Project Gutenberg's Mmoires d'Outre-Tombe, Tome 3, by Ren Chateaubriand

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Title: Mmoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Author: Ren Chateaubriand

Release Date: May 1, 2014 [EBook #45550]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES

D'OUTRE-TOMBE

TOME III




[Illustration: pisode Militaire.]




  CHATEAUBRIAND


  MMOIRES D'OUTRE-TOMBE


  NOUVELLE DITION

  Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

  par

  EDMOND BIR


  TOME III




  PARIS
  LIBRAIRIE GARNIER FRRES
  6, RUE DES SAINTS-PRES, 6




MMOIRES




LIVRE V[1]

[Note 1: Ce livre a t compos  Paris en 1839 et revu en juin 1847.]

     Annes 1807, 1808, 1809 et 1810. -- Article du _Mercure_ du mois
     de juillet 1807. -- J'achte la _Valle-aux-Loups_ et je m'y
     retire. -- _Les Martyrs._ -- Armand de Chateaubriand. -- Annes
     1811, 1812, 1813, 1814. -- Publication de l'_Itinraire_. --
     Lettre du cardinal de Bausset. -- Mort de Chnier. -- Je suis
     reu membre de l'Institut. -- Affaire de mon discours. -- Prix
     dcennaux. -- L'_Essai sur les Rvolutions_. -- _Les Natchez._


Madame de Chateaubriand avait t trs malade pendant mon voyage;
plusieurs fois mes amis m'avaient cru perdu. Dans quelques notes que
M. de Clausel a crites pour ses enfants et qu'il a bien voulu me
permettre de parcourir, je trouve ce passage:

M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jrusalem au mois
de juillet 1806: pendant son absence j'allais tous les jours chez
Madame de Chateaubriand. Notre voyageur me fit l'amiti de m'crire
une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez
dans le tiroir de notre bibliothque,  Coussergues. Pendant l'hiver
de 1806  1807, nous savions que M. de Chateaubriand tait en mer
pour revenir en Europe; un jour, j'tais  me promener dans le jardin
des Tuileries avec M. de Fontanes par un vent d'ouest affreux; nous
tions  l'abri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fontanes me
dit:--Peut-tre, dans ce moment-ci, un coup de cette horrible tempte
va le faire naufrager. Nous avons su depuis que ce pressentiment
faillit se raliser. Je note ceci pour exprimer la vive amiti,
l'intrt pour la gloire littraire de M. de Chateaubriand, qui
devait s'accrotre par ce voyage; les nobles, les profonds et rares
sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai
reu aussi de grands services, et dont je vous recommande de vous
souvenir devant Dieu.

Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les
personnes qui me sont chres, avec quel plaisir j'emmnerais avec moi
tous mes amis!

Plein d'esprance, je rapportai sous mon toit ma poigne de glanes;
mon repos ne fut pas de longue dure.

Par une suite d'arrangements, j'tais devenu seul propritaire du
_Mercure_[2]. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de
juin 1807, son voyage en Espagne; au mois de juillet, je fis dans le
_Mercure_ l'article dont j'ai cit des passages en parlant de la mort
du duc d'Enghien: _Lorsque dans le silence de l'abjection_, etc. Les
prosprits de Bonaparte, loin de me soumettre, m'avaient rvolt;
j'avais pris une nergie nouvelle dans mes sentiments et dans les
temptes. Je ne portais pas en vain un visage brl par le soleil,
et je ne m'tais pas livr au courroux du ciel pour trembler avec un
front noirci devant la colre d'un homme. Si Napolon en avait fini
avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant
au milieu de ses prosprits et de ses merveilles, remua la France:
on en rpandit d'innombrables copies  la main; plusieurs abonns du
_Mercure_ dtachrent l'article et le firent relier  part; on le
lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut
avoir vcu  cette poque pour se faire une ide de l'effet produit
par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles
sentiments refouls au fond des coeurs se rveillrent. Napolon
s'emporta: on s'irrite moins en raison de l'offense reue qu'en
raison de l'ide que l'on s'est forme de soi. Comment! mpriser
jusqu' sa gloire; braver une seconde fois celui aux pieds duquel
l'univers tait prostern! Chateaubriand croit-il que je suis un
imbcile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer sur les
marches des Tuileries. Il donna l'ordre de supprimer le _Mercure_ et
de m'arrter. Ma proprit prit; ma personne chappa par miracle:
Bonaparte eut  s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai
sous le poids de la menace[3].

[Note 2: Chateaubriand l'avait achet de M. de Fontanes pour une
somme de 20,000 francs (Prface des _Mlanges littraires_, tome XVI
des _Oeuvres compltes_).]

[Note 3: Voir l'_Appendice_ n I; _L'Article du Mercure_.]

C'tait une dplorable position que la mienne; quand je croyais
devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais
charg de ma responsabilit personnelle et des chagrins que je
causais  ma femme. Son courage tait grand, mais elle n'en souffrait
pas moins, et ces orages, appels successivement sur ma tte,
troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la
Rvolution; il tait naturel qu'elle dsirt un peu de repos.
D'autant plus que madame de Chateaubriand admirait Bonaparte sans
restriction; elle ne se faisait aucune illusion sur la lgitimit:
elle me prdisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des
Bourbons.

Le premier livre de ces _Mmoires_ est dat de _la Valle-aux-Loups_,
le 4 octobre 1811: l se trouve la description de la petite retraite
que j'achetai pour me cacher  cette poque[4]. Quittant notre
appartement chez madame de Coislin, nous allmes d'abord demeurer
rue des Saints-Pres, htel de Lavalette, qui tirait son nom de la
matresse et du matre de l'htel.

[Note 4: L'acquisition de la _Valle-aux-Loups_ est du mois d'aot
1807. Joubert crivait  Chnedoll le 1er septembre: Chateaubriand
viendra tard  Villeneuve, car il a achet au del de Sceaux un
enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va tre
occup  rendre la maison logeable, ce qui lui cotera un mois de
temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de
cette acquisition, contrat en main, monte dj  plus de 30,000
francs. Prparez-vous  passer quelques jours d'hiver dans cette
solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie. On l'appelle
dans le pays: _Maison de la Valle-aux-Loups_. J'ai vu cette
_Valle-aux-Loups_: cela forme un creux de taillis assez breton et
mme assez prigourdin. Un pote normand pourra aussi s'y plaire. Le
nouveau possesseur en parat enchant, et, au fond, il n'y a point
de retraite au monde o l'on puisse mieux pratiquer le prcepte de
Pythagore: _Quand il tonne, adorez l'cho_.]

M. de Lavalette, trapu, vtu d'un habit prune de Monsieur, et
marchant avec une canne  pomme d'or, devint mon homme d'affaires, si
j'ai jamais eu des affaires. Il avait t officier du gobelet chez le
roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait[5].

[Note 5: En attendant d'aller prendre possession de la
_Valle-aux-Loups_, nous prmes un appartement dans un htel garni,
rue des Saints-Pres. Cet htel, o depuis longtemps nous avions
coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, tait tenu
par un ancien officier du Gobelet de Louis XVI, coiff  l'oiseau
royal, et royaliste enrag. _Sa chre femme_ tait une demoiselle
de trs bonne maison, veuve d'un marquis de Bville pour lequel
elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait en rien  la
tendresse qu'elle portait  son nouvel poux. Elle tait sourde au
point de ne rien entendre avec un cornet long d'une demi-aune et
qui ne quittait jamais son oreille. M. de La Valette--c'est ainsi
qu'il s'appelait--tait le meilleur homme du monde; il se serait mis
au feu pour nous et mme nous aurait donn sa bourse, si ce n'est
qu'il prenait souvent la ntre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu
ait son me! ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en
communaut de biens avec lui. Il tait d'une obligeance extrme, et,
pour tre plus tt prt  se mettre en course pour rendre un service,
il ne quittait jamais sa canne  pomme d'or. _Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand.]

Vers la fin de novembre, voyant que les rparations de ma chaumire
n'avanaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous
arrivmes le soir  la valle. Nous ne suivmes pas la route
ordinaire, nous entrmes par la grille au bas du jardin. La terre des
alles, dtrempe par la pluie, empchait les chevaux d'avancer; la
voiture versa. Le buste en pltre d'Homre, plac auprs de madame
de Chateaubriand, sauta par la portire et se cassa le cou: mauvais
augure pour _les Martyrs_, dont je m'occupais alors.

La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient,
tait chauffe avec des copeaux et claire par des bouts de
chandelle; elle ressemblait  un ermitage illumin la nuit par
des plerins, dans les bois. Charms de trouver deux chambres
passablement arranges et dans l'une desquelles on avait prpar le
couvert, nous nous mmes  table. Le lendemain, rveill au bruit
des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec
moins de souci que le matre des Tuileries.

J'tais dans des enchantements sans fin; sans tre madame de Svign,
j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la
boue, passer et repasser dans les mmes alles, voir et revoir tous
les petits coins, me cacher partout o il y avait une broussaille,
me reprsentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors
l'avenir ne manquait point. En cherchant  rouvrir aujourd'hui par ma
mmoire l'horizon qui s'est ferm, je ne retrouve plus le mme, mais
j'en rencontre d'autres. Je m'gare dans mes penses vanouies; les
illusions sur lesquelles je tombe sont peut-tre aussi belles que les
premires; seulement elles ne sont plus si jeunes; ce que je voyais
dans la splendeur du midi, je l'aperois  la lueur du couchant.--Si
je pouvais nanmoins cesser d'tre harcel par des songes! Bayard
somm de rendre une place, rpondit: Attendez que j'aie fait un pont
de corps morts, pour pouvoir passer avec ma garnison. Je crains
qu'il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimres.

Mes arbres, tant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des
vents de l'automne; mais, au printemps, les brises qui haleinaient
les fleurs des prs voisins en gardaient le souffle, qu'elles
reversaient sur ma valle.

Je fis quelques additions  la chaumire; j'embellis sa muraille de
briques d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et
deux cariatides de femmes de marbre blanc: je me souvenais d'avoir
pass  Athnes. Mon projet tait d'ajouter une tour au bout de mon
pavillon; en attendant, je simulai des crneaux sur le mur qui me
sparait du chemin: je prcdais ainsi la manie du moyen ge qui nous
hbte  prsent. La Valle-aux-Loups, de toutes les choses qui me
sont chappes, est la seule que je regrette; il est crit que rien
ne me restera. Aprs ma Valle perdue, j'avais plant l'_Infirmerie
de Marie-Thrse_[6], et je viens pareillement de la quitter. Je
dfie le sort de m'attacher  prsent au moindre morceau de terre; je
n'aurai dornavant pour jardin que ces avenues honores de si beaux
noms autour des Invalides, et o je me promne avec mes confrres
manchots ou boiteux. Non loin de ces alles, s'lve le cyprs de
madame de Beaumont; dans ces espaces dserts, la grande et lgre
duchesse de Chtillon s'est jadis appuye sur mon bras. Je ne donne
plus le bras qu'au temps: il est bien lourd!

[Note 6: L'_Infirmerie de Marie-Thrse_, situe rue d'Enfer, au
numro 86 (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau n 92), avait t
fonde par M. et Mme de Chateaubriand, qui y consacrrent des sommes
considrables. Mme de Chateaubriand a t enterre sous l'autel de la
chapelle. Derrire l'autel, sur une tablette de marbre noir, on lit
cette inscription:

_Distingue par l'exercice des bonnes oeuvres qu'inspire la religion,
elle a voulu faire bnir sa mmoire par la pieuse fondation de
l'Infirmerie de Marie-Thrse, faite de concert avec son poux._]

Je travaillais avec dlices  mes _Mmoires_, et _les Martyrs_
avanaient; j'en avais dj lu quelques livres  M. de Fontanes.
Je m'tais tabli au milieu de mes souvenirs comme dans une grande
bibliothque: je consultais celui-ci et puis celui-l, ensuite
je fermais le registre en soupirant, car je m'apercevais que la
lumire, en y pntrant, en dtruisait le mystre. clairez les
jours de la vie, ils ne seront plus ce qu'ils sont.

[Illustration: St. Louis.]

Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus oblig de
revenir  Paris. Les mdecins rendirent la maladie dangereuse[7].
Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit
l'pigramme: grce  nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui
abondance.

[Note 7: Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se
mettait  travailler  ses _Martyrs_ et  son _Itinraire_, et
nous passions ainsi trs heureusement notre vie, quand, au mois
d'avril 1808, M. de Chateaubriand fut atteint d'une fivre lente,
avant-coureur d'une grave maladie qu'il fit pendant l't 1808.
Vers le mois de juillet (ou juin) il tomba tout  fait malade. Nous
revnmes loger  l'htel de Rivoli. Cette maladie fut longue et
extrmement douloureuse. _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

C'est peut-tre le seul moment o, prs de mourir, j'aie eu envie de
vivre. Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait
souvent, je disais  madame de Chateaubriand: Soyez tranquille;
je vais revenir. Je perdais connaissance, mais avec une grande
impatience intrieure, car je tenais, Dieu sait  quoi. J'avais aussi
la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore tre
mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que
j'avais prouves dans ma course au Levant.

Girodet[8] avait mis la dernire main  mon portrait. Il le fit noir
comme j'tais alors; mais il le remplit de son gnie. M. Denon[9]
reut le chef-d'oeuvre pour le Salon[10]; en noble courtisan, il
le mit prudemment  l'cart. Quand Bonaparte passa sa revue de la
galerie aprs avoir regard les tableaux, il dit: O est le portrait
de Chateaubriand? Il savait qu'il devait y tre: on fut oblig
de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffe
gnreuse tait exhale, dit, en regardant le portrait: Il a l'air
d'un conspirateur qui descend par la chemine.

[Note 8: Anne-Louis _Girodet_ (1767-1824), le peintre d'_Endymion_,
de la _Scne du dluge_, etc. Il avait expos dans un prcdent Salon
les _Funrailles d'Atala_. Chateaubriand lui paya sa dette au premier
chant des _Martyrs_, o, aprs avoir dcrit le sommeil d'Eudore,
il ajoute: Tel, un successeur d'Apelles a reprsent le sommeil
d'Endymion. Et, dans une note de son pome: Il tait bien juste,
dit-il, que je rendisse ce faible hommage  l'auteur de l'admirable
tableau d'Atala au tombeau. Malheureusement je n'ai pas l'art de M.
Girodet, et tandis qu'il embellit mes peintures, j'ai bien peur de
gter les siennes.]

[Note 9: Dominique _Vivant_, baron Denon (1745-1825). Il tait, sous
l'Empire, directeur gnral des Muses.]

[Note 10: Le portrait de Chateaubriand fut expos au Salon de 1808.]

tant un jour retourn seul  la valle, Benjamin, le jardinier[11],
m'avertit qu'un gros monsieur tranger m'tait venu demander; que,
ne m'ayant point trouv, il avait dclar vouloir m'attendre; qu'il
s'tait fait faire une omelette, et qu'ensuite il s'tait jet sur
mon lit. Je monte, j'entre dans ma chambre, j'aperois quelque chose
d'norme endormi; secouant cette masse, je m'crie: Eh! eh! qui
est l? La masse tressaillit et s'assit sur son sant. Elle avait
la tte couverte d'un bonnet  poil, elle portait une casaque et un
pantalon de laine mouchete qui tenaient ensemble, son visage tait
barbouill de tabac et sa langue tire. C'tait mon cousin Moreau!
Je ne l'avais pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait
de Russie et voulait entrer dans la rgie. Mon ancien _cicrone_
 Paris est all mourir  Nantes. Ainsi a disparu un des premiers
personnages de ces _Mmoires_. J'espre qu'tendu sur une couche
d'asphodle, il parle encore de mes vers  madame de Chastenay, si
cette ombre agrable est descendue aux Champs-lyses.

[Note 11: Matre Benjamin, le plus fripon des jardiniers...
_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

       *       *       *       *       *

Au printemps de 1809 parurent _les Martyrs_[12]. Le travail tait de
conscience: j'avais consult des critiques de got et de savoir, MM.
de Fontanes, Bertin, Boissonade[13], Malte-Brun[14] et je m'tais
soumis  leurs raisons. Cent et cent fois j'avais fait, dfait et
refait la mme page. De tous mes crits, c'est celui o la langue est
la plus correcte.

[Note 12:  la fin de l't de 1808, M. de Chateaubriand ayant
achev ses _Martyrs_, voulut, pour en surveiller l'impression, passer
l'hiver  Paris; nous loumes un appartement rue Saint-Honor,
au coin de la rue Saint-Florentin. _Souvenirs de Mme de
Chateaubriand_.--Les _Martyrs_ parurent au mois de mars 1809.]

[Note 13: Jean-Franois _Boissonade_ (1774-1857). Attach au _Journal
des Dbats_ depuis 1802, il y donna rgulirement jusqu'en 1813 des
articles bibliographiques qui ont t recueillis par M. Colincamp,
sous le titre de: _Critique littraire sous le premier Empire_ (1863,
2 vol. in-8).]

[Note 14: Malte-Conrad _Brun_, dit _Malte-Brun_, n  Thisted
(Jutland) le 12 aot 1775, mort  Paris le 14 dcembre 1826. Il
crivait, comme Boissonade, dans le _Journal des Dbats_.]

Je ne m'tais pas tromp sur le plan; aujourd'hui que mes ides
sont devenues vulgaires, personne ne nie que les combats de deux
religions, l'une finissant, l'autre commenant, n'offrent aux
Muses un des sujets les plus riches, les plus fconds et les plus
dramatiques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des esprances
par trop folles; mais j'oubliais la russite de mon premier ouvrage:
dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succs rapprochs; l'un
dtruit l'autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de
garde d'en montrer en vers; si vous tes distingu dans les lettres,
ne prtendez pas  la politique: tel est l'esprit franais et sa
misre. Les amours-propres alarms, les envies surprises par le dbut
heureux d'un auteur, se coalisent et guettent la seconde publication
du pote, pour prendre une clatante vengeance:

  Tous, la main dans _l'encre_, jurent de se venger.

Je devais payer la sotte admiration que j'avais pipe lors de
l'apparition du _Gnie du christianisme_; force m'tait de rendre
ce que j'avais vol. Hlas! point ne se fallait donner tant de
peine pour me ravir ce que je croyais moi-mme ne pas mriter! Si
j'avais dlivr la Rome chrtienne, je ne demandais qu'une couronne
obsidionale, une tresse d'herbe cueillie dans la ville ternelle.

L'excuteur de la justice des vanits fut M. Hoffman[15],  qui
Dieu fasse paix! Le _Journal des Dbats_ n'tait plus libre; ses
propritaires n'y avaient plus de pouvoir, et la censure y consigna
ma condamnation. M. Hoffman fit pourtant grce  la bataille des
Francs et  quelques autres morceaux de l'ouvrage; mais si Cymodoce
lui parut gentille, il tait trop excellent catholique pour ne pas
s'indigner du rapprochement profane des vrits du christianisme et
des fables de la mythologie. Vellda ne me sauvait pas. On m'imputa 
crime d'avoir transform la druidesse germaine de Tacite en gauloise,
comme si j'avais voulu emprunter autre chose qu'un nom harmonieux! et
ne voil-t-il pas que les chrtiens de France,  qui j'avais rendu de
si grands services en relevant leurs autels, s'avisrent btement de
se scandaliser sur la parole vanglique de M. Hoffman! Ce titre des
_Martyrs_ les avait tromps; ils s'attendaient  lire un martyrologe,
et le tigre, qui ne dchirait qu'une fille d'Homre, leur parut un
sacrilge.

[Note 15: Franois Benot _Hoffman_ (1760-1828).--Il avait
dbut dans le _Journal des Dbats_, en 1807, par des _Lettres
champenoises_, o un soi-disant provincial, membre de l'Acadmie de
Chlons, rend compte  un cousin de tout ce qu'il voit de curieux
 Paris. Elles obtinrent un trs vif succs. Ses articles sur les
_Martyrs_ parurent dans les _Dbats_. Ils ont t recueillis au tome
IX des _Oeuvres compltes_ d'Hoffman, p. 125 et suiv.]

Le martyre rel du pape Pie VII, que Bonaparte avait amen prisonnier
 Paris, ne les scandalisait pas, mais ils taient tout mus de mes
fictions, peu chrtiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l'vque de
Chartres[16] qui se chargea de faire justice des horribles impits
de l'auteur du _Gnie du christianisme_. Hlas! il doit s'apercevoir
qu'aujourd'hui son zle est appel  bien d'autres combats.

[Note 16: L'abb Clausel de Montals qui devait devenir, sous la
Restauration, vque de Chartres. Mme de Chateaubriand qui tait
beaucoup moins bonne que son mari, a fait durement expier au pauvre
abb sa critique des _Martyrs_. Nous vmes, crit-elle dans ses
_Souvenirs_, des gens se disant royalistes, des prtres mmes, sous
prtexte que les _Martyrs_ n'taient pas tout  fait exempts des
censures ecclsiastiques, se mettre  en dire pis que pendre. C'tait
une manire un peu hypocrite de faire sa cour ... Ce fut ensuite,
je le dis  regret, M. l'abb H. de Clausel, aujourd'hui vque de
Chartres et frre de notre meilleur ami: il tait alors grand vicaire
d'Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la
croix d'honneur: il reut effectivement quelque temps aprs cette
insigne faveur.--Voir, au tome II, l'Appendice sur _les Quatre
Clausel_.]

M. l'vque de Chartres est le frre de mon excellent ami, M. de
Clausel, trs grand chrtien, qui ne s'est pas laiss emporter par
une vertu aussi sublime que le critique, son frre.

Je pensai devoir rpondre  la censure, comme je l'avais fait 
l'gard du _Gnie du christianisme_. Montesquieu, par sa dfense
de _l'Esprit des lois_, m'encourageait. J'eus tort. Les auteurs
attaqus diraient les meilleures choses du monde, qu'ils n'excitent
que le sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la foule.
Ils se placent sur un mauvais terrain: la position dfensive est
antipathique au caractre franais. Quand, pour rpondre  des
objections, je montrais qu'en stigmatisant tel passage, on avait
attaqu quelque beau reste de l'antique; battu sur le fait, on
se tirait d'affaire en disant alors que _les Martyrs_ n'taient
qu'un _pastiche_. Si je justifiais la prsence simultane des deux
religions par l'autorit mme des Pres de l'glise, on rpliquait
qu' l'poque o je plaais l'action des _Martyrs_, le paganisme
n'existait plus chez les grands esprits.

Je crus de bonne fois l'ouvrage tomb; la violence de l'attaque avait
branl ma conviction d'auteur. Quelques amis me consolaient; ils
soutenaient que la proscription n'tait pas justifie, que le public,
tt ou tard, porterait un autre arrt; M. de Fontanes surtout tait
ferme: je n'tais pas Racine, mais il pouvait tre Boileau, et il ne
cessait de me dire: Ils y reviendront. Sa persuasion  cet gard
tait si profonde, qu'elle lui inspira des stances charmantes:

  Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,

sans crainte de compromettre son got et l'autorit de son jugement.

En effet, _les Martyrs_ se sont relevs; ils ont obtenu l'honneur de
quatre ditions conscutives; ils ont mme joui auprs des gens de
lettres d'une faveur particulire: on m'a su gr d'un ouvrage qui
tmoigne d'tudes srieuses, de quelque travail de style, d'un grand
respect pour la langue et le got.

La critique du fond a t promptement abandonne. Dire que j'avais
ml le profane au sacr, parce que j'avais peint deux cultes qui
existaient ensemble, et dont chacun avait ses croyances, ses autels,
ses prtres, ses crmonies, c'tait dire que j'aurais d renoncer 
l'histoire. Pour qui mouraient les martyrs? Pour Jsus-Christ.  qui
les immolait-on? Aux dieux de l'empire. Il y avait donc deux cultes.

La question philosophique, savoir si, sous Diocltien, les Romains et
les Grecs croyaient aux dieux d'Homre, et si le culte public avait
subi des altrations, cette question, comme _pote_, ne me regardait
pas; comme _historien_, j'aurais eu beaucoup de choses  dire[17].

[Note 17: Voir l'_Appendice_, n II: _Les Martyrs et M. Guizot_.]

Il ne s'agit plus de tout cela. _Les Martyrs_ sont rests, contre ma
premire attente, et je n'ai eu qu' m'occuper du soin d'en revoir le
texte.

Le dfaut des _Martyrs_ tient au merveilleux _direct_ que, dans
le reste de mes prjugs classiques, j'avais mal  propos employ.
Effray de mes innovations, il m'avait paru impossible de me
passer d'un _enfer_ et d'un _ciel_. Les bons et les mauvais anges
suffisaient cependant  la conduite de l'action, sans la livrer  des
machines uses. Si la bataille des Francs, si Vellda, si Jrme,
Augustin, Eudore, Cymodoce; si la description de Naples et de la
Grce n'obtiennent pas grce pour _les Martyrs_, ce ne sont pas
l'enfer et le ciel qui les sauveront. Un des endroits qui plaisaient
le plus  M. de Fontanes tait celui-ci:

Cymodoce s'assit devant la fentre de la prison, et, reposant sur
sa main sa tte embellie du voile des martyrs, elle soupira ces
paroles harmonieuses:

Lgers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante;
esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des
vents, courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de
mon poux et de mon pre, aux rives fortunes du Pamisus.

Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grce,
volez au sommet de l'Ithome, et dites que la fille d'Homre va revoir
les lauriers de la Messnie!

Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumire du jour si chre
aux mortels, les prairies mailles de fleurs qu'une eau pure arrose,
que la pudeur embellit de son souffle[18]!

[Note 18: _Les Martyrs_, livre XXIII.]

Le _Gnie du christianisme_ restera mon grand ouvrage, parce qu'il
a produit ou dtermin une rvolution, et commenc la nouvelle re
du sicle littraire. Il n'en est pas de mme des _Martyrs_; ils
venaient aprs la rvolution opre, ils n'taient qu'une preuve
surabondante de mes doctrines; mon style n'tait plus une nouveaut,
et mme, except dans l'pisode de Vellda et dans la peinture
des moeurs des Francs, mon pome se ressent des lieux qu'il a
_frquents_: le classique y domine le romantique.

Enfin, les circonstances qui contriburent au succs du _Gnie
du christianisme_ n'existaient plus; le gouvernement, loin de
m'tre favorable, m'tait contraire. _Les Martyrs_ me valurent
un redoublement de perscution: les allusions frquentes dans le
portrait de Galrius et dans la peinture de la cour de Diocltien ne
pouvaient chapper  la police impriale; d'autant que le traducteur
anglais, qui n'avait pas de mnagements  garder, et  qui il tait
fort gal de me compromettre, avait fait, dans sa prface, remarquer
les allusions.

La publication des _Martyrs_ concida avec un accident funeste. Il
ne dsarma pas les aristarques, grce  l'ardeur dont nous sommes
chauffs  l'endroit du pouvoir; ils sentaient qu'une critique
littraire qui tendait  diminuer l'intrt attach  mon nom
pouvait tre agrable  Bonaparte. Celui-ci, comme les banquiers
millionnaires qui donnent de larges festins et font payer les ports
de lettres, ne ngligeait pas les petits profits.

       *       *       *       *       *

Armand de Chateaubriand, que vous avez vu compagnon de mon enfance,
que vous avez retrouv  l'arme des princes avec la sourde et
muette Libba, tait rest en Angleterre. Mari  Jersey[19], il
tait charg de la correspondance des princes. Parti le 25 septembre
1808, il fut jet sur les gisements de Bretagne, le mme jour, 
onze heures du soir, prs de Saint-Cast. L'quipage du bateau tait
compos de onze hommes; deux seuls taient Franais, Roussel et
Quintal.

[Note 19: Il avait pous, en 1795,  Jersey, o elle mourut en 1857,
(Jeanne _Le Brun d'Anneville; Armorial of Jersey_, I. 51).]

Armand se rendit chez M. Delaunay-Bois-Lucas, pre, demeurant au
village de Saint-Cast, o jadis les Anglais avaient t forcs de se
rembarquer: son hte lui conseilla de repartir; mais le bateau avait
dj repris la route de Jersey. Armand, s'tant entendu avec le fils
de M. Bois-Lucas, lui remit les paquets dont il tait charg de la
part de M. Henry-Larivire[20], agent des princes.

Je me rendis le 29 septembre  la cte, dit-il dans un de ses
interrogatoires, o je restai deux nuits sans voir mon bateau. La
lune tant trs forte, je me retirai, et je revins le 14 ou le 15 du
mois. Je restai jusqu'au 24 dudit. Je passai toutes les nuits dans
les rochers, mais inutilement; mon bateau ne vint pas, et, le jour,
je me rendais au Bois-Lucas. Le mme bateau et le mme quipage,
dont Roussel et Quintal faisaient partie, devaient me reprendre. 
l'gard des prcautions prises avec Bois-Lucas pre, il n'y en avait
pas d'autres que celles que je vous ai dj dtailles.

[Note 20: Pierre-Franois-Joachim _Henry-Larivire_ (1761-1838),
ancien dput  l'Assemble lgislative de 1791,  la Convention
et au Conseil des Cinq-Cents, o il avait t envoy par 63
dpartements. Proscrit aprs le 18 fructidor (septembre 1797), il ne
cessa, depuis cette poque jusqu' la Restauration, de travailler au
rtablissement de la monarchie. Louis XVIII le nomma avocat gnral,
puis conseiller  la Cour de cassation. Aprs la rvolution de
juillet, il refusa de prter serment au nouveau roi.]

L'intrpide Armand, abord  quelques pas de son champ paternel,
comme  la cte inhospitalire de la Tauride, cherchait en vain des
yeux sur les flots,  la clart de la lune, la barque qui l'aurait
pu sauver. Autrefois, ayant dj quitt Combourg, prt  passer aux
Grandes-Indes, j'avais promen ma vue attriste sur ces flots. Des
rochers de Saint-Cast o se couchait Armand, du cap de la Varde o
j'tais assis, quelques lieues de la mer, parcourues par nos regards
opposs, ont t tmoins des ennuis et ont spar les destines de
deux hommes unis par le nom et le sang. C'est aussi au milieu des
mmes vagues que je rencontrai Gesril pour la dernire fois. Il
m'arrive assez souvent, dans mes rves, d'apercevoir Gesril et Armand
laver la blessure de leurs fronts dans l'abme, en mme temps que
s'pand, rougie jusqu' mes pieds, l'onde avec laquelle nous avions
accoutum de nous jouer dans notre enfance[21].

[Note 21: Les originaux du procs d'Armand m'ont t remis par une
main ignore et gnreuse.--CH.]

Armand parvint  s'embarquer sur un bateau achet  Saint-Malo; mais,
repouss par le nord-ouest, il fut encore oblig de caler. Enfin,
le 6 janvier, aid d'un matelot appel Jean Brien, il mit  la mer
un petit canot chou, et s'empara d'un autre canot  flot. Il rend
compte ainsi de sa navigation, qui tient de mon toile et de mes
aventures, dans son interrogatoire du 18 mars:

Depuis les neuf heures du soir, que nous partmes, jusque vers les
deux heures aprs minuit, le temps nous fut favorable. Jugeant alors
que nous n'tions pas loigns des rochers appels les _Mainquiers_,
nous mmes  l'ancre dans le dessein d'attendre le jour; mais le
vent ayant frachi et craignant qu'il n'augmentt davantage, nous
continumes notre route. Peu de moments aprs, la mer devint trs
grosse, et notre compas ayant t bris par une vague, nous restmes
dans l'incertitude de la route que nous faisions. La premire terre
dont nous emes connaissance le 7 (il pouvait tre alors midi) fut la
cte de Normandie, ce qui nous obligea  mettre  l'autre bord, et
de nouveau nous revnmes mettre  l'ancre prs des rochers appels
_creho_, situs entre la cte de Normandie et Jersey. Les vents
contraires et forts nous obligrent  rester dans cette situation
tout le reste du jour et la journe du 8. Le 9 au matin, ds qu'il
fit jour, je dis  Depagne qu'il me paraissait que le vent avait
diminu, vu que notre bateau ne travaillait pas beaucoup, et de
regarder d'o venait le vent. Il me dit qu'il ne voyait plus les
rochers prs desquels nous avions mis l'ancre. Je jugeai alors que
nous allions en drive et que nous avions perdu notre ancre. La
violence de la tempte ne nous laissait d'autre ressource que de nous
jeter  la cte. Comme nous ne voyions point la terre, j'ignorais
 quelle distance nous pouvions en tre. Ce fut  ce moment que je
jetai  la mer mes papiers, auxquels j'avais pris la prcaution
d'attacher une pierre. Nous fmes alors vent en arrire et fmes
cte, vers les neuf heures du matin,  Bretteville-sur-Ay, en
Normandie.

Nous fmes accueillis  la cte par les douaniers, qui me retirrent
de mon bateau presque mort, ayant les pieds et les jambes gels.
On nous dposa l'un et l'autre chez le lieutenant de la brigade
de Bretteville. Deux jours aprs, Depagne fut conduit dans les
prisons de Coutances, et, depuis cette poque, je ne l'ai pas revu.
Quelques jours aprs, je fus moi-mme transfr  la maison d'arrt
de cette ville; le lendemain je fus conduit par le marchal des
logis  Saint-L, et je restai huit jours chez ce mme marchal des
logis. J'ai paru une fois devant M. le prfet du dpartement, et,
le 26 janvier, je partis avec le capitaine et le marchal des logis
de gendarmerie, pour tre amen  Paris, o j'arrivai le 28. On
me conduisit au bureau de M. Desmarest, au ministre de la police
gnrale, et de l  la prison de la Grande-Force.

Armand eut contre lui les vents, les flots et la police impriale;
Bonaparte tait de connivence avec les orages. Les dieux faisaient
une bien grande dpense de courroux contre une existence chtive.

Le paquet jet  la mer fut rejet par elle sur la grve de
Notre-Dame-d'Alloue, prs Valognes. Les papiers renferms dans ce
paquet servirent de pices de conviction; il y en avait trente-deux.
Quintal, revenu avec son bateau aux plages de la Bretagne pour
prendre Armand, avait aussi, par une fatalit obstine, fait naufrage
dans les eaux de Normandie, quelques jours avant mon cousin.
L'quipage du bateau de Quintal avait parl; le prfet de Saint-L
avait su que M. de Chateaubriand tait le chef des entreprises des
princes. Lorsqu'il apprit qu'une chaloupe monte seulement de deux
hommes tait atterrie, il ne douta point qu'Armand ne ft un des deux
naufrags, car tous les pcheurs parlaient de lui comme de l'homme le
plus intrpide  la mer qu'on et jamais vu.

Le 20 janvier 1809, le prfet de la Manche rendit compte  la police
gnrale de l'arrestation d'Armand. Sa lettre commence ainsi:

Mes conjectures sont compltement vrifies: Chateaubriand est
arrt; c'est lui qui a abord sur la cte de Bretteville et qui
avait pris le nom de _John Fall_.

Inquiet de ce que, malgr des ordres trs prcis que j'avais donns,
John Fall n'arrivait point  Saint-L, je chargeai le marchal des
logis de gendarmerie Mauduit, homme sr et plein d'activit, d'aller
chercher ce John Fall partout o il serait, et de l'amener devant
moi, dans quelque tat qu'il ft. Il le trouva  Coutances, au moment
o l'on se disposait  le transfrer  l'hpital, pour lui traiter
les jambes, qui ont t geles.

Fall a paru aujourd'hui devant moi. J'avais fait mettre Lelivre
dans un appartement spar, d'o il pouvait voir arriver John Fall
sans tre aperu. Lorsque Lelivre l'a vu monter les degrs d'un
perron plac prs de cet appartement, il s'est cri, en frappant des
mains et en changeant de couleur:--C'est Chateaubriand! Comment donc
l'a-t-on pris?

Lelivre n'tait prvenu de rien. Cette exclamation lui a t
arrache par la surprise. Il m'a pri ensuite de ne pas dire qu'il
avait nomm Chateaubriand, parce qu'il serait perdu.

J'ai laiss ignorer  John Fall que je susse qui il tait.

Armand, transport  Paris, dpos  la Force, subit un
interrogatoire secret  la maison d'arrt militaire de l'Abbaye.
Bertrand, capitaine  la premire demi-brigade de vtrans, avait
t nomm, par le gnral Hulin devenu commandant d'armes de Paris,
juge-rapporteur de la commission militaire charge, par dcret du 25
fvrier, de connatre l'affaire d'Armand.

Les personnes compromises taient: M. de Goyon[22], envoy  Brest
par Armand, et M. de Bois-Lucas fils, charg de remettre des lettres
de Henry-Larivire  MM. Laya et Sicard[23],  Paris.

[Note 22: M. de Goyon-Vaurouault.]

[Note 23: Laya, l'auteur de l'_Ami des lois_, et l'abb Sicard,
l'aptre des sourds-muets. Henry-Larivire tait homme d'esprit et
ses lettres taient pleines de railleries piquantes  l'adresse du
gouvernement imprial. Sicard et Laya se tirrent tous les deux 
assez bon compte de cette prilleuse affaire.]

Dans une lettre du 13 mars, crite  Fouch, Armand lui disait: Que
l'empereur daigne rendre  la libert des hommes qui languissent
dans les prisons pour m'avoir tmoign trop d'intrt.  tout
vnement, que la libert leur soit galement rendue. Je recommande
ma malheureuse famille  la gnrosit de l'empereur.

Ces mprises d'un homme  entrailles humaines qui s'adresse  une
hyne font mal. Bonaparte aussi n'tait pas le lion de Florence; il
ne se dessaisissait pas de l'enfant aux larmes de la mre. J'avais
crit pour demander une audience  Fouch; il me l'accorda, et
m'assura, avec l'aplomb de la lgret rvolutionnaire, qu'il avait
vu Armand, que je pouvais tre tranquille; qu'Armand lui avait dit
qu'il mourrait bien, et qu'en effet il avait l'air trs rsolu. Si
j'avais propos  Fouch de mourir, eut-il conserv  l'gard de
lui-mme ce ton dlibr et cette superbe insouciance?

Je m'adressai  madame de Rmusat, je la priai de remettre 
l'impratrice une lettre de demande de justice ou de grce 
l'empereur. Madame la duchesse de Saint-Leu m'a racont, 
Arenenberg, le sort de ma lettre: Josphine la donna  l'empereur; il
parut hsiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots qui le
blessrent, il la jeta au feu avec impatience. J'avais oubli qu'il
ne faut tre fier que pour soi.

M. de Goyon, condamn avec Armand, subit sa sentence. On avait
pourtant intress en sa faveur madame la baronne-duchesse de
Montmorency, fille de madame de Matignon, dont les Goyon taient
allis. Une Montmorency domestique aurait d tout obtenir, s'il
suffisait de prostituer un nom pour apporter  un pouvoir nouveau une
vieille monarchie. Madame de Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva
le jeune Bois-Lucas. Tout se mla de ce malheur qui ne frappait que
des personnages inconnus; on et dit qu'il s'agissait de la chute
d'un monde: temptes sur les flots, embches sur la terre, Bonaparte,
la mer, les meurtriers de Louis XVI, et peut-tre quelque _passion_,
me mystrieuse des catastrophes du monde. On ne s'est pas mme
aperu de toutes ces choses; tout cela n'a frapp que moi et n'a vcu
que dans ma mmoire. Qu'importaient  Napolon des insectes crass
par sa main sur sa couronne?

Le jour de l'excution[24], je voulus accompagner mon camarade sur
son dernier de champ de bataille; je ne trouvai point de voiture,
je courus  pied  la plaine de Grenelle. J'arrivai, tout en sueur,
une seconde trop tard: Armand tait fusill contre le mur d'enceinte
de Paris. Sa tte tait brise; un chien de boucher lchait son
sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisit le corps
d'Armand et de ses deux compagnons, plbien et noble, Quintal et
Goyon, au cimetire de Vaugirard o j'avais enterr M. de La Harpe.
Je retrouvai mon cousin pour la dernire fois, sans pouvoir le
reconnatre: le plomb l'avait dfigur, il n'avait plus de visage;
je n'y pus remarquer le ravage des annes, ni mme y voir la mort
au travers d'un orbe informe et sanglant; il resta jeune dans mon
souvenir comme au temps du sige de Thionville. Il fut fusill le
vendredi saint: le crucifi m'apparat au bout de tous mes malheurs.
Lorsque je me promne sur le boulevard de la plaine de Grenelle,
je m'arrte  regarder l'empreinte du tir, encore marque sur la
muraille. Si les balles de Bonaparte n'avaient laiss d'autres
traces, on ne parlerait plus de lui[25].

[Note 24: Elle eut lieu le jour du vendredi saint, 31 mars 1809.]

[Note 25: Voir l'_Appendice_ n III: _Armand de Chateaubriand_.]

trange enchanement de destines! Le gnral Hulin, commandant
d'armes de Paris, nomma la commission qui fit sauter la cervelle
d'Armand; il avait t, jadis, nomm prsident de la commission qui
cassa la tte du duc d'Enghien. N'aurait-il pas d s'abstenir, aprs
sa premire infortune, de tout rapport avec un conseil de guerre? Et
moi, j'ai parl de la mort du fils du grand Cond sans rappeler au
gnral Hulin la part qu'il avait eue dans l'excution de l'obscur
soldat, mon parent. Pour juger les juges du tribunal de Vincennes,
j'avais sans doute,  mon tour, reu ma commission du ciel.

       *       *       *       *       *

L'anne 1811 fut une des plus remarquables de ma carrire
littraire[26].

[Note 26: Chateaubriand ne dit rien du temps qui s'coula d'avril
1809  janvier 1811. Ces vingt mois ne furent, en effet, marqus
pour lui par aucun vnement politique ou littraire. Mme de
Chateaubriand, de son ct, se borne ici  ces quelques lignes:
 la fin de mai (1809) nous retournmes  la campagne, o M. de
Chateaubriand s'occupa de son _Itinraire_. Dans le courant de l't,
nous fmes, comme de coutume, passer quelques jours  Mrville,
ensuite  Verneuil chez M. de Tocqueville, d'o nous allmes au Mnil
chez Mme de Rosambe. Cette vie de chteau tait fort agrable et
fort  la mode sous Bonaparte: une partie de la socit, celle qui
n'allait point  la nouvelle cour, passait neuf mois de l'anne  la
campagne.]

Je publiai l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_[27], je remplaai M.
de Chnier  l'Institut, et je commenai d'crire les _Mmoires_ que
j'achve aujourd'hui.

[Note 27: L'_Itinraire_ parut au mois de mars 1811.]

Le succs de l'_Itinraire_ fut aussi complet[28] que celui des
_Martyrs_ avait t disput. Il n'est si mince barbouilleur de papier
qui,  l'apparition de son _farrago_, ne reoive des lettres de
flicitations. Parmi les nouveaux compliments qui me furent adresss,
il ne m'est pas permis de faire disparatre la lettre d'un homme de
vertu et de mrite qui a donn deux ouvrages dont l'autorit est
reconnue, et qui ne laissent presque plus rien  dire sur Bossuet et
Fnelon. L'vque d'Alais, cardinal de Bausset[29], est l'historien
de ces grands prlats. Il outre infiniment la louange  mon gard,
c'est l'usage reu quand on crit  un auteur et cela ne compte pas;
mais le cardinal fait sentir du moins l'opinion gnrale du moment
sur l'_Itinraire_; il entrevoit, relativement  Carthage, les
objections dont mon sentiment gographique serait l'objet; toutefois,
ce sentiment a prvalu, et j'ai remis  leur place les ports de
Didon. On aimera  retrouver dans cette lettre l'locution d'une
socit choisie, ce style rendu grave et doux par la politesse, la
religion et les moeurs; excellence de ton dont nous sommes si loin
aujourd'hui.

[Note 28: Le succs fut attest, comme autrefois celui d'_Atala_,
par plusieurs parodies, dont la plus spirituelle avait pour titre:
_Itinraire de Pantin au Mont-Calvaire, en passant par la rue
Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques, le
faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-lyses, le bois de
Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc., ou Lettres indites de Chactas
 Atala; ouvrage crit en style brillant et traduit pour la premire
fois du breton sur la 9e dition par M. de Chteauterne_ (Ren
Perrin).--Paris, Dentu, in-8.--Une autre parodie, qui avait pour
auteur Cadet de Gassicourt, tait intitule: _Itinraire de Lutce au
Mont Valrien, en suivant le fleuve Squanien et en revenant par le
mont des Martyrs_. Cadet de Gassicourt avait dj publi, en 1807,
contre Chateaubriand, une brochure intitule: _Saint-Gran ou la
nouvelle langue franaise, anecdote rcente_.]

[Note 29: Louis-Franois de _Bausset_ (1748-1824). Il tait vque
d'Alais depuis 1784, lorsque ce sige piscopal fut supprim par
l'Assemble constituante. Oblig d'abandonner son diocse, il migra
en Suisse au commencement de 1791, mais ne tarda pas  rentrer en
France. Il fut incarcr pendant la Terreur et, aprs le 9 thermidor,
se retira  Villemoisson, prs de Longjumeau. Lors du Concordat, il
donna sa dmission  la demande du Pape et ne figura point parmi les
nouveaux vques, sa sant ne lui permettant pas d'accepter encore un
ministre actif. Nomm pair de France en 1815 et cardinal en 1817,
il fut, la mme anne, cr duc par Louis XVIII. Son _Histoire de
Fnelon_ avait paru en 1808; son _Histoire de Bossuet_ parut en
1814.]

  _ Villemoisson, par Longjumeau (Seine-et-Oise)._

                                                      Ce 25 mars 1811.

Vous avez d recevoir, monsieur, et vous avez reu le juste tribut
de la reconnaissance et de la satisfaction publique; mais je puis
vous assurer qu'il n'est aucun de vos lecteurs qui ait joui avec
un sentiment plus vrai de votre intressant ouvrage. Vous tes le
premier et le seul voyageur qui n'ait pas eu besoin du secours de
la gravure et du dessin pour mettre sous les yeux de ses lecteurs
les lieux et les monuments qui rappellent de beaux souvenirs et de
grandes images. Votre me a tout senti, votre imagination a tout
peint, et le lecteur sent avec votre me et voit avec vos yeux.

Je ne pourrais vous rendre que bien faiblement l'impression que
j'ai prouve ds les premires pages, en longeant avec vous les
ctes de l'le de Corcyre, et en voyant aborder tous ces hommes
_ternels_, que des destins contraires y ont successivement conduits.
Quelques lignes vous ont suffi pour graver  jamais les traces de
leurs pas; on les retrouvera toujours dans votre _Itinraire_, qui
les conservera plus fidlement que tant de marbres qui n'ont pas su
garder les grands noms qui leur ont t confis.

Je connais actuellement les monuments d'Athnes comme on aime 
les connatre. Je les avais dj vus dans de belles gravures, je
les avais admirs, mais je ne les avais pas sentis. On oublie trop
souvent que si les architectes ont besoin de la description exacte,
des mesures et des proportions, les hommes ont besoin de retrouver
l'me et le gnie qui ont conu les penses de ces grands monuments.

Vous avez rendu aux Pyramides cette noble et profonde intention, que
de frivoles dclamateurs n'avaient pas mme aperue.

Que je vous sais gr, monsieur, d'avoir vou  la juste excration
de tous les sicles ce peuple stupide et froce, qui fait depuis
douze cents ans la dsolation des plus belles contres de la terre!
On sourit avec vous  l'esprance de le voir rentrer dans le dsert
d'o il est sorti.

Vous m'avez inspir un sentiment passager d'indulgence pour les
Arabes, en faveur du beau rapprochement que vous en avez fait avec
les sauvages de l'Amrique septentrionale.

La Providence semble vous avoir conduit  Jrusalem pour assister
 la dernire reprsentation de la premire scne du christianisme.
S'il n'est plus donn aux yeux des hommes de revoir ce tombeau, _le
seul qui n'aura rien  rendre au dernier jour_, les chrtiens le
retrouveront toujours dans l'vangile, et les mes mditatives et
sensibles dans vos tableaux.

       *       *       *       *       *

Les critiques ne manqueront pas de vous reprocher les hommes et les
faits dont vous avez couvert les ruines de Carthage, que vous ne
pouviez pas peindre puisqu'elles n'existent plus. Mais, je vous en
conjure, monsieur, bornez-vous seulement  leur demander s'ils ne
seraient pas eux-mmes bien fchs de ne pas les retrouver dans ces
peintures si attachantes.

Vous avez le droit de jouir, monsieur, d'un genre de gloire qui
vous appartient exclusivement par une sorte de cration; mais il est
une jouissance encore plus satisfaisante pour un caractre tel que
le vtre, c'est celle d'avoir donn aux crations de votre gnie la
noblesse de votre me et l'lvation de vos sentiments. C'est ce
qui assurera, dans tous les temps,  votre nom et  votre mmoire,
l'estime, l'admiration et le respect de tous les amis de la religion,
de la vertu et de l'honneur.

C'est  ce titre que je vous supplie, monsieur, d'agrer l'hommage
de tous mes sentiments.

                               L.-F. DE BAUSSET, anc. v. d'Alais.

       *       *       *       *       *

M. de Chnier[30] mourut le 10 janvier 1811. Mes amis eurent
la fatale ide de me presser de le remplacer  l'Institut. Ils
prtendaient qu'expos comme je l'tais aux inimitis du chef du
gouvernement, aux soupons et aux tracasseries de la police, il
m'tait ncessaire d'entrer dans un corps alors puissant par sa
renomme et par les hommes qui le composaient; qu' l'abri derrire
ce bouclier, je pourrais travailler en paix.

[Note 30: Joseph-Marie-Blaise de _Chnier_ (1764-1811).]

J'avais une rpugnance invincible  occuper une place, mme en
dehors du gouvernement; il me souvenait trop de ce que m'avait
cot la premire. L'hritage de Chnier me semblait prilleux; je
ne pourrais tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer
sous silence le rgicide, quoique Cambacrs ft la seconde personne
de l'tat; j'tais dtermin  faire entendre mes rclamations en
faveur de la libert et  lever ma voix contre la tyrannie; je
voulais m'expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets
sur la famille tombe de nos rois, gmir sur les malheurs de ceux
qui leur taient rests fidles. Mes amis me rpondirent que je me
trompais; que quelques louanges du chef du gouvernement, obliges
dans le discours acadmique, louanges dont, sous un rapport, je
trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vrits
que je voudrais dire, que j'aurais  la fois l'honneur d'avoir
maintenu mes opinions et le bonheur de faire cesser les terreurs
de madame de Chateaubriand.  force de m'obsder, je me rendis,
de guerre lasse; mais je leur dclarai qu'ils se mprenaient; que
Bonaparte, lui, ne se mprendrait point  des lieux communs sur son
fils, sa femme, sa gloire; qu'il n'en sentirait que plus vivement
la leon; qu'il reconnatrait le dmissionnaire  la mort du duc
d'Enghien, et l'auteur de l'article qui fit supprimer _le Mercure_;
qu'enfin, au lieu de m'assurer le repos, je ranimerais contre moi les
perscutions. Ils furent bientt obligs de reconnatre la vrit de
mes paroles: il est vrai qu'ils n'avaient pas prvu la tmrit de
mon discours.

J'allai faire les visites d'usage aux membres de l'Acadmie[31].
Madame de Vintimille me conduisit chez l'abb Morellet. Nous le
trouvmes assis dans un fauteuil devant son feu; il s'tait endormi,
et l'_Itinraire_, qu'il lisait, lui tait tomb des mains. Rveill
en sursaut au bruit de mon nom annonc par son domestique, il releva
la tte et s'cria: Il y a des longueurs, il y a des longueurs!
Je lui dis en riant que je le voyais bien, et que j'abrgerais la
nouvelle dition. Il fut bon homme et me promit sa voix, malgr
_Atala_. Lorsque, dans la suite, _la Monarchie selon la Charte_
parut, il ne revenait pas qu'un pareil ouvrage politique et pour
auteur le chantre de la _fille des Florides_. Grotius n'avait-il
pas crit la tragdie d'_Adam et ve_, et Montesquieu _le Temple de
Gnide_? Il est vrai que je n'tais ni Grotius ni Montesquieu.

[Note 31: Un contemporain, M. Auguis, qui fut dput des Deux-Svres,
raconte ainsi de quelle faon cavalire Chateaubriand fit ses
visites: Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d'Acadmie
franaise, il se rendit  cheval chez ses futurs confrres. Aux
renomms et aux puissants, il faisait la visite entire; au fretin,
il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier.
Quand on en vint  la dlibration, M*** vota pour le cheval du
nouveau confrre, disant que c'tait de lui seul qu'en bonne
conscience il avait reu visite..--_Journal_ indit de Ferdinand
Denis, auteur des _Scnes de la Nature sous les Tropiques_ et
d'_Andr le Voyageur_.]

L'lection eut lieu; je passai au scrutin  une assez forte
majorit[32]. Je me mis de suite  travailler  mon discours; je le
fis et le refis vingt fois, n'tant jamais content de moi: tantt,
le voulant rendre possible  la lecture, je le trouvais trop fort;
tantt, la colre me revenant, je le trouvais trop faible. Je ne
savais comment mesurer la dose de l'loge acadmique. Si, malgr mon
antipathie pour Napolon, j'avais voulu rendre l'admiration que je
sentais pour la partie publique de sa vie, j'aurais t bien au del
de la proraison. Milton, que je cite au commencement du discours,
me fournissait un modle: dans sa _Seconde dfense_ du peuple
anglais, il fit un loge pompeux de Cromwell:

Tu as non-seulement clips les actions de tous nos rois, dit-il,
mais celles qui ont t racontes de nos hros fabuleux. Rflchis
souvent au cher gage que la terre qui t'a donn la naissance a
confi  tes soins; la libert qu'elle espra autrefois de la fleur
des talents et des vertus, elle l'attend maintenant de toi; elle se
flatte de l'obtenir de toi seul. Honore les vives esprances que
nous avons conues; honore les sollicitudes de ta patrie inquite;
respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons,
qui, sous ta bannire, ont hardiment combattu pour la libert;
respecte les ombres de ceux qui priront sur le champ de bataille;
enfin respecte toi toi-mme; ne souffre pas, aprs avoir brav tant
de prils pour l'amour des liberts, qu'elles soient violes par
toi-mme, ou attaques par d'autres mains. Tu ne peux tre vraiment
libre que nous ne le soyons nous-mmes. Telle est la nature des
choses: celui qui empite sur la libert de tous est le premier 
perdre la sienne et  devenir esclave.

[Note 32: L'lection eut lieu le mercredi 20 fvrier 1811, quarante
jours rvolus aprs la mort de Marie-Joseph Chnier. Il n'y avait
que vingt-cinq membres prsents. Chateaubriand obtint la presque
unanimit. (Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 181.)]

Johnson n'a cit que les louanges donnes au Protecteur, afin de
mettre en contradiction le rpublicain avec lui-mme; le beau passage
que je viens de traduire montre ce qui faisait le contre-poids de ces
louanges. La critique de Johnson est oublie; la dfense de Milton
est reste: tout ce qui tient aux entranements des partis et aux
passions du moment meurt comme eux et avec elles.

Mon discours tant prt, je fus appel  le lire devant la
commission nomme pour l'entendre[33]: il fut repouss par cette
commission,  l'exception de deux ou trois membres. Il fallait
voir la terreur des fiers rpublicains qui m'coutaient et que
l'indpendance de mes opinions pouvantait; ils frmissaient
d'indignation et de frayeur au seul mot de libert. M. Daru porta 
Saint-Cloud le discours. Bonaparte dclara que s'il et t prononc,
il aurait fait fermer les portes de l'Institut et m'aurait jet dans
un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie.

[Note 33: Elle tait compos de MM. Franois de Neufchteau, Regnaud
de Saint-Jean d'Angly, Lacretelle an, Laujon, Legouv.]

Je reus ce billet de M. Daru:

                                           Saint-Cloud, 28 avril 1811.

J'ai l'honneur de prvenir monsieur de Chateaubriand que lorsqu'il
aura le temps ou l'occasion de venir  Saint-Cloud, je pourrai lui
rendre le discours qu'il a bien voulu me confier. Je saisis cette
occasion pour lui renouveler l'assurance de la haute considration
avec laquelle j'ai l'honneur de le saluer.

                                                               DARU.

J'allai  Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manuscrit,  et l
ratur, marqu _ab irato_ de parenthses et de traces au crayon
par Bonaparte: l'ongle du lion tait enfonc partout, et j'avais
une espce de plaisir d'irritation  croire le sentir dans mon
flanc. M. Daru ne me cacha point la colre de Napolon[34]; mais
il me dit qu'en conservant la proraison, sauf quelques mots,
et en changeant presque tout le reste, je serais reu avec de
grands applaudissements. On avait copi le discours au chteau, en
supprimant quelques passages et en interpolant quelques autres. Peu
de temps aprs, il parut dans les provinces imprim de la sorte.

[Note 34: Voir l'_Appendice_ n IV: le _Discours  l'Acadmie_.]

Ce discours est un des meilleurs titres de l'indpendance de mes
opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre
et ferme, disait que s'il avait t lu en pleine Acadmie, il
aurait fait crouler les votes de la salle sous un tonnerre
d'applaudissements. Se figure-t-on, en effet, le chaleureux loge de
la libert prononc au milieu de la servilit de l'Empire?

J'avais conserv le manuscrit ratur avec un soin religieux; le
malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie de Marie-Thrse il
ft brl avec une foule de papiers. Nanmoins, les lecteurs de
ces _Mmoires_ n'en seront pas privs: un de mes collgues eut la
gnrosit d'en prendre copie; la voici:

Lorsque Milton publia le _Paradis perdu_, aucune voix ne s'leva
dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne pour louer un ouvrage
qui, malgr ses nombreux dfauts, n'en est pas moins un des plus
beaux monuments de l'esprit humain. L'Homre anglais mourut oubli,
et ses contemporains laissrent  l'avenir le soin d'immortaliser
le chantre d'_den_. Est-ce l une de ces grandes injustices
littraires dont presque tous les sicles offrent des exemples?
Non, messieurs;  peine chapps aux guerres civiles, les Anglais
ne purent se rsoudre  clbrer la mmoire d'un homme qui se fit
remarquer par l'ardeur de ses opinions dans un temps de calamits.
Que rserverons-nous, dirent-ils,  la tombe du citoyen qui se dvoue
au salut de son pays, si nous prodiguons les honneurs aux cendres de
celui qui peut, tout au plus, nous demander une gnreuse indulgence?
La postrit rendra justice  la mmoire de Milton; mais nous, nous
devons une leon  nos fils; nous devons leur apprendre, par notre
silence, que les talents sont un prsent funeste quand ils s'allient
aux passions, et qu'il vaut mieux se condamner  l'obscurit que de
se rendre clbre par les malheurs de sa patrie.

Imiterai-je, messieurs, ce mmorable exemple, ou vous parlerai-je de
la personne et des ouvrages de M. Chnier? Pour concilier vos usages
et mes opinions, je crois devoir prendre un juste milieu entre un
silence absolu et un examen approfondi. Mais, quelles que soient mes
paroles, aucun fiel n'empoisonnera ce discours. Si vous retrouvez en
moi la franchise de Duclos, mon compatriote, j'espre vous prouver
aussi que j'ai la mme loyaut.

Il et t curieux sans doute de voir ce qu'un homme dans ma
position, avec mes principes et mes opinions, pourrait dire de
l'homme dont j'occupe aujourd'hui la place. Il serait intressant
d'examiner l'influence des rvolutions sur les lettres, de montrer
comment les systmes peuvent garer le talent, le jeter dans des
routes trompeuses qui semblent conduire  la renomme, et qui
n'aboutissent qu' l'oubli. Si Milton, malgr ses garements
politiques, a laiss des ouvrages que la postrit admire, c'est que
Milton, sans tre revenu de ses erreurs, se retira d'une socit qui
se retirait de lui, pour chercher dans la religion l'adoucissement de
ses maux et la source de sa gloire. Priv de la lumire du ciel, il
se cra une nouvelle terre, un nouveau soleil, et sorti pour ainsi
dire d'un monde o il n'avait vu que des malheurs et des crimes,
il plaa dans les berceaux d'den cette innocence primitive, cette
flicit sainte qui rgnrent sous les tentes de Jacob et de Rachel;
et il mit aux enfers les tourments, les passions et les remords de
ces hommes dont il avait partag les fureurs.

Malheureusement, les ouvrages de M. Chnier, quoiqu'on y dcouvre
le germe d'un talent remarquable, ne brillent ni par cette antique
simplicit, ni par cette majest sublime. L'auteur se distinguait
par un esprit minemment classique. Nul ne connaissait mieux les
principes de la littrature ancienne et moderne: thtre, loquence,
histoire, critique, satire, il a tout embrass; mais ses crits
portent l'empreinte des jours dsastreux qui les ont vus natre. Trop
souvent dicts par l'esprit de parti, ils ont t applaudis par les
factions. Sparerai-je, dans les travaux de mon prdcesseur, ce qui
est dj pass comme nos discordes, et ce qui restera peut-tre comme
notre gloire? Ici se trouvent confondus les intrts de la socit et
les intrts de la littrature. Je ne puis assez oublier les uns pour
m'occuper uniquement des autres; alors, messieurs, je suis oblig de
me taire, ou d'agiter des questions politiques.

Il y a des personnes qui voudraient faire de la littrature une
chose abstraite, et l'isoler au milieu des affaires humaines. Ces
personnes me diront: Pourquoi garder le silence? ne considrez
les ouvrages de M. Chnier que sous les rapports littraires.
C'est--dire, messieurs, qu'il faut que j'abuse de votre patience et
de la mienne pour rpter des lieux communs que l'on trouve partout,
et que vous connaissez mieux que moi. Autres temps, autres moeurs:
hritiers d'une longue suite d'annes paisibles, nos devanciers
pouvaient se livrer  des discussions purement acadmiques, qui
prouvaient encore moins leur talent que leur bonheur. Mais nous,
restes infortuns d'un grand naufrage, nous n'avons plus ce qu'il
faut pour goter un calme si parfait. Nos ides, nos esprits, ont
pris un cours diffrent. L'homme a remplac en nous l'acadmicien:
en dpouillant les lettres de ce qu'elles peuvent avoir de futile,
nous ne les voyons plus qu' travers nos puissants souvenirs et
l'exprience de notre adversit. Quoi! aprs une rvolution qui nous
a fait parcourir en quelques annes les vnements de plusieurs
sicles, on interdira  l'crivain toute considration leve, on lui
refusera d'examiner le ct srieux des objets! Il passera une vie
frivole  s'occuper de chicanes grammaticales, de rgles de got, de
petites sentences littraires! Il vieillira enchan dans les langes
de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front
sillonn par ses longs travaux, par ses graves penses, et souvent
ces mles douleurs qui ajoutent  la grandeur de l'homme! Quels soins
importants auront donc blanchi ses cheveux? Les misrables peines de
l'amour-propre et les jeux purils de l'esprit.

Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mpris bien
trange! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me rduire
 l'tat d'enfance, dans l'ge de la force et de la raison. Je ne
puis me renfermer dans le cercle troit qu'on voudrait tracer autour
de l'crivain. Par exemple, messieurs, si je voulais faire l'loge
de l'homme de lettres, de l'homme de cour qui prside  cette
assemble[35], croyez-vous que je me contenterais de louer en lui cet
esprit franais, lger, ingnieux, qu'il a reu de sa mre, et dont
il offre parmi nous le dernier modle? Non sans doute: je voudrais
encore faire briller dans tout son clat le beau nom qu'il porte. Je
citerais le duc de Boufflers qui fit lever aux Autrichiens le blocus
de Gnes. Je parlerais du marchal son pre, de ce gouverneur qui
disputa aux ennemis de la France les remparts de Lille, et consola
par cette dfense mmorable la vieillesse malheureuse d'un grand roi.
C'est de ce compagnon de Turenne que Madame de Maintenon disait:
En lui le coeur est mort le dernier. Enfin je passerais jusqu' ce
Louis de Boufflers, dit le _Robuste_, qui montrait dans les combats
la vigueur et le courage d'Hercule. Ainsi je trouverais aux deux
extrmits de cette famille la force et la grce, le chevalier et
le troubadour. On veut que les Franais soient fils d'Hector: je
croirais plutt qu'ils descendent d'Achille, car ils manient, comme
ce hros, la lyre et l'pe.

[Note 35: M. de Boufflers.]

Si je voulais, messieurs, vous entretenir du pote[36] clbre qui
chanta la nature d'une voix si brillante, pensez-vous que je me
bornerais  vous faire remarquer l'admirable flexibilit d'un talent
qui sut rendre avec un mrite gal les beauts rgulires de Virgile
et les beauts incorrectes de Milton? Non: je vous montrerais aussi
ce pote ne voulant pas se sparer de ses infortuns compatriotes,
les suivant avec sa lyre aux rives trangres, chantant leurs
douleurs pour les consoler; illustre banni au milieu de cette foule
d'exils dont j'augmentais le nombre. Il est vrai que son ge et ses
infirmits, ses talents et sa gloire, ne l'avaient pas mis dans sa
pairie  l'abri des perscutions. On voulait lui faire acheter la
paix par des vers indignes de sa muse, et sa muse ne put chanter que
la redoutable immortalit du crime et la rassurante immortalit de la
vertu: _Rassurez-vous, vous tes immortels_[37].

[Note 36: L'abb Delille.]

[Note 37: C'est un vers du _Dithyrambe sur l'immortalit de l'me_,
compos par l'abb Delille pendant la Terreur. Voici les strophes
auxquelles Chateaubriand faisait allusion:

  Oui, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre,
  Des ternelles lois renversez les autels;
      Lches oppresseurs de la terre,
      Tremblez, vous tes immortels!

  Et vous, vous du malheur victimes passagres,
  Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels,
  Voyageurs d'un moment aux terres trangres,
      Consolez-vous, vous tes immortels!]

Si je voulais enfin, messieurs, vous parler d'un ami bien cher  mon
coeur, d'un de ces amis[38] qui, selon Cicron, rendent la prosprit
plus clatante et l'adversit plus lgre, je vanterais la finesse
et la puret de son got, l'lgance exquise de sa prose, la beaut,
la force, l'harmonie de ses vers, qui, forms sur les grands modles,
se distinguent nanmoins par un caractre original. Je vanterais ce
talent suprieur qui ne connut jamais les sentiments de l'envie,
ce talent heureux de tous les succs qui ne sont pas les siens, ce
talent qui depuis dix annes ressent tout ce qui peut m'arriver
d'honorable, avec cette joie nave et profonde connue seulement
des plus gnreux caractres et de la plus vive amiti. Mais je
n'omettrais pas la partie politique de mon ami. Je le peindrais 
la tte d'un des premiers corps de l'tat, prononant ces discours
qui sont des chefs-d'oeuvre de biensance, de mesure et de noblesse.
Je le reprsenterais sacrifiant le doux commerce des Muses  des
occupations qui seraient sans doute sans charmes, si l'on ne s'y
livrait dans l'espoir de former des enfants capables de suivre un
jour l'exemple de leurs pres et d'viter nos erreurs.

[Note 38: M. de Fontanes.]

En parlant des hommes de talent dont se compose cette assemble, je
ne pourrais donc m'empcher de les considrer sous le rapport de la
morale et de la socit. L'un se distingue au milieu de vous par un
esprit fin, dlicat et sage, par une urbanit si rare aujourd'hui, et
par la constance la plus honorable dans ses opinions modres[39].
L'autre, sous les glaces de l'ge, a retrouv toute la chaleur de
la jeunesse pour plaider la cause des malheureux[40]. Celui-ci,
historien lgant et agrable pote, nous devient plus respectable
et plus cher par le souvenir d'un pre et d'un fils mutils au
service de la patrie[41]. Celui-l, en rendant l'oue aux sourds et
la parole aux muets, nous rappelle les miracles du culte vanglique
auquel il s'est consacr[42]. N'est-il point parmi vous, messieurs,
des tmoins de vos anciens triomphes, qui puissent raconter au digne
hritier du chancelier d'Aguesseau comment le nom de son aeul fut
jadis applaudi dans cette assemble[43]? Je passe aux nourrissons
favoris des neuf Soeurs, et j'aperois le vnrable auteur d'_Oedipe_
retir dans la solitude, et Sophocle oubliant  Colone la gloire qui
le rappelle dans Athnes[44]. Combien nous devons aimer les autres
fils de Melpomne, qui nous ont intresss aux malheurs de nos pres!
Tous les coeurs franais ont de nouveau trembl au pressentiment de
la mort d'Henri IV[45]. La muse tragique a rtabli l'honneur de ces
preux chevaliers lchement trahis par l'histoire, et noblement vengs
par l'un de nos modernes Euripides[46].

[Note 39: M. Suard.]

[Note 40: L'abb Morellet, qui avait publi en 1795 deux loquents
crits en faveur des victimes de la Rvolution, le _Cri des familles_
et _la Cause des pres_.]

[Note 41: Le comte de Sgur, fils du marchal de Sgur et pre du
gnral de Sgur. Ce dernier, le futur historien de la guerre de
Russie, avait t cribl de balles,  la bataille de Sommo-Sierra,
le 30 novembre 1808; il avait reu en pleine poitrine un biscaen
qui lui avait mis le coeur  dcouvert. Mutil, sanglant, de sa main
crispe tenant toujours son sabre, il lui fallut faire retraite avec
ses compagnons sous une pluie de fer et de feu, expos sans cesse
 recevoir le coup dcisif; il tomba enfin dans les bras de nos
grenadiers du 96e. Pendant que le colonel de La Grange lui donnait
les premiers soins, anim par la lutte, il criait encore: En avant!
en avant! que l'infanterie nous venge! L'empereur le vit de loin, et
s'tant inform: Ah! pauvre Sgur! s'cria-t-il. Yvan, allez vite
et sauvez-le moi! (_Le gnral Philippe de Sgur_, par Saint-Ren
Taillandier, p. 97.)]

[Note 42: L'abb Sicard.]

[Note 43: Le comte d'Aguesseau.]

[Note 44: Ducis,--le vieux Ducis fut particulirement sensible 
ce que Chateaubriand disait de lui. Il crivait  M. Odogharty de
La Tour, le 20 juillet 1814: Dites bien, mon cher ami,  M. de
Chateaubriand, combien je suis sensible  l'honneur de son estime.
Ce qu'il a dit de moi dans son Discours de rception n'est point
une chose vulgaire ni dite vulgairement. _Il a le secret des mots
puissants_, et son suffrage est une puissance encore.]

[Note 45: Gabriel Legouv, auteur de _la Mort d'Abel_, _d'Epicharis
et Nron_ et de _la Mort d'Henri IV_.]

[Note 46: Raynouard, auteur de la tragdie des _Templiers_.]

Descendant aux successeurs d'Anacron, je m'arrterais  cet homme
aimable qui, semblable au vieillard de Tos, redit encore, aprs
quinze lustres, ces chants amoureux que l'on fait entendre  quinze
ans[47]. J'irais, messieurs, chercher votre renomme sur ces mers
orageuses que gardait autrefois le gant Adamastor, et qui se sont
apaises aux noms charmants d'lonore[48] et de Virginie[49]. _Tibi
rident oequora._

[Note 47: Laujon.]

[Note 48: Parny, le chantre d'lonore, n  l'le Bourbon.]

[Note 49: Bernardin de Saint-Pierre.]

Hlas! trop de talents parmi nous ont t errants et voyageurs! La
posie n'a-t-elle pas chant en vers harmonieux l'art de Neptune[50],
cet art si fatal qui la transporta sur des bords lointains? Et
l'loquence franaise, aprs avoir dfendu l'tat et l'autel, ne
se retire-t-elle pas comme  sa source dans la patrie de saint
Ambroise[51]? Que ne puis-je placer ici tous les membres de cette
assemble dans un tableau dont la flatterie n'a point embelli les
couleurs! Car, s'il est vrai que l'envie obscurcisse quelquefois les
qualits estimables des gens de lettres, il est encore plus vrai que
cette classe d'hommes se distingue par des sentiments levs, par des
vertus dsintresses, par la haine de l'oppression, le dvouement
 l'amiti et la fidlit au malheur. C'est ainsi, messieurs, que
j'aime  considrer un sujet sous toutes les faces, et que j'aime
surtout  rendre les lettres srieuses en les appliquant aux plus
hauts sujets de la morale, de la philosophie et de l'histoire.
Avec cette indpendance d'esprit, il faut donc que je m'abstienne
de toucher  des ouvrages qu'il est impossible d'examiner sans
irriter les passions. Si je parlais de la tragdie de _Charles IX_,
pourrais-je m'empcher de venger la mmoire du cardinal de Lorraine,
et de discuter cette trange leon donne aux rois? Caius Gracchus,
Calas, Henri VIII, Fnelon, m'offriraient sur plusieurs points cette
altration de l'histoire pour appuyer les mmes doctrines. Si je
lis les satires, j'y trouve immols des hommes placs aux premiers
rangs de cette assemble; toutefois, crites d'un style pur, lgant
et facile, elles rappellent agrablement l'cole de Voltaire, et
j'aurais d'autant plus de plaisir  les louer, que mon nom n'a pas
chapp  la malice de l'auteur[52]. Mais laissons l des ouvrages
qui donneraient lieu  des rcriminations pnibles: je ne troublerai
point la mmoire d'un crivain qui fut votre collgue et qui compte
encore parmi vous des admirateurs et des amis; il devra  cette
religion, qui lui parut si mprisable dans les crits de ceux qui
la dfendent, la paix que je souhaite  sa tombe. Mais ici mme,
messieurs, ne serai-je point assez malheureux pour trouver un cueil?
Car en portant  M. Chnier ce tribut de respect que tous les morts
rclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien
autrement illustres. Si des interprtations peu gnreuses voulaient
me faire un crime de cette motion involontaire, je me rfugierais
au pied de ces autels expiatoires qu'un puissant monarque lve aux
mnes des dynasties outrages. Ah! qu'il et t plus heureux pour
M. Chnier de n'avoir point particip  ces calamits publiques, qui
retombrent enfin sur sa tte! Il a su comme moi ce que c'est que
de perdre dans les orages un frre tendrement chri. Qu'auraient
dit nos malheureux frres si Dieu les et appels le mme jour 
son tribunal? S'ils s'taient rencontrs au moment suprme, avant
de confondre leur sang, ils nous auraient cri sans doute: Cessez
vos guerres intestines, revenez  des sentiments d'amour et de paix;
la mort frappe galement tous les partis, et vos cruelles divisions
nous cotent la jeunesse et la vie. Tels auraient t leurs cris
fraternels.

[Note 50: Esmenard, auteur d'un pome sur _la Navigation_.]

[Note 51: Le cardinal Maury, dj nomm par l'Empereur archevque de
Paris (16 octobre 1810), mais dans lequel Chateaubriand ne voulait
voir que l'vque de Montefiascone, nomm par le pape Pie VI (21
fvrier 1794).]

[Note 52: Allusion  une tirade de la satire de Marie-Joseph Chnier,
intitule _les Nouveaux Saints_ et qui commence ainsi:

  Ah! vous parlez du diable? il est bien potique,
  Dit le dvot Chactas, ce sauvage rotique.]

Si mon prdcesseur pouvait entendre ces paroles qui ne consolent
plus que son ombre, il serait sensible  l'hommage que je rends ici
 son frre, car il tait naturellement gnreux; ce fut mme cette
gnrosit de caractre qui l'entrana dans des nouveauts bien
sduisantes sans doute, puisqu'elles promettaient de nous rendre les
vertus de Fabricius. Mais bientt tromp dans son esprance, son
humeur s'aigrit, son talent se dnatura. Transport de la solitude
du pote au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer 
ces sentiments qui font le charme de la vie? Heureux s'il n'et vu
d'autre ciel que le ciel de la Grce, sous lequel il tait n! s'il
n'et contempl d'autres ruines que celles de Sparte et d'Athnes!
Je l'aurais peut-tre rencontr dans la belle patrie de sa mre, et
nous nous serions jur amiti sur les bords du Permesse; ou bien,
puisqu'il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il
dans les dserts o je fus jet par nos temptes! Le silence des
forts aurait calm cette me trouble, et les cabanes des sauvages
l'eussent peut-tre rconcili avec les palais des rois. Vain
souhait! M. Chnier resta sur le thtre de nos agitations et de nos
douleurs. Atteint, jeune encore, d'une maladie mortelle, vous le
vtes, messieurs, s'incliner lentement vers le tombeau et quitter
pour toujours ... On ne m'a point racont ses derniers moments.

Nous tous, qui vcmes dans les troubles et les agitations, nous
n'chapperons pas aux regards de l'histoire. Qui peut se flatter
d'tre trouv sans tache, dans un temps de dlire o personne n'avait
l'usage entier de sa raison? Soyons donc pleins d'indulgence pour
les autres; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est la
faiblesse humaine, que le talent, le gnie, la vertu mme, peuvent
quelquefois franchir les bornes du devoir. M. Chnier adora la
libert; pourrait-on lui en faire un crime? Les chevaliers eux-mmes,
s'ils sortaient de leurs tombeaux, suivraient la lumire de notre
sicle. On verrait se former cette illustre alliance entre l'honneur
et la libert, comme sous le rgne des Valois les crneaux gothiques
couronnaient avec une grce infinie dans nos monuments les ordres
emprunts des Grecs. La libert n'est-elle pas le plus grand des
biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le gnie,
elle lve le coeur, elle est ncessaire  l'ami des Muses comme
l'air qu'il respire. Les arts peuvent, jusqu' un certain point,
vivre dans la dpendance parce qu'ils se servent d'une langue  part
qui n'est pas entendue de la foule; mais les lettres, qui parlent une
langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment
tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire,
en crivant, tout sentiment magnanime toute pense forte et grande?
La libert est si naturellement l'amie des sciences et des lettres,
qu'elle se rfugie auprs d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu
des peuples; et c'est nous, messieurs, qu'elle charge d'crire ses
annales et de la venger de ses ennemis, de transmettre son nom et
son culte  la dernire postrit. Pour qu'on ne se trompe pas dans
l'interprtation de ma pense, je dclare que je ne parle ici que
de la libert qui nat de l'ordre et enfante des lois, et non de
cette libert fille de la licence et mre de l'esclavage. Le tort de
l'auteur de _Charles IX_ ne fut donc pas d'avoir offert son encens 
la premire de ces divinits, mais d'avoir cru que les droits qu'elle
nous donne sont incompatibles avec un gouvernement monarchique. C'est
dans ses opinions qu'un Franais met cette indpendance que d'autres
peuples placent dans leurs lois. La libert est pour lui un sentiment
plutt qu'un principe, et il est citoyen par instinct et sujet par
choix. Si l'crivain dont vous dplorez la perte avait fait cette
rflexion, il n'aurait pas embrass dans un mme amour la libert qui
fonde et la libert qui dtruit.

J'ai, messieurs, fini la tche que les usages de l'Acadmie m'ont
impose. Prs de terminer ce discours, je suis frapp d'une ide qui
m'attriste; il n'y a pas longtemps que M. Chnier prononait sur mes
ouvrages des arrts qu'il se prparait  publier: et c'est moi qui
juge aujourd'hui mon juge. Je le dis dans toute la sincrit de mon
coeur, j'aimerais mieux encore tre expos aux satires d'un ennemi,
et vivre en paix dans la solitude, que de vous faire remarquer,
par ma prsence au milieu de vous, la rapide succession des hommes
sur la terre, la subite apparition de cette mort qui renverse nos
projets et nos esprances, qui nous emporte tout  coup, et livre
quelquefois notre mmoire  des hommes entirement opposs  nos
sentiments et  nos principes. Cette tribune est une espce de champ
de bataille o les talents viennent tour  tour briller et mourir.
Que de gnies divers elle a vus passer! Corneille, Racine, Boileau,
La Bruyre, Bossuet, Fnelon, Voltaire, Buffon, Montesquieu ... Qui
ne serait effray, messieurs, en pensant qu'il va former un anneau
dans la chane de cette illustre ligne? Accabl du poids de ces
noms immortels, ne pouvant me faire reconnatre  mes talents pour
hritier lgitime, je tcherai du moins de prouver ma descendance par
mes sentiments.

Quand mon tour sera venu de cder ma place  l'orateur qui doit
parler sur ma tombe, il pourra traiter svrement mes ouvrages; mais
il sera forc de dire que j'aimais avec transport ma patrie, que
j'aurais souffert mille maux plutt que de coter une seule larme 
mon pays, que j'aurais fait sans balancer le sacrifice de mes jours
 ces nobles sentiments, qui seuls donnent du prix  la vie et de la
dignit  la mort.

Mais quel temps ai-je choisi, messieurs, pour vous parler de deuil
et de funrailles! Ne sommes-nous pas environns de ftes? Voyageur
solitaire, je mditais il y a quelques jours sur la ruine des empires
dtruits: et je vois s'lever un nouvel empire. Je quitte  peine ces
tombeaux o dorment les nations ensevelies, et j'aperois un berceau
charg des destines de l'avenir. De toutes parts retentissent
les acclamations du soldat. Csar monte au Capitole; les peuples
racontent les merveilles, les monuments levs, les cits embellies,
les frontires de la patrie baignes par ces mers lointaines qui
portaient les vaisseaux de Scipion, et par ces mers recules que ne
vit pas Germanicus.

Tandis que le triomphateur s'avance entour de ses lgions, que
feront les tranquilles enfants des Muses? Ils marcheront au-devant
du char pour joindre l'olivier de la paix aux palmes de la victoire,
pour prsenter au vainqueur la troupe sacre, pour mler aux rcits
guerriers les touchantes images qui faisaient pleurer Paul-mile sur
les malheurs de Perse.

Et vous, fille des Csars, sortez de votre palais avec votre jeune
fils dans vos bras; venez ajouter la grce  la grandeur, venez
attendrir la victoire et temprer l'clat des armes par la douce
majest d'une reine et d'une mre.

       *       *       *       *       *

Dans le manuscrit qui me fut rendu, le commencement du discours qui a
rapport aux opinions de Milton tait _barr_ d'un bout  l'autre de
la main de Bonaparte. Une partie de ma rclamation contre l'isolement
des affaires dans lequel on voudrait tenir la littrature tait
galement _stigmatise_ au crayon. L'loge de l'abb Delille, qui
rappelait l'migration, la fidlit du pote aux malheurs de la
famille royale et aux souffrances de ses compagnons d'exil, tait mis
entre _parenthses_; l'loge de M. de Fontanes avait une _croix_.
Presque tout ce que je disais sur M. Chnier, sur son frre, sur le
mien, sur les autels expiatoires que l'on prparait  Saint-Denis,
tait _hach_ de traits. Le paragraphe commenant par ces mots:
M. de Chnier adora la libert, etc., avait une _double rature_
longitudinale. Nanmoins les agents de l'Empire, en publiant ce
discours, ont conserv assez correctement ce paragraphe.

Tout ne fut pas fini quand on m'eut rendu mon discours; on voulait me
contraindre  en faire un second. Je dclarai que je m'en tenais au
premier et que je n'en ferais pas d'autre. La commission me dclara
alors que je ne serais pas reu  l'Acadmie.

Des personnes pleines de grces, de gnrosit et de courage, que
je ne connaissais pas, s'intressaient  moi. Madame Lindsay, qui,
lors de ma rentre en France en 1800, m'avait ramen de Calais 
Paris, parla  madame Gay[53]; celle-ci s'adressa  madame Regnaud de
Saint-Jean-d'Angly, laquelle invita le duc de Rovigo  me laisser 
l'cart. Les femmes de ce temps-l interposaient leur beaut entre la
puissance et la fortune.

[Note 53: Marie-Franoise-Sophie _Nichault de Lavalette_, Mme Sophie
_Gay_ (1776-1852), auteur de romans qui ont eu du succs et dont les
meilleurs sont: _Lonie de Montbreuse_, _Anatole_, _les Malheurs
d'un amant heureux_, _un Mariage sous l'Empire_, _la Duchesse de
Chteauroux_, _le Comte de Guiche_. Elle a eu pour fille Mlle
Delphine Gay, qui devint Mme mile de Girardin.--Mme Sophie Gay a
publi, dans _la Presse_ du 14 aot 1849, la lettre que Chateaubriand
lui avait crite, au mois d'avril 1811, pour la remercier du service
qu'elle venait de lui rendre. En voici le texte:

Vous tes, Madame, si bonne et si douce pour moi que je ne
sais comment vous remercier. J'irais  l'instant mme mettre ma
reconnaissance  vos pieds, si des affaires de toutes les sortes
ne s'opposaient  l'extrme plaisir que j'aurais  vous voir. Je
ne pourrai mme aller vous prsenter tous mes hommages que jeudi
prochain, entre midi et une heure, si vous tes assez bonne pour me
recevoir. Je suis oblig d'aller  la campagne. Pardonnez, Madame, 
cette _criture arabe_. Songez que c'est une espce de sauvage qui
vous crit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on
lui a rendus et la bienveillance que l'on lui tmoigne.

Mardi.

                                                  DE CHATEAUBRIAND.]

Tout ce bruit se prolongea par les prix dcennaux jusque dans l'anne
1812. Bonaparte, qui me perscutait, fit demander  l'Acadmie, 
propos de ces prix, pourquoi elle n'avait point mis sur les rangs le
_Gnie du christianisme_. L'Acadmie s'expliqua; plusieurs de mes
confrres crivirent leur jugement peu favorable  mon ouvrage[54].
J'aurais pu leur dire ce qu'un pote grec dit  un oiseau: Fille de
l'Attique, nourrie de miel, toi qui chantes si bien, tu enlves une
cigale, bonne chanteuse comme toi, et tu la portes pour nourriture
 tes petits. Toutes deux ailes, toutes deux habitant ces lieux,
toutes deux clbrant la naissance du printemps, ne lui rendras-tu
pas la libert? Il n'est pas juste qu'une chanteuse prisse du bec
d'une de ses semblables[55]

[Note 54: Voir l'_Appendice_ n V: _Le_ GNIE DU CHRISTIANISME _et
les prix dcennaux_.]

[Note 55: C'est une pigramme de l'_Anthologie_. L'oiseau  qui
s'adresse le pote grec, c'est l'hirondelle, trop amie de l'auteur,
selon la trs fine remarque de M. de Marcellus (p. 189), pour qu'il
ose la nommer quand il va en mdire.--Chateaubriand aimait beaucoup
l'_Anthologie_ grecque et se plaisait  la citer. Lui-mme aurait pu,
au besoin, lui fournir des modles. J'en trouve la preuve  la date
mme o nous sommes.  cette poque de perfection, dit Sainte-Beuve
(_Chateaubriand et son groupe littraire sous l'Empire_, II, 98),
 cette poque de perfection o il tait parvenu (1811-1813), il
excellait mme dans des bagatelles; il portait de sa grandeur jusque
dans les moindres lgances; et j'ai trouv sur un Album du temps
(celui de Mme de Rmusat) cette admirable pigramme crite de sa
main; elle serait clbre si elle tait traduite de l'_Anthologie_
et ferait chef-d'oeuvre entre les plus belles de l'antique recueil,
entre celles d'un Antipater de Sidon ou d'un Lonidas de Tarente:

La Gloire, l'Amour et l'Amiti descendirent un jour de l'Olympe pour
visiter les peuples de la terre. Ces divinits rsolurent d'crire
l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient
l'hospitalit. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre,
l'Amour des tablettes de cire, et l'Amiti un livre blanc. Les
trois voyageurs parcoururent le monde, et se prsentrent un soir 
ma porte: je m'empressai de les recevoir avec le respect que l'on
doit aux Dieux. Le lendemain matin,  leur dpart, la Gloire ne put
parvenir  graver mon nom sur son marbre; l'Amour, aprs l'avoir
trac sur ses tablettes, l'effaa bientt en riant; l'Amiti seule me
promit de le conserver dans son livre.

                                           DE CHATEAUBRIAND.--1813.]

Ce mlange de colre et d'attrait de Bonaparte contre et pour moi est
constant et trange: nagure il menace, et tout  coup il demande
 l'Institut pourquoi il n'a pas parl de moi  l'occasion des
prix dcennaux. Il fait plus, il dclare  Fontanes que, puisque
l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le prix, il m'en
donnera un, qu'il me nommera surintendant gnral de toutes les
bibliothques de France; surintendance appointe comme une ambassade
de premire classe. La premire ide que Bonaparte avait eue de
m'employer dans la carrire diplomatique ne lui passait pas: il
n'admettait point, pour cause  lui bien connue, que j'eusse cess de
faire partie du ministre des relations extrieures. Et toutefois,
malgr ces munificences projetes, son prfet de police m'invite
quelque temps aprs  m'loigner de Paris, et je vais continuer mes
_Mmoires_  Dieppe[56].

[Note 56: Le 4 septembre 1812, Chateaubriand reut du prfet de
police l'ordre de s'loigner de Paris; il se retira  Dieppe. (Voir
le tome I des _Mmoires_, p. 63.)--Avant de quitter Paris, il adressa
ce billet  Joubert, par manire d'adieu: Mon cher ami, je voulais
aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe; j'ai grand
besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La _Chatte_
(Mme de Chateaubriand) va se trouver bien seule, puisque vous partez
aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que le _Loup_ (Mme
Joubert).-- la page 191 de son livre sur _Chateaubriand_, M.
Villemain, qui brouille volontiers les dates, place _en 1813_, au
lieu de 1812, l'exil  Dieppe.]

Bonaparte descend au rle d'colier taquin; il dterre l'_Essai
sur les Rvolutions_ et il se rjouit de la guerre qu'il m'attire 
ce sujet. Un M. Damaze de Raymond se fit mon champion: je l'allai
remercier rue Vivienne[57]. Il avait sur sa chemine avec ses
breloques une tte de mort; quelque temps aprs il fut tu en duel,
et sa charmante figure alla rejoindre la face effroyable qui semblait
l'appeler. Tout le monde se battait alors: un des mouchards chargs
de l'arrestation de Georges reut de lui une balle dans la tte.

[Note 57: Voir, sur cet pisode, l'_Appendice_ n VI: _Petite guerre
pendant la campagne de Russie._]

Pour couper court  l'attaque de mauvaise foi de mon puissant
adversaire, je m'adressai  ce M. de Pommereul dont je vous ai parl
lors de ma premire arrive  Paris: il tait devenu directeur
gnral de l'imprimerie et de la librairie: je lui demandai la
permission de rimprimer l'_Essai_ tout entier[58]. On peut voir
ma correspondance et le rsultat de cette correspondance dans la
prface de l'_Essai sur les Rvolutions_, dition de 1826, tome
IIe des Oeuvres compltes. Au surplus, le gouvernement imprial
avait grandement raison de me refuser la rimpression de l'ouvrage
en _entier_; l'_Essai_ n'tait, ni par rapport aux liberts, ni
par rapport  la monarchie lgitime, un livre qu'on dt publier
lorsque rgnaient le despotisme et l'usurpation. La police se
donnait des airs d'impartialit en laissant dire quelque chose en
ma faveur, et elle riait en m'empchant de faire la seule chose qui
me pt dfendre. Au retour de Louis XVIII on exhuma de nouveau
l'_Essai_; comme on avait voulu s'en servir contre moi au temps de
l'Empire, sous le rapport politique, on voulait me l'opposer, aux
jours de la Restauration, sous le rapport religieux. J'ai fait une
amende honorable si complte de mes erreurs dans les notes de la
nouvelle dition de l'_Essai historique_, qu'il n'y a plus rien  me
reprocher. La postrit viendra; elle prononcera sur le _livre_ et
sur le _commentaire_, si ces vieilleries-l peuvent encore l'occuper.
J'ose esprer qu'elle jugera l'_Essai_ comme ma tte grise l'a jug;
car, en avanant dans la vie, on prend de l'quit de cet avenir dont
on approche. Le _livre_ et les _notes_ me mettent devant les hommes
tel que j'ai t au dbut de ma carrire, tel que je suis au terme de
cette carrire.

[Note 58: Voir la lettre de Chateaubriand  M. de Pommereul, 
l'_Appendice_ n VI.]

Au surplus, cet ouvrage que j'ai trait avec une rigueur impitoyable
offre le _compendium_ de mon existence comme pote, moraliste et
homme politique futur. La sve du travail est surabondante, l'audace
des opinions pousse aussi loin qu'elle peut aller. Force est de
reconnatre que, dans les diverses routes o je me suis engag, les
prjugs ne m'ont jamais conduit, que je n'ai jamais t aveugle dans
aucune cause, qu'aucun intrt ne m'a guid, que les partis que j'ai
pris ont toujours t de mon choix.

Dans l'_Essai_, mon indpendance en religion et en politique est
complte; j'examine tout: _rpublicain_, je sers la monarchie;
_philosophe_, j'honore la religion. Ce ne sont point l des
contradictions, ce sont des consquences forces de l'incertitude
de la thorie et de la certitude de la pratique chez les hommes.
Mon esprit, fait pour ne croire  rien, pas mme  moi, fait
pour ddaigner tout, grandeurs et misres, peuples et rois, a
nonobstant t domin par un instinct de raison qui lui commandait
de se soumettre  ce qu'il y a de reconnu beau: religion, justice,
humanit, galit, libert, gloire. Ce que l'on rve aujourd'hui de
l'avenir, ce que la gnration actuelle s'imagine avoir dcouvert
d'une socit  natre, fonde sur des principes tout diffrents
de ceux de la vieille socit, se trouve positivement annonc dans
l'_Essai_. J'ai devanc de trente annes ceux qui se disent les
proclamateurs d'un monde inconnu. Mes actes ont t de l'ancienne
cit, mes penses de la nouvelle; les premiers de mon devoir, les
dernires de ma nature.

L'_Essai_ n'tait pas un livre impie; c'tait un livre de doute et de
douleur. Je l'ai dj dit[59].

[Note 59: Au tome II des _Mmoires_, p. 180.]

Du reste, j'ai d m'exagrer ma faute et racheter par des ides
d'ordre tant d'ides passionnes rpandues dans mes ouvrages. J'ai
peur au dbut de ma carrire d'avoir fait du mal  la jeunesse; j'ai
 rparer auprs d'elle, et je lui dois au moins d'autres leons.
Qu'elle sache qu'on peut lutter avec succs contre une nature
trouble; la beaut morale, la beaut divine, suprieure  tous les
rves de la terre, je l'ai vue; il ne faut qu'un peu de courage pour
l'atteindre et s'y tenir.

Afin d'achever ce que j'ai  dire sur ma carrire littraire, je dois
mentionner l'ouvrage qui la commena, et qui demeura en manuscrit
jusqu' l'anne o je l'insrai dans mes _Oeuvres compltes_.

 la tte des _Natchez_, la prface a racont comment l'ouvrage fut
retrouv en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de
MM. de Thuisy[60].

[Note 60: Lorsqu'en 1800 je quittai l'Angleterre pour rentrer en
France sous un nom suppos, je n'osai me charger d'un trop gros
bagage: je laissai la plupart de mes manuscrits  Londres. Parmi ces
manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont je n'apportais 
Paris que _Ren_, _Atala_ et quelques descriptions de l'Amrique.

Quatorze annes s'coulrent avant que les communications avec la
Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai gure  mes papiers
dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs comment les
retrouver? Ils taient rests renferms dans une malle, chez une
Anglaise qui m'avait lou un petit appartement  Londres. J'avais
oubli le nom de cette femme; le nom de la rue et le numro de la
maison o j'avais demeur, taient galement sortis de ma mmoire.

Sur quelques renseignements vagues et mme contradictoires, que je
fis passer  Londres, MM. de Thuisy eurent la bont de commencer des
recherches; ils les poursuivirent avec un zle, une persvrance dont
il y a trs peu d'exemples...

Ils dcouvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que
j'avais habite dans la partie ouest de Londres, mais mon htesse
tait morte depuis plusieurs annes, et l'on ne savait ce que
ses enfants taient devenus. D'indications en indications, de
renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, aprs bien des
courses infructueuses, retrouvrent enfin, dans un village 
plusieurs milles de Londres, la famille de mon htesse.

Avait-elle gard la malle d'un migr, une malle remplie de vieux
papiers  peu prs indchiffrables? N'avait-elle point jet au feu
cet inutile ramas de manuscrits franais?

D'un autre ct, si mon nom sorti de son obscurit avait attir
dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne
htesse, n'avaient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui ds
lors acquraient une certaine valeur?

Rien de tout cela n'tait arriv: les manuscrits avaient t
conservs; la malle n'avait pas mme t ouverte. Une religieuse
fidlit, dans une famille malheureuse, avait t garde  un enfant
du malheur. J'avais confi avec simplicit le produit des travaux
d'une partie de ma vie  la probit d'un dpositaire tranger, et mon
_trsor_ m'tait rendu avec la mme simplicit. Je ne connais rien
qui m'ait plus touch dans ma vie que la bonne foi et la loyaut de
cette pauvre famille anglaise. _Prface_ de 1826.]

Un manuscrit dont j'ai pu tirer _Atala_, _Ren_, et plusieurs
descriptions places dans le _Gnie du christianisme_, n'est pas
tout  fait strile[61]. Ce premier manuscrit tait crit de suite;
sans section; tous les sujets y taient confondus: voyages, histoire
naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprs de ce manuscrit d'un
seul jet il en existait un autre partag en livres. Dans ce second
travail, j'avais non seulement procd  la division de la matire,
mais j'avais encore chang le genre de la composition, en la faisant
passer du roman  l'pope.

[Note 61: Il se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois
pages in-folio. (Avertissement des _Oeuvres compltes_.)]

Un jeune homme qui entasse ple-mle ses ides, ses inventions, ses
tudes, ses lectures, doit produire le chaos; mais aussi dans ce
chaos il y a une certaine fcondit qui tient  la puissance de l'ge.

Il m'est arriv ce qui n'est peut-tre jamais arriv  un auteur:
c'est de relire aprs trente annes un manuscrit que j'avais
totalement oubli.

J'avais un danger  craindre. En repassant le pinceau sur le
tableau, je pouvais teindre les couleurs; une main plus sre,
mais moins rapide, courait risque, en effaant quelques traits
incorrects, de faire disparatre les touches les plus vives de la
jeunesse: il fallait conserver  la composition son indpendance,
et pour ainsi dire sa fougue; il fallait laisser l'cume au frein
du jeune coursier. S'il y a dans les _Natchez_ des choses que je ne
hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses
que je ne voudrais plus crire, notamment la lettre de Ren dans le
second volume. Elle est de ma premire manire, et reproduit tout
_Ren_: je ne sais ce que les _Ren_ qui m'ont suivi ont pu dire pour
mieux approcher de la folie.

_Les Natchez_ s'ouvrent par une invocation au dsert et  l'astre des
nuits, divinits suprmes de ma jeunesse:

 l'ombre des forts amricaines, je veux chanter des airs de
la solitude, tels que n'en ont point encore entendu des oreilles
mortelles; je veux raconter vos malheurs,  Natchez!  nation de la
Louisiane dont il ne reste plus que les souvenirs! Les infortunes
d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits  nos
pleurs que celles des autres hommes? et les mausoles des rois dans
nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous
le chne de sa patrie?

Et toi, flambeau des mditations, astre des nuits, sois pour moi
l'astre du Pinde! Marche devant mes pas,  travers les rgions
inconnues du Nouveau Monde, pour me dcouvrir  ta lumire les
secrets ravissants de ces dserts!

Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre ouvrage,
particulirement dans l'original primitif. On y trouve des incidents
politiques et des intrigues de roman; mais  travers la narration on
entend partout une voix qui chante, et qui semble venir d'une rgion
inconnue.

       *       *       *       *       *

De 1812  1814, il n'y a plus que deux annes pour finir
l'Empire[62], et ces deux annes dont on a vu quelque chose par
anticipation, je les employai  des recherches sur la France et  la
rdaction de quelques livres de ces _Mmoires_; mais je n'imprimai
plus rien. Ma vie de posie et d'rudition fut vritablement
close par la publication de mes trois grands ouvrages, le _Gnie
du christianisme_, _les Martyrs_ et l'_Itinraire_. Mes crits
politiques commencrent  la Restauration; avec ces crits galement
commena mon existence politique active. Ici donc se termine ma
carrire littraire proprement dite; entran par le flot des jours,
je l'avais omise; ce n'est qu'en cette anne 1839 que j'ai rappel
des temps laisss en arrire de 1800  1814.

[Note 62: Sauf en ce qui concerne les incidents de sa vie littraire,
les _Mmoires_ de Chateaubriand ne nous fournissent presque aucun
dtail sur ces deux annes de 1812  1814. Les _Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand nous permettent heureusement de combler cette lacune.
En voici quelques extraits:

Au commencement de l'hiver (1811-1812) nous loumes un appartement
appartenant  Alexandre de Laborde, dans la rue de Rivoli. Vers ce
temps-l, M. de Chateaubriand commena  se sentir fort souffrant de
palpitations et de douleurs au coeur, ce que plusieurs mdecins qu'il
consultait en secret, attriburent  un commencement d'anvrisme...

Nous restmes  Paris jusqu'au mois de mai (1812). De retour 
la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentrent
au point qu'il ne douta pas que ce ne ft vraiment un mal auquel
il devait bientt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que
son teint restait toujours le mme, j'tais convaincue qu'il
n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'empchait pas d'tre
horriblement inquite. Je ne cessais de le supplier de voir le
docteur Lannec, le seul mdecin en qui j'eusse de la confiance.
Enfin, un soir, Mme de Lvis, qui tait venue passer la journe 
la Valle, le pressa tant qu'il consentit  profiter de sa voiture
pour aller  Paris consulter Lannec. Je le laissai partir; mais mon
inquitude tait si grande qu'il n'tait pas  un quart de lieue
que je partis de mon ct, et j'arrivai quelques minutes aprs
lui. Je me cachai jusqu'au rsultat de la consultation. Lannec
arriva. Je ne puis dire ce que je souffris jusqu' son dpart. Je
le guettais au passage, et lui demandai ce qu'avait mon mari. Rien
du tout, me rpondit-il. Et l-dessus il me souhaita le bonjour
et s'en alla. En effet, cinq minutes aprs, j'entendis le malade
qui descendait l'escalier en chantant, et quand il rentra, vers
onze heures, il fut enchant de me trouver l pour me raconter que
Lannec trouvait son mal si alarmant qu'il n'avait pas mme voulu
lui ordonner les sangsues; il n'avait qu'une douleur rhumatismale.
M. O..., qu'il rencontrait chez Mme de Duras, avait un anvrisme des
plus caractriss; et l'imagination s'en tant mle, une douleur
 laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un
autre moment, pensa lui causer une maladie relle...

Nous passmes l'hiver  Paris dans l'appartement que nous avions
lou rue de Rivoli. Nos soires taient fort agrables: M. de
Fontanes et M. de Humbold taient nos plus fidles habitus. Nous
voyions aussi beaucoup Pasquier et Mol...

Ds le mois d'avril (1813), nous retournmes dans notre chre
Valle. Nous continuions  voir nos amis de l'un et de l'autre bord.
Quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d'entendre des
prfets, des grands juges et des chambellans de Bonaparte se traiter
de monarchiques, et appeler Jacobins tout ce qui ne pliait pas sous
la royaut corse...

Nous revnmes  Paris au mois d'octobre. L'toile de Bonaparte
commenait  plir...]

Cette carrire littraire, comme il vous a t loisible de vous en
convaincre, ne fut pas moins trouble que ma carrire de _voyageur_
et de _soldat_; il y eut aussi des travaux, des rencontres et du
sang dans l'arne; tout n'y fut pas muses et fontaine Castalie; ma
carrire politique fut encore plus orageuse.

Peut-tre quelques dbris marqueront-ils le lieu qu'occuprent mes
jardins d'Acadme. Le _Gnie du christianisme_ commence la rvolution
religieuse contre le philosophisme du XVIIIe sicle. Je prparais
en mme temps cette rvolution qui menace notre langue, car il ne
pouvait y avoir renouvellement dans l'ide qu'il n'et innovation
dans le style. Y aura-t-il aprs moi d'autres formes de l'art 
prsent inconnues? Pourra-t-on partir de nos tudes actuelles afin
d'avancer, comme nous sommes partis des tudes passes pour faire
un pas? Est-il des bornes qu'on ne saurait franchir, parce qu'on
se vient heurter contre la nature des choses? Ces bornes ne se
trouvent-elles point dans la division des langues modernes, dans la
caducit de ces mmes langues, dans les vanits humaines telles que
la socit nouvelle les a faites? Les langues ne suivent le mouvement
de la civilisation qu'avant l'poque de leur perfectionnement;
parvenues  leur apoge, elles restent un moment stationnaires, puis
elles descendent sans pouvoir remonter.

Maintenant, le rcit que j'achve rejoint les premiers livres de ma
vie politique, prcdemment crits  des dates diverses. Je me sens
un peu plus de courage en rentrant dans les parties faites de mon
difice. Quand je me suis remis au travail, je tremblais que le vieux
fils de Coelus ne vt changer en truelle de plomb la truelle d'or du
btisseur de Troie. Pourtant il me semble que ma mmoire, charge de
me verser mes souvenirs, ne m'a pas trop failli: avez-vous beaucoup
senti la glace de l'hiver dans ma narration? trouvez-vous une norme
diffrence entre les poussires teintes que j'ai essay de ranimer,
et les personnages vivants que je vous ai fait voir en vous racontant
ma premire jeunesse? Mes annes sont mes secrtaires; quand l'une
d'entre elles vient  mourir, elle passe la plume  sa pune, et je
continue de dicter; comme elles sont soeurs, elles ont  peu prs la
mme main.




TROISIME PARTIE

CARRIRE POLITIQUE

1814-1830




LIVRE PREMIER

     De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche
     particulire des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et enfance
     de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli. -- Deux
     pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. -- Journes de
     Vendmiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie. -- Congrs de
     Rastadt. -- Retour de Napolon en France. -- Napolon est nomm
     chef de l'arme dite d'Angleterre. -- Il part pour l'expdition
     d'gypte. -- _Expdition d'gypte._ -- Malte. -- Bataille des
     Pyramides. -- Le Caire. -- Napolon dans la grande pyramide.
     -- Suez. -- Opinion de l'arme. -- Campagne de Syrie. --
     Retour en gypte. -- Conqute de la Haute-gypte. -- Bataille
     d'Aboukir. -- Billets et lettres de Napolon. -- Il repasse
     en France. -- Dix-huit brumaire. -- Deuxime coalition. --
     Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne
     d'gypte. -- _Consulat._ -- Deuxime campagne d'Italie. --
     Victoire de Marengo. -- Victoire de Hohenlinden, -- Paix de
     Lunville. -- Paix d'Amiens. -- Rupture du trait. -- Bonaparte
     lev  l'empire. -- _Empire._ -- Sacre. -- Royaume d'Italie.
     -- Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Trait de paix
     de Presbourg. -- Le Sanhdrin. -- Quatrime coalition. --
     Campagne de Prusse. -- Dcret de Berlin. -- Guerre en Pologne
     contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage du monde entre
     Napolon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre d'Espagne. -- Erfurt,
     -- Apparition de Wellington. -- Pie VII. -- Runion des tats
     romains  la France. -- Protestation du Souverain Pontife. -- Il
     est enlev de Rome. -- Cinquime coalition. -- Prise de Vienne.
     -- Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signe
     dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. -- Napolon
     pouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome.


La jeunesse est une chose charmante: elle part au commencement de
la vie couronne de fleurs comme la flotte athnienne pour aller
conqurir la Sicile et les dlicieuses campagnes d'Enna. La prire
est dite  haute voix par le prtre de Neptune; les libations sont
faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la mer, unit ses
invocations  celle du pilote; le pan est chant, tandis que la
voile se dploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade,
vtu de pourpre et beau comme l'Amour, se fait remarquer sur les
trirmes, fier des sept chars qu'il a lancs dans la carrire
d'Olympie. Mais  peine l'le d'Alcinos est-elle passe, l'illusion
s'vanouit: Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir
perc de flches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses
premires esprances, esclaves  Syracuse, n'ont pour allger le
poids de leurs chanes que quelques vers d'Euripide.

Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle n'avait pas la
beaut du pupille de Pricls, lev sur les genoux d'Aspasie; mais
elle en avait les heures matineuses: et des dsirs et des songes,
Dieu sait! Je vous les ai peints, ces songes: aujourd'hui, retournant
 la terre aprs maint exil, je n'ai plus  vous raconter que des
vrits tristes comme mon ge. Si parfois je fais entendre encore
les accords de la lyre, ce sont les dernires harmonies du pote qui
cherche  se gurir de la blessure des flches du temps, ou  se
consoler de la servitude des annes.

Vous savez la mutabilit de ma vie dans mon tat de voyageur et
soldat; vous connaissez mon existence littraire depuis 1800
jusqu' 1813, anne o vous m'avez laiss  la Valle-aux-Loups qui
m'appartenait encore, lorsque ma _carrire politique_ s'ouvrit.
Nous entrons prsentement dans cette carrire: avant d'y pntrer,
force m'est de revenir sur les faits gnraux que j'ai sauts en ne
m'occupant que de mes travaux et de mes propres aventures: ces faits
sont de la faon de Napolon. Passons donc  lui; parlons du vaste
difice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens
maintenant historien sans cesser d'tre crivain de mmoires; un
intrt public va soutenir mes confidences prives; mes petits rcits
se grouperont autour de ma narration.

Lorsque la guerre de la Rvolution clata, les rois ne la comprirent
point; ils virent une rvolte o ils auraient d voir le changement
des nations, la fin et le commencement d'un monde: ils se flattrent
qu'il ne s'agissait pour eux que d'agrandir leurs tats de quelques
provinces arraches  la France; ils croyaient  l'ancienne tactique
militaire, aux anciens traits diplomatiques, aux ngociations
des cabinets; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de
Frdric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les
antichambres de quelques dmagogues obscurs, et la terrible opinion
rvolutionnaire allait dnouer sur les chafauds les intrigues de
la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la
France; elle ne s'apercevait pas qu'un sicle nouveau marchait sur
elle.

Bonaparte dans le cours de ses succs toujours croissants semblait
appel  changer les dynasties royales,  rendre la sienne la
plus ge de toutes. Il avait fait rois les lecteurs de Bavire,
de Wurtemberg et de Saxe; il avait donn la couronne de Naples 
Murat, celle d'Espagne  Joseph, celle de Hollande  Louis, celle de
Westphalie  Jrme; sa soeur, lisa Bacciochi, tait princesse de
Lucques; il tait, pour son propre compte, empereur des Franais,
roi d'Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la
Toscane, Parme et Plaisance; le Pimont tait runi  la France;
il avait consenti  laisser rgner en Sude un de ses capitaines,
Bernadotte; par le trait de la confdration du Rhin, il exerait
les droits de la maison d'Autriche sur l'Allemagne; il s'tait
dclar mdiateur de la confdration helvtique; il avait jet
bas la Prusse; sans possder une barque, il avait dclar les les
Britanniques en tat de blocus. L'Angleterre malgr ses flottes fut
au moment de n'avoir pas un port en Europe pour y dcharger un ballot
de marchandises ou pour y mettre une lettre  la poste.

Les tats du pape faisaient partie de l'empire franais; le Tibre
tait un dpartement de la France. On voyait dans les rues de Paris
des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tte  la portire
de leur fiacre, demandaient: Est-ce ici que demeure le roi de...?--Non,
rpondait le commissionnaire interrog, c'est plus haut.
L'Autriche ne s'tait rachete qu'en livrant sa fille: le
_chevaucheur_ du midi rclama Honoria de Valentinien, avec la moiti
des provinces de l'empire.

Comment s'taient oprs ces miracles? Quelles qualits possdait
l'homme qui les enfanta? Quelles qualits lui manqurent pour
les achever? Je vais suivre l'immense fortune de Bonaparte qui,
nonobstant, a pass si vite que ses jours occupent une courte priode
du temps renferm dans ces _Mmoires_. De fastidieuses productions
de gnalogies, de froides disquisitions sur les faits, d'insipides
vrifications de dates sont les charges et les servitudes de
l'crivain.

       *       *       *       *       *

Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les
annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conqurant
futur, nous a laiss l'histoire du _sac de Rome_ en 1527, dont il
avait t tmoin oculaire. Napolon-Louis Bonaparte, fils an de la
duchesse de Saint-Leu, mort aprs l'insurrection de la Romagne, a
traduit en franais ce document curieux;  la tte de la traduction
il a plac une gnalogie des Buonaparte.

Le traducteur dit qu'il se contentera de remplir les lacunes de
la prface de l'diteur de Cologne, en publiant sur la famille
Bonaparte des dtails authentiques; lambeaux d'histoire, dit-il,
presque entirement oublis, mais au moins intressants pour ceux qui
aiment  retrouver dans les annales des temps passs l'origine d'une
illustration plus rcente.

Suit une gnalogie o l'on voit un chevalier Nordille Buonaparte,
lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe
(celui-l mme  qui le duc d'Anjou fit trancher la tte) pour la
valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l'an 1255
commencrent les proscriptions des familles trvisanes: une branche
des Buonaparte alla s'tablir en Toscane, o on les rencontre dans
les hautes places de l'tat. Louis-Marie-Fortun Buonaparte, de la
branche tablie  Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa  Ajaccio
et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte
portent de gueules  deux barres d'or accompagn de deux toiles.

Il y a une autre gnalogie que M. Panckoucke a place  la tte
du recueil des crits de Bonaparte; elle diffre en plusieurs
points de celle qu'a donne Napolon-Louis. D'un autre ct, madame
d'Abrants veut que Bonaparte soit un Comnne, allguant que le nom
de Bonaparte est la traduction littrale du grec _Calomeros_, surnom
des Comnne.[63]

[Note 63: _Mmoires de Mme la duchesse d'Abrants_, tome I, p. 32 et
suiv.--D'aprs Mme d'Abrants, lorsque Constantin Comnne aborda en
Corse, en 1676,  la tte de la colonie grecque, il avait avec lui
plusieurs fils, dont l'un s'appelait _Calomeros_ ... _Calomeros_,
traduit littralement, signifie _bella parte_ ou _buona parte_. Le
nom de ce Calomeros, qui s'tablit ensuite en Toscane, a donc t
_italianis_.]

Napolon-Louis croit devoir terminer sa gnalogie par ces paroles:
J'ai omis beaucoup de dtails, car les titres de noblesse ne sont
un objet de curiosit que pour un petit nombre de personnes, et
d'ailleurs la famille Bonaparte n'en retirerait aucun lustre.

  Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aeux.

Nonobstant ce vers philosophique, la gnalogie _subsiste_,
Napolon-Louis veut bien faire  son sicle la concession d'un
apophthegme dmocratique sans que cela tire  consquence.

Tout ici est singulier: Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome
et de la dtention du pape Clment VII par les soldats du conntable
de Bourbon, est du mme sang que Napolon Buonaparte, destructeur de
tant de villes, matre de Rome change en prfecture, roi d'Italie,
dominateur de la couronne des Bourbons et gelier de Pie VII, aprs
avoir t sacr empereur des Franais par la main de ce pontife. Le
traducteur de l'ouvrage de Jacques Buonaparte est Napolon-Louis
Buonaparte, neveu de Napolon, et fils du roi de Hollande, frre
de Napolon; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernire
insurrection de la Romagne,  quelque distance des deux villes o la
mre et la veuve de Napolon sont exiles, au moment o les Bourbons
tombent du trne pour la troisime fois.

Comme il aurait t assez difficile de faire de Napolon le fils
de Jupiter Ammon par le serpent aim d'Olympias, ou le petit-fils
de Vnus par Anchise, de savants affranchis[64] trouvrent une
autre merveille  leur usage: ils dmontrrent  l'empereur qu'il
descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des les
Sainte-Marguerite se nommait _Bonpart_; il avait une fille; le Masque
de fer, frre jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de
son gelier et l'pousa secrtement, de l'aveu mme de la cour. Les
enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement ports
en Corse, sous le nom de leur mre; les _Bonpart_ se transformrent
en Bonaparte par la diffrence du langage. Ainsi le Masque de fer
serait devenu le mystrieux aeul,  face de bronze, du grand homme,
rattach de la sorte au grand roi.

[Note 64: Las Cases. CH.]

La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son cu trois fleurs
de lis d'or. Napolon souriait d'un air d'incrdulit  cette
gnalogie, mais il souriait: c'tait toujours un royaume revendiqu
au profit de sa famille. Napolon affectait une indiffrence qu'il
n'avait pas, car il avait lui-mme fait venir sa gnalogie de
Toscane (Bourrienne). Prcisment parce que la divinit de la
naissance manque  Bonaparte, cette naissance est merveilleuse: Je
voyais, dit Dmosthne, ce Philippe contre qui nous combattions pour
la libert de la Grce et le salut de ses Rpubliques, l'oeil crev,
l'paule brise, la main affaiblie, la cuisse retire, offrir avec
une fermet inaltrable tous ses membres aux coups du sort, satisfait
de vivre pour l'honneur et de se couronner des palmes de la victoire.

Or, Philippe tait pre d'Alexandre; Alexandre tait donc fils de
roi et d'un roi digne de l'tre; par ce double fait, il commanda
l'obissance. Alexandre, n sur le trne, n'eut pas, comme Bonaparte,
une petite vie  traverser afin d'arriver  une grande vie. Alexandre
n'offre pas la disparate de deux carrires; son prcepteur est
Aristote; dompter Bucphale est un des passe-temps de son enfance.
Napolon pour s'instruire n'a qu'un matre vulgaire; des coursiers ne
sont point  sa disposition; il est le moins riche de ses compagnons
d'tude. Ce sous-lieutenant d'artillerie, sans serviteurs, va tout 
l'heure obliger l'Europe  le reconnatre; ce _petit caporal_ mandera
dans ses antichambres les plus grands souverains de l'Europe:

  Ils ne sont pas venus, nos deux rois? Qu'on leur die
  Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie.

Napolon, qui s'criait avec tant de sens: Oh! si j'tais mon
petit-fils! ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le
cra: quelles facults diverses cette cration ne suppose-t-elle
pas! Veut-on que Napolon n'ait t que le metteur en oeuvre de
l'intelligence sociale rpandue autour de lui; intelligence que des
vnements inous, des prils extraordinaires, avaient dveloppe?
Cette supposition admise, il n'en serait pas moins tonnant:
en effet, que serait-ce qu'un homme capable de diriger et de
s'approprier tant de supriorits trangres?

       *       *       *       *       *

Toutefois si Napolon n'tait pas n prince, il tait, selon
l'ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de
l'le de Corse, fit entrer Napolon dans un collge prs d'Autun[65];
il fut admis ensuite  l'cole militaire de Brienne[66]. lisa,
madame Bacciochi, reut son ducation  Saint-Cyr: Bonaparte rclama
sa soeur quand la Rvolution brisa les portes de ces retraites
religieuses. Ainsi l'on trouve une soeur de Napolon pour dernire
lve d'une institution dont Louis XIV avait entendu les premires
jeunes filles chanter les choeurs de Racine.

[Note 65: Bonaparte est rest trois mois et demi au collge d'Autun,
du 1er janvier au 12 mai 1779. (_Napolon inconnu_, par Frdric
Masson, tome I, p. 47-52.)]

[Note 66: Bonaparte est rest  l'cole militaire de Brienne du 19
mai 1779 au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)]

Les preuves de noblesse exiges pour l'admission de Napolon 
une cole militaire furent faites: elles contiennent l'extrait
baptistaire de Charles Bonaparte, pre de Napolon, duquel Charles
on remonte  Franois, dixime ascendant; un certificat des nobles
principaux de la ville d'Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte
a toujours t au nombre des plus anciennes et des plus nobles; un
acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant
du patriciat et dclarant que son origine est commune avec la famille
Bonaparte de Corse, etc., etc.

Lors de l'entre de Bonaparte  Trvise, dit M. de Las Cases, on
lui annona que sa famille y avait t puissante;  Bologne, qu'elle
y avait t inscrite sur le livre d'or ...  l'entrevue de Dresde,
l'empereur Franois apprit  l'empereur Napolon que sa famille avait
t souveraine  Trvise, et qu'il s'en tait fait reprsenter les
documents: il ajouta qu'il tait sans prix d'avoir t souverain,
et qu'il fallait le dire  Marie-Louise,  qui cela ferait grand
plaisir.

N d'une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec
les Orsini, les Lomelli, les Mdicis, Napolon, violent par la
Rvolution, ne fut dmocrate qu'un moment; c'est ce qui ressort
de tout ce qu'il dit et crit: domin par son rang, ses penchants
taient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de
Napolon, comme on l'a dit: ce fut l'obscur Laurent Giubega, de
Calvi; on apprend cette particularit du registre de baptme tenu 
Ajaccio par l'conome, le prtre Diamante.

J'ai peur de compromettre Napolon en le replaant  son rang dans
l'aristocratie. Cromwell, dans son discours prononc au Parlement le
12 septembre 1654, dclare tre n gentilhomme; Mirabeau, La Fayette,
Desaix et cent autres partisans de la Rvolution taient nobles
aussi. Les Anglais ont prtendu que le prnom de l'empereur tait
Nicolas, d'o en drision ils disaient _Nic_. Ce beau nom de Napolon
venait  l'empereur d'un de ses oncles qui maria sa fille avec un
Ornano. Saint Napolon est un martyr grec. D'aprs les commentateurs
de Dante, le comte Orso tait fils de _Napolon_ de Cerbaja. Personne
autrefois, en lisant l'histoire, n'tait arrt par ce nom qu'ont
port plusieurs cardinaux; il frappe aujourd'hui. La gloire d'un
homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil  sa source n'est connu
que de quelques thiopiens;  son embouchure, de quel peuple est-il
ignor?

       *       *       *       *       *

Il reste constat que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte; il l'a
sign lui-mme de la sorte dans toute sa campagne d'Italie et jusqu'
l'ge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus
que Bonaparte: je lui laisse le nom qu'il s'est donn et qu'il a
grav au pied de son indestructible statue[67].

[Note 67: Ce nom de Buonaparte s'crivait quelquefois avec le
retranchement de l'_u_: l'conome d'Ajaccio qui signe au baptme
de Napolon a crit trois fois Bonaparte sans employer la voyelle
italienne _u_. CH.]

Bonaparte s'est-il rajeuni d'un an afin de se trouver Franais,
c'est--dire afin que sa naissance ne prcdt pas la date de la
runion de la Corse  la France? Cette question est traite  fond
d'une manire courte, mais substantielle, par M. Eckard[68]: on peut
lire sa brochure. Il en rsulte que Bonaparte est n le 5 fvrier
1768, et non pas le 15 aot 1769, malgr l'assertion positive
de M. Bourrienne. C'est pourquoi le snat conservateur, dans sa
proclamation du 3 avril 1814, traite Napolon d'_tranger_.

[Note 68: La brochure d'Eckard, publie en 1826, a pour titre:
_Question d'tat civil et historique, Napolon Buonaparte est-il n
Franais_?]

L'acte de clbration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josphe-Rose
de Tascher, inscrit au registre de l'tat civil du deuxime
arrondissement de Paris, 19 ventse an IV (9 mars 1796), porte que
Napolon Buonaparte naquit  Ajaccio le 5 fvrier 1768, et que son
acte de naissance, vis par l'officier civil, constate cette date.
Cette date s'accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l'acte de
mariage, que l'poux est g de vingt-huit ans.

L'acte de naissance de Napolon, prsent  la mairie du deuxime
arrondissement lors de la clbration de son mariage avec Josphine,
fut retir par un des aides de camp de l'empereur au commencement de
1810, lorsqu'on procdait  l'annulation du mariage de Napolon avec
Josphine. M. Duclos, n'osant rsister  l'ordre imprial, crivit au
moment mme sur une des pices de la _liasse Bonaparte_: _Son acte de
naissance lui a t remis, ne pouvant,  l'instant de sa demande, lui
en dlivrer copie._ La date de la naissance de Josphine est altre
dans l'acte de mariage, gratte et surcharge, quoiqu'on en dcouvre
 la loupe les premiers linaments. L'impratrice s'est t quatre
ans: les plaisanteries qu'on faisait sur ce sujet au chteau des
Tuileries et  Sainte-Hlne sont mauvaises et ingrates.

L'acte de naissance de Bonaparte, enlev par l'aide de camp en
1810, a disparu; toutes les recherches pour le dcouvrir ont t
infructueuses.

Ce sont l des faits irrfragables, et aussi je pense, d'aprs ces
faits, que Napolon est n  Ajaccio le 5 fvrier 1768. Cependant
je ne dissimule pas les embarras historiques qui se prsentent 
l'adoption de cette date.

Joseph frre an de Bonaparte, est n le 5 janvier 1768; son frre
cadet, Napolon, ne peut tre n la mme anne,  moins que la date
de la naissance de Joseph ne soit pareillement altre: cela est
supposable, car tous les actes de l'tat civil de Napolon et de
Josphine sont souponns d'tre des faux. Nonobstant une juste
suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-prfet de Calvi,
dans ses _Observations sur la Corse_, affirme que le registre de
l'tat civil d'Ajaccio marque la naissance de Napolon au 15 aot
1769. Enfin les papiers que m'avait prts M. Libri dmontraient que
Bonaparte lui-mme se regardait comme tant n le 13 aot 1769  une
poque o il ne pouvait avoir aucune raison pour dsirer se rajeunir.
Mais restent toujours la date _officielle_ des pices de son premier
mariage et la suppression de son acte de naissance[69].

[Note 69: Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a t
souvent agite. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th.
Iung, _Bonaparte et son temps_, t. Ier, p. 39 et suiv.--Dr Fournier,
_Napolon Ier_ (traduction Jaegl, tome Ier, p. 5);--en faveur
de la date de 1769, Jal, _Dictionnaire critique de biographie et
d'histoire_, p. 898 et suiv., et surtout Frdric Masson, _Napolon
inconnu_, t. Ier, p. 15-18.--Dans les _Souvenirs intimes_ du baron
Mounier, publis en 1896, je trouve, sous la date du 22 fvrier 1842,
cette curieuse note: J'avais cru que l'histoire de la naissance
de Napolon n'tait qu'une petite invention en dnigrement; mais,
l'autre jour, M. Sguier m'a dit qu'ayant t prsent au premier
consul et persuad que celui-ci tait n en 1768, il lui avait
rpondu,  la question habituelle de l'ge,--le premier Consul ayant
l'air de le trouver trop jeune: J'ai le mme ge que Votre Majest,
je suis n en 1768; et que le premier Consul s'tait tourn vers
Caulaincourt en lui disant avec humeur: Comment donc sait-il mon
ge? Quelques annes aprs, M. Sguier en prit pied pour tenir un
pari contre Hamelin (le mari de la clbre), qui faisait natre
Napolon en 1769; M. Sguier gagna, au moyen de l'acte de naissance
annex  l'acte de mariage dpos aux archives des actes civils.]

Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien  cette transposition
de vie: si vous fixez sa nativit au 15 aot 1769, force est de
reporter sa conception vers le 15 novembre 1768; or, la Corse
n'a t cde  la France que par le trait du 15 mai 1769; les
dernires soumissions des Pives (cantons de la Corse) ne se sont
mme effectues que le 14 juin 1769. D'aprs les calculs les plus
indulgents, Napolon ne serait encore Franais que de quelques heures
de nuit dans le sein de sa mre. Eh bien, s'il n'a t que le citoyen
d'une patrie douteuse, cela classe  part sa nature: existence tombe
d'en haut, pouvant appartenir  tous les temps et  tous les pays.

Toutefois Bonaparte a inclin vers la patrie italienne; il dtesta
les Franais jusqu' l'poque o leur vaillance lui donna l'empire.
Les preuves de cette aversion abondent dans les crits de sa
jeunesse. Dans une note que Napolon a crite sur le suicide, on
trouve ce passage: Mes compatriotes, chargs de chanes, embrassent
en tremblant la main qui les opprime ... Franais, non contents
de nous avoir ravi tout ce que nous chrissons, vous avez encore
corrompu nos moeurs.

Une lettre crite  Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a t
rendue publique, commence de la sorte:

Gnral,

Je naquis quand la patrie prissait. Trente mille Franais vomis sur
nos ctes, noyant le trne de la libert dans des flots de sang, tel
fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.

Une autre lettre de Napolon  M. Gubica, greffier en chef des tats
de la Corse, porte:

Tandis que la France renat, que deviendrons-nous, nous autres
infortuns Corses? Toujours vils, continuerons-nous  baiser la main
insolente qui nous opprime? continuerons-nous  voir tous les emplois
que le droit naturel nous destinait occups par des trangers aussi
mprisables par leurs moeurs et leur conduite que leur naissance est
abjecte?

Enfin le brouillon d'une troisime lettre manuscrite de Bonaparte,
touchant la reconnaissance par les Corses de l'Assemble nationale de
1789 dbute ainsi:

Messieurs,

Ce fut par le sang que les Franais taient parvenus  nous
gouverner; ce fut par le sang qu'ils voulurent assurer leur conqute.
Le militaire, l'homme de loi, le financier, se runirent pour nous
opprimer, nous mpriser et nous faire avaler  longs traits la coupe
de l'ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations;
mais puisque nous n'avons pas eu le courage de nous en affranchir
de nous-mmes, oublions-les  jamais; qu'ils redescendent dans le
mpris qu'ils mritent, ou du moins qu'ils aillent briguer dans leur
patrie la confiance des peuples: certes, ils n'obtiendront jamais la
ntre.

       *       *       *       *       *

Les prventions de Napolon contre la mre-patrie ne s'effacrent
pas entirement: sur le trne, il parut nous oublier; il ne parla
plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des
Franais; cette phrase lui chappait: Vous autres Franais.

L'empereur, dans les papiers de Sainte-Hlne, raconte que sa mre,
surprise par les douleurs, l'avait laiss tomber de ses entrailles
sur un tapis  grand ramage, reprsentant les hros de l'_Iliade_: il
n'en serait pas moins ce qu'il est, ft-il tomb dans du chaume.

Je viens de parler de papiers retrouvs; lorsque j'tais ambassadeur
 Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et
ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napolon;
Il y attachait si peu d'importance qu'il me proposa de me les
montrer: je quittai Rome, et je n'eus pas le temps de compulser les
documents. Au dcs de Madame mre et du cardinal Fesch, divers
objets de la succession ont t disperss; le carton qui renfermait
les essais de Napolon a t apport  Lyon avec plusieurs autres;
il est tomb entre les mains de M. Libri[70]. M. Libri a insr
dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er mars de cette anne 1842 une
notice dtaille des papiers du cardinal Fesch; il a bien voulu
depuis m'envoyer le carton. J'ai profit de la communication pour
accrotre l'ancien texte de mes _Mmoires_ concernant Napolon,
toute rserve faite  un plus ample inform quant aux renseignements
contradictoires et aux objections  survenir.

[Note 70: Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient t, en
1815, enferms par Napolon lui-mme dans un carton qu'il avait
scell de son cachet imprial et sur lequel il avait crit ces mots:
_ remettre au cardinal Fesch seul._ Ce carton fut emport  Rome
par Fesch, qui, dit-on, n'eut point la curiosit de l'ouvrir.  la
mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire et futur biographe,
l'abb Lyonnet, rapporta  Dijon le carton imprial. Guillaume Libri,
qui avait appris l'existence de ces papiers, dcida leur dtenteur
 les lui vendre au profit des pauvres. La cession fut faite par
acte notari moyennant sept  huit mille francs. Aprs les avoir
utiliss pour son travail de la _Revue des Deux-Mondes: Souvenirs
de la Jeunesse de Napolon, manuscrits indits_, Libri les vendit
trs cher au comte d'Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis
en vente, en 1883, la collection paternelle, l'une des plus riches
de l'Europe en documents de toutes sortes, le gouvernement italien
s'est rendu acqureur, l'anne suivante, moyennant la somme de 23,000
livres sterling (675,000 francs), d'un lot d'environ dix-huit cents
manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse de
Napolon. Ils se trouvent aujourd'hui  la Bibliothque Laurentienne,
 Florence.--Voir Frdric Masson, _Napolon inconnu_, tome Ier,
_Introduction_.]

       *       *       *       *       *

Benson, dans ses _Esquisses de la Corse_ (Sketches of Corsica), parle
de la maison de campagne qu'habitait la famille de Bonaparte:

En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio, vers l'le
Sanguinire,  environ un mille de la ville, on rencontre deux
piliers de pierre, fragments d'une porte qui s'ouvrait sur le
chemin; elle conduisait  une villa en ruine, autrefois rsidence du
demi-frre utrin de madame Bonaparte, que Napolon cra cardinal
Fesch. Les restes d'un petit pavillon sont visibles au-dessous d'un
rocher; l'entre en est quasi obstrue par un figuier touffu: c'tait
la retraite accoutume de Bonaparte, quand les vacances de l'cole
dans laquelle il tudiait lui permettaient de revenir chez lui.

L'amour du pays natal suivit chez Napolon sa marche ordinaire.
Bonaparte, en 1788, crivait,  propos de M. de Sussy, que _la Corse
offrait un printemps perptuel_; il ne parla plus de son le quand
il fut heureux; il avait mme de l'antipathie pour elle; elle lui
rappelait un berceau trop troit. Mais  Sainte-Hlne sa patrie lui
revint en mmoire: La Corse avait mille charmes pour Napolon[71];
il en dtaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa
structure physique. Tout y tait meilleur, disait-il; il n'y avait
pas jusqu' l'odeur du sol mme: elle lui et suffi pour le deviner
les yeux ferms; il ne l'avait retrouve nulle part. Il s'y voyait
dans ses premires annes,  ses premires amours; il s'y trouvait
dans sa jeunesse au milieu des prcipices, franchissant les sommets
levs, les valles profondes.

Napolon trouva le roman dans son berceau; ce roman commence 
Vanina, tue par Sampietro, son mari[72]. Le baron de _Neuhof_, ou
le roi Thodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des
secours  l'Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis,
aprs s'tre fait couronner roi des Corses, qui ne savaient  qui
se donner[73]. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout
Pascal, avaient rempli l'Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco[74]
pria J.-J. Rousseau d'tre le lgislateur de la Corse[75]; le
philosophe de Genve songeait  s'tablir dans la patrie de celui
qui, en drangeant les Alpes, emporta Genve sous son bras. Il est
encore en Europe, crivait Rousseau, un pays capable de lgislation;
c'est l'le de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce
brave peuple a su recouvrer et dfendre sa libert mriteraient
bien que quelque homme sage lui apprt  la conserver. J'ai quelque
pressentiment qu'un jour cette petite le tonnera l'Europe[76].

[Note 71: _Mmorial de Sainte-Hlne._]

[Note 72: _Vanina d'Ornano_, femme du corse Sampietro, fut trangle
par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, voulant le
sauver, elle avait implor sa grce auprs du snat de Gnes, qui
l'avait frapp de proscription (1567).]

[Note 73: Thodore, baron de _Neuhof_, n  Metz vers 1690, tait
parvenu, aprs d'tranges aventures,  se faire nommer roi de Corse
en 1736 sous le nom de Thodore Ier, et  dlivrer presque en entier
son royaume de la tyrannie gnoise. Oblig de quitter la Corse pour
chercher de nouveaux secours sur le continent, il tenta d'y revenir
en 1738 et en 1743 et, empch de dbarquer, se rfugia  Londres
o ses cranciers le firent enfermer dans la prison pour dettes. En
1753, Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription, dont le
produit servit  adoucir les rigueurs de sa captivit, et plus tard
il lui fit riger un tombeau dans le cimetire de Sainte-Anne de
Westminster.]

[Note 74: Mathieu, comte de _Buttafuoco_ (1731-1806). Lors de la
runion de la Corse  la France,  laquelle les Gnois venaient
de cder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents
choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli,
qui ne consentait qu'au protectorat franais; Buttafuoco russit 
faire prvaloir l'annexion. Il fut lu en 1789, par la noblesse de
l'le de Corse, dput aux tats-Gnraux, et sigea dans les rangs
de la minorit. Il migra aprs la session, rentra en Corse avec les
Anglais en 1794 et resta,  partir de ce moment, tranger  la vie
politique.]

[Note 75: Le _Projet de constitution pour les Corses_, par J.-J.
Rousseau a t publi pour la premire fois en 1861 dans le volume de
M. Streckeisen-Moulton, _Oeuvres et correspondance indites de J.-J.
Rousseau_.]

[Note 76: _Contrat social_, livre II, chapitre X.]

Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut lev  cette cole
primaire des rvolutions; il ne nous apporta pas  son dbut le
calme ou les passions du jeune ge, mais un esprit dj empreint
des passions politiques. Ceci change l'ide qu'on s'est forme de
Napolon.

Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antcdents:
les enfants prdestins, selon les biographes, sont fougueux,
tapageurs, indomptables; ils apprennent tout, ou n'apprennent rien;
le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent
point les jeux de leurs compagnons, qui rvent  l'cart et sont
dj poursuivis du nom qui les menace. Voil qu'un enthousiaste a
dterr des billets extrmement communs (sans doute italiens) de
Napolon  ses grands parents; il nous faut avaler ces puriles
neries. Les pronostics de notre futurition sont vains; nous sommes
ce que nous font les circonstances; qu'un enfant soit gai ou triste,
silencieux ou bruyant, qu'il montre ou ne montre pas des aptitudes au
travail, nul augure  en tirer. Arrtez un colier  seize ans; tout
intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fix  trois
lustres, restera un imbcile; l'enfant manque mme de la plus belle
des grces, le sourire: il rit, et ne sourit pas.

Napolon tait donc un petit garon ni plus ni moins distingu que
ses mules: Je n'tais, dit-il, qu'un enfant obstin et curieux. Il
aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle
Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que
l'italien; son ignorance de la langue de Turenne tait presque
complte. Comme le marchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne
mettait pas un mot d'orthographe; Henri IV, Louis XIV et le marchal
de Richelieu, moins excusables, n'taient gure plus corrects. C'est
visiblement pour cacher la ngligence de son instruction que Napolon
a rendu son criture indchiffrable. Sorti de la Corse  neuf ans,
il ne revit son le que huit ans aprs.  l'cole de Brienne, il
n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa manire d'tudier, ni dans
son extrieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napolon
et sur son pays; il disait  son camarade Bourrienne: Je ferai 
tes Franais tout le mal que je pourrai. Dans un compte rendu au
roi, en 1784, M. de Kralio affirme que _le jeune Bonaparte serait un
excellent marin_; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n'a t
retrouv que quand Napolon inspectait la flottille de Boulogne.[77]

[Note 77: Voici le texte complet de cette note, dont l'auteur, le
chevalier de Kralio, marchal de camp, tait charg de l'inspection
des treize coles royales militaires cres en 1775 par Louis
XVI: M. de Buonaparte (Napolon) n le 15 aot 1769, de 4 pieds
10 pouces, a fait sa quatrime. Constitution, sant excellente,
_caractre soumis, doux, honnte, reconnaissant, conduite trs
rgulire, s'est toujours distingu par son application aux
mathmatiques_. Il sait trs passablement son histoire et sa
gographie. Il est trs faible dans les arts d'agrments. _Ce sera un
excellent marin_, digne d'entrer  l'cole de Paris.]

Sorti de Brienne le 14 octobre 1784[78], Bonaparte passa  l'cole
militaire de Paris[79]. La liste civile payait sa pension; il
s'affligeait d'tre boursier. Cette pension lui fut conserve, tmoin
ce modle de reu trouv dans le carton Fesch (carton de M. Libri):

Je soussign reconnais avoir reu de M. Biercourt la somme de 200
provenant de la pension que le roi m'a accorde sur les fonds de
l'cole militaire en qualit d'ancien cadet de l'cole de Paris.

[Note 78: Dans une note de sa main, qu'il intitule: _poques de ma
vie_, Bonaparte a donn une date un peu diffrente. La note porte:
_Parti pour l'cole de Paris le 30 octobre 1784_.]

[Note 79: Napolon est rest un an  l'cole militaire de Paris, du
31 octobre ou du 1er novembre 1784 au 28 octobre 1785.]

Mademoiselle Permon-Comnne (madame d'Abrants), fixe tour  tour
chez sa mre  Montpellier,  Toulouse et  Paris, ne perdait point
de vue son compatriote Bonaparte: Quand je passe aujourd'hui sur
le quai de Conti, crit-elle, je ne puis m'empcher de regarder la
mansarde,  l'angle gauche de la maison au troisime tage: c'est l
que logeait Napolon toutes les fois qu'il venait chez mes parents.

Bonaparte n'tait pas aim  son nouveau prytane: morose et
frondeur, il dplaisait  ses matres; il blmait tout sans
mnagement. Il adressa un mmoire au sous-principal sur les vices
de l'ducation que l'on y recevait: Ne vaudrait-il pas mieux les
astreindre (les lves)  se suffire  eux-mmes, c'est--dire, moins
leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur faire manger du
pain de munition ou d'un qui en approcherait, les habituer  battre,
brosser leurs habits,  nettoyer leurs souliers et leurs bottes?
C'est ce qu'il ordonna depuis  Fontainebleau et  Saint-Germain.

Le rabroueur dlivra l'cole de sa prsence et fut nomm lieutenant
en second d'artillerie au rgiment de La Fre[80].

[Note 80: La Note, dj cite, de Napolon porte: _Parti pour le
rgiment de la Fre en qualit de lieutenant en second. 30 octobre
1785_. Le rgiment de la Fre tait un rgiment d'artillerie; il
tait alors en garnison  Valence.]

Entre 1784 et 1793 s'tend la carrire littraire de Napolon,
courte par l'espace, longue par les travaux. Errant avec les corps
d'artillerie dont il faisait partie  Auxonne,  Dle,  Seurres, 
Lyon, Bonaparte tait attir  tout endroit de bruit comme l'oiseau
appel par le miroir ou accourant  l'appeau. Attentif aux questions
acadmiques, il y rpondait; il s'adressait avec assurance aux
personnes puissantes qu'il ne connaissait pas; il se faisait l'gal
de tous avant d'en devenir le matre. Tantt il parlait sous un
nom emprunt, tantt il signait son nom qui ne trahissait point
l'anonyme. Il crivait  l'abb Raynal,  M. Necker; il envoyait
aux ministres des mmoires sur l'organisation de la Corse, sur
des projets de dfense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe
d'Ajaccio, sur la manire de disposer le canon pour jeter des
bombes. On ne l'coutait pas plus qu'on n'avait cout Mirabeau
lorsqu'il rdigeait  Berlin des projets relatifs  la Prusse et 
la Hollande. Il tudiait la gographie. On a remarqu qu'en parlant
de Sainte-Hlne il la signale par ces seuls mots: Petite le.
Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait
sur les historiens, les philosophes, les conomistes, Hrodote,
Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith; il rfutait le
Discours sur l'origine et les fondements de l'galit _de l'homme_
et il crivait: _Je ne crois pas cela_; je ne crois rien de cela.
Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies
d'une histoire esquisse par Napolon. Le manuscrit de cette
esquisse s'est retrouv en partie dans le carton du cardinal Fesch:
les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l'pisode
de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands
seigneurs de la cour de Henri II aprs l'assassinat de Vanina vaut
tout le rcit de Napolon Qu'importent au roi de France les dmls
de Sampietro et de sa femme!

Bonaparte n'avait pas au dbut de sa vie le moindre pressentiment de
son avenir; ce n'tait qu' l'chelon atteint qu'il prenait l'ide de
s'lever plus haut: mais s'il n'aspirait pas  monter, il ne voulait
pas descendre; on ne pouvait arracher son pied de l'endroit o il
l'avait une fois pos. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch)
sont consacrs  des recherches sur la Sorbonne et les liberts
gallicanes; il y a des correspondances avec Paoli, Salicetti, et
surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal  l'cole de
Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils 
son jeune lve et qui appelle Napolon son _cher ami_.

 ces ingrates tudes Bonaparte mlait des pages d'imagination; il
parle des femmes; il crit _le Masque prophte_, _le Roman corse_,
une nouvelle anglaise, _le Comte d'Essex_; il a des dialogues sur
l'amour qu'il traite avec mpris, et pourtant il adresse en brouillon
une lettre de passion  une inconnue aime; il fait peu de cas de la
gloire, et ne met au premier rang que l'amour de la patrie, et cette
patrie tait la Corse.

Tout le monde a pu voir  Genve une demande parvenue  un libraire:
le romanesque lieutenant s'enqurait de _Mmoires_ de madame de
Warens. Napolon tait pote aussi, comme le furent Csar et
Frdric: il prfrait Arioste au Tasse; il y trouvait les portraits
de ses capitaines futurs, et un cheval tout brid pour son voyage aux
astres. On attribue  Bonaparte le madrigal suivant adress  madame
Saint-Huberti jouant le rle de Didon; le fond peut appartenir 
l'empereur, la forme est d'une main plus savante que la sienne:

  Romains qui vous vantez d'une illustre origine,
  Voyez d'o dpendait votre empire naissant!
      Didon n'a pas assez d'attrait puissant
  Pour retarder la fuite o son amant s'obstine
  Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux,
      Et t reine de Carthage,
  Il et, pour la servir, abandonn ses dieux,
  Et votre beau pays serait encor sauvage.

Vers ce temps-l Bonaparte semblerait avoir t tent de se tuer.
Mille bjaunes sont obsds de l'ide du suicide, qu'ils pensent tre
la preuve de leur supriorit. Cette note manuscrite se trouve dans
les papiers communiqus par M. Libri: Toujours seul au milieu des
hommes, je rentre pour rver avec moi-mme et me livrer  toute la
vivacit de ma mlancolie. De quel ct est-elle tourne aujourd'hui?
du ct de la mort ... Si j'avais pass soixante ans, je respecterais
les prjugs de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la
nature et achev son cours; mais puisque je commence  prouver des
malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je
des jours o rien ne me prospre?

Ce sont l les rveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces
ides se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altr le texte
par quelques phrases de sa faon.

Voici un essai d'un autre genre; je le transcris lettre  lettre:
l'ducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop
ddaigneux  l'encontre: qu'ils se souviennent de leur empressement
 faire queue  la porte d'un homme qui les chassait  volont de la
chambre des rois.

  FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES
               RELATIVES  MON TAT ACTUELL.

              MANIRE DE DEMANDER UN CONG.

Lorsque l'on est en semestre et que l'on veut obtenir un cong d't
pour cause de maladie, l'on fait dresser par un mdecin de la ville
et un cherugien un certificat comme quoi avant l'poque que vous
dsign, votre sent ne vous permet pas de rejoindre  la garnison.
Vous observer que ce certificat soit sur papier timbr, qu'il soit
vis par le juge et le commandant de la place.

Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la
manire et formulle suivante:

                                        Ajaccio, le 21 avril 1787.

                      MMOIRE EN DEMANDE D'UN CONG.

  CORPS ROYAL DE L'ARTILLERIE.          | RGIMENT DE LA FRE
                                         |
  Le sieur Napolione de                 | Soupplie monseigneur le
  Buonaparte, lieutenant en              | marchal de Sgur de vouloir
  second au rgiment de                  | bien lui accorder un
  La Fre, artillerie.                   | cong de 5 mois et demie
                                         |  compter du 16 mai prochain
                                         | dont il a besoin
                                         | pour le rtablissement de
                                         | sa sent, suivant le certificat
                                         | de mdecin et cherugien
                                         | ci-joint. Vu mon peu
                                         | de fortune et une cure
                                         | coteuse, je demande la
                                         | grace que le cong me
                                         | soit accord avec appointement.
                                         |
                                         |                BUONAPARTE.

L'on envoie le tout au colonel du rgiment sur l'adresse du ministre
ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l'on lui crive
sur l'adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres 
la cour.

Que de dtails pour enseigner  faire un faux! On croit voir
l'empereur travailler  rgulariser les saisies des royaumes, les
paperasses illicites dont son cabinet s'encombrait.

Le style du jeune Napolon est dclamatoire; il n'y a de digne
d'observation que l'activit d'un vigoureux pionnier qui dblaye
des sables. La vue de ces travaux prcoces me rappelle mes fatras
juvniles, mes _Essais historiques_, mon manuscrit des _Natchez_
de quatre mille pages in-folio, attaches avec des ficelles; mais
je ne faisais pas aux marges de _petites maisons_, des _dessins
d'enfant_, des _barbouillages d'colier_, comme on en voit aux marges
des brouillons de Bonaparte; parmi mes juvniles ne roulait pas _une
balle de pierre_ qui pouvait avoir t le modle d'un boulet d'tude.

Ainsi donc il y a une avant-scne  la vie de l'empereur; un
Bonaparte inconnu prcde l'immense Napolon; la pense de Bonaparte
tait dans le monde avant qu'il y ft de sa personne: elle agitait
secrtement la terre; on sentait en 1789, au moment o Bonaparte
apparaissait, quelque chose de formidable, une inquitude dont
on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menac d'une
catastrophe, on en est averti par des commotions latentes; on a peur;
on coute pendant la nuit; on reste les yeux attachs sur le ciel
sans savoir ce que l'on a et ce qui va arriver.

       *       *       *       *       *

Paoli avait t rappel d'Angleterre sur une motion de Mirabeau,
dans l'anne 1789. Il fut prsent  Louis XVI par le marquis de
La Fayette, nomm lieutenant gnral et commandant militaire de la
Corse. Bonaparte suivit-il l'exil dont il avait t le protg, et
avec lequel il tait en correspondance? on l'a prsum. Il ne tarda
pas  se brouiller avec Paoli: les crimes de nos premiers troubles
refroidirent le vieux gnral; il livra la Corse  l'Angleterre,
afin d'chapper  la Convention. Bonaparte,  Ajaccio, tait devenu
membre d'un club de Jacobins; un club oppos s'leva, et Napolon
fut oblig de s'enfuir. Madame Letizia et ses filles se rfugirent
dans la colonie grecque de Carghse, d'o elles gagnrent Marseille.
Joseph pousa dans cette ville, le 1er aot 1794, mademoiselle Clary,
fille d'un riche ngociant. En 1792, le ministre de la guerre,
l'ignor Lajard[81], destitua Napolon, pour n'avoir pas assist 
une revue[82].

[Note 81: Pierre-Auguste _Lajard_ (1757-1837). Il fut ministre de la
guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Dcrt d'accusation aprs le
10 aot, il passa en Angleterre et y resta jusqu'aprs le coup d'tat
de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l'autorisation de reprendre
son rang dans l'arme, mais sous l'Empire il lui donna une pension de
6,000 francs comme ancien ministre.]

[Note 82: Bonaparte fut, en effet, destitu un moment,  la fin de
1791, pour ne s'tre point trouv prsent  la revue de rigueur
du mois de dcembre: il tait alors lieutenant au 4e rgiment
d'artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut rintgr dans son emploi.
Ce fut le ministre Lajard qui le rintgra dans ses droits, mais ce
n'tait pas lui qui avait sign la mesure de rvocation. Le ministre
qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui tait alors aussi fameux
que Lajard tait ignor, devait devenir plus tard l'aide de camp
particulier de Napolon, l'accompagner pendant la campagne de Russie
et tre nomm, en 1813, son ambassadeur  Vienne: c'tait le comte
Louis de Narbonne.]

On retrouve Bonaparte  Paris avec Bourrienne dans cette anne 1792.
Priv de toute ressource, il s'tait fait industriel: il prtendait
louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le
dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-l la Rvolution allait
son train; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de
chez un restaurateur, rue Saint-Honor, prs le Palais-Royal, vit
venir cinq  six mille dguenills qui poussaient des hurlements et
marchaient contre les Tuileries; il dit  Bourrienne: Suivons ces
gueux-l; et il alla s'tablir sur la terrasse du bord de l'eau.
Lorsque le roi, dont la demeure tait envahie, parut  l'une des
fentres, coiff du bonnet rouge, Bonaparte s'cria avec indignation:
_Che c....!_ comment a-t-on laiss entrer cette canaille? il fallait
en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait
encore.

Le 20 juin 1792, j'tais bien prs de Bonaparte: vous savez que je
me promenais  Montmorency, tandis que Barre et Maret cherchaient,
comme moi, mais par d'autres raisons, la solitude. Est-ce  cette
poque que Bonaparte tait oblig de vendre et de ngocier de petits
assignats appels Corset[83]? Aprs le dcs d'un marchand de vin
de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire,
et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure  l'appel d'une
dette de loyer de quinze francs, qu'il ne put acquitter: cette misre
augmente sa grandeur. Napolon a dit  Saint-Hlne: Au bruit de
l'assaut aux Tuileries, le 10 aot, je courus au Carrousel, chez
Fauvelet, frre de Bourienne, qui y tenait un magasin de meubles. Le
frre de Bourrienne avait fait une spculation qu'il appelait _encan
national_; Bonaparte y avait dpos sa montre; exemple dangereux: que
de pauvres coliers se croiront des Napolons pour avoir mis leur
montre en gage!

[Note 83: Le corset tait un petit assignat de 5 livres.]

       *       *       *       *       *

Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an
II[84]; il s'y trouvait avant le sige de Toulon; il y crivait deux
pamphlets: le premier est une _Lettre  Matteo Buttafuoco_[85];
il le traite indignement, et fait en mme temps un crime  Paoli
d'avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple: trange erreur,
s'crie-t-il, qui soumet  un brutal,  un mercenaire, l'homme qui,
par son ducation, l'illustration de sa naissance, sa fortune, est
seul fait pour gouverner!

[Note 84: Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature 
donner lieu  une confusion de dates. L'an I va du 21 septembre 1792
au 21 septembre 1793; l'an II va du 22 septembre 1793 au 21 septembre
1794. Le mois de _janvier an II_ appartient donc  l'anne 1794.
Or, ce n'est pas de l'anne 1794 que veut parler ici Chateaubriand,
puisque les divers incidents dont il va parler sont tous antrieurs
 1794. La _Lettre  Matteo Buttafuoco_ est du mois de janvier 1791;
_le Souper de Beaucaire_ est du mois de juillet 1793; c'est dans la
premire quinzaine de septembre 1793 que Bonaparte arrive et est
employ devant Toulon. L'erreur commise par Chateaubriand est venue
de ce que Bonaparte a dat comme suit sa _Lettre  Buttafuoco_: De
mon cabinet de Milleli, _le 23 janvier, l'an II_. Or, cette lettre,
je l'ai dit, est du 23 janvier 1791. L'usage,  ce moment, tait
d'appeler l'anne 1791 _l'an deux_ de la libert.]

[Note 85: _Lettre de M. Buonaparte  M. Matteo Buttafuoco, dput de
la Corse  l'Assemble nationale_; brochure de 21 pages in-8, sans
lieu ni nom d'imprimeur. D'aprs Qurard, elle fut imprime de fait 
Dle chez Fr.-X. Joly.]

Bien que rvolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du
peuple; il fut nanmoins compliment sur sa brochure par Masseria,
prsident du club patriotique d'Ajaccio.

Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, _le Souper
de Beaucaire_[86]. Bourrienne en produit un manuscrit revu par
Bonaparte, mais abrg et mis plus d'accord avec les opinions de
l'empereur au moment qu'il revit son oeuvre. C'est un dialogue
entre un Marseillais, un Nmois, un militaire et un fabricant de
Montpellier. Il est question de l'affaire du moment, de l'attaque
d'Avignon par l'arme de Carteaux, dans laquelle Napolon
avait figur en qualit d'officier d'artillerie. Il annonce au
_Marseillais_ que son parti sera battu, parce qu'il a cess d'adhrer
 la Rvolution. Le _Marseillais_ dit au _militaire_, c'est--dire
 Bonaparte: On se ressouvient toujours de ce monstre qui tait
cependant un des principaux du club; il fit lanterner un citoyen,
pilla sa maison et viola sa femme, aprs lui avoir fait boire un
verre du sang de son poux.--Quelle horreur! s'crie le militaire;
mais ce fait est-il vrai? Je m'en mfie, car vous savez que l'on ne
croit plus au viol aujourd'hui.

[Note 86: Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprime 
Avignon, o elle eut deux ditions: SOUPER DE BEAUCAIRE _ou_ DIALOGUE
_entre un militaire de l'arme de Carteaux, un marseillais, un nmois
et un fabricant de Montpellier sur les vnements qui sont arrivs
dans le ci-devant Comtat  l'arrive des Marseillais_.]

Lgret du dernier sicle qui fructifiait dans le temprament glac
de Bonaparte. Cette accusation d'avoir bu et fait boire du sang a
souvent t reproduite. Quand le duc de Montmorency fut dcapit 
Toulouse, les hommes d'armes burent de son sang pour se communiquer
la vertu d'un grand coeur.

       *       *       *       *       *

Nous arrivons au sige de Toulon. Ici s'ouvre la carrire militaire
de Bonaparte. Sur le rang que Napolon occupait alors dans
l'artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un trange
document: c'est un brevet de capitaine d'artillerie dlivr le
30 aot 1792  Napolon par Louis XVI[87], vingt jours aprs le
dtrnement rel, arriv le 10 aot. Le roi avait t renferm au
Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il
est dit que la nomination du 30 aot comptera  l'officier promu 
partir du 6 fvrier prcdent.

[Note 87: M. Frdric Masson (_Napolon inconnu_, tome II, p. 400) a
donn un fac-simil de ce brevet du 30 aot.]

Les infortuns sont souvent prophtes; mais cette fois la prvision
du martyr n'tait pour rien dans la gloire future de Napolon. Il
existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc,
signs d'avance par Louis XVI; il n'y reste  remplir que les vides
d'attente; de ce genre aura t la commission prcite. Louis
XVI, renferm au Temple,  la veille de son procs, au milieu de
sa famille captive, avait autre chose  faire que de s'occuper de
l'avancement d'un inconnu.

L'poque du brevet se fixe par le contre-seing; ce contre-seing est:
_Servan_. Servan, nomm au dpartement de la guerre le 8 mai 1792,
fut rvoqu le 13 juin mme anne; Dumouriez eut le portefeuille
jusqu'au 18; Lajard prit  son tour le ministre jusqu'au 23 juillet;
d'Abancourt lui succda jusqu'au 10 aot, jour que l'Assemble
nationale rappela Servan, lequel donna sa dmission le 3 octobre. Nos
ministres taient alors aussi difficiles  compter que le furent
depuis nos victoires.

Le brevet de Napolon ne peut tre du premier ministre de Servan,
puisque la pice porte la date du 30 aot 1792; il doit tre de
son second ministre; cependant il existe une lettre de Lajard, du
12 juillet, adresse au _capitaine d'artillerie Bonaparte_[88].
Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document
en question de la corruption d'un commis, du dsordre des temps, de
la fraternit rvolutionnaire? Quel protecteur poussait les affaires
de ce Corse? Ce protecteur tait le matre ternel; la France, sous
l'impulsion divine, dlivra elle-mme le brevet au premier capitaine
de la terre; ce brevet devint lgal sans la signature de Louis, qui
laissa sa tte,  condition qu'elle serait remplace par celle de
Napolon: marchs de la Providence devant lesquels il ne reste qu'
lever les mains au ciel.

[Note 88: Voir cette lettre de Lajard et les explications dont M.
Frdric Masson l'accompagne, au tome 11, page 400, de _Napolon
inconnu_.]

       *       *       *       *       *

Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes
anglaises[89]. Carteaux d'un ct et le gnral Lapoype de l'autre,
requis par les reprsentants Frron, Barras, Ricord et Saliceti,
s'approchrent de Toulon. Napolon, qui venait de servir sous
Carteaux  Avignon, appel au conseil militaire[90], soutint qu'il
fallait s'emparer du fort _Mulgrave_, bti par les Anglais sur la
hauteur du _Caire_, et placer sur les deux promontoires l'guillette
et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite
rade, contraindraient la flotte ennemie  l'abandonner. Tout arriva
comme Napolon l'avait prdit: on eut une premire vue sur ses
destines.

[Note 89: Le 27 aot 1793.]

[Note 90: Bonaparte, lors du sige de Toulon, tait chef de bataillon
au 2e rgiment d'artillerie.]

Madame Bourrienne a insr quelques notes dans les _Mmoires_ de son
mari; j'en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon:

Je remarquai, dit-elle,  cette poque (1795,  Paris), que son
caractre tait froid et souvent sombre; son sourire tait faux et
souvent fort mal plac; et,  propos de cette observation, je me
rappelle qu' cette mme poque, peu de jours aprs notre retour,
il eut un de ces moments d'hilarit farouche qui me fit mal et qui
me disposa  peu l'aimer. Il nous raconta avec une gaiet charmante
qu'tant devant Toulon o il commandait l'artillerie, un officier qui
se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme,
 laquelle il tait uni depuis peu, et qu'il aimait tendrement. Peu
de jours aprs Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque
sur la ville, et l'officier fut command. Sa femme vint trouver le
gnral Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser
son mari de service ce jour-l. Le gnral fut insensible,  ce qu'il
nous disait lui-mme avec une gaiet charmante et froce. Le moment
de l'attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours t d'une
bravoure extraordinaire,  ce que disait Bonaparte lui-mme, eut le
pressentiment de sa fin prochaine; il devint ple, il trembla. Il fut
plac  ct du gnral, et, dans un moment o le feu de la ville
devint trs fort, Bonaparte lui dit: _Gare! voil une bombe qui nous
arrive!_ L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et
fut spar en deux. Bonaparte riait aux clats en citant la partie
qui lui fut enleve[91].

[Note 91: _Mmoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 78.]

Toulon repris, les chafauds se dressrent; huit cents victimes
furent runies au Champ de Mars; on les mitrailla. Les commissaires
s'avancrent en criant: Que ceux qui ne sont pas morts se relvent;
la Rpublique leur fait grce, et les blesss qui se relevaient
furent massacrs. Cette scne tait si belle qu'elle s'est reproduite
 Lyon aprs le sige.

  Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage
  Quelque coupable encor peut-tre est chapp:
  Annonce le pardon et, par l'espoir tromp,
  Si quelque malheureux en tremblant se relve,
  Que la foudre redouble et que le fer achve.
                                            (L'abb DELILLE[92].)

[Note 92: _Malheur et Piti_, par l'abb Delille, chant III.]

Bonaparte commandait-il en personne l'excution en sa qualit de chef
d'artillerie? L'humanit ne l'aurait pas arrt, bien que par got il
ne ft pas cruel.

On trouve ce billet aux commissaires de la Convention: Citoyens
reprsentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des
tratres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont excuts
et que la France est venge: ni l'ge ni le sexe n'ont t pargns.
Ceux qui n'avaient t que blesss par le canon rpublicain ont
t dpchs par le glaive de la libert et par la baonnette de
l'galit. Salut et admiration.

     BRUTUS BUONAPARTE, citoyen sans-culotte.

Cette lettre a t insre pour la premire fois, je pense, dans
_la Semaine_, gazette publie par Malte-Brun. La vicomtesse de
Fors (pseudonyme) la donne dans ses _Mmoires sur la Rvolution
franaise_; elle ajoute que ce billet fut crit sur la caisse
d'un tambour; Fabry le reproduit, article _Bonaparte_, dans la
_Biographie des hommes vivants_; Royou, _Histoire de France_, dclare
qu'on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier;
Fabry, dj cit, dit, dans _les Missionnaires de 93_, que les uns
attribuent le cri  Frron, les autres  Bonaparte. Les excutions du
Champ de Mars de Toulon sont racontes par Frron dans une lettre 
Mose Bayle de la Convention et par Moltedo[93] et Barras au comit
de salut public.

[Note 93: Jean-Andr-Antoine _Moltedo_, n  Vico (Corse) le 14
aot 1751, grand-vicaire de l'vque constitutionnel de la Corse,
membre de l'administration de ce dpartement, dput de la Corse 
la Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de
France  Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-runis dans les
Alpes-Maritimes (1804), conseiller  la Cour impriale d'Ajaccio
(1811-1815), mort  Vico le 26 aot 1829.]

De qui en dfinitive est le premier bulletin des victoires
napoloniennes? serait-il de Napolon ou de son frre? Lucien, en
dtestant ses erreurs, avoue, dans ses _Mmoires_, qu'il a t  son
dbut ardent rpublicain. Plac  la tte du comit rvolutionnaire
 Saint-Maximin, en Provence, nous ne nous faisions pas faute,
dit-il, de paroles et d'adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode
tait de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois,
celui d'Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribu
 Napolon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n'appartient
qu' moi[94]. Napolon pensait  lever son propre nom au-dessus
de ceux de l'ancienne histoire, et s'il et voulu figurer dans ces
mascarades, je ne crois pas qu'il et choisi celui de Brutus.

[Note 94: Lucien Bonaparte,  l'poque du sige de Toulon, tait
garde-magasin des subsistances  Saint-Maximin (Var). Bien que
Saint-Maximin, dit M. Frdric Masson (_Napolon et sa famille_, I,
86), ft un mdiocre thtre pour un homme tel que lui, il n'avait
point ddaign de mettre les habitants _ la hauteur_. Grce  lui
et  Barras, Saint-Maximin tait devenu _Marathon_; lui-mme ne se
nommait plus Lucien mais _Brutus_.  la Socit populaire, o il
tait l'unique orateur, il rgnait sous le titre de prsident, et
il cumulait avec ce pouvoir dlibratif, le pouvoir excutif comme
prsident du Comit rvolutionnaire. Il en usait: plus de vingt
habitants de la ville, des plus honorables et des plus respects,
taient, par ses ordres, en prison comme suspects. Des gens que
j'aurais rougi d'approcher, a-t-il crit plus tard, des galriens,
des voleurs, taient devenus mes camarades.--Lorsqu'il se maria
quelques mois plus tard, le 4 mai 1794 (15 floral an II), avec
Catherine Boyer, soeur de l'aubergiste chez qui il logeait, il prit,
dans l'acte de mariage, la dnomination de _Brutus_ Buonaparte.]

Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le _Mmorial
de Sainte-Hlne_, garde un silence profond sur cette partie de sa
vie. Ce silence, selon madame la duchesse d'Abrants, s'explique par
ce qu'il y avait de scabreux dans sa position: Bonaparte s'tait
mis plus en vidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait
beaucoup cherch  mettre Lucien  sa place, alors on ne pouvait s'y
tromper. Le _Mmorial de Sainte-Hlne_, aura-t-il pens, sera lu par
cent millions d'individus, parmi lesquels peut-tre en comptera-t-on
 peine mille qui connaissent les faits qui me dplaisent. Ces
mille personnes conserveront la mmoire de ces faits d'une manire
peu inquitante par la tradition orale: le _Mmorial_ sera donc
irrfutable[95].

[Note 95: _Mmoires de la duchesse d'Abrants_, tome I, p. 181.]

Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou
Napolon a sign: comment Lucien, n'tant pas reprsentant de
la Convention, se serait-il arrog le droit de rendre compte du
massacre? tait-il dput de la commune de Saint-Maximin pour
assister au carnage? Alors comment aurait-il assum sur sa tte la
responsabilit d'un procs-verbal lorsqu'il y avait _plus grand_
que lui aux jeux de l'amphithtre, et des tmoins de l'excution
accomplie par son frre? Il en coterait d'abaisser les regards si
bas aprs les avoir levs si haut.

Admettons que le narrateur des exploits de Napolon soit Lucien,
prsident du comit de Saint-Maximin: il en rsulterait toujours
qu'un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait t tir sur
des Franais; il est sr, du moins, que Napolon fut encore appel
 verser leur sang le 13 vendmiaire; il y rougit de nouveau ses
mains  la mort du duc d'Enghien. La premire fois, nos immolations
auraient rvl Bonaparte: la seconde hcatombe le porta au rang qui
le rendit matre de l'Italie; et la troisime lui facilita l'entre 
l'empire.

Il a pris croissance dans notre chair; il a bris nos os, et s'est
nourri de la moelle des lions. C'est une chose dplorable, mais il
faut le reconnatre, si l'on ne veut ignorer les mystres de la
nature humaine et le caractre des temps: une partie de la puissance
de Napolon vient d'avoir tremp dans la Terreur. La Rvolution est
 l'aise pour servir ceux qui ont pass  travers ses crimes; une
origine innocente est un obstacle.

Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection et voulait
l'appeler au commandement de Paris  la place de Hanriot. La famille
de Napolon s'tait tablie au chteau de Sall[96], prs d'Antibes.
J'y tais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours
avec ma famille et mon frre. Nous tions tous runis, et le gnral
nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un
jour plus proccup que de coutume, et, se promenant entre Joseph
et moi, il nous annona qu'il ne dpendait que de lui de partir
pour Paris ds le lendemain, en position de nous y tablir tous
avantageusement. Pour ma part cette annonce m'enchantait: atteindre
enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer.
On m'offre, nous dit Napolon, la place de Hanriot. Je dois donner ma
rponse ce soir. Eh bien! qu'en dites-vous? Nous hsitmes un moment.
Eh! eh! reprit le gnral, cela vaut bien la peine d'y penser: il
ne s'agirait pas de faire l'enthousiaste; il n'est pas si facile de
sauver sa tte  Paris qu' Saint-Maximin.--Robespierre jeune est
honnte, mais son frre ne badine pas. Il faudrait le servir.--Moi,
soutenir cet homme! non, jamais! Je sais combien je lui serais utile
en remplaant son imbcile commandant de Paris; mais _c'est ce que je
ne veux pas tre_. Il n'est pas temps. Aujourd'hui il n'y a de place
honorable pour moi qu' l'arme: prenez patience, _je commanderai
Paris plus tard_. Telles furent les paroles de Napolon. Il nous
exprima ensuite son indignation contre le rgime de la Terreur, dont
il nous annona la chute prochaine, et finit par rpter plusieurs
fois, moiti sombre et moiti souriant: _Qu'irais-je faire dans cette
galre?_

[Note 96: Chteau-Sall, une de ces bastides ensoleilles qui
seraient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage, de
la vgtation et de la lumire, prennent des airs pittoresques et
reoivent des apparences. Frdric Masson, _Napolon et sa famille_,
I, 85.]

Bonaparte, aprs le sige de Toulon[97], se trouva engag dans les
mouvements militaires de notre arme des Alpes. Il reut l'ordre de
se rendre  Gnes: des instructions secrtes lui enjoignirent de
reconnatre l'tat de la forteresse de Savone, de recueillir des
renseignements sur l'intention du gouvernement gnois relativement 
la coalition. Ces instructions, dlivres  Loano le 25 messidor an
II de la Rpublique[98], sont signes _Ricord_[99].

[Note 97: Au cours du sige, Bonaparte avait t nomm par les
reprsentants adjudant gnral chef de brigade le 27 octobre 1793,
confirm le 1er dcembre. Le 22 dcembre, aprs la prise de la ville,
il est lev au grade provisoire de gnral de brigade. Confirm dans
ce grade le 7 janvier 1794, il est charg  la fois du commandement
en chef de l'artillerie de l'arme d'Italie et de l'armement des
ctes.]

[Note 98: 13 juillet 1794.]

[Note 99: Jean-Franois _Ricord_ (1760-1818). Dput du Gard  la
Convention, il se signala par son ardeur montagnarde. Trs li avec
Augustin Robespierre, il devint, comme lui, l'ami du jeune Bonaparte
et le protgea puissamment. Aprs le 9 thermidor, Ricord fut dnonc
 la Convention et arrt; il fut rendu  la libert par l'amnistie
du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795). Ressaisi bientt comme
complice de Baboeuf, il fut traduit devant la haute cour de Vendme,
qui l'acquitta. Aprs le 18 brumaire, son ancien protg, devenu tout
puissant, ne parut gure se souvenir des services qu'il en avait
autrefois reus. En l'an IX, ordre lui fut donn de s'loigner de
Paris; il refusa, fut arrt le 19 novembre 1800, et relch quelque
temps aprs. Emprisonn de nouveau  la Force le 23 juillet 1806, il
resta douze jours au secret, fut remis en libert, mais fut plac
en rsidence  Saint-Benoist-sur-Loire, sous la surveillance de la
police. Pendant les Cent-Jours, il obtint du gouvernement imprial
les fonctions de lieutenant extraordinaire de police  Bayonne.
Atteint par la loi du 12 janvier 1816 contre les rgicides, il partit
pour la Belgique en fvrier suivant, et y mourut deux ans aprs.]

Bonaparte remplit se mission. Le 9 thermidor arriva: les dputs
terroristes furent remplacs par Albitte, Saliceti et Laporte. Tout
 coup ils dclarrent, au nom du peuple franais, que le gnral
Bonaparte, commandant l'artillerie de l'arme d'Italie, avait
totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et
surtout par le voyage qu'il avait dernirement fait  Gnes.

L'arrt de Barcelonnette, 19 thermidor an II de la Rpublique
franaise, une, indivisible et dmocratique (6 aot 1794), porte
que le gnral Bonaparte sera mis en tat d'arrestation et traduit
au comit de salut public  Paris, sous bonne et sre escorte.
Saliceti examina les papiers de Bonaparte; il rpondait  ceux qui
s'intressaient au dtenu qu'on tait forc d'agir avec rigueur
d'aprs une accusation d'espionnage partie de Nice et de Corse.
Cette accusation tait la consquence des instructions directes
donnes par Ricord: il fut ais d'insinuer qu'au lieu de servir la
France, Napolon avait servi l'tranger. L'empereur fit un grand
abus d'accusations d'espionnage: il aurait d se rappeler les prils
auxquels pareilles accusations l'avaient expos.

Napolon, se dbattant, disait aux reprsentants: Saliceti, tu
me connais ... Albitte, tu ne me connais point; mais tu connais
cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle.
Entendez-moi; restituez-moi l'estime des patriotes; une heure aprs,
si les mchants veulent ma vie ... je l'estime si peu! je l'ai si
souvent mprise!

Survint une sentence d'acquittement. Parmi les pices qui, dans ces
annes, servirent d'attestation  la bonne conduite de Bonaparte,
on remarque un certificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu
que provisoirement  la libert; mais dans cet intervalle il eut le
temps d'emprisonner le monde.

Saliceti[100], l'accusateur, ne tarda pas  s'attacher  l'accus:
mais Bonaparte ne se confia jamais  son ancien ennemi. Il crivit
plus tard au gnral Dumas: Qu'il reste  Naples (Saliceti); il
doit s'y trouver heureux. Il y a contenu les lazzaroni; je le crois
bien: il leur a fait peur; il est plus mchant qu'eux. Qu'il sache
que je n'ai pas assez de puissance pour dfendre du mpris et de
l'indignation publique les misrables qui ont vot la mort de Louis
XVI[101].

[Note 100: Antoine-Christophe _Saliceti_ (1757-1809). Il fut
successivement membre de la Constituante, de la Convention et du
Conseil des Cinq-Cents. Aprs le 18 brumaire, le Premier Consul lui
confia diverses missions administratives en Corse, en Toscane et 
Gnes. Nomm en 1806 ministre de la police gnrale  Naples, auprs
du roi Joseph, il joignit bientt  ces fonctions celles de ministre
de la guerre, mais Joachim Murat se priva de ses services. Il revint
en France et fut nomm par l'empereur membre de la _Consulta_ qui
devait prendre possession de Rome (1809). Il tait dans cette ville
quand une arme anglo-sicilienne dbarqua en Calabre. Il se rendit
aussitt  Naples, que menaait l'ennemi, rtablit l'ordre, et mourut
subitement, empoisonn, a-t-on dit,  la suite d'un dner que lui
avait offert le gnois Maghella, ministre de la police (23 dcembre
1809).]

[Note 101: _Souvenirs du lieutenant-gnral comte Dumas_, (t. III, p.
317).--CH.]

Bonaparte, accouru  Paris, se logea rue du Mail, rue o je dbarquai
en arrivant de Bretagne avec madame Rose. Bourrienne le rejoignit,
de mme que Murat, souponn de terrorisme et ayant abandonn sa
garnison d'Abbeville. Le gouvernement essaya de transformer Napolon
en gnral de brigade d'infanterie, et voulut l'envoyer dans la
Vende: celui-ci dclina l'honneur, sous prtexte qu'il ne voulait
pas changer d'arme. Le comit de salut public effaa le refusant
de la liste des officiers gnraux employs. Un des signataires de
la radiation est Cambacrs, qui devint le second personnage de
l'Empire[102].

[Note 102: Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795), le Comit
de Salut public, dont Cambacrs est prsident, prend un arrt
par lequel le gnral de brigade Buonaparte, ci-devant mis en
rquisition prs du Comit, est ray de la liste des officiers
gnraux employs, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a
t assign.]

Aigri par les perscutions, Napolon songea  migrer; Volney l'en
empcha. S'il et excut sa rsolution, la cour fugitive l'et
mconnu; il n'y avait pas d'ailleurs de ce ct de couronne 
prendre; j'aurais eu un norme camarade, gant courb  mes cts
dans l'exil.

L'ide de l'migration abandonne, Bonaparte se retourna vers
l'Orient, doublement congnial  sa nature par le despotisme et
l'clat. Il s'occupa d'un mmoire pour offrir son pe au Grand
Seigneur: l'inaction et l'obscurit lui taient mortelles. Je serai
utile  mon pays, s'criait-il, si je puis rendre la force des Turcs
plus redoutable  l'Europe.[103] Le gouvernement ne rpondit point 
cette note d'un fou, disait-on.

[Note 103: Le Sultan venait de demander  la France des officiers
et des ouvriers d'artillerie pour rorganiser son arme. Bonaparte
songea srieusement  rpondre  cet appel. Il crivit  son frre
Joseph, qui dj, trois mois auparavant, l'avait entretenu d'un
projet d'tablissement en Turquie: Si je demande, j'obtiendrai
d'aller en Turquie, comme gnral d'artillerie, envoy par le
gouvernement pour organiser l'arme du Grand Seigneur, avec un bon
traitement et un titre d'envoy trs flatteur; je te ferai nommer
consul et ferai nommer Villeneulve ingnieur pour y aller avec moi;
tu m'as dit que M. Anthoine y tait dj: ainsi, avant un mois, je
viendrais  Gnes; nous irions  Livourne, d'o nous partirions.
Le 13 fructidor (30 aot 1795), il formula sa demande, qui fut
srieusement examine par le Comit de Salut public.]

Tromp dans ses divers projets, Bonaparte vit s'accrotre sa
dtresse: il tait difficile  secourir; il acceptait mal les
services, de mme qu'il souffrait d'avoir t lev par la
munificence royale. Il en voulait  quiconque tait plus favoris que
lui de la fortune: dans l'me de l'homme pour qui les trsors des
nations allaient s'puiser, on surprenait des mouvements de haine
que les communistes et les proltaires manifestent  cette heure
contre les riches. Quand on partage les souffrances du pauvre, on a
le sentiment de l'ingalit sociale: on n'est pas plutt mont en
voiture que l'on mprise les gens  pied. Bonaparte avait surtout
en horreur les _muscadins_ et les _incroyables_, jeunes fats du
moment dont les cheveux taient peigns  la mode des ttes coupes:
il aimait  dcourager leur bonheur. Il eut des liaisons avec
Baptiste an, et fit la connaissance de Talma. La famille Bonaparte
professait le got du thtre: l'oisivet des garnisons conduisit
souvent Napolon dans les spectacles.

Quels que soient les efforts de la dmocratie pour rehausser ses
moeurs par le grand but qu'elle se propose, ses habitudes abaissent
ses moeurs; elle a le vif ressentiment de cette troitesse: croyant
la faire oublier, elle versa dans la Rvolution des torrents de
sang; inutile remde, car elle ne put tout tuer, et, en fin de
compte, elle se retrouva en face de l'insolence des cadavres. La
ncessit de passer par les petites conditions donne quelque chose
de commun  la vie; une pense rare est rduite  s'exprimer dans un
langage vulgaire, le gnie est emprisonn dans le patois, comme,
dans l'aristocratie use, des sentiments abjects sont renferms
dans de nobles mots. Lorsqu'on veut relever certain ct infrieur
de Napolon par des exemples tirs de l'antiquit, on ne rencontre
que le fils d'Agrippine: et pourtant les lgions adorrent l'poux
d'Octavie, et l'empire romain tressaillait  son souvenir!

Bonaparte avait retrouv  Paris mademoiselle de Permon-Comnne, qui
pousa Junot, avec lequel Napolon s'tait li dans le Midi.

 cette poque de sa vie, dit la duchesse d'Abrants, Napolon
tait laid. Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je ne
parle pas de l'aurole prestigieuse de sa gloire: je n'entends que le
changement physique qui s'est opr graduellement dans l'espace de
sept annes. Ainsi tout ce qui en lui tait osseux, jaune, maladif
mme, s'est arrondi, clairci, embelli. Ses traits, qui taient
presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce
qu'ils se sont revtus de chair, dont il y avait presque absence. Son
regard et son sourire demeurrent toujours admirables; sa personne
tout entire subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulire
pour nous aujourd'hui dans les gravures du passage du pont d'Arcole,
tait alors toute simple, parce que ces mmes muscadins, aprs
lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues;
mais son teint tait si jaune  cette poque, et puis il se soignait
si peu, que ses cheveux mal peigns, mal poudrs, lui donnaient un
aspect dsagrable. Ses petites mains ont aussi subi la mtamorphose;
alors elles taient maigres, longues et noires. On sait  quel
point il en tait devenu vain avec juste raison depuis ce temps-l.
Enfin lorsque je me reprsente Napolon entrant en 1795 dans la
cour de l'htel de la Tranquillit, rue des Filles-Saint-Thomas,
la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais
chapeau rond enfonc sur ses yeux et laissant chapper ses deux
_oreilles de chien_ mal poudres et tombant sur le collet de cette
redingote gris de fer, devenue depuis bannire glorieuse, tout autant
pour le moins que le panache blanc de Henri IV; sans gants, parce
que, disait-il, c'tait une dpense inutile; portant des bottes mal
faites, mal cires, et puis tout cet ensemble maladif rsultant de sa
maigreur, de son teint jaune; enfin, quand j'voque son souvenir de
cette poque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le mme
homme dans ces deux portraits[104].

[Note 104: _Mmoires de la duchesse d'Abrants_, tome I, p. 195.]

       *       *       *       *       *

La mort de Robespierre n'avait pas tout fini, les prisons ne se
rouvraient que lentement; la veille du jour o le tribun expirant fut
port  l'chafaud, quatre-vingts victimes furent immoles, tant les
meurtres taient bien organiss! tant la mort procdait avec ordre et
obissance! Les deux bourreaux _Sanson_ furent mis en jugement; plus
heureux que _Roseau_, excuteur de Tardif sous le duc de Mayenne, ils
furent acquitts: le sang de Louis XVI les avait lavs.

Les condamns rendus  la libert ne savaient  quoi employer leur
vie, les Jacobins dsoeuvrs  quoi amuser leurs jours; de l des
bals et des regrets de la Terreur. Ce n'tait que goutte  goutte
qu'on parvenait  arracher la justice aux conventionnels; ils ne
voulaient pas lcher le crime, de peur de perdre la puissance. Le
tribunal rvolutionnaire fut aboli.

Andr Dumont avait fait la proposition de poursuivre les
continuateurs de Robespierre; la Convention, pousse malgr elle,
dcrta  contre-coeur, sur un rapport de Saladin, qu'il y avait
lieu de mettre en arrestation Barre, Billaud-Varenne et Collot
d'Herbois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui pourtant
avaient contribu  sa chute. Carrier, Fouquier-Tinville, Joseph Le
Bon, furent jugs; des attentats, des crimes inous furent rvls,
notamment les _mariages rpublicains_ et la noyade de six cents
enfants  Nantes. Les sections, entre lesquelles se trouvaient
divises les gardes nationales, accusaient la Convention des maux
passs et craignaient de les voir renatre. La socit des Jacobins
combattait encore; elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre,
jadis violent, revenu  l'humanit, tait entr au comit de sret
gnrale. La nuit mme du supplice de Robespierre, il avait ferm le
repaire; mais huit jours aprs les Jacobins s'taient rtablis sous
le nom de Jacobins _rgnrs_. Les tricoteuses s'y retrouvrent.
Frron publiait son journal ressuscit _l'Orateur du peuple_, et,
tout en applaudissant  la chute de Robespierre, il se rangeait au
pouvoir de la Convention. Le buste de Marat restait expos; les
divers comits, seulement changs de formes, existaient.

Un froid rigoureux et une famine, mls aux souffrances politiques,
compliquaient les calamits; des groupes arms, remblays de
femmes, criant: Du pain! du pain! se formaient. Enfin le 1er
prairial[105] (20 mai 1795) la porte de la Convention fut force,
Fraud assassin et sa tte dpose sur le bureau du prsident. On
raconte l'impassibilit stoque de Boissy d'Anglas: malheur  qui
contesterait un acte de vertu[106]!

[Note 105: Le 1er prairial an III.]

[Note 106: Boissy d'Anglas, qui prsidait la sance du 1er prairial,
salua religieusement la tte sanglante de son collgue. Dans un
article du _Journal des Dbats_ (22 aot 1862), M. Saint-Marc
Girardin a donn sur cet pisode de curieux dtails qui ne diminuent
en rien l'hrosme dploy par Boissy d'Anglas en cette occasion:
Quelque temps aprs cette terrible sance, dit-il, Boissy d'Anglas
montrait  M. Pasquier et  quelques amis la salle de la Convention
et leur expliquait sur les lieux la scne du 1er prairial. tant
mont avec lui sur l'estrade du fauteuil du prsident, disait M.
Pasquier, j'aperus au fond de cette estrade une porte que je n'y
avais pas encore vue:--Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui
dis-je.--Oui, vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas,
elle n'est perce et ouverte que depuis peu de jours, _et bien
heureusement peut-tre pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce
que j'aurais fait, si j'avais eu derrire moi cette porte prte 
s'ouvrir pour ma retraite? Peut-tre aurais-je cd  la tentation.
Voil bien, ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue
sans rougir que la peur est possible  l'homme. Il n'y a que ceux qui
se croient capables d'tre faibles qui ne le sont pas, et il n'y a
aussi que ceux-l qui sont indulgents pour les faibles.]

Cette vgtation rvolutionnaire poussait vigoureusement sur la
couche de fumier arros de sang humain qui lui servait de base.
Rossignol, Huchet, Grignon, Mose Bayle, Amar, Choudieu, Hentz,
Granet, Lonard Bourdon, tous les hommes qui s'taient distingus
par leurs excs, s'taient parqus entre les barrires; et cependant
notre renom croissait au dehors. Lorsque l'opinion s'levait contre
les conventionnels, nos triomphes sur les trangers touffaient
la clameur publique. Il y avait deux Frances: l'une horrible 
l'intrieur, l'autre admirable  l'extrieur; on opposait la gloire
 nos crimes, comme Bonaparte l'opposa  nos liberts. Nous avons
toujours rencontr pour cueil devant nous nos victoires.

Il est utile de faire remarquer l'anachronisme que l'on commet en
attribuant nos succs  nos normits: ils furent obtenus avant
et aprs le rgne de la Terreur; donc la Terreur ne fut pour
rien dans la domination de nos armes. Mais ces succs eurent un
inconvnient: ils produisirent une aurole autour de la tte des
spectres rvolutionnaires. On crut sans examiner la date que cette
lumire leur appartenait. La prise de la Hollande, le passage du
Rhin, semblrent tre la conqute de la hache, non de l'pe. Dans
cette confusion on ne devinait pas comment la France parviendrait 
se dbarrasser des entraves qui, malgr la catastrophe des premiers
coupables, continuaient de la presser: le librateur tait l
pourtant.

Bonaparte avait conserv la plupart et la plus mauvaise part des
amis avec lesquels il s'tait li dans le Midi; comme lui, ils
s'taient rfugis dans la capitale. Saliceti, demeur puissant par
la fraternit jacobine, s'tait rapproch de Napolon; Frron[107],
dsirant pouser Pauline Bonaparte (la princesse Borghse), prtait
son appui au jeune gnral.

[Note 107: Louis-Marie-Stanislas _Frron_ (1754-1802), fils du
clbre critique de _l'Anne littraire_ et neveu de l'abb Royou,
le rdacteur de _l'Ami du roi_. Dput de Paris  la Convention, et
l'un des membres les plus exalts de la Montagne, il fut, aprs le
31 mai, dsign avec Barras, Saliceti et Robespierre le jeune, comme
commissaire auprs de l'arme charge de reprendre Marseille sur
les insurgs.  Marseille, et plus tard  Toulon, il se signala par
d'abominables cruauts. Aprs la chute de Robespierre, il revendiqua
le titre de _Thermidorien_ et quitta la Montagne pour aller siger au
ct droit. Autrefois, dans l'_Orateur du peuple_, il avait rivalis
de fureur rvolutionnaire avec Marat; il devient maintenant, toujours
dans l'_Orateur du peuple_, le dfenseur des contre-rvolutionnaires.
 la tte d'une bande de jeunes aristocrates, pars d'habits
lgants, coiffs en cadenettes et la tte orne de poudre--la
_Jeunesse dore de Frron_,--il parcourt la ville en insultant et en
malmenant les patriotes aux accents du _Rveil du peuple_, chanson
royaliste  la mode. Puis voici qu'aprs le 13 vendmiaire, quand les
royalistes sont vaincus, il revient  la Montagne. Tel est l'homme
qui faillit pouser Pauline Bonaparte, et devenir le beau-frre du
futur Empereur. On lira, dans _Napolon et sa famille_ (tome I, p.
150-163) les curieux dtails que donne M. Frdric Masson sur les
amours de Paulette et de Frron. Bonaparte, aprs le 18 brumaire,
donna  son beau-frre manqu une place modeste dans l'administration
des hospices, puis, en 1802, le nomma sous-prfet de l'un des
arrondissements de Saint-Domingue. Frron, pour se rendre  son
poste, partit avec le gnral Leclerc,--et avec Paulette, devenue Mme
Leclerc, en attendant d'tre la princesse Borghse.  peine arriv 
destination, il succomba victime des rigueurs du climat.]

Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bonaparte se
promenait le soir au Jardin des Plantes avec Junot. Junot[108]?
lui racontait sa passion pour Paulette, Napolon lui confiait son
penchant pour madame de Beauharnais: l'incubation des vnements
allait faire clore un grand homme. Madame de Beauharnais avait des
rapports d'amiti avec Barras: il est probable que cette liaison aida
le souvenir du commissaire de la Convention, lorsque les journes
dcisives arrivrent.

[Note 108: Andoche _Junot_, duc d'_Abrants_ (1771-1813). Ami du
gnral Bonaparte, qu'il avait connu au sige de Toulon, il fut
emmen par lui en gypte; gnral de division en 1801, il devint
commandant et gouverneur de Paris (1804). Mis en 1807  la tte de
l'arme dirige contre le Portugal, il s'empara facilement de ce
royaume et fut cr duc d'Abrants; mais, l'anne suivante,  la
suite de la dfaite de Vimeiro, il dut signer la capitulation de
Cintra et abandonner sa conqute. Cet insuccs lui valut la disgrce
de Napolon; il fut cependant admis  prendre part  la guerre
d'Espagne (1810) et  la campagne de Russie. En 1813, il fut nomm
gouverneur des provinces illyriennes. Tomber gouverneur  Trieste,
aprs avoir t  la veille--il le croyait du moins--d'tre roi 
Lisbonne, le coup tait rude. Le malheureux perdit la raison. Ramen
en France, il mourut  Montbard le 27 juillet 1813.--Voir sur lui
les _Mmoires_ de sa femme et surtout les _Mmoires du gnral
Thibault_, tomes II, III, IV et V.]

       *       *       *       *       *

La libert de la presse momentanment rendue travaillait dans le sens
de la dlivrance; mais comme les dmocrates n'avaient jamais aim
cette libert et qu'elle attaquait leurs erreurs, ils l'accusaient
d'tre royaliste. L'abb Morellet, La Harpe, lanaient des brochures
qui se mlaient  celles de l'Espagnol Marchena[109], immonde
savant et spirituel avorton. La jeunesse portait l'habit gris 
revers et  collet noir, rput l'uniforme des chouans. La runion
de la nouvelle lgislature tait le prtexte des rassemblements
des sections. La section Lepelletier, connue nagure sous le nom
de section des Filles-Saint-Thomas, tait la plus anime; elle
parut plusieurs fois  la barre de la Convention pour se plaindre;
Lacretelle le jeune[110] lui prta sa voix avec le mme courage
qu'il montra le jour o Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les
degrs de Saint-Roch. Les sections, prvoyant que le moment du combat
approchait, firent venir de Rouen le gnral Danican[111] pour le
mettre  leur tte. On peut juger de la peur et des sentiments de la
Convention par les dfenseurs qu'elle convoqua autour d'elle:  la
tte de ces rpublicains, dit Ral dans son _Essai sur les journes
de vendmiaire_, que l'on appela le _bataillon sacr des patriotes de
89_, et dans leurs rangs, on appelait ces vtrans de la Rvolution
qui en avaient fait les six campagnes, qui s'taient battus sous
les murs de la Bastille, qui avaient terrass la tyrannie et qui
s'armaient aujourd'hui pour dfendre le mme chteau qu'ils avaient
foudroy au 10 aot. L je retrouvai les restes prcieux de ces vieux
bataillons de Ligeois et de Belges, sous les ordres de leur ancien
gnral Fyon.

[Note 109: Jos _Marchena_ (1768-1821). Poursuivi en Espagne par
l'Inquisition pour des crits clandestins, il se rfugia en France,
fut accueilli par Marat et collabora  l'_Ami du peuple_. De Marat
il passa aux Girondins, en attendant de passer aux royalistes sous
le Directoire. Ses crits contre-rvolutionnaires le firent expulser
de France en 1797. En 1800, secrtaire de Moreau  l'arme du Rhin,
il s'amusa  composer en latin un morceau rotique qu'il attribua 
Ptrone. Un grand nombre de savants se laissrent prendre  cette
supercherie, qu'il renouvela du reste en 1806  propos de Catulle.
Il a traduit en espagnol les _Lettres persanes_ de Montesquieu, les
_Contes_ de Voltaire et _la Nouvelle Hlose_ de Rousseau.]

[Note 110: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le Jeune_
(1766-1855). Membre de l'Acadmie franaise, auteur de nombreuses
publications historiques sur les _Guerres de Religion_, le
_XVIIIe sicle_, la _Rvolution_, le _Consulat_, l'_Empire_ et la
_Restauration_. On lui doit en outre de trs intressants Mmoires,
parus en 1842 sous ce titre: _Dix annes d'preuves pendant la
Rvolution_.]

[Note 111: Auguste _Danican_ (1763-1848). Aprs avoir servi contre
les Vendens en 1793 et 1794, et s'tre fait battre en maintes
rencontres, il fut destitu, pour tre bientt replac et envoy
 Rouen. Aprs le 13 vendmiaire, il se rfugia en Angleterre, o
il publia contre les hommes de la Rvolution un trs curieux crit
intitul: _les Brigands dmasqus_ (1796).  la chute de l'Empire, il
rentra en France, mais n'ayant pu obtenir d'tre rintgr dans les
cadres de l'arme, il retourna  Londres et finit par se fixer dans
le Holstein, o il termina obscurment ses jours au mois de dcembre
1848.]

Ral finit ce dnombrement par cette apostrophe:  toi par qui nous
avons vaincu l'Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des
armes sans paye, gnie de la libert, tu veillais encore sur nous!
Ces fiers champions de la libert vcurent trop de quelques jours;
ils allrent achever leurs hymnes  l'indpendance dans les bureaux
de la police d'un tyran. Ce temps n'est aujourd'hui qu'un degr rompu
sur lequel a pass la Rvolution: que d'hommes ont parl et agi avec
nergie, se sont passionns pour des faits dont on ne s'occupe plus!
Les vivants recueillent le fruit des existences oublies qui se sont
consumes pour eux.

On touchait au renouvellement de la Convention; les assembles
primaires taient convoques: comits, clubs, sections, faisaient un
tribouil effroyable.

La Convention, menace par l'aversion gnrale, vit qu'il se fallait
dfendre:  Danican elle opposa Barras, nomm chef de la force arme
de Paris et de l'intrieur. Ayant rencontr Bonaparte  Toulon, et
remmor de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frapp du
secours dont lui pourrait tre un pareil homme: il se l'adjoignit
pour commandant en second[112]. Le futur directeur, entretenant la
Convention des journes de vendmiaire, dclara que c'tait aux
dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l'on devait le
salut de l'enceinte, autour de laquelle il avait distribu les postes
avec beaucoup d'habilet. Napolon foudroya les sections et dit:
J'ai mis mon cachet sur la France. Attila avait dit: Je suis le
marteau de l'univers, _ego malleus orbis_.

[Note 112: Le 13 vendmiaire an IV (5 octobre 1795).--Au 13
vendmiaire, Bonaparte est encore gnral de brigade; dix jours
aprs, le 24 vendmiaire (16 octobre), il est gnral de division
dans l'arme de l'artillerie; encore dix jours, et le 4 brumaire (26
octobre) il est gnral en chef de l'Arme de l'Intrieur. Il a
vingt-six ans.]

Aprs le succs, Napolon craignit de s'tre rendu impopulaire, et il
assura qu'il donnerait plusieurs annes de sa vie pour effacer cette
page de notre histoire.

Il existe un rcit des journes de vendmiaire de la main de
Napolon: il s'efforce de prouver que ce furent les sections qui
commencrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer tre
encore  Toulon: le gnral Carteaux tait  la tte d'une colonne
sur le Pont-Neuf; une compagnie de Marseillais marchait sur
Saint-Roch; les postes occups par les gardes nationales furent
successivement emports. Ral, de la narration duquel je vous ai
dj entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient
ferme les Parisiens: c'est un bless qui, traversant le salon des
Victoires, reconnat un drapeau qu'il a pris: N'allons pas plus
loin, dit-il d'une voix expirante, je veux mourir ici; c'est la
femme du gnral Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des
bandes; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le
vinaigre et l'eau-de-vie. Ral attribue tout  Barras: flagornerie de
rticence; elle prouve qu'en l'an IV Napolon, vainqueur au profit
d'un autre, n'tait pas encore compt.

Il parat que Bonaparte n'esprait pas tirer un grand avantage de sa
victoire sur les sections, car il crivait  Bourrienne: Cherche un
petit bien dans ta belle valle de l'Yonne; je l'achterai ds que
j'aurai de l'argent; mais n'oublie pas que je ne veux pas de bien
national[113]. Bonaparte s'est ravis sous l'Empire: il a fait grand
cas des biens nationaux.

[Note 113: _Mmoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 103.]

Ces meutes de vendmiaire terminent l'poque des meutes: elles ne
se sont renouveles qu'en 1830, pour mettre fin  la monarchie.

Quatre mois aprs les journes de vendmiaire[114], le 19 ventse (9
mars) an IV, Bonaparte pousa Marie-Josphe-Rose de Tascher. L'acte
ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien
et Barras sont tmoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est
appel au gnralat des troupes cantonnes dans les Alpes maritimes;
Carnot rclame contre Barras l'honneur de cette nomination. On
appelait le commandement de l'arme d'Italie _la dot de madame
Beauharnais_. Napolon, racontant  Sainte-Hlne, avec ddain, avoir
cru s'allier  une grande dame, manquait de reconnaissance.

[Note 114: Plus exactement cinq mois.]

Napolon entre en plein dans ses destines: il avait eu besoin
des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui; les vnements
l'avaient fait, il va faire les vnements. Il a maintenant travers
ces malheurs auxquels sont condamnes les natures suprieures avant
d'tre reconnues, contraintes de s'humilier sous les mdiocrits dont
le patronage leur est ncessaire: le germe du plus haut palmier est
d'abord abrit par l'Arabe sous un vase d'argile.

       *       *       *       *       *

Arriv  Nice, au quartier gnral de l'arme d'Italie, Bonaparte
trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain,
sans discipline. Il avait vingt-huit ans; sous ses ordres Massna
commandait trente-six mille hommes. C'tait l'an 1796. Il ouvre sa
premire campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver
plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu  Montenotte[115]; deux
jours aprs,  Millesimo[116], il spare les deux armes autrichienne
et sarde.  Ceva,  Mondovi[117],  Fossano,  Cherasco[118], les
succs continuent; le gnie de la guerre mme est descendu. Cette
proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats
avaient annonc un homme nouveau:

Soldats! vous avez remport, en quinze jours, six victoires, pris
vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pices de canon, quinze mille
prisonniers, tu ou bless plus de dix mille hommes. Vous avez gagn
des batailles sans canon, pass des rivires sans ponts, fait des
marches forces sans souliers, bivouaqu sans eau-de-vie et souvent
sans pain. Les phalanges rpublicaines, les soldats de la libert,
taient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert; grces
vous soient rendues, soldats!...

Peuples d'Italie! l'arme franaise vient rompre vos chanes; le
peuple franais est l'ami de tous les peuples. Nous n'en voulons
qu'aux tyrans qui vous asservissent.

[Note 115: Le 12 avril 1796.]

[Note 116: Le 14 avril.]

[Note 117: Le 22 avril.]

[Note 118: Le 25 avril.]

Ds le 15 mai la paix est conclue entre la Rpublique franaise et
le roi de Sardaigne; la Savoie est cde  la France avec Nice et
Tende. Napolon avance toujours, et il crit  Carnot:

                        Du quartier gnral,  Plaisance, 9 mai 1796.

Nous avons enfin pass le P: la seconde campagne est commence;
Beaulieu est dconcert; il calcule assez mal, et donne constamment
dans les piges qu'on lui tend. Peut-tre voudra-t-il donner une
bataille, car cet homme-l a l'audace de la fureur, et non celle du
gnie. Encore une victoire, et nous sommes matres de l'Italie. Ds
l'instant que nous arrterons nos mouvements, nous ferons habiller
l'arme  neuf. Elle est toujours  faire peur; mais tout engraisse;
le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en
quantit, etc. La discipline se rtablit tous les jours; mais il faut
souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne peuvent
se commander. Ce que nous avons pris  l'ennemi est incalculable.
Plus vous m'enverrez d'hommes, plus je les nourrirai facilement. Je
vous fais passer vingt tableaux des premiers matres, du Corrge
et de Michel-Ange. Je vous dois des remercments particuliers pour
les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous
la recommande: elle est patriote sincre, et je l'aime  la folie.
J'espre que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine
de millions  Paris; cela ne vous fera pas de mal pour l'arme du
Rhin. Envoyez-moi quatre mille cavaliers dmonts, je chercherai ici
 les remonter. Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel,
je n'ai plus un officier suprieur de cavalerie qui se batte. Je
dsirerais que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants
gnraux qui aient du feu et une ferme rsolution de ne jamais faire
de savantes retraites.

       *       *       *       *       *

C'est une des lettres remarquables de Napolon. Quelle vivacit!
quelle diversit de gnie! Avec les intelligences du hros se trouve
jete ple-mle, dans la profusion triomphale des tableaux de
Michel-Ange, une raillerie piquante contre un rival,  propos de ces
adjudants gnraux ayant _une ferme rsolution de ne jamais faire de
savantes retraites_. Le mme jour Bonaparte crivait au Directoire
pour lui donner avis de la suspension d'armes accorde au duc de
Parme et de l'envoi du _Saint Jrme_ du Corrge. Le 11 mai, il
annonce  Carnot le passage du pont de Lodi qui nous rend possesseurs
de la Lombardie. S'il ne va pas tout de suite  Milan, c'est qu'il
veut suivre Beaulieu et l'achever.--Si j'enlve Mantoue, rien ne
m'arrte plus pour pntrer dans la Bavire; dans deux dcades je
puis tre dans le coeur de l'Allemagne. Si les deux armes du Rhin
entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position.
Il serait digne de la Rpublique d'aller signer le trait de paix des
trois armes runies dans le coeur de la Bavire et de l'Autriche
tonnes.

L'aigle ne marche pas, il vole, charg des banderoles de victoires
suspendues  son cou et  ses ailes.

Il se plaint de ce qu'on veut lui donner pour adjoint Kellermann: Je
ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier
gnral de l'Europe, et je crois qu'un mauvais gnral vaut mieux que
deux bons.

Le 1er juin 1796 les Autrichiens sont entirement expulss d'Italie,
et nos avant-postes clairent les monts de l'Allemagne: Nos
grenadiers et nos carabiniers, crit Bonaparte au Directoire,
jouent et rient avec la mort. Rien n'gale leur intrpidit, si ce
n'est la gaiet avec laquelle ils font les marches les plus forces.
Vous croiriez qu'arrivs au bivouac ils doivent au moins dormir; pas
du tout: chacun fait son conte ou son plan d'opration du lendemain,
et souvent on en voit qui rencontrent trs juste. L'autre jour je
voyais dfiler une demi-brigade; un chasseur s'approcha de mon
cheval: Gnral, me dit-il, il faut faire cela.--Malheureux, lui
dis-je, veux-tu bien te taire! Il disparat  l'instant; je l'ai fait
en vain chercher: c'tait justement ce que j'avais ordonn que l'on
ft.

Les soldats gradrent leur commandant:  Lodi[119] ils le firent
caporal,  Castiglione[120] sergent.

[Note 119: Le 10 mai 1796.]

[Note 120: Le 5 aot 1796.]

Le 15 de novembre on dbouche sur Arcole: le jeune gnral passe le
pont qui l'a rendu fameux; dix mille hommes restent sur la place.
C'tait un chant de l'_Iliade_! s'criait Bonaparte au seul
souvenir de cette action.

En Allemagne, Moreau accomplissait la clbre retraite[121] que
Napolon appelait une _retraite de sergent_. Celui-ci se prparait 
dire  son rival, en battant l'archiduc Charles:

  Je suivrai d'assez prs votre illustre retraite
  Pour traiter avec lui sans besoin d'interprte.

[Note 121: Septembre-octobre 1796. Les gnraux de division
Reynier, Desaix, Gouvion-Saint-Cyr, et le gnral Dessoles, chef de
l'tat-major, partagent avec Moreau l'honneur de cette admirable
retraite.]

Le 14 janvier 1797, les hostilits se renourent par la bataille
de Rivoli. Deux combats contre Wurmser,  Saint-Georges et  la
Favorite, entranent pour l'ennemi la perte de cinq mille tus et de
vingt mille prisonniers; le demeurant se barricade dans Mantoue; la
ville bloque capitule[122]; Wurmser, avec les douze mille hommes qui
lui restent, se rend.

[Note 122: Le 2 fvrier 1797.]

Bientt la Marche d'Ancne est envahie; plus tard le trait de
Tolentino[123] nous livre des perles, des diamants, des manuscrits
prcieux, la _Transfiguration_, le _Laocoon_, l'_Apollon du
Belvdre_, et termine cette suite d'oprations par lesquelles en
moins d'un an quatre armes autrichiennes ont t dtruites, la
haute Italie soumise et le Tyrol entam; on n'a pas le temps de se
reconnatre: l'clair et le coup partent  la fois.

[Note 123: Le 19 fvrier.]

L'archiduc Charles, accouru pour dfendre l'Autriche antrieure
avec une nouvelle arme, est forc au passage du Tagliamento[124];
Gradisca tombe[125]; Trieste est pris[126]; les prliminaires de la
paix entre la France et l'Autriche sont signs  Loben[127].

[Note 124: Le 16 mars.]

[Note 125: Forteresse importante, contigu au Frioul; elle est
emporte de vive force, le 19 mars, par le gnral Bernadotte,
soutenu du gnral Srurier.]

[Note 126: Le 24 mars.]

[Note 127: Le 15 avril.]

Venise, forme au milieu de la chute de l'empire romain, trahie et
trouble, nous avait ouvert ses lagunes et ses palais; une rvolution
s'accomplit le 31 mai 1797 dans Gnes sa rivale: la Rpublique
ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait t bien tonn si,
du milieu de ses conqutes, il et pu voir qu'il s'emparait de
Venise pour l'Autriche, des Lgations pour Rome, de Naples pour les
Bourbons, de Gnes pour le Pimont, de l'Espagne pour l'Angleterre,
de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne pour la Russie,
semblable  ces soldats qui, dans le sac d'une ville, se gorgent d'un
butin qu'ils sont obligs de jeter, faute de le pouvoir emporter,
tandis qu'au mme moment ils perdent leur patrie.

Le 9 juillet, la Rpublique cisalpine[128] proclame son existence.
Dans la correspondance de Bonaparte on voit courir la navette 
travers la chane des rvolutions attaches  la ntre: comme Mahomet
avec le glaive et le Coran, nous allions l'pe dans une main, les
droits de l'homme dans l'autre.

[Note 128: Elle tait forme de la Lombardie autrichienne, du
Bergamasque, du Bressan, du Crmasque et d'autres contres de l'tat
de Venise, de Mantoue, du Modnais, de Massa et Carrara, du Bolonais,
du Ferrarais et de la Romagne.]

Dans l'ensemble de ses mouvements gnraux, Bonaparte ne laisse
chapper aucun dtail: tantt il craint que les _vieillards_ des
grands peintres de Venise, de Bologne, de Milan, ne soient bien
mouills en passant le Mont-Cenis; tantt il est inquiet qu'un
manuscrit sur papyrus de la bibliothque ambrosienne ne soit perdu;
il prie le ministre de l'intrieur de lui apprendre s'il est arriv
 la Bibliothque nationale. Il donne au Directoire excutif son
opinion sur ses gnraux:

Berthier: talents, activit, courage, caractre, tout pour lui.

Augereau: beaucoup de caractre, de courage, de fermet, d'activit;
est aim du soldat, heureux dans ses oprations.

Massna: actif, infatigable, a de l'audace, du coup d'oeil et de la
promptitude  se dcider.

Srurier: se bat en soldat, ne prend rien sur lui; ferme; n'a pas
assez bonne opinion de ses troupes; est malade.

Despinois: mou, sans activit, sans audace, n'a pas l'tat de
la guerre, n'est pas aim du soldat, ne se bat pas  sa tte; a
d'ailleurs de la hauteur, de l'esprit et des principes politiques
sains; bon  commander dans l'intrieur.

Sauret: bon, trs bon soldat, pas assez clair pour tre gnral;
peu heureux.

Abbatucci: pas bon  commander cinquante hommes, etc., etc.

Bonaparte crit au chef des Manottes: Les Franais estiment le
petit, mais brave peuple qui, seul de l'ancienne Grce, a conserv
sa vertu, les dignes descendants de Sparte, auxquels il n'a manqu
pour tre aussi renomms que leurs anctres que de se trouver sur un
plus vaste thtre. Il instruit l'autorit de la prise de possession
de Corfou: L'le de Corcyre, remarque-t-il, tait, selon Homre,
la patrie de la princesse Nausicaa. Il envoie le trait de paix
conclu avec Venise. Notre marine y gagnera quatre ou cinq vaisseaux
de guerre, trois ou quatre frgates, plus trois ou quatre millions
de cordages.--Qu'on me fasse passer des matelots franais ou corses,
mande-t-il; je prendrai ceux de Mantoue et de Guarda.--Un million
pour Toulon, que je vous ai annonc, part demain; deux millions,
etc., formeront la somme de cinq millions que l'arme d'Italie aura
fournie depuis la nouvelle campagne.--J'ai charg ... de se rendre
 Sion pour chercher  ouvrir une ngociation avec le Valais.--J'ai
envoy un excellent ingnieur pour savoir ce que coterait cette
route  tablir (le Simplon) ... J'ai charg le mme ingnieur de
voir ce qu'il faudrait pour faire sauter le rocher dans lequel
s'enfuit le Rhne, et par l rendre possible l'exploitation des
bois du Valais et de la Savoie. Il donne avis qu'il fait partir de
Trieste un chargement de bl et d'aciers pour Gnes. Il fait prsent
au pacha de Scutari de quatre caisses de fusils, comme une marque de
son amiti. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques hommes suspects
et d'en arrter quelques autres. Il crit au citoyen Grogniard,
ordonnateur de la marine  Toulon: Je ne suis pas votre juge, mais
si vous tiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrts pour avoir
obtempr  une rquisition ridicule. Une note remise au ministre du
pape dit: Le pape pensera peut-tre qu'il est digne de sa sagesse,
de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui
ordonne aux prtres obissance au gouvernement.

Tout cela est ml de ngociations avec les rpubliques nouvelles,
des dtails des ftes pour Virgile et Arioste, des bordereaux
explicatifs des vingt tableaux et des cinq cents manuscrits de
Venise; tout cela a lieu  travers l'Italie assourdie du bruit des
combats,  travers l'Italie devenue une fournaise o nos grenadiers
vivaient dans le feu comme des salamandres.

Pendant ces tourbillons d'affaires et de succs advint le 18
fructidor[129], favoris par les proclamations de Bonaparte et les
dlibrations de son arme, en jalousie de l'arme de la Meuse. Alors
disparut celui qui, peut-tre  tort, avait pass pour l'auteur des
plans des victoires rpublicaines; on assure que Danissy, Lafitte,
d'Aron, trois gnies militaires suprieurs, dirigeaient ces plans:
Carnot se trouva proscrit par l'influence de Bonaparte.

[Note 129: Coup d'tat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).]

Le 17 octobre, celui-ci signe le trait de paix de Campo-Formio[130]:
la premire guerre continentale de la Rvolution finit  trente
lieues de Vienne.

[Note 130: Campo-Formio est un hameau du Frioul, prs d'Udine.
L'Autriche cdait  la France les Pays-Bas autrichiens, ainsi que
les _pays d'Empire_ jusqu'au Rhin; elle reconnaissait la Rpublique
cisalpine,  laquelle elle cdait Milan, Mantoue et Modne. L'tat de
Venise tait abandonn  l'empereur,  la rserve des les Ioniennes,
que la France retenait.]

       *       *       *       *       *

Un congrs tant rassembl  Rastadt, et Bonaparte ayant t nomm
par le Directoire reprsentant  ce congrs[131], il prit cong de
l'arme d'Italie. Je ne serai consol, lui dit-il, que par l'espoir
de me revoir bientt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers.
Le 16 novembre 1797, son ordre du jour annonce qu'il a quitt Milan
pour prsider la lgation franaise au congrs et qu'il a envoy au
Directoire le drapeau de l'arme d'Italie.

[Note 131: Bonaparte avait t nomm par le Directoire premier
plnipotentiaire; Treilhard et Bonnier d'Arco lui taient adjoints.
Les trois plnipotentiaires de l'Autriche taient le comte de
Metternich, pre du futur chancelier, qui reprsentait l'Empereur; le
comte Lehrbach, dput de l'Autriche; le comte Cobenzl, envoy du roi
de Hongrie et de Bohme. La Prusse tait reprsente par le comte de
Gorz, le baron Jacobi Kloest et le baron Dohm.]

Sur un des cts de ce drapeau Bonaparte avait fait broder le rsum
de ses conqutes: Cent cinquante mille prisonniers, dix-sept mille
chevaux, cinq cent cinquante pices de sige, six cents pices de
campagne, cinq quipages de ponts, neuf vaisseaux de cinquante-quatre
canons, douze frgates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit
galres; armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gnes;
armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Modne, avec le
roi de Naples, avec le pape; prliminaires de Loben; convention
de Montebello avec la Rpublique de Gnes; trait de paix avec
l'empereur  Campo-Formio; donn la libert aux peuples de Bologne,
Ferrare, Modne, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, de
Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crme, d'une partie du Vronais,
de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline; au peuple de Gnes, aux
fiefs impriaux, au peuple des dpartements de Corcyre, de la mer
ge et d'Ithaque.

Envoy  Paris tous les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange, de Guerchin,
du Titien, de Paul Vronse, Corrge, Albane, des Carrache, Raphal,
Lonard de Vinci, etc., etc.

Ce monument de l'arme d'Italie, dit l'ordre du jour, sera suspendu
aux votes de la salle des sances publiques du Directoire, et il
attestera les exploits de nos guerriers quand la gnration prsente
aura disparu.

Aprs une convention purement militaire, qui stipulait la remise
de Mayence aux troupes de la Rpublique et la remise de Venise aux
troupes autrichiennes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite
des affaires du congrs aux mains de Treilhard et de Bonnier.

Dans les derniers temps de la campagne d'Italie, Bonaparte eut
beaucoup  souffrir de l'envie de divers gnraux et du Directoire:
deux fois il avait offert sa dmission; les membres du gouvernement
la dsiraient et n'osaient l'accepter. Les sentiments de Bonaparte
ne suivaient pas le penchant du sicle; il cdait  contre-coeur aux
intrts ns de la Rvolution: de l les contradictions de ses actes
et de ses ides.

De retour  Paris[132], il descendit dans sa maison, rue Chantereine,
qui prit et porte encore le nom de _rue de la Victoire_[133]. Le
conseil des Anciens voulut faire  Napolon le don de Chambord,
ouvrage de Franois Ier, qui ne rappelle plus que l'exil du dernier
fils de saint Louis. Bonaparte fut prsent au Directoire, le 10
dcembre 1797, dans la cour du palais du Luxembourg. Au milieu de
cette cour s'levait un autel de la Patrie, surmont des statues
de la Libert, de l'galit et de la Paix. Les drapeaux conquis
formaient un dais au-dessus des cinq directeurs habills  l'antique;
l'ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux sous lesquels la
France faisait halte un moment. Bonaparte tait vtu de l'uniforme
qu'il portait  Arcole et  Lodi. M. de Talleyrand reut le vainqueur
auprs de l'autel, se souvenant d'avoir nagure dit la messe sur un
autre autel. Fuyard revenu des tats-Unis, charg par la protection
de Chnier du ministre des relations extrieures, l'vque d'Autun,
le sabre au ct, tait coiff d'un chapeau  la Henri IV: les
vnements foraient de prendre au srieux ces travestissements.

[Note 132: Il arriva  Paris le 5 dcembre 1797.]

[Note 133: Un arrt du dpartement de la Seine donne  la rue
Chantereine, o demeure Bonaparte, le nom de _rue de la Victoire_.
(_Moniteur_ du 20 nivse an VI, 9 janvier 1798).]

Le prlat fit l'loge du conqurant de l'Italie: Il aime, dit-il
mlancoliquement, il aime les chants d'Ossian, surtout parce
qu'ils dtachent de la terre. Loin de redouter ce qu'on appelle
son ambition, il nous faudra peut-tre le solliciter un jour pour
l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entire
sera libre, peut-tre lui ne le sera jamais: telle est sa destine.

Merveilleusement devin!

Le frre de saint Louis  Grandella, Charles VIII  Fornoue, Louis
XII  Agnadel, Franois Ier  Marignan, Lautrec  Ravenne, Catinat
 Turin, demeurent loin du nouveau gnral. Les succs de Napolon
n'eurent point de pairs.

Les directeurs, redoutant un despotisme suprieur qui menaait tous
les despotismes, avaient vu avec inquitude les hommages que l'on
rendait  Napolon; ils songeaient  se dbarrasser de sa prsence.
Ils favorisrent la passion qu'il montrait pour une expdition dans
l'Orient. Il disait: L'Europe est une taupinire; il n'y a jamais
eu de grands empires et de grandes rvolutions qu'en Orient; je n'ai
dj plus de gloire: cette petite Europe n'en fournit pas assez.
Napolon, comme un enfant, tait charm d'avoir t lu membre de
l'Institut[134]. Il ne demandait que six ans pour aller aux Indes et
pour en revenir: Nous n'avons que vingt-neuf ans, remarquait-il en
songeant  lui; ce n'est pas un ge: j'en aurai trente-cinq  mon
retour.

[Note 134: Le Directoire, au lendemain du Coup d'tat du 18
fructidor, avait notifi officiellement  l'Institut la loi
de dportation, qui lui enlevait, dans la classe des Sciences
mathmatiques, le directeur Carnot; dans la classe des Sciences
morales, Pastoret, du Conseil des Cinq-Cents, et le directeur
Barthlemy; dans la classe de Littrature, Sicard et Fontanes.
Bonaparte fut lu  la place de Carnot, le 26 dcembre 1797. Dix
jours aprs l'lection, le 5 janvier 1798, il parut pour la premire
fois  une sance publique. L'affluence fut extraordinaire. Le
jeune gnral entra sans faste, vtu d'un petit frac gris, et prit
place entre Lagrange et Laplace. Garat dfinit son nouveau collgue
un philosophe qui avait paru un moment  la tte des armes.
Chnier lut son _Vieillard d'Ancenis_, pome sur la mort du gnral
Hoche, dont les derniers vers annonaient la dfaite prochaine de
l'Angleterre:

  Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
  Quand Neptune irrit lancera dans leur le
  D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
  Tous ces jeunes hros vieux dans l'art des combats,
  La grande nation  vaincre accoutume
  Et le grand gnral guidant la grande arme.

L'auditoire tout entier se leva et salua de ses acclamations le pote
et le _grand gnral_.]

Nomm gnral d'une arme dite de l'Angleterre[135], dont les corps
taient disperss de Brest  Anvers, Bonaparte passa son temps  des
inspections,  des visites aux autorits civiles et scientifiques,
tandis qu'on assemblait les troupes qui devaient composer l'arme
d'gypte. Survint l'chauffoure du drapeau tricolore et du bonnet
rouge, que notre ambassadeur  Vienne, le gnral Bernadotte,
avait plant sur la porte de son palais[136]. Le Directoire se
disposait  retenir Napolon pour l'opposer  la nouvelle guerre
possible, lorsque M. de Cobentzel prvint la rupture, et Bonaparte
reut l'ordre de partir. L'Italie devenue rpublicaine, la Hollande
transforme en rpublique, la paix laissant  la France, tendue
jusqu'au Rhin, des soldats inutiles, dans sa prvoyance peureuse le
Directoire s'empressa d'carter le vainqueur. Cette aventure d'gypte
change  la fois la fortune et le gnie de Napolon, en surdorant ce
gnie, dj trop clatant, d'un rayon du soleil qui frappa la colonne
de nue et de feu.

[Note 135: Arrt du Directoire (13 germinal, 2 avril 1798), portant
que le gnral Bonaparte se rendra  Brest dans le courant de la
dcade, pour y prendre le commandement de l'arme d'Angleterre.]

[Note 136: Le 13 avril 1798, vers six heures du soir, Bernadotte,
alors ambassadeur  Vienne, fit suspendre au balcon du premier tage
de son htel un drapeau tricolore d'environ quatre aunes, attach
 une hampe extrmement longue avec cette inscription: Rpublique
franaise. Jamais  Vienne les ambassadeurs n'arboraient le drapeau
de leur pays. Aussi des groupes se formrent trs vite devant
l'htel, et le peuple viennois vit une provocation vritable dans
le fait d'avoir arbor ce grand drapeau contre tous les usages:
l'ambassadeur, disait-on, avait voulu dclarer ainsi qu'il regardait
Vienne comme une ville conquise. Bientt une foule immense se
rassembla devant l'ambassade. Un aide de camp de Bernadotte vint  la
porte du palais et, la main sur la poigne de son sabre, il harangua
les Viennois avec mpris et dclama avec rage contre la police. La
foule lana alors des pierres contre les fentres; un serrurier
grimpe au balcon et en arrache le drapeau qui fut immdiatement
brl. La police arrivait, mais elle n'tait pas encore assez forte
pour dissiper un attroupement aussi nombreux. La porte du palais
fut enfonce, et une foule furieuse pntra dans l'intrieur, et se
trouva en face de l'ambassadeur, de ses secrtaires et de ses aides
de camp arms de sabres et de pistolets. Bernadotte brandissait son
sabre et criait avec fureur: Qu'ose donc cette canaille? J'en tuerai
au moins six, et menaait de venir chtier ce peuple  coups de
canons. Un de ses domestiques tira deux coups de pistolet, dont fort
heureusement les envahisseurs ne parurent pas s'mouvoir beaucoup.
Ils pntrrent dans la cuisine et les curies, et brisrent les
voitures de l'ambassadeur. Les troupes taient casernes dans les
faubourgs,  une grande distance de l'ambassade. Ce fut seulement
 minuit qu'une division d'infanterie et un rgiment de cavalerie
arriv de Schoenbrnn vinrent mettre fin  l'meute. (Ludovic Sciout,
_Le Directoire_, tome IV, p. 421.)]

                                                  Toulon, 19 mai 1798.

                         PROCLAMATION.

Soldats,

Vous tes une des ailes de l'arme d'Angleterre.

Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de siges; il
vous reste  faire la guerre maritime.

Les lgions romaines, que vous avez quelquefois imites, mais pas
encore gales, combattaient Carthage tour  tour sur cette mme
mer, et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais,
parce que constamment elles furent braves, patientes  supporter la
fatigue, disciplines et unies entre elles.

Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes
destines  remplir, des batailles  livrer, des dangers, des
fatigues  vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la
prosprit de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre
gloire.

       *       *       *       *       *

Aprs cette proclamation de souvenirs, Napolon s'embarque: on dirait
d'Homre ou du hros qui enfermait les chants du Monide dans une
cassette d'or. Cet homme ne chemine pas tout doucement:  peine
a-t-il mis l'Italie sous ses pieds, qu'il parat en gypte; pisode
romanesque dont il agrandit sa vie relle. Comme Charlemagne, il
attache une pope  son histoire. Dans la bibliothque qu'il emporta
se trouvaient _Ossian_, _Werther_, _la Nouvelle Hlose_ et _le Vieux
Testament_: indication du chaos de la tte de Napolon. Il mlait les
ides positives et les sentiments romanesques, les systmes et les
chimres, les tudes srieuses et les emportements de l'imagination,
la sagesse et la folie. De ces productions incohrentes du sicle il
tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit dsordonne
qui l'avait enfant.

Entr dans Toulon le 9 mai 1798, Napolon descend  l'htel de la
Marine; dix jours aprs il monte sur le vaisseau amiral _l'Orient_;
le 19 mai il met  la voile; il part de la borne o la premire fois
il avait rpandu le sang, et un sang franais: les massacres de
Toulon l'avaient prpar aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui
les gnraux premiers-ns de sa gloire: Berthier, Caffarelli, Klber,
Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze
frgates, quatre cents btiments de transport, l'accompagnent.

Nelson le laissa chapper du port et le manqua sur les flots, bien
qu'une fois nos navires ne fussent qu' six lieues de distance
des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napolon aperut le
sommet des Apennins; il dit: Je ne puis voir sans motion la terre
d'Italie; voil l'Orient: j'y vais.  l'aspect de l'Ida, explosion
d'admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traverse,
Bonaparte se plaisait  runir les savants et provoquait leurs
disputes; il se rangeait ordinairement  l'avis du plus absurde ou
du plus audacieux; il s'enqurait si les plantes taient habites,
quand elles seraient dtruites par l'eau ou par le feu, comme s'il
et t charg de l'inspection de l'arme cleste.

Il aborde  Malte, dniche la vieille chevalerie retire dans le
trou d'un rocher marin[137]; puis il descend parmi les ruines de la
cit d'Alexandre[138]. Il voit  la pointe du jour cette colonne de
Pompe que j'apercevais du bord de mon vaisseau en m'loignant de la
Libye. Du pied du monument, immortalis d'un grand et triste nom, il
s'lance; il escalade les murailles derrire lesquelles se trouvait
jadis _le dpt des remdes de l'me_, et les aiguilles de Cloptre,
maintenant couches  terre parmi des chiens maigres. La porte de
Rosette est force; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans
le phare. gorgement effroyable! L'adjudant gnral Boyer crit 
ses parents: Les Turcs, repousss de tous cts, se rfugient chez
leur Dieu et leur prophte; ils remplissent leurs mosques; hommes,
femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrs.

[Note 137: Le grand-matre de l'Ordre de Malte, le comte Ferdinand de
_Hompesch_, bailli de Brandebourg, capitula le 11 juin 1798. Malte et
les les voisines furent cdes au Directoire. La ville fut rendue
dans la journe du 12 juin. Le 13, au matin, Bonaparte y fit son
entre; il trouva quinze cents pices de canon, trente-cinq mille
fusils, douze cents barils de poudre, une infinit d'armes de toute
espce, et de grandes richesses.]

[Note 138: La flotte franaise arriva le 1er juillet prs
d'Alexandrie. Le lendemain, les Franais s'emparrent de la ville.
Klber, qui commandait l'assaut, fut bless d'une balle au front.]

Bonaparte avait dit  l'vque de Malte: Vous pouvez assurer vos
diocsains que la religion catholique, apostolique et romaine sera
non seulement respecte, mais ses ministres spcialement protgs.
Il dit, en arrivant en gypte: Peuples d'gypte, je respecte plus
que les mameloucks Dieu, son Prophte et le Coran. Les Franais sont
amis des musulmans. Nagure ils ont march sur Rome et renvers
le trne du pape, qui aigrissait les chrtiens contre ceux qui
professent l'islamisme; bientt aprs ils ont dirig leur course vers
Malte, et en ont chass les incrdules qui se croyaient appels de
Dieu pour faire la guerre aux musulmans ... Si l'gypte est la ferme
des mameloucks, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait[139].

[Note 139: Proclamation du 2 juillet 1798.]

Napolon marche aux Pyramides[140]; il crie  ses soldats: Songez
que du haut de ces monuments quarante sicles ont les yeux fixs
sur vous. Il entre au Caire[141], sa flotte saute en l'air 
Aboukir[142]; l'arme d'Orient est spare de l'Europe. Jullien (de
la Drme), fils de Jullien le conventionnel, tmoin du dsastre, le
note minute par minute:

[Note 140: 21 juillet.]

[Note 141: 23 juillet.]

[Note 142: 1er aot.]

Il est sept heures; la nuit se fait et le feu redouble encore. 
neuf heures et quelques minutes le vaisseau a saut. Il est dix
heures, le feu se ralentit et la lune se lve  droite du lieu o
vient de s'lever l'explosion du vaisseau.

Bonaparte au Caire dclare au chef de la loi qu'il sera le
restaurateur des mosques; il envoie son nom  l'Arabie, 
l'thiopie, aux Indes. Le Caire se rvolte[143]; il le bombarde au
milieu d'un orage; l'inspir dit aux croyants: Je pourrais demander
 chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son coeur,
car je sais tout, mme ce que vous n'avez dit  personne. Le grand
schrif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le _protecteur de la
Kaaba_; le pape, dans une missive, l'appelle _mon trs cher fils_.

[Note 143: 21 octobre.]

Par une infirmit de nature, Bonaparte prfrait souvent son ct
petit  son grand ct. La partie qu'il pouvait gagner d'un seul coup
ne l'amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des
gobelets; sr, quand il usait de ses facults, de se ddommager de
ses pertes; son gnie tait le rparateur de son caractre. Que ne
se prsenta-t-il tout d'abord comme l'hritier des chevaliers? Par
une position double, il n'tait, aux yeux de la multitude musulmane,
qu'un faux chrtien et qu'un faux mahomtan. Admirer des impits de
systme, ne pas reconnatre ce qu'elles avaient de misrable, c'est
se tromper misrablement: il faut pleurer quand le gant se rduit 
l'emploi du grimacier. Les infidles proposrent  saint Louis dans
les fers la couronne d'gypte, parce qu'il tait rest, disent les
historiens arabes, le plus fier chrtien qu'on et jamais vu.

Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des
Franais: un jardin public, notre ouvrage, tait plant de palmiers;
des tablissements de restaurateurs l'avaient jadis entour.
Malheureusement, de mme que les anciens gyptiens, nos soldats
avaient promen un cercueil autour de leurs festins.

Quelle scne mmorable, si l'on pouvait y croire. Bonaparte assis
dans l'intrieur de la pyramide de Chops sur le sarcophage d'un
Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et
les imans! Toutefois, prenons le rcit du _Moniteur_ comme le travail
de la muse. Si ce n'est pas l'histoire matrielle de Napolon,
c'est l'histoire de son intelligence; cela en vaut encore la peine.
coutons dans les entrailles d'un spulcre cette voix que tous les
sicles entendront.


  (_Moniteur_, 27 novembre 1798.)

Ce jourd'hui, 25 thermidor de l'an VI de la Rpublique franaise
une et indivisible, rpondant au 28 de la lune de Mucharim, l'an de
l'hgire 1213, le gnral en chef, accompagn de plusieurs officiers
de l'tat-major de l'arme et de plusieurs membres de l'Institut
national, s'est transport  la grande pyramide, dite de Chops, dans
l'intrieur de laquelle il tait attendu par plusieurs muphtis et
imans, chargs de lui en montrer la construction intrieure.

La dernire salle  laquelle le gnral en chef est parvenu est 
vote plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et
dix-neuf de haut. Il n'y a trouv qu'une caisse de granit d'environ
huit pieds de long sur quatre d'paisseur, qui renfermait la
momie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc de granit, a fait
asseoir  ses cts les muphtis et les imans, _Suleiman_, _Ibrahim_
et _Muhamed_, et il a eu avec eux, en prsence de sa suite, la
conversation suivante:

_Bonaparte_: Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Voici
un grand ouvrage de main d'homme! Quel tait le but de celui qui fit
construire cette pyramide?

_Suleiman_: C'tait un puissant roi d'gypte, dont on croit que le
nom tait Chops. Il voulait empcher que des sacrilges ne vinssent
troubler le repos de sa cendre.

_Bonaparte_: Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que
son corps retournt aux lments: penses-tu qu'il ne fit pas mieux?
le penses-tu?

_Suleiman_ (s'inclinant): Gloire  Dieu,  qui toute gloire est due!

_Bonaparte_: Gloire  Allah! Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu;
Mohamed est son prophte et je suis de ses amis.

_Ibrahim_: Que les anges de la victoire balayent la poussire sur
ton chemin et te couvrent de leurs ailes! Le mamelouck a mrit la
mort.

_Bonaparte_: Il a t livr aux anges noirs Moukir et Quarkir.

_Suleiman_: Il tendit les mains de la rapine sur les terres, les
moissons, les chevaux de l'gypte.

_Bonaparte_: Les trsors, l'industrie et l'amiti des Francs seront
votre partage, en attendant que vous montiez au septime ciel et
qu'assis aux cts des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et
toujours vierges, vous vous reposiez  l'ombre du laba, dont les
branches offriront d'elles-mmes aux vrais musulmans tout ce qu'ils
pourront dsirer.

De telles parades ne changent rien  la gravit des Pyramides:

  Vingt sicles, descendus dans l'ternelle nuit,
  Y sont sans mouvement, sans lumire et sans bruit[144].

[Note 144: Vers du P. Lemoyne, dans son pome pique, _Saint Louis,
ou la Sainte couronne reconquise sur les infidles_, 1653.]

Bonaparte, en remplaant Chops dans la crypte sculaire, en aurait
augment l'immensit; mais il ne s'est jamais tran dans ce
vestibule de la mort[145].

[Note 145: Bonaparte n'est pas entr dans la grande pyramide; il
n'en a pas mme eu la volont, ni la pense. Certes, je l'y aurais
suivi. Je ne l'ai pas quitt une seconde dans le dsert. Il fit
entrer quelques personnes dans l'une des grandes pyramides. Il se
tenait devant, et en sortant on lui rendait compte de ce que l'on
voyait dans l'intrieur, c'est--dire qu'on lui annonait que l'on
n'avait rien vu. Toute cette conversation avec le muphti, les ulmas,
est une mauvaise plaisanterie; il n'y en avait pas plus que de pape
et d'archevques ... Cet entretien de Bonaparte dans l'une des
pyramides avec plusieurs imans et muphtis, est de pure invention.
_Mmoires de M. de Bourrienne_, t. II, p. 300.]

Pendant le reste de notre navigation sur le Nil, dis-je dans
l'_Itinraire_, je demeurai sur le pont  contempler ces tombeaux
............ Les grands monuments font une partie essentielle de la
gloire de toute socit humaine: ils portent la mmoire d'un peuple
au del de sa propre existence, et le font vivre contemporain des
gnrations qui viennent s'tablir dans ses champs abandonns.

Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous avoir si bien justifis,
nous autres petits hommes d'tat entachs de posie, qui maraudons de
chtifs mensonges sur des ruines.

D'aprs les proclamations, les ordres du jour, les discours de
Bonaparte, il est vident qu'il visait  se faire passer pour
l'envoy du ciel,  l'instar d'Alexandre. Callisthne[146],  qui
le Macdonien infligea dans la suite un si rude traitement, en
punition sans doute de la flatterie du philosophe, fut charg de
prouver que le fils de Philippe tait fils de Jupiter; c'est ce que
l'on voit dans un fragment de Callisthne conserv par Strabon. _Le
pourparler d'Alexandre_, de Pasquier[147], est un dialogue des morts
entre Alexandre le grand conqurant et Rabelais le grand moqueur:
Cours-moi de l'oeil, dit Alexandre  Rabelais, toutes ces contres
que tu vois tre en ces bas lieux, tu ne trouveras aucun personnage
d'toffe qui, pour autoriser ses penses, n'ait voulu donner 
entendre qu'il et familiarit avec les dieux. Rabelais rpond:
Alexandre, pour te dire le vrai, je ne m'amusai jamais  reprendre
tes petites particularits, mmement en ce qui appartient au vin.
Mais quel profit sens-tu de ta grandeur maintenant? en es-tu autre
que moi? Le regret que tu as te doit causer telle fcherie qu'il te
seroit beaucoup plus expdient qu'avec ton corps tu eusses perdu la
mmoire.

[Note 146: _Callisthne_, disciple et petit-neveu d'Aristote, n
vers 365 av. J.-C. Il suivit Alexandre dans ses expditions. De
moeurs svres, il blma les excs auxquels se livrait le Macdonien;
impliqu dans la conspiration d'Hermolas, il fut, dit-on, enferm
dans une cage de fer, puis mis  mort  Cariate en Bactriane, l'an
328 av. J.-C.]

[Note 147: tienne _Pasquier_ (1529-1615).]

Et pourtant, en s'occupant d'Alexandre, Bonaparte se mprenait et sur
lui-mme et sur l'poque du monde et sur la religion: aujourd'hui,
on ne peut se faire passer pour un dieu. Quant aux exploits de
Napolon dans le Levant, ils n'taient pas encore mls  la conqute
de l'Europe; ils n'avaient pas obtenu d'assez hauts rsultats pour
imposer  la foule islamiste, quoiqu'on le surnommt le _sultan de
feu_. Alexandre,  l'ge de trente-trois ans, dit Montaigne, avoit
pass victorieux toute la terre habitable, et, dans une demi-vie,
avoit atteint tout l'effort de l'humaine nature. Plus de rois et de
princes ont crit ses gestes que d'autres historiens n'ont crit les
gestes d'autre roi.

Du Caire, Bonaparte se rendit  Suez: il vit la mer qu'ouvrit Mose
et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut les traces d'un canal que
commena Ssostris, qu'largirent les Perses, que continua le second
des Ptolmes, que rentreprirent les soudans dans le dessein de
porter  la Mditerrane le commerce de la mer Rouge. Il projeta
d'amener une branche du Nil dans le golfe Arabique: au fond de ce
golfe son imagination traa l'emplacement d'un nouvel Ophir, o se
tiendrait tous les ans une foire pour les marchands de parfums,
d'aromates, d'toffes de soie, pour tous les objets prcieux de
Mascate, de la Chine, de Ceylan, de Sumatra, des Philippines et des
Indes. Les cnobites descendent du Sina, et le prient d'inscrire son
nom auprs de celui de Saladin, dans le livre de leurs _garanties_.

Revenu au Caire, Bonaparte clbre la fte anniversaire de la
fondation de la Rpublique, en adressant ces paroles  ses soldats:
Il y a cinq ans l'indpendance du peuple franais tait menace;
mais vous prtes Toulon: ce fut le prsage de la ruine de vos
ennemis. Un an aprs, vous battiez les Autrichiens  Dego; l'anne
suivante, vous tiez sur le sommet des Alpes; vous luttiez contre
Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la clbre victoire de
Saint-Georges; l'an pass, vous tiez aux sources de la Drave et de
l'Isonzo, de retour de l'Allemagne. Qui et dit alors que vous seriez
aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent!

       *       *       *       *       *

Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il tait occup et des
projets qu'il avait conus, tait-il rellement fix dans ces ides?
Tandis qu'il avait l'air de vouloir rester en gypte, la fiction ne
l'aveuglait pas sur la ralit, et il crivait  Joseph, son frre:
Je pense tre en France dans deux mois; fais en sorte que j'aie
une campagne  mon arrive, soit prs de Paris ou en Bourgogne: je
compte y passer l'hiver. Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait
s'opposer  son retour: sa volont tait sa destine et sa fortune.
Cette correspondance tombe aux mains de l'Amiraut[148], les Anglais
ont os avancer que Napolon n'avait eu d'autre mission que de faire
prir son arme. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes
sur la coquetterie de sa femme.

[Note 148: Elle fut publie  Londres, et bientt aprs  Paris, sous
ce titre: _Correspondance de l'Arme franaise en gypte, intercepte
par l'escadre de Nelson; publie  Londres avec une introduction et
des notes de la Chancellerie anglaise, traduites en franais; suivies
d'Observations_, par _E.-T. Simon_. Un vol. in-8, an VII.]

Les Franais, en gypte, taient d'autant plus hroques qu'ils
sentaient vivement leurs maux. Un marchal des logis crit  l'un
de ses amis: Dis  Ledoux qu'il n'ait jamais la faiblesse de
s'embarquer pour venir dans ce maudit pays.

Avrieury: Tous ceux qui viennent de l'intrieur disent qu'Alexandrie
est la plus belle ville; hlas! que doit donc tre le reste?
Figurez-vous un amas confus de maisons mal bties,  un tage;
les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure _idem_;
point de fentres, mais un grillage en bois si rapproch qu'il est
impossible de voir quelqu'un au travers. Rues troites, hormis le
quartier des Francs et le ct des grands. Les habitants pauvres,
qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise
bleue jusqu' mi-cuisse, qu'ils retroussent la moiti du temps dans
leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J'ai de ce
charmant pays jusque par-dessus la tte. Je m'enrage d'y tre. La
maudite gypte! Sable partout! Que de gens attraps, cher ami! Tous
ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas;
ils voudraient retourner d'o ils sont partis: je le crois bien!

Rozis, capitaine: Nous sommes trs rduits; avec cela il existe un
mcontentement gnral dans l'arme; le despotisme n'a jamais t au
point qu'il l'est aujourd'hui; nous avons des soldats qui se sont
donn la mort en prsence du gnral en chef, en lui disant: Voil
ton ouvrage!

Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd'hui presque
inconnus:

  TALLIEN  MADAME TALLIEN[149].

[Note 149: Jeanne-Marie-Ignace-Thrsia _Cabarrus_ (1773-1835). Elle
fut marie: 1 en 1788,  Jean-Jacques Devin ou Davin _de Fontenay_,
avec lequel elle divora en 1793; 2 en 1794, au conventionnel
_Tallien_, avec lequel elle divora en 1802; 3 en 1805, au comte de
Caraman, plus tard prince de _Chimay_.]

Quant  moi, ma chre amie, je suis ici, comme tu le sais, bien
contre mon gr; ma position devient chaque jour plus dsagrable,
puisque, spar de mon pays, de tout ce qui m'est cher, je ne prvois
pas le moment o je pourrai m'en rapprocher.

Je te l'avoue bien franchement, je prfrerais mille fois tre avec
toi et ta fille retir dans un coin de terre, loin de toutes les
passions, de toutes les intrigues, et je t'assure que si j'ai le
bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter
jamais. _Parmi les quarante mille Franais qui sont ici, il n'y en a
pas quatre qui pensent autrement._

Rien de plus triste que la vie que nous menons ici! Nous manquons de
tout. Depuis cinq jours je n'ai pas ferm l'oeil; je suis couch sur
le carreau; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous
les insectes nous dvorent, et vingt fois chaque jour je regrette
notre charmante _chaumire_[150]. Je t'en prie, ma chre amie, ne
t'en dfais pas.

Adieu, ma bonne Thrsia, les larmes inondent mon papier. Les
souvenirs les plus doux de ta bont, de notre amour, l'espoir de te
retrouver toujours aimable, toujours fidle, d'embrasser ma chre
fille, soutiennent seuls l'infortun[151].

[Note 150: Tallien avait donn ce nom  l'opulente maison de campagne
qu'il possdait dans le voisinage de Paris.]

[Note 151: Cette lettre est date de _Rosette, le 17 thermidor an IV_
(4 aot 1798). Voir _Correspondance de l'arme franaise en gypte_,
pages 197 et suiv.]

       *       *       *       *       *

La fidlit n'tait pour rien dans tout cela.

Cette unanimit de plaintes est l'exagration naturelle d'hommes
tombs de la hauteur de leurs illusions: de tout temps les Franais
ont rv l'Orient; la chevalerie leur en avait trac la route;
s'ils n'avaient plus la foi qui les menait  la dlivrance du saint
tombeau, ils avaient l'intrpidit des croiss, la croyance des
royaumes et des beauts qu'avaient cres, autour de Godefroi, les
chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l'Italie
avaient vu un riche pays  prendre, des caravanes  dtrousser, des
chevaux, des armes et des srails  conqurir; les romanciers avaient
aperu la princesse d'Antioche, et les savants ajoutaient leurs
songes  l'enthousiasme des potes. Il n'y a pas jusqu'au _Voyage
d'Antnor_[152] qui ne passt au dbut pour une docte ralit: on
allait pntrer la mystrieuse gypte, descendre dans les catacombes,
fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignors, dchiffrer
des hiroglyphes et rveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout
cela, l'Institut en s'abattant sur les Pyramides, les soldats en ne
rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue dessche, se
trouvrent en face de la peste, des Bdouins et des mameloucks, le
mcompte fut norme. Mais l'injustice de la souffrance aveugla sur
le rsultat dfinitif. Les Franais semrent en gypte ces germes de
civilisation que Mhmet a cultivs: la gloire de Bonaparte s'accrut,
un rayon de lumire se glissa dans les tnbres de l'islamisme, et
une brche fut faite  la barbarie.

[Note 152: Le _Voyage d'Antnor en Grce et en Asie_, par tienne
Lantier, parut en 1798, l'anne mme de l'expdition d'gypte. Il eut
un succs prodigieux et fut traduit dans presque toutes les langues.
Dans cet ouvrage, imit du _Voyage du jeune Anacharsis_, l'auteur
s'est attach surtout  peindre le ct galant et licencieux des
moeurs grecques, ce qui lui valut d'tre surnomm l'_Anacharsis des
boudoirs_.]

       *       *       *       *       *

Pour prvenir les hostilits des pachas de la Syrie et poursuivre
quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 fvrier[153] dans cette
partie du monde  laquelle le commandant d'Aboukir l'avait lgu.
Napolon trompait; c'tait un de ses rves de puissance qu'il
poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans
rencontrer le vent du midi; il campe parmi les tombeaux; il escalade
El-Arisch, et triomphe  Gaza[154]: Nous tions, crit-il le
6[155], aux colonnes places sur les limites de l'Afrique et de
l'Asie; nous couchmes le soir en Asie. Cet homme immense marchait
 la conqute du monde; c'tait un conqurant pour des climats qui
n'taient pas  conqurir.

[Note 153: Le 22 fvrier 1799 (4 ventse an VII).]

[Note 154: Le 24 fvrier.]

[Note 155: Le 6 ventse an VII (24 fvrier 1799).]

Jaffa est emport[156]. Aprs l'assaut, une partie de la garnison,
estime par Bonaparte  douze cents hommes et porte par d'autres
 deux ou trois mille, se rendit et fut reue  merci: deux jours
aprs, Bonaparte ordonna de la passer par les armes[157].

[Note 156: Le 7 mars.]

[Note 157: Le 7 mars, les Franais prirent la ville d'assaut, et
pendant trente heures massacrrent sans distinction soldats et
habitants. Il restait  peu prs trois mille hommes de la garnison
qui s'taient rfugis dans les mosques et avaient mis bas les
armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son arme
dsapprouvt cet gorgement dcrt de sang-froid. Pour justifier
cette boucherie, on prtendit qu'il aurait t impossible de nourrir
un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les
soldats de la garnison d'El-Arisch qui avaient viol leur serment
de ne plus servir contre les Franais. Mais, d'aprs les rapports
de Bonaparte, on avait trouv  Jaffa, et prcdemment  Gaza et 
Ramla, des quantits de vivres plus que suffisantes pour nourrir,
avec tous les captifs, une arme bien plus nombreuse que la sienne.
Comme les soldats de la garnison d'El-Arisch ne formaient pas le
tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait videmment
un acte de barbarie atroce en faisant gorger avec eux deux mille
malheureux qui n'avaient fait que leur devoir. Ludovic Sciout, _le
Directoire_, tome IV, page 621.]

Walter Scott[158] et sir Robert Wilson[159] ont racont ces
massacres; Bonaparte,  Sainte-Hlne, n'a fait aucune difficult
de les avouer  lord Ebrington et au docteur O'Meara. Mais il en
rejetait l'odieux sur la position dans laquelle il se trouvait: il
ne _pouvait nourrir les prisonniers;_ il ne _les pouvait renvoyer
en gypte sous escorte_. Leur laisser la libert sur parole? _ils
ne comprendraient_ mme pas ce point d'honneur et ces procds
europens. Wellington dans ma place, disait-il, _aurait agi comme
moi_.

[Note 158: _Vie de Napolon_, par Walter Scott (1827), tome II.]

[Note 159: Sir Robert-Thomas _Wilson_ (1777-1849). Il avait combattu
les Franais en gypte, avec le rgiment form par le baron de
Hompesch. Aprs son retour en Angleterre, il publia une _Relation
historique de l'expdition anglaise en gypte_ (2 vol. in-8, Londres,
1802). En 1811, il fit paratre la _Relation des campagnes de
Pologne en 1806 et 1807, avec des remarques sur le caractre et la
composition de l'arme russe_. Lors de la campagne de 1812, il fut
attach au quartier gnral de l'arme russe et y joua un rle des
plus importants. On le retrouve en 1815  Paris, o avec deux autres
officiers anglais, MM. Bruce et Hutchinson, il favorise l'vasion de
Lavallette, et, en 1823, en Espagne, o il met son pe au service
des Corts. Aprs l'avnement de Guillaume IV (1830), il fut lev au
grade de lieutenant gnral. Nomm en 1842 gouverneur de Gibraltar,
il quitta ce poste quelques semaines seulement avant sa mort.]

Napolon se dcida, dit M. Thiers,  une mesure terrible et qui est
le seul acte cruel de sa vie; il fit passer au fil de l'pe les
prisonniers qui lui restaient; l'arme consomma avec obissance, mais
avec une espce d'effroi, l'excution qui lui tait commande.

_Le seul acte cruel de sa vie_, c'est beaucoup affirmer aprs les
massacres de Toulon, aprs tant de campagnes o Napolon compta 
nant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos
soldats aient protest par _une espce d'effroi_ contre la cruaut de
leur gnral.

Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre arme? Bonaparte ne
vit-il pas avec quelle facilit une poigne de Franais renversa
les forces du pacha de Damas?  Aboukir, ne dtruisit-il pas avec
quelques chevaux treize mille Osmanlis? Klber, plus tard, ne fit-il
pas disparatre le grand vizir et ses myriades de mahomtans? S'il
s'agissait de droit, quel droit les Franais avaient-ils eu d'envahir
l'gypte? Pourquoi gorgeaient-ils des hommes qui n'usaient que du
droit de la dfense? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de
la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient
_mis bas les armes_ et que leur _soumission avait t accepte_.
Le fait que le conqurant s'efforait de justifier le gnait: ce
fait est pass sous silence ou indiqu vaguement dans les dpches
officielles et dans les rcits des hommes attachs  Bonaparte. Je
me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles
qu'entrane ordinairement l'assaut d'une place: j'ai t le triste
tmoin de celui de Jaffa. Bourrienne s'crie: Cette scne atroce me
fait encore frmir, lorsque j'y pense, comme le jour o je la vis,
et j'aimerais mieux qu'il me ft possible de l'oublier que d'tre
forc de la dcrire. Tout ce qu'on peut se figurer d'affreux dans un
jour de sang serait encore au-dessous de la ralit[160]. Bonaparte
crit au Directoire que: Jaffa fut livr au pillage et  toutes les
horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse. Ces
horreurs, qui les avait commandes?

[Note 160: _Mmoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 226.]

Berthier, compagnon de Napolon en gypte, tant au quartier gnral
de l'Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major gnral de
l'arme autrichienne une dpche foudroyante contre une prtendue
fusillade excute dans le Tyrol o commandait Chasteller: Il a
laiss gorger (Chasteller) sept cents prisonniers franais et
dix-huit  dix-neuf cents Bavarois; crime inou dans l'histoire
des nations, qui et pu exciter une terrible reprsaille, si S. M.
ne regardait _les prisonniers comme placs sous sa foi et sous son
honneur_.

Bonaparte dit ici tout ce que l'on peut dire contre l'excution des
prisonniers de Jaffa. Que lui importaient de telles contradictions?
Il connaissait la vrit et il s'en jouait; il en faisait le mme
usage que du mensonge; il n'apprciait que le rsultat, le moyen lui
tait gal; le nombre des prisonniers l'embarrassait, il les tua.

Il y a toujours eu deux Bonaparte: l'un grand, l'autre petit. Lorsque
vous croyez tre en sret dans la vie de Napolon, il rend cette vie
affreuse.

Miot[161], dans la premire dition de ses _Mmoires_ (1804), se
tait sur les massacres; on ne les lit que dans l'dition de 1814.
Cette dition a presque disparu; j'ai eu de la peine  la retrouver.
Pour affirmer une aussi douloureuse vrit, il ne me fallait rien
moins que le rcit d'un tmoin oculaire. Autre est de savoir en gros
l'existence d'une chose, autre d'en connatre les particularits: la
vrit morale d'une action ne se dcle que dans les dtails de cette
action; les voici d'aprs Miot:

Le 20 ventse (10 mars), dans l'aprs-midi, les prisonniers
de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d'un vaste bataillon
carr form par les troupes du gnral Bon. Un bruit sourd du sort
qu'on leur prparait me dtermina, ainsi que beaucoup d'autres
personnes,  monter  cheval et  suivre cette colonne silencieuse
de victimes, pour m'assurer si ce qu'on m'avait dit tait fond.
Les Turcs, marchant ple-mle, prvoyaient dj leur destine; ils
ne versaient point de larmes; ils ne poussaient point de cris: ils
taient rsigns. Quelques-uns blesss, ne pouvant suivre aussi
promptement, furent tus en route  coups de baonnette. Quelques
autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis
salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-tre les plus hardis
pensaient-ils qu'il ne leur tait pas impossible d'enfoncer le
bataillon qui les enveloppait; peut-tre espraient-ils qu'en se
dissminant dans les champs qu'ils traversaient, un certain nombre
chapperait  la mort. Toutes les mesures avaient t prises  cet
gard, et les Turcs ne firent aucune tentative d'vasion.

Arrivs enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on
les arrta auprs d'une mare d'eau jauntre. Alors l'officier qui
commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions,
et ces pelotons, conduits sur plusieurs points diffrents, y furent
fusills. Cette horrible opration demanda beaucoup de temps, malgr
le nombre des troupes rserves pour ce funeste sacrifice, et qui, je
dois le dclarer, ne se prtaient qu'avec une extrme rpugnance au
ministre abominable qu'on exigeait de leurs bras victorieux. Il y
avait prs de la mare d'eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels
taient quelques vieux chefs au regard noble et assur, et un jeune
homme dont le moral tait fort branl. Dans un ge si tendre, il
devait se croire innocent, et ce sentiment le porta  une action qui
parut choquer ceux qui l'entouraient. Il se prcipita dans les jambes
du cheval que montait le chef des troupes franaises; il embrassa les
genoux de cet officier, en implorant grce de la vie. Il s'criait:
De quoi suis-je coupable? quel mal ai-je fait? Les larmes qu'il
versait, ses cris touchants, furent inutiles; ils ne purent changer
le fatal arrt prononc sur son sort.  l'exception de ce jeune
homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans
cette eau stagnante dont j'ai parl, puis, se prenant la main, aprs
l'avoir porte sur le coeur et  la bouche, ainsi que se saluent
les musulmans, ils donnaient et recevaient un ternel adieu. Leurs
mes courageuses paraissaient dfier la mort; on voyait dans leur
tranquillit la confiance que leur inspirait,  ces derniers moments,
leur religion et l'esprance d'un avenir heureux. Ils semblaient se
dire: Je quitte ce monde pour aller jouir auprs de Mahomet d'un
bonheur durable. Ainsi ce bien-tre aprs la vie, que lui promet le
Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur.

Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manires
annonaient un grade suprieur, je le vis ... faire creuser
froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond
pour s'y enterrer vivant: sans doute il ne voulut mourir que par la
main des siens. Il s'tendit sur le dos dans cette tombe tutlaire
et douloureuse, et ses camarades en adressant  Dieu des prires
suppliantes, le couvrirent bientt de sable, et trpignrent ensuite
sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l'ide
d'avancer le terme de ses souffrances.

Ce spectacle, qui fait palpiter mon coeur et que je peins encore
trop faiblement, eut lieu pendant l'excution des pelotons rpartis
dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que
ceux placs prs de la mare d'eau. Nos soldats avaient puis leurs
cartouches; il fallut frapper ceux-ci  la baonnette et  l'arme
blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue; je m'enfuis, ple et
prt  dfaillir. Quelques officiers me rapportrent le soir que ces
infortuns, cdant  ce mouvement irrsistible de la nature qui nous
fait viter le trpas, mme quand nous n'avons plus l'esprance de
lui chapper, s'lanaient les uns dessus les autres, et recevaient
dans les membres les coups dirigs au coeur et qui devaient
sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu'il faut
le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dgouttant
de sang, et il fallut retirer les corps dj expirs pour achever
les malheureux qui,  l'abri de ce rempart affreux, pouvantable,
n'avaient point encore t frapps. Ce tableau est exact et fidle,
et le souvenir fait trembler ma main qui n'en rend point toute
l'horreur.

[Note 161: Franois _Miot_, n  Versailles en 1779. Il fit la
campagne d'gypte en qualit de commissaire-adjoint des guerres.
Entr dans l'arme comme capitaine en 1803, il passa en 1806 au
service du roi Joseph  Naples, et le suivit en Espagne, o il devint
son cuyer, avec le grade de colonel (1809); il ne revint en France
qu'aprs la bataille de Vittoria (1813). Sous la Restauration, il
fut rintgr dans l'arme comme colonel, grade qu'il n'avait eu
jusque-l qu' titre espagnol, et il fut nomm chef du bureau de
recrutement, au ministre de la Guerre. En 1804, il avait publi
ses _Mmoires pour servir  l'histoire des expditions en gypte et
en Syrie pendant les annes VI  VIII de la Rpublique franaise_.
Une seconde dition, plus complte, parut en 1814.--Franois Miot
tait le frre d'Andr _Miot_, comte de _Melito_ (1762-1841), auteur
des _Mmoires sur le Consulat, l'Empire et le roi Joseph_, publis
en 1858, avec un grand et lgitime succs. Ces _Mmoires_ sont
considrs,  juste titre, comme un document de premier ordre pour
l'histoire de la priode napolonienne.]

La vie de Napolon oppose  de telles pages explique l'loignement
que l'on ressent pour lui.

Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au
sud-ouest de la ville, j'ai fait le tour de la tombe, jadis monceau
de cadavres, aujourd'hui pyramide d'ossements; je me suis promen
dans des vergers de grenadiers chargs de pommes vermeilles, tandis
qu'autour de moi la premire hirondelle arrive d'Europe rasait la
terre funbre.

Le ciel punit la violation des droits de l'humanit: il envoya la
peste; elle ne fit pas d'abord de grands ravages. Bourrienne relve
l'erreur des historiens qui placent la scne des _Pestifrs de
Jaffa_ au premier passage des Franais dans cette ville; elle n'eut
lieu qu' leur retour de Saint-Jean-d'Acre. Plusieurs personnes de
notre arme m'avaient dj assur que cette scne tait une pure
fable; Bourrienne confirme cet renseignements:

Les lits des pestifrs, raconte le secrtaire de Napolon,
taient  droite en entrant dans la premire salle. Je marchais
 ct du gnral; j'affirme ne l'avoir pas vu toucher  un
pestifr. Il traversa rapidement les salles, frappant lgrement
le revers jaune de sa botte avec la cravache qu'il tenait  la
main. Il rptait en marchant  grands pas ces paroles: Il faut
que je retourne en gypte pour la prserver des ennemis qui vont
arriver[162].

[Note 162: _Mmoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 256.]

Dans le rapport officiel du major gnral, 29 mai, il n'est pas dit
un mot des pestifrs, de la visite  l'hpital et de l'attouchement
des pestifrs.

Que devient le beau tableau de Gros? Il reste comme un chef-d'oeuvre
de l'art[163].

[Note 163: Antoine-Jean, baron _Gros_ (1771-1835). Ce fut le roi
Louis XVIII qui, en 1824, lorsqu'il eut achev de peindre la
coupole de _Sainte-Genevive_ (le Panthon), lui donna le titre de
baron. Son tableau des _Pestifrs de Jaffa_ est un chef-d'oeuvre.
D'autres toiles, galement admirables, lui ont t inspires par
la campagne d'gypte et de Syrie, la _bataille d'Aboukir_, la
_bataille de Nazareth_ et _Bonaparte aux Pyramides_.--Le tableau de
Gros--reprsentant Bonaparte visitant et consolant les pestifrs
de Jaffa--reste comme un chef-d'oeuvre de l'art, dit trs bien
Chateaubriand; mais la vrit reste aussi, et la vrit c'est que
Bonaparte a fait empoisonner les pestifrs qui se trouvaient dans
l'hpital de Jaffa. Ce fut le pharmacien Royer qui, au refus de
l'honnte Desgenettes, se chargea d'excuter l'ordre du gnral en
chef. Marmont, dans ses _Mmoires_, ne conteste ni l'ordre, ni son
excution. Il essaie seulement de justifier Bonaparte en disant que
ce fut l, aprs tout, un acte d'_humanit_. La guerre, ajoute-il,
est un jeu d'enfants, et malheur aux vaincus! (_Mmoires du marchal
Marmont, duc de Raguse_, tome II, p. 12 et suiv.)]

Saint Louis, moins favoris par la peinture, fut plus hroque dans
l'action: Le bon roi, doux et dbonnaire, quand il vit ce, eut grand
piti  son coeur, et fit tantost toutes autres choses laisser, et
faire fosses emmi les champs et ddier l un cimetire par le lgat...
Le roi Louis aida de ses propres mains  enterrer les morts. 
peine trouvoit-on aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit
tous les matins, de cinq jours qu'on mit  enterrer les morts,
aprs sa messe, au lieu, et disoit  sa gent: Allons ensevelir les
martyrs, qui ont souffert pour Notre-Seigneur, et ne soyez pas lasss
de ce faire, car ils ont plus souffert que nous n'avons. L, toient
prsens, en habits de crmonie, l'archevque de Tyr et l'vque de
Damiette et leur clerg qui disoient le service des morts. Mais ils
estoupoient leur nez pour la puanteur; mais oncques ne fut vu au bon
roi Louis estouper le sien, tant le faisoit fermement et dvotement.

Bonaparte met le sige devant Saint-Jean-d'Acre[164]. On verse le
sang  Cana, qui fut tmoin de la gurison du fils du centenier
par le Christ;  Nazareth[165], qui cacha la pacifique enfance du
Sauveur; au Thabor, qui vit la transfiguration et o Pierre dit:
Matre, nous sommes bien sur cette montagne; dressons-y trois
tentes. Ce fut du mont Thabor[166] que fut expdi l'ordre du
jour  toutes les troupes qui occupaient _Sour_, _l'ancienne Tyr_,
_Csare_, _les cataractes du Nil_, _les bouches Plusiaques_,
_Alexandrie_ et les rives de la _mer Rouge_, qui porte les ruines de
_Kolsun_ et d'_Arsino_. Bonaparte tait charm de ces noms qu'il se
plaisait  runir.

[Note 164: Le 18 mars 1799.]

[Note 165: Le 4 avril, Junot, qui n'avait avec lui que cinq cents
hommes, rencontra l'avant-garde turque  Nazareth et la mit en
droute.]

[Note 166: La victoire du Mont-Thabor, remporte par Bonaparte et
Klber, est du 16 avril.]

Dans ce lieu des miracles, Klber et Murat renouvelrent les faits
d'armes de Tancrde et de Renaud: ils dispersrent les populations de
la Syrie, s'emparrent du camp du pacha de Damas, jetrent un regard
sur le Jourdain, sur la mer de Galile, et prirent possession de
Scafet, l'ancienne Bthulie.--Bonaparte remarque que les habitants
montrent l'endroit o Judith tua Holopherne.

Les enfants arabes des montagnes de la Jude m'ont appris des
traditions plus certaines lorsqu'ils me criaient en franais: En
avant, marche! Ces mmes dserts, ai-je dit dans _les Martyrs_,
ont vu marcher les armes de Ssostris, de Cambyse, d'Alexandre,
de Csar: sicles  venir, vous y ramnerez des armes non moins
nombreuses, des guerriers non moins clbres[167].

[Note 167: _Les Martyrs_, livre XI.]

Aprs m'tre guid sur les traces encore rcentes de Bonaparte en
Orient, je suis ramen quand il n'est plus  repasser sur sa course.

Saint-Jean tait dfendu par Djezzar le _Boucher_. Bonaparte lui
avait crit de Jaffa, le 9 mars 1799: Depuis mon entre en gypte,
je vous ai fait connatre plusieurs fois que mon intention n'tait
pas de vous faire la guerre, que mon seul but tait de chasser les
mameloucks ... Je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d'Acre.
Mais quelle raison ai-je d'ter quelques annes de vie  un vieillard
que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus  ct des
pays que j'ai conquis?

Djezzar ne se laissa pas prendre  ces caresses: le vieux tigre se
dfiait de l'ongle de son jeune confrre. Il tait environn de
domestiques mutils de sa propre main. On raconte que Djezzar est un
Bosnien cruel, disait-il de lui-mme (_rcit du gnral Sbastiani_),
un homme de rien; mais en attendant je n'ai besoin de personne et
l'on me recherche. Je suis n pauvre; mon pre ne m'a lgu que
son courage. Je me suis lev  force de travaux; mais cela ne me
donne pas d'orgueil: car tout finit, et aujourd'hui peut-tre, ou
demain, Djezzar finira, non pas qu'il soit vieux, comme le disent ses
ennemis, mais parce que Dieu l'a ainsi ordonn. Le roi de France, qui
tait puissant, a pri; Nabuchodonosor a t tu par un moucheron,
etc.

Au bout de soixante-un jours de tranche, Napolon fut oblig de
lever le sige de Saint-Jean-d'Acre. Nos soldats, sortant de leurs
huttes de terre, couraient aprs les boulets de l'ennemi que nos
canons lui renvoyaient. Nos troupes, ayant  se dfendre contre
la ville et contre les vaisseaux embosss des Anglais, livrrent
neuf assauts et montrent cinq fois sur les remparts. Du temps des
croiss, il y avait  Saint-Jean-d'Acre, au rapport de Rigord[168],
une tour appele _maudite_. Cette tour avait peut-tre t remplace
par la grosse tour qui avait fait chouer l'attaque de Bonaparte.
Nos soldats sautrent dans les rues, o l'on se battit corps 
corps pendant la nuit. Le gnral Lannes[169] fut bless  la tte,
Colbert  la cuisse: parmi les morts on compta Boyer, Venoux et le
gnral Bon, excuteur du massacre des prisonniers de Jaffa. Klber
disait de ce sige: Les Turcs se dfendent comme des chrtiens,
les Franais attaquent comme des Turcs. Critique d'un soldat qui
n'aimait pas Napolon. Bonaparte s'en alla proclamant qu'il avait
ras le palais de Djezzar et bombard la ville de manire qu'il n'y
restait pas pierre sur pierre, que Djezzar s'tait retir avec ses
gens dans un des forts de la cte, qu'il tait grivement bless, et
que les frgates aux ordres de Napolon s'taient empares de trente
btiments syriens chargs de troupes.

[Note 168: _Rigord_, moine de l'Abbaye de Saint-Denis, mort vers
1207, a laiss une _Histoire de Philippe-Auguste_ (en latin),
continue par Guillaume le Breton. Elle a t traduite en franais
dans la _Collection_ Guizot.]

[Note 169: Jean _Lannes_, n en 1769  Lectoure (Gers). Il s'enrla
en 1792 comme volontaire. Colonel ds 1795, gnral de brigade
en 1797, il avait accompagn Bonaparte en gypte. En 1800, il se
couvrit de gloire  Montebello et, quelques jours aprs, contribua
puissamment  la victoire de Marengo. Napolon le cra marchal
d'Empire et _duc de Montebello_. En Allemagne,  Austerlitz,  Ina,
 Eylau,  Friedland, il ajouta de nouveaux lauriers  ses lauriers
d'Italie, mais  Essling (22 mai 1809), il fut bless mortellement
et mourut quelques jours plus tard, aprs avoir t amput des deux
jambes.]

Sir Sidney Smith[170] et Phlippeaux[171], officier d'artillerie
migr, assistaient Djezzar: l'un avait t prisonnier au Temple,
l'autre compagnon d'tudes de Napolon.

[Note 170: _Sir W. Sidney Smith_ (1764-1840). Marin intrpide et
audacieux, il avait t pris, le 17 mars 1796, par un btiment
franais  l'embouchure de la Seine. Le Directoire refusa de le
comprendre dans un cartel d'change, sous le prtexte dloyal qu'il
n'tait pas un prisonnier de guerre, mais un conspirateur qui avait
voulu incendier le Havre. Il fut enferm au Temple: le 21 avril
1798, on le fit vader au moyen d'un faux ordre de translation 
Fontainebleau, port par un faux officier, escort de faux gendarmes.
Ce fut lui qui signa en 1800 avec Klber la Convention d'El-Arisch.
Contre-amiral depuis 1805, il fut fait amiral en 1821.]

[Note 171: _A. le Picard_ de _Phlippeaux_ (1768-1799). Ancien
camarade de Bonaparte  Brienne, et comme lui officier d'artillerie,
il migra en 1791, fit la campagne de 1792 dans l'arme des princes,
rentra en France en 1795, pour tenter d'organiser une insurrection
royaliste dans les dpartements du Centre, s'empara le Sancerre, fut
pris et enferm  Bourges, s'chappa, osa venir  Paris, russit 
faire vader du Temple sir Sidney Smith, qu'il suivit  Londres, puis
en Syrie. Ce fut lui qui dirigea la dfense de Saint-Jean-d'Acre. Il
mourut de la peste peu de jours aprs la leve du sige.]

Autrefois prit devant Saint-Jean-d'Acre la fleur de la chevalerie,
sous Philippe-Auguste. Mon compatriote, Guillaume le Breton, chante
ainsi en vers latins du XIIe sicle: Dans tout le royaume  peine
trouvait-on un lieu dans lequel quelqu'un n'et quelque sujet de
pleurer, tant tait grand le dsastre qui prcipita nos hros
dans la tombe, lorsqu'ils furent frapps par la mort dans la ville
d'Ascaron (Ascalon, prs de Saint-Jean-d'Acre).

Bonaparte tait un grand magicien, mais il n'avait pas le pouvoir de
transformer le gnral Bon, tu  Ptolmas[172], en Raoul, sire de
Coucy, qui, expirant au pied des remparts de cette ville, crivait 
la dame de Fayel: _Mort por loalement amer son amie_.

[Note 172: Saint-Jean d'Acre tait l'ancienne Ptolmas.]

Napolon n'aurait pas t bien reu  rejeter la chanson des
_canteors_, lui qui se nourrissait  Saint-Jean-d'Acre de bien
d'autres fables. Dans les derniers jours de sa vie, sous un ciel que
nous ne voyons pas, il s'est plu  divulguer ce qu'il mditait en
Syrie, si toutefois il n'a pas invent des projets d'aprs des faits
accomplis et ne s'est pas amus  btir avec un pass rel l'avenir
fabuleux qu'il voulait que l'on crt. Matre de Ptolmas, nous
racontent les rvlations de Sainte-Hlne, Napolon fondait en
Orient un empire, et la France tait laisse  d'autres destines. Il
volait  Damas,  Alep, sur l'Euphrate. Les chrtiens de la Syrie,
ceux mme de l'Armnie, l'eussent renforc. Les populations allaient
tre branles. Les dbris des mameloucks, les Arabes du dsert de
l'gypte, les Druses du Liban, les Mutualis ou mahomtans opprims de
la secte d'Ali, pouvaient se runir  l'arme matresse de la Syrie,
et la commotion se communiquait  toute l'Arabie. Les provinces de
l'empire ottoman qui parlent arabe appelaient un grand changement
et attendaient un homme avec des chances heureuses; il pouvait
se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l't, avec cent mille
auxiliaires et une rserve de vingt-cinq mille Franais qu'il et
successivement fait venir d'gypte. Il aurait atteint Constantinople
et les Indes et chang la face du monde.

Avant de se retirer de Saint-Jean-d'Acre, l'arme franaise avait
touch Tyr: dserte des flottes de Salomon et de la phalange du
Macdonien, Tyr ne gardait plus que la solitude imperturbable
d'Isae; solitude dans laquelle _les chiens muets refusent d'aboyer_.

Le sige de Saint-Jean-d'Acre fut lev le 20 mai 1799. Arriv 
Jaffa le 24, Bonaparte fut oblig de continuer sa retraite. Il y
avait environ trente  quarante pestifrs, nombre que Napolon
rduit  sept, qu'on ne pouvait transporter; ne voulant pas les
laisser derrire lui, dans la crainte, disait-il, de les exposer  la
cruaut des Turcs, il proposa  Desgenettes[173] de leur administrer
une forte dose d'opium. Desgenettes lui fit la rponse si connue:
Mon mtier est de gurir les hommes, non de les tuer. On ne leur
administra point d'opium, dit M. Thiers, et ce fait servit  propager
une calomnie indigne et aujourd'hui dtruite.

[Note 173: Ren-Nicolas _Dufriche_, baron _Desgenettes_ (1762-1837).
Mdecin en chef de l'arme d'gypte, lors de la peste de Jaffa, il
ne craignit point, pour relever le courage du soldat, de s'inoculer
le virus pestilentiel. Devenu en 1804 inspecteur gnral du service
de sant, il fit en cette qualit toutes les campagnes de l'Empire.
On lui doit une _Histoire mdicale de l'arme d'Orient_, publie en
1812.]

Est-ce une calomnie? est-elle dtruite? C'est ce que je ne saurais
affirmer aussi premptoirement que le brillant historien; son
raisonnement quivaut  ceci: Bonaparte n'a point empoisonn les
pestifrs par la raison qu'il proposait de les empoisonner.

Desgenettes, d'une pauvre famille de gentilshommes normands, est
encore en vnration parmi les Arabes de la Syrie, et Wilson dit que
son nom ne devrait tre crit qu'en lettres d'or.

Bourrienne crit dix pages entires pour soutenir l'empoisonnement
contre ceux qui le nient: Je ne puis pas dire que j'aie vu donner
la potion, dit-il, je mentirais; mais je sais bien positivement que
la dcision a t prise et a d tre prise aprs dlibration, que
l'ordre en a t donn et que les pestifrs sont morts. Quoi! ce
dont s'entretenait, ds le lendemain du dpart de Jaffa, tout le
quartier gnral comme d'une chose positive, ce dont nous parlions
comme d'un pouvantable malheur, serait devenu une atroce invention
pour nuire  la rputation d'un hros[174]?

[Note 174: _Mmoires de M. de Bourrienne_, T. II, p. 262.]

Napolon n'abandonna jamais une de ses fautes; comme un pre tendre,
il prfre celui de ses enfants qui est le plus disgraci. L'arme
franaise fut moins indulgente que les historiens admiratifs; elle
croyait  la mesure de l'empoisonnement, non seulement contre une
poigne de malades, mais contre plusieurs centaines d'hommes.
Robert Wilson, dans son _Histoire de l'expdition des Anglais en
gypte_, avance le premier la grande accusation; il affirme qu'elle
tait appuye de l'opinion des officiers franais prisonniers des
Anglais en Syrie. Bonaparte donna le dmenti  Wilson, qui rpliqua
n'avoir dit que la vrit. Wilson est le mme major gnral qui fut
commissaire de la Grande-Bretagne auprs de l'arme russe pendant
la retraite de Moscou; il eut le bonheur de contribuer depuis
 l'vasion de M. de Lavallette. Il leva une lgion contre la
lgitimit lors de la guerre d'Espagne en 1823, dfendit Bilbao et
renvoya  M. de Villle son beau-frre, M. Desbassyns, contraint
de relcher dans le port. Le rcit de Robert Wilson a donc, sous
divers points de vue, un grand poids. La plupart des relations sont
uniformes sur le fait de l'empoisonnement. M. de Las Cases admet
que le bruit de l'empoisonnement tait cru dans l'arme. Bonaparte,
devenu plus sincre dans sa captivit, a dit  M. Warnen et au
docteur O'Meara que, dans le cas o se trouvaient les pestifrs, il
aurait cherch pour lui-mme dans l'opium l'oubli de ses maux, et
qu'il aurait fait administrer le poison  son propre fils. Walter
Scott rapporte tout ce qui s'est dbit  ce sujet; mais il rejette
la version du grand nombre des malades condamns, soutenant qu'un
empoisonnement ne pourrait s'excuter avec succs sur une multitude;
il ajoute que sir Sidney rencontra dans l'hpital de Jaffa les _sept_
Franais mentionns par Bonaparte. Walter Scott est de la plus grande
impartialit; il dfend Napolon comme il aurait dfendu Alexandre
contre les reproches dont on peut charger sa mmoire.

C'est pour ainsi dire la premire fois que je parle de Walter Scott
comme historien de Napolon, et je le citerai encore: c'est donc
ici que je dois dire qu'on s'est tromp prodigieusement en accusant
l'illustre cossais de prvention contre un grand homme[175]. La
vie de Napolon (_Life of Napolon_) n'occupe pas moins de onze
volumes. Elle n'a pas eu le succs qu'on en pouvait esprer, parce
que, except dans deux ou trois endroits, l'imagination de l'auteur
de tant d'ouvrages si brillants lui a failli: il est bloui par les
succs fabuleux qu'il dcrit, et comme cras par le merveilleux
de la gloire. La Vie entire manque aussi des grandes vues que les
Anglais ouvrent rarement dans l'histoire, parce qu'il ne conoivent
pas l'histoire comme nous. Du reste, cette vie est exacte, sauf
quelques erreurs de chronologie; toute la partie qui a rapport
 la dtention de Bonaparte  Sainte-Hlne est excellente: les
Anglais taient mieux placs que nous pour connatre cette partie.
En rencontrant une vie si prodigieuse, le romancier a t vaincu
par la vrit. La raison domine dans le travail de Walter Scott:
il est en garde contre lui-mme. La modration de ses jugements
est si grande qu'elle dgnre en apologie. Le narrateur pousse la
dbonnairet jusqu' recevoir des excuses sophistiques par Napolon
et qui ne sont pas admissibles. Il est vident que ceux qui parlent
de l'ouvrage de Walter Scott comme d'un livre crit sous l'influence
des prjugs nationaux anglais et dans un intrt priv ne l'ont
jamais lu: on ne lit plus en France. Loin de rien exagrer contre
Bonaparte, l'auteur est effray par l'opinion: ses concessions sont
innombrables; il capitule partout; s'il aventure d'abord un jugement
ferme, il le reprend ensuite par des considrations subsquentes
qu'il croit devoir  l'impartialit; il n'ose tenir tte  son hros,
ni le regarder en face. Malgr cette sorte de pusillanimit devant
l'infatuation populaire, Walter Scott a perdu le mrite de ses
condescendances pour avoir, dans son avertissement, fait entendre
cette simple vrit: Si le systme gnral de Napolon, dit-il, a
repos sur la violence et la fraude, ce n'est ni la grandeur de ses
talents, ni le succs de ses entreprises qui doit touffer la voix
ou blouir les yeux de celui qui s'aventure  devenir son historien.
_If the general system of Napoleon has rested upon force or fraud,
it is neither the greatness of his talents, nor the success of his
undertakings, that ought to stifle the voice or dazzle the eyes of
him who adventures to be his historian._

[Note 175: Chateaubriand est le premier en France qui se soit
refus  voir dans l'ouvrage de Walter Scott un pamphlet,--et il
a eu pleinement raison. Combien d'historiens franais, depuis M.
Lanfrey jusqu' M. Michelet et  M. Taine, ont jug Napolon avec
plus de rigueur et, il faut bien le dire, avec moins de justice, que
l'historien anglais!]

L'humble audace qui essuie, comme Madeleine, la poussire des pieds
du Dieu avec sa chevelure passe aujourd'hui pour un sacrilge.

La retraite sous le soleil de la Syrie fut marque par des malheurs
qui rappellent les misres de nos soldats dans la retraite de Moscou
au milieu des frimas: Il y avait encore, dit Miot, dans les cabanes,
sur les bords de la mer, quelques malheureux qui attendaient qu'on
les transportt. Parmi eux, un soldat tait attaqu de la peste, et,
dans le dlire qui accompagne quelquefois l'agonie, il supposa sans
doute, en voyant l'arme marcher au bruit du tambour, qu'il allait
tre abandonn; son imagination lui fit entrevoir l'tendue de son
malheur s'il tombait entre les mains des Arabes. On peut supposer
que ce fut cette crainte qui le mit dans une si grande agitation et
qui lui suggra l'ide de suivre les troupes: il prit son havresac,
sur lequel reposait sa tte, et, le plaant sur ses paules, il fit
l'effort de se lever. Le venin de l'affreuse pidmie qui coulait
dans ses veines lui tait ses forces, et au bout de trois pas il
retomba sur le sable en donnant de la tte. Cette chute augmenta
sa frayeur, et, aprs avoir pass quelques moments  regarder avec
des yeux gars la queue des colonnes en marche, il se leva une
seconde fois et ne fut pas plus heureux;  sa troisime tentative
il succomba et, tombant plus prs de la mer, il resta  la place
que les destins lui avaient choisie pour tombeau. La vue de ce
soldat tait pouvantable; le dsordre qui rgnait dans ses discours
insignifiants, sa figure qui peignait la douleur, ses yeux ouverts
et fixes, ses habits en lambeaux, offraient tout ce que la mort a de
plus hideux. L'oeil attach sur les troupes en marche, il n'avait
point eu l'ide, toute simple pour quelqu'un de sang-froid, de
tourner la tte d'un autre ct: il aurait aperu la division Klber
et celle de cavalerie qui quittrent Tentoura aprs les autres, et
l'espoir de se sauver aurait peut-tre conserv ses jours.

Quand nos soldats, devenus impassibles, voyaient un de leurs
infortuns camarades les suivre comme un homme dans l'ivresse,
trbuchant, tombant, se relevant et retombant pour toujours, ils
disaient: Il a pris ses quartiers.

Une page de Bourrienne achvera le tableau:

Une soif dvorante, disent les _Mmoires_, le manque total d'eau,
une chaleur excessive, une marche fatigante dans des dunes brlantes,
dmoralisrent les hommes, et firent succder  tous les sentiments
gnreux le plus cruel gosme, la plus affligeante indiffrence.
J'ai vu jeter de dessus les brancards des officiers amputs dont
le transport tait ordonn, et qui avaient mme remis de l'argent
pour rcompense de la fatigue. J'ai vu abandonner dans les orges
des amputs, des blesss, des pestifrs, ou souponns seulement
de l'tre. La marche tait claire par des torches allumes
pour incendier les petites villes, les bourgades, les villages,
les hameaux, les riches moissons dont la terre tait couverte.
Le pays tait tout en feu. Ceux qui avaient l'ordre de prsider
 ces dsastres semblaient, en rpandant partout la dsolation,
vouloir venger leurs revers et trouver un soulagement  leurs
souffrances. Nous n'tions entours que de mourants, de pillards et
d'incendiaires. Des mourants jets sur les bords du chemin disaient
d'une voix faible: _Je ne suis pas pestifr, je ne suis que bless_;
et, pour convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur blessure
ou s'en faire une nouvelle. Personne n'y croyait; on disait: _Son
affaire est faite_; on passait, on se ttait, et tout tait oubli.
Le soleil, dans tout son clat sous ce beau ciel, tait obscurci
par la fume de nos continuels incendies. Nous avions la mer 
notre droite;  notre gauche et derrire nous le dsert que nous
faisions; devant nous les privations et les souffrances qui nous
attendaient[176].

[Note 176: _Mmoires de M. de Bourrienne_, T. II, p. 250.]

       *       *       *       *       *

Il est parti; il est arriv; il a dissip tous les orages; son
retour les a fait repasser dans le dsert. Ainsi chantait et se
louait le triomphateur repouss, en rentrant au Caire[177]: il
emportait le monde dans des hymnes.

[Note 177: Le 14 juin 1799.]

Pendant son absence, Desaix avait achev de soumettre la
Haute-gypte. On rencontre en remontant le Nil des dbris  qui le
langage de Bossuet laisse toute leur grandeur et l'augmente. On a,
dit l'auteur de l'_Histoire universelle_, dcouvert dans le Sade
des temples et des palais presque encore entiers, o ces colonnes et
ces statues sont innombrables. On y admire surtout un palais dont les
restes semblent n'avoir subsist que pour effacer la gloire de tous
les plus grands ouvrages. Quatre alles  perte de vue, et bordes
de part et d'autre par des sphinx d'une matire aussi rare que leur
grandeur est remarquable, servent d'avenues  quatre portiques dont
la hauteur tonne les yeux. Quelle magnificence et quelle tendue!
Encore ceux qui nous ont dcrit ce prodigieux difice n'ont-ils pas
eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas mme assurs d'en
avoir vu la moiti; mais tout ce qu'ils ont vu tait surprenant. Une
salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, tait
soutenue de six-vingt colonnes de six brasses de grosseur, grandes
 proportion, et entremles d'oblisques que tant de sicles n'ont
pu abattre. Les couleurs mmes, c'est--dire ce qui prouve le plus
tt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de
cet admirable difice et y conservent leur vivacit: tant l'gypte
savait imprimer le caractre d'immortalit  tous ses ouvrages!
Maintenant que le nom du roi Louis XIV pntre aux parties du monde
les plus inconnues, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble
curiosit de dcouvrir les beauts que la Thbade renferme dans
ses dserts? Quelles beauts ne trouverait-on pas si on pouvait
aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on dcouvre des
choses si merveilleuses! La puissance romaine, dsesprant d'galer
les gyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les
monuments de leurs rois.

Napolon se chargea d'excuter les conseils que Bossuet donnait
 Louis XIV. Thbes, dit M. Denon, qui suivait l'expdition de
Desaix, cette cit relgue que l'imagination n'entrevoit plus
qu' travers l'obscurit des temps, tait encore un fantme si
gigantesque qu' son aspect l'arme s'arrta d'elle-mme et battit
des mains. Dans le complaisant enthousiasme des soldats, je trouvai
des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de
l'ombre ... Parvenus aux cataractes du Nil, nos soldats, toujours
combattant contre les beys et prouvant des fatigues incroyables,
s'amusaient  tablir dans le village de Syne des boutiques de
tailleurs, d'orfvres, de barbiers, de traiteurs  prix fixe. Sous
une alle d'arbres aligns, ils plantrent une colonne milliaire
avec l'inscription: _Route de Paris_ ... En redescendant le Nil,
l'arme eut souvent affaire aux Mecquains. On mettait le feu aux
retranchements des Arabes: ils manquaient d'eau; ils teignaient
le feu avec les pieds et les mains; ils l'touffaient avec leurs
corps. Noirs et nus, dit encore M. Denon, on les voyait courir 
travers les flammes: c'tait l'image des diables dans l'enfer. Je ne
les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il
y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait
entendre; on lui rpondait par des hymnes sacrs et des cris de
combat.

Ces Arabes chantaient et dansaient comme les soldats et les moines
espagnols dans Saragosse embrase; les Russes brlrent Moscou: la
sorte de sublime dmence qui agitait Bonaparte, il la communiquait 
ses victimes.

       *       *       *       *       *

Napolon rentr au Caire crivait au gnral Dugua: Vous ferez,
citoyen gnral, trancher la tte  Abdalla-Aga, ancien gouverneur
de Jaffa. D'aprs ce que m'ont dit les habitants de Syrie, c'est un
monstre dont il faut dlivrer la terre ... Vous ferez fusiller les
nomms Hassan, Joussef, Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh,
Mustapha, Mahamed, tous mameloucks. Il renouvelle souvent ces
ordres contre des gyptiens qui ont _mal parl des Franais_: tel
tait le cas que Bonaparte faisait des lois; le droit mme de la
guerre permettait-il de sacrifier tant de vies sur ce simple ordre
d'un chef: _vous ferez fusiller!_ Au sultan du Darfour il crit: Je
dsire que vous me fassiez passer _deux mille esclaves_ mles, ayant
plus de seize ans. Il aimait les esclaves.

Une flotte ottomane de cent voiles mouille  Aboukir et dbarque
une arme: Murat, appuy du gnral Lannes, la jette dans la mer;
Bonaparte instruit le Directoire de ses succs: Le rivage o l'anne
dernire les courants ont port les cadavres anglais et franais est
aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis[178]. On se fatigue
 marcher dans ces monceaux de victoires comme dans les sables
tincelants de ces dserts.

[Note 178: La victoire d'Aboukir eut lieu le 25 juillet 1799.]

Le billet suivant frappe tristement l'esprit: J'ai t peu
satisfait, citoyen gnral, de toutes vos oprations pendant le
mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez reu l'ordre de vous
porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les vnements qui
peuvent survenir ne doivent jamais empcher un militaire d'obir, et
le talent  la guerre consiste  lever les difficults qui peuvent
rendre difficile une opration, et non pas  la faire manquer. Je
vous dis ceci pour l'avenir.

Ingrat d'avance, cette rude instruction de Bonaparte est adresse 
Desaix qui offrait  la tte des braves, dans la Haute-gypte, autant
d'exemples d'humanit que de courage, marchant au pas de son cheval,
causant de ruines, regrettant sa patrie, sauvant des femmes et des
enfants, aim des populations qui l'appelaient le _Sultan juste_,
enfin  ce Desaix tu depuis  Marengo dans la charge par laquelle
le premier consul devint le matre de l'Europe. Le caractre de
l'homme perce dans le billet de Napolon: domination et jalousie; on
pressent celui que toute renomme afflige, le prdestinateur auquel
est donn la parole qui reste et qui contraint; mais sans cet esprit
de commandement Bonaparte aurait-il pu tout abattre devant lui?

Prt  quitter le sol antique o l'homme d'autrefois s'criait en
expirant: Puissances qui dispensez la vie aux hommes, recevez-moi
et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels! Bonaparte
ne songe qu' son avenir de la terre: il fait avertir par la mer
Rouge les gouverneurs de l'le de France et de l'le de Bourbon: il
envoie ses salutations au sultan du Maroc et au bey de Tripoli; il
leur fait part de ses affectueuses sollicitudes pour les caravanes et
les plerins de la Mecque; Napolon cherche en mme temps  dtourner
le grand vizir de l'invasion que la Porte mdite, assurant qu'il est
prt  tout vaincre, comme  entrer dans toute ngociation.

Une chose ferait peu d'honneur  notre caractre, si notre
imagination et notre amour de nouveaut n'taient plus coupables que
notre quit nationale; les Franais s'extasient sur l'expdition
d'gypte, et ils ne remarquent pas qu'elle blessait autant la
probit que le droit politique; en pleine paix avec la plus vieille
allie de la France, nous l'attaquons, nous lui ravissons sa fconde
province du Nil, sans dclaration de guerre, comme des Algriens
qui, dans une de leurs _algarades_, se seraient empars de Marseille
et de la Provence. Quand la Porte arme pour sa dfense lgitime,
fiers de notre illustre guet-apens, nous lui demandons ce qu'elle
a, et pourquoi elle se fche; nous lui dclarons que nous n'avons
pris les armes que pour faire la police chez elle, que pour la
dbarrasser de ces brigands de mameloucks qui tenaient son pacha
prisonnier. Bonaparte mande au grand vizir: Comment Votre Excellence
ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Franais de tu qui ne
soit un appui de moins pour la Porte? Quant  moi, je tiendrai pour
le plus beau jour de ma vie celui o je pourrai contribuer  faire
terminer une guerre  la fois _impolitique et sans objet_. Bonaparte
voulait s'en aller: la guerre alors tait sans objet et impolitique!
L'ancienne Monarchie fut du reste aussi coupable que la Rpublique:
les archives des affaires trangres conservent plusieurs plans de
colonies franaises  tablir en gypte; Leibnitz lui-mme avait
conseill la colonie gyptienne  Louis XIV. Les Anglais n'estiment
que la politique positive, celle des intrts; la fidlit aux
traits et les scrupules moraux leur semblent purils.

Enfin l'heure tait sonne; arrt aux frontires orientales de
l'Asie, Bonaparte va saisir d'abord le sceptre de l'Europe, pour
chercher ensuite au nord, par un autre chemin, les portes de
l'Himalaya et les splendeurs de Cachemire. Sa dernire lettre 
Klber, date d'Alexandrie, 22 aot 1799, est de toute excellence et
runit la raison, l'exprience et l'autorit. La fin de cette lettre
s'lve  un pathtique srieux et pntrant.

       *       *       *       *       *

Vous trouverez ci-joint, citoyen gnral, un ordre pour prendre le
commandement en chef de l'arme. La crainte que la croisire anglaise
ne reparaisse d'un moment  l'autre me fait prcipiter mon voyage de
deux ou trois jours.

J'emmne avec moi les gnraux Berthier, Androssy, Murat, Lannes et
Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort
jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que
Mantoue, Turin et Tortone sont bloqus. J'ai lieu d'esprer que la
premire tiendra jusqu' la fin de novembre. J'ai l'esprance, si
la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
d'octobre.

Suivent des instructions particulires.

Vous savez apprcier aussi bien que moi combien la possession de
l'gypte est importante  la France: cet empire turc, qui menace
ruine de tous cts, s'croule aujourd'hui, et l'vacuation de
l'gypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de
nos jours cette belle province passer en d'autres mains europennes.

Les nouvelles des succs et des revers qu'aura la Rpublique doivent
aussi entrer puissamment dans vos calculs.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous connaissez, citoyen gnral, quelle est ma manire de voir
sur la politique intrieure de l'gypte: quelque chose que vous
fassiez, les chrtiens seront toujours nos amis. Il faut les empcher
d'tre trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le
mme fanatisme que contre les chrtiens, ce qui nous les rendrait
irrconciliables.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'avais dj demand plusieurs fois une troupe de comdiens; je
prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est trs
important pour l'arme et pour commencer  changer les moeurs du pays.

La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre
 mme enfin de dployer les talents que la nature vous a donns.
L'intrt de ce qui se passera ici est vif, et les rsultats en
seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera
l'poque d'o dateront les grandes rvolutions.

Accoutum  voir la rcompense des peines et des travaux de la
vie dans l'opinion de la postrit, j'abandonne avec le plus grand
regret l'gypte. L'intrt de la patrie, sa gloire, l'obissance, les
vnements extraordinaires qui viennent de se passer, me dcident
seuls  passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en
Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succs me
seront aussi chers que ceux o je me trouverais en personne, et je
regarderai comme mal employs tous les jours de ma vie o je ne ferai
pas quelque chose pour l'arme, dont je vous laisse le commandement,
et pour consolider le magnifique tablissement dont les fondements
viennent d'tre jets.

L'arme que je vous confie est toute compose de mes enfants; j'ai
eu dans tous les temps, mme dans les plus grandes peines, des
marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments; vous
le devez  l'estime et  l'amiti toute particulire que j'ai pour
vous et  l'attachement vrai que je leur porte.

                                                          BONAPARTE.

Jamais le guerrier n'a retrouv d'accents pareils; c'est Napolon qui
finit; l'empereur, qui suivra, sera sans doute plus tonnant encore;
mais combien aussi plus hassable! Sa voix n'aura plus le son des
jeunes annes: le temps, le despotisme, l'ivresse de la prosprit,
l'auront altre.

Bonaparte aurait t bien  plaindre s'il et t contraint, en vertu
de l'ancienne loi gyptienne,  tenir trois jours embrasss les
_enfants_ qu'il avait fait mourir. Il avait song, pour les soldats
qu'il laissait exposs  l'ardeur du soleil,  ces distractions
que le capitaine Parry[179] employa trente-deux ans aprs pour ses
matelots dans les nuits glaces du ple. Il envoie le testament de
l'gypte  son brave successeur, qui sera bientt assassin[180], et
il se drobe furtivement[181], comme Csar se sauva  la nage dans
le port d'Alexandrie. Cette reine que le pote appelait un _fatal
prodige_, Cloptre, ne l'attendait pas; il allait au rendez-vous
secret que lui avait donn le destin, autre puissance infidle. Aprs
s'tre plong dans l'Orient, source des renommes merveilleuses, il
nous revient, sans toutefois tre mont  Jrusalem, de mme qu'il
n'entra jamais dans Rome. Le Juif qui criait: Malheur! malheur!
rda autour de la ville sainte, sans pntrer dans ses habitacles
ternels. Un pote, s'chappant d'Alexandrie, monte le dernier sur la
frgate aventureuse. Tout imprgn des miracles de la Jude et des
souvenirs de la tombe aux Pyramides, Bonaparte franchit les mers,
insouciant de leurs vaisseaux et de leurs abmes: tout tait guable
pour ce gant, vnements et flots.

[Note 179: Sir William _Parry_ (1790-1856), navigateur anglais. Il
s'est illustr par quatre prilleux voyages au ple Nord (1819-1826).
Il a publi lui-mme le rcit de ses quatre expditions.]

[Note 180: Klber fut assassin au Caire, le 14 juin 1800, par un
jeune fanatique appel Soliman, qui le frappa de quatre coups de
poignard. Klber disparaissait le jour mme o Bonaparte triomphait 
Marengo.]

[Note 181: Bonaparte s'embarqua secrtement le 22 aot 1799, avec
Berthier, Lannes, Murat, Androssy, Marmont, Berthollet et Monge.]

Napolon prend la route que j'ai suivie: il longe l'Afrique par des
vents contraires; au bout de vingt-un jours, il double le cap Bon; il
gagne les ctes de Sardaigne, est forc de relcher  Ajaccio[182],
promne ses regards sur les lieux de sa naissance, reoit quelque
argent du cardinal Fesch, et se rembarque; il dcouvre une flotte
anglaise qui ne le poursuit pas. Le 8 octobre, il rentre dans la
rade de Frjus, non loin de ce golfe Juan o il se devait manifester
une terrible et dernire fois. Il aborde  terre, part, arrive 
Lyon, prend la route du Bourbonnais, entre  Paris le 16 octobre.
Tout parat dispos contre lui, Barras, Sieys, Bernadotte, Moreau;
et tous ces opposants le servent comme par miracle. La conspiration
s'ourdit; le gouvernement est transfr  Saint-Cloud. Bonaparte
veut haranguer le conseil des Anciens: il se trouble, il balbutie
les mots de frres d'armes, de volcan, de victoire, de Csar; on le
traite de Cromwell, de tyran, d'hypocrite: il veut accuser et on
l'accuse; il se dit accompagn du dieu de la guerre et du dieu de la
fortune; il se retire en s'criant: Qui m'aime me suive! On demande
sa mise en accusation; Lucien, prsident du conseil des Cinq-Cents,
descend de son fauteuil pour ne pas mettre Napolon hors la loi. Il
tire son pe et jure de percer le sein de son frre si jamais il
essaye de porter atteinte  la libert. On parlait de faire fusiller
le soldat dserteur, l'infracteur des lois sanitaires, le porteur
de la peste, et on le couronne. Murat fait sauter par les fentres
les reprsentants: le 18 brumaire s'accomplit[183]; le gouvernement
consulaire nat, et la libert meurt.

[Note 182: Le 30 septembre 1799.]

[Note 183: 9 novembre 1799.]

Alors s'opre dans le monde un changement absolu: l'homme du dernier
sicle descend de la scne, l'homme du nouveau sicle y monte;
Washington, au bout de ses prodiges, cde la place  Bonaparte[184],
qui recommence les siens. Le 9 novembre, le prsident des tats-Unis
ferme l'anne 1799; le premier consul de la Rpublique franaise
ouvre l'anne 1800:

  Un grand destin commence, un grand destin s'achve.
                                                (CORNEILLE.)

[Note 184: Washington mourut le 9 novembre 1799.]

C'est sur ces vnements immenses qu'est crite la partie de mes
_Mmoires_ que vous avez vue, ainsi qu'un texte moderne profanant
d'antiques manuscrits. Je comptais mes abattements et mes obscurits
 Londres sur les lvations et l'clat de Napolon; le bruit de ses
pas se mlait au silence des miens dans mes promenades solitaires;
son nom me poursuivait jusque dans les rduits o se rencontraient
les tristes indigences de mes compagnons d'infortune, et les joyeuses
dtresses, ou, comme aurait dit notre vieille langue, les misres
_hilareuses_ de Peltier. Napolon tait de mon ge: partis tous
les deux du sein de l'arme, il avait gagn cent batailles que je
languissais encore dans l'ombre de ces migrations qui furent le
pidestal de sa fortune. Rest si loin derrire lui, le pouvais-je
jamais rejoindre? Et nanmoins quand il dictait des lois aux
monarques, quand il les crasait de ses armes et faisait jaillir
leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau  la main, il traversait
les ponts d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides,
aurais-je donn pour toutes ces victoires une seule de ces heures
oublies qui s'coulaient en Angleterre dans une petite ville
inconnue? Oh! magie de la jeunesse!

       *       *       *       *       *

Je quittai l'Angleterre quelques mois aprs que Napolon eut quitt
l'gypte; nous revnmes en France presque en mme temps, lui de
Memphis, moi de Londres: il avait saisi des villes et des royaumes,
ses mains taient pleines de puissantes ralits; je n'avais encore
pris que des chimres.

Que s'tait-il pass en Europe pendant l'absence de Napolon?

La guerre recommence en Italie, au royaume de Naples et dans les
tats de Sardaigne; Rome et Naples momentanment occupes; Pie VI
prisonnier, amen pour mourir en France; un trait d'alliance est
conclu entre les cabinets de Ptersbourg et de Londres.

Deuxime coalition continentale contre la France. Le 8 avril 1799,
le congrs de Rastadt est rompu, les plnipotentiaires franais sont
assassins. Suwaroff, arriv en Italie, bat les Franais  Cassano.
La citadelle de Milan se rend au gnral russe. Une de nos armes,
force d'vacuer Naples, se soutient  peine, commande par le
gnral Macdonald. Massna dfend la Suisse.

Mantoue succombe aprs un blocus de soixante-douze jours et un sige
de vingt. Le 15 octobre 1799, le gnral Joubert, tu  Novi, laisse
le champ libre  Bonaparte; il tait destin  jouer le rle de
celui-ci: malheur  qui barrait une fortune fatale, tmoin Hoche,
Moreau et Joubert! Vingt mille Anglais descendus au Helder y restent
inutiles; leur flotte en partie est bloque par les glaces; notre
cavalerie charge sur des vaisseaux et les prend. Dix-huit mille
Russes, auxquels les combats et les fatigues ont rduit l'arme de
Suwaroff, ayant pass le Saint-Gothard le 24 septembre, se sont
engags dans la valle de la Reuss. Massna sauve la France  la
bataille de Zurich[185]. Suwaroff, rentr en Allemagne, accuse les
Autrichiens et se retire en Pologne. Telle tait la position de la
France, lorsque Bonaparte reparat, renverse le Directoire et tablit
le Consulat.

[Note 185: 25 septembre 1799.]

Avant de m'engager plus loin, je rappellerai une chose dont on doit
dj tre convaincu: je ne m'occupe pas d'une vie particulire de
Bonaparte; je trace l'abrg et le rsum de ses actions; je peins
ses batailles, je ne les dcris pas; on les trouve partout, depuis
Pommereul, qui a donn les _Campagnes d'Italie_[186], jusqu' nos
gnraux, critiques et censeurs des combats o ils assistrent,
jusqu'aux tacticiens trangers, anglais, russes, allemands, italiens,
espagnols. Les bulletins publics de Napolon et ses dpches secrtes
forment le fil trs peu sr de ces narrations. Les travaux du
lieutenant gnral Jomini[187] fournissent la meilleure source
d'instruction: l'auteur est d'autant plus croyable, qu'il a fait
preuve d'tudes dans son _Trait de la grande tactique_ et dans son
_Trait des grandes oprations militaires_. Admirateur de Napolon
jusqu' l'injustice, attach  l'tat-major du marchal Ney, on a de
lui l'histoire critique et militaire des campagnes de la Rvolution;
il a vu de ses propres yeux la guerre en Allemagne, en Prusse, en
Pologne et en Russie jusqu' la prise de Smolensk; il tait prsent
en Saxe aux combats de 1813; de l il passa aux allis; il fut
condamn  mort par un conseil de guerre de Bonaparte, et nomm au
mme moment aide de camp de l'empereur Alexandre. Attaqu par le
gnral Sarrazin[188], dans son _Histoire de la guerre de Russie et
d'Allemagne_, Jomini lui rpliqua. Jomini a eu  sa disposition les
matriaux dposs au ministre de la guerre et aux autres archives
de royaume; il a contempl  l'envers la marche rtrograde de nos
armes, aprs avoir servi  les guider en avant. Son rcit est lucide
et entreml de quelques rflexions fines et judicieuses. On lui a
souvent emprunt des pages entires sans le dire; mais je n'ai point
la vocation de copiste et je n'ambitionne point le renom suspect d'un
csar mconnu, auquel il n'a manqu qu'un casque pour soumettre de
nouveau la terre. Si j'avais voulu venir au secours de la mmoire des
vtrans, en manoeuvrant sur des cartes, en courant autour des champs
de bataille couverts de paisibles moissons, en extrayant tant et tant
de documents, en entassant descriptions sur descriptions toujours les
mmes, j'aurais accumul volumes sur volumes, je me serais fait une
rputation de capacit, au risque d'ensevelir sous mes labeurs moi,
mon lecteur et mon hros. N'tant qu'un petit soldat, je m'humilie
devant la science des Vgce; je n'ai point pris pour mon public les
officiers  demi-solde; le moindre caporal en sait plus que moi.

[Note 186: _Campagnes du gnral Bonaparte en Italie, pendant les
anne IV et V de la Rpublique franaise, par un officier gnral_
(M. de Pommereul). An VI.]

[Note 187: Henri, baron de _Jomini_, n  Payerne (canton de Vaud) le
6 mars 1779, dcd  Passy le 22 mars 1869. D'abord au service de
la France, il passa, en 1813,  celui de la Russie. Ses principaux
crits, galement importants au point de vue de l'histoire militaire
de son temps et de la science stratgique, sont: le _Trait des
grandes oprations militaires_ (1803); l'_Histoire critique et
militaire des guerres de la Rvolution, de 1792  1801_ (1805); la 3e
dition, celle de 1719-1824, n'a pas moins de 15 vol. in-8; la _Vie
politique et militaire de l'empereur Napolon_, raconte par lui-mme
au tribunal de Csar, d'Alexandre et de Frdric (1827).]

[Note 188: Jean _Sarrazin_ (1770-1840).  la suite de ngociations
secrtes avec les Anglais, en 1809, le gnral Sarrazin fut condamn
 mort par contumace et passa  l'tranger. Il servit en Espagne
contre les Franais.  l'poque des Cent-Jours, il eut l'audace
d'offrir ses services  Napolon, qui le fit arrter. En 1814,
il avait recouvr son grade de marchal de camp; mais en 1817,
une ordonnance royale lui retira son grade et sa pension. L'anne
suivante, il fut traduit devant la cour d'assises de la Seine sous
l'inculpation de trigamie et condamn  dix ans de travaux forcs et
au carcan. Au bout de trois ans, il fut graci par Louis XVIII et
s'embarqua pour Lisbonne: il n'a plus reparu en France. En 1815, il
avait publi une _Histoire de la guerre de Russie et d'Allemagne_,
bientt suivie d'un autre crit intitul: _Correspondance entre le
gnral Jomini et le gnral Sarrazin_.]

       *       *       *       *       *

Pour s'assurer de la place o il s'tait assis, Napolon avait besoin
de se surpasser en miracles.

Le 25 et le 30 avril 1800, les Franais franchissent le Rhin,
Moreau  leur tte. L'arme autrichienne, battue quatre fois en
huit jours, recule d'un ct jusqu'au Voralberg, de l'autre jusqu'
Ulm. Bonaparte passe le Grand Saint-Bernard le 16 mai; et le 20, le
Petit Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, le Mont-Cenis, le
Mont-Genvre, sont escalads et emports; nous pntrons en Italie
par trois dbouchs rputs imprenables, caverne des ours, rochers
des aigles. L'arme s'empare de Milan le 2 juin, et la Rpublique
cisalpine se rorganise; mais Gnes est oblige de se rendre aprs un
sige mmorable, soutenu par Massna[189].

[Note 189: La reddition de Gnes eut lieu le 5 juin 1800.]

L'occupation de Pavie[190] et l'affaire heureuse de Montebello[191]
prcdent la victoire de Marengo[192].

[Note 190: Le gnral Lannes occupa la ville de Pavie le 7 juin.]

[Note 191: Le 9 juin.]

[Note 192: La victoire de Marengo est du 14 juin.  quinze ans de
l, presque jour pour jour, le 18 juin 1815, aura lieu la dfaite de
Waterloo.]

Une dfaite commence cette victoire: les corps de Lannes et de Victor
puiss cessent de combattre et abandonnent le terrain; la bataille
se renouvelle avec quatre mille hommes d'infanterie que conduit
Desaix et qu'appuie la brigade de cavalerie de Kellermann[193]:
Desaix est tu. Une charge de Kellermann dcide le succs de la
journe qu'achvera de complter la stupidit du gnral Mlas.

[Note 193: Franois-tienne _Kellermann_, duc de Valmy (1770-1835).
Fils du marchal Kellermann, le vainqueur de Valmy, il fut admis 
siger  la Chambre des pairs, par droit hrditaire, le 28 dcembre
1820, en remplacement de son pre. Il a publi en 1828 la _Rfutation
du duc de Rovigo ou la Vrit sur la bataille de Marengo_.]

Desaix, gentilhomme d'Auvergne, sous-lieutenant dans le rgiment
de Bretagne, aide de camp du gnral Victor de Broglie, commanda
en 1796 une division de l'arme de Moreau, et passa en Orient avec
Bonaparte. Son caractre tait dsintress, naf et facile. Lorsque
le trait d'El-Arisch l'eut rendu libre, il fut retenu par lord Keith
au lazaret de Livourne. Quand les lumires taient teintes, dit
Miot, son compagnon de voyage, notre gnral nous faisait conter des
histoires de voleurs et de revenants; il partageait nos plaisirs et
apaisait nos querelles; il aimait beaucoup les femmes et n'aurait
voulu mriter leur amour que par son amour pour la gloire.  son
dbarquement en Europe, il reut une lettre du premier consul qui
l'appelait auprs de lui; elle l'attendrit, et Desaix disait: Ce
pauvre Bonaparte est couvert de gloire, et il n'est pas heureux.
Lisant dans les journaux la marche de l'arme de rserve, il
s'criait: Il ne nous laissera rien  faire. Il lui laissait  lui
donner la victoire et  mourir.

Desaix fut inhum sur le haut des Alpes,  l'hospice du
Mont-Saint-Bernard, comme Napolon sur les mornes de Sainte-Hlne.

Klber assassin trouva la mort en gypte, de mme que Desaix la
rencontra en Italie. Aprs le dpart du commandant en chef, Klber
avec onze mille hommes dfait cent mille Turcs sous les ordres du
grand vizir,  Hliopolis[194], exploit auquel Napolon n'a rien 
comparer.

[Note 194: La victoire d'Hliopolis est du 20 mars.]

Le 16 juin, convention d'Alexandrie. Les Autrichiens se retirent sur
la rive gauche du bas P. Le sort de l'Italie est dcid dans cette
campagne appele de _trente jours_.

Le triomphe d'Hochstedt obtenu par Moreau[195] console l'ombre de
Louis XIV[196]. Cependant l'armistice entre l'Allemagne et l'Italie,
conclu aprs la bataille de Marengo, tait dnonc le 20 octobre 1800.

[Note 195: Le 19 juin 1800.]

[Note 196: Comme Moreau, Villars, le 20 septembre 1702, avait
remport  Hochstedt une glorieuse victoire; mais, le 13 aot 1704,
les Franais et les Bavarois, commands par le marchal de Tallart et
l'lecteur de Bavire, avaient t entirement dfaits par le prince
Eugne de Savoie et le duc de Marlborough. Les Anglais ont donn 
cette dernire bataille le nom de _Blenheim_, village situ dans la
mme plaine qu'Hochstedt.]

Le 3 dcembre amena la victoire de Hohenlinden au milieu d'une
tempte de neige; victoire encore obtenue par Moreau, grand gnral
sur qui dominait un autre grand gnie. Le compatriote de Du Guesclin
marche sur Vienne.  vingt-cinq lieues de cette capitale, il conclut
la suspension d'armes de Steyer[197] avec l'archiduc Charles. Aprs
la bataille de Pozzolo, le passage du Mincio, de l'Adige et de la
Brenta, survient, le 9 fvrier 1801, le trait de paix de Lunville.

[Note 197: Le 25 dcembre 1800.]

Et il n'y avait pas neuf mois que Napolon tait au bord du Nil! Neuf
mois lui avaient suffi pour renverser la rvolution populaire en
France et pour craser les monarchies absolues en Europe.

Je ne sais plus si c'est  cette poque qu'il faut placer une
anecdote que l'on trouve dans des mmoires familiers, et si cette
anecdote mrite la peine d'tre rappele; mais il ne manque pas
d'historiettes sur Csar; la vie n'est pas toute en plaine, on monte
quelquefois, on descend souvent: Napolon avait reu dans son lit, 
Milan, une Italienne de seize annes, belle comme le jour; au milieu
de la nuit il la renvoya, de mme qu'il aurait fait jeter par la
fentre un bouquet de fleurs.

Une autre fois, une de ces belles printanires s'tait glisse dans
le palais qu'il habitait; elle y pntrait  trois heures du matin,
faisait le sabbat et roulait ses jeunes annes sur la tte du lion,
ce jour-l plus patient.

Ces plaisirs, loin d'tre l'amour, n'avaient mme pas une vraie
puissance sur un homme de la mort: il aurait incendi Perspolis pour
son propre compte, non pour les joies d'une courtisane. Franois
Ier, dit Tavannes, voit les affaires quand il n'a plus de femmes;
Alexandre voit les femmes quand il n'a plus d'affaires.

Les femmes, en gnral, dtestaient Bonaparte comme mres; elles
l'aimaient peu comme femmes, parce qu'elles n'en taient pas aimes:
sans dlicatesse, il les insultait[198], ou ne les recherchait que
pour un moment[199]. Il a inspir quelques passions d'imagination
aprs sa chute: en ce temps-ci, et pour un coeur de femme, la posie
de la fortune est moins sduisante que celle du malheur; il y a des
fleurs de ruines.

[Note 198: Il n'est jamais sorti de sa bouche un seul mot gracieux
ou seulement bien tourn vis--vis d'une femme ... Il ne leur parle
que de leur toilette, de laquelle il se dclare juge minutieux et
svre, et sur laquelle il leur fait des plaisanteries peu dlicates,
ou bien du nombre de leurs enfants, leur demandant en termes crus
si elles les ont nourris elles-mmes, ou les admonestant sur leurs
relations de socit. C'est pourquoi il n'y en a pas une qui ne
soit charme de le voir s'loigner de la place o elle est. (Mme
de Rmusat, _Mmoires_, II, 77, 179.)--Quelquefois, ajoute M. Taine
(_Le Rgime moderne_, I, 92), il s'amuse  les dconcerter; il est
mdisant et railleur avec elles, en face,  bout portant comme un
colonel avec ses cantinires: Oui, mesdames, leur dit-il, vous
occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain; ils disent, par
exemple, que vous, Madame A..., vous avez telle liaison avec M. B...;
vous, Madame C, avec M. D... Si, par des rapports de police, il
dcouvre une intrigue, il ne tarde gure  mettre le mari au courant
de ce qui se passe.--Thibaudeau, _Mmoires sur le Consulat_, p. 18:
Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette
ou leurs aventures, c'tait sa manire de censurer les moeurs.--Le
comte Chaptal, _Mes Souvenirs sur Napolon_, p. 321: Souvent mme,
il tait malhonnte et grossier. Dans une fte de l'Htel de Ville,
il rpondit  Mme ***, qui venait de lui dire son nom: Ah! bon Dieu!
on m'avait dit que vous tiez jolie ...;  une autre: C'est un
beau temps pour vous que les campagnes de votre mari;  de jeunes
personnes: Avez-vous des enfants?]

[Note 199: Sur ses propres fantaisies, dit M. Taine, p. 93, il n'est
pas moins indiscret; ayant brusqu le dnouement, il divulgue le
fait et dit le nom: bien mieux, il avertit Josphine, lui donne des
dtails intimes et ne tolre pas qu'elle se plaigne: J'ai le droit
de rpondre  toutes vos plaintes par un ternel _moi_.]

 l'instar de l'ordre des chevaliers de Saint-Louis, la Lgion
d'honneur est cre: par cette institution passe un rayon de
la vieille monarchie, et s'introduit un obstacle  la nouvelle
galit[200]. La translation des cendres de Turenne aux Invalides
fit estimer Napolon[201], l'expdition du capitaine Baudin portait
sa renomme autour du monde[202]. Tout ce qui pouvait nuire au
premier consul choue: il se dbarrasse du complot des prvenus du 18
vendmiaire[203], et chappe le 3 nivse  la machine infernale[204];
Pitt se retire[205]; Paul meurt[206]; Alexandre lui succde; on
n'apercevait point encore Wellington. Mais l'Inde s'branle pour
nous enlever notre conqute du Nil; l'gypte est attaque par la mer
Rouge, tandis que le Capitan-Pacha l'aborde par la Mditerrane[207].
Napolon agite les empires; toute la terre se mlait de lui.

[Note 200: La loi portant cration de la Lgion d'honneur (19
mai 1802) avait rencontr au Tribunat et au Corps lgislatif
une opposition  laquelle on n'tait plus habitu. Les tribuns
Savoye-Rollin et Chauvelin lui reprochrent de relever une
institution de l'ancien rgime, de porter une atteinte relle 
l'galit, en rtablissant la noblesse par voie dtourne. Ils
signalaient (et en cela ils ne se trompaient point) le germe d'une
nouvelle aristocratie qui ne se contenterait pas longtemps d'tre
viagre. Au Corps lgislatif, malgr les efforts de Roederer et de
Lucien, la loi eut contre elle une puissante minorit.]

[Note 201: La translation du corps de Turenne  l'glise des
Invalides avait eu lieu, avec un grand appareil, le 22 septembre
1800.]

[Note 202: Le capitaine Nicolas _Baudin_ avait appareill du
Havre, le 19 octobre 1800, avec les corvettes _le Gographe_, _le
Naturaliste_ et la golette _la Cazuarina_, commandant _Louis
Freycinet_, pour une expdition autour du globe, et spcialement
aux terres australes. Interrompue au bout de trois ans par la mort
de son chef, l'expdition rentra  Lorient, en 1804, aprs avoir
dcouvert et reconnu une portion considrable des ctes ouest et
sud de la Nouvelle-Hollande, et enrichi la science de travaux
hydrographiques estims. Le naturaliste Pron, qui avait t attach
comme mdecin  l'expdition, en a crit la relation, qui fut
publie, de 1811  1816, sous ce titre: _Voyage de dcouverte aux
Terres australes_.--L'amiral Charles Baudin (1784-1854), le vainqueur
de Saint-Jean d'Ulloa (1838), n'avait aucun lien de parent avec le
capitaine Nicolas Baudin.]

[Note 203: Le complot du 18 vendmiaire an IX (10 octobre 1800)
avait pour objet l'assassinat du Premier Consul  l'Opra, pendant
une reprsentation extraordinaire  laquelle il devait assister.
Il tait l'oeuvre de quelques jacobins exalts: le sculpteur
Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien secrtaire de Barre,
appel Demerville, et le corse Arna, frre d'un ancien dput aux
Cinq-Cents. Tous les quatre furent condamns  mort et excuts le 31
janvier 1801.]

[Note 204: Le 24 dcembre 1800 (3 nivse an IX), comme le Premier
Consul, se rendant  l'Opra, passait dans sa voiture avec Berthier,
Lannes et Charles Lebrun, par l'troite rue Saint-Nicaise, qui, du
Carrousel, aboutissait  la rue de Richelieu, un baril de poudre,
plac en travers sur une charrette, fit explosion. Sept ou huit
personnes furent tues sur le coup et vingt-cinq furent plus ou
moins grivement blesses; mais la voiture consulaire ne fut pas
atteinte: le feu avait t mis quelques secondes trop tard. Bonaparte
parut  l'Opra, o il fut salu par des transports d'enthousiasme.
Le complot, cette fois, tait l'oeuvre des royalistes. Deux des
coupables, Carbon et Saint-Rgeant, purent tre saisis; traduits
devant le Tribunal criminel du dpartement de la Seine, ils furent
guillotins le 20 avril 1801. Le troisime, Picot de Limolan,
qui avait t le camarade de collge de Chateaubriand, russit 
s'chapper et  gagner l'Amrique.--Sur Limolan, voir la note 1 de
la page 204 du tome I des _Mmoires_.]

[Note 205: William _Pitt_, aprs avoir occup le pouvoir sans
interruption pendant dix-sept ans, donna sa dmission le 5 fvrier
1801. Ce fut son successeur, Henri Addington, vicomte Sidmouth, qui
signa la paix d'Amiens. Redevenu chef du cabinet au mois de mai 1804,
il mourut le 23 janvier 1806,  l'ge de 47 ans.]

[Note 206: L'empereur Paul Ier fut assassin le 23 mars 1801.]

[Note 207: Le 25 mars 1801, le Capitan-Pacha dbarqua  Aboukir,
avec un corps nombreux de Turcs; le 23 mai suivant, le gnral Baird
dbarquait  Kossr, port d'gypte, sur la mer Rouge, amenant de
l'Inde 1,000 Anglais et 10,000 Cipayes.]

       *       *       *       *       *

Les prliminaires de la paix entre la France et l'Angleterre,
arrts  Londres le 1er octobre 1801, sont convertis en trait 
Amiens[208]. Le monde napolonien n'tait point encore fix; ses
limites changeaient avec la crue ou la dcroissance des mares de nos
victoires.

[Note 208: Le trait de paix d'Amiens entre les rpubliques franaise
et batave et l'Espagne, d'une part; l'Angleterre, d'autre part; fut
sign le 25 mars 1802. Il terminait une guerre de neuf annes.]

C'est  peu prs alors que le premier consul nommait
Toussaint-Louverture gouverneur  vie  Saint-Domingue, et
incorporait l'le d'Elbe  la France[209], mais Toussaint,
tratreusement enlev, devait mourir dans un chteau-fort
du Jura[210], et Bonaparte se nantissait d'une prison 
Porto-Ferrajo[211], afin de subvenir  l'empire du monde quand il n'y
aurait plus de place.

[Note 209: Le 26 aot 1802, l'le d'Elbe fut runie au territoire
franais.]

[Note 210: Toussaint-Louverture, que Chateaubriand appelle ailleurs
le _Bonaparte noir_, mourut au fort de Joux le 27 avril 1803.]

[Note 211: Porto-Ferrajo tait la capitale de l'le d'Elbe.
Napolon y rsidera du 4 mai 1814 au 26 fvrier 1815; c'est de l
qu'il appareillera pour dbarquer au golfe Jouan et pour aller aux
Tuileries,  Waterloo,  Sainte-Hlne.]

Le 6 mai 1802, Napolon est lu consul pour dix ans, et bientt
consul  vie[212]. Il se trouve  l'troit dans la vaste domination
que la paix avec l'Angleterre lui avait laisse: sans s'embarrasser
du trait d'Amiens, sans songer aux guerres nouvelles o sa
rsolution va le plonger, sous prtexte de la non-vacuation de
Malte, il runit les provinces du Pimont aux tats franais[213],
et, en raison des troubles survenus en Suisse, il l'occupe[214].
L'Angleterre rompt avec nous: cette rupture a lieu du 13 au 20 mai
1803, et le 22 mai parat le dcret sauvage qui enjoint d'arrter
tous les Anglais commerant ou voyageant en France.

[Note 212: Le Snatus-Consulte proclamant Napolon Bonaparte consul 
vie est du 2 aot 1802.]

[Note 213: Le 11 septembre 1802.]

[Note 214: Le 21 octobre 1802.]

Bonaparte envahit le 3 juin l'lectorat de Hanovre:  Rome, je
fermais alors les yeux d'une femme ignore.

Le 21 mars 1804 amne la mort du duc d'Enghien: je vous l'ai
raconte. Le mme jour, le Code civil ou le Code Napolon est dcrt
pour nous apprendre  respecter les lois[215].

[Note 215: Ce fut, en effet, la loi du 30 ventse an XII (21 mars
1804), qui runit sous le titre de _Code civil des Franais_ toutes
lois sur les matires civiles prcdemment votes par le Corps
lgislatif.]

Quarante jours aprs la mort du duc d'Enghien, un membre du Tribunat,
nomm Cure, fait, le 30 avril 1804, la motion d'lever Bonaparte
au suprme pouvoir, apparemment parce qu'on avait jur la libert:
jamais matre plus clatant n'est sorti de la proposition d'un
esclave plus obscur[216].

[Note 216: Jean-Franois _Cure_ (1756-1835), avait fait
successivement partie de l'Assemble lgislative, de la Convention,
du Conseil des Cinq Cents et du Tribunat. Son nom pourtant tait
rest ignor. Ce fut sans doute en raison de son obscurit mme
qu'il fut choisi pour dposer sur le bureau du Tribunat une motion
demandant l'tablissement de l'Empire en faveur de Napolon Bonaparte
et de sa famille: Avec lui, disait-il, _le peuple franais sera
assur de conserver sa dignit, son indpendance et son territoire..._
Le tribun Cure n'tait pas prophte. Si ses prvisions ne se
ralisrent pas, ses esprances du moins ne furent pas dues. Six
semaines aprs sa motion, le 14 juin 1804, il tait nomm commandeur
de la Lgion d'honneur. Le 14 aot 1807, aprs la suppression du
Tribunat, l'Empereur le fit entrer au Snat conservateur. Le 15 juin
1808, il tait cr comte de la Bdissire.]

Le Snat conservateur change en dcret la proposition du
Tribunat[217]. Bonaparte n'imite ni Csar ni Cromwell: plus assur
devant la couronne, il l'accepte. Le 18 mai il est proclam empereur
 Saint-Cloud[218], dans les salles dont lui-mme chassa le peuple,
dans les lieux o Henri III fut assassin, Henriette d'Angleterre
empoisonne, Marie-Antoinette accueillie de quelques joies fugitives
qui la conduisirent  l'chafaud, et d'o Charles X est parti pour
son dernier exil.

[Note 217: Le 4 mai 1804, le Snat conservateur, sur le rapport de
Lacpde, mit  son tour le voeu que Napolon ft empereur, que
l'Empire ft hrditaire. Il y eut seulement trois opposants, dont
deux connus: Grgoire et Lambrechts. Sieys et Lanjuinais taient
absents.--Au Tribunat, il n'y avait eu qu'un seul vote ngatif.]

[Note 218: Le snatus-consulte vot le 18 mai, portait que l'Empire
serait hrditaire de mle en mle; que l'Empereur aurait la facult
d'adopter un successeur ou de transmettre son pouvoir en ligne
collatrale  ses frres Joseph et Louis, et  leurs descendants;
qu'il exercerait une autorit absolue sur tous les princes de sa
famille; qu'il jouirait d'une liste civile de vingt-cinq millions,
outre les palais royaux; qu'une dotation d'un million serait affecte
 chacun des princes.--Lucien et Jrme taient privs de l'hrdit
pour avoir contract des mariages peu en rapport avec leur rang, et
sans autorisation du chef de leur famille.

Le mme jour, 18 mai, les snateurs se prcipitrent sur la route
de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nouvel empereur.
Celui, qui le premier, le salua du nom de Majest, fut le rgicide
Cambacrs, qui, dans la nuit du 19 au 20 janvier, avait dit:
Citoyens reprsentants, en prononant la mort du dernier roi des
Franais, vous avez fait un acte dont la mmoire ne passera jamais,
et qui sera grav par le burin de l'immortalit, dans les fastes des
nations ... Qu'une expdition du dcret de mort soit envoye, _
l'instant_, au Conseil excutif, pour le faire excuter _dans les 24
heures de la notification_.]

Les adresses de congratulation dbordent. Mirabeau en 1790 avait
dit: Nous donnons un nouvel exemple de cette aveugle et mobile
inconsidration qui nous a conduits d'ge en ge  toutes les crises
qui nous ont successivement affligs. Il semble que nos yeux ne
puissent tre dessills et que nous ayons rsolu d'tre, jusqu' la
consommation des sicles, des enfants quelquefois mutins et toujours
esclaves.

Le plbiscite du 1er dcembre 1804 est prsent  Napolon[219];
l'empereur rpond: _Mes descendants conserveront longtemps ce trne_.
Quand on voit les illusions dont la Providence environne le pouvoir,
on est consol par leur courte dure.

[Note 219: L'tablissement de l'Empire avait t soumis  la sanction
du peuple. Le rsultat de 60,000 registres ouverts dans les 108
dpartements constata 3,572,329 votes affirmatifs et 2,569 ngatifs.
Ce fut le 1er dcembre 1804 que le Snat prsenta  Napolon les
rsultats de ce _plbiscite_.]

       *       *       *       *       *

Le 2 dcembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de
l'empereur  Notre-Dame de Paris. Le pape pronona cette prire:
Dieu tout-puissant et ternel, qui avez tabli Hazal pour
gouverner la Syrie, et Jhu roi d'Isral, en leur manifestant vos
volonts par l'organe du prophte lie; qui avez galement rpandu
l'onction sainte des rois sur la tte de Sal et de David, par le
ministre du prophte Samuel, rpandez par mes mains le trsor de
vos grces et de vos bndictions sur votre serviteur Napolon, que,
malgr notre indignit personnelle, nous consacrons aujourd'hui
empereur en votre nom. Pie VII n'tant encore qu'vque d'Imola
avait dit en 1797: Oui, mes trs chers frres, _siate buoni
christiani, e sarete ottimi democratici_. Les vertus morales rendent
bons dmocrates. Les premiers chrtiens taient anims de l'esprit
de dmocratie: Dieu favorisa les travaux de Caton d'Utique et des
illustres rpublicains de Rome. _Quo turbine fertur vita hominum?_

Le 18 mars 1805, l'empereur dclare au Snat qu'il accepte la
couronne de fer que lui sont venus offrir les collges lectoraux de
la Rpublique cisalpine[220]: il tait  la fois l'inspirateur secret
du voeu et l'objet public du voeu. Peu  peu l'Italie entire se
range sous ses lois; il l'attache  son diadme, comme au XVIe sicle
les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton  leur
chapeau.

[Note 220: Napolon, dans ce discours du 18 mars, pronona des
paroles que sa conduite devait singulirement dmentir: ...
Le gnie du mal cherchera en vain des prtextes pour mettre le
continent en guerre. Ce qui a t runi  notre empire, par les lois
constitutionnelles de l'tat, y restera runi. _Aucune nouvelle
province ne sera incorpore dans l'Empire ... Dans toutes les
circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la mme
modration;_ et nous esprons que _notre peuple n'aura plus besoin_
de dployer ce courage et cette nergie qu'il a toujours montrs
pour dfendre ses lgitimes droits.]

L'Europe blesse voulut mettre un appareil  sa blessure:
l'Autriche adhre au trait de Ptersbourg[221] conclu entre la
Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une
entrevue  Potsdam, ce qui fournit  Napolon un sujet d'ignobles
moqueries[222]. La troisime coalition continentale s'ourdit. Ces
coalitions renaissaient sans cesse de la dfiance et de la terreur;
Napolon s'jouissait dans les temptes: il profite de celle-ci.

[Note 221: Aux termes du trait de Saint-Ptersbourg, entre la
Grande-Bretagne et la Russie, sign le 11 avril 1805, les deux
puissances contractantes s'engageaient  aider dans la mesure de
leurs forces  la formation d'une grande ligue europenne, destine
 assurer l'vacuation du Hanovre et du nord de l'Allemagne,
l'indpendance effective de la Hollande et de la Suisse le
rtablissement du roi de Sardaigne en Italie, la consolidation du
royaume de Naples, enfin la complte vacuation de l'Italie, y
comprise l'le d'Elbe.--L'Autriche accda, le 9 aot 1805, au trait
de Saint-Ptersbourg.--Dans toutes les ditions des _Mmoires_, on
a imprim par erreur, au lieu de trait de Ptersbourg, trait de
_Presbourg_.]

[Note 222: Une entrevue eut lieu  Potsdam, entre l'empereur
Alexandre et le roi Frdric-Guillaume III, le 1er octobre 1805. Les
deux souverains se promirent, sur le tombeau de Frdric II, d'unir
leurs efforts pour rprimer l'ambition de Napolon.--Les moqueries
auxquelles Chateaubriand fait ici allusion se trouvent dans le 17e
bulletin de la Grande-Arme (campagne de Prusse), dat par Napolon
de _Potsdam, 25 octobre 1806_: Le rsultat du clbre serment fait
sur le tombeau du grand Frdric a t la bataille d'Austerlitz ...
On fit quarante-huit heures aprs sur ce sujet une gravure qu'on
trouve dans toutes les boutiques et qui excite le rire mme des
paysans. On y voit _le bel empereur de Russie, prs de lui la reine_,
et, de l'autre ct le roi qui lve la main sur le tombeau du grand
Frdric. La reine elle-mme, drape d'un schall,  peu prs comme
les gravures de Londres _reprsentent lady Hamilton, appuie la main
sur son coeur et a l'air de regarder l'empereur de Russie_.]

Du rivage de Boulogne o il dcrtait une colonne et menaait Albion
avec des chaloupes, il s'lance. Une arme organise par Davout se
transporte comme un nuage  la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805,
l'empereur harangue ses cent soixante mille soldats: la rapidit
de son mouvement dconcerte l'Autriche. Combat du Lech, combat de
Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napolon parat
devant Ulm; il fait  Mack le commandement: _Armes bas!_ Mack obit
avec ses trente mille hommes. Munich se rend; l'Inn est pass,
Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napolon pntre
dans une de ces capitales qu'il visitera tour  tour: Il traverse
Vienne; enchan  ses propres triomphes, il est emmen  leur suite
jusqu'au centre de la Moravie  la rencontre des Russes.  gauche, la
Bohme s'insurge;  droite les Hongrois se lvent; l'archiduc Charles
accourt d'Italie. La Prusse, entre clandestinement dans la coalition
et ne s'tant pas encore dclare, envoie le ministre Haugwitz
porteur d'un ultimatum.

Arrive le deux dcembre 1805, la journe d'Austerlitz. Les allis
attendaient un troisime corps russe qui n'tait plus qu' huit
marches de distance. Kutuzof soutenait qu'on devait viter de
risquer une bataille; Napolon par ses manoeuvres force les Russes
d'accepter le combat: ils sont dfaits. En moins de deux mois les
Franais, partis de la mer du Nord, ont, par del la capitale de
l'Autriche, cras les lgions de Catherine. Le ministre de Prusse
vient fliciter Napolon  son quartier gnral: Voil, lui dit le
vainqueur, un compliment dont la fortune a chang l'adresse.

Franois II se prsente  son tour au bivouac du soldat heureux:
Je vous reois, lui dit Napolon, dans le seul palais que j'habite
depuis deux mois.--Vous savez si bien tirer parti de cette
habitation, rpondit Franois, qu'elle doit vous plaire. De pareils
souverains valaient-ils la peine d'tre abattus? Un armistice
est accord. Les Russes se retirent en trois colonnes  journe
d'tape dans un ordre dtermin par Napolon. Depuis la bataille
d'Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.

Le trait de Presbourg est sign le 26 dcembre 1805. Napolon
fabrique deux rois, l'lecteur de Bavire et l'lecteur de
Wurtemberg. Les rpubliques que Bonaparte avait cres, il les
dvorait pour les transformer en monarchies; et, contradictoirement
 ce systme, le 27 dcembre 1805, au chteau de Schoenbrnn, il
dclare que _la dynastie de Naples a cess de rgner_; mais c'tait
pour la remplacer par la sienne:  sa voix, les rois entraient
ou sautaient par les fentres. Les desseins de la Providence ne
s'accomplissaient pas moins avec ceux de Napolon: on voit marcher 
la fois Dieu et l'homme. Bonaparte aprs sa victoire ordonne de btir
le pont d'Austerlitz  Paris, et le ciel ordonne  Alexandre d'y
passer.

La guerre commence dans le Tyrol s'tait poursuivie tandis qu'elle
continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve
un homme debout, on respire: Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme
son matre; mais la magnanimit ne touchait point Napolon; elle lui
semblait stupidit ou folie. L'empereur d'Autriche abandonna Hofer.
Lorsque je traversai le lac de Garde, qu'immortalisrent Catulle et
Virgile, on me montra l'endroit o fut fusill le chasseur: c'est ce
que j'ai su personnellement du courage du sujet et de la lchet du
prince[223].

[Note 223: Andr _Hofer_--le glorieux aubergiste, le Cathelineau du
Tyrol, celui que M. Thiers appelle _le nomm_ Hofer, absolument comme
on dit, dans un procs-verbal de police dress contre un cabaretier:
_le nomm_ un tel,--Andr Hofer ne prit point  ce moment, mais
cinq ans plus tard, en 1810. Lors de la guerre de 1809, il dfendit
hroquement l'indpendance de sa patrie. Aprs le trait de paix
sign  Vienne entre la France et l'Autriche (14 octobre 1809), il
mit bas les armes avec les paysans qu'il avait soulevs. Accus de
conserver des intelligences avec les Autrichiens, il fut arrt
et conduit  Mantoue. Le conseil de guerre, devant lequel il fut
traduit, n'osa pas le condamner  mort; deux voix se prononcrent
mme pour l'acquittement; la majorit vota la dtention dans une
forteresse. Napolon ne l'entendait point ainsi, et, le 10 fvrier
1810, il crivit au prince Eugne: Mon fils, je vous avais mand
de faire venir Hofer  Paris; mais puisqu'il est  Mantoue, envoyez
l'ordre de former, sur le champ, une commission militaire _pour le
juger et faire excuter_  l'endroit o votre ordre arrivera. Que
tout cela soit l'affaire de vingt-quatre heures. (_Mmoires du
prince Eugne_, tome VI).-- peine le vice-roi eut-il reu cet ordre,
qu'il s'empressa de le faire excuter. Hofer marcha au supplice avec
une fermet calme et sereine: il refusa de se laisser bander les
yeux, et lorsqu'on voulut qu'il se mt  genoux: Je suis debout,
dit-il, devant Celui qui m'a cr, et c'est debout que je lui veux
rendre mon me. Il donna lui-mme l'ordre de faire feu; il ne fut
tu qu' la seconde dcharge.]

Le prince Eugne, le 14 janvier 1806, pousa la fille du nouveau
roi de Bavire[224]: les trnes s'abattaient de toute part dans la
famille d'un soldat de la Corse. Le 20 fvrier l'empereur dcrte la
restauration de l'glise de Saint-Denis; il consacre les caveaux
reconstruits  la spulture des princes de sa race, et Napolon n'y
sera jamais enseveli: l'homme creuse la tombe; Dieu en dispose.

[Note 224: La princesse _Augusta-Amlie_, ne le 21 juin
1788, fille de Maximilien-Joseph, lecteur de Bavire, et de
Frdrique-Guillelmine-Caroline, princesse de Bade. Le trait de
Presbourg (26 dcembre 1805) avait fait de l'lectorat de Bavire un
royaume auquel avait t annex le Tyrol. La princesse Augusta-Amlie
mourut en 1851.]

Berg et Clves sont dvolus  Murat[225], les Deux-Siciles 
Joseph[226]. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de
Napolon et l'Universit est rige[227].

[Note 225: Le 15 mars 1806, Joachim Murat, beau-frre de Napolon par
son mariage avec Caroline Bonaparte (20 janvier 1800), est dclar
grand-duc de _Clves_ et de _Berg_.]

[Note 226: Le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte est dclar roi des
_Deux-Siciles_.]

[Note 227: Elle fut institue par la loi du 10 mai 1806. Aucune
cole, aucun _tablissement quelconque d'instruction_ ne pouvait
tre form hors de l'Universit impriale _sans l'autorisation de
son chef_. C'tait la centralisation et le despotisme appliqus 
l'instruction publique. Les esprits eux-mmes taient enrgiments,
si bien que le grand-matre de l'Universit put s'crier un jour en
tirant sa montre: Voici que l'on commence  dicter un thme latin
dans tous les lyces de l'Empire!]

La Rpublique batave, contrainte  aimer les princes, envoie le 5
juin 1806 implorer Napolon, afin qu'il daignt lui accorder son
frre Louis pour roi[228].

[Note 228: Le 5 juin 1806, Louis Bonaparte est proclam roi de
Hollande, conformment  un trait conclu le 24 mai avec le
gouvernement de la rpublique batave.]

L'ide de l'association de la Batavie  la France par une union
plus ou moins dguise ne provenait que d'une convoitise sans rgle
et sans raison: c'tait prfrer une petite province  fromage
aux avantages qui rsulteraient de l'alliance d'un grand royaume
ami, en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies de
l'Europe; c'tait confirmer aux Anglais la position de l'Inde, en
les obligeant, pour leur sret, de garder le cap de Bonne-Esprance
et Ceylan dont ils s'taient empars  notre premire invasion de la
Hollande. La scne de l'octroiement des Provinces-Unies au prince
Louis tait prpare: on donna au chteau des Tuileries une seconde
reprsentation de Louis XIV faisant paratre au chteau de Versailles
son petit-fils Philippe V. Le lendemain il y eut djeuner en grand
gala, dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine Hortense
entre; Bonaparte lui dit: Chouchou, rpte-nous la fable que tu as
apprise. L'enfant aussitt: _Les grenouilles qui demandent un roi._
Et il continue:

    Les grenouilles, se lassant
    De l'tat dmocratique,
    Par leurs clameurs firent tant
  Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique.

Assis derrire la rcente souveraine de Hollande, l'empereur, selon
une de ses familiarits, lui pinait les oreilles: s'il tait de
grande socit, il n'tait pas toujours de bonne compagnie[229].

[Note 229: Napolon avait le ton d'un jeune lieutenant mal lev.
_Mes Souvenirs sur Napolon_, par le comte Chaptal, p. 322.]

Le 12 de juillet 1806 a lieu le trait de la confdration des
tats du Rhin; quatorze princes allemands se sparent de l'Empire,
s'unissent entre eux et avec la France: Napolon prend le titre de
protecteur de cette confdration[230].

[Note 230: Aux termes du _Trait de la Confdration des tats du
Rhin_, entre l'empereur Napolon et quatorze princes du midi et de
l'ouest de l'Allemagne, les intrts communs des tats confdrs
devaient tre traits dans une Dite sigeant  Francfort-sur-le-Mein
et divise en deux collges, celui des rois et celui des princes.
Dans le premier, sigeraient les reprsentants des rois de Bavire et
de Wurtemberg, des grands-ducs de Bade, de Berg et de Darmstadt, et
du _Prince-primat_, archevque de Mayence. Dans le second collge,
sigeraient huit petits princes portant des titres infrieurs. Les
contingents de troupes taient fixs, comme suit: pour la France,
200,000 hommes; la Bavire, 30,000; le Wurtemberg, 12,000; Bade,
8,000; les autres tats, 23,000; en tout, 273,000 hommes.

Dans les six annes suivantes, la Confdration du Rhin s'augmentera
de tous les souverains allemands, anciens ou nouveaux,  l'exception
de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, des ducs de Brunswick,
d'Oldenbourg, du roi de Sude en sa qualit de duc de Pomranie et du
roi de Danemark comme duc de Holstein.

Cet acte fdratif ne sera d'ailleurs jamais excut par Napolon que
sous le rapport des leves d'hommes et des subsides. Il ne servira
qu' resserrer le joug impos aux Allemands.]

Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie tant signe[231],
Franois II, par suite de la confdration du Rhin, renonce le
6 aot  la dignit d'empereur lectif d'Allemagne et devient
empereur hrditaire d'Autriche: le Saint-Empire romain croule[232].
Cet immense vnement fut  peine remarqu; aprs la Rvolution
franaise, tout tait petit; aprs la chute du trne de Clovis, on
entendait  peine le bruit de la chute du trne germanique.

[Note 231: L'empereur Alexandre refusa de ratifier ce trait, conclu
 Paris et sign seulement  titre provisoire par le reprsentant de
la Russie, M. d'Oubril.]

[Note 232:  partir de ce moment, Franois II se dsigna comme
_empereur hrditaire d'Autriche_, sous le nom de _Franois Ier_.]

Au commencement de notre Rvolution, l'Allemagne comptait une
multitude de souverains. Deux principales monarchies tendaient 
attirer vers elles les diffrents pouvoirs: l'Autriche cre par
le temps, la Prusse par un homme. Deux religions divisaient le
pays et s'asseyaient tant bien que mal sur les bases du trait de
Westphalie. L'Allemagne rvait l'unit politique; mais il manquait
 l'Allemagne, pour arriver  la libert, l'ducation politique,
comme pour arriver  la mme libert l'ducation militaire manque 
l'Italie. L'Allemagne, avec ses anciennes traditions, ressemblait 
ces basiliques aux clochetons multiples, lesquelles pchent contre
les rgles de l'art, mais n'en reprsentent pas moins la majest de
la religion et la puissance des sicles.

La confdration du Rhin est un grand ouvrage inachev, qui demandait
beaucoup de temps, une connaissance spciale des droits et des
intrts des peuples; il dgnra subitement dans l'esprit de celui
qui l'avait conu: d'une combinaison profonde, il ne resta qu'une
machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa premire vise de gnie
passe, n'apercevait plus que de l'argent et des soldats; l'exacteur
et le recruteur prenaient la place du grand homme. Michel-Ange de la
politique et de la guerre, il a laiss des cartons remplis d'immenses
bauches.

Remueur de tout, Napolon imagina vers cette poque le grand
Sanhdrin[233]: cette assemble ne lui adjugea pas Jrusalem; mais,
de consquence en consquence, elle a fait tomber les finances du
monde aux choppes des Juifs, et produit par l dans l'conomie
sociale une fatale subversion.

[Note 233: Sur l'ordre de Napolon, une Assemble de dputs isralites
se runit  Paris, le 26 juillet 1806,  l'effet d'indiquer au
gouvernement les moyens de rendre leurs coreligionnaires susceptibles
de participer aux droits civils et politiques, en modifiant celles de
leurs habitudes et de leurs doctrines qui les retenaient isols de
leurs concitoyens. Cette assemble adressa  toutes les synagogues
de l'empire franais, du royaume d'Italie et de l'Europe une
proclamation leur annonant l'ouverture  Paris, pour le 20 octobre
1806, du _grand Sanhdrin_.--C'tait le nom donn,  Jrusalem,
au Conseil suprme des Juifs, dont les sances se tenaient dans
une salle, moiti comprise dans le temple, moiti en dehors de cet
difice.--Ouvertes  Paris le 9 fvrier 1807, les sances du grand
Sanhdrin se terminrent, le 9 mars suivant, par une dclaration
solennelle et publique, ainsi conue:

Aprs un intervalle de quinze sicles, 71 docteurs de la loi et
notables d'Isral s'tant constitus en grand Sanhdrin, afin de
trouver en eux le moyen et la force des ordonnances religieuses, et
conformes aux principes de leurs lois, et qui servent d'exemples
 tous les Isralites, ils dclarent que leur loi contient des
dispositions religieuses et des dispositions politiques; que les
premires sont absolues, mais que les dernires, destines  rgir
le peuple d'Isral dans la Palestine, ne sauraient tre applicables
depuis qu'il ne se forme plus en corps de nation.--La polygamie
permise par la loi de Mose, n'tant qu'une simple facult et hors
d'usage en Occident, est interdite.--L'acte civil du mariage doit
prcder l'acte religieux.--Nulle rpudiation ou divorce ne peut
avoir lieu que suivant les formes voulues par les lois civiles.--Les
mariages entre Isralites et Chrtiens sont valables.--La loi de
Mose oblige de regarder comme frres les individus des nations
qui reconnaissent un Dieu Crateur.--Tous les Isralites doivent
exercer, comme devoir essentiellement religieux et inhrent  leur
croyance, la pratique habituelle et constante envers tous les
hommes reconnaissant un Dieu crateur, des actes de justice et de
charit prescrits par les livres saints.--Tout Isralite, trait
par les lois comme citoyen, doit obir aux lois de la patrie, et
se conformer, dans toutes les transactions, aux dispositions du
code civil qui y est en usage. Appel au service militaire, il est
dispens, pendant la dure de ce service, de toutes les observances
religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui.--Les Isralites
doivent, de prfrence, exercer les professions mcaniques et
librales, et acqurir des proprits foncires, comme autant de
moyens de s'attacher  leur patrie et d'y retrouver la considration
gnrale.--La loi de Mose n'autorisant pas l'usure et n'admettant
que l'intrt lgitime dans le prt entre Isralites et non
Isralites, quiconque transgresse cette loi viole un devoir religieux
et pche notoirement contre la volont divine.]

Le marquis de Lauderdale[234] vint  Paris remplacer M. Fox dans les
ngociations pendantes entre la France et l'Angleterre, pourparlers
diplomatiques qui se rduisirent  ce mot de l'ambassadeur anglais
sur M. de Talleyrand: C'est de la boue[235] dans un bas de soie.

[Note 234: Lord _Lauderdale_ (1759-1839), ami de Fox et l'un
des chefs du parti whig. Aprs la chute de Napolon, il soutint
nergiquement lord Holland dans toutes les propositions que fit ce
dernier en faveur du captif de Sainte-Hlne.-- la mort de Pitt,
Fox avait t appel au ministre. Il ouvrit presqu'aussitt des
ngociations avec la France, et y apporta un grand dsir de les
voir aboutir; mais lui-mme ne tarda pas  suivre dans la tombe
son glorieux rival. Il mourut le 13 septembre 1806. Aprs lui, les
ngociations commences se poursuivirent, mais sans entrain, sans
conviction d'aucun ct. Moins d'un mois aprs la mort de Fox, les
confrences taient tout  coup rompues, et lord Lauderdale, charg
de les suivre  Paris, retournait en Angleterre.]

[Note 235: J'affaiblis l'expression. CH.--D'aprs Sainte-Beuve,
le mot aurait t dit, non par l'ambassadeur anglais, mais par un
gnral franais,--ce n'est pas Cambronne,--ou peut-tre mme par
Napolon. Selon les uns, crit-il dans ses _Nouveaux Lundis_, t.
XII, p. 30, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand
dans son costume de cour et faisant la belle jambe, autant qu'il
le pouvait, aurait dit: Dans de si beaux bas de soie, f.... de la
m....! Mais, selon une autre version qui m'est affirme, le gnral
Bertrand racontant une scne terrible dont il aurait t tmoin,
et dans laquelle Napolon lana  Talleyrand les plus sanglants
reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent:
Tenez, monsieur, vous n'tes que de la m.... dans un bas de soie.
Le mot, sous cette dernire forme, sent tout  fait la vrit.]

       *       *       *       *       *

Dans le courant de 1806, la quatrime coalition clate. Napolon
part de Saint-Cloud[236], arrive  Mayence, enlve  Saalbourg les
magasins de l'ennemi.  Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est
tu[237]  Aurstaedt et  Ina, le 14 octobre, la Prusse disparat
dans cette double bataille[238]; je ne la retrouvai plus  mon retour
de Jrusalem.

[Note 236: Napolon quitta Saint-Cloud le 25 septembre 1806.]

[Note 237: Le combat de Saalfeldt, entre la division du gnral
Suchet, appartenant au corps du marchal Lannes, et le prince Louis
de Prusse, commandant l'avant-garde du corps de Hohenlohe, eut
lieu le 10 octobre. Le prince _Louis_-Ferdinand de Prusse (et non
simplement le _prince Ferdinand_; l'histoire ne l'appelle jamais
que le prince Louis) y fut tu. g de vingt-quatre ans, fils du
prince Auguste-Ferdinand, frre du grand Frdric, il tait l'idole
de l'arme. L'pe  la main, il cherchait  rallier ses rgiments,
lorsqu'il fut attaqu corps  corps par un marchal-des-logis du
10e de hussards, nomm Guind. Rendez-vous, colonel, lui dit le
sous-officier, ou vous tes mort. Le prince lui rpondit par un coup
de sabre; le marchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le
prince tomba mort.]

[Note 238: Des deux batailles qui eurent lieu le 14 octobre, la
plus importante est celle d'Aurstaedt, o le marchal Davout eut
sur les bras la plus grande partie de l'arme prussienne, commande
par le roi de Prusse en personne et par le duc de Brunswick. 
Ina, Napolon n'eut affaire, avec des forces suprieures, qu'
la plus faible partie de l'arme ennemie. Davout avait devant
lui soixante mille hommes, et Napolon quarante mille seulement.
L'Empereur intervertit compltement les rles dans son cinquime
bulletin. Tandis qu'il rduisait  _cinquante mille_--au lieu de
_soixante_--l'arme contre laquelle avait eu  lutter Davout, il
portait  _quatre-vingt mille_--au lieu de _quarante_--celle qu'il
avait eu  combattre. Il ne fit de la bataille d'Aurstaedt qu'un
pisode trs secondaire de la bataille d'Ina, tandis qu'elle en
tait l'vnement capital et dcisif. Et c'est ainsi que l'admirable
victoire d'Aurstaedt s'est presque efface et a comme disparu dans
le rayonnement de celle d'Ina.]

Le bulletin prussien peint tout dans une ligne; _L'arme du roi a
t battue. Le roi et ses frres sont en vie._ Le duc de Brunswick
survcut peu  ses blessures[239]: en 1792, sa proclamation avait
soulev la France; il m'avait salu sur le chemin lorsque, pauvre
soldat, j'allai rejoindre les frres de Louis XVI.

[Note 239: C'est  Aurstaedt que le duc de Brunswick fut
mortellement bless. Il tait g de 72 ans.]

Le prince d'Orange[240] et Moellendorf[241], avec plusieurs officiers
gnraux renferms dans Halle, ont la permission de se retirer en
vertu de la capitulation de la place.

[Note 240: Le prince d'Orange, n en 1772,  la Haye, tait fils de
Guillaume V, stadhouder de Hollande, dpossd par les Franais en
1794, et mort  Brunswick en 1806. Il rentra en Hollande ds 1813,
aprs la bataille de Leipsick, prit ds lors le titre de _prince
souverain_, reut des Allis en 1815 celui de _roi des Pays-Bas_, et
runit sous son sceptre la Belgique et la Hollande, qu'il gouverna
sous le nom de Guillaume Ier. Rduit, aprs la rvolution de Belgique
en 1830,  ne plus rgner que sur la Hollande, il abdiqua en 1840, et
se retira  Berlin, o il mourut subitement en 1843.]

[Note 241: Richard-Joachim-Henri, comte de _Moellendorf_ (1725-1816),
feld-marchal prussien. Il fut bless  Aurstaedt et fait prisonnier
 Erfurt; Napolon le rendit aussitt  la libert.]

Moellendorf, g de plus de quatre-vingts ans, avait t le compagnon
de Frdric, qui en fait l'loge dans l'_Histoire de son temps_,
de mme que Mirabeau dans ses _Mmoires secrets_. Il assista  nos
dsastres de Rosbach et fut tmoin de nos triomphes d'Ina: le duc de
Brunswick vit  Clostercamp immoler d'Assas, et tomber  Aurstaedt
Ferdinand de Prusse[242], coupable seulement de haine gnreuse
contre le meurtre du duc d'Enghien. Ces spectres des vieilles guerres
de Hanovre et de Silsie ont touch les boulets de nos deux empires:
les ombres impuissantes du pass ne pouvaient arrter la marche de
l'avenir; entre les fumes de nos anciennes tentes et de nos bivouacs
nouveaux, elles parurent et s'vanouirent.

[Note 242: Il faut lire: Le duc de Brunswick vit  Clostercamp
immoler d'Assas, et tomber  _Saalfeldt_, _Louis_-Ferdinand de
Prusse.]

Erfurt capitule[243]; Leipsick est saisi par Davout[244]; les
passages de l'Elbe sont forcs[245]; Spandau cde; Bonaparte fait
prisonnire  Potsdam l'pe de Frdric[246]. Le 27 octobre 1806,
le grand roi de Prusse, dans sa poussire autour de ses palais vides
 Berlin, entend porter les armes d'une faon qui lui rvle des
grenadiers trangers: Napolon est arriv. Pendant que le monument
de la philosophie s'croulait au bord de la Spre, je visitais 
Jrusalem le monument imprissable de la religion.

[Note 243: Le 16 octobre 1806.]

[Note 244: Le 18 octobre.]

[Note 245: Le 20 octobre, les marchaux Davout et Lannes forcent le
passage de l'Elbe  Wittembourg et  Dessau.]

[Note 246: Le 25 octobre.]

Stettin, Custrin se rendent[247];  Lubeck nouvelle victoire; la
capitale de la Wagrie est emporte d'assaut[248]; Blcher, destin
 pntrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C'est
l'histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportes
dans un voyage en 1672 par Louis XIV.

[Note 247: Le 29 octobre, le gnral Lasalle,  la tte de 1200
hussards, fait capituler Stettin, place trs forte sur l'Oder, et
capitale de la Pomranie prussienne. On y prend 5,000 hommes, 150
canons, d'immenses magasins.--Le 1er novembre, la place de Custrin,
situe au milieu d'un vaste marais, bien approvisionne, dfendue par
prs de 4,000 hommes et 90 pices d'artillerie, se rend sans coup
frir au marchal Davout. Par son occupation, l'arme franaise est
matresse du bas Oder.]

[Note 248: La prise de Lubeck est du 6 novembre. Le gnral Blcher,
le duc de Brunswick-Oells, fils du vaincu d'Aurstaedt, dix autres
gnraux, 12  13,000 officiers ou soldats, tombent au pouvoir des
Franais.--Deux jours aprs, le 8 novembre, avait lieu la reddition
de Magdebourg, la plus forte place de la monarchie prussienne. Le
marchal Ney y prend vingt gnraux, 18,000 officiers ou soldats,
plus de 700 canons et d'immenses magasins en tous genres.]

Le 21 novembre parat le dcret de Berlin sur le systme
continental, dcret gigantesque qui mit l'Angleterre au ban du monde,
et fut au moment de s'accomplir; ce dcret paraissait fou, il n'tait
qu'immense. Nonobstant, si le blocus continental cra d'un ct
les manufactures de la France, de l'Allemagne, de la Suisse et de
l'Italie, de l'autre il tendit le commerce anglais sur le reste du
globe: en gnant les gouvernements de notre alliance, il rvolta des
intrts industriels, fomenta des haines, et contribua  la rupture
entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Ptersbourg.
Le blocus fut donc un acte douteux: Richelieu ne l'aurait pas
entrepris[249].

[Note 249: M. P. Lanfrey, dans son _Histoire de Napolon Ier_ (tome
III, p. 511), juge en ces termes le dcret de Berlin: Une chose lui
manqua radicalement ds son origine, c'est de pouvoir tre excut;
car son excution supposait non plus la docilit, mais le zle et
le concours des populations qui devaient en tre victimes! Aussi
produisit-il beaucoup de maux et de vexations, mais il ne fut jamais
une loi que sur le papier, et l'on doit moins y voir un acte que
le dfi d'une colre impuissante. Ce roi des rois, qui ne pouvait
pas, en runissant toutes ses forces et tous ses moyens, parvenir 
mettre une barque  la mer, il dcrtait avec un sang-froid superbe
_que les les britanniques seraient dsormais en tat de blocus!_
Il interdisait tout commerce et toute correspondance avec elles, il
dcidait que tout individu, sujet de l'Angleterre, trouv dans les
pays occups par nos troupes, serait fait prisonnier de guerre,
que les marchandises d'origine anglaise seraient saisies partout o
on les dcouvrirait; que _toute proprit quelconque_, appartenant
 un sujet anglais, serait dclare de bonne prise ... Le dcret
fut envoy au Snat avec un message dans lequel Napolon disait
en substance que _son extrme modration_ ayant seule amen le
renouvellement de la guerre, il avait d en venir  des dispositions
qui rpugnaient  son coeur; car il lui en cotait de faire
dpendre les intrts des particuliers de la querelle des rois, et
_de revenir, aprs tant d'annes de civilisation, aux principes qui
caractrisent la barbarie des premiers actes des nations_. On ne
pouvait mieux qualifier ce monument de folie et d'orgueil.]

Bientt,  la suite des autres tats de Frdric, la Silsie est
parcourue. La guerre avait commenc le 9 octobre entre la France et
la Prusse: en dix-sept jours nos soldats, comme une vole d'oiseaux
de proie, ont plan sur les dfils de la Franconie, sur les eaux
de la Saale et de l'Elbe; le 6 dcembre les trouve au del de la
Vistule[250]. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison 
Varsovie, d'o s'taient retirs les Russes, venus trop tard au
secours des Prussiens. L'lecteur de Saxe, enfl en roi napolonien,
accde  la confdration du Rhin, et s'engage  fournir en cas de
guerre un contingent de vingt mille hommes[251].

[Note 250: Le 6 dcembre, le marchal Ney enleva aux Prussiens la
place forte de Thorn, situe sur la rive droite de la Vistule.]

[Note 251: Un trait de paix et d'alliance fut sign  Posen, le 11
dcembre, entre l'empereur Napolon et l'lecteur de Saxe. Napolon
donnait  l'lecteur le titre de roi, moyennant l'accession du prince
 la Confdration du Rhin, le payement de vingt-cinq millions,
l'engagement de fournir un contingent militaire et de livrer en tout
temps aux troupes de l'Empereur le passage de l'Elbe.]

L'hiver de 1807 suspend les hostilits entre les deux empires de
France et de Russie; mais ces empires se sont abords, et une
altration s'observe dans les destines. Toutefois, l'astre de
Bonaparte monte encore malgr ses aberrations. En 1807, le 8 fvrier,
il garde le champ de bataille  Eylau: il reste de ce lieu de carnage
un des plus beaux tableaux de Gros, orn de la tte idalise de
Napolon[252]. Aprs cinquante et un jours de tranche, Dantzick
ouvre ses portes au marchal Lefebvre[253], qui n'avait cess de
dire aux artilleurs pendant le sige; Je n'y entends rien; mais
fichez-moi un trou et j'y passerai. L'ancien sergent aux gardes
franaises devint duc de Dantzick[254].

[Note 252: La nuit tait venue, dit Lanfrey (t. IV, p. 56) mais il
n'tait pas de tnbres assez paisses pour voiler les horreurs de ce
champ de carnage o gisaient prs de _quarante mille hommes_ morts,
mourants et blesss ... La moiti au moins des victimes de cette
tuerie tait tombe de nos rangs, car si la canonnade du commencement
de l'action avait t plus meurtrire pour les Russes que pour nous,
nos attaques avaient t repousses  plusieurs reprises, et rien 
la guerre n'entrane plus de pertes qu'une attaque qui choue.--Dans
ses _Souvenirs militaires de 1804  1814_, page 148, le gnral de
Fezensac, qui faisait partie du 6e corps (celui du marchal Ney),
raconte en ces termes sa visite au champ de bataille: Le 9, au
matin, l'ennemi s'tait retir. Le 6e corps devait occuper Eylau
et les environs. Avant de rentrer, nous allmes voir le champ de
bataille. Il tait horrible et littralement couvert de morts. Le
clbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible ide. Il
peint du moins avec une effrayante vrit l'effet de ces torrents
de sang rpandus sur la neige. Le marchal, que nous accompagnions,
parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son motion; et
il finit par dire en se dtournant de cet affreux spectacle: _Quel
massacre, et sans rsultat!_ Nous rentrmes  Eylau, dont le lugubre
aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait laisse le
champ de bataille. Les maisons taient remplies de blesss auxquels
on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les
habitants en fuite ...]

[Note 253: Le 24 mai 1807.]

[Note 254: Franois-Joseph _Lefebvre_ (1755-1820). Il s'engagea aux
gardes-franaises le 10 septembre 1773 et y devint premier sergent
le 9 avril 1788. Gnral de brigade le 2 dcembre 1793, gnral de
division le 10 janvier 1794, marchal de France le 20 mai 1804, il
fut _cr duc de Dantzick_ le 28 mai 1807, quatre jours aprs la
prise de cette ville. Louis XVIII le fit pair de France le 4 juin
1814. Il eut de sa femme, la clbre _Madame Sans-Gne_, 14 enfants,
dont 12 fils, qui moururent tous avant leur pre.]

Le 14 juin 1807, Friedland cote aux Russes dix-sept mille morts
et blesss, autant de prisonniers et soixante-dix canons; nous
paymes trop cher cette victoire: nous avions chang d'ennemi;
nous n'obtenions plus de succs sans que la veine franaise ne
ft largement ouverte. Koenigsberg est emport[255];  Tilsit un
armistice est conclu[256].

[Note 255: Le marchal Soult l'occupa deux jours aprs la victoire de
Friedland, le 16 juin. Koenigsberg tait la seconde capitale de la
Prusse. Cette place servait d'entrept gnral aux armes ennemies.
Soult lui imposa une contribution de huit millions de francs, s'y
empara d'une quantit norme de magasins, de munitions, de fusils
anglais, et se rendit matre du fort de Pillau, qui assure la
navigation de la Baltique.]

[Note 256: Le 21 juin.]

Napolon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un
radeau[257]. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu'on
apercevait  peine: le sort du monde flottait sur le Nimen, o
plus tard il devait s'accomplir.  Tilsit on s'entretint d'un
trait secret en dix articles. Par ce trait, la Turquie europenne
tait dvolue  la Russie, ainsi que les conqutes que les armes
moscovites pourraient faire en Asie. De son ct, Bonaparte
devenait matre de l'Espagne et du Portugal, runissait Rome et ses
dpendances au royaume d'Italie, passait en Afrique, s'emparait de
Tunis et d'Alger, possdait Malte, envahissait l'gypte, ouvrant la
Mditerrane aux seules voiles franaises, russes, espagnoles et
italiennes: c'taient des cantates sans fin dans la tte de Napolon.
Un projet d'invasion de l'Inde par terre avait dj t concert en
1800 entre Napolon et l'empereur Paul Ier.

[Note 257: La premire entrevue des empereurs Napolon et Alexandre
eut lieu le 25 juin.]

La paix est conclue le 7 juillet. Napolon, odieux ds le dbut pour
la reine de Prusse[258], ne voulut rien accorder  ses intercessions.
Elle habitait une petite maison esseule sur la rive droite du
Nimen, et on lui fit l'honneur de la prier deux fois aux festins des
empereurs[259]. La Silsie, jadis injustement envahie par Frdric,
fut rendue  la Prusse: on respectait le droit de l'ancienne
injustice; ce qui venait de la violence tait sacr. Une partie des
territoires polonais passa en souverainet  la Saxe; Dantzick fut
rtabli dans son indpendance; on compta pour rien les hommes tus
dans ses rues et dans ses fosss: ridicules et inutiles meurtres de
la guerre! Alexandre reconnut la confdration du Rhin et les trois
frres de Napolon, Joseph, Louis et Jrme, comme rois de Naples, de
Hollande et de Westphalie.

[Note 258: Depuis le dbut de la campagne, et jusqu' la fin,
Napolon, dans ses _Bulletins_, n'avait cess de cribler d'pigrammes
la reine de Prusse; il n'avait pas rougi de descendre contre elle
jusqu' l'insulte:

_1er bulletin de la Grande-Arme_, 8 octobre 1806:--Marchal,
dit l'Empereur au marchal Berthier, on nous donne un rendez-vous
d'honneur pour le 8; jamais un Franais n'y a manqu; mais comme on
dit _qu'il y a une belle reine qui veut tre tmoin des combats_,
soyons courtois, et marchons sans nous coucher pour la Saxe.
L'Empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse est 
l'arme, habille en amazone, portant l'uniforme de son rgiment de
dragons, crivant vingt lettres par jour pour exciter de toutes parts
l'incendie. Il semble voir _Armide dans son garement_, mettant le
feu  son propre palais.

_8e bulletin_, Weimar, 16 octobre.--La reine de Prusse a t
plusieurs fois en vue de nos postes; elle est dans des transes et
dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait pass son
rgiment en revue. Elle excite sans cesse le roi et les gnraux.
_Elle voulait du sang; le sang le plus prcieux a coul._

_9e bulletin_, 16 octobre.--La reine de Prusse tait ici pour
souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie figure,
mais de peu d'esprit.

_17e bulletin_, Postdam, 25 octobre.--C'est de ce moment que la
reine a quitt le soin de ses affaires intrieures et _les graves
occupations de sa toilette_, pour se mler des affaires d'tat,
influencer le roi et _susciter partout ce feu dont elle tait
possde_ ... (Vient ici le passage dj cit  la note 2 de la page
195, sur la gravure o la reine de Prusse est reprsente _appuyant
la main sur son coeur et ayant l'air de regarder l'empereur de
Russie_.)

_19e bulletin_, Charlottembourg, 27 octobre 1806.--La reine,  son
retour de ses _ridicules et tristes voyages_  Erfurth et  Weimar,
a pass la nuit  Berlin sans voir personne ... Tout le monde avoue
que _la reine est l'auteur des maux que soufre la nation prussienne_...
On a trouv _dans l'appartement_ que la reine occupait  Postdam
le _portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait
prsent_ ... On a trouv  Charlottembourg sa correspondance avec le
roi pendant trois ans ... Ces pices dmontreraient, si cela avait
besoin d'une dmonstration, combien sont malheureux les princes qui
laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires politiques.
Les notes, les rapports, _les papiers d'tat taient musqus_ et se
trouvaient _mls avec les chiffres et d'autres objets de toilette
de la reine_. Cette princesse avait exalt les ttes de toutes les
femmes de Berlin, mais aujourd'hui elles ont bien chang...

_23e bulletin_, 30 octobre.--Jusqu' cette heure, nous avons 150
drapeaux, parmi lesquels sont ceux brods des mains de la belle
reine, _beaut aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hlne
aux Troyens_.]

[Note 259: Napolon lui-mme a racont avec des insinuations peu
dlicates les inutiles efforts que la reine fit pour le flchir.
Pour toute concession il lui offrit une rose: --Au moins avec
Magdebourg? lui dit la reine suppliante.--Je ferai observer  Votre
Majest, lui rpondit-il durement, que c'est moi qui l'offre, et vous
qui la recevez.--Louise-Auguste-Wilhelmine-Amlie, fille du duc de
Mecklembourg-Strlitz, et de Caroline de Hesse-Darmstadt, ne en
1776, avait pous en 1793 le prince hrditaire de Prusse, devenu en
1797 Frdric-Guillaume III. Elle mourut en 1810. Elle laissait deux
fils, dont l'un sera le roi Frdric-Guillaume IV, dont l'autre sera
l'empereur Guillaume Ier, qui recevra, le 2 septembre 1870,  Sedan,
l'pe du neveu de Napolon.--La reine Louise fut enterre dans le
parc de Charlottembourg. Ambassadeur  Berlin, en 1821, Chateaubriand
composa sur son tombeau une pice de vers, dont voici la fin:

                  LE VOYAGEUR

  Qui pour elle,  ces murs de marbre revtus,
      A suspendu ces couronnes fanes?

                  LE GARDIEN

      Les beaux enfants dont ses vertus
      Ici-bas furent couronnes.

                  LE VOYAGEUR

  On vient.

                  LE GARDIEN

            C'est un poux: il porte ici ses pas
  Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

                  LE VOYAGEUR

  Il a donc tout perdu?

                  LE GARDIEN

                      Non: un trne lui reste.

                  LE VOYAGEUR

            Un trne ne console pas.]

       *       *       *       *       *

Cette fatalit dont Bonaparte menaait les rois le menaait
lui-mme; presque simultanment il attaque la Russie, l'Espagne
et Rome: trois entreprises qui l'ont perdu. Vous avez vu dans le
_Congrs de Vrone_[260], dont la publication a devanc celle de ces
_Mmoires_, l'histoire de l'envahissement de l'Espagne. Le trait
de Fontainebleau fut sign le 27 octobre 1807[261]. Junot arriv en
Portugal avait dclar, d'aprs le dcret de Bonaparte, que la maison
de Bragance _avait cess de rgner_; protocole adopt: vous savez
qu'elle rgne encore. On tait si bien instruit  Lisbonne de ce qui
se passait sur la terre, que Jean VI[262] ne connut ce dcret que par
un numro du _Moniteur_ apport par hasard, et dj l'arme franaise
tait  trois marches de la capitale de la Lusitanie[263]. Il ne
restait  la cour qu' fuir sur ces mers qui salurent les voiles de
Gama et entendirent les chants de Camons.

[Note 260: _Congrs de Vrone, guerre d'Espagne, ngociations,
colonies espagnoles_, par _M. de Chateaubriand_. Deux volumes in-8,
1838.]

[Note 261: Le trait entre la France et l'Espagne, sign 
Fontainebleau, tait destin  demeurer secret. Il tait fait trois
parts du Portugal,--qui pourtant n'tait pas encore conquis et ne
devait jamais l'tre entirement. La partie nord,--sous le titre
de _Lusitanie septentrionale_, tait attribue  la princesse
Marie-Louise-Josphine de Bourbon, et  son jeune fils, Charles-Louis
de Bourbon, roi d'trurie, dont le royaume (l'ancien grand-duch
de Toscane) tait cd  la France.--La partie sud (les Algarves
et l'Alentejo) tait donne en souverainet  Godo (prince de la
Paix), favori de la reine et du roi d'Espagne.--La partie centrale
(les provinces de Beira, Tras os Monts, Estrmadure) devait tre
occupe par les troupes de Napolon, mais s'il gardait ainsi en dpt
le centre et le coeur du Portugal, c'tait uniquement, disait le
trait, _pour en disposer  la paix gnrale_. On promettait au roi
d'Espagne la moiti des colonies portugaises, et on lui donnait le
titre pompeux d'_Empereur des deux Amriques_. Puis venait un petit
article, jet ngligemment  la fin d'un annexe et qui tait, en
ralit, tout le trait. Cet article stipulait qu'un nouveau corps
de 40,000 hommes serait runi  Bayonne, pour tre prt  entrer
en Espagne et  se porter en Portugal dans le cas o les Anglais
enverraient des renforts et menaceraient de l'attaquer.]

[Note 262: Jean VI (1767-1826), fils de Pierre III et de la reine
Marie Ire, avait t nomm rgent du royaume en 1792, lorsque sa mre
fut tombe en enfance. En 1807,  la suite de l'invasion franaise,
il se retira avec la famille royale au Brsil, colonie portugaise, et
y prit le titre d'Empereur. Il fut proclam roi du Portugal en 1816 
la mort de sa mre, mais il ne revint dans ce pays qu'en 1821.]

[Note 263: Une arme d'environ 25,000 hommes, sous les ordres de
Junot, s'tait mise en mouvement de Bayonne, le 17 octobre 1807,
et s'tait porte en Portugal. Moins de dix jours aprs, le 26
octobre, son avant-garde tait  Abrants,  vingt lieues de la
capitale, et le conseil du Rgent ignorait encore son approche. Ce
prince n'avait connu la gravit de sa position qu'en recevant, le
25, le numro du _Moniteur_, en date du 13, apport  Lisbonne par
un btiment extraordinairement expdi de Londres  l'ambassadeur
anglais,--numro renfermant cette sentence impriale: _La maison de
Bragance a cess de rgner en Europe._]

En mme temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touch
la Russie, le rideau se leva au midi; on vit d'autres rgions
et d'autres scnes, le soleil de l'Andalousie, les palmiers du
Guadalquivir que nos grenadiers salurent en portant les armes. Dans
l'arne on aperut des taureaux combattant, dans les montagnes des
gurillas demi-nues, dans les clotres des moines priant.

Par l'envahissement de l'Espagne, l'esprit de la guerre changea;
Napolon se trouva en contact avec l'Angleterre, son gnie funeste,
et il lui apprit la guerre: l'Angleterre dtruisit la flotte de
Napolon  Aboukir, l'arrta  Saint-Jean-d'Acre, lui enleva ses
derniers vaisseaux  Trafalgar, le contraignit d'vacuer l'Ibrie,
s'empara du midi de la France jusqu' la Garonne, et l'attendit 
Waterloo: elle garde aujourd'hui sa tombe  Sainte-Hlne de mme
qu'elle occupa son berceau en Corse.

Le 5 mai 1808, le trait de Bayonne cde  Napolon, au nom de
Charles IV, tous les droits de ce monarque: le rapt des Espagnes
ne fait plus de Bonaparte qu'un prince d'Italie,  la faon de
Machiavel, sauf l'normit du vol. L'occupation de la Pninsule
diminue ses forces contre la Russie dont il est encore ostensiblement
l'ami et l'alli, mais dont il porte au coeur la haine cache. Dans
sa proclamation. Napolon avait dit aux Espagnols: Votre nation
prissait: j'ai vu vos maux, je vais y porter remde; je veux que
vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent: _Il fut le
rgnrateur de notre patrie_[264]. Oui, il a t le rgnrateur
de l'Espagne, mais il prononait des paroles qu'il comprenait mal.
Un catchisme d'alors, compos par des Espagnols, explique le sens
vritable de la prophtie:

[Note 264: _Proclamation de Napolon aux Espagnols_, en date du 24
mai 1808.]

Dis-moi, mon enfant, qui es-tu?--Espagnol par la grce de
Dieu.--Quel est l'ennemi de notre flicit?--L'empereur
des Franais.--Qui est-ce?--Un mchant.--Combien a-t-il de
natures?--Deux, la nature humaine et la nature diabolique.--De qui
drive Napolon?--Du pch.--Quel supplice mrite l'Espagnol qui
manque  ses devoirs?--La mort et l'infamie des tratres.--Que sont
les Franais?--D'anciens chrtiens devenus hrtiques[265].

[Note 265: Ce Catchisme renfermait encore d'autres questions et
d'autres rponses. En voici quelques-unes:

Combien y a-t-il d'empereurs des Franais?--Un vritable en trois
personnes trompeuses.--Comment les nomme-t-on?--_Napolon_, _Murat_
et _Manuel Godo_ (le prince de la Paix).--Lequel des trois est le
plus mchant?--Ils le sont tous trois galement.--De qui drive
Napolon?--Du pch.--Murat?--De Napolon.--Et Godo?--De la
fornication des deux.--Quel est l'esprit du premier?--L'orgueil et le
despotisme.--Du second?--La rapine et la cruaut.--Du troisime?--La
cupidit, la trahison et l'ignorance.--Comment les Espagnols
doivent-ils se conduire?--D'aprs les maximes de N.-S.-J.-C.--Qui
nous dlivrera de nos ennemis?--La confiance entre nous autres et les
armes.--Est-ce un pch de mettre un Franais  mort?--Non, mon pre,
on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hrtiques. (Mignet,
_Histoire de la Rvolution franaise_, t. II, p. 836.)]

Bonaparte tomb a condamn en termes non quivoques son entreprise
d'Espagne: J'embarquai, dit-il, fort mal toute cette affaire.
_L'immoralit dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop
cynique_, et le tout demeure fort vilain, puisque j'ai succomb; car
l'_attentat_ ne se prsente plus que dans sa honteuse nudit, priv
de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon
intention. La postrit l'et prconis pourtant si j'avais russi,
et avec raison peut-tre,  cause de ses grands et heureux rsultats.
Cette combinaison m'a perdu. Elle a perdu ma moralit en Europe,
ouvert une cole aux soldats anglais. Cette malheureuse guerre
d'Espagne a t une vritable plaie, la cause premire des malheurs
de la France.

Cet aveu, pour remployer la phrase de Napolon, _est par trop
cynique_; mais ne nous y trompons pas: en s'accusant, le but de
Bonaparte est de chasser dans le dsert, charg de maldictions, un
attentat-missaire, afin d'appeler sans rserve l'admiration sur
toutes ses autres actions.

L'affaire de Baylen perdue[266], les cabinets de l'Europe, tonns
du succs des Espagnols, rougissent de leur pusillanimit.
Wellington[267] se lve pour la premire fois sur l'horizon, au point
o le soleil se couche; une arme anglaise dbarque le 31 juillet
1808 prs de Lisbonne, et le 30 aot les troupes franaises vacuent
la Lusitanie[268]. Soult avait en portefeuille des proclamations o
il s'intitulait Nicolas Ier roi de Portugal[269]. Napolon rappela
de Madrid le grand-duc de Berg. Entre Joseph, son frre, et Joachim,
son beau-frre, il lui plut d'oprer une transmutation: il prit la
couronne de Naples sur la tte du premier et la posa sur la tte du
second; il enfona d'un coup de main ces coiffures sur le front des
deux nouveaux rois, et ils s'en allrent, chacun de son ct, comme
deux conscrits qui ont chang de shako[270].

[Note 266: Le 22 juillet 1808, le gnral Dupont, vaincu et cern 
Baylen (Andalousie), signait la capitulation en vertu de laquelle
tout son corps d'arme tait prisonnier de guerre. D'aprs le
_Rapport_ de Regnaud de Saint-Jean-d'Angly _sur la capitulation_, le
corps de Dupont avant le combat de Baylen comptait en _prsence sous
les armes_, 22,830 hommes, et en _effectif_, 27,067.]

[Note 267: Lorsqu'il dbarqua en Portugal, le 31 juillet 1808, avec
dix mille hommes, renforcs de quatre mille quelques jours aprs,
Wellington ne portait encore que le nom de _sir Arthur Wellesley_. Ce
fut seulement aprs la bataille de Talaveyra (27 juillet 1809), qu'il
reut la pairie et le titre de vicomte de Wellington. Il fut fait duc
 la bataille de Vittoria (21 juin 1813).]

[Note 268: Le 30 aot 1808, Junot, battu le 21  Vimeiro, dut signer
la convention de Cintra, aux termes de laquelle l'arme franaise
devait vacuer entirement le territoire portugais, mais avec armes
et bagages et sans tre prisonnire de guerre. Le gouvernement
anglais se chargeait de la transporter par mer  Lorient et 
Rochefort.]

[Note 269: Sur cette tentative du marchal Soult et sur les moyens
dont il usa pour essayer de se faire roi de Portugal, le gnral
Thibault a donn, dans ses _Mmoires_, tome IV, pages 337 et
suivantes, les dtails les plus curieux.]

[Note 270: Le 6 juin 1808, dcret imprial, dat de Bayonne, par
lequel Napolon proclame roi des Espagnes et des Indes son frre
Joseph, transfr de Naples  Madrid.--Le 15 juillet 1808, autre
dcret, dclarant roi de Naples, sous le nom de _Joachim-Napolon_,
le marchal Murat, grand-duc de Berg.]

Le 22 septembre,  Erfurt[271], Bonaparte donna une des dernires
reprsentations de sa gloire; il croyait s'tre jou d'Alexandre et
l'avoir enivr d'loges. Un gnral crivait: Nous venons de faire
avaler un verre d'opium au czar, et, pendant qu'il dormira, nous
irons nous occuper d'ailleurs.

[Note 271: Chateaubriand commet ici une petite erreur de date. C'est
seulement le 27 septembre 1808 que Napolon arriva  Erfurt et
qu'il eut avec Alexandre sa premire entrevue. Les deux empereurs
se sparrent le 14 octobre. Ce fut le 4 octobre qu'eut lieu la
reprsentation dans laquelle on joua l'_Oedipe_ de Voltaire et o
Talma dit le vers, si clbre depuis:

  L'amiti d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Ce soir-l le parterre des rois se composait des princes suivants:
le roi de Bavire, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi
de Westphalie, le duc de Weimar, le duc d'Oldenbourg, le duc de
Mecklembourg-Schwrin, le duc de Mecklembourg-Strlitz, le duc
Alexandre de Wurtemberg, le prince de la Tour-et-Taxis. (Voir le beau
livre de M. Albert Vandal sur _Napolon et Alexandre Ier_, tome I,
pages 415 et 441.)]

Un hangar avait t transform en salle de spectacle; deux fauteuils
 bras taient placs devant l'orchestre pour les deux potentats; 
gauche et  droite, des chaises garnies pour les monarques; derrire
taient des banquettes pour les princes: Talma, roi de la scne, joua
devant un parterre de rois.  ce vers:

  L'amiti d'un grand homme est un bienfait des dieux,

Alexandre serra la main de son _grand ami_, s'inclina et dit: Je ne
l'ai jamais mieux senti.

Aux yeux de Bonaparte, Alexandre tait alors un niais; il en faisait
des rises; il l'admira quand il le supposa fourbe: C'est un Grec
du Bas-Empire, disait-il, il faut s'en dfier.  Erfurt, Napolon
affectait la fausset effronte d'un soldat vainqueur; Alexandre
dissimulait comme un prince vaincu: la ruse luttait contre le
mensonge, la politique de l'Occident et la politique de l'Orient
gardaient leurs caractres.

Londres luda les ouvertures de paix qui lui furent faites, et le
cabinet de Vienne se dterminait sournoisement  la guerre. Livr de
nouveau  son imagination, Bonaparte, le 26 octobre, fit au Corps
lgislatif cette dclaration: L'empereur de Russie et moi nous nous
sommes vus  Erfurt: nous sommes d'accord et invariablement unis pour
la paix comme pour la guerre. Il ajouta: Lorsque je paratrai
_au del_ des Pyrnes, le Lopard pouvant cherchera l'Ocan pour
viter la honte, la dfaite ou la mort: et le Lopard a paru _en
de_ des Pyrnes[272].

[Note 272: L'Empereur, dans ce mme discours au Corps lgislatif,
annonait solennellement qu'il allait couronner dans Madrid le
roi d'Espagne et _planter ses aigles sur les forts de Lisbonne_,
engagement thtral qui n'empchait pas nos troupes,  ce mme
moment, d'vacuer le Portugal.]

Napolon, qui croit toujours ce qu'il dsire, pense qu'il reviendra
sur la Russie, aprs avoir achev de soumettre l'Espagne en quatre
mois, comme il arriva depuis  la lgitimit; consquemment il retire
quatre-vingt mille vieux soldats de la Saxe, de la Pologne et de la
Prusse; il marche lui-mme en Espagne[273]; il dit  la dputation
de la ville de Madrid: Il n'est aucun obstacle capable de retarder
longtemps l'excution de mes volonts. Les Bourbons ne peuvent plus
rgner en Europe; aucune puissance ne peut exister sur le continent
influence par l'Angleterre.[274]

[Note 273: Napolon quitta Paris le 29 octobre 1808. Le 3 novembre,
il tait  Bayonne, et le lendemain il entrait en Espagne.]

[Note 274: Rponse de Napolon, le 15 dcembre,  une dputation
de la municipalit et des principaux membres du clerg de la ville
de Madrid. Dans cette rponse, il disait encore _qu'il lui serait
facile de gouverner l'Espagne, en y tablissant autant de vice-rois
qu'il y avait de provinces_; que cependant il ne se refusait pas de
_cder au roi ses droits de conqute_ et de l'tablir dans Madrid si
les habitants voulaient manifester leurs sentiments de fidlit et
donner l'exemple aux provinces. Qu'ils se htassent donc de prouver
la sincrit de leur soumission _en prtant devant le Saint-Sacrement
un serment qui sortt non-seulement de la bouche mais du coeur_.--En
arrivant en gypte, Bonaparte avait dit: Peuples d'gypte, je
respecte plus que les mameloucks Dieu, _son prophte et le Coran_.
 Madrid, Napolon respecte plus _le Saint-Sacrement_, que le
catholique peuple d'Espagne!]

Il y a trente-deux ans que cet oracle est rendu, et la prise de
Saragosse, ds le 21 fvrier 1809, annona la dlivrance de l'univers.

Toute la vaillance des Franais leur fut inutile: les forts
s'armrent, les buissons devinrent ennemis. Les reprsailles
n'arrtrent rien, parce que dans ce pays les reprsailles
sont naturelles. L'affaire de Baylen, la dfense de Girone et
de Ciudad-Rodrigo, signalrent la rsurrection d'un peuple. La
Romana, du fond de la Baltique, ramne ses rgiments en Espagne,
comme autrefois les Francs, chapps de la mer Noire, dbarqurent
triomphants aux bouches du Rhin[275]. Vainqueurs des meilleurs
soldats de l'Europe, nous versions le sang des moines avec cette
rage impie que la France tenait des bouffonneries de Voltaire et de
la dmence athe de la Terreur. Ce furent pourtant ces milices du
clotre qui mirent un terme aux succs de nos vieux soldats: ils ne
s'attendaient gure  rencontrer ces enfroqus,  cheval, comme des
dragons de feu, sur les poutres embrases des difices de Saragosse,
chargeant leurs escopettes parmi les flammes au son des mandolines,
au chant des _bolros_ et au _requiem_ de la messe des morts: les
ruines de Sagonte applaudirent.

[Note 275: Le marquis de _La Romana_ (1761-1811). En juin 1807,
Napolon avait obtenu du faible et imprvoyant Charles IV que 25,000
soldats espagnols fussent envoys en Allemagne pour se joindre 
l'arme franaise. Ces troupes ne tardrent pas  tre diriges sur
le Danemarck, pour s'opposer aux entreprises de l'Angleterre. Une
division trs considrable, commande par le gnral La Romana, avait
ses quartiers dans les les de Fionie ou de Funen et de Langeland,
 huit cents lieues des Pyrnes.  la nouvelle des malheurs de
sa patrie, le marquis de La Romana rsolut de lui porter secours,
et, djouant la surveillance dont il tait l'objet, il s'embarqua
sur des btiments anglais avec la majeure partie de sa division.
Le 17 aot 1808, il dbarquait en Espagne, o son arrive n'allait
pas peu contribuer  enflammer encore davantage le patriotisme et
l'enthousiasme de ses compatriotes.]

Mais nanmoins le secret des palais des Maures, changs en basiliques
chrtiennes, fut pntr; les glises dpouilles perdirent les
chefs-d'oeuvre de Velasquez et de Murillo; une partie des os de
Rodrigue  Burgos fut enleve; on avait tant de gloire qu'on ne
craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on
n'avait pas craint d'irriter l'ombre de Cond.

Lorsque, sortant des dbris de Carthage, je traversai l'Hesprie
avant l'invasion des Franais, j'aperus les Espagnes encore
protges de leurs antiques moeurs. L'Escurial me montra dans un seul
site et dans un seul monument la svrit de la Castille: caserne
de cnobites, btie par Philippe II dans la forme d'un gril de
martyre, en mmoire de l'un de nos dsastres, l'Escurial s'levait
sur un sol concret entre des mornes noirs. Il renfermait des tombes
royales remplies ou  remplir, une bibliothque  laquelle les
araignes avaient appos leur sceau, et des chefs-d'oeuvre de Raphal
moisissant dans une sacristie vide. Ses onze cent quarante fentres,
aux trois quarts brises, s'ouvraient sur les espaces muets du ciel
et de la terre: la cour et les hironymites y rassemblaient autrefois
le sicle et le dgot du sicle.

Auprs du redoutable difice  face d'Inquisition chasse au dsert,
taient un parc stri de gents et un village dont les foyers enfums
rvlaient l'ancien passage de l'homme. Le Versailles des steppes
n'avait d'habitants que pendant le sjour intermittent des rois.
J'ai vu le mauvis, alouette de bruyre, perch sur la toiture  jour.
Rien n'tait plus imposant que ces architectures saintes et sombres,
 croyance invincible,  mine haute,  taciturne exprience; une
insurmontable force attachait mes yeux aux dosserets secrets, ermites
de pierre qui portaient la religion sur leur tte.

Adieu, monastres,  qui j'ai jet un regard aux valles de la
Sierra-Nevada et aux grves des mers de Murcie! L, au glas d'une
cloche qui ne tintera bientt plus, sous des arcades tombantes, parmi
des laures sans anachortes, des spulcres sans voix, des morts sans
mnes; l, dans des rfectoires vides, dans des praux abandonns o
Bruno laissa son silence, Franois ses sandales, Dominique sa torche,
Charles sa couronne, Ignace son pe, Ranc son cilice;  l'autel
d'une foi qui s'teint, on s'accoutumait  mpriser le temps et la
vie: si l'on rvait encore de passions, votre solitude leur prtait
quelque chose qui allait bien  la vanit des songes.

 travers ces constructions funbres on voyait passer l'ombre d'un
homme noir: c'tait l'ombre de Philippe II, leur inventeur.

       *       *       *       *       *

Bonaparte tait entr dans l'orbite de ce que les astrologues
appelaient la _plante traversire_: la mme politique qui le jetait
dans l'Espagne vassale agitait l'Italie soumise. Que lui revenait-il
des chicanes faites au clerg? Le souverain pontife, les vques, les
prtres, le catchisme mme[276], ne surabondaient-ils pas en loges
de son pouvoir? ne prchaient-ils pas assez l'obissance? Les faibles
tats-Romains, diminus d'une moiti, lui faisaient-ils obstacle?
n'en disposait-il pas  sa volont? Rome mme n'avait-elle pas t
dpouille de ses chefs-d'oeuvre et de ses trsors? il ne lui restait
que ses ruines.

[Note 276: Voici un fragment du Catchisme en usage dans tous les
diocses de l'Empire franais:

Suite du 4e commandement (Tes pre et mre honoreras, etc.).

_Demande._ Quels sont les devoirs des chrtiens  l'gard des
princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs
envers Napolon Ier, notre Empereur?

_Rponse._ Les chrtiens doivent aux princes qui les gouvernent, et
nous devons en particulier  Napolon Ier, notre Empereur, l'amour,
le respect, l'obissance, la fidlit, le _service militaire_, les
_tributs ordonns pour la conservation et la dfense de son Empire et
de son trne_; nous lui devons encore des _prires ferventes_ pour
son salut et pour la prosprit spirituelle et temporelle de l'tat.

_Demande._ Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers
notre Empereur?

_Rponse._ C'est premirement parce que Dieu, qui cre les empires
et les distribue selon sa volont, en comblant notre Empereur de
dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a tabli notre
souverain, l'a rendu _le ministre de sa puissance et son image_ sur
la terre. Secondement, parce que Notre-Seigneur Jsus-Christ, tant
par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseign lui-mme ce que
nous devons  notre souverain: il est n en obissant  l'dit de
Csar-Auguste; il a pay l'impt prescrit, et de mme qu'il a ordonn
de rendre  Dieu ce qui appartient  Dieu, il a aussi ordonn de
rendre  Csar ce qui appartient  Csar.

_Demande._ Que doit-on penser de ceux qui manqueraient  leur devoir
envers notre Empereur?

_Rponse._ Selon l'aptre Saint-Paul, ils rsisteraient  l'ordre
tabli de Dieu mme, et _se rendraient dignes de la damnation
ternelle_. (_Catchisme  l'usage de toutes les glises de l'Empire
franais_, p. 55 et 56. Paris, Mame frres, 1811.)]

tait-ce la puissance morale et religieuse du saint-sige dont
Napolon avait peur? Mais, en perscutant la papaut, n'augmentait-il
pas cette puissance? Le successeur de saint Pierre, soumis comme il
l'tait, ne lui devenait-il pas plus utile en marchant de concert
avec le matre qu'en se trouvant forc de se dfendre contre
l'oppresseur? Qui poussait donc Bonaparte? la partie mauvaise de son
gnie, son impossibilit de rester en repos: joueur ternel, quand il
ne mettait pas des empires sur une carte, il y mettait une fantaisie.

Il est probable qu'au fond de ces tracasseries il y avait quelque
cupidit de domination, quelques souvenirs historiques entrs de
travers dans ses ides et inapplicables au sicle. Toute autorit
(mme celle du temps et de la foi) qui n'tait pas attache 
sa personne semblait  l'empereur une usurpation. La Russie et
l'Angleterre accroissaient sa soif de prpondrance, l'une par son
autocratie, l'autre par sa suprmatie spirituelle. Il se rappelait
les temps du sjour des papes  Avignon, quand la France renfermait
dans ses limites la source de la domination religieuse: un pape
pay sur sa liste civile l'aurait charm. Il ne voyait pas qu'en
perscutant Pie VII, en se rendant coupable d'une ingratitude sans
fruit, il perdait auprs des populations catholiques l'avantage
de passer pour le restaurateur de la religion: il gagnait  sa
convoitise le dernier vtement du prtre caduc qui l'avait couronn,
et l'honneur de devenir le gelier d'un vieillard mourant. Mais enfin
il fallait  Napolon un _dpartement du Tibre_; on dirait qu'il
ne peut y avoir de conqute complte que par la prise de la ville
ternelle: Rome est toujours la grande dpouille de l'univers.

Pie VII avait sacr Napolon. Prt  retourner  Rome, on fit
entendre au pape qu'on le pourrait retenir  Paris: Tout est prvu,
rpondit le pontife; avant de quitter l'Italie, j'ai sign une
abdication rgulire; elle est entre les mains du cardinal Pignatelli
 Palerme, hors de la porte du pouvoir des Franais. Au lieu d'un
pape, il ne restera entre vos mains qu'un moine appel Barnab
Chiaramonti.

Le premier prtexte de la querelle du chercheur de querelles fut
la permission accorde par le pape aux Anglais (avec lesquels lui
souverain pontife tait en paix) de venir  Rome comme les autres
trangers. Ensuite Jrme Bonaparte ayant pous aux tats-Unis
mademoiselle Patterson, Napolon dsapprouva cette alliance: madame
Jrme Bonaparte, prte d'accoucher, ne put dbarquer en France et
fut oblige d'aborder en Angleterre. Bonaparte veut faire casser le
mariage  Rome; Pie VII s'y refuse, ne trouvant  l'engagement aucune
cause de nullit, bien qu'il ft contract entre un catholique et
une protestante[277]. Qui dfendait les droits de la justice, de
la libert et de la religion, du pape ou de l'empereur? Celui-ci
s'criait: Je trouve dans mon sicle un prtre plus puissant que
moi; il rgne sur les esprits, et je ne rgne que sur la matire:
les prtres gardent l'me et me jettent le cadavre[278]. tez la
mauvaise foi de Napolon dans cette correspondance entre ces deux
hommes, l'un debout sur des ruines nouvelles, l'autre assis sur de
vieilles ruines, il reste un fonds extraordinaire de grandeur.

[Note 277: Le 24 dcembre 1803, Jrme Bonaparte avait pous 
Baltimore Mlle Elisabeth Patterson, fille de M. William Patterson,
cuyer, prsident de la Banque de Baltimore et l'un des hommes les
plus riches des tats-Unis. Au mois de mars 1805, les deux poux
vinrent en Europe et dbarqurent  Lisbonne, d'o, le 5 avril,
Jrme partit pour Paris, engageant sa femme, dj fort avance dans
sa grossesse,  l'aller attendre en Hollande. Ce jour fut le dernier
o Mme Jrme Bonaparte ait vu son mari. Celle-ci se rendit, non en
Hollande, mais en Angleterre, ainsi que le dit Chateaubriand, et, le
7 juillet 1805, elle accoucha d'un fils, qui fut baptis sous le nom
de Jrme-Napolon Bonaparte. Ds le 24 mai prcdent, l'Empereur
avait crit au pape pour lui demander d'annuler le mariage. Pie VII
rpondit, le 27 juin, qu'il n'tait pas en son pouvoir de prononcer
une invalidation qui serait contraire aux lois de l'glise. Si nous
usurpions, disait-il en terminant, une autorit que nous n'avons
pas, nous nous rendrions coupable d'un abus le plus abominable
devant le tribunal de Dieu et devant l'glise entire. Votre Majest
mme, dans sa justice, n'aimerait pas que nous prononassions
un jugement contraire au tmoignage de notre conscience et aux
principes invariables de l'glise.--Au mois de novembre 1805, Mme
Jrme Bonaparte retourna avec son fils aux tats-Unis. Moins de
deux ans aprs, bien qu'elle ne ft pas morte, et qu'elle dt mme
survivre  son mari, celui-ci pousait, le 12 aot 1807, la princesse
Frdrique-Catherine de Wurtemberg. Le 8 dcembre de la mme anne,
il tait dclar roi de Westphalie.]

[Note 278: C'est  M. de Fontanes que Napolon dit un jour ces
paroles. En voici le texte complet: Moi, je ne suis pas n  temps;
voyez Alexandre, il a pu se dire le fils de Jupiter sans tre
contredit. Moi, je trouve dans mon sicle un prtre plus puissant que
moi, car il rgne sur les esprits et je ne rgne que sur la matire:
les prtres gardent l'me et me jettent le cadavre. _Histoire du
pape Pie VII_, par le chevalier Artaud de Montor.]

Une lettre date de Benavente en Espagne, du thtre de la
destruction, vient mler le comique au tragique; on croit assister 
une scne de Shakspeare: le matre du monde prescrit  son ministre
des affaires trangres d'crire  Rome pour dclarer au pape que
lui, Napolon, n'acceptera pas les cierges de la Chandeleur, que le
roi d'Espagne, Joseph, n'en veut pas non plus; les rois de Naples
et de Hollande, Joachim et Louis, doivent galement refuser lesdits
cierges.

Le consul de France eut ordre de dire  Pie VII que ce n'tait ni
la pourpre ni la puissance qui donnent de la valeur  ces choses
(la pourpre et la puissance d'un vieillard prisonnier!), qu'il peut
y avoir en enfer des papes et des curs, et qu'un cierge bnit par
un cur peut tre une chose aussi sainte que celui d'un pape.[279]
Misrables outrages d'une philosophie de club.

[Note 279: Lettre de Napolon au comte de Champagny, ministre
des relations extrieures, date de _Benavente, 1er janvier
1809_.--_Correspondance de Napolon Ier_, t. XVIII, p. 193.]

Puis Bonaparte, ayant fait une enjambe de Madrid  Vienne,
reprenant son rle d'exterminateur, par un dcret dat du 17 mai
1809, runit les tats de l'glise  l'empire franais, dclare
Rome ville impriale libre, et nomme une _consulte_ pour en prendre
possession[280].

[Note 280: Ds le mois d'aot 1807, afin, disait-il, d'assurer
ses communications avec Naples, Napolon avait charg le gnral
Lemarrois d'occuper une partie des tats de l'glise, les provinces
d'Ancne, de Macerata, de Fermo et d'Urbin, et d'en percevoir les
revenus. Le 2 fvrier 1808, les troupes franaises taient entres
 Rome, l'Empereur, cette fois, invoquant la ncessit de mettre
fin aux intrigues de la cour papale, intrigues diriges contre sa
personne et son autorit. Le 2 avril suivant, un dcret imprial
avait annex au royaume d'Italie les lgations d'Ancne, d'Urbin, de
Macerata et de Camerino. Le dcret du 17 mai 1809 portant runion
des tats romains  l'Empire franais n'tait donc que la suite et
le couronnement d'une politique depuis longtemps conue et dont le
dernier terme devait tre fatalement l'enlvement et la captivit du
pape.]

Le pape dpossd rsidait encore au Quirinal; il commandait encore
 quelques autorits dvoues,  quelques Suisses de sa garde;
c'tait trop: il fallait un prtexte  une dernire violence; on
le trouva dans un incident ridicule, qui pourtant offrait une
preuve nave d'affection: des pcheurs du Tibre avaient pris un
esturgeon; ils le veulent porter  leur nouveau saint Pierre aux
Liens; aussitt les agents franais crient  l'_meute_! et ce qui
restait du gouvernement papal est dispers. Le bruit du canon du
chteau Saint-Ange annonce la chute de la souverainet temporelle du
pontife[281]. Le drapeau pontifical abaiss fait place  ce drapeau
tricolore qui dans toutes les parties du monde annonait la gloire et
les ruines. Rome avait vu passer et s'vanouir bien d'autres orages:
ils n'ont fait qu'enlever la poussire dont sa vieille tte est
couverte.

[Note 281: Le 10 juin 1809.]

       *       *       *       *       *

Le cardinal Pacca[282], un des successeurs de Consalvi qui s'tait
retir, courut auprs du saint-pre. Tous les deux s'crient:
_Consummatum est!_ Le neveu du cardinal, Tibre Pacca, apporte un
exemplaire imprim du dcret de Napolon; le cardinal prend le
dcret, s'approche d'une fentre dont les volets ferms ne laissaient
entrer qu'une lumire insuffisante, et veut lire le papier; il n'y
parvient qu'avec peine, en voyant  quelques pas de lui son infortun
souverain et entendant les coups de canon du triomphe imprial. Deux
vieillards dans la nuit d'un palais romain luttaient seuls contre une
puissance qui crasait le monde; ils tiraient leur vigueur de leur
ge: prt  mourir on est invincible.

[Note 282: Barthlemy _Pacca_ (1756-1844), cardinal-doyen du
Sacr-Collge. Il devint en 1808 le principal ministre de Pie VII,
rdigea et fit afficher la bulle d'excommunication lance contre
Napolon en 1809, fut enlev de Rome en mme temps que le Souverain
Pontife, et enferm au fort de Fnestrelle. Il rejoignit le Pape 
Fontainebleau en 1813, le dtermina  rtracter les concessions qu'il
venait de faire par le Concordat du 25 janvier et rentra avec lui 
Rome en 1814. Il a laiss d'intressants _Mmoires_.]

Le pape signa d'abord une protestation solennelle; mais, avant de
signer la bulle d'excommunication depuis longtemps prpare, il
interrogea le cardinal Pacca: Que feriez-vous? lui dit-il.--Levez
les yeux au ciel, rpondit le serviteur, ensuite donnez vos ordres:
ce qui sortira de votre bouche sera ce que veut le ciel. Le pape
leva les yeux, signa et s'cria: Donnez cours  la bulle.

Megacci posa les premires affiches de la bulle aux portes des
trois basiliques, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de
Saint-Jean-de-Latran[283]. Le placard fut arrach; le gnral
Miollis[284] l'expdia  l'empereur.

[Note 283: La bulle d'excommunication fut affiche dans la nuit du 10
au 11 juin.]

[Note 284: Sextius-Alexandre-Franois, comte _Miollis_ (1759-1828),
fit ses premires armes en Amrique, fut gnral de brigade en
1795, divisionnaire en 1799. Il tait en 1809 commandant militaire
des tats-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797,  Mantoue,
tabli une fte en l'honneur de Virgile. Plus tard, il fit lever
une colonne  l'Arioste dans la ville de Ferrare. Son frre,
Charles-Franois-Melchior-Bienvenu de Miollis, vque de Digne, de
1805  1838, a servi de modle  Victor Hugo, lorsqu'il a peint, dans
_les Misrables_, avec de si admirables couleurs, le portrait de _M.
Charles-Franois-Bienvenu Myriel, vque de D._]

Si quelque chose pouvait rendre  l'excommunication un peu de son
ancienne force, c'tait la vertu de Pie VII: chez les anciens,
la foudre qui clatait dans un ciel serein passait pour la plus
menaante. Mais la bulle conservait encore un caractre de
faiblesse: Napolon, compris parmi les _spoliateurs_ de l'glise,
n'tait pas _expressment_ nomm. Le temps tait aux frayeurs; les
timides se rfugirent en sret de conscience dans cette absence
d'excommunication nominale. Il fallait combattre  coups de tonnerre;
il fallait rendre foudre pour foudre, puisqu'on n'avait pas pris
le parti de se dfendre; il fallait faire cesser le culte, fermer
les portes des temples, mettre les glises en interdit, ordonner
aux prtres de ne plus administrer les sacrements. Que le sicle
ft propre ou non  cette haute aventure, utile tait de la tenter:
Grgoire VII n'y et pas manqu. Si d'une part il n'y avait pas assez
de foi pour soutenir une excommunication, de l'autre il n'y en avait
plus assez pour que Bonaparte, devenant un Henri VIII, se ft chef
d'une glise spare. L'empereur, par l'excommunication complte,
se ft trouv dans des difficults inextricables: la violence peut
fermer les glises, mais elle ne les peut ouvrir; on ne saurait ni
forcer le peuple  prier, ni contraindre le prtre  offrir le saint
sacrifice. Jamais on n'a jou contre Napolon toute la partie qu'on
pouvait jouer.

Un prtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en
chec l'empire. Murat dpcha sept cents Napolitains  Miollis,
l'inaugurateur de la fte de Virgile  Mantoue. Radet[285], gnral
de gendarmerie qui se trouvait  Rome, fut charg d'enlever le pape
et le cardinal Pacca. Les prcautions militaires furent prises, les
ordres donns dans le plus grand secret et tout juste comme dans la
nuit de la Saint-Barthlemy: lorsqu'une heure aprs minuit frapperait
 l'horloge du Quirinal, les troupes rassembles en silence devaient
monter intrpidement  l'escalade de la gele de deux prtres
dcrpits.

[Note 285: tienne _Radet_ (1762-1825). Il tait l'homme des missions
pnibles. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur le chargea de conduire
 Cette le duc d'Angoulme qui devait s'y embarquer pour l'Espagne.
Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nomm inspecteur gnral de
gendarmerie et grand prvt de l'arme. Arrt en 1816 et condamn
par un conseil de guerre  neuf ans de dtention, il fut rendu  la
libert par une ordonnance royale du mois de mars 1818.]

 l'heure attendue[286], le gnral Radet pntra dans la cour du
Quirinal par la grande entre; le colonel Siry, qui s'tait gliss
dans le palais, lui en ouvrit en dedans les portes. Le gnral monte
aux appartements: arriv dans la salle des sanctifications, il y
trouve la garde suisse, forte de quarante hommes; elle ne fit aucune
rsistance, ayant reu l'ordre de s'abstenir: le pape ne voulait
avoir devant lui que Dieu.

[Note 286: C'tait dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.]

Les fentres du palais donnant sur la rue qui va  la Porta Pia
avaient t brises  coups de hache. Le pape, lev  la hte,
se tenait en rochet et en mosette dans la salle de ses audiences
ordinaires avec le cardinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques
prlats et des employs de la secrtairerie. Il tait assis devant
une table entre les deux cardinaux. Radet entre; on reste de part et
d'autre en silence. Radet ple et dconcert prit enfin la parole: il
dclare  Pie VII qu'il doit renoncer  la souverainet temporelle
de Rome, et que si Sa Saintet refuse d'obir, il a ordre de la
conduire au gnral Miollis.

Le pape rpondit que si les serments de fidlit obligeaient Radet
d'obir aux injonctions de Bonaparte,  plus forte raison lui, Pie
VII, devait tenir les serments qu'il avait faits en recevant la
tiare; il ne pouvait ni cder ni abandonner le domaine de l'glise
qui ne lui appartenait pas, et dont il n'tait que l'administrateur.

Le pape ayant demand s'il devait partir seul: Votre Saintet,
rpondit le gnral, peut emmener avec elle son ministre. Pacca
courut se revtir dans une chambre voisine de ses habits de cardinal.

Dans la nuit de Nol, Grgoire VII, clbrant l'office 
Sainte-Marie-Majeure, fut arrach de l'autel, bless  la tte,
dpouill de ses ornements et conduit dans une tour par ordre du
prfet Cencius. Le peuple prit les armes; Cencius effray tomba
aux pieds de son captif: Grgoire apaisa le peuple, fut ramen 
Sainte-Marie-Majeure, et acheva l'office.

Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrrent la nuit dans
Agnani, forcrent la maison de Boniface VIII qui les attendait le
manteau pontifical sur les paules, la tte ceinte de la tiare, les
mains armes des clefs et de la croix. Colonne le frappa au visage:
Boniface en mourut de rage et de douleur.

Pie VII, humble et digne, ne montra ni la mme audace humaine, ni le
mme orgueil du monde; les exemples taient plus prs de lui; ses
preuves ressemblaient  celles de Pie VI. Deux papes du mme nom,
successeurs l'un de l'autre, ont t victimes de nos rvolutions:
tous deux furent trans en France par la _voie douloureuse_! l'un,
g de quatre-vingt-deux ans, est venu expirer  Valence; l'autre,
septuagnaire, a subi la prison  Fontainebleau. Pie VII semblait
tre le fantme de Pie VI, repassant sur le mme chemin.

Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il trouva son auguste
matre dj entre les mains des sbires et des gendarmes qui le
foraient de descendre les escaliers sur les dbris des portes jetes
 terre. Pie VI, enlev du Vatican le 20 fvrier 1798[287], trois
heures avant le lever du soleil, abandonna le monde de chefs-d'oeuvre
qui semblait le pleurer et sortit de Rome, au murmure des fontaines
de la place Saint-Pierre, par la porte Anglique. Pie VII, enlev
du Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la Porte Pia;
il fit le tour des murailles jusqu' la porte du Peuple. Cette
Porte Pia, o tant de fois je me suis promen seul, fut celle par
laquelle Alaric entra dans Rome. En suivant le chemin de ronde, o
Pie VII avait pass, je ne voyais du ct de la villa Borghse que
la retraite de Raphal, et du ct du Mont-Pincio que les refuges
de Claude Lorrain et du Poussin; merveilleux souvenirs de la beaut
des femmes et de la lumire de Rome; souvenirs du gnie des arts
que protgea la puissance pontificale, et qui pouvaient suivre et
consoler un prince captif et dpouill.

[Note 287: Dans toutes les ditions des _Mmoires_, on a imprim
jusqu'ici: le 20 fvrier 1800. C'est le 20 fvrier 1798 que le
Directoire fit enlever le pape Pie VI. Le gnral Berthier, le futur
major-gnral de Napolon, commandait alors  Rome. Ici, je voudrais
pouvoir me taire, dit l'historien Botta, mais l'amour de la vrit
l'emporte, et je dirai que dans l'tat d'abaissement o tait tomb
le vnrable Pontife, il eut  supporter de la part des rpublicains
franais des insultes telles, que ce n'et pas t une faute beaucoup
plus grave de lui ter la vie. (Botta, _Histoire d'Italie de 1789 
1814_, t. 3, p. 134.)]

Quand Pie VII partit de Rome, il avait dans sa poche un _papetto_ de
vingt-deux sous comme un soldat  cinq sous par tape: il a recouvr
le Vatican. Bonaparte, au moment des exploits du gnral Radet, avait
les mains pleines de royaumes: que lui en est-il rest? Radet a
imprim le rcit de ses exploits; il en a fait faire un tableau qu'il
a laiss  sa famille: tant les notions de la justice et de l'honneur
sont brouilles dans les esprits.

Dans la cour du Quirinal le pape avait rencontr les Napolitains
ses oppresseurs; il les bnit ainsi que la ville: cette bndiction
apostolique se mlant  tout, dans le malheur comme dans la
prosprit, donne un caractre particulier aux vnements de la vie
de ces rois-pontifes qui ne ressemblent point aux autres rois.

Des chevaux de poste attendaient en dehors de la porte du Peuple. Les
persiennes de la voiture o monta Pie VII taient cloues du ct
o il s'assit; le pape entr, les portires furent fermes  double
tour, et Radet mit les clefs dans sa poche; le chef des gendarmes
devait accompagner le pape jusqu' la Chartreuse de Florence.

 Monterossi il y avait sur le seuil des portes des femmes qui
pleuraient: le gnral pria Sa Saintet de baisser les rideaux de la
voiture pour se cacher. La chaleur tait accablante. Vers le soir
Pie VII demanda  boire; le marchal des logis Cardigny remplit une
bouteille d'une eau sauvage qui coulait sur le chemin; Pie VII but
avec grand plaisir. Sur la montagne de Radicofani le pape descendit
 une pauvre auberge; ses habits taient tremps de sueur, et il
n'avait pas de quoi se changer; Pacca aida la servante  faire le
lit de Sa Saintet. Le lendemain le pape rencontra des paysans;
il leur dit: Courage et prires! On traversa Sienne; on entra
dans Florence, une des roues de la voiture se brisa; le peuple mu
s'criait: _Santo padre! santo padre!_ Le pape fut tir hors de la
voiture renverse par une portire. Les uns se prosternaient, les
autres touchaient les vtements de Sa Saintet, comme le peuple de
Jrusalem la robe du Christ.

Le pape put enfin se remettre en route pour la Chartreuse; il hrita
dans cette solitude de la couche que dix ans auparavant avait
occupe Pie VI, lorsque deux palefreniers hissaient celui-ci dans
la voiture et qu'il poussait des gmissements de souffrance. La
Chartreuse appartenait au site de Vallombrosa; par une succession de
forts de pins on arrivait aux Camaldules, et de l, de rocher en
rocher,  ce sommet de l'Apennin qui voit les deux mers. Un ordre
subit contraignit Pie VII de repartir pour Alexandrie; il n'eut que
le temps de demander un brviaire au prieur; Pacca fut spar du
souverain pontife.

De la Chartreuse  Alexandrie la foule accourut de toutes parts;
on jetait des fleurs au captif, on lui donnait de l'eau, on lui
prsentait des fruits; des gens de la campagne prtendaient le
dlivrer et lui disaient: _Vuole? dica._ Un pieux larron lui droba
une pingle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes du
ciel.

 trois mille de Gnes une litire conduisit le pape au bord de
la mer; une felouque le transporta de l'autre ct de la ville 
Saint-Pierre d'Arena. Par la route d'Alexandrie et de Mondovi, Pie
VII gagna le premier village franais; il y fut accueilli avec des
effusions de tendresse religieuse; il disait: Dieu pourrait-il nous
ordonner de paratre insensible  ces marques d'affection?

Les Espagnols faits prisonniers  Saragosse taient dtenus 
Grenoble: de mme que ces garnisons d'Europens oublies sur quelques
montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir
ces climats trangers des airs de la patrie. Tout  coup le pape
descend; il semblait avoir entendu ces voix chrtiennes. Les captifs
volent au-devant du nouvel opprim; ils tombent  genoux; Pie VII
jette presque tout son corps hors de la portire; il tend ses mains
amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient dfendu la
libert de l'Italie avec l'pe, comme il avait dfendu la libert
de l'Espagne avec la foi; les deux glaives se croisent sur des ttes
hroques.

De Grenoble Pie VII atteignit Valence. L, Pie VI avait expir[288];
l, il s'tait cri quand on le montra au peuple: _Ecce homo!_ L,
Pie VI se spara de Pie VII; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra;
il fit cesser la double apparition, car jusqu'alors on avait vu
comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l'ombre accompagne le
corps. Pie VII portait l'anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu'il
expira: signe qu'il avait accept les misres et les destines de son
devancier.

[Note 288: Pie VI, tran par le Directoire de prison en prison,
avait t amen  Valence le 11 juillet 1799; il mourut dans cette
ville le 29 aot de la mme anne, en pardonnant  ceux qui depuis
dix-huit mois l'avaient trait avec tant de lchet et de barbarie:
Recommandez surtout  mon successeur de pardonner aux Franais comme
je leur pardonne de tout mon coeur. Comme lui, son successeur sera
odieusement perscut, et il pardonnera comme lui.]

 deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux tablissements
de saint Basilisque; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui
dit: Courage, mon frre Jean! demain nous serons ensemble. Jean
rpliqua: Dieu soit lou de tout! Il s'tendit  terre et mourut.

 Valence, Bonaparte commena la carrire d'o il s'lana sur Rome.
On ne laissa pas le temps  Pie VII de visiter les cendres de Pie
VI; on le poussa prcipitamment  Avignon: c'tait le faire rentrer
dans la petite Rome; il y put voir la glacire dans les souterrains
du palais d'une autre ligne de pontifes, et entendre la voix de
l'ancien pote couronn[289], qui rappelait les successeurs de Saint
Pierre au Capitole.

[Note 289: Le pote Ptrarque, solennellement couronn au Capitole,
le jour de Pques, 8 avril 1341, de lauriers qu'il consacra sur le
grand-autel de Saint Pierre. Il vcut longtemps  Avignon, qui tait
alors la rsidence des papes.]

Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes; au pont du
Var, il le voulut traverser  pied; il rencontra la population
divise en ordres de mtiers, les ecclsiastiques vtus de leurs
habits sacerdotaux, et dix mille personnes  genoux dans un profond
silence. La reine d'trurie avec ses deux enfants,  genoux aussi,
attendait le saint-pre au bout du pont.  Nice, les rues de la
ville taient jonches de fleurs. Le commandant, qui menait le pape
 Savone, prit la nuit un chemin infrquent par les bois;  son
grand tonnement, il tomba au milieu d'une illumination solitaire;
un lampion avait t attach  chaque arbre. Le long de la mer, la
Corniche tait pareillement illumine; les vaisseaux aperurent
de loin ces phares que le respect, l'attendrissement et la pit
allumaient pour le naufrage d'un moine captif. Napolon revint-il
ainsi de Moscou? tait-ce du bulletin de ses bienfaits et des
bndictions des peuples qu'il tait prcd?

Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait t gagne[290], le
mariage de Napolon avec Marie-Louise arrt. Treize des cardinaux
mands  Paris furent exils[291], et la consulte romaine forme
par la France avait de nouveau prononc la runion du saint-sige 
l'empire[292].

[Note 290: 6 juillet 1809.]

[Note 291: Ils avaient refus d'assister au mariage de Napolon et
de Marie-Louise. Aprs avoir jur de maintenir dans leur intgrit
les droits du Saint-Sige, et les voyant lss par l'annulation du
mariage de l'Empereur, ils ne s'taient pas cru permis de lgitimer
par leur prsence une seconde union. Napolon les exila, confisqua
leurs biens, saisit leurs revenus, supprima leurs traitements, et
leur interdit de porter les marques de la dignit cardinalice. Au
lieu de la soutane, du chapeau, de la barrette et des bas rouges,
ils durent porter des vtements noirs. De l l'appellation que
les contemporains leur donnrent et qui devait rester pour eux un
titre d'honneur: les _Cardinaux noirs_. Voici leurs noms: Consalvi,
di Pietro, Mattei, Litta, Pignatelli, Scotti, della Somaglia,
Brancadoro, Saluzzo, Galeffi, Ruffo-Scilla, Oppizoni et Gabrielli.]

[Note 292: Le Snatus-consulte organique du 17 fvrier 1810
sanctionna le dcret du 17 mai 1809, qui avait ordonn la runion 
l'Empire franais de Rome et des tats du pape.]

Le pape, dtenu  Savone, fatigu et assig par les cratures de
Napolon, mit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal
auteur, et qui permettait d'envoyer des bulles de confirmation 
diffrents vques nomms[293]. L'empereur n'avait pas compt sur
tant de complaisance; il rejeta le bref parce qu'il lui et fallu
mettre le souverain pontife en libert. Dans un accs de colre il
avait ordonn que les cardinaux opposants quittassent la pourpre;
quelques-uns furent enferms  Vincennes.

[Note 293: Bref du 20 septembre 1811.]

Le prfet de Nice crivit  Pie VII que dfense lui tait faite
de communiquer avec aucune glise de l'empire, sous peine de
dsobissance; que lui, Pie VII, a cess d'tre l'organe de l'glise
parce qu'il prche la rbellion et que _son me est toute de fiel_;
que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majest est
assez puissante pour dposer un pape.

tait-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait dict la minute d'une
pareille lettre?

Enfin, aprs trois ans de captivit  Savone, le 9 de juin 1812,
le pape fut mand en France. On lui enjoignit de changer d'habits:
dirig sur Turin, il arriva  l'hospice du Mont-Cenis au milieu de
la nuit. L, prs d'expirer, il reut l'extrme-onction. On ne lui
permit de s'arrter que le temps ncessaire  l'administration du
dernier sacrement; on ne souffrit pas qu'il sjournt prs du ciel.
Il ne se plaignit point; il renouvelait l'exemple de la mansutude
de la martyre de Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu'elle
allait tre dcolle, voyant tomber l'agrafe de la chlamyde du
bourreau, elle dit  cet homme: Voil une agrafe d'or qui vient de
tomber de ton paule; ramasse-la, de crainte de perdre ce que tu n'as
gagn qu'avec beaucoup de travail.

Pendant sa traverse de la France, on ne permit pas  Pie VII de
descendre de voiture. S'il prenait quelque nourriture, c'tait dans
cette voiture mme, que l'on enfermait dans les remises de la poste.
Le 20 juin au matin, il arriva  Fontainebleau; Bonaparte trois
jours aprs franchissait le Nimen pour commencer son expiation. Le
concierge refusa de recevoir le captif, parce qu'aucun ordre ne lui
tait encore parvenu. L'ordre envoy de Paris, le pape entra dans le
chteau; il y fit entrer avec lui la justice cleste: sur la mme
table o Pie VII appuyait sa main dfaillante, Napolon signa son
abdication.

Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le monde
politique, l'ingrate occupation de Rome lui rendit contraire le monde
moral: sans la moindre utilit, il s'alina comme  plaisir les
peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les deux prcipices
qu'il avait creuss aux deux bords de sa vie, il alla, par une
troite chausse, chercher sa destruction au fond de l'Europe, comme
sur ce pont que la Mort, aide du mal, avait jet  travers le chaos.

Pie VII n'est point tranger  ces _Mmoires_: c'est le premier
souverain auprs duquel j'aie rempli une mission dans ma carrire
politique, commence et subitement interrompue sous le Consulat. Je
le vois encore me recevant au Vatican, le _Gnie du christianisme_
ouvert sur sa table, dans le mme cabinet o j'ai t admis aux pieds
de Lon XII et de Pie VIII. J'aime  rappeler ce qu'il a souffert:
les douleurs qu'il a bnies  Rome en 1803 payeront aux siennes par
mon souvenir une dette de reconnaissance.

       *       *       *       *       *

Le 9 avril 1809, entre l'Angleterre, l'Autriche et l'Espagne,
se dclara la cinquime coalition, sourdement appuye par le
mcontentement des autres souverains. Les Autrichiens, se plaignant
de l'infraction de traits, passent tout  coup l'Inn  Braunau: on
leur avait reproch leur lenteur, ils voulurent faire les Napolon;
cette allure ne leur allait pas. Heureux de quitter l'Espagne,
Bonaparte accourt en Bavire; il se met  la tte des Bavarois
sans attendre les Franais; tout soldat lui tait bon. Il dfait 
Abensberg l'archiduc Louis[294],  Eckmhl l'archiduc Charles[295];
il scie en deux l'arme autrichienne, il effectue le passage de la
Salza[296].

[Note 294: 20 avril 1809.]

[Note 295: 22 avril.]

[Note 296: 28, 29, 30 avril.]

Il entre  Vienne[297]. Le 21 et le 22 mai a lieu la terrible affaire
d'Essling. La relation de l'archiduc Charles porte que, le premier
jour, deux cent quatre-vingt-huit pices autrichiennes tirrent
cinquante et un mille coups de canon, et que le lendemain plus de
quatre cents pices jourent de part et d'autre. Le marchal Lannes y
fut bless mortellement. Bonaparte lui dit un mot et puis l'oublia;
l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui
les frappe.

[Note 297: Le 13 mai.]

La bataille de Wagram (6 juillet 1809) rsume les diffrents combats
livrs en Allemagne: Bonaparte y dploie tout son gnie. Le colonel
Csar de Laville, charg de l'aller prvenir d'un dsastre qu'prouve
l'aile gauche, le trouve  l'aile droite dirigeant l'attaque du
marchal Davout. Napolon revient sur-le-champ  la gauche et
rpare l'chec essuy par Massna. Ce fut alors, au moment o l'on
croyait la bataille perdue, que, jugeant seul du contraire par les
manoeuvres de l'ennemi, il s'cria: La bataille est gagne! Il
oppose sa volont  la victoire hsitante; il la ramne au feu comme
Csar ramenait par la barbe au combat ses vtrans tonns. Neuf
cents bouches de bronze rugissent; la plaine et les moissons sont
en flammes; de grands villages disparaissant; l'action dure douze
heures. Dans une seule charge, Lauriston[298] marche au trot 
l'ennemi,  la tte de cent pices de canon. Quatre jours aprs on
ramassait au milieu des bls des militaires qui achevaient de mourir
aux rayons du soleil sur des pis pitins, couchs et colls par du
sang: les vers s'attachaient dj aux plaies des cadavres avancs.

[Note 298: Jacques-Alexandre-Bernard _Law_, comte puis marquis
de _Lauriston_, n  Pondichry le 1er fvrier 1763. Il tait le
petit-neveu du clbre contrleur John Law et le fils d'un marchal
de camp gouverneur des possessions franaises dans l'Inde. Camarade
de Bonaparte  Briennne, il devint son aide de camp et assista  ses
cts  la bataille de Marengo. Gnral de division d'artillerie et
comte de l'Empire (29 juin 1808), il se signala sur les champs de
bataille, particulirement  Raab,  Wagram,  la Moskowa,  Ltzen,
 Weissig,  Bautzen et  Wurtschen; trs apprci de l'Empereur,
il se vit charg par lui de plusieurs missions diplomatiques,
notamment de l'ambassade de Ptersbourg en 1811. Louis XVIII le
nomma grand-cordon de la Lgion d'honneur (29 juillet 1814), et
capitaine-lieutenant aux mousquetaires gris (20 fvrier 1815).
Pendant les Cent-Jours, il resta fidle au roi, qui le fit pair de
France (17 aot 1815) et le cra marquis (20 dcembre 1817). Il entra
dans le cabinet du duc de Richelieu comme ministre de la Maison du
roi, le 1er novembre 1820. Marchal de France le 6 juin 1823, il prit
part  la guerre d'Espagne, assigea et prit Pampelune et devint,
le 9 octobre 1823, chevalier du Saint-Esprit. Le 4 aot de l'anne
suivante, il abandonna ses fonctions de ministre de la Maison du roi
pour celles de grand veneur et de ministre d'tat. Il mourut d'une
attaque d'apoplexie foudroyante dans la nuit du 10 au 11 juin 1828.]

Dans ma jeunesse, on s'occupait de lire les commentaires de
Folard[299] et de Guischardt[300], de Tempelhoff[301] et de
Lloyd[302]; on tudiait l'ordre _profond_ et l'ordre _mince_; j'ai
fait manoeuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits
carrs de bois. La science militaire a chang comme tout le reste
par la Rvolution; Bonaparte a invent la grande guerre, dont les
conqutes de la Rpublique lui avaient fourni l'ide par les masses
rquisitionnaires. Il mprisa les places fortes qu'il se contenta
de masquer, s'aventura dans le pays envahi et gagna tout  coups
de batailles. Il ne s'occupait point de retraites; il allait droit
devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se dtourner
les prcipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un
point, puis ramassait au demi-cercle les corps isols dont il avait
rompu la ligne. Cette manoeuvre, qui lui fut propre, tait d'accord
avec la _furie franaise_; mais elle n'et point russi avec des
soldats moins imptueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la
fin de sa carrire, charger l'artillerie et emporter les redoutes
par la cavalerie. Qu'en est-il rsult? En menant la France  la
guerre, on a appris  l'Europe  marcher: il ne s'est plus agi que de
multiplier les moyens; les masses ont quipoll les masses. Au lieu
de cent mille hommes on en a pris six cent mille; au lieu de cent
pices de canon on en a tran cinq cents: la science ne s'est point
accrue; l'chelle seulement s'est largie. Turenne en savait autant
que Bonaparte, mais il n'tait pas matre absolu et ne disposait
pas de quarante millions d'hommes. Tt ou tard il faudra rentrer
dans la guerre civilise que savait encore Moreau, guerre qui laisse
les peuples en repos tandis qu'un petit nombre de soldats font leur
devoir; il faudra en revenir  l'art des retraites,  la dfense d'un
pays au moyen des places fortes, aux manoeuvres patientes qui ne
cotent que des heures en pargnant des hommes. Ces normes batailles
de Napolon sont au del de la gloire; l'oeil ne peut embrasser
ces champs de carnage qui, en dfinitive, n'amnent aucun rsultat
proportionn  leurs calamits. L'Europe,  moins d'vnements
imprvus, est pour longtemps dgote de combats. Napolon a tu la
guerre en l'exagrant: notre guerre d'Afrique n'est qu'une cole
exprimentale ouverte  nos soldats.

[Note 299: Le chevalier de _Folard_ (1669-1752), auteur des
_Nouvelles dcouvertes sur la guerre_ et du _Commentaire, formant un
corps de science militaire_. Ses crits sur la tactique lui valurent
le nom de _Vgce franais_.]

[Note 300: Karl-Gotlieb _Guischardt_ (1724-1775), crivain militaire
allemand, auteur des _Mmoires militaires sur les Grecs et les
Romains_ et de _Mmoires critiques et historiques sur plusieurs
points d'antiquits militaires_.]

[Note 301: Georges-Frdric de _Tempelhoff_ (1737-1807), gnral et
crivain militaire prussien. Son principal ouvrage est une _Histoire
de la guerre de Sept ans en Allemagne_.]

[Note 302: Henri _Lloyd_ (1729-1783), crivain militaire anglais,
auteur de l'_Introduction  l'histoire de la guerre en Allemagne_, de
_Mmoires politiques et militaires_ et de _la Philosophie de la
guerre_.]

Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napolon
montra l'impassibilit qui lui tait propre et qu'il affectait afin
de paratre au-dessus des autres hommes; il dit froidement ou plutt
il rpta son mot habituel dans de telles circonstances: Voil une
grande consommation!

Lorsqu'on lui recommandait des officiers blesss, il rpondait: Ils
sont absents. Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle
en affaiblit plusieurs: le soldat trop humain ne pourrait accomplir
son oeuvre; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris
de douleur, l'arrtant  chaque pas, dtruiraient en lui ce qui fait
les Csars, race dont, aprs tout, on se passerait volontiers.

Aprs la bataille de Wagram, un armistice est convenu  Znam[303].
Les Autrichiens, quoi qu'en disent nos bulletins, s'taient retirs
en bon ordre et n'avaient pas laiss derrire eux un seul canon
mont. Bonaparte, en possession de Schoenbrnn, y travaillait 
la paix. Le 13 octobre, dit le duc de Cadore[304], j'tais venu
de Vienne pour travailler avec l'empereur. Aprs quelques moments
d'entretien, il me dit: Je vais passer la revue; restez dans mon
cabinet; vous rdigerez cette note que je verrai aprs la revue. Je
restai dans son cabinet avec M. de Mneval, son secrtaire intime; il
rentra bientt.--Le prince de Lichtenstein, me dit Napolon, ne vous
a-t-il pas fait connatre qu'on lui faisait souvent la proposition
de m'assassiner?--Oui, sire; il m'a exprim l'horreur avec laquelle
il rejetait ces propositions.--Eh bien! on vient d'en faire la
tentative. Suivez-moi. J'entrai avec lui dans le salon. L taient
quelques personnes qui paraissaient trs agites et qui entouraient
un jeune homme de dix-huit  vingt ans, d'une figure agrable,
trs douce, annonant une sorte de candeur, et qui seul paraissait
conserver un grand calme. C'tait l'assassin. Il fut interrog avec
une grande douceur par Napolon lui-mme, le gnral Rapp servant
d'interprte. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses rponses,
qui me frapprent davantage.

[Note 303: Le 12 juillet 1809.]

[Note 304: M. de _Champagny_. Il avait t fait _duc de Cadore_ le
15 aot 1809. Ancien membre de l'Assemble constituante, emprisonn
sous la Terreur, conseiller d'tat aprs le 18 brumaire, ambassadeur
 Vienne en 1801, il avait pris le portefeuille de l'Intrieur (8
aot 1804) en remplacement de Chaptal. Trois ans aprs, le 8 aot
1807, la disgrce de Talleyrand l'avait fait passer du ministre de
l'Intrieur  celui des Relations extrieures. Il quitta ce dernier
ministre le 16 avril 1811 et devint ministre d'tat, intendant
des domaines de la couronne et snateur. En 1814, il adhra des
premiers aux Bourbons, qui le firent pair de France. Pendant les
Cent-Jours, Napolon lui rendit l'intendance des domaines de la
couronne et le nomma pair de l'Empire. La seconde Restauration le
rendit  la vie prive; mais, en 1819, M. Decazes le comprit dans la
fourne des soixante nouveaux pairs destine  rendre la majorit au
ministre. M. de Champagny vcut encore assez pour prter serment au
gouvernement de Juillet, et continua de siger dans la Chambre des
pairs jusqu' sa mort, arrive le 3 juillet 1834.]

Pourquoi vouliez-vous m'assassiner?--Parce qu'il n'y aura jamais
de paix pour l'Allemagne tant que vous serez au monde.--Qui vous a
inspir ce projet?--L'amour de mon pays.--Ne l'avez-vous concert
avec personne?--Je l'ai trouv dans ma conscience.--Ne saviez-vous
pas  quels dangers vous vous exposiez?--Je le savais; mais je serais
heureux de mourir pour mon pays.--Vous avez des principes religieux;
croyez-vous que Dieu autorise l'assassinat?--J'espre que Dieu me
pardonnera en faveur de mes motifs.--Est-ce que, dans les coles que
vous avez suivies, on enseigne cette doctrine?--Un grand nombre de
ceux qui les ont suivies avec moi sont anims de ces sentiments et
disposs  dvouer leur vie au salut de la patrie.--Que feriez-vous
si je vous mettais en libert?--Je vous tuerais.

La terrible navet de ces rponses, la froide et inbranlable
rsolution qu'elles annonaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus
de toutes les craintes humaines, firent sur Napolon une impression
que je jugeai d'autant plus profonde qu'il montrait plus de
sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui.
Aprs quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi rflchi,
il me dit: Il faut faire la paix. Ce rcit du duc de Cadore
mritait d'tre cit en entier[305].

[Note 305: Le rcit du gnral Rapp, dans ses _Mmoires_, p.
141 et suiv., est de tous points conforme  celui du duc de
Cadore.--Chateaubriand ne donne pas le nom du jeune Allemand qui
avait voulu tuer Napolon. Il s'appelait Frdric Stapss. C'tait
le 12 octobre, au moment o l'Empereur, passant une grande revue
 Schoenbrnn, assistait au dfil des troupes entre le marchal
Berthier, son chef d'tat-major, et le gnral Rapp, son aide de
camp. Un jeune homme, presque un enfant, la main droite enfonce sous
sa redingote, dans une poche d'o sortait un papier, s'avana vers
lui. Berthier, s'imaginant que ce jeune homme voulait prsenter une
ptition, se plaa entre lui et l'Empereur, et lui dit de remettre
sa ptition  l'aide de camp Rapp. Stapss rpondit qu'il voulait
parler  Napolon lui-mme; puis, comme il s'tait avanc de nouveau
et s'approchait de trs prs, Rapp lui signifia de se retirer, en
ajoutant que, s'il avait quelque chose  demander, on l'couterait
aprs la parade. Son regard et son air rsolus donnrent des soupons
 l'aide de camp; appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait
l, il le fit arrter et conduire au chteau. On trouva sur lui un
couteau de cuisine. Stapss dclara qu'il avait voulu s'en servir pour
frapper Napolon, mais qu'il ne pouvait rendre compte de sa conduite
qu' Napolon lui-mme. (_Mmoires_ de Rapp, p. 141.)

Napolon, ne pouvant croire que ce jeune homme n'et point de
complice, recourut, pour le contraindre  les dcouvrir,  une
nouvelle espce de torture,  la torture de la faim. Dans la
lettre qu'il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre
d'touffer le bruit de la tentative de Stapss, il crivait: La
fivre d'exaltation o il tait a empch d'en savoir davantage;
_on l'interrogera quand il sera refroidi et  jeun_. Il fera,
d'ailleurs, plus tard, des aveux complets.  Sainte-Hlne, il
dira un jour au mdecin O'Meara, qu'il avait prescrit de ne donner
au prisonnier _aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, et
seulement de l'eau_. (_Napolon en exil_, par O'Meara, 1822.)--M.
de Bausset, prfet du palais imprial, dit, dans ses _Mmoires_ (t.
II, p. 228): On le garda au secret pendant quelques jours, lui
faisant prouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits
pour nourriture, afin d'affaiblir sa constitution et de le forcer 
rvler le nom de ses complices. Rapp constate que Stapss, lorsqu'il
fut excut, n'avait rien pris depuis trois jours. Au moment d'aller
 la mort, on lui offrit de la nourriture; il la refusa en disant
_qu'il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice_.
Sa fermet ne se dmentit pas un instant. Son dernier cri fut: _Vive
la libert! Vive l'Allemagne! Mort  son tyran!_ (_Mmoires_ de
Rapp, 147.)]

Les nations commenaient leur leve; elles annonaient  Bonaparte
des ennemis plus puissants que les rois; la rsolution d'un seul
homme du peuple sauvait alors l'Autriche. Cependant la fortune de
Napolon ne voulait pas encore tourner la tte. Le 14 aot 1809, dans
le palais mme de l'empereur d'Autriche, il fait la paix[306]; cette
fois la fille des Csars est la palme remporte, mais Josphine avait
t sacre, et Marie-Louise ne le fut pas: avec sa premire femme, la
vertu de l'onction divine sembla se retirer du triomphateur. J'aurais
pu voir dans Notre-Dame de Paris la mme crmonie que j'ai vue dans
la cathdrale de Reims;  l'exception de Napolon, les mmes hommes y
figuraient.

[Note 306: Ce trait est appel dans l'histoire _la paix de Vienne_.
L'Autriche abandonnait quatre cent mille mes sur la frontire de
Bavire, qui fut dtermine par une ligne entre Linz et Passau,
couvrant cette dernire ville; plus d'un million sur la frontire
d'Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la
Save; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires dtachs
de la Haute-Autriche furent donns  la Bavire; les autres cds
 la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les territoires
Galiciens furent donns au roi de Saxe, comme duc de Varsovie, sauf
les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrs  la Russie.
L'empereur d'Autriche reconnaissait tous les changements survenus
_ou qui pourraient survenir_ en Espagne, en Portugal, en Italie; il
adhrait au systme prohibitif adopt par la France et la Russie
 l'gard de l'Angleterre et s'engageait  cesser toute relation
commerciale avec cette dernire puissance. Ce trait, qui dmantelait
entirement la monarchie autrichienne, ouvrant ses provinces
polonaises, lui tant ses dfenses de l'Inn et des Alpes Carniques,
tait fait moins en vue de la paix qu'en prvision d'une guerre
future: la _paix de Vienne_ devait durer quatre ans.]

Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite
intrieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, bless
dans les rangs des migrs, et honor de la croix de Marie-Thrse
pour ses blessures[307].

[Note 307: Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la
Rvolution dans un rgiment de hussards autrichiens. Nomm auditeur
au Conseil d'tat en 1808, il avait accompagn Napolon pendant
la campagne de 1809, et il venait de jouer un rle actif dans la
pacification avec l'Autriche. Aprs la signature du trait et le
dpart de l'arme franaise, il tait demeur  Vienne avec la
mission tout officieuse d'aplanir certaines difficults de dtail,
surtout d'observer et de rendre compte: il tait particulirement
propre  cette tche, ayant ses entres chez les ministres, de
nombreuses relations dans le monde de la cour et du gouvernement. Ce
fut  lui que Metternich fit la premire ouverture sur la possibilit
d'un mariage de l'empereur Napolon avec une princesse de la maison
d'Autriche. (Voir _Napolon et Alexandre Ier_, par Albert Vandal,
tome II, chapitre VI.)]

Le 11 mars, le prince de Neuchtel[308] pousa  Vienne, par
procuration, l'archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour
la France, accompagne de la princesse Murat: Marie-Louise tait
pare sur la route des emblmes de la souveraine. Elle arriva 
Strasbourg le 22 mars, et le 28 au chteau de Compigne, o Bonaparte
l'attendait[309]. Le mariage civil eut lieu  Saint-Cloud le 1er
avril; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bndiction
nuptiale aux deux poux. Bonaparte apprit  cette seconde femme 
lui devenir infidle, ainsi que l'avait t la premire, en trompant
lui-mme son propre lit par son intimit avec Marie-Louise avant la
clbration du mariage religieux: mpris de la majest des moeurs
royales et des lois saintes qui n'tait pas d'un heureux augure[310].

[Note 308: Le marchal Berthier, prince de Neuchtel.]

[Note 309: Napolon n'avait point attendu Marie-Louise  Compigne.
Profitant, dit Norvins (_Mmorial_, t. III, p. 279), du trouble
du palais, de l'obscurit et du mauvais temps, l'Empereur s'tait
esquiv par un escalier drob et tait sorti par une petite porte du
parc. Il y avait trouv une simple calche bien attele o, prcd
d'un seul courrier, il se jeta avec Murat, envelopps l'un et l'autre
dans de grands manteaux, et  toutes brides il alla s'embusquer 
deux lieues de Soissons, au village de Courcelles, sous le porche de
l'glise, pour y guetter l'arrive de Marie-Louise ... Enfin parut la
voiture si dsire;  l'instant, comme un sous-lieutenant qui revoit
sa cousine, Napolon s'lana de la calche, ouvrit brusquement
la portire de la berline impriale, mit sa soeur Caroline sur le
devant, prit sa place et embrassa l'Impratrice. Tout cela se fit
si rapidement qu'il avait embrass dix fois la jeune archiduchesse,
qu'elle savait  peine  qui elle devait cet impromptu. Ce fut
une affaire d'avant-postes, conue et excute militairement:
Marie-Louise fut surprise et conquise.]

[Note 310: Un courrier vint tout  coup annoncer le cortge. Il
pleuvait  verse ... Tout Compigne se prcipita dans les cours,
et surtout dans la cour d'honneur ... Enfin  dix heures, par une
pluie battante, le canon annona l'entre dans la ville de l'auguste
couple.  l'instant toutes nos royauts des deux sexes vinrent
s'tager sur les marches du perron et se trouvrent  la descente
de la voiture impriale. L'Empereur en sortit, donnant la main 
l'Impratrice, et lui prsenta rapidement toute sa famille. Ainsi
fit-il dans la galerie, comme au pas de course ... Le souper fut
servi dans l'appartement de Marie-Louise. Il n'y eut en tiers que
la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congdia en sortant
de table. Or, qui de trois te un, reste deux ... Le lendemain, 
midi, l'Empereur djeunait auprs du lit de l'Impratrice ... Ce fut
la chancellerie qui resta vierge, et Napolon un simple mortel.
Norvins, _Mmorial_, t. III, p. 280.--Voir aussi les _Mmoires_ de
M. de Bausset.]

Tout parat achev; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui
manquait: comme Philippe-Auguste s'alliant  Isabelle de Hainaut, il
confond la dernire race avec la _race des grands rois_; le pass se
runit  l'avenir. En arrire comme en avant, il est dsormais le
matre des sicles s'il se veut enfin fixer au sommet; mais il a la
puissance d'arrter le monde et n'a pas celle de s'arrter: il ira
jusqu' ce qu'il ait conquis la dernire couronne qui donne du prix 
toutes les autres, la couronne du malheur.

L'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d'un
fils[311]: sanction suppose des flicits prcdentes. De ce fils
clos, comme les oiseaux du ple, au soleil de minuit, il ne restera
qu'une valse triste, compose par lui-mme  Schoenbrnn, et joue
sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son pre.

[Note 311: Le _Moniteur_ du 21 mars contenait,  la date du 20,
cet avis solennel: Aujourd'hui, 20 mars,  neuf heures du matin,
l'espoir de la France a t rempli. Sa Majest l'Impratrice est
heureusement accouche d'un prince. Le _Roi de Rome_ et son auguste
Mre sont en parfaite sant.--Le 17 fvrier 1810, trois jours
aprs l'adhsion officielle de l'empereur d'Autriche au mariage de
l'archiduchesse Marie-Louise avec Napolon, le ministre d'tat,
comte Regnaud de Saint-Jean d'Angly, avait lu aux snateurs runis
en sance solennelle l'expos des motifs du snatus-consulte qui
runissait l'tat de Rome  l'Empire. Aprs avoir flicit Napolon
de placer une seconde fois sur sa tte la couronne de Charlemagne,
le ministre, dvoilant la pense matresse de son souverain, avait
ajout: Il veut que l'hritier de cette couronne porte le titre de
_Roi de Rome_; qu'un prince y tienne la cour impriale, y exerce
un pouvoir protecteur, y rpande ses bienfaits en renouvelant les
splendeurs des arts. L'article du 7 Snatus-consulte, que le Snat
s'empressa de voter, tait ainsi libell: Le prince imprial porte
le titre et reoit les honneurs de roi de Rome. L'article 10
stipulait que les Empereurs, aprs avoir t couronns  Notre-Dame
de Paris, le seraient  Saint-Pierre de Rome avant la dixime
anne de leur rgne. Et trois ans aprs sa naissance, le prince
imprial, le roi de Rome n'aura dj plus de couronne et ne sera
plus pour l'Europe qu'un prince autrichien! La parole du Psalmiste
sera devenue une prophtie: _Cogitaverunt consilia quoe non
potuerunt stabilire_; et la menace qu'elle contient sera en voie
d'accomplissement: _Fructum eorum de terra perdes et semen eorum a
filiis hominum._ Voir _le Roi de Rome_, par Henri Welschinger, p.
6.]




LIVRE II

     Projets et prparatifs de la guerre de Russie. -- Embarras de
     Napolon. -- Runion  Dresde. -- Bonaparte passe en revue son
     arme et arrive au bord du Nimen. -- Invasion de la Russie.
     -- Wilna. -- Le Snateur polonais Wibicki. -- Le parlementaire
     russe Balachof. -- Smolensk. -- Murat. -- Le fils de Platof.
     -- Retraite des Russes. -- Le Borysthne. -- Obsession de
     Bonaparte. -- Kutuzof succde  Barclay dans le commandement
     de l'arme russe. -- Bataille de la Moskowa ou de Borodino.
     -- Bulletin. -- Aspect du champ de bataille. -- Extrait du
     dix-huitime bulletin de la Grande-Arme. -- Marche en avant
     des Franais. -- Rostopschin. -- Bonaparte au Mont-du-Salut. --
     Vue de Moscou. -- Entre de Napolon au Kremlin. -- Incendie de
     Moscou. -- Bonaparte gagne avec peine Petrowski. -- criteau de
     Rostopschin. -- Sjour sur les ruines de Moscou. -- Occupations
     de Bonaparte. -- Retraite. -- Smolensk. -- Suite de la retraite.
     -- Passage de la Brsina. -- Jugement sur la campagne de
     Russie. -- Dernier bulletin de la Grande-Arme. -- Retour de
     Bonaparte  Paris. -- Harangue du Snat. -- Malheurs de la
     France. -- Joies forces. -- Sjour  ma valle. -- Rveil de la
     lgitimit. -- Le pape  Fontainebleau. -- Dfections. -- Mort
     de Lagrange et de Delille. -- Batailles de Ltzen, de Bautzen
     et de Dresde. -- Revers en Espagne. -- Campagne de Saxe ou
     des potes. -- Bataille de Leipzick. -- Retour de Bonaparte 
     Paris. -- Trait de Valenay. -- Le corps lgislatif convoqu,
     puis ajourn. -- Les allis passent le Rhin. -- Colre de
     Bonaparte. -- Premier jour de l'an 1814. -- Notes qui devinrent
     la brochure: _De Bonaparte et des Bourbons._ -- Je prends un
     appartement rue de Rivoli. -- Admirable campagne de France,
     1814. -- Je commence  imprimer ma brochure. -- Une note de
     Madame de Chateaubriand. -- La guerre tablie aux barrires
     de Paris. -- Vue de Paris. -- Combat de Belleville. -- Faits
     de Marie-Louise et de la rgence, -- M. de Talleyrand reste 
     Paris. -- Proclamation du prince gnralissime Schwarzenberg. --
     Discours d'Alexandre. -- Capitulation de Paris.


Bonaparte ne voyait plus d'ennemis; ne sachant o prendre des
empires, faute de mieux il avait pris le royaume de Hollande  son
frre. Mais une inimiti secrte, qui remontait  l'poque de la mort
du duc d'Enghien, tait reste au fond du coeur de Napolon contre
Alexandre. Une rivalit de puissance l'animait; il savait ce que la
Russie pouvait faire et  quel prix il avait achet les victoires
de Friedland et d'Eylau. Les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, des
suspensions d'armes forces, une paix que le caractre de Bonaparte
ne pouvait supporter, des dclarations d'amiti, des serrements
de main, des embrassades, des projets fantastiques de conqutes
communes, tout cela n'tait que des ajournements de haine. Il restait
sur le continent un pays et des capitales o Napolon n'tait point
entr, un empire debout en face de l'empire franais: les deux
colosses se devaient mesurer.  force d'tendre la France, Bonaparte
avait rencontr les Russes, comme Trajan, en passant le Danube, avait
rencontr les Goths.

[Illustration: pisode de la Guerre de Russie.]

Un calme naturel, soutenu d'une pit sincre depuis qu'il tait
revenu  la religion, inclinait Alexandre  la paix: il ne l'aurait
jamais rompue si l'on n'tait venu le chercher. Toute l'anne 1811
se passa en prparatifs. La Russie invitait l'Autriche dompte et
la Prusse pantelante  se runir  elle dans le cas o elle serait
attaque; l'Angleterre arrivait avec sa bourse. L'exemple des
Espagnols avait soulev les sympathies des peuples; dj commenait
 se former le lien de la vertu (Tugendbund) qui enserrait peu  peu
la jeune Allemagne.

Bonaparte ngociait, il faisait des promesses: il laissait esprer
au roi de Prusse la possession des provinces russes allemandes; le
roi de Saxe et l'Autriche se flattaient d'obtenir des agrandissements
dans ce qui restait encore de la Pologne; des princes de la
Confdration du Rhin rvaient des changements de territoire 
leur convenance; il n'y avait pas jusqu' la France que Napolon
ne mditt d'largir, quoiqu'elle dbordt dj sur l'Europe; il
prtendait l'augmenter nominativement de l'Espagne. Le gnral
Sbastiani lui dit: Et votre frre? Napolon rpliqua: Qu'importe
mon frre! est-ce qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Le matre
disposait par un mot du royaume qui avait cot tant de malheurs et
de sacrifices  Louis XIV; mais il ne l'a pas gard si longtemps.
Quant aux peuples, jamais homme n'en a moins tenu compte et ne les
a plus mpriss que Bonaparte: il en jetait des lambeaux  la meute
de rois qu'il conduisait  la chasse, le fouet  la main: Attila,
dit Jornands, menait avec lui une foule de princes tributaires
qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du matre des
monarques pour excuter ce qui leur serait ordonn.

Avant de marcher en Russie avec ses allies l'Autriche et la Prusse,
avec la Confdration du Rhin compose de rois et de princes,
Napolon avait voulu assurer ses deux flancs qui touchaient aux
deux bords de l'Europe: il ngociait deux traits, l'un au midi
avec Constantinople, l'autre au nord avec Stockholm. Ces traits
manqurent.

Napolon,  l'poque de son consulat, avait renou des intelligences
avec la Porte: Slim[312] et Bonaparte avaient chang leurs
portraits; ils entretenaient une correspondance mystrieuse. Napolon
crivait  son compre, en date d'Osterode[313], 3 avril 1807: Tu
t'es montr le digne descendant des Slim et des Soliman. Confie-moi
tous tes besoins: je suis assez puissant et assez intress  tes
succs, tant par amiti que par politique, pour n'avoir rien  te
refuser. Charmante effusion de tendresse entre deux sultans causant
bec  bec, comme aurait dit Saint-Simon.

[Note 312: Le sultan _Slim III_. Il tait mont sur le trne en
1789. Lorsque Bonaparte avait envahi l'gypte, Slim avait fait cause
commune avec l'Angleterre, mais il avait conclu la paix avec la
France en 1802. Il fut trangl en 1808.]

[Note 313: Dans les prcdentes ditions des _Mmoires_, on a imprim
 tort _Ostende_, au lieu d'Osterode. Aprs la campagne de Prusse
et de Pologne, Napolon alla s'tablir  Osterode (Hanovre) pour
y passer la saison froide, qui, ayant commenc fort tard, cette
anne, dura plus que de coutume. Il s'y occupa d'amasser des vivres,
en les faisant venir par la basse Vistule, de dissoudre le corps
dcim d'Augereau, de rorganiser ses troupes, et d'y rtablir la
discipline, altre par les marches, les souffrances et les habitudes
de maraude.--Le texte complet de la lettre du 3 avril a t donn par
Sgur dans son _Histoire de Napolon et de la Grande-Arme_, livre I,
chapitre III.]

Slim renvers, Napolon revient au systme russe et songe 
partager la Turquie avec Alexandre; puis, boulevers encore par un
nouveau cataclysme d'ides, il se dtermine  l'invasion de l'empire
moscovite. Mais ce n'est que le 21 mars 1812 qu'il demande  Mahmoud
son alliance, requrant soudain de lui cent mille Turcs au bord du
Danube. Pour cette arme, il offre  la Porte la Valachie et la
Moldavie. Les Russes l'avaient devanc; leur trait tait au moment
de se conclure, et il fut sign le 28 mai 1812[314].

[Note 314: Le trait du 28 mai, sign  Bucharest, n'tait pas un
trait d'alliance entre la Porte et la Russie, mais un trait de
paix, mettant fin  la querelle qui depuis longtemps divisait les
deux puissances. Le trait rendait  la Turquie la Moldavie et la
Valachie, aprs en avoir dtach cependant la Bessarabie, qu'il
incorporait  l'empire russe; il consacrait vaguement l'autonomie des
Serbes sous la suzerainet du sultan et renouvelait implicitement
le protectorat mal dfini du tsar sur les principauts roumaines et
mme sur l'ensemble de la chrtient orthodoxe du Levant. La paix de
Bucharest assurait  la Russie l'entire disponibilit de ses forces.
Le trait du 28 mai resta ignor de Napolon, et ce fut seulement
 la fin d'octobre qu'il apprit que l'arme russe de Moldavie
s'avanait vers la Lithuanie.]

Au nord, les vnements tromprent galement Bonaparte. Les Sudois
auraient pu envahir la Finlande, comme les Turcs menacer la Crime:
par cette combinaison la Russie, ayant deux guerres sur les bras,
et t dans l'impossibilit de runir ses forces contre la France;
ce serait de la politique sur une vaste chelle, si le monde n'tait
aujourd'hui rapetiss au moral comme au physique par la communication
des ides et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant dans une
politique nationale, s'arrangea avec Ptersbourg.

Aprs avoir perdu en 1807 la Pomranie envahie par les Franais,
et en 1808 la Finlande envahie par la Russie, Gustave IV avait t
dpos. Gustave, loyal et fou, a augment le nombre des rois errants
sur la terre, et moi, je lui ai donn une lettre de recommandation
pour les Pres de Terre sainte; c'est au tombeau de Jsus-Christ
qu'il se faut consoler. L'oncle de Gustave fut mis en place de son
neveu dtrn. Bernadotte, ayant command le corps d'arme franais
en Pomranie, s'tait attir l'estime des Sudois; ils jetrent les
yeux sur lui; Bernadotte fut choisi pour combler le vide que laissait
le prince de Holstein-Augustenbourg, prince hrditaire de Sude,
nouvellement lu et mort. Napolon vit avec dplaisir l'lection de
son ancien compagnon[315].

[Note 315:  la suite de la dposition de Gustave IV en 1809, son
oncle, le duc de Sudermanie, avait t proclam roi sous le nom de
Charles XIII. Ce prince n'ayant pas d'enfants, les tats, le 14
juin 1809, choisirent pour hritier de la couronne le prince de
Holstein-Augustenbourg, beau-frre du roi de Danemarck. Moins d'un an
aprs, le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince d'Augustenbourg
tomba de cheval, frapp d'un mal subit, et mourut sur la place. Dans
ces circonstances, quelques officiers sudois, quelques professeurs
de l'Universit d'Upsal, admirateurs passionns de la France et de
son arme, se mirent en tte de chercher dans l'tat-major imprial,
chez l'un des marchaux, l'hritier de la couronne. Leurs prfrences
allrent  Bernadotte, dont ils avaient apprci la conduite et les
talents militaires dans la Pomranie sudoise. Le 21 aot 1810,
les tats l'lisaient comme _hritier du trne_ sous le nom de
Charles-Jean.]

L'inimiti de Bonaparte et de Bernadotte remontait haut: Bernadotte
s'tait oppos au 18 brumaire; ensuite il contribua, par des
conversations animes et par l'ascendant qu'il exerait sur les
esprits,  ces brouillements qui amenrent Moreau devant une cour de
justice. Bonaparte se vengea  sa faon, en cherchant  ravaler un
caractre. Aprs le jugement de Moreau il fit prsent  Bernadotte
d'une maison, rue d'Anjou, dpouille du gnral condamn; par une
faiblesse alors trop commune, le beau-frre de Joseph Bonaparte[316]
n'osa refuser cette munificence peu honorable. Grosbois[317] fut
donn  Berthier. La fortune ayant mis le sceptre de Charles XII
aux mains d'un compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa 
l'ambition de Napolon; il pensa qu'il lui tait plus sr d'avoir
pour alli Alexandre, son voisin, que Napolon, ennemi loign; il se
dclara neutre, conseilla la paix et se proposa pour mdiateur entre
la Russie et la France.

[Note 316: Joseph Bonaparte et Bernadotte avaient pous les deux
soeurs, Marie-Julie Clary et Eugnie-Bernardine-Dsire Clary, filles
d'un ngociant de Marseille. La premire devint reine de Naples, puis
d'Espagne; la seconde, reine de Sude.]

[Note 317: Comme la maison de la rue d'Anjou, la terre de Grosbois
tait une dpouille de Moreau.]

Bonaparte entre en fureur; il s'crie: Lui, le misrable, il me
donne des conseils! il veut me faire la loi! un homme qui tient tout
de ma bont! quelle ingratitude! Je saurai bien le forcer de suivre
mon impulsion souveraine!  la suite de ces violences, Bernadotte
signa le 24 mars 1812 le trait de Saint-Ptersbourg[318].

[Note 318: Bernadotte s'engageait  entrer en campagne avec trente
mille hommes. La Norwge tait promise  la Sude. Le 3 mai 1812,
l'Angleterre accda au trait du 24 mars, qui fut le prliminaire de
la sixime coalition.]

Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait Bernadotte de
_misrable_, oubliant qu'il ne sortait, lui Bonaparte, ni d'une
source plus leve, ni d'une autre origine: la Rvolution et les
armes. Ce langage insultant n'annonait ni la hauteur hrditaire du
rang, ni la grandeur de l'me. Bernadotte n'tait point ingrat, il ne
devait rien  la bont de Bonaparte.

L'empereur s'tait transform en un monarque de vieille race qui
s'attribue tout, qui ne parle que de lui, qui croit rcompenser
ou punir en disant qu'il est satisfait ou mcontent. Beaucoup de
sicles passs sous la couronne, une longue suite de tombeaux 
Saint-Denis, n'excuseraient pas mme ces arrogances. La fortune
ramena des tats-Unis et du nord de l'Europe deux gnraux franais
sur le mme champ de bataille, pour faire la guerre  un homme contre
lequel ils s'taient d'abord runis et qui les avait spars. Soldat
ou roi, nul ne songeait alors qu'il y et crime  vouloir renverser
l'oppresseur des liberts. Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les
hommes disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs; ils font vite une
route que des hommes plus dbiles achvent  pas lents.

       *       *       *       *       *

Ce ne fut pas faute d'avertissements que Bonaparte s'obstina  la
guerre de Russie: le duc de Frioul[319], le comte de Sgur[320], le
duc de Vicence, consults, opposrent  cette entreprise une foule
d'objections: Il ne faut pas, disait courageusement le dernier
(_Histoire de la Grande-Arme_), en s'emparant du continent et mme
des tats de la famille de son alli, accuser cet alli de manquer au
systme continental. Quand les armes franaises couvraient l'Europe,
comment reprocher aux Russes leur arme? Fallait-il donc se jeter
par del tous ces peuples de l'Allemagne, dont les plaies faites
par nous n'taient point encore cicatrises? Les Franais ne se
reconnaissaient dj plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontire
naturelle ne limitait. Qui donc dfendra la vritable France
abandonne?--Ma renomme, rpliqua l'empereur[321]. Mde avait
fourni cette rponse: Napolon faisait descendre  lui la tragdie.

[Note 319: Grard-Christophe-Michel _Duroc_ (1772-1813). Aide de camp
du gnral Bonaparte ds 1796, il ne cessa de jouir auprs de lui de
la plus entire confiance. Aprs le 18 brumaire, le premier Consul
lui confia les missions les plus dlicates, successivement prs des
cours de Berlin, de Vienne, de Stockholm et de Saint-Ptersbourg.
Lors de la formation de la cour impriale en 1805, il fut cr grand
marchal du palais et spcialement charg de veiller  la sret de
la personne de Napolon, qui le fit _duc de Frioul_, le 16 mars 1808.
Le 22 mai 1813, pendant la campagne de Saxe, il fut tu, d'un boulet
de canon,  ct de l'Empereur.]

[Note 320: Louis-Philippe, comte de _Sgur_ (1753-1830). Il tait
le fils an du marchal de Sgur. Ambassadeur en Russie sous Louis
XVI (1784-1789), il fut, sous Napolon, conseiller d'tat, snateur
et grand matre des crmonies, ce qui fut  son frre, le trs
spirituel vicomte de Sgur, l'occasion de s'crier chez ses amis:
_Sgur sans crmonies._ Pair de France pendant les Cent-Jours, il
fut rappel  la Chambre haute le 19 novembre 1819. Il tait membre
de l'Acadmie franaise depuis 1803. On lui doit un grand nombre
d'ouvrages, et en particulier de trs intressants _Mmoires_. Il
tait le pre du gnral Philippe de Sgur, l'historien de _Napolon
et la Grande-Arme pendant l'anne 1812_.]

[Note 321: _Histoire de Napolon et de la Grande-Arme pendant
l'anne 1812_, par le gnral _comte de Sgur_, livre II, chap. II.]

Il annonait le dessein d'organiser l'empire en cohortes de ban
et d'arrire-ban: sa mmoire tait une confusion de temps et de
souvenirs.  l'objection des divers partis existants encore dans
l'empire, il rpondait: Les royalistes redoutent plus ma perte
qu'ils ne la dsirent. Ce que j'ai fait de plus utile et de plus
difficile a t d'arrter le torrent rvolutionnaire: il aurait tout
englouti. Vous craignez la guerre pour mes jours? Me tuer, moi, c'est
impossible: ai-je donc accompli les volonts du Destin? Je me sens
pouss vers un but que je ne connais pas. Quand je l'aurai atteint,
un atome suffira pour m'abattre[322]. C'tait encore une copie: les
Vandales en Afrique, Alaric en Italie, disaient ne cder qu' une
impulsion surnaturelle: _divino jussu perurgeri_.

[Note 322: Sgur, livre II, chap. II.]

L'absurde et honteuse querelle avec le pape augmentant les dangers de
la position de Bonaparte, le cardinal Fesch le conjurait de ne pas
s'attirer  la fois l'inimiti du ciel et de la terre: Napolon prit
son oncle par la main, le mena  une fentre (c'tait la nuit) et lui
dit: Voyez-vous cette toile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je
ne la vois pas.--Eh bien, moi, je la vois[323].

[Note 323: Sgur, livre II, chap. III.]

Vous aussi, disait Bonaparte  M. de Caulaincourt, vous tes devenu
Russe.

Souvent, assure M. de Sgur, on le voyait (Napolon)  demi renvers
sur un sofa, plong dans une mditation profonde; puis il en sort
tout  coup comme en sursaut, convulsivement et par des exclamations;
il croit s'entendre nommer et s'crie: Qui m'appelle? Alors il se
lve, marche avec agitation[324]. Quand le Balafr touchait  sa
catastrophe, il monta sur la terrasse du chteau de Blois, appele
_le Perche aux Bretons_: sous un ciel d'automne, une campagne dserte
s'tendant au loin, on le vit se promener  grands pas avec des
mouvements furieux. Bonaparte, dans ses hsitations salutaires,
dit: Rien n'est assez tabli autour de moi pour une guerre aussi
lointaine; il faut la retarder de trois ans. Il offrait de dclarer
au czar qu'il ne contribuerait ni directement, ni indirectement, au
rtablissement d'un royaume de Pologne: l'ancienne et la nouvelle
France ont galement abandonn ce fidle et malheureux pays.

[Note 324: Sgur, livre II, chap. IV.]

Cet abandon, entre toutes les fautes politiques commises par
Bonaparte, est une des plus graves. Il a dclar, depuis cette faute,
que s'il n'avait pas procd  un rtablissement hautement indiqu,
c'est qu'il avait craint de dplaire  son beau-pre. Bonaparte tait
bien homme  tre retenu par des considrations de famille! L'excuse
est si faible qu'elle ne le mne, en la donnant, qu' maudire son
mariage avec Marie-Louise. Loin d'avoir senti ce mariage de la mme
manire, l'empereur de Russie s'tait cri: Me voil renvoy au
fond de mes forts. Bonaparte fut tout simplement aveugl par
l'antipathie qu'il avait pour la libert des peuples.

Le prince Poniatowski[325], lors de la premire invasion de l'arme
franaise, avait organis des troupes polonaises; des corps
politiques s'taient assembls; la France maintint deux ambassadeurs
successifs  Varsovie, l'archevque de Malines[326] et M.
Bignon[327]. Franais du Nord, les Polonais, braves et lgers comme
nous, parlaient notre langue; ils nous aimaient comme des frres;
ils se faisaient tuer pour nous avec une fidlit o respirait leur
aversion de la Russie. La France les avait jadis perdus; il lui
appartenait de leur rendre la vie: ne devait-on rien  ce peuple
sauveur de la chrtient? Je l'ai dit  Alexandre  Vrone: Si
Votre Majest ne rtablit pas la Pologne, elle sera oblige de
l'exterminer. Prtendre ce royaume condamn  l'oppression par
sa position gographique, c'est trop accorder aux collines et aux
rivires: vingt peuples entours de leur seul courage ont gard
leur indpendance, et l'Italie, rempare des Alpes, est tombe sous
le joug de quiconque les a voulu franchir. Il serait plus juste de
reconnatre une autre fatalit, savoir: que les peuples belliqueux,
habitants des plaines, sont condamns  la conqute: des plaines sont
accourus les divers envahisseurs de l'Europe.

[Note 325: Joseph, prince _Poniatowski_ (1762-1813). Aprs avoir,
dans la campagne de Russie, command le cinquime corps de la grande
arme, compos des divisions polonaises Dombrowski, Zayouschek
et Ficher, il commanda, pendant la campagne de Saxe, le 8e corps
(Polonais).]

[Note 326: Dominique-Georges-Frdric _Dufour de Pradt_ (1759-1837).
Dput du clerg du bailliage de Caux  l'Assemble constituante, il
sigea au ct droit, migra ds la fin de la session et s'tablit
 Hambourg, o il publia, en 1798, sous le voile de l'anonyme, un
premier ouvrage, l'_Antidote au Congrs de Rastadt_, qui a t
longtemps attribu  Joseph de Maistre. Aprs le 18 brumaire, son
parent, le gnral Duroc, le prsenta au premier Consul, dont il
fit si bien la conqute qu'il devint bientt vque de Poitiers,
archevque de Malines, premier aumnier de l'Empereur, l'aumnier du
dieu Mars, comme il s'appelait lui-mme. En 1812, quand la guerre
de Russie fut dcide, Napolon l'envoya comme ambassadeur dans le
grand-duch de Varsovie. En 1814, il prit une part trs active au
rtablissement du gouvernement royal et fut un moment chancelier de
la Lgion d'honneur. Sous la seconde Restauration, il se jeta dans
l'opposition et composa force brochures, dont l'une mme lui valut
d'tre traduit en cour d'assises. Aprs la rvolution de juillet,
l'abb de Pradt revint  ses premires opinions royalistes, et il
s'occupait  runir les matriaux d'une histoire de la Restauration,
lorsqu'il succomba  une attaque d'apoplexie. Sainte-Beuve, qui
pourtant ne l'aime gure, a dit de lui: L'abb de Pradt tait actif,
dli, infiniment spirituel en conversation; et, la plume  la
main, un crivain plein de verve et pittoresque. Son _Histoire de
l'ambassade dans le grand duch de Varsovie en 1812_ est un pamphlet,
mais qui renferme des parties dont l'histoire devra faire son profit.]

[Note 327: Louis-Pierre-douard, baron _Bignon_ (1771-1841). Il
remplaa l'abb de Pradt  Varsovie. Sous la Restauration, il fut, 
la Chambre des dputs, de 1817  1830, un des chefs de l'opposition
librale. Aprs 1830, il fut un instant ministre des Affaires
trangres, puis ministre de l'Instruction publique. Une Ordonnance
royale du 3 octobre 1837 l'appela  la Chambre des pairs. Il a publi
une _Histoire de France_ depuis _le dix-huit brumaire jusqu' la paix
de Tilsitt_ (1829-1880, 6 vol. in-8) et une _Histoire de France sous
Napolon, depuis la paix de Tilsitt jusqu'en 1812_ (1838, 4 vol.
in-8). Ces deux ouvrages furent composs en excution du testament
de Napolon, qui portait: Je lgue au baron Bignon 100,000 francs;
je l'engage  crire l'histoire de la diplomatie franaise de 1792 
1815.]

Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses soldats prissent la
cocarde nationale; pauvre qu'elle tait, on la chargeait d'entretenir
une arme franaise de quatre-vingt mille hommes; le grand-duch de
Varsovie tait promis au roi de Saxe[328]. Si la Pologne et t
reforme en royaume, la race slave depuis la Baltique jusqu' la mer
Noire reprenait son indpendance. Mme dans l'abandon o Napolon
laissait les Polonais, tout en se servant d'eux, ils demandaient
qu'on les jett en avant; ils se vantaient de pouvoir seuls entrer
sans nous  Moscou: proposition inopportune! Le pote arm, Bonaparte
avait reparu; il voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour
signer un dcret sur les thtres.

[Note 328: Napolon n'a jamais srieusement song, quelque favorables
que fussent les circonstances et quelque avantage qu'il y dt
trouver lui-mme,  relever la nation polonaise, qui versait son
sang pour lui sur tous les champs de bataille de l'Europe. Sur
les vrais sentiments de Napolon  l'gard de la Pologne et des
Polonais, voir les lettres publies par la _Correspondance gnrale_,
et en particulier ces deux notes: _Au citoyen Talleyrand_, Paris,
17 octobre 1801: J'ai oubli, citoyen ministre, dans la lettre
que j'ai eu l'honneur de vous crire au sujet de l'_Almanach
national_, de vous parler de la Pologne dont le Premier Consul
dsire qu'il ne soit pas question dans l'tat des puissances. Cela
est d'une inutilit absolue.--_Notes sur un projet d'expos de la
situation de l'Europe_ (Finkenstein, 18 mai 1807): Ne pas parler
de l'indpendance de la Pologne et supprimer tout ce qui tend 
montrer l'Empereur comme le librateur, attendu qu'il ne s'est pas
expliqu  ce sujet. _Napolon_.--Enfin, dans des instructions au
gnral Bertrand (Eylau, 13 fvrier 1807) on lit: Il (le gnral
Bertrand) laissera entrevoir ( M. de Zartrow) que quant  la
Pologne, depuis que l'Empereur la connat, il n'y attache plus aucune
importance.--_Napolon Ier peint par lui-mme_, par Raudot, p.
192-201.]

Quoi qu'on publie aujourd'hui  la louange de Bonaparte, ce grand
dmocrate, sa haine des gouvernements constitutionnels tait
invincible; elle ne l'abandonna point alors mme qu'il tait entr
dans les dserts menaants de la Russie. Le snateur Wibicki lui
apporta jusqu' Wilna les rsolutions de la Dite de Varsovie[329]:
C'est  vous, disait-il dans son exagration sacrilge, c'est 
vous qui dictez au sicle son histoire, et en qui la force de la
Providence rside, c'est  vous d'appuyer des efforts que vous devez
approuver. Il venait, lui, Wibicki, demander  Napolon le Grand de
prononcer ces seules paroles: Que le royaume de Pologne existe,
et le royaume de Pologne existera. Les Polonais se dvoueront
aux ordres du chef devant qui les sicles ne sont qu'un moment, et
l'espace qu'un point.

[Note 329: Le 28 juin 1812, la Dite de Varsovie s'tait constitue
en confdration gnrale; elle avait dclar le royaume de Pologne
rtabli; convoqu les ditines, invit toute la Pologne  se
confdrer, somm tous les Polonais de l'arme russe d'abandonner la
Russie. Elle avait dcid en mme temps qu'une dputation se rendrait
auprs de l'Empereur des Franais, pour l'engager  couvrir de sa
puissante protection le berceau de la Pologne renaissante. Napolon
tait alors  Wilna, et c'est dans cette ville que, le 11 juillet, il
donna audience  la dputation polonaise.]

Napolon rpondit:

Gentilshommes, dputs de la Confdration de Pologne, j'ai entendu
avec intrt ce que vous venez de me dire. Polonais, je _penserais_
et _agirais_ comme vous; j'aurais vot comme vous dans l'assemble
de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme
civilis.

_Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intrts  concilier et beaucoup
de devoirs  remplir._ Si j'avais rgn pendant le premier, le
second, ou le troisime partage de la Pologne, j'aurais arm _mes
peuples_ pour la dfendre.

J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats 
mes cts, dans les champs d'Italie et dans ceux de l'Espagne.
J'applaudis  ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous
voulez faire: je ferai tout ce qui dpendra de moi pour seconder vos
rsolutions.

Je vous ai tenu le mme langage ds ma premire entre en Pologne.
Je dois y ajouter _que j'ai garanti  l'empereur d'Autriche
l'intgrit de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune
manoeuvre, ou aucun mouvement qui tende  troubler la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne_.

Je rcompenserai ce dvouement de vos contres, qui vous rend
si intressants et vous acquiert tant de titres  mon estime et 
ma protection, par tout ce qui _pourra dpendre de moi dans les
circonstances_.

Ainsi crucifie pour le rachat des nations, la Pologne a t
abandonne; on a lchement insult sa passion; on lui a prsent
l'ponge pleine de vinaigre, lorsque sur la croix de la libert elle
a dit: J'ai soif, _sitio_. Quand la libert, s'crie Mickiewicz,
s'assira sur le trne du monde, elle jugera les nations. Elle dira
 la France: Je t'ai appele, tu ne m'as pas coute: va donc 
l'esclavage.

Tant de sacrifices, tant de travaux, dit l'abb de Lamennais,
doivent-ils tre striles? Les sacrs martyrs n'auraient-ils
sem dans les champs de la patrie qu'un esclavage ternel?
Qu'entendez-vous dans ces forts? Le murmure triste des vents. Que
voyez-vous passer sur ces plaines? L'oiseau voyageur qui cherche un
lieu pour se reposer.

       *       *       *       *       *

Le 9 mai 1812, Napolon partit pour l'arme et se rendit 
Dresde[330]. C'est  Dresde qu'il rassembla les ressorts pars de la
Confdration du Rhin, et que, pour la premire et la dernire fois,
il mit en mouvement cette machine qu'il avait fabrique.

[Note 330: Il y arriva le 16 mai.]

Parmi les chefs-d'oeuvre exils qui regrettent le soleil de l'Italie,
a lieu une runion de l'empereur Napolon et de l'impratrice
Marie-Louise, de l'empereur et de l'impratrice d'Autriche, d'une
cohue de souverains grands et petits[331]. Ces souverains aspirent 
former de leurs diverses cours les cercles subordonns de la cour
premire: ils se disputent le vasselage; l'un veut tre l'chanson
du sous-lieutenant de Brienne, l'autre son pannetier. L'histoire de
Charlemagne est mise  contribution par l'rudition des chancelleries
allemandes: plus on tait lev, plus on tait rampant: Une dame de
Montmorency, dit Bonaparte dans Las Cases, se serait prcipite pour
renouer les souliers de l'impratrice.

[Note 331: Les princes de Weimar, de Cobourg, de Mecklembourg; le
grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confdration du Rhin; la reine
Catherine de Westphalie, le roi de Prusse et son fils le prince
royal.]

Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde pour se rendre 
un gala prpar, il marchait le premier et en avant, le chapeau sur
la tte; Franois II suivait, chapeau bas, accompagnant sa fille,
l'impratrice Marie-Louise; la tourbe des princes venait ple-mle
derrire, dans un respectueux silence. L'impratrice d'Autriche
manquait au cortge; elle se disait souffrante, ne sortait de ses
appartements qu'en chaise  porteurs, pour viter de donner le bras
 Napolon, qu'elle dtestait. Ce qui restait de sentiments nobles
s'tait retir au coeur des femmes.

Un seul roi, le roi de Prusse, fut d'abord tenu  l'cart: Que me
veut ce prince? s'criait Bonaparte avec impatience. N'est-ce pas
assez de l'importunit de ses lettres? Pourquoi veut-il me perscuter
encore de sa prsence? Je n'ai pas besoin de lui.

Le grand crime de Frdric-Guillaume auprs du _rpublicain_
Bonaparte tait d'_avoir abandonn la cause des rois_. Les
ngociations de la cour de Berlin avec le Directoire _dcelaient en
ce prince_, disait Bonaparte, _une politique timide, intresse,
sans noblesse, qui sacrifiait sa dignit et la cause gnrale des
trnes  de petits agrandissements_. Quand il regardait sur une carte
la nouvelle Prusse, il s'criait: Se peut-il que j'aie laiss
 cet homme tant de pays! Des trois commissaires des allis qui
le conduisirent  Frjus, le commissaire prussien fut le seul que
Bonaparte reut mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport.
On a cherch la cause secrte de cette aversion de l'empereur pour
Guillaume; on l'a cru trouver dans telle et telle circonstance
particulire: en parlant de la mort du duc d'Enghien, je pense avoir
touch de plus prs la vrit.

Bonaparte attendit  Dresde les progrs des colonnes de ses armes:
Marlborough, dans cette mme ville, allant saluer Charles XII,
aperut sur une carte un trac aboutissant  Moscou; il devina que le
monarque prendrait cette route, et ne se mlerait pas de la guerre
de l'Occident. En n'avouant pas tout haut son projet d'invasion,
Bonaparte ne pouvait nanmoins le cacher; avec les diplomates
il mettait en avant trois griefs: l'ukase du 31 dcembre 1810,
prohibant certaines importations en Russie, et dtruisant, par cette
prohibition, le _systme continental_; la protestation d'Alexandre
contre la runion du duch d'Oldenbourg; les armements de la Russie.
Si l'on n'tait accoutum  l'abus des mots, on s'tonnerait de
voir donner pour cause lgitime de guerre les rglements de douanes
d'un tat indpendant et la violation d'un systme que cet tat
n'a pas adopt. Quant  la runion du duch d'Oldenbourg et aux
armements de la Russie, vous venez de voir que le duc de Vicence
avait os montrer  Napolon l'outrecuidance de ces reproches. La
justice est si sacre, elle semble si ncessaire au succs des
affaires, que ceux-l mmes qui la foulent aux pieds prtendent
n'agir que d'aprs ses principes. Cependant le gnral Lauriston
fut envoy  Saint-Ptersbourg et le comte de Narbonne au quartier
gnral d'Alexandre: messagers de paroles suspectes de paix et de
bon vouloir. L'abb de Pradt avait t dpch  la Dite polonaise;
il en revint surnommant son matre _Jupiter-Scapin_. Le comte de
Narbonne rapporta qu'Alexandre, sans abattement et sans jactance,
prfrait la guerre  une paix honteuse. Le czar professait toujours
pour Napolon un enthousiasme naf; mais il disait que la cause
des Russes tait juste, et que son ambitieux ami avait tort. Cette
vrit, exprime dans les bulletins moscovites, prit l'empreinte du
gnie national: Bonaparte devint l'_Antechrist_.

Napolon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe  Posen et  Thorn; il y
vit piller les Polonais par ses autres allis. Il descend la Vistule,
s'arrte  Dantzick, Koenigsberg et Gumbinnen.

Chemin faisant, il passe en revue ses diffrentes troupes: aux vieux
soldats il parle des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, d'Ina, de
Friedland; avec les jeunes gens il s'occupe de leur besoins, de leurs
quipements, de leur solde, de leurs capitaines: il jouait dans ce
moment  la bont.

       *       *       *       *       *

Lorsque Bonaparte franchit le Nimen, quatre-vingt-cinq millions
cinq cent mille mes reconnaissaient sa domination ou celle de sa
famille; la moiti de la population de la chrtient lui obissait;
ses ordres taient excuts dans un espace qui comprenait dix-neuf
degrs de latitude et trente degrs de longitude. Jamais expdition
plus gigantesque ne s'tait vue, ne se reverra.

Le 22 juin,  son quartier gnral de Wilkowisky, Napolon proclame
la guerre: Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commence;
la premire s'est termine  Tilsit; la Russie est entrane par la
fatalit: ses _destins_ doivent s'accomplir.

Moscou rpond  cette voix jeune encore par la bouche de son
mtropolitain, g de cent dix ans: La ville de Moscou reoit
Alexandre, son Christ, comme une mre dans les bras de ses fils
zls, et chante Hosanna! Bni soit celui qui arrive! Bonaparte
s'adressait au Destin, Alexandre  la Providence.

Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Nimen; il ordonna
d'y jeter trois ponts.  la chute du jour suivant, quelques sapeurs
passent le fleuve dans un bateau; ils ne trouvent personne sur
l'autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille,
vient  eux et leur demande qui ils sont. Franais.--Pourquoi
venez-vous en Russie?--Pour vous faire la guerre[332]. Le Cosaque
disparat dans le bois; trois sapeurs tirent sur la fort; on ne leur
rpond point: silence universel.

[Note 332: _Sgur_, livre IV, ch. II.]

Bonaparte tait demeur toute une journe tendu sans force et
pourtant sans repos: il sentait quelque chose se retirer de lui. Les
colonnes de nos armes s'avancrent  travers la fort de Pilwisky, 
la faveur de l'obscurit, comme les Huns conduits par une biche dans
les Palus-Motides. On ne voyait pas le Nimen; pour le reconnatre,
il en fallut toucher les bords.

Au milieu du jour, au lieu des bataillons moscovites, ou des
populations lithuaniennes, s'avanant au-devant de leurs librateurs,
on ne vit que des sables nus et des forts dsertes:  trois cents
pas du fleuve, sur la hauteur la plus leve, on apercevait la tente
de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les
valles, taient couvertes d'hommes et de chevaux. (Sgur[333].)

[Note 333: _Sgur_, livre IV, ch. II.]

L'ensemble des forces obissant  Napolon se montait  six cent
quatre-vingt-mille trois cents fantassins,  cent soixante-seize
mille huit cent cinquante chevaux. Dans la guerre de la succession,
Louis XIV avait sous les armes six cent mille hommes, tous Franais.
L'infanterie active, sous les ordres immdiats de Bonaparte, tait
rpartie en dix corps. Ces corps se composaient de vingt mille
Italiens, de quatre-vingt-mille hommes de la Confdration du Rhin,
de trente mille Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille
Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Franais.

L'arme franchit le Nimen; Bonaparte passe lui-mme le pont fatal
et pose le pied sur la terre russe. Il s'arrte et voit dfiler ses
soldats, puis il chappe  la vue et galope au hasard dans une fort,
comme appel au conseil des esprits sur la bruyre. Il revient, il
coute; l'arme coutait: on se figure entendre gronder le canon
lointain; on tait plein de joie: ce n'tait qu'un orage; les combats
reculaient. Bonaparte s'abrita dans un couvent abandonn: double
asile de paix.

On a racont que le cheval de Napolon s'abattit et qu'on entendit
murmurer: c'est un mauvais prsage; un Romain reculerait[334].
Vieille histoire de Scipion, de Guillaume le Btard, d'douard III,
et de Malesherbes partant pour le tribunal rvolutionnaire.

[Note 334: _Ibid._]

Trois jours furent employs au passage des troupes[335]; elles
prenaient rang et s'avanaient. Napolon s'empressait sur la route;
le temps lui criait: Marche! marche! comme parle Bossuet.

[Note 335: Les 24, 25 et 26 juin. Il en passa pendant quarante-huit
heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver
au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, compltant
l'ensemble des effectifs dverss sur la rive droite par l'Empereur
lui-mme. _Albert Vandal_, tome III, p. 487.]

 Wilna, Bonaparte reut le snateur Wibicki, de la Dite de
Varsovie: un parlementaire russe, Balachof, se prsente  son tour;
il dclare qu'on pouvait encore traiter, qu'Alexandre n'tait point
l'agresseur, que les Franais se trouvaient en Russie sans aucune
dclaration de guerre. Napolon rpond qu'Alexandre n'est qu'un
gnral  la parade; qu'Alexandre n'a que trois gnraux: Kutuzof,
dont lui, Bonaparte, ne se soucie pas parce qu'il est Russe;
Benningsen, dj trop vieux il y a six ans, et maintenant en enfance;
Barclay, gnral de retraite. Le duc de Vicence, s'tant cru insult
par Bonaparte dans la conversation, l'interrompit d'une voix irrite:
Je suis bon Franais; je l'ai prouv: je le prouverai encore, en
rptant que cette guerre est impolitique, dangereuse, qu'elle perdra
l'arme, la France et l'empereur.

Bonaparte avait dit  l'envoy russe: Croyez-vous que je me soucie
de vos jacobins de Polonais? Madame de Stal rapporte ce dernier
propos; ses hautes liaisons la tenaient bien informe: elle affirme
qu'il existait une lettre crite  M. de Romanzof par un ministre de
Bonaparte, lequel proposait de rayer des actes europens le nom de
Pologne et de Polonais: preuve surabondante du dgot de Napolon
pour ses braves suppliants.

Bonaparte s'enquit devant Balachof du nombre des glises de Moscou;
sur la rponse, il s'crie: Comment, tant d'glises  une poque o
l'on n'est plus chrtien?--Pardon, sire, reprit le Moscovite, les
Russes et les Espagnols le sont encore.

Balachof renvoy avec des propositions inadmissibles, la dernire
lueur de paix s'vanouit. Les bulletins disaient: Le voil donc, cet
empire de Russie, de loin si redoutable! c'est un dsert. Il faut
plus de temps  Alexandre pour rassembler ses recrues qu' Napolon
pour arriver  Moscou.

       *       *       *       *       *

Bonaparte, parvenu  Witepsk[336], eut un moment l'ide de s'y
arrter. Rentrant  son quartier gnral, aprs avoir vu Barclay
se retirer encore, il jeta son pe sur des cartes et s'cria:
Je m'arrte ici! ma campagne de 1812 est finie: celle de 1813
fera le reste. Heureux s'il et tenu  cette rsolution que tous
ses gnraux lui conseillaient! Il s'tait flatt de recevoir de
nouvelles propositions de paix: ne voyant rien venir, il s'ennuya;
il n'tait qu' vingt journes de Moscou. Moscou la ville sainte!
rptait-il. Son regard devenait tincelant, son air farouche:
l'ordre de partir est donn. On lui fait des observations; il les
ddaigne; Daru, interrog, lui rpond: qu'il ne conoit ni le but
ni la ncessit d'une pareille guerre. L'empereur rplique: Me
prend-on pour un insens? Pense-t-on que je fais la guerre par got?
Ne lui avait-on pas entendu dire  lui, empereur, que la guerre
d'Espagne et celle de Russie taient deux chancres qui rongeaient la
France? Mais pour faire la paix il fallait tre deux, et l'on ne
recevait pas une seule lettre d'Alexandre.

[Note 336: Le 28 juillet 1812.]

Et ces _chancres_ de qui venaient-ils? Ces inconsquences passent
inaperues et se changent mme au besoin en preuves de la candide
sincrit de Napolon.

Bonaparte se croirait dgrad s'il s'arrtait dans une faute qu'il
reconnat. Ses soldats se plaignent de ne plus le voir qu'aux moments
des combats, toujours pour les faire mourir, jamais pour les faire
vivre; il est sourd  ces plaintes. La nouvelle de la paix entre les
Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas: il se prcipite
 Smolensk. Les proclamations des Russes disaient: Il vient
(Napolon), la trahison dans le coeur et la loyaut sur les lvres,
il vient nous enchaner avec ses lgions d'esclaves. Portons la croix
dans nos coeurs et le fer dans nos mains; arrachons les dents  ce
lion; renversons le tyran qui renverse la terre.

Sur les hauteurs de Smolensk, Napolon retrouve l'arme russe,
compose de cent vingt mille hommes: Je les tiens! s'crie-t-il.
Le 17, au point du jour[337], Belliard poursuit une bande de
Cosaques et la jette dans le Dniper; le rideau repli, on aperoit
l'arme ennemie sur la route de Moscou; elle se retirait. Le rve de
Bonaparte lui chappe encore. Murat, qui avait trop contribu  la
vaine poursuite, dans son dsespoir voulait mourir. Il refusait de
quitter une de nos batteries crase par le feu de la citadelle de
Smolensk non encore vacue: Retirez-vous tous: laissez-moi seul
ici! s'criait-il. Une attaque effroyable avait lieu contre cette
citadelle: range sur des hauteurs qui s'lvent en amphithtre,
notre arme contemplait le combat au-dessous: quand elle vit les
assaillants s'lancer  travers le feu et la mitraille, elle battit
des mains comme elle avait fait  l'aspect des ruines de Thbes.

[Note 337: Le 17 aot.]

Pendant la nuit un incendie attire les regards. Un sous-officier de
Davout escalade les murs, parvient dans la citadelle au milieu de
la fume; le son de quelques voix lointaines arrive  son oreille;
le pistolet  la main, il se dirige de ce ct et,  son grand
tonnement, il tombe dans une patrouille d'amis. Les Russes avaient
abandonn la ville, et les Polonais de Poniatowski l'avaient occupe.

Murat, par son costume extraordinaire, par le caractre de sa
vaillance qui ressemblait  la leur, excitait l'enthousiasme des
Cosaques. Un jour qu'il faisait sur leurs bandes une charge furieuse,
il s'emporte contre elles, les gourmande et leur commande: les
Cosaques ne comprennent pas, mais ils devinent, tournent bride et
obissent  l'ordre du gnral ennemi.

Lorsque nous vmes  Paris l'hetman Platof, nous ignorions ses
affections paternelles: en 1812 il avait un fils beau comme l'Orient;
ce fils montait un superbe cheval blanc de l'Ukraine; le guerrier de
dix-sept ans combattait avec l'intrpidit de l'ge qui fleurit et
espre: un uhlan polonais le tua. tendu sur une peau d'ours, les
Cosaques vinrent respectueusement baiser sa main. Ils prononcent
des prires funbres, l'enterrent sur une butte couverte de pins;
ensuite, tenant en main leurs chevaux, ils dfilent autour de la
tombe, la pointe de leur lance renverse contre terre: on croyait
voir les funrailles dcrites par l'historien des Goths, ou les
cohortes prtoriennes renversant leurs faisceaux devant les cendres
de Germanicus, _versi fasces_. Le vent fait tomber les flocons de
neige que le printemps du nord porte dans ses cheveux. (Edda de
Soemund.)

       *       *       *       *       *

Bonaparte crivit de Smolensk en France qu'il tait matre des
salines russes et que son ministre du Trsor pouvait compter sur
quatre-vingts millions de plus.

La Russie fuyait vers le ple: les seigneurs, dsertant leurs
chteaux de bois, s'en allaient avec leurs familles, leurs serfs
et leurs troupeaux. Le _Dniper_, ou l'ancien _Borysthne_, dont
les eaux avaient jadis t dclares saintes par Wladimir, tait
franchi: ce fleuve avait envoy aux peuples civiliss des invasions
de Barbares; il subissait maintenant les invasions des peuples
civiliss. Sauvage dguis sous un nom grec, il ne se rappelait
mme plus les premires migrations des Slaves; il continuait de
couler inconnu parmi ses forts, portant dans ses barques, au
lieu des enfants d'Odin, des chles et des parfums aux femmes de
Saint-Ptersbourg et de Varsovie. Son histoire pour le monde ne
commence qu' l'orient des montagnes o sont les _autels d'Alexandre_.

De Smolensk on pouvait galement conduire une arme 
Saint-Ptersbourg et  Moscou. Smolensk aurait d avertir le
vainqueur de s'arrter; il en eut un moment l'envie: L'empereur,
dit M. Fain[338], dcourag, parla du projet de s'arrter 
Smolensk. Aux ambulances on commenait dj  manquer de tout. Le
gnral Gourgaud[339] raconte que le gnral Lariboisire[340] fut
oblig de dlivrer l'toupe de ses canons pour panser les blesss.
Mais Bonaparte tait entran; il se dlectait  contempler aux deux
bouts de l'Europe les deux aurores qui clairaient ses armes dans
des plaines brlantes et sur des plateaux glacs.

[Note 338: _Manuscrit de 1812, contenant le prcis des
vnements de cette anne, pour servir  l'histoire de
Napolon._--Agathon-Jean-Franois, baron _Fain_ (1778-1837), fut
successivement attach au secrtariat du Comit de Salut public, du
Directoire et du Consulat. Il devint, en 1806, secrtaire-archiviste
et, en 1809, secrtaire au cabinet de l'empereur. Il le suivit ds
lors dans toutes ses campagnes et ne le quitta qu'aprs l'abdication
de Fontainebleau. Il reprit son poste auprs de Napolon le 20 mars
1815. Aprs la rvolution de 1830, il fut nomm premier secrtaire
du cabinet du roi Louis-Philippe.--Outre le _Manuscrit de 1812_, le
baron Fain a publi le _Manuscrit de l'an III_, le _Manuscrit de
1813_ et le _Manuscrit de 1814_.]

[Note 339: Gaspard, baron _Gourgaud_ (1783-1852). Officier
d'ordonnance de l'empereur pendant la guerre de Russie, il fut bless
 Smolensk, et, entr le premier au Kremlin, y dcouvrit une mine de
400,000 livres de poudre qui devait faire sauter la citadelle. Ce
service lui valut le titre de baron de l'Empire. En 1814,  Brienne,
il sauva la vie  l'empereur en tuant un cosaque dont la lance allait
le frapper.  la premire Restauration, il entra dans les gardes du
corps du roi, mais, aux Cent-Jours, il reprit ses fonctions auprs
de Napolon, qui le nomma gnral de brigade et son premier aide de
camp. Il accompagna l'empereur dchu  Sainte-Hlne, o il resta
jusqu'en 1818. Il a publi, en 1822-1823, avec le comte de Montholon,
les huit volumes des _Mmoires pour servir  l'histoire de France
sous Napolon_, et, en 1825, _Napolon et la Grande-Arme en Russie,
ou Examen critique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Sgur_.
Aide de camp de Louis-Philippe (1832), lieutenant gnral (1835),
pair de France (1841), il fut lu, le 13 mai 1849, reprsentant
des Deux-Svres  l'Assemble lgislative et soutint la politique
personnelle du prince-prsident.]

[Note 340: Jean-Ambroise Bastou, comte de _Lariboisire_ (1759-1814),
lieutenant d'artillerie en 1781, gnral de brigade en l'an XI,
gnral de division en 1807, comte de l'Empire en 1808, commandant
l'artillerie de la garde impriale, premier inspecteur de
l'artillerie en 1811.]

Roland, dans son cercle troit de chevalerie, courait aprs
Anglique; les conqurants de premire race poursuivent une plus
haute souveraine: point de repos pour eux qu'ils n'aient press
dans leurs bras cette divinit couronne de tours, pouse du Temps,
fille du Ciel et mre des dieux. Possd de sa propre existence,
Bonaparte avait tout rduit  sa personne; Napolon s'tait empar de
Napolon; il n'y avait plus que lui en lui. Jusqu'alors il n'avait
explor que des lieux clbres; maintenant il parcourait une voie
sans nom le long de laquelle Pierre avait  peine bauch les villes
futures d'un empire qui ne comptait pas un sicle. Si les exemples
instruisaient, Bonaparte aurait pu s'inquiter au souvenir de Charles
XII qui traversa Smolensk en cherchant Moscou.  Kolodrina il y eut
une affaire meurtrire: on avait enterr  la hte les cadavres des
Franais, de sorte de Napolon ne put juger de la grandeur de sa
perte.  Dorogobouj, rencontre d'un Russe avec une barbe blouissante
de blancheur descendant sur sa poitrine: trop vieux pour suivre sa
famille, rest seul  son foyer, il avait vu les prodiges de la fin
du rgne de Pierre le Grand, et il assistait, dans une silencieuse
indignation,  la dvastation de son pays.

Une suite de batailles prsentes et refuses amenrent les Franais
sur le champ de la Moskowa.  chaque bivouac, l'empereur allait
discutant avec ses gnraux, coutant leurs contentions, tandis qu'il
tait assis sur des branches de sapin ou se jouait avec quelque
boulet russe qu'il poussait du pied.

Barclay, pasteur de Livonie, et puis gnral, tait l'auteur
de ce systme de retraite qui laissait  l'automne le temps de
le rejoindre: une intrigue de cour le renversa[341]. Le vieux
Kutuzof[342], battu  Austerlitz parce qu'on n'avait pas suivi son
opinion, laquelle tait de refuser le combat jusqu' l'arrive du
prince Charles, remplaa Barclay. Les Russes voyaient dans Kutuzof
un gnral de leur nation, l'lve de Suwarof, le vainqueur du
grand vizir en 1811, et l'auteur de la paix avec la Porte, alors si
ncessaire  la Russie. Sur ces entrefaites, un officier moscovite
se prsente aux avant-postes de Davout; il n'tait charg que de
propositions vagues; sa mission relle semblait tre de regarder et
d'examiner: on lui montra tout. La curiosit franaise, insouciante
et sans frayeur, lui demanda ce qu'on trouverait de Viazma  Moscou:
Pultava, rpondit-il.

[Note 341: Michel _Barclay de Tolly_, n en 1750, en Livonie, d'une
famille originaire d'cosse; mort en 1818. Replac  la tte des
troupes russes en 1813, aprs la bataille de Bautzen, il battit
Vandamme  Kulm, contribua puissamment au gain de la bataille de
Leipzig et fit capituler Paris (30 mars 1814). En rcompense de ses
services, il fut nomm feld-marchal et fait prince.]

[Note 342: Michel _Kutusof_ tait n en 1745. Il avait donc 67 ans en
1812. Il mourut en 1813  Bunzlau, en Silsie, tant encore  la tte
de ses troupes.]

Arriv sur les hauteurs de Borodino, Bonaparte voit enfin l'arme
russe arrte et formidablement retranche. Elle comptait cent vingt
mille hommes et six cents pices de canon; du ct des Franais,
gale force. La gauche des Russes examine, le marchal Davout
propose  Napolon de tourner l'ennemi: Cela me ferait perdre
trop de temps, rpond l'empereur. Davout insiste; il s'engage 
avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; Napolon
l'interrompt brusquement: Ah! vous tes toujours pour tourner
l'ennemi.

On avait remarqu un grand mouvement dans le camp moscovite: les
troupes taient sous les armes; Kutuzof, entour des popes et des
archimandrites, prcd des emblmes de la religion et d'une image
sacre sauve des ruines de Smolensk, parle  ses soldats du ciel et
de la patrie; il nomme Napolon le despote universel.

Au milieu de ces chants de guerre, de ces choeurs de triomphe mls 
des cris de douleur, on entend aussi dans le camp franais une voix
chrtienne; elle se distingue de toutes les autres; c'est l'hymne
saint qui monte seul sous les votes du temple. Le soldat dont la
voix tranquille, et pourtant mue, retentit la dernire, est l'aide
de camp du marchal qui commandait la cavalerie de la garde. Cet
aide de camp s'est ml  tous les combats de la campagne de Russie;
il parle de Napolon comme ses plus grands admirateurs; mais il
lui reconnat des infirmits; il redresse des rcits menteurs et
dclare que les fautes commises sont venues de l'orgueil du chef
et de l'oubli de Dieu dans les capitaines. Dans le camp russe,
dit le lieutenant-colonel de Baudus[343], on sanctifia cette
vigile d'un jour qui devait tre le dernier pour tant de braves.
 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le spectacle offert  mes yeux par la pit de l'ennemi, ainsi que
les plaisanteries qu'il dicta  un trop grand nombre d'officiers
placs dans nos rangs, me rappela que le plus grand de nos rois,
Charlemagne, se disposa, lui aussi  commencer la plus prilleuse
de ses entreprises par des crmonies religieuses . . . . . . . .
Ah! sans doute, parmi ces chrtiens gars, il s'en trouva un grand
nombre dont la bonne foi sanctifia les prires; car si les Russes
furent vaincus  la Moskowa, notre entier anantissement, dont ils
ne peuvent se glorifier en aucune faon, puisqu'il fut l'oeuvre
manifeste de la Providence, vint prouver quelques mois plus tard que
leur demande n'avait t que trop favorablement coute[344].

[Note 343: _tudes sur Napolon_, par le lieutenant-colonel de
_Baudus_, ancien aide de camp de Bessires et de Soult; deux volumes
in-8; Paris, 1841. Cet ouvrage est peut-tre le meilleur qui ait
t crit sur Napolon; c'est  coup sr le plus impartial, et il
mriterait d'tre rimprim.]

[Note 344: _Baudus_, t. II, p. 76.]

Mais o tait le czar? Il venait de dire modestement  madame de
Stal fugitive qu'il regrettait _de n'tre pas un grand gnral_.
Dans ce moment paraissait  nos bivouacs M. de Bausset[345],
officier du palais: sorti des bois tranquilles de Saint-Cloud, et
suivant les traces horribles de notre arme, il arrivait la veille
des funrailles  la Moskowa; il tait charg du portrait du roi
de Rome que Marie-Louise envoyait  l'empereur. M. Fain[346] et M.
de Sgur[347] peignent les sentiments dont Bonaparte fut saisi 
cette vue; selon le gnral Gourgaud, Bonaparte s'cria aprs avoir
regard le portrait: Retirez-le, il voit de trop bonne heure un
champ de bataille.

[Note 345: Louis-Franois-Joseph de _Bausset_ (1770-1835). Il tait
depuis 1805 prfet du palais et chambellan de l'empereur. Il a laiss
des _Mmoires anecdotiques sur l'intrieur du palais et sur quelques
vnements de l'Empire depuis 1805 jusqu'au 1er mai 1814, pour servir
 l'histoire de Napolon_. Quatre volumes in-8, 1827-1828.]

[Note 346: _Manuscrit de 1812._]

[Note 347: _Sgur_, livre VI, chap. VIII.]

Le jour qui prcda l'orage fut extrmement calme: Cette espce de
sagesse que l'on met, dit M. de Baudus,  prparer de si cruelles
folies, a quelque chose d'humiliant pour la raison humaine quand on y
pense de sang-froid  l'ge o je suis arriv: car, dans ma jeunesse,
je trouvais cela bien beau.

Vers le soir du 6[348], Bonaparte dicta cette proclamation; elle ne
fut connue de la plupart des soldats qu'aprs la victoire:

[Note 348: 6 septembre 1812.]

Soldats, voil la bataille que vous avez tant dsire. Dsormais la
victoire dpend de vous; elle nous est ncessaire, elle nous donnera
l'abondance et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous
comme  Austerlitz,  Friedland,  Witepsk et  Smolensk, et que la
postrit la plus recule cite votre conduite dans cette journe; que
l'on dise de vous: Il tait  cette grande bataille sous les murs de
Moscou.

Bonaparte passa la nuit dans l'anxit: tantt il croyait que les
ennemis se retiraient, tantt il redoutait le dnment de ses soldats
et la lassitude de ses officiers. Il savait que l'on disait autour
de lui. Dans quel but nous a-t-on fait faire huit cents lieues pour
ne trouver que de l'eau marcageuse, la famine et des bivouacs sur
des cendres? Chaque anne la guerre s'aggrave; de nouvelles conqutes
forcent d'aller chercher de nouveaux ennemis. Bientt l'Europe ne lui
suffira plus; il lui faudra l'Asie. Bonaparte, en effet, n'avait
pas vu avec indiffrence les cours d'eau qui se jettent dans le
Volga; n pour Babylone, il l'avait dj tente par une autre route.
Arrt  Jaffa  l'entre occidentale de l'Asie, arrt  Moscou 
la porte septentrionale de cette mme Asie, il vint mourir dans les
mers qui bordent cette partie du monde d'o se levrent l'homme et le
soleil.

Napolon, au milieu de la nuit, fit appeler un de ses aides de camp;
celui-ci le trouva la tte appuye dans ses deux mains: Qu'est-ce
que la guerre? disait-il; un mtier de barbares o tout l'art
consiste  tre le plus fort sur un point donn[349]. Il se plaint
de l'inconstance de la fortune: il envoie examiner la position de
l'ennemi: on lui rapporte que les feux brillent du mme clat et en
gal nombre; il se tranquillise.  cinq heures du matin, Ney lui
envoie demander l'ordre d'attaque; Bonaparte sort et s'crie: Allons
ouvrir les portes de Moscou. Le jour parat; Napolon montrant
l'Orient qui commenait  rougir: Voil le soleil d'Austerlitz!
s'cria-t-il...................

[Note 349: _Sgur_, livre VII, chap. VIII.]

Le 6,  deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes
ennemis: on passa la journe  se reconnatre. L'ennemi avait une
position trs resserre...............

Cette position parut belle et forte. _Il tait facile de manoeuvrer
et d'obliger l'ennemi  l'vacuer; mais cela aurait remis la
partie._..........................

Le 7,  six heures du matin, le gnral comte Sorbier, qui avait
arm la batterie droite avec l'artillerie de la rserve de la garde,
commena le feu.

 six heures et demie, le gnral Compans est bless.  sept heures,
le prince d'Eckmhl a son cheval tu...............

 sept heures, le marchal duc d'Elchingen se remet en mouvement et,
sous la protection de soixante pices de canon que le gnral Foucher
avait places la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le
centre. Mille pices de canon vomissent de part et d'autre la mort.

 huit heures, les positions de l'ennemi sont enleves, ses
redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons
.............................

Il restait  l'ennemi ses redoutes de droite; le gnral comte
Morand y marche et les enlve; mais  neuf heures du matin, attaqu
de tous cts, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encourag par
ce succs, fit avancer sa rserve et ses dernires troupes pour
tenter encore la fortune. La garde impriale russe en fait partie.
Il attaque notre centre sur lequel avait pivot notre droite.
On craint pendant un moment qu'il n'enlve le village brl; la
division Friant s'y porte: quatre-vingts pices de canon franaises
arrtent d'abord et crasent ensuite les colonnes ennemies qui se
tiennent pendant deux heures serres sous la mitraille, n'osant
pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonant  l'espoir de la
victoire. Le roi de Naples dcide leur incertitude; il fait charger
le quatrime corps de cavalerie qui pntre dans les brches que la
mitraille de nos canons a faites dans les masses serres des Russes
et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se dbandent de tous
cts...........................

Il est deux heures aprs midi, toute esprance abandonne l'ennemi:
la bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour
sa retraite et pour son salut, mais non pour la victoire.

Notre perte totale peut tre value  dix mille hommes; celle de
l'ennemi  quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ
de bataille. Sur six cadavres il y en avait un franais et cinq
russes. Quarante gnraux russes ont t tus, blesss ou pris: le
gnral Bagration a t bless.

Nous avons perdu le gnral de division comte Montbrun, tu d'un
coup de canon; le gnral comte Caulaincourt, qui avait t envoy
pour le remplacer, tu d'un mme coup une heure aprs.

Les gnraux de brigade Compre, Plauzonne, Marion, Huart, ont t
tus; sept ou huit gnraux ont t blesss, la plupart lgrement.
Le prince d'Eckmhl n'a eu aucun mal. Les troupes franaises se sont
couvertes de gloire et ont montr leur grande supriorit sur les
troupes russes.

Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskowa,
donne  deux lieues en arrire de Mojask et  vingt-cinq lieues de
Moscou.

L'empereur n'a jamais t expos; la garde, ni  pied ni  cheval,
n'a pas donn et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais
t incertaine. Si l'ennemi, forc dans ses positions, n'avait pas
voulu les reprendre, notre perte aurait t plus forte que la sienne;
mais il a dtruit son arme en la tenant depuis huit heures jusqu'
deux sous le feu de nos batteries et en s'opinitrant  reprendre ce
qu'il avait perdu. C'est la cause de son immense perte[350].

[Note 350: Extrait du dix-huitime bulletin de la Grande-Arme.]

Ce bulletin froid et rempli de rticences est loin de donner une
ide de la bataille de Moskowa, et surtout des affreux massacres
 la grande redoute: quatre-vingt mille hommes furent mis hors de
combat; trente mille d'entre eux appartenaient  la France. Auguste
de La Rochejaquelein[351] eut le visage fendu d'un coup de sabre et
demeura prisonnier des Moscovites: il rappelait d'autres combats et
un autre drapeau. Bonaparte, passant en revue le 61e rgiment presque
dtruit, dit au colonel: Colonel, qu'avez-vous fait d'un de vos
bataillons?--Sire, il est dans la redoute. Les Russes ont toujours
soutenu et soutiennent encore avoir gagn la bataille: ils vont
lever une colonne triomphale funbre sur les hauteurs de Borodino.

[Note 351: Auguste du Vergier, comte de _La Rochejaquelein_
(1783-1868). Il tait le second frre de _Monsieur Henri_. L'ardeur
de son royalisme ne l'avait pas empch de prendre du service dans
les armes impriales, o il entra avec le titre de sous-lieutenant.
La blessure qu'il avait reue  la Moskowa et dont il porta la
trace toute sa vie lui valut d'tre surnomm _le Balafr_. Sous la
Restauration, devenu colonel des grenadiers  cheval, puis marchal
de camp, il prit part  la guerre d'Espagne en 1823 et combattit en
1828 dans les rangs de l'arme russe, alors en guerre contre les
Turcs. Mis en non-activit pour refus de serment, aprs la rvolution
de 1830, il fut condamn  mort par contumace, en 1833, sous
l'inculpation d'avoir essay de soulever la Vende.--Il avait pous,
en 1819, la fille ane de la duchesse de Duras, qui fut l'une des
amies les plus dvoues de Chateaubriand.]

Le rcit de M. de Sgur va suppler  ce qui manque au bulletin de
Bonaparte: L'empereur parcourut, dit-il, le champ de bataille.
Jamais aucun ne fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un
ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en
cendres, une plaine bouleverse, couverte de ruines et de dbris; 
l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du Nord; partout
des soldats errants parmi des cadavres et cherchant des subsistances
jusque dans les sacs de leurs compagnons morts; d'horribles
blessures, car les balles russes sont plus grosses que les ntres;
des bivouacs silencieux; plus de chants, point de rcits: une morne
taciturnit.

On voyait autour des aigles le reste des officiers et
sous-officiers, et quelques soldats,  peine ce qu'il en fallait
pour garder le drapeau. Leurs vtements taient dchirs par
l'acharnement du combat, noircis de poudre, souills de sang; et
pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misre, de ce dsastre,
un air fier, et mme,  l'aspect de l'empereur, quelques cris de
triomphe, mais rares et excits: car, dans cette arme, capable  la
fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de
tous.............................

L'empereur ne put valuer sa victoire que par les morts. La terre
tait tellement jonche de Franais tendus sur les redoutes,
qu'elles paraissaient leur appartenir plus qu' ceux qui restaient
debout. Il semblait y avoir l plus de vainqueurs tus que de
vainqueurs vivants.

Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher
pour suivre Napolon, le pied d'un cheval rencontra un bless et
lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur,
jusque-l muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes
oppressait, clata; il se soulagea par des cris d'indignation, et par
une multitude de soins qu'il fit prodiguer  ce malheureux. Puis il
dispersa les officiers qui le suivaient pour qu'ils secourussent ceux
qu'on entendait crier de toutes parts.

On en trouvait surtout dans le fond des ravines o la plupart des
ntres avaient t prcipits, et o plusieurs s'taient trans pour
tre plus  l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononaient
en gmissant le nom de leur patrie ou de leur mre: c'taient les
plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou
impassible ou sardonique, sans daigner implorer ni se plaindre:
d'autres demandaient qu'on les tut sur-le-champ: mais on passait
vite  ct de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile piti de
secourir, ni la piti cruelle d'achever[352].

[Note 352: _Sgur_, livre VII, chap. XII.]

Tel est le rcit de M de Sgur. Anathme aux victoires non remportes
pour la dfense de la patrie et qui ne servent qu' la vanit d'un
conqurant!

La garde, compose de vingt-cinq mille hommes d'lite, ne fut point
engage  la Moskowa: Bonaparte la refusa sous divers prtextes.
Contre sa coutume, il se tint  l'cart du feu et ne pouvait suivre
de ses propres yeux les manoeuvres. Il s'asseyait ou se promenait
prs d'une redoute emporte la veille: lorsqu'on venait lui apprendre
la mort de quelques-uns de ses gnraux, il faisait un geste de
rsignation. On regardait avec tonnement cette impassibilit; Ney
s'criait: Que fait-il derrire l'arme? L, il n'est  porte que
des revers, et non des succs. Puisqu'il ne fait plus la guerre
par lui-mme, qu'il n'est plus gnral, qu'il veut faire partout
l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse tre gnraux
pour lui[353]. Murat avouait que dans cette grande journe il
n'avait plus reconnu le gnie de Napolon.

[Note 353: _Sgur_, livre VII, chap. XI.]

Des admirateurs sans rserve ont attribu l'engourdissement de
Napolon  la complication des souffrances, dont, assurent-ils, il
tait alors accabl; ils affirment qu' tous moments il tait oblig
de descendre de cheval, et que souvent il restait immobile, le front
appuy contre des canons. Cela peut tre: un malaise passager pouvait
contribuer dans ce moment  la prostration de son nergie; mais si
l'on remarque qu'il retrouva cette nergie dans la campagne de Saxe
et dans sa fameuse campagne de France, il faudra chercher une autre
cause de son inaction  Borodino. Comment! vous avouez dans votre
bulletin qu'_il tait facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi 
vacuer sa belle position, mais que cela aurait remis la partie_; et
vous, qui avez assez d'_activit d'esprit_ pour condamner  la mort
tant de milliers de nos soldats, vous n'avez pas assez de _force de
corps_ pour ordonner  votre garde d'aller au moins  leur secours?
Il n'y a d'autre explication  ceci que la nature mme de l'homme:
l'adversit arrivait; sa premire atteinte le glaa. La grandeur de
Napolon n'tait pas de cette qualit qui appartient  l'infortune;
la prosprit seule lui laissait ses facults entires; il n'tait
point fait pour le malheur.

Entre la Moskowa et Moscou, Murat engagea une affaire devant Mojask.
On entra dans la ville o l'on trouva dix mille morts et mourants; on
jeta les morts par les fentres pour loger les vivants. Les Russes se
repliaient en bon ordre sur Moscou.

Dans la soire du 13 septembre, Kutuzof avait assembl un conseil
de guerre: tous les gnraux dclarrent que _Moscou n'tait pas la
patrie_. Buturlin (_Histoire de la campagne de Russie_), le mme
officier qu'Alexandre envoya au quartier de monseigneur le duc
d'Angoulme en Espagne, Barclay, dans son _Mmoire justificatif_,
donnent les motifs qui dterminrent l'opinion du conseil. Kutuzof
proposa au roi de Naples une suspension d'armes, tandis que les
soldats russes traverseraient l'ancienne capitale des czars. La
suspension fut accepte, car les Franais voulaient conserver la
ville; Murat seulement serrait de prs l'arrire-garde ennemie, et
nos grenadiers embotaient le pas du grenadier russe qui se retirait.
Mais Napolon tait loin du succs auquel il croyait toucher: Kutuzof
cachait Rostopschin.

Le comte Rostopschin[354] tait gouverneur de Moscou. La vengeance
promettait de descendre du ciel: un ballon monstrueux, construit 
grands frais, devait planer sur l'arme franaise, choisir l'empereur
entre mille, s'abattre sur sa tte dans une pluie de fer et de feu. 
l'essai les ailes de l'arostat se brisrent; force fut de renoncer
 la bombe des nues; mais les artifices restrent  Rostopschin.
Les nouvelles du dsastre de Borodino taient arrives  Moscou,
tandis que, sur un bulletin de Kutuzof, on se flattait encore de la
victoire dans le reste de l'empire. Rostopschin avait fait diverses
proclamations en prose rime; il disait:

Allons, mes amis les Moscovites, marchons aussi! Nous rassemblerons
cent mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent
cinquante pices de canon, et nous mettrons fin  tout.

[Note 354: Le comte Foedor _Rostopchin_ (1765-1826), lieutenant
gnral d'infanterie et grand chambellan de l'empereur Alexandre,
qui le nomma gouverneur de Moscou,  la veille de la guerre, le 29
mai 1812. Une de ses filles pousa le comte Eugne de Sgur, neveu
de l'historien de _Napolon et la Grande-Arme_; elle a crit pour
l'enfance des Contes qui ont eu une grande vogue. Mgr de Sgur, si
connu par ses vertus, sa charit et ses nombreux crits en faveur
de la Religion, tait le petit-fils de Rostopchin. Un autre de ses
petits-fils, le comte Anatole de Sgur, a publi, en 1874, la _Vie de
Rostopchin_.]

Il conseillait aux habitants de s'armer simplement de fourches, un
Franais ne pesant pas plus qu'une gerbe.

On sait que Rostopschin a dclin toute participation  l'incendie
de Moscou[355], on sait aussi qu'Alexandre ne s'est jamais expliqu
 ce sujet. Rostopschin a-t-il voulu chapper au reproche des
nobles et des marchands dont la fortune avait pri? Alexandre
a-t-il craint d'tre appel _un Barbare_ par l'Institut? Ce sicle
est si misrable, Bonaparte en avait tellement accapar toutes les
grandeurs, que quand quelque chose de digne arrivait, chacun s'en
dfendait et en repoussait la responsabilit.

[Note 355: Le comte Rostopchin a publi,  Paris, en 1823, une
brochure intitule: _La Vrit sur l'incendie de Moscou_, dans
laquelle il repousse la responsabilit de l'acte hroque et
terrible qui a immortalis son nom. Nul doute pourtant qu'il n'en
soit l'auteur. Voici,  cet gard, le tmoignage d'un homme bien
plac pour savoir la vrit. Joseph de Maistre, alors ambassadeur 
Saint-Ptersbourg, crivait, le 22 novembre 1812,  M. le comte de
Front, ministre des affaires trangres du roi de Sardaigne: Je puis
enfin avoir l'honneur d'apprendre  Sa Majest, _avec une certitude
parfaite, que l'incendie de Moscou est entirement l'ouvrage des
Russes_, et n'est d qu' la politique terrible et profonde qui avait
rsolu que l'ennemi, s'il entrait  Moscou, ne pourrait s'y nourrir,
ni s'y enrichir. Dans une campagne trs proche de la capitale,
on fabriquait depuis plusieurs jours toutes sortes d'artifices
incendiaires, et l'on disait au bon peuple qu'on prparait un ballon
pour dtruire d'un seul coup toute l'arme franaise. M. le comte
Rostopchin, avant de partir, fit ouvrir les prisons et emmener les
pompes, ce qui est assez clair; ce qui ne l'est pas moins, c'est que
sa maison a t pargne et que sa bibliothque mme n'a pas perdu
un livre. Voil qui n'est pas quivoque. En y rflchissant, on voit
qu'il ne convenait nullement  Napolon de brler cette superbe
ville, et, en ralit, il a fait ce qu'il a pu pour la sauver; mais
tout a t inutile, les incendiaires observant trop bien les ordres
reus, et le vent  son tour ne servant que trop les incendiaires ...
Je doute que depuis l'incendie de Rome, sous Nron, l'oeil humain ait
rien vu de pareil. Ceux qui en ont t tmoins ne trouvent aucune
expression pour le dcrire ... Je rpte que la perte en richesses de
toute espce se refuse  tout calcul; mais _la Russie et peut-tre le
monde ont t sauvs par ce grand sacrifice_. (_Correspondance de
Joseph de Maistre_, tome IV, p. 302.)]

L'incendie de Moscou restera une rsolution hroque qui sauva
l'indpendance d'un peuple et contribua  la dlivrance de plusieurs
autres. Numance n'a point perdu ses droits  l'admiration des hommes.
Qu'importe que Moscou ait t brl! ne l'avait-il pas t dj sept
fois? N'est-il pas aujourd'hui brillant et rajeuni, bien que dans
son vingt-unime bulletin Napolon et prdit que l'_incendie de
cette capitale retarderait la Russie de cent ans_? Le malheur mme
de Moscou, dit admirablement madame de Stal, a rgnr l'empire:
cette ville religieuse a pri comme un martyr dont le sang rpandu
donne de nouvelles forces aux frres qui lui survivent. (_Dix annes
d'exil._)

O en seraient les nations si Bonaparte, du haut du Kremlin, et
couvert le monde de son despotisme comme d'un drap mortuaire? Les
droits de l'espce humaine passent avant tout. Pour moi, la terre
ft-elle un globe explosible, je n'hsiterais pas  y mettre le feu
s'il s'agissait de dlivrer mon pays. Toutefois, il ne faut rien
moins que les intrts suprieurs de la libert humaine pour qu'un
Franais, la tte couverte d'un crpe et les yeux pleins de larmes,
puisse se rsoudre  raconter une rsolution qui devait devenir
fatale  tant de Franais.

On a vu  Paris le comte Rostopschin, homme instruit et spirituel:
dans ses crits la pense se cache sous une certaine bouffonnerie;
espce de Barbare polic, de pote ironique, dprav mme, capable de
gnreuses dispositions, tout en mprisant les peuples et les rois:
les glises gothiques admettent dans leur grandeur des dcorations
grotesques.

La dbcle avait commenc  Moscou; les routes de Cazan taient
couvertes de fugitifs  pied, en voiture, isols ou accompagns de
serviteurs. Un prsage avait un moment ranim les esprits: un vautour
s'tait embarrass dans les chanes qui soutenaient la croix de la
principale glise; Rome et, comme Moscou, vu dans ce prsage la
captivit de Napolon.

 l'approche des longs convois de blesss russes qui se prsentaient
aux portes, toute esprance s'vanouit. Kutuzof avait flatt
Rostopschin de dfendre la ville avec quatre-vingt-onze mille hommes
qui lui restaient: vous venez de voir que le conseil de guerre
l'obligeait de se retirer. Rostopschin demeura seul.

La nuit descend: des missaires vont frapper mystrieusement aux
portes, annoncent qu'il faut partir et que Ninive est condamne. Des
matires inflammables sont introduites dans les difices publics
et les bazars, dans les boutiques et les maisons particulires;
les pompes sont enleves. Alors Rostopschin ordonne d'ouvrir les
prisons: du milieu d'une troupe immonde on fait sortir un Russe et un
Franais; le Russe, appartenant  une secte d'illumins allemands,
est accus d'avoir voulu livrer sa patrie et d'avoir traduit la
proclamation des Franais; son pre accourt; le gouverneur lui
accorde un moment pour bnir son fils: Moi, bnir un tratre!
s'crie le vieux Moscovite, et il le maudit. Le prisonnier est livr
 la populace et abattu.

Pour toi, dit Rostopschin au Franais, tu devais dsirer l'arrive
de tes compatriotes: sois libre. Va dire aux tiens que la Russie n'a
eu qu'un seul tratre et qu'il est puni.

Les autres malfaiteurs relchs reoivent, avec leur grce, les
instructions pour procder  l'incendie, quand le moment sera venu.
Rostopschin sort le dernier de Moscou, comme un capitaine de vaisseau
quitte le dernier son bord dans un naufrage.

Napolon, mont  cheval, avait rejoint son avant-garde. Une hauteur
restait  franchir; elle touchait  Moscou de mme que Montmartre
 Paris; elle s'appelait le _Mont-du-Salut_, parce que les Russes
y priaient  la vue de la ville sainte, comme les plerins en
apercevant Jrusalem. Moscou _aux coupoles dores_, disent les potes
slaves, resplendissait  la lumire du jour, avec ses deux cent
quatre-vingt-quinze glises, ses quinze cents chteaux, ses maisons
ciseles, colores en jaune, en vert, en rose: il n'y manquait que
les cyprs et le Bosphore. Le Kremlin faisait partie de cette masse
couverte de fer poli ou peintur. Au milieu d'lgantes villas de
briques et de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs orns de
bois de sapins, palmiers de ce ciel: Venise, aux jours de sa gloire,
ne fut pas plus brillante dans les flots de l'Adriatique. Ce fut
le 14 septembre,  deux heures de l'aprs-midi, que Bonaparte, par
un soleil orn des diamants du ple, aperut sa nouvelle conqute.
Moscou, comme une princesse europenne aux confins de son empire,
pare de toutes les richesses de l'Asie, semblait amene l pour
pouser Napolon.

Une acclamation s'lve: Moscou! Moscou! s'crient nos soldats;
ils battent encore des mains: au temps de la vieille gloire, ils
criaient, revers ou prosprits, vive le roi! Ce fut un beau
moment, dit le lieutenant-colonel de Baudus, que celui o le
magnifique panorama prsent par l'ensemble de cette immense cit
s'offrit tout  coup  mes regards. Je me rappellerai toujours
l'motion qui se manifesta dans les rangs de la division polonaise;
elle me frappa d'autant plus qu'elle se fit jour par un mouvement
empreint d'une pense religieuse. En apercevant Moscou, les rgiments
entiers se jetrent  genoux et remercirent le Dieu des armes de
les avoir conduits par la victoire dans la capitale de leur ennemi le
plus acharn[356].

[Note 356: _Baudus_, t. II, p. 102]

Les acclamations cessent; on descend muets vers la ville; aucune
dputation ne sort des portes pour prsenter les clefs dans un bassin
d'argent. Le mouvement de la vie tait suspendu dans la grande cit.
Moscou chancelait silencieuse devant l'tranger: trois jours aprs
elle avait disparu; la Circassienne du Nord, la belle fiance,
s'tait couche sur son bcher funbre.

Lorsque la ville tait encore debout, Napolon en marchant vers
elle s'criait: La voil donc cette ville fameuse! et il
regardait: Moscou, dlaisse, ressemblait  la cit pleure dans les
_Lamentations_. Dj Eugne et Poniatowski ont dbord les murailles;
quelques-uns de nos officiers pntrent dans la ville; ils reviennent
et disent  Napolon: Moscou est dserte!--Moscou est dserte?
c'est invraisemblable! qu'on m'amne les boyards. Point de boyards,
il n'est rest que des pauvres qui se cachent. Rues abandonnes,
fentres fermes: aucune fume ne s'lve des foyers d'o s'en
chapperont bientt des torrents. Pas le plus lger bruit. Bonaparte
hausse les paules.

Murat, s'tant avanc jusqu'au Kremlin, y est reu par les hurlements
des prisonniers devenus libres pour dlivrer leur patrie: on est
contraint d'enfoncer les portes  coups de canon.

Napolon s'tait port  la barrire de Dorogomilow; il s'arrta
dans une des premires maisons du faubourg, fit une course le long
de la Moskowa, ne rencontra personne. Il revint  son logement,
nomma le marchal Mortier[357] gouverneur de Moscou, le gnral
Durosnel[358] commandant de la place et M. de Lesseps[359] charg
de l'administration en qualit d'intendant. La garde impriale
et les troupes taient en grande tenue pour paratre devant un
peuple absent. Bonaparte apprit bientt avec certitude que la ville
tait menace de quelque vnement.  deux heures du matin on lui
vient dire que le feu commence. Le vainqueur quitte le faubourg de
Dorogomilow et vient s'abriter au Kremlin: c'tait dans la matine
du 15. Il prouva un moment de joie en pntrant dans le palais
de Pierre le Grand; son orgueil satisfait crivit quelques mots 
Alexandre,  la rverbration du bazar qui commenait  brler,
comme autrefois Alexandre vaincu lui crivait un billet du champ
d'Austerlitz.

[Note 357: Adolphe-douard-Casimir-Joseph _Mortier_ (1768-1835).
Marchal de France le 19 mai 1804, duc de Trvise le 2 juillet
1808, il tait, lors de la campagne de Russie, commandant de la
jeune garde. En 1814, il partagea le commandement de Paris avec
Marmont et, comme lui, dfendit hroquement la capitale dans la
journe du 30 mars. Pair de France pendant les Cent-Jours et sous la
Restauration, il fut, sous la monarchie de Juillet, ambassadeur 
Saint-Ptersbourg, grand-chancelier de la Lgion d'honneur, ministre
de la guerre et prsident du Conseil (18 novembre 1834-12 mars 1835).
Le 28 juillet 1835, il fut tu sur le boulevard du Temple, aux cts
du roi Louis-Philippe, par l'explosion de la machine Fieschi.]

[Note 358: Antoine-Jean-Auguste _Durosnel_ (1771-1849). Napolon le
fit comte en 1808 et le choisit pour un de ses aides de camp. Aprs
la campagne de Russie, il fut nomm, en 1813, gouverneur de la ville
de Dresde, o il resta jusqu' la capitulation. Aprs la rvolution
de Juillet, il devint aide de camp de Louis-Philippe, fut dput de
1830  1837 et pair de France de 1837  1848.]

[Note 359: Jean-Baptiste-Barthlemy, baron de _Lesseps_ (1766-1834).
Attach  la carrire des consulats, il tait en Russie avec le titre
de commissaire gnral des relations commerciales, lorsqu'clata la
guerre de 1812, et il fut forc de suivre l'arme dans sa retraite.
De 1815  1833, il remplit avec distinction les fonctions de consul
gnral  Lisbonne. Il tait l'oncle de M. Ferdinand de Lesseps, le
crateur de l'isthme de Suez.]

Dans le bazar on voyait de longues ranges de boutiques toutes
fermes. On contient d'abord l'incendie; mais dans la seconde nuit il
clate de toutes parts; des globes lancs par des artifices crvent,
retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les glises. Une
bise violente pousse les tincelles et lance les flammches sur le
Kremlin: il renfermait un magasin  poudre; un parc d'artillerie
avait t laiss sous les fentres mmes de Bonaparte. De quartier
en quartier nos soldats sont chasss par les effluves du volcan.
Des Gorgones et des Mduses, la torche  la main, parcourent les
carrefours livides de cet enfer; d'autres attisent le feu avec des
lances de bois goudronn. Bonaparte, dans les salles du nouveau
Pergame, se prcipite aux croises, s'crie: Quelle rsolution
extraordinaire! quels hommes! ce sont des Scythes![360]

[Note 360: _Sgur_, livre VIII, chap. VI.]

Le bruit se rpand que le Kremlin est min: des serviteurs se
trouvent mal, des militaires se rsignent. Les bouches des divers
brasiers en dehors s'largissent, se rapprochent, se touchent:
la tour de l'Arsenal, comme un haut cierge, brle au milieu d'un
sanctuaire embras. Le Kremlin n'est plus qu'une le noire contre
laquelle se brise une mer ondoyante de feu. Le ciel, refltant
l'illumination, est comme travers des clarts mobiles d'une aurore
borale.

La troisime nuit descendait; on respirait  peine dans une vapeur
suffocante: deux fois des mches ont t attaches au btiment
qu'occupait Napolon. Comment fuir? les flammes attroupes bloquent
les portes de la citadelle. En cherchant de tous les cts, on
dcouvre une poterne qui donnait sur la Moskowa. Le vainqueur avec sa
garde se drobe par ce guichet de salut. Autour de lui dans la ville,
des votes se fendent en mugissant, des clochers d'o dcoulaient des
torrents de mtal liqufi se penchent, se dtachent et tombent. Des
charpentes, des poutres, des toits craquant, ptillant, croulant,
s'abment dans un Phlgthon dont ils font rejaillir la lame ardente
et des millions de paillettes d'or. Bonaparte ne s'chappe que sur
les charbons refroidis d'un quartier dj rduit en cendres; il gagna
Petrowski, villa du czar.

Le gnral Gourgaud, critiquant l'ouvrage de M. de Sgur, accuse
l'officier d'ordonnance de l'empereur de s'tre tromp[361]: en
effet, il demeure prouv, par le rcit de M. de Baudus[362], aide
de camp du marchal Bessires, et qui servit lui-mme de guide 
Napolon, que celui-ci ne s'vada pas par une poterne, mais qu'il
sortit par la grande porte du Kremlin. Du rivage de Sainte-Hlne,
Napolon revoyait brler la ville des Scythes: Jamais, dit-il,
en dpit de la posie, toutes les fictions de l'incendie de Troie
n'galeront la ralit de celui de Moscou.

[Note 361: _Napolon et la Grande-Arme en Russie, ou Examen critique
de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Sgur_. 1824.]

[Note 362: _Baudus_, _t._ II, _p._ 127.]

Remmorant antrieurement cette catastrophe, Bonaparte crit
encore: _Mon mauvais gnie m'apparut et m'annona ma fin, que j'ai
trouve  l'le d'Elbe._ Kutuzof avait d'abord pris sa route 
l'orient; ensuite il se rabattit au midi. Sa marche de nuit tait
 demi claire par l'incendie lointain de Moscou, dont il sortait
un bourdonnement lugubre; on et dit que la cloche qu'on n'avait
jamais pu monter  cause de son norme poids et t magiquement
suspendue au haut d'un clocher brlant pour tinter les glas. Kutuzof
atteignit Voronowo, possession du comte Rostopschin;  peine avait-il
entrevu la superbe demeure, qu'elle s'enfonce dans le gouffre de
nouvelle conflagration. Sur la porte de fer d'une glise, on lisait
cet criteau, la _scritta morta_, de la main du propritaire: J'ai
embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vcu heureux
au sein de ma famille; les habitants de cette terre, au nombre de
dix-sept cent vingt, la quittent  votre approche, et moi je mets le
feu  ma maison pour qu'elle ne soit pas souille par votre prsence.
Franais, je vous ai abandonn mes deux maisons de Moscou, avec un
mobilier d'un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des
cendres.

                                                        ROSTOPSCHIN.

Bonaparte avait au premier moment admir les feux et les Scythes
comme un spectacle apparent  son imagination; mais bientt le mal
que cette catastrophe lui faisait le refroidit et le fit retourner
 ses injurieuses diatribes. En envoyant la lettre de Rostopchin
en France, il ajoute: Il parat que Rostopschin est alin; les
Russes le regardent comme une espce de Marat. Qui ne comprend pas
la grandeur dans les autres ne la comprendra pas pour soi quand le
temps des sacrifices sera venu.

Alexandre avait appris sans abattement son adversit.
Reculerons-nous, crivait-il dans ses instructions circulaires,
quand l'Europe nous encourage de ses regards? Servons-lui d'exemple;
saluons la main qui nous choisit pour tre la premire des nations
dans la cause de la vertu et de la libert. Suivait une invocation
au Trs-Haut.

Un style dans lequel se trouvent les mots de Dieu, de vertu, de
libert, est puissant: il plat aux hommes, les rassure et les
console; combien il est suprieur  ces phrases affectes, tristement
empruntes des locutions paennes, et fatalises  la turque: _il
fut, ils ont t, la fatalit les entrane_! phrasologie strile,
toujours vaine, alors mme qu'elle est appuye sur les plus grandes
actions.

Sorti de Moscou dans la nuit du 15 septembre, Napolon y rentra le
18. Il avait rencontr, en revenant, des foyers allums sur la fange,
nourris avec des meubles d'acajou et des lambris dors. Autour de
ces foyers en plein air taient des militaires noircis, crotts, en
lambeaux, couchs sur des canaps de soie ou assis dans des fauteuils
de velours, ayant pour tapis sous leurs pieds, dans la boue, des
chles de cachemire, des fourrures de la Sibrie, des toffes d'or de
la Perse, mangeant dans des plats d'argent une pte noire ou de la
chair sanguinolente de cheval grill.

Un pillage irrgulier ayant commenc, on le rgularisa; chaque
rgiment vint  son tour  la cure. Des paysans chasss de leurs
huttes, des Cosaques, des dserteurs de l'ennemi, rdaient autour des
Franais et se nourrissaient de ce que nos escouades avaient rong.
On emportait tout ce qu'on pouvait prendre; bientt, surcharg de ces
dpouilles, on les jetait, quand on venait  se souvenir qu'on tait
 six cents lieues de son toit.

Les courses que l'on faisait pour trouver des vivres produisaient
des scnes pathtiques: une escouade franaise ramenait une vache;
une femme s'avana, accompagne d'un homme qui portait dans ses bras
un enfant de quelques mois; ils montraient du doigt la vache qu'on
venait de leur enlever. La mre dchira les misrables vtements qui
couvraient son sein, pour montrer qu'elle n'avait plus de lait; le
pre fit un mouvement comme s'il et voulu briser la tte de l'enfant
sur une pierre. L'officier fit rendre la vache, et il ajoute:
L'effet que produisit cette scne sur mes soldats fut tel, que,
pendant longtemps, il ne fut pas prononc une seule parole dans les
rangs.

Bonaparte avait chang de rve; il dclarait qu'il voulait marcher
 Saint-Ptersbourg; il traait dj la route sur ses cartes; il
expliquait l'excellence de son plan nouveau, la certitude d'entrer
dans la seconde capitale de l'empire: Qu'a-t-il  faire dsormais
sur des ruines? Ne suffit-il pas  sa gloire qu'il soit mont au
Kremlin? Telles taient les nouvelles chimres de Napolon; l'homme
touchait  la folie, mais ses songes taient encore ceux d'un esprit
immense.

Nous ne sommes qu' quinze marches de Saint-Ptersbourg, dit M.
Fain: Napolon pense  se rabattre sur cette capitale. Au lieu de
quinze marches,  cette poque et dans de pareilles circonstances,
il faut lire _deux mois_. Le gnral Gourgaud ajoute que toutes
les nouvelles qu'on recevait de Saint-Ptersbourg annonaient la
peur qu'on avait du mouvement de Napolon. Il est certain qu'
Saint-Ptersbourg on ne doutait point du succs de l'empereur s'il se
prsentait; mais on se prparait  lui laisser une seconde carcasse
de cit, et la retraite sur Archangel tait jalonne. On ne soumet
point une nation dont le ple est la dernire forteresse. De plus les
flottes anglaises, pntrant au printemps dans la Baltique, auraient
rduit la prise de Saint-Ptersbourg  une simple destruction.

Mais tandis que l'imagination sans frein de Bonaparte jouait avec
l'ide d'un voyage  Saint-Ptersbourg, il s'occupait srieusement
de l'ide contraire: sa foi dans son esprance n'tait pas telle
qu'elle lui tt tout bon sens. Son projet dominant tait d'apporter
 Paris une paix signe  Moscou. Par l il se serait dbarrass des
prils de la retraite, il aurait accompli une tonnante conqute, et
serait rentr aux Tuileries le rameau d'olivier  la main. Aprs le
premier billet qu'il avait crit  Alexandre en arrivant au Kremlin,
il n'avait nglig aucune occasion de renouveler ses avances. Dans
un entretien bienveillant avec un officier russe, M. de Toutelmine,
sous-directeur de l'hpital des Enfants trouvs  Moscou, hpital
miraculeusement pargn de l'incendie, il avait gliss des paroles
favorables  un accommodement. Par M. Jacowlef, frre de l'ancien
ministre russe  Stuttgard, il crivit directement  Alexandre, et
M. Jacowlef prit l'engagement de remettre cette lettre au czar sans
intermdiaire. Enfin le gnral Lauriston fut envoy  Kutuzof:
celui-ci promit ses bons offices pour une ngociation pacifique; mais
il refusa au gnral Lauriston de lui dlivrer un sauf-conduit pour
Saint-Ptersbourg.

Napolon tait toujours persuad qu'il exerait sur Alexandre
l'empire qu'il avait exerc  Tilsit et  Erfurt, et cependant
Alexandre crivait le 21 octobre au prince Michel Larcanowitz: J'ai
appris,  mon extrme mcontentement, que le gnral Benningsen a
eu une entrevue avec le roi de Naples ................... Toutes
les dterminations dans les ordres qui vous sont adresss par moi
doivent vous convaincre que ma rsolution est inbranlable, que dans
ce moment aucune proposition de l'ennemi ne pourrait m'engager 
terminer la guerre et  affaiblir par l le devoir sacr de venger la
patrie.

Les gnraux russes abusaient de l'amour-propre et de la
simplicit de Murat, commandant de l'avant-garde; toujours charm
de l'empressement des Cosaques, il empruntait des bijoux de ses
officiers pour faire des prsents  ses courtisans du Don; mais
les gnraux russes, loin de dsirer la paix, la redoutaient.
Malgr la rsolution d'Alexandre, ils connaissaient la faiblesse de
leur empereur, et ils craignaient la sduction du ntre. Pour la
vengeance, il ne s'agissait que de gagner un mois, que d'attendre les
premiers frimas: les voeux de la chrtient moscovite suppliaient le
ciel de hter ses temptes.

Le gnral Wilson, en qualit de commissaire anglais  l'arme russe,
tait arriv; il s'tait dj trouv sur le chemin de Bonaparte en
gypte. Fabvier, de son ct, tait revenu de notre arme du midi 
celle du nord. L'Anglais poussait Kutuzof  l'attaque, et l'on savait
que les nouvelles apportes par Fabvier n'taient pas bonnes. Des
deux bouts de l'Europe, les deux seuls peuples qui combattaient pour
leur libert se donnaient la main par-dessus la tte du vainqueur
 Moscou. La rponse d'Alexandre n'arrivait point; les estafettes
de France s'attardrent; l'inquitude de Napolon augmentait; des
paysans avertissaient nos soldats: Vous ne connaissez pas notre
climat, leur disaient-ils; dans un mois le froid vous fera tomber les
ongles. Milton, dont le grand nom agrandit tout, s'exprime aussi
navement dans sa _Moscovie_: Il fait si froid dans ce pays, que la
sve des branches mises au feu gle en sortant du bout oppos  celui
qui brle.

Bonaparte, sentant qu'un pas rtrograde rompait le prestige et
faisait vanouir la terreur de son nom, ne pouvait se rsoudre 
descendre: malgr l'avertissement du prochain pril, il restait,
attendant de minute en minute des rponses de Saint-Ptersbourg; lui,
qui avait command avec tant d'outrages, soupirait aprs quelques
mots misricordieux du vaincu. Il s'occupe au Kremlin d'un rglement
pour la Comdie Franaise; il met trois soires  achever ce
majestueux ouvrage[363]; il discute avec ses aides de camp le mrite
de quelques vers nouveaux arrivs de Paris; autour de lui on admirait
le sang-froid du grand homme, tandis qu'il y avait encore des
blesss de ses derniers combats expirant dans des douleurs atroces,
et que, par ce retard de quelques jours, il dvouait  la mort les
cent mille hommes qui lui restaient. La servile stupidit du sicle
prtend faire passer cette pitoyable affectation pour la conception
d'un esprit incommensurable.

[Note 363: Dcret sur la surveillance, l'organisation,
l'administration, la comptabilit, la police et la discipline du
Thtre-Franais, dat du quartier imprial de Moscou, le 15 octobre
1812. Modifi sur quelques points, ce dcret est encore en vigueur
dans ses dispositions principales.]

Bonaparte visita les difices du Kremlin. Il descendit et remonta
l'escalier sur lequel Pierre le Grand fit gorger les Strlitz;
il parcourut la salle des festins o Pierre se faisait amener les
prisonniers, abattant une tte entre chaque rasade, proposant  ses
convives, princes et ambassadeurs, de se divertir de la mme faon.
Des hommes furent rous alors, et des femmes enterres vives; on
pendit deux mille Strlitz dont les corps restrent accrochs autour
des murailles.

Au lieu de l'ordonnance sur les thtres, Bonaparte et mieux fait
d'crire au Snat conservateur la lettre que des bords du Pruth,
Pierre crivait au snat de Moscou: Je vous annonce que, tromp
par de faux avis, et sans qu'il y ait de ma faute, je me trouve
ici enferm dans mon camp par une arme quatre fois plus forte que
la mienne. S'il arrive que je sois pris, vous n'avez plus  me
considrer comme votre czar et seigneur, ni  tenir compte d'aucun
ordre qui pourrait vous tre port de ma part, quand mme vous y
reconnatriez ma propre main. Si je dois prir, vous choisirez pour
mon successeur le plus digne d'entre vous.

Un billet de Napolon, adress  Cambacrs, contenait des ordres
inintelligibles: on dlibra, et quoique la signature du billet
portt un nom allong d'un nom antique, l'criture ayant t
reconnue pour tre celle de Bonaparte, on dclara que les ordres
inintelligibles devaient tre excuts.

Le Kremlin renfermait un double trne pour deux frres: Napolon
ne partageait pas le sien. On voyait encore dans les salles le
brancard bris d'un coup de canon sur lequel Charles XII bless se
faisait porter  la bataille de Pultava. Toujours vaincu dans l'ordre
des instincts magnanimes, Bonaparte, en visitant les tombeaux des
czars, se souvint-il qu'aux jours de fte on les couvrait de draps
mortuaires superbes; que lorsqu'un sujet avait quelque grce 
solliciter, il dposait sa supplique sur un des tombeaux, et que le
czar avait seul le droit de l'en retirer?

Ces placets de l'infortune, prsents par la mort  la puissance,
n'taient point du got de Napolon. Il tait occup d'autres soins:
moiti dsir de tromper, moiti nature, il prtendait, comme en
quittant l'gypte, faire venir des comdiens de Paris  Moscou, et il
assurait qu'un chanteur italien arrivait. Il dpouilla les glises
du Kremlin, entassa dans ses fourgons des ornements sacrs et des
images de saints avec les croissants et les queues de cheval conquis
sur les mahomtans. Il enleva l'immense croix de la tour du grand
Yvan; son projet tait de la planter sur le dme des Invalides: elle
et fait le pendant des chefs-d'oeuvre du Vatican dont il avait
dcor le Louvre. Tandis qu'on dtachait cette croix, des corneilles
vagissantes voletaient autour: Que me veulent ces oiseaux? disait
Bonaparte.

On touchait au moment fatal: Daru levait des objections contre
divers projets qu'exposait Bonaparte: Quel parti prendre donc?
s'cria l'empereur.--Rester ici, faire de Moscou un grand camp
retranch: y passer l'hiver; faire saler les chevaux qu'on ne
pourra nourrir; attendre le printemps: nos renforts et la Lithuanie
arme viendront nous dlivrer et achever la conqute.--C'est un
conseil de lion, rpond Napolon: mais que dirait Paris? La France
ne s'accoutumerait pas  mon absence[364].--Que dit-on de moi 
Athnes? disait Alexandre.

[Note 364: _Sgur_, liv. VIII, chap. XI.]

Il se replonge aux incertitudes: partira-t-il? ne partira-t-il pas?
Il ne sait. Maintes dlibrations se succdent. Enfin une affaire
engage  Winkovo, le 18 octobre, le dtermine subitement  sortir
des dbris de Moscou avec son arme: ce jour-l mme, sans appareil,
sans bruit, sans tourner la tte, voulant viter la route directe de
Smolensk, il s'achemine par l'une des deux routes de Kalouga.

[Illustration: Alexandre Ier.]

Durant trente-cinq jours, comme ces formidables dragons de l'Afrique
qui s'endorment aprs s'tre repus, il s'tait oubli; c'tait
apparemment les jours ncessaires pour changer le sort d'un homme
pareil. Pendant ce temps-l, l'astre de sa destine s'inclinait.
Enfin il se rveille press entre l'hiver et une capitale incendie;
il se glisse au dehors des dcombres: il tait trop tard; cent
mille hommes taient condamns. Le marchal Mortier, commandant
l'arrire-garde, a l'ordre, en se retirant, de faire sauter le
Kremlin[365].

[Note 365: On achve d'imprimer  Saint-Ptersbourg les papiers
d'tat sur cette campagne, trouvs dans le cabinet d'Alexandre aprs
sa mort. Ces documents, formant cinq  six volumes, jetteront sans
doute un grand jour sur les vnements si curieux d'une partie de
notre histoire. Il sera bon de lire avec prcaution les rcits de
l'ennemi, et cependant avec moins de dfiance que les documents
officiels de Bonaparte. Il est impossible de se figurer  quel point
celui-ci altrait la ralit et la rendait insaisissable; ses propres
victoires se transformaient en roman dans son imagination. Toutefois,
au bout de ses relations fantasmagoriques, restait cette vrit,
 savoir que Napolon, par une raison ou par une autre, tait le
matre du monde. (Paris, note de 1814.) CH.]

Bonaparte, se trompant ou voulant tromper les autres, crit le 18
d'octobre au duc de Bassano une lettre que rapporte M. Fain: Vers
les premires semaines de novembre, mandait-il, j'aurai ramen mes
troupes dans le carr qui est entre Smolensk, Mohilow, Minsk et
Witepsk. Je me dcide  ce mouvement, parce que Moscou n'est plus
une position militaire; j'en vais chercher une autre plus favorable
au dbut de la campagne prochaine. Les oprations auront alors  se
diriger sur Ptersbourg et sur Kiew. Pitoyable forfanterie, s'il ne
s'agissait que du secours passager d'un mensonge; mais dans Bonaparte
une ide de conqute, malgr l'vidence contraire de la raison,
pouvait toujours tre une ide de bonne foi.

On marchait sur Malojaroslawetz: par l'embarras des bagages et des
voitures mal atteles de l'artillerie, le troisime jour de marche
on n'tait encore qu' dix lieues de Moscou. On avait l'intention
de devancer Kutuzof: l'avant-garde du prince Eugne le prvint en
effet  Fominsko. Il restait encore cent mille hommes d'infanterie
au dbut de la retraite. La cavalerie tait presque nulle, 
l'exception de trois mille cinq cents chevaux de la garde. Nos
troupes, ayant atteint la nouvelle route de Kalouga le 21, entrrent
le 22  Borowsk, et le 23 la division Delzons occupa Malojaroslawetz.
Napolon tait dans la joie; il se croyait chapp.

Le 23 octobre,  une heure et demie du matin, la terre trembla:
cent quatre-vingt-trois milliers de poudre, placs sous les votes
du Kremlin, dchirrent le palais des czars. Mortier qui fit sauter
le Kremlin, tait rserv  la machine infernale de Fieschi. Que de
mondes passs entre ces deux explosions si diffrentes et par les
temps et par les hommes!

Aprs ce sourd mugissement, une forte canonnade vint  travers le
silence dans la direction de Malojaroslawetz: autant Napolon avait
dsir our ce bruit en entrant en Russie, autant il redoutait de
l'entendre en sortant. Un aide de camp du vice-roi annonce une
attaque gnrale des Russes:  la nuit les gnraux Compans et Grard
arrivrent en aide au prince Eugne. Beaucoup d'hommes prirent des
deux cts; l'ennemi parvint  se mettre  cheval sur la route de
Kalouga, et fermait l'entre du chemin intact qu'on avait espr
suivre. Il ne restait d'autre ressource que de retomber dans la route
de Mojask et de rentrer  Smolensk par les vieux sentiers de nos
malheurs: on le pouvait; les oiseaux du ciel n'avaient pas encore
achev de manger ce que nous avions sem pour retrouver nos traces.

Napolon logea cette nuit  Ghorodnia dans une pauvre maison o les
officiers attachs aux divers gnraux ne purent se mettre  couvert.
Ils se runirent sous la fentre de Bonaparte; elle tait sans volets
et sans rideaux: on en voyait sortir une lumire, tandis que les
officiers rests en dehors taient plongs dans l'obscurit. Napolon
tait assis dans sa chtive chambre, la tte abaisse sur ses deux
mains; Murat, Berthier et Bessires se tenaient debout  ses cts,
silencieux et immobiles. Il ne donna point d'ordre, et monta 
cheval le 25 au matin, pour examiner la position de l'arme russe.

 peine tait-il sorti que roula jusqu' ses pieds un boulement de
Cosaques. La vivante avalanche avait franchi la Luja, et s'tait
drobe  la vue, le long de la lisire des bois. Tout le monde mit
l'pe  la main, l'empereur lui-mme. Si ces maraudeurs avaient eu
plus d'audace, Bonaparte demeurait prisonnier.  Malojaroslawetz
incendi, les rues taient encombres de corps  moiti grills,
coups, sillonns, mutils par les roues de l'artillerie, qui avaient
pass sur eux. Pour continuer le mouvement sur Kalouga, il et fallu
livrer une seconde bataille; l'empereur ne le jugea pas convenable.
Il s'est lev  cet gard une discussion entre les partisans
de Bonaparte et les amis des marchaux. Qui donna le conseil de
reprendre la premire route parcourue par les Franais? Ce fut
videmment Napolon: une grande sentence funbre  prononcer ne lui
cotait gure; il en avait l'habitude.

Revenu le 26  Borowsk, le lendemain, prs de Vria, on prsenta
au chef de nos armes le gnral Witzingerode et son aide de camp
le comte Nariskin: ils s'taient laiss surprendre en entrant
trop tt dans Moscou. Bonaparte s'emporta: Qu'on fusille ce
gnral! s'crie-t-il hors de lui; c'est un dserteur du royaume
de Wurtemberg; il appartient  la confdration du Rhin. Il se
rpand en invectives contre la noblesse russe et finit par ces mots:
J'irai  Saint-Ptersbourg, je jetterai cette ville dans la Newa,
et subitement il commanda de brler un chteau que l'on apercevait
sur une hauteur: le lion bless se ruait en cumant sur tout ce qui
l'environnait.

Nanmoins, au milieu de ses folles colres, lorsqu'il intimait 
Mortier l'ordre de dtruire le Kremlin, il se conformait en mme
temps  sa double nature; il crivait au duc de Trvise des phrases
de sensiblerie; pensant que ses missives seraient connues, il lui
enjoignait avec un soin tout paternel de sauver les hpitaux; car
c'est ainsi, ajoutait-il, que j'en ai us  Saint-Jean-d'Acre.
Or, en Palestine il fit fusiller les prisonniers turcs, et, sans
l'opposition de Desgenettes, il et empoisonn ses malades! Berthier
et Murat sauvrent le prince Witzingerode.

Cependant Kutuzof nous poursuivait mollement. Wilson pressait-il
le gnral russe d'agir, le gnral rpondait: Laissez venir la
neige. Le 29 septembre, on touche aux fatales collines de la
Moskowa: un cri de douleur et de surprise chappe  notre arme. De
vastes boucheries se prsentaient, talant quarante mille cadavres
diversement consomms. Des files de carcasses alignes semblaient
garder encore la discipline militaire; des squelettes dtachs en
avant, sur quelques mamelons crts, indiquaient les commandants
et dominaient la mle des morts. Partout armes rompues, tambours
dfoncs, lambeaux de cuirasses et d'uniformes, tendards dchirs,
disperss entre des troncs d'arbres coups  quelques pieds du sol
par les boulets: c'tait la grande redoute de la Moskowa.

Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en
mouvement: un soldat franais priv des deux jambes se frayait
un passage dans des cimetires qui semblaient avoir rejet leurs
entrailles au dehors. Le corps d'un cheval effondr par un obus
avait servi de gurite  ce soldat; il y vcut en rongeant sa loge
de chair; les viandes putrfies des morts  la porte de sa main
lui tenaient lieu de charpie pour panser ses plaies et d'amadou pour
emmaillotter ses os. L'effrayant remords de la gloire se tranait
vers Napolon: Napolon ne l'attendit pas.

Le silence des soldats, hts du froid, de la faim et de l'ennemi,
tait profond; ils songeaient qu'ils seraient bientt semblables
aux compagnons dont ils apercevaient les restes. On n'entendait
dans ce reliquaire que la respiration agite et le bruit du frisson
involontaire des bataillons en retraite.

Plus loin on retrouva l'abbaye de Kotlosko transforme en hpital;
tous les secours y manquaient; l restait encore assez de vie pour
sentir la mort. Bonaparte, arriv sur le lieu, se chauffa du bois
de ses chariots disloqus. Quand l'arme reprit sa marche, les
agonisants se levrent, parvinrent au seuil de leur dernier asile,
se laissrent dvaler jusqu'au chemin, tendirent aux camarades qui
les quittaient leurs mains dfaillantes: ils semblaient  la fois les
conjurer et les ajourner.

 chaque instant retentissait la dtonation des caissons qu'on
tait forc d'abandonner. Les vivandiers jetaient les malades dans
les fosss. Des prisonniers russes qu'escortaient des trangers au
service de la France, furent dpchs par leurs gardes: tus d'une
manire uniforme, leur cervelle tait rpandue  ct de leur tte.
Bonaparte avait emmen l'Europe avec lui; toutes les langues se
parlaient dans son arme; toutes les cocardes, tous les drapeaux
s'y voyaient. L'Italien, forc au combat, s'tait battu comme un
Franais; l'Espagnol avait soutenu sa renomme de courage: Naples et
l'Andalousie n'avaient t pour eux que les regrets d'un doux songe.
On a dit que Bonaparte n'avait t vaincu que par l'Europe entire,
et c'est juste; mais on oublie que Bonaparte n'avait vaincu qu'
l'aide de l'Europe, de force ou de gr son allie.

La Russie rsista seule  l'Europe guide par Napolon; la France,
reste seule et dfendue par Napolon, tomba sous l'Europe retourne;
mais il faut dire que la Russie tait dfendue par son climat, et
que l'Europe ne marchait qu' regret sous son matre. La France, au
contraire, n'tait prserve ni par son climat ni par sa population
dcime; elle n'avait que son courage et le souvenir de sa gloire.

Indiffrent aux misres de ses soldats, Bonaparte n'avait souci que
de ses intrts: lorsqu'il campait, sa conversation roulait sur des
ministres vendus, disait-il, aux Anglais, lesquels ministres taient
les fomentateurs de cette guerre; ne se voulant pas avouer que cette
guerre venait uniquement de lui. Le duc de Vicence, qui s'obstinait 
racheter un malheur par sa noble conduite, clatait au milieu de la
flatterie au bivouac. Il s'criait: Que d'atroces cruauts! Voil
donc la civilisation que nous apportons en Russie! Aux incroyables
dires de Bonaparte, il faisait un geste de colre et d'incrdulit,
et se retirait. L'homme que la moindre contradiction mettait en
fureur souffrait les rudesses de Caulaincourt en expiation de la
lettre qu'il l'avait jadis charg de porter  Ettenheim. Quand on a
commis une chose reprochable, le ciel en punition vous en impose
les tmoins; en vain les anciens tyrans les faisaient disparatre;
descendus aux enfers, ces tmoins entraient dans le corps des Furies
et revenaient.

Napolon, ayant travers Gjatsk, poussa jusqu' Wiasma; il le
dpassa, n'ayant point trouv l'ennemi qu'il craignait d'y
rencontrer. Il arriva le 3 novembre  Slawskowo: l il apprit qu'un
combat s'tait donn derrire lui  Wiasma; ce combat contre les
troupes de Miloradowitch nous fut fatal: nos soldats, nos officiers
blesss, le bras en charpe, la tte enveloppe de linge, miracle de
vaillance, se jetaient sur les canons ennemis.

Cette suite d'affaires dans les mmes lieux, ces couches de morts
ajoutes  des couches de morts, ces batailles doubles de batailles,
auraient deux fois immortalis des champs funestes, si l'oubli ne
passait rapidement sur notre poussire. Qui pense  ces paysans
laisss en Russie? Ces rustiques sont-ils contents d'avoir t _
la grande bataille sous les murs de Moscou_? Il n'y a peut-tre que
moi qui, dans les soires d'automne, en regardant voler au haut du
ciel les oiseaux du Nord, me souvienne qu'ils ont vu la tombe de
nos compatriotes. Des compagnies industrielles se sont transportes
au dsert avec leurs fourneaux et leurs chaudires; les os ont t
convertis en noir animal: qu'il vienne du chien ou de l'homme, le
vernis est du mme prix, et il n'est pas plus brillant, qu'il ait
t tir de l'obscurit ou de la gloire. Voil le cas que nous
faisons des morts aujourd'hui! Voil les rites sacrs de la nouvelle
religion! _Diis Manibus._ Heureux compagnons de Charles XII, vous
n'avez point t visits par ces hynes sacrilges! Pendant l'hiver,
l'hermine frquente les neiges virginales, et pendant l't les
mousses fleuries de Pultava.

Le 6 novembre (1812) le thermomtre descendit  dix-huit degrs
au-dessous de zro: tout disparat sous la blancheur universelle.
Les soldats sans chaussure sentent leurs pieds mourir; leurs doigts
violtres et roidis laissent chapper le mousquet dont le toucher
brle; leurs cheveux se hrissent de givre, leurs barbes de leur
haleine congele; leurs mchants habits deviennent une casaque de
verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment sur le sol
de petits sillons de tombeaux. On ne sait plus de quel ct les
fleuves coulent; on est oblig de casser la glace pour apprendre 
quel orient il faut se diriger. gars dans l'tendue, les divers
corps font des feux de bataillon pour se rappeler et se reconnatre,
de mme que des vaisseaux en pril tirent le canon de dtresse. Les
sapins changs en cristaux immobiles s'lvent  et l, candlabres
de ces pompes funbres. Des corbeaux et des meutes de chiens blancs
sans matres suivaient  distance cette retraite de cadavres.

Il tait dur, aprs les marches, d'tre oblig,  l'tape dserte, de
s'entourer des prcautions d'un ost sain, largement pourvu, de poser
des sentinelles, d'occuper des postes, de placer des grand'gardes.
Dans des nuits de seize heures, battu des rafales du nord, on ne
savait ni o s'asseoir, ni o se coucher; les arbres jets bas avec
tous leurs albtres refusaient de s'enflammer;  peine parvenait-on 
faire fondre un peu de neige, pour y dmler une cuillere de farine
de seigle. On ne s'tait pas repos sur le sol nu que des hurlements
de Cosaques faisaient retentir les bois; l'artillerie volante de
l'ennemi grondait; le jene de nos soldats tait salu comme le
festin des rois, lorsqu'ils se mettent  table; les boulets roulaient
leurs pains de fer au milieu des convives affams.  l'aube, que ne
suivait point l'aurore, on entendait le battement d'un tambour drap
de frimas ou le son enrou d'une trompette: rien n'tait triste comme
cette diane lugubre, appelant sous les armes des guerriers qu'elle
ne rveillait plus. Le jour grandissant clairait des cercles de
fantassins roidis et morts autour des bchers expirs.

Quelques survivants partaient; ils s'avanaient vers des horizons
inconnus qui, reculant toujours, s'vanouissaient  chaque pas dans
le brouillard. Sous un ciel pantelant, et comme lass des temptes
de la veille, nos files claircies traversaient des landes aprs
des landes, des forts suivies de forts et dans lesquelles l'Ocan
semblait avoir laiss son cume attache aux branches cheveles
des bouleaux. On ne rencontrait mme pas dans ces bois ce triste et
petit oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les buissons
dpouills. Si je me retrouve tout  coup par ce rapprochement en
prsence de mes vieux jours,  mes camarades! (les soldats sont
frres), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes annes,
lorsque, me retirant devant vous, je traversais, si misrable et si
dlaiss, la bruyre des Ardennes.

Les grandes armes russes suivaient la ntre: celle-ci tait partage
en plusieurs divisions qui se subdivisaient en colonnes: le prince
Eugne commandait l'avant-garde, Napolon le centre, l'arrire-garde
le marchal Ney. Retards de divers obstacles et combats, ces corps
ne conservaient pas leur exacte distance: tantt ils se devanaient
les uns les autres, tantt ils marchaient sur une ligne horizontale,
trs souvent sans se voir et sans communiquer ensemble faute de
cavalerie. Des Tauridiens, monts sur de petits chevaux dont les
crins balayaient la terre, n'accordaient de repos ni jour ni nuit
 nos soldats harasss par ces taons de neige. Le paysage tait
chang: l o l'on avait vu un ruisseau, on retrouvait un torrent que
des chanes de glace suspendaient aux bords escarps de sa ravine.
Dans une seule nuit, dit Bonaparte (Papiers de Sainte-Hlne),
on perdit trente mille chevaux: on fut oblig d'abandonner presque
toute l'artillerie, forte alors de cinq cents bouches  feu; on ne
put emporter ni munitions, ni provisions. Nous ne pouvions, faute
de chevaux, faire de reconnaissance ni envoyer une avant-garde de
cavalerie reconnatre la route. Les soldats perdaient le courage et
la raison, et tombaient dans la confusion. La circonstance la plus
lgre les alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour jeter
la frayeur dans tout un bataillon. Au lieu de se tenir runis, ils
erraient sparment pour chercher du feu. Ceux qu'on envoyait en
claireurs abandonnaient leurs postes et allaient chercher les moyens
de se rchauffer dans les maisons. Ils se rpandaient de tous cts,
s'loignaient de leurs corps et devenaient facilement la proie de
l'ennemi. D'autres se couchaient sur la terre, s'endormaient: un peu
de sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des
milliers de soldats prirent. Les Polonais sauvrent quelques-uns
de leurs chevaux et un peu de leur artillerie; mais les Franais et
les soldats des autres nations n'taient plus les mmes hommes. La
cavalerie a surtout beaucoup souffert. Sur quarante mille hommes, je
ne crois pas qu'il en soit chapp trois mille.

Et vous qui racontiez cela sous le beau soleil d'un autre hmisphre,
n'tiez-vous que le tmoin de tant de maux?

Le jour mme (6 novembre) o le thermomtre tomba si bas, arriva de
France, comme une fresaie gare, la premire estafette que l'on
et vue depuis longtemps: elle apportait la mauvaise nouvelle de la
conspiration de Malet[366]. Cette conspiration eut quelque chose du
prodigieux de l'toile de Napolon. Au rapport du gnral Gourgaud,
ce qui fit le plus d'impression sur l'empereur fut la preuve trop
vidente que les principes monarchiques dans leur application  sa
monarchie avaient jet des racines si peu profondes que de grands
fonctionnaires,  la nouvelle de la mort de l'empereur, oublirent
que, le souverain tant mort, un autre tait l pour lui succder.

[Note 366: La conspiration du gnral Malet avait clat le 23
octobre, prcisment le jour o le marchal Mortier, mettant 
excution les ordres de l'empereur, faisait sauter le Kremlin. Peu
s'en fallut que Malet, ce jour-l, ne ft sauter l'Empire. Enferm
dans une prison, sans argent, sans complices, dnu de tous moyens,
Malet avait entrepris de renverser Napolon, et il faillit russir.
La conspiration Malet fut une conspiration de gnie.]

Bonaparte  Sainte-Hlne (_Mmorial_ de Las Cases) racontait qu'il
avait dit  sa cour des Tuileries, en parlant de la conspiration
de Malet: Eh bien, messieurs, vous prtendiez avoir fini votre
rvolution; vous me croyiez mort: mais le roi de Rome, vos serments,
vos principes, vos doctrines? Vous me faites frmir pour l'avenir!
Bonaparte raisonnait logiquement; il s'agissait de sa dynastie:
aurait-il trouv le raisonnement aussi juste s'il s'tait agi de la
race de saint Louis?

Bonaparte apprit l'accident de Paris au milieu d'un dsert, parmi les
dbris d'une arme presque dtruite dont la neige buvait le sang; les
droits de Napolon fonds sur la force s'anantissaient en Russie
avec sa force, tandis qu'il avait suffi d'un seul homme pour les
mettre en doute dans la capitale: hors de la religion, de la justice
et de la libert, il n'y a point de droits.

Presque au mme moment que Bonaparte apprenait ce qui s'tait pass
 Paris, il recevait une lettre du marchal Ney. Cette lettre lui
faisait part que les meilleurs soldats se demandaient pourquoi
c'tait  eux seuls  combattre pour assurer la fuite des autres;
pourquoi l'aigle ne protgeait plus et tuait; pourquoi il fallait
succomber par bataillons, puisqu'il n'y avait plus qu' fuir?

Quand l'aide de camp de Ney voulut entrer dans des particularits
affligeantes, Bonaparte l'interrompit: Colonel, je ne vous demande
pas ces dtails.--Cette expdition de la Russie tait une vraie
extravagance que toutes les autorits civiles et militaires de
l'Empire avaient blme: les triomphes et les malheurs que rappelait
la route de retraite aigrissaient ou dcourageaient les soldats: sur
ce chemin mont et redescendu, Napolon pouvait trouver aussi l'image
des deux parts de sa vie.

Le 9 novembre, on avait enfin gagn Smolensk. Un ordre de Bonaparte
avait dfendu d'y laisser entrer personne avant que les postes
n'eussent t remis  la garde impriale. Des soldats du dehors
confluent au pied des murailles; les soldats du dedans se tiennent
renferms. L'air retentit des imprcations des dsesprs forclos,
vtus de sales lvites de Cosaques, de capotes rapetasses, de
manteaux et d'uniformes en loques, de couvertures de lit ou de
cheval, la tte couverte de bonnets, de mouchoirs rouls, de
schakos dfoncs, de casques fausss et rompus; tout cela sanglant
ou neigeux, perc de balles ou hach de coups de sabre. Le visage
hve et dval, les yeux sombres et tincelants, ils regardaient
au haut des remparts en grinant les dents, ayant l'air de ces
prisonniers mutils qui, sous Louis le Gros, portaient dans leur main
droite leur main gauche coupe: on les et pris pour des masques
en furie ou pour des malades affols, chapps des hpitaux. La
jeune et la vieille garde arrivrent; elles entrrent dans la place
incendie  notre premier passage. Des cris s'lvent contre la
troupe privilgie: L'arme n'aurait-elle jamais que ses restes?
Ces cohortes famliques courent tumultuairement aux magasins comme
une insurrection de spectres; on les repousse; on se bat: les tus
restent dans les rues, les femmes, les enfants, les mourants sur les
charrettes. L'air tait empest de la corruption d'une multitude
d'anciens cadavres; des militaires taient atteints d'imbcillit ou
de folie; quelques-uns dont les cheveux s'taient dresss et tordus,
blasphmant ou riant d'un rire hbt, tombaient morts. Bonaparte
exhale sa colre contre un misrable fournisseur impuissant dont
aucun des ordres n'avait t excut.

L'arme de cent mille hommes, rduite  trente mille, tait ctoye
d'une bande de cinquante mille traneurs: il ne se trouvait plus que
dix-huit cents cavaliers monts. Napolon en donna le commandement 
M. de Latour-Maubourg[367]. Cet officier, qui menait les cuirassiers
 l'assaut de la grande redoute de Borodino, eut la tte fendue de
coups de sabre; depuis il perdit une jambe  Dresde. Apercevant
son domestique qui pleurait, il lui dit: De quoi te plains-tu? tu
n'auras plus qu'une botte  cirer. Ce gnral, rest fidle au
malheur, est devenu le gouverneur de Henri V dans les premires
annes de l'exil du jeune prince: j'te mon chapeau en passant devant
lui, comme en passant devant l'honneur.

[Note 367: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de _Latour-Maubourg_
(1768-1850), sous-lieutenant dans les gardes du corps avec rang
de lieutenant-colonel le 6 mars 1789, colonel du 3e rgiment de
chasseurs le 5 fvrier 1792, gnral de brigade le 2 dcembre 1805,
gnral de division le 14 mai 1807, baron de l'Empire le 12 fvrier
1808. Il eut la cuisse emporte par un boulet, non  Dresde, comme
le dit Chateaubriand, mais  Wachau (16 octobre 1813). Le 22 mars
1814, il fut cr comte de l'Empire. La Restauration le fit pair de
France le 4 juin 1814, marquis par lettres patentes du 31 aot 1817,
et ambassadeur  Londres. Il occupait ce dernier poste lorsqu'il fut
appel au ministre de la guerre le 19 novembre 1819. Le 15 dcembre
1821, il fut nomm gouverneur des Invalides. Il donna sa dmission de
pair  la rvolution de 1830, se retira  Melun, puis alla rejoindre
les Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne
rentra en France qu'en 1848.]

On sjourna par force jusqu'au 14 dans Smolensk. Napolon ordonna au
marchal Ney de se concerter avec Davout et de dmembrer la place en
la dchirant avec des fougasses: pour lui, il se rendit  Krasno, o
il s'tablit le 16, aprs que cette station eut t pille par les
Russes. Les Moscovites rtrcissaient leur cercle: la grande arme
dite de Moldavie tait dans le voisinage; elle se prparait  nous
cerner tout  fait et  nous jeter dans la Brsina.

Le reste de nos bataillons diminuait de jour en jour. Kutuzof,
instruit de nos misres, remuait  peine: Sortez seulement un moment
de votre quartier gnral, s'criait Wilson; avancez-vous sur les
hauteurs, vous verrez que le dernier moment de Napolon est venu. La
Russie rclame cette victime: il n'y a plus qu' frapper; une charge
suffira; dans deux heures la face de l'Europe sera change.

Cela tait vrai; mais il n'y aurait eu que Bonaparte de
particulirement frapp, et Dieu voulait appesantir sa main sur la
France.

Kutuzof rpondait: Je fais reposer mes soldats tous les trois jours;
je rougirais, je m'arrterais aussitt, si le pain leur manquait
un seul instant. J'escorte l'arme franaise ma prisonnire; je la
chtie ds qu'elle veut s'arrter ou s'loigner de la grande route.
Le terme de la destine de Napolon est irrvocablement marqu: c'est
dans les marais de la Brsina que s'teindra le mtore en prsence
de toutes les armes russes. Je leur aurai livr Napolon affaibli,
dsarm, mourant: c'est assez pour ma gloire.

Bonaparte avait parl du _vieux_ Kutuzof avec ce ddain insultant
dont il tait si prodigue: le _vieux_ Kutuzof  son tour lui rendait
mpris pour mpris.

L'arme de Kutuzof tait plus impatiente que son chef; les Cosaques
eux-mmes s'criaient: Laissera-t-on ces squelettes sortir de leurs
tombeaux?

Cependant on ne voyait pas le quatrime corps[368] qui avait d
quitter Smolensk le 15 et rejoindre Napolon le 16  Krasno; les
communications taient coupes; le prince Eugne, qui menait la
queue, essaya vainement de les rtablir: tout ce qu'il put faire, ce
fut de tourner les Russes et d'oprer sa jonction avec la garde sous
Krasno; mais toujours les marchaux Davout et Ney ne paraissaient
pas.

[Note 368: C'tait celui du prince Eugne. Il comprenait les
divisions franaises Delzons et Broussier, la garde royale italienne,
la division italienne Pino, la cavalerie de la garde italienne et une
brigade lgre italienne, commande par le gnral Villata.]

Alors Napolon retrouva subitement son gnie: il sort de Krasno
le 17, un bton  la main,  la tte de sa garde rduite  treize
mille hommes, pour affronter d'innombrables ennemis, dgager la
route de Smolensk, et frayer un passage aux deux marchaux. Il ne
gta cette action que par la rminiscence d'un mot peu proportionn
 son masque: J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse
le gnral. Henri IV, partant pour le sige d'Amiens, avait dit:
J'ai assez fait le roi de France, il est temps que je fasse le roi
de Navarre. Les hauteurs environnantes, au pied desquelles marchait
Napolon, se chargeaient d'artillerie et pouvaient  chaque instant
le foudroyer; il y jette un coup d'oeil et dit: Qu'un escadron de
mes chasseurs s'en empare! Les Russes n'avaient qu' se laisser
rouler en bas, leur seule masse l'et cras; mais,  la vue de ce
grand homme et des dbris de la garde serre en bataillon carr, ils
demeurrent immobiles, comme fascins; son regard arrta cent mille
hommes sur les collines.

Kutuzof,  propos de cette affaire de Krasno, fut honor 
Ptersbourg du surnom de Smolenski: apparemment pour n'avoir pas,
sous le bton de Bonaparte, dsespr du salut de la Rpublique.

       *       *       *       *       *

Aprs cet inutile effort. Napolon repassa le Dniper le 19 et vint
camper  Orcha: il y brla les papiers qu'il avait apports pour
crire sa vie dans les ennuis de l'hiver, si Moscou reste entire
lui et permis de s'y tablir. Il s'tait vu forc de jeter dans le
lac de Semlewo l'norme croix de saint Jean: elle a t retrouve par
des Cosaques et replace sur la tour du grand Yvan.

 Orcha les inquitudes taient grandes: malgr la tentative de
Napolon pour la rescousse du Marchal Ney, il manquait encore. On
reut enfin de ses nouvelles  Baranni: Eugne tait parvenu  le
rejoindre. Le gnral Gourgaud raconte le plaisir que Napolon en
prouva, bien que le bulletin et les relations des amis de l'empereur
continuent de s'exprimer avec une rserve jalouse sur tous les faits
qui n'ont pas un rapport direct avec lui. La joie de l'arme fut
promptement touffe; on passait de pril en pril. Bonaparte se
rendait de Kokhanow  Tolozcim, lorsqu'un aide de camp lui annona la
perte de la tte du pont de Borisow, enlev par l'arme de Moldavie
au gnral Dombrowski[369]. L'arme de Moldavie, surprise  son tour
par le duc de Reggio dans Borisow, se retira derrire la Brsina
aprs avoir dtruit le pont. Tchitchagof se trouvait ainsi en face de
nous de l'autre ct de la rivire.

[Note 369: Le gnral Dombrowski commandait une des divisions
polonaises qui formaient le cinquime corps, plac sous les ordres du
prince Poniatowski.]

Le gnral Corbineau[370], commandant une brigade de notre cavalerie
lgre, renseign par un paysan, avait dcouvert au-dessous de
Borisow le gu de Vslovo. Sur cette nouvelle, Napolon, dans la
soire du 24, fit partir de Bobre bl[371] et Chasseloup[372] avec
les pontonniers et les sapeurs: ils arrivrent  Stoudianka, sur la
Brsina, au gu indiqu.

[Note 370: Jean-Baptiste-Juvnal, baron, puis comte _Corbineau_
(1776-1848). Pendant la guerre de Russie, il commanda la 6e brigade
de cavalerie, faisant partie du deuxime corps, sous les ordres du
duc de Reggio.  la fin de la campagne, il fut nomm aide de camp
de l'empereur, puis gnral de division et comte de l'Empire en
1813. Pendant les Cent-Jours, il reprit son service d'aide de camp
auprs de Napolon. Retrait le 1er janvier 1816, il fut rappel 
l'activit en 1830 et nomm pair de France le 11 septembre 1835. Ce
fut le gnral Corbineau qui fit arrter le prince Louis-Napolon 
Boulogne, lors de la tentative du 6 aot 1840.]

[Note 371: Jean-Baptiste _bl_ (1758-1812), gnral d'artillerie,
modle de courage, d'intgrit, d'honneur, selon la trs juste
expression de la comtesse de Chastenay, qui l'avait beaucoup
connu et qui ajoute: Digne, par son savoir, sa capacit, ses
longs et continuels services, de diriger l'artillerie, il fut
poursuivi par une jalousie implacable et constamment victime de la
faveur. Ses efforts, au passage de la Brsina, son dvouement 
ses compatriotes,  la cause de l'humanit, l'oubli de sa propre
conservation, lui cotrent sa gnreuse vie. Nomm, faute de
concurrents, premier inspecteur gnral de l'artillerie, il avait
cess d'exister avant d'en recevoir la nouvelle. (_Mmoires de Mme
de Chastenay_, t. II, p. 221.)]

[Note 372: Franois, marquis de _Chasseloup-Laubat_ (1754-1833).
Il tait gnral de division du gnie depuis le 18 septembre 1799.
Pendant la campagne de 1812, il traa les ouvrages avancs du pont
de Kowno et le camp retranch de Wilna, et contribua beaucoup, par
la construction des ponts sur la Brsina,  sauver les dbris de
l'arme. Bien que Napolon l'et fait, en 1813, comte de l'Empire et
membre du Snat conservateur, il ne fut pas des derniers  voter la
dchance de l'empereur et fut nomm pair de France par Louis XVIII,
le 4 juin 1814. Il se tint  l'cart pendant les Cent-Jours et fut
cr marquis par le roi en 1817.]

Deux ponts sont jets; une arme de quarante mille Russes campait au
bord oppos. Quelle fut la surprise des Franais, lorsqu'au lever
du jour ils aperurent le rivage dsert et l'arrire-garde de la
division de Tchaplitz en pleine retraite! Ils n'en croyaient pas
leurs yeux. Un seul boulet, le feu de la pipe d'un Cosaque eussent
suffi pour mettre en pices ou pour brler les faibles pontons de
d'bl. On court avertir Bonaparte; il se lve  la hte, sort, voit
et s'crie: J'ai tromp l'amiral! L'exclamation tait naturelle;
les Russes avortaient au dnouement et commettaient une faute qui
devait prolonger la guerre de trois annes; mais leur chef n'avait
point t tromp. L'amiral Tchitchagof avait tout aperu; il s'tait
simplement laiss aller  son caractre: quoique intelligent et
fougueux, il aimait ses aises; il craignait le froid, restait au
pole, et pensait qu'il aurait toujours le temps d'exterminer les
Franais quand il se serait bien chauff: il cda  son temprament.
Retir aujourd'hui  Londres[373], ayant abandonn sa fortune et
renonc  la Russie, Tchitchagof a fourni au _Quarterly-Review_ de
curieux articles sur la campagne de 1812: il cherche  s'excuser,
ses compatriotes lui rpondent; c'est une querelle entre des
Russes. Hlas! si Bonaparte, par la construction de ses deux ponts
et l'incomprhensible retraite de la division Tchaplitz, tait
sauv, les Franais ne l'taient pas: deux autres armes russes
s'agglomraient sur la rive du fleuve que Napolon se prparait 
quitter. Ici celui qui n'a point vu doit se taire et laisser parler
les tmoins.

[Note 373: L'amiral Paul Tchitchagof avait pous la fille d'un
amiral anglais, miss Elisabeth Proby. Sa perte le plongea dans une
douleur inconsolable, et il ne tarda pas  aller fixer son existence
en Angleterre, auprs de la famille de sa femme. Il mourut  Paris,
au mois de septembre 1849, g de 82 ans. C'tait un grand ami de
Mme Swetchine et de Joseph de Maistre. Les lettres de de Maistre
 l'amiral (_Correspondance_, tomes III, p. 393, 439, 449, 461,
481; IV, 489; V, 455; VI, 133) sont parmi les plus belles du grand
crivain.]

Le dvouement des pontonniers dirigs par d'bl, dit
Chambray[374], vivra autant que le souvenir du passage de la
Brsina. Quoique affaiblis par les maux qu'ils enduraient depuis si
longtemps, quoique privs de liqueurs et d'aliments substantiels, on
les vit, bravant le froid qui tait devenu trs rigoureux, se mettre
dans l'eau quelquefois jusqu' la poitrine; c'tait courir  une mort
presque certaine; mais l'arme les regardait; ils se sacrifirent
pour son salut.

[Note 374: Le gnral M{is} de _Chambray_ (1783-1838), auteur d'une
_Histoire de l'expdition de Russie en 1812_, trois volumes in-8,
1833.]

Le dsordre rgnait chez les Franais, dit  son tour M. de Sgur,
et les matriaux avaient manqu aux deux ponts; deux fois, dans la
nuit du 26 au 27, celui des voitures s'tait rompu et le passage en
avait t retard de sept heures: il se brisa une troisime fois
le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre ct, les traneurs
disperss dans les bois et dans les villages environnants n'avaient
pas profit de la premire nuit, et le 27, quand le jour avait
reparu, tous s'taient prsents  la fois pour passer les ponts.

Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se rglaient,
s'branla. Son dpart fut comme un signal: ils accoururent de
toutes parts; ils s'amoncelrent sur la rive. On vit en un instant
une masse profonde, large et confuse d'hommes, de chevaux et de
chariots assiger l'troite entre des ponts qu'elle dbordait. Les
premiers, pousss par ceux qui les suivaient, repousss par les
gardes et par les pontonniers, ou arrts par le fleuve, taient
crass, fouls aux pieds, ou prcipits dans les glaces que
charriait la Brsina. Il s'levait de cette immense et horrible
cohue, tantt un bourdonnement sourd, tantt une grande clameur,
mle de gmissements et d'affreuses imprcations ...... Le dsordre
avait t si grand, que, vers deux heures, quand l'empereur s'tait
prsent  son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir
un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et Latour-Maubourg,
renoncrent, par piti,  se faire jour au travers de ces malheureux
..................... La multitude immense entasse sur la rive,
ple-mle avec les chevaux et les chariots, y formait un pouvantable
encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets
ennemis tombrent au milieu de ce chaos: ils furent le signal d'un
dsespoir universel..............................

Beaucoup de ceux qui s'taient lancs les premiers de cette foule
de dsesprs, ayant manqu le pont, voulurent l'escalader par ses
cts; mais la plupart furent repousss dans le fleuve. Ce fut l
qu'on aperut des femmes au milieu des glaons, avec leurs enfants
dans leurs bras, les levant  mesure qu'elles s'enfonaient; dj
submerges, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.

Au milieu de cet horrible dsordre, le pont de l'artillerie creva
et se rompit. La colonne engage sur cet troit passage voulut en
vain rtrograder. Le flot d'hommes qui venait derrire, ignorant ce
malheur, n'coutant pas les cris des premiers, poussrent devant eux,
et les jetrent dans le gouffre, o ils furent prcipits  leur tour.

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de
gros caissons, de lourdes voitures et de pices d'artillerie y
afflurent de toutes parts. Diriges par leurs conducteurs, et
rapidement emportes sur une pente roide et ingale, au milieu de
cet amas d'hommes, elles broyrent les malheureux qui se trouvrent
surpris entre elles; puis s'entre-choquant, la plupart, violemment
renverses, assommrent dans leur chute ceux qui les entouraient.
Alors des rangs entiers d'hommes perdus pousss sur ces obstacles
s'y embarrassent, culbutent, et sont crass par des masses d'autres
infortuns qui se succdent sans interruption.

Ces flots de misrables roulaient ainsi les uns sur les autres; on
n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse
mle les hommes fouls et touffs se dbattaient sous les pieds de
leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et
leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans piti comme des ennemis.
Dans cet pouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups de canon,
du sifflement de la tempte, de celui des boulets, des explosions des
obus, de vocifrations, de gmissements, de jurements effroyables,
cette foule dsordonne n'entendait pas les plaintes des victimes
qu'elle engloutissait[375].

[Note 375: _Sgur_, livre XI, chap. VIII et IX.]

Les autres tmoignages sont d'accord avec les rcits de M. de Sgur:
pour leur collation et leur preuve, je ne citerai plus que ce passage
des _Mmoires de Vaudoncourt_:

La plaine assez grande qui se trouve devant Vsvolo offre, le
soir, un spectacle dont l'horreur est difficile  peindre. Elle est
couverte de voitures et de fourgons, la plupart renverss les uns sur
les autres et briss. Elle est jonche de cadavres d'individus non
militaires, parmi lesquels on ne voit que trop de femmes et d'enfants
trans,  la suite de l'arme, jusqu' Moscou, ou fuyant cette
ville pour suivre leurs compatriotes, et que la mort avait frapps
de diffrentes manires. Le sort de ces malheureux, au milieu de la
mle des deux armes, fut d'tre crass sous les roues des voitures
ou sous les pieds des chevaux; frapps par les boulets ou par les
balles des deux partis; noys en voulant passer les ponts avec les
troupes, ou dpouills par les soldats ennemis et jets nus sur la
neige o le froid termina bientt leurs souffrances[376].

[Note 376: _Mmoires pour servir  l'histoire de la guerre entre la
France et la Russie en 1812_, par le gnral de Vaudoncourt, 1816.]

Quel gmissement Bonaparte a-t-il pour une pareille catastrophe, pour
cet vnement de douleur, un des plus grands de l'histoire; pour des
dsastres qui surpassent ceux de l'arme de Cambyse? Quel cri est
arrach de son me? Ces quatre mots de son bulletin: _Pendant la
journe du 26 et du 27 l'arme passa._ Vous venez de voir comment!
Napolon ne fut pas mme attendri par le spectacle de ces femmes
levant dans leurs bras leurs nourrissons au-dessus des eaux. L'autre
grand homme qui par la France a rgn sur le monde, Charlemagne,
grossier barbare apparemment, chanta et pleura (pote qu'il tait
aussi) l'enfant englouti dans l'bre en se jouant sur la glace:

  Trux puer adstricto glacie dum ludit in Hebro.

Le duc de Bellune tait charg de protger le passage. Il avait
laiss en arrire le gnral Partouneaux[377] qui fut oblig de
capituler. Le duc de Reggio, bless de nouveau, tait remplac dans
son commandement par le marchal Ney. On traversa les marais de la
Gaina: la plus petite prvoyance des Russes aurait rendu les chemins
impraticables.  Malodeczno, le 3 dcembre, se trouvrent toutes les
estafettes arrtes depuis trois semaines. Ce fut l que Napolon
mdita d'abandonner le drapeau. Puis-je rester, disait-il, 
la tte d'une droute?  Smorgoni, le roi de Naples et le prince
Eugne le pressrent de retourner en France. Le duc d'Istrie porta
la parole; ds les premiers mots Napolon entra en fureur, il
s'cria: Il n'y a que mon plus mortel ennemi qui puisse me proposer
de quitter l'arme dans la situation o elle se trouve. Il fit un
mouvement pour se jeter sur le marchal, son pe nue  la main. Le
soir il fit rappeler le duc d'Istrie et lui dit: Puisque vous le
voulez tous, il faut bien que je parte. La scne tait arrange; le
projet de dpart tait arrt lorsqu'elle fut joue. M. Fain assure
en effet que l'empereur s'tait dtermin  quitter l'arme pendant
la marche _qui le ramena le 4 de Malodeczno  Biclitza_. Telle fut la
comdie par laquelle l'immense acteur dnoua son drame tragique.

[Note 377: Louis, comte _Partouneaux_ (1770-1835). Gnral de
division depuis le 27 aot 1803, il avait les plus brillants tats
de services. Pendant la campagne de 1812, il commanda la 1re
division du 9e corps, plac sous les ordres du duc de Bellune. Lors
de la retraite, il fut post  Borizow pour tromper l'ennemi et
permettre  l'arme de franchir la Brsina. Dans la nuit du 27 au
28 novembre, il fut attaqu,  l'est, par les cosaques de Platof, au
nord, par Wittgenstein,  l'ouest, par Tabetchakof; accul contre
la Brsina par des forces suprieures, n'ayant lui-mme que 2,000
hommes, il dut mettre bas les armes. Dans le 29e bulletin. Napolon,
cherchant  rejeter sur d'autres des responsabilits qui devaient
tout entires peser sur lui seul, essaya de fltrir un de ses plus
glorieux soldats. Le gnral a victorieusement rpondu dans deux
brochures: _Adresse et rapports sur l'affaire du 27 au 28 novembre
1812, qu'a eue la 1re division du 9e corps de la Grande-Arme au
passage de la Brsina_ (1815).--_Lettre sur le compte rendu par
plusieurs historiens de la campagne de Russie et par le 29e bulletin,
de l'affaire du 27 au 28 novembre 1812_ (1817). La Restauration lui
donna le commandement de la 8e division militaire (Marseille), puis
de la 10e (Toulouse), le fit comte en 1817 et, en 1820, commandant de
la 1re division d'infanterie de la garde royale.]

 Smorgoni l'empereur crivit son vingt-neuvime bulletin. Le 5
dcembre il monta sur un traneau avec M. de Caulaincourt: il tait
dix heures du soir. Il traversa l'Allemagne cach sous le nom de
son compagnon de fuite.  sa disparition, tout s'abma: dans une
tempte, lorsqu'un colosse de granit s'ensevelit sous les sables
de la Thbade, nulle ombre ne reste au dsert. Quelques soldats
dont il ne restait de vivant que les ttes finirent par se manger
les uns les autres sous des hangars de branches de pins. Des maux
qui paraissaient ne pouvoir augmenter se compltent: l'hiver, qui
n'avait encore t que l'automne de ces climats, descend. Les Russes
n'avaient plus le courage de tirer, dans des rgions de glace, sur
les ombres geles que Bonaparte laissait vagabondes aprs lui.

 Wilna on ne rencontra que des Juifs qui jetaient sous les pieds de
l'ennemi les malades qu'ils avaient d'abord recueillis par avarice.
Une dernire droute abma le demeurant des Franais,  la hauteur
de Ponary. Enfin on touche au Nimen: des trois ponts sur lesquels
nos troupes avaient dfil, aucun n'existait; un pont, ouvrage de
l'ennemi, dominait les eaux congeles. Des cinq cent mille hommes,
de l'innombrable artillerie qui, au mois de juin, avaient travers
le fleuve, on ne vit repasser  Kowno qu'un millier de fantassins
rguliers, quelques canons et trente mille misrables couverts de
plaies. Plus de musique, plus de chants de triomphe; la bande  la
face violette, et dont les cils figs foraient les yeux  se tenir
ouverts, marchait en silence sur le pont ou rampait de glaons en
glaons jusqu' la rive polonaise. Arrivs dans des habitations
chauffes par des poles, les malheureux expirrent: leur vie se
fondit avec la neige dont ils taient envelopps. Le gnral Gourgaud
affirme que cent vingt-sept mille hommes repassrent le Nimen: ce
serait toujours mme  ce compte une perte de trois cent treize mille
hommes dans une campagne de quatre mois[378].

[Note 378: Dans ses _Mmoires_, toujours si dramatiques et si
intressants, mais souvent si trangement inexacts, le gnral Marbot
(tome III, p. 233) n'a pas craint d'avancer que la perte totale
des Franais rgnicoles fut, pendant la campagne de Russie, de
_soixante-cinq mille hommes seulement_. Il traite de _libellistes_
et de _romanciers_ les historiens qui donnent un chiffre plus lev.
Or, M. Thiers, qui n'tait pourtant pas un _dtracteur de Napolon_,
aprs avoir tudi avec le plus grand soin tous les tats de troupes,
est arriv  cette conclusion (tome XIV, p. 671): Il n'y a aucune
exagration  dire que _trois cent mille hommes_ (de la Grande-Arme)
moururent par le feu, par la misre ou par le froid. La part des
Franais dans cette horrible hcatombe fut de plus des deux tiers.
Le chiffre donn par Chateaubriand concorde, on le voit, avec celui
que devait trouver plus tard M. Thiers.]

Murat, parvenu  Gumbinnen, rassembla ses officiers et leur dit: Il
n'est plus possible de servir un insens; il n'y a plus de salut dans
sa cause; aucun prince de l'Europe ne croit plus  ses paroles ni 
ses traits. De l il se rendit  Posen et, le 16 janvier 1813, il
disparut. Vingt-trois jours aprs, le prince de Schwarzenberg quitta
l'arme: elle passa sous le commandement du prince Eugne. Le gnral
York[379], d'abord blm ostensiblement par Frdric-Guillaume et
bientt rconcili avec lui, se retira en emmenant les Prussiens: la
dfection europenne commenait.

[Note 379: Le gnral _York_ commandait le corps prussien qui faisait
partie du 10e corps de la Grande-Arme, plac sous les ordres du
marchal duc de Tarente. Il avait conclu, le 30 dcembre 1812, avec
les gnraux russes Clausewitz et Diebitsch, une convention, par
laquelle il s'engageait  observer la neutralit jusqu'au moment o
le roi de Prusse lui aurait transmis ses instructions.]

       *       *       *       *       *

Dans toute cette campagne Bonaparte fut infrieur  ses gnraux, et
particulirement au marchal Ney. Les excuses que l'on a donnes de
la fuite de Bonaparte sont inadmissibles: la preuve est l, puisque
son dpart, qui devait tout sauver, ne sauva rien. Cet abandon, loin
de rparer les malheurs, les augmenta et hta la dissolution de la
Fdration rhnane.

Le vingt-neuvime et dernier bulletin de la grande arme, dat de
Molodetschino le 3 dcembre 1812, arriv  Paris le 18, n'y prcda
Napolon que de deux jours[380]: il frappa la France de stupeur,
quoiqu'il soit loin de s'exprimer avec la franchise dont on l'a lou;
des contradictions frappantes s'y remarquent et ne parviennent pas
 couvrir une vrit qui perce partout.  Sainte-Hlne (comme on
l'a vu ci-dessus), Bonaparte s'exprimait avec plus de bonne foi: ses
rvlations ne pouvaient plus compromettre un diadme alors tomb de
sa tte. Il faut pourtant couter encore un moment le ravageur:

Cette arme, dit-il dans le bulletin du 3 dcembre 1812, si belle
le 6, tait bien diffrente ds le 14. Presque sans cavalerie, sans
artillerie, sans transports, nous ne pouvions nous clairer  un
quart de lieue...

Les hommes que la nature n'a pas tremps assez fortement pour tre
au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune parurent
branls, perdirent leur gaiet, leur bonne humeur, et ne rvrent
que malheurs et catastrophes; ceux qu'elle a crs suprieurs  tout
conservrent leur gaiet, leurs manires ordinaires, et virent une
nouvelle gloire dans des difficults diffrentes  surmonter.

Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours march au milieu
de sa garde, la cavalerie commande par le marchal duc d'Istrie,
et l'infanterie commande par le duc de Dantzick. Sa Majest a t
satisfaite du bon esprit que sa garde a montr; elle a toujours t
prte  se porter partout o les circonstances l'auraient exig; mais
les circonstances ont toujours t telles que sa simple prsence a
suffi, et qu'elle n'a pas t dans le cas de donner.

Le prince de Neuchtel, le grand marchal[381], le grand cuyer[382]
et tous les aides de camp et les officiers militaires de la maison de
l'empereur, ont toujours accompagn Sa Majest.

Notre cavalerie tait tellement dmonte, que l'on a d runir
les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre
compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les gnraux y
faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de
sous-officiers. Cet escadron sacr, command par le gnral Grouchy,
et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur
dans tous ses mouvements. La sant de Sa Majest n'a jamais t
meilleure.

[Note 380: Napolon arriva  Paris le 20 dcembre, deux jours, en
effet, aprs la publication du 29e bulletin. On tait, dit Mme de
Chastenay (_Mmoires_, II, 221), dans toute la stupeur cause par
le bulletin de consternation, quand on apprit avec un redoublement
de surprise que l'empereur tait aux Tuileries. Il avait, en effet,
parcouru toute l'Allemagne aussi rapidement qu'un courrier; sa
voiture s'tant brise  Meaux, il s'tait jet, avec le duc de
Vicence, dans le cabriolet de la poste et avait paru, vers dix heures
du soir,  la grille des Tuileries, o, dans ce honteux quipage, la
garde avait eu quelque peine  reconnatre son empereur ... Un bain,
un bon souper, quelques heures de repos avaient rpar ses forces;
les tailleurs avaient travaill  lui prparer des vtements,--il
n'avait sauv que ceux dont il tait couvert,--et, le lendemain
avant midi, tous les corps constitus, en dputation au palais, le
flicitaient sur son retour, sans lui demander, comme Auguste, ce
qu'il avait fait de ses lgions.]

[Note 381: Duroc, grand marchal du palais.]

[Note 382: Caulaincourt.]

Quel rsum de tant de victoires! Bonaparte avait dit aux Directeurs:
Qu'avez-vous fait de cent mille Franais, tous mes compagnons
de gloire? Ils sont morts! La France pouvait dire  Bonaparte:
Qu'avez-vous fait dans une seule course des cinq cent mille soldats
du Nimen, tous mes enfants ou mes allis? Ils sont morts!

Aprs la perte de ces cent mille soldats rpublicains regretts de
Napolon, du moins la patrie fut sauve: les derniers rsultats de la
campagne de Russie ont amen l'invasion de la France et la perte de
tout ce que notre gloire et nos sacrifices avaient accumul depuis
vingt ans.

Bonaparte a sans cesse t gard par un _bataillon sacr qui ne le
perdit pas de vue dans tous ses mouvements_; ddommagement des trois
cent mille existences immoles: mais pourquoi la _nature ne les
avait-elle pas trempes assez fortement_? Elles auraient conserv
_leurs manires ordinaires_. Cette vile chair  canon mritait-elle
que _ses mouvements_ eussent t aussi prcieusement surveills que
ceux de Sa Majest?

Le bulletin conclut, comme plusieurs autres, par ces mots: _La sant
de Sa Majest n'a jamais t meilleure._

Familles, schez vos larmes: Napolon se porte bien.

 la suite de ce rapport, on lisait cette remarque officielle dans
les journaux: C'est une pice historique du premier rang; Xnophon
et Csar ont ainsi crit, l'un la retraite des Dix mille, l'autre
ses _Commentaires_. Quelle dmence de comparaison acadmique! Mais,
laissant  part la bnvole rclame littraire, on devait tre
satisfait parce que d'effroyables calamits causes par Napolon lui
avaient fourni l'occasion de montrer ses talents comme crivain!
Nron a mis le feu  Rome, et il chante l'incendie de Troie. Nous
tions arrivs jusqu' la froce drision d'une flatterie qui
dterrait dans ses souvenirs Xnophon et Csar, afin d'outrager le
deuil ternel de la France.

Le Snat conservateur accourt: Le Snat, dit Lacpde[383],
s'empresse de prsenter au pied du trne de V. M. I. et R. l'hommage
de ses flicitations sur l'_heureuse arrive_ de V. M. au milieu
de ses peuples. Le Snat, premier conseil de l'empereur et _dont
l'autorit n'existe que lorsque le monarque la rclame et la met en
mouvement_, est tabli pour la conservation de cette monarchie et de
l'hrdit de votre trne, _dans une quatrime dynastie_. La France
et la postrit le trouveront, dans toutes les circonstances, fidle
 ce devoir sacr, et tous ses membres seront toujours prts  prir
pour la dfense de ce _palladium_ de la sret et de la prosprit
nationales. Les membres du Snat l'ont merveilleusement prouv en
dcrtant la dchance de Napolon!

[Note 383: Bernard-Germain-tienne de Laville-sur-Illon, comte de
_Lacpde_ (1756-1825), dput  l'Assemble lgislative en 1791,
membre du Snat conservateur, pair en 1814, pair des Cent-Jours,
de nouveau pair de France en 1819. Continuateur de Buffon, il a
publi l'_Histoire naturelle des Poissons_, l'_Histoire naturelle
des Ctacs_, et aussi celle des _Serpents_: Chateaubriand s'en
souviendra tout  l'heure.]

L'empereur rpond: Snateurs, ce que vous me dites m'est fort
agrable. J'ai  coeur LA GLOIRE ET LA PUISSANCE de la France;
mais nos premires penses sont pour tout ce qui peut perptuer la
tranquillit intrieure ..... POUR CE TRNE auquel sont attaches
DSORMAIS les destines de la patrie ..... J'ai demand  la
Providence un nombre _d'annes dtermin_ ..... J'ai rflchi  ce
qui a t fait aux diffrentes poques; j'y penserai encore.

L'historien des reptiles, en osant congratuler Napolon sur les
prosprits publiques, est cependant effray de son courage; il
a peur _d'tre_; il a bien soin de dire que l'autorit du Snat
_n'existe_ que lorsque le monarque la rclame _et la met en
mouvement_. On avait tant  craindre de l'indpendance du Snat!

Bonaparte, s'excusant  Saint-Hlne, dit: Sont-ce les Russes qui
m'ont ananti? Non, ce sont de faux rapports, de sottes intrigues,
de la trahison, de la btise, bien des choses enfin qu'on saura
peut-tre un jour et qui pourront attnuer ou justifier les deux
fautes grossires, en diplomatie comme en guerre, que l'on a le droit
de m'adresser.

Des fautes qui n'entranent que la perte d'une bataille ou d'une
province permettent des excuses en paroles mystrieuses, dont on
renvoie l'explication  l'avenir; mais des fautes qui bouleversent la
socit, et font passer sous le joug l'indpendance d'un peuple, ne
sont pas effaces par les dfaites de l'orgueil.

Aprs tant de calamits et de faits hroques, il est rude  la
fin de n'avoir plus  choisir dans les paroles du Snat qu'entre
l'horreur et le mpris.

Lorsque Bonaparte arriva prcd de son bulletin, la consternation
fut gnrale. On ne comptait dans l'Empire, dit M. de Sgur, que
des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfants;
presque plus d'hommes faits! o taient-ils? Les pleurs des femmes,
les cris des mres, le disaient assez! Penches laborieusement sur
cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la
guerre en lui.

Au retour de la Brsina, il n'en fallut pas moins danser par ordre:
c'est ce qu'on apprend des _Souvenirs pour servir  l'histoire_, de
la reine Hortense. On fut contraint d'aller au bal, la mort dans le
coeur, pleurant intrieurement ses parents ou ses amis. Tel tait le
dshonneur auquel le despotisme avait condamn la France: on voyait
dans les salons ce que l'on rencontre dans les rues, des cratures
se distrayant de leur vie en chantant leur misre pour divertir les
passants.

Depuis trois ans j'tais retir  Aulnay: sur mon coteau de pins, en
1811, j'avais suivi des yeux la comte qui pendant la nuit courait 
l'horizon des bois; elle tait belle et triste, et, comme une reine,
elle tranait sur ses pas son long voile. Qui l'trangre gare dans
notre univers cherchait-elle?  qui adressait-elle ses pas dans le
dsert du ciel?

Le 23 octobre 1812, gt un moment  Paris, rue des Saints-Pres, 
l'htel Lavalette, madame Lavalette mon htesse, la sourde, me vint
rveiller munie de son long cornet: Monsieur! monsieur! Bonaparte
est mort! Le gnral Malet a tu Hulin. Toutes les autorits sont
changes. La rvolution est faite.

Bonaparte tait si aim que pendant quelques instants Paris fut dans
la joie, except les autorits burlesquement arrtes. Un souffle
avait presque jet bas l'Empire. vad de prison  minuit, un soldat
tait matre du monde au point du jour; un songe fut prs d'emporter
une ralit formidable. Les plus modrs disaient: Si Napolon n'est
pas mort, il reviendra corrig par ses fautes et par ses revers;
il fera la paix avec l'Europe, et le reste de nos enfants sera
sauv. Deux heures aprs sa femme, M. Lavalette entra chez moi pour
m'apprendre l'arrestation de Malet: _il ne me cacha pas_ (c'tait
sa phrase coutumire) _que tout tait fini_. Le jour et la nuit se
firent au mme moment. J'ai racont comment Bonaparte reut cette
nouvelle dans un champ de neige prs de Smolensk.

Le _snatus-consulte_ du 12 janvier 1813 mit  la disposition de
Napolon revenu deux cent cinquante mille hommes; l'inpuisable
France vit sortir de son sang par ses blessures de nouveaux soldats.
Alors on entendit une voix depuis longtemps oublie; quelques
vieilles oreilles franaises crurent en reconnatre le son: c'tait
la voix de Louis XVIII; elle s'levait du fond de l'exil[384]. Le
frre de Louis XVI annonait des principes  tablir un jour dans une
charte constitutionnelle; premires esprances de libert qui nous
venaient de nos anciens rois.

[Note 384: Louis XVIII tait alors tabli, dans le comt de
Buckingham, au chteau de Hartwell, domaine agreste et modeste d'un
particulier anglais, M. Se.]

Alexandre, entr  Varsovie, adresse une proclamation  l'Europe:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si le Nord imite le sublime exemple qu'offrent les Castillans,
le deuil du monde est fini. L'Europe, sur le point de devenir la
proie d'_un monstre_, recouvrerait  la fois son indpendance et sa
tranquillit. Puisse enfin de ce _colosse sanglant qui menaait le
continent de sa criminelle ternit_ ne rester qu'un long souvenir
d'horreur et de piti!

Ce _monstre_, ce _colosse sanglant qui menaait le continent de
sa criminelle ternit_, tait si peu instruit par l'infortune
qu' peine chapp aux Cosaques, il se jeta sur un vieillard qu'il
retenait prisonnier.

       *       *       *       *       *

Nous avons vu l'enlvement du pape  Rome, son sjour  Savone, puis
sa dtention  Fontainebleau. La discorde s'tait mise dans le sacr
collge: des cardinaux voulaient que le saint-pre rsistt pour
le spirituel, et ils eurent ordre de ne porter que des bas noirs;
quelques-uns furent envoys en exil dans les provinces; quelques
chefs du clerg franais enferms  Vincennes: d'autres cardinaux
opinaient  la soumission complte du pape; ils conservrent leurs
bas rouges: c'tait une seconde reprsentation des cierges de la
Chandeleur.

Lorsqu' Fontainebleau le pape obtenait quelque relchement de
l'obsession des cardinaux rouges, il se promenait seul dans les
galeries de Franois Ier: il y reconnaissait la trace des arts qui
lui rappelaient la ville sacre, et de ses fentres il voyait les
pins que Louis XVI avait plants en face des appartements sombres
o Monaldeschi fut assassin. De ce dsert, comme Jsus, il pouvait
prendre en piti les royaumes de la terre. Le septuagnaire  moiti
mort, que Bonaparte lui-mme vint tourmenter, signa machinalement
ce concordat de 1813[385], contre lequel il protesta bientt aprs
l'arrive des cardinaux Pacca et Consalvi.

[Note 385: Il fut sign au palais de Fontainebleau, le 25 janvier
1813. En voici les principales dispositions:--La rsidence  Paris
n'est pas textuellement impose au Saint-Pre; il est seulement
indiqu en termes un peu vagues qu'il se fixera en France ou dans le
royaume d'Italie.--Les domaines qu'il possdait, et _qui ne sont pas
alins_, seront administrs par ses agents ou chargs d'affaires.
Ceux qui seraient alins seront remplacs jusqu' concurrence de
2,000,000 de francs de revenus.--_Dans les six mois_ qui suivront la
notification d'usage de la _nomination par l'empereur aux archevchs
et vchs de l'Empire et du royaume d'Italie_, le pape donnera
l'institution canonique. _Les six mois expirs_ sans que le pape ait
accord l'institution, le _mtropolitain_, et,  son dfaut, ou s'il
s'agit du mtropolitain, l'vque le plus ancien de la province,
_procdera  l'institution de l'vque nomm_.]

Lorsque Pacca rejoignit le captif avec lequel il tait parti de Rome,
il s'imaginait trouver une grande foule autour de la gele royale; il
ne rencontra dans les cours que de rares serviteurs et une sentinelle
place au haut de l'escalier en fer  cheval. Les fentres et les
portes du palais taient fermes: dans la premire antichambre des
appartements tait le cardinal Doria, dans les autres salles se
tenaient quelques vques franais. Pacca fut introduit auprs de Sa
Saintet: elle tait debout, immobile, ple, courbe, amaigrie, les
yeux enfoncs dans la tte.

Le cardinal lui dit qu'il avait ht son voyage pour se jeter  ses
pieds; le pape rpondit: Ces cardinaux nous ont entran  la table
et nous ont fait signer. Pacca se retira  l'appartement qu'on lui
avait prpar, confondu qu'il tait de la solitude des demeures, du
silence des yeux, de l'abattement des visages et du profond chagrin
empreint sur le front du pape. Retourn auprs de Sa Saintet, il
la trouva (c'est lui qui parle) dans un tat digne de compassion
et qui faisait craindre pour ses jours. Elle tait anantie par une
tristesse inconsolable en parlant de ce qui tait arriv; cette
pense de tourment l'empchait de dormir et ne lui permettait de
prendre de nourriture que ce qui suffisait pour ne pas consentir 
mourir:--De cela, disait-elle, je mourrai fou comme Clment XIV.

Dans le secret de ces galeries dshabites o la voix de saint Louis,
de Franois Ier, de Henri IV et de Louis XIV ne se faisait plus
entendre, le saint-pre passa plusieurs jours  crire la minute
et la copie de la lettre qui devait tre remise  l'empereur. Le
cardinal Pacca emportait cach dans sa robe le papier dangereux 
mesure que le pape y ajoutait quelques lignes. L'ouvrage achev, le
pape le remit, le 24 mars 1813, au colonel Lagorsse et le chargea de
le porter  l'empereur. Il fit lire en mme temps une allocution aux
divers cardinaux qui se trouvaient prs de lui: il regarde comme nul
le bref qu'il avait donn  Savone et le concordat du 23 janvier.
Bni soit le Seigneur, dit l'allocution, qui n'a pas loign de
nous sa misricorde! Il a bien voulu nous humilier par une salutaire
confusion.  nous donc soit l'humiliation pour le bien de notre me;
 lui dans tous les sicles l'exaltation, l'honneur et la gloire!

  Du palais de Fontainebleau, le 24 mars 1813.

Jamais plus belle ordonnance ne sortit de ce palais. La conscience
du pape tant allge, le visage du martyr devint serein; son sourire
et sa bouche retrouvrent leur grce et ses yeux le sommeil.

Napolon menaa d'abord de _faire sauter la tte de dessus les
paules de quelques-uns des prtres de Fontainebleau_; il pensa 
se dclarer chef de la religion de l'tat; puis, retombant dans son
naturel, il feignit de n'avoir rien su de la lettre du pape. Mais sa
fortune dcroissait. Le pape, sorti d'un ordre de pauvres moines,
rentr par ses malheurs dans le sein de la foule, semblait avoir
repris le grand rle de tribun des peuples, et donn le signal de la
dposition de l'oppresseur des liberts publiques.

       *       *       *       *       *

La mauvaise fortune amne les trahisons et ne les justifie pas; en
mars 1813, la Prusse  Kalisch s'allie avec la Russie[386]. Le 3
mars, la Sude fait un trait avec le cabinet de Saint-James: elle
s'oblige  fournir trente mille hommes. Hambourg est vacu par les
Franais, Berlin occup par les Cosaques, Dresde pris par les Russes
et les Prussiens[387].

[Note 386: Le trait d'alliance entre la Prusse et la Russie fut
sign le 1er mars 1813.]

[Note 387: Berlin fut occup par les Cosaques le 4 mars 1813;
Hambourg fut vacu par les Franais le 12 mars; Dresde fut pris par
les Russes et les Prussiens le 21.]

La dfection de la Confdration du Rhin se prpare. L'Autriche
adhre  l'alliance de la Russie et de la Prusse. La guerre se rouvre
en Italie o le prince Eugne s'est transport.

En Espagne, l'arme anglaise dfait Joseph  Vitoria[388], les
tableaux drobs aux glises et aux palais tombent dans l'bre: je
les avais vus  Madrid et  l'Escurial; je les ai revus lorsqu'on les
restaurait  Paris: le flot et Napolon avaient pass sur ces Murillo
et ces Raphal, _velut umbra_. Wellington, s'avanant toujours, bat
le marchal Soult  Roncevaux[389]: nos grands souvenirs faisaient le
fond des scnes de nos nouvelles destines.

[Note 388: La bataille de Vitoria eut lieu le 21 juin 1813.  la
nouvelle de cette dfaite, qui consommait pour lui la perte de
l'Espagne, Napolon rappela Joseph et lui enjoignit de se retirer en
son chteau de Mortefontaine, avec dfense d'y voir personne, sous
peine d'tre arrt.]

[Note 389: 28-31 juillet 1813.]

Le 14 fvrier,  l'ouverture du Corps lgislatif, Bonaparte dclara
qu'il avait toujours voulu la paix et qu'elle tait ncessaire au
monde. Ce monde ne lui russissait plus. Du reste, dans la bouche
de celui qui nous appelait _ses sujets_, aucune sympathie pour les
douleurs de la France: Bonaparte levait sur nous des souffrances,
comme un tribut qui lui tait d.

Le 3 avril, le Snat conservateur ajoute cent quatre-vingt mille
combattants  ceux qu'il a dj allous; coupes extraordinaires
d'hommes au milieu des coupes rgles. Le 10 avril enlve
Lagrange[390]; l'abb Delille expira quelques jours aprs[391]. Si
dans le ciel la noblesse du sentiment l'emporte sur la hauteur de la
pense, le chantre de _la Piti_ est plac plus prs du trne de Dieu
que l'auteur de la _Thorie des fonctions analytiques_. Bonaparte
avait quitt Paris le 15 avril.

[Note 390: Joseph-Louis, comte _Lagrange_ (1736-1813), clbre
mathmaticien, membre de l'Institut, comte de l'Empire,
grand-officier de la Lgion d'honneur. Ce gomtre plaisait fort 
Napolon, n'tant point un _idologue_. On lui demandait un jour
comment il pouvait voter les terribles conscriptions annuelles:
Cela, rpondit-il, ne change pas sensiblement les tables de la
mortalit.--Son corps fut dpos au Panthon.]

[Note 391: Delille mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai
1813. Son corps resta expos plusieurs jours au Collge de France,
sur un lit de parade, la tte couronne de lauriers et le visage
lgrement peint. Son convoi eut quelque chose d'une apothose,
et ses funrailles ont laiss le souvenir d'une grande solennit
nationale. Elles galrent en clat celles du marchal Bessires, duc
d'Istrie, mort, lui aussi, le 1er mai, dans le combat qui prcda la
bataille de Ltzen, et dont les obsques avaient t, par ordre de
l'empereur, entoures d'une pompe extraordinaire.]

       *       *       *       *       *

Les leves de 1812, se succdant, s'taient arrtes en Saxe.
Napolon arrive. L'honneur du vieil ost expir est remis  deux cent
mille conscrits qui se battent comme les grenadiers de Marengo. Le 2
mai, la bataille de Ltzen est gagne: Bonaparte, dans ces nouveaux
combats, n'emploie presque plus que l'artillerie. Entr dans Dresde,
il dit aux habitants: Je n'ignore pas  quel transport vous vous
tes livrs lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse sont
entrs dans vos murs. Nous voyons encore sur le pav le fumier des
fleurs que vos _jeunes filles_ ont semes sur les pas des monarques.
Napolon se souvenait-il des _jeunes filles de Verdun_? C'tait du
temps de ses belles annes.

 Bautzen[392], autre triomphe, mais o s'ensevelissent le gnral
du gnie Kirgener, et Duroc, grand marchal du palais. Il y a une
autre vie, dit l'empereur  Duroc: nous nous reverrons. Duroc se
souciait-il de le revoir[393]?

[Note 392: 19 mai 1813.]

[Note 393: Le 22 mai 1813,  Wurtzen, Duroc escortait, avec les
ducs de Vicence et de Trvise, l'Empereur, qui descendait au galop
un petit chemin creux pour gagner une minence d'o il put juger de
l'effet de la charge des 14,000 cavaliers du gnral Latour-Maubourg,
dans la plaine de Reichenbach. Tout  coup, un boulet vint frapper un
arbre, ricocha, tua le gnral Kirgener, de l'escorte, et atteignit
mortellement Duroc au bas-ventre; on le transporta dans une petite
ferme, o il expira au bout de quelques heures. Ses cendres reposent
aux Invalides,  ct de celles de l'Empereur.]

Le 26 et le 27 aot, on s'aborde sur l'Elbe dans des champs dj
fameux[394]. Revenu de l'Amrique, aprs avoir vu Bernadotte 
Stockholm, et Alexandre  Prague, Moreau a les deux jambes emportes
d'un boulet  Dresde,  ct de l'Empereur de Russie: vieille
habitude de la fortune napolonienne. On apprit la mort du vainqueur
de Hohenlinden, dans le camp franais, par un chien perdu, sur le
collier duquel tait crit le nom du nouveau Turenne; l'animal,
demeur sans matre, courait au hasard parmi les morts: _Te, janitor
Orci_[395]!

[Note 394: Bataille de Dresde (26 et 27 aot 1813).]

[Note 395:

  Te Stygii tremuere lacus, te Janitor Orci.
                                      (Virgile, _nide_, VIII, 296.)]

Le prince de Sude, devenu gnralissime de l'arme du nord de
l'Allemagne, avait adress, le 15 d'aot, une proclamation  ses
soldats:

Soldats, le mme sentiment qui guida les Franais de 1792, et qui
les porta  s'unir et  combattre les armes qui taient sur leur
territoire, doit diriger aujourd'hui votre valeur contre celui qui,
aprs avoir envahi le sol qui vous a vus natre, enchane encore vos
frres, vos femmes et vos enfants.

Bonaparte, encourant la rprobation unanime, s'lanait contre la
libert qui l'attaquait de toutes parts, sous toutes les formes.
Un snatus-consulte du 28 aot annule la dclaration d'un jury
d'Anvers[396]: bien petite infraction, sans doute, aux droits des
citoyens, aprs l'normit d'arbitraire dont avait us l'empereur;
mais il y a au fond des lois une sainte indpendance dont les cris
sont entendus: cette oppression d'un jury fit plus de bruit que les
oppressions diverses dont la France tait la victime.

[Note 396: Le 21 juillet 1813, le Jury d'Anvers avait acquitt
les nomms Werbrouck, Lacoste, Biard et Petit, accuss d'tre
auteurs ou complices de dilapidations commises dans la gestion et
l'administration de l'octroi d'Anvers. Le snatus-consulte du 28
aot annula la dclaration du Jury et chargea la Cour de cassation
de renvoyer les quatre acquitts devant une Cour impriale qui
prononcerait sur eux sans jury. Cette audacieuse violation de la loi
et peut-tre pass inaperue lorsque l'Empereur tait  l'apoge de
sa fortune; venant aprs les dsastres de Russie et d'Espagne, elle
souleva en Europe une indignation gnrale.]

Enfin, au midi, l'ennemi avait touch notre sol; les Anglais,
obsession de Bonaparte et cause de presque toutes ses fautes,
passrent la Bidassoa le 7 octobre: Wellington, l'homme fatal, mit le
premier le pied sur la terre de France.

S'obstinant  rester en Saxe, malgr la prise de Vandamme en
Bohme[397] et la dfaite de Ney prs de Berlin par Bernadotte[398],
Napolon revint sur Dresde. Alors le Landsturm[399] se lve; une
guerre nationale, semblable  celle qui a dlivr l'Espagne,
s'organise.

[Note 397: Le 30 aot 1813, le gnral Vandamme, qui occupait  Kulm,
sur le revers des montagnes de Bohme, avec une arme de 30,000
hommes, une position trs forte, s'tait trouv entour par un
cercle de 130,000 ennemis. Les Franais rsistrent en dsesprs.
Le gnral Corbineau finit par s'ouvrir un passage en abandonnant
l'artillerie, mais nous avions eu cinq ou six mille tus ou blesss,
et nous laissions sept mille prisonniers aux mains des vainqueurs.
Vandamme tait du nombre, ainsi que le gnral Haxo, aide de camp
de l'Empereur, et plusieurs autres gnraux. 60 pices de canon,
18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de rserve,
tous les bagages, enfin, tombrent aux mains de l'ennemi (_Souvenirs
militaires_ du duc de Fezensac, p. 411 et suivantes). Inaugure par
les brillantes victoires de Ltzen et de Bautzen la campagne de
Saxe se terminait par un dsastre qui ne se devait pas rparer et
qu'allait bientt suivre le dsastre, plus grand encore, de Leipsick.]

[Note 398: Le 6 septembre 1813, Ney est battu par le prince de
Sude, Bernadotte, et par le gnral prussien Bulow,  Dennewitz,
prs de Berlin. Il perd, avec les deux tiers de son artillerie, ses
munitions, ses bagages, et plus de 10,000 hommes.]

[Note 399: De _land_, terre, et _sturm_, tocsin;--nom donn en
Allemagne et en Suisse  une leve en masse de tous les hommes en
tat de porter les armes, et qui a lieu lorsque la patrie est en
danger.]

       *       *       *       *       *

On a appel les combats de 1813 la campagne de Saxe: ils seraient
mieux nomms la _campagne de la jeune Allemagne_ ou _des potes_.
 quel dsespoir Bonaparte ne nous avait-il pas rduits par son
oppression, puisqu'en voyant couler notre sang, nous ne pouvons nous
dfendre d'un mouvement d'intrt pour cette gnreuse jeunesse
saisissant l'pe au nom de l'indpendance? Chacun de ces combats
tait une protestation pour les droits des peuples.

Dans une de ses proclamations, date de Kalisch le 25 mars 1813,
Alexandre appelait aux armes les populations de l'Allemagne, leur
promettant, au nom de ses frres les rois, des institutions libres.
Ce signal fit clater la _Burschenschaft_[400], dj secrtement
forme. Les universits d'Allemagne s'ouvrirent; elles mirent de
ct la douleur pour ne songer qu' la rparation de l'injure: Que
les lamentations et les larmes soient courtes, la tristesse et la
douleur longues, disaient les Germains d'autrefois;  la femme
il est dcent de pleurer,  l'homme de se souvenir: _Lamenta ac
lacrymas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt. Feminis lugere
honestum est, viris meminisse._ Alors la jeune Allemagne court  la
dlivrance de la patrie; alors se pressrent ces Germains, _allis
de l'Empire_, dont l'ancienne Rome se servit en guise d'armes et de
javelots, _velut tela atque arma_.

[Note 400: De _bursch_, camarade, et _schaft_, confrrie;--nom donn
 une association forme en 1815 par les tudiants des universits
allemandes qui, deux ans auparavant, avaient quitt leurs tudes pour
prendre part  la guerre de la dlivrance.]

Le professeur Fichte[401] faisait  Berlin, en 1813, une leon sur le
_devoir_; il parla des calamits de l'Allemagne, et termina sa leon
par ces paroles: Le cours sera donc suspendu jusqu' la fin de la
campagne. Nous le reprendrons dans notre patrie libre, ou nous serons
morts pour reconqurir la libert. Les jeunes auditeurs se lvent en
poussant des cris: Fichte descend de sa chaire, traverse la foule, et
va inscrire son nom sur les rles d'un corps partant pour l'arme.

[Note 401: Jean-Gottlieb _Fichte_ (1762-1814). Professeur de
philosophie  Ina d'abord, ensuite  Berlin, il avait prononc, en
cette dernire ville, de 1807  1808, malgr l'occupation franaise,
ses fameux _Discours  la nation allemande_, qui prparrent le
rveil de l'Allemagne. Ses principaux ouvrages sont les _Principes
d'une thorie de la science_ (1794), _Principes du droit naturel_
(1796-1797), _Systme de morale_ (1798), _la Destination de l'homme_
(1800), _Mthode pour arriver  la vie bienheureuse_ (1806).]

Tout ce que Bonaparte avait mpris et insult lui devient pril:
l'intelligence descend dans la lice contre la force brutale; Moscou
est la torche  la lueur de laquelle la Germanie ceint son baudrier:
Aux armes! s'crie la muse. Le Phnix de la Russie s'est lanc
de son bcher! Cette reine de Prusse, si faible et si belle, que
Napolon avait accable de ses ingnreux outrages, se transforme
en une ombre implorante et implore: Comme elle dort doucement!
chantent les bardes. Ah! puisses-tu dormir jusqu'au jour o ton
peuple lavera dans le sang la rouille de son pe! veille-toi alors!
veille-toi! sois l'ange de la libert et de la vengeance!

Koerner[402] n'a qu'une crainte, celle de _mourir en prose_: Posie!
posie! s'crie-t-il, rends-moi la mort  la clart du jour!

[Note 402: Charles-Thodore _Koerner_ (1791-1813). Il tait pote
du thtre de la cour,  Vienne, lorsqu'en 1813 il s'enrla dans le
rgiment des chasseurs volontaires de Lutzow. Il se servit aussi
vaillamment de l'pe que de la lyre. Chacune de ses pices,  peine
compose, courait aussitt les armes et enflammait tous les coeurs.
Elles ont t runies aprs sa mort, en 1814, sous ce titre: _Lyre et
pe_.]

Il compose au bivouac l'hymne _de la Lyre et de l'pe_.

LE CAVALIER

Dis-moi, ma bonne pe, l'pe de mon flanc, pourquoi l'clair de
ton regard est-il aujourd'hui si ardent? Tu me regardes d'un oeil
d'amour, ma bonne pe, l'pe qui fait ma joie. Hourra!


L'PE

C'est que c'est un brave cavalier qui me porte: voil ce qui
enflamme mon regard; c'est que je suis la force d'un homme libre:
voil ce qui fait ma joie. Hourra!


LE CAVALIER

Oui, mon pe, oui, je suis un homme libre, et je t'aime du fond du
coeur: je t'aime comme si tu m'tais fiance; je t'aime comme une
matresse chrie.


L'PE

Et moi, je me suis donne  toi!  toi ma vie,  toi mon me
d'acier! Ah! si nous sommes fiancs, quand me diras-tu: Viens, viens,
ma matresse chrie! Ne croit-on pas entendre un de ces guerriers
du Nord, un de ces hommes de batailles et de solitudes, dont Saxo
Grammaticus dit: Il tomba, rit et mourut.

       *       *       *       *       *

Ce n'tait point le froid enthousiasme d'un scalde en sret: Koerner
avait l'pe au flanc; beau, blond et jeune, Apollon  cheval,
il chantait la nuit comme l'Arabe sur sa selle; son _maoual_, en
chargeant l'ennemi, tait accompagn du galop de son destrier.
Bless  Ltzen, il se trana dans les bois, o des paysans le
retrouvrent; il reparut et mourut aux plaines de Leipsick,  peine
g de vingt-cinq ans[403]: il s'tait chapp des bras d'une femme
qu'il aimait, et s'en allait dans tout ce que la vie a de dlices.
Les femmes se plaisent, disait Tyrte,  contempler le jeune homme
resplendissant et debout; il n'est pas moins beau lorsqu'il tombe au
premier rang.

[Note 403: Koerner ne mourut pas  Leipsick (octobre 1813); il fut
frapp  mort par un boulet dans une rencontre  Gadebusch, dans le
Mecklembourg, le 27 aot 1813. Il n'avait que vingt-deux ans.]

Les nouveaux Arminius, nourris  l'cole de la Grce, avaient un
bardit gnral: quand ces tudiants abandonnrent la paisible
retraite de la science pour les champs de bataille, les joies
silencieuses de l'tude pour les prils bruyants de la guerre, Homre
et les Niebelungen pour l'pe, qu'opposrent-ils  notre hymne de
sang,  notre cantique rvolutionnaire? Ces strophes pleines de
l'affection religieuse, et de la sincrit de la nature humaine:

Quelle est la patrie de l'Allemand? Nommez-moi cette grande patrie!
Aussi loin que rsonne la langue allemande, aussi loin que des chants
allemands se font entendre pour louer Dieu, l doit tre la patrie de
l'Allemand.

La patrie de l'Allemand est le pays o le serrement de mains suffit
pour tout serment, o la bonne foi pure brille dans tous les regards,
o l'affection sige brlante dans tous les coeurs.

 Dieu du ciel, abaisse tes regards sur nous et donne-nous cet
esprit si pur, si vraiment allemand, pour que nous puissions vivre
fidles et bons. L est la patrie de l'Allemand, tout ce pays est sa
patrie[404].

[Note 404: Ces strophes sont tires d'une des plus belles pices
d'Ernest-Maurice _Arndt_, _la Patrie de l'Allemand_. Comme  Thodore
Koerner, le patriotisme a dict  Maurice Arndt, dans ses _Chants de
guerre_ (1813-1815), d'admirables inspirations. Seulement, tandis
que Koerner mourait  vingt-deux ans, Arndt devait mourir presque
centenaire. N le 26 dcembre 1769, il est mort le 29 janvier 1869.]

Ces camarades de collge, maintenant compagnons d'armes, ne
s'inscrivaient point dans ces _ventes_ o des septembriseurs vouaient
des assassinats au poignard: fidles  la posie de leurs rveries,
aux traditions de l'histoire, au culte du pass, ils firent d'un
vieux chteau, d'une antique fort, les asiles conservateurs de la
_Burschenschaft_. La reine de Prusse tait devenue leur patronne, en
place de la reine des nuits.

Du haut d'une colline, du milieu des ruines, les coliers-soldats,
avec leurs professeurs-capitaines, dcouvraient le fate des salles
de leurs universits chries: mus au souvenir de leur docte
antiquit, attendris  la vue du sanctuaire de l'tude et des jeux de
leur enfance, ils juraient d'affranchir leur pays, comme Melchthal,
Furst et Stauffacher prononcrent leur triple serment  l'aspect
des Alpes, par eux immortalises, illustrs par elles. Le gnie
allemand a quelque chose de mystrieux; la Thcla de Schiller est
encore la fille teutonne doue de prescience et forme d'un lment
divin. Les Allemands adorent aujourd'hui la libert dans un vague
indfinissable, de mme qu'autrefois ils appelaient _Dieu_ le secret
des bois: _Deorum nominibus appellant secretum illud_ ... L'homme
dont la vie tait un dithyrambe en action ne tomba que quand les
potes de la jeune Allemagne eurent chant et pris le glaive contre
leur rival Napolon, le pote arm.

Alexandre tait digne d'avoir t le hraut envoy aux jeunes
Allemands: il partageait leurs sentiments levs, et il tait dans
cette position de force qui rend possibles les projets; mais il se
laissa effrayer de la terreur des monarques qui l'environnaient. Ces
monarques ne tinrent point leurs promesses; ils ne donnrent point
 leurs peuples des institutions gnreuses. Les enfants de la Muse
(flamme par qui les masses inertes des soldats avaient t animes)
furent plongs dans des cachots en rcompense de leur dvouement
et de leur noble crdulit. Hlas! la gnration qui rendit
l'indpendance aux Teutons est vanouie; il n'est demeur en Germanie
que de vieux cabinets uss. Ils appellent le plus haut qu'ils peuvent
Napolon un grand homme, pour faire servir leur prsente admiration
d'excuse  leur bassesse passe. Dans le sot enthousiasme pour
l'homme qui continue  aplatir les gouvernements aprs les avoir
fouetts,  peine se souvient-on de Koerner: Arminius, librateur de
la Germanie, dit Tacite, fut inconnu aux Grecs qui n'admirent qu'eux,
peu clbre chez les Romains qu'il avait vaincus; mais les nations
barbares le chantent encore, _caniturque barbaras apud gentes_.

       *       *       *       *       *

Le 18 et le 19 octobre se donna dans les champs de Leipsick ce combat
que les Allemands ont appel la _bataille des nations_. Vers la fin
de la seconde journe, les Saxons et les Wurtembergeois, passant
du camp de Napolon sous les drapeaux de Bernadotte, dcidrent
le rsultat de l'action; victoire entache de trahison. Le prince
de Sude, l'empereur de Russie et le roi de Prusse pntrent dans
Leipsick  travers trois portes diffrentes. Napolon, ayant prouv
une perte immense, se retira. Comme il n'entendait rien aux retraites
de sergent, ainsi qu'il l'avait dit, il fit sauter des ponts
derrire lui. Le prince Poniatowski, bless deux fois, se noie dans
l'Elster: la Pologne s'abma avec son dernier dfenseur[405].

[Note 405: Le prince Poniatowski avait t nomm marchal de France
sur le champ de bataille, le 16 octobre 1813,  la premire des trois
journes de Leipsick. Trois jours aprs, quand la grande dfaite fut
consomme, charg de protger la retraite de l'arme, il fit des
prodiges de valeur, et lorsqu'il ne fut plus possible de rsister,
il s'lana dans l'Elster plutt que de se rendre, et s'y noya (19
octobre).]

Napolon ne s'arrta qu' Erfurt: de l son bulletin annona que
son arme, toujours victorieuse, _arrivait comme une arme battue_:
Erfurt, peu de temps auparavant, avait vu Napolon au fate de la
prosprit.

Enfin les Bavarois, dserteurs aprs les autres d'une fortune
abandonne, essayent d'exterminer  Hanau[406] le reste de nos
soldats. Wrde[407] est renvers par les seuls gardes d'honneur:
quelques conscrits, dj vtrans, lui passent sur le ventre; ils
sauvent Bonaparte et prennent position derrire le Rhin. Arriv
en fugitif  Mayence, Napolon se retrouve  Saint-Cloud le 9
novembre; l'infatigable de Lacpde revient lui dire: Votre Majest
a tout surmont. M. de Lacpde avait parl convenablement des
ovipares[408]; mais il ne se pouvait tenir debout.

[Note 406: Aprs le dsastre de Leipsick, Napolon et les dbris de
son arme suivirent, pour rentrer en France, la route de Weissenfeld,
Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu' Hanau, o l'arme autrichienne et
bavaroise, commande par le gnral Wrde, voulut lui barrer le
chemin. L'arme franaise, si affaiblie, si puise, retrouva son
nergie pour combattre d'anciens allis devenus inopinment nos
ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes, tus
ou blesss, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ
5,000 hommes. Ce dernier effort termina les oprations de la Grande
Arme en Allemagne.]

[Note 407: Charles-Philippe, prince de _Wrde_ (1769-1838),
feld-marchal bavarois. Par suite de l'troite alliance qui
unissait la Bavire  la France, il servit Napolon de 1805  1809,
et il le fit avec autant de vaillance que de talent. Pendant la
campagne de Russie, il se couvrit de gloire, surtout  Polotsk et 
Valontina-Cora.  Leipsick, il se battait encore dans nos rang, mais
le dsastre prouv par Napolon dtacha de lui la Bavire. Lors de
la campagne de France, en 1814, il battit Oudinot  Bar-sur-Aube,
et fut fait prince; il avait t fait feld-marchal aprs Wagram.
Le gnral de Wrde est un des gnraux les plus remarquables de la
priode napolonienne.]

[Note 408: Lacpde avait publi en 1788 l'_Histoire gnrale et
particulire des quadrupdes ovipares_.]

La Hollande reprend son indpendance et rappelle le prince
d'Orange[409]. Le 1er dcembre les puissances allies dclarent
qu'elles ne font point la guerre  la France, mais  l'empereur
seul, ou plutt  cette prpondrance qu'il a trop longtemps exerce,
hors des limites de son empire, pour le malheur de l'Europe et de la
France[410].

[Note 409: Le 24 novembre 1813, le gouvernement provisoire tabli 
Amsterdam  la suite du soulvement de cette ville (16 novembre),
proclama l'indpendance des Provinces-Unies, et rappela le prince
d'Orange.]

[Note 410: Dclaration de Francfort, signe dans cette ville par les
souverains allis. Elle est date du 1er dcembre 1813, mais elle ne
parut que dans la _Gazette de Francfort_ du 7.]

Quand on voit s'approcher le moment o nous allions tre renferms
dans notre ancien territoire, on se demande  quoi donc avaient servi
le bouleversement de l'Europe et le massacre de tant de millions
d'hommes? Le temps nous engloutit et continue tranquillement son
cours.

Par le trait de Valenay du 11 dcembre, le misrable Ferdinand
VII est renvoy  Madrid: ainsi se termina obscurment  la hte
cette criminelle entreprise d'Espagne, premire cause de la perte
de Napolon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours tuer
un peuple ou un roi; mais le retour est difficile: Jacques Clment
raccommodait ses sandales pour le voyage de Saint-Cloud; ses
confrres lui demandrent en riant combien son ouvrage durerait:
Assez pour le chemin que j'ai  faire, rpondit-il: je dois aller,
non revenir.

       *       *       *       *       *

Le Corps lgislatif est assembl le 19 dcembre 1813. tonnant sur
le champ de bataille, remarquable dans son conseil d'tat, Bonaparte
n'a plus la mme valeur en politique: la langue de la libert,
il l'ignore: s'il veut exprimer des affections congniales, des
sentiments paternels, il s'attendrit tout de travers, et il plaque
des paroles mues  son insensibilit: Mon coeur, dit-il au Corps
lgislatif, a besoin de la prsence et de l'affection de mes
_sujets_. Je n'ai jamais t sduit par la prosprit; l'adversit
me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'avais conu et excut de
grands desseins pour la prosprit et le bonheur du monde. _Monarque
et pre_, je sens que la paix ajoute  la scurit des trnes et 
celle des familles.

Un article officiel du _Moniteur_ avait dit, au mois de juillet 1804,
_sous l'Empire_, que _la France ne passerait jamais le Rhin, et que
ses armes ne le passeraient plus_.

Les allis traversrent ce fleuve le 21 dcembre 1813, depuis Ble,
jusqu' Schaffouse, avec plus de cent mille hommes; le 31 du mme
mois, l'arme de Silsie, commande par Blcher, le franchit  son
tour, depuis Manheim jusqu' Coblentz.

Par ordre de l'empereur, le Snat et le Corps lgislatif avaient
nomm deux commissions charges de prendre connaissance des
documents relatifs aux ngociations avec les puissances coalises;
prvision d'un pouvoir qui, se refusant  des consquences devenues
invitables, voulait en laisser la responsabilit  une autre
autorit[411].

[Note 411: Le Snat avait dsign comme commissaires MM. de
Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de Barb-Marbois, de
Beurnonville.--Le Corps lgislatif avait choisi MM. Lain, Raynouard,
Maine de Biran, Flaugergues et Gallois.]

La commission du Corps lgislatif, que prsidait M. Lain, osa dire
que les moyens de paix auraient des effets assurs, si les Franais
taient convaincus que leur sang ne serait vers que pour dfendre
une patrie et des lois protectrices; que Sa Majest doit tre
supplie de maintenir l'entire et constante excution des lois qui
garantissent aux Franais les droits de la libert, de la proprit,
et  la nation le libre exercice de ses droits politiques[412].

[Note 412: Le Corps lgislatif, runi en comit secret, le 29
dcembre, entendit le rapport de la commission. M. Raynouard l'avait
termin par le conseil de rdiger une adresse  l'Empereur. On
dcida,  la majorit de 223 voix sur 254, que le rapport serait
imprim pour les membres seuls du Corps lgislatif, afin qu'ils
pussent le mditer, et voter sur le projet d'adresse en connaissance
de cause. Le 30, Napolon assembla un conseil de gouvernement, auquel
furent appels les ministres et les grands dignitaires. Malgr
l'opposition de l'archichancelier Cambacrs et celle de plusieurs
autres membres du conseil, Napolon signa le dcret qui prononait
pour le lendemain, 31 dcembre, l'ajournement du Corps lgislatif,
et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever  l'imprimerie et
partout o il en serait trouv les copies du rapport de M. Lain.]

Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever les preuves
du rapport; un dcret du 31 dcembre ajourne le Corps lgislatif;
les portes de la salle sont fermes. Bonaparte traite les membres
de la commission lgislative d'_agents pays par l'Angleterre_: Le
nomm Lain, disait-il, est un tratre qui correspond avec le prince
rgent par l'intermdiaire de Desze; Raynouard, Maine de Biran et
Flaugergues sont des factieux[413].

[Note 413: Allocution de Napolon adresse, le 1er janvier,  la
dputation du Corps lgislatif.]

Le soldat s'tonnait de ne plus retrouver ces Polonais qu'il
abandonnait et qui, en se noyant pour lui obir, criaient encore:
Vive l'empereur! Il appelait le rapport de la commission une motion
sortie d'un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte dans
lequel n'clate son aversion pour la Rpublique dont il tait sorti;
mais il en dtestait moins les crimes que les liberts.  propos de
ce mme rapport il ajoutait: Voudrait-on rtablir la souverainet du
peuple? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple; car je prtends tre
toujours l o rside la souverainet. Jamais despote n'a expliqu
plus nergiquement sa nature: c'est le mot retourn de Louis XIV:
L'tat, c'est moi.

 la rception du premier jour de l'an 1814, on s'attendait  quelque
scne. J'ai connu un homme attach  cette cour, lequel se prparait
 tout hasard  mettre l'pe  la main. Napolon ne dpassa pas
nanmoins la violence des paroles, mais il s'y laissa aller avec
cette plnitude qui causait quelquefois de la confusion  ses
hallebardiers mmes: Pourquoi, s'cria-t-il, parler devant l'Europe
de ces dbats domestiques? Il faut laver son linge sale en famille.
Qu'est-ce qu'un trne? un morceau de bois recouvert d'un morceau
d'toffe: tout dpend de celui qui s'y assied. La France a plus
besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. Je suis un de ces hommes
qu'on tue, mais qu'on ne dshonore pas. Dans trois mois nous aurons
la paix, ou l'ennemi sera chass de notre territoire, ou je serai
mort.

C'tait dans le sang que Bonaparte tait accoutum  laver le linge
des Franais. Dans trois mois on n'eut point la paix, l'ennemi ne fut
point chass de notre territoire, Bonaparte ne perdit point la vie:
la mort n'tait point son fait. Accable de tant de malheurs et de
l'ingrate obstination du matre qu'elle s'tait donn, la France se
voyait envahie avec l'inerte stupeur qui nat du dsespoir.

Un dcret imprial avait mobilis cent vingt-un bataillons de gardes
nationales[414]; un autre dcret avait form un conseil de rgence
prsid par Cambacrs et compos de ministres,  la tte duquel
tait place l'impratrice. Joseph, monarque en disponibilit, revenu
d'Espagne avec ses pillages, est dclar commandant gnral de Paris.
Le 25 janvier 1814, Bonaparte quitte son palais pour l'arme, et va
jeter une clatante flamme en s'teignant.

[Note 414: Dcret du 6 janvier 1814.]

       *       *       *       *       *

La surveille, le pape avait t rendu  l'indpendance; la main qui
allait  son tour porter des chanes fut contrainte de briser les
fers qu'elle avait donns: la Providence avait chang les fortunes,
et le vent qui soufflait au visage de Napolon poussait les allis 
Paris.

Pie VII, averti de sa dlivrance[415], se hta de faire une courte
prire dans la chapelle de Franois Ier; il monta en voiture et
traversa cette fort qui, selon la tradition populaire, voit paratre
le grand veneur de la mort quand un roi va descendre  Saint-Denis.

[Note 415: Chateaubriand a t ici induit en erreur par le _Manuscrit
de 1814_, du baron Fain, lequel est d'ordinaire trs exact. M. Fain
et, avec lui, la plupart des historiens ont prtendu que Napolon, 
cette fin de janvier 1814, avait dcid de mettre le pape en libert
et l'avait fait partir pour Rome. M. Thiers, mieux inform, a trs
bien montr que Napolon n'avait nullement en vue,  ce moment, la
dlivrance de l'auguste captif. Dj les armes ennemies avaient
occup Dijon. Leurs coureurs d'avant-garde et quelques bandes de
cosaques avaient apparu aux environs de Montereau. L'empereur,
qui allait quitter Paris pour se rendre  Chlons et commencer la
campagne de France, ne se souciait pas de laisser le Saint-Pre 
porte d'un coup de main de ses adversaires; il ne voulait pas non
plus le rendre libre, de peur de compliquer ses affaires d'Italie. Il
le fit donc partir de Fontainebleau, sous la conduite d'un commandant
de gendarmerie, qui avait mission de le conduire, non  Rome, mais
 Savone. Ce fut seulement le 10 mars, alors qu'il tait oblig de
se retirer sur Soissons, aprs les combats malheureux sur Laon,
que Napolon se dcida  publier un dcret par lequel il annonait
rtablir le pape dans la possession de ses tats. Le mme jour, il
mandait au duc de Rovigo: crivez  l'officier de gendarmerie qui
est auprs du pape de le conduire, par la route d'Asti, de Tortone
et de Plaisance,  Parme, d'o il le remettra aux avant-postes
napolitains. L'officier de gendarmerie dira au Saint-Pre que, sur
la demande qu'il a faite de retourner  son sige, j'y ai consenti,
et que j'ai donn ordre qu'on le transportt aux avant-postes
napolitains.--Voir Thiers, t. XVII, p. 208, et d'Haussonville,
_L'glise romaine et le premier Empire_, t. V, p. 316, 325, 326.]

Le pape voyageait sous la surveillance d'un officier de
gendarmerie[416] qui l'accompagnait dans une seconde voiture. 
Orlans, il apprit le nom de la ville dans laquelle il entrait.

[Note 416: Le colonel de gendarmerie Lagorsse.]

Il suivit la route du Midi aux acclamations de la foule, de ces
provinces o Napolon devait bientt passer,  peine en sret sous
la garde des commissaires trangers. Sa Saintet fut retarde dans
sa marche par la chute mme de son oppresseur: les autorits avaient
cess leurs fonctions; on n'obissait  personne; un ordre crit de
Bonaparte, ordre qui vingt-quatre heures auparavant aurait abattu
la plus haute tte et fait tomber un royaume, tait un papier sans
cours: quelques minutes de puissance manqurent  Napolon pour qu'il
pt protger le captif que sa puissance avait perscut. Il fallut
qu'un mandat provisoire des Bourbons achevt de rendre la libert au
pontife qui avait ceint de leur diadme une tte trangre: quelle
confusion de destines!

Pie VII cheminait au milieu des cantiques et des larmes, au son des
cloches, aux cris de: Vive le pape! Vive le chef de l'glise! On lui
apportait, non les clefs des villes, des capitulations trempes de
sang et obtenues par le meurtre, mais on lui prsentait des malades
 gurir, de nouveaux poux  bnir au bord de sa voiture; il disait
aux premiers: Dieu vous console! Il tendait sur les seconds ses
mains pacifiques; il touchait de petits enfants dans les bras de
leurs mres. Il ne restait aux villes que ceux qui ne pouvaient
marcher. Les plerins passaient la nuit sur les champs pour attendre
l'arrive d'un vieux prtre dlivr. Les paysans, dans leur navet
trouvaient que le saint-pre ressemblait  Notre-Seigneur; des
protestants attendris disaient: Voil le plus grand homme de son
sicle. Telle est la grandeur de la vritable socit chrtienne,
o Dieu se mle sans cesse avec les hommes; telle est sur la force
du glaive et du sceptre la supriorit de la puissance du faible,
soutenu de la religion et du malheur.

Pie VII traversa Carcassonne, Bziers, Montpellier et Nmes,
pour rapprendre l'Italie. Au bord du Rhne, il semblait que les
innombrables croiss de Raymond de Toulouse passaient encore la revue
 Saint-Remy. Le pape revit Nice, Savone, Imola, tmoins de ses
afflictions rcentes et des premires macrations de sa vie: on aime
 pleurer o l'on a pleur. Dans les conditions ordinaires, on se
souvient des lieux et des temps du bonheur. Pie VII repassait sur ses
vertus et sur ses souffrances, comme un homme dans sa mmoire revit
de ses passions teintes.

 Bologne, le pape fut laiss aux mains des autorits autrichiennes.
Murat, Joachim-Napolon, roi de Naples, lui crivit le 4 avril 1814:

Trs saint pre, le sort des armes m'ayant rendu matre des tats
que vous possdiez lorsque vous ftes forc de quitter Rome, je ne
balance pas  les remettre sous votre autorit, renonant en votre
faveur  tous mes droits de conqute sur ces pays.

Qu'a-t-on laiss  Joachim et  Napolon mourants?

Le pape n'tait pas encore arriv  Rome qu'il offrit un asile  la
mre de Bonaparte. Des lgats avaient repris possession de la ville
ternelle. Le 23 mai, au milieu du printemps, Pie VII aperut le dme
de Saint-Pierre. Il a racont avoir rpandu des larmes en revoyant
le dme sacr. Prt  franchir la Porte du Peuple, le Pontife fut
arrt: vingt-deux orphelines vtues de robes blanches, quarante-cinq
jeunes filles portant de grandes palmes dores, s'avancrent en
chantant des cantiques. La multitude criait: Hosanna! Pignatelli,
qui commandait les troupes sur le Quirinal lorsque Radet emporta
d'assaut le jardin des Olives de Pie VII, conduisait  prsent la
marche des palmes. En mme temps que Pignatelli changeait de rle, de
nobles parjures,  Paris, reprenaient derrire le fauteuil de Louis
XVIII leurs fonctions de grands domestiques: la prosprit nous est
transmise avec ses esclaves, comme autrefois une terre seigneuriale
tait vendue avec ses serfs.

       *       *       *       *       *

Au second livre de ces _Mmoires_, on lit (je revenais alors de mon
premier exil de Dieppe): On m'a permis de revenir  ma valle. La
terre tremble sous les pas du soldat tranger: j'cris, comme les
derniers Romains, au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour je
trace des pages aussi agites que les vnements de ce jour; la
nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois
solitaires, je retourne au silence des annes qui dorment dans la
tombe et  la paix de mes plus jeunes souvenirs.

Ces pages agites que je traais le jour taient des notes
relatives aux vnements du moment, lesquelles, runies, devinrent
ma brochure: _De Bonaparte et des Bourbons_. J'avais une si haute
ide du gnie de Napolon et de la vaillance de nos soldats, qu'une
invasion de l'tranger, heureuse jusque dans ses derniers rsultats,
ne me pouvait tomber dans la tte: mais je pensais que cette
invasion, en faisant sentir  la France le danger o l'ambition de
Napolon l'avait rduite, amnerait un mouvement intrieur, et
que l'affranchissement des Franais s'oprerait de leurs propres
mains. C'tait dans cette ide que j'crivais mes notes, afin que
si nos assembles politiques arrtaient la marche des allis, et se
rsolvaient  se sparer d'un grand homme, devenu un flau, elles
sussent  qui recourir; l'abri me paraissait tre dans l'autorit,
modifie selon les temps, sous laquelle nos aeux avaient vcu
pendant huit sicles: quand dans l'orage on ne trouve  sa porte
qu'un vieil difice, tout en ruines qu'il est, on s'y retire.

Dans l'hiver de 1813  1814, je pris un appartement rue de
Rivoli[417], en face de la premire grille du jardin des Tuileries,
devant laquelle j'avais entendu crier la mort du duc d'Enghien.
On ne voyait encore dans cette rue que les arcades bties par le
gouvernement et quelques maisons s'levant  et l avec leur
dentelure latrale de pierres d'attente.

[Note 417: Dans une maison appartenant  son ami Alexandre de
Laborde. Voir ci-dessus la note de la page 58.]

Il ne fallait rien moins que les maux dont la France tait crase,
pour se maintenir dans l'loignement que Napolon inspirait et pour
se dfendre en mme temps de l'admiration qu'il faisait renatre
sitt qu'il agissait: c'tait le plus fier gnie d'action qui ait
jamais exist; sa premire campagne en Italie et sa dernire campagne
en France (je ne parle pas de Waterloo) sont ses deux plus belles
campagnes; Cond dans la premire, Turenne dans la seconde, grand
guerrier dans celle-l, grand homme dans celle-ci; mais diffrentes
dans leurs rsultats: par l'une il gagna l'empire, par l'autre il
le perdit. Ses dernires heures de pouvoir, toutes dracines,
toutes dchausses qu'elles taient, ne purent tre arraches, comme
les dents d'un lion, que par les efforts du bras de l'Europe. Le
nom de Napolon tait encore si formidable que les armes ennemies
ne passrent le Rhin qu'avec terreur; elles regardaient sans cesse
derrire elles pour bien s'assurer que la retraite leur serait
possible; matresses de Paris, elles tremblaient encore. Alexandre
jetant les yeux sur la Russie, en entrant en France, flicitait les
personnes qui pouvaient s'en aller, et il crivait  sa mre ses
anxits et ses regrets.

Napolon bat les Russes  Saint-Dizier, les Prussiens et les Russes
 Brienne, comme pour honorer les champs dans lesquels il avait
t lev[418]. Il culbute l'arme de Silsie  Montmirail, 
Champaubert, et une partie de la grande arme  Montereau[419]. Il
fait tte partout; va et revient sur ses pas; repousse les colonnes
dont il est entour. Les allis proposent un armistice; Bonaparte
dchire les prliminaires de la paix offerte et s'crie: Je suis
plus prs de Vienne que l'empereur d'Autriche de Paris!

[Note 418: Reprise de Saint-Dizier par Napolon en personne, le 27
janvier. Combat victorieux de Brienne, le 29.]

[Note 419: Victoire de Champaubert, le 10 fvrier; victoire de
Montmirail, le 11; victoire de Montereau, le 18.]

La Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre, pour se
rconforter mutuellement, conclurent  Chaumont un nouveau trait
d'alliance[420]; mais au fond, alarmes de la rsistance de
Bonaparte, elles songeaient  la retraite.  Lyon, une arme se
formait sur le flanc des Autrichiens[421]; dans le midi, le marchal
Soult arrtait les Anglais; le congrs de Chtillon, qui ne fut
dissous que le 18 mars, ngociait encore[422]. Bonaparte chassa
Blcher des hauteurs de Craonne[423]. La grande arme allie n'avait
triomph le 27 fvrier,  Bar-sur-Aube, que par la supriorit du
nombre. Bonaparte se multipliant avait recouvr Troyes que les allis
roccuprent[424]. De Craonne il s'tait port sur Reims. Cette
nuit, dit-il, j'irai prendre mon beau-pre  Troyes[425].

[Note 420: Par le trait de Chaumont, conclu, le 1er mars 1814, entre
l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, les quatre
puissances s'engageaient, dans le cas o la France n'accepterait pas
les conditions de la paix propose par les Allis, le 17 fvrier, 
poursuivre la guerre avec vigueur et  employer tous leurs moyens,
dans un parfait concert, afin de procurer une paix gnrale.--Chacune
des trois puissances continentales devait tenir constamment en
campagne active 150,000 hommes au complet.--Aucune ngociation
spare n'aurait lieu avec l'ennemi commun.--L'Angleterre fournirait
un subside annuel de 120 millions de francs,  rpartir entre ses
trois allis.--Le but du trait tant de maintenir l'quilibre en
Europe et de prvenir les envahissements qui, depuis si longtemps,
dsolaient le monde, la dure en tait fixe  une priode de vingt
annes.]

[Note 421: Elle tait place sous les ordres du marchal Augereau,
duc de Castiglione.]

[Note 422: Le Congrs de Chtillon, entre les quatre puissances
allies et la France, s'tait ouvert le 5 fvrier 1814. La France
tait reprsente par le duc de Vicence; l'Autriche, par le comte
de Stadion; la Prusse, par le baron de Humboldt; la Russie, par le
comte Razumowsky; l'Angleterre, par sir Charles Stewart, frre de
lord Castlereagh, chef du cabinet britannique. L'Angleterre tait
reprsente en outre par lord Cathcart et lord Aberdeen.]

[Note 423: Le 7 mars.]

[Note 424: Le 27 fvrier, Napolon avait repris Troyes sur les
Allis, qui roccuprent cette ville le 4 mars.]

[Note 425: Le 13 mars, l'empereur entra  Reims, aprs un combat trs
vif avec un corps russe qui s'en tait empar le 12.]

Le 20 mars, une affaire eut lieu prs d'Arcis-sur-Aube[426]. Parmi
un feu roulant d'artillerie, un obus tant tomb au front d'un carr
de la garde, le carr parut faire un lger mouvement: Bonaparte se
prcipite sur le projectile dont la mche fume, il la fait flairer 
son cheval; l'obus crve, et l'empereur sort sain et sauf du milieu
de la foudre brise.

[Note 426: La bataille d'Arcis-sur-Aube dura deux jours (20 et 21
mars). Ce fut la dernire bataille que Napolon livra en personne
dans cette campagne. Il dut abandonner le terrain  l'ennemi; mais
ces deux journes n'en furent pas moins des plus glorieuses pour nos
soldats et pour leur chef. Les 20,000 hommes de Napolon avaient
rsist  une masse qui s'tait successivement leve de 40,000 
90,000.]

La bataille devait recommencer le lendemain; mais Bonaparte, cdant
 l'inspiration du gnie, inspiration qui lui fut nanmoins funeste,
se retire afin de se porter sur le derrire des troupes confdres,
les sparer de leurs magasins et grossir son arme des garnisons des
places frontires. Les trangers se prparaient  se replier sur
le Rhin, lorsque Alexandre, par un de ces mouvements du ciel qui
changent tout un monde, prit le parti de marcher  Paris dont le
chemin devenait libre[427]. Napolon croyait entraner la masse des
ennemis, et il n'tait suivi que de dix mille hommes de cavalerie
qu'il pensait tre l'avant-garde des principales troupes, et qui lui
masquaient le mouvement rel des Prussiens et des Moscovites. Il
dispersa ses dix mille chevaux  Saint-Dizier et Vitry, et s'aperut
alors que la grande arme allie n'tait pas derrire; cette arme,
se prcipitant sur la capitale, n'avait devant elle que les marchaux
Marmont et Mortier avec environ douze mille conscrits.

[Note 427: J'ai entendu le gnral Pozzo raconter que c'tait lui
qui avait dtermin l'empereur Alexandre  marcher en avant. CH.--Ce
fut le 24 mars,  Sommepuis, que la rsolution de marcher sur Paris
fut prise, dans une confrence  laquelle assistaient l'empereur
Alexandre, le chef d'tat-major Wolkonski, le comte de Nesselrode,
le prince de Schwarzenberg, le roi de Prusse et Blcher. M. Thiers
(tome XVII, p. 546) dit, comme Chateaubriand, que la dtermination
d'Alexandre fut due surtout aux conseils et aux instances du comte
Pozzo di Borgo, lequel, ayant acquis sur les Allis une influence
proportionne  son esprit, ne se lassait pas de leur rpter qu'il
fallait marcher sur Paris.]

Napolon se dirige  la hte sur Fontainebleau[428]: l une sainte
victime, en se retirant, avait laiss le rmunrateur et le vengeur.
Toujours dans l'histoire marchent ensemble deux choses: qu'un homme
s'ouvre une voie d'injustice, il s'ouvre en mme temps une voie de
perdition dans laquelle,  une distance marque, la premire route
vient tomber dans la seconde.

[Note 428: Il arriva  Fontainebleau dans la nuit du 30 au 31 mars.
Dans cette nuit mme,  deux heures du matin, la capitulation de
Paris tait signe par les colonels Denys et Fabvier, au nom des
marchaux Mortier et Marmont.]

       *       *       *       *       *

[Illustration: Napolon  Brienne.]

Les esprits taient fort agits: l'espoir de voir cesser, cote que
cote, une guerre cruelle qui pesait depuis vingt ans sur la France
rassasie de malheur et de gloire, l'emportait dans les masses sur la
nationalit. Chacun s'occupait du parti qu'il aurait  prendre dans
la catastrophe prochaine. Tous les soirs mes amis venaient causer
chez madame de Chateaubriand, raconter et commenter les vnements de
la journe. MM. de Fontanes, de Clausel, Joubert, accouraient avec la
foule de ces amis de passage que donnent les vnements et que les
vnements retirent. Madame la duchesse de Lvis, belle, paisible
et dvoue, que nous retrouverons  Gand, tenait fidle compagnie 
madame de Chateaubriand. Madame la duchesse de Duras tait aussi 
Paris, et j'allais voir souvent madame la marquise de Montcalm, soeur
du duc de Richelieu[429].

[Note 429: La marquise de _Montcalm_ tait la demi-soeur du duc de
Richelieu. Leur pre, le duc de Fronsac, s'tait mari deux fois:
d'abord, avec Mlle d'Hautefort, dont il eut un fils, le futur
ministre de la Restauration; puis avec Mlle de Gallifet, qui lui
donna deux filles, Armande et Simplicie, plus tard marquises de
Montcalm et de Jumilhac.]

Je continuais d'tre persuad, malgr l'approche des champs de
bataille, que les allis n'entreraient pas  Paris et qu'une
insurrection nationale mettrait fin  nos craintes. L'obsession de
cette ide m'empchait de sentir aussi vivement que je l'aurais fait
la prsence des armes trangres: mais je ne me pouvais empcher de
rflchir aux calamits que nous avions fait prouver  l'Europe, en
voyant l'Europe nous les rapporter.

Je ne cessais de m'occuper de ma brochure; je la prparais comme un
remde lorsque le moment de l'anarchie viendrait  clater. Ce n'est
pas ainsi que nous crivons aujourd'hui, bien  l'aise, n'ayant 
redouter que la guerre des feuilletons: la nuit je m'enfermais 
clef; je mettais mes paperasses sous mon oreiller, deux pistolets
chargs sur ma table: je couchais entre ces deux muses. Mon texte
tait double; je l'avais compos sous la forme de brochure, qu'il a
garde, et en faon de discours, diffrent  quelques gards de la
brochure; je supposais qu' la leve de la France, on se pourrait
assembler  l'Htel de Ville, et je m'tais prpar sur deux thmes.

Madame de Chateaubriand a crit quelques notes  diverses poques
de notre vie commune[430]; parmi ces notes, je trouve le paragraphe
suivant:

M. de Chateaubriand crivait sa brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Si cette brochure avait t saisie, le jugement n'tait
pas douteux: la sentence tait l'chafaud. Cependant l'auteur mettait
une ngligence incroyable  la cacher. Souvent, quand il sortait,
il l'oubliait sur sa table; sa prudence n'allait jamais au del de
la mettre sous son oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de
chambre, garon fort honnte, mais qui pouvait se laisser tenter.
Pour moi, j'tais dans des transes mortelles: aussi, ds que M. de
Chateaubriand tait sorti, j'allais prendre le manuscrit et je le
mettais sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m'aperois
que je ne l'ai plus, et, bien sre de l'avoir senti en sortant, je
ne doute pas de l'avoir perdu en route. Je vois dj le fatal crit
entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrt: je tombe
sans connaissance au milieu du jardin; de bonnes gens m'assistrent,
ensuite me reconduisirent  la maison dont j'tais peu loigne. Quel
supplice lorsque, montant l'escalier, je flottais entre une crainte,
qui tait presque une certitude, et un lger espoir d'avoir oubli de
prendre la brochure! En approchant de la chambre de mon mari, je me
sentais de nouveau dfaillir; j'entre enfin; rien sur la table, je
m'avance vers le lit; je tte d'abord l'oreiller, je ne sens rien;
je le soulve, je vois le rouleau de papier! Le coeur me bat chaque
fois que j'y pense. Je n'ai jamais prouv un tel moment de joie dans
ma vie. Certes, je puis le dire avec vrit, il n'aurait pas t si
grand si je m'tais vue dlivre au pied de l'chafaud, car enfin
c'tait quelqu'un qui m'tait bien plus cher que moi-mme que j'en
voyais dlivr.

[Note 430: Voir au tome II, l'Appendice n X: _Le Cahier rouge._]

Que je serais malheureux si j'avais pu causer un moment de peine 
madame de Chateaubriand!

J'avais pourtant t oblig de mettre un imprimeur[431] dans mon
secret: il avait consenti  risquer l'affaire; d'aprs les nouvelles
de chaque heure, il me rendait ou venait reprendre des preuves 
moiti composes, selon que le bruit du canon se rapprochait ou
s'loignait de Paris: pendant prs de quinze jours je jouai ainsi ma
vie  croix ou pile.

[Note 431: M. Mame.]

       *       *       *       *       *

Le cercle se resserrait autour de la capitale:  chaque instant
on apprenait un progrs de l'ennemi. Ple-mle entraient, par les
barrires, des prisonniers russes et des blesss franais trans
dans des charrettes: quelques-uns  demi morts tombaient sous les
roues qu'ils ensanglantaient. Des conscrits appels de l'intrieur
traversaient la capitale en longue file, se dirigeant sur les armes.
La nuit on entendait passer sur les boulevards extrieurs des trains
d'artillerie, et l'on ne savait si les dtonations lointaines
annonaient la victoire dcisive ou la dernire dfaite.

La guerre vint s'tablir enfin aux barrires de Paris. Du haut des
tours de Notre-Dame on vit paratre la tte des colonnes russes,
ainsi que les premires ondulations du flux de la mer sur une plage.
Je sentis ce qu'avait d prouver un Romain lorsque, du fate du
Capitole, il dcouvrit les soldats d'Alaric et la vieille cit des
Latins  ses pieds, comme je dcouvrais les soldats russes, et 
mes pieds la vieille cit des Gaulois. Adieu donc, Lares paternels,
foyers conservateurs des traditions du pays, toits sous lesquels
avaient respir et cette Virginie sacrifie par son pre  la pudeur
et  la libert, et cette Hlose voue par l'amour aux lettres et 
la religion.

Paris depuis des sicles n'avait point vu la fume des camps de
l'ennemi, et c'est Bonaparte qui, de triomphe en triomphe, a amen
les Thbains  la vue des femmes de Sparte. Paris tait la borne dont
il tait parti pour courir la terre: il y revenait laissant derrire
lui l'norme incendie de ses inutiles conqutes.

On se prcipitait au Jardin des Plantes que jadis aurait pu protger
l'abbaye fortifie de Saint-Victor: le petit monde des cygnes et des
bananiers,  qui notre puissance avait promis une paix ternelle,
tait troubl. Du sommet du labyrinthe, par-dessus le grand cdre,
par-dessus les greniers d'abondance que Bonaparte n'avait pas eu le
temps d'achever, au del de l'emplacement de la Bastille et du donjon
de Vincennes (lieux qui racontaient notre successive histoire), la
foule regardait les feux de l'infanterie au combat de Belleville.
Montmartre est emport; les boulets tombent jusque sur les boulevards
du Temple. Quelques compagnies de la garde nationale sortirent et
perdirent trois cents hommes dans les champs autour du tombeau des
_martyrs_. Jamais la France militaire ne brilla d'un plus vif clat
au milieu de ses revers; les derniers hros furent les cent cinquante
jeunes gens de l'cole polytechnique, transforms en canonniers
dans les redoutes du chemin de Vincennes. Environns d'ennemis, ils
refusaient de se rendre; il fallut les arracher de leurs pices:
le grenadier russe les saisissait noircis de poudre et couverts de
blessures; tandis qu'ils se dbattaient dans ses bras, il levait en
l'air avec des cris de victoire et d'admiration ces jeunes palmes
franaises, et les rendait toutes sanglantes  leurs mres.

Pendant ce temps-l Cambacrs s'enfuyait avec Marie-Louise, le roi
de Rome et la rgence. On lisait sur les murs cette proclamation:

  _Le roi Joseph, lieutenant gnral de l'Empereur,
  commandant en chef de la garde nationale._

Citoyens de Paris,

Le conseil de rgence a pourvu  la sret de l'impratrice et du
roi de Rome: je reste avec vous. Armons-nous pour dfendre cette
ville, ses monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout
ce qui nous est cher. Que cette vaste cit devienne un camp pour
quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ses murs
qu'il espre franchir en triomphe.

Rostopschin n'avait pas prtendu dfendre Moscou; il le brla. Joseph
annonait qu'il ne quitterait jamais les Parisiens, et il dcampait 
petit bruit, nous laissant son courage placard au coin des rues.

M. de Talleyrand faisait partie de la rgence nomme par Napolon. Du
jour o l'vque d'Autun cessa d'tre, sous l'Empire, ministre des
relations extrieures, il n'avait rv qu'une chose, la disparition
de Bonaparte suivie de la rgence de Marie-Louise; rgence dont lui,
prince de Bnvent, aurait t le chef. Bonaparte, en le nommant
membre d'une rgence provisoire en 1814, semblait avoir favoris
ses dsirs secrets. La mort napolonienne n'tait point survenue;
il ne resta  M. de Talleyrand qu' clopiner aux pieds du colosse
qu'il ne pouvait renverser, et  tirer parti du moment pour ses
intrts: le savoir-faire tait le gnie de cette homme de compromis
et de marchs. La position se prsentait difficile: demeurer dans la
capitale tait chose indique; mais si Bonaparte revenait, le prince
spar de la rgence fugitive, le prince retardataire, courait risque
d'tre fusill; d'un autre ct, comment abandonner Paris au moment
o les allis y pouvaient pntrer? Ne serait-ce pas renoncer au
profit du succs, trahir ce lendemain des vnements, pour lequel M.
de Talleyrand tait fait? Loin de pencher vers les Bourbons, il les
craignait  cause de ses diverses apostasies. Cependant, puisqu'il
y avait une chance quelconque pour eux, M. de Vitrolles[432],
avec l'assentiment du prlat mari, s'tait rendu  la drobe au
congrs de Chtillon, en chuchoteur non avou de la lgitimit. Cette
prcaution apporte, le prince, afin de se tirer d'embarras  Paris,
eut recours  un de ces tours dans lesquels il tait pass matre.

[Note 432: Eugne-Franois-Auguste d'Armand, baron de _Vitrolles_
(1774-1854). Il s'enrla  dix-sept ans dans l'arme de Cond;
ray de la liste des migrs sous le Consulat, il fut cr baron
de l'Empire le 15 juin 1812. Li avec le duc de Dalberg et avec
Talleyrand, il s'associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit
auprs des Allis, plaida auprs du czar la cause des Bourbons. Aprs
une entrevue  Nancy avec le comte d'Artois, il le prcda  Paris
et fut nomm par ce prince secrtaire d'tat provisoire (16 avril
1814). Pendant les Cent-Jours, il essaya d'organiser la rsistance
dans le Midi, fut arrt et enferm  Vincennes, puis  l'Abbaye. Un
ordre de Fouch lui rendit la libert aprs Waterloo. Dput de 1815
 1816, ministre d'tat et membre du Conseil priv (septembre 1816),
il devint le principal agent de la politique personnelle de Monsieur.
En 1818, il perdit son titre de secrtaire d'tat, que le roi ne
lui rendit que le 7 janvier 1834. Il fut nomm, en 1827, ministre
plnipotentiaire  Florence et fut appel  la pairie le 7 janvier
1830. La chute de la branche ane le rendit  la vie prive. Il a
laiss des _Mmoires_ aussi intressants que spirituels.]

M. Laborie[433], devenu peu aprs, sous M. Dupont de Nemours[434],
secrtaire particulier du gouvernement provisoire, alla trouver M.
de Laborde[435], attach  la garde nationale; il lui rvla le
dpart de M. de Talleyrand: Il se dispose, lui dit-il,  suivre
la rgence; il vous semblera peut-tre ncessaire de l'arrter,
afin d'tre  mme de ngocier avec les allis, si besoin est. La
comdie fut joue en perfection. On charge  grand bruit les voitures
du prince; il se met en route en plein midi, le 30 mars: arriv  la
barrire d'Enfer, on le renvoie inexorablement chez lui, malgr ses
protestations[436]. Dans le cas d'un retour miraculeux, les preuves
taient l, attestant que l'ancien ministre avait voulu rejoindre
Marie-Louise et que la force arme lui avait refus le passage.

[Note 433: Sur _Laborie_, voir la note 1 de la page 268 du tome II.]

[Note 434: Pierre-Samuel _Dupont de Nemours_ (1739-1817). Il avait
fait partie de la Constituante et du Conseil des Anciens. Sous le
Consulat et l'Empire, il refusa les fonctions publiques que Napolon
lui offrit. Au mois d'avril 1814, il accepta la place de secrtaire
du gouvernement provisoire et fut nomm par Louis XVIII conseiller
d'tat et intendant de la marine  Toulon. Quand Napolon revint de
l'le d'Elbe, Dupont de Nemours s'embarqua pour l'Amrique, o il
avait dj habit, de 1799  1802, et o ses deux fils dirigeaient
une importante exploitation agricole. Une chute qu'il fit dans
une rivire et les attaques de la goutte dont il souffrait depuis
longtemps l'enlevrent deux ans aprs (6 aot 1817).]

[Note 435: Sur M. de Laborde, voir ci-dessus la note 3 de la page
251.]

[Note 436: Voir Henry Houssaye, _1814_, p. 519.]

       *       *       *       *       *

Cependant,  la prsence des allis, le comte Alexandre de Laborde et
M. Tourton, officiers suprieurs de la garde nationale, avaient t
envoys auprs du gnralissime prince de Schwarzenberg, lequel avait
t l'un des gnraux de Bonaparte pendant la campagne de Russie.
La proclamation du gnralissime fut connue  Paris dans la soire
du 30 mars. Elle disait: Depuis vingt ans l'Europe est inonde de
sang et de larmes: les tentatives pour mettre un terme  tant de
malheurs ont t inutiles, parce qu'il existe, dans le principe mme
du gouvernement qui vous opprime, un obstacle insurmontable  la
paix. Parisiens, vous connaissez la situation de votre patrie: la
conservation et la tranquillit de votre ville seront l'objet des
soins des allis. C'est dans ces sentiments que l'Europe, en armes
devant vos murs, s'adresse  vous.

Quelle magnifique confession de la grandeur de la France: _L'Europe,
en armes devant vos murs, s'adresse  vous!_

Nous qui n'avions rien respect, nous tions respects de ceux
dont nous avions ravag les villes et qui,  leur tour, taient
devenus les plus forts. Nous leur paraissions une nation sacre; nos
terres leur semblaient une campagne d'lide que, de par les dieux,
aucun bataillon ne pouvait fouler. Si, nonobstant, Paris et cru
devoir faire une rsistance, fort aise, de vingt-quatre heures,
les rsultats taient changs; mais personne, except les soldats
enivrs de feu et d'honneur, ne voulait plus de Bonaparte, et, dans
la crainte de le conserver, on se hta d'ouvrir les barrires.

Paris capitula le 31 mars: la capitulation militaire est signe aux
noms des marchaux Mortier et Marmont par les colonels Denys[437]
et Fabvier[438]; la capitulation civile eut lieu au nom des maires
de Paris. Le conseil municipal et dpartemental dputa au quartier
gnral russe pour rgler les divers articles: mon compagnon d'exil,
Christian de Lamoignon, tait du nombre des mandataires[439].
Alexandre leur dit:

Votre empereur, qui tait mon alli, est venu jusque dans le coeur
de mes tats y apporter des maux dont les traces dureront longtemps;
une juste dfense m'a amen jusqu'ici. Je suis loin de vouloir rendre
 la France les maux que j'en ai reus. Je suis juste, et je sais que
ce n'est pas le tort des Franais. Les Franais sont mes amis, et
je veux leur prouver que je viens leur rendre le bien pour le mal.
Napolon est mon seul ennemi. Je promets ma protection spciale  la
ville de Paris; je protgerai, je conserverai tous les tablissements
publics; je n'y ferai sjourner que des troupes d'lite; je
conserverai votre garde nationale, qui est compose de l'lite de vos
citoyens. C'est  vous d'assurer votre bonheur  venir; il faut vous
donner un gouvernement qui vous procure le repos et qui le procure
 l'Europe. C'est  vous  mettre votre voeu: vous me trouverez
toujours prt  seconder vos efforts.

[Note 437: Charles-Marie _Denys_, comte de _Damrmont_ (1783-1837).
Il tait, en 1814, aide de camp du duc de Raguse. En 1815, il suivit
le roi  Gand. Il se signala en 1823 par sa brillante conduite dans
la guerre d'Espagne, fit partie, en 1830, de l'expdition d'Alger,
s'empara de Bne et d'Oran, fut nomm pair de France en 1835 et fut
tu, le 12 octobre 1837, au sige de Constantine.]

[Note 438: Charles-Nicolas, baron _Fabvier_ (1782-1855). Rform,
puis mis en disponibilit sous la seconde Restauration, il prit
part  la conspiration militaire d'aot 1820, quitta la France et,
en 1823, se rendit en Grce, o il offrit ses services  la cause
de l'indpendance. En 1828, il fut charg d'accompagner les troupes
franaises envoyes en More. Le gouvernement de Juillet le fit
lieutenant gnral et pair de France. La Rpublique de 1848 le mit
 la retraite comme gnral de division, mais le nomma ambassadeur
 Constantinople. De 1849  1851, il fit partie de l'Assemble
lgislative et vota avec la majorit monarchiste. Il refusa toute
faveur aprs le coup d'tat de dcembre 1851 et rentra dans la vie
prive.]

[Note 439: Sur la conduite et la noble attitude de Christian de
Lamoignon en cette circonstance, voyez les _Mmoires du chancelier
Pasquier_, tome II, p. 238.]

Paroles qui furent accomplies ponctuellement: le bonheur de la
victoire aux yeux des allis l'emportait sur tout autre intrt.
Quels devaient tre les sentiments d'Alexandre, lorsqu'il aperut
les dmes des difices de cette ville o l'tranger n'tait jamais
entr que pour nous admirer, que pour jouir des merveilles de notre
civilisation et de notre intelligence; de cette inviolable cit,
dfendue pendant douze sicles par ses grands hommes; de cette
capitale de la gloire que Louis XIV semblait encore protger de son
ombre, et Bonaparte de son retour!




LIVRE II

     Entre des allis dans Paris. -- Bonaparte  Fontainebleau. --
     La rgence  Blois. -- Publication de ma brochure: _De Bonaparte
     et des Bourbons_. -- Le Snat rend le dcret de dchance.
     -- Htel de la rue Saint-Florentin. -- M. de Talleyrand. --
     Adresses du gouvernement provisoire. -- Constitution propose
     par le Snat. -- Arrive du comte d'Artois. -- Abdication de
     Bonaparte  Fontainebleau. -- Itinraire de Napolon  l'le
     d'Elbe. -- Louis XVIII  Compigne. -- Son entre  Paris.
     -- La vieille garde. -- Faute irrparable. -- Dclaration de
     Saint-Ouen. -- Trait de Paris. -- La Charte. -- Dpart des
     allis. -- Premire anne de la Restauration. -- Est-ce aux
     royalistes qu'il faut s'en prendre de la Restauration? --
     Premier ministre. -- Je publie les _Rflexions politiques_.
     -- Madame la duchesse de Duras. -- Je suis nomm ambassadeur
     en Sude. -- Exhumation des restes de Louis XVI. -- Premier 21
     janvier  Saint-Denis.


Dieu avait prononc une de ces paroles par qui le silence de
l'ternit est de loin en loin interrompu. Alors se souleva, au
milieu de la prsente gnration, le marteau qui frappa l'heure que
Paris n'avait entendu sonner qu'une fois: le 25 dcembre 496, Reims
annona le baptme de Clovis, et les portes de Lutce s'ouvrirent
aux Francs; le 30 mars 1814, aprs le baptme de sang de Louis
XVI, le vieux marteau rest immobile se leva de nouveau au beffroi
de l'antique monarchie; un second coup retentit, les Tartares
pntrrent dans Paris. Dans l'intervalle de mille trois cent
dix-huit ans, l'tranger avait insult les murailles de la capitale
de notre empire sans y pouvoir entrer jamais, hormis quand il s'y
glissa appel par nos propres divisions. Les Normands assigrent la
cit des _Parisii_; les _Parisii_ donnrent la vole aux perviers
qu'ils portaient sur le poing; Eudes, enfant de Paris et roi
futur, _rex futurus_, dit Abbon, repoussa les pirates du Nord: les
_Parisiens_ lchrent leurs aigles en 1814; les allis entrrent au
Louvre.

Bonaparte avait fait injustement la guerre  Alexandre son admirateur
qui implorait la paix  genoux; Bonaparte avait command le carnage
de la Moskowa; il avait forc les Russes  brler eux-mmes Moscou;
Bonaparte avait dpouill Berlin, humili son roi, insult sa reine:
 quelles reprsailles devions-nous donc nous attendre? vous l'allez
voir.

J'avais err dans les Florides autour de monuments inconnus, jadis
dvasts par des conqurants dont il ne reste aucune trace, et
j'tais rserv au spectacle des hordes caucasiennes campes dans
la cour du Louvre. Dans ces vnements de l'histoire qui, selon
Montaigne, sont maigres tmoins de notre prix et capacit,
ma langue s'attache  mon palais: _Adhret lingua mea faucibus
meis_[440].

[Note 440: _Et lingua mea adhoesit faucibus meis_. Psaume XXI, verset
16.]

L'arme des allis entra dans Paris le 31 mars 1814,  midi,  dix
jours seulement de l'anniversaire de la mort du duc d'Enghien, 21
mars 1804. tait-ce la peine  Bonaparte d'avoir commis une action de
si longue mmoire, pour un rgne qui devait durer si peu? L'empereur
de Russie et le roi de Prusse taient  la tte de leurs troupes. Je
les vis dfiler sur les boulevards. Stupfait et ananti au dedans de
moi, comme si l'on m'arrachait mon nom de Franais pour y substituer
le numro par lequel je devais dsormais tre connu dans les mines
de la Sibrie, je sentais en mme temps mon exaspration s'accrotre
contre l'homme dont la gloire nous avait rduits  cette honte.

Toutefois cette premire invasion des allis est demeure sans
exemple dans les annales du monde: l'ordre, la paix et la modration
rgnrent partout; les boutiques se rouvrirent; des soldats russes
de la garde, hauts de six pieds, taient pilots  travers les rues
par de petits polissons franais qui se moquaient d'eux, comme des
pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient tre pris
pour les vainqueurs; ceux-ci, tremblant de leurs succs, avaient
l'air d'en demander excuse. La garde nationale occupait seule
l'intrieur de Paris,  l'exception des htels o logeaient les
rois et les princes trangers[441]. Le 31 mars 1814, des armes
innombrables occupaient la France; quelques mois aprs, toutes ces
troupes repassrent nos frontires, sans tirer un coup de fusil, sans
verser une goutte de sang, depuis la rentre des Bourbons. L'ancienne
France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontires; on
partage avec elle les vaisseaux et les magasins d'Anvers; on lui
rend trois cent mille prisonniers disperss dans les pays o les
avait laisss la dfaite ou la victoire. Aprs vingt-cinq annes de
combats, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Europe  l'autre;
Alexandre s'en va, nous laissant les chefs-oeuvre conquis et la
libert dpose dans la Charte, libert que nous dmes autant 
ses lumires qu' son influence. Chef des deux autorits suprmes,
doublement autocrate par l'pe et par la religion, lui seul de tous
les souverains de l'Europe avait compris qu' l'ge de civilisation
auquel la France tait arrive, elle ne pouvait tre gouverne qu'en
vertu d'une constitution libre.

[Note 441: L'empereur Alexandre avait voulu loger, non aux Tuileries,
mais  l'lyse; il n'y resta du reste, que quelques heures et
accepta l'offre du prince de Talleyrand, qui s'tait empress de
mettre  la disposition du czar son htel de la rue Saint-Florentin.
C'est  l'lyse qu'il reut une dputation de royalistes, compose
de MM. de la Fert-Meun, de Chateaubriand, Lo de Lvis, Ferrand,
de Semall et Sosthne de la Rochefoucauld. M. de Semall dit,
dans ses _Mmoires_, encore indits: Alexandre avait d'abord
fix sa rsidence  l'lyse-Bourbon, et c'est dans ce palais que
la dputation fut reue. M. de Semall a la certitude que M. de
Talleyrand se rendit dans la nuit auprs de M. de Nesselrode pour lui
faire sentir la ncessit d'une marque de confiance de l'empereur
en venant loger  son htel de la rue Saint-Florentin, et par l le
mettre  mme de dominer les vnements.

Le roi de Prusse occupa l'htel de Villeroi, rue de Bourbon
(aujourd'hui rue de Lille); les princes Henri et Guillaume de
Prusse descendirent  l'htel de Salm, quai d'Orsay. Cet htel
tait, depuis 1802, le palais de la Lgion d'honneur. Le prince
de Schwarzenberg qui, au moment de l'entre des Allis  Paris,
reprsentait l'empereur d'Autriche absent, tait log dans l'htel
qui lui appartenait rue du Mont-Blanc (aujourd'hui rue de la
Chausse-d'Antin). L'empereur d'Autriche n'arriva que le 16 avril;
il habita l'ancien htel Charost, rue du faubourg Saint-Honor. Cet
htel tait contigu  l'lyse-Bourbon.]

Dans nos inimitis bien naturelles contre les trangers, nous avons
confondu l'invasion de 1814 et celle de 1815, qui ne se ressemblent
nullement.

Alexandre ne se considrait que comme un instrument de la Providence
et ne s'attribuait rien. Madame de Stal le complimentant sur le
bonheur que ses sujets, privs d'une constitution, avaient d'tre
gouverns par lui, il lui fit cette rponse si connue: Je ne suis
qu'un accident heureux.

Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui tmoignait son admiration
de l'affabilit avec laquelle il accueillait les moindres citoyens;
il lui rpliqua: Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour
cela? Il ne voulut point habiter le chteau des Tuileries, se
souvenant que Bonaparte s'tait plu dans les palais de Vienne, de
Berlin et de Moscou.

Regardant la statue de Napolon sur la colonne de la place Vendme,
il dit: Si j'tais si haut, je craindrais que la tte ne me tournt.

Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui montra le
salon de la Paix: En quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il 
Bonaparte?

Le jour de l'entre de Louis XVIII  Paris, Alexandre se cacha
derrire une croise, sans aucune marque de distinction, pour voir
passer le cortge.

Il avait quelquefois des manires lgamment affectueuses. Visitant
une maison de fous, il demanda  une femme si le nombre des _folles
par amour_ tait considrable: Jusqu' prsent il ne l'est pas,
rpondit-elle, mais il est  craindre qu'il n'augmente  dater du
moment de l'entre de Votre Majest  Paris.

Un grand dignitaire de Napolon disait au czar: Il y a longtemps,
sire, que votre arrive tait attendue et dsire ici.--Je serais
venu plus tt, rpondit-il: n'accusez de mon retard que la valeur
franaise. Il est certain qu'en passant le Rhin il avait regrett de
ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.

 l'Htel des Invalides, il trouva les soldats mutils qui l'avaient
vaincu  Austerlitz: ils taient silencieux et sombres; on
n'entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours
dsertes et leur glise dnude; Alexandre s'attendrit  ce bruit des
braves: il ordonna qu'on leur rament douze canons russes.

On lui proposait de changer le nom du pont d'Austerlitz: Non,
dit-il, il suffit que j'aie pass sur ce pont avec mon arme.

Alexandre avait quelque chose de calme et de triste: il se promenait
dans Paris,  cheval ou  pied, sans suite et sans affectation. Il
avait l'air tonn de son triomphe; ses regards presque attendris
erraient sur une population qu'il semblait considrer comme
suprieure  lui: on et dit qu'il se trouvait un Barbare au milieu
de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athnes. Peut-tre
aussi pensait-il que ces mmes Franais avaient paru dans sa capitale
incendie; qu' leur tour ses soldats taient matres de ce Paris o
il aurait pu retrouver quelques-unes des torches teintes par qui
fut Moscou affranchie et consume. Cette destine, cette fortune
changeante, cette misre commune des peuples et des rois, devaient
profondment frapper un esprit aussi religieux que le sien.

       *       *       *       *       *

Que faisait le vainqueur de Borodino? Aussitt qu'il avait appris
la rsolution d'Alexandre, il avait envoy l'ordre au major
d'artillerie Maillard de Lescourt de faire sauter la poudrire de
Grenelle: Rostopschin avait mis le feu  Moscou; mais il en avait
fait auparavant sortir les habitants. De Fontainebleau o il tait
revenu, Napolon s'avana jusqu' Villejuif: de l il jeta un regard
sur Paris; des soldats trangers en gardaient les barrires; le
conqurant se rappelait les jours o ses grenadiers veillaient sur
les remparts de Berlin, de Moscou et de Vienne.

Les vnements dtruisent les vnements: quelle pauvret ne nous
parat pas aujourd'hui la douleur de Henri IV apprenant  Villejuif
la mort de Gabrielle, et retournant  Fontainebleau! Bonaparte
retourna aussi  cette solitude; il n'y tait attendu que par le
souvenir de son auguste prisonnier: le captif de la paix venait de
quitter le chteau afin de le laisser libre pour le captif de la
guerre, tant le _malheur_ est prompt  remplir ses places.

La rgence s'tait retire  Blois. Bonaparte avait ordonn que
l'impratrice et le roi de Rome quittassent Paris, aimant mieux,
disait-il, les voir au fond de la Seine que reconduits  Vienne en
triomphe; mais en mme temps il avait enjoint  Joseph de rester
dans la capitale. La retraite de son frre le rendit furieux et il
accusa le ci-devant roi d'Espagne d'avoir tout perdu. Les ministres,
les membres de la rgence, les frres de Napolon, sa femme et
son fils, arrivrent ple-mle  Blois, emports dans la dbcle:
fourgons, bagages, voitures, tout tait l; les carrosses mme du
roi y taient et furent trans  travers les boues de la Beauce 
Chambord, seul morceau de la France laiss  l'hritier de Louis
XIV. Quelques ministres passrent outre, et s'allrent cacher
jusqu'en Bretagne, tandis que Cambacrs se prlassait en chaise 
porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers bruits couraient:
on parlait de deux camps et d'une rquisition gnrale. Pendant
plusieurs jours on ignora ce qui se passait  Paris; l'incertitude
ne cessa qu' l'arrive d'un roulier dont le passe-port tait
contre-sign _Sacken_. Bientt le gnral russe Schouwalof descendit
 l'auberge de la Galre: il fut soudain assig par les grands,
presss d'obtenir un visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant
de quitter Blois, chacun se fit payer sur les fonds de la rgence
ses frais de route et l'arrir de ses appointements: d'une main on
tenait ses passeports, de l'autre son argent, prenant soin d'envoyer
en mme temps son adhsion au gouvernement provisoire, car on ne
perdit point la tte. Madame mre et son frre, le cardinal Fesch,
partirent pour Rome. Le prince Esterhazy vint chercher Marie-Louise
et son fils de la part de Franois II. Joseph et Jrme se retirrent
en Suisse, aprs avoir inutilement voulu forcer l'impratrice 
s'attacher  leur sort. Marie-Louise se hta de rejoindre son pre:
mdiocrement attache  Bonaparte, elle trouva le moyen de se
consoler et se flicita d'tre dlivre de la double tyrannie de
l'poux et du matre. Quand Bonaparte rapporta l'anne suivante cette
confusion de fuite aux Bourbons, ceux-ci,  peine arrachs  leurs
longues tribulations, n'avaient pas eu quatorze ans d'une prosprit
inoue pour s'accoutumer aux aise du trne.

       *       *       *       *       *

Cependant Napolon n'tait point encore dtrn; plus de quarante
mille des meilleurs soldats de la terre taient autour de lui:
il pouvait se retirer derrire la Loire; les armes franaises
arrives d'Espagne grondaient dans le midi; la population militaire
bouillonnante pouvait rpandre ses laves; parmi les chefs trangers
mme, il s'agissait encore de Napolon ou de son fils pour rgner
sur la France: pendant deux jours Alexandre hsita. M. de Talleyrand
inclinait secrtement, comme je l'ai dit,  la politique qui tendait
 couronner le roi de Rome, car il redoutait les Bourbons; s'il
n'entrait pas alors tout  fait dans le plan de la rgence de
Marie-Louise, c'est que Napolon n'ayant point pri, il craignait,
lui prince de Bnvent, de ne pouvoir rester matre pendant une
minorit menace par l'existence d'un homme inquiet, imprvu,
entreprenant et encore dans la vigueur de l'ge[442].

[Note 442: Voyez plus loin _les Cent-Jours  Gand_ et le portrait
de M. de Talleyrand, vers la fin de ces _Mmoires_. (Paris, note de
1839.) CH.]

Ce fut dans ces jours critiques que je lanai ma brochure _De
Bonaparte et des Bourbons_ pour faire pencher la balance[443]: on
sait quel fut son effet. Je me jetai  corps perdu dans la mle pour
servir de bouclier  la libert renaissante contre la tyrannie encore
debout et dont le dsespoir triplait les forces. Je parlai au nom de
la lgitimit, afin d'ajouter  ma parole l'autorit des affaires
positives. J'appris  la France ce que c'tait que l'ancienne famille
royale; je dis combien il existait de membres de cette famille,
quels taient leurs noms et leur caractre: c'tait comme si j'avais
fait le dnombrement des enfants de l'empereur de la Chine, tant
la Rpublique et l'Empire avaient envahi le prsent et relgu les
Bourbons dans le pass. Louis XVIII dclara, je l'ai dj plusieurs
fois mentionn, que ma brochure lui avait plus profit qu'une arme
de cent mille hommes; il aurait pu ajouter qu'elle avait t pour lui
un certificat de vie. Je contribuai  lui donner une seconde fois la
couronne par l'heureuse issue de la guerre d'Espagne.

[Note 443: Voici le titre complet de l'crit de Chateaubriand:
_De Buonaparte, des Bourbons et de la ncessit de se rallier 
nos princes lgitimes pour le bonheur de la France et celui de
l'Europe._ D'aprs M. de Lescure (_Chateaubriand_, p. 93), il aurait
paru le 30 mars 1814. Cela n'est pas tout  fait exact, non plus
que l'indication donne par M. Henry Houssaye, dans les premires
ditions de son trs remarquable ouvrage sur 1814, o il est dit,
page 570: La philippique de Chateaubriand parut le 3 avril. C'est
le 4 avril seulement que le _Journal des Dbats_ publia un premier
extrait de la fameuse brochure; la mise en vente eut lieu le mercredi
5 avril.

Quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, le grand crivain,
en composant et en publiant son loquente philippique, n'a pas
manqu aux lois de la gnrosit, de l'honneur et du patriotisme. On
oublie trop aisment que ces pages vhmentes, passionnes, ont t
prpares, crites avant la chute de l'Empire,  quelques pas des
Tuileries, sous l'oeil d'une police qui pntrait partout et pour
laquelle il n'y avait rien de sacr. On oublie trop aisment que, ds
le 5 aot 1806, alors que l'Empire tait  l'apoge de sa grandeur
et se pouvait rire des vaines attaques d'une presse impuissante,
Napolon crivait lui-mme  l'un de ses marchaux,  Berthier, une
lettre date de Saint-Cloud, pour lui signifier qu'il et  faire
fusiller dans les vingt-quatre heures les libraires d'Augsbourg et
de Nuremberg, coupables d'avoir vendu une brochure de M. de Gentz
dirige contre sa politique. Il ordonnait en mme temps que les
libraires de Vienne et de Lintz, expditeurs de la mme brochure,
fussent condamns comme contumaces et fusills s'ils taient saisis.
(_Correspondance de Napolon_, t. XIII, p. 7.) Ordres terribles, qui
reurent leur excution dans la mesure du possible: le libraire Palm,
arrt  Nuremberg le 26 aot, fut traduit sur-le-champ devant une
commission militaire et fusill trois heures aprs sa condamnation.
Reconnaissons-le donc, il y avait bien quelque courage  prparer
une brochure telle que celle de Chateaubriand sous la domination,
branle sans doute, mais encore formidable, de l'homme qui avait
crit la lettre de Saint-Cloud.

Rien de moins fond, d'ailleurs, que le reproche adress  l'auteur
de _Buonaparte et les Bourbons_ d'avoir bris entre les mains de
l'empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se servir avec
succs pour le salut de la patrie. Lorsque parurent, dans le _Journal
des Dbats_ du 4 avril les premiers extraits de la brochure, la
dchance de Napolon avait dj t vote par le Snat, par le
Conseil municipal de Paris, par les membres du Corps lgislatif
prsents dans la capitale. Le marchal Marmont avait sign, la
veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Convention d'Essonnes (3
avril), et le matin mme,  Fontainebleau, les marchaux Lefebvre,
Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier avaient arrach  l'empereur son
abdication. Il ne dpendait donc plus de lui,  ce moment, de changer
la situation, de reprendre victorieusement l'offensive, de rejeter
loin de Paris et de la France les ennemis qu'il y avait lui-mme et
lui seul attirs.

 cette date du 4 avril, la question n'tait plus entre Napolon et
les coaliss: la Victoire, seul arbitre qu'il et jamais reconnu,
s'tait prononce contre lui, et l'arrt tait sans appel. Il ne
s'agissait plus que de savoir si le trne, d'o il allait descendre,
appartiendrait  son fils ou au frre de Louis XVI. La brochure de
Chateaubriand, jete dans l'un des plateaux de la balance o se
pesaient alors les destines de la France, contribua  la faire
pencher du ct des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon le
mot de Louis XVIII, plus qu'une arme.

Pour apprcier, du reste, avec une entire quit un crit de la
nature de celui de Chateaubriand, il faut consulter avant tout
l'opinion des contemporains. Or, voici ce qu'au mois d'avril 1814
Mme de Rmusat, qui avait vu de prs l'empereur, crivait  son
fils: Malheureusement, cet crit ne renferme pas une exagration
par rapport  l'empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de
haine et naturellement gnreuse. Eh bien! mon enfant, je mettrais
mon nom  chacune des pages de ce livre, s'il en tait besoin, pour
attester qu'il est un tableau fidle de tout ce dont j'tais tmoin.
(_Correspondance de M. de Rmusat_, t. I, avril 1814.)]

Ds le dbut de ma carrire politique je devins populaire dans la
foule, mais ds lors aussi je manquai ma fortune auprs des hommes
puissants. Tout ce qui avait t esclave sous Bonaparte m'abhorrait;
d'un autre ct j'tais suspect  tous ceux qui voulaient mettre la
France en vasselage. Je n'eus pour moi dans le premier moment, parmi
les souverains, que Bonaparte lui-mme. Il parcourut ma brochure 
Fontainebleau: le duc de Bassano la lui avait porte; il la discuta
avec impartialit, disant: Ceci est juste; cela n'est pas juste. Je
n'ai point de reproche  faire  Chateaubriand; il m'a rsist dans
ma puissance; mais ces canailles, tels et tels! et il les nommait.

Mon admiration pour Bonaparte a toujours t grande et sincre, alors
mme que j'attaquais Napolon avec le plus de vivacit.

La postrit n'est pas aussi quitable dans ses arrts qu'on le dit;
il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme
il y a des passions, des erreurs de proximit. Quand la postrit
admire sans restriction, elle est scandalise que les contemporains
de l'homme admir n'eussent pas de cet homme l'ide qu'elle en
a. Cela s'explique pourtant: les choses qui blessaient dans ce
personnage sont passes; ses infirmits sont mortes avec lui; il
n'est rest de ce qu'il fut que sa vie imprissable; mais le mal
qu'il causa n'en est pas moins rel; mal en soi-mme et dans son
essence, et surtout pour ceux qui l'ont support.

Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte: les
patients ont disparu; on n'entend plus les imprcations, les cris
de douleur et de dtresse des victimes; on ne voit plus la France
puise, labourant son sol avec des femmes; on ne voit plus les
parents arrts en pleige de leurs fils, les habitants des villages
frapps solidairement des peines applicables  un rfractaire; on
ne voit plus ces affiches de conscription colles au coin des rues,
les passants attroups devant ces immenses arrts de morts et y
cherchant, consterns, les noms de leurs enfants, de leurs frres,
de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se
lamentait des triomphes; on oublie que la moindre allusion contre
Bonaparte au thtre, chappe aux censeurs, tait saisie avec
transport; on oublie que le peuple, la cour, les gnraux, les
ministres, les proches de Napolon, taient las de son oppression
et de ses conqutes, las de cette partie toujours gagne et joue
toujours, de cette existence remise en question chaque matin par
l'impossibilit du repos.

La ralit de nos souffrances est dmontre par la catastrophe mme:
si la France et t fanatique de Bonaparte, l'et-elle abandonn
deux fois brusquement, compltement, sans tenter un dernier effort
pour le garder; si la France devait tout  Bonaparte, gloire,
libert, ordre, prosprit, industrie, commerce, manufactures,
monuments, littrature, beaux-arts; si, avant lui, la nation n'avait
rien fait elle-mme; si la Rpublique, dpourvue de gnie et de
courage, n'avait ni dfendu, ni agrandi le sol; la France a donc t
bien ingrate, bien lche, en laissant tomber Napolon aux mains de
ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivit
d'un pareil bienfaiteur?

Ce reproche, qu'on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait
pas cependant, et pourquoi? Parce qu'il est vident qu'au moment
de sa chute la France n'a pas prtendu dfendre Napolon; dans nos
dgots amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l'auteur et le
contempteur de nos misres. Les allis ne nous ont point vaincus:
c'est nous qui, choisissant entre deux flaux, avons renonc 
rpandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos liberts.

La Rpublique avait t bien cruelle, sans doute, mais chacun
esprait qu'elle passerait, que tt ou tard nous recouvrerions
nos droits, en gardant les conqutes prservatrices qu'elles nous
avait donnes sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires
qu'elle remportait taient gagnes en notre nom; avec elle il
n'tait question que de la France; c'tait toujours la France qui
avait triomph, qui avait vaincu; c'taient nos soldats qui avaient
tout fait et pour lesquels on instituait des ftes triomphales ou
funbres; les gnraux (et il en tait de fort grands) obtenaient
une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics: tels
furent Marceau, Moreau, Hoche, Joubert; les deux derniers destins 
tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant  la gloire traversa soudain
le gnral Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur
mort tout  coup aprs ses triomphes d'Altenkirken, de Neuwied et de
Kleinnister.

Sous l'Empire, nous disparmes; il ne fut plus question de nous, tout
appartenait  Bonaparte: _J'ai ordonn, j'ai vaincu, j'ai parl; mes
aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets._

Qu'arriva-t-il pourtant dans ces deux positions  la fois semblables
et opposes? Nous n'abandonnmes point la Rpublique dans ses revers;
elle nous tuait, mais elle nous honorait; nous n'avions pas la honte
d'tre la proprit d'un homme; grce  nos efforts, elle ne fut
point envahie; les Russes, dfaits au del des monts, vinrent expirer
 Zurich.

Quant  Bonaparte, lui, malgr ses normes acquisitions, il a
succomb, non parce qu'il tait vaincu, mais parce que la France n'en
voulait plus. Grande leon! qu'elle nous fasse  jamais ressouvenir
qu'il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignit de
l'homme.

Les esprits indpendants de toute nuance et de toute opinion tenaient
un langage uniforme  l'poque de la publication de ma brochure. La
Fayette, Camille Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de
Stal, Chnier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient et crivaient
comme moi. Lanjuinais disait: Nous avons t chercher un matre
parmi les hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves.

Chnier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur:

  Un Corse a des Franais dvor l'hritage.
  lite des hros au combat moissonns,
  Martyrs avec la gloire  l'chafaud trans,
  Vous tombiez satisfaits dans une autre esprance.
  Trop de sang, trop de pleurs ont inond la France.
  De ces pleurs, de ce sang un homme est l'hritier.
  .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
  .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
  Crdule, j'ai longtemps clbr ses conqutes,
  Au forum, au snat, dans nos jeux, dans nos ftes.
  .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
  Mais, lorsqu'en fugitif regagnant ses foyers,
  Il vint contre l'empire changer des lauriers,
  Je n'ai point caress sa brillante _infamie_;
  Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie
  Et, tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs
  Lui vendre avec l'tat des vers adulateurs,
  Le _tyran_ dans sa cour remarqua mon absence;
  Car je chante la gloire et non pas la puissance.
                                        (_Promenade_, 1805.)

Madame de Stal portait un jugement non moins rigoureux de Napolon:

Ne serait-ce pas une grande leon pour l'espce humaine, si ces
directeurs (les cinq membres du Directoire), hommes trs peu
guerriers, se relevaient de leur poussire, et demandaient compte
 Napolon de la barrire du Rhin et des Alpes, conquise par la
Rpublique; compte des trangers arrivs deux fois  Paris; compte de
trois millions de Franais qui ont pri depuis Cadix jusqu' Moscou;
compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour
la cause de la libert en France, et qui s'est maintenant change en
aversion invtre?

  (_Considrations sur la Rvolution franaise._)

coutons Benjamin Constant:

Celui qui, depuis douze annes, se proclamait destin  conqurir le
monde, a fait amende honorable de ses prtentions .......... Avant
mme que son territoire ne soit envahi, il est frapp d'un trouble
qu'il ne peut dissimuler.  peine ses limites sont-elles touches,
qu'il jette au loin toutes ses conqutes. Il exige l'abdication d'un
de ses frres, il consacre l'expulsion d'un autre; sans qu'on le lui
demande, il dclare qu'il renonce  tout.

Tandis que les rois, mme vaincus, n'abjurent point leur dignit,
pourquoi le vainqueur de la terre cde-t-il au premier chec? Les
cris de sa famille, nous dit-il, dchirent son coeur. N'taient-ils
pas de cette famille ceux qui prissaient en Russie dans la triple
agonie des blessures, du froid et de la famine? Mais, tandis qu'ils
expiraient, dserts par leur chef, ce chef se croyait en sret;
maintenant, le danger qu'il partage lui donne une sensibilit subite.

La peur est un mauvais conseiller, l surtout o il n'y a
pas de conscience; il n'y a dans l'adversit, comme dans le
bonheur, de mesure que dans la morale. O la morale ne gouverne
pas, le bonheur se perd par la dmence, l'adversit par
l'avilissement  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quel effet doit produire sur une nation courageuse cette aveugle
frayeur, cette pusillanimit soudaine, sans exemple encore au milieu
de nos orages? L'orgueil national trouvait (c'tait un tort) un
certain ddommagement  n'tre opprim que par un chef invincible.
Aujourd'hui que reste-il? Plus de prestige, plus de triomphes, un
empire mutil, l'excration du monde, un trne dont les pompes
sont ternies, dont les trophes sont abattus, et qui n'a pour tout
entourage que les ombres errantes du duc d'Enghien, de Pichegru, de
tant d'autres qui furent gorgs pour le fonder[444].

[Note 444: _De l'esprit de conqute_, dition d'Allemagne. CH.]

Ai-je t aussi loin que cela dans mon crit _De Bonaparte et des
Bourbons_? Les proclamations des autorits en 1814, que je vais 
l'instant reproduire, n'ont-elles pas redit, affirm, confirm ces
opinions diverses? Que les autorits qui s'expriment de la sorte
aient t lches et dgrades par leur premire adulation, cela nuit
aux rdacteurs de ces adresses, mais n'te rien  la force de leurs
arguments.

Je pourrais multiplier les citations; mais je n'en rappellerai
plus que deux,  cause de l'opinion des deux hommes: Branger, ce
constant et admirable admirateur de Bonaparte, ne croit-il pas devoir
s'excuser lui-mme, tmoin ces paroles: Mon admiration enthousiaste
et constante pour le gnie de l'empereur, cette idoltrie, ne
m'aveuglrent jamais sur le despotisme toujours croissant de
l'Empire. Paul-Louis Courier, parlant de l'avnement de Napolon
au trne, dit: Que signifie, dis-moi .... un homme comme lui,
Bonaparte, soldat, chef d'arme, le premier capitaine du monde,
vouloir qu'on l'appelle _majest_! tre Bonaparte et se faire _sire_!
Il aspire  descendre: mais non, il croit monter en s'galant aux
rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme, ses ides sont
au-dessous de sa fortune. Ce Csar l'entendait bien mieux, et aussi
c'tait un autre homme: il ne prit point de titres uss; mais il fit
de son nom un titre suprieur  celui des rois[445]. Les talents
vivants ont pris la route de la mme indpendance, M. de Lamartine 
la tribune[446], M. de Latouche dans la retraite[447]: dans deux ou
trois de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolong ces nobles
accents:

  Dans la nuit des forfaits, dans l'clat des victoires,
  Cet homme ignorant Dieu, qui l'avait envoy, etc.[448]

[Note 445: Lettre  M. N..., date de _Plaisance, mai 1804_.
(_Oeuvres de Paul-Louis Courier_, t. III, p. 51.)]

[Note 446: Dans son admirable discours du 26 mai 1840, sur la
translation des restes mortels de Napolon, il fit entendre ces
prophtiques paroles: Quoique admirateur de ce grand homme, je
n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prvoyance. Je ne me
prosterne pas devant cette mmoire; je ne suis pas de cette religion
napolonienne, de ce culte de la force que l'on veut depuis quelque
temps substituer dans l'esprit de la nation  la religion srieuse
de la libert. Je ne crois pas qu'il soit bon de difier ainsi
sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements dj trop
imptueux du sang franais, qu'on nous reprsente comme impatient
de couler aprs une trve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui
est le bonheur et la gloire du monde, pouvait tre la bont des
nations. J'ai bien vu un philosophe difier aussi la gloire et
diviniser ce flau de Dieu. Je n'ai fait qu'en rire. Dans la bouche
d'un philosophe, ces paradoxes brillants n'ont aucun danger; ce n'est
qu'un sophisme. Dans la bouche d'un homme d'tat, cela prend un
autre caractre. Les sophismes des gouvernements deviennent bientt
les crimes ou les malheurs des nations. _Prenez garde de donner une
pareille pe pour jouet  un pareil peuple!_]

[Note 447: Hyacinte Thabaud de _Latouche_ (1785-1851), pote et
romancier. Son nom restera attach  la publication des _Posies_
d'Andr Chnier (1819). Il eut aussi l'honneur, compatriote de George
Sand, de la deviner tout d'abord, de lui indiquer la vraie voie et de
lui rendre les premiers pas plus faciles. Possesseur,  Aulnay, d'une
petite maison voisine de celle qu'avait habite Chateaubriand, il
s'appelait volontiers l'_Ermite de la Valle-aux-Loups_.]

[Note 448: _Odes et Ballades_, ode sur _Buonaparte_. Voir aussi, dans
le mme recueil, l'ode qui a pour titre: _Les Deux les_.]

Enfin,  l'extrieur, le jugement europen tait tout aussi svre.
Je ne citerai parmi les Anglais que le sentiment des hommes de
l'opposition, lesquels s'accommodaient de tout dans notre Rvolution
et la justifiaient de tout: lisez Mackintosh dans sa plaidoirie
pour Peltier. Sheridan,  l'occasion de la paix d'Amiens, disait au
parlement: Quiconque arrive en Angleterre, en sortant de France,
croit s'chapper d'un donjon pour respirer l'air et la vie de
l'indpendance.

Lord Byron, dans son Ode  Napolon, le traite de la plus indigne
manire:

  'T is done--but yesterday a king!
    And arm'd with kings to strive,
  And now thou art a namless thing
    So abject--yet alive.

C'en est fait! hier encore un roi! et arm pour combattre les
rois! Et aujourd'hui tu es une _chose_ sans nom, si abjecte! vivant
nanmoins.

L'ode entire est de ce train; chaque strophe enchrit sur l'autre,
ce qui n'a pas empch lord Byron de clbrer le tombeau de
Sainte-Hlne. Les potes sont des oiseaux: tout bruit les fait
chanter.

Lorsque l'lite des esprits les plus divers se trouve d'accord dans
un jugement, aucune admiration factice ou sincre, aucun arrangement
de faits, aucun systme imagin aprs coup, ne sauraient infirmer la
sentence. Quoi! on pourrait, comme le fit Napolon, substituer sa
volont aux lois, perscuter toute vie indpendante, se faire une
joie de dshonorer les caractres, de troubler les existences, de
violenter les moeurs particulires autant que les liberts publiques;
et les oppositions gnreuses qui s'lveraient contre ces normits
seraient dclares calomnieuses et blasphmatrices! Qui voudrait
dfendre la cause du faible contre le fort, si le courage, expos 
la vengeance des vilets du prsent, devait encore attendre le blme
des lchets de l'avenir!

Cette illustre minorit, forme en partie des enfants des Muses,
devint graduellement la majorit nationale: vers la fin de l'Empire
tout le monde dtestait le despotisme imprial. Un reproche grave
s'attachera  la mmoire de Bonaparte: il rendit son joug si pesant
que le sentiment hostile contre l'tranger s'en affaiblit, et qu'une
invasion, dplorable aujourd'hui en souvenir, prit, au moment de son
accomplissement, quelque chose d'une dlivrance: c'est l'opinion
rpublicaine mme, nonce par mon infortun et brave ami Carrel.
Le retour des Bourbons, avait dit  son tour Carnot, produisit en
France un enthousiasme universel; ils furent accueillis avec une
effusion de coeur inexprimable, les anciens rpublicains partagrent
sincrement les transports de la joie commune. Napolon les avait
particulirement tant opprims, toutes les classes de la socit
avaient tellement souffert, qu'il ne se trouvait personne qui ne ft
rellement dans l'ivresse[449].

[Note 449: _Mmoire au Roi_, par Carnot; 1814.]

Il ne manque  la sanction de ces opinons qu'une autorit qui les
confirme: Bonaparte s'est charg d'en certifier la vrit. En prenant
cong de ses soldats dans la cour de Fontainebleau, il confesse
hautement que la France le rejette: La France elle-mme, dit-il, a
voulu d'autres destines. Aveu inattendu et mmorable, dont rien ne
peut diminuer le poids ni amoindrir la valeur.

Dieu, en sa patiente ternit, amne tt ou tard la justice: dans les
moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la
dsapprobation d'un honnte homme veille, et qu'elle demeure comme un
frein  l'absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles mes
qui rclamrent contre sa servitude, lorsque tout tait prostern,
lorsqu'il y avait tant d'avantages  l'tre, tant de grces 
recevoir pour des flatteries, tant de perscutions  recueillir
pour des sincrits. Honneur donc aux La Fayette, aux de Stal, aux
Benjamin Constant, aux Camille Jordan, aux Ducis, aux Lemercier, aux
Lanjuinais, aux Chnier, qui, debout au milieu de la foule rampante
des peuples et des rois, ont os mpriser la victoire et protester
contre la tyrannie!

       *       *       *       *       *

Le 2 avril les snateurs,  qui l'on ne doit qu'un seul article de la
charte de 1814, l'ignoble article qui leur conserve leurs pensions,
dcrtrent la dchance de Bonaparte. Si ce dcret, librateur pour
la France, infme pour ceux qui l'ont rendu, fait  l'espce humaine
un affront, en mme temps il enseigne  la postrit le prix des
grandeurs et de la fortune, quand elles ont ddaign de s'asseoir sur
les bases de la morale, de la justice et de la libert.

  DCRET DU SNAT CONSERVATEUR

Le Snat conservateur, considrant que dans une monarchie
constitutionnelle le monarque n'existe qu'en vertu de la constitution
ou du pacte social;

Que Napolon Bonaparte, pendant quelque temps d'un gouvernement
ferme et prudent, avait donn  la nation des sujets de compter, pour
l'avenir, sur des actes de sagesse et de justice; mais qu'ensuite il
a dchir le pacte qui l'unissait au peuple franais, notamment en
levant des impts, en tablissant des taxes autrement qu'en vertu de
la loi, contre la teneur expresse du serment qu'il avait prt  son
avnement au trne, conformment  l'article 53 des constitutions du
28 floral an XII;

Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple, lors mme qu'il
venait d'ajourner sans ncessit le Corps lgislatif, et de faire
supprimer, comme criminel, un rapport de ce corps, auquel il
contestait son titre et son rapport  la reprsentation nationale;

Qu'il a entrepris une suite de guerres, en violation de l'article 50
de l'acte des constitutions de l'an VIII, qui veut que la dclaration
de guerre soit propose, discute, dcrte et promulgue, comme des
lois;

Qu'il a, inconstitutionnellement, rendu plusieurs dcrets portant
peine de mort, nommment les deux dcrets du 5 mars dernier, tendant
 faire considrer comme nationale une guerre qui n'avait lieu que
dans l'intrt de son ambition dmesure;

Qu'il a viol les lois constitutionnelles par ses dcrets sur les
prisons d'tat;

Qu'il a ananti la responsabilit des ministres, confondu tous les
pouvoirs, et dtruit l'indpendance des corps judiciaires;

Considrant que la libert de la presse, tablie et consacre comme
l'un des droits de la nation, a t constamment soumise  la censure
arbitraire de sa police, et qu'en mme temps il s'est toujours servi
de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits controuvs,
de maximes fausses, de doctrines favorables au despotisme, et
d'outrages contre les gouvernements trangers;

Que des actes et rapports, entendus par le Snat, ont subi des
altrations dans la publication qui en a t faite;

Considrant que, au lieu de rgner dans la seule vue de l'intrt,
du bonheur et de la gloire du peuple franais, aux termes de son
serment, Napolon a mis le comble aux malheurs de la patrie par son
refus de traiter  des conditions que l'intrt national obligeait
d'accepter et qui ne compromettaient pas l'honneur franais; par
l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confis en hommes
et en argent; par l'abandon des blesss sans secours, sans pansement,
sans subsistances; par diffrentes mesures dont les suites taient
la ruine des villes, la dpopulation des campagnes, la famine et les
maladies contagieuses;

Considrant que, par toutes ces causes, le gouvernement imprial
tabli par le snatus-consulte du 28 floral an XII, ou 18 mai
1804, a cess d'exister, et que le voeu manifeste de tous les
Franais appelle un ordre de choses dont le premier rsultat soit le
rtablissement de la paix gnrale et qui soit aussi l'poque d'une
rconciliation solennelle entre tous les tats de la grande famille
europenne, le Snat dclare et dcrte ce qui suit: _Napolon dchu
du trne; le droit d'hrdit aboli dans sa famille; le peuple
franais et l'arme dlis envers lui du serment de fidlit._

Le Snat Romain fut moins dur lorsqu'il dclara Nron ennemi public:
l'histoire n'est qu'une rptition des mmes faits appliqus  des
hommes et  des temps divers.

Se reprsente-t-on l'empereur lisant le document officiel 
Fontainebleau? Que devait-il penser de ce qu'il avait fait, et des
hommes qu'il avait appels  la complicit de son oppression de
nos liberts? Quand je publiai ma brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_, pouvais-je m'attendre  la voir amplifie et convertie
en dcret de dchance par le Snat? Qui empcha ces lgislateurs,
aux jours de la prosprit, de dcouvrir les maux dont ils
reprochaient  Bonaparte d'tre l'auteur, de s'apercevoir que la
constitution avait t viole? Quel zle saisissait tout  coup
ces muets _pour la libert de la presse_? Ceux qui avaient accabl
Napolon d'adulations au retour de chacune de ses guerres, comment
trouvaient-ils maintenant qu'il ne les avait entreprises que _dans
l'intrt de son ambition dmesure_? Ceux qui lui avaient jet tant
de conscrits  dvorer, comment s'attendrissaient-ils soudain sur
des soldats blesss, _abandonns sans secours, sans pansement, sans
subsistances_? Il y a des temps o l'on ne doit dpenser le mpris
qu'avec conomie,  cause du grand nombre de ncessiteux: je le leur
plains pour cette heure, parce qu'ils en auront encore besoin pendant
et aprs les Cent-Jours.

Lorsque je demande ce que Napolon  Fontainebleau pensait des actes
du Snat, sa rponse tait faite: un ordre du jour du 5 avril 1814,
non publi officiellement, mais recueilli dans divers journaux au
dehors de la capitale, remerciait l'arme de sa fidlit en ajoutant:

Le Snat s'est permis de disposer du gouvernement franais; il a
oubli qu'il doit  l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;
que c'est lui qui a sauv une partie de ses membres de l'orage de la
Rvolution, tir de l'obscurit et protg l'autre contre la haine de
la nation. Le Snat se fonde sur les articles de la constitution pour
la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches  l'empereur
sans remarquer que, comme premier corps de l'tat, il a pris part 
tous les vnements. Le Snat ne rougit pas de parler des libelles
publis contre les gouvernements trangers: il oublie qu'ils furent
rdigs dans son sein. Si longtemps que la fortune s'est montre
fidle  leur souverain, ces hommes sont rests fidles, et nulle
plainte n'a t entendue sur les abus du pouvoir. Si l'empereur
avait mpris les hommes, comme on le lui a reproch, alors le monde
reconnatrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son
mpris[450].

[Note 450: Le texte complet de cet ordre du jour a t donn par le
baron Fain dans son _Manuscrit de Mil huit cent quatorze_, p. 375.]

C'est un hommage rendu par Bonaparte lui-mme  la libert de
la presse: il devait croire qu'elle avait quelque chose de bon,
puisqu'elle lui offrait un dernier abri et un dernier secours.

Et moi qui me dbats contre le temps, moi qui cherche  lui faire
rendre compte de ce qu'il a vu, moi qui cris ceci si loin des
vnements passs, sous le rgne de Philippe, hritier contrefait
d'un si grand hritage, que suis-je entre les mains de ce Temps, ce
grand dvorateur des sicles que je croyais arrts, de ce Temps qui
me fait pirouetter dans les espaces avec lui?

Alexandre tait descendu chez M. de Talleyrand[451]. Je n'assistai
point aux conciliabules: on les peut lire dans les rcits de l'abb
de Pradt[452] et des divers tripotiers qui maniaient dans leurs sales
et petites mains le sort d'un des plus grands hommes de l'histoire
et la destine du monde. Je comptais pour rien dans la politique en
dehors des masses; il n'y avait pas d'intrigant subalterne qui n'et
aux antichambres beaucoup plus de droit et de faveur que moi: homme
futur de la Restauration possible, j'attendais sous les fentres,
dans la rue.

[Note 451: M. de Talleyrand habitait l'htel qui fait le coin de la
place de la Concorde et de la rue Saint-Florentin. Aprs la mort du
prince de Talleyrand, il fut occup par la princesse de Liven. Il
est aujourd'hui la proprit de M. Alphonse de Rothschild.]

[Note 452: _Rcit historique sur la restauration de la royaut en
France le 31 mars 1814_, par M. de Pradt, 1815.]

Par les machinations de l'htel de la rue Saint-Florentin, le
Snat conservateur nomma un gouvernement provisoire compos du
gnral Beurnonville[453], du snateur Jaucourt[454], du duc
de Dalberg[455], de l'abb de Montesquiou[456] et de Dupont de
Nemours[457]; le prince de Bnvent se nantit de la prsidence.

[Note 453: Pierre-Riel, marquis de _Beurnonville_ (1752-1821).
Ministre de la guerre (4 fvrier--11 mars 1793); gnral en chef de
l'arme de Sambre-et-Meuse, puis de l'arme du Nord; ambassadeur 
Berlin, puis  Madrid, sous le Consulat; snateur le 1er fvrier
1805; comte de l'Empire le 23 mai 1808.--Louis XVIII le nomma
ministre d'tat, pair de France le 4 juin 1814, marchal de France le
3 juillet 1816. En 1817, il le cra marquis et, en 1820, lui donna le
cordon bleu  l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux.]

[Note 454: Arnail-Franois, marquis de _Jaucourt_ (1757-1852). Il
tait snateur depuis le 31 octobre 1803. Napolon l'avait fait comte
le 26 avril 1808. Nomm, le 13 mai 1814, par Louis XVIII, ministre
d'tat et pair de France, il fut charg, le 4 juin, de l'intrim des
Affaires trangres, tandis que Talleyrand reprsentait la France
au Congrs de Vienne. Pendant les Cent-Jours, il fut de ceux que
Napolon mit hors la loi. Il suivit le roi  Gand, et  la seconde
Restauration, aprs avoir t quelque temps ministre de la marine, il
devint membre du conseil priv.]

[Note 455: Emerick-Joseph-Wolfgand-Hribert, duc de _Dalberg_
(1773-1833). Il tait le neveu de Charles de Dalberg, qui fut
archichancelier de l'Empire, prince-primat de la Confdration du
Rhin et grand-duc de Francfort. Naturalis Franais aprs le trait
de Vienne (1809), et charg de ngocier le mariage de Napolon avec
Marie-Louise, Emerick de Dalberg fut cr duc de l'Empire (14 aot
1810), conseiller d'tat (14 octobre suivant), et reut une dotation
de quatre millions. Il suivit M. de Talleyrand dans sa disgrce et se
retrouva  ses cts en 1814.]

[Note 456: Franois-Xavier-Marc-Antoine, duc de
_Montesquiou-Fezensac_ (1756-1832). Dput du clerg de la ville de
Paris  l'Assemble constituante, il avait t l'un des principaux
orateurs du ct droit. L'Empire l'avait exil  Menton. Il fut
ministre de l'Intrieur du 13 mai 1814 au 20 mars 1815. Pair de
France le 17 aot 1815, membre de l'Acadmie franaise en vertu
de l'ordonnance du 21 mars 1816, cr comte en 1817, puis duc en
1821, il fut autoris  transmettre la pairie  son neveu Raymond
de Montesquiou, plus tard duc de Fezensac et auteur des _Souvenirs
militaires de 1804  1814_.]

[Note 457: Voir sur Dupont de Nemours la note 2 de la page 383. Il
ne fit pas partie,  proprement parler, du Gouvernement provisoire,
auprs duquel il remplissait seulement les fonctions de secrtaire.]

En rencontrant ce nom pour la premire fois, je devrais parler du
personnage qui prit dans les affaires d'alors une part remarquable;
mais je rserve son portrait pour la fin de mes _Mmoires_.

L'intrigue qui retint M. de Talleyrand  Paris, lors de l'entre des
allis, a t la cause de ses succs au dbut de la Restauration.
L'empereur de Russie le connaissait pour l'avoir vu  Tilsit. Dans
l'absence des autorits franaises, Alexandre descendit  l'htel de
l'Infantado[458] que le matre de l'htel se hta de lui offrir.

[Note 458: Au commencement du rgne de Louis XVI, l'htel de la
rue Saint-Florentin appartenait au duc de Fitz-James, qui le
vendit en 1787  la duchesse de l'Infantado. De l le nom que lui
donne ici Chateaubriand et qui est celui sous lequel cet htel
tait gnralement dsign sous l'Empire et au commencement de la
Restauration.]

Ds lors, M. de Talleyrand passa pour l'arbitre du monde; ses salons
devinrent le centre des ngociations. Composant le gouvernement
provisoire  sa guise, il y plaa les partners de son whist: l'abb
de Montesquiou y figura seulement comme une rclame de la lgitimit.

Ce fut  l'infcondit de l'vque d'Autun que les premires oeuvres
de la Restauration furent confies: il frappa cette Restauration de
strilit, et lui communiqua un germe de fltrissure et de mort.

       *       *       *       *       *

Les premiers actes du gouvernement provisoire, plac sous la
dictature de son prsident, furent des proclamations adresses aux
soldats et au peuple.

Soldats, disaient-elles aux premiers, la France vient de briser le
joug sous lequel elle gmit avec vous depuis tant d'annes. Voyez
tout ce que vous avez souffert de la tyrannie. Soldats, il est temps
de finir les maux de la patrie. Vous tes ses plus nobles enfants;
vous ne pouvez appartenir  celui qui l'a ravage, qui a voulu
rendre votre nom odieux  toutes les nations, qui aurait peut-tre
compromis votre gloire si un homme qui N'EST PAS MME FRANAIS
pouvait jamais affaiblir l'honneur de nos armes et la gnrosit de
nos soldats[459].

[Note 459: _Adresse du Gouvernement provisoire aux armes
franaises_, en date du 2 avril 1814.]

Ainsi, aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui qui remporta
tant de victoires n'est _plus mme Franais_! Lorsqu'au temps de la
Ligue Du Bourg rendit la Bastille  Henri IV, il refusa de quitter
l'charpe noire et de prendre l'argent qu'on lui offrait pour la
reddition de la place. Sollicit de reconnatre le roi, il rpondit
que c'tait sans doute un trs bon prince, mais qu'il avait donn sa
foi  M. de Mayenne; qu'au reste Brissac tait un tratre, et que,
pour le lui maintenir, il le combattrait entre quatre piques, en
prsence du roi, et lui mangerait le coeur du ventre. Diffrence des
temps et des hommes!

Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouvernement provisoire au
peuple franais; elle lui disait:

Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez choisi pour chef
un homme qui paraissait sur la scne du monde avec les caractres
de la grandeur. Sur les ruines de l'anarchie, il n'a fond que le
despotisme; il devait au moins _par reconnaissance devenir Franais_
avec vous: _il ne l'a jamais t_. Il n'a cess d'entreprendre sans
but et sans motif des guerres injustes, en aventurier qui veut tre
fameux. Peut-tre rve-t-il encore  ses desseins gigantesques, mme
quand des revers inous punissent avec tant d'clat l'orgueil et
l'abus de la victoire. Il n'a su rgner ni dans l'intrt national,
ni dans l'intrt mme de son despotisme. Il a dtruit tout ce qu'il
voulait crer, et recr tout ce qu'il voulait dtruire. Il ne
croyait qu' la force; la force l'accable aujourd'hui: juste retour
d'une ambition insense.

Vrits incontestables, maldictions mrites; mais qui les donnait,
ces maldictions? que devenait ma pauvre petite brochure, serre
entre ces virulentes adresses? ne disparat-elle pas entirement? Le
mme jour, 4 avril, le gouvernement provisoire proscrit les signes
et les emblmes du gouvernement imprial; si l'Arc de Triomphe et
exist, on l'aurait abattu. Mailhe, qui vota le premier la mort de
Louis XVI[460], Cambacrs, qui salua le premier Napolon du nom
d'empereur, reconnurent avec empressement les actes du gouvernement
provisoire.

[Note 460: Jean Baptiste _Mailhe_ (1754-1834), dput de la
Haute-Garonne  la Convention. Par suite du roulement qui s'opra
entre les dpartements pour les appels nominaux, il fut appel le
premier  voter dans le procs du roi. En avril 1814, il envoya une
adresse au Snat pour le fliciter d'avoir prononc la dchance de
Napolon.]

Le 6, le Snat broche une constitution: elle reposait  peu prs
sur les bases de la charte future; le Snat tait maintenu comme
Chambre haute; la dignit des snateurs tait dclare inamovible
et hrditaire;  leur titre de majorat tait attache la dotation
des snatoreries; la constitution rendait ces titres et majorats
transmissibles aux descendants du possesseur: heureusement que ces
ignobles hrdits avaient en elles des Parques, comme disaient les
anciens.

L'effronterie sordide de ces snateurs qui, au milieu de l'invasion
de leur patrie, ne se perdent pas de vue un moment, frappe mme dans
l'immensit des vnements publics.

N'aurait-il pas t plus commode pour les Bourbons d'adopter en
arrivant le gouvernement tabli, un Corps lgislatif muet, un Snat
secret et esclave, une presse enchane?  la rflexion, on trouve
la chose impossible: les liberts naturelles, se redressant dans
l'absence du bras qui les courbait, auraient repris leur ligne
verticale sous la faiblesse de la compression. Si les princes
lgitimes avaient licenci l'arme de Bonaparte, comme ils auraient
d le faire, (c'tait l'opinion de Napolon  l'le d'Elbe), et
s'ils eussent conserv en mme temps le gouvernement imprial, c'et
t trop de briser l'instrument de la gloire pour ne garder que
l'instrument de la tyrannie: la charte tait la ranon de Louis XVIII.

       *       *       *       *       *

Le 12 avril, le comte d'Artois arriva en qualit de lieutenant
gnral du royaume. Trois ou quatre cents hommes  cheval allrent
au-devant de lui; j'tais de la troupe. Il charmait par sa
bonne grce, diffrente des manires de l'Empire. Les Franais
reconnaissaient avec plaisir dans sa personne leurs anciennes moeurs,
leur ancienne politesse et leur ancien langage; la foule l'entourait
et le pressait; consolante apparition du pass, double abri qu'il
tait contre l'tranger vainqueur et contre Bonaparte encore
menaant. Hlas! ce prince ne remettait le pied sur le sol franais
que pour y voir assassiner son fils et pour retourner mourir sur
cette terre d'exil dont il revenait; il y a des hommes  qui la vie a
t jete au cou comme une chane.

On m'avait prsent au frre du roi, on lui avait fait lire ma
brochure, autrement il n'aurait pas su mon nom: il ne se rappelait ni
de m'avoir vu  la cour de Louis XVI, ni au camp de Thionville, et
n'avait sans doute jamais entendu parler du _Gnie du christianisme_:
c'tait tout simple. Quand on a beaucoup et longuement souffert,
on ne se souvient plus que de soi; l'infortune personnelle est une
compagne un peu froide, mais exigeante; elle vous obsde; elle ne
laisse de place  aucun autre sentiment, ne vous quitte point,
s'empare de vos genoux et de votre couche.

La veille du jour de l'entre du comte d'Artois, Napolon, aprs
avoir inutilement ngoci avec Alexandre par l'entremise de M. de
Caulaincourt, avait fait connatre l'acte de son abdication:

Les puissances allies ayant proclam que l'empereur Napolon tait
le seul obstacle au rtablissement de la paix en Europe, l'empereur
Napolon, fidle  son serment, dclare qu'il renonce pour lui et ses
hritiers au trne de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun
sacrifice personnel, mme celui de la vie, qu'il ne soit prt  faire
 l'intrt des Franais.

 ces paroles clatantes l'empereur ne tarda pas de donner, par son
retour, un dmenti non moins clatant: il ne lui fallut que le temps
d'aller  l'le d'Elbe. Il resta  Fontainebleau jusqu'au 20 avril.

Le 20 d'avril tant arriv, Napolon descendit le perron  deux
branches qui conduit au pristyle du chteau dsert de la monarchie
des Capets. Quelques grenadiers, restes des soldats vainqueurs de
l'Europe, se formrent en ligne dans la grande cour, comme sur leur
dernier champ de bataille; ils taient entours de ces vieux arbres,
compagnons mutils de Franois Ier et de Henri IV. Bonaparte adressa
ces paroles aux derniers tmoins de ses combats:

Gnraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde,
je vous fais mes adieux: depuis vingt ans je suis content de vous; je
vous ai toujours trouvs sur le chemin de la gloire.

Les puissances allies ont arm toute l'Europe contre moi, une
partie de l'arme a trahi ses devoirs et _la France elle-mme a voulu
d'autres destines_.

Avec vous et les braves qui me sont rests fidles, j'aurais pu
entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France et t
malheureuse, ce qui tait contraire au but que je me suis propos.

Soyez fidles au nouveau roi que la France s'est choisi;
n'abandonnez pas notre chre patrie, trop longtemps malheureuse!
Aimez-la toujours, aimez-la bien, cette chre patrie.

Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux lorsque je
saurai que vous l'tes.

J'aurais pu mourir; rien ne m'et t plus facile; mais je suivrai
sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore  crire ce que nous
avons fait.

Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre gnral ...
Venez, gnral ... (Il serre le gnral Petit[461] dans ses bras.)
Qu'on m'apporte l'aigle!... (Il la baise.) Chre aigle! que ces
baisers retentissent dans le coeur de tous les braves! ... Adieu, mes
enfants! ... Mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon
souvenir[462].

[Note 461: Le baron _Petit_ (1772-1856). Il tait, depuis le 23 juin
1813, gnral de brigade de la garde impriale. Au lendemain des
adieux de Fontainebleau, il prta serment  Louis XVIII, qui le fit
chevalier de Saint-Louis.  Waterloo, il tait  ct de Cambronne,
et,  la tte des survivants de la garde, il protgea la fuite de
l'empereur. Louis-Philippe le cra pair de France le 3 octobre 1837
et l'appela, en 1842, au commandement de l'htel des Invalides.
Napolon III le nomma snateur le 27 mars 1852.  sa mort, le gnral
Petit fut enterr aux Invalides, dont il avait gard le commandement
sous les ordres du prince Jrme Bonaparte.]

[Note 462: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome I. p. 215),
aprs avoir reproduit le discours de Fontainebleau, tel que le
donne Chateaubriand, M. Alfred Nettement ajoute: Nous adoptons
la version de ce discours donne par M. de Chateaubriand dans ses
_Mmoires d'Outre-Tombe_. C'est celle qui nous a paru la plus
vraisemblable, par le dsordre mme des ides et par ce qu'elle a
d'entrecoup dans l'accent. Sans doute, M. de Chateaubriand n'tait
pas  Fontainebleau, mais il tait parfaitement en mesure de savoir
ce que l'empereur avait dit, et il n'est pas douteux qu'il ait fait
tous ses efforts pour rtablir l'exactitude textuelle des paroles de
l'empereur. Dans le _Manuscrit de 1814_, le baron Fain a donn de
ce discours une version qui diffre sur quelques points de celle des
_Mmoires d'Outre-Tombe_. C'est, dit Alfred Nettement, la version
du bonapartisme militant et hostile, celle o toutes les paroles
qui pouvaient sembler favorables aux Bourbons avaient disparu et o
le dsordre des ides a fait place  une composition plus tudie.
C'est le mme discours, si l'on veut, mais avec des corrections, des
retranchements et des retouches.]

Cela dit, Napolon lve sa tente qui couvrait le monde.

       *       *       *       *       *

Bonaparte avait demand  l'Alliance des commissaires, afin d'tre
protg par eux jusqu' l'le que les souverains lui accordaient en
toute proprit et en avancement d'hoirie. Le comte Schouwalof fut
nomm pour la Russie, le gnral Koller pour l'Autriche, le colonel
Campbell pour l'Angleterre, et le comte Waldbourg-Truchsess pour la
Prusse; celui-ci a crit l'_Itinraire de Napolon de Fontainebleau
 l'le d'Elbe_. Cette brochure et celle de l'abb de Pradt sur
l'ambassade de Pologne sont les deux comptes rendus dont Napolon
a t le plus afflig. Il regrettait sans doute alors le temps de
sa librale censure, quand il faisait fusiller le pauvre Palm,
libraire allemand, pour avoir distribu  Nuremberg l'crit de M. de
Gentz: _L'Allemagne dans son profond abaissement_[463]. Nuremberg, 
l'poque de la publication de cet crit, tant encore ville libre,
n'appartenait point  la France: Palm n'aurait-il pas d deviner
cette conqute!

[Note 463: La famille du malheureux libraire a publi  Nuremberg, en
1814, un livre qui raconte de la manire la plus complte et la plus
saisissante le procs et l'excution de _Johann Philipp Palm_. Cet
pisode eut dans toute l'Allemagne un retentissement considrable.]

Le comte de Waldbourg fait d'abord le rcit de plusieurs
conversations qui prcdrent  Fontainebleau le dpart. Il rapporte
que Bonaparte donnait les plus grands loges  lord Wellington et
s'informait de son caractre et de ses habitudes. Il s'excusait
de n'avoir pas fait la paix  Prague,  Dresde et  Francfort; il
convenait qu'il avait eu tort, mais qu'il avait alors d'autres
vues. Je n'ai point t usurpateur, ajoutait-il, parce que je n'ai
accept la couronne que d'aprs le voeu unanime de la nation, tandis
que Louis XVIII l'a usurpe, n'tant appel au trne que par un vil
Snat, dont plus de dix membres ont vot la mort de Louis XVI.

Le comte de Waldbourg poursuit ainsi son rcit:

L'empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21
vers midi, aprs avoir eu encore avec le gnral Koller un long
entretien dont voici le rsum: Eh bien! vous avez entendu hier mon
discours  la vieille garde; il vous a plu et vous avez vu l'effet
qu'il a produit. Voil comme il faut parler et agir avec eux, et si
Louis XVIII ne suit pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat
franais . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les cris de _Vive l'empereur_ cessrent ds que les troupes
franaises ne furent plus avec nous.  Moulins nous vmes les
premires cocardes blanches, et les habitants nous reurent aux
acclamations de _Vivent les allis!_ Le colonel Campbell partit
de Lyon en avant, pour aller chercher  Toulon ou  Marseille une
frgate anglaise qui pt, d'aprs le voeu de Napolon, le conduire
dans son le.

 Lyon, o nous passmes vers les onze heures du soir, il s'assembla
quelques groupes qui crirent _Vive Napolon!_ Le 24, vers midi,
nous rencontrmes le marchal Augereau prs de Valence. L'empereur
et le marchal descendirent de voiture; Napolon ta son chapeau,
et tendit les bras  Augereau, qui l'embrassa, mais sans le saluer.
_O vas-tu comme a_? lui dit l'empereur en le prenant par le bras,
_tu vas  la cour_? Augereau rpondit que pour le moment il allait
 Lyon; ils marchrent prs d'un quart d'heure ensemble, en suivant
la route de Valence. L'empereur fit au marchal des reproches sur
sa conduite envers lui et lui dit: _Ta proclamation est bien bte;
pourquoi des injures contre moi? Il fallait simplement dire: Le voeu
de la nation s'tant prononc en faveur d'un nouveau souverain, le
devoir de l'arme est de s'y conformer. Vive le roi! vive Louis
XVIII!_ Augereau alors se mit aussi  tutoyer Bonaparte, et lui fit
 son tour d'amers reproches sur son insatiable ambition,  laquelle
il avait tout sacrifi, mme le bonheur de la France entire. Ce
discours fatiguant l'empereur, il se tourna avec brusquerie du ct
du marchal, l'embrassa, lui ta encore son chapeau, et se jeta dans
sa voiture.

Augereau, les mains derrire le dos, ne drangea pas sa casquette
de dessus sa tte; et seulement, lorsque l'empereur fut remont dans
sa voiture, il lui fit un geste mprisant de la main en lui disant
adieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le 25 nous arrivmes  Orange; nous fmes reus aux cris de: _Vive
le roi! vive Louis XVIII!_

Le mme jour, le matin, l'empereur trouva un peu en avant d'Avignon,
 l'endroit o l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple
rassembl, qui l'attendait  son passage, et qui nous accueillit aux
cris de: _Vive le roi! vivent les allis!  bas le tyran, le coquin,
le mauvais gueux! ..._ Cette multitude vomit encore contre lui mille
invectives.

Nous fmes tout ce que nous pmes pour arrter ce scandale, et
diviser la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pmes obtenir de
ces forcens qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils,
les avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre dsir que
d'augmenter encore leur misre....

Dans tous les endroits que nous traversmes, il fut reu de la
mme manire.  Orgon[464], petit village o nous changemes de
chevaux, la rage du peuple tait  son comble; devant l'auberge mme
o il devait s'arrter, on avait lev une potence  laquelle tait
suspendu un mannequin, en uniforme franais, couvert de sang, avec
une inscription place sur la poitrine et ainsi conue: _Tel sera tt
ou tard le sort du tyran_.

[Note 464: Chef-lieu de canton du dpartement des Bouches-du-Rhne,
sur la rive gauche de la Durance.]

Le peuple se cramponnait  la voiture de Napolon, et cherchait  le
voir pour lui adresser les plus fortes injures. L'empereur se cachait
derrire le gnral Bertrand le plus qu'il pouvait; il tait ple
et dfait, ne disant pas un mot.  force de prorer le peuple, nous
parvnmes  le tirer de ce mauvais pas.

Le comte Schouwalof,  ct de la voiture de Bonaparte, harangua
la populace en ces termes: N'avez-vous pas honte d'insulter  un
malheureux sans dfense? Il est assez humili par la triste situation
o il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois  l'univers
et qui se trouve aujourd'hui  la merci de votre gnrosit!
Abandonnez-le  lui-mme; regardez-le: vous voyez que le mpris est
la seule arme que vous devez employer contre cet homme, qui a cess
d'tre dangereux. Il serait au-dessous de la nation franaise d'en
prendre une autre vengeance! Le peuple applaudissait  ce discours,
et Bonaparte, voyant l'effet qu'il produisait, faisait des signes
d'approbation  Schouwalolf, et le remercia ensuite du service qu'il
lui avait rendu.

 un quart de lieue en de d'Orgon, il crut indispensable la
prcaution de se dguiser: il mit une mauvaise redingote bleue,
un chapeau rond sur sa tte avec une cocarde blanche, et monta un
cheval de poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi
pour un courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivmes
 Saint-Cannat[465] bien aprs lui. Ignorant les moyens qu'il avait
pris pour se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus
grand danger, car nous voyions sa voiture entoure de gens furieux
qui cherchaient  ouvrir les portires: elles taient heureusement
bien fermes, ce qui sauva le gnral Bertrand. La tnacit des
femmes nous tonna le plus; elles nous suppliaient de le leur livrer,
disant: Il l'a si bien mrit envers nous et envers vous-mmes, que
nous ne vous demandons qu'une chose juste.

[Note 465: Village du canton de Lambesc, arrondissement d'Aix
(Bouches-du-Rhne).]

 une demi-lieue de Saint-Cannat, nous atteignmes la voiture de
l'empereur, qui, bientt aprs, entra dans une mauvaise auberge
situe sur la grande route et appele _la Calade_. Nous l'y suivmes,
et ce n'est qu'en cet endroit que nous apprmes et le travestissement
dont il s'tait servi, et son arrive dans cette auberge  la faveur
de ce bizarre accoutrement; il n'avait t accompagn que d'un seul
courrier; sa suite, depuis le gnral jusqu'au marmiton, tait pare
de cocardes blanches, dont ils paraissaient s'tre approvisionns
 l'avance. Son valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous
pria de faire passer l'empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en
arrivant il s'tait annonc pour tel  l'htesse. Nous prommes de
nous conformer  ce dsir, et j'entrai le premier dans une espce
de chambre o je fus frapp de trouver le ci-devant souverain du
monde plong dans de profondes rflexions, la tte appuye dans ses
mains. Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il
se leva en sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir
son visage arros de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me
fit asseoir prs de lui, et tout le temps que l'htesse fut dans la
chambre, il ne me parla que de choses indiffrentes. Mais lorsqu'elle
sortit, il reprit sa premire position. Je jugeai convenable de le
laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps
dans sa chambre pour ne pas faire souponner sa prsence.

Nous lui fmes savoir qu'on tait instruit que le colonel Campbell
avait pass la veille justement par cet endroit, pour se rendre 
Toulon. Il rsolut aussitt de prendre le nom de lord Burghers.

On se mit  table, mais comme ce n'taient pas ses cuisiniers qui
avaient prpar le dner, il ne pouvait se rsoudre  prendre aucune
nourriture, dans la crainte d'tre empoisonn. Cependant, nous voyant
manger de bon apptit, il eut honte de nous faire voir les terreurs
qui l'agitaient, et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant
d'y goter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois
il jetait dessous la table ce qu'il avait accept, pour faire croire
qu'il l'avait mang. Son dner fut compos d'un peu de pain et d'un
flacon de vin qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea mme
avec nous.

Il parla beaucoup et fut d'une amabilit trs remarquable. Lorsque
nous fmes seuls, et que l'htesse qui nous servait fut sortie, il
nous fit connatre combien il croyait sa vie en danger; il tait
persuad que le gouvernement franais avait pris des mesures pour le
faire enlever ou assassiner dans cet endroit.

Mille projets se croisaient dans sa tte sur la manire dont il
pourrait se sauver; il rvait aussi aux moyens de tromper le peuple
d'Aix, car on l'avait prvenu qu'une trs grande foule l'attendait
 la poste. Il nous dclara donc que ce qui lui paraissait le plus
convenable, c'tait de retourner jusqu' Lyon, et de prendre de l
une autre route pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en
aucun cas, consentir  ce projet, et nous cherchmes  le persuader
de se rendre directement  Toulon ou d'aller par Digne  Frjus. Nous
tchmes de le convaincre qu'il tait impossible que le gouvernement
franais pt avoir des intentions si perfides  son gard sans que
nous en fussions instruits, et que la populace, malgr les indcences
auxquelles elle se portait, ne se rendrait pas coupable d'un crime de
cette nature.

Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu' quel point
ses craintes, selon lui, taient fondes, il nous raconta ce qui
s'tait pass entre lui et l'htesse, qui ne l'avait pas reconnu.--Eh
bien! lui avait-elle dit, avez-vous rencontr Bonaparte?--_Non_,
avait-il rpondu.--Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il
pourra se sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer:
aussi faut-il convenir qu'il l'a bien mrit, ce coquin-l! Dites-moi
donc, on va l'embarquer pour son le?--_Mais oui._--On le noiera,
n'est-ce pas?--_Je l'espre bien!_ lui rpliqua Napolon. _Vous voyez
donc_, ajouta-t-il, _ quel danger je suis expos_.

Alors, il recommena  nous fatiguer de ses inquitudes et de ses
irrsolutions. Il nous pria mme d'examiner s'il n'y avait pas
quelque part une porte cache par laquelle il pourrait s'chapper,
ou si la fentre, dont il avait fait fermer les volets en arrivant,
n'tait pas trop leve pour pouvoir sauter et s'vader ainsi.

La fentre tait grille en dehors, et je le mis dans un embarras
extrme en lui communiquant cette dcouverte. Au moindre bruit il
tressaillait et changeait de couleur.

Aprs dner nous le laissmes  ses rflexions; et comme, de temps
en temps, nous entrions dans sa chambre, d'aprs le dsir qu'il en
avait tmoign, nous le trouvions toujours en pleurs  . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'aide de camp du gnral Schouwalof vint dire que le peuple qui
tait ameut dans la rue tait presque entirement retir. L'empereur
rsolut de partir  minuit.

Par une prvoyance exagre, il prit encore de nouveaux moyens pour
ne pas tre reconnu.

Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp du gnral
Schouwalof de se vtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec
lesquels il tait arriv dans l'auberge.

Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel
autrichien, mit l'uniforme du gnral Koller, se dcora de l'ordre de
Sainte-Thrse, que portait le gnral, mit une casquette de voyage
sur sa tte, et se couvrit du manteau du gnral Schouwalof.

Aprs que les commissaires des puissances allies l'eurent ainsi
quip, les voitures s'avancrent; mais, avant de descendre, nous
fmes une rptition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous
devions marcher. Le gnral Drouot ouvrait le cortge; venait ensuite
le soi-disant empereur, l'aide de camp du gnral Schouwalof, ensuite
le gnral Koller, l'empereur, le gnral Schouwalof et moi qui avais
l'honneur de faire partie de l'arrire-garde,  laquelle se joignit
la suite de l'empereur.

Nous traversmes ainsi la foule bahie qui se donnait une peine
extrme pour tcher de dcouvrir parmi nous celui qu'elle appelait
_son tyran_.

L'aide de camp de Schouwalof (le major Olewief) prit la place
de Napolon dans sa voiture, et Napolon partit avec le gnral
Koller dans sa calche  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Toutefois l'empereur ne se rassurait pas; il restait toujours dans
la calche du gnral autrichien, et il commanda au cocher de fumer,
afin que cette familiarit pt dissimuler sa prsence. Il pria mme
le gnral Koller de chanter, et comme celui-ci lui rpondit qu'il ne
savait pas chanter, Bonaparte lui dit de siffler.

C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, cach dans un des coins de la
calche, faisant semblant de dormir, berc par l'agrable musique du
gnral et encens par la fume du cocher.

 Saint-Maximin[466], il djeuna avec nous. Comme il entendit dire
que le sous-prfet d'Aix tait dans cet endroit, il le fit appeler,
et l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en
uniforme autrichien; j'ai d le prendre pour me mettre  l'abri des
insultes des Provenaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu
de vous, tandis que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de
ma garde. Je ne trouve ici que des tas d'enrags qui menacent ma vie.
C'est une mchante race que les Provenaux; ils ont commis toutes
sortes d'horreurs et de crimes dans la Rvolution et sont tout prts
 recommencer: mais quand il s'agit de se battre avec courage, alors
ce sont des lches. Jamais la Provence ne m'a fourni un seul rgiment
dont j'aurais pu tre content. Mais ils seront peut-tre demain aussi
acharns contre Louis XVIII qu'ils le paraissent aujourd'hui contre
moi,_ etc.

[Note 466: Chef-lieu de canton du Var,  quatre lieues de Brignoles.]

Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne
ferait jamais rien de la nation franaise s'il la traitait avec trop
de mnagements. Puis, continua-t-il, _il faut ncessairement qu'il
lve des impts considrables, et ces mesures lui attireront aussitt
la haine de ses sujets_.

Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait t envoy
en ce pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour dlivrer deux
royalistes qui devaient tre pendus pour avoir port la cocarde
blanche. _Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces
enrags; et aujourd'hui,_ continua-t-il, _ces hommes recommenceraient
les mmes excs contre celui d'entre eux qui se refuserait  porter
la cocarde blanche! Telle est l'inconstance du peuple franais!_

Nous apprmes qu'il y avait au Luc[467] deux escadrons de hussards
autrichiens: et, d'aprs la demande de Napolon, nous envoymes
l'ordre au commandant d'y attendre notre arrive pour escorter
l'empereur jusqu' Frjus.

[Note 467: Le Luc, chef-lieu de canton du Var.]

Ici finit la narration du comte de Waldbourg: ces rcits font mal 
lire. Quoi! les commissaires ne pouvaient-ils mieux protger celui
dont ils avaient l'honneur de rpondre? Qu'taient-ils pour affecter
des airs si suprieurs avec un pareil homme? Bonaparte dit avec
raison que, s'il l'et voulu, il aurait pu voyager accompagn d'une
partie de sa garde. Il est vident qu'on tait indiffrent  son
sort; on jouissait de sa dgradation; on consentait avec plaisir aux
marques de mpris que la victime requrait pour sa sret: il est si
doux de tenir sous ses pieds la destine de celui qui marchait sur
les plus hautes ttes, de se venger de l'orgueil par l'insulte! Aussi
les commissaires ne trouvent pas un mot, mme un mot de sensibilit
philosophique, sur un tel changement de fortune, pour avertir l'homme
de son nant et de la grandeur des jugements de Dieu! Dans les rangs
des allis, les anciens adulateurs de Napolon avaient t nombreux:
quand on s'est mis  genoux devant la force, on n'est pas reu 
triompher du malheur. La Prusse, j'en conviens, avait besoin d'un
effort de vertu pour oublier ce qu'elle avait souffert, elle, son
roi et sa reine; mais cet effort devait tre fait. Hlas! Bonaparte
n'avait eu piti de rien; tous les coeurs s'taient refroidis pour
lui. Le moment o il s'est montr le plus cruel, c'est  Jaffa; le
plus petit, c'est sur la route de l'le d'Elbe: dans le premier cas,
les ncessits militaires lui ont servi d'excuse; dans le second, la
duret des commissaires trangers donne le change aux sentiments des
lecteurs et diminue son abaissement.

Le gouvernement provisoire de France ne me semble pas lui-mme tout
 fait irrprochable: je rejette les calomnies de Maubreuil[468];
nanmoins, dans la terreur qu'inspirait encore Napolon  ses anciens
domestiques, une catastrophe fortuite aurait pu ne se prsenter 
leurs yeux que comme un malheur.

[Note 468: D'aprs plusieurs historiens, le marquis de _Maubreuil_,
aventurier besoigneux, aussi dnu de scrupules que d'argent,
aurait t charg par Talleyrand, au mois d'avril 1814 d'assassiner
Napolon. Le ministre de la guerre Dupont, Angls ministre de la
police et Bourrienne, directeur des postes, les commandants des
troupes russes et autrichiennes, l'empereur de Russie, l'empereur
d'Autriche lui-mme auraient approuv la mission donne  Maubreuil.
C'est l une abominable calomnie.

Le zle royaliste dont Maubreuil avait fait preuve, aprs l'entre
des Allis  Paris, lui avait valu les bonnes grces de M. Laborie,
secrtaire adjoint du gouvernement provisoire; mais son protecteur
n'ayant rien pu lui procurer, il imagina, pour se tirer d'affaire, le
coup le plus hardi.

Sous prtexte d'aller  la recherche d'une partie des diamants de
la couronne, qui avaient t emports hors de Paris et que l'on
ne retrouvait pas, il arrta, le 21 avril, au village de Fossard,
prs de Montereau, la reine de Westphalie, qui retournait en
Allemagne, et s'empara de onze caisses contenant les bijoux et
les diamants de la princesse et quatre-vingt mille francs en or.
Lorsque la nouvelle de ce beau coup vint  Paris, les souverains,
et en particulier l'empereur Alexandre, tmoignrent la plus vive
irritation et demandrent la punition des coupables. Maubreuil
cependant tait revenu  Paris, dans la nuit du 23 au 24 avril; il
porta aux Tuileries les caisses qu'il avait prises et dont l'une
s'tait, disait-il, brise et vide en route. Il remit en mme temps
quatre sacs, contenant de l'or, suivant lui. Le lendemain, lorsque
les caisses furent ouvertes par le serrurier qui avait fabriqu les
clefs, elles se trouvrent presque vides; les sacs renfermaient
des pices d'argent de vingt sous, au lieu de pices d'or de vingt
francs. La police eut bientt la preuve que la caisse brise, celle
prcisment qui contenait les objets les plus prcieux, avait t
ouverte,  Versailles, dans une chambre d'auberge, par Maubreuil et
son complice, un sieur Dasies. De plus, dans un des appartements
occups par Maubreuil  Paris,--il en avait trois ou quatre--on
trouva sur le lit un superbe diamant ayant appartenu  la reine
de Westphalie. Les preuves du vol taient certaines. Maubreuil
paya d'audace. Il dclara qu'il tait parti de Paris avec mission
d'assassiner l'empereur; que cette mission lui avait t donne par
M. de Talleyrand; que, malgr l'horreur qu'elle lui inspirait, il
s'en tait charg, de peur qu'elle ne ft donne  un autre. Il
avait, continuait-il, tout arrang pour tromper les criminelles
intentions de ceux qui l'avaient employ, et il avait cherch, en
leur apportant un trsor, en satisfaisant leur avidit,  apaiser
leur mcontentement. Cela ne tenait pas debout; mais, dans les
circonstances o l'on se trouvait, ces mensonges pouvaient produire
dans le public, surtout parmi les soldats, l'effet le plus dplorable
et le plus funeste. Le gouvernement crut que le plus sage tait de
ne rien prcipiter, de garder les prvenus en prison, d'attendre du
temps et de la marche des vnements conseil et secours.

M. Pasquier a donn sur cet pisode, au tome II de ses _Mmoires_
(pages 365  375), les dtails les plus circonstancis. Son rcit ne
laisse rien subsister du roman de Maubreuil. Le tmoignage du baron
Pasquier est ici d'autant moins suspect qu'il se montre en toute
rencontre trs hostile  Talleyrand. Cette aventure, dit-il en
terminant, a eu dans le monde un bien long retentissement. Au moment
o j'cris, aprs treize annes coules, elle a servi de prtexte 
une _calomnie_ qui a port  M. de Talleyrand un des coups les plus
sensibles qui pussent atteindre sa vieillesse, en donnant  entendre
qu'il avait pu connatre un projet d'attentat contre la vie de
l'empereur Napolon. J'ai dit avec une entire sincrit tout ce qui
est venu  ma connaissance sur cette affaire. Rien ne peut justifier,
_rien ne peut donner une apparence de fondement  cette odieuse
allgation_. Voir aussi les _Souvenirs du comte de Semall_, pages
198  206.]

On voudrait douter de la vrit des faits rapports par le comte de
Waldbourg-Truchsess, mais le gnral Koller a confirm, dans une
_suite de l'Itinraire de Waldbourg_, une partie de la narration
de son collgue; de son ct, le gnral Schouwalof m'a certifi
l'exactitude des faits: ses paroles contenues en disaient plus que
le rcit expansif de Waldbourg. Enfin l'_Itinraire de Fabry_[469]
est compos sur des documents franais authentiques, fournis par des
tmoins oculaires.

[Note 469: _Itinraire de Buonaparte de Doulevent  Frjus_ (par
Fabry), 1814.--Jean-Baptiste-Germain _Fabry_ (1780-1821) est l'auteur
de nombreuses publications, crites avec talent et animes d'un
esprit profondment religieux et royaliste. Sous ce titre: _Le
Spectateur franais au XIXe sicle_, il fit paratre, de 1805  1815,
un recueil form des meilleurs articles publis dans le _Mercure_
et le _Journal des Dbats_, par Chateaubriand, Bonald, Dussault,
de Fletz, etc. De 1814  1819, il publia, outre l'_Itinraire de
Doulevent  Frjus_, _La Rgence  Blois ou les derniers moments
du gouvernement imprial_ (1814); _l'Itinraire de Buonaparte
de l'le d'Elbe  l'le Sainte-Hlne_ (1816); _Le Gnie de la
Rvolution considr dans l'ducation_ (3 volumes, 1817-1818); _Les
Missionnaires de 1793_ (1819).]

Maintenant que j'ai fait justice des commissaires et des allis,
est-ce bien le vainqueur du monde que l'on aperoit dans
l'_Itinraire de Waldbourg_? Le hros rduit  des dguisements et
 des larmes, pleurant sous une veste de courrier au fond d'une
arrire-chambre d'auberge! tait-ce ainsi que Marius se tenait
sur les ruines de Carthage, qu'Annibal mourut en Bithynie, Csar
au Snat! Comment Pompe se dguisa-t-il? en se couvrant la tte
de sa toge. Celui qui avait revtu la pourpre se mettant  l'abri
sous la cocarde blanche, poussant le cri de salut: Vive le roi! ce
roi dont il avait fait fusiller un hritier! Le matre des peuples
encourageant les humiliations que lui prodiguaient les commissaires
afin de le mieux cacher, enchant que le gnral Koller sifflt
devant lui, qu'un cocher lui fumt  la figure, forant l'aide de
camp du gnral Schouwalof  jouer le rle de l'empereur, tandis que
lui Bonaparte portait l'habit d'un colonel autrichien et se couvrait
du manteau d'un gnral russe! Il fallait cruellement aimer la vie:
ces immortels ne peuvent consentir  mourir.

Moreau disait de Bonaparte: Ce qui le caractrise, c'est le mensonge
et l'amour de la vie: je le battrai et je le verrai  mes pieds me
demander grce. Moreau pensait de la sorte, ne pouvant comprendre la
nature de Bonaparte; il tombait dans la mme erreur que Lord Byron.
Au moins,  Sainte-Hlne, Napolon, agrandi par les Muses, bien
que peu noble dans ses dmls avec le gouverneur anglais, n'eut 
supporter que le poids de son immensit. En France, le mal qu'il
avait fait lui apparut personnifi dans les veuves et les orphelins,
et le contraignit de trembler sous les mains de quelques femmes.

Cela est trop vrai; mais Bonaparte ne doit pas tre jug d'aprs les
rgles que l'on applique aux grands gnies, parce que la magnanimit
lui manquait. Il y a des hommes qui ont la facult de monter et qui
n'ont pas la facult de descendre. Lui, Napolon, possdait les deux
facults: comme l'ange rebelle, il pouvait raccourcir sa taille
incommensurable pour la renfermer dans un espace mesur; sa ductilit
lui fournissait des moyens de salut et de renaissance: avec lui tout
n'tait pas fini quand il semblait avoir fini. Changeant  volont
de moeurs et de costume, aussi parfait dans le comique que dans le
tragique, cet acteur savait paratre naturel sous la tunique de
l'esclave comme sous le manteau de roi, dans le rle d'Attale ou dans
le rle de Csar. Encore un moment, et vous verrez, du fond de sa
dgradation, le nain relever sa tte de Briare; Asmode sortira en
fume norme du flacon o il s'tait comprim. Napolon estimait la
vie pour ce qu'elle lui rapportait; il avait l'instinct de ce qui lui
restait encore  peindre; il ne voulait pas que la toile lui manqut
avant d'avoir achev ses tableaux.

Sur les frayeurs de Napolon, Walter Scott, moins injuste que les
commissaires, remarque avec candeur que la fureur du peuple fit
beaucoup d'impression sur Bonaparte, qu'il rpandit des larmes, qu'il
montra plus de faiblesse que n'en admettait son courage reconnu; mais
il ajoute: Le danger tait d'une espce particulirement horrible et
propre  intimider ceux  qui la terreur des champs de bataille tait
familire: le plus brave soldat peut frmir devant la mort des de
Witt.

Napolon fut soumis  ces angoisses rvolutionnaires dans les mmes
lieux o il commena sa carrire avec la Terreur.

Le gnral prussien, interrompant une fois son rcit s'est cru
oblig de rvler un mal que l'empereur ne cachait pas: le comte de
Waldbourg a pu confondre ce qu'il voyait avec les souffrances dont
M. de Sgur avait t tmoin dans la campagne de Russie, lorsque
Bonaparte, contraint de descendre de cheval, s'appuyait la tte
contre des canons[470]. Au nombre des infirmits des guerriers
illustres, la vritable histoire ne compte que le poignard qui pera
le coeur de Henri IV, ou le boulet qui emporta Turenne.

[Note 470: Sgur, livre VII, chapitre X.]

Aprs le rcit de l'arrive de Bonaparte  Frjus, Walter Scott,
dbarrass des grandes scnes, retombe avec joie dans son talent;
il s'en _va en bavardin_, comme parle madame de Svign; il devise
du passage de Napolon  l'le d'Elbe, de la sduction exerce par
Bonaparte sur les matelots anglais, except sur Hinton, qui ne
pouvait entendre les louanges donnes  l'empereur sans murmurer le
mot _humbug_. Quand Napolon partit, Hinton souhaita  _son honneur_
bonne sant et meilleure chance une autre fois. Napolon tait toutes
les misres et toutes les grandeurs de l'homme.

       *       *       *       *       *

Tandis que Bonaparte, connu de l'univers, s'chappait de France au
milieu des maldictions, Louis XVIII, oubli partout, sortait de
Londres sous une vote de drapeaux blancs et de couronnes. Napolon,
en dbarquant  l'le d'Elbe, y retrouva sa force. Louis XVIII, en
dbarquant  Calais[471], et pu voir Louvel[472]; il y rencontra
le gnral Maison[473], charg, seize ans aprs, d'embarquer Charles
X  Cherbourg. Charles X, apparemment pour le rendre digne de sa
mission future, donna dans la suite  M. Maison le bton de marchal
de France, comme un chevalier, avant de se battre, confrait la
chevalerie  l'homme infrieur avec lequel il daignait se mesurer.

[Note 471: Louis XVIII dbarqua  Calais le 24 avril 1814. Il avait
quitt la France le 22 juin 1791.]

[Note 472: Louvel a dclar lui-mme dans un de ses interrogatoires,
que ds le premier jour de la Restauration, il avait jur
d'_exterminer tous les Bourbons_, et qu'au mois d'avril 1814, il
s'tait rendu  pied de Metz  Calais dans le dessein de frapper
Louis XVIII.]

[Note 473: Nicolas-Joseph _Maison_ (1771-1840). Il avait pris une
part glorieuse  toutes les guerres de la Rvolution et de l'Empire.
Napolon l'avait cr baron (2 juillet 1808), puis comte (14 aot
1813). Louis XVIII le nomma grand cordon de Saint-Louis et de la
Lgion d'honneur, gouverneur de Paris et pair de France (4 juin
1814). Pendant les Cent-Jours, il ne voulut accepter aucune charge
de l'Empereur, et, le 31 aot 1817, il fut fait marquis. Le 22
fvrier 1829,  la suite de l'expdition de More, qu'il avait
dirige en chef, il reut le bton de marchal de France. Sous la
monarchie de Juillet, il fut ambassadeur  Vienne (de 1831  1833),
et  Saint-Ptersbourg (de 1833  1835). Ministre de la guerre,
du 30 avril 1835 au 6 septembre 1836, il tait aux cts du roi
Louis-Philippe lors de l'attentat de Fieschi.]

Je craignais l'effet de l'apparition de Louis XVIII. Je me htai de
le devancer dans cette rsidence d'o Jeanne d'Arc tomba aux mains
des Anglais[474] et o l'on me montra un volume atteint d'un des
boulets lancs contre Bonaparte. Qu'allait-on penser  l'aspect de
l'invalide royal remplaant le cavalier qui avait pu dire comme
Attila: L'herbe ne crot plus partout o mon cheval a pass! Sans
mission et sans got j'entrepris (on m'avait jet un sort) une tche
assez difficile, celle de peindre _l'arrive  Compigne_, de faire
voir le fils de saint Louis tel que je l'idalisai  l'aide des
Muses. Je m'exprimai ainsi:

[Note 474: Compigne. Louis XVIII y arriva le 29 avril.]

Le carrosse du roi tait prcd des gnraux et des marchaux de
France, qui taient alls au devant de S. M. Ce n'a plus t des cris
de _Vive le roi!_ mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne
distinguait rien que les accents de l'attendrissement et de la joie.
Le roi portait un habit bleu, distingu seulement par une plaque et
des paulettes; ses jambes taient enveloppes de larges gutres de
velours rouge, bordes d'un petit cordon d'or. Quand il est assis
dans son fauteuil, avec ses gutres  l'antique, tenant sa canne
entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV  cinquante ans .......
Les marchaux Macdonald, Ney, Moncey, Srurier, Brune, le prince de
Neuchtel, tous les gnraux, toutes les personnes prsentes, ont
obtenu pareillement du roi les paroles les plus affectueuses. Telle
est en France la force du souverain lgitime, cette magie attache au
nom du roi. Un homme arrive seul de l'exil, dpouill de tout, sans
suite, sans gardes, sans richesses; il n'a rien  donner, presque
rien  promettre. Il descend de sa voiture, appuy sur le bras d'une
jeune femme; il se montre  des capitaines qui ne l'ont jamais vu, 
des grenadiers qui savent  peine son nom. Quel est cet homme? c'est
le roi! Tout le monde tombe  ses pieds[475].

[Note 475: COMPIGNE, _avril 1814_; par M. de Chateaubriand. Paris,
Le Normant, 1814, in-8.--_Oeuvres compltes_, Tome XXIV, _Mlanges
politiques_.]

Ce que je disais l des guerriers, dans le but que je me proposais
d'atteindre, tait vrai quant aux chefs; mais je mentais  l'gard
des soldats. J'ai prsent  la mmoire, comme si je le voyais encore,
le spectacle dont je fus tmoin lorsque Louis XVIII, entrant dans
Paris le 3 mai, alla descendre  Notre-Dame: on avait voulu pargner
au roi l'aspect des troupes trangres; c'tait un rgiment de la
vieille garde  pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'
Notre-Dame, le long du quai des Orfvres. Je ne crois pas que figures
humaines aient jamais exprim quelque chose d'aussi menaant et
d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de
l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs
ttes, qui sentaient le feu et la poudre; ces mmes hommes, privs
de leur capitaine, taient forcs de saluer un vieux roi, invalide
du temps, non de la guerre, surveills qu'ils taient par une arme
de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie
de Napolon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient
descendre leur large bonnet  poil sur leurs yeux comme pour ne pas
voir; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le
mpris de la rage; les autres,  travers leurs moustaches, laissaient
voir leurs dents comme des tigres. Quand ils prsentaient les armes,
c'tait avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait
trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont t mis  une
pareille preuve et n'ont souffert un tel supplice. Si dans ce
moment ils eussent t appels  la vengeance, il aurait fallu les
exterminer jusqu'au dernier, ou ils auraient mang la terre.

Au bout de la ligne tait un jeune hussard,  cheval; il tenait un
sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement
convulsif de colre. Il tait ple; ses yeux pivotaient dans leur
orbite; il ouvrait la bouche et la fermait tour  tour en faisant
claquer ses dents et en touffant des cris dont on n'entendait que
le premier son. Il aperut un officier russe: le regard qu'il lui
lana ne peut se dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il
fit bondir son cheval, et certainement il eut la tentation de se
prcipiter sur le roi.

La Restauration,  son dbut, commit une faute irrparable:
elle devait licencier l'arme en conservant les marchaux, les
gnraux, les gouverneurs militaires, les officiers dans leurs
pensions, honneurs et grades; les soldats seraient rentrs ensuite
successivement dans l'arme reconstitue, comme ils l'ont fait depuis
dans la garde royale: la lgitimit n'et pas eu d'abord contre elle
ces soldats de l'Empire organiss, embrigads, dnomms comme ils
l'taient aux jours de leurs victoires, sans cesse causant entre eux
du temps pass, nourrissant des regrets et des sentiments hostiles 
leur nouveau matre.

La misrable rsurrection de la Maison-Rouge[476], ce mlange de
militaires de la vieille monarchie et de soldats du nouvel empire,
augmenta le mal: croire que des vtrans illustrs sur mille champs
de bataille ne seraient pas choqus de voir des jeunes gens[477],
trs braves sans doute, mais pour la plupart neufs au mtier des
armes, de les voir porter, sans les avoir gagnes, les marques d'un
haut grade militaire, c'tait ignorer la nature humaine.

[Note 476: Les mousquetaires de la Maison militaire du Roi, qui
taient ainsi nomms  cause de leur uniforme rouge.]

[Note 477: Alfred de Vigny, alors g de dix-sept ans, fut plac dans
les mousquetaires de la Maison du Roi. Aux Cent-Jours, les quatre
compagnies rouges accompagnrent Louis XVIII jusqu' la frontire.
Mes camarades, dit Alfred de Vigny, taient en avant, sur la route,
 la suite du roi Louis XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et
leurs habits rouges, tout  l'horizon, au nord; les lanciers de
Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas  pas,
montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances 
l'autre horizon. _Servitude et grandeur militaires_, page 44.]

Pendant le sjour que Louis XVIII avait fait  Compigne, Alexandre
tait venu le visiter. Louis XVIII le blessa par sa hauteur: il
rsulta de cette entrevue la dclaration du 2 mai, de Saint-Ouen.
Le roi y disait: qu'il tait rsolu  donner pour base de la
constitution qu'il destinait  son peuple les garanties suivantes:
_le gouvernement reprsentatif divis en deux corps, l'impt
librement consenti, la libert publique et individuelle, la libert
de la presse, la libert des cultes, les proprits inviolables et
sacres, la vente des biens nationaux irrvocable, les ministres
responsables, les juges inamovibles et le pouvoir judiciaire
indpendant, tout Franais admissible  tous les emplois_, etc., etc.

Cette dclaration, quoiqu'elle ft naturelle  l'esprit de Louis
XVIII, n'appartenait nanmoins ni  lui, ni  ses conseillers;
c'tait tout simplement le temps qui partait de son repos: ses ailes
avaient t ployes, sa fuite suspendue depuis 1792; il reprenait
son vol ou son cours. Les excs de la Terreur, le despotisme de
Bonaparte, avaient fait rebrousser les ides; mais, sitt que les
obstacles qu'on leur avait opposs furent dtruits, elles afflurent
dans le lit qu'elles devaient  la fois suivre et creuser. On reprit
les choses au point o elles s'taient arrtes; ce qui s'tait pass
fut comme non avenu: l'espce humaine, reporte au commencement de
la Rvolution, avait seulement perdu quarante ans[478] de sa vie;
or, qu'est-ce que quarante ans dans la vie gnrale de la socit?
Cette lacune a disparu lorsque les tronons coups du temps se sont
rejoints.

[Note 478: Le manuscrit des _Mmoires_ porte bien _quarante_ ans.
Est-ce simplement un _lapsus calami_, ou Chateaubriand, qui tait,
il est vrai, un assez pauvre calculateur, comptait-il vraiment
_quarante_ ans, de 1792  1814?]

Le 30 mai 1814 fut conclu le trait de Paris entre les allis et
la France. On convint que dans le dlai de deux mois toutes les
puissances qui avaient t engages de part et d'autre dans la
prsente guerre enverraient des plnipotentiaires  Vienne pour
rgler dans un congrs gnral les arrangements dfinitifs.

Le 4 juin, Louis XVIII parut en sance royale dans une assemble
collective du Corps lgislatif et d'une fraction du Snat. Il
pronona un noble discours; vieux, passs, uss, ces fastidieux
dtails ne servent plus que de fil historique.

La charte, pour la plus grande partie de la nation, avait
l'inconvnient d'tre _octroye_: c'tait remuer, par ce mot trs
inutile, la question brlante de la souverainet royale ou populaire.
Louis XVIII aussi datait son bienfait de l'an dix-neuvime de son
rgne, regardant Bonaparte comme non avenu, de mme que Charles II
avait saut  pieds joints par-dessus Cromwel: c'tait une espce
d'insulte aux souverains qui avaient tous reconnu Napolon, et qui
dans ce moment mme se trouvaient dans Paris. Ce langage surann
et ces prtentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien  la
lgitimit du droit et n'taient que de purils anachronismes[479].
 cela prs, la charte remplaant le despotisme, nous apportant la
libert lgale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience.
Nanmoins, les royalistes qui en recueillaient tant d'avantages,
qui, sortant ou de leur village, ou de leur foyer chtif, ou des
places obscures dont ils avaient vcu sous l'Empire, taient appels
 une haute et publique existence, ne reurent le bienfait qu'en
grommelant; les libraux, qui s'taient arrangs  coeur joie de
la tyrannie de Bonaparte, trouvrent la charte un vritable code
d'esclaves. Nous sommes revenus au temps de Babel; mais on ne
travaille plus  un monument commun de confusion: chacun btit sa
tour  sa propre hauteur, selon sa force et sa taille. Du reste, si
la charte parut dfectueuse, c'est que la rvolution n'tait pas 
son terme; le principe de l'galit et de la dmocratie tait au fond
des esprits et travaillait en sens contraire de l'ordre monarchique.

[Note 479: Malgr ce que dit ici Chateaubriand, il n'est que juste
de reconnatre que Louis XVIII avait fait preuve d'une dignit
vraiment royale en ne consentant pas  tenir la couronne des mains
des snateurs, et en proclamant qu'il la tenait de son droit. Il y
avait dans cette attitude, il le faut bien dire, autant de vrit que
de noblesse. Le comte de Lille, l'exil d'Hartwell, n'avait d'autre
titre, en effet, pour occuper le trne, que d'tre le descendant de
Louis XIV, le frre de Louis XVI, le successeur de Louis XVII.--On
reproche  Louis XVIII d'avoir dat le commencement de son rgne,
en 1814, comme s'il et vraiment t roi depuis la mort de Louis
XVII, et on ne reproche pas  Napolon, revenant de l'le d'Elbe,
d'avoir voulu biffer de l'histoire tout ce qui s'tait fait en son
absence. Lui qui avait, le 11 avril 1814, renonc solennellement au
trne pour lui et ses hritiers, il dclare, dans sa proclamation
du 1er mars 1815, que _tout ce qui a t fait_ depuis la rentre
des Bourbons est _illgitime_. Il dcrte, le 13 mars,  Lyon, que
toutes les promotions faites dans la Lgion d'honneur par tout
autre grand-matre que lui, et tous brevets signs par d'autres
personnes que le comte Lacpde, grand chancelier _inamovible_ de
la Lgion d'honneur, taient nuls et non avenus. Il ne consent
 donner un acte constitutionnel qu'autant qu'il sera une simple
addition aux constitutions impriales. Napolon, dit M. Duvergier
de Hauranne (_Histoire du gouvernement parlementaire_, t. II, p.
501), n'admettait pas qu'un autre et t le souverain lgitime de la
France, et il _prtendait avoir rgn pendant ses onze mois de sjour
 l'le d'Elbe_. C'est ce que reconnat galement le secrtaire de
son cabinet et son confident pendant la tragdie des Cent-Jours, M.
Fleury de Chaboulon, qui dit, au tome II de ses _Mmoires_, page 45:
Napolon fut encore dtermin ( l'Acte additionnel) par une autre
considration: il regardait les Constitutions de l'Empire comme les
titres de proprit de sa couronne, et il aurait craint, en les
annulant, d'oprer une espce de novation, qui lui aurait donn l'air
de recommencer un nouveau rgne. Car Napolon, aprs avoir vou au
ridicule les prtentions du roi d'Hartwell, tait enclin lui-mme
 se persuader que _son rgne n'avait point t interrompu par son
sjour  l'le d'Elbe_.]

Les princes allis ne tardrent pas  quitter Paris: Alexandre, en
se retirant, fit clbrer un sacrifice religieux sur la place de la
Concorde[480]. Un autel fut lev o l'chafaud de Louis XVI avait
t dress. Sept prtres moscovites clbrrent l'office, et les
troupes trangres dfilrent devant l'autel. Le _Te Deum_ fut chant
sur un des beaux airs de l'ancienne musique grecque. Les soldats et
les souverains mirent genou en terre pour recevoir la bndiction.
La pense des Franais se reportait  1793 et  1794, alors que les
boeufs refusaient de passer sur des pavs que leur rendait odieux
l'odeur du sang. Quelle main avait conduit  la fte des expiations
ces hommes de tous les pays, ces fils des anciennes invasions
barbares, ces Tartares, dont quelques-uns habitaient des tentes de
peaux de brebis au pied de la grande muraille de la Chine? Ce sont
l des spectacles que ne verront plus les faibles gnrations qui
suivront mon sicle.

[Note 480: Chateaubriand commet ici une lgre erreur de date.
L'empereur Alexandre quitta Paris le 2 juin 1814. Ce n'est pas 
ce moment, et  la veille de son dpart, qu'il fit clbrer un
service religieux sur la place Louis XV. Cette crmonie avait eu
lieu presque au lendemain de l'entre des Allis, alors que ni le
comte d'Artois ni Louis XVIII n'taient encore arrivs  Paris, le
dimanche 10 avril. Ce jour-l, l'empereur de Russie, le roi de Prusse
et le prince de Schwarzenberg, reprsentant l'empereur d'Autriche,
passrent en revue leurs troupes respectives, ranges en ligne, au
nombre de 80 000 hommes, depuis le boulevard de l'Arsenal jusqu'
celui de la Madeleine.  une heure, sur la place Louis XV, une messe
fut dite par un vque et six prtres du rite grec. Un _Te Deum_ fut
chant pour remercier Dieu d'avoir donn la paix  la France et au
monde. Les troupes allies dfilrent devant l'autel, qu'entourait
la garde nationale de Paris, sous les ordres de son commandant, le
gnral Dessolle. (_Journal des Dbats_, n du 11 avril 1814).]

       *       *       *       *       *

Dans la premire anne de la Restauration, j'assistai  la troisime
transformation sociale: j'avais vu la vieille monarchie passer  la
monarchie constitutionnelle et celle-ci  la rpublique; j'avais vu
la Rpublique se convertir en despotisme militaire, je voyais le
despotisme militaire revenir  une monarchie libre, les nouvelles
ides et les nouvelles gnrations se reprendre aux anciens principes
et aux vieux hommes. Les marchaux d'empire devinrent des marchaux
de France; aux uniformes de la garde de Napolon se mlrent les
uniformes des gardes du corps et de la Maison-Rouge, exactement
taills sur les anciens patrons, le vieux duc d'Havr[481], avec
sa perruque poudre et sa canne noire, cheminait en branlant la
tte, comme capitaine des gardes du corps, auprs du marchal
Victor, boiteux de la faon de Bonaparte; le duc de Mouchy[482],
qui n'avait jamais vu brler une amorce, dfilait  la messe
auprs du marchal Oudinot[483], cribl de blessures; le chteau
des Tuileries, si propre et si militaire sous Napolon, au lieu
de l'odeur de la poudre, se remplissait de la fume des djeuners
qui montait de toutes parts: sous messieurs les gentilshommes de
la chambre, avec messieurs les officiers de la bouche et de la
garde-robe, tout reprenait un air de domesticit. Dans les rues, on
voyait des migrs caducs avec des airs et des habits d'autrefois,
hommes les plus respectables sans doute, mais aussi trangers parmi
la foule moderne que l'taient les capitaines rpublicains parmi les
soldats de Napolon. Les dames de la cour impriale introduisaient
les douairires du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les
_dtours_ du palais. Arrivaient des dputations de Bordeaux, ornes
de brassards; des capitaines de paroisse de la Vende, surmonts
de chapeaux  la Rochejaquelein. Ces personnages divers gardaient
l'expression des sentiments, des penses, des habitudes, des moeurs
qui leur taient familires. La libert, qui tait au fond de cette
poque, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup
d'oeil ne pas devoir vivre; mais on avait peine  reconnatre cette
libert parce qu'elle portait les couleurs de l'ancienne monarchie
et du despotisme imprial. Chacun aussi savait mal le langage
constitutionnel; les royalistes faisaient des fautes grossires en
parlant charte; les imprialistes en taient encore moins instruits;
les conventionnels, devenus tour  tour comtes, barons, snateurs de
Napolon et pairs de Louis XVIII, retombaient tantt dans le dialecte
rpublicain qu'ils avaient presque oubli, tantt dans l'idiome de
l'absolutisme qu'ils avaient appris  fond. Des lieutenants gnraux
taient promus  la garde des livres. On entendait des aides de camp
du dernier tyran militaire discuter de la libert inviolable des
peuples, et des rgicides soutenir le dogme sacr de la lgitimit.

[Note 481: Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de _Croy_, duc _d'Havr_
(1744-1839). Il tait dj marchal de camp, lorsqu'il avait t lu
en 1789 dput de la noblesse aux tats-Gnraux par le bailliage
d'Amiens et de Ham. En 1814, Louis XVIII le nomma pair de France,
lieutenant-gnral et capitaine des gardes du corps. Il avait alors
70 ans.]

[Note 482: Philippe-Louis-Marie-Antoine de _Noailles_, prince de
_Poix_, duc de _Mouchy_ (1752-1819). Comme le duc d'Havr, il tait
marchal de camp en 1789, et avait t, comme lui, envoy aux
tats-Gnraux par la noblesse du bailliage d'Amiens et de Ham.
Comme le duc d'Havr encore, il fut nomm en 1814 pair de France,
lieutenant-gnral et capitaine des gardes du corps.]

[Note 483: Charles-Nicolas _Oudinot_, duc de _Reggio_ (1767-1847).
Il avait t nomm marchal de France le 12 juillet 1809 et duc
de Reggio le 14 avril 1810. Louis XVIII le nomma en 1814 ministre
d'tat, pair de France et commandant du corps royal des grenadiers
et des chasseurs  pied de France. En 1815, il chercha  s'opposer
 la marche de Napolon sur Paris, mais ne put conduire ses troupes
plus loin que Troyes. D'abord exil dans ses terres par l'Empereur,
puis autoris  habiter Montmorency, il fut nomm, au retour de
Louis XVIII, l'un des majors-gnraux de la garde royale, membre du
conseil priv et commandant de la garde nationale de Paris. Ses tats
de service constatent qu'il avait reu vingt blessures; il avait eu
notamment les deux jambes casses, et la droite casse deux fois.]

Ces mtamorphoses seraient odieuses, si elles ne tenaient en partie
 la flexibilit du gnie franais. Le peuple d'Athnes gouvernait
lui-mme; des harangueurs s'adressaient  ses passions sur la
place publique; la foule souveraine tait compose de sculpteurs,
de peintres, d'ouvriers, _regardeurs de discours et auditeurs
d'actions_, dit Thucydide. Mais quand, bon ou mauvais, le dcret
tait rendu, qui, pour l'excuter, sortait de cette masse incohrente
et inexperte? Socrate, Phocion, Pricls, Alcibiade.

       *       *       *       *       *

Est-ce aux royalistes qu'il faut _s'en prendre de la Restauration_,
comme on l'avance aujourd'hui? Pas le moins du monde: ne dirait-on
pas que trente millions d'hommes taient consterns tandis qu'une
poigne de lgitimistes accomplissaient, contre la volont de tous,
une restauration dteste, en agitant quelques mouchoirs et en
mettant  leur chapeau un ruban de leur femme? L'immense majorit
des Franais tait, il est vrai, dans la joie; mais cette majorit
n'tait point _lgitimiste_ dans le sens born du mot, et comme ne
s'appliquant qu'aux rigides partisans de la vieille monarchie. Cette
majorit tait une foule prise dans toutes les nuances des opinions,
heureuse d'tre dlivre, et violemment anime contre l'homme qu'elle
accusait de tous ses malheurs[484]; de l le succs de ma brochure.
Combien comptait-on d'aristocrates avous proclamant le nom du roi?
MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, MM. de Polignac, chapps de
leur gele, M. Alexis de Noailles, M. Sosthne de La Rochefoucauld.
Ces sept ou huit hommes, que le peuple mconnaissait et ne suivait
pas, faisaient-ils la loi  toute une nation?

[Note 484: Le tmoignage de Mme de Chastenay, dans ses intressants
_Mmoires_, concorde ici pleinement avec celui de Chateaubriand. On
vit ds lors, crit-elle (tome II, page 304), revtus du signe du
royalisme, ceux qui, vous  sa cause par le seul instinct de leur
naissance, avaient aspir toute leur vie  son rtablissement et
n'avaient cess de l'esprer; ceux qui avaient cess de le croire
possible et qui s'empressaient de donner le change aux calculs passs
de leur raison, qui leur semblaient maintenant une infidlit;
enfin, les hommes de l'ancienne noblesse qui, ayant pris parti sous
le gouvernement de Bonaparte, pensaient se targuer d'avoir pris de
l'exprience dans une des deux carrires ouvertes, et de ne point
offrir au roi des services incapables et inutiles ... D'autres, et
dans toutes les classes, ne comptant plus sur rien de ce qu'ils
avaient pu obtenir ou mriter sous un rgime cras de son propre
poids, saluaient une aurore nouvelle; _d'autres enfin, au seul
titre de citoyens, d'hommes honntes et clairs, rprouvaient le
destructeur de la France qui, pour prix de tant de sang et de gloire,
l'avait livre aux trangers; ils acclamaient un rgime de paix
qu'une heureuse ncessit forait dsormais d'accueillir, et ceux-ci
taient les plus nombreux_.]

Madame de Montcalm m'avait envoy un sac de douze cents francs pour
les distribuer  la pure race lgitimiste: je le lui renvoyai,
n'ayant pas trouv  placer un cu. On attacha une ignoble corde
au cou de la statue qui surmontait la colonne de la place Vendme;
il y avait si peu de royalistes pour faire du train  la gloire
et pour tirer sur la corde, que ce furent les autorits, toutes
bonapartistes, qui descendirent l'image de leur matre  l'aide d'une
potence: le colosse courba de force la tte; il tomba aux pieds de
ces souverains de l'Europe, tant de fois prosterns devant lui.
Ce sont les hommes de la Rpublique et de l'Empire qui salurent
avec enthousiasme la Restauration. La conduite et l'ingratitude des
personnages levs par la Rvolution furent abominables envers celui
qu'ils affectent aujourd'hui de regretter et d'admirer.

Imprialistes et libraux, c'est vous entre les mains desquels
est chu le pouvoir, vous qui vous tes agenouills devant les
fils de Henri IV! Il tait tout naturel que les royalistes fussent
heureux de retrouver leurs princes et de voir finir le rgne de
celui qu'ils regardaient comme un usurpateur; mais vous, cratures
de cet usurpateur, vous dpassiez en exagration les sentiments
des royalistes. Les ministres, les grands dignitaires, prtrent
 l'envi serment  la lgitimit; toutes les autorits civiles et
judiciaires faisaient queue pour jurer haine  la nouvelle dynastie
proscrite, amour  la race antique qu'elles avaient cent et cent fois
condamne. Qui composait ces proclamations, ces adresses adulatrices
et outrageantes pour Napolon, dont la France tait inonde? des
royalistes? Non: les ministres, les gnraux, les autorits choisis
et maintenus par Bonaparte. O se tripotait la Restauration? chez
des royalistes? Non: chez M. de Talleyrand. Avec qui? avec M. de
Pradt, aumnier du _dieu Mars_ et saltimbanque mitr. Avec qui et
chez qui dnait en arrivant le lieutenant gnral du royaume? chez
des royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'vque d'Autun,
avec M. de Caulaincourt. O donnait-on des ftes aux _infmes princes
trangers_? aux chteaux des royalistes? Non:  la Malmaison, chez
l'impratrice Josphine. Les plus chers amis de Napolon, Berthier,
par exemple,  qui portaient-ils leur ardent dvouement?  la
lgitimit. Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexandre, chez ce
brutal Tartare? les classes de l'Institut, les savants, les gens de
lettres, les philosophes philanthropes, thophilanthropes et autres;
ils en revenaient charms, combls d'loges et de tabatires. Quant
 nous, pauvres diables de lgitimistes, nous n'tions admis nulle
part; on nous comptait pour rien. Tantt on nous faisait dire dans
la rue d'aller nous coucher; tantt on nous recommandait de ne pas
crier trop haut _Vive le roi!_ d'autres s'tant chargs de ce soin.
Loin de forcer aucun  tre lgitimiste, les puissants dclaraient
que personne ne serait oblig de changer de rle et de langage, que
l'vque d'Autun ne serait pas plus contraint de dire la messe sous
la royaut qu'il n'avait t contraint d'y aller sous l'Empire. Je
n'ai point vu de chtelaine, point de Jeanne d'Arc, proclamer le
souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance  la main;
mais madame de Talleyrand[485], que Bonaparte avait attache  son
mari comme un criteau, parcourait les rues en calche, chantant des
hymnes sur la pieuse famille des Bourbons. Quelques draps pendillants
aux fentres des familiers de la cour impriale faisaient croire
aux bons Cosaques qu'il y avait autant de lis dans les coeurs des
bonapartistes convertis que de chiffons blancs  leurs croises.
C'est merveille en France que la contagion, et l'on crierait _ bas
ma tte!_ si on l'entendait crier  son voisin. Les imprialistes
entraient jusque dans nos maisons et nous faisaient, nous autres
bourbonistes, exposer en drapeau sans tache les restes de blanc
renferms dans nos lingeries: c'est ce qui arriva chez moi; mais
madame de Chateaubriand n'y voulut entendre, et dfendit vaillamment
ses mousselines[486].

[Note 485: Elle tait ne  Pondichry, o son pre, nomm Worley,
tait capitaine de port.  seize ans, elle pousa un Suisse, _M.
Grant_, qui rsida successivement avec elle  Chandernagor et 
Calcutta; elle se laissa enlever et emmener en Europe. Aprs de
nombreuses aventures, elle devint, sous le Directoire, la matresse
de Talleyrand et vcut publiquement avec lui. Le premier Consul
intima  son ministre l'ordre de l'pouser, ce qui fut fait, aprs
que Talleyrand et reu de la cour de Rome un bref qui le dliait
de ses voeux, et aprs que M. Grant, alors  Paris eut consenti 
divorcer, moyennant une grosse somme et une bonne place ... au Cap
de Bonne-Esprance. Le mariage de l'ancien vque d'Autun fut du
reste purement civil. Quand vint la Restauration, il fit  sa femme
une pension de 60,000 livres,  la condition qu'elle irait se fixer
en Angleterre. Un jour qu'elle tait revenue  Paris (c'tait sous
le ministre Decazes), Louis XVIII demanda, non sans malice, au
prince de Talleyrand, s'il tait vrai que sa femme se ft permis
de dbarquer en France et d'arriver d'un trait de Calais  Paris:
Rien de plus vrai, sire, rpondit-il; il fallait bien que moi aussi
j'eusse mon vingt mars.]

[Note 486: La plupart des traits de cette admirable page sont
emprunts  Mme de Chateaubriand qui, dans ses _Souvenirs_, dcrit
ainsi La journe du 31 mars 1814 et celles qui suivirent:

P***, M*** et P*** taient  l'avant-garde de toutes les parades
du moment, et chacun savait par eux que le prince de Bnvent, en
changeant de matre, ne serait oblig de changer ni de rle ni de
langage; que l'ex-vque d'Autun ne serait pas plus oblig  la messe
sous les Bourbons que sous Bonaparte, et qu'il serait aussi bon
ministre sous la Restauration qu'il l'avait t sous l'Empire, Mme de
Talleyrand (femme divorce de M. Grant) parcourait les rues dans une
calche dcouverte, en chantant des hymnes  la louange de la pieuse
famille des Bourbons. Elle et les dames de sa suite avaient fait
autant de drapeaux de leurs mouchoirs, qu'elles agitaient avec une
grce infinie. Cinquante calches suivaient et imitaient le mouvement
donn, de sorte que les Allis, qui arrivaient en ce moment par la
place Vendme, crurent qu'il y avait rellement autant de lis dans le
coeur des Franais que de drapeaux blancs en l'air. Les bons Cosaques
n'auraient jamais os croire que ces belles bourbonnennes du 31 mars
taient des enrages bonapartistes le 30. Il n'y a qu'en France qu'on
sait si bien se retourner ... Les royalistes accouraient aussi de
leur ct, mais pas si vite que ceux qui croyaient ne pouvoir faire
assez tt l'hommage d'un dvouement dont on pouvait douter. Bientt
les cris de: Vive le Roi! se firent entendre de toutes parts. L'lan
tait donn, et, en France surtout, on crierait _ bas ma tte!_ si
on l'entendait crier  ses voisins. On envahissait les maisons pour
avoir des rubans et mme des jupons blancs, que l'on coupait pour
faire des cocardes, les boutiques ne pouvant y suffire. Le bleu et
le rouge taient fouls aux pieds, surtout par les bonapartistes;
et tout ce qui restait des trois couleurs fut, dit-on, port dans
les cachettes du Luxembourg en attendant que leur tour revnt. Un de
nos amis vint me demander la permission de faire main-basse sur ma
garde-robe; mais il me trouva peu dispose  chanter la victoire
avant de connatre les rsultats, et je gardai mes jupons...]

Le Corps lgislatif transform en Chambre des dputs, et la Chambre
des pairs, compose de cent cinquante-quatre membres, nomms  vie,
dans lesquels on comptait plus de soixante snateurs, formrent
les deux premires Chambres lgislatives[487]. M. de Talleyrand,
install au ministre des affaires trangres, partit pour le
congrs de Vienne, dont l'ouverture tait fixe au 3 de novembre, en
excution de l'article 32 du trait du 30 mai; M. de Jaucourt eut
le portefeuille pendant un intrim qui dura jusqu' la bataille de
Waterloo. L'abb de Montesquiou devint ministre de l'intrieur, ayant
pour secrtaire gnral M. Guizot; M. Malouet entra  la marine; il
dcda et fut remplac par M. Beugnot[488]; le gnral Dupont[489]
obtint le dpartement de la guerre; on lui substitua le marchal
Soult[490], qui s'y distingua par l'rection du monument funbre
de Quiberon; le duc de Blacas fut ministre de la maison du roi, M.
Angls[491] prfet de police, le conseiller Dambray ministre de la
justice, l'abb Louis ministre des finances.

[Note 487: Le Corps lgislatif de l'Empire tait conserv jusqu'aux
lections prochaines; il changeait seulement de nom et prenait
celui de Chambre des dputs. Quant  la Chambre des pairs, nomme
par le roi, si elle ne se composait pas exclusivement d'anciens
snateurs, ces derniers y taient cependant de beaucoup les plus
nombreux: Quatorze marchaux de l'Empire, dit M. Alfred Nettement,
reprsentaient les illustrations militaires de la nouvelle arme, et
formaient, avec quatre-vingt-sept membres de l'ancien Snat imprial,
les deux tiers de la nouvelle Chambre des pairs, qui contenait ainsi
en tout _quatre-vingt-onze anciens snateurs_, car sur les quatorze
marchaux il y en avait quatre revtus de ce titre. La part faite
aux hommes de la Rvolution et de l'Empire tait donc de cent-un
membres sur cent cinquante-quatre ... La part faite aux reprsentants
de l'ancienne socit franaise tait seulement de cinquante-trois
membres, et parmi les pairs de cette catgorie il y en avait
plusieurs qui appartenaient aux opinions qui dominaient depuis la
Rvolution. (_Histoire de la Restauration_, par Alfred Nettement,
tome I, p. 444.)]

[Note 488: Jacques-Claude, comte _Beugnot_ (1761-1835). Ancien
membre de la Lgislative de 1791, o il s'tait signal par son
courage et son talent, il avait t successivement sous l'Empire
prfet de Rouen, conseiller d'tat, ministre des Finances du roi
Jrme et prfet de Lille. Louis XVIII lui confia le portefeuille de
la Marine, le 3 dcembre 1814. Il suivit le roi  Gand et reut au
retour la direction gnrale des Postes. Dput de 1816  1820, pair
de France de 1830  1835, le comte Beugnot a laiss la rputation
d'un des hommes les plus spirituels de son temps. Une de ses plus
fines plaisanteries est celle qu'il laissa chapper dans une sance
des comits secrets de la Chambre de 1815. Un membre ayant demand
que la figure du Christ sur la croix ft place au-dessus de la
tte du prsident: Je demande en outre, ajouta le comte Beugnot,
qu'on inscrive au-dessous ses dernires paroles: _Mon Dieu,
pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font!_--Il avait
crit de trs spirituels _Mmoires_, qui ont t publis par son
fils.]

[Note 489: Pierre-Antoine, comte _Dupont de l'tang_ (1765-1840).
Il avait t l'un des plus brillants gnraux de l'Empire, et
l'heure semblait proche o il serait lev au marchalat, lorsque
la capitulation de Baylen (juillet 1808) vint effacer tous ses
services et briser son pe. Napolon l'avait fait traduire devant
une commission militaire (fvrier 1812) qui le destitua de ses
grades militaires, lui retira ses dcorations, raya son nom du
catalogue de la Lgion d'honneur, lui dfendit  l'avenir de porter
l'habit militaire, de prendre le titre de comte, mit sous squestre
ses dotations et ordonna son transfert dans une prison d'tat, pour
y tre dtenu jusqu' nouvel ordre.--La nomination du gnral
Dupont au ministre de la Guerre est du 9 avril 1814; elle n'est
donc point imputable  Louis XVIII, qui n'tait pas encore rentr,
mais  Talleyrand et  ses collgues du gouvernement provisoire.
Le gnral Dupont, dput de la Charente de 1815  1830, sigea au
centre-gauche, parmi les constitutionnels. Outre plusieurs crits en
prose, il a compos une traduction en vers des _Odes_ d'Horace et un
pome en dix chants, _l'Art de la guerre_.]

[Note 490: Le marchal Soult remplaa le gnral Dupont au Ministre
de la Guerre le 3 dcembre 1814.]

[Note 491: Jules-Jean-Baptiste, comte _Angls_ (1778-1828). Auditeur,
puis matre des requtes au Conseil d'tat, il tait entr en
1809 au ministre de la Police,  la 3e division, charge de la
correspondance avec les dpartements annexs. Il fut un moment
ministre de la Police en 1814. Le 22 aot 1815, il fut lu  la
Chambre des Dputs par le dpartement des Hautes-Alpes. En 1818, il
redevint prfet de police et conserva ces fonctions jusqu'en 1821. Le
comte Angls tait un homme de beaucoup d'esprit, et il n'tait pas
le dernier  rire des traits malicieux que Branger lui dcochait
dans ses chansons.]

Le 21 octobre, l'abb de Montesquiou prsenta la premire loi au
sujet de la presse; elle soumettait  la censure tout crit de moins
de vingt feuilles d'impression: M. Guizot labora cette premire loi
de libert[492].

[Note 492: Voir les _Mmoires_ de M. Guizot, tome I, chapitre II.]

Carnot adressa une lettre au roi[493]; il avouait que les Bourbons
_avaient t reus avec joie_; mais, ne tenant aucun compte ni de la
brivet du temps ni de tout ce que la charte accordait, il donnait,
avec des conseils hasards, des leons hautaines: tout cela ne vaut
quand on doit accepter le rang de _ministre_ et le titre de _comte_
de l'Empire; point ne convient de se montrer fier envers un prince
faible et libral quand on a t soumis devant un prince violent
et despotique; quand, machine use de la Terreur, on s'est trouv
insuffisant au calcul des proportions de la guerre napolonienne.
Je fis imprimer en rponse les _Rflexions politiques_[494]; elles
contiennent la substance de la _Monarchie selon la Charte_. M. Lain,
prsident de la Chambre des dputs, parla au roi de cet ouvrage avec
loge. Le roi paraissait toujours charm des services que j'avais le
bonheur de lui rendre; le ciel semblait m'avoir jet sur les paules
la casaque de hraut de la lgitimit: mais plus l'ouvrage avait
de succs, moins l'auteur plaisait  Sa Majest. Les _Rflexions
politiques_ divulgurent mes doctrines constitutionnelles: la cour
en reut une impression que ma fidlit aux Bourbons n'a pu effacer.
Louis XVIII disait  ses familiers: Donnez-vous de garde d'admettre
jamais un pote dans vos affaires: il perdra tout. Ces gens-l ne
sont bons  rien.

[Note 493: _Mmoire au Roi_, par Carnot. Il se vendit, assure-t-on, six
cent mille exemplaires de cet crit, qui circulait clandestinement
sous toutes les formes, manuscrit, imprim et lithographi. (Henry
Houssaye, _1815_, tome I, p. 68.) Sur les incidents relatifs  ce
clbre _Mmoire_, d'abord destin  la publicit, ensuite modifi
pour tre remis  Louis XVIII, puis publi  l'insu de l'auteur et
dsavou par lui dans le _Journal des Dbats_ du 8 octobre 1814,
voyez les _Mmoires de Carnot publis par son fils_ (tome II, p.
366-372).]

[Note 494: _Rflexions politiques sur quelques crits du Jour et sur
les intrts de tous les Franais._ (Dcembre 1814.) C'est un des
meilleurs crits de Chateaubriand.]

Une forte et vive amiti remplissait alors mon coeur: la duchesse
de Duras[495] avait de l'imagination, et un peu mme dans le visage
de l'expression de madame de Stal: on a pu juger de son talent
d'auteur par _Ourika_. Rentre de l'migration, renferme pendant
plusieurs annes dans son chteau d'Uss, au bord de la Loire, ce
fut dans les beaux jardins de Mrville que j'en entendis parler
pour la premire fois, aprs avoir pass auprs d'elle  Londres
sans l'avoir rencontre. Elle vint  Paris pour l'ducation de ses
charmantes filles, Flicie et Clara[496]. Des rapports de famille,
de province, d'opinions littraires et politiques, m'ouvrirent la
porte de sa socit. La chaleur de l'me, la noblesse du caractre,
l'lvation de l'esprit, la gnrosit de sentiments, en faisaient
une femme suprieure. Au commencement de la Restauration, elle me
prit sous sa protection; car, malgr ce que j'avais fait pour la
monarchie lgitime et les services que Louis XVIII confessait avoir
reus de moi, j'avais t mis si fort  l'cart que je songeais  me
retirer en Suisse. Peut-tre euss-je bien fait: dans ces solitudes
que Napolon m'avait destines comme  son ambassadeur aux montagnes,
n'aurais-je pas t plus heureux qu'au chteau des Tuileries? Quand
j'entrai dans ces salons au retour de la lgitimit, ils me firent
une impression presque aussi pnible que le jour o j'y vis Bonaparte
prt  tuer le duc d'Enghien. Madame de Duras parla de moi  M. de
Blacas. Il rpondit que j'tais bien libre d'aller o je voudrais.
Madame de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses
amis, qu'on dterra une ambassade vacante, l'ambassade de Sude.
Louis XVIII, dj fatigu de mon bruit, tait heureux de faire
prsent de moi  son bon frre le roi Bernadotte[497]. Celui-ci ne se
figurait-il pas qu'on m'envoyait  Stockholm pour le dtrner? Eh!
bon Dieu! princes de la terre, je ne dtrne personne; gardez vos
couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je
_n'en veux mie_.

[Note 495: Claire de Coetnempren de _Kersaint_, duchesse de
_Duras_ (1777-1829). Fille du comte Guy de Kersaint, dput  la
Lgislative et  la Convention, guillotin le 4 dcembre 1793,
elle quitta la France aprs l'excution de son pre, et passa avec
sa mre  Philadelphie, puis  la Martinique, patrie de Mme de
Kersaint. Celle-ci tant morte  son tour, et un parent, tabli aux
colonies, ayant laiss  la jeune orpheline une succession assez
considrable, elle vint en Angleterre, o, en 1797, elle pousa
Amde-Bretagne-Malo de Durfort qui, trois ans plus tard,  la mort
de son pre, allait tre le duc de Duras. Elle rentra en France 
l'poque du Consulat, mais se tint  l'cart de la cour impriale,
retire le plus souvent au chteau d'Uss, en Touraine. Au retour
des Bourbons, le duc de Duras fut nomm pair de France et premier
gentilhomme de la Chambre. La duchesse eut alors un salon, qui fut
bientt l'un des plus recherchs de Paris, et dont M. Villemain, l'un
des habitus, parle en ces termes: Le salon de Mme la duchesse de
Duras tait naturellement _monarchique_, mais avec des nuances trs
marques de _constitutionalisme_ anglais, de _libralisme_ franais,
d'amour des lettres, de got des arts, et en particulier d'admiration
pour M. de Chateaubriand et d'impatient dsir de le voir ministre.
Elle a crit plusieurs petits romans: _douard_, _Ourika_, _Frre
Ange_, _Olivier_, les _Mmoires de Sophie_. Les deux premiers, que
ses amis publirent presque de force, parurent en 1820 et 1824,
avec le plus vif succs. Les trois autres sont encore indits. La
duchesse de Duras avait compos pendant ses dernires annes des
pages minemment chrtiennes, qui ont paru en 1839 sous ce titre:
_Rflexions et prires indites_.]

[Note 496: L'ane, Claire-Louise-Augustine-_Flicit_-Magloire,
que l'on appelait _Flicie_, ne en migration le 19 aot 1798,
avait pous, le 30 septembre 1813, Charles-Lopold-Henri de la
Trmoille, prince de Talmont, fils du hros venden. Devenue veuve le
7 septembre 1815, elle se maria, en secondes noces, le 14 septembre
1819, avec Auguste du Vergier, comte de la Rochejaquelein, marchal
de camp, frre cadet des gnraux vendens, Henri et Louis.--La
cadette, _Claire_-Henriette-Philippine-Benjamine, dite _Clara_, ne 
Londres le 25 septembre 1799, pousa, le 30 aot 1819, Henri-Louis,
comte de Chastellux, secrtaire de la lgation franaise  Berlin.
Le comte de Chastellux,  l'occasion de son mariage, fut cr duc de
Rauzan et autoris, par ordonnance royale du 15 aot 1819,  ajouter
 son nom celui de Duras. Il est dnomm, dans l'acte de naissance
d'un de ses enfants (1824), marquis de Duras-Chastellux, duc de
Rauzan.--La duchesse de Rauzan est morte  Paris le 11 novembre 1863.]

[Note 497: Dans les derniers moments de la premire Restauration,
Chateaubriand fut nomm ambassadeur  Stockholm. Il allait se
rendre--sans enthousiasme--auprs de Bernadotte, quand Napolon
dbarqua de l'le d'Elbe.]

Madame de Duras, femme excellente qui me permettait de l'appeler
ma soeur, que j'eus le bonheur de revoir  Paris pendant plusieurs
annes, est alle mourir  Nice[498]: encore une plaie rouverte. La
duchesse de Duras connaissait beaucoup madame de Stal: je ne puis
comprendre comment je ne fus pas attir sur les traces de madame
Rcamier, revenue d'Italie en France; j'aurais salu le secours qui
venait en aide  ma vie: dj je n'appartenais plus  ces matins
qui se consolent eux-mmes, je touchais  ces heures du soir qui ont
besoin d'tre consoles.

[Note 498: Au mois de janvier 1829.]

       *       *       *       *       *

Le 30 dcembre de l'anne 1814, les Chambres lgislatives furent
ajournes au 1er mai 1815, comme si on les et convoques pour
l'assemble du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent
exhums les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J'assistai 
cette exhumation dans le cimetire[499] o Fontaine et Percier ont
lev depuis,  la pieuse voix de madame la Dauphine et  l'imitation
d'une glise spulcrale de Rimini, le monument peut-tre le plus
remarquable de Paris. Ce clotre form d'un enchanement de tombeaux,
saisit l'imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de
ces _Mmoires_, j'ai parl des exhumations de 1815[500]: au milieu
des ossements, je reconnus la tte de la reine par le sourire que
cette tte m'avait adress  Versailles.

[Note 499: L'ancien cimetire de la Madeleine, rue
d'Anjou-Saint-Honor, n 48.]

[Note 500: Voir tome I, page 205.]

Le 21 janvier on posa la premire pierre des bases de la statue qui
devait tre leve sur la place Louis XV, et qui ne l'a jamais t.
J'crivis la pompe funbre du 21 janvier; je disais: Ces religieux
qui vinrent avec l'oriflamme au-devant de la chsse de Saint-Louis,
ne recevront point le descendant du saint roi. _Dans ces demeures
souterraines o dormaient ces rois et ces princes anantis, Louis
XVI se trouvera seul! ..._ Comment tant de morts se sont-ils levs?
Pourquoi Saint-Denis est-il dsert? Demandons plutt pourquoi son
toit est rtabli, pourquoi son autel est debout? Quelle main a
reconstruit la vote de ces caveaux, et prpar ces tombeaux vides!
La main de ce mme homme qui tait assis sur le trne des Bourbons.
 Providence! il croyait prparer des spulcres  sa race, et il ne
faisait que btir le tombeau de Louis XVI[501].

[Note 501: _Le Vingt-et-un janvier_, par M. de Chateaubriand. 1815,
Le Normant, diteur, in-8, 24 p.]

J'ai dsir assez longtemps que l'image de Louis XVI ft place dans
le lieu mme o le martyr rpandit son sang: je ne serais plus de cet
avis. Il faut louer les Bourbons d'avoir, ds le premier moment de
leur retour, song  Louis XVI; ils devaient toucher leur front avec
ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tte. Maintenant
je crois qu'ils n'auraient pas d aller plus loin. Ce ne fut pas 
Paris comme  Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la
Convention entire; de l le reproche annuel qu'une crmonie funbre
rpte semblait faire  la nation, en apparence reprsente par une
assemble complte. Tous les peuples ont fix des anniversaires 
la clbration de leurs triomphes, de leurs dsordres ou de leurs
malheurs, car tous ont galement voulu garder la mmoire des uns et
des autres: nous avons eu des solennits pour les barricades, des
chants pour la Saint-Barthlemi, des ftes pour la mort de Capet;
mais n'est-il pas remarquable que la loi est impuissante  crer des
jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d'ge en ge
le saint le plus obscur? Si les jenes et les prires institus pour
le sacrifice de Charles Ier durent encore, c'est qu'en Angleterre
l'tat unit la suprmatie religieuse  la suprmatie politique,
et qu'en vertu de cette suprmatie le 30 janvier 1649 est devenu
jour _fri_. En France, il n'en est pas de la sorte: Rome seule
a le droit de commander en religion; ds lors, qu'est-ce qu'une
ordonnance qu'un prince publie, un dcret qu'une assemble politique
promulgue, si un autre prince, une autre assemble, ont le droit de
les effacer? Je pense donc aujourd'hui que le symbole d'une fte
qui peut tre abolie, que le tmoignage d'une catastrophe tragique
non consacre par le culte, n'est pas convenablement plac sur le
chemin de la foule allant insouciante et distraite  ses plaisirs.
Par le temps actuel, il serait  craindre qu'un monument lev dans
le but d'imprimer l'effroi des excs populaires donnt le dsir de
les imiter: le mal tente plus que le bien; en voulant perptuer la
douleur, on ne fait souvent que perptuer l'exemple. Les sicles
n'adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet prsent de
pleurer sans se charger de verser encore des larmes hrditaires.

En voyant le catafalque qui partait du cimetire de Desclozeaux[502],
charg des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi; je
le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI
reprit sa couche  Saint-Denis; Louis XVIII, de son ct, dormit au
Louvre: les deux frres commenaient ensemble une autre re de rois
et de sceptres lgitimes: vaine restauration du trne et de la tombe
dont le temps a dj balay la double poussire.

[Note 502: M. Desclozeaux (et non _Ducluzeau_, comme le portent les
prcdentes ditions des _Mmoires_), tait un fidle royaliste, qui
s'tait rendu propritaire de l'ancien cimetire de la Madeleine,
pour que les restes du roi et de la reine ne fussent pas profans.]

Puisque j'ai parl de ces crmonies funbres qui si souvent se
rptrent, je vous dirai le cauchemar dont j'tais oppress quand,
la crmonie finie, je me promenais le soir dans la basilique 
demi dtendue: que je songeasse  la vanit des grandeurs humaines
parmi ces tombeaux dvasts, cela va de suite: morale vulgaire
qui sortait du spectacle mme; mais mon esprit ne s'arrtait pas
l; je perais jusqu' la nature de l'homme. Tout est-il vide et
absence dans la rgion des spulcres? N'y a-t-il rien dans ce rien?
N'est-il point d'existences de nant, des penses de poussire? Ces
ossements n'ont-ils point des modes de vie qu'on ignore? Qui sait
les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts? Les
choses qu'ils ont rves, crues, attendues, sont-elles comme eux des
idalits, engouffres ple-mle avec eux? Songes, avenirs, joies,
douleurs, liberts et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et
vertus, honneurs et infamies, richesses et misres, talents, gnies,
intelligences, gloires, illusions, amours, tes-vous des perceptions
d'un moment, perceptions passes avec les crnes dtruits dans
lesquels elles s'engendrrent, avec le sein ananti o jadis battit
un coeur? Dans votre ternel silence,  tombeaux, si vous tes des
tombeaux, n'entend-on qu'un rire moqueur et ternel? Ce rire est-il
le Dieu, la seule ralit drisoire, qui survivra  l'imposture de
cet univers? Fermons les yeux; remplissons l'abme dsespr de la
vie par ces grandes et mystrieuses paroles du martyr: Je suis
chrtien.




LIVRE IV

     L'le d'Elbe. -- Commencement des Cent-Jours. -- Retour de l'le
     d'Elbe. -- Torpeur de la lgitimit. -- Article de Benjamin
     Constant. -- Ordre du jour du marchal Soult. -- Sance royale.
     -- Ptition de l'cole de droit  la Chambre des Dputs. --
     Projet de dfense de Paris. -- Fuite du roi. -- Je pars avec
     Madame de Chateaubriand. -- Embarras de la route. -- Le duc
     d'Orlans et le prince de Cond. -- Tournai. -- Bruxelles. --
     Souvenirs. -- Le duc de Richelieu. -- Le roi  Gand m'appelle
     auprs de lui. -- Les Cent-Jours  Gand. -- Suite des Cent-Jours
      Gand. -- Affaires  Vienne.


Bonaparte avait refus de s'embarquer sur un vaisseau franais, ne
faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu'elle tait
victorieuse; il avait oubli sa haine, les calomnies, les outrages
dont il avait accabl la perfide Albion; il ne voyait plus de digne
de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l'_Undaunted_
qui le transporta au port de son premier exil; il n'tait pas sans
inquitude sur la manire dont il serait reu: la garnison franaise
lui remettrait-elle le territoire qu'elle gardait? Des insulaires
italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer
libres de tout matre; le drapeau tricolore et le drapeau blanc
flottaient sur quelques caps rapprochs les uns des autres. Tout
s'arrangea nanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec
des millions, les opinions se dcidrent gnreusement  recevoir
l'_auguste victime_. Les autorits civiles et religieuses furent
ramenes  la mme conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire
gnral, publia un mandement: La divine Providence, disait la
pieuse injonction, a voulu que nous fussions  l'avenir les sujets
de Napolon le Grand. L'le d'Elbe, leve  un honneur aussi
sublime, reoit dans son sein l'oint du Seigneur. Nous ordonnons
qu'un _Te Deum_ solennel soit chant en actions de grces, etc.

L'empereur avait crit au gnral Dalesme[503], commandant de la
garnison franaise, qu'il et  faire connatre aux Elbois qu'il
_avait fait choix_ de leur le pour son sjour, en considration de
la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Il mit pied  terre 
Porto-Ferrajo[504], au milieu du double salut de la frgate anglaise
qui le portait et des batteries de la cte. De l, il fut conduit
sous le dais de la paroisse  l'glise o l'on chanta le _Te Deum_.
Le bedeau, matre des crmonies, tait un homme court et gros, qui
ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napolon fut
ensuite conduit  la mairie; son logement y tait prpar. On dploya
le nouveau pavillon imprial, fond blanc, travers d'une bande rouge
seme de trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le
suivaient avec des raclements d'allgresse. Le trne, dress  la
hte dans la salle des bals publics, tait dcor de papier dor et
de loques d'carlate. Le ct comdien de la nature du prisonnier
s'arrangeait de ces parades: Napolon jouait  la chapelle, comme il
amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intrieur de son
palais aux Tuileries, allant aprs tuer des hommes par passe-temps.
Il forma sa maison: elle se composait de quatre chambellans, de trois
officiers d'ordonnance et de deux fourriers du palais. Il dclara
qu'il recevrait les dames deux fois par semaine,  huit heures du
soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour y rsider, du pavillon
destin au gnie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa
vie les deux sources dont elle tait sortie, la dmocratie et le
pouvoir royal; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son
rang de son gnie; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place
publique au trne, des rois et des reines qui se pressaient autour de
lui  Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient
dans sa grange  Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes,
du prince parmi les peuples.  cinq heures du matin, en bas de soie
et en souliers  boucles, il prsidait ses maons  l'le d'Elbe.

[Note 503: Jean-Baptiste, baron _Dalesme_ (1763-1832). Gnral de
brigade, dput de la Haute-Vienne au Corps lgislatif, de 1802 
1809, baron de l'Empire (1810), il se rallia  la Restauration, qui
le fit lieutenant-gnral le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-Jours,
il fut gouverneur de l'le d'Elbe, et quitta le service  la seconde
Restauration. Rintgr en 1830, il mourut gouverneur des Invalides.]

[Note 504: Le 4 mai 1814.]

tabli dans son empire, inpuisable en acier ds les jours de Virgile,

  Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis[505],

Bonaparte n'avait point oubli les outrages qu'il venait de
traverser; il n'avait point renonc  dchirer son suaire; mais il
lui convenait de paratre enseveli, de faire seulement autour de
son monument quelque apparition de fantme. C'est pourquoi, comme
sil n'et pens  autre chose, il s'empressa de descendre dans ses
carrires de fer cristallis et d'aimant; on l'et pris pour l'ancien
inspecteur des mines de ses ci-devant tats. Il se repentit d'avoir
affect jadis le revenu des forges d'_Illua_  la Lgion d'honneur;
500,000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu'une croix baigne
dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers: O avais-je la
tte? dit-il; mais j'ai rendu plusieurs stupides dcrets de cette
nature. Il fit un trait de commerce avec Livourne et se proposait
d'en faire un autre avec Gnes. Vaille que vaille, il entreprit
cinq ou six toises de grand chemin et traa l'emplacement de quatre
grandes villes, de mme que Didon dessina les limites de Carthage.
Philosophe revenu des grandeurs humaines, il dclara qu'il voulait
vivre dsormais comme un juge de paix dans un comt d'Angleterre:
et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo,  la
vue de la mer qui s'avanait de tous cts au pied des falaises, ces
mots lui chapprent: Diable! il faut l'avouer, mon le est trs
petite. Dans quelques heures il eut visit son domaine; il y voulut
joindre un rocher appel _Pianosa_. L'Europe va m'accuser, dit-il
en riant, d'avoir dj fait une conqute. Les puissances allies se
rjouissaient de lui avoir laiss en drision quatre cents soldats;
il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le
drapeau.

[Note 505: _nide_, livre X, vers 174.]

La prsence de Napolon sur les ctes de l'Italie, qui avait vu
commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat
tait voisin; ses amis, des trangers, abordaient secrtement ou
publiquement  sa retraite; sa mre et sa soeur, la princesse
Pauline, le visitrent; on s'attendait  voir bientt arriver
Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant:
reue en grand mystre, elle alla demeurer dans une villa retire, au
coin le plus cart de l'le: sur le rivage d'Ogygie, Calypso parlait
de son amour  Ulysse, qui, au lieu de l'couter, songeait  se
dfendre des prtendants. Aprs deux jours de repos, le cygne du Nord
reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baes, emportant son petit
dans sa yole blanche.[506]

[Note 506: Le 1er septembre, Napolon avait reu la visite de la
comtesse Walewska. Les _Souvenirs_ de Pons (de l'Hrault) renferment
 ce sujet de curieux dtails. La chaleur excessive de l't avait
fatigu l'Empereur, qui avait quitt Porto-Ferrajo pour aller
s'tablir sous les chtaigniers touffus de Marciana. De l'ombre
et de l'eau, avait-il dit en riant, c'est le bonheur, et je vais
chercher le bonheur. Il fit dresser sous les arbres sa tente de
campagne, pendant que Madame Mre venait habiter l'ermitage de
Marciana. Un matin, une jeune femme accompagne d'un enfant de quatre
ou cinq ans dbarqurent mystrieusement dans l'le. Au cours de la
traverse, la voyageuse, aprs avoir dit: le fils de l'Empereur,
avait ajout: mon fils. videmment, c'tait l'Impratrice et le
Roi de Rome! Les marins, la population, l'entourage de l'Empereur ne
le mirent pas un instant en doute. Cependant la jeune dame s'tait
rendue immdiatement  Marciana et  la tente impriale. Mme la
comtesse Walewska et son fils, dit Pons (de l'Hrault) (_Souvenirs
et anecdotes de l'le d'Elbe_, pages 213 et 578), restrent environ
cinquante heures avec l'Empereur; pendant ce temps, l'Empereur ne
reut plus personne, pas mme Madame Mre, et l'on peut dire qu'il
se mit en grande quarantaine. Son isolement fut complet. Mais, aprs
cinquante heures, la dame alla s'embarquer  Longone pour retourner
sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que les
marins craignaient avec raison qu'il n'y et danger imminent pour
elle. Elle ne voulut couter aucune reprsentation: l'Empereur envoya
un officier d'ordonnance pour faire retarder le dpart de l'intrpide
voyageuse; elle tait en pleine mer ... L'Empereur eut des heures
d'angoisse. Ses alarmes durrent jusqu'au moment o Mme la comtesse
Walewska lui eut appris elle-mme que le pril tait pass.]

Si nous eussions t moins confiants, il nous et t facile de
dcouvrir l'approche d'une catastrophe. Bonaparte tait trop prs de
son berceau et de ses conqutes: son le funbre devait tre plus
lointaine et entoure de plus de flots. On ne s'explique pas comment
les allis avaient imagin de relguer Napolon sur les rochers o
il devait faire l'apprentissage de l'exil: pouvait-on croire qu' la
vue des Apennins, qu'en sentant la poudre des champs de Montenotte,
d'Arcole et de Marengo, qu'en dcouvrant Venise, Rome et Naples,
ses trois belles esclaves, les tentations les plus irrsistibles ne
s'empareraient pas de son coeur? Avait-on oubli qu'il avait remu la
terre et qu'il avait partout des admirateurs et des obligs, les uns
et les autres ses complices? Son ambition tait due, non teinte;
l'infortune et la vengeance en ranimaient les flammes: quand le
prince des tnbres du bord de l'univers cr aperut l'homme et le
monde, il rsolut de les perdre.

Avant d'clater, le terrible captif se contint pendant quelques
semaines. Auprs de l'immense _Pharaon_ public qu'il tenait, son
gnie ngociait une fortune ou un royaume. Les Fouch, les Guzman
d'Alfarache, pullulaient. Le grand acteur avait tabli depuis
longtemps le mlodrame  sa police et s'tait rserv la haute scne;
il s'amusait des victimes vulgaires qui disparaissaient dans les
trappes de son thtre.

Le bonapartisme, dans la premire anne de la Restauration, passa
du simple dsir  l'action,  mesure que ses esprances grandirent
et qu'il eut mieux connu le caractre faible des Bourbons. Quand
l'intrigue fut noue au dehors, elle se noua au-dedans, et la
conspiration devint flagrante. Sous l'habile administration de M.
Ferrand[507], M. de Lavallette[508] faisait la correspondance: les
courriers de la monarchie portaient les dpches de l'empire. On ne
se cachait plus; les caricatures annonaient un retour souhait:
on voyait des aigles rentrer par les fentres du chteau des
Tuileries, d'o sortaient par les portes un troupeau de dindons;
le _Nain jaune_[509] ou _vert_ parlait de plumes de _cane_.[510]
Les avertissements venaient de toutes parts, et l'on n'y voulait
pas croire. Le gouvernement suisse s'tait inutilement empress de
prvenir le gouvernement du roi des menes de Joseph Bonaparte,
retir dans le pays de Vaud. Une femme arrive de l'le d'Elbe
donnait les dtails les plus circonstancis de ce qui se passait 
Porto-Ferrajo, et la police la fit jeter en prison. On tenait pour
certain que Napolon n'oserait rien tenter avant la dissolution du
congrs, et que, dans tous les cas, ses vues se tourneraient vers
l'Italie. D'autres, plus aviss encore, faisaient des voeux pour que
le _petit caporal_, _l'ogre_, le _prisonnier_, abordt les ctes de
France; cela serait trop heureux; on en finirait d'un seul coup! M.
Pozzo di Borgo dclarait  Vienne que le dlinquant serait accroch
 une branche d'arbre. Si l'on pouvait avoir certains papiers, on y
trouverait la preuve que ds 1814 une conspiration militaire tait
ourdie et marchait paralllement avec la conspiration politique
que le prince de Talleyrand conduisait  Vienne,  l'instigation
de Fouch. Les amis de Napolon lui crivirent que s'il ne htait
son retour, il trouverait sa place prise aux Tuileries par le duc
d'Orlans: ils s'imaginent que cette rvlation servit  prcipiter
le retour de l'empereur. Je suis convaincu de l'existence de ces
menes, mais je crois aussi que la cause dterminante qui dcida
Bonaparte tait tout simplement la nature de son gnie.

[Note 507: Antoine-Franois-Claude, comte _Ferrand_ (1751-1825). Il
tait directeur gnral des Postes.  la seconde Restauration, il
fut nomm pair de France et entra  l'Acadmie franaise. Il avait
compos plusieurs ouvrages, dont le principal est _l'Esprit de
l'Histoire, ou Lettres politiques et morales d'un pre  son fils sur
la manire d'tudier l'histoire en gnral et particulirement celle
de la France_. Ses _Mmoires_ ont t publis en 1897 par le vicomte
de Broc.]

[Note 508: Antoine-Marie Chamant, comte de _Lavallette_ (1769-1830),
directeur gnral des Postes sous l'Empire. Ses _Mmoires_ ont paru
en 1831.]

[Note 509: Le _Nain Jaune_, qui paraissait depuis 1810 avec ce
sous-titre: _Journal des arts, des sciences et de la littrature_,
se transforma en journal semi-politique  la fin de 1814, sous
l'inspiration, dit-on, des habitus du salon de l'ex-reine Hortense.
Les rdacteurs du _Nain Jaune_, Cauchois-Lemaire, Bory-Saint-Vincent,
tienne, Jouy, Harel, taient en effet bonapartistes, mais ils
eurent soin de cacher leur drapeau, n'attaqurent jamais le roi
et prirent pour pigraphe: _Le Roi et la Charte_. Sous le couvert
de ce pavillon, ils dversrent le ridicule sur les hommes et les
tendances du ministre et du parti royaliste. Louis XVIII, qui avait
du got pour l'esprit, s'amusait des pigrammes du mordant journal.
 des courtisans qui rclamaient la suppression du _Nain Jaune_,
il rpondit un jour: Non, c'est par cette feuille que j'ai appris
des choses qu'un roi ne doit point ignorer.--Voir Henry Houssaye,
_1815_, tome I, page 67.]

[Note 510: Un correspondant du _Nain Jaune_ lui crivait,  la date
du 28 fvrier 1815: J'ai us dix plumes d'oie  vous crire, sans
pouvoir obtenir de rponse; peut-tre serai-je plus heureux avec une
plume de _canne_: j'en essayerai. (_Le Nain Jaune_ du 5 mars.)--La
ville de _Cannes_ est  peu de distance du golfe Jouan.]

La conspiration de Drouet d'Erlon et de Lefebvre-Desnottes venait
d'clater[511]. Quelques jours avant la leve de boucliers de ces
gnraux, je dnais chez M. le marchal Soult, nomm ministre de la
guerre le 3 dcembre 1814; un niais racontait l'exil de Louis XVIII
 Hartwell; le marchal coutait;  chaque circonstance il rpondait
par ces deux mots: C'est historique.--On apportait les pantoufles
de Sa Majest.--C'est historique! Le roi avalait, les jours
maigres, trois oeufs frais avant de commencer son dner.--C'est
historique! Cette rponse me frappa. Quand un gouvernement n'est
pas solidement tabli, tout homme dont la conscience ne compte pas
devient, selon le plus ou moins d'nergie de son caractre, un quart,
une moiti, un trois quarts de conspirateur; il attend la dcision de
la fortune: les vnements font plus de tratres que les opinions.

[Note 511: Un complot, mi-imprialiste, mi-rvolutionnaire, avait
clat, le 9 mars 1815, dans les dpartements du Nord. Les gnraux
Lefebvre-Desnottes et Lallemand, partis de Cambrai et de Laon,
devaient, d'aprs le plan concert par les conjurs, se rendre 
La Fre, s'emparer du parc d'artillerie, entraner le rgiment en
garnison dans cette ville, se runir  Noyon au gnral Drouet
d'Erlon et aux troupes qu'il aurait amenes de Lille, et de l
marcher sur Paris. L'nergie du gnral d'Aboville, qui commandait 
La Fre, fit chouer la conjuration.]

       *       *       *       *       *

Tout  coup le tlgraphe annona aux braves et aux incrdules
le dbarquement de l'homme[512]: _Monsieur_ court  Lyon avec le
duc d'Orlans et le marchal Macdonald; il en revient aussitt. Le
marchal Soult, dnonc  la Chambre des dputs, cde sa place le 11
mars au duc de Feltre. Bonaparte rencontra devant lui, pour ministre
de la guerre de Louis XVIII en 1815, le gnral qui avait t son
dernier ministre de la guerre en 1814.

[Note 512: Le marchal Massna, dans la soire du 3 mars, adressa
de Marseille au ministre de la Guerre la dpche qui annonait le
dbarquement de Bonaparte au golfe Jouan. En 1815, le tlgraphe
arien s'arrtait  Lyon. La dpche fut donc porte par un courrier
jusqu' Lyon et n'arriva  Paris que le 5 mars vers midi. mu de la
gravit de la nouvelle, Chappe, le directeur-gnral des tlgraphes
(frre de l'inventeur) prit sur lui d'apporter cette dpche  M. de
Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu de la transmettre au marchal
Soult. Vitrolles prsenta la dpche toute cachete  Louis XVIII
qui la lut plusieurs fois de suite et la jeta sur la table en disant
avec le plus grand calme: --C'est Bonaparte qui est dbarqu sur
les ctes de Provence. Il faut porter cette lettre au ministre
de la Guerre. Il verra ce qu'il y aura  faire.--(_Mmoires de
M. de Vitrolles_, tome II, p. 283-285).--Pendant deux jours, le
Gouvernement tint la nouvelle secrte, et c'est seulement le 7 mars
qu'elle fut annonce officiellement dans le _Moniteur_.]

La hardiesse de l'entreprise tait inoue. Sous le point de vue
politique, on pourrait regarder cette entreprise comme le crime
irrmissible et la faute capitale de Napolon. Il savait que les
princes encore runis au congrs, que l'Europe encore sous les
armes, ne souffriraient pas son rtablissement; son jugement devait
l'avertir qu'un succs, s'il l'obtenait, ne pouvait tre que d'un
jour: il immolait  sa passion de reparatre sur la scne le repos
d'un peuple qui lui avait prodigu son sang et ses trsors; il
exposait au dmembrement la patrie dont il tenait tout ce qu'il avait
t dans le pass et tout ce qu'il sera dans l'avenir. Il y eut dans
cette conception fantastique un gosme froce, un manque effroyable
de reconnaissance et de gnrosit envers la France.

Tout cela est vrai selon la raison pratique, pour un homme 
entrailles plutt qu' cervelle; mais, pour les tres de la nature de
Napolon, une raison d'une autre sorte existe; ces cratures  haut
renom ont une allure  part: les comtes dcrivent des courbes qui
chappent au calcul; elles ne sont lies  rien, ne paraissent bonnes
 rien; s'il se trouve un globe sur leur passage, elles le brisent
et rentrent dans les abmes du ciel; leurs lois ne sont connues
que de Dieu. Les individus extraordinaires sont les monuments de
l'intelligence humaine; ils n'en sont pas la rgle.

Bonaparte fut donc moins dtermin  son entreprise par les faux
rapports de ses amis que par la ncessit de son gnie: il se croisa
en vertu de la foi qu'il avait en lui. Ce n'est pas tout de natre,
pour un grand homme: il faut mourir. L'le d'Elbe tait-elle une
fin pour Napolon? Pouvait-il accepter la souverainet d'un carr
de lgumes, comme Diocltien  Salone? S'il et attendu plus tard,
aurait-il eu plus de chances de succs, alors qu'on et t moins mu
de son souvenir, que ses vieux soldats eussent quitt l'arme, que
les nouvelles positions sociales eussent t prises?

Eh bien! il fit un coup de tte contre le monde:  son dbut, il dut
croire ne s'tre pas tromp sur le prestige de sa puissance.

Une nuit, entre le 25 et le 26 fvrier, au sortir d'un bal dont la
princesse Borghse faisait les honneurs, il s'vade avec la victoire,
longtemps sa complice et sa camarade; il franchit une mer couverte
de nos flottes, rencontre deux frgates, un vaisseau de 74 et le
brick de guerre _le Zphyr_ qui l'accoste et l'interroge; il rpond
lui-mme aux questions du capitaine; la mer et les flots le saluent,
et il poursuit sa course. Le tillac de _l'Inconstant_, son petit
navire, lui sert de promenoir et de cabinet; il dicte au milieu des
vents, et fait copier sur cette table agite trois proclamations
 l'arme et  la France; quelques felouques, charges de ses
compagnons d'aventure, portent, autour de sa barque amirale, pavillon
blanc sem d'toiles. Le 1er mars,  trois heures du matin, il aborde
la cte de France entre Cannes et Antibes, dans le golfe Jouan, il
descend, parcourt la rivire, cueille des violettes et bivouaque
dans une plantation d'oliviers. La population stupfaite se retire.
Il manque Antibes et se jette dans les montagnes de Grasse, traverse
Sernon, Barrme, Digne et Gap.  Sisteron, vingt hommes le peuvent
arrter, et il ne trouve personne. Il s'avance sans obstacle parmi
ces habitants qui, quelques mois auparavant, avaient voulu l'gorger.
Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre
quelques soldats, ils sont invinciblement entrans par l'attraction
de ses aigles. Ses ennemis fascins le cherchent et ne le voient
pas; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache
dans les rayons du soleil pour se drober aux regards des chasseurs
blouis. Envelopps dans une trombe ardente, les fantmes sanglants
d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz, d'Ina, de Friedland, d'Eylau,
de la Moskowa, de Ltzen, de Bautzen, lui font un cortge avec un
million de morts. Du sein de cette colonne de feu et de nue, sortent
 l'entre des villes quelques coups de trompette mls aux signaux
du labarum tricolore: et les portes des villes tombent. Lorsque
Napolon passa le Nimen  la tte de quatre cent mille fantassins
et de cent mille chevaux pour faire sauter le palais des czars 
Moscou, il fut moins tonnant que lorsque, rompant son ban, jetant
ses fers au visage des rois, il vint seul, de Cannes  Paris, coucher
paisiblement aux Tuileries.

Auprs du prodige de l'invasion d'un seul homme, il en faut placer
un autre qui fut le contre-coup du premier: la lgitimit tomba en
dfaillance; la pmoison du coeur de l'tat gagna les membres et
rendit la France immobile. Pendant vingt jours, Bonaparte marche par
tapes; ses aigles volent de clocher en clocher, et, sur une route
de deux cents lieues, le gouvernement, matre de tout, disposant de
l'argent et des bras, ne trouve ni le temps ni le moyen de couper
un pont, d'abattre un arbre, pour retarder au moins d'une heure la
marche d'un homme  qui les populations ne s'opposaient pas, mais
qu'elles ne suivaient pas non plus.

Cette torpeur du gouvernement semblait d'autant plus dplorable que
l'opinion publique  Paris tait fort anime; elle se ft prte 
tout, malgr la dfection du marchal Ney. Benjamin Constant crivait
dans les gazettes:

Aprs avoir vers tous les flaux sur notre patrie, il a quitt le
sol de la France. Qui n'et pens qu'il le quittait pour toujours?
Tout  coup il se prsente et promet encore aux Franais la libert,
la victoire, la paix. Auteur de la constitution la plus tyrannique
qui ait rgi la France, il parle aujourd'hui de libert? Mais
c'est lui qui, durant quatorze ans, a min et dtruit la libert.
Il n'avait pas l'excuse des souvenirs, l'habitude du pouvoir; il
n'tait pas n sous la pourpre. Ce sont ses concitoyens qu'il a
asservis, ses gaux qu'il a enchans. Il n'avait pas hrit de la
puissance; il a voulu et mdit la tyrannie: quelle libert peut-il
promettre? Ne sommes-nous pas mille fois plus libres que sous son
empire? Il promet la victoire, et trois fois il a laiss ses troupes,
en gypte, en Espagne et en Russie, livrant ses compagnons d'armes 
la triple agonie du froid, de la misre et du dsespoir. Il a attir
sur la France l'humiliation d'tre envahie; il a perdu les conqutes
que nous avions faites avant lui. Il promet la paix, et son nom seul
est un signal de guerre. Le peuple assez malheureux pour le servir
redeviendrait l'objet de la haine europenne; son triomphe serait le
commencement d'un combat  mort contre le monde civilis ... Il n'a
donc rien  rclamer ni  offrir. Qui pourrait-il convaincre, ou qui
pourrait-il sduire? La guerre intestine, la guerre extrieure, voil
les prsents qu'il nous apporte.

       *       *       *       *       *

L'ordre du jour du marchal Soult, dat du 8 mars 1815, rpte  peu
prs les ides de Benjamin Constant avec une effusion de loyaut:

Soldats,

Cet homme qui nagure abdiqua aux yeux de l'Europe un pouvoir
usurp, dont il avait fait un si fatal usage, est descendu sur le sol
franais qu'il ne devait plus revoir.

Que veut-il? la guerre civile: que cherche-t-il? des tratres: o
les trouvera-t-il? serait-ce parmi ces soldats qu'il a tromps et
sacrifis tant de fois, en garant leur bravoure? Serait-ce au sein
de ces familles que son nom seul remplit encore d'effroi?

Bonaparte nous mprise assez pour croire que nous pourrons
abandonner un souverain lgitime et bien-aim pour partager le sort
d'un homme qui n'est plus qu'un aventurier. Il le croit, l'insens!
et son dernier acte de dmence achve de le faire connatre.

Soldats, l'arme franaise est la plus brave arme de l'Europe, elle
sera aussi la plus fidle.

Rallions-nous autour de la bannire des lis,  la voix de ce pre
du peuple, de ce digne hritier des vertus du grand Henri. Il vous a
trac lui-mme les devoirs que vous avez  remplir. Il met  votre
tte ce prince, modle des chevaliers franais, dont l'heureux retour
dans notre patrie a dj chass l'usurpateur, et qui aujourd'hui va,
par sa prsence, dtruire son seul et dernier espoir.

       *       *       *       *       *

Louis XVIII se prsenta le 16 mars  la Chambre des dputs; il
s'agissait du destin de la France et du monde. Quand Sa Majest
entra, les dputs et les spectateurs dans les tribunes se
dcouvrirent et se levrent; une acclamation branla les murs de la
salle. Louis XVIII monte lentement  son trne; les princes, les
marchaux et les capitaines des gardes se rangent aux deux cts du
roi. Les cris cessent; tout se tait: dans cet intervalle de silence,
on croyait entendre les pas lointains de Napolon. Sa Majest,
assise, regarde un moment l'assemble et prononce ce discours d'une
voix ferme:

Messieurs,

Dans ce moment de crise o l'ennemi public a pntr dans une partie
de mon royaume et qu'il menace la libert de tout le reste, je viens
au milieu de vous resserrer encore les liens qui, vous unissant
avec moi, font la force de l'tat; je viens, en m'adressant  vous,
exposer  toute la France mes sentiments et mes voeux.

J'ai revu ma patrie; je l'ai rconcilie avec les puissances
trangres, qui seront, n'en doutez pas, fidles aux traits qui
nous ont rendus  la paix; j'ai travaill au bonheur de mon peuple;
j'ai recueilli, je recueille tous les jours les marques les plus
touchantes de son amour; pourrais-je  soixante ans mieux terminer ma
carrire qu'en mourant pour sa dfense?

Je ne crains donc rien pour moi, mais je crains pour la France:
celui qui vient allumer parmi nous les torches de la guerre civile
y apporte aussi le flau de la guerre trangre; il vient remettre
notre patrie sous son joug de fer; il vient enfin dtruire cette
charte constitutionnelle que je vous ai donne, cette charte, mon
plus beau titre aux yeux de la postrit, cette charte que tous les
Franais chrissent et que je jure ici de maintenir: rallions-nous
donc autour d'elle.

       *       *       *       *       *

Le roi parlait encore quand un nuage rpandit l'obscurit dans la
salle; les yeux se tournrent vers la vote pour chercher la cause
de cette soudaine nuit. Lorsque le monarque lgislateur cessa de
parler, les cris de _Vive le roi!_ recommencrent au milieu des
larmes. L'assemble, dit avec vrit le _Moniteur_, lectrise par
les sublimes paroles du roi, tait debout, les mains tendues vers le
trne. On n'entendait que ces mots: _Vive le roi! mourir pour le roi!
le roi  la vie  la mort!_ rpts avec un transport que tous les
coeurs franais partageront.

En effet, le spectacle tait pathtique: un vieux roi infirme, qui,
pour prix du massacre de sa famille et vingt-trois annes d'exil,
avait apport  la France la paix, la libert, l'oubli de tous les
outrages et de tous les malheurs; ce patriarche des souverains venant
dclarer aux dputs de la nation qu' son ge, aprs avoir revu sa
patrie, il ne pouvait mieux terminer sa carrire qu'en mourant pour
la dfense de son peuple! Les princes jurrent fidlit  la charte;
ces serments tardifs furent clos par celui du prince de Cond et
par l'adhsion du pre du duc d'Enghien. Cette hroque race prte
 s'teindre, cette race d'pe patricienne, cherchant derrire
la libert un bouclier contre une pe plbienne, plus jeune,
plus longue et plus cruelle, offrait, en raison d'une multitude de
souvenirs, quelque chose d'extrmement triste.

Le discours de Louis XVIII, connu au dehors, excita des transports
inexprimables. Paris tait tout royaliste et demeura tel pendant les
Cent-Jours. Les femmes particulirement taient bourbonistes.

La jeunesse adore aujourd'hui le souvenir de Bonaparte, parce qu'elle
est humilie du rle que le gouvernement actuel fait jouer  la
France en Europe; la jeunesse, en 1814, saluait la Restauration,
parce qu'elle abattait le despotisme et relevait la libert. Dans
les rangs des volontaires royaux on comptait M. Odilon Barrot, grand
nombre d'lves de l'cole de mdecine, et l'cole de droit tout
entire[513]; celle-ci adressa la ptition suivante, le 13 mars,  la
Chambre des dputs:

Messieurs,

Nous nous offrons au roi et  la patrie; l'cole de droit tout
entire demande  marcher. Nous n'abandonnerons ni notre souverain,
ni notre constitution. Fidles  l'honneur franais, nous vous
demandons des armes. Le sentiment d'amour que nous portons  Louis
XVIII vous rpond de la constance de notre dvouement. Nous ne
voulons plus de fers, nous voulons la libert. Nous l'avons, on vient
nous l'arracher: nous la dfendrons jusqu' la mort. Vive le roi!
vive la constitution!

[Note 513: La formation du bataillon des lves de l'cole de droit
eut lieu ds le 14 mars 1815; l'effectif s'levait  1,200 hommes; le
drapeau avait t offert par les dames otages de Marie-Antoinette;
il portait sur la cravate cette devise: _Pour le bon droit_. Aprs
avoir t exercs  Vincennes, les volontaires, au nombre de sept
cents environ, rejoignirent les gardes du corps  Beauvais, le 26
mars, jour de Pques; ils passrent la frontire, et furent cantonns
 Ypres. Louis XVIII les assimila aux officiers de sa maison et fit
dlivrer des brevets de sous-lieutenants  ceux qui voulurent rester
dans l'arme. Le 30 juillet, le bataillon rentrait  Paris, aux
applaudissements d'une foule immense venue  sa rencontre.--Retenus
en France par leur ge, les professeurs de l'cole refusrent
du moins de se rendre auprs de Napolon, et ce ne fut que sur
l'invitation expresse du ministre de l'Intrieur qu'ils envoyrent
une adresse dans laquelle ils se dclaraient reconnaissants de voir
l'Empereur renoncer  tout esprit de conqute.--_L'cole de droit de
Paris en 1814, 1815, 1816, d'aprs des documents indits_, par M.
Colmet d'Aage, doyen honoraire. Voir aussi la trs curieuse brochure
de M. Alexandre Guillemin, avocat  la Cour royale de Paris, _le
Patriotisme des volontaires royaux de l'cole de droit de Paris_,
1822.]

Dans ce langage nergique, naturel et sincre, on sent la gnrosit
de la jeunesse et l'amour de la libert. Ceux qui viennent nous dire
aujourd'hui que la Restauration fut reue avec dgot et douleur
par la France sont ou des ambitieux qui jouent une partie, ou des
hommes naissants qui n'ont point connu l'oppression de Bonaparte,
ou de vieux menteurs rvolutionnaires imprialiss qui, aprs
avoir applaudi comme les autres au retour des Bourbons, insultent
maintenant, selon leur coutume, ce qui est tomb, et retournent 
leur instinct de meurtre, de police et de servitude.

       *       *       *       *       *

Le discours du roi m'avait rempli d'espoir. Des confrences se
tenaient chez le prsident de la Chambre des dputs, M. Lain. J'y
rencontrai M. de La Fayette: je ne l'avais jamais vu que de loin 
une autre poque, sous l'Assemble constituante. Les propositions
taient diverses; la plupart faibles, comme il advient dans le pril:
les uns voulaient que le roi quittt Paris et se retirt au Havre;
les autres parlaient de le transporter dans la Vende; ceux-ci
barbouillaient des phrases sans conclusion; ceux-l disaient qu'il
fallait attendre et voir venir: ce qui venait tait pourtant fort
visible. J'exprimai une opinion fort diffrente: chose singulire!
M. de La Fayette l'appuya, et avec chaleur[514]. M. Lain et le
marchal Marmont taient aussi de mon avis. Je disais donc:

Que le roi tienne parole; qu'il reste dans sa capitale. La garde
nationale est pour nous. Assurons-nous de Vincennes. Nous avons les
armes et l'argent: avec l'argent nous aurons la faiblesse et la
cupidit. Si le roi quitte Paris, Paris laissera entrer Bonaparte;
Bonaparte matre de Paris est matre de la France. L'arme n'est
pas passe tout entire  l'ennemi; plusieurs rgiments, beaucoup
de gnraux et d'officiers, n'ont point encore trahi leur serment:
demeurons ferme, ils resteront fidles. Dispersons la famille royale,
ne gardons que le roi. Que MONSIEUR aille au Havre, le duc de Berry
 Lille, le duc de Bourbon dans la Vende, le duc d'Orlans  Metz:
madame la duchesse et M. le duc d'Angoulme sont dj dans le Midi.
Nos divers points de rsistance empcheront Bonaparte de concentrer
ses forces. Barricadons-nous dans Paris. Dj les gardes nationales
des dpartements voisins viennent  notre secours. Au milieu de ce
mouvement, notre vieux monarque, sous la protection du testament de
Louis XVI, la charte  la main, restera tranquille assis sur son
trne aux Tuileries; le corps diplomatique se rangera autour de
lui; les deux Chambres se rassembleront dans les deux pavillons du
chteau; la maison du roi campera sur le Carrousel et dans le jardin
des Tuileries. Nous borderons de canons les quais et la terrasse de
l'eau: que Bonaparte nous attaque dans cette position; qu'il emporte
une  une nos barricades; qu'il bombarde Paris, s'il le veut et
s'il a des mortiers; qu'il se rende odieux  la population entire,
et nous verrons le rsultat de son entreprise! Rsistons seulement
trois jours, et la victoire est  nous. Le roi, se dfendant dans son
chteau, causera un enthousiasme universel. Enfin, s'il doit mourir,
qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de Napolon
soit l'gorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie,
gagnera la seule bataille qu'il aura livre; il la gagnera au profit
de la libert du genre humain.

[Note 514: M. de La Fayette confirme, dans des Mmoires prcieux pour
les faits que l'on a publis depuis sa mort, la rencontre singulire
de son opinion et de la mienne au retour de Bonaparte. M. de La
Fayette aimait sincrement l'honneur et la libert. (Note de Paris,
1840.) CH.]

Ainsi je parlai: on n'est jamais reu  dire que tout est perdu quand
on n'a rien tent. Qu'y aurait-il eu de plus beau qu'un vieux fils
de saint Louis renversant avec des Franais, en quelques moments,
un homme que tous les rois conjurs de l'Europe avaient mis tant
d'annes  abattre?

Cette rsolution, en apparence dsespre, tait au fond trs
raisonnable et n'offrait pas le moindre danger. Je resterai 
toujours convaincu que Bonaparte, trouvant Paris ennemi et le roi
prsent, n'aurait pas essay de les forcer. Sans artillerie, sans
vivres, sans argent, il n'avait avec lui que des troupes runies au
hasard, encore flottantes, tonnes de leur brusque changement de
cocarde, de leurs serments prononcs  la vole sur les chemins:
elles se seraient promptement divises. Quelques heures de retard
perdaient Napolon; il suffisait d'avoir un peu de coeur. On pouvait
dj mme compter sur une partie de l'arme; les deux rgiments
suisses gardaient leur foi: le marchal Gouvion Saint-Cyr ne fit-il
pas reprendre la cocarde blanche  la garnison d'Orlans deux jours
aprs l'entre de Bonaparte dans Paris? De Marseille  Bordeaux,
tout reconnut l'autorit du roi pendant le mois de mars entier: 
Bordeaux, les troupes hsitaient; elles seraient restes  madame
la duchesse d'Angoulme, si l'on avait appris que le roi tait
aux Tuileries et que Paris se dfendait. Les villes de province
eussent imit Paris. Le 10e de ligne se battit trs bien sous le duc
d'Angoulme; Massna se montrait cauteleux et incertain;  Lille,
la garnison rpondit  la vive proclamation du marchal Mortier. Si
toutes ces preuves d'une fidlit possible eurent lieu en dpit d'une
fuite, que n'auraient-elles point t dans le cas d'une rsistance?

Mon plan adopt, les trangers n'auraient point de nouveau ravag
la France; nos princes ne seraient point revenus avec les armes
ennemies; la lgitimit et t sauve par elle-mme. Une seule chose
et t  craindre aprs le succs: la trop grande confiance de la
royaut dans ses forces, et par consquent des entreprises sur les
droits de la nation.

Pourquoi suis-je venu  une poque o j'tais si mal plac? Pourquoi
ai-je t royaliste contre mon instinct dans un temps o une
misrable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre?
Pourquoi ai-je t jet dans cette troupe de mdiocrits qui me
prenaient pour un cervel, quand je parlais courage; pour un
rvolutionnaire, quand je parlais libert?

Il s'agissait bien de dfense! Le roi n'avait aucune frayeur,
et mon plan lui plaisait assez par une certaine grandeur
_louis-quatorzime_; mais d'autres figures taient allonges.
On emballait les diamants de la couronne (autrefois acquis des
deniers particuliers des souverains), en laissant trente-trois
millions d'cus au trsor et quarante-deux millions en effets. Ces
soixante-quinze millions taient le fruit de l'impt: que ne le
rendait-on au peuple plutt que de le laisser  la tyrannie!

Une double procession montait et descendait les escaliers du pavillon
du Flore; on s'enqurait de ce qu'on avait  faire: point de
rponse. On s'adressait au capitaine des gardes; on interrogeait les
chapelains, les chantres, les aumniers: rien. De vaines causeries,
de vains dbits de nouvelles. J'ai vu des jeunes gens pleurer de
fureur en demandant inutilement des ordres et des armes; j'ai vu
des femmes se trouver mal de colre et de mpris. Parvenir au roi,
impossible; l'tiquette fermait la porte.

La grande mesure dcrte contre Bonaparte fut un ordre de _courir
sus_[515]: Louis XVIII, sans jambes, _courir sus_ le conqurant qui
enjambait la terre! Cette formule des anciennes lois, renouvele 
cette occasion, suffit pour montrer la porte d'esprit des hommes
d'tat de cette poque. _Courir sus_ en 1815! _courir sus!_ et _sus_
qui? _sus_ un loup? _sus_ un chef de brigand? _sus_ un seigneur
flon? Non: _sus_ Napolon qui avait _couru sus_ les rois, les avait
saisis et marqus pour jamais  l'paule de son _N_ ineffaable!

[Note 515: Ordonnance royale du 6 mars, dclarant Bonaparte tratre
et rebelle et enjoignant  tout militaire, garde national ou simple
citoyen de lui courir sus.--_Moniteur_, 7 mars.]

De cette ordonnance, considre de plus prs, sortait une vrit
politique que personne ne voyait: la race lgitime, trangre  la
nation pendant vingt-trois annes, tait reste au jour et  la place
o la Rvolution l'avait prise, tandis que la nation avait march
dans le temps et l'espace. De l impossibilit de s'entendre et de se
rejoindre; religion, ides, intrts, langage, terre et ciel, tout
tait diffrent pour le peuple et pour le roi, parce qu'ils taient
spars par un quart de sicle quivalant  des sicles.

[Illustration: Benjamin Constant.]

Mais si l'ordre de _courir sus_ parat trange par la conservation
du vieil idiome de la loi, Bonaparte eut-il d'abord l'intention
d'agir mieux, tout en employant un nouveau langage? Des papiers
de M. d'Hauterive[516], inventoris par M. Artaud, prouvent qu'on
eut beaucoup de peine  empcher Napolon de faire fusiller le duc
d'Angoulme, malgr la pice officielle du _Moniteur_, pice de
parade qui nous reste: il trouvait mauvais que ce prince se ft
dfendu[517]. Et pourtant le fugitif de l'le d'Elbe, en quittant
Fontainebleau, avait recommand aux soldats d'tre _fidles au
monarque_ que la France s'tait choisi. La famille de Bonaparte avait
t respecte; la reine Hortense avait accept de Louis XVIII le
titre de duchesse de Saint-Leu; Murat, qui rgnait encore  Naples,
n'eut son royaume vendu que par M. de Talleyrand pendant le congrs
de Vienne.

[Note 516: Alexandre-Maurice Blanc de la Nautte _d'Hauterive_
(1754-1830). Il fut, sous le Directoire, l'Empire et la Restauration,
le principal collaborateur de Talleyrand. Il rdigea, pendant qu'il
tait aux affaires, 62 traits politiques et commerciaux. On lui doit
plusieurs crits, dont le plus remarquable, publi en 1800, a pour
titre: _De l'tat de la France  la fin de l'an VIII_.]

[Note 517: Postrieurement  l'poque o Chateaubriand crivait ces
lignes, le chevalier Artaud de Montor a publi l'Histoire de la
_Vie et des travaux du comte d'Hauterive_. On y trouve de curieux
dtails sur cet pisode de 1815. Le gnral de Grouchy avait d'abord
reu de la bouche d'un des hommes de confiance de l'Empereur
l'ordre de partir pour le Midi, o le duc d'Angoulme commandait
quelques milliers d'hommes, de le prendre et _de le faire fusiller
sur-le-champ_. Le gnral s'tait rcri contre cette commission,
dclarant qu'il ferait la guerre en homme d'honneur, et non en
sauvage, et qu'avant de partir il verrait l'Empereur pour le lui
dire. L'Empereur ne manifesta ni mcontentement ni surprise, il
n'avoua ni ne dsavoua l'ordre: Vous irez, dit-il, dans le Midi,
vous acculerez le prince  la mer jusqu' ce qu'il s'embarque.
Partez. Puis il rappela M. de Grouchy et, d'un ton assur et ferme,
lui dit: Souvenez-vous surtout de l'ordre que vous recevez de moi:
si vous prenez le prince, gardez-vous bien qu'il tombe un cheveu de
sa tte. Aprs un moment et le signe d'une profonde rflexion: Non,
vous garderez le prince jusqu' ce que je sois inform et que vous
receviez mes ordres. Le gnral partit. (_Vie du comte d'Hauterive_,
page 398.--1839.)]

Cette poque, o la franchise manque  tous, serre le coeur: chacun
jetait en avant une profession de foi, comme une passerelle pour
traverser la difficult du jour; quitte  changer de direction,
la difficult franchie: la jeunesse seule tait sincre, parce
qu'elle touchait  son berceau. Bonaparte dclare solennellement
qu'il renonce  la couronne; il part et revient au bout de neuf
mois. Benjamin Constant imprime son nergique protestation contre
le tyran[518], et il change en vingt-quatre heures. On verra plus
tard, dans un autre livre de ces _Mmoires_, qui lui inspira ce
noble mouvement auquel la mobilit de sa nature ne lui permit pas de
rester fidle. Le marchal Soult anime les troupes contre leur ancien
capitaine; quelques jours aprs il rit aux clats de sa proclamation
dans le cabinet de Napolon, aux Tuileries, et devient major gnral
de l'arme  Waterloo; le marchal Ney baise les mains du roi, jure
de lui ramener Bonaparte enferm dans une cage de fer[519], et il
livre  celui-ci tous les corps qu'il commande. Hlas! et le roi de
France? ... Il dclare qu' soixante ans il ne peut mieux terminer
sa carrire qu'en mourant pour la dfense de son peuple .... et il
fuit  Gand!  cette impossibilit de vrit dans les sentiments, 
ce dsaccord entre les paroles et les actions, on se sent saisi de
dgot pour l'espce humaine.

[Note 518: L'article de Benjamin Constant parut dans le _Journal des
Dbats_ du 19 mars. Voici la fin de cette loquente philippique,
de cet inoubliable article,--que seul, son auteur devait, ds le
lendemain, oublier: Du ct du Roi, la libert constitutionnelle, la
sret, la paix; du ct de Bonaparte, la servitude, l'anarchie et
la guerre. Qui pourrait hsiter? Quel peuple serait plus digne que
nous de mpris si nous lui tendions les bras? Nous deviendrions la
rise de l'Europe aprs en avoir t la terreur ...; et, du sein de
cette abjection profonde, qu'aurions-nous  dire  ce Roi que nous
aurions pu ne pas rappeler, car les puissances voulaient respecter
l'indpendance du voeu national? ... Lui dirions-nous: Vous avez cru
aux Franais, vous tes venu au milieu de nous, seul et dsarm ...;
si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez t noble,
bon, sensible; une anne de votre rgne n'a pas fait rpandre autant
de larmes, qu'un seul jour du rgne de Bonaparte. Mais, il reparat
sur l'extrmit de notre territoire, il reparat, cet homme teint de
notre sang et poursuivi nagure par nos maldictions unanimes. Il se
montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni votre
confiance ne nous attendrit, ni votre vieillesse ne nous frappe de
respect! Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez trouv qu'un
troupeau d'esclaves. Parisiens, tel ne sera pas votre langage, tel
ne sera pas du moins le mien. J'ai vu que la libert tait possible
sous la Monarchie, j'ai vu le Roi se rallier  la nation. Je n'irai
pas, misrable transfuge, me traner d'un pouvoir  l'autre, couvrir
l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profans pour
racheter une vie honteuse!]

[Note 519: C'est le 7 mars que le marchal Ney, aprs avoir bais la
main du roi, lui avait dit: Sire, j'espre bien venir  bout de le
ramener dans une cage de fer. Louis XVIII, qui avait le sentiment
des convenances, dit  mi-voix aprs le dpart de Ney: Je ne lui en
demandais pas tant! (_Souvenirs du baron de Barante_, II, 105).--Ney
arriva le 10 mars  Besanon, sige de son commandement. Tout fier
encore de ses paroles au roi, il les rpta au sous-prfet de
Poligny, et celui-ci ayant object que mieux vaudrait le ramener mort
dans un tombereau, le marchal reprit: --Non, vous ne connaissez
pas Paris; il faut que les Parisiens voient. Il disait encore:
--C'est bien heureux que l'homme de l'le d'Elbe ait tent sa folle
entreprise, car ce sera le dernier acte de sa tragdie, le dnouement
de la _Napolonade_. Toutes ses paroles rvlaient l'exaltation et
mme la haine: --Je fais mon affaire de Bonaparte, rptait-il, nous
allons attaquer la bte fauve. Henry Houssaye, _1815_, tome II, p.
301.]

Louis XVIII, au 20 mars, prtendait mourir au milieu de la France;
s'il et tenu parole, la lgitimit pouvait encore durer un
sicle; la nature mme semblait avoir t au vieux roi la facult
de se retirer, en l'enchanant d'infirmits salutaires; mais les
destines futures de la race humaine eussent t entraves par
l'accomplissement de la rsolution de l'auteur de la charte.
Bonaparte accourut au secours de l'avenir; ce Christ de la mauvaise
puissance prit par la main le nouveau paralytique et lui dit:
Levez-vous et emportez votre lit; _surge, tolle lectum tuum_.

       *       *       *       *       *

Il tait vident que l'on mditait une escampative: dans la crainte
d'tre retenu, on n'avertissait pas mme ceux qui, comme moi,
auraient t fusills une heure aprs l'entre de Napolon  Paris.
Je rencontrai le duc de Richelieu dans les Champs-lyses: On nous
trompe, me dit-il; je monte la garde ici, car je ne compte pas
attendre tout seul l'empereur aux Tuileries.

Madame de Chateaubriand avait envoy, le soir du 19, un domestique
au Carrousel, avec ordre de ne revenir que lorsqu'il aurait la
certitude de la fuite du roi.  minuit, le domestique n'tant pas
rentr, je m'allai coucher. Je venais de me mettre au lit quand M.
Clausel de Coussergues entra. Il nous apprit que Sa Majest tait
partie et qu'elle se dirigeait sur Lille. Il m'apportait cette
nouvelle de la part du chancelier, qui, me sachant en danger, violait
pour moi le secret et m'envoyait douze mille francs  reprendre sur
mes appointements de ministre de Sude. Je m'obstinai  rester,
ne voulant quitter Paris que quand je serais physiquement sr du
dmnagement royal. Le domestique envoy  la dcouverte revint: il
avait vu dfiler les voitures de la cour. Madame de Chateaubriand me
poussa dans sa voiture, le 20 mars,  quatre heures du matin. J'tais
dans un tel accs de rage que je ne savais o j'allais ni ce que je
faisais.

Nous sortmes par la barrire Saint-Martin.  l'aube, je vis des
corbeaux descendre paisiblement des ormes du grand chemin o ils
avaient pass la nuit pour prendre aux champs leur premier repas,
sans s'embarrasser de Louis XVIII et de Napolon: ils n'taient pas,
eux, obligs de quitter leur patrie, et, grce  leurs ailes, ils
se moquaient de la mauvaise route o j'tais cahot. Vieux amis de
Combourg! nous nous ressemblions davantage quand jadis, au lever du
jour, nous djeunions des mres de la ronce dans nos halliers de la
Bretagne!

La chausse tait dfonce, le temps pluvieux, madame de
Chateaubriand souffrante: elle regardait  tout moment par la lucarne
du fond de la voiture si nous n'tions pas poursuivis. Nous couchmes
 Amiens, o naquit Du Cange; ensuite  Arras, patrie de Robespierre:
l, je fus reconnu. Ayant envoy demander des chevaux, le 22 au
matin, le matre de poste les dit retenus pour un gnral qui portait
 Lille la nouvelle de _l'entre triomphale de l'empereur et roi 
Paris_; madame de Chateaubriand mourait de peur, non pour elle, mais
pour moi. Je courus  la poste et, avec de l'argent, je levai la
difficult.

Arrivs sous les remparts de Lille le 23,  deux heures du matin,
nous trouvmes les portes fermes; ordre tait de ne les ouvrir 
qui que ce soit. On ne put ou on ne voulut nous dire si le roi tait
entr dans la ville. J'engageai le postillon pour quelques louis 
gagner, en dehors des glacis, l'autre ct de la place et  nous
conduire  Tournai; j'avais, en 1792, fait  pied, pendant la nuit,
ce mme chemin avec mon frre. Arriv  Tournai, j'appris que Louis
XVIII tait certainement entr dans Lille avec le marchal Mortier,
et qu'il comptait s'y dfendre. Je dpchai un courrier  M. de
Blacas[520], le priant de m'envoyer une permission pour tre reu
dans la place. Mon courrier revint avec une permission du commandant,
mais sans un mot de M. de Blacas. Laissant madame de Chateaubriand
 Tournai, je remontais en voiture pour me rendre  Lille, lorsque
le prince de Cond arriva. Nous smes par lui que le roi tait
parti et que le marchal Mortier l'avait fait accompagner jusqu'
la frontire. D'aprs ces explications, il restait prouv que Louis
XVIII n'tait plus  Lille lorsque ma lettre y parvint.

[Note 520: Pierre-Louis-Jean-Casimir, duc de _Blacas d'Aulps_
(1771-1839). Capitaine de cavalerie au moment de la Rvolution, il
migra ds 1790, et servit  l'arme de Cond et en Vende. tant
pass en Italie, il obtint la confiance du comte de Provence (depuis
Louis XVIII), confiance qu'il justifia par le service le plus
constant et le plus dsintress. Il suivit Louis XVIII  Mittau et 
Hartwell et ne rentra en France qu'avec lui. Les titres de ministre
de la maison du roi, de grand-matre de la garde-robe, d'intendant
des btiments rcompensrent alors son dvouement.  la seconde
Restauration, le roi, qu'il avait accompagn  Gand le fit pair de
France, ambassadeur  Naples, puis  Rome. Il fut cr duc le 30
avril 1821. M. de Blacas, qui aprs 1830 avait voulu une fois encore
partager l'exil de ses princes, mourut  Prague le 17 novembre 1839.]

Le duc d'Orlans suivit de prs le prince de Cond. Mcontent en
apparence, il tait aise au fond de se trouver hors de la bagarre;
l'ambigut de sa dclaration et de sa conduite portait l'empreinte
de son caractre. Quant au vieux prince de Cond, l'migration tait
son dieu Lare. Lui n'avait pas peur de monsieur de Bonaparte; il
se battait si l'on voulait, il s'en allait si l'on voulait: les
choses taient un peu brouilles dans sa cervelle; il ne savait pas
trop s'il s'arrterait  Rocroi pour y livrer bataille, ou s'il
irait dner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques heures avant
nous, me chargeant de recommander le caf de l'auberge  ceux de sa
maison qu'il avait laisss derrire lui. Il ignorait que j'avais
donn ma dmission  la mort de son petit-fils; il n'tait pas bien
sr d'avoir eu un petit-fils; il sentait seulement dans son nom un
certain accroissement de gloire, qui pouvait bien tenir  quelque
Cond qu'il ne se rappelait plus.

Vous souvient-il de mon premier passage  Tournai avec mon frre,
lors de ma premire migration? Vous souvient-il,  ce propos, de
l'homme mtamorphos en ne, de la fille des oreilles de laquelle
sortaient des pis de bl, de la pluie de corbeaux qui mettaient
le feu partout? En 1815, nous tions bien nous-mmes une pluie de
corbeaux; mais nous ne mettions le feu nulle part. Hlas! je n'tais
plus avec mon malheureux frre. Entre 1792 et 1815 la Rpublique et
l'Empire avaient pass: que de rvolutions s'taient aussi accomplies
dans ma vie! Le temps m'avait ravag comme le reste. Et vous, jeunes
gnrations du moment, laissez venir vingt-trois annes, et vous
direz  ma tombe o en sont vos amours et vos illusions d'aujourd'hui.

 Tournai taient arrivs les deux frres Bertin: M. Bertin de
Vaux[521] s'en retourna  Paris; l'autre Bertin, Bertin l'an, tait
mon ami. Vous savez par ces _Mmoires_ ce qui m'attachait  lui.

[Note 521: Louis-Franois _Bertin de Vaux_ (1771-1842) fut l'un des
fondateurs du _Journal des Dbats_, ce qui ne l'empcha pas d'tre
agent de change, de crer (1801) une maison de banque  Paris et de
siger comme juge et comme vice-prsident au Tribunal de Commerce
de la Seine (1805). Dput de Versailles sous la Restauration, il
accepta la place de conseiller d'tat lorsque Chateaubriand entra
dans le premier ministre Villle, et il dmissionna le jour o
Chateaubriand se vit arracher son portefeuille. Rentr au Conseil
d'tat sous le ministre Martignac, il se retira de nouveau 
l'avnement du cabinet Polignac et fit partie des 221. Il fut
nomm pair de France le 11 octobre 1832. Ses fonctions publiques
ne l'empchrent pas de continuer jusqu' sa mort, au _Journal des
Dbats_, sa trs active direction.]

De Tournai nous allmes  Bruxelles: l je ne retrouvai ni le baron
de Breteuil, ni Rivarol, ni tous ces jeunes aides de camp devenus
morts ou vieux, ce qui est la mme chose. Aucune nouvelle du barbier
qui m'avait donn asile. Je ne pris point le mousquet, mais la plume;
de soldat j'tais devenu barbouilleur de papier. Je cherchais Louis
XVIII; il tait  Gand, o l'avaient conduit MM. de Blacas et de
Duras[522]: leur intention avait t d'abord d'embarquer le roi pour
l'Angleterre. Si le roi avait consenti  ce projet, jamais il ne
serait remont sur le trne.

[Note 522: Amde-Bretagne-Malo de Durfort, duc de _Duras_
(1771-1838). Premier gentilhomme de la Chambre du roi, il accompagna
Louis XVIII  Gand et revint avec lui. Il avait t nomm pair de
France le 4 juin 1814; aprs la Rvolution de 1830, il se retira de
la vie politique.]

tant entr dans un htel garni pour examiner un appartement,
j'aperus le duc de Richelieu fumant  demi couch sur un sofa, au
fond d'une chambre noire. Il me parla des princes de la manire la
plus brutale, dclarant qu'il s'en allait en Russie et ne voulait
plus entendre parler de ces gens-l. Madame la duchesse de Duras,
arrive  Bruxelles, eut la douleur d'y perdre sa nice.

La capitale du Brabant m'est en horreur; elle n'a jamais servi que
de passage  mes exils; elle a toujours port malheur  moi ou  mes
amis.

Un ordre du roi m'appela  Gand. Les volontaires royaux et la petite
arme du duc de Berry avaient t licencis  Bthune, au milieu de
la boue et des accidents d'une dbcle militaire: on s'tait fait des
adieux touchants. Deux cents hommes de la maison du roi restrent
et furent cantonns  Alost; mes deux neveux, Louis et Christian de
Chateaubriand, faisaient partie de ce corps.

On m'avait donn un billet de logement dont je ne profitai pas: une
baronne dont j'ai oubli le nom vint trouver madame de Chateaubriand
 l'auberge et nous offrit un appartement chez elle: elle nous priait
de si bonne grce! Vous ne ferez aucune attention, nous dit-elle,
 ce que vous contera mon mari: il a la tte ... vous comprenez?
Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire; elle a des moments
terribles, la pauvre enfant! mais elle est du reste douce comme un
mouton. Hlas! ce n'est pas celle-l qui me cause le plus de chagrin;
c'est mon fils Louis, le dernier de mes enfants: si Dieu n'y met la
main, il sera pire que son pre. Madame de Chateaubriand refusa
poliment d'aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.

Le roi, bien log, ayant son service et ses gardes, forma son
conseil. L'empire de ce grand monarque consistait en une maison
du royaume des Pays-Bas, laquelle maison tait situe dans une
ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait t le
chef-lieu d'une prfecture de Bonaparte: ces noms font entre eux un
assez bon nombre d'vnements et de sicles.

L'abb de Montesquiou tant  Londres, Louis XVIII me nomma
ministre de l'intrieur par _intrim_[523]. Ma correspondance avec
les _dpartements_ ne me donnait pas grand'besogne; je mettais
facilement  jour ma correspondance avec les prfets, sous-prfets,
maires et adjoints de nos bonnes villes, du ct intrieur de nos
frontires; je ne rparais pas beaucoup les chemins et je laissais
tomber les clochers; mon budget ne m'enrichissait gure; je n'avais
point de fonds secrets; seulement, par un abus criant, _je cumulais_;
j'tais toujours ministre plnipotentiaire de Sa Majest auprs du
roi de Sude, qui, comme son compatriote Henri IV, rgnait par droit
de conqute, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour
d'une table couverte d'un tapis vert dans le cabinet du roi. M.
de Lally-Tolendal, qui tait, je crois, ministre de l'instruction
publique, prononait des discours plus amples, plus joufflus encore
que sa personne: il citait ses illustres aeux les rois d'Irlande
et embarbouillait le procs de son pre dans celui de Charles Ier
et de Louis XVI. Il se dlassait le soir des larmes, des sueurs et
des paroles qu'il avait verses au conseil, avec une dame accourue
de Paris par enthousiasme de son gnie; il cherchait vertueusement 
la gurir, mais son loquence trompait sa vertu et enfonait le dard
plus avant.

[Note 523: Les autres ministres taient: M. Louis, aux Finances; le
duc de Feltre,  la Guerre; M. Beugnot,  la Marine; M. Dambray,
chancelier de France; M. de Jaucourt, aux Affaires trangres, par
_intrim_, le prince de Talleyrand tant  Vienne. M. de Blacas
tait ministre de la maison du Roi. M. de Lally-Tolendal avait par
_intrim_ le portefeuille de l'Instruction publique.]

Madame la duchesse de Duras tait venue rejoindre M. le duc de Duras
parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque
j'ai pass trois mois auprs de cette femme excellente, causant de
tout ce que des esprits et des coeurs droits peuvent trouver dans une
conformit de gots, d'ides, de principes et de sentiments. Madame
de Duras tait ambitieuse pour moi: elle seule a connu d'abord ce
que je pouvais valoir en politique; elle s'est toujours dsole de
l'envie et de l'aveuglement qui m'cartaient des conseils du roi;
mais elle se dsolait encore bien davantage des obstacles que mon
caractre apportait  ma fortune: elle me grondait, elle me voulait
corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes navets, et
me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu'elle-mme ne
pouvait souffrir. Rien peut-tre ne porte plus  l'attachement et 
la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d'une amiti
suprieure qui, en vertu de son ascendant sur la socit, fait passer
vos dfauts pour des qualits, vos imperfections pour un charme.
Un homme vous protge par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous
valez: voil pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre
si doux.

Depuis que j'ai perdu cette personne si gnreuse, d'une me si
noble, d'un esprit qui runissait quelque chose de la force de
la pense de madame de Stal  la grce du talent de madame de
La Fayette, je n'ai cess, en la pleurant, de me reprocher les
ingalits dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'taient
dvous. Veillons bien sur notre caractre! Songeons que nous
pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des
jours que nous rachterions au prix de tout notre sang. Quand nos
amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de rparer
nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un
remde aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aim
de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes aprs leur
mort.

La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) tait  Gand avec
sa mre. Nous faisions,  nous deux, de mauvais couplets sur l'air
de _la Tyrolienne_. J'ai tenu sur mes genoux bien de belles petites
filles qui sont aujourd'hui de jeunes grand'mres. Quand vous avez
quitt une femme, marie devant vous  seize ans, si vous revenez
seize ans aprs, vous la retrouvez au mme ge: Ah! madame, vous
n'avez pas pris un jour! Sans doute: mais c'est  la fille que vous
contez cela,  la fille que vous conduirez encore  l'autel. Mais
vous, triste tmoin des deux hymens, vous encoffrez les seize annes
que vous avez reues  chaque union: prsent de noces qui htera
votre propre mariage avec une dame blanche, un peu maigre.

Le marchal Victor[524] tait venu se placer auprs de nous,  Gand,
avec une simplicit admirable: il ne demandait rien, n'importunait
jamais le roi de son empressement; on le voyait  peine; je ne sais
si on lui fit jamais l'honneur et la grce de l'inviter une seule
fois au dner de Sa Majest. J'ai retrouv dans la suite le marchal
Victor; j'ai t son collgue au ministre et toujours la mme
excellente nature m'est apparue.  Paris, en 1823, M. le dauphin
fut d'une grande duret pour cet honnte militaire: il tait bien
bon, ce duc de Bellune, de payer par un dvouement si modeste une
ingratitude si  l'aise! La candeur m'entrane et me touche, lors
mme qu'en certaines occasions elle arrive  la dernire expression
de sa navet. Ainsi le marchal m'a racont la mort de sa femme dans
le langage du soldat, et il m'a fait pleurer: il prononait des mots
scabreux si vite, et il les changeait avec tant de pudicit, qu'on
aurait pu mme les crire.

[Note 524: Claude-Victor _Perrin_, _duc de Bellune_ (1766-1841). Le
nom de _Victor_, sous lequel il s'est illustr, n'tait qu'un de ses
prnoms. La bataille de Friedland lui valut le bton de marchal, et
Napolon le cra duc de Bellune, le 10 septembre 1808. Pair de France
le 4 juin 1814, il devint,  la seconde rentre de Louis XVIII, l'un
des quatre majors-gnraux de la Garde royale (septembre 1815); il
fut ministre de la Guerre, du 14 dcembre 1821 au 10 octobre 1823.
Aprs la Rvolution de 1830, il resta fidle  la branche ane des
Bourbons.]

M. de Vaublanc[525] et M. Capelle[526] nous rejoignirent. Le
premier disait avoir de tout dans son portefeuille. Voulez-vous du
Montesquieu? en voici; du Bossuet? en voil.  mesure que la partie
paraissait vouloir prendre une autre face, il nous arrivait des
voyageurs.

[Note 525: Vincent-Marie Vinot, comte de _Vaublanc_ (1756-1845),
dput  la Lgislative de 1791, au Conseil des Cinq-Cents, au Corps
lgislatif sous l'Empire et aux Chambres de la Restauration; ministre
de l'Intrieur du 24 septembre 1815 au 8 mai 1816. Il a laiss des
_Mmoires_ qui sont du plus vif intrt, surtout pour la priode
rvolutionnaire, pendant laquelle son rle fut des plus honorables et
des plus courageux.]

[Note 526: Guillaume-Antoine-Benot, baron _Capelle_ (1775-1843).
Aprs avoir t prfet de la Mditerrane (Livourne) en 1807 et du
Lman (Genve) en 1810, il reut de Louis XVIII en 1814 la prfecture
de l'Ain, et en 1815 suivit le roi  Gand. Au retour, il devint
prfet du Doubs (1815), conseiller d'tat (1816), secrtaire gnral
du ministre de l'Intrieur (1822), prfet de Seine-et-Oise (1828).
Il entra, le 19 mai 1830, dans le cabinet reconstitu par M. de
Polignac, aprs la dmission de MM. de Chabrol et de Courvoisier. Un
nouveau dpartement ayant t cr, celui des Travaux publics, il
en devint titulaire. Signataire des Ordonnances de juillet, il fut
condamn par contumace  la prison perptuelle, rentra en France en
1836, aprs l'amnistie, et mourut  Montpellier le 25 octobre 1843.
Il tait baron de l'Empire.]

L'abb Louis et M. le comte Beugnot descendirent  l'auberge o
j'tais log. Madame de Chateaubriand avait des touffements affreux,
et je la veillais. Les deux nouveaux venus s'installrent dans une
chambre spare seulement de celle de ma femme par une mince cloison;
il tait impossible de ne pas entendre,  moins de se boucher les
oreilles: entre onze heures et minuit les dbarqus levrent la
voix; l'abb Louis, qui parlait comme un loup et  saccades, disait
 M. Beugnot: Toi, ministre? tu ne le seras plus, tu n'as fait que
des sottises! Je n'entendis pas clairement la rponse de M. le
comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laisss au trsor royal.
L'abb poussa, apparemment de colre, une chaise qui tomba.  travers
le fracas, je saisis ces mots: Le duc d'Angoulme? il faut qu'il
achte du bien national  la barrire de Paris. Je vendrai le reste
des forts de l'tat. Je couperai tout, les ormes du grand chemin,
le bois de Boulogne, les Champs-lyses:  quoi a sert-il? hein!
La brutalit faisait le principal mrite de M. Louis; son talent
tait un amour stupide des intrts matriels. Si le ministre des
finances entranait les forts  sa suite, il avait sans doute un
autre secret qu'Orphe, qui _faisoit aller aprs soi les bois par
son beau vieller_. Dans l'argot du temps on appelait M. Louis un
homme _spcial_; sa spcialit financire l'avait conduit  entasser
l'argent des contribuables dans le trsor, pour le faire prendre par
Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napolon n'avait pas
voulu de cet homme spcial, qui n'tait pas du tout un homme unique.

L'abb Louis tait venu jusqu' Gand rclamer son ministre: il tait
fort bien auprs de M. de Talleyrand, avec lequel il avait offici
solennellement  la premire fdration du Champ de Mars: l'vque
faisait le prtre, l'abb Louis le diacre et l'abb Desrenaudes[527]
le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable
profanation, disait au baron Louis: L'abb, tu tais bien beau en
diacre au Champ de Mars! Nous avons support cette honte derrire la
grande tyrannie de Bonaparte: devions-nous la supporter plus tard?

[Note 527: On a imprim  tort, dans toutes les ditions des
_Mmoires_, l'abb _d'Ernaud_. Le sous-diacre de Talleyrand  la
fameuse messe du 14 juillet 1790 tait l'abb _Desrenaudes_.--Martial
Borye Desrenaudes tait,  l'poque de la Rvolution, grand vicaire
de l'vque d'Autun. Trs instruit, dou d'un vritable talent
d'crivain, il fut pour Talleyrand un auxiliaire prcieux. Au moment
o la Constituante allait se sparer, l'vque d'Autun soumit 
ses collgues un rapport et presque un livre sur un vaste plan
d'instruction publique, ayant  sa base l'cole communale, et 
son sommet l'Institut. La lecture, qui remplit deux sances (10 et
11 septembre 1791), fut entendue jusqu'au bout avec la plus grande
faveur. Marie-Joseph Chnier n'a pas craint d'appeler cet ouvrage
un monument de gloire littraire o tous les charmes du style
embellissent les ides philosophiques. Talleyrand, pour la rdaction
de ce clbre rapport, avait eu recours  la plume de Desrenaudes.
Le sous-diacre de la messe de la Fdration cessa en 1792 d'exercer
les fonctions ecclsiastiques, devint, aprs le 18 brumaire, membre
du Tribunat, puis conseiller de l'Universit et censeur imprial. Il
continua d'tre censeur sous la Restauration et mourut en 1825.]

Le roi _trs chrtien_ s'tait mis  l'abri de tout reproche de
cagoterie: il possdait dans son conseil un vque mari, M. de
Talleyrand; un prtre concubinaire, M. Louis; un abb peu pratiquant,
M. de Montesquiou.

Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire, d'une certaine
facilit de parole, avait l'esprit troit et dnigrant, le coeur
haineux, le caractre aigre. Un jour que j'avais pror au Luxembourg
pour la libert de la presse, le descendant de Clovis passant devant
moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup
de genou dans la cuisse, ce qui n'tait pas de bon got; je le lui
rendis, ce qui n'tait pas poli: nous jouions au coadjuteur et au duc
de La Rochefoucauld. L'abb de Montesquiou appelait plaisamment M. de
Lally-Tolendal un animal  l'anglaise.

On pche, dans les rivires de Gand, un poisson blanc fort dlicat:
nous allions, _tutti quanti_, manger ce bon poisson dans une
guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M.
Laborie ne manquait point au rendez-vous: je l'avais rencontr
pour la premire fois  Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte, il
entra par une fentre chez madame de Beaumont, et se sauva par une
autre. Infatigable au travail, multipliant ses courses autant que
ses billets, aimant  rendre des services comme d'autres aiment 
les recevoir, il a t calomni: la calomnie n'est pas l'accusation
du calomni, c'est l'excuse du calomniateur. J'ai vu se lasser des
promesses dont M. Laborie tait riche; mais pourquoi? Les chimres
sont comme la torture: a fait toujours passer une heure ou deux.
J'ai souvent men en main, avec une bride d'or, de vieilles rosses de
souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de
jeunes et fringantes esprances.

Je vis aussi aux dners du poisson blanc M. Mounier[528], homme de
raison et de probit. M. Guizot[529] daignait nous honorer de sa
prsence[530].

[Note 528: Claude-Philibert-douard, baron _Mounier_ (1784-1843),
fils du clbre constituant Joseph Mounier. Il avait t, sous
l'Empire, nomm matre des requtes au Conseil d'tat et intendant
des domaines de la couronne. Louis XVIII l'avait confirm dans ces
deux postes. Conseiller d'tat en 1816, prsident de la commission
mixte de liquidation en 1817, directeur gnral de l'administration
dpartementale et de la police en 1818, il se retira  la chute du
ministre Richelieu, fut nomm pair de France le 5 mars 1819, reprit
ses fonctions d'intendant des btiments de la couronne et rentra
au Conseil d'tat sous le ministre Martignac. Il abandonna ses
fonctions salaries  la rvolution de juillet et continua seulement
de siger  la Chambre des pairs.--Le comte d'Hrisson a publi en
1896 les _Souvenirs intimes et Notes du baron Mounier_.]

[Note 529: Sur le voyage  Gand de M. Guizot, voir ses _Mmoires_,
tome I, chapitre III.]

[Note 530: Louis XVIII lui-mme, trs friand du poisson qu'on y
servait, se faisait quelquefois conduire  cette guinguette appele
le _strop_ (_Louis XVIII  Gand_, par M. douard Romberg).]

       *       *       *       *       *

On avait tabli  Gand un _Moniteur_[531]: mon rapport au roi du
12 mai[532], insr dans ce journal, prouve que mes sentiments sur
la libert de la presse et sur la domination trangre ont en tout
temps t les mmes. Je puis aujourd'hui citer ces passages; ils ne
dmentent point ma vie:

Sire, vous vous apprtiez  couronner les institutions dont vous
aviez pos la base ... Vous aviez dtermin une poque pour le
commencement de la pairie hrditaire; le ministre et acquis plus
d'unit; les ministres seraient devenus membres des deux Chambres,
selon l'esprit mme de la charte; une loi et t propose afin
qu'on pt tre lu membre de la Chambre des dputs avant quarante
ans et que les citoyens eussent une vritable carrire politique.
On allait s'occuper d'un code pnal pour les dlits de la presse,
aprs l'adoption de laquelle loi la presse et t entirement
libre, car cette libert est insparable de tout gouvernement
reprsentatif...........

Sire, et c'est ici l'occasion d'en faire la protestation solennelle:
tous vos ministres, tous les membres de votre conseil, sont
inviolablement attachs aux principes d'une sage libert; ils puisent
auprs de vous cet amour des lois, de l'ordre et de la justice, sans
lesquels il n'est point de bonheur pour un peuple. Sire, qu'il nous
soit permis de vous le dire, nous sommes prts  verser pour vous la
dernire goutte de notre sang,  vous suivre au bout de la terre, 
partager avec vous les tribulations qu'il plaira au Tout-Puissant
de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous
maintiendrez la constitution que vous avez donne  votre peuple,
que le voeu le plus sincre de votre me royale est la libert des
Franais. S'il en avait t autrement, Sire, nous serions toujours
morts  vos pieds pour la dfense de votre personne sacre; mais nous
n'aurions plus t que vos soldats, nous aurions cess d'tre vos
conseillers et vos ministres..................

Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse; il
n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnt sa
vie pour prvenir l'invasion de la France. Sire, vous tes Franais,
nous sommes Franais! Sensibles  l'honneur de notre patrie, fiers de
la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous
voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu' la dernire
goutte de notre sang pour les ramener  leur devoir ou pour partager
avec eux des triomphes lgitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus
profonde douleur les maux prts  fondre sur notre pays.

[Note 531: Presqu'en arrivant  Gand, c'est--dire dans la premire
quinzaine d'avril, le roi et son conseil fondrent un journal dont
la direction fut confie aux frres Bertin et qui s'appela le
_Moniteur_. Sur la rclamation du gouvernement des Pays-Bas, qui
voyait des difficults  la coexistence dans le royaume de deux
_Moniteurs_, on remplaa bientt le premier titre par celui de
_Journal universel_, mais ce n'en tait pas moins l'organe officiel
de Louis XVIII.]

[Note 532: _Rapport sur l'tat de la France, fait au roi dans son
conseil_, par le vicomte de Chateaubriand, ministre plnipotentiaire
de S. M. Trs-Chrtienne prs la cour de Sude. Gand, de l'imprimerie
royale, mai 1815, in-8, 63 pages.]

Ainsi,  Gand, je proposais de donner  la charte ce qui lui manquait
encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui
menaait la France: je n'tais pourtant qu'un banni dont les voeux
taient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les
portes de ma patrie. Ces pages taient crites dans les tats des
souverains allis, parmi des rois et des migrs qui dtestaient la
libert de la presse, au milieu des armes marchant  la conqute, et
dont nous tions, pour ainsi dire, les prisonniers: ces circonstances
ajoutent peut-tre quelque force aux sentiments que j'osais exprimer.

Mon rapport, parvenu  Paris, eut un grand retentissement; il
fut rimprim par M. Le Normant fils, qui joua sa vie dans cette
occasion, et pour lequel j'ai eu toutes les peines du monde  obtenir
un brevet strile d'imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa agir
d'une manire peu digne de lui:  l'occasion de mon rapport on fit
ce que le Directoire avait fait  l'apparition des _Mmoires_ de
Clry, on en falsifia des lambeaux: j'tais cens proposer  Louis
XVIII des stupidits pour le rtablissement des droits fodaux, pour
les dmes du clerg, pour la reprise des biens nationaux, comme si
l'impression de la pice originale dans le _Moniteur de Gand_,  date
fixe et connue, ne confondait pas l'imposture: mais on avait besoin
d'un mensonge d'une heure. Le pseudonyme charg d'un pamphlet sans
sincrit tait un militaire d'un grade assez lev: il fut destitu
aprs les Cent-Jours; on motiva sa destitution sur la conduite qu'il
avait tenue envers moi; il m'envoya ses amis; ils me prirent de
m'interposer afin qu'un homme de mrite ne perdt pas ses seuls
moyens d'existence: j'crivis au ministre de la guerre, et j'obtins
une pension de retraite pour cet officier[533]. Il est mort: la
femme de cet officier est reste attache  madame de Chateaubriand
avec une reconnaissance  laquelle j'tais loin d'avoir des droits.
Certains procds sont trop estims; les personnes les plus vulgaires
sont susceptibles de ces gnrosits. On se donne un renom de vertu
 peu de frais: l'me suprieure n'est pas celle qui pardonne; c'est
celle qui n'a pas besoin de pardon.

[Note 533: Tout ceci--est-il besoin de le dire?--est rigoureusement
exact. Cet officier, que Chateaubriand, par un trs louable sentiment
de discrtion, n'a pas cru devoir nommer dans ses _Mmoires_, tait
un inspecteur aux revues, M. Bail. Voici quelques lignes de la lettre
que Chateaubriand crivit en sa faveur au duc de Feltre, ministre de
la guerre:

                                               _Paris, 22 aot 1816._

Un monsieur Bail, inspecteur aux revues, a fait une brochure contre
moi. Il a, pour ce fait, dit-il, perdu sa place. Oserais-je, monsieur
le duc, esprer de votre indulgence que vous voudrez bien lui rendre
vos bonts. La personne du roi est respecte dans la brochure.
Veuillez, Monsieur le Marchal, oublier ce qui ne regarde que moi.

          (Lettre autographe au duc de Feltre.--Catalogues Charavay.)]

Je ne sais o Bonaparte,  Sainte-Hlne, a trouv que _j'avais rendu
 Gand des services essentiels_: s'il jugeait trop favorablement mon
rle, du moins il y avait dans son sentiment une apprciation de ma
valeur politique.

       *       *       *       *       *

Je me drobais  Gand, le plus que je pouvais,  des intrigues
antipathiques  mon caractre et misrables  mes yeux; car, au
fond, dans notre mesquine catastrophe j'apercevais la catastrophe
de la socit. Mon refuge contre les oisifs et les croquants
tait l'_enclos du Bguinage_: je parcourais ce petit univers
de femmes voiles ou aguimpes, consacres aux diverses oeuvres
chrtiennes; rgion calme, place comme les syrtes africaines au
bord des temptes. L aucune disparate ne heurtait mes ides, car le
sentiment religieux est si haut, qu'il n'est jamais tranger aux plus
graves rvolutions: les solitaires de la Thbade et les Barbares,
destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et
des existences qui s'excluent.

J'tais reu gracieusement dans l'enclos comme l'auteur du _Gnie du
christianisme_: partout o je vais, parmi les chrtiens, les curs
m'arrivent; ensuite les mres m'amnent leurs enfants; ceux-ci me
rcitent mon chapitre sur la _premire communion_. Puis se prsentent
des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le
bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est
annonc comme celui d'un missionnaire et d'un mdecin. Je suis touch
de cette double rputation: c'est le seul souvenir agrable de moi
que je conserve; je me dplais dans tout le reste de ma personne et
de ma renomme.

J'tais assez souvent invit  des festins dans la famille de M.
et madame d'Ops, pre et mre vnrables entours d'une trentaine
d'enfants, petits-enfants et arrire-petits-enfants. Chez M.
Coppens, un gala, que je fus forc d'accepter, se prolongea depuis
une heure de l'aprs-midi jusqu' huit heures du soir. Je comptai
neuf services: on commena par les confitures et l'on finit par les
ctelettes. Les Franais seuls savent dner avec mthode, comme eux
seuls savent composer un livre.

Mon _ministre_ me retenait  Gand; madame de Chateaubriand, moins
occupe, alla voir Ostende, o je m'embarquai pour Jersey en 1792.
J'avais descendu exil et mourant ces mmes canaux au bord desquels
je me promenais exil encore, mais en parfaite sant: toujours des
fables dans ma carrire! Les misres et les joies de ma premire
migration revivaient dans ma pense; je revoyais l'Angleterre, mes
compagnons d'infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir
encore. Personne ne se cre comme moi une socit relle en invoquant
des ombres; c'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le
sentiment de ma vie relle. Des personnes mmes dont je ne me suis
jamais occup, si elles meurent, envahissent ma mmoire: on dirait
que nul ne peut devenir mon compagnon s'il n'a pass  travers la
tombe, ce qui me porte  croire que je suis un mort. O les autres
trouveront une ternelle sparation, je trouve une runion ternelle;
qu'un de mes amis s'en aille de la terre, c'est comme s'il venait
demeurer  mes foyers; il ne me quitte plus.  mesure que le monde
prsent se retire, le monde pass me revient. Si les gnrations
actuelles ddaignent les gnrations vieillies, elles perdent les
frais de leur mpris en ce qui me touche: je ne m'aperois mme pas
de leur existence.

Ma toison d'or n'tait pas encore  Bruges[534], madame de
Chateaubriand ne me l'apporta pas.  Bruges, en 1426, il y _avait
un homme appel Jean_, lequel inventa ou perfectionna la peinture 
l'huile: remercions Jean de Bruges[535]; sans la propagation de sa
mthode, les chefs-d'oeuvre de Raphal seraient aujourd'hui effacs.
O les peintres flamands ont-ils drob la lumire dont ils clairent
leurs tableaux? Quel rayon de la Grce s'est gar au rivage de la
Batavie?

[Note 534: C'est  Bruges que l'Ordre de la Toison d'Or fut institu
en 1429 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon.]

[Note 535: Jean _Van Eyck_ (1386-1440), n  Maas-Eyck. Il alla de
bonne heure s'tablir  Bruges avec son frre an Hubert Van Eyck,
ce qui le fait souvent appeler _Jean de Bruges_.]

Aprs son voyage d'Ostende, madame de Chateaubriand fit une course
 Anvers. Elle y vit, dans un cimetire, des mes du purgatoire en
pltre toutes barbouilles de noir et de feu.  Louvain elle me
recruta un bgue, savant professeur, qui vint tout exprs  Gand pour
contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme. Il
me dit: Illus ...ttt ...rr ...; sa parole manqua  son admiration
et je le priai  dner. Quand l'hellniste eut bu du curaao, sa
langue se dlia. Nous nous mmes sur les mrites de Thucydide, que le
vin nous faisait trouver clair comme de l'eau.  force de tenir tte
 mon hte, je finis, je crois, par parler hollandais; du moins je ne
me comprenais plus.

Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d'auberge  Anvers: une
jeune Anglaise, nouvellement accouche, se mourait; pendant deux
heures elle fit entendre des plaintes; puis sa voix s'affaiblit, et
son dernier gmissement, que saisit  peine une oreille trangre,
se perdit dans un ternel silence. Les cris de cette voyageuse,
solitaire et abandonne, semblaient prluder aux mille voix de la
mort prtes  s'lever  Waterloo.

La solitude accoutume de Gand tait rendue plus sensible par la
foule trangre qui l'animait alors, et qui bientt s'allait couler.
Des recrues belges et anglaises apprenaient l'exercice sur les places
et sous les arbres des promenades; des canonniers, des fournisseurs,
des dragons, mettaient  terre des trains d'artillerie, des troupeaux
de boeufs, des chevaux qui se dbattaient en l'air tandis qu'on les
descendait suspendus dans des sangles; des vivandires dbarquaient
avec les sacs, les enfants, les fusils de leurs maris: tout cela se
rendait, sans savoir pourquoi et sans y avoir le moindre intrt,
au grand rendez-vous de destruction que leur avait donn Bonaparte.
On voyait des politiques gesticuler le long d'un canal, auprs d'un
pcheur immobile; des migrs trotter de chez le roi chez _Monsieur_,
de chez _Monsieur_ chez le roi. Le chancelier de France, M. Dambray,
habit vert, chapeau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait au
conseil pour amender la charte; le duc de Lvis allait faire sa cour
avec des savates dbordes qui lui sortaient des pieds, parce que,
fort brave et nouvel Achille, il avait t bless au talon. Il tait
plein d'esprit, on peut en juger par le recueil de ses penses[536].

[Note 536: Gaston-Pierre-Marc, duc de _Lvis_ (1764-1830). Aprs
avoir fait partie de la Constituante comme dput de la noblesse
du bailliage de Senlis, il migra pour aller servir  l'arme des
princes (1792). Bless  Quiberon (1795), il russit  s'embarquer
pour l'Angleterre, ne revint en France qu'aprs le 18 brumaire,
et s'occupa alors, non sans succs, de travaux littraires. Il
publia successivement, de 1808  1814, _Maximes et rflexions sur
diffrents sujets_, la _Suite des quatre Facardins_, imitation des
Contes d'Hamilton, _Voyage de Khani ou Nouvelles Lettres chinoises_,
_Souvenirs et Portraits_, _L'Angleterre au commencement du XIXe
sicle_. Nomm pair de France par Louis XVIII le 4 juin 1814, il
fut fait, en 1815, membre du conseil priv, et entra  l'Acadmie
franaise par ordonnance royale en 1816.--Mme de Chateaubriand, dans
ses _Souvenirs_, trace ce piquant portrait du duc de Lvis: En fait
de femmes de la Socit, il n'y avait de Franaises  Gand que Mme
la duchesse de Duras, la duchesse de Lvis, la duchesse de Bellune,
la marquise de la Tour du Pin et moi; encore la duchesse de Lvis y
vint-elle fort tard avec son mari, qui arriva en si piteux quipage
que M. de Chateaubriand fut oblig de lui prter jusqu' des bas
pour aller chez le roi: les bas allaient encore, mais pour le reste,
c'tait une vraie toilette de carnaval; le bon duc ne s'en mettait
pas plus en peine  Gand qu'aux Tuileries, o sa garde-robe n'tait
pas mieux monte. Les souliers, par exemple, manquaient toujours;
il s'tait abonn aux savates parce que, disait-il, il avait eu une
blessure au talon qui l'empchait de relever les quartiers de son
soulier.]

Le duc de Wellington venait de temps en temps passer des revues.
Louis XVIII sortait chaque aprs-dne dans un carrosse  six chevaux
avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour
faire le tour de Gand, tout comme s'il et t dans Paris. S'il
rencontrait dans son chemin le duc de Wellington, il lui faisait en
passant un petit signe de tte de protection.

Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la prminence de son
berceau; il tait roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans
une crche ou dans un temple, sur un autel d'or ou d'argile. Jamais
son infortune ne lui arracha la plus petite concession; sa hauteur
croissait en raison de son abaissement; son diadme tait son nom; il
avait l'air de dire: Tuez-moi, vous ne tuerez pas les sicles crits
sur mon front. Si l'on avait ratiss ses armes au Louvre, peu lui
importait: n'taient-elles pas graves sur le globe? Avait-on envoy
des commissaires les gratter dans tous les coins de l'univers! Les
avait-on effaces aux Indes,  Pondichry, en Amrique,  Lima et 
Mexico; dans l'Orient,  Antioche,  Jrusalem,  Saint-Jean-d'Acre,
au Caire,  Constantinople,  Rhodes, en More; dans l'Occident, sur
les murailles de Rome, aux plafonds de Caserte et de l'Escurial, aux
votes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l'cusson de
tous les rois? Les avait-on arraches  l'aiguille de la boussole, o
elles semblent annoncer le rgne des lis aux diverses rgions de la
terre?

L'ide fixe de la grandeur, de l'antiquit, de la dignit, de la
majest de sa race, donnait  Louis XVIII un vritable empire.
On en sentait la domination; les gnraux mmes de Bonaparte la
confessaient; ils taient plus intimids devant ce vieillard
impotent que devant le matre terrible qui les avait commands dans
cent batailles.  Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques
triomphants l'honneur de dner  sa table, il passait sans faon
le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la
cour du Louvre; il les traitait comme des vassaux qui n'avaient
fait que leur devoir en amenant des hommes d'armes  leur seigneur
suzerain. En Europe il n'est qu'une monarchie, celle de France; le
destin des autres monarchies est li au sort de celle-l. Toutes
les races royales sont d'hier auprs de la race de Hugues Capet,
et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal tait
l'ancienne royaut du monde: du bannissement des Capets datera l're
de l'expulsion des rois.

Plus cette superbe du descendant de saint Louis tait impolitique
(elle est devenue funeste  ses hritiers), plus elle plaisait 
l'orgueil national: les Franais jouissaient de voir des souverains
qui, vaincus, avaient port les chanes d'un homme, porter,
vainqueurs, le joug d'une race.

La foi inbranlable de Louis XVIII dans son sang est la puissance
relle qui lui rendit le sceptre; c'est cette foi qui,  deux
reprises, fit tomber sur sa tte une couronne pour laquelle l'Europe
ne croyait pas, ne prtendait pas puiser ses populations et ses
trsors. Le banni sans soldats se trouvait au bout de toutes les
batailles qu'il n'avait pas livres. Louis XVIII tait la lgitimit
incarne; elle a cess d'tre visible quand il a disparu.

       *       *       *       *       *

Je faisais  Gand, comme je fais en tous lieux, des courses  part.
Les barques glissant sur d'troits canaux, obliges de traverser dix
 douze lieues de prairies pour arriver  la mer, avaient l'air de
voguer sur l'herbe; elles me rappelaient les canaux sauvages dans
les marais  folle avoine du Missouri. Arrt au bord de l'eau,
tandis qu'on immergeait des zones de toile crue, mes yeux erraient
sur les clochers de la ville; l'histoire m'apparaissait sur les
nuages du ciel.

Les Gantois s'insurgent contre Henri de Chtillon, gouverneur pour la
France; la femme d'douard III met au monde Jean de Gand, tige de la
maison de Lancastre; rgne populaire d'Artevelle: Bonnes gens, qui
vous meut? Pourquoi tes-vous si troubls sur moi? En quoi puis-je
vous avoir courroucs?--Il vous faut mourir! criait le peuple: c'est
ce que le temps nous crie  tous. Plus tard je voyais les ducs de
Bourgogne; les Espagnols arrivaient. Puis la pacification, les siges
et les prises de Gand.

Quand j'avais rv parmi les sicles, le son d'un petit clairon ou
d'une musette cossaise me rveillait. J'apercevais des soldats
vivants qui accouraient pour rejoindre les bataillons ensevelis de la
Batavie: toujours destructions, puissances abattues; et, en fin de
compte, quelques ombres vanouies et des noms passs.

La Flandre maritime fut un des premiers cantonnements des
compagnons de Clodion et de Clovis. Gand, Bruges et leurs campagnes
fournissaient prs d'un dixime des grenadiers de la vieille garde:
cette terrible milice fut tire en partie du berceau de nos pres, et
elle s'est venue faire exterminer auprs de ce berceau. La _Lys_[537]
a-t-elle donn sa fleur aux armes de nos rois?

[Note 537: La _Lys_, rivire de France et de Belgique, qui prend sa
source un peu au-dessous de Bthune et se jette dans l'Escaut 
Gand.]

Les moeurs espagnoles impriment leur caractre: les difices de Gand
me retraaient ceux de Grenade; moins le ciel de la Vega. Une grande
ville presque sans habitants, des rues dsertes, des canaux aussi
dserts que ces rues ... vingt-six les formes par ces canaux,
qui n'taient pas ceux de Venise, une norme pice d'artillerie du
moyen-ge, voil ce qui remplaait  Gand la cit des Zegris, le
Duero et le Xenil, le Gnralife et l'Alhambra: mes vieux songes,
vous reverrai-je jamais?

Madame la duchesse d'Angoulme, embarque sur la Gironde, nous arriva
par l'Angleterre avec le gnral Donnadieu et M. Desze, qui avait
travers l'Ocan, son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la
duchesse de Lvis vinrent  la suite de la princesse: ils s'taient
jets dans la diligence et sauvs de Paris par la route de Bordeaux.
Les voyageurs, leurs compagnons, parlaient politique: Ce sclrat
de Chateaubriand, disait l'un d'eux, n'est pas si bte! depuis trois
jours, sa voiture tait charge dans sa cour: l'oiseau a dnich. Ce
n'est pas l'embarras, si Napolon l'avait attrap!...

Madame la duchesse de Lvis[538] tait une personne trs belle, trs
bonne, aussi calme que madame la duchesse de Duras tait agite. Elle
ne quittait point madame de Chateaubriand; elle fut  Gand notre
compagne assidue. Personne n'a rpandu dans ma vie plus de quitude,
chose dont j'ai grand besoin. Les moments les moins troubls de mon
existence sont ceux que j'ai passs  Noisiel, chez cette femme dont
les paroles et les sentiments n'entraient dans votre me que pour y
ramener la srnit. Je les rappelle avec regret, ces moments couls
sous les grands marronniers de Noisiel! L'esprit apais, le coeur
convalescent, je regardais les ruines de l'abbaye de Chelles, les
petites lumires des barques arrtes parmi les saules de la Marne.

[Note 538: Pauline-Louise-Franoise de Paule _Charpentier d'Ennery_,
marie au duc de Lvis par contrat du 26 mai 1785. Elle mourut le 2
novembre 1819.]

Le souvenir de madame de Lvis est pour moi celui d'une silencieuse
soire d'automne. Elle a pass en peu d'heures; elle s'est mle
 la mort comme  la source de tout repos. Je l'ai vue descendre
sans bruit dans son tombeau au cimetire du Pre-Lachaise; elle est
place au-dessus de M. de Fontanes, et celui-ci dort auprs de son
fils Saint-Marcellin, tu en duel. C'est ainsi qu'en m'inclinant au
monument de madame de Lvis, je suis venu me heurter  deux autres
spulcres; l'homme ne peut veiller une douleur sans en rveiller une
autre; pendant la nuit, les diverses fleurs qui ne s'ouvrent qu'
l'ombre s'panouissent.

 l'affectueuse bont de Madame de Lvis pour moi tait jointe
l'amiti de M. le duc de Lvis le pre: je ne dois plus compter que
par gnrations. M. de Lvis crivait bien; il avait l'imagination
varie et fconde qui sentait sa noble race comme on la retrouvait 
Quiberon dans son sang rpandu sur les grves.

Tout ne devait pas finir l; c'tait le mouvement d'une amiti qui
passait  la seconde gnration. M. le duc de Lvis le fils,[539]
aujourd'hui attach  M. le comte de Chambord, s'est approch de moi;
mon affection hrditaire ne lui manquera pas plus que ma fidlit 
son auguste matre. La nouvelle et charmante duchesse de Lvis[540],
sa femme, runit au grand nom de d'Aubusson les plus brillantes
qualits du coeur et de l'esprit: il y a de quoi vivre quand les
grces empruntent  l'histoire des ailes infatigables!

[Note 539: Gaston-Franois-Christophe-Victor, _duc de Ventadour
et de Lvis_ (1794-1863). Il reut sous l'Empire un brevet de
sous-lieutenant, devint aide de camp du duc d'Angoulme en 1814, prit
part, en 1823,  la guerre d'Espagne, comme chef de bataillon, et, en
1828,  l'expdition de More, comme colonel. Appel  succder comme
pair de France  son pre, mort le 15 fvrier 1830, il refusa de
siger aprs la rvolution de Juillet, et il accompagna dans l'exil
la famille royale. Il fut longtemps un des principaux conseillers du
comte de Chambord et mourut  Venise le 9 fvrier 1863.]

[Note 540: Marie-Catherine-Amanda _d'Aubusson_, fille de
Pierre-Raymond-Hector d'Aubusson, comte de la Feuillade, et de sa
premire femme Agathe-Rene Barberie de Refuveille. Ne en 1798,
elle pousa le 10 mars 1821, Gaston-Franois-Christophe-Victor, duc
de Ventadour, plus tard duc de Lvis. Elle mourut sans enfants le
10 mars 1854.--Sa soeur ane, Henriette-Blanche, s'tait marie en
1812  Auguste de Caulaincourt, frre du duc de Vicence et gnral de
division, qui fut tu, cinq mois aprs son mariage,  la bataille de
la Moskowa.]

       *       *       *       *       *

 Gand, comme  Paris, le pavillon Marsan[541] existait. Chaque jour
apportait de France  Monsieur des nouvelles qu'enfantait l'intrt
ou l'imagination.

[Note 541: Au chteau des Tuileries, le pavillon Marsan,  l'angle du
Jardin et de la rue de Rivoli, tait, sous Louis XVIII, habit par le
comte d'Artois.]

M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller  la cour royale, ami
intime de Fouch[542], descendit au milieu de nous; il se fit
reconnatre et fut mis en rapport avec M. Capelle.

[Note 542: M. Gaillard avait t secrtaire de Fouch. Voir les
_Mmoires de Madame de Chastenay_, tome I, p. 49.]

Quand je me rendais chez Monsieur[543], ce qui tait rare, son
entourage m'entretenait,  paroles couvertes et avec maints soupirs,
d'un _homme qui (il fallait en convenir) se conduisait  merveille:
il entravait toutes les oprations de l'empereur; il dfendait le
faubourg Saint-Germain_, etc., etc. Le fidle marchal Soult tait
aussi l'objet des prdilections de Monsieur, et, aprs Fouch,
l'homme le plus loyal de France.

[Note 543: Le comte d'Artois avait son pavillon Marsan  l'_htel
des Pays-Bas_, place d'armes, o il tait log avec sa suite et ses
quipages, et payait mille francs par jour.--Louis XVIII occupait
l'htel que le comte J.-B. d'Hane de Steenhuyse, l'un des habitants
notables de la ville, avait mis  sa disposition. Cet htel est
aujourd'hui en partie transform en magasin d'picerie.]

Un jour, une voiture s'arrte  la porte de mon auberge, j'en vois
descendre madame la baronne de Vitrolles: elle arrivait charge
des pouvoirs du duc d'Otrante. Elle remporta un billet crit de
la main de Monsieur, par lequel le prince dclarait conserver une
reconnaissance ternelle  celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouch
n'en voulait pas davantage; arm de ce billet, il tait sr de son
avenir en cas de restauration. Ds ce moment il ne fut plus question
 Gand que des immenses obligations que l'on avait  l'excellent
M. Fouch de Nantes, que de l'impossibilit de rentrer en France
autrement que par le bon plaisir de ce juste: l'embarras tait de
faire goter au roi le nouveau rdempteur de la monarchie.

Aprs les Cent-Jours, madame de Custine me fora de dner chez elle
avec Fouch. Je l'avais vu une fois, cinq ans auparavant,  propos
de la condamnation de mon pauvre cousin Armand. L'ancien ministre
savait que je m'tais oppos  sa nomination  Roye,  Gonesse, 
Arnouville; et comme il me supposait puissant, il voulait faire sa
paix avec moi. Ce qu'il y avait de mieux en lui, c'tait la mort de
Louis XVI: le rgicide tait son innocence. Bavard, ainsi que tous
les rvolutionnaires, battant l'air de phrases vides, il dbitait un
ramas de lieux communs farcis de _destin_, de _ncessit_, de _droit
des choses_, mlant  ce non-sens philosophique des non-sens sur le
progrs et la marche de la socit, d'impudentes maximes au profit du
fort contre le faible; ne se faisant faute d'aveux effronts sur la
justice des succs, le peu de valeur d'une tte qui tombe, l'quit
de ce qui prospre, l'iniquit de ce qui souffre, affectant de parler
des plus affreux dsastres avec lgret et indiffrence, comme un
gnie au-dessus de ces niaiseries. Il ne lui chappa,  propos de
quoi que ce soit, une ide choisie, un aperu remarquable. Je sortis
en haussant les paules au crime.

M. Fouch ne m'a jamais pardonn ma scheresse et le peu d'effet
qu'il produisit sur moi. Il avait pens me fasciner en faisant
monter et descendre  mes yeux, comme une gloire du Sina, le
coutelas de l'instrument fatal; il s'tait imagin que je tiendrais
 colosse l'nergumne qui, parlant du sol de Lyon, avait dit:
Ce sol sera boulevers; sur les dbris de cette ville superbe et
rebelle s'lveront des chaumires parses que les amis de l'galit
s'empresseront de venir habiter ........... Nous aurons le courage
nergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs ......
Il faut que leurs cadavres ensanglants, prcipits dans le Rhne,
offrent sur les deux rives et  son embouchure l'impression de
l'pouvante et l'image de la toute-puissance du peuple ..............
Nous clbrerons la victoire de Toulon; nous enverrons ce soir deux
cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre.

Ces horribles pretintailles ne m'imposrent point: parce que M.
_de Nantes_ avait dlay des forfaits rpublicains dans de la boue
impriale; que le sans-culotte, mtamorphos en duc, avait envelopp
la corde de la lanterne dans le cordon de la Lgion d'honneur, il ne
m'en paraissait ni plus habile ni plus grand. Les Jacobins dtestent
les hommes qui ne font aucun cas de leurs atrocits et qui mprisent
leurs meurtres; leur orgueil est irrit, comme celui des auteurs dont
on conteste le talent.

       *       *       *       *       *

En mme temps que Fouch envoyait  Gand M. Gaillard ngocier avec
le frre de Louis XVI, ses agents  Ble pourparlaient avec ceux du
prince de Metternich au sujet de Napolon II, et M. de Saint-Lon,
dpch par ce mme Fouch, arrivait  Vienne pour traiter de la
couronne _possible_ de M. le duc d'Orlans. Les amis du duc d'Otrante
ne pouvaient pas plus compter sur lui que ses ennemis: au retour des
princes lgitimes, il maintint sur la liste des exils son ancien
collgue M. Thibaudeau[544], tandis que de son ct M. de Talleyrand
retranchait de la liste ou ajoutait au catalogue tel ou tel proscrit,
selon son caprice. Le faubourg Saint-Germain n'avait-il pas bien
raison de croire en M. Fouch?

[Note 544: Auguste-Clair _Thibaudeau_ (1765-1854), membre de la
Convention, o il vota la mort du roi, puis dput au Conseil
des Cinq-Cents, il fut l'un des serviteurs les plus empresss de
Napolon, qui le fit conseiller d'tat, prfet de la Gironde et
des Bouches-du-Rhne, comte de l'Empire (31 dcembre 1809). Aux
Cent-Jours, il fut nomm commissaire dans la 6e division militaire
et promu pair. Frapp d'exil par l'Ordonnance du 24 juillet 1815,
il ne rentra en France qu'aprs la rvolution de Juillet. Napolon
III en fit un snateur et un grand officier de la Lgion d'honneur.
Thibaudeau a laiss de nombreux crits: _Mmoires sur la Convention
et le Directoire_ (1824); _Mmoires sur le Consulat_ (1826);
_Histoire gnrale de Napolon Bonaparte_ (1827-1828); _le Consulat
et l'Empire ou Histoire de France et de Napolon Bonaparte, de 1799
 1815_ (1837-1838, 10 vol. in-8); _Histoire des tats gnraux_
(1843).]

M. de Saint-Lon  Vienne apportait trois billets dont l'un
tait adress  M. de Talleyrand: le duc d'Otrante proposait 
l'ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trne, s'il y voyait jour,
le fils d'galit. Quelle probit dans ces ngociations! qu'on tait
heureux d'avoir affaire  de si honntes gens! Nous avons pourtant
admir, encens, bni ces Cartouche; nous leur avons fait la cour;
nous les avons appels monseigneur! Cela explique le monde actuel. M.
de Montrond vint de surcrot aprs M. de Saint-Lon[545].

[Note 545: M. de Saint-Lon tait une crature de Fouch; M.
de Montrond tait un des familiers de Talleyrand, et le plus
spirituel de tous. Avec lui, le prince n'avait jamais le dernier
mot.--Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait
un jour M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de
prjugs.--Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime tant M. de
Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.]

M. le duc d'Orlans ne conspirait pas de fait, mais de consentement;
il laissait intriguer les affinits rvolutionnaires: douce socit!
Au fond de ce bois, le plnipotentiaire du roi de France prtait
l'oreille aux ouvertures de Fouch.

 propos de l'arrestation de M. de Talleyrand  la barrire d'Enfer,
j'ai dit quelle avait t jusqu'alors l'ide fixe de M. de Talleyrand
sur la rgence de Marie-Louise: il fut oblig de se ranger par
l'vnement  l'ventualit des Bourbons; mais il tait toujours mal
 l'aise; il lui semblait que, sous les hoirs de saint Louis, un
vque mari ne serait jamais sr de sa place. L'ide de substituer
la branche cadette  la branche ane lui sourit donc, et d'autant
plus qu'il avait eu d'anciennes liaisons avec le Palais-Royal.

Prenant parti, toutefois sans se dcouvrir en entier, il hasarda
quelques mots du projet de Fouch  Alexandre. Le czar avait cess
de s'intresser  Louis XVIII: celui-ci l'avait bless  Paris par
son affectation de supriorit de race; il l'avait encore bless en
rejetant le mariage du duc de Berry avec une soeur de l'empereur; on
refusait la princesse pour trois raisons: elle tait schismatique;
elle n'tait pas d'une assez vieille souche; elle tait d'une famille
de fous: raisons qu'on ne prsentait pas debout, mais de biais, et
qui, entrevues, offensaient triplement Alexandre. Pour dernier sujet
de plainte contre le vieux souverain de l'exil, le czar accusait
l'alliance projete entre l'Angleterre, la France et l'Autriche.
Du reste, il semblait que la succession ft ouverte; tout le monde
prtendait hriter des fils de Louis XIV: Benjamin Constant, au nom
de madame Murat, plaidait les droits que la soeur de Napolon croyait
avoir au royaume de Naples; Bernadotte jetait un regard lointain sur
Versailles, apparemment parce que le roi de Sude venait de Pau.

La Besnardire[546], chef de division aux relations extrieures,
passa  M. de Caulaincourt; il brocha un rapport, _des griefs et
contredits de la France_  l'endroit de la lgitimit. La ruade
lche, M. de Talleyrand trouva le moyen de communiquer le rapport 
Alexandre: mcontent et mobile, l'autocrate fut frapp du pamphlet de
La Besnardire. Tout  coup, en plein congrs,  la stupfaction de
chacun, le czar demande si ce ne serait pas matire  dlibration
d'examiner en quoi M. le duc d'Orlans pourrait convenir comme roi
 la France et  l'Europe. C'est peut-tre une des choses les plus
surprenantes de ces temps extraordinaires, et peut-tre est-il plus
extraordinaire encore qu'on en ait si peu parl[547]. Lord Clancarthy
fit chouer la proposition russe: sa seigneurie dclara n'avoir point
de pouvoirs pour traiter une question aussi grave: Quant  moi,
dit-il, en opinant comme simple particulier, je pense que mettre
M. le duc d'Orlans sur le trne de France serait remplacer une
usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse
aux monarques que toutes les autres usurpations. Les membres du
congrs allrent dner et marqurent avec le sceptre de saint Louis,
comme avec un ftu, le feuillet o ils en taient rests dans leurs
protocoles.

[Note 546: Jean-Baptiste de Gouy, comte de _la Besnardire_, n 
Priers (Manche). Employ depuis 1795 au dpartement des affaires
trangres, il y tait devenu le collaborateur intime de Talleyrand,
auquel plaisaient sa personne et son travail. Il accompagna le prince
au Congrs de Vienne;  son retour, fut titr comte par le Roi, le
22 aot 1815, nomm conseiller d'tat en service extraordinaire, et
directeur des travaux politiques. En 1819, il se retira compltement
en Touraine, venant seulement chaque anne passer quelques semaines 
Paris, o il mourut le 30 avril 1843.]

[Note 547: Une brochure qui vient de paratre, intitule; _Lettres
de l'tranger_, et qui semble crite par un diplomate habile et bien
instruit, indique cette trange ngociation russe  Vienne (Paris,
note de 1840).--CH.]

Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Talleyrand fit
volte-face: prvoyant que le coup retentirait, il rendit compte 
Louis XVIII (dans une dpche que j'ai vue et qui portait le n 25
ou 27) de l'trange sance du congrs[548]: il se croyait oblig
d'informer Sa Majest d'une dmarche aussi exorbitante, parce que
cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de parvenir aux oreilles
du roi: singulire navet pour M. le prince de Talleyrand.

[Note 548: On prtend qu'en 1830, M. de Talleyrand a fait enlever des
Archives particulires de la Couronne sa correspondance avec Louis
XVIII, de mme qu'il avait fait enlever dans les Archives de l'Empire
tout ce qu'il avait crit, lui, M. de Talleyrand, relativement 
la mort du duc d'Enghien et aux affaires d'Espagne (Paris, note de
1840).--CH.]

Il avait t question d'une dclaration de l'Alliance, afin de
bien avertir le monde qu'on n'en voulait qu' Napolon; qu'on ne
prtendait imposer  la France ni une forme oblige de gouvernement,
ni un souverain qui ne ft pas de son choix. Cette dernire partie
de la dclaration fut supprime, mais elle fut positivement annonce
dans le journal officiel de Francfort. L'Angleterre, dans ses
ngociations avec les cabinets, se sert toujours de ce langage
libral, qui n'est qu'une prcaution contre la tribune parlementaire.

On voit qu' la seconde restauration, pas plus qu' la premire, les
allis ne se souciaient point du rtablissement de la lgitimit:
l'vnement seul a tout fait. Qu'importait  des souverains dont
la vue tait si courte que la mre des monarchies de l'Europe ft
gorge? Cela les empcherait-il de donner des ftes et d'avoir des
gardes? Aujourd'hui les monarques sont si solidement assis, le globe
dans une main, l'pe dans l'autre!

M. de Talleyrand, dont les intrts taient alors  Vienne, craignait
que les Anglais, dont l'opinion ne lui tait plus aussi favorable,
engageassent la partie militaire avant que toutes les armes
fussent en ligne, et que le cabinet de Saint-James acqut ainsi la
prpondrance: c'est pourquoi il voulait amener le roi  rentrer par
les provinces du sud-est, afin qu'il se trouvt sous la tutelle des
troupes de l'Empire et du cabinet autrichien. Le duc de Wellington
avait donc l'ordre prcis de ne point commencer les hostilits; c'est
donc Napolon qui a voulu la bataille de Waterloo: on n'arrte point
les destines d'une telle nature.

Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont t
gnralement ignors; c'est encore de mme qu'on s'est form une
opinion confuse des traits de Vienne, relativement  la France: on
les a crus l'oeuvre unique d'une troupe de souverains victorieux
acharns  notre perte; malheureusement, s'ils sont durs, ils ont t
envenims par une main franaise: quand M. de Talleyrand ne conspire
pas, il trafique.

La Prusse voulait avoir la Saxe, qui tt ou tard sera sa proie;
la France devait favoriser ce dsir, car la Saxe obtenant un
ddommagement dans les cercles du Rhin, Landau nous restait avec
nos enclaves; Coblentz et d'autres forteresses passaient  un petit
tat ami qui, plac entre nous et la Prusse, empchait les points
de contact; les clefs de la France n'taient point livres  l'ombre
de Frdric. Pour trois millions qu'il en cota  la Saxe, M. de
Talleyrand s'opposa aux combinaisons du cabinet de Berlin; mais,
afin d'obtenir l'assentiment d'Alexandre  l'existence de la vieille
Saxe, notre ambassadeur fut oblig d'abandonner la Pologne au czar,
bien que les autres puissances dsirassent qu'une Pologne quelconque
rendt les mouvements du Moscovite moins libres dans le Nord. Les
Bourbons de Naples se rachetrent, comme le souverain de Dresde, 
prix d'argent[549]. M. de Talleyrand prtendait qu'il avait droit 
une subvention, en change de son duch de Bnvent: il vendait sa
livre en quittant son matre. Lorsque la France perdait tant, M.
de Talleyrand n'aurait-il pu perdre aussi quelque chose? Bnvent,
d'ailleurs, n'appartenait pas au grand chambellan: en vertu du
rtablissement des anciens traits, cette principaut dpendait des
tats de l'glise.

[Note 549: Ce qui est certain, dit Sainte-Beuve, c'est que M.
de Talleyrand, au congrs de Vienne, ne perdit pas l'occasion de
reprendre sous mains ses habitudes de trafic et de marchs: 6
millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour favoriser
leur restauration, et l'on a su les circonstances assez particulires
et assez piquantes qui en accompagnrent le payement. Un de ses
hommes de confiance, M. de Perray, qui l'avait accompagn  Vienne,
et qui avait t tmoin des engagements contracts  prix d'argent,
fut, au mois de juin 1815, dpch  Naples par le prince, pour
hter le payement des 6 millions promis. On faisait des difficults,
parce que Talleyrand n'avait, parat-il, trait avec Ferdinand que
dj assur de la dcision du congrs qui rtablissait les Bourbons
de Naples. Bref, de Perray rapporta les 6 millions en traites sur
la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie  son
arrive. Cependant de Perray,  qui il avait t allou 1 500 francs
pour ses frais de voyage, en avait dpens 2 000; il en fut pour 500
francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait,
de plus, gagn une dcoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui
se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la vit, s'en montra
mcontent, parce que cela affichait le voyage. (Sainte-Beuve,
_Nouveaux Lundis_, tome XII, p. 80.)]

Telles taient les transactions diplomatiques que l'on passait 
Vienne, tandis que nous sjournions  Gand. Je reus, dans cette
dernire rsidence, cette lettre de M. de Talleyrand:

                                                  Vienne, le 4 avril.

J'ai appris avec grand plaisir, monsieur, que vous tiez  Gand, car
les circonstances exigent que le roi soit entour d'hommes forts et
indpendants.

Vous aurez srement pens qu'il tait utile de rfuter par des
publications fortement raisonnes toute la nouvelle doctrine que l'on
veut tablir dans les pices officielles qui paraissent en France.

Il y aurait de l'utilit  ce qu'il part quelque chose dont l'objet
serait d'tablir que la dclaration du 31 mars, faite  Paris par les
allis, que la dchance, que l'abdication, que le trait du 11 avril
qui en a t la consquence, sont autant de conditions prliminaires,
indispensables et absolues du trait du 30 mai; c'est--dire que sans
ces conditions pralables le trait n'et pas t fait. Cela pos,
celui qui viole lesdites conditions, ou qui en seconde la violation,
rompt la paix que ce trait a tablie. Ce sont donc lui et ses
complices qui dclarent la guerre  l'Europe.

Pour le dehors comme pour le dedans, une discussion prise dans ce
sens ferait du bien; il faut seulement qu'elle soit bien faite,
ainsi chargez-vous-en.

Agrez, monsieur, l'hommage de mon sincre attachement et de ma
haute considration,

                                                          TALLEYRAND.

J'espre avoir l'honneur de vous voir  la fin du mois.

       *       *       *       *       *

Notre ministre  Vienne tait fidle  sa haine contre la grande
chimre chappe des ombres; il redoutait un coup de fouet de son
aile. Cette lettre montre du reste tout ce que M. de Talleyrand
tait capable de faire, quand il crivait seul: il avait la bont
de m'enseigner le _motif_, s'en rapportant  mes fioritures. Il
s'agissait bien de quelques phrases diplomatiques sur la dchance,
sur l'abdication, sur le trait du 11 avril et du 30 mai, pour
arrter Napolon! Je fus trs reconnaissant des instructions en vertu
de mon brevet d'_homme fort_, mais je ne les suivis pas: ambassadeur
_in petto_, je ne me mlais point en ce moment des _affaires
trangres_; je ne m'occupais que de mon _ministre de l'intrieur
par intrim_.

Mais que se passait-il  Paris?




APPENDICE




I

L'ARTICLE DU MERCURE[550]

[Note 550: Ci-dessus, p. 8.]


L'article du _Mercure_ fut un vnement. Il parut le 4 juillet
1807. L'empire tait  son apoge. Napolon venait d'avoir  Tilsit
son entrevue avec Alexandre. Si sa gloire n'avait jamais t plus
haute, jamais son despotisme n'avait t plus absolu. L'attaquer en
face  ce moment, faire entendre, au milieu du silence universel,
une voix libre, fire, indpendante, dnoncer les vices du pouvoir
absolu, rappeler  la France et  l'Europe ces Bourbons, dont le nom
est presque aboli, mais dont le droit et les titres ne se peuvent
prescrire, une telle entreprise tait,  une telle heure, d'une
intrpidit rare, et, seule, elle suffirait  rendre immortel le nom
de Chateaubriand.

On a lu, dans le prcdent volume, la page superbe, qui ouvre
l'article: C'est en vain que Nron prospre, Tacite est dj n
dans l'empire; il crot inconnu auprs des cendres de Germanicus,
et dj l'intgre Providence a livr  un enfant obscur la gloire du
matre du monde ... Puis, c'est la Turquie, dont l'crivain voque
l'image,  propos du despotisme imprial: Si nous avions jamais
pens que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements
possibles, _quelques mois de sjour en Turquie nous auraient bien
guri de cette opinion_. Et comme si le sens des allusions, parses
dans l'article, n'et pas t assez clair, l'auteur parlait, avec
un respect attendri, des princes de la Maison de France: En quel
lieu du monde, disait-il, nos temptes n'ont-elles point jet les
enfants de saint Louis? ... Il nous tait rserv de retrouver au
fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois[551],
dont nous avions entendu prononcer l'oraison funbre dans un grenier
 Londres. Ah! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura
vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Franais
aura fait tressaillir deux Franaises dans leur cercueil. Les
respects d'un pauvre gentilhomme,  Versailles, n'eussent t rien
pour des princesses; la prire d'un chrtien, en terre trangre,
aura peut-tre t agrable  des saintes. D'autres passages
montraient l'auteur se complaisant  l'ide du gnie en lutte contre
la force. Il parlait de Sertorius en guerre contre Sylla, et il
disait: Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien
qu'abandonns, rclament encore des sacrifices. Le Dieu n'est pas
ananti, quoique le temple soit dsert. Et, s'animant,  cette
ide, il crivait: Aprs tout, qu'importent les revers, si notre
nom prononc dans la postrit va faire battre un coeur gnreux
deux mille ans aprs notre vie! Et il ajoutait, pour plus de clart
dans l'allusion: Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius,
les mes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison
ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur ost lutter seul contre
toute la puissance de Sylla.

[Note 551: _Mesdames_ Victoire et Adlade de France, tantes de Louis
XVI. Toutes deux avaient t enterres  Trieste, o elles taient
mortes, Mme Victoire, le 8 juin 1799, et Mme Adlade, le 18 fvrier
1800.]

D'aprs Chateaubriand, quand l'article fut mis sous les yeux de
l'Empereur, celui-ci se serait cri: Chateaubriand croit-il que
je suis un imbcile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer
sur les marches des Tuileries.--Sainte-Beuve ne veut pas que
Napolon se soit laiss aller  cette violence de langage et qu'il
ait profr une telle menace. Il semble bien pourtant qu'ici encore
Chateaubriand ne s'est pas dparti de son habituelle exactitude.
M. Villemain, qui avait t sous l'Empire, le disciple chri et le
confident de Fontanes, raconte, en effet, cet incident dans les mmes
termes que Chateaubriand, mais avec des dtails plus prcis, qu'il
tenait videmment de Fontanes lui-mme: Aprs le lourd et mticuleux
silence, crit-il, qu'imposait alors la police de l'Empire, Napolon
fut trs irrit de cet article du _Mercure_. Il en parla lui-mme
dans sa cour avec impatience et menace. Chateaubriand, dit-il _ M.
de Fontanes, devant le grand marchal Duroc_, croit-il que je suis
un imbcile, que je ne le comprends pas? je le ferai sabrer sur les
marches de mon palais[552].

[Note 552: Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 160.]

Je trouve encore un cho de la grande et trs relle colre de
Napolon, dans la lettre qu'il crivait de Saint-Cloud  M. de
Lavallette, le 14 aot 1807: Il est temps enfin que ceux qui ont,
directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons,
se souviennent de l'Histoire sainte et de ce qu'a fait David[553]
contre la race d'Achab. _Cette observation est bonne aussi pour M. de
Chateaubriand et pour sa clique[554]._

[Note 553: Il veut dire _Jhu_.]

[Note 554: _Lettres indites de Napolon Ier_, publies par Lon
Lecestre, t. I, p. 100.--1897.]

Et  quelques jours de l, le 1er septembre, Joubert, qui avait
un instant trembl pour son ami, crivait  Chnedoll: Le
_pauvre garon_ (Chateaubriand) a eu pour sa part d'assez grives
tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colre est rest
quelque temps suspendu sur sa tte, mais  la fin _le tonnerre a
grond, le nuage a crev, et la Foudre en propre personne a dit 
Fontanes que si son ami recommenait, il serait frapp_. Tout cela a
t vif _et mme violent_, mais court...

Napolon, d'ailleurs, ne s'en tint point  une simple menace.
Chateaubriand, nous l'avons vu, avait achet la proprit du
_Mercure_ pour une somme de 20,000 francs. C'tait  peu prs
toute sa fortune. Il en fut dpossd. Au mois d'octobre 1807, le
privilge du _Mercure_ lui fut retir, et ce recueil fut runi  _la
Dcade_, organe du parti oppos, et qui s'intitulait alors: _Revue
philosophique, littraire et politique_[555].

[Note 555: _Histoire politique et littraire de la Presse en France_,
par Eugne Hatin, t. VII, p. 569.]

Chateaubriand tait ruin; mais, outre que la chose pour lui n'tait
pas nouvelle, il se pouvait consoler en voyant le prodigieux succs
de son article. On en multipliait les copies, on en apprenait par
coeur les passages les plus significatifs, M. Guizot relate,  ce
sujet, dans ses _Mmoires_, un curieux pisode de sa jeunesse:

     En aot 1807, dit-il, je m'arrtai quelques jours en Suisse en
     allant voir ma mre  Nmes, et dans le confiant empressement
     de ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommes qu'encore
     inconnu moi-mme, j'crivis  Mme de Stal pour lui demander
     l'honneur de la voir. Elle m'invita  dner  Ouchy, prs de
     Lausanne, o elle se trouvait alors. J'tais assis  ct
     d'elle; je venais de Paris; elle me questionna sur ce qui s'y
     passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le public et les
     salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans le
     _Mercure_, qui faisait du bruit au moment de mon dpart. Une
     phrase surtout m'avait frapp, et je la citai textuellement,
     car elle s'tait grave dans ma mmoire: Lorsque, dans le
     silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la
     chane de l'esclave et la voix du dlateur, lorsque tout tremble
     devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
     faveur que de mriter sa disgrce, l'historien parat, charg
     de la vengeance des peuples. C'est en vain que Nron prospre,
     Tacite est dj n dans l'empire; il crot inconnu auprs des
     cendres de Germanicus, et dj l'intgre Providence a livr
      un enfant obscur la gloire du matre du monde. Mon accent
     tait sans doute mu et saisissant, comme j'tais mu et saisi
     moi-mme; Mme de Stal me prit vivement par le bras en me
     disant: Je suis sre que vous joueriez trs bien la tragdie;
     restez avec nous et prenez place dans _Andromaque_. C'tait
     l, chez elle, le got et l'amusement du moment. Je me dfendis
     de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint 
     M. de Chateaubriand et  son article, qu'on admira beaucoup
     en s'en inquitant un peu. On avait raison d'admirer, car la
     phrase tait vraiment loquente, et aussi de s'inquiter, car
     le _Mercure_ fut supprim prcisment  cause de cette phrase.
     Ainsi, l'empereur Napolon, vainqueur de l'Europe et matre
     absolu de la France, ne croyait pas pouvoir souffrir qu'on dt
     que son historien futur natrait peut-tre sous son rgne, et se
     tenait pour oblig de prendre l'honneur de Nron sous sa garde.
     C'tait bien la peine d'tre un si grand homme pour avoir de
     telles craintes  tmoigner et de tels clients  protger[556]!

[Note 556: _Mmoires pour servir  l'histoire de mon temps_, par M.
Guizot, t. I. p. 11.]




II

LES MARTYRS ET M. GUIZOT[557]


Les _Martyrs_, lors de leur apparition, furent l'objet de nombreuses
et violentes critiques. Ces attaques ne restrent pas d'ailleurs sans
rponse. Le _Bulletin de Lyon_, dans une suite de _sept_ articles,
publis  partir du 13 mai 1809, se livra  un examen approfondi
de l'ouvrage et s'attacha  le dfendre, surtout au point de vue
du Christianisme. Ces articles, bientt runis en brochure[558],
taient anonymes; ils avaient pour auteur M. Guy-Marie Deplace,
homme instruit et religieux, qui devait avoir l'honneur, quelques
annes plus tard, d'tre charg par Joseph de Maistre de prparer
l'dition du _Pape_. Si remarquable qu'elle ft, la brochure de M.
Deplace n'arriva point  Paris et n'y eut aucun cho. Heureusement,
 cette mme date, Chateaubriand allait trouver,  Paris mme, un
autre dfenseur, dont les articles, pleins de vigueur et d'clat,
obtinrent un vif succs. Insrs dans _le Publiciste_, le journal de
M. Suard, ils taient signs _G_; leur auteur tait M. Guizot, alors
 ses dbuts[559]. Chateaubriand en fut trs touch et s'empressa
de le tmoigner au jeune crivain. Un demi-sicle plus tard, M.
Guizot relisait encore avec plaisir cette correspondance, et il a eu
la bonne ide d'insrer dans ses _Mmoires_ trois des lettres que
l'auteur des _Martyrs_ lui crivit  cette poque[560]. Ces lettres
sont trop intressantes, elles seront ici trop bien  leur place,
pour que nous hsitions  les reproduire.

[Note 557: Ci-dessus, p. 14.]

[Note 558: Examen de la critique des _Martyrs_, insre dans le
_Journal de l'Empire_; extrait du _Bulletin de Lyon_.--Lyon, s. d.
in-8, 95 p.]

[Note 559: Les articles de M. Guizot ont t reproduits dans le
_Temps pass_, mlanges de critique littraire et de morale, par M.
et Mme Guizot, tome II, pp. 216  286.--Paris 1887.]

[Note 560: _Mmoires_ de M. Guizot, tome I, pp. 377 et suivantes.]


I

                                        _Val-de-Loup, ce 12 mai 1809._

Mille remercments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrme
plaisir. Vous me louez avec tant de grce et vous me donnez tant
d'loges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera
toujours assez pour satisfaire ma vanit d'auteur, et toujours plus
que je n'en mrite.

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frapp par
la finesse du got. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas,
comme les protestants, admettre une mythologie chrtienne, parce
que nous n'y avons pas t forms et habitus par de grands potes:
cela est trs ingnieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez
bon pour dire que je commencerai pour nous cette mythologie, on
pourrait rpondre que je viens trop tard, que notre got est form
sur d'autres modles, etc., etc.... Cependant, il resterait toujours
le Tasse et tous les pomes latins _catholiques_ du moyen ge. C'est
la seule objection de fait que l'on trouve contre votre critique.

Vritablement, Monsieur, je le dis trs sincrement, les critiques
qui ont jusqu' prsent paru sur mon ouvrage me font une certaine
honte pour les Franais. Avez-vous remarqu que personne ne semble
avoir compris mon ouvrage, que les rgles de l'pope sont si
gnralement oublies que l'on juge un ouvrage de sens et d'un
immense travail comme on parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un
roman? Et tous ces cris contre le merveilleux! ne dirait-on pas que
c'est moi qui suis l'auteur de ce merveilleux? que c'est une chose
inoue, singulire, inconnue? Et pourtant nous avons le Tasse,
Milton, Klopstock, Gessner, Voltaire mme! Et si l'on ne peut pas
employer le _merveilleux_ chrtien, il n'y aura donc plus d'pope
chez les modernes, car le merveilleux est essentiel au pome pique,
et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter dans un sujet
tir de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi, comme tout
en France. La question tait de savoir si mon ouvrage tait bon ou
mauvais comme pope, et voil tout, sans s'embarrasser de savoir
s'il tait ou non contraire  la religion, et mille choses de cette
espce.

Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage;
je ne puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est
tout  fait dcid en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage
fort suprieur  mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du
style et des caractres. Ce qui me parat singulier, c'est que le
IIIe livre, que vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de
l'ouvrage. Sous les rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais
port plus haut que dans la peinture du bonheur des justes, dans la
description de la lumire du ciel et dans le morceau sur la Vierge.
Il excuse la longueur des deux discours du Pre et du Fils sur la
_ncessit_ d'tablir ma _machine_ pique. Sans ces discours plus de
_rcit_, plus d'_action_; le rcit et l'action sont motivs par les
discours des essences incres.

Je vous rapporte ceci. Monsieur, non pour vous convaincre, mais
pour vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un
objet sous dix faces diffrentes. Je n'aime point, comme vous,
Monsieur, la description des tortures; mais elle m'a paru absolument
ncessaire dans un ouvrage sur des _martyrs_. Cela est consacr par
toute l'histoire et par tous les arts. La peinture et la sculpture
chrtiennes ont choisi ces sujets; ce sont l les vritables
_combats_ du sujet. Vous qui savez tout, Monsieur, vous savez
combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai retranch des _Acta
Martyrum_, surtout en faisant disparatre les douleurs _physiques_
et opposant des images gracieuses  d'horribles tourments. Vous
tes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui est ou
l'_inconvnient_ du sujet ou la _faute_ du pote.

Au reste, Monsieur, vous connaissez les temptes leves contre mon
ouvrage et d'o elles partent. Il y a une autre plaie cache qu'on
ne montre pas, et qui au fond est la source de la colre; c'est ce
_Hirocls_ qui gorge les chrtiens au nom de la _philosophie_ et de
la _libert_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,
et vous hterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu' un certain degr.
Montrez-moi mes fautes, Monsieur, je les corrigerai. Je ne mprise
que les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons
secrtes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et
l'honneur dans la bouche de ces saltimbanques littraires aux gages
de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais.

Je suis  ma chaumire, Monsieur, o je serai enchant de recevoir de
vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalit
si vous tiez assez aimable pour venir me la demander.

Agrez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute
considration.

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, prs d'Aunay, par Antony, dpartement de la Seine.


II

                                        _Val-de-Loup, ce 30 mai 1809._

Bien loin. Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir
extrme de vouloir bien me communiquer vos ides. Cette fois-ci, je
passerai condamnation sur le _merveilleux_ chrtien, et je croirai
avec vous que nous autres Franais nous ne nous y ferons jamais.
Mais je ne saurais, Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient
fonds sur une hrsie. Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une
_rdemption_, ce qui serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui
est tout  fait conforme  la foi. Dans tous les temps, l'glise a
cru que le sang d'un martyr pouvait effacer les pchs du peuple
et le dlivrer de ses maux. Vous savez mieux que moi, sans doute,
qu'autrefois, dans les temps de guerre et de calamits, on enfermait
un religieux dans une tour ou dans une cellule, o il jenait et
priait pour le salut de tous. Je n'ai laiss sur mon intention aucun
doute, car je fais dire positivement  l'ternel, dans le troisime
livre, qu'Eudore attirera les bndictions du ciel sur les chrtiens
_par le mrite du sang de Jsus-Christ_; ce qui est, comme vous
voyez, Monsieur, prcisment la phrase orthodoxe, et la leon mme du
catchisme. La doctrine des expiations, si consolante d'ailleurs, et
consacre par toute l'antiquit, a t reue dans notre religion: la
mission du Christ ne l'a pas dtruite; et, pour le dire en passant,
j'espre bien que le sacrifice de quelque victime innocente tombe
dans notre rvolution obtiendra dans le ciel la grce de notre
coupable patrie; ceux que nous avons gorgs prient peut-tre en ce
moment mme pour _nous_; vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,
renoncer  ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrtiennes.

Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procd me
font oublier un moment la turpitude de ce sicle. Que penser d'un
temps o l'on dit  un honnte homme: Vous aurez sur tel ouvrage
telle opinion; vous louerez ou vous blmerez cet ouvrage, non pas
d'aprs votre conscience, mais d'aprs l'esprit du journal o vous
crivez? On est trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des
hommes comme vous qui sont l pour protester contre la bassesse des
temps, et pour conserver au genre humain la tradition de l'honneur.
En dernier rsultat, Monsieur, si vous examinez bien les _Martyrs_,
vous y trouverez beaucoup  reprendre, sans doute; mais, tout bien
considr, vous verrez que pour le plan, les caractres et le style,
c'est le moins mauvais et le moins dfectueux de mes faibles crits.

J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appel Moreau: c'est le
fils du fils d'une soeur de ma mre; je le connais  peine, mais
je le crois un bon sujet. Son pre, qui tait aussi en Russie, est
revenu en France, il n'y a gure plus d'un an. J'ai t charm de
l'occasion qui m'a procur l'honneur de faire connaissance avec
mademoiselle de Meulan[561]: elle m'a paru, comme dans ce qu'elle
crit, pleine d'esprit, de got et de raison. Je crains bien de
l'avoir importune par la longueur de ma visite: j'ai le dfaut
de rester partout o je trouve des gens aimables, et surtout des
caractres levs et des sentiments gnreux.

Je vous renouvelle bien sincrement. Monsieur, l'assurance de ma
haute estime, de ma reconnaissance et de mon dvouement. J'attends
avec une vive impatience le moment o je vous recevrai dans mon
ermitage, ou celui qui me conduira  votre solitude. Agrez, je
vous en prie, Monsieur, mes trs humbles salutations et toutes mes
civilits.

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, prs d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.

[Note 561: Mlle Pauline de Meulan, que M. Guizot devait pouser trois
ans plus tard, le 7 avril 1812.]


III

                                       _Val-de-Loup, ce 12 juin 1809._

J'ai t absent de ma valle. Monsieur, pendant quelques jours, et
c'est ce qui m'a empch de rpondre plus tt  votre lettre. Me
voil bien convaincu d'hrsie; j'avoue que le mot _rachet_ m'est
chapp,  la vrit, contre mon intention. Mais enfin il y est; je
vais sur-le-champ l'effacer pour la premire dition.

J'ai lu vos deux premiers articles. Monsieur. Je vous en renouvelle
mes remercments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au
del du peu que je vaux.

Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'glise du Saint-Spulcre est trs
exact. Cette description n'a pu tre faite que par quelqu'un qui
connat les lieux. Mais le Saint-Spulcre lui-mme aurait bien pu
chapper  l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle.
Il forme, au milieu de la nef circulaire de l'glise, une espce de
catafalque de marbre blanc: la coupole de cdre, en tombant, aurait
pu l'craser, mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une
circonstance trs extraordinaire et qui mriterait de plus longs
dtails que ceux qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.

Je voudrais bien. Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-mme ces
dtails dans votre solitude. Malheureusement, madame de Chateaubriand
est malade, je suis oblig de rester auprs d'elle. Je ne renonce
pourtant point  l'espoir d'aller vous chercher ni  celui de vous
recevoir dans mon ermitage: les honntes gens doivent, surtout 
prsent, se runir pour se consoler. Les ides gnreuses et les
sentiments levs deviennent tous les jours si rares qu'on est trop
heureux quand on les retrouve. Je serais enchant, Monsieur, que ma
Socit pt vous tre agrable, ainsi qu' M. Stapfer, que je vous
prie de remercier beaucoup pour moi.

Agrez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute
considration et de mon dvouement sincre, et, si vous le permettez,
d'une amiti que nous commenons sous les auspices de la franchise et
de l'honneur.

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

La meilleure description de Jrusalem est celle de Danville, mais
le petit trait est fort rare; en gnral, tous les voyageurs sont
fort exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres
difiantes_ (Missions du Levant) qui ne laisse rien  dsirer. Quant
 M. de Volney, il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est
vident qu'il n'a jamais vu Jrusalem. Il est probable qu'il n'a pas
pass Raml ou Rama, l'ancienne Arimathie.

Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terr Sancto_
d'Adrichomius.




III

ARMAND DE CHATEAUBRIAND[562]

[Note 562: Ci-dessus, p. 24.]


M. le comte G. de Contades, dans son livre, _migrs et
Chouans_[563], a consacr une intressante et trs complte tude
 Armand de Chateaubriand. Si l'on rapproche son travail des pages
des _Mmoires d'outre-tombe_, il ressort de cette comparaison
que Chateaubriand, mme dans les plus petits dtails, est rest
scrupuleusement exact, et que son rcit ne renferme pas une seule
erreur.

[Note 563: Un vol. in-18, Perrin et Cie, diteurs, 1895.]

Du mme ge que son cousin, et comme lui n  Saint-Malo en 1768,
Armand de Chateaubriand tait capitaine au rgiment de Poitou,
lorsqu'il migra en 1790.  l'arme des princes il servit, en
qualit de simple soldat, dans la mme compagnie que le futur
auteur du _Gnie du christianisme_. Tous deux portrent l'uniforme
des gentilshommes bretons, couleur bleu de roi avec retroussis
 l'hermine. Tous deux, aprs s'tre battus sous les murs de
Thionville, durent aller chercher un refuge  Jersey; mais tandis
que Franois s'en loignait bientt pour aller  Londres, Armand
restait dans l'le et s'y mariait.  l'poque de son mariage (1795),
Armand de Chateaubriand tait charg de la correspondance des princes
avec les royalistes de Bretagne. Nul service n'tait plus prilleux.
Armand de Chateaubriand le continua, une fois mari, avec le mme
zle et la mme audace. De 1794  1797, il ne fit pas moins de
vingt-cinq voyages, des les anglaises en France[564], bravant, avec
une inconcevable tmrit, et les prils de la mer et les dangers de
la cte.

[Note 564: _Livre des rapports des diffrents voyages faits en
France, et des diffrentes missions remplies par M. de Chateaubriand
par ordre du prince de Bouillon, depuis le mois de dcembre 1794
jusqu'au mois d'aot 1797. British Museum, Puisaye papers_, t. XXVI.]

 la suite du trait de paix d'Amiens (25 mars 1802), le gouvernement
franais exigea de l'Angleterre que certains agents particulirement
actifs fussent loigns de Jersey. Armand de Chateaubriand tait
de ceux-l, et il lui fallut se rendre  Londres. C'tait, pour le
proscrit, comme un second exil dans l'exil mme.

Ds que la paix fut rompue, il reprit le chemin de Jersey, et demanda
bientt qu'il lui ft permis de reprendre son dangereux service,
de courir de nouveau les prils d'autrefois. Ce fut seulement en
1808 que l'autorisation lui en fut donne. Le 25 septembre, il
s'embarquait  Jersey pour la cte de France. Le mme jour,  11
heures du soir, il abordait prs de Saint-Cast. C'est  ce moment que
le prend le rcit des _Mmoires_, pour le conduire jusqu' la plaine
de Grenelle, le matin du 31 mars 1809.

Sainte-Beuve a pris texte de ce douloureux pisode pour adresser 
Chateaubriand le plus sanglant des reproches. Il l'accuse de n'avoir
rien fait pour empcher l'excution de son cousin, de s'tre refus
 le sauver alors qu'il lui tait facile de le faire. Napolon,
dit-il, lui aurait trs probablement accord la grce de son cousin,
arrt pour conspiration, qui n'aurait pas t fusill, si l'crivain
qui se posait en adversaire avait consenti  la demander directement
au matre et  lui en savoir gr. Les _Mmoires_ laisss par Mme de
Rmusat, s'ils sont publis, nous diront un jour cela.--Et plus
loin, revenant sur ce sujet et insistant, Sainte-Beuve ajoute: La
vrit est que M. de Chateaubriand ayant fait parler  l'Empereur
par Mme de Rmusat en faveur de ce cousin, l'Empereur rpondit trs
nettement: M. de Chateaubriand veut la grce de son cousin? pourquoi
ne la demande-t-il pas lui-mme? Mais M. de Chateaubriand, qui,
apparemment, ne voulait pas en savoir gr ensuite ni contracter
une obligation personnelle, ne fit point de demande en grce toute
franche et directe, et la condamnation eut son effet. _Il tenait
plus  son grief et  sa vengeance future qu' son cousin[565]._

[Note 565: _Chateaubriand et son groupe littraire sous l'Empire_, t.
I, p. 103 et 385.]

De telles et si odieuses accusations se doivent prouver. O est
la preuve de Sainte-Beuve? Elle se trouve, selon lui, dans les
_Mmoires_ de Mme de Rmusat: _Ils nous diront un jour cela_,
crit-il avec assurance. De deux choses l'une: ou Sainte-Beuve
n'avait pas lu les Mmoires de Mme de Rmusat, et alors comment
osait-il tre aussi affirmatif? ou il les avait lus, et alors
il mentait. Ces Mmoires, en effet, ont t publis en 1879, et
nous savons maintenant qu'ils ne disent pas un mot du procs et
de l'excution d'Armand de Chateaubriand,--et cela pour une bonne
raison: l'excution est du mois de mars 1809, et les Mmoires de Mme
de Rmusat ne vont pas au del du mois de mars 1808.

_La vrit est_, n'en dplaise  Sainte-Beuve, que Chateaubriand fit
l'impossible pour sauver la vie de son compagnon d'enfance. Il eut
tout d'abord recours  Fontanes, et celui-ci s'adressa  l'Empereur;
ce fut en vain. Il eut recours aussi  Mme de Rmusat, qui n'eut
pas de peine  dcider l'impratrice Josphine et la reine Hortense
 intervenir: elles ne purent rien obtenir. Chateaubriand alors
se rsolut  une dmarche, qui dut singulirement lui coter. Il
sollicita une audience de Fouch et implora de lui la grce de son
parent. De tout cela, Sainte-Beuve ne veut rien savoir. D'aprs lui,
une seule dmarche pouvait tre utile: il fallait que Chateaubriand
crivt directement  l'Empereur, et il ne l'a pas voulu faire,
il s'est refus  cette dmarche ncessaire. Or il se trouve que,
contrairement  l'affirmation de Sainte-Beuve, Chateaubriand a fait
cette dmarche. Il a crit directement  Napolon, et Napolon a jet
sa lettre au feu.

Mme de Chateaubriand, dans ses _Souvenirs_, partout si exacts et
si sincres, a donn sur tous ces pisodes des dtails, dont la
prcision ne saurait laisser place  aucun doute:

     Nous apprmes, dit-elle, que notre cousin Armand de
     Chateaubriand avait t arrt sur les ctes de Bretagne
     et qu'il tait dj depuis treize jours en prison  Paris.
     Malgr sa rpugnance, mon mari demanda une audience  Fouch
     et se rendit chez lui avec Mme de Custine qui le connaissait
     beaucoup. Fouch nia que notre cousin ft arrt, et plus
     tard, quand il se vit oblig d'en convenir, il dit qu'il nous
     l'avait cach, parce que lui-mme n'tait pas sr que le
     dtenu ft M. de Chateaubriand. Il n'tait dj plus temps de
     sauver ce malheureux jeune homme: il fut condamn. Mon mari
     crivit  Bonaparte, mais comme quelques expressions de la
     lettre l'avaient, dit-on, choqu, il rpondit: Chateaubriand
     me demande justice, il l'aura; et Fouch ayant fait presser
     l'excution, Armand fut fusill le lendemain, jour du
     Vendredi-Saint,  4 heures du matin, dans la plaine de Grenelle
     ... Mon mari fut averti du moment de l'excution, mais seulement
      5 heures; quand il arriva dans la plaine de Grenelle, son
     malheureux cousin avait dj pay sa dette  la fidlit; il
     tait encore palpitant et couvert du sang qu'il venait de
     rpandre pour les Bourbons ... Pendant le procs du malheureux
     Armand, l'impratrice Josphine et la reine Hortense firent
     tout ce qu'elles purent pour le sauver; et en gnral, hors le
     cardinal Fesch, toute la famille fut admirable.

Chateaubriand porta le deuil de son cousin, et, le croirait-on? les
entours de l'Empereur--sinon l'Empereur lui-mme--lui en firent un
crime. On lit dans les _Mmoires_ du baron de Mneval, secrtaire de
Napolon:

     M. de Chateaubriand saisit plus tard (l'auteur vient de parler
     de l'article du _Mercure_) une autre occasion _de braver
     l'Empereur, en portant, avec une affectation insultante, le
     deuil d'un de ses cousins_. Celui-ci, charg d'une mission
     secrte des princes de la maison de Bourbon, avait t arrt en
     tat de flagrant dlit et condamn  mort[566].

[Note 566: _Mmoires pour servir  l'histoire de Napolon Ier_,
par le baron DE MNEVAL, t. I, p. 318.--Cf. _Souvenirs du comte de
Semall_, p. 114 et suiv.]




IV

LE DISCOURS DE RCEPTION  L'ACADMIE[567].

[Note 567: Ci-dessus, p. 33.]


Marie-Joseph Chnier mourut le 10 janvier 1811. Sa mort laissait
vacante une place  l'Institut, dans la _seconde classe_, affecte 
la langue et  la _littrature franaise_. Il ne se pouvait gure que
Chateaubriand songet  le remplacer et qu'il post sa candidature.
Sans doute les plus grands crivains avaient toujours tenu  honneur
d'tre membres de l'Acadmie franaise. Mais il convient ici de se
rappeler qu'en 1811 l'Acadmie n'tait pas ce qu'elle avait t avant
1789 et ce qu'elle est redevenue depuis 1816. La Convention avait
supprim l'Acadmie franaise le 8 aot 1793. Lorsqu'elle avait cr
l'Institut, le 25 octobre 1795, non seulement elle ne l'avait pas
rtablie, mais elle s'tait attache  en abolir jusqu'aux derniers
vestiges; elle s'tait applique  en rendre le retour impossible.
Dans le nouvel _Institut, la Littrature_--c'est--dire ce qui
avait t autrefois l'Acadmie franaise--tait relgue au dernier
rang, dans ce qu'on appelait la troisime classe. Sur les huit
sections dont se composait cette classe, on avait rserv aux lettres
deux sections seulement, celles de _Grammaire_ et de _Posie_.
Chacune de ces deux sections devait tre compose de douze membres,
dont six rsidant  Paris et six rsidant dans les dpartements.
Vingt-quatre membres, dont _douze_ obligatoirement pris parmi les
_grammairiens_ et les _potes_ de chefs-lieux de district, voil ce
qui restait des _Quarante_! Il est vrai que, pour rehausser leur
prestige, la Convention leur donnait pour confrres des comdiens
et des chanteurs, _la dclamation_ tant mise sur la mme ligne
que la posie. Comme les potes de dpartement, les _comdiens de
province_ avaient droit, eux aussi,  un certain nombre de places
dans la troisime classe de l'Institut! Du reste, plus de secrtaire
perptuel, plus de discours de rception, plus de recrutement par les
membres de la classe mme; les choix taient faits par l'Institut
tout entier. Une vacance se produisait-elle dans la section de
_Posie_, c'taient les mathmaticiens et les chimistes, les
gomtres et les comdiens qui dcidaient de l'lection. L'oeuvre de
destruction tait donc complte.

Lorsqu'il rtablit l'ordre en France, Napolon Bonaparte fit, pour
les lettres, les sciences et les arts, ce qu'il avait fait pour la
religion, pour la magistrature, l'administration et les finances. Il
rendit, le 23 janvier 1803, un arrt sign de son nom,  l'exclusion
de ceux de ses deux collgues[568]. Cet arrt, sous couleur de
rorganiser l'Institut n'allait  rien moins qu' dtruire l'oeuvre
de la Convention: il mettait  nant le dcret du 25 octobre 1795.

[Note 568: Arrt du Gouvernement contenant une nouvelle organisation
de l'Institut. 3 pluvise an XI (23 janvier 1803).]

L'arrt du 23 janvier, en effet, supprimait la classe des sciences
morales et politiques.

Il rtablissait l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres sous le
nom de classe d'histoire et de littrature ancienne.

Il donnait  la classe des sciences mathmatiques et physiques
l'ancienne forme de l'Acadmie royale des sciences.

Il faisait, dans une certaine mesure, revivre l'Acadmie franaise
sous le nom de classe de la langue et de la littrature franaise.

Il rtablissait les secrtaires perptuels.

Il rtablissait au profit du chef du gouvernement le droit de
confirmer ou non les lections.

Il supprimait les 144 associs pris dans les dpartements, et les
remplaait par des correspondants, qui ne porteraient pas le titre
de membres ni l'habit de l'Institut.

Il supprimait la section de _Dclamation_ et fermait les portes de
l'Institut aux comdiens et aux chanteurs.

Il supprimait les lections faites en commun par l'Institut tout
entier et y substituait les nominations faites par chacune des
classes o des places viendraient  vaquer.

Il supprimait l'interdiction faite aux membres de l'Institut d'tre
de plusieurs classes  la fois.

Il supprimait les quatre sances publiques annuelles dans lesquelles
toutes les classes taient runies.

Ce dcret rparateur avait t prpar par Chaptal, alors ministre de
l'Intrieur, dont le rapport n'est rien moins qu'un trs habile et
trs loquent rquisitoire contre l'oeuvre de la Convention. Sur deux
points cependant, Bonaparte n'avait pas accept les propositions de
Chaptal. Il avait bien consenti  restaurer les anciennes acadmies,
mais il n'avait pu se dcider  leur rendre leur nom. Ce nom les
faisait dater du rgne des Bourbons, et c'est ce qu'il ne voulait
pas. De plus, l'Acadmie franaise rtablie avec son nom, c'tait
la littrature replace au premier rang et au-dessus des sciences,
ce qui n'tait pas conforme  ses ides. C'tait surtout, dit M.
Paul Mesnard dans son excellente _Histoire de l'Acadmie franaise_,
la littrature reconnue comme une puissance et cherchant peut-tre
 ressaisir cette direction de l'opinion publique qui, au XVIIIe
sicle, l'avait rendue si redoutable[569]. Bonaparte ne l'entendait
pas ainsi. L'arrt consulaire du 23 janvier maintint la division
de l'Institut en classes. _Les sciences physiques et mathmatiques_
restrent dans la premire. _La langue et la littrature franaise_
furent places dans la seconde. Par le nombre de ses membres, par son
mode d'lection, par plusieurs de ses prrogatives, cette seconde
classe tait bien la reproduction de l'ancienne Acadmie franaise,
mais elle n'en portait pas le nom, et cela suffisait pour qu'elle
ne recouvrt ni son autorit ni son prestige. _Membre de l'Acadmie
franaise_, il n'y avait presque rien au-dessus de ce titre. _Membre
de la IIe Classe_, cela ne disait rien au public. Chateaubriand
tait donc mdiocrement soucieux d'un honneur qui n'ajouterait
rien  son illustration. Et dans tous les cas il ne pouvait lui
convenir de remplacer Chnier, puisqu'aussi bien il lui faudrait
alors faire l'loge d'un homme qui n'avait pas seulement poursuivi
de ses railleries _Atala_ et le _Gnie du christianisme_,--ce qui,
aprs tout, se pouvait pardonner,--mais qui avait vot la mort de
Louis XVI, qui avait bafou le pape et tran le catholicisme dans
la boue. Ses amis pensrent autrement. Ils estimrent que l'Institut
serait pour lui un abri protecteur, et comme un lieu d'asile o il
serait moins expos aux tracasseries de la police. Et pendant que
ses amis le pressaient ainsi de poser sa candidature, il se trouva
que, dans les plus hautes rgions du pouvoir, et au ministre mme
de la police, on travaillait  lui ouvrir les portes de l'Acadmie.
Bourrienne[570], dont le tmoignage est appuy par celui du duc de
Rovigo[571], raconte que tous deux s'intressaient  sa nomination;
Rovigo se chargeait de vaincre les difficults qui pourraient
venir de l'empereur. Mais, loin de rencontrer de ce ct aucune
opposition, la candidature de Chateaubriand tait, au contraire,
accueillie trs favorablement par le souverain. D'aprs le baron de
Mneval, secrtaire de Napolon, ce serait l'Empereur lui-mme qui
aurait dsign l'auteur du _Gnie du christianisme_ aux suffrages
de l'Acadmie. Le tmoignage de Mneval est ici confirm par celui
de Las Cases, dans le _Mmorial de Sainte-Hlne_[572], o il est
racont qu'un jour, aux Tuileries, Napolon, aprs une lecture de
quelques pages du grand crivain, aurait dit tout d'un coup: Comment
se fait-il que Chateaubriand ne soit pas de l'Institut?

[Note 569: Paul Mesnard, p. 213.]

[Note 570: _Mmoires de M. de Bourrienne_, t. IX, p. 51.]

[Note 571: _Mmoires du duc de Rovigo_, t. V, p. 17.]

[Note 572: Tome II, p. 632.--dition Bourdin, 1842.]

Amis et adversaires s'unissaient donc pour poser sa candidature, et
il lui devenait impossible de s'y soustraire. Les adversaires taient
mme plus pressants que les amis, s'il en faut croire une lettre de
Chateaubriand lui-mme, crite  M. Abel le 29 septembre 1815, et o
nous trouvons ces lignes: J'avais reu l'ordre du duc de Rovigo de
me prsenter pour candidat  l'Institut, sous peine d'tre renferm 
Vincennes pour le reste de mes jours.[573]

[Note 573: Charavay, Vente d'autographes du 15 juillet 1878
(Collection Fillon, sections V  VIII, n. 1173, p. 129).]

Il commena donc ses visites. Il y a plus d'une manire de faire
les visites acadmiques. On peut les faire, par exemple,  la faon
de Sainte-Beuve, faon si bien dcrite par Thodore Pavie, dans une
lettre  son frre Victor:

....  travers la fume d'un long et noir cigare de _Tuti-Corin_,
j'avisai dans la rue un petit monsieur en lvite brune, lgamment
taille; sur la tte un troit chapeau plac comme le tien, sur le
sommet du crne, mais reposant sur une espce de _chiendent_ roux
et coll aux tempes. Il prcdait  pied un cabriolet de remise
auquel il signalait de la main la route  suivre, tandis que lui-mme
s'arrtait  toutes les bornes,

  Comme fait un toutou qu'on lche le matin.

C'tait ce cher _Delorme_, en visite d'acadmicien, joufflu et
rouge comme une pomme d'api avant les geles, pareil en tout 
celui qui, d'aprs la chanson badine de Musset, serait _grand
chantre  Saint-Thomas d'Aquin_. Quand il est en tenue, notre ami
ressemble un peu trop  un instituteur primaire ou  un notaire de
campagne...[574]

[Note 574: Cartons de Victor Pavie: correspondance de Thodore Pavie.]

Chateaubriand fit ses visites d'une faon plus cavalire, en
gentilhomme. Un contemporain, le dput Auguis, rdacteur en son
temps du _Journal de Paris_ et du _Courrier franais_, aimait 
raconter comment les choses se passrent. Chateaubriand se rendit
 cheval chez ses futurs confrres. Aux renomms et aux puissants,
il faisait la visite entire. Au fretin, il remettait sa carte
et ne descendait point du fougueux coursier. Quand on en vint 
la dlibration, ajoutait M. Auguis, M.*** vota pour le cheval
du nouveau confrre, disant que c'tait de lui seul qu'en bonne
conscience il avait reu visite.[575]

[Note 575: Journal indit de M. Ferdinand Denis, cit par l'abb
Pailhs, _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, p. 130.]

En ce temps-l du reste on ne laissait pas les candidats se morfondre
pendant des semestres entiers. Quarante jours rvolus aprs la mort
de Chnier, le mercredi 20 fvrier 1811, la seconde classe procda
 l'lection. Chateaubriand fut nomm  la presque unanimit des
votants; ces derniers, il est vrai, n'taient que vingt-cinq. Les
abstentions avaient t nombreuses, Combien, parmi les Quarante de
1811,  qui certains souvenirs de la Rvolution ou leurs opinions
philosophiques ne permettaient pas de voter pour l'auteur du _Gnie
du christianisme_!

De mme que les lections,  cette poque, suivaient de prs les
vacances, de mme aussi il s'coulait peu de temps entre le jour
de l'lection et celui de la rception. Ds le milieu d'avril,
Chateaubriand prvint l'Acadmie que son discours tait fait. Une
commission de cinq membres, dsigns par le sort, fut charge d'en
entendre la lecture. C'taient MM. Franois de Neufchteau, le comte
Regnaud de Saint-Jean d'Angly, Lacretelle an, Laujon, Legouv.
Le mercredi 24 avril, la commission dclara que, divise d'opinion
sur la question de savoir si le discours pouvait tre approuv, elle
en rfrait au jugement de la Classe. Le discours fut aussitt lu,
devant l'Acadmie, non par l'auteur lui-mme, comme quelques voix
l'avaient demand, mais en son absence, et par l'un des membres de
la Commission. Puis, aprs un court dbat, demeur secret, il y eut
un scrutin dcidant,  la majorit, que le discours ne pouvait tre
admis. Chateaubriand, qui attendait dans une pice voisine, fut
aussitt prvenu de cette dcision.[576]

[Note 576: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie, ses crits, son
influence littraire et politique sur son temps_, p. 184.]

Regnaud de Saint-Jean-d'Angly, l'un des familiers de l'Empereur,
courut l'avertir de cet incident, plus politique  ses yeux que
littraire. Il tait porteur du discours, dont Napolon prit
immdiatement connaissance. Grande fut son irritation. Tout le
discours lui parut dirig contre lui. Le comte de Sgur, grand matre
des crmonies et membre de la seconde classe, tait de ceux qui
avaient opin pour que le discours ft admis. Ce fut lui qui reut
le premier les clats de la colre du Matre. Son fils, le gnral
Philippe de Sgur, nous a conserv, dans ses _Mmoires_, tous les
dtails de cet incident. C'tait le 24 avril, le soir,  Saint-Cloud.
Il y avait spectacle. L'Empereur, au sortir de sa loge, rencontrant
le grand matre des crmonies, lui dit assez brusquement: Venez
au coucher, monsieur! Le comte de Sgur l'y suivit. Napolon, ds
qu'il l'aperut en avant de la foule nombreuse d'officiers de sa cour
rangs en cercle autour de sa personne, vint droit  lui. Monsieur,
s'cria-t-il aussitt, les gens de lettres veulent donc mettre le feu
 la France! J'ai mis tous mes soins  apaiser les partis,  rtablir
le calme, et les idologues voudraient rtablir l'anarchie! Sachez,
monsieur, que la rsurrection de la monarchie est un mystre. C'est
comme l'arche! Ceux qui y touchent peuvent tre frapps de la foudre!
Comment l'Acadmie ose-t-elle parler des rgicides quand moi, qui
suis couronn et qui dois les har plus qu'elle, je dne avec eux et
je m'asseois  ct de Cambacrs?--Votre Majest, rpondit M. de
Sgur, veut sans doute parler de la commission de l'Institut, mais
je ne vois pas en quoi elle a pu mriter de pareils reproches.--Elle
en a mrit de plus graves, repartit l'Empereur, et vous et M.
de Fontanes, comme conseiller d'tat, et comme grand-matre de
l'Universit, vous mriteriez que je vous misse  Vincennes! M.
de Sgur rpliqua: Je ne vous crois point capable, sire, de cette
injustice. On peut trouver naturel d'entendre blmer la condamnation
 mort de Louis XVI sans croire contrarier un gouvernement qui
vient de dresser  Saint-Denis des autels expiatoires!  ces mots,
l'Empereur en colre, frappant du pied, s'cria: Je sais ce que je
dois faire, et quand et comment je dois le faire! Ce n'est point 
vous de le juger, vous n'tes point ici au Conseil d'tat, et je ne
vous demande point votre avis!--Je ne le donne pas, rpondit M. de
Sgur, je me justifie!--Et comment, reprit l'Empereur, justifiez-vous
une pareille inconvenance?--Sire, M. de Chateaubriand, dans son
discours, compare Chnier  Milton, qui tait un grand homme, et,
quand il le condamne, c'est en ne traitant que d'erreur d'une me
leve le rpublicanisme et le vote de Chnier. Je n'ai vu  cela
rien d'inconvenant.--Enfin, ajouta Napolon, au lieu de faire l'loge
de son prdcesseur, il a condamn tous les rgicides, dont une
partie est dans l'Institut. L'auriez-vous os comme lui en face
d'eux?--Et c'est justement, sire, dit M. de Sgur, ce que j'ai fait
dans le _Tableau politique de l'Europe_[577], quand ils gouvernaient
encore, sous la Rpublique, et l, ce que M. de Chateaubriand appelle
seulement une erreur, je l'ai appel un crime! Ces messieurs ne
m'en ont pas su mauvais gr, ils sont plus accoutums que vous ne
le pensez aux discussions politiques.--Monsieur, reprit l'Empereur,
on lit froidement un ouvrage dans son cabinet, il n'en est pas de
mme d'un discours prononc en public, cela aurait fait un scandale
honteux.--En le permettant, rpondit M. de Sgur, 'aurait t tout
au plus un scandale de vingt-quatre heures; en le dfendant, ce
sera peut-tre celui d'un mois!--Je vous rpte, Monsieur, reprit
rudement l'Empereur, que je ne demande pas de conseils. Vous prsidez
la seconde classe de l'Institut, je vous ordonne de lui dire que
je ne veux pas qu'on traite de politique dans ses sances.--En
ce cas, sire, ajouta M. de Sgur, je dois renoncer  l'loge de
Malesherbes, qu'elle m'a charg de faire.--Je n'y vois pas un trs
grand mal, rpondit Napolon. Puis, de sa voix brve et la plus
imprieuse:--Excutez mes ordres! Allez, et songez bien que, si la
classe dsobit, je la casserai comme un mauvais club[578]!

[Note 577: _Tableau historique et politique de l'Europe, de 1766 
1796._]

[Note 578: _Histoire et Mmoires_, par le gnral Philippe de Sgur.]

Lorsque, deux jours aprs, le comte Daru, ministre de la
secrtairerie d'tat et membre de la seconde classe, comme M. de
Sgur, vint chercher l'arrt dfinitif du Matre sur le discours, il
dut traverser le salon, o attendaient quelques grands dignitaires,
des gnraux, des snateurs. Entr dans le cabinet de l'Empereur,
il le trouva tenant en main le discours, plus calme, mais cependant
toujours irrit. Cette fois, ce ne fut plus un dialogue, comme
l'avant-veille avec M. de Sgur, mais un monologue, au cours
duquel il arriva, par moments,  Napolon, de parler d'une voix
retentissante: Je ne puis rien souffrir de tout cela, disait-il,
ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au pass, ni ce blme
secret du prsent, malgr quelques louanges; je dirais  l'auteur,
s'il tait l, devant moi: Vous n'tes pas de ce pays-ci, monsieur.
Votre admiration, vos voeux sont ailleurs. Vous ne comprenez, ni
mes intentions, ni mes actes. Eh bien! si vous tes mal  l'aise
en France, sortez de France; sortez, monsieur, car nous ne nous
entendons pas; et c'est moi qui suis le matre ici. Vous n'apprciez
pas mon oeuvre; et vous la gteriez, si je vous laissais faire;
sortez, monsieur, passez la frontire, et laissez la France en paix
et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin[579].

[Note 579: Villemain, p. 187.]

Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accentues, les mots:
_Sortez, monsieur!_ trois fois rpts sur un ton de colre,
avaient travers la double porte du cabinet et taient arrivs au
salon voisin. Lorsque M. Daru y repassa, chacun s'carta de lui;
on semblait ne pas le voir, ou craindre de l'aborder.  un de ses
amis, qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signifiait
cet accueil, et son ami de lui rpondre: Mon Dieu! c'est l'effet
de quelques paroles qu'on a trop entendues ici. L'Empereur parat
bien irrit: il semble qu'il vous a destitu, qu'il vous exile,
comme M. de Marbois, ou le duc d'Otrante; cela consterne vos amis et
tient tout le monde  distance et en observation. M. Daru rassura
son interlocuteur, lui dit qu'on avait mal entendu ou mal compris;
qu'il s'agissait seulement d'exiler un acadmicien; que cela mme
n'aurait pas lieu, et que l'orage serait pass dans deux jours; puis,
saluant de bonne grce quelques personnes qui, voyant sa srnit, se
rapprochrent de lui, il sortit en riant[580].

[Note 580: Villemain, p. 188.--Voir aussi Charles de Lacretelle,
_Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome V, pp. 86-88.]

Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se rendit  Saint-Cloud
le 28 avril, et reut des mains du ministre son manuscrit, ratur en
plusieurs passages de la main mme de Napolon.

Plusieurs de ses confrres auraient voulu qu'il ft un nouveau
discours. Il s'y refusa, et, dans la sance du mercredi 2 mai, on lut
de sa part,  l'Acadmie, la lettre que voici:

     Monsieur le Prsident,

     Mes affaires et le mauvais tat de ma sant ne me permettant pas
     de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de
     fixer l'poque  laquelle je dsirerai avoir l'honneur d'tre
     reu  l'Acadmie.

     Je suis, avec respect, etc...

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

     29 avril 1811.

Son lection ne fut pas annule; mais les effets en demeurrent
suspendus. Il ne fut point admis, sous l'Empire,  prendre place
parmi ses confrres.

Non prononc, le discours de Chateaubriand eut plus de retentissement
que s'il avait t lu en sance publique. Au tmoignage de
l'auteur, dans ses _Mmoires_, j'ajouterai ici celui de deux de ses
contemporains. On en discuta beaucoup, dans quelques salons, dit
M. Villemain; on se communiqua des copies, et on fit des lectures 
petit bruit de cette oeuvre interdite[581]. M. de Marcellus dit, de
son ct: Je conserve encore moi-mme une copie du discours, tel
qu'il circula furtivement dans nos provinces, tout de suite aprs
l'poque o il devait tre prononc. Je l'avais transcrit en entier
de ma main au collge, entre une leon de rhtorique et l'autre. J'ai
confront les deux textes (aprs la publication du discours dans les
_Mmoires_); il y a dans le mien, en plus: Un Franais fut toujours
libre au pied du trne.

[Note 581: Villemain, p. 189.]

Cet pisode de la nomination de Chateaubriand  l'Acadmie a donn
lieu, dans des _Mmoires_ rcemment publis, ceux du comte Ferrand,
 une trange accusation. Parlant de la publication de la _Monarchie
selon la Charte_ (septembre 1816) et du _Post-Scriptum_, o le roi
Louis XVIII tait personnellement mis en cause, le comte Ferrand
crit ce qui suit:

     Le Roi, quoique personnellement offens, ne voulut point user de
     l'avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait antrieur
     et _dont la preuve tait dans les cartons de la police_.
     Plusieurs annes avant, il avait t question de le nommer 
     l'Acadmie franaise. Cette question se traita comme si c'et
     t une grce qu'on et attendue de lui, et ce fut ainsi qu'il
     la prsenta lui-mme. Pour consentir  tre nomm, il demanda
     que l'on payt ses dettes; elles montaient  70,000 francs. Le
     paiement fut convenu et effectu en deux termes par Maret, duc
     de Bassano. La nomination fut faite[582].

[Note 582: _Mmoires du comte Ferrand_, ministre d'tat sous Louis
XVIII, p. 178.--Paris, 1897.]

 l'appui de sa singulire et monstrueuse accusation, il eut
peut-tre t sant que M. le comte Ferrand produist ses preuves.
Elles taient,  l'en croire, dans les cartons de la police, 
l'poque o parut _la Monarchie selon la Charte_, c'est--dire en
1816. Elles y taient donc galement en 1815. Mais alors comment
expliquera-t-on que le gouvernement des Cent-Jours ne les ait pas
fait sortir des cartons o elles taient dposes? Chateaubriand
avait publi, en 1814, contre _Bonaparte_ le plus sanglant et le
plus terrible des pamphlets. Une telle et si furieuse attaque
lgitimait, certes, toutes les reprsailles. On devait d'autant
moins hsiter  y recourir, en 1815, qu' ce moment l'auteur de
_Bonaparte et les Bourbons_ tait  Gand, auprs de Louis XVIII,
avec le titre de ministre de l'Intrieur, et qu'il venait, dans son
_Rapport au Roi_, de renouveler ses attaques contre l'Empereur. Le
gouvernement imprial ne laissa point son nouvel crit sans rponse.
Plusieurs brochures furent lances contre lui. Elles taient les plus
injurieuses du monde et les plus perfides; quelques-unes sortaient
des bureaux de la police. Dans aucune, il n'est fait allusion aux
70,000 francs verss par M. Maret. M. Maret est redevenu ministre
d'tat; il peut dshonorer le plus redoutable ennemi de son matre;
il n'a pour cela qu'un mot  dire; et ce mot, il ne le dit pas! La
Police a entre les mains, contre le ministre de Louis XVIII, une
arme terrible, et elle refuse de s'en servir!  qui fera-t-on croire
ces choses, et que de tels scrupules aient arrt un seul instant la
Police des Cent-Jours?

Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu'en 1811, au moment de
sa nomination  l'Acadmie, Chateaubriand n'avait pas reu 70,000
francs des mains de M. Maret, et que le gouvernement n'avait pas pay
ses dettes. Cette preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans
ses lettres  ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment
n'taient pas crites en vue de la publicit.

Le 10 mai 1811, il crit  son ami M. Frisell, alors en Italie:

     J'ai reu votre lettre, mon cher ami, date de la ville o
     j'aimerais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous
     ayez reu la mme impression que moi de cette belle Italie. Quel
     soleil! quelle lumire! quels souvenirs! Combien nous sommes
     barbares en de des Alpes! Si j'tais riche et que je pusse
     voyager  mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et
     peut-tre finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome.
     Mais je deviens vieux; _je n'ai pas un sou_, et ne pouvant plus
     parcourir le monde, je ne cherche plus qu' le quitter. Il faut
     faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe
     ou la rivire qui doit finir la tragi-comdie.....

Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il crit  la duchesse de
Duras,  celle qu'il appelle sa soeur:

     Il faut qu'Uss[583] soit bien loin, car la rponse de ma soeur
     a t bien longtemps en route. J'attendais avec impatience le
     premier mot crit du _chteau de la belle cousine_. Je suis
     dsol de voir que ma cousine est trs triste. Je ne suis pas
     gai non plus. _Mes affaires vont trs mal. Rien ne s'arrange; et
     j'ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais
     comment j'chapperai  la catastrophe qui me menace..._

[Note 583: Le chteau d'Uss en Touraine, rsidence de madame de
Duras.]

Les dettes de Chateaubriand ont t si peu payes en 1811, que Mme de
Duras a d prendre, au commencement de 1812, l'initiative de rgler
les cranciers du grand crivain. M. Bardoux, dans son livre sur
_la Duchesse de Duras_, nous a fourni sur cet incident de prcieux
dtails. Chateaubriand, press par la gne, avait engag  un
crancier son manuscrit du _Dernier Abencerage_; M. de Tocqueville
lui procura l'argent ncessaire pour le dgager. Quant  Mme de
Duras, elle travaillait  constituer une socit de dix actionnaires
qui paieraient les dettes et rendraient ainsi  l'auteur d'_Atala_
la libert d'esprit ncessaire pour composer de nouvelles oeuvres.
L'emprunt qu'il allait ainsi contracter serait gag sur son travail.
Les premiers souscripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien
de Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand, dans sa
correspondance, appelle familirement l'_Adrienne_. Ses deux neveux,
Louis et Christian de Chateaubriand, offrirent de leur ct, de
prendre deux actions[584].

[Note 584: A. Bardoux, _la Duchesse de Duras_, p. 124.]

Tandis que sa vaillante amie, sa _soeur_ dvoue poursuit la
conclusion de cet emprunt, il lui crit: J'attends une offre
srieuse d'un pays tranger, et j'espre trouver une autre patrie
moins ingrate et plus gnreuse.

Le 29 juin 1812, il crit  Mme de Duras qu'il est all  Chartres
chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute: Si je puis parvenir 
garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de
la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage[585] qui puisse
m'occuper plusieurs annes. Rien ne fait mieux sentir le charme de la
solitude et ne calme mieux la tte et le coeur que le travail. Cet
t, j'irai peut-tre voir mes amis, je dis peut-tre, car _je suis
si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens de me dplacer_...

[Note 585: Les _tudes Historiques_, dont il commenait ds lors 
s'occuper.]

Le chiffre de ses dettes s'levait  une quarantaine de mille francs.
Mme de Duras courut au plus press et put lui prter quelques
milliers de francs pour teindre des dettes criardes. Elles n'avaient
donc pas t payes par le gouvernement, malgr le dire de ce bon M.
Ferrand, dont la caution ici, dcidment, n'est pas bourgeoise.

 force de dmarches, Mme de Duras parvint  runir le nombre
d'actionnaires dsir. Le pauvre grand homme n'en restait pas
moins dans une situation trs embarrasse. Il crivait  la _chre
soeur_: Vous tes la seule personne  qui je peux dire: _N'oubliez
pas le trimestre_; au lieu qu'avec tout autre, je me tairai. Dans
ce temps-ci, on n'a pas le sou; si ce n'tait pas ce temps-ci, je
n'aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misres,
que je vous prie de n'en plus parler. Et l'anne suivante encore, en
1813, il est si peu sorti de ses misres et de ses embarras, qu'il
crit, toujours  Mme de Duras: _Faute d'argent_, j'ai renonc
aux eaux et  tous les projets de voyage. Je suis confin dans mon
dsert. Je travaille  l'histoire ... Il est singulier comme cette
histoire de France est toute  faire, et comme on s'en est jamais
dout. Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France:
C'est bien dommage, chre soeur, qu'il faille abandonner cette belle
entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de
notre petite socit. Je n'entends plus parler de personne, _si ce
n'est de quelques cranciers qui me donnent de temps en temps signe
de vie. On passe trs bien une heure ou deux avec cela, comme avec la
torture_.

Il me semble bien qu'il ne reste rien de l'trange allgation du
comte Ferrand. Encore un mot cependant.

Chateaubriand, nous l'avons vu tout  l'heure, crivait  Mme de
Duras: Si je puis parvenir  _garder mon champ et mes livres_, je
serai la plus heureuse personne de la terre.  la fin de 1816,  la
date o M. Ferrand crit que l'auteur des _Martyrs_ s'est vendu 
l'Empire pour 70,000 francs, Chateaubriand fait sans hsiter, alors
que rien ne l'y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d'tat,
qui reprsentait pour lui un traitement annuel de 24,000 francs.
Il se condamne volontairement  une telle gne, qu'il est forc de
vendre son _champ_ et ses _livres_. Le _Journal des Dbats_ du 12
avril 1817 annonce la mise aux enchres de la _Valle-aux-Loups_,
et le mme journal annonce, le 29 avril, que la bibliothque de M.
de Chateaubriand sera vendue ce jour-l et les jours suivants,  la
salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministre de M. Merlin.




V

LES PRIX DCENNAUX ET LE GNIE DU CHRISTIANISME[586].

[Note 586: Voir ci-dessus p. 51.]


Par un dcret dat d'Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII (10
septembre 1804), Napolon avait tabli: qu'il y aurait de dix ans
en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de
grands prix donns de sa propre main. La premire de ces solennits
tait fixe au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix,
connus sous le nom de _prix dcennaux_, et destins  rcompenser
les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient
honor les sciences, les lettres et les arts dans la priode de dix
annes, coule au moment de la distribution, devaient tre au nombre
de vingt-deux, neuf de 10,000 francs, treize de 5,000 francs. Un
dcret du 28 novembre 1809, au lieu de vingt-deux prix, en institua
trente-cinq, dix-neuf de premire classe, seize de seconde. _La
classe de langue et de littrature franaise_ avait pour sa part 
porter son jugement sur cinq des grands prix de premire classe, sur
quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix devaient
tre attribus _au pome pique,  la tragdie,  la comdie,
 l'ouvrage de littrature qui runirait au plus haut degr la
nouveaut des ides, le talent de la composition et l'lgance du
style; au meilleur ouvrage de philosophie en gnral, soit de morale,
soit d'ducation; au meilleur pome didactique ou descriptif; aux
meilleurs petits pomes dont les sujets seraient tirs de l'histoire
de France;  la traduction en vers de pomes grecs ou latins; au
meilleur pome lyrique mis en musique_.

 qui serait confie la tche dlicate d'assigner  chacun sa place
et son rang. Voici quelles taient  cet gard les dispositions des
dcrets de l'an XII et de 1809. Un jury compos des prsidents et des
secrtaires perptuels de chacune des classes de l'Institut tait
appel  donner son avis sur les ouvrages prsents au concours.
Ce jugement, en quelque sorte prliminaire, devait tre soumis aux
diverses classes, charges chacune, en ce qui tait de sa comptence,
de l'examiner et de le rformer s'il y avait lieu. Mais cet arrt
des classes n'tait pas lui-mme en dernier ressort;  l'empereur
seul, juge suprme, tait rserv le droit de rendre une sentence
dfinitive; en matire de science, de littrature et de beaux-arts,
comme en toutes choses, il tait l'arbitre souverain: c'tait lui
qui, par dcret imprial, devait dcerner les prix.

Le jour approchait cependant o la solennit, projete en l'an XII,
 Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charlemagne, allait avoir lieu
 Paris dans le Louvre de Franois Ier, de Louis XIV et de Napolon.
Le 12 dcembre 1809, dans l'_Expos de la situation de l'Empire_ lu
au corps lgislatif, le ministre de l'Intrieur, M. de Montalivet,
parla en termes pompeux de la fte brillante qui se prparait: La
premire de ces poques mmorables faites pour exalter les plus
nobles ambitions est arrive, lisons-nous dans cet _Expos_ dont
l'auteur ajoute aussitt: Les prix dcennaux _vont tre distribus_
par la main mme de celui qui est la source de toute vraie gloire.

Au mois de juillet 1810, le _Moniteur_[587] publia les rapports du
jury de l'Institut, jury compos, nous l'avons vu, des prsidents
et des secrtaires perptuels de chacune des classes. Ils taient
signs de Bougainville, prsident, et de Suard, secrtaire. Vint
le 9 novembre 1810, date fixe ds l'an XII pour la solennit: elle
n'eut pas lieu. Le 28 novembre seulement le _Moniteur_ commena, pour
la continuer jusqu'au 13 dcembre[588], la publication du Rapport de
la Commission nomme par la classe de la langue et de la littrature
franaise pour examiner les propositions du jury de l'Institut.

[Note 587: Voir le _Moniteur_ du 14 au 24 juillet 1810.]

[Note 588: Voir le _Moniteur_ des 28, 29, 30 novembre et des 7, 11,
13 dcembre 1810.]

Que s'tait-il donc pass, et pourquoi l'Empereur renonait-il, pour
cette anne du moins,  la distribution des prix dcennaux? Plusieurs
motifs sans doute le dterminrent. Peut-tre trouva-t-il bien
minces, bien ples, non pas peut-tre dans les sciences, mais dans la
littrature, les productions dont pouvaient s'honorer les premires
annes de son rgne. Parmi les livres dsigns pour un grand prix, un
seul tait vraiment remarquable, le _Lyce_ de la Harpe; mais, par la
date de sa composition, il appartenait rellement  un autre temps,
au rgne de Louis XVI beaucoup plus qu'au rgne de Napolon.

On a suppos encore d'autres motifs de mcontentement. Le haut jury
de l'Institut avait prsent, pour le grand prix de philosophie
morale l'ouvrage publi en 1798 par Saint Lambert sous ce titre:
_Principes des moeurs chez toutes les nations, ou Catchisme
universel_, rsum froid et snile des thories matrialistes du
XVIIIe sicle, o l'auteur s'efforait d'tablir que les vices et les
vertus ne sont que des choses de convention. Proposer de dcerner 
un tel livre le grand prix de philosophie morale tait un vritable
scandale. On protesta dans les journaux; on s'indigna  la cour: le
jury de l'Institut se tira d'affaire par une question prjudicielle,
et reconnut que l'ouvrage de Saint-Lambert se trouvait par la date
en de de l'poque dcennale. Tout en cartant, puisqu'on l'y
obligeait, le _Catchisme universel_, le jury prsenta, pour le mme
prix, l'ouvrage de Cabanis sur les _Rapports du physique et du moral
de l'homme_, produit de la mme cole, o le systme sensualiste
tait pouss  ses dernires consquences et o la pense tait
dfinie une _scrtion_ du cerveau.

 ct de ce scandale, il s'en tait produit un autre. Un des grands
prix tait destin  _l'ouvrage de littrature qui runirait au plus
haut degr la nouveaut des ides, le talent de la composition et
l'lgance du style_. Un ouvrage avait paru, en ces dix dernires
annes, qui runissait, _au plus haut degr_, toutes ces qualits:
c'tait le _Gnie du christianisme_. Le jury de l'Institut et
la Classe de la langue et de la littrature franaise s'taient
trouvs d'accord pour n'en pas parler. Ils avaient pass  ct
du chef-d'oeuvre sans le voir. Cette exclusion, dans l'esprit des
membres de l'Institut, tait destine peut-tre  flatter le Pouvoir.
En ce cas ils n'atteignirent pas leur but. Napolon comprit que
l'institution des Prix dcennaux n'avait plus sa raison d'tre,
si elle devait servir  consacrer de si monstrueuses injustices.
Par son ordre, le ministre de l'Intrieur adressa, le 9 dcembre
1810, au directeur de la Classe de la langue et de la littrature
franaise, une lettre o il tait dit: Sa Majest dsire connatre
pourquoi l'Institut n'a pas fait mention dans son rapport sur les
_Prix dcennaux_,  l'occasion du dixime, ou onzime grand prix, du
_Gnie du christianisme_, par M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a
beaucoup parl, et qui est  la septime ou huitime dition. Je vous
prie de bien vouloir convoquer la Classe, pour qu'elle indique les
motifs qui l'ont dtermine  garder le silence sur cet ouvrage.

L'Acadmie consulta les deux commissions spciales charges de
l'examen prparatoire pour les catgories du dixime et onzime grand
prix; et aprs de nouveaux rapports et une discussion intrieure elle
rpondit que le silence de la Classe tait motiv sur la nature mme
du _Gnie du christianisme_, qui ne pouvait tre considr, ni comme
un ouvrage de littrature proprement dite, ni comme un ouvrage de
philosophie gnrale, appartenant  la morale ou  l'ducation[589].

[Note 589: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie ses crits_, p.
175.]

Tenant avec raison cette rponse pour peu satisfaisante, le
ministre fit observer que l'ouvrage de Chateaubriand rentrait
incontestablement dans les termes du programme dress par le dcret
qui avait institu les Prix dcennaux. Puis, il insista pour qu'il
ft rpondu  la note de l'Empereur, objet de sa premire lettre, par
une opinion motive sur le _Gnie du christianisme_.

 la suite de cette seconde lettre de M. de Montalivet, l'Acadmie
nomma une commission nouvelle de cinq membres, MM. Morellet, Arnault,
Lacretelle an, Daru et Sicard.

Le rapport fut fait par l'abb Morellet, classique endurci et
philosophe impnitent, l'un de ceux qui avaient jadis critiqu le
plus vivement _Atala_. L'abb n'avait nul got pour l'imagination et
pour les ides de Chateaubriand. Son rapport fut modr cependant et,
sur quelques points, trs favorable au _Gnie du christianisme_.

Il n'en fut pas de mme de quelques opinions lues dans la sance
secrte de l'Acadmie. M. Villemain qui a eu sous les yeux le
texte de ces opinions et le procs-verbal de la sance, les a trs
fidlement analyss[590].

[Note 590: Villemain, pages 176  181.]

Npomucne Lemercier se montra nettement hostile. Aprs avoir tabli
qu'un ouvrage littraire est mauvais, s'il n'a pas la raison pour
objet fondamental, un langage propre et juste pour expression, et
des figures vraies pour ornement il concluait que le _Gnie du
christianisme_, pchant contre ces trois conditions, ne pourrait,
sans _une petite teinte de ridicule_, occuper plus longtemps
l'Acadmie.

Le comte Regnaud de Saint Jean d'Angly se plaa surtout au point
de vue politique. Il reprocha  l'auteur les choses les plus
disparates, l'irrvrence envers la Rvolution, la froideur pour
l'Empire, d'avoir appel l'Encyclopdie une Babel des sciences et
de la raison, d'avoir blm le divorce comme portant le dsordre
au sein des familles, d'avoir dit qu'une des ftes du culte
catholique, la bndiction de la terre, choqua cette Convention
qui avait fait alliance avec la mort, parce qu'elle tait digne
d'une telle socit. Ailleurs, le comte Regnaud s'tonnait des
loges dcerns par Chateaubriand au pape Pie VII, tandis que cet
auteur, ajoutait-il, n'a encore parl nulle part, que je sache,
de la bienveillance et de la bont du Monarque qui lui a rendu sa
patrie et lui a permis _la clbrit_, en attendant qu'il obtnt
la gloire! Ailleurs encore il se plaignait que, dans plusieurs
chapitres, l'amertume de cruels souvenirs ne ft adoucie par aucun
retour reconnaissant vers le Pouvoir rgnrateur qui, ds lors,
avait relev les autels et permis  l'tendard sacr de la Religion
de marcher, entour de respect, au milieu des aigles franaises
triomphantes, et faisant hommage de la victoire au Dieu des armes.
M. Regnaud terminait en ces termes ces considrations, que l'esprit
de parti avait seul dictes: C'est un droit pour l'Acadmie
d'examiner si _l'esprit de parti_ n'a pas eu une part considrable
dans le succs de l'auteur et un devoir pour elle de le dclarer, si
elle le reconnat.

M. Lacretelle an--ce qui ne surprit personne,--M. l'abb Sicard--ce
qui avait lieu d'tonner--se prononcrent tous les deux contre le
_Gnie du christianisme_ avec une extrme svrit, et dans un style
qui n'tait mme pas un style de seconde classe.

Le comte Daru fut mieux inspir. Il ne mnagea pas les critiques 
l'ouvrage, mais il reconnut le talent. Il s'honora en notant avec
complaisance les supriorits si diverses dont le livre abonde: dans
telle partie, parce que toutes les penses sont d'un ordre lev,
les sentiments nobles, les vues littraires neuves et pleines de
sagacit, l'locution libre et fire; dans une autre partie, parce
que l'ouvrage mrite, pour l'ordre, la clart, la justesse, des
loges presque sans restrictions, et qu'on y trouve,  la fois, plus
de simplicit et plus d'loquence, de belles formes de style, des
tableaux de la nature riches de couleurs, les peintures nergiques de
nos passions, des descriptions charmantes, des penses aussi vraies
que profondes, des sentiments levs et des passages admirables.

L'Acadmie termina le dbat le 13 fvrier 1811. Sa rsolution portait
que le _Gnie du christianisme_ avait paru  la classe dfectueux,
quant au fond et au plan; que, malgr les dfauts remarqus dans le
plan et aussi dans l'excution de l'ouvrage, la classe avait reconnu
un talent trs distingu de style, de nombreux morceaux de dtail
remarquables par leur mrite, et, dans quelques parties, des beauts
du premier ordre; qu'elle avait trouv toutefois que l'effet du
style et la beaut des dtails n'auraient pas suffi pour assurer 
l'ouvrage le succs qu'il a obtenu, et que ce succs est d aussi
 _l'esprit de parti_ et  des passions du moment qui s'en sont
empares, soit pour l'exalter  l'excs, soit pour le dprimer avec
injustice. L'Acadmie concluait que l'ouvrage tel qu'il est lui
paraissait mriter une distinction de Sa Majest.

Cette rsolution maintenait, sous une autre forme, pour le _Gnie du
christianisme_, l'exclusion du concours. Chateaubriand du reste n'y
perdit rien, puisque les fameux _Prix dcennaux_ n'ont jamais t
distribus. La solennit fut ajourne en 1811, comme elle l'avait t
en 1810, et en 1812 il tait trop tard. Plus un seul jour maintenant
jusqu' la chute de l'Empire, il n'y aura place pour les ftes de la
paix.




VI

PETITE GUERRE PENDANT LA CAMPAGNE DE RUSSIE[591].

[Note 591: Voy. ci-dessus p. 53.]


Le 4 septembre 1812, l'arme franaise, partage en trois colonnes,
partit de Gjatz et de ses environs. Napolon marchait  la rencontre
de Kutusof, qu'il devait trouver trois jours aprs dans les champs de
la Moskowa. Ce mme jour, 4 septembre, Chateaubriand recevait l'ordre
de s'loigner de Paris. La disgrce du grand crivain tait complte,
et les scribes aux gages du ministre de la police multiplirent
contre lui leurs attaques. Elles avaient du reste commenc ds 1811,
 la suite de l'pisode du discours de rception. Chateaubriand tait
coupable d'indpendance. C'tait l un crime abominable. On le lui
fit bien voir.

Ce fut, pendant quelques mois, une pluie de brochures. Il y eut
l'_Itinraire de Pantin au Mont-Calvaire[592] en passant par la rue
Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques,
le faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-lyses, le bois
de Boulogne, Neuilly, Suresnes, et revenant par Saint-Cloud,
Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc._; ou _Lettres indites de
Chactas  Atala, ouvrage crit en style brillant et traduit pour
la premire fois du bas-breton sur la 9e dition_, par _M. de
Chteauterne_ (Ren Perrin);--_Monsieur de la Maison-Terne._
-- _Les Perscuteurs._--_Esprit, Maximes et Principes de M. de
Chateaubriand._--_Itinraire de Lutce au Mont-Valrien en suivant
le fleuve squanien et en revenant par le Mont des Martyrs_, etc.,
etc. Dans cette dernire brochure, on voyait les aventures de M. de
Saint-Gran, le plerinage de M. de _Maisonterne_ et l'entrevue de ce
dernier avec _Madame Blise_, comtesse de _Mascarillis_ (la comtesse
de Genlis).

[Note 592: Le Mont-Valrien.]

L'auteur des _Martyrs_ n'avait fait que rire des pasquinades diriges
contre M. de _Chteauterne_ et M. de _Maisonterne_. Il dut s'mouvoir
le jour o l'on essaya de mettre en cause non plus son style et
son talent, mais son caractre et son honneur. Au mois de novembre
1812, parut une brochure intitule: _Lettre  M. le comte de B...,
pendant son sjour aux eaux d'Aix-la-Chapelle_[593]. Elle tait due
 la plume d'un certain Charles His, qui avait rdig pendant la
Rvolution un journal appel le _Rpublicain franais_, et qui allait
devenir sous la Restauration un royaliste zl, si bien que, sous
Charles X, il fut un moment question de l'anoblir. Un peu plus, il se
serait appel Charles d'His, comme le Roi! En attendant, le pauvre
diable tait aux gages du duc de Rovigo. Celui-ci lui avait remis
un exemplaire de l'_Essai sur Les Rvolutions_, et Charles His, 
l'aide de citations tronques, avait prsent l'auteur du _Gnie du
christianisme_ comme un hypocrite et un athe.

[Note 593:  Paris, au dpt de la librairie Dentu, galerie de bois,
n{os} 265 et 266.-1812.]

La meilleure rponse  faire  ces prtendus _extraits_, tait de
rimprimer l'_Essai_ en entier. En consquence, Chateaubriand crivit
la lettre suivante au baron de Pommereul, directeur gnral de
l'imprimerie et de la librairie:

     Monsieur le baron,

     On s'est permis de publier des morceaux d'un ouvrage dont je
     suis l'auteur. Je juge, d'aprs cela, que vous ne verrez aucun
     inconvnient  laisser paratre l'ouvrage tout entier.

     Je vous demande donc, Monsieur le baron, l'autorisation
     ncessaire pour mettre sous presse, chez Le Normant, mon
     ouvrage intitul: _Essai historique, politique et moral sur
     les Rvolutions anciennes et modernes, considres dans leurs
     rapports avec la Rvolution franaise_. Je n'y changerai pas un
     seul mot; j'y ajouterai pour toute prface celle du _Gnie du
     christianisme_.

     J'ai l'honneur d'tre, etc.

                                           Paris, ce 17 novembre 1812.

Ds le lendemain, M. de Pommereul lui rpondait:

                                           Paris, ce 18 novembre 1812.

     Je mettrai mardi prochain, Monsieur, votre demande sous les
     yeux du ministre de l'Intrieur; mais votre ouvrage, fait en
     1797, est bien peu convenable au temps prsent, et s'il devait
     paratre aujourd'hui pour la premire fois, je doute que ce
     pt tre avec l'assentiment de l'autorit. On vous attaque sur
     cette production; nous ne ressemblons point aux journalistes
     qui admettent l'attaque et repoussent la dfense, et la vtre
     ne trouvera pour paratre aucun obstacle  la direction de
     la librairie. J'aurai soin, Monsieur, de vous informer de la
     dcision du ministre sur votre demande de rimpression.

     Agrez, je vous prie, Monsieur, la haute considration avec
     laquelle j'ai l'honneur d'tre, etc.

Le 24 novembre, Chateaubriand reut de M. de Pommereul cette autre
lettre:

                                           Paris, le 24 novembre 1812.

     J'ai mis aujourd'hui, Monsieur, sous les yeux du ministre
     de l'Intrieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
     m'crire le 17 courant, et la rponse que je vous ai faite le
     18. Son Excellence a dcid que l'ouvrage que vous me demandez
      rimprimer, puisqu'il n'a point t publi en France, doit
     tre soumis aux formalits prescrites par les dcrets impriaux
     concernant la librairie. En consquence. Monsieur, vous devez,
     vous ou votre imprimeur, faire  la direction gnrale de
     l'imprimerie la dclaration de vouloir l'imprimer, et y dposer
     en mme temps l'dition dont vous demandez la rimpression, afin
     qu'elle puisse passer  la censure.

     Agrez, Monsieur, etc.

                                                   Baron DE POMMEREUL.

Il tait clair que la censure aurait enlev tout ce que l'auteur
disait  l'loge de Louis XVI, des Bourbons, de la vieille
monarchie, et toutes ses rclamations en faveur de la libert. Ainsi
dpouill de tout ce qui servait de contre-poids  ses erreurs,
l'extrait se serait rduit  un extrait  peu prs semblable  celui
dont Chateaubriand se plaignait. Force lui tait donc de renoncer 
le rimprimer.

Si la censure ne lui permettait pas de rditer son livre, du moins
ne s'opposait-elle pas  ce que ses amis prissent sa dfense dans
les journaux. Ces querelles avaient le grand mrite, aux yeux du
gouvernement, d'occuper les esprits, de les dtourner des affaires
publiques. Cette petite guerre faisait oublier la grande. C'tait
l'heure o nos soldats tombaient chaque jour par milliers dans les
plaines de la Russie. Les bulletins de la Grande-Arme dissimulaient
soigneusement ces horribles dsastres,  ce point, que la veille
mme du jour o il devint ncessaire aux projets de Napolon
de faire connatre enfin la vrit, la veille de cette sombre
journe du 18 dcembre 1812, o clata comme un coup de foudre la
publication du vingt-neuvime bulletin, il tait permis de croire
que notre arme, toujours victorieuse, n'avait encore prouv que
des pertes insignifiantes et que seule l'arme russe tait dtruite.
Les journaux, tous dans la main de la police, avaient mission
d'entretenir le public dans sa quitude et son ignorance. Paris
tromp ne s'occupait que de querelles littraires et thtrales, des
attaques de Geoffroy contre Talma ou de celles de Charles His et de
ses compres contre Chateaubriand.

Ce dernier avait eu d'abord l'ide de rpondre  la brochure de
Charles His. Il voulait rfuter lui-mme un libelle o la loyaut
de son caractre et la sincrit de ses sentiments taient mises en
doute. Ses amis, convaincus que sa rentre en scne aurait pour effet
de lui attirer de nouvelles perscutions, obtinrent, non sans peine,
qu'il garderait le silence. Seulement, il fut convenu qu'un jeune
crivain, qui venait de dbuter, non sans clat, dans le _Journal de
l'Empire_, M. Damaze de Raymond, se chargerait du soin de sa dfense.

Damaze de Raymond s'acquitta en effet de ce soin avec un plein
succs. Sa brochure tait intitule: _Rponse aux attaques diriges
contre M. de Chateaubriand_. Un des meilleurs critiques du temps, M.
Dussault, la qualifia, dans le _Journal de l'Empire_, de rfutation
victorieuse, complte, d'crit dsormais insparable des autres
livres sortis de la plume brillante de M. de Chateaubriand.--Les
adversaires de cet crivain, disait encore Dussault, ne seraient-ils
que des amis dguiss? Et l'auteur de la dernire brochure n'a-t-il
cherch, par une attaque si maladroite, qu' lui prparer un nouveau
triomphe? M. Damaze de Raymond entre en part de cette gloire
nouvelle. La voil donc vide, cette grande querelle, suscite 
l'un des crivains qui font le plus d'honneur aux temps actuels,
comme pour le punir de sa gloire.--Depuis quelque temps, il n'est
question que de M. de Chateaubriand: articles plus ou moins violents,
pamphlets plus ou moins scientifiques, brochures amres, pasquinades
burlesques, tout a t mis en usage pour l'attaquer. Jamais auteur ne
fut en butte  plus de traits. Je ne sais pas  quel point il peut
aimer  occuper la renomme, mais il me semble que ses adversaires,
ou plutt ses ennemis, se sont comports comme s'ils eussent craint
qu'elle ne l'oublit trop. Sans cesse, ils ont replac son nom sous
les yeux du public, et rappel, mme en dpit d'eux, ses titres  la
gloire; on dirait qu'ils sont fchs que M. de Chateaubriand laisse
un moment se reposer sa plume loquente, et qu'ils veulent suppler
par le fracas de leurs colres aux intervalles de silence que garde
cet crivain...

Dussault avait raison de dire que la brochure de Damaze de Raymond
tait dsormais insparable des autres crits de l'auteur des
_Martyrs_. Si cette brochure, en effet, n'est pas dans toutes ses
parties l'oeuvre de Chateaubriand, elle a t faite,  n'en pas
douter, sur des notes de lui. M. Damaze n'est pas seulement en mesure
de citer le livre de l'_Essai_, devenu pourtant comme introuvable;
il cite aussi des morceaux du discours non prononc  l'Acadmie et
rest manuscrit. Il y a de plus, dans sa _Rponse_, des traits qui,
par la vigueur et l'clat, rappellent la touche du Matre. Exemple:

     Comme il rapporte  la mort de sa mre son retour aux ides
     religieuses, _on a remu la tombe de Mme de Chateaubriand_,
     et l'on a prtendu qu'elle tait morte avant la publication
     du livre dont M. de Chateaubriand faisait le sacrifice  ses
     volonts dernires. Mais il est constant que l'_Essai_ a t
     publi en 1797, et que Mme de Chateaubriand est morte en 1798,
     _comme le prouve surabondamment son extrait mortuaire_. Je
     tiens ce fait, d'ailleurs facile  vrifier, de personnes dont
     la vracit ne peut tre souponne. _Quelle imputation que
     celle qui forcerait un honnte homme  descendre  de pareilles
     explications et qui obligerait un fils  produire l'acte de
     dcs de sa mre!_

Or, ce trait se retrouvera plus tard dans les _Mmoires
d'Outre-Tombe_: Quelle critique que celle qui force un honnte homme
 entrer dans de pareils dtails, qui oblige un fils  produire
l'extrait mortuaire de sa mre!

Damaze de Raymond eut  ce moment son heure de gloire. Il venait
d'inscrire son nom au bas de celui de Chateaubriand. Peut-tre
tait-il appel  conqurir plus tard une renomme durable. Un
malheureux vnement arrta soudain les esprances que ses brillants
dbuts avaient fait concevoir. Le 27 fvrier 1813, il prit en duel
 la suite d'une querelle de jeu.




TABLE DES MATIRES


DEUXIME PARTIE

LIVRE V

     Annes 1807, 1808, 1809 et 1810. -- Article du _Mercure_
     du mois de juillet 1807. -- J'achte la _Valle-aux-Loups_
     et je m'y retire. -- _Les Martyrs._ -- Armand de
     Chateaubriand. -- Annes 1811, 1812, 1813, 1814. --
     Publication de l'_Itinraire_. -- Lettre du cardinal de
     Bausset. -- Mort de Chnier. -- Je suis reu membre de
     l'Institut. -- Affaire de mon discours. -- Prix dcennaux.
     -- L'_Essai sur les Rvolutions_. -- _Les Natchez._             1


TROISIME PARTIE

LIVRE PREMIER

     De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche
     particulire des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et
     enfance de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli.
     -- Deux pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. --
     Journes de Vendmiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie.
     -- Congrs de Rastadt. -- Retour de Napolon en France. --
     Napolon est nomm chef de l'arme dite d'Angleterre. -- Il
     part pour l'expdition d'gypte. -- _Expdition d'gypte._
     -- Malte. -- Bataille des Pyramides. -- Le Caire. --
     Napolon dans la grande pyramide. -- Suez. -- Opinion de
     l'arme. -- Campagne de Syrie. -- Retour en gypte. --
     Conqute de la Haute-gypte. -- Bataille d'Aboukir. --
     Billets et lettres de Napolon. -- Il repasse en France. --
     Dix-huit brumaire. -- Deuxime coalition. -- Position de la
     France au retour de Bonaparte de la campagne d'gypte. --
     _Consulat._ -- Deuxime campagne d'Italie. -- Victoire de
     Marengo. -- Victoire de Hohenlinden. -- Paix de Lunville.
     -- Paix d'Amiens. -- Rupture du trait. -- Bonaparte lev
      l'empire. -- _Empire._ -- Sacre. -- Royaume d'Italie. --
     Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Trait de paix
     de Presbourg. -- Le Sanhdrin. -- Quatrime coalition.
     -- Campagne de Prusse. -- Dcret de Berlin. -- Guerre en
     Pologne contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage
     du monde entre Napolon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre
     d'Espagne. -- Erfurt. -- Apparition de Wellington. --
     Pie VII. -- Runion des tats romains  la France. --
     Protestation du Souverain Pontife. -- Il est enlev de
     Rome. -- Cinquime coalition. -- Prise de Vienne. --
     Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signe
     dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. --
     Napolon pouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome.     63


LIVRE II

     Projets et prparatifs de la guerre de Russie. -- Embarras
     de Napolon. -- Runion  Dresde. -- Bonaparte passe en
     revue son arme et arrive au bord du Nimen. -- Invasion
     de la Russie. -- Wilna. -- Le Snateur polonais Wibicki.
     -- Le parlementaire russe Balachof. -- Smolensk. --
     Murat. -- Le fils de Platof. -- Retraite des Russes. --
     Le Borysthne. -- Obsession de Bonaparte. -- Kutuzof
     succde  Barclay dans le commandement de l'arme russe.
     -- Bataille de la Moskowa ou de Borodino. -- Bulletin. --
     Aspect du champ de bataille. -- Extrait du dix-huitime
     bulletin de la Grande-Arme. -- Marche en avant des
     Franais. -- Rostopschin. -- Bonaparte au Mont-du-Salut.
     -- Vue de Moscou. -- Entre de Napolon au Kremlin.
     -- Incendie de Moscou. -- Bonaparte gagne avec peine
     Petrowski. -- criteau de Rostopschin. -- Sjour sur les
     ruines de Moscou. -- Occupations de Bonaparte. -- Retraite.
     -- Smolensk. -- Suite de la retraite. -- Passage de la
     Brsina. -- Jugement sur la campagne de Russie. -- Dernier
     bulletin de la Grande-Arme. -- Retour de Bonaparte 
     Paris. -- Harangue du Snat. -- Malheurs de la France.
     -- Joies forces. -- Sjour  ma valle. -- Rveil de la
     lgitimit. -- Le pape  Fontainebleau. -- Dfections. --
     Mort de Lagrange et de Delille. -- Batailles de Ltzen, de
     Bautzen et de Dresde. -- Revers en Espagne. -- Campagne
     de Saxe ou des potes. -- Bataille de Leipzick. -- Retour
     de Bonaparte  Paris. -- Trait de Valenay. -- Le corps
     lgislatif convoqu, puis ajourn. -- Les allis passent
     le Rhin. -- Colre de Bonaparte. -- Premier jour de l'an
     1814. -- Notes qui devinrent la brochure: _De Bonaparte
     et des Bourbons_. -- Je prends un appartement rue de
     Rivoli. -- Admirable campagne de France, 1814. -- Je
     commence  imprimer ma brochure. -- Une note de Madame
     de Chateaubriand. -- La guerre tablie aux barrires de
     Paris. -- Vue de Paris. -- Combat de Belleville. -- Fuite
     de Marie-Louise et de la rgence. -- M. de Talleyrand
     reste  Paris. -- Proclamation du prince gnralissime
     Schwarzenberg. -- Discours d'Alexandre. -- Capitulation de
     Paris.                                                        255


LIVRE III

     Entre des allis dans Paris. -- Bonaparte  Fontainebleau.
     -- La rgence  Blois. -- Publication de ma brochure: _De
     Bonaparte et des Bourbons_. -- Le Snat rend le dcret de
     dchance. -- Htel de la rue Saint-Florentin. -- M. de
     Talleyrand. -- Adresses du gouvernement provisoire. --
     Constitution propose par le Snat. -- Arrive du comte
     d'Artois. -- Abdication de Bonaparte  Fontainebleau. --
     Itinraire de Napolon  l'le d'Elbe. -- Louis XVIII 
     Compigne. -- Son entre  Paris. -- La vieille garde. --
     Faute irrparable. -- Dclaration de Saint-Ouen. -- Trait
     de Paris. -- La Charte. -- Dpart des allis. -- Premire
     anne de la Restauration. -- Est-ce aux royalistes qu'il
     faut s'en prendre de la Restauration? -- Premier ministre.
     -- Je publie les _Rflexions politiques_. -- Madame la
     duchesse de Duras. -- Je suis nomm ambassadeur en Sude.
     -- Exhumation des restes de Louis XVI. -- Premier janvier 
     Saint-Denis.                                                  387


LIVRE IV

     L'le d'Elbe. -- Commencement des Cent-Jours. -- Retour
     de l'le d'Elbe. -- Torpeur de la lgitimit. -- Article
     de Benjamin Constant. -- Ordre du jour du marchal Soult.
     -- Sance royale. -- Ptition de l'cole de droit  la
     Chambre des Dputs. -- Projet de dfense de Paris. --
     Fuite du roi. -- Je pars avec madame de Chateaubriand. --
     Embarras de la route. -- Le duc d'Orlans et le prince de
     Cond. -- Tournai. -- Bruxelles. -- Souvenirs. -- Le duc
     de Richelieu. -- Le roi  Gand m'appelle auprs de lui. --
     Les Cent-Jours  Gand. -- Suite des Cent-Jours  Gand. --
     Affaires  Vienne.                                            465


APPENDICE

    I. L'article du _Mercure_.                                     531
   II. _Les Martyrs_ et M. Guizot.                                 535
  III. Armand de Chateaubriand.                                    543
   IV. Le discours de rception  l'Acadmie.                      547
    V. Les prix dcennaux et le _Gnie du christianisme_.          562
   VI. Petite guerre pendant la campagne de Russie.                569




ERRATA ET ADDENDA


Page 99, ligne 8, au lieu de _Mottedo_, lire Moltedo, et ajouter la
note suivante:

Jean-Andr-Antoine _Moltedo_, n  Vico (Corse) le 14 aot 1751,
grand-vicaire de l'vque constitutionnel de la Corse, membre
de l'administration de ce dpartement, dput de la Corse  la
Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de
France  Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-runis dans les
Alpes-Maritimes (1804), conseiller  la Cour impriale d'Ajaccio
(1811-1815), mort  Vico le 26 aot 1829.

       *       *       *       *       *

Page 389, note 1. Cette note doit tre complte ainsi:

Le roi de Prusse occupa l'htel de Villeroi, rue de Bourbon
(aujourd'hui rue de Lille); les princes Henri et Guillaume de
Prusse descendirent  l'htel de Salm, quai d'Orsay. Cet htel
tait, depuis 1802, le palais de la Lgion d'honneur. Le prince
de Schwarzenberg qui, au moment de l'entre des Allis  Paris,
reprsentait l'empereur d'Autriche absent, tait log dans l'htel
qui lui appartenait rue du Mont-Blanc (aujourd'hui rue de la
Chausse-d'Antin). L'empereur d'Autriche n'arriva que le 16 avril;
il habita l'ancien htel Charost, rue du faubourg Saint-Honor. Cet
htel tait contigu  l'lyse-Bourbon.


Paris. (France).--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--7.8.1925


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inhabituelles sont encadres par des
parenthses.]





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Ren Chateaubriand

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