Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844

Author: Various

Release Date: June 1, 2014 [EBook #45855]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0059, 13 AVRIL 1844 ***




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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.      --  10        --    20       --    40 fr.

N 59. Vol. III.--SAMEDI 13 AVRIL 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.



SOMMAIRE.

Albert Thorwaldsen--1770-1844. _Portrait de Thorwaldsen. Bas-Reliefs du
Jour et de la Nuit_.--Petits Pomes du Nord. _L'Orage; la
Mort_.--Algrie. Expdition de Biskarah. _Carte de Constantine 
Biskarah; les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes: Vue
de Mehounech_.--Courrier de Paris. _Accident arriv au ballon de M.
Kirsch_.--La Frgate  vapeur le Princeton. Gravure.--Histoire de la
Semaine.--Salon de 1844. (4e article.) _Abdication de Napolon_, par M.
Janet-Lange; _Vision de Saint Jean, par Bonnegrce; Passage du Rummel
par une Caravane d'Arabes, par M. T. Frre; Vue prise de Tripoli, par M.
Marilhat; la rue Hourbarych, au Caire, par M. Chaenton_.--Le Dernier des
Commis Voyageurs. Roman par M. *** Chap III. Le double
Mystre.--Mont-de-Pit de Paris.--Arithmtique pittoresque. _Dix-neuf
Gravures par Cham._--Bulletin bibliographique.--Modes de Longchamp.
_Cinq Gravures._--Rbus.



Albert Thorwaldsen.

1770-1844.

[Illustration: A. Thorwaldsen sculpteur danois, dcd le 25 mars 1844.]

En 1770, un pauvre sculpteur islandais, nomm Golskalk Thorwaldsen, vint
avec sa jeune pouse, la fille d'un ecclsiastique, chercher fortune 
Copenhague. Pendant la traverse, sa femme lui donna un fils qu'on
appela Albert ou Bertel, et qui devait rendre un jour son nom immortel.

Le premier jouet du jeune Thorwaldsen fut un ciseau. A peine eut-il la
force de tenir cet instrument, qu'il aida son pre  sculpter des ttes
ou des statues de bois pour les navires danois. Les heureuses
dispositions dont il se montrait dou frapprent ses parents, qui, ne
pouvant lui donner des matres particuliers, l'envoyrent  l'cole
gratuite des arts de Copenhague. D'abord il ne se distingua pas de ses
autres condisciples; mais bientt son gnie naturel se dveloppa, et, en
1787, il remporta la mdaille d'argent. A cette poque, il n'avait
d'autre ambition que d'embrasser la profession de son pre, et de
sculpter des figures allgoriques ou des ornement pour les navires; mais
la Providence lui rservait de plus hautes destines. Le peintre
d'histoire Abildgaard s'attacha  lui, et lui donna des leons
particulires dont il ne tarda pas  profiter. En 1789, il remporta un
second prix, et deux annes plus tard, sa composition de _Hliodore
chass du temple_ lui valut la mdaille d'or et le patronage d'un
ministre, le comte Reventlow; enfin, en 1793, il remporta le grand prix
de Rome, c'est--dire il obtint une pension d'environ 1,200 fr.,
garantie pendant trois annes de sjour dans la mtropole du monde
chrtien.

[Illustration: Le Jour, bas-relief par Thorwaldsen.]

[Illustration: La Nuit, bas-relief par Thorwaldsen.]

Toutefois, avant de partir pour Rome, le jeune laurat passa encore deux
annes dans sa patrie, occup d'tudes srieuses. Il ne s'embarqua que
le 20 mai 1796,  bord d'une frgate danoise. Le voyage fut long et
pnible: la frgate relcha dans un grand nombre de ports, et n'arriva 
la hauteur de Rome qu'au mois de mars de l'anne suivante. Ds qu'il fut
install  Rome, Thorwaldsen se mit au travail; mais plus il faisait de
progrs dans son art, plus il dsesprait de s'lever jamais au degr de
perfection qu'avaient atteint les grands matres dont il tudiait, les
chefs-d'oeuvre. Comparait-il ses ouvrages  ceux qu'il admirait avec
tant d'enthousiasme tout autour de lui, il reconnaissait si bien son
infriorit, qu'il prenait un marteau et brisait de ses propres mains
les productions trop faibles de sa jeunesse. Vainement ses amis lui
prodiguaient des loges et des encouragements mrits, il ne les
coutait pas, et, mcontent de lui-mme, il jonchait le sol de son
atelier de statues indignement mutiles.

Trois annes se passrent ainsi. Le temps tait venu o sa pension ne
devait plus lui tre paye. Pauvre, inconnu, trop modeste pour tirer
parti de son talent, Albert Thorwaldsen s'tait dcid  retourner dans
sa patrie. A quoi tient parfois la destine d'un grand homme? Il allait
partir, en 1805, quand il fit la rencontre d'un riche Anglais qui savait
aimer et protger les arts. M. Hope, visitant un jour son atelier, fut
frapp de la beaut d'une statue de Jason que le jeune sculpteur danois
venait d'achever en terre; il lui en demanda immdiatement une semblable
en marbre, et il la lui paya si gnreusement, que Thorwaldsen, voyant
son existence assure pour longtemps, renona  son projet, et se fixa
dfinitivement il Rome.

A dater de cette poque, sa fortune s'accrut chaque anne avec sa
rputation; il devint en peu de temps l'mule de Canova; les riches
connaisseurs de l'Europe se disputrent ses statues, et surtout ses
bas-reliefs; tous les trangers de distinction qui venaient  Rome
s'empressaient d'aller visiter son atelier  la _Casa Buti_ sur la
_Piazza Barberini_. Sa galerie particulire passait  juste titre pour
l'une des collections prives les plus intressantes qu'il y et  Rome:
outre un certain nombre de ses sculptures, il y avait runi un choix
remarquable de tableaux des artistes modernes en renom qui avaient
habit Rome pendant son sjour. Sa bont et sa modestie galaient son
mrite. On raconte de lui une foule d'actions gnreuses et
dsintresses. Le dernier roi de Prusse, pour ne citer qu'un exemple,
lui avait fait demander une statue: Sire, lui rpondit Thorwaldsen, il
y a en ce moment  Rome un de vos fidles sujets qui serait plus capable
de moi de s'acquitter,  votre satisfaction, de la tche dont vous
daignez m'honorer. Permettez-moi de le recommander  votre royale
protection. Ce rival que Thorwaldsen recommandait si noblement au roi
de Prusse tait Rodolphe Schadow, dont un voit aujourd'hui la tombe 
l'glise d'_Andra delle Fratte_  Rome. Il se trouvait alors dans une
position gne. Il fit pour son souverain un de ses plus charmants
chefs-d'oeuvre, sa _Fileuse_.

La plupart des tableaux dont se composait sa galerie particulire,
Thorwaldsen les avait achets ou commands  de jeunes artistes qui,
ainsi que lui, devaient acqurir plus tard de la fortune et de la
gloire, mais qui alors vgtaient, encore dans la misre et dans
l'obscurit; il en devait d'autres  l'amiti d'anciens condisciples
devenus dj clbres comme lui. On y remarquait des toiles ravissantes
signes Overbeck, Cornlius, W. Schadow, Koch, Carstens, Welter, Meier,
Kraft, Sanguinetti, etc... Aucun autre artiste aussi distingu n'eut un
pareil nombre d'amis! Quel plus bel loge pouvons-nous faire de son
caractre?

En 1819, la ville de Lucerne commanda  Thorwaldsen un monument qu'elle
avait rsolu d'lever  la mmoire des soldats suisses morts aux
Tuileries le 10 aot 1792.--Ce monument, dont il composa le modle, fut
excut depuis par un jeune artiste de Constance nomm Ahorn. Tous les
trangers qui visitent la Suisse vont l'admirer. Un lion de grandeur
colossale (il a neuf mtres de long et six mtres de haut), perc d'une
lance, expire en couvrant de son corps un bouclier fleurdelis qu'il ne
peut plus dfendre, et qu'il soutient avec les griffes. Il est sculpt
en bas-relief dans une grotte peu profonde creuse, elle, dans un pan de
rocher absolument vertical, que couronnent des plantes grimpantes, et du
haut duquel se prcipite un filet d'eau au milieu d'un bassin dispos
tout exprs pour le recevoir. Au-dessus du lion sont gravs les noms des
soldats et des officiers morts le 10 aot, et  quelques pas de la
grotte s'lve une petite chapelle avec cette inscription:

HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI.

INVICTIS PAX.

Thorwaldsen s'tait rendu  Lucerne, pour voir l'emplacement rserv 
ce monument. Il saisit avec joie cette occasion d'aller revoir son pays
natal. Pendant le court sjour qu'il fit  Copenhague, Frdric VI, le
roi rgnant, s'occupait de faire reconstruire l'glise Notre-Dame, _vor
Frue Kirke_, presque entirement dtruite par le bombardement de 1807.
Il commanda  son illustre sujet les statues du Sauveur, de saint,
Jean-Baptiste et des douze aptres.--Thorwaldsen revint bientt  Rome,
o il travailla sans relche  la composition et  l'excution de ces
chefs-d'oeuvre. J'ai visit, au palais Barberini, dit M. Valry,
l'atelier de Thorwaldsen, qui,  Rome, semble avoir succd  Canova
dans l'opinion europenne, et dont le talent pur, svre, potique, lui
est en quelque point suprieur, particulirement dans les
bas-reliefs.--Ses treize statues colossales du Christ et des aptres
sont une noble composition; le Christ, surtout, figure originale,
empreinte du gnie simple et sublime de l'vangile, a la majest sans
terreur du Jupiter Olympien. Ces statues, destines  la cathdrale de
Copenhague, montrent l'embarras qu'prouve le protestantisme de la
nudit de son culte, et la pompe nouvelle qu'il cherche aujourd'hui 
lui donner. Thorwaldsen, malgr ses vingt annes de sjour  Rome, est
rest compltement homme du Nord, et son pre aspect, qui n'te rien 
sa politesse et  sa bienveillance, forme un vrai contraste avec ses
ouvrages, imits, inspirs de l'art grec, et les physionomies italiennes
qui peuplent son atelier. Nous n'avons pas eu le bonheur de voir le
grand sculpteur danois; mais quelques-uns de nos amis, plus heureux que
nous, nous ont affirm que l'aspect de Thorwaldsen n'avait rien d'pre,
comme dit M. Valry.--Sa belle tte, plus noble encore que ses plus
sublimes crations, rayonnait, de haut l'clat du gnie, et respirait en
mme temps une affectueuse bont. Ses longs cheveux blancs, retombant en
boucles soyeuses sur ses paules, lui donnaient, dans les dernires
annes de sa vie, l'air d'un barde inspir; ses yeux bleus, qui
semblaient toujours clairs par le feu de son me tendre et exalte,
avaient une douceur d'expression incomparable. Rien qu' le voir, dit
un critique anglais, on ne pouvait s'empcher de l'aimer.

Thorwaldsen ne revint dfinitivement dans sa patrie qu'en 1858, aprs
quarante-deux annes d'absence. Il rentra en triomphateur dans cette
ville  laquelle il rapportait ses plus beaux chefs-d'oeuvre, et qu'il
ne devait jamais quitter. Le jour de son arrive fut un jour de fte
nationale; une foule immense se porta  sa rencontre et salua son retour
des plus vives acclamations. Les potes composrent des vers en son
honneur. Le roi Christian VIII, qui l'avait connu  Rome et qui s'tait
li avec lui d'une troite amiti, le nomma conseiller de confrence et
directeur de l'Acadmie des beaux-arts de Copenhague.

Le 25 mars dernier, Thorwaldsen se rendit, selon son habitude, au
thtre. Avant que le spectacle ft commenc, il tomba  la renverse sur
son fauteuil. On l'emporta aussitt dans sa maison; mais tous les
secours furent inutiles. Quelques minutes aprs il rendit le dernier
soupir, sans avoir essay de profrer une parole, sans avoir pouss la
plus lgre plainte. Il achevait, sa soixante-quatorzime anne. Le jour
mme de sa mort il avait travaill  un buste de Luther et  une statue
d'Hercule, qu'il devait terminer bientt pour le palais de
Christianburg.--Le samedi 30 mars, sa dpouille mortelle a t ensevelie
dans l'glise de Holm. Toute la population de Copenhague assistait aux
funrailles de ce grand artiste, qui avait eu le bonheur rare de runir
les qualits du coeur  celles de l'esprit.

Thorwaldsen laisse un nom qui ne prira jamais. Il nous serait
difficile, on le conoit, de porter ds aujourd'hui un jugement sur ses
oeuvres, dissmines dans presque toutes les capitales de l'Europe; 
peine mme si nous pourrions en donner une liste complte. La postrit
ratifiera, nous n'en doutons pas, la haute opinion que ses contemporains
ont toujours eue de son talent. Il restera, si ce n'est le premier, du
moins le second des sculpteurs de la premire moiti du dix-neuvime
sicle; car on l'a souvent compar  Canova, et la majorit des
connaisseurs a toujours persist  placer Thorwaldsen au-dessus de son
illustre rival.--On l'a dit avec raison, dans les plus beaux
chefs-d'oeuvre de Canova, un got pur et exerc trouve des dfauts 
corriger; les plus faibles ouvrages de Thorwaldsen offrent des beauts
qui enchantent. Canova l'emporte peut-tre dans les statues; mais dans
les bas-reliefs, Thorwaldsen se montre inimitable.

Le Danemark, l'Italie et l'Angleterre possdent actuellement les
principaux chefs-d'oeuvre de Thorwaldsen. La villa Sommariva du lac Como
s'honore encore de montrer aux trangers le _Triomphe, d'Alexandre_,
command jadis par Napolon pour le palais Quirinal; les bas-reliefs si
connus du _Jour_ et de la _Nuit_, et dont l'_Illustration_ donne une
reproduction exacte, sont devenus la proprit de lord Lucan; M. Hope a
toujours conserv le _Jason_, et depuis il a achet la _Psych et le
Gnie et l'Art_; au duc de Bedford appartient le bas-relief de _Psych;
Hb_ dcore la galerie de lord Ashburton; _Ganimde_ est le principal
ornement de celle de lord Egerton.--A Rome nous retrouvons,  la
chapelle Clmentine, le tombeau de Pie VII; au Panthon d'Agrippa, le
_Cnotaphe du cardinal Consalvi_; dans le palais pontifical, les stucs
d'un lambris reprsentant _Alexandre  Babylone.--Le palais de
l'archevque,  Ravenne, renferme, dans l'_appartemento nobile_, un
_Saint Apollinaire_. Enfin, en 1830, le Campo Santo de Pise s'est encore
embelli du _Tombeau_ de l'illustre chirurgien Andr Vacca, lev par
souscription.--Si Lucerne a son Lion, Varsovie a le _Monument de
Poniatowski_; mais c'est  Copenhague qu'il faut aller pour admirer, au
Muse, une collection complte de statues et de bas-reliefs, et 
l'glise Notre Dame, _le Christ et les treize aptres_ dont nous avons
dj parl; _Saint Jean prchant dans le dsert; les Quatre Prophtes;
le Christ portant sa Croix_. Alors mme que toutes ses autres
compositions seraient dtruites, ces divers chefs-d'oeuvre, runis dans
le mme lieu, suffiraient pour assurer  Thorwaldsen l'immortalit dont
il est digne.



Petits Pomes du Nord.

(V. t. II, p. 43; t. III, p. 71.)

LE PREMIER ORAGE.

C'tait aux premiers jours du monde, alors que la terre n'avait point
encore lass la misricorde du Tout-Puissant, sa surface n'etait point
encore dchire par des convulsions vengeresses, les montagnes ne
s'taient point encore souleves de son sein, et on n'y voyait pas,
comme aujourd'hui, le chaos redevenu matre sur des espaces qui lui
avaient t arrachs; mais le globe de la terre, rcemment bombe des
mains de Jhovah, tait jeune et beau: ses courbes s'arrondissaient
gales, et une magnifique vgtation, cette premire vgtation cre,
s'panouissait sur ses contours harmonieux.

Alors il n'y avait que des plaines vastes et qui prsentaient  l'homme
un horizon toujours uniforme et sublime; Dieu tait comme empreint dans
cette oeuvre... Mais depuis ces temps son esprit s'en est bien retir et
la terre a bien souffert. Jusque-l le ciel environnait le globe dans un
fluide d'azur, et des nuages ne s'taient point chapps des eaux pour
l'obscurcir de leurs vapeurs blanches; mais, si jeune encore, la terre
avait pch par l'homme, et de jour en jour s'affaiblissaient les
faveurs du ciel et arrivaient  leur place les misres, et ce vint le
tour du premier orage.

Alors naquirent les vents: on les entendait rouler dans les plaines,
mugir dans les bois; les flots dchirs s'entr'ouvrirent et laissrent
emporter les vapeurs; les nuages montrent, grandirent, se runirent, et
le soleil disparut pour la premire fois sous ce bouclier de plomb o
s'amortissaient ses rayons les plus subtils, bientt des gouttes de
pluie rares et larges se dtachrent des nuages, puis plus presses,
puis continuelles et se ruant en dardant sur la terre comme des lames
d'eau que la tempte dirigeait  son gr avec fureur; l'orage tait dans
sa force, mais on n'avait point encore vu l'clair et entendu le
retentissement de la foudre.

Au milieu de cette plaine sans autres bornes que le ciel, un homme court
perdu, la tte basse; ses cheveux glacs par l'eau reluisent et se
hrissent parfois de douleur; mais on dirait qu'il n'ose gmir. Il
marche, il court, mais o? O trouver un abri contre la tempte? les
forts paraissent au loin bleutres, et il aurait atteint la mort avant
elles. Une toison le couvre  peine et ne le garantit pas; infortune!...
Mais qu'y a-t-il sur cette laine humide? une tache, une tache que toutes
les eaux de l'orage ne pourraient point effacer, car c'est du sang...
Voyez aussi sur son front ce signe mystrieux.

C'est Can c'est le sang d'un frre, c'est le signe du fratricide...
C'est Can! le voil tel qu'il s'est fait par son crime, tel que Dieu
l'a stigmatis dans sa colre; car il a voulu que l'homme ne pt tre le
vengeur de l'homme, et qu'un sauf-conduit sacr garantit sur la terre le
meurtrier du meurtre. Mais qui le sauvera de lui-mme? qui essuiera ce
sang toujours humide? qui cartera le cadavre d'Abel que son remords
trane incessamment devant lui? qui calmera ce coeur o rugissent des
orages plus terribles que ceux qui bouleversent les lments sur sa
tte?... Personne et rien!

Et cependant les orages du ciel fondent aussi sur lui: des nappes d'eau
tombent lourdes comme du plomb glac sur sa tte dcouverte, ses jambes
s'enfoncent dans la terre humide. Cette vaine dpouille d'une brebis ne
suffit plus pour le sauver de cette tempte inattendue: le vent s'y
glisse, la soulve, et la pluie furieuse fouette sa poitrine tide; et
point d'abri! partout le ciel et la plaine.--O supplice! Can tombe
accabl; il se couche  terre, il rugit de douleur, et sa lvre violette
ne peut laisser chapper le blasphme qui s'y balance.

Tout  coup, au milieu du sifflement de la tempte, il entend une voix
qui lui crie: Lve-toi et marche. Il se redresse alors, et, soulevant
sa paupire, il dit d'une voix mourante: Est-ce vous, Seigneur? mais
le vent mugit et ne rpond pas.... Mourir! s'crie-t-il, et il
retombait ananti... Mais en ce moment lui apparut la cime brumeuse d'un
arbre qu'il n'avait point encore vu; un espoir le ranime: c'est l qu'il
espre reposer sa tte; sa douleur mme lui donne de nouvelles forces.
Il s'avance vers cet arbre qui s'levait comme une pyramide noire:
c'tait un cdre dont l'aspect tait singulier, ses branches semblaient
dchires et brles, et quelques-unes, d'une couleur rouge, portaient
un feuillage dessch.

Et comme Can s'avanait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait
toujours s'loigner. Illusion horrible! s'crie le malheureux, tu ne me
tromperas plus, et je veux mourir ici. A ces mots l'arbre parut marcher
de lui-mme avec rapidit, et Can, relevant la tte, le vit immense 
ses cts. Ses branches infrieures s'tendaient en un large cercle sur
le sol, et dans cette enceinte l'humidit avait disparu; l'herbe y
semblait fltrie, et un sable brl sillonnait par intervalles cet asile
o ne voulait point pntrer l'orage de Dieu.

Can reconnut le prodige; il hsita et puis il s'cria: Qu'importe! le
Tout-Puissant est las peut-tre de ma misre. En achevant ces paroles,
il se prcipit dans le cercle qu'abritait le cdre; mais l un malaise
indfinissable vint le saisir. Des vapeurs ftides l'touffrent, il ne
put respirer; il tendit les bras et voulut sortir de cette atmosphre,
mais il ne le put; il sentit ses pieds arrts. Dans cette agonie, il se
mit  gmir, et il pleura des larmes de sang. A ses gmissements
rpondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit
tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.

Mais il ne put les en dtourner, car des yeux de feu rencontrrent les
siens et les enchanrent sous un charme invincible Tout l'enfer tait
dans la flamme de ce regard. Can voulut s'y soustraire; vains efforts.
Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils
tincelaient sur la tte d'un norme serpent; il vit les anneaux du
monstre se drouler et quitter l'arbre qu'ils enlaaient, mais les
regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant
sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds
rattachs  la terre, qui te matrisaient comme une statue immobile.

Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de
son corps. Can sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et
froide; chaque instant lui rvlait les progrs du monstre: ses
ossements craqurent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine,
ils le pressaient et se replirent deux fois autour de son cou; et,
parvenu  dominer cette tte humaine, le serpent satanique leva
firement la sienne et poussa un funbre sifflement. A ce signal, les
cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'clairs, la foudre limita et
tout disparut.

Ainsi mourut Can, ainsi fut lanc le premier tonnerre de Jhovah.


LA MORT.

Une pluie froide ruisselai! aux vitres de ma fentre, mais j'tais
auprs de mon feu, et, pendant que la nature attriste souffrait des
caprices de l'hiver, moi je souriais  Marguerite; et tous deux, presss
autour d'une petite table et dans notre chambre chaude, nous faisions un
dlicieux dner, plus d'une fois interrompu par des sourires, des
libations, des baisers et des tendres propos.

Mais voil qu'un importun, sortant de je ne sais o, apparat tout 
coup au milieu de cette fte; il venait la troubler, et personne n'tait
mieux fait que lui pour cela, car c'tait la mort. Oui, mes amis, la
mort avec son crne emmanch au bout de ses vertbres, avec ses ctes
d'ivoire et suit double ulna qui s'enfonce si agrablement dans les os
tremblotants de ses pieds.

Seulement, pour enjoliver la chose, elle avait jet sur son squelette un
manteau merveilleusement drap et qui n'tait pas sans transparence;
elle se soutenait de ce qu'on appelle son bras, sur une longue faux
rouille. Le spectacle, mes amis, tait nouveau et n'tait point sans
charme; il me fit rire; mais Marguerite, effraye, pousse un cri et
plit. Il est certain que la mort est la seule femme laide qui dplaise
aux autres femmes.

Elle me fit la rvrence et me dit: Me voici; et son salut fit craquer
tous ses ossements. Bonjour, belle inconnue, lui dis-je, soyez, la
malvenue. Vous auriez d au moins secouer la lourde patte de lion qui
sert de marteau  ma porte d'entre. A tout prendre, vous etes raison,
car j'aurais bien pu ne pas vous ouvrir. Vous avez bien fait, ma belle
sorcire, de me surprendre ainsi; mais que faut-il pour votre service?

--Tu es gai, me dit-elle; tant pis pour ton me, car celui qui plaisante
devant moi est maudit et rit de son dernier rire, il n'y aura pour lui,
dans l'autre monde, que des pleurs et des grincements de dents. Mais tu
peux bien te douter de ce qui m'amne ici: ce n'est pas la Marguerite
que je viens chercher, quoiqu'elle soit jeune et que j'aime prendre les
jeunes filles dans mes bras; mais c'est toi; tes jours sont mrs, sois
prt  mourir.

--Voil qui se comprend, madame, et c'est la s'expliquer; mais je ne
suis gure prt, malgr votre invitation si pressante. Ainsi revenez
tantt.--Malheureux! me cria-t-elle, c'en est trop.. Et elle allait me
frapper... mais je lui dis: Un instant encore; avant ce grand voyage,
laisse-moi boire le coup de l'trier; et je remplis mon verre d'un
frais chambertin. A votre sant, madame,  votre... Mais, parbleu,
j'allais faire une grande sottise, impertinent que j'tais.

Alors je me levai. Il ne sera point dit que j'aurai bu seul en si bonne
compagnie; il faut, madame, que vous me rendiez raison. Il nous faut
trinquer ensemble. Dans un moment d'impatience, le ple squelette
frappa horriblement sa faux contre le parquet, qui fut brise, et la
maison s'branla. Cependant j'avais rempli un autre verre, Voil bien
du tapage, ajoutai-je, pour une politesse.--Eh bien! dit-elle, j'y
consens, et je bois  tes tortures ternelles dans les flammes de
l'enfer.

En mme temps elle buvait mon chambertin tout d'un trait en buveur
altr. Ses deux mchoires s'cartrent, et j'entendis la liqueur qui
descendait dans ses os avec un bruit semblable  celui du ruisseau qui
tombe rapidement de cascade en cascade et se brise sur un lit de
cailloux. Elle parut satisfaite de cette action trange; et, comme si
elle voulait sourire, elle me dit avec un pouvantable tremblement de
crne: Es-tu content maintenant?

--Oh! non, belle dame, pas encore; vous tes si gracieuse dans vos
fastes qu'il ne faut pas s'arrter en si beau chemin; mais ne craignez
pas quelque souhait comme le votre; je suis ici matre de maison et je
prtends en avoir la galanterie. A vous donc, sduisante voyageuse; je
bois  votre belle sant, sans oublier la peste, votre soeur.--A la
bonne heure, dit-elle;  la sant de ma soeur la peste! Elle choqua son
verre contre le mien, et sa bouche norme engloutit le vin avec un
nouveau bruit.

Ces deux libations si inaccoutumes avaient produit sur elle l'effet le
plus trange: il y avait plus de souplesse dans ces os sans cartilages.
On et dit que quelque chose d'anim circulait dans son crne et autour
de ses ossements desschs, et il y avait comme une lumire obscure qui
brillait par intervalles dans les cavits moins profondes de ses yeux.
J'ai encore la du champagne, ma jolie convive, lui dis-je.--Voyons ton
champagne. Et ds que je l'eus vers, elle le but sans m'attendre.

Elle fit un grand bruit, qui tait un rire sans doute, mais qui
ressemblait  celui d'un mur qui s'croule, et elle s'cria: Oh! qu'il
est bon ce vin de Champagne.--Vous trouvez, madame? mais vous deviez
m'attendre, nous avons d'autres sants  porter.--Je suis prte, parle,
parle, et remplis encore ce long verre.--Le voil plein, mais moins de
promptitude. Allons, voluptueuse camarade;  vos meilleurs amis;  la
sant des mdecins.

Elle avala tout d'un trait la liqueur ptillante, et jetant son verre,
elle pressa ses doigts contre ses vertbres, et poussant un hurlement de
rire, Ah! mchant, dit-elle, tu fais des gratignures, mais elles sont
trop vieilles et moins bonnes que ton vin. Donne-moi, donne-moi la
bouteille Elle la prit et but le reste avec avidit et elle la jeta
loin d'elle. C'en tait dj trop sans doute; un esprit brlant animait
ce squelette glac, et, dans son ivresse, elle se mit  danser avec
d'affreuses contorsions qu'elle accompagnait de ses chansons.

SA CHANSON

      O la douce boisson que cette liqueur enflamme! Jamais, depuis le
      jour o la vie, ma soeur jumelle, est ne avec moi, je n'avais
      connu de semblable jouissance.

      Ces gouttes ont humecte mes os et les ont fait tressaillir; elles
      s'y sont insinues, il m'a sembl qu'une moelle chaude les
      remplissait et les traversait.

      C'en est fait, je ne veux plus emmener avec moi les buveurs,
      mais je me prsenterai chez eux, je m'assirai  leurs tables et
      leur dirai: Amis, versez.

      Que si l'on trouve que je remplis mal ma place, eh bien! qu'on me
      destitue et je me fais cabaretire, et j'aurai la plus belle
      enseigne et le meilleur vin.

      Alors les hommes et les jeunes filles n'auront plus peur de la
      mort, ils viendront chez moi danser devant ma porte, je me mlerai
       leurs rondes et  leurs clats de rire.

      Je n'emploierai plus mon cheval blanc qu' m'amener des tonneaux
      de vin et je ferai fondre ma faux; j'en ferai une coupe de fer o
      ptillera l'air.

      On ne mourra plus, car il n'y aura plus de mort; ou bien, si je
      suis remplac, je dirai  mon successeur, quand il viendra: Mon
      ami, bois de ce vin et ris avec moi.

      Hol! hol!! mais qu'arrive-t-il donc? ma tte se trouble, et je
      vois des milliers d'tincelles et des hommes qui circulent et
      ptillent dans les airs. J'en suis couverte.

      Ah! ah! voil que la terre tremble sous mes pas. Nous allons tous
      prir, et moi aussi. Ah! ah! cela est jovial. C'en est fait, la
      terre s'ouvre; je suis morte.

Elle tomba  ces mots et elle tait tendue  terre comme un homme ivre;
mais il sortait de son crne comme un rlement, et ses ctes d'ivoire
semblaient se soulever comme s'il y avait en dessous un coeur avec ses
battements; ses doigts amollis ne se contractaient plus autour de sa
faux, qui tait tombe avec un bruit retentissant  quelques pas d'elle.
Je dis  Marguerite: Profitons, mon amie, de ce moment et dtruisons la
faux de la mort Et tous deux nous allions la prendre et la jeter dans
les flammes, lorsque le plafond s'ouvrit, et deux couples d'anges aux
figures ples et recouverts de robes longues comme des linceuls,
s'abaissrent auprs de nous. Ils taient silencieux, et leurs yeux
taient sans rayons et sans vie. Il y en eut deux qui prirent la faux de
nos mains; les deux autres, relevant le squelette endormi de la mort, le
soutinrent dans leurs bras, et tous quatre, charg de ces dpouilles,
s'envolrent et disparurent. Cette apparition tait douloureuse. Nous
regardions, Marguerite et moi, avec tristesse, et nos yeux se disaient
que la mort n'tait que le ministre terrible des volonts du Seigneur.



Algrie.

EXPDITION DE BISKARAH.

La prise de Constantine 13 octobre 1837, qui fui prcde et suivie 
courte distance de l'occupation par les troupes franaises d'une grande
partie du littoral Est de l'ancienne rgence d'Alger, avait rendu  une
indpendance presque complte les peuplades qui habitent ces portions de
la province voisines du Saharah, et dsignes par les Arabes sous les
noms de Djerid, de Zab ou de Ziban. A ct des chefs qui avaient t
investis de l'autorit sur ces peuplades par le dernier bey de
Constantine, El-Hadj-Ahmed, se produisirent presque immdiatement, lors
de sa chute, d'autres chefs revendiquant le pouvoir, soit en leur propre
nom, s'ils se croyaient capables de l'exercer, soit au nom du
gouvernement franais, dont ils recherchaient dj l'appui, soit enfin
au nom d'Abd-el-Kader, dont les progrs rcents dans la province de
Titteri devaient encourager et faciliter les efforts des musulmans
insoumis de la province de Constantine.

C'est ainsi que parurent successivement dans la rgion du sud,
Ferhat-ben-Sad, El Berkani, Ben-Azouz et Ben-Amar, tous prenant le
titre de khalifahs, ou lieutenants d'Abd-el-Kader, et aspirant 
diriger, de ce ct, le mouvement  la fois publique et religieux dont
l'mir essayait de se constituer le chef par toute l'Algrie. Dans la
province de Constantine, comme dans celles d'Oran et de Titteri, la
politique d'Abd-el-Kader consista surtout  reconnatre et  s'attacher,
par des titres mans de lui, les chefs qui avaient su se crer un
pouvoir et des partisans, et qui lui paraissaient les plus propres 
rpondre,  ses vues personnelles d'ambition et d'envahissement. Grce
aux rivalits de familles provoques par Ahmed-Bey, entretenues par
Abd-el Kader, l'oasis du Ziban a t, depuis 1837. livre  la guerre
civile et  l'anarchie.

A cette poque, le gouvernement de cette contre tait partag, ou, pour
mieux dire, occup tour  tour par deux familles reprsentes, l'une par
Ferhat-ben-Sad, l'autre par Bou-Aziz-ben-Ganah. Aprs l'occupation de
Constantine, Ferhat, qui avait,  plusieurs reprises, sollicit la
protection des gouverneurs franais d'Alger, se trouva naturellement en
possession du titre et des fonctions de cheik-el-Arab. Instruit plus
tard que Ferhat avait t faire, devant Am-Madhi, acte d'obissance
entre les mains d'Abd-el-Kader, M. le marchal Valle le remplaa, au
mois de janvier 1839, par son comptiteur Bou-Aziz-ben-Ganah.

Le titre de cheik-el-Arab tait, sous la domination turque, et est
encore aujourd'hui le nom donn au chef du Saharah.

Ce chef avait droit au cafetan en drap d'or et aux honneurs de la
musique du beylik. Avant la prise d'Alger, il devait 20,000 boudjoux (le
boudjou vaut 1 fr. 80 c.) pour droit d'investiture. L'autorit du
cheik-el-Arab s'tendait, au nord, depuis les montagnes d'Aours et de
Belezmah, qui sparent le Saharah, vaste plaine sans plantation des
terres cultives, appeles _Toll,_ collines, mouvements de terrain,
jusqu'au pays de Msilah; au sud, jusqu'au pays de Souf,  la limite du
grand Dsert; de l'est  l'ouest, depuis Tuggurt, qui marquait la limite
du Haled-el-Djerid, pays des dattes de Tunis, jusqu'au territoire de la
ville d'Agonath. Cet immense territoire,  lui seul presque aussi grand
que la province tout entire, est habit par deux populations bien
distincte: les Arabes nomades Nedjona, pasteurs nomades, qui passent
l'hiver dans le Saharah, et viennent chaque anne, au printemps, vendre
des dattes et acheter des grains dans le Tell, et les habitants des
petites villes groupes dans les oasis, qui ne quittent jamais le
Saharah.

Biskarah que les Arabe prononcent Biskrah est la capitale de ces
petites villes; elle compte de deux mille huit cents  trois mille
habitants, qui, du temps d'Ahmed-Bey, obissaient  un kad. Il y avait
alors  Biskarah une garnison de cent hommes: le territoire sur lequel
s'exerait l'autorit du kaid portait le nom de Zab pays  oasis, o
croissent les palmiers  dattes. On y trouve quarante villes ranges en
cercle,  peu de distance l'une de l'autre, Biskarah occupant la partie
la plus orientale de ce cercle. Le Zab de Tuggurt contient quatorze
petites villes moins peuples que celles du Zab de Biskarah. Le pays de
Souf se divise en sept grandes tribus.

Le cheik-el-Arab commandait onze tribus nomades, et en outre Biskarah et
son Zab. Sidi Okbah, El Feoth, qui taient seuls soumis  une
administration rgulire. Tuggurt et son Zab, les Ouled Soulah, le pays
de Souf et El-Kangah, qu'il gouvernait comme il pouvait.

Les anciens avaient donn une ide assez juste du Saharah, en le
comparant  une peau de tigre. C'est, en effet, une rgion couverte de
vastes espaces d'une couleur fauve, parseme d'une foule de points noirs
qui se groupent par larges taches, et zbre de quelques raies grises.
Les espaces fauves sont des sables; les points noirs, des villages; les
taches, des oasis; les raies, des montagnes.  et l apparaissent aussi
des plaques presque blanches; ce sont des lacs de sel. De longues et
sinueuses lignes qui viennent y aboutir sont les cours d'eau, ou, pour
parler plus exactement, les lignes de fond. Les sables sont tapisss
d'une vgtation naine, o rgnent le pistachier et le lotus, et les
villages noys dans de grosses touffes d'arbres fruitiers. Tel est
l'aspect gnral du Saharah. Au del d'une certaine limite, les points
et les taches cessent brusquement, et il ne reste plus dans le fond
qu'une nuance fauve presque uniforme; c'est le Dsert.

Les villes du Saharah, formes par la runion de quelques chaumires,
sont, pour la plupart, d'un aspect misrable; elles n'ont de remarquable
que les jardins dont elles sont entoures. Les habitants fabriquent des
haiks espce de tuniques, et autres toffes de laine, des paniers et des
nattes avec les feuille de palmier. Les jardins sont tous trs-bien
arross, et n'existent qu' cette condition; cultivs avec intelligence,
ils produisent toutes sortes de fruits et de lgumes. A l'extrmit
occidentale du Zab de Biskarah, se trouve Doussen, o notre
cheik-el-Arab Ben-Ganah a battu Ben-Azouz, lieutenant d'Abd-el-Kader, au
mois de mars 1840. Sidi-Okbah est une ville ancienne et clbre; elle
renferme le tombeau de Sidi-Okbah, qui fut le premier conqurant de
l'Afrique dans le premier sicle de l'hgire, sous le khalifah d'Osman.

Depuis son installation, notre cheik-el-Arab a eu constamment 
combattre l'influence des khalifahs d'Abd-el-Kader. Au mois de juin
1841, un nouveau succs, remport par Ben-Ganah contre Ferhat-ben-Sad,
lui ouvrit l'entre de Biskarah; mais il ne put s'y maintenir. Les
habitants, qui s'taient montr d'abord disposs  reconnatre la
souverainet de la France, s'tant vu imposer par Ben Ganah, et  son
profit personnel, une contribution de 40,000 fr., se soulevrent et le
contraignirent d'abandonner leur ville et leur territoire. Vers le mois
de novembre 1841, la mort de Ferhat-ben-Sad, tu dans un engagement
contre une partie d'Arabes hostiles, vint dlivrer Ben-Ganah d'un rival
dangereux. Cependant  Biskarah, et dans les tribus qui environnent
cette ville, les khalifahs nomms successivement par Abd-el-Kader,
Ben-Amar et Mohammed-Sghir, ont, jusqu' ces derniers temps, soutenu la
lutte entre les partisans de Ben-Ganah, sans qu'aucun succs dcisif
soit venu faire prvaloir d'une manire dfinitive les intrts de l'un
des comptiteurs, qui, tour  tour, occupent la ville et l'abandonnent
selon les occurrences. Aussi notre cheik-el-Arab, rduit  ses propres
forces, a-t-il sans cesse demand l'appui d'un corps auxiliaire de
troupes franaises, seul capable, selon lui, de maintenir et de
consolider son autorit dans ces parages lointains.

Un tel tat de choses entranait des consquences dsastreuses pour le
pays, particulirement pour la ville de Biskarah, et compromettait
d'ailleurs notre domination gnrale. Laisser l si longtemps flotter 
ct du ntre le drapeau d'Abd-el-Kader, c'tait, aux yeux des peuples,
un signe de faiblesse et comme une menace permanente contre la scurit
de la province de Constantine. Les transactions commerciales, si
ncessaires  un peuple qui ne produit que des objets de luxe, taient
interrompues sur la plupart des points; une barrire presque
infranchissable sparait le Tell du Saharah, et des collisions
continuelles ensanglantaient les tribus et les villes. La prsence des
Franais  Biskarah pouvait seule mettre un terme  ces agitations,
asseoir solidement l'autorit du cheik-el-Arab, en mme temps que la
domination franaise, organiser le Ziban, rtablir les relations de
commerce entre le Saharah et le Tell, enfin rgulariser la perception de
l'impt, ce gage rel de la soumission des populations indignes. Tels
ont t le motif et le but de l'expdition dirige contre Biskarah.

La division de Constantine vient de terminer avec succs la premire
partie de ses oprations; elle a parcouru toutes les oasis connues sous
le nom de Ziban dans les premires plaines du dsert, chass le khalifah
qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kader et dispers ses soldats
rguliers.

Ds le 8 fvrier, les troupes ont commenc  se mettre en mouvement. Un
poste de ravitaillement fut tabli  Bathnah,  112 kilomtres sud de
Constantine,  moiti chemin environ de Biskarah. Bathnah, o l'on
trouve de l'eau, du bois et de l'herbe, est situ prs des ruines
immenses de Lambasa, au milieu des montagnes. C'est l'entre d'une
longue et large valle incline du nord au sud, qui, sparant les djebel
(monts) Aours du djebel Mestaouah, conduit du Tell dans le Saharah. De
grands approvisionnements y furent runis, et un hpital militaire
install pour recevoir les blesss et les malades. Le 23 fvrier, la
colonne expditionnaire, commande par M. le duc d'Aumale, et forte de
2, 100 baonnettes, de 600 chevaux, de 4 pices de montagne et de 2 de
campagne, tait runie  Bathnah. Les tribus des environs, d'abord fort
tranquille, avaient t agites par les intrigues d'Ahmed-Bey, dans la
unit du 19 au 20, des coups de fusil furent tirs sur les avant-postes.
En mme temps 5  600 cavaliers des Ouled Solthan et des
Laglular-el-Halfamma occupaient le dfil du Kantana et empchaient les
chameaux, que le cheik-el-Arab avait requis dans le dsert pour les
transports, de rendre  Radmah. Le 21, quatre compagnies d'lite et 200
chevaux sortirent du camp. Cette petite troupe, guide par le
cheik-el-Arab, marcha toute la nuit; au jour, elle rencontra le
rassemblement d'ennemis, le dfit et lui tua 15 hommes; la route tait
libre. Le 25, tous les moyens de transport tant rassembls, la colonne
se mit en route pour Biskarah, avec un mois de vivres, en laissant 
Bathnah un bataillon du 31e, 50 chevaux, 2 pices de montagne et 10
fusils de rempart. L'infanterie tait commande par M. Vidal de Lauzun,
du 2e de ligne; la cavalerie par M. le colonel Nol, du 3e de chasseurs
d'Afrique; M. le gnral Lechne dirigeait les services de l'artillerie.

Arrive le 20  M'Zab-el-Msa, la colonne, aprs avoir enlev quelques
milliers de ttes de btail aux Laghdar, rfugis dans une haute
montagne rpute inaccessible, le djebel Metlili, parvint, le 29, 
El-Kantara (le pont), le premier village du Dsert. C'est une oasis de
dattiers situe au pied de rochers escarps,  la sortie d'un dfil
fort troit que traversait une voie romaine, aujourd'hui impraticable.
Un beau pont romain, trs-bien conserv, donne son nom au village.

Les habitants acquittrent sans difficult leurs contributions
annuelles.

Le 4 mars, la colonne entra sans coup frir  Biskarah,
Mohammed-el-Sghir, marabout de Sidi-Okbah, le dernier khalifah
d'Abd-el-Kader, qui occupait la Kasbah de Biskarah avec un bataillon de
500 hommes, avait quitt la ville depuis cinq jours avec ses troupes
rgulires et s'tait rfugi dans l'Aours, sans russir  emmener la
population. Le soir mme, les dputations de toutes les petites villes
des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, taient dans
notre camp, demandant l'_aman_ (le pardon) et la protection de la
France.

Le corps expditionnaire est rest dix jours dans les Ziban; les troupes
taient dissmines sur tout le pays. Quatre officiers verss dans la
connaissance des moeurs et de la langue arabes, MM. le commandant
Thomas, les capitaines de Neveu, Desvaux et Fornier, visitrent tous les
villages, interrogrent partout les djem (assembles des notables), et
recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui
permirent  M. le duc d'Aumale de constituer l'autorit, et de frapper
une premire contribution en argent et en nature (dattes, grains,
moutons et chevaux). Les contributions perues reprsentent une valeur
d'environ 150,000 fr.

Les choses ont t rgles de manire  laisser au cheik-el-Arab un
pouvoir que ses services semblent mriter, mais de manire aussi 
permettre au commandant suprieur d'exercer sur ses actes une
surveillance continuelle, et  donner aux populations les garanties
qu'elles rclament. Ainsi, les droits de chaque fonctionnaire ont t
fixs publiquement.

L'impt sera unique, proportionnel  la richesse, et dtermin, chaque
anne, par une lettre du commandant de la province  chaque tribu ou
village; la perception en est confie au cheik-el-Arab. L'exercice de la
justice a t galement rgl. Enfin, des ordres ont t donns pour que
les voyages des nomades dans le Tell se fissent  poque fixe, par des
routes dtermines, et avec autant d'ordre que possible. Les gens
turbulents seront amens  Constantine comme otages. Une compagnie de
tirailleurs indignes de trois cents hommes occupera la Kasbah de
Biskarah, sous les ordres d'un officier franais, et en soutenant
l'autorit du cheik-el-Arab, reprsentera la France dans cette contre
lointaine. Un goum de cinquante cavaliers d'lite, fourni par les tribus
d'origine noble et exemptes d'impt, complte l'organisation militaire
du pays.

[Illustration: Carte  vol d'oiseau de l'expdition de Biskarah.]

[Illustration: Les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes
 l'attaque de Mehounech.]

Cette mission toute pacifique ainsi remplie, il restait  atteindre le
khalifah d'Abd-el-Kader, et  dtruire ses forces dj affaiblies par la
dsertion. En s'enfonant dans la montagne, Mohammed-el-Sghir avait
laiss une partie de ses richesses  Mehounech,  32 kilomtres nord-est
de Biskarah. Le groupe de montagnes connu sous le nom de djebel Aours
se termine, vers le sud, par des rochers escarps  peu prs
inabordables. C'est au pied de cette chane qu'est situe l'oasis de
Mehounech. L'Oued-el-Abiadh (la rivire Blanche), sortant d'une gorge
troite et entirement impraticable, arrose une petite valle remplie de
palmiers, de jardins bien cultivs et de maisons en pierre. Cette valle
est enferme au nord par le djebel Ammar-Kaddou (le mont  la
Joue-Rouge), qui dpend du groupe de l'Aours, et qui n'est accessible
que par un seul sentier trs-difficile; sur ses flancs dboiss et  pic
se trouvent trois petits forts solidement construits, et un village
retranch, dont la position tait rpute inexpugnable, et qui sert de
dpt, non-seulement aux habitants de l'oasis, mais  beaucoup de gens
de l'Aours et du Saharah.

Occup une premire fois le 12 mars par un dtachement sous les ordres
du commandant Tramblay, du 3e de chasseurs, le village de Mehounech,
dont les habitants taient alls chercher le khalifah d'Abd-el-Kader
pour les dfendre, et o 2  3,000 Kabyles s'taient runis en armes, a
t de nouveau attaqu et emport le 13, ainsi que les forts qui le
protgeaient, aprs une vive et longue rsistance, et une lutte corps 
corps. Les Kabyles ont fait pleuvoir sur les assaillants une grle de
balles et roul sur eux des quartiers de rochers. Le duc de Montpensier,
qui paraissait pour la premire fois  l'arme, dirigea, pendant toute
la journe, le feu de l'artillerie, et le soir, en chargeant avec
plusieurs officiers  la tte de l'infanterie, il fut lgrement bless;
une balle lui dchira la paupire suprieure de l'oeil gauche. Le
village et les forts furent dtruits et incendis le lendemain, ainsi
que les immenses magasins qu'ils renfermaient.

Le camp de Bathnah, quelques jours avant, avait t vigoureusement
attaqu,  deux reprises, le 10 et le 12 mars. Cette double attaque fut
heureusement repousse, et les Arabes laisseront 31 cadavres sur le
terrain. La colonne principale est revenue le 21 mars  Bathnah, d'o
elle s'est remise en route pour continuer le cours de ses oprations.

Les sciences gographique et archologique ont eu leur part dans cette
expdition. M. le capitaine d'tat-major de Neveu, charg des travaux
godsiques, a lev avec soin tout le pays parcouru, et M. le capitaine
d'artillerie de Lamarre a recueilli des documents prcieux sur les
restes des tablissements romains et surtout sur le Medrashen, signal
par Bruce comme le tombeau de Syphax et des autres rois de Numidie.

Quelques dtails, puiss  des sources officielles, donneront une ide
exacte de l'importance commerciale du Dsert.

Les contributions que le Saharah payait annuellement au bey Ahmed ont
t values  200,000 francs, sans compter les prlvements faits pour
le pacha et pour ses favoris, en dattes, toffes de laine, couvertures,
bernous, haks, etc.

[Illustration: Algrie.--Vue de Mehounech d'aprs un dessin original.]

Les rapports de Constantine avec le Dsert sont les plus anciens, les
mieux tablis, et ceux qui se maintiendront sans doute le plus
longtemps. Biskarah, situe  sept ou huit jours de marche de
Constantine, y envoyait chaque anne, au printemps, une caravane de 200
 300 chameaux chargs de dattes, de tabac en feuilles, d'objets de
teinture, de bernous, de henn, de plumes d'autruche, de gomme, de
tapis; elle en tirait des armes, des grains et des tissus. L'ensemble de
ce commerce s'levait  200,000 francs par an. Les habitants de
Constantine n'envoyaient jamais de caravane  Biskarah; mais, lors du
dpart de la colonne charge du recouvrement de l'impt, les soldats
emportaient quelques objets de l'industrie de Constantine, pour faire
des changes contre des produits du pays. Ces expditions avaient lieu 
l'poque de la rcolte des dattes, et la colonne tait de retour  la
fin de l'hiver. Le mme commerce d'change des mmes produits avait lieu
entre Constantine el Tuggurt, qui est  douze journes de Biskarah, et
par consquent  dix-huit ou vingt de Constantine. Tuggurt payait tribut
au bey de Constantine entre les mains un cheik-el-Arab. En 1819 et 1820,
le bey se rendit en personne  Tuggurt, qu'il frappa d'une contribution
de 500,000 boudjoux.



Courrier de Paris

Longchamp s'est pass sans clat et sans bruit; on ne parle ni de modes
nouvelles, ni d'attelages merveilleux, ni de rivalits audacieuses, ni
de luttes  outrance entre le luxe, la vanit et la coquetterie;
dcidment le jour de Longchamp est un jour comme un autre pour les
Champs-Elyses, avec un peu plus de foule, un peu plus de poussire et
un peu plus de fiacres que de coutume; sans doute il y a encore
d'honntes curieux qui se parent ds le matin, et descendent de leur
faubourg, femme et enfants sous le bras, pour aller et venir de la place
Louis XV  la barrire de l'toile jusqu' extinction de chaleur
naturelle; sans doute les trangers et les provinciaux, s'il y a encore
des provinciaux, sortent en toute hte de leur htel garni et vont
chercher Longchamp, sur le bruit de son ancienne rputation et de ses
splendeurs passes; sans doute quelques commis marchands font des essais
d'habits neufs, et quelques grisettes de mauvais got s'enrubannent et
s'talent; mais Longchamp n'en a pas moins perdu son got pour les
tentatives singulires et les excentricits; il ne cre plus rien, il
n'invente plus rien, il n'ose rien. Le Longchamp d'aujourd'hui se
promne avec sa robe et son habit du mois dernier; il trotte sur ses
chevaux ordinaires et roule dans son quipage de l'an pass; ne lui
demandez ni une forme de chapeau inusite, ni une coupe d'habit
inconnue, ni la rvlation d'une cravate, ni la dcouverte d'une toffe
superlative: il viendrait plutt en robe de chambre et en pantoufles;
Longchamp n'a plus d'imagination ni audace; il vit ses trois jours par
un reste d'habitude et fait son temps; mais pendant ses trois journes,
autrefois si fcondes en mdisances, en petits scandales, en rencontres
singulires, Longchamp ne fournit pas au chroniqueur d'aujourd'hui la
plus mince pigramme, l'originalit la plus simple, le scandale le plus
innocent.--Pendant le Longchamp de 1844, on a vu une des plus jolies
danseuses de l'Opra se promener, modestement dans une citadine, au
cheval tique et  l'automdon rp. Du temps du vieux Longchamp, la
belle et fait voler la poussire, sous le pied rapide de ses quatre
alezans, laquais devant, laquais derrire, attirant tous les regards et
clipsant les plus lgantes, les plus titres et les plus belles. Le
Longchamp actuel est beaucoup plus honnte, plus retenu, plus modeste;
mais n'est-il pas un peu ennuyeux?

[Illustration: Accident arriv au Ballon de M. Kirsch, dans le pr de
Montral.]

--Les glises ont t visites, pendant la semaine sainte, par une foule
empresse et fidle; est-ce conviction? est-ce curiosit? L'une et
l'autre sans doute; il y a des mes pieuses, Dieu merci, qui obissent
sincrement au devoir du chrtien dans ces jours de recueillement et de
prires; il y a aussi les mes douteuses et les mes lgres qui se
laissent aller au courant et vont o va le flot qui passe; les uns
regardent d'un air proccup et distrait les images suspendues aux
votes des temples et se promnent  et l sur les dalles de marbre
comme des ombres incertaines; les autres coutent attentivement la voix
du prtre et du prdicateur, dans une attitude mditative et recueillie;
je doute cependant que les plus indiffrents et les plus sceptiques
puissent se dfendre d'une motion intrieure et secrte en pntrant
sous les votes sonores des glises, par les jours clatants qui
illuminent Paris depuis plus d'une semaine; l'or et le marbre
tincellent, l'encens fume, la prire retentit, l'orgue l'accompagne
pieusement; le soleil, flamme divine, brille  travers les vitraux et
inonde le temple de lumire; les petits enfants, les vieillards et les
femmes passent tenant  la main le rameau de buis bnit; c'est un
spectacle  la fois magnifique et pntrant qui lve le coeur et lui
montre un refuge, surtout si, en descendant les marches du temple, vous
rencontrez un cercueil couronn de fleurs d'oranger et recouvert d'un
linceul virginal, pareil  celui que je heurtai l'autre jour en sortant
de Notre-Dame; c'tait la jeune fille, l'unique trsor d'un illustre
magistrat qui venait, ple et immobile, s'offrir aux prires des morts;
les visages taient consterns, les pleurs roulaient en abondance: Tant
de jeunesse et de beaut! disait-on de toutes parts... me innocente et
pure, me dlivre, retourne dans le sein de Dieu!

--Pques oblige les thtres  faire leur clture; mais cet usage pieux
a subi, comme tant d'autres, des changements considrables, et s'est
modifi avec l'esprit du temps; autrefois, sous la vieille monarchie,
les thtres chmaient pendant la quinzaine de Pques tout entire; la
restauration imita l'ancien rgime le plus qu'elle put, et ne demanda
cependant aux spectacles mondains que huit jours d'abstinence; la
rvolution de Juillet est d'une philosophie moins scrupuleuse. Les trois
thtres royaux sont seuls obligs  une clture de trois jours; les
autres thtres, qu'on appelle les petits thtres, ont pleine licence
jusqu'au vendredi saint inclusivement; et mme dans les premires
ardeurs publiques de Juillet 1830, le vendredi saint ne fut pas except.
Le vaudeville fredonnait et la danse gambadait ce jour l comme
d'habitude. Cette anne, la pnitence a t observe par tous les
spectacles indistinctement; voudrait-on revenir peu  peu  la huitaine
religieuse et monarchique?

Dans l'ancien rgime, la rentre du Thtre-Franais se clbrait avec
solennit; un des acteurs en crdit adressait officiellement une
allocution au parterre, avec tous les respects en usage; il y tait
question du pass et surtout de l'avenir. Si le pass avait pch,
l'avenir promettait monts et merveilles. Lekain, Larive, Saint-Prix,
Talma, ont pratiqu les derniers cette allocution des vacances de
Pques. Aujourd'hui, les choses s'arrangent plus bourgeoisement et avec
moins de crmonie, la Comdie-Franaise ne harangue plus le parterre;
et la meilleure raison qu'on puisse donner, aprs celle des usages
abolis, c'est qu'il n'y a vritablement plus de parterre; j'appelle
parterre, en effet, cette runion de juges clairs et assidus qui
sigeait non-seulement au parterre proprement dit, mais  l'orchestre,
mais dans les loges: tribunal qui avait l'oeil incessamment ouvert sur
les acteurs, et ne leur passait pas la plus lgre peccadille; cour
suprme et savante, qui s'tait familiarise, par une longue tude et
une longue pratique, avec tous les secrets de l'art et de la posie
thtrale; docteurs s lettres dramatiques, qui possdaient la science
de Racine, de Corneille, de Beaumarchais, de Regnard, de Lesage et de
Molire, comme un bon conseiller de cour royale ou de cassation tient sa
jurisprudence sur le bout du doigt. Or,  l'heure qu'il est, il n'y a
plus de parterre, c'est--dire il n'y a plus de juges; ce sont pour
ainsi dire des passants qui viennent au thtre comme dans une
htellerie, pour y loger la nuit, et en sortent le lendemain matin sans
seulement se rappeler ce qu'ils y ont vu, pas mme l'enseigne de
l'htel, pas mme le nom de l'htelier.--Toute habitude, toute intimit
est abolie entre les acteurs et le public; le parterre de la veille
n'est plus le parterre du lendemain; l'un n'impose plus  l'autre, et
celui-ci n'a plus le respect de celui-l; aussi tout va  la diable; les
acteurs, faute de surveillants rigides, s'abandonnent  toutes les
mauvaises habitudes des coliers mancips; le public,  son tour, ne se
donne plus la peine de comprendre quelque chose aux oeuvres qu'il
considre, non plus comme un objet d'tude et de plaisir lev, mais
comme une faon de passer, tant bien que mal, une heure ou deux. Puisque
le public et les comdiens s'en vont, dgnrent de compagnie, et ne se
connaissent plus, que voulez-vous, bon Dieu, que ces gens-l aient  se
dire  Pques, et sur quoi reposerait la harangue? Ils se taisent donc 
Pques comme  la Trinit.

--Les journaux racontent la msaventure d'un aronaute appel Kirsch;
cet honnte monsieur avait placard dans tout Paris des affiches
monstres, selon l'usage antique et solennel; c'tait, pour lundi dernier
que la merveilleuse ascension tait annonce; le lieu tait bien choisi.
M. Kirsch avait plant sa tente au parc de Monceaux; le ciel par sa
splendeur clatante semblait vouloir se faire le compre de M. Kirsch et
le tenter par l'appt d'un voyage dans l'air calme et transparent,
mollement color de soleil et d'azur. Quant aux curieux, ils taient en
nombre: papas, mamans, petites filles, petits bons hommes, cuisinires,
tambours-majors, commis de toute espce, grisettes, gardes nationaux,
sergents de ville et bonnes d'enfants, il y avait des places  dix sous,
 vingt et  quarante; prenez vos billets!

La foule avide et, empresse attend, la bouche bante et les yeux
ouverts  deux battants, que l'intrpide M. Kirsch escalade les cieux et
dtrne Jupiter, ou tout au moins aille donner une poigne de main 
Junon; mais M. Kirsch n'ira pas si loin. Le ballon en effet s'lve 
quelques pieds de terre, rencontre un arbre, se heurte contre ses
branches, s'y accroche, se dchire, s'entr'ouvre et crve; M. Kirsch ne
soupera pas ce soir dans l'Olympe! La clameur qui s'lve aussitt n'est
pas difficile  deviner. La foule est inhumaine, elle ne pardonne pas la
dfaite, surtout quand elle y entre pour 50 centimes; on crie donc de
toutes parts haro sur M. Kirsch! et dans un temps un peu plus cannibale,
on et vraisemblablement mis l'aronaute en pices. Casser les chaises,
disperser en lambeaux les dbris du ballon infortun, en faire un
auto-da-f et danser autour de la flamme une ronde diabolique, tels sont
les passe-temps des temps civiliss; M. Kirsch n'y a pas laiss sa peau,
mais sa recette, que le public a rclame et reprise sans piti. Or, le
public a fait tout juste ce que honntement et chrtiennement il ne
devait pas faire. Dans quelle occasion a-t-on surtout besoin du garder
la recette, si ce n'est quand on vient de crever son ballon? je vous le
demande  vous tous, amoureux, rois, ministres, philosophes, potes,
coureurs de fortune et de renomme, qui lancez en l'air des ballons de
toute espce, ballons de gloire, ballons de gnie, ballons de savoir,
ballons de bonheur, ballons d'amour, combien s'arrtent, comme le ballon
de M. Kirsch, au premier buisson de chemin et jettent au vent vos rves
vanouis!... Et la foule arrive, qui vous rit au nez au lieu de vous
consoler, et fouille dans vos poches pour y chercher et y voler votre
dernier espoir: Honni soit le maladroit aronaute! _Vae victis_, mon
pauvre M. Kirsch; c'est la morale de ce bas monde.

--Pendant que M. Kirsch crevait comme une outre, mademoiselle Plessis
hasardait son ballon dans le _Misanthrope_. Il va sans dire que
mademoiselle Plessis s'attaque  Climne. Que faire, en effet, de cette
beaut, de ces vingt ans, de ces yeux miroitants, de ce sourire, de
toute cette jeunesse, si on ne l'emploie pas  troubler les coeurs et 
faire pirouetter les petits marquis? Mademoiselle Plessis a donc fait la
coquette; mademoiselle Plessis possde, il est vrai, une bonne partie
des armes ncessaires  Climne, les yeux, le sourire, la beaut et les
vingt ans que nous avons dit; mais elle n'a pas l'arsenal tout entier,
ou plutt il lui manque encore cette fine habilet, cette souplesse
perfide et cette grce tratresse de la Climne de Molire;
mademoiselle Plessis, en un mot, n'est pas suffisamment sclrate, et a
un fond de bonne fille dont Climne ne s'accommode gure. Mais les
Climne se forment si vite! Il ne s'agit que de commencer, et vous
verrez que, le premier pas fait, mademoiselle Plessis ira loin. Son
ballon, toutefois, n'a pas chou  la recherche de Climne, comme
celui de l-haut; il a vogu, au contraire, assez gracieusement,  une
lvation moyenne; en attendant qu'il aille aux nues, mademoiselle
Plessis est bien capable de l'y pousser et de l'y suivre.

La msaventure de _Caligula_ n'a pas dcourag M. Alexandre Dumas.
L'infatigable fabricant est aux prises,  l'heure o je vous parle, avec
une tragdie en cinq actes. On ne dit pas encore le titre; mais l'oeuvre
sera termine avant un mois, et reprsente probablement aprs les
vacances.

M. Alexandre Dumas a bien des chutes  faire oublier. On affirme qu'il
est lui-mme frapp de ses rcentes disgrces, et sent la ncessit de
faire pnitence et de se racheter. Nous le souhaitons de bon coeur; rien
n'est plus affligeant que le spectacle d'un talent en ruines. Que M.
Alexandre Dumas relve et rebtisse l'difice de sa rputation lzarde,
nous ne demandons pas mieux, et au besoin nous apporterons la pierre et
le ciment.

--Carlotta Grisi est revenue de Londres triomphante et couronne de
guines et de bank-notes.--M. Vatel vient d'envoyer  Lablache une
tabatire de 3,000 fr., comme tmoignage de reconnaissance pour les bons
et loyaux services de l'illustre artiste; un empereur n'aurait pas mieux
fait: M. Vatel n'est cependant que le directeur du thtre italien; ce
don magnifique annonce que la direction du thtre italien a du bon
tabac dans sa tabatire.--Liszt,  peine de retour d'Allemagne, prpare
un concert chevel; et le Cirque-Olympique, voyant les feuilles poindre
et les arbres verdir, monte  cheval, quitte sa salle enfume du
boulevard du Temple, et va caracoler aux Champs-Elyses; le
Cirque-Olympique est le meilleur des almanachs; ds qu'il plante sa
tente  l'ombre des arbres, et remet _Murt et Napolon_ en magasin,
dites: le printemps est venu... il est venu en effet, et que Dieu en
soit bni; respirons l'air embaum, mes chres belles, et roulons-nous
sur la verdure.



La Frgate  vapeur le Princeton.

[Illustration.]

L'_Illustration_ a rendu compte, dans son numro du 23 mars, de
l'horrible catastrophe arrive sur le Potomac, prs de la ville de
Washington, et qui a cot la vie  plusieurs des hommes les plus
minents des tats-Unis.

Nous donnons aujourd'hui la reproduction d'un plan du Princeton, publi
par _le Weekly Dispatch_, et qui indique la position du canon dont
l'explosion a caus de si affreux ravages, celle des spectateurs et
celle des victimes de ce terrible accident.

Cet norme canon en fer qu'on voit  bbord, sur l'avant du navire, et
qui tourne sur lui-mme, constitue, au propre et au figur, une
rvolution dans l'art de la guerre, une des inventions les plus
meurtrires des temps modernes.

On se souvient que, dans la dernire guerre entre les tats-Unis et
l'Angleterre, les Amricains eurent sur la marine britannique un
avantage marqu qui tonna l'Europe et dont ils sont encore fiers
aujourd'hui. Ils le durent en trs-grande partie  l'emploi du canon 
pivot, qui, se ployant sur le pont extrieur de toutes sortes de
btiments et pouvant se pointer avec facilit dans toutes les
directions, permet de mettre  profit toute occasion de prendre en long
les vaisseaux ennemis et de les dsemparer de leur mture. Cette
tactique russit au del de toute esprance et assura la victoire  la
flotte amricaine.

C'est ce procd que le capitaine Stockton a perfectionn en l'adaptant
 un nouveau plan; et il en faisait la premire application  un
btiment  vapeur, lors de l'exprience qui a eu de si funestes
rsultats.

On voit, par la diffrence des proportions de ce canon avec celles des
autres pices qui forment l'armement du Princeton, quelle en est
l'importance dans ce nouveau systme d'artillerie maritime. La ligne
brise qu'on remarque sur la partie postrieure de la pice indique la
portion dtache par l'explosion et qui, en fracassant le bordage du
btiment, a frapp tant de victimes.

Le journal amricain a fait un rapprochement assez singulier: Presque
toutes les inventions extraordinaires et destructives ont t, dit-il,
fatales  leurs auteurs ou patrons ds les premires expriences qui en
ont t faites. Ainsi Guillotin, qui a invent l'instrument de supplice
qui porte son nom, a fini ses jours par la guillotine. M. Huskinson,
membre du ministre anglais, a t tu par accident, lors de
l'inauguration du premier chemin de fer de la Grande-Bretagne. Le
capitaine Robert, qui, le premier, a travers l'Atlantique sur un
btiment  vapeur, se trouvait  bord du steamer le _Prsident_ lorsque
celui-ci fut, selon toute apparence, englouti par le mme Ocan. Enfin,
il s'en est failli de bien peu que le capitaine Stockton ne prt
victime de son canon destructeur.



Histoire de la Semaine.

La Chambre, comme les administrations, comme les tablissements publics,
comme les thtres, comme la presse quotidienne, comme tout enfin,
except l'_Illustration_, a pris des vacances. Nous n'avons donc cette
semaine qu'un petit nombre d'actes lgislatifs  enregistrer; les
journaux se sont mme plus occups du dbat qui a termin les travaux de
la semaine dernire, et dont nous avons donn le rsultat au moment mme
de notre tirage, que de ceux qui ont suivi la reprise des sances. En
effet, si la proposition de M. Chapuys de Montlaville n'avait trait qu'
une des questions relatives  la constitution financire de la presse,
elle fournissait l'occasion de les traiter toutes. Dans cette polmique
il s'est mis peu d'ides nouvelles. Des journaux auxquels les annonces
ne viennent point, parce que leur publicit est restreinte, ont demande
que l'impt sur le timbre ft remplac par un impt sur les annonces;
bien qu'mise dans un intrt particulier, cette ide devra, comme
toutes celles qui se sont produites, tre examine avec soin par la
commission que la Chambre va constituer. Comme il est bon qu'elle
connaisse toutes les considrations qui, dans le principe, ont fait
tablir l'impt du timbre dont on lui demande la suppression, nous
croyons devoir mettre sous ses yeux le passage suivant du _Dictionnaire
des gens du monde_ (par Slicotti, 1770, t. V, p. 505), o il fut
demand, pour la premire fois que nous sachions, et  titre de remde 
l'abus du papier blanc: L'tat peut tirer parti des journaux, des
journalistes, qui se disputent aujourd'hui l'honneur d'enseigner la
France enseignante. Une centaine de pages fondues et tendues dans
plusieurs volumes produisent  tels journalistes un revenu de 12,000
livres par anne, c'est--dire beaucoup plus que ce que trois annes du
meilleur et du plus fort travail en ce genre aient produit au clbre
Bayle. Or, ces crivains, qui se disent si bons citoyens, consentiront
sans doute avec plaisir  ne tirer de leur ouvrage que 9,000 livres de
net (sans compter le tour du bton), les trois autres mille livres
avertissant au profit de l'tat. Il est d'quit d'asseoir cette
contribution de manire qu'elle soit proportionne au dbit de chaque
journal. Or, quelle voie plus proportionnelle que l'tablissement d'une
formule ou papier timbr pour tous les journaux, formule qui
embrasserait de droit les mmoires d'acadmies, les compositions qui
concourent annuellement pour les prix fonds dans la plupart du ces
socits; et, par extension, les premires ditions des pices de
thtre, les romans et toutes les productions romanesques? Il
rsulterait de cet tablissement un avantage certain pour les lecteurs
et pour les acheteurs, par l'attention qu'auraient les crivains diffus
 mnager le papier. Si quelque caustique opposait  cette partie, de
notre projet le mot de Gilles Mnage sur les journaux, nous lui
rpondrions par celui de Vespasien: _Atqui  lotio est_.

Lundi dernier la Chambre a dlibr en sance publique sur la prise en
considration de la proposition de MM. Saint-Marc Girardin, de
Sainte-Aulaire, d'Haussonville, de Gasparin, Ribonet et de Sahime,
relative aux comblions d'admission et d'avancement  tablir pour les
fonctions publiques. Quoiqu'une pareille motion soit une critique
vidente de certaines nominations et mme de l'ensemble des nominations
auxquelles le npotisme et la faveur entranent la haute administration
au dtriment des services de l'tat, la proposition comptait tant de
pres, et de pres conservateurs, qu'il soit difficile de la traiter en
enfant perdu. Aprs quelques dveloppements prsents par M. Saint-Marc
Girardin, qui n'a pas eu de peine  tablir combien cet arbitraire
dconsidre le pouvoir, M. le ministre des affaires trangres est venu
dclarer qu'il ne s'opposait point  la prise en considration d'une
proposition srieuse et sincre, qui n'tait pas porte par un autre
esprit et ne se proposait pas un autre but que le but et l'esprit
qu'elle annonait ouvertement. C'tait la critique des propositions que
le ministre avait prcdemment combattues, quelquefois sans succs, et
une grande partie de la chambre n'a pas paru comprendre que la
proposition de M. de Saint-Priest, par exemple, relative  la rforme
postale et que M. le ministre des finances a si nergiquement et si
vainement repousse, reclt une intention secrte et un but cach. Il a
paru plus vraisemblable qu'on combattait pas cette proposition nouvelle,
parce qu'on n'avait nulle chance de le faire avec succs, et que, pour
lui comme pour celle de MM. Gustave de Beaumont, Leyd et Lacrosse, sur
la corruption lectorale, on prfrait s'en remettre aux difficults qui
pourraient lui tre suscites plus lard. La proposition a donc t prise
en considration  la presque unanimit des votants.

La Chambre a eu ensuite  nommer des commissaires pour l'examen des
projets de loi de chemin de fer dont nous avons prcdemment mentionn
la prsentation. Un dput, l'honorable M. Havin, dans le dsir honnte
que l'intrt gnral prvalt dans la formation des commissions pour
les intrts de localit, et dans l'espoir naturel qu'un scrutin de
rassemble entire amnerait plus srement ce rsultat que des scrutins
fractionns de bureaux, a demand que la Chambre ust de la facult que
lui donne son rglement, et qu'elle n'avait jamais exerce jusque-l, de
nommer les commissaires directement et par un scrutin de liste. Havin,
dans sa probit, n'a pas prvu qu'un rsultat tout avis  son but
sortirait du mode de procder qu'il avait entam. C'est cependant ce qui
est arriv. Des organes de la masse, dans toutes les nuances de
l'opinion, s'accordent  ce que des coalitions d'intrts particuliers
sont parvenues, au prjudice de l'intrt gnral,  faire triompher, au
scrutin, leurs candidats.

La France vient encore d'avoir  exiger en Syrie une rclamation
nouvelle pour des traitements odieux commis envers des chrtiens, et
pour une attaque arme dirige contre l'habitation de notre agent
consulaire  Lataki. Voici le rsum des faits rapports par l'_cho
d'Orient_: Un prtre grec ayant t excommuni par son vque pour avoir
bni un mariage sans autorisation, avait embrass l'islamisme par
vengeance. Cette action transporta de joie la populace musulmane, qui
promena en triomphe le rengat dans les rues de Lataki. Cela se passait
le dimanche 25 fvrier, au moment o les Europens, qui s'taient rendus
 la chapelle, y assistaient  la clbration de la messe. La populace,
passant prs du monument, fit entendre des hurlements et assaillit 
coups de pierres les fidles qui s'y trouvaient. Ceux-ci, s'avanaient 
la porte, dispersrent une troupe d'enfants qui les injuriaient et
continuaient  lancer des pierres, dont furent blesses quelques femmes.
Ces enfants ne tardrent pas  retourner devant l'glise; mais cette
fois ils taient suivis d'une foule compacte au milieu de laquelle on
remarquait des Albanais et des musulmans les plus fanatiques de la
ville. A la vue de cet attroupement menaant, les Europens fermrent la
porte du couvent, contre laquelle les furieux tirrent des coups de
pistolet et de fusil. Aprs avoir vainement tent de la briser, ceux-ci
pntrrent par escalade dans l'enceinte du jardin; Europens, hommes et
femmes, pouvants de l'audace et de la rage de la populace, s'taient
dj rfugis dans autre jardin contigu  celui du couvent, et
appartenant  la maison consulaire de France, croyant ainsi, sous notre
drapeau, se mettre  l'abri de l'insulte et de l'assassinat. Mais la
maison du vice-consul ne fut pas respecte, et l'un des siens, qui se
mit en devoir de la dfendre, reut une balle dans la poitrine. Le
consul de France  Beyrouth a demand la punition des coupables  notre
ministre  Constantinople, M. de Bourqueney. Le divan n'a point oppos
difficults; seulement il voulait que, comme dans une circonstance
rcente, la rparation et lieu  Beyrouth et non au lieu o l'insulte
avait et commise, bien que, lors de l'affaire de Jrusalem, il ait t
dit  la tribune et dans les journaux, par certains organes du
gouvernement, que procder autrement et t contraire  toutes les
rgles diplomatiques, comme cette affirmation avait entran peu de
convictions, cette fois-ci on a prfr, dussent les prcdents
diplomatiques en souffrir, donner satisfaction  l'opinion publique et
aussi, disons-le,  la logique. C'est  Lataki que M. de Bourqueney a
voulu que ft donne la satisfaction et c'est  Lataki que la
rparation aura lieu.--Notre paquebot du Levant a apport galement la
note officielle suivante remise pour le reiss-effendi, Rafaat-Pacha,
entre les mains des premiers interprtes des ministres de France et
d'Angleterre: Sa Hautesse le sultan est dans l'irrvocable rsolution
de maintenir les relations amicales, et de resserrer les liens de
parfaite sympathie qui l'unissent aux grandes puissances. La Sublime
Porte s'engage  empcher, par des moyens effectifs, qu' l'avenir aucun
chrtien abjurant l'islamisme ne soit mis  mort. C'est la rponse aux
pressantes et nergiques protestations que les ambassadeurs franais et
anglais ont fait entendre contre de rcentes et atroces excution. Ils
tendront la main, nous n'en doutons pas,  ce que la peine de mort ne
soit pas remplace par une dtention perptuelle, substitution qui est,
dit-on, dans la pense de la Porte, pense que les termes de sa note ne
contrediraient pas.

Des dpches de Hati sont parvenues au gouvernement; elles ont t
apportes par le lieutenant de vaisseau Heine, aide de camp de
l'amiral Dupetit-Thouars. On s'attend  voir la chambre des dputs,
comme vient de le faire la chambre des pairs, demander la production de
ces documents, qui doivent tre de nature  clairer compltement une
question que le ministre a cru pouvoir trancher, on sait comment, tout
en se dclarant sans renseignements.

Le peuple hatien, chez lequel l'amour du travail n'gale pas une
passion inquite pour la libert, aprs avoir install son nouveau
gouvernement, et avoir reu, le 4 du mois de janvier dernier, le serment
de son nouveau prsident, le gnral Hrard, est dj en proie  des
divisions sanglantes. Pour les uns, l'adhsion du gouvernement aux
principes de la constitution n'est pas franche; pour les autres, la
constitution est mauvaise, et le gouvernement en poursuit trop
nergiquement l'excution. Enfin, l'irritation des noirs contre les
multres est venue s'ajouter encore  ces causes de division, et une
collision meurtrire a eu lieu  Lleveia, ville situe  quelque
distance de Saint-Marc, entre les autorits civiles et les autorits
militaires. Un gnral et six fonctionnaires publics ont t tus. A
Saint-Marc galement, la ville a t, pendant les journes des 25, 26 et
27 fvrier, mise au pillage par l'arme, qui tait en pleine
insurrection. Une grande partie des habitants, les multres surtout,
suivant en cela le conseil du prsident, s'taient rfugis au
Port-au-Prince.

En Espagne, o les bruits d'amnistie ne se sont pas confirms, o le
rgne du rgime exceptionnel n'a pas cess, le gouvernement parat
attendre beaucoup de force et de scurit de la formation d'un corps de
gendarmerie  pied et  cheval divis, comme chez nous, en lgions, en
compagnies et en brigades. Si les _mulers_, qui ont montr comment ils
entendaient la libert, arrivaient  prouver qu'ils entendent mieux
l'administration, ce serait du moins quelque chose. Mais nous craignons
bien que tout leur savoir-faire se borne  crer des gendarmes, des
marquis et des grands d'Espagne. Nous avons dj dit que M. Munoz avait
t l'objet de cette dernire faveur; depuis lors, le ministre des
finances, M. Carasco; le ministre de la guerre, M. Mazaredo, dont on se
rappelle la dpche sur le bon effet d'_un peu de sang_ vers  propos;
le prsident du conseil, M. Gonzals Bravo, qui nagure a donn  la
reine Christine, dans le _Guirigay_, qu'il rdigeait, des pithtes peu
politiques; enfin, M. de Pena Florida, auteur de l'ide d'une
gendarmerie, ont t nomms, le premier, comte; le second,
lieutenant-gnral; les deux derniers, grande-croix de l'ordre de
Charles III. Que l'Espagne soit donc enfin satisfaite!--Le Maroc aggrave
chaque jour ses torts envers cette puissance. Une felouque sortie du
port d'Algsiras, et que les trois hommes qui la montaient avaient
dirige vers la cte barbaresque pour y pcher, s'tant approche du
rivage trs-inoffensivement, ainsi que doit porter  le penser le peu
d'importance de ce petit btiment, essuya un coup de feu, tir du cap de
Negret, qui tua un des marins. C'est un nouveau grief  ajouter  tous
ceux que le gouvernement de Madrid a dj contre l'empereur.

En Portugal, l'insurrection occupe toujours la place d'Almeida. La reine
en fait pousser trs mollement le sige, soit qu'elle ait peu de
confiance dans ses troupes, soit qu'elle voie dans cet tat de choses un
prtexte pour prolonger la position exceptionnelle o le pays est plac.
Un nouvel ajournement des corts vient encore d'tre prononc.

Presque aucun des journaux de Paris ne reoit de feuilles trangres.
Les nouvelles du dehors sont transmises  la plupart d'entre eux, et de
quelque couleur qu'ils soient, par un seul et mme bureau de
correspondance tabli  Paris, qui alimente la presse ministrielle
comme la presse de l'opposition. On comprend que quand le bureau de
correspondance fait une nouvelle, aucun journal n'est  mme de rompre
le silence; comme aussi quand il commet une erreur, elle est aussitt
reproduite  des milliers d'exemplaires. On a vu, il y a quelques jours,
les journaux annoncer la nomination du prsident des tats-Unis de
l'Amrique du Nord, et proclamer M. Van Buren. C'tait videmment une de
ces mystifications que fait admettre le premier jour de ce mois. Mais il
n'y a qu'un 1er avril dans l'anne, et ces facties, ces erreurs, ou des
erreurs et des facties semblables, se reproduisent souvent  des dates
qui n'ont pas le mme privilge. Peut-tre cela ne demande-t-il pas
moins l'attention des journaux que celle des lecteurs.--Du reste, une
nouvelle moins controuve nous est venue de New-York. Lors de la
discussion de l'adresse, M. Guizot dclarait qu'il n'y avait pas 
esprer que le tarif amricain pt tre rvis cette anne. Cette
conjecture a t dmentie. La chambre des reprsentants vient d'tre
saisie d'un projet de tarif par lequel, pour nous occuper seulement de
ce qui intresse, le plus la France, les vins et les soieries seraient
mieux traits qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cette proposition, qui
runira une grande majorit  la chambre des reprsentants, rencontrera
beaucoup plus d'opposition au snat. Mais quand on voit M. Clay, auteur
principal du tarif adopt en 1812, pousser activement aujoud'hi  sa
modification, on peut esprer que le calcul qui porte ce candidat de la
prsidence  changer de rle, indique une conversion semblable chez
plusieurs autres hommes politiques.

Le parlement d'Angleterre s'est ajourn au 15. Jusque l le ministre
doit rassembler ses forces contre l'amendement de lord Ashley et la
motion de lord Palmerston.--On a publi le tableau du revenu de la
Grande-Bretagne pendant l'anne financire commenant le 5 avril 1843 et
finissant le 5 avril 1844. Ce total est de 1,250,924,425 francs. Il
s'est manifest une lgre amlioration sur les douanes et sur l'accise,
c'est--dire l'impt de consommation; mais c'est l'_income tax_, cette
ressources temps de guerre, qui a combl le dficit. Elle a produit
133,922,165 francs; c'est un impt de 3 centimes par franc seulement qui
ne porte que sur les revenus de 3,750 francs et au-dessus. La somme des
revenus dpassant ce minimum fort honnte est donc de 1 milliards et
demi. C'est une richesse norme, mais une richesse aux mains d'un trop
petit nombre de personnes, et qui cause la dtresse d'une masse de
peuple considrable.

O'Connell a repris son oeuvre en Irlande en modifiant son rle comme
nous l'avons indiqu. Dans une dernire sance de l'association qu'il a
prside, il a dit, en parlant avec chaleur de l'accueil qu'il a reu en
Angleterre: Je croyais l'oligarchie toute-puissante, et j'ai trouv un
peuple parfaitement dispos pour l'Irlande et imbu des plus saines ides
de justice; aussi prend-je, ds  prsent, l'engagement de ne jamais
prononcer une parole qui puisse blesser le peuple anglais. C'est un
grand, c'est un beau peuple, et, si je ne suis pas mis en prison, j'irai
visiter les districts les plus populeux de l'Angleterre, et vous
rapporterai des nouvelles aussi bonnes que celles d'aujourd'hui. Ce
voyage projet pourrait bien n'tre pas excut, car il s'accrdite que
la sentence, malgr l'appel, sera immdiatement excute.

Un jury arbitral avait t constitu d'accord entre M. Grandin, dput
d'Elbeuf, et M. Charles Laffitte, deux fois lu par le Collge de
Louviers, et qui deux fois a vu son lection annule par la Chambre,
pour prononcer sur les dires contradictoires de ces deux messieurs. Ce
jury vient de rendre et de publier son opinion, de laquelle il nous
parat difficile en la pressant bien, d'extraire autre chose sinon que
M. Grandin n'a pas tout  fait tort, et que M Laffitte n'a pas tout 
fait raison.

Nous voudrions pouvoir dtourner les yeux d'un vnement affreux dont le
dpartement de la Loire vient d'tre le thtre, et qui a jet la
dsolation et le dsespoir dans ces laborieuses contres. A la suite
d'une agitation d'ouvriers mineurs, dans laquelle l'autorit judiciaire
avait reconnu tous les caractres d'une coalition, dix-sept d'entre eux
avaient t mis tat d'arrestation. Le vendredi 5, ces prisonniers
partirent de Rive-de-Gier pour tre dirigs sur la maison d'arrt de
Saint-tienne. Nous ignorons par quel motif leur translation ne fut
point opre par la voie du chemin de fer, si rapide et si sre, et
pourquoi le prfet du dpartement et le procureur gnral de Lyon
prfrrent la voie de terre, malgr toutes ses lenteurs et tous ses
dangers. Une escorte de 80 fantassins, commands par un capitaine, de 25
chasseurs  cheval et de 11 gendarmes fut forme pour accompagner le
convoi. Une compagnie d'infanterie l'accompagna  distance. A quatre
kilomtres de Rive-de-Gier, au hameau de la Grand-Croix, un
rassemblement lana des pierres contre l'escorte, et des enfants se
prcipitrent  la tte des chevaux. Quelles furent alors les ncessits
de situation de la troupe; nous l'ignorons; l'enqute nous le fera
connatre, elle nous dira si l'extrmit bien cruelle  laquelle on a
cru devoir recourir tait absolument invitable. En attendant, nous
avons la douleur d'avoir  dire que cinq hommes du peuple sont rests
sur le terrain, atteints de coups de feu  la gravit desquels un
d'entre eux, qui se trouvait l en curieux, a dj succomb. Le convoi a
poursuivi sa route, et les prisonniers ont t crous  leur
destination.

A Commentry, dans l'Allier, un boulement considrable, produit par une
violente explosion qui se manifesta dans les galeries des mines, laissa
pntrer le gaz dans une des galeries occupes et bientt la flamme se
rpandit avec une rapidit prodigieuse. Cinq ouvriers furent ensevelis;
et l'on n'a retir que des cadavres. Par suite de l'explosion, le feu
s'est communiqu au charbon, qui brle sur une vaste tendue et projet
des flammes qui s'levaient  une grande hauteur. On s'est rendu en
foule de Montluon et des environs pour contempler ce spectacle de
dsolation. L'ingnieur des mines est arriv en toute hte sur les lieux
du sinistre, et n'a trouv d'autre moyeu que de noyer la mine. Il faudra
bien du temps et du travail pour rparer le dommage, qui est valu 
une somme considrable.

On crit de la Nouvelle-Orlans, le 2 mars, que l'on venait d'y recevoir
la nouvelle que la veille au matin, entre deux et trois heures, deux
steamers s'taient rencontrs et entre-choqus sur le Old-River,
au-dessous d'Atchafalaya, et que l'un d'eux, le _Buckeye_, a t
englouti en moins de cinq minutes. Tous les passagers, au nombre de plus
de 300, noirs et blancs, taient couchs au moment du choc; 60  80 ont
pri.

La chambre des dputs et l'arme ont rendus les derniers devoirs  M.
le gnral de la Bourdonnaye. La chambre des pairs a perdu M. le marquis
de Lusignan;--la chambre des lords, en Angleterre, lord Abinger,
premier baron de l'chiquier, qui s'tait fait une grandi rputation au
barreau avant son lvation aux dignits, et alors qu'il portait le nom
de Scarlett. Enfin le prince Dmtrius Galuzin, gnral de cavalerie
russe, gouverneur gnral de Moscou, auquel l'empereur avait permis
depuis un an, pour le rtablissement de sa sant, de rsider  Paris,
vient d'y mourir.



Salon de 1844.

Quatrime article.--Voir t. III, p. 33, 71 et 84.

Jusqu'ici, nous avons eu peu de critique  faire: nous avons t heureux
dans nos premires promenades au Salon. Il y aurait conscience d'tre
svre par plaisir, ce qui ressemblerait fort  de l'injustice. Nous
continuons aujourd'hui notre compte rendu approbateur.

Il y a des faits historiques dont la simple narration suffit pour
mouvoir les mes nobles et sensibles. _L'Abdication de Napolon 
Fontainebleau_ est au nombre de ces faits. Nos vieux militaires pleurent
encore  ce souvenir, et quelle sera leur douleur en s'arrtant
s'arrtant devant le tableau de M. Janet-Lange! Nous allons vous faire
connatre le moment choisi par le peintre; et, ayant le dessin sous les
yeux, vous jugerez vous-mme s'il a bien rendu cette dsolante scne;
Napolon pend la plume, et se reconnaissant vaincu, moins par ses
ennemis que par la grande dfection qui l'entoure, il rdige lui-mme la
seconde formule de l'abdication qu'on attend: Les puissances allies
ayant proclam que l'empereur tait le seul obstacle au rtablissement
de la paix en Europe, l'empereur, fidle  son serment, dclare qu'il
renonce pour lui et ses enfants aux trnes de France et d'Italie, et
qu'il n'est aucun sacrifice, mme celui de la vie, qu'il ne soit prt 
faire aux intrts de la France. Telle est la teneur de l'acte
d'abdication, reproduit dans le _Manuscrit_ de 1814. M. Janet-Lange
n'est pas rest, selon nous, au-dessous de son sujet: et s'il avait mis
plus de noblesse sur la figure de l'illustre personnage prsent 
l'abdication, son tableau serait  peu prs irrprochable. Comme
couleur, nous flicitons sincrement M. Janet-Lange; il y a progrs sur
ses oeuvres prcdentes.

Au-dessous de l'immense _Fdration_, de M. Couder, les groupes se
forment chaque jour. Qu'y a-t-il donc  voir? Approchons: un tableau de
M. Papety! O est _le Rve, de bonheur_ expos par lui l'anne dernire?
Est-ce le mme peintre  qui tout le monde accordait le beau nom de
pote, qui nous prsente aujourd'hui _la Tentation de saint Hilarion?_
M. Papety a-t-il agi srieusement, ou bien a-t-il voulu tout simplement
exposer, afin qu'on n'oublie pas qu'il sait peindre? Cette dernire
conjecture est la bonne, nous le croyons. Lorsque M. Adolphe Brune
peignit sa belle _Tentation de saint Antoine_, la svrit de
l'excution fit aisment passer sur le cynisme du sujet. Ici, la mme
chose n'a pas lieu: la femme qui tente saint Hilarion n'est qu'une femme
demi-nue; quant  saint Hilarion, il a peur, il est pouvant, il est
comme terrass: ce n'est pas une sainte horreur pour le vice qu'il
prouve. Malgr tout le talent qu'il y a dans le tableau de M. Papety,
allons plus loin;  cause de ce talent mme, nous adjurons le peintre de
se contenter de cette seule excursion dans un genre qui est  l'art ce
que _la Pucelle_ de Voltaire est  la posie. Nous l'attendons avec
confiance  une oeuvre plus digne de lui; alors, nous lui prouverons
bien que notre svrit prsente est dans son intrt.

M. Champmartin a pris depuis longtemps le titre de peintre religieux.
Qui a vu un de ses tableaux les a vus tous par avance, ou  peu prs.
Les tons ross et violets y dominent; les groupes sont resserrs, et 
peine quelques figures se dtachent-elles d'une manire prcise.
Laissez venir  moi les petits enfants a tous les dfauts comme aussi
tout le mrite qui ont fait la rputation de M. Champmartin. Ce tableau
est  la fois trop brillant et trop dur d'aspect. Nous regardons, nous
voudrions nous intresser  la foule des enfants qui s'approchent du
Seigneur, mais l'ensemble est si peu harmonieux, que l'oeil ne peut
demeurer fix sur rien. Deux ou trois ttes d'enfants sont charmantes,
et celle du Christ n'a pas de vulgarit. Le Portrait de M. Gillibrand
rappelle les beaux jours de M. Champmartin, lorsque Barthlmy crivait
dans Nmsis:

[Illustration: Abdication de Napolon  Fontainebleau, le 14 avril 1814,
par M. Janet-Lange.]

        Un pair! c'est un mortel coiff de plumes blanches,
        Largement ondul d'un pallium sans manches,
        Tel qu'au grand Musum l'exposa Champmartin, etc.

Le portrait de M. Gillibrand vaut donc celui de M. le duc de Fitz-James,
auquel le pote faisait allusion.

_La Vision de saint Jean_, par M. Bonnegrce, est d'un vritable style
biblique; la composition en est large et digne du sujet. M. Bonnegrce a
parfaitement traduit avec le pinceau ce verset de l'Apocalypse: La
ville tait toute brillante de la clart de Dieu, et la lumire qui
l'clairait tait semblable  une pierre de jaspe transparente comme du
cristal. Un peu moins d'incertitude dans le dessin, un peu plus
d'harmonie dans la couleur, rendraient cette tuile tout  fait
remarquable. M. de Bonnegrce arrivera, sans aucun doute,  une belle
rputation.

La figure du Christ n'a pas de vulgarit, disions-nous, en parlant de
_Laissez venir  moi tes petits enfants._ Le contraire est applicable
au Christ peint par M. Millier, dans son _Entre de Jsus-Christ 
Jrusalem_, tableau qui, pris en son entier, ne ressemble pas aux autres
tableaux religieux. M. Muller a fait preuve d'originalit. La
composition est remarquable, mais bizarre dans certaines parties. Un
brouillard se rpand sur tous les personnages, et les empche d'tre vus
compltement; quelques groupes sont bien poss, notamment celui des gens
qui soulvent une porte. La foule,  gauche, manque de relief. Le
paysage est habilement compos. Au total, _l'Entre de Jsus-Christ 
Jrusalem_ est un des bons tableaux de M. Muller.

[Illustration: La Vision de saint Jean, par V. Bonnegrce.]

Si l'on veut prendre une ide exacte des danses espagnoles en pleine
campagne, on regardera avec attention _une Danse, souvenir d'Espagne_,
par M. Charles Porion, qui expose pour la premire fois, et  qui son
dbut fait honneur. Figures et paysages mritent nos loges; la couleur
du tableau de M. Porion nous porte  croire qu'il sera coloriste en mme
temps que dessinateur.--Dans un tout autre genre, M. Alphonse Teytaud
continue ses succs passs. Les Plerins d'Emmas, que messieurs de
l'administration du Muse ont fort mal placs, ont, malgr ce
dsavantage, attir nos regards. Ce paysage compos atteste, de la part
du peintre, une imagination vive et puissante. Si nous tions plus srs
de nous,--nos yeux pourraient bien nous avoir tromps, tant _les
Plerins_ sont placs haut,--nous conseillerions  M. Teytaud de
travailler encore sur les premiers plans, pour les rendre aussi beaux
que les fonds.--Les paysages de MM. Balourier, Toudouze et Rouyer
promettent pour l'avenir.--M. Joseph Thierry a expos un fort beau
paysage, o les campagnes effondres par la pluie, le ciel clatant d'un
ct, sombre de l'autre, sont peints avec une entente remarquable. Par
les dtails, on reconnat dans M. Joseph Thierry le dcorateur; ils
visent  l'effet.

MM. Morel-Fatio et Louis Meyer se sont runis pour peindre _une Scne de
la visite de la reine Victoria au roi Louis-Philippe_. Le roi de France
se rend dans un canot  bord du yacht anglais. Ce tableau est surtout
remarquable par son exactitude historique, et nous permet cependant de
donner  M. Morel-Fatio un conseil qui s'adresse  tous deux; ils
doivent se garder des tons ples dans les ciels, et des tons bleus dans
les flots de l'Ocan.

Quatre tableaux de M. Morel-Fatio sont en progrs sur ceux de l'anne
dernire. _Les rgates du Havre_ ont du succs et attirent les regards
des visiteurs. _Jean Bart montant la Palme de dix-huit canons, et
s'emparant d'un vaisseau hollandais de soixante canons, et la Prise 
l'abordage du transport anglais, les Deux Jumeaux par l'heureuse
Tonton_, sont des oeuvres de valeur travailles avec conscience et
habilet. Quant aux _Pcheurs normands_, ils ont inspir  M.
Morel-Fatio un petit tableau frais et gracieux.

_Le Combat du brick franais l'Abeille, command par M. Mackau_, etc.,
est, sans contredit, le plus beau tableau expos par M. Meyer. L'effet
de matin est potiquement rendu, et l'on s'intresse vivement  ce fait
d'armes si glorieux de notre ministre actuel de la marine. _Le Sauvetage
du brick le Phnix_ manque un peu de vigueur, tout en tant
dramatiquement compos. C'est  la couleur qu'il faut s'en prendre. Deux
autres petites toiles de M. Meyer sont agrables.

Restons en mer, puisque nous y sommes: s'il vous arrive d'aller aux
bains de Trouville, vous rencontrerez sans aucun doute M. Mozin
naviguant dans sa barque; il cabote, il va de Trouville au Havre, du
Havre  Honfleur. Ce sont ses parages, et rarement il s'aventure plus
loin. Suivons-le. Le _Gu de Diouville_ plat par le sujet mme,
gracieusement trait. La _Vue d'Honfleur_,  notre avis, est un des bons
tableaux de l'Exposition: il serait parfait, si les maisons de la ville
avaient un peu plus d'loignement, ce qui rendrait la mer plus vaste;
les accessoires sont peints de main de matre. Enfin, _Paris_ est un
joli panorama, plein de lumire et de couleur.

Chaque anne, MM. Guillemin et Fortin se disputent, ou plutt se
partagent, comme dit Figaro, la palme du genre. Le premier a traduit sur
la toile ces vers de M. William Tnint:

        Les Bleus sont l! la ferme est cerne, et des pas
        Rsonnent sur le sol!... Le salut, c'est la Bible!
        Plus d'armes!  genoux! la lutte est impossible!
        Un chrtien se dfend, mais ne se venge pas! etc.

_Dieu et le Roi_ est une composition plus importante que toutes celles
chappes jusqu' prsent au pinceau de M. Guillemin. Le type breton
apparat dans ce tableau, qui est un pisode des guerres de la Vende.
_Le vieux Matelot_ est une scne touchante que le peintre a rendue avec
beaucoup d'expression. Toutefois, _la Consultation_ l'emporte sur les
autres tableaux de M. Guillemin. De la vrit, de l'expression, de la
distinction dans les figures, voil ce que nous y avons remarqu, et ce
qui a fait le succs de cette petite toile.

Pour M. Fortin, il s'applique de prfrence aux scnes d'intrieur, et
la Bretagne est sa contre privilgie, _Une Proposition_ (paysans de
Quimper) est peinte avec un naturel exquis; les accessoires sont
ravissants, et si les ttes des personnages avaient plus de finesse, ce
serait un dlicieux tableau. Sous ce titre, _Douleur_, M. Fortin a rendu
une scne poignante: un paysan breton veille prs du lit de mort de sa
femme. Comme excution, tout le monde prfrera _Douleur_  une
_Proposition._

Sans tre tax d'admiration outre, on peut avancer que M. Marilhat a
les honneurs de l'exposition, et que son envoi est jug magnifique par
tout le monde. Quelle tendue de pays s'offre  nos regards! Continuons
nos recherches sans abandonner le clbre paysagiste; suivons-le, en
partant de l'Auvergne, jusque sur les bords du Nil et dans la Syrie. Un
admirable panorama se droulera devant nos yeux: _Une Vue prise en
Auvergne_ et _les Souvenirs des environs de Thiers_, prsentent deux
effets diffrents qui rappellent, sous plusieurs rapports, les
chefs-d'oeuvre de Ruysdael; dans le premier tableau, l'orage avec ses
fureurs; dans le second, une paisible journe d'automne. _Le Souvenir
des bords du Nil_ a toutes les merveilleuses beauts que l'on remarque
ordinairement dans les paysages de M. Marilhat, la forme, la couleur, la
lumire. Un _Village prs de Rosette_ a moins de charme peut-tre, soit
que l'inspiration ait failli au peintre, soit que la nature ait ici plus
de monotonie. Le paysage est d'un vert bien fonc sur le premier plan;
une atmosphre brumeuse le couvre en entier; en revanche, les palmiers
sont peints avec habilet, et l'aspect gnral du village ravit les
yeux. _Les Arabes syriens en voyage_ sont un vritable chef-d'oeuvre
dans le genre. Comme on s'intresse  la petite caravane, et comme on
voudrait s'attacher aux pas de ces indolents Arabes, commodment assis
sur leurs chameaux, emmenant avec eux leurs familles et leurs meubles.
_Une ville d'gypte au crpuscule_ semble avoir t daguerrotype, tant
il y a de vrit et d'exactitude dans le mirage; et cependant, tout
l'effet de ce paysage a de l'harmonie. N'est-ce pas bien l le silence
suprme du crpuscule? L'horizon a de l'immensit dans cette petite
toile, et l'esprit peut rver  son aise devant cette magnifique
reprsentation de la nature. Le _Caf sur une route de Syrie_ se fait
remarquer surtout par la lumire et par l'agrment des dtails; ce
tableau est d'un bel effet. Enfin, la _Vue Prise  Tripoli_ couronne
l'oeuvre de M. Marilhat, pour qui le Salon de cette anne est un
triomphe, et dont nous n'avons pu parler, dans la sincrit de notre
me, qu'avec un point d'admiration au bout de chacune de nos phrases.

Les sujets arabes sont devenus  la mode, et, depuis notre conqute
d'Alger, la majeure partie de nos peintres a voulu visiter l'Afrique ou
l'Orient. De l une foule de tableaux  mosques, de razzias, de
fontaines orientales. Quallons-nous devenir, s'il nous faut indiquer
avec quelques dtails les progrs de cette nouvelle invasion d'Arabes?

Pour sa part, M. Thodore Frre a expos deux tableaux africains: _Une
Caravane d'Arabes traversant le Rummel  gu_ (environs de Constantine),
et la _Rivire de Safsafh_ (environs de Philippeville). Donc, nous nous
promenons dans nos possessions, grce  M. Thodore Frre. Le premier
tableau, que l'_Illustration_ reproduit, a un mouvement remarquable et
une vrit de tons peu commune; le second plat par la disposition des
plans, bien que les lignes manquent un peu de largeur.

[Illustration: Environs de Constantine.--Une Caravane d'Arabes
traversant le Rummel  gu, par M. Thodore Frre.]

[Illustration: Vue prise  Tripoli, en Syrie, par M. Marilhat.]

[Illustration: La rue Hourbarych, au Caire, par M. Chacaton.]

M. Thodore Frre possde un talent qui grandira certainement avec le
temps, pourvu qu'il ne se laisse pas aller  l'exagration, pourvu que
son amour de la nature vraie ne le jette pas dans la peinture sche et
aride. Cet cueil vit, nous osons le rassurer sur l'avenir. Son
_Portrait d'homme_ en pied est-il ressemblant? Nous l'ignorons, mais
nous savons qu'il est bien peint.

M. Philippoteaux a rendu aussi une visite aux Arabes. Le _Combat de
l'Oued-Ver_, livr le 27 avril 1840 par le duc d'Aumale  la tte des
chasseurs d'Afrique, lui a donn occasion de peindre un bon tableau.

_L'Avant-poste arabe_ a de la couleur; _le Rapt_ est ingnieux; _la
Razzia_ n'est pas moins bien compose que _le Combat de l'Oued-Ver_,
dans des proportions moindres. M. Philippoteaux a compris que les
campagnes,--ciels et terrains,--de ses tableaux devaient tre chaudes et
colores; c'est bien en Afrique que se passent les diverses scnes qu'il
nous reprsente. Si vous vous arrtez devant _le Retour de Sdanais
aprs la bataille de Douzy_, vous comprendrez qu'il a lieu dans le Nord.
Le dernier tableau, excut dans les donnes connues du talent de M.
Philippoteaux, montre combien il a fait du progrs.

Nanmoins nous prfrons les toiles arabes de M. Chacaton, car ce jeune
peintre a fait des progrs rapides. _Le Souvenir de la villa Borghse, 
Rome_, pche par un clat trop conventionnel, et heureusement pour le
peintre, deux autres tableaux font vite oublier ce pastiche: ce sont la
_Rue Hourbarych, au Caire_, et _Une Fontaine arabe_. Le premier,
avantageusement plac dans le salon carr, est trs-joli de composition,
outre le mrite de reproduction qu'on y remarque. Au milieu se trouve un
groupe de cavaliers poss d'une faon ravissante; ce tableau, sous le
rapport de la couleur, est le meilleur que M. Chacaton ait expos cette
anne. _Une Fontaine arabe_ fait briller son habilet ordinaire, mais la
composition en est un peu confuse, et nous avons eu besoin de recourir
au livret. Une caravane, avant d'entrer dans le dsert, vient faire
boire ses chameaux et remplir ses outres. L'explication donne avec la
plume par M. de Chacaton aide beaucoup  qui veut comprendre la scne
rendue par son pinceau. Ce tableau plat singulirement par la
disposition des groupes pris  part.

Force nous est de renoncer  entretenir les lecteurs de l'_Illustration_
des marines envoyes par M. Gudin, non  cause de leur peu de valeur
artistique, mais  cause de leur nombre. Le livret se charge d'expliquer
tout au long les sujets choisis par M. Gudin; quatre pages et demie sont
spcialement affectes  leur nomenclature raisonne. Une page commente
_le tableau de la Mort de saint Louis_: une demi-page commente _la Vue
de la Chapelle de Saint-Louis_; une page relate la _Fondation de la
colonie de Saint-Christophe et de la Martinique_; une page et demie fait
savoir comment _Lasalle dcouvre la Louisiane_; reste une demi page pour
_l'Incendie du quartier de Pra,  Constantinople_, et pour _l'quipage
du Saint-Pierre sauv par un brick hollandais_: total, cinq pages et
demie. Nous renvoyons le lecteur au livret, en lui recommandant de
regarder avec attention _l'Incendie de Pra_, plac dans le salon carr.

Pour exercer le droit de critique vis--vis de M. Gudin, il faut se
rsumer. Son talent, multiple et fcond, est arriv  une hauteur peu
commune, mais il ne grandit plus, et quelques toiles signes du nom de
M. Gudin donnent prise  la svrit.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70 et 86.)

III.

LE DOUBLE MYSTRE.

Au bruit qui se faisait  la porte de l'appartement, Jenny et Marguerite
venaient d'accourir; et cette scne, qui jusque-l s'tait passe dans
l'ombre, se trouva inopinment claire. Impossible de rendre le
mouvement de surprise qui clata  la fois chez les divers personnages
qui y jouaient un rle. Jenny ne put contenir un cri touff; Marguerite
sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, elles deux hommes
en prsence poussrent une exclamation simultane:

douard!

--Le pre Potard!

Si chacun des acteurs ne se ft pas trouv plac sous le coup de ses
propres motions, il et t impossible de ne pas remarquer le trouble
de la jeune fille et la pleur soudaine qui se rpandit sur son visage.
La mort, en la touchant, ne l'et pas marque d'une empreinte, plus
profonde. Heureusement l'effet de la surprise troubla le sang-froid
ordinaire du pre Potard, et Jenny put se remettre de cette secousse
avant que des soupons se fussent veills autour d'elle, ce qui lui
restait d'altration dans les traits fut facilement imput  la frayeur,
et la jeune fille put se retirer dans sa chambre, le coeur plus
tranquille, pendant que le troubadour et l'homme qu'il avait si rudement
collet changeaient des explications sur leur singulire rencontre.

Parbleu! s'cria Potard, voil une aventure. C'est donc vous, douard
Beaupertuis! Ma foi, oui, c'est vous!

Le jeune homme avait eu le temps de composer son maintien, et il
rpondit d'une voix assez calme:

Moi-mme, monsieur; et il me semble que vous auriez pu avoir plus
d'gards pour les parements de mon habit, ajouta-t-il en lui montrant
ses vtements fort endommags par la lutte.

--J'en suis dsol, mon cher; mais dans ce moment-l je vous aurais mis
en charpie. Savez-vous pour qui je vous prenais?

--Non, ma foi!

--Pour un voleur, pour un infme voleur!

--Monsieur!...

--Ne vous fchez pas! C'est un malentendu qui peut arriver au plus
honnte homme. N'empche que j'aurais eu tout  l'heure un plaisir
infini  vous massacrer. J'tais mont en diable!

--Je m'en suis aperu, monsieur.

--Que voulez-vous! la nuit, on tape o l'on peut. Vous tes heureux de
vous en tirer  aussi bon compte; j'avais soif de sang humain, j'aurais
bu dans votre crne. Le ciel ne l'a pas permis... Mais oublions cela,
jeune Beaupertuis; venez dans la salle  manger pour vous remettre. Le
combat, est fini; il ne reste plus qu' panser les blessures.
Marguerite, une fiole et deux verres.

Les paroles avaient t changes avec rapidit, et c'est  peine si
douard Beaupertuis avait pu placer quelques monosyllabes. Il avait
compris que tous les droits taient du ct de Potard, en sa qualit de
matre du logis. videmment surpris par les incidents qui venaient de se
passer, on voyait qu'il se tenait sur ses gardes et luttait contre un
embarras intrieur. Il suivit machinalement le troubadour, s'assit avec
lui  une table, et accepta un verre de bire. L'entretien et langui si
Potard n'avait eu soin de le relever.

A prsent que vous vous tes un peu remont le moral, dit-il,
expliquez-moi donc, jeune Beaupertuis, ce que vous faisiez tout 
l'heure sur le palier de cet appartement. Je suis curieux de
l'apprendre.

douard tait prpar  cette question, et cependant il ne put se
dfendre d'un peu d'hsitation avant que d'y rpondre. Il se dcida
enfin, et prenant un ton plus familier;

Mais il me semble, pre Potard, rpliqua-t-il, que vous deviez vous
attendre  ma visite.

--Tiens, c'est moi que vous veniez voir, Beaupertuis?

--Et qui serait-ce?

--Vous comptiez me trouver ici?

--Sans doute, pre Potard.

--Voil qui est trange, poursuivit le troubadour en devenant plus
soucieux; oui, jeune homme, ceci est trange. A neuf heures du soir,
sans vous tromper de porte. Diable! vous avez la main heureuse.

--Vous m'y aviez engag, pre Potard; souvenez-vous donc de ce que vous
me dtes sur les Terreaux avant de nous sparer: place Saint-Nizier,
maison du boulanger, au troisime; ne manquez pas de me venir voir. Eh
bien! me voici!

--Vous voici au sixime, jeune Beaupertuis, et dans ma maison o il n'y
a point de boulanger. Je vous avais donn une fausse adresse, farceur.
Le pre Potard n'est visible qu'au dehors; chez lui, jamais.

douard comprit qu'il s'tait enferr, et qu'il lui serait plus
difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne l'avait d'abord cru. Il
balbutia quelques excuses; mais le troubadour l'interrompit et lui dit
avec un air srieux:

Jeune homme, pas de mauvaises dfaites! On ne fait point aller le pre
Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous
a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier, voici
prs de deux heures que j'ai l'oeil sur vous. Je vous ai vu dans
l'alle, au premier, au second, et ainsi de suite, jusqu'au sixime
tage; je vous ai aperu dans la chambre en face: j'ai suivi tout votre
mange, et ce n'est pas  moi que vous en donnerez  garder. Je suis
indiscret peut-tre, mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous
avec sincrit.

La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante; mais
cet embarras mme sembla lui rendre sa prsence d'esprit. La vieille
Marguerite venait d'entrer dans la pice o se trouvaient les deux
interlocuteurs; par un signe, le jeune homme fit comprendre au
troubadour qu'il ne pouvait, devant un tiers, entrer dans de plus amples
confidences; puis, quand la servante, aprs avoir achev son service, se
fut retire, il se leva, ferma la porte avec une espce de solennit,
et, de retour  sa place, il ajouta gravement et  demi-voix:

Pre Potard, je vous crois un honnte homme.

--Je m'en flatte, Beaupertuis.

--Eh bien! sous le sceau du secret, je vais vous confier un mystre de
ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.

--Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y
compter. Allez, j'en ai gard d'autres.

--Sachez donc, pre Potard, que je poursuis une aventure avec une grande
dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu'il
y a de plus empanach.

--Vous en tes bien capable, rpliqua le troubadour en souriant de ce
dbut; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine
marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi  1817 ...

Les souvenirs anacrontiques abondaient dans la vie du troubadour, et
toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renatre ses
passions d'autrefois, et s'imaginait devoir reverdir les myrtes de sa
jeunesse. douard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus
heureuse aux soupons vagues dont il tait l'objet. Aussi reprit-il
toute son assurance.

Vous le savez, pre Potard, ajouta-t-il, l'amour vit de mystre; et,
pour cacher cette intrigue  tous les yeux, il a fallu s'entourer de
grandes prcautions.

--A qui le dites-vous, jeune homme! C'est comme moi  Bar-sur-Seine,
pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave!
au milieu des drogues infectes de l'poux et sans le moindre luminaire!
On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre
rcit; c'est plein d'intrt.

--Il a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, pre Potard,
un quartier sr, populeux, une maison  double entre. C'est ici que le
hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre o
vous m'avez aperu...

--Je vous comprends! pargnez-moi le reste! Vous tes un heureux coquin,
jeune Beaupertuis; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite?

--Pre Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu' la
dernire extrmit.

--Vous avez raison, Beaupertuis: c'est comme moi  Chlons-sur-Marne;
une aventure des plus burlesques avec l'pouse d'un notaire. Un jour il
y a alerte, surprise; je m'vade et me donne de l'air; mais le pan de
mon habit reste pris dans une porte. Que faire? Il s'agit de sacrifier
un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hsite pas une seconde; j'immole
le frac sur l'autel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une
basque de moins. Voil ce qui s'appelle agir en chevalier franais. Il
parat que nous sommes de la mme cole.

Le pre Potard tait de nouveau lanc, et il n'y avait plus d'effort 
faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa  la
femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge es ses amours du
grand monde, composa une suite d'aventures dont il tait le hros, et o
il jouait le rle d'un Amadis et d'un Galaor; le tout entrecoup de
quelques refrains, comme ceux-ci, par exemple:

        Lisette seule a le droit de sourire
        Quand je lui dis: Je suis indpendant.

Ou bien:

        Allons, ma belle,
        Paie  ton tour
        D'un peu d'amour
        Le troubadour.

Beaupertuis, ajouta-t-il, vous tes jeune, prtez l'oreille  votre
ancien. Moi aussi j'ai t jeune, trs-jeune; personne n'a t plus
jeune que moi. La vie sans amour est une pipe sans feu. En voyage, il
faut des femmes comme il faut des relais; autrement l'existence est un
vrai dsert de Saharah. Encore dans le dsert trouve-t-on des caravanes
de chameaux. Rgle gnrale, le voyageur digne de ce nom se mnage un
caprice, par arrondissement; c'est le moins qu'il puisse, faire pour le
sentiment et sa dignit d'homme.

Potard et parl longtemps ainsi sans tre interrompu dans ses
excursions sur les domaines de la galanterie; Beaupertuis ne l'coutait
que machinalement et s'abandonnait  ses popres rflexions. Pour peu
qu'on ait suivi ce rcit avec quelque soin, on aura pu s'assurer de deux
choses: la premire, c'est qu'douard tait un habitu de cette maison:
la seconde, c'est qu'il ne s'attendait pas  y trouver le pre Potard.
De stratagme en stratagme, il tait parvenu  donner  ce dernier une
explication satisfaisante; mais il lui restait  claircir l'autre
partie du mystre. A quel titre le troubadour se trouvait il l, entre
ces deux femmes? tait-ce comme matre un comme commensal? Quels droits
avait-il sur cette jeune fille? Ces ides se pressaient dans l'esprit
d'douard, et un doute pnible venait s'y mler. Sous l'empire de cette
proccupation, il essaya de renverser les rles, et de mettre son ancien
sur la sellette.

Pre Potard, lui dit-il, vous tes en fonds pour les vieux pchs; ce
n'est pas d'aujourd'hui que votre rputation est faite; vous avez jonch
la France de victimes, on sait cela.

--Merci, Beaupertuis, vous rendez justice  vos matres; c'est d'un bon
naturel. La jeunesse est si prsomptueuse  prsent!

--Il me semble pourtant, troubadour, que de tous vos exploits, vous
oubliez le plus beau. Sur les grandes routes, on peut ne pas se montrer
toujours dlicat; mais ici, corbleu! vous roulez, sur du choisi. Je vous
en fais mon compliment, c'est la fleur des pois.

Ces paroles, prononces avec une lgret qui cachait mal un profond
dpit, oprrent un changement  vue dans la physionomie du voyageur.
D'panouie qu'elle tait, elle devint tout  coup sombre et inquite.

Pour l'amour de Dieu, jeune homme, ne parlons pas de a. Plaisantez
Potard pour tout ce qui dpasse le seuil de cette porte, c'est bien; il
s'y prtera, il fera chorus. Potard au dehors sera toujours Potard,
Potard le noceur, le balochard, le joyeux compre, toujours prt 
chanter la mre Godichon en troubadour qu'il est. Oui,  mort,
Beaupertuis, jusqu' extinction de chaleur naturelle et d'_ut_ de
poitrine! Mais ici, ajouta-t-il avec un accent plein d'amertume, ici
rien, s'il vous plat; rien sur cette maison, rien sur ce que vous avez
pu y voir. Le hasard vous y a fait entrer; oubliez tout, je vous en
conjure.

--Une si jolie fille, ce sera difficile, pre Potard.

--Cessez ce langage, jeune homme, reprit le voyageur en prenant la main
d'douard et la serrant avec vivacit; cessez ce langage, ou nous nous
fcherons. Vous avez un mystre dans votre vie; moi, j'en ai un aussi
qu'un seul homme au monde devra un jour connatre, et cet homme, ce
n'est pas vous. coutez, voulez-vous que nous restions en de bons
termes? ajouta-t-il d'un ton suppliant.

--Mais sans doute, pre Potard, rpondit le jeune homme, touch malgr
lui.

--Eh bien! jurez-moi de rayer cette soire de votre mmoire, de ne m'en
plus parler, de n'en parler  personne au monde.

--Comme vous tes solennel!

--Le jurez-vous?

--Mon Dieu, trs-volontiers.

--Merci, jeune Beaupertuis, vous tes un galant homme; mais il me faut
encore une promesse.

--Laquelle? Vous tes exigeant aujourd'hui.

--C'est que vous ne chercherez plus  remettre le pied ici. Restons
chacun sur nos terres, et point d'excursions, s'il vous plat. Vos
grandes dames en seraient trop jalouses.

Aprs avoir prononc ces mois, Potard se leva pour faire comprendre 
douard que la sance tait termine, il prit lui-mme une lampe et
accompagna le jeune homme jusqu' la porte de la maison, o ils
changrent un adieu en apparence cordial. Cependant, au moment de se
sparer, l'un et l'autre trahirent leur pense par quelques paroles qui
moururent sur leurs lvres.

Un mystre! Eh bien! je le saurai malgr toi, vieux satyre, se dit
Beaupertuis.

--Ce jeune homme en a trop vu! Il faudra changer de logement, se dit le
prudent Potard.

Quand le troubadour fut remont, il voulut s'assurer si Jenny tait
remise de ses frayeurs. La jeune fille n'avait pas quitt sa chambre, et
Marguerite venait de s'y asseoir  ses cts avec son rouet. Potard les
trouva toutes les deux fort tranquilles; la physionomie de Jenny avait
mme quelque chose de plus gai et de plus panoui que de coutume.

Eh bien! dit le voyageur en dposant sa lampe sur une chiffonnire,
voil une soire fertile en vnements. Il l'a tout de mme chapp
belle, ce jeune homme; un coup de pouce de plus et je l'tranglais.
J'tais si mont!

--Ce n'est donc pas un voleur? rpondit Jenny en retenant avec peine un
sourire.

--Au contraire, c'est un trs-galant homme, le fils d'un de nos
fabricants de chles; premier crdit; fameux papier!

--Le fils d'un fabricant! s'cria la jeune fille en relevant la tte. En
tes-vous bien sr, bon ami?

--C'est connue je le dis, ma petite.

--D'un fabricant de chles! ajouta-t-elle, redevenue rveuse et
inquite.

--Chles, soieries et nouveauts, reprit Potard; de gros faiseurs qui
ont maison  Londres et aux tats-Unis, les Beaupertuis.

--Les Beaupertuis, bon ami; et ce jeune homme est un Beaupertuis?

--douard Beaupertuis, ma petite, un charmant enfant que, j'ai connu en
voyage; pauvre chanteur, mais beaucoup de moyens. Mais qu'est-ce que tu
as donc, Jenny? on dirait que tu vas passer. Comme te voil ple!

--Ce n'est rien, bon ami; l'motion de tout  l'heure, l'ide que tel
homme, pouvait tre, un voleur...

--Un voleur de coeurs, ma mignonne; c'est son genre d'industrie. Il
parat que le gaillard s'en acquitte  merveille.

--Vous plaisantez toujours, dit la jeune fille de plus en plus trouble;
un voit que vous frquentez les mauvais sujets, non ami.

--Allons, voil que tu me grondes. Eh bien! tu as raison, je ne devrais
pas tenir de ces propos. Que veux-tu, petite?  cinquante ans on ne se
refait pas.

--C'est donc un coureur que votre Beaupertuis? reprit la jeune fille,
qui semblait craindre l'effet de ses scrupules et dsirait prolonger
cette confidence.

--Un coureur? pas prcisment, Jenny; il parat au contraire qu'il
entretient une grande passion, une passion volcanique.

--Vraiment!...

--Oui; et c'est pour cela qu'il montait la garde dans l'escalier. Rgle
gnrale, une passion vritable est la compagne des factions infiniment
prolonges.

A ces mots les deux femmes, par un mouvement spontan, se regardrent et
jetrent ensuite les yeux sur Potard, comme si elles eussent craint un
pige. Celui-ci continua de l'air le plus naturel du monde:

Au fait, l'objet en vaut la peine.

--Mon Dieu, bon ami, dit Jenny avec la mort dans l'me, comme vous nous
faites soupirer aprs les choses. Au fond, qui se soucie de votre
Beaupertuis? ajouta-t-elle avec un peu d'emportement.

--Allons, petite, ne te fche pas; j'ai voulu plaisanter. Les femmes
sont si curieuses! Voici l'affaire en quelques mots: le Beaupertuis a
une intrigue avec une grande dame.

--Une grande dame! s'cria Jenny, frappe au coeur.

--Une dame de Bellecour, poursuivit Potard. Il est entr avec moi dans
les plus grands dtails: une dame  panaches, un morceau de choix. Il
faut dire qu'il est trs-bien, ce jeune homme!

La jeune fille ne put pas en entendre davantage; elle tait  bout des
efforts qu'elle avait faits pour se vaincre. Son visage se dcomposa, un
frisson violent se dclara dans tous ses membres, ses dents se
choqurent avec une vivacit convulse et elle tomba tendue sur le
parquet, mourante et sans mouvement. Marguerite courut chercher de l'eau
frache, et Potard, en donnant les premiers soins  la malade, dit 
demi-voix:

Je m'en doutais: il y a quelque chose l-dessous. Pourvu que je suis
arriv  temps!

XXX

(La suite  un prochain numro.)



Mont-de-Pit-de-Paris,

L'administration du Mont-de-Pit de Paris vient de publier le compte
rendu de ses oprations pour l'exercice 1842. Les rsultats sont plus
importants encore que ceux de l'anne 1841, que nous avons fait
connatre  nos lecteurs dans le numro de _l'Illustration_ du 29 avril
1843.

Toutes les oprations concernant les prts sur nantissement sont
accomplies soit directement, au chef-lieu,  la succursale ou dans les
bureaux auxiliaires, soit par l'entremise des commissionnaires. En voici
le tableau sommaire:

[Tableau]

MOYENNE DES OPRATIONS DIRECTES.

Engagements.              25 fr.
Renouvellements          50
Dgagements               17

MOYENNE DES OPRATIONS PAR COMMISSIONNAIRES.

Dgagements               16 fr.
Renouvellements          24
Dgagements               16

Les engagements effectus en 1842 prsentent, sur ceux de l'anne
prcdente, un accroissement de 73,557 articles et une augmentation en
sommes de 1,863,557 fr. Cependant ces deux chiffres ne sont pas
l'expression d'une progression suivie. En effet, l'anne 1841, compare
 l'anne 1840 offrait dans les dpts un abaissement de 114,025
articles, et, dans les sommes prtes, de 988,744 fr. Pour assigner un
chiffre  une progression qui est rellement sensible, il faut grouper
les quatre annes de 1839  1842, et l'on trouve qu'un peut pour
attribuer  chacune, en moyenne, sur 1938, un accroissement de 47,816
articles, reprsentant la somme de 1,568,473 fr.

La somme totale des engagements en 1842 est la plus leve qui se soit
encore produite au Mont-de-Pit, elle a dpass _vingt-cinq millions_.
La moyenne des prts effectifs, qui tait, en 1840 de 15 fr. 21 c., en
1841, de 15 fr. 85 c., a t, en 1842, de 16 fr. 41 c., soit 50 c. de
plus par article.

La moyenne gnrale des dgagements a t de 16 fr.

Si aux entres du Mont-de-Pit, soit 1,120,394 articles pour 25,318,134
fr.

Nous ajoutons les sorties, y compris les renouvellements, soit 1,368,296
articles pour 24,037,620 fr.

Nous obtenons, comme mouvement du Mont-de-Pit, 2.788,690 articles pour
49,655,751 fr.

Le Mont-de-Pit prte  partir de trois francs et au-dessus. Le tableau
suivant indique le nombre et la quotit des prts.

                    PRTS CLASSS PAR SRIES.

                                  Articles           Sommes
        de 3  5 fr.          611,700          2,152,852 fr.
        de 6  10 fr.        366,909          2,937,380
        de 11  20 fr.       171,186          2,684,810
        de 21  30 fr.        81,501          2,195,978
        de 31  40 fr.        48,785          1,695,396
        de 41  50 fr.         37,828          1,766,767
        de 51  100 fr.       74,511          5,240,095
        de 101  200 fr.     11,849          1,680,233
        de 201  500 fr.     11,666          5,264,807
        de 500  1,000 fr.      660            485,210
        de 1,001  5.000 fr.   143            729,365
        de 5,001 fr. et
                  au-dessus.       26             185,213
                         ____________________________
        total               1,520,394        25,318,134

En 1839, la proportion des engagements effectus directement par le
public tait sur la totalit de 9 pour cent seulement; elle s'est
leve, en 1840  12 pour 100; en 1841,  17 pour cent; en 1842,  18
pour 100. Cette augmentation est due  la cration de deux bureaux
auxiliaires.

Cette amlioration apporte dans le service du Mont-de-Pit est
trs-avantageuse pour le public. Quelques explications le feront
comprendre.

Le Mont-de-Pit de Paris, cr en 1777, ne se composait d'abord que de
l'tablissement situ rue des Blancs-Manteaux. La plus grande partie des
personnes qui se trouvaient dans la ncessit d'y recourir perdaient, 
raison de leur loignement, un temps d'autant plus prcieux qu'elles
taient plus pauvres. On autorisa donc l'ouverture de vingt bureaux de
commissionnaires qui devaient, moyennant des droits dtermins, servir
d'intermdiaires entre les emprunteurs et le Mont-de-Pit. Cet tat de
choses dura jusqu' la rvolution.

Ferm  cette poque, le Mont-de-Pit fut rorganis par le dcret du
21 messidor an XII et soumis, le 8 thermidor an XIII,  un rglement qui
le rgit encore aujourd'hui. Ni le dcret, ni le rglement ne parlent
des bureaux des commissionnaires, ils ne font mention que des
succursales  crer. L'intention formelle de la loi tait de mettre le
public  mme de s'adresser directement au Mont-de-Pit, afin de lui
pargner les frais de commission. L'insuffisance des fonds ncessaires 
l'tablissement des succursales obligea cependant l'administration 
recourir aux commissaires; mais cette mesure provisoire ne fut prise
qu'en attendant que des circonstances plus favorables permissent de s'en
passer.

L'esprit de routine, une direction inintelligente, pour ne pas dire
plus, la situation prcaire du Mont-de-Pit, des influences trangres
 la bienfaisance, ont fait longtemps fermer les yeux sur les abus qui
ressortent, pour l'ordre public et pour les emprunteurs, de
l'institution des commissaires. Il a fallu prs de quarante ans pour
s'apercevoir, d'une part, que des industriels qui ne sont mus que par le
dsir de s'enrichir aux dpens des pauvres, n'offrent, en gnral, que
peu de garantie, et  la socit et aux emprunteurs; que leur extrme
facilit  recevoir des nantissements favorise trop souvent le vol et la
dbauche et gare l'imprvoyance; et d'autre part, que les commissions
perues en vertu d'un droit fixe et relatif  chaque opration, quelle
qu'en soit la dure, et aussi lev pour un prt d'un seul jour que pour
un prt d'une anne, sont une charge fort onreuse pour le publie.

En admettant que tous les Commissionnaires soient d'une probit
parfaite, qu'ils ne se permettent pas de prlever des droits qui ne sont
pas dus, qu'ils ne spculent pas sur la misre et les mauvaises
passions, qu'ils apportent dans leurs oprations une surveillance
consciencieuse et svre, il n'en est pas moins vident que les
emprunteurs auraient un grand avantage  ne pas elle obligs de se
servir de leur intermdiaire, qui renchrit considrablement le prt.

L'administration du Mont-de-Pit l'a compris, un peu tard, il est vrai.
En 1839 et 1840 elle a tabli deux bureaux auxiliaires de prt gratuits
en ce sens qu'ils ne peroivent pas de droits de commission, mais
seulement le droit gnral de 9 pour cent par an. Depuis le 1er janvier
1843, le premier mois se paie en entier au taux de 3/4 pour 100. Aprs
le premier mois, le droit se prlve par quinzaine aux taux de 3/8 pour
100.

Les droit des commissionnaires sont ainsi fixs:

2 pour cent pour enregistrement,
2 pour cent pour renouvellement,
1 pour cent pour dgagement,
I pour cent pour perception de boni.

Les oprations directes conomisent ces frais aux emprunteurs. Un
exemple prouvera combien, sous ce rapport, les bureaux auxiliaires sont
utiles.

Soit un prt de 9 fr. pour quinze jours;

Le Mont-de-Pit prlve                                                5 c.
Le commissionnaire pour engagement et dgagement     30
Total                                                                            35 c.

Sur 35 centimes, le commissionnaire prend donc pour sa part 30 centimes.
Supposons que ce prt se renouvelle tous les quinze jours, le prt aura
cot  l'emprunteur, au bout de l'anne:

Pour droits de Mont-de-Pit.                1 fr.   20 c.
Pour droits de commissionnaire.            7       20
Ensemble.                                             8 fr.   40 c.

Or, les 7 fr. 20 c. perus par le commissionnaire reprsentent plus de
vingt-cinq kilogrammes de pain.

Bien que l'emprunteur prouve un vritable prjudice  employer le
commissionnaire, il ne peut cependant s'en passer, attendu que la perte
de temps qui serait la consquence de son recours direct au
Mont-de-Pit, entranerait pour lui un dommage encore plus grand en le
privant, s'il est ouvrier, par exemple, du salaire de sa journe.

Avant l'tablissement des bureaux auxiliaires, la comparaison des
oprations faites directement par les emprunteurs avec les oprations
faites par l'entremise des commissionnaires, donne les rsultats
suivants:

Engagements directs              9 pour 100
Par commissionnaires            91
Renouvellements directs        40 pour 100
Par commissionnaires            60
Dgagements directs             44 pour 100
Par commissionnaires           56

Les deux bureaux auxiliaires ont dj chang cette proportion. En 1842,
elle est, savoir:

Engagements directs             18 pour 100.
Par commissionnaires            82
Renouvellements directs        44 pour 100.
Par commissionnaires            56
Dgagements directs             52 pour 100.
Par commissionnaires            48

La somme totale perue par les commissionnaires est, pour Cette dernire
anne, de 41,285 fr. 64 c.

La cration de bureaux auxiliaires en nombre suffisant fera disparatre
compltement les inconvnients attachs aux bureaux des
commissionnaires. Placs  la porte de tous, ils prsenteront les mmes
facilits d'engagement et de dgagement aux emprunteurs, qui gagneront
en outre les droits du commission.

L'exprience des deux bureaux auxiliaires tablis a engag
l'administration  demander l'ouverture d'un troisime.

Cette mesure se gnralisera promptement, nous l'esprons du moins, et
pourra faire jouir de ses avantages tous les quartiers de Paris. C'est
un service que le conseil d'administration du Mont-de-Pit est appel 
rendre  la population pauvre.

Les ressources du Mont-de-Pit lui permettent d'y consentir les avances
ncessaires. Nous disons les avances, parce que les deux bureaux, loin
d'tre  charge  l'administration, ont produit pour 1842 et les deux
premiers mois de 1843 un excdent de recettes de plus de 23.000 francs.

D ailleurs, jamais la situation financire du Mont-de-Pit n'a t
meilleure. Le solde de compte des profits et pertes prsente, en
bnfices  verser dans la caisse des hospices pour l'exercice de 1842,
une somme de 334,152 fr. 11 c.

En approchant cette somme de la moyenne que prsentent les bnfices
d'exploitation pendant les cinq dernires annes, de 1837  1841
compris, on trouve, sur cette moyenne, une augmentation de 677,109 fr.
17 c.

Voici la rcapitulation de ces cinq annes:

        1837, bnfices:        176,766 fr. 63 c.
        1838                        198,712     52
        1839                        195,511     86
        1840                        331,215     58
        1841                        429,979     85
                              ___________________
          Total                  1,335,216 fr. 24 c.

La somme des bnfices de 1842 montant      334,152 fr. 41 c.
Et la moyenne des cinq annes                       267,013     24
Il y a en faveur de 1842 un excdent de             67,109 fr. 17 c.

Si aux bnfices ci-dessus noncs, soit 334,152 fr. 41 c.

On ajoute la somme paye dans l'anne aux hospices pour la
liquidation des bonis de 1837, soit 85,128 fr. 74 c.

On trouvera un chiffre total de 119,881 fr. 15 c. d'excdant de recette
sur la dpense.

Le Mont-de-Pit peut donc faire les avances qu'exige l'tablissement
des bureaux auxiliaires. La suppression des bureaux de commission sera
tout  la fois un hommage rendu  la morale et un immense service rendu
aux classes ncessiteuses.



ARITHMTIQUE PITTORESQUE, PAR CHAM.

[Illustration: Manire de retenir un Nombre.]

[Illustration: Premire Leon.]

[Illustration: Calcul de tte.]

[Illustration: Unit.]

[Illustration: Une moiti de vin (de 20).]

[Illustration: Centaine.]

[Illustration: Addition.]

[Illustration: Soustraction.]

[Illustration: Multiplication.]

[Illustration: Division.]

[Illustration: Rgle d'Alliage.]

[Illustration: Fractions.]

[Illustration: Extraction de la Racine carre.]

[Illustration: La table de multiplication.]

[Illustration: Rgle de Trois.]

[Illustration: Rgle d'intrt.]

[Illustration: Des mesures et l'unit de grandeur.]

[Illustration: Rgle de Socit.]

[Illustration: Une Puissance carre.]



Bulletin bibliographique.

_Du pouvoir de l'tat sur l'Enseignement_, d'aprs l'ancien droit public
franais; par M. _Troplong_, conseiller  la Cour de cassation, membre
de l'Institut.--Paris, 1844. _Charles Hingray_, 1 vol. in-8. 7 fr. 50.

En retraant dans ce mmoire, lu  l'Acadmie des Sciences morales et
politiques, les principes de notre ancienne constitution sur le droit
d'enseigner, M. Troplong n'entend rien prjuger sur la question toute
moderne de la libert d'enseignement. Il a seulement voulu traiter un
point d'histoire qui a jou un grand rle dans les crits des casuistes
et des jurisconsultes d'autrefois, et qui se lie  ses tudes favorites
sur la marche et les progrs de notre droit public et priv.

Cette dclaration faite, M. Troplong entre immdiatement en matire par
un aperu des principes et des faits dans le dernier tat de l'ancien
droit. Les bornes qui nous sont imposes nous interdisent
malheureusement de le suivre pas  pas dans cette savante et lumineuse
dissertation, depuis les lois romaines jusqu' nos jours. Le rsum
suivant, emprunt  son dernier chapitre, fera mieux comprendre
d'ailleurs que notre analyse toute l'importance du beau travail dont
l'Acadmie des Sciences morales et politiques avait cout avec tant
d'intrt la longue lecture, et dont la publication a obtenu un si
lgitim succs.

L'enseignement, dit M. Troplong, est, d'aprs les principes essentiels
de l'ancien droit public, un droit de la couronne. Il est reconnu et
proclame que l'un des principaux objets du gouvernement est de veiller 
l'ducation de la jeunesse, et que c'est l un des points les plus
importants  la conservation de la monarchie. De l le droit acquis  la
puissance publique, de diriger l'ducation des collges existant en
dedans ou en dehors des universits, de la matriser dans des voies
conformes aux principes du gouvernement. De l cette maxime si souvent
consacre par les dits et les arrts, que nulle cole, grande ou
petite, ne peut s'tablir en France que par le bon plaisir du roi.

Si, dans un temps plus recul, ce droit est demeur suspendu et comme
assoupi; si l'glise a t alors en possession de rpandre les lumires
et l'enseignement, il n'est rsulte de l qu'un dplacement provisoire
et passager du droit d'enseigner, que l'occupation accidentelle d'une
fonction qui ne doit jamais vaquer; mais non pas une prescription de
nature  dpouiller l'tat d'une prrogative imprescriptible.

Bientt, en effet, l'tat reparat et il revendique l'enseignement
comme sa proprit, comme son droit. L'glise entend ce langage; elle se
soumet; elle accepte la scularisation des universits comme un fait
social invitable; elle continue  laisser dans ces coles respectes la
ppinire de ses jeunes disciples. En mme temps, l'instruction publique
prend, sous la main du pouvoir civil, une organisation plus uniforme et
plus rgulire. Les universits, relevant immdiatement du gouvernement
central, reoivent des dits et des arrts une impulsion rformatrice
plus immdiate, plus constante, plus efficace. Au milieu d'elles s'lve
l'universit de Paris, avec le titre de mre de toutes les autres, avec
le droit d'intervenir dans tous les dbats qui intressent
l'enseignement public, avec un patronage qui tablit entre les
universits du royaume une communaut d'intrts, un esprit de corps, un
principe d'unit et de hirarchie.

Les universits sont privilgies pour l'enseignement acadmique; elles
conservent, sous le gouvernement de la puissance sculire, les
fonctions exclusives et le monopole lgal dont elles ont t investies
pendant le rgne de la puissance ecclsiastique. Car il est  remarquer
que, dans les phases diverses que le droit d'enseigner a subies depuis
l'empire romain jusqu' la rvolution de 1789, il est invariablement
rest une fonction publique, une dlgation du pouvoir dominant, et, par
consquent, un privilge attach  certains corps, et, en dernier lieu,
aux universits. L'tat et l'glise n'ont pas en deux manires de le
considrer dans l'ancien rgime; et la libert d'enseignement est une
ide moderne dont notre ancienne socit n'eut jamais conscience.

Cependant une compagnie clbre par sa vocation pour l'enseignement,
ayant apporte en France ses collges, ses statuts, ses plans nouveaux,
des tentatives sont faites par elle pour partager avec les universits
tablies les tudes acadmiques; et, sous prtexte d'une, agrgation
impraticable, elle demande  tre elle-mme une universit. Ce n'est pas
la libert, pour tous qu'elle rclam; c'est une extension de privilge,
une participation au monopole lgal, une communication du pouvoir de
l'tat. Bientt les vques lvent la mme prtention pour les
sminaires que leur ont donns le concile de Trente et les ordonnances
de nos rois. Cette tentative tait prilleuse pour les universits; il y
allait de leur existence. Tout aurait t universit, excepte les
universits mmes; et le droit de la puissance publique, qu'elles
rsumaient et reprsentaient, si parfaitement et avec tant de fidlit,
courait risque d'tre surpris, fausse, renvers. Mais le gouvernement
veillait; les magistrats taient  leur poste, et la prorogative de la
puissance publique resta dans son intgrit.

Ce conflit des sminaires et des universits est le dernier auquel nous
fasse assister l'histoire de l'ancien droit public. La solution qui le
termina est l'clatante dmonstration de ce principe, que depuis que
l'tat est arrive  une organisation fixe et rgulire, l'enseignement a
t, dans notre ancienne constitution, un droit rgulier, et, ce qui est
la mme chose, une branche de la puissance publique, un lment du
pouvoir social.

Je m'arrte ici, dit M. Troplong en terminant; oubliant les tentatives
impuissantes de la rvolution, je m'arrte, dis-je, sur le seuil de
l'empire, qui recueillit les traditions des anciennes universits, pour
construire sur leurs dbris une universit embrassant son unit
vigoureuse toutes les parties du territoire et tous les degrs de
l'enseignement. Il ne m'appartient pas de rechercher dans cette Acadmie
si un droit nouveau doit sortir de la charte de 1830 et prendre la place
de celui dont je viens de donner l'expos, sans m'carter de l'histoire
et sans que le respect que nous devons avoir ici pour l'entire
indpendance du prsent nous empche d'tre juste pour le pass; je me
bornerai  dire,  l'honneur de l'ancien systme d'enseignement, que
c'est dans cette universit de Paris, fille ane, mais fille toujours
mineure de nos rois; que c'est aussi dans les autres universits du
royaume, ses rivales en mulation pour les sciences et en dvouement 
la couronne, que se sont prpars pour le service de l'tat et pour la
gloire des lettres tant de magistrats illustres, de prlats minents, de
savants et de gnies incomparables, qui ont port si haut l'clat et la
rputation du nom franais.

_Voyages autour du Monde et Naufrages clbres_. Voyages dans l'Amrique
espagnole pendant les guerres de l'indpendance; par le capitaine G.
Lafond (de Lurcy), membre de la Socit de gographie. Tome 1er. Un beau
volume in-8 sur jsus, avec gravures.--Paris, 1843. Chez _Pourrat
frres_.

Voici le commencement d'un fort bel ouvrage, en tte duquel M. de
Lamartine, en rponse  la ddicace de l'auteur, a bien voulu mettre ce
gracieux passe-port: J'aime passionnment les voyages; c'est la
philosophie qui marche. Les vtres m'ont instruit et charm. Vous savez
voir, sentir et peindre; comment ne pas vous suivre  travers le monde?
Qui donc ne voudra, comme M. de Lamartine, tre instruit et charm par
les rcits de ce voyageur qui sait si bien voir, sentir et peindre? La
fortune de l'ouvrage est donc assure; et franchement, tout en faisant
la part de ce qu'il faut mettre sur le compte d'une indulgente
courtoisie de la part du grand crivain, c'est un livre  la fois
agrable et intressant que celui du capitaine Lafond, dont nous avons
sous les yeux le premier volume. Nous avions le projet d'en esquisser
nous-mmes une analyse gnrale; mais il nous semble que nous ne pouvons
mieux faire que d'emprunter textuellement  son premier chapitre
l'exposition de son sujet et de son plan; nous y trouverons l'avantage
de donner en mme temps ainsi un chantillon du style de l'auteur.

La grande rvolution opre par la dcouverte de Colomb, et la conqute
du continent amricain par une poigne d'aventuriers intrpides, livrs
 eux-mmes et dpourvus de presque tout appui de leur gouvernement,
sont certainement les deux vnements les plus extraordinaires de
l'histoire; ils ont chang la face du monde, et, par une influence plus
directe, ils ont lev la puissance espagnole  son plus haut degr, et
prpar en mme temps sa dcadence et sa ruine.

Jusqu' la fin du quinzime sicle, l'Espagne, partage en plusieurs
tats indpendants, voyait les grandes ressources qu'elle avait reues
de la nature puises par les divisions intestines et une lutte de sept
cents ans contre l'islamisme. L'union des deux couronnes d'Aragon et de
Castille, par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle, forma un faisceau
de ses forces, et ds ce moment l'Espagne prit un essor imposant et
glorieux, dont les annales des peuples offrent peu d'exemples; la
dcouverte de l'Amrique donna  cet empire une tendue qui surpassa
celle de Rome antique, et des richesses prodigieuses qui servirent de
base  la grandeur et  l'clat de cette monarchie, et contriburent 
en faire la puissance prpondrante de l'Europe. Mais cette extension
immodre de pouvoir fut le signal de sa dcadence. Elle avait prodigu,
sous Charles-Quint, le sang de ses habitants dans des guerres longues et
sanglantes; elle s'affaiblit sous Philippe II par l'expulsion violente
d'un million de sujets industrieux et par l'migration incessante d'une
autre partie de la population vers l'Amrique. La soif de l'or lui lit
abandonner l'agriculture et les arts industriels, qui le procurent
lentement, pour l'exploitation des mines, bientt ne produisant plus de
quoi acheter les mtaux d'Amrique, elle cessa d'en tre enrichie. Alors
se multiplirent les fautes de l'administra lion coloniale. La mtropole
appesantit de plus en plus son joug sur ses colonies, et les fora enfin
de recourir aux armes pour s'en affranchir.

La conqute vit natre un systme de proprit qui doit fixer notre
attention La fameuse bulle du pape Alexandre VI, qui traa sur le globe
la ligne de dmarcation, et attribua exclusivement  Ferdinand et
Isabelle, et  leurs descendants, toutes les rgions dcouvertes et 
dcouvrir  l'occident des Aores, fut le titre primordial sur lequel
l'Espagne fonda ses droits. Elle l'expliqua avec l'esprit fodal de
l'poque, qui touchait au moyen ge, et ses souverains se considrrent
comme ayant un droit absolu, non-seulement sur les terres dont leurs
sujets faisaient la dcouverte, mais encore sur toutes les populations
indignes, qui furent parques et distribues comme un vil btail. Ce
fut l'origine des fiefs, ou _encomiendas_, qui furent cependant tablis
pour protger les Indiens contre l'oppression des premiers conqurants,
et ce systme odieux, modifi, attnu, se perptua pendant des sicles
malgr la volont de la cour de Madrid,  laquelle l'intrt des colons
opposa longtemps des obstacles presque insurmontables. Ainsi les
infortunes des Indiens commencrent avec la complte; mais, quelque
grandes qu'elles fussent, elles diminurent pourtant insensiblement
jusqu'au montent o sonna l'heure de l'indpendance; nous examinerons le
sort et les vicissitudes de cette race perscute, avec tout l'intrt
que l'on doit au malheur.

On connat les faux et inhabiles principes de cette administration qui
privait les colons de toute libert, mme des fonctions municipales si
chres aux Espagnols de l'Europe, et ce systme odieux de prohibition et
de monopole qui fermait rigoureusement aux trangers l'entre des
colonies pour en assurer l'approvisionnement  la mtropole. La
domination du clerg s'tendait comme un vaste rseau sur toute la
surface, de l'Amrique. Malgr les efforts du gouvernement pour mettre
un frein  ses empitements, il avait fini par faire passer dans ses
mains la majeure partie de la proprit territoriale. Les couvents dit
l'historien Moore taient en possession de la presque totalit des
terres des Indiens, qui les abandonnaient avec la plus grande facilit
par des legs testamentaires en l'honneur de quelques saints de
prdilection; et quant aux domaines des villes, on peut assurer que les
deux tiers au moins taient tombs entre les mains des communauts
religieuses. Ces criants abus sont incontestables, ces reproches sont
fonds, et cependant il n'est pas moins vrai que les colonies espagnoles
d'Amrique offraient dans leur ensemble le spectacle le plus magnifique
et le plus imposant par leur tendue et leur puissante organisation. On
ne peut voir sans un sentiment d'admiration tant de peuples rpandus sur
ce vaste continent, soumis au mme sceptre, aux mmes lois, aux mmes
usages, et formant comme un grand et puissant empire obissant  la mme
impulsion; la langue espagnole y tait parle sur un espace de plus de
dix-neuf cents lieues, depuis les les Chilo jusqu' l'extrmit de la
Californie.

Les apologistes de l'Espagne prtendent que malgr les monopoles
exclusifs que cette puissance s'tait attribus, sa sollicitude pour ses
colonies se manifestait par la paix profonde dont elles jouissaient, par
la facilit de s'y crer de grandes et rapides fortunes. L'Amrique
espagnole, disaient-ils, prosprait sous les auspices de la mre patrie,
exempte du froissement et des dvastations des guerres qui dchiraient
les autres nations, dveloppant  l'ombre d'une paix profonde, tous les
genres de bonheur compatibles avec les lumires de ses habitants, et
offrant l'image immense et paisible d'une grande et opulente famille.
Ce tableau est sans doute sduisant, et peut tre vrai jusqu' un
certain point; mais il avait indubitablement ses ombres Les griefs des
colons devaient tre graves, et les abus dont ils se plaignaient rels,
puisqu'ils ont saisi la premire occasion favorable pour s'en affranchir
par les armes.

Quant au clerg, ses richesses, son influence et sa puissance sont des
faits incontestables; mais la conversion et la demi-civilisation de huit
 dix millions d'Indiens ne fut-elle pas son ouvrage? et si sa
domination fut relle et exorbitante, elle fut du moins douce et
modre. N'est-ce pas lui qui apprit  ces peuples sauvages, qu'il
allait chercher  travers mille prils au fond des forts, ce
christianisme qui enseigne l'abngation de soi-mme, l'oubli des
offenses, l'amour de son semblable et l'immortalit de l'me? Ne lui
a-t-il pas fait comprendre tout ce qu'il y a de sublime dans cette
religion qui consacre l'galit, vers un baume salutaire sur les plaies
de l'humanit souffrante, et la soutient au bord de la tombe en lui
montrant le ciel? Toutes les sectes ont plus ou moins de penchant au
proslytisme: elles ont leurs conqutes, dont les hros sont les martyrs;
mais si l'on compare les effets de l'introduction du christianisme en
Amrique par le clerg catholique avec les travaux des missionnaires
mthodistes protestants dans les les de la mer du Sud, on est frapp de
la diffrence des rsultats.

Le fait le plus saillant qui rsult de ce rapprochement est celui-ci:
M. de Humboldt, dont le nom fait autorit, a constat que, depuis cent
cinquante ans, la population indigne du Mexique et de la plupart des
autres contres de l'Amrique espagnole a pris de notables
accroissements, et que sa condition morale et matrielle s'est
sensiblement amliore; d'un autre ct, il rsulte du rapport unanime
des voyageurs, que pendant vingt  vingt-cinq ans d'apostolat, les
missionnaires anglais et amricains sont parvenus  anantir presque
compltement la population de plusieurs Iles de la mer du Sud. Tous
attribuent cette effrayante destruction au passage de la vie primitive
de ces insulaires, vie pleine d'abondance et de gaiet,  une existence
austre et monotone, qui n'a pu cependant arracher de leurs coeurs leurs
vices natifs, et leur a, de plus, donn l'hypocrisie. Les mthodistes
devaient porter leurs dogmes svres et dcolors sous les glaces du
ple, et renoncer  les voir fructifier sous des climats ardents. Le
clerg catholique a suivi en Amrique des principes diamtralement
opposs: c'est par sa modration, son indulgence; c'est en s'identifiant
aux faiblesses, aux gots et aux passions de ses nophytes; c'est par
des ftes, des pompes religieuses animes, par des jeux analogues au
climat et aux gots des Indiens, qu'il a assur son ascendant sur eux,
autant que par son zle  les protger et  dfendre leurs intrts. Ce
clerg d'ailleurs, malgr sa puissance, a t le premier  donner le
signal de l'indpendance, sacrifiant ainsi ses richesses et son
existence  l'amour de la patrie; tant il est vrai que ce mot magique de
libert! produit partout les mmes rsultats: chez les individus comme
chez les nations, on le regarde comme le premier des biens.

Pendant huit annes conscutives de sjour en Amrique, j'ai suivi les
phases diverses de cette rvolution, dans laquelle j'ai mme jou un
rle, ayant command fort jeune des btiments des rpubliques du
Guayaquil, du Prou et du Chili. Devenu depuis armateur et ngociant,
j'ai t  porte de connatre les chefs des gouvernements et les
gnraux des annes indpendantes, et  entretenir des rapports plus ou
moins intimes avec eux. Je fus donc tmoin des vnements de cette
poque, mle de grandeur et de crimes, de faits, de choses et d'hommes
prodigieux; o cette terre qui, depuis trois sicles, n'avait point
retenti du bruit des armes, a produit tout  coup des guerriers aux
dvouements sublimes qui couraient combattre et mourir pour la patrie,
et des hommes politiques dont les luttes passionnes pour le triomphe de
la libert n'taient peut-tre qu'une illusion, mais du moins une
illusion noble et glorieuse, car ils mouraient aussi pour elle.

Si dans ce long drame on a vu parfois d'ignobles _cabecillos_ se jeter
sur cette rvolution comme sur une proie pour se la disputer et se
l'arracher tour  tour, s'ils n'ont aspir au pouvoir que pour assouvir
leur cupidit, il n'est pas moins vrai que les chefs vritables et les
masses furent pures, et montrrent un hroque dvouement  leur patrie.
Bolivar, Sucr, Balcarse et tant d'autres, moururent pauvres aprs avoir
sacrifi leur fortune  la cause de l'indpendance; O'Higgins,
Rivaduvia, La Hera, Santa-Cruz, sont connus par leur noble
dsintressement et San-Martin, aprs avoir dispos des mines du Prou,
n'emporta de Lima que l'tendard de Pizarre, qui lui fut dcern par la
reconnaissance publique. J'exposerai les principaux traits de la vie de
tous ces personnages, ainsi que des gnraux Causerat, Valds,
Espartero, Camba, etc., qui dfendirent glorieusement la cause
malheureuse et dsespre de la mre patrie; je parlerai aussi de ces
officiers franais qui vinrent prter  l'Amrique indpendante l'appui
de leur courage et de leur exprience; les amiraux de notre marine, tels
que Poussin, Rosamel, de Moges, La Susse, Casy, etc.; les officiers
suprieur! Bruat, Turpin, Rosamel, Chamluprat et autres, sur lesquels
repose en partie maintenant l'espoir de notre influence maritime
trouveront aussi une place dans cet ouvrage, et de lgitimes hommages au
caractre qu'ils dployrent aux yeux de ces peuples nouveaux qui
avaient pris notre rvolution pour modle, et pour lesquels le nom seul
de Franais tait un titre de recommandation.

L'histoire des vnements de la guerre de _l'indpendance d'Amrique_ a
t rdige d'aprs les documents fournis par plusieurs gnraux et
chefs des deux armes: elle formera une srie de chapitres d'un grand
intrt. J'ai t li avec la plupart des officiers qui, expatris de la
France par les orages politiques vinrent demander  l'Amrique un asile
au prix de leur sang; je raconterai les fortunes diverses des Brantzea,
Delibe, Vix-Soyer, Raulet, Soulanges, Beauchef, Bouchard, et de tant
d'autres. Je donnerai la relation de mon voyage au Choco, contre
presque inconnue, aux ctes ouest de la Colombie. Enfin, je consacrerai
quelques pages au commerce, en donnant des notices prcises qui pourront
aider nos armateurs dans les opration qu'ils dirigeront vers les
contres dont les immenses ressources se dveloppent chaque jour au sein
de la paix; je tracerai rapidement aussi une description des rles et
des vents dominant; dsirant ne rien oublier de ce qui pourra guider les
navigateurs dans leurs explorations. Dans un chapitre spcial de chaque
volume, je donnerai une notice sur les ports de l'Amrique Espagnole,
sur les vents et courants qui rgnent sur ces ctes, et des notes sur
les marchandises d'importation et d'exportation des divers tats de ce
grand continent.

Cette citation, plus longue qu'elles ne le sont d'ordinaire dans
l'Illustration, nous a sembl porter son excuse dans la manire simple
et pleine de sens avec laquelle y sont exposes les causes de cette
_indpendance de l'Amrique espagnole_, qui est un des grands vnements
de notre sicle, et dont l'histoire nous est conte par un tmoin
parfaitement _qualifi_ pour cela, comme on dirait de l'autre ct de la
Manche. Ces premires pages du livre du capitaine Lafond renferment
d'ailleurs un vritable prospectus de tout l'ouvrage, mais prospectus
sans forfanterie et sans emphase, ce qui n'est point un vulgaire mrite.

Quant  la division des matires entre les volumes, le premier s'occupe
plus spcialement du Mexique et de la Californie, y compris la grande
question du percement de l'isthme entre les deux Ocans; le second nous
entretient de la Colombie et du Prou; un troisime sera consacr au
Chili et aux Iles Marquises, nous y reviendrons.



Modes de Longchamp

De cette semaine seulement datent les nouveauts du printemps: le beau
temps avait, il est vrai, favoris la promenade de Longchamp: quelques
toilettes s'y taient montres; mais que pouvait-on voir au milieu de ce
ple-mle d'quipages, de fiacres, de milords perdus dans la poussire?
Ce n'est vraiment que lorsque les Champs-Elyses sont rests en
possession de leurs promeneurs ordinaires, et que les jolies Parisiennes
se sont reconnues dans leur vrai monde, qu'enfin nous avons pu admirer
toutes les fraches crations de la semaine de Longchamp.

Voici quelques-unes de ces jolies parures:

[Illustration.]

Cette dame est coiffe d'un chapeau de gros de Naples blanc, sur lequel
sont des raies en agrments de paille, et une plume couche; sa robe est
en soie camlon garnie d'effils. Le petit garon a une veste turque 
manches demi-longues et un petit loquet grec. Ce costume est charmant
pour un enfant de quatre  huit ans. Il est l'oeuvre de M. Cior fils,
qui sait trs-bien babiller les enfants selon leur ge.

[Illustration.]

Cette robe est encore de soie glace. Les robes changeantes sont si
coquettes! Celle-ci vous parat bleue; elle vous plat, vous la suivez
des yeux. Sa couleur bleue disparat au soleil: c'est une robe lilas,
puis grise, rose, etc.

L'autre, la robe ci-dessus, est faite  revers, elle est
demi-dcollete, elle laisse voir un fichu  trs-petit col et  devant
couvert de broderies; son grand volant est bord et surmont d'un pliss
de ruban en ruche; le chapeau de paille est garni de rubans cerise et
blanc. Les chapeaux sont d'Alexandrine, les robes de mademoiselle
Duguet.

Le costume de la petite fille se compose, comme toujours, d'une robe
courte et d'un pantalon: la robe est  corsage ouvert en pointe, le
chapeau de paille garni de deux choux de rubans.

[Illustration.]

On fait de trs-jolies capotes de paille  fond d'toffe: elles sont
ornes de rubans nuancs; on y ajoute souvent une grosse fleur comme 
celle-ci.

[Illustration.]

Mais ce qui sied bien, ce qui est lgant, c'est ce chapeau de crpe,
recouvert en dentelles, dans lesquelles viennent se cacher  moiti de
charmantes et fines fleurs.

[Illustration.]

Les promenades  la campagne rendront la vogue  la douairire; pour la
ville, on prfre dans ce moment une ombrelle un peu plus grande que les
_marquises_, mais dans la mme forme. Elles se font en blanc doubl de
rose ou en soie glace, lilas rose; presque toutes sont bordes d'un
effil.

Nous le rptons, pour robes, pour chapeaux, pour ombrelles, les nuances
claires sont seules adoptes, par harmonie sans doute avec la verdure et
le beau soleil du printemps.

Les toilettes de ville se distinguent de jour en jour davantage des
toilettes pour la campagne: on s'est lass d'une trop longue et trop
uniforme simplicit, Paris, la ville de la riche lgance, ne s'exposera
pas plus longtemps  perdre le sceptre de la mode. Ces toilettes
mesquines, ces pauvres chapeaux de paille garnis d'un triste velours
noir, ces trop modestes robes de guingan et de jaconas sont proscrites
aujourd'hui.

Alexandrine, Beaudrant, Maurice Beauvais, sont chargs de combiner les
effets des fleurs, des dentelles, des plumes et des rubans. Le temps de
l'lgance est revenu. La soie nuance, raye, broche, fait presque
toutes nos robes; les plus lgers barges varient seuls ce grand luxe
d'toffes riches.

Toutes ces toilines cossaises, ces nankins et ces frais coutils, qui
font de gracieuses robes, soit laces du corsage, soit trs-montantes ou
amazone, sont rservs pour toilette de campagne; c'est  peine si le
matin on ose les porter  la ville. A la campagne, c'est tout diffrent,
cette simplicit est charmante.--La dentelle craint les buissons et les
ronces.--Pourquoi porterait-on des fleurs  ct de celles des parterres
et des jardins?

[Illustration.]



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS,

L'homme entour de peines a la philosophie pour soutien.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844, by Various

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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