions, il s'tait endormi
sur l'paule d'Anie.

Pendant plus d'une heure, elle tait reste immobile, pour ne pas
troubler ce lourd sommeil, si poignant que ft son angoisse de savoir ce
qu'tait le papier plac dans le buvard,  propos duquel son imagination
affole envisageait les choses les plus terribles, n'osant pas s'arrter
 celle-ci plutt que celle-l, mais n'osant pas davantage en rejeter
aucune. Qu'elle pt se lever avant lui, elle verrait ce papier. Qu'au
contraire il se levt le premier, elle resterait en proie  son anxit.

Cependant les vitres des fentres blanchissaient du ct de l'est, le
ciel se rayait de bandes claires qui annonaient l'approche du jour:
encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil 
l'heure ordinaire.

Il fit un mouvement; elle crut qu'il s'veillait, mais il abandonna
seulement son paule, et alors, avec prcaution, elle put se laisser
glisser  bas du lit.

A pas touffs, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait
pas t referme, et elle put la gagner sans qu'il bouget. Vivement
elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais, le jour
n'tant pas assez avanc pour qu'elle en pt lire la suscription, elle
courut  la fentre, dont elle carta le rideau.

Anie.

Elle ne s'tait pas trompe: frmissant de la tte aux pieds sous la
main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe
avec une pingle qu'elle tira de ses cheveux.

Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la
chambre, elle vint au lit o elle s'abattit sur son mari qu'elle
enveloppa de ses deux bras:

--Mourir!

Il la regarda hbt, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa
main:

--Tu as lu?

--Est-ce que je dormais!

--Puisque tu as lu, je n'ai rien  ajouter.

--Tu es fou.

--Hlas!

--Mais cette fortune, tout ce que nous possdons, c'est  toi.

--J'ai brl le testament.

--Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette!

--Ton pre ne doit rien.

--Tu ne le connais pas; mon pre paiera comme tu paierais toi-mme: ta
mort n'acquitterait rien; et, quand mme elle te librerait, crois-tu
que nous voudrions de la fortune  ce prix?

--Je ne veux pas ruiner ton pre, te ruiner toi-mme.

--Mais comprends donc que nous paierons: tu dois, nous devons; cette
fortune est la tienne, non la ntre; et ft-elle  nous qu'il en serait
exactement de mme. Tu dis que tu as rflchi! Mais non, tu n'as pas
rflchi; sous un coup de dsespoir tu as perdu la tte. Est-ce que nous
pouvons avoir rien de plus prcieux que ta vie? Imagines-tu donc que si
tu mourrais je ne mourrais pas avec toi,  mon bien-aim?

Tout en parlant avec une vhmence dsordonne, elle le pressait dans
ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnment.

--Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle; mais est-ce m'aimer que vouloir
m'abandonner? Est-ce que tout n'est pas prfrable  la sparation, la
ruine, la misre! Qu'importe la misre! Est-ce que je ne la connais pas?
Que serait ce repos dont tu parles? Tu ne veux pas que je sois amoindrie
par la faute de mon mari coupable. En quoi serais-je amoindrie quand
nous aurons pay ce que tu as perdu?

Cet lan le bouleversait, l'branlait.

--Je ne peux rien demander  ton pre, dit-il.

--Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de
retour avec mon pre. Ce soir tu paies.

--O veux-tu que ton pre trouve cette somme?

--Je n'en sais rien, il la trouvera; il empruntera; il vendra.

--Sa terre qu'il aime tant!

--Sa terre n'a jamais t  lui; elle est  toi.

--Votre gnrosit, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus
misrable des hommes? Quel personnage serais-je dans le monde?

A ce mot, elle reprit courage et respira: puisqu'il envisageait
l'avenir, c'est qu'il tait touch.

--Personne a-t-il t jamais dshonor pour une dette de jeu qu'on paie?
Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste! Pourvu que nous soyons
ensemble, tous les pays nous seront bons.

Le temps pressait; il fallait hter les dcisions: ce qui n'tait
possible avec une conscience chancelante et dvoye que si elle prenait
la direction de leur vie.

--Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller  ton bureau comme 
l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vrit au gnral: dans une
heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il
apprenne la vrit de ta bouche, si fcheux que puisse tre pour toi cet
aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lvres sur les
miennes, que je puis avoir confiance en toi.

Rassure par ce serment, autant que par l'treinte toute pleine de
reconnaissance et de promesse d'amour et de remords avec laquelle il
avait rpondu  son adieu, elle partit pour Ourteau, en mme temps qu'il
se rendait  son bureau.

A peine arriv, son gnral le fit appeler; il avait pass une mauvaise
nuit et pour s'en soulager il prouvait le besoin d'avoir quelqu'un 
secouer.

--Avez-vous t vous promener ce matin, vous? dit-il.

--Non, mon gnral.

--Effectivement ne sentez pas le salin.

--J'ai pourtant pass une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant
cette occasion.

--Avec Mme Sixte? Drle d'ide!

--Non, mon gnral, tout seul; et une nuit terrible pour moi.

--Ah! bah!

Immdiatement Sixte raconta ce qui s'tait pass, sans rien attnuer.

--Deux cent soixante-seize mille francs! s'cria le gnral. tes-vous
fou?

--Je l'ai t.

--Et aprs? Payez-vous ou ne payez-vous pas?

--Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son pre
paiera.

Le gnral s'tait lev et, dans un accs de colre, il arpentait son
cabinet en tranant la jambe.

--Un officier attach  ma personne! grognait-il.

Il s'arrta devant Sixte:

--Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire?

--Disparatre, mon gnral, si vous voulez me rendre ma libert.

--Votre libert! Je vous la f... On n'a jamais vu a. Deux cent
soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus! Mais c'est
idiot!

Puis, sentant la colre le gagner alors que la colre lui tait
dfendue, il renvoya Sixte:

--Allez faire votre besogne, monsieur.

Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau: il paraissait
calm.

--tes-vous en tat d'couter un bon conseil? dit-il. Partez pour le
Tonkin. Mon frre est dsign pour un commandement l-bas; s'il n'a
personne, il voudra peut-tre bien vous emmener. Dans deux ans, quand
vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dpche dans ce sens.

--Cette dernire preuve d'intrt que vous me donnez me touche au coeur.

--C'est gal; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres
diables s'exterminent  faire leur vie, il y ait des gens heureux qui
prennent plaisir  dfaire la leur.

Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son
cocher; quand elle arriva, son pre et sa mre virent  sa physionomie
crispe qu'ils devaient se prparer  un coup cruel.

Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son pre coutant
accabl, sa mre l'interrompant par des exclamations indignes.

--Est-ce que ton mari s'imagine, s'cria Mme Barincq, que nous allons
encore payer cette somme et nous rduire  la misre pour lui?

Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston: comment Sixte
l'avait trouv; pourquoi il n'avait pas voulu le produire; comment il
l'avait brl.

--C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant  sa
mre.

Mais celle-ci ne se rendit pas:

--Qui prouve que ce testament tait bon? dit-elle.

Sur cette rplique, son mari intervint:

--Il est vident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait
dpos entre les mains de Rbnacq, et qu'il tait parfaitement valable.

--Valable ou non, il n'existe plus.

--Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.

--Tu paierais!

--Quel moyen de faire autrement?

--Ruine une fois encore! Que ne suis-je morte avant!

Ce n'tait pas tout de vouloir payer, il fallait savoir o et comment
trouver l'argent ncessaire. Le pre et la fille s'en allrent chez
Rbnacq; mais, quand le notaire eut entendu le rcit d'Anie, il leva au
ciel des bras dsesprs.

--Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait  prter deux cent
soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, dj hypothque
pour cent-dix mille.

--Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.

--a dpend pour qui, et a dpend aussi du moment. Considrez d'autre
part que la proprit est en transformation; que les travaux entrepris
sont  leur dbut, qu'ils ne donneront leurs rsultats que dans
plusieurs annes; et que, pour bien des gens, ils ont enlev au moins la
moiti de sa valeur  la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est
celui des prteurs. Sans doute nous aurons des objections  leur
opposer; mais comment seront-elles accueillies? En tout cas, je n'ai pas
prteur pour pareille somme, et dans ces conditions.

--Ne pouvez-vous pas trouver ce prteur chez un autre notaire? demanda
Anie.

--Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous
prsenter; mais enfin, nous, pouvons voir  Bayonne.

--Je vous emmne avec mon pre.

Rbnacq hsita, puis il finit par se rendre.

Il tait une heure de l'aprs-midi quand ils arrivrent  Bayonne, et
quatre heures quand Barincq eut vu avec Rbnacq les sept notaires de la
ville: quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du
temps; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer  des
estimations.

--Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'tait un devoir de
tenter l'exprience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une dmarche,
et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi: voir M.
d'Arjuzanx, qui certainement doit tre chez lui, puisqu'il attend Sixte;
allons  Biarritz.

En effet, le baron tait chez lui, et tout de suite il reut Barincq et
Rbnacq.

--Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me prsente, dit Barincq,
c'est en mon nom personnel, mais en me substituant  lui.

Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il
avait prise.

--C'est donc comme votre dbiteur de la somme totale de trois cent
quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements
il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.

--Des arrangements!

--Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rbnacq, voulant venir
en aide  son vieux camarade, dont l'motion faisait piti.

--Et j'ajoute, continua Barincq, que les dlais que vous fixerez sont
accepts d'avance,  la seule condition qu'ils seront raisonnablement
chelonns.

--Vous tes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.

--Je l'ai t.

--Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque
vous, riche propritaire, vous vous substituez  votre gendre qui n'a
rien, et faites vtre sa dette.

Il y eut une pause qui obligea Barincq  rpondre:

--Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul dbiteur.

D'Arjuzanx, qui s'tait assis, se leva.

--Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires; il s'agit d'une dette de
jeu qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire
pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne
vous accepte donc pas comme dbiteur; je garde celui que j'ai.

--Vous venez de reconnatre qu'il est sans fortune.

--Justement, et c'est pour cela que je tiens  lui, ce qui vous prouvera
que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. Votre gendre
a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amiti. Il m'a pris la
femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne sommes pas
quittes.

Quand Barincq et Rbnacq furent descendus dans la rue, ils marchrent
longtemps cte  cte sans changer un seul mot.

--Quel homme! dit tout  coup le notaire.

--Et il aurait pu tre le mari de ma fille! Si coupable que soit le
malheureux Sixte, au moins a-t-il du coeur.

Ils arrivaient au chemin de fer.

--C'est gal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pens
qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les
miennes.

--Et maintenant?

--Maintenant, il ne nous reste qu' vendre Ourteau.

--Mais  cette saison, dans ces conditions, ce sera un dsastre.

--Eh bien, ce sera un dsastre.

--Mon pauvre ami!

--Oui, le sacrifice sera dur; j'aimais cette terre d'un amour de
vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs; mais je dois me
dire qu'en ralit je n'en ai jamais t propritaire, et que, si le
testament avait t produit en temps, tout cela ne serait pas arriv: je
ne me serais pas install  Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces
travaux; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pens  me demander Anie; Sixte ne
l'aurait pas pouse, et aujourd'hui je ne tomberais pas lourdement
d'une position fortune dans la misre.

[Illustration.]


XII

La demie aprs six heures allait sonner au cartel des bureaux de
l'_Office Cosmopolitain_, et Barnabe, dans l'embrasure d'une fentre,
guettait au loin sur le boulevard l'arrive de l'omnibus du chemin de
fer de Vincennes.

A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet,
accompagn d'un client, et dans leurs cages, derrire leurs grillages,
tous les employs se plongrent instantanment dans le travail.

--Barnab, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

--On ne le voit pas encore.

--Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant,
laissez-moi vous expliquer...

Mais M. Chaberton, sans couter, alla  l'un des grillages:

--M. Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient
prtes demain matin, dit-il.

--Elles le seront, monsieur.

Il s'adressa  un autre guichet:

--M. Morissette, vous prparerez demain, en arrivant, un tat des frais
Ardant.

--Oui, monsieur.

--Un point trs important  noter, continuait le client...

Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations
de la dernire heure, continuait sa tourne devant les cages de ses
employs.

--M. Barincq, dit-il, votre bois est-il termin?

--Il le sera dans une demi-heure.

--Pas trop de scheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le
mouvement.

Barnab fit un pas en avant:

--L'omnibus, dit-il.

M. Chaberton jeta son pardessus sur son paule, fit passer sa canne de
dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du
client, dcid  ne pas le lcher.

Une fois qu'il eut tir la porte, un brouhaha s'leva dans les bureaux,
et, immdiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe  alcool qu'il
alluma.

--On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanires, voil les
salets anglaises qui commencent.

--On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, rpondit Spring,
les grossirets de M. Belmanires continuent.

Contrairement  la coutume, Belmanires ne se fcha pas.

--Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas
comme la vie; la vie est varie, les habitudes sont monotones. Je suis
grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq,
au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois,
dessine des bois pour l'_Office Cosmopolitain_, o il a t bien heureux
de retrouver sa place.

--Ne mlez donc pas M. Barincq  vos sornettes, rpliqua le caissier
avec autorit.

--Ce que je dis l n'a rien de dsagrable pour M. Barincq, continua
Belmanires sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut
qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout  coup ruin, et qui a
l'nergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si
j'ai blagu autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui,
et, puisque l'occasion se prsente de lui dire ce que je pense, je le
dis. Voil comme je suis, moi; je dis ce que je pense, tout ce que je
pense, franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents.
Vous entendez, M. Morissette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.

Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur, la porte
d'entre en s'ouvrant le fit taire.

--Mister Barincq? dit une voix  l'accent tranger.

--Il est ici, rpondit Barnab en amenant celui qui venait d'entrer
devant le grillage de Barincq.

--Do you speak english?

--M. Spring! appela Barincq.

A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha; alors un dialogue en
anglais s'engagea entre lui et l'tranger.

--Ce gentleman dit, traduisit Spring, qu'il a vu au Salon deux tableaux
signs Anie qui lui ont plu et qu'il est dispos  les acheter; ayant
trouv votre adresse au _Cosmopolitain_ dans le livret, il dsire savoir
le prix de ces tableaux.

--Mille francs, dit Barincq.

--Ce gentleman, continua Spring, dit qu'il les prend tous les deux pour
quinze cents francs si vous voulez; et que si Mme Anie a d'autres
tableaux du mme genre, c'est--dire reprsentant des paysages du mme
pays, dans la mme coloration claire, il les achtera peut-tre; il
demande  les voir.

--Expliquez  ce gentleman, rpondit Barincq, qu'il peut venir demain et
aprs-demain  Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui
l'itinraire  suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.

Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte  Spring et s'en
alla:

CHARLES HALIFAX
75, Trimountain Str. Boston.

Barincq n'eut pas le temps de recevoir les flicitations de ses
collgues, press qu'il tait d'achever son bois pour porter cette bonne
nouvelle rue de l'Abreuvoir.

Lorsqu'il entra dans l'atelier o sa femme et sa fille taient runies,
Anie vit tout de suite  sa physionomie qu'il tait arriv quelque chose
d'heureux.

--Qu'est-ce qu'il y a? demande-t-elle.

Il raconta la visite de l'Amricain.

--H! h! dit Anie.

--H! h! rpondit Barincq comme un cho.

--Quinze cents francs!

Et. se regardant, ils se mirent  rire l'un et l'autre.

--H! h!

--H! h!

Mme Barincq n'avait pas pris part  cette scne d'allgresse.

--Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.

--Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.

--Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succs pour Ourteau? dit Anie.

--Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'cria Mme Barincq.

--Sois donc plus juste, maman. C'est  Ourteau que je dois un mari que
j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris  voir. Sans Ourteau, je me
fabriquerais de jolies robes en papier pour pcher un mari que je ne
trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais  peindre des tableaux
d'aprs la mthode de l'atelier... que les Amricains n'achteraient
pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous
vivre, cela ne vaut-il pas la fortune?

F I N

Hector Malot.

[Illustration.]






End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891, by Various

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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