Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2505, 28 fvrier 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2505, 28 fvrier 1891

Author: Various

Release Date: May 3, 2014 [EBook #45575]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2505, 28 FVRIER 1891 ***




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L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 centimes.

SAMEDI 28 FVRIER 1891
49 Anne--N 2505.

[Illustration: Le glacier de la Semoy (Ardennes): vue prise en aval des
Hautes-Rivires.]

[Illustration: Tranche ouverte dans les glaces pour dblayer la route
des Hautes-Rivires  Thilay.--Phot. Ronsin.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

MON Dieu, qu'il est curieux, ce Paris, o l'on peut, dans la mme
journe, aprs avoir assist  un service bouddhique le matin,
rencontrer rue de Rivoli une impratrice d'Allemagne, et le soir, au bal
militaire, chercher parmi les uniformes la tunique blanche du cosaque
Achinoff!

Vraiment, c'est une ville unique. L'auberge du monde, a dit M. Malot. Le
cabaret de l'Europe, a dit Mme de Metternich. Non, un muse plutt, une
ville heureuse et envie dont rien, on le voit bien, ne peut dtruire,
ou du moins n'a encore dtruit la supriorit.

On n'a pas assez soulign ce fait tragique et en quelque sorte
shakespearien de la rencontre ou plutt de l'arrive dans la gare du
Nord,  quelques heures de distance, de celle qui fut l'impratrice en
France et de celle qui fut l'impratrice d'Allemagne.

Des curieux attendent l'impratrice Frdric. Un train arrive. Une femme
apparat. C'est l'impratrice Eugnie. La veuve du vaincu de Sedan
prcde la veuve du vainqueur de Froeschwiller. L'une et l'autre
descendent sur le mme quai, passent par la mme porte. Vous aurez beau
chercher, vous ne trouverez pas contraste et rapprochements plus
saisissants que ceux-l. C'est de la tragdie en gare. Et tandis que
l'impratrice Eugnie va chercher du soleil et du grand air 
San-Remo--o agonisa l'empereur Frdric--l'impratrice allemande visite
nos expositions de tableaux, rend visite  nos peintres, admire les
petits soldats de M. Detaille et les illustrations que prpare M. Dubufe
pour les oeuvres d'mile Augier. Elle jette un coup d'oeil aux toiles de
M. Munckacsy, et surtout elle flne dans le jardin des Tuileries et
devant les boutiques. Curieuse comme une Anglaise, fine comme une
Parisienne, trs artiste, tout l'amuse et surtout _l'article Paris_ qui
est  la mode allemande ce qu'un sonnet bien cisel est  un lourd
pome. Quelques-uns prtendent que le voyage de l'impratrice Frdric
n'est que la prface de l'arrive de Guillaume II  Paris. Je n'insiste
pas l-dessus. Mais voil bien de l'empressement et bien des politesses.
Peut-tre le jeune empereur a-t-il grande envie de venir applaudir la
petite Duhamel dans _Miss Helyett_ comme l'a fait sa mre. Mais ce dsir
ne serait pas sans m'inquiter un peu. Chacun chez soi est une sage
formule et un bon conseil.

La population parisienne accueille d'ailleurs la prsence de la veuve de
l'empereur Frdric avec la dignit et la courtoisie qui conviennent.
C'est une femme, et c'est une souveraine dont les sentiments gnreux
sont connus. Il y avait pour l'ataman Achinoff plus d'engouement 
craindre. Mais il n'a pas dur, cet engouement-l. J'coutais la foule
qui, samedi dernier, attendait devant l'Opra illumin l'arrive de
l'ataman des cosaques libres.

On lui avait dit,  cette foule, qu'Achinoff assisterait au bal des
officiers, et elle voulait le voir.

Mais, tout en dsirant satisfaire sa curiosit, elle tenait des propos
assez narquois. Elle avait lu les journaux. Elle s'tait informe.

--Vous dites qu'il est, cet Achinoff?

--Ataman. Ataman des cosaques.

--Bien. Mais un de mes amis, un Russe, m'a assur qu'il n'y avait plus
d'atamans!

--C'est possible.

--C'est peut-tre Ottoman qu'il faut dire.

--Comment Ottoman?

--Oui, le journal _Paris_ a donn cette information, que les cosaques
d'Achinoff dpendent de la Sublime-Porte. Alors, il ne serait pas Russe,
il serait Turc!

--Turc ou Russe, Ataman ou Ottoman, toujours est-il qu'il ne parat pas!

Et il ne venait pas, en effet, le cosaque Achinoff, tandis que nos
officiers, leur petit caban pos sur leur uniforme, arrivaient, leurs
galons d'or caresss par la lumire lectrique. Achinoff ne devait pas
venir au bal. Il n'est pas venu, et la foule en a t pour son
stationnement, sous le ciel d'ailleurs clment et piqu d'toiles.

A l'office bouddhique clbr, le matin, au muse Guimet, tous les
invits du moins taient venus. M. Guimet a offert  quelques Parisiens
ce spectacle, que quelques privilgis avaient pu voir, sur l'esplanade
des Invalides, dans la pagode tonkinoise. Deux bonzes, qui portent des
noms assez difficiles  retenir, K-Idzumi-Riou-Ta et Yoshitsura-Kogen
ont, dans leurs vtements multicolores, ador Bouddha devant un choix de
Parisiens. Ils ont, dans leur langue gutturale, avec accompagnement de
gongs, fait entendre les douces prires bouddhiques.

M. Jules Simon tait l, et M. Jules Ferry, et deux ministres, M. Jules
Roche et M. Yves Guyot, et aussi M. Clmenceau. Peut-tre, un beau
matin, vont-ils se faire bouddhistes! M. Clmenceau est dj un grand
amateur d'art japonais. Lorsqu'un dballage de porcelaines ou de bronzes
arrive au _Bon March_, avant qu'on l'ait catalogu pour le public,
quelques _japonisants_ se prcipitent ds l'ouverture des caisses et
font un tri dans l'envoi. M. Clmenceau est de ceux-l, avec M. Guimet,
avec M. de Goncourt, avec autrefois Philippe Burty, dont on va vendre
les collections. Le bouddhisme a ses adeptes en plein Paris, mais le
japonisme a toujours ses fanatiques, malgr le dluge d'affreux petits
objets japonais au rabais qu'on a rencontrs  tous les coins de rues
pendant tant d'annes. Et M. Edmond de Goncourt reste encore le grand
japoniste, comme il reste le grand indiscret.

--Un phonographe, l'a appel M. Ernest Renan. C'est un phonographe
auquel il manque des trous.

Le mot est joli, un peu mchant, mais M. Renan avait bien le droit
d'tre un peu piqu en lisant, en 1891, des propos plus ou moins bien
nots qu'il avait tenus en 1870. Ce qu'il aurait pu dire, c'est que,
quand on cause, il y a dans le geste, dans le sourire, dans le ton mme
de la voix, des correctifs qu'on ne retrouve plus dans la phrase
imprime. Et puis, n'y a-t-il pas, ne doit-il pas y avoir dans la
causerie une part pour le paradoxe? Je ne dirai pas que c'est la part du
pauvre. C'est, au contraire, la part du riche. Le paradoxe, c'est le sel
et le poivre de la causerie.

M. de Goncourt ne s'en doute pas. Il note. Aprs tout, c'est fort
intressant pour nous. M. Renan s'en fche, M. de Goncourt s'en meut,
mais notre avidit de tout savoir, les petits cts, les petits cancans,
s'en amuse. Vive le document qui nous fait toujours passer une heure ou
deux! La curiosit ainsi comprise n'est pas un sentiment des plus
nobles; mais il faut prendre la nature humaine comme elle est. Si les
romanciers sont de grands curieux, le public sera toujours et dans tous
les temps un grand potinier.

Je ne suis pas--en fait de potins--fch d'apprendre que le ministre de
l'intrieur a donn l'ordre de balayer les alentours de nos lyces. Il y
avait, autour des collges, un escadron volant de rdeuses qui donnaient
des distractions  nos jeunes Diafoirus. Le Paris douteux s'talait
effrontment auprs du Paris studieux et risquait de l'induire en de
trop fortes tentations. C'est fort joli, au thtre, l'aventure de
Chrubin, trouvant que mme la vieille Mathurine est une femme, mais,
dans la vie, le cherubinisme prend un nom raliste qui n'est pas joyeux.

Que de fois les mres ont rclam contre ce bourdonnement de femmes
autour des lyces! On ne les coutait pas. Voil que l'autorit semble
avoir entendu leurs plaintes et ce n'est pas dommage. L'autorit aurait
bien d aussi empcher je ne sais quel acteur d'un drame jou sur un
petit thtre, le Nouveau Tartuffe, d'appeler ce Tartuffe
nouveau--devinez comment?--Flaubert.

Oui, du nom mme du grand romancier. Mme orthographe absolument. Et
pendant toute une soire le public d'entendre des phrases comme
celle-ci:

--Oh! misrable Flaubert!

--Ce Flaubert! quel hypocrite!

Il y a l un scandale qu'il et t, je pense, avec un peu de
savoir-vivre, bien facile d'viter. Mais ce qu'on ne peut
empcher--hlas!--c'est un des jeunes meurtriers de Courbevoie de
s'appeler Gustave Dor.

--Vos noms et prnoms?

--Gustave Dor.

On prvoit l'effet devant la cour d'assises. Ce Gustave Dor meurtrier
n'est point, ai-je besoin de le dire? le parent, mme au degr le plus
loign, du brillant et admirable artiste. Mais il est son homonyme, et
si les amis de Flaubert ont le droit de s'insurger contre le dramaturge
ou le mlo-dramaturge qui se sert si trangement du nom de l'auteur de
Madame Bovary, les amis de Gustave Dor ne peuvent que regretter la
notorit sanglante du jeune gredin de Courbevoie.

Et l'on continue  faire de la polmique autour de _Thermidor._

M. Constans n'a pas de chance. Cet t il interdisait les picadores aux
courses de la rue Pergolse et on lui criait: _Picador!_

Cet hiver, il interdit le drame de M. Sardou, et on lui demande:
_Thermidor!_

Picador! Thermidor! Cela rime, ou  peu prs. Pas assez pour M. Jean
Moras. Je ne sais si l'on rendra _Thermidor_  M. Sardou: il est
certain que la pice sera reprsente un jour.

Ne voyons-nous point _Lohengrin_ faire triomphalement son tour de
France?

_Lohengrin_ devient mme une sorte de scie dont nous entretiennent un
peu beaucoup les dpches des dpartements.

Pas de thtre d'opra en province sans _Lohengrin_. On rpte
_Lohengrin_, on tudie _Lohengrin_. C'est une fivre. Le _Lohengrinisme_
est aussi rpandu que l'influenza. Je ne compare pas, je constate. Et
c'est ce mme _Lohengrin_ que quarante marmitons ont empch Paris
d'entendre! La tyrannie d'en bas est la plus stupide de toutes, et je ne
sais rien de plus niais et de plus rvoltant que le despotisme des sots.

A l'Elyse, nous avons eu, la semaine passe, un grand bal. Il y faisait
trs chaud.

Et pendant qu'on dansait dans la salle de bal ou qu'on se promenait--en
bloc--dans la galerie tapisse de Gobelins, on discutait, dans les
coins, la modifications du cahier des charges de l'Opra et les titres
des candidats  la direction de notre Acadmie de musique. J'ai appris
la que M. Massenet et M. Richepin, dans le _Mage_, feront chanter des
choristes qui tournent le dos au public.

Les choristes se rebellaient au premier moment. On n'a jamais chant un
choeur de dos. Ils se sont pourtant rsigns. L'un d'eux disait  M.
Gailhard:

--Mais c'est l'invasion d'Antoine dans le temple! C'est l'_Opra-Libre!_

Celui-l, vieux classique des choeurs, a offert sa dmission. On ne l'a
pas accepte.

Mais le Thtre-Libre est dj dpass. M. Mallarm et ses amis vont
ouvrir le _Thtre Symboliste_. Cela  la fin du mois. Il y aura bientt
tant de thtres que j'ignore o l'on trouvera assez de public. Pourvu
que M. Guimet n'aille pas ouvrir le _Thtre Bouddhiste!_

Rastignac.



PHOTOGRAPHIE DES COULEURS

Beaucoup de chercheurs se sont occups de fixer les couleurs au moyen de
la photographie, presque tous ont abord le problme au point de vue
chimique.

Ainsi, en 1810, Lubeck avait constat que le chlorure d'argent prpar
d'une certaine faon (_c'tait un mlange de chlorure et de
sous-chlorure d'argent_), expos  l'influence des rayons diversement
colors, avait tendance  prendre une coloration approchant de celle des
rayons incidents.

En 1841, Herschell tudia de nouveau les proprits du chlorure d'argent
et n'obtint aucun rsultat apprciable.

En 1848, M. Ed. Becquerel reprit les tudes de ses prdcesseurs et
arriva  la reproduction colore directe du spectre solaire. Il se
servait  cet effet d'une prparation sensible de sous-chlorure d'argent
violet, tendue sur des lames d'argent poli. Les rsultats obtenus
reprsentaient assez exactement les couleurs de l'original, mais
beaucoup plus faibles. Ces images avaient le dfaut d'tre altres  la
longue par la lumire du jour, mme diffuse.

En 1865, Poitevin obtint sur un papier recouvert de sous-chlorure
d'argent des images colores. Mais, comme dans les expriences de M.
Edm. Becquerel, elles s'effaaient  la longue  l'exposition de la
lumire blanche.

Depuis, les essais ont t nombreux, mais toujours sans rsultats
satisfaisants, et la reproduction photographique des couleurs n'avait
pas fait un pas, lorsque tout rcemment M. Gabriel Lippmann, membre de
l'Institut, a prsent, dans la sance du 2 fvrier de l'Acadmie des
sciences, plusieurs preuves colores du spectre solaire obtenues
directement avec la valeur propre et l'clat de chaque bande. Ces
preuves sont ineffaables pour les raisons que nous exposerons plus
loin.

M. Lippmann, pour arriver  ce merveilleux rsultat, s'est appuy sur
des procds entirement physiques et en se servant de considrations
thoriques trs ingnieuses et compltement en dehors des travaux que
nous citions plus haut.

Nous croyons utile, avant d'entrer dans la description du procd de M.
Lippmann, de dfinir trs succinctement et trs sommairement certains
principes de physique qui ont conduit ce savant  cette mmorable
dcouverte.

Les physiciens admettent que la lumire est produite par la vibration
d'un milieu lastique appel ther, considrablement moins dense que les
corps visibles. Cette thorie est appele thorie des ondulations.

[Illustration: Fig. 1.]

Soit, par exemple, R R', la direction d'un rayon lumineux (fig. l), la
premire molcule de l'ther qui transmet ce rayon a un mouvement
vibratoire de R en R1, puis revient en R pendant que la seconde molcule
va de R1, en R2. La troisime molcule va de R2  R3, pendant que la
seconde molcule retourne  R2, et ainsi de suite jusqu' R'. Chaque
mouvement d'aller et retour s'appelle onde, et la distance R R, ou R1 R2
s'appelle longueur d'onde et varie avec chaque couleur du spectre.

D'aprs les explications qui prcdent, on voit que, dans la propagation
d'un rayon lumineux, chaque particule vibrante est en retard sur celle
qui la prcde. Ces retards, en s'ajoutant, font qu' une certaine
distance d'une molcule il en existe une autre qui vibre prcisment en
sens contraire;  une distance double, se trouve une vibration dans le
sens primitif;  une distance triple un nouveau mouvement en sens
inverse, et ainsi de suite.

De l, le curieux phnomne en vertu duquel _deux rayons de mme
couleur, mans de la mme source, produisent des vibrations qui peuvent
tantt s'ajouter en produisant des maxima de lumire tantt se dtruire
en donnant des minima de lumire ou de l'obscurit_. Une petite
diffrence dans le chemin parcouru suffit pour qu'elles soient en
concordance ou en discordance, c'est ce qu'on appelle l'_interfrence_,
le nom de _franges d'interfrence_ est donn  l'ensemble de points
minima et maxima les vibrations des molcules sont trs petites et on
une vitesse moyenne de un milliard trois cent cinquante deux millions de
vibrations par seconde.

_Tableau des longueurs d'onde pour les diffrentes couleurs du spectre._

        Couleurs.     Longueurs d'onde,
                              millimtre
        Rouge            0.000688
        Orang           0.000583
        Jaune             0.000551
        Vert               0.000512
        Bleu              0.000475
        Indigo           0.000449
        Violet            0.000423

C'est en partant de ces considrations, que M. Lippmann est arriv 
rsoudre le problme si difficile de la reproduction photographique des
couleurs.

Voici le mode d'application de son procd:

[Illustration Fig. 2.--Coupe du chssis creux pour dmontrer l'action de
la lumire dans l'paisseur de la couche sensible.

P P support verre de la couche sensible.--S S couche sensible
considrablement amplifie.--C bande de caoutchouc.--V V fond de la
cuve.--R R1, direction du rayon lumineux venant de l'objectif.--I I1 I2
points de concordance maxima.--R1 R2 R3 R4 points de discordance ou
minima.--m m molcules de bromure d'argent.--L L lignes des maxima.--B B
lignes des minima.]

On forme une sorte de chssis creux ou cuve (fig. 2) avec deux plaques
de verre dont les cts sont garnis de bandes de caoutchouc, le tout est
consolid avec des pinces. Dans l'intervalle laiss libre, on verse du
mercure, l'une des plaques porte une couche sensibilise  l'argent
tourne intrieurement, par consquent, en contact avec le mercure. On
dispose ce systme derrire un objectif  la place du verre dpoli (fig.
3), de faon  ce que les rayons lumineux qui manent de l'objet
traversent le support de la couche sensible, la couche sensible
elle-mme, et arrivent en contact avec la surface du mercure, qui forme
miroir rflchissant.

[Illustration: Fig. 3.--Ensemble de l'appareil pour la photographie des
couleurs.

C cuve  faces parallles contenant les dissolutions d'hlianthine ou de
bichromate de potasse.--D chambre noire.--O objectif.--B support de la
cuve  mercure.--P plaque sensible.--C C bandes de caoutchouc.--V fond
de la cuve.--M mercure.--S S pinces.--T table.]

Examinons maintenant ce qui se passe pendant l'exposition. Soit R (fig.
2), un rayon venant de l'objectif, et traversant la couche sensible. Ce
rayon aboutit en R1,  la surface du mercure;  ce point, il est
rflchi et revient sur lui-mme dans la direction R1 R, il se produit
alors le phnomne expliqu plus haut, c'est--dire qu'il y a
interfrence entre le rayon incident et le rayon rflchi, et dans
l'paisseur de la couche sensible il se forme une srie de franges
d'interfrence qui produisent des maxima de lumire aux points 1,11, I2,
endroits o il y a concordance de vibrations, et des minima obscurs aux
points R1, R2 R3, R4 o il y a discordance de vibrations.

La surface sensible est donc impressionne dans son paisseur seulement,
aux points maxima, et se trouve subdivise, aprs que les oprations
photographiques ordinaires du dveloppement sont termines, par une
srie de couches ou lames transparentes d'argent rduit, spares par
l'intervalle mme qui sparait deux maxima, c'est--dire gal  une
demi-longueur d'onde. Ces tranches ont justement l'paisseur ncessaire
pour produire par rflexion la couleur incidente qui leur a donn
naissance en vertu du phnomne des lames minces qui donne les couleurs
des bulles de savon. Et comme, ici, les couches rflchies superposes
sont trs nombreuses, l'clat de l'preuve peut tre trs grand. Sa
dure est illimite, puisque les couleurs sont formes physiquement par
rflexion.

[Illustration: Fig. 4.]

En effet, soient (fig. 4) M M une lame mince d'argent rduit ayant comme
paisseur une demi-longueur d'onde de la couleur agissante, le rouge par
exemple, et S A un rayon de lumire blanche frappant presque normalement
la surface de la lame.

Voici ce qui se produira:

Une partie du rayon S A se rflchit en A, suivant A R, et l'autre
pntre en C o il est rflchi de nouveau en A' en donnant le rayon A'
R' parallle  A R. Ces deux rayons, A R et A' R', interfreront entre
eux, et comme le rayon rflchi A' R' aura parcouru un chemin plus long
A' C' A' que le rayon A R, gal  une longueur d'onde du rouge, les
mouvements vibratoires des deux rayons ne seront plus en concordance,
sauf pour ceux du rouge qui domineront  l'exclusion des autres.

Comme la couche sensible comprend un trs grand nombre de lames,
l'intensit et la puret de la couleur seront augmentes.

Vu par transparence, le clich est ngatif, c'est--dire que chaque
couleur est remplace par sa complmentaire, le vert par du rouge et le
rouge par du vert, etc., etc.

On voit donc que pour qu'il y ait formation de lames minces de
l'paisseur voulue, il faut que la substance sensible, bromure ou iodure
d'argent, soit rpartie  l'tat de division en quelque sorte infinie,
dans une couche transparente, telle que glatine, albumine ou collodion,
et que les molcules qui la composent aient un diamtre plus petit
qu'une demi-longueur d'onde; sans cela les particules impressionnes aux
maxima dborderaient sur les couches non impressionnes aux minima et ne
produiraient plus les lames minces que l'on dsire (fig. 2); les plaques
sensibles du commerce ne peuvent servir  ces expriences, car les
grains de bromure d'argent ayant plusieurs millimes de millimtres de
diamtre sont trop grossiers.

Pour avoir du bromure d'argent  l'tat de division extrme, M. Lippmann
a opr de la manire suivante: Une solution de glatine dans de l'eau
chaude contenant du bromure de potassium est tendue sur une plaque de
verre; lorsque cette couche est sche, on la plonge dans un bain de
nitrate d'argent, il se forme du bromure d'argent qui a toutes les
conditions voulues de finesse pour servir  la reproduction des
couleurs.

Une autre difficult s'est prsente dans le cours de l'exprience,
c'est la diffrence d'action photognique des divers rayons colors sur
la surface sensible. Tout le monde sait qu'en photographie les couleurs
rouge et jaune ne s'impressionnent que trs difficilement, et, dans le
cas qui nous occupe, le spectre se composant des couleurs rouge, jaune,
vert, bleu et violet, les temps de poses taient respectivement pour
leur reproduction des heures, des minutes et des secondes.

M. Lippmann a tourn la difficult en interposant sur le trajet des
rayons lumineux devant l'objectif une cuve en verre  faces parallles
contenant une dissolution d'hlianthine dans l'eau. Cette substance a la
proprit de ne laisser passer que les rayons rouge et jaune et
d'arrter les rayons bleu, violet et vert. On laisse alors poser le
temps voulu pour impressionner le rouge et le jaune, puis on remplace
l'hlianthine par une dissolution de bichromate de potasse suffisamment
concentre pour qu'elle arrte les rayons bleu et violet en laissant
passer les rayons rouge, jaune et vert, qui posent le temps ncessaire;
on remplace alors la dissolution de bichromate de potasse par une autre
plus faible qu'arrte le violet seul, les autres rayons continuent 
s'impressionner, on enlve enfin la cuve pour que le violet puisse
poser, et on n'a plus qu' excuter ensuite les manipulations employes
ordinairement dans les laboratoires photographiques.

                                           *
                                         * *

On comprend que l'opration, ainsi fractionne, exige un temps de pose
relativement trs long. Le jaune et le rouge, par exemple, ne viennent
pas en moins d'une heure. Encore M. Lippmann n'a-t-il pu reproduire que
le spectre solaire, o les couleurs ont leur maximum d'intensit. De
plus, il n'a obtenu, comme nous l'avons dit, qu'un clich ngatif o
l'image n'a ses tons vritables que si on la voit par rflexion, sur un
fond noir. De l,  pouvoir photographier des vues, des portraits, des
paysages, il y a loin encore, puisqu'il faudrait non seulement pouvoir
oprer beaucoup plus rapidement, mais encore trouver le moyen de
transporter sur du papier ou sur un support analogue l'image obtenue sur
la pellicule photographique. Mais si l'on songe aux progrs incessants
faits par la science depuis trente ans, rien n'interdit d'esprer la
solution complte du problme dans un avenir prochain.

Quoi qu'il en soit, un pas immense vient d'tre fait, et M. Lippmann
aura eu la gloire d'ouvrir une re nouvelle et fconde  cette
dcouverte toute franaise de la photographie.

Anthonny Guerronnan.



[Illustration: EN RUSSIE.--La bndiction de la terre.]

[Illustration: EN RUSSIE.--La bndiction des troupeaux.]



LA VIE A ROME

LE MONDE

L'lgance est une denre cosmopolite, et comme telle d'une affligeante
uniformit. C'est dire que la socit romaine ressemble  celle de
toutes les autres capitales. Elle s'en distingue toutefois, non dans ses
moeurs, mais dans son essence, en ce que d'abord elle est purement
locale, et point mtisse par la prsence des nombreux lments
htrognes qui font de celle de Paris un caravansrail. Puis elle est
tout d'une pice ou  peu prs, au lieu de se subdiviser  l'infini en
mondes juxtaposs plutt que superposs, qui se frlent et se
surmarchent sans se fondre, comme il en est aussi chez nous. Ces deux
particularits tiennent au caractre provincial de Rome, semblable en
cela  Lyon ou  Bordeaux. Mais autre chose encore diffrencie le gratin
de la Ville ternelle--que Chateaubriand me pardonne cet irrvrencieux
rapprochement de mots!--de celui de Paris et de Londres: c'est que la
tte en est tenue par un vritable patriciat, aussi riche de noblesse
que d'argent, et qui, sans possder les privilges constitutionnels de
la pairie britannique, est infiniment plus fodal de nature et de
tradition.

Les princes romains sont de gros personnages et de nobles seigneurs.
L'arbre gnalogique des Massimi remonte jusqu' Fabius Maximus, en
souvenir de qui ils portent la devise: _cunctando restituit_, et saint
Philippe de Nri a fait aux descendants du vainqueur d'Annibal l'honneur
d'oprer un miracle sur un enfant de la famille. Plus flatteuse encore
l'illustration des Corsini, qui comptent au nombre des leurs un saint
vque et martyr. Avoir eu un pape de son nom est usuel dans cette
aristocratie: Martin V Colonna, Paul V Borghse, Grgoire XV Ludovisi,
Urbain VIII Barberini, Innocent X et XI Pamfili et Odescalchi, Clment
IX Rospigliosi, Clment XI et XII, Altieri, Albani et Corsini, Benot
XIII Orsini. Les cardinaux et les nonces, lgats et ablgats, ne se
comptent pas. Leurs chapelles funraires, maintenant fermes  leurs
cendres, moins au nom des principes de l'hygine sans doute que de ceux
de la dmocratie, tmoignent de l'orgueil de leur rang autant que de la
magnificence de leur fortune. Il faut tre bien grand seigneur pour
encombrer des basiliques majeures et patriarcales de spultures ornes
de ce luxe d'ors, de marbres prcieux, de lapis lazuli, d'agate et de
malachite. Je ne parle mme pas--car ceux-ci ne sont que des parvenus de
la finance--de celle des Torlonia, la plus fastueuse de toutes, avec son
revtement de pavonazetto violet et de brocatelle ambre d'Espagne, et
qui dans Saint-Jean de Latran clipse le simple tombeau de bronze du
grand pape Martin V.

Rien que les biens mobiliers des princes romains reprsentent un capital
improductif dont eux-mmes ne connaissent pas exactement la valeur. L'un
d'eux avait lou  une ambassade une partie de son palais. On objecta 
la nudit de quelques-unes de ces immenses galeries et de ces salles
inchauffables, si peu faites pour la mesquine et frileuse vie moderne.
--Rien de plus simple, rpondit-il, je crois bien qu'il doit y avoir
des tapisseries dans quelque grenier. On les chercha, et il se trouva
que c'taient de vieux Gobelins de prix et des _arazzi_ florentins de
toute beaut.

                                                *
                                              * *

Donner  bail la demeure de ses aeux est,  vrai dire, passablement
bourgeois de la part de ces seigneurs. Mais nous vivons en un temps o
tout s'encanaille. Le souverain dtrn des Deux-Siciles, un descendant
de saint Louis et du roi-soleil, ne vit-il pas  peu prs uniquement des
cinquante mille francs de loyer pays annuellement par le gouvernement
franais pour loger au palais Farnse, qui appartient  Franois II,
l'ambassade auprs du Quirinal? Les temps sont durs, et d'ailleurs les
embarras momentans en matire d'argent comptant sont le propre des
grosses fortunes patriciennes immobiles. Puis il y a cette fivre de
spculation, plus funeste que la malaria, qui s'est abattue sur Rome 
la suite de sa transformation en capitale ambitieuse de modernisme, et
dont les ravages s'exercent aussi bien chez les riches, qui s'en font un
sport que chez les besogneux qui y cherchent la fortune. Le prince Doria
passe pour avoir perdu vingt-cinq millions dans une colossale affaire de
terrains. Mme en faisant la part de l'exagration mridionale, cela
doit reprsenter un joli trou qu'il faut combler par de petits moyens.
Aussi vendent-ils peu  peu tout ce qui peut passer  travers les
mailles du filet de leurs obligations hrditaires, et c'est ainsi que
fondent tout doucement leurs galeries et leurs collections historiques.

Aux palais Borghse et Barberini, Colonna et Doria, quelques
dsappointements attendent dj les visiteurs; chez les princes Spada,
Sciarra et Rospigliosi, on cache les vides en fermant les galeries au
public. Une partie de l'norme palais de ce dernier a t dmolie pour
le percement de la _via Nazionale_. Les villas Ludovisi et Massimi ont
fait place  des pts d'affreuses maisons de rapport. Dans les cas o
il y a expropriation, la malignit publique insinue que les
propritaires se sont secrtement rjouis d'avoir la main force. Ainsi,
lorsqu'il a fallu trouver un logis pour la cour, on avait song au
palais Barberini, d'apparence bien plus royale que cette grande caserne
jaune du Quirinal enleve au pape. Par raisons d'amour-propre autant que
d'opposition, Son Excellence n'et pas voulu le vendre; mais peut-tre
n'et-il pas t fch qu'on le lui prit, car l'indemnit et t ronde.

On en dit autant pour les jardins Borghse, dont la municipalit romaine
ne voudrait pas devoir la jouissance  une gnreuse complaisance qui
peut tre retire demain. Dans les deux cas on a recul devant le
chiffre formidable de la carte  payer. Mais quand, il y a quelques
annes, le palais Corsini, au flanc du Janicule, avec ses jardins, sa
galerie de tableaux et sa bibliothque, a t cd moyennant un million
 l'tat--qui y a tabli l'Acadmie des sciences et trac la belle
_passegiata Margherita_, o pas une me ne se promne--c'tait un
prsent royal, car le tout valait dix fois plus. Le propritaire voulait
s'en dbarrasser pour aller vivre sans esprit de retour dans son palais
de Florence. Bel et rare exemple de l'embarras des richesses.

Ce fait donne une ide de ce qu'est la grandeur d'existence des princes
romains. Ils ne sont pas encore sur le point d'tre ruins. Toute la
campagne leur appartient, et cette immense plaine rousse, o les
mtairies  massives murailles rouges perces de meurtrires semblent
des bastilles fodales, est plus riche en troupeaux et en bl que ne le
fait croire son aspect dsol et strile de coule volcanique. Ils ont
aussi les plantations d'oliviers et les vignes des castelli, qui
couvrent les croupes basses des monts Albains et Sabins. Ils possdent
enfin dans la haute montagne, du ct des Abruzzes, pre pays des
Sammites et des Marses, des forts de chnes-liges encore peuples
d'ours et de loups. Les rvolutionnaires auraient beau jeu  dnoncer
cette oligarchie de capitalistes si, sur la terre classique du
carbonarisme, les passions politiques n'avaient jusqu' prsent prim
l'agitation sociale. C'est sans doute pour donner des gages  l'avenir,
que le plus opulent peut-tre d'entre eux, le prince Odescalchi, vient
de se faire lire dput de Rome sous l'tiquette socialiste.

Bienfaits du progrs de l'humanit, dirait M. Prudhomme. Nagure les
turbulents et froces Caetani brigandaient dans la campagne, ranonnant
les voyageurs et pillant les marchands sur la route de Naples que
commandait leur chteau-fort, dont le tombeau profan de Cecilia
Metella, sur la voie Appienne, faisait le donjon. Leur descendant
actuel, le duc de Sermonetta, s'occupe paisiblement des affaires
municipales. Les princes Colonna et Orsini, dont au moyen-ge la
vendetta hrditaire ensanglantait les rues de Rome, fraternisent dans
les dignits honorifiques de camriers secrets de cape et d'pe de Sa
Saintet, tandis que le prince Sciarra s'est jet dans le mouvement
moderne en dirigeant la quasi-radicale _Tribuna_, organe d'opposition
qui lui cote, dit-on, beaucoup d'argent.

Quant  leurs plaisirs, ce sont ceux d'usage dans ce qu'on appelle le
monde sous toutes les latitudes. Groupant autour d'eux les seigneurs de
moindre importance, qui leur sont plus ou moins allis,--appartenant 
l'aristocratie romaine et  celle des autres provinces, qu'a amene dans
la capitale la tendance centralisatrice--et entranant dans leur orbite
la colonie diplomatique, ainsi que les trangers de marque, ils chassent
le renard en habit rouge et font des battues au sanglier dans les maquis
de la plaine latine. Les lgances du pesage et les motions du ring ont
remplac les enfantines gaiets de la traditionnelle course en carrosse
dans la place Navone inonde, avec des potes d'eau jetes au visage, et
les farces joues par la populace  ses grands en goguette. C'est mme
curieux, cet hippodrome  l'anglaise  ct du cirque de Maxence, et les
jockeys en casaque de satin se livrant  leurs inoffensifs exercices sur
l'arne o jadis s'entrventraient les fauves et les gladiateurs. Encore
de quoi rjouir M. Prudhomme.

Les tilburys et les huit-ressorts sont d'une irrprochable correction
britannique, et la jeunesse dore monte des pur-sang et des cobs. De
loin en loin seulement rencontre-t-on un quipage de style attard, les
gens en mollets de soie et livre trs galonne aux couleurs de la
maison. Avec les lourdes berlines atteles  la diable, dans lesquelles
sont cahots les cardinaux et autres dignitaires ecclsiastiques, c'est
le seul vestige de tradition et de couleur locale qu'offre la haute vie
de Rome modernise.

Pour le reste, c'est comme partout: on chante et ou danse, on joue et on
flirte, on dne, on soupe et on _five o'clocque_, on s'adonne  la
comdie de salon, aux charades et aux tableaux vivants. On flne et on
bavarde beaucoup surtout: du haut en bas de l'chelle sociale, ce sont
les occupations auxquelles le peuple italien donne le plus de temps.

Dans ces fastueux palais de la noblesse romaine, on s'tonne de certains
dtails rvlant des dessous d'abandon, de nudit, et le mpris des
principes du confort, ainsi que de ce qui n'est pas absolument la
propret, mais que les Anglais expriment par l'intraduisible mot
_neatness_. A ct de ces splendeurs accumules d'ge en ge par des
fortunes colossales mises au service d'un dilettantisme artistique qui
est une tradition de race, on trouve non seulement de fort laids objets
 usage moderne, imposs par les usages du temps, mais aussi des
tentures fanes et des meubles boiteux, des dallages crevasss et des
toitures dgrades, des portes branlantes grinant sur leurs gonds
rouills, des murailles mal blanchies  la chaux, d'troits escaliers de
briques o passe rarement le balai. Dans de mlancoliques cours fort mal
tenues, un maigre gazon poudreux jaunit autour d'une fontaine faite
d'une merveilleuse vasque de porphyre oriental, et les rsdas d'un
portier dont la loge enfume et crasseuse ferait frmir d'horreur nos
concierges parisiens, fleurissent dans un sarcophage en marbre blanc
fouill de bas-reliefs antiques.

                                             *
                                           * *

Ces contrastes sont le propre des demeures devenues trop vastes pour
l'troitesse de la vie moderne. Il en est de mme chez les rois. Le
palais Vendramin  Venise, habit par le duc della Grazia, fils de la
duchesse de Berry et du comte Lucchesi-Palli, ne contient pas moins de
cent trente pices. Qui saurait commander l'arme de domestiques
ncessaires  tout cet entretien? Aussi la poussire est-elle partout.
La nonchalance nationale contribue  accentuer encore ces petites
misres, revers de la magnificence. Aussi bien la large et solide
opulence de ces logis princiers n'y perd rien, car ce n'est pas un
trompe-l'oeil comme le luxe en toc de nos modernes intrieurs, avec leur
confort bourgeois et le clinquant de leurs japoneries du Bon March et
de leurs tentures d'Orient de pacotille.

On en peut dire autant de cette prtendue gaiet extrieure dont Paris
se glorifie, et qui manque tant au Parisien parisiennant en dplacement
dans la plupart des autres capitales, surtout  Rome. Ici, comme
partout, la vie vraiment lgante ne contribue gure  l'animation de la
rue, et il y manque le luxe tapageur des rastaquoures et du demi-monde,
qui font le plus bel ornement de nos boulevards et de l'alle des
Acacias. Mais est-on bien sr que l'tranger de gots dlicats s'amuse
tellement  Paris, quand il y est isol au milieu de la foule bruyante?
A Rome comme  Paris et comme ailleurs les gens pris de dissipation
trouvent sans peine de quoi se divertir, occupation qui a du bon  ses
heures. Quant  ceux qui veulent s'y retirer quelque temps des
agitations mondaines et du commerce de leurs semblables, ils ont pour
leur tenir compagnie autre chose que les encombrements de voitures et le
clinquant des talages, les cornets des tramways et les bousculades des
gens affairs, les attrapages des cochers et les glapissements des
camelots. Sont-ce donc l des agrments si vifs et si indispensables,
que j'entends des gens d'esprit dclarer la vie  Rome ennuyeuse parce
qu'elle en est sevre?

Marie-Anne de Bovet.



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]

La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu  discuter une proposition de
M. Lon Say,  laquelle on attachait une certaine importance, car elle
devait avoir pour effet de modifier de la faon la plus complte la
procdure suivie jusqu'ici pour l'examen de la loi des finances. Cette
proposition tendait  provoquer une grande discussion, en sance
publique, sur le budget dpos par le gouvernement, discussion qui
aurait prcd le renvoi dans les bureaux. Actuellement, c'est au sein
de la commission qu'a lieu ce premier examen, et c'est  elle que les
ministres, chacun pour son dpartement, s'adressent d'abord pour faire
connatre les vues du cabinet tout entier sur les rformes  apporter 
notre situation financire.

M. de Freycinet, parlant au nom du gouvernement, a fait observer qu'on
ne pouvait instituer une discussion gnrale du budget sans entrer dans
la discussion des chapitres, et le ministre des finances a ajout, de
son ct, que, si l'on adoptait la proposition, on en arriverait  avoir
en ralit trois discussions sur le mme sujet, ce qui retarderait
encore le vote de la loi des finances, qu'on a dj tant de peine 
obtenir en temps utile. Cette perspective a visiblement effray la
Chambre qui a prfr le _statu quo_ et, par 301 voix contre 203, elle a
donn raison au prsident du conseil et au ministre des finances.

--Une somme de 500,000 francs, destine aux fouilles de Delphes, a t
vote par la Chambre, mais non sans hsitation. On sait qu'en vertu de
la lgislation en vigueur en Grce, les richesses dcouvertes par ceux
qui pratiquent des fouilles ne peuvent sortir du territoire hellnique.
Les nations qui s'imposent des sacrifices pour les mettre  jour n'en
retirent donc qu'un avantage tout honorifique; mais la Chambre a t
d'avis que cet avantage devait tre considr comme suffisant pour une
nation comme la France qui s'est toujours fait une gloire de marcher de
pair avec les autres puissances, sinon  leur tte, toutes les fois
qu'une question d'art ou de science tait en jeu. Aussi le crdit a-t-il
t vot.

--Si la loi sur la comptence des juges de paix n'a pas d'effet utile
dans l'avenir, ce ne sera pas faute d'avoir t examine  fond. Elle a
donn lieu  des dbats interminables et au cours desquels les opinions
les plus contradictoires ont t formules. Les uns, en effet, pensent
que les juges de paix, vivant au milieu des plaideurs, connaissant le
plus souvent d'avance le diffrend qui les divise, sont mieux  mme de
raliser ce problme de la justice expditive qui est dans les voeux de
l'opinion; il y aurait donc profit d'tendre leur comptence dans les
limites du possible. D'autres, au contraire, soutiennent que le rle des
juges de paix se comprenait alors que les communications taient
difficiles, mais qu'aujourd'hui, avec les chemins de fer, rien n'est
plus facile que de s'adresser aux tribunaux d'arrondissement. Ceux qui
reprsentent cette dernire opinion croient que le maire pourrait tre
investi, avec de grands avantages, du rle de conciliateur que la loi
attribue aujourd'hui au juge de paix.

La Chambre s'en est tenue  un terme moyen, et elle a maintenu les juges
de paix en fixant leur comptence  300 francs sans appel, et  1,500
francs  charge d'appel. Il convient de rappeler qu'il s'agit seulement
ici d'un vote en premire lecture.

--L'lection de M. Bori,  Saint-Flour, a t valide.

Les lections du 21 fvrier.--Sept lections lgislatives avaient lieu
le 21 fvrier. En voici les rsultats:

Nord, 2e circonscription d'Avesnes: M. Herbecq, rpublicain modr, lu
par 7,483 voix.

Pas-de-Calais, 1re circonscription de Bthune, M. Basly, ancien dput
socialiste, lu par 8,892 voix, contre 5,469  M. Alfred Wagon,
rpublicain radical.

Basses-Pyrnes, arrondissement d'Orthez: M. le docteur Cldou,
rpublicain modr, lu par 12,486 voix.

Pyrnes-Ocientales, arrondissement de Prades: M. Frdric Escany,
rpublicain, 3,359 voix; M. Paul Villard, radical, 2,486 voix
(ballottage).

Seine-Infrieure, 2e circonscription de Rouen: M. Julien Goujon,
radical, 5,881 voix; M. David Dautresme, ancien chef du cabinet du
ministre du commerce, radical, 4,536 voix; M. Gahineau, socialiste,
3,010 voix (ballottage).

3e circonscription de Rouen: M. Maurice Lebon, maire de Rouen,
rpublicain, lu par 10,318 voix, contre 5,377  M. Pierre de
Montaignac, conservateur constitutionnel.

Vosges, 1re circonscription d'pinal: M. Camille Krantz, matre des
requtes au Conseil d'tat, rpublicain, lu par 7,175 voix, contre
2,200  M. Houdaille, rvisionniste.

Dans ces diverses circonscriptions, il s'agissait de remplacer des
dputs rpublicains, rcemment nomms snateurs. On s'attendait donc
partout  la victoire des rpublicains. Toutefois l'lection de Rouen
prsentait un certain intrt de curiosit, en raison de la candidature
de M. de Montaignac qui,  l'exemple de M. de Caraman en Seine-et-Oise,
avait fait une profession de foi franchement constitutionnelle. M. de
Montaignac a obtenu 5,477 voix. Aux lections de 1889, le candidat
monarchiste, M. de Pomereu, en avait obtenu 6,901. Les conservateurs
intransigeants en tirent cette conclusion que l'adhsion au rgime
tabli, formule par M. de Montaignac, lui a fait perdre environ 1,600
voix. Mais les partisans de rvolution font une argumentation toute
contraire: ils dclarent que les 1,600 voix en question reprsentent
celles des monarchistes intransigeants, alors que 5,377 conservateurs
acceptent parfaitement que leur candidat combatte pour leurs ides sous
le rgime rpublicain. Ceci prouve une fois de plus qu'on peut tout
tirer des chiffres; mais en ralit il n'y aurait de dmonstration
dcisive que si, dans une mme lection, figuraient  la fois un
conservateur constitutionnel et un conservateur intransigeant.

Aux lections municipales de Paris, un candidat boulangiste invalid, M.
Prunires, qui se reprsentait dans le quartier du Pont de Flandres, a
t rlu par 926 voix, contre 831  M. Paulard, possibiliste.

Ont t en outre lus, dans le quartier Montparnasse, M. Lazies,
rpublicain radical, par 1,189 voix, et dans le quartier de la
Goutte-d'Or, M. Heppenheimer, possibiliste, lu par 2,353 voix.

L'Empereur d'Allemagne; l'Exposition de Berlin.

--Certes, rien ne prte  faire sourire comme la prtention de ceux qui,
la plume  la main et sans aucune donne prcise, cherchent  pntrer
le secret des chancelleries et  dvoiler la pense intime d'un
souverain qui n'est tenu de faire connatre sa volont  personne. Il
faut donc se garder de rechercher le but que poursuit l'empereur
d'Allemagne, mais ce que l'on peut constater sans prsomption, attendu
que les faits sont l, c'est que sa politique  l'gard de la France ne
ressemble en rien  celle de ses prdcesseurs. Comme nous avons dj eu
occasion de le dire, elle est faite pour dconcerter ceux qui
s'attendaient  lui voir prendre une attitude hostile, conforme au
temprament exclusivement militaire qu'on lui attribuait. Loin de l, et
toutes les fois que les circonstances le lui ont permis, il s'est
efforc de faire natre des incidents propres  obliger les deux
peuples, qu'a irrmdiablement diviss la grande guerre,  nouer des
relations courtoises sinon cordiales. Avec une habilet diplomatique
incontestable, il a eu soin, chaque fois qu'il lui a plu de mettre en
pratique cette politique nouvelle, de choisir une circonstance dans
laquelle il tait embarrassant pour nous de nous drober.

Voici le congrs des mdecins: la France a-t-elle le droit de se rcuser
quand il s'agit de la science? Voici le congrs socialiste: la France ne
doit-elle pas faire entendre sa voix quand les intrts dmocratiques
sont en jeu? Enfin une exposition des Beaux-Arts est organise  Berlin:
la France peut-elle refuser de prendre part  un tournoi dans lequel
l'art seul est en question?

Ce n'est pas tout. L'impratrice Frdric vient elle-mme en France.
Elle n'a pas d'ambassade, mais elle visite les ateliers de quelques-uns
de nos principaux artistes et elle renouvelle, par ces dmarches
personnelles qui sont la plus sduisante des flatteries, l'hommage que
l'empereur rendait lui-mme  nos gloires artistiques en s'associant,
par une lettre publique, au deuil qui frappait la France par la perte de
Meissonier.

Que faut-il faire? Telle est la question qui a form le fond de tous les
dbats, dans la presse et dans le public, pendant ces derniers jours, et
sur laquelle il s'est trouv qu'on pouvait avoir deux opinions
diffrentes, sans cesser d'tre patriote. Nos artistes devaient-ils se
renfermer dans une abstention absolue, alors que nos mdecins et nos
conomistes s'taient rendus  l'appel qui leur avait t adress? Mais,
d'un autre ct, si l'empereur se complait  faire natre ces occasions
de rapprochements--si faciles pour le vainqueur, si pnibles pour le
vaincu-- quel moment et pour quelle cause nous dciderons-nous 
refuser des relations dont l'intimit mme peut devenir un danger?

Il y a l de quoi embarrasser les esprits les plus calmes et les plus
aviss. Aussi faut-il suivre avec attention, et aussi avec mfiance,
cette politique assez machiavlique pour amener des Franais, galement
patriotes,  se demander o est le vritable patriotisme.

Les Rpubliques amricaines.--Les nouvelles de l'Amrique centrale et de
l'Amrique du Sud sont gnralement confuses et le plus souvent
contradictoires. Il en ressort cependant cette impression qu'une crise
srieuse agite plus ou moins profondment toute cette rgion, dans
laquelle la plupart des puissances europennes ont tant d'intrts
engags, il n'est plus question toutefois, quant  prsent, de conflit
arm entre les rpubliques de l'Amrique centrale. La situation s'est
d'ailleurs affermie dans la rpublique de San Salvador, o le Congrs a
lu,  l'unanimit, comme prsident, le gnral Carlos Ezeta qui, par
intrim, exerait dj cette magistrature.

Au Chili, l'insurrection est loin d'tre rprime comme voulaient le
faire croire les dpches officielles. Il est vrai que si elle dispose
de la plus grande partie des forces maritimes, elle n'a pas russi 
entraner les troupes de terre, en sorte que, triomphante sur une grande
tendue du littoral, elle ne peut livrer  l'intrieur une action
dcisive. En dernier lieu, elle s'est empare de l'un des ports les plus
importants, Valdivia, aprs avoir bombard les chantiers o s'taient
rfugis les soldats fidles au gouvernement. Plus de 200 blesss et 35
tus du ct des insurgs et un nombre suprieur d'hommes mis hors de
combat parmi les troupes du prsident Balmaceda, tel fut le rsultat du
combat qui dura de sept heures du matin  cinq heures du soir.

Ajoutons que, d'aprs les dpches reues par les maisons de commerce
anglaises qui sont en relations avec le Chili, on n'a que trs peu
d'espoir dans une solution prochaine de la crise.

L'agitation est toujours trs grande dans la Rpublique Argentine, et on
craint qu'elle ne prenne un caractre inquitant, car la situation
financire qui pse sur le pays peut amener d'un jour  l'autre des
troubles dont on ne peut prvoir la porte.

Le gouvernement, disent les dernires dpches, redoute une
insurrection. Les troupes ont t consignes dans les casernes et on a
proclam l'tat de sige  Buenos-Ayres.

Enfin, pour complter ce tableau assez sombre, mais qui peut prendre un
aspect plus riant d'un moment  l'autre--car les changements en bien
comme en mal se produisent vite dans les rpubliques amricaines--on
prtend que les choses marchent mdiocrement au Brsil, o, l aussi, on
s'attendrait  des troubles plus ou moins prochains.

La Socit des artistes franais.--Le comit des quatre-vingt-dix s'est
runi, sous la prsidence de M. Bailly,  l'effet d'arrter les termes
du rglement pour le Salon de 1891.

Le rglement de la section de peinture a t vot par 42 voix contre 24
et 4 abstentions, sur 70 membres prsents. En somme, la constitution du
jury reste telle qu'elle a t indique prcdemment, avec cette
adjonction que le prsident du comit de peinture sera prsident du
jury.

La dcision la plus importante est celle qui concerne le nombre des
tableaux qui seront admis au Salon. Ce nombre, aux Expositions
prcdentes, tait de 2,500; il va tre rduit  1,800. Les membres du
comit ont fait valoir  ce sujet que, si l'on tient, compte des 6  700
tableaux que la Socit dissidente entranera au Champ-de-Mars, cette
rduction ne saurait provoquer chez les artistes des mcontentements
justifis.

Les modifications sur les droits d'entre ont t votes  l'unanimit.
Elles reportent  dix heures du matin, au lieu de midi, le droit
d'entre au prix d'un franc. Les jours ordinaires on paiera deux francs
de huit heures  dix heures, et un franc  partir de dix heures.

Il n'a t nullement question de supprimer, comme le bruit en a couru,
les entres gratuites, le dimanche. Comme par le pass, les visiteurs
seront admis gratuitement, ce jour-l,  partir de midi.

On sait dj que des dispositions seront prises pour rendre plus
attrayants les amnagements des Salons du Palais de l'Industrie.

Ncrologie.--M. Albert Lenoir, architecte du muse de Cluny, membre de
l'Institut.

M. Gustave Merlet, professeur de rhtorique au lyce Louis-le-Grand,
membre lu du conseil suprieur de l'instruction publique.

M. Franois Uchard, architecte.

Le gnral en retraite comte d'Autemarre d'Ervill.

M. Magliani, ancien ministre des finances en Italie.

M. C. Reinwald, doyen des libraires-diteurs de Paris.

M. Albert Pesson, dput rpublicain d'Indre-et-Loire

M. Chavassieu, ancien dput.

M. Edouard Meny, ancien maire de Belfort, qui s'est illustr par son
dvouement et son nergie pendant le sige de cette ville, en 1870.



[Illustration: La loge du 8e chasseurs.]

FTE MILITAIRE AU CIRQUE D'AMIENS

Un hiver extraordinairement rigoureux, de grandes misres, et, d'autre
part, le dsir trs vif de la part de la socit plus aise de secourir
la population pauvre, voil ce que nous avons vu un peu partout, depuis
quelque temps, d'un bout de la France  l'autre, car on peut dire que
chez nous donner est un besoin.

Comment donner? C'est plus embarrassant. On a us un peu de tout,
souscriptions et ftes. Dans ce concours de noble mulation, Amiens
vient de se distinguer par une innovation. On avait dj organis des
cavalcades, des reprsentations thtrales, des ventes de charit, des
concerts. Mais un cirque d'amateurs! C'est fait pour tonner quiconque
se rend compte des difficults inhrentes  ce genre de spectacle.

Plusieurs personnes notables se sont dvoues  la tche; la
bienveillance des autorits militaires acquise, le trs distingu
lieutenant Lavisse s'est mis en tte de transformer ses braves petits
chasseurs  pied en artistes de premier ordre, et, finalement, un
rsultat superbe a t obtenu.

La partie locale du programme reposait tout entire sur les exercices
des chasseurs  pied, une pantomime joue par cent enfants des familles
les plus riches aussi bien que des familles d'ouvriers; plus un
quadrille par des cavaliers amateurs montant des chevaux de l'arme, et
quelques intermdes comiques.

Le ct exclusivement cirque et manqu sans l'obligeance extrme de M.
Molier, qui est venu complter avec ses amis une affiche dj pleine de
promesses. C'est la premire fois que les amateurs de la rue Bnouville
se transportent. Leur prsence  Amiens quivalait  un vnement
mondain; d'autant plus que si l'on sait o commence la troupe de M.
Molier, si l'on en connat les lments d'une lgance si parfaite, il
est infiniment plus difficile de savoir o elle finit: cuyers de haute
cole et de panneau, gymnastes, clowns, pantomimistes, athltes, ont une
suite interminable... autant dire Tout-Paris!

Tout Amiens s'en est lch les doigts. Je ne crois pas que les entours
de la cathdrale, le roc des Trois-Cailloux et la place Parmentier aient
t parcourus souvent par une pareille arme de boulevardiers. Mais
revenons aux deux belles soires donnes au profit des pauvres, et
surtout  leur prparation si intressante.

Sans nos bons troupiers la partie tait douteuse. Mais le lieutenant
Lavisse, aussi parfait gentleman que bon officier, s'tait jur de faire
triompher ses chasseurs et ceux-ci n'ont pas recul d'une semelle. Etant
donns un sergent et douze hommes, animer le mange pendant trois
heures, tait un problme pineux. En cinq semaines, pas un jour de
plus, les corps s'taient assouplis, on avait cass trois fois la barre
du tremplin, mais le saut prilleux n'avait plus de secret pour les
volontaires de la charit.

Au diable les godillots, la capote, la tunique, le kpi! En bras de
chemise, des espadrilles de vingt sous aux pieds, avec l'immuable
pantalon d'ordonnance, dont la tle se prte peu aux flexions des
genoux, l'escouade a abord son nouveau rle, comme elle ferait son
service en campagne. Quel entrain! On connat le travail intitul la
Batoude. Les gymnastes sautent au tremplin  qui se dpassera; puis l'un
d'eux se place comme au jeu de saut-de-mouton, tandis que les autres
franchissent ce nouvel obstacle; un second s'ajoute, puis un
troisime... Quand arrive le tour du dixime, ayant l'espace occup par
neuf de ses collgues  franchir, il faut beaucoup d'adresse et beaucoup
d'nergie.

Le principe est simple: un tremplin, un appel du pied trs ferme, un
coup de rein pour amener la pirouette avant de retomber sur les pieds.
On retombe forcment--le matelas protecteur est l, du reste--mais, au
dbut, ce n'est pas toujours sur les pieds! Eh bien, en quelque chose
comme trente leons, nos chasseurs sont arrivs  des prodiges de
souplesse. Il fallait suivre,  la reprsentation, leurs bonds
vertigineux, lorsque, habills en clowns, ils s'essayaient  la pyramide
ou au saut de chat. Ils taient d'autant plus amusants que de temps en
temps la discipline reprenait le dessus, et qu'on sentait qu'au moindre:
Une, deux, attention! En avant!... arche! le peloton se serait
volontiers mis au port d'armes.

a t une joie pour ces jeunes gens de chercher des effets de costume,
de se grimer. Leur loge, le couloir des curies qu'ils avaient envahi,
n'tait qu'un clat de rire. A un moment, on ne savait plus exactement
si ce n'tait pas des artistes de profession qui revtissaient
l'uniforme. Ici, un soldat encore quip de pied en cap;  ct, son
camarade  la moiti de sa mtamorphose s'panouit  la pense de
l'clat de rire qui l'attend. Dans ce brouhaha circule un vent de
jeunesse, de franchise, de bonne humeur, qui fait plaisir  observer.

L'_Illustration_ a dj prsent le cirque Molier  ses lecteurs. La
nouvelle incarnation de cette runion de sportmen a t une bonne
fortune pour les ftes qui se prparaient. Il fallait des Parisiens de
cette trempe pour ne s'tonner de rien, partir en bande avec armes et
bagages, c'est--dire un monde de costumes superbes, d'habits rouges, et
quatre chevaux. Les Amiennois se sont montrs reconnaissants de tant
d'amabilit, et ont applaudi  tout rompre les exercices si varis que
de rares privilgis ont ordinairement le loisir d'apprcier. Grand
succs personnel de M. Molier, matre cuyer et matre s-chambrire, et
grand succs pour les lutteurs fameux: MM. San-Marin, de Saint-Michel
Rivet, et tutti quanti. Mme Ilona de Szeles, qui prsentait en libert
un joli cheval, a t fort admire, comme l'ont t ses compagnes, Mlles
Blanche Allarti et Denize Davenel. La troupe entire a donn: anneaux,
excentricits, il y en avait pour tous les gots. Aprs elle venait le
clou de la soire au point de vue local: la grande pantomime militaire.

Prendre cent enfants de cinq  douze ans, les quiper, les habiller, les
duquer, et rendre une sorte d'pope  la Caran d'Ache, c'tait aller
droit  l'impossible. Le comit s'est arrt  un sujet de spectacle
cher  la totalit du public. Petits Franais! Cela vous a un parfum de
patriotisme sans prtention, tout  fait engageant. La trame de
l'oeuvre reprsente est bien simple. Une fte villageoise sous le
premier empire. Jeunes gens et fillettes dansent au son du violon, quand
survient le sergent recruteur: pleurs d'un ct, enthousiasme de
l'autre. Un conscrit est refus  cause de son dfaut de taille. Le
garnement se faufile, fait des pieds et des mains, et parvient quand
mme  s'engager dans l'arme de la guerre.

La piste voit se drouler les pisodes varis d'une campagne: marches,
contre-marches, bivouacs, avec la neige qui tombe durant la nuit;
assauts, combats, les clairons sonnent, la fusillade clate, le canon
tonne... Mme, et j'avais jur de n'en rien dire, certaines scnes sont
traduites avec tant de vrit, que Napolon, le grand empereur en
personne--six ans bientt!--s'tait sauv  toutes jambes la premire
fois qu'aux rptitions la voix du canon se fit entendre! On retrouva le
chef suprme de l'arme cach dans un corridor. Depuis, je dois
reconnatre qu'il s'est bien comport au feu...

Rien de gracieux comme ces files de bambins prenant leur personnage au
srieux, voluant au moindre signe, jouant leurs scnes pittoresques
avec componction. Les spectateurs ont applaudi  tour de main, et se
sont retirs d'autant plus enchants que le mot de la fin de ces deux
mmorables soires a t l'annonce d'une recette considrable qui
permettra de soulager bien des infortunes.

Edmond Renoir.

[Illustration: L'exercice de la batoude par le 8e chasseurs.]



[Illustration: AU CIRQUE D'AMIENS.--La pantomime enfantine: Napolon 1er
et son tat-major.]



CONTES RELS

LE VEAU INCOMPARABLE

On a constat que la gourmandise est la compagne habituelle de l'esprit
et que les imbciles attachent gnralement une importance mdiocre aux
finesses de la chre. Je pourrais consigner, ici, cent noms fameux qui
justifient cette observation, mais je n'en veux citer qu'un seul; celui
du baron de Ratillac, le hros de cette vridique histoire. Parlant de
Ratillac, Monselet a dit: Sa bouche est toujours pleine de bons mots ou
de bons plats. Le fait est que nul n'a su, mieux que cet affable
rentier, se donner la joie des jouissances intellectuelles combines
avec une alimentation dlicate et soigne. Non, jamais millionnaire ne
tira parti meilleur de cinquante mille livres de revenus!

La bibliothque du baron--o j'avais l'autorisation de
pntrer--trahissait nettement ses gots. C'tait, sur des rayons
capitonns de molleton vert, un judicieux assemblage des auteurs
franais, rputs dans l'univers littraire et de tous les livres de
cuisine parus depuis que l'on a trait les choses de la gueule. Ainsi
que tous les clibataires dont la jeunesse a t trop mouvemente et qui
ont dpens vite toute leur nergie... sentimentale, Ratillac,
lgrement fourbu et forcment assagi, menait une existence dont les
actes se rptaient, chaque jour,  la mme heure, avec une rgularit
chronomtrique. Il se levait  10 heures, procdait  sa toilette et
mandait Sophie sa cuisinire--une Normande qu'il avait initie,
lui-mme, aux secrets de son art  l'aide de patientes confrences et de
lectures dbordantes d'enseignements. Grce  quoi Sophie excellait. Du
reste, elle avait pour contenter son matre du temps et de l'argent, les
nerfs--non seulement de la guerre, mais aussi de la ratatouille!

Le baron ne faisait qu'un repas chez lui, le soir  7 h. 1/2, et il ne
lsinait pas sur le prix des matires premires. Le matin il djeunait
invariablement dans la grande salle d'un cabaret select o l'on tait au
courant de ses habitudes. Le sommelier connaissait son vin prfr et le
chef, prvenu, lui envoyait des mets spcialement prpars  son
intention. Neuf fois sur dix, l'aimable gourmet partageait ses
succulences avec une ou plusieurs sommits artistiques. Quand elles
n'appartenaient point  la peinture ou  la sculpture, elles relevaient
du journalisme ou de la science: et le repas finissait sur une
discussion philosophique ou sur une nouvelle  la main que tout Paris
rptait le soir mme.

Aprs une promenade  pied, aux Champs-Elyses, Ratillac montait au
Petit-Cercle o il pratiquait un bzigue quotidien. Il trouvait l, sans
peine, des collgues qui consentaient  peupler, le soir, la solitude de
son entresol de la rue de l'Arcade... Ceux qu'il priait  dner
n'opposaient que de faibles rsistances  son invitation, car, si nulle
part on ne devisait plus agrablement de tout et de rien, nulle part,
non plus, on ne mangeait et l'on ne buvait comme chez le baron!...
Ajoutez que Sophie avait le monopole de certaines prparations
ordinaires dont la recette semble perdue--bien qu'elle consiste
uniquement en soins minutieux... Le veau bourgeoise de Sophie tait
une pure merveille (il convient de noter qu'il cuisait douze heures sur
un feu maintenu  120 degrs centigrades, dans une casserole
hermtiquement close d'un couvercle lut). Ce veau lgendaire et
hebdomadaire (il paraissait le jeudi seulement) attirait au baron des
demandes indiscrtes. De hauts dgustards, dont il ignorait mme le
nom, lui crivaient pour qu'il leur envoyt la faon d'en accommoder de
semblable. Une fois, un banquier viennois rclama, carrment, la faveur
d'en goter sur place... Sophie n'en tait point plus fire, mais son
patron savourait silencieusement les satisfactions que son cordon bleu
procurait  son palais, et, le dirai-je?  son amour-propre... Elle
tait son lve!... Elle avait dbarqu chez lui, de Caen, ge de
vingt-deux printemps, et, depuis six ans qu'elle fonctionnait  son
service, elle n'avait rat qu'une sauce barnaise!... Bref, Sophie tait
un oiseau rare--prcieux surtout pour un amateur qui, frisant la
cinquantaine, ne se sentait ni la force ni le temps d'duquer un autre
sujet.

                                               *
                                             * *

Un tantt, je rentrais chez moi, pour crire un article press, lorsque
mon valet de chambre me remit un tlgramme. Je l'ouvris: Ratillac, en
un style non moins laconique que pressant, me conjurait d'accourir chez
lui pour une cause excessivement grave. Son naturel pacifique et
l'universelle sympathie dont il jouissait cartrent de mon esprit
l'ide d'un duel. D'autre part, je connaissais l'immuable sagesse de ses
ides sur le jeu et la Bourse: je ne m'arrtai donc point une seconde au
soupon d'un ennui d'argent. Un deuil? il avait pour toute famille un
oncle qu'il connaissait  peine, dont il ne devait pas hriter et qui
vivait retir au fond de la Bretagne, dans un castel aussi dlabr que
son propritaire. Enfin, j'avais quitt mon ami la veille au soir, gai,
bien portant et content de la vie  son ordinaire. Je sautai dans un
fiacre; un quart d'heure plus tard, j'tais introduit dans la
bibliothque o je trouvai mon bonhomme affal au fond d'un fauteuil, le
visage ple, les traits dcomposs, et dans un tel tat de prostration
qu'il demeura cinq grandes minutes avant de me parler.

--Qu'as-tu? rptais-je.

Pour toute rponse, il levait les bras en l'air, runissant ses mains
dans une conjonction dsespre et secouant la tte  la faon des gens
dont le cerveau est la proie d'une obsession douloureuse.

A la fin, il me dsigna d'un regard mouill une lettre qui gisait,
ouverte, sur le coin de son bureau. Je m'en emparai et la parcourus  la
bte.

En voici les termes et l'orthographe:

Mosieu,

Ge sui ben fch, mai faut que ge quitt' mosieu, g mon cousin que gi ai
gur le mariage quan jaurai trois cens franc dconomie. G l'sai,
squ'est promi, ait promi et pi ai raisonab. Jm'en va samedi. Gai cri 
Mosieu rappor que gai pas d'courage  li dire a.

Sophie.

Un sourire, clos sur mes lvres, arracha le baron  sa torpeur. Il
bondit sur moi... Je pensai qu'il m'allait battre:

--Tu ris! s'cria-t-il, mais tu ne sais donc pas que c'est ma mort!

--Ta mort?

--Oui, ma mort, gmissait-il en arpentant le tapis au travers des
meubles pars, pour retomber finalement sur son sige. Et la pire des
morts! La mort par la gastralgie! par la nause! par la faim! La mort,
entends-tu? Et je veux vivre, moi!

--Eh bien, m'criais-je, outr de constater pareille faiblesse chez un
tre intelligent et bien n, eh bien! pouse-la!

--C'est justement ce que je compte faire, murmura-t-il d'une voix
sourde... Voil pourquoi je t'ai appel.

--Ah a! est-ce srieux?

--Trs srieux. Tu seras mon tmoin avec Dansonnet... Nous irons loin,
trs loin, pour la crmonie.

--A Gretna-Green?

--Merci! un mariage contestable qui m'exposerait  un lchage, non! Une
fois mari, tu conois, hein? je lui donne la moiti de ma fortune afin
qu'elle se taise; nous revenons ici et personne ne se doute de la chose.

--Sophie connat tes intentions?

Elle ne sait rien.

--Il me semble pourtant qu'avant tout il faudrait la consulter.

--C'est juste.

Ratillac sonna son valet de chambre et le pria d'aller chercher la
cuisinire. Lorsqu'il pronona ce mot, je le vis sursauter comme m par
une rvolte intrieure, mais il se reprit quand Sophie parut sur le
seuil. Je la regardai pour la premire fois avec attention. C'tait une
fort belle fille, ma foi! Un visage d'un teint chaud, d'ovale correct et
plein, des cheveux pais d'un noir admirable; des yeux bleus, d'un bleu
qui semblait reflter le glauque azur de l'Ocan, sur les ctes du
Calvados, les jours d't. Joignez  cela la plastique robuste et
harmonieuse d'une desse grecque. Ah! par exemple! des mains qui
gtaient tout!

La pauvre fille pensait qu'on la convoquait  cause de sa lettre. Elle
se tenait loigne, la tte basse, tandis que ses doigts se promenaient
sur l'ourlet de son tablier, dont elle avait relev le coin sur sa
hanche opulente. Ratillac, aussi gn qu'elle pour le moins, taillait un
crayon, croyant se donner une contenance. Quant  moi, je m'tais tendu
derrire lui sur un sopha o je feuilletais le dernier numro de la
_Revue Rose._

--Sophie, Sophie... So... So... So... phie, bgayait le baron sans venir
 bout d'entamer l'entretien.

Elle, plus hardie, eut un geste de dtermination brusque, fixa son
matre de son regard brave, et de sa voix de garon:

--C'est pas tout a! s'cria-t-elle, et y a pas tant de faons 
manigancer; j'm'en vas pace qu'il le faut et j'en ai du chagrin, vrai!
ben du chagrin!

A ce moment, son mle organe s'adoucit et se voila mme, comme tremp
subitement de larmes intrieures.

Elle poursuivit:

--Que mosieu ne rejimbe pas! C'est jeudi jour de veau, je le sais: on le
lui servira son veau! je le cuirai avant que de partir!

Ratillac se tourna vers moi.

--Elle a du coeur, murmura-t-il.

--Elle fera une baronne exquise, lui soufflai-je ironiquement dans le
dos.

Il haussa les paules, et s'adressant  son cordon bleu:

--Vous l'aimez donc, votre fianc?

--Moi, non; mais ce qui est convenu, pas vrai? est convenu.

--Alors, vous tenez  vous marier?

--Dame, coutez, faut faire une fin. Je suis t'encore une sagesse, comme
on dit chez nous, et bea que a me taquine pas, je finirai peut-tre par
fauter avec un de vos enjoleux de Parisiens.

Ratillac s'tait de nouveau pench de mon ct et me susurrait comme pour
s'enhardir:

--Une sagesse, tu entends?

A quoi je rpliquai:

--Pour ce que tu en feras de sa sagesse!

Nouveau geste de mauvaise humeur du baron qui, dans un effort, pronona
ces paroles mmorables:

--Sophie, si vous le voulez, je vous pouse.

La cuisinire porta la main  son front, plit, rougit, chancela, et
puis, partant d'un gros sanglot:

--C'est mal de se gauser d'une fille de la campagne... Ah mosieu! j'en
gcherai mon dner!

--Ne faites pas cela! hurla Ratillac que le prsent souciait plus encore
que l'avenir. Je vous parle srieusement, entendez-vous? Et a ne
tranera pas! J'crirai  vos parents; vos papiers seront ici dans trois
jours. Dans quatre, nous filons dans mon pays o la crmonie aura
lieu...

--Devant M. le maire?

--Oui, certes, et devant M. le cur. Allez, Sophie, allez... Ah! un mot,
je vous prie: qu'est-ce que vous nous donnez  manger ce soir?

--Des grives aux truffes et une timbale  la surintendante.

--Trs bien... Les truffes? bonnes?

--Oui, mosieu... bien sentantes.

--Allez, allez, Sophie, allez, ma fille.

Ds que la fiance du baron eut disparu, je ne pus rprimer un
formidable clat de rire.

--Mais puisque personne ne le saura, rptait le baron vex de mon
hilarit. Elle n'a aucune relation: c'est une sauvage, elle parle 
peine aux fournisseurs. Un matin, je l'ai suivie au march... elle
achte  la muette.

Je rentrai chez moi, me demandant en route si j'avais rv.

                                               *
                                             * *

Je n'avais pas rv. Deux semaines plus tard, jour pour jour, nous
rentrions  Paris: moi, le couple et les trois autres tmoins. Ais-je
dit que Ratillac avait trouv pour Sophie deux complaisants du Club et
s'tait assur de leur discrtion?

Ils n'ouvrirent pas la bouche  propos de l'incident... Sophie imita
leur rserve...

Les choses avaient repris leur cours accoutum, et, par une chance
inexplicable, la divine cuisinire n'avait en rien affirm son droit de
peindre un tortil sur son panier  provisions. Discrte et rserve
comme par devant, elle attendait quelle lt mande par son matre pour
l'approcher ou l'entretenir.

Une nuit que ce dernier s'tait attard au cercle en un bridge
intressant, il regagna son entresol, maussade et grognant contre la
partie qui avait recul l'heure de son coucher. Son valet de chambre,
qui ne l'attendait jamais le soir, avait, suivant son habitude, fait,
avant de se retirer, la couverture du lit et dispos les menues affaires
de nuit  leur place habituelle. Ratillac,--entr d'abord dans son
cabinet de toilette o il s'tait htivement dvtu--se dirigeait, son
bougeoir  la main, vers sa couche d'picurien press de s'affaler sous
l'dredon, quand il aperut une forme qui dterminait une saillie
importante sous les couvertures piques de satin rouge. Son premier
mouvement fut de s'emparer de son revolver qu'il tenait tendu d'une main
tandis que, de l'autre, il avanait le flambeau dans la direction de la
forme toujours immobile. Un ronflement sonore l'avertit que l'ennemi
n'tait pas  craindre, pour le moment. Si c'tait une feinte de
voleur, pensa-t-il, ou une farce de Dansonnet, ou bien...

A ce moment la forme tourne vers la ruelle se retourna... Et le visage
de Sophie apparut  Ratillac constern!

--C'est toi, mon petit homme, fit-elle en s'tirant, viens vite, tu vas
attraper froid.

Le baron sauta sur son pantalon  pied qu'il enfila fivreusement. Il
passa non moins vivement son veston d'intrieur, alluma les chandeliers
 branches de la chemine, et, s'approchant de l'alcve o Sophie
baillait sur le dos, la tte soutenue par ses bras admirables:

--Ah a, tes-vous folle? s'cria-t-il.

--Moi, folle, nenni d! c'est toi qu'est fol. Qun qu'ta cru, mon gars?
que je m'avais mari pour de rire? m'man m'a crit et p'pa aussi... Y
vont venir nous voir: j'sis ti ta femme? oui, eh ben alors? Faut que
tout a change ou j'irons devant les autorits.

--Sophie, Sophie, gmissait le baron, coutez-vous parler?

Mais elle:

--Tu serais ben mieux au lit pour m'causer, va!... Enfin ce sera plus
tard: j'ai attendu la chose quasiment trente ans, c'est pas un jour de
plus... pas vrai? qui... D'ailleurs, il y a quelque chose de plus
srieux, j'sis baronne, hein? et riche, hein? j'veux fainanter  cette
heure. _Tantt j'ai retenu une cuisinire!_

--Une cuisinire!!! mais c'est la fin du monde... Et mon veau,
malheureuse!...............................

--Je tiens de Blaise, le valet de chambre du baron, qu'il le trouva le
lendemain vanoui sur le tapis de sa chambre  coucher. Quand il revint
 lui, ajouta Blaise, il me rgla mes gages et me fit faire ses malles.
Sophie avait achev les siennes qui furent charges  ct de celles de
son matre, sur un fiacre qui prit la direction de la gare de l'Ouest.
Je ne sais o ils sont alls... M. le baron tait si original! il habite
certainement quelque endroit cach avec sa dame. Enfin, je n'ai plus
entendu parler de lui; et vous, monsieur?

--Ni moi non plus.

Cette entrevue avait lieu huit jours aprs l'vnement. Aucune nouvelle
par la suite, en sorte que Ratillac et sa femme m'taient sortis de la
mmoire. Mais voil que, deux ans plus tard, je recevais de Baltimore
une lettre ou l'migr dbutait en me contant la fameuse nuit jusqu'
l'vanouissement. Il passait ensuite  la fuite au Havre,  la traverse
de l'Ocan et au sjour  Baltimore o son ex-cuisinire jouait la
grande dame, avait chevaux, voitures, laquais, chef, marmitons, etc.

Et dans un lan de sincrit qui prouve son persistant esprit, le baron
finissait en ces termes:

--Et le plus dur, mon cher, c'est que Sophie est toujours une sagesse et
qu'elle ne se gne pas pour me traiter de propre  rien, devant nos
gens qui se moquent de moi!

Adrien Marx.



QUESTIONNAIRE

N 15.--Lettres d'Amour.

_Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants clbres qui ont crit
les plus belles Lettres d'amour?_

(14 juin 1890.)

RPONSES

Il n'existe aucune lettre d'amour antique, et, sur ce chapitre, Aristote
est muet. Nous y gagnons d'tre dlivrs des Grecs et des Romains; pour
ce qui est du reste, depuis trois mille ans, je ne vois que trois
Grandes Amoureuses dont les Lettres sont classiques:

_Hlose_, l'Abbesse du Paraclet.--_Marianna_ Alcaforado, la Religieuse
portugaise.--_Mlle de Lespinasse._

Ces trois femmes offrent les exemples les plus caractristiques des
malheurs de l'amour terrestre, et leurs amants ont t des bourreaux.

Le cadre d'un portrait ne permet pas d'y grouper les figures et d'y
reprsenter les scnes d'un tableau historique; il suffira donc de jeter
un regard  vol d'oiseau sur les sicles passs.

Avant Hlose et Ablard, il faut mentionner le roman mystique de
_Radegonde_ et de _Fortunatus_ aux temps mrovingiens; mais les ptres
en vers latins ne sont pas des Lettres d'amour.

Au moyen-ge, les damoiselles envoyaient leurs chevaliers guerroyer au
bout du monde; quand ils revenaient, elles pousaient l'invalide de leur
choix. En ce temps-l, les rubans de couleur cotaient cher, et ceux qui
les mritaient se vantaient de ne savoir pas crire.

Voici les Valois et l'Escadron volant de Catherine de Mdicis; Franois
1er et sa cour fleurie de dames comme un jardin de roses. Puis viennent
les Frondeuses, les Amoureuses et les Prcieuses du Sicle de Louis XIV,
remplaces par les Bergres galantes du dix-huitime sicle.

Sous la Rvolution, l'Empire et la Restauration, on voit apparatre les
luths et les harpes, les lacs et les nacelles, les romances et les
rveries de l'cole du Spleen: Werther, Ren, Don Juan, Adolphe,
Corinne, l'pistolire, toute la lyre des derniers bardes, tout le piano
des premiers psychologues.

Ce n'est pas  dire qu'il n'y eut plus de Lettres d'amour, il y en a
mme trop; on est presque tent d'admirer Mme Rcamier, l'Amour en
buste, qui pouvait correspondre avec cinq cents de ses amis, sans leur
donner l'amour en style.

Il a donc fallu mille ans pour faire clore cette fleur d'amour, cette
rose dont le parfum s'exhale encore des pages jaunies de ses Lettres
latines en criture gothique: _Hlose_; puis encore sept sicles pour
retrouver l'cho de son ternel soupir dans celles de _Marianna_.
Depuis, le monde n'a plus entendu cet accent; mais l'amour a toujours
respir et il respire encore. Ainsi soit-il!--Divers Correspondants.

Toutes les femmes, sans exception, quand elles aiment ou s'imaginent
aimer, ont la manie d'crire des lettres. Quelques-unes, ayant entendu
dire que les paroles volent et que les crits restent, croient d'une
prudence consomme d'ajouter: Brlez cette lettre. L'exprience
devrait pourtant leur avoir appris qu'on ne garde que celles-l.
--Slibater.

Il n'y a rien de plus bte qu'une lettre d'amour crite par un vritable
amoureux; d'o je conclus que toutes les belles ptres de nos
adorateurs ont t composes par des gens qui ne l'taient pas du
tout.--Ninon.

Assez d'autres sans moi disserteront sur les Lettres historiques des
Grandes amoureuses et des Amants clbres. J'ai pens que la
correspondance des Petites amoureuses et des Amants inconnus servirait
d'ombre  ces tableaux classiques. La plus belle posie est celle qui
chante l'aime; la plus belle musique, c'est sa voix: le plus beau
tableau, son portrait; la plus belle statue, son corps; le plus belle
difice, sa maison; la plus belle Lettre d'amour, celle qu'elle
griffonne avec des fautes d'orthographe.--Vra.

Je possde sept Lettres d'amour du dix-huitime sicle, sept modles
chelonns qui,  cette poque, constituaient la Stratgie de l'Amour,
le sige en rgle d'une femme. Selon les rponses ou le silence, chaque
modle tait en double. Au numro 5, les travaux d'approche taient
termins, le numro 6 ouvrait la brche, et, aprs le numro 7, on
plantait le drapeau. Si la place tait dj prise et occupe, ou bien
dfendue, on levait le sige et on allait chercher meilleure fortune
ailleurs. Aujourd'hui, la tactique a tellement chang que cette
stratgie de l'amour semblerait aussi dmode que celle de la
guerre.--Vieux Jeu.

Le Questionnaire de l'_Illustration_ me rappelle que j'ai form une
collection de Lettres d'amour de tous les temps et de tous les pays;
j'ai pens qu'on accueillerait volontiers quelques chantillons choisis
de ces curiosits, sous le pavillon de la devise de la _Jarretire_:
Honni soit qui mal y pense.

Mais, ma chre amie, je suis si distrait. Ce n'tait donc pas vous?--La
Fontaine,  _Mme de la Sablire._

Votre Majest est une bgueule.--Louis XV.

Le jeune roi crivit ces cinq mots, aprs avoir souffl sur une glace, 
la reine Marie Leczinska, qui lui rappelait que le vendredi (_Veneris
dies_) tait un jour d'abstinence.

Madame, je veux bien vieillir en vous aimant, mais non mourir sans vous
le dire.--Chamfort.

Vous mritez d'tre pendu.--Louise Contat.

A votre cou, mademoiselle.--Beaumarchais.

Vous avez trop de bonheur, la corde cassera.--Louise Contat.

Si votre retraite est irrvocable, elle ferme du mme coup  vos
adorateurs le Temple de Vnus et l'Autel de Thalie.

_Ite, missa est_.--Sophie Arnould.

Mon Frdric, je t'aime comme une folle, je t'embrasse comme a, tu as
un beau front, mais je n'aime pas les gilets boutonns jusqu'en
haut.--Pamla,  _Frdric Souli._

Mademoiselle, vous avez la jeunesse, la beaut, la fortune, l'amour;
dites-moi seulement ce que vous pouvez encore dsirer?--Prince.

Dormir toute seule.--Cora Pearl.

Voil, monsieur, toutes les Lettres d'amour que j'ai sur moi, et elles
ne sont pas neuves.--Un collectionneur d'autographes.

Que de perles dorment au fond des mers, que de fleurs ont pass sans
avoir t respires! Les potes ont un encrier dans la tte; celui des
femmes est dans le coeur, et elles crivent avec leur sang. Les amantes
passionnes ont le gnie de l'amour et leurs lettres sont inimitables,
et voil pourquoi toutes les femmes crivent bien.

Nos grand'mres du dix-huitime sicle crivaient des billets pleins
d'esprit, de grce, de charme et de tendresse, sans savoir
l'orthographe, ce qui prouve bien qu'en matire de style et de
littrature la grammaire est inutile et le dictionnaire dans son
tort.--L'Acadmicien de province.

        A quoi sert de rimer,  quoi bon un pome,
        Puisque tout peut se dire en trois mots: Je vous aime.

Distic.

Il y a des gens prosaques qui ont ridiculis les plus belles choses,
comme les orgues de Barbarie ont corch les plus beaux airs. Cela
n'empche pas de sentir l'amour, la posie et la musique; mais il n'y a
plus de priphrases pour dire: Je vous aime. Une femme rirait au nez
d'un amant qui lui dirait  genoux: Vous tes un ange! On n'entend
plus cela que dans les vaudevilles. On n'ose plus se servir des mots
doux et charmants de la tendresse; quand on veut parler d'amour, on ne
trouve que des rengaines ou des phrases de romans de femme de chambre.
La Bruyre a consacr un chapitre de regrets aux vieux mots du langage
abandonns, dmods, dfigurs, dnaturs; que dirait-il des mots du
coeur qu'on a dshonors?--Le Vieux Classique.

(_A suivre._)

Charles Joliet.



NOTES ET IMPRESSIONS

Il n'y a sur cette terre qu'hypocrisie et mensonge. Bismarck.

                                             *
                                           * *

Nous patinons sur un? mince glace, et notre salut est dans notre
promptitude. Emerson.

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                                           * *

Il y a une politique qui soutient l'glise comme une maison qu'on taye
pour la dmolir. Fr. de Mrode.

                                             *
                                           * *

La philosophie a ses nomades qui traversent tous les systmes pour le
seul plaisir de voir changer le paysage. Mgr d'Hulst.

                                             *
                                           * *

Qui se donne au rve est perdu pour la vie. (_Reliques._) Jules Tellier.

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                                           * *

Le chagrin, c'est encore la vie; l'ennui, c'est le nant. Louis Lacombe.

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                                           * *

Meurs si tu veux: demain, ceux-l mmes qui croyaient t'aimer ne sauront
plus ton nom. (_Ibid._) Jules Tellier.

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                                           * *

Il n'est pas de hasard au service des sots. Emile Gaboriau.

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                                           * *

La vertu des femmes est comme la science des mdecins: tout le monde en
mdit, et chacun,  l'occasion, compte sur elle.

                                             *
                                           * *

Fin de sicle! fin de sicle! les dernires folies de jeunesse d'un
vieillard. G.-M. Valtour.



[Illustration: UNE CRMONIE BOUDDHIQUE A PARIS.--Offrande de l'encens 
Bouddha.]



[Illustration: THTRE DU VAUDEVILLE.--Liliane, comdie en trois
actes, de MM. Flicien Champsaur et Lopold Lacour. Liliane (Mlle
Brands) rendant  son mari (M. Cand) la reconnaissance souscrite au
banquier Giraud.]

[Illustration: LES THTRES]

Palais-Royal: _Les Joies de la paternit,_ comdie en trois actes, de
MM. Alexandre Bisson et Vast-Ricouard.

Mme Cabibol adore les enfants,  ce point qu'elle a pris pour l'avenir
des prcautions qui lui assurent une nombreuse famille. C'est elle qui a
choisi son gendre; elle la pris solide, bien rbl avec une chevelure
abondante. Cabibol qui a lu la Bible est persuade que la force de
l'homme est dans les cheveux. En quoi elle s'est trompe, la brave
darne, car M. Cascaret, qui a t l'poux heureux d'Estelle, n'tait
rien moins qu'un Samson ou un Hercule. Le brave garon ne portait pas
prcisment perruque, mais son front dnud s'abritait sous une
rchauffante. Voil ce qui a tromp Mme Cabibol, qui depuis huit mois
que sa fille s'est marie n'entend pas parler de la venue du moindre
Cascaret. Aussi elle taquine, elle vexe, elle irrite son gendre  tel
point, par des allusions incessantes et du plus mauvais got, sur tout
et  propos de tout, que le malheureux a fui la maison de sa belle-mre.
Il a rintgr son appartement de garon.

La vengeance de Mme Cabibol l'a poursuivi jusque-l, car la belle-mre a
achet une crance contre le mari de sa fille: en vertu de son droit de
crancire elle fait tout saisir chez lui, et Cascaret, exaspr contre
de tels procds qui sentent peu les liens de famille unie, brise 
coups de marteau ses meubles un  un, ce qui est un moyen comme un autre
de faire enrager les belles-mres.

Chaque auteur dramatique a sa cible sur laquelle il tire. M. Scribe
visait particulirement les avous, Duvert, les notaires; Dieu me
garde, monsieur, de confondre les notaires avec les imbciles! Je sais
trop la diffrence; d'abord le nombre des notaires est limit, a dit
Duvert. M. Bisson fait la guerre aux belles-mres et avec un bonheur qui
a fait une partie du succs du _Dput de Bombignac_ et qui a assur la
vogue des _Surprises du divorce_. Il travaille ce ct comique du
mariage. Le voici maintenant, avec les _Joies de la paternit_, pass
aux babies et, je dois le dire, cette orientation ne lui a pas port
bonheur. Ce poupon pass de mains en mains, avec ses cris, ses
inconvnients, ses accidents, n'est gure comique au thtre. Les effets
drolatiques ou tragiques de _nursery_ sont bien vite puiss et, au bout
de quelques instants, le public reste froid  toutes ces farces autour
du berceau.

Il est un autre sentiment de gne qui inquite la salle tout entire et
la rend rfractaire  toutes les plaisanteries sur les malaises, sur les
nauses, sur l'tat intressant des femmes enceintes. Aussi, cette
comdie de M. Alexandre Bisson se ressentait-elle de toutes ces
rsistances, et toute la bonne humeur, tout l'esprit de l'auteur,
perdaient un peu leur temps. La salle n'coutait que d'une oreille
distraite cette histoire, qui s'annonait par ses premires scnes comme
une excellente comdie, car, au milieu du dsastre commis par Cascaret
sur son propre mobilier, Mme Cabibol faisait irruption chez son gendre,
non pour l'invectiver cette fois, comme  l'ordinaire, mais pour
l'embrasser avec effusion.

Mme Cabibol, sur les assurances de sa fille, entrait dans les joies de
la grande maternit, et, suivant le contrat de mariage, elle donnait une
somme de cent mille francs pour don de joyeux avnement  son gendre, au
bnfice de l'enfant qui allait bientt natre. Le rapprochement est
donc acquis au mnage Cascaret. Cascaret a bien le temps d'couter tout
cela! Il ne prend pas garde  ce que dit sa belle-mre, il a la tte
ailleurs, le pauvre homme! Une lettre de Clara, une ancienne matresse,
lui annonce qu'elle a, depuis un mois, donn le jour  un enfant, qui
porte le nom d'Anatole. Si  la fin du jour elle n'a pas reu dix mille
francs, Clara enverra dans le mnage Cascaret le petit btard. Cascaret
a  peine le temps d'viter l'orage, et pendant qu'il court Paris,
cherchant la nouvelle adresse de Clara, Mme Cabibol installe une
nourrice au foyer conjugal, la mre avec l'enfant. Mme Cabibol et Mme
Cascaret feront leurs tudes prparatoires. Aussi, lorsque Cascaret
rentre chez lui, effray de la lettre de Clara, et qu'il trouve cette
Bourguignonne et le moutard installs dans son domicile, il ne doute pas
que Clara n'ait t fidle  ses menaces. Peu  peu, il se fait pourtant
 cette ide de paternit en voyant sa femme et sa belle-mre prendre
aussi bien la chose, et entourer de tous leurs soins le nouveau venu.
Cascaret met cela sur le compte de la passion de la maternit mme pour
des enfants illgitimes. Tout le monde raffole du petit de Clara.

Si drles qu'ils soient, les quiproquo ne peuvent pas longtemps durer.
Cette charge a, elle aussi, sa fin. Tout se dcouvre: l'enfant choy de
la maison est bien celui de la nounou, il faut le rendre  ceux qui le
rclament en vertu des justes noces, comme dit la loi romaine. Quant 
Clara, une lettre du commissaire de police fait justice de ce chantage.
La lettre de Clara est une circulaire  tous ses anciens amants. Cet
Anatole n'a jamais exist; c'est une invention  l'aide de laquelle elle
soutire l'argent aux gens qu'effraye ou que passionne la recherche de la
paternit.

Ces trois actes sont jous  merveille par MM. Daubray et Saint-Germain.
Mme Mathilde est bien amusante dans le rle de la belle-mre. La
nourrice Sidonie est joue par Mme Lavigne avec une fantaisie
dsopilante. Mlle Durand et sa camarade, Mlle Cheirel, ont fait de leur
mieux dans des personnages de second plan.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Spectacles contemporains_, par le vicomte E. Melchior de Vogue, de
l'Acadmie franaise. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Armand Colin et Cie,
diteurs).--Le thtre dont il s'agit est le thtre politique; ces
spectacles sont les actes successifs jous sur des scnes diffrentes, 
Rome,  Berlin,  Saint-Ptersbourg, en Asie, en Afrique, du mme drame,
sans unit de lieu ni de temps, que la vieille Europe a vu se drouler,
et dont elle attend le dnouement pour en saisir l'unit d'action. Aprs
le coup port, en 1870,  l'quilibre europen, des questions nouvelles
s'taient poses qui semblaient devoir suffire  l'activit des peuples;
les vnements de ces quinze dernires annes, la mort d'un pape et de
deux empereurs, l'avnement d'enfants  d'anciens trnes, l'expansion de
nos races sur les continents jaune et noir, en ont fait surgir d'autres.
Cette fin de sicle semble, dans l'ordre politique, social et
conomique, se hter d'tablir le bilan des problmes que le sicle
prochain, dj si voisin de nous, aura  rsoudre; elle lui taille son
ouvrage. Ces problmes, M. de Vogue a su les dmler ds qu'ils se sont
fait jour au cours des vnements quotidiens, et il en a prcis les
termes avec une nettet et, une largeur de vues singulires. Les pages
qu'il rapproche aujourd'hui et dont la majeure partie nous tait dj
connue, sont, bien que dpourvues de lien apparent, les chapitres isols
d'un tout que domine une ide unique. L sont poss, en quelque sorte,
les articles du testament que le dix-neuvime sicle va livrer dans dix
ans au vingtime et sur la liquidation duquel le procs va s'ouvrir. M.
de Vogue, qui n'hsite pas  aller se faire des opinions sur place et
qui a pris ses contacts avec tout ce qui compte en Europe, tait bien
situ pour juger impartialement et de haut. Rarement s'est rencontre
libert d'esprit pareille  la sienne, et si sa conscience le porte 
s'excuser presque d'avoir envisag les choses d'un oeil et d'un coeur
trop franais, la ntre ne nous laisse aucun scrupule  l'en louer tout
particulirement.

L. P.

_La voix parle et chante._-Premire anne, I volume in-8, 
l'administration du journal, 82 avenue Victor-Hugo.--Cette curieuse
autant qu'utile publication vient de terminer sa premire anne, et avec
assez d'clat pour que son succs soit dsormais assur. C'est qu'
notre poque o l'art de bien dire n'est plus l'apanage exclusif de la
chaire, du thtre et des salons, mais s'est tendu, on pourrait le
dire,  l'universalit des catgories de citoyens, qui tous peuvent tre
appels  un moment donn  dfendre publiquement leurs intrts,
l'apparition d'un organe consacr  la conservation,  l'amlioration de
cet admirable instrument, la voix, rpondait  un vrai besoin. Le
docteur Chervin, qui dirige cette Revue avec une comptence rare
puisqu'elle s'appuie sur de nombreuses annes de pratique, peut donc
aller de l'avant: il sera suivi.

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ASSOCIATION DES DAMES FRANAISES

Nous signalons  nos lecteurs la vente de charit patriotique que
l'Association des dames franaises, dont le sige central est 24,
boulevard des Capucines, fera dans les salons du ministre des affaires
trangres, quai d'Orsay, les 26 et 27 fvrier.

Chacun voudra contribuer  grossir les ressources que l'Association
consacre, chaque anne, au soulagement des militaires malades ou
convalescents, et des victimes des calamits publiques.

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Nous rappelons que l'Association ami cale des anciens lves de l'cole
centrale des arts et manufactures donnera son 5e bal annuel samedi
prochain, 28 fvrier, dans les salons de l'Htel Continental.

Ce bal s'annonce comme devant avoir un clat exceptionnel.

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Le maire de la ville de Rouen a l'honneur de porter  la connaissance
des intresss que la direction du Thtre-des-Arts sera vacante 
partir du 16 mai 1891.

Les demandes relatives  l'exploitation de ce thtre sont reues ds 
prsent  la mairie.

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[Illustration: NOS GRAVURES]

LE GLACIER DE LA SEMOY

Nous avons dj enregistr plusieurs des phnomnes produits par le long
et rigoureux hiver de cette anne. En voici un plus extraordinaire que
tous les prcdents, et d'autant plus actuel qu'il dure toujours et
qu'il se prolongera probablement longtemps encore: c'est un glacier de
plus de deux mtres d'paisseur qui s'est form en quelques instants et
qui recouvre les terres de la valle de la Semoy, dans le dpartement
des Ardennes, sur une longueur de plusieurs kilomtres.

La Semoy est une rivire qui prend sa source dans le Luxembourg et qui
se jette dans la Meuse, en territoire franais. Comme tous les cours
d'eau de la rgion, elle tait gele  une grande profondeur
lorsqu'arriva le dgel, le 29 janvier dernier. La dbcle fut trs
violente; les glaons allrent s'amonceler devant le pont de Thilay dont
les arches, trop troites pour leur donner passage, formrent barrage.
Aussitt, la rivire dborda, puis, brusquement, le barrage cda et les
eaux, retrouvant leur coulement, rentrrent dans leur lit, mais en
dposant sur les terrains quelles venaient d'envahir les glaons
qu'elles charriaient. Ceux-ci forment un immense glacier recouvrant les
deux cts de la valle, sur les territoires des communes de Sorendal,
Fallou, les Hautes Rivires, Nohan, Thilay, Navaux, Tournavaux, etc.
Telle est l'paisseur de la banquise qu'elle a rsist  la temprature
relativement leve depuis un mois et qu'on a lieu de craindre qu'elle
rsiste pendant plusieurs semaines encore, si des pluies chaudes ne la
fondent pas. L'une de nos gravures reproduit l'aspect de cette mer de
glace en aval des Hautes Rivires; l'autre reprsente la tranche
creuse par un dtachement du 91e de ligne, pour dblayer la route de
Thilay  Hautes-Rivires, sur une longueur de prs d'un demi-kilomtre.

EN RUSSIE

Nous avons publi, la semaine dernire, afin d'inaugurer en quelque
sorte une excursion en Russie, une gravure reprsentant une _Cuisine en
plein air  Moscou_.

La vie russe a une physionomie parfaitement originale. Chacun des
aspects dans lesquels elle se rvle atteste cette originalit. Ici
c'est la ville, avec ses belles avenues, ses riches quipages, et aussi,
dans les recoins obscurs, avec sa population misrable, cette population
nave et mystique si merveilleusement voque par Dostoevsky. L, c'est
la campagne, immense, uniforme, presque sans arbre, et o le voyageur,
le plus souvent, n'aperoit gure autour de lui que le cercle infini de
l'horizon. Si disparates que semblent d'abord la ville et la campagne
russes, il existe entre elles, cependant, une harmonie indfinissable.
C'est probablement que l'me slave rgne partout la mme, d'un bout 
l'autre de cet empire immense, et que, comme elle, nous finissons par
retrouver de tous cts des tmoignages de cette patrie qu'elle vnre
sous son titre religieux: la Sainte Russie.

Aujourd'hui, c'est, dans la campagne russe que nous conduit M. de
Haenen. Aprs un long hiver, durant lequel la neige s'est accumule dans
des proportions dont nous n'avons nulle ide, le soleil a reparu tout 
coup. La transition est d'une soudainet extraordinaire. Plonge pendant
plusieurs mois dans une obscurit presque constante, la campagne russe
se rveille un beau matin en pleine lumire, en pleine chaleur. La fonte
de la neige, il est vrai, dure au moins une quinzaine de jours, et
transforme le pays en un vaste lac. Mais bientt il n'y parat plus: la
terre sort de son long ensevelissement, toute rajeunie et toute prte 
rendre en pain au cultivateur les soins que celui-ci lui a donns.

C'est  ce moment, aussitt aprs le dgel, qu'ont lieu, dans la Russie
entire, ces curieuses et touchantes crmonies de la bndiction de la
terre, des maisons, des rcoltes et des troupeaux.

Qu'on imagine, en effet, ces champs illimits, sans un arbre, sans une
minence qui en rompe l'uniformit, et, au milieu de ce dsert labour,
ce groupe trange form par le pope du village le plus voisin, son
bedeau et un paysan porteur d'un seau d'eau bnite. Vtu de sa pauvre
chasuble, le pope bnit la terre! Il a, dans sa main droite, quelques
petites branches de bouleau qu'il trempe, de temps en temps, dans le
seau que porte le paysan, et il asperge le sol autour de lui. Il a, de
la sorte, des kilomtres et des kilomtres  parcourir, car il doit
traverser, dans toute leur longueur, les champs cultivs qui dpendent
de sa commune. Aussi, se dpche-t-il! Ce groupe trange, en effet,
marche, dans la terre encore dtrempe, avec la plus grande rapidit
possible. Parfois mme il semble courir.

Mais, aprs la bndiction de la terre, le pope n'a pas fini! Il rentre
au village et il lui faut maintenant bnir chaque maison, o il trouve,
suivant la tradition, le pain et le sel. Et, aprs avoir bni chaque
maison, il bnit les troupeaux, et c'est l le sujet de notre seconde
gravure.

Sur la place du village, une table, recouverte d'une nappe bien propre,
a t dispose. Elle sert d'autel. Deux cierges y sont allums,  ct
du pain et du sel; sur un escabeau est plac le seau d'eau bnite.

En demi-cercle, devant cet autel improvis, les paysans rangent tous
leurs bestiaux, boeufs, vaches, moutons et chevaux. Quelques-uns mme
sont arrives  cheval et se font bnir un peu en mme temps que leur
monture.

D'autres paysans ont fait venir, non seulement leur btail, mais leurs
instruments de labourage. C'est ainsi qu'on remarque, au milieu de notre
gravure, deux boeufs accoupls et attels  leur charrue. Un autre
paysan fait bnir sa rcolte. Il a charg son foin et sa paille sur une
charrue et les a amens au milieu de la place du village.

Les paysans, en habits de fte, ont tous quitt leurs chaumires, qui
s'lvent  et l, autour de la place. Les uns sont des cultivateurs
aiss, comme on peut le reconnatre  leurs costumes. Les autres sont
des domestiques ou des servantes de ferme.

Naturellement, le seigneur du village assiste lui aussi  la crmonie.
Il est l avec toute sa famille et tous ses amis. D'ailleurs, c'est, en
mme temps qu'une solennit religieuse, une fte populaire. On sent que
la joie de revoir le soleil--qui, depuis plusieurs mois ne faisait plus
que de brves apparitions--remplit le coeur de chacun.

Notre gravure reprsente le pope au moment o il bnit. De mme que pour
les champs et pour les maisons, il se sert, en guise de goupillon, de
quelques rameaux de bouleau, l'arbre sacr par excellence de la Russie.
Toutefois, il ne se promne pas au milieu des troupeaux. Le geste de la
bndiction suffit.

Pour finir, notons cette particularit qui, de mme que tous les dtails
de ces diverses crmonies, est fort touchante: le pain qui se trouve
sur la petite table transforme en autel, et qui a t fourni par l'un
des habitants du village, reste au pope, dont il constitue le casuel.

UNE CRMONIE BOUDDHIQUE A PARIS

C'est la destine du Japon de n'avoir depuis son origine rien de
personnel: partout on retrouve, dans ce pays, l'imitation trangre et,
plus particulirement, l'intervention chinoise. Sa religion n'a pas
chapp  cette loi Son culte primitif, le _shintosme_, l'adoration des
forces de la nature, a disparu devant le bouddhisme qui forme
aujourd'hui la religion de plus de 800 millions d'hommes.

L'invasion a t rapide: les temples bouddhiques couvrent,  l'heure
actuelle, le Japon d'un bout  l'autre, desservis par 83,000 bonzes et
35,000 novices, alors qu'il subsiste  peine par province un _Mya_ ou
temple de l'ancien culte des _Kamis_.

Deux bonzes de l'une des innombrables sectes qui subdivisent le
bouddhisme, K-Idzumi Riau Ta et Yoshitsura-Kogen, amens en France
comme chapelains  bord de deux cuirasss de leur nation, ont clbr,
au muse Guimet, une crmonie, le Hau-on-Kan ou action de grces  Sin
Ran, le fondateur.

La secte Sin-Siou, qui ne comprend pas moins de dix branches, est une
des plus florissantes actuellement au Japon, elle y compte  elle seule
19,196 temples et 17,176 bonzes de tous rangs. Elle dirige un trs grand
nombre d'coles primaires, secondaires et suprieures, et a, pour
rpandre ses doctrines, ses prdicateurs, ses revues, ses journaux.

La crmonie, dont notre dessin reproduit un des pisodes principaux, a
eu lieu dans la bibliothque du muse Guimet, transforme en temple pour
la circonstance.

La mise en scne avait t particulire ment soigne, sauf un tapis
moderne franais qui s'talait sur le sol  la place du _tatami_
traditionnel.

Comme accessoires, une armoire laque dont les portes sont grandes
ouvertes: un brle-parfum en bronze plac sur une table et deux gongs de
formes diffrentes, le _Kei_ et le _Yarougan_, le premier dcoup en
feuille de lotus. Deux fauteuils devant lesquels, sur de petits
trpieds, sont places deux corbeilles renfermant des feuilles d'or et
le livre de prires, compltent l'ensemble.

L'accessoire principal est l'armoire dans le fond de laquelle, au milieu
d'toiles jaunes et de perles bleues, se dtache la statue d'Amida
Butzu, le bouddha suprme, sur un Mon en forme de feuille de figuier.
Devant lui brle une bougie et se dresse tout un petit chafaudage de
ptisseries blanches coupes en losange.

A dix heures la crmonie commence, le public se place dans la salle et
les deux bonzes font leur entre.

A premire vue, il est difficile de les reconnatre pour des Japonais,
ils n'en ont pas le type et ressemblent bien plutt  des Annamites ou 
des mtis chinois.

Ce ne sont  coup sr ni des Japonais du Nord ou de castes,
reconnaissables  leur profil fin,  leur nez long et busqu,  leurs
cheveux trs noirs et trs pais,  la teinte enfin jaune olive de leur
peau, ni des Japonais du Sud, au type malais si accus.

Pour la circonstance, ils ont revtu le costume des bonzes: _Kimono_ de
dessous en toffe blanche et, par-dessus, le _Kesa_  capuchon, jet sur
l'paule gauche;  leur poignet pend le chapelet  grains continus. Ils
ont, suivant l'usage, laiss leurs _Ghetas_, souliers de bois de
pauwlonia,  la porte, et marchent avec les _tabis_ ou chaussettes en
toffe blanche  gros orteil libre.

La crmonie va se composer de la faon suivante:

Psalmodie du Hau-on-Kan ou action de grces  Sin-Ran; puis, lecture
chante du Sukhavati-Vyuha-Stra, un des interminables pomes
hiratiques sanscrits; enfin lecture de deux loges au fondateur de la
secte, dclams devant son image, et composs et crits en japonais par
les deux officiants, le tout entreml et interrompu par des coups
frapps sur les gongs pour attirer l'attention des esprits et des dieux.

Elle dbute par une sorte d'introbo et par l'offrande de l'encens faite
 tour de rle par chacun des bonzes (c'est ce moment que reprsente
notre dessin), pendant que l'autre psalmodie les stances  Amida et
jette par terre des fleurs reprsentes par des papiers dors, puis se
poursuit monotone au son des hymnes alterns.

LILIANE

Comdie en trois actes, par MM. Champsaur et Lacour.

Le banquier Giraud a entre les mains les intrts en France de deux
Amricaines: mistress Flovers et sa nice Liliane. Il a achet pour leur
compte un htel  Paris, un palais. Mais qu'importent les folies
d'argent? Liliane a du chef de son pre une cinquantaine de millions
trouvs dans des mines. Giraud a song  trouver un mari  la jeune
Amricaine, et il a fait l une nouvelle affaire plus lucrative encore
que la premire, sur laquelle il a touch une remise. Deux preneurs se
sont prsent s, deux prtendants: Robert de Saulieu, un homme du monde
dcor, et Henri Rozal, un ambitieux, candidat chou aux dernires
lections, et pour le quart d'heure secrtaire d'un dput. Ces honntes
gens, au cas ou Liliane voudrait bien d'eux, ont accept les conditions
suivantes: dix pour cent  donner au courtier Giraud sur la somme totale
de la dot, quelques centaines de mille francs  droite et  gauche pour
quelques agents subalternes qui se sont mls de l'affaire. Les clauses
de la vente poses, pour mettre fin  la rivalit de M. Rozal et M. de
Saulieu, on tire l'hritire au sort. Les deux noms de ces messieurs
sont mis dans l'urne: celui qui sortira sera vritablement dsign par
le sort pour faire le bonheur de Liliane, l'autre se retirera en galant
homme. La chance favorise Henri Rozal qui s'aperoit alors de l'infamie
d'une telle action, car il aime passionnment Liliane, qui l'aime
ardemment, et, avec le concours d'une jeune Amricaine, lui demande de
l'pouser.

Henri Rozal est devenu son poux et, grce  cette fortune immense, le
voil install dans son chteau au bord de la Mditerrane et tentant 
nouveau le jeu de la politique. Il russit. Mais, au moment o il marche
vivant dans son rve toil, le banquier Giraud se prsente et rclame
sa commission que M. Rozal a oubli de payer. Les billets sont l.
L'homme d'affaires a l'acte de socit  la main; il recouvre pour lui
et pour les autres intresss de la commandite; si dans une heure les
trois ou quatre millions n'ont pas t pays, Giraud remettra le dossier
entre les mains de Liliane. Cet aveu forc, Henri le fait  sa femme 
genoux. Celle-ci paye et rend  son mari repentant la reconnaissance
souscrite  Giraud.

C'est cette scne du second acte, qui se passe dans un dcor ravissant,
que notre gravure reprsente.

Le coeur dchire par cette rvlation, qui, en tuant en elle le respect
pour son mari, tue aussi l'amour, Liliane paye Giraud  la condition
qu'il remettra entre ses mains le trait odieux, et elle se spare
d'Henri Rozal, lequel devient dput et renverse les ministres. Tout
s'arrange entre les deux poux; Liliane revoit Rozal qui, toujours
amoureux de sa femme, entre chez elle par le balcon puisque la porte lui
est ferme. En face de cette audace d'un amant, entrane par lui, prise
dans ses bras, Liliane pardonne et Henri Rozal rentre en possession, une
fois encore, je ne dirai pas de la fortune, mais du coeur de sa femme.
La pice a t suprieurement joue par Mmes Brands, Lonide Leblanc,
MM. Dieudonn, Cand, Romain, Camis.



[Illustration.]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Voir notre dernier numro.

Certes non, Mme Barincq ne faisait pas de reproches  son mari,
seulement depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation
sans la commencer par cette phrase qui, dans sa brivet, en disait
long, car enfin de combien de reproches n'et-elle pas pu l'craser si
elle n'avait pas t une femme rsigne?

--Va dner, dit Anie.

Comme il se dirigeait vers la salle  manger qui faisait suite au hall,
sa femme le retint.

--Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie? dit-elle; ton
dner est dans la cuisine.

--Au chaud, dit Anie.

--Je vais m'habiller, dit Mme Barincq qui tait en robe de chambre, je
n'ai que le temps avant l'arrive de nos invits.

Il passa dans la cuisine qui tait un simple appentis en planche avec un
toit de carton bitum, appliqu contre la maison, lors de la cration du
hall, et, comme personne ne devait jamais pntrer dans cette pice,
l'ameublement en tait tout  fait primitif: une petite table, une
chaise, un fourneau conomique en tle mont sur trois pieds, dont le
tuyau sortait par un trou de la toiture, c'tait tout.

--Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux
pas entrer.

--Pourquoi donc?

Il se retourna vers elle, car, bien qu'en arrivant il l'et embrasse
d'un tendre regard en mme temps que des lvres, il n'avait vu d'elle
que les yeux et le visage, sans remarquer la faon dont elle tait
habille; son examen rpondit  la question qu'il venait de lui
adresser.

Sa robe rose tait en papier  fleurs pliss, qu'une ceinture en moire
mas serrait  la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait
videmment pas entrer dans l'troite cuisine ou elle n'aurait pas pu se
retourner, sans craindre de s'allumer au fourneau.

Ce fut cette pense qui instantanment frappa l'esprit du pre:

--Quelle folie! s'cria-t-il, si tu t'approches d'une lumire ou du feu,
tu es expose au plus effroyable des dangers.

--Je ne m'en approcherai pas.

--Pense-t-on  tout?

--Quand on veut, oui; tu vois bien que je ne te sers pas ton dner. Sois
donc tranquille, et ne t'inquite que d'une chose: cela me va-t-il?
regarde un peu.

Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumire d'un petit lustre
hollandais en cuivre dont l'authenticit galait celle du coquemar.

--Eh bien! demanda-t-elle; puisque il est convenu qu'on portera ce soir
des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale,
et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chre? tu sais, pas
ruineux le papier  fleurs.

Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il
avait tire du fourneau, il regardait par la porte reste ouverte sa
fille campe devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas
chasses, il ne pouvait pas ne pas reconnatre que cette toilette ne ft
vraiment trouve  souhait pour rendre Anie tout  fait charmante. Il
n'avait certainement pas attendu jusque-l pour se dire qu'elle tait la
plus jolie fille qu'il et vue, mais jamais il n'avait t plus vivement
frapp qu'en ce moment par la mobilit ravissante de sa physionomie,
l'clair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la
finesse de son nez, la blancheur, la fracheur de son teint, la
souplesse de sa taille, la lgret de sa dmarche.

Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit  sourire:

--Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la chance est avec nous.
Pouvions-nous souhaiter une plus belle soire que celle qu'il fait en ce
moment, un ciel plus clair, un temps plus assur? Personne ne nous
manquera.

--Tu tiens donc bien  ce qu'il ne manque personne?

--Si j'y tiens! Mais est-ce que ce n'est pas prcisment parmi ceux qui
manqueraient que se trouverait mon futur mari?

--Peux-tu rire avec une chose aussi srieuse que ton mariage!

Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la
cuisine, de faon  tre plus prs de son pre, mieux avec lui, plus
intimement:

--Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer? dit-elle; d'ailleurs je ne
ris que du bout des lvres, et ce n'est pas sans motion, je t'assure,
que je pense  mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec
des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imagine que je
n'aurais qu' me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si
souvent que je l'ai cru comme elle; il y avait quelque part, n'importe
o, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur
est que ni elle ni moi n'ayons pas trouv le chemin fleuri qui conduit 
ce pays de ferie, et que nous soyons restes rue de l'Abreuvoir, o
nous attendons des prtendants, qui s'il en vient, certainement ne
seront pas princes, et qui peut-tre ne seront mme pas charmants.

--S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas; qui te presse
de te marier?

--Tout; mon ge et la raison.

--A vingt-un ans il n'y pas de temps perdu.

--Cela dpend pour qui:  vingt ans une fille sans dot est une vieille
fille, tandis qu' vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une
jeune fille; or, je suis dans la classe des sans dot, et mme dans celle
des sans le sou.

--Voil pourquoi je voudrais qu'il n'y et point de hte dans ton choix.
Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer demain, ou,
pour ne rien exagrer, bientt. J'ai tout lieu de croire qu'on va
m'acheter le brevet de ma thire, et si ce n'est pas la fortune, au
moins est-ce l'aisance. Les expriences institues sur la ligne de l'Est
pour mon systme de suspension des wagons ont donn les meilleurs
rsultats, et supprim toute trpidation: les ingnieurs sont unanimes 
reconnatre que mes menottes constituent une invention des plus utiles.
De ce ct nous touchons donc aussi au succs; et c'est ce qui me fait
te demander d'avoir encore un peu de patience.

--Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions,
mais quand se raliseront-elles? Demain? Dans cinq ou six ans? Tu sais
mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, mme
l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari
voudrait de moi! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, mme si
c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le
sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille
d'un riche inventeur.

--As-tu donc des raisons de penser que parmi vos invits il y en ait qui
veuillent te demander?

--Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que
celui-l ne soit pas empch de venir ce soir. L'anne dernire les
invitations avaient t faites de telle sorte que les jeunes gens ne
voulaient danser qu'avec les femmes maries, et les hommes maris
qu'avec les jeunes filles; cette anne, les femmes maries tant rares,
il faudra bien que les jeunes gens viennent  nous, et j'espre que dans
le nombre il s'en rencontrera peut-tre un qui ne considrera pas le
mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne
serai ni difficile ni exigeante; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.

--Eh quoi! ma pauvre enfant, en es-tu l?

--L? c'est--dire revenue des grandes esprances de maman? Oui. C'est
peut-tre drle que ce soit la fille et non la mre qui jette un clair
regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour o j'ai compris que je
devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes ides et de mes rves de
petite fille, et c'est au mariage lui-mme que je me suis attache, plus
qu'au mari. Te dire que j'ai accept cela gaiement ou indiffremment ne
serait pas vrai; il m'en a cot, beaucoup mme, mais je ne suis pas de
celles qui ferment les yeux obstinment parce que ce qu'elles voient
leur dplat, les blesse ou les inquite. J'ai reu ainsi plus d'une
leon. La mort de M. Touchard a t la plus forte. On pouvait croire
qu'il vivrait jusqu' quatre-vingt-dix ans, et marierait ses filles
comme il voudrait. Il est mort  cinquante-cinq, et Berthe chante
aujourd'hui dans un caf-concert de Toulon; Amlie, dans un de Bordeaux.
Que deviendrions-nous si nous te perdions? Je n'aurais mme pas la
ressource de Berthe et d'Amlie, puisque je ne sais pas chanter.

--Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.

--Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens  me marier, que tu ne
croies pas que c'est par toquade, ou pour me sparer de toi. Assure que
nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais
bien tranquillement qu'un mari se prsente sans me plaindre de la
mdiocrit de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas
l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous
connaissons, M. Touchard tait le plus solide, ce qui n'a pas empch
que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous? Pas un sou, pas
d'appui  demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle
Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas?

--Hlas!

--Alors comprends-tu que l'ide de mariage me soit entre dans la tte?

--Tu as un outil dans les mains, au moins.

--Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de mtier. Du talent, un
tout petit, tout petit talent, peut-tre. Et encore cela n'est pas
prouv. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses
faciles, quand, pour gagner notre vie, ce serait prcisment le
contraire que je devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux
esprer en trouver un, ne pas laisser passer l'ge o j'ai encore de la
fracheur et de la jeunesse. Voil pourquoi je suis presse; pour cela
et non pour autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas
assez folle pour m'imaginer que ce mari va me donner une existence
large, facile, mondaine, qui ralise des rves que j'ai pu faire
autrefois, mais qui maintenant sont envols. Ce que je lui demande  ce
mari, c'est d'tre simplement l'appui dont je te parlais tout  l'heure,
et de m'empcher de tomber dans la misre noire dont j'ai une peur
horrible, ou de rouler dans les aventures de Berthe et d'Amlie Touchard
dont j'ai plus grande peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce
qu'elle sera, et je m'en contenterai; il m'aidera, je l'aiderai: il
travaillera, je travaillerai; et, comme revenue de mes hautes esprances
j'aurai le droit d'abandonner le grand art pour le mtier, je pourrai
gagner quelque argent qui sera utile dans notre mnage. Ce mari est-il
introuvable? J'imagine que non.

--As-tu quelqu'un en vue?

--Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais
pas, mais sans rien de prcis, bien entendu. Juliette doit amener les
amis de son frre; et ceux-ci des camarades de bureau. Employs des
finances, employs de la Ville, c'est en eux que j'espre; plusieurs qui
crivent dans les journaux se feront une position plus tard; pour le
moment leurs ambitions sont modestes, et dans le nombre il peut s'en
rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne
qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chre pour
un mari qu'une autre qui aurait des gots et des besoins en rapport avec
sa dot. Si je trouve celui-l, si je lui plais, s'il ne me rpugne pas
trop, s'il apprcie  sa valeur ma robe en papier... si... si mon
mariage est fait: tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est
pas encore.

Tout cela avait t dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un
indiffrent, mais non un pre: aussi l'coutait-il mu et angoiss, sans
penser  manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant  lire en elle
et  apprcier la gravit de l'tat que ces paroles lui rvlaient.

Mme Barincq en descendant de sa chambre les interrompit:

--Comment! s'cria-t-elle en trouvant son mari encore attabl, tu n'as
pas fini! et toi, Anie, tu bavardes avec ton pre au lieu de le presser
de manger!

--Je vais m'habiller.

--Il y a longtemps que cela devrait tre fait, dit Mme Barincq.

IV

A ce moment, on entendit un bruit de pas lourds, crasant le gravier du
chemin, et Barnab parut sur le seuil du hall, tenant  la main un
papier bleu:

--Une dpche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour
vous, M. Barincq, dit-il.

Mais ce fut Mme Barincq qui la prit et l'ouvrit.

--Ton frre est mort.

Elle lui tendit la dpche.

--Gaston! s'cria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.

Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dpche.

Triste nouvelle  t'apprendre: Gaston mort subitement  4 heures d'une
embolie; funrailles fixes  aprs-demain, 11 heures, sauf
contre-ordre; fais faire invitations en ton nom.

Rbnacq.

--Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.

--Tu vas pleurer ton frre maintenant, dit Mme Barincq; un goste avec
qui tu tais fch depuis dix-huit ans, et dont tu n'hrites pas.

--Il n'en est pas moins mon frre; dix-huit annes de brouille
n'effacent pas quarante ans d'amiti fraternelle.

--Elle a t jolie l'amiti fraternelle qui nous a abandonns le jour ou
nous avons eu besoin d'elle.

--Tu sais bien que Gaston tait d'un caractre entier, qui ne pardonnait
pas les torts qu'on a envers lui.

--Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres; ton frre a t indigne
envers nous, et plus encore envers Anie, qui, elle, ne lui avait rien
fait, n'aurait-il pas d lui laisser sa fortune?

--Sais-tu s'il ne la lui a pas laisse?

--Est-ce que Rbnacq ne te le dirait pas? notaire de ton frre, son
ami, son conseil, il connat ses affaires: s'il se tait sur elles, c'est
que, ce ct, il n'aurait que de tristes nouvelles  t'apprendre, c'est
 dire l'existence d'un testament qui nous dshrite.

--Il fait faire les invitations en mon nom.

--Seraient-elles dcentes au nom du btard de ton frre? Si sommes pas
la famille pour l'hritage, on ne peut pas nous empcher de pour les
invitations, et l'on se sert de nous; elles seraient vraiment jolies
celles qui seraient faites de la part de M. Valentin Sixte, capitaine de
dragon, de fils naturel du dfunt, et un fils naturel non reconnu
encore. Si, avec ta tte toujours tourne  l'esprance et aux
illusions, tu t'es imagin que tu pouvais hriter de ton frre, parce
qu'il tait ton frre, tu t'es abus une fois de plus: quand vous vous
tes fchs, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui, sois
tranquille, il a tenu sa parole; et le notaire Rbnacq a aux mains un
bon testament qui institue le capitaine Sixte lgataire universel.

--Pourquoi Rbnacq ne le dit-il pas?

--Dans l'esprance de t'avoir  l'enterrement.

--N'y serais-je pas all quand mme j'aurais eu la certitude du
testament?

--Tu veux aller  cet enterrement?

--Admets-tu que j'y manque?

Aprs avoir remis la dpche qu'il apportait, Barnab tait entr dans
la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, coutant
sans avoir l'air ce qui se disait dans le hall; au lieu de rpondre 
son mari, Mme Barincq vint  la porte de la cuisine:

--En attendant qu'on arrive, prparez vos verres et vos plateaux,
dit-elle, ne laissez pas le feu s'teindre; vous ne ferez pas chauffer
le chocolat avant minuit.

Revenant dans le hall, elle fit signe  son mari de la suivre, et passa
dans la salle  manger, puis dans le salon d'o le bruit des voix ne
pouvait pas arriver jusqu' la cuisine.

--Qu'est-ce que c'est que cette folie? demanda-t-elle.

--N'est-ce pas tout naturel?

--Naturel d'aller  l'enterrement de quelqu'un avec qui avait rompu
toutes relations, non; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donn
signe de vie bien qu'il vous st dans une position gne, alors que lui
jouissait de cinquante mille francs de rente! Non, non, mille fois non.

--Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons t frres, que nous
ne nous soyons aims dans nos annes de jeunesse, et qu'au jour de sa
mort le souvenir de nos diffrends s'efface pour ne laisser vivace et
douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'tait pas ton
frre, je comprends que tu parles de lui avec cette indiffrence; il
tait le mien, je le pleure.

--Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu
n'attristes pas notre fte.

--Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.

--Et comment comptes-tu partir? Avec quel argent? Je te prviens qu'il
me reste quinze francs; et ils sont pour Barnab. D'ailleurs, si tu
partais, qui ferait danser notre monde?

--Tu veux faire danser!

--Pouvons-nous prvenir nos invits? D'une minute  l'autre ils vont
arriver. Est-il possible de les renvoyer? En tout cas, alors mme que
cela serait possible, je ne le ferais pas: nous nous sommes impos assez
de sacrifices en vue de cette soire, pour ne pas les perdre.
D'ailleurs, qui la connat cette dpche?

--Nous.

--Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la mme
chose.

--Pour toi peut-tre qui n'aimais pas Gaston; pour Anie aussi qui ne se
souvient gure de son oncle...

--Avant de penser  ton frre, tu penseras  ta fille, je l'espre, et
tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fte qui est donne
pour elle; si c'est beau d'tre frre, c'est mieux d'tre pre; si c'est
bien d'tre tendre aux morts, c'est mieux de l'tre aux vivants. Je
t'engage donc  rflchir, ou plutt  te dpcher d'aller t'habiller.

Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres 
Barnab.

Aprs un moment de silence il tendit la main  sa fille:

--J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que
moi; je ne peux pas ne pas penser  cette mort sans une sorte
d'anantissement, comme je ne peux pas me voir condamn  rester ici
sans rvolte; et pourtant, tu sais si je suis un rvolt. Depuis vingt
ans j'ai terriblement souffert de la pauvret, mais jamais  coup sr
autant qu'en cette soire, en t'entendant parler de ton mariage, comme
tu l'as fait tout  l'heure, et maintenant en restant l impuissant...
Ah! ma chre enfant, qu'on est malheureux, humili dans sa dignit,
atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux
qu'on aime! Et c'est l mon cas:  la mme heure je te vois prte  te
jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misrables que
nous sommes, tu dsespres de l'avenir; et d'autre part je ne peux pas
davantage donner  mon frre un dernier tmoignage d'affection. Ah!
misre, que tu es dure  ceux que tu accables!

Il s'arrta, et, attirant sa fille, il l'embrassa:

--Comprends-tu qu'il n'y a rien  me dire, et que, si mes yeux sont
attrists, ce n'est pas ma faute?

Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.

--Va recevoir tes invits, dit-il, moi je monte m'habiller.

V

Il avait rapidement grimp les marches raides de l'escalier afin de
revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il
n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre
use par les blanchissages s'mietta dans ses doigts, et il dut coudre
un nouveau bouton: quand sa femme et sa fille s'occupaient  recevoir
leurs invits, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre  son secours.
D'ailleurs, avec son vieux linge il tait habitu  ce que pareil
accident lui arrivt; et dans cette petite pice encombre de malles, de
caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait
o trouver des aiguilles et du fil.

En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie
avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et
de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever,
ayant prs d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et 
lunettes, qu'il reconnut pour Ren Florent, le rdacteur en chef de la
Butte. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste.
Viendrait-il? ne viendrait-il point? Bien que sa critique ft hargneuse
et mprisante, ngative avec outrecuidance quand elle n'tait pas
bassement envieuse; bien que la Butte, petit journal de quartier, ne ft
gure lue qu' Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalits et
ses mchancets, Anie dsirait qu'il parlt de son tableau. Dt-il en
dire du mal, ce serait toujours une conscration. Plusieurs fois elle
l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis.
Jamais il n'tait venu.

Maintenant quelle allait tre son impression et son jugement? Il se
redressa, et reculant de deux pas, sans s'tre aperu que le pre
l'coutait:

--Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour
secouer l'indiffrence du public et frapper un coup, il faudra en
rabattre et dchanter. C'est propret, ce n'est mme que trop propret,
mais il faut autre chose que a pour s'imposer.

Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole
brutale, il la regarda:

--a vous blesse, ce que je vous dis l? on m'a amen ici pour que je
vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rle, ma raison d'tre,
la mission dont je suis investi, de dcourager les vocations que je ne
crois pas assez fortes pour sortir de l'ornire et fournir une marche
glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais  mes devoirs envers
moi-mme si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez,
travaillez ferme pendant des annes et des annes encore, si vous en
avez le courage; aprs nous verrons.

Il tait srieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une
brosse ou une plume tait son justiciable, par cela seul qu'il lui avait
plu de fonder la Butte, et que ceux dont il ne gotait point le talent
taient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les
svrits d'un code pnal qu'il avait dict  son usage.

A ce moment Anie aperut son pre:

--Tu as entendu? dit-elle en venant  lui.

--Excusez ma franchise, dit Florent un peu gn, il m'est impossible de
n'tre pas franc, mme quand je parle  une femme.

--Cette franchise surprendra d'autant moins mon pre, rpondit Anie, que
je lui disais la mme chose que vous il n'y a pas dix minutes.

Quelques personnes s'approchrent, et Florent n'eut pas  motiver son
arrt, ce qu'il et fait en l'aggravant par ses considrants.

Dans le salon et dans la salle  manger on entendait un murmure de voix,
qui disait que les arrivants taient dj nombreux: cependant on n'avait
pas encore besoin que le pre s'asst au piano, car la danse devait tre
prcde de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scne
 deux personnages, qui formaient un programme complet: 1 une petite
fille de sept ans, qu'on tenait  faire accepter comme prodige,
excuterait l'_Adieu_ de Dussek; 2 un lve d'un lve du
Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'tait rvle
irrsistible  l'ge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous
un parapluie, un monologue qui,  ce qu'il racontait lui-mme, tait
d'un comique irrsistible; 3 enfin un professeur de dclamation, dont
les cartes de visites portaient pour qualit: neveu de M. Michalon,
membre de l'Acadmie des sciences, jouerait avec deux de ses lves le
_Caveau perdu_ des _Burgraves_, non pas que cette scne ft bien en
situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Acadmie
des sciences aimait  reprsenter les grands de ce monde.

Mme Barincq, ayant aperu son mari, vint  lui vivement, et en quelques
mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de matre de maison:
qu'avait-il fait depuis si longtemps?  quoi pensait-il? allait-il lui
laisser la charge et le souci de toutes choses? Il obit, et alla de
groupes en groupes, serrant la main aux nouveaux arrivs, et leur
adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforait de mettre
un masque sur son visage et de ne montrer  tous que des yeux souriants,
il crut remarquer qu'on lui rpondait avec une sympathie dont la chaleur
le surprit.

C'est que dj Mme Barincq avait parl du grand chagrin qui les
menaait, et que chacun s'tait rpt son rcit arrang pour la
circonstance: son beau-frre venait d'tre frapp d'une attaque
d'apoplexie dans son chteau d'Ourteau en Barn, et la dpche qu'ils
avaient reue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse
puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il tait advenu de
cette attaque;  la vrit M. Barincq tait le seul hritier lgitime de
son frre qui n'avait jamais t mari; mais cent mille francs de rente
 recueillir n'taient pas une considration capable d'attnuer son
chagrin, il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et
ne pas paratre s'en apercevoir: il aimait tendrement son an.

Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait
que de la chance d'Anie:

--Cent mille francs de rente!

--En Gascogne.

--Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est dj bien joli
pour une fille qui en tait rduite  s'habiller de papier.

--Si vous saviez...

Celle qui savait, avait, le soir mme, sur l'unique jupe en soie blanche
de sa fille, pingl du tulle rose, pour remplacer le tulle violet,
indigo, bleu, vert, jaune, orang et rouge, qui, successivement, avait
orn cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente
tait reste debout sans se plaindre; aussi parlait-elle loquemment des
artifices de toilette auxquels sont condamnes les mres pauvres qui
veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle
n'en tait pas l, mais cela ne l'empchait pas de compatir aux misres
de cette bonne Mme de Saint-Christeau.

Cependant le petit prodige, qui ne prenait intrt  rien, s'occupait 
faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver  la
hauteur du clavier; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on
vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait
d'exercice, taient restes grles; alors elle promena dans le salon un
regard qui commandait l'attention; puis sur un signe de sa mre elle
commena et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et
recevoir les retardataires.

Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez li, ou
en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs
ncessaires  son voyage? Ce fut la question qui pendant la grande heure
qu'il passa l l'angoissa. Mais quand  la fin il dut revenir dans le
salon pour s'asseoir au piano il n'avait trouv personne  qui il et
os adresser sa demande avec chance de la voir accueillie: l'un n'tait
pas plus riche que lui; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie,
ne le voudrait assurment jamais.

Les yeux attachs sur sa fille empresse  donner des vis--vis aux
danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fit signe de
commencer, et le sourire qu' la fin elle lui adressa le rconforta;
l'accent en tait si doux que son coeur se dtendit, avec entrain il
attaqua le quadrille de la _Mascotte._

[Illustration.]

Aprs ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent
d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adoss  une
fentre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce
tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui
paraissait charmante, souriant  tous de ses grands yeux caressants, le
visage anim, les lvres frmissantes! c'tait merveille que la
souplesse de sa taille, merveille aussi que la lgret et la grce de
sa dmarche. Mais par contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal
btis, ou maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils
n'taient pas tout cela  la fois! et l'un d'eux, peut-tre, serait le
mari qu'elle accepterait! Il n'y avait en lui aucune jalousie
paternelle, et jamais il n'avait prouv de douleur  se dire que sa
fille le quitterait un jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprs
d'un homme qui prendrait la place que lui, pre, avait jusqu' ce moment
occupe seul. Mais ce mari rv ne ressemblait en rien  ceux qui
passaient devant lui, car c'tait  travers sa fille qu'il l'avait vu et
en rapport avec elle, c'est  dire jeune, lgant, souple et droit de
caractre, de nature honnte et franche comme celle d'Anie.

Hlas! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu  ce type!

Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les
coutant, paraissant intresse par ce qu'ils lui disaient. Elle les
acceptait donc, les uns comme les autres, indiffremment, celui-ci comme
celui-l, n'exigeant d'eux qu'une qualit, celle de mari, et ce mari la
faonnerait  son image, lui imposerait ses gots, ses ides, sa vie.

Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas ou il
et pu les entendre, l'eussent rvolt bien plus profondment encore.

L'histoire du frre se mourant en Barn avait t accepte, et si
personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le
monde avait admis un hritage, changeant du tout au tout la situation
d'Anie qui n'tait plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamne 
traner la misre toute sa vie et  ne se marier jamais. Dangereuse
quelques instants auparavant,  ce point qu'il n'tait pas un jeune
homme qui ne se tnt avec elle sur la rserve et la dfensive, elle
tait instantanment devenue dsirable et pousable; sa beaut mme
avait chang de caractre, on ne pensait plus  la contester ou  lui
chercher des dfauts, c'tait blouissant, irrsistible, qu'on la voyait
maintenant, la belle fille!

Ren Florent, le premier, lui avait rvl ce changement comme le
prodige achevait son morceau; il s'tait, au milieu du brouhaha soulev
par les applaudissements, approch d'elle, pour lui demander le premier
quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux! Surprise, elle avait
rpondu que ce quadrille tait promis. Il avait insist, il ne pouvait
pas rester tard, tant oblig de se montrer dans trois autres maisons
encore ce soir-l, et il tenait  danser avec elle; c'tait une manire
d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent; cela serait compris de
tous; rien n'est  ngliger au dbut d'une carrire d'artiste.

Bien que Florent ne ft pas d'ge  ne pas danser, c'tait la premire
fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un
homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il
l'avait  peine quitte que d'autres danseurs s'taient empresss autour
d'elle; jamais elle n'avait eu pareil succs; tait-ce donc 
l'originalit de sa toilette qu'elle le devait?

Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que sa
robe en papier n'tait pour rien dans l'amabilit subite du critique.

--Vous avez d me trouver bien svre tout  l'heure, dit-il d'un ton
gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.

--Juste, simplement.

--Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas
entran prcisment dans l'injustice; je n'ai parl que de ce que
j'avais sous les yeux et videmment il y a en vous autre chose que cela;
cet autre chose, j'aurais d le dgager.

Ils furent spars pour un moment.

--Ce qui vous a manqu jusqu' prsent, dit-il lorsqu'il fut revenu 
elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de
vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous
ne tarderez pas  vous faire une belle place; il y a en vous assez de
qualits pour cela.

--O la trouver, cette direction? demanda-t-elle.

--Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une
organisation telle que la vtre? Ce serait un mariage comme un autre. Au
reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.

De quadrille tait fini; il la ramena  sa place, et la salua avec
toutes les marques d'une dfrence stupfiante pour ceux qui la
remarqurent.

Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable
chez un homme de ce caractre? Elle n'avait pas encore trouv de
rponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka
qui suivait le quadrille.

Celui-l appartenait  un genre oppos  celui de Florent; aussi
aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique tait rogue et
hargneux. Dans le monde o allait Anie, plus d'une jeune fille aurait
bien voulu, et avait mme tent de la faire pouser par lui, mais aucune
n'avait persvr, car toutes avaient vite reconnu que s'il tait d'une
abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment,
il devenait instantanment sourd et muet ds qu'on menaait de glisser
dans celui des choses srieuses: offrir son coeur, tant qu'on voulait,
sa main, jamais; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on
ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un
petit employ de la ville.

Aprs quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et l
s'arrtant:

--Excusez-moi d'tre proccup ce soir, dit-il, j'ai reu de mauvaises
nouvelles de mes parents.

C'tait la premire fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait
pas remarqu qu'il ft le moins du monde proccup, elle le regarda donc
avec un peu d'tonnement. Il reprit:

--Mon pre en est  sa seconde attaque, et ma mre est tombe dans une
faiblesse extrme. Je crains de les perdre d'un instant  l'autre.
Voulez-vous que nous fassions encore un tour?

Il dura peu, ce tour, et la conversation recommena au point o elle
avait t interrompue:

--Cela amnera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas
systmatiquement que j'ai, jusqu' ce moment, refus de me marier;
comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle 
lui offrir? Sans tre riches, mes parents sont  leur aise, et si je les
perds, comme tout le fait craindre, je pourrai raliser un rve de
bonheur que je caresse depuis longtemps.

Et, la ramenant dans le salon, il ajouta:

--Ils avaient toujours joui d'une bonne sant qu'ils m'ont transmise.

Est-ce que c'tait l une esquisse de demande en mariage? Mais alors les
paroles bizarres de Ren Florent en seraient une autre!

Son pre joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme  qui elle
l'avait promise lui offrit le bras.

C'tait la premire fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et 'avait t
un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait
leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait
dans le Tout-Paris avec la qualit d'homme de lettres et une srie de
signes qui signifiaient qu'il tait officier de l'Instruction publique
et chevalier de quatre ordres trangers. En ralit il n'avait jamais
publi le moindre volume, et ses croix avaient t gagnes, comme il le
disait lui-mme en ses jours de modestie par relations, c'est--dire
pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en
vue qui le remerciaient de sa peine par la dcoration de leur pays,
tandis que de son ct le photographe lui payait son courtage un louis
ou cent francs selon la qualit du sujet.

Lui aussi, aprs quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans
le hall, qui dcidment tait le lieu des confidences; et l,
s'arrtant, il lui dit brusquement sans aucune prparation, d'une voix
que la valse rendait haletante:

--Est-ce que vous aimez la vie politique, Mademoiselle? Aux prochaines
lections j'aurai juste l'ge pour tre dput, et comme le ministre de
l'intrieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je
suis sr d'tre nomm. Dput je deviendrai bien vite ministre. La femme
d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle,
intelligente, distingue, elle tient un rang qu'on envie. Nous
continuons, n'est-ce pas?

Et sans un mot de plus ils retournrent dans le salon en valsant.

Ce qui tout d'abord tait vague et incomprhensible se prcisait
maintenant, et s'expliquait: on la croyait l'hritire de son oncle, et
l'on prenait rang pour pouser cet hritage.

Quand la vrit serait connue, que deviendraient ces prtendants si
empresss aujourd'hui? son mariage, dj si difficile, n'en serait rendu
que plus difficile encore: on ne se remet pas d'une si lourde dception.

(_A suivre_.)

Hector Malot.

[Illustration.]







End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2505, 28 fvrier
1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2505, 28 FVRIER 1891 ***

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