The Project Gutenberg EBook of Poil De Carotte, by Jules Renard

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Title: Poil De Carotte

Author: Jules Renard

Release Date: October, 2003  [EBook #4559]
[This file was first posted on February 17, 2003]
[Most recently updated: February 17, 2003]

Edition: 11

Language: French

Character set encoding: Latin1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***




Walter Debeuf, Belgium : w.debeuf@belgacom.net

Remarks :  for italics I used : _......_



This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.





Poil de Carotte

par Jules Renard




Les Poules


--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oubli de fermer les
poules.

C'est vrai.  On peut s'en assurer par la fentre. L-bas, tout au fond de
la grande cour, le petit toit aux poules dcoupe, dans la nuit, le carr
noir de sa porte ouverte.

--Flix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic  l'an de ses trois 
enfants.

--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Flix, garon ple,
 indolent et poltron.

--Et toi, Ernestine?

--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!

Grand frre Flix et soeur Ernestine lvent  peine la tte pour rpondre. 
Ils lisent, trs intresss, les coudes sur la table, presque front contre
front.

--Dieu, que je suis bte! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus.  Poil de
Carotte, va fermer les poules!
Elle donne ce petit nom d'amour  son dernier n, parce qu'il a les cheveux 
roux et la peau tache.  Poil de Carotte, qui joue  rien sous la table, se
dresse et dit avec timidit:

--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.

--Comment? Rpond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
Dpchez-vous, s'il te plat!

--On le connat; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.

--Il ne craint rien ni personne, dit Flix, son grand frre.

Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en tre
indigne, il lutte dj contre sa couardise.  Pour l'encourager dfinitivement,
sa mre lui promet une gifle.

--Au moins, clairez-moi, dit-il.

Madame Lepic hausse les paules, Flix sourit avec mpris.  Seule pitoyable,
Ernestine prend une bougie et accompagne petit frre jusqu'au bout du corridor.

--Je t'attendrai l, dit-elle.

Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifie, parce qu'un fort coup de vent
fait vaciller la lumire et l'teint.

Poil de Carotte, les fesses colles, les talons plants, se met  trembler
dans les tnbres.  Elles sont si paisses qu'il se croit aveugle.
Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glac, pour l'emporter.  Des
renards, des loups mme, ne lui soufflent-ils  pas dans ses doigts, sur sa
joue?  Le mieux est de se prcipiter, au juger, vers les poules, la tte en
avant, afin de trouer l'ombre.  Ttonnant, il saisit le crochet de la porte.
Au bruit de ses pas, les poules effares s'agitent en gloussant sur leur
perchoir.  Poil de Carotte leur crie:

--Taisez-vous donc, c'est moi!

Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ails.  Quand il
rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumire, il lui semble
qu'il change des loques pesantes de boue et de pluie contre un vtement
neuf et lger.  Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
flicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
parents la trace des inquitudes qu'ils ont eues.

Mais grand frre Flix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:

--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.



Les Perdrix


Comme  l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassire.  Elle
contient deux perdrix. Grand frre Flix les inscrit sur une ardoise
pendue au mur.  C'est sa fonction.  Chacun des enfants a la sienne. Soeur
Ernestine dpouille et plume le gibier.  Quant  Poil de Carotte, il est
spcialement charg d'achever les pices blesses.  Il doit ce privilge
 la duret bien connue de son coeur sec.

Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.

Madame Lepic:
Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?

Poil de Carotte:
Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise,  mon tour.

Madame Lepic:
L'ardoise est trop haute pour toi.

Poil de Carotte:
Alors, j'aimerais autant les plumer.

Madame Lepic:
Ce n'est pas l'affaire des hommes.

Poil de Carotte prend les deux perdrix.  On lui donne obligeamment les
indications d'usage:

--Serre-les l, tu sais bien, au cou,  rebrousse-plume.

Une pice dans chaque main derrire son dos, il commence.

Monsieur Lepic:
Deux  la fois, mtin!

Poil de Carotte:
C'est pour aller plus vite.

Madame Lepic:
Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.

Les perdrix se dfendent, convulsives, et, les ailes battantes, parpillent
leurs plumes.  Jamais elles ne voudront mourir.  Il tranglerait plus
aisment, d'une main, un camarade.  Il les met entre ses deux genoux,
pour les contenir, et, tantt rouge, tantt blanc, en sueur, la  tte haute
afin de ne rien voir, il serre plus fort.

Elles s'obstinent.

Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
tte sur le bout de son soulier.

--Oh! le bourreau! le bourreau! s'crient grand frre Flix et soeur
Ernestine.

--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic.  Les pauvres btes! je ne
voudrais pas tre  leur place, entre ses griffes.

M.  Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort coeur.

--Voil! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.

Madame Lepic les tourne, les retourne.  Des petits crnes briss du sang
coule, un peu de cervelle.

--Il tait temps de les lui arracher, dit-elle.  Est-ce assez cochonn?

Grand Flix dit:
--C'est positif qu'il ne les a pas russies comme les autres fois.


C'est le Chien
	

M.  Lepic et soeur Ernestine, accouds sous la lampe, lisent, l'un le
journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frre
Flix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
des choses.

Tout  coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.

--Chtt! fait M. Lepic.

Pyrame grogne plus fort.

--Imbcile! dit madame Lepic.

Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute.  Madame
Lepic porte la main  son coeur.  M. Lepic regarde le chien de travers,
les dents serres.  Grand frre Flix jure et bientt  one s'entend plus.

--Veux-tu te taire, sale chien!  Tais-toi donc, bougre!

Pyrame redouble.  Madame Lepic lui donnes des claques.  M. Lepic le frappe
de son journal, puis du pied.  Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule,  heurtant le paillasson,
il casse sa voix en clats.

La colre suffoque les Lepic.  Ils s'acharnent, debout, contre le chien
couch qui leur tient tte.

Les vitres crissent, le tuyau du pole chevrote et soeur Ernestine mme
jappe.

Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est all voir ce qu'il
y a.  Un cheminot  attard passe dans la rue peut-tre et rentre
tranquillement chez lui,  moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
voler.

Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
vers la porte.  Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
n'ouvre pas la porte.

Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
du pied, il s'efforait d'effrayer l'ennemi.

Aujourd'hui il triche.

Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
tourne autour de la maison en gardien fidle, il les trompe et reste coll
derrire la porte.  Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
lui russit.

Il na peur que d'ternuer et de tousser.  Il retient son souffle et s'il
lve les yeux, il aperoit par une petite fentre, au-dessus de la porte,
trois ou quatre toiles dont l'tincelante puret le glace.

Mais l'instant est venu de rentrer.  Il ne faut pas que le jeu se prolonge
trop.  Les soupons s'veilleraient.

De nouveau, il secoue avec ses mains frles le lourd verrou qui grince dans
les crampons rouills et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
Chatouill au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.

Or, comme la dernire fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
calms ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
Poil de Carotte dit tout de mme par habitude

--C'est le chien qui rvait.



Le Cauchemar


Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison.  Ils le drangent, lui
prennent son lit et l'obligent  coucher avec sa mre.  Or, si le jour il
possde tous les dfauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
Il ronfle exprs, sans aucun doute.

La grande chambre, glaciale mme en aot, contient deux lits.  L'un est
celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer,  ct de
sa mre, au fond.

Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour dblayer sa gorge.
Mais peut-tre ronfle-t-il du nez?  Il fait souffler en douceur ses narines
afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouches.  Il s'exerce  ne point
respirer trop fort.

Mais ds qu'il dort, il ronfle.  C'est comme une passion.

Aussitt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
gras d'une fesse.  Elle a fait choix de ce moyen.

Le cri de Poil de Carotte rveille brusquement M. Lepic, qui demande:

--Qu'est-ce que tu as?

--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.

Et elle chantonne,  la manire des nourrices, un air berceur qui semble
indien.

Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
mains plaques sur les fesses  pour parer le pinon qui va venir au premier
appel des vibrations  sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
o il repose,  ct de sa mre, au fond.



Sauf votre Respect


Peut-on, doit-on le dire?  Poil de Carotte,  l'ge o les autres
communient, blancs de coeur et de corps, est rest malpropre.  Une nuit,
il a trop attendu, n'osant demander.

Il esprait, au moyen de tortillements gradus, calmer le malaise.

Quelle prtention!

Une autre nuit, il s'est rv commodment install contre une borne, 
l'cart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi.  Il
s'veille.  Pas plus de borne prs de lui qu' son tonnement!

Madame Lepic se garde de s'emporter.  Elle nettoie, calme, indulgente,
maternelle.  Et mme, le lendemain matin, comme un enfant gt, Poil de
Carotte djeune avant de se lever.

Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soigne, o madame Lepic,
avec une palette de bois, en a dlay un peu, oh! trs peu.

A son chevet, grand frre Flix et soeur Ernestine observent Poil de
Carotte d'un air sournois, prts  clater de rire au premier signal.
Madame Lepic, petite cuillere par petite cuillere, donne la becque  son
enfant.  Du coin de l'oeil, elle semble dire  grand frre Flix et  soeur
Ernestine:

--Attention! prparez-vous!

--Oui, maman.

Par avance, ils s'amusent des grimaces futures.  On aurait d inviter
quelques voisins.  Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux ans
comme pour leur demander:

--Y tes-vous?

lve lentement, lentement la dernire cuillere, l'enfonce jusqu' la gorge,
dans  la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
dit,  la fois goguenarde et dgote:

--Ah! ma petite salissure, tu en as mang, tu en as mang, et de la
tienne encore, de celle d'hier.

--Je m'en doutais, rpond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
espre.

Il s'y habitue, et quand on s'habitue  une chose, elle finit par n'tre
plus drle du tout.



Le Pot

I


Comme il lui est arriv dj plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
a bien soin de prendre ses prcautions chaque soir.  En t, c'est facile.
A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.

L'hiver, la promenade devient une corve.  Il a beau prendre, ds que la
nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premire prcaution, il ne peut
esprer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin.  On dne, on veille,
neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
durer encore une ternit.  Il faut que Poil de Carotte prenne une
deuxime prcaution.

Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.

--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?

D'ordinaire il se rpond "oui", soit que, sincrement, il ne puisse reculer,
soit que la lune l'encourage par son clat.  Quelquefois M. Lepic et grand
frre Flix lui donnent l'exemple.  D'ailleurs la ncessit ne l'oblige
pas toujours  s'loigner de la maison, jusqu'au foss de la rue, presque
en pleine campagne.  Le plus souvent il s'arrte au bas de l'escalier;
c'est selon.

Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a teint les toiles
et les noyers ragent dans les prs.

--a se trouve bien, conclut Poil de Carotte, aprs avoir dlibr sans
hte, je n'ai pas envie.

Il dit bonsoir  tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
corridor,  droite, sa chambre nue et solitaire.  Il se dshabille, se
couche et attend la visite de madame Lepic.  Elle le borde serr, d'un
unique renfoncement, et souffle la bougie.  Elle lui laisse la bougie
et ne lui laisse point d'allumettes.  Et elle l'enferme  clef parce qu'il
est peureux.  Poil de Carotte gote d'abord le plaisir d'tre seul.  Il
repasse sa journe, se flicite de l'avoir frquemment chapp belle, et
compte, pour demain, sur une chance gale.  Il se flatte que, deux jours de
suite, madame Lepic ne fera pas attention  lui, et il essaie de s'endormir
avec ce rve.

A peine a-t-il ferm les yeux qu'il prouve un malaise connu.

--'tait invitable, se dit Poil de Carotte.

Un autre se lverait.  Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
sous le lit.  Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
toujours d'en mettre un.  D'ailleurs,  quoi bon ce pot, puisque Poil de
Carotte prend ses prcautions?

Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.

--Tt ou tard, il faudra que je cde, se dit-il.  Or, plus je rsiste,
plus j'accumule.  Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
draps auront le temps de scher  la chaleur de mon corps.  Je suis sr, par
exprience, que maman n'y verra goutte.

Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute scurit et commence un
bon somme.



II

Brusquement il s'veille et coute son ventre.
--Oh! oh! dit-il, a se gte!

Tout  l'heure il se croyait quitte.  C'tait trop de veine.  Il a pch
par paresse hier au soir.  Sa vraie punition approche.

Il s'assied sur son lit et tche de rflchir.  La porte est ferme  clef.
La fentre a des barreaux.  Impossible de sortir.

Pourtant il se lve et va tter la porte et les barreaux de la fentre.
Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit  la recherche d'un pot
qu'il sait absent.

Il se couche et se lve encore.  Il aime mieux remuer, marcher, trpigner
que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.

--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'tre entendu,
car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guri net, aurait l'air
de se moquer d'elle.  Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
qu'il appelait.

Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent  retarder le dsastre.
Bientt une douleur suprme met Poil de Carotte en danse.  Il se cogne au
mur et rebondit.  Il se cogne au fer du lit.  Il se cogne  la chaise, il
se cogne  la chemine dont il lve violemment le tablier et il s'abat
entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.

Le noir de la chambre s'paissit.



III

Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
matine, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
reniflait de travers.

--Quelle drle d'odeur! dit-elle.

--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.

Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
pas longue  trouver.

--J'tais malade et il n'y avait pas de pot, se dpche de dire Poil de
Carotte, qui juge que c'est l son meilleur moyen de dfense.

--Menteur! menteur! dit madame Lepic.

Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'crie:

--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?

Et tantt elle  apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
chemine comme si elle teignait le feu, elle secoue la literie et elle
demande de l'air! de l'air! affaire et plaintive.

Et tantt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:

--Misrable! tu perds donc le sens! Te voil donc dnatur!  Tu vis donc
comme les btes!  On donnerait un pot  une bte, qu'elle saurait s'en
servir.  Et toi, tu imagines de te vautrer dans les chemines.  Dieu
m'est tmoin que tu me rends imbcile, et que je mourrai folle, folle,
folle!

Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot.  Cette nuit il
n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, l, au pied du lit.
Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore  ne rien voir,
il aurait du toupet.

Et, comme sa famille dsole, les voisins goguenards qui dfilent, le
facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:

--Parole d'honneur! rpond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
moi je ne sais plus.  Arrangez vous.


Les Lapins


--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
comme moi, tu ne l'aimes pas.

--a se trouve bien, se dit Poil de Carotte.

On lui impose ainsi des gots et des dgots.  En principe, il doit aimer
seulement ce qu'aime sa mre.  Quand arrive le fromage:

--Je suis bien sre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.

Et Poil de Carotte pense:

--Puisqu'elle en est sre, ce n'est pas la peine d'essayer.

En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
Au dessert, madame Lepic lui dit:

--Va porter ces tranches de melon  ces lapins.

Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
horizontale afin de ne rien renverser.

A son entre sous leur toit, les lapins, coiffs en tapageurs, les oreilles
sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.

--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plat, partageons.

S'tant assis d'abord sur un tas de crottes, de sneon rong jusqu' la
racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
graines de melon et boit le jus lui-mme: c'est doux comme du vin doux.

Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laiss aux tranches de
jaune sucr, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
lapins en rond sur leur derrire.

La porte du petit toit est ferme.  Le soleil des siestes enfile les trous
des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre frache.



La Pioche


Grand frre Flix et Poil de Carotte travaillent cte  cte.  Chacun a sa
pioche.  Celle du grand frre Flix a t faite sur mesure, chez le
marchal-ferrant, avec du fer.  Poil de Carotte a fait la sienne tout
seul, avec du bois.  Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
d'ardeur.  Soudain, au moment o il s'y attend le moins (c'est toujours
 ce moment prcis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reoit un coup
de pioche en plein front.

Quelques instants aprs, il faut transporter, coucher avec prcaution, sur le
lit, grand frre Flix qui vient de se trouver mal  la vue du sang de son
petit frre.  Toute la famille est l, debout, sur la pointe du pied, et
soupire apprhensive:

--O sont les sels?

--Un peu d'eau bien frache, s'il vous plat, pour mouiller les tempes.

Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les paules,
entre les ttes.  Il a le front band d'un linge dj rouge, o le sang
suinte et s'carte.

M. Lepic lui a dit:

--Tu t'es joliment fait moucher!

Et sa soeur Ernestine qui a pans la blessure:

--C'est entr comme dans du beurre.

Il n'a pas cri, car on lui a fait observer que cela ne sert  rien.

Mais voici que grand frre Flix ouvre un oeil, puis l'autre.  Il en est
quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
l'inquitude, l'effroi se retirent des coeurs.

--Toujours le mme, donc! dit madame Lepic  Poil de Carotte; tu ne pouvais
pas faire attention, petit imbcile!



La Carabine


M. Lepic dit  ses fils:

--Vous avez assez d'une carabine pour deux.  Des frres qui s'aiment
mettent tout en commun.

--Oui, papa, rpond grand frre Flix, nous nous partagerons la carabine.
Et mme il suffira que Poil de Carotte me la prte de temps en temps.

Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mfie.

M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:

--Lequel des deux la portera le premier?  Il semble que ce doit tre l'an.

Grand frre Flix:
Je cde l'honneur  Poil de Carotte. Qu'il commence!

Monsieur Lepic:
Flix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.

M. Lepic installe la carabine sur l'paule de Poil de Carotte.

Monsieur Lepic:
Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.

Poil de Carotte:
Emmne-t-on le chien?

Monsieur Lepic:
Inutile.  Vous ferez le chien chacun  votre tour.  D'ailleurs, des
chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.

Poil de Carotte et grand frre Flix s'loignent.  Leur costume simple
est celui de tous les jours.  Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
M. Lepic leur dclare souvent que le vrai chasseur les mprise.  La culotte
de vrai chasseur trane sur les talons.  Il ne retrousse jamais.  Il marche
ainsi dans la patouille, les terres laboures, et des bottes se forment
bientt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
consigne de respecter.

--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frre Flix.

--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.

Il prouve une dmangeaison au dfaut de l'paule et se refuse d'y coller
la crosse de son arme  feu.

--Hein! dit grand frre Flix, je te la laisse porter tout ton sol!

--Tu es mon frre, dit Poil de Carotte.

Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrte et fait signe a grand
frre Flix de ne plus bouger.  La bande passe d'une haie  l'autre.
Le dos vot, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
moineaux dormaient.  La bande tient mal, et ppiante, va se poser ailleurs.
Les deux chasseurs se redressent; grand frre Flix jette des insultes.
Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parat moins impatient.  Il
redoute l'instant o il devra prouver son adresse.  S'il manquait!
Chaque retard le soulage.  Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.

Grand frre Flix:
Ne tire pas, tu es trop loin.

Poil de Carotte:
Crois-tu?

Grand frre Flix:
Pardine!  a trompe de se baisser.  On se figure qu'on est dessus; on en
est trs loin.

Et grand frre Flix se dmasque afin de montrer qu'il a raison.  Les
moineaux, effrays, repartent.

Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance.  Il
hoche la queue, remue la tte, offre son ventre.

Poil de Carotte:
Vraiment, je peux le tirer, celui-l, j'en suis sr.

Grand frre Flix:
Ote-toi voir.  Oui, en effet, tu l'as beau.  Vite, prte-moi ta carabine.

Et dj Poil de Carotte, les mains vides, dsarm, bille:  sa place,
devant lui, grand frre Flix paule, vise, tire, et le moineau tombe.

C'est comme un tour d'escamotage.  Poil de Carotte tout  l'heure serrait
la carabine sur son coeur.  Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
la retrouve, car grand frre Flix vient de la lui rendre, puis, faisant
le chien, court ramasser le moineau et dit:

--Tu n'en finis pas, il faut te dpcher un peu.

Poil de Carotte:
Un peu beaucoup.

Grand frre Flix:
Bon, tu boudes!

Poil de Carotte:
Dame, veux-tu que je chante?

Grand frre Flix:
Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
nous pouvions le manquer.

Poil de Carotte:
Oh! moi...

Grand frre Flix:
Toi ou moi, c'est la mme chose.  Je l'ai tu aujourd'hui, tu le tueras
demain.

Poil de Carotte:
Ah! demain.

Grand frre Flix:
Je te le promets.

Poil de Carotte:
Je sais? tu me le promets, la veille.

Grand frre Flix:
Je te le jure; es-tu content?

Poil de Carotte:
Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
j'essaierais la carabine.

Grand frre Flix:
Non, il est trop tard.  Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
Je te le donne.  Fourre-le dans ta poche, gros bte, et laisse passer
le bec.

Les deux chasseurs retournent  la maison.  Parfois ils rencontrent un
paysan qui les salue et dit:

--Garons, vous n'avez pas tu le pre, au moins?

Poil de Carotte, flatt, oublie sa rancune.  Ils arrivent, raccommods,
triomphants, et M. Lepic, ds qu'il les aperoit, s'tonne:

--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine!  Tu l'as donc
porte tout le temps?

--Presque, dit Poil de Carotte.



La Taupe


Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
ramonat (raifort).  Quand il a bien jou avec, il se dcide  la tuer.  Il la
lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
retomber sur une pierre.

D'abord, tout va bien et rondement.

Dj la taupe s'est bris les pattes, fendu la tte, cass le dos, et
elle semble n'avoir pas la vie dure.

Puis, stupfait, Poil de Carotte s'aperoit qu'elle s'arrte de mourir.
Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, a
n'avance plus.

--Mtin de mtin! elle n'est  pas morte, dit-il.

En effet, sur la pierre tache de sang, la taupe se ptrit; son ventre
plein de graisse tremble comme une gele, et, par ce tremblement, donne
l'illusion de la vie.

--Mtin de mtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
encore morte!

Il la ramasse, l'injurie et change de mthode.

Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
ses forces,  bout portant, contre la pierre.  Mais le ventre informe
bouge toujours.

Et plus Poil de Carotte enrag tape, moins la taupe lui parait mourir.



La Luzerne


Poil de Carotte et grand frre Flix reviennent de vpres et se htent
d'arriver  la maison, car c'est l'heure du goter de quatre heures.

Grand frre Flix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
trop tt, et dclar, devant tmoins, qu'il n'est pas gourmand.  Il
aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
ce soir encore, marche plus vite que grand frre Flix, afin d'tre
servi le premier.  Parfois le pain sec semble dur.  Alors Poil de
Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
donne des coups de dents, des coups de tte, le morcelle, et fait
voler des clats.  Rangs autour de lui, ses parents le regardent
avec curiosit.

Son estomac d'autruche digrait des pierres, un vieux sou tach de
vert-de-gris.  En rsum, il ne se montre point difficile  nourrir.
Il pse sur le loquet de la porte.  Elle est ferme.

--Je crois que nos parents n'y sont pas.  Frappe du pied, toi, dit il.

Grand frre Flix, jurant le nom de Dieu, se prcipite sur la lourde
porte garnie de clous et la fait longtemps retentir.  Puis tous deux,
unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les paules.

Poil de Carotte:
Dcidment, ils n'y sont pas.

Grand frre Flix:
Mais o sont-ils?  On ne peut pas tout savoir.  Asseyons-nous.

Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
faim inaccoutume.  Par des billements, des chocs de poing au creux de
la poitrine, ils en expriment toute la violence.

Grand frre Flix:
S'ils s'imaginent que je les attendrai!

Poil de Carotte:
C'est pourtant ce que nous avons de mieux  faire.

Grand frre Flix:
Je ne les attendrai pas.  Je ne veux pas mourir de faim, moi.  Je veux
manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.

Poil de Carotte:
De l'herbe! c'est une ide, et nos parents seront attraps.

Grand frre Flix:
Dame! on mange bien de la salade.  Entre nous, de la luzerne, par
exemple, c'est aussi tendre que de la salade.  C'est de la salade sans
l'huile et le vinaigre.

Poil de Carotte:
On n'a pas besoin de la retourner.

Grand frre Flix:
Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
pas, toi?

Poil de Carotte:
Pourquoi toi et pas moi?

Grand frre Flix:
Blague  part, veux-tu parier?

Poil de Carotte:
Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
avec du lait caill pour carter dessus?

Grand frre Flix:
Je prfre la luzerne.

Poil de Carotte:
Partons!

Bientt le champ de luzerne dploie sous leurs yeux sa verdeur
apptissante.  Ds l'entre, ils se rjouissent de traner les
souliers, d'craser les tiges molles, de marquer d'troits
chemins qui inquiteront longtemps et feront dire:

--Quelle bte a pass par ici?

A travers leurs culottes, une fracheur pntre jusqu'aux mollets
peu  peu engourdis.

Ils s'arrtent au milieu du champ et se laissent tomber  plat ventre.

--On est bien, dit grand frre Flix.

Le visage chatouill, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
ensemble dans le mme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
voisine:

--Dormirez-vous, sales gars?

Ils oublient leur faim et se mettent  nager en marin, en chien, en
grenouille.  Les deux ttes seules mergent.  Ils coupent de la main,
refoulent du pied les petites vagues vertes aisment brises.  Mortes,
elles ne se referment plus.

--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frre Flix.

--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.

Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.

Accouds, ils suivent du regard les galeries souffles que creusent
les taupes et qui zigzaguent  fleur de sol, comme  fleur de peau
les veines des vieillards.  Tantt ils les perdent de vue, tantt
elles dbouchent dans une clairire, o la cuscute rongeuse, parasite
mchante, cholra des bonnes luzernes, tend sa barbe de filaments
roux.  Les taupinires y forment un minuscule village de huttes
dresses  la mode indienne.

--Ce n'est pas tout a, dit grand frre Flix, mangeons.  Je commence.
Prends garde de toucher  ma portion.

Avec son bras comme rayon, il dcrit un arc de cercle.

--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.

Les deux ttes disparaissent.  Qui les devinerait?

Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
luzerne, en montre les dessous  ples, et le champ tout entier est
parcouru de frissons.

Grand frre Flix arraches des brasses de fourrage, s'en enveloppe
la tte, feint de se bourrer, imite le bruit de mchoires d'un veau
inexpriment qui se gonfle.  Et tandis qu'il fait semblant de
dvorer tout, les racines mmes, car il connat la vie, Poil de
Carotte le prend au srieux, et, plus dlicat, ne choisit que les
belles feuilles.

Du bout de son nez il les courbe, les amne  sa bouche et les
mche posment.

Pourquoi se presser?
La table n'est pas loue.  La foire n'est pas sur le pont.

Et les dents crissantes, la langue amre, le coeur soulev, il avale,
se rgale.



La Timbale


Poil de Carotte ne boira plus  table.  Il perd l'habitude de boire, en
quelques jours, avec une facilit qui surprend sa famille et ses amis.
D'abord, il dit un matin  madame Lepic qui lui verse du vin comme
d'ordinaire:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

Au repas du soir, il dit encore:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

--Tu deviens conomique, dit madame Lepic.  Tant mieux pour les autres.

Ainsi il reste toute cette premire journe sans boire, parce que la
temprature est douce et que simplement il n'a pas soif.

Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:

--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?

--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.

--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
la chercher dans le placard.

Il ne va pas la chercher.  Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
soi-mme?

On s'tonne dj:

--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voil une facult de plus.

--Une rare, dit M. Lepic.  Elle te servira surtout plus tard, si tu te
trouves seul, gar dans un dsert, sans chameau.

Grand frre Flix et soeur Ernestine parient:

Soeur Ernestine:
Il restera une semaine sans boire.

Grand frre Flix:
Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu' dimanche, ce sera beau.

--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
jamais, si je n'ai jamais soif.  Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
leur trouvez-vous du mrite?

-Un cochon d'Inde et toi, a fait deux, dit grand frre Flix.

Poil de Carotte, piqu, leur montrera ce dont il est capable.  Madame
Lepic continue d'oublier sa timbale.  Il se dfend de la rclamer. Il
accepte avec une gale indiffrence les ironiques compliments et les
tmoignages d'admiration sincre.

--Il est malade ou fou, disent les uns.

Les autres disent:

-Il boit en cachette.

Mais tout nouveau, tout beau.  Le nombre de fois que Poil de Carotte
tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sche, diminue peu 
peu.

Parents et voisins se blasent.  Seuls quelques trangers lvent encore
les bras au ciel, quand on les met au courant:

--Vous exagrez: nul n'chappe aux exigences de la nature.

Le mdecin consult dclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
somme rien n'est impossible.

Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnat qu'avec
un enttement rgulier, on fait ce qu'on veut.  Il avait cru s'imposer
une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
mme pas incommod.  Il se porte mieux qu'avant.  Que ne peut-il vaincre
sa faim comme sa soif!  Il jenerait, il vivrait d'air.

Il ne se souvient mme plus de sa timbale.  Longtemps elle est inutile.
Puis la servante Honorine a l'ide de l'emplir de tripoli rouge pour
nettoyer les chandeliers.



La Mie de Pain

M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne ddaigne pas d'amuser lui-mme ses
enfants.  Il leur raconte des histoires dans les alles du jardin, et il
arrive que grand frre Flix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
ils rient.  Ce matin, ils n'en peuvent plus.  Mais soeur Ernestine vient
leur dire que le djeuner est servi, et les voil calms.  A chaque
runion de famille, les visages se renfrognent.

On djeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et dj rien
n'empcherait de passer la table  d'autres, si elle tait loue, quand
madame Lepic dit:

--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plat, pour finir ma compote?

A qui s'adresse-t-elle?
Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
Elle le renseigne sur le prix des lgumes, et lui explique la difficult,
par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
bte.

--Non, dit-elle  Pyrame qui grogne d'amiti et bat le paillasson de sa
queue, tu ne sais pas le mal que j'ai  tenir cette maison.  Tu te figures,
comme les hommes, qu'une cuisinire a tout pour rien.  a t'est bien gal
que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.

Or, cette fois, madame Lepic fait vnement.  Par exception, elle s'adresse
 M. Lepic d'une manire directe.  C'est  lui, bien  lui qu'elle demande
une mie de pain pour finir sa compote.  Nul ne peut en douter.  D'abord
elle le regarde.

Ensuite M. Lepic  a le pain prs de lui.  tonn, il hsite, puis, du
bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
srieux, noir, il la jette  madame Lepic.

Farce ou drame?  Qui le sait?
Soeur Ernestine, humilie pour sa mre, a vaguement le trac.
--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frre Flix qui
galope, effrn, sur les btons de sa chaise.

Quant  Poil de Carotte, hermtique, des bousilles aux lvres, l'oreille
pleine de rumeurs et les joues gonfles de pommes cuites, il se contient,
mais il va pter, si madame Lepic ne quitte  l'instant la table, parce
qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernire des
dernires.



La Trompette


M. Lepic arrive de Paris ce matin mme.  Il ouvre sa malle.  Des cadeaux
en sortent pour grand frres Flix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
dont prcisment (comme c'est drle!) ils ont rv toute la nuit.  Ensuite
M. Lepic, les mains derrire son dos, regarde malignement Poil de Carotte
et lui dit:

--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?

En vrit, Poil de Carotte est plutt prudent que tmraire.  Il
prfrerait une trompette, parce que a ne part pas dans les mains; mais
il a toujours entendu dire qu'un garon de sa taille ne peut jouer
srieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
L'ge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
Son pre connat les enfants: il a apport ce qu'il faut.

--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sr de deviner.

Il va mme au peu loin et ajoute:

--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!

--Ah! dit monsieur Lepic embarrass, tu aimes mieux un pistolet! tu as
donc bien chang?

Tout de suite Poil de Carotte se reprend:

--Mais non, va, non, papa, c'tait pour rire.  Sois tranquille, je les
dteste, les pistolets.  Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
comme a m'amuse de souffler dedans.

Madame Lepic:
--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine  ton pre, n'est-ce
pas?  Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
ne voit rien.  Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
trompette.  Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
 franges d'or.  Tu l'as assez regarde.  Maintenant, va voir  la
cuisine si j'y suis; dguerpis, trotte et flte dans tes doigts.

Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roule dans
ses trois pompons rouge et son drapeau  franges d'or, la trompette de
Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
celle du jugement dernier.



La Mche


Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent  la messe.  On
les fait beaux et soeur Ernestine prside elle-mme  leur toilette,
au risque d'tre en retard pour la sienne.  Elle choisit les cravates,
lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros 
Poil de Carotte.  Mais surtout elle pommade ses frres.

C'est une rage qu'elle a.
Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frre
Flix prvient sa soeur qu'il finira par se fcher aussi elle triche:

--Cette fois, dit-elle, je me suis oublie, je ne l'ai pas fait exprs,
et je te jure qu' partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.

Et toujours elle russit  lui en mettre un doigt.

--Il arrivera malheur, dit grand frre Flix.

Ce matin, roul dans sa serviette, la tte basse, comme soeur Ernestine
ruse encore, il ne s'aperoit de rien.

--L, dit-elle, je t'obis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm
sur la chemine.  Suis-je gentille?  D'ailleurs je n'ai aucun mrite.
Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
inutile.  Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls.  Ta tte ressemble
 un chou-fleur et cette raie durera jusqu' la nuit.

--Je te remercie, dit grand frre Flix.

Il se lve sans dfiance.  Il nglige de vrifier comme d'ordinaire, en
passant sa main sur ses cheveux.

Soeur Ernestine achve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
filoselle blanche.

--a y est? dit grand frre Flix.

--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
ta casquette.  Va la chercher dans l'armoire.

Mais grand frre Flix se trompe.  Il passe devant l'armoire.  Il court
au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
tte, avec tranquillit.

--Je t'avais prvenue, ma soeur, dit-il.  Je n'aime pas qu'on se moque
de moi.  Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivire.

Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout tremp,
il attend qu'on le change ou que le soleil le sche, au choix: a luit
est gal.

--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration.  Il ne craint
personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien.  Mieux vaut
laisser croire que je ne dteste pas la pommade.

Mais tandis que Poil de Carotte se rsigne d'un coeur habitu, ses
cheveux le vengent  son insu.

Couch de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
puis ils se dgourdissent, et par une invisible pousse bossellent leur
lger moule luisant, le fendillent, le crvent.

On dirait un chaume qui dgle.  Et bientt la premire mche se dresse
en l'air, droite, libre.



Le Bain


Comme quatre heures vont bientt sonner, Poil de Carotte, fbrile,
rveille M. Lepic et grand frre Flix qui dorment sous les noisetiers
du jardin.

--Partons-nous? dit-il.

Grand frre Flix:
Allons-y, porte les caleons?

Monsieur Lepic:
Il doit faire encore trop chaud.

Grand frre Flix:
Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.

Poil de Carotte:
Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici.  Tu te coucheras
sur l'herbe.

Monsieur Lepic:
Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.

Mais Poil de Carotte modre son allure  grand peine et se sent des
fourmis dans les pieds.  Il porte sur l'paule son caleon svre et
sans dessin et le caleon rouge et bleu de grand frre Flix.  La
figure anime, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute aprs
les branches.  Il nage dans l'air et il dit  grand frre Flix:

--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein?  Ce qu'on va gigoter!

--Un malin! rpond grand frre Flix, ddaigneux et fix.

En effet, Poil de Carotte se calme tout  coup.

Il vient d'enjamber, le premier, avec lgret, un petit mur de pierres
sches, et la rivire brusquement apparue coule devant lui.  L'instant
est pass de rire.

De reflets glacs miroitent sur l'eau enchante.  Elle clapote comme
des dents claquent et exhale une odeur fade.

Il s'agit d'entrer l dedans, d'y sjourner et de s'y occuper, tandis
que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes rglementaires.
Poil de Carotte frissonne.  Une fois de plus son courage, qu'il excitait
pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
attirante de loin, le met en dtresse.

Poil de Carotte commence de se dshabiller,  l'cart.  Il veut moins
cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.

Il te ses vtements un  un et les plies avec soin sur l'herbe.  Il
noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dnouer.  Il met
son caleon, enlve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
encore un peu.

Dj grand frre Flix a pris possession de la rivire et la saccage
en matre.  Il la bat  tour de bras, la frappe du talon, la fait
cumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
vagues courrouces.

--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.

--Je me schais, dit Poil de Carotte.  Enfin il se dcide, il s'assied
par terre, et tte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop troites
ont cras.  En mme temps, il se frotte l'estomac qui peut-tre n'a
pas fini de digrer.  Puis il se laisse glisser le long des racines.

Elles lui gratignent les mollets, les cuisses, les fesses.  Quand il a
de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver.  Il lui semble
qu'une ficelle mouille s'enroule peu  peu autour de son corps, comme
autour d'une toupie.  Mais la motte o il s'appuie cde, et Poil de
Carotte tombe, disparat, barbote et se redresse, toussant, crachant,
suffoqu, aveugl, tourdi.

--Tu plonges bien, mon garon, lui dit monsieur Lepic.

--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup a.  L'eau
reste dans mes oreilles, et j'aurai mal  la tte.

Il cherche un endroit o il puisse apprendre  nager, c'est--dire
faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.

--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic.  N'agite donc pas tes poings
ferms, comme si tu t'arrachais les cheveux.  Remue tes jambes qui
ne font rien.

--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
Carotte.

Mais grand frre Flix l'empche de s'appliquer et le drange toujours.

--Poil de Carotte, viens ici.  Il y en a plus creux.  Je perds pied,
j'enfonce.  Regarde donc.  Tiens: tu me vois.  Attention: tu ne me vois
plus.  A prsent, mets-toi l vers le saule.  Ne bouge pas.  Je parie
de te rejoindre en dix brasses.

--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les paules hors de l'eau,
immobile comme une vraie borne.
De nouveau, il s'accroupit pour nager.  Mais grand frre Flix lui grimpe
sur le dos,  pique une tte et dit:

--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.

--Laisse-moi prendre ma leon tranquille, dit Poil de Carotte.

--C'est bon, crie M. Lepic, sortez.  Venez boire chacun une goutte de rhum.

-Dj! dit Poil de Carotte.

Maintenant il ne voudrait plus sortir.  Il n'a pas assez profit de son
bain.  L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur.  De plomb tout
 l'heure,  prsent de plume, il s'y dbat avec une sorte de vaillance
frntique, dfiant le danger, prt  risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
et il disparat mme volontairement sous l'eau, afin de goter l'angoisse
de ceux qui se noient.

--Dpche-toi, s'crie M. Lepic, ou grand frre Flix boira tout le rhum.

Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:

--Je ne donne ma part  personne.

Et il boit comme un vieux soldat.

Monsieur Lepic:
Tu t'es mal lav, il reste de la crasse  tes chevilles.

Poil de Carotte:
C'est de la terre, papa.

Monsieur Lepic:
Non, c'est de la crasse.

Poil de Carotte:
Veux-tu que je retourne, papa?

Monsieur Lepic:
Tu teras a demain, nous reviendrons.

Poil de Carotte:
Veine! Pourvu qu'il fasse beau!

Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
grand frre Flix n'as pas mouills, et la tte lourde, la gorge racle,
il rie aux clats, tant son frre et M. Lepic plaisantent drlement ses
orteils boudins.



Honorine


Madame Lepic:
Auel ge avez-vous donc, dj, Honorine?

Honorine:
Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.

Madame Lepic:
Vous voil vieille, ma pauvre vieille!

Honorine:
a ne prouve rien, quand on peut travailler.  Jamais je n'ai t malade.
Je crois les chevaux moins durs que moi.

Madame Lepic:
Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine?  Vous mourrez tout d'un
coup.  Quelque soir, en revenant de la rivire, vous sentirez votre hotte
plus crasante, votre brouette plus lourde  pousser que les autres soirs;
vous tomberez  genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouill,
et vous serez perdue.  On vous relvera morte.

Honrine:
Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
vont encore.

Madame Lepic:
Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
lave avec moins de fatigue dans les reins.  Quel dommage que votre vue
baisse!  Ne dites pas non, Honorine!  Depuis quelque temps, je le remarque.

Honorine:
Oh! j'y vois clair comme  mon mariage.

Madame Lepic:
Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette bue?

Honorine:
Il y a de l'humidit dans le placard.

Madame Lepic:
Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promnent sur les
assiettes?  Regardez cette trace.

Honorine:
O donc, s'il vous plat, madame? je ne vois rien.

Madame Lepic:
C'est ce que je vous reproche, Honorine.  Entendez-moi.  Je ne dis pas
que vous vous relchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
pays qui vous vaille par l'nergie; seulement vous vieillissez.  Moi
aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
volont ne suffit pas.  Je parie que des fois vous sentez une espce de
toile sur vos yeux.  Et vous  avez beau frotter, elle reste.

Honorine:
Pourtant, je les carquille bien et je ne vois pas trouble comme si
j'avais la tte dans un seau d'eau.

Madame Lepic:
Si, si, Honorine vous pouvez me croire.  Hier encore, vous avez donn
 monsieur Lepic un verre sale.  Je n'ai rien dit, par peur de vous
chagriner en provoquant une histoire.  Monsieur Lepic, non plus, n'a
rien dit.  Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui chappe.  On s'imagine
qu'il est indiffrent: erreur!  Il observe, et tout se grave derrire
son front.  Il a simplement repouss du doigt votre verre, et il a eu le
courage de djeuner sans boire.  Je souffrais pour vous et lui.

Honorine:
Diable aussi que monsieur Lepic se gne avec sa domestique!  Il n'avait
qu' parler et je lui changeais son verre.

Madame Lepic:
Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
monsieur Lepic dcid  ce taire.  J'y ai renonc moi-mme. D'ailleurs
la question n'est pas l.  Je me rsume: votre vue faiblit chaque jour
un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire.  Malgr le
surcrot de dpense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...

Honorine:
Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
Lepic.

Madame Lepic:
J'allais le dire.  Alors quoi?  Franchement, que me conseillez-vous?

Honorine:
a marchera bien ainsi jusqu' ma mort.

Madame Lepic:
Votre mort!  Y songez-vous, Honorine?  Capable de nous enterrer tous,
comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?

Honorine:
Vous n'avez peut-tre pas l'intention de me renvoyer  cause d'un coup
de torchon de travers.  D'abord je ne quitte votre maison que si vous
me jetez  la porte.  Et une fois dehors, il faudra donc crever?

Madame Lepic:
Qui parle de vous renvoyer, Honorine?  Vous voil toute rouge.  Nous
causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fchez, vous
dites des btises plus grosses que l'glise.

Honorine:
Dame! est-ce que je sais, moi?

Madame Lepic:
Et moi?  Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
J'espre que le mdecin vous gurira.  a arrive.  En attendant, laquelle
de nous deux est la plus embarrasse.  Vous ne souponnez mme pas que
vos yeux prennent la maladie.  Le mnage en souffre.  Je vous avertis par
charit,  pour prvenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
il me semble, de faire, avec douceur, une observation.

Honorine:
Tant que vous voudrez.  Faites  votre aise, madame Lepic.  Un moment je
me voyais dans la rue; vous me rassurez.  De mon ct, je surveillerai
mes assiettes, je le garantis.

Madame Lepic:
Est-ce que je demande autre chose?  Je vaux mieux que ma rputation,
Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
absolument.

Honorine:
Dans ce cas-l, madame Lepic, ne soufflez mot.  Maintenant je me crois
utile et je crierais  l'injustice si vous me chassiez.  Mais le jour
o je m'apercevrai que je deviens  charge et que je ne sais mme plus
faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
toute seule, sans qu'on me pousse.

Madame Lepic:
Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
 la maison.

Honorine:
Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain.  Depuis que la mre
Matte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.

Madame Lepic:
Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
dis.

Honorine:
Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.



La Marmite

Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
 sa famille.  Tapi dans un coin, il les attend au passage.  Il peut
couter, sans opinion prconue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
et, comme une personne rflchie, qui seule garde toute sa tte au milieu
de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
affaires.

Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sr.
Certes, elle ne l'avouera pas, trop fire.  L'accord se fera tacitement,
et Poil de Carotte devra agir sans tre encourag, sans esprer une
rcompense.

Il s'y dcide.

Du matin au soir, une marmite pend  la crmaillre de la chemine.
L'hiver, o if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.

L't on use de son eau qu'aprs chaque repas, pour laver la vaisselle,
et le reste du temps elle bout sans utilit, avec un petit sifflement
continu,  tandis que sous son ventre fendill, deux bches fument,
presque teintes.

Parfois Honorine n'entend plus siffler.  Elle se penche et prte l'oreille.

--Tout s'est vapor, dit-elle.

Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bches et
remue la cendre.  Bientt le doux chantonnement recommence et Honorine
tranquillise va s'occuper ailleurs.

On lui dirait:

--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
plus?   Enlevez donc votre marmite; teignez le feu.  Vous brlez du
bois comme s'il ne cotait rien.  Tant de pauvres glent, ds qu'arrive
le froid.  Vous tes pourtant une femme conome.

Elle secouerait la tte.
Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crmaillre.
Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vide, qu'il
pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.

Et maintenant, il n'est mme plus ncessaire qu'elle touche la marmite,
ni qu'elle la voie; elle la connat par coeur.  Il lui suffit de
l'couter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
elle enfilerait une perle, tellement habitue que jusqu'ici elle n'a
jamais manqu son coup.

Elle le manque aujourd'hui pour la premire fois.

Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bte
drange qui se fche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'touffe et
la brle.

Elle pousse un cri, ternue et crache en reculant.

--Chcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.

Les yeux colls et cuisants, elle ttonne avec ses mains noircies dans
la nuit de la chemine.

--Ah! je m'explique, dit-elle stupfaite.  La marmite n'y est plus...
Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas.  La marmite y tait encore
tout  l'heure.  Srement, puisqu'elle sifflait comme un flteau.

On a d l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
fentre un plein tablier d'pluchures.

Mais qui donc?

Madame Lepic parat svre et calme sur le paillasson de la chambre 
coucher.

--Quel bruit, Honorine!
--Du bruit, du bruit! s'crie Honorine.  Le beau malheur que je fasse du
bruit! un peu plus je me rtissais.  Regardez mes sabots, mon jupon, mes
mains.  J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
mes poches.

Madame Lepic:
Je regarde cette mare qui dgouline de la chemine, Honorine.  Elle va
faire du propre.

Honorine:
Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prvenir.  C'est peut-tre
vous seulement qui l'avez prise?

Madame Lepic:
Cette marmite appartient  tout le monde ici, Honorine.  Faut-il par
hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
la permission de nous en servir?

Honorine:
Je dirai des sottises, tant je me sens colre.

Madame Lepic:
Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine?  Oui, contre qui?  Sans
tre curieuse, je voudrais le savoir.  Vous me dmontez.  Sous prtexte
que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
le feu, et ttue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
aux autres,  moi-mme.  Je la trouve raide, ma parole!

Honorine:
Mon petit Poil de Carotte, sais-tu o est ma marmite?

Madame Lepic:
Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable?  Laissez donc votre
marmite.  Rappelez-vous plutt votre mot d'hier: "Le jour o je m'apercevrai
que je ne peu mme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
sans qu'on me pousse."  Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
croyais pas votre tat dsespr.  Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
 ma place.  Vous tes au courant, comme moi, de la situation;   jugez
et concluez.  Oh! ne vous gnez point, pleurez.  Il y a de quoi.



Rticence


--Maman!  Honorine!

.....................

Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte?  Il va tout gter.  Par
bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrte court.

Pourquoi dire  Honorine:

--C'est moi, Honorine!

Rien ne peut sauver la vieille.  Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
Tant pis pour elle.  Tt ou tard elle devait cder.  Un aveu de lui ne
la peinerait que davantage.  Qu'elle part et que, loin de souponner
Poil de Carotte, elle s'imagine frappe par l'invitable coup du sort.
Et pourquoi dire  madame Lepic:

--Maman, c'est moi!

A quoi bon se vanter d'une action mritoire, mendier un sourire d'honneur?
Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
le dsavouer en public, qu'il se mle donc de ses affaires, ou mieux,
qu'il fasse mine d'aider sa mre et Honorine  chercher la marmite.

Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
montre le plus d'ardeur.

Madame Lepic, dsintresse, y renonce la premire.

Honorine se rsigne et s'loigne, marmotteuse, et bientt Poil de Carotte,
qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-mme, comme dans une gaine,
comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.


Agathe


C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.

Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
quelques jours, dtournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.

--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
pas que vous deviez dfoncer les portes  coups de poing de cheval.

--a commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au djeuner.

On mange dans la grande cuisine.  Agathe, une serviette sur le bras, se
tient prte  courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
table, car elle ne sait gure marcher posment; elle prfre haleter,
le sang aux joues.

Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.

M. Lepic s'installe le premier, dnoue sa serviette, pousse son assiette
vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
ramne l'assiette.  Il se sert  boire, et le dos courb, les yeux
baisss, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
indiffrence.

Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.

Madame Lepic sert elle-mme les enfants, d'abord grand frre Flix parce
que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualit d'ane,
enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.

Il n'en redemande jamais, comme si c'tait formellement dfendu.  Une
portion doit suffire.  Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
seule de la famille, l'aime beaucoup.

Plus indpendants, grand frre Flix et soeur Ernestine veulent-ils une
seconde portion; ils poussent, selon la mthode de M. Lepic, leur assiette
du ct du plat.

Mais personne ne parle.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.

Ils n'ont rien.  Ils sont ainsi, voil tout.  Elle ne peut s'empcher de
biller, les bras carts, devant l'un et devant l'autre.

M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mchait du verre pil.

Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
commande  table par gestes et signes de tte.

Soeur Ernestine lve les yeux au plafond.

Grand frre Flix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
plus de timbale, ne se proccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
trop tt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie.  Dans ce but,
il se livre  des calculs compliqus.

Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.

--J'y serais bien alle, moi, dit Agathe.

Ou plutt, elle ne dit pas, elle le pense seulement.  Dj atteinte du
mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
faute, elle redouble d'attention.

M. Lepic n'a presque plus de pain.  Agathe cette fois ne se laissera pas
devancer.  Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
Lepic d'un sec

--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?

la rappelle  l'ordre.

--Voil, madame, rpond Agathe.

Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic.  Elle veut le
conqurir par ses prvenances et tchera de se signaler.

Il est temps.

Comme M. Lepic mord sa dernire bouche de pain, elle se prcipite au
placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entame, qu'elle
lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devin les dsirs du
matre.

Or, M. Lepic noue sa serviette, se lve de table, met son chapeau et
va dans le jardin fumer une cigarette.

Quand il a fini de djeuner, il ne recommence pas.

Cloue, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pse cinq
livres, semble la rclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.



Le Programme


--a vous la coupe, dit Poil de Carotte, ds qu'Agathe et luis se trouvent
seuls dans la cuisine.  Ne vous dcouragez pas, vous en verrez d'autres.
Mais o allez-vous avec ces bouteilles?

--A la cave, monsieur Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Pardon, c'est moi qui vais  la cave.  Du jour o j'ai pu descendre
l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
le cou, je suis devenu l'homme de confiance.  Je distingue le cachet
rouge du cachet bleu.  Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
bnfices, de mme que les peaux de livres, et je remets l'argent 
maman.
Entendons-nous, s'il vous plat, afin que l'un ne gne pas l'autre dans
son service.
Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe.  Le soir je lui
siffle de venir se coucher.  Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
J'arrache les herbes qu'il faut connatre, dont je secoue la terre sur
mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux btes.
Comme exercice, j'aide mon pre  scier du bois.
J'achve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
Ernestine.  Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais pter
leurs vessies sous mon talon.
Par exemple c'est vous qui les caillez et qui tirez les seaux du puis.
J'aide  dvider les cheveaux de fil.
Je mouds le caf.
Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
le corridor, mais soeur Ernestine ne cde  personne le droit de rapporter
les pantoufles qu'elle a brodes elle-mme.
Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
chez le pharmacien ou le mdecin.
De votre ct, vous courez le village aux menues provisions.
Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
laver  la rivire.  Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
fille; je n'y peux rien.  Cependant je tcherai quelquefois, si je suis
libre, de vous donner un coup de main, quand vous tendrez le linge sur
la haie.
J'y pense: un conseil.  N'tendez jamais votre linge sur les arbres
fruitiers.  Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
vous renverrait le laver.
Je vous recommande les chaussures.  Mettez beaucoup de graisse sur les
souliers de chasse et trs peu de cirage sur les bottines.   les
brle.
Ne vous acharnez pas aprs les culottes crottes.  Monsieur Lepic affirme
que la boue les conserve.  Il marche au milieu de la terre laboure sans
relever le bas de son pantalon.  Je prfre relever le mien, quand monsieur
Lepic m'emmne et que je porte le carnier.

--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur srieux.

Et madame Lepic me dit:

-Gare  tes oreilles si tu te salis.

C'est une affaire de got.
En somme vous ne serez pas trop  plaindre.  Pendant mes vacances nous
nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frre
et moi rentrs  la pension.  a revient au mme.
D'ailleurs personne ne vous semblera bien mchant.  Interrogez nos amis:
ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur anglique,
mon frre Flix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
sr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu.  C'est peut-tre 
moi que vous trouverez les plus difficile caractre de la famille.  Au
fond j'en vaux un autre.  Il suffit de savoir me prendre.  Du reste, je
me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'amliore et si
vous y mettez un peu du vtre, nous vivrons en bonne intelligence.
Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
le monde.  C'est moins long que monsieur Lepic fils.  Seulement je vous
prie de ne pas me tutoyer,  la faon de votre grand'mre Honorine que je
dtestais, parce qu'elle me froissait toujours.



L'aveugle


Du bout de son bton, il frappe discrtement  la porte.

Madame Lepic:
Qu'est-ce qu'il veut encore celui-l?

Monsieur Lepic:
Tu ne le sais pas?  Il veut ses dix sous, c'est son jour.  Laisse-le
entrer.

Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
brusquement,  cause du froid.

--Bonjour, tous ceux qui sont l? dit l'aveugle.

Il s'avance.  Son bton court  petits pas sur les dalles comme pour
chasser des souris et rencontre une chaise.  L'aveugle s'assied et tend
au pole ses mains transies.

M. Lepic prend une pice de dix sous et dit:

--Voil!

Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.

Poil de Carotte s'amuse.  Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
dj.

Madame Lepic s'en aperoit.

--Prtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.

Elle les porte sous la chemine, trop tard; ils ont laiss une mare, et
les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidit, se lvent, tantt l'un,
tantt l'autre, cartent la neige boueuse, la rpandent au loin.

D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe  l'eau sale de
couler vers lui, indique des crevasses profondes.

--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'tre
entendue, que demande-t-il?

Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
Quand les mots ne viennent pas, il agite son bton, se brle le poing au
tuyau du pole, le retire vite et, souponneux, roule son blanc d'oeil
au fond de ses larmes intarissables.

Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:

--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en tes-vous sr?

--Si j'en suis sr! s'crie l'aveugle.  a, par exemple, c'est fort!
Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugl.

--Il ne dmarrera plus, dit madame Lepic.

En effet, l'aveugle se trouve mieux.  Il raconte son accident, s'tire
et fond tout entier.  Il avait dans les veines des glaons qui se
dissolvent et circulent.  On croirait que ses vtements et ses membres
suent de l'huile.  Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
elle arrive:

C'est lui le but.
Bientt il pourra jouer avec.

Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile.  Elle frle
l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
fait reculer, le force  se loger entre le buffet et l'armoire o la
chaleur ne rayonne pas.  L'aveugle, drout, ttonne, gesticule et ses
doigts grimpent comme des btes.  Il ramone sa nuit.  De nouveau les
glaons se forment; voici qu'il regle.

Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.

--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.

Son bton lui chappe.  C'est ce qu'attendait madame Lepic.  Elle se
prcipite, ramasse le bton et le rend  l'aveugle, -- sans le lui rendre.

Il croit le tenir, il ne l'a pas.

Au moyen d'adroites tromperies, elle le dplace encore, lui remet ses
sabots et le guide du ct de la porte.

Puis elle le pince lgrement, afin de se venger un peu; elle le pousse
dans la rue, sous l'dredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oubli dehors.

Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie  l'aveugle, comme s'il
tait sourd:

--Au revoir; ne perdez pas votre pice;  dimanche prochain s'il fait
beau et si vous tes toujours de ce monde.  Ma foi! vous avez raison, mon
vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt.  Chacun
ses peines et Dieu pour tous!



Le Jour de l'An


Il neige.  Pour que le jour de l'an russisse, il faut qu'il neige.

Madame Lepic a prudemment laiss la porte de la cour verrouille.  Dj
des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
hostiles,  coups de sabots, et, las d'esprer, s'loignent  reculons,
les yeux encore vers la fentre d'o madame Lepic les pie.  Le bruit de
leurs pas s'touffe dans la neige.

Poil de Carotte saute du lit, va se dbarbouiller, sans savon, dans
l'auge du jardin.  Elle est gele.  Il doit en casser la glace, et ce
premier exercice rpand par tout son corps une chaleur plus saine que
celle des poles.  Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
le trouve toujours sale, mme lorsqu'il a fait sa toilette  fond, il
n'te que le plus gros.

Dispos et frais pour la crmonie, il se place derrire son grand frre
Flix, qui se tient derrire soeur Ernestine, l'ane.  Tous trois
entrent dans la cuisine.  Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
runir, sans en avoir l'air.
Soeur Ernestine les embrasse et dit:

--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne anne, une
bonne sant et le paradis  la fin de vos jours.

Grand frre Flix dit la mme chose, trs vite, courant au bout de la
phrase, et embrasse pareillement.

Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre.  On lit sur
l'enveloppe ferme:

"A mes Chers Parents."  Elle ne porte pas d'adresse.  Un oiseau d'espce
rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.

Poil de Carotte la tend  madame Lepic, qui la dcachette.  Des fleurs
closes ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombe dans
les trous, claboussant le mot voisin.

Monsieur Lepic:
Et moi, je n'ai rien!

Poil de Carotte:
C'est pour vous deux; maman te la prtera.

Monsieur Lepic:
Ainsi, tu aimes mieux ta mre que moi.  Alors, fouille-toi pour voir si
cette pice de dix sous neuve est dans ta poche.

Poil de Carotte:
Patiente un peu, maman a fini.

Madame Lepic:
Tu as du style, mais une si mauvaise criture que je ne peux pas lire.

--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empress,  toi, maintenant.

Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la rponse, M. Lepic
lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
fait "Ah! ah!" et la dpose sur la table.

Elle ne sert plus  rien, son effet entirement produit.  Elle appartient
 tout le monde.  Chacun peut voir, toucher.  Soeur Ernestine et grand
frre Flix la prennent  leur tour et y cherchent des fautes
d'orthographe.  Ici Poil de Carotte a d changer de plume, on lit mieux.
Ensuite ils la lui rendent.

Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:

--Qui en veut?

Enfin il la resserre dans sa casquette.  On distribue les trennes.
Soeur Ernestine a une poupe aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
frre Flix une bote de soldats en plomb prts  se battre.

--Je t'ai rserv une surprise, dit madame Lepic  Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Ah, oui!

Madame Lepic:
Pourquoi cet: ah, oui!  Puisque tu la connais, il est inutile que je te
la montre.

Poil de Carotte:
Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.

Il lve la main en l'air, grave, sr de lui.  Madame Lepic ouvre le buffet.
Poil de Carotte hlette.  Elle enfonce son bras jusqu' l'paule, et,
lente, mystrieuse, ramne sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.

Poil de Carotte, sans hsitation, rayonne de joie.  Il sait ce qu'il lui
reste  faire.  Bien vite, il veut fumer en prsence de ses parents, sous
les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frre
Flix et de soeur Ernestine.  Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
seulement, il se cambre, incline la tte du ct gauche.  Il arrondit
la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.

Puis, quand il a lanc jusqu'au ciel une norme bouffe:

--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.



Aller et Retour


Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances.  Au saut de
la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
demande:

--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?

Il hsite:

--C'est trop tt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagrer.

Il diffre encore:

--Je courrai  partir d'ici..., non,  partir de l...

Il se pose des questions:

--Quand faudra-t-il ter ma casquette?  Lequel des deux embrasser le
premier?

Mais grand frre Flix et soeur Ernestine l'ont devanc et se partagent
les caresses familiales.  Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
plus.

--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
 ton ge? dis-lui: "mon pre" et donne-lui une poigne de main; c'est
plus viril.

Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.

Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
pleure.  Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.

Le jour de la rentre (la rentre est fixe au lundi matin, 2 octobre;
on commencera  par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
et les treint d'une seule brasse.  Poil de Carotte ne se trouve pas
dedans.  Il espre patiemment son tour, la main dj tendue vers les
courroies de l'impriale, ses adieux tout prts,  ce point triste
qu'il chantonne malgr lui.

--Au revoir, ma mre, dit-il d'un air digne.

--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot?  Il t'en
coterait de m'appeler "maman" comme tout le monde?  A-t-on jamais vu?
C'est encoure blanc de bec et sale de nez et a veut faire l'original!

Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.



Le Porte-Plume


L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frre Flix et Poil de
Carotte, suit les cours du lyce.  Quatre fois  par jour les lves font
la mme promenade, trs agrable dans la belle saison, et, quand il pleut,
si courte que les jeunes gens se rafrachissent plutt qu'ils ne se
mouillent, elle leur est hyginique d'un bout  l'autre.

Comme ils reviennent du lyce ce matin, tranant les pieds et moutonniers,
Poil de Carotte, qui marche la tte basse, entend dire:

--Poil de Carotte, regarde ton pre l-bas!

M. Lepic aime surprendre ainsi ses garons.  Il arrive sans crire, et
on l'aperoit soudain, plant sur le trottoir d'en face, au coin de la
rue, les mains derrire le dos, une cigarette  la bouche.

Poil de Carotte et grand frre Flix sortent des rangs et courent  leur
pre.

--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais  quelqu'un, ce n'tait pas
 toi.

--Tu penses  moi quand tu me vois, dit M. Lepic.

Poil de Carotte voudrait rpondre quelque chose d'affectueux.  Il ne
trouve rien, tant il est occup.  Hauss sur la pointe des pieds, il
s'efforce d'embrasser son pre.  Une premire fois il lui touche la
barbe du bout des lvres.  Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
dresse la tte, comme s'il se drobait.  Puis il se penche et de nouveau
recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque.  Il
n'effleure que le nez.  Il baise le vide.  Il tche de s'expliquer cet
accueil trange.

--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il.  Je l'ai vu embrasser
grand frre Flix.  Il s'abandonnait au lieu de se retirer.  Pourquoi
m'vite-t-il?  Veut-on me rendre jaloux?  Rgulirement je fais cette
remarque.  Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
envie de les voir.  Je me promets de bondir  leur cou comme un jeune
chien.  Nous nous mangerons de caresses.  Mais les voici, et ils me
glacent.

Tout  ses penses tristes, Poil de Carotte rpond mal aux questions de M.
Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.

Poil de Carotte:
a dpend.  La version va mieux que le thme, parce que dans la version
on peut deviner.

Monsieur Lepic:
Et l'allemand?

Poil de Carotte:
C'est trs difficile  prononcer, papa.

Monsieur Lepic:
Bougre!  Comment, la guerre dclare, battras-tu les Prussiens, sans
savoir leur langue vivante?

Poil de Carotte:
Ah! d'ici l, je m'y mettrai.  Tu me menaces toujours de la guerre.  Je
crois dcidment qu'elle attendra, pour clater, que j'aie fini mes
tudes.

Monsieur Lepic:
Quelle place as-tu obtenu dans la dernire composition?  J'espre que tu
n'es pas  la queue.

Poil de Carotte:
Il en faut bien un.

Monsieur Lepic:
Bougre! moi qui voulais t'inviter  djeuner.  Si encore c'tait dimanche!
Mais en semaine, je n'aime gure vous dranger de votre travail.

Poil de Carotte:
Personnellement je n'ai pas grand'chose  faire; et toi, Flix?

Grand frre Flix:
Juste, ce matin le professeur a oubli de nous donner notre devoir.

Monsieur Lepic:
Tu tudieras mieux ta leon.

Grand frre Flix:
Ah! je la sais d'avance, papa.  C'est la mme qu'hier.

Monsieur Lepic:
Malgr tout, je prfre que vous rentriez.  Je tcherai de rester
jusqu' dimanche et nous nous rattraperons.

Ni la moue de grand frre Flix, ni le silence affect de Poil de Carotte
ne retardent les adieux et le moment est venu de se sparer.

Poil de Carotte l'attendait avec inquitude.

--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succs; si, oui ou non, il
dplat maintenant  mon pre que je l'embrasse.

Et rsolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.

Mais M. Lepic, d'une main dfensive, le tient encore  distance et lui dit:

--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses?  Je te prie de
remarquer que j'te ma cigarette, moi.

Poil de Carotte:
Oh! mon vieux papa, je te demande pardon.  C'est vrai, quelque jour un
malheur arrivera par ma faute.  On m'a dj prvenu, mais mon porte-plume
tient si  son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
je l'oublie.  Je devrais au moins ter ma plume!  Ah! pauvre vieux papa,
je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.

Monsieur Lepic:
Bougre! tu ris parce que tu as failli m'borgner.

Poil de Carotte:
Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une ide sotte  moi que
je m'tais encore fourre dans la tte.



Les Joues rouges.


Son inspection habituelle termine, M. le Directeur de l'Institution
Saint-Marc quitte le dortoir.  Chaque lve s'est gliss dans ses draps,
comme dans un tui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se dborder.
Le matre d'tude, Violone, d'un tour de tte, s'assure que tout le monde
est couch, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
gaz.  Aussitt, entre voisins, le caquetage commence.  De chevet en
chevet, les chuchotements se croisent, et des lvres en mouvement monte,
par tout le dortoir, un bruissement confus, o, de temps en temps, se
distingue le sifflement bref d'une consonne.

C'est sourd, continu, agaant  la fin, et il semble vraiment que tous
ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent 
grignoter du silence.

Violone met des savates, se promne quelque temps entre les lits,
chatouillant  le pied d'un lve, l tirant le pompon du bonnet d'un
autre, et s'arrte prs de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
l'exemple des longues causeries prolonges bien avant dans la nuit.  Le
plus souvent, les lves ont cess leur conversation, par degrs touffe,
comme s'ils avaient peu  peu tir leur drap sur leur bouche, et dorment,
que le matre d'tude est encore pench sur le lit de Marseau, les coudes
durement appuys sur le fer, insensible  la paralysie de ses avant-bras
et au remue-mnage des fourmis courant  fleur de peau jusqu'au bout
de ses doigts.

Il s'amuse de ses rcits enfantins, et le tient veill par d'intimes
confidences et des histoires de coeur.  Tout de suite, il l'a chri pour
la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parat clair
en dedans.  Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrire laquelle,
 la moindre variation atmosphrique, s'enchevtrent visiblement les
veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
 dcalquer.  Marseau a d'ailleurs une manire sduisante de rougir sans
savoir pourquoi et  l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
Souvent, un camarade pse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientt recouverte
d'une belle coloration rouge, qui s'tend avec rapidit, comme du vin
dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
nez rose jusqu'aux oreilles lilas.  Chacun peut oprer soi-mme.  Marseau
se prte complaisamment aux expriences.  On l'a surnomm Veilleuse,
Lanterne, Joue Rouge.  Cette facult de s'embraser  volont lui fait
bien des envieux.

Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous.  Pierrot
lymphatique et grle, au visage farineux, il pince vainement,  se faire
mal, son piderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
quelque point d'un roux douteux.  Il zbrerait volontiers, haineusement, 
coups d'ongles et corcerait comme des oranges les joues vermillonnes de
Marseau.

Depuis longtemps trs intrigu, il se tient aux coutes ce soir-l, ds
la venue de Violone, souponneux avec raison peut-tre, et dsireux de
savoir la vrit sur les allures cachottires du matre d'tude.  Il met
en jeu toute son habilet de petit espion, simule un ronflement pour rire,
change avec affection de ct, en ayant soin de faire le tour complet,
pousse un cri perant comme s'il avait le cauchemar, ce qui rveille en
peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle  tous les draps;
puis, ds que Violone s'est loign, il dit  Marseau, te torse hors du
lit, le souffle ardent:

--Pistolet!  Pistolet!

On ne lui rpond rien.  Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
bras de Marseau, et, le secouant avec force.

--Entends-tu?  Pistolet!

Pistolet ne semble pas entendre.  Poil de Carotte exaspr reprend:

--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu.  Dis voir un peu
qu'il ne t'a pas embrass! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.

Il se dresse, le col tendu, pareil  un jars blanc qu'on agace, les
poings ferms au bord du lit.

Mais, cette fois, on lui rpond:

--Eh bien! aprs?

D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.

C'est le matre d'tude qui revient en scne, apparu soudainement!



II


--Oui, dit Violone, je l'ai embrass, Marseau; tu peux l'avouer, car
tu n'as fait aucun mal.  Je l'ai embrass sur le front, mais Poil de
Carotte ne peut pas comprendre, dj trop dprav pour son ge, que c'est
l un baiser pur et chaste, un baiser de pre  enfant, et que je t'aime
comme un fils, ou si tu veux comme un frre, et demain il ira rpter
partout je ne sais quoi, le petit imbcile!

A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
Carotte feint de dormir.  Toutefois, il soulve sa tte pour entendre
encore.

Marseau coute le matre d'tude, le souffle tnu, tnu, car tout en
trouvant ses paroles trs naturelles, il tremble comme s'il redoutait
la rvlation de quelque mystre.  Violone continue, le plus bas qu'il
peut.  Ce sont des mots inarticuls, lointains, des syllabes  peine
localises.  Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
insensiblement, au moyen de lgres oscillations de hanches, n'entend
plus rien.  Son attention est  ce point surexcite que ses oreilles
lui semblent matriellement se creuser et s'vaser en entonnoir; mais
aucun son n'y tombe.

Il se rappelle avoir prouv parfois une sensation d'effort pareille en
coutant aux portes, en collant son oeil  la serrure, avec le dsir
d'agrandir le trou et d'attirer  lui, comme avec un crampon, ce qu'il
voulait voir.  Cependant il le parierait.  Violone rpte encore:

--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbcile ne
comprend pas!

Enfin le matre d'tude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
glissant entre les ranges de lits.  Quand la main de Violone frle un
traversin, le dormeur drang change de ct avec un fort soupir.

Poil de Carotte guette longtemps.  Il craint un nouveau retour brusque
de Violone.  Dj Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
ses yeux, bien veill d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
il ne sait que penser.  Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont chauff en plus
d'un rve.

Poil de Carotte se lasse d'attendre.  Ses paupires, comme aimantes, se
rapprochent.  Il s'impose de fixer le gaz, presque teint; mais, aprs
avoir compt trois closions de petites bulles crpitantes et presses
de sortir du bec, il s'endort.



III


Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
trempes dans un peu d'eau froide, frottent lgrement les pommettes
frileuses, Poil de Carotte regarde mchamment Marseau, et, s'efforant
d'tre bien froce, il l'insulte de nouveau, les dents serres sur les
syllabes sifflantes.

--Pistolet!  Pistolet!

Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il rpond sans colre, et
le regard presque suppliant:

--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!

Le matre d'tude passe la visite des mains.  Les lves, sur deux rangs,
offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
les retournant avec rapidit, et les remettent aussitt bien au chaud,
dans les poches o sous la tideur de l'dredon le plus proche.
D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder.  Cette fois, mal 
propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes.  Poil
de Carotte, pri de les repasser sous le robinet, se rvolte.  On peut,
 vrai dire, y remarquer une tache bleutre, mais il soutient que c'est
un commencement d'engelure.  On lui en veut, srement.

Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.

Celui-ci, matinal, prpare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
qu'il fait aux grands,  ses moments perdus.  crasant sur le tapis de sa
table le bout de ses doigts pais, il pose les principaux jalons: ici la
chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait o et n'en
finit plus.

Il a une ample robe de chambre dont les galons brods cerclent sa poitrine
puissante, pareils  des cordages autour d'une colonne.  Il mange visiblement
trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants.  Il parle
fortement, mme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
manire lente et rythmique.  Il est encore remarquable pour la rondeur de
ses yeux et l'paisseur de ses moustaches.

Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
afin de garder toute sa libert d'action.

D'une voix terrible, le Directeur demande:

--Qu'est-ce que c'est?

--Monsieur, c'est le matre d'tude qui m'envoie vous dire que j'ai les
mains sales, mais c'est pas vrai!

Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
retournant: d'abord le dos, ensuite la paume.  Il fait la preuve: d'abord
la paume, ensuite le dos.

--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de squestre, mon
petit!

--Monsieur, dit Poil de Carotte, le matre d'tude, il m'en veut!
--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!

Poil de Carotte connat son homme.  Une telle douceur ne le surprend point.
Il est bien dcid  tout affronter.  Il prend une pose raide, serre ses
jambes et s'enhardit, au mpris d'une gifle.

Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
temps en temps, un lve rcalcitrant du revers de la main: vlan!

L'habilet pour l'lve vis consiste  prvoir le coup et  se baisser,
et le directeur se dsquilibre, au rire touff de tous.  Mais il ne
recommence pas, sa dignit l'empchant d'user de ruse  son tour.  Il
devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mler de rien.

--Monsieur, dit Poil de Carotte rellement audacieux et fier, le matre
d'tude et Marseau, ils font des choses!

Aussitt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
taient prcipits soudain.  Il appuie ses deux poings ferms au bord de
la table, se lve  demi, la tte en avant, comme s'il allait cogner Poil
de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:

--Quelles choses?

Poil de Carotte semble pris au dpourvu.  Il esprait (peut-tre que
ce n'est que diffr) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
exemple, lanc d'une main adroite, et voil qu'on lui demande des dtails.

Le Directeur attend.  Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
bourrelet unique, un pais rond de cuir, o sige, de guingois, sa tte.

Poil de Carotte hsite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
viennent pas, puis, la mine tout  coup confuse, le dos rond, l'attitude
apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'lve
doucement,  hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
prcautions pudiques, il enfouit sa tte simiesque dans la doublure ouate,
sans dire un mot.



IV


Le mme jour,  la suite d'une courte enqute, Violone reoit son cong!
C'est un touchant dpart, presque une crmonie.

--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.

Mais il n'en fait accroire  personne.  L'institution renouvelle son
personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure.  C'est un
va-et-vient de matres d'tude.  Celui-ci part comme les autres, et
meilleur, il part plus vite.  Presque tous l'aiment.  On ne lui connat
pas d'gal dans l'art d'crire des enttes pour cahiers, tels que: _Cahiers
d'exercices grecs appartenant ..._   Les majuscules sont moules comme
des lettres d'enseigne.  Les bancs se vident.  On fait cercle autour de
son bureau.  Sa belle main, o brille la pierre verte d'une bague, se
promne lgamment sur le papier.  Au bas de la page, il improvise une
signature.  Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
et un remous de lignes  la fois rgulires et capricieuses, qui forment
le paraphe, un petit chef-d'oeuvre.  La queue du  paraphe s'gare, se
perd dans le paraphe lui-mme.  Il faut regarder de trs prs, chercher
longtemps pour le retrouver.  Inutile de dire que le tout est fait d'un
seul trait de plume.  Une fois, il a russi un enchevtrement de lignes
nomm cul-de-lampe.  Longuement, les petits s'merveillrent.

Son renvoi les chagrine fort.

Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur  la  premire
occasion, c'est--dire enfler les joues et imiter avec les lvres le vol
des bourdons pour marquer leur mcontentement.  Quelque jour, ils n'y
manqueront pas.

En attendant, ils s'attristent les uns les autres.  Violone qui se sent
regrett, a la coquetterie de partir pendant une rcration.  Quand il
parat dans la cour, suivi d'un garon qui porte sa malle, tous les petits
s'lancent.  Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
les pans de sa redingote sans les dchirer, cern, envahi et souriant, mu.
Les uns, suspendus  la barre fixe, s'arrtent au milieu d'un renversement
et sautent  terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
chemise retrousses et les doigts carts  cause de la colophane.  D'autres,
plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
en signe d'adieu.  Le garon, courb sous la malle, s'est arrt afin de
conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
son tablier blanc ses cinq doigts tremps dans du sable mouill.  Les
joues de Marseau se sont roses   paratre peintes.  Il prouve sa premire
peine de coeur srieuse; mais, troubl et contraint de s'avouer qu'il
regrette le matre d'tude un peu comme une petite cousine, il se tient 
l'cart, inquiet, presque  honteux.  Sans embarras, Violone se dirige vers
lui, quand on entend un fracas de carreaux.

Tous les regards montent vers la petite fentre grille du squestre.  La
vilaine et sauvage tte de Poil de Carotte parat.  Il grimace, blme
petite bte mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
blanches toutes  l'air.  Il passe sa main droite entre les dbris de la
vitre qui le mord, comme anime, et il menace Violone de son poing saignant.

--Petite imbcile! dit le matre d'tude, te voil content!

--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
ne m'embrassiez pas, moi?

Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
coupe:

--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!



Les Poux


Ds que grand Frre Flix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds.  Ils en ont
besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave  la pension.
D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prvoit le cas.

--Comme les tiens doivent tre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
madame Lepic.

Elle devine juste.  Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
ceux de grand frre Flix?  Et pourquoi?  Tous deux vivent cte  cte,
du mme rgime, dans le mme air.  Certes, au bout de trois mois, grand
frre Flix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
propre aveu, ne reconnat plus les siens.

Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilet d'un escamoteur.  On ne
les voit pas sortir des chaussettes et se mler aux pieds de grand frre
Flix qui occupent dj tout le fond du baquet, et bientt, un couche de
crasse s'tend comme un linge sur ces quatre horreurs.

M. Lepic se promne, selon sa coutume, d'une fentre  l'autre.  Il relit
les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes crites par M. le
proviseur lui-mme: celle de grand frre Flix:

"tourdi, mais intelligent.  Arrivera." et celle de Poil de Carotte:

"Se distingue ds qu'il veut, mais ne veut pas toujours."

L'ide que Poil de Carotte est quelquefois distingu amuse la famille.  En
ce moment, les bras croiss sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
se gonfler d'aise.  Il se sent examin.  On le trouve plutt enlaidi sous
ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre.  M. Lepic, hostile aux
effusions, ne tmoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant.  A l'aller
il lui dtache une chiquenaude sur l'oreille.  Au retour, il le pousse du
coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.

Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crpiter
ses ongles comme s'il voulait tuer des poux.  C'est sa plaisanterie favorite.

Or, du premier coup, il en tue un.

--Ah! bien vis, dit-il, je ne l'ai pas manqu.

Et tandis qu'un peu dgot il s'essuie  la chevelure de Poil de Carotte,
madame Lepic lve les bras au ciel:

--Je m'en doutais, dit-elle accable.  Mon dieu! nous sommes propres!
Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voil de la besogne pour
toi.

Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
soucoupe, et la chasse commence.

--Peigne-moi d'abord! crie grand frre Flix.  Je suis sr qu'il m'en a
donn.

Il se racle furieusement la tte avec les doigts et demande un seau d'eau
pour tout noyer.

--Calme-toi, Flix, dit soeur Ernestine qui aime  se dvouer, je ne te
ferai pas du mal.

Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
patience de maman.  Elle carte les cheveux d'une main, tient dlicatement
le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue ddaigneuse, sans peur
d'attraper des habitants.

Quand elle dit: Un de plus! grand frre Flix trpigne dans le baquet et
menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.

--C'est fini pour toi, Flix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
ou huit; compte-les.  On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
que ramass au hasard dans une fourmilire.

On entoure Poil de Carotte.  Soeur Ernestine s'applique.  M. Lepic, les
mains derrire le dos, suit le travail, comme un tranger curieux.  Madame
Lepic pousse des exclamations plaintives.

--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rteau.

Grand frre Flix accroupi remue la cuvette et reoit les poux.  Ils
tombent envelopps de pellicules.  On distingue l'agitation de leurs pattes
menues comme des cils coups.  Ils obissent au roulis de la cuvette, et
rapidement le vinaigre les fait mourir.

Madame Lepic:
Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus.  A ton ge et grand
garon, tu devrais rougir.  Je te passe tes pieds que peut-tre tu ne vois
qu'ici.  Mais les poux te mangent, et tu ne rclames ni la surveillance de
tes matres, ni les soins de ta famille.  Explique-nous, je te prie, quel
plaisir tu prouves  te laisser ainsi dvorer tout vif.  Il y a du sang
dans ta tignasse.

Poil de Carotte:
C'est le peigne qui m'gratigne.

Madame Lepic:
Ah! c'est le peigne.  Voil comme tu remercies ta soeur.  Tu l'entends,
Ernestine?  Monsieur, dlicat, se plaint de sa coiffeuse.  Je te conseille,
ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire  sa vermine.
Soeur Ernestine:
J'ai fini pour aujourd'hui, maman.  J'ai seulement t le plus gros et je
ferai demain une seconde tourne.  Mais j'en connais une qui se parfumera
d'eau de Cologne.

Madame Lepic:
Quant  toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
mur du jardin.  Il faut que tout le village dfile devant, pour ta confusion.

Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant dpose au soleil, il
monte la garde prs d'elle.

C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premire.  Chaque fois
qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrte, l'observe de ses petits
yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
choses.

--Qu'est-ce que c'est que a? dit-elle.  Poil de Carotte ne rpond rien.
Elle se penche sur la cuvette.

--C'est-il des lentilles?  Ma foi, je n'y vois plus clair.  Mon garon
Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.

Du doigt, elle touche, comme afin de goter.  Dcidment, elle ne comprend
pas.

--Et toi, que fais-tu l, boudeur et les yeux troubles?  Je parie qu'on t'a
grond et mis en pnitence.  coute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
qu'ils te rendent la vie dure.

Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mre ne peut l'entendre,
et il dit  la vieille Marie Nanette.

--Et aprs?  Est-ce que a vous regarde?  Mlez-vous donc de vos affaires
et laissez-moi tranquille.


Comme Brutus


Monsieur Lepic:
Poil de Carotte, tu n'as pas travaill l'anne dernire comme j'esprais.
Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire.  Tu rvasses,
tu lis des livres dfendus.  Dou d'une excellente mmoire, tu obtiens
d'assez bonnes notes de leons, et tu ngliges tes devoirs.  Poil de Carotte,
il faut songer  devenir srieux.

Poil de Carotte:
Compte sur moi, papa.  Je t'accorde que je me suis un peu laiss aller
l'anne dernire.  Cette fois, je me sens la bonne volont de bcher ferme.
Je ne te promets pas d'tre le premier de ma classe en tout.

Monsieur Lepic:
Essaie quand mme.

Poil de Carotte:
Non, papa, tu m'en demandes trop.  Je ne russirai ni en gographie, ni
en allemand, ni en physique et chimie, o les plus forts sont deux ou
trois types nuls pour le reste et qui ne font que a.  Impossible de les
dgoter; mais je veux, --coute, mon papa,-- je veux, en composition
franaise, bientt tenir la corde et la garder, et si malgr mes efforts
elle m'chappe, du moins je n'aurai rien  me reprocher et je pourrai
m'crier firement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.

Monsieur Lepic:
Ah! mon garon, je crois que tu les manieras.

Grand frre Flix:
Qu'est-ce qu'il dit, papa?

Soeur Ernestine:
Moi, je n'ai pas entendu.

Madame Lepic:
Moi non plus.  Rpte voir, Poil de Carotte?

Poil de Carotte:
Oh! rien maman.

Madame Lepic:
Comment?  Tu ne disais rien, et tu prorais si fort, rouge et le poing
menaant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village!  Rpte
cette phrase, afin que tout le monde en profite.

Poil de Carotte:
Ce n'est pas la peine, va, maman.

Madame Lepic:
Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?

Poil de Carotte:
Tu ne le connais pas, maman.

Madame Lepic:
Raison de plus.  D'abord mnage ton esprit, s'il te plat, et obis.

Poil de Carotte:
Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
d'ami, et par hasard, je ne sais quelle ide m'est venue, pour le remercier,
de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
la vertu...

Madame Lepic:
Turlututu, tu barbotes.  Je te prie de rpter, sans y changer un mot, et
sur le mme ton, ta phrase de tout  l'heure.  Il me semble que je ne te
demande pas le Prou et que tu veux bien faire a pour ta mre.

Grand frre Flix:
Veux-tu que je te rpte, moi, maman?

Madame Lepic:
Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons.  Allez, Poil de
Carotte, dpchez.

Poil de Carotte:
_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.

Madame Lepic:
Je dsespre.  On ne peut rien tirer de ce gamin.  Il se laisserait rouer de
coups, plutt que d'tre agrable  sa mre.

Grand frre Flix:
Tiens, maman, voil comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
de dfi._  Si je ne suis pas premier en composition franaise.  _Il gonfle
ses joues et frappe du pied._  Je m'crierai comme Brutus: _Il lve les
bras au plafond._  O Vertu!  _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_  tu
n'es qu'un nom!  Voil comme il a dit.

Madame Lepic:
Bravo, superbe!  Je te flicite, Poil de Carotte, et je dplore d'autant
plus ton enttement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.

Grand frre Flix:
Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit a?  Ne serait-ce pas
Caton?

Poil de Carotte:
Je suis sr de Brutus.  "Puis il se jeta sur une pe que lui tendit un de
ses amis et mourut."

Soeur Ernestine:
Poil de Carotte a raison.  Je me rappelle mme que Brutus simulait la
folie avec de l'or dans une canne.

Poil de Carotte:
Pardon, soeur, tu t'embrouilles.  Tu confonds mon Brutus avec un autre.

Soeur Ernestine:
Je croyais.  Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lyce.

Madame Lepic:
Peu importe.  Ne vous disputez pas.  L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
sa famille, et nous l'avons.  Que grce  Poil de Carotte, on nous envie!
Nous ne connaissons point notre honneur.  Admirez le nouveau Brutus.  Il
parle latin comme un vque et refuse de dire deux fois la messe pour les
sourds.  Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
trenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dchir.  Seigneur, o
s'est-il encore fourr?  Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
Carotte Brutus!  Espce de petite brute, va!



Lettres choisies


     de Poil de Carotte  M. Lepic
     ET QUELQUES RPONSES
     de M. Lepic  Poil de Carotte

     _De Poil de Carotte  M. Lepic_
     Institution Saint-Marc.

Mon cher papa,

Mes parties de pche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement.  De gros
clous me sortent des cuisses.  Je suis au lit.  Je reste couch sur le dos
et madame l'infirmire pose des cataplasmes.  Tant que le clou n'a pas perc,
il me fait mal.  Aprs je n'y pense plus.  Mais ils se multiplient comme
des petits poulets.  Pour un de guri, trois reviennent.  J'espre d'ailleurs
que ce ne sera rien.

Ton fils affectionn.



_Rponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Puisque tu prpares ta premire communion et que tu vas au catchisme, tu
dois savoir que l'espce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
Jsus-Christ  en avait aux pieds et aux mains.  Il ne se plaignait pas et
pourtant les siens taient vrais.
Du courage!

Ton pre qui t'aime.



_De Poil de Carotte  M. Lepic._

Mon cher papa,

Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent.  Bien que je
n'aie pas l'ge, je crois que c'est une dent de sagesse prcoce.  J'ose
esprer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
par ma bonne conduite et mon application.

Ton fils affectionn.



_Rponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait  branler.  Elle
s'est dcide  tomber hier matin.  De telle sorte que si tu possdes une
dent de plus, ton pre en possde une de moins.  C'est pourquoi il n'y a
rien de chang et le nombre des dents de la famille reste le mme,

Ton pre qui t'aime.



_De Poil de Carotte  M. Lepic._

Mon cher papa,

Imagine-toi que c'tait hier la fte de M. Jques, notre professeur de
latin, et que, d'un commun accord, les lves m'avaient lu pour lui
prsenter les voeux de toute la classe.  Flatt de cet honneur, je prpare
longuement le discours o j'intercale  propos quelques citations latines.
Sans fausse modestie j'en suis satisfait.  Je le recopie au propre sur une
grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excit par mes
camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
o M. Jques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire.  Mais 
peine ai-je droul ma feuille et articul d'une voix forte:

VNR MAITRE

que M. Jques se lve furieux et s'crie:

--Voulez-vous filer  votre place plus vite que a!

Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
derrire leurs livres et que M. Jques m'ordonne avec colre:

--Traduisez la version.

Mon cher papa, qu'en dis-tu?



_Rponse de M. Lepic_

Mon cher Poil de Carotte,

Quand tu seras dput tu en verras bien d'autres.  Chacun son rle.  Si
on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
prononce des discours et non pour qu'il coute les tiens.



_Poil de Carotte  M. Lepic_

Mon cher papa,

Je viens de remettre ton livre  M. Legris, notre professeur d'histoire
et de gographie.  Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
Il te remercie vivement.  Comme j'tais entr avec mon parapluie mouill,
il me l'ta lui-mme des mains pour le reporter au vestibule.  Puis nous
causmes de choses et d'autres.  Il me dit que je devais enlever, si je
voulais, le premier prix d'histoire et de gographie  la fin de l'anne.
Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
entretien, et que M. Legris, qui,  part cela, fut trs aimable, je le
rpte, ne me dsigna mme pas un sige.
Est-ce oubli ou impolitesse?
Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.



_Rponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Tu rclames toujours.  Tu rclames parce que M. Jques t'envoie t'asseoir,
et tu rclames parce que M. Legris te laisse debout.  Tu es peut-tre
encore trop jeune pour exiger des gards.  Et si M. Legris ne t'a pas
offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, tromp par ta petite
taille, il te croyait assis.



_De Poil de Carotte  M. Lepic._

Mon cher papa,

J'apprends que tu dois aller  Paris.  Je partage la joie que tu auras en
visitant la capitale que je voudrais connatre et o je serai de coeur avec
toi.  Je conois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
ou deux livres.  Je sais les miens par coeur.  Choisis n'importe lesquels.
Au fond, ils se valent.  Toutefois je dsire spcialement la_Henriade,_ par
Franois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Hlose,_par Jean-Jacques
Rousseau.  Si tu me les rapportes (les livres ne cotent rien  Paris), je
te le jure que le matre d'tude ne me les confisquera jamais.



_Rponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Les crivains dont tu me parles taient des hommes comme toi et moi.  Ce
qu'ils ont fait, tu peux le faire.  cris des livres, tu les liras ensuite.


_De M. Lepic  Poil de Carotte._

Mon cher Poil de Carotte,

Ta lettre de ce matin m'tonne fort.  Je la relis vainement.  Ce n'est plus
ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
de ta comptence ni de la mienne.

D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous cris les places
que tu obtiens, les qualits et les dfauts que tu trouves  chaque
professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'tat de ton linge, si tu
dors et si tu manges bien.

Voil ce qui m'intresse.  Aujourd'hui, je ne comprends plus.  A propos de
quoi, s'il te plat, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
hiver?  Que veux-tu dire?  As-tu besoin d'un cache-nez?  Ta lettre n'est pas
date et on ne sait si tu l'adresses  moi ou au chien.  La forme mme de
ton criture me parat modifie, et la disposition des lignes, la quantit
de majuscules me dconcertent.  Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
Je suppose que c'est de toi, et je tiens  t'en faire non un crime, mais
l'observation.



_Rponse de Poil de Carotte._

Mon cher papa,

Un mot  la hte pour t'expliquer ma dernire lettre.  Tu ne t'es pas
aperu qu'elle tait _en vers._



Le Toiton


Ce petit toit o, tour  tour, ont vcu des poules, des lapins, des
cochons, vide maintenant, appartient en toute proprit  Poil de Carotte
pendant les vacances.  Il y entre commodment, car le toiton n'a plus de
porte.  Quelques grles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
les regarde  plat ventre, elles lui semblent une fort.  Une poussire
fine recouverte le sol.  Les pierres des murs luisent d'humidit.  Poil de
Carotte frle le plafond de ses cheveux.  Il est l chez lui et s'y
divertit, ddaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.

Son principal amusement consiste  creuser quatre nids avec son derrire,
un  chaque coin du toiton.  Il ramne de sa main, comme d'une truelle,
des bourrelets de poussire et se cale.

Le dos au mur lisse, les jambes plies, les mains croises sur ses genoux,
gt, il se trouve bien.  Vraiment il ne peut pas tenir moins de place.  Il
oublie le monde, ne le craint plus.  Seul un bon coup de tonnerre le
troublerait.

L'eau de vaisselle qui coule non loin de l, par le trou de l'vier, tantt
a torrents, tantt goutte  goutte, lui envoie des bouffes fraches.

Brusquement, une alerte.
Des appels approchent, des pas.

--Poil de Carotte?  Poil de Carotte?

Une tte se baisse et Poil de Carotte rduit en boulette, se poussant dans
la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard mme
immobilis, sent que des yeux fouillent l'ombre.

--Poil de Carotte, est-tu l?

Les tempes bosseles, il souffre.  Il va crier d'angoisse.

--Il n'y est pas, le petit animal.  O diable est-il?

On s'loigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
l'aise.  Sa pense parcourt encore de longues routes de silence.

Mais un vacarme emplit ses oreilles.  Au plafond, un moucheron s'est pris
dans une toile d'araigne, vibre et se dbat.  Et l'araigne glisse le long
d'un fil.  Son ventre a la blancheur d'une mie de pain.  Elle reste un
instant suspendue, inquite, pelotonne.

Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dnouement,
et quand l'araigne tragique fonce, ferme l'toile de ses pattes, treint
la proie  manger, il se dresse debout, passionn, comme s'il voulait sa
part.

Rien de plus.

L'araigne remonte.  Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
me de livre o il fait noir.

Bientt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rvasserie, faute
de pente, s'arrte, forme flaque et croupit.



Le Chat



I


Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
pcher les crevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dchets d'une
boucherie.

Or il connat un chat, mpris parce qu'il est vieux, malade, et  et l,
pel.  Poil de Carotte l'invite  venir prendre une tasse de lait chez lui,
dans son toiton.  Ils seront seuls.  Il se peut qu'un rat s'aventure hors
du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait.  Il l'a
pose dans un coin.  Il y pousse le chat et dit:

--Rgale-toi.

Il lui flatte l'chine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
de langue, puis s'attendrit.

--Pauvre vieux, jouis de ton reste.

Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lche
plus que ses lvres sucres.

--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
que celle-l.  D'ailleurs, un peu plus tt, un peu plus tard!...

A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.

La dtonation tourdit Poil de Carotte.  Il croit que le toiton mme a
saut, et quand le nuage se dissipe, il voit,  ses pieds, le chat qui
le regarde d'un oeil.

Une moiti de la tte est emporte, et le sang coule dans la tasse de lait.

--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte.  Mtin, j'ai pourtant vis
juste.

Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune clat, l'inquite.

Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
aucun effort pour se dplacer.  Il semble saigner exprs dans la tasse,
avec le soin que toutes les gouttes y tombent.

Poil de Carotte n'est pas un dbutant.  Il a tu des oiseaux sauvages, des
animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
d'autrui.

Il sait comment on procde, et que si la bte a la vie dure, il faut se
dpcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps  corps.
Sinon, des accs de fausse sensibilit nous surprennent.   On devient
lche.  On perd du temps; on n'en finit jamais.

D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes.  Puis il empoigne le chat
par la queue et lui assne sur la nuque des coups de carabine si violents,
que chacun d'eux parat le dernier, le coup de grce.

Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
ou se dtend et ne crie pas.

--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
Carotte.

Il s'impatiente.  C'est trop long.  Il jette sa carabine, cercle le chat
de ses bras, et s'exaltant  la pntration des griffes, les dents jointes,
les veines orageuses, il l'touffe.

Mais il s'touffe aussi, chancelle, puis, et tombe par terre, assis, sa
figure colle contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.





II

Poil de Carotte est maintenant couch sur son lit de fer.
Ses parents et les amis de ses parents, mands en hte, visitent, courbs
sous le plafond bas du toiton, les lieux o s'accomplit le drame.

--Ah! dit sa mre, j'ai d centupler mes forces pour lui arracher le chat
broy sur son coeur.  Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.

Et tandis qu'elle explique les traces d'une frocit qui plus tard aux
veilles de famille, apparatra lgendaire, Poil de Carotte dort et rve:

Il se promne le long d'un ruisseau, o les rayons d'une lune invitable
remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.

Sur les pchettes, les morceaux du chat flambaient  travers l'eau
transparente.

Des brumes blanches glissent au ras du pr, cachent peut-tre de lgers
fantmes.

Poil de Carotte, ses mains derrire son dos, leur prouve qu'ils n'ont
rien  craindre.

Un boeuf approche, s'arrte et souffle, dtale ensuite, rpand jusqu'au
ciel le bruit de ses quatre sabots et s'vanouit.
Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
n'agaait pas autant,  luis seul, qu'une assemble de vieilles femmes.

Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lve
doucement un bton de pchette et voici que du milieu des roseaux montent
des crevisses gantes.

Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes.  Poil de
Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.

Et les crevisses l'entournent.
Elles se haussent vers sa gorge.
Elles crpitent.
Dj elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.



Les Moutons


Poil de Carotte n'aperoit d'abord que de vagues boules sautantes.  Elles
poussent des cris tourdissants et mls, comme des enfants qui jouent sous
un prau d'cole.  L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en prouve
quelque malaise.  Une autre bondit en pleine projection de lucarne.  C'est
un agneau.  Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur.  Ses yeux s'habituent
graduellement  l'obscurit, et les dtails se prcisent.

L'poque des naissances a commenc.  Chaque matin, le fermier Pajol compte
deux ou trois agneaux de plus.  Il les trouves gars parmi les mres,
gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
sculpture grossire.

Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser.  Plus hardis, ils suotent
dj ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
foin dans la bouche.

Les vieux, ceux d'une semaine, se dtendent d'un violent effort de
l'arrire-train et excutent un zig-zag en l'air.  Ceux d'un jour, maigres,
tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie.  Un petit
qui vient de natre se trane, visqueux et non lch.  Sa mre, gne par
sa bourse gonfle d'eau et ballotante, la repousse  coups de tte.

--Une mauvaise mre! dit Poil de Carotte.

--C'est chez les btes comme chez le monde, dit Pajol.

--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

--Presque, dit Pajol.  Il faut  plus d'un donner le biberon, un biberon
comme ceux qu'on achte au pharmacien.  a ne dure pas, la mre s'attendrit.
D'ailleurs, on les mate.

Il la prend par les paules et l'isole dans une cage.  Il lui moue au coup
une cravate de paille pour la reconnatre, si elle s'chappe.  L'agneau
l'a suivie.  La brebis mange avec un bruit de rpe, et le petit, frissonnant,
se dresse sur ses membres mous, essaie de tter, plaintif, le museau
envelopp d'une gele tremblante.

--Et vous croyez qu'elle reviendra  des sentiments plus humains? dit Poil
de Carotte.

--Oui, quand son derrire sera guri, dit Pajol: elle a eu des couches
dures.

--Je tiens  mon ide, dit Poil de Carotte.  Pourquoi ne pas confier
provisoirement le petit aux soins d'une trangre?

--Elle le refuserait, dit Pajol.

En effet, des quatre coins de l'curie, les blements des mres se croisent,
sonnent l'heure des ttes et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
sont nuancs pour les agneaux, car, sans confusion chacun se prcipite
droit aux ttines maternelles.

--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.

--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
ballots de laine.  Comment l'expliquer?  Peut-tre par la finesse de leur
nez.

Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.

Il compare profondment les hommes avec des moutons, et voudrait connatre
les petits noms des agneaux.

Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
coups de nez, mangent, paisibles, indiffrentes.  Poil de Carotte remarque
dans l'eau d'une auge des dbris de chane, des cercles de roues, une
pelle use.

--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin.  Assurment, vous
enrichissez le sang des btes au moyen de cette ferraille!

--Comme de juste, dit Pajol.  Tu avales bien des pilules, toi!

Il offre  Poil de Carotte de goter l'eau.  Afin qu'elle devienne encore
plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.

--Veux-tu un berdin? dit-il.

--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.

Pajol fouille l'paisse laine d'une mre et attrape avec ses ongles un
berdin jaune rond, dodu, repu, norme.  Selon Pajol, deux de cette taille
dvoraient la tte d'un enfant comme une prune.  Il le met au creux de la
main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser,  le
fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frre et soeur.

Dj le berdin travaille, attaque la peau.  Poil de Carotte prouve des
picotements aux doigts, comme s'il tombait du grsil.  Bientt au poignet,
ils gagnent le coude.  Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
ronger le bras jusqu' l'paule.  Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
l'crase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
aperoive.

Il dira qu'il l'a perdu.

Un instant encore, Poil de Carotte coute, recueilli, les blements qui
se calment peu  peu.  Tout  l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
sourd du foin broy entre les mchoires lentes.

Accroche  un barreau de rtelier, une limousine aux raies teintes semble
garder les moutons, toute seule.



Parrain


Quelquefois madame Lepic permet  Poil de Carotte d'aller voir son parrain
et mme de coucher avec lui.  C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
passe sa vie  la pche ou dans la vigne.  Il n'aime personne et ne supporte
que Poil de Carotte.

--Te voil, canard! dit-il.

--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prpar ma
ligne?

--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.

Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prte.  Ainsi
son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fche
plus et cette manie du vieil homme complique  peine leurs relations.
Quand il dit oui, il veut dire non et rciproquement.  Il ne s'agit que
de ne pas s'y tromper.

--Si a l'amuse, a ne me gne gure, pense Poil de Carotte.

Et ils restent bons camarades.

Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journe, le
force  boire un verre de vin pur.

Puis ils vont pcher.

Parrain s'assied au bord de l'eau et droule mthodiquement son crin de
Florence.  Il consolide  avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
et ne pche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
comme des enfants.

--Surtout, dit-il  Poil de Carotte, ne lve ta ligne que lorsque ton
bouchon aura enfonc trois fois.

Poil de Carotte:
Pourquoi trois?

Parrain:
La premire ne signifie rien: le poisson mordille.  La seconde, c'est
srieux: il avale.  La troisime, c'est sr: il ne s'chappera plus.  On ne
tire jamais trop tard.

Poil de Carotte prfre la pche aux goujons.  Il se dchausse, entre dans
la rivire et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
trouble.  Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un 
chaque jet de ligne.  A peine a-t-il le temps de crier au parrain:

--Seize, dix-sept, dix-huit!...

Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tte, on rentre djeuner.  Il
bourre Poil de Carotte de haricots blancs.

--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
bouillie.  J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
perdrix.

Poil de Carotte:
Ceux-l fondent sur la langue.  D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
Pourtant ce n'est plus a.  Elle doit mnager la crme.
Parrain:
Canard, j'ai du plaisir  te voir manger.  Je parie que tu ne manges point
ton content, chez ta mre.

Poil de Carotte:
Tout dpend de son apptit.  Si elle a faim, je mange  sa faim.  En se
servant elle me sert par-dessus le march.  Si elle a fini, j'ai fini
aussi.

Parrain:
On en redemande, bta.

Poil de Carotte:
C'est facile  dire, mon vieux.  D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
sur sa faim.

Parrain:
Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lcherais le derrire d'un singe, si ce
singe tait mon enfant!  Arrangez a.

Ils terminent leur journe dans la vigne, o Poil de Carotte, tantt regarde
piocher son parrain et le suit pas  pas, tantt, couch sur des fagots de
sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.



La Fontaine


Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir.  Si la chambre
est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
membres du parrain, met vite le filleul en nage.  Mais il couche loin de
sa mre.

--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.

Poil de Carotte:
O plutt, moi je ne lui fais pas assez peur.  Quand elle veut donner une
correction  mon frre, il saute sur un manche de balai, se campe devant
elle, et je te jure qu'elle s'arrte court.  Aussi elle prfre le prendre
par les sentiments.  Elle dit que la nature de Flix est si susceptible
qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux  la
mienne.

Parain:
Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Flix et moi, pour de bon
ou pour jouer.  Je suis aussi fort que lui.  Je me dfendrais comme lui.
Mais je me vois arm d'un balai contre maman.  Elle croirait que je
l'apporte.  Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-tre qu'elle
me dirait merci, avant de taper.

Parrain:
Dors, canard, dors!

Ni l'un ni l'autre ne veut dormir.  Poil de Carotte se retourne, touffe et
cherche de l'air, et son vieux parrain en a piti.

Tout  coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.

--Es-tu l, canard? dit-il.  Je rvais, je te croyais encore dans la
fontaine.  Te souviens-tu de la fontaine?

Poil de Carotte:
Comme si j'y tais, parrain.  Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
souvent.

Parrain:
Mon pauvre canard, ds que j'y pense, je tremble de tout mon corps.  Je
m'tais endormi sur l'herbe.  Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
gliss, tu es tomb, tu criais, tu te dbattais, et moi, misrable, je
n'entendais rien.  Il y avait  peine de l'eau pour noyer un chat.  Mais
tu ne te relevais pas.  C'tait l le malheur, tu ne pensais donc plus 
te relever?

Poil de Carotte:
Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais  dans la fontaine!
Parrain:
Enfin ton barbotement me rveille.  Il tait temps.  Pauvre canard! pauvre
canard!  Tu vomissais comme une pompe.  On t'a chang, on t'a mis le
costume des dimanches du petit Bernard.

Poil de Carotte:
Oui, il me piquait.  Je me grattais.  C'tait donc un costume de crin.

Parrain:
Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise  propre  te prter.  Je
ris  aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.

Poil de Carotte:
Je serais loin.

Parrain:
Tais-toi.  Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais  pass une
bonne nuit.  Mon sommeil perdu, c'est ma  punition; je la mrite.

Poil de Carotte:
Moi, parrain,  je ne la mrite pas et je voudrais bien dormir.

Parrain:
Dors, canard, dors.

Poil de Carotte:
Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lche ma main.  Je te la rendrai
aprs mon somme.  Et retire aussi ta jambe,  cause de tes poils.  Il m'est
impossible de dormir quand on me touche.



Les Prunes


Quelque temps agits, ils remuent dans la plume et le parrain dit:

--Canard, dors-tu?

Poil de Carotte:
Non, parrain.

Parrain:
Moi non plus.  J'ai envie de me lever.  Si tu veux, nous allons chercher
des vers.

--C'est une ide, dit Poil de Carotte.

Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
jardin.

Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une bote de fer-blanc,
 moiti pleine de terre mouille.  Il y entretient une provision de vers
pour se pche.  Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
manque jamais.  Quand il a plu toute la journe, la rcolte est abondante.

--Prends garde de marcher dessus, dit-il  Poil de Carotte, va doucement.
Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons.  Au moindre
bruit, le ver rentre dans son trou.  On ne l'attrape que s'il s'loigne
trop de chez lui.  Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
pour qu'il ne glisse pas.  S'il est  demi rentr, lche-le: tu le
casserais.  Et un ver coup ne vaut rien.  D'abord il pourrit les autres,
et les poissons dlicats les ddaignent.  Certains pcheurs conomisent
leurs vers; ils ont tort.  On ne pche de beaux poissons qu'avec des vers
entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau.  Le poisson
s'imagine qu'ils se sauvent, court aprs et dvore tout de confiance.

--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
barbouills de leur sale bave.

Parrain:
Un ver n'est pas sale.  Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
terre.  Pour ma part, j'en mangerais.

Poil de Carotte:
Pour la mienne, je te la cde.  Mange voir.

Parrain:
Ceux-ci sont un peu gros.  Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
carter sur du pain.  Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
prunes.

Poil de Carotte:
Oui, je sais.  Aussi tu dgotes ma famille, maman surtout, et ds qu'elle
pense  toi, elle a mal au coeur.  Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
tu n'es pas difficile et nous nous entendons trs bien.

Il lve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
prunes.  Il garde les bonnes et donne les vreuses  parrain qui dit, les
avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;

--Ce sont les meilleures.

Poil de Carotte:
Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi.  Je crains
seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.

--a ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.

Poil de Carotte:
C'est vrai.  Tu ne sens que le tabac.  Par exemple tu le sens  plein nez.
Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.

Parrain:
Canard! canard! a conserve.



Mathilde


--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essouffle  madame Lepic, Poil de
Carotte joue encore au mari et  la femme avec la petite Mathilde, dans le
pr.  Grand frre Flix les habille.  C'est pourtant dfendu, si je ne me
trompe.

En effet, dans le pr, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
sa toilette de clmatite sauvage  fleurs blanches.  Toute pare, elle
semble vraiment une fiance garnie d'oranger.  Et elle en a, de quoi
calmer toutes les coliques de la vie.

La clmatite, d'abord natte en couronne sur la tte, descend par flots
sous le menton, derrire le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
la taille et forme  terre une queue rampante que grand frre Flix ne se
lasse pas d'allonger.

Il recule et dit:

--Ne bouge plus!  A ton tour, Poil de Carotte.

A son tour, Poil de Carotte est habill en jeune mari, galement couvert
de clmatites o,  et l, clatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde.  Il n'a pas envie de
rire, et tous trois gardent leur srieux.  Ils savent quel ton convient
 chaque crmonie.  On doit rester triste aux enterrements, ds le dbut,
jusqu' la fin, et grave aux mariages, jusqu'aprs la messe.  Sinon, ce
n'est plus amusant de jouer.

--Prenez-vous la main, dit grand frre Flix.  En avant! doucement.

Ils s'avancent au pas, carts.  Quand Mathilde s'emptre, elle retrousse
sa trane et la tient entre ses doigts.  Poil de Carotte galamment l'attend,
une jambe leve.

Grand frre Flix les conduit par le pr.  Il marche  reculons, et les
bras en balancier leur indiquent la cadence.  Il se croit monsieur le Maire
et les salue, puis monsieur le Cur et les bnit, puis l'ami qui flicite
et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bton, un
autre bton.

Il les promne de long en large.

--Halte! dit-il, a se drange.
Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
le cortge en branle.

--Aie! fait Mathilde qui grimace.

Une vrille de clmatite luit tire les cheveux.  Grand frre Flix arrache
le tout.  On continue.

--a y est, dit-il, maintenant vous tes maris, bichez-vous.

Comme ils hsitent:

--Eh bien! quoi! bichez-vous.  Quand on est mari on se biche.  Faites-vous
la cour, une dclaration.  Vous avez l'air plombs.

Suprieur, il se moque de leur inhabilet lui qui, peut-tre, a dj
prononc des paroles d'amour.  Il donne l'exemple et biche Mathilde le
premier, pour sa peine.

Poil de Carotte s'enhardit, cherche  travers la plante grimpante le
visage de Mathilde et la baise sur la joue.

--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.

Mathilde, comme elle l'a reu, lui rend son baiser.  Aussitt, gauches,
gns, ils rougissent tous deux.

Grand frre Flix leur montre les cornes.

--Soleil!  Soleil!

Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trpigne, des bousilles
aux lvres.

--Sont-ils buses! ils croient que c'est arriv!

--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
ricane ce n'est pas toi qui m'empcheras de me marier avec Mathilde, si
maman veut.

Mais voici que maman vient rpondre elle-mme qu'elle ne veut pas.  Elle
pousse le barrire du pr.  Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
En passant prs de la haie, elle casse une rouette dont elle te les
feuilles et garde les pines.  Elle arrive droit, invitable comme l'orage.

--Gare les calottes, dit grand frre Flix.

Il s'enfuit au bout du pr.  Il est  l'abri et peut voir.

Poil de Carotte ne se sauve jamais.  D'ordinaire, quoique lche, il prfre
en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.

Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.

Poil de Carotte:
Ne crains rien.  Je connais maman; elle n'en a que pour moi.  J'attraperai
tout.

Mathilde:
Oui, mais ta maman va le dire  ma maman, et ma maman va me battre.

Poil de Carotte:
Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances.  Est-ce
qu'elle te corrige, ta maman?

Mathilde:
Des fois; a dpend.

Poil de Carotte:
Pour moi, c'est toujours sr.

Mathilde:
Mais je n'ai rien fait.

Poil de Carotte:
a ne fait rien.  Attention!

Madame Lepic approche.  Elle les tient.  Elle a le temps.  Elle ralentit
son allure.  Elle est si prs que soeur Ernestine, par peur des chocs en
retour, s'arrte au bord du cercle o l'action se concentrera.  Poil de
Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort.  Les clmatites
sauvages mlent leurs fleurs blanches.  La rouette de madame Lepic se lve,
prte  cingler.  Poil de Carotte, ple, croise ses bras, et la nuque
raccourcie, les reins chauds dj, les mollets lui cuisant d'avance, il a
l'orgueil de s'crier:

--Qu'est-ce que a fait, pourvu qu'on rigole!



Le Coffre-Fort


Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:

--Ta maman est venue tout rapporter  ma maman et j'ai reu une bonne
fesse.  Et toi?

Poil de Carotte:
Moi, je ne me rappelle plus.  Mais tu ne mritais pas d'tre battue, nous
ne faisions rien de mal.

Mathilde:
Non, pour sr.

Poil de Carotte:
Je t'affirme que je parlais srieusement quand je te disais que je me
marierais bien avec toi.

Mathilde:
Moi, je me marierais bien avec toi aussi.

Poil de Carotte:
Je pourrais te mpriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
n'aie pas peur, je t'estime.

Mathilde:
Tu es riche  combien, Poil de Carotte?

Poil de Carotte:
Mes parents ont au moins un million.

Mathilde:
Combien que a fait un million?

Poil de Carotte:
a fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dpenser tout leur
argent.

Mathilde:
Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir gure.

Poil de Carotte:
Oh! les miens aussi.  Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
flatter les jaloux.  Mais je sais que nous sommes riches.  Le premier jour
du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre.  J'entends grincer la
serrure du coffre-fort.  Elle grince comme les rainettes, le soir.  Papa
dit un mot que personne ne connat, ni maman, ni mon frre, ni ma soeur,
personne, except lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre.  Papa
y rend de l'argent et va le dposer sur la table de la cuisine.  Il ne dit
rien, il fait seulement sonner les pices, afin que maman, occupe au
fourneau, soit avertie.  Papa sort.  Maman se retourne et ramasse vite
l'argent.  Tous les mois a se passe ainsi, et a dure depuis longtemps,
preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.

Mathilde:

Et pour l'ouvrir, il dit un mot.  Quel mot?

Poil de Carotte:
Ne cherche pas, tu perdrais ta peine.  Je te le dirai quand nous serons
maris,  la condition que tu me promettras de ne jamais le rpter.

Mathilde:
Dis-le-moi tout de suite.  Je te promets tout de suite de ne jamais le
rpter.

Poil de Carotte:
Non, c'est notre secret  papa et  moi.

Mathilde:
Tu ne le sais pas.  Si tu le savais, tu me le dirais.

Poil de Carotte:
Pardon, je le sais.

Mathilde:
Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas.  C'est bien fait, c'est bien fait.

--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.

--Parions quoi? dit Mathilde hsitante.

--Laisse-moi te toucher o je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
le mot.

Mathilde regarde Poil de Carotte.  Elle ne comprend pas bien.  Elle ferme
presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosits
au lieu d'une.

--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Tu me jures qu'aprs tu te laisseras toucher o je voudrai.

Mathilde:
Maman me dfend de jurer.

Poil de Carotte:
Tu ne sauras pas le mot.

Mathilde:
Je m'en fiche bien de ton mot.  Je l'ai devin, oui, je l'ai devin.

Poil de Carotte, impatient, brusque les choses.

--coute, Mathilde, tu n'as rien devin du tout.  Mais je me contente de ta
parole d'honneur.  Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
c'est "Lustucru".  A prsent, je peux toucher o je veux.

--Lustucru!  Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connatre
un secret et la peur qu'il ne vaille rien.  Vraiment, tu ne t'amuses pas
de moi!

Puis, comme Poil de Carotte, sans rpondre, s'avance, dcid, la main tendue,
elle se sauve.  Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.

Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrire lui.

Il se retourne.  Par la lucarne d'une curie, un domestique du chteau sort
la tte et montre les dents.

--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'crie-t-il, je rapporterai tout  ta mre.

Poil de Carotte:
Je jouais, mon vieux Pierre.  Je voulais attraper la petite.  Lustucru est
un faux nom que j'ai invent.  D'abord, je ne connais point le vrai.

Pierre:
Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
parlerai pas  ta mre.  Je lui parlerai du reste.

Poil de Carotte:
Du reste?

Pierre:
Oui, du reste.
Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
pas vu.  Ah! tu vas bien pour ton ge.  Mais tes plats  barbe s'largiront
ce soir!

Poil de Carotte ne trouve rien  rpliquer.  Rouge de figure au point que
la couleur naturelle de ses cheveux semble s'teindre, il s'loigne, les
mains dans ses poches,  la crapaudine, en reniflant.



Les Ttards


Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
puisse le surveiller par la fentre, et il s'exerce  jouer comme il faut,
quand le camarade Rmy parat.  C'est un garon du mme ge, qui boite et
veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme trane derrire
l'autre et ne la rattrape jamais.  Il porte un panier et dit:

--Viens-tu, Poil de Carotte?  Papa me le chanvre dans la rivire.  Nous
l'aiderons et nous pcherons des ttards avec des paniers.

--Demande le  maman, dit Poil de Carotte.

Rmy:
Pourquoi moi?

Poil de Carotte:
Parce qu' moi elle ne me donnera pas la permission.
Juste, madame Lepic se montre  la fentre.

--Madame, dit Rmy, voulez-vous, s'il vous plat, que j'emmne Poil de
Carotte pcher des ttards?

Madame Lepic colle son oreille au carreau.  Rmy rpte en criant.  Madame
Lepic a compris.  On la voit qui remue la bouche.  Les deux amis n'entendent
rien et se regardent indcis.  Mais madame Lepic agite la tte et fait
clairement signe que non.

--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte.  Sans doute, elle aura besoin de
moi, tout  l'heure.

Rmy:
Tant pis, on se serait rudement amus.  Elle ne veut pas, elle ne veut pas.

Poil de Carotte:
Reste.  Nous jouerons ici.

Rmy:
Ah non, par exemple.  J'aime mieux pcher des ttards.  Il fait doux.
J'en ramasserai des pleins paniers.

Poil de Carotte:
Attends un peu.  Maman refuse toujours pour commencer.  Puis, des fois,
elle se ravise.

Rmy:
J'attendrai un petit quart, mais pas plus.

Plants l tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
l'escalier, et bientt Poil de Carotte pousse Rmy du coude.

--Qu'est-ce que je te disais?

En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant  la main un panier
pour Poil de Carotte, descend une marche.  Mais elle s'arrte, dfiante.

--Tiens, te voil encore, Rmy!  Je te croyais parti.  J'avertirai ton papa
que tu musardes et il te grondera.

Rmy:
Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.

Madame Lepic:
--Ah! vraiment, Poil de Carotte?

Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas.  Il ne sait plus.  Il connat
madame Lepic sur le bout du doigt.  Il l'avait devine une fois encore.
Mais puisque cet imbcile de Rmy brouille les choses, gte tout, Poil de
Carotte se dsintresse du dnouement.  Il crase de l'herbe sous son pied
et regarde ailleurs.

--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
rtracter.

Elle n'ajoute rien.

Elle remonte l'escalier.  Elle rentre avec le panier que devait emporter
Poil de Carotte pour pcher des ttards et qu'elle avait vid de ses noix
fraches, exprs.

Rmy est dj loin.

Madame Lepic ne badine gure et les enfants des autres s'approchent d'elle
prudemment et la redoutent presque autant que le matre d'cole.

Rmy sauve l-bas vers la rivire.  Il galope si vite que son pied gauche,
toujours en retard, raie la poussire de la route, danse et sonne comme
une casserole.

Sa journe perdue.  Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
Il a manqu une bonne partie.  Les regrets sont en chemin.  Il les attend.

Solitaire, sans dfense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
d'elle-mme.



Coup de Thtre


Scne Premire

Madame Lepic:
O vas-tu?

Poil de Carotte:
_Il a mis sa cravate neuve et crach sur ses souliers  les noyer_

Je vais me promener avec papa.

Madame Lepic:
Je te dfends d'y aller, tu m'entends?  Sans a... _Sa main droite recule
comme pour prendre son lan._

Poil de Carotte, _bas_:
Compris.



Scne II


Poil de Carotte:
_En mditation prs de l'horloge_.

Qu'est-ce que je veux, moi?  viter les calottes.  Papa m'en donne moins
que maman.  J'ai fait le calcul.  Tant pis pour lui!



Scne III

Monsieur Lepic:
_Il chrit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
la pretentaine pour affaires.

Allons! partons.

Poil de Carotte:
Non, mon papa.

Monsieur Lepic:
Comment, non?  Tu ne veux pas venir?

Poil de Carotte:
 Oh si! mais je ne peux pas.

 Monsieur Lepic:
 Explique-toi.  Qu'est-ce qu'il y a?

 Poil de Carotte:
 Y a rien, mais je reste.
 Monsieur Lepic:
 Ah, oui! encore une de tes lubies.  Que petit animal tu fais!  On ne sait
 par quelle oreille te prendre.  Tu veux, tu ne veux plus.  Reste, mon ami,
 et pleurniche  ton aise.



 Scne IV

 Madame Lepic:
 _Elle a toujours la prcaution d'couter aux portes, pour mieux entendre._

 Pauvre chri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
 tire._  Le voil tout en larmes, parce que son pre...  _Elle regarde en
 dessous M. Lepic..._  voudrait l'emmener malgr lui.  Ce n'est pas ta mre
 qui te tourmenterait avec cette cruaut.  _Les Lepic pre et mre se
 tournent le dos._



 Scne V

 Poil de Carotte:
 _Au fond d'un placard.  Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
 seul._

 Tout le monde ne peut pas tre orphelin.



 En Chasse


 M. Lepic emmne ses fils  la chasse alternativement.  Ils marchent
 derrire lui, un peu sur sa droite,  cause de la direction du fusil, et
 portent le carnier.  M. Lepic est un marcheur infatigable.  Poil de
 Carotte met un enttement passionn  le suivre, sans se plaindre.  Ses
 souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
 bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.

 Si M. Lepic tue un livre au dbut de la chasse, il dit:

--Veux-tu le laisser  la premire ferme ou le cacher dans une haie, et nous
 le reprendrons ce soir?

 --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.

 Il lui arrive de porter une journe entire deux livres et cinq perdrix.

 Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
 son paule endolorie.  S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
affection et oublie un moment sa charge.

Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanit cesse de le
soutenir.

--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic.  Je vais battre ce labour.

Poil de Carotte, irrit, s'arrte debout au soleil.  Il regarde son pre
pitiner le champ, sillon par sillon, motte  motte, le fouler, l'galiser
comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
chardons, tandis que Pyrame mme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
couche un peu et halte, toute sa langue dehors.

--Mais il n'y a rien l, pense Poil de Carotte.  Oui, tape, casse des
orties, fourrage.  Si j'tais livre gt au creux d'un foss, sous les
feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!

Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.

Et M. Lepic saute un autre chalier, pour battre une luzerne d' ct,
o, cette fois, ils serait bien tonn de ne pas trouver quelque gars de
livre.

--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
aprs lui, maintenant.  Une journe qui commence mal finit mal.  Trotte et
sue, papa, reinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
Nous rentrerons bredouilles, ce soir.

Car Poil de Carotte est navement superstitieux.

_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voil  Pyrame en arrt,
le poil hriss, la queue raide.  Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
le plus prs possible, la crosse au dfaut de l'paule.  Poil de Carotte
s'immobilise, et un premier jet d'motion le fait suffoquer.

_Il soulve sa casquette_
Des perdrix partent, ou un livre dboule.  Et selon que Poil de Carotte
_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
manque ou tue.

Poil de Carotte l'avoue, ce systme n'est pas infaillible.  Le geste trop
souvent rpt ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
de rpondre aux mmes signes.  Poil de Carotte les espace discrtement, et
 cette condition, a russit presque toujours.

--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupse un livre chaud encore
dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprmes besoins.
Pourquoi ris-tu?

--Parce que tu l'as tu, grce  moi, dit Poil de Carotte.

Et fier de ce nouveau succs, il expose avec aplomb sa mthode.

--Tu parles srieusement? dit M. Lepic.

Poil de Carotte:
Mon Dieu! je n'irai pas jusqu' prtendre que je ne me trompe jamais.

Monsieur Lepic:
Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud.  Je ne te conseille gure, si
tu tiens  ta rputation de garon d'esprit, de dbiter ces bourdes devant
des trangers.  On t'claterait au nez.  A moins que, par hasard, tu ne te
moques de ton pre.

Poil de Carotte:
Je te jure que non, papa.  Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
qu'un serin.



La Mouche


La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les paules de remords,
tant il se trouve bte, embote le pas de son pre avec une nouvelle
ardeur, s'applique   poser exactement le pied gauche l ou M. Lepic a
pos son pied gauche, et il carte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
Il ne se repose que pour attraper une mre, une poire sauvage et des
prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lvres et calment la
soif.  D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
vie.  Gorge par gorge, il boit presque tout  lui seul, car M. Lepic,
que la chasse grise, oublie d'en demander.

--Une goutte, papa?

Le vent n'apporte qu'un bruit de refus.  Poil de Carotte avale la goutte
qu'il offrait, vide le flacon, et la tte tournante, repart  la poursuite
de son pre.  Soudain, il s'arrte, enfonce un doigt au creux de son oreille,
l'agite vivement, le retire, puis feint d'couter, et il crie  M. Lepic:

--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.

Monsieur Lepic:
Ote-la, mon garon.

Poil de Carotte:
Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher.  Je l'entends qu'elle
bourdonne.

Monsieur Lepic:
Laisse-la mourir toute seule.

Poil de Carotte:
Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
Monsieur Lepic:
Tche de la tuer avec une corne de mouchoir.

Poil de Carotte:
Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer?  Me donnes-tu la
permission?

--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic.  Mais dpche-toi.

Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
il la vide une deuxime fois, pour le cas o M. Lepic imaginerait de
rclamer sa part.

Et bientt, Poil de Carotte s'crie allgre, en courant:

--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche.  Elle doit tre morte.
Seulement, elle a tout bu.



La premire Bcasse


--Mets-toi l, dit M. Lepic.  C'est la meilleure place.  Je me promnerai
dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bcasses, et quand tu
entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil.  Les bcasses
passeront sur la tte.

Point de Carotte tient le fusil couch entre son bras.  C'est la premire
fois qu'il va tirer une bcasse.  Il a dj tu une caille, dplum une
perdrix et manqu un livre avec le fusil de M. Lepic.

Il a tu la caille par terre, sous le nez du chien en arrt.  D'abord il
regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.

--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop prs.

Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, paula,
dchargea son arme  bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
Il ne put retrouver de sa caille broye, disparue, que quelques plumes et
un bec sanglant.
Toutefois, ce qui consacre la renomme d'un jeune chasseur, c'est de tuer
une bcasse, et il faut que cette soire marque dans la vie de Poil de
Carotte.

Le crpuscule trompe, comme chacun sait.  Les objets remuent leurs lignes
fumeuses.  Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
Aussi Poil de Carotte, mu, voudrait bien tre  tout  l'heure.

Les grives, de retour des prs, fusent avec rapidit entre les chnes.  Il
les ajuste pour se faire l'oeil.  Il frotte de sa manche la bue qui ternit
le canon du fusil.  Des feuilles sches trottinent  et l.

Enfin, deux bcasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lvent,
se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frmissant.

Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son ct.  Ses yeux se
meuvent vivement.  Il voit deux ombres passer sur sa tte, et la crosse du
fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.

Une des deux bcasses tombe, bec en avant, et l'cho disperse la dtonation
formidable aux quatre coins du bois.

Poil de Carotte ramase la bcasse dont l'aile est casse, l'agite
glorieusement et respire l'odeur de la poudre.

Pyrame accourt, prcdant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hte plus
que d'ordinaire.

--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prt aux loges.

Mais M. Lepic carte les branches, parat, et dit d'une voix calme  son
fils encore fumant:

--Pourquoi donc que tu ne les as pas tues toutes les deux?



L'Hameon

Poil de Carotte est en train d'cailler ses poissons, des goujons, des
ablettes et mme des perches.  Il les gratte avec un couteau, leur fend le
ventre, et fait clater sous son talon les vessies doubles transparentes.
Il runit les vidures pour le chat.  Il travaille, se hte, absorb, pench
sur le seau blanc d'cume, et prend garde de se mouiller.

Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.

--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pch une belle friture,
aujourd'hui.  Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.

Elle lui caresse le cou et les paules, mais, comme elle retire sa main,
elle pousse des cris de douleur.

Elle a un hameon piqu au bout du doigt.

Soeur Ernestine accourt.  Grand frre Flix la suit, et bientt M. Lepic
lui-mme arrive.

--Montre voir, disent-ils.

Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameon
s'enfonce plus profondment.  Tandis que grand frre Flix et soeur
Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lve en l'air,
et chacun peut voir le doigt.  L'hameon l'a travers.

M. Lepic tente de l'ter.

--Oh non! pas comme a! dit madame Lepic d'une voix aigu.

En effet, l'hameon est arrt d'un ct par son dard et de l'autre ct
par sa bouche.

M. Lepic met son lorgnon.

--Diable, dit-il, il faut casser l'hameon!

Comment le casser!  Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
madame Lepic bondit et hurle.  On lui arrache donc le coeur, la vie?
D'ailleurs l'hameon est d'un acier de bonne trempe.

--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
une lame mal aiguise, si faiblement, qu'elle ne pntre pas.  Il appuie;
il sue.  Du sang parat.

--Oh! l! oh! l! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.

--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.

--Ne fais donc pas ta lourde comme a! dit grand frre Flix  sa mre.

M. Lepic perd patience.  Le canif dchire, scie au hasard, et madame
Lepic aprs avoir murmur: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.

M. Lepic en profite.  Blanc, affol, il charcute, fouit la chair, et le doigt
n'est plus qu'une plaie sanglante d'o l'hameon tombe.

Ouf!

Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi  rien.  Au premier cri de sa mre,
il s'est sauv.  Assis sur l'escalier, la tte en ses mains, il s'explique
l'aventure.  Sans doute, une fois qu'il lanait sa ligne au loin, son
hameon lui est rest dans le dos.

--Je ne m'tonne plus que a ne mordait pas, dit-il.

Il coute les plaintes de sa mre, et d'abord n'est gure chagrin de les
entendre.  Ne criera-t-il pas  son tour, tout  l'heure, non moins fort
qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu' l'enrouement, afin qu'elle se
croie plus tt venge et le laisse tranquille?

Des voisins attirs le questionnent:

--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?

Il ne rpond rien; il bouche ses oreilles, et sa tte rousse disparat.
Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.

Enfin madame Lepic s'avance.  Elle est ple comme une accouche, et, fire
d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot
avec soin.  Elle triomphe d'un reste de souffrance.  Elle sourit aux
assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement  Poil de Carotte:

--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
pas de ta faute.

Jamais elle n'a parl sur ce ton  Poil de Carotte.  Surpris, il lve le
front.  Il voit le doigt de sa mre envelopp de linges et de ficelles,
propre, gros et carr, pareil  une poupe d'enfant pauvre.  Ses yeux secs
s'emplissent de larmes.

Madame Lepic se courbe.  Il fait le geste habituel de s'abriter derrire
son coude.  Mais, gnreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.

Il ne comprend plus.  Il pleure  pleins yeux.

--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne!  Tu me crois donc
bien mchante?

Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.

--Est-il bte?  On jurerait qu'on l'gorge, dit madame Lepic aux voisins
attendris par sa bont.

Elle leur passe l'hameon, qu'ils examinent curieusement.  L'un d'eux affirme
que c'est du numro 8.  Peu  peu elle retrouve sa facilit de parole, et
elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.

--Ah! sur le moment, je l'aurais le tu, si je ne l'aimais tant.  Est-ce
malin, ce petit outil d'hameon!  J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.

Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
trou, et de pitiner la terre.

--Ah! mais non! dit grand frre Flix, moi je le garde.  Je veux pcher
avec.  Bigre! un hameon tremp dans le sang  maman, c'est a qui sera bon!
Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!

Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupfait d'avoir chapp au
chtiment, exagre encore son repentir, rend par la gorge les gmissements
rauques et lave  grande eau les taches de sa laide figure  claques.



La Pice d'Argent


I


Madame Lepic:
Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir?  Retourne d'abord tes
poches.

Poil de Carotte:
_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
oreilles d'ne._

Ah! oui, maman!  Rends-le-moi.

Madame Lepic:
Rends-moi quoi?  Tu as donc perdu quelque chose?  Je te questionnais au
hasard et je devine!  Qu'est-ce que tu as perdu?

Poil de Carotte:
Je ne sais pas.

Madame Lepic:
Prends garde! tu vas mentir.  Dj tu divagues comme une ablette tourdie.
Rponds lentement.  Qu'as-tu perdu?  Est-ce ta toupie?

Poil de Carotte:
Juste.  Je n'y pensais plus.  C'est ma toupie, oui, maman.

Madame Lepic:
Non, maman.  Ce n'est pas ta toupie.  Je te l'ai confisque la semaine
dernire.

Poil de Carotte:
Alors, c'est mon couteau.

Madame Lepic:
Quel couteau?  Qui t'a donn un couteau?

Poil de Carotte:
Personne.

Madame Lepic:
Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus.  On dirait que je t'affole.
Pourtant nous sommes seuls.  Je t'interroge doucement.  Un fils qui aime
sa mre lui confie tout.  Je parie que tu as perdu ta pice d'argent.  Je
n'en sais rien, mais j'en suis sre.  Ne nie pas.  Ton nez remue.

Poil de Carotte:
Maman, cette pice m'appartenait.  Mon parrain me l'avait donne dimanche.
Je la perds; tant pis pour moi.  C'est contrariant, mais je me consolerai.
D'ailleurs je n'y tenais gure.  Une pice de plus ou de moins!

Madame Lepic:
Voyez-vous a, proreur!  Et je t'coute moi, bonne femme.  Ainsi tu comptes
pour rien la peine de ton parrain qui te gte tant et qui sera furieux?

Poil de Carotte:
Imaginons, maman, que j'ai dpens ma pice,  mon got.  Fallait-il
seulement la surveiller toute ma vie!

Madame Lepic:
Assez, grimacier!  Tu ne devais ni perdre cette pice, ni la gaspiller
sans permission.  Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
arrange-toi.  Trotte et ne raisonne pas.

Poil de Carotte:
Oui, maman.

Madame Lepic:
Et je te dfends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare 
toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
charretier sans souci.  a ne prend jamais avec moi.



II


Poil de Carotte se promne  petits pas dans les alles du jardin.  Il gmit.
Il cherche un peu et renifle souvent.  Quand il sent que sa mre l'observe,
il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
sable fin.  Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.

O diable peut-elle tre, cette pice d'argent?  L-haut, sur l'arbre, au
creux d'un vieux nid?

Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pices d'or.
On l'a vu.  Mais Poil de Carotte se tranerait par terre, userait des
genoux et ses ongles, sans ramasser une pingle.

Las d'errer, d'esprer il ne sait quoi, Poil de Carotte  jette sa langue
au chat et se dcide  rentrer dans la maison, pour prendre l'tat de sa
mre.  Peut-tre qu'elle se calme, et que si la pice reste introuvable, on
y renoncera.

Il ne voit pas madame Lepic.  Il l'appelle, timide:

--Maman, eh! maman!

Elle ne rpond  point.  Elle vient de sortir et elle a laiss " ouvert le
tiroir de sa table  ouvrage.  Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperoit quelques pices
d'argent.

Elles semblent vieillir l.  Elles ont l'air d'y dormir, rarement veilles,
pousses d'un coin  l'autre, mles et sans nombre.

Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit.  On les compterait
difficilement.  Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes.  Et
puis comment faire la preuve?

Avec cette prsence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
occasions, Poil de Carotte, rsolu, allonge le bras, vole une pice et se
sauve.

Le peur d'tre surpris lui vite des hsitations, des remords, un retour
prilleux vers la table  ouvrage.

Il va droit, trop lanc pour s'arrter, parcourt les alles, choisit sa
place, y "perd" la pice, l'enfonce d'un coup de talon, se couche  plat
ventre et, le nez chatouill par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
il dcrit des cercles irrguliers, comme on tourne, les yeux bands,
autour de l'objet cach, quand la personne qui dirige les jeux innocents
se frappe anxieusement les mollets et s'crie:

--Attention! a brle, a brle!



III


Poil de Carotte:

Maman, maman, je l'ai.

Madame Lepic:
Mois aussi.

Poil de Carotte:
Comment? la voil.

Madame Lepic:
La voici.

Poil de Carotte:
Tiens! fais voir.

Madame Lepic:
Fais voir, toi.

Poil de Carotte
_Il montre sa pice.  Madame Lepic montre la sienne.  Poil de Carotte les
manie, les compare et apprte sa phrase._
C'est drle.  O l'as-tu retrouve, toi, maman?  Moi, le l'ai retrouve
dans cette alle, au pied du poirier.  J'ai march vingt fois dessus,
avant de la voir.  Elle brillait.  J'ai cru d'abord que c'tait un morceau
de papier, ou une violette blanche.  Je n'osais pas la prendre.  Elle sera
tombe de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
Penche-toi, maman, remarque l'endroit o la sournoise se cachait, son gte.
Elle peut se vanter de m'avoir caus du tracas.

Madame Lepic:
Je ne dis pas non.
Moi je l'ai trouve dans ton autre paletot.  Malgr mes observations, tu
oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets.  J'ai voulu
te donner une leon d'ordre.  Je t'ai laiss chercher pour t'apprendre.
Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
tu possdes deux pices d'argent au lieu d'une seule.  Te voil cousu d'or.
Tout est bien qui finit bien, mais je te prviens que l'argent ne fait pas
le bonheur.

Poil de Carotte:
Alors, je peux aller jouer, maman?

Madame Lepic:
Sans doute.  Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune.  Emporte tes
deux pices.

Poil de Carotte:
Oh! maman, une me suffit, et mme je te prie de me la serrer jusqu' ce
que j'en aie besoin.  Tu serais gentille.

Madame Lepic:
Non, les bons comptes font les bons amis.  Garde tes pices.  Les deux
t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier,  moins
que le propritaire ne la rclame.  Qui est-ce?  Je me creuse la tte.  Et
toi, as-tu une ide?

Poil de Carotte:
Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain.  A tout  l'heure, maman,
et merci.

Madame Lepic:
Attends! si c'tait le jardinier?

Poil de Carotte:
Veux-tu que j'aille vite le lui demander?

Madame Lepic:
Ici, mignon, aide-moi.  Rflchissons.  On ne saurait souponner ton pre
de ngligence,  son ge.  Ta soeur met ses conomies dans sa tirelire.  Ton
frre n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
Aprs tout, c'est peut-tre moi.

Poil de Carotte:
Maman, cela m'tonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.

Madame Lepic:
Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites.  Bref, je
verrai.  En tout cas ceci ne concerne que moi.  N'en parlons plus.  Cesse
de t'inquiter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
un coup d'oeil dans le tiroir de ma table  ouvrage.

_Poil de Carotte, qui s'lanait dj, se retourne, il suit des yeux un
instant sa mre qui s'loigne.  Enfin, brusquement, il la dpasse, se campe
devant elle et, silencieux, offre une joue.

Madame Lepic:
_Sa main droite leve, menace ruine._
Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force.  Maintenant,
tu mens double.  Va toujours.  On commence par voler un oeuf.  Ensuite on
vole un boeuf.  Et puis on assassine sa mre.
_La premire gifle tombe_.



Les Ides personnelles.


M. Lepic, grand frre Flix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
prs de la chemine o brle une souche avec ses racines, et les quatre
chaises se balancent sur leurs pieds de devant.  On discute et Poil de
Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas l, dveloppe ses ides
personnelles.

--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien.  Ainsi, papa,
tu sais comme je t'aime!  Or, je t'aime, non parce que tu es mon pre; je
t'aime, parce que tu es mon ami.  En effet, tu n'as aucun mrite  tre
mon pre, mais je regarde ton amiti comme une haute faveur que tu ne me
dois pas et que tu m'accordes gnreusement.

--Ah! rpond M. Lepic.

--Et moi, et moi? demandent grand frre Flix et soeur Ernestine.

--C'est la mme chose, dit Poil de Carotte.  Le hasard vous a faits mon
frre et ma soeur.  Pourquoi vous en serais-je reconnaissant?  A qui la
faute, si nous sommes tous trois des Lepic?  Vous ne pouviez l'empcher.
Inutile que je vous sache gr d'une parent involontaire.  Je vous remercie
seulement, toi, frre, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
efficaces.

--A ton service, dit grand frre Flix.

--O va-t-il chercher ces rflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.

--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manire
gnrale, j'vite les personnalits, et si maman tait l, je le rpterais
en sa prsence.

--Tu ne le rpterais pas deux fois, dit grand frre Flix.

--Quel mal vois-tu  mes propos? rpond Poil de Carotte.  Gardez-vous de
dnaturer ma pense!  Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
n'en ai l'air.  Mais cette affection, au lieu d'tre banale, d'instinct et
de routine, est voulue, raisonne, logique.  Logique, voil le terme que
je cherchais.

--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
dit M. Lepic qui se lve pour aller se coucher, et de vouloir,  ton ge,
en remontrer aux autres.  Si dfunt votre grand-pre m'avait entendu
dbiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouv par un coup de
pied et une claque que je n'tais toujours que son garon.

--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte dj
inquiet.

--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie  la main.

Et il disparat.  Grand frre Flix le suit.

--Au plaisir, vieux camarade  la grillade! dit-il  Poil de Carotte.

Puis soeur Ernestine se dresse et grave:

--Bonsoir, cher ami! dit-elle.

Poil de Carotte reste seul, drout.

Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre  rflchir:

--Qui a, _on_? lui disait-il.  _On_ n'existe pas.  Tout le monde,  ce n'est
personne.  Tu rcites trop ce que tu coutes.  Tche de penser un peu par
toi-mme.  Exprime des ides personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
commencer.

La premire qu'il risque tant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
la chambre o donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
la cave.   C'est une chambre frache et agrable en t.  Le gibier s'y
conserve facilement une semaine.  Le dernier livre tu saigne du nez
dans une assiette.  Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
qu'il plonge jusqu'au coude.

D'ordinaire les habits de toute la famille accrochs au porte-manteau
l'impressionnent.  On dirait des suicids qui viennent de se pendre aprs
avoir eu la prcaution de poser leurs bottines, en ordre, l-haut, sur la
planche.

Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur.  Il ne glisse pas un coup
d'oeil sous le lit.  Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
du jardin comme creus l exprs pour qui voudrait s'y jeter par la
fentre.

Il aurait peur, s'il pensait  avoir peur, mais il n'y pense plus.  En
chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
le froid du carreau rouge.

Et dans le lit, les yeux aux ampoules du pltre humide, il continue de
dvelopper ses ides personnelles, ainsi nommes parce qu'il faut les
garder pour soi.



La Tempte de Feuilles


Il y a longtemps que Poil de Carotte, rveur, observe la plus haute feuille
du grand peuplier.

Il songe creux et attend qu'elle remue.  Elle semble dtache de l'arbre,
vivre  part, seule, sans queue, libre.

Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.

Depuis midi, elle garde une immobilit de morte, plutt tache que feuille,
et  Poil de Carotte perd patience, mal  son aise, lorsque enfin, elle fait
un signe.

Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le mme signe.  D'autres feuilles
le rptent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.

Et c'est un signe d'alarme, car,  l'horizon, parat l'ourlet d'une calotte
brune.  Le peuplier dj frissonne!  Il tente de se mouvoir, de dplacer
les pesantes couches d'air qui le gnent.

Son inquitude gagne le htre, un chne, des marronniers, et tous les arbres
du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'largit, pousse
en avant sa bordure nette et sombre.

D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
merle qui lanait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
Poil de Carotte voyait tout  l'heure verser, par saccades, les roucoulements
de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.

Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.

La calotte livide continue son invasion lente.

Elle vote peu  peu le ciel.  Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
laisseraient pntrer l'air, prpare l'touffement de Poil de Carotte.
Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
le village; mais elle s'arrte  la pointe du clocher, dans la crainte de
s'y dchirer.

La voil si prs que, sans autre provocation, la panique commence, les
clameurs s'lvent.

Les arbres mlent leurs masses confuses et courrouces au fond desquelles
Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
Les cimes plongent et se redressent comme des ttes brusquement rveilles.
Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitt, peureuses,
apprivoises, et tchent de se raccrocher.  Celles de l'acacia, fines,
soupirent; celles du bouleau corch des plaignent; celles du marronnier
sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
mur.

Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
coups sourds.

Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
gouttes d'encre.

Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'ne et les oignons
monts se cognent entre eux, cassent leurs boules gonfles de graines.

Pourquoi?  Qu'ont-ils donc?  Et qu'est-ce que cela veut dire?  Il ne tonne
pas.  Il ne grle pas.  Ni un clair, ni une goutte de pluie.  Mais c'est
le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
les affole, qui pouvante Poil de Carotte.

Maintenant, la calotte s'est toute dploye sous le soleil masqu.

Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
mobiles, elle fuira; il reverra le soleil.  Pourtant, bien qu'elle plafonne
le ciel entier, elle lui serre la tte, au front.  Il ferme les yeux et
elle lui bande douloureusement les paupires.

Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles.  Mais la tempte entre chez
lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon.  Elle ramasse son coeur
comme un papier de rue.

Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le rduit.

Et Poil de Carotte n'a bientt plus qu'une boulette de coeur.



La Rvolte


I

Madame Lepic:
Mon petit Poil de Carotte chri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
me chercher une livre de beurre au moulin.  Cours vite.  On t'attendra pour
se mettre  table.

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Pourquoi rponds-tu: non, maman?  Si, nous t'attendrons.

Poil de Carotte:
Non, maman, je n'irai pas au moulin.

Madame Lepic:
Comment! tu n'iras pas au moulin?  Que dis-tu?  Qui te demande?... Est-ce
que tu rves?

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus.  Je t'ordonne d'aller tout de
suite chercher une livre de beurre au moulin.

Poil de Carotte:
J'ai entendu.  Je n'irai pas.

Madame Lepic:
C'est donc moi qui rve?  Que se passe-t-il?  Pour la premire fois de ta
vie, tu refuses de m'obir.

Poil de Carotte:
Oui, maman.

Madame Lepic:
Tu refuses d'obir  ta mre.

Poil de Carotte:
A ma mre, oui, maman.

Madame Lepic:
Par exemple, je voudrais voir a.  Fileras-tu?

Poil de Carotte:
Non, maman.

Madame Lepic:
Veux-tu te taire et filer?

Poil de Carotte:
Je me tairai sans filer.

Madame Lepic:
Veux-tu te sauver avec cette assiette?



II


Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.

--Voil une rvolution! s'crie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.

C'est, en effet la premire fois que Poil de Carotte lui dit non.  Si encore
elle le drangeait!  S'il avait t en train de jouer.  Mais, assis par
terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
les tenir au chaud.  Et maintenant il la dvisage, tte haute.  Elle n'y
comprend rien.  Elle appelle du monde, comme au secours.

--Ernestine, Flix, il y a du neuf!  Venez voir avec votre pre et Agathe
aussi.  Personne ne sera de trop.

Et mme, les rares passants de la rue peuvent s'arrter.

Poil de Carotte se tient au milieu de la cour,  distance, surpris de
s'affermir en face du danger, et plus tonn que madame Lepic oublie de le
battre.  L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens.  Elle renonce 
ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brlant comme une
pointe rouge.  Toutefois, malgr ses efforts, les lvres se dcollent  la
pression d'une rage intrieure qui s'chappe avec un sifflement.

--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
lger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin.  Devinez ce
qu'il m'a rpondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.

Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de rpter.
La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas  l'oreille:

--Prends garde, il t'arrivera malheur.  Obis, coute ta soeur qui t'aime.

Grand frre Flix se croit au spectacle.  Il ne cderait sa place  personne.
Il ne rflchit point que si Poil de Carotte se drobe dsormais, une part
des commissions reviendra de droit au frre an; il l'encouragerait plutt.
Hier, il le mprisait, le traitait de poule mouille.  Aujourd'hui il
l'observe en gal et le considre.  Il gambade et s'amuse beaucoup.

--Puisque c'est la fin du monde renvers, dit madame Lepic atterre, je ne
m'en mle plus.  Je me retire.  Qu'un autre prenne la parole et se charge
de dompter la bte froce.  Je laisse en prsence le fils et le pre.
Qu'ils se dbrouillent.

--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix trangle, car
il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement.  Je refuse d'y
aller pour ma mre.

Il semble que M. Lepic soit plus ennuy que flatt de cette prfrence.  a
le gne d'exercer ainsi son autorit, parce qu'une galerie l'y invite, 
propos d'une livre de beurre.

Mal  l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les paules, tourne
le dos et rentre  la maison.

Provisoirement l'affaire en reste l.



Le Mot de la Fin


Le soir, aprs le dner o madame Lepic, malade et couche, n'a point paru,
o, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gne, M.
Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
route?

Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manire de l'inviter.  Il
se lve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
docilement son pre.

D'abord ils marchent silencieux.  La question invitable ne vient pas tout de
suite.  Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce  la deviner et  lui
rpondre.  Il est prt.  Fortement branl, il ne regrette rien.  Il a eu
dans sa journe une telle motion qu'il n'en craint pas de plus forte.  Et
le son de voix mme de M. Lepic qui se dcide, le rassure.

Monsieur Lepic:
Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernire conduite qui chagrine
ta mre?

Poil de Carotte:
Mon cher papa, j'ai longtemps hsit mais il faut en finir.  Je l'avoue:
je n'aime plus maman.

Monsieur Lepic:
Ah!  A cause de quoi?  Depuis quand ?

Poil de Carotte:
A cause de tout.  Depuis que je la connais.

Monsieur Lepic:
Ah! c'est malheureux, mon garon!  Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
fait.

Poil de Carotte:
Ce serait long.  D'ailleurs, ne t'aperois-tu de rien?

Monsieur Lepic:
Si.  J'ai remarqu que tu boudais souvent.

Poil de Carotte:
a m'exaspre qu'on me dise que je boude.  Naturellement, Poil de Carotte
ne peut garder une rancune srieuse.  Il boude.  Laissez-le.  Quand il aura
fini, il sortira de son coin, calm, drid.  Surtout n'ayez pas l'air de
vous occuper de lui.  C'est sans importance.

Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pres
et mre et les trangers.  Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage nergiquement de tout
mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.

Monsieur Lepic:
Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.

Poil de Carotte:
Mais non, mais non.  Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu  la maison.

Monsieur Lepic:
Je suis oblig de voyager.

Poil de Carotte, _avec suffisance_:
Les affaires sont les affaires, mon papa.  Tes soucis t'absorbent, tandis
que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi 
fouetter.  Je me garde de m'en prendre  toi.  Certainement je n'aurais
qu' moucharder, tu me protgerais.  Peu  peu, puisque tu l'exiges, je te
mettrai au courant du pass.  Tu verras si j'exagre et si j'ai de la
mmoire.  Mais dj, mon papa, je te prie de me conseiller.  Je voudrais me
sparer de ma mre.  Quel serait,  ton avis, le moyen le plus simple?

Monsieur Lepic:
Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.

Poil de Carotte:
Tu devrais me permettre de les passer  la pension.  J'y progresserais.

Monsieur Lepic:
C'est une faveur rserve aux lves pauvres.  Le monde croirait que je
t'abandonne.  D'ailleurs, ne pense pas qu' toi.  En ce qui me concerne, ta
socit me manquerait.

Poil de Carotte:
Tu viendras me voir, papa.

Monsieur Lepic:
Les promenades pour le plaisir cotent cher, Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Tu profiterais de tes voyages forcs.  Tu ferais un petit dtour.

Monsieur Lepic:
Non.  Je t'ai trait jusqu'ici comme ton frre et soeur, avec le soin de ne
privilgier personne.  Je continuerai.

Poil de Carotte:
Alors, laissons mes tudes.  Retire-moi de la pension, sous prtexte que j'y
vole ton argent, et je choisirai un mtier.

Monsieur Lepic:
Lequel?  Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
exemple?

Poil de Carotte:
L ou ailleurs.  Je gagnerais a vie et je serais libre.

Monsieur Lepic:
Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impos pour ton instruction
de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?

Poil de Carotte:
Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essay de me tuer.

Monsieur Lepic:
Tu charges! Poil de Carotte.

Poil de Carotte:
Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.

Monsieur Lepic:
Et te voil.  Donc tu n'en avais gure l'envie.  Mais au souvenir de ton
suicide manqu, tu dresses firement la tte.  Tu t'imagines que la mort
n'a tent que toi.  Poil de Carotte, l'gosme te perdra.  Tu tires toute
la couverture.  Tu te crois seul dans l'univers.

Poil de Carotte:
Papa, mon frre est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'prouve
aucun plaisir  me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, mme ma mre.  Elle ne
peut rien contre ton bonheur.  Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
parmi l'espce humaine.

Monsieur Lepic:
Petite espce humaine  tte carre, tu raisonnes pantoufle.  Vois-tu clair
au fond des coeurs?  Comprends-tu dj toutes les choses?

Poil de Carotte:
Mes choses  moi, oui, papa; du moins je tche.

Monsieur Lepic:
Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur.  Je te prviens, tu
ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.

Poil de Carotte:
a promet.

Monsieur Lepic:
Rsigne-toi, blinde-toi, jusqu' ce que majeur et ton matre, tu puisses
t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractre et
d'humeur.  D'ici l, essaie de prendre le dessus, touffe ta sensibilit et
observe les autres, ceux mmes qui vivent le plus prs de toi; tu
t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.

Poil de Carotte:
Sans doute, les autre ont leurs peines.  Mais je les plaindrai demain.  Je
rclame aujourd'hui la justice pour mon compte.  Quel sort ne serait
prfrable au mien?  J'ai une mre.  Cette mre ne m'aime pas et je ne
l'aime pas.

--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
impatient.

A ces mots, Poil de Carotte lve les yeux vers son pre.  Il regarde
longuement son visage dur, sa barbe paisse o la bouche est rentre comme
honteuse d'avoir trop parl, son front pliss, ses pattes d'oie et ses
paupires baisses qui lui donnent l'air de dormir en marche.

Un instant Poil de Carotte s'empche de parler.  Il a peur que sa joie
secrte et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
ne s'envole.

Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit l-bas dans les
tnbres et il lui crie avec emphase:

--Mauvaise femme! te voil complte.  Je te dteste.

--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mre aprs tout.

--Oh! rpond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas a
parce que c'est ma mre.



L'Album de Poil de Carotte


I

Si un tranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
pas de s'tonner.  Il voit soeur Ernestine et grand frre Flix sous divers
aspects, debout, assis, bien habills ou demi-vtus, gais ou renfrogns,
au milieu de riches dcors.

--Et Poil de Carotte?

--J'avais des photographies de lui tout petit, rpond madame Lepic, mais il
tait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.

La vrit c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte.



II

Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hsite avant de
retrouver son vrai nom de baptme.

--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte?  A cause de ses cheveux jaunes?

--Son me est encore plus jaune, dit madame Lepic.



III

Autres signes particuliers:

La figure de Poil de Carotte ne prvient gure en sa faveur.
Poil de Carotte a le nez creus en taupinire.
Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en te, des crotes de pain dans les
oreilles.
Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
un collier.
Enfin Poil de Carotte a un drle de got et ne sent pas le muse.



IV

Il se lve le premier, en mme temps que la bonne.  Et les matins d'hiver,
il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en ttant
les aiguilles du bout du doigt.

Quand le caf et le chocolat sont prts, il mange un morceau de n'importe
quoi sur le pouce.



V

Quand on le prsente  quelqu'un, il tourne la tte, tend la main par
derrire, se rase, les jambes ployes, et il gratigne le mur.

Et si on lui demande:
--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?

Il rpond:
--Oh! ce n'est pas la peine!



VI

Madame Lepic:
Poil de Carotte rponds donc, quand on te parle.

Poil de Carotte:
Boui, banban.
Madame Lepic:
Il me semble t'avoir dj dit que les enfants ne doivent jamais parler la
bouche pleine.



VII

Il ne peut s'empcher de mettre ses mains dans ses poches.  Et si vite
qu'il les retire,  l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.



VIII

--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
C'est un vilain dfaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.

--Oui, rpond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.



IX

Le paresseux grand frre Flix vient de terminer pniblement ses tudes.
Il s'tire et soupire d'aise.

--Quels sont tes gots? lui demande M. Lepic.  Tu es  l'ge qui dcide
de la vie.  Que vas-tu faire?

--Comment!  Encore! dit grand frre Flix.



X

On joue aux jeux innocents.
Mademoiselle Berthe est sur la sellette.

--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;

On se rcrie:

--Trs joli!  Quel galant pote!

-- Oh! rpond Poil de Carotte, je ne les ai pas regards.  Je dis cela
comme je dirais autre chose.  C'est une formule de convention, une figure
de rhtorique.



XI

Dans les batailles  coups de boules de neige, Poil de Carotte forme 
lui seul un camp.  Il est redoutable, et sa rputation s'tend au loin
parce qu'il met des pierres dans les boules.

Il vise  la tte: c'est plus court.

Quand il gle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
 part,  ct de la glace, sur l'herbe.

A saut de mouton, il prfre rester dessous, une fois pour toutes.

Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa libert.

Et  cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.



XII

Les enfants se mesurent leur taille.
A vue d'oeil, grand frre Flix, hors concours, dpasse les autres de la
tte.  Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
fille, doivent se mettre l'un  ct de l'autre.  Et tandis que soeur
Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, dsireux de ne
contrarier personne, triche et se baisse lgrement, pour ajouter un rien
 la petite ide de diffrence.



XIII

Poil de Carotte donne ce conseil  la servante Agathe:

--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
Il y a une limite.
Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche  Poil de
Carotte.

Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fche
et dlivre son fils qui rayonne dj de gratitude.

--Et maintenant,  nous deux! lui dit-elle.



XIV

--Faire clin!  Qu'est-ce que a veut dire?  demande Poil de Carotte au
petit Pierre que sa maman gte.

Et renseign  peu prs, il s'crie:

--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
le plat, avec mes doigts, et sucer la moiti de la pche o se trouve le
noyau.

Il rflchit:

--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.



XV

Quelquefois, fatigus de jouer, soeur Ernestine et grand frre Flix prtent
volontiers leurs joujoux  Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.

Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
redemande.



XVI

Poil de Carotte:
Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?

Mathilde:
Je les trouve drles.  Prte-les-moi?  J'ai envie d'y mettre du sable pour
faire des pts.

Poil de Carotte:
Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumes.



XVII


--Veux-tu t'arrter!  Que j'entende encore!  Alors tu aimes mieux ton pre
que moi? dit,  et l, madame Lepic.

--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
mieux l'un que l'autre, rpond Poil de Carotte de sa voix intrieure.



XVIII

Madame Lepic:
Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?

Poil de Carotte:
Je ne sais pas, maman.

Madame Lepic:
Cela veut dire que tu fais encore une btise.  Tu le fais donc toujours
exprs.

Poil de Carotte:
Il ne manquerait plus que cela.



XIX

Croyant que sa mre lui sourit, Poil de Carotte, flatt, sourit aussi.

Mais madame Lepic, qui ne souriait qu' elle-mme, dans le vague, fait
subitement sa tte de bois noir aux yeux de cassis.  Et Poil de Carotte,
dcontenanc, ne sait o disparatre.



XX

--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.

--Quand on pleure, il faut savoir  pourquoi, dit-elle.

Elle dit encore:

--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne?  Il ne pleure mme plus une
goutte quand on le gifle.



XXI

Elle dit encore:

--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.

--Quand il a une ide dans la tte, il ne l'a pas dans le derrire.

--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intressant.



XXII

En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau frache,
o il maintient hroquement son nez et sa bouche, quand une calotte
renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramne Poil de Carotte  la vie.



XXIII

Tantt madame Lepic dit de Poil de Carotte:

--Il est comme moi, sans malice, plus bte que mchant et trop cul de plomb
pour inventer la poudre.

Tantt elle se plait  reconnatre que, si les petits cochons ne le mangent
pas, il fera, plus tard, un gars hupp.


XXIV

--Si jamais, rve Poil de Carotte, on me donne, comme  grand frre Flix,
un cheval de bois pour mes trennes, je saute dessus et je file.



XXV

Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet.  Et c'est
douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
d'un sou.

Toutefois, il faut convenir que ds qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
elle le lui fait passer.



XXVI

Il sert de trait d'union entre son pre et sa mre.  M. Lepic dit:

--Poil de Carotte, il manque un bouton  cette chemise.

Poil de Carotte porte la chemise  madame Lepic, qui dit:

--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?

Mais elle prend sa corbeille  ouvrage et coud le bouton.



XXVII

Si ton pre n'tait plus l, s'crie madame Lepic, il y a longtemps que tu
m'aurais donn un mauvais coup, plong ce couteau dans le coeur, et mise
sur la paille!



XXVIII

--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic  chaque instant.

Poil de Carotte se mouche, inlassable, du ct de l'ourlet.  Et il se
trompe, il rarrange.

Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
barbouille  rendre jaloux soeur Ernestine et grand frre Flix.  Mais
elle ajoute exprs pour lui:

--C'est plutt un bien qu'un mal.  a dgage le cerveau de la tte.



XXIX

Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette normit chappe  Poil
de Carotte:

--Laisse-moi donc tranquille, imbcile!

Il lui semble aussitt que l'air gle autour de lui, et qu'il a deux sources
brlantes dans les yeux.

Il balbutie, prt  rentrer dans la terre, sur un signe.
Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.



XXX

Soeur Ernestine va bientt se marier.  Et madame Lepic permet qu'elle se
promne avec son fianc, sous la surveillance de Poil de Carotte.

--Passe devant, dit-elle, et gambade!

Poil de Carotte passe devant.  Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
chien, et s'il s'oublie  ralentir, il entend, malgr lui, des baisers
furtifs.

Il tousse.

Cela l'nerve, et soudain, comme il se dcouvre devant la croix du village,
il jette sa casquette par terre, l'crase sous son pied et s'crie:

--Personne ne m'aimera jamais, moi!
Au mme instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrire le
mur, un sourire aux lvres, terrible.

Et Poil de Carotte ajoute, perdu:

--Except maman.



FIN




TABLE

Les Poules
Les Perdrix
C'est le chien
Le Cauchemar
Sauf votre respect
Le Pot
Les Lapins
La Pioche
La Carabine
La Taupe
La Luzerne
Le Timbale
La Mie de pain
Le Trompette
Ma Mche
Le Bain
Honorine
La Marmite
Rticence
Agathe
Le Programme
L'Aveugle
Le Jour de l'An
Aller et retour
Le Porte-plume
Les Joues rouges
Les Poux
Comme Brutus
Lettres choisies de Poil de Carotte  M. Lepic et quelques rponses de M.
Lepic  Poil de Carotte
Le Toiton
Le Chat
Les Moutons
Parrain
La Fontaine
Les Prunes
Mathilde
Le Coffre-fort
Les Ttards
Coup de thtre
En Chasse
La Mouche
La Premire Bcasse
L'Hameon
La Pice d'argent
Les Ide personnelles
La Tempte de feuilles
La Rvolte
Le Mot de la fin
L'Album de Poil de Carotte




End of The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard.








*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***

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