Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844

Author: Various

Release Date: May 15, 2014 [EBook #45650]

Language: French

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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 58. Vol. III.--SAMEDI 6 AVRIL 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 6 fr,--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br, 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.         --     10         --        30       --       40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Paysan et Brigand calabrais: Vue de Corenza
(Calabre)_.--Observation mtorologique. Mars 1844.--Courrier de Paris.
_La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon._--Salon de 1844. (3e
article.) _Portrait de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orlans, par M. A.
Dedreux; sujet tir d'Andr de George Sand, par M. Tony Johannot;
Notre-Dame-des-Neiges, par M. Ziegler._--Thtres. Opra. Le Lazzarone.
_Scne du 2 acte_. Odon. Jane Grey.--. Le Dernier des Commis
Voyageurs. Roman par M ***, Chapitre II. La place Saint-Nizier.--La
Semaine Sainte  Rome. _Bndiction du pape le jeudi Saint; Portrait de
SS. Grgoire XVI; Le Pape  la loge de la bndiction. Ptards tire par
le peuple le samedi Saint_.--Rforme dans les Prisons.--Recherches sur
un petit Animal trs-curieux. (2e article.) _Vingt Gravures_--Bulletin
bibliographique.--Correspondance.--Annonces.--Modes,
_Gravure_.--Caricatures. Par Cham. _Longchamps en 1843. Avant et aprs
le Carme._--Amusement des Sciences.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

Les dbats parlementaires ne semblent plus, pour un certain temps,
devoir remettre en question les existences ministrielles; la chambre
des dputs se livre uniquement  la discussion de propositions et de
projets qui ne sont pas de nature  retarder de beaucoup la discussion
du budget vers laquelle tous s'acheminent, les uns, pour plus de sret,
les autres par conviction que la lutte doit ncessairement tre
ajourne. De son ct, la chambre des pairs parat avoir rsolu, nous ne
savons par quelles inspirations, de ne s'occuper du projet de loi sur
l'enseignement secondaire que quand sera pass le moment o il pourrait
encore tre port utilement au palais Bourbon.--L'attention publique ne
se concentre pas, elle ne s'alimente plus  l'intrieur, et les yeux de
la France se portent autour d'elle. Les vnements dont Cosenza et
plusieurs autres points de cette partie de l'Italie ont t le thtre,
ont vivement proccup les esprits, comme ils auront veill la
sollicitude de la diplomatie europenne.

[Illustration: Brigand calabrais.]

[Illustration: Vue de la ville de Cosenza, Calabre.]

[Illustration: Paysan calabrais.]

Mais l'Angleterre, de son ct, a attir bien des regards. Le cabinet de
sir Robert Peel qui avait su rsister aux attaques de ses adversaires
politiques, voit aujourd'hui son existence compromise par les scrupules
de philanthropes sincres, de mthodistes persvrants, auxquels, bien
entendu, l'opposition n'a pas fait dfaut. Le ministre a dclar faire
une question de cabinet, non-seulement du rejet de la proposition de
lord Ashley, qui veut que les jeunes personnes au-dessous de dix-huit
ans ne soient tenues qu' un travail de dix heures par jour dans les
manufactures, mais mme de celui de toute proposition qui, bien que
moins restrictive, abaisserait cependant au-dessous de douze heures la
dure du travail de cette classe d'ouvrires, ainsi fixe par le projet
ministriel. Ce n'est qu'aprs les vacances de Pques que s'engagera
cette lutte nouvelle. Lord Ashley lui-mme, qui s'est vu vainqueur dans
une premire rencontre, ne se flatte pas d'un succs final. La haute
aristocratie a trop de capitaux engags dans l'industrie pour que toute
tentative afin de limiter le travail ne lui donne pas des inquitudes
sur leur produit, et ne la dtermine pas  user de toute son influence
dans le but de conjurer ce rsultat. Elle a fait observer que quand on
limite le travail des enfants, on n'agit que trs-indirectement sur le
travail des hommes, les ouvriers des filatures pouvant employer pendant
la journe, pour les seconder dans leur lche, deux relais d'enfants;
mais les jeunes personnes du quatorze  dix-huit ans sont dj des
ouvrires faites, les unes conduisent des mull-jennys, les autres
surveillent mtiers  tisser, d'autres encore sont employes  carder ou
 prparer le coton. Pour elles, la dure du travail est ncessairement
la mme que pour les hommes; car la vapeur donne le mouvement  toutes
les machines, et appelle le concours de tous les ouvriers  la fois.
Rgler le travail des femmes dans les manufactures,  une poque o l'on
compte autant de femmes que d'hommes employs, c'est limiter la dure du
travail pour la population laborieuse tout entire; c'est intervenir de
la manire la plus directe dans la libert des transactions, c'est
interdire au manufacturier d'exercer son industrie comme il l'entend, et
priver l'ouvrier adulte de donner  son travail, qui est son unique
proprit, la valeur ainsi que l'efficacit qu'il pouvait avoir. Les
partisans du _statu quo_, ou tout au moins de la latitude laisse par le
bill de sir James Graham, ajoutent que l'Angleterre, en imposant de
pareilles restrictions  ses manufactures, leur rendrait la concurrence
plus difficile avec les peuples trangers, et que cette considration
doit tre d'un grand poids dans une contre o les industries qu'il
s'agit de rglementer exportent annuellement une valeur de 35 millions
sterling sur 44 millions sterling reprsentant l'exportation des
produits fabriqus. Enfin, selon eux, si l'on restreint la libert des
manufacturiers, on sera forcment amen  mettre des bornes  la
puissance paternelle; et  la place de cette indpendance dont jouissait
l'industrie dans ses transactions, on aura l'intervention universelle de
l'tat,  qui cette tutelle imposera une effrayante responsabilit.
Cette responsabilit, lord Ashley et ses amis estiment qu'un tat ne
doit pas l'envisager avec effroi, mais comme un devoir, toutes les lois
qu'il s'agit de dfendre les gnrations  venir contre les infirmits,
les maladies qui affligent et atrophient les populations des grands
centres manufacturiers de l'Angleterre.--Aprs Pques, viendra galement
le dveloppement et la discussion d'une motion de lord Palmerston, qui
n'est pas moins dirige contre la France que faite dans le but
d'augmenter les embarras du cabinet anglais. En voici le texte: Une
humble adresse devra tre soumise  la reine pour lui reprsenter que la
chambre, partageant l'horreur profonde du peuple anglais pour la traite
des noirs, prie trs-instamment Sa Majest de ne consentir  aucune
altration ni modification des traits maintenant en vigueur entre Sa
Majest et les tats trangers, pour la suppression de la traite,
altrations ou modifications qui, en affaiblissant les moyens tirs de,
ces traits pour empcher les actes de piraterie, pourraient tendre 
faciliter la perptration de ce crime dtestable. Lord Palmerston a
calcul que le parti philanthropique et le parti religieux ayant avec le
ministre le dml que nous venons d'exposer, et devant bien
probablement tre amens  lui cder sur ce point, se montreraient plus
exigeants sur un autre, si on le leur fournissait, et que lord Aberdeen
recevrait d'eux l'injonction formelle de maintenir intacts les traits
contre lesquels les chambres franaises protestent, et dont elles
demandent la rvision.

O'Connell vient de retourner  Dublin aprs avoir vu les meetings
succder aux banquets et les ovations aux triomphes. La population
librale de Liverpool notamment lui a tmoign avec enthousiasme,
combien elle sympathisait  la cause de l'Irlande et condamnait les
procds employs dans le dernier procs d'tat. L'habile orateur a
trs-adroitement expos la conduite nouvelle que lui imposaient ces
dispositions bienveillantes d'une aussi grande partie de la population
anglaise envers son pays, et proclam, que la confiance dans un prochain
avenir viendrait dsormais prendre dans le coeur de ses compatriotes la
place du dsespoir.--C'est vers le 15 de ce mois que la sentence doit
tre prononce dans le procs de l'Association. S'il y a condamnation,
O'Connell en appellera  la chambre des lords, ce qui sera pour le
ministre un embarras nouveau, et ce qui fera natre la dlicate
question de savoir si l'on devra regarder cet appel comme suspensif.
Cela n'a lieu d'ordinaire que pour la peine de mort; mais on aura  se
demander s'il n'y a pas plus d'inconvnient encore  excuter la loi et
la sentence, qu' laisser sommeiller l'une et il ajourner l'autre.--Des
nouvelles de Cardigan annoncent que Rbecca et ses filles viennent de
nouveau de donner signe de vie, et que, dans une sortie, elles ont
dmoli compltement une barrire d'Aberystwith.

La constitution que la Grce s'est donne a, comme nous l'avons dj
fait voir, emprunt quelques-uns de ses articles  notre Charte de 1830;
mais dans quelques autres elle a fait revivre des souvenirs de
l'ancienne Grce, et adopt des usages que beaucoup voudraient voir
tablir chez nous. Ainsi elle a consacr pour chacun le droit de
publier, mme par voie de harangue, ses opinions. C'est une restauration
du _Forum_. Les bornes pourront devenir des tribunes, et faire
concurrence  la presse. En limitant  trois annes la dure du mandat
lgislatif, elle a aussi tabli que les dputs recevraient, pendant la
dure des sessions, une indemnit mensuelle de 250 drachmes. Le 16 mars,
cette constitution a t accepte par le roi.

En Espagne, Carthagne s'est rendue  discrtion, s'en remettant 
l'humanit de la reine. Malheureusement, Roncali en a jusqu'ici t le
ministre, et l'on sait comme il l'a pratique.--A Barcelone, les
autorits ont fait trve aux excutions pour assister en grande pompe 
l'exhumation des restes de S. A. R. le prince de Bourbon-Conti, que S.
M. Louis-Philippe a dsir voir transfrer dans les caveaux de Dreux. Le
cercueil a t remis, aprs la crmonie religieuse, sur le bateau 
vapeur le _Lavoisier_, dont les batteries ont fait entendre des salves
rptes par les autres navires.--A Madrid, o l'on a fait, courir des
bruits d'amnistie et de rvocation des mesures exceptionnelles, bruits
accueillis jusqu'ici avec une incrdulit que le pass ne justifie que
trop, la mort de M. Arguelles est venue donner lieu  une manifestation
assez significative, M. Arguelles, qui tait, g de soixante-dix ans,
tait, on le sait, un des auteurs de la constitution de 1812. C'tait un
homme d'une grande rudition, d'une parfaite intgrit, auquel ses
adversaires ne reprochaient gure que son inbranlable fixit dans les
principes qu'il avait adopts ds le commencement de sa carrire. Une
seule fois il avait rempli des fonctions ministrielles; c'tait 
l'poque constitutionnelle de 1820  1823. Depuis 1836, il avait t,
aux corts, un des chefs du parti progressiste, et sous la rgence
d'Espartero, il a occup la premire charge du palais, celle de tuteur
de la reine. Enfin, aux dernires lections de la province de Madrid, il
avait t lu en concurrence et  l'exclusion de M. Mariniez de la Rosa.
Son convoi, qui a eu lieu quelques jours aprs l'entre de la reine
Christine, qu'on s'tait arrang pour rendre triomphale, avait attir un
grand concours de citoyens. Les cris de _Vive la constitution!_ se sont
fait entendre avec nergie et ensemble, et la troupe, qu'on avait mise,
sous les armes et qui se tenait prte, ayant de son ct fait entendre
le cri de _Vive la reine!_ le cortge a rpondu par celui de _Vive la
reine constitutionnelle!_ Cette circonstance a pu prouver aux dictateurs
que l'esprit public n'tait ni teint ni bien profondment endormi, et
qu'il y aurait encore beaucoup  faire si l'on comptait sur les
fusillades pour en finir avec lui.

Notre chambre des dputs a continu  discuter successivement les
propositions dont elle avait t saisie et que nous avions fait
connatre. La proposition de M. de Saint-Priest, relative  une rforme
postale, est venue la premire et a t prise en considration  une
grande majorit, bien que M. le ministre des finances l'ait combattue
avec vivacit, prtendant que la question n'tait pas suffisamment
tudie. Nous avons dit que nous reviendrions avec dtails sur ce
sujet.--La Chambre a men  fin et a vot, en lui faisant subir des
amendements, la proposition de MM. Mauguin, Tesnire et Lasalle,
relative  la falsification des vins. Elle a dcid que le simple
mlange de l'eau avec le vin, quand il ne serait point pratiqu sur la
demande expresse de l'acheteur, serait considr comme falsification, et
que, dans ce cas, les vins saisis seraient attribus aux hospices et
bureaux de bienfaisance. Cette proposition, adopte, va tre porte  la
chambre des pairs, et pourra devenir loi cette anne. Ce sera fort bien
sans doute, mais restera la partie la moins facile de la besogne: la
vigilante surveillance  exercer de la part de l'administration et la
svre excution des prescriptions de cette loi.--M. le ministre des
finances, qui avait dclar la question de la rduction de la taxe des
lettres insuffisamment tudie, a combattu la proposition du
remboursement ou de la conversion de la rente 5%, faite par M.
Garnier-Pags, en la prsentant comme une mesure inopportune. Plus
heureux en cette nouvelle fin de non-recevoir qu'en la prcdente, M.
Lacave-Laplagne a eu, en faveur de son dire, une majorit de quatre
voix. C'est un assez singulier triomphe pour lui et pour M. Duchtel,
qui en d'autres temps ont si hautement proclam le droit et l'urgence de
cette opration. Mais, dira-t-on, les temps ont pu changer, et
l'-propos n'tre plus le mme. M. Gouin a parfaitement rpondu  cette
objection et a dmontr trs-clairement que, soit que le gouvernement
ait besoin, soit qu'il n'ait pas besoin de raliser l'emprunt vol, il a
intrt  ce que les valeurs qui sont sur le march soient  leur
vritable prix, et que la situation dans laquelle on laisse le cinq pour
cent empche le trois pour cent d'atteindre son taux, nous dirons en
quelque sorte logique, et qu'elle rendrait un emprunt beaucoup plus
onreux pour le trsor, s'il avait  y recourir; car au lieu de placer
son trois pour cent au pair, o il devrait tre, il ne trouverait
preneur, dans l'tat actuel des choses, qu'entre 80 et 85%, diffrence
norme. Encore une question laisse sans solution, et qui se
reprsentera pour tre enfin adopte dans des circonstances peut-tre
moins favorables.--La proposition de M. Chapuys de Montlaville, relative
 la suppression du timbre des journaux et feuilles priodiques, est
venue ensuite  discussion sur la question pralable de savoir si la
Chambre la prendrait ou non en considration. Nous avons dit dj
l'intrt, l'utilit, l'importance de cette mesure; nous avons dit
aussi, ce que personne ne doit se dissimuler, que la concurrence qu'elle
ferait natre lancerait les feuilles existant aujourd'hui dans une
carrire o l'on n'entrevoit que l'inconnu. Cette situation n'a
nanmoins nullement ralenti le zle des enchrisseurs dans deux
adjudications qui viennent d'tre rcemment faites de deux des plus
anciens organes de la presse quotidienne, le _Constitutionnel_ et le
_Commerce_. Le premier, qui ne comptait gure plus de 5,000 abonns, a
t adjug, moyennant 452,500 fr.,  une socit nouvelle dans laquelle
entrent les deux tiers des anciens propritaires. Ce journal conserve la
ligne politique qu'il a prcdemment suivie, et des amliorations
intelligentes apportes par son habile directeur  la varit de sa
rdaction, largiront  coup sr sa publicit. Quant au _Commerce_ il a
t vendu 517,000 fr.  une socit trangre  celle qui le possdait
antrieurement. Un publiciste qui tait, il y a peu de mois, rdacteur
d'une feuille ultraministrielle, en devient le rdacteur en chef.
Toutefois, une des convictions de ce nouveau directeur parat tre qu'en
commenant du moins, il faut chercher une transaction entre l'opinion de
ses abonns et les siennes propres. C'est un trait de commerce que
ceux-ci pourront bien ne pas ratifier, et avant peu sans doute le
rdacteur reprendra la franchise de son ministrialisme, comme les
lecteurs auront pris le chemin de quelque autre bureau de journal
quotidien. Mais revenons  la proposition. Elle a t dveloppe avec
nettet par son auteur, qui a fait valoir les nombreuses considrations
qui plaident en sa faveur. M. Lacave-Laplagne, qui se trouve en ce
moment appel  faire la chouette  toutes les rformes demandes, a
combattu celle-ci dans l'intrt du trsor, argument qui tait prvu, et
aussi dans l'intrt de la presse dpartementale, qui ne s'attendait
sans doute pas  avoir M. le ministre pour dfenseur, et qui ne parat
pas, aux hommes qui connaissent bien la matire, moins intresse que la
presse parisienne  ce que les entraves  toute publication priodique
soient diminues. M. de Lamartine a prononc, en rponse au ministre, un
discours qui a produit beaucoup d'effet. Toutefois, l'excellence de la
cause et l'habilet de ses avocats n'ont valu  la question qu'une bien
troite majorit: 146 voix contre 140.

Le ministre a senti que ses adversaires pourraient donner pour une
preuve de son insuffisance le parti que prenaient des dputs de toutes
les fractions de la Chambre, de venir, sur une foule de questions
importantes, suppler  son inaction et  son silence, par une
initiative dont l'exercice ne doit nas dispenser le gouvernement du
soin, du devoir d'user de la sienne. M. le ministre du commerce a donc
prsent un projet qui intresse toutes les industries, un projet de loi
de douanes. Il l'a fait prcder d'un expos statistique de notre
commerce extrieur et de son mouvement depuis un certain nombre
d'annes. Il faut le dire, M. Cunin-Gridaine n'est pas arriv  rendre
acceptable pour tout homme srieux que les rsultats commerciaux obtenus
soient satisfaisants pour la France. Pour dissimuler une diminution de
116 millions survenue dans nos exportations dans l'exercice de 1842
compar  1841, M. le ministre fait observer que cette anne 1842 est
encore suprieure  la moyenne des annes prcdentes. Cela est
incontestable; mais avec une population qui s'accrot, avec une
industrie qui redouble d'efforts, avec des marchandises dont les prix
baissent tous les jours, il n'y a pas vanit  tirer de la comparaison
du prsent au pass; il y a  dplorer au contraire que la France n'ait
pas vu ses exportations s'accrotre dans la proportion qu'ont atteinte
toutes les autres puissances de l'Europe.--La France a des traits de
commerce ou de navigation avec quinze nations indpendantes: deux dans
le Levant, sept en Amrique, et six en Europe. Pour prouver que nous
avons retir un grand profit de ces traits. M. le ministre du commerce
tablit d'une part que les tats avec lesquels nous avons des
conventions commerciales n'ayant qu'une population de 105 millions
d'habitants, nous apportent 529 millions de leurs produits, en reoivent
357 millions des ntres, et donnent lieu  un mouvement maritime de
1,600,000 tonnes; tandis que, d'autre part, les pays avec lesquels nous
n'avons aucun trait, bien que comprenant une population de 531 millions
d'habitants, ne nous offrent que pour 243 millions de leurs produits, ne
consomment des ntres que pour 172 millions et n'alimentent qu'un
mouvement maritime de 745,000 tonneaux. Pour faire crouler tout ce
raisonnement de M. Cunin-Gridaine, pour montrer ce que valent ces
chiffres, il suffit de dire qu'on comprend, dans ces 551 millions
d'habitants, les 360 millions qui peuplent le cleste empire. Le
rapprochement fait par le ministre sert uniquement  prouver que nous
avons trait avec les peuples les plus riches, avec ceux que la nature
mme des choses appelait  commercer avec nous; mais cela ne prouve pas
que les traits passs l'aient t avec une vritable entente de nos
intrts commerciaux, et qu'ils nous assurent des avantages gaux  ceux
qu'ils offrent aux autres nations contractantes. Le contraire est
malheureusement dmontr par le mouvement de nos exportations, qui ne
s'est accru que de 6% seulement depuis douze ans, tandis que leurs
importations chez, nous ont augment de 114 pour 100. Quelque large que
soit la part que l'on voudra faire aux matires premires, il demeurera
toujours une norme disproportion. Les rsultats ne nous ont pas t
moins dsavantageux sous le rapport de la marine: notre navigation, dans
nos relations avec les pays auxquels nous somms lis, n'a augment,
pendant la dernire priode de douze ans, que de 36 pour cent, tandis
qu'ils ont tripl la leur; au contraire, notre navigation, avec les
autres pays, a augment de 46 pour 100, tandis que la navigation rivale
a augment de 36 pour 100 seulement. C'est surtout dans nos relations
avec l'Angleterre et les tats-Unis, auxquels nous sommes lis par un
trait de rciprocit, que l'infriorit de notre pavillon ressort de la
manire la plus fcheuse pour un des principaux lments de notre force
nationale. Du reste, tout ceci n'est que la critique des actes
prcdents et de l'expos qui, maladroitement, les glorifie. Quant au
projet en lui-mme et  ses dispositions, nous aurons l'occasion de
l'examiner, si tant est que, comme la loi sur l'enseignement secondaire,
il n'ait pas t prsent uniquement pour faire prendre patience  des
rclamations sur lesquelles on craint de prononcer.

M. le ministre des travaux publics mne de front la prsentation de
projets de chemins de fer  la chambre des dputs, et la discussion 
la chambre des pairs d'une loi sur la police de ces grandes voies de
communication. Le ministre avait prsent un projet, la commission du
Luxembourg en avait substitu un autre; la Chambre en vote en ce moment
un troisime. Nous dsirons vivement que de ce conflit sorte une loi qui
ne laisse pas l'tat  la merci des compagnies.--Des souscriptions sont
ouvertes de tous cts pour la formation de socits pour l'exploitation
des lignes proposes ou qui restent  proposer. Nous ne savons pas si
ces runions capitalistes et d'actionnaires accepteront le _sine qua
non_ de M. Dumon, ou s'il aura  recourir  la facult qu'il avait
inscrite dans chaque projet d'achever, aux frais de l'tat, les lignes
votes. Nous le verrions, sans regret aucun, amen  cette ncessit.

La chambre des pairs a vot la loi sur la chasse. Nous signalerons
quelques-unes des modifications qu'elle a introduites. Elle a restitu 
la caille son droit et son titre d'oiseau de passage que la chambre des
dputs lui avait contests, malgr l'autorit de Buffon.--La chasse 
la chanterelle a t mise hors la loi.--Enfin, ce qui est plus grave,
par l'espce de conflit qui se trouve lev avec la chambre des dputs,
les forts de la couronne qui avaient t soumises comme toutes les
autres, par cette dernire assembl, aux prohibitions de chasse en
certaines saisons, en ont t exceptes au Luxembourg. La loi va donc
tre rapporte au palais Bourbon, o elle fera natre probablement une
discussion assez vive.

Quelques mesures manant du ministre de la guerre ont paru depuis
quelque temps peu politiques et ont t du moins peu sympathiques au
sentiment national. Comment la sage rflexion qui l'a port  ne pas
faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se
proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission 
l'cole polytechnique, comment l'esprit qui lui a dict cette concession
bien entendue aux rclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il
pas dtourn d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions
pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs
gnraux ont reu l'ordre de ne plus prsenter pour la sous-lieutenance
aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par
le fait l'paulette presque inabordable  quiconque n'aurait pas pass
par l'cole militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le
lieutenant gnral de Pir, mais celle qui a inflig un traitement
inhumain  un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le
tort de prendre part  la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et
cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dgradation de ce
jeune militaire  la tte de son rgiment, non pas pour avoir contrevenu
aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien dfendu, mais pour
n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette,
escorte par la gendarmerie jusqu' la Mditerrane, o il sera embarqu
pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algrie, tout
cela rapproch du style des ordres du jour de M. Lefranois, de ses
menaces contre quiconque _plaindra_ le caporal Hach, et cela est bien
impolitique, bien peu de notre temps, et portera  faire croire  toutes
les fautes qu'on voudra prter  cette administration.

Nous avons annonc plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des
pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui tait en mme temps membre
de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des
thtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement
dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des
beaux-arts: le clbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement 
Copenhague. Il tait all, bien portant, au Thtre-Royal, pour assister
 une premire prsentation. Au lever du rideau, il a t frapp dune
attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle o il tait assis.

Une runion des principaux diteurs de Paris a donn lieu, jeudi
dernier,  un projet qui n'tait pas dans le programme de la sance,
mais qui est cependant le rsultat naturel d'une question toujours
agite dans les runions de la librairie. On dit que les annonces, qui
sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source
unique des bnfices de ceux qui prosprent, psent en grande partie sur
cette industrie, oblige de faire appel ou public par ce moyen ruineux
pour couler ses produits. Un des diteurs a propos  ses confrres la
fondation d'un journal politique quotidien,  30 fr. par an, dans le
format des journaux actuels, pour lequel il serait cr un capital de
500,000 fr.,  la condition que tous les diteurs de Paris
s'engageraient  donner exclusivement  ce journal toutes leurs
annonces. La combinaison qui sert de fondement  cette opration est
ingnieuse et prsente des chances certaines de succs. Il n'est pas
jusqu' la couleur politique du nouveau journal qui ne rponde
parfaitement  toutes les conditions d'une immense publicit.

La proposition a paru runir tous les suffrages des diteurs prsents,
et son auteur a t invit  en arrter les bases et  les soumettre 
la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet,
destin  oprer une nouvelle rvolution dans la presse priodique, mme
avant que la suppression prvue du droit de timbre, suppression qui,
pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de rduire
encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des
journaux actuels.



Courrier de Paris.

Dieu merci! nous voici dlivrs des noirs brouillards et des jours
sombres; l'hiver est mort, l'hiver est enterr! Le 1er avril a lui avec
le premier rayon de soleil; Paris, tout  l'heure si lugubre, est
illumin de lumire; il s'veille dans l'azur, dans le jour clatant,
dans l'air vif et limpide; il se couche  la lueur argente d'un beau
ciel: allons! mes chers Parisiens, ouvrez vos fentres! laissez pntrer
ce premier sourire du printemps dans vos maisons longtemps closes; que
cet air pur et vivifiant vous ranime et dissipe l'atmosphre nervante
de vos soires et de vos ftes; les promenades du soir, sous les frais
ombrages, vont bientt remplacer les longues nuits abandonnes au whist
et au lansquenet; et les blancs lilas qui bourgeonnent dtrneront la
polka.

Et vous, trs-chres Parisiennes, visitez votre couturire et votre
marchande de modes; dites  ces artistes de prparer leurs coiffures les
plus fraches et leurs robes les plus tendres; le moment est venu des
coquetteries printanires; quittez ces lourds manteaux de velours, ces
pelisses envieuses, ces chapeaux jaloux qui vous cachaient aux regards
en vous barricadant contre les jours maussades; enfin, nous allons vous
revoir; non plus seulement  la lueur des bougies et des lustres dans
votre robe de bal; non plus seulement au coin du feu, dans le nglig
coquet du boudoir, mais par les beaux jours et les belles soires de
printemps, effleurant lgrement l'asphalte du boulevard de votre pied
leste, glissant sur le sable des Tuileries comme des ombres lgres, et
animant de votre regard et de votre sourire les grandes alles du bois
de Boulogne et des Champs-Elyses. La Parisienne est adore dans
l'hiver; mais elle est surtout adorable au printemps; elle est adorable
quand elle se fie  ces premiers jours tincelants, d'un air encore
indcis et souponneux; elle est adorable quand elle se pare des modes
nouvelles de la riante saison, ple encore des fatigues et des plaisirs
de l'hiver.

Pques et Longchamps, voil les deux limites o l'hiver s'arrte et
expire; au moment o nous crivons, Pques suspend aux murs des temples
saints et au chevet des mes pieuses, ses rosaires et ses feuilles de
buis bnit, tandis que Longchamps range en bataille ses escadrons de
cavaliers et la longue multitude des voitures armories que la citadine,
le fiacre et le cabriolet de place viennent diaprer dmocratiquement.
Mais Longchamps est bien dchu de son ancienne magnificence; c'est un
grand seigneur, autrefois clbre par ses prodigalits et le luxe
insolent de ses quipages, et qui, peu  peu, par le fait des
rvolutions et le croisement des races, se contente de faire vie de
riche bourgeois, c'est--dire vie qui dure. Longchamps est arriv 
l'ge de l'conomie et de la sagesse, aprs avoir t si follement
prodigue. Vous verrez qu'il finira par n'tre plus qu'un vieux ladre et
un fesse-mathieu, comme dit Molire.

A l'arrive de Pques, le Carme bat en retraite, et les gourmands qui
avaient des scrupules et se mortifiaient, rentrent en pleine possession
de leur apptit et de leur libert; ils peuvent indistinctement promener
leur fourchette du gras au maigre, de la poularde onctueuse au simple
oeuf  la coque, sans que monseigneur l'archevque intervienne; telle
est la situation actuelle de la cuisine parisienne; le maigre est
dtrn dans les maisons les plus pieuses, et le gras recommence son
rgne sur les plats et sur les assiettes.

Il y a,  Paris, une espce de solennit traditionnelle! qui indique le
moment de ce dtrnement du maigre et de cette restauration du gras;
j'prouve quelque embarras  vous dire le nom sous lequel on la dsigne;
ce nom n'est pas noble; ce nom n'est pas trs-galant; il n'est rien
moins qu'pique, rien moins qu'anacrontique; cependant la chose est
beaucoup moins terrible et moins odieuse  nommer que la peste, que La
Fontaine se rsignait cependant  _appeler par son nom_. Soyons donc
aussi brave que La Fontaine, et, faute de la peste, parlons de la foire
aux jambons; voil le mot lch!

Si vous voulez assister  la foire aux jambons, gagnez la Bastille et,
de l, prenez le boulevard qui ctoie d'une part le canal de l'Ourcq, de
l'autre les greniers d'abondance et les murs solitaires du quartier de
l'Arsenal. Ce boulevard, dont la queue se perd dans la rue Saint-Antoine
et la tte se mire dans la Seine, s'appelle le boulevard Bourdon, c'est
l que la foire aux jambons lit, tous les ans, domicile, ou, pour mieux
dire, c'est l qu'elle plante sa tente; de tous cts, en effet, se
dressent, en un clin-d'oeil, des cabanes de bois  peu prs semblables
aux huttes qui abritent, chemin faisant, les peuplades nomades; leur
nombre s'lve  deux ou trois cents; tout  ct, des chariots ou vides
ou encore chargs de bagages, annoncent que l'arme a rsolu de faire
sur ce terrain une halte srieuse; cependant, si vous allez regarder
sous ces tentes, pour voir quelles armes et quels soldats y reposent,
vous trouverez, au lieu de Cosaques froces ou d'Arabes cuivrs, au lieu
de lances, de cimeterres, de pistolets ou de yatagans, de bonnes grosses
commres rjouies ou des gaillards  large poitrine entours de jambons,
de saucissons, de saucisses, de langues fourres et de boudins en
faisceaux; Arles, Troyes. Lyon, Bayonne, toutes les villes, mres
fcondes des jambons clbres, envoient l leurs enfants; le laurier sur
leur front s'entrelace au persil et forme leur couronne.

Il faut voir l'affluence qui se presse autour de ces boutiques en plein
vent, pour se convaincre que parmi tant de cultes dfunts et de
croyances perdues, l'amour du jambon a survcu. Le culte du jambon
fleurit comme aux temps des plus prospres, quand Rabelais le
recommandait  Panurge par la bouche de Gargantua, comme un bon
compagnon et cher ami de la dive bouteille.

La foire aux jambons dure trois jours; elle commence le mardi de la
semaine sainte et finit le vendredi exclusivement. Pendant ces trois
jours, on n'imagine pas ce qui se dbite de cette marchandise sale,
produit populaire d  l'animal nourrissant mais peu coquet, que la
pudeur m'empche de nommer. Il est vrai que l'habilet des marchandes ne
contribue pas moins que le got de la marchandise  exciter l'apptit
des acheteurs. Elles mettent une vivacit dans leur appel  la
gourmandise du prochain, et une verve piquante qui vaut bien le sel de
leurs jambons. Chacun donc emporte son saucisson dans sa poche, ou son
jambon sous le bras, ou son pied... de cochon dans sa main. Quelques-uns
de ceux qui pratiquent la philosophie de l'-propos et du moment,
satisfont leur apptit sance tenante; plus d'un _Jean-Jean_ dvore sa
saucisse  brle-pourpoint; plus d'un Tortillard fait rtir son boudin
au nez du fabricant qui vient de le lui vendre; quant aux gourmets qui
se respectent et aux hommes de traditions, quant aux adorateurs discrets
des dieux lares, ils emportent pieusement le bienheureux jambon, fruit
de leur plerinage, et le suspendent au foyer domestique jusqu'au jour
o ils convient un ami ou un voisin, quand la chose est fume  point,
pour la dpecer, la dcouper par fine tranche et l'arroser du vin de
l'amour ou de l'amiti, selon le sexe des convives; Un peu de sel par
ici, par l, dit un nol de La Monnoie, ne gte rien  l'affaire...
Mais laissons l les jambons et la foire aux jambons; je meurs de soif
rien que d'en avoir parl. O Hb!

        Verse ton pur nectar dans ma coupe brlante!

--Nous allons avoir incessamment, non loin de la foire aux jambons, un
petit intermde lectoral, en attendant la grande comdie de l'lection
gnrale, que nous attendrons bien encore un an ou deux; le neuvime
arrondissement attenant par un ct au boulevard Bourdon, est veuf de
son dput; M. Galis a donn sa dmission: il s'agit de le remplacer; la
liste des prtendants  sa succession, que les journaux publient, prouve
que le got de la dputation augmente d'anne en anne, bien loin de
diminuer. Dans la dernire lection dont M. Galis tait sorti
victorieux, le neuvime arrondissement n'avait eu  se prononcer
qu'entre trois candidats; aujourd'hui, il a affaire  plus de quinze
aspirants plus ou moins politiques; dans les quinze, il y en a au moins
dix parfaitement inconnus; qui sont-ils? que veulent-ils? d'o
viennent-ils? Voil ce qu'on se demande en lisant leurs noms. Si vous
les interrogez sur leurs vertus et leur mrite, ils vous rpondront
comme cette fameuse circulaire d'un candidat dont le souvenir nous est
encore prsent: Messieurs, il y a cinquante ans que j'habite votre
quartier de pre en fils. Mes enfants ont jou avec les vtres; mes
petits-enfants feront de mme: je m'y engage; et vous savez si j'ai
jamais manqu  ma parole. Mais le pauvre homme eut beau dire, les
lecteurs ne firent pas l'enfantillage de le nommer.

Un des lecteurs les plus influents de ce collge qui doit choisir le
successeur de M. Galis, vient prcisment, la veille de la bataille, de
mourir d'une faon tragique; c'tait un homme excellent, d'humeur
affable et riante, trs-aim pour l'agrment de son esprit, trs-estim
pour la sret de ses relations et de ses sentiments. Il y a deux jours,
M. *** a t trouv mort dans son lit. On crut d'abord  un suicide;
mais quelle apparence qu'un tel homme, riche, considr, entour d'une
famille prospre, se fut port  une pareille extrmit? Les mdecins
sont venus et ont conclu  l'apoplexie. Or, M. *** avait promis son
influence et sa voix  un des quinze candidats dont nous parlions tout 
l'heure. Celui-ci, apprenant sa mort subite; Mais c'est indigne,
s'est-il cri; on ne se conduit pas ainsi: qu'il meure, rien de mieux;
mais qu'il m'enlve une voix, voil l'horreur: il aurait d au moins
attendre au lendemain de l'lection! N'est-ce pas l un bon trait de
moeurs lectorales?

--Il vient d'tre question, devant les tribunaux, de la succession de la
fameuse mademoiselle Thevenin: cette demoiselle Thevenin avait t
danseuse  l'Opra, danseuse trs-prodigue de toutes choses et
trs-courtise. Le temps de la jeunesse et des entrechats pass, la
prodigue mademoiselle Thevenin tomba dans l'avarice sordide; retire 
Fontainebleau elle passait pour pauvre:  la voir courbe et presque en
haillons, vous lui eussiez donn le denier de l'aumne, et probablement
elle l'et accept. A sa mort, on a trouv sous son chevet une
inscription de 75,000 fr. de rentes 5 pour 100. Cette riche proie allait
retourner  l'tat, faute d'hritiers connus; mais le bruit s'en
rpandit, et il arriva des Thevenin de tous cts; celui-ci se disait
cousin. Celui-l arrire-petit-neveu, cet autre remontait de Thevenin en
Thevenin jusqu' la cte d'Adam, c'est d'un de ces Thevenin que la
justice s'occupait l'autre jour: ce Thevenin fournissait un acte de
naissance qui tendait  prouver qu'il descendait d'un certain
arrire-cousin germain de la danseuse; tout allait bien, lorsqu'on
dcouvrit que l'acte tait faux; le prtendu Thevenin avait si
maladroitement fait ses calculs que, vrification faite  l'tat civil,
il se trouva qu'il tait n trois ans aprs la mort du pre Thevenin
qu'il s'attribuait.

La succession Thevenin est comme la succession de certains empires; elle
fait natre des faux Smerlis, des faux douard, des faux Louis XVII, des
faux Dmtrius; mais en ce temps-ci les faux Dmtrius, au lieu de
courir les champs de bataille, vont tout droit en police
correctionnelle. Avis aux Thevenin qui ne sont pas de bon aloi.

[Illustration: La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.]

Finissons par des images consolantes;  ct du crime, les bonnes
actions;  ct de l'avance, la bienfaisance. Tandis que les mauvais
instincts poussent des malheureux aux bagnes et  l'chafaud, il y a des
associations philanthropiques qui s'inquitent de dtourner jeunes
filles sans guide de la voie perverse; tandis que Harpagon enfouit ses
trsors striles, il y a des mains charitables qui sment l'aumne; tel
est le but de la socit de patronage des jeunes garons pauvres fonde
 Petit-Bourg.--Des femmes du haut monde,--et quel meilleur usage
peuvent-elles faire de leur influence, de leurs loisirs et de leur
fortune?--ont eu l'honorable pense de donner un concert au profit de
cet tablissement si utile et si digne d'tre encourag. Ce concert aura
lieu  l'Htel-de-Ville, le 14 avril. Le prix des billets est de 10
francs, l'_Illustration_ y sera.

Madame la comtesse Portalis, madame de l'Espinasse, madame la vicomtesse
d'Haussonville, madame la comtesse Merlin, madame de Rambuteau, madame
de Rigny, madame de Valry, madame de Sgur-L'amoignon patronnent de leur
nom et de leur dvouement cette oeuvre charitable.

Chantez pour les enfants et pour les pauvres; ce sont des chansons que
Dieu bnira!



Salon de 1844.

Troisime article.--Voir t. III, p. 33 et 71.

Nous connaissions  M. Alfred Dedreux un talent tout spcial, une
habilet extraordinaire pour peindre les chevaux, une touche
fashionable, un laisser-aller charmant, lorsqu'il lui arrive de traiter
les portraits de genre. Le _Portrait, questre de M. le duc d'Orlans_
nous a fort agrablement tonn, car nous avons compris aussitt que M.
Alfred Dedreux pouvait tre un peintre de style dans l'occasion. En
effet, sans parler de la ressemblance, chose assez facile lorsqu'il
s'agit d'un prince, aussi souvent _pourtraict_ que le fut le duc
d'Orlans, nous avons retrouv la toile de M. Dedreux une vrit
d'expression peu commune. C'est le prince dans son port, dans sa
prestance, dans sa manire de se tenir  cheval. Jamais portrait ne
rappela mieux une personne qui n'est plus. Ce tableau de M. Dedreux
possde d'ailleurs toutes les qualits qui distinguent notre habile
peintre des chevaux; rien n'y est cherch, rien n'y sent le travail
pnible, et  et l mme nous voudrions que M. Dedreux et termin
davantage certains dtails. Un autre _Portrait questre de mademoiselle
M..._ est aussi beau que celui de M. le duc d'Orlans; si le cheval qui
porte la jeune fille a peu de vie, le chien couch sur le premier plan
est de tous points admirable. Deux autres toiles de M. Dedreux, _Cheval
abandonn sur un champ de bataille_, et _Portrait de M. le comte M....,_
sont remarquables. Avec quelques tudes encore,--tudes srieuses,--M.
Alfred Dedreux occupera la plus belle place parmi nos peintres de
chevaux.

[Illustration: Portrait questre de S. A. R. Mgr le duc d'Orlans, par
M. Alfred Dedreux.]

Loin de nous la pense d'tablir une comparaison entre l'oeuvre de M.
Alfred Dedreux et celle de M. de Lansac. En art, comparer est
rigoureusement impossible, lors mme que les sujets sont tout  fait
semblables. M. de Lansac a expos, lui aussi, un _Portrait questre de
M. le duc d'Orlans_, tableau consciencieusement fait, mais o nous
voudrions trouver plus de vrit dans la pose du duc, et surtout plus
d'ampleur dans toute la toile.

Quel gracieux peintre de genre que M. Tony Johannot!

Combien de sujets divers il a traits, toujours avec la mme
supriorit, toujours avec la mme posie! Cette anne, il a une riche
exposition; ses tableaux sont petits, mais nombreux, et ses _sujets
tirs de l'vangile_, ses _sujets tirs de l'Imitation de Jsus-Christ_,
sont comme un muse  part dans le Muse. Nous n'avions vu jusqu'alors
que les gravures de ces compositions religieuses, qui sont empreintes du
bon got et du charme par lesquels ce peintre se distingue. Les deux
sries de tableaux exposs par M. Tony Johannot appartiennent  M. le
duc de Montpensier ainsi que le sujet tir de Tony Johannot d'_Andr_,
de George Sand. Cette dernire toile est un petit chef-d'oeuvre de grce
et de sentiment; les deux personnages,--potique cration de George
Sand,--sont potiquement rendus; les fleurs parpilles dans la jolie
chambre de Genevive, le soleil pntrant par la croise, tout est
lumineux et dlicat dans ce petit tableau.

Pour cette fois. M. Ziegler a donn  la religion des allures mondaines;
il l'a potise, ainsi que l'ont fait plusieurs crivains. Par bonheur,
sous prtexte de posie, il n'en est pas venu au matrialisme, et il
s'est tenu dans de justes limites. Son exposition est brillante selon la
stricte acception du mot. Et quoi de plus brillant, en effet, que
_Notre-Dame des Neiges_? Lorsque M. Ziegler exposa _Daniel dans la Fosse
aux lions_, ou lui reprocha une certaine lourdeur dans le faire, on lui
conseilla d'avoir la touche plus lgre, toutes les fois qu'il lui
arriverait de peindre des saints, des anges, ou une vierge.
Notre-Dame-des-Neiges, c'est--dire la Vierge aux frimas, est la mise
en pratique des conseils qui lui ont t donns. Il ne se peut rien
trouver de plus dlicatement rendu; et les chairs, principalement, ont
une transparence unique.

[Illustration: Sujet tir d'_Andr_, de George Sand, par Tony Johannot.]

[Illustration: _Notre-Dame-des-Neiges_, tableau, par M. Ziegler.]

--_La rose rpand ses perles sur les fleurs_. Voil une charmante
allgorie o la volupt ne saurait manquer, o la grce s'inspire du
sujet mme. La pose de la rose, personnifie dans une belle jeune fille
aux formes divines, est pleine de grce et de distinction. S'il y avait
un peu plus de model dans les chairs, ce serait un tableau parfait, et
tel qu'il est, il fait honneur au talent de M. Ziegler. Son troisime
tableau, _une Vnitienne_, a des qualits d'harmonie trs-suprieures.



Thtres.

Acadmie Royale de Musique.--_Le Lazzarone_, opra en deux actes,
paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. F. Halvy.

Il y a  cet opra un second titre: c'est _le bien vient en dormant_.
D'o l'on a le droit de conclure que son but est d'enseigner que pour
s'enrichir et prosprer, dormir est le moyen le plus sr. En effet, le
hros de M. de Saint-Georges, Beppo _le lazzarone_, semble avoir pris
pour modle Jean de La Fontaine:

        Quant  son temps, bien sut le dpenser:
        Deux parts en fit dont il soulait passer,
        L'une  dormir, et l'autre   ne rien faire.

coutez plus tt ce philosophique jeune homme,--nous demandons pardon 
Jean de La Fontaine de citer aprs ses vers ceux du _lazzarone_ Beppo:

        --Je dors.--Mais on fait pauvre mine
        A ce regime-l, quand arrive la faim.
        --Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,
        Pour l'apaiser, je rve que je dne.
        ........................... Ami, crois-moi.
        Fuyant celui qui l'importune,
        On voit la bizarre fortune
        Venir  qui l'attend chez soi.
        --Et tu l'attends?--Tranquillement.
        --Sur ton grabat?--En sommeillant.

Cela est clair; Beppo n'est pas oisif parce qu'il manque d'ouvrage ou
qu'il est paresseux, mais bien par calcul et pour enrichir. C'est un
systme qu'il a invent; c'est un plan, fruit de son gnie, qu'il a
mrement mdit, et qu'il excute avec cette constance opinitre 
laquelle on reconnat les grands hommes. Et comme, au dnouement, tous
ses projets russissent, qu'il pouse la jeune fille dont il tait
amoureux, et que cette jeune fille est une riche hritire, on ne petit
douter que l'auteur, profond moraliste, n'ait voulu donner une bonne
leon  cette multitude de niais qui passent leur vie courbs sur un
tabli, sur un mtier, sur nue enclume, fltrissent leur jeunesse avant
le temps et n'obtiennent pour rcompense d'un travail excessif, qu'une
mort prmature, Tant pis pour eux! c'est leur faute. Que ne font-ils
plutt comme Beppo le lazzarone? Chacun d'eux pouserait une riche
hritire, et deviendrait grand seigneur.

[Illustration: Une scne du _Lazzarone_--2e acte: Beppo, Mme
Stoltz.--Baptista, Mme Durus.--Mirobolante, Barroithet.--Corvo,
Levasseur.]

L'espce humaine tant divise en deux classes, l'une laborieuse et
l'autre oisive, il est vident que la premire travaille pour la
seconde. Ainsi arrive-t-il  Mirobolante, l'improvisateur. C'est un bien
mauvais pote que ce Mirobolante, si l'on juge son talent par
l'chantillon que M. de Saint-Georges en a donn; mais, en revanche,
c'est le drle le plus effront et l'intrigant le plus actif du royaume
de Naples. Il se vante d'avoir fait tous les mtiers. Voil un homme qui
a d travailler! Eh bien! il est dans une profonde misre. Preuve
vidente de la sagesse du systme de Beppo!

L'un de ces mtiers est celui de mdecin... mdecin avec malades, bien
entendu. Nous avons dj dit que Mirobolante est un travailleur. Parmi
ses malades est un mendiant _qu'il aide doucement  quitter cette vie_.
En change d'un aussi important service, le moribond lui rvle un
secret.

Il fut jadis charg de faire disparatre une jeune fille au berceau,
appele Baptista, nice et pupille d'un riche capitaliste, lequel a nom
Josu Corvo. Cet honnte personnage l'avait pay pour cela, comme de
raison, mais il l'avait mal pay... Se peut-il que, dans une semblable
opration, ou cherche  faire des conomies? Cela n'est pas ordinaire,
et nous aurions de la peine  le croire, si M. de Saint-Georges ne
l'affirmait. Au surplus, ce Corvo n'est qu'un sot de la tte aux pieds,
car, en remettant au bandit la petite fille, il lui a laiss une croix
d'or qu'elle avait au cou et o se trouvait grav le nom de sa mre. Le
hasard voulut que ce bandit ft le plus honnte homme du monde. Un autre
aurait vendu  son profit ce bijou qui valait de l'argent. Mais tel
n'est pas le caractre des sclrats de M. de Saint-Georges. Fi donc!
pour qui le prenez-vous? Baptista a gard  son cou la prcieuse relique
destine  la faire reconnatre en temps et lieu par Josu,  lui faire
restituer son tat social et son hritage. C'est ce qui arrive en effet.
Baptista devient tout  coup grande dame, de bouquetire qu'elle tait,
et partage sa fortune avec Beppo, son amoureux. Mais, comme Mirobolante,
trop press de recueillir le fruit de ses peines, s'est efforc
d'vincer son ami Beppo par des moyens peu dlicats, Beppo ne partage
rien avec Mirobolante, qui reste Gros-Jean, c'est--dire improvisateur,
comme devant. Juste chtiment de son excessive activit!

Voil, on en conviendra, une histoire originale, et o brille d'un vif
clat la fertile imagination de l'auteur. Qui jamais, au thtre, a
entendu parler de tuteurs infidles, d'enfants perdus ou vols, de croix
d'or, etc., etc.? Des ides si neuves mritent qu'on les exploite. Nous
les recommandons  MM. les fabricants de mlodrames, ainsi qu'au jury de
l'exposition des produits de l'industrie franaise.

La partition de M. Halvy brille par les qualits habituelles de cet
acadmicien. A la vrit, c'est une partition _bouffe_, et, depuis
l'clair, on n'a gure eu l'occasion d'envisager M. Halvy que sous son
aspect le plus grave et le plus mlancolique. Dans _Charles VI_, dans
_la Reine de Chypre_, dans _Guido et Ginevra_, dans _la Juive_, il n'y a
pas le plus petit mot pour rire. Dans _le Lazzarone_, au contraire, il y
a beaucoup de mots qui dsirent tre plaisants, et la musique y est
parfaitement en harmonie avec les paroles.

Les morceaux les plus remarquables sont deux trios, l'un chant par
Beppo, Mirobolante et Josu Corvo, l'autre par ces deux derniers
personnages et Baptista. Le premier est trs-bien fait, les voix y sont
habilement disposes; il y a de la mlodie; le chant y est rythm et
offre un sens clair et prcis. L'accompagnement ne l'touffe pas. Le
second duo a d'autres qualits: il renferme un canon trs-original; la
coupe en est compltement neuve, et l'auteur y a imagin des effets de
vocalisation qui n'avaient jamais t mme souponns par aucun des
matres qui l'ont prcd dans la carrire de l'opra bouffe.

Barroithet, Levasseur, madame Dorus et madame Stoltz dploient dans cet
ouvrage, comme acteurs et comme chanteurs, le talent qu'on leur connat.

Une tarentelle, danse par madame Dorus et madame Stoltz avec un peu
trop de verve peut-tre, a failli,  la premire reprsentation,
compromettre un moment le succs de l'ouvrage: mais la tempte s'est
promptement apaise, et, aprs le dnoment, les noms des auteurs ont
t proclams au bruit d'applaudissements frntiques. Aprs quoi, le
lazzarone Beppo et Baptista la bouquetire ont t redemands et
inonds d'une pluie de bouquets. L'eau va toujours  la rivire.

On aurait bien d, ce nous semble, profiter de l'occasion pour donner 
MM. Diterle, Schan et Desplchin leur part d'applaudissements. Les
trois dcorations du _Lazzarone_ sont charmantes. Nous n'osons garantir
quelles soient vraies, n'ayant jamais vu Naples. D'autres que nous
dcideront la question. Mais, disent les Italiens, _se non  vero, 
ben trovato_. Cela s'applique surtout  la porte de Capoue, qui sert de
fond au premier acte. Si elle n'est pas telle que M. Diterle, ou M.
Schan, ou M. Desplchin l'a reprsente, elle a tort, car on ne saurait
imaginer un ciel, un terrain, une architecture, une vgtation plus
parfaitement napolitaine. Cela est encore plus vrai, peut-tre, du
troisime tableau, o l'oeil embrasse de profil le port de Naples et son
admirable rade. L'air y est d'une transparence incomparable, la lumire
d'une vivacit merveilleuse, et l'illusion est si complte que vous
croyez sentir d'aplomb sur votre tte le puissant soleil du Midi.

Second Thtre-Franais.--_Jane Grey_, tragdie en cinq actes et en
vers, de M. Alexandre Soumet et de madame d'Altenheim.

Tout le monde connat l'histoire de Jane Grey, de cette belle et
touchante fille de la race des Suffolk, comme l'appelle Young, qui paya
d'une mort prmature,  seize ans et sur un chafaud, une royaut de
neuf jours qu'elle n'avait pas voulue. L'ambition de sa mre, de son
mari, de son pre, le duc de Suffolk, de Dudley, duc de Nurthumberland,
la fit reine malgr elle. Ce que demandait Jane Grey, ce qu'elle
prfrait  toutes les grandeurs de la terre, c'tait la libert,
c'tait la solitude, les douces affections du coeur, les charmantes
occupations de l'esprit, la pratique dsintresse et pure des livres
pieux, l'tude des philosophes et des potes.--La sombre politique vint
l'arracher  ces travaux paisibles,  ces heures innocentes; l'oeil
enflamm, agitant dans sa main le glaive des guerres civiles, elle lui
dit: Suis-moi! voici un trne!--Non, dit la jeune fille ple et douce,
non! Et elle rejeta d'abord, d'un geste plein d'effroi, la couronne
fatale, la couronne qui devait lui donner la mort; mais les prires d'un
poux ador, mais l'autorit d'une mre inflexible, mais l'ascendant de
Dudley soumirent, sans le convaincre, ce jeune coeur naf et ddaigneux
des grandeurs: Jane devint reine d'Angleterre, reine d'une semaine! Le
neuvime jour de cette royaut phmre, Jane tait prcipite du trne
dans un abme profond. Abandonne de ceux-l mmes qui l'avaient pousse
le plus violemment  l'entreprise, elle tomba aux mains de Marie Tudor,
sa rivale, la reine vritable.--L'inexorable Marie, la fille sanglante
de Henri VIII, affecta d'abord la clmence et le pardon. Jane Grey,
prisonnire, vcut quelque temps encore: il semblait qu'on voult lui
faire grce de la vie; mais  la premire motion politique o le nom de
l'infortune se trouva ml, Marie Tudor livra Jane Grey au bourreau. Sa
mort fut pieuse et hroque: Jane offrit sa tte  la hache
courageusement, chrtiennement, sans faiblesse comme sans forfanterie,
avec la srnit et la douceur qui avaient t les deux grces de sa
personne.

Telle est l'hrone de la tragdie de M. Soumet et de madame
d'Altenheim. Une rapide analyse suffira pour donner une ide de celle
oeuvre mle de bien et de mal, de beaux et de mauvais vers, siffle et
applaudie tout  la fois, par un fait bien entendu de justice
distributive.

L'ambition de Dudley rve, ds le premier acte, la royaut pour Jane
Grey: cette jeune reine de dix-huit ans ne sera qu'un fantme de
souveraine, Dudley gouvernera sous son nom; tel est du moins le but
qu'il caresse et le but qu'il se propose. Pour tre plus srement roi
sous le nom de Jane, Dudley dcide de faire entrer la jeune fille dans
sa famille, et de lui donner pour poux son fils lord Guilfort: Jane, et
Guilfort s'aiment tendrement; les projets de Dudley ne rencontrent donc
aucun obstacle de ce ct; Dudley ne demande qu'une chose: c'est que le
mariage des deux jeunes amants se fasse secrtement; par ce mystre,
Dudley vitera d'veiller les soupons de Marie Tudor, hritire
prsomptive d'douard VI, roi faible et voisin de la tombe.

Ce mariage secret est la base sur laquelle toute la tragdie repose, la
cause qui excite les passions et produit les pripties.

Marie Tudor, en effet, est prise de Guilfort. L'pre Marie, dont M.
Soumet fait une Marie sentimentale, pousse la passion jusqu' vouloir
faire de Guilfort son mari, et un roi d'Angleterre, aprs le prochain
trpas d'douard VI. Ce rve de son coeur, Marie le confie  Jane Grey,
tout  l'heure fiance et unie secrtement  Guilfort. Malgr elle, Jane
rougit et tressaille; et aussitt la jalousie de Marie Tudor s'veille;
l'aimerait-elle? Quelques vers amoureux adresss  Guilfort par Jane
tombent sous les yeux de Marie et ne permettent plus le doute  ses
soupons. Marie clate; elle menace Jane et l'insulte; c'est alors que
Guilfort, plutt que de laisser souponner la vertu de sa Jane
bien-aime, s'crie: Elle est ma femme! Vous jugez de la fureur de
Marie. La scne est trs-dramatique et trs-belle.

Cependant douard VI meurt; Dudley a arrach  son agonie un testament
qui dclare Marie Tudor dchue du droit au trne et transporte ce droit
 Jane Grey. Dudley, Guilfort, le duc de Suffolk, viennent presser Jane
de ceindre la couronne; Jane refuse: C'est Marie qui doit tre reine;
le bon droit est du ct de Marie; et d'ailleurs,  quoi bon un trne!
Ainsi parle Jane Grey; puis, de guerre lasse, vaincue, comme l'histoire
le raconte, par sa tendresse conjugale et par l'autorit de Dudley, elle
se laisse faire et accept la couronne en pleurant.

Marie, qui ne souponne pas l'usurpation, entre chez Jane au moment o
elle vient de monter sur le trne et d'tre salue reine par ses
partisans. Qu'on arrte cette femme! s'crie Dudley en dsignant
Marie; mais Jane rpond: Qu'on lui laisse la libert! Marie Tudor
sort, en effet, libre mais pleine de ressentiment et mditant la
vengeance.

Jane Grey ne tarde pas  payer chrement sa gnrosit; les deux armes
rivales se rencontrent; l'arme de Jane est vaincue; maintenant c'est
Marie Tudor qui rgne, et c'est Jane qui est prisonnire avec Guilfort
son mari.

A ce moment suprme, la tendresse des deux poux s'exalte jusqu'
l'hrosme, et la muse mtaphorique de M. Soumet prte  cet amour
exalt tout l'clat de sa pompe sonore. C'est un des moments les plus
potiques de la tragdie.

Que mdite cependant Marie Tudor? Va-t-elle immoler sa rivale sans
piti? Non; l'amour qu'elle ressent pour Guilfort lui inspire une autre
pense; que Jane et Guilfort se sparent et signent un acte de divorce,
et Marie leur fera grce de la vie! Marie espre ainsi que Guilfort,
aprs avoir bris les liens qui l'unissent  Jane, reviendra peu  peu 
Marie et se laissera gagner par l'ambition et la splendeur de la
royaut.

Plutt mourir que de perdre Guilfort, dit Jane, repoussant l'acte de
divorce avec horreur. Guilfort cependant a sign. Est-ce que Guilfort
trahirait Jane? Non; il veut seulement lui sauver la vie en
accomplissant la condition que Marie a mise au salut de cette jeune
femme infortune. Quant  Marie Tudor, Guilfort a pris ses prcautions
contre son amour; il s'est empoisonn! Au moment donc o Marie croit
tenir sa proie, Guilfort expire entre cette cruelle Marie et la pauvre
Jane dsespre. Mais Jane ne lui survivra pas; Jane ne profilera pas du
bnfice de la vie que son Guilfort a pay de son trpas! D'ailleurs,
Marie Tudor a requis toute son ardeur de sang et de vengeance, et Jane
Grey n'a plus qu' marcher  l'chafaud; elle y va d'un pas ferme et
d'un visage paisible, tandis que Marie se livre au dsespoir et aux
remords.

Un tableau final reprsente l'excution de Jane Grey, d'aprs l'ouvrage
clbre de M. Paul Delaroche. La posie et la peinture sont soeurs.

Le caractre de Jane Grey est trac avec got et dlicatesse; Marie
Tudor, bien que visant  la grandeur tragique, touche au fracas et 
l'exagration du mlodrame. Aprs ces deux personnages, le reste a peu
de valeur et d'originalit. Guilfort ne trouve qu'un beau mouvement de
tendresse, et nous l'avons signal en passant; Northumberland n'est
qu'un conspirateur taill sur l'aune ordinaire.

Nous reprocherons  M. Soumet de noyer les hommes et les choses dans un
ocan de vers toujours brillants, beaux de temps en temps, vides plus
souvent encore. Le spectateur succombe sous le luxe effrayant de ces
mille hmistiches, tous orgueilleux, tous pompeusement pars, tous
pleins de recherche et de bruit, et faisant rsonner,  chaque vers, la
trompette de leurs pithtes sonores. Mais la posie de M. Soumet n'a
pas d'autres allures; elle se donne  tout propos les grands airs
d'Encelade escaladant les cieux; heureusement que M. Soumet a les
qualits de ses dfauts, et que dans cet entassement de Plion sur Ossa,
il rencontre plus d'un effet d'une vritable grandeur. Dans cette
dernire oeuvre, M. Alexandre Soumet s'est associ sa fille, madame
d'Altenheim, femme d'imagination et de talent, qui tient de son pre le
don de chanter sans fin des vers mlodieux.

Mademoiselle Georges, dans le rle de Marie, a toute la grandeur et
toute la majest d'une reine; cependant la sche et gauche Marie Tudor
s'tonnerait de se voir si royalement majestueuse et pare.

Une jeune et jolie actrice, mademoiselle Naptal, a montr de la
sensibilit et de l'intelligence dans le rle de Jane Grey; il ne lui a
manqu qu'un peu plus de posie et de douceur.

Que vous dirai-je? Sauf quelques murmures qui ont troubl le troisime
acte, le succs a t complet et s'est termin par une ovation gnrale
du pote et des acteurs.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70.)

II

LA PLACE SAINT-NIZIER.

Ce qui frappe le plus vivement l'oeil de l'observateur, quand il
parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a mnag et
employ l'espace. A peine  et l aperoit-on quelques grands
dcouverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout
ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le
jour en est presque intercept. On chercherait vainement, hors de la
ligne des quais, une perspective rgulire, une de ces rues largement
ouvertes o la lumire et l'air se jouent librement. Le coeur de la
cit, qui va de la rue des Capucins  la rue Saint-Dominique, est
sillonn de ruelles qui se brisent d'une manire ingale, et forment un
labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un
pais nuage de fume.

Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son
assiette mme. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est situe
s'y resserrent de telle faon qu'il a fallu tirer le plus de parti
possible de l'troite langue de terre qui les spare. La presqu'le de
Perrache, qui offre aujourd'hui un prcieux moyen d'agrandissement; la
vaste plaine qui s'tend des Brotteaux  la Guillotire, et o s'lve
une cit nouvelle, n'taient autrefois que des marcages ou tout au
moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut t dangereux de
btir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaisse
d'un ct par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les
escarpements de Saint-Just et de Fourvires. De l cette ncessit de
resserrer et d'exhausser les habitations, en mme temps que l'on
rduisait outre mesure l'espace abandonn  la circulation et  la voie
publique. Aussi un genre de luxe que possdent toutes les villes de
province, et auquel Paris lui-mme ne renonce que peu  peu et  regret,
celui des cours et des jardins, est-il absolument ignor  Lyon. La
vgtation y est pour ainsi dire supprime, et les vides intrieurs
mnags dans les constructions sont  peine suffisants pour les clairer
et les arer de manire  les rendre habitables. Nulle part les maisons
ne ressemblent davantage  des niches, et le bourdonnement sans fin qui
s'lve de cette enceinte affaire rend cette ressemblance plus
frappante et plus juste encore.

La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces
que l'on a pu mnager dans l'intrt de la salubrit publique. Une
magnifique glise, dont le style tient du gothique et du lombard, en
occupe le centre, et tout autour de l'difice religieux s'est tabli un
bazar qui tmoigne en faveur de la tolrance de nos anctres, ou tout au
moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du
Lyonnais. Un march, garni d'choppes, couvre le reste de la place, et
le bruit des cloches s'y mle incessamment aux cris des marchands et aux
mille plaintes des animaux exposs en vente. Rien n'est plus bizarre et
plus choquant que l'aspect de ce chef-d'oeuvre de l'architecture du
moyen ge termin par des talages de fripiers, de crmiers, de bouchers
et d'herboristes, qui lui font une espce de soubassement. Aucune
profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant
son admiration.

Au sixime tage d'une maison qui borde cette place, on pouvait
remarquer, il y a peu d'annes, deux croises qu'unissait entre elles
une vgtation extrieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur,
partant des impostes et grimpant le long de la faade sur des soutiens
invisibles, dcrivaient un arc rgulier et se paraient d'une foule de
fleurs qui ressemblaient de loin  autant de clochettes. A diverses
reprises, dans le courant de la journe, on voyait s'avancer timidement,
dans ce cadre de verdure, une tte blonde, un visage charmant quoiqu'un
peu ple. C'est l que le pre Potard avait son domicile lgal. Quelle
tait cette fe du logis? En garon qui sait calculer, et  qui
l'habitude des affaires a inspir une dfiance incurable, Potard n'avait
jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'anne, il craignait
les suites de ce dlaissement forc, et n'entendait pas donner prise 
la raillerie. Il avait donc,  diverses reprises, refus des partis
avantageux.

Mais quelle tait alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin
paratre  cette croise de la place Saint-Nizier, semblable  une fleur
dtache du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses
habitudes, il tait facile de voir qu'elle agissait en matresse de la
maison. Absent ds le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des
stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit,  une heure
assez avance. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisant  ce
sujet, en clbrant sa conqute et lui faisant compliment d'une aussi
bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colres, et
repoussait si nergiquement les allusions et suppositions graveleuses,
qu'on s'tait accord  tirer un voile sur ce mystre de sa vie et 
l'oublier compltement. En ce qui concernait ce dtail, le troubadour
tait intraitable: il drogeait il tout,  son humeur,  son caractre,
 ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors
d'un voile sombre et ne se laissait pas pntrer. Au caf, en voyage,
sur la place publique, il tait toujours le factieux. Potard, Potard le
troubadour; mais son domicile tait mur pour les curieux, et mme pour
ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis
les pieds.

Comme le romancier a des privilges surnaturels, et que les portes les
mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le
voile qui couvre cet intrieur, dt le pre Potard s'en formaliser. Il
est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle  manger
dont la propret fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en
gnral, un contraste qui affecte fort dsagrablement le regard.
L'escalier tout en pierres massives, mal quarries et d'un parement
grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'asprits boueuses
que les pieds des passants tendent  exhausser peu  peu, et se
dveloppe, sur une hauteur de huit tages, par une cage enfume, informe
et dont les parois salptres sont dans un tat de suintement perptuel.
Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrs
sans fin qui sont vous  l'humidit et aux tnbres. Le badigeon, qui
pourrait leur rendre quelque clart, semble ignor  Lyon, et la ville
qui confectionne des tissus si brillants et si dlicats semble se plaire
dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier
pour entrer dans les appartements,  l'instant la perspective change.
Tous les murs intrieurs portent un revtement en boiserie, orn de
quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relve un
vernis brillant. C'est la tapisserie  l'usage de la ville, et les
marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lss.

Le logement du pre Potard tait une espce de bonbonnire de ce genre,
et tout y attestait la prsence de mains soigneuses et attentives. Rien
qui ne ft brillant et lustr, rien qui ne ft empreint d'un certain
got et d'une lgance naturelle. Les couleurs des meubles et des
rideaux taient parfaitement assorties, la petite chemine  tablier
avait les proportions et l'harmonie dsirables; partout des trumeaux et
des corniches, des parquets bien cirs et des boiseries bien jointes.
Les femmes seules savent crer et entretenir ces dtails du bien-tre
intrieur. Aussi en voyait-on deux dans la pice o nous venons
d'entrer; l'une assise prs d'une lampe  rflecteur et travaillant  un
ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir
aux prparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes
de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et mme quelque
raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son sige pour
aller vers la porte d'entre et prter l'oreille aux bruits qui viennent
du dehors, puis elle se rassied en laissant chapper un petit geste
d'impatience. Il n'y a pas  s'y tromper, c'est le visage qui se montre
chaque jour  la croise de la place Saint-Nizier, entre les pois de
senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est
douce et touchante; les traits d'une finesse acheve portent cependant
ce caractre de souffrance commun aux populations  qui l'air et
l'espace sont mesurs d'une manire avare. Un sentiment de mlancolie
s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie
meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pense aux rayons
du soleil natal et aux horizons de cette contre heureuse que couvrent
des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui
porte le costume de sa province; alerte malgr ses rides, elle va et
vient, donne l'oeil  tout, surveille ses fourneaux en mme temps
qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune
fille, assise dans l'angle de la pice, un regard furtif et presque
maternel.

Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant chapper un soupir, il me
semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?

--Neuf heures et cinq minutes  la pendule de la chambre, mam'selle
Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.

--Bon ami devrait tre ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu
sais qu'il est trs-exact pour le souper.

--N'y a pas de quoi s'inquiter, mam'selle. Les Grabeause l'auront
retenu; c'est l'poque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit l
pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de
collier, quoi!

--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les
larmes me viennent aux yeux malgr moi. J'ai l'ide qu'il nous arrivera
quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais
tre morte.

--Sainte Vierge! que dites-vous? s'cria la vieille servante en faisant
un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme , mam'selle; vous allez
offenser Dieu.

--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours
sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!

--Comment, huit jours? Il a dn ici ce matin, le bourgeois. Votre
mmoire dmnage, mam'selle;  cette preuve qu'il vous a port un joli
chle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est l, sur cette chaise.

--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.

--Et de qui donc?

--Tu sais bien! De qui pourrait-ce tre? C'est de lui.

--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant
un ton presque svre. Je croyais que c'tait rompu.

--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je
souffre!

En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse
profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard
tait fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contract qui
touchait  l'garement. La vieille servante se sentit dsarme par cette
crise:

Mam'selle, dit-elle  sa matresse; ne vous mettez donc pas dans ces
tats-l! Vrai, vous me fendez le coeur. Avez piti de votre pauvre
Marguerite qui vous a nourrie, leve et ne vous a pas quitte depuis
seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.

--Tu crois, rpliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu
crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!

Un torrent de larmes s'chappa de ses yeux et procura quelque
soulagement  cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus
calme, elle ajouta:

coutez, mam'selle; rien n'est plus ais que de tromper une pauvre
vieille femme qui a son march  faire, une maison  tenir en tat, de
mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous tes votre matresse
absolue;  seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas tre l.
Dam! le pauvre cher homme! son mtier est de battre les grandes routes;
faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais
pourquoi? Parce qu'il est en tourne pour les Grabeause. S'il restait 
surveiller sa maison, adieu le mtier, adieu les profits! La misre
entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie,
plus de chles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu  peu
comme  est venu. Et la misre, si vous saviez comme c'est triste!

--Bah! quand le coeur est heureux!

--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas pass comme nous
autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y rsiste. C'est pour vous
dire qu'il faut bnir ce bon M. Potard  toute heure de votre vie. Et
penser que nous lui prparons du chagrin,  ce pauvre cher homme! Dieu!
s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien 
craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut tre juste, je l'aurais bien
mrit.

--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit
Jenny, dont la pense suivait une autre direction que celle de la
vieille servante.

--Allons, voil que sa marotte la reprend.

--J'ai regard de tous les cts, Marguerite; sur la place, dans la rue,
 la croise de son petit logement de derrire; personne, personne! Huit
jours ainsi, quelle agonie!

Les deux femmes en taient l de leur entretien quand un bruit soudain
et trange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait
des pas rapides rsonner sur les marches de l'escalier, comme si
plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante tait
entrecoupe d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas
jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, aprs quelques minutes de
ce mange, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette
retentit  la porte.

Sainte Vierge! s'cria Marguerite, qui peut sonner ainsi?

--Ouvrez donc, dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un nergique
juron.

Marguerite reconnut son matre, et obit. Le pre Potard se prcipita
chez lui avec l'imptuosit d'un ouragan, et alla se jeter, hors
d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle  manger. Toute
sa personne respirait le plus beau dsordre: chacun de ses cheveux, plus
hrisss que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le noeud
de sa cravate avait excut un mouvement de conversion, et ne se
prsentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cd  un
effort trop brusque, et les pans de la redingote taient bouleverss
comme par un coup de vent. tendu sur son fauteuil, le troubadour ne
semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage
avec un foulard.

Ouf! dit-il enfin... En voil un qui a voulu me faire gagner le
souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que
le pied m'ait gliss... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand
les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus
rgulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un
malfaiteur.

--Un malfaiteur! s'crirent  la fois les deux femmes.

--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de
n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.

Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le pre Potard reprit:

Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant
l'alle de la maison, je vis se glisser  mes cts une espce d'ombre
qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y
prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui
regagne son appartement. Au premier tage, mme manoeuvre: au moment o
je tourne la rampe, le sylphe s'chappe et monte un tage plus haut; au
second, au troisime, au quatrime, mme crmonie. Alors, je me ravise
et rflchis: Cet homme, pensai-je en moi-mme, doit exercer quelque
industrie non autorise par les lois; il prend chasse jusqu' ce que je
me sois remis quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est
bien, opposons stratgie  stratgie. Au lieu de monter, alors que
fais-je? Je me livre  une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et
puis je m'achemine vers notre sixime  pas de loup. Arriv  mi-chemin,
j'aperois, dans une chambre situe sur le derrire, une lumire qui se
dplace vivement.

--De quel ct? dit Jenny, interrompant le pre Potard avec une vivacit
inquite.

--L, sur la cour, ma petite, vis--vis de notre cuisine. Mais
laisse-moi achever, la lumire s'teint, et je m'efface de nouveau.
Alors, je vois dboucher nom drle sur notre palier; il avait
probablement un paquet de fausses clefs  la main, car je l'entends
ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens
plus; je me prcipite sur lui afin de le livrer  la police; mais mon
gaillard se met  jouer des jambes avec une supriorit  laquelle je
suis forc de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'loigne par
une pousse, et descend les escaliers huit  huit. De malfaiteur doit
tre de premire force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie,
on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a gliss
entre les doigts. Mais c'est gal, je le repincerai; il n'a qu' bien se
tenir.

Pendant que le pre Potard poursuivait le rcit de son aventure, la
jeune fille semblait en proie  une motion que trahissait le jeu de sa
physionomie. Le dnoment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:

C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.

--Non, saprelotte, j'ai mon ide; ou ne fait pas aller le pre Potard.
Aprs le souper, j'irai chez le commissaire.

On se mit  table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se
chargeait ordinairement de l'gayer, obissait malgr lui  une certaine
proccupation, et Jenny tait retombe dans sa mlancolie habituelle. La
vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard
se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se
disposa  sortir.

O allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxit.

--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai.
Mon drle n'en aura pas le dernier mot.

Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout
et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans
une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure
s'coula ainsi, et dj Potard dsesprait de prendre sa revanche, quand
des pas mesurs rsonnrent dans l'alle de la maison. C'tait la marche
d'un homme qui prenait videmment quelques prcautions et amortissait 
dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annona au
troubadour que c'tait l son ennemi; il retint son haleine et prta une
attention profonde. Le son rgulier des pas se rapprochait toujours, et
l'inconnu s'arrta au sixime tage, prcisment devant la porte de
Potard. Dj mme il se penchait vers la serrure, quand une main
terrible le saisit au collet en mme temps qu'une voix de stentor
retentissait  son oreille.

Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne
m'chapperas pas cette fois! ah! sclrat! ah! pendard! nous allons
enfin savoir qui tu es.

En mme temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu 
l'aide d'une vigoureuse treinte, il le poussait dans son appartement.

(La suite  un prochain numro.)



La Semaine sainte  Rome.

C'est le dimanche des Rameaux que commencent, dans la mtropole du monde
chrtien ces crmonies fameuses de la semaine sainte qui y attirent un
si grand nombre d'trangers et qui ont d se clbrer cette semaine
mme, telles que nous avons eu le bonheur de les voir il y a deux ans,
telles que nous allons essayer de les dcrire; car depuis des sicles
elles n'ont subi aucun changement important.

L'glise prend le deuil le matin du _dimanche des Rameaux_: les autels,
les croix, les nuages sont recouverts de voiles violets; les clbrants
portent des vtements de mme couleur. Ce deuil se prolonge jusqu'au
_Gloria in excelsis_ de la messe du samedi saint.

La premire de toutes les crmonies de la semaine sainte est celle de
la bndiction et de la distribution des palmes, faites par le pape  la
chapelle Sixtine ou  Saint-Pierre.

Lorsque Sixte V leva sur la place de Saint-Pierre l'oblisque qui la
dcore, il dfendit expressment  qui que ce ft de dire un mot sous
peine de mort, de peur que les exclamations de la foule ne troublassent
les ingnieurs ou n'empchassent les ordres des chefs d'arriver
jusqu'aux ouvriers. Cependant,  un certain moment, les cordes se
relchent, elles s'tirent, elles vont se rompre, et l'oblisque, en
tombant, va se briser sur le pav. De l'eau sur les cordes, s'crie
une voix dans la foule; et cette heureuse ide, donne par un jeune
marin, est un trait de lumire; les cordes sont mouilles, elles se
raffermissent, et l'oblisque est assis pour des sicles sur sa base de
granit.

Ce marin s'appelait Bresca; il tait de San-Rmo (tats sardes).--Le
pape, l'ayant fait appeler, lui demanda quelle rcompense il voulait:
Je ne dsire, rpond il Bresca, que le droit de fournir seul des palmes
 la ville de Rome le jour des Rameaux. Depuis ce temps, lui et ses
descendants ont toujours gard ce privilge. Pie VII confra de plus 
perptuit le grade de capitaine de marine au chef de la famille Bresca,
et remplaa par une rente annuelle de 120 cus romains (642 fr.) le
droit qu'ils avaient de faire entrer  Rome des bateaux de marchandises
affranchies de tout tribut, ce qui avait fini par entraner des abus
sans nombre.

Le dimanche des Rameaux,  vingt et une heures et demie, le grand
pnitencier se rend  son tribunal de pnitence,  Saint-Jean de Latran.
Assis sans chape, et coiff du bonnet carr de cardinal, il tient une
longue baguette dont il frappe lgrement sur la tte, d'abord les
prlats, puis les assistants accourus pour gagner l'indulgence de cent
jours accorde  cet acte d'humilit. Si personne ne se prsente ensuite
 son confessionnal, il se retire en remerciant les prlats qui l'ont
suivi... Le mercredi saint, la mme crmonie a lieu 
Sainte-Marie-Majeure; le jeudi saint,  Saint-Pierre.

Le lundi et le mardi saints ressemblent  Rome, comme partout ailleurs,
aux autres jours de l'anne; seulement les glises sont plus
frquentes.

[Illustration: Bndiction du pape le jeudi saint.]

Les grandes crmonies ne commencent donc que le mercredi saint aux
_Cendres_, qui se chantent  la chapelle Sixtine,  vingt-deux heures,
deux heures avant le coucher du soleil. Ce jour-l, le pape porte la
chape de drap d'or rouge et la mitre d'argent; les, cardinaux sont en
soutanes et en chapes violettes. Pendant le Benedictus, on teint
successivement douze des treize cierges allums sur l'autel; et on place
le treizime derrire l'autel, en commmoration de la dfection des
douze aptres et de la fidlit de la Vierge. On chante ensuite le
_Miserere_, qui est suivi de l'oraison dont les premiers mots sont
_Respice, qu sumus_. Le clbrant, toujours  genoux et la tte
dcouverte, de mme que les ministres, rcite tout haut cette prire
jusqu'au _qui tecum_, etc. Alors il baisse entirement la voix.

A peine la prire est-elle acheve qu'on entend, dit un ancien auteur,
le bruit des baguettes qui frappent sur les siges et sur les bancs,
pour figurer l'ensevelissement du Seigneur. Souvent les poings se
mettent de la partie; les enfants augmentent le carillon; et le peuple,
dont la dvotion est presque toujours oppose aux lumires de bon sens,
prend assez de got  ce bruit pour ne pas le finir sitt. Un acolyte
l'arrte, en montrant le cierge qu'il avait cach sous l'autel. C'est le
signal du silence.

Cdons un moment la parole  un crivain contemporain (1) qui nous fera
le rcit d'un pisode curieux des crmonies du jeudi saint dans lequel
il a jou un rle.

[Note 1: _Rome et l'Italie mridionale_; promenades et plerinages; par
M. de. Sivry. 1 vol. in-8 orn de 16 belles gravures sur acier. Paris,
1844. Belin-Leprieur.]

Le jeudi saint, au matin, dit M. de Sivry, je me prsentai 
Saint-Marcel au Corso, glise btie sur l'emplacement de la maison d'une
pieuse dame romaine, nomme Lucine, prs du temple d'isis Exorata.
C'tait ma paroisse  Rome, et je tenais  y remplir le devoir pascal.
J'y communiai sans messe, comme c'est assez l'usage en Italie;
d'ailleurs il n'y a, le jeudi saint, qu'une seule messe, c'est la messe
chante qui se dit vers dix heures.

Si je n'avais pas t prvenu d'avance, j'aurais t fort surpris de
voir, aprs ma communion, un sacristain dposer auprs de moi, sur la
balustrade o j'tais agenouill, un petit billet imprim ainsi conu:

        _Inceni quem diligit anima mea,
        tenui eum, nec dimittam._
        (Cant. Cant., cap. III, v. 4.)
        Commun. Rom Paschatis tempore,
        in Ven. Ecclesia Parochiali S. Marcelli.
        Ann. Domini 1844.
        _Fr. Philippus Mareschi, parachus._

        J'ai trouv celui que mon coeur aime, je l'ai saisi,
        et je ne le laisserai point s'chapper.
        (Cant. des Cant., ch. III, v. 4.)
        Communi  Rome, au temps de Pques, dans la
        vnrable glise de Saint-Marcel.
        L'an du Seigneur 1844.
        F. Philippe Mareschi, cur.

[Illustration: SS. Grgoire XVI, le pape actuel.]

Or, voici l'utilit de, ces billets. A Rome, o le pouvoir civil et la
religion se prtent un mutuel secours, il n'est pas rare de voir les
peines ecclsiastiques appliques souvent comme peines de police, et par
contre coup la force publique venir au secours du prtre qui ne peut
parvenir  convaincre ses ouailles par l'ascendant de sa parole. Si
l'excommunication frappe le gendarme qui ne fait pas bien son devoir,
qui, par exemple, arrterait un brigand dans un lieu d'asile, la prison
menace de ses chtiments corporels celui qui, sans empchement lgitime
et authentique, laisserait s'couler les ftes de Pques sans satisfaire
au commandement de l'glise. Voici  ce sujet comment les choses se
passent: quelques jours avant le temps pascal, les curs s'en vont dans
chacune des maisons particulires qui sont sous leur juridiction, pour
avertir leurs paroissiens que le grand jour approche, et pour inscrire
sur un registre les noms de quiconque est en ge de communier. Cet avis
donn, et cette formalit remplie, chacun se conduit comme il l'entend;
mais une ou deux semaines aprs la quinzaine de Pques, les mmes curs
repassent dans les mmes maisons et se font donner les billets de
communion de tous ceux dont ils ont enregistr les noms. Alors malheur 
qui n'a pas le sien (2)! il subit d'abord une vigoureuse rprimande, et
son nom est affich aux portes de l'glise. A partir de ce moment, il
est trait par ses amis et ses proches comme un excommuni; chacun
refuse de partager avec lui le feu et l'eau; et si un employ du
gouvernement se rendait coupable de cette faute, il serait immdiatement
destitu. Cependant on lui laisse quelques semaines pour rparer sa
faute. Si, aprs ce temps, il n'a point accompli le prcepte, on
l'emmne en prison, o il est loign de toutes les occasions du pch,
et peut mditer  son aise sur la ncessit de rentrer en grce avec
l'glise. Ensuite on le conduit dans la maison des Exercices spirituels,
o des prtres zls l'exhortent, le prchent, le catchisent, et il
n'en sort enfin que bien et dment confess et communi.

[Note 2: Quoique ce billet ne soit pas nominal, le mme ne peut servir 
plusieurs, parce qu'il faut que chacun reprsente et comme le sien
propre, et que d'ailleurs il y a peine d'excommunication pour celui qui
ferait la fraude  cet gard.]

Cependant la messe est termine, la foule des fidles accourue pour
l'entendre sort en dsordre des glises et se prcipite ple-mle du
ct de la place Saint-Pierre! Un seul cri s'chappe de toutes les
bouches: La bndiction! la bndiction! Dj les soldats du pape,
cavalerie et infanterie, sont rangs en bataille sur la place; au-dessus
de la colonnade servant d'avenue  Saint-Pierre, se pressent les
trangers curieux ou les Romains qui ont obtenu des entres de faveur.
Le peuple s'entasse agenouill sur les marches de la basilique. Le bruit
et le dsordre augmentent avec la foule. Tout  coup un silence profond
succde  ce tumulte; un murmure, une acclamation, un mouvement gnral
annoncent que le pape approche. Port sur son trne de velours par douze
palefreniers vtus de rouge, plac sous un dais magnifique, entour des
cardinaux la mitre en tte, prcd des vques et des prlats mitrs,
escort des suisses et de ses gardes nobles en grande tenue, le
souverain pontife traverse lentement la ville immense qui s'tend
au-dessus du vestibule de la basilique, et s'avance ainsi jusqu'au bord
de la fentre vaste, cintre, ouverte au milieu de la faade et appele
la loge de la bndiction. L, toujours assis, la tiare en tte, il lit
 haute voix la formule d'absoute qui prcde la bndiction; puis se
levant et tendant les bras au ciel, il rpand avec profusion sur la
ville et sur le monde, _urbi et orbi_, les trsors de la grce divine.
_Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus_. A
ces mots le canon tonne au chteau Saint-Ange, les trompettes, les
tambours, les cloches clatent  la fois, et par mille voix de la foule
immobile et agenouille s'lve vers le Seigneur, dit un voyageur,
l'_amen_ universel du monde.

Autrefois, avant de donner bndiction _urbi et orbi_, le pape
excommuniait solennellement les hrtiques et les impnitents.
L'excommunication du jeudi saint tait appele vulgairement la
publication de la bulle _in cna Domini._ Le sous-diacre, qui tait  la
gauche de Sa Saintet, faisait, enfin, la lecture de la bulle; le
diacre, plac  sa droite, la lisait ensuite en italien. Alors on
allumait des cierges, et chacun prenait le sien. L'excommunication
publie et les morceaux de la bulle jets au vent, le saint-pre et les
cardinaux teignaient leurs cierges et les jetaient sur le peuple. Cette
crmonie ne se pratique plus aujourd'hui.

La bndiction donne, Sa Saintet jette au peuple, non pas des
indulgences, comme le dit tort M. Simond, mais la bulle que deux
cardinaux-diacres eut lue en latin et en italien, et qui accorde une
indulgence plnire aux assistants.

Ces crmonies sont suivies lavement des pieds et de cne, o le pape en
personne lave les pieds des treize plerins ou aptres, et les sert
suite  table.

Le soir du jeudi saint on chante encore le _Miserere_ dans chapelle
Sixtine. Pendant l'office des tnbres, le trne du pape est dgarni et
sans baldaquin; les voiles de la croix de l'autel sont noirs, les
cierges sont de cire jaune. Ds que la nuit arrive, l'intrieur la
basilique de Saint Pierre est clair par une grande croix en lames de
cuivre, de dix mtres environ, brillante de cent vingt-six lumires, et
suspendue en l'air au-devant du grand autel. Depuis le jeudi midi
jusqu'au _Gloria in excelsis_ de la messe samedi saint, Rome tout
entire parat plonge dans une profonde affliction. Les cloches se
taisent, mme pour sonner les heures aux horloges publiques; ce sont des
enfants qui vont l'annoncer dans les rues avec une espce de crcelle.
Il n'y a plus d'eau bnite dans les glises, plus de cierges blancs sur
les autels, plus d'encens, on ne fait plus signe de la croix, le pape ne
donne plus bndiction; les tambours dtendus rendent un bruit sourd et
lugubre.

Le vendredi saint, dans la matine, le pape, les cardinaux, les vques
et les prlats adorent la croix  la chapelle Sixtine. Pendant cette
crmonie, on chante l'_Improperium_ de Palestrina, et l'hymne _pange_,
si prcieuse dans l'histoire de la musique; car c'est le seul morceau
qui nous reste du plain chant rythmique des anciens... Le soir, aux
tnbres, on chante,  la chapelle Sixtine, le clbre _Miserere_
d'Allegri. Il faut aller  Rome exprs pour entendre,  genoux, cette
musique divine; le pape, revtu de ses habits ordinaires, suivi sacr
collge et escort des gardes nobles des Suisses, descend dans la
basilique de Saint-Pierre pour y vnrer les reliques de la croix, de la
lance et du saint suaire (santo vollo), que les chanoines exposent  la
pit des fidles, du haut d'une tribune pratique dans l'un des gros
piliers du choeur. Le pape est  son prie-Dieu,  l'extrmit de la grande
nef, devant la croix illumine suspendue, comme la veille, au-dessus de
la Confession de saint Pierre; on teint alors toutes les autres
lumires, mme les cent lampes de la Confession, qui restent allumes
pendant le reste de l'anne; derrire le pape, mais  quelque distance,
les cardinaux sont agenouills devant des bancs de bois; lorsque le
saint-pre et le sacr collge ont quitt l'glise, elle se change en un
lieu de promenade, o la foule circule en tous sens, surtout pour y
admirer les divers effets de lumire produits par la grande-croix
illumine.

[Illustration: Le pape  la loge de la bndiction.]

[Illustration: Ptards tirs par le peuple, le samedi saint.]

La nuit du vendredi saint, les boutiques de viandes sales et de porc
frais, dont les talages annoncent la fin prochaine du carme, sont
mieux claires que de coutume; des guirlandes de feuillages,
entrelaces de rubans garnis de bandes de clinquant d'or, en ornent la
devanture et l'intrieur; enfin la petite _madona_ porte dj la parure
des grandes ftes.

Le samedi saint, deux crmonies importantes ont lieu aux deux
extrmits de la ville, le baptme et la confirmation des nouveaux
convertis  Saint-Jean-de-Latran, et la messe du pape Marcel  la
chapelle Sixtine. Cette messe, chef-d'oeuvre de Palestrina, ne se chante
que ce jour-l dans toute l'anne; elle est  six voix et produit un
effet extraordinaire. Le samedi saint, comme le jeudi, on ne dit pas
d'autres messes que la grand'messe, et encore, seulement dans les
glises paroissiales. Au _Gloria in excelsis_, les cloches, muettes
depuis trois jours, sonnent  toute vole, les canons du chteau
Saint-Ange mlent leurs explosions retentissantes au bruit soudain qui
clate au mme instant dans toutes les rues. Le long des maisons, les
laquais et les gens du peuple rangent des vases de terre, des cruches,
des marmites hors d'tat de servir et que l'on rserve pour ce jour-l;
sous la poterie renverse ils placent des marrons de poudre qui la fait
voler en clats;  ces dtonations rpondent les cris de joie de la
foule, et des coups de fusil tirs des fentres.

Dans la journe du samedi saint, on fait bnir dans chaque famille, dit
M. de Sivry, le djeuner de Pques, qui se compose invariablement d'une
soupe aux oeufs, qu'on ne mange gure qu'en cette occasion, d'un gteau
compos d'une pte trs-paisse au beurre et au fromage, gteau norme
sur lequel toute la maison peut vivre pendant huit jours, et d'un
chevreau rti en souvenir de l'agneau pascal.

Le cur de la paroisse vient exprs dans chaque maison faire cette
bndiction,  laquelle sont appliques des indulgences. Les humains
sont tellement attachs  cette pratique, que les pauvres, s'en vont
demander  la porte des monastres de quoi prparer ce djeuner: ils
s'adressent de prfrence aux capucins, qui leur donnent des oeufs, un
morceau d'agneau et de _salame_ (saucisson) avec deux ou trois verres de
vin.

Ce jour-l encore, on lave toutes les maisons de haut en bas; il semble
qu'on laisse, comme Jsus, toute la dpouille du vieil homme pour
renatre  une vie nouvelle.

La crmonie la plus imposante du jour de _Pques_  Rome est la messe
de Saint-Pierre, clbre par le pape au grand autel de la Confession.
S. S. arrive  travers la vnrable basilique, envelopp de la chape
pontificale, couronn de la triple couronne, et port sur son trne au
milieu du silence et de l'avide curiosit de la foule. Un grand nombre
de cardinaux, vtus de chapes, de chasubles ou de dalmatiques de drap
d'argent brod d'or; les patriarches trangers, toute la prlature
romaine et les hauts dignitaires civils, le snateur, le conservateur,
la garde noble en uniforme, le prsident, et l'auguste cortge arrivent
ainsi jusqu' la tribune, environns de toute la pompe du culte
catholique.

Aprs la messe, S. S. donne, comme le jeudi saint, la bndiction
pontificale sur le grand balcon de la basilique.

Empruntons maintenant  un autre crivain la description de la dernire
crmonie de la semaine sainte.

Les curieux furent ensuite dner en hte, dit M. Simond, et se prparer
pour l'illumination et le feu d'artifice qui terminent la semaine
sainte. A la nuit, tombante, toute la faade de Saint-Pierre se trouva
couverte de voltigeurs suspendus  des cordes, qu'on voyait passer comme
des oiseaux, d'un chapiteau de colonne  l'autre, monter et descendre en
tous sens, courir le long des corniches, grimper par les cts saillants
de la coupole et par la lanterne jusque sur la boule dore, se mettre
enfin  cheval sur la croix qui termine l'difice. Un assure que ces
hommes entendent la messe, se confessent et reoivent l'absolution,
enfin mettent leur conscience en rgle avant de commencer une opration
qui prsente de si grands dangers. Toute la faade de Saint-Pierre et
toute la colonnade qui y aboutit brilla bientt de la douce lumire de
cinquante mille lanternes de papier; mais, en moins d'une heure et  un
certain signal, l'difice entier parut tout  coup en flammes, au moyen
d'un trs-grand nombre de vases pleins de copeaux et de trbenthine, et
distribus sur toutes les parties de l'difice, auxquels on met le feu
simultanment; l'effet en est prodigieux, mais de courte dure. Ce coup
de thtre tait  peine fini, que la foule s'est porte sur le pont du
chteau Saint-Ange, afin d'occuper le quai de l'autre ct du Tibre; et
ce ne fut pas sans difficult que nous atteignmes la maison o nous
avions des fentres. Rien de comparable certainement ne s'tait jamais
offert  nos regards. On ne saurait dcrire la varit, la force,
l'tendue et la dure du feu qui enveloppait le chteau Saint-Ange, et
s'lanait  une hauteur prodigieuse; l'artillerie du chteau tonnait
sans cesse au milieu de ces torrents de flammes, et le Tibre lui-mme
semblait rouler du feu. Aprs que tout fut fini, on revit Saint-Pierre,
oubli momentanment, paratre, au sein de la nuit obscure, comme une
constellation nouvelle  son lever.

Le pape actuel, S. S. Grgoire XVI, achve aujourd'hui sa
soixante-dix-neuvime anne; il est n le 18 septembre 1705,  Belline,
dans l'tat vnitien. Entr, ds sa jeunesse, chez les bndictins
camaldules; il s'y distingua par ses talents et par sa pit. Sa
_Dissertation sur le triomphe du Saint-Sige et de l'glise, ou les
Novateurs battus par leurs propres armes_, obtint surtout un grand
succs. En 1800, Pie VII le nomma membre de l'_Acadmie de la religion
catholique_, qu'il avait fonde. A dater de cette poque, le P. Maur
Cappellari (tel tait son nom de famille) publia presque chaque anne un
Mmoire, qui attira l'attention de l'glise. Lors de l'enlvement de Pie
VII, il se retira  Saint-Michel de Murano, dans l'tat vnitien; et, en
1814, s'tant rendu  Padoue, il y apprit la dlivrance du souverain
pontife. Cet vnement bien heureux, dit un de ses biographes, lui
inspira un nouvel crit sur le _concours extraordinaire de tant de
prodiges considrs comme motifs de foi._ Quelque temps aprs il revint
 Rome, o il fut successivement nomm abb procureur gnral,
consulteur de l'inquisition, de la propagande et des affaires
ecclsiastiques, examinateur des candidats aux vchs, consulteur de la
correction des livres de l'glise orientale, vicaire gnral des
camaldules, et enfin prfet de la propagande. Dans la nuit du 30
novembre au 1er dcembre 1830, mourut Pie VII, aprs vingt mois de
pontificat. Le 2 fvrier 1831, le cardinal Maur Cappellari fut lu pour
le remplacer, et prit le nom de Grgoire XVI. Il ne nous appartient pas
de faire dans ce journal l'histoire des treize annes de son pontificat.
Nous terminerons cette courte notice biographique par l'anecdote
suivante, emprunte  M. de Geramb: Celui dont le chef auguste est
ceint de la triple couronne de Benoit XII, et dont l'autorit s'tend
sur toutes les nations, couche  ct d'un lit magnifique sur une pauvre
couchette o il n'y a qu'une paillasse; sa vie est celle d'un
gentilhomme peu fortun. On raconte que, quand il fut nomm pape, son
matre d'htel tant venu lut demander de quelle manire il voulait que
sa table ft servie; Crois-tu, lui dit-il, que mon estomac soit
chang? Ajoutons, toutefois, ce que M. de Geramb a oubli de nous
apprendre, c'est que S. S. Grgoire XVI est de tous les chrtiens celui
qui fait le mieux le caf.



Questions actuelles.--Rforme des Prisons.

PROBLME A RSOUDRE

Une socit tant donne o la fortune et les jouissances qu'elle
procure sont le but, le rve, la religion de la plupart des hommes, o
l'ducation morale n'est pas encore le droit de tous, o le travail
lui-mme n'est pas toujours assur aux travailleurs, o la vie est une
course au clocher dont le prix appartient souvent au plus habile et
rarement au plus honnte; en un mot, dans une socit qui dveloppe tous
les apptits sensuels, le got du luxe, l'amour de l'oisivet, et o
rien n'est organis pour assurer aux populations, en change de leurs
travaux, un minimum de bien-tre matriel et moral; dans une socit
semblable, trouver le moyen, non de faire que chaque Tantale ait un
fruit pour sa faim et une goutte d'eau pour sa soif, mais que chaque
coupable soit emprisonn de faon qu'en rentrant dans le monde il se
contente de peu ou de rien, et ne soit plus tent de porter sa main vers
les fruits dfendus incessamment offerts  sa convoitise. Telle est,
dans toute sa vrit et dpouille de tout prestige et de tout ornement
philanthropique, la question difficile que les nations de l'Amrique et
de l'Europe se sont pose depuis un demi-sicle, et qu'elles sont loin
encore d'avoir rsolue. La difficult est grande en effet, et d'autant
plus grande, qu'on n'ose pas ou qu'on ne peut pas attaquer le mal  sa
source, en combattre les causes. Tant qu'il en sera ainsi, on diminuera
les effets du mal peut-tre, mais on ne le gurira pas, et les socits
impuissantes se condamneront elles-mmes  l'un de ces tourments que
l'antiquit a symboliss dans le rocher de Sisyphe ou le tonneau des
Danades.

On ne se demande pas srieusement quelles modifications, quelles
rformes il conviendrait de faire subir  l'tat social pour qu'il
produist moins de dsordres; mais ces dsordres tant produits, la
socit en ayant dcouvert et saisi les auteurs, on se demande comment
on parviendra  moraliser les ennemis de la chose publique et des
intrts privs,  leur inspirer des gots honntes, le respect de la
proprit, l'amour du travail, pour je Jour o ils rentreront dans la
socit.

Htons-nous de le dire: tant qu'il sera pos dans ces termes, ce
problme sera presque insoluble. Dans un pays o le nombre total des
accuss et des prvenus, qui tait en 1827 de 65,226 s'est lev
progressivement jusqu'en 1840 au chiffre de 98,336, on ne peut
considrer comme le plus puissant remde  cette dmoralisation
croissante, le mode d'emprisonnement des coupables.

Il faut du reste rendre  nos lgislateurs cette justice, qu'ils ne se
dissimulent ni la gravit du mal, ni l'insuffisance du remde qu'ils
proposent. Ce serait envisager une si grande question d'une manire
bien troite, dit M. de Tocqueville, rapporteur de la commission charge
d'examiner le projet de loi sur les prisons (3), que de prtendre qu'un
si considrable accroissement des crimes n'est d qu'au mauvais tat des
prisons. La commission n'est pas tombe dans cette erreur. Elle sait que
le dveloppement plus ou moins rapide de l'industrie et de la richesse
mobilire, les lois pnales, l'tat des moeurs et surtout
l'affermissement ou la dcadence des croyances religieuses, sont les
principales causes auxquelles il faut toujours recourir pour expliquer
la diminution ou l'augmentation des crimes chez un peuple. Il ne faut
donc pas attribuer _uniquement_, ni mme _principalement_  l'tat de
nos prisons l'accroissement du nombre des criminels parmi nous. Cela
est vident, cela frappe tous les yeux; et le gouvernement qui constate
lui-mme, par ses documents et ses relevs officiels, la profondeur du
mal, se borne cependant  proposer comme remde, l'amlioration de
l'tat actuel des prisons qui n'est ni la cause _unique_, ni mme la
cause _principale_ de l'accroissement du nombre des criminels parmi
nous.

[Note 3: Sance du 5 juin 1843.]

Mais alors pourquoi ne pas rechercher cette cause unique et principale?
pourquoi ne pas porter votre scalpel l o est le sige de la maladie?
Pourquoi? La rponse pourrait tre longue et trop vive.

Restons dans les faits. Un fait officiel peut suffire  prouver que
quand les masses se passionnent pour quelque grande chose, les natures
perverties subissent elles-mmes cette heureuse influence, et
s'abstiennent du mal pour participer au bien.

Le nombre des accuss et prvenus qui, ainsi que nous l'avons dit tait
en 1827 de 65,220, s'tait lev en 1829 au chiffre de 69,350.

1830 arrive avec ses agitations, ses passions politiques, anne
exceptionnelle dit M. de Tocqueville, anne glorieuse, ajoutons-nous.
Qu'arrive-t-il? Dans ce conflit universel, dans ce bouleversement, dans
cette rvolution qui ferme les ateliers et jette le peuple sur la place
publique, sans doute la proprit va recevoir de plus nombreuses
atteintes, les crimes et les dlits vont se multiplier? Non; une grande
passion enthousiasme ce peuple, il lutte, et ce n'est pas pour ses
droits, il n'en a pas; pour ses biens: il est pauvre; mais pour les
biens et les droits de la bourgeoisie, et sous l'influence de cette
passion gnreuse, les mauvais instincts sont comprims, Paris voit 
ses barricades des hommes qu'en d'autres temps la misre eut peut-tre
pousss en Cour d'assises, et le chiffre de 1820, 69,350, descend en
1830  celui de 62,544. Dix ans plus tard, en 1840, il s'levait 
98,336.

Ce fait est significatif, et nous le proposons comme sujet de mditation
aux hommes que proccupe d'une faon absolue la question de la rforme
pnitentiaire.

En rsum, nous ne nions pas l'importance de l'amlioration que l'on
propose de faire subir  notre systme pnitentiaire; elle est
certainement, parmi les choses immdiatement possibles, la plus
praticable et la plus facile. Mais par cela seul que, suivant
l'expression de M. de Tocqueville, l'tat des prisons n'est pas la cause
unique, ni mme la cause principale du dsordre profond que signalent
les documents officiels, il convenait de rechercher cette cause unique
et principale. C'tait le plus press, c'tait ce qui devait attirer
toute la sollicitude des hommes d'tat; ce n'tait pas trop pour cela
que de faire un appel  toutes les lumires de la religion et de la
science moderne; mais on n'est pas all au plus press, ou est all au
plus facile.

Le problme de la rforme pnitentiaire embrasse les plus grandes
rformes sociales. Nous ne nous dissimulons pas l'immense difficult des
moyens que l'on a indiqus jusqu'ici, maison nous accordera que si les
gouvernements ne devaient entreprendre que des choses faciles, la
science politique ne constituerait plus le plus haut degr de
l'enseignement humain, et c'est peut-tre parce que depuis longtemps les
pouvoirs publics n'osent pas aborder la solution des difficults
sociales, que tant d'hommes mdiocres se croient appels  devenir des
hommes d'tat.

Nous avons tach d'agrandir la question et de lui restituer sa haute
importance sociale; mais il est vident que pour cela, nous avons d
sortir un moment du terrain pratique dans les limites duquel on a
restreint la rforme pnitentiaire; du moins nous avons conscience de
n'tre pas sorti des limites du possible, et ce qui parat utopie
aujourd'hui pourra tre ralis demain par une administration active,
intelligente et dvoue.

Htons-nous, toutefois, de rentrer dans le mouvement actuel, dans le
cercle des amliorations qui sont sur le point d'tre adoptes, et
tudions la question du point de vue actuellement pratique.

BUT PROPOS.--TAT DES PRISONS.--DIFFRENTS SYSTMES.

Jusqu'ici l'emprisonnement des criminels avait t, de la part de la
socit, surtout un acte de vindicte publique; la prison tait un enfer
avec ses divers degrs de supplice: le cachot, le secret, la gne, les
fers, la paille humide, le dfaut de nourriture. Les prisonniers vivant
en commun, dans un horrible dsordre, se livrant aux plus hideux excs,
se corrompaient mutuellement par leur contact, et s'encourageaient aux
vices les plus dtestables. Chaque prison tait une cole de crime, de
cynisme et d'effronterie, et aujourd'hui encore nos bagnes tmoignent de
l'tat barbare de notre vieux systme pnitentiaire. Les nations
tendent, depuis longtemps,  effacer de leurs codes et de leur sol ces
vestiges honteux de cruaut et de barbarie; mais les amliorations
s'oprent lentement, elles sont l'oeuvre des sicles. Il faut le croire,
car, en vrit, si les grands problmes sociaux devaient tous tre
abords, comme celui de la rforme pnitentiaire, aussi lentement et
aussi indirectement surtout, ce serait  dsesprer! de tout progrs, de
toute cration gnreuse et populaire.

Aujourd'hui, la socit veut que l'expiation qu'elle inflige ait le
double but de chtier et de moraliser; elle veut que la prison cesse
d'tre un lieu d'orgie, de corruption et de dbauche; elle veut en
faire, non un lieu de dlices, tant s'en faut! mais un asile de silence,
de solitude, de travail et de mditation. Cette pense est belle et
grande. Voyons quels sont les moyens de la raliser.

Deux systmes, essays tous deux en Amrique, sont en prsence: l'un,
connu sous le nom de systme d'_Auburn_, consiste  sparer les
prisonniers pendant la nuit, en les enfermant chacun dans une cellule,
et  les runir pendant le jour dans un atelier et pour un travail
commun, en leur imposant la loi du silence absolu.

Le second, connu sous le nom de systme de _Philadelphie_, consiste 
emprisonner le condamn pendant toute la dure de sa peine dans une
cellule, d'o il ne sort ni nuit ni jour, o il n'est jamais un contact
avec aucun prisonnier, et o il ne reoit d'autre visite que celle des
gardiens, du directeur, de l'aumnier, de l'instituteur, etc.

Le systme d'_Auburn_, qui compte aujourd'hui vingt-cinq ans
d'exprience, en runissant les prisonniers pendant le jour, a
l'avantage de ne pas enfermer l'homme vivant dans un tombeau, de ne pas
le priver de la vue de ses semblables. La loi du silence, qui l'empche
de communiquer avec les prisonniers, est un obstacle  la corruption, a
contribu  tendre et  maintenir les habitudes de rflexion et
d'obissance. Mais que d'inconvnients!

L'une des causes les plus frquentes de rcidive jusqu'ici pour les
rclusionnaires librs, est la rencontre d'un ancien compagnon
d'infortune, qui branle les rsolutions honntes, rveille les mauvais
penchants, menace, domine par la crainte d'une rvlation, et entrane
au crime l'homme qui tait le plus prs de s'en loigner pour toujours.
Que d'histoires touchantes ont t racontes  ce sujet! Vous
rappelez-vous celle-ci?

Un malheureux jeune homme, sorti de la maison centrale de Clairvaux, o
il venait d'expier un coupable entranement plutt qu'un crime, arrive 
Paris avec quelques conomies, et trouve sa vieille mre mourante de
misre et de chagrin. Une jeune fille,  qui le prisonnier avait t
fianc avant sa faute, tait seule auprs du chevet de la pauvre femme.
L'ouvrier prodigue ses soins  sa mre, et dpense son petit pcule; il
veut travailler, l'ouvrage manque; un atelier s'ouvre enfin, et, en
travaillant rudement pendant tout le jour et une partie de la nuit, le
pauvre jeune homme subvient aux besoins du pauvre mnage. L'espoir
ranime les forces de la vieille mre; elle revient  la vie, elle bnit
son fils et l'ange tutlaire qui l'a soigne. Au premier rayon du
bonheur, les doux projets d'union, les beaux rves d'amour reviennent
dans le coeur des jeunes gens; ils vivront pauvres et obscurs; le
mariage est arrt. Un dimanche, en sortant de la mairie du onzime
arrondissement, o il tait all faire publier les bans, notre amoureux
rencontra un des prisonniers qu'il avait connus  Clairvaux. Il se
trouble, il fuit; l'autre suit ses pas, et le rejoint sur le seuil de la
porte. Ple et fondant en larmes, l'ouvrier monte dans sa mansarde; les
caresses de son amie, les baisers de sa mre, ne peuvent le rendre 
lui-mme. Le lendemain il se prsente  l'atelier, le matre le repousse
brutalement, en lui disant qu'il ne veut pas de voleur chez lui. Plus de
travail! La misre arrive plus effrayante que jamais; on veut
l'entraner au crime, il rsiste, il rsiste sans cesse; n'a-t-il pas
deux anges qui veillent sur lui? La mre retombe malade et meurt;
l'ouvrier cherche partout de l'ouvrage, partout il est repouss avec
mpris. Fallait-il voler? fallait-il que sa fiance se prostitut? Un
jour ils sortent tous deux, souriant, l'oeil anim par la fivre; ils
vont, ils vont... et le lendemain on rapportait  la Morgue leurs deux
cadavres troitement lis ensemble.

Cet cueil de toutes les anciennes prisons se retrouve dans le systme
d'_Auburn_. Et puis, quelle cruaut dans cette loi rigoureuse du
silence, impose par la force  des hommes constamment placs les uns
auprs des autres! A quelle tentation ces malheureux sont incessamment
soumis! Les prisonniers doivent travailler les yeux baisss, et ne
correspondre entre eux de quelque manire que ce soit: un geste, un
regard, un instant de distraction, sont autant de crimes. Les gardiens,
chargs de surveiller les prisonniers et de faire observer la loi svre
de l'tablissement, sont arms d'un nerf de boeuf, et la moindre
infraction est instantanment punie d'un certain nombre de coups, que le
gardien applique suivant sa fantaisie et son humeur, sans qu'il ait
besoin d'en rfrer  une autorit suprieure  la sienne.

On comprend  quels rvoltants abus un pareil tat de choses doit donner
lieu. Les rapports officiels adresss  plusieurs reprises  la
lgislature de New-York, par diverses commissions charges de constater
l'tat du pnitencier d'_Auburn_, sont pleins de faits rvoltants. Un
condamn, nomm Beeman, fait un signe, il reoit huit coups de fouet; on
acquiert un instant aprs la conviction que le malheureux n'avait fait
un signe que pour avoir un outil dont il avait besoin. Un autre, nomm
Clark, parce qu'il ne sortait pas assez tt de sa cellule, est renvers
d'un coup de bton et foul aux pieds par le gardien. Une femme
enceinte, Rachel Welsh,  la suite d'un chtiment barbare que nous ne
pourrions dcrire ici, meurt peu de temps aprs dans les douleurs de
l'enfantement; et on appelle cela une rforme pnitentiaire!

Tel est le systme d'_Auburn_. Isolement pendant la nuit, travail en
commun pendant le jour, et en silence; rpression arbitraire et
immdiate de toute infraction par le nerf de boeuf du gardien.

Le systme de _Philadelphie_ est plus rationnel; il n'expose pas du
moins le condamn  une tentation continuelle. Ce systme consiste 
renfermer, nuit et jour, le prisonnier dans une cellule solitaire o
n'arrive aucun bruit du dehors, o le condamn ignore mme si d'autres
malheureux vivent sous le mme toit que lui, o il ne voit d'autre
visage que celui du gardien qui lui apporte du travail, celui de
l'inspecteur et de quelques autres personnages officiels. Des ouvertures
pratiques dans la cellule permettent aux regards du gardien d'y
pntrer  chaque instant sans que le prisonnier s'en doute.

Ce systme, pouss d'abord jusqu' ses dernires rigueurs, avait produit
des rsultats dplorables. La solitude absolue avait engendr la folie
et la mort. Aujourd'hui, les modifications apportes au rgime de
l'emprisonnement individuel ont loign d'aussi tristes effets. Le
dernier rapport du pnitencier de Philadelphie constate que la sant des
dtenus s'y tablit plutt qu'elle ne se dtriore. Dans la prison de
Glasgow, en cosse; dans celle de la Roquette,  Paris, o
emprisonnement individuel est en vigueur, l'tat sanitaire est
satisfaisant.

C'est donc  ce dernier systme que le gouvernement et la commission de
la chambre des dputs ont donn la prfrence.

Le plus important rsultat de l'emprisonnement cellulaire, sans
contredit, sera d'viter la corruption morale que les condamns se
communiquaient entre eux comme une gangrne et d'empcher toutes les
relations criminelles que le contact mutuel engendrait. Mais de deux
choses l'une: ou le condamn s'amendera et deviendra un citoyen honnte
et actif quand vous le rendrez  la socit, et pour cela il faudra que
votre sollicitude veille sur lui, que vous lui assuriez du travail,
toutes choses que vous ne faites pas pour l'ouvrier honnte, et qui, si
vous les eussiez faites plus tt pour le criminel, eussent peut-tre
empch dfaillir; ou il ne s'amendera pas, et la mort, lui paraissant
prfrable au supplice de l'isolement, de voleur il deviendra assassin.
Alors peut-tre la socit se sera oblige d'abolir la peine de mort,
mais la cause principale de l'accroissement des crimes n'en subsistera
pas moins, et c'est l qu'il faudra invitablement remonter un jour, car
c'est l qu'est la vraie rforme pnitentiaire.

PROJET DE LOI SUR LES PRISONS.

Le projet de loi nous promet une amlioration impatiemment attendue par
l'opinion publique: les bagnes seront supprims. Les frais de
construction et d'appropriation pour 17,000 cellules ncessaires au
service du nouveau rgime pnitentiaire, s'lveront  la somme norme
de 69,223,430 fr., c'est--dire qu'en moyenne la cellule de chaque
prisonnier cotera 2,750 fr. Qu'on se demande combien d'entre eux,
combien de pres de famille, avec le dixime de cette somme, eussent pu
tre arrachs au crime et devenir de bons citoyens! Sans doute, avec ces
69 millions, vous ferez une bonne oeuvre, nous l'esprons mais, encore
une fois pourquoi, puisque vous reconnaissez vous-mme que vous
n'attaquez ainsi ni la cause unique, ni la cause principale du mal,
pourquoi hsitez-vous, quand il s'agit d'employer les fonds de ceux des
dpartements et des communes,  des crations qui auraient pour objet de
remonter  cette cause, et de porter au dsordre que vous signalez
vous-mme un remde efficace? Chaque commune de France n'a pas encore un
desservant et son instituteur, et partout ces fonctionnaires
minemment utiles sont si faiblement rtribus qu'ils ont peine  vivre.
Les salles d'asile, les ouvroirs, sont un luxe des grandes villes; les
hpitaux ne suffisent pas  contenir nos malades indigents, vous n'avez
pas une cole professionnelle pour les enfants du peuple! Avez donc le
coeur de demander aux pouvoirs publics quelques millions aussi pour
commencer cette rforme positive, charitable, vraiment chrtienne, en
mme temps que vous demandez 69 millions pour une rforme ngative et
douteuse, et vous aurez fait vraiment alors oeuvre de philanthropie et
de bonne politique.

Entre autres amliorations introduites par le projet de loi, nos
signalerons celle-ci; la surveillance immdiate des prisons ou quartiers
affects aux femmes, sera exerce par des personnes de leur sexe. Les
prisons seront divises en trois catgories: maisons de travaux forcs,
maisons de rclusion, maisons d'emprisonnement. Un ministre appartenant
 l'un les cultes non catholiques sera attach au service de la maison
lorsque les besoins l'exigeront. Deux heures au moins par jour seront
rserves aux condamns pour l'cole, les visites et la lecture de
livres, dont une commission de surveillance dterminera le choix. Les
condamns gs de soixante-dix ans et ceux qui auront subi pendant douze
ans la peine le l'emprisonnement cellulaire, continueront  tre spars
pendant la nuit, mais ils travailleront en commun et en silence pendant
le jour. La bastonnade, en vigueur encore dans nos bagnes, sera
supprime; les punitions que le prpos en chef de chaque prison pourra
infliger sont celles-ci: la cellule obscure, la privation du travail, la
mise au pain et  l'eau, une retenue sur la part qui aurait t alloue
au condamn sur ses travaux.

Il y a, dans ce projet de loi, un mlange des deux systmes sur la
valeur duquel il est impossible de se prononcer; l'exprience seule
pourra dmontrer ses avantages et ses inconvnients. Mais s'il est vrai
que le plus grave reproche adress au systme d'_Auburn_ soit le contact
des condamns et la funeste influence qu'ils pourront exercer l'un sur
l'autre en rentrant dans le monde, pourquoi y exposer prcisment les
plus grands coupables? Si la loi du silence est si difficile  faire
observer, mme  l'aide des rpressions immdiates et corporelles, sur
quels moyens compte-t-on pour y soumettre des hommes, chez lesquels la
tentation de parler, la curiosit seront d'autant plus veilles, que
leur squestration aura t plus longue?

Mais ne faisons pas de probabilits, elles sont inutiles. Le projet de
loi adopte un systme d'emprisonnement tellement rigoureux, qu'il faut y
renoncer aprs douze ans de pratique. Pour appliquer ce systme, une
somme immense est demande. Nous ne voulons pas rechercher si, en
veillant chez les prisonniers les sentiments de l'honneur et du devoir;
si, en distribuant des mdailles de bonne conduite, comme le faisait M.
Marquet-Vapelot quand il dirigeait la prison centrale de Loos; si, en
passionnant les condamns pour le devoir, comme le fit M Elam-Lynds,
directeur du pnitencier d'_Auburn_, qui fait btir, sur les bords de
l'Hudson, la vaste prison de Sing-Sing par les prisonniers eux-mmes,
qui devaient y tre renfermes; si, par un systme de sociabilit enfin,
plutt que par un systme contraire, il et t possible de moraliser
les criminels; ce serait l, en tout cas, une chose fort difficile, et
on ne se soucie gure d'aborder de pareilles difficults. Mais le
systme du gouvernement et de la commission une fois adopt, nous
demandons si l'heure n'est pas venue de commencer en mme temps la
rforme pnitentiaire par les amliorations sociales, et si aprs s'tre
occup, tant bien que mal, de l'homme qui a failli, il ne faut pas
s'occuper enfin de celui qui est sur le point de faillir, il est beau
sans doute de s'efforcer de faire du criminel un honnte homme, mais il
serait mieux encore d'empcher l'homme encore honnte de devenir
criminel.



Nouvelles Recherches sur un petit Animal trs-curieux.

(2e article.--Voir tome III, page 43.)

Nous avons fait connatre que, de toutes les particularits de
l'histoire naturelle de l'hydre, celle qui a d'abord fix  juste titre
et plus spcialement l'attention de l'auteur de ces nouvelles
recherches, tait la reproduction de cet animal qui se fait
naturellement ou exprimentalement de trois manires, c'est--dire par
bourgeonnement, par division et par production de vritables oeufs. Les
corps reproducteurs de ce zoophyte sont donc, de mme que chez beaucoup
d'autres animaux infrieurs rapprochs des plantes, sont, disons-nous,
des bourgeons ou gemmes, des fragments ou boutures, et des oeufs
auxquels les physiologistes donnent actuellement le nom d'_ovules_, pour
des raisons trs-valables que nous devrons mentionner, en parlant
bientt des oeufs des hydres.

Nous avons dj constat que les bourgeons tudis  leur premire
apparition ne prsentent aucun indice d'un genre spcial distinct
analogue  l'utricule primordiale des vgtaux, ou au germe qu'on a
dcouvert dans ces derniers temps dans l'oeuf de la plupart des animaux
mme les plus levs et dans celui mme encore de l'espce humaine Nous
savons enfin que le bourgeon de l'hydre est, ds son origine premire,
un embryon form par une extension vitale du sac stomacal de la mre. Il
n'en est pas de mme  l'gard de l'un des plus petits fragments de cet
animal, susceptible de devenir un nouvel individu, puisque ce fragment,
si petit qu'il soit, mais encore reproductif, tant tout  fait spar
du corps de l'hydre mre, ne peut recevoir d'elle aucun suc nutritif
propre  favoriser son dveloppement. Le fragment ou cette bouture qui
se prsente, dit l'auteur, sous forme d'une sorte d'oeuf bouturaire,
diffre cependant d'un oeuf vritable, parce qu'il germe de suite,
tandis que la germination de l'oeuf n'a lieu qu' la fin de l'hiver et
au commencement du printemps. Aussi le fragment ou la bouture
trs-petite de l'hydre a-t-il t considr comme tant, ds le premier
jour mme, un vritable _embryon bouturaire_, et c'est sous ce rapport
qu'il ressemble  l'embryon gemmulaire, c'est--dire provenant d'un
bourgeon ou gemme.--Les individus entiers qui proviennent d'une bouture
ou d'un bourgeon n'ont donc point pass par l'tat d'oeuf. Ils sont de
suite embryons, et, aussitt que ce dveloppement embryonnaire est
complet, ils fonctionnent dans leur espce comme des animaux plus ou
moins parfaits dans leur nature aprs la naissance.

Abordons maintenant l'histoire de l'oeuf de l'hydre et du polype qui en
provient. Ce corps reproducteur, dj trouv et dcrit par Bernard de
Jussieu en 1743, par Tremblay en 1744, et par Roesel en 1755, avait t
mconnu par ces trois observateurs. Pallas l'avait bien caractris et
dcrit de nouveau en 1766. Le docteur Wagler de Brunswick en avait
recueilli plusieurs qui taient colls soigneusement sur divers corps
fluviatiles, et les avait figurs en 1777. Schrank et Schveigger, l'un
en 1803 et l'autre en 1820, doutrent de la ralit de cet oeuf, parce
que l'hydre n'a pas d'organes sexuels. Enfin M. Ehrenberg, reprenant
tous les travaux de ses prdcesseurs, les dcrivit plus exactement et
en donna des figures excellentes qui ne concordent pas cependant avec
celles de Wagler ni avec celles de l'auteur des nouvelles recherches.

Nonobstant l'exactitude des observations et des dterminations
scientifiques de naturalistes aussi recommandables que Pallas, Wagler et
M. Ehrenberg, quelques zoologistes qui s'occupent en France de l'tude
des organismes infrieurs du rgne animal, doutaient encore de la
ralit de l'oeuf de l'hydre et se refusaient  admettre comme certains
les rsultats des recherches nombreuses et trs-consciencieuses de M.
Laurent. Les trois objections qui lui taient faites taient ainsi
formules: selon les uns, l'oeuf de l'hydre n'tait autre chose qu'un
gemmule ou bourgeon hibernal. Les autres, contrairement  ses
dterminations, soutenaient que l'oeuf de l'hydre, pour qu'on ft fond
 le considrer comme un vritable oeuf, devait tre compos comme celui
de la trs-grande majorit et mme de la totalit des animaux. Enfin les
troisimes avanaient que les oeufs d'hydre qui sont rellement pineux
ou dpourvus d'pines devaient appartenir  deux espces diffrentes.
Ces trois objections ont ainsi provoqu des rponses premptoires, sous
le titre de _Remarques sur trois questions encore agites de nos jours
relativement  l'oeuf de l'hydre_. Voici les principaux arguments de
l'auteur des recherches nouvelles, que prsentait  leur appui les
preuves matrielles des faits qu'il confirmait et de ceux qu'il
dcouvrait: Nous nous dterminons, dit-il,  prsenter ces remarques
sur des questions, les unes en partie rsolues par nos prdcesseurs,
les autres non encore attaques avec des principes, en raison de leur
importance, lorsqu'on les rattache aux sciences zoologiques,
c'est--dire  l'anatomie,  la physiologie compare et  l'histoire
naturelle des animaux.

_Question de l'existence ou de la ralit de l'oeuf de l'hydre_.--Le
principe au moyen duquel ou et pu rsoudre de suite cette premire
question est certainement que dans la trs-grande majorit des animaux
plus ou moins connus, lors mme qu'ils se reproduisent par des bourgeons
et par des boutures, ils doivent encore se propager par de vritables
oeufs; ce qui se rduit  dire avec Harvey, et dans un sens plus
explicite; _Tout tre vivant se reproduit par oeuf._

L'hydre, dj reconnue comme animal gemmipare et fissipare, aurait t
trouve de suite ovipare, et il n'eut jamais d y avoir le moindre doute
 cet gard, si tous les auteurs, qui ont mis des opinions diverses sur
ce sujet, eussent procd comme on le doit dans des sciences
d'observation.

Pour bien constater la ralit des oeufs de l'hydre, il fallait viter
de les confondre: 1 avec les boutures, ce qui tait facile; 2 avec les
bourgeons, ce qui prsentait quelques difficults en raison de ce que
ces deux sortes de corps reproducteurs, qui se forment dans les mmes
endroits du corps, pouvaient tre considrs comme deux sortes de
bourgeons, l'un estival et l'autre hibernal. Dans ces derniers temps,
les personnes qui ont adopt, sans examen pralable, la thorie
ovologique de H. Wagner (4), et auxquelles nous dmontrions que l'oeuf
de l'hydre est une ovule simple et univsiculaire, opposaient  cette
dtermination que ce prtendu oeuf n'est autre chose qu'un bourgeon ou
gemmule hibernal.

[Note 4: Dans cette thorie, incomplte parce qu'elle ne groupe pas tous
les faits actuellement connus, tout ovule animal, ou oeuf pris dans
l'ovaire, est compos d'un premier noyau appel tache germinative et
contenu dans une vsicule trs-petite dite du germe, qui est elle-mme
renferme dans une autre vsicule plus grande et remplie de jaune.]

Le doute sur la ralit de l'existence de ce vritable oeuf doit tre
attribu  plusieurs causes qui sont; 1 la raret des occasions qu'on a
eues jusqu' ce jour de se les procurer; 2 les empchements que les
observateurs ont prouvs, alors qu'il s'agissait de complter leurs
recherches sur ce point, et 3 la proccupation de ceux qui niaient les
oeufs parce que l'hydre n'a pas d'organes sexuels, ou parce que ces
oeufs ne sont pas composs comme ceux des autres animaux.

En constatant que ces trois causes runies ont pu retarder _pendant un
sicle_ une dtermination scientifique, qui n'offre pas cependant de
difficults trop grandes, on est naturellement conduit  penser qu'il
n'y avait qu' savoir mieux recueillir les oeufs, qu' complter les
observations et faire des expriences, et enfin qu' savoir interprter
les faits  l'aide de principes certains, pour rsoudre cette premire
question.

C'est ce que l'auteur a d faire et en quoi il nous semble avoir russi.
Au reste, ajoute-t-il, la question de l'existence de l'oeuf de l'hydre,
dj rsolue affirmativement par Pallas et par Wagler, a t tellement
claire par M. Ehrenberg en 1737, qu'on a peine  croire qu'il se soit
encore trouv en 1839, zoologistes qui aient voulu les considrer comme
des bourgeons hibernaux.

_Question de la composition de l'oeuf de l'hydre_.--Cet oeuf sera-t-il
compos comme celui d'une poule et comme ceux d'un trs-grand nombre
d'animaux? c'est--dire, aura-t-il, en faisant abstraction du blanc, un
jaune renfermant une vsicule et une tache du gemme? ce dvrait tre
aussi d'aprs les vues thoriques de R. Wagner et de ceux qui les ont
adoptes.

Mais en cherchant  vrifier ou  appliquer ces vues thoriques 
l'tude de la composition des oeufs des hydres, observs depuis leur
premire apparition jusqu' leur sortie du corps de la mre, on peut
dmontrer directement par l'observation et par l'exprience: 1 que les
oeufs des hydres sont de vritables corps ovoformes composs d'une
substance plastique renferme dans une coque; 2 que ces oeufs sont
univesiculaires et n'offrent point  leur centre une vsicule et une
tache germinative, 3 que la substance plastique qu'ils renferment est
elle-mme germinative et non entoure d'une substance et d'une enveloppe
vitelline ou d'un jaune; 4 qu'aucun fait ne permet jusqu' prsent de
regarder ces oeufs d'un animal trs-infrieur comme offrant quelque
analogie avec les gemmes libres des plantes, et 5 que la composition
univsiculaire des oeufs des hydres, de ceux des spongilles, de ceux
encore de plusieurs vers intestinaux dpourvus d'organes sexuels, et
probablement de beaucoup d'autres animaux trs-infrieurs, ne permettent
plus d'accepter comme valable la thorie ovologique de R. Wagner.

La solution de cette deuxime question est d'une trs-grande importance,
lorsqu'on tudie comparativement, comme on le fait de nos jours, tous
les oeufs des animaux depuis l'homme jusqu' l'ponge, c'est--dire en
examinant sous le rapport de leur composition les oeufs des vertbrs,
ceux des articuls, et enfin ceux des mollusques et des animaux rayonnes
ou zoophytes. Nous verrons bientt comment doit, tre faite cette
dmonstration de la simplicit de l'oeuf de l'hydre.

_Question de la spinosit de l'oeuf de l'hydre_.--Il ne reste plus 
rsoudre que la troisime question, celle de la forme pineuse ou non
pineuse de cet oeuf. Le lecteur aura bientt sous les yeux les figures
des deux aspects principaux de l'extrieur de cet oeuf, tels que les
observateurs les ont constats et dcrits. Cette question, encore
pendante en novembre 1842, paraissait susceptible d'une solution
prochaine. En effet, ds le printemps de 1843, une tude comparative
d'oeufs pineux recueillis  Rennes, et de ceux non pineux recueillis
dans les environs de Paris, avait donn les moyens de constater la
ralit de ces deux formes. Il ne s'agissait plus que de dterminer si
elles appartenaient  deux espces diffrentes. En redoublant
d'attention, l'auteur des nouvelles recherches croit enfin tre parvenu
 bien reconnatre que les hydres qui,  Rennes, pondent des oeufs
pineux, en font aussi qui ne le sont nullement, et que les hydres des
environs de Paris, dont les oeufs se montrent le plus souvent dpourvus
d'pines, ont cependant quelquefois une spinosit plus ou moins
prononce, ce qui porte  croire que les individus appartenant  une
seule et mme espce font des oeufs dont l'aspect extrieur varie depuis
l'tat presque lisse de la surface, jusqu' la forme pineuse la mieux
caractrise.

On peut juger trs-facilement, par cet expos trs-succinct des
questions attaques et rsolues, combien l'tude de la reproduction du
polype d'eau douce, qui prsentait encore un grand nombre de points trs
obscurs, avait besoin d'tre reprise en sous-oeuvre et d'tre traite
avec toutes les prcautions convenables. Ces prcautions, on doit bien
le penser, devaient tre non-seulement un trs-grand nombre
d'observations directes, mais encore des expriences nouvelles et bien
institues; et il fallait encore que l'esprit de l'investigateur, 
l'abri de toute proccupation, ft familiaris avec les vrais principes
qui permettent de bien interprter les faits considrs d'abord
isolment, et ensuite dans leurs rapports avec tous les autres faits
collatraux du mme ordre.

Aprs avoir tudi minutieusement  part chaque sorte de corps
reproducteur, il fallait procder  leur examen comparatif, en
multipliant les observations et les expriences, jusqu' ce que les
rsultats de cet examen pussent tre considrs comme des faits gnraux
et constants. C'est ce qui devait tre tent, et c'est en effet ce qui a
t excut. Nous ne pourrons indiquer ici que les principaux dtails de
ces observations, qui ont demand une patience et une persvrance
extrmes, et surtout des expriences ingnieuses auxquelles il fallait
avoir recours; mais nous signalerons  nos lecteurs le principe qui a
domin ce travail, parce qu'il est  la fois trs-philosophique et
minemment pratique. Ce principe repose sur le fait gnralement connu,
qu'au fur et  mesure que des organes chargs de fournir des corps
reproducteurs se compliquent ou se simplifient, ces corps doivent se
compliquer ou se simplifier eux-mmes. Ce fait, que les botanistes et
les horticulteurs ont si bien dmontr en tudiant comparativement les
diverses sortes de fruits ou graines depuis les plus compliqus dans la
srie des plantes phanrogames, jusqu'aux plus simples, qui sont les
spores ou sminoles des vgtaux cryptogames, ce fait si gnralement
connu devait faire souponner que les oeufs des animaux, qui ont  peu
prs la mme composition dans la trs-grande majorit des espces,
pourraient cependant tre plus simples dans les organismes infrieurs du
rgne animal, qu'on sait parfaitement, de nos jours, tre
trs-rapprochs des vgtaux les plus infrieurs. Pourtant les
ovologistes modernes, qui ne devaient et ne pouvaient ignorer ce fait si
usuellement connu, le passaient sous silence et se laissaient aller 
des vues gnrales incompltes, parce qu'elles n'embrassaient pas la
gnralit des diverses sortes de corps reproducteurs des animaux
(oeufs, bourgeons et boutures) qu'il fallait pourtant savoir grouper
systmatiquement pour en avoir une premire conception gnrale.

Les rflexions que nous venons d'exposer  nos lecteurs sont sans doute
suffisantes pour leur faire comprendre toute l'importance de l'tude
approfondie de l'oeuf du polype d'eau douce que l'on avait d'abord pris
pour une plante.

[Illustration.]

Les principaux traits de cette tude approfondie sont exprims par une
srie de figures dont l'explication simplifiera et facilitera
considrablement l'intelligence des faits nombreux et pleins d'intrt
qu'elle embrasse.

Le premier individu figur  ct porte en mme temps un oeuf qui
commence  se former  la base du pied, et un bourgeon naissant situ un
peu plus haut; l'oeuf est toujours jaune, mme au premier moment de son
apparition. La substance globulineuse qui s'agglomre sur ce point est
situe outre les deux peaux. Elle produit une tumeur d'abord peu
saillante et  base largie, qui ne communique point avec la cavit de
l'estomac. On distingue ainsi facilement,  la vue simple, et encore
mieux  la loupe, cette premire diffrence bien tranche entre l'oeuf
et le bourgeon.

La deuxime figure reprsente une deuxime hydre qui ne porte encore
qu'un seul oeuf, toujours  la base du pied, et en mme temps un
bourgeon exceptionnel. Cet oeuf et le bourgeon sont un peu plus avancs
dans leur dveloppement, et saillent davantage au-dessus du niveau de la
peau externe.

[Illustration.]

Dans le troisime individu, on voit toujours sur le mme endroit du
corps un bourgeon trs-avanc dans son dveloppement, et un seul oeuf
qui forme une tumeur encore plus saillante. Cette tumeur distend
beaucoup la peau externe de l'animal, qui sera bientt dchire et
ouverte pour laisser sortir l'oeuf.

[Illustration.]

La quatrime hydre, qui avait t colore en rouge, porte en mme temps
deux oeufs, qui se sont encore forms  la base du pied. L'un de ces
oeufs, soulve encore la peau de l'animal, dont la dchirure est
imminente, tandis que l'autre, qui s'est form sur le point du corps de
la mre, diamtralement oppos au premier oeuf, ne s'est montr qu'aprs
lui, et n'est encore arriv qu'au tiers de sa formation.

La cinquime figure reprsente un fragment de tige de ceratophyllum
(plante fluviatile) sur laquelle sont poses trois hydres, dont la plus
grande porte autour de la base du pied quatre oeufs disposs en croix.
Trois de ces oeufs peuvent tre vus, et l'on reconnat que celui de
droite a dj dchir la peau de la mre, qui, s'tant retire et
contracte, forme, au-dessous de cet oeuf encore continu, un bourrelet,
auquel Roesel donnait le nom de pidestal de l'enflure. Cet observateur
considrait cet oeuf comme une maladie du polype. Une deuxime hydre,
vue en dessus, dont on ne distingue plus les bras, se meurt entoure des
quatre oeufs qu'elle a pondus et agglutins autour d'elle. La troisime
hydre, fixe sur la lige de ceratophyllum, est vue de profil; ses bras
sont trs-raccourcis; elle n'a autour d'elle que deux oeufs, qu'elle a
agglutins sur la plante. A ct de la grande hydre est encore
reprsent un petit fragment de tige de ceratophyllum, auquel tait
agglutin un seul oeuf.

Cette srie des cinq premires figures est destine  exprimer les
aspects divers sous lesquels se prsentent les hydres qu'on recueille 
la campagne sur la fin d'octobre et dans le courant de novembre, et qui
se reproduisent rgulirement  cette poque de l'anne par des oeufs
toujours forms successivement  la base du pied, autour de laquelle ils
adhrent plus ou moins longtemps. Ces oeufs ne se sont point montrs
pineux sur les hydres des environs de Paris. Quelquefois ils se
dtachent, du corps de la mre et tombent au fond de l'eau, ou bien
l'hydre qui les a pondus les agglutine autour de son corps par un
procd que nous dcrirons bientt.

Nous avons vu prcdemment qu'une nourriture trs-abondante avait
produit sur les hydres, qu'on lve dans des vases chez soi, une
exubrance de bourgeonnement qui s'effectuait sur tous les points de
leur corps. Il tait naturel de penser que la mme cause pourrait
dterminer une exubrance de production d'oeufs galement forms sur
tous les points du corps des hydres qui ont dj bourgeonn pendant la
belle saison.

Cette exprience eut le plus grand succs, et elle a fourni des
rsultats de la plus grande importance pour l'anatomie et la physiologie
compare.

Le corps des hydres trs-abondamment nourries pendant toute la belle
saison se recouvrit, sur la fin d'octobre et en novembre, d'un
trs-grand nombre de tumeurs qui ne ressemblaient point toutes
exactement  celles qu'on observe sur les hydres recueillies  la
campagne  la mme poque, et qui donnent des oeufs en gnral tous
fconds. L'exprimentateur croit, au premier abord, que toutes les
tumeurs qui recouvrent  cette poque de l'anne le corps des hydres
leves chez lui sont toutes de vritables oeufs, ce qui n'est vrai
qu'en partie, il y a, le plus souvent, deux phnomnes, qui, se
produisant en mme temps, jettent l'observateur dans un grand embarras.
Il faut, dans ce cas, une observation trs-attentive et des prcautions
minutieuses pour bien distinguer les deux faits qui sont entremls et
qui semblent se compliquer rciproquement par leur coexistence.

[Illustration.]

Voici comment on parvient  cette distinction: il faut se rappeler que
le corps des hydres, expos aux premiers froids, se recouvre souvent de
tumeurs pustuliformes, qui sont, en gnral, claires et acumines,
tandis que les tumeurs qui deviendront des oeufs, sont jaunes ou
jauntres depuis le premier moment de leur apparition. L'individu figur
 ct est un de ceux qui portent seulement des oeufs qui sont encore 
l'tat naissant. Cet individu avait t color en rouge. Un bourgeon,
qu'il porte en outre des oeufs, offrait la mme couleur que le corps de
sa mre, tandis que les oeufs taient jaunes.

Le cas le plus embarrassant est celui dans lequel les hydres portent en
mme temps des pustules qui deviennent jauntres au moment on elles vont
crever, et des tumeurs jaunes qui sont de vritables oeufs. La figure
place ici reprsente un de ces individus couvert en mme temps d'oeufs
et de pustules et figur au moment ou deux de ces pustules viennent de
crever. On voit sortir de chacune d'elles des corpuscules en mouvement.
Ces corpuscules nageant dans un fluide constituent-ils le moyen par
lequel les oeufs sont rendus fconds? Dans ce cas, les tumeurs
pustuliformes devaient tre considres non plus comme une maladie, mais
bien comme une sorte d'organe mle transitoire. Telle tait la question
qu'il fallait poser et rsoudre, et pour la solution de laquelle les
expriences nouvelles institues par l'auteur fournissaient tous les
lments ncessaires.

[Illustration.]

L'isolement et l'observation attentive d'un trs grand nombre
d'individus recouverts de tumeurs, et leur distribution en trois
catgories ont fourni les rsultats suivants, qui donnent la solution
satisfaisante de la question importante relative  l'existence des deux
sexes chez le polype d'eau douce:

1 Les hydres isoles, qui ne portaient que des tumeurs jaunes sur tout
le corps, ont produit un grand nombre d'oeufs qui, dans un trs-grand
nombre de cas, taient tous fconds;

[Illustration.]

2 Celles qui n'avaient que des pustules n'ont rien produit, et n'ont
point cherch  se rapprocher de celles qui ne portaient que des tumeurs
jaunes destines  devenir des oeufs fconds. Un peut produire 
volont, dans toutes les saisons, le dveloppement des pustules, qui
sont rellement une maladie des hydres, dont elles gurissent presque
toujours. Un individu figur  ct porte de ces pustules en voie de
gurison. L'une de ces tumeurs va se transformer en bourgeon. Chez
l'individu dont la figure suit, la gurison des pustules est encore plus
avance. L'auteur n'a jamais vu des oeufs se former sur le lieu mme de
ces pustules en voie de gurison;

3 Les hydres, qui portaient en mme temps des pustules et des oeufs, se
sont comportes comme des mres atteintes d'une maladie qui ne les
empche pas de produire des oeufs moins nombreux seulement, qui mme,
dans plusieurs cas, n'taient pas fconds. L'auteur a mis le plus grand
soin  s'assurer qu'aucune de ces tumeurs ne runissait en mme temps le
fluide corpusculifre des pustules et la substance jaune qui constitue
les oeufs, ce qui ne permet pas de croire que le point du corps d'une
hydre qui produit un oeuf serait en quelque sorte hermaphrodite,
c'est--dire une sorte d'organe bisexuel transitoire.

La deuxime srie des quatre figures que nous venons d'expliquer suffit
pour indiquer toute l'importance de l'exprience qui fait recouvrir tout
le corps des hydres des deux sortes de tumeurs au moment de leur
reproduction par oeufs, et l'importance plus grande encore de la
solution des questions curieuses que cette exprience a d soulever.

Voici maintenant comment une hydre mre, non atteinte de la maladie
pustuleuse, et dont tout le corps recouvert en novembre d'un trs-grand
nombre d'oeufs de diverses grandeurs, se conduit pour les dposer et les
agglutiner aux divers corps sous-fluviatiles sur lesquels elle est
place au moment de la ponte.

[Illustration.]

La premire figure place ci-dessous reprsente une de ces mres
recouverte d'oeufs depuis la base du pied jusqu'au haut du corps, qui,
observe pendant que son corps est encore allong, montre neuf oeufs
visibles dans cette position, encore espacs et loigns du lieu sur
lequel ils seront dposs.

Le deuxime individu qui suit, qui avait t color en rouge, est encore
une mre couverte d'oeufs qui sont dj moins espacs et moins loigns
du sol, parce qu'elle commence  se contracter et  se baisser pour les
dposer.

[Illustration.]

Les trois autres figures qui suivent expriment trois principaux aspects
de ces hydres-mres, qui, contractant de plus en plus leurs bras et
leurs corps, largissent en mme temps leur pied, sou la substance
agglutinante et brune auquel sont dposs les oeufs de moins en moins
espacs et tous ramens  peu prs au mme niveau. Dans deux de ces
figures les hydres mres sont vues de profil. La troisime reprsente
une vue en dessus. Ces hydres-mres ne tardent pas  mourir ainsi
entoures d'un cercle d'oeufs agglutins autour d'elles.

Il arrive pourtant quelquefois, lorsque le nombre des oeufs pondus n'est
pas trop considrable, il arrive, dit auteur, que l'puisement produit
par ce genre de reproduction ne dtermine pas immdiatement la mort de
l'hydre mre, et il a eu l'occasion d'en observer quelques-unes qui,
aprs avoir pondu deux, trois, quatre ou cinq oeufs, se sont encore
releves et ont t se placer dans un autre lieu non loign.

[Illustration.]

Les deux figures places  ct reprsentent des hydres mres de
grandeur naturelle, dont l'une, encore place autour de ses oeufs, s'est
releve en allongeant son corps et ses bras, tandis que l'autre, aprs
s'tre allonge, s'est un peu loigne de son entourage d'oeufs.
Celle-ci offre une particularit remarquable en ce qu'elle a pouss au
bas du corps un bourgeon qui s'est transform en un deuxime pied aussi
long que le premier. Ces deux hydres mres ont vcu encore plusieurs
jours, mais elles ont fini par mourir.

D'aprs un trs-grand nombre d'observations, les oeufs toujours
jusqu'ici non pineux, qui ont t fournis par les hydres recueillis aux
environs de Paris, ont d tre distingus, comme les bourgeons, en oeufs
normaux, c'est--dire forms  la base du pied, et en oeufs
exceptionnels qui se forment sur tous les points du corps, depuis sa
base jusqu'aux environs de la bouche. L'auteur n'a jamais vu des oeufs
exceptionnels succdant  des pustules et correspondant aux bourgeons
exceptionnels dvelopps sur le sige mme de chacune des tumeurs
pustuliformes aprs leur gurison.

Pour complter cette histoire si intressante de l'oeuf du polype d'eau
douce, il faut avoir gard aux formes vritablement pineuses qui ont
t bien constates par Roesel, qui a donn des figures de ces oeufs
recouverts d'pines droites, il par M. Ehrenberg, qui les reprsente
comme tant recouverts d'pines bifurques  leur sommet. Ces deux
sortes le formes pineuses des oeufs de l'hydre sont exprimes par les
figures de ces deux auteurs, qui sont ici  l'appui du texte.

[Illustration.]

Lorsqu'un oeuf non pineux, frachement pondu, est observ sous le
microscope, il se prsente sous forme d'une substance plastique
globulineuse, enveloppe d'une pellicule fine. Dans le cas o l'un de
ces oeufs non pineux se montre, plusieurs jours aprs la ponte, revtu
d'une coque brune jauntre par la condensation de sa pellicule
extrieure, et lorsqu'on le fait crever sous le microscope, on en voit
sortir la substance globulineuse translucide qu'il contient.

[Illustration.]

Les figures  ct expriment l'aspect de l'oeuf frachement sorti de la
peau, et celui d'un autre oeuf pondu depuis quelques jours et cras
pour en tudier la coque et le contenu.

Mais, de toutes les parties de l'histoire de l'oeuf du polype d'eau
douce, celle qui nous a paru la plus intressante est sans contredit
l'lude microscopique de cet oeuf, qui, ds le premier moment de son
apparition, n'est qu'un petit amas de substance plastique tendue en
nappe entre les deux peaux, et qui ne forme une tumeur hmisphrique (V.
la figure) que lorsque cet amas de substance plastique a acquis environ
le quart ou le tiers de la grosseur qu'il aura plus tard. Cet oeuf est
donc primitivement sans forme, et ne devient graduellement sphrique
(Voyez la 2e figure  ct) qu'en s'approchant du moment de la ponte.
C'est en observant bien attentivement sous le microscope cet oeuf depuis
le premier moment de sa formation jusqu' celui de son expulsion du
corps de la mre, qu'il fallait dmler l'existence d'une vsicule
primordiale contenant la tache du germe et entoure d'une autre
substance; mais l'observation la plus attentive et rgle un trs-grand
nombre de fois n'ayant pu permettre de voir qu'une seule substance
homogne et globulineuse, l'auteur des nouvelles recherches s'est cru
fond  en conclure que toute cette substance est elle-mme le vritable
germe qui n'a pas besoin d'une deuxime et d'une troisime substances
pour son dveloppement. L'aspect de l'oeuf, tudi microscopiquement,
est ici rapproch de celui d'une tumeur pustuliforme dont la base est
toujours large, et dont le sommet perc laisse sortir les corpuscules en
mouvement; on peut ainsi bien reconnatre les diffrences qui existent
entre les oeufs et les pustules.

[Illustration.]

Il n'est pas possible de prciser rigoureusement le premier moment du
travail embryonnaire qui convertira le contenu de ces oeufs en nouveaux
individus. Ce travail ou le dveloppement des embryons forms dans ces
oeufs diffre de celui du dveloppement des bourgeons, qui sont des
embryons nus, mais il ressemble au dveloppement des boutures
trs-petites qui, aprs s'tre arrondies, prennent l'aspect d'un oeuf
sans coque. L'embryon bouturaire, de mme que l'embryon ovulaire,
c'est--dire dvelopp sous la coque de l'oeuf, ne devant tre autre
chose qu'un sac stomacal d'abord sans bouche et sans bras, il a fallu
porter ces embryons sous le microscope pour dcouvrir le mcanisme
physiologique de la formation de ce sac stomacal, qui constitue  lui
seul tout l'animal; mais la coque de l'oeuf, d'un brun jauntre, n'est
que trs-peu translucide; il a donc fallu comprimer les oeufs en voie de
dveloppement pour les rendre un peu transparents, et se dterminer  en
ouvrir un trs-grand nombre et les comparer aux embryons bouturaires.
Ces observations microscopiques ont montr que l'intrieur de la
substance homogne contenue dans l'oeuf se rsout en un certain nombre
de grandes vsicules qui, venant  crever en dedans, laissent une cavit
qui sera l'estomac, pendant que toute la substance plastique qui
circonscrit cette cavit stomacale se transforme en tissu charnu
trs-mou qui forme les deux peaux des parois du sac stomacal.

[Illustration.]

Trois figures places ici sous les yeux prsentent les trois principaux
aspects du travail embryonnaire des petites hydres formes dans un oeuf.
Ces trois principaux aspects ont t dduits d'un trs-grand nombre
d'observations d'oeufs sacrifis pour cette tude. Deux de ces figures
montrent, en outre du noyau form par les vsicules intrieures, les
rudiments des bras qui, malgr l'troitesse de l'espace, ont commenc 
pousser lorsque l'embryon est encore dans l'oeuf, ce qui est mis en
vidence lorsqu'on assiste  l'closion de l'oeuf. Il est probable que
l'embryon arriv  terme exerce des mouvements d'expansion qui font
clater l'oeuf, et la fente qui en rsulte devient l'ouverture par
laquelle les petits peuvent sortir, en prsentant tantt et le plus
souvent la bouche entoure de ses bras, et tantt l'extrmit, oppose,
qu'on pourrait confondre avec une bouche non encore pourvue de ses bras.

[Illustration.]

La figure mise sous les yeux reprsente cinq oeufs fixs sur des tiges
de ceratophyllum, desquels on voit sortir les petits, dont l'un (le plus
 droite) prsente le pied, tandis que les autres se montrent au dehors
ayant leur bouche garnie de bras plus ou moins allongs.

Le coup d'oeil rapide que nous venons de jeter sur l'histoire de la
reproduction de l'hydre suffit pour dmontrer bien clairement qu'il
existe des animaux vritablement rapprochs des plantes,  cause de la
multiplicit et de la diversit de leur propagation. Nonobstant leur
ressemblance trs-grande avec les vgtaux, les polypes, dont l'hydre ou
polype d'eau douce est cite ici comme type ou modle de ce degr de
l'animalit, n'en sont pas moins, sous tous les autres rapports, de
vritables animaux, et ne doivent point tre rangs dans un prtendu
rgne intermdiaire  ceux-ci et aux vritables plantes. Sans nul doute,
la vritable limite entre l'animalit et la vgtabilit ne peut encore,
dans l'tat actuel des sciences naturelles, tre dtermine d'une
manire rigoureuse, parce qu' ce point de contact des deux rgnes
organiques de la nature, un voile pais couvre le grand mystre de la
vie rduite  son expression la plus simple. Les physiologistes et les
naturalistes, dous, du gnie de l'investigation, ne pourront
probablement attaquer cette grande question, reste jusqu' ce jour
problmatique, que lorsque les progrs de la physique des corps
organiss auront permis de formuler la loi gnrale des phnomnes de
l'lectricit, du magntisme, de la chaleur et de la lumire surtout qui
nous fournit le calque des formes. Dj les physiciens et les chimistes
sont disposs  diriger tous leurs efforts vers la dcouverte de cette
loi gnrale des grands phnomnes qui semblent prsider  toutes les
manifestations de la vie, et nous devons esprer que tous les pas faits
dans cette direction, quelque petits qu'ils soient, feront avancer
lentement et srement l'esprit humain qui ose, de nos jours, s'aventurer
dans l'explication spculative de l'universalit des phnomnes
naturels.

Mais htons-nous de revenir  notre animal-plante,  notre polype d'eau
douce, qui, par la simplicit de son organisation, nous a entrans dans
un coup d'oeil sur la question trs-complexe de la subordination du
phnomne mystrieux de la vie, aux quatre agents universels que les
physiciens veulent ramener  l'unit.

Cette petite digression, que nos lecteurs voudront bien nous pardonner,
n'en est point une  la rigueur, car nous aurons  leur parler un jour
de la manire dont le polype d'eau douce est affect par la lumire, et
 examiner comment on a pu croire qu'il voyait, en quelque sorte, sans
yeux. Cet autre point de l'histoire de l'hydre n'a point encore t
approfondi, et mriterait bien de l'tre. L'auteur des nouvelles
recherches nous parat l'avoir nglig compltement, on peut-tre a-t-il
t forc de passer sous silence les observations qu'il a recueillies,
parce qu'elles n'ont point encore fourni des rsultats satisfaisants. Il
nous semble qu'il aurait d s'appesantir davantage sur un certain nombre
de faits qu'il n'a considr que comme accessoires  ses recherches, et
qui pourtant, considrs chacun  part et en eux-mmes, doivent avoir
une trs-grande importance en physiologie compare.

Ces faits, que nous ne devons point passer sons silence, et sur lesquels
l'auteur n'a prsent qu'une notice, dans laquelle sont rsums les
rsultats de ses expriences, sont relatifs  la coloration, aux
monstruosits, aux greffes et  la production de la maladie pustuleuse
de l'hydre. Les dtails que ce premier expose de rsultats nous promet
seront, sans nul doute, publis plus ou moins prochainement, et nous en
rendrons compte  nos abonns en temps opportun. Quoique la notice sur
cette partie de l'histoire naturelle du polype d'eau douce soit
trs-succincte, nous ne la donnerons point, et nous nous rservons de la
publier lorsque les principaux dtails des expriences faites  ce sujet
auront t reprsents par des figures qui abrgent toujours et
simplifient considrablement la conception et la dmonstration des
faits. Mais tout en faisant les rserves que nous venons de motiver,
nous pensons qu'il convient, ds  prsent, de faire pressentir toute
l'importance que rclame l'tude des monstruosits et des greffes du
polype d'eau douce, qui aura peut-tre encore, sous ce double rapport,
de nouveaux traits de ressemblance avec les vgtaux. On sait en gnral
que l'art de la culture produit et perptue les monstruosits vgtales,
et que les greffes des plantes sont un point de physiologie vgtale sur
lequel les botanistes les plus clbres ne sont pas encore d'accord.
L'tude exprimentale des greffes animales pourra peut-tre apporter
quelques lumires sur ce point litigieux, qui nous semble, au reste,
devoir tre clairci lorsque la discussion entre deux savants
acadmiciens, MM. Mirbel et Gaudichand, sera vide.

Nous ne devons plus dire qu'un seul mot  l'gard du pressentiment de
l'importance qu'il conviendra d'attacher  la production exprimentale
des monstruosits du polype d'eau douce. Cette importance serait norme
si l'on pouvait parvenir  produire de cette manire la transformation
d'une espre en une autre; aussi l'auteur des nouvelles recherches
semble avoir eu en vue d'tudier cette question, qui fait partie de
l'histoire du dveloppement complet des corps organiss. Mais toutes les
monstruosits viables qu'il a provoques ou produites par division ou
par greffe n'ont pas pu encore tre propages par voie de gnration; et
en observant attentivement pendant plusieurs mois les diverses sortes de
monstruosits de l'hydre, il les a vues revenir lentement  l'tat
rgulier d'une manire fort curieuse, puisque le polype monstre devient
un seul individu normal par l'atrophie et la disparition des portions
d'hydre qui auraient d se complter et s'en sparer, ou bien se
transforme en plusieurs polypes nouveaux, qui dveloppent graduellement
et lentement, sans cesser d'tre continus, et qui finissent par, se
sparer, et constituer ainsi des individus rgulirement forms et
isols. Jusqu' ce jour, les monstruosits obtenues exprimentalement
sur le polype d'eau douce ou l'hydre, n'ont pu l'tre qu'au moyen du
bourgeonnement, des boutures et surtout des greffes. Les individus
sortant des oeufs taient tous rgulirement forms.

Nous bornons la l'expos succinct de ce qui nous a paru le plus
susceptible de piquer et de satisfaire la curiosit des gens du monde,
au sujet de l'histoire du curieux animal qui, depuis cent ans, a donn
lieu  un trs-grand nombre de travaux bien faits pour mriter,  ceux
qui ont le courage de les poursuivre dans une direction philosophique,
la reconnaissance des grands corps scientifiques.

Mais nous aurons encore  rendre compte  nos lecteurs des recherches
sur un autre animal trs-commun dans les environs de Paris, et dont
l'tude, plus difficile et plus curieuse encore, fait partie du mme
travail couronn par l'Acadmie.



Bulletin bibliographique.

_Voyages de la Commission du Nord en Scandinavie, en Laponie, au
Spitzberg et aux Froe, pendant les annes 1838, 1839 et 1840.--Arthus
Bertrand_, diteur.

_L'Illustration_ avait dj annonc (t. I. p. 62) l'apparition des
premires livraisons de cet ouvrage; depuis cette poque deux nouveaux
volumes du texte et seize livraisons de planches ont paru. L'un des
volumes est consacr  une partie du magntisme terrestre, _la variation
diurne de l'aiguille aimante_. On sait qu'une aiguille magntique,
librement suspendue, se dvie tantt  l'est, tantt  l'ouest. L'tude
de ces variations horaires sur diffrents points du globe est un lment
important pour arriver  la connaissance des changements qui s'oprent
en un mme lieu dans la direction des forces magntiques. MM. Lottin et
Bravais ont rdig les observations originales faites par la commission
 Drontheim, capitale de la Norvge, du 28 juin au 2 juillet 1838; 
Bellsound (Spitzberg), Lat. 70 30', du 2 au 3 aot, et enfin la longue
srie de Bossekop, en Laponie, du 1 septembre 1838 au 30 avril 1839. La
publication de ces intressants matriaux est un service rendu  la
physique du globe; car les observations ont t faites avec un soin et
une intelligence tels que les mtorologistes pourront y puiser avec
confiance les lments de leurs dductions ou de leurs thories.
Jusqu'ici l'on ne possdait pas de longue srie faite sous une latitude
aussi leve, o les perturbations magntiques sont beaucoup plus fortes
que dans les contres plus mridionales. Ce volume est prcd d'une
introduction de M. Bravais, dans laquelle ce jeune et savant astronome
fait une exposition aussi simple que lucide de l'action des forces
magntiques; exposition compltement indpendante des thories par
lesquelles on cherche  les expliquer. En les ramenant au systme des
couples imagine par M. Poinsot, il a singulirement facilit la
dmonstration, et nous recommandons la lecture de cette introduction de
vingt-cinq pages  toutes les personnes qui voudront se former une ide
juste et nette de l'action des forces magntiques sur le barreau
aimant.

La troisime livraison de texte est consacre  la gographie physique.
Elle contient d'abord un rapport de M. Elie de Beaumont sur un mmoire
de M. Bravais, ayant pour sujet _les Lignes d'ancien niveau de la mer
dans le Finmark_, puis le mmoire lui-mme. Ces lignes d'ancien niveau
taient d'autant plus intressantes qu'elles existent aussi en cosse,
o elles avaient t le sujet de nombreux travaux de la part de MM.
MacCuloch, Lauder-Dick et Darwin Voici comment notre compatriote a t
conduit  faire cette tude.

Prs de Hammerfest, en Laponie, il avait remarqu, sur les pentes des
montagnes, deux lignes de ressaut parallles et horizontales. A ne
considrer que leur forme, elles ressemblaient aux berges d'un canal, et
leur position  mi-cte rappelait les banquettes des ouvrages de
fortification. Un lac, situ dans le voisinage, tait entour de berges
semblables fort leves au-dessus de son niveau, et mille indices trop
longs  numrer montraient clairement que ce lac tait autrefois une
baie, tandis que maintenant ses eaux se jettent dans la mer en formant
une cascade leve de cinq mtres environ. La premire pense de M.
Bravais fut de mesurer la hauteur de ces berges singulires au-dessus du
niveau du l'Ocan; mais, pour y russir, il fallait un point de dpart
qui ne changet pas. Or, sans tre aussi fortes que sur les ctes de
Normandie, les mares de la mer Glaciale font varier son niveau de deux
 quatre mtres, suivant les heures de la journe. Dterminer le niveau
moyen de la mer dans chaque point du fiord, ou golfe profond et sinueux
qui s'tend de Hammerfest  Bossekop, tait chose impossible; mais pour
celui qui n'est point parqu dans une troite spcialit, toutes les
sciences se prtent un mutuel appui, et dans cette circonstance, la
botanique a fourni les moyens de rsoudre une difficult de gomtrie
pratique. Tous les contours des fiords de la Norvge sont tapisss par
une algue ou plante marine pourvue de petites vessies remplies d'air,
qui la font surnager  la surface de l'eau; c'est le _fucus vesiculosus_
des botanistes. Or, l'existence de ces fucus est subordonne  la
condition de rester chaque jour plongs dans l'eau pendant un temps
suffisant; il en rsult qu'ils doivent former une ligue invariable et
parallle  la surface des eaux. Au-dessus de cette ligue, la mer ne
sjourne pas assez longtemps pour que la plante puisse vgter, et
l'algue s'arrte brusquement  une limite parfaitement tranche. Des
mesures rigoureuses, faites  Hammerfest et  Bossekop, prouvrent que
cette ligne est leve de six dcimtres au-dessus du niveau moyen de la
mer.

Le point de dpart une fois dtermin, il tait facile de mesurer la
hauteur des berges anciennes au-dessus de la ligue des fucus,  l'aide
du baromtre ou d'un niveau. En longeant, dans une embarcation, les
sinuosits du fiord, M. Bravais ne tarda pas  reconnatre des berges
semblables  celles de Hammerfest. Mais dans les parties rentrantes du
rivage, au fond des anses,  l'embouchure des ruisseaux ou des rivires,
ces berges, au lieu de simples banquettes, se prsentaient sous la forme
de terrasses termines suprieurement par un plan horizontal, et
antrieurement par un talus rgulier qui plongeait vers la mer. Ce talus
tait quelquefois interrompu par des gradins parallles semblables 
ceux dont nous avons parl. Composes d'un sable fin et homogne, ces
grandes terrasses offrent une telle rgularit, qu'on est tent de lus
prendre pour de vritables redoutes, pour des ouvrages de fortification
destines  dfendre l'entre des valles qu'elles ferment compltement
du ct de la mer. Quand la cte est forme par des falaises escarpes,
alors l'on y dcouvre souvent des lignes noires, parallles entre elles,
et en s'levant du rivage vers ces lignes, on reconnat qu'elles
correspondent  une entaille plus ou moins profonde,  une rosion plus
ou moins marque qui creuse le rocher. Les lignes d'rosion sont les
traces d'un ancien rivage merg par suite du soulvement de la cte.
L'usure des rochers, les cavits, les cavernes formes par l'action des
vagues, l'aspect arrondi des surfaces, tout rappelle le rivage actuel
qui se trouve souvent  trente mtres au-dessous. Les terrasses et les
banquettes sont aussi des marques de l'ancien niveau des eaux: on les
retrouve en France, sur les bords des canaux et des lacs dont le niveau
varie en se maintenant pendant quelque temps  des hauteurs dtermines.

C'est un fait connu depuis longtemps que les ctes de Norvge et de
Sude sont sujettes  des oscillations dont quelques-unes remontent aux
poques historiques. Quelquefois la cte s'abaisse; le plus souvent elle
s'lve, non par des secousses brusques, mais d'une manire tellement
lente, que la diffrence de niveau ne devient sensible qu'au bout d'un
grand nombre d'annes. Ainsi donc, la mer avait laiss, le long du fiord
d'Alten, des traces de son sjour. L'apparence de ces traces varie
suivant la forme de la rle et la nature de la roche:  l'entre des
valles et au fond des anses, des terrasses de sable; sur le penchant
des montagnes, des berges ou banquettes horizontales; le long des
rochers, des lignes d'rosion parallles.

Ces traces sont-elles continues, ou, en d'autres termes, forment-elles
une ou plusieurs lignes que l'on puisse suivre sans interruption, depuis
l'entre du fiord jusqu' son extrmit? M. Bravais s'est assur qu'il
en tait ainsi, et qu'on pouvait distinguer deux lignes qui, partant de
Hammerfest, aboutissaient  Bossekop, et concidaient avec les
banquettes, les terrasses et les ligues d'rosion. Ces traces sont-elles
parallles  la surface de l'Ocan? Quand on navigue entre les deux
rives du fiord, et qu'on regarde ces lignes d'ancien niveau de la mer
elles semblent rigoureusement horizontales dans tout l'espace que l'on
peut embrasser; mais la longueur totale du fiord tant de huit
myriamtres environ, il tait impossible de savoir si ces lignes sont
parallles, dans toute leur longueur,  la surface de la mer, ou, en
d'autres termes, si elles sont horizontales. Heureusement le soin qu'on
a pris de mesurer de distance en distance la hauteur de ces ligues
au-dessus du rivage nous donne immdiatement la solution du problme.
Prs de Hammerfest, la berge suprieure tait  29 m., l'infrieure  19
m. au-dessus de la mer. Dans le milieu du golfe, les bailleurs
deviennent plus considrables, et au fond du fiord elles sont de 77 m.
pour la ligne suprieure; de 28 m. pour l'infrieure. Ainsi donc; 1 ces
lignes ne sont point horizontales; 2 elles ne sont point parfaitement
parallles entre elles; 3 elles ne sont pas mme rectilignes, et vers
le milieu du fiord la ligne qui part de Hammerfest fait un angle avec
celle qui se termine prs de Bossekop.

Les consquences de ces mesures sont importantes pour la gologie, et M.
Elie de Beaumont les a fait ressortir avec soin dans son excellent
rapport sur ce travail. En effet, tant qu'on s'tait imagin, en se
fiant au seul tmoignage des yeux, que ces traces d'ancien niveau des
eaux taient rectilignes et parallles  la surface de la mer, on
pouvait croire que l'Ocan, en s'abaissant, avait laiss ainsi une trace
horizontale sur la cte: on tait en droit de supposer qu'en empitant
sur certains rivages, il se retirait de certains autres, et se dplaait
ainsi lentement  la surface du globe. Mais les traces d'ancien niveau
n'tant ni horizontales ni parallles entre elles, cette hypothse est
inadmissible; car une surface liquide ne peut laisser qu'une trace
horizontale comme elle. Ce n'est donc point la mer qui a baiss, c'est
la cte qui s'est souleve. Ce soulvement a t d'autant, plus
considrable qu'on pntre plus avant dans les terres: il s'est fait par
saccades qui ont t interrompues par deux intervalles de repos. Le plus
fort soulvement est de quarante mtres  Bossekop, le plus faible de
quatorze  Hammerfest. C'est ainsi que dans une science ou le dsir de
gnraliser fait souvent ngliger l'observation des faits, M. Bravais,
procdant par une mthode rigoureuse, a donn une dmonstration du
soulvement de la cte de Norvge que les voyageurs antrieurs  lui
avaient reconnu sans pouvoir le prouver d'une manire mathmatique.

A quelle poque remonte ce soulvement? C'est une question difficile 
rsoudre. En Sude, on a des preuves certaines qu'il continue depuis les
temps historiques. Des anneaux destins  amarrer des navires ont t
trouves  une grande distance et  une grande hauteur au-dessus du
rivage. En Laponie, o la civilisation a pntr depuis si peu de temps,
il n'existe point encore de monuments historiques remontant  plus de
deux sicles. Mais les terrasses sont souvent couvertes de pics dont
quelques-uns sont gs de quatre cents ans et au del: ainsi donc,
l'mergence de ces terrasses ne saurait tre postrieure  cette poque.
Il est probable aussi que le soulvement de la cte du Finmark est
postrieur aux dernires rvolutions du globe, car on trouve, dans
quelques points au-dessus du niveau de la mer, des coquilles qui vivent
encore dans son sein, et appartiennent  l'poque zoologique dont
l'homme fait partie.

Ce Mmoire est suivi d'_Observations sur les glaciers du Spitzberg,
compars  ceux de la Suisse et de la Norvge_, par M. Ch. Martins.
L'auteur s'est attach  dcrire ces glaciers sous tous les points de
vue, en les comparant  ceux de la Suisse, qu'il avait dj tudis dans
quatre voyages antrieurs  celui du Nord. Les rsultats principaux
auxquels il est arrive sont les suivants:

1 Les glaciers du Spitzberg correspondent aux glaciers suprieurs de la
Suisse, c'est--dire  ceux qui sont au-dessus de la ligne des neiges
ternelles.

2 Ces glaciers sont simples, et non forms par la runion de plusieurs
glaciers secondaires; il en rsulte qu'ils sont dpourvus de moraines
mdianes et terminales.

3 Dans leur marche descendante, les glaciers du Spitzberg ne s'arrtent
pas au bord du rivage, mais s'avancent sur la mer en la surplombant,
parce qu'en t la temprature des eaux de cette mer est suprieure 
zro. Il en rsulte que ces glaciers n'tant pas soutenus  la mare
basse, s'croulent sans cesse dans la mer, et donnent naissance  ces
bancs de glaces flottantes qu'on trouve dans les parages du Spitzberg.

4 A cause des faibles chaleurs de l't, ces glaciers ne fondent pas 
leur surface, comme ceux de la Suisse; aussi voit-on de gros blocs de
pierre enchsss dans la glace, qui tombent  la mer avec la masse qui
les entoure et sont ensuite charris au loin. Ces observations
expliquent parfaitement le mode de transport des blocs erratiques par
des glaces flottantes.

Ce volume se termine par deux Mmoires: l'un de. M. Siljestroem, l'autre
de M. Daubre _sur la Direction des stries que l'on observe sur les
rochers polis de la Norvge_. Dans presque toute la Scandinavie on
remarque souvent que les rochers sont arrondis  leur surface, et
prsentent des stries qui, dans un mme lieu, affectant une direction
constante. On a observ, en outre, que ces rochers, arrondis d'un cte,
prsentaient du ct oppos un escarpement avec des artes vives et
tranchantes, il est donc vident que la force qui les a arrondis et
stries n'agissait pas du ct escarp, mais du ct oppos. Ainsi, si
le ct escarp tait au sud, le cte arrondi au nord, la force,
agissait du nord au sud. On s'tait ht d'expliquer l'origine de ces
stries et de ces rochers polis avant de les tudier avec dtail et sur
une grande surface de pays. MM. Siljestroem et Daubre ont rempli cette
lacune pour la Norvge. On sait maintenant que dans ce pays les stries
qui sillonnent les rochers polis sont perpendiculaires  la ligue de
fate des chanes de montagnes, et par consquent parallles  la
direction des valles. Cette loi, qui s'applique aussi aux rochers polis
et stris de la Sude et de la Suisse, prouve que la force qui les a
arrondis agissait dans le sens de l'axe de la valle et de haut en bas,
et non pas, comme ou l'avait dduit d'observations superficielles et peu
nombreuses, suivant une direction toujours la mme, du nord au sud, par
exemple. On reconnatra sur la carte qui accompagnera le Mmoire de ces
auteurs, que les flches qui indiquent la direction et le sens des
stries sont parallles, en gnral, au cours des rivires, et diriges
dans le sens de leur pente.

On voit que la grande publication que nous analysons renferme des
travaux utiles et consciencieux. Esprons que les livraisons du texte se
succderont dsormais avec plus de rapidit; la faute n'en est point aux
auteurs, dont le manuscrit attend souvent l'impression pendant plusieurs
mois. Ceux qui en sont chargs devraient ne pas oublier qu'ils
travaillent  un monument national, et qu'en couvrant leurs frais par
ses souscriptions, le gouvernement a le droit d'exiger que ce monument
soit lev aussi rapidement que possible. Cette lenteur  publier les
rsultats de nos voyages permet presque toujours aux Anglais de nous
devancer en faisant connatre des faits qu'ils ont observs aprs nous,
imitons leur louable activit et leur sens pratique. Leurs publications
de voyages, moins magnifiques que les ntres, ne sont point inabordables
au savant modeste par leur prix excessif. Il en rsulte que leurs
travaux se popularisent plus vite et qu'on leur attribue souvent des
dcouvertes que nous avions faites avant eux.

M.

_Jrme Paturot  la recherche d'une position sociale_; par Louis
Reybaud, auteur des _tudes sur les Rformateurs et Socialistes
modernes_.--Troisime dition en un seul volume in-18. 3 fr. 50 c.--Chez
tous les libraires.

M. Louis Reybaud, auquel ses travaux d'conomie sociale ont assign un
rang trs-lev parmi les publicistes et les conomistes contemporains,
continue ses publications srieuses, en attendant que l'Acadmie des
sciences morales et politiques lui ouvre ses portes  deux battants;
mais il n'est pas tellement absorb par les questions savantes qui font
l'objet prfr de ses tudes, qu'il ne trouve encore le temps de se
distraire par des travaux moins graves, par des ouvrages d'imagination
et des tudes de moeurs qu'il produit sous cette forme piquante, avec
cette verve comique dont les contes de Voltaire ont fourni chez nous les
meilleurs modles. Si l'anonyme et les pseudonymes de M. Louis Reybaud
n'taient pas son secret, nous pourrions attacher son nom  plus d'un
belle page de critique littraire,  plus d'une piquante histoire dont
le feuilleton a tir gloire et profit. C'est sans nom d'auteur que les
spirituels rcits de Jrme Paturot ont paru d'abord dans le National,
et ensuite dans deux ditions in-8 aujourd'hui puises. M. Louis
Reybaud s'est dcid  avouer la troisime dition, et il s'est cru
oblig de s'en justifier dans une prface qu'il a mise en tte de ce
volume; cette justification est superflue; M. Louis Reybaud avait failli
 l'intrt de sa gloire littraire en ne signant pas _Jrme Paturot_;
il a rpar cette faute envers lui-mme et envers le public en
l'avouant: il n'y a pas grand courage  faire cet aveu en tte d'une
troisime dition.

_L'Illustration_ a dj parl de _Jrme Paturot_, il ne lui reste rien
a en dire, sinon qu'elle persiste dans le jugement qu'elle en a port,
jugement que la faveur du public a compltement ratifi.

Z.

_Frithiof_, pome d'Isae Tegner, traduit du sudois par MM. M. Desprez
et F. R. 1 vol. in-18.--Paris, 1844. _Challamel_. 3 fr. 50.

Le pome de _Frithiof_ jouit en Sude d'une grande clbrit: en peu
d'annes il est devenu populaire, et le temps n'a fait que consolider ce
succs. En le traduisant en franais, MM. Desprez et F. R. ont d'abord
voulu mettre leurs compatriotes en tat de juger par eux-mmes, dans
une de ses meilleures productions, cette posie du Nord que trs-peu
connaissent, que les autres ignorent ou qu'ils n'ont tudie que sur le
tmoignage des savants. Mais ils ont vu aussi dans leur publication des
intrts plus gnraux: un intrt de systme littraire et un intrt
politique. L'tude de ce chef-d'oeuvre littraire de l'un des principaux
crivains de l'cole romantique prouve, dans leur opinion, que le
romantisme est, sous beaucoup de rapports, un systme primitif, et qu'il
ne convient ni  un ge de philosophie tel que le ntre, ni  un peuple
actif comme nous le sommes et comme tout peuple doit l'tre; d'autre
part, les posies de Tegner leur paraissent pouvoir tre considres,
sous le point de vue politique, comme l'expression mme des vraies
dispositions politiques du peuple sudois. S'il chante les anciennes
franchises, les vieilles assembles des hommes du Nord, l'indpendance
des anciens paysans sudois, les limites du pouvoir royal, la
toute-puissance du mrite personnel, il n'en est pas moins partisan des
institutions monarchiques. Toutes les fois qu'il en trouve l'occasion,
il vante le pouvoir d'un seul, la gloire des rois, la force de la
royaut. Ici encore, disent les traducteurs de _Frithiof_ veille un
puissant cho dans les sentiments de la nation; il n'y a point de pays
o l'on manifeste, avec un plus ardent dsir de reforme, un penchant
plus prononc pour le pouvoir royal, un respect plus religieux pour les
traditions. Les Sudois offrent le rare spectacle d'un peuple qui veut
arriver  la libert  l'aide des lois existantes, et qui ne pense point
que l'galit dans la socit implique la rpublique dans le
gouvernement. Ils ne demandent que le dveloppement de leurs
institutions primitives, et la rgnration de cet esprit de justice qui
se trouve l'origine historique de toutes les nations, mais qui s'est
mieux conserv chez eux que chez tous les autres peuples de l'Europe.

A. J.

_Dictionnaire universel d'Histoire et de Gographie_; par
M. Bouillet, proviseur du collge royal de Bourbon.--Chez _L Hachette_,
rue Pierre-Sarrazin, 12.

Le livre de M. Bouillet en est dj  sa seconde dition. Ce rapide
succs s'explique facilement par la nature mme et la richesse du
nouveau dictionnaire. L'ouvrage, qui se compose de prs de 2,000 pages,
contient: _l'Histoire proprement dite, la Biographie universelle, la
Mythologie, la Gographie ancienne et moderne_. Ainsi se trouvent
rsumes en un seul volume les vastes collections savantes qu'ont dj
produites l'tude de l'histoire et celle de la gographie. C'est une
vritable encyclopdie o l'on a rassembl tous les faits importants
dj acquis  la science, toutes les notions intressantes et utiles.

L'auteur de ce dictionnaire, M. Bouillet, tait dj connu dans le monde
savant par un ouvrage analogue d'un incontestable mrite; je veux parler
du _Dictionnaire de l'Antiquit sacre et profane_, qui est aujourd'hui
au nombre des manuels classiques.

Une critique minutieuse et svre pourrait relever quelques omissions
dans cet immense travail. Par exemple, on a signal dj l'oubli qui
avait t commis par M. Bouillet du nom de plusieurs artistes franais,
architectes et sculpteurs, au seizime sicle; on a aussi reproch 
l'auteur une mthode fautive et maintenant abandonne par les gographes
dans l'tude des bassins, des fleuves et des mers; mais ce ne sont l
que des taches lgres qui ne dparent point ce beau travail. Nous nous
empressons donc de recommander  nos lecteurs le nouveau Dictionnaire de
M. Bouillet, qui leur sera d'une utilit de chaque jour, et qu'ils
pourront utilement consulter sur tous les noms et tous les faits connus.
La seconde dition, que nous avons sous les yeux, offre encore
d'importantes amliorations; nous avons surtout remarque un tableau de
la population de la France et de ses colonies dress d'aprs le
recensement de 1841 et de 1842, et rdig en partie sur des documents
tout  fait indits.--Travailler ainsi  perfectionner son oeuvre, c'est
justifier la confiance du public et payer en mme temps une dette de
reconnaissance.

A.

_Histoire de Duguay-Trouin_; par G. de la Landelle, ancien officier de
marine. 1 vol. 3 fr. 50 c.--Paris, 1844. _Sagnier et Bray_,
libraires-diteurs, rue des Saints-Pres, 44.

M. G. de la Landelle, l'un de nos collaborateurs, vient de publier
l'_Histoire de Duguay-Trouin_, le grand officier de mer dont les
exploits terminrent si glorieusement l're navale de la France sous le
rgne de Louis XIV.

Marin lui-mme, M. de la Landelle tait en position de traiter son sujet
avec une parfaite exactitude de dtails; mais il l'a rendu plus
intressant par une comparaison soutenue de la marine d'autrefois avec
notre marine actuelle. Il s'est surtout appliqu  dvelopper une thse
d'une haute porte militaire; il appuie constamment, par des exemples
pris dans la vie de son hros, les opinions qu'il met sur le meilleur
mode  suivre pour placer la France dans une position avantageuse en cas
de guerre navale. Une tude approfondie des questions qui nous touchent
chaque jour, l'nonc et la dmonstration des principes qui peuvent nous
rendre puissants sur les mers, classent l'ouvrage au premier rang parmi
ceux qui doivent clairer le pays sur les besoins de sa marine.
Plusieurs documents indits, extraits de manuscrits rares et curieux,
rendront en outre prcieuse la nouvelle biographie de Duguay-Trouin,
qui, du reste, est crite dans le style simple et concis qu'exigeait un
semblable travail.

L.

_L'Almanach du Mois_, publication mensuelle.--Bureaux: rue
Royale-Saint-Honor, 23.--_Janvier, Fvrier et Mars._

La fortune des petits livres de M. Alphonse Karr a mis les petits livres
 la mode. Les imitations ont eu le sort qu'elles mritaient. Ce n'est
pas nous qui les trouverons  plaindre; ce n'est pas non plus M.
Alphonse Karr. Celui que nous annonons aujourd'hui ne mrite pas la
disgrce de ceux qui l'ont prcd. Ce n'est point un livre; d'_humour_,
encore moins une satire mensuelle; c'est tout bonnement un recueil qui
vise plutt  tre utile qu' tre plaisant; une revue qui contient,
outre le rcit les faits principaux du mois, des petits nouveaux de
science et de littrature populaires, qui valent mieux que ceux qui
figurent ordinairement dans les almanachs. Si c'est assez pour l'loge
de l'_Almanach du Mois_, c'est trop peu pour obtenir le succs que nous
souhaitons aux diteurs  cause de leurs excellentes
intentions.--Puisque nous parlons d'almanachs, nous indiquerons aux
diteurs de ces sortes d'ouvrages une innovation qui aurait  coup sr
du succs. Il s'agirait de faire un calendrier qui runirait sous chaque
jour de l'anne les noms de tous les saints dont l'glise clbre la
fte ce jour-l, et qui, finalement donnerait dans son ensemble la liste
de tous les bienheureux. De cette manire, beaucoup d'honntes gens
sauraient quel jour on doit leur souhaiter la fte. Les calendriers
qu'on donne dans les almanachs devraient avoir surtout cette utilit;
mais ils ne l'ont qu'en partie. Saint Pancrace, saint Pantaleon, et tant
d'autres, ne sont plus les patrons de personne; mais la fte de mon
patron tombe peut-tre le jour de saint Pancrace. Je demande une place
pour mon patron; saint Pancrace n'en sera point jaloux.

Z.

La nouvelle publication illustre de l'diteur des _Animaux peints par
eux-mmes_, dont nous avions annonc la mise en vente pour jeudi pass,
_le Diable  Paris_ ne paratra que mardi 11.



Correspondance.

_A Madame A. D. N. J. B._--Le sexe n'y fait rien; l'antre sexe nous en
adresse quelquefois qui ne sont pas meilleurs.

_A M. L.,  Crcy-sur-Serre_.--Envoyez la solution.

_A M. S. R.,_  Paris.--Votre lettre est aimable. Ce que vous nous
conseillez n'aurait d'intrt que pour un petit nombre d'abonns de
Paris; les dpartements et l'tranger n'y auraient aucune part. Ces
renseignements se trouvent d'ailleurs facilement.

_A M. G. H_.--Envoy au dessinateur.

_A M. P. D,  Suette._--A la bonne heure; mais de la place? Il y a
pourtant note  prendre de votre lettre.

_A M. V. de M_.--Envoyez votre souscription et celle de vos amis au
_National_, rue Lepelletier, n. 3.

_A M E. R. T._--Cet enfant a trop d'esprit. Vous savez le proverbe?--Vos
initiales sont bien malheureuses, signez tout au long ou soyez plus
spirituel.

_A M. G.,  Viliers._--Nous acceptons l'offre avec reconnaissance.

_A M. F. A. de C.,  Paris--L'Illustration_ ne s'est jamais engage 
donner une table des matires: celle qu'elle publie pour les abonns qui
conservent la collection, ne se donne pas, puisqu'elle n'est pas due;
mais elle se vend  prix cotant, et sans autre profit pour les diteurs
que d'tre agrables  ceux qui peuvent tenir  ce complment.

_A. M.,  I_.--Il y a des sujets dont l'_Illustration_ doit s'abstenir,
tout en faisant des voeux pour la cause que vous dfendez.

_A M. G.,  Paris_.--Vous tes trop habile; il parat que vous ne seriez
content que si vous ne pouviez pas deviner. Le dernier a d vous
satisfaire.

_A M. J. C.,  Paris._--Permettez-nous de vous dire que c'est une manie
qui passe un peu de mode. Puisque vous savez l'anglais, traduisez-vous
ce passage extrait d'une lettre de Londres:

Respecting the type, paper, engravings and text, I must say that great
praise is due to the parties who have the direction of the several
departments, since in my opinion the l'Illustration surpasses works of a
similar nature published in this country.

_A M. V. de M.  Paris_.--Votre explication vaut l'autre, et le fait est
possible.

_A M. L.,  M._--On peut vous satisfaire; nous ne demandons pas mieux
que d'tre bien avec tout l'Univers.

_A M. T.,  Reims._--Bien oblig.

_A M. S.,  Paris et  Nantes._--Il sera fait comme vous le desirez.



MODES

Enfin voici passe la semaine de Longchamps, qui, bien qu'elle ait perdu
son ancienne importance, reste toujours une poque de transition des
modes d'hiver aux modes du printemps. Les premiers rayons de soleil ont
fait hter les toilettes nouvelles; on sait dj ce qui se porte et ce
qui se portera.

Quelle que soit la rapidit d'improvisation de nos dessinateurs et de
nos graveurs, nous sommes pourtant forcs, pour aujourd'hui, de nous
borner  un dessin qui n'a pas t inspir par cette solennit de la
mode. La semaine prochaine, nos lecteurs et surtout nos lectrices
trouveront, sur cette page, des spcimen de tout ce que nous venons de
remarquer de plus rare et de mieux invent dans ce concours du got et
de la _fashion_ parisienne. Toutefois, nous pourrions ds aujourd'hui
donner comme une prface de nos observations aux promenades de
Longchamps.

Occupons-nous, cependant, des costumes de chambre qui, pour affecter des
airs simples, n'ont pas moins de recherche que les plus brillantes
parures. Ainsi, nous avons les robes de chambre en royale marquise:
toffe de soie  raies satines, sur laquelle serpente une guirlande de
fleurs. Ces robes sont doubles de satin; elles sont ouates et piques
 petits carreaux; on les borde assez souvent d'un velours large de deux
doigts, de mme nuance qu'une des rayures de la robe; les manches
doivent tre trs-larges du bas, et avoir des sous-manches  bouillons
spars par des entre-deux; les poches sont indiques par la mme
garniture de velours, qui tourne autour des ouvertures. La mme robe se
fait encore en cachemire doubl en soie d'une autre couleur que le
dessus; on la borde d'une passementerie sur les devants, au bord des
manches et des poches; ces dernires sont termines par un noeud et des
glands en soie, semblables  la cordelire qui serre la taille c'est le
modle que nous avons choisi pour notre dessin. Avec ce costume du
matin, un bonnet de mousseline garni de dentelles et de rubans est
obligatoire, ainsi qu'un mouchoir brod  gros pois de couleur en point
de chanette. Les cols brods se font tous trs-petits, la broderie se
continue sur les devants du fichu, car robes de chambre et robes de
ville se font moins fermes qu'au commencement de l'hiver.

Pour toilette du matin, on adopte assez les redingotes dont les corsages
sont  revers garnis d'un pliss de rubans qui se continue sur le devant
de la jupe. Les foulards ne sont pas seuls en faveur; il y a encore les
pkins _Bragance_, les carreaux _Duchesse_ les taffetas changeants, les
rayures et les barges.

[Illustration.]

Les charpes auront toujours un grand succs: elles sont si gracieuses,
accompagnent si bien la taille sans la cacher, qu'on ne saurait y
renoncer; aussi ce n'est partout qu'charpes de cachemires, charpes en
soie du Levant aux couleurs varies, qui pour nous sduire se drapent
avec toutes les coquetteries imaginables.

Mais qu'est-ce que la fracheur des robes et des charpes, si on la
compare  celle des chapeaux et des capotes de crpe: quoi de plus
frais, de plus coquet que ces auroles de gaze, de rubans et de fleurs
qui entourent le visage? quoi de plus lger et de plus simple que les
pailles cousues, ornes de rubans ponceau, vert, gros bleu ou cossais?

On parle d'un changement dans la forme des chapeaux, ils deviendraient
un peu plus grands et moins ferms; jusqu'ici, ce changement, s'il
existe, est  peine visible. Nous verrons bientt et qu'Alexandrine en
dcidera; elle dictera ses lois, qui sont toujours celles du bon got,
de la grce, et d'avance on est dispos a y souscrire sans observation.

_Voitures._--Voici les nouvelles voitures adoptes par la mode, non pour
Longchamps, car la mode interdit de les montrer  cette promenade, mais
tous les jours ou pourra les voir passer dans l'avenue des
Champs-Elyses.

D'abord une lgante calche  deux fonds gaux, mene  la d'Omont, ou
_Four in Hands_; pour celle-ci, les domestiques doivent tre  cheval ou
assis  ct du cocher, mais jamais ils ne montent derrire.

Ensuite une voiture lgre, dite _Amricaine_,  quatre ou deux places,
qui doit remplacer les cabriolets et les tilburys, tout  fait passs de
mode. Le mrite de l'_Amricaine_ consiste dans une grande lgret, et
c'est en cela seulement qu'elle a du rapport avec les tilburys.

Puis les voitures fermes,  quatre places, en demi-coup, appeles
_Clarence;_ elles peuvent tre commodes, agrables mme pour prendre
l'air, parce quelles sont  six places; mais leur aspect n'est pas joli.

Les couleurs des voilures se choisissent toujours dans les maux des
armoiries, et lorsque cela est possible on prend les mmes couleurs que
celles des livres. Souvent cela ne se peut; exemple:--avec une livre
argent et gueules, on ne saurait avoir un carrosse semblable; alors on
consulte les couleurs de l'cusson. Mais lorsque les livres et les
voitures peuvent tre des mmes couleurs, les quipages sont plus
compltement aristocratiques.

L'ancien coup  deux places n'a rien perdu de sa vogue, c'est un
agrable chez-soi; il est d'ailleurs si lgant et si gracieux, que rien
ne saurait le remplacer.



[Illustration: Longchamps en 1843.--Caricature de Cham.]

[Illustration: Avant et aprs le Carme.--Caricature de Cham.]



Amusements des Sciences.

QUESTIONS A RSOUDRE.

I. On donne deux carrs, et on demande de les dcouper en morceaux d'une
forme telle qu'on puisse en recomposer un nouveau carr gal  la somme
des deux autres.

II. On donne plusieurs miroirs plans, la place de l'oeil et celle d'un
point lumineux. Il s'agit de trouver le chemin du rayon qui ira de
l'objet  l'oeil aprs une, deux, trois, quatre rflexions.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS

Poisson d'Avril.

[Illustration: Nouveau rbus.]








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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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