The Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2504, 21 fvrier 1891, by 
L'Illustration- Various

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Title: L'Illustration, No. 2504, 21 fvrier 1891

Author: L'Illustration- Various

Release Date: April 29, 2014 [EBook #45533]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 centimes.

SAMEDI 21 FVRIER 1891
49e Anne.--N 2504.

L'IMPRATRICE FRDRIC
Photographie Vianelli.



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

SAVEZ-VOUS qu' ne lire que les journaux, on ne se croirait pas
facilement en l'an de fin de sicle 1891?--Il n'est question dans toutes
les feuilles que de noms d'un autre ge et de discussions d'une autre
poque: Talleyrand, Marat, Robespierre et le coup d'tat de Thermidor,
sans compter le dcret de Moscou.

Talleyrand domine, du reste. Je n'ouvre pas une revue sans y trouver des
extraits de ses _Mmoires_, pas une gazette sans y rencontrer des
anecdotes ou des jugements sur sa vie. Tous les bons vieux mots qui ont
couru les _anas_ reparaissent et pullulent: _La parole a t donne 
l'homme pour dguiser sa pense.--Mfiez-vous du premier mouvement,
c'est le bon_, etc., etc.

Quelques-unes de ces formules sont authentiques, les autres sont
controuves, mais tout fait nombre. On peut dire que le moment prsent
appartient  M. de Talleyrand.

Je crois bien cependant que ses _Mmoires_ n'obtiendront pas le succs
de curiosit qu'on attend, ou plutt je prvois que cette curiosit sera
quelque peu due. On nous a trop rvl de gens et de menus faits
relatifs  Talleyrand. Il est trop connu. On l'a vu de tous les cts,
dans toutes les poses, assis, debout, couch, en habit de crmonie et
en dshabill de robe de chambre. Les _Mmoires_ viennent trop tard. Il
a mis trop de coquetterie  reculer son caquetage posthume. La postrit
lui dira, comme au foyer de l'Opra:

--On te connat, beau masque!

Je me rappelle de Talleyrand un croquis inoubliable sign Lamartine. Le
pote nous montre le diplomate causant sur un canap,  Londres, je
crois, et disant avec une admirable impertinence et un ddain suprme de
l'opinion:

--On m'a accus d'avoir commis des crimes! Fi donc! j'ai  peine commis
des fautes!

Mais, qu'on le connaisse peu ou prou, qu'on le reconnaisse ou qu'on le
mconnaisse, il n'est pas dcent depuis quelque temps de n'avoir pas
d'opinion sur M. de Talleyrand. Il est  la mode. Son nom est sur le
tapis de toutes les conversations. Rvrence parler, c'est comme Marat.

Qui et pu croire que Marat serait bientt  l'ordre du jour? Tout le
monde ignorait, et le gouvernement avec tout le monde, que la statue de
Marat figurt en plein air sur une pelouse du parc de Montsouris. On va
moins volontiers  Montsouris qu'au bois de Boulogne, et la statue de
Marat, par le sculpteur Baffier, pouvait demeurer longtemps ignore. Je
ne sais quel snateur s'est avis de la signaler  qui de droit, et
quelques jours aprs on a emport, de Montsouris au dpt des marbres, 
Auteuil, la statue de celui dont le pote Paul Verlaine, grand-matre
des dcadents, a dit en un vers clbre:

        Jean-Paul Marat, l'ami du peuple, tait trs doux...

L-dessus, rclamations, protestations. Ceux qui ont dboulonn la
Colonne accusent le prfet d'avoir dboulonn Marat, et l'impriment. On
verse autant d'encre et on parle autant d'interpellation pour ce Marat
que pour _Thermidor_. Notre temps se passe en des polmiques
rtrospectives, et les plaisants rptent les verselets d'Edmond Texier,
sortant de la reprsentation de _Charlotte Corday_:

        Marat assassin! Quel malheur pour la France!
        Pour un bain qu'il a pris il n'a pas eu de chance!

Je ne sais qui proposait d'offrir ce Marat de Baffier  l'empereur
d'Allemagne, puisque maintenant le jeune souverain se tient si fort au
courant de notre mouvement artistique.

--Drle de situation faite  l'art franais, disait l'autre jour M. A.
B., le sultan interdit nos pices, et l'empereur d'Allemagne les
recueille!

Cet empereur, actif et piqu de je ne sais quelle tarentule, est bien
tonnant. Meissonier meurt! il tient  ce qu'on sache qu'il s'associe au
deuil du pays qui perd ce grand peintre. Il lit tous nos livres,
parcourt tous nos journaux, se tient au courant de tout. C'est un peu
tonnant et c'est assez effrayant. On conte, dans nos salons, que
nagure un de nos gnraux, M. de Boisdeffre, envoy par le gouvernement
franais pour assister aux manoeuvres de l'arme allemande en vint 
causer avec l'empereur Guillaume d'Annibal et de ses campagnes, de Zama,
de Capoue, etc., questions historiques encore plus puises que les bons
mots de M. de Talleyrand. Eh bien, aprs des mois passs sur cet
entretien, le gnral de Boisdeffre vient de recevoir du jeune empereur
une lettre autographe de huit pages o le souverain discute, en
historien, en archologue militaire, si je puis dire, les mouvements
stratgiques d'Annibal. Cette lettre fait beaucoup parler.

--Aprs tout, disait un vieux bonapartiste, Napolon III correspondait
bien,  propos de Csar, avec les savants allemands!

Oui, mais il y avait du rveur chez Napolon III. Chez le jeune
souverain il y a de l'agilit pratique. Il est de son temps. Mais,
peut-tre aussi, proccup de sa gloire, a-t-il mdit cette parole de
Louis XIV: Tous les conqurants ont plus avanc par leur nom que par
leur pe. Je le souhaiterais, pour la paix du monde.

Nous voici bien srieux, du reste. Mais  qui la faute? Je vous dis que
l'heure prsente appartient aux polmiques rtrospectives et on ne peut
toujours parler des modes nouvelles ou des refrains d'Yvette Guilbert,
cette _grande Diane des faubourgs_ comme vient de l'appeler M. Jules
Lematre, qui dit encore d'elle: C'est une Demay qui aurait pass par
le _Chat noir_.

Une Demay! Il n'y a peut-tre  Paris que M. Jules Lematre et M. Ernest
Renan pour se souvenir de Mlle Demay, si clbre  son heure. Elles vont
si vite, les rputations!

                                                 *
                                                * *

Mais voici, pour Paris un nouveau joujou, une nouvelle clbrit. Et
c'est un cosaque.

Qui a vu le cosaque?

--Cherchez le cosaque!

Ce cosaque est le cosaque Atchinoff, celui qui se rfugia, sous le
drapeau russe,  Sagallo, et que M. Ren Goblet fit bombarder par
l'amiral Olry.

Les Russes ne furent pas trs satisfaits de l'aventure. J'en causais
alors avec un personnage important de l'ambassade du tzar  Paris. Il
fit une lgre grimace, quoique diplomate.

--Le personnage, me dit-il, n'est pas des plus intressants, mais, en
somme, c'est du sang russe qui a coul.

Et c'est ce personnage dont on me parlait l qui est le point de mire de
la curiosit parisienne.

Tout d'abord une note cursive, mise dans les journaux, a appris que le
cosaque Atchinoff ou Achinoff allait arriver  Paris, et figurerait dans
une soire chez Mme Adam.

Aussitt, la plupart des directeurs de journaux ont press le bouton de
leur sonnerie lectrique, et chacun d'eux a appel son reporter en chef.

--Reporter en chef, mon ami, vous savez la nouvelle?

--Non, mais je la devine!

--Le cosaque Achinoff est  Paris!

--Je le traque dj.

--Pensez-vous le dcouvrir bientt?

--J'aurais dcouvert Jack l'ventreur, si j'tais superintendant de la
police de Londres!

--Bien, mon fidle. Alors, en route!

--En route!

Et tous les reporters en chef de donner aussitt la chasse au cosaque
Achinoff. O est-il? O se cache-t-il? Comment vit-il? Comment est-il?
C'est un bombardement de questions. C'est, sous une autre forme, Sagallo
qui recommence.

On est rest pendant plusieurs jours sans savoir l'adresse du cosaque.
Enfin, un reporter, plus dlur que les autres, a dcouvert, dpist,
lev son Achinoff. Et nous avons appris alors que le cosaque tait
grand, solide, carr des paules, barbu et chevelu, trs roux, une sorte
de Christ slave, mais un Christ  la carrure herculenne. Seulement--
dception!--il n'entend ni ne comprend un mot de franais. O croulement
de tous les espoirs des reporters! Comment interviewer un homme qui ne
peut point rpondre? Une interview par gestes?

--Quelle motion avez-vous prouve lorsque l'on a bombard Sagallo?

Mais allez donc expliquer la question par une pantomime! Les meilleurs
acteurs du cercle funambulesque n'y russiraient pas!

Les entrevues avec le cosaque Achinoff seront donc toutes platoniques, 
moins qu'on ne se munisse d'un interprte. Mais l'ataman des cosaques
libres, comme on l'appelle, ce qui lui donne un faux air d'un Antoine
d'un thtre politique libre, l'ataman vaut par sa propre personnalit.
On le regarde, on ne l'interroge pas. Quoique silencieux, il pique la
curiosit. Et ncessairement on le fte. On l'accueille, on le clbre
de confiance. Achinoff! Un cosaque! Le cosaque libre. C'est un ami.

Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble qu' la fin, les Russes
doivent un peu sourire--silencieusement--dans leurs barbes fauves de
cette exaltation que nous affichons assez bruyamment depuis des annes.
M. de Vogue raconte dans son dernier livre, _Spectacles contemporains_,
que lorsque le gnral Loris Mlikoff fut en quelque sorte nomm
dictateur par le tzar Alexandre, un de nos ministres demanda assez
navement  notre ambassadeur:

--Savez-vous si le gnral Loris Mlikoff est franais?

On lui rpondit tout naturellement:

--Le gnral Mlikoff est Russe.

Et il n'y a pas d'autre rponse plus simple ni plus juste.

Nul plus que moi n'aime les Russes, ne comprend le charme, la grandeur,
la sduction robuste, ne devine le rle futur, l'influence dcisive, de
cette race. Le Slave est fait pour aimer le Gaulois. Mais il est russe,
le Russe, et il a bien raison d'tre russe, comme nous avons cent fois
raison d'tre franais. Il semble banal de dire cela, mais affirmer que
deux et deux font quatre, c'est dire aussi une banalit.

Donc, si la curiosit qui s'attache au cosaque Achinoff me parat toute
naturelle et facilement explicable, les hommages qu'on lui adresse me
semblent tomber dans le paradoxe. On s'emballa comme on dit, sans savoir
pourquoi. On ne le connat pas, cet ataman libre, on l'accepte, on le
subit. Aprs tout, qu'il soit ce qu'il voudra, la sympathie dont on
entoure sa rousse chevelure et ses yeux bleus est une preuve nouvelle de
l'affection sincre, bien qu'un peu voyante, que nous portons  la
nation russe. Il suffit qu'on soit russe aujourd'hui en France pour
qu'on soit aim, salu, acclam!

--Quel dommage, me disait hier un vieil amput de Sbastopol, que les
Cosaques m'aient emport un bras! Avec quel plaisir je tendrais 
Achinoff mes deux mains!

Et notez que dans cette exclamation, peut-tre ironique, il y a toute
une philosophie de la gloire et de la btise de la guerre.

Mais soyons justes, en tout ceci la curiosit domine. Achinoff est
l'actualit du moment. Jack l'ventreur viendrait  Paris qu'il serait
aussi, et plus que personne, la bte curieuse. Une bte fauve, par
exemple. En voil un qui met la police et les reporters sur les dents!
il lui chappe, il s'en moque avec une audace fantastique. Il en est, ce
Jack l'ventreur,  son dixime cadavre.

        Quand nous serons  vingt nous ferons une croix.

Et toujours la mme prcision dans le meurtre, toujours le mme _faire_,
la mme sorte de signature sinistre.

--Non, monsieur le procureur, rpondait un meurtrier, devant un cadavre
 la morgue, ce n'est pas moi qui ai fait a. _C'est pas de mes coups!_

Ils ont leurs coups, ces assassins, et comme leur marque originale. Les
limiers de la sret ne s'y trompent pas. C'est un tel, disent-ils, en
regardant une blessure. Jack l'ventreur doit tre, est certainement un
maniaque de meurtre systmatisant l'assassinat, prenant comme un atroce
brevet de spcialit, s'acharnant aux femmes avec une sorte de fureur
froide, implacable, vengeresse, est effrayant cet exemplaire d'homme
moderne, et le docteur Lombroso trouverait certainement dans ses traits,
dans son cerveau, le caractre l'homme primitif, absolument sauvage. Ce
doit tre une stupeur dans Londres et la police y devient tout  fait
bjaune.

--Ah! la police! disait M. de Talleyrand, toujours lui! la police!... Ce
qu'on peut lui demander de plus simple et de plus rassurant, c'est de
pas arrter trop d'honntes gens!...

J'oublie de vous parler de l'actualit du moment: du carme. Mais si le
carnaval est mort, le carme l'est bien davantage. Bals, dners,
concerts, soupers, thtres de socit--l'_Ami des femmes_ promis chez
Mme Aubernon,--ftes et runions, musique et pts de foies gras: c'est
le carme parisien. Ce n'est pas celui de Massillon.

Heureusement, dirait Yvette Guilbert.

Rastignac.



LA SOCIT PARISIENNE

LA COLONIE ESPAGNOLE.

Puisqu'il est question, dans les cercles diplomatiques, du prochain
dpart de la reine Isabelle pour la Bavire, o elle irait, dit-on,
assister aux couches de l'infante Paz, parlons un peu des Espagnols de
Paris.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les rapports entre l'aristocratie
espagnole et celle de France sont frquents et suivis. Depuis le temps
o Louis XIV, aprs avoir pris pour femme une infante d'Espagne, plaa
son petit-fils sur le trne de Charles-Quint, les relations entre les
deux socits devinrent incessantes, les liens nombreux; la _grandesse
confre_,  plusieurs reprises,  des membres de la noblesse franaise,
contribua  les resserrer et, en dpit des nuages passagers amoncels
par la politique, les circonstances, la sympathie de race et de
caractre, amenrent frquemment, presque sans interruption,  Paris,
une foule de personnages marquants d'au-del des Pyrnes.

Mais c'est surtout  partir de 1840 et de l'abdication de la reine
Christine, qui vint se fixer parmi nous, que la colonie espagnole acquit
une importance et un relief qui se sont maintenus  travers les
vnements, et qui lui ont valu la place brillante qu'elle occupe encore
aujourd'hui dans le monde lgant de notre grande cit.

Nous avons eu, aprs la reine Christine, S. M. la reine Isabelle et le
roi Dom Franois,  qui la rvolution de 1868 avait ferm les portes de
leurs tats, et qui rsident encore au milieu de nous. Nous avons eu le
roi Alphonse XII, qui a grandi sur notre sol. Nous avons eu aussi Dom
Carlos, qui longtemps a figur au premier rang du Tout-Paris
aristocratique et fashionable, et que des considrations d'ordre
diplomatique ont oblig  s'loigner. Nous avons eu, sous le second
empire, la comtesse de Montijo, mre de l'impratrice Eugnie, la
duchesse d'Albe, sa soeur, le marquis et la marquise de Bedmar, la
duchesse de Malakoff, le duc d'Ossuna, le marquis d'Alcanics, duc de
Sesto, qui a pous la duchesse de Morny aprs la mort de son premier
mari, et tout un groupe tincelant de grandes dames et de fringants
cavaliers de la famille ou de l'intimit de la souveraine.

Enfin,  l'heure prsente, nous possdons une cour _in partibus_, deux
infantes, bon nombre de femmes des plus sduisantes et des plus
distingues et quantit d'individualits masculines trs en vue, dont le
centre de runion se trouve  l'htel de Castille et que le _high life_
parisien apprcie tout particulirement.

C'est qu'il n'y a rien de plus aimable, de plus sociable, de plus gai et
de plus lgamment correct tout  la fois, qu'un vritable hidalgo. J'ai
toujours entendu parler de la morgue espagnole, et j'avoue que je n'en
ai jamais trouv trace chez aucun des Espagnols de bonne compagnie qu'il
m'a t donn de rencontrer.

Je dois dire, au contraire, que je les ai toujours vus simples,
accueillants, liants, bons camarades, un peu exubrants peut-tre, et
d'une exquise courtoisie.

Ce qu'ils ont, en gnral, c'est une certaine hauteur dans le port, dans
la dmarche, dans le maintien; une fiert native dans les allures, qui
est loin de nuire  leur charme, et un je ne sais quoi de chevaleresque,
d'aventureux, de romanesque dans les sentiments, qui n'est pas le
moindre de leurs attraits. Demandez plutt aux Parisiennes.

Avec cela de la verve, de la sve, de l'entrain, de la finesse, de
l'esprit trs souvent et de l'originalit toujours. Il n'est pas jusqu'
leur accent qui ne leur donne du piquant et de la saveur. J'en ai connu
plusieurs qui, par la tournure de leurs ides, l'ingniosit de leurs
aperus et la faon humoristique et unique qu'ils avaient de raconter
les choses les plus ordinaires, taient littralement dsopilants.

Quant aux femmes, indpendamment de leur beaut plastique, qui est
proverbiale, et, je me permettrai de dire, dans bien des cas, lgrement
surfaite, elles sont, pour la plupart, la sduction personnifie. Mme
imparfaitement jolies, elles ont quelque chose d'indfinissable et de
suggestif dans le regard, de familier et de naturel dans l'abord, de
flin et de navement coquet dans les manires, d'ardent et de passionn
dans la physionomie, qui attire et captive  premire vue. Ce sont l
des dons, pour ainsi dire inns, qui leur sont communs presque  toutes,
quels que soient leur ge et leurs avantages physiques, et qui frappent
chez la reine Isabelle,--aussi Espagnole de caractre que de
coeur,--quand on a eu l'honneur de l'approcher.

                                              *
                                             * *

Qui ne connat Isabelle II? Qui ne l'a aperue tout au moins dans les
Champs-Elyses ou dans l'avenue du Bois de Boulogne, en coup ou en
calche aux couleurs espagnoles, rendant avec infiniment de bonne grce
les saluts qu'on lui adresse?

Tout le monde sait qu'elle a le type Bourbonien trs accentu, un trs
grand air, que ne dpare pas un embonpoint caractris, une expression
de franchise et de bienveillance trs apparente. Mais ce que l'on
connat moins, c'est son excessive amabilit, dpouille de tout apprt,
sa profonde sympathie pour la France et sa reconnaissance pour
l'hospitalit quelle y a reue, son attachement et son dvouement pour
ceux qui l'entourent et, par-dessus tout, son inpuisable bont. En
veut-on un exemple entre mille?

Un jour, elle apprend qu'un sectaire des plus dangereux qui, aprs avoir
attent  sa vie dans les circonstances que l'on connat, s'est rfugi
 Paris, est dans la plus profonde misre et implore la charit:

--Qu'on lui envoie de suite cinq cents francs, dit-elle sans hsiter.

--Mais Votre Majest sait, rplique le chambellan, que cet homme est un
assassin; que c'est lui qui...

--Qu'est-ce que cela fait? rpond-elle en souriant, tu es ridicule avec
tes rancunes et tes ides de reprsailles. Ce n'est pas moi, Isabelle,
que ce malheureux a voulu tuer, c'est le parti que je reprsente.
Allons! pas de mauvaise humeur et ne tarde pas  faire ce que je t'ai
dit...

En ce moment, la reine Isabelle ne reoit qu'en petit comit, sans aucun
apparat, et, bien que le palais de Castille, situ, comme on sait,
avenue Klber, se prte merveilleusement aux ftes et  la
reprsentation, les rceptions se bornent prsentement  des dners
intimes tris sur le volet, qui sont trs recherchs et trs envis.

Des deux infantes, soeurs du roi dom Franois et belles-soeurs, par
consquent, de la reine Isabelle, l'une, l'infante Pepa, a pous feu M.
Guell y Rente, snateur trs connu et trs aim du monde parisien,
lgendaire par ses boutades originales et ses saillies 
l'emporte-pice; l'autre, l'Infante Isabelle, rpute pour son esprit, a
pous le comte Gurowski, mort, comme M. Guell, depuis plusieurs annes.

La maison officielle de la reine se compose de la duchesse de Hijar,
grande matresse, et du marquis de Villasegura.

Fille du comte de la Puebla, veuve du duc de Hijar, marquis d'Almenara,
comte de Rivadeo, dont la grandesse de premire classe remonte  une
poque trs recule, la duchesse est une trs grande dame, sous tous les
rapports, et, ce qui ne gte rien, elle est remplie de tact et
d'amabilit.

Quant au marquis de Villasegura, ancien officier de marine, il
n'appartient pas  l'aristocratie de naissance et il a reu son titre
actuel au moment o il a t choisi par la reine pour tre plac  la
tte de sa maison; ce qui ne l'empche nullement d'tre un homme
parfaitement distingu, s'acquittant  merveille de ses dlicates
fonctions.

A citer encore, dans l'entourage habituel de la reine Isabelle, la
marquise de San Carlos, qui, sans titre officiel, a souvent fait auprs
de Sa Majest le service de la duchesse de Hijar, pendant l'absence de
cette dernire.

Mme de San Carlos est une trs belle personne, douce, bienveillante,
aimable et particulirement intelligente. Moiti Havanaise et moiti
Espagnole, elle a crit un livre des plus intressants: _Les Amricains
chez eux_, qui a eu du succs et dont la presse anglaise, encore plus
que la franaise, s'est normment occupe.

Que dire de l'ambassadeur, qui n'a pas eu le temps, jusqu'ici, de se
faire connatre de la socit parisienne? Issu d'une famille opulente de
Saint-Sbastien, dont le nom patronymique est la Sala, il a fait de
brillantes tudes de droit et s'est enrl dans les rangs du parti
conservateur, auquel il est toujours rest fidle. C'est un esprit
clair, une nature loyale, un personnage sympathique, d'une grande
sret de relations, universellement aim et estim.

Il a pous Mlle Brunetti, dont la mre tait une Camerassa, cousine du
duc d'Ossuna. Or,  la mort de celui-ci, son unique descendant, ayant
hrit d'une trentaine de titres, ne voulut, en prsence des droits
phnomnaux qu'il aurait eu  payer, en garder que quatre et il cda les
autres  ses parents. C'est ainsi que Mme de la Sala devint duchesse de
Mandas et, selon la coutume espagnole, transmit le titre  son mari.

C'est aussi de cette faon que la soeur de Mme de Mandas, Mme de Haber,
trs rpandue et trs gote, devint duchesse de Monteagudo. L'armorial
espagnol est un labyrinthe dans lequel il n'est point ais de trouver sa
route et de se dbrouiller.

                                             *
                                            * *

En dehors de la cour et de l'ambassade, la grande dame la plus en
vidence de la colonie espagnole de Paris est, sans contredit, la
marchale Serrano, duchesse de la Torre.

Cette femme clbre, tant par son rang--elle a t rgente du royaume
avant l'arrive du roi Amde--que par sa grande beaut, est d'origine
havanaise. Elle a des yeux superbes, un teint clatant, une tournure
charmante, des toilettes incomparables et un got irrprochable.
Prodigieuse de conservation et de jeunesse, les annes ont gliss sur
elle sans l'atteindre et, quoique elle ait deux filles maries, la
princesse Kotchoubey et la comtesse Santovenia, elle parat  peine dans
la maturit de l'ge.

On raconte qu'elle est sur le point d'entrer en possession d'une immense
fortune provenant d'un trsor rcemment dcouvert en Angleterre dans une
terre de famille.

Vient ensuite la duchesse de Valencia, ne Tascher de la Pagerie et
veuve du fameux Narvas, l'affabilit, la grce et la distinction mmes.

Puis, le marquis de Valcarlos, fils de M. Guell y Rente et de l'infante
Pepa, attach militaire  Paris et la marquise, ne Alberti.

Puis, M. de Banuelos, diplomate de mrite, nomm tout dernirement
ambassadeur  Berlin, beau-frre du comte de Sartiges et dont les deux
ravissantes filles, amies intimes de la duchesse de Luynes, ont brill
d'un vif clat dans les salons parisiens.

Enfin Mme de Guadalmina, une beaut trs  la mode; le marquis de Casa
Riera, richissime et galant gentilhomme, trs empress auprs des dames,
et dont la loge  l'Opra, bien connue des abonns, est toujours remplie
des femmes les plus jolies, les plus lgantes et les plus qualifies de
Paris; le comte de Sanaf, ancien ministre plnipotentiaire, autrefois
attach  la personne de la reine et Parisien pur-sang; le duc de Fernan
Nunez, ancien ambassadeur et membre assidu du Jockey-Club; M. Calderon,
un des plus vaillants gnraux de Dom Carlos et un homme du monde
accompli, trs choy dans le _high life_; M. Muriel, M. Fernandez de
Cuellar et bien d'autres... L'espace me manque pour les nommer tous.

Je ne crois pas, toutefois, que l'immigration espagnole chez nous soit
en veine de suivre une progression ascendante. Il me semble, au
contraire, que, depuis une vingtaine d'annes, non seulement elle est
stationnaire, mais qu'elle aurait plutt une tendance  diminuer.
J'avoue que je le regrette, car c'est l un lment dont la disparition
se ferait vivement sentir et qui produirait un grand vide dans les
hautes sphres de la socit. Esprons qu'il ne viendra pas de sitt 
nous manquer.

Tom.



Mlle MARIE WISNOWSKA

Il semble qu'une fatalit inluctable poursuive les belles femmes slaves
aux yeux profonds,  l'me passionne, qu'un penchant irrsistible
entrane vers le thtre. Qui ne se rappelle cette jolie comdienne qui
parut un instant au Thtre-Franais, Feyghine, et qui, quelques mois
aprs, soit qu'elle n'et pas russi  son gr, soit qu'un chagrin
violent se ft empar d'elle, se suicidait dans son bain?

Il n'est pas possible de ne pas penser  elle, lorsqu'on voit le
portrait, que nous reproduisons, de Mlle Marie Wisnowska, cette autre
victime de l'amour, qui est morte dernirement,  Varsovie, assassine
par son amant, le prince Barteniew, officier dans l'arme russe... Elle
aussi, en sa qualit d'artiste dramatique du thtre de Varsovie, et
d'artiste aime, elle tait entoure d'hommages pour son talent et sa
beaut... Quelle pense intime, quelle angoisse la poussa  la
rsolution fatale qu'elle prit un jour? Peut-tre n'y faut-il voir
qu'une manifestation isole de cette me russe, si mystrieuse, si
trange? Quoi qu'il en soit, Marie Wisnowska convint avec celui quelle
aimait que tous deux mourraient ensemble... Il la tua, et, quand il
l'et vue morte, il n'eut pas le courage de se tuer  son tour...

Nous ne devons pas laisser partir, laisser oublier, sans une parole de
sympathie, cette charmante femme qui tait une grande comdienne, et qui
n'avait eu qu'un rel dsir en sa vie, un rve unique, celui de devenir
une actrice de Paris. Elle avait tudi notre langue avec soin, et elle
tait parvenue  la connatre parfaitement. Malheureusement elle avait
gard, comme Feyghine, un accent assez fort. Un ami la prsenta  M.
douard Pailleron, qui s'intressa beaucoup  elle, et lui prta le
secours de sa haute exprience. Il nous a dit lui-mme qu'il avait
reconnu bientt en elle un temprament d'artiste exceptionnel. Mais,
malgr tous ses efforts, elle n'arriva pas  vaincre son accent
originel, et, dcourage, elle retourna en Pologne...

Adolphe Aderer.

[Illustration: Mlle MARIE WISNOWSKA]



L'ATAMAN ACHINOFF

Nicolas Ivanovitch, _ataman_ (ou chef, des cosaques libres), plus connu
sous l'appellation du cosaque Achinoff, est en ce moment  Paris. Le but
de son voyage n'est pas trs dfini: ses amis disent qu'il vient pour
rtablir la vrit sur l'affaire du bombardement de Sagallo, qui eut
lieu il y a tantt deux ans dans les circonstance que l'on se rappelle.
Et l'on doit, pour ce qui concerne Achinoff, s'en rapporter  ses amis
et rpondants devant la socit franaise. Achinoff, en effet, ignore
absolument notre langue.

C'est un grand et fort gaillard,  la puissante carrure: par un
contraste qui n'est point trs rare dans les races slaves, sa vigoureuse
constitution s'allie  une relle dlicatesse de formes dans les
extrmits et les attaches. Il est n en 1856. Tout jeune il fait, dans
les steppes du Terek, l'apprentissage de la vie. En 1883, il fonda dans
le Caucase, on Abkhanie, une colons de 800 cosaques libres: des dmls
avec l'administration russe lui firent concevoir le projet de tenter une
manire d'expdition au sud de l'gypte, en Abyssinie, dans un pays o,
lui disaient de vieux tcherkesses qui avaient voyag, habitaient des
chrtiens. C'est ainsi qu'en 1885, Achinoff va en reconnaissance 
Massaoua et s'abouche avec les potentats d la rgion. En juin 1886, les
cosaques libres lisent Achinoff ataman. Il a dsormais une autorit
particulire pour demander  Ptersbourg un appui moral et matriel en
vue de son projet d'expdition religieuse et militaire en Abyssinie. Des
pourparlers, des changes d'ambassade auprs du Ngus, occupent ensuite
le temps d'Achinoff. Enfin il part, et c'est alors que se produit
l'incident de Sagallo.

Mme Juliette Adam, directrice de la _Nouvelle Revue_ qui soutient si
vaillamment la cause de l'alliance franco-russe, et qui veut carter de
toutes les mmoires le souvenir de la malheureuse affaire de Sagallo, a
donn, cette semaine, une grande soire en l'honneur de l'ataman
Achinoff.

M.


[Illustration: LE CONTRE-AMIRAL PALLU DE LA BARRIRE.--Phot. Chalot.]


[Illustration: L'ATAMAN ACHINOFF.]


[Illustration: Le yacht  vapeur Midjet, disparu en mer dans la
traverse de l'Atlantique.]


[Illustration: La statue de Marat, du sculpteur Baffier, enleve
dernirement du parc de Montsouris. D'aprs la photographie de M.
Panne lier.]



[Illustration: Le palais fdral,  Berne.]

LES PARLEMENTS TRANGERS

SUISSE

La Confdration suisse est forme par l'union des peuples des 22
cantons de la Suisse, savoir: Appenzell (les deux Rhodes), Argovie, Ble
(ville et campagne), Berne, Fribourg, Saint-Gall, Genve, Glaris,
Grisons, Lucerne, Neuchtel, Schaffhouse, Schwyz, Soleure, Tessin,
Thurgovie, Unterwalden (haut et bas), Uri, Valais, Vaud, Zug et Zurich.

En 1291, trois cantons seuls faisaient partie de la ligue fdrale; il y
eut ensuite, en 1353, la Confdration des huit cantons, puis, en 1513,
la Confdration des treize cantons, et enfin, aprs l'acte de mdiation
impos  la Suisse par Bonaparte, le 19 fvrier 1803, six cantons
nouveaux firent partie de la ligue. Aprs la chute de Napolon, l'acte
de mdiation fit place au pacte fdral, qui s'tendit  trois nouveaux
cantons, en tout vingt-deux cantons.

Au pacte fdral succda la Constitution du 12 septembre 1848, dont les
bases taient empruntes au systme fdratif des tats-Unis de
l'Amrique du Nord, et qui fonctionna pendant une quinzaine d'annes
sans qu'on songet  la rviser. En 1869, l'Assemble fdrative
commena la discussion d'un projet conu dans un esprit trs
centralisateur. Cette discussion continua pendant le cours des sessions
de 1871 et 1872, et aboutit, le 5 mai 1872, au vote d'une nouvelle
Constitution qui, soumise  l'acceptation des citoyens suisses et des
cantons, fut rejete, le 29 mai, par la majorit des uns et des autres.

Les Chambres, qui jugeaient une rvision absolument ncessaire,
rouvrirent la discussion en 1873 et 1874; une nouvelle Constitution fut
vote le 31 mars 1874 par l'Assemble fdrale, et soumise le 29 mai
suivant au vote populaire. Elle fut accepte par 340,199 voix contre
198,013.

La Constitution du 29 mai 1874 n'a reu depuis lors qu'une seule
modification. Son article 65 abolissait la peine de mort;  la suite de
crimes nombreux commis dans l'ouest de la Suisse, un courant d'opinion
se forma contre cette disposition constitutionnelle, qui fut abroge par
la votation populaire, le 18 mai 1879.

Le pouvoir lgislatif est partag entre l'Assemble fdrale et le
peuple. L'Assemble fdrale a le droit d'initiative en toute matire.
Elle est compose de deux chambres: le Conseil national, dont les
membres sont lus par le suffrage universel dans toute la confdration;
le Conseil des tats, dont les membres sont dputs par les cantons,
soit par l'intermdiaire du parlement cantonal, soit directement par les
lecteurs cantonaux.

Le peuple suisse a aussi le droit d'initiative, savoir directement et
sous certaines conditions en matire constitutionnelle; par voie de
correspondance avec l'Assemble fdrale et par l'intermdiaire des
autorits cantonales en toute matire. Il doit ncessairement approuver
toute modification  la constitution. Enfin, il a le droit, mais sous
certaines conditions, de demander le rfrendum sur les lois et dcrets,
ayant un caractre d'intrt gnral, vots par l'Assemble fdrale,
lesquels, dans ce cas, doivent tre soumis  son approbation.

Le pouvoir excutif appartient au conseil fdral lu par l'Assemble
fdrale: l'un des membres du conseil, spcialement lu par l'Assemble,
porte le titre de prsident de la confdration.

Un tribunal fdral, dont les membres sont lus par l'Assemble
fdrale, est charg de statuer dans certains cas particuliers prvus
par la constitution.

                                              *
                                             * *

Le conseil des tats se compose de 44 dputs des cantons: chaque canton
nomme deux dputs quel que soit le nombre de ses habitants; dans les
cantons partags, chaque demi-canton en lit un.

Les dputs au Conseil des tats sont indemniss par les cantons qu'ils
reprsentent. Le Conseil vrifie le pouvoir de ses membres, et nomme
dans son sein,  la majorit absolue, un prsident, un vice-prsident et
deux scrutateurs.

Le Conseil national est lu par le peuple sur la base d'un dput par
20,000 habitants. Les circonscriptions lectorales sont fixes par la
loi fdrale. Chaque canton est divis en un ou plusieurs collges; mais
chaque canton ou demi-canton nomme au moins un dput, quelle que soit
sa population. Actuellement le Conseil national compte 147 dputs. Ils
sont lus pour trois ans, et le renouvellement intgral a lieu le
dernier dimanche d'octobre de la priode triennale. Le prsident du
Conseil national doit tre chang aprs chaque session ordinaire.

Les dputs au conseil national reoivent une indemnit de prsence de
20 francs par jour, plus les indemnits de voyage (0 fr. 20 par
kilomtre).

Les deux Chambres lgifrent sur les lois de toute nature qui relvent
de la souverainet fdrale, sans empiter sur le domaine rserv aux
cantons. Chaque canton a ses lois particulires, sa constitution, etc.

Elles procdent  l'lection du pouvoir excutif et du pouvoir
judiciaire pour le tribunal fdral, mais non pas pour les tribunaux
cantonaux. Elles ratifient les alliances et les traits faits avec
l'tranger, dcident du droit de guerre et statuent sur les consquences
qui en rsultent. Elles veillent  la garantie des constitutions
cantonales et exercent une haute surveillance sur les cantons pour faire
respecter les prescriptions fdrales.

Elles votent le budget fdral.

Elles prononcent sur les recours des citoyens contre les dcisions
cantonales, les conflits de comptence, le droit de grce et d'amnistie.

Les deux Chambres exercent non seulement le pouvoir lgislatif, mais
aussi le pouvoir constituant, puisqu'elles peuvent procder  la
rvision de la Constitution fdrale, sous rserve du vote populaire.

Chaque Chambre dlibre sparment, sauf pour les lections du conseil
fdral et du tribunal fdral, pour les recours en grce et les
conflits de comptence. Elles forment alors l'Assemble fdrale.
Jusqu'en 1874, les deux Chambres exeraient le pouvoir lgislatif d'une
manire absolue; mais la constitution nouvelle a introduit le
_Rfrendum._

Trente mille citoyens peuvent demander qu'une loi soit soumise  la
votation populaire. La constitution fixe  quatre-vingt-dix jours 
partir de la publication de la loi ou de l'arrt le dlai pendant
lequel le rfrendum peut tre demand. Si ce sont les citoyens qui le
demandent, ils doivent apposer personnellement leur signature sur des
listes, et le droit de vote des signataires doit tre attest par
l'autorit communale du lieu o ils exercent leurs droits politiques. Si
le nombre de 30,000 signatures est atteint, ou si 8 cantons la
rclament, la votation populaire a lieu au plus tt quatre semaines
aprs la publication et la distribution de la loi.

                                              *
                                             * *

Le conseil fdral, compos de sept membres, est nomm pour trois ans
aprs chaque renouvellement du conseil national. On ne peut prendre plus
d'un membre dans le mme canton. Ils sont rligibles; ils ne peuvent
remplir d'autres fonctions, ou avoir une profession quelconque.

Le prsident de la confdration est pris dans le sein du conseil
fdral; il est nomm pour un an par l'Assemble fdrale, et n'est pas
immdiatement rligible. Le prsident est l'gal de ses collgues et
n'a que la charge de les prsider et de rpartir la besogne entre les
divers dpartements.

Le prsident touche 13,500 francs, et les autres membres en touchent
12,000.

Il y a sept dpartements: la politique, dont le chef tait en 1890 M.
Numa Droz, de Neuchtel; l'intrieur, qui a  sa tte M. Schenk, de
Berne; la justice et police avec M. Ruchonnet, de Vaud; les affaires
militaires, avec M. Hammer de Soleure: l'industrie et l'agriculture, M.
Deucher, de Thurgovie; les postes et chemins de fer, M. Welti,
d'Argovie, prsident de la confdration. Les conseillers se
rpartissent les dpartements ministriels.

Quant au tribunal fdral, il est compos de neuf membres nomms pour
six ans par l'assemble fdrale qui dsigne aussi le prsident et le
vice-prsident. C'est une sorte de cour de cassation. Chaque membre
reoit un traitement de 10,000 francs; le prsident touche 11,000
francs.

L'Assemble gnrale lit galement, mais pour trois ans seulement, un
chancelier fdral charg du secrtariat de l'assemble fdrale et du
conseil fdral.

Comme, en Suisse, trois langues officielles sont admises, le franais,
l'allemand et l'italien, les rapports lus aux Chambres le sont dans les
deux premires langues par deux rapporteurs appartenant  la Suisse
franaise et allemande. Il n'y a pas de rapporteur italien, les huit
dputs du Tessin parlant tous allemand ou franais.

Le Conseil national est nomm par le suffrage universel. Est lecteur
tout citoyen suisse ayant vingt ans accomplis.

Les lections sont directes; elles ont lieu dans les 49 collges ou
arrondissements fdraux, au scrutin de liste ou au scrutin individuel,
suivant le nombre des dputs  lire. Le vote a lieu par crit au
scrutin secret. La majorit absolue des lecteurs votants est ncessaire
pour tre lu: les bulletins blancs ne sont point compts.

Sont ligibles tous citoyens suisses laques et ayant droit de voter.

Quant au Conseil des tats, les 44 dputs qui le composent sont nomms
par les cantons, le mode d'lection, la dure du mandat, le taux
d'indemnit tant rgls, d'une faon tout  fait indpendante, par
chaque canton. Les uns lisent leurs dputs par l'intermdiaire de leur
parlement cantonal; dans d'autres, les dputs sont directement lus par
le peuple, soit par mains leves (dans les landsgemeinden ou assembles
populaires), soit au scrutin. La dure du mandat varie entre un et trois
ans.

Au Conseil national les radicaux sont en majorit; il y a ensuite
quelques conservateurs protestants et catholiques, puis deux ou trois
socialistes. En somme, tous les dputs sont rpublicains; mais, tandis
qu'au Conseil des tats la majorit conservatrice est de 4  5 voix, au
conseil national la majorit radicale est d'environ 50 voix.

Parmi les hommes remarquables qui ont marqu dans ces derniers temps au
Conseil fdral, il faut citer M. Charles Schenk, de Berne. N en 1823,
ancien pasteur, il a t prsident de la confdration en 1865, 1871,
1874, 1878, etc. Il appartient au parti radical et s'est occup de la
question de l'instruction publique. Il est l'auteur de la loi sur le
pauprisme dans l'ancienne partie du canton de Berne. C'est un homme
aimable.

M. Numa Droz (Neufchtel) a t galement prsident de la confdration
 plusieurs reprises, la premire fois en 1881, la dernire en 1888.
Quoiqu'il soit encore jeune, sa vie a t bien remplie. Il se voua
d'abord  l'horlogerie, en occupant ses loisirs  l'tude. Il devint
instituteur, puis, aprs avoir rempli des fonctions communales, entra au
grand conseil, puis au conseil d'tat de Neuchtel; il passa de l au
conseil national et fut enfin lu conseiller fdral. Il appartient au
parti radical. C'est un homme trs simple et trs sympathique, un
travailleur infatigable, en mme temps qu'un orateur distingu. C'est
lui qui a prsid le congrs pour la protection de la proprit
littraire et artistique. C'est encore lui qui, dans l'affaire
Wohlgemuth, rpondit  M. de Bismarck avec tant de dignit et de
fermet.

M. Louis Ruchonnet (Vaud) tait le prsident de la Confdration suisse
pour 1890. Il l'avait dj t en 1883. Comme M. Numa Droz, avant d'tre
envoy au conseil national puis au conseil fdral, il avait rempli
plusieurs fonctions cantonales. C'est un jurisconsulte minent et un
orateur de grand talent. Il s'est beaucoup occup de la loi fdrale sur
les poursuites pour dettes et les faillites, loi vote par le peuple
suisse, le 23 novembre 1889. Il appartient galement au parti radical.

M. Bernard Hammer (Soleure) est conservateur. Il a aujourd'hui
soixante-six ans, et fut ministre de la Confdration  Berlin. Il tait
trs comptent en matires financires, et se montrait toujours d'un
caractre aimable. Depuis le 1er janvier 1891 il a t remplac par un
radical, M. V. Frei, de Ble-Campagne, ancien ministre de la
Confdration  Washington.

M. mile Welti est un homme nergique et passionn; on le compare
souvent  M. de Bismarck. Il a t prsident de la Confdration en
1869, et, depuis, s'est beaucoup occup de la question des chemins de
fer, dans laquelle il a d'ailleurs chou.

                                               *
                                              * *

Au Conseil des tats, un homme surtout mritait de fixer l'attention:
c'est le docteur Albert Gobat (Berne), avocat. Il s'est beaucoup occup
de la question du latin et a fini par faire triompher ses ides, ou du
moins une partie de ses ides, en faisant rduire le nombre des annes
consacres  l'tude des langues mortes dans les gymnases bernois. C'est
un travailleur et un nergique, mais il a le ton trs tranchant. Aux
dernires lections, M. Gobat a pass du Conseil des tats au Conseil
national.

                                              *
                                             * *

Le Conseil national compte un grand nombre de membres distingus et des
orateurs de mrite, il y a beaucoup d'avocats et, parmi ces derniers, M.
Rodolphe Brunner (Berne), radical; M. Edouard Marti, directeur du chemin
de fer J. B. G., et qui, d'une faon trs habile, a men  bonne fin
cette entreprise; M. Pierre Jolissaint est aussi un des directeurs du
chemin de fer Jura-Berne; M. Ruffy (Vaud), chef du parti radical
vaudois; M. Fower (Zurich), avocat d'un trs grand talent; M. Robert
Comtesse, (Neuchtel), conseiller d'tat neuchtelois, s'occupe
principalement de questions sociales.

Parmi les radicaux il faut citer encore le colonel Edouard Muller,
prsident de la ville de Berne, s'occupant surtout des questions
militaires; M. Joseph Stockmar, conseiller d'tat bernois, esprit trs
caustique et trs mordant; M. Favon, publiciste et orateur mrite,
ancien prsident du Conseil national, et l'un des chefs du parti radical
genevois.

Parmi les conservateurs on remarque M. Decurtins, socialiste-catholique;
M. Ador, prsident du conseil d'tat genevois, financier trs capable.

Parmi les ultramontains mentionnons M. Pedrazzini, le chef du
catholicisme tessinois, esprit vif et jsuitique; il ne fait plus partie
du conseil national depuis 1890; M. Python, conseiller d'tat
fribourgeois, et crateur de l'universit catholique.

M. Curti, rdacteur en chef de la Zurcher-Post, est aussi le chef du
parti socialiste au conseil national et de plus excellent orateur.

Enfin M. Yoos (Schaffhouse) est inclassable; c'est un original, un
interrupteur; on l'a appel l'_homme-motion_, et en effet il n'y a gure
de sance o il ne dpose les motions les plus fantaisistes. D'ailleurs
il ne russit jamais  rallier ses collgues  ses vues.

Les deux Chambres suisses sigent  Berne dans des grands btiments sans
caractres aucun. On dirait que les architectes se sont dit qu'en
prsence de l'incomparable nature qui entoure la capitale de la
Confdration, il tait inutile d'orner des vestibules et de peindre des
hmicycles. Et, de fait, ils ont eu raison; il n'y a pas de statues, pas
de fresques, qui puissent lutter avec la vue de la Jungfrau et les
dputs suisses n'ont qu' se mettre  la fentre pour voir les
immortelles beauts qui leur font facilement comprendre l'insanit des
luttes politiques et l'inanit des discours.

P. Artout.



NOTES ET IMPRESSIONS

J'ai entendu bien des discours; j'en ai entendu quelques-uns qui ont
chang mon opinion, jamais un seul qui ait chang mon vote.

Disraeli.

                                              *
                                             * *

Je n'ai pas besoin du concours de mes amis lorsque j'ai raison; j'en ai
besoin lorsque j'ai tort.

Casimir Prier.

                                              *
                                             * *

Dieu a fait deux dons  l'homme: l'esprance et l'ignorance. L'ignorance
est le meilleur des deux.

Victor Hugo.

                                              *
                                             * *

Le bonheur a cela de bon qu'il fait aimer davantage ceux que l'on aimait
dj avant d'tre heureux.

Alex. Dumas fils.

                                              *
                                             * *

Il n'est pas de douleurs inutiles, car toutes font quilibre  des
joies.

Gustave Droz.

                                              *
                                             * *

On pardonne au bonheur furtif, et l'on se montre sans piti pour toute
douleur sincre qui n'est pas de la catgorie des douleurs permises.

Th. Bentzon.

                                              *
                                             * *

Lorsque l'incrdulit devient une foi, elle est moins raisonnable qu'une
religion.

De Goncourt.

                                              *
                                             * *

La ncessit est une rude cole qui n'accorde pas beaucoup de temps 
ses lves.

Adrien Chabot.

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                                             * *

C'est tonnant, ce qu'on laisse d'amis dans l'escalier, quand on monte
du premier au cinquime.

Georges Duruy.

                                              *
                                             * *

La faiblesse d'autrui augmente notre confiance en nous-mmes.

Quatrelles.

                                              *
                                             * *

On se fait  bon march un renom d'originalit auprs des sots, en
prenant le contre-pied de l'opinion commune ou mme du sens commun.

                                              *
                                             * *

J'aime  lire un bon livre sans commentaire et  voir un beau pays sans
cicrone.

G.-M. Valtour.



[Illustration: La hutte, vue du cot des tangs.]

[Illustration: La rentre des appelants.]

LA CHASSE A LA HUTTE

La chasse aux canards est un des sports qui passionnent le plus ses
adeptes, malgr les bronchites et les rhumatismes qui en sont trop
souvent la suite. L'un des moyens adopts pour cette chasse est le genre
d'afft connu sous le nom de hutte.

La hutte, ainsi que son nom l'indique, est un abri plus ou moins vaste,
plus ou moins confortable, dans lequel les chasseurs attendent
patiemment l'arrive du gibier.

Il en est de tous les modles, depuis le modeste gourbi en planches et
branchages jusqu'au pavillon de chasse en maonnerie; mais le point
important consiste  dissimuler la butte sous des masques de roseaux, de
mousse, de terre, de manire  cacher toute apparence de la main de
l'homme aux canards, animaux trs mfiants et que la nature a pourvus
d'une grande acuit des sens visuel et olfactif.

Notre premire gravure reprsente une installation de ce genre existant
dans les tangs de Moret (Seine-et-Marne), tangs qui sont la proprit
de M. Thirion, et l'un des endroits les plus giboyeux des environs de
Paris.

A premire vue, l'on ne distinguera gure, dans ce dessin, que de l'eau
et des glaons au premier plan, des roseaux au second et enfin quelques
habitations au loin. Avec un peu d'attention, l'on verra cependant
quelques petite troues dans les roseaux situs  gauche du grand saule:
ce sont les meurtrires de la hutte qui est dissimule derrire; c'est
par ces embrasures que passeront les fusils  l'aide desquels on
mitraillera tout  l'heure les malheureux canards sauvages attirs par
la solitude apparente du lieu et la vue de leurs congnres domestiques,
tratreusement disposs l en guise d'appeaux et retenus  l'ancre par
un caillou attach  une ficelle dont l'autre extrmit est lie  leur
patte.

Sous une vote de roseaux aperue  la droite de la gravure se trouve
remis un bateau plat, dont on peut voir l'avant, et qui sert  aller
ramasser les victimes. Cette vote se prolonge d'une vingtaine de mtres
en terre ferme par une sorte de couloir qui s'inflchit sur la gauche,
de manire  aboutir  la porte de la hutte, comme l'indique notre
deuxime gravure dans laquelle on voit l'autre face de la cabane. A
droite, se trouve la cage dans laquelle on rentre le soir les canards
appelants, lorsqu'ils ont termin leur besogne d'agents provocateurs
inconscients. Ces malheureuses btes ont d'ailleurs besoin d'tre
sorties de temps en temps de l'eau: car, si trange que la chose puisse
paratre, il arrive quelquefois qu'un canard maintenu sur l'eau sans
avoir la complte libert de ses mouvements finit par s'imbiber;
c'est--dire que l'eau pntre le matelas de plumes qui protge sa
poitrine contre le contact immdiat de l'eau et l'animal est expos 
tous les inconvnients du froid. On s'aperoit du reste du danger en
voyant que le canard n'a plus la mme assiette sur l'eau; il enfonce de
beaucoup au-dessous de sa flottaison habituelle; il est alors grand
temps de le remettre  terre o on le voit s'empresser de lisser avec
son bec toutes les plumes de son ventre pour les dbarrasser de l'eau
qui s'y est introduite et dont le contact semble lui tre
particulirement dsagrable. Le fait est que voir un canard succomber
au froid est un spectacle rare!

La hache que l'on voit sur la gauche sert  briser la glace qui se forme
autour du bateau dont nous avons parl.

Notre troisime gravure reprsente ce bateau dans sa remise; ce genre
d'embarcation n'a rien de remarquable en lui-mme et rappelle de tout
point ceux qu'on dsigne sous le nom de _toue_ dans les rbus. Il n'est
pas men  l'aviron, mais simplement pouss de fond  l'aide d'une
longue perche termine en forme de pelle  son extrmit, afin de ne pas
trop enfoncer dans les fonds vaseux de l'tang.

[Illustration: La remise du chasse-canards.]

La hutte, dont notre quatrime gravure nous reprsente l'intrieur, ne
peut mieux se comparer, comme forme, qu' la cabine d'un de nos chalands
de Seine. Sa hauteur ne permet pas de s'y tenir debout sans flchir la
taille ni baisser la tte. Les chasseurs s'y tiennent assis sur des
bancs rangs en abord. Rien ne leur dfend d'ailleurs de tromper les
ennuis de l'attente, souvent longue, en se livrant aux douceurs de la
pipe et d'une partie de piquet, les pieds sur une chaufferette, et leur
chien auprs d'eux, attendant l'ordre d'aller chercher dans les roseaux
une pice dmonte qu'il serait trop difficile d'aller poursuivre avec
le bachot.

De temps en temps, l'on jette un regard  travers les petits judas
mnags au fond de la hutte et prenant vue sur l'tang. Enfin, une bande
parat au loin, dans le ciel gris; les appelants,  sa vue, se mettent 
pousser force _couan-couan_, et, souvent, la bande continue sans vouloir
rien voir ni entendre; mais, d'autres fois, elle inflchit son vol,
dcrit deux ou trois cercles, et, brusquement, se laisse tomber dans
l'eau  plus ou moins bonne porte. Quand les canards sont  longue
distance, on attend qu'ils se rapprochent; mais, trop souvent, ils
restent  narguer les chasseurs, criant et s'brouant sous leurs yeux
pendant de longues minutes, pour s'envoler tout  coup, sans qu'il soit
possible de les saluer d'un seul coup de fusil.

[Illustration: Intrieur de la hutte.]

Mais il arrive heureusement aussi que les canards arrivent  bonne
porte; alors, retenant leur respiration, les chasseurs les mettent en
joue et, au signal donn  mi-voix, font feu tous ensemble;
gnralement, on excute une salve du second coup, au moment o les
canards s'envolent, offrant ainsi une cible plus large et plus
vulnrable. Dans de bonnes conditions, chaque coup doit faire plusieurs
victimes.

On sort alors de la hutte et l'on saute dans le bateau plat pour
ramasser les morts et les blesss; ces derniers sont quelquefois fort
difficiles  prendre, car ils nagent et plongent encore trs bien, se
drobant ainsi  la main qui croit les tenir. Il arrive mme qu'emport
par son ardeur, le chasseur fait un faux pas, et c'est lui qui prend un
bain  son tour. Mais ce sont menus incidents dont il est de bon got de
rire, encore qu'il n'y ait rien l de bien risible. C'est dans cette
occasion qu'un bon chien, allant franchement  l'eau, rend de grands
services. Le meilleur pour cette chasse est encore un terre-neuve dress
 rapporter.

On se livre  la chasse  la hutte dans la journe, depuis l'aube
jusqu'au crpuscule, et il faut vritablement une vocation bien
accentue pour rester ainsi confin tout le jour dans un troit espace.

Notre dernire gravure est, en quelque sorte, le pendant de la premire,
en donnant l'aspect gnral de l'installation vue de l'autre ct,
c'est--dire du ct de terre. On en retrouvera facilement les lments
en reprant sur le grand saule du milieu.

                                             *
                                            * *

Cette anne, par les froids rigoureux que nous avons subis, les tangs
de Moret ont t plus particulirement visits par les canards sauvages
et le nombre des pices abattues s'est lev  plusieurs centaines.

[Illustration: Entre de la hutte.]



TRAVAIL D'HIVER

FANTAISIE MILITAIRE PAR SHARP, DESSINS DE JOB

[Illustration.]

Dans une ample chemise de papier bulle  deux faveurs vertes
coquettement noues, le travail d'hiver du capitaine d'habillement
Bourgeron portait le double titre suivant, trac en large ronde de la
main habile d'un scribe:

1 _Des inconvnients du port de la barbe, au point de vue de l'usure
prmature des cussons de capote._

2 _Des inconvnients du mode d'attache de la jugulaire rglementaire au
point de vue de la strangulation possible de l'homme s'lanant 
l'assaut de la position, par un grand vent._

Et ce n'tait point, messieurs, le classique _brouta_ bcl par un
sous-lieutenant pour s'affranchir de la corve et reprendre la fte;
compilation gauche des revues militaires  la mode et des cours de
l'cole de guerre. Non pas! C'tait l'oeuvre bien personnelle de
Bourgeron lui-mme, lentement mrie dans l'atmosphre favorable du
magasin d'habillement embaume de pirtre, parmi les casiers de draps,
de capotes, de kpis embots en couronnes, de bidons, de gibernes, de
cartouchires, etc.

[Illustration.]

Le style avait cette fermet dgage de toutes parenthses qui
caractrise les oeuvres de conviction. Jugez-en par ces passages:

Que l'on entre donc franchement dans la voie des rformes utiles et que
l'on place un cusson  0m04 au-dessus du milieu de la martingale de
capote et deux autres cussons sur les deux plastrons du vtement, 
0m06 au-dessus de la ceinture.

Mais pourquoi, me direz-vous, deux cussons par devant?--Parce que l'on
boutonne  droite pendant la premire quinzaine et  gauche pendant la
seconde.

Et il rpondait ainsi d'avance  toutes les objections par des arguments
irrfutables.

Enfin, l'inventeur couronnait son expos de rformes en baptisant sa
dcouverte d'une appellation logique agrmente d'adverbes latins, ce
qui lui confrait un caractre  la fois scientifique et littraire:
c'tait le _triple ante-post-cusson du capitaine Bourgeron_, dont il
offrait gnreusement la conception  son pays.

Au ministre maintenant de comprendre qu'une distinction honorifique
serait la faible rcompense de ses services et de son dsintressement
de soldat!

Sur la question de la jugulaire, Bourgeron n'tait pas moins
catgorique:

La jugulaire rglementaire, disait-il, de trop faible largeur, peut
stranguler l'homme lorsque, par un grand vent contraire, il s'lance 
l'assaut de la position ennemie. D'autre part, elle exerce une tension
excessive sur le _bourdaloue_ au grand dtriment de la coiffure et par
suite au grand dam des deniers de l'tat.

Il conviendrait de remplacer cette jugulaire par une large jarretire
tricolore lastique qui, en dehors du besoin, s'enroulerait en macaron
au sommet de la coiffure et concourrait ainsi  la rendre plus belle,
plus imposante.

Quelques semaines avant l'inspection, le colonel mit au rapport une note
ainsi conue:

Le colonel est heureux d'adresser au capitaine d'habillement ses
flicitations pour son remarquable travail d'inspection. Ce travail est
dpos  la bibliothque du rgiment et messieurs les officiers sont
invits  le lire attentivement.

Dans sa double invention, la _jugulaire-jarretire-macaron_ et le
_triple-ante-post-cusson_, le capitaine Bourgeron ne se contente pas
d'envisager le seul point de vue de l'habillement; il tudie, en outre,
la question du combat et prouve ainsi qu'il joint aux modestes et
srieuses qualits d'officier de bureau le coup d'oeil de l'officier de
guerre.

Bourgeron, acclam  la pension, dut offrir le champagne. Bourgeron
tait bien, bien heureux!...

[Illustration.]

Le gnral inspecteur Tardemol dbarqua un matin  l'htel du _Soleil
d'Or_ accompagn de son aide-de-camp, le capitaine Modeste Des
Aiguilles, frachement sorti de l'cole de guerre. Ce couple formait le
contraste le plus curieux, runissant les deux extrmes du vieux jeu, de
la lgendaire culotte de peau, d'une part, et du triple extrait de
science militaire moderne de l'autre.

Le gnral Tardemol, ventru, congestionn, de bonne humeur aprs ses
repas, aimait  passer  cheval, au pas, devant de belles troupes bien
cires, luisantes au soleil. Il aimait  parcourir paternellement le
casernement et les cuisines, gotant la soupe franchement, non pas d'un
bout de lvre ddaigneux, mais  pleine cuillere. En revanche, il ne
s'attardait pas volontiers aux registres de mobilisation; et pas
davantage ne poussait-il des colles astucieuses sur les consquences
tactiques de la nouvelle poudre sans fume.

Des Aiguilles, au contraire, avait le front chauve et l'oeil myope du
stratge fin de sicle. Son long corps sec tait un beau modle
d'entranement ou l'abdomen formait un creux, tandis que les cuisses se
perdaient dans une large culotte Saumur qui semblait positivement vide.
C'tait un de ces sujets que se disputent les tats-majors, auxquels on
peut,  brle-pourpoint, entre la poire et le fromage, poser des
questions comme celle-ci:

--Combien de mtres de _bickford_ y a-t-il dans le coffret d'arrire du
deuxime caisson  dynamite d'un parc du Gnie d'Arme?

Et Des Aiguilles et rpondu tout de suite:

--Douze mtres cinquante!

L'Inspection commena tout doucement, au train-train bon enfant de la
mthode Tardemol. Vers le troisime jour, aprs djeuner, le gnral,
tout en retirant ses bottes pour faire un peu de sieste, dit
familirement  son aide de camp:

--Tenez, Des Aiguilles, voyez donc ces travaux d'hiver. Votre affaire,
a! officier savant, travailleur?--mettez quelques notes, hein?

En une nuit, une seule, Des Aiguilles absorba le mmoire de Bourgeron
d'abord; puis, le ballot imposant des lucubrations similaires de tous
les officiers du 201e de ligne. Et le lendemain, toutes ces oeuvres
retournaient chez le colonel ratures sans piti  l'encre rouge,
annotes, critiques, dpiotes, rduites  rien.

Le gnral a le regret de ne pouvoir soumettre au ministre la double
invention du capitaine Bourgeron qui prsente plusieurs graves
inconvnients.

1 La _jugulaire-jarretire-macaron_ servirait de point de mire 
l'ennemi par ses couleurs clatantes et exercerait sur la tte de
l'homme une pression dangereuse, surtout pendant les grandes chaleurs.

2 Le chef serait oblig de baisser les yeux pour apercevoir les
_Triple-ante-post-cussons_ et prendrait ainsi une attitude
anti-rglementaire et peu martiale.

3 Le _Triple-ante-post-cusson du rein_ serait masqu  la vue du chef
par le talon droit dans la position du tireur  genou.

4 Enfin, aucun des _Triple-ante-post-cussons_ de l'homme ne pourrait
tre aperu lorsqu'il se prsenterait de flanc.

Bourgeron souffrait!...

[Illustration.]

Pourtant, le dernier jour d'inspection arriva, avec le dner de clture
traditionnel. Bourgeron tait au nombre des invits, en sa qualit de
chef de service.

Entre le gnral et ses htes une aimable cordialit s'tablit ds le
potage, favorise par les crus gnreux et le menu fort allchant du
_Soleil d'or_, vieille htellerie fameuse dans la rgion pour ses
traditions gargantuesques. Le gnral parla de son jeune temps, de ses
campagnes, de ses amours enleves  la baonnette... toute une
bousculade de souvenirs o se mlaient les cadavres des gurillas
mexicaines avec les neiges de Sbastopol et les yeux de jais des
Milanaises en dlire, s'offrant aux culottes rouges dans une pluie de
fleurs...

Chacun parla d'ailleurs  son tour, car le pre Tardemol savait recevoir
et diriger l'attention sur tous les convives successivement, comme il
convient, proportionnellement au grade.

Seul, Bourgeron restait sombre, abm dans son ide fixe.

On passa prendre le caf dans un salon annexe. Des groupes se formrent.
Le colonel et le gnral causaient un peu  l'cart, adosss  la
chemine. Tardemol hochait la tte pendant que le colonel,  voix basse,
avec une vivacit corrige de respect, exposait sans doute des mcomptes
d'avancement.

Le colonel s'loigna un instant pour dposer sa tasse  caf sur un
guridon; et ce fut  ce moment prcis, l'espace de quelques secondes 
peine, que Bourgeron ruina son avenir et celui de son colonel.

D'un pas chancelant, il s'approche du gnral, et d'une voix rendue
rauque par l'motion:

--Mon gnral, quoi qu'il en soit, j'estime que le
_triple-ante-post-cusson_ et la _jugulaire-jarretire-macaron_ sont des
rformes qui s'imposent!...

Le gnral fit un soubresaut comme un homme brusquement arrach au
sommeil et lana un tel regard de surprise au malheureux capitaine, que
celui-ci, rouge de honte, se retira sans ajouter une parole.

Cependant le colonel se rapprochait souriant.

--Dites-moi, colonel, quel est cet officier l-bas?

--C'est le capitaine Bourgeron, mon gnral, le capitaine d'habillement.

--Ah! Et... vous tes content de cet officier?

--Trs content, mon gnral.

--Oui. Il n'a pas... de fcheuses habitudes?

[Illustration.]

--Nullement, mon gnral; c'est un officier de moeurs parfaites et tout
dvou  son mtier.

--Bien. Je vous remercie, colonel.

On se spara sur des saluts rglementaires.

Dans les rues dsertes et silencieuses, le bruit des sabres se fit
entendre un moment, et les ples rverbres allumrent dans l'ombre les
ors des uniformes.

Des Aiguilles assistait familirement d'habitude au petit coucher de son
patron, tout en causant service:

--Je m'tais tromp, mon cher Des Aiguilles, sur le compte de ce
colonel. Je l'avais trop bien jug. Il a au nombre de ses officiers un
capitaine qui s'enivre, et il ne s'en doute mme pas. Ce capitaine est
venu tout  l'heure me dire des paroles incohrentes, o il tait
question d'_ante-Christ_, de _triple-poste_, que sais-je?

--Ah! parfaitement, mon gnral. L'ide n'tait pas mauvaise assurment;
mais j'ai signal de grosses lacunes, et...

--Hein! quoi?... Vous me paraissez fatigu aussi, capitaine. Allons,
bonne nuit.

Le gnral s'endormit en se promettant de dire le lendemain  son
aide-de-camp de commander dornavant les vins un peu moins largement.

Bourgeron et son colonel sont encore dans l'arme. Ils attendent tous
deux leur retraite. Le colonel ne passera pas gnral, car il a dans ses
notes: Ne connat pas ses officiers.

Bourgeron ne sera jamais dcor, car ses notes contiennent cette
apprciation: _Se livre  la boisson et s'enivre jusques  la table de
ses suprieurs!_

Sharp.

[Illustration.]



[Illustration: EN RUSSIE.--Une cuisine en plein air  Moscou.]



LES FTES DE L'HIVER A PARIS.--Prparatifs d'une soire de ttes.

[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]

La semaine parlementaire.--La Chambre poursuit l'examen des diverses
lois prsentes, soit par le gouvernement, soit par les dputs, dans
l'intrt de la classe ouvrire.

Parmi ces lois figurait celle qui concerne les caisses de retraite, de
secours et de prvoyance, fondes au profit des employs et ouvriers. On
sait qu'en diverses circonstances les sommes qui ont t verses dans ce
but ont t englobes,  la suite de dconfitures, dans l'actif de la
faillite, en sorte que les intresss taient frquemment frustrs dans
les esprances d'avenir qu'ils avaient pu lgitimement concevoir. La loi
actuelle, que la Chambre a adopte, confre aux caisses ouvrires, en
cas de dconfiture des socits industrielles, des maisons de commerce
ou des usines, le caractre de crancier privilgi.

Est venue ensuite la discussion d'une loi trs importante, celle qui
concerne la comptence des juges de paix. Cette loi, dpose par M.
Labussire, cherche  rpondre au voeu si souvent formul: la justice
expditive et  bon march. L'auteur pense que ce voeu peut tre en
partie ralis si l'on attribue  la justice de paix la connaissance
d'un grand nombre d'affaires qui sont, dans l'tat actuel de la
lgislation, de la comptence des tribunaux d'arrondissement. Cette loi,
qui forme tout un ensemble, ne vise pas seulement la comptence des
juges de paix, elle rgle les conditions de nomination, le traitement de
ces magistrats et l'organisation des tribunaux o ils sigent.

Entre temps, M. Francis Laur a tent de lancer une nouvelle
interpellation. Celle-ci avait pour but de demander au ministre de la
justice les mesures qu'il comptait prendre pour empcher les
escroqueries commises au moyen de prospectus promettant des bnfices
invraisemblables. Il s'agissait, en l'espce, du banquier Berneau, dit
Mac, lequel s'est enfui laissant un passif qu'on value  une vingtaine
de millions. Mac avait runi des capitaux dont on peut calculer
l'importance d'aprs le dficit qu'il laisse derrire lui, et cela en
promettant  ses clients 120% de bnfice. Mais le plus curieux, c'est
qu'il a russi pendant plusieurs annes  faire face  ses engagements,
et qu'en partant il a laiss soit dans son coffre-fort, soit dans les
caisses du Crdit Lyonnais, en bon argent liquide ou en excellentes
valeurs, une somme suprieure  un million et demi de francs, en la
mettant  la disposition de ses cranciers.

Les lections du 15 fvrier.--Deux lections snatoriales ont eu lieu
dimanche dernier.

Dans l'Indre, M. Benazet, dput bonapartiste, a t lu par 312 voix
contre 296  M. Brunet, maire d'Issoudun, rpublicain.

Dans l'Isre, M. Durand-Savoyat, rpublicain modr, a t lu par 666
voix contre 518  M. Bovier-Lapierre, rpublicain radical.

Les lections municipales qui ont eu lieu dans trois quartiers de Paris,
Montparnasse, la Goutte-d'Or et Pont-de-Flandre, n'ont pas donn de
rsultats, aucun des candidats n'ayant obtenu la majorit absolue des
voix.

La statue de Marat.--Aprs la question Robespierre, nous avons failli
avoir la question Marat. Nous ne pensions pas tomber si juste, quand
nous disions que les personnages de la Rvolution semblaient appels 
jouer un rle actif dans notre politique moderne.

Dans son interpellation sur la question municipale, M. Fresneau avait
affirm qu'il existait au parc de Montsouris une statue reprsentant
Marat, en sorte que l'ancien pourvoyeur de la guillotine tait honor 
l'gal des hommes qui ont rendu les plus grands services au pays. Le
fait a t reconnu exact: il s'agit d'un buste excut par le sculpteur
Baffier, buste qui n'est pas sans mrite, et qui fut achet par la ville
en 1883, sur un vote du Conseil municipal, puis utilis en 1886 pour
l'ornementation du parc de Montsouris.

Mais c'est  peine si on a eu le temps de constater la prsence dans
cette promenade publique d'un monument inconnu de la plupart des
Parisiens et jusque de l'administration elle-mme: car,  la suite de la
rvlation faite par M. Fresneau, le buste a t enlev et transport
dans un des magasins de la Ville,  Auteuil.

Interrog  ce sujet par le ministre de l'intrieur, le prfet de la
Seine a rpondu qu'un monument ne pouvait tre conserv sur une voie
publique qu'en vertu d'un dcret prsidentiel. Dans l'espce, ce dcret
n'ayant jamais t ni sollicit ni rendu, on a d, pour rentrer dans la
lgalit, enlever la statue.

Cet incident n'a pas donn lieu  un dbat parlementaire, comme on
l'avait cru d'abord, mais le Conseil municipal reprend ses sances lundi
prochain, et il serait bien extraordinaire qu'il ne soulevt pas la
question Marat, afin de donner une nouvelle conscration  la thorie du
bloc, qui a si bien russi  M. Clmenceau.

Italie: la dclaration du nouveau ministre.--Comme nous l'avions prvu,
et comme il tait facile de le prvoir, la dclaration que M. di Rudini
a lue au parlement indique, sinon un changement de politique  l'gard
de la France, du moins une modification sensible dans la manire dont
cette politique s'affirmera  l'avenir dans les relations du
gouvernement italien avec le ntre. C'est beaucoup, car les procds de
l'ancien prsident du conseil taient faits souvent pour exasprer
ceux-l mme, qui, dans notre pays, taient le mieux disposs  vivre en
bons termes avec nos voisins. Sur ce point spcial, celui qui nous
intresse par-dessus tout, le langage de M. di Rudini a t plus net
encore qu'on ne l'esprait. La dclaration ministrielle affirme la
politique de paix qui est dans les voeux de toutes les nations et
ajoute: C'est autour de cette ide de dsir et de besoin de paix, que
se sont runies les puissances voulant se procurer une scurit absolue
et  l'Europe une tranquillit durable. Nous maintiendrons  nos
alliances une fidlit solide et pure. Nous montrerons  tous, par notre
conduite, que nous n'avons pas d'intentions agressives. Des doutes, des
soupons et des dfiances ayant t soulevs  tort sur nos rapports
avec la France, nous nous efforcerons d'liminer toute fausse
interprtation. Nous sommes convaincus que nous inspirerons, par une
conduite mesure, une sereine confiance que nous croyons mriter.

Ainsi donc, le maintien de la triple alliance est nettement affirm,
mais en mme temps le nouveau prsident du Conseil italien dclare
catgoriquement qu'il s'appliquera  faire disparatre les malentendus
qui ont failli compromettre  plusieurs reprises nos rapports avec
l'Italie, malentendus que son prdcesseur semblait prendre  tche
d'entretenir. C'est tout ce que la France peut raisonnablement demander,
et si le nouveau ministre se conforme  ce programme, nous pouvons
compter sur une amlioration sensible des relations entre les deux pays.

L'Italie, d'ailleurs, n'a qu' y gagner. De l'aveu mme du ministre,
elle traverse une crise conomique aigu et elle ressent, plus que toute
autre puissance, ce besoin de paix dont parle M. di Rudini.

Irlande: la question Parnell.--Le sort en est jet; l'accord que l'on
croyait encore possible le semaine dernire entre les reprsentants de
la cause irlandaise est dfinitivement rompu. Les longues ngociations
qui ont eu lieu  Boulogne entre Parnell et ses amis O'Brien et Dillon
ont abouti  un chec complet. Que s'est-il pass? On ne le sait pas
exactement, car le secret absolu a t gard par les intresss et on ne
connat les pourparlers que par les rsultats, qui sont tristes pour les
amis de l'Irlande.

M. Parnell, dans une lettre publique qu'il a adresse  M. O'Brien,
dclare que tous les efforts faits pour arriver  un rglement
pacifique des malheureuses dissensions du parti ont avort, et ajoute:
Je ne puis abdiquer, sans danger pour la cause, les responsabilits qui
m'ont t imposes et que j'ai acceptes, du fait de notre peuple et de
notre race.

D'autre part, M. Dillon a sign un manifeste dans lequel il dit: Nous
sommes forcs,  notre grand regret, de dclarer que, ayant fait de
notre mieux pour la paix, nous n'avons pas atteint le but que nous
poursuivions. Et cette misrable lutte en Irlande va donc se poursuivre!

Sur ce, Parnell s'est rendu en Irlande o il va mettre en oeuvre ses
puissantes facults et son activit infatigable pour reconqurir la
popularit dont il jouissait, avant ces fcheux incidents.

Quant  Dillon et O'Brien, donnant encore une preuve de leur
patriotisme, prt  toutes les abngations, ils se sont embarqus
bravement pour Folkestone, aprs avoir lanc leur manifeste, et l ils
ont t arrts, en vertu de la condamnation  l'emprisonnement
prononce contre eux l'anne dernire.

Allemagne: l'empereur artiste.--Depuis que Guillaume II est mont sur le
trne, il a caus au monde plus d'une surprise. On s'attendait  ne
trouver en lui qu'un chef d'arme, impatient de faire parade de ses
connaissances militaires, une sorte de caporal couronn, prt  se
lancer sans rflexion dans toutes les aventures: on a vu au contraire
que s'il ne ngligeait rien pour maintenir la puissance que son empire a
acquise par les armes, il n'entendait rester en rien tranger aux
travaux de la civilisation et de la paix. Tour  tour diplomate,
organisateur, socialiste, pdagogue mme, il apporte dans toutes les
choses qui concernent l'administration de l'tat le concours de son
action propre et l'appui de ses vues personnelles.

Nous ne le connaissions pas comme amateur passionn des arts: il vient
de se rvler comme tel. Certes, on savait dj qu'il avait une certaine
habilet  manier le pinceau, et qu'il avait produit quelques tableaux
d'un certain mrite, reprsentant des sujets maritimes ou militaires.
Mais, jusqu'ici, ces manifestations artistiques taient demeures tout
intimes; celle  laquelle il vient de se livrer en s'associant
publiquement au deuil que cause  la France la perte de Meissonier
obtient et mrite plus de retentissement. L'empereur d'Allemagne a tenu
 faire transmettre  l'Institut, par voie diplomatique, l'expression
des regrets que lui a causs la mort d'un homme qui fut une des grandes
gloires de la France et du monde entier.

Il y a l un hommage dont la sincrit est faite pour nous flatter dans
notre orgueil national, venant d'un ennemi qui pour la premire fois
s'adresse directement  nous, et cela pour s'incliner devant une de nos
gloires. Mais n'y a-t-il pas aussi une leon dans ce fait que l'empereur
d'Allemagne proclame implicitement que l'art n'a pas de frontires en
clbrant l'auteur de la bataille d'Ina, alors qu'en France on hsite 
livrer franchement l'oeuvre de Wagner au jugement du public?

N'est-ce pas dire aussi que les artistes franais recevront le meilleur
accueil s'ils rpondent  l'invitation qui leur a t faite de prendre
part  l'Exposition des Beaux-Arts qui se prpare  Berlin?

Dans ce cas, il y aurait double habilet, et l'empereur diplomate irait
 l'gal de l'empereur artiste, tonnant de plus en plus l'Europe, peu
prpare, par ce qu'elle croyait savoir de lui,  le suivre dans ces
transformations successives.

Au Dahomey.--D'aprs les nouvelles que le _Temps_ a reues de la cte du
Dahomey, par le steamer _Gallia_, de la Compagnie Cyprien Fabre, le pre
Dorgre s'est rendu  Abomey pour aller rendre visite au roi Behanzin,
avant de s'embarquer pour la France, ou il doit venir prendre un repos
bien gagn. Cette visite tait, en quelque sorte, obligatoire, car elle
tait destine  remplacer celle que notre administrateur, M. Ballot,
devait faire lui-mme au roi.

Les Dahomens ont, parat-il, une attitude trs correcte vis--vis des
autorit franaises, mais ils ne se comportent pas de la mme faon avec
les Franais tablis dans le pays, auxquels ils cherchent  nuire de
toutes manires. Dernirement ils ont demand  tous les comptoirs de la
cte d'envoyer un reprsentant pour assister aux sacrifices humains
d'Abomey. Behanzin a fait torturer et dcapiter les trente chefs qui
s'taient fait battre par nos troupes et il prtendait obliger nos
nationaux  sanctionner par leur prsence cette excution.

Ajoutons que les Dahomens continuent  recevoir des armes
perfectionnes. Il leur a t expdi de Logos 7,000 fusils  tir
rapide, dont 800 remingtons.

Les pirates du Tonkin.--Le dernier courrier d'Extrme-Orient a rapport
du Tonkin des nouvelles qui, sans tre aussi inquitantes qu'on l'a cru
d'abord, montrent cependant que les autorits militaires doivent se
tenir toujours en veil.

On a signal la concentration de bandes nombreuses au nord-ouest de
Hong-Hoa, dans la valle du Song-Ma, sous la diction du doc Ngu, le chef
rebelle qui nous a inflig dj tant de pertes.

Dans le Yen-T, nous avons du envoyer une colonne de 600 hommes, avec du
canon, devant Hun-Thuong, o se sont rfugies les grosses bandes de la
rgion. L'attaque n'a pas russi et l'on a d se retirer avec 33 hommes
mis hors de combat, parmi lesquels le lieutenant Blaise, un officier des
plus distingus, sur lequel on fondait les plus grandes esprances. On
prpare une colonne bien plus forte pour faire l'investissement rgulier
de la position.

Enfin l'expdition dirige par le gnral Godin contre les bandes du
Tin-Dao a t reprise dans les derniers jours de dcembre. On se
trouvait l en face de vritables rebelles obissant  un mot d'ordre,
et leur rsistance a t telle que, depuis Ba-Dinh, on n'en avait pas
rencontr de pareille.

Ces nouvelles ont caus une certaine motion et donn lieu  un retour
offensif de la part de ceux qui n'ont cess de combattre la politique
coloniale suivie par notre gouvernement dans ces derniers annes.



Ncrologie.--Le docteur Clech, dput et conseiller gnral du
Finistre.

Le gnral Sherman, qui s'est illustre dans la guerre de scession.

Le baron de Loeventhal, qui fut longtemps attach militaire 
l'ambassade austro-hongroise  Paris.

M. Audoy, trsorier-gnral de Tarn-et-Garonne.

M. le capitaine de frgate Garnault, fils du vice-amiral Garnault.

Le contre-amiral Pallu de la Barrire.

Le commandant Lebleu, ancien maire de Dunkerque.

Le baron Thodore Pichon, ancien ministre plnipotentiaire.

M. Antoine Richard, clbr agronome ancien reprsentant du peuple.

M. Adolphe Wenger, ingnieur.

M. Pierre Petroz, critique d'art.

M. Alfred Labb, grand industriel de Meurthe-et-Moselle.

Le peintre Jongkind.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Violette_, misre et splendeur d'une comdienne, par Charles Joliet. 1
vol. in-12. 3 fr. 50 (Calmann Lvy).--Ce n'est pas  proprement parler
un roman, c'est une histoire, le rcit d'une vie, mais cette vie est
bien la plus romanesque que l'on puisse imaginer. De plus, cette
histoire est vraie, c'est celle d'une comdienne qui eut son heure de
grande clbrit,  l'poque o tout Paris courut au Gymnase applaudir
Froufrou. C'est, pourquoi ne pas le dire? _Froufrou_ elle-mme,
autrement dit Aime Descle. Ceux qui l'ont vue alors en ont gard le
souvenir comme d'une grande artiste qui ne fit que traverser la scne,
comme d'une toile admirable qui incendia un moment l'horizon, puis
soudain s'teignit. Mais, avant d'tre Froufrou, Violette avait pass
par de dures preuves, elle avait subi bien des misres, disons tout:
elle s'tait brle  bien des flammes. Son biographe, ou son romancier,
nous initie  toutes ces douleurs qui nous rvlent une sorte de dona
Juana dont le coeur est tout amour, mais ne rencontre celui quelle doit
aimer que pour mourir de son abandon. C'tait un temprament d'artiste,
une vive intelligence que le coeur dominait au point que, lui frapp,
l'artiste n'avait plus qu' mourir. Mais c'est aller un peu loin que de
l'exalter comme une sainte. Une grande artiste, cela suffit. Aux anciens
admirateurs de Descle, nous recommandons _Violette_, elle leur rendra
le parfum de leurs souvenirs. Aux autres, elle fera connatre un type de
comdienne qui s'est incarne, chose rare, dans une de ses crations.

L. P.


_Le cur d'Anchelles_, par Georges de Peyrebrune. 1 vol. in-18, 3 fr. 50.
(Dentu, dit.).--Qui dira ce que peut contenir d'humain l'amour mystique
d'un prtre pour sa pnitente? Il est pourtant absolument pur et chaste
celui du jeune cur d'Anchelles pour la belle Jane Degmont. Ce qu'il a
voulu, c'est la ramener dans les voies de Dieu, elle qui se tenait
droite et inflexible sous la main bnissante du prtre. Et il y est
parvenu. Pour combien sa jeunesse et sa beaut sont-elles entres dans
cette conversion? c'est ce que la fire convertie ne sait pas elle-mme,
ne s'avouera jamais. L'amour est aussi chaste chez elle que chez lui.
Mais, comme les mauvaises langues ont parl, l'vque envoie le jeune
prtre en mission, et la jeune fille accepte la main du capitaine de
Noves. Les annes s'coulent. Un enfant est n du mariage de Jane. Il a
vingt ans quand la guerre clate et il part. Le cur d'Anchelles,
presque un vieillard maintenant, prend la place de l'aumnier du
rgiment de Pierre de Noves et se fait tuer,  Coulmiers, en couvrant de
son corps le fils de sa sainte amie. On ne lira pas ce livre de passion
intense sans une motion intense aussi. L'me et le coeur y sont pris,
mais non les sens, l'auteur a su rester chaste tout en tant trs
passionn. Psych triomphe de l'Amour.

L. P.


_Le drame d'Oberammergau_, par Mme Lonie de Bazelaine 1 in-12, 3 fr. 50
(Le Thielleux, 10, rue Cassette).--On se souvient que l'anne dernire
durant quatre mois d't, de mai  septembre, les habitants d'une petite
bourgade perdue dans les montagnes de Bavire, donnrent au monde un peu
surpris le spectacle d'un drame voqu du moyen-ge, ni plus ni moins
qu'un mystre, le drame de la Passion. On s'y rendit de toutes parts, et
les trangers afflurent dans la montagne. L'un logeait chez Caphe, et
l'autre chez Pilate; tel autre chez Jsus-Christ lui-mme. Car les
acteurs taient tous gens du village, ce qui ne les empcha pas de jouer
fort bien leur rle, ayant,  dfaut de science scnique, la conviction
et la foi. Maintenant, comment se fait-il que l'on reprsente, en l'an
de peu de grce 1890, des mystres  Oberammergau? C'est, parait-il,
l'accomplissement d'un voeu fait en 1633 (!) par les habitants pour
conjurer la peste, et depuis cette poque, tous les dix ans, se joue
dans le petit bourg des montagnes le drame de la Passion. Les obstacles
ne manquent gure aux reprsentations; elles attirent plus ou moins de
monde, ont plus ou moins de succs. Celles de 1890 ont eu la bonne
fortune d'attirer l'attention de la presse. Aussi marqueront-elles dans
les annales d'Oberammergau, et c'est une heureuse ide qu'a eue Mme de
Bazelaine d'en fixer, dans un petit livre, le souvenir trs intressant.


L'_Art gothique_, par M. Louis Gonse, 1 vol. gr. in-4 de 488 p. orn de
284 gravures dans le texte et de 28 planches hors texte, eaux-fortes et
pl. en couleurs. Prix, rel. artist. 100 fr. (Librairies-Imprimeries
runies).--Et d'abord, qu'est-ce que l'art gothique? Il est clair que
les Goths, qui s'teignent au sixime sicle de notre re, ne sont pour
rien dans l'closion d'un art apparu six cents ans plus tard: l'art
gothique est l'art qui prit naissance dans l'le de France, autour de
Paris, au commencement du douzime sicle, et qui poursuivit son
dveloppement jusqu' la fin du quinzime; l'Art gothique, c'est l'art
franais. Voil longtemps que les travaux des Viollet-Le-Duc, des Vitet,
des Mrime, des Quicherat, ont prouv jusqu' l'vidence cette vrit
que la critique d'Outre-Manche et d'Outre-Rhin ne conteste plus; mais,
depuis trop longtemps aussi, ces faits acquis  la gloire de notre pays
et que tout Franais devrait avoir  coeur de connatre sont demeurs
enferms dans le domaine de la science, et l'on rencontre encore nombre
de personnes chez lesquelles ce mot de gothique voque la potique
fiction des hautes forts de la Germanie donnant naissance aux nefs
lances de nos cathdrales. Le travail de M. L. Gonse, par l'clat de
sa publication, par la clart de son expos et l'attrait de ses
gravures, aura pour rsultat de faire sortir ces vrits du cercle
restreint de l'archologie pour les rpandre dans ce public nombreux
d'amateurs et de gens du monde qui se laissent volontiers instruire,
pourvu que la science se prsente sous des dehors aimables. Si donc ce
n'est pas  l'archologie que le magnifique in-quarto de M. L. Gonse
fournit une assise nouvelle, c'est  l'art national,  l'art franais,
en quoi le mrite n'est pas moindre, car il ne suffit pas de trouver la
vrit, il faut la faire connatre, et ce sont les ouvrages de ce genre
qui font fonction de la rpandre, sinon de la vulgariser.


Dans la _Bibliothque des dames_ (Librairie des Bibliophiles), les _Deux
Perles_, la charmante nouvelle de Mme Paul Lacroix, qui parut pour la
premire fois, en 1854, dans le _Pays_, sous le nom du Bibliophile
Jacob. Le Bibliophile n'entendait pas en faire tort longtemps  l'auteur
vritable, et c'est avec une prface de Paul Lacroix qu'elle fut dite
par la suite. Une ravissante eau-forte de Lalauze accompagne cette
dition.



[Illustration: NOS GRAVURES]

L'IMPRATRICE FRDRIC

L'impratrice Frdric, dont le voyage en France excite une certaine
motion, est dj venue plusieurs fois  Paris, depuis les vnements de
1870. Ses visites n'ont jamais eu de but politique. Elle ne venait que
pour parcourir les ateliers de nos peintres en renom. On pourrait citer
plus d'un qui a reu une dame, vtue de noir, parlant le franais avec
un fort accent anglais, et qui n'a su que plus tard que la visiteuse
tait l'impratrice Frdric.

La mre de Guillaume II est,  l'heure qu'il est, ge de 51 ans; il lui
reste de son origine--elle est fille de la reine Victoria--un air trs
anglais qu'on n'a pas t sans lui reprocher jadis en Allemagne. C'est
une femme d'une intelligence absolument suprieure, qui s'occupa
beaucoup de politique avant l'avnement de son fils et avant le rgne de
quelques jours de son mari, mais qui emploie maintenant toute son
activit aux arts, qu'elle a toujours beaucoup aims.

Elle peint avec un talent dpassant de beaucoup celui de peintre amateur
et elle a une vritable comprhension pour tout ce qui touche de loin ou
de prs  l'art. On la dit trs ambitieuse, on ferait mieux de dire
qu'elle l'a t. Mais la mort de son mari l'empereur Frdric, qu'elle a
soign pendant une longue maladie avec un extraordinaire et touchant
dvouement, lui enlve tout espoir de jouer un rle dans l'histoire de
l'Allemagne.

La princesse Marguerite qui l'accompagne est ne en 1872  Postdam.
L'empereur Guillaume II a, pour la plus jeune de ses soeurs, une trs
grande affection. Elle est simple et sans fiert. On dit que son frre
songe  lui faire pouser le czarewitch.

Et quand on verra passer dans nos muses une dame vtue de noir suivie
d'une jeune fille trs simple, on ne croira pas que ces deux
promeneuses, qui ont pour signe particulier d'tre indiffrentes et de
ressembler  tout le monde, sont l'une veuve et l'autre fille d'empereur.


LE CONTRE-AMIRAL PALLU DE LA BARRIRE

Le contre-amiral Pallu de la Barrire, qui vient de mourir  Lorient o
il s'tait retir depuis sa mise  la retraite, tait un marin de grand
mrite et un littrateur distingu. On sait que le cumul n'est point
rare dans le corps si remarquable qui est reprsent  l'Acadmie
franaise par l'amiral Jurien de la Gravire.

N  Saintes en 1828. M. Pallu de la Barrire tait enseigne de vaisseau
en 1850, lieutenant de vaisseau en 1868. Il tait capitaine de frgate
au moment de la guerre, il servit  terre avec le grade de gnral de
brigade au titre auxiliaire et commanda la rserve de l'arme de l'Est.
Ce n'tait point sa premire campagne, car on l'avait dj vu en Crime,
en Chine et en Cochinchine, vaillant et intrpide au feu. Lorsque notre
malheureuse arme de l'Est dut, aprs la marche offensive et victorieuse
des ennemis, oprer sa retraite en Suisse, Pallu de la Barrire couvrit
les oprations avec le petit corps qu'il commandait et, en se dirigeant
vers le Sud, chappa  la ncessit de dposer les armes. Le combat de
la Cluse, qui restera comme un de ses titres de gloire, fut une
sanglante rencontre d'infanterie qui cota aux deux partis la vie d'une
quarantaine d'officiers et d'un millier d'hommes.

A la paix, le gnral de brigade Pallu de la Barrire redevint capitaine
de frgate: il fut nomm capitaine de vaisseau en 1873. Sept ans aprs,
il tait lev  la dignit de commandeur de la Lgion d'honneur, et
cette tape si honorable l'aida  attendre, le grade de contre-amiral
qui lui lut dcerne en 1887, peu avant sa retraite; entre temps, en
1883, il avait t envoy en Nouvelle-Caldonie comme gouverneur.

Le contre-amiral Pallu de la Barrire a publi sous le pseudonyme de
Constantin d'intressantes tudes de la vie maritime ou des rcits des
expditions auxquelles il a pris part; citons: _Six mois  Eupatoria_
(1857); _les Gens de mer_ (1860); _Relations de l'expdition de Chine_
en 1860 et de l'_Expdition de Cochinchine_ en 1861. Il a collabor  la
_Revue des Deux-Mondes_.

Dans ses dernires annes, le contre-amiral souffrait d'une maladie de
coeur, sa sant tait dlicate: en Cochinchine, il avait t assez
gravement bless de deux coups de lance  l'attaque de Ki-Kioa  la
suite de laquelle Saigon fut bloqu en 1861. C'est  cette occasion
qu'il avait t nomm chevalier de la Lgion d'honneur.


LA DISPARITION DU MIDJET

Le jeudi 1 juillet 1889,  4 heures du soir, mouillait devant
l'Exposition universelle un petit yacht peint en blanc, portant pavillon
amricain. C'tait le _Neversink_, qui, parti de Boston le 22 mai, tait
arriv au Havre le 28 juin, ayant accompli la traverse de l'Atlantique
en un mois et six jours.

Le _Neversink_ tait construit sur le principe des bateaux de sauvetage
du capitaine Norton dont voici le dispositif:

Dans ce systme, le lest est compltement supprim, il est remplac par
des rservoirs  eau qui existent dans la double coque, et qui
s'emplissent automatiquement en quelques secondes, aussitt la mise  la
mer, avec laquelle ils communiquent par deux ouvertures de petites
dimensions, situes de caque ct de la quille. Il se forme de la sorte
un _water-ballast_ rparti dans toute la longueur du bateau. L'air,
comprim dans la partie suprieure par l'introduction de l'eau dans les
rservoirs, fait obstacle au dplacement de cette dernire, aide  la
stabilit du bateau, et l'empche de chavirer.

Par une amlioration nouvelle, M. Morton a imagin de faire communiquer
la partie suprieure des rservoirs par un tuyautage spcial avec des
pompes foulantes, pouvant y emmagasiner l'air  la pression de plusieurs
atmosphres. De cette faon, par le simple rglage d'un robinet, on peut
chasser ou laisser pntrer l'eau en quantit voulue dans un seul, ou
les deux rservoirs  la fois, de manire  lester ou dlester plus ou
moins l'un des cts du btiment suivant les besoins et augmenter ou
diminuer ainsi sa flottabilit.

C'est ce dernier systme ainsi amlior que M. Morton a appliqu sur un
yacht  vapeur cette fois, le _Midjet_, avec lequel il se proposait de
recommencer la mme traverse de l'Atlantique qui lui a si bien russi
une premire fois.

Annonc comme parti de New-London (tats-Unis) le 24 novembre de l'anne
dernire, le Midjet n'a plus t signal nulle part et on est sans
nouvelles de lui.

Tout laisse craindre qu'il ne se soit perdu corps et biens au cours des
coups de vents si nombreux et si terribles qui ont marqu les derniers
mois de 1890.

Voici les principales caractristiques du _Midjet_: longueur 17 m.70 sur
3,65 de large; tirant d'eau, 1 m. 85  pleine charge avec 8 tonneaux de
charbon  bord.

La machine de 30 chevaux lui donnait une vitesse de 8 milles marins
anglais  l'heure, soit: 12 kilomtres 872 avec une consommation d'une
demi-tonne de charbon par 21 heures.

Le _Midjet_ tait trs fortement voil. Il y avait  bord l'inventeur,
sa femme et sa nice, et sept hommes d'quipage.

C'est la quatrime fois que les Amricains font la dangereuse exprience
de la traverse de l'Atlantique dans de semblables coquilles de noix.

En 1867, c'tait un bateau de sauvetage, le _Red-White-and-blue_, qui
avait un grement de navire en miniature, et dont la traverse par ses
moyens seuls a t mise en doute.

En 1878, c'tait le Nautilus, petit bateau mont par deux hommes
seulement et gr d'une voile latine.

Enfin, en 1889, c'tait le _Neversink_.


LA STATUE DE MARAT

La statue de Marat avait t place par M. l'ingnieur Barthet, en 1886,
au bas de la grande pelouse du parc de Montsouris, en face mme de la
porte d'entre. Elle tait donc en vidence, et il faut que les
Parisiens s'garent bien rarement dans ces lointains parages pour que la
rvlation de son existence ait provoqu un si universel tonnement.
L'oeuvre du sculpteur Baffier ne pouvait, en effet, manquer d'attirer
l'attention du visiteur clair, ou simplement curieux de choses d'art.
Mais les htes qui peuplent ce dlicieux coin de Montsouris se recrutent
parmi les ramiers et les moineaux, et on sait en quel ddain superbe les
oiseaux tiennent les plus belles crations de l'homme. Marat nous
restait inconnu. Aprs quatre ans, M. le snateur Fresneau, conduit sans
doute l bas par le hasard, l'a dcouvert, et aussitt a port sa
trouvaille  la tribune du Snat. D'une obscurit profonde. Marat passe
ainsi en pleine lumire. Il ne mritait, certes, ni cet excs d'honneur
ni cette indignit. Le monument de Montsouris n'a rien de commun avec
les marbres ou les bronzes qui dcorent nos jardins et nos squares.
L'oeuvre n'est point gracieuse et produit une impression de tristesse
qui s'harmonisait mal avec le milieu. Ce pauvre corps  moiti nu,
maigre, ratatin, sur l'paule duquel venait quelquefois se poser un
rossignol, pour jeter aux chos ses notes argentines, au milieu de ce
dcor de verdure et de fleurs que tracent avec tant de got, en vrais
artistes, nos matres jardiniers, offrait une douloureuse antithse.
Marat est reprsent occup  crire, tendu dans sa baignoire que
l'artiste n'a d qu'indiquer. Il tient l'critoire sur ses genoux que
recouvre un drap ngligemment jet. Le haut du corps et les pieds sont
nus; la tte est entoure du fameux foulard qu'il ne quittait jamais,
mme pour assister aux sances de la Convention. Le visage est pensif et
tourment. Les veilles, les privations, un cerveau en bullition, le
caractre jaloux et irritable  l'excs que l'histoire prte  l'ami du
peuple, l'ont rid, fltri. L'artiste a voulu traduire par cette
laideur physique la souffrance humaine, et il a russi. Disons en toute
sincrit que c'est une oeuvre de haute conscience artistique, qui
lgitime et l'achat qui en fut fait par la ville, et la rcompense--une
mdaille de troisime classe--qu'elle valut  son auteur,  peine g de
trente-deux ans, au Salon de 1883.

M. Baffier n'exposa, cette anne-l, que la maquette en pltre, dent le
socle portait cette curieuse inscription extraite de l'oraison funbre
de Guireau, en 1793. Il fallait le voir, traqu de rduit en rduit,
souvent dans les lieux humides o il n'avait pas de quoi se coucher.
Rong par la misre la plus affreuse, il couvrait son corps d'une simple
couverture, et sa tte d'un mouchoir, hlas! presque toujours tremp de
vinaigre: une critoire dans la main, quelques chiffons de papier sur
son genou, c'tait sa table!

Au Salon de 1885, l'oeuvre reparut en bronze, et fut alors acquise au
prix de 5,000 francs par la Ville qui en orna le parc de Montsouris. Le
bruit qui, la semaine dernire, a t fait autour de cette statue, a
dcid M. Alphand  la relguer au dpt des marbres d'Auteuil.


UNE CUISINE EN PLEIN AIR A MOSCOU

Au moment o de nombreux artistes, industriels et commerants, se
prpaient  envoyer  l'exposition franaise de Moscou leurs oeuvres et
leurs produits, et o beaucoup de nos compatriotes se proposent d'aller
visiter l'ancienne capitale russe, il nous semble intressant d'initier
ceux de nos lecteurs qui n'accompliront pas ce lointain voyage 
quelques-unes des particularits de la vie moscovite.

Notre collaborateur, M. de Haenen, qui, d'un long sjour en Russie, nous
rapporte une srie de croquis et de dessins pris sur nature, nous
servira de _cicrone_ dans cette excursion.

Voici aujourd'hui _Une cuisine en plein air  Moscou_. La neige tombe en
flocons serrs. Nanmoins, les cochers, les Tartares, les juifs, les
marchands de harengs, et tous les malheureux qui sont sans asile,
semblent ne pas s'en proccuper. Au milieu de la rue, on a plac un
samovar gigantesque o se confectionne le th. Quelques tables,  et
l, ont t disposes. Moyennant une ration de soupe aux choux aigres,
deux ou trois jeunes vagabonds se sont improviss garons de caf, et
ils vont de groupe en groupe, portant aux uns une tasse de th, aux
autres un bol de ce potage, assez mauvais d'ailleurs, qu'on nomme en
russe _tchi_. Cette scne est excessivement pittoresque. La seule chose
qui puisse, par analogie, en donner une ide, ce sont nos marchandes des
quatre-saisons dans les rues de Paris. En effet, comme  Paris, toute
cette population encombre la chausse. Elle ne peut y stationner que
durant certaines heures, ici le matin, l l'aprs-midi, et presque
toujours  proximit d'un march.

Mais ce qui lui donne son caractre bien oriental, ce sont les costumes
bizarres tous ces pauvres diables. On reconnatra surtout dans le dessin
les Tartares qui vendent des foulards et des cravates, et les juifs, qui
sont le plus souvent des marchands de chaussures. Ces derniers, qu'on
discerne aisment  leur casquette plate, ne sont pas la moindre
curiosit de la capitale moscovite. Il faut voir avec quelle inlassable
patience ils poursuivent dans la rue le promeneur qui s'est hasard dans
ce quartier: tout en marchant derrire lui, ils dprcient les
chaussures qu'il a aux pieds, ils lui prouvent qu'il doit s'en procurer
d'autres. Prcisment, ils ont,  la main, une paire de bottes ou de
souliers fourrs qui conviendront  merveille au noble tranger. Il est
rare que celui-ci ne se laisse pas convaincre.


LES PRPARATIFS D'UNE SOIRE DE TTES

Il y a quatre ans  peu prs que s'est rpandue dans le monde parisien
la mode des dners et des soires _ ttes_. C'est une sorte de
rduction de bal masqu. Hommes et femmes gardent le costume habituel de
soire. La tte seule est grime et rendue mconnaissable. Cette
combinaison produit les effets les plus humoristiques et les plus
amusants. Dans le milieu artistique o cette mode prit naissance, on se
fit surtout, au dbut, des ttes d'hommes politiques, et, chaque invit
se travestissant  sa guise, le hasard amenait les rapprochements les
plus piquants. On voyait, par exemple, dans un dner prsid par M.
Carnot. MM. Constans, de Broglie et le gnral Boulanger, assis cte 
cte. Puis, la liste des hommes clbres ayant t vite puise, des
fantaisistes se jetrent dans l'excentricit. L'on se fit nickeler,
dorer la tte et les mains; peindre une moiti de la figure en blanc et
l'autre en noir, ngre d'un ct, pierrot de l'autre. Puis sont venues
les ttes professionnelles, cocher, militaire, gardien de la paix, garde
municipal, avec coiffures distinctives. Des familles entires combinent
leurs effets par exemple, elles reprsentent un baptme villageois, le
bb, la nourrice, le capitaine des sapeurs-pompiers, le maire, etc. Une
tte de marie blonde, vaporeuse, estompe par le voile nuageux sous
lequel tremblote la fleur d'oranger, produit aussi un effet assez
piquant pose sur les paules d'un robuste gaillard en habit noir.

Pendant l'anne de l'Exposition, plusieurs arrangements de ttes
fminines rappelrent les motifs dcoratifs du Champ-de-Mars. Les
lgantes Parisiennes empruntaient aux Japonaises leur teint de pain
d'pice et posaient sur leurs ttes des rductions de tour Eiffel et du
dme central, clairs  l'intrieur par de petite lampes lectriques.

Cette anne la vogue est aux ttes d'animaux, chats et chattes, tigres
et tigresses. L'aide d'un coiffeur est gnralement ncessaire.

Les deux personnages que reprsentent notre gravure, tant d'avis que
l'on n'est jamais si bien servi que par soi-mme, ont ddaign les bons
offices de tout artiste capillaire. La scne se passe dans un atelier de
peintre mondain. Le matre de la maison, en culotte, en bas de soie
noire, avant de passer son habit, _fait la tte_ de son ami, dj en
tenue de soire complte. Le patient, install dans un fauteuil, garde
une parfaite immobilit. Sa figure enduite de blanc gras pralablement
et garnie d'un bec d'oiseau qui remplace le nez, le pinceau du peintre
achve la transformation. Dj, l'un des yeux est entour de cercles
concentrique noirs et blancs; sur les cheveux hrisss est pose la
crte de coq. Un seul ct de la figure garde encore apparence humaine
rappelant les personnages des mtamorphoses d'Ovide dans la minute de
transition.

Louis d'Hurcourt.



[Illustration.]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD


I

Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges
lettres dores, on lit: _Office Cosmopolitain des inventeurs_; et sur
deux cussons en cuivre appliqus contre la porte qui, au premier tage
de cette maison, donne entre dans les bureaux, cette enseigne se trouve
rpte avec l'numration des affaires que traite l'office: _Obtention
et vente de brevets d'invention en France et  l'tranger; attaque et
dfense des brevets en tous pays; recherches d'antriorits; dessins
industriels; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustr; M.
Chaberton, directeur._

Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite 
le faire, et l'on est dans une vaste pice partage par cages grilles,
que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur; un
tapis en caoutchouc (B. S. G. D. G.) va d'un bout  l'autre de ce
couloir, et par son amincissement dit, sans qu'il soit besoin d'autres
indications, que nombreux sont ceux qui, happs par les engrenages du
brevet d'invention, engags dans ses laminoirs passent et repassent par
ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en chapper, et reviennent l
chaque jour jusqu' ce qu'ils soient hachs, broys, rduits en pte, et
qu'on ait exprim d'eux, au moyen de traitements perfectionns, tout, ce
qui a une valeur quelconque, argent ou ide. Tant qu'il lui reste un
souffle la victime crie, se dbat, lutte, et aux guichets des cages
derrire lesquels les employs se tiennent impassibles, ce sont des
explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas;
puis l'puisement arrive; mais celle qui disparat est remplace par une
autre qui subit les mmes preuves avec les mmes plaintes, les mmes
souffrances, la mme fin, et celle-l par d'autres encore. En gnral
les clients du matin n'appartiennent pas  la mme catgorie que ceux du
milieu de la journe ou du soir.

A la premire heure, souvent avant que Barnab, le garon de bureau, ait
ouvert la porte et fait le mnage, arrivent les fivreux, les inquiets,
ceux que l'engrenage a dj saisis et ne lchera plus; de la priode des
grandes esprances ils sont entrs dans celle des difficults et des
procs; ils apportent des renseignements dcisifs pour leur affaire qui
dure depuis des mois, des annes, et va faire un grand pas ce jour-l;
ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et
qu'ils ont pu enfin se procurer  ce moment mme par un dernier
sacrifice; et, en attendant l'arrive des employs ou du directeur, ils
content leurs douleurs et leurs angoisses  Barnab qui les enveloppe de
flots de poussire soulevs par son balai.

Puis, aprs ceux-l, c'est l'heure de ceux qui, pour la premire fois,
tournent le bouton de l'office; vaguement ils savent que les brevets ou
les marques de fabrique doivent protger leur invention, ou assurer
ainsi la proprit de ses produits; et ils viennent pour qu'on claire
leur ignorance. Que faut-il faire? Ils ont toutes les confiances, toutes
les audaces, ports qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la
gloire. Ne sont-ils pas srs de rvolutionner le monde avec leur
invention qui va les enrichir, en mme temps qu'elle enrichira tous ceux
qui y toucheront? Et les millions roulent, s'entassent, montent,
blouissants, vertigineux.

--S'il faut prendre un brevet en Angleterre? dit M. Chaberton rpondant
 leurs questions; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en
Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amrique, partout o la
lgislation protectrice des brevets a pntr. Sans doute la dpense
peut tre gnante alors surtout qu'on s'est puis dans de coteux
essais; mais ce n'est pas quand on touche au succs qu'on va le laisser
chapper.

Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amne lui-mme dans ses bureaux
ce nouveau client pour le confier  celui des employs qui guidera ses
pas dans la voie de la prise et de l'exploitation.

--Voyez M. Barincq! Voyez M. Spring! Voyez M. Jugu.

Et le client admis dans la cage de celui  qui on le confie s'intresse,
ravi,  voir M. Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le
papier les ides plus ou moins vagues qu'il lui explique ou M. Spring
prparer devant lui les pices si importantes des patentes anglaises:
car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opre sous l'oeil du client;
c'est mme l une des spcialits de la maison, grce  M. Spring qui
crit avec une gale facilit le franais, l'anglais, l'allemand,
l'italien, l'espagnol, ayant roul par tous les pays avant de venir
chouer boulevard Bonne-Nouvelle; et aussi grce  M. Barincq qui sait
en quelques coups de crayon btir un rapide croquis.

Aprs une journe bien remplie qui n'avait gure permis aux employs de
respirer, les bureaux commenaient  se vider; il tait six heures
vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient  voir M. Chaberton
lui-mme savaient par exprience que, quand la demie sonnerait, il
sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considration pt le retenir
une minute de plus, ayant  prendre au passage l'omnibus du chemin de
fer, pour s'en aller  Champigny, o, hiver comme t, il habite une
vaste proprit dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bnfices.

Bien que la besogne du jour ft partout acheve, et que Barnab ft dj
revenu de la poste ou il avait t porter le courrier, les employs,
derrire leurs grillages, paraissaient tous appliqus au travail: le
patron allait passer en jetant de chaque ct des regards circulaires,
il ne fallait pas qu'il pt s'imaginer qu'on ne ferait rien aprs son
dpart.

Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et
apparut coiff d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont
la boutonnire tait dcore d'une rosette multicolore, sa canne  la
main; un client misrablement vtu le suivait et le suppliait.

--Barnab, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

Post dans l'embrasure d'une fentre, le garon de bureau ne quittait
pas des yeux la chausse, qu'il dcouvrait au loin jusqu' la descente
du boulevard Montmartre, son regard passant librement  travers les
branches des marronniers et des paulownias qui commenaient  peine 
bourgeonner.

Cependant le client, sans lcher M. Chaberton, manoeuvrait de faon 
lui barrer le passage.

--Tchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM.
Strifler; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes
brevets: ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.

--Ils rpondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient,

--Ce n'est pas  vous qu'ils peuvent dire cela; vous qui avez vu comme
ils m'ont saign  blanc; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et
je renonce  toute autre rclamation; c'est plus d'un million que je
sacrifie.

--Monsieur Barincq, interrompit le directeur, o en est votre bois pour
le journal?

--J'avance, monsieur.

--Il faut qu'il soit fini ce soir.

--Je ne partirai pas sans qu'il soit termin.

--Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achve mon
appareil calorimtrique, qui sera certainement la plus importante de mes
inventions; son influence sur les progrs de notre artillerie peut tre
considrable: ce n'est pas seulement un intrt goste qui est en jeu,
le mien, que vous m'avez toujours vu prt de sacrifier, c'est aussi un
intrt patriotique.

--Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Ruffin, avec vos
expriences sur les pressions des explosifs en vases clos.

C'est bien de cela que j'ai souci!

--L'omnibus! cria le garon de bureau.

M. Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagn de son
client, et le silence s'tablit dans les bureaux, comme si les employs
attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il ft.

--Emball, le patron! cria Barnab rest  la fentre.

Mais tout  coup il poussa un cri de surprise.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Le vieux Ruffin monte avec lui pour le raser jusqu' la gare.

Alors, instantanment, au silence succda un brouhaha de voix et un
tapage de pas, que dominait le chant du coq, pouss  plein gosier par
l'employ charg de la correspondance.

--Taisez-vous donc, monsieur Belmanires, dit le caissier en venant sur
le seuil de la pice qu'il occupait, seul, on ne s'entend pas.

--Tant mieux pour vous.

--Parce que? demanda le caissier qui tait un personnage grave, mais
simple et bon enfant.

--Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dites des btises,
comme cela vous arrive quelquefois, ou ne se fichera pas de vous.

Morisette resta un moment interloqu, se demandant videmment s'il
convenait de se fcher et cherchant une rplique.

--Ah! que vous tes vraiment le bien nomm, dit-il enfin aprs un temps
assez long de rflexion.

C'tait prcisment parce qu'il s'appelait Belmanires que l'employ de
la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en
toute occasion et sans motif  les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la
pense de faire allusion  son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas
une minute de scurit; un autre que lui ft peut-tre arriv  ce
rsultat avec de la douceur et de l'adresse, mais, tant naturellement
grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouv comme moyen de se
protger que la grossiret; la rplique du caissier l'exaspra d'autant
plus qu'elle fut salue par un clat de rire gnral auquel Spring seul
ne prit pas part.

Mais l'amiti ou la bienveillance n'tait pour rien dans cette
abstention et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la rponse
de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanires, c'est qu'il
tait absorb dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A
peine le patron avait-il t emball dans l'omnibus, comme disait
Barnab, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait
tir tout un attirail de cuisine: une lampe  alcool, un petit plat en
fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une ctelette de porc
frais enveloppe dans du papier et un morceau de pain; la lampe allume,
il avait pos dessus son plat aprs avoir vers dedans un peu d'huile,
et maintenant il attendait qu'elle ft chaude pour y tremper sa
ctelette; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de
lui, il tait tout  son dner.

Ce fut sur lui que Belmanires voulut passer sa colre.

--Encore les malproprets anglaises qui commencent, dit-il en venant
appuyer son front contre le grillage de Spring.

--Ce n'tait pas des _malproprefais_, dit celui-ci froidement avec son
accent anglais.

--Pour le nez  _vo_, rpondit Belmanires en imitant un instant cet
accent, mais pour le nez  _moa_; et je dis qu'il est insupportable que
le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.

--Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer
dner chez moi, puisque je travaille le soir dans ce quartier.

--Vous ne pouvez pas dner comme tout le monde au restaurant?

--_No_.

L'nergie de cette rplique contrastait avec l'apparente insignifiance
de la question de Belmanires, et elle expliquait tout un ct des
habitudes mystrieuses de Spring, obsd par une manie qui lui faisait
croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi? Pourquoi la
police russe poursuivait-elle un sujet anglais? Personne n'en savait
rien. Rares taient ceux  qui il avait fait des confidences sur ce
sujet, et jamais elles n'avaient t jusqu' expliquer les causes de la
perscution dont il tait victime; mais enfin cette perscution,
vidente pour lui, l'obligeait  toutes sortes de prcautions. C'tait
pour lui chapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il
avait habits: Odessa, Gnes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam,
Melbourne, Le Caire, et que maintenant  Paris il dmnageait tous les
mois pour dpister les mouchards, passant de Montrouge  Charonne, des
Ternes  la Maison-Blanche. Et celait aussi parce qu'il se sentait
envelopp par cette surveillance qu'il ne mangeait que les aliments
qu'il avait lui-mme prpars, convaincu que, s'il entrait dans un
restaurant, un agent acharn  sa poursuite trouverait moyen de jeter
dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles
dont les gouvernements ont le secret.

--Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dner au restaurant?
demanda Belmanires pour exasprer Spring.

--Je sais ce que je sais.

--Alors, vous savez que vous tes toqu.

--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.

Une voix sortit de la cage situe prs de la porte, celle de Barincq:

--M. Spring a raison, chacun ses ides.

--Ne perdez donc pas votre temps  faire le Don Quichotte gascon; vous
n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard  votre soire.

Abandonnant la cage de Spring, Belmanires vint se camper au milieu du
passage:

--Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que M. Barincq
donne  danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir? Une soire
dansante rue de l'Abreuvoir,  Montmartre, dans les salons de M.
Barincq, autrefois inventeur de son mtier, prsentement dessinateur de
l'office Chaberton, en voil encore une ide cocasse: M. et Mme Barincq
de Saint-Christeau prient M.... de leur faire l'honneur de venir passer
la soire chez eux le mardi 4 avril  9 heures. On dansera. Non, vous
savez, ce que c'est drle! c'est  se rouler.

--Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir a;
ne vous gnez pas.

--Barnab, balayez donc une place pour que M. Belmanires puisse se
rouler.

--Pourquoi ne nous avez-vous pas invits? demanda Belmanires sans
rpondre directement.

--On ne pouvait pas vous inviter, vous? rpondit l'employ au
contentieux qui jusque-l n'avait rien dit, occup qu'il tait  cirer
ses souliers.

--Parce que, monsieur Jugu?

--Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manires.

Exaspr, Belmanires se demanda manifestement s'il devait assommer
Jugu; seulement la rplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas 
l'esprit; aprs un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec
l'intention de sortir, mais, rageur comme il l'tait, il ne pouvait pas
abandonner ainsi la partie, on l'accuserait de lchet, on se moquerait
de lui lorsqu'il ne serait plus l; il revint donc sur ses pas:

--Certainement j'aurais t dplac dans les salons de M. et Mme Barincq
de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur; mais il n'en eut
pas t de mme de M. Jugu; et assurment quand Barnab, qui va ce soir
faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annonc de sa
belle voix enroue: M. Jugu, il y aurait eu sensation dans les salons,
comme il convient pour l'entre d'un gentleman aussi pourri de chic,
aussi pschut; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un mari
pour Mlle de Saint-Christeau.

--Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous dfends de
mler ma fille  vos sornettes.

--Vous n'avez rien  me dfendre ni  m'ordonner, et le ton que vous
prenez n'est pas ici  sa place. Peut-tre tait-il admissible quand
vous tiez M. de Saint-Christeau, mais maintenant que vous avez perdu
votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le pre
Barincq, employ de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est
ridicule avec un camarade qui est votre gal. Quant  votre fille, j'ai
le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, mme de me
ficher d'elle...

--Monsieur!

--Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer... puisqu'elle
est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos
malheurs, on laisse sa fille frquenter l'atelier Julian, et exposer au
Salon des petites machines pas mchantes du tout, pour lesquelles on
mendie une rcompense de tous les cts, on n'a pas de ces fierts-l.

--Taisez-vous; je vous dis de vous taire.

L'accent aurait d avertir Belmanires qu'il serait sage de ne pas
continuer; mais, avec le rle de provocateur qu'il prenait  chaque
instant, obir  cette injonction et t reculer et abdiquer;
d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.

--Non, je ne me tairai pas, dit-il; non, non.

--Vous nous ennuyez, cria Morisette.

--Raison de plus pour que je continue, il est 6 heures 52 minutes; vous
en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous
assez rsolu pour dguerpir avant que 7 heures n'aient sonn. C'est
Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, M. Barincq?

Barincq ne rpondit pas.

--En voil un drle de nom. Vous vous tes donc imagin, quand vous le
lui avez donn, que c'est commode un nom qui commence par Anie? Anie,
quoi? Anisette? Alors ce serait un qualificatif de son caractre. Ou
bien Anicroche, qui serait celui de son mariage.

--Il y a encore autre chose qui commence par Ani, interrompit un employ
qui n'avait encore rien dit.

--Quoi donc?

--Il y a animal qui est votre nom  vous.

--Monsieur Ladvenu, vous tes un grossier personnage.

--Vraiment?

--Il y a aussi animosit, dit Morisette, qui est le qualificatif de
votre nature; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans
les provoquer ainsi  tout bout de champs? c'est insupportable d'avoir 
subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-tre
spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont
stupides.

Prcisment parce que tout le monde tait contre lui, Belmanires voulut
faire tte:

--Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son ide avec
l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnatre qu'ils sont dans
une mauvaise voie; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas t
invit rue de l'Abreuvoir, j'aurais t curieux de voir une jeune
personne qui se coiffe d'un bret bleu quand elle va  son atelier, ce
qui indique tout de suite du got et de la simplicit, manoeuvrer ce
soir pour pcher un mari...

Brusquement la porte de Barincq s'ouvrit, et, avant que Belmanires,
revenu de sa surprise, et pu se mettre sur la dfensive, il reut en
pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.

--Je vous avais dit de vous taire, s'cria Barincq.

Tous les employs sortirent prcipitamment dans le passage, et, avant
que Belmanires ne se ft relev, se placrent entre Barincq et lui.

Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanires
n'ayant videmment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait
reue que Barincq de continuer celle qu'il avait commence.

--C'est une lchet! hurlait Belmanires; entre collgues! entre
collgues! sans prvenir!

Et du bras, mais  distance, il menaait ce collgue, en se dressant et
en renversant sa tte en arrire: videmment il eut pu tre redoutable
pour son adversaire, et, trapu comme il l'tait, carr des paules,
solidement assis sur de fortes jambes, g d'une trentaine d'annes
seulement, il et eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure
plus leste que vigoureuse; mais cette lutte il ne voulait certainement
pas l'engager.

--Vous n'avez que ce que vous mritez, dit Morisette, M. Barincq vous
avait prvenu.

Spring seul n'avait pas boug; quand il eut aval le morceau qu'il tait
en train de manger, il sortit  son tour de son bureau, vint  Barincq,
et, lui prenant la main, il la secoua fortement:

--_All right_, dit-il.

Aussitt les autres employs suivirent cet exemple et vinrent serrer la
main de Barincq.

--N'tait vos cheveux gris, disait Belmanires de plus en plus exaspr,
je vous assommerais.

--Ne dites donc pas de ces choses-l, rpondit Morisette, on sait bien
que vous n'avez envie d'assommer personne.

--Insulter, oui, dit Ladvenu, assommer, non.

--Vous tes des lches, vocifra Belmanires, de vous mettre tous contre
moi.

--Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.

--Allons, gentilhomme, rapire au vent, cria Ladvenu.

Belmanires roulait des yeux furibonds, allant de l'un  l'autre,
cherchant une injure qui ft une vengeance;  la fin, n'en trouvant pas
d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas:

--Nous nous reverrons, s'cria-t-il en les menaant du poing.

--Esprons-le, oh! mon Dieu.

--Quel chagrin ce serait de perdre un collgue aimable comme vous!

--Tous nos respects.

Tous ces mots tombrent sur lui drus comme grle avant qu'il eut ferm
la porte.

--Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq, quand Belmanires fut
parti.

--C'est nous qui vous flicitons.

--En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas t matre de moi;
m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me
blessait cruellement.

--Il le savait, soyez-en sr, dit Jugu.

--Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas
cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.

--Et voil pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donn,
dit Morisette,  qui ses fonctions et son ge confraient une sorte
d'autorit; esprons que la leon lui profitera.

--Si vous comptez l-dessus, vous tes naf, dit Ladvenu; le personnage
appartient  cette catgorie dont on rencontre des types dans tous les
bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embter leurs camarades;
celui-l nous a embts et nous embtera tant que nous n'aurons pas, 
tour de rle, us avec lui du procd de M. Barincq.

--Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.

--Elle est bien bonne.

--Je parle en me mettant  la place de M. Barincq.

--J'aurais cru que c'tait en vous mettant  celle de Belmanires.

--Expliquez-vous, philosophe.

--a agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son
bois.

Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos;
avant que le dernier et frapp, tous les employs, mme Spring, taient
sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'tait
remis au travail, pendant que Barnab allumait un bec de gaz et achevait
son mnage  la hte, press, lui aussi, de partir.

Il fut bientt prt.

--Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq?

--Non allez-vous-en, et dnez-vite; si vous arrivez  la maison avant
moi, vous expliquerez  Mme Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz
qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.

--N'allez pas vous mettre en retard, au moins.

--Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin  ma fille.


II

Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une
demi-heure il eut achev son dessin, et quitta les bureaux  7 heures et
demie.

Comme avec les jarrets qu'il devait  son sang basque il pouvait faire
en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet de
Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard
Poissonnire, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le
pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les
escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.

C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des
murs soutenant le sol mouvant de jardins plants d'arbustes, descend par
un trac sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez
dsert, assez sauvage pour qu'on se croie  cent lieues de Paris.
Cependant la grande ville est l, au-dessous,  quelques pas, tout
autour au loin, et quand on ne l'aperoit pas par des chappes de vues
qu'ouvre tout  coup entre les maisons une rue faisant office de
tlescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme
celui de la mer, et dans ses fumes, de quelque ct que les apporte le
vent, on sent passer son souffle et son odeur.

Dans un de ces jardins s'lve un long corps de btiment divis en une
vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentes
quelques maisonnettes d'une simplicit d'architecture qui n'a de
comparable que celles qu'on voit dans les botes de jouets de bois pour
les enfants: un cube allong perc de trois fentres au rez-de-chausse,
un premier tage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de
lilas les sparent les unes des autres en laissant entre elles quelques
plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert
suivant les mouvements du terrain; chacune a son jardinet; toutes
jouissent d'un merveilleux panorama,--leur seul agrment; celui qui
dtermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux  gravir
chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isols de Paris
que s'ils habitaient Rouen ou Orlans.

Une de ces maisonnettes tait celle de la famille Barincq, mais les
charmes de la vue n'taient pour rien dans le choix que leur avaient
impos les durets de la vie. Ruins, expropris, ils se trouvaient sans
ressources, lorsqu'un ami que leur misre n'avait pas loign d'eux
avait offert la grance de cette proprit  Barincq, avec le logement
dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement; et telle tait leur
dtresse qu'ils avaient accept; au moins c'tait un toit sur la tte;
et, avec quelques meubles sauvs du naufrage, ils s'taient installs
l, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois. Semaines et
mois s'taient changs en annes, et depuis plus de quinze ans ils
habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils la
quitteraient jamais.

Et cependant,  mesure que le temps s'coulait, les inconvnients de cet
isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le
pre qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand
elle n'tait qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isols de
Paris; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler  la
terre, bcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un
horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit,
tandis que sa mre la surveillait en rvant un avenir de justes
compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le
soir, son pre, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il
savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle
n'avait pas besoin d'autres matres; son ducation se poursuivait sans
qu'elle connt les tristesses et les dgots de la pension ou du
couvent.

[Illustration.]

Mais il tait arriv un moment o les leons paternelles ne suffisaient
plus; il fallait se prparer  gagner sa vie, et que ce qui avait t
jusque-l agrment devnt mtier. Elle tait entre dans l'atelier, et
chaque jour, par quelque temps qu'il ft, pluie, neige, verglas, elle
avait d descendre des hauteurs de Montmartre, par les chemins glissants
ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue tait la course, plus
dure encore. Son pre la conduisait d'une main, la couvrant de son
parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre portant le
petit panier dans lequel tait envelopp le djeuner qu'elle mangerait 
l'atelier: deux oeufs drs, ou bien une tranche de viande froide, un
morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent  son bureau, il
ne pouvait pas toujours la ramener; alors elle revenait seule.

Quel souci et quelle inquitude pour un pre et une mre levs avec des
ides bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de
Paris; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants
autant par la sduction de ses vingt ans que par l'originalit de la
tenue qu'elle avait adopte, sans que ni l'un ni l'autre eussent
l'nergie de la lui interdire: une jupe un peu courte retenue par une
ceinture bleue qui, le noeud fait, retombait le long de ses plis, une
veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un bret, ce bret
que Belmanires lui avait reproch.

Sans doute, ce costume qui s'cartait des banalits de la mode tait
bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne
pouvait passer nulle part inaperue; mais comment le lui dfendre! La
mre tait fire de la voir ainsi habille et trouvait qu'aucune fille
n'tait comparable  la sienne: le pre, mu. N'tait-ce pas, en effet,
 quelques modifications prs, pour le fminiser, le costume du pays
natal? quand il la regardait  quelques pas devant lui, svelte et
dgage, marcher avec la souplesse et la lgret qui sont un trait de
la race, son coeur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder
parce qu'elle tait fidle  son origine: il avait voulu qu'elle
s'appelt Anie qui tait depuis des sicles le nom des filles anes
dans sa famille maternelle, et  Paris Anie tait une sorte de panache
tout comme le bret bleu.

Ce n'tait pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la
rue de l'Abreuvoir difficile  habiter, c'tait aussi l'isolement dans
lequel elle plaait la mre et la fille pour tout ce qui tait relations
et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied
desquels s'arrtent les omnibus! Comment demander aux gens de vous y
rendre les visites qu'on leur a faites!

Pendant les premires annes qui avaient suivi leur ruine, Mme Barincq
ne pensait ni aux relations, ni aux invitations; crase par cette
ruine, elle restait enferme dans sa maisonnette, dsespre et
farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant mme une
sorte de consolation dans son isolement: pourquoi se montrer misrable
quand on ne devait pas l'tre toujours? Mais avec le temps ces
dispositions avaient chang: l'ennui avait pes sur elle, la honte
s'tait allge, l'esprance en des jours meilleurs s'tait vanouie.
D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser  elle,  son avenir,
c'est--dire  son mariage.

Si le pre acceptait que sa fille dt travailler pour vivre et par un
mtier sinon par le talent s'assurer l'indpendance et la dignit de la
vie, il n'en tait pas de mme chez la mre. Pour elle c'tait le mari
qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la
vie de la famille. Il fallait un mari pour sa fille. Comment en trouver
un rue de l'Abreuvoir, o ils taient aussi perdus que s'ils eussent t
dans une le dserte au milieu de l'Ocan? Certainement Anie tait assez
jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire sensation partout
o elle se montrerait; mais encore fallait-il qu'on et des occasions de
la montrer.

Elle les avait cherches, et, comme aprs quinze ans d'interruption il
tait impossible de reprendre ses relations d'autrefois dans le monde
dont elle avait fait partie, elle s'tait contente de celles que le
hasard et surtout une volont constamment applique  la poursuite de
son but pouvaient lui procurer. Aprs ce long engourdissement elle avait
du jour au lendemain secou son apathie, et ds lors n'avait plus eu
qu'un souci: s'ouvrir des maisons qu'elles qu'elles fussent o sa fille
pourrait se produire, et amener chez elles des gens parmi lesquels il y
aurait chance de mettre la main sur un mari pour Anie. Comme elle ne
demandait  ceux chez qui elle allait ni fortune ni position, rien qu'un
salon ou une apparence de salon dans lequel on danst, elle avait assez
facilement russi dans la premire partie de sa tche: mais la seconde,
celle qui consistait  faire escalader les hauteurs de Montmartre  des
gens qui n'avaient pas de voitures et qui pour la plupart mme n'usaient
des fiacres qu'avec une certaine rserve, avait t plus dure.

Cependant elle tait arrive  ses fins en se contentant de deux soires
par an, fixes  une poque o l'on avait chance de ne pas rester en
dtresse sur les pentes de Montmartre, c'est--dire en avril et en mai,
quand les nuits sont plus clmentes, les rues praticables, et alors que
le jardin fleuri de la maisonnette donnait  celle-ci un agrment qui
rachetait sa pauvret. L'anne prcdente quelques personnes, de
l'espce de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout
elles doivent trouver une distraction, avaient risqu l'escalade: aussi
esprait-elle bien que cette anne, pour sa premire soire, ses invits
seraient plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, sans
doute, un mari pour Anie.


III

Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fentres du rez-de-chausse
jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le
long de l'alle dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier
suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du
concierge jusqu' la maison, clairant de leur lumire orange les
fleurs printanires qui commenaient  s'ouvrir dans les plates-bandes.

Pendant de longues annes on tait entr directement dans la salle 
manger par une porte vitre s'ouvrant sur le jardin, mais quand Mme
Barincq avait organis ses soires, il lui avait fallu un vestibule
qu'elle avait trouv dans la cuisine, devenue un _hall_, comme elle
voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation hole. Et, pour que
cette transformation ft complte, le hall avait t meubl d'ustensiles
plus dcoratifs peut-tre qu'utiles, mais qui lui donnaient un
caractre: dans la haute chemine remplaant l'ancien fourneau un grand
coquemar  biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle; et
aux murs des panoplies d'armes de thtre ou d'objets bizarres que les
grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme.

Quand Barincq entra dans le hall dont la porte tait grande ouverte, un
feu de fagots venait d'tre allum sous le coquemar; peut-tre
n'tait-il pas trs indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais
il tait hospitalier.

Au bruit de ses pas, sa fille parut:

--Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as
pas eu d'accident?

--J'ai t retenu par M. Chaberton, rpondit-il en l'embrassant
tendrement.

--Retenu! dit Mme Barincq survenant, un jour comme aujourd'hui!

Il expliqua par quoi il avait t retenu.

--Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais
expliquer  M. Chaberton que tu ne pouvais pas rester; ce n'est pas
assez de nous avoir laiss ruiner par lui: maintenant, comme un mouton,
tu supportes qu'il t'exploite misrablement.

(_A suivre_)

Hector Malot.








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2504, 21 fvrier
1891, by L'Illustration- Various

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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