The Project Gutenberg EBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne

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Title: Cinq Semaines En Ballon

Author: Jules Verne

Posting Date: September 11, 2012 [EBook #4548]
Release Date: October, 2003
First Posted: February 7, 2002

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***




Produced by Charles Aldarondo










CINQ SEMAINES EN BALLON

BY JULES VERNE

VOYAGE DE DCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS






CHAPITRE PREMIER

La fin d'un discours trs applaudi.--Prsentation du docteur Samuel
Fergusson-- Excelsior. --Portrait en pied du docteur.--Un
fataliste convaincu.--Dner au Traveller's club.--Nombreux toasts.





Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, 
la sance de la Socit royale gographique de Londres, Waterloo
place, 3. Le prsident, sir Francis M..., faisait  ses honorables
collgues une importante communication dans un discours frquemment
interrompu par les applaudissements.

Ce rare morceau d'loquence se terminait enfin par quelques phrases
ronflantes dans lesquelles le patriotisme se dversait  pleines
priodes:

 L'Angleterre a toujours  la tte des nations (car, on l'a
remarqu, les nations marchent universellement  la tte les unes
des autres),  par l'intrpidit de ses voyageurs dans la voie des
dcouvertes gographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur
Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas 
son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle
russit (elle russira!) reliera, en les compltant, les notions
parses de la cartologie africaine (vhmente approbation), et si
elle choue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un
des plus audacieuses conceptions du gnie humain! (Trpignements
frntiques.) 

--Hourra! hourra! fit l'assemble lectrise par ces mouvantes
paroles.

--Hourra pour l'intrpide Fergusson! s'cria l'un des membres les
plus expansifs de l'auditoire.

Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson clata dans
toutes les bouches, et nous sommes fonds  croire qu'il gagna
singulirement  passer par des gosiers anglais. La salle des
sances en fut branle.

Ils taient l pourtant, nombreux, vieillis, fatigus, ces
intrpides voyageurs que leur temprament mobile promena dans les
cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou
moralement, ils avaient chapp aux naufrages, aux incendies. aux
tomahawks de l'Indien, aux casse-ttes du sauvage, au poteau du
supplice, aux estomacs de la Polynsie! Mais rien ne put comprimer
les battements de leurs curs pendant le discours de sir Francis
M..., et, de mmoire humaine, ce fut l certainement le plus beau
succs oratoire de la Socit royale gographique de Londres Mais,
en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux
paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de 
the Royal Mint [La Monnaie  Londres.].  Une indemnit
d'encouragement fut vote, sance tenante, en faveur du docteur
Fergusson, et s'leva au chiffre de deux mille cinq cents
livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
somme se proportionnait  l'importance de l'entreprise.

L'un des membres de la Socit interpella le prsident sur la
question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas
officiellement prsent.

 Le docteur se tient  la disposition de l'assemble, rpondit sir
Francis M ...

--Qu'il entre! s'cria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par
ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!

--Peut-tre cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!

--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix
malicieuse.

--Il faudrait l'inventer, rpondit un membre plaisant de cette grave
Socit.

--Faites entrer le docteur Fergusson,  dit simplenlent sir Francis
M ...

Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas
le moins du monde mu d'ailleurs.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, de taille et de
constitution ordinaires; son temprament sanguin se trahissait par
une coloration force du visage, il avait une figure froide, aux
traits rguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de
l'homme prdestin aux dcouvertes; ses yeux fort doux, plus
intelligents que hardis, donnaient un grand charme  sa physionomie;
ses bras taient longs, et ses pieds se posaient  terre avec
l'aplomb du grand marcheur.

La gravit calme respirait dans toute la personne du docteur, et
l'ide ne venait pas  l'esprit qu'il put tre l'instrument de la
plus innocente mystification.

Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessrent qu'au moment
o le docteur Fergusson rclama le silence par un geste aimable. Il
se dirigea vers le fauteuil prpar pour sa prsentation; puis,
debout, fixe, le regard nergique, il leva vers le ciel l'index de
la main droite; ouvrit la bouche et pronona ce seul mot:

 Excelsior! 

Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden,
jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour
cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succs.
Le discours de sir Francis M... tait dpass, et de haut. Le
docteur se montrait  la fois sublime, grand, sobre et mesur; il
avait dit le mot de la situation:

 Excelsior! 

Le vieux commodore, compltement ralli  cet homme trange, rclama
l'insertion  intgrale  du discours Fergusson dans the Proceedings
of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Socit
Royale Gographique de Londres.].

Qu'tait donc ce docteur, et  quelle entreprise allait-il se
dvouer?

Le pre du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine
anglaise, avait associ son fils, ds son plus jeune ge, aux
dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui
parat n'avoir jamais connu la crainte, annona promptement un
esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension
remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre,
une adresse peu commune  se tirer d'affaire; il ne fut jamais
embarrass de rien, pas mme de se servir de sa premire fourchette,
 quoi les enfants russissent si peu en gnral.

Bientt son imagination s'enflamma  la lecture des entreprises
hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
dcouvertes qui signalrent la premire partie du XlXe sicle; il
rva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Cailli, des
Levaillant, et mme un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson
Cruso, qui ne lui paraissait pas infrieure. Que d'heures bien
occupes il passa avec lui dans son le de Juan Fernandez! Il
approuva souvent les ides du matelot abandonn; parfois il discuta
ses plans et ses projets; il et fait autrement, mieux peut-tre,
tout aussi bien,  coup sr! Mais, chose certaine, il n'et jamais
fui cette bienheureuse le, o il tait heureux comme un roi sans
sujets....; non, quand il se ft agi de devenir premier lord de
l'amiraut!

Je vous laisse  penser si ces tendances se dvelopprent pendant sa
jeunesse aventureuse jete aux quatre coins du monde. Son pre, en
homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
intelligence par des tudes srieuses en hydrographie, en physique
et en mcanique, avec une lgre teinture de botanique, de mdecine
et d'astronomie.

A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, g de vingt-deux
ans, avait dj fait son tour du monde; il s'enrla dans le corps
des ingnieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires;
mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu
de commander, il n'aimait pas  obir. Il donna sa dmission, et,
moiti chassant, moiti herborisant, il remonta vers le nord de la
pninsule indienne et la traversa de Calcutta  Surate. Une simple
promenade d'amateur.

De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en
1845  l'expdition du capitaine Sturt, charg de dcouvrir cette
mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la
Nouvelle-Hollande.

Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
possd du dmon des dcouvertes, il accompagna jusquen 1853 le
capitaine Mac Clure dans l'expdition qui contourna le continent
amricain du dtroit de Behring au cap Farewel.

En dpit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
constitution de Fergusson rsistait merveilleusement; il vivait 
son aise au milieu des plus compltes privations; c'tait le type du
parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate  volont,
dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
improvise, qui s'endort  toute heure du jour et se rveille 
toute heure de la nuit.

Rien de moins tonnant, ds lors, que de retrouver notre infatigable
voyageur visitant de 1855  1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie
des frres Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de
curieuses observations d'ethnographie.

Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
plus actif et le plus intressant du Daily Telegraph, ce journal 
un penny, dont le tirage monte jusqu' cent quarante mille
exemplaires par jour, et suffit  peine  plusieurs millions de
lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne ft
membre d'aucune institution savante, ni des Socits royales
gographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de
Saint-Ptersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni mme de Royal
Polytechnic Institution, o trnait son ami le statisticien Kokburn.

Ce savant lui proposa mme un jour de rsoudre le problme suivant,
dans le but de lui tre agrable: tant donn le nombre de milles
parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tte en
a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la diffrence des
rayons? Ou bien, tant connu ce nombre de milles parcourus par les
pieds et par la tte du docteur, calculer sa taille exacte  une
ligne prs?

Mais Fergusson se tenait toujours loign des corps savants, tant
de l'glise militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
employ  chercher qu' discuter,  dcouvrir qu' discourir.

On raconte qu'un Anglais vint un jour  Genve avec l'intention de
visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures
o l'on s'asseyait de ct comme dans les omnibus: or il advint que,
par hasard, notre Anglais fut plac de manire  prsenter le dos au
lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans
qu'il songet  se retourner une seule fois, et il revint  Londres,
enchant du lac de Genve.

Le docteur Fergusson s'tait retourn, lui, et plus d'une fois
pendant ses voyages, et si bien retourn qu'il avait beaucoup vu. En
cela, d'ailleurs, il obissait  sa nature, et nous avons de bonnes
raisons de croire qu'il tait un peu fataliste, mais d'un fatalisme
trs orthodoxe, comptant sur lui, et mme sur la Providence; `il se
disait pouss plutt qu'attir dans ses voyages, et parcourait le
monde, semblable  une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la
route dirige.

 Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
qui me poursuit. 

On ne s'tonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit
les applaudissements de la Socit Royale; il tait au-dessus de ces
misres, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanit; il
trouvait toute simple la proposition qu'il avait adresse au
prsident sir Francis M ... et ne s'aperut mme pas de leffet
immense qu'elle produisit.

Aprs la sance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans
Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dress  son intention;
la dimension des pices servies fut en rapport avec l'importance du
personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas
n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson
lui-mme.

Des toasts nombreux furent ports avec les vins de France aux
clbres voyageurs qui s'taient illustrs sur la terre d'Afrique.
On but  leur sant ou  leur mmoire, et par ordre alphabtique, ce
qui est trs anglais:  Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud,
Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi,
Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce,
Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Cailli,
Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval,
Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen,
Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroul, Duveyrier,
Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton,
Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin,
Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer,
Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprire, John Lander,
Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Hricourt, Rongwi,
Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey,
Veyssire, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington,
Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son
incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et
complter la srie des dcouvertes africaines.






CHAPITRE II

Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants.





Le lendemain, dans son numro du 16 janvier, le Daily Telegraph
publiait un article ainsi conu:

 L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un
dipe moderne nous donnera le mot de cette nigme que les savants de
soixante sicles n'ont pu dchiffrer. Autrefois, rechercher les
sources du Nil, fontes Nili qurere, tait regard comme une
tentative insense, une irralisable chimre. 

 Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route trace par
Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
intrpides investigations depuis le cap de Bonne-Esprance jusqu'au
bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la dcouverte
des Grands Lacs intrieurs, ont ouvert trois chemins  la
civilisation moderne; leur point d'intersection, o nul voyageur n'a
encore pu parvenir, est le cur mme de l'Afrique. C'est l que
doivent tendre tous les efforts. 

 Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont tre
renous par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
nos lecteurs ont souvent apprci les belles explorations. 

 Cet intrpide dcouvreur (discoverer) se propose de traverser en
ballon toute l'Afrique de l'est  l'ouest. Si nous sommes bien
informs, le point de dpart de ce surprenant voyage serait l'le de
Zanzibar sur la cte orientale. Quant au point d'arrive,  la
Providence seule il est rserv de le connatre. 

 La proposition de cette exploration scientifique a t faite hier
officiellement  la Socit Royale de Gographie; une somme de deux
mille cinq cents livres est vote pour subvenir aux frais de
l'entreprise.

 Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
sans prcdents dans les fastes gographiques. 

Comme on le pense, cet article eut un norme retentissement; il
souleva d'abord les temptes de l'incrdulit, le docteur Fergusson
passa pour un tre purement chimrique, de l'invention de M. Barnum,
qui, aprs avoir travaill aux tats-Unis, s'apprtait   faire 
les Iles Britanniques.

Une rponse plaisante parut  Genve dans le numro de fvrier des 
Bulletins de la Socit Gographique , elle raillait
spirituellement la Socit Royale de Londres, le Traveller's club et
l'esturgeon phnomnal.

Mais M. Petermann, dans ses  Mittheilungen,  publis  Gotha,
rduisit au silence le plus absolu le journal de Genve. M.
Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se
rendait garant de l'intrpidit de son audacieux ami

Bientt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les prparatifs du
voyage se faisaient  Londres; les fabriques de Lyon avaient reu
une commande importante de taffetas pour la construction de
l'arostat; enfin le gouvernement britannique mettait  la
disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet

Aussitt mille encouragements se firent jour, mille flicitations
clatrent. Les dtails de lentreprise parurent tout au long dans
les Bulletins de la Socit Gographique de Paris; un article
remarquable fut imprim dans les  Nouvelles Annales des voyages,
de la gographie, de l'histoire et de l'archologie de M. V.-A.
Malte-Brun ; un travail minutieux publi dans  Zeitschrift fr
Allgemeine Erdkunde,  par le docteur W. Koner, dmontra
victorieusement la possibilit du voyage, ses chances de succs, la
nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion
par la voie arienne; il blma seulement le point de dpart; il
indiquait plutt Masuah, petit port de l'Abyssinie, do James
Bruce, en 1768, s'tait lanc  la recherche des sources du Nil.
D'ailleurs il admirait sans rserve cet esprit nergique du docteur
Fergusson, et ce cur couvert d'un triple airain qui concevait et
tentait un pareil voyage.

Le  North American Review  ne vit pas sans dplaisir une telle
gloire rserve  l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur
en plaisanterie, et l'engagea  pousser jusqu'en Amrique, pendant
qu'il serait en si bon chemin.

Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
recueil scientifique, depuis le  Journal des Missions vangliques
 jusqu' la  Revue algrienne et coloniale,  depuis les  Annales
de la propagation de la foi  jusqu'au  Church missionnary
intelligencer,  qui ne relatt le fait sous toutes ses formes.

Des paris considrables s'tablirent  Londres et dans l'Angleterre,
1 sur l'existence relle ou suppose du docteur Fergusson; 2 sur
le voyage lui-mme, qui ne serait pas tent suivant les uns, qui
serait entrepris suivant les autres; 3 sur la question de savoir
s'il russirait ou s'il ne russirait pas; 4 sur les probabilits
ou les improbabilits du retour du docteur Fergusson On engagea des
sommes normes au livre des paris, comme s'il se ft agi des courses
d'Epsom.

Ainsi donc, croyants, incrdules, ignorants et savants, tous eurent
les yeux fixs sur le docteur; il devint le lion du jour sans se
douter qu'il portt une crinire. Il donna volontiers des
renseignements prcis sur son expdition. Il fut aisment abordable
et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se
prsenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa
tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus.

De nombreux inventeurs de mcanismes applicables  la direction des
ballons vinrent lui proposer leur systme. Il n'en voulut accepter
aucun. A qui lui demanda s'il avait dcouvert quelque chose  cet
gard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
activement que jamais des prparatifs de son voyage.






CHAPITRE III

L'ami du docteur.--D'o datait leur amiti.--Dick Kennedy 
Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe
peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages
d'un arostat.--Le secret du docteur Fergusson.





Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-mme, un
alter ego; l'amiti ne saurait exister entre deux tres parfaitement
identiques.

Mais s'ils possdaient des qualits, des aptitudes, un temprament
distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et
mme cur, et cela ne les gnait pas trop. Au contraire.

Ce Dick Kennedy tait un cossais dans toute l'acception du mot,
ouvert, rsolu, entt. Il habitait la petite ville de Leith, prs
d'dimbourg, une vritable banlieue de la  Vieille Enfume 
[Sobriquet d'dimbourg, Auld Reekie,]. C'tait quelquefois un
pcheur, mais partout et toujours un chasseur dtermin: rien de
moins tonnant de la part d'un enfant de la Caldonie, quelque peu
coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un
merveilleux tireur  la carabine; non seulement il tranchait des
balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitis
si gales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de
diffrence apprciable.

La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert
Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans  le Monastre
; sa taille dpassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit
pouces.]; plein de grce et d'aisance, il paraissait dou d'une
force herculenne; une figure fortement hle par le soleil, des
yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle trs dcide, enfin
quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prvenait
en faveur de l'cossais.

La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde,  l'poque o tous
deux appartenaient au mme rgiment; pendant que Dick chassait au
tigre et  l'lphant, Samuel chassait  la plante et  l'insecte;
chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante
rare devint la proie du docteur, qui valut  conqurir autant qu'une
paire de dfenses en ivoire.

Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie,
ni de se rendre un service quelconque. De l une amiti inaltrable.
La destine les loigna parfois, mais la sympathie les runit
toujours.

Depuis leur rentre en Angleterre, ils furent souvent spars par
les lointaines expditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne
manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques
semaines de lui-mme  son ami l'cossais.

Dick causait du pass, Samuel prparait l'avenir: l'un regardait en
avant, lautre en arrire. De l un esprit inquiet, celui de
Fergusson, une placidit parfaite, celle de Kennedy.

Aprs son voyage au Tibet, le docteur resta prs de deux ans sans
parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de
voyage, ses apptits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela,
pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude
que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunment au milieu des
anthropophages et des btes froces; Kennedy engageait donc Samuel 
enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour
la gratitude humaine.

A cela, le docteur se contentait de ne rien rpondre; il demeurait
pensif, puis il se livrait  de secrets calculs, passant ses nuits
dans des travaux de chiffres, exprimentant mme des engins
singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait
qu'une grande pense fermentait dans son cerveau.

 Qu'a-t-il pu ruminer ainsi? se demanda Kennedy, quand son ami
l'eut quitt pour retourner  Londres, au mois de janvier.

Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.

 Misricorde! s'cria-t-il. Le fou! l'insens traverser l'Afrique
en ballon! Il ne manquait plus que cela! Voil donc ce qu'il
mditait depuis deux ans! 

A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de
poing solidement appliqus sur la tte, et vous aurez une ide de
l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi.

Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer
que ce pourrait bien tre une mystification:

 Allons donc! rpondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon
homme?

Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager  travers les airs! Le
voil jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas!
je saurai bien l'empcher! Eh! si on le laissait faire, il
partirait un beau jour pour la lune! 

Le soir mme, Kennedy, moiti inquiet, moiti exaspr, prenait le
chemin de fer  General Railway station, et le lendemain il arrivait
 Londres.

Trois quarts d'heure aprs un cab le dposait  la petite maison du
docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et
s'annona en frappant  la porte cinq coups solidement appuys.

Fergusson lui ouvrit en personne.

 Dick? fit-il sans trop d`tonnement.

--Dick lui-mme, riposta Kennedy.

--Comment, mon cher Dick, toi  Londres, pendant les chasses d'hiver?

--Moi,  Londres.

--Et qu'y viens-tu faire?

--Empcher une folie sans nom!

--Une folie? dit le docteur.

--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, rpondit Kennedy en tendant
le numro du Daily Telegraph.

--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien
indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.

--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention
d'entreprendre ce voyage?

--Parfaitement; mes prparatifs vont bon train, et je...

--O sont-ils que je les mette en pices, tes prparatifs? O
sont-ils que jen fasse des morceaux 

Le digne cossais se mettait trs srieusement en colre.

 Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conois ton
irritation.

Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
projets.

--Il appelle cela de nouveaux projets!

--J'ai t fort occup, reprit Samuel sans admettre l'interruption,
j'ai eu fort  faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti
sans t'crire

--Eh! je me moque bien.

--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. 

L'cossais fit un bond qu'un chamois n'et pas dsavou.

 Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux
 lhpital de Betlehem! [Hpital de fous  Londres.]

--J'ai positivement compt sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi
 lexclusion de bien d'autres. 

Kennedy demeurait en pleine stupfaction.

 Quand tu m'auras cout pendant dix minutes, rpondit
tranquillement le docteur, tu me remercieras

--Tu parles srieusement?

--Trs srieusement.

--Et si je refuse de taccompagner?

--Tu ne refuseras pas.

--Mais enfin, si je refuse?

--Je partirai seul.

--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.

--Discutons en djeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher
Dick. 

Les deux amis se placrent l'un en face de l'autre devant une petite
table, entre une pile de sandwichs et une thire norme

 Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insens! il est
impossible! il ne ressemble  rien de srieux ni de praticable!

--C'est ce que nous verrons bien aprs avoir essay.

--Mais ce que prcisment il ne faut pas faire, c'est d'essayer.

--Pourquoi cela, s'il te plat?

--Et les dangers, et les obstacles de toute nature!

--Les obstacles, rpondit srieusement Fergusson, sont invents pour
tre vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir?
Tout est danger dans la vie; il peut tre trs dangereux de
s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tte; il
faut d'ailleurs considrer ce qui doit arriver comme arriv dj, et
ne voir que le prsent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un
prsent un peu plus loign.

--Que cela! fit Kennedy en levant les paules. Tu es toujours
fataliste!

--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous proccupons donc
pas de ce que le sort nous rserve et n'oublions jamais notre bon
proverbe d'Angleterre:

 L'homme n pour tre pendu ne sera jamais noy! 

Il n'y avait rien  rpondre, ce qui n'empcha pas Kennedy de
reprendre une srie d'arguments faciles  imaginer, mais trop longs
 rapporter ici

 Mais enfin, dit-il aprs une heure de discussion, si tu veux
absolument traverser l'Afrique, si cela est ncessaire  ton
bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?

--Pourquoi? rpondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici
toutes les tentatives ont chou! Parce que depuis Mungo-Park
assassin sur le Niger jusqu' Yogel disparu dans le Wada, depuis
Oudney mort  Murmur, Clapperton mort  Sackatou, jusqu'au Franais
Maizan coup en morceaux, depuis le major Laing tu par les Touaregs
jusqu' Roscher de Hambourg massacr au commencement de 1860, de
nombreuses victimes ont t inscrites au martyrologe africain!
Parce que lutter contre les lments, contre la faim, la soif, la
fivre, contre les animaux froces et contre des peuplades plus
froces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut tre fait
d'une faon doit tre entrepris d'une autre! Enfin parce que, l o
l'on ne peut passer au milieu, il faut passer  ct ou passer
dessus!

--S'il ne s'agissait que de passer dessus! rpliqua Kennedy; mais
passer par-dessus!

--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
qu'ai-je  redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes
prcautions de manire  ne pas craindre une chute de mon ballon; si
donc il vient  me faire dfaut, je me retrouverai sur terre dans
les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me
manquera pas, il n'y faut pas compter.

---Il faut y compter, au contraire.

--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en sparer avant
mon arrive  la cte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est
possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles
naturels d'une pareille expdition; avec lui, ni la chaleur, ni les
torrents, ni les temptes, ni le simoun, ni les climats insalubres,
ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont  craindre! Si j'ai
trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je
la dpasse; un prcipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse;
un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je
marche sans fatigue, je m'arrte sans avoir besoin de repos! Je
plane sur les cits nouvelles! Je vole avec la rapidit de
l'ouragan tantt au plus haut des airs, tantt  cent pieds du sol,
et la carte africaine se droule sous mes yeux dans le grand atlas
du monde! 

Le brave Kennedy commenait  se sentir mu, et cependant le
spectacle voqu devant ses yeux lui donnait le vertige. Il
contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se
sentait dj balanc dans l'espace.

 Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouv
le moyen de diriger les ballons?

--Pas le moins du monde. C'est une utopie.

--Mais alors tu iras

--O voudra la Providence; mais cependant de l'est  l'ouest.

--Pourquoi cela?

--Parce que je compte me servir des vents alizs, dont la direction
est constante.

--Oh! vraiment! fit Kennedy en rflchissant: les vents alizs....
certainement... on peut  la rigueur... il y a quelque chose...

--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le
gouvernement anglais a mis un transport  ma disposition; il a t
convenu galement que trois ou quatre navires iraient croiser sur la
cte occidentale vers l'poque prsume de mon arrive. Dans trois
mois au plus, je serai  Zanzibar, o j'oprerai le gonflement de
mon ballon, et de l nous nous lancerons

--Nous! fit Dick.

--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection  me faire? Parle,
ami Kennedy.

--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si
tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre  ta
volont, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu
jusqu'ici d'autres moyens de procder, et c'est ce qui a toujours
empch les longues prgrinations dans l'atmosphre.

--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai
pas un atome de gaz, pas une molcule.

--Et tu descendras  volont

--Je descendrai  volont.

--Et comment feras-tu?

--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise
soit la tienne:  Excelcior! 

--Va pour  Excelsior!  rpondit le chasseur, qui ne savait pas un
mot de latin.

Mais il tait bien dcid  s'opposer, par tous les moyens
possibles, au dpart de son ami Il fit donc mine d'tre de son avis
et se contenta d'observer. Quant  Samuel, il alla surveiller ses
apprts.






CHAPITRE IV

Explorations africaines.





La ligne arienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait
pas t choisie au hasard; son point de dpart fut srieusement
tudi, et ce ne fut pas sans raison qu'il rsolut de s'lever de
l'le de Zanzibar. Cette le, situe prs de la cte orientale
d'Afrique, se trouve par 6 de latitude australe, cest--dire 
quatre cent trente milles gographiques au-dessous de l'quateur.

De cette le venait de partir la dernire expdition envoye par les
Grands Lacs  la dcouverte des sources du Nil.

Mais il est bon dindiquer quelles explorations le docteur Fergusson
esprait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du
docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en
1858.

Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
Overweg et pour lui la permission de se joindre  l'expdition de
l'Anglais Richardson; celui-ci tait charg d'une mission dans le
Soudan.

Ce vaste pays est situ entre 15 et 10 de latitude nord,
c'est--dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de
quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intrieur de
l'Afrique.

Jusque-l, cette contre n'tait connue que par le voyage de Denham,
de Clapperton et d'Ouduey, de 1822  1824. Richardson, Barth et
Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent
 Tunis et  Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent 
Mourzouk, capitale du Fezzan.

Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet
dans l'ouest vers Ght, guids, non sans difficults, par les
Touaregs. Aprs mille scnes de pillage, de vexations, d'attaques 
main arme, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de
l'Asben. Le docteur Barth se dtache de ses compagnons, fait une
excursion  la ville d'Agbads, et rejoint l'expdition, qui se
remet en marche le 12 dcembre. Elle arrive dans la province du
Damerghou; l, les trois voyageurs se sparent, et Barth prend la
route de Kano, o il parvient  force de patience et en payant des
tributs considrables.

Malgr une fivre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi
d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de
reconnatre le lac Tchad, dont il est encore spar par trois cent
cinquante milles. Il savance donc vers l'est et atteint la ville de
Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central
de l'Afrique. L il apprend la mort de Richardson, tu par la
fatigue et les privations. Il arrive  Kouka, capitale du Bornou,
sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril,
douze mois et demi aprs avoir quitt Tripoli, il atteint la ville
de Ngornou.

Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour
visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu' la
ville d'Yola, un peu au-dessous du 9 degr de latitude nord. C'est
la limite extrme atteinte au sud par ce hardi voyageur.

Il revient au mois d'aot  Kouka, de l parcourt successivement le
Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrme dans
l'est la ville de Masena, situe par 17 20' de longitude ouest [Il
s'agit du mridien anglais, qui passe par l'observatoire de
Greenwich.].

Le 25 novembre 1852, aprs la mort d'Overweg, son dernier compagnon,
il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et
arrive enfin  Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au
milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la
misre. Mais la prsence d'un chrtien dans la ville ne peut tre
plus longtemps tolre; les Foullannes menacent de l'assiger. Le
docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se rfugie sur la frontire,
o il demeure trente trois jours dans le dnment le plus complet,
revient  Kano en novembre, rentre  Kouka, d'o il reprend la route
de Denham, aprs quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la
fin d'aot 1855, et rentre  Londres le 6 septembre, seul de ses
compagnons.

Voil ce que fut ce hardi voyage de Barth.

Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'tait arrt  4 de
latitude nord et  17 de longitude ouest.

Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
l'Afrique orientale.

Les diverses expditions qui remontrent le Nil ne purent jamais
parvenir aux sources mystrieuses de ce fleuve. D'aprs la relation
du mdecin allemand Ferdinand Werne, l'expdition tente en 1840,
sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrta  Gondokoro, entre les 4
et 5 parallles nord.

En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nomm consul de Sardaigne dans
le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort  la peine,
partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de
gomme et d'ivoire, il parvint  Belenia, au-del du 4e degr, et
retourna malade  Karthoum, o il mourut en 1837.

Ni le docteur Peney, chef du service mdical gyptien, qui sur un
petit steamer atteignit un degr au-dessous de Gondokoro, et revint
mourir d'puisement  Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui,
contournant les cataractes situes au-dessous de Gondokoro,
atteignit le 2e parallle,--ni le ngociant maltais Andrea Debono,
qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent
franchir l'infranchissable limite.

En 1859, M. Guillaume Lejean, charg d'une mission par le
gouvernement franais, se rendit  Karthoum par la mer Rouge,
s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'quipage et vingt
soldats; mais il ne put dpasser Gondokoro, et courut les plus
grands dangers au milieu des ngres en pleine rvolte. L'expdition
dirige par M. d'Escayrac de Lauture tenta galement d'arriver aux
fameuses sources.

Mais ce terme fatal arrta toujours les voyageurs; les envoys de
Nron avaient atteint autrefois le 9e degr de latitude; on ne gagna
donc en dix huit sicles que 5 ou 6 degrs, soit de trois cents 
trois cent soixante milles gographiques.

Plusieurs voyageurs tentrent de parvenir aux sources du Nil, en
prenant un point de dpart sur la cte orientale de l'Afrique.

De 1768  1772, l'cossais Bruce partit de Masuah, port de
lAbyssinie, parcourut le Tigr, visita les ruines d'Axum, vit les
sources du Nil o elles n'taient pas, et n'obtint aucun rsultat
srieux.

En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un
tablissement  Monbaz sur la cte de Zanguebar, et dcouvrait, en
compagnie du rvrend Rebmann, deux montagnes  trois cents milles
de la cte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de
Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie.

En 1845, le Franais Maizan dbarquait seul  Bagamayo, en face de
Zanzibar, et parvenait  Deje-la-Mhora, o le chef le faisait prir
dans de cruels supplices.

En 1859, au mois d'aot, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg
parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac
Nyassa, o il fut assassin pendant son sommeil.

Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers
 l'arme du Bengale, furent envoys par la Socit de Gographie de
Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils
quittrent Zanzibar et s'enfoncrent directement dans l'ouest.

Aprs quatre mois de souffrances inoues, leurs bagages pills,
leurs porteurs assomms, ils arrivrent  Kazeh, centre de runion
des trafiquants et des caravanes; ils taient en pleine terre de la
Lune; l ils recueillirent des documents prcieux sur les murs, le
gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se
dirigrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situ
entre 3 et 8 de latitude australe; ils y parvinrent le 14 fvrier
1858, et visitrent les diverses peuplades des rives, pour la
plupart cannibales.

Ils repartirent le 26 mai, et rentrrent  Kazeh le 20 juin. L,
Burton puis resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke
fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac
Oukroou, qu'il aperut le 3 aot; mais il n'en put voir que
l'ouverture par 2 30' de latitude.

Il tait de retour  Kazeh le 25 aot, et reprenait avec Burton le
chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'anne
suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en
Angleterre, et la Socit de Gographie de Paris leur dcerna son
prix annuel.

Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni
le 2e degr de latitude australe, ni le 29e degr de longitude est.

Il s'agissait donc de runir les explorations de Burton et Speke 
celles du docteur Barth; c'tait s'engager  franchir une tendue de
pays de plus de douze degrs.






CHAPITRE V

Rves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de
Dick.--Promenade sur la carte dAfrique--Ce qui reste entre les
deux pointes du compas.--Expditions actuelles.--Speke et
Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin.





Le docteur Fergusson pressait activement les prparatifs de son
dpart; il dirigeait lui-mme la construction de son arostat,
suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence
absolu.

Depuis longtemps dj, il s'tait appliqu  l'tude de la langue
arabe et de divers idiomes mandingues; grce  ses dispositions de
polyglotte, il fit de rapides progrs.

En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle;
il craignait sans doute que le docteur ne prt son vol sans rien
dire; il lui tenait encore  ce sujet les discours les plus
persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'chappait
en supplications pathtiques, dont celui-ci se montrait peu touch
Dick le sentait glisser entre ses doigts.

Le pauvre cossais tait rellement  plaindre; il ne considrait
plus la vote azure sans de sombres terreurs; il prouvait, en
dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait
choir d'incommensurables hauteurs.

Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba
de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer 
Fergusson une forte contusion qu'il se fit  la tte.

 Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur!
pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! 

Cette insinuation, pleine de mlancolie, n'mt pas le docteur.

 Nous ne tomberons pas, fit-il.

--Mais enfin, si nous tombons?

--Nous ne tomberons pas. 

Ce fut net, et Kennedy n'eut rien  rpondre.

Ce qui exasprait particulirement Dick, c'est que le docteur
semblait faire une abngation parfaite de sa personnalit,  lui
Kennedy; il le considrait comme irrvocablement destin  devenir
son compagnon arien. Cela n'tait plus l'objet d'un doute Samuel
faisait un intolrable abus du pronom pluriel de la premire
personne.

 Nous  avanons...,  nous  serons prts le...,  nous 
partirons le...

Et de l'adjectif possessif au singulier:

 Notre  ballon...,  notre  nacelle...,  notre  exploration...

Et du pluriel donc!

 Nos  prparatifs...,  nos  dcouvertes ..,  nos 
ascensions...

Dick en frissonnait, quoique dcid  ne point partir; mais il ne
voulait pas trop contrarier son ami. Avouons mme que, sans s'en
rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'dimbourg
quelques vtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.

Un jour, aprs avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait
avoir une chance sur mille de russir, il feignit de se rendre aux
dsirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la srie
des chappatoires les plus varies. Il se rejeta sur l'utilit de
l'expdition et sur son opportunit. Cette dcouverte des sources du
Nil tait-elle vraiment ncessaire?... Aurait-on rellement
travaill pour le bonheur de l'humanit?... Quand, au bout du
compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilises, en
seraient-elles plus heureuses?... tait-on certain, d'ailleurs, que
la civilisation ne ft pas plutt l qu'en Europe--Peut-tre.--
Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traverse de
l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une faon moins
hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque
explorateur arriverait sans doute...

Ces insinuations produisaient un effet tout contraire  leur but, et
le docteur frmissait d'impatience.

 Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette
gloire profite  un autre? Faut-il donc mentir  mon pass?
reculer devant des obstacles qui ne sont pas srieux? reconnatre
par de lches hsitations ce qu'ont fait pour moi, et le
gouvernement anglais, et la Socit Royale de Londres?

--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
conjonction.

--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir
au succs des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux
explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique

--Cependant...

--coute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. 

Dick les jeta avec rsignation.

 Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.

--Je le remonte, dit docilement l'cossais.

--Arrive  Gondokoro.

--J'y suis. 

Et Kennedy songeait combien tait facile un pareil voyage... sur la
carte.

 Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et
appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont  peine dpasse.

--J'appuie.

--Et maintenant cherche sur la cte l'le de Zanzibar, par 6 de
latitude sud.

--Je la tiens.

--Suis maintenant ce parallle et arrive  Kazeh.

--C'est fait.

--Remonte par le 33e degr de longitude jusqu' l'ouverture du lac
Oukrou,  l'endroit o s'arrta le lieutenant Speke.

--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac.

--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'aprs les
renseignements donns par les peuplades riveraines?

--Je ne m'en doute pas.

--C'est que ce lac, dont l'extrmit infrieure est par 2 30' de
latitude, doit s'tendre galement de deux degrs et demi au-dessus
de l'quateur.

--Vraiment!

--Or, de cette extrmit septentrionale s'chappe un cours d'eau qui
doit ncessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-mme.

--Voil qui est curieux.

--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrmit du
lac Oukrou.

--C'est fait, ami Fergusson

--Combien comptes-tu de degrs entre les deux pointes?

--A peine deux.

--Et sais-tu ce que cela fait, Dick?

--Pas le moins du monde.

--Cela fait  peine cent vingt milles [Cinquante lieues],
c'est--dire rien.

--Presque rien, Samuel.

--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment?

--Non, sur ma vie!

--Eh bien! le voici. La Socit de Gographie a regard comme trs
importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses
auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associ
le capitaine Grant de l'arme des Indes; ils se sont mis  la tte
d'une expdition nombreuse et largement subventionne; ils ont
mission de remonter le lac et de re-venir jusqu' Gondokoro; ils ont
reu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du
Cap a mis des soldats hottentots  leur dispo-sition; ils sont
partis de Zanzibar  la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps,
l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majest  Kartoum, a reu du
Foreign-office sept cents livres environ; il doit quiper un bateau
 vapeur  Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se
rendre  Gondokoro; l il attendra la caravane du capitaine Speke et
sera en mesure de la ravitailler.

--Bien imagin, dit Kennedy.

--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer  ces
travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche
dun pas sr  la dcouverte des sources du Nil, d'autres voyageurs
vont hardiment au cur de l'Afrique.

--A pied, fit Kennedy

--A pied, rpondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur
Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivire situe
sous l'quateur. Le baron de Decken a quitt Monbaz, a reconnu les
montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.

--A pied toujours?

--Toujours  pied, ou  dos de mulet.

--C'est exactement la mme chose pour moi, rpliqua Kennedy.

--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche 
Karthoum, vient d'organiser une expdition trs importante, dont le
premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut
envoy dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth.
En 1856, il quitta le Bornou, et rsolut d'explorer ce pays inconnu
qui s'tend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps,
il nia pas reparu. Des lettres arrives en juin 1860  Alexandrie
rapportent qu'il fut assassin par les ordres du roi du Wada; mais
d'autres lettres, adresses par le docteur Hartmann au pre du
voyageur, disent, daprs les rcits d'un fellatah du Bornou, que
Vogel serait seulement un prisonnier  Wara; tout espoir n'est donc
pas perdu. Un comit s'est form sous la prsidence du duc rgent de
Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le secrtaire; une
souscription nationale a fait les frais de l'expdition,  laquelle
se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de
Masuah dans le mois de juin, et en mme temps qu'il recherche les
traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil
et le Tchad, c'est--dire relier les oprations du capitaine Speke 
celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura t traverse de
l'est  l'ouest [Depuis le dpart du docteur Fergusson, on a appris
que M. de Heuglin,  la suite de certaines discussions, a pris une
route diffrente de celle assigne  son expdition, dont le
commandement a t remis  M. Munzinger.].

--Eh bien! reprit l'cossais, puisque tout cela semmanche si bien,
qu'allons-nous faire l-bas? 

Le docteur Fergusson ne rpondit pas, et se contenta de hausser les
paules.






CHAPITRE VI

Un domestique impossible.--Il aperoit les satellites de
Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le
pesage.--Joe Wellington.--Il reoit une demi-couronne.





Le docteur Fergusson avait un domestique; il rpondait avec
empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant vou  son
matre une confiance absolue et un dvouement sans bornes; devanant
mme ses ordres, toujours interprts d'une faon intelligente; un
Caleb pas grognon et d'une ternelle bonne humeur; on l'et fait
exprs qu'on n'et pas mieux russi. Fergusson s'en rapportait
entirement  lui pour les dtails de son existence, et il avait
raison. Rare et honnte Joe! un do-mestique qui commande votre
dner, et dont le got est le vtre qui fait votre malle et n'oublie
ni les bas ni les chemises, qui possde vos clefs et vos secrets, et
n'en abuse pas!

Mais aussi quel homme tait le docteur pour ce digne Joe! avec quel
respect et quelle confiance il accueillait ses dcisions. Quand
Fergusson avait parl, fou qui et voulu rpondre. Tout ce qu'il
pensait tait juste; tout ce qu'il disait, sens; tout ce qu'il
commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce
qu'il achevait, admirable. Vous auriez dcoup Joe en morceaux, ce
qui vous et rpugn sans doute, qu'il n'aurait pas chang d'avis 
l'gard de son matre.

Aussi, quand le docteur conut ce projet de traverser l'Afrique par
les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus
d'obstacles; ds l'instant que le docteur Fergusson avait rsolu de
partir, il tait arriv--avec son fidle serviteur, car ce brave
garon, sans en avoir jamais parl, savait bien qu'il serait du
voyage.

Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son
intelligence et sa merveilleuse agilit. S'il eut fallu nommer un
professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui
sont bien dgourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette
place. Sauter, grimper, voler, excuter mille tours impossibles, il
s'en faisait un jeu.

Si Fergusson tait la tte et Kennedy le bras, Joe devait tre la
main. Il avait dj accompagn son matre pendant plusieurs voyages,
et possdait quelque teinture de science approprie  sa faon; mais
il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme
charmant; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par
consquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugrer.

Entre autres qualits, il possdait une puissance et une tendue de
vision tonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de
Kpler, la rare facult de distinguer sans lunettes les satellites
de Jupiter et de compter dans le groupe des pliades quatorze
toiles, dont les dernires sont de neuvime grandeur. Il ne s'en
montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de
trs loin, et,  l'occasion, il savait joliment se servir de ses
yeux.

Avec cette confiance que Joe tmoignait au docteur, il ne faut donc
pas s'tonner des incessantes discussions qui s'levaient entre
Kennedy et le digne serviteur, toute dfrence garde d'ailleurs.

L'un doutait, l'autre croyait; l'un tait la prudence clairvoyante,
l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute
et la croyance! je dois dire qu'il ne se proccupait ni de l'une ni
de l'autre.

 Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe.

--Eh bien! mon garon?

--Voil le moment qui approche il parait que nous nous embarquons
pour la lune.

--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout  fait
aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.

--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson!

--Je ne voudrais pas tenlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce
qu'il entreprend l est tout bonnement le fait d'un insens: il ne
partira pas.

--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon  l'atelier
de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg mridional de
Londres.].

--Je me garderais bien de l'aller voir.

--Vous perdez l un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose!
quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons 
notre aise l-dedans!

--Tu comptes donc srieusement accompagner ton matre?

--Moi, rpliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai o il
voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul,
quand nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait
donc quand il serait fatigu? qui lui tendrait une main vigoureuse
pour sauter un prcipice? qui le soignerait s'il tombait malade?
Non, monsieur Dick, Joe sera toujours  son poste auprs du docteur,
que dis-je, autour du docteur Fergusson

--Brave garon!

--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.

--Sans doute! fit Kennedy; c'est--dire je vous accompagne pour
empcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille
folie! Je le suivrai mme jusqu' Zanzibar, afin que l encore la
main d'un ami larrte dans son projet insens.

--Vous n'arrterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre
respect. Mon matre n'est point un cerveau brl; il mdite
longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa rsolution est
prise, le diable serait bien qui l'en ferait dmordre.

--C'est ce que nous verrons!

--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que
vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays
merveilleux. Ainsi, de toute faon, vous ne regretterez point votre
voyage.

--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entt se
rend enfin  l'vidence.

--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.

--Comment, le pesage?

--Sans doute, mon matre, vous et moi, nous allons tous trois nous
peser.

--Comme des jockeys!

--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas
maigrir si vous tes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.

--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'cossais avec
fermet.

--Mais, Monsieur, il parat que c'est ncessaire pour sa machine

--Eh bien! sa machine s'en passera

--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous nallions pas
pouvoir monter!

--Eh parbleu! je ne demande que cela!

--Voyons, monsieur Kennedy, mon matre va venir  l'instant nous
chercher

--Je n'irai pas.

--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.

--Je la lui ferai.

--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas
l; mais quand il vous dira face  face:  Dick (sauf votre
respect), Dick, j'ai besoin de connatre exactement ton poids, 
vous irez, je vous en rponds.

--Je n'irai pas.

En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail o se
tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas
trop  son aise.

 Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce
que vous pesez tous les deux.

--Mais...

--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tte. Viens. 

Et Kennedy y alla.

Ils se rendirent tous les trois  l'atelier de MM. Mittchell, o
l'une de ces balances dites romaines avait t prpare. Il fallait
effectivement que le docteur connt le poids de ses compagnons pour
tablir l'quilibre de son arostat. Il fit donc monter Dick sur la
plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de rsistance,
disait  mi-voix:

 C'est bon! c'est bon! cela n'engage  rien.

--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce
nombre sur son carnet.

--Suis-je trop lourd?

--Mais non, monsieur Kennedy, rpliqua Joe; d'ailleurs, je suis
lger, cela fera compensation. 

Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il
faillit mme renverser la balance dans son emportement; il se posa
dans l'attitude du Wellington qui singe Achille  l'entre
d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans bouclier.

 Cent vingt livres, inscrivit le docteur..

--Eh! eh!  fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi
souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire.

 A mon tour, dit Fergusson.

Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.

 A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents
livres.

--Mais, mon matre, reprit Joe, si cela tait ncessaire pour votre
expdition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de
livres en ne mangeant pas.

--C'est inutile, mon garon, rpondit le docteur; tu peux manger 
ton aise, et voil une demi-couronne pour te lester  ta fantaisie. 






CHAPITRE VII

Dtails gomtriques.--Calcul de la capacit du ballon. Larostat
double.--L'enveloppe.--La nacelle.--Lappareil mystrieux.--Les
vivres.--L'addition finale.





Le docteur Fergusson s'tait proccup depuis longtemps des dtails
de son expdition. On comprend que le ballon, ce merveilleux
vhicule destin  le transporter par air, fut l'objet de sa
constante sollicitude.

Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions 
l'arostat, il rsolut de le gonfler avec du gaz hydrogne, qui est
quatorze fois et demie plus lger que l'air. La production de ce gaz
est facile, et c'est celui qui a donn les meilleurs rsultats dans
les expriences arostatiques.

Le docteur, d'aprs des calculs trs-exacts, trouva que, pour les
objets indispensables  son voyage et pour son appareil, il devait
emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher
quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids,
et, par consquent, quelle en serait la capacit.

Un poids de quatre mille livres est reprsent par un dplacement
d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes
[1,661 mtres cubes.], ce qui revient  dire que quarante-quatre
mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air psent quatre mille
livres environ.

En donnant au ballon cette capacit de quarante-quatre mille huit
cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air,
de gaz hydrogne, qui, quatorze fois et demie plus lger, ne pse
que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture
d'quilibre, soit une diffrence de trois mille sept cent
vingt-quatre livrs. C'est cette diffrence entre le poids du gaz
contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui
constitue la force ascensionnelle de l'arostat.

Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre
mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il
serait entirement rempli; or cela ne doit pas tre, car  mesure
que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz
qu'il renferme tend  se dilater et ne tarderait pas  crever
l'enveloppe. On ne remplit donc gnralement les ballons qu'aux deux
tiers.

Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul,
rsolut de ne remplir son arostat qu' moiti, et puisqu'il lui
fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds
cubes dhydrogne, de donner  son ballon une capacit  peu prs
double.

Il le disposa suivant cette forme allonge que l'on sait tre
prfrable; le diamtre horizontal fut de cinquante pieds et le
diamtre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien
d'extraordinaire: en 1784,  Lyon, M. Montgolfier construisit un
arostat dont la capacit tait de 340,000 pieds cubes, ou 20,000
mtres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit
20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphrode dont la capacit
s'levait en chiffres ronds  quatre-vingt-dix mille pieds cubes.

Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances
de russite se seraient accrues; en effet, au cas o l'un vient  se
rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de
l'autre. Mais la manuvre de deux arostats devient fort difficile,
lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension gale.

Aprs avoir longuement rflchi, Fergusson, par une disposition
ingnieuse, runit les avantages de deux ballons sans en avoir les
inconvnients; il en construisit deux d'ingale grandeur et les
renferma l'un dans lautre. Son ballon extrieur, auquel il conserva
les dimensions que nous avons donnes plus haut, en contint un plus
petit, de mme forme, qui net que quarante-cinq pieds de diamtre
horizontal et soixante-huit pieds de diamtre vertical. La capacit
de ce ballon intrieur ntait donc que de soixante-sept mille pieds
cubes; il devait nager dans le fluide qui lentourait; une soupape
s'ouvrait d'un ballon  l'autre et permettait au besoin de les faire
communiquer entre eux.

Cette disposition prsentait cet avantage que, s'il fallait donner
issue au gaz pour descendre, on laisserait chapper d'abord celui du
grand ballon; dt-on mme le vider entirement, le petit resterait
intact; on pouvait alors se dbarrasser de l'enveloppe extrieure,
comme d'un poids incommode, et le second arostat, demeur seul,
n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons  demi
dgonfls.

De plus, dans le cas d'un accident, d'une dchirure arrive au
ballon extrieur, l'autre avait l'avantage d'tre prserv.

Les deux arostats furent construits avec un taffetas crois de Lyon
enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-rsineuse jouit d'une
impermabilit absolue; elle est entirement inattaquable aux
acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtapos en double au ple
suprieur du globe, o se fait presque tout l'effort.

Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimit.
Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrs. Or, la surface du
ballon extrieur tant d'environ onze mille six cents pieds carrs,
son enveloppe pesa six cent cinquante livres. Lenveloppe du second
ayant neuf mille deux cents pieds carrs de surface ne pesait que
cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres.

Le filet destin  supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre
d'une trs grande solidit; les deux soupapes devinrent l'objet de
soins minutieux, comme l'eut t le gouvernail d'un navire.

La nacelle, de forme circulaire et d'un diamtre de quinze pieds,
tait construite en osier, renforce par une lgre armure de fer,
et revtue  la partie infrieure de ressorts lastiques destins 
amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dpassaient pas
deux cent quatre vingt livres.

Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tle de deux
lignes d'paisseur; elles taient runies entre elles par des
tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces
de diamtre environ qui se terminait par deux branches droites
d'ingale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq
pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement.

Les caisses de tle s'embotaient dans la nacelle de faon  occuper
le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster
que plus tard, fut emball sparment, ainsi qu'une trs forte pile
lectrique de Buntzen. Cet appareil avait t si ingnieusement
combin qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y
comprenant mme vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse
spciale.

Les instruments destins au voyage consistrent en deux baromtres,
deux thermomtres, deux boussoles, un sextant, deux chronomtres, un
horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets
lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'tait mis
 la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas
de faire des expriences de physique; il voulait seulement
reconnatre sa direction, et dterminer la position des principales
rivires, montagnes et villes.

Il se munit de trois ancres en fer bien prouves, ainsi que d'une
chelle de soie lgre et rsistante, longue d'une cinquantaine de
pieds.

Il calcula galement le poids exact de ses vivres; ils consistrent
en th, en caf, en biscuits, en viande sale et en pemmican,
prparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'lments
nutritifs. Indpen-damment d'une suffisante rserve d'eau-de-vie, il
disposa deux caisses  eau qui contenaient chacune vingt-deux
gallons [Cent litres  peu prs. Le gallon, qui contient 8 pintes,
vaut 4 litres 453].

La consommation de ces divers aliments devait peu  peu diminuer le
poids enlev par larostat. Car il faut savoir que l'quilibre
d'un ballon dans l'atmosphre est d'une extrme sensibilit. La
perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un
dplacement trs apprciable.

Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de
la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de
voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de
balles.

Voici le rsum de ses diffrents calculs:

Fergusson.                 135 livres.
Kennedy...                 153 --
Joe                        120 --
Poids du premier ballon... 650 --
Poids du second ballon     510 --
Nacelle et filet.          280 --
Ancres, instruments,
Fusils, couvertures,       190 --
Tente, ustensiles divers,
Viande, pemmican,
Biscuits, th,             386 --
Caf, eau-de-vie,
Eau...                     400 --
Appareil                   700 --
Poids de l'hydrogne.      276 --
Lest                       200 --
                          -------------
Total.                     4000 livres

Tel tait le dcompte des quatre mille livres que le docteur
Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents
livres de lest, pour  les cas imprvus seulement,  disait-il, car
il comptait bien n'en pas user, grce  son appareil.






CHAPITRE VIII

Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de
Kennedy.--Amnagements.--Le dner dadieu.--Le dpart du 21
fvrier.--Sances scientifiques du docteur.--Duveyrier,
Livingstone.--Dtails du voyage arien.--Kennedy rduit au silence.





Vers le 10 fvrier, les prparatifs touchaient  la fin, les
arostats renferms l'un dans l'autre taient entirement termins;
ils avaient subi une forte pression d'air refoul dans leurs flancs;
cette preuve donnait bonne opinion de leur solidit, et tmoignait
des soins apports  leur construction.

Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek
street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affair, mais
toujours panoui, donnant volontiers des dtails sur laffaire aux
gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses
daccompagner son matre. Je crois mme qu' montrer l'arostat, 
dvelopper les ides et les plans du docteur,  laisser apercevoir
celui-ci par une fentre entr'ouverte, ou  son passage dans les
rues, le digne garon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas
lui en vouloir; il avait bien le droit de spculer un peu sur
l'admiration et la curiosit de ses contemporains.

Le 16 fvrier, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich.
C'tait un navire  hlice du port de huit cents tonneaux, bon
marcheur, et qui fut charg de ravitailler la dernire expdition de
sir James Ross aux rgions polaires. Le commandant Pennet passait
pour un aimable homme, il s'intressait particulirement au voyage
du docteur, qu'il apprciait de longue date. Ce Pennet faisait
plutt un savant qu'un soldat, cela n'empchait pas son btiment de
porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal 
personne, et servaient seulement  produire les bruits les plus
pacifiques du monde.

La cale du Resolute fut amnage de manire  loger l'arostat; il y
fut transport avec les plus grandes prcautions dans la journe du
18 fvrier; on l'emmagasina au fond du navire, de manire  prvenir
tout accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les
cordes, les vivres, les caisses  eau que l'on devait remplir 
l'arrive, tout fut arrim sous les yeux de Fergusson.

On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de
vieille ferraille pour la production du gaz hydrogne. Cette
quantit tait plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes
possibles. L'appareil destin  dvelopper le gaz, et compos d'une
trentaine de barils, fut mis  fond de cale.

Ces divers prparatifs se terminrent le 18 fvrier au soir. Deux
cabines confortablement disposes attendaient le docteur Fergusson
et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait
pas, se rendit  bord avec un vritable arsenal de chasse, deux
excellents fusil  deux coups, se chargeant par la culasse, et une
carabine  toute preuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson
d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur ntait pas
embarrass de loger  deux mille pas de distance une balle dans
l'il d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt  six coups
pour les besoins imprvus; sa poudrire, son sac  cartouches, son
plomb et ses balles, en quantit suffisante, ne dpassaient pas les
limites de poids assignes par le docteur.

Les trois voyageurs s'installrent  bord dans la journe du 19
fvrier; ils furent reus avec une grande distinction par le
capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid,
uniquement proccup de son expdition, Dick mu sans trop vouloir
le paratre, Joe bondissant, clatant en propos burlesques; il
devint promptement le loustic du poste des matres, o un cadre lui
avait: t rserv.

Le 20, un grand dner d'adieu fut donn au docteur Fergusson et 
Kennedy par la Socit Royale de Gographie. Le commandant Pennet et
ses officiers assistaient  ce repas, qui fut trs anim et trs
fourni en libations flatteuses; les sants y furent portes en assez
grand nombre pour assurer  tous les convives une existence de
centenaires. Sir Francis M... prsidait avec une motion contenue,
mais pleine de dignit.

A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les
flicitations bachiques. Aprs avoir bu   l'intrpide Fergusson,
la gloire de  l'Angleterre,  on dut boire  au non moins courageux
Kennedy, son audacieux compagnon. 

Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les
applaudissements redoublrent Dick rougit encore davantage.

Un message de la reine arriva au dessert; elle prsentait ses
compliments aux deux voyageurs et faisait des vux pour la russite
de l'entreprise.

Ce qui ncessita de nouveau toasts   Sa Trs Gracieuse Majest. 

A minuit, aprs des adieux mouvants et de chaleureuses poignes de
mains, les convives se sparrent.

Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses
officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers
Greenwich,

A une heure, chacun dormait  bord.

Le lendemain, 21 fvrier,  trois heures du matin, les fourneaux
ronflaient;  cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de
son hlice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise.

Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord
roulrent uniquement sur l'expdition du docteur Fergusson. A le
voir comme  l'entendre, il inspirait une telle confiance bientt,
sauf l'cossais, personne ne mit en question le succs de son
entreprise.

Pendant les longues heures inoccupes du voyage docteur faisait un
vritable cours de gographie dans le carr des officiers. Ces
jeunes gens se passionnaient pour les dcouvertes faites depuis
quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth,
de Burton, de Speke, de Grant, il leur dpeignit cette mystrieuse
contre livre de toutes part aux investigations de la science. Dans
le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait  Paris
les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement franais,
deux expditions se prparaient, qui, descendant du nord et venant 
l'ouest, se croiseraient  Tembouctou. Au sud, linfatigable
Livingstone s'avanait toujours vers l'quateur, et depuis mars
1862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivire Rovoonia.
Le dix-neuvime sicle ne se passerait certainement pas sans que
l'Afrique n'et rvl les secrets enfouis dans son sein depuis six
mille ans.

L'intrt des auditeurs de Fergusson fut excit surtout quand il
leur fit connatre en dtail les prparatifs de son voyage; ils
voulurent vrifier ses calculs; ils discutrent, et le docteur entra
franchement dans la discussion.

En gnral, on s'tonnait de la quantit relativement restreinte de
vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers
interrogea le docteur  cet gard

 Cela vous surprend, rpondit Fergusson.

--Sans doute.

--Mais quelle dure supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois
entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions
perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de
trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400
lieues] de Zanzibar  la cte du Sngal. Or,  deux cent quarante
milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles
gographiques de 60 au degr] par douze heures, ce qui n'approche
pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit,
il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique.

--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relvements
gographiques, ni reconnatre le pays.

--Aussi, rpondit le docteur, si je suis matre de mon ballon, si je
monte ou descends  ma volont, je m'arrterai quand bon me
semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de
m'entraner.

--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des
ouragans qui font plus de deux cent quatre milles  l'heure.

--Vous le voyez, rpliqua le docteur, avec une telle rapidit, on
traverserait l'Afrique en douze heures; on se lverait  Zanzibar
pour aller se coucher  Saint-Louis.

--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait tre
entran par une vitesse pareille?

--Cela s'est vu, rpondit Fergusson.

--Et le ballon a rsist?

--Parfaitement. C'tait  l'poque du couronnement de Napolon en
1804. L'aronaute Garnerin lana de Paris,  onze heures du soir, un
ballon qui portait l'inscription suivante trace en lettres d'or: 
Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napolon par
S. S. Pie VII. Le lendemain matin,  cinq heures, les habitants de
Rome voyaient le mme ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir
la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano.
Ainsi, Messieurs, un ballon peut rsister  de pareilles vitesses.

--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda  dire Kennedy.

--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par
rapport  l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est
la masse de l'air elle-mme; aussi, allumez une bougie dans votre
nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aronaute montant le
ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse.
D'ailleurs, je ne tiens pas  exprimenter une semblable rapidit,
et si je puis m'accrocher pendant la nuit  quelque arbre ou quelque
accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons
d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empchera notre
adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous
prendrons terre.

--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire l des coups de matre,
dit un Jeune midshipman en regardant l'cossais avec des yeux
d'envie.

--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doubl d'une
grande gloire.

--Messieurs, rpondit le chasseur, je suis fort sensible  vos
compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .

--Hein! fit-on de tous cts vous ne partirez pas?

--Je ne partirai pas.

--Vous naccompagnerez pas le docteur Fergusson?

--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que
pour larrter au dernier moment. 

Tous les regards se dirigrent vers le docteur.

 Ne l'coutez pas, rpondit-il avec son air calme. C'est une chose
qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement
qu'il partira.

--Par saint Patrick! s'cria Kennedy jatteste...

--Natteste rien, ami Dick; tu es jaug, tu es pes, toi, ta
poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. 

Et de fait, depuis ce jour jusqu' l'arrive  Zanzibar, Dick
n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre
chose. Il se tut.






CHAPITRE IX

On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le
progrs Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des
courants atmosphriques.--Eupnxa.





Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Esprance; le
temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.

Le 30 mars, vingt-sept jours aprs le dpart de Londres, la montagne
de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, situe au
pied d'un amphithtre de collines, apparut au bout des lunettes
marines, et bientt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le
commandant n'y relchait que pour prendre du charbon; ce fut
l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud
pour doubler la pointe mridionale de l'Afrique et entrer dans le
canal de Mozambique.

Joe n'en tait pas  son premier voyage sur mer; il n'avait pas
tard A se trouver chez lui  bord. Chacun l'aimait pour sa
franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la clbrit de son
matre rejaillissait sur lui. On l'coutait comme un oracle, et il
ne se trompait pas plus qu'un autre.

Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions
dans le carr des officiers, Joe trnait sur le gaillard d'avant, et
faisait de l'histoire  sa manire, procd suivi d'ailleurs par les
plus grands historiens de tous les temps.

Il tait naturellement question du voyage arien. Joe avait eu de la
peine  faire accepter l'entreprise par des esprits rcalcitrants;
mais aussi, la chose une fois accepte, l'imagination des matelots,
stimule par le rcit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.

L'blouissant conteur persuadait  son auditoire qu'aprs ce
voyage-l on en ferait bien d'autres. Ce n'tait que le commencement
d'une longue srie d'entreprises surhumaines.

 Voyez-vous, mes amis, quand on a got de ce genre de locomotion,
on ne peut plus s'en passer; aussi,  notre prochaine expdition, au
lieu d'aller de ct, nous irons droit devant nous en montant
toujours.

--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur merveill.

--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout
le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on
est oblig d'en emporter des provisions normes, et mme de
l'atmosphre en fioles, pour peu qu'on tienne  respirer.

--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette
boisson.

--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous
promnerons dans ces jolies toiles, dans ces charmantes plantes
dont mon matre m'a parl si souvent. Ainsi, nous commencerons par
visiter Saturne...

--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-matre.

--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa
femme est devenue!

--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupfait.
C'est donc le diable, votre matre?

--Le diable! il est trop bon pour cela!

--Mais aprs Saturne? demanda l'un des plus impatients de
l'auditoire.

--Aprs Saturne? Eh bien, nous rendrons visite  Jupiter; un drle
de pays, allez, o les journes ne sont que de neuf heures et demie,
ce qui est commode pour les paresseux, et o les annes, par
exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui
n'ont plus que six mois  vivre.

a prolonge un peu leur existence!

--Douze ans? reprit le mousse.

--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contre-l, tu tterais encore
ta maman, et le vieux l-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait
un bambin de quatre ans et demi.

--Voil qui n'est pas croyable! s'cria le gaillard d'avant d'une
seule voix.

--Pure vrit, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on
persiste  vgter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste
ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez!
par exemple, il faut de la tenue l-haut, car il a des satellites
qui ne sont pas commodes! 

Et l'on riait, mais on le croyait  demi; et il leur parlait de
Neptune o les marins sont joliment reus, et de Mars o les
militaires prennent le haut du pav, ce qui finit par devenir
assommant. Quant  Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et
des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il
est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vnus
un tableau vraiment enchanteur.

 Et quand nous reviendrons de cette expdition-l, dit l'aimable
conteur, on nous dcorera de la croix du Sud, qui brille l-haut 
la boutonnire du bon Dieu.

--Et vous l'aurez bien gagne!  dirent les matelots.

Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soires du gaillard
d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du
docteur allaient leur train.

Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson
fut sollicit de donner son avis  cet gard.

 Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir  diriger les
ballons. Je connais tous les systmes essays ou proposs; pas un
n'a russi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du
me proccuper de cette question qui devait avoir un si grand intrt
pour moi; mais je n'ai pu la rsoudre avec les moyens fournis par
les connaissances actuelles de la mcanique. Il faudrait dcouvrir
un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une lgret
impossible! Et encore, on ne pourra rsister  des courants de
quelque importance! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutt occup
de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute.

--Il y a cependant, rpliqua-t-on, de grands rapports entre un
arostat et un navire, que l'on dirige  volont.

Mais non, rpondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point.
L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire
n'est submerg qu' moiti, tandis que l'arostat plonge tout entier
dans l'atmosphre, et reste immobile par rapport au fluide
environnant.

--Vous pensez alors que la science arostatique a dit son dernier
mot?

--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne
peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants
atmosphriques favorables. A mesure que l'on slve, ceux-ci
deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur
direction; ils ne sont plus troubls par les valles et les
montagnes qui sillonnent la surface du globe, et l, vous le savez,
est la principale cause des changements du vent et de l'ingalit de
son souffle. Or, une fois ces zones dtermines, le ballon n'aura
qu' se placer dans les courants qui lui conviendront.

--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il
faudra constamment monter ou descendre. L est la vraie difficult,
mon cher docteur.

--Et pourquoi, mon cher commandant?

--Entendons-nous: ce ne sera une difficult et un obstacle que pour
les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades
ariennes.

--Et la raison, s'il vous plat?

--Parce que vous ne montez qu' la condition de jeter du lest, vous
ne descendez qu' la condition de perdre du gaz, et  ce mange-l,
vos provisions de gaz et de lest seront vite puises.

--Mon cher Pennet, l est toute la question. L est la seule
difficult que la science doive tendre  vaincre. Il ne s'agit pas
de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas,
sans dpenser ce gaz qui est sa force, son sang, son me, si l'on
peut s'exprimer ainsi.

--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficult n'est
pas encore rsolue, ce moyen n'est pas encore trouv.

--Je vous demande pardon, il est trouv.

--Par qui?

--Par moi!

--Par vous?

--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqu cette
traverse de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures,
j'aurais t  sec de gaz!

--Mais vous n'avez pas parl de cela en Angleterre!

--Non. Je ne tenais pas  me faire discuter en public. Cela me
paraissait inutile. J'ai fait en secret des expriences
prparatoires, et j'ai t satisfait; je n'avais donc pas besoin
d'en apprendre davantage.

--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret?

--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. 

L'attention de l'auditoire fut porte au plus haut point, et le
docteur prit tranquillement la parole en ces termes:






CHAPITRE X

Essais antrieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau 
gaz.--Le calorifre.--Manire de manuvrer.--Succs certain.





 On a tent souvent, Messieurs, de s'lever ou de descendre 
volont, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aronaute
franais, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de
l'air dans une capacit intrieure Un belge, M le docteur van Hecke,
au moyen d'ailes et de palettes, dployait une force verticale qui
eut t insuffisante dans la plupart des cas. Les rsultats
pratiques obtenus par ses divers moyens ont t insignifiants.

 J'ai donc rsolu d'aborder la question plus franchement. Et
d'abord je supprime compltement le lest, si ce nest pour les cas
de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou
l'obligation de m'lever instantanment pour viter un obstacle
imprvu.

 Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement 
dilater ou  contracter par des tempratures diverses le gaz
renferm dans l'intrieur de l'arostat. Et voici comment j'obtiens
ce rsultat.

"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont
l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq.

 La premire renferme environ vingt-cinq gallons d'eau,  laquelle
j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa
conductibilit, et je la dcompose au moyen d'une forte pile de
Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en
gaz hydrogne et d'un volume en gaz oxygne.

 Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son ple positif
dans une seconde caisse Une troisime, place au-dessus de celle-ci,
et d'une capacit double, reoit l'hydrogne qui arrive par le ple
ngatif.

 Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font
communiquer ces deux caisses avec une quatrime, qui s'appelle
caisse de mlange L, en effet, se mlangent ces deux gaz provenant
de la dcomposition de l'eau. La capacit de cette caisse de mlange
est environ de quarante et un pieds cubes [Un mtre 50 centimtres
carrs].

 A la partie suprieure de cette caisse est un tube en platine,
muni d'un robinet.

 Vous l'avez dj compris, Messieurs: l'appareil que je vous dcris
est tout bonnement un chalumeau  gaz oxygne et hydrogne, dont la
chaleur dpasse celle des feux de forge.

 Ceci tabli, je passe  la seconde partie de l'appareil.

 De la partie infrieure de mon ballon, qui est hermtiquement
clos, sortent deux tubes spars par un petit intervalle. L'un prend
naissance au milieu des couches suprieures du gaz hydrogne,
l'autre au milieu des couches infrieures.

 Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes
articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prter aux
oscillations de l'arostat.

 Ils descendent tous deux jusqu' la nacelle, et se perdent dans
une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de
chaleur. Elle est ferme  ses deux extrmits par deux forts
disques de mme mtal.

 Le tuyau parti de la rgion infrieure du ballon se rend dans
cette boite cylindrique par le disque du bas; il y pntre, et
adopte alors la forme d'un serpentin hlicodal dont les anneaux
superposs occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant
d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cne, dont la base
concave, en forme de calotte sphrique, est dirige en bas.

 C'est par le sommet de ce cne que sort le second tuyau, et il se
rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches suprieures du
ballon.

 La calotte sphrique du petit cne est en platine. afin de ne pas
fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est plac sur le
fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hlicodal, et
l'extrmit de sa flamme vien-dra lgrement lcher cette calotte.

 Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifre destin 
chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de
l'appartement est forc de passer par les tuyaux, et il est restitu
avec une temprature plus leve. Or, ce que je viens de vous
dcrire l n'est,  vrai dire, qu'un calorifre.

 En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allum,
l'hydrogne du serpentin et du cne concave s'chauffe, et monte
rapidement par le tuyau qui le mne aux rgions suprieures de
l'arostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des
rgions infrieures qui se chauffe  son tour, et est
continuellement remplac; il s'tablit ainsi dans les tuyaux et le
serpentin un courant extrmement rapide de gaz, sortant du ballon, y
retournant et se surchauffant sans cesse.

 Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degr de
chaleur. Si donc je force la temprature de dix-huit degrs [10
centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1
centigrade], l'hydrogne de l'arostat se dilatera de 18/480, ou de
seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mtres cubes
environ], il dplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes
d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent
soixante livres. Cela revient donc  jeter ce mme poids de lest. Si
j'augmente la temprature de cent quatre-vingt degrs [100
centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il dplacera seize
mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force
ascensionnelle s'accrotra de seize cents livres.

 Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des
ruptures d'quilibre considrables. Le volume de l'arostat a t
calcul de telle faon, qu'tant  demi gonfl, il dplace un poids
d'air exacte-ment gal  celui de l'enveloppe du gaz hydrogne et de
la nacelle charge de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce
point de gonflement, il est exactement en quilibre dans l'air, il
ne monte ni ne descend.

 Pour oprer l'ascension, je porte le gaz  une temprature
suprieure  la temprature ambiante au moyen de mon chalumeau; par
cet excs de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle
davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate
l'hydrogne.

 La descente se fait naturellement en modrant la chaleur du
chalumeau, et en laissant la temprature se refroidir. L'ascension
sera donc gnralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais
c'est l une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intrt 
descendre rapidement, et cest au contraire par une marche
ascensionnelle trs prompte que j'vite les obstacles. Les dangers
sont en bas et non en haut.

 D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantit de
lest qui me permettra de m'lever plus vite encore, si cela devient
ncessaire. Ma soupape, situe au ple suprieur du ballon, n'est
plus qu'une soupape de sret. Le ballon garde toujours sa mme
charge d'hydrogne; les varia-tions de temprature que je produis
dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules  tous ses mouvements
de monte et de descente.

 Maintenant, Messieurs, comme dtail pratique, j'ajouterai ceci.

 La combustion de l'hydrogne et de l'oxygne  la pointe du
chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la
partie infrieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de
dgagement avec soupape fonctionnant  moins de deux atmosphres de
pression; par consquent, ds qu'elle a atteint cette tension, la
vapeur s'chappe d'elle mme.

 Voici maintenant des chiffres trs exacts.

 Vingt-cinq gallons d'eau dcompose en ses lments constitutifs
donnent deux cents livres d'oxygne et vingt-cinq livres
d'hydrogne. Cela reprsente,  la tension atmosphrique, dix-huit
cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mtres cubes
d'oxygne] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds
cubes [Cent quarante mtres cubes d'hydrogne] du second, en tout
cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mlange [Deux cent
dix mtres cubes].

 Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dpense
vingt-sept pieds cubes [Un mtre cube]  l'heure avec une flamme au
moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes
d'clairage. En moyenne donc, et pour me maintenir  une hauteur peu
considrable, je ne brlerai pas plus de neuf pieds cubes  l'heure
[Un tiers de mtre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me
reprsentent donc six cent trente heures de navigation arienne, ou
un peu plus de vingt-six jours.

 Or, comme je puis descendre  volont, et renouveler ma provision
d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une dure indfinie.

 Voil mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses
simples, il ne peut manquer de russir. La dilatation et la
contraction du gaz de l'arostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni
ailes embarrassantes, ni moteur mcanique. Un calorifre pour
produire mes changements de temprature, un chalumeau pour le
chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir
runi toutes les conditions srieuses de succs. 

Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de
bon cur. Il n'y avait pas une objection  lui faire; tout tait
prvu et rsolu.

 Cependant, dit le commandant, cela peut tre dangereux.

--Qu'importe, rpondit simplement le docteur, si cela est praticable?






CHAPITRE XI

Arrive  Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des
habitants.--L'le Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du
ballon.--Dpart du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria.





Un vent constamment favorable avait ht la marche du Resolute vers
le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
particulirement paisible. La traverse maritime faisait bien
augurer de la traverse arienne Chacun aspirait au moment de
l'arrive, et voulait mettre la dernire main aux prparatifs du
docteur Fergusson.

Enfin le btiment vint en vue de la ville de Zanzibar, situe sur
l'le du mme nom, et le 15 avril,  onze heures du matin, l laissa
tomber l'ancre dans le port

L'le de Zanzibar appartient  limam de Mascate, alli de la France
et de l'Angleterre, et c'est  coup sr sa plus belle colonie. Le
port reoit un grand nombre de navires des contres avoisinantes.

L'le n'est spare de la cte africaine que par un canal dont la
plus grande largeur n'excde pas trente milles [Douze lieues et
demie].

Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'bne,
car Zanzibar est le grand march d'esclaves. L vient se concentrer
tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de
l'intrieur se livrent incessamment. Ce trafic s'tend aussi sur
toute la cte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M
G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon franais.
Ds l'arrive du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint  bord
se mettre  la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un
mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais
jusque-l il faisait partie de la nombreuse phalange des incrdules.

 Je doutais, dit-il en tendant la main  Samuel Fergusson, mais
maintenant je ne doute plus. 

Il offrit sa propre maison au docteur,  Dick Kennedy, et
naturellement au brave Joe.

Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres
qu'il avait reues du capitaine Speke. Le capitaine et ses
compagnons avaient eu  souffrir terriblement de la faim et du
mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avanaient
qu'avec une extrme difficult et ne pensaient plus pouvoir donner
promptement de leurs nouvelles.

 Voil des prils et des privations que nous saurons viter,  dit
le docteur.

Les bagages des trois voyageurs furent transports  la maison du
consul. On se disposait  dbarquer le ballon sur la plage de
Zanzibar; il y avait prs du mt des signaux un emplacement
favorable, auprs d'unenorme construction qui l'eut abrit des
vents d'est. Cette grosse tour, semblable  un tonneau dress sur sa
base, et prs duquel la tonne d'Heidelberg n'eut t qu'un simple
baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des
Beloutchis arms de lances, sorte de garnisaires fainants et
braillards.

Mais, lors du dbarquement de l'arostat, le consul fut averti que
la population de l'le s'y opposerait par la force. Rien de plus
aveugle que les passions fanatises. La nouvelle de l'arrive d'un
chrtien qui devait s'enlever dans les airs fut reue avec
irritation; les ngres, plus mus que les Arabes, virent dans ce
projet des intentions hostiles  leur religion; ils se. figuraient
qu'on en voulait au soleil et  la lune. Or, ces deux astres sont un
objet de vnration pour les peuplades africaines. On rsolut donc
de s'opposer  cette expdition sacrilge.

Le consul, instruit de ces dispositions, en confra avec le docteur
Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer
devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison  ce sujet.

 Nous finirons certainement par lemporter lui dit-il; les
garnisaires mmes de l'iman nous prteraient main-forte; au besoin;
mais, mon cher commandant, un accident est vite arriv; il suffirait
d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irrparable, et
le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de
grandes prcautions.

--Mais que faire? Si nous dbarquons sur la cte d'Afrique, nous
rencontrerons les mmes difficults! Que faire?

--Rien n'est plus simple, rpondit. le consul. Voyez ces les
situes au del du port; dbarquez votre arostat dans lune
d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez
aucun risque  courir:

--Parfait, dit le docteur, et nous serons  notre aise pour achever
nos prparatifs.

Le commandant se rendit  ce conseil. Le Resolute s'approcha de
l'le de Koumbeni. Pendant la matine du 16 avril, le ballon fut mis
en sret au milieu d'une clairire, entre les grands bois dont le
sol est hriss.

On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placs  une
pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixes  leur
extrmit permit d'enlever l'arostat au moyen d'un cble
transversal; il tait alors entirement dgonfl. Le ballon
intrieur se trouvait rattach au sommet du ballon extrieur de
manire  tre soulev comme lui.

C'est  l'appendice infrieur de chaque ballon que furent fixs les
deux tuyaux d'introduction de l'hydrogne.

La journe du 17 se passa  disposer l'appareil destin  produire
le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la
dcomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide
sulfurique mis en prsence dans une grande quantit d'eau.
L'hydrogne se rendait dans une vaste tonne centrale aprs avoir t
lav  son passage, et de l il passait dans chaque arostat par les
tuyaux d'introduction. De cette faon, chacun d'eux se remplissait
dune quantit de gaz parfaitement dtermine.

Il fallut employer, pour cette opration, dix-huit cent soixante-six
gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique,
seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et
neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prs de quarante et un mille
deux cent cinquante litres].

Cette opration commena dans la nuit suivante, vers trois heures du
matin; elle dura prs de huit heures. Le lendemain, larostat,
recouvert de son filet, se balanait gracieusement au-dessus de-l
nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de
dilatation fut mont avec un grand soin, et les tuyaux sortant de
l'arostat furent adapts  la bote cylindrique.

Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage,
la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la
place qui leur tait assigne; la provision d'eau fut faite 
Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent rparties dans
cinquante sacs placs au fond de la nacelle, mais cependant  porte
de la main.

Ces prparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des
sentinelles veillaient sans cesse autour de lle, et les
embarcations du Resolute sillonnaient le canal.

Les ngres continuaient  manifester leur colre par des cris, des
grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes
irrits, en soufflant sur toute cette irritation; quelques
fanatiques essayrent de ga-gner l'le  la nage, mais on les
loigna facilement.

Alors les sortilges et les incantations commencrent; les faiseurs
de pluie, qui prtendent commander aux nuages, appelrent les
ouragans et les  averses de pierres [Nom que les Ngres donnent 
la grle]   leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles
de tous les arbres diffrents du pays; ils les firent bouillir 
petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonant une
longue aiguille dans le cur. Mais, en dpit de leurs crmonies, le
ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs
grimaces.

Les ngres se livrrent alors  de furieuses orgies, s'enivrant du 
tembo, liqueur ardente tire du cocotier, ou d'une bire
extrmement capiteuse appele  togwa.  Leurs chants, sans mlodie
apprciable, mais dont le rythme est trs juste, se poursuivirent
fort avant dans la nuit.

Vers six heures du soir un dernier dner runit les voyageurs  la
table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne
n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables;
il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.

Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprme
inspirait  tous de pnibles rflexions. Que rservait la destine 
ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de
leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport
venaient  manquer, que devenir au sein de peuplades froces, dans
ces contres inexplores, au milieu de dserts immenses?

Ces ides, parses jusque-l, et auxquelles on s'attachait peu,
assigeaient alors les imaginations surexcites; Le docteur
Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et
d'autres; mais en vain chercha-t-il  dissiper cette tristesse
communicative; il ne put y parvenir.

Comme on craignait quelques dmonstrations contre la personne du
docteur et de ses compagnons, ils couchrent tous les trois  bord
du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se
rendaient  l'le de Koumbeni.

Le ballon se balanait lgrement au souffle du vent de l'est. Les
sacs de terre qui le retenaient avaient t remplacs par vingt
matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient  ce
dpart solennel.

En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et
dit:

 Il est bien dcid, Samuel, que tu pars? Cela est trs dcid,
mon cher Dick.

--Jai bien fait tout ce qui dpendait de moi pour empcher ce
voyage?

--'Tout.

---Alors j'ai la conscience tranquille  cet gard, et je
t'accompagne.

--J'en tais sr,  rpondit le docteur, en laissant voir sur ses
traits une rapide motion.

L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses
officiers embrassrent avec effusion leurs intrpides amis, sans en
excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut
prendre sa part des poignes de main du docteur Fergusson.

A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la
nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de
manire  produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait
 terre en parfait quilibre, commena  se soulever au bout de
quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le
retenaient. La nacelle s'leva d'une vingtaine de pieds.

 Mes amis, s'cria le docteur debout entre ses deux compagnons et
tant son chapeau, donnons  notre navire arien un nom qui lui
porte bonheur! qu'il soit baptis le Victoria! 

Un hourra formidable retentit:

Vive la reine! Vive l'Angleterre!

En ce moment, la force ascensionnelle de l'arostat s'accroissait
prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancrent un dernier
adieu  leur amis.

 Lchez tout! s'cria le docteur. 

Et le Victoria sleva rapidement dans les airs, tandis que les
quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur.






CHAPITRE XII

Traverse du dtroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de
Joe.--Recette pour le caf.--L'Uzaramo.--L'infortun Maizan.--Le
mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal.





L'air tait pur, le vent modr; le Victoria monta presque
perpendiculairement  une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indique
par une dpression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq
centimtres. La dpression est  peu prs dun centimtre par cent
mtres dlvation] dans la colonne baromtrique.

A cette lvation, un courant plus marqu porta le ballon vers le
sudouest. Quel magnifique spectacle se droulait aux yeux des
voyageurs! L'le de Zanzibar s'offrait tout entire  la vue et se
dtachait en couleur plus fonce, comme sur un vaste planisphre;
les champs prenaient une apparence d'chantillons de diverses
couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les
taillis.

Les habitants de l'le apparaissaient comme des insectes. Les
hourras et les cris s'teignaient peu  peu dans l'atmosphre, et
les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavit
infrieure de l'arostat.

 Que tout cela est beau! s'cria Joe en rompant le silence pour
la premire fois.

Il n'obtint pas de rponse. Le docteur s'occupait d'observer les
variations baromtriques et de prendre note des divers dtails de
son ascension.

Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.

Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz
augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds.

Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la
cte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure
d'cume.

 Vous ne parlez pas? fit Joe.

--Nous regardons, rpondit le docteur en dirigeant sa lunette vers
le continent.

--Pour mon compte, il faut que je parle.

--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. 

Et Joe fit  lui seul une terrible consommation d'onomatopes. Les
oh! les ah! les hein! clataient entre ses lvres.

Pendant la traverse de la mer, le docteur jugea convenable de se
maintenir  cette lvation; il pouvait observer la cte sur une
plus grande tendue; le thermomtre et le baromtre, suspendus dans
l'intrieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse 
porte de sa vue; un second baromtre, plac extrieurement, devait
servir pendant les quarts de nuit.

Au bout de deux heures, le Victoria, pouss avec une vitesse d'un
peu plus de huit milles, gagna sensiblement la cte. Le docteur
rsolut de se rapprocher de terre; il modra la flamme du chalumeau,
et bientt le ballon descendit  300 pieds du sol.

Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la
cte orientale de l'Afrique; d'paisses bordures de mangliers en
protgeaient les bords; la mare basse laissait apercevoir leurs
paisses racines ronges par la dent de l'Ocan Indien. Les dunes
qui formaient autrefois la ligne ctire s'arrondissaient 
l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest.

Le Victoria passa prs d'un village que, sur sa carte, le docteur
reconnut tre le Kaole. Toute la population rassemble poussait des
hurlements de colre et de crainte; des flches furent vainement
diriges contre ce monstre des airs, qui se balanait
majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.

Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquita pas de cette
direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route
trace par les capitaines Burton et Speke.

Kennedy tait enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se
renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives.

 Fi des diligences! disait l'un.

--Fi des steamers! disait l'autre.

--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on
traverse les pays sans les voir!

--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher,
et la nature prend la peine de se drouler  vos yeux!

--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rve dans
un hamac!

--Si nous djeunions? fit Joe, que le grand air mettait en apptit.

--C'est une ide mon garon.

--Oh! la cuisine ne sera pas longue  faire! du biscuit et de la
viande conserve.

--Et du caf  discrtion, ajouta le docteur. Je te permets
d'emprunter un peu de chaleur  mon chalumeau; il en a de reste. Et
de cette faon nous n'aurons point  craindre d'incendie.

--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrire que
nous avons au-dessus de nous.

--Pas tout  fait, rpondit Fergusson; mais enfin, si le gaz
s'enflammait, il se consumerait peu  peu, et nous descendrions 
terre, ce qui nous dsobligerait; mais soyez sans crainte, notre
arostat est hermtiquement clos.

--Mangeons donc, fit Kennedy.

--Voil, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais
confectionner un caf dont vous me direz des nouvelles.

--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un
talent remarquable pour prparer ce dlicieux breuvage; il le
compose d'un mlange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu
me faire connatre.

--Eh bien! mon matre, puisque nous sommes en plein air, je peux
bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mlange en
parties gales de moka, de bourbon et de rio-nunez. 

Quelques instants aprs, trois tasses fumantes taient servies et
terminaient un djeuner substantiel assaisonn par la bonne humeur
des convives; puis chacun se remit  son poste d'observation.

Le pays se distinguait par une extrme fertilit. Des sentiers
sinueux et troits s'enfonaient sous des votes de verdure. On
passait au-dessus des champs cultivs de tabac de mas, d'orge, en
pleine maturit; a et l de vastes rizires avec leurs tiges
droites et leurs fleurs de couleur purpurine.

On apercevait des moutons et des chvres renferms dans de grandes
cages leves sur pilotis, ce qui les prservait de la dent du
lopard. Une vgtation luxuriante s'chevelait sur ce sol prodigue.
Dans de nombreux villages se reproduisaient des scnes de cris et de
stupfaction  la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait
prudemment hors de la ports des flches; les habitants, attroups
autour de leurs huttes contigus, poursuivaient longtemps les
voyageurs de leurs vaines imprcations.

A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait
au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contre dans la
langue du pays]. La campagne se montrait hrisse de cocotiers, de
papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait
se jouer. Joe trouvait cette vgtation toute naturelle, du moment
qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des livres et des
cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de
fusil; mais cet t de la poudre perdue, attendu limpossibilit
de ramasser le gibier.

Les aronautes marchaient avec une vitesse de douze milles 
lheure, et se trouvrent bientt par 38 2` de longitude au-dessus
du village de Tounda.

 C'est l, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de
fivres violentes et crurent un instant leur expdition compromise
Et cependant ils taient encore peu loigns de la cte, mais dj
la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. 

En effet, dans cette contre rgne une malaria perptuelle; le
docteur n'en put mme viter les atteintes qu'en levant le ballon
au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent
pompait les manations.

Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un  kraal 
en attendant la fracheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont
de vastes emplacements entours de haies et de jungles, o les
trafiquants s'abritent non seulement contre les btes fauves, mais
aussi contre les tribus pillardes de la contre. On voyait les
indignes courir, se disperser  la vue du Victoria. Kennedy
dsirait les contempler de plus prs; mais Samuel s'opposa
constamment  ce dessein.

 Les chefs sont arms de mousquets, dit-il, et notre ballon serait
un point de mire trop facile pour y loger une balle.

--Est-ce qu'un trou de balle amnerait une chute? demanda Joe.

--Immdiatement, non; mais bientt ce trou deviendrait une vaste
dchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz

--Alors tenons-nous  une distance respectueuse de ces mcrants.
Que doivent-ils penser  nous voir planer dans les airs? Je suis
sur qu'ils ont envie de nous adorer.

Laissons-nous adorer, rpondit le docteur, mais de loin. On y gagne
toujours. Voyez, le pays change dj d'aspect; les villages sont
plus rares; les manguiers ont disparu; leur vgtation s'arrte a
cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de
prochaines montagnes.

--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs
de ce ct.

--Dans l'ouest..., ce sont les premires chanes d'Ourizara, le mont
Duthumi, sans doute, derrire lequel j'espre nous abriter pour
passer la nuit. Je vais donner plus d'activit  la flamme du
chalumeau: nous sommes obligs de nous tenir  une hauteur de cinq 
six cents pieds.

--C'est tout de mme une fameuse ide que vous avez eue l,
Monsieur, dit Joe; la manuvre n'est difficile ni fatigante, on
tourne un robinet, et tout est dit.

--Nous voici plus  l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut
lev; la rflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait
insupportable.

--Quels arbres magnifiques! s'cria Joe; quoique trs naturel,
c'est trs beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une
fort.

--Ce sont des baobabs, rpondit le docteur Fergusson; tenez, en
voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonfrence. C'est
peut-tre au pied de ce mme arbre que prit le Franais Maizan en
1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, o il
s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contre, attach
au pied d'un baobab, et ce ngre froce lui coupa lentement les
articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il
entama la gorge, s'arrta pour aiguiser son couteau mouss, et
arracha la tte du malheureux avant qu'elle ne ft coupe! Ce
pauvre Franais avait vingt-six ans!

--Et la France n'a pas tir vengeance d'un pareil crime? demanda
Kennedy.

--La France a rclam; le sad de Zanzibar a tout fait pour
s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y russir.

--Je demande  ne pas m'arrter en route, dit Joe; montons, mon
matre, montons, si vous m'en croyez.

--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse
devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dpass avant
sept heures du soir.

--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur.

--Non, autant que possible; avec des prcautions et de la vigilance,
on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser
l'Afrique, il faut la voir.

--Jusqu'ici nous n'avons pas  nous plaindre, mon matre, Le pays le
plus cultiv et le plus fertile du monde, au lieu d'un dsert!
Croyez donc aux gographes!

--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. 

Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du
mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'lever  plus de trois
mille pieds, et pour cela le docteur n'eut  lever la temprature
que de dix-huit degrs [10 centigrades]. On peut dire qu'il
manuvrait vritablement son ballon  la main. Kennedy lui indiquait
les obstacles  surmonter, et le Victoria volait par les airs en
rasant la montagne.

A huit heures, il descendait le versant oppos, dont la pente tait
plus adoucie; les ancres furent lances au dehors de la nacelle, et
l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal norme, s'y
accrocha fortement. Aussitt Joe se laissa glisser par la cord et
l'assujettit avec la plus grande so-lidit. L'chelle de soie lui
fut tendue, et il remonta lestement. L'arostat demeurait presque
immobile,  l'abri des vents de lest.

Le repas du soir fut prpar; les voyageurs, excits par leur
promenade arienne, firent une large brche  leurs provisions

 Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui?  demanda Kennedy en
avalant des morceaux inquitants.

Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et
consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle
appartenait  l'atlas  der Neuester Entedekungen Afrika , publi 
Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait
adress. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur,
car il contenait l'itinraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le
Soudan d'aprs le docteur Barth, le bas Sngal d'aprs Guillaume
Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie.

Fergusson s'tait galement muni d'un ouvrage. qui runissait en un
seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitul: 
The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that
river and of its heab stream with the history of the Nilotic
discovery by Charles Beke, th. D. 

Il possdait aussi les excellentes cartes publies dans les 
Bulletins de la Socit de Gographie de Londres,  et aucun point
des contres dcouvertes ne devait lui chapper.

En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale tait de
deux degrs, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].

Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette
direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible,
reconnatre les traces de ses devanciers.

Il fut dcid que la nuit serait divise en trois quarts, afin que
chacun pt  son tour veiller  la sret des deux autres. Le
docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit
et Joe celui de trois heures du matin.

Donc, Kennedy et Joe, envelopps de leurs couvertures, s'tendirent
sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le
docteur Fergusson.






CHAPITRE XIII

Changement de temps,--Fivre de Kennedy.--La mdecine du
docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imeng.--Le mont
Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour.





La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se rveillant,
Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fivre. Le temps
changeait; le ciel couvert de nuages pais semblait s'approvisionner
pour un nouveau dluge. Un triste pays que ce Zungomero, o il pleut
continuellement, sauf peut-tre pendant une quinzaine de jours du
mois de janvier.

Une pluie violente ne tarda pas  assaillir les voyageurs;
au-dessous d'eux, les chemins coups par des  nullabs , sortes de
torrents momentans, devenaient impraticables, embarrasss
d'ailleurs de buissons pineux et de lianes gigantesques. On
saisissait distinctement ces manations d'hydrogne sulfur dont
parle le capitaine Burton.

 D'aprs lui, dit le docteur, et il a raison, c'est  croire qu'un
cadavre est cach derrire chaque hallier.

--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se
porte pas bien pour y avoir pass la nuit.

--En effet, j'ai une fivre assez forte, fit le chasseur.

--Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans
l'une des rgions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous ny
resterons pas longtemps. En route. 

Grce  une manuvre adroite de Joe, l'ancre fut dcroche, et, au
moyen de l'chelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata
vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, pouss par un vent
assez fort.

Quelques huttes apparaissaient  peine au milieu de ce brouillard
pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive frquemment en
Afrique qu'une rgion malsaine et de peu d'tendue confine  des
contres parfaitement salubres.

Kennedy soufrait visiblement, et la fivre accablait sa nature
vigoureuse.

 Ce n'est pourtant pas le cas d'tre malade, fit-il en
s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente.

--Un peu de patience, mon cher Dick, rpondit le docteur Fergusson,
et tu seras guri rapidement.

--Guri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage
quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans
retard Je l'avalerai les yeux ferms.

--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner
un fbrifuge qui ne cotera rien.

--Et comment feras-tu?

--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces
nuages qui nous inondent, et m'loigner de cette atmosphre
pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater lhydrogne.

 Les dix minutes n'taient pas couls que les voyageurs avaient
dpass la zone humide.

 Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et
du soleil.

--En voil un remde! dit Joe. Mais c'est merveilleux!

--Non! c'est tout naturel.

--Oh! pour naturel, je n'en doute pas.

--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en
Europe, et comme  la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne
leve de la Martinique] pour fuir la fivre jaune.

--Ah a! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy dj plus
 laise.

--En tout cas, il y mne, rpondit srieusement Joe. 

C'tait un curieux spectacle que celui des masses de nuages
agglomres en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient
les unes sur les autres, et se confondaient dans un clat magnifique
en rflchissant les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une
hauteur de quatre mille pieds. Le thermomtre indiquait un certain
abaissement dans la temprature; On ne voyait plus la terre. A une
cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tte
tincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36 20' de
longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles 
l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidit; ils
n'prouvaient aucune secousse, n'ayant pas mme le sentiment de la
locomotion.

--Trois heures plus tard, la prdiction du docteur se ralisait.
Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fivre, et djeuna avec
apptit.

 Voil qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.

--Prcisment, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes
vieux jours. 

Vers dix heures latmosphre s'claircit. Il se fit une troue dans
les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait
insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le
portt plus au nord est, et il le rencontra  six cents pieds du
sol. Le pays devenait accident, montueux mme. Le district du
Zungomero s'effaait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette
latitude.

Bientt les crtes d'une montagne prirent une taille plus arrte.
Quelques pics s'levaient a et l. Il fallut veiller  chaque
instant aux cnes aigus qui semblaient surgir inopinment.

 Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.

--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.

--Jolie manire de voyager, tout de mme!  rpliqua Joe.

En effet, le docteur manuvrait son ballon avec une merveilleuse
dex-trit.

 S'il nous fallait marcher sur ce terrain dtremp, dit-il nous
nous tranerions dans une boue malsaine. Depuis notre dpart de
Zanzibar, la moiti de nos btes de somme seraient dj mortes de
fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le dsespoir nous
prendrait au cur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides,
nos porteurs, exposs  leur brutalit sans frein. Le jour, une
chaleur humide, insupportable, acca-blante! La nuit, un froid
souvent intolrable, et les piqres de certaines mouches, dont les
mandibules percent la toile la plus paisse, et qui rendent fou! Et
tout cela sans parler des btes et des peuplades froces!

--Je demande  ne pas en essayer, rpliqua simplement Joe.

--Je n'exagre rien, reprit le docteur Fergusson, car, au rcit des
voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contres, les
larmes vous viendraient aux yeux. 

Vers onze heures, on dpassait le bassin d'Imeng; les tribus
parses sur ces collines menaaient vainement le Victoria de leurs
armes; il arrivait enfin aux dernires ondulations de terrain qui
prcdent le Rubeho; elles forment la troisime chane et la plus
leve des montagnes de l'Usagara.

Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation
orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme
le premier chelon, sont spares par de vastes plaines
longitudinales; ces croupes leves se composent de cnes arrondis,
entre lesquels le sol est parsem de blocs erratiques et de galets.
La dclivit la plus roide de ces montagnes fait face  la cte de
Zanzibar; les pentes occidentales ne sont gure que des plateaux
inclins. Les dpressions de terrain sont couvertes d'une terre
noire et fertile, o la vgtation est vigoureuse. Divers cours
d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au
milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de
calebassiers et de palmyras

 Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho,
dont le nom signifie dans la langue du pays:  Passage des vents. 
Nous ferons bien d'en doubler les artes aigus  une certaine
hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter  une
lvation de plus de cinq mille pieds.

--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones
suprieures?

--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait tre
mdiocre relativement aux sommets de l'Europe et de lAsie. Mais, en
tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrass de les franchir. 

En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le
ballon prit une marche ascensionnelle trs marque. La dilatation de
l'hydrogne n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste
capacit de l'arostat n'tait remplie qu'aux trois quarts; le
baromtre, par une dpression de prs de huit pouces, indiqua une
lvation de six mille pieds.

 Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe.

--L'atmosphre terrestre a une hauteur de six mille toises, rpondit
le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont
fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par
la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a
quelques annes, deux hardis Franais, MM. Barral et Bixio,
s'aventurrent aussi dans les hautes rgions; mais leur ballon se
dchira...

--Et ils tombrent! demanda vivement Kennedy.

--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire
aucun mal.

--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre  vous de recommencer leur
chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je prfre rester
dans un milieu honnte, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point
tre ambitieux.

A six mille pieds, la densit de l'air a dj diminu sensiblement;
le son s'y transporte avec difficult, et la voix se fait moins bien
entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne peroit
plus que de grandes masses assez indtermines; les hommes, les
animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont des
lacets, et les lacs, des tangs.

Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un tat anormal; un
courant atmosphrique d'une extrme vlocit les entranait au-del
des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de
neige tonnaient le regard; leur aspect convulsionn dmontrait
quelque travail neptunien des premiers jours du monde.

Le soleil brillait au znith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur
ces cimes dsertes. Le docteur prit un dessin exact de ces
montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en
ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allonge.

Bientt le Victoria descendit le versant oppos du Rubeho, en
longeant une cte boise et parseme d'arbres d'un vert trs sombre;
puis vinrent des crtes et des ravins, dans une sorte de dsert qui
prcdait le pays d'Ugogo; plus bas s'talaient des plaines jaunes,
torrfies, craqueles, jonches a et l de plantes salines et de
buissons pineux.

Quelques taillis, plus loin devenus forts, embellirent l'horizon.
Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lances, et l'une
d'elles s'accrocha bientt dans les branches d'un vaste sycomore.

Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec
prcaution; le docteur laissa son chalumeau en activit pour
conserver  l'arostat une certaine force ascensionnelle qui le
maintint en l'air. Le vent s'tait presque subitement calm.

Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour
toi, lautre pour Joe, et tchez,  vous deux, de rapporter quelques
belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dner.

--En chasse!  s'cria Kennedy.

Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'tait laiss dgringoler
de branche en branche et l'attendait en se dtirant les membres. Le
docteur, allg du poids de ses deux compagnons, put teindre
entirement son chalumeau.

 N'allez pas vous envoler, mon matre! s'cria Joe.

--Sois tranquille, mon garon, je suis solidement retenu. Je vais
mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents.
D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et,  la moindre
chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de
ralliement.

--Convenu,  rpondit le chasseur.






CHAPITRE XIV

La fort de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de
ralliement.--Un assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein
air.--Le Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrive 
Kazeh.





Le pays, aride, dessch, fait d'une terre argileuse qui se
fendillait  la chaleur, paraissait dsert; a et l, quelques
traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de btes, 
demi rongs, et confondus dans la mme poussire.

Aprs une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonaient dans une
fort de gommiers, l'il aux aguets et le doigt sur la dtente du
fusil On ne savait pas  qui on aurait affaire. Sans tre un
rifleman, Joe maniait adroitement une arme  feu.

 Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain
l n'est pas trop commode, fit-il en heurtant les fragments de
quartz dont il tait parsem.

Kennedy fit signe  son compagnon de se taire et de s'arrter. Il
fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que ft l'agilit de
Joe, il ne pouvait avoir le nez dun braque ou d'un lvrier.

Dans le lit d'un torrent o stagnaient encore quelques mares, se
dsaltrait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux
animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque
lampe, leur jolie tte se redressait avec vivacit, humant de ses
narines mobiles l'air au vent des chasseurs.

Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait
immobile; il parvint  porte de fusil et fit feu La troupe disparut
en un clin d'il; seule, une antilope mle, frappe au dfaut de
l'paule, tombait foudroye. Kennedy se prcipita sur sa proie.

C'tait un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu ple tirant
sur le gris, avec le ventre et l'intrieur des jambes d'une
blancheur de neige.

 Le beau coup de fusil! s'cria le chasseur. C'est une espce trs
rare d'antilope, et j'espre bien prparer sa peau de manire  la
conserver.

--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick!

--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage.

--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille
surcharge.

--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fcheux d'abandonner tout
entier un si bel animal!

--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous
les avantages nutritifs qu'il possde, et, si vous le permettez, je
vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable
corporation des bouchers de Londres.

--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualit de
chasseur, je ne suis pas plus embarrass de dpouiller une pice de
gibier que de l'abattre.

--J'en suis sr, monsieur Dick; alors ne vous gnez pas pour tablir
un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantit,
et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos
charbons ardents.

--Ce ne sera pas long,  rpliqua Kennedy.

Il procda aussitt  la construction de son foyer, qui flambait
quelques instants plus tard.

Joe avait retir du corps de l'antilope une douzaine de ctelettes
et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformrent
bientt en grillades savoureuses.

 Voil qui fera plaisir  l'ami Samuel, dit le chasseur.

--Savez-vous  quoi je pense, monsieur Dick?

--Mais  ce que tu fais, sans doute,  tes beefsteaks.

--Pas le moins du monde. Je pense  la figure que nous ferions si
nous ne retrouvions plus l'arostat.

--Bon! quelle ide! tu veux que le docteur nous abandonne?

--Non; mais si son ancre venait  se dtacher?

--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrass de
redescendre avec son ballon; il le manuvre assez proprement.

--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous?

--Voyons, Joe, trve  tes suppositions; elles n'ont rien de
plaisant.

--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or,
tout peut arriver, donc il faut tout prvoir... 

En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.

 Hein! fit Joe.

--Ma carabine! je reconnais sa dtonation.

--Un signal!

--Un danger pour nous!

--Pour lui peut-tre, rpliqua Joe.

--En route! 

Les chasseurs avaient rapidement ramass le produit de leur chasse,
et ils reprirent le  chemin  en se guidant sur des brises que
Kennedy avait faites. L'paisseur du fourr les empchait
d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient tre bien loigns.

Un second coup de feu se fit entendre.

 Cela presse, fit Joe.

--Bon! encore une autre dtonation.

--Cela m'a l'air d'une dfense personnelle.

--Htons-nous. 

Et ils coururent  toutes jambes. Arrivs  la lisire du bois, ils
virent tout d'abord le Victoria  sa place, et le docteur dans la
nacelle.

 Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy.

--Grand Dieu! s'cria Joe.

--Que vois tu?

--L-bas, une troupe de ngres qui assigent le ballon! 

En effet,  deux milles de l, une trentaine d'individus se
pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du
sycomore. Quelques-uns, grimps dans l'arbre, s'avanaient jusque
sur les branches les plus leves. Le danger semblait imminent.

 Mon matre est perdu, s'cria Joe.

--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'il. Nous tenons la vie de
quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! 

Ils avaient franchi un mille avec une extrme rapidit, quand un
nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand
diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie
tomba de branches en branches, et resta suspendu  une vingtaine de
pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balanant dans
l'air.

 Hein! fit Joe en s'arrtant, par o diable se tient-il donc, cet
animal?

Peu importe, rpondit Kennedy, courons! courons!

--Ah! monsieur Kennedy, s'cria Joe, en clatant de rire: par sa
queue! c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes.

--a vaut encore mieux que des hommes,  rpliqua Kennedy en se
prcipitant au milieu de la bande hurlante.

C'tait une troupe de cynocphales assez redoutables, froces et
brutaux, horribles  voir avec leurs museaux de chien. Cependant
quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde
grimaante s'chappa, laissant plusieurs des siens  terre.

En un instant, Kennedy s'accrochait  l'chelle; Joe se hissait dans
les sycomores et dtachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'
lui, et il y rentrait sans difficult. Quelques minutes aprs, le
Victoria s'levait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous
l'impulsion d'un vent modr.

 En voil un assaut! dit Joe.

--Nous tavions cru assig par des indignes.

--Ce n'taient que des singes, heureusement! rpondit le docteur

--De loin, la diffrence n'est pas grande, mon cher Samuel.

--Ni mme de prs, rpliqua Joe.

--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqu de singes
pouvait avoir les plus graves consquences. Si l'ancre avait perdu
prise sous leurs secousses ritres, qui sait o le vent m'et
entran!

--Que vous disais-je, monsieur Kennedy!

--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison,  ce moment-l
tu prparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait dj
en apptit.

--Je le crois bien, rpondit le docteur, la chair d'antilope est
exquise.

--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.

--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet
sauvage qui n'est point  ddaigner.

--Bon! je vivrais d'antilope jusqu' la fin de mes jours rpondit
Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en
faciliter la digestion 

Joe prpara le breuvage en question, qui fut dgust avec
recueillement.

 Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.

--Trs bien, riposta Kennedy.

--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagns?

--J'aurais voulu voir qu'on m'en et empch!  rpondit le
chasseur avec un air rsolu.

Il tait alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un
courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientt la
colonne baromtrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le docteur fut alors oblig de soutenir son
arostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau
fonctionnait sans cesse.

Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyem; le
docteur reconnut aussitt ce vaste dfrichement de dix milles
d'tendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des
calebassiers. L est la rsidence de l'un des sultans du pays de
l'Ugogo, o la civilisation est peut-tre moins arrire, on y vend
plus rarement les membres de sa famille; mais, btes et gens, tous
vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui
ressemblent  des meules de foin.

Aprs Kanyem, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout
d'une heure, dans une dpression fertile, la vgtation reprit toute
sa vigueur,  quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le
jour, et l'atmosphre semblait s'endormir. Le docteur chercha
vainement un courant  diffrentes hauteurs en voyant ce calme de la
nature, il rsolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de
sret, il s'leva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait
immobile. La nuit magnifiquement toile se fit en silence.

Dick et Joe s'tendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent
d'un profond sommeil pendant le quart du docteur;  minuit, celui-ci
fut remplac par l'cossais.

 S'il survenait le moindre incident, rveille-moi, lui dit-il; et
surtout ne perds pas le baromtre des yeux. Cest notre boussole, 
nous autres! 

La nuit fut froide, il y eut jusqu' 27 degrs [14 centigrades] de
diffrence entre sa temprature et celle du jour. Avec les tnbres
avait clat le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim
chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur
voix de soprano, double du glapissement des chacals, pendant que la
basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre
vivant.

En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa
boussole, et s'aperut que la direction du vent avait chang pendant
la nuit. Le Victoria drivait dans le nord-est d'une trentaine de
milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du
Mabunguru, pays pierreux, parsem de blocs de synite d'un beau
poli, et tout bossel de roches en dos d'ne; des masses coniques,
semblables aux rochers de Karnak, hrissaient le sol comme autant de
dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'lphants
blanchissaient a et l; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est,
des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages.

Vers sept heures, une roche ronde, de prs de deux milles d'tendue,
apparut comme une immense carapace.

 Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voil
Jihoue-la-Mkoa, o nous allons faire halte pendant quelques
instants. Je vais renouveler la provision d'eau ncessaire 
l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque
part.

--Il y a peu d'arbres, rpondit le chasseur.

--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. 

Le ballon, perdant peu  peu de sa force ascensionnelle, s'approcha
de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea
dans une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile.

Il ne faut pas croire que le docteur pt teindre compltement son
chalumeau pendant ses haltes. L'quilibre du ballon avait t
calcul au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant,
et se trouvant lev de 600  700 pieds, le ballon aurait eu une
tendance  descendre plus bas que le sol lui-mme; il fallait donc
le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas
seulement o, en l'absence de tout vent, le docteur et laiss la
nacelle reposer sur terre, l'arostat, alors dlest d'un poids
considrable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau.

Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de
Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait
contenir une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit
indiqu, non loin d'un petit village dsert, fit sa provision d'eau,
et revint en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de
particulier, si ce n'est d'immenses trappes  lphant; il faillit
mme choir dans l'une d'elles, o gisait une carcasse  demi-ronge.

Il rapporta de son excursion une sorte de nfles, que des singes
mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du  mbenbu,
arbre trs abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa.
Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un sjour
mme rapide sur cette terre inhospitalire lui inspirait toujours
des craintes.

Leau fut embarque sans difficult, car la nacelle descendit
presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta
lestement auprs de son matre. Aussitt celui-ci raviva sa flamme,
et le Victoria reprit la route des airs.

Il se trouvait alors  une centaine de milles de Kazeh, important
tablissement de l'intrieur de l'Afrique, o, grce  un courant de
sud-est, les voyageurs pouvaient esprer de parvenir pendant cette
journe; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles  l'heure; la
conduite de l'arostat devint alors assez difficile; on ne pouvait
slever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se
trouvait dj  une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que
possible, le docteur prfrait ne pas forcer sa dilatation; il
suivit donc fort adroitement les sinuosits d'une pente assez roide,
et rasa de prs les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier
fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contre o les arbres
atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui
deviennent gigantesques.

Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui
dvorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de
la ville de Kazeh, situe  330 milles de la cte.

 Nous sommes partis de Zauzibar  neuf heures du matin, dit le
docteur Fergusson en consultant ses notes, et aprs deux jours de
traverse nous avons parcouru par nos dviations prs de 500 milles
gographiques [Prs de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et
Speke mirent quatre mois et demi  faire le mme chemin!






CHAPITRE XV

Kazeh.--Le march bruyant.--Apparition du Victoria.--Les
Wanganga.--Les fils de la Lune.--Promenade du
docteur.--Population.--Le temb royal.--Les femmes du sultan.--Une
ivresse royale.--Joe ador.--Comment on danse dans la
Lune.--Revirement.--Deux lunes au firmament.--Instabilit des
grandeurs divine.





Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville;
 vrai dire, il n'y a pas de ville  l'intrieur. Kazeh n'est
qu'un ensemble de six vastes excavations. L sont renfermes des
cases, des huttes  esclaves, avec de petites cours et de petits
jardins, soigneusement cultivs; oignons, patates, aubergines,
citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent  ravir.

L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile
et splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de
l'Unyanemb, une contre dlicieuse, o vivent paresseusement
quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine trs pure.

Ils ont longtemps fait le commerce  l'intrieur de l'Afrique et
dans l'Arabie; ils ont trafiqu de gommes, d'ivoire, d'indienne,
d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces rgions quatoriales;
elles vont encore chercher  la ct les objets de luxe et de
plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes
et de serviteurs, mnent dans cette contre charmante l'existence la
moins agite et la plus horizontale, toujours tendus, riant, fumant
ou dormant.

Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indignes, de
vastes emplacements pour les marchs, des champs de cannabis et de
datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voil Kazeh.

L est le rendez-vous gnral des caravanes: celles du Sud avec
leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui
exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.

Aussi, dans les marchs, rgne-t-il une agitation perptuelle, un
brouhaha sans nom, compos du cri des porteurs mtis, du son des
tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement
des nes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups
de rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat l mesure dans
cette symphonie pastorale.

L stalent sans ordre, et mme avec un dsordre charmant, les
toffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de
rhinocros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton; l se
pratiquent les marchs les plus tranges, o chaque objet n'a de
valeur que par les dsirs qu'il excite.

Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba
subitement. Le Victoria venait d'apparatre dans les airs; il
planait majestueusement et descendait peu  peu, sans s'carter de
la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes
et ngres, tout disparut et se glissa dans les  tembs  et sous
les huttes.

 Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons  produire de
pareils effets, nous aurons de la peine  tablir des relations
commerciales avec ces gens-l.

--Il y aurait cependant, dit Joe, une opration commerciale d'une
grande simplicit  faire. Ce serait de descendre tranquillement et
d'emporter les marchandises les plus prcieuses, sans nous
proccuper des marchands. On s'enrichirait.

--Bon! rpliqua le docteur, ces indignes ont eu peur au premier
moment. Mais ils ne tarderont pas  revenir par superstition ou par
curiosit.

--Vous croyez, mon matre?

--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les
approcher, le Victoria n'est pas un ballon blind ni cuirass; il
n'est donc  l'abri ni d'une balle, ni d'une flche.

--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces
Africains?

--Si cela se peut, pourquoi pas? rpondit le docteur; il doit se
trouver  Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages.
Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu' se louer de
l'hospitalit des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter
l'aventure.

Le Victoria, s'tant insensiblement rapproch de terre, accrocha
l'une de ses ancres au sommet d'un arbre prs de la place du march.
Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous;
les ttes sortaient avec circonspection. Plusieurs  Waganga, 
reconnaissables  leurs insignes de coquillages coniques,
s'avancrent hardiment; c'taient les sorciers de l'endroit. Ils
portaient  leur ceinture de petites gourdes noires enduites de
graisse, et divers objets de magie, d'une malpropret d'ailleurs
toute doctorale.

Peu  peu, la foule se fit  leurs cts, les femmes et les enfants
les entourrent, les tambours rivalisrent de fracas, les mains se
choqurent et furent tendues vers le ciel.

C'est leur manire de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me
trompe, nous allons tre appels  jouer un grand rle.

--Eh bien! Monsieur, jouez-le.

--Toi-mme, mon brave Joe, tu vas peut-tre devenir un dieu.

--Eh! Monsieur, cela ne m'inquite gure, et l'encens ne me dplait
pas. 

En ce moment, un des sorciers, un  Myanga  fit un geste, et toute
cette clameur s'teignit dans un profond silence. Il adressa
quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue.

Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lana  tout hasard
quelques mots d'arabe, et il lui fut immdiatement rpondu dans
cette langue.

L'orateur se livra  une abondante harangue, trs fleurie, trs
coute; le docteur ne tarda pas  reconnatre que le Victoria tait
tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable
desse avait daign s'approcher de la ville avec ses trois Fils,
honneur qui ne serait jamais oubli dans cette terre aime du
Soleil. Le docteur rpondit avec une grande dignit que la Lune
faisait tous les mille ans sa tourne dpartementale, prouvant le
besoin de se montrer de plus prs  ses adorateurs; il les priait
donc de ne pas se gner et d'abuser de sa divine prsence pour faire
connatre leurs besoins et leurs vux.

Le sorcier rpondit  son tour que le sultan, le  Mwani,  malade
depuis de longues annes, rclamait les secours du ciel, et il
invitait les fils de la Lune  se rendre auprs de lui.

Le docteur fit part de l'invitation  ses compagnons.

 Et tu vas te rendre auprs de ce roi ngre dit le chasseur.

--Sans doute. Ces gens-l me paraissent bien disposs; l'atmosphre
est calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien 
craindre pour le Victoria.

--Mais que feras-tu?

Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de mdecine je men
tirerai. 

Puis, s'adressant  la foule:

 La Lune, prenant en piti le souverain cher aux enfants de
l'Unyamwezy, nous a confi le soin de sa gurison. Qu'il se prpare
 nous recevoir! 

Les clameurs, les chants, les dmonstrations redoublrent, et toute
cette vaste fourmilire de ttes noires se remit en mouvement.

Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prvoir
nous pouvons,  un moment donn, tre forcs de repartir rapidement.
Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il
main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est
solidement assujettie; il n'y a rien  craindre. Je vais descendre 
terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de
l'chelle.

--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy.

--Comment! monsieur Samuel, s'cria Joe, vous ne voulez pas que je
vous suive jusqu'au bout!

--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande
desse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protg par la
superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au
poste que je vous assigne.

--Puisque tu le veux, rpondit le chasseur.

--Veille  la dilatation du gaz.

--C'est convenu. 

Les cris des indignes redoublaient; ils rclamaient nergiquement
l'intervention cleste.

 Voil! voil! fit Joe. Je les trouve un peu imprieux envers
leur bonne Lune et ses divins Fils. 

Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit  terre,
prcd de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit
au pied de l'chelle, les jambes croises sous lui  la faon arabe,
et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux.

Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des
instruments, escort par des pyrrhiques religieuses, s'avana
lentement vers le  temb royal,  situ assez loin hors de la
ville; il tait environ trois heures, et le soleil resplendissait;
il ne pouvait faire moins pour la circonstance

Le docteur marchait avec dignit; les  Waganga  l'entouraient et
contenaient la foule. Fergusson fut bientt rejoint par le fils
naturel du sultan, jeune garon assez bien tourn, qui, suivant la
coutume du pays, tait le seul hritier des biens paternels, 
l'exclusion des enfants lgitimes; il se prosterna devant le Fils de
la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux.

Trois quarts d'heure aprs, par des sentiers ombreux, au milieu de
tout le luxe d'une vgtation tropicale, cette procession
enthousiasme arriva au palais du sultan, sorte d'difice carr,
appel Ititnya, et situ au versant d'une colline. Une espce de
verandah, forme par le toit de chaume, rgnait  l'extrieur,
appuye sur des poteaux de bois qui avaient la prtention d'tre
sculpts. De longues lignes d'argile rougetre ornaient les murs,
cherchant  reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci
naturellement mieux russis que ceux-l. La toiture de cette
habitation ne reposait pas immdiatement sur les murailles, et l'air
pouvait y circuler librement; d'ailleurs, pas de fentres, et 
peine une porte.

Le docteur Fergusson fut reu avec de grands honneurs par les gardes
et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur
des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits
et bien portants. Leurs cheveux diviss en un grand nombre de
petites tresses retombaient sur leurs paules; au moyen dincisions
noire. ou bleues, ils zbraient leurs joues depuis les tempes
jusqu' la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues,
supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils
taient vtus de toiles brillamment peintes; les soldats, arms de
la sagaie, de l'arc, de la flche barbele et empoisonne du suc de
l'euphorbe, du coutelas, du  sime , long sabre  dents de scie, et
de petites haches d'armes.

Le docteur pntra dans le palais. L, en dpit de la maladie du
sultan, le vacarme dj terrible redoubla  son arrive. Il remarqua
au linteau de la porte des queues de livre, des crinires de zbre,
suspendues en manire de talisman. Il fut reu par la troupe des
femmes de Sa Majest, aux accords harmonieux de  lupatu , de
cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du 
kilindo , tambour de cinq pieds de haut creus dans un tronc
d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient  coups de
poing.

La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en
riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles
semblaient bien faites sous leur longue robe drape avec grce, et
portaient le  kilt  en fibres de calebasse, fix autour de leur
ceinture.

Six d'entre elles n'taient pas les moins gaies de la bande, quoique
places  l'cart et rserves  un cruel supplice. A la mort du
sultan, elles devaient tre enterres vivantes auprs de lui, pour
le distraire pendant l'ternelle solitude.

Le docteur Fergusson, aprs avoir embrass tout cet ensemble d'un
coup d'il, s'avana jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit l un
homme dune quarantaine d'annes, parfaitement abruti par les orgies
de toutes sortes et dont il n'y avait rien  faire. Cette maladie,
qui se prolongeait depuis des annes, n'tait qu'une ivresse
perptuelle. Ce royal ivrogne avait  peu prs perdu connaissance,
et tout l'ammoniaque du monde ne laurait pas remis sur pied

Les favoris et les femmes, flchissant le genou, se courbaient
pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un
violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le
sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus
signe d'existence depuis quelques heures, ce symptme fut accueilli
par un redoublement de cris en l'honneur du mdecin.

Celui-ci, qui en avait assez, carta par un mouvement rapide ses
adorateurs trop dmonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea
vers le Victoria. Il tait six heures du soir.

Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de
l'chelle; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En
vritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinit,
il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier mme avec
les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il
leur tenait d'ailleurs d'aimables discours.

 Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon
diable, quoique fils de desse! 

On lui prsenta les dons propitiatoires, ordinairement dposs dans
les  mzimu  ou huttes-ftiches. Cela consistait en pis d'orge et
en  pomb.  Joe se crut oblig de goter  cette espce de bire
forte; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en
supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance
prit pour un sourire aimable.

Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mlope
tranante, excutrent une danse grave autour de lui.

 Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec
vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays 

Et il entama une gigue tourdissante, se contournant, se dtirant,
se djetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des
mains, se dveloppant en contorsions extravagantes, en poses
incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi  ces
populations une trange ide de la manire dont les dieux dansent
dans la Lune.

Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientt
fait de reproduire ses manires, ses gambades, ses trmoussements;
ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce
fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est
difficile de donner une ide, mme faible. Au plus beau de la fte,
Joe aperut le docteur.

Celui-ci revenait en toute hte, au milieu d'une foule hurlante et
dsordonne. Les sorciers et les chefs semblaient fort anims On
entourait le docteur; on le pressait, on le menaait.

trange revirement! Que s'tait-il pass? Le sultan avait-il
maladroitement succomb entre les mains de son mdecin cleste?

Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le
ballon, fortement sollicit par la dilatation du gaz, tendait sa
corde de retenue, impatient de s'lever dans les airs.

Le docteur parvint au pied de l'chelle. Une crainte superstitieuse
retenait encore la foule et l'empchait de se porter  des violences
contre sa personne; il gravit rapidement les chelons, et Joe le
suivit avec agilit.

 Pas un instant  perdre, lui dit son matre. Ne cherche pas 
dcrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi!

--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle.

--Qu'est-il arriv? fit Kennedy, sa carabine  la main.

--Regardez, rpondit le docteur en montrant l'horizon.

--Eh bien! demanda le chasseur.

--Eh bien! la lune! 

La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur
un fond d'azur. C'tait bien elle! Elle et le Victoria!

Ou il y avait deux lunes, ou les trangers n'taient que des
imposteurs, des intrigants, des faux dieux!

Telles avaient t les rflexions naturelles de la foule. De l le
revirement.

Joe ne put retenir un immense clat de rire. La population de Kazeh,
comprenant que sa proie lui chappait, poussa des hurlements
prolongs; des arcs, des mousquets furent dirigs vers le ballon.

Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissrent; il
grimpa dans larbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre,
et d'amener la machine  terre.

Joe s'lana une hachette  la main.

 Faut-il couper? dit-il.

--Attends, rpondit le docteur.

--Mais ce ngre!...

--Nous pourrons peut-tre sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera
toujours temps de couper. 

Le sorcier, arriv dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les
branches il parvint  dcrocher l'ancre; celle-ci, violemment
attire par l'arostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et
celui-ci,  cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les
rgions de l'air.

La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga
s'lancer dans l'espace.

 Hurrah! s'cria Joe pendant que le Victoria, grce  sa puissance
ascensionnelle, montait avec une grande rapidit.

--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de
mal.

--Est-ce que nous allons lcher ce ngre tout d'un coup? demanda
Joe.

--Fi donc! rpliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement
 terre, et je crois qu'aprs une telle aventure, son pouvoir de
magicien s'accrotra singulirement dans l'esprit de ses
contemporains.

--Ils sont capables d'en faire un dieu,  s'cria Joe.

Le Victoria tait parvenu  une hauteur de mille pieds environ. Le
ngre se cramponnait  la corde avec une nergie terrible. Il se
taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mlait
d'tonnement. Un lger vent d'ouest poussait le ballon au-del de la
ville.

Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays dsert, modra
la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du
sol, le ngre prit rapidement son parti; il s'lana, tomba sur les
jambes, et se mit  fuir vers Kazeh, tandis que, subitement dlest,
le Victoria remontait dans les airs.






CHAPITRE XVI

Symptmes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent
africain.--La machine de la dernire heure.--Vue du pays au soleil
couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel
toil.





 Voil ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa
permission! Ce satellite a failli nous jouer l un vilain tour!
Est-ce que, par hasard, mon matre, vous auriez compromis sa
rputation par votre mdecine?

--Au fait, dit le chasseur, qutait ce sultan de Kazzeb?

--Un vieil ivrogne  demi-mort, rpondit le docteur et dont la perte
ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est
que les honneurs sont phmres, et il ne faut pas trop y prendre
got.

--Tant pis, rpliqua Joe. Cela m'allait! tre ador! faire le dieu
 sa fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montre, et
toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle tait fche! 

Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre
des nuits  un point de vue entirement nouveau le ciel se chargeait
de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un
vent assez vif, ramass  trois cents pieds du sol, poussait le
Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la vote azure
tait pure, mais on la sentait lourde.

Les voyageurs se trouvrent, vers huit heures du soir, par 32 40'
de longitude et 4 17' de latitude; les courants atmosphriques,
sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une
vitesse de trente cinq milles  l'heure. Sous leurs pieds passaient
rapidement les plaines ondules et fertiles de Mtuto Le spectacle en
tait admirable, et fut admir.

 Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson,
car il a conserv ce nom que lui donna l'antiquit, sans doute parce
que la lune y fut adore de tout temps. C'est vraiment une contre
magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une vgtation plus
belle.

--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel,
rpondit Joe; mais ce serait fort agrable! Pourquoi ces belles
choses-l sont-elle rserves  des pays aussi barbares?

--Et sait-on, rpliqua le docteur, si quelque jour cette contre ne
deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir
s'y porteront peut-tre, quand les rgions de l'Europe se seront
puises  nourrir leurs habitants.

--Tu crois cela? fit Kennedy.

--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des vnements;
considre les migrations successives des peuples, et tu arriveras 
la mme conclusion que moi. L'Asie est la premire nourrice du
monde, n'est-il pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-tre, elle
travaille, elle est fconde, elle produit, et puis quand les
pierres ont pouss l o poussaient les moissons dores d'Homre,
ses enfants abandonnent son sein puis et fltri. Tu les vois alors
se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis
deux mille ans. Mais dj sa fertilit se perd; ses facults
productrices diminuent chaque jour; ces maladies nouvelles dont
sont frapps chaque anne les produits de la terre, ces fausses
rcoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe
certain d'une vitalit qui s'altre, d'un puisement prochain. Aussi
voyons-nous dj les peuples se prcipiter aux nourrissantes
mamelles de l'Amrique, comme  une source non pas inpuisable, mais
encore inpuise. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux,
ses forts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; son sol
s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demand;
l o deux moissons s'panouissaient chaque anne,  peine une
sortira-t-elle de ces terrains  bout de forces. Alors l'Afrique
offrira aux races nouvelles les trsors accumuls depuis des sicles
dans son sein. Ces climats fatals aux trangers s'pureront par les
assolements et les drainages; ces eaux parses se runiront dans un
lit commun pour former une artre navigable. Et ce pays sur lequel
nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres,
deviendra quelque grand royaume, o se produiront des dcouvertes
plus tonnantes encore que la vapeur et l'lectricit.

--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.

--Tu t'es lev trop matin, mon garon.

--Dailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-tre une fort ennuyeuse
poque que celle o l'industrie absorbera tout  son profit! A
force d'inventer des machines, les hommes se feront dvorer par
elles! Je me suistoujours figur que le dernier jour du monde sera
celui o quelque im-mense chaudire chauffe  trois milliards
d'atmosphres fera sauter notre globe!

--Et j'ajoute, dit Joe, que les Amricains n'auront pas t les
derniers  travailler  la machine!

--En effet, rpondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers!
Mais, sans nous laisser emporter  de semblables discussions,
contentons-nous dadmirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est
donn de la voir. 

Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages
amoncels, ornait d'une crte d'or les moindres accidents du sol:
arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses  ras de terre,
tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain,
lgrement ondul, ressautait a et l en petites collines coniques;
pas de montagnes  l'horizon; d'immenses palissades broussailles,
des haies impntrables, des jungles pineux sparaient les
clairires o s'talaient de nombreux villages; les euphorbes
gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en
s'entremlant aux branches coralliformes des arbustes.

Bientt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit
 serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile  ces
nombreux cours d'eau, ns de torrents gonfls  l'poque des crues,
ou d'tangs creuss dans la couche argileuse du sol. Pour
observateurs levs, c'tait un rseau de cascades jet sur toute la
face occidentale du pays.

Des bestiaux  grosses bosses pturaient dans les prairie grasses et
disparaissaient sous les grandes herbes; les forts, aux essences
magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais
dans ces bouquets, lions, lopards, hynes, tigres, se rfugiaient
pour chapper aux dernires chaleurs du jour. Parfois un lphant
faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement
des arbres cdant  ses cornes d'ivoire.

 Quel pays de chasse! s'cria Kennedy enthousiasm; une balle
lauce  tout hasard, en pleine fort, rencontrerait un gibier digne
d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu?

--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaante,
escorte d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette
contre, o le sol est dispos comme une immense batterie
lectrique.

--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue
touffante, le vent est compltement qu'il se prpare quelque chose.

--L'atmosphre est surcharge d'lectricit, rpondit le docteur;
tout tre vivant est sensible  cet tat de l'air qui prcde la
lutte des lments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprgn  ce
point.

--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de
descendre?

--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement
d'tre entran au del de ma route pendant ces croisements de
courants atmosphriques.

--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la
cte.

--Si cela m'est possible, rpondit Fergusson, je me porterai plus
directement au nord pendant sept  huit degrs; j'essayerai de
remonter vers des latitudes prsumes des sources du Nil; peut-tre
apercevrons-nous quelques traces de l'expdition du capitaine Speke,
ou mme la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts,
nous nous trouvons par 32 40' de longitude, et je voudrais monter
droit au del de l'quateur.

--Vois donc! s'cria Kennedy en interrompant son compagnon, vois
donc ces hippopotames qui se glissent hors des tangs, ces masses de
chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air!

--Ils touffent! fit Joe. Ah! quelle manire charmante de voyager,
et comme on mprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur
Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui
marchent en rangs presss! Ils sont bien deux cents; ce sont des
loups.

--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne
craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre
que puisse faire un voyageur. Il est immdiatement mis en pices.

--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une
muselire, rpondit l'aimable garon. Aprs ca, si c'est leur
naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. ;

Le silence se faisait peu  peu sous linfluence de l'orage; il
semblait que l'air paissi devint impropre  transmettre les sons;
l'atmosphre paraissait ouate et, comme une salle tendue de
tapisseries, perdait toute sonorit. L'oiseau rameur, la grue
couronne, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles,
disparaissaient dans les grands arbres. La nature entire offrait
les symptmes d'un cataclysme prochain.

A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de
Msn, vaste runion de villages  peine distincts dans l'ombre;
parfois la rverbration d'un rayon gar dans l'eau morne indiquait
des fosss distribus rgulirement, et, par une dernire claircie,
le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des
tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques.

 J'touffe! dit lcossais en aspirant  pleins poumons le plus
possible de cet air rarfi; nous ne bougeons plus!
Descendrons-nous?

--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet.

--Si tu crains d'tre entran par le vent, il me semble que tu n'as
pas d'autre parti  prendre.

--L'orage n'clatera peut-tre cette nuit, reprit Joe; les nuages
sont trs haut.

--C'est une raison qui me fait hsiter  les dpasser; il faudrait
monter  une grande lvation, perdre la terre de vue, et ne savoir
pendant toute la nuit si nous avanons et de quel ct nous
avanons.

--Dcide-toi, mon cher Samuel, cela presse.

--Il est fcheux que le vent soit tomb, reprit Joe; il nous eut
entrans loin de l'orage.

--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour
nous; ils renferment des courants opposs qui peuvent nous enlacer
dans leurs tourbillons, et des clairs capables de nous incendier.
D'un autre ct, la force, de la rafale peut nous prcipiter 
terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre

--Alors que faire?

--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les
prils de la terre et les prils du ciel. Nous avons de leau en
quantit suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de
lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais.

--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.

--Non, mes amis; mettez les provisions  l'abri et couchez-vous; je
vous rveillerai si cela est ncessaire.

--Mais, mon matre, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous
mme, puisque rien ne nous menace encore!

--Non, merci, mon garon je prfre veiller. Nous sommes immobiles,
et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons
exactement  la mme place.

--Bonsoir, Monsieur.

--Bonne nuit, si c'est possible. 

Kennedy et Joe s'allongrent sous leurs couvertures, et le docteur
demeura seul dans l'immensit. Cependant le dme de nuages
s'abaissait insensiblement, et l'obscurit se faisait profonde. La
vote noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour
l'craser.

Tout d'un coup un clair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa
dchirure n'tait pas referme qu'un effrayant clat de tonnerre
branlait le profondeurs du ciel.

 Alerte! s'cria Fergusson.

Les deux dormeurs, rveills  ce bruit pouvantable, se tenaient 
ses ordres.

 Descendons-nous? fit Kennedy.

--Non! le ballon n'y rsisterait pas. Montons avant que ces nuages
se rsolvent en eau et que le vent ne se dchane! 

Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du
serpentin.

Les orages des tropiques se dveloppent avec une rapidit comparable
 leur violence. Un second clair dchira la nue, et fut suivi de
vin autres immdiats. Le ciel tait zbr d'tincelles lectriques
qui grsillaient sous les larges gouttes de la pluie.

 Nous nous sommes attards, dit le docteur. Il nous faut maintenant
traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable!

--Mais  terre!  terre! reprenait toujours Kennedy.

--Le risque d'tre foudroy serait presque le mme, et nous serions
vite dchirs aux branches des arbres!

--Nous montons, monsieur Samuel!

--Plus vite! plus vite encore. 

Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages quatoriaux, il
n'est pas rare de compter de trente-cinq clairs par minute Le ciel
est littralement en feu, et les clats du tonnerre ne discontinuent
pas.

Le vent se dchanait avec une violence effrayante dans cette
atmosphre embrase; il tordait les nuages incandescents; on eut dit
le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.

Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau  pleine chaleur; le
ballon se dilatait et montait;  genoux, au centre de la nacelle,
Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait 
donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquitantes
oscillations. Il se faisait de grandes cavits dans l'enveloppe de
l'arostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas
dtonait sous sa pression. Une sorte de grle, prcde d'un bruit
tumultueux, sillonnait l'atmosphre et crpitait sur le Victoria.
Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les
clairs dessinaient des tangentes enflammes  sa circonfrence; il
tait plein feu.

 A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre
ses mains lui seul peut nous sauver. Prparons-nous  tout
vnement, mme  un incendie; notre chute peut n'tre pas rapide. 

La voix du docteur parvenait  peine  l'oreille de ses compagnons;
mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement
des clairs; il regardait les phnomnes de phosphorescence produits
par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'arostat.

Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au
bout d'un quart d'heure, il avait dpass la zone des nuages
orageux, les effluences lectriques se dveloppaient au-dessous de
lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus  sa
nacelle.

C'tait l l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner 
lhomme. En bas, l'orage. En haut le ciel toil, tranquille, muet,
impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces
nuages irrits.

Le docteur Fergusson consulta le baromtre; il donna douze mille
pieds d'lvation. Il tait onze heures du soir.

 Grce au ciel, tout danger est pass, dit-il; il nous suffit de
nous maintenir  cette hauteur.

C'tait effrayant! rpondit Kennedy.

--Bon, rpliqua Joe, cela jette de la diversit dans le voyage, et
je ne suis pas fch d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un
joli spectacle! 






CHAPITRE XVII

Les montagnes de la Lune.--Un ocan de verdure.





Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'levait au-dessus de
lhorizon; les nuages se dissiprent, et un joli vent rafrachit ces
premire lueurs matinales.

La terre, toute parfume, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon,
tournant sur place au milieu des courants opposs, avait  peine
driv; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin
de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses
recherches furent vaines; le vent l'entrana dans l'ouest, jusqu'en
vue des clbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en
demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chane,
peu accidente, se dtachait sur l'horizon bleutre; on eut dit une
fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre
de l'Afrique; quelques cnes isols portaient la trace des neiges
ternelles.

Nous voil, dit le docteur, dans un pays inexplor; le capitaine
Burton s'est avanc fort avant dans louest; mais il n'a pu
atteindre ces montagnes clbres; il en a mme ni l'existence,
affirme par Speke son compagnon; il prtend qu'elles sont nes dans
l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de
doute possible.

--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy.

--Non pas, s'il plat  Dieu; j'espre trouver un vent favorable qui
me ramnera  l'quateur; j'attendrai mme, s'il le faut, et je
ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents
contraires.

Mais les prvisions du docteur ne devaient pas tarder  se raliser.
Aprs avoir essay diffrentes hauteurs, le Victoria fila dans le
nord-est avec une vitesse moyenne.

 Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa
boussole, et  peine  deux cents pieds de terre, toutes
circonstances heureuses pour reconnatre ces rgions nouvelles; le
capitaine Speke, en allant  la dcouverte du lac Ukrou remontait
plus  lest, en droite ligne au dessus de Kazeh.

--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy.

--Peut-tre; notre but est de pousser une pointe du ct des sources
du Nil, et nous avons plus de six cents milles  parcourir, jusqu'
la limite extrme atteinte par les explorateurs venus du Nord.

--Et nous ne mettrons pied  terre, fit Joe, histoire de se
dgourdir les jambes?

--Si vraiment; il faudra d'ailleurs mnager nos vivres, et, chemin
faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande frache.

--Ds que tu le voudras, ami Samuel.

--Nous aurons aussi  renouveler notre rserve deau. Qui sait si
nous ne serons pas entrans vers des contres arides. On ne saurait
donc prendre trop de prcautions. 

A midi, le Victoria se trouvait par 29 15, de longitude et 3 15'
de latitude. Il dpassait le village d'Uyofu, dernire limite
septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukrou, que
l'on ne pouvait encore apercevoir.

Les peuplades rapproches de l'quateur semblent tre un peu plus
civilises, et sont gouvernes par des monarques absolus, dont le
despo-tisme est sans bornes; leur runion la plus compacte constitue
la province de Karagwah.

Il fut dcid entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la
terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte
prolonge, et l'arostat serait soigneusement pass en revue; la
flamme du chalumeau fut modre; les ancres lances au dehors de la
nacelle vinrent bientt raser les hautes herbes d'une immense
prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon
ras, mais en ralit ce gazon avait de sept  huit pieds
d'paisseur.

Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un
papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'tait comme un ocan
de verdure sans un seul brisant.

 Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je
n'aperois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la
chasse me parait compromise.

--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces
herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place
favorable. 

C'tait en vrit une promenade charmante, une vritable navigation
sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces
ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom,
et semblait fendre des flots,  cela prs qu'une vole doiseaux aux
splendides couleurs s'chappait parfois des hautes herbes avec mille
cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et
traaient un sillon qui se refermait derrire elles, comme le
sillage d'un vaisseau.

Tout  coup, le ballon prouva une forte secousse; l'ancre avait
mordu sans doute une fissure de roc cache sous ce gazon
gigantesque.

 Nous sommes pris, fit Joe.

--Eh bien! jette l'chelle,  rpliqua le chasseur.

Ces paroles n'taient pas acheves, qu'un cri aigu retentit dans
l'air, et les phrases suivantes, entrecoupes d'exclamations,
s'chapprent de la bouche des trois voyageurs.

 Qu'est cela?

--Un cri singulier!

--Tiens! nous marchons!

--L'ancre a drap.

--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.

--C'est le rocher qui marche!

Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientt une forme
allonge et sinueuse sleva au-dessus d'elles.

 Un serpent! fit Joe.

--Un serpent! s'cria Kennedy en armant sa carabine.

--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'lphant.

--Un lphant, Samuel! 

Et Kennedy, ce disant, paula son arme.

 Attends, Dick, attends!

--Sans doute! L'animal nous remorque.

--Et du bon ct, Joe, du bon ct. 

L'lphant s'avanait avec une certaine rapidit; il arriva bientt
 une clairire, o l'on put le voir tout entier;  sa taille
gigantesque, le docteur reconnut un mle d'une magnifique espce;
il portait deux dfenses blanchtres, d'une courbure admirable, et
qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre
taient fortement prises entre elles.

L'animal essayait vainement de se dbarrasser avec sa trompe de la
corde qui le rattachait  la nacelle.

 En avant! hardi! s'cria Joe au comble de la joie, excitant de
son mieux cet trange quipage. Voil encore une nouvelle manire de
voyager! Plus que cela de cheval! un lphant, s'il vous plat.

--Mais o nous mne-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui
lui brillait les mains.

--Il nous mne o nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de
patience!

-- Wig a more! Wig a more!  comme disent les paysans d'cosse,
s'criait le joyeux Joe. En avant! en avant! 

L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite
et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes
secousses  la nacelle. Le docteur, la hache  la main, tait prt 
couper la corde s'il y avait lieu.

 Mais, dit-il, nous ne nous sparerons de notre ancre qu'au dernier
moment. 

Cette course,  la suite d'un lphant, dura prs d'une heure et
demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigu; ces normes
pachydermes peuvent fournir des trottes considrables, et, d'un jour
 l'autre, on les retrouve  des distances immenses, comme les
baleines dont ils ont la masse et la rapidit.

 Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponne,
et nous ne faisons qu'imiter la manuvre des baleiniers pendant
leurs pches. 

Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur 
modifier son moyen de locomotion.

Un bois pais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et 
trois milles environ; il devenait ds lors ncessaire que le ballon
ft spar de son conducteur.

Kennedy fut donc charg d'arrter l'lphant dans sa course; il
paula sa carabine; mais sa position n'tait pas favorable pour
atteindre l'animal avec succs; une premire balle, tire au crne,
s'aplatit comme sur une plaque de tle; l'animal n'en parut
aucunement troubl; au bruit de la dcharge, son pas s'acclra, et
sa vitesse fut celle d'un cheval lanc au galop.

 Diable! dit Kennedy.

--Quelle tte dure! fit Joe.

--Nous allons essayer de quelques balles coniques au dfaut dor au
dfaut de lpaule,  reprit Dick en chargeant; sa carabine avec
soin, et il fit feu.

L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.

 Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je
vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. 

Et deux balles allrent se loger dans les flancs de la bte.

L'lphant s'arrta, dressa sa trompe, et reprit  toute vitesse sa
course vers le bois; il secouait sa vaste tte, et le sang
commenait  couler  flots de ses blessures.

 Continuons notre feu, Monsieur Dick.

--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas  vingt
toises du bois! 

Dix coups retentirent encore. Llphant fit un bond effrayant; la
nacelle et le ballon craqurent  faire croire que tout tait bris;
la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol.

La situation devenait terrible alors; le cble de l'ancre fortement
assujetti ne pouvait tre ni dtach, ni entam par les couteaux des
voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal
reut une balle dans l'il au moment o il relevait la tte; il
s'arrta, hsita; ses genoux plirent; il prsenta son flanc au
chasseur.

 Une balle au cur,  dit celui-ci, en dchargeant une dernire
fois la carabine.

L'lphant poussa un rugissement de dtresse et d'agonie; il se
redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba
de tout son poids sur une de ses dfenses qu'il brisa net. Il tait
mort.

 Sa dfense est brise! s'cria Kennedy. De l'ivoire qui en
Angleterre vaudrait trente-cinq guines les demi-livres!

--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu' terre par la corde
de l'ancre.

--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? rpondit le docteur
Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire?
Sommes-nous venus ici pour faire fortune? 

Joe visita l'ancre; elle tait solidement retenue  la dfense
demeure intacte. Samuel et Dick sautrent sur le sol, tandis que
l'arostat  demi dgonfl se balanait au-dessus du corps de
l'animal.

La magnifique bte! s'cria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais
vu dans l'Inde un lphant de cette taille!

--Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick; les lphants du centre
de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont
tellement chasss aux environs du Cap, qu'ils migrent vers
l'quateur, o nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses.

--En attendant, rpondit Joe, j'espre que nous goterons un peu de
celui-l! Je m'engage  vous procurer un repas succulent aux dpens
de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M.
Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je
vais faire la cuisine.

--Voil qui est bien ordonn, rpondit le docteur. Fais  ta guise.

--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de
libert que Joe a daign m'octroyer.

--Va, mon ami; mais pas dimprudence. Ne tloigne pas.

--Sois tranquille. 

Et Dick, arm de son fusil, s'enfona dans le bois.

Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un
trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sches qui
couvraient le sol, et provenaient des troues faites dans le bois
par les lphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il
entassa au-dessus du bcher haut de deux pieds, et il y mit le feu.

Ensuite il retourna vers le cadavre de l'lphant, tomb  dix
toises du bois  peine; il dtacha adroitement la trompe qui
mesurait prs de deux pieds de largeur  sa naissance; il en choisit
la partie la plus dlicate, et y joignit un des pieds spongieux de
l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la
bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.

Lorsque le bcher fut entirement consum  l'intrieur et 
l'extrieur, le trou, dbarrass des cendres et des charbons, offrit
une temprature trs leve; les morceaux de l'lphant, entours de
feuilles aromatiques, furent dposs au fond de ce four improvis,
et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe leva un second bcher
sur le tout, et quand le bois fut consum, la viande tait cuite 
point.

Alors Joe retira le dner de la fournaise; il dposa cette viande
apptissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu
d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie,
du caf, et puisa une eau frache et limpide  un ruisseau voisin.

Ce festin ainsi dress faisait plaisir  voir, et Joe pensait, sans
tre trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir  manger.

Un voyage sans fatigue et sans danger! rptait-il. Un repas  ses
heures! un hamac perptuel! qu'est-ce que l'on peut demander de
plus?

Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! 

De son ct, le docteur Fergusson se livrait  un examen srieux de
larostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la
tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement
rsist; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la
force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que
l'hydrogne tait en mme quantit; lenveloppe Jusque-l demeurait
entirement impermable.

Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitt Zanzibar;
le pemmican n'tait pas encore entam; les provisions de biscuit et
de viande conserve suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc
que la rserve d'eau  renouveler.

Les tuyaux et le serpentin paraissaient tre en parfait tat; grce
 leurs articulations de caoutchouc, ils s'taient prts  toutes
les oscillations de larostat.

Son examen termin, le docteur soccupa de mettre ses notes en
ordre. Il fit une esquisse trs russie de la campagne environnante,
avec la longue prairie  perte de vue, la fort de camaldores, et le
ballon immobile sur le corps du monstrueux lphant.

Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de
perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant
 l'espce la plus agile des antilopes. Joe se chargea de prparer
ce surcrot de provisions.

 Le dner est servi,  s'cria-t-il bientt de sa plus belle voix.

Et les trois voyageurs n'eurent qu' s'asseoir sur la pelouse verte;
les pieds et la trompe d'lphant furent dclars exquis; on but 
l'Angleterre comme toujours, et de dlicieux havanes parfumrent
pour la premire fois cette contre charmante.

Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il tait enivr;
il proposa srieusement  son ami le docteur de s'tablir dans cette
fort, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y commencer la
dynastie des Robinsons africains.

La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se ft
propos pour remplir le rle de Vendredi.

La campagne semblait si tranquille, si dserte, que le docteur
rsolut de passer la nuit  terre. Joe dressa un cercle de feux,
barricade indispensable contre les btes froces; les hynes, les
couguars, les chacals, attirs par l'odeur de la chair d'lphant,
rodrent aux alentours. Kennedy dut  plusieurs reprises dcharger
sa carabine sur des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit
s'acheva sans incident fcheux.






CHAPITRE XVIII

Le Karagwah.--Le lac Ukrou.--Une nuit dans une
le.--L'quateur.--Traverse du lac.--Les cascades.--Vue du
pays.--Les sources du Nil.--L'le Benga.--La signature
d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre.





Le lendemain ds cinq heures, commenaient les prparatifs du
dpart. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouve, brisa
les dfenses de l'lphant. Le Victoria, rendu  la libert,
entrana les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit
milles.

Le docteur avait soigneusement relev sa position par la hauteur des
toiles pendant la soire prcdente. Il tait par 2 40' de
latitude au-dessous de lquateur, soit  cent soixante milles
gographiques; il traversa de nombreux villages sans se proccuper
des cris provoqus par son apparition; il prit note de la
conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les
rampes du Rubemh, presque aussi roides que les sommets de
l'Ousagara, et rencontra plus tard,  Tenga, les premiers ressauts
des chanes de Karagwah, qui, selon lui, drivent ncessairement des
montagnes de la Lune Or, la lgende ancienne qui faisait de ces
montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vrit, puisqu'elles
confinent au lac Ukrou, rservoir prsum des eaux du grand
fleuve.

De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperut enfin 
l'horizon ce lac tant cherch, que le capitaine Speke entrevit le 3
aot 1858.

Samuel Fergusson se sentait mu, il touchait presque  lun des
points principaux de son exploration, et, la lunette  l'il, il ne
perdait pas un coin de cette contre mystrieuse que son regard
dtaillait ainsi:

Au-dessous de lui, une terre gnralement effrite;  peine quelques
ravins cultivs; le terrain, parsem de cnes d'une altitude
moyenne, se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge
remplaaient les rizires; l croissaient ce plantain d'o se lire
le vin du pays, et le  mwani , plante sauvage qui sert de caf. La
runion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un
chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah:

On apercevait facilement les figures bahies d'une race assez belle,
au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se
tranaient dans les plantations, et le docteur tonna bien ses
compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, trs apprci,
s'obtenait par un rgime obligatoire de lait caill.

A midi, le Victoria se trouvait par 1 45' de latitude australe; 
une heure, le vent le poussait sur le lac.

Ce lac a t nomm Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le
capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix
milles de largeur;  son extrmit mridionale, le capitaine trouva
un groupe d'les, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa
reconnaissance jusqu' Muanza, sur la cte de l'est, o il fut bien
reu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac,
mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour
visiter la grande le dUkrou; cette le, trs populeuse, est
gouverne par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'le  mare
basse.

Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du
docteur, qui aurait voulu en dterminer les contours infrieurs. Les
bords, hrisss de boissons pineux et de broussailles enchevtres,
disparaissaient littralement sous des myriades de moustiques d'un
brun clair; ce pays devait tre inhabitable et inhabit; on voyait
des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forts de roseaux, ou
s'enfuir sous les eaux blanchtres du lac.

Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on
eut dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives
pour que des communications ne puissent s'tablir; d'ailleurs les,
temptes y sont fortes et frquentes, car les vents font rage dans
ce bassin lev et dcouvert.

Le docteur eut de la peine  se diriger; il craignait d'tre
entran vers lest; mais heureusement un courant le porta
directement au nord, et,  six heures du soir, le Victoria s'tablit
dans une petite le dserte, par 0 30' de latitude, et 32 52' de
longitude  vingt milles de la cte.

Les voyageurs purent s'accrocher  un arbre, et, le vent s'tant
calm vers le soir, ils demeurrent tranquillement sur leur ancre.
On ne pouvait songer  prendre terre; ici, comme sur les bords du
Nyanza, des lgions de moustiques couvraient le sol d'un nuage pais
Joe mme revint de l'arbre couvert de piqres; mais il ne se fcha
pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques.

Nanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il
put, afin d'chapper  ces impitoyables insectes qui s'levaient
avec un murmure inquitant.

Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer,
telle que l'avait dtermine le capitaine Speke, soit trois mille
sept cent cinquante pieds.

 Nous voici donc dans une le! dit Joe, qui se grattait  se
rompre les poignets.

--Nous en aurions vite fait le tour, rpondit le chasseur, et, sauf
ces aimables insectes, on n'y aperoit pas un tre vivant.

---Les les dont le lac est parsem, rpondit le docteur Fergusson,
ne sont,  vrai dire, que des sommets de collines immerges; mais
nous sommes heureux d'y avoir rencontr un abri, car les rives du
lac sont habites par des tribus froces. Dormez donc, puisque le
ciel nous prpare une nuit tranquille.

--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel?

--Non; je ne pourrais fermer l'il. Mes penses chasseraient tout
sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons
droit au nord, et nous dcouvrirons peut-tre les sources du Nil, ce
secret demeur impntrable. Si prs des sources du grand fleuve, je
ne saurais dormir. 

Kennedy et Joe, que les proccupations scientifiques ne troublaient
pas  ce point, ne tardrent pas  s'endormir profondment sous la
garde du docteur.

Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait  quatre heures du
matin par un ciel gristre; la nuit quittait difficilement les eaux
du lac, qu'un pais brouillard enveloppait, mais bientt un vent
violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balanc pendant
quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le
nord.

Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.

 Nous sommes en bon chemin! s'cria-t-il. Aujourd'hui ou jamais
nous verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons
l'quateur! nous entrons dans notre hmisphre!

--Oh! fit Joe; vous pensez, mon matre, que lquateur passe par
ici?

--Ici mme mon brave garon!

--Eh bien! sauf votre respect, il me parat convenable de l'arroser
sans perdre de temps.

--Va pour un verre de grog! rpondit le docteur en riant; tu as une
manire d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.

Et voil comment fut clbr le passage de la ligne  bord du
Victoria.

Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la cte basse
et peu accidente; au fond, les plateaux plus levs de l'Uganda et
de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: prs de trente
milles  l'heure.

Les eaux du Nyanza, souleves avec violence, cumaient comme les
vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balanaient
longtemps aprs les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait
avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossires
furent-elles entrevues pendant cette rapide traverse.

 Le lac, dit le docteur, est videmment, par sa position leve, le
rservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le
ciel lui rend en pluie ce qu'il enlve en vapeurs  ses effluents Il
me parat certain que le Nil doit y prendre sa source.

--Nous verrons bien,  rpliqua Kennedy.

Vers neuf heures, la cte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait
dserte et boise. Le vent s'leva un peu vers l'est, et l'on put
entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manire 
se terminer par un angle trs ouvert, vers 240' de latitude
septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides 
cette extrmit du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et
sinueuse livrait passage  une rivire bouillonnante.

Tout en manuvrant son arostat, le docteur Fergusson examinait le
pays d'un regard avide.

 Voyez! s'cria-t-il, voyez, mes amis! les rcits des Arabes
taient exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac
Ukrou se dchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous
le descendons, et il coule avec une rapidit comparable  notre
propre vitesse! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds
va certainement se confondre avec les flots de la Mditerrane!
C'est le Nil!

--C'est le Nil! rpta Kennedy, qui se laissait prendre 
l'enthousiasme de Samuel Fergusson.

--Vive le Nil! dit Joe, qui s'criait volontiers vive quelque chose
quand il tait en joie.

Des rochers normes embarrassaient  et l le cours de cette
mystrieuse rivire. L'eau cumait; il se faisait des rapides et
des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prvisions. Des
montagnes environnantes se dversaient de nombreux torrents,
cumants dans leur chute; lil les comptait par centaines. On
voyait sourdre du sol de minces filets d'eau parpills, se
croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient 
cette rivire naissante, qui se faisait fleuve aprs les avoir
absorbs.

 Voil bien le Nil, rpta le docteur avec conviction. L'origine de
son nom a passionn les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a
fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait
dans Neilos un nom arithmtique. N reprsentait 50, E 5, I 10, L 30,
O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'anne]; peu
importe, aprs tout, puisqu'il a d livrer enfin le secret de ses
sources!

--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identit de cette
rivire et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue!

--Nous aurons des preuves certaines, irrcusables, infaillibles,
rpondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. 

Les montagnes se sparaient, faisant place  des villages nombreux,
 des champs cultivs de ssame, de dourrah, de cannes  sucre. Les
tribus de ces contres se montraient agites, hostiles; elles
semblaient plus prs de la colre que de l'adoration; elles
pressentaient des trangers, et non des dieux. Il semblait qu'en
remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose Le
Victoria dut se tenir hors de la porte des mousquets.

Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.

--Eh bien! rpliqua Joe, tant pis pour ces indignes; nous les
priverons du charme de notre conversation.

--Il faut pourtant que je descende, rpondit le docteur Fergusson,
ne ft-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les
rsultats de notre exploration.

--C'est donc indispensable, Samuel?

--Indispensable, et nous descendrons, quand mme nous devrions faire
le coup de fusil!

--La chose me va, rpondit Kennedy en caressant sa carabine.

--Quand vous voudrez, mon matre, dit Joe en se prparant au combat.

Ce ne sera pas la premire fois, rpondit le docteur, que l'on aura
fait de la science les armes  la main; pareille chose est arrive 
un savant franais, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait
le mridien terrestre.

--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi  tes deux gards du corps.

--Y sommes-nous, Monsieur?

--Pas encore. Nous allons mme nous lever pour saisir la
configuration exacte du pays. 

L'hydrogne se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria
planait  une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du
sol.

On distinguait de l un inextricable rseau de rivires que le
fleuve recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest,
entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.

 Nous ne sommes pas  quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le
docteur en pointant sa tte, et  moins de cinq milles du point
atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de
terre avec prcaution. 

Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds.

 Maintenant, mes amis, soyez prts  tout hasard.

--Nous sommes prts, rpondirent Dick et Joe.

--Bien! 

Le Victoria marcha bientt en suivant le lit du fleuve, et  cent
pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les
indigne s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient
ses rives. Au deuxime degr, il forme une cascade  pic de dix
pieds de hauteur environ, et par consquent infranchissable.

 Voil bien la cascade indique par M. Debono,  s'cria le
docteur.

Le bassin du fleuve s'largissait, parsem d'les nombreuses que
Samuel Fergusson dvorait du regard; il semblait chercher un point
de repre qu'il n'apercevait pas encore.

Quelques ngres s'tant avancs dans une barque au-dessous du
ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les
atteindre, les obligea  regagner la rive au plus vite.

 Bon voyage! leur souhaita Joe;  leur place, je ne me hasardera
pas  revenir! j'aurais singulirement peur d'un monstre qui lance
la foudre  volont. 

Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la
braqua vers une le couche au milieu du fleuve.

Quatre arbres! s'cria-t-il; voyez, l-bas! 

En effet, quatre arbres isols s'levaient  son extrmit.

C'est l'le de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il.

--Eh bien, aprs? demanda Dick.

--C'est l que nous descendrons, s'il plat  Dieu!

--Mais elle parat habite, Monsieur Samuel!

--Joe a raison; si je ne me trompe, voil un rassemblement d'une
vingtaine d'indignes.

--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, rpondit
Fergusson.

--Va comme il est dit,  rpliqua le chasseur.

Le soleil tait au znith. Le Victoria se rapprocha de l'le.

Les ngres, appartenant  la tribu de Makado, poussrent des cris
nergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'corce.
Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en
clats.

Ce fut une droute gnrale. Les indignes se prcipitrent dans le
fleuve et le traversrent  la nage; des deux rives, il vint une
grle de balles et une pluie de flches, mais sans danger pour
l'arostat dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se
laissa couler  terre.

 L'chelle! s'cria le docteur. Suis-moi, Kennedy

--Que veux-tu faire?

--Descendons; il me faut un tmoin.

--Me voici.

--Joe, fais bonne garde.

--Soyez tranquille, Monsieur, je rponds de tout.

 Viens, Dick!  dit le docteur en mettant pied  terre.

Il entrana son compagnon vers un groupe de rochers qui se
dressaient  la pointe de l'le; l, il chercha quelque temps,
fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang.

Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.

 Regarde, dit-il.

--Des lettres!  s'cria Kennedy.

En effet, deux lettres graves sur le roc apparaissaient dans toute
leur nettet. On lisait distinctement:

A. D.

 A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature
mme du voyageur qui a remont le plus avant le cours du Nil!

--Voil qui est irrcusable, ami Samuel.

--Es-tu convaincu maintenant!

--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. 

Le docteur regarda une dernire fois ces prcieuses initiales, dont
il prit exactement la forme et les dimensions.

 Et maintenant, dit-il, au ballon!

--Vite alors, car voici quelques indignes qui se prparent 
repasser le fleuve.

--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord
pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous
presserons la main de nos compatriotes! 

Dix minutes aprs, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant
que le docteur Fergusson, en signe de succs, dployait le pavillon
aux armes d'Angleterre.






CHAPITRE XIX

Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les rcits des
Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Rflexions senses de Joe.--Le Victoria
court des bordes.--Les ascensions arostatiques.--Madame Blanchard.





Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami
consulter la boussole.

--Nord-nord-ouest.

--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela!

--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine  gagner
Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons reli les
explorations de l'est  celles du nord; il ne faut pas se plaindre.

Le Victoria s'loignait peu  peu du Nil.

 Un dernier regard, fit le docteur,  cette infranchissable
latitude que les plus intrpides voyageurs n'ont jamais pu dpasser!
Voil bien ces intraitables tribus signales par MM. Petherick,
d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes
redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil.

--Ainsi, demanda Kennedy, nos dcouvertes sont d'accord avec les
pressentiments de la science?

--Tout  fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du
Bahr-el-Abiad, sont immerges dans un lac grand comme une mer; c'est
l qu'il prend naissance; la posie y perdra sans doute; on aimait 
supposer  ce roi des fleuves une origine cleste; les anciens
l'appelaient du nom d'Ocan, et l'on n'tait pas loign de croire
qu'il dcoulait directement du soleil! Mais il faut en rabattre et
accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n'y
aura peut-tre pas toujours des savants, il y aura toujours des
potes.

--On aperoit encore des cataractes, dit Joe.

--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrs de latitude.
Rien n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques
heures le cours du Nil!

--Et l-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperois le sommet
d'une montagne.

--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute
cette contre a t visite par M. Debono, qui la parcourait sous le
nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se
font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des prils,
qu'il a d affronter. 

Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour viter le
mont Logwek, il fallut chercher un courant plus inclin.

 Mes amis, dit le docteur  ses deux compagnons, voici que nous
commenons vritablement notre traverse africaine. Jusqu'ici nous
avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous
lancer dans l'inconnu dsormais. Le courage ne nous fera pas dfaut?

--Jamais, s'crirent d'une seule voix Dick et Joe.

--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! 

A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forts, des
villages disperss, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne
tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies.

En cette mmorable journe du 23 avril, pendant une marche de quinze
heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une
distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent
vingt-cinq lieues].

Mais cette dernire partie du voyage les avait laisss sous une
impression triste. Un silence complet rgnait dans la nacelle. Le
docteur Fergusson tait-il absorb par ses dcouvertes? Ses deux
compagnons songeaient-ils  cette traverse au milieu de rgions
inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, ml  de plus vifs
souvenirs de l'Angleterre et des amis loigns. Joe seul montrait
une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne
ft pas l du moment qu'elle tait absente; mais il respecta le
silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy.

A dix heures du soir, le Victoria  mouillait  par le travers de la
Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble ds qu'un
musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous
s'endormirent successivement sous la garde de chacun.

Le lendemain, des ides plus sereines revinrent au rveil; il
faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon ct; un
djeuner, fort gay par Joe, acheva de remettre les esprits en
belle humeur.

La contre parcourue en ce moment est immense; elle confin aux
montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de
grand comme l'Europe.

Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose
tre le royaume d'Usoga; des gographes ont prtendu qu'il existait
au centre de l'Afrique une vaste dpression, un immense lac central.
Nous verrons si ce systme a quelque apparence de vrit.

--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy.

--Par les rcits des Arabes. Ces gens-l sont trs conteurs, trop
conteurs peut-tre. Quelques voyageurs, arrivs  Kazeh ou aux
Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contres centrales, ils
les ont interrogs sur leur pays, ils ont runi un faisceau de ces
documents divers, et en ont dduit des systmes. Au fond de tout
cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne
se trompait pas sur l'origine du Nil.

--Rien de plus juste, rpondit Kennedy.

--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont t
tents. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la
rectifier au besoin.

--Est-ce que toute cette rgion est habite? demanda Joe.

--Sans doute, et mal habite.

--Je m'en doutais.

--Ces tribus parses sont comprises sous la dnomination gnrale de
Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatope; il
reproduit le bruit de la mastication.

--Parfait, dit Joe; nyam! nyam!

--Mon brave Joe, si tu tais la cause immdiate de cette onomatope,
tu ne trouverais pas cela parfait.

--Que voulez-vous dire?

--Que ces peuplades sont considres comme anthropophages.

--Cela est-il certain?

--Trs certain; on avait aussi prtendu que ces indignes taient
pourvus d'une queue comme de simples quadrupdes; mais on a bientt
reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bte dont ils
sont revtus.

--Tant pis! une queue est fort agrable pour chasser les
moustiques.

--C'est possible, Joe; mais il faut relguer cela au rang des
fables, tout comme les ttes de chiens que le voyageur Brun-Rollet
attribuait  certaines peuplades.

--Des ttes de chiens? Commode pour aboyer et mme pour tre
anthropophage!

--Ce qui est malheureusement avr, c'est la frocit de ces
peuples, trs avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec
passion.

--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon
individu.

--Voyez-vous cela! dit le chasseur.

--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois tre mang dans un
moment de disette, je veux que ce soit  votre profit et  celui de
mon matre! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de
honte!

--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voil qui est entendu, nous
comptons sur toi  l'occasion.

--A votre service, Messieurs.

--Joe parle de la sorte, rpliqua le docteur, pour que nous prenions
soin de lui, en l'engraissant bien.

--Peut-tre! rpondit Joe; l'homme est un animal si goste! 

Dans l'aprs-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui
suintait du sol; l'embrun permettait  peine de distinguer les
objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic
imprvu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrt.

La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de
vigilance par cette profonde obscurit.

La mousson souffla avec une violence extrme pendant la matine du
lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavits infrieures du
ballon; sagitait violemment l'appendice par lequel pntraient les
tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes,
manuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement.

Il constata en mme temps que l'orifice de l'arostat demeurait
hermtiquement ferm.

 Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson;
nous vitons d'abord la dperdition d'un gaz prcieux; ensuite, nous
ne laissons point autour de nous une trane inflammable,  laquelle
nous finirions par mettre le feu.

--Ce serait un fcheux incident de voyage, dit Joe.

--Est-ce que nous serions prcipits  terre? demanda Dick.

--Prcipits, non! Le gaz brlerait tranquillement, et nous
descendrions peu  peu. Pareil accident est arriv  une aronaute
franaise, madame Blanchard; elle mit le feu  son ballon en lanant
des pices d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait
pas tue, sans doute, si sa nacelle ne se ft heurte  une
chemine, d'o elle fut jete  terre.

--Esprons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur;
jusqu'ici notre traverse ne me parait pas dangereuse, et je ne vois
pas de raison qui nous empche d'arriver  notre but.

--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents,
d'ailleurs, ont toujours t causs par l'imprudence des aronautes
ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur
plusieurs milliers d'ascensions arostatiques, on ne compte pas
vingt accidents ayant caus la mort. En gnral, ce sont les
attrissements et les dparts qui offrent le plus de dangers. Aussi,
en pareil cas, ne devons-nous ngliger aucune prcaution.

--Voici l'heure du djeuner, dit Joe; nous nous contenterons de
viande conserve et de caf, jusqu' ce que M. Kennedy ait trouv
moyen de nous rgaler d'un bon morceau de venaison.






CHAPITRE XX

La bouteille cleste.--Les figuiers-palmiers.--Les  mammoth trees.
 L'arbre de guerre.--L'attelage ail.--Combats de deux
peuplades.--Massacre.--Intervention divine.





Le vent devenait violent et irrgulier. Le Victoria courait de
vritables bordes dans les airs. Rejet tantt dans le nord, tantt
dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant.

 Nous marchons trs vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en
remarquant les frquentes oscillations de l'aiguille aimante,

--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues 
l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la
campagne disparat rapidement sous nos pieds. Tenez! cette fort a
l'air de se prcipiter au-devant de nous!

--La fort est dj devenue une clairire, rpondit le chasseur.

--Et la clairire un village, riposta Joe, quelques instants plus
tard. Voil-t-il des faces de ngres assez bahies!

--C'est bien naturel, rpondit le docteur. Les paysans de France, 
la premire apparition des ballons, ont tir dessus, les prenant
pour de monstres ariens; il est donc permis  un ngre du Soudan
d'ouvrir de grands yeux.

--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village  cent
pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre
permission mon matre; si elle arrive saine et sauve, ils
l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les
morceaux! 

Et, ce disant, il lana une bouteille, qui ne manqua pas de se
briser en mille pices, tandis que les indignes se prcipitaient
dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris.

Un peu plus loin, Kennedy s'cria:

 Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espce par en
haut, et d'une autre par en bas.

--Bon! fit Joe; voil un pays o les arbres poussent les uns sur
les autres.

--C'est tout simplement un tronc de figuier, rpondit le docteur,
sur lequel il s'est rpandu un peu de terre vgtale. Le vent un
beau jour y a jet une graine de palmier, et le palmier a pouss
comme en plein champ.

--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela
fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un
moyen de multiplier les arbres  fruit; on aurait des jardins en
hauteur; voil qui sera got de tous les petits propritaires. 

En ce moment, il fallut lever le Victoria pour franchir une fort
d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians
sculaires.

 Voil de magnifiques arbres, s'cria Kennedy; je ne connais rien
de beau comme l'aspect de ces vnrables forts. Vois donc, Samuel.

--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher
Dick; et cependant elle n'aurait rien d'tonnant dans les forts du
Nouveau-Monde.

--Comment! il existe des arbres plus levs?

--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les  mammouth trees. 

Ainsi, en Californie, on a trouv un cdre lev de quatre cent
cinquante pieds, hauteur qui dpasse la tour du Parlement, et mme
la grande pyramide d'gypte. La base avait cent vingt pieds de tour,
et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de
quatre mille ans d'existence.

--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'tonnant alors! Quand on vit
quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? 

Mais, pendant l'histoire du docteur et la rponse de Joe, la fort
avait dj fait place  une grande runion de huttes circulairement
disposes autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique,
et Joe de s'crier  sa vue:

Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-l produit de
pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. 

Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait
en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait
Joe taient des ttes frachement coupes, suspendues  des
poignards fixs dans l'corce.

L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens
enlvent la peau du crne, les Africains la tte entire.

--Affaire de mode,  dit Joe.

Mais dj le village aux ttes sanglantes disparaissait  l'horizon;
un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des
cadavres  demi dvors, des squelettes tombant en poussire, des
membres humains pars  et l, taient laisss en pture aux hynes
et aux chacals.

 Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se
pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux btes froces, qui
achvent de les dvorer  leur aise, aprs les avoir trangls d'un
coup de dent.

--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'cossais.
C'est plus sale, voil tout.

--Dans les rgions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se
contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses
bestiaux, et peut-tre sa famille; on y met le feu, et tout brle
en mme temps. J'appelle cela de la cruaut, mais j'avoue avec
Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi
barbare. 

Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala
quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient  l'horizon.

 Ce sont des aigles, s'cria Kennedy, aprs les avoir reconnus avec
la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que
le notre.

--Le ciel nous prserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont
plutt  craindre pour nous que les btes froces ou les tribus
sauvages.

--Bah! rpondit le chasseur, nous les carterions  coups de fusil.

--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir  ton adresse; le
taffetas de notre ballon ne rsisterait pas  un de leurs coups de
bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrays
qu'attirs par notre machine.

--Eh mais! une ide, dit Joe, car aujourd'hui les ides me
poussent par douzaines; si nous parvenions  prendre un attelage
d'aigles vivants, nous les attacherions  notre nacelle, et ils nous
traneraient dans les airs!

--Le moyen a t srieusement propos, rpondit le docteur; mais je
le crois peu praticable avec des animaux assez rtifs de leur
naturel.

--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait
avec des illres qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils
iraient  droite ou  gauche; aveugles, ils s'arrteraient.

--Permets-moi, mon brave Joe, de prfrer un vent favorable  tes
aigles attels; cela cote moins cher  nourrir, et c'est plus sr.

--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon ide. 

Il tait midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait  une
allure plus modre; le pays marchait au-dessous de lui, il ne
fuyait plus.

Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles
des voyageurs; ceux-ci se penchrent et aperurent dans une plaine
ouverte un spectacle fait pour les mouvoir

Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient
voler des nues de flches dans les airs. Les combattants, avides de
s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrive du Victoria; ils
taient environ trois cents, se choquant dans une inextricable
mle; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blesss dans
lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux  voir.

A l'apparition de l'arostat, il y eut un temps d'arrt; les
hurlements redoublrent; quelques flches furent lances vers la
nacelle, et l'une d'elles assez prs pour que Joe l'arrtt de la
main.

 Montons hors de leur porte! s'cria le docteur Fergusson! Pas
d'imprudence! cela ne nous est pas permis 

Le massacre continuait de part et d'autre,  coups de haches et de
sagaies; ds qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se
htait de lui couper la tte; les femmes, mles  cette cohue,
ramassaient les ttes sanglantes et les empilaient  chaque
extrmit du champ de bataille; souvent elles se battaient pour
conqurir ce hideux trophe.

 L'affreuse scne! s'cria Kennedy avec un profond dgot.

--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Aprs cela, s'ils avaient
un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.

--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le
chasseur en brandissant sa carabine.

--Non pas rpondit vivement le docteur! non pas! mlons-nous de ce
qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rle
de la Providence? Fuyons au plus tt ce spectacle repoussant! Si
les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le thtre de leurs
exploits, ils finiraient peut-tre par perdre le got du sang et des
conqutes! 

Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille
athltique, jointe  une force d'hercule D'une main il plongeait sa
lance dans les ranges compactes de ses ennemis, et de l'autre y
faisait de grandes troues  coups de hache. A un moment, il rejeta
loin de lui sa sagaie rouge de sang, se prcipita sur un bless dont
il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le
portant  sa bouche, il y mordit  pleines dents.

 Ah! dit Kennedy, lhorrible bte! je n'y tiens plus! 

Et le guerrier, frapp d'une balle au front, tomba en arrire.

A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette
mort surnaturelle les pouvanta en ranimant l'ardeur de leurs
adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonn de
la moiti des combattants.

 Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le
docteur. Je suis cur de ce spectacle. 

Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pt voir la tribu
victorieuse, se prcipitant sur les morts et les blesss, se
disputer cette chair encore chaude, et s'en repatre avidement.

 Pouah! fit Joe, cela est repoussant! 

Le Victoria s'levait en se dilatant; les hurlements de cette horde
en dlire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin,
ramen vers le sud, il s'loigna de cette scne de carnage et de
cannibalisme.

Le terrain offrait alors des accidents varis, avec de nombreux
cours d'eau qui s'coulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute
dans ces affluents du lac N ou du fleuve des Gazelles, sur lequel
M. Guillaume Lejean a donn de si curieux dtails.

La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27 de longitude, et 4
20' de latitude septentrionale, aprs une traverse de 150 milles.






CHAPITRE XXI

Rumeurs tranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans
l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi!  moi!--Rponse en
franais.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage.





La nuit se faisait trs obscure. Le docteur n'avait pu reconnatre
le pays; il s'tait accroch  un arbre fort lev, dont il
distinguait  peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son
habitude, il prit le quart de neuf heures, et  minuit Dick vint le
remplacer.

 Veille bien, Dick, veille avec grand soin.

--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau

--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous
de nous; je ne sais trop o le vent nous a ports; un excs de
prudence ne peut pas nuire.

--Tu auras entendu les cris de quelques btes sauvages.

--Non! cela m'a sembl tout autre chose; enfin,  la moindre
alerte, ne manque pas de nous rveiller.

--Sois tranquille. 

Aprs avoir cout attentivement une dernire fois, le docteur,
n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientt.

Le ciel tait couvert d'pais nuages, mais pas un souffle n'agitait
l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'prouvait aucune
oscillation.

Kennedy, accoud sur la nacelle de manire  surveiller le chalumeau
en activit, considrait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon,
et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prvenus, son regard
croyait parfois surprendre de vagues lueurs.

Un moment mme il crut distinctement en saisir une  deux cents pas
de distance; mais ce ne fut qu'un clair, aprs lequel il ne vit
plus rien.

C'tait sans doute lune de ces sensations lumineuses que l'il
peroit dans les profondes obscurits.

Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indcise,
quand un sifflement aigu traversa les airs.

tait-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de
lvres humaines?

Kennedy, sachant toute la gravit de la situation, fut sur le point
d'veiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou
btes se trouvaient hors de porte; il visita donc ses armes, et,
avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans
l'espace.

Il crut bientt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se
glissaient vers larbre;  un rayon de lune qui filtra comme un
clair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe
d'individus s'agitant dans lombre.

L'aventure des cynocphales lui revint  l'esprit; il mit la main
sur lpaule du docteur.

Celui-ci se rveilla aussitt.

 Silence, fit Kennedy, parlons  voix basse.

--Il y a quelque chose?

--Oui, rveillons Joe. 

Ds que Joe se fut lev, le chasseur raconta ce qu'il avait vu.

 Encore ces maudits singes? dit Joe.

--C'est possible; mais il faut prendre ses prcautions.

--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par
l'chelle.

--Et pendant ce temps, rpartit le docteur, je prendrai mes mesures
de manire  pouvoir nous enlever rapidement.

--C'est convenu.

--Descendons, dit Joe.

--Ne vous servez de vos armes qu' la dernire extrmit, dit le
docteur; il est inutile de rvler notre prsence dans ces parages.


Dick et Joe rpondirent par un signe. Ils se laissrent glisser sans
bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes
branches que l'ancre avait mordue.

Depuis quelques minuts, ils coutaient muets et immobiles dans le
feuillage. A un certain froissement d'corce qui se produisit, Joe
saisit la main de l'cossais.

 N'entendez-vous pas?

--Oui, cela approche.

--Si c'tait un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris...

--Non! il avait quelque chose d'humain.

--Jaime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me
rpugnent.

--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants aprs.

--Oui! on monte, on grimpe.

--Veille de ce ct, je me charge de l'autre.

--Bien. 

Ils se trouvaient tous les deux isols au sommet dune matresse
branche, pousse droit au milieu de cette fort quon appelle un
baobab; l'obscurit accrue par l'paisseur du feuillage tait
profonde; cependant Joe, se penchant  l'oreille de Kennedy et lui
indiquant la partie infrieure de l'arbre, dit:

 Des ngres. 

Quelques mots changs  voix basse parvinrent mme jusqu'aux deux
voyageurs.

Joe paula son fusil.

 Attends,  dit Kennedy.

Des sauvages avaient en effet escalad le baobab; ils surgissaient
de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles,
gravissant lentement, mais srement; ils se trahissaient alors par
les manations de leurs corps frotts d'une graisse infecte.

Bientt deux ttes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au
niveau mme de la branche qu'ils occupaient.

 Attention, dit Kennedy, feu! 

La double dtonation retentit comme un tonnerre, et s'teignit au
milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait
disparu.

Mais, au milieu des hurlements, il s'tait produit un cri trange,
inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement profr
ces mots en franais:

 A moi!  moi! 

Kennedy et Joe, stupfaits, regagnrent la nacelle au plus vite.

Avez-vous entendu? leur dit le docteur.

--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi!  moi!

--Un Franais aux mains de ces barbares!

--Un voyageur!

--Un missionnaire, peut-tre!

--Le malheureux, s'cria le chasseur? on l'assassine, on le
martyrise! 

Le docteur cherchait vainement  dguiser son motion.

 On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Franais est tomb
entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans
avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il
aura reconnu un secours inespr, une intervention providentielle.
Nous ne mentirons pas  cette dernire esprance. Est-ce votre avis?

--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prts  tobir.

--Combinons donc nos manuvres, et ds le matin, nous chercherons 
l'enlever.

--Mais comment carterons-nous ces misrables ngres? Demanda
Kennedy.

--Il est vident pour moi, dit le docteur,  la manire dont ils ont
dguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes  feu; nous devrons
donc profiter de leur pouvante; mais il faut attendre le jour avant
d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'aprs la
disposition des lieux.

Ce pauvre malheureux ne doit pas tre loin, dit Joe, car...

--A moi!  moi! rpta la voix plus affaiblie.

--Les barbares! s'cria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette
nuit?

--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du
docteur, s'ils le tuent cette nuit?

--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font
mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil!

--Si je profitais de la nuit, dit l'cossais, pour me glisser vers
ce malheureux?

--Je vous accompagne, Monsieur Dick

--Arrtez mes amis! arrtez! Ce dessein fait honneur  votre cur
et  votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez
plus encore  celui que nous voulons sauver.

--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrays,
disperss! Ils ne reviendront pas.

Dick, je t'en supplie, obis-moi; j'agis pour le salut commun; si,
par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu!

--Mais cet infortun qui attend, qui espre! Rien ne lui rpond!
Personne ne vient  son secours! Il doit croire que ses sens ont
t abuss, qu'il n'a rien entendu!...

--On peut le rassurer,  dit le docteur Fergusson.

Et debout, au milieu de l'obscurit, faisant de ses mains un
porte-voix, il s'cria avec nergie dans la langue de l'tranger:

 Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! 

Un hurlement terrible lui rpondit, touffant sans doute la rponse
du prisonnier.

 On l'gorge! on va l'gorger! s'cria Kennedy. Notre
intervention n'aura servi qu' hter l'heure de son supplice! Il
faut agir!

--Mais comment, Dick! Que prtends-tu faire au milieu de cette
obscurit?

--Oh! s'il faisait jour! s'cria Joe.

--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton
singulier.

--Rien de plus simple, Samuel, rpondit le chasseur. Je descendrais
 terre et je disperserais cette canaille  coups de fusil.

--Et toi, Joe? demanda Fergusson.

--Moi, mon matre, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au
prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue.

--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis?

--Au moyen de cette flche que j'ai ramasse au vol, et  laquelle
j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant  voix
haute, puisque ces ngres ne comprennent pas notre langue.

--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficult la plus
grande serait pour cet infortun de se sauver, en admettant qu'il
parvint  tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant  toi, mon
cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'pouvante
jete par nos armes  feu, ton projet russirait peut-tre; mais
s'il chouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes 
sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de
notre ct et agir autrement.

--Mais agir tout de suite, rpliqua le chasseur.

--Peut-tre! rpondit Samuel en insistant sur ce mot.

--Mon matre, tes-vous donc capable de dissiper ces tnbres!

--Qui sait, Joe?

--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le
premier savant du monde. 

Le docteur se tut pendant quelques instants; il rflchissait. Ses
deux compagnons le considraient avec motion; ils taient
surexcits par cette situation extraordinaire. Bientt Fergusson
reprit la parole:

 Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest,
puisque les sacs que nous avons emports: sont encore intacts.
J'admets que ce prisonnier, un homme videmment puis par les
souffrances, pse autant que l'un de nous; il nous restera encore
une soixantaine de livres  jeter afin de monter plus rapidement

--Comment comptes-tu donc manuvrer? demanda Kennedy.

--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au
prisonnier, et que je jette une quantit de lest gale  son poids,
je n'ai rien chang  l'quilibre du ballon; mais alors, si je veux
obtenir une ascension rapide pour chapper  cette tribu de ngres,
il me put employer des moyens plus nergiques que le chalumeau; or,
en prcipitant cet excdant de lest au moment voulu, je suis certain
de m'enlever avec une grande rapidit.

--Cela est vident.

--Oui, mais il y a un inconvnient; c'est que, pour descendre plus
tard, je devrai perdre une quantit de gaz proportionnelle au
surcrot de lest que j'aurai jet. Or, ce gaz est chose prcieuse;
mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un
homme.

--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver!

--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de
faon  ce qu'ils puissent tre prcipits d'un seul coup.

--Mais cette obscurit?

--Elle cache nos prparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils
seront termins Ayez soin de tenir toutes les armes  porte de
notre main. Peut-tre faudra-t-il faire le coup de feu; or nous
avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour
les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent tre tirs
en un quart de minute. Mais peut-tre n'aurons-nous pas besoin de
recourir  tout ce fracas. Etes-vous prts?

--Nous sommes prts,  rpondit Joe.

Les sacs taient disposs, les armes taient en tat.

 Bien; fit le docteur. Ayez lil  tout. Joe sera charg de
prcipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien
ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; dtacher l'ancre, et
remonte promptement dans la nacelle. 

Joe se laissa glisser par le cble, et reparut au bout de quelques
instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air,  peu prs
immobile.

Pendant ce temps, le docteur s'assura de la prsence d'une
suffisante quantit de gaz dans la caisse de mlange pour alimenter
au besoin le chalumeau sans qu'il ft ncessaire de recourir pendant
quelque temps  l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux
fils conducteurs parfaitement isols qui servaient  la
dcomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il
en retira deux morceaux de charbon taills en pointe, qu'il fixa 
l'extrmit de chaque fil.

Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient;
lorsque le docteur eut termin son travail, il se tint debout au
milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et
en rapprocha les deux pointes.

Soudain, une intense et blouissante lueur fut produite avec un
insoutenable clat entre les deux pointes de charbon; une gerbe
immense de lumire lectrique brisait littralement l'obscurit de
la nuit.

 Oh! fit Joe, mon matre!

--Pas un mot,  dit le docteur.






CHAPITRE XXII

La gerbe de lumire.--Le missionnaire.--Enlvement dans un rayon
de lumire.--Le prtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du
docteur.--Une vie d'abngation.--Passage d'un volcan.





Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant
rayon de lumire et l'arrta sur un endroit o des cris d'pouvante
se firent entendre Ses deux compagnons y jetrent un regard avide.

Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque
immobile s'levait au centre d'une clairire; entre des champs de
ssame et de cannes  sucre, on distinguait une cinquantaine de
huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu
nombreuse

A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de
ce poteau gisait une crature humaine, un jeune homme de trente ans
au plus, avec de longs cheveux noirs,  demi nu, maigre,
ensanglant, couvert de blessures, la tte incline sur la poitrine,
comme le Christ en croix.

Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crne indiquaient encore
la place d'une tonsure  demi efface.

 Un missionnaire! un prtre! s cria Joe.

--Pauvre malheureux! rpondit le chasseur.

--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! 

La foule des ngres, en apercevant le ballon, semblable  une comte
norme avec une queue de lumire clatante, fut prise d'une
pouvante facile  concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la
tte. Ses yeux brillrent dun rapide espoir, et sans trop
comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs
inesprs.

 Il vit! il vit! s'cria Fergusson; Dieu soit lou! Ces
sauvages sont plongs dans un magnifique effroi! Nous le sauverons!
Vous tes prts, mes amis.

--Nous sommes prts Samuel.

--Joe, teins le chalumeau. 

L'ordre du docteur fut excut. Une brise  peine saisissable
poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en mme
temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz.
Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes
lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau tincelant
qui dessinait a et l de rapides et vives plaques de lumire. La
tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu 
peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le
docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique
du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense
obscurit.

La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques ngres, plus
audacieux, comprenant que leur victime allait leur chapper,
revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le
docteur lui ordonna de ne point tirer.

Le prtre, agenouill, n'ayant plus la force de se tenir debout,
n'tait pas mme li  ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens
inutiles. Au moment o la nacelle arriva prs du sol, le chasseur,
jetant son arme et saisissant le prtre  bras-le-corps, le dposa
dans la nacelle,  l'instant mme o Joe prcipitait brusquement les
deux cents livres de lest.

Le docteur s'attendait  monter avec une rapidit extrme; mais,
contrairement  ses prvisions, le ballon, aprs s'tre lev de
trois  quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile!

 Qui nous retient?  scria-t-il avec l'accent la terreur.

Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris froces.

 Oh! s'cria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs
s'est accroch au-dessous de la nacelle!

--Dick! Dick! s'cria le docteur, la caisse  eau! 

Dick comprit la pense de son ami, et soulevant une des caisses 
eau qui pesait plus de cent livres, il la prcipita par-dessus le
bord.

Le Victoria, subitement dlest, fit un bond de trois cents pieds
dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu,  laquelle le
prisonnier chappait dans un rayon d'une blouissante lumire.

 Hurrah!  s'crirent les deux compagnons du docteur.

Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta  plus de mille
pieds d'lvation.

 Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'quilibre.

 Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lche,  rpondit
tranquillement Samuel Fergusson.

Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage,
les mains tendues, tournoyant dans lespace, et bientt se brisant
contre terre. Le docteur carta alors les deux fils lectriques, et
l'obscurit redevint profonde. Il tait une heure du matin.

Le Franais vanoui ouvrit enfin les yeux.

 Vous tes sauv, lui dit le docteur.

--Sauv, rpondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauv d'une
mort cruelle! Mes frres, je vous remercie; mais mes jours sont
compts, mes heures mme, et je n'ai plus beaucoup de temps 
vivre! 

Et le missionnaire, puis, retomba dans son assoupissement.

 Il se meurt, s'cria Dick.

--Non, non, rpondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est
bien faible; couchons-le sous la tente. 

Ils tendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps
amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, o
le fer et le feu avaient laiss en vingt endroits leurs traces
douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie
qu'il tendit sur les plaies aprs les avoir laves; ces soins, il
les donna adroitement avec l'habilet d'un mdecin; puis, prenant un
cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les
lvres du prtre.

Celui-ci pressa faiblement ses lvres compatissantes et eut  peine
la force de dire:  Merci! merci! 

Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il
ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du
ballon.

Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hte, avait t
dlest de prs de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc
sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le
poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla
considrer pendant quelques instants le prtre assoupi.

 Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoy
dit le chasseur. As-tu quelque espoir?

--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.

--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec motion Savez-vous qu'il
faisait l des choses plus hardies que nous, en venant seul au
milieu de ces peuplades!

--Cela n'est pas douteux,  rpondit le chasseur.

Pendant toute cette journe, le docteur ne voulut pas que le sommeil
du malheureux fut interrompu; ctait un long assoupissement,
entrecoup de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas
d'inquiter Fergusson.

Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de
l'obscurit, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se
relayaient aux cts du malade, Fergusson veillait  la sret de
tous.

Le lendemain au matin, le Victoria avait  peine driv dans l'ouest
La journe s'annonait pure et magnifique. Le malade put appeler ses
nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la
tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin.

 Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson .

--Mieux peut-tre, rpondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai
encore vus que dans un rve! A peine puis-je me rendre compte de ce
qui s'est pass! Qui tes-vous, afin que vos noms ne soient pas
oublis dans ma dernire prire?

--Nous sommes des voyageurs anglais, rpondit Samuel; nous avons
tent de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage,
nous avons eu le bonheur de vous sauver.

--La science a ses hros, dit le missionnaire

--Mais la religion a ses martyrs, rpondit l'cossais.

--Vous tes missionnaire? demanda le docteur.

--Je suis un prtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a
envoys vers moi, le ciel en soit lou! Le sacrifice de ma vie
tait fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la
France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans?

--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'cria Kennedy.

--Ce sont des mes  racheter, dit le jeune prtre, des frres
ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et
civiliser. 

Samuel Fergusson, rpondant au dsir du missionnaire, l'entretint
longuement de la France.

Celui-ci l'coutait avidement et des larmes coulrent de ses yeux.
Le pauvre jeune homme prenait tour  tour les mains de Kennedy et de
Joe dans les siennes, brlantes de fivre; le docteur lui prpara
quelques tasses de th qu'il but avec plaisir; il eut alors la force
de se relever un peu et de sourire en se voyant emport dans ce ciel
si pur!

 Vous tes de hardis voyageurs, dit-il, et vous russirez dans
votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis,
votre patrie, vous!... 

La faiblesse du jeune prtre devint si grande alors, qu'il fallut le
coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme
mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son
motion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc
perdre si vite celui qu'ils avaient arrach au supplice? Il pansa
de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus
grande partie de sa provision d'eau pour rafrachir ses membres
brlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus
intelligents. Le malade renaissait peu  peu entre ses bras, et
reprenait le sentiment, sinon la vie.

Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupes.

 Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la
comprends, et cela vous fatiguera moins. 

Le missionnaire tait un pauvre jeune du village d'Aradon, en
Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entranrent
vers la carrire ecclsiastique;  cette vie d'abngation il voulut
encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prtres
de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur;
 vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalires de
l'Afrique. Et de l peu  peu, franchissant les obstacles, bravant
les privations, marchant et priant, il s'avana jusqu'au sein des
tribus qui habitent les affluents du Nil suprieur; pendant deux
ans, sa religion fut repousse, son zle fut mconnu, ses charits
furent malaiss; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles
peuplades du Nyambarra, en butte  mille mauvais traitements. Mais
toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu
disperse et lui laiss pour mort aprs un de ces combats si
frquents de peuplade  peuplade, au lieu de retourner sur ses pas,
il continua son plerinage vanglique. Son temps le plus paisible
fut celui o on le prit pour un fou il s'tait familiaris avec les
idiomes de ces contres; il catchisait. Enfin, pendant deux longues
annes encore, il parcourut ces rgions barbares, pouss par cette
force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il rsidait dans
cette tribu des Nyam-Nyam, nomme Barafri, l'une des plus sauvages.
Le chef tant mort il y a quelques jours, ce fut  lui qu'on
attribua cette mort inattendue; on rsolut de l'immoler; depuis
quarante heures dj durait son supplice; ainsi que l'avait suppos
le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le
bruit des armes  feu, la nature l'emporta:  A moi!  moi! 
s'cria-t-il, et il crut avoir rv, lorsqu'une voix venue du ciel
lui lana des paroles de consolation.

 Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma
vie est Dieu!

--Esprez encore, lui rpondit le docteur; nous sommes prs de vous;
nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arrach au
supplice.

--Je n'en demande pas tant au ciel, rpondit le prtre rsign!
Bni soit Dieu de m'avoir donn avant de mourir cette joie de
presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. 

Le missionnaire saffaiblit de nouveau. La journe se passa ainsi
entre lespoir et la crainte, Kennedy trs mu et Joe s'essuyant les
yeux  lcart.

Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir
mnager son prcieux fardeau.

Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des
latitudes plus leves, on et pu croire une vaste aurore borale;
le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce
phnomne.

 Ce ne peut tre qu'un volcan en activit, dit-il.

--Mais le vent nous porte au-dessus, rpliqua Kennedy.

--Eh bien! nous le franchirons  une hauteur rassurante. 

Trois heures aprs le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa
position exacte tait par 24 15' de longitude et 4 42' de latitude;
devant lui, un ciel embras dversait des torrents de lave en
fusion, et projetait des quartiers de roches  une grande lvation;
il y avait des coules de feu liquide qui retombaient en cascades
blouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec
une fixit constante, portait le ballon vers cette atmosphre
incendie.

Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le
chalumeau fut dvelopp  toute flamme, et le Victoria parvint  six
mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de
trois cents toises.

De son lit de douleur, le prtre mourant put contempler ce cratre
en feu d'o s'chappaient avec fracas mille gerbes blouissantes.

 Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie
jusque dans ses plus terribles manifestations! 

Cet panchement de laves en ignition revtait les flancs de la
montagne d'un vritable tapis de flammes; l'hmisphre infrieur du
ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait
jusqu' la nacelle, et le docteur Fergusson eut hte de fuir cette
prilleuse situation.

Vers dix heures du soir, la montagne n'tait plus qu'un point rouge
 l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage
dans une zone moins leve.






CHAPITRE XXIII

Colre de Joe.--La mort dun juste.--La veille du corps.--Aridit.
--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de
Joe.--Un lest prcieux.--Relvement des montagnes
aurifres.--Commencement des dsespoirs de Joe.





Une nuit magnifique stendait sur la terre. Le prtre s'endormit
dans une prostration paisible.

 Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans 
peine!

--Il steindra dans nos bras! dit le docteur avec dsespoir. Sa
respiration dj si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien
pour le sauver!

--Les infmes gueux! s'criait Joe, que ces subites colres
prenaient de temps  autre. Et penser que ce digne prtre a trouv
encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur
pardonner!

--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernire nuit
peut-tre. Il souffrira peu dsormais, et sa mort ne sera qu'un
paisible sommeil. 

Le mourant pronona quelques paroles entrecoupes; le docteur
s'approcha; la respiration du malade devenait embarrasse; il
demandait de l'air; les rideaux furent entirement retirs, et il
aspira avec dlices les souffles lgers de cette nuit transparente;
les toiles lui adressaient leur tremblante lumire, et la lune
l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons.

Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu
qui rcompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma
dette de reconnaissance!

--Esprez encore, lui rpondit Kennedy. Ce n'est qu'un
affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par
cette belle nuit d't.

--La mort est l, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi
la regarder en face! La mort, commencement des choses ternelles,
n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi  genoux, mes
frres, je vous en prie! 

Kennedy le souleva; ce fut piti de voir ses membres sans forces se
replier sous lui.

 Mon Dieu! mon Dieu! s'cria l'aptre mourant, ayez piti de moi! 

Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais
connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus
douces clarts, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'levait
comme dans une assomption miraculeuse, il semblait dj revivre de
l'existence nouvelle.

Son dernier geste fut une bndiction suprme  ses amis dun jour.

Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait
de grosses larmes.

 Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! 

Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillrent pour prier en
silence.

 Demain matin, reprit bientt Fergusson, nous l'ensevelirons dans
cette terre d'Afrique arrose de son sang. 

Pendant le reste de la nuit, le corps fut veill tour  tour par le
docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux
silence; chacun pleurait.

Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez
lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; l des cratres
teints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces
crtes dessches; des rocs amoncels, des blocs erratiques, des
marnires blanchtres, tout dnotait une strilit profonde.

Vers midi, le docteur, pour procder  lensevelissement du corps,
rsolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques
de formation primitive, les montagnes environnantes devaient
labriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il
n'existait aucun arbre qui pt lui offrir un point d'arrt.

Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre  Kennedy, par suite de sa
perte de lest lors de l'enlvement du prtre, il ne pouvait
descendre maintenant qu' la condition de lcher une quantit
proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon
extrieur. L'hydrogne fusa, et le Victoria s'abaissa tranquillement
vers le ravin.

Ds que la nacelle toucha  terre, le docteur ferma sa soupape; Joe
sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extrieur,
et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientt
remplacrent son propre poids; alors il put employer ses deux
mains, et il eut bientt entass dans la nacelle plus de cinq cents
livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre 
leur tour. Le Victoria se trouvait quilibr, et sa force
ascensionnelle tait impuissante  l'enlever.

D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantit de ces
pierres, car les blocs ramasss par Joe taient d'une pesanteur
extrme, ce qui veilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol
tait parsem de quartz et de roches porphyriteuses.

 Voil une singulire dcouverte,  se dit mentalement le docteur.

Pendant ce temps, Kennedy et Joe allrent  quelques pas choisir un
emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrme dans ce
ravin encaiss comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y
versait d'aplomb ses rayons brlants.

Il fallut d'abord dblayer le terrain des fragments de roc qui
l'encombraient; puis une fosse fut creuse assez profondment pour
que les animaux froces ne pussent dterrer le cadavre.

Le corps du martyr y fut dpos avec respect.

La terre retomba sur ces dpouilles mortelles, et au-dessus de gros
fragments de roches furent disposs comme un tombeau.

Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses
rflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne
revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour.

 A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy.

--A un contraste bizarre de la nature,  un singulier effet du
hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abngation, ce
pauvre de cur a t enseveli?

--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'cossais.

--Ce prtre, qui avait fait vu de pauvret, repose maintenant dans
une mine d'or!

--Une mine d'or! s'crirent Kennedy et Joe.

--Une mine dor, rpondit tranquillement le docteur. Ces blocs que
vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai
d'une grande puret.

--Impossible! impossible! rpta Joe.

--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste
ardois sans rencontrer des ppites importantes. 

Joe se prcipita comme un fou sur ces fragments pars. Kennedy
n'tait pas loin de limiter.

Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son matre.

--Monsieur, vous en parlez  votre aise.

--Comment! un philosophe de ta trempe...

--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne.

--Voyons! rflchis un peu. A quoi nous servirait toute cette
richesse nous ne pouvons pas l'emporter.

--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple!

--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hsitais mme  te faire
part de cette dcouverte, dans la crainte d'exciter tes regrets.

--Comment! dit Joe, abandonner ces trsors! Une fortune  nous!
bien  nous! la laisser!

--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fivre de l'or te prendrait?
est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne ta pas enseign la
vanit des choses humaines?

--Tout cela est vrai, rpondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur
Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas  ramasser un peu de ces
millions?

--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put
s'empcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la
fortune, et nous ne devons pas la rapporter.

--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se
met pas aisment dans la poche.

--Mais enfin, rpondit Joe, pouss dans ses derniers retranchements
ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest?

--Eh bien! Jy consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la
grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus
le bord.

--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout
cela soit de l'or!

--Oui, mon ami; c'est un rservoir o la nature a entass ses
trsors depuis des sicles; il y a l de quoi enrichir des pays tout
entiers! Une Australie et une Californie runies au fond d'un
dsert!

--Et tout cela demeurera inutile!

--Peut-tre! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.

--Ce sera difficile, rpliqua Joe d'un air contrit.

--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la
donnerai, et,  ton retour en Angleterre, tu en feras part  tes
concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur.

--Allons, mon matre, je vois bien que vous avez raison; je me
rsigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons
notre nacelle de ce prcieux minerai. Ce qui restera  la fin du
voyage sera toujours autant de gagn.

Et Joe se mit  l'ouvrage; il y allait de bon cur; il eut bientt
entass prs de mille livres de fragments de quartz, dans lequel
l'or se trouve renferm comme dans une gangue d'une grande duret.

Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il
prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du
missionnaire 22 23 de longitude, et 4 55'de latitude
septentrionale.

Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel
reposait le corps du pauvre Franais, il revint vers la nacelle.

Il et voulu dresser une croix modeste et grossire sur ce tombeau
abandonn au milieu des dserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne
croissait aux environs.

 Dieu la reconnatra,  dit-il.

Une proccupation assez srieuse se glissait aussi dans l'esprit de
Fergusson; il aurait donn beaucoup de cet or pour trouver un peu
d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jete avec la caisse
pendant l'enlvement du ngre, mais c'tait chose impossible dans
ces terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiter; oblig
d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commenait  se trouver 
court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne ngliger
aucune occasion de renouveler sa rserve.

De retour  la nacelle, il la trouva encombre par les pierres de
l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place
habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de
convoitise sur les trsors du ravin.

Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'chauffa, le courant
d'hydrogne se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata,
mais le ballon ne bougea pas.

Joe le regardait faire avec inquitude et ne disait mot.

 Joe,  fit le docteur.

Joe ne rpondit pas.

 Joe, m'entends-tu? 

Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre.

 Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une
certaine quantit de ce minerai  terre.

--Mais, Monsieur, vous m'avez permis

--Je t'ai permis de remplacer le lest, voil tout.

--Cependant.

--Veux-tu donc que nous restions ternellement dans ce dsert! 

Il jeta un regard dsespr vers Kennedy; mais le chasseur prit
l'air dun homme qui n'y pouvait rien.

 Eh bien, Joe?

--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entt.

--Mon chalumeau est allum, tu le vois bien! mais le ballon ne
s'enlvera que lorsque tu l'auras dlest un peu. 

Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit
de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'tait
un poids de trois ou quatre livres; il le jeta.

Le Victoria ne bougea pas.

 Hein! fit-il, nous ne montons pas encore

--Pas encore, rpondit le docteur. Continue. 

Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon
demeurait toujours immobile. Joe plit.

 Mon pauvre garon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons,
si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te
dbarrasser d'un poids au moins gal au notre, puisqu'il nous
remplaait.

--Quatre cents livres  jeter! s'cria Joe piteusement.

--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! 

Le digne garon, poussant de profonds soupirs, se mit  dlester le
ballon. De temps en temps il s'arrtait:

Nous montons! disait-il.

--Nous ne montons pas, lui tait-il invariablement rpondu.

--Il remue, dit-il enfin.

--Va encore, rptait Fergusson.

--Il monte! j'en suis sr.

--Va toujours,  rpliquait Kennedy.

Alors Joe, prenant un dernier bloc avec dsespoir, le prcipita en
dehors de la nacelle. Le Victoria s'leva d'une centaine de pieds,
et, le chalumeau aidant, il dpassa bientt les cimes environnantes.

 Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie
fortune, si nous parvenons  garder cette provision jusqu' la fin
du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. 

Joe ne rpondit rien et s'tendit moelleusement sur son lit de
minerai.

 Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance
de ce mtal sur le meilleur garon du monde. Que de passions, que
d'avidits, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille
mine! Cela est attristant. 

Au soir, le Victoria s'tait avanc de quatre-vingt-dix milles dans
l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne  quatorze cents
milles de Zanzibar.






CHAPITRE XXIV

Le vent tombe.--Les approches du Dsert.--Le dcompte de la
provision d'eau.--Les nuits de l'quateur.--Inquitudes de Samuel
Fergusson.--La situation telle qu'elle est.--nergique rponses de
Kennedy et de Joe.--Encore une nuit.





Le Victoria, accroch  un arbre solitaire et presque dessch,
passa la nuit dans une tranquillit parfaite; les voyageurs purent
goter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les
motions des journes prcdentes leur avaient laiss de tristes
souvenirs.

Vers le matin, le ciel reprit sa limpidit brillante et sa chaleur.
Le ballon s'leva dans les airs; aprs plusieurs essais infructueux,
il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le
nord-ouest.

 Nous n'avanons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous
avons accompli la moiti de notre voyage  peu prs en dix jours;
mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le
terminer. Cela est d'autant plus fcheux que nous sommes menacs de
manquer d'eau.

--Mais nous en trouverons, rpondit Dick; il est impossible de ne
pas rencontrer quelque rivire, quelque ruisseau, quelque tang,
dans cette vaste tendue de pays.

--Je le dsire.

--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? 

Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garon; il le faisait
d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant prouv les
hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paratre, il se
posait en esprit fort; le tout en riant, du reste.

Joe lui lana un coup d'il piteux. Mais le docteur ne rpondit pas.
Il songeait, non sans de secrtes terreurs, aux vastes solitudes du
Sahara; l, des semaines se passant sans que les caravanes
rencontrent un puits o se dsaltrer. Aussi surveillait-il avec la
plus soigneuse attention les moindres dpressions du sol.

Ces prcautions et les derniers incidents avaient sensiblement
modifi la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient
moins; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres penses.

Le digne Joe n'tait plus le mme depuis que ses regards avaient
plong dans cet ocan d'or; il se taisait; il considrait avec
avidit ces pierres entasses dans la nacelle. sans valeur
aujourd'hui, inestimables demain.

L'aspect de cette partie de l'Afrique tait inquitant d'ailleurs.
Le dsert se faisait peu  peu. Plus un village, pas mme une
runion de quelques huttes; La vgtation se retirait. A peine
quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyreux de
l'cosse, un commencement de sables blanchtres et des pierres de
feu, quelques lentisques et des boissons pineux. Au milieu de cette
strilit, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en artes
de roches vives et tranchantes. Ces symptmes d'aridit donnaient 
penser au docteur Fergusson.

Il ne semblait pas qu'une caravane et jamais affront cette contre
dserte; elle aurait laiss des traces visibles de campement, les
ossements blanchis de ses hommes ou de ses btes. Mais rien Et l'on
sentait que bientt une immensit de sable s'emparerait de cette
rgion dsole.

Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le
docteur ne demandait pas mieux; il eut souhait une tempte pour
l'entranerait del de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin
de cette journe, le Victoria navait pas franchi trente milles.

Si l'eau n'eut pas manqu! Mais il en restait en tout trois gallons
[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de ct un gallon
destin  tancher la soif ardente qu'une chaleur de
quatre-vingt-dix degrs [50 centigrades] rendait intolrable; deux
gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau; ils ne
pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz;
or le chalumeau en dpensait neuf pieds cubes par heure environ; on
ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures.
Tout cela tait rigoureusement mathmatique.

 Cinquante-quatre heures! dit-il  ses compagnons. Or, comme je
suis bien dcid  ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un
ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage
qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau 
tout prix. J'ai cru devoir vous prvenir de cette situation grave,
mes amis, car je ne rserve qu'un seul gallon pour notre soif, et
nous devrons nous mettre  une ration svre.

--Rationne-nous, rpondit le chasseur; mais il n'est pas encore
temps de se dsesprer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu?

--Oui, mon cher Dick.

--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois
jours il sera temps de prendre un parti; jusque-l redoublons de
vigilance. 

Au repas du soir, leau fut donc strictement mesure; la quantit
d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se dfier de
cette liqueur plus propre  altrer qu' rafrachir.

La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui
prsentait une forte dpression. Sa hauteur tait  peine de huit
cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit
quelque espoir au docteur; elle lui rappela les prsomptions des
gographes sur l'existence d'une vaste tendue d'eau au centre de
l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas
un changement ne se faisait dans le ciel immobile.

A la nuit paisible,  sa magnificence toile, succdrent le jour
immuable et les rayons ardents du soleil; ds ses premires lueurs,
la temprature devenait brlante. A cinq heures du matin, le docteur
donna le signal du dpart, et pendant un temps, assez long le
Victoria demeura sans mouvement dans une atmosphre de plomb.

Le docteur aurait pu chapper  cette chaleur intense en s'levant
dans des zones suprieures; mais il fallait dpenser une plus grande
quantit d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de
maintenir son arostat  cent pieds du sol; l, un courant faible
le poussait vers lhorizon occidental.

Le djeuner se composa d'un peu de viande sche et de pemmican.
Vers midi, le Victoria avait  peine fait quelques milles.

 Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne
commandons pas, nous obissons.

--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voil une de ces occasions
o un propulseur ne serait pas  ddaigner.

--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dpenst pas
d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait
exactement la mme; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien invent qui
ft praticable. Les ballons en sont encore au point o se trouvaient
les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans 
imaginer les aubes et les hlices; nous avons donc le temps
d'attendre.

--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant.

--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque
service, car elle dilate l'hydrogne de l'arostat et ncessite une:
flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous
n'tions pas  bout de liquide, nous n'aurions pas  l'conomiser.
Ah! maudit sauvage qui nous a cot cette prcieuse caisse!

--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel?

--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortun  une
mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetes nous
seraient bien utiles; c'taient encore douze ou treize jours de
marche assurs, et de quoi traverser certainement ce dsert.

--Nous avons fait au moins la moiti du voyage? demanda Joe.

--Comme distance, oui; comme dure, non, si le vent nous abandonne.
Or il a une tendance  diminuer tout  fait.

--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous
nous en sommes assez bien tirs jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il
m'est impossible de me dsesprer. Nous trouverons de l'eau, c'est
moi qui vous le dis.

Le sol, cependant, se dprimait de mille en mille; les ondulations
des montagnes aurifres venaient mourir sur la plaine; c'taient les
derniers ressauts d'une nature puise. Les herbes parses
remplaaient les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une
verdure altre luttaient encore contre l'envahissement des sables;
les grandes roches tombes des sommets lointains, crases dans leur
chute, s'parpillaient en cailloux aigus, qui bientt se feraient
sable grossier, puis poussire impalpable.

 Voici l'Afrique, telle que tu te la reprsentais, Joe; j'avais
raison de te dire: Prends patience!

--Eh bien, Monsieur, rpliqua Joe, voil qui est naturel, au moins!
de la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre
chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je
n'avais pas confiance dans vos forts et vos prairies; c'est un
contre-sens! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer
la campagne d'Angleterre. Voici la premire fois que je me crois en
Afrique, et je ne suis pas fch d'en goter un peu. 

Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagn
vingt milles pendant cette journe brlante. Une obscurit chaude
l'enveloppa ds que le soleil eut disparu derrire, un horizon trac
avec la nettet d'une ligne droite.

Le lendemain tait le ler mai, un jeudi; mais les jours se
succdaient avec une monotonie dsesprante; le matin valait le
matin qui l'avait prcd; midi jetait  profusion ses mmes rayons
toujours inpuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette
chaleur parse que le jour suivant devait lguer encore  la nuit
suivante. Le vent,  peine sensible, devenait plutt une expiration
qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment o cette haleine
s'teindrait elle-mme.

Le docteur ragissait contre la tristesse de cette situation; il
conservait le calme et le sang-froid d'un cur aguerri. Sa lunette 
la main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait
dcrotre insensiblement les dernires collines et s'effacer la
dernire vgtation; devant lui s'tendait toute l'immensit du
dsert.

La responsabilit qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien
qu'il n'en laisst rien paratre. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux
amis tous les deux, il les avait entrans au loin, presque par la
force de l'amiti ou du devoir. Avait-il bien agit? N'tait-ce pas
tenter les voies dfendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de
franchir les limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas rserv 
des sicles plus reculs la connaissance de ce continent ingrat!

Toutes ces penses, comme il arrive aux heures de dcouragement, se
multiplirent dans sa tte, et, par une irrsistible association
d'ides, Samuel s'emportait au-del de la logique et du
raisonnement. Aprs avoir constat ce qu'il n'et pas d faire. il
se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de
retourner sur ses pas? N'existait-il pas des courants suprieurs
qui le repousseraient vers des contres moins arides. Sr du pays
pass, il ignorait le pays  venir; aussi, sa conscience parlant
haut, il rsolut de s'expliquer franchement avec ses deux
compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce
qui avait t fait et ce qui restait  faire;  la rigueur on
pouvait revenir, le tenter du moins; quelle tait leur opinion?

Je n'ai d'autre opinion que celle de mon matre, rpondit Joe. Ce
qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui o il ira,
j'irai.

--Et toi, Kennedy!

--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme  me dsesprer;
personne n'ignorait moins que moi les prils de l'entreprise; mais
je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis
donc  toi corps et me. Dans la situation prsente, mon avis est
que nous devons pers-vrer, aller jusqu'au bout. Les dangers,
d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en
avant, tu peux compter sur nous.

--Merci, mes dignes amis, rpondit le docteur vritablement mu. Je
m'attendais  tant de dvouement; mais il me fallait ces
encourageantes paroles. Encore une fois, merci. 

Et ces trois hommes se serrrent la main avec effusion.

 coutez-moi, reprit Fergusson. Daprs mes relvements, nous ne
sommes pas  plus de trois cents milles du golfe de Guine; le
dsert ne peut donc s'tendre indfiniment, puisque la cte est
habite et reconnue jusqu' une certaine profondeur dans les terres.
S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette cte, et il est
impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits
o renouveler notre provision d'eau.

Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes
retenus en calme plat au milieu des airs.

--Attendons avec rsignation,  dit le chasseur.

Mais chacun  son tour interrogea vainement l'espace pendant cette
interminable journe; rien n'apparut qui pt faire natre une
esprance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil
couchant, dont les rayons horizontaux s'allongrent en longues
lignes de feu sur cette plate immensit. C'tait le dsert.

Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles,
ayant dpens, ainsi que le jour prcdent, cent trente pieds cube
de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes deau sur huit
durent tre sacrifies  l'tanchement d'une soit ardente.

La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit
pas.






CHAPITRE XXV

Un peu de philosophie.--Un nuage  l'horizon.--Au milieu d'un
brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du
Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu
du dsert.





Le lendemain, mme puret du ciel, mme immobilit de l'atmosphre.
Le Victoria s'leva jusqu' une hauteur de cinq cents pieds; mais
c'est  peine s'il se dplaa sensiblement dans l'ouest.

 Nous sommes en plein dsert, dit le docteur. Voici l'immensit de
sable! Quel trange spectacle! Quelle singulire disposition de la
nature! Pourquoi l-bas cette vgtation excessive, ici cette
extrme aridit, et cela, par la mme latitude, sous les mmes
rayons de soleil!

--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquite peu, rpondit Kennedy; la
raison me proccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voil
l'important.

--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas
faire de mal

--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps;  peine si
nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort.

--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques
bandes de nuages dans l'est.

--Joe a raison, rpondit le docteur.

--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une
bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage!

--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien.

--C'est pourtant vendredi, mon matre, et je me dfie des vendredis

--Eh bien! j'espre qu'aujourd'hui mme tu reviendras de tes
prtentions.

--Je le dsire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'pongeant le visage, la
chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en t, il ne
faut pas en abuser.

--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon
demanda Kennedy au docteur.

--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des
tempratures beaucoup plus leves. Celle  laquelle je l'ai soumise
intrieurement au moyen du serpentin a t quelquefois de cent
cinquante-huit degrs [70 centigrades] et l'enveloppe ne parat pas
avoir souffert.

--Un nuage! un vrai nuage!  s'cria en ce moment Joe, dont la vue
perante dfiait toutes les lunettes.

En effet, une bande paisse et maintenant distincte s'levait
lentement au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme
boursoufle; c'tait un amoncellement de petits nuages qui
conservaient invariablement leur forme premire, d'o le docteur
conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur
agglomration.

Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et  onze
heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut
tout entier derrire cet pais rideau;  ce moment mme, la bande
infrieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui clatait
en pleine lumire.

 Ce n'est qu'un nuage isol, dit le docteur, il ne faut pas trop
compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle
qu'il avait ce matin.

--En effet, Samuel, il n'y a l ni pluie ni vent, pour nous du
moins.

--C'est  craindre, car il se maintient  une trs grande hauteur.

--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut
pas crever sur nous?

--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, rpondit le
docteur; ce sera une dpense de gaz et par consquent d'eau plus
considrable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien ngliger;
nous allons monter. 

Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les
spirales du serpentin; une violente chaleur se dveloppa, et bientt
le ballon s'leva sous l'action de son hydrogne dilat.

A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du
nuage, et entra dans un pais brouillard, se maintenant  cette
lvation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce
brouillard paraissait mme dpourvu d'humidit, et les objets
exposs  son contact furent  peine humects. Le Victoria,
envelopp dans cette vapeur, y gagna peut-tre une marche plus
sensible, mais ce fut tout.

Le docteur constatait avec tristesse le mdiocre rsultat obtenu par
sa manuvre, quand il entendit Joe s'crier avec les accents de la
plus vive surprise:

 Ah! par exemple!

--Qu'est-ce donc, Joe?

--Mon matre! Monsieur Kennedy! voil qui est trange!

--Qu'y a-t-il donc?

--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a
vol notre invention!

--Devient-il fou?  demanda Kennedy.

Joe reprsentait la statue de la stupfaction! Il restait immobile

 Est-ce que le soleil aurait drang l'esprit de ca pauvre garon?
dit le docteur en se tournant vers lui.

 Me diras-tu?... dit-il.

--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace,

--Par saint Patrick! s'cria Kennedy  son tour, ceci n'est pas
croyable! Samuel, Samuel, vois donc!

--Je vois, rpondit tranquillement le docteur.

--Un autre ballon! dautres voyageurs comme nous! 

En effet,  deux cents pieds, un arostat flottait dans l'air avec
sa nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la mme route que
le Victoria.

 Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu' lui faire des
signaux; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs.

Il parat que les voyageurs du second arostat avaient eu au mme
moment la mme pense, car le mme drapeau rptait identiquement le
mme salut dans une main qui l'agitait de la mme faon.

 Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur.

--Ce sont des singes, scria Joe, ils se moquent de nous!

--Cela signifie, rpondit Fergusson en riant, que c'est toi-mme qui
te fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mmes nous
sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout
bonnement notre Victoria.

--Quant  cela, mon matre, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me
le ferez jamais croire.

--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. 

Joe obit: il vit ses gestes exactement et instantanment
reproduits.

 Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre
chose; un simple phnomne d'optique; il est du  la rfraction
ingale des couches de l'air, et voil tout.

--C'est merveilleux! rptait Joe, qui ne pouvait se rendre et
multipliait ses expriences  tour de bras.

--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir
notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient
majestueusement!

--Vous avez beau expliquer la chose  votre faon, rpliqua Joe,
c'est un singulier effet tout de mme. 

Mais bientt cette image s'effaa graduellement; les nuages
s'levrent  une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui
nessaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils
disparurent en plein ciel.

Le vent,  peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur
dsespr se rapprocha du sol.

Les voyageurs, que cet incident avait arrachs  leurs
proccupations retombrent dans de tristes penses, accabls par une
chaleur dvorante.

Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense
plateau de sable et il put affirmer bientt que deux palmiers
s'levaient  une distance peu loigne.

 Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un
puits? 

Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient
pas.

 Enfin, rpta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvs,
car, si peu que nous marchions, nous avanons toujours et nous
finirons par arriver!

--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air
est vraiment touffant.

--Buvons, mon garon. 

Personne ne se fit prier. Une pinte entire y passa, ce qui rduisit
la provision  trois pintes et demie seulement.

 Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bire de
Perkins ne m'a fait autant de plaisir

--Voil les avantages de la privation, rpondit le docteur.

--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais
ne jamais prouver de plaisir  boire de l'eau, j'y consentirais 
la condition de n'en tre jamais priv 

A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers.

C'taient deux maigres arbres, chtifs, desschs, deux spectres
d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les
considra avec effroi.

A leur pied, on distinguait les pierres  demi ronges d'un puits;
mais ces pierres, effrites sous les ardeurs du soleil, semblaient
ne former qu'une impalpable poussire. Il n'y avait pas apparence
d'humidit. Le cur de Samuel se serra, et il allait faire part de
ses craintes  ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci
attirrent son attention.

A perte de vue dans l'ouest s'tendait une longue ligne d'ossements
blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une
caravane avait pouss jusque-l, marquant son passage par ce long
ossuaire; les plus faibles taient tombs peu  peu sur le sable;
les plus forts, parvenus  cette source tant dsire, avaient trouv
sur ses bords une mort horrible.

Les voyageurs se regardrent en palissant.

Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y
a pas l une goutte d'eau  recueillir.

--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer
la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il
y a eu l une source; peut-tre en reste-t-il quelque chose.

Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un
poids de sable quivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent
au puits et pntrrent  l'intrieur par un escalier qui n'tait
plus que poussire. La source paraissait tarie depuis de longues
annes. Ils creusrent dans un sable sec et friable, le plus aride
des sables; il n'y avait pas trace d'humidit.

Le docteur les vit remonter  la surface du dsert, suants, dfaits
couverts d'une poussire fine, abattus, dcourags, dsesprs.

Il comprit l'inutilit de leurs recherches; il s'y attendait, il ne
dit rien. Il sentait qu' partir de ce moment il devrait avoir du
courage et de l'nergie pour trois.

Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec
colre au milieu des ossements disperss sur le sol.

Pendant le souper, pas une parole ne fut change entre les
voyageurs; ils mangeaient avec rpugnance.

Et pourtant, ils n'avaient pas encore vritablement endur les
tourments de la soif, et ils ne se dsespraient que pour l'avenir.






CHAPITRE XXVI

Cent treize degrs.--Rflexions du docteur.--Recherche
dsespre.--Le chalumeau s'teint.--Cent vingt-deux degrs.--La
contemplation du dsert.--Une promenade dans la
nuit.--Solitude.--Dfaillance.--Projets de Joe.--Il se donne un jour
encore.





La route parcourue par le Victoria pendant la journe prcdente
n'excdait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dpens
cent soixante-deux pieds cubes de gaz.

Le samedi matin, le docteur donna le signal du dpart.

 Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans
six heures nous n'avons dcouvert ni un puits, ni une source, Dieu
seul sait ce que nous deviendrons.

--Peu de vent ce matin, matre! dit Joe, mais il se lvera
peut-tre, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimule de
Fergusson.

Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes
qui dans les mers tropicales enchanent obstinment les navires. La
chaleur devint intolrable, et le thermomtre  l'ombre, sous la
tente, marqua cent treize degrs [45 centigrades].

Joe et Kennedy, tendus l'un prs de l'autre, cherchaient sinon dans
le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une
inactivit force leur faisait de pnibles loisirs L'homme est plus
 plaindre qui ne peut s'arracher  sa pense par un travail ou une
occupation matrielle; mais ici, rien  surveiller;  tenter, pas
davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'amliorer.

Les souffrances de la soif commencrent  se faire sentir
cruellement; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin imprieux,
l'accroissait au contraire, et mritait bien ce nom de  lait de
tigres  que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait 
peine deux pintes d'un liquide chauff. Chacun couvait du regard
ces quelques gouttes si prcieuses, et personne n'osai y tremper ses
lvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un dsert!

Alors le docteur Fergusson, plong dans ses rflexions, se demanda
s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette
eau qu'il avait dcompose en pure perte pour se maintenir dans
l'atmosphre?

Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en tait-il plus
avanc! Quand il se trouverait de soixante milles en arrire sous
cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu?
Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait l-bas comme ici, moins
vite ici mme, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel
en avant! Et cependant, ces deux gallons d'eau dpenss en vain,
c'tait de quoi suffire  neuf jours de halte dans ce dsert! Et
quels changements pouvaient se produire en neuf jours! Peut-tre
aussi, tout en conservant cette eau, eut-il d s'lever en jetant du
lest, quitte  perdre du gaz pour redescendre aprs! Mais le gaz de
son ballon, c'tait son sang, c'tait sa vie!

Ces mille rflexions se heurtaient dans sa tte qu'il prenait dans
ses mains, et pendant des heures entires il ne la relevait pas.

 Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du
matin. Il faut tenter une dernire fois. de dcouvrir un courant
atmosphrique qui nous emporte! Il faut risquer nos dernires
ressources. 

Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta  une haute
temprature l'hydrogne de l'arostat; celui-ci s'arrondit sous la
dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du
soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent
pieds jusqu' cinq milles; son point de dpart demeura obstinment
au-dessous de lui; un calme absolu semblait rgner jusquau,
dernires limites de l'air respirable.

Enfin l'eau dalimentation s'puisa; le chalumeau s'teignit faute
de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se
contractant, descendit doucement sur le sable  la place mme que la
nacelle y avait creuse.

Il tait midi; le relvement donna 19 35' de longitude et 6 51 de
latitude,  prs de cinq cents milles du lac Tchad,  plus de quatre
cents milles des ctes occidentales de l'Afrique.

En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.

Nous nous arrtons, dit l'cossais.

--Il le faut,  rpondit Samuel d'un ton grave.

Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au
niveau de la mer, par suite de sa constante dpression; aussi le
ballon se maintint-il dans un quilibre parfait et une immobilit
absolue.

Le poids des voyageurs fut remplac par une charge quivalente de
sable, et ils mirent pied  terre; chacun s'absorba dans ses
penses, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlrent pas. Joe
prpara le souper, compos de biscuit et de pemmican, auquel on
toucha  peine; une gorge d'eau brlante complta ce triste repas.

Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La
chaleur fut touffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une
demi-pinte d'eau; le docteur la mit en rserve, et on rsolut de ny
toucher qu' la dernire extrmit.

 J'touffe, s'cria bientt Joe, la chaleur redouble! Cela ne
m'tonne pas, dit-il aprs avoir consult le thermomtre, cent
quarante degrs [60 centigrades]!

--Le sable vous brle, rpondit le chasseur, comme sil sortait d'un
four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est  devenir fou!

--Ne nous dsesprons pas, dit le docteur;  ces grandes chaleurs
succdent invitablement des temptes sous cette latitude, et elles
arrivent avec la rapidit de l'clair; malgr l'accablante srnit
du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une
heure.

--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice!

--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromtre a une
lgre tendance  baisser.

--Le ciel tentende! Samuel, car nous voici clous  ce sol comme
un oiseau dont les ailes sont brises.

--Avec cette diffrence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont
intactes, et j'espre bien nous en servir encore.

--Ah! du vent! du vent! s'cria Joe! De quoi nous rendre  un
ruisseau,  un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont
suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir!
Mais la soif est une cruelle chose. 

La soif, mais aussi la contemplation incessante du dsert fatiguait
l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule
de sable, pas un caillou pour arrter le regard. Cette planit
curait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du dsert.
Limpassibilit de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du
sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphre incendie, la
chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent;
l'esprit se dsesprait  voir ce calme immense, et n'entrevoyait
aucune raison pour qu'un tel tat de choses vint  cesser, car
l'immensit est une sorte d'ternit.

Aussi les malheureux, privs d'eau sous cette temprature torride,
commencrent  ressentir des symptmes d'hallucination; leurs yeux
s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.

Lorsque la nuit fut venue, le docteur rsolut de combattre cette
disposition inquitante par une marche rapide; il voulut parcourir
cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher,
mais pour marcher.  Venez, dit-il  ses compagnons, croyez-moi,
cela vous fera du bien.

--Impossible, rpondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.

--J'aime encore mieux dormir, fit Joe.

--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis.
Ragissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. 

Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de
la transparence toile de la nuit. Ses premiers pas furent
pnibles, les pas d'un homme affaibli et dshabitu de la marche;
mais il reconnut bientt que cet exercice lui serait salutaire; il
s'avana de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se
rconfortait dj, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige;
il se crut pench sur un abme; il sentit ses genoux plier; cette
vaste solitude l'effraya; il tait le point mathmatique, le centre
d'une circonfrence infinie, c'est--dire, rien! Le Victoria
disparaissait entirement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un
insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il
voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas mme un
cho pour lui rpondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une
pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha dfaillant sur le
sable, seul, au milieu des grands silences du dsert.

A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidle Joe;
celui-ci, inquiet de l'absence prolonge de son matre, s'tait
lanc sur ses traces nettement imprimes dans la plaine; il l'avait
trouv vanoui.

 Qu'avez-vous eu, mon matre? demanda-t-il.

--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voil
tout.

--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous;
appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria.

Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.

 C'tait imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous
auriez pu tre dvalis, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur,
parlons srieusement.

--Parle, je t'coute!

--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas
durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas,
nous sommes perdus. 

Le docteur ne rpondit pas.

 Eh bien! il faut que quelqu'un se dvoue au sort commun, et il
est tout naturel que ce soit moi!

--Que veux-tu dire? quel est ton projet?

--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours
devant moi jusqu' ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut
manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable,
vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon ct, si je parviens
 un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe
que vous me donnerez par crit, et je vous ramnerai du secours, ou
j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein?

--Il est insens, mais digne de ton brave cur, Joe. Cela est
impossible, tu ne nous quitteras pas.

--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous
nuire en rien, puisque, je vous le rpte, vous ne m'attendrez pas,
et,  la rigueur, je puis russir!

--Non, Joe! non! ne nous sparons pas! ce serait une douleur
ajoute aux autres. Il tait crit qu'il en serait ainsi, et il est
trs probablement crit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi,
attendons avec rsignation.

--Soit, Monsieur, mais je vous prviens d'une chose: je vous donne
encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui
dimanche, ou plutt lundi, car il est une heure du matin; si mardi
nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet
irrvocablement dcid. 

Le docteur ne rpondit pas; bientt il rejoignait la nacelle, et il
y prit place auprs de Kennedy. Celui-ci tait plong dans un
silence absolu qui ne devait pas tre le sommeil.






CHAPITRE XXVII

Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernires gouttes
d'eau.--Nuit de dsespoir.--Tentative de suicide.--Le
simoun.--L'oasis.--Lion et lionne.





Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le
baromtre. C'est  peine si la colonne de mercure avait subi une
dpression apprciable.

 Rien! se dit-il, rien! 

Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; mme chaleur,
mme duret, mme implacabilit.

 Faut-il donc dsesprer!  s'cria-t-il.

Joe ne disait mot, absorb dans sa pense, et mditant son projet
d'exploration.

Kennedy se releva fort malade, et en proie  une surexcitation
inquitante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses
lvres tumfies pouvaient  peine articuler un son.

Il y avait encore l quelques gouttes d'eau; chacun le savait,
chacun y pensait et se sentait attir vers elles; mais personne
n'osait faire un pas.

Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux
hagards, avec un sentiment d'avidit bestiale, qui se dcelait
surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite
 ces intolrables privations; pendant toute la journe, il fut en
proie au dlire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se
mordant les poings, prt  s'ouvrir les veines pour en boire le
sang.

 Ah! s'cria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nomm pays du
dsespoir! 

Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que
le sifflement de sa respiration entre ses lvres altres.

Vers le soir, Joe fut pris  son tour d'un commencement de folie; ce
vaste oasis de sable lui paraissait comme un tang immense, avec des
eaux claires et limpides; plus d'une fois il se prcipita sur ce sol
enflamm pour boire  mme, et il se relevait la bouche pleine de
poussire.

 Maldiction! dit-il avec colre! c'est de l'eau sale! 

Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient tendus sans
mouvement, il fut saisi par l'invincible pense d'puiser les
quelques gouttes d'eau mises en rserve. Ce fut plus fort que lui;
il s'avana vers la nacelle en se tranant sur les genoux, il couva
des yeux la bouteille o s'agitait ce liquide, il y jeta un regard
dmesur, il la saisit et la porta  ses lvres.

En ce moment, ces mots:  A boire!  boire!  furent prononcs
avec un accent dchirant.

C'tait Kennedy qui se tranait prs de lui; le malheureux faisait
piti, il demandait  genoux, il pleurait.

Joe, pleurant aussi, lui prsenta la bouteille, et jusqu' la
dernire goutte, Kennedy en puisa le contenu.

 Merci,  fit-il.

Mais Joe ne l'entendit pas; il tait comme lui retomb sur le sable.

Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le
mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les
infortuns sentirent leurs membres se desscher peu  peu. Quand Joe
voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son
projet  excution.

Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accabl,
les bras croiss sur la poitrine, regardait dans l'espace un point
imaginaire avec une fixit idiote. Kennedy tait effrayant; il
balanait la tte de droite et de gauche comme une bte froce en
cage.

Tout d'un coup, les regards du chasseur se portrent sur sa carabine
dont la crosse dpassait le bord de la nacelle.

 Ah!  s'cria-t-il en se relevant par un effort surhumain.

Il se prcipita sur l'arme, perdu, fou, et il en dirigea le canon
vers sa bouche.

 Monsieur! Monsieur! fit Joe, se prcipitant sur lui.

--Laisse-moi! va-t-en,  dit en rlant l'cossais.

Tous les deux luttaient avec acharnement.

 Va-t-en, ou je te tue,  rpta Kennedy.

Mais Joe s'accrochait  lui avec force; ils se dbattirent ainsi,
sans que le docteur part les apercevoir, et pendant prs d'une
minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la
dtonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda
autour de lui.

Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'tend
vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il
s'crie:

 L! l! l-bas! 

Il y avait une telle nergie dans son geste, que Joe et Kennedy se
sparrent, et tous deux regardrent.

La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempte;
des vagues de sable dferlaient les unes sur les autres au milieu
d'une poussire intense; une immense colonne venait du sud-est en
tournoyant avec une extrme rapidit; le soleil disparaissait
derrire un nuage opaque dont l'ombre dmesure s'allongeait
jusquau Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la
facilit de molcules liquides, et cette mare montante gagnait peu
 peu.

Un regard nergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.

 Le simoun! s'cria-t-il.

--Le simoun! rpta Joe sans trop comprendre.

--Tant mieux, s'cria Kennedy avec une rage dsespre! tant mieux!
nous allons mourir!

--Tant mieux! rpliqua le docteur, nous allons vivre au contraire!

Il se mit  rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.

Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent  lui, et prirent
place  ses cts.

 Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une
cinquantaine de livres de ton minerai! 

Joe n'hsita pas, et cependant il prouva quelque chose comme un
regret rapide. Le ballon s'enleva.

 Il tait temps,  s'cria le docteur.

Le simoun arrivait en effet avec la rapidit de la foudre. Un peu
plus le Victoria tait cras, mis en pices, ananti. L'immense
trombe allait l'atteindre; il fut couvert dune grle de sable.

 Encore du lest! cria le docteur  Joe.

--Voil,  rpondit ce dernier en prcipitant un norme fragment de
quartz.

Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, envelopp
dans l'immense dplacement d'air, il fut entran avec une vitesse
incalculable au-dessus de cette mer cumante.

Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils
espraient, rafrachis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.

A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant,
formait une innombrable quantit de monticules; le ciel reprenait sa
tranquillit premire.

Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, le
couverte d'arbres verts et remonte  la surface de cet ocan.

 L'eau! l'eau est l! s'cria le docteur.

Aussitt, ouvrant la soupape suprieure, il donna passage 
l'hydrogne, et descendit doucement  deux cents pas de l'oasis.

En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux
cent quarante milles [Cent lieues].

La nacelle fut aussitt quilibre, et Kennedy, suivi de Joe,
s'lana sur le sol.

 Vos fusils! s'cria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. 

Dick se prcipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des
fusils. Ils s'avancrent rapidement jusqu'aux arbres et pntrrent
sous cette frache verdure qui leur annonait des sources
abondantes; ils ne prirent pas garde  de larges pitinements,  des
traces fraches qui marquaient  et l le sol humide.

Soudain, un rugissement retentit  vingt pas d'eux.

 Le rugissement d'un lion! dit Joe.

--Tant mieux! rpliqua le chasseur exaspr, nous nous battrons!
On est fort quand il ne s'agit que de se battre.

--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un
dpend la vie de tous. 

Mais Kennedy ne l'coutait pas; il s'avanait, lil flamboyant, la
carabine arme, terrible dans son audace. Sous un palmier, un norme
lion  crinire noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine
eut-il aperu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touch
terre qu'une balle au cur le foudroyait; il tomba mort.

 Hourra! hourra!  s'cria Joe.

Kennedy se prcipita vers le puits, glissa sur les marches humides,
et s'tala devant une source frache, dans laquelle il trempa ses
lvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces
clappements de langue des animaux qui se dsaltrent.

 Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! 

Mais Dick, sans rpondre, buvait toujours. Il plongeait sa tte et
ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait.

 Et monsieur Fergusson?  dit Joe.

Ce seul mot rappela Kennedy  lui-mme! il remplit une bouteille
qu'il avait apporte, et s'lana sur les marches du puits.

Mais quelle fut sa stupfaction! Un corps opaque, norme, en
fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.

 Nous sommes enferms!

--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... 

Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre  quel
nouvel ennemi il avait affaire.

 Un autre lion! s'cria Joe.

--Non pas, une lionne! Ah! maudite bte, attends,  dit le chasseur
en rechargeant prestement sa carabine.

Un instant aprs, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.

 En avant! s'cria-t-il.

--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tue du coup; son
corps eut roul jusqu'ici; elle est l prte  bondir sur le premier
d'entre nous qui paratra, et celui-l est perdu!

--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend!

--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine

--Quel est ton projet?

--Vous allez voir. 

Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la
prsenta comme appt au-dessus de l'ouverture. La bte furieuse se
prcipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il
lui fracassa l'paule. La lionne rugissante roula sur l'escalier,
renversant Joe. Celui-ci croyait dj sentir les normes pattes de
l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde dtonation retentit,
et le docteur Fergusson apparut  l'ouverture, son fusil  la main
et fumant encore.

Joe se releva prestement, franchit le corps de la bte, et passa 
son matre la bouteille pleine d'eau.

La porter  ses lvres, la vider  demi fut pour Fergusson l'affaire
d'un instant, et les trois voyageurs remercirent du fond du cur la
Providence qui les avait si miraculeusement sauvs.






CHAPITRE XXVIII

Soire dlicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande
crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rves de Joe.--Le
baromtre baisse.--Le baromtre remonte.--Prparatifs de
dpart.--L'ouragan.





La soire fut charmante et se passa sous de frais ombrages de
mimosas, aprs un repas rconfortant; le th et le grog n'y furent
pas mnags.

Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en
avait fouill les buissons; les voyageurs taient les seuls tres
anims de ce paradis terrestre; ils s'tendirent sur leurs
couvertures et passrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli
des douleurs passes.

Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son clat, mais ses
rayons ne pouvaient traverser l'pais rideau d'ombrage. Comme il
avait des vivres en suffisante quantit, le docteur rsolut
d'attendre en cet endroit un vent favorable.

Joe y avait transport sa cuisine portative, et il se livrait  une
foule de combinaisons culinaires, en dpensant l'eau avec une
insouciante prodigalit.

 Quelle trange succession de chagrins et de plaisirs! s'cria
Kennedy; cette abondance aprs cette privation! ce luxe succdant 
cette misre! Ah! j'ai t bien prs de devenir fou!

--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas l
en train de discourir sur l'instabilit des choses humaines.

--Brave ami! fit Dick en tendant la main  Joe.

--Il n'y a pas de quoi, rpondit celui-ci. A charge de revanche,
Monsieur Dick, en prfrant toutefois que l'occasion ne se prsente
pas de me rendre la pareille!

--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se
laisser abattre pour si peu!

--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon matre! Il faut que cet
lment soit bien ncessaire  la vie!

--Sans doute, Joe, et les gens privs de manger rsistent plus
longtemps que les gens privs de boire.

--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre,
mme son semblable, quoique cela doive faire un repas  vous rester
longtemps sur le cur!

--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.

--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitus  manger de
la viande crue; voil une coutume qui me rpugnerait!

--Cela est assez rpugnant, en effet, reprit le docteur, pour que
personne n'ait ajout foi aux rcits des premiers voyageurs en
Afrique; ceux-ci rapportrent que plusieurs peuplades se
nourrissaient de viande crue, et on refusa gnralement d'admettre
le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulire
aventure  James Bruce.

--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre,
dit Joe en s'talant voluptueusement sur l'herbe frache.

--Volontiers. James Bruce tait un cossais du comt de Stirling,
qui, de 1768  1772, parcourut toute lAbyssinie jusqu'au lac Tyana,
 la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre,
o il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses rcits furent
accueillis avec une incrdulit extrme, incrdulit qui sans doute
est rserve aux ntres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si
diffrentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y
croire. Entre autres dtails, James Bruce avait avanc que les
peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait
souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler  son aise!
on n'irait point voir! Bruce tait un homme trs courageux et trs
rageur. Ces doutes l'irritaient au suprme degr. Un jour, dans un
salon ddimbourg, un cossais reprit en sa prsence le thme des
plaisanteries quotidiennes, et  l'endroit de la viande crue, il
dclara nettement que la chose n'tait ni possible ni vraie. Bruce
ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants aprs avec un
beefsteack cru, saupoudr de sel et de poivre  l mode africaine. 
Monsieur, dit-il  l'cossais, en doutant d'une chose que j'ai
avance, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant
impraticable, vous vous tes compltement tromp. Et, pour le
prouver  tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru,
ou vous me rendrez raison de vos paroles. 

L'cossais eut peur, et il obit non sans de fortes grimaces. Alors,
avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta:  En admettant
mme que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez
plus, du moins, qu'elle est impossible. 

--Bien ripost, fit Joe Si l'cossais a pu attraper une indigestion,
il n'a eu que ce qu'il mritait. Et si,  notre retour en
Angleterre, on met notre voyage en doute...

--Eh bien! que feras-tu? Joe.

--Je ferai manger aux incrdules les morceaux du Victoria, sans sel
et sans poivre! 

Et chacun de rire des expdients de Joe. La journe se passa de la
sorte, en agrables propos; avec la force revenait l'espoir; avec
l'espoir, l'audace. Le pass s'effaait devant l'avenir avec une
providentielle rapidit.

Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'tait le
royaume de ses rves; il se sentait chez lui; il fallut que son
matre lui en donnt le relvement exact, et ce fut avec un grand
srieux quil inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15 43' de
longitude et 8 32' de latitude.

Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans
cette fort en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de
btes froces.

 Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies
promptement. Et ce lion, et cette lionne?

--a! fit-il avec le ddain du vrai chasseur pour l'animal abattu!
Mais, au fait leur prsence dans cette oasis peut faire supposer
que nous ne sommes pas trs loigns de contres plus fertiles.

--Preuve mdiocre, Dick; ces animaux-l, presss par la faim ou la
soif, franchissent souvent des distances considrables pendant la
nuit prochaine, nous ferons mme bien de veiller avec plus de
vigilance et d'allumer des feux.

--Par cette temprature, fit Joe! Enfin, si cela est ncessaire, on
le fera. Mais j'prouverai une vritable peine  brler ce joli
bois, qui nous a t si utile.

--Nous ferons surtout attention  ne pas l'incendier, rpondit le
docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge
au milieu du dsert!

--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit
connue?

--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui
frquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne
pas te plaire, Joe.

--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam?

--Sans doute, c'est le nom gnral de toutes ces populations, et,
sous le mme climat, les mmes races doivent avoir des habitudes
pareilles.

--Pouah! fit Joe! Aprs tout, cela est bien naturel! Si des
sauvages avaient les gots des gentlemen, o serait la diffrence?
Par exemple, voil des braves gens qui ne se seraient pas fait prier
pour avaler le beefsteak de l'cossais, et mme l'cossais
par-dessus le march. 

Sur cette rflexion trs sense, Joe alla dresser ses bchers pour
la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces prcautions
furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour  tour dans
un profond sommeil.

Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au
beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune
oscillation ne vnt trahir un souffle de vent.

Le docteur recommenait  s'inquiter: si le voyage devait ainsi se
prolonger, les vivres seraient insuffisants. Aprs avoir failli
succomber faute d'eau, en serait-on rduit  mourir de faim?

Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser trs
sensiblement dans le baromtre; il y avait des signes vidents d'un
changement prochain dans l'atmosphre; il rsolut donc de faire ses
prparatifs de dpart pour profiter de la premire occasion; la
caisse d'alimentation et la caisse  eau furent entirement remplies
toutes les deux.

Fergusson dut rtablir ensuite l'quilibre de l'arostat, et Joe fut
oblig de sacrifier une notable partie de son prcieux minerai. Avec
la sant, les ides d'ambition lui taient revenues; il fit plus
d'une grimace avant d'obir  son matre; mais celui-ci lui
dmontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considrable; il
lui donna  choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hsita plus, et il
jeta sur le sable une forte quantit de ses prcieux cailloux

 Voil pour ceux qui viendront aprs nous, dit-il; ils seront bien
tonns de trouver la fortune en pareil lieu.

--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient  rencontrer
ces chantillons?...

--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il
ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler
quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifre au milieu
des sables de l'Afrique.

--Et c'est Joe qui en sera la cause. 

L'ide de mystifier peut-tre quelque savant consola le brave garon
et le fit sourire.

Pendant le reste de la journe, le docteur attendit vainement un
changement dans l'atmosphre. La temprature s'leva et, sans les
ombrages de l'oasis, elle eut t insoutenable. Le thermomtre
marqua au soleil cent quarante-neuf degrs [50]. Une vritable pluie
de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore
t observe.

Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les
quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident
nouveau.

Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la temprature
s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurit
augmenta.

 Alerte! s'cria Joe en rveillant ses deux compagnons! alerte!
voici le vent.

--Enfin! dit le docteur en considrant le ciel, c'est une tempte!
Au Victoria! au Victoria! 

Il tait temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de
l'ouragan et entranait la nacelle qui rayait le sable. Si, par
hasard, une partie du lest eut t prcipite  terre, le ballon
serait parti, et tout espoir de le retrouver eut t  jamais perdu.

Mais le rapide Joe courut  toutes jambes et arrta la nacelle,
tandis que l'arostat se couchait sur le sable au risque de se
dchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau,
et jeta l'excs de poids.

Les voyageurs regardrent une dernire fois les arbres de l'oasis
qui pliaient sous la tempte, et bientt, ramassant le vent dest 
deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.






CHAPITRE XXIX

Symptmes de vgtation.--Ide fantaisiste dun auteur
franais.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de
Speke et Burton relies  celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le
fleuve Benou.--La ville d'Yola.--Le Bagl.--Le mont Mendif.





Depuis le moment de leur dpart, les voyageurs marchrent avec une
grande rapidit; il leur tardait de quitter ce dsert qui avait
failli leur tre si funeste.

Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptmes de vgtation
furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur
annonant, comme  Christophe Colomb, la proximit de la terre; des
pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient
eux-mmes redevenir les rochers de cet Ocan.

Des collines encore peu leves ondulaient  lhorizon; leur profil,
estomp par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie
disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contre nouvelle,
et, comme un marin en vigie, il tait sur le point de s'crier:

 Terre! terre! 

Une heure plus tard, le continent s'talait sous ses yeux, d'un
aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se
profilaient sur le ciel gris.

Nous sommes donc en pays civilis? dit le chasseur.

--Civilis? Monsieur Dick; c'est une manire de parler; on ne voit
pas encore d'habitants.

--Ce ne sera pas long, rpondit Fergusson, au train dont nous
marchons.

--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des ngres, Monsieur
Samuel?

--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.

--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux?

--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire
inconnus dans ces contres; il faut remonter quelques degrs au nord
pour les rencontrer.

--C'est fcheux.

--Et pourquoi, Joe

--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous
servir.

--Comment?

--Monsieur, c'est une ide qui me vient: on pourrait les atteler 
la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous?

--Mon pauvre Joe, cette ide, un autre l'a eue avant toi; elle a t
exploite par un trs spirituel auteur franais [M. Mry] ... dans
un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traner en ballon par
des chameaux; arrive un lion qui dvore les chameaux, avale la
remorque, et trane  leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout
ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre
genre de locomotion.

Joe, un peu humili  la pense que son ide avait dj servi,
chercha quel animal aurait pu dvorer le lion; mais il ne trouva pas
et se remit  examiner le pays.

Un lac d'une moyenne tendue s'tendait sous ses regards, avec un
amphithtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de
s'appeler des montagnes; l, serpentaient des valles nombreuses et
fcondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus varis;
l'las dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds
de longueur sur sa tige hrisse d'pines aigus; le bombax
chargeait le vent  son passage du fin duvet de ses semences; les
parfums actifs du pendanus, ce  kenda  des Arabes, embaumaient les
airs jusqu' la zone que traversait le Victoria; le papayer aux
feuilles palmes, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le
baobab et les bananiers compltaient cette flore luxuriante des
rgions intertropicales.

 Le pays est superbe, dit le docteur.

--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin.

--Ah! les magnifiques lphants! s'cria Kennedy. Est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen de chasser un peu?

--Et comment nous arrter, mon cher Dick, avec un courant de cette
violence? Non, gote un peu le supplice de Tantale! Tu te
ddommageras plus tard. 

Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur;
le cur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se
crispaient sur la crosse de son Purdey.

La faune de ce pays en valait la flore. Le buf sauvage se vautrait
dans une herbe paisse sous laquelle il disparaissait tout entier;
des lphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille,
passaient comme une trombe au milieu des forts, brisant, rongeant,
saccageant, marquant leur passage par une dvastation; sur le
versant bois des collines suintaient des cascades et des cours
d'eau entrans vers le nord; l, les hippopotames se baignaient 
grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps
pisciforme, s'talaient sur les rives, en dressant vers le ciel
leurs rondes mamelles gonfles de lait.

C'tait toute une mnagerie rare dans une serre merveilleuse, o des
oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient  travers les
plantes arborescentes.

A cette prodigalit de la nature, le docteur reconnut le superbe
royaume d'Adamova.

 Nous empitons, dit-il, sur les dcouvertes modernes; j'ai repris
la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalit,
mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines
Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons
quitt des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientt nous
arriverons au point extrme atteint par ce savant audacieux.

--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a
une vaste tendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons
fait.

--C'est facile  calculer; prends la carte et vois quelle est la
longitude de la pointe mridionale du lac Ukrou atteinte par
Speke.

--Elle se trouve  peu prs sur le trente-septime degr.

--Et la ville d'Yola, que nous relverons ce soir, et  laquelle
Barth parvint, comment est-elle situe?

--Sur le douzime degr de longitude environ.

--Cela fait donc vingt-cinq degrs;  soixante milles chaque, soit
quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues].

--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient 
pied.

--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours
vers l'intrieur; le Nyassa, qu'ils ont dcouvert, n'est pas trs
loign du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du
sicle, ces contres immenses seront certainement explores Mais,
ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent
nous porte tant  l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. 

Aprs douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins
de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes
Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des
monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul
pied europen n'a encore foules, et dont l'altitude est estime 
treize cents toises environ. Leur pente occidentale dtermine
l'coulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers
l'Ocan; ce sont les montagnes de la Lune de cette rgion.

Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux
immenses fourmilires qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le
Bnou, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indignes
ont nomm la  Source des eaux. 

Ce fleuve, dit le docteur  ses compagnons, deviendra un jour la
voie naturelle de communication avec l'intrieur de la Nigritie;
sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat
la Pliade la dj remont jusqu' la ville d'Yola; vous voyez que
nous sommes en pays de connaissance. 

De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho,
sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus
stupides tonnements se succdaient au passage du Victoria, qui
filait comme un mtore. Le soir, il s'arrtait  quarante milles
d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cnes
aigus du mont Mendif.

Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre
lev; mais un vent trs dur ballottait le Victoria jusqu le
coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la
nacelle extrmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'il de la
nuit, souvent il fut sur le point de couper le cble d'attache et de
fuir devant la tourmente. Enfin la tempte se calma, et les
oscillations de l'arostat n'eurent plus rien d'inquitant.

Le lendemain, le vent se montra plus modr, mais il loignait les
voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les
Foullannes, excitait la cutiosit de Fergusson; nanmoins il fallut
se rsigner  s'lever dans le nord, et mme un peu dans lest.

Kennedy proposa d faire une halte dans ce pays de chasse; Joe
prtendait que le besoin de viande frache se faisait sentir; mais
les murs sauvages de ce pays, l'attitude de l population, quelques
coups de fusil tirs dans la direction du Victoria, engagrent le
docteur  continuer son voyage. On traversait alors une contre,
thtre de massacres et d'incendies, o les luttes guerrires sont
incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au
milieu des plus atroces carnages.

Des villages nombreux, populeux,  longues cases, s'tendaient entre
les grands pturages, dont l'herbe paisse tait seme de fleurs
violettes; les huttes, semblables  de vastes ruches, s'abritaient
derrire des palissades hrisses. Les versants sauvages des
collines rappelaient les  glen  des hautes terres d'cosse, et
Kennedy en fit plusieurs fois la remarque.

En dpit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le
nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des
nuages; les hauts sommets de ces montagnes sparent le bassin du
Niger du bassin du lac Tchad.

Bientt apparut le Bagel, avec ses dix-huit villages accrochs 
ses flancs, comme toute une niche d'enfants au sein de leur mre,
magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient
cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et
d'arachides.

A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On
n'avait pu l'viter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen
d'une temprature qu'il accrut de cent quatre-vingts degrs [100
centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de
prs de seize cents livres; il s'leva  plus de huit mille pieds.
Ce fut la plus grande lvation obtenue pendant le voyage, et la
temprature s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons
durent recourir  leurs couvertures.

Fergusson eut hte de descendre, car l'enveloppe de l'arostat se
tendait  rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine
volcanique de la montagne, dont les cratres teints ne sont plus
que de profonds abmes. De grandes agglomrations de fientes
d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches
calcaires, et il y avait l de quoi fumer les terres de tout le
Royaume-Uni.

A cinq heures, le Victoria, abrit des vents du sud, longeait
doucement les pentes de la montagne, et sarrtait dans une vaste
clairire loigne de toute habitation; ds qu'il eut touch le sol,
les prcautions furent prises pour l'y retenir fortement, et
Kennedy, son fusil  la main, s'lana dans la plaine incline; il
ne tarda pas  revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et
une sorte de bcassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas
fut agrable, et la nuit se; passa dans un repos profond






CHAPITRE XXX

Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La
capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le
gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires.





Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse;
les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son
navire.

D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de dparts dangereux,
de descentes plus dangereuses encore, il s'tait partout et toujours
tir avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste;
aussi, sans connatre le point d'arrive, le docteur n'avait plus de
craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares
et de fanatiques, la prudence l'obligeait  prendre les plus svres
prcautions; il recommanda donc  ses compagnons d'avoir l'il
ouvert  tout venant et  toute heure.

Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils
entrevirent la grande ville de Mosfeia, btie sur une minence
encaisse elle-mme entre deux hautes montagnes; elle tait situe
dans une position inexpugnable; une route troite entre un marais
et un bois y donnait seule accs.

En ce moment, un cheik, accompagn d'une escorte  cheval, revtu de
vtements aux couleurs vives, prcd de joueurs de trompette et de
coureurs qui cartaient les branches sur son passage, faisait son
entre dans la ville.

Le docteur descendit, afin de contempler ces indignes de plus prs;
mais,  mesure que le ballon grossissait  leurs yeux, les signes
d'une profonde terreur se manifestrent, et ils ne tardrent pas 
dtaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs
chevaux.

Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, larma et
attendit firement. Le docteur s'approcha  cent cinquante pieds 
peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.

Mais,  ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied  terre,
se prosterna sur la poussire du chemin, et le docteur ne put le
distraire de son adoration.

 Il est impossible, dit-il, que ces gens-l ne nous prennent pas
pour des tres surnaturels, puisque,  l'arrive des premiers
Europens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand
ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier
le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez
donc un peu de ce que les lgendes feront de nous quelque jour.

--Ce sera peut-tre fcheux, rpondit le chasseur; au point de vue
de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes;
cela donnerait  ces ngres une bien autre ide de la puissance
europenne.

--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu
expliquerais longuement aux savants du pays le mcanisme d'un
arostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient
toujours l une intervention surnaturelle.

--Monsieur, demanda Joe, vous avez parl des premiers Europens qui
ont explor ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plat?

--Mon cher garon, nous sommes prcisment sur la route du major
Denham; c'est  Mosfeia mme quil fut reu par le sultan du
Mandara; il avait quitt le Bornou, il accompagnait le cheik dans
une expdition contre les Fellatahs, il assista  l'attaque de la
ville, qui rsista bravement avec ses flches aux balles arabes et
mit en fuite les troupes du cheik; tout cela ntait que prtexte 
meurtres,  pillages,  razzias; le major fut compltement
dpouill, mis  nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se
glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop
effrn, il ne ft jamais rentr dans Kouka, la capitale du Bornou.

--Mais quel tait ce major Denham?

--Un intrpide Anglais, qui de 1822  1821 commanda une expdition
dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur
Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent 
Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard
devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils
arrivrent le 16 fvrier 1823  Kouka, prs du lac Tchad. Denham fit
diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives
orientales du lac; pendant ce temps, le 15 dcembre 1823, le
capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonaient dans le
Soudan jusqu' Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et
d'puisement dans la ville de Murmur.

--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc pay un large
tribut de victimes  la science!

--Oui, cette contre est fatale! Nous marchons directement vers le
royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pntrer dans
le Wada, o il a disparu. Ce jeune homme,  vingt-trois ans, tait
envoy pour cooprer aux travaux du docteur Barth; ils se
rencontrrent tous deux le ler dcembre 1854; puis Vogel commena
les explorations du pays; vers 1856, il annona dans ses dernires
lettres son intention de reconnatre le royaume du Wada, dans
lequel aucun Europen n'avait encore pntr; il parait qu'il
parvint jusqu' Wara, la capitale, o il fut fait prisonnier suivant
les uns, mis  mort suivant les autres, pour avoir tent l'ascension
d'une montagne sacre des environs; mais il ne faut pas admettre
lgrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller  leur
recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle
pas t officiellement rpandue, ce qui lui a caus souvent une
lgitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit
retenu prisonnier par le sultan du Wada, qui espre le ranonner.
Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wada, quand il
mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin,
avec l'expdition envoye de Leipzig, s'est lanc sur les traces de
Vogel. Ainsi nous devrons tre prochainement fixs sur le sort de ce
jeune et intressant voyageur [ Depuis le dpart du docteur, des
lettres adresses d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de
lexpdition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort
de Vogel]. 

Mosfeia avait depuis longtemps dj disparu  l'horizon. Le Mandara
dveloppait sous les regards des voyageurs son tonnante fertilit
avec les forts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les
plantes herbaces des champs de cotonniers et d'indigotiers; le
Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad,
roulait son cours imptueux.

Le docteur le fit suivre  ses compagnons sur les cartes de Barth.

 Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une
extrme prcision; nous nous dirigeons droit sur le district au
Loggoum, et peut-tre mme sur Kernak, sa capitale. C'est l que
mourut le pauvre Toole,  peine Ag de vingt-deux ans: c'tait un
jeune Anglais, enseigne au 80e rgiment, qui avait depuis quelques
semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas  y
rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense
contre le cimetire des Europens! 

Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du
Shari; le Victoria,  l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention
des indignes; mais le vent, qui jusque-l soufflait avec une
certaine force, tendit  diminuer.

 Est-ce que nous allons encore tre pris par un calme plat? dit le
docteur.

--Bon, mon matre! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le
dsert  craindre.

--Non, mais des populations plus redoutables encore.

--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble  une ville.

--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si
cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.

--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy.

--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la
ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et
nous ne tarderons pas  descendre. 

Le Victoria, une demi-heure aprs, se maintenait immobile  deux
cents pieds du sol.

 Nous voici plus prs de Kernak, dit le docteur, que ne le serait
de Londres un homme juch dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous
pouvons voir  notre aise.

--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous cts?


Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit tait produit par les
nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues
sur de vastes troncs d'arbres.

La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son
ensemble, comme sur un plan droul; c'tait une vritable ville,
avec des maisons alignes et des rues assez larges; au milieu d'une
vaste place se tenait un march d'esclaves; il y avait grande
affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains
d'une extrme petitesse, sont fort recherches et se placent
avantageusement.

A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit
encore: d'abord des cris, puis une stupfaction profonde; les
affaires furent abandonnes, les travaux suspendus, le bruit cessa.
Les voyageurs demeuraient dans une immobilit parfaite et ne
perdaient pas un dtail de cette populeuse cit; ils descendirent
mme  soixante pieds du sol.

Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, dployant son
tendard vert, et accompagn de ses musiciens qui soufflaient  tout
rompre, except leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La
foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se
faire entendre; il ne put y parvenir.

Cette population au front haut, aux cheveux boucls, au nez presque
aquilin, paraissait fire et intelligente; mais la prsence du
Victoria la troublait singulirement; on voyait des cavaliers
courir dans toutes les directions; bientt il devint vident que
les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi
si extraordinaire Joe eut beau dployer des mouchoirs de toutes les
couleurs, il n'obtint aucun rsultat.

Cependant le cheik, entour de sa cour, rclama le silence et
pronona un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de
l'arabe ml de baghirmi; seulement il reconnut,  la langue
universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il
n'eut pas mieux demand, mais, faute de vent, cela devenait
impossible Son immobilit exaspra le gouverneur, et ses courtisans
se prirent  hurler pour obliger le monstre  s'enfuir.

C'taient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs
cinq ou six chemises barioles sur le corps; ils avaient des
ventres normes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur
tonna ses compagnons en leur apprenant que c'tait la manire de
faire sa cour au sultan. La rotondit de l'abdomen indiquait
l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un
d'entre eux surtout, qui devait tre premier ministre, si son
ampleur trouvait ici-bas sa rcompense. La foule des ngres unissait
ses hurlements aux cris de la cour, rptant ses gesticulations  la
manire des singes, ce qui produisait un mouvement unique et
instantan de dix mille bras

A ces moyens d'intimidation qui furent jugs insuffisants, s'en
joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats arms d'arcs et de
flches se rangrent en ordre de bataille; mais dj le Victoria se
gonflait et s'levait tranquillement hors de leur porte. Le
gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon.
Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il
brisa l'arme dans la main du cheik.

A ce coup inattendu, ce fut une droute gnrale; chacun rentra au
plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville
demeura absolument dserte.

La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se rsoudre 
rester immobile  trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait
dans l'ombre; il rgnait un silence de mort. Le docteur redoubla de
prudence; ce calme pouvait cacher un pige.

Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville
parut comme embrase; des centaines de raies de feu se croisaient
comme des fuses, formant un enchevtrement de lignes de flamme.

 Voil qui est singulier! fit le docteur.

--Mais, Dieu me pardonne! rpliqua Kennedy, on dirait que
l'incendie monte et s'approche de nous. 

En effet, au bruit de cris effroyables et des dtonations des
mousquets, cette masse de feu s'levait vers le Victoria. Joe se
prpara  jeter du lest. Fergusson ne tarda pas  avoir
l'explication de ce phnomne.

Des milliers de pigeons, la queue garnie de matires combustibles,
avaient t lancs contre le Victoria; effrays, ils montaient en
traant dans l'atmosphre leurs zigzags de feu. Kennedy se mit 
faire une dcharge de toutes ses armes au milieu de cette masse;
mais que pouvait-il contre une innombrable arme! Dj les pigeons
environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, rflchissant
cette lumire, semblaient enveloppes dans un rseau de feu.

Le docteur n'hsita pas, et prcipitant un fragment de quartz, il se
tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux
heures, on les aperut courant  et l dans la nuit; puis peu  peu
leur nombre diminua, et ils s'teignirent

Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.

--Pas mal imagin pour des sauvages! fit Joe.

--Oui, ils emploient assez communment ces pigeons pour incendier
les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore
plus haut que leurs volatiles incendiaires!

Dcidment un ballon n'a pas dennemis  craindre, dit Kennedy.

--Si fait, rpliqua le docteur.

--Lesquels, donc?

--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la
vigilance partout, de la vigilance toujours. 






CHAPITRE XXXI

Dpart dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de
Kennedy.--Prcautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du
lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue.





Vers trois heures du matin, Joe, tant de quart, vit enfin la ville
se dplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy
et le docteur se rveillrent.

Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que
le vent les portait vers le nord-nord-est.

 Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous russit; nous
dcouvrirons le lac Tchad aujourd'hui mme.

--Est-ce une grande tendue d'eau! demanda Kennedy.

--Considrable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa
plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.

--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe
liquide.

--Mais il me semble que nous n'avons pas  nous plaindre; il est
trs vari, et surtout il se passe dans les meilleures conditions
possibles.

--Sans doute, Samuel; sauf les privations du dsert, nous n'auront
couru aucun danger srieux.

--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours
merveilleusement comport. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes
partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore
une dizaine de jours, et nous serons arrivs.

--O!

--Je n'en sais rien; mais que nous importe?

--Tu as raison, Samuel; fions-nous  la Providence du soin de nous
diriger et de nous maintenir en bonne sant, comme nous voil! On
n'a pas l'air d'avoir travers les pays les plus pestilentiels du
monde!

--Nous tions  mme de nous lever, et c'est ce que nous avons
fait.

--Vivent les voyages ariens! s'cria Joe. Nous voici, aprs
vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposs, trop
reposs peut-tre, car mes jambes commencent  se rouiller, et je ne
serais pas fch de les dgourdir pendant une trentaine de milles

--Tu te donneras. ce plaisir-l dans les rues de Londres, Joe; mais,
pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton,
Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos
devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est
bien important de ne pas nous sparer. Si pendant que l'un de nous
est  terre, le Victoria devait s'enlever pour viter un danger
subit, imprvu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le
dis franchement  Kennedy, je n'aime pas qu'il s'loigne sous
prtexte de chasse.

--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore
cette fantaisie; il n'y a pas de mal  renouveler nos provisions;
d'ailleurs, avant notre dpart, tu mas fait entrevoir toute une
srie de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie
des Anderson et des Cumming.

--Mais, mon cher Dick, la mmoire te fait dfaut, ou ta modestie
t'engage  oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du
menu gibier, tu as dj une antilope, un lphant et deux lions sur
la conscience.

--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer
tous les animaux de la cration au bout de son fusil? Tiens! tiens!
regarde cette troupe de girafes!

--a, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing!

--Parce que nous sommes  mille pieds au-dessus d'elles; mais, de
prs, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.

--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces
autruches qui fuient avec la rapidit du vent?

--a! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y
a de plus poules!

--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher?

--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, ds
lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilit? S'il
s'agissait de dtruire un lion, un chat-tigre, une hyne, je le
comprendrais; ce serait toujours une bte dangereuse de moins; mais
une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine
satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment
pas la peine. Aprs tout, mon ami, nous allons nous maintenir  cent
pieds du sol, et si tu distingues quelque animal froce, tu nous
feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cur. 

Le Victoria descendit peu  peu, et se maintint nanmoins  une
hauteur rassurante. Dans cette contre sauvage et trs peuple, il
fallait se dfier de prils inattendus.

Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les
bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages
d'arbres aux nuances varies; des lianes et des plantes grimpantes
serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux
enchevtrements de couleurs. Les crocodiles s'battaient en plein
soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacit de lzard; en
se jouant, ils accostaient les nombreuses les vertes qui rompaient
le courant du fleuve.

Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa
le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur
Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive mridionale du lac
Tchad.

C'tait donc l cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut
si longtemps relgue au rang des fables, cette mer intrieure 
laquelle parvinrent seulement les expditions de Denham et de Barth.

Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien
diffrente dj de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est
impossible  tracer; il est entour de marais fangeux et presque
infranchissables, dans lesquels Barth pensa prir; d'une anne 
l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze
pieds, deviennent le lac lui-mme; souvent aussi, les villes
tales sur ses bords sont  demi submerges, comme il arriva 
Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators
plongent aux lieux mmes o s'levaient les habitations du Bornou.

Le soleil versait ses rayons blouissants sur cette eau tranquille,
et au nord les deux lments se confondaient dans un mme horizon.

Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on
crut sale; il n'y avait aucun danger  s'approcher de la surface
du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau  cinq pieds de
distance.

Joe plongea une bouteille, et la ramena  demi pleine; cette eau fut
gote et trouve peu potable, avec un certain got de natron.

Tandis que le docteur inscrivait le rsultat de son exprience, un
coup de fusil clata  ses cts Kennedy n'avait pu rsister au
dsir d'envoyer une balle  un monstrueux hippopotame; celui-ci,
qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la dtonation, et
la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.

 Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.

--Et comment!

--Avec une de nos ancres. C'et t un hameon convenable pour un
pareil animal.

--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une ide..

--Que je vous prie de ne pas mettre  excution! rpliqua le
docteur. L'animal nous aurait vite entrans o nous n'avons que
faire.

--Surtout maintenant que nous sommes fixs sur la qualit de leau
du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-l, Monsieur
Fergusson?

--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifre du genre des
pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un
grand commerce entre les tribus riveraines du lac.

--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux
russi.

--Cet animal n'est vulnrable qu'au ventre et entre les cuisses; la
balle de Dick ne l'aura pas mme entam. Mais, si le terrain me
parait propice, nous nous arrterons  l'extrmit septentrionale du
lac; l, Kennedy se trouvera en pleine mnagerie, et il pourra se
ddommager  son aise.

--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu  l'hippopotame!
Je voudrais goter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas
naturel de pntrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de
bcassines et de perdrix comme en Angleterre! 






CHAPITRE XXXII

La capitale du Bornou.--Les les des Biddiomahs.--Les gypates.--Les
inquitudes du docteur.--Ses prcautions.--Une attaque au milieu
des airs.--L'enveloppe dchire.--La chute.--Dvouement sublime.--La
cte septentrionale du lac.





Depuis son arrive au lac Tchad, le Victoria avait rencontr un
courant qui s'inclinait plus  l'ouest; quelques nuages tempraient
alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur
cette vaste tendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant
coup de biais cette partie du lac, s'avana de nouveau dans les
terres pendant l'espace de sept ou huit milles.

Le docteur, un peu fch d'abord de cette direction, ne pensa plus 
s'en plaindre quand il aperut la ville de Kouka, la clbre
capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses
murailles d'argile blanche; quelques mosques assez grossires
s'levaient lourdement au-dessus de cette multitude de ds  jouer
qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur
les places publiques poussaient des palmiers et des arbres 
caoutchouc, couronns par un dme de feuillage large de plus de cent
pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols taient en rapport
avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions
fort aimables pour la Providence.

Kouka se compose rellement de deux villes distinctes, spares par
le  dendal,  large boulevard de trois cents toises, alors encombr
de pitons et de cavaliers. D'un ct se carre la ville riche avec
ses cases hautes et ares; de l'autre se presse la ville pauvre,
triste assemblage de huttes basses et coniques, o vgte une
indigente population, car Kouka n'est ni commerante ni
industrielle.

Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un dimbourg qui
s'talerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement
dtermines.

Mais  peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'il, car,
avec la mobilit qui caractrise les courants de cette contre, un
vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une
quarantaine de milles sur le Tchad.

Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les les
nombreuses du lac, habites par les Biddiomahs, pirates sanguinaires
trs redouts, et dont le voisinage est aussi craint que celui des
Touareg du Sahara. Ces sauvages se prparaient  recevoir
courageusement le Victoria  coups de flches et de pierres, mais
celui-ci eut bientt fait de dpasser ces les, sur lesquelles il
semblait papillonner comme un scarabe gigantesque.

En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant  Kennedy, il
lui dit:

 A la foi, Monsieur Dick, vous qui tes toujours  rver chasse,
voil justement votre affaire.

--Qu'est-ce donc, Joe?

--Et, cette fois, mon matre ne s'opposera pas  vos coups de fusil.

--Mais qu'y a-t-il?

--Voyez-vous l-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur
nous?

--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette.

--Je les vois, rpliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine

--Quatorze, si vous voulez bien, rpondit Joe.

--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espce assez malfaisante pour
que le tendre Samuel n'ait rien  m'objecter!

--Je n'aurai rien  dire, rpondit Fergusson, mais j'aimerais mieux
voir ces oiseaux-l loin de nous!

Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe.

--Ce sont des gypates, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils
nous attaquent...

--Eh bien! nous nous dfendrons, Samuel! Nous avons un arsenal
pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-l soient bien
redoutables!

--Qui sait?  rpondit le docteur.

Dix minutes aprs, la troupe s'tait approche  porte de fusil;
ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques;
ils s'avanaient vers le Victoria, plus irrits qu'effrays de sa
prsence.

 Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient
probablement pas qu'on empite sur leurs domaines, et `que l'on se
permette de voler comme eux?

--A la vrit, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je
les croirais assez redoutables s'ils taient arms d'une carabine de
Purdey Moore!

--Ils n'en ont pas besoin,  rpondit Fergusson qui devenait trs
srieux.

Les gypates volaient en traant d'immenses cercles, et leurs orbes
se rtrcissaient peu  peu autour du Victoria; ils rayaient le
ciel dans une fantastique rapidit, se prcipitant parfois avec la
vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un
angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, rsolut de s'lever
dans l'atmosphre pour chapper  ce dangereux voisinage; il dilata
l'hydrogne du ballon, qui ne tarda pas  monter.

Mais les gypates montrent avec lui, peu disposs  l'abandonner.

 Ils ont l'air de nous en vouloir,  dit le chasseur en armant sa
carabine.

En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant 
cinquante pieds  peine, semblait braver les armes de Kennedy.

 J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.

--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce
serait les exciter  nous attaquer.

--Mais j'en viendrai facilement  bout.

--Tu te trompes, Dick.

--Nous avons une balle pour chacun d'eux.

--Et s'ils s'lancent vers la partie suprieure du ballon, comment
les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en prsence
d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Ocan! Pour
des aronautes, la situation est aussi dangereuse.

--Parles-tu srieusement, Samuel?

--Trs srieusement, Dick.

--Attendons alors.

--Attends. Tiens-toi prt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu
sans mon ordre.

Les oiseaux se massaient alors  une faible distance; on distinguait
parfaitement leur gorge pele tendue sous l'effort de leurs cris,
leur crte cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se
dressait avec fureur. Ils taient de la plus forte taille; leur
corps dpassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs
ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins
ails, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.

 Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'lever avec lui,
et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que
nous encore!

--Eh bien, que faire?  demanda Kennedy.

Le docteur ne rpondit pas.

 coute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze;
nous avons dix-sept coups  notre disposition, en faisant feu de
toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les dtruire ou de les
disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux.

--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme
morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le rpte,
pour peu qu'ils s'attaquent  l'hmisphre suprieur du ballon, tu
ne pourras plus les voir; ils crveront cette enveloppe qui nous
soutient, et nous sommes  trois mille pieds de hauteur! 

En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le
Victoria, le bec et les serres ouvertes, prt  mordre, prt 
dchirer.

 Feu! feu!  s'cria le docteur.

Il avait  peine achev, que l'oiseau, frapp  mort, tombait en
tournoyant dans l'espace.

Kennedy avait saisi l'un des fusils  deux coups. Joe paulait
l'autre.

Effrays de la dtonation, les gypates s'cartrent un instant;
mais ils revinrent presque aussitt  la charge avec une rage
extrme. Kennedy d'une premire balle coupa net le cou du plus
rapproch. Joe fracassa l'aile de l'autre.

 Plus que onze,  dit-il.

Mais alors les oiseaux changrent de tactique, et d'un commun accord
ils s'levrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson.

Malgr son nergie et son impassibilit, celui-ci devint pale. Il y
eut un moment de silence effrayant. Puis un dchirement strident se
fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle
manqua sous les pieds des trois voyageurs.

 Nous sommes perdus, s'cria Fergusson en portant les yeux sur le
baromtre qui montait avec rapidit. 

Puis il ajouta:  Dehors le lest, dehors! 

En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.

 Nous tombons toujours!.. Videz les caisses  eau!.. Joe
entends-tu?.. Nous sommes prcipits dans le lac! 

Joe obit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir  lui comme
une mare montante; les objets grossissaient  vue d'il; la
nacelle n'tait pas  deux cents pieds de la surface du Tchad.

 Les provisions! les provisions!  s'cria le docteur.

Et la caisse qui les renfermait fut jete dans l'espace.

La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours!

 Jetez! jetez encore! s'cria une dernire fois le docteur.

--Il n'y a plus rien, dit Kennedy.

--Si!  rpondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.

Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle

 Joe! Joe!  fit le docteur terrifi.

Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria dlest reprenait
sa marche ascensionnelle, remontait  mille pieds dans les airs, et
le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dgonfle l'entranait vers
les ctes septentrionales du lac.

 Perdu! dit le chasseur avec un geste de dsespoir.

--Perdu pour nous sauver!  rpondit Fergusson.

Et ces hommes si intrpides sentirent deux grosses larmes couler de
leurs yeux. Ils se penchrent, en cherchant  distinguer quelque
trace du malheureux Joe, mais ils taient dj loin.

 Quel parti prendre! demanda Kennedy.

--Descendre  terre, ds que cela sera possible, Dick, et puis
attendre. 

Aprs une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une
cte dserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochrent dans un
arbre peu lev, et le chasseur les assujettit fortement.

La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un
instant de sommeil.






CHAPITRE XXXIII

Conjectures.--Rtablissement de lquilibre du Victoria.--Nouveaux
calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration
complte du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari.





Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la
partie de la cte qu'ils occupaient. C'tait une sorte d'le de
terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de
terrain solide s'levaient des roseaux grands comme des arbres
d'Europe et qui s'tendaient  perte de vue.

Ces marcages infranchissables rendaient sre la position du
Victoria; il fallait seulement surveiller le ct du lac; la vaste
nappe d'eau allait s'largissant, surtout dans l'est, et rien ne
paraissait  l'horizon, ni continent ni les.

Les deux amis n'avaient pas encore os parler de leur infortun
compagnon. Kennedy fut le premier  faire part de ses conjectures au
docteur.

 Joe n'est peut-tre pas perdu, dit-il. C'est un garon adroit, un
nageur comme il en existe peu. Il n'tait pas embarrass de
traverser le Frith of Forth  dimbourg. Nous le reverrons, quand et
comment, je l'ignore; mais, de notre ct, ne ngligeons rien pour
lui donner l'occasion de nous rejoindre.

--Dieu t'entende, Dick, rpondit le docteur d'une voix mue. Nous
ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous
d'abord. Mais, avant tout, dbarrassons le Victoria de cette
enveloppe extrieure, qui n'est plus utile; ce sera nous dlivrer
d'un poids considrable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut
la peine. 

Le docteur et Kennedy se mirent  louvrage; ils prouvrent de
grandes difficults; il fallut arracher morceau par morceau ce
taffetas trs rsistant, et le dcouper en minces bandes pour le
dgager des mailles du filet. La dchirure produite par le bec des
oiseaux de proie s'tendait sur une longueur de plusieurs pieds.

Cette opration prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon
intrieur, entirement dgag, parut n'avoir aucunement souffert. Le
Victoria tait alors diminu d'un cinquime. Cette diffrence fut
assez sensible pour tonner Kennedy.

 Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur.

--Ne crains rien  cet gard, Dick; je rtablirai l'quilibre, et si
notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre
route accoutume.

--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts,
nous ne devions pas tre loigns d'une le.

--Je me le rappelle en effet; mais cette le, comme toutes celles du
Tchad, est sans doute habite par une race de pirates et de
meurtriers; ces sauvages auront t certainement tmoins de notre
catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains,  moins que la
superstition ne le protge, que deviendra-t-il?

--Il est homme  se tirer d'affaire, je te le rpte; j'ai confiance
dans son adresse et son intelligence.

--Je l'espre. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans
tloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres,
dont la plus grande partie a t sacrifie.

--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. 

Kennedy prit un fusil  deux coups et s'avana dans les grandes
herbes vers un taillis assez rapproch; de frquentes dtonations
apprirent bientt au docteur que sa chasse serait fructueuse.

Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relev des objets
conservs dans la nacelle et d'tablir l'quilibre du second
arostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques
provisions de th et de caf, environ un gallon et demi
d'eau-de-vie, une caisse  eau parfaitement vide; toute la viande
sche avait disparu.

Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogne du premier
ballon, sa force ascensionnelle se trouvait rduite de neuf cents
livres environ; il dut donc se baser sur cette diffrence pour
reconstituer son quilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept
mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent
quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation
paraissait tre en bon tat; ni la pile ni le serpentin n'avaient
t endommags.

La force ascensionnelle du nouveau ballon tait donc de trois mille
livres environ; en runissant les poids de l'appareil, des
voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses
accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de
viande frache, le docteur arrivait  un total de deux mille huit
cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix
livres de lest pour les cas imprvus, et l'arostat se trouverait
alors quilibr avec l'air ambiant

Ses dispositions furent prises en consquence, et il remplaa le
poids de Joe par un supplment de lest. Il employa la journe
entire  ces divers prparatifs, et ceux-ci se terminaient au
retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait
une vritable charge d'oies, de canards sauvages, de bcassines, de
sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de prparer ce gibier et de le
fumer. Chaque pice, embroche par une mince baguette, fut suspendue
au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la prparation parut
convenable  Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut
emmagasin dans la nacelle.

Le lendemain, le chasseur devait complter ses approvisionnements.

Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper
se composa de pemmican, de biscuits et de th. La fatigue aprs leur
avoir donn l'apptit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son
quart interrogea les tnbres, croyant parfois saisir la voix de Joe;
mais, hlas, elle tait bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu
entendre!

Aux premiers rayons du jour, le docteur rveilla Kennedy

 J'ai longuement mdit, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire
pour retrouver notre compagnon.

--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle.

--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.

--Sans doute! Si ce digne garon allait se figurer que nous
l'abandonnons!

--Lui! il nous connat trop! Jamais pareille ide ne lui viendrait
l'esprit; mais il faut qu'il apprenne o nous sommes.

--Comment cela?

--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous lever
dans l'air.

--Mais si le vent nous entrane?

--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramne
sur le lac, et cette circonstance, qui eut t fcheuse hier, est
propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc  nous maintenir
sur cette vaste tendue d'eau pendant toute la journe. Joe ne
pourra manquer de nous voir l o ses regards doivent se diriger
sans cesse. Peut-tre mme parviendra-t-il  nous informer du lieu
de sa retraite.

--S'il est seul et libre, il le fera certainement.

--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des
indignes n'tant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et
comprendra le but de nos recherches.

--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prvoir tous les cas,
--si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laiss une trace
de son passage, que ferons-nous?

--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en
nous maintenant le plus en vue possible; l, nous attendrons, nous
explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe
tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place
sans avoir tout fait pour le retrouver.

--Partons donc,  rpondit le chasseur.

Le docteur prit le relvement exact de ce morceau de terre ferme
qu'il allait quitter; il estima, d'aprs sa carte et son point,
qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le
village d'Ingemini, visits tous deux par le major Denham. Pendant
ce temps, Kennedy complta ses approvisionnements de viande frache.
Bien que les marais environnants portaient des marques de
rhinocros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion
de rencontrer un seul de ces normes animaux.

A sept heures du matin, non sans de grandes difficults dont le
pauvre Joe savait se tirer  merveille, l'ancre fut dtache de
l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint  deux
cents pieds dans l'air. Il hsita d'abord en tournant sur lui-mme;
mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avana sur le lac
et bientt fut emport avec une vitesse de vingt milles  l'heure.

Le docteur se maintint constamment  une hauteur qui variait entre
deux cents et cinq cents pieds. Kennedy dchargeait souvent sa
carabine. Au-dessus des les, les voyageurs se rapprochaient mme
imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les
halliers, partout o quelque ombrage, quelque anfractuosit de roc
et pu donner asile  leur compagnon. Ils descendaient prs des
longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pcheurs,  leur vue,
se prcipitaient  l'eau et regagnaient leur le avec les
dmonstrations de crainte les moins dissimules.

 Nous ne voyons rien, dit Kennedy aprs deux heures de recherches.

--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas
tre loigns du lieu de l'accident. 

A onze heures, le Victoria s'tait avanc de quatre-vingt-dix
milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle
presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de
milles. Il planait au-dessus d'une le trs vaste et trs peuple
que le docteur jugea devoir tre Farram, o se trouve la capitale
des Biddiomahs. Il s'attendait  voir Joe surgir de chaque buisson,
s'chappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlev sans difficult;
prisonnier, en renouvelant la manuvre employe pour le
missionnaire, il aurait bientt rejoint ses amis; mais rien ne
parut, rien ne bougea! C'tait  se dsesprer.

Le Victoria arrivait  deux heures et demie en vue de Tangalia,
village situ sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point
extrme atteint par Denham  l'poque de son exploration.

Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il
se sentait rejet vers l'est, repouss dans le centre de l'Afrique,
vers d'interminables dserts.

 Il faut absolument nous arrter, dit-il, et mme prendre terre;
dans l'intrt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais,
auparavant, tchons de trouver un courant oppos. 

Pendant plus d'une heure, il chercha  diffrentes zones. Le
Victoria drivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, 
mille pieds un souffle trs violent le ramena dans le nord-ouest.

Il n'tait pas possible que Joe ft retenu sur une des les du lac;
il et certainement trouv moyen de manifester sa prsence;
peut-tre l'avait-on entran sur terre. Ce fut ainsi que raisonna
le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad.

Quant  penser que Joe se ft noy, c'tait inadmissible. Il y eut
bien une ide horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de
Kennedy: les camans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un
ni l'autre n'eut le courage de formuler cette apprhension.
Cependant elle vint si manifestement  leur pense, que le docteur
dit sans autre prambule:

 Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des les ou du
lac; Joe aura assez d'adresse pour les viter; d'ailleurs, ils sont
peu dangereux, et les Africains se baignent impunment sans craindre
leurs attaques 

Kennedy ne rpondit pas; il prfrait se taire  discuter cette
terrible possibilit.

Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir.
Les habitants travaillaient  la rcolte du coton devant des cabanes
de roseaux tresss, au milieu d'enclos propres et soigneusement
entretenus.

Cette runion d'une cinquantaine de cases occupait une lgre
dpression de terrain dans une valle tendue entre de basses
montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait
au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena
prcisment  son point de dpart, dans cette sorte d'le ferme o
il avait pass la nuit prcdente. L'ancre, au lieu de rencontrer
les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mls 
la vase paisse du marais et d'une rsistance considrable

Le docteur eut beaucoup de peine  contenir l'arostat; mais enfin
le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillrent ensemble,
presque dsesprs.






CHAPITRE XXXIV

L'ouragan.--Dpart forc.--Perte dune ancre.--Tristes
rflexions.--Rsolution prise.--La trombe.--La caravane
engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy 
son poste.





A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une
violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer prs de terre
sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils
menaaient de dchirer.

 Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans
cette situation.

--Mais Joe, Samuel?

--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter 
cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous
compromettons la sret de tous.

--Partir sans lui! s'cria l'cossais avec l'accent d'une profonde
douleur.

--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cur ne me saigne pas
comme  toi? Est-ce que je n'obis pas  une imprieuse ncessit?

--Je suis  tes ordres, rpondit le chasseur. Partons. 

Mais le dpart prsentait de grandes difficults. L'ancre,
profondment engage, rsistait  tous les efforts, et le ballon,
tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put
parvenir  l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa
manuvre devenait fort prilleuse, car le Victoria risquait de
s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.

Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer
l'cossais dans la nacelle, et se rsigna  couper la corde de
l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans lair, et
prit directement la route du nord.

Fergusson ne pouvait qu'obir  cette tourmente; il se croisa les
bras et s'absorba dans ses tristes rflexions.

Aprs quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers
Kennedy non moins taciturne.

 Nous avons peut-tre tent Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas 
des hommes d'entreprendre un pareil voyage! 

Et un soupir de douleur s'chappa de sa poitrine.

 Il y a quelques jours  peine, rpondit le chasseur, nous nous
flicitions d'avoir chapp  bien des dangers! Nous nous serrions
la main tous les trois!

--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cur brave et franc! Un
moment bloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice
de ses trsors! Le voil maintenant loin de nous! Et le vent nous
emporte avec une irrsistible vitesse!

--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouv asile parmi les
tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont
visites avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux l ont revu
leur pays.

--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est
seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne
s'avanaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux prsents, au
milieu d'une escorte, arms et prpars pour ces expditions. Et
encore, ils ne pouvaient viter des souffrances et des tribulations
de la pire espce! Que veux-tu que devienne notre infortun
compagnon? C'est horrible  penser, et voil l'un des plus grands
chagrins qu'il m'ait t donn de ressentir!

--Mais nous reviendrons, Samuel.

--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria,
quand il nous faudrait regagner  pied le lac Tchad, et nous mettre
en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent
avoir conserv un mauvais souvenir des premiers Europens.

--Je te suivrai, Samuel, rpondit le chasseur avec nergie, tu peux
compter sur moi! Nous renoncerons plutt  terminer ce voyage! Joe
s'est dvou pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! 

Cette rsolution ramena quelque courage au cur de ces deux hommes.
Ils se sentirent forts de la mme ide. Fergusson mit tout en uvre
pour se jeter dans un courant contraire qui pt le rapprocher du
Tchad; mais c'tait impossible alors, et la descente mme devenait
impraticable sur un terrain dnud et par un ouragan de cette
violence.

Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le
Belad el Djrid, dsert pineux qui forme la lisire du Soudan, et
pntra dans le dsert de sable, sillonn par de longues traces de
caravanes; la dernire ligne de vgtation se confondit bientt avec
le ciel  l'horizon mridional, non loin de la principale oasis de
cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombrags
par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrter. Un
campement arabe, des tentes d'toffes rayes, quelques chameaux
allongeant sur le sable leur tte de vipre, animaient cette
solitude; mais le Victoria passa comme une toile filante, et
parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures,
sans que Fergusson parvnt  matriser sa course.

 Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre!
pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc
franchir le Sahara? Dcidment le ciel est contre nous! 

Il parlait ainsi avec une rage de dsespr, quand il vit dans le
nord les sables du dsert se soulever au milieu d'une paisse
poussire, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposs.

Au milieu du tourbillon, brise, rompue, renverse, une caravane
entire disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux
ple-mle poussaient des gmissements sourds et lamentables; des
cris, des hurlements sortaient de ce brouillard touffant.
Quelquefois, un vtement bariol tranchait avec ces couleurs vives
dans ce chaos, et le mugissement de la tempte dominait cette scne
de destruction.

Bientt le sable s'accumula en masses compactes, et l o nagure
s'tendait la plaine unie, s'levait une colline encore agite,
tombe immense d'une caravane engloutie.

Le docteur et Kennedy, pales, assistaient  ce terrible spectacle;
ils ne pouvaient plus manuvrer leur ballon, qui tournoyait au
milieu des courants contraires et n'obissait plus aux diffrentes
dilatations du gaz. Enlac dans ces remous de l'air, il
tourbillonnait avec une rapidit vertigineuse; la nacelle dcrivait
de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente
s'entrechoquaient  se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient
 se rompre, les caisses  eau se dplaaient avec fracas;  deux
pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et
d'une main crispe s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se
maintenir contre la fureur de l'ouragan.

Kennedy, les cheveux pars, regardait sans parler; le docteur avait
repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses
traits de ses violentes motions, pas mme quand, aprs un dernier
tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrt dans un calme
inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en
sens inverse sur la route du matin avec une rapidit non moins
gale.

 O allons-nous? s'cria Kennedy.

--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de
douter d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et
nous voici retournant vers les lieux que nous n'esprions plus
revoir. 

Le sol si plat, si gal pendant l'aller, tait alors boulevers
comme les flots aprs la tempte; une suite de petits monticules 
peine fixs jalonnaient le dsert; le vent soufflait avec violence,
et le Victoria volait dans l'espace.

La direction suivie par les voyageurs diffrait un peu de celle
qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu
de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le dsert
s'tendre devant eux.

Kennedy en fit l'observation.

Peu importe, rpondit le docteur; l'important est de revenir au sud;
nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je
n'hsiterai pas  m'y arrter.

--Si tu es satisfait, je le suis, rpondit le chasseur; mais fasse
le ciel que nous ne soyons pas rduits  traverser le dsert comme
ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible.

--Et se reproduit frquemment? Dick. Les traverses du dsert sont
autrement dangereuses que celles de l'Ocan; le dsert a tous les
prils de la mer, mme l'engloutissement, et de plus, des fatigues
et des privations insoutenables.

--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend  se calmer; la
poussire des sables est moins compacte, leurs ondulations
diminuent, l'horizon s'claircit

--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et
que pas un point n'chappe  notre vue!

--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparatra pas sans
que tu n'en sois prvenu. 

Et Kennedy, la lunette  la main, se plaa sur le devant de la
nacelle.






CHAPITRE XXXV

L'histoire de Joe.--L'le des Biddiomahs.--L'adoration.--Lle
engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage 
pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du
Victoria.--Disparition du Victoria.--Dsespoir.--Le marais.--Un
dernier cri.





Qu'tait devenu Joe pendant les vaines recherches de son matre?

Lorsqu'il se fut prcipit dans le lac, son premier mouvement  la
surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, dj
fort lev au-dessus du lac, remonter avec rapidit, diminuer peu 
peu, et, pris bientt par un courant rapide, disparatre vers le
nord. Son matre, ses amis taient sauvs.

 Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pense de me jeter
dans le Tchad; elle n'et pas manqu de venir  l'esprit de M.
Kennedy, et certes il n'aurait pas hsit  faire comme moi, car il
est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres.
C'est mathmatique.

Rassur sur ce point, Joe se mit  songer  lui; il tait au milieu
d'un lac immense, entour de peuplades inconnues, et probablement
froces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que
sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement.

Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'taient
conduits comme de vrais gypates, il avait avis une le  l'horizon;
il rsolut donc de se diriger vers elle, et se mit  dployer
toutes ses connaissances dans l'art de la natation, aprs s'tre
dbarrass de la partie la plus gnante de ses vtements; il ne
s'embarrassait gure d'une promenade de cinq ou six milles; aussi,
tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu' nager vigoureusement
et directement.

Au bout d'une heure et demie, la distance quile sparait de l'le
se trouvait fort diminue.

Mais  mesure qu'il s'approchait de terre, une pense d'abord
fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les
rives du lac sont hantes par d'normes alligators, et il
connaissait la voracit de ces animaux.

Quelle que ft sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le
digne garon se sentait invinciblement mu; il craignait que la
chair blanche ne ft particulirement du got des crocodiles, et il
ne s'avana donc qu'avec une extrme prcaution, l'il aux aguets.
Il n'tait plus qu' une centaine de brasses d'un rivage ombrag
d'arbres verts, quand une bouffe d'air charg de l'odeur pntrante
du musc arriva jusqu' lui.

 Bon, se dit-il! voil ce que je craignais! le caman n'est pas
loin. 

Et il plongea rapidement, mais pas assez pour viter le contact d'un
corps norme dont l'piderme cailleux l'corcha au passage; il se
crut perdu, et se mit  nager avec une vitesse dsespre; il
revint  la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut
l un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa
philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrire lui le
bruit de cette vaste mchoire prte  le happer. Il filait alors
entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit
saisir par un bras, puis par le milieu du corps.

Pauvre Joe! il eut une dernire pense pour son matre, et se prit
 lutter avec dsespoir, en se sentant attir non vers le fond du
lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dvorer
leur proie, mais  la surface mme.

A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre
deux ngres d'un noir dbne; ces Africains le tenaient
vigoureusement et poussaient des cris tranges.

 Tiens! ne put s'empcher de scrier Joe! des ngres au lieu de
camans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces
gaillards-l osent-ils se baigner dans ces parages! 

Joe ignorait que les habitants des les du Tchad, comme beaucoup de
noirs, plongent impunment dans les eaux infestes d'alligators,
sans se proccuper de leur prsence; les amphibies de ce lac ont
particulirement une rputation assez mrit de sauriens
inoffensifs.

Mais Joe n'avait-il vit un danger que pour tomber dans un autre?
C'est ce qu'il donna aux vnements  dcider, et puisquil ne
pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans
montrer aucune crainte.

 videmment, se disait-il, ces gens-l ont vu le Victoria raser les
eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont t les tmoins
loigns de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des gards
pour un homme tomb du ciel! Laissons-les faire! 

Joe en tait l de ses rflexions, quand il prit terre au milieu
d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout ge, mais non de toutes
couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un
noir superbe. Il n'eut mme pas  rougir de la lgret de son
costume; il se trouvait  dshabill   la dernire mode du pays.

Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation,
il ne put se mprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela
ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui
revint  la mmoire.

 Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune
quelconque! Eh bien, autant ce mtier-l qu'un autre quand on n'a
pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le
Victoria vient  repasser, je profiterai de ma nouvelle position
pour donner  mes adorateurs le spectacle d'une ascension
miraculeuse. 

Pendant que Joe rflchissait de la sorte, l foule se resserrait
autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait,
elle devenait familire; mais, au moins, elle eut la pense de lui
offrir un festin magnifique, compos de lait aigre avec du riz pil
dans du miel, le digne garon, prenant son parti de toutes choses,
fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna  son peuple une
haute ide de la faon dont les dieux dvorent dans les grandes
occasions.

Lorsque le soir fut arriv, les sorciers de l'le le prirent
respectueusement par la main, et le conduisirent  une espce de
case entoure de talismans; avant d'y pntrer, Joe jeta un regard
assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'levaient autour de
ce sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de rflchir  sa
position quand il fut enferm dans sa cabane.

Pendant la soire et une partie de la nuit, il entendit des chants
de fte, les retentissements d'une espce de tambour et un bruit de
ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des churs hurls
accompagnrent d'interminables danses qui enlaaient la cabane
sacre de leurs contorsions et de leurs grimaces.

Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant  travers les
murailles de boue et de roseau de la case; peut-tre, en toute autre
circonstance, et-il pris un plaisir assez vif  ces tranges
crmonies; mais son esprit fut bientt tourment d'une ide fort
dplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon ct, il
trouvait stupide et mme triste d'tre perdu dans cette contre
sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient
revu leur patrie, de ceux qui osrent s'aventurer jusqu' ces
contres. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se
voyait l'objet! Il avait de bonnes raisons de croire  la vanit
des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration
n'allait pas jusqu' manger l'ador!

Malgr cette fcheuse perspective, aprs quelques heures de
rflexion, la fatigue l'emporta sur les ides noires, et Joe tomba
dans un sommeil assez profond, qui se ft prolong sans doute
jusqu'au lever du jour, si une humidit inattendue n'et rveill le
dormeur.

Bientt cette humidit se fit eau, et cette eau monta si bien que
Joe en eut jusqu' mi-corps.

 Qu'est-ce l? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau
supplice de ces ngres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir
jusqu'au cou! 

Et ce disant, il enfona la muraille d'un coup d'paule et se trouva
o? en plein lac! D'le, il n'y en avait plus! Submerge pendant
la nuit! A sa place l'immensit du Tchad!

 Triste pays pour les propritaires!  se dit Joe, et il reprit
avec vigueur lexercice de ses facults natatoires.

Un de ces phnomnes assez frquents sur le lac Tchad avait dlivr
le brave garon; plus d'une le a disparu ainsi, qui paraissait
avoir la solidit du roc, et souvent les populations riveraines
durent recueillir les malheureux chapps  ces terribles
catastrophes.

Joe ignorait cette particularit, mais il ne se fit pas faute d'en
profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement.
C'tait une sorte de tronc d'arbre grossirement creus une paire de
pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant
assez rapide, se laissa driver.

 Orientons-nous, dit-il. L'toile polaire, qui fait honntement son
mtier d'indiquer la route du nord  tout le monde, voudra bien me
venir en aide. 

Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive
septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du
matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux pineux
qui parurent fort importuns, mme  un philosophe; mais un arbre
poussait l tout exprs pour lui offrir un lit dans ses branches.
Joe y grimpa pour plus de sret, et attendit l, sans trop dormir,
les premiers rayons du jour.

Le matin venu avec cette rapidit particulire aux rgions
quatoriales, Joe jeta un coup d'il sur l'arbre qui l'avait abrit
pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les
branches de cet arbre taient littralement couvertes de serpents et
de camlons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements;
on et dit un arbre d'une nouvelle espce qui produisait des
reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et
se tordait. Joe prouva un vif sentiment de terreur ml de dgot,
et s'lana  terre au milieu des sifflements de la bande.

 Voil une chose qu'on ne voudra jamais croire,  dit-il.

Il ne savait pas que les dernires lettres du docteur Vogel avaient
fait connatre cette singularit des rives du Tchad, o les reptiles
sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Aprs ce qu'il venait
de voir, Joe rsolut d'tre plus circonspect  l'avenir, et,
s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers
le nord-est. Il vitait avec le plus grand soin cabanes, cases,
huttes, tanires, en un mot tout ce qui peut servir de rceptacle 
la race humaine.

Que de fois ses regards se portrent en l'air! Il esprait
apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherch
pendant toute cette journe de marche, cela ne diminua pas sa
confiance en son matre; il lui fallait une grande nergie de
caractre pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se
joignait  la fatigue, car  le nourrir de racines, de moelle
d'arbustes, tels que le  ml,  ou des fruits du palmier doum, on
ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il
s'avana d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait
en vingt endroits les traces des milliers d'pines dont les roseaux
du lac, les acacias et les mimosas sont hrisss, et ses pieds
ensanglants rendaient sa marche extrmement douloureuse. Mais enfin
il put ragir contre ses souffrances, et, le soir venu, il rsolut
de passer la nuit sur les rives du Tchad.

L, il eut  subir les atroces piqres de myriades d'insectes:
mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent
littralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas 
Joe un lambeau du peu de vtements qui le couvraient; les insectes
avaient tout dvor! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une
heure de sommeil au voyageur fatigu; pendant ce temps, les
sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez
dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac;
le concert des btes froces retentissait au milieu de la nuit. Joe
n'osa remuer. Sa rsignation et sa patience eurent de la peine 
tenir contre une pareille situation.

Enfin le jour revint; Joe se releva prcipitamment, et que l'on juge
du dgot qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait
partag sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de
large, une bte monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des
yeux ronds. Joe sentit son cur se soulever, et, reprenant quelque
force dans sa rpugnance, il courut  grands pas se plonger dans les
eaux du lac. Ce bain calma un peu les dmangeaisons qui le
torturaient, et, aprs avoir mch quelques feuilles, il reprit sa
route avec une obstination, un enttement dont il ne pouvait se
rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et
nanmoins il sentait. en lui une puissance suprieure au dsespoir.

Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins
rsign que lui, se plaignait; il fut oblig de serrer fortement
une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait
s'tancher  chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du
dsert, il trouvait un bonheur relatif  ne pas subir les tourments
de cet imprieux besoin.

 O peut tre le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du
nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura
procd  une nouvelle installation pour rtablir l'quilibre; mais
la journe d'hier a d suffire  ces travaux; il ne serait donc pas
impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais
jamais le revoir. Aprs tout, si je parvenais  gagner une des
grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des
voyageurs dont mon matre nous a parl. Pourquoi ne me tirerais-je
pas d'affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!...
Allons! courage! 

Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrpide Joe tomba
en pleine fort au milieu d'un attroupement de sauvages; il
s'arrta  temps et ne fut pas vu. Les ngres s'occupaient 
empoisonner leurs flches avec le suc de l'euphorbe, grande
occupation des peuplades de ces contres, et qui se fait avec une
sorte de crmonie solennelle.

Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un
fourr, lorsqu'en levant les yeux, par une claircie du feuillage,
il aperut le Victoria, le Victoria lui-mme, se dirigeant vers le
lac,  cent pieds  peine au-dessus de lui. Impossible de se faire
entendre! impossible de se faire voir!

Une larme lui vint aux yeux, non de dsespoir, mais de
reconnaissance: son matre tait  sa recherche! son matre ne
l'abandonnait pas! Il lui fallut attendre le dpart des noirs; il
put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.

Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe rsolut
de l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet,
mais plus  l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain!
Un vent violent en-tranait le ballon avec une irrsistible vitesse!

Pour la premire fois, l'nergie, l'esprance manqurent au cur de
l'infortun; il se vit perdu; il crut son matre parti sans retour;
il n'osait plus penser, il ne voulait plus rflchir.

Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant
toute cette journe et une partie de la nuit. Il se tranait, tantt
sur les genoux, tantt sur les mains; il voyait venir le moment o
la force lui manquerait et o il faudrait mourir.

En avanant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou
plutt de ce qu'il sut bientt tre un marais, car la nuit tait
venue depuis quelques heures; il tomba inopinment dans une boue
tenace; malgr ses efforts, malgr sa rsistance dsespre, il se
sentit enfoncer peu  peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques
minutes plus tard il en avait jusqu' mi-corps.

 Voil donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... 

Il se dbattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'
l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait
lui-mme. Pas un morceau de bois qui pt l'arrter, pas un roseau
pour le retenir!.. Il comprit que c'en tait fait de lui!... Ses
yeux se fermrent.

 Mon matre! mon matre!  moi!...  s'cria-t-il.

Et cette voix dsespre, isole, touffe dj, se perdit dans la
nuit.






CHAPITRE XXXVI

Un rassemblement  lhorizon.--Une troupe darabes.--La
poursuite.--Cest lui!--Chute de cheval.--L'Arabe trangl.--Une
balle de Kennedy.--Manuvre.--Enlvement au vol.--Joe sauv.





Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le
devant de la nacelle, il ne cessait dobserver l'horizon avec une
grande attention.

Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit:

 Si je ne me trompe, voici l-bas une troupe en mouvement, hommes
ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas,
ils s'agitent violemment, car ils soulvent un nuage de poussire.

--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe
qui viendrait nous repousser au nord? 

Il se leva pour examiner l'horizon.

 Je ne crois pas, Samuel, rpondit Kennedy; c'est un troupeau de
gazelles ou de bufs sauvages.

--Peut-tre, Dick; mais ce rassemblement est au moins  neuf ou dix
milles de nous, et pour mon compte, mme avec la lunette, je n'y
puis rien reconnatre.

--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a l quelque chose
dextraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une
manuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des
cavaliers! regarde! 

Le docteur observa avec attention le groupe indiqu.

 Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un dtachement d'Arabes
ou de Tibbous; ils s'enfuient dans la mme direction que nous; mais
nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une
demi-heure, nous serons  porte de voir et de juger ce qu'il faudra
faire. 

Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse
des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns dentre eux
s'isolaient.

 Cest videmment, reprit Kennedy, une manuvre ou une chasse.

--On dirait que ces gens-l poursuivent quelque chose. Je voudrais
bien savoir ce qui en est.

--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous
les dpasserons mme, s'ils continuent de suivre cette route; nous
marchons avec une rapidit de vingt milles  l'heure, et il n'y a
pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. 

Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes aprs, il dit:

 Ce sont des Arabes lancs  toute vitesse. Je les distingue
parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui
se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur
chef les prcde  cent pas, et ils se prcipitent sur ses traces.

--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas  redouter, et, si cela
est ncessaire, je m'lverai.

--Attends! attends encore, Samuel!

--C'est singulier, ajouta Dick aprs un nouvel examen, il y a
quelque chose dont je ne me rends pas compte;  leurs efforts et 
l'irrgularit de leur ligne, ces Arabes ont plutt l'air de
poursuivre que de suivre.

--En es-tu certain, Dick,

--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une
chasse  l'homme! Ce n'est point un chef qui les prcde, mais un
fugitif.

--Un fugitif! dit Samuel avec motion.

--Oui!

--Ne le perdons pas de vue et attendons. 

Trois ou quatre milles furent promptement gagns sur ces cavaliers
qui filaient cependant avec une prodigieuse vlocit.

 Samuel! Samuel! s'cria Kennedy d'une voix tremblante.

--Qu'as-tu, Dick?

--Est-ce une hallucination? est-ce possible?

--Que veux-tu dire?

--Attends.

Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit
 regarder.

 Eh bien? fit le docteur.

--C'est lui, Samuel!

--Lui!  s'cria ce dernier.

 Lui  disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer!

 C'est lui  cheval!  cent pas  peine de ses ennemis! il fuit!

--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.

--Il ne peut nous voir dans sa fuite!

--Il nous verra, rpondit Fergusson en abaissant la flamme de son
chalumeau.

--Mais comment?

--Dans cinq minutes nous serons  cinquante pieds du sol; dans
quinze, nous serons au-dessus de lui.

--Il faut le prvenir par un coup de fusil!

--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coup.

--Que faire alors?

--Attendre.

--Attendre! Et ces Arabes?

--Nous les atteindrons! Nous les dpasserons! Nous ne sommes pas
loigns de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne
encore

--Grand Dieu! fit Kennedy.

--Qu'y-a-t-il? 

Kennedy avait pouss un cri de dsespoir en voyant Joe prcipit 
terre. Son cheval, videmment rendu, puis, venait de s'abattre.

 Il nous a vus, s'cria le docteur; en se relevant il nous a fait
signe!

--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le
courageux garon! Hourra!  fit le chasseur qui ne se contenait
plus.

Joe, immdiatement relev aprs sa chute,  l'instant o l'un des
plus rapides cavaliers se prcipitait sur lui, bondissait comme une
panthre, lvitait par un cart, se jetait en croupe, saisissait
l'Arabe  la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il
l'tranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course
effrayante.

Un immense cri des Arabes s'leva dans l'air; mais, tout entiers 
leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria  cinq cents pas
derrire eux, et  trente pieds du sol  peine; eux-mmes, ils
n'taient pas  vingt longueurs de cheval du fugitif.

L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer
de sa lance, quand Kennedy, l'il fixe, la main ferme, l'arrta net
d'une balle et le prcipita  terre.

Joe ne se retourna pas mme au bruit. Une partie de la troupe
suspendit sa course, et tomba la face dans la poussire  la vue du
Victoria; l'autre continua sa poursuite.

 Mais que fait Joe? s'cria Kennedy, il ne s'arrte pas!

--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient
dans la direction de l'arostat. Il compte sur notre intelligence!
Ah! le brave garon! Nous l'enlverons  la barbe de ces Arabes!
Nous ne sommes plus qu' deux cents pas.

--Que faut-il faire? demanda Kennedy.

--Laisse ton fusil de ct.

--Voil, fit le chasseur en dposant son arme.

--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest?

--Plus encore.

--Non, cela suffira. 

Et des sacs de sable furent empils par le docteur entre les bras de
Kennedy.

 Tiens-toi  l'arrire de la nacelle, et sois prt  jeter ce lest
d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre!

--Sois tranquille!

--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu!

--Compte sur moi! 

Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui
s'lanaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur,  l'avant
de la nacelle, tenait l'chelle dploye, prt  la lancer au moment
voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui,
cinquante pieds environ. Le Victoria les dpassa.

 Attention! dit Samuel  Kennedy.

--Je suis prt.

--Joe! garde  toi!...  cria le docteur de sa voix retentissante en
jetant l'chelle, dont les premiers chelons soulevrent la
poussire du sol.

A l'appel du docteur, Joe, sans arrter son cheval, s'tait retourn;
l'chelle arriva prs de lui, et au moment o il s'y accrochait

 Jette, cria le docteur  Kennedy.

--C'est fait 

Et le Victoria, dlest dun poids suprieur  celui de Joe, s'leva
 cent cinquante pieds dans les airs.

Joe se cramponna fortement  l'chelle pendant les vastes
oscillations qu'elle eut  dcrire; puis faisant un geste
indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilit d'un clown, il
arriva jusqu' ses compagnons qui le reurent dans leurs bras.

Les Arabes poussrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif
venait de leur tre enlev au vol, et le Victoria s'loignait
rapidement.

 Mon matre! Monsieur Dick!  avait dit Joe.

Et succombant  lmotion,  la fatigue, il s'tait vanoui, pendant
que Kennedy, presque en dlire, s'criait:

 Sauv! sauv!

--Parbleu!  fit le docteur, qui avait repris sa tranquille
impassibilit.

Joe tait presque nu; ses bras ensanglants, son corps couvert de
meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa
ses blessures et le coucha sous la tente.

Joe revint bientt de son vanouissement, et demanda un verre
d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe
n'tant pas un homme  traiter comme tout le monde. Aprs avoir bu,
il serra la main de ses deux compagnons et se dclara prt 
raconter son histoire.

Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garon retomba dans
un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.

Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les
efforts d'un vent excessif, il revit la lisire du dsert pineux,
au-dessus des palmiers courbs ou arrachs par la tempte; et aprs
avoir fourni une marche de prs de deux cents milles depuis
l'enlvement de Joe, il dpassa vers le soir le dixime degr de
longitude.






CHAPITRE XXXVII

La route de louest.--Le rveil de Joe.--Son enttement.--Fin de
l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquitudes de Kennedy.--Route au
nord.--Une nuit prs dAgbads.





Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le
Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le
docteur et Kennedy veillrent  tour de rle, et Joe en profita pour
dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre
heures.

Voil le remde quil lui faut, dit Fergusson; la nature se
chargera de sa gurison. 

Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait
brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le
Victoria fut entran vers; l'ouest.

Le docteur, la carte  la main, reconnut le royaume du Damerghou,
terrain onduleux d'une grande fertilit, avec les huttes de ses
villages faites de longs roseaux entremls des branchages de
l'asclepia; les meules de grains s'levaient, dans les champs
cultivs, sur de petits chafaudages destins  les prserver de
l'invasion des souris et des termites.

Bientt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable  sa vaste
place des excutions; au centre se dresse larbre de mort; le
bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est
immdiatement pendu!

En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empcher de dire:

 Voil que nous reprenons encore la route du nord!

--Qu'importe? Si elle nous mne  Tombouctou, nous ne nous en
plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura t accompli en de
meilleures circonstances!...

--Ni en meilleure sant, riposta Joe, qui passait sa bonne figure
toute rjouie  travers les rideaux de la tente.

--Voil notre brave ami! s'cria le chasseur, notre sauveur!
Comment cela va-t-il?

--Mais trs naturellement, Monsieur Kennedy, trs naturellement!
Jamais je ne me suis si bien port! Rien qui vous rapproche un
homme comme un petit voyage d'agrment prcd d'un bain dans le
Tchad! n'est-ce pas, mon matre?

--Digne cur! rpondit Fergusson en lui serrant la main. Que
d'angoisses et d'inquitudes tu nous a causes!

--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'tais tranquille sur
votre sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fire peur!

--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de
cette faon.

--Je vois que sa chute ne l'a pas chang, ajouta Kennedy.

--Ton dvouement a t sublime, mon garon, et il nous a sauvs; car
le Victoria tombait dans le lac, et une fois l, personne n'et pu
l'en tirer.

--Mais si mon dvouement, comme il vous plat d'appeler ma culbute,
vous a sauvs, est-ce qu'il ne m'a pas sauv aussi, puisque nous
voil tous les trois en bonne sant? Par consquent, dans tout
cela, nous n'avons rien  nous reprocher.

--On ne s'entendra jamais avec ce garon-l, dit le chasseur.

--Le meilleur moyen de s'entendre, rpliqua Joe, c'est de ne plus
parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a
pas  y revenir.

--Entt! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous
raconter ton histoire?

--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette
oie grasse en tat de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas
perdu son temps

--Comme tu dis, Joe.

--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte
dans un estomac europen. 

L'oie fut bientt grille  la flamme du chalumeau, et, peu aprs,
dvore. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mang
depuis plusieurs jours. Aprs le th et les grogs, il mit ses
compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine
motion, tout en envisageant les vnements avec sa philosophie
habituelle Le docteur ne put s'empcher de lui presser plusieurs
fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus proccup du
salut de son matre que du sien;  propos de la submersion de l'le
des Biddiomahs, il lui expliqua la frquence de ce phnomne sur le
lac Tchad.

Enfin Joe, en poursuivant son rcit, arriva au moment o, plong
dans le marais, il jeta un dernier cri de dsespoir.

 Je me croyais perdu, mon matre, dit-il, et mes penses
s'adressaient  vous. Je me mis  me dbattre. Comment? je ne vous
le dirai pas; j'tais bien dcid  ne pas me laisser engloutir sans
discussion, quand,  deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout
de corde frachement coupe; je me permets de faire un dernier
effort, et, tant bien que mal, j'arrive au cble; je tire; cela
rsiste; je me hale, et finalement me voil en terre ferme! Au bout
de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon matre! j'ai bien le
droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas
d'inconvnient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez
pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me
donne votre direction, et, aprs de nouveaux efforts, je me tire de
la fondrire. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je
marchai pendant une partie de la nuit, en m'loignant du lac.
J'arrivai enfin  la lisire d'une immense fort. L dans un enclos
des chevaux paissaient sans songer  mal. Il y a des moments dans
l'existence o tout le monde sait monter  cheval, n'est-il pas vrai?
Je ne perds pas une minute  rflchir, je saute sur le dos de
l'un de ces quadrupdes, et nous voil filant vers le nord  toute
vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues,
ni des villages que j'ai vits. Non. Je traverse les champs
ensemencs, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je
pousse ma bte, je l'excite, je l'enlve! J'arrive  la limite des
terres cultives. Bon! le dsert! cela me va; je verrai mieux
devant moi, et de plus loin. J'esprais toujours apercevoir le
Victoria m'attendant en courant des bordes. Mais rien. Au bout de
trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah!
quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne
sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a t chass lui-mme! Et
cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en
essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de prs; je
m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas,
et j'espre bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir trangl!
Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court
sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait
dune bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien!
Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de
plus naturel au monde! Je suis prt  recommencer, si cela peut
vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le
disais, mon matre, cela ne vaut pas la peine d'en parler.

--Mon brave Joe! rpondit le docteur avec motion. Nous n'avions
donc pas tort de nous fier  ton intelligence et  ton adresse!

--Bah! Monsieur, il n'y a qu' suivre les vnements, et on se tire
d'affaire! Le plus sr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les
choses comme elles se prsentent. 

Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi
une longue tendue de pays. Kennedy fit bientt remarquer 
l'horizon un amas de cases qui se prsentait avec l'apparence d'une
ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de
Tagelel dans le Damerghou.

 Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est l qu'il se
spara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier
devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous
vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui
revit l'Europe.

--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du
Victoria, nous remontons directement vers le nord?

--Directement, mon cher Dick.

--Et cela ne t'inquite pas un peu?

--Pourquoi?

--C'est que ce chemin-l nous mne  Tripoli et au-dessus du grand
dsert.

--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espre.

--Mais o prtends-tu t'arrter?

--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.

--Tembouctou?

--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un
voyage en Afrique sans visiter Tembouctou!

--Tu seras le cinquime ou sixime Europen qui aura vu cette ville
mystrieuse!

--Va pour Tembouctou!

--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septime et le dix-huitime
degr de latitude, et l nous chercherons un vent favorable qui
puisse nous chasser vers l'ouest.

--Bien, rpondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue
route  parcourir dans le nord?

--Cent cinquante milles au moins.

--Alors, rpliqua Kennedy, je vais dormir un peu.

--Dormez, Monsieur, rpondit Joe; vous-mme, mon matre, imitez M.
Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait
veiller d'une faon indiscrte. 

Le chasseur s'tendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la
fatigue avait peu de prise, demeura  son poste d'observation.

Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrme
rapidit un terrain caillouteux, avec des ranges de hautes
montagnes nues  base granitique; certains pics isols atteignaient
mme quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les
autruches bondissaient avec une merveilleuse agilit au milieu des
forts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; aprs
l'aridit du dsert, la vgtation reprenait son empire. C'tait le
pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de
coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg.

A dix heures du soir, aprs une superbe traverse de deux cent
cinquante milles, le Victoria s'arrta au-dessus d'une ville
importante; la lune en laissait entrevoir une partie  demi ruine;
quelques pointes de mosques s'lanaient  et l frappes d'un
blanc rayon de lumire; le docteur prit la hauteur des toiles, et
reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghads.

Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait dj
en ruines  l'poque o la visita le docteur Barth.

Le Victoria, n'tant pas aperu dans l'ombre, prit terre  deux
milles au-dessus d'Agbads, dans un vaste champ de millet. La nuit
fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin,
pendant qu'un vent lger sollicitait le ballon vers l'ouest, et mme
un peu au sud.

Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva
rapidement et s'enfuit dans une longue trane des rayons du soleil.






CHAPITRE XXXVIII

Traverse rapide.--Rsolutions prudentes.--Caravanes.--Averses
continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy,
Gray.--Mungo-Park.--Laing.--Ren Cailli.--Clapperton.--John
et Richard Lander.





La journe du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le
dsert recommenait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le
sud-ouest; il ne dviait ni  droite ni  gauche; son ombre traait
sur le sable une ligne rigoureusement droite.

Avant son dpart, le docteur avait renouvel prudemment sa provision
d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contres
infestes par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, lev de
dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se dprimait
vers le sud. Les voyageurs, ayant coup la route d'Aghads 
Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivrent au
soir par 16 de latitude et 4 55' de longitude, aprs avoir franchi
cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie.

Pendant cette journe, Joe apprta les dernires pices de gibier,
qui n'avaient reu qu'une prparation sommaire; il servit au souper
des brochette de bcassines fort apptissantes. Le vent tant bon,
le docteur rsolut de continuer sa route pendant une nuit que la
lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria
s'leva  une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette
traverse nocturne de soixante milles environ, le lger sommeil d'un
enfant n'et mme pas t troubl.

Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il
porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs,
et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort
heureusement loigne.

La vue de ces oiseaux amena Joe  complimenter son matre sur son
ide des deux ballons.

 O en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second
ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on
peut toujours la prendre pour se sauver.

--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquite un peu;
elle ne vaut pas le btiment.

--Que veux-tu dire? demanda Kennedy.

--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit
que le tissu en ait t trop prouv, soit que la gutta-percha se
soit fondue  la chaleur du serpentin, je constate une certaine
dperdition de gaz; ce n'est pas grandchose jusqu'ici, mais enfin
c'est apprciable; nous avons une tendance  baisser, et, pour me
maintenir, je suis forc de donner plus de dilatation  l'hydrogne.

--Diable! fit Kennedy, je ne vois gure de remde  cela.

--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien
de nous presser, en vitant mme les haltes de nuit.

--Sommes-nous encore loin de la cte? demanda Joe.

--Quelle cte, mon garon? Savons-nous donc o le hasard nous
conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se
trouve encore  quatre cents milles dans l'ouest.

--Et quel temps mettrons-nous  y parvenir?

--Si le vent ne nous carte pas trop, je compte rencontrer cette
ville mardi vers le soir.

--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de btes et d'hommes
qui serpentait en plein dsert, nous arriverons plus vite que cette
caravane.

Fergusson et Kennedy se penchrent et aperurent une vaste
agglomration d'tres de toute espce; il y avait l plus de cent
cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent
vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou  Tafilet avec une charge de
cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit
sac destin  recevoir leurs excrments, seul combustible sur lequel
on puisse compter dans le dsert.

Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espce; ils peuvent
rester de trois  sept jours sans boire, et deux jours sans manger;
leur vitesse est suprieure  celle des chevaux, et ils obissent
avec intelligence  la voix du khabir, le guide de la caravane. On
les connat dans le pays sous le nom de  mehari. 

Tels furent les dtails donns par le docteur, pendant que ses
compagnons considraient cette multitude d'hommes, de femmes,
d'enfants, marchant avec peine sur un sable  demi mouvant,  peine
contenu par quelques chardons, des herbes fltries et des buissons
chtifs. Le vent effaait la trace de leurs pas presque
instantanment.

Joe demanda comment les Arabes parvenaient  se diriger dans le
dsert, et  gagner les puits pars dans cette immense solitude.

 Les Arabes, rpondit Fergusson, ont reu de la nature un
merveilleux instinct pour reconnatre leur route; l o un Europen
serait dsorient, ils n'hsitent jamais; une pierre insignifiante,
un caillou, une touffe d'herbe, la nuance diffrente des sables,
leur suffit pour marcher srement; pendant la nuit, ils se guident
sur l'toile polaire; ils ne font pas plus de deux milles 
l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi
jugez du temps qu'ils mettent  traverser le Sahara, un dsert de
plus de neuf cents milles. 

Mais le Victoria avait dj disparu aux yeux tonns des Arabes, qui
devaient envier sa rapidit. Au soir, il passait par 2 20' de
longitude [Le zro du mridien de Paris.], et, pendant la nuit, il
franchissait encore plus d'un degr.

Le lundi, le temps changea compltement; la pluie se mit  tomber
avec une grande violence; il fallut rsister  ce dluge et 
l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle;
cette perptuelle averse expliquait les marais et les marcages qui
composaient uniquement la surface du pays; la vgtation y
reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.

Tel tait le Sonray avec ses villages coiffs de toits renverss
comme des bonnets armniens; il y avait peu de montagnes, mais
seulement ce quil fallait de collines pour faire des ravins et des
rservoirs, que les pintades et les bcassines sillonnaient de leur
vol;  et l un torrent imptueux coupait les routes; les
indignes le traversaient en se cramponnant  une liane tendue d'un
arbre  un autre; les forts faisaient place aux jungles dans
lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocros.

 Nous ne tarderons pas  voir le Niger, dit le docteur; la contre
se mtamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui
marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apport la
vgtation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus
tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le
Niger a sem sur ses bords les plus importantes cits de l'Afrique.

--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur
de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire
passer les fleuves au milieu des grandes villes! 

A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une runion de
huttes assez misrables, qui fut autrefois une grande capitale.

 C'est l, dit le docteur, Barth traversa le Niger  son retour de
Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquit, le rival du
Nil, auquel la superstition paenne donna une origine cleste;
comme lui, il proccupa lattention des gographes de tous les
temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a cot
de nombreuses victimes.

Le Niger coulait entre deux rives largement spares; ses eaux
roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les
voyageurs entrans purent  peine en saisir les curieux contours.

 Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est dj
loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de
Quorra, et autres encore, il parcourt une tendue immense de pays,
et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient
tout simplement  le fleuve , suivant les contres qu'il traverse.

--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy.

--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes
principales du Bornou et vint couper le Niger  Say, quatre degrs
au-dessous de Gao; puis il pntra au sein de ces contres
inexplores que le Niger renferme dans son coude, et, aprs huit
mois de nouvelles fatigues, il parvint  Tembouctou; ce que nous
ferons en trois jours  peine, avec un vent aussi rapide.

--Est-ce qu'on a dcouvert les sources du Niger? demanda Joe.

--Il y a longtemps, rpondit le docteur. La reconnaissance du Niger
et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis
vous indiquer les principales. De 1749  1758, Adamson reconnat le
fleuve et visite Gore; de 1785  1788, Golberry et Geoffroy
parcourent les dserts de la Sngambie et remontent jusqu'au pays
des Maures, qui assassinrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley,
Cochelet, et tant d'autres infortuns. Vient alors l'illustre
Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, cossais comme lui. Envoy en
1795 par la Socit africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit
le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves,
reconnat la rivire de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il
repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frre Anderson, Scott le
dessinateur et une troupe douvriers; il arrive  Gore; s'adjoint
un dtachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 aot;
mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais
traitements, des inclmences du ciel, de l'insalubrit du pays, il
ne reste plus que onze vivants de quarante Europens; le 16
novembre, les dernires lettres de Mungo-Park parvenaient  sa
femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays
qu'arriv  Boussa, sur le Niger, le 23 dcembre linfortun
voyageur vit sa barque renverse par les cataractes du fleuve, et
que lui-mme fut massacr par les indignes.

--Et cette fin terrible n'arrta pas les explorateurs?

--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement  reconnatre
le fleuve, mais  retrouver les papier du voyageur. Ds 1816, une
expdition s'organise  Londres,  laquelle prend part le major Gray;
elle arrive au Sngal, pntre dans le Fouta-Djallon, visite les
populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans
autre rsultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de
l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut
lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'aprs ses
documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de
largeur.

--Facile  sauter, dit Joe.

--Eh! eh! facile! rpliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte  la
tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant
est immdiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent
repouss par une main invisible.

--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe.

--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait
s'lancer au travers du Sahara, pntrer jusqu' Tembouctou, et
mourir trangl  quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman,
qui voulaient l'obliger  se faire musulman.

--Encore une victime! dit le chasseur.

--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles
ressources et accomplit le plus tonnant des voyages modernes; je
veux parler du Franais Ren Cailli Aprs diverses tentatives en
1819 et en 1824, il partit  nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez;
le 3 aot, il arriva tellement puis et malade  Tim, qu'il ne
put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois aprs; il se
joignit alors  une caravane, protg par son vtement oriental,
atteignit le Niger le 10 mars, pntra dans la ville de Jenn,
s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu' Tembouctou, o il
arriva le 30 avril. Un autre Franais, Imbert, en 1670, un Anglais,
Robert Adams, en 1810, avaient peut-tre vu cette ville curieuse;
mais Ren Cailli devait tre le premier Europen qui en ait
rapport des donnes exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du
dsert; le 9, il reconnut l'endroit mme o fut assassin le major
Laing; le 19, il arriva  El-Araouan et quitta cette ville
commerante pour franchir,  travers mille dangers, les vastes
solitudes comprises entre le Soudan et les rgions septentrionales
de l'Afrique; enfin il entra  Tanger, et, le 28 septembre, il
s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgr cent quatre-vingts
jours de maladie, il avait travers l'Afrique de l'ouest au nord. Ah!
si Cailli ft n en Angleterre, on l'eut honor comme le plus
intrpide voyageur des temps modernes;  l'gal de Mungo-Park.
Mais, en France, il n'est pas apprci  sa valeur [Le docteur
Fergusson, en sa qualit d'Anglais, exagre peut-tre; nanmoins,
nous devons reconnatre que Ren Cailli ne jouit pas en France,
parmi les voyageurs, d'une clbrit digne de son dvouement et de
son courage].

--C'tait un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu?

--Il est mort  trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut
avoir assez fait en lui dcernant le prix de la Socit de
gographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent t rendus
en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux
voyage, un Anglais concevait la mme entreprise et la tentait avec
autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine
Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique
par la cte ouest dans le golfe de Bnin; il reprit les traces de
Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs
 la mort du premier, arriva le 20 aot  Sakcatou o, retenu
prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son
fidle domestique Richard Lander.

--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intress.

--Il parvint  regagner la cte et revint  Londres, rapportant les
papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage;
il offrit alors ses services au gouvernement pour complter la
reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frre John, second
enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 
1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu' son
embouchure, le dcrivant village par village, mille par mille.

--Ainsi, ces deux frres chapprent au sort commun? demanda
Kennedy.

--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard
entreprit un troisime voyage au Niger, et prit frapp d'une balle
inconnue prs de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes
amis, ce pays, que nous traversons, a t tmoin de nobles
dvouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour rcompense!







CHAPITRE XXXIX

Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts
Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur
Barth.--Dcadence.--O le Ciel voudra.





Pendant cette maussade journe du lundi, le docteur Fergusson se
plut  donner  ses compagnons mille dtails sur la contre qu'ils
traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle  leur
marche. Le seul souci du docteur tait caus par ce maudit vent du
nord-est qui soufflait avec rage et l'loignait de la latitude de
Tembouctou.

Le Niger, aprs avoir remont au nord jusqu' cette ville,
s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'ocan
Atlantique en gerbe largement panouie; dans ce coude, le pays est
trs vari, tantt d'une fertilit luxuriante, tantt d'une extrme
aridit; les plaines incultes succdent aux champs de mas, qui
sont remplacs par de vastes terrains couverts de gents; toutes les
espces d'oiseaux d'humeur aquatique, plicans, sarcelles
martins-pcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des
torrents et des marigots.

De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrits sous
leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux
extrieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes  gros
foyer.

Le Victoria, vers huit heures du soir, s'tait avanc de plus de
doux cents milles  l'ouest, et les voyageurs furent alors tmoins
d'un magnifique spectacle.

Quelques rayons de lune se frayrent un chemin par une fissure des
nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombrent sur la
chane des monts Hombori. Rien de plus trange que ces crtes
d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes
fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines
lgendaires d'une immense ville du moyen ge, telles que, par les
nuits sombres, les banquises des mers glaciales en prsentent au
regard tonn.

 Voil un site des Mystres d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff
n'aurait pas dcoup ces montagnes sous un plus effrayant aspect.

--Ma foi! rpondit Joe, je n'aimerais pas  me promener seul le
soir dans ce pays de fantmes. Voyez-vous, mon matre, si ce n'tait
pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en cosse. Cela ferait
bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en
foule.

--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette
fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les
lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit
vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. 

En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au
matin, il passait au-dessus d'un inextricable rseau de canaux, de
torrents, de rivires, tout l'enchevtrement complet des affluents
du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe paisse,
ressemblaient  de grasses prairies. L, le docteur retrouva la
route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le
descendre jusqu Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger
coulait ici entre deux rives riches en crucifres et en tamarins;
les troupeaux bondissants des gazelles mlaient leurs cornes
anneles aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les
guettait en silence.

De longues files d'nes et de chameaux, chargs des marchandises de
Jenn, s'enfonaient sous les beaux arbres; bientt un amphithtre
de maisons basses apparut  un dtour du fleuve; sur les terrasses
et les toits tait amoncel tout le fourrage recueilli dans les
contres environnantes.

 C'est Kabra, s'cria joyeusement le docteur; c'est le port de
Tembouctou; la ville n'est pas  cinq milles d'ici!

Alors vous tes satisfait, Monsieur? demanda Joe.

--Enchant, mon garon.

--Bon, tout est pour le mieux, 

En effet,  deux heures, la reine du dsert, la mystrieuse
Tembouctou, qui eut, comme Athnes et Rome, ses coles de savants et
ses chaires de philosophie, se dploya sous les regards des
voyageurs.

Fergusson en suivait les moindres dtails sur le plan trac par
Barth lui-mme, il en reconnut l'extrme exactitude.

La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de
sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du
dsert; rien aux alentours;  peine quelques gramines, des mimosas
nains et des arbrisseaux rabougris.

Quant  l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement
de billes et de ds  jour; voil l'effet produit  vol d'oiseau;
les rues, assez troites, sont bordes de maisons qui n'ont qu'un
rez-de-chausse, construites en briques cuites au soleil, et de
huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-l
carres; sur les terrasses sont nonchalamment tendus quelques
habitants draps dans leur robe clatante, la lance ou le mousquet 
la main; de femmes point,  cette heure du jour.

 Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois
tours des trois mosques, restes seules entre un grand nombre. La
ville est bien dchue de son ancienne splendeur! Au sommet du
triangle s'lve la mosque de Sankore avec ses ranges de galeries
soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, prs du
quartier de Sane-Gungu, la mosque de Sidi-Yahia et quelques maisons
 deux tages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un
simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.

--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts  demi
renverss.

--Ils ont t dtruits par les Foullannes en 1826; alors la ville
tait plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe sicle,
objet de convoitise gnrale, a successivement appartenu aux
Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand
centre de civilisation, o un savant comme Ahmed-Baba possdait au
XVIe sicle une bibliothque de seize cents manuscrits, n'est plus
qu'un entrept de commerce de l'Afrique centrale. 

La ville paraissait livre, en effet,  une grande incurie; elle
accusait la nonchalance pidmique des cits qui s'en vont;
d'immenses dcombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient
avec la colline du march les seuls accidents du terrain.

Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour
fut battu; mais  peine si le dernier savant de l'endroit eut le
temps dobserver ce nouveau phnomne; les voyageurs; repousss par
le vent du dsert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientt
Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.

 Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise o il lui
plaira!

--Pourvu que ce soit dans l'ouest! rpliqua Kennedy!

--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir  Zanzibar par le mme
chemin, et de traverser l'Ocan jusqu'en Amrique, cela ne
m'effrayerait gure!

--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.

--Et que nous manque-t-il pour cela!

--Du gaz, mon garon; la force ascensionnelle du ballon diminue
sensiblement, et il faudra de grands mnagements pour qu'il nous
porte jusqu' la cte. Je vais mme tre forc de jeter du lest.
Nous sommes trop lourds.

--Voil ce que c'est que de ne rien faire, mon matre! A rester
toute la journe tendu comme un fainant dans son hamac, on
engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que
le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.

--Voil bien des rflexions dignes de Joe, rpondit le chasseur;
mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous rserve?
Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. O crois-tu
rencontrer la cte d'Afrique, Samuel?

--Je serais fort empch de te rpondre, Dick; nous sommes  la
merci de vents trs variables; mais enfin je m'estimerai heureux si
j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a l une certaine
tendue le pays o nous rencontrerons des amis.

--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au
moins, la direction voulue!

--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimante nous
portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.

--Une fameuse occasion de les dcouvrir, riposta Joe, si elles
n'taient dj connues. Est-ce qu' la rigueur on ne pourrait pas
lui en trouver d'autres?

--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espre bien ne pas aller
jusque-l. 

A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le
Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant  pleine
flamme, pouvait  peine le maintenir; il se trouvait alors 
soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se
rveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo.






CHAPITRE XL

Inquitudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le
sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenn.--Vue de
Sgo.--Changement de vent.--Regrets de Joe.





Le lit du fleuve tait alors partag par de grandes les en branches
troites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles
s'levaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en
faire un relvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait
toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et
franchit en quelques instants le lac Debo.

Fergusson chercha  diverses lvations, en forant extrmement sa
dilatation, d'autres courants dans l'atmosphre, mais en vain. Il
abandonna promptement cette manuvre, qui augmentait encore la
dperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatigues
de l'arostat.

Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du
vent  le rejeter vers la partie mridionale de l'Afrique djouait
ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il
n'atteignait pas les territoires anglais ou franais, que devenir au
milieu des barbares qui infestaient les ctes de Guine? Comment y
attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction
actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les
peuplades les plus sauvages,  la merci d'un roi qui, dans les ftes
publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! L, on
serait perdu.

D'un autre ct, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur
le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il
espra que la fin de la pluie amnerait un changement dans les
courants atmosphriques.

Il fut donc dsagrablement ramen au sentiment de la situation par
cette rflexion de Joe:

 Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette
fois, ce sera le dluge, s'il faut en juger par ce nuage qui
s'avance!

--Encore un nuage! dit Fergusson.

--Et un fameux! rpondit Kennedy.

--Comme je n'en ai jamais vu, rpliqua Joe, avec des artes tires
au cordeau.

--Je respire, dit le docteur en dposant sa lunette. Ce n'est pas un
nuage

--Par exemple! fit Joe.

--Non! cest une nue!

--Eh bien?

--Mais une nue de sauterelles.

--a, des sauterelles!

--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une
trombe, et malheur  lui, car si elles s'abattent, il sera dvast!

--Je voudrais bien voir cela!

--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints
et tu en jugeras par tes propres yeux. 

Fergusson disait vrai; ce nuage pais, opaque, d'une tendue de
plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant
sur le sol son ombre immense, c'tait une innombrable lgion de ces
sauterelles auxquelles on a donn le nom de criquets. A cent pas du
Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure
plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient
encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entirement
dnuds, les prairies comme fauches. On eut dit qu'un subit hiver
venait de plonger la campagne dans la plus profonde strilit.

 Eh bien, Joe!

--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce
qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.

--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible
encore que la grle par ses dvastations.

--Et il est impossible de s'en prserver, rpondit Fergusson;
quelque. fois les habitants ont eu l'ide d'incendier des forts,
des moissons mme pour arrter le vol de ces insectes; mais les
premiers rangs, se prcipitant dans les flammes, les teignaient
sous leur masse, et le reste de la bande passait irrsistiblement.
Heureusement, dans ces contres, il y a une sorte de compensation 
leurs ravages; les indignes recueillent ces insectes en grand
nombre et les mangent avec plaisir.

--Ce sont les crevettes de l'air,  dit Joe, qui,  pour
s'instruire, ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goter.

Le pays devint plus marcageux vers le soir; les forts firent place
des bouquets d'arbres isols; sur les bords du fleuve, on
distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de
fourrages. Dans une grande le apparut alors la ville de Jenn, avec
les deux tours de sa mosque de terre, et l'odeur infecte qui
s'chappait de millions de nids d'hirondelles accumuls sur ses
murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers peraient
entre les maisons; mme  la nuit, l'activit paraissait trs
grande. Jenn est en effet une ville fort commerante; elle fournit
 tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses
caravanes par les chemins ombrags, y transportent les diverses
productions de son industrie.

 Si cela n'et pas d prolonger notre voyage, dit le docteur,
j'aurais tent de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver
plus d'un Arabe qui a voyag en France ou en Angleterre, et auquel
notre genre de locomo-tion n'est peut-tre pas tranger. Mais ce ne
serait pas prudent.

--Remettons cette visite  notre prochaine excursion, dit Joe en
riant,

--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une lgre
tendance  souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille
occasion.  Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des
bouteilles vides et une caisse de viande qui n'tait plus d'aucun
usage; il russit  maintenir le Victoria dans une zone plus
favorable  ses projets. A quatre heures du matin, les premiers
rayons du soleil clairaient Sego, la capitale du Bambarra,
parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, 
ses mosques mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui
transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les
voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient
rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquitudes du
docteur se calmaient peu  peu.

 Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous
atteindrons le fleuve du Sngal.

--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur.

--Pas tout  fait encore;  la rigueur, si le Victoria venait 
nous manquer, nous pourrions gagner des tablissements franais!
Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous
arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu' la
cte occidentale.

--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'tait le
plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied  terre!
Pensez-vous qu'on ajoute foi  nos rcits, mon matre?

--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait
incontestable; mille tmoins nous auront vu partir d'un ct de
l'Afrique; mille tmoins nous verront arriver  l'autre ct.

--En ce cas, rpondit Kennedy, il me parat difficile de dire que
nous n'avons pas travers!

--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je
regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voil qui
aurait donn du poids  nos histoires et de la vraisemblance  nos
rcits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais compos une
jolie foule pour m'entendre et mme pour m'admirer!






CHAPITRE XLI

Les approches du Sngal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On
jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal,
Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes
difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manuvre de Joe.--Halte
au-dessus d'un fort.





Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se prsenta sous un
nouvel aspect: les rampes longuement tendues se changeaient en
collines qui faisaient prsager de prochaines montagnes; on aurait 
franchir la chane qui spare le bassin du Niger du bassin du
Snegal et dtermine l'coulement des eaux soit au golfe de Guine,
soit  la baie du cap Vert.

Jusqu'au Sngal, cette partie de l'Afrique est signale comme
dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les rcits de ses
devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille
dangers au milieu de ces ngres barbares; ce climat funeste dvora
la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut
donc plus que jamais dcid  ne pas prendre pied sur cette contre
inhospitalire.

Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une
manire sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou
moins inutiles, surtout au moment de franchir une crte. Et ce fut
ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua  monter et
 descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait
incessamment; les formes de l'arostat peu gonfl s'efflanquaient
dj; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans
son enveloppe dtendue.

Kennedy ne put s'empcher d'en faire la remarque.

 Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il.

--Non, rpondit le docteur; mais la gutta-percha s'est videmment
ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogne fuit  travers le
taffetas.

--Comment empcher cette fuite

--C'est impossible. Allgeons-nous; cest le seul moyen; jetons
tout ce qu'on peut jeter.

--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle dj fort
dgarnie.

--Dbarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez
considrable.

Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui
runissait les cordes du filet; de l, il vint facilement  bout de
dtacher les pais rideaux de la tente, et il les prcipita au
dehors.

 Voil qui fera le bonheur de toute une tribu de ngres, dit-il; il
y a l de quoi habiller un millier d'indignes, car ils sont assez
discrets sur l'toffe. 

Le ballon s'tait relev un peu, mais bientt il devint vident
qu'il se rapprochait encore du sol.

Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire  cette
enveloppe.

--Je te le rpte, Dick, nous n'avons aucun moyen de la rparer.

--Alors comment ferons-nous?

--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas compltement
indispensable; je veux  tout prix viter une halte dans ces
parages; les forts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont
rien moins que sres.

--Quoi! des lions, des hynes? fit Joe avec mpris.

--Mieux que cela, mon garon, des hommes, et des plus cruels qui
soient en Afrique.

--Comment le sait-on?

--Par les voyageurs qui nous ont prcds; puis les Franais, qui
occupent la colonie du Sngal, ont eu forcment des rapports avec
les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel
Faidherbe, des reconnaissances ont t pousses fort avant dans le
pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont
rapport des documents prcieux de leurs expditions. Ils ont
explor ces contres formes par le coude du Sngal, l o la
guerre et le pillage n'ont plus laiss que des ruines.

--Que s'est-il donc pass?

--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sngalais, Al-Hadji, se
disant inspir comme Mahomet, poussa toutes les tribus  la guerre
contre les infidles, c'est--dire les Europens. Il porta la
destruction et la dsolation entre le fleuve Sngal et son affluent
la Falm. Trois hordes de fanatiques guides par lui sillonnrent
le pays de faon  n'pargner ni un village ni une hutte, pillant et
massacrant; il s'avana mme dans la valle du Niger, jusqu' la
ville de Sego, qui fut longtemps menace. En 1857, il remontait plus
au nord et investissait le fort de Mdine, bti par les Franais sur
les bords du fleuve; cet tablissement fut dfendu par un hros,
Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans
munitions presque, tint jusqu'au moment o le colonel Faidherbe vint
le dlivrer. Al-Hadji et ses bandes repassrent alors le Sngal, et
revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres;
or, voici les contres dans lesquelles il s'est enfui et rfugi
avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas
bon tomber entre ses mains.

--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier
jusqu' nos chaussures pour relever le Victoria.

--Nous ne sommes pas loigns du fleuve, dit le docteur; mais je
prvois que notre ballon ne pourra nous porter au-del.

--Arrivons toujours sur les bords, rpliqua le chasseur, ce sera
cela de gagn.

--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement,
une chose m'inquite.

--Laquelle?

--Nous aurons des montagnes  dpasser, et ce sera difficile,
puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'arostat,
mme en produisant la plus grande chaleur possible.

--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.

--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attach comme le marin 
son navire; je ne m'en sparerai pas sans peine! Il n'est plus ce
qu'il tait au dpart, soit! mais il ne faut pas en dire du mal!
Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crve-cur
de l'abandonner.

--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgr nous.
Il nous servira jusqu' ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui
demande encore vingt-quatre heures.

--Il s'puise, fit Joe en le considrant, il maigrit, sa vie s'en
va. Pauvre ballon!

--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici  l'horizon les montagnes
dont tu parlais, Samuel.

--Ce sont bien elles, dit le docteur aprs les avoir examines avec
sa lunette; elles me paraissent fort leves, nous aurons du mal 
les franchir.

--Ne pourrait-on les viter?

--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace quelles occupent:
prs de la moiti de l'horizon!

--Elles ont mme l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe;
elles gagnent sur la droite et sur la gauche.

--Il faut absolument passer par-dessus. 

Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidit
extrme, ou, pour mieux dire, le vent trs fort prcipitait le
Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'lever  tout prix, sous
peine de les heurter.

 Vidons notre caisse  eau, dit Fergusson; ne rservons que le
ncessaire pour un jour.

--Voil! dit Joe

--Le ballon se relve-t-il? demanda Kennedy.

--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, rpondit le docteur, qui ne
quittait pas le baromtre des yeux. Mais ce n'est pas assez. 

En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs  faire
croire qu'elles se prcipitaient sur eux; ils taient loin de les
dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.

La provision d'eau du chalumeau fut galement jete au dehors; on
n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore
insuffisant.

 Il faut pourtant passer, dit le docteur.

--Jetons les caisses, puisque nous les avons vides, dit Kennedy.

--Jetez-les.

--Voil! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.

--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dvouement de l'autre jour!
Quoi quil arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.

--Soyez tranquille, mon matre, nous ne nous quitterons pas. 

Le Victoria avait regagn en hauteur une vingtaine de toises, mais
la crte de la montagne le dominait toujours. C'tait une arte
assez droite qui terminait une vritable muraille coupe  pic. Elle
s'levait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des
voyageurs.

 Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brise
contre ces roches, si nous ne parvenons pas  les dpasser!

--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe.

--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette
viande qui pse. 

Le ballon fut encore dlest dune cinquantaine de livres; il
s'leva trs sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas
au-dessus de la ligne des montagnes. La situation tait effrayante;
le Victoria courait avec une grande rapidit; on sentait qu'il
allait se mettre en pices; le choc serait terrible en effet.

Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.

Elle tait presque vide.

 S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prt  sacrifier tes armes.

--Sacrifier mes armes! rpondit le chasseur avec motion.

--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera ncessaire.

--Samuel! Samuel!

--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous
coter la vie.

--Nous approchons! s'cria Joe, nous approchons! 

Dix toises! La montagne dpassait le Victoria de dix toises encore.

Joe prit les couvertures et les prcipita au dehors. Sans en rien
dire  Kennedy, il lana galement plusieurs sacs de balles et de
plomb.

Le ballon remonta, il dpassa la cime dangereuse, et son ple
suprieur s'claira des rayons du soleil. Mais la nacelle se
trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre
lesquels elle allait invitablement se briser.

 Kennedy! Kennedy! s'cria le docteur, jette tes armes, ou nous
sommes perdus.

--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! 

Et Kennedy, se retournant, le vit disparatre au dehors de la
nacelle.

 Joe! Joe! cria-t-il.

--Le malheureux!  fit le docteur.

La crte de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine
de pieds de largeur, et de l'autre ct, la pente prsentait une
moindre dclivit. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau
assez uni; elle glissa sur un sol compos de cailloux aigus qui
criaient sous son passage,

 Nous passons! nous passons! nous sommes passs!  cria une voix
qui fit bondir le cur de Fergusson.

L'intrpide garon se soutenait par les mains au bord infrieur de
la nacelle; il courait  pied sur la crte, dlestant ainsi le
ballon de la totalit de son poids; il tait mme oblig de le
retenir fortement, car il tendait  lui chapper.

Lorsqu'il fut arriv au versant oppos, et que l'abme se prsenta
devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et
s'accrochant aux cordages, il remonta auprs de ses compagnons.

 Pas plus difficile que cela, fit-il.

--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion.

--Oh! ce que j'en ai fait; rpondit celui-ci, ce n'est pas pour
vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela
depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime  payer mes dettes, et
maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en prsentant au
chasseur son arme de prdilection. J'aurais eu trop de peine  vous
voir vous en sparer. 

Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.

Le Victoria n'avait plus qu' descendre; cela lui tait facile; il
se retrouva bientt  deux cents pieds du sol, et fut alors en
quilibre. Le terrain semblait convulsionn; il prsentait de
nombreux accidents fort difficiles  viter pendant la nuit avec un
ballon qui n'obissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgr
ses rpugnances, le docteur dut se rsoudre  faire halte jusqu'au
lendemain.

 Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrter, dit-il.

--Ah! rpondit Kennedy, tu te dcides enfin?

--Oui, j'ai mdit longuement un projet que nous allons mettre 
excution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le
temps. Jette les ancres, Joe. 

Joe obit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.

 J'aperois de vastes forts, dit le docteur; nous allons courir
au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons  quelque arbre.
Pour rien au monde, je ne consentirais  passer la nuit  terre.

--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy.

--A quoi bon? Je vous rpte quil serait dangereux de nous
sparer. D'ailleurs, je rclame votre aide pour un travail
difficile. 

Le Victoria, qui rasait le sommet de forts immenses, ne tarda pas 
s'arrter brusquement; ses ancres taient prises; le vent tomba
avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste
champ de verdure form par la cime d'une fort de sycomores.






CHAPITRE XLII

Combat de gnrosit.--Dernier sacrifice.--L'appareil de
dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le
quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors
de porte.





Le docteur Fergusson commena par relever sa position d'aprs la
hauteur des toiles; il se trouvait  vingt-cinq milles  peine du
Sngal.

 Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il aprs avoir
point sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni
pont ni barques, il faut  tout prix le passer en ballon; pour
cela, nous devons nous allger encore.

--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, rpondit le
chasseur qui craignait pour ses armes;  moins que l'un de nous se
dcide  se sacrifier, de rester en arrire... et,  mon tour, je
rclame cet honneur.

--Par exemple! rpondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude...

--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner  pied la
cte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur...

--Je ne consentirai jamais! rpliqua Joe.

--Votre combat de gnrosit est inutile, mes braves amis, dit
Fergusson; j'espre que nous n'en arriverons pas  cette extrmit;
d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous sparer, nous resterions
ensemble pour traverser ce pays.

--Voil qui est parl, fit Joe; une petite promenade ne nous fera
pas de mal.

--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un
dernier moyen pour allger notre Victoria.

--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connatre.

--Il faut nous dbarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de
bunzen et du serpentin; nous avons l prs de neuf cents livres
bien lourdes  traner par les airs.

--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz?

--Je ne lobtiendrai pas; nous nous en passerons.

--Mais enfin...

--coutez-moi, mes amis; j'ai calcul fort exactement ce qui nous
reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous
transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent;
nous ferons  peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant
nos deux ancres que je tiens  conserver.

--Mon cher Samuel, rpondit le chasseur, tu es plus comptent que
nous en pareille matire; tu es le seul juge de la situation;
dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons.

--A vos ordres, mon matre.

--Je vous rpte, mes amis, quelque grave que soit cette
dtermination, il faut sacrifier notre appareil.

--Sacrifions le! rpliqua Kennedy.

--A l'ouvrage!  fit Joe.

Ce ne fut pas un petit travail; il fallut dmonter l'appareil pice
par pice; on enleva d'abord la caisse de mlange, puis celle du
chalumeau, et enfin la caisse o s'oprait la dcomposition de l'eau;
il ne fallut pas moins de la force runie des trois voyageurs pour
arracher les rcipients du fond de la nacelle dans laquelle ils
taient fortement encastrs; mais Kennedy tait si vigoureux, Joe
si adroit, Samuel si ingnieux, qu'ils en vinrent  bout; ces
diverses pices furent successivement jetes au dehors, et elles
disparurent en faisant de vastes troues dans le feuillage des
sycomores.

 Les ngres seront bien tonns, dit Joe, de rencontrer de pareils
objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! 

On dut ensuite s'occuper des tuyaux engags dans le ballon, et qui
se rattachaient au serpentin. Joe parvint  couper  quelques pieds
au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant
aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils taient retenus par leur
extrmit suprieure et fixs par des fils de laiton au cercle mme
de la soupape.

Ce fut alors que Joe dploya une merveilleuse adresse; les pieds
nus, pour ne pas railler l'enveloppe, il parvint  l'aide du filet,
et malgr les oscillations,  grimper jusqu'au sommet extrieur de
l'arostat; et l, aprs mille difficults, accroch d'une main 
cette surface glissante, il dtacha les crous extrieurs qui
retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se dtachrent aisment, et
furent retirs par l'appendice infrieur, qui fut hermtiquement
referm au moyen d'une forte ligature.

Le Victoria, dlivr de ce poids considrable, se redressa dans
l'air et tendit fortement la corde de lancre.

A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de
bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et
de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur  mettre  la
disposition de Joe.

Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.

 Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais
prendre le premier quart;  deux heures, je rveillerai Kennedy; 
quatre heures, Kennedy rveillera Joe;  six heures, nous
partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette
dernire journe! 

Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur
s'tendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil
aussi rapide que profond.

La nuit tait paisible; quelques nuages s'crasaient contre le
dernier quartier de la lune, dont les rayons indcis rompaient 
peine l'obscurit. Fergusson, accoud sur le bord de la nacelle,
promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention
le sombre rideau de feuillage qui s'tendait sous ses pieds en lui
drobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il
cherchait  s'expliquer jusqu'au lger frmissement des feuilles.

Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend
plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous
montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, aprs avoir
surmont tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes
sont plus vives, les motions plus fortes, le point d'arrive semble
fuir devant les yeux.

D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au
milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en
dfinitive, pouvait faire dfaut d'un moment  l'autre. Le docteur
ne comptait plus sur son ballon d'une faon absolue; le temps tait
pass o il le manuvrait avec audace parce qu'il tait sr de lui.

Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs
indtermines dans ces vastes forts; il crut mme voir un feu
rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa
lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se
fit mme comme un silence plus profond.

Fergusson avait sans doute prouv une hallucination; il couta sans
surprendre le moindre bruit; le temps de son quart tant alors
coul, il rveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrme,
et prit place aux cts de Joe qui dormait de toutes ses forces.

Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux,
qu'il avait de la peine  tenir ouverts; il s'accouda dans un coin,
et se mit  fumer vigoureusement pour chasser le sommeil.

Le silence le plus absolu rgnait autour de loi; un vent lger
agitait la cime des arbres et balanait doucement la nacelle,
invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgr lui; il
voulut y rsister, ouvrit plusieurs fois les paupires, plongea dans
la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin,
succombant  la fatigue, il s'endormit.

Combien de temps fut-il plong dans cet tat d'inertie? Il ne put
s'en rendre compte  son rveil, qui fut brusquement provoqu par un
ptillement inattendu.

Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait
sur sa figure. La fort tait en flammes.

 Au feu! au feu! s'cria-t-il,  sans trop comprendre
l'vnement.

Ses deux compagnons se relevrent.

 Qu'est-ce donc! demanda Samuel.

--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... 

En ce moment des hurlements clatrent sous le feuillage violemment
illumin.

 Ah! les sauvages! s'cria Joe. Ils ont mis le feu  la fort
pour nous incendier plus srement!

--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute!  dit le
docteur.

Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois
mort se mlaient aux gmissements des branches vertes; les lianes,
les feuilles, toute la partie vivante de cette vgtation se tordait
dans l'lment destructeur; le regard ne saisissait qu'un ocan de
flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la
fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents;
cet amas enflamm, cet embrasement se rflchissait dans les nuages,
et les voyageurs se crurent envelopps dans une sphre de feu.

 Fuyons! s'cria Kennedy!  terre! c'est notre seule chance de
salut! 

Mais Fergusson l'arrta d'une main ferme, et, se prcipitant sur la
corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes,
s'allongeant vers le ballon, lchaient dj ses parois illumines;
mais le Victoria, dbarrass de ses liens, monta de plus de mille
pieds dans les airs.

Des cris pouvantables clatrent sous la fort, avec de violentes
dtonations d'armes  feu; le ballon, pris par un courant qui se
levait avec le jour, se porta vers l'ouest

Il tait quatre heures du matin.






CHAPITRE XLIII

Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dvast.--Vent modr.--Le
Victoria baisse--Les dernires provisions.--Les bonds du
Victoria.--Dfense  coups de fusil.--Le vent frachit,--Le fleuve
du Sngal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traverse du
fleuve.





 Si nous n'avions pas pris la prcaution de nous allger hier soir,
dit le docteur, nous tions perdus sans ressources.

Voil ce que c'est que de faire les choses  temps, rpliqua Joe;
on se sauve alors, et rien nest plus naturel.

--Nous ne sommes pas hors de danger, rpliqua Fergusson.

--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas
descendre sans ta permission, et quand il descendrait?

--Quand il descendrait! Dick, regarde! 

La lisire de la fort venait d'tre dpasse, et les voyageurs
purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revtus du large
pantalon et du burnous flottant; ils taient arms, les uns de
lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop
de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui
marchait avec une vitesse modre.

A la vue des voyageurs, ils poussrent des cris sauvages, en
brandissant leurs armes; la colre et les menaces se lisaient sur
leurs figures basanes, rendues plus froces par une barbe rare,
mais hrisse; ils traversaient sans peine ces plateaux abaisss et
ces rampes adoucies qui descendent an Sngal.

 Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les
farouches marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en
pleine fort, au milieu d'un cercle de btes fauves, que de tomber
entre les mains de ces bandits.

--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de
vigoureux gaillards!

--Heureusement, ces btes-l, a ne vole pas, rpondit Joe; c'est
toujours quelque chose

--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes
incendies! voil leur ouvrage; et l o s'tendaient de vastes
cultures, ils ont apport l'aridit et la dvastation.

--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, rpliqua Kennedy, et si nous
parvenons  mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en
sret.

--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, rpondit Le
docteur en portant ses yeux sur le baromtre

--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de
prparer nos armes.

--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien
de ne pas les avoir semes sur notre route.

--Ma carabine! s'cria le chasseur, j'espre ne m'en sparer
jamais. 

Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la
poudre et des balles en quantit suffisante.

 A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il  Fergusson.

--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la
facult de chercher des courants favorables, en montant ou en
descendant; nous sommes  la merci du ballon.

--Cela est fcheux, reprit Kennedy; le vent est assez mdiocre, et
si nous avions rencontr un ouragan pareil  celui des jours
prcdents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de
vue.

--Ces coquins-l nous suivent sans se gner, dit Joe, au petit galop;
une vraie promenade.

--Si nous tions  bonne porte, dit le chasseur, je m'amuserais 
les dmonter les uns aprs les autres.

--Oui-da! rpondit Fergusson; mais ils seraient  bonne porte
aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de
leurs longs mousquets; or, s'ils le dchiraient, je te laisse 
juger quelle serait notre situation. 

La poursuite des Talibas continua toute la matine. Vers onze heures
du matin, les voyageurs avaient  peine gagn une quinzaine de
milles dans l'ouest.

Le docteur piait les moindres nuages  l'horizon. Il craignait
toujours un changement dans l'atmosphre. S'il venait  tre rejet
vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le
ballon tendait  baisser sensiblement; depuis son dpart, il avait
dj perdu plus de trois cents pieds, et le Sngal devait tre
loign d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui
fallait compter encore trois heures de voyage.

En ce moment, son attention fut attire par de nouveaux cri; les
Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux.

Le docteur consulta le baromtre, et comprit la cause de ces
hurlements:

 Nous descendons, fit Kennedy.

--Oui, rpondit Fergusson.

--Diable!  pensa Joe.

Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'tait pas  cent cinquante
pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.

Les Talibas enlevrent leurs chevaux, et bientt une dcharge de
mousquets clata dans les airs.

 Trop loin, imbciles! s'cria Joe; il me parat bon de tenir ces
gredins-l  distance. 

Et, visant l'un des cavaliers les plus avancs, il fit feu; le
Talibas roula  terre; ses compagnons s'arrtrent et le Victoria
gagna sur eux.

 Ils sont prudents; dit Kennedy.

--Parce qu'ils se croient assurs de nous prendre, rpondit le
docteur; et ils y russiront, si nous descendons encore! Il faut
absolument nous relever!

--Que jeter! demanda Joe.

--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une
trentaine de livres dont nous nous dbarrasserons!

--Voil, Monsieur!  fit Joe en obissant aux ordres de son matre.

La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des
cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria
redescendait avec rapidit; le gaz fuyait par les pores de
l'enveloppe.

Bientt la nacelle vint raser le sol; les ngres d'Al-Hadji se
prcipitrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille
circonstance,  peine eut-il touch terre, que le Victoria se releva
d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin.

 Nous n'chapperons donc pas! fit Kennedy avec rage.

--Jette notre rserve d'eau-de-vie, Joe, s'cria le docteur, nos
instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et
notre dernire ancre, puisqu'il le faut! 

Joe arracha les baromtres, les thermomtres; mais tout cela tait
peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientt
vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'taient qu'
deux cents pas de lui.

 Jette les deux fusils! s'cria le docteur.

Pas avant de les avoir dchargs, du moins,  rpondit le chasseur.

Et quatre coups successifs frapprent dans la masse des cavaliers;
quatre Talibas tombrent au milieu des cris frntiques de la bande.
Le Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une norme
tendue, comme une immense balle lastique rebondissant sur le sol.

trange spectacle que celui de ces infortuns cherchant  fuir par
des enjambes gigantesques, et qui, semblables  Ante, paraissaient
reprendre une force nouvelle ds qu'ils touchaient terre! Mais il
fallait que cette situation eut une fin. Il tait prs de midi. Le
Victoria s'puisait, se vidait, sallongeait; son enveloppe
devenait flasque et flottante; les plis du taffetas distendu
grinaient les uns sur les autres.

 Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! 

Joe ne rpondit pas, il regardait son matre.

 Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante
livres  jeter.

--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.

--La nacelle! rpondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous
pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite!

Et ces hommes audacieux n'hsitrent pas  tenter un pareil moyen de
salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait
indiqu le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes
de la nacelle; elle tomba au moment o l'arostat allait
dfinitivement s'abattre.

 Hourra! hourra!  s'cria-t-il, pendant que le ballon dlest
remontait  trois cents pieds dans l'air.

Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre  terre;
mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devana et
fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest.
Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent
la dpasser, tandis que la horde d'Al Hadji tait force de prendre
par le nord pour tourner ce dernier obstacle.

Les trois amis se tenaient accrochs au filet; ils avaient pu le
rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.

Soudain, aprs avoir franchi la colline, le docteur s'cria:

 Le fleuve! le fleuve! le Sngal! 

A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort
tendue; la rive oppose, basse et fertile, offrait une sre
retraite et un endroit favorable pour oprer la descente.

 Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvs! 

Mais il ne devait pas en tre ainsi; le ballon vide retombait peu 
peu sur un terrain presque entirement dpourvu de vgtation.
C'taient de longues pentes et des plaines rocailleuses;  peine
quelques buissons, une herbe paisse et dessche sous l'ardeur du
soleil.

Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds
diminuaient de hauteur et d'tendue; au dernier, il s'accrocha par
la partie suprieure du filet aux branches leves d'un baobab, seul
arbre isol au milieu de ce pays dsert.

 C'est fini, fit le chasseur.

--Et  cent pas du fleuve,  dit Joe.

Les trois infortuns mirent pied  terre, et le docteur entrana ses
deux compagnons vers le Sngal.

En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolong;
arriv sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas
une barque sur la rive; pas un tre anim.

Sur une largeur de deux mille pieds, le Sngal se prcipitait d'une
hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de
l'est  l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours
s'tendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des
rochers aux formes tranges, comme d'immenses animaux antdiluviens
ptrifis au milieu des eaux.

L'impossibilit de traverser ce gouffre tait vidente; Kennedy ne
put retenir un geste de dsespoir.

Mais le docteur Fergusson, avec un nergique accent d'audace,
s'cria:

 Tout n'est pas fini!

--Je le savais bien,  fit Joe avec cette confiance en son matre
qu'il ne pouvait jamais perdre.

La vue de cette herbe dessche avait inspir au docteur une ide
hardie. C'tait la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses
compagnons vers l'enveloppe de l'arostat.

 Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il;
ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantit de
cette herbe sche; il m'en faut cent livres au moins.

--Pourquoi faire? demanda Kennedy.

--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de
l'air chaud!

--Ah! mon brave! Samuel! s'cria Kennedy, tu es vraiment un grand
homme!

Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientt une norme meule fut
empile prs du baobab.

Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'arostat
en le coupant dans sa partie infrieure; il eut soin pralablement
de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogne par la soupape; puis il
empila une certaine quantit d'herbe sche sous l'enveloppe, et il y
mit le feu.

Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud;
une chaleur de cent quatre-vingts degrs [100 centigrades,] suffit
 diminuer de moiti la pesanteur de l'air qu'il renferme en le
rarfiant; aussi le Victoria commena  reprendre sensiblement sa
forme arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les
soins du docteur, et l'arostat grossissait  vue d'il.

Il tait alors une heure moins le quart.

En ce moment,  deux milles dans le nord, apparut la bande des
Talibas; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancs 
toute vitesse.

 Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.

--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en
plein air!

--Voil, Monsieur. 

Le Victoria tait aux deux tiers gonfl.

 Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait dj.

--C'est fait,  rpondit le chasseur. 

Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiqurent sa
tendance  s'enlever. Les Talibas approchaient; ils taient  peine
 cinq cents pas.

 Tenez-vous bien, s'cria Fergusson.

--N'ayez pas peur, mon matre! n'ayez pas peur! 

Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantit
d'herbe.

Le ballon, entirement dilat par l'accroissement de temprature,
s'envola en frlant les branches du baobab.

 En route!  cria Joe.

Une dcharge de mousquets lui rpondit; une balle mme lui laboura
l'paule; mais Kennedy, se penchant et dchargeant sa carabine d'une
main, jeta un ennemi de plus  terre.

Des cris de rage impossibles  rendre accueillirent l'enlvement de
l'arostat, qui monta  plus de huit cents pieds. Un vent rapide le
saisit, et il dcrivit d'inquitantes oscillations, pendant que
l'intrpide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des
cataractes ouvert sous leurs yeux.

Dix minutes aprs, sans avoir chang une parole, les intrpides
voyageurs descendaient peu  peu vers l'autre rive du fleuve.

L, surpris, merveill, effray, se tenait un groupe d'une dizaine
d'hommes qui portaient l'uniforme franais. Qu'on juge de leur
tonnement quand ils virent ce ballon s'lever de la rive droite du
fleuve. Ils n'taient pas loigns de croire  un phnomne cleste.
Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de
vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse
tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite
compte de l'vnement.

Le ballon, se dgonflant peu  peu, retombait avec les hardis
aronautes retenus  son filet; mais il tait douteux qu'il put
atteindre la terre, aussi les Franais se prcipitrent dans le
fleuve, et reurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment o
le Victoria s'abattait  quelques toises de la rive gauche du
Sngal.

 Le docteur Fergusson! s'cria le lieutenant.

--Lui-mme, rpondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. 

Les Franais emportrent les voyageurs au del du fleuve, tandis que
le ballon  demi dgonfl, entran par un courant rapide, s'en alla
comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sngal dans
les cataractes de Gouina.

 Pauvre Victoria!  fit Joe.

Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses
deux amis s'y prcipitrent sous l'empire d'une grande motion






CHAPITRE XLIV

Conclusion.--Le procs-verbal.--Les tablissements franais.--Le
poste de Mdine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frgate
anglaise.--Retour  Londres.





L'expdition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait t envoye
par le gouverneur du Sngal; elle se composait de deux officiers,
MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel,
enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux
jours, ils s'occupaient de reconnatre la situation la plus
favorable pour l'tablissement d'un poste  Gouina, lorsqu'ils
furent tmoins de l'arrive du docteur Fergusson.

On se figure aisment les flicitations et les embrassements dont
furent accabls les trois voyageurs. Les Franais, ayant pu
contrler par eux mmes l'accomplissement de cet audacieux projet,
devenaient les tmoins naturels de Samuel Fergusson.

Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater
officiellement son arrive aux cataractes de Gouina.

 Vous ne refuserez pas de signer un procs-verbal? demanda-t-il au
lieutenant Dufraisse.

--A vos ordres,  rpondit ce dernier.

Les Anglais furent conduits  un poste provisoire tabli sur le bord
du fleuve; ils y trouvrent les soins les plus attentifs et des
provisions en abondance. Et c'est l que fut rdig en ces termes le
procs-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Socit
Gographique de Londres:

 Nous, soussigns, dclarons que ledit jour nous avons vu arriver
suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux
compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif
de Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tomb 
quelques pas de nous dans le lit mme du fleuve, et, entran par le
courant, s'est abm dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi
nous avons sign le prsent procs-verbal, contradictoirement avec
les sus nomms, pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de
Gouina, le 24 mai 1862.

 SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE,
lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau;
DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PLISSIER, LOROIS, RASCAGNET,
GUILLON, LEBEL, soldats. 

Ici finit ltonnante traverse du docteur Fergusson et de ses
braves compagnons, constate par d'irrcusables tmoignages; ils se
trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalires et
dont les rapports sont frquents avec les tablissements franais.

Ils taient arrivs au Sngal le samedi 24 mai, et, le 27 du mme
mois, ils atteignaient le poste de Mdine, situ un peu plus au nord
sur le fleuve.

L les franais les reurent  bras ouverts, et dployrent envers
eux toutes les ressources de leur hospitalit; le docteur et ses
compagnons purent s'embarquer presque immdiatement sur le petit
bateau  vapeur le Basilic, qui descendait le Sngal jusqu' son
embouchure.

Quatorze jours aprs, le 10 juin, ils arrivrent  Saint-Louis, o
le gouverneur les reut magnifiquement; ils taient compltement
remis de leurs motions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait
 qui voulait l'entendre:

 C'est un pitre voyage que le notre, aprs tout, et si quelqu'un
est avide d'motions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre;
cela devient fastidieux  la fin, et, sans les aventures du lac
Tchad et du Sngal, je crois vritablement que nous serions morts
d'ennui! 

Une frgate anglaise tait en partance; les trois voyageurs prirent
passage  bord; le 26 juin, ils arrivaient  Portsmouth, et le
lendemain  Londres.

Nous ne dcrirons pas l'accueil qu'ils reurent  la Socit Royale
de Gographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy
repartit aussitt pour dimbourg avec sa fameuse carabine; il avait
hte de rassurer sa vieille gouvernante.

Le docteur Fergusson et son fidle Joe demeurrent les mmes hommes
que nous avons connus. Cependant il s'tait fait en eux un
changement  leur insu.

Ils taient devenus deux amis.

Les journaux de l'Europe entire ne tarirent pas en loges sur les
audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf
cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour o il publia un
extrait du voyage.

Le docteur Fergusson fit en sance publique  la Socit Royale de
Gographie le rcit de son expdition aronautique, et il obtint
pour lui et ses deux compagnons la mdaille d'or destine 
rcompenser la plus remarquable exploration de l'anne 1862.

--------

Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour rsultat de
constater de la manire la plus prcise les faits et les relvements
gographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grce
aux expditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et
Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le
centre de .lAfrique, nous pourrons avant peu contrler les propres
dcouvertes du docteur Fergusson dans cette immense contre comprise
entre les quatorzime et trente-troisime degrs de longitude.








End of the Project Gutenberg EBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
