The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 6/6, by Pierre Dufour

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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 6/6

Author: Pierre Dufour

Release Date: April 23, 2014 [EBook #45458]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION TOME 6 ***




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    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises
    et trangres.

    DITION ILLUSTRE
    Par 20 belles gravures sur acier,
    excutes par les Artistes les plus minents

    TOME SIXIME

    L'auteur et l'diteur de cet ouvrage se rservent le droit de
    le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
    poursuivront, en vertu des lois, dcrets et traits internationaux,
    toutes contrefaons ou toutes traductions faites au mpris de leurs
    droits.

    PARIS.--1854.

    SER, DITEUR, RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS, 52;
    ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONOR, 14


    TYPOGRAPHIE PLON FRERES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises
    et trangres.

    TOME SIXIME.

    PARIS--1853

    SER, DITEUR, 52, RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS,
    ET
    P. MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONOR, 14.




    FRANCE.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION.




CHAPITRE XXXV.

  SOMMAIRE. --La Prostitution dans les modes. --Histoire du costume,
  au point de vue des moeurs. --L'amour du luxe mne  la dbauche.
  --Les ordonnances somptuaires des rois. --Simplicit du costume
  national des Franais. --Commencements de la licence des habits.
  --Les moines de Saint-Remi de Reims. --Souliers _ la poulaine_.
  --La _poulaine_ maudite de Dieu. --Anathmes ecclsiastiques
  contre cette mode obscne. --Les _becs de canne_. --Les croisades
  apportent en France les modes orientales. --Le culte de la Mode,
  selon Robert Gaguin. --L'homme s'efforce de ressembler au dmon.
  --Les cornes et les queues sous Charles VI. --Exagrations du
  _moule de l'habit_. --Dfinition du vtement honnte, suivant
  Christine de Pisan. --Les modes d'Isabeau de Bavire. --Robes _
  la grand'gore_. --Prjugs contre les femmes qui se lavent. --Les
  _muguettes_. --Les _tirebrayes_. --Les bains et les tuves. --Modes
  des hommes au quinzime sicle. --_Mahotres._ --_Braguettes._
  --Les basquines et les vertugales. --Leur origine et leur usage.
  --Les _calons_ des femmes. --Nudits de la gorge. --Lits de satin
  noir. --Raffinements de l'impudicit. --Progrs de la dcence
  publique.


De tous temps, il a exist des rapports intimes, des analogies
frappantes, des affinits singulires, entre les moeurs et les modes
franaises, tellement qu'on peut, presque  coup sr, juger des unes
par les autres: quand les moeurs sont pures, austres, bien rgles,
les modes sont simples, dcentes, honntes; au contraire, les modes
sont-elles extravagantes, dissolues, obscnes, il faut que les moeurs
soient effrnes, corrompues, scandaleuses. L'habillement,  chaque
poque de notre histoire nationale, est, pour ainsi dire, un miroir
fidle des habitudes de la vie prive. Il suffit, par exemple, de voir
la reprsentation exacte des costumes d'hommes et de femmes au seizime
sicle, pour reconnatre d'une manire certaine que ce sicle-l
fut, de tous les prcdents, le plus enclin, le plus propice, le plus
indulgent  la Prostitution.

Il serait facile de faire l'histoire du costume en France, au point de
vue des moeurs, depuis les temps les plus reculs. Nous devons nous
borner ici  rechercher, pisodiquement, les caractres saillants
de ce qu'on pourrait appeler la Prostitution dans l'habillement des
deux sexes. Nous ne voulons qu'effleurer ce vaste et curieux sujet;
mais nous en dirons assez, dans cette rapide esquisse, pour prouver
que la mode fut toujours, chez nos anctres, le reflet des moeurs. La
mode n'est ordinairement qu'une forme et une expression du luxe, qui
a une si funeste influence sur la moralit publique, et qui ouvre la
porte, pour ainsi dire,  tous les garements,  tous les dsordres,
 tous les vices. L'amour du luxe mne  la dbauche et conseille la
Prostitution; c'est l'attrait, c'est l'amorce des mauvaises passions.
Il y a, chez tout un peuple, une mulation ardente et dsordonne pour
le mal, quand le but unique de toutes les penses et de toutes les
actions humaines n'est plus que la satisfaction immodre des sens et
de la vanit; c'est alors que la mode devient simultanment une parade
d'orgueil, une excitation  l'incontinence.

Bien des fois les souverains ont essay d'imposer des limites
aux dbordements du luxe; ils ont rgl par des lois somptuaires
l'habillement ou la _livre_ de chaque classe de citoyens; mais
ils ne se sont proccups que de la qualit et de la valeur des
objets matriels qu'ils avaient  autoriser ou  interdire: leurs
prescriptions sont donc purement conomiques et politiques. Tantt,
ils veulent que chacun soit vtu selon son tat, et que, par le
moyen des habits, comme le dit une ordonnance de Charles VII, on
puisse reconnatre la vaccation des gens, soient princes, nobles
hommes, bourgeois, marchands ou gens de mestier; tantt, ils veulent
que leurs sujets ne se ruinent pas en habillemens trop pompeux
et trop somptueux, non convenables  leur estat, comme le dit une
ordonnance de Charles VIII, qui rappelle, en outre, que tels abus sont
desplaisans  Dieu nostre Crateur; tantt, ils veulent que le pays ne
soit plus appauvri par l'achat de certaines toffes trangres qui font
sortir du royaume une partie du numraire, comme le dit une ordonnance
de Charles IX; mais ils ne paraissent gure se soucier de maintenir la
dcence du costume par des rglements fixes et par une pnalit svre.
C'est l'affaire du pouvoir ecclsiastique de recommander, d'exiger,
d'imposer la modestie des habits; c'est  lui seul qu'il appartient de
condamner, de proscrire et d'anathmatiser les modes, qui ne sont pas
en harmonie avec la pudeur, que la religion chrtienne ordonne  tous
ses enfants. On rencontre bien  et l des ordonnances de police, des
arrts du parlement, qui dfendent de porter des _habits dissolus_;
mais on ne dsignait pas, sous ce nom, les habillements immodestes
que les deux sexes se permettaient  l'envi par un raffinement de
galanterie et de sensualit. La loi civile n'atteignait que les
excs du luxe; la loi religieuse, et surtout la loi morale, depuis
l'introduction du christianisme dans les Gaules, pouvaient seules
rprimer la licence des modes et surveiller le costume au point de vue
des moeurs.

Dans les premiers temps de la monarchie, hommes et femmes portaient
des vtements longs et amples, qui dissimulaient tous les mouvements
du corps, et qui n'en laissaient aucune partie  dcouvert. Les
Franais avaient adopt le costume romain, la toge, la chlamyde et la
tunique, en conservant les braies ou chausses des peuples barbares.
L'habillement des femmes, plus simple encore que celui des hommes,
se composait d'une tunique de laine,  larges plis, flottant sur les
talons, avec un manteau agraf sur l'paule. Elles avaient, en outre,
un long voile, dont elles s'enveloppaient de la tte aux pieds, et
qu'elles attachaient sur l'oreille avec une agrafe de mtal. Une femme,
en ce temps-l, quel que ft son rang, ne se montrait en public que
voile, et se gardait bien de faire saillir sous le lin aucune forme
qui accust son sexe. L'amour de la parure, ce trait distinctif de
la nation, ne se traduisait que par un amas de bracelets massifs, de
bagues, de colliers et de joyaux de toute espce. La femme la plus
charge d'or tait la mieux pare, et l'on comprend que ce besoin de
briller  grands frais ait d quelquefois faire chanceler la vertu.
Mais bientt le beau sexe se montra plus jaloux de ses droits et de ses
avantages; les femmes eurent des tuniques, dont le corsage dessinait la
taille et se modelait sur la gorge; puis, les tuniques s'chancrrent
autour du cou et jusqu' la naissance des paules; plus tard, pour
donner de la grce  leur dmarche, les femmes serrrent davantage
leur robe au-dessous de la ceinture, de manire  marquer les hanches,
les cuisses et les reins, qui disparaissaient auparavant sous les plis
pais de la jupe. Cependant il ne parat pas qu'une femme _de bonne
vie_ ait os, antrieurement au douzime sicle, affronter les regards
des hommes, avec un vtement qui laisst voir  nu le sein, les paules
et les bras.

Ce furent peut-tre les hommes qui commencrent  se relcher de la
dcence du costume national, que Charlemagne s'tait efforc de ramener
 l'antique simplicit franque. Dans un synode tenu  Reims en 972,
Raoul, abb de Saint-Remi, se plaint de ce que ses moines, serrant
leurs tuniques sur les hanches et tendant les fesses, ressemblent
par derrire  des courtisanes plutt qu' des moines. (_Arctatis
clunibus_, dit Richer au livre III de sa Chronique, _et protensis
natibus, potius meretriculis quam monachis tergo assimilentur_.) Ces
mmes moines avaient des chausses impudiques (_iniqua_) d'une largeur
dmesure, faites d'un tissu si lger, qu'elles ne cachaient rien
(_ex staminis subtilitate etiam pudenda intuentibus non protegunt_).
Ds cette poque, les souliers _ la poulaine_,  griffe ou  bec,
que poursuivirent pendant plus de quatre sicles les anathmes des
papes et les invectives des prdicateurs, taient dj en usage. Ces
souliers furent toujours considrs, par les casuistes du moyen ge,
comme le plus abominable emblme de l'impudicit. On ne voit pas
trop, au premier coup d'oeil, ce que pouvaient offrir de scandaleux
ces souliers, termins, soit par une griffe de lion, soit par un bec
d'aigle, soit par une proue de navire, soit par tout autre appendice
en mtal. L'excommunication inflige  cette espce de chaussure avait
prcd l'impudente invention de quelques libertins qui portrent des
poulaines en forme de phallus: ces poulaines phallodes furent adoptes
galement par les femmes, qui ne savaient peut-tre pas ce que la
mode leur faisait porter au bout de leurs souliers. Cette poulaine,
que l'on qualifiait _maudite de Dieu_ (voy. le Glossaire de Ducange,
au mot POULAINIA), tait galement prohibe par les ordonnances des
rois. (Voy. les lettres de Charles V, du 17 octobre 1367, relatives aux
habillements des femmes de Montpellier.) Cependant les grandes dames et
les grands seigneurs ne discontinurent pas d'avoir des poulaines, plus
honntes sans doute que celles qui excitaient si fort l'indignation
de l'glise, et qui, suivant l'expression du continuateur de Guillaume
de Nangis, semblaient vouloir dplacer les membres humains; ce fut par
cette raison, que Charles V, de concert avec le pape d'Avignon Urbain
V, dfendit l'usage de cette vilaine chaussure. (_Quia res erat valde
turpis et quasi contra creationem naturalium membrorum circa pedes,
quin imo abusus natur videbatur._ Continuator Nangii, ann. 1365.) La
mode tint bon contre les dits royaux, puisque, sous Louis XI, les
gens de cour avaient encore des poulaines, _d'un quartier de long_
(c'est--dire un quart d'aune); c'est Monstrelet qui nous l'apprend,
ou, du moins, son continuateur. Mais ces poulaines, qu'on appelait
alors _becs de canne_, n'affectaient plus des formes obscnes, et se
relevaient seulement en demi-spirale, comme les chaussures chinoises et
turques.

Il faut videmment rattacher aux croisades l'altration du costume
national en France: les modes de l'Orient furent apportes par les
croiss, avec les toffes de soie de ce pays, et la jeune noblesse
franaise s'effmina, pour ainsi dire, en s'appropriant les habitudes
du luxe asiatique. Ce n'taient plus que draps _battus d'or_,
draps d'carlate, _riche siglaton_ et _samit ouvr_ (dit la Chanson
d'Antioche), fourrures prcieuses, broderies et franges, au lieu des
gros draps de laine, du camelot de poil de chvre et du _bureau_, qui
avaient suffi si longtemps  nos anctres. Nous avons vu combien ce
luxe nouveau fut prjudiciable aux bonnes moeurs. On peut dire avec
certitude, que, depuis cette poque surtout, les femmes se laissrent
entraner  tous les dvergondages de la toilette. C'est  partir du
douzime sicle seulement, qu'elles renoncrent  la simplicit et
 la chastet des vtements, pour suivre avec passion le culte de la
mode, qui devint ds lors une divinit toute franaise. Voici en quels
termes l'historien Robert Gaguin se dchane contre ce culte profane,
que le dmon de la luxure semblait avoir invent: Cette nation, dit-il
en parlant des Franais, journellement livre  l'orgueil et  la
dbauche, ne fait que des sottises: tantt les habits qu'elle adopte
sont trop larges, tantt ils sont trop troits; dans un temps, ils
sont trop longs; dans un autre, ils sont trop courts. Toujours avide
de nouveauts, elle ne peut conserver, pendant l'espace de dix ans, la
mme forme de vtement. (_Compendium Roberti Gaguini_, lib. VIII, anno
1346.)

On dirait que, dans tout le moyen ge, il y eut une sorte de gageure
tacite entre les crateurs et les ordonnateurs de la mode, pour
_dformer_ le corps de l'homme, par des habits ridicules ou monstrueux
(c'est l ce qu'un chroniqueur, _Gaufredus Vosiensis_, appelle
_deformitas vestium_), et pour ajouter  la crature de Dieu quelques
traits emprunts au diable, tel que l'imagination des peintres et des
imagiers l'avait cr. Ainsi, nous regardons les poulaines, comme une
imitation du pied fourchu qu'on attribuait  Satan et  son infernale
famille. De l, sans doute, la colre des ecclsiastiques contre
l'audacieuse prtention de ressembler physiquement  l'esprit malin. Ce
fut certainement  la mme source, que la mode du quatorzime sicle
alla chercher les queues et les cornes. Ces cornes, _merveilleusement
hautes et larges_, qui ornaient de chaque ct la coiffure des femmes,
du temps de Charles VI, avaient pris une telle dimension, que les
portes des salles n'taient plus assez grandes pour qu'une porteuse
de cornes pt y passer de face et sans se baisser. Un prdicateur de
la cour fulmina contre les cornes, comme ses prdcesseurs l'avaient
fait contre les poulaines: Aprs son departement, raconte Juvnal
des Ursins dans sa Chronique, les dames relevrent leurs cornes et
feirent comme les limaons, lesquels, quand ils entendent quelque
bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes. Les queues,
auxquelles les prdicateurs firent aussi la guerre, taient plus ou
moins dveloppes au bas de la robe et  l'extrmit du chaperon. Les
queues des robes, qu'Olivier Maillard traite d'_inventions diaboliques_
dans plusieurs de ses sermons, restrent toutefois en usage  la cour,
sous la protection de l'tiquette. Quant aux queues des chaperons,
qui tombaient le long du dos des hommes et des femmes et descendaient
jusqu' terre, on les retroussa d'abord sur l'paule et on les roula
ensuite autour du cou, avant de les retrancher tout  fait.

C'tait un orgueil satanique, qui avait peut-tre mis  la mode les
griffes, les queues et les cornes: ce fut probablement un got dprav,
qui conseilla aux hommes et aux femmes de diminuer ou d'augmenter
dans leur habillement les proportions de certaines parties de leur
corps. L'origine de ces tromperies du costume accuse, il est vrai, le
dsir de corriger la nature en ce qu'elle peut avoir de dfectueux ou
d'imparfait. On a cherch naturellement,  l'aide des prestiges de la
toilette, les moyens de cacher les vices de la forme: la femme trop
maigre a voulu paratre grasse; la femme trop grasse a voulu dissimuler
l'excs de son embonpoint. Il faut donc se rsoudre, dit Marie de
Romieu dans son _Instruction pour les jeunes dames_ publie en 1573,
qu'il est besoin remdier aux dfaux et imperfections de nature le
plus que l'on peut. Mais il faut bien reconnatre que la plupart de
ces exagrations du _moule de l'habit_ ont t faites dans le but de
satisfaire  des instincts et  des caprices de libertinage; car elles
ont toujours port, de prfrence, sur les parties du corps qui jouent
le principal rle dans les imaginations licencieuses. Ainsi, chez les
femmes, ce sont les reins, les hanches, la taille, les cuisses et la
gorge, qui, de tous temps, ont exerc surtout l'art des _couturiers_ et
des lingres; chez les hommes, ce sont galement les membres les plus
dshonntes, que l'industrie du tailleur cherchait  mettre en relief
et  taler aux yeux avec un cynisme effront.

Cette indcente affectation de l'habillement des deux sexes ne fut
jamais plus sensible qu' l'poque de Charles VI, et l'on est forc
d'attribuer  la coquetterie de la reine Isabeau les drglements
des modes de son temps, o la Prostitution des moeurs se reflta si
audacieusement dans le costume de la cour. Christine de Pisan, la
_preude_ et chaste Christine, qui composait alors son _Trsor de la
cit des dames_, ne trouvait pas sans doute beaucoup de crdit dans
cette socit dprave, qui se souciait peu d'apprendre d'elle comment
femmes d'estat doibvent estre ordonnes en leur habit. Christine
leur recommandait expressment de n'tre point outrageuses en leurs
vestures et habillemens, tant es coustementz comme es faons. Une
des raisons qu'elle faisait valoir contre ce luxe immodr de la
mode, c'tait qu'on donne, disait-elle, par dsordonn et outrageux
habit, occasion  autruy de pcher, ou en murmuration ou en convoitise
dsordonne. La convoitise est, en effet, une des mauvaises passions
auxquelles la mode s'adresse avec le plus de malice, et Christine de
Pisan remarquait trs-sagement que _le plus prilleux inconvnient_
qui peut sourdre  une femme par habit dsordonn et par manire
malhonneste, c'est l'amusement des fols hommes qui peuvent penser
qu'elle le face pour estre convoite et dsire par folle amour.
Voici donc les vertueuses instructions qu'elle prsente aux dames
et damoiselles, qui n'en profitaient gure: Si appartient doncques
 toute femme qui veult garder sa bonne renomme, qu'elle soit
honneste et sans desguisures, en son habit et habillement non trop
estrainte, ne trop grands colletz, ne autres faons malhonnestes, ne
grand'trouveresse de choses nouvelles, par especial, non honnestes. Et,
avec cela, manire et contenance y faict moult. Car, il n'est rien plus
dessant  femme, que layde maniere et mal rassise; aussy, ne chose
plus plaisante, que belle contenance et coy maintien.

Mais, en dpit de ces sages et honorables conseils, les contemporaines
de Christine de Pisan ne se contentaient pas de leurs _hennins_
ou hauts-bonnets  oreilles et  cornes, de leurs robes  queue
tranante, de leurs _surcots_ ou corsages troits, de leurs souliers
 poulaines et de tout l'attirail de leurs _estats et bombans_; elles
s'appliquaient  montrer qu'elles taient _en bon poinct_. Le pote
de la cour de Charles VI, Eustache Deschamps, dans son pome intitul
le _Mirouer de mariage_, encourage les demoiselles qui cherchaient des
maris,  adopter les robes _de nouvelle forge_,  large collet vas,
de manire  rendre plus apparans les seins et la gorge.

Mais, quoique la maigreur ft plus rare autrefois chez les femmes,
qu'elle ne l'est aujourd'hui, il y avait pourtant des femmes maigres,
qui se seraient crues dshonores si elles n'eussent reconquis
par artifice l'embonpoint qui leur manquait. C'tait, il est vrai,
l'enfance des _faux appas_, qui, depuis cette poque jusqu' nos
jours, n'ont pas cess de faire partie essentielle de la science de la
toilette. Le pote Eustache Deschamps, dans son pome du _Mirouer de
mariage_, n'a garde de les oublier: il prend mme la peine d'indiquer
le moyen de les fabriquer avec deux sacs, par manire de male,
qui remplissaient  peu prs les conditions d'un corset moderne bien
rembourr.

Ce n'est pas tout; une femme  la mode devait faire saillir ses hanches
et donner  ses formes postrieures autant d'ampleur et de prominence
que la nature pouvait en accuser. Le procd le moins factice
consistait  serrer troitement la taille, avec la ceinture, afin
que les reins parussent plus larges, dvelopps, au-dessous du buste,
aminci par un corsage plat et collant.

Eustache Deschamps dcrit ce procd, comme s'il avait tudi la posie
chez un _tailleur de robes_. D'aprs sa description, la robe d'une
femme  la mode devait tre estroicte par les flancs, trs-toffe
autour des reins, bouffante par derrire et garnie dj de cet
accessoire que nous avons nomm _tournure_; moins ample au-dessous du
genou et tombant  fond de cuve sur les pieds.

Les miniatures des manuscrits du temps nous permettent de juger combien
de pareilles robes donnaient aux femmes un air trange, une contenance
roide et une silhouette disgracieuse.

Dans ce systme de robe, la poitrine tait entirement dcouverte,
_pectus discopertum usque ad ventrem_, dit Olivier Maillard dans un
de ses sermons. Cette espce de robes, ouvertes par-devant jusqu'au
ventre, avait t imagine par la reine Isabeau, et le peuple, qui
s'indignait de ce luxe _outrageux_, les avait surnommes _robes 
la grand' gore_ (truie); il appelait aussi _gorires_ les femmes qui
les portaient, et il regardait comme des filles publiques, celles qui
n'avaient pas la prcaution de fermer, avec une _affiche_ ou broche de
mtal, l'ouverture de leur corsage.

Depuis la fin du quatorzime sicle, il y eut toujours, dans les modes
des femmes, une intention, plus ou moins marque, de montrer ce qu'on
feignait de vouloir cacher.

Si la licence des moeurs,  cette poque, amena l'immodestie du
costume, si l'amour du luxe fut le principal agent de la Prostitution,
il faut dire cependant que la galanterie eut cela de bon qu'elle
enseigna la propret aux femmes, qui avaient t auparavant fort sales
et peu soigneuses de leur personne. Un proverbe populaire, rapport
et comment par Beroalde de Verville dans son _Moyen de parvenir_,
prouve assez que les femmes honntes osaient s'enorgueillir de ne
jamais se permettre d'ablutions secrtes. Selon ce proverbe obscne,
les courtisanes seules ne se bornaient pas  se laver la figure
et les mains. Ce fut videmment l'envie et le besoin de plaire qui
apprirent aux dames et demoiselles  se tenir _bien nettes et bien
propres_,  se parfumer et  combattre avec de bonnes senteurs les
manations nausabondes de l'infirmit humaine. Il parat pourtant que
certains soins de la toilette furent rprouvs d'abord par le prjug
national et qu'on se dfendit longtemps de les employer; mais, si
les femmes entouraient du plus profond mystre ces dlicatesses de
propret locale, elles ne craignaient pas d'avouer l'usage qu'elles
faisaient des fards et des odeurs, qui leur avaient valu le surnom
de _muguettes_. Ce n'est qu'au seizime sicle que la propret du
corps devint une condition essentielle de la beaut fminine. Marie
de Romieu, dans son _Instruction pour les jeunes dames_, ne rougit
pas de les inviter  se tenir bien nettement, quand ce ne seroit que
pour la satisfaction de soy mesme ou d'un mary. Elle s'exprime, sur
ce sujet, en femme qui a reconnu que l'eau ne coule pas seulement pour
la honte de son sexe: Encores, dit-elle, ne faut-il pas faire comme
quelques-unes que je cognois, qui n'ont soin de se tenir propres, sinon
en ce qui paroist  descouvert, se tenant ordes et sales, au demeurant
de ce qui est dessous le linge. Mais je veux qu'une belle damoyselle se
lave bien souvent d'eau o on auroit bouilly de bonnes senteurs, car
il n'y a rien si certain que ce qui fait plus fleurir la beaut d'une
jeune dame, est la propret de se tenir nettement. On voit, dans les
_Controverses du sexe masculin et fminin_ de Gratian du Pont, seigneur
de Drusac, publies en 1530, que, nonobstant les lois naturelles de la
propret, les femmes usaient de senteurs plutt que d'eau claire; elles
ne faisaient qu'accrotre ainsi la mauvaise odeur qu'elles voulaient
dguiser. Le seigneur de Drusac dit que quelques-unes, les grasses
surtout, portaient des ponges parfumes

    Entre leurs cuisses et dessoubz les aisselles,
    Pour ne sentir l'espaulle de mouton,
    Le faguenas et telz senteurs infames...

Il faut lire ces _Controverses_, pour se rendre compte de ce que
c'tait que la malpropret de la plupart des femmes, et principalement
des femmes de bien, malgr leur curieuse recherche de parfumerie,
qu'elles ne regardaient, en aucun cas, comme un dshonneur. Le seigneur
de Drusac rapporte, entre leurs _grandes habiletez_, qu'elles portaient
souvent des caleons ou _tirebrayes_, quand elles dansaient des danses
lombardes ou _gaillardes_, et ces caleons, invents pour garder
de tumber le boyau, taient ordinairement remplis de souillures et
sentaient plus fort qu'un _retrait_. N'tait-ce pas un merveilleux
prservatif de leur vertu?

Les bains d'eau de rivire, froide ou tide, ne furent presque pas
en usage avant le dix-septime sicle; on ne les prenait que dans
l'intrieur des maisons riches, en arrivant de voyage ou bien au moment
de se mettre  table. Nous voyons, dans la _Chronique scandaleuse de
Louis XI_, que ce roi, allant souper et loger chez de bons bourgeois
de Paris, y trouvait toujours un bain chaud qui l'attendait. Mais
rien n'tait moins gnral que cette espce de bains de luxe. On
se contentait des bains de vapeur, et on allait aux tuves. Ces
tablissements publics se multiplirent  Paris vers le douzime
sicle et furent trs-suivis jusqu' la fin du seizime sicle, o on
les abandonna tout  coup, on ne sait pourquoi. Il n'y avait pourtant
pas d'autres bains et l'on n'en dsirait pas d'autres. C'tait une
imitation des habitudes orientales que les croisades avaient importes
en France. Mais les femmes, celles du moins qui tenaient  leur
rputation, n'allaient point aux tuves: on n'y rencontrait que des
chambrires, des _commres_, des femmes de mauvaise vie. Aussy, disait
Christine de Pisan, de baigneries, d'estuves et de commrages trop
hanter  femmes, et telles compagnies, sans ncessit ou bonne cause,
ne sont que despens superflus, sans quelque bon qui en puisse venir,
et, pour ce, de toutes telles choses et d'autres semblables, femme, si
elle est saige, qui ayme honneur, et eschever veut blasme, se doibt
garder. Il rsulte d'une foule de tmoignages qui s'accordent tous,
qu'une femme qui frquentait les tuves n'en revenait plus propre au
physique qu'aux dpens de sa puret morale. Voil pourquoi ces tuves
furent presque assimiles aux lieux de Prostitution.

Les hommes pouvaient donc se vanter d'tre plus difficiles en fait de
propret, que les femmes; aussi taient-ils moins qu'elles, adonns
aux _senteurs_ et aux _fardements_. Ils se modelaient pourtant, en
affaire de mode et de toilette, sur le sexe, qui tait toujours le
souverain arbitre de ces _mondanits_. A toutes les poques o le luxe
des habits se ressentait de la dpravation des moeurs, les hommes, de
mme que les femmes, se plaisaient, suivant l'expression de Dulaure, 
dfigurer le nu et  refaire, pour ainsi dire, l'oeuvre du Crateur,
sous l'inspiration d'une ide indcente ou libertine. Ainsi, quand les
femmes s'appliqurent  faire ressortir artificiellement les formes de
leur sein, de leurs cuisses, de leurs reins et mme de leur ventre,
les hommes, dit Monstrelet, se prindrent  vestir plus court qu'ils
n'eussent oncques fait, tellement que l'on voit la faon de leurs
culs et leurs genitoires, ainsi comme l'on souloit vestir les singes,
qui estoit chose trs-malheureuse et trs-impudique. Portoient aussy 
leur pourpoint gros mahoistres, pour monstrer qu'ils feussent larges
par les espaules. Ces _mahoitres_ taient une sorte de bourrelet
qui augmentait la carrure des paules et garnissait l'avant-bras. Le
_muguet_ le plus fluet se donnait, par ce moyen, l'apparence d'un
Hercule. La vanit masculine ne s'tait point arrte l. Sous le
rgne de Charles VII, on voit se rpandre gnralement, dit M. Ludovic
Lalanne dans le _Dictionnaire encyclopdique de la France_ (article
COSTUMES), avec la mode des paules artificielles ou bourrelets,
appels _mahoitres_, d'o pendaient de grandes manches dchiquetes,
celle des _braguettes_ ou tuis, qui resserraient l'entre-deux du
haut-de-chausses et s'ornaient de franges et de touffes de rubans.

Les historiens de la Mode ne parlent qu'avec une extrme rserve, de
cette partie du haut-de-chausses ou plutt de cet appendice bizarre,
qu'on nommait _braguette_ ou _brayette_, aux quinzime et seizime
sicles, et qu'on aurait peine  regarder comme une mode historique,
si on ne la retrouvait dans les anciens tableaux et les anciennes
gravures. C'tait, dans l'origine, une bourse ou un fourreau en cuir,
entirement spar du haut-de-chausses, auquel il se reliait par des
noeuds ou des aiguillettes. On comprend que ce singulier vtement local
ne fut d'abord admis que par les gens du peuple; mais on le trouva
commode, et ds que les yeux s'y accoutumrent, on ne ddaigna pas
de lui accorder successivement droit de bourgeoisie et de noblesse.
Bientt, tous les hommes,  quelque condition qu'ils appartinssent,
le roi comme le portefaix, arborrent la braguette et l'talrent
aux regards des dames, qui ne s'en offusquaient plus. L'origine de la
braguette se rattache sans doute  l'histoire des armes dfensives,
et l'on peut lire,  ce sujet, un chapitre du _Pantagruel_ (liv. III)
intitul: _Comment la braguette est la premire pice de harnoys
entre gens de guerre_. Lorsque les gens de guerre taient arms de
pied en cap et couverts de lames ou de mailles de fer, une bote de
mtal, garnie intrieurement d'une ponge, protgeait leurs parties
naturelles; cette bote fut remplace par un treillis d'acier et
ensuite par une bourse de cuir. Le cuir ne tarda pas  faire place
 des toffes de laine et de soie, ds que la braguette devint une
pice de l'habillement civil, et, comme pour attirer davantage sur
elle l'attention de toutes les personnes qui ne songeaient plus  s'en
scandaliser, on l'enjoliva de rubans, de dorures et mme de joyaux.
Un passage du _Gargantua_, dans lequel Rabelais dcrit minutieusement
le costume de son hros, donne une ide exacte de l'effet que devait
produire une de ces braguettes monstrueuses qui n'taient _pleines_,
dit-il, _que de vent_. Il ne faut pas oublier que Gargantua tait
un gant norme qui _compissait_ les Parisiens du haut des tours de
Notre-Dame: Pour sa braguette, feurent leves seize aulnes un quartier
d'icelluy mesme drap (estamet blanc) et feut la forme d'icelle comme
d'un arc-boutant, bien estache joyeusement  deux belles boucles d'or,
que prenoient deux crochets d'esmail, en un chascun desquels estoit
enchasse une grosse esmeraugde, de la grosseur d'une pomme d'orange.
Car (ainsy que dict Orpheus, _libro de Lapidibus_, et Pline, _libro
ultimo_), elle n'a vertus erectifve et confortatifve du membre naturel.
L'exiture (ouverture) de la braguette estoit,  la longueur d'une
canne, deschiquete comme les chausses, avec le damas bleu flocquant
comme devant. Mais, voyans la belle bordure de canetille et les
plaisans entrelacs d'orfebvrerie garniz de fins dyamans, fins rubis,
fines turquoyses, fines esmeraugdes et unions (perles) persiques,
vous l'eussiez compare  une belle corne d'abondance, telle que voyez
es antiquailles et telle que donna Rhea aux deux nymphes Adrastea et
Ida, nourrices de Jupiter: tousjours galante, succulente, resudante,
tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante,
pleine d'humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruicts, pleine de toutes
delices. Je advoue Dieu, s'il ne la faisoit bon veoir! Rabelais
s'occupe si souvent des braguettes, dans son joyeux roman, qu'on
peut se figurer le rle important qu'elles jouaient dans le monde.
Rabelais parle mme d'un livre qu'il avait compos _sur la dignit des
braguettes_!

Ces terribles braguettes tinrent bon, et s'talrent en public,
jusqu'au rgne de Henri III, o les tailleurs eurent la pudeur de
les faire rentrer dans l'conomie des chausses _ la suisse_ ou _
la martingale_; leur nom seul resta encore  la partie mobile, moins
apparente et plus modeste, qui faisait corps avec le vtement, et qui
se fermait toujours avec des aiguillettes. Au reste, dans le cours du
seizime sicle, le costume des hommes, sans redevenir long et ample,
affecta une dcence qu'il n'avait jamais eue, quoique les vieillards
et les libertins conservassent l'antique braguette, ce vain modle et
inutile d'un membre, que nous ne pouvons seulement honnestement nommer,
duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public (_Essais_
de Michel de Montaigne, liv. I, ch. 22). Les vtements rembourrs
taient de mode, mais on n'attachait pas, ce nous semble, une pense
malhonnte  cette manie de mettre du coton partout et d'enfler ainsi
le buste, la _panse_, les cuisses et les reins, avec des baleines et
des coussinets. Nous avons lu, pourtant, que les moeurs italiennes,
qui rgnaient alors  la cour de France, furent seules causes de
cette ostentation de formes arrondies et provoquantes, que les jeunes
dbauchs enviaient aux femmes. Celles-ci, du moins, se montraient
fidles aux traditions de leur sexe, en dcouvrant leur gorge autant
que possible et en se disputant entre elles les attributs de Vnus
Callipyge. Les _vertugales_ et les _basquines_ furent inventes,
et firent fureur. Un commentateur de la _Satyre Mnippe_ (dit. de
Ratisbonne, 1726, t. II, p. 388) dit que ces vertugales avaient t
imagines par les courtisanes, pour cacher leurs grossesses. Aussi,
lorsque les femmes honntes commencrent  vouloir rhabiliter les
vertugales en les adoptant, un cordelier, qui prchait alors  Paris,
dit, dans un sermon, que les dames avaient quitt la _vertu_, mais
que la _gale_ leur tait reste. (Voy. l'_Apologie pour Hrodote_,
de H. Estienne, t. I, p. 310, dit. de le Duchat.) Cette mode tait
dj dans toute sa vogue en 1550: un pote moral et factieux publia,
vers ce temps-l, la satire ou _Blason des basquines et vertugales,
avec la belle remonstrance qu'ont fait quelques dames, quand on leur
a remonstr qu'il n'en falloit plus porter_. La pice eut assez de
vogue pour exciter la verve satirique des imitateurs: l'un composa
et fit paratre la _Complainte de monsieur le C.., contre les
inventeurs des vertugales_; un autre, la _Rponse de la Vertugale au
C.., en forme d'invective_. Ces espces de gros bourrelets, que les
femmes portaient, par-dessus la robe, tout autour des reins, avaient
pris mtaphoriquement un nom fort grossier, qui eut cours dans la
langue usuelle pendant plus de quarante ans. Quand une dame voulait
sortir, elle disait  ses chambrires: Apportez-moi mon cul! Et les
chambrires, qui le cherchaient, se disaient l'une  l'autre: On ne
trouve pas le cul de madame! Le cul de madame est perdu! (Voy. le
_Dial. du nouveau langage franois italianis_, par H. Estienne, dit.
d'Anvers, 1579, p. 202.) On lit aussi, dans la _Satyre Mnippe_,
crite en 1593: Pareillement fut aux femmes enjoint de porter de gros
culs et d'enger (ce mot est videmment altr: on pourrait le remplacer
par _enginer_, dans le sens de _besogner_) en toute seuret sous iceux,
sans craindre le babil des sages femmes.

Le mot ordurier, dont les plus grandes dames n'hsitaient pas 
se servir pour dsigner leurs basquines et leurs vertugales, avait
t cr par le peuple, qui eut bien de la peine  s'accoutumer 
une pareille mode. Les mchantes langues poursuivaient de brocards
graveleux et injurieux les vertugales qui osaient se montrer dans les
rues et les promenades. L'un disait:

    . . . O la gente musquine!
    Qu'elle a une belle basquine!
    Sa vertugalle est bien trousse
    Pour estre bientost engrosse!

L'autre disait:

    . . . . . O quel plaisir,
    Qui pourroit tenir  loisir
    Ceste busque, si mignonne,
    Qui a si avenante trogne!

L'auteur anonyme du _Blason des vertugales_ leur fait la guerre au
point de vue chrtien, et les reprsente comme des _dissolutions
infmes_ qui ne servaient qu' engendrer le scandale et  damner
les gens. Il veut mme prouver que toute femme qui se dshonore
par cette mode dissolue, est une _paillarde_, ou une mdisante, ou
une _maquerelle meschante_, ou une pouse adultre. L'auteur de la
_Complainte_ traite la chose avec moins de svrit: il se plaint
seulement de ce que la vertugale expose davantage la vertu des femmes 
des assauts et  des prils, contre lesquels les _cottes serres_ les
dfendaient, du moins; il raconte, dans les termes les plus libres,
le rle complaisant que jouait la vertugale quand un galant voulait en
venir  ses fins; il prtend que Lucifer, ou son serviteur _Fricasse_,
a sans doute invent une mode aussi favorable  la dbauche, pour se
donner le plaisir de compromettre la pudeur des femmes qui tombent  la
renverse:

    Depuis qu'on les a inventes,
    On voit les femmes effrontes
    Et, si elles font renversure,
    On les voit jusqu' la fressure.

La Vertugale, dans sa _Rponse  monsieur le C.._, n'pargne pas
le vilain qui l'avait invective: elle lui dit son fait, avec une
incroyable libert, et elle s'tend avec orgueil sur ses propres
mrites:

    Faicte je suys pour grandes dames
    Vertueuses de corps et d'ames,
    Faicte je suys pour damoiselles
    Qui ont vers leurs marys bons zelles.
    Je dis qu'une femme de bien,
    Pour avoir meilleur entretien
    Et plaire plus fort  son homme,
    Me veust porter, voyre dans Rome,
    Non pas une femme commune
    Qui change ainsi comme la lune...
    Bien venue suys en la court,
    Pourveu que l'argent ne soit court.
    L tout le monde me salue,
    L je suys la trs bien venue!

L'auteur de la _Rponse_ n'admet donc pas que les vertugales puissent
tre mal portes, et cette mode, dont il attribue l'invention  un
_homme sage_, il la justifie hardiment contre le reproche qu'on lui
avait fait de ne plus convenir qu'aux femmes de vie dsordonne.
L-dessus, il remonte  la source de cette calomnie, et il raconte
qu'une vertugale, ayant t vole par un _citadoux_ (proxnte), arriva
dans un mauvais lieu du Champ-Gaillard, et fut donne en prsent 
une fille d'amour, qui osa s'en parer pour aller  la messe et _faire
la fanfare_ en pleine rue. Mais cette fille, ne sachant porter cet
accoutrement nouveau pour elle, n'eut pas plutt mis le pied dehors,
qu'elle tomba en arrire, et resta une heure et demie dans une position
embarrassante,

    Et lors monstroit ses gringuenauldes,
    Plus dures que les baguenaudes
    Qui pendoient de son cul infect.

Les vertugales, du moins, taient bien innocentes des vilaines choses
que leur indiscrtion laissait voir quelquefois, car elles n'avaient
t imagines, disait-on, que pour faire circuler l'air sous les
robes et y entretenir une frache temprature, aussi salutaire  la
propret du corps que capable de rprimer les ardeurs des sens. Cette
destination des vertugales se trouve  peine indique dans ces vers de
la _Complainte_:

    Mauldits soient ces beaux inventeurs,
    Ces coyons, ces passementeurs
    De vertugalles et basquines,
    Que portent un tas de musquines
    Pour donner air  leur devant!

Les vertugales servaient encore  cacher une grossesse pendant
cinq ou six mois et  conserver aux femmes enceintes les apparences
d'une taille fine et gracieuse. Il paratrait, d'aprs un passage
des _Dialogues du langage franois italianis_, que cette mode, qui
dveloppait singulirement la circonfrence du ventre et des reins,
n'avait pas d'abord pour objet de faire un embonpoint postiche aux
femmes qui en manquaient, car, au milieu du seizime sicle, les
maigres taient plus estimes que les grasses. Les dames vnitiennes,
dit le Franais qui figure dans les _Dialogues_, cherchent, par tous
moyens,  estre non-seulement en bon poinct, mais grasses (et on me
disoit que, pour cest effect, elles usoient fort, entre autres viandes,
de noix d'Inde): or, vous savez que les nostres hayent et fuyent
cela. Nanmoins, pour exprimer que tout n'tait pas coton et bourre
dans les vertugales d'une femme, on faisait son loge en usant de cet
italianisme: C'est une _bonne robbe_! Mais les _messieurs_ se vantaient
d'aimer la chair et non la graisse: ce qui est bien rendu dans cette
profession de foi d'un dbauch latiniste: _Carnarius sum, pinguiarius
non sum_. Les vertugales furent abandonnes sous le rgne de Louis
XIII, mais elles devaient reparatre,  de longs intervalles, avec
des proportions moins fantastiques, sous les noms de _vertugadin_, de
_paniers_, de _lustucru_, de _tournure_, etc. Au reste, ces vertugales
avaient ramen avec elles un ancien usage qui n'intressait pas moins
la propret que la pudeur: les femmes s'taient remises  porter des
_caleons_, pour se garantir du froid et de la poussire, en mme temps
que de la honte d'une chute. De plus, ces calons, dit le Franais
_italianis_ des _Dialogues_ d'Henri Estienne, les asseurent aussi
contre quelques jeunes gens dissolus, car, venans mettre la main soubs
la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement la chair.

Nous croyons que la mode des caleons pour les femmes tait
essentiellement franaise, car cette mode, dj introduite  la cour
vers la fin du quatorzime sicle, se recommandait par des raisons
d'utilit et de dcence. Mais la mode des robes ouvertes, dcolletes
et dbrailles, cette mode qui rgna si audacieusement pendant tout
le seizime sicle, avait t naturalise en France, avec les moeurs
italiennes, sous le rgne de Franois Ier. A cette poque, le peuple
appelait _dames  la grand'gorge_ les femmes qui portaient des robes
ouvertes sur la poitrine; le peuple n'avait plus alors qu'un vague
souvenir des _robes  la grand'gore_, qui le scandalisrent tant,
lorsque Isabeau de Bavire les mit  la mode. Ce fut videmment
l'Italie qui donna l'exemple de ce nouvel abus des nudits de la gorge.
Une factie, imprime en 1612, ayant pour titre _la Mode qui court et
les singularits d'icelle_, nous autorise  soutenir cette accusation
contre _Chouse_. C'est ainsi qu'on nommait la France italianise.
Chouse, dit l'auteur de _la Mode qui court_, a encore invent de
reprsenter le teton bondissant et relev par des engins au dehors, 
la veue de qui voudra, pour donner passe-temps aux altrez, et, suivant
cela, on dit:

    Jeanne, qui fait de son teton parure,
    Fait veoir  tous que Jeanne veut pasture.

Les potes et les romanciers de ce temps-l nous parlent tous de ce
prodigieux dbraillement, que favorisait l'usage des corsets, arms
de buscs d'acier, de baleines et de fil d'archal. Dans le _Discours
nouveau de la Mode_, excellente satire en vers publie en 1613,
l'auteur anonyme, aprs avoir dpeint sans trop de rpugnance

    D'un large sein le tetin bondissant,

nous apprend que, si par un reste de pudeur la _femme du bourgeois_
usait encore de _points coups_ et _ouvrages de prix_ pour s'en couvrir
la gorge, au lieu d'avoir, comme autrefois, le _haut de la robe ferm_
avec une agrafe, les dames de qualit,

    . . . Au moins pour la plus part, n'ont cure
    D'avoir en cest endroit aucune couverture;
    Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert
    Et plus de la moiti du tetin descouvert;
    Elles aiment bien mieux, de leur blanche poitrine,
    Faire paroistre  nud la candeur albastrine,
    D'o elles tirent plus de traits luxurieux
    Cent et cent mille fois, qu'elles ne font des yeux.

On peut dire que jamais,  aucune poque, les femmes de haut parage
n'avaient mis tant de recherches et tant d'apprts dans l'art de se
faire une belle gorge et de paratre _en bonne conche_, comme on disait
alors; la plus maigre trouvait moyen,  force de se serrer la taille,
de montrer un simulacre d'embonpoint qui reposait sur des coussinets
de bourre; la plus grasse ne cherchait pas  dissimuler l'normit de
sa _tablature_, selon l'expression quivoque emprunte  la notation
musicale du temps. Les vieilles elles-mmes ne se croyaient point
exemptes de cet indcent abus des nudits de la gorge. Le _Divorce
satyrique_ nous reprsente la reine Marguerite,  l'ge de cinquante
ou cinquante-cinq ans, allant recevoir la sainte communion, trois
fois par semaine, la face plastre et couverte de rouge, avec une
grande gorge descouverte qui ressemble mieux et plus proprement 
un cul que non pas  un sein. (Voy. le _Div. satyr._,  la suite
du _Journal_ de l'Estoile, dit. de 1744, t. IV, p. 511.) Cependant
Brantme, dans ses _Dames galantes_, qu'il fit lire en manuscrit  la
reine Marguerite, n'a pas l'air de craindre une allusion dsagrable
pour cette princesse, lorsqu'il parle sans mnagement de certaines
femmes opulentes en tetasses avales, pendantes plus que d'une vache
allaitant son veau. Brantme ajoute plaisamment que, si quelque
orfvre s'avisait de prendre le modle de ces _grandes tetasses_ pour
en faire deux coupes d'or, ces coupes ressembleraient  de vrayes
auges, qu'on voit de bois, toutes rondes, dont on donne  manger aux
pourceaux.

Ce n'taient pas seulement les confesseurs et les prdicateurs qui
condamnaient ces nudits, c'taient les philosophes et les moralistes
qui conseillaient aux femmes de ne pas perdre une partie de leurs
avantages naturels en ne laissant rien dsirer au regard. La satit
engendre le desgoust, disait Montaigne (_Essais_, liv. II, ch. XV);
c'est une passion mousse, hbte, lasse et endormie. Puis, comme
s'il n'avait pas vu les objets que la mode exposait effrontment 
tous les yeux, Montaigne s'imaginait que les dames de la cour de Henri
III taient encore vtues aussi amplement, aussi dcemment, que les
matrones romaines: Pourquoy, disait-il dans sa nave proccupation,
a-t-on voil jusque dessoubs les talons ces beauts que chascune
desire monstrer, que chascun desire veoir? Pourquoy couvrent-elles
de tant d'empeschemens les uns sur les autres les parties o loge
principalement nostre desir et le leur? Montaigne, qui n'avait
pas pris garde  cette _monstre_ perptuelle du sein nu chez ses
contemporaines, s'tait aperu pourtant des proportions monstrueuses
de leurs vertugales, qui procdaient d'un systme de coquetterie tout
diffrent; car Montaigne leur demande avec une malicieuse bonhomie: Et
 quoy servent ces gros bastions, de quoy les nostres viennent armer
leurs flancs, qu' leurrer nostre appetit par la difficult, et  nous
attirer  elles en nous esloingnant? On est tent de croire que la
pudeur alors consistait moins  cacher certaines parties du corps, qu'
ne point en exagrer la forme sous des voiles qui la faisaient mieux
ressortir. La Prostitution, il est vrai, avait sa part dans toutes
ces curiosits de la mode, et, comme Brantme a eu l'audace de le
prouver par des anecdotes qu'on ira chercher dans un chapitre intitul
_De la veue en amour_, les yeux taient toujours les corrupteurs de
l'me et les complices de l'imagination. L'habitude cependant avait
diminu sans doute l'indcence des nudits, qui n'offensaient pas la
vue des hommes les plus graves, quand elles accompagnaient, comme un
accessoire indispensable, la grande toilette de cour. Ainsi nous avons
vu, au chteau de Chenonceaux, Catherine de Mdicis donnant un festin
qui tait servi par ses filles d'honneur  moiti nues. Les mmoires
du temps nous fourniraient une foule de faits analogues: rien n'tait
plus ordinaire que de voir, dans les ballets, dans les mascarades,
dans les banquets, des femmes figurant des nymphes et des desses,
les cheveux pars flottant sur les paules, la poitrine dcouverte
jusqu' la ceinture, les jambes et les cuisses nues, le reste du corps
se dessinant sous une toffe souple ou transparente. Il rsulterait de
bien des exemples semblables, qu'on peut faire remonter aux anciennes
_entres_ solennelles des rois et des reines (car ces jours-l le
peuple ne s'indignait pas de voir, sur des _chafauds_ dresss dans
les rues et les carrefours de Paris, certains _mystres_ ou tableaux
allgoriques reprsents par des femmes et des hommes entirement nus);
il rsulterait, disons-nous, que la nudit n'tait pas considre comme
un outrage  la pudeur, quand on la dgageait de toute ide malhonnte
et de toute convoitise charnelle. Gabrielle d'Estres s'tait fait
peindre plusieurs fois, d'aprs nature, par les peintres ordinaires
du roi, Raimond Dubreuil et Martin Freminet, dans le simple appareil
d'une baigneuse qui sort du bain ou qui y entre; ce qui loigne de ces
tableaux nafs le soupon d'une pense libertine ou mme voluptueuse,
c'est que la matresse de Henri IV, en se faisant peindre toute
nue, n'a jamais nglig de faire placer dans le fond de la toile les
nourrices et les berceuses de ses enfants.

La nudit de la gorge n'tait donc,  cette poque, qu'un ornement
indispensable du costume d'apparat, et personne, except les
ecclsiastiques et les protestants, ne songeait  s'en formaliser.
La plupart des beaux portraits, aux trois crayons, que Dumoustier et
ses imitateurs ont excuts  la fin du seizime sicle, constatent
la gnralit de cette mode, qui avait atteint ds lors ses dernires
limites; car les robes, du moins celles de gala, taient ouvertes,
de manire  laisser paratre la moiti du sein, et quelquefois
plus, les paules et le haut des bras jusqu'aux aisselles, le dos
jusqu'au-dessous des omoplates. L'tiquette de la cour autorisait
cet oubli de toute pudeur, que la morale publique et la religion
condamnaient  la fois, sans obtenir une rforme qui semblait tant
intresser les moeurs. Les femmes qui allaient au sermon pour entendre
un discours dirig contre les habits dissolus, ne craignaient pas
de rester le sein dcouvert sous les yeux du prdicateur. Elles
attribuaient au rigorisme des huguenots la guerre continuelle que
l'glise faisait  ces pompes de Satan et  ces vanits du monde;
c'tait Genve, en effet, qui avait commenc  poursuivre de ses
anathmes les modes dshonntes. Ds l'anne 1551, un ami de Calvin
publia, sans se nommer toutefois, une _Chrestienne instruction
touchant la pompe et excez des hommes desbordez et femmes dissolues,
en la curiosit de leurs parures et attiffements d'habits_. Cette
instruction avait t, quelques annes plus tard, refaite  l'usage
spcial des calvinistes, sous ce titre: _Trait de l'estat honneste
des chrestiens en leur accoustrement_ (Genve, Jean de Laon, 1580,
in-8), et  l'usage des catholiques, par Jrme de Chastillon, sous
ce titre: _Bref et utile discours sur l'immodestie et superfluit des
habits_ (Lyon, Sb. Gryphius, 1577, in-4). Les casuistes catholiques
s'attachaient de prfrence  rprimander le luxe au point de vue
de l'orgueil; les htrodoxes se montraient plus proccups de la
chastet et de la dcence, lorsqu'ils attaquaient la _dissolution_ des
habits. Il faut donc reconnatre un bon et austre protestant dans ce
Franois stienne, qui fit imprimer en 1581,  Paris, un petit trait
de morale somptuaire intitul _Remonstrance charitable aux dames et
damoiselles de France, sur leurs ornements dissolus, pour les induire
 laisser l'habit du paganisme et prendre celui de la femme pudique et
chrestienne_. Mais les thologiens catholiques se piqurent au jeu et
ne laissrent plus rien  faire aux protestants pour dnoncer au mpris
des personnes pieuses ces effroyables nudits, que le pre Jacques
Olivier n'avait pas oublies dans son _Alphabet de l'imperfection et
malice des femmes_ (Paris, 1623, in-12). Cette croisade des crivains
ecclsiastiques contre les nudits se continua sans interruption
pendant tout le dix-septime sicle, et l'on peut signaler, comme un de
ses rsultats les plus disputs, l'emprisonnement d'une partie du sein
et des paules dans le corsage de la robe. Il ne faut pas perdre de
vue que les ennemis implacables des modes impudiques avaient abord le
point dlicat de leur controverse. Polman rompit la glace le premier,
en mettant au jour _le Chancre ou couvre-sein fminin_ (Douai, 1635,
in-8); aprs lui, Pierre Juvernay toucha de plus prs encore la
question, dans son _Discours particulier sur les femmes desbrailles
de ce temps_ (Paris, Lemur, 1637, in-8). Ce discours eut du succs,
sans qu'on puisse dire  quelle espce de lecteurs il dut ce succs;
mais, en 1640, la quatrime dition paraissait avec ce nouveau titre:
_Discours particulier contre les filles et les femmes dcouvrant
leur sein et portant des moustaches_. Tout n'avait pas t dit sur ce
sujet, puisqu'un anonyme, sous le voile duquel on a voulu reconnatre
l'abb Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, frre du grand satirique,
publia enfin le chef-d'oeuvre du genre: _De l'abus des nudits
de la gorge_ (Bruxelles, 1675, in-12). La seconde dition (Paris,
1677, in-12) est augmente de l'_Ordonnance des vicaires gnraux de
Toulouse contre la nudit des bras, des paules et de la gorge_. Le
marquis du Roure a donn, dans son _Analecta-Biblion_, une curieuse
analyse de ce trait clbre, o l'auteur examine en 113 paragraphes
la _nuisance et culpabilit_ de la nudit des paules et de la gorge:
Les femmes ne savent-elles pas, dit l'analyse du marquis du Roure,
que la vue d'un beau sein n'est pas moins dangereuse pour nous que
celle d'un basilic?--Quand on montre ces choses, ce ne peut tre que
dans un mauvais dessein.--Si les femmes et les filles se veulent bien
souvenir de ce que dit saint Jean Chrysostome, elles se couvriront.--Ne
veulent-elles plaire qu'aux libertins? Mais elles deviendront leurs
victimes. Veulent-elles plaire aux honntes gens? Mais alors qu'elles
se couvrent.--La femme est un temple dont la puret tient les
clefs.--Ses discours seraient chastes et sa parure ne le serait pas,
quelle inconsquence!--Un sein et des paules nus en disent plus que
les discours.--Dieu compare la nation corrompue  la femme qui lve
son sein pour lui donner plus de grce.--Couvrez-vous donc, mais tout 
fait, et ne couvrez pas ceci pour dcouvrir cela.

Cette polmique sorbonnicale finit par entraner la cour de Rome et
par dcider le pape Innocent XI  lancer une bulle d'excommunication
contre l'abus des nudits de la gorge; mais,  cette poque, l'glise
n'tait plus, comme au seizime sicle, intresse dans des questions
de vie et de mort. On comprend donc que les modes licencieuses de
ce sicle dprav, tant invectives par les crivains protestants,
aient presque chapp aux censures des thologiens catholiques, qui
ne descendaient pas  ces menus dtails de la vie mondaine, et qui
se fortifiaient plutt dans les sphres nuageuses du dogme; mais il y
avait alors des moralistes qui se posaient en dfenseurs de l'honntet
publique et qui ne faisaient pas grce  ces honteux _dbordements_ du
costume. Le vnrable Jean des Caurres, principal du collge d'Amiens,
ce singulier prototype de Michel de Montaigne, revient souvent sur les
indcences de l'habillement de ses contemporains, dans le volumineux
recueil de ses _OEuvres morales et diversifies en histoires_ (2e
dition, Paris, G. de la Noue, 1584, in-8 de 1,396 pages). Tantt il
s'crie: Le desguisement est si grand et superflu, que ce jourdhuy
on prend la femme pour l'homme et l'homme pour la femme, sans aucune
diffrence d'habit! Tantt il blme les miroirs que les _courtisanes
et damoiselles masques_ portaient  la ceinture, et qu'il nomme des
_mirouers de macule pendans sur le ventre_: Et pleust  la bont de
Dieu qu'il fust permis  toutes personnes d'apeller celles qui les
portent, paillardes et putains, pour les en corriger!... Qu'on lise
toutes les histoires divines, humaines et profanes, il ne se trouvera
point que les impudiques et mrtrices les ayent jamais portez en
public jusques  ce jourdhuy que le diable est deschaisn par la
France!

L'honnte Jean des Caurres revient souvent sur l'usurpation du costume
sexuel, sur le dguisement des sexes par l'habit; il s'indigne, par
exemple, de voir porter aux filles et femmes robes et manteaux 
usage d'homme, qui est un habit fort malsant auxdites filles et
femmes, dfendu de Dieu au Deutronome, qui dit: _Non induetur mulier
veste virili, nec vir utetur veste femine; abominabilis enim apud
Deum est_. Mais les courtisans de Henri III,  l'instar du roi et
de ses mignons, avaient pouss plus loin encore que les femmes cette
mascarade honteuse, dans laquelle ils s'tudiaient  ne rien garder
des caractres ni des attributs de leur sexe. Nous en parlerons plus 
propos dans le chapitre que nous sommes forc de consacrer  la hideuse
coterie des _Hermaphrodites_.

Brantme, qui n'tait pas un moraliste, quoiqu'il ft abb comme Jean
des Caurres, nous fait connatre aussi quelques-uns des excs de la
mode de son temps; mais il les cite et il se plat  les dvelopper
avec une indulgence qui accuse le dvergondage de ses moeurs.
Il rapporte, sans s'mouvoir, sans s'indigner, les plus tranges
tmoignages de la dpravation des gens de cour. Nous renonons,
par exemple,  traduire d'une manire supportable ce qu'il dit des
_coussinets_ et de leur usage en amour; nous n'essayerons pas davantage
d'exposer, mme avec autant de rserve que possible, ses thories
scandaleuses sur les caleons que portaient les femmes, et ses tranges
rvlations sur les arcanes de la toilette galante. Nous aurions voulu
pourtant indiquer, comme un des stigmates de la Prostitution de ce
sicle, l'incroyable parure que les femmes dbauches avaient invente
pour faire fte  leurs amants, mais le lecteur voudra bien aller
chercher, dans les _Dames galantes_ de Brantme, au chapitre _de la
vee en amour_, les dtails de cette mode secrte, que les dames de la
cour n'avaient pas ddaign d'emprunter aux courtisanes de profession.
Brantme avait ou parler d'une _belle et honnte dame_, qui ne
rougissait pas de prendre de pareils soins, et qui se vantait d'tre
ainsi plus _plaisante_ aux yeux de son mari. La mort tragique de madame
de la Bourdaisire rvla une indcence de cette espce, et causa
un scandale qui eut des chos par toute la France. Tous les mmoires
contemporains rapportent le fait, qu'on peut considrer comme un trait
de moeurs acquis  l'histoire de cette poque corrompue. Pierre de
l'Estoile s'est empress de le recueillir dans ses registres-journaux.
On le trouve aussi consign dans les Observations que l'diteur du
_Journal de Henri III_ (dition de 1744) a imprimes  la suite des
_Amours du grand Alcandre_, en nous apprenant que ces Observations
viennent d'une personne qui connaissait exactement la cour du roi
Henri IV. Franoise Babou de la Bourdaisire, tante de Gabrielle
d'Estres, vivait en concubinage avec le baron Yves d'Algre, qui prit
avec elle, en 1592, massacr par le peuple,  Issoire, dont il tait
gouverneur pour Henri IV.

Brantme nous fait connatre encore un des raffinements les plus
ingnieux de la Prostitution  la cour des Valois. Un grand prince
que je scay, dit-il dans le deuxime discours de ses _Dames galantes_,
faisoit coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas
noir bien tendus..... Brantme aurait pu ajouter que cette invention,
attribue  la belle Impria, et souvent mise en pratique par les
grandes courtisanes italiennes, s'tait introduite en France sous les
auspices de la reine Marguerite, premire femme de Henri IV. L'auteur
du _Divorce satyrique_ raconte, dans ce factum, crit au nom du roi,
que cette impudique adultre continuant son opiniastre inclination
 sa volupt, et voulant l'exercer avec plus de dlices et hors des
rudesses de la toile, recevait son amant, le seigneur de Champvalon,
dans un lit esclair de divers flambeaux, entre deux linceuls de
taffetas noir, accompagn de tant d'autres petites volupts que je
laisse  dire. Les lits du seizime sicle taient quelquefois larges
de sept  huit pieds, car, dans certaines circonstances, l'tiquette,
la politesse ou l'amiti exigeaient qu'un gentilhomme offrt une place
dans son lit  quelqu'un, pour lui faire honneur ou lui tmoigner une
confiance fraternelle. C'tait un vieil usage de la chevalerie: le
partage du lit quivalait  tous les serments de l'ancienne fraternit
d'armes. La nuit qui prcda la bataille de Montcontour, une relation,
cite par Mayer, nous apprend que M. de Guise bailla son lit  M.
le Prince (de Cond) et couchrent ensemble. L'auteur de la _Galerie
philosophique du seizime sicle_ (Paris, 1783, in-8, 3 v.) ajoute:
La coutume d'offrir son lit n'est passe de mode qu' la minorit de
Louis XIV. Louis XIII venoit partager le lit du conntable de Luynes:
le conntable couchoit au milieu, le roi  sa droite, la duchesse  sa
gauche. Cette coutume singulire, qui parat s'tre conserve dans la
petite bourgeoisie jusqu' la rvolution, et qui prouve seulement la
simplicit des moeurs de nos anctres, n'tait peut-tre pas toujours
aussi respectable. Il est difficile, par exemple, de ne pas s'arrter
devant un doute et un soupon, quand la tradition licencieuse de Louis
XIV nous rappelle que la charmante veuve de Scarron, qui fut depuis
la svre et irrprochable madame de Maintenon, partageait souvent
le lit de son amie, la belle Ninon de Lenclos. Quoi qu'il en soit,
devenue favorite du roi, et presque reine de France, elle se souvenait
elle-mme, en soupirant, des intimes et folles conversations de la
_chambre jaune_ du quartier Saint-Paul.

A une poque de dmoralisation gnrale, telle que celle qui rgnait
en France sous Henri III, tout tait ou pouvait tre un prtexte ou
une occasion de scandale. La Prostitution la plus audacieuse avait
fait irruption dans la vie publique comme dans la vie prive. Le roi,
qui donnait lui-mme l'exemple du vice, et qui faisait parade de sa
honteuse dpravation, publiait inutilement des dits contre le luxe
des habits; les ordonnances somptuaires de ses prdcesseurs taient
si mal pratiques et observes, qu'il ne s'est jamais veu de mmoire
d'homme, disait-il dans son dit du 24 mars 1583, un tel excez et
licencieux desbordement esdits habits et autres ornements, qu'il est
 prsent. Mais ce qui motivait ces ordonnances successives, c'tait
moins l'indcence de l'habillement, que l'usage immodr des toffes
de soie, des broderies d'or et d'argent, des joyaux et de tous les
produits de l'art tranger; ce qui proccupait surtout la noblesse,
que ces ordonnances intressaient particulirement, c'tait moins de
voir disparatre les modes impudiques, que de forcer les gens riches,
qui n'taient pas nobles,  subir une rglementation tyrannique
dans le prix, la matire et la forme de leurs vtements. Henri III
disait, dans l'expos de son grand dit de 1583, que ses sujets _se
detruisoient_ et appauvrissaient par la dissolution et superfluit
qui est es habillemens, et, qui pis est, et dont nous portons le plus
de desplaisir, Dieu y est grandement offens, et la modestie s'en
va presque du tout esteinte; mais il ne pensait pas  glisser parmi
les articles de l'ordonnance une seule disposition rpressive contre
l'immodestie du costume. Il interdit, avec un soin minutieux, les
bandes de broderie, piqueures ou emboutissemens, passemens, franges,
houppes, tortils ou canetilles, bords ou bandes, de quelque soye que ce
soit, chesnettes et arrire-poincts sur toute espce d'habillement;
il numre, avec la mme svrit, les diffrences notables que
la condition des personnes doit autoriser dans la richesse de leur
accoutrement; il dfend aux femmes _ chapperon de drap_, de porter
plus d'une chane d'or au cou et plus d'une _range_ de boutons, fers,
aiguillettes ou noeuds, aux corps et fentes de leurs robes; mais il
ne cherche pas  remdier aux _abominations et dguisements_ de la
mode, ainsi que les qualifiait alors le bonhomme Jean des Caurres, qui
suppliait les magistrats et gouverneurs de la chose publique d'aviser 
ce scandaleux relchement des moeurs.

Dj, en 1576, Henri III avait tent de remettre en vigueur les dits
somptuaires de Charles IX; il les avait fait lire et publier,  son de
trompe et cri public, par les carrefours de Paris et des autres villes
du royaume. Une amende de mille cus d'or devait tre applique 
quiconque, homme ou femme, serait trouv en contravention, c'est--dire
vtu d'habillements que sa condition sociale ne lui permettait pas de
porter. Mais, au moment mme o le roi regardait comme une ncessit
de renouveler les _saintes_ ordonnances de ses anctres contre l'excs
du luxe, avec dfense aux personnes non nobles d'usurper les habits
des gentilshommes et faire leurs femmes damoiselles, il ne prenait
pas garde  l'incroyable indcence du costume des femmes. Le parlement,
qui ordonnait alors la fermeture du thtre italien des Gelosi, parce
que toutes ces comdies n'enseignoient que paillardises et adultres,
et ne servoient que d'escole de desbauche  la jeunesse de tout sexe
de la ville de Paris, n'osait pas arrter et rformer la _mode qui
court_. Le desbord (dsordre), crivait Pierre de l'Estoile dans ses
registres-journaux,  la date du 26 juin 1577, en annonant l'expulsion
des Gelosi, le desbord y estoit assez grand, sans tels prcepteurs,
principalement entre les dames et damoiselles, lesquelles sembloient
avoir appris la manire des soldats de ce temps, qui font parade de
monstrer leurs poictrinals (cuirasses) dors et reluisans, quand ils
vont faire leurs monstres, car tout de mesme elles faisoient monstres
de leurs seins et poictrines ouvertes, et autres parties pectorales,
qui ont un perptuel mouvement, que ces bonnes dames faisoient aller
par compas ou mesure, comme un orloge, ou, pour mieux dire, comme les
soufflets des mareschaux, lesquels allument le feu pour servir  la
forge. (Voy. le _Journal de Henri III_, dans l'excellente dition de
MM. Champollion.)

Les ordonnances somptuaires, qui furent si multiplies dans le cours
du dix-septime sicle, ne s'attaqurent jamais qu'au luxe, et ne
rglrent que la valeur des habits et la qualit des toffes, selon
la condition des personnes; elles ne s'adressaient pas aux caprices
dshonntes de la mode, et elles restaient mme indiffrentes aux
scandaleux abus des nudits. Mais la religion, d'une part, et la
morale, de l'autre, supplaient au silence des lois relatives au
costume; elles aidrent, l'une et l'autre, aux progrs de la dcence
publique, et les femmes de bien, qui auraient eu honte de s'assimiler
par leur habillement  des courtisanes, se chargrent, mieux que
ne l'eussent pu faire les rois et les parlements avec des dits, de
soumettre la mode aux lois de la pudeur et de l'honntet. Cependant,
comme le dit Joly dans ses _Avis chrestiens pour l'institution des
enfans_, une des plus difficiles choses  gagner sur les filles est de
leur oster la curiosit des habits et des ornemens du corps. La raison
de cela est que les femmes aiment naturellement  estre pares. Le
_dbordement_ tait all si loin en fait d'habits et de parure, que
l'excs du mal produisit une heureuse et salutaire raction: chacun
voulut que sa manire de se vtir ne ft pas un fcheux indice pour
ses moeurs, et personne, except les gens de mauvaise vie, ne chercha
plus  se distinguer par des caractres extrieurs de dbauche et
d'impudicit. La biensance reprit peu  peu son empire dans le domaine
de la mode, et les dames et demoiselles, tout en rservant les nudits
de la gorge et des paules pour les bals et les galas, ne se montrrent
plus effrontment dans les rues, comme au seizime sicle, avec
l'impure livre de la Prostitution.




CHAPITRE XXXVI.

  SOMMAIRE. --_Le Cabinet du roy de France._ --Nicolas Barnaud
  n'est pas l'auteur de cet ouvrage. --La Monnoye rfut. --_Le
  Secret des finances de France._ --Quel en est l'auteur. --Analyse
  du _Cabinet_ et explication des trois perles prcieuses qu'il
  contient. --Le _Trait de la Polygamie sacre_. --Statistique
  singulire de la Prostitution en 1581. --Le personnel de
  l'archevch de Lyon. --Curieuses citations extraites du livre de
  la _Polygamie_. --tat dtaill des dsordres d'un seul diocse.
  --L'auteur prouve l'exactitude de ses calculs, par le catalogue
  de la Monarchie diabolique. --tat dtaill des diocses de
  France, au point de vue de la Prostitution, avec la recette et la
  dpense. --Singulires preuves fournies par l'auteur,  l'appui
  de sa statistique. --Le cardinal de Lorraine excus par Brantme.
  --Les valets des cardinaux. --Personnel d'une maison piscopale.
  --Le bal de l'vque. --Les valets des abbs, des prieurs, des
  moines, etc. --Cinq articles du Colloque de Poissy. --Polygamie des
  nobles. --Prostitution de la noblesse du Berry. --La collation de
  l'abb. --Le _maquignon_. --Revenus du clerg. --Conclusion de ce
  pamphlet huguenot. --Les moeurs ecclsiastiques au seizime sicle.
  --Tmoignages de Jean de Montluc et de Brantme. --Enqute contre
  l'abb d'Aurillac. --Le clerg subit l'influence morale de la
  Rformation.


Nous possdons un document bien curieux et bien trange sur l'tat
de la Prostitution vers la fin du seizime sicle. C'est un ouvrage
intitul _le Cabinet du roy de France, dans lequel il y a trois perles
prcieuses d'inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majest
s'en va le premier monarque du monde et ses sujets du tout soulagez_.
Cet ouvrage rare, dont il n'existe qu'une seule dition, forme un
volume in-8 de 647 pages, avec 8 feuillets prliminaires et 5 de table
non chiffrs; il ne porte pas de nom de lieu ni de nom de libraire;
il est dat de 1581, sur le titre, et l'ptre ddicatoire  Henri
III, dans laquelle l'auteur se cache, sous les initiales de N. D. C.,
se termine par la date du premier novembre 1581. Les bibliographes
n'ont fait que citer ce livre, sans daigner s'occuper de ce qu'il
contient, et nous ne connaissons que le recueil des _Mlanges tirs
d'une grande bibliothque_ (t. XVII, p. 362 et suiv.) o l'on trouve
une espce d'analyse trs-succincte et trs-imparfaite de cette
singulire publication, sortie de l'officine secrte des rforms.
Il suffit d'examiner ce volume et d'en comparer les caractres et
le mode d'impression, avec les livres imprims vers la mme poque
 la Rochelle, pour tre certain qu'il a t fabriqu dans un des
ateliers typographiques de cette ville qui tait alors la capitale de
la _huguenoterie_. Quant  l'auteur du _Cabinet du roy de France_, le
savant la Monnoye, dans ses remarques sur les _Auteurs dguiss_ de
Baillet, veut que ce soit Nicolas Barnaud, auquel il attribue galement
le _Miroir des Franois, contenant l'estat et le maniement des affaires
de France_, publi sous le pseudonyme de Nicolas de Montand; mais rien
n'autorise ni ne justifie cette attribution, que la Monnoye ne s'est
pas donn la peine d'appuyer de quelques preuves ou de quelques raisons
plausibles. L'opinion mise en avant par le commentateur de Baillet n'en
est pas moins reste comme un fait acquis  la bibliographie. On a mme
cru expliquer les initiales de l'auteur inconnu, en les traduisant par
_Nicolas de Crest_ et en fondant cette bizarre conjecture sur ce que
Nicolas Barnaud tait n  Crest en Dauphin!

Mais le nom de l'auteur ne nous importe gure, et nous n'entrerons
pas dans de plus longs dtails pour dmontrer que Nicolas Barnaud,
mdecin, thologien _sociniste_ et surtout chercheur infatigable de
la pierre philosophale, n'aurait jamais pu rassembler les immenses
matriaux statistiques, qui ont servi  composer le _Cabinet du roy
de France_. Il suffit de constater, d'aprs une lettre de ce Barnaud,
crite  Leyde en 1599, qu'il avait voyag en Espagne pendant plus de
quarante ans, avant d'aller se fixer en Hollande (voy. cette lettre,
en tte de son recueil d'alchimie, intitul: _Quadriga aurifera,
nunc primum a Nicolao Bernaudo_ (sic), _Delphinate, in lucem edita_.
Lugd. Batav., ap. Christ. Raphelengium, 1599, in-8). Nous ne serions
pas loigns d'attribuer plutt le _Cabinet_  Nicolas Froumenteau,
dont le nom figurait en toutes lettres sur le titre d'un ouvrage du
mme genre, publi la mme anne: _le Secret des finances de France,
descouvert et departi en trois livres et maintenant publi pour ouvrir
les moyens lgitimes et ncessaires de purger les dettes du roy,
descharger les subjets des subsides imposs depuis trente-un ans et
recouvrer tous les deniers pris  Sa Majest_. Une premire dition,
beaucoup moins complte que celle-ci, qui forme trois tomes in-8,
avait dj paru, avec le millsime de 1581, sous ce titre diffrent:
_Le Secret des thresors de la France, descouvert et departy en deux
livres_. L'imprimeur, dans un avis qui est au revers du frontispice,
dit que cet ouvrage tait attendu avec une si vive impatience, qu'on
s'arrachait les feuilles encore humides au sortir de la presse. Cette
circonstance indique suffisamment que l'impression avait lieu dans
une ville protestante, o elle ne se faisait pas en cachette. Le
_Secret des finances_, en effet, parat avoir t imprim, comme le
_Cabinet du roy de France_,  la Rochelle, et il est trs-probable
que ce dernier ouvrage anonyme, publi aprs le premier qui est ddi
galement  Henri III et dat de Paris, le 1er janvier 1581, a pour
auteur ce mme Nicolas Froumenteau dont le nom ne se retrouve sur aucun
autre livre. Il resterait  rechercher si _Froumenteau_ n'est pas un
pseudonyme, sous lequel s'est cach un des plus terribles champions
de ce temps-l, soit Agrippa d'Aubign, soit du Plessis-Mornay, soit
Lancelot-Voesin de la Popelinire, soit enfin le fougueux ministre
rform, Guillaume Reboul, qui a fait plusieurs livres aussi violents
et non moins excentriques. Mais nous n'avons pas  nous occuper ici du
_Secret des finances_, quoiqu'il pt fournir beaucoup de faits curieux
pour l'histoire de la Prostitution, comme, par exemple, le nombre des
filles et femmes violes pendant les guerres civiles. Le _Cabinet du
roy de France_ est assez rempli de choses et de renseignements, pour
que nous n'en cherchions pas ailleurs sur le mme sujet et sur la mme
poque.

Voici d'abord l'analyse sommaire du livre. Les trois perles prcieuses,
que l'auteur se propose d'examiner, sont la Parole de Dieu, la Noblesse
et le Tiers-tat, qu'il nous montre renfermes dans un _tui_ ou un
crin qui n'est autre que le royaume de France. Il fait d'abord le
dnombrement des biens et des revenus du clerg; il veut que le roi
s'en empare et les runisse  son domaine, afin de pouvoir,  l'aide
de ces ressources nouvelles, entretenir des armes, secourir les
pauvres, faire prosprer l'agriculture et mettre fin aux dsordres
qui dshonorent l'glise catholique. Il signale ensuite les vices et
les dportements de la noblesse; il indique les rformes qui peuvent
la rtablir dans son ancienne splendeur. Enfin il parle du tiers
tat, avec une prdilection toute particulire; suivant le plan de
finances qu'il a rv, le tiers tat se rendra fermier des terres
ecclsiastiques et nobiliaires, puis se chargera de payer les dettes
de la rpublique, de remplir les coffres du roi et de fournir des
dots convenables pour marier tous les prtres et tous les moines.
D'aprs ce simple expos des ides principales de l'auteur, qui
tait videmment un huguenot intraitable, on se demandera peut-tre
quel rapport peut avoir un pareil ouvrage avec l'histoire de la
Prostitution? Mais il suffit d'ouvrir ce _Cabinet du roy de France_,
pour juger ce qu'il contient de documents intressants  ce sujet,
quoiqu'il ne faille pas prendre  la lettre toutes les accusations
que l'auteur y a entasses contre les moeurs du clerg et de la
noblesse de son temps. Il paratrait, toutefois, que cet auteur
avait runi, sous le titre de _Trait de la Polygamie sacre_, une
immense quantit de notes et de matriaux statistiques pour tablir
par des chiffres le vritable tat de la dmoralisation de l'glise
catholique; ce trait ne remplissait pas moins de trois mille rles,
et il aurait form plus de trois volumes in-folio, s'il et t livr 
l'impression; mais on peut prsumer qu'il n'a jamais t imprim, bien
que plusieurs bibliographes, notamment le Duchat dans ses remarques sur
la _Confession de Sancy_, l'aient cit comme un ouvrage qui avait vu le
jour. C'est de cet ouvrage, que l'auteur du _Cabinet du roy de France_
a tir ce qu'il dit de la polygamie et de la Prostitution sous le rgne
de Henri III.

Malgr l'exagration des calculs, malgr la brutalit des rflexions
qui les accompagnent, si monstrueuse que soit la donne de son
livre, on est forc de reconnatre que le statistiqueur huguenot
n'a pas seulement fait oeuvre d'imagination et qu'il a pris le soin
de recueillir des indications prcises. Il affecte un air de bonne
foi et de conviction, dans la manire dont il dresse ses inventaires
et dont il dduit ses systmes; il est pntr d'une sainte horreur
pour la polygamie ou la Prostitution,  ce compte qu'il voudrait voir
non-seulement tous les moines maris, mais encore tous les maris et
toutes les femmes fidles! C'est ce beau zle pour le mariage, qui
l'inspire sans cesse et qui le rend implacable contre les clibataires,
les adultres et les polygames. Je soutien, dit-il dans sa ddicace
au roi, que plus de quatre fois sept cens mil femmes polygamient
et concubinent avec ces magiciens et enchanteurs qui ont tenu si
longtemps caches ces Perles dans vostre Cabinet. Les magiciens et les
enchanteurs sont les mauvais prtres, les faux nobles et les dbauchs
de toute espce. L'auteur ne dclare pas autrement, qu'il est huguenot
et que, sous prtexte de remettre en ordre les finances de France,
il veut remplacer l'_glise papale_ par la Rformation de Calvin,
qu'il nomme la _vraie parole de Dieu_. Mais les dtails qu'il prtend
avoir puiss aux meilleures sources sur l'tat moral du clerg, n'en
sont pas moins prcieux, mme en faisant la part de ce qu'ils ont de
calomnieux et d'exagr. On sait, par le tmoignage mme des crivains
catholiques, que le clerg,  cette poque de dsordre gnral, ne
menait pas une vie plus difiante que les laques.

L'auteur du _Cabinet du roy de France_, aprs avoir pos en fait
que le revenu total du clerg s'lve  deux cents millions d'cus,
qui, au taux actuel de l'argent, reprsenteraient prs de deux
milliards, essaye de dmontrer que cet norme revenu est dvor par
la Prostitution; car, selon lui, il y a prs de cinq millions de
personnes qui, sous le voile de l'glise gallicane, vivent aux despens
du crucifix. Il croit pouvoir constater l'exactitude de ses calculs,
en choisissant comme critrium un des archevchs de France, celui
de Lyon, et en faisant l'numration de tout ce qui compose, dans cet
archevch, le personnel de la Polygamie sacre. Sans entrer dans tous
les dtails de cette effrayante statistique, avant d'en prsenter le
tableau  l'instar de ceux que Parent-Duchatelet a laborieusement
dresss dans son ouvrage _De la Prostitution_, nous pensons que
quelques traits suffiront pour caractriser le procd de statistique,
imagin par l'auteur.

Il se treuve, dit-il (page 19), par les diocses d'icelle Archevesch
(de Lyon), plus de 45 femmes maries  d'honorables hommes de toutes
qualitez, abuses et qui paillardent piscopalement avec iceux prelats.
Nonobstant tels adultres, iceux prelats ont tenu et tiennent de
belles garces et filles, qui leur ont produit de beaux enfans, aucuns
desquels engendrent et font tous les jours d'autres enfans; mais
icy nous ne cherchons que les bastards yssus de ceste Primaut et
vesques, durant l'anne de cest Estat, qui sont en nombre vingt sept.
Bien se treuve-t-il, en la liste, quarante-deux filles desbauches.
L'auteur annonce, que les _paves piscopales_ ne sont pas mentionnes
dans cette liste; il entend par l les filles, desquelles on a
accoustum de rafraischir messieurs les prelats, lorsqu'ils font leurs
chevauches, c'est--dire la visitation de leurs diocces. Quant
aux serviteurs et domestiques des prlats, ils n'ont garde de ne pas
suivre l'exemple de leurs matres: Dans la liste qui nous a est
sur ce prsente, dit l'auteur avec le calme d'un mathmaticien, sont
particularises 65 femmes maries  de notables bourgeois, paillardans
avec les dessusdits. Nonobstant lesquelles paillardises, sodomies
et adultres, ont empli les ventres de 160 filles, quatre-vingts
desquelles ont eu chascune un bastard durant l'anne du present Estat.
Or, ces domestiques taient au nombre de cinquante! Viennent ensuite
les secrtaires et chapelains, comprenant 242 personnes, parmi lesquels
l'auteur comprenait les argentiers, les joueurs d'instruments, les
sommeliers, les veneurs, etc., mais non les pages et laquais: De ce
nombre dessusdit, la liste represente 53 sodomites, sans y comprendre
les pages et laquais, qui sont comme contraints d'acquiescer  ces
monstres. 300 femmes maries, et toutes denommes en la liste, se
treuvent avoir paillard avec ces domestiques, qui, outre icelles,
entretiennent 500 garces, trois cens desquelles ont fait chascune un
bastard durant l'an du prsent Estat. Selon qu'il est escrit au Trait
de la Polygamie, on n'a peu descouvrir que 48 maquerelles; les autres
sont si secrettes, qu'on ne les peut cognoistre ni moins avoir leurs
noms et surnoms. Ce passage nous apprend que le recensement des agents
de la polygamie avait t fait par noms et surnoms de personnes.

Les suffragants, vicaires officiaux et autres, formaient un personnel
de 245 personnes: la liste de la _Polygamie sacre_ leur donne 58
bourgeoises maries et issues d'honorables familles, 19 sodomites,
14 bardaches, 39 vieilles chambrires valtudinaires, 17 maquerelles
et 20 filles chambrires et autres, cent vingt et une desquelles ont
eu bastards en l'an de ce present Estat. Les chanoines, au nombre de
478, ne sont pas,  en croire le faiseur de statistique, plus rservs
dans leur conduite. Il s'excuse de n'avoir pu dcouvrir que 600 femmes
maries paillardantes canonialement; mais il signale, d'aprs la
terrible liste, un chanoine qui, en un an, a dbauch et eu  faire 
neuf femmes bourgeoises,  savoir deux femmes d'avocats, un procureur,
trois drapires, une femme d'un changeur, une courtire et une
mercire. Il met en ligne de compte, dans le chapitre des chanoines,
68 sodomites, 38 bardaches, 846 garces et chambrires, _tenues 
pot et  feu_, dont la pluspart ont fait perdre le fruict qu'elles
portoient, et 62 maquerelles dsignes par leurs noms et surnoms.
Outre les chanoines dessusdits, ajoute l'inflexible calculateur, vous
en avez 96, la tierce partie desquels sont tous verolez et gouteux,
les autres sont sexagenaires, qui ont des chambrires, toutes les
dents desquelles crouslent en la bouche, tant  cause de la verole que
de vieillesse, et ne font plus d'enfans. Les chanoines ayant  leur
service 900 valets, ces valets, qui sont _frais, gras et replets_,
entretiennent 1,400 filles et paillardent avec 150 femmes maries. Les
chapelains, au nombre de 300, multiplient grandement en bastards,
et la liste de la Polygamie leur attribue  chacun deux ou trois
_paillardes_ maries ou non; les _socitaires_ sont plus dbauchs
encore: on en cite un qui a paillard, en un an, avec vingt-huict
femmes. Leurs valets l'emportent sur eux en continence, car, bien
qu'ils soient au nombre de 215, leur polygamie ne comprend que 168
filles, qui avaient produit 118 btards dans l'anne du recensement.
Les clercs ou _coriaux_ (il y en avait alors 317 dans l'archevch
de Lyon), tous jeunes et gaillards, recherchent moins les filles que
les femmes maries: 200 de ces dernires ont t enregistres comme
participant aux dbauches de ces _garonnets_; mais on prsume qu'on ne
les connat pas toutes.

Arrtons-nous dans cette prodigieuse nomenclature; laissons de ct
tout ce que l'implacable ennemi de la Prostitution avance sur les
dportements des moines et des _nonains_. Il suffit d'avoir, par
des citations textuelles, spcifi le genre de statistique qui avait
t si audacieusement relev dans la _Polygamie sacre_. Nous allons
maintenant prsenter, dans un Tableau synoptique que l'auteur a pris
soin de tracer lui-mme, l'tat numrique et complet des dsordres
inous, qui existaient en 1581 dans l'archevch de Lyon, choisi entre
tous les autres comme un spcimen scandaleux de la dpravation du
clerg.


_tat dtaill de la Polygamie sacre, dans l'archevch ou primaut
de Lyon, en 1581, d'aprs les recherches et les calculs de l'auteur du_
CABINET DU ROY DE FRANCE.

    1 Nombre des archevesques, vesques, abbez
        et prieurs                                   480

    2 Leurs gentils hommes et serviteurs           1,782

    3 Officiers abbaciaux                            957

    4 Leurs valets et serviteurs                   1,250

    5 Chanoines                                      478

    6 Leurs valets et serviteurs                     900

    7 Curez ou pasteurs                           13,200


    8 Leurs valets                                 6,700

    9 Vicaires d'iceux curez                      13,200

    10 Leurs valets                                4,200

    11 Societaires                                   849

    12 Leurs valets                                  225

    13 Compagnons d'ordre et officiers
         claustraux                                  800

    14 Leurs valets                                  420

    15 Moynes                                      4,200

    16 Leurs valets et convers                       800

    17 Chartreux                                     150

    18 Leurs valets                                  169

    19 Cordeliers                                    700

    20 Jacopins                                      600

    21 Leurs valets                                  166

    22 Carmes                                        452

    23 Leurs valets                                  180

    24 Leurs convers et valets                       160

    25 Jambonistes ou Anthoniens                     315

    26 Minimes, Celestins, etc.                      500

    27 Jesuistes et leurs serviteurs                  62

    28 Chevaliers, commandeurs (de Malte)            692

    29 Leurs serviteurs                            1,800

    30 Nonnains et religieuses                     2,345

    31 Leurs valets et peres gardiens                600

    32 Novices et enfans de cueur,
         tant piscopaux que abbaciaux             2,800

    33 Clercs ou coriaux estalons                    317


    FEMMES ADULTRES.
      { piscopales                                  468
      { canoniales                                   750
      { des chappelains                              160
      { des socitaires                              600
      { des curez, etc.                           17,000
      { des vicaires, etc.                        24,700
      { monacales                                 12,100
      { maltoises (de l'ordre de Malte)           12,120
      { francisquines                                400
      { jacopines                                    200
      { carmines (des Carmes)                       200
      { augustiniennes                               130
      { chartreuses                                   40
      { jesuistes                                      5

    GARCES (OU FILLES NON MARIES).
      { piscopales                                  900
      { canoniales                                 2,200
      { des chappelains                              800
      { des societaires                              600
      { pastorales ou des curez                   20,000
      { de leurs vicaires                         30,000
      { monacales ou abbaciales                   22,000
      { des bastards des bastards                  5,000
      { Ierosolomytes, c'est--dire Maltoises      2,009
      { francisquines ou cordeliennes.               400
      { jacopines                                  1,278
      { carmines                                    410
      { augustiniennes                               378
      { chartreuses                                  166
      { anthoniennes                                 800
      { celestines, minimes, etc.                    600
      { jesuistes                                      7
      { des peres gardiens                           600
      { des clercs ou coriaux                        187

    MAQUERELLES OU MAQUEREAUX.
      { piscopales                                  484
      { canoniales                                    62
      { des chappelains                               45
      { des societaires                              411
      { des curez                                  2,000
      { de leurs vicaires                          3,000
      { monachales et abbaciales                   2,400
      { maltoises                                    200
      { francisquines                                 75
      { jacopines                                    180
      { des Carmes                                   130
      { des Augustins                                 96
      { chartreuses                                   40
      { jesuistes                                      3
      { celestines, etc.                              24
      { des peres gardiens                            38
      { des clercs ou coriaux                         59
      { des nonains                                  300

    SODOMITES.
      { piscopaux                                   124
      { chanoines                                     68
      { chappelains                                   40
      { societaires prestres                         112
      { curez                                        200
      { vicaires                                  nant.
      { abbez et prieurs, etc.                       411
      { moynes                                     1,100
      { francisquins                                 160
      { jacopins                                     108
      { augustins                                     60
      { chartreux                                     50
      { minimes et celestins                           9
      { jesuistes                                     49

    NOTA. Nous croyons inutile
    de faire figurer dans ce tableau
    le dnombrement des _Bastards_,
    des _Bastards des bastards_, des
    _Chevaux_, de la _Venerie_ et de la
    _Fauconnerie_.

L'auteur de ces tranges calculs, emprunts au _Trait de la Polygamie
sacre_ (liv. V, ch. 9 et 10), ne nous rvle pas de quelle manire
s'est fait le recensement mystrieux, qu'il assure avoir exist,
non-seulement pour toute l'glise gallicane, mais encore pour toute la
chrtient; il va pourtant  la rencontre de l'objection qui s'offrira
d'abord  l'esprit de ses lecteurs: Qui est-ce, lui diront-ils, qui
peut avoir compt et descouvert qu'en une telle primaut ou archevesch
y ait tant et tant d'ecclesiastiques, tant de putains, tant de
maquerelles et tant et tant d'autres personnes qualifies au sommaire
de l'Estat et denombrement ci-dessus design? La rponse n'est pas
trs-concluante, si elle est spcieuse. L'auteur dit qu'il n'a pas t
plus difficile de dresser l'tat de la Polygamie sacre, que de faire
le catalogue des toiles et l'_inventaire de la monarchie diabolique_,
laquelle comprend 72 princes et 7,405,926 diables, sans compter les
petits. Nous avouerons que cette statistique-l tait moins aise 
faire que l'autre, veu, comme le dit l'auteur de celle-ci, que nous
frquentons, beuvons, mangeons ordinairement avec les complices de la
Polygamie sacre. Aprs avoir dfendu de la sorte l'authenticit de
son enqute et de son inventaire, le contrleur gnral de la Polygamie
sacre fait un _recueil_, par diocses, des prlats et bnficiers,
leurs domestiques et autres personnes masles ou femelles qui vivent aux
despens du crucifix. Ce recueil, auquel nous sommes loin d'accorder
une entire crance, mrite cependant d'tre conserv,  dfaut de
renseignements plus srieux et moins entachs de partialit calviniste.
Nous avons dress ainsi un Tableau,  la manire de Parent-Duchtelet,
pour tablir le bilan de la Prostitution dans chaque diocse, avec la
recette et la dpense des polygames de l'glise gallicane. (_Voir ce
Tableau  la page suivante._)

  _Etat gnral de la Polygamie sacre, par diocses, en 1581, avec
  la recette et la dpense, d'aprs les recherches et les calculs de
  l'auteur du_ CABINET DU ROY DE FRANCE.

  ====================================================================
  |                  |Ecclsiastiques,| Femmes  | Filles  |  Btards |
  |    PRIMAUTS.    |y compris tous  |adultres|   de    |et btards|
  |                  |leurs officiers |sacerdo- |mauvaise |    des   |
  |                  |et serviteurs.  |tales.   |  vie.   | btards. |
  |------------------+----------------+---------+---------+----------+
  | Lyon             |   65,230       |  67,888 |  88,078 |   59,138 |
  | Rheims           |   66,740       |  88,500 |  63,700 |    9,700 |
  | Sens             |   66,712       |  68,852 |  96,200 |   60,500 |
  | Rouen            |   62,600       |  73,714 |  70,026 |   70,000 |
  | Beauvais         |   58,300       |  58,500 |  76,400 |   64,000 |
  | Tours            |   67,300       |  68,500 |  77,900 |   69,700 |
  | Bourges          |   62,400       |  75,200 | 111,500 |   67,300 |
  | Bordeaux         |   53,700       |  80,200 | 100,400 |   71,000 |
  | Thoulouse        |   58,600       |  79,800 | 103,009 |   70,000 |
  | Narbonne         |   58,900       |  71,200 |  94,600 |   63,500 |
  | Aix ou Arles     |   56,300       |  67,200 |  95,400 |   58,900 |
  | Vienne           |   55,000       |  62,200 |  58,900 |   57,400 |
  | Autres diocses, |                |         |         |          |
  |  non distingus, |                |         |         |          |
  |  au nombre de 69,|                |         |         |          |
  |  y compris ceux  |                |         |         |          |
  |  qui sont s pays|  287,000       | 300,000 | 370,000 |  400,000 |
  |  bas de Flandres.|                |         |         |          |
  |------------------+----------------+---------+---------+----------+

  ================================================================
  |                  |Maquereaux| Sodom- | Recettes  | Dpenses  |
  |    PRIMAUTS.    |   et     | ites.  |           |           |
  |                  |  maque-  |        | (escus).  | (escus).  |
  |                  |  relles. |        |           |           |
  |------------------+----------+--------+-----------+-----------|
  | Lyon             |    8,839 |  2,083 | 4,657,784 | 3,820,873 |
  | Rheims           |    9,700 |  2,600 | 4,988,788 | 3,807,684 |
  | Sens             |   11,000 |  1,800 | 4,987,998 | 4,100,020 |
  | Rouen            |   15,700 |  2,200 | 5,348,648 | 4,237,537 |
  | Beauvais         |   12,200 |  1,500 | 4,686,474 | 3,973,232 |
  | Tours            |   12,300 |  1,900 | 4,980,642 | 4,260,111 |
  | Bourges          |   14,700 |  2,000 | 5,776,144 | 4,993,321 |
  | Bordeaux         |   15,600 |  1,200 | 4,988,676 | 4,127,123 |
  | Thoulouse        |   18,400 |  1,600 | 5,468,877 | 4,647,530 |
  | Narbonne         |   15,600 |  1,600 | 4,887,622 | 4,112,610 |
  | Aix ou Arles     |   14,800 |  1,500 | 4,752,600 | 4,111,200 |
  | Vienne           |   12,000 |  1,600 | 3,875,666 | 3,214,443 |
  | Autres diocses, |          |        |           |           |
  |  non distingus, |          |        |           |           |
  |  au nombre de 69,|          |        |           |           |
  |  y compris ceux  |          |        |           |           |
  |  qui sont s pays|  100,000 | 18,000 |41,500,000 |35,600,000 |
  |  bas de Flandres.|          |        |           |           |
  |------------------+----------+--------+-----------+-----------|
  |                                                              |
  |                        TOTAL.                                |
  | Nombre universel des personnes vivans aux despens            |
  |    du crucifix                                               |
  |    en l'glise gallicane.          5,155,102 personnes.      |
  |                                                              |
  | Somme toute de la recepte        100,530,119 escus.          |
  |      --     de la despense        84,596,089                |
  ================================================================

L'auteur du _Cabinet du roy de France_ renvoie toujours ses lecteurs
au _Trait de la Polygamie sacre_, dont il tire les lments de ses
monstrueux calculs; mais il ne dit pas que ce trait ait t imprim:
on ne saurait donc apprcier les circonstances qui l'ont empch
de paratre ou qui en ont dtruit tous les exemplaires. Ce qui nous
dmontre l'existence dudit trait, c'est que l'auteur, qui le cite
sans cesse en indiquant les livres et les chapitres auxquels il fait
des emprunts, n'a pas de renseignements prcis sur la polygamie des
gentilshommes, et ne peut,  cet gard, prsenter une statistique
analogue  celle qu'il trouvait toute prpare dans le dnombrement
gnral de la polygamie sacre. Il s'attache, de prfrence, avec une
sorte de malin plaisir,  la premire partie de son sujet, et il ne
se lasse pas d'y revenir dans tout le cours de l'ouvrage, qui semble
n'avoir d'autre but que de faire passer les biens du clerg dans le
domaine du roi, en mariant, bon gr, mal gr, tous les ecclsiastiques
et tous les religieux, _tant masles que femelles_. La manire dont
il tablit la preuve du nombre des agents de Prostitution, qu'il
a mis en ligne de compte dans ses registres, n'a rien de srieux
ni d'authentique, il est vrai, et l'on reconnat, dans ce procd
d'insinuation et d'induction, la mauvaise foi des huguenots _enrags_,
comme on les qualifiait alors; mais cependant ces calomnies mmes,
toutes pleines qu'elles soient de haine venimeuse, ne semblent pas
tout  fait  ddaigner, car elles nous peignent certainement la vie
dbauche que menaient certains membres indignes du clerg catholique,
 cette poque.

Voici, par exemple, comment l'auteur se justifie d'avoir attribu 
chaque cardinal franais un srail compos de six matresses, sans
compter les femmes adultres: Mais par qui prouver, dit-il, ce nombre
de six? Par les cardinaux eux-mesmes; ils ne sont pas si honteux,
qu'ils n'en puissent confesser davantage. Le plus ancien de leur
collge en a abus, pour une anne, plus de trente. Il y a cardinal
qui ne fait que venir, par manire de dire, et qui est des plus jeunes,
lequel ne fait autre chose que servir d'estalon  rechange. Les trois
premiers mois qu'il prit le chapeau rouge, qui sont les jours de sa
plus grande continence, encores cardinaliza-t-il deux femmes maries
et trois jeunes damoiselles. Comment prouver cela? Par luy mesme.
Brantme, en effet, qui se piquait d'tre trs-bon catholique, ne parle
pas en autres termes, du _grand_ cardinal de Lorraine, qui _dressait
de sa main_ les nouvelles venues  la cour. Puis, l'historiographe
des _Dames galantes_ n'imagine rien de mieux pour l'excuser de son
incontinence, que de dire qu'il estoit un homme de chair, comme
un autre, et que le roy le vouloit ainsy et y prenoit plaisir.
L'auteur du _Cabinet du roy_ est donc d'accord avec Brantme, quand
il en arrive  cette conclusion rabelaisienne qui rappelle le style
de la _Confession de Sancy_: Autant doncques qu'il y a de cardinaux
en cour, ce sont autant d'estalons pour les dames; autant de cornes
qu'il y a en leurs bonnets, autant de cornards font-ils la semaine.
Que voudriez-vous qu'ils fissent? De prescher, ils ne scauroient;
la pluspart d'entre eux ne scavent ce que c'est de presches; de
disputer en thologie? les dames n'y sont pas trop bien nourries, ni
les cardinaux aussi. Si faut-il bien, quand ils sont ensemble, qu'ils
parlent de quelque chose: ce n'est pas des affaires d'Estat ni encores
moins des finances.... De quoy parlent-ils donc? de rire et de danser.
Pourquoy faire? pour paillarder. Comment le prouverez-vous? en ce que
le plus souvent le ventre de madamoiselle enfle et le ventre de la
bourse cardinale desenfle; les marchans mesmes, qui leur vendent les
draps d'or et d'argent et de soye, scavent aussi bien pour qui sont
telles estraines, comme ceux qui les font acheter.

Il n'y a pas lieu de s'tonner, aprs ce honteux portrait des moeurs
cardinales, que l'annaliste de la Polygamie sacre ne se fasse aucun
scrupule de peindre avec les mmes couleurs les serviteurs domestiques
des cardinaux: Les prlats et cardinaux, dit-il en s'autorisant du
proverbe: _Tels maistres, tels valets_, sont lascifs, aussi bien sont
les valets; les prlats sont paillards, les valets sont de mesmes:
ils ne sont pas cardinaux, mais cardinalement ils servent. Au plus
grand et plus profond bourdeau de France, les vilains et sales propos
ne s'y tiennent, comme on fait en la maison d'un cardinal. J'appelle,
sur ce,  tesmoins tous ceux qui les frquentent. L-dedans, de jour
et de nuict, vous ne voyez autre chose qu'amener de la chair fraische:
ainsi appellent-ils les povres filles et femmes qu'ils desbauchent,
et aprs qu'ils en ont fait, ils s'en moquent  bouche ouverte,
sinon qu'ils soient prvenus de vrole ou bouche chancreuse. Dans
le _Trait de la Polygamie sacre_, il tait fait mention de la
manifeste paillardise que les domestiques des cardinaux exercent 
l'endroit des courtisanes (quelques damoiselles qui suivaient la cour),
jusques aux muletiers qui, aprs en avoir pris leurs dduits, ont
fait que les cardinaux ont eu leurs restes. C'tait surtout dans les
voyages des cardinaux ou prlats, visitant leurs archevchs ou leurs
abbayes, que ces domestiques donnaient carrire  leur libertinage
effrn; car ils logeaient, comme leurs matres, chez les habitants
notables, dans chaque ville o ils s'arrtaient pour y passer la nuit
ou pour y sjourner, et bien peu partent-ils de leur logis, raconte
l'implacable rformateur, qu'ils n'ayent fait un coup au deshonneur de
leur hoste ou hostesse, et s'ils n'en peuvent venir  bout, susciteront
un plus grand qu'eux, afin de leur servir de planche et excuter ce
qu'ils prtendent. Si la fille de la maison est riche, on la mariera
 quelque maquereau ou  monsieur le secrtaire. Est-elle marie, la
voil perdue, car elle voit une telle et si grande corruption en telles
canailles, qu'il est impossible qu'elle ne glisse en telle polygamie.

On peut croire, en effet, que les nombreux domestiques qu'un prlat
tranait  sa suite n'taient pas des modles de continence et
de moralit, quand on apprcie les tristes rsultats du mauvais
exemple et des mauvais conseils dans une runion d'hommes libertins
et fainants. La maison d'un cardinal se composait de plus de cent
personnes; celle d'un vque n'en comprenait pas moins de 50  60,
vivant de la _marmite_ piscopale. Ainsi, tout vque, qui menait
le train de son rang, avait  son service un ou deux chapelains, un
matre d'htel, un cuyer, un mdecin, trois protonotaires, trois ou
quatre gentilshommes, quatre ou cinq pages, un ou deux secrtaires, un
ou deux valets de chambre, un argentier, un cuisinier, un sommelier,
deux ou trois chantres, deux ou trois joueurs d'instruments, un
tailleur, un apothicaire, un vivandier, huit serviteurs tant des
prothonotaires que des maistres d'hostel, escuiers et gentilshommes,
un fauconnier, un veneur, trois ou quatre laquais, un hacquebutier
(arquebusier) pour tirer au gibier et qui a la conduite d'un chien
couchant, un palefrenier avec deux garons d'curie, un muletier avec
un serviteur, et un charretier. Dans cette curieuse numration, que
l'auteur avait vrifie, sur plus de cinquante-six vesques, il ne
compte pas encore le cocher ni les garons ou laquais du secrtaire,
de l'argentier, du sommelier et autres. Tous ces hommes, jeunes la
plupart, vous ordinairement au clibat, avaient les moeurs les plus
dpraves, quelle que ft d'ailleurs la saintet du prlat,  la maison
duquel ils taient attachs. On conoit qu'ils aient pu, dans bien des
circonstances, faire rejaillir sur leur respectable patron la honte
de leurs drglements, et, dans ce chapitre-l du moins, l'auteur du
_Cabinet du roy de France_ n'a peut-tre pas trop enfl les chiffres
de la Prostitution qui rayonnait autour de la maison des prlats:
Monsieur l'vesque est homme, dit-il huguenotiquement, monsieur son
valet n'est pas cheval. On ne veut pas qu'ils se marient. Il faut bien
qu'ils en prennent sur le commun.

Une aventure scandaleuse, raconte avec beaucoup de verve par
l'auteur, qui la prsente comme un tableau de l'intrieur des
maisons piscopales et qui dclare en avoir connu personnellement la
principale hrone, nous donnera une ide de ce qu'taient quelquefois
les moeurs d'un prince de l'glise  cette poque de dissolution et
de licence gnrales. Pour une aprs souppe, dit le narrateur (p.
79), s'est trouv femme d'honneur, qui, pour plaisir, accompagne de
vingt-trois femmes, neuf filles et huict servantes, allrent prsenter
un mommon (c'est--dire, se masqurent pour jouer une partie de ds)
 monsieur l'vesque, en son logis, qui les attendoit sans doute,
sans toutesfois que ceste femme honorable en sceust autre chose
(car, autrement, tiens-je bien tant d'elle, qu'elle n'y fust point
alle): l'vesque perdit trois escus. Pour rcompense de sa perte, fit
sonner les violons; dansrent de telle sorte, qu'il n'y eust femme,
filles ny servantes, qui ne jouast des orgues. Ceste excution se
fit par l'vesque, deux prothonotaires, le secrtaire, sept ou huict
chanoines atitrez pour jouer la partie; quant aux valets, chascun
estoit assorty de mesmes. Bref, depuis les dix heures jusques 
minuit, le bal continua, et des confitures  la collation, tant que
c'estoit merveilles. Ceste femme honorable se trouva surprise, sans y
penser, car une vilaine maquerelle l'ayant fait entrer dans le cabinet
de Monsieur, faignant que d'autres femmes y estoyent, trouva l un
prothonotaire qui la saisit et fit d'elle, comme est  prsumer, ce
que bon luy sembla, parce que la bonne femme, sortant de l, chanta
mil injures  ceste maquerelle, jurant qu'elle l'en feroit repentir,
et  l'instant mesme, les larmes  l'oeil, sortoit de ceste vnrable
compagnie, qui fut maquignonne de mesmes. L'vesque, pour saouler
ses plaisirs, fit venir jusques  ses palefreniers; et, gaussant avec
eux, confessoyent libralement les bransles qu'ils avoient danss en
ceste danse macabre, et monsieur l'vesque de rire. On croirait
lire un chapitre du _Moyen de parvenir_ de Beroalde de Verville.
L'auteur ajoute que le mari de cette femme, qui se plaignait d'avoir
t victime d'un lche guet-apens, avait jur de se venger de l'vque
et s'tait fait huguenot. Il est possible, nanmoins, que l'vque
ne ft nullement complice d'un acte de violence commis par un de ses
serviteurs, et qu'il n'ait point eu d'autre reproche  se faire que
d'aimer un peu trop la danse et les bons contes; mais il n'en tait pas
moins responsable de la conduite dsordonne des gens de sa maison.

Le _Trait de la Polygamie sacre_ accusait des mmes dbordements
les serviteurs des chanoines, des officiaux, doyens, chantres et
autres dignitaires ecclsiastiques, ceux des abbs et des prieurs,
ceux des moines de tous les ordres religieux ou militaires. Ces valets
sont si bien traictez, dit l'auteur du _Cabinet du roy de France_,
qu'au visage, du premier coup, on peut juger  leur troigne s'ils
sont serviteurs de chanoines ou de moynes, tant ils sont gras et en
bon poinct, et comme tels n'ont pas beaucoup de peine  conqurir
des garces, car celles de leurs maistres en amnent le plus souvent
d'autres, et quand elles n'en ameneroyent, ils savent bien o les
prendre. Le mestier de ces garces est tellement usit dedans et 
l'environ de leurs cloistres, que, passant par l, vous sentez la
venaison  pleine gorge, c'est--dire qu'il y a bien de quoy mestier
men en matire de paillardise. Il est certain que cette multitude
de domestiques mles, bien nourris et souvent dsoeuvrs, n'tait
que trop favorable aux progrs de la Prostitution libre et secrte,
surtout depuis que la Prostitution lgale avait t supprime par
l'ordonnance de Charles IX. Il n'y a fille de povres artisans,
manouvriers, gaigne-deniers et autres, sur lesquelles ces vilains ne
facent bresche, et le plus souvent, pour une bricque de pain blanc,
defloreront une povre fille: si elle est belle, c'est pour monsieur le
chanoine; si elle est moyennement belle, et le maistre n'en veuille,
le valet sait bien comment il faut se substituer en sa place... Et,
de faict, qui jettera la veue sur telle vermine, il n'y a pre ny
mre qui ne doive trembler du pril et extresme danger o sont leurs
povres filles et servantes, car autant de tels et semblables valets
que vous voyez, ce sont autant de taureaux bannaux parmi des gnisses
et vaches au milieu d'une prairie. Les valets des abbs avaient, dans
leur dportement, certains privilges que leur enviaient les valets
des chanoines: Il y a mesme de ces canailles, dit l'abrviateur du
_Trait de la Polygamie sacre_, qui, aprs avoir abus des femmes, qui
aucunement estoient honorables, sous le crdit, faveur et authorit
de leur abb et maistre, ont espous leurs filles, contre le gr et
consentement de leurs pres. Quant aux valets de moines, qui, selon
la statistique, taient au nombre de cent mille et faisaient alors un
terrible charivariz en faict de paillardise, ils sont rprsents
comme des infmes qui entrent aux plus honnorables maisons, pour
y desbaucher les filles et servantes, et pour toute rcompense,
nous astraindre  nourrir leurs bastards. L'crivain protestant
achve ce hideux portrait, par un dernier coup de pinceau: Ceux qui
sont si chastes, dit-il, que de n'avoir qu'une ou deux paillardes,
asseurez-vous que dans leurs cahuets et hauts-de-chausses vous y sentez
la fume de sodomie  pleine gorge. Enfin, il constate que, dans
les villages voisins de l'abbaye de Cluny, on avait compt 7  800
femmes dbauches, servant exclusivement  l'ordinaire des moines et
de leurs valets: Ne faut que lire au _Trait de la Polygamie sacre_,
s'crie-t-il aprs avoir signal ce _compte fait_, et on y verra des
subtilitez monastiques et debendades de moynes les plus voluptueuses
qu'il est possible de penser.

A tant de turpitudes,  tant d'excs patents ou cachs, le zl
huguenot oppose un seul remde qu'il juge infaillible, le mariage. Il
voudrait que tous les ecclsiastiques et leurs serviteurs clibataires
rpondissent aux questions suivantes: 1 S'ils sont puceaux. 2 Si
jamais ils ont eu cognoissance  femmes ny  filles; combien ils en
ont entretenu et entretiennent. Dans le cas o les rponses seraient
ngatives sur ce dernier point, on en viendrait  d'autres questions
plus pressantes, et on leur demanderait: 1 S'ils ont jamais eu
copulation avec les dmons; 2 s'il se sont jamais jouez de la sodomie;
3 s'ils savent pas bien que continence est un don singulier de
Dieu, lequel il ne donne point  tous, mais  certaines personnes et
quelquefois pour un temps seulement, et que ceux auxquels il n'est
pas donn, doivent recourir prcisment au mariage, qui est le remde
ordonn du Seigneur pour la ncessit humaine. En consquence,
le mariage des gens d'glise serait requis et ordonn par la loi
religieuse, d'autant plus que les cinq articles, proposs et adopts
au Colloque de Poissy, comme une sauvegarde ncessaire  la moralit
publique, n'avaient jamais pu recevoir d'excution de la part du
clerg. Ces cinq articles renfermaient toutes les garanties morales
qu'on avait pu inventer contre la luxure et ses effets dsastreux.
Premirement, les ecclsiastiques, qui n'auraient pas le don divin de
la continence, taient tenus de jener au pain et  l'eau, pendant neuf
jours,  toutes les fois qu'ils se sentiront piquez ou esguillonnez
des desirs de la chair; secondement, ils ne pouvaient parler ny
communiquer  femmes ny filles, sinon en prsence de leurs maris ou
parens, sous peine d'tre dgrads et rvoqus; troisimement, ils ne
devaient boire du vin, que deux fois par semaine, pour avoir meilleur
moyen de se contenir; quatrimement, s'ils taient invits  quelque
festin de noces, ils se contenteraient de danser un simple bransle,
avec les plus beaux, saincts et gracieux gestes, desquels ils se
pourront adviser; cinquimement, la confession auriculaire n'aurait
lieu que dans une chapelle, pour cinq ou six personnes  la fois,  ce
que le confesseur ne se puisse remuer que bien  poinct.

L'auteur du _Cabinet du roy de France_, en dmasquant et en poursuivant
de la sorte les scandales de la Polygamie sacre, s'imagine avoir
prouv que la premire perle prcieuse qu'il faut retirer de cette
fange, c'est la parole de Dieu ou vraye religion, par le moyen
de laquelle le roy peut repurger ce royaume, de ceste vilaine et
dtestable Polygamie. La seconde perle, la Noblesse, parat moins
_embourbe_ que l'autre; cependant le rigide rformateur, aprs avoir
pos en principe que la vraye noblesse est ennemie entirement de
ceste detestable Polygamie, gourmande et incrimine les gentilshommes,
qui font si grand cas de la noblesse du sang, qu'ils font bien peu
d'estat de la noblesse de vertu, de sorte qu'il semble  aucuns que
nuls vices ne sauroyent deshonnorer ny polluer la noblesse, qu'ils
tiennent de leurs pres et ancestres. Il regarde donc les faux nobles
comme les plus dangereux soutiens de la Polygamie, et l'numration
qu'il fait de ces faux nobles nous apprend le caractre et le
_calibre_ de chacun: ce sont des gentilshommes de la mort-Dieu et
autres semblables blasphesmes, des gentilshommes faits  la haste,
des gentilshommes enfilleurs de soye, des gentilshommes de la foy
saincte marmite, des gentilshommes _loups blancs_, _loups garoux_,
_taquins_, _maraux_, etc. La Prostitution sans doute ne jouait pas un
mdiocre rle dans toute cette gentilhommerie; mais l'auteur manque
de matriaux et de chiffres exacts; il est oblig de s'en tenir  de
vagues gnralits, et il se contente ainsi, dans son enqute de la
noblesse franaise, de mentionner les qualits distinctives, bonnes
ou mauvaises, qui appartiennent aux nobles de telle ou telle province.
Ceux de la Touraine sont surtout jureurs et blasphmateurs, athistes
ou _picuriens_; ceux de la Guyenne, pillards et faux monnayeurs; ceux
de la Gascogne, cruels et sanguinaires, etc. Le vice qui preside le
plus en Berry entre les gentilshommes, c'est la paillardise. Combien
que les nobles des autres provinces n'en sont pas exempts, non pas
toutesfois si fort entachez comme ceux de Berry, n'en pouvant sur
ce dire la raison, puisqu'ils se conforment entierement au train de
ceux qui exercent la polygamie; qu'ils sachent que s'ils abondent
en d'autres sales et vilains vices, que cestuy-cy n'est pas des plus
petits, et suis contraint m'y arrester, pour leur dire que, comme ils
empruntent sur les femmes de leurs parens ou voisins, que sur les leurs
on fera tout de mesmes. Ce correcteur de la noblesse rentre alors
dans son sujet favori, en accusant le clerg berrichon de tous les
dsordres que les gentilshommes du pays se permettent  l'instar de
la Polygamie sacre. Il dnonce l'immoralit qui prside aux relations
des dames nobles avec les ecclsiastiques; il fltrit l'insouciance du
mari  l'gard de la conduite de sa femme: C'est une dissolution trop
manifeste, s'crie-t-il avec la sainte indignation d'un prdicateur, se
lever auprs de son mary, aller trouver  minuict un monsieur l'abb,
prieur ou autre, habillez de telles couleurs, et toute la nuit avec des
femmes,  l'insceu de leurs maris, baller, danser, se veautrer parmy
eux, avec les impudiques leons de faire, si estranges et monstrueuses,
que les inveteres putains des bourdeaux rougiroyent de honte d'en
faire le semblable; c'est une dissolution, voire maquerellage, que de
presenter  boire  ces garnemens et  leurs paillardes, puis prendre
la coupe et boire  eux. Si le mestier continue plus gueres, comme
il fait en Berry, voil une province confite en toute meschancet et
ordure.

On espre, aprs cet exorde, que notre anonyme, qui a t si prodigue
de chiffres au sujet de la Polygamie sacre, en viendra enfin  une
statistique du mme genre  propos de la noblesse du Berry, qu'il
parat mieux connatre que celle des autres provinces. Mais il ne
procde pas ici par des calculs, qui nous feraient savoir quel tait
le nombre des femmes et des filles de gentilshommes adonnes  la
dbauche. Il prfre nous difier, sur cette dlicate question, par
le rcit d'une aventure, qui prouverait quelque chose, si elle avait
d se renouveler souvent. Neuf mauvais gentilshommes et trois autres
jeunes gens, de fort bonne race, se trouvrent  une foire auprs
du Blanc, et aprs avoir dans quelques branles, ils menrent leurs
propres parentes chez un abb de _marque_, qui les avait invits 
venir prendre la collation dans sa maison. L'abb, qui les attendait,
avait _prpar_ quatorze ou quinze femmes, desquelles autresfois il
s'estoit servy. La compagnie tait joyeuse et de bonne humeur; on se
mit  table et l'on mangea toutes sortes d'_pices_ et de confitures.
Puis, un page toucha du luth et l'on dansa pendant deux heures
conscutives; aprs la danse, promenade dans le jardin et le verger:
Chascun tenant sa nymphe par dessous les bras, se fourrrent si
avant dedans le bois, qu'il estoit plus de deux heures de nuict, quand
ils commencrent d'en sortir. L'abb et trois de ses protonotaires
taient de la partie, et tous aussi contents qu'il estoit possible.
On avait ainsi gagn l'heure du souper; on soupa copieusement, et
les promenades de recommencer, non plus dans les bois, mais par les
licts et couchettes. Le lendemain, le bruit courut qu'une des plus
honorables dames du Berry n'avait pu sauver sa vertu des griffes d'une
harpie, et aprs avoir mrit longtemps le titre de femme de bien, elle
passa pour une femme du pays. C'tait un de ses cousins germains, qui
l'avait fait tomber dans le pige o elle laissa son honneur, et comme
on reprochait  ce honteux _maquignon_ des plaisirs de l'abb d'avoir
prostitu sa parente et de s'tre montr par l l'ennemi du mari qui
pourrait lui demander compte de cette trahison: Mon cousin est trop
sage, dit-il en souriant, pour ignorer que si les pourceaux ne le
faisoyent, luy ny moy ne mangerions point de lard. L'historien de la
Polygamie ajoute, comme pour confirmer son rcit, que les gentilshommes
berrichons sont si vilains, qu'ils se prestent leurs femmes les uns
aux autres!

L'auteur revient encore,  plusieurs reprises, sur les coupables
drglements qu'il impute aux ecclsiastiques; mais il n'essaye
pas d'apprcier d'une manire plus prcise les ravages de la
Prostitution dans la noblesse et le tiers tat; il manque videmment
de notes circonstancies  cet gard. Ses intentions sont, au reste,
excellentes, malgr le dvergondage de ses attaques contre la Polygamie
sacre: Il faut, dit-il, que le bien, en ce royaume, soit plus fort
et plus puissant que le mal; il faut que la modestie preside sur
l'incivilit, la noblesse  vilainie, et chastet  toute impuret.
Il adjure les bons citoyens de joindre leurs efforts aux siens, pour
corriger les moeurs et relever la monarchie franaise. Il aborde
alors les calculs financiers, et il passe en revue, avec un prodigieux
dtail, les diffrents produits dont se compose le revenu de l'glise
gallicane; il en conclut que ce revenu, qui s'lve  110 millions, est
suffisant non-seulement pour entretenir le clerg, qui ne dpensera pas
plus de 70 millions, une fois qu'il sera soumis au rgime matrimonial,
mais encore pour subvenir aux besoins de l'pargne du roi. Tout le
secret de cette grande rforme consiste dans le mariage des polygames
et dans la runion du temporel ecclsiastique aux domaines de la
couronne. On est tent de prendre en considration un plan d'conomie
politique, fond sur des chiffres et des combinaisons qui paraissent
trop minutieux pour n'tre pas rels; car l'auteur de ce singulier
projet prsente, comme spcimen de son travail, un tat complet de tous
les revenus de l'archevch de Lyon, et il se vante de n'avoir oubli,
dans ce tableau statistique, ni un chapon, ni un setier d'avoine, ni
une charrette (_charre_) de paille. Cette merveilleuse aptitude de
calculateur, laquelle tait chose rare et nouvelle en ce temps-l,
nous permet d'avoir quelque confiance dans le recensement spcial qui
avait t fait par l'auteur ou les auteurs de la _Polygamie sacre_.
Nous ne croyons pourtant pas que le remde, propos par ce terrible
adversaire du clibat, et obtenu les bienfaisants et prompts effets
qu'il en attendait pour l'amlioration des moeurs. Les mariages de tous
les ecclsiastiques, dots des deniers du roi, auraient sans doute
diminu le nombre de ces mercenaires qui vivaient, autour d'eux, de
la Prostitution; mais la Prostitution elle-mme, que les ordonnances
de la royaut ne parvenaient pas  dtruire, en lui enlevant sa
forme lgale et rgulire, et continu de se reproduire, ainsi
qu'une moisissure,  l'ombre des couvents et des collges. Cependant,
l'auteur du _Cabinet du roy de France_ tait si pntr, si convaincu
de l'efficacit souveraine de sa panace conjugale, qu'il suppliait
le digne et vertueux cardinal de Bourbon, g de cinquante-huit
ans  cette poque, de donner un exemple salutaire au clerg et 
la noblesse, en se mariant le premier et en faisant une confession
solennelle de ses infractions  la virginit et continence requise
du coelibat. Ce beau mariage, suivant les prvisions du dnicheur
de Perles, devait invitablement engendrer trois ou quatre cent mille
mariages purs et lgitimes dans un court dlai: Vous previendrez,
par ce moyen, dit le malicieux huguenot au pauvre cardinal, qu'il
souponne fort d'avoir rompu plus de sept fois son voeu de chastet,
vous previendrez chascun an trente ou quarante mil incestes en l'glise
gallicane; fy, au reste, de la sodomie! car, de vingt-cinq ou trente
mil personnes qui ont accoustum d'y bardacher se deporteront de leur
sodomie, afin de se marier; suppression totale nous obtiendrons, quant
et quant, de toutes les putains cardinales, piscopales, abbaciales,
canoniales, monachales, presbyterales, et de toutes les autres qualitez
et ordres..., suppression semblable, semblablement, de tous les
rufisques, paillards, maquereaux, maquerelles et bastards, la despense
et entretenement desquels est plus que suffisante pour acquitter
toutes les charges, tant ordinaires qu'extraordinaires, de la couronne
de France. Voila le profit qu'apportera vostre mariage; mais voici
encores un, plus grand bien qui s'ensuivra: c'est que serez cause que
toutes ces dames voiles et recluses dans ces monasteres et couvens se
marieront et donneront le coup de pied  l'incube,  toute copulation
et dmonomanie, que l'Ennemy de nature pratique  l'endroit de ce
povre sexe. Le cardinal ne se maria pas, malgr le conseil qu'on lui
donnait, et la polygamie alla son train.

Certes, nous n'accordons pas  ce bizarre et curieux ouvrage plus de
crance qu'il n'en mrite; nous convenons, avec le marquis de Paulmy
(_Mlanges tirs d'une grande bibliothque_), que l'auteur y montre
un acharnement grossier et rvoltant contre le clerg; mais nous
sommes forc de reconnatre que le clerg du seizime sicle tait
loin de se recommander par les vertus qui devraient toujours tre son
apanage. Dulaure, dans son _Histoire de Paris_ (p. 516 et suiv. du t.
IV de l'dit. in-12), a rassembl d'incontestables tmoignages sur la
corruption et la perversit du corps ecclsiastique, et ces tmoignages
s'accordent presque littralement avec les assertions du factum de la
_Polygamie sacre_. Jean de Montluc, vque de Valence, disait, le 23
aot 1560, dans un discours prononc au Conseil du roi: Les cardinaux
et les vesques n'ont fait difficult de bailler les benefices 
leurs maistres d'hostel et, qui plus est,  leurs valets de chambre,
cuisiniers, barbiers et laquais. Les mesmes prestres, par leur avarice,
ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux et contemptibles 
tout le monde. (_Mm. de Cond_, t. I, p. 560.) Dans une assemble
des notables, tenue  l'htel de ville de Paris, au mois de dcembre
1575, on rdigea de trs-humbles remontrances au roi, dans lesquelles
on remarque ce passage: Les vesques et curez ne resident sur leurs
benefices et veschez, ains delaissent et abandonnent leur povre
troupeau  la gueule du loup, sans aucune pasture ou instruction... et
sont les ecclesiastiques si extresmement desbordez en luxure, avarice
et autres vices, que le scandale en est public. La mme anne, un
crivain catholique, C. Marchand, adressait aussi des _Remonstrances
au Peuple francois, sur les diversitez des vices qui regnent en ce
temps_: Y a-t-il gens plus desbordez en vices, pour cejourdhuy,
s'criait-il avec amertume, que les prelats d'glise? Il reproche
ensuite aux curs et aux moines de frquenter les cabarets, les
tripots, les bordeaux; il se plaint des honteux excs qui souillaient
la maison du Seigneur. De semblables plaintes sont consignes dans une
foule de monuments historiques, qui ne sortent pas de l'officine des
protestants, et qui n'ont jamais suscit de contradicteurs. Brantme,
par exemple, a fait, dans la _Vie de Franois Ier_, un triste tableau
de l'intrieur des couvents et des abbayes avant le Concordat; il nous
reprsente les moines lisant pour abb celuy qui estoit le meilleur
compagnon, qui aimoit plus les garces, les chiens et les oyseaux,
qui estoit le meilleur biberon; bref, qui estoit le plus desbauch,
afin que, l'ayant fait leur abb ou prieur, par aprs il leur permist
toutes pareilles desbauches, dissolutions et plaisirs. Ce proverbe
avait cours dans le peuple, qui ne s'en scandalisait pas: Avare ou
paillard comme un prebstre ou un moyne. Enfin, Brantme ose parler
des vques et des abbs, en ces termes: Dieu scait quelle vie
ils menoient! Certainement, ils estoient bien plus assidus en leurs
diocses qu'ils n'ont est depuis, car ils n'en bougeoient. Mais quoy!
c'estoit pour mener une vie toute dissolue, aprs chiens, oyseaux,
festes, banquets, confrairies, nopces et putains, dont ils en faisoient
des serails, ainsi que j'ay ouy parler d'un, de ces vieux temps, qui
faisoit rechercher de belles petites filles de l'aage de dix ans,
qui promettoient quelque chose de leur beaut  l'advenir, et les
donnoient  nourrir et eslever, qui c qui l, parmy leurs paroisses et
villages, comme les gentilshommes, de petits chiens, pour s'en servir,
lorsqu'elles seroient grandes.

Ces dpravations, ces vices, ces abus n'taient certainement que des
exceptions affligeantes dans l'glise catholique; Brantme lui-mme se
plat  le constater: Nos vesques d'aujourdhuy, dit-il, sont plus
discrets, au moins plus sages, hipocrites qui cachent mieux leurs
vies noires, me dict un jour un grand personnage. Et ce que j'en
dis, des uns et des autres, tant du vieux temps que du moderne, et de
leurs abus, ce n'est pas de tous,  Dieu ne plaise! car, de l'un et
de l'autre temps, il y a eu force gens de bien, tant reguliers que
seculiers, et de trs bonne et saincte vie, comme encore il y en a
force et il y aura, moyennant la grce de Dieu, qui ayme et n'abandonne
jamais son peuple.

Cependant, dans l'intrt de la vrit, et sans vouloir attnuer
l'hommage rendu par Brantme  la conduite irrprochable de certains
prlats, nous rapprocherons, des faits et des calculs mis en avant
par l'auteur du _Cabinet du roy de France_, un document juridique,
dont Dulaure, qui l'avait sous les yeux, nous garantit _hardiment_
l'authenticit: c'est une enqute, ordonne par arrt du parlement de
Paris,  la requte des syndics et consuls de la ville d'Aurillac,
et faite, en 1555, par les soins du lieutenant gnral du prsidial
de cette ville. Nous laissons la parole  Dulaure, qui analyse cette
enqute, dans laquelle furent entendus plus de quatre-vingts tmoins:
Charles de Senectaire, abb du couvent d'Aurillac et seigneur de cette
ville; ses neveux, Jean Belveser, dit _Jonchires_, protonotaire,
et Antoine de Senectaire, abb de Saint-Jean; sa nice Marie de
Senectaire, abbesse du Bois, couvent de la mme ville, et les moines
et religieuses de l'un et l'autre couvent, se livraient  tous les
excs de la dbauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une
ou plusieurs concubines, filles qu'il avait dbauches ou enleves
de la maison paternelle, ou femmes qu'il avait ravies  leurs maris.
Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les
enfants qui en provenaient, enfants btards, dont le nombre se montait
 soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites
 l'glise... L'abb avait, dans le jardin de la maison abbatiale,
un btiment, destin  ses dbauches, orn de peintures obscnes et
portant le nom caractristique de _f...oir de M. d'Aurillac_; des
prtres taient les pourvoyeurs ordinaires de ce lieu infme; les
neveux de l'abb remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils
mettaient non-seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins,
 contribution; ils arrachaient les jeunes filles, des bras de
leurs mres, en plein jour, au vu et su des habitants; ils bravaient
l'opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu'ils
faisaient,  coups de pied,  coups de poing, marcher vers le couvent,
o elles devaient servir  la lubricit de l'abb, de ses neveux, et
enfin des autres moines. (_Hist. civ., phys. et morale de Paris_,
dit. in-12, de 1825, t. IV, p. 522.) Ne croirait-on pas lire une page
du _Trait de la Polygamie sacre_? A la suite de cette enqute, le
couvent fut scularis, et la ville d'Aurillac se trouva enfin dlivre
de ses abominables tyrans.

Aprs avoir vu le rsum de l'enqute judiciaire, que Dulaure a
empreint malheureusement de sa partialit haineuse, on est forc de
rpter, avec l'auteur du _Cabinet du roy de France_ (page 132): Ne
faut pas doncques s'esbahir, si mademoiselle de la Polygamie piaffe,
bondit, paillarde, bougeronne, corrompt, pollue et gaste, par ses
incestes et paillardises, toutes les familles de ce royaume? Il faut
remarquer, nanmoins, que la licence des moeurs, dans le clerg, et
surtout parmi l'innombrable arme de laques fainants qu'il tranait
 sa suite, tait la consquence invitable de la dmoralisation
publique,  cette poque, o si peu de personnes se faisaient une ide
vraie de l'_honntet_ au point de vue social. La religion rforme,
par son exemple et par ses amres rprimandes, contribua beaucoup, il
faut l'avouer,  purer les moeurs du clerg catholique, qui devait
bientt offrir tant de chastes et glorieuses vertus.




CHAPITRE XXXVII.

  SOMMAIRE. --La Prostitution des mignons de Henri III. --Arrive
  des Italiens  la cour de France. --Influence de leurs moeurs.
  --Rachat du pch de sodomie. --Le sorbonniste Nicolas Maillard.
  --Opinion des honntes gens exprime par Brantme. --Abominables
  maris. --Henri III revient de Pologne. --Son aventure de Venise.
  --Date prcise de sa corruption. --Les coliers et les Italiens.
  --Le capitaine La Vigerie. --Origine des mignons. --Leur portrait
  par P. de l'Estoile. --Les _indignits de la cour_. --Les
  variantes. --Catalogue des mignons. --Sonnet _vilain_. --La part
  de la calomnie. --Posies et libelles satiriques des huguenots et
  des ligueurs. --Lettre d'un Enfant de Paris. --Les _sorcelleries
  de Henri de Valois_. --Les mascarades et les processions. --La
  confrrie des Pnitents. --Le moine Poncet. --Noms des mignons.
  --Les _Tragiques_ d'Agrippa d'Aubign. --Les _Hermaphrodites_.
  --L'autel d'Antinos. --La desse Salambona. --Aventure de la
  Sarbacane. --La _Confession de Sancy_. --Le Juvnal de la cour de
  Henri III.


Avant de rechercher quel fut l'tat de la Prostitution  la cour
de Henri III, nous ne pouvons, sous peine de laisser une lacune
notable dans cette histoire des moeurs, omettre  dessein un genre de
dpravation qui a imprim profondment sa souillure au rgne du dernier
des Valois. C'est un abominable sujet, que nous traiterons  part avec
tout le dgot qu'il nous inspire et avec tous les mnagements que la
dcence du langage nous permettra d'apporter dans l'extrait presque
textuel des ouvrages contemporains. Il est impossible de s'occuper
de la honteuse poque de Henri III, sans parler de ses mignons et des
turpitudes qu'ils ont attaches  la mmoire de leur matre. Tous les
historiens les plus graves et les plus srieux, d'Aubign, de Thou,
Mzeray, etc., n'ont pas craint de salir les pages de leurs annales
historiques, en y consignant, pour l'enseignement de la postrit, les
abominations qui dshonorrent la vie prive d'un Roi Trs-Chrtien;
il n'y a que le pre Daniel qui ait essay de le justifier ou du moins
de le protger, par des rticences complaisantes: Quoiqu'il ne faille
pas ajouter foi, dit-il dans sa grande _Histoire de France_,  tout ce
que les huguenots et les ligueurs ont crit de ses dbauches secrtes,
il est difficile de croire que tout ce qu'on en disait ft gnralement
faux. Nous n'entreprendrons pas de dfendre Henri III et ses mignons
contre les accusations qui taient alors dans toutes les bouches et qui
formrent bientt la formidable voix de l'opinion publique; mais nous
reconnaissons, avec le pre Daniel, que les calomnies des huguenots
et plus tard celles des ligueurs brodrent, pour ainsi dire, mille
ordures extravagantes sur un canevas, malheureusement trop rel et trop
scandaleux. L'horrible pisode des mignons de Henri III nous parat
avoir t singulirement exagr par l'esprit de parti religieux et
politique.

On ne saurait nier que l'arrive des _Italiens_ en France,  la suite
de Catherine de Mdicis, n'ait eu certaine influence dtestable sur les
moeurs de la cour; mais, si de jeunes seigneurs dbauchs se livraient
quelquefois  l'imitation des _vilaines coutumes_ de _Chouse_ (comme
on appelait l'italianisme franais), ils se gardaient bien d'abord de
se vanter de leurs dsordres infmes, trop contraires  la galanterie
nationale; ils se dfendaient mme avec nergie d'un vice qui faisait
horreur  tous les honntes gens. Mais on se relcha peu  peu de cette
vergogne toute franaise, et il y eut de la tolrance l o il n'y
avait eu jusqu'alors qu'une implacable indignation. Et quand il n'y
auroit autre chose que la sodomie telle qu'on la voit pour le jourdhuy,
s'criait Henri Estienne dans son _Apologie pour Hrodote_, publie
en 1576, mais crite auparavant, ne pourrions-nous pas  bon droict
nommer nostre sicle le parangon de meschancet, voire de meschancet
dtestable et excrable? Le peuple, le coeur de la nation, tait
rest pourtant, il faut le dire, pur de cette _mchancet_, et le
dplorable exemple de la cour n'avait pas eu le pouvoir de corrompre
la vieille candeur de la bourgeoisie. La sodomie, qui n'tait qu'un
pch ordinaire en Italie, o le pcheur pouvait se faire absoudre en
payant 36 tournois et 9 ducats (voy. la _Taxe des parties casuelles
de la boutique du pape_, trad. par A. du Pinet, dit. de Lyon, 1564,
in-8), devenait en France un crime capital qui conduisait son homme
au bcher. Il est vrai que les tribunaux appliquaient bien rarement la
peine, porte dans la loi, lorsque ce crime, qu'on regardait comme un
fait d'hrsie, ne se mlait pas  des actes de magie, de sorcellerie
ou d'athisme. Que je soye ladre, dit matre Janotus de Bragmardo
dans sa harangue  Gargantua (liv. I, ch. 20), s'il ne vous fait pas
brusler comme bougres, traistres, hrtiques et sducteurs, ennemis
de Dieu et de vertus! Les libertins, qu'on souponnait seulement de
cette _macule_ indlbile, taient donc partout montrs au doigt, fuis
et abhorrs, comme dit Rabelais. On ne pardonnait pas aux Italiens
tablis en France depuis le mariage du Dauphin Henri avec la fille de
Laurent de Mdicis, duc d'Urbin, une nouveaut de dbauche, qu'ils
avaient, disait-on, apporte avec eux. L'auteur du _Cabinet du roy
de France_, dans son ptre  Henri III, n'hsitait pas  dnoncer:
l'athisme, sodomie et toutes autres sinistres ou puantes acadmies,
que l'estranger a introduites en France... Mais, quinze ans avant lui,
Henri Estienne avait fait semblant de vouloir rhabiliter l'Italie et
les Italiens, pour lancer cette cruelle pigramme contre le sorbonniste
Nicolas Maillard: Or ne veux-je pas dire toutesfois que tous ceux
qui se trouvent entachez de ce pch l'ayent appris ou en Italie
ou en Turquie, car nostre maistre Maillard en faisoit profession et
toutesfois il n'y avoit jamais est.

Nous avons dmontr, ailleurs, que les expditions d'Italie avaient
t fatales aux moeurs franaises; les relations continuelles qui
existaient entre les deux pays, depuis le rgne de Charles VIII, ne
pouvaient manquer de rpandre d'odieux lments de corruption parmi
la noblesse et parmi l'arme. Henri Estienne signale ainsi le hideux
enseignement que l'Italie avait offert  la France: Pour retourner 
ce pch infme, dit-il dans son _Apologie pour Hrodote_ (p. 107 de
l'dit. originale de 1566), n'est-ce point grand'piti qu'aucuns, qui,
auparavant que mettre le pied en Italie, abhorrissoyent les propos
mesmement qui se tenoyent de cela, aprs y avoir demeur, ne prennent
plaisir aux paroles seulement et en font profession entre eux comme
d'une chose qu'ils ont apprise en une bonne eschole? Mais, quoique le
vice italien et fait de tristes progrs  la cour de France, tous les
hommes d'honneur avaient un profond mpris pour ces indignes dserteurs
de l'_amour franais_, qui tait seul approuv et recommand, selon
l'expression de Brantme. Nous trouvons, dans les crits de Brantme,
la preuve du sentiment de rpulsion, qui s'attachait  ces sales et
ignobles garements, lors mme que la Prostitution ne connaissait
plus de bornes: Ainsy que j'ay ouy dire  un fort gallant homme de
mon temps, dit-il dans ses _Dames galantes_, et qu'il est aussy vray,
nul jamais bougre ny bardache ne fut brave, vaillant et gnreux, que
le grand Jules Csar; aussy, que, par la grande permission divine,
telles gens abominables sont rdigs et mis  sens reprouv. En quoy
je m'estonne que plusieurs, que l'on a vous tachs de ce meschant
vice, ont est continus du ciel en grand'prosprit, mais Dieu les
attend, et,  la fin, on en voit ce qui doibt estre d'eux. Brantme,
qui avait la conscience si large et si peu timore en affaire de
galanterie, manifeste hautement son dgot  l'gard des vices
contre nature; c'est au moment mme o la cour de Henri III affichait
effrontment les moeurs italiennes, qu'il les condamne et les fltrit
dans ses _Dames galantes_, qu'on peut considrer cependant comme
le rpertoire de la dbauche du seizime sicle. Brantme crivait,
il est vrai, ce trait de morale lubrique, sous l'inspiration de la
reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui s'tait mise  la tte de
la _bande des dames_. On appelait ainsi  la cour de Charles IX une
sorte de coalition fminine qui s'efforait de s'opposer aux honteux
dbordements de la jeunesse _italianise_. Je ne m'esbahy pas trop,
dit Henri Estienne dans ses _Deux dialogues du langage franois
italianiz_, si les dames, italianizans en leur langage,  l'exemple
des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses.

Quand Henri III, qui tait roi de Pologne, fut appel  succder 
son frre Charles IX, les Italiens avaient dj pris un grand pied
 la cour de France; mais leurs vilaines moeurs ne s'y propageaient
qu'en cachette, et personne n'osait encore s'avouer de leur bande.
Ainsi, le pote du roi, tienne Jodelle, qui passait pour le hraut
de l'amour antiphysique, s'tait dshonor, mme aux yeux de ses
amis de la Pliade, en prostituant sa muse  composer, par ordre de
Charles IX, dit-on, le _Triomphe de Sodome_. Il fut employ par le
feu roy Charles, raconte Pierre de l'Estoile, qui a consign dans ses
Registres-journaux la fin _trs-misrable et espouvantable_ de ce
pote parisien, comme le pote le plus vilain et lascif de tous, 
escrire l'arrire hilme (hymne), que le feu roy appeloit la Sodomie
de son prevost de Nantouillet. (Voy. le _Journal de Henri III_,
dition de MM. Champollion, p. 29, sous l'anne 1573.) Lorsque Henri
III avait quitt la France, pour se rendre en Pologne, o l'attendait
une couronne, on peut assurer qu'il n'tait pas entach du vice
honteux qui le dgradait  son retour dans le royaume de ses pres. Il
avait toujours t, ds sa plus tendre jeunesse, enclin  la luxure,
ardent au plaisir, sensuel et libertin; mais, quoique entour de
courtisans pervers et voluptueux, il ne s'abandonnait pas encore aux
coupables erreurs de la dbauche italienne. Nous serions en peine de
dire si ce got infme lui vint en Pologne ou  Venise, o il passa
quelques jours, en revenant prendre possession du trne de France.
Depuis la mort de la princesse de Cond, dit Mzeray dans son _Abrg
chronologique de l'histoire de France_ (t. V, p. 251), Henri III
avoit eu peu d'attachement pour les femmes, et son avanture de Venise
lui avoit donn un autre penchant. Cette aventure de Venise n'tait
autre qu'une maladie vnrienne, que le roi voyageur avait prise en
passant, et dont il eut beaucoup de peine  se dlivrer. La princesse
de Cond, Marie de Clves, que Henri III aimait perdument, en effet,
mourut  Paris, le samedi 30 octobre, six semaines aprs avoir revu son
royal amant, qui lui tait revenu en assez piteux tat,  la suite de
l'aventure de Venise. Voici des dates, qui nous permettent de fixer,
d'une manire  peu prs certaine, l'poque o commena l'affreux
dsordre du roi.

[Illustration:
  Andrieux, del.
  Imp. Delamain, 8 r. Git-le-coeur.
  Massard, Sc.

  LES COLIERS AU BOURG St. MARCEL
]

A peine Henri III fut-il au Louvre, que l'on vit se former autour de
lui la cour des _mignons_ et des _Italiens_. Ces derniers soulevrent
d'abord dans le peuple de Paris une sourde irritation, qui ne tarda
point  se changer en haine implacable. Les coliers de l'universit se
firent les interprtes de cette haine toute nationale, et poursuivirent
la _bande_ italienne, par des chansons, des _pasquils_ et des placards
injurieux. Il y eut des rixes et des meurtres,  l'occasion d'une
querelle qui avait mis en cause les mauvaises moeurs de ces trangers.
Dans le mois de juillet 1575, un brave capitaine, nomm La Vergerie,
fut condamn  mort et pendu, pour avoir dit publiquement que, dans
cette querelle, il falloit se ranger du cost des escoliers, et
saccager et couper la gorge  tous ces bougres d'Italiens, qui estoient
cause de la ruine de la France. Pierre de l'Estoile, qui nous raconte
la triste fin du capitaine, affirme que le roi assistait  l'excution,
quoique n'ayant point approuv cet _inique_ jugement; mais on peut
supposer que le _procs bien court_ de ce malheureux n'avait pas t
expdi sans l'ordre exprs de Henri III, puisque le chancelier Ren
de Birague s'en tait charg lui-mme. Depuis la condamnation et le
supplice de La Vergerie, on deschira, par toutes sortes d'escrits et
de libelles (ne pouvant faire pis) les messires italiens et la royne
(Catherine de Mdicis), leur bonne patronne et maistresse. Pierre de
l'Estoile avait recueilli plusieurs de ses satires, entre autres des
stances et des sonnets contre les Italiens,  qui l'on imputait tous
les maux et tous les dsordres du royaume.

Mais, l'anne suivante, il n'tait dj plus question des Italiens,
comme si les Mignons les eussent fait disparatre. Pierre de l'Estoile,
ce fidle cho de tous les commrages de son temps, crivait,  la date
de juillet 1576, dans ses _Registres-Journaux_: Le nom de _mignons_
commena, en ce temps,  trotter par la bouche du peuple, auquel ils
estoient fort odieux, tant pour leurs faons de faire, qui estoient
badines, et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effemins
et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et libralits
que leur faisoit le roy, que le peuple avoit opinion estre cause
de sa ruine, encores que la vrit fut que telles libralits, ne
pouvans subsister en leur espargne un seul moment, estoient aussy tost
transmises au peuple, qu'est l'eau par un conduict. Ces beaux mignons
portoient leurs cheveux longuets, friss et refriss par artifices,
remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les
putains, et leurs fraizes de chemises, de toile d'atour, empezes
et longues de demi-pied, de faon qu' voir leur teste dessus leur
fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat. Le
reste de leurs habillemens faits de mesme: leurs exercices estoient de
jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et paillarder,
et suivre le roy partout et en toutes compagnies; ne faire, ne dire
rien, que pour luy plaire; peu soucieux, en effet, de Dieu et de la
vertu, se contentans d'estre en la bonne grce de leur maistre, qu'ils
craignoient et honoroient plus que Dieu. (Voy. le _Journal de Henri
III_, dit. de MM. Champollion.)

Ce passage est trs-important, en ce qu'il fixe d'une manire positive
la date de l'apparition des _mignons_, ou du moins l'poque o ils
commencrent  tre signals  la haine du peuple. Au reste, Pierre de
l'Estoile ne dit rien qui caractrise leurs moeurs dnatures, et le
portrait qu'il fait d'eux pourrait s'appliquer  tous les courtisans.
A la suite de ce portrait, il enregistre un pome, compos de quinze
strophes, qui fut sem, en ce temps,  Paris, et divulgu partout sous
ce titre: _Les vertus et proprits des mignons_, 25 juillet 1576.
Les diteurs du _Journal de Henri III_ n'ont publi que six strophes
de ce pome, qui est imprim en entier, avec le titre des _Indignitez
de la cour_, dans _le Cabinet du roy de France_ (page 297). Il existe
quelques diffrences entre les deux textes, mais nous remarquerons que,
dans l'un et l'autre, l'accusation de sodomie n'est formule contre les
mignons, que sous la forme d'un doute injurieux:

    Ces beaux mignons prodiguement
    Se veautrent parmy leurs delices,
    Et peut-estre dedans telz vices
    Qu'on ne peut dire honnestement.

L'auteur anonyme, qui tait certainement un bon pote, s'attaque
surtout  la dissolution et au luxe de leurs habits, qu'il regarde
comme des enseignes honteuses de leur conduite. Voici quelques
strophes, dans lesquelles le costume de Henri III et de ses favoris est
dcrit avec beaucoup d'exactitude:

    Leur parler et leur vestement
    Se voit tel, qu'une honneste femme
    Auroit peur de recevoir blasme
    S'habillant si lascivement:
    Leur col ne se tourne  leur aise
    Dans le long replis de leur fraise;
    Dj le froment n'est pas bon
    Pour l'empoix blanc de leur chemise:
    Il faut, pour facon plus exquise,
    Faire de riz leur amidon.

    Leur poil est tondu par compas,
    Mais non d'une facon pareille;
    Car, en avant, depuis l'aureille,
    Il est long, et, derrire, bas:
    Il se tient droit par artifice,
    Car une gomme le hrisse
    Ou retord ses plis refrisez,
    Et, dessus leur teste legre,
    Un petit bonnet par derrire
    Les monstre encor plus desguisez.

    Je n'ose dire que le fard
    Leur soit plus commun qu' la femme:
    J'aurois peur de leur donner blasme
    Qu'entre eux ils pratiquassent l'art
    De l'impudique Ganimde.
    Quant  leur habit, il excde
    Leur bien et un plus grand encor;
    Car le mignon, qui tout consomme,
    Ne se vest plus en gentilhomme,
    Mais, comme un prince, de drap d'or.

Nous avons suivi de prfrence le texte du _Cabinet du roy de France_,
et il est bon de faire observer que, dans ce texte, le pote se dfend
presque de laisser souponner que ces mignons _pratiquassent l'art
de l'impudique Ganimde_; au contraire, dans la version, videmment
altre, que nous fournissent les Journaux de l'Estoile, le sens est
bien diffrent, car l'auteur y dit trs-positivement ce qu'il _n'ose
dire_:

    Je n'ose dire que le fard
    Leur est plus commun qu' la femme
    (J'aurois peur d'en recevoir blasme),
    Et qu'entre eux ils prattiquent l'art
    De l'impudique Ganimde.

C'est l une insinuation trs-significative qui quivaut  une
dclaration formelle. Dans un autre endroit de cette pice de vers,
on reproche  ces _effmins_ de troquer, d'changer, de vendre, de
dpenser les bnfices et

    Les biens vous au crucifix,
    Que l'on leur baille en mariage,
    En guerdon de maquerellage
    Ou pour chose de plus vil prix.

Il nous parat tabli, par cette satire date de 1576, que les mignons
de Henri III, dans l'origine, n'taient pas considrs comme d'impurs
agents de la dbauche italienne. On les accusait seulement de dvorer
la substance du peuple, d'puiser les coffres de l'tat, de porter des
habits dshonntes et de vivre dans une molle oisivet. Un autre pote
se chargea de rpondre aux _Indignits de la cour_, et il le fit dans
un pome ampoul et fleuri, qu'il intitule _les Blasons de la cour_:
sans avoir gard aux imputations indirectes concernant les moeurs des
courtisans, il blme seulement les _langues satiriques_ et les _esprits
mordants_, d'avoir prtendu que la cour de France tait _un table_,

    Un retrait des abus, des dissolutions.

On pourrait donc induire, d'aprs les termes mmes de ce factum
potique, que le libertinage des mignons ne fut pas d'abord fltri
et marqu au fer rouge de l'opinion publique. Il y eut sans doute
beaucoup  blmer et  reprendre dans leur conduite, mais la calomnie,
en s'attachant  eux, inventa tout ce qui devait les rendre odieux et
les dshonorer. De l, le rle infme qu'on attribuait aux mignons,
c'est--dire  tous les hommes, jeunes et voluptueux la plupart, qui
formaient la _bande du roi_. Ce qui n'tait qu'une triste exception
dans les dsordres des favoris de Henri III, fut regard comme un vice
gnral, et la cour de France devint ainsi, aux yeux du peuple indign,
le rceptacle de la plus abominable Prostitution. Dulaure a raison de
dire que Henri III se distingua de ses prdcesseurs, par ses gots
effmins, et surtout par ses dbauches ultramontaines (_Hist. de
Paris_, t. IV, p. 493, dit. in-12); mais il aurait d constater que
les huguenots et les ligueurs n'taient pas trangers  ce redoutable
dchanement de la calomnie contre le roi et ses mignons: L'infamie
qu'avaient encourue les dames et les filles de la cour, dit-il avec
trop de partialit, s'tendit, pendant ce dernier rgne, sur les jeunes
courtisans, qui, plus mprisables qu'elles, se livraient avec leur
matre aux plus dgotants excs de la dbauche.

Les mignons taient de jeunes seigneurs de bonne maison et de belle
mine, que Ren de Villequier et Franois d'O, qui prsidaient aux
plaisirs du roi, avaient introduit dans l'intimit de ce prince. Les
plus connus d'entre eux furent Jacques de Lvy de Caylus, Franois
de Maugiron, Jean Darcet de Livarot, Franois d'pinay de Saint-Luc,
Paul Estuer de Caussade de Saint-Mesgrin, Anne de Joyeuse, Bernard
et Jean-Louis de Nogaret, tous les deux fils de Jean de la Valette.
Les autres taient moins connus, parce qu'ils n'avaient pas autant
de crdit auprs de Henri III: leurs noms ne sortirent jamais de la
sphre de la cour. Cependant quelques-uns sont dsigns dans un sonnet
qui circula par tout Paris en 1577, et qui nous a t conserv dans
les registres-journaux de Pierre de l'Estoile. Ce sonnet peut servir
 prouver que les mignons n'taient pas tous _gts_ par les mmes
turpitudes.

    Saint-Luc, petit qu'il est, commande bravement
    A la troupe Haultefort, que sa bourse a conquise;
    Mais Quelus, ddaignant si pauvre marchandise,
    Ne trouve qu'en son c.. tout son advancement;

    D'O, cest archi-larron, hardy, ne scay comment,
    Aime le jeu de main, craint aussi peu la prise;
    L'Archant, d'un beau semblant, veut cacher sa sottise;
    Sagonne est un peu bougre et noble nullement;

    Montigny fait le bgue, et voudroit bien sembler
    Estre honneste homme un peu, mais il n'y peult aller;
    Riberac est un sot, Tournon une cigale;

    Saint-Mesgrin, sans subject bravache audacieux:
    Je parlerois plus haut, sans la crainte des dieux,
    De ceux qui tiennent rang en la belle cabale.

Ce sonnet _vilain_, comme dit de l'Estoile, monstrant la corruption
du sicle et de la cour, ne contient, ce nous semble, que les noms
des mignons qui se prtaient  la plus hideuse Prostitution; il
faut entendre, par les _dieux_ que le pote n'ose nommer, le roi et
ses deux assesseurs d'O et Villequier, avec quelques autres, qui se
partageaient en matres le domaine de la dbauche italienne. Pierre
de l'Estoile nous reprsente encore les mignons fraiss et friss,
avecq les crestes leves, les ratepennades en leurs testes, un maintien
fard, avec l'ostentation de mesme, peigns, diaprs et pulvriss de
pouldres violettes, de senteurs odorifrantes, qui aromatizoient les
rues, places et maisons, o ils frquentoient. Cet abus des parfums,
ces modes effmines, ces habits ridicules ou bizarres, ce sont l les
seuls griefs que ce chroniqueur curieux et bavard allgue contre les
mignons, mais, nulle part, il ne caractrise leurs moeurs, de manire 
nous faire croire qu'il ajoutait foi aux bruits qu'on faisait circuler
sur elles; il se contente de rassembler scrupuleusement des satires
et des pigrammes, qui prouvaient surtout la haine et l'acharnement
de l'esprit public  l'gard de Henri III et de ses favoris. Ceux-ci,
d'ailleurs, prirent presque tous misrablement, les uns tus en duel,
les autres assassins en guet-apens, plusieurs victimes d'accidents
divers; l'horreur qu'ils inspiraient au peuple se traduisit dans leur
oraison funbre, mais les injures et les maldictions, dont leur
mmoire fut accable, ne se rapportaient pas  des circonstances
authentiques et notoires de leur vie libidineuse, qui avait t
toujours couverte d'un voile impntrable.

Ce voile, les crivains protestants et ligueurs essayrent de le
soulever, longtemps aprs que les mignons eurent disparu, et la
tradition de la cour, dfigure ou envenime par la malveillance, se
reflta dans plusieurs ouvrages satiriques, qui ne furent imprims
que sous le rgne de Louis XIII, c'est--dire vingt-cinq ou trente ans
aprs la mort de Henri III. Il n'avait paru, du vivant de ce prince,
que quelques pices en vers et en prose, qui circulrent  Paris
sous le manteau, et qui ne reurent une publicit momentane qu'
la suite des Barricades; mais, antrieurement, d'autres pices, plus
infmes encore, avaient t rpandues et _divulgues_, sans qu'aucun
imprimeur et os les mettre au jour. Pierre de l'Estoile avait
recueilli plusieurs de ces pices dans les registres-journaux et les
_ramas_ de _curiosits_, qu'il a consacrs  l'histoire anecdotique
et scandaleuse de son temps; tous les diteurs du _Journal de Henri
III_ ont recul devant la publication des posies ordurires, qui
sont les tristes monuments de l'horrible rputation des mignons. Dans
la dernire dition, que nous devons aux soins intelligents de MM.
Champollion, nous lisons seulement,  la date du 10 septembre 1580:
Diverses posies et escrits satyriques furent publis contre le roy
et ses mignons, en ces trois annes 1577, 1578 et 1579; lesquels,
pour estre la pluspart d'eux impies et vilains, tout outre, tant que
le papier en rougist, n'estoyent dignes, avec leurs autheurs, que
du feu, en autre sicle que cestuy-ci qui semble estre le dernier et
l'esgout de tous les prcdents. Et sont les titres: _la Catzrie des
trsoriers et des mignons_, par M..... fol et ligueur; le sonnet vilain
 Saint-Luc; un _Pasquil courtizan_, c'est  dire ordurier, vilain
et lascif, qui couroit  la cour, en cest an 1579, et y estoit tout
commun; des vers vilains, qui furent escrits sur la porte de l'abbaye
de Poissy, un jour que le roy y entroit. Chaque fois qu'un des mignons
du roi tait enlev par une mort tragique  l'affection inconsolable
de son _bon matre_, quand Caylus, Maugiron, Schomberg et Riberac
s'entreturent dans un duel, quand Saint-Mesgrin fut assassin un soir
 la porte du Louvre, il y avait dans tout Paris, et mme  la cour,
une explosion de libelles atroces contre les _mignons fraiss_, mais
il serait injuste de regarder ces libelles comme l'expression loyale de
la vrit historique: c'tait l'oeuvre perfide des vengeances de cour,
plutt encore que des passions politiques. On ne manquait pas de potes
parmi les clercs du Palais et de l'Universit, pour _blasonner_ aussi
les mignons, dans des vers _courtisans_, c'est--dire peu honnestes,
sales et vilains,  la mode de la cour, mesmes en ce qu'ils touchent
l'honneur du roy, suivant la dfinition de Pierre de l'Estoile.

Voici, par exemple, un sonnet satirique, qui courut  Paris en 1578 et
qui sortait de la _boutique_ de la Ligue:

    Gammdes (_sic_) effronts, impudique canaille,
    Cerveaux ambitieux, d'ignorance combls,
    C'est l'injure du temps et les gens mal zels,
    Qui vous font prosperer sous un roi fait de paille.

    Ce n'est ni par assault ni par grande bataille,
    Qu'avez eu la faveur, mais pour estre allis
    D'un corrompu esprit, l'un  l'autre enfils,
    Guids de vostre chef, qui les honneurs vous baille,

    Qui vos teints damoiseaux, vos perruques trousses,
    Aime, autant comme escus et lames et espes.
    Puisque les grands estats qui vous rendent infames

    Sont de vice loers aux jeunes impudents,
    Gardez-les  tousjours, car les hommes vaillans
    N'en veulent aprs vous, qui estes moins que femmes!

Ce dchanement inou contre les mignons ne fit que s'accrotre pendant
tout le rgne de Henri III, et le peuple, toujours port  croire ce
qui est trange et monstrueux, n'eut garde d'accepter avec dfiance
les calomnies, souvent ridicules, qu'on dbitait au sujet de la _bande
sacre_.

Ainsi, on avait prtendu trs-srieusement que Jean-Louis Nogaret, duc
d'pernon, que Pierre de l'Estoile nomme l'_archi-mignon_ du roi et
qui devint, en effet, le principal favori de Henri III, aprs la mort
des _grands mignons_ Caylus et Maugiron, n'tait autre qu'un dmon,
envoy de l'enfer pour achever de corrompre et de damner le malheureux
Henri de Valois. Cette lgende diabolique fut raconte tout au long
dans un pamphlet, intitul: _Les choses horribles contenues en une
Lettre envoie  Henri de Valois par un enfant de Paris, le 28 janvier
1589, et imprime sur la copie qui a est trouve en ceste ville de
Paris, prs de l'Orloge du Palais, par Jacques Grgoire, imprimeur._ M.
DLXXXIX.

L'_Enfant de Paris_, que P. de l'Estoile appelle un _faquin et vaunant
de la Ligue_, raconte, dans cette Lettre remplie d'obscnits, que les
sorciers et enchanteurs avaient donn au roi en jouissance un esprit
familier, nomm Terragon, et que cet esprit, sous les traits d'un
jeune garon, lui avait t prsent au Louvre comme un gentilhomme
de Gascogne. Le roi n'eut pas plutt vu ce gentilhomme, qu'il l'appela
son frre et qu'il le fit coucher dans sa chambre. Or le duc d'pernon
n'tait autre chose que ce vilain Terragon.

L'_Enfant de Paris_ entre,  l'gard de l'archi-mignon du roi, dans
des dtails merveilleux qui caractrisent sa diablerie impudique.
Ces dtails sont si horribles, que MM. Champollion n'ont pas os les
reproduire tous, en rimprimant par extraits la Lettre de l'_Enfant
de Paris_, dans l'appendice de leur dition du _Journal de Henri III_,
qui fait partie de la _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de
France_, publie par MM. Michaud et Poujoulat.

Il n'existe peut-tre plus un seul exemplaire de l'dition originale de
cette _badauderie insigne_, comme la qualifie P. de l'Estoile; mais cet
amateur de _fadaises_ en a insr une copie de sa main dans son grand
recueil in-folio, compos de placards imprims et d'estampes graves en
bois, et intitul: _Les belles figures et drolleries de la Ligue_. Ce
prcieux et singulier recueil est conserv aujourd'hui au dpartement
des livres imprims de la Bibliothque impriale.

On attribuait d'ordinaire aux sorciers les infamies dont Henri III
tait accus par la voix publique; ces infamies semblaient donc au
vulgaire crdule les consquences naturelles des sorcelleries qu'on
imputait  ce malheureux roi. Ainsi, personne  Paris ne doutait que
les mignons, et surtout le duc d'pernon, ne fussent lis  leur
matre par un pacte diabolique, et tout le monde fut convaincu,
quand on annona en chaire que les preuves matrielles de leurs
sortilges abominables avaient t dcouvertes au Louvre et au _bois de
Vincennes_, dans l'appartement du roi.

C'toient deux satyres d'argent dor, de la hauteur de 4 poulces,
tenans chascun en la main gauche et s'appuyans dessus une forte massue,
et de la droite soustenans un vase de crystal pur et bien luisant,
eslevs sur une baze ronde, goderonne et soustenue de quatre pieds
d'estal. Dans ces vases, y avoit des drogues inconnues, qu'ils avoient
pour oblation, et ce qui plus, en ce, est  detester, ils estoient au
devant d'une croix d'or, au milieu de laquelle y avoit enchass du bois
de la vraye croix de Nostre Seigneur Jsus-Christ.

Cette description, que nous extrayons d'un libelle qui parut alors sous
ce titre: _Les Sorcelleries de Henri de Valois et les oblations qu'il
faisoit au diable dans le Bois de Vincennes, avec la figure des dmons
d'argent dor, aux quels il faisoit offrandes_ (Paris, Didier Millot,
1589), annonce tout simplement deux cassolettes  brler de l'encens,
places, dans un oratoire, de chaque ct d'un crucifix!

L'auteur du pamphlet indique l'usage impur et sacrilge qu'il assigne 
ces prtendues idoles, en disant: On scait que les payens reveroient
les satyres pour dieux des bois et lieux escarts,  cause qu'ils
pensoient que d'eux leur venoit l'habilet  la paillardise.

Il est impossible de laver la mmoire de Henri III des souillures
qui la dshonorent, mais on peut affirmer que les turpitudes dont
ce prince et ses mignons sont rests fltris devant le tribunal de
l'histoire, ne furent pas aussi frquentes, ni aussi hontes, ni
aussi inoues, qu'on le suppose, en s'en rapportant aux accusations
des ligueurs et des huguenots. Ainsi, nous pensons que, dans bien des
circonstances, l'attachement du roi pour ses mignons tait dgag de
toute impuret avilissante, et nous n'avons pas le courage de voir
une passion honteuse dans les tmoignages d'amiti et de regret que
Henri III donna publiquement  Caylus et  Maugiron, en les pleurant,
en les baisant _tous deux morts_, raconte l'Estoile, en faisant tondre
leurs ttes pour emporter leurs blonds cheveux, et en tant  Caylus
les pendants d'oreilles qu'il lui avait donns et attachs de sa
propre main. Rien n'est plus touchant aussi que cette mort de Caylus,
rptant  son dernier soupir: Ah! mon roi! mon roi! Rien n'est plus
respectable que la douleur d'un roi  la perte d'un ami. Mais le peuple
en jugeait autrement et voyait de mauvais oeil les tombeaux fastueux
rigs en l'honneur de ces jeunes effmins qu'il abhorrait. Le peuple,
aveugl et irrit par les manoeuvres des partis anarchiques, avait
pris en aversion tout ce qu'il considrait comme la cause de ses maux
et de ses misres; il n'tait que trop dispos  croire aux horreurs
qu'il entendait dire sur les moeurs du roi et de son entourage; il se
laissait abuser par les apparences et il se sentait prvenu d'avance en
mauvaise part contre les courtisans, qu'ils fissent des mascarades ou
des processions. Les prdicateurs, par leurs dclamations furieuses,
eurent alors la plus funeste influence sur l'opinion, et Henri III
dut se repentir de ne leur avoir pas ferm la bouche: aprs l'avoir
avili et diffam, ils le firent assassiner par Jacques Clment. Le
jour de quaresme prenant, lit-on dans le _Journal de Henri III_, sous
la date du 20 fvrier 1583, le roy avec ses mignons furent en masque
par les rues de Paris, o ils firent mille insolences, et la nuit
allrent roder de maison en maison, voir les compagnies, jusques  six
heures du matin du premier jour de quaresme, auquel jour la pluspart
des prescheurs de Paris en leurs sermons le blasphmrent ouvertement
desdites veilles et insolences.

Ce fut sans doute pour faire pnitence de ces folies de carnaval, que
le roi, peu de jours aprs, institua la confrrie des Pnitents et
fit des processions,  l'instar de celles des _Battus_ de Rome, dans
lesquelles les confrres, vtus de sacs de toile blanche, marchaient
sur deux files, en chantant des psaumes et en se fustigeant. Mais
les mignons figuraient encore dans ces processions, et leur prsence
en gta l'effet. J'ay est adverty de bon lieu, s'cria le moine
Poncet, qui prchait le carme  Notre-Dame, qu'hier au soir la
broche tournait pour le soupper de ces bons pnitens, et qu'aprs
avoir mang le gras chappon, ils eurent pour leur collation de nuit
le petit tendron qu'on leur tenoit tout prest! Le prdicateur fut
emprisonn par ordre du roi, et les processions n'en continurent que
mieux aux flambeaux; le roi y assistait, toujours revtu du costume
de la confrrie et entour de ses mignons: Y en eust quelques uns,
mesmes des mignons,  ce qu'on disoit, rapporte P. de l'Estoile, qui se
fouettrent en ceste procession, ausquels on voioit le pauvre dos tout
rouge des coups qu'ils se donnoient. Sur quoy on fit courir plusieurs
quatrains et pasquils, sornettes et vilainies semblables, qui furent
faites et semes sur ceste fouetterie et pnitence nouvelle du roy
et de ses mignons. Henri III, selon les historiens, avait imagin
ces processions et ces pnitences publiques, pour expier les vilains
pchs qu'il se reprochait tout bas et dans lesquels il retombait sans
cesse; il obligeait les mignons, comme ses complices,  paratre dans
ces crmonies et  y jouer le rle de pnitents; il allait avec eux
visiter les glises et les couvents, faire des stations et des prires,
couter des sermons et gagner des indulgences. Ce n'tait, disait-on
dans le peuple, que des prparatifs et des encouragements pour mieux
pcher ensuite. On assurait que le roi avait fait peindre, dans ses
Heures, les portraits de ses mignons en habit de cordelier. (Voy. la
_Confession de Sancy_, chap. VIII). On racontait qu'il faisait fouetter
devant lui, dans son cabinet, les compagnons de ses dvotions et de ses
dbauches; on prtendait mme que la confrrie des Pnitents n'avait
t institue que pour recruter de vils complaisants d'impudicit
et pour propager, sous le manteau d'une association religieuse,
les principes infmes de la sodomie. Le _Journal de Henri III_ nous
apprend, en effet, qu'un des matres des crmonies de la confrrie
tait le nomm Du Peirat, chass et fugitif de Lyon, pour crime
d'athisme et de sodomie. On devine pourquoi le peuple appelait les
Pnitents _confrres du cabinet_ et _ministres de la bande sacre_.

Sully, en donnant, dans ses _OEconomies royales_, une liste des
mignons, dans laquelle on remarque, outre ceux que nous avons dj
nomms, Bellegarde, Souvr, du Bouchage et Thermes, ne fait aucune
allusion  leurs moeurs et dit seulement que chacun d'eux avait t
successivement le _favori_ du roi. Le savant Le Duchat, dans ses notes
sur la _Confession de Sancy_, nomme encore quatre autres mignons,
d'aprs les _Mmoires de l'estat de la France sous Charles IX_ et les
lettres d'Estienne Pasquier: Le Voyer, sieur de Lignerolles; Pibrac,
Roissy et Vic de Ville, lesquels, ajoute le commentateur, ne passoient
pas pour tre galement vicieux et corrompus. Quoi qu'il en ft, tous
les gentilshommes que le roi honorait d'une sympathie et d'une intimit
particulires taient aussitt dshonors du titre de _mignons_ ou
d'_hermaphrodites_. Ce dernier surnom, moins populaire et plus raffin
que l'autre, caractrisait l'espce de Prostitution  laquelle ils
devaient, disait-on, leur crdit et leur fortune. Agrippa d'Aubign,
le Juvnal de cette poque qu'il nous reprsente comme plus dprave
encore que celle de Nron et de Domitien, a consacr ses vers et sa
prose  fltrir les mignons de Henri III. Oui, s'crie-t-il dans ses
_Tragiques_ (liv. II, p. 83):

    Oui, les Hermaphrodites, monstres effeminez,
    Corrompus bourdeliers, et qui estoyent mieux nez
    Pour valets de putains que seigneurs sur les hommes,
    Sont les monstres du sicle et du temps o nous sommes!

_Les Tragiques donnez au public par le larcin de Promthe_ ne furent
imprims qu'en 1616 (_Au dsert_, in-4), sans nom d'auteur, mais ces
admirables satires avaient t crites dans la jeunesse d'Agrippa
d'Aubign, qui, pour tre un trop zl calviniste, n'en tait pas
moins un homme d'honneur et un grand historien. Un autre ouvrage, aussi
satirique, mais moins passionn et moins cruel que celui du pote des
_Tragiques_, avait t compos aussi, vers le mme temps, pour mettre
au pilori les moeurs dissolues de la cour de Henri III: il ne vit le
jour que longtemps aprs sa rdaction, mais bien avant le pome de
d'Aubign. On peut donc le considrer comme un document contemporain,
qui mrite plus de confiance que les libelles et les _pasquils_ du
temps, quoique ce ne soit qu'une ingnieuse et spirituelle allgorie.

Le livre dont nous voulons parler, et qui ne permet pas de rhabiliter
les mignons, est intitul seulement _les Hermaphrodites_, dans la
premire dition qui fut publie  Paris, en un petit volume in-12,
sans nom de lieu et sans date, vers l'anne 1604. Le frontispice
grav offre le portrait de Henri III, debout, portant  la fois les
habits et les attributs d'un homme et d'une femme, avec cette devise
assez significative: _ tous accords_. On lit, au bas, ces six vers
nigmatiques:

    Je ne suis male ny femelle,
    Et si je say bien en cervelle
    Lequel des deux je dois choisir;
    Mais qu'importe  qui je ressemble?
    Il vaut mieux les avoir ensemble:
    On en reoit double plaisir.

La publication de ce volume fit une grande sensation, surtout 
la cour, o plusieurs des anciens mignons de Henri III, tels que
Bellegarde, d'pernon, etc., avaient conserv tout leur crdit,
sans le devoir dsormais  des moyens si honteux; le pamphlet
fut dnonc au roi, et l'on essaya d'obtenir contre l'auteur une
clatante condamnation. Mais Henri IV, aprs s'tre fait lire
_les Hermaphrodites_, ne voulut pas qu'on en rechercht l'auteur,
bien qu'il trouvt l'ouvrage _trop libre et trop hardi_, faisant
conscience, disoit-il, de chagriner un homme pour avoir dit la
vrit. C'est Pierre de l'Estoile qui nous rpte cette belle parole
de Henri IV, dans laquelle nous sommes forcs de voir la constatation
des faits historiques, qui se trouvent signals par l'auteur des
_Hermaphrodites_. Quel tait cet auteur? L'Estoile le nomme Artus
Thomas; on a cherch  tablir que c'tait Thomas Artus, sieur
d'Embry, littrateur obscur et ampoul. Sorel, dans sa _Bibliothque
franoise_, rapporte qu'on attribuait ce livre, o l'on trouva de si
bonnes choses, au cardinal du Perron. Il nous importe peu de savoir
quelle est la plume lgante et acerbe qu'il faut reconnatre dans
cette pice, qui fut rimprime avec ce titre plus explicatif: _l'Isle
des hermaphrodites nouvellement descouverte, avec les moeurs, loix,
coustumes et ordonnances des habits d'icelle_. Ce nouveau titre annonce
que l'auteur s'tait propos de critiquer surtout la bizarrerie et
l'indcence des modes de la cour; ces modes effmines sont dcrites,
en effet, si prolixement dans l'ouvrage, que nous prfrons citer un
passage des _Tragiques_, dans lequel d'Aubign a rsum en fort bons
vers plusieurs pages des _Hermaphrodites_.

    Henry fut mieux instruit  juger des atours
    Des putains de sa cour, plus propres aux amours:
    Avoir ras le menton, garder la face pasle,
    Le geste effemin, l'oeil d'un Sardanapale,
    Si bien qu'un jour des Rois, ce douteux animal,
    Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal:
    De cordons emperlez sa chevelure pleine,
    Sous un bonnet sans bord, fait  l'italienne,
    Faisoit deux arcs voutez; son menton pincet,
    Son visage de rouge et de blanc empast,
    Son chef tout empoudr, nous monstrrent l'ide,
    En la place d'un roy, d'une putain farde.
    Pensez quel beau spectacle! et comme il fit bon voir
    Ce prince avec un busc, un corps de satin noir
    Coup  l'espagnole, o des dechiquetures
    Sortoient des passemens et des blanches tirures,
    Et afin que l'habit s'entresuivist de rang,
    Il monstroit des manchons gauffrez de satin blanc,
    D'autres manches encor qui s'estendoient fendues,
    Et puis jusques aux pieds d'autres manches perdues.
    Pour nouveau parement, il porta, tout ce jour,
    Cet habit monstrueux, pareil  son amour;
    Si qu'au premier abord chascun estoit en peine
    S'il voyoit un roy-femme ou bien un homme-reine!

L'auteur des _Hermaphrodites_ n'pargne pas les dtails sur le costume
honteux de ses personnages, sur leurs raffinements de mollesse et
de coquetterie; mais il est trs-sobre de renseignements et mme
d'allusions au sujet de leurs moeurs, ce qui donne  penser qu'il
existe des lacunes dans l'impression. Il est ais de supposer quels
devaient tre les actes secrets des officiers de l'_Hermaphrodite_,
dans cette chambre qu'on appelait l'_autel d'Antinos_, parce que la
tapisserie reprsentait les amours d'Adrian et d'Antinos, ou dans
cette galerie o taient peintes  fresque les lascives occupations
de Sardanapale et les mditations de l'Artin, rapportes aux
mtamorphoses des dieux, et autres telles infinies reprsentations fort
vivement et naturellement reprsentes. On peut imaginer aussi tout
ce que l'auteur a omis de dire ou tout ce qui a t retranch par son
imprimeur, quand on remarque, dans la galerie ddie aux lgislateurs
de la dbauche, plusieurs chaires brises, qui s'allongeoient,
s'largissoient, se baissoient et se haussoient par ressort, ainsi
qu'on le vouloit: c'estoit une invention hermaphrodique, nouvellement
trouve en ce pays-l. Le jugement de Henri IV, qui trouvait cet
ouvrage _trop libre et trop hardi_, tout en reconnaissant qu'il tait
vrai, n'a pas besoin d'tre justifi par des citations. Celle-ci
cependant, tire des ordonnances relatives  la police chez les
Hermaphrodites, ne laisse pas de doute sur l'objet principal que
l'auteur voulait atteindre dans cette mordante satire des mignons: Et
d'autant que tous les lits sont autant d'autels o nous voulons qu'il
se fasse un sacrifice perptuel  la desse Salambona, nous dsirons
qu'ils soient aussi plus riches que le reste, housss et caparaonns
pour la commodit des plus secrets amis: sachant aussi que les actions
vulgaires se font sous un ciel qu'on appelle lunaire, et les mystres
de Venus estant eslevez de deux degrez au-dessus, nous entendons que
chascun ait double ciel en son lit, et que celuy qui sera au dedans ne
soit moins riche que celuy du dehors; voulons que l'histoire en soit
prise des Mtamorphoses d'Ovide, dguisemens des dieux et autres choses
pareilles, pour encourager les plus refroidis; que le derrire soit
plus remarquable que le devant par sa largeur, comme plus convenable
aux Hermaphrodites, estant le lieu le plus propre pour l'entretien.
D'autant aussy que la terre n'est pas digne de porter chose si
prcieuse, nous ordonnons qu'on estendra sous lesdits lits quelques
riches cairins (tapis du Caire) ou autres tentures de soie. L'auteur
ne fait qu'effleurer son sujet, avec une dlicatesse qui tmoigne de
l'horreur que lui inspirait la vie dborde des courtisans, et il avoue
qu'il se dtournait avec dgot de _ceux qui jouoient et folastroient_,
de crainte de voir, dit-il, quelque chose qui ne m'eust, par aventure,
est gure agrable.

Il faut en revenir aux crits d'Agrippa d'Aubign, pour leur emprunter
les traits les plus caractristiques de la Prostitution des mignons.
Le grave et judicieux de Thou n'a pas ddaign de faire entrer dans
son Histoire quelques-unes des anecdotes qu'on trouve mme dans la
_Confession de Sancy_: celle de la sarbacane, par exemple, prouve
au moins que le roi n'tait point assez endurci dans le vice, pour
s'y livrer sans remords. Ce fut vers 1580, que Saint-Luc et Joyeuse,
honteux et fatigus de leur condition, voulurent s'en affranchir, en
faisant rougir leur matre de ses dbauches, qu'ils ne supportaient
plus eux-mmes qu'avec une invincible rpugnance. D'aprs le conseil
de la comtesse de Retz, qu'ils aimaient l'un et l'autre, ils percrent
le mur du cabinet de Henri III, et firent couler, par la ruelle du
lit, entre la contenance et le rideau, une sarbacane d'airain, par
le moyen de laquelle ils vouloient contrefaire un ange, selon le
rcit que d'Aubign a fait de l'aventure. (_Hist. universelle_, liv.
II, chap. V, t. III.) Il s'agissait de glisser dans l'oreille du roi
les avertissements et les menaces du ciel, pour le corriger de ses
hideuses habitudes. Le stratagme russit au del des esprances de
Saint-Luc et de Joyeuse, car Henri III n'eut pas plutt entendu la voix
mystrieuse qui le sommait de s'amender, sous peine d'tre foudroy
comme les habitants pervers de Sodome et de Gomorrhe, qu'il jura de ne
plus retomber dans son pch et qu'il fit partager son repentir  ses
mignons. Ce pauvre pcheur tait devenu si peureux, qu'au moindre coup
de tonnerre, il allait se cacher sous son lit, et qu'il s'enfuyait au
fond des souterrains du Louvre, quand la foudre continuait  gronder.
Mais Joyeuse eut piti de l'tat dplorable dans lequel il avait mis le
roi, et pour le gurir de ses terreurs, il lui avoua tout, en accusant
Saint-Luc. Celui-ci eut le temps de s'enfuir, avant que la colre de
Henri III pt l'atteindre, et il se rfugia dans la ville de Brouage,
dont il tait gouverneur, en abjurant pour toujours ses hrsies de
mignon. De Thou rapporte la mme aventure, mais il donne pour complice
 Saint-Luc, Franois d'O, au lieu de Joyeuse, et il attribue  la
femme de Saint-Luc, qui tait Jeanne de Coss-Brissac, l'invention de
la sarbacane. Au reste, en dpit de sa tache originelle, l'ex-mignon
Franois d'pinay, seigneur de Saint-Luc, devint grand matre de
l'artillerie et marchal de France, sous le rgne de Henri IV. Ce
pauvre garon avait en horreur cette vilenie, dit Agrippa d'Aubign,
dans la _Confession de Sancy_, et fut forc la premire fois; le roy
luy faisant prendre un livre dans un coffre, duquel le grand prieur et
Camille lui passrent le couvercle sur les reins, et cela s'appeloit
prendre le livre au colet: tant y a que cet honneste homme fut mis par
force au mestier. Le dshonneur du malheureux favori fut proclam  la
cour par cette anagramme ordurire, que Rochepot avait trouve dans le
nom de Saint-Luc: _cats in c..._

L'ange de la sarbacane avait laiss dans l'esprit du roi une
disposition salutaire  redouter le chtiment de Dieu: de l, ces
processions, ces pnitences, ces expiations solennelles. Mais nous
hsitons  croire, comme le dit d'Aubign, que la frayeur croissoit
avec l'artifice exquis des volupts; nous repoussons avec horreur
les monstrueuses calomnies, que les ligueurs, plutt encore que
les huguenots, avaient distilles, ainsi qu'un affreux poison, pour
anantir la royaut, en stigmatisant le roi; on a peine  concevoir
comment d'Aubign a pu s'obstiner  rpter ces indignits, dans ses
_Tragiques_, dans son _Histoire universelle_ et dans sa _Confession
de Sancy_. Il aurait d laisser, dans les libelles de la Ligue,
ces chapelets venus de Rome, ces grains bnits, que le roi aurait
distribus  tous les _confrres du cabinet_, en leur ordonnant
que leurs volupts s'exerceroient  travers lesdits chapelets;
cette messe _sacre_, qui se disait au-dessus du lit du cabinet et
dont les ornements estoient accommodez  ce pch; ces lavemens
d'eschine, et ces clystres d'eau bnite que les mignons employaient
en guise de prservatif contre le feu du ciel! Sauval, dans ses
mmoires historiques et secrets sur les amours des rois de France,
n'a pas hsit, en prsence des hideuses profanations allgues par
d'Aubign,  prendre la dfense de Henri III: Toutes ces abominations
de Gomorrhe, dit-il, dont on le noircissoit, et que les satyriques
appeloient les _amours sacrs_, comme dfendant l'amour des femmes,
estoient plustost les vices des grands et surtout de ses favoris,
nomms la _sacre socit_ et la _bande sacre_, que les siens.
Aussi, toit-ce d'eux et de leur monstrueuse paillardise dont ils
faisoient leurs dlices, qu'on disoit en ce temps-l: _In Spania, los
cavalieros; in Francia, los grandes; in Almania, pocos; in Italia,
todos._ Cependant, il faut accepter comme vrai une partie des aveux
de la _Confession de Sancy_, tout infmes qu'ils soient, et l'on est
forc de ne pas confondre avec les ignobles libellistes de la Ligue le
brave et loyal Agrippa d'Aubign, qui fut l'ami et le compagnon d'armes
du roi barnais, lors mme qu'il s'crie avec un profond sentiment
d'indignation: Si je contois ce que m'a dit en secret le prince de
Cond, quand ils furent toute une nuit trs-contens de l'apprentissage
du comte d'Auvergne  son nombril; ou si je contois le banissement du
jeune Rosny, pour estre mal garny; de Noailles, pour avoir escrit sur
son lit ces vers:

    Nul heur, nul bien ne me contente
    Absent de ma divinit!

Le roy de Navarre y avoit apostill de sa main:

    N'appellez pas ainsi ma tante:
    Elle aime trop humanit.

On connut par l qu'il aimoit les femmes, contre les rgles de
l'amour sacr: cela le fit chasser  coups de pied, comme le duc de
Longueville, pour avoir demand au roy ses couleurs en une lettre de
papier illumin; si je contois les espousailles de Qulus, l'autre
contrat sign du sang du roy et du sang de d'O pour tesmoin, par lequel
il espousoit monsieur le Grand; de plus, si je redisois les paroles de
ce prince agenouill sur Maugiron mort, ayant la bouche colle entre
les deux parties honteuses!... (Voy., dans la _Confession de Sancy_,
le chap. VII des reliques et dvotions du feu roy.)

Quand d'Aubign crivait, sous une forme factieuse, ces horribles
rvlations de l'histoire secrte du Louvre, il avait t condamn 
mort deux ou trois fois par contumace, comme huguenot incorrigible;
il tait en haute faveur  la cour de Henri IV; il avait barbe grise
au menton, et il sentait encore bouillonner dans ses veines la haine
implacable que lui inspirait le vice couronn; mais, plus de trente
ans auparavant, alors que, durant les guerres de 1577, il rsidait 
Casteljaloux, commandant quelques chevau-lgers de l'arme protestante,
et se tenant pour mort pour les plaies reues en un grand combat, il
avait formul, presque dans les mmes termes, les mmes accusations
contre Henri III et ses courtisans, dans le recueil des _Tragiques_,
qui ne furent publis que vingt-cinq ans plus tard. C'tait donc sur
un lit de douleur, et en face d'une mort prochaine, qu'il vouait 
l'excration de la postrit les faits et gestes hideux des mignons et
de leur royal matre. Voici comment le pote prparait alors la tche
de l'historien:

    Quand j'oy qu'un roy transy, effrai du tonnerre,
    Se couvre d'une voute et se cache sous terre,
    S'embusque de laurier, fait les cloches sonner;
    Son pech, poursuivy, poursuit de l'estonner;
    Qu'il use d'eau lustrale, il la boit, la consomme
    En clystres infects; il fait venir de Rome
    Les cierges, les agnus, que le pape fournit;
    Bouche tous ses conduits d'un charm grain-benit;
    Quand je voy composer une messe complete,
    Pour repousser le ciel, inutile amulete;
    Quand la peur n'a cess, par les signes de croix,
    Le braer de Mass ny le froc de Franois:
    Tels spectres inconnus font confesser le reste;
    Le pech de Sodome et le sanglant inceste
    Sont reproches joyeux de nos impures cours.
    Triste, je trancheray ce tragique discours,
    Pour laisser aux pasquils ces effroyables contes,
    Honteuses veritez, trop veritables hontes!

[Illustration:
  Andrieux, del.
  Paris Imp. Delamain, 8, r. Git-le-coeur.
  Rebel, Sc.

  JEANNE DE DIVION
]




CHAPITRE XXXVIII.

  SOMMAIRE. --Le _Divorce satyrique_. --Les _Mmoires_ de la reine
  Marguerite. --Les _Amours du grand Alcandre_. --Les premiers
  amants de _Margot_: La Mole, Bussy, Turenne, Mayenne, Clermont
  d'Amboise, etc. --Intrigue de la reine avec Champvalon. --Son
  dpart de la cour et son arrestation. --Lettre de Henri III 
  son beau-frre. --Marguerite en pouvoir de mari. --Sa fuite de
  Nrac. --Son arrive  Carlat. --Les cadets de Gascogne et les
  chaudronniers d'Auvergne. --Les occupations de Marguerite  Carlat.
  --Aubiac et le marquis de Canillac. --Le chteau d'Usson. --Ses
  mystres, selon divers tmoignages contemporains. --Le chantre
  Pominy. --La bote d'argent. --Le culte de _Vnus Uranie_. --Ses
  deux serviteurs, Dupleix et Brantme, en prsence. --Le divorce de
  Henri IV. --Retour de Marguerite  Paris. --L'htel de Sens. --Mort
  du _mignon_ Date. --L'_le de Cythre_ du faubourg Saint-Germain.
  --Bajaumont. --Derniers soupirs de la galanterie de la reine
  Margot. --Histoire des mille et une matresses du roi de Navarre.
  --Jugements sur l'inconduite de ce prince. --Catherine du Luc, la
  demoiselle de Montaigu, Tignonville, Maroquin, etc. --Madame de
  Sauve, Dayelle, la Fosseuse, etc. --La comtesse de Guiche. --Madame
  de Guercheville. --Les abbayes de Longchamp et de Montmartre.
  --Gabrielle d'Estres. --Ses amours avec le roi et avec d'autres.
  --La duchesse de Verneuil. --La Haye, Fanuche, la comtesse de
  Moret, la Glande, etc. --La princesse de Cond. --Les proxntes
  du roi.


On ne saurait mieux peindre l'tat des moeurs de la cour  la fin
du seizime sicle, qu'en faisant le tableau des dsordres de la vie
prive de Marguerite de Valois, reine de Navarre, premire femme de
Henri IV, et en retraant quelques traits des amours de son mari,
amours immortalises sous le nom du _grand Alcandre_. Ils ont pris
soin, d'ailleurs, l'un et l'autre, de dvoiler rciproquement le
secret de leurs adultres, la reine, dans ses _Mmoires_, o elle
numre, avec beaucoup de rserve et de dlicatesse toutefois, ses
griefs contre un poux infidle et volage; le roi, dans le fameux
_Divorce satyrique_, ce factum qu'il avait fait rdiger, par Agrippa
d'Aubign ou tout autre, pour servir d'instruction aux commissaires
nomms  l'effet de rechercher et d'examiner les causes de sparation
qui pouvaient exister entre les poux. Ces deux pices authentiques du
procs de divorce ne furent imprimes que longtemps aprs; mais elles
avaient circul manuscrites, au moment o elles taient produites dans
la cause: elles prouvrent, de la faon la plus scandaleuse, que le roi
de Navarre et sa femme n'avaient rien  se reprocher l'un  l'autre en
fait de libertinage et d'incontinence. C'tait, au reste, le _train_
ordinaire de la cour; et lorsque la princesse de Conti crivait, en
forme de roman, les _Amours du grand Alcandre_, qui compltent les
_Mmoires_ de Marguerite de Valois, elle ne crut pas enfreindre les
lois de la belle galanterie, en offrant ces exemples de dbauche et de
dpravation  la jeune noblesse de France.

Il serait difficile de passer en revue tous les dbordements de la
reine Marguerite, depuis son entre prcoce dans la carrire de la
Prostitution,  l'ge de onze ans, lorsque d'Entragues et Charins
(car tous deux ont cru avoir obtenu les premiers cette gloire) eurent
les prmices de sa chaleur, dit lui-mme Henri IV, dans le _Divorce
satyrique_. Nous avons dj rapport ailleurs, avec assez peu de
confiance, les bruits odieux qui couraient sous le rgne de Charles IX,
au sujet des amours incestueuses de la reine _Margot_ avec ses trois
frres; nous ne parlerons pas ici de ses premiers amants, ni du colonel
Martigues, qui l'aimait si perdument, qu'il portait toujours avec lui,
aux siges et aux escarmouches les plus dangereuses, une charpe de
broderie et un petit chien, qu'elle lui avait donns en souvenir; ni
du duc de Guise, qui songeoit de parvenir, de ses impudiques baisers,
aux nopces; ni de La Mole, qui fut dcapit en place de Grve avec
Coconnas, et dont elle conservait le coeur et certaines reliques plus
tranges dans des botes d'or; ni de Saint-Luc, dont elle recevait, en
pleurant son dernier amant, les frquentes et nocturnes consolations;
ni de Bussy, qui, si brave qu'il ft, avoit la rputation de l'estre
peu avec les femmes,  cause de quelque colique qui le prenoit
ordinairement  minuict. Le _Divorce satyrique_ cite encore, parmi
ceux qui obtinrent les faveurs de la princesse, le duc de Mayenne,
bon compagnon, gros et gras, et voluptueux comme elle; le vicomte de
Turenne, qu'elle congdia bientt, trouvant sa taille disproportionne
en quelque endroit; Lebole, qui, dans un accs de jalousie, mangea les
plumes de son chapeau; Clermont d'Amboise, qui la caressait toute en
juppe sur la porte de sa chambre tandis que le roi de Navarre jouait
ou se promenait, le soir, avec ses officiers, dans la salle; le _vieux
rufien_ de Pibrac que l'amour avoit fait devenir son chancelier;
et enfin, le seigneur Harlay de Champvalon, qui se faisait porter au
Louvre dans un coffre de bois, pour entrer la nuit dans la garde-robe
de sa matresse.

Nous avons hte d'arriver  l'esclandre qui accompagna le dpart de la
reine de Navarre, lorsqu'elle quitta Paris et la cour, par ordre du
roi son frre, pour retourner en Gascogne, auprs de son mari. Henri
III tait trs-irrit contre elle, car la liaison de la princesse avec
Champvalon avait port ses fruits, et un enfant qui en tait rsult,
disait-on, avait disparu, aussitt aprs sa naissance. Champvalon
s'tait prudemment retir en Allemagne, lorsque la grossesse de
Marguerite commenait  tre souponne. On prtendit que l'enfant
adultrin avait t touff, coup par morceaux et jet dans un priv;
mais on a su plus tard, qu'il fut lev sous le nom de Louis de Vaux,
par le concierge de l'htel de Navarre, et qu'il passait pour tre le
fils d'un parfumeur de la cour. Quoi qu'il en soit, Henri III ayant
enjoint  sa soeur de partir, celle-ci obit  regret, et se mit en
route le lundi 23 aot 1583, avec quelques personnes de sa maison. Elle
arriva, le soir,  Palaiseau, pour y coucher; mais le roi l'avait fait
suivre par soixante archers de sa garde; et leur capitaine, le sieur
de l'Archant, excutant des ordres secrets, la vinst rechercher jusque
dans son lit, dit Pierre de l'Estoile, et prendre prisonnires la dame
de Duras et la demoiselle de Bthune, qu'on accusoit d'incontinence et
d'avortements procurs. Le seigneur de Lodon, gentilhomme de la reine
de Navarre, fut arrt, ainsi que l'cuyer, le secrtaire, le mdecin
et d'autres officiers de cette princesse; on les conduisit  Montargis,
o le roi les interrogea lui-mme sur les dportemens de ladite roine,
sa soeur, mesme sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit fait
depuis sa venue  la cour. Mais cet interrogatoire et l'enqute, qui
en fut la suite, ne firent rien dcouvrir, et toutes les personnes
arrtes furent mises en libert. Marguerite put alors continuer sa
route et gagner Nrac, o tait son mari. Le roi de Navarre ne voulut
pas la reprendre,  cause du scandale de toute cette affaire. Il n'y
eut plus de rapports entre les deux poux, qui vivaient sous le mme
toit, comme s'ils eussent t dj spars par un divorce. Henri III
essaya d'intervenir pour oprer entre eux un rapprochement, du moins
apparent. Dans une de ses lettres  son beau-frre, il lui disait
malignement: Vous savez comme les rois sont sujets  tre tromps par
de faux rapports, et que les princesses les plus vertueuses ne sont
bien exemptes de la calomnie; mesme pour le regard de la feue roine
vostre mre, vous savez ce qu'on en a dit et combien on en a tousjours
mal parl. Le roi de Navarre clata de rire, et s'adressant  M.
de Bellivre, qui lui avait apport cette belle lettre: Le roi, lui
dit-il gaiement, me fait beaucoup d'honneur par toutes ses lettres:
par les premires, il m'appelle _cocu_, et par ses dernires, _fils
de putain_. Je l'en remercie! (_Journal de Henri III_, dit. de MM.
Champollion.)

Les deux poux ne vcurent pas en meilleure intelligence, quoique
le roi de Navarre, par politique, ft semblant d'avoir oubli ses
griefs: Il avoit repris sa femme par manire d'acquit, dit l'Estoile,
et pour le commandement que Sa Majest avoit sur luy; si ne fust-il
jamais possible de luy persuader de coucher avec elle, seulement
une nuict, la caressant assez de belles paroles et bon visage, mais,
de l'autre, point: dont la mre (Catherine de Mdicis) et la fille
enrageoient. L'Estoile a effac ce passage dans la mise au net de
son _Registre-Journal_, et il s'est content d'y laisser,  la date de
fvrier 1585, une phrase o il dit que la reine Marguerite tait fort
malcontente de son mary, qui la ngligeoit, n'ayant couch avec elle,
depuis les nouvelles de l'affront que le roy son frre lui avoit fait
recevoir en aoust 1583. Pendant cet intervalle de temps, pass  la
cour de Nrac, la reine, qui avait paru vouloir s'amender, menait une
conduite plus honorable; vivante avec la vergogne de ses pchs,
dit le _Divorce satyrique_; mais enfin, elle se fatigua de cette
continence force, et se laissa derechef emporter  la chair et  sa
dborde sensualit. Elle abandonna le logis du roi, son mari, o elle
tait troitement surveille et garde  vue par ordre de son frre
Henri III, et elle se retira dans la ville d'Agen pour y establir
son commerce et, avec plus de libert de conscience, continuer ses
ordures. Elle n'y resta pas longtemps: les habitants de la ville, qui
appartenoient au parti catholique, n'eurent pas plutt appris que la
reine de Navarre toit arrive dans leurs murs, qu'ils se soulevrent
pour l'obliger  en sortir aussitt. Elle s'enfuit donc  la hte.
A peine se put-il trouver un cheval de croupe pour l'emporter, ni
des chevaux de louage ni de poste pour la moiti de ses filles, dont
plusieurs la suivoient  la file, qui sans masque, qui sans devantier,
et telle sans tous les deux, avec un dsarroy si pitoyable, qu'elles
ressembloient mieux  des garces de lansquenetz,  la roupte (rupture
ou leve) d'un camp, qu' des filles de bonne maison; accompagne de
quelque noblesse mal harnache, qui, moiti sans bottes et moiti
 pied, la conduisirent, sous la garde de Lignerac, aux montagnes
d'Auvergne, dans Carlat. Henri III, ayant appris la fuite de sa soeur,
en fut trs-irrit, et dit tout haut  ses courtisans: Les cadets
de Gascogne n'ont pu saouler la reine de Navarre: elle s'en est alle
trouver les muletiers et chauderonniers d'Auvergne!

La pauvre Marguerite, dans le trajet d'Agen  Carlat, s'tait mise en
croupe derrire un gentilhomme (voy. le _Scaligerana_, au mot NAVARRE).
Elle s'escorcha toute la cuisse, dont elle fut un mois malade et
en eust la fivre. Le mdecin, qui la pansait, eut les estrivires
pour avoir trop parl, selon le _Dictionnaire gnral et curieux_ de
Csar de Rochefort (p. 415, col. 1). Ce qui nous autorise  supposer
que cette corchure avait une origine suspecte. La reine de Navarre,
si l'on en croit le _Divorce satyrique_, manquait de tout dans le
chteau de Carlat, o elle fut longtemps, non-seulement sans daiz et
lit de parade, mais aussi sans chemises pour tous les jours. Elle se
consolait, en se livrant  toute la fougue de son temprament, dans ce
chteau, ressentant plus la tannire de larrons, que la demeure d'une
princesse, fille, femme et soeur de roy. Elle ne pouvait renouveller,
aussi souvent qu'elle l'et voulu, le personnel de ses galanteries,
et elle se trouvait circonscrite dans le choix de ses amants. En
l'absence du seigneur de Duras, qu'elle avoit envoy vers le roy
d'Espagne querir de l'argent, elle jeta les yeux successivement sur
Choisnin, un des musiciens de son cabinet; puis sur son cuisinier;
puis sur Saint-Vincent, son matre d'htel; puis sur Aubiac, le mieux
peign de ses domestiques, qu'elle esleva de l'escurie en la chambre.
Cet Aubiac s'tait pris d'elle, en la voyant pour la premire fois,
sept ou huit ans auparavant. Je voudrais, dit-il alors  haute voix,
en la regardant avec des yeux enflamms d'amour, avoir couch avec
elle,  peine d'tre pendu quelque temps aprs! En parlant ainsi,
il tirait lui-mme son horoscope; car, aprs avoir t le favori
de cette princesse (quoique ce ft un chestif escuyer, rousseau et
plus tavel que truitte, dont le nez teint en escarlatte ne s'estoit
jamais promis au mirouer, d'estre un jour trouv dans le lit avec une
fille de France, ainsi qu'il le fut  Carlat par madame de Marze, qui,
par trop matineuse, fit ce beau rencontre), il fut fait prisonnier
avec sa dame dans le chteau d'Ivoy, o celle-ci s'tait rfugie,
au sortir de Carlat. Le roi de France, irrit contre sa soeur, avait
ordonn au marquis de Canillac de s'emparer d'elle, car Marguerite,
depuis plusieurs annes, avait embrass le parti de la Ligue, afin
de se venger  la fois et de son frre et de son mari. La reine se
vit donc conduire au chteau d'Usson, en Auvergne, o le marquis de
Canillac devait la tenir enferme, tandis que son dernier amant, le
malheureux Aubiac, tait men  Aigueperse pour y tre jug. On le
condamna, comme ligueur,  tre pendu, et il alla au supplice, en
baisant un manchon de velours ras bleu qui lui restoit des bienfaits
de sa dame. Mais dj Marguerite lui avait donn un successeur, et
le marquis de Canillac s'tait laiss prendre aux sductions de sa
prisonnire. Il devint, de malpropre qu'il tait, coint (soigne) et
joly comme un beau petit amoureux de village. La reine ne l'aimait
pas, mais faisait semblant de l'aimer; et lui, jaloux de tous les
rivaux qu'on lui laissait souponner, ngligeait le service du roi
pour celui de l'enchanteresse. Celle-ci dirigea si bien ses ruses et
ses artifices, qu'elle imagina un prtexte pour se dbarrasser de son
gelier amoureux, et qu'elle se saisit du chteau, pendant qu'il tait
dehors. A son retour, le marquis de Canillac trouva la porte close,
et Marguerite lui fit dire qu'elle n'avait plus besoin de gouverneur.
Il s'loigna d'Usson, en soupirant, et il servit de rise  la cour
de Henri III, qui lui pardonna d'avoir si mal rempli sa mission, eu
gard  la honte de sa dconvenue. Pourquoi, lui dit-il pour toute
vengeance, ne demandez-vous pas  la reine Margot la grce d'tre son
parfumeur?

La forteresse d'Usson, btie sur la pointe d'un rocher, tait
inexpugnable. Henri IV n'eut pas l'ide d'y faire assiger sa femme:
il se tint pour satisfait de ce qu'elle y tait captive, quoique
souveraine dans l'intrieur de cette espce de prison. Elle resta
plus de vingt ans dans cet asile mystrieux de ses dbauches. Un
des pangyristes de cette princesse, le pre Hilarion de Coste,
dans les _loges des Dames illustres_, ne s'est pas fait scrupule
de dire, en style de rhteur, que ce fort chasteau de l'Auvergne
fut un Thabor pour sa dvotion, un Liban pour sa solitude, un Olympe
pour ses exercices, un Parnasse pour ses muses, et un Caucase pour
ses afflictions. Bayle remarque, avec raison, que le sjour de la
reine de Navarre  Usson et t plus justement compar  la retraite
de Tibre dans l'le de Capre. Il est certain, pourtant, que la
voluptueuse sirne d'Usson avait eu l'adresse de cacher si bien aux
profanes les mystres d'impudicit qui se renfermaient dans l'intrieur
de son chteau, o ne pntra jamais aucun tranger, que les yeux
et les oreilles du public n'y pouvaient rien voir ni rien entendre.
Tout ce qui se passait derrire ces murailles paisses chappait  la
curiosit et  la censure du dehors. On ignorait mme, aux environs,
le genre de vie qu'on menait dans cette retraite inabordable, dont
tous les chos furent muets jusqu' ce que Marguerite l'et quitte.
Voici comment un homme grave et honorable, Jean Darnalt, procureur
du roi au sige prsidial d'Agen, se faisait illusion sur les moeurs
et les habitudes de la dame du lieu: C'est une chose trs-vraye,
dit-il dans ses _Antiquitez d'Agen_ (qui ont t imprimes  Paris,
en 1606,  la suite de sa _Remonstrance ou harangue solennelle faite
aux Ouvertures des plaidoyers, d'aprs saint Luc, en la senechausse
d'Agen_), que Sa Majest garde trs-troitement l-dedans une coustume,
depuis qu'elle y est, fort louable. Aprs s'estre recre moderement 
l'exercice des Muses, elle demeure, la pluspart du temps, retire en sa
chappelle, faisant prieres  Dieu, pleines d'ardeur et de vehemence,
se communiant une fois ou deux la semaine. Le digne magistrat, qui
tait certainement de bonne foi dans son trange paranymphe, n'et
pas os l'crire, ni surtout le publier, s'il avait pu souponner la
vrit; car les loges qu'il adressait  la reine ressemblaient fort 
des plaisanteries, et Marguerite dut bien rire avec ses mignons, quand
Darnalt lui disait trs-srieusement dans ce beau morceau d'loquence:
Phenix qui renaissez journellement de vos propres cendres, bruslant
et vous consommant en l'amour divin..., vous vivs d'une autre vie,
qu'on ne vit pas au monde!... Hermitage saint, monastre devot, o Sa
Majest s'estudie du tout  la meditation, qui ne tend qu' la fin des
fins,  la fin souveraine; rocher tesmoin de la volontaire solitude,
trs-louable et religieuse, de ceste princesse, o il semble, par la
douceur de la musique et par le chant harmonieux des plus belles voix
de la France, que le paradis en terre ne puisse estre ailleurs, et o
Sa Majest gouste le contentement et le repos d'esprit que les ames
bienheureuses sentent en l'autre monde!

Nous n'avons pas malheureusement la contrepartie de cet incroyable
pangyrique; il n'y a, dans le _Divorce satyrique_, que quelques
lignes peu importantes, concernant le sjour de Marguerite  Usson.
Lorsqu'elle eut chass de ce chteau le marquis de Canillac, elle
se resolut de n'obeir plus qu' ses volonts, dit Henri IV dans le
_Divorce satyrique_, et d'establir dans ce roc l'empire de ses delices,
o, close de trois enceintes et tous les grands portaux murs, Dieu
scait, et toute la France, les beaux jeux qui, en vingt ans, se sont
jous et mis en usage. La _Nanna_ de l'Aretin ni sa _Sainte_ ne sont
rien auprs. Mais, aprs ce dbut, qui promettait des rvlations
singulires, le factum du roi ne nous fait presque pas connatre
quels taient ces _beaux jeux_, qui occuprent si longtemps la dame
d'Usson, et qui remplacrent pour elle les rves de l'ambition et les
jouissances de l'orgueil. On peut conclure cependant, avec certitude,
du silence mme que l'histoire a gard sur les dtails de cette longue
retraite, que l'illustre recluse vivait dans la dissolution la plus
monstrueuse: Il est vrai, dit  ce sujet son royal poux, qu'au lieu
des galands qui souloient adoucir sa vie passe, elle y a est reduite,
 faute de mieux,  ses domestiques, secretaires, chantres et metifs de
noblesse, qu' force de dons elle y attiroit, dont la race et les noms,
inconnus  leurs voisins mesmes, sont indignes de ma mmoire. Henri
IV n'en cite qu'un, qui donne la mesure des autres, et qui eut aussi un
rgne plus clatant,  cause de l'amour forcen qu'il avait su inspirer
 sa matresse: C'est de luy, qu'elle dit qu'il change de corps, de
voix, de visage et de poil, comme il luy semble, et qu'il entre  huis
clos o il luy plaist; c'est pour luy qu'elle fit faire les lits de ses
dames d'Usson si hauts, qu'on y voyoit dessous sans se courber, afin
de ne s'escorcher plus, comme elle souloit, les espaules ni le fessier,
en s'y fourrant  quatre pieds pour le chercher; c'est pour luy, qu'on
l'a veue souvent tastonner la tapisserie, pensant l'y trouver, et celuy
pour qui, bien souvent, en le cherchant de trop d'affection, elle s'est
marque le visage contre les portes et les parois; c'est pour luy, que
vous avez ouy chanter  nos belles voix de la cour ces vers faits par
elle-mesme:

    A ces bois, ces prez et ces antres,
    Offrons les voeux, les pleurs, les sons,
    La plume, les veux, les chansons
    D'un pote, d'un amant, d'un chantre.

C'tait un chantre, en effet, nomm Pomony ou Comines, fils d'un
chaudronnier auvergnat, qui n'avait de remarquable que son _norme
laideur_ et sa belle voix; il fut d'abord enfant de choeur dans une
glise de village, avant d'tre reu dans la chapelle de la reine,
qui le dcrassa un peu pour en faire son secrtaire et son favori.
Elle en tait prise jusqu' la rage, et l'on attribuait  un charme
magique cette violente passion, qui prenait parfois le caractre d'une
dmence furieuse. Henri IV disait ne pouvoir quelquefois s'empcher de
rire des extravaguantes jalousies et fortes passions qu'on raconte de
ses amours, qui la transportent plus souvent  mespriser ce qu'elle
voit et croire ce qui n'est point, ores cherchant furieuse et chaude
ses rufiens en tous les endroits les plus ecarts de sa maison, bien
qu'elle ne puisse ignorer qu'ils sont autre part, et ores les voyant
et oyant, et toutesfois, se persuadant que sous leur image ce soient
d'autres qui tachent de la decevoir et  luy mesfaire.

Ce qui faisait croire que la reine, dans ses dbordements amoureux,
tait l'esclave d'un sortilge qui touffait en elle le sentiment de la
pudeur, ce furent moins les folies auxquelles on la vit s'abandonner,
que les amulettes tranges qu'elle avait toujours sur elle. On
racontait qu'elle avait fait sceller dans des botes d'or les coeurs
de ses amants morts, comme les reliques de ses amours, et ce bruit se
trouvait confirm, en quelque sorte, par la quantit de cassolettes
et de joyaux en forme de coeurs, qu'elle serrait dans ses poches
ou qu'elle attachait  sa ceinture. Il n'y avait sans doute que des
parfums dans ces botes d'orfvrerie. Cependant, lorsqu'elle rsidait 
Usson, elle portait ordinairement pendue au cou, entre la chemise et la
chair, une bourse de soie bleue en laquelle _ses plus privs_ avoient
descouvert une bote d'argent, dont la superficie grave reprsentoit
navement (outre plusieurs diffrens et inconnus charactres) d'un
cost un portrait, et de l'autre son chauderonnier. On est autoris
 supposer que cette bote d'argent n'tait pas un talisman de la
sorcellerie, mais bien un talisman de l'amour; aussi, serions-nous
enclins  rapprocher ce talisman de celui que Brantme, dans ses _Dames
galantes_, fait porter  une dame de la cour, qu'il ne nomme pas: Son
mary mort, dit-il, elle luy coupa ses parties du devant ou du mitan,
jadis d'elle tant aymes, et les embauma, aromatisa et odorifra de
parfums et de poudres musques et trs-odorifrantes, et puis les
enchassa dans une bote d'argent dor, qu'elle garda et conserva comme
une chose tres-precieuse. Suivant la tradition, en effet, Marguerite
de Valois avait non-seulement enlev elle-mme la tte coupe de son
cher La Mole, qu'elle ne put sauver du supplice, mais elle aurait, de
ses propres mains, mutil le cadavre qui tait dj divis en quatre
quartiers et plant sur des pieux aux quatre coins de la place de
Grve; la tte fut enterre la nuit, par les soins pieux de cette
amante dsole, dans la chapelle de Saint-Martin; le coeur et les
autres dbris, vols au corps du supplici, furent embaums et scells
dans des botes d'or et d'argent, que la reine portait en guise de
joyaux et de reliquaires,  travers tous ses amours, qui ne servaient,
disait-elle, qu' raviver le premier. Elle portoit, raconte Tallemant
des Raux, qui savait tout de bonne main, un grand vertugadin qui
avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une
bote o toit le coeur d'un de ses amants trpasss; car elle toit
soigneuse,  mesure qu'ils mouroient, d'en faire embaumer le coeur.
Ce vertugadin se pendoit tous les soirs  un crochet, qui fermoit 
cadenas, derrire le dossier de son lit. (Voy. les _Historiettes_ de
Tallemant des Raux, 2e dit. de M. de Monmerqu, t. I, p. 163.)

L'historien Dupleix, que Marguerite avait attach  sa maison en
qualit de matre des requtes, avec honneste appointement, comme
il le dit lui-mme, ne crut pas devoir jeter le manteau sur les
drglements de la vie de cette princesse, lorsqu'il eut  parler
d'elle dans l'Histoire de Henri IV; nanmoins, il revtit d'un voile
discret le tableau de Prostitution, qu'il avait eu sous les yeux durant
vingt ans: Tout le monde la publiant desse, dit-il dans l'_Histoire
de Louis XIII_ (p. 53), elle s'imaginoit aucunement de l'estre,
et de c prist plaisir toute sa vie d'estre nomme _Vnus Uranie_,
c'est--dire _cleste_, tant pour monstrer qu'elle participoit de la
divinit, que pour faire distinguer son amour de celuy du vulgaire,
car elle avoit un autre ordre pour l'entretenir, que celuy des autres
femmes, affectant surtout qu'il fust plus pratiqu de l'esprit que du
corps, et avoit ordinairement ce mot en bouche: Voulez-vous cesser
d'aimer, possdez la chose aime! J'en pourrois faire un roman plus
excellent et plus admirable, que nul qu'aist est compos es sicles
prcdents, mais j'ai des occupations plus srieuses.

Dupleix se justifia d'avoir rvl ou plutt d'avoir laiss deviner
l'incontinence de la reine, en dclarant qu'il n'crivait pas des
pangyriques pour les princes et princesses, mais une vraie histoire,
qui doit exprimer leurs vertus et ne supprimer pas leurs vices, afin
que leurs successeurs, craignant une pareille fltrissure pour leur
mmoire, imitent leurs louables actions et s'esloignent des mauvaises.
Mais il fut gnralement blm, et Bassompierre se fit la trompette
de ce blme, dans ses _Remarques_ sur l'ouvrage de Dupleix, qu'il
interpelle sur ce sujet avec l'accent du mpris et de l'indignation:
Infme vipre, qui par ta calomnie dchire les entrailles de celle qui
t'a donn la vie! Ver, qui mange la mesme chair qui t'a procr!...
Quelle honte fais-tu  la France de publier  tout le monde et de
laisser  la postrit des choses si infmes d'une des plus nobles
princesses du sang royal, qui peut estre sont fausses, ou, au pis
aller, n'estoient connues que de peu de personnes?

Ainsi, Bassompierre lui-mme, en prenant si vivement la dfense de
Marguerite, avoue que les calomnies qu'il reproche  Dupleix pouvaient
bien n'tre que des mdisances et des indiscrtions; mais Dupleix
n'avait fait que rpter avec une extrme rserve ce qui se disait
partout,  la cour et mme dans le peuple, depuis que la reine de
Navarre eut quitt son chteau enchant d'Usson, en 1605, pour revenir
se fixer  Paris: son tat hystrique ou hypocondriaque tait devenu
tel,  cette poque, que les scandales qu'il engendrait tous les
jours furent l'entretien et l'tonnement de la France entire. Ceste
foiblesse, dit Dupleix, ne paroissoit au commencement qu'en certains
objets cognus  ses domestiques; mais, depuis son dernier voyage
 la cour, ils ne furent que trop divulgus, elle-mme les faisant
cognoistre  tout le monde.

Quelle que ft la notorit des dsordres de la reine Marguerite,
Brantme, qui avait t aussi un de ses domestiques, et qui conservait
pour elle autant de respect que d'admiration, ne se permit pas, 
l'exemple de Dupleix, de trahir les secrets de la conduite prive de
cette princesse. S'il raconta dans ses _Dames galantes_, peut-tre
de l'aveu de Marguerite, plusieurs faits assez quivoques qui la
concernaient et qu'il tenait directement des confidences de _Vnus
Uranie_, il se garda bien de la nommer, et il eut souvent la prcaution
de drouter le lecteur, en modifiant diverses particularits de son
rcit. La notice qu'il a consacre  Marguerite dans les _Vies des
femmes illustres_ est un pangyrique resplendissant, o l'auteur n'a
pas mme admis une ombre de galanterie, comme s'il avait pour objet
d'opposer ce brillant loge au _Divorce satyrique_, qui circulait
 la cour vers ce temps-l. Ainsi, Brantme vite de rfuter une 
une les accusations que le rdacteur du _Divorce satyrique_ avait
accumules dans ce factum contre les moeurs de Marguerite; il n'aborde
pas seulement cette thse difficile et dlicate, mais il se jette 
corps perdu dans les gnralits laudatives, et il s'attache presque
exclusivement  mettre en relief les charmes de sduction qui avaient
toujours t l'apanage de la reine: Voil, disait-on, une princesse
qui, en tout, va par-dessus le commun de toutes les autres du monde!
Brantme se plat  dpeindre cette merveilleuse beaut, cette grce
incomparable, ce got exquis dans la toilette, cette richesse de
taille, cette noblesse de maintien, toutes ces perfections extrieures,
qui faisaient dire  un honnte gentilhomme, nouveau venu  la cour:
Je ne m'estonne pas, si vous autres, messieurs, vous vous aymez tant
 la cour, car, quand vous n'y auriez autre plaisir tous les jours
que de veoir ceste belle princesse, vous en avez autant que si vous
estiez en un paradis terrestre. L'auteur du _Divorce satyrique_, entre
toutes les pigrammes cruelles qu'il adresse  l'pouse dj rpudie
de Henri IV, ne lui avait peut-tre pas lanc de traits plus sensibles
 l'amour-propre de la femme, que dans deux ou trois passages, o il ne
craint pas de s'attaquer  une beaut que l'ge n'avait pas pargne.
Ce sont ces passages injurieux que Brantme s'efforce principalement
de combattre et d'effacer, comme s'ils intressaient seuls l'honneur
de Marguerite. Le libelliste avait reproch  la reine de se farder et
de se pltrer outre mesure, pour cacher ses rides: Brantme rappelle
adroitement une comparaison qu'il avait faite de cette belle reine avec
la belle Aurore, quand elle vient  naistre, avant le jour, avec sa
belle face blanche et entourne de sa vermeille et incarnate couleur.
Le libelliste s'tait raill, en termes fort grossiers, de l'indcente
exhibition qu'elle faisait de sa gorge: Brantme, sans faire allusion
 un reproche qui tombait moins sur la reine que sur les modes de
son temps (voy. plus haut, t. VI, p. 32), approuve et glorifie ces
nudits, qu'il ne voyait pas du mme oeil que Henri IV: Ses beaux
accoustremens et belles parures, dit-il, n'osrent jamais entreprendre
de couvrir sa belle gorge ny son beau sein, craignant de faire tort 
la veue du monde qui se passoit sur un si bel objet; car jamais n'en
fut veue une si belle ny si pleine de charme, si pleine ny si charnue,
qu'elle monstroit si  plein et si descouverte, que la pluspart des
courtisans en mouroient, voire des dames, que j'ay veues aucunes de ses
plus prives, avec sa licence, la baiser par un grand ravissement.
Brantme, vieux et infirme alors, tait demeur fidle au service
de son ancienne matresse, qui, dans une lettre crite d'Usson, lui
transmettait en ces termes l'expression d'une affection inaltrable:
J'ay sceu que, comme moy, vous avez choisi la vie tranquille, 
laquelle j'estime heureux qui s'y peut maintenir, comme Dieu m'en a
fait la grce depuis cinq ans, m'ayant loge en une arche de salut
o les orages de ces troubles ne peuvent, Dieu mercy! me nuire; 
laquelle, s'il me reste quelque moyen de pouvoir servir  mes amys et
 vous particulirement, vous m'y trouverez entirement dispose et
accompagne d'une bonne volont.

La reine Marguerite, satisfaite de la _vie tranquille_ qu'elle menait
dans son _arche de salut_, aurait  peine protest contre la rupture de
son mariage avec le roi, si elle n'et pas craint de voir la couronne
de France passer sur la tte de Gabrielle d'Estres, qu'elle dtestait
non comme une rivale digne d'elle, mais comme une ennemie fatale  la
royaut: elle refusa donc de s'associer aux intentions et aux dmarches
de Henri IV, qui avait form une requte en divorce devant la cour de
Rome; mais Gabrielle tant morte subitement, empoisonne sans doute,
le 10 avril 1599, Marguerite consentit aussitt au divorce. J'ai
cy-devant us de longueurs, crivait-elle  Sully le 29 juillet; vous
en savez aussi bien les causes que nul autre, ne voulant voir en ma
place une telle dcrie bagasse, que j'estime indigne de la possder.
Elle prsenta elle-mme au pape Clment VIII une requte conforme
 celle du roi, et ne garda pas rancune  Henri IV des moyens peu
courtois qu'il avait employs pour faire prononcer le divorce malgr
elle. Elle lui pardonna les outrages du _Divorce satyrique_ et ceux
de l'interrogatoire que les commissaires du pape leur firent subir 
l'un et  l'autre. Elle riait de grand coeur, en sachant que son mari
avait rpondu au cardinal de Joyeuse, qui lui demandait s'ils avaient
eu dans le mariage _communication ensemble_: Nous tions tous deux
jeunes au jour de nos noces, et l'un et l'autre si paillards, qu'il
toit impossible de nous en empcher. Elle n'avait jamais aim Henri
IV, qu'elle accusait de sentir le _gousset_ et de puer des pieds. Le
roi, au contraire, tait encore si pntr des souvenirs qu'elle lui
avait laisss, qu'il s'cria, en apprenant qu'elle avait donn plein
consentement  la sentence de divorce: Ah! la malheureuse, elle sait
bien que je l'ai toujours aime et honore, et elle point moi, et que
ses mauvais dportements nous ont fait sparer, il y a longtemps,
l'un et l'autre! (Voy. les _Mm. et anecd. des reines et rgentes
de France_, par Dreux du Radier, t. V.) Marguerite prtendait que le
bien de la France l'avait dtermine  rompre une union qui ne pouvait
assurer un hritier  la couronne, et elle applaudit la premire au
mariage du roi avec Marie de Mdicis.

Elle tait encore,  cette poque, sous le charme d'un nouvel amour,
auquel l'absence de Pominy avait cd la place. On peut prsumer
qu'elle avait elle-mme loign ce Pominy, dont elle ne se souciait
plus, et qui revint plus tard rclamer ses droits avec tant de
brutalit, qu'elle fut oblige de le chasser, en disant que ce mchant
homme lui gtait tous ses serviteurs. Le successeur de Pominy fut
d'abord un petit _valet de Provence_, nomm Julien Date, qu'elle avait
anobli, avec six aunes d'toffe, sous le nom de Saint-Julien. Elle
l'avait laiss  Usson, lorsqu'elle eut l'ide de reparatre  la cour,
aprs vingt-quatre ans d'exil volontaire. Ce fut au mois d'aot 1605,
qu'elle arriva tout  coup  Paris et qu'elle alla descendre  l'htel
de Sens, prs de l'Arsenal. Le lendemain de son arrive, on trouva
ces quatre vers crits sur la porte de cet htel, qui appartenait 
l'archevque de Sens:

    Comme roine tu devrois estre
      En ta royale maison;
    Comme putain, c'est bien raison
    Que tu sois au logis d'un prestre.

C'est ainsi, selon le _Divorce satyrique_, que un fourrier bien
instruit lui marqua son hostel. Mais elle n'y logea que peu de jours,
et, pour faire taire tous les bruits que son brusque retour avait
motivs, en rveillant, comme le dit Pierre de l'Estoile, les _esprits
curieux_, elle alla passer six semaines au chteau de Madrid, dans le
bois de Boulogne. Henri IV l'avait revue avec plaisir, et ils s'taient
si bien rconcilis, que le roi l'avoit requise de deux choses: l'une
que, pour mieux pourvoir  sa sant, elle ne fist plus, comme elle
avoit de coustume, la nuit du jour et le jour de la nuit; l'autre,
qu'elle restraignist ses libralits et devinst plus mesnagre.
Henri IV lui donna souvent des marques d'affection et d'intrt. Il
lui rendait visite de temps en temps, et il se divertissait  causer
librement avec elle; mais, quand il revenait au Louvre, il avait
coutume de dire en plaisantant qu'il revenoit du bordeau. (_Mm. et
journaux_ de Pierre de l'Estoile, sous le rgne de Henri IV, dition de
MM. Champollion, p. 425.) La reine Marguerite, en se fixant  Paris,
avait eu probablement le projet de changer de vie et de renoncer  la
galanterie; mais, dit l'impitoyable auteur du _Divorce satyrique_,
ne se pouvant plus passer de masle, plaignant le temps et ne voulant
plus demeurer oisive, elle envoya chercher  Usson ce Date ou ce
Saint-Julien, tant de fois rclam durant ses volupts. Saint-Julien
se mit en route aussitt, et vint reprendre le poste de _mignon_ qu'il
avait occup auparavant prs de la reine. Celle-ci, dont la passion
pour ce jeune homme s'tait exalte jusqu' la rage, congdia Pominy
et tint  distance tous ceux de ses officiers qu'elle avait plus ou
moins rapprochs d'elle. Un d'eux, nomm Vermond, g de dix-huit ans,
conut une telle jalousie contre le favori, qu'il le tua d'un coup de
pistolet,  la portire du carrosse de la reine. L'assassin fut arrt;
on le fouilla, et l'on trouva, dit le Journal de l'Estoile, trois
chiffres sur luy: l'un pour la vie, l'autre pour l'amour, et l'autre
pour l'argent. On fit son procs sur-le-champ, car la reine avait jur
de ne boire ni manger, qu'elle n'en eust veu faire la justice. Quand
on l'amena devant le corps sanglant de la victime, Marguerite, tout en
larmes, avait voulu tre prsente  cette confrontation: Ah! que je
suis content, puisqu'il est mort! s'cria-t-il en regardant le cadavre;
s'il ne l'tait pas, je l'achverais!--Qu'on le tue, ce mchant!
interrompit cette amante dsole; tenez, tenez, voil mes jarretires:
qu'on l'trangle! Le lendemain, Vermond, condamn  avoir la tte
tranche devant l'htel de Sens, marcha gaiement au supplice, en disant
qu'il ne se souciait pas de mourir, puisque son rival tait mort.

Aussitt aprs cette excution, la reine Marguerite abandonna l'htel
de Sens, dont le sjour lui rappelait trop la perte de son mignon. Elle
acheta dans le faubourg Saint-Germain un grand htel, situ au bord de
la rivire, prs de la tour de Nesle et  l'entre du Pr aux Clercs.
Elle fit reconstruire  grands frais les btiments, peindre et orner
les appartements, dessiner et planter les jardins, de manire  se
crer une _le de Cythre_, o Vnus Uranie voulait tablir son temple
et son culte. Ce n'taient qu'emblmes et devises d'amour, chiffres,
armes et portraits de ses amants anciens et nouveaux; car, par une
singulire facult de son imagination licencieuse, elle mlait si bien
le fait matriel avec le souvenir, qu'elle appelait sans cesse  l'aide
de ses plaisirs les motions et les jouissances d'autrefois, comme si
tous les galants qu'elle avait eus dans le cours de sa vie, fussent
toujours l en humeur de la satisfaire, sans jamais la contenter.
Ainsi, Julien Date conservait encore des droits et des privilges, tout
mort qu'il ft, lors mme que Bajaumont eut pris sa place active. Voici
comment le _Divorce satyrique_ nous dpeint le successeur de Date: Ce
Baujemont (ou plutt Bajaumont, de la maison de Duras), mets nouveau de
ceste affame, l'idole de son temple, le veau d'or de ses sacrifices,
et le plus parfait sot qui soit arriv dans sa cour, introduit de la
main de madame d'Anglure, instruit par madame Roland, civilis par
Lemayne (ou Le Moine), et nagure guri de deux poulains par Penna,
le mdecin, et depuis soufflet par Delin (ou de Loue), maintenant en
possession de cette pcunieuse fortune, sans laquelle la pauvret luy
alloit saffraner tout le reste du corps, ainsi que la barbe. Elle
aima Bajaumont, son _bec jaune_, comme elle avait aim Date, Pominy,
Aubiac et La Mole. Elle faillit le perdre aussi, et elle s'en serait
bientt console de la mme faon. Le sieur de Loue mit l'pe  la
main contre le favori et voulut le tuer en pleine glise, mais on
s'empara de ce furieux, qui fut envoy prisonnier au For-l'vque,
et qui eut  soutenir un procs, dans lequel la reine se porta
partie civile. Bajaumont tait tomb malade de peur, et il avait une
jaunisse dont il ne se dbarbouilla jamais entirement. Marguerite ne
quittait pas le chevet de son _bec jaune_; le roi vint la voir sur ces
entrefaites, et il la trouva si triste de cette maladie, qu'il dit, en
sortant, aux filles de la reine qu'elles priassent toutes Dieu pour la
convalescence dudit Bajaumont, et qu'il leur donneroit leurs estrennes
ou leur foire: Car, s'il venoit une fois  mourir, ventre-saint-gris!
s'escria-t-il avec gaiet, il m'en cousteroit bien davantage, parce
qu'il me faudroit acheter une maison toute neuve, au lieu de celle-cy,
o elle ne voudroit plus tenir. (_Journ. de Henri IV_, par Pierre de
l'Estoile.) Bajaumont n'en mourut pas, et la tendresse de Marguerite,
pour lui, ne devint que plus furieuse et plus excentrique: comme elle
avait depuis longtemps deux _loups_ (ulcres malins) aux jambes, elle
exigea que Bajaumont se ft mettre deux cautres aux bras, afin qu'ils
n'eussent rien  se reprocher l'un l'autre!

Qui sera celui qui lira ses actes hroques, disait l'auteur du
_Divorce satyrique_, car ils ne manqueront pas d'escrivains, qui
n'admire son inclination au putanisme et qui n'approuve qu'ils doivent
estre enregistrs au bordel? Cependant le train de vie dbauche
qu'on menoit  l'htel de la reine Marguerite, n'a pas t dcrit
dans les mmoires contemporains,  moins qu'il ne faille en chercher
une peinture allgorique dans quelque roman du genre de _l'Astre_.
On sait seulement que la reine, qui ne sortait presque jamais de son
_pourpris amoureux_, s'y occupait de dvotion autant que de galanterie.
Elle avait fait btir le couvent des Augustins  sa porte, pour avoir,
disait-on, des moines sous sa main. Elle entretenait  son service
quarante prtres anglais, cossais ou irlandais,  quarante cus par
an. Elle distribuait tous les ans des dons considrables  diffrentes
communauts religieuses. Elle rpandait des aumnes avec une folle
prodigalit,  laquelle n'eussent pas suffi des revenus dix fois plus
forts que les siens. Le but avou de ces pieuses libralits tait de
racheter tous les pchs qu'elle pourrait faire avec ses galants et ses
mignons, notamment avec le dernier, qui fut un musicien, nomm Villars,
qu'on appelait _le roi Margot_. (Voy. les _Histor._ de Tallemant des
Raux.) Nanmoins, Dupleix affirme que, dans les amours de Marguerite,
il y avoit plus d'art et d'apparence, que d'effet; car elle se
plaisoit merveilleusement  donner de l'amour,  s'en entretenir avec
dcence et discrtion, et de voir et d'our des hommes faisant les
passionns pour elle, cela mesme se faisoit ordinairement par manire
de divertissement, selon la coustume de la cour, o  grand'peine
celui-l passe pour habile homme, qui ne sait pas cajoler les femmes,
ni pour habile femme, qui ne sait pas donner quelque atteinte au
coeur des hommes. On peut dire que la reine, nonobstant ses oeuvres
pies et quoiqu'elle employt souvent des sommes notables, au dire du
P. Hilarion de Cosse, pour marier des pauvres filles, tenait une
cole raffine de Prostitution dans son dlicieux htel du faubourg
Saint-Germain, o sa petite cour, compose de potes, de philosophes,
de musiciens, de gentilshommes libertins et de dames dvergondes,
vivait comme elle dans le dsordre, et se faisait gloire d'imiter
son exemple en suivant ses leons. Henri IV,  la fin du _Divorce
satyrique_, lui souhaitait _quelque amendement_, et priait Dieu de luy
despartir quelque goutte de repentir, car, dit-il, sans lui, l'eau de
cire et de chair, qu'elle alambique pour son visage, ne peut cacher ses
imperfections, l'huile de jasmin dont elle oint chaque nuit son corps
empescher la puante odeur de sa rputation, ni l'rsiple qui souvent
lui ple les membres changer et despouiller sa vieille et mauvaise
peau.

Henri IV, il faut l'avouer, ne le cdait pas en libertinage  sa
premire femme ni  personne de son temps, et, quelles que fussent,
d'ailleurs, les grandes qualits de ce prince, un des meilleurs rois
qui aient gouvern la France, on est forc de constater que l'histoire
de ses amours et de ses dbordements est une partie intgrante de
l'histoire de la Prostitution au seizime sicle. On peut dire,
remarque Bayle dans son _Dictionnaire historique et critique_,
que, si l'amour des femmes lui eust permis de faire agir toutes ses
belles qualitez selon toute l'tendue de leurs forces, il auroit ou
surpass ou gal les hros que l'on admire le plus. Si, la premire
fois qu'il dbaucha la fille ou la femme de son prochain, il en eust
t puni de la mesme manire que Pierre Ablard, il seroit devenu
capable de conqurir toute l'Europe. Sans admettre, avec Bayle, que
la passion effrne de Henri IV pour les femmes fasse regretter pour
son honneur qu'il n'ait pas t priv des moyens de la contenter,
nous reconnaissons que ce grand roi a surpass tous ses prdcesseurs
sous le rapport des apptits charnels et de l'incontinence; mais
nous croyons que ce fougueux _abatteur de bois_, ainsi qu'il se
qualifiait lui-mme, ne serait pas devenu, en cessant d'tre un homme,
un guerrier plus intrpide ni un politique plus consomm. Ses vices,
comme ses qualits, taient inhrents  son temprament, et ses moeurs
dbauches, qui ne diffraient de celles de ses contemporains que par
un excs de ptulance et d'ardeur, n'eurent pas d'influence funeste sur
les bons mouvements de son coeur et sur les belles manifestations de
son caractre. Dans une admirable lettre  Sully (voy. les _OEconomies
royales_, dit. in-fol., t. III, p. 137 et 138), il se dfend ainsi
d'aimer trop _les dames, les delices et l'amour_: L'Escriture
n'ordonne pas absolument de n'avoir point de pechez ny defauts,
d'autant que telles infirmitez sont attachez  l'imptuosit et
promptitude de la nature humaine, mais bien de n'en estre pas dominez
ny les laisser regner sur nos volontez: qui est ce  quoy je me suis
estudi, ne pouvant faire mieux. Et vous savez, par beaucoup de choses
qui se sont passes touchant mes maistresses (qui ont est les passions
que tout le monde a creu les plus puissantes sur moy), si je n'ay pas
souvent maintenu vos opinions contre leurs fantaisies, jusques  leur
avoir dit, lorsqu'elles faisoient les accariastres, que j'aymerois
mieux avoir perdu dix maistresses comme elles, qu'un serviteur comme
vous, qui m'estiez ncessaire pour les choses honorables et utiles.
Les historiens et les pangyristes d'Henri IV ne pouvaient se payer
de ces excuses, et tous se sont accords  blmer, presque sans
restriction, la prodigieuse licence de sa conduite: Encore moins, dit
Mzeray, l'histoire le pourroit-elle excuser de son abandonnement aux
femmes, qui fut si public et si universel, depuis sa jeunesse jusqu'au
dernier de ses jours, qu'on ne scauroit mesme luy donner le nom d'amour
et de galanterie. (_Abrg chronol. de l'hist. de France_, t. VI, p.
392.) Le docte et vnrable vque de Rodez, Hardouin de Prfixe, qui
crivit l'_Histoire de Henri le Grand_ pour l'ducation du roi Louis
XIV, ne put se dispenser de reprocher aussi  son hros la _fragilit
continuelle qu'il avoit pour les belles femmes_: Quelquefois,
ajoute-t-il avec une candeur qui va droit  l'indcence, il avoit des
desirs qui estoient passagers et qui ne l'attachoient que pour une
nuit; mais, quand il rencontroit des beauts qui le frapoient au coeur,
il aimoit jusqu' la folie, et dans ces transports il ne paroissoit
rien moins que Henry le Grand.

Agrippa d'Aubign, qui, dans son _Histoire universelle depuis 1550
jusqu'en 1601_, n'a pas ddaign de raconter en dtail quelques-unes
des aventures amoureuses du roi de Navarre, passe en revue, dans
la _Confession de Sancy_, les premires matresses de ce prince,
matresses obscures ou de bas tage, qui n'avaient eu qu'un rgne
phmre et souvent assez mal rcompens. Il commence par rappeler
les _infmes amours_ du Barnais avec Catherine du Luc, d'Agen,
qui depuis mourut de faim, elle et l'enfant qu'elle avoit du
roy; il parle ensuite de la demoiselle de Montaigu (fille de Jean
de Balzac, surintendant de la maison du prince de Cond), que le
chevalier de Montluc avait livre  la merci du prince de Navarre,
par l'intermdiaire d'un gentilhomme gascon, nomm de Salbeuf, 
quoy il eut beaucoup de peine, parce que la pauvre demoiselle tait
prise du chevalier de Montluc, qu'elle avait suivi jusqu' Rome,
et parce qu'elle ressentait une profonde aversion pour le roi, pour
lors plein de morp..., gagns pour coucher avec Arnaudine, garce du
veneur Labrosse. D'Aubign nomme aprs la petite Tignonville, qui fut
imprenable, avant d'estre marie. C'tait la fille de la gouvernante
de la princesse de Navarre, soeur du jeune Henri; celui-ci en devint
follement amoureux, et sa passion ne fit que s'accrotre par suite de
la rsistance qu'il rencontra. Sully rapporte, dans ses _OEconomies
royales_, que, vers 1576, le prince s'en alla en Barn, sous prtexte
de voir sa soeur, mais personne n'ignorait  la cour que son voyage
avait pour objet de retrouver la jeune Tignonville, dont il faisoit
lors l'amoureux. Il voulait employer d'Aubign  _maquignonner cette
belle farouche_; d'Aubign refusa de se charger d'un pareil office, et
le prince dut s'adresser ailleurs pour atteindre son but. Tignonville
s'obstinait  ne rien entendre, avant d'tre pourvue d'un mari, qui
aurait pris sur son compte les suites de l'aventure: le prince de
Navarre la maria enfin et obtint le droit de prlibation. Ce prince ne
rougissait pas de descendre jusqu' des chambrires et  des filles
de basse-cour. Il avait pris une maladie vnrienne, en s'oubliant,
dans une curie d'Agen, avec la concubine d'un palefrenier, et  peine
fut-il guri, qu'il se glissait, pendant la nuit, dans la chambre d'une
servante, qu'il disputait  un valet, nomm Goliath: ce _goujat_, ne
souponnant pas qu'il avait pour rival le roi son matre, faillit le
tuer, en lui lanant un estoc volant, au moment o Henri de Navarre
sortait du lit de cette _gourgandine_. On comprend que, sous les
auspices de semblables amours, le prince ait chou dans ses tentatives
contre la vertu de la demoiselle de Rebours, qui n'hsita pas  lui
prfrer l'amiral d'Anville, qui l'aimoit plus honnestement.

D'Aubign ne fait que citer sommairement les amours de Dayel,
Fosseuse; Fleurette, fille d'un jardinier de Nrac; de Martine,
femme d'un docteur de la princesse de Cond; de la femme de Sponde;
d'Esther Imbert, qui mourut, aussy bien que le fils qu'elle avoit eu
de luy, de pauvret, aussy bien que le pere d'Esther, mort de faim 
Saint-Denys, poursuivant la pension de sa fille. Viennent aprs les
amours de _Maroquin_, vieille Gasconne dbauche,  qui on avait donn
ce sobriquet parce qu'elle avoit la peau grene et quelque vrole
(voy. les _Aventures du baron de Foeneste_, liv. II, ch. 18); les
amours d'une boulangre de Saint-Jean; de madame de Petonville; de la
_Baveresse_, nomme ainsi pour avoir su; de mademoiselle Duras;
de la fille du concierge; de Picotin, _pancoussaire_ (fournire) 
Pau; de la comtesse de Saint-Mgrin; de la nourrice de Castel-Jaloux,
qui lui voulut donner un coup de couteau, parce que, d'un escu qu'il
luy faisoit bailler par ceste dame, il en retrancha 15 sols pour la
maquerelle, et enfin, des deux soeurs de l'Espe. Le malin auteur
de la _Confession de Sancy_ n'a pas le projet de signaler toutes les
intrigues galantes qui furent l'occupation de la jeunesse de Henri
IV; ainsi, ne nomme-t-il pas la dame de Narmoutier, qui, selon les
_Nouveaux Mmoires_ de Bassompierre, ne serait pas la dernire de
cette liste: il ne fait que citer quelques noms et quelques faits;
il s'indigne d'avoir t le tmoin, sinon le complice de ces excs
qui rpugnaient  son austrit de huguenot. La reine Marguerite,
dans ses _Mmoires_, avait eu videmment l'intention de justifier sa
conduite personnelle, en accusant celle du roi, mais on ne sait par
quelles circonstances elle s'est arrte au milieu de la rdaction
de ces Mmoires, qui devaient la dfendre et qui n'ont jamais
t achevs; la partie qu'on en a publie, d'ailleurs, prsente
des lacunes regrettables, dans lesquelles on remarque le dessein
manifeste d'effacer ou du moins d'attnuer les griefs de l'pouse 
l'gard de son poux. Ces lacunes portent donc sur les endroits les
plus intressants de l'histoire secrte des amours du roi. Il faut
que le manuscrit original de la reine ait subi des retranchements
considrables, auxquels il serait impossible de suppler  l'aide du
livre des _Amours du grand Alcandre_, qui commence seulement  l'anne
1589. Nous trouverons cependant  complter et  rectifier, d'aprs
les Mmoires de Marguerite, tels que nous les possdons tronqus et
altrs, quelques-uns des aveux de la _Confession de Sancy_.

Marguerite n'tait pas marie depuis deux ans, que son frre, Henri
III, l'avait dj mise _en mauvais mnage_ avec le roi de Navarre, et
que ce dernier se brouillait avec le duc d'Alenon, son beau-frre,
sur le subject de la jalousie de leur commun amour de madame de
Sauve (Charlotte de Beaune de Semblancay). Henri de Navarre aimait
perdument cette dame, qui _se gouvernait_ alors par les conseils de le
Guast, usant de ses instructions non moins pernicieuses que celles de
_la Clestine_. Les deux princes en taient venus  une si grande et
vhmente jalousie l'un de l'aultre, qu'encor qu'elle fust recherche
de M. de Guise, du Guast, de Souvray et plusieurs aultres, qui estoient
tous plus aimez d'elle qu'eux, ils ne s'en soucioient pas. La reine
n'tait pas jalouse de son mari, ne dsirant que son contentement;
une nuit, elle s'aperut qu'il perdait connaissance, et elle lui porta
des secours empresss, dans cette _fort grande foiblesse_, qui lui
venoit, comme je crois, dit-elle, d'excs qu'il avoit faits avec les
femmes. A cette poque, ils ne couchaient plus dans le mme lit; et
le roi, qui donnait tout son temps  la seule volupt de jouir de
la prsence de sa maistresse, madame de Sauve, ne rentrait dans la
chambre nuptiale qu' deux heures du matin, et se levait au point du
jour pour aller rejoindre cette matresse. Le roi de Navarre obit 
regret aux devoirs de la politique, en s'loignant de la cour et de
madame de Sauve, mais il eut bientt oubli l'enchanteresse, car les
charmes de cette Circ, dit Marguerite, avoient perdu leur force par
l'esloignement. La petite cour de Navarre devint, pendant deux ans,
une sorte de cour plnire de la galanterie et de la Prostitution: la
reine mre y tait venue, accompagne de sa fille Marguerite, afin de
ngocier avec les gentilshommes protestants, et elle resta dix-huit
mois, en Guyenne et en Gascogne,  faire manoeuvrer l'_escadron volant_
de ses filles d'honneur. Dans une confrence qui eut lieu  Nrac
entre les dputs huguenots et Catherine de Mdicis, celle-ci pensoit
les enchanter par les charmes des belles filles qu'elle avoit avec
elle et par l'loquence de Pibrac; Marguerite lui opposa les mesmes
artifices, gagna les gentilshommes qui estoient auprs de sa mre, par
les attraits de ses filles, et elle-mesme employa si adroitement les
siens qu'elle enchaisna l'esprit et les volontez du pauvre Pibrac.
(_Hist. de Henri le Grand_, par Hardouin de Prfixe.) Dans une autre
confrence qui se fit au chteau de Saint-Brix prs de Cognac, le
roi de Navarre, qui avait plus d'une fois rendu les armes aux belles
demoiselles de l'Escadron volant, se sentait plus aguerri contre ces
ruses de guerre amoureuse: il tait, en ce moment, assez mcontent
de sa sant,  la suite d'une rencontre avec la _Maroquin_. Catherine
de Mdicis, environne du gracieux tat-major de ses filles, demanda,
en souriant,  son gendre, soucieux et dconfit: Qu'est-ce que vous
voulez?--Il n'y a rien l que je veuille, madame! rpondit tristement
le prince en regardant toutes les beauts qu'on semblait lui offrir et
qu'il se sentait forc de refuser. (_Dict. hist. et crit._ de Bayle,
article HENRI IV.)

Le roi avait t prcdemment _fort amoureux_ d'une de ces belles
filles, si bien dresses par la reine mre pour amuser les princes et
les seigneurs, comme le dit Hardouin de Prfixe, et pour descouvrir
toutes leurs penses. Cette fille tait la Dayelle, originaire de
l'le de Chypre, qui gagna sa dot en amusant Henri de Navarre, et
qui pousa ensuite Jean d'Hemerits, gentilhomme normand. Dayelle
n'avait pas occup le roi assez srieusement pour le distraire de ses
amourettes vagabondes: il eut aussi des _bonts_, en passant, pour la
femme du savant Martinius, professeur de grec et d'hbreu, qui voulait
bien croire que sa _Martine_ et le roi ne poussoient pas les choses
plus loin que le jeu, dit Colomiez (dans sa _Gaule orientale_, p.
93). Aprs le dpart de Dayelle, le roy, raconte Marguerite, s'estoit
mis  rechercher Rebours (fille d'un prsident au parlement de Paris),
qui estoit une fille malicieuse, qui n'aimait pas la reine et qui
lui faisait les plus mauvais offices qu'elle pouvait. Cette fille,
qui mourut peu de temps aprs  Chenonceaux, o Marguerite vint la
visiter et lui pardonna, avait donn un rival au roi, dans l'espoir
de faire un mari de cet amant, qui se nommait Geoffroy de Buade,
seigneur de Frontenac. La Rebours n'tait pas encore morte, que le
roi commena  s'embarquer avec Fosseuse, qui estoit plus belle et
pour lors toute enfant et toute bonne. Franoise de Montmorency,
dite la _belle Fosseuse_, parce que son pre tait baron de Fosseux,
tait une des filles de la reine mre; mais elle consentit  entrer
dans la maison de la reine Marguerite, pour se rapprocher du roi,
qu'elle aimoit _extrmement_, quoiqu'elle ne lui et permis que les
privautez que l'honnestet peut permettre; mais Henri fut encore une
fois jaloux de son beau-frre, le duc d'Alenon, qui courtisait en mme
temps la Fosseuse: elle, pour luy oster la jalousie qu'il avoit et
luy faire connoistre qu'elle n'aimoit que luy, s'abandonne tellement
 le contenter en tout ce qu'il vouloit d'elle, que le malheur fut
si grand qu'elle devint grosse. Marguerite prta les mains  cacher
cette grossesse, et ce fut elle qui reut l'enfant que la Fosseuse mit
au monde; cette fille se promettait pourtant de supplanter la reine et
d'pouser un jour le pre de son enfant. Mais l'enfant ne vcut pas;
et la mre, dlaisse comme toutes celles  qui elle avait succd,
pousa, sous le bon plaisir du roi, Franois de Broc, seigneur de
Saint-Mars.

Ce fut Diane, dite Corisande d'Andouins, vicomtesse de Louvigny et
dame de Lescur, qui prit la place de la Fosseuse. Sully, dans ses
Mmoires, dit, en parlant des vnements de l'anne 1583, que le roi
de Navarre estoit alors au plus chaud de ses passions amoureuses
pour la comtesse de Guiche. Corisande d'Andouins, marie en 1567 
Philibert de Grammont, comte de Guiche, tait devenue veuve en 1580,
et n'avait pas rsist longtemps aux pressantes assiduits du roi,
qui la poursuivait depuis quinze ans. Corisande n'tait plus jeune,
mais elle tait toujours belle. Agrippa d'Aubign nous la reprsente
allant  la messe  Mont-de-Marsan, vtue d'une robe verte et suivie du
plus trange cortge: Je vois cette femme, qui est de bonne maison,
qui tourne et remue ce prince comme elle veut: la voil qui va  la
messe, un jour de feste, accompagne, pour tout potage, d'un singe,
d'un barbet et d'un bouffon. La passion du roi pour cette belle dame,
qui n'avait pas moins de trente-cinq ou quarante ans, dura jusqu'en
1589. Il lui crivait de Marans, en 1587: Mon ame, tenez moy en vostre
bonne grace; croyez ma fidlit estre blanche et hors de tache. Il
n'en fut jamais sa pareille; si cela vous porte contentement, vivez
heureuse. Il pensait  divorcer, vers cette poque, pour pouser sa
matresse,  laquelle il avait donn une promesse de mariage signe de
son sang; mais il en fut dtourn par d'Aubign, qui eut le courage de
lui dire: Je ne prtends pas que vous renonciez  votre passion. J'ai
t amoureux; je sais ce que vous souffririez. Mais servez-vous-en,
sire, comme d'un motif qui vous excite  vous rendre digne de votre
matresse, qui vous mpriserait, si vous vous abaissiez jusqu'
l'pouser! Corisande et russi peut-tre  l'emporter sur les sages
conseils d'Agrippa d'Aubign, si le roi ft rest auprs d'elle; mais
les hasards de la guerre le conduisirent en Normandie, o il passa par
la maison d'une dame veuve, qui tenoit grand rang, dit l'auteur anonyme
des _Amours du grand Alcandre_; elle estoit fort belle et encore jeune,
et parut si aimable aux yeux du roy, qu'il cessa d'aimer la matresse
absente, qui l'attendait et qui ne le revit plus.

Cette dame veuve tait Antoinette de Pons, qui avait t marie  Henri
de Tilly, comte de la Rocheguyon. Elle tint bon, et dfendit si bien
sa vertu, que le roi lui parla de mariage, comme aux autres; mais elle
ne se laissa pas prendre  ce pige, et le roi ne se trouva pas plus
avanc qu'auparavant. Il fut piqu de sa furieuse rsistance, mais il
l'en estima davantage; et, plus tard, la vertueuse veuve pousa en
secondes noces Charles du Plessis, seigneur de Liancourt. Henri, en
abandonnant, de guerre lasse, ses poursuites galantes, avait dit 
la comtesse de la Rocheguyon, que comme elle tait rellement dame
d'honneur, elle le seroit de la roine qu'il mettroit sur le trne
par son mariage. (Voy. les _Mm. et anecd. des reines et rgentes
de France_, par Dreux du Radier.) Cependant, on est fond  croire
que, nonobstant ses refus, la dame d'honneur avait eu de l'amour ou
quelque chose de semblable pour son adorateur; elle manifesta de la
jalousie  l'gard de Gabrielle d'Estres, dame de Liancourt, qui
tait devenue la favorite du roi, car elle posa pour condition de son
mariage avec Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, qu'elle ne
porteroit jamais le nom de Liancourt, puisqu'une putain portoit le
mesme nom. (Voy. les _Observat. sur le Grand Alcandre_ et sa clef,
dans le _Journal de Henri III_, dit. de Lenglet-Dufresnoy.) Le roi la
fit taire, en lui accordant le titre de marquise de Guercheville. Il
l'avait vritablement aime, mais il ne s'tait pas, pour cela, impos
une continence qu'il jugeait inutile ou ridicule. Il se consolait donc
des chagrins que lui causait l'intraitable comtesse de la Rocheguyon,
en frquentant Charlotte des Essarts, comtesse de Romorentin, fille
naturelle du baron de Sauteur, cuyer de son curie. Il en eut deux
filles, qui furent lgitimes. Cette beaut, moins cruelle que la
veuve normande, tait en mme temps la matresse du cardinal de Guise
(Louis de Lorraine), fils du grand-duc de Guise tu aux tats de
Blois; mais le roi ne souponnait rien du partage. Pendant le blocus
de Paris, en 1590, comme il logeait avec ses officiers dans l'abbaye
de Montmartre, il avait eu occasion de remarquer une jolie novice,
fille du comte de Saint-Aignan et de Marie Babou de la Bourdaisire; il
n'eut pas de peine  l'_apprivoiser_, tout en se divertissant avec les
autres religieuses; et quand il leva le sige, il emmena sans faon la
jeune Marie de Beauvilliers, qu'il promena quelque temps avec lui, de
ville en ville, sans qu'elle et quitt le costume monastique; puis,
cette fantaisie passe, il renvoya la _nonnain_ dans son couvent,
o il continua encore  la voir de temps  autre, lorsqu'il l'eut
fait lire abbesse de Montmartre. Le roy, dit-on, se trouva si bien
avec l'abbesse, qu'autant de fois qu'il parloit de ce couvent, il
l'appeloit son monastre et disoit qu'il y avoit est religieux.
(_Antiq. de Paris_, par Sauval, t. I, p. 154.) Henri IV ne s'tait
pas si bien trouv de son sjour dans l'abbaye de Longchamp, o une
religieuse, nomme Catherine de Verdun, qu'il rcompensa pourtant en
la nommant abbesse de Vernon, lui avoit laiss, dit Bassompierre, un
_souvenez-vous de moi_, dont il ne parvenait pas  se dbarrasser.
Voil pourquoi on avait appel les abbayes de Longchamp et de
Montmartre _le Magasin des engins de l'arme_. (_Confession de Sancy_,
liv. I, ch. 8.) Il avait besoin alors d'un amour plus exclusif et plus
romanesque, pour subir avec patience les ordonnances des mdecins,
qui lui avaient prescrit un repos ncessaire au rtablissement de sa
sant. Ses anciennes dbauches avaient port leurs fruits, et l'on
disait que le roi, dont le sang tait gt par le mal de Naples, devait
se recommander  ses apothicaires plutt qu' ses matresses. Les
prdicateurs de la Ligue ne tarissaient pas en chaire sur ce texte peu
catholique. Roze, qui prchait  Saint-Germain-l'Auxerrois, disait 
ses auditeurs, que pendant que ceste bonne roine, ceste sainte roine
(entendant la royne de Navarre), estoit enferme entre quatre murailles
( Usson), son mary avoit un haras de femmes et de putains, mais qu'il
en avoit est bien pay... L'diteur des _Mmoires_ de l'Estoile,
dans lesquels ce passage figure,  la date du 12 octobre 1592, met en
note: La fin de cette phrase, qui ne peut tre imprime, existe  la
page 288 du manuscrit. Le 6 juin 1593, le cordelier Feu-Ardent, qui
prchait  Saint-Jean, vomissait mille injures contre le roi, et disait
qu'un jour il serait foudroy ou _crverait_ subitement: Aussi bien,
ajoutait-il, il a dj le bas du ventre tout pourri de ce que vous
savez.

Que les prdicateurs _ligueux_ dissent vrai ou non, Henri IV
tait, vers cette poque, l'amant ou, du moins, le _poursuivant_
de Gabrielle d'Estres. Cette charmante personne, une des filles
d'Antoine d'Estres, marquis de Coeuvres, et de Franoise Babou de
la Bourdaisire, habitait avec ses soeurs le chteau de son pre,
prs de Compigne. Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand
cuyer et favori du roi, entretenait avec elle des relations secrtes
qui n'avaient fait qu'augmenter leur amour mutuel. La demoiselle de
Coeuvres tait admirablement belle, et son portrait n'est pas moins
ressemblant dans ces vers de Guillaume du Sable, que dans les _crayons_
de Pierre Dumoustier et de Jean Rabel:

    Mon oeil est tout ravy, quand il voit et contemple
    Ses beaux cheveux orins, qui ornent chaque temple,
    Son beau et large front et sourcils benins,
    Son beau nez decorant et l'une et l'autre joue,
    Sur lesquelles Amour  toute heure se joue,
    Et ses beaux brillants yeux, deux beaux astres benins.

    Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine,
    Ses levres de corail, sa denture yvoirine,
    Son beau double menton, l'une des sept beautez,
    Le tout accompagn d'un petit ris folastre,
    Une gorge de lys sur un beau sein d'albastre,
    O deux fermes tetins sont assis et plantez!

Guillaume du Sable, vieux gentilhomme de la vnerie loyale, qui
avait fait son apprentissage sous Franois Ier, et qui tait un fin
connaisseur en matire de _beaut de dames_, selon l'expression de
Brantme, n'oublie pas dans ce portrait, qui orne sa _Muse chasseresse_
(Paris, 1611, in-12), les autres perfections de Gabrielle: _sa main
blanche et polie, ses beaux doigts longs, perleux_, sa belle taille, sa
bonne grce, et enfin,

    Ces petits pieds ouverts, rendant bon tesmoignage
    Quel est le demeurant du rare personnage.

Il est probable que ce fut Marie de Beauvilliers qui parla d'abord de
sa cousine de Coeuvres  Henri IV, et qui lui inspira ainsi un violent
dsir de la connatre. On dit pourtant, dans les _Amours du grand
Alcandre_, que Bellegarde ayant eu la maladresse de louer devant le roi
la beaut singulire de cette demoiselle, l'loge fit impression sur
Henri IV, qui prouva la curiosit de la voir, et qui en fut amoureux
ds qu'il l'eut vue. Il congdia brusquement la marquise d'Humires,
qui s'tait donne  lui avec beaucoup trop d'empressement, et il se
dclara le serviteur de Gabrielle. Bellegarde en fut trs-contrari.
Gabrielle, qui avait le coeur touch pour Bellegarde, se montrait
d'abord tout  fait rtive  l'endroit d'un nouvel amour; mais elle
avait des soeurs plus exprimentes et plus politiques, qui lui firent
comprendre qu'elle retrouverait cent Bellegarde quand elle le voudrait,
tandis qu'elle ne trouverait pas un second roi de France. Il est permis
de supposer que Bellegarde lui-mme, qui ne visait pas au mariage avec
la fille du marquis de Coeuvres, ne fit rien pour dtruire l'effet
de ces conseils, si toutefois il n'y ajouta pas les siens. Gabrielle
avait, en outre, une tante maternelle, madame de Sourdis, sortie de
cette famille des Babou de la Bourdaisire qui engendrait tant de
femmes de joie, au dire de Sully. Cette tante tait la digne soeur de
madame d'Estres, que son mari montrait du doigt aux _familiers_ de la
maison, leur disant: Voyez-vous cette femme, elle me fera un clapier
de putains dans ma maison! (_Observat. sur le Grand Alcandre_, dans le
_Journ. de Henri III_, dit. de Lenglet-Dufresnoy.) Madame de Sourdis,
de concert avec son amant le chancelier Huraut de Cheverny, disposa si
habilement sa mre  couter les propositions du roi, que Bellegarde
fut mis de ct, et que Gabrielle accepta le rle de favorite. Henri
IV tait si vivement pris d'elle, que, ne pouvant plus supporter le
tourment de l'absence, il quitta un jour son arme habill en paysan,
traversa seul la Picardie, au risque de tomber entre les mains des
ligueurs, et parut devant Gabrielle, toujours dguis, une botte de
paille sur la tte et un bton  la main. Les lettres qu'il adressait
tous les jours  sa matresse,  travers les pisodes d'une guerre
aventureuse, sont si pleines de passion et de dlicate tendresse,
qu'elles demandent grce pour le dsordre mme des deux amants;
mais ces lettres touchantes ne servent qu' mieux faire ressortir
le scandale de la conduite du roi, qui, tout amoureux qu'il ft de
Gabrielle, courait encore de matresse en matresse.

Cependant Gabrielle tait enceinte, et il fallait un mari pour couvrir
cette rputation que Bellegarde et le roi avaient mise  mal. Quoique
le roi n'en et pas eu les gants, comme on le disait encore du temps
de Tallemant des Raux, il s'occupa de chercher le mari et trouva
un gentilhomme picard, Nicolas d'Amerval, seigneur de Liancourt, qui
consentit  pouser. Gabrielle avait fait jurer au roi que, le jour
mme des noces, il viendrait la soustraire  la domination conjugale.
Le mariage eut lieu; mais un obstacle imprvu empcha Henri IV de
venir, comme il l'avait promis, et l'poux eut le temps de rclamer ses
droits; toutesfois, dit-on dans les _Amours du grand Alcandre_, elle
ne se vouloit jamais coucher, si bien que son mari, pensant estre plus
autoris chez lui que dans la ville o il avoit est mari et dont le
pre de Gabrielle estoit gouverneur, il l'emmena; mais elle se fit si
bien accompagner de dames, ses parentes, qui s'estoient trouves  ses
noces, qu'il n'osa vouloir que ce qui lui plut. Le lendemain, le roi
arriva et dlivra la nouvelle marie; peu de temps aprs, elle accoucha
d'un fils, que le roi ne fit pas appeler _Alexandre_, dit Tallemant des
Raux, de peur qu'on ne dist _Alexandre le Grand_; car on appeloit M.
de Bellegarde _monsieur le Grand_; et apparemment, il y avoit pass
le premier. Nanmoins, Henri IV lgitima Csar de Vendme, le jour
mme (7 janvier 1595) o le mariage de Gabrielle d'Estres avec le
seigneur de Liancourt fut cass et dclar nul par l'official d'Amiens.
Gabrielle, qui avait d'abord port le titre de _marquise de Monceaux_,
reut plus tard celui de _duchesse de Beaufort_. Le roi, qui dans ses
lettres l'appelait _mon cher coeur_ ou _mes chres amours_, la nommait
publiquement _mon bel ange_, ce qui donna lieu  ce quatrain:

    N'est-ce pas une chose estrange
    De voir un grand roy serviteur,
    Les femmes vivre sans honneur,
    Et d'une putain faire un ange!

La conduite de la duchesse de Beaufort n'tait rien moins que
rgulire; mais, quoique ses moeurs fussent trs-dcries dans
le peuple, qui l'avait surnomme _la putain du roi_, ainsi que la
qualifiaient en chaire les prdicateurs de la Ligue et notamment
Guarinus, il est difficile de prendre  la lettre les accusations
qui sont accumules contre Gabrielle dans les _Nouveaux Mmoires_
de Bassompierre, publis pour la premire fois en 1803. Suivant ces
Mmoires, dont l'authenticit est loin d'tre garantie, Gabrielle
aurait t prostitue, ds l'ge de seize ans, par sa propre mre,
au roi Henri III, moyennant une somme de six mille cus, et Montigny,
l'intermdiaire de la ngociation, garda le tiers de la somme; ensuite,
la marquise de Coeuvres vendit sa fille  Zamet, riche financier, et
 quelques autres partisans; puis, Gabrielle, livre au cardinal de
Guise  beaux deniers comptants, se donna elle-mme, de son plein gr
et gratis, au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et  diffrents
gentilshommes des environs de Coeuvres, tels que Brunet et Stenay;
enfin, Bellegarde avait fini par la prostituer au roi. (Voy. l'_Hist.
de Paris_ de Dulaure, dit. in-12, t. V, p. 189 et suiv.) Mais on
pourrait prouver aisment que Bassompierre ou l'auteur des Nouveaux
Mmoires imprims sous son nom a confondu les personnes, les faits
et les poques. Il a peut-tre attribu  Gabrielle seule toutes les
galanteries dont ses soeurs et ses parentes taient responsables;
car, dans la maison de la Bourdaisire, dit Tallemant des Raux, la
race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais t en France,
on en compte jusqu' vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit
maries, qui toutes ont fait l'amour hautement: de l vient qu'on dit
que les armes de la Bourdaisire c'est une _poigne de vesces_ (femmes
de mauvaise vie), car il se trouve, par une plaisante rencontre, que
dans leurs armes il y a une main qui sme de la vesce. On fit sur leurs
armes ce quatrain:

    Nous devons benir ceste main
    Qui sme avec tant de largesses,
    Pour le plaisir du genre humain,
    Quantit de si belles vesces.

Gabrielle, devenue la matresse en titre du roi, n'entretenait pas
moins des relations secrtes avec son ancien amant, M. de Bellegarde,
qu'elle aimait toujours; mais elle avait congdi,  dessein et non
sans clat, tous les hommes que la chronique scandaleuse lui donnait
pour galants. Ainsi s'tait-elle brouille avec le duc de Longueville,
aprs qu'elle lui eut fait rendre les lettres qu'il avait d'elle,
et l'on assure qu'elle se vengea cruellement des indiscrtions de ce
seigneur, qui se vantait d'avoir t le marchal des logis du roi.
Quoi qu'il en ft, Henri IV n'tait jaloux que de Bellegarde; il
commanda dix fois qu'on le tut, dit Tallemant des Raux; puis, il s'en
repentoit, quand il venoit  considrer qu'il la lui avoit te. Une
nuit, M. de Praslin vint avertir le roi, que Bellegarde se trouvait
enferm dans la chambre de la duchesse de Beaufort. Le roi se lve tout
tremblant de colre; il s'habille  la hte, met l'pe  la main, et
suit M. de Praslin, en soupirant; mais, quand il fut arriv  l'entre
de l'appartement de la duchesse, il eut un remords et s'arrta: Ah!
dit-il, cela la fcheroit trop! Et il retourna se coucher, sans avoir
troubl le tte--tte des deux amants. Une autre fois, Bellegarde et
la duchesse taient encore ensemble et n'attendaient pas le roi; Henri
IV se prsente  la porte et veut qu'on la lui ouvre: il n'y avait
pas d'issue pour faire sortir Bellegarde. La duchesse invente toutes
sortes de prtextes pour forcer le roi  s'loigner; mais il insiste,
il ordonne, il se fche. La femme de chambre de Gabrielle (c'tait une
fille nomme la Rousse, qui savait merveilleusement son mtier) fait
entrer Bellegarde,  demi vtu, dans un petit cabinet attenant  la
ruelle et destin  serrer des confitures, des pices et des drages.
On introduit alors le roi, qui regarde d'un air dfiant les indices
accusateurs que son rival a laisss en fuyant. Il s'assied en silence,
et tout  coup, se plaignant de la faim, il demande des confitures; il
va droit  la porte du cabinet, la trouve ferme, en rclame la clef,
qu'on ne lui donne pas, et menace de jeter cette porte en dedans, si
cette clef se fait attendre. Bellegarde a eu le temps d'achever sa
toilette et de sauter par la fentre: c'est la Rousse qui se montre
alors et qui dconcerte les soupons du roi. Je vois bien, sire, lui
dit Gabrielle, qui reprend l'avantage, je vois bien que vous me voulez
traiter comme les autres que vous avez aimes, et que votre humeur
changeante veut chercher quelque sujet de rompre avec moi; ce que je
prviendrai en me retirant tout  l'heure. Elle fond en larmes, que
le roi essuie sous ses baisers, en la conjurant de se calmer et de lui
pardonner. C'est ainsi que l'aventure est rapporte dans les _Amours du
grand Alcandre_. La tradition populaire y avait ajout quelques traits
plus conformes au caractre de Henri IV. Suivant le rcit qui a t
rpt par tous les faiseurs d'Ana, Bellegarde se serait cach sous le
lit de Gabrielle, et le roi en prenant la place que venait de quitter
son grand cuyer, aurait demand des confitures sches; la Rousse lui
ayant apport plusieurs botes, le roi en jeta une sous le lit: Il
faut bien, dit-il gaiement  sa matresse, il faut bien que tout le
monde vive! (Voy. le _Menagiana_, t. II, p. 71.)

On avait fait courir le bruit que la naissance de Csar, duc de
Vendme, ne pouvait pas tre mise sur le compte du roi; une anecdote,
que Sully n'a pas craint d'admettre dans ses Mmoires, semblerait
tre la source de ce bruit calomnieux. Alibour, premier mdecin du
roi, ayant visit Gabrielle, qui tait indispose, vint annoncer
 Henri IV, qu'il lui avoit trouv un peu d'motion, mais que son
mal n'auroit que d'heureuses suites. Le roi demanda s'il fallait
la saigner: Sire, je n'ai garde, il faut attendre qu'elle soit
 mi-terme, rpondit Alibour.--Que voulez-vous me dire, bonhomme?
rpondit le roi en colre; rvez-vous? et s'agit-il ici de grossesse?
Je sais les termes o j'en suis: ou vous n'y connaissez rien, ou de
plus mchants que vous, vous font parler.--Sire, j'ignore, moi, les
termes o vous en tes, repartit Alibour, mais je sais qu'avant sept
mois ce que je dis se vrifiera. La prdiction du mdecin se vrifia,
en effet: Gabrielle accoucha, mais Alibour ne survcut gure  cet
vnement: on disait qu'il avait t empoisonn. Tallemant des Raux a
donn l'explication de cette anecdote, si souvent invoque contre la
mmoire de Gabrielle, dans ce passage que M. Paulin Paris a rtabli,
dans son dition, d'aprs le manuscrit original: La vrit du conte
du bonhomme Alibour, premier mdecin du roy, est que Henry IVe avoit
une gonorrhe qui luy engendra une carnosit et ensuite une retention
d'urine dont il faillit mourir  Monceaux. Et M. d'Alibour disoit que
le roy n'estoit pas capable d'engendrer durant ce flux corrompu de
semence. C'estoit une question de mdecine; mais la grossesse de madame
de Beaufort estoit bien avance, quand on esmeut cette question. (Voy.
les _Histor._, 3e dit., t. I, p. 112.) Le fils an de Gabrielle n'en
fut pas moins lgitim de France, comme son frre Alexandre et sa soeur
Catherine-Henriette. Leur mre aurait certainement pous le roi, si
elle n'tait pas morte empoisonne pendant qu'on travaillait en cour de
Rome  faire casser le mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois.
M. de Sancy tomba en disgrce pour avoir os dire au roi, qui le
consultait sur son projet de se remarier avec madame de Beaufort, que,
putain pour putain, il aimeroit mieux la fille de Henri II, que celle
de madame d'Estres, qui toit morte au bordel. (Voy. l'historiette
de Sully, dans Tallemant des Raux.) Sully, qui n'tait pas moins
contraire que M. de Sancy  cette honteuse msalliance et qui la
combattit avec plus de politique, affirme nanmoins, dans ses Mmoires,
que le roy ne se fust jamais rsolu d'espouser une femme de joye.

Plus Henri IV tmoignait de folle passion pour son _bel ange_, plus
l'opinion publique se prononait avec nergie contre la favorite,
que le mariage n'et jamais rhabilite. Ses amours avec le duc
de Bellegarde taient si connues, mme dans le bas peuple, qu'on y
entendait souvent ce dicton proverbial, qui nous a t conserv dans
le _Banquet et aprs-din du comte d'Arete_, pamphlet du fameux ligueur
Louis d'Orlans: Les belles gardes s'accompagnent volontiers de beaux
fourreaux. Les Parisiens, chez lesquels fermentait toujours le levain
de la Ligue, dtestaient la duchesse de Beaufort,  cause des mauvaises
moeurs qu'ils lui attribuaient dans leurs propos et leurs _pasquils_;
la haine que cette favorite avait excite contre elle, rejaillissait
aussi sur le roi: Le peuple, crivait P. de l'Estoile  la date du
23 avril 1596, le peuple, qui de soy est un animal testu, inconstant
et volage, autant de bien qu'il avoit dit de son roy auparavant,
commena  en dire du mal, prenant occasion sur ce qu'il s'amusoit un
peu beaucoup avec madame la marquise. Dans un pasquil _trs-vilain et
scandaleux_, qui courait alors, il y avait des vers o le roi n'tait
pas plus pargn que sa matresse:

    Ha! vous parlez de vostre roy!
    --Non, fais, je vous jure, ma foy!
    Par Dieu! j'ay l'ame trop rale:
    Je parle de Sardanapale.
    _Com' sempre star in bordello,
    No fa Hercole immortello_
    Au royaume de Conardise,
    O, par madame la Marquise,
    Les grans noms sont mis  _monceaux_
    Et toute la France en morceaux,
    Pour assouvir son putanisme.

Tous les honntes gens, tous les bons citoyens s'indignaient  l'ide
de l'union du roi avec une femme dshonore qui tranchait dj de la
reine de France. Un satirique publia ce huitain au sujet de ce beau
mariage, qui n'existait encore qu'en promesse signe de la main de
Henri IV:

    Mariez-vous, de par Dieu! sire,
    Votre heritier est tout certain,
    Puisqu'aussy bien un peu de cire
    Legitime un fils de putain:
    Putain dont les soeurs sont putantes,
    La grand'mre le fut jadis,
    La mre, cousines et tantes,
    Horsmis madame de Sourdis!

Madame de Sourdis, comme nous l'avons dit plus haut, tait la
bien-aime du vieux chancelier de Cheverny, et elle en eut un fils,
que le roi tint sur les fonts  Saint-Germain-l'Auxerrois: Sire, dit
la sage-femme en lui remettant l'enfant, avisez  le bien porter, car
il est fort pesant.--Je ne m'en tonne pas, repartit Henri IV, les
sceaux lui pendent au cul! Gabrielle n'eut pas le temps d'en venir
 ses fins: elle fut emporte, en quelques heures, par une maladie
subite qui avait tous les caractres d'un empoisonnement. Ses envieux
et ses ennemis ne lui pardonnrent pas mme aprs sa mort: comme, 
ses obsques, le deuil tait conduit par son beau-frre, le marchal
de Balagny, fils naturel d'un vque de Valence, et que ses six soeurs,
plus dissolues qu'elle encore, assistaient  cette crmonie funbre,
le pote Sigogne composa ce sixain, que Sauval a recueilli dans les
_Amours des rois de France_:

    J'ay vu passer sous ma fenestre
    Les six Pechez mortels vivants,
    Conduits par le bastard d'un prestre,
    Qui tous ensemble alloient chantants
    Un _Requiescat in pace_
    Pour le septiesme trespass.

Henri IV ne pouvait vivre sans une matresse en titre, ce qui ne
l'empchait pas de prendre autant de matresses _volantes_ qu'on
lui en prsentait. Madame de Beaufort tait  peine inhume, que les
courtisans se disputaient  qui lui donnerait une hritire dans les
bonnes grces du roi: on trouva mademoiselle Henriette d'Entragues.
Elle tait fille de cette belle et douce Marie Touchet qui avait t
aime de Charles IX et qui fut marie avec Franois de Balzac, seigneur
d'Entragues. Cette demoiselle, ge de dix-neuf  vingt ans, ne se
distinguait pas moins par son esprit que par sa beaut; elle avait
surtout, dit Sully, ce bec affil, qui, par ses bonnes rencontres,
rendoit sa compagnie des plus agrables. Mademoiselle d'Entragues fut
si bien recommande au roi par les personnes qui voulaient en faire
une favorite, que le roi prouva aussitt le dsir de la voir, puis
de la revoir, puis de l'aimer. Il l'aima, ds qu'il l'eut vue; et
mademoiselle d'Entragues, docile aux leons de sa mre, et surtout de
son frre, se laissa volontiers aimer. Elle n'en tait pas, dit-on,
 son apprentissage; cependant elle marchanda longtemps les dernires
faveurs, que Henri IV rclamait avec toute l'ardeur d'un amant et toute
l'autorit d'un roi. Il y eut,  ce sujet, un des plus monstrueux
trafics de prostitution, que nous fournisse l'histoire des amours
des rois. La famille d'Entragues, le pre, la mre, leurs amis et
leurs conseillers auraient t plus ou moins mls  ces honteuses
ngociations, dont le but tait un march impudique. On demandait
cent mille cus de la vertu de mademoiselle d'Entragues. Quelques
mmoires rapportent que la somme fut rduite  cinquante mille. Dans
tous les cas, on tomba d'accord sur le prix; mais on ne s'en tint pas
 l'argent: mademoiselle d'Entragues, par le conseil de ses pre et
mre, demandait une promesse de mariage, sous cette trange condition
qu'elle fournirait au roi un enfant mle dans le dlai d'une anne!
Je suis observe de si prs, disait Henriette d'Entragues  son amant,
qu'il m'est absolument impossible de vous accorder toutes les preuves
de reconnaissance et d'amour, que je ne puis refuser au plus grand
roi du monde. Il faut une occasion; et je vois bien que nous n'aurons
jamais de libert, si nous ne l'obtenons de M. et madame d'Entragues.
Ceux-ci consentaient  fermer les yeux, ds qu'ils auraient en mains
la promesse de mariage signe et scelle en bonne forme. Cette
pimbche et ruse femelle sut si bien cajoler le roy, dit Sully, que
la promesse fut souscrite et donne pour la conqueste d'un trsor
que peut-estre il ne trouveroit pas. Sully eut le courage de faire
tous ses efforts pour dtourner son matre de cette folie amoureuse,
qui menaait de lui coter plus de cent mille cus; il dchira mme
la promesse de mariage, que lui montrait le roi: Si vous vouliez
bien vous rappeler, lui dit-il avec fermet, ce que vous m'avez dit
autrefois de cette fille et de son frre le comte d'Auvergne, du vivant
de madame la duchesse (de Beaufort); des propos que vous me teniez tout
haut, et des ordres dont vous me chargeastes de faire sortir de Paris
tout ce bagage (car c'estoit ainsy que vous vous exprimiez en parlant
alors de la maison de M. et madame d'Entragues), vous pousseriez plus
loin ce doute o vous estes, et compteriez encore moins de trouver la
pie au nid, et, en tout cas, vous penseriez que ce n'est pas une pice
qui mrite d'estre achete cent mille escus, et Dieu veuille qu'il ne
vous en couste pas davantage un jour  venir!

Ces conseils, mans d'un bon et loyal serviteur, taient soutenus
par toutes les distractions galantes que pouvait imaginer le parti
contraire  mademoiselle d'Entragues. Tous les jours on _produisait_
de nouvelles filles, qui, choisies parmi les plus jolies et les plus
sduisantes, ne servaient, en quelque sorte, qu' exciter encore plus
la passion du roi pour mademoiselle d'Entragues. Il ne possdoit pas
encore mademoiselle d'Entragues, dit Bassompierre dans ses _Mmoires_,
et couchoit parfois avec une belle garce nomme la Glande. Il allait
passer la nuit  l'htel de Zamet, o on la lui amenait. La Glande fut
bien vite dtrne par la Fanuche.

Tallemant des Raux, qui nous a rvl de si neuves et si curieuses
particularits sur Henri IV, rapporte un bon mot, un peu libre, de ce
prince, au sujet de la Fanuche, qu'on lui avait prsente comme une
vierge et qui n'en tait pas  son apprentissage. (Voy. l'dit. des
_Historiettes_, publie avec commentaires par MM. Monmerqu et Paulin
Paris, membres de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, t.
Ier.)

Cette Fanuche fut longtemps une courtisane  la mode dans le grand
style de la belle Impria et des courtisanes italiennes; elle tait
renomme surtout  cause de son beau corps et de ses perfections
secrtes. Un quatrain, imprim en 1637 dans la seconde partie des
_Posies et rencontres_ du sieur de Neuf-Germain, pote _htroclite_
de Gaston d'Orlans, nous prouve que Fanuche,  cette poque (elle
avait alors plus de quarante ans), tait encore digne des hommages de
ses admirateurs et des loges de la posie galante.

Mais Henri IV ne se contentait pas de ces amours de passage: il voulait
une matresse  poste fixe, il avait le coeur pris, il et donn la
moiti de son royaume pour possder mademoiselle d'Entragues. Il la
possda, moyennant la promesse de mariage et un don de cent mille
cus. On lui fit crdit pour la somme. Quand il fallut payer, il
s'excuta en rechignant; et il ordonna d'apporter dans son cabinet
ces belles espces sonnantes, qu'on tala devant lui sur le plancher:
Ventre-saint-gris! s'cria-t-il en voyant ces monceaux d'or  ses
pieds, voil une nuit bien paye! Il s'attacha ds lors  cette
conqute, qui lui avait cot si cher, et il leva mademoiselle
d'Entragues au rang de favorite, sans se faire faute de s'parpiller
 et l en infidlits, qui ne le rendaient ni moins tendre ni moins
empress pour elle.

Son divorce avait t prononc en cour de Rome, mais, quelque puissant
que ft son amour, il s'tait laiss engager dans une alliance
politique, et il pousa Marie de Mdicis, en 1600. Mademoiselle
d'Entragues, qui s'tait inutilement oppose  cette union, mit tout en
jeu pour conserver son titre et ses fonctions de favorite, en renonant
 devenir reine de France. Henri IV l'avait cre marquise de Verneuil,
et il ne paraissait nullement rsolu, malgr son mariage,  cesser des
relations qu'il prfrait  toutes les autres.

Cependant Henriette de Balzac, dont le caractre violent, souple
et despote  la fois, avait exerc un grand empire sur le roi, ne
lui pargnait pas les gronderies et les mauvais compliments; elle
lui dit, un jour, que bien lui prenoit d'tre roi, que sans cela
on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. (Voy.
l'historiette de Henri IV, dans Tallemant des Raux.) Elle l'appelait
le _capitaine Bon vouloir_, parce qu'il tait toujours prt  payer
de sa personne en galanterie, et qu'il se sentait port pour toutes
les femmes, en gnral. La marquise de Verneuil, qui logeait  l'htel
de la Force prs du Louvre, partageait, pour ainsi dire, avec la
reine, les attentions du roi et les assiduits des courtisans; elle
ne dsesprait pas de l'emporter tout  fait, un jour ou l'autre, sur
Marie de Mdicis, qu'elle ne nommait pas autrement que l'_Italienne_ ou
la _grosse banquire_. Cette installation publique d'une matresse en
titre, vis--vis du Louvre, tait un scandale qui faisait murmurer le
peuple et gmir les vrais serviteurs de Henri IV.

On essaya, pour le sparer de cette femme astucieuse qui en voulait
toujours  la couronne de France, une foule de combinaisons et
d'intrigues amoureuses, destines  diminuer le pouvoir de la marquise
de Verneuil, en diminuant son prestige; mais Henri IV, en courant
les aventures qu'on lui prparait, ne laissait pas de revenir _plus
chauff_  la marquise. En 1600, selon Bassompierre (anciens et
_nouveaux_ Mmoires), il devint _un peu_ amoureux d'une des filles
de la reine, nomme la Bourdaisire; puis, de madame de Boinville,
femme d'un matre des requtes; puis, de mademoiselle Clein; puis,
de la femme d'un conseiller nomm Quelin; puis, de la comtesse de
Lemoux; puis, d'une dame d'honneur de la reine, appele Foulebon, etc.
La marquise de Verneuil n'en tait pas moins fte; mais l'exemple
du roi lui apprit sans doute  se donner du bon temps, et l'on peut
supposer que les consolateurs ne lui manqurent pas. Un mot de Henri
IV, rapport par Tallemant des Raux, ferait penser qu'il n'tait pas
jaloux de la marquise, comme il l'avait t de Gabrielle d'Estres.
On lui dit que feu M. de Guise toit amoureux de madame de Verneuil;
il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: Encore faut-il leur
laisser le pain et les putains! on leur a t tant d'autres choses!
La marquise de Verneuil se sentait assez sre de l'attachement du
roi, pour n'avoir rien  craindre des rivales de rencontre qu'il lui
donnait; nanmoins, son crdit fut balanc un moment par celui de
Jacqueline du Bueil, fille d'un brave gentilhomme breton, Claude du
Bueil, seigneur de Courcillon. Le roi, pendant une de ses brouilles
avec sa matresse en titre, avait fait son passe-temps de cette jeune
et charmante personne, qui n'osa rien lui refuser et qui se trouva
grosse. Il s'agissait de mettre l'accident sous la responsabilit
d'un mari: Le mardy 5 du mois d'octobre (1604), raconte ingnument P.
de l'Estoile dans son _Registre-journal_ du rgne de Henri IV,  six
heures du matin, mademoiselle du Bueil, nouvelle maistresse du roy,
espousa  Saint-Maur-des-Fossez le jeune Chauvalon, jeune gentilhomme,
bon musicien et joueur de luth, pitre (ainsi qu'on disoit) de tout
le reste, mesme des biens de ce monde. Il eut l'honneur de coucher
le premier avec la marie, mais esclair, ainsi qu'on disoit, tant
qu'il y demeura, des flambeaux et veill des gentilshommes, par le
commandement du roy, qui le lendemain coucha avec elle  Paris au
logis de Montauban, o il fut au lit jusqu' deux heures aprs midy.
On disoit que son mary estoit couch en un petit galetas au-dessus de
la chambre du roy, et ainsi estoit dessus sa femme, mais il y avoit un
plancher entre deux. Cette nouvelle matresse menaait d'vincer la
marquise de Verneuil, mais celle-ci n'tait pas en peine des moyens de
ramener le roi; elle fit attaquer vigoureusement le coeur de Jacqueline
du Bueil, par le jeune prince de Joinville, frre du duc de Guise,
qui la courtisait elle-mme et qui lui tait tout dvou. Quand les
deux amants se furent convenus et entendus, on avertit le roi, qui
se plaignit amrement  la vieille duchesse de Guise: Qu'on pouse
ma matresse,  la bonne heure, dit-il, j'y consens; mais qu'on me la
dispute et qu'on s'en tienne  en tre le galant, c'est ce que je ne
souffrirai point! Il aurait fait arrter le prince de Joinville, si
ce rival trop favoris n'et renonc tacitement  la possession de
Jacqueline, en s'loignant d'elle et de la cour. Henri IV pardonna:
mademoiselle du Bueil fut faite comtesse de Moret, et le fils qu'elle
mit au monde, aprs le dpart du prince de Joinville, fut lgitim
comme l'avaient t ceux de Gabrielle d'Estres.

La marquise de Verneuil tenait sous le charme son _capitaine Bon
vouloir_; elle lui avait laiss des souvenirs qui le ramenaient
toujours auprs d'elle, en dpit de toutes les amourettes. Lorsqu'elle
fut accuse d'avoir tremp dans un complot contre le roi, avec son
pre, son frre et d'autres seigneurs, elle ne fit que rire et railler;
quand elle fut condamne, elle n'eut qu' voir le roi pour obtenir la
grce de tous les conjurs, et bien que son rle de favorite ait cess
vers cette poque, Henri IV allait la voir souvent et ne lui faisait
pas moins bon visage. La marquise le divertissait plus que personne
au monde, et la reine tait toujours jalouse d'elle. Au mois de mars
1607 il se rendit avec la cour  Chantilly, o sjournait madame de
Verneuil. Il avait emmen avec lui une fille, nomme Lahaye, qu'il
entretenoit, dit l'Estoile, et qu'il menoit partout o il alloit.
La marquise lui dit, en bouffonnant comme de coutume: Vous avez de
mauvais fourriers avec vous, qui vous logent  Lahaye, au vent et  la
pluie! Cette Lahaye fut disgracie l'anne suivante, et prit le voile
dans l'abbaye de Fontevrault: retraite finale et assez ordinaire des
dames du mestier, dit P. de l'Estoile ( la date du 30 mars 1608), o
quelques fois elles ne laissoient pas de le continuer. Une anecdote,
raconte dans les notes de Lenglet-Dufresnoy sur le _Journal de Henri
IV_ ( la date du 12 Mars 1604), nous apprend que le roi tranait
partout  sa suite, dans ses voyages comme dans ses dvotions, un
troupeau de femmes et de filles de la cour; ainsi, quand il allait
entendre les sermons du pre Gonthier, jsuite, aux diffrentes
glises de Paris, ces dames y venaient  l'envi, en grande toilette,
pour y briguer un regard et un sourire de Henri IV. Une fois, que le
jsuite prchait  Saint-Gervais, la marquise de Verneuil et beaucoup
de dames vinrent se placer prs de l'oeuvre, o le roi tait assis.
Elles chuchotaient entre elles; et la marquise changeait des signes
d'intelligence avec Henri IV, qui avait de la peine  s'empcher de
rire. Le pre Gonthier s'arrta court au milieu de sa prdication,
et se tournant vers le roi: Sire, lui dit-il avec amertume, ne vous
lasserez-vous jamais de venir avec un srail entendre la parole de
Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint? Le roi
ne lui sut pas mauvais gr de la rprimande; mais il n'en fut pas plus
rserv dans sa manire d'tre, et il n'vita pas davantage de causer
du scandale  ses sujets.

Son dernier amour, celui qui mit peut-tre le poignard dans la main
de Ravaillac, a montr jusqu'o pouvait aller la dpravation de ses
moeurs. C'est un des pisodes les plus tranges de l'histoire de la
Prostitution  la cour de France. Le roy, en ce temps, crivait Pierre
de l'Estoile dans ses Journaux, sous la date du mois de juin 1609,
esperduement amoureux de madame la princesse de Cond, estime la plus
belle dame, non de la cour seulement, mais de la France, donne subject,
par ses desportemens, de nouveaux discours, aux curieux et mesdisans,
qui sans cela ne parloient que trop licencieusement de Sa Majest et
des vilanies et corruption de la cour. La jeune Charlotte-Marguerite,
fille de Henri, duc de Montmorency, marchal et conntable de France,
avait paru pour la premire fois  la cour, cette anne-l: Elle
toit si jeune, dit l'auteur des _Amours du grand Alcandre_, qu'elle
ne faisoit que sortir de l'enfance; sa beaut estoit miraculeuse et
toutes ses actions si agrables, qu'il y avoit de la merveille partout.
Alcandre la voyant danser, un dard  la main, comme, pour la figure
du ballet, elles (les dames de la reine) reprsentoient les nymphes
de Diane, se sentit percer le coeur si violemment, que cette blessure
dura aussi longtemps que sa vie. Le conntable avait jet les yeux
sur Bassompierre pour en faire son gendre; mais le roi, qui avait vu
ce miracle de beaut et de grce, n'hsita pas  chercher un autre
mariage qui laisserait le champ libre  ses honteux desseins: Je suis
devenu non-seulement amoureux, mais furieux et outr de mademoiselle de
Montmorency, dit-il  Bassompierre, qui tait un de ses compagnons de
table et de dbauche. Si tu l'pouses et qu'elle t'aime, je te harai;
si elle m'aime, tu me harois. Il vaut mieux que cela ne soit point
cause de rompre notre bonne intelligence, car je t'aime d'affection
et d'inclination. Je suis rsolu de la marier  mon neveu le prince
de Cond, et de la tenir prs de ma famille. Ce sera la consolation et
l'entretien de la vieillesse o je vais dsormais entrer. Je donnerai
 mon neveu, qui aime mieux mille fois la chasse que les dames, cent
mille livres par an, pour passer son temps, et je ne veux autre grce
d'elle, que son affection, sans rien prtendre davantage. Bassompierre
se retira devant un ordre aussi formel, et mademoiselle de Montmorency
pousa le prince de Cond. Ds lors, le roi s'abandonna sans pudeur
 toutes les extravagances de sa passion, qui estoit si grande, dit
l'Estoile, qu'on l'en vit changer, en moins de rien, d'habits, de
barbe et de contenance. Le pote Malherbe prtait complaisamment
sa muse  l'expression de cette passion adultre, qui, si l'on en
croit des stances composes sous le nom d'_Alcandre_, n'aurait pas
trouv _Oranthe_ insensible. Quoi qu'il en ft, le roi se montrant
si eschauff  la chasse de ceste belle proie, pour laquelle avoir
il mettoit tout le monde en besongne, jusques  la mre du mary,
le prince de Cond lui adressa de vifs reproches et s'emporta mme,
dit-on, jusqu' l'appeler b.... (Voy. les _Mm.-journaux_ de P. de
l'Estoile, dit. de MM. Champollion, p. 537, rgne de Henri IV.) Le
prince de Cond estant bien averty que le roy se servoit de sa mre,
comme d'un instrument propre pour corrompre la pudicit de sa femme,
en entra en grosses paroles avec elle, lui dit pouilles, l'appela
_maquerelle_ ou d'autres noms qui ne valoient pas mieux, lui reprochant
de luy avoir peint la honte sur le front. Ce passage incroyable, qui
nous reprsente une mre travaillant au dshonneur de son fils, est un
des plus tristes tmoignages de la dgradation morale des courtisans 
cette poque. Pierre de l'Estoile ajoute un dernier trait  ce tableau
hideux, en attribuant  la reine elle-mme une part de complicit dans
cette ligue gnrale contre la vertu de la princesse de Cond: Je
scay, dit Marie de Mdicis, que, pour ce beau march, il y a trente
maquerelles en besongne; et, si je m'en mesle une fois, je feray la
trente-uniesme. Le prince de Cond chappa pourtant aux ruses et aux
violences qui menaaient son honneur conjugal; il enleva sa femme et
l'emmena hors de France, pour la mettre en sret  Bruxelles. Henri
IV serait all l'y chercher, les armes  la main, si le poignard d'un
rgicide n'et rompu la trame de ses coupables projets avec celle de sa
vie.

L'amour frntique de Henri IV pour la princesse de Cond avait
produit un redoublement d'activit dans les dmarches complaisantes des
courtiers d'amour, qui s'employaient alors pour les plaisirs du roi.
C'est un des caractres les plus remarquables de la Prostitution, 
cette poque, que le zle des gens de cour  servir d'intermdiaires
officieux, dans les affaires de galanterie, non-seulement au roi,
mais encore aux princes et aux grands. On semblait avoir perdu le sens
moral,  ce point qu'un bon gentilhomme ne se faisait aucun scrupule de
se prter aux infmes manoeuvres des agents de la dbauche, ds qu'il
fallait contenter le caprice amoureux d'un puissant protecteur. Chacun,
pour se mettre dans les bonnes grces de son patron, ne rougissait pas
de devenir, au besoin, un vil proxnte; chacun s'estimait heureux et
fier de produire une nouvelle merveille de beaut, destine  la couche
royale. Aussi, faut-il accuser ces misrables pourvoyeurs, plutt que
le roi lui-mme, qui n'tait pas, il est vrai, capable de rsister 
leurs impures excitations. Le type le plus parfait du proxntisme,
le principal complice des dsordres de Henri IV, fut l'Italien
Sbastien Zamet, qui, de simple cordonnier qu'il tait sous Henri III,
n'avait pas tard  se faire seigneur de dix-sept cent mille cus,
conseiller du roi, gouverneur de Fontainebleau, surintendant de la
maison de la reine, baron de Billy et Murat, etc. Zamet, que Henri
IV nommait familirement _Bastien_, et dont il apprciait l'humeur
joyeuse, l'esprit dli et le servile dvouement, avait, pour ainsi
dire, mis la main dans tous les amours de son matre; c'tait lui qui
remplissait les mystrieuses fonctions de surintendant des plaisirs
du roi; c'tait dans son htel magnifique, situ rue de la Cerisaie,
que le roi faisait des parties de dbauche avec les jeunes seigneurs
de la cour; c'tait dans cet htel, que le roi venait souvent passer
la nuit avec des femmes que Zamet se chargeait souvent de lui fournir;
c'tait l, que toutes les matresses du roi avaient pay leur cot.
Zamet eut deux concurrents dans le vilain mtier qu'il exerait avec
beaucoup d'adresse et de cynisme pour le service de Henri IV: le duc
de Bellegarde et le marquis de la Varenne. Le premier, qui avait t un
de ceux qu'on appelait les _maquereaux ordinaires de Sa Majest_ (voy.
le _Tocsin des Massacreurs_, dit. de 1579, p. 47), excellait dans
l'art de choisir de friands morceaux pour la bouche du roi; il savait
aussi endoctriner les filles et les dresser au mange royal, comme des
juments de bonne volont: il avait _produit_ Gabrielle d'Estres, il
produisit ensuite Jacqueline du Bueil. Le second, qui avait commenc
par tre cuisinier de la maison de Madame, soeur du roi, s'avana si
bien dans la faveur de ce prince, qu'il devint contrleur gnral des
postes et conseiller d'tat: il tait spcialement charg de porter
les _poulets_ et les messages d'amour; on l'appelait le _matre_ ou le
_ministre des volupts du roi_. (Voy. la Vie de M. du Plessis-Mornay,
liv. II.) Les maquereaux s'en vont marquis! s'crie d'Aubign,
dans la _Confession de Sancy_, en parlant de la Varenne, qui avait
transsubstanti les potages de cuisine en tripotages d'estats, et les
poulets de papier en poulets de chair humaine.

Les femmes et les plus grandes dames se mlaient aussi de ce trafic
malhonnte, qui leur gagnait la faveur du prince. Nous avons vu
plus haut, que la princesse douairire de Cond se liguait avec ce
_verd galant_  barbe grise, contre la chastet de sa belle-fille et
l'honneur de son fils. Nous avons vu que madame de Sourdis favorisait
le commerce adultre de sa nice, Gabrielle d'Estres. La princesse de
Conti (mademoiselle de Guise), qui avait t aussi une des matresses
de son _grand Alcandre_, ne cessait de lui chercher de nouveaux
amusements, et se faisait la corruptrice de ses rivales. Nous pourrions
mentionner un grand nombre d'autres femmes de grand nom, qui taient
toujours prtes  seconder les fantaisies libertines du plus dbauch
des rois. Dans la _Bibliothque_ (imaginaire) _de matre Guillaume_,
factie satirique frquemment cite dans les notes de la _Confession
de Sancy_, on remarque les deux ouvrages suivants: _Sept livres de
Chastet_, _faits par la Varenne_, _ddis  madame de Retz_, et les
_Prceptes de production_, _autrement de maquerellage_, _composs
par madame de Villers_, _comments par madame de Vitry et ddis  la
Varenne_. Une factie du mme genre, qui ne nous est connue, que par un
extrait insr dans le Journal de P. de l'Estoile ( la date du mois de
juillet 1609), caractrise encore mieux le scandaleux _maquignonnage_,
qui se pratiquait surtout au profit de Henri IV: dans une plaisante
Requte au roi, le nomm Clavelle, qui s'intitule le _compagnon de
Duret_, remontre humblement  Sa Majest, qu'il avoit fait et exerc
aussy bien et mieux que luy (Duret) le mestier de maquerellage (qui
est un des principaux, et auquel l'esprit de l'homme se monstre le
plus), ayant conduit des prattiques trs-difficiles de ce cost-l
avec plus d'honeur beaucoup et moins de hasard que Duret (et ne luy
en scachant rien monstrer, dont il le desfioit luy et tout homme).
Tesmoins les maquerellages (disoit-il) de telles et telles (qu'il
spcifie en sa requeste), un tel et tel march (dont vous-mesme n'estes
ignorant, sire), venus  leur perfection et effect, par sa diligence
et principale entremise, et o un autre, bien que vers en l'art,
eust perdu ses pas et ses peines, et mille autres petits services de
pareille estoffe dont il avoit oblig grands et petits  la cour.
Tallemant des Raux raconte que le marchal de Roquelaure, qui tait
borgne, accompagnant le roi en carrosse, interpella une marchande
de maquereaux, et lui demanda comment elle distinguait les mles des
femelles: Jsus! rpondit cette vendeuse de poisson, il n'y a rien de
plus ais, les mles sont borgnes. Et Tallemant ajoute: On l'accusoit
d'avoir fait quelquefois le _ruffian_  son matre.

Certes, les innombrables amours de la reine Marguerite et ceux
du _grand Alcandre_, raconts trs-sommairement, comme nous avons
essay de le faire, forment l'pisode le plus curieux et le plus
caractristique de l'histoire de la Prostitution  la fin du seizime
sicle.




CHAPITRE XXXIX.

  SOMMAIRE. --Les annales de la cour sous Henri III et Henri IV. --La
  belle Chteauneuf. --Le souper des trois rois chez Nantouillet.
  --Le mariage de la matresse du roi. --L'assassinat de madame de
  Villequier par son mari. --Indignes violences de Henri III et de
  ses mignons. --La comdie du _Paradis d'amour_. --_Bibliothque de
  madame de Montpensier._ --_Manifeste des dames de la cour._ --Les
  filles d'honneur de la reine. --La Malherbe et le seigneur de la
  Loue. --La Sagonne et le baron de Termes. --Indulgence de Henri
  IV. --Commencements de la belle galanterie. --Consquences du luxe.
  --Le mouchoir de 19,000 cus. --La tapisserie. --Les _mystres des
  dieux_.


Dulaure remarque avec raison, dans son _Histoire de Paris_ (dit.
in-12, t. IV, p. 492), que les scnes de luxure dcrites complaisamment
par Brantme pour reprsenter l'tat des moeurs de la cour ressemblent
 celles que pourraient offrir les annales d'un lieu de dbauche; mais
Brantme, qui vcut jusqu'en 1614, avait quitt la cour en 1582, par
suite d'un dpit de courtisan, pour se retirer dans ses terres, o il
crivit ses mmoires, qui ne nous sont pas tous parvenus. Sa nice,
madame de Duretal, prit soin de brler les plus scandaleux, et l'on
peut juger ce qu'ils taient par ceux qui nous restent. Brantme n'a
donc pu voir par ses propres yeux la fin du rgne de Henri III ni tout
le rgne de Henri IV; il ne savait ce qui se passait au Louvre, que par
les correspondances des amis qu'il y avait laisss, et il s'est abstenu
de recueillir, d'aprs leur tmoignage plus ou moins partial, tous les
faits dont il ne fut pas tmoin et garant. Ainsi, ne pouvons-nous pas
lui demander des renseignements sur l'histoire de la Prostitution  la
cour de Henri III et de Henri IV. Brantme, si on le juge par quelques
pages o il se montre l'implacable ennemi des dbauches italiennes,
gmissait sans doute de l'aberration honteuse, dans laquelle tait
tomb le dernier des Valois, entour de vils mignons; il croyait que,
sous l'influence de ces horreurs trangres, le _joli train_ de la cour
de France avait cess, et que l'amour des dames, tant recommand par
les traditions franaises, n'existait plus que chez de vieux courtisans
et d'incorruptibles gentilshommes. Il ne faut pas supposer, nanmoins,
que l'abominable secte des mignons et des hermaphrodites et dtruit
toute honnte galanterie, et que les dames fussent devenues  la
cour de Henri III neutres ou indiffrentes dans une question o elles
avaient toujours t les premires intresses. Il faut mme dire, pour
l'honneur des mignons, qu'ils n'taient pas si ngligents du beau sexe,
qu'on pourrait le penser  cause de leur vilaine rputation. Henri III
avait eu des matresses, ses favoris en avaient galement, et plusieurs
d'entre eux qui prirent de mort tragique ne purent en accuser que les
femmes.

Henri III, lorsqu'il n'tait encore que duc d'Anjou, aimait Rene de
Rieux, connue sous le nom de la _belle Chteauneuf_; c'tait une de
ces filles d'honneur de Catherine de Mdicis, que le fameux libelle
huguenot, intitul _le Tocsin des Massacreurs_, n'a probablement
pas calomnies, quand il les marque du sceau de la Prostitution:
Nul n'ignore, lit-on dans ce libelle (p. 49 de l'dit. de 1570),
l'impudicit des filles de la suitte de la Roine mre, tesmoins la
Rouet, Montigny, Chasteauneuf, Atri et autres, desquelles la chastet
est si peu connue, qu'elle ne trouveroit pas un seul tesmoing chez
tous les courtisans. Lorsque le duc d'Anjou dut partir pour la
Pologne, o l'appelait le voeu des nobles polonais qui lui avaient
offert la couronne, il voulait trouver un mari pour mademoiselle
de Chteauneuf,  laquelle il avait fait, dit-on, une promesse de
mariage par crit. Il chercha parmi les seigneurs de la cour celui
qui pourrait prendre son lieu et place. Mademoiselle de Chteauneuf,
qui tait d'un caractre orgueilleux et inflexible, ne se prtait
gure, il est vrai,  ce trafic matrimonial. Le duc d'Anjou jeta les
yeux sur Nantouillet, prvt de Paris, un de ses compagnons de table
et de plaisir; Nantouillet dclina trs-firement le dshonneur qu'on
prtendait lui faire, et rpondit au nouveau roi de Pologne, que,
pour pouser une fille de joie, il attendrait que Sa Majest et
tabli des bordeaux dans le Louvre. Cette rponse fut rapporte 
Charles IX, qui en garda rancune  Nantouillet. Peu de jours aprs
(septembre 1573), on intercepta une lettre crite de Paris par un
courtisan, dans laquelle il tait parl, en ces termes, d'un grand
scandale qui venait d'avoir lieu et qui faisait l'entretien de la
ville et de la cour: J'ay veu, disait l'auteur de cette lettre, les
trois rois, qu'on appelle le Tyran, le roy de Polongne, et le tiers,
le roy de Navarre, qui, pour rendre grces  Dieu pour la paix et
leur dlivrance, ne cessoyent de le despiter et provoquer  vie, par
leurs lascives puanteurs et autres tels sardanapalismes. Je sceu comme
ces trois beaux sires s'estoient fait servir, en un banquet solemnel
qu'ils firent, par des putains toutes nues... MM. Champollion, dans
leur dition du _Journal de Henri III_, se sont abstenus de reproduire
certains passages obscnes, que Pierre de l'Estoile avait insrs tout
au long dans son manuscrit. Le banquet n'avait t que le prlude de
scnes plus inoues encore. Les trois rois, estant en peine  quoy ils
employeroient le reste de la nuit, avaient fait avertir Nantouillet,
qu'ils iraient collationner chez lui  l'htel d'Hercule, situ au
coin de la rue des Augustins. Nantouillet s'excusa en vain de recevoir
de tels htes; mais il fut forc d'obir  l'ordre du roi et de faire
apprter la collation. Les convives,  moiti ivres, avaient form le
complot de piller l'htel d'Hercule: ils s'emparrent, en effet, de la
vaisselle d'argent, forcrent les coffres et les armoires, y prirent
tout ce qu'ils trouvrent de prcieux, et ne se retirrent que chargs
de butin, malgr les plaintes et les prires de Nantouillet. Le bruit
courut, le lendemain, qu'une somme de cinquante mille francs, vole
dans les coffres de Nantouillet, avait t donne, avec beaucoup de
joyaux provenant de la mme source,  la belle de Chteauneuf, pour
la ddommager et la venger du refus que Nantouillet avait fait de sa
main. Celui-ci alla se plaindre au premier prsident du parlement, qui,
avant de faire informer sur cette affaire, adressa des remontrances
au roi Charles IX: Ne vous en mettez pas en peine, lui rpondit le
roi; faites entendre  Nantouillet qu'il aura trop forte partie, s'il
veut en demander raison. Nantouillet se le tint pour dit et retira sa
plainte.

Le duc d'Anjou avait dj rompu avec mademoiselle de Chteauneuf, ou du
moins il lui donnait publiquement pour rivale la princesse de Cond,
dont il portait le portrait pendu  son cou. Son amour pour cette
charmante princesse rsista mme  l'absence. En revenant de Pologne
pour succder  Charles IX, il retrouva sa matresse; mais il eut le
chagrin de la perdre presque aussitt. Mademoiselle de Chteauneuf
essaya de reprendre alors ses anciens droits sur le coeur du prince,
qui n'avait pas cess de lui montrer beaucoup d'affection. Elle fut
encore un moment la matresse du roi, quoique les moeurs de Henri
eussent subi une triste mtamorphose: elle tait si peu tolrante
pour les mignons, que Henri III en revint  l'ide de la marier,
afin de se dbarrasser d'elle. Il s'tait mari lui-mme avec Louise
de Vaudemont; il savait que cette princesse avait t recherche
par le comte de Brienne, qui en estait toujours pris: Comte, lui
dit-il d'un ton de matre, je viens de vous ter votre matresse;
mais, en change, je veux vous donner la mienne et que vous pousiez
Chteauneuf. Ce n'tait pas une plaisanterie; et le comte de Brienne
ne put chapper  ce mariage, qu'en quittant prcipitamment la cour.
La belle Chteauneuf en fut bien aise. Elle ne souhaitait pas trouver
un mari, et elle aspirait toujours  conserver son titre de matresse
du roi; mais elle eut l'imprudence d'entrer en lutte ouverte contre
la jeune reine, et Catherine de Mdicis lui dfendit de reparatre
 la cour. Le roi se garda bien de la soutenir, et, comme elle se
vit abandonne de ce prince, que les mignons avaient irrit contre
elle, le dpit lui fit faire un coup de tte dont elle se repentit
bientt. Cette fille, si entire et si ddaigneuse, dit Brantme,
que, quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la
taster d'amour, elle lui respondoit si orgueilleusement, en si grand
mespris d'amour, par paroles si arrogantes, car elle disoit des mieux,
que plus n'y retournoit, se laissa si bien aller  un qui obtint tout
d'elle quelques jours avant qu'elle se mariast. C'tait un Italien,
nomm Altoviti, qui n'estoit nullement comparable  force autres
honnestes gentilshommes qui l'avoient voulu servir. Deux ans aprs,
l'ayant _trouv paillardant_, dit l'Estoile (septembre 1577), elle le
tua _virilement_ de sa propre main. Henri III n'avait que faire d'une
matresse en titre, et il se rjouit d'tre ainsi dlivr des ternels
reproches de mademoiselle de Chteauneuf, qui lui faisait honte de ses
infmes habitudes. Il ne retomba plus depuis sous la domination d'une
femme; mais, en dpit de ses _mignons fraiss_, il revenait, de temps
 autre, aux premiers penchants de sa jeunesse. On l'accusa d'avoir
pouss son favori, Ren de Villequier,  tuer sa femme (aot 1577),
qui tait grosse, combien que son mari, plus de dix mois auparavant,
n'eust couch avec elle. Cette dame avait pour amant le seigneur de
Barbizi, beau jeune homme parisien qu'elle refusait de sacrifier  la
jalousie du roi. Ce meurtre fust trouv cruel, dit l'Estoile (_Journal
de Henri III_, ancienne dit.), comme commis en une femme grosse de
deux enfants, et estrange, comme fait au logis du roy ( Poitiers),
Sa Majest y estant, et encores en la cour, o la paillardise est
publiquement et notoirement prattique entre les dames, qui la tiennent
pour vertu. Mais l'yssue et la facilit de la grce et remission qu'en
obstinst Villequier, sans aucune difficult, firent croire qu'il y
avoit, en ce fait, un secret commandement du roy, qui payoit ceste dame
pour un refus en cas pareil. Cette dernire phrase appartient  Pierre
Dupuy, qui, mieux inform que Pierre de l'Estoile, l'avait mise dans
sa copie  la place de la phrase qui existe dans l'original, o l'on
trouve seulement: Pour un rapport qu'on lui avoit fait, qu'elle avoit
mesdit de Sa Majest en pleine compagnie. Dans un _tombeau_ satirique,
qui fut compos alors sur ce tragique vnement, on n'pargna pas plus
l'_impudique_ femme que son _excrable_ mari:

    Non l'ire, non l'honneur, non quelque humeur jalouse
    L'ont fait ensanglanter au sang de son espouse.
    D'honneur, en eust-il donc? eut-il est jalous
    D'une qu'il scavoit bien estre commune  tous,
    Et que mesme il avoit nourrie en tous delices,
    Adher, consenty, mille fois,  ses vices?....
    Va, passant, elle a eu justement le salaire
    Que merite  bon droit une femme adultere,
    Et luy, soit pour jamais dit l'infame bourreau
    De celle dont il fut autrefois macquereau!

Le recueil de Sauval, publi en 1739 sous le titre de _Mmoires
historiques concernant les amours des rois de France_, renferme
plusieurs anecdotes qui prouvent que les mignons taient plus ports
que le roi  l'gard des femmes. Un jour, Henri III se mit en tte
de gagner la femme d'un conseiller du parlement, non moins belle que
vertueuse, et enfin en tant venu  bout au Louvre, dans son cabinet,
il l'abandonna ensuite  ses mignons; mais cette pauvre dame, alors
dsespre et saisie d'un tel outrage, tombant pasme, rendit l'esprit
dans leurs bras. Une autre fois, la Guiche, un des mignons, tant
perdument amoureux de madame de la Mirande, femme d'une vertu 
l'espreuve, le roi ne ddaigna pas de servir les intrts de son
favori, et attira cette dame au Louvre sous prtexte de lui octroyer
un don sur les coches. La belle solliciteuse arrive  l'heure o
le roi tait  table; on l'introduit dans un cabinet mystrieux, et
l Henri III vint lui-mme plaider la cause malhonnte de la Guiche:
La voyant inflexible et que, pour chapper du danger o son avidit
l'avoit prcipite, elle allguoit qu'une incommodit ordinaire aux
personnes de son sexe l'empeschoit de lui accorder ce qu'il desiroit,
l-dessus il la fait prendre devant lui par deux valets: le reste ne
se devine que trop. Ces Tarquins, aprs cela, laissrent aller leur
Lucrce, sans se soucier, ni de l'entendre pleurer alors avec des
larmes de sang sa pudicit viole, ni de la piti et de l'horreur
qu'elle faisoit  tout le monde par ses cris et ses heurlements
pouvantables. Un autre jour, ce sont _les plus grandes coureuses
de Paris_ que le roi fait amener, dans ses _coches_,  Saint-Cloud.
Ds qu'elles sont arrives, il ordonne qu'on les dpouille de leurs
vtements; il fait mettre nus galement les Suisses de sa garde, et
il leur livre ces malheureuses, qui se dispersent dans les jardins
en poussant d'indcentes clameurs. Accompagn de ses mignons et _de
ses plus confidents_, il prit plaisir  considrer attentivement ce
qui se couvre d'un voile de tnbres, mme en toutes rencontres. De
pareils spectacles, qui font horreur, n'taient pas rares  la cour,
mais sur une chelle infiniment plus restreinte, et il n'y avait pas
que des coureuses et des Suisses qui en fissent les frais. Brantme
parle, avec une rserve qui ne lui est pas ordinaire (voy. _les Dames
galantes_, 4e discours, art. 2, de l'Amour des filles) d'une _belle_
comdie, intitule _le Paradis d'amour_, qui fut invente par une fille
de la cour, et qui fut joue par elle-mme dans la salle de Bourbon, 
huys clos, o il n'y avoit que les comdiens qui servoient de joueurs
et de spectateurs tout ensemble; il n'y avoit que six personnages,
trois hommes et trois femmes, savoir: un prince et sa matresse, un
seigneur et une grande dame _de riche matire_, un gentilhomme et
la fille, auteur de la pice: Certes, toute fille qu'elle estoit,
joua son personnage aussy bien ou mieux possible que les maries:
aussy avoit-elle veu son monde ailleurs qu'en son pays, et, comme dit
l'Espagnol: _Rafinada en Segovia_, c'est--dire _raffine en Sgovie_,
qui est un proverbe en Espagne: d'autant que les bons draps se
raffinent en Sgovie.

Les dames de la cour n'avaient que trop profit, le rgne de Franois
Ier  cette cole de Prostitution qui ne suspendait jamais ses leons
scandaleuses; mais leurs dsordres, longtemps cachs  l'ombre du
trne, s'taient tout  coup rvls  l'indignation publique, lorsque
la Rforme et la Ligue avaient fait tomber successivement tous les
voiles qui enveloppaient la vie prive des rois et des grands. L'oeil
indiscret du peuple plongea dans des abmes de dpravation jusqu'alors
inconnus; et quand la hideuse vrit se fit jour de toute parts, chacun
s'effora d'arracher les derniers lambeaux qui la couvraient. Ainsi,
dans un pamphlet satirique qui commenait  circuler  Paris en 1587,
sous le titre de _Bibliothque de madame de Montpensier_, et qui fut
recueilli alors par Pierre de l'Estoile dans ses Registres-journaux,
plusieurs des ouvrages imaginaires, qui taient censs faire partie
de cette Bibliothque, font allusion  la conduite dborde des dames
et des filles de la cour. Voici les intituls de ces ouvrages, que
nous nous abstiendrons de faire suivre d'aucune explication, car ils
en disent assez par eux-mmes: _La manire d'arpenter briefvement
les grands prez_, par madame de Nevers. Grandprez, son escuyer,
ajoute l'Estoile.--_Secrets pour depuceler les pages_, par M. de
Sourdis.--_Les diverses assiettes d'amour_, traduites d'espagnol
en franois par madame la mareschale de Retz, au seigneur de Dunes,
son escuyer.--_Le moyen de besoigner  cloche-pied  tout venant_,
par madame de Montpensier (la boiteuse).--_Les ribauderies de
la cour_, recueillies par le sieur de Liancour,  l'instance de
Caboche.--_Le tresbuchet des filles de la cour_, par la dame de
Saint-Martin.--_Traict des bouffonneries et maquerellages de la cour_,
par le comte de Maulevrier.--_L'histoire de Jehanne la Pucelle_, par
mademoiselle de Bourdeille.--_La rhetorique des maquerelles_, par
madame de la Chastre.--_Almanach des assignations d'amour_, par madame
de Pragny.--_Le J'en veux_ des filles de la reine, en musique, par
madame de Saint-Martin.--_Le Foutiquet des demoiselles_, de l'invention
du petit la Roche, chevaucheur ordinaire de la paix, etc. Nous avons
emprunt ces citations, tantt  l'dition de Lenglet-Dufresnoy,
tantt  celle de MM. Champollion, sans nous proccuper des variantes
qu'elles offrent l'une et l'autre. Une pice du mme genre et de
la mme poque, le _Manifeste des dames de la cour_, peut servir de
commentaire  quelques-uns de ces titres de livres imaginaires. C'est
une confession des plus grandes pcheresses,  commencer par la reine
mre, qui s'accuse d'avoir lev ses enfants _en tous vices, blasphmes
et perfidies_, et ses filles _en libert impudique, souffrant et
autorisant un bordeau en sa cour_. Le Manifeste, donn  Charcheau, au
voyage de Nerac, et sign _Pericart_, avec permission de monseigneur
l'archevesque de Lyon, se termine ainsi: Les damoiselles Victri,
Bourdeille, Sourdis, Birague, Surgre, et tout le reste du chou (_sic_)
des filles de la roine mre, disent toutes d'une voix: Ah! ha! ha!
mon Dieu! que ferons-nous, si tu n'estens ta grande misricorde sur
nous? Nous crions donc  haute voix, que tu nous veuilles pardonner
tant de pecchez de la chair, commis avec rois, princes, cardinaux,
gentilshommes, vesques, abbs, prieurs, potes, et toute autre sorte
de gens de tous estats, mestiers, qualits et conditions, jusques aux
muletiers, valets, pages et laquais de messieurs, ladres, pouacres,
essorills, punois, poivrs, gresls, pels et vrols. Et disons,
avec M. de Villequier: Mon Dieu! misricorde, donne-nous la grande
misricorde; et si nous ne pouvons trouver maris, nous nous rendrons
aux Filles-Repenties!

On peut juger,  vue de pays, combien d'aventures scandaleuses
alimentaient la chronique de la cour, o les vieux n'taient souvent
pas plus sages que les jeunes; mais quel que ft le relchement
des moeurs, on ne pardonnait pas aux maladroits qui se laissaient
surprendre en flagrant dlit. Henri III avait lui-mme des accs de
pruderie et de svrit, lorsqu'un clat fcheux venait  trahir le
mystre des amours illicites. Il voulut faire trancher la tte au
seigneur de la Loue, qui avait une intrigue avec la Malherbe, une
des filles d'honneur de la reine; mais il se contenta de la lui faire
pouser, bon gr, mal gr, et il l'envoya ensuite passer avec elle le
temps de la lune de miel dans la prison de Vincennes, en les menaant
tous deux,  cause, dit l'Estoile (22 mars 1578), de l'outrage et
excs par lui fait en la maison de la roine son espouse, ayant est si
presumptueux que d'engrosser une de ses filles. Henri IV, qui avait
tant de motifs d'tre indulgent sur ce chapitre, faillit punir avec
la dernire rigueur le baron de Termes, frre du duc de Bellegarde,
qui se trouvait dans le mme cas que le seigneur de la Loue, ayant
est surpris, dit l'Estoile (fvrier 1604), la nuit, couch en la
chambre des filles de la roine, avec la Sagonne, une des filles de
ladite dame, qu'il aimoit et entretenoit ds longtemps, estant grosse
de son fait, s'en estant sauv tout nud et en chemise. Tallemant des
Raux rapporte cette aventure avec des diffrences: Il toit de fort
amoureuse manire, dit-il dans l'_Historiette de M. de Termes_. Rien
ne fit tant de bruit que la galanterie d'une fille de la reine mre,
nomme Sagonne. Il alla familirement coucher avec elle dans le Louvre.
La gouvernante fit du bruit; il sauta par la fentre, mais il laissa
son pourpoint: c'toit au premier tage du Louvre, sur le perron. Les
gardes de la porte le laissrent se sauver; il toit assez aim, puis
on pardonne aisment les crimes de l'amour. Marie de Mdicis, tout
Italienne qu'elle tait, se sentit si fort offense de cet horrible
scandale, qu'elle pria le roi de faire trancher la tte au baron de
Termes. Henri IV l'exila seulement pour quelques mois, et ne lui fit
pas pouser la Sagonne, qui fut ignominieusement chasse, avec madame
de Drou, gouvernante des filles, et la reine se montra inflexible,
comme elle fait toujours, dit l'Estoile, l o il va de l'honneur et
de la chastet.

Henri IV n'avait pas le droit d'tre trop svre en pareille affaire;
aussi, en ayant l'air de s'associer  l'indignation de la reine, il
n'usa pas de trop de rigueur  l'gard des deux amants qui s'taient
laiss surprendre. On dit mme que, cette aventure ayant attir son
attention sur la Sagonne, il voulut la connatre, et profita, pour
cela, de l'absence de M. de Termes. Suivant le Duchat, la Sagonne ne
serait autre que cette demoiselle de la Bourdaisire qui figure parmi
les matresses de Henri IV. Ce prince trouvait bon que ses courtisans
l'imitassent; mais il exigeait que les choses se passassent sans
scandale, et,  l'instar de Franois Ier, il se montrait toujours, en
paroles du moins, trs-galant chevalier de l'_honneur des dames_. Le
roi Henri IV, dit Bassompierre (_Nouveaux Mmoires_, p. 171), avoit
celui (le faible) des femmes  redire en lui, qui, bien qu'il ft
tolrable en ce qu'il n'enlevoit point les filles ni les femmes  leurs
pres,  leurs maris, il y avoit nanmoins beaucoup de mauvais exemples
et de scandales, en ce qu'il ne s'en cachoit point et faisoit connotre
au public les vices que la biensance ordonne de cacher.

On a vu, dans le chapitre prcdent de cette Histoire, que le roi
sacrifiait, au besoin, pres et maris  ses amours et mme  ses
fantaisies. Les moeurs de la cour ne pouvaient pas tre diffrentes des
siennes. On doit lui savoir gr, cependant, d'avoir considrablement
diminu,  sa cour, la dpravation italienne, que le rgne de Henri
III avait attache, comme une lpre,  la jeune noblesse franaise.
Lors de la publication des _Hermaphrodites_, en 1605, il fit semblant
de croire que cet ouvrage tait une satire de sa cour, et non de celle
de Henri III, et il approuva hautement le libelle d'Artus Thomas,
qui descouvroit, dit l'Estoile, les moeurs et faons de faire impies
et vicieuses de la cour, faisant voir clairement que la France est
maintenant le repaire de tous vices, volupt et impudence, au lieu
que jadis elle estoit une academie honorable et seminaire de vertu.
Il faut constater, nanmoins, que la _belle galanterie_ commence sous
le rgne de Henri IV, et que, si le fond des moeurs de la cour tait
ordinairement corrompu, la forme, si l'on peut s'exprimer ainsi, en
tait souvent honnte et toujours lgante. Les plaisirs sensuels, 
cette poque, semblaient la principale affaire, mais ils prenaient une
allure plus raffine et plus dcente; ils s'entouraient de dlicatesses
morales et d'une sorte de mysticisme. L'_Astre_ d'Honor d'Urf
servait de code souverain aux amants.

Le luxe excessif qui avait envahi la cour de Henri IV, quoique ce
prince et, au plus haut degr, le got de la simplicit, ne pouvait
qu'tre nuisible aux bonnes moeurs. C'taient les matresses du roi,
qui, malgr lui, donnaient le ton  la mode, et la mode devenait
l'auxiliaire de la Prostitution. Quand on voit Gabrielle d'Estres
payer 1,900 cus (12 novembre 1594) un mouchoir brod, on comprend
tout ce que ses rivales pouvaient faire pour avoir des mouchoirs
aussi riches. De l, sans doute, une foule de compromis secrets qui
dshonoraient celles que la coquetterie et la vanit poussaient 
leur perte. Sauval raconte, dans les _Amours des rois de France_, une
singulire anecdote, qui nous apprend le honteux trafic que l'amour
du luxe autorisait chez les plus grandes dames. Un grand prvt de
l'htel du roi, lequel n'est pas nomm, poursuivait depuis longtemps
une grande princesse, qu'on ne nomme pas davantage: il n'avait trouv
que des ddains et des refus; mais enfin on entra en composition,
et il fut dcid qu'une tapisserie, que convoitait la dame, serait
le prix d'une nuit qu'elle accorderait au grand prvt de l'htel.
Celui-ci eut la mauvaise foi de ne vouloir pas, le lendemain, livrer
la tapisserie promise, parce que cette nuit-l se passa de sorte,
par sa faute, qu'il sortit du lit comme il y toit entr. L-dessus,
contestation et dbat entre les parties. On choisit pour arbitre la
femme d'un des secrtaires d'tat, laquelle termina le diffrend, sous
condition que tous deux ensemble chargeroient la tapisserie sur le
dos d'un crocheteur, et que la princesse passeroit encore une autre
nuit avec cet amoureux si journalier. N'est-ce pas l une des faces
les plus hideuses de la Prostitution, dans un temps o les bordeaux
taient abolis par ordonnance du roi? Henri III se mit fort en colre
contre Ruscelay, qui avait os lui dire, au sujet de l'pidmie de
1584, que la cour estoit une plus forte peste, sur laquelle l'autre ne
pouvoit mordre (voy. _Journal de Henri III_,  la date du 19 octobre
1584); mais Henri IV n'et fait que rire s'il avait lu, dans les
Registres-journaux de Pierre de l'Estoile (octobre 1609),  l'occasion
de l'esclandre cause par les amours du prince de Joinville et de la
comtesse de Moret: Ceux qu'on tenoit  la cour pour les plus accorts
et aviss, et qui pntroient plus avant dans les sacrs mystres des
dieux (encores que le plus souvent ils y vivent aussi humbles que les
autres), disoient qu'en ce beau fait il y avoit du dessein couvert du
roy, qui avoit fait faire  la comtesse ce qu'elle avoit fait, et qu'en
tels actes on estoit pour le jourdhuy si peu scrupuleux  la cour, que,
comme dit Lipse en ses epistres (et pense que c'est la 22e): _Mores jam
vocentur, nec in veniam modo veniant, sed in laudem_.

[Illustration:
  Imp. Delamain et Sarazin, 8, r. Git-le-Coeur Paris

  FILLES REPENTIES
]




CHAPITRE XL.

  SOMMAIRE. --Corruption du peuple  la fin du seizime sicle.
  --Influence pernicieuse de la Ligue sur les moeurs. --Les gravures
  obscnes. --Prostitution du langage. --Les processions des
  _nus_. --Le cur Pigenat. --La Sainte-Beuve. --Portrait d'un bon
  ligueur. --Viols commis par les gens de guerre. --Viols d'enfants,
   Paris. --Crime de bestialit. --Supplice de Gillet-Goulart.
  --Autres supplices d'hommes et d'animaux. --Crime de sodomie.
  --Le mdecin de Sylva. --Progrs du vice. --Crimes de rapt et
  de sduction. --Pnalit. --Dnis de justice. --Punition de
  l'inceste. --Le prsident de Jambeville. --Indiffrence des
  tribunaux pour certaines excitations  la dbauche. --Les Amours
  des Dieux, de Tempeste. --Le trait de Sanchez, _De Matrimonio_,
  saisi et dfendu. --_La Somme des pchs_, du P. Benedicti,
  autorise. --_Le Moyen de parvenir_, de Beroalde de Verville. --Les
  Filles-repenties. --Dsordres des couvents de femmes pendant la
  Ligue. --Les religieuses vagabondes.


Jamais,  aucune poque, la France ne s'tait dshonore par plus de
souillures; jamais le peuple n'tait descendu si bas dans le bourbier
des dissolutions. L'exemple fatal de la corruption des cours avait
perverti le sens moral de la nation, et la Ligue acheva de dtruire
tout ce qui restait de pudeur dans les classes bourgeoises et
plbiennes, que les excs, vrais ou faux, de Henri de Valois et de
ses mignons, avaient pousses nagure  la rvolte contre la royaut
avilie. C'est dans les _Registres-journaux_ de Pierre de l'Estoile,
ces fidles mmoriaux de la chronique scandaleuse de Paris pendant
plus de trente-cinq ans, qu'il faut chercher l'expression franche et
nave, bien qu'un peu malicieuse, des garements de la socit  la
fin du seizime sicle. Pierre de l'Estoile, qui avait vcu du temps
de Charles IX, ne craint pas de constater la dcadence des moeurs
sous Henri IV, qu'il aimait et qu'il honorait pourtant comme un grand
roi. Dans vingt endroits de son recueil, ce bonhomme se rcrie, avec
douleur, au sujet des _puteries_, des _paillardises_, des dbauches et
_autres vices_ qui dpassaient toutes les bornes et qui _estoient en ce
temps plus en rgne que jamais_. (Voy. le _Journal de Henri IV_,  la
date de fvrier 1607.) En un sicle fort dprav comme est le nostre,
dit-il ailleurs (aot 1610), on est estim homme de bien  bon march;
mais, que vous ne soyez qu'un peu bougre, parricide et athe, vous ne
laissez de passer pour un homme d'honneur!

On ne saurait imaginer combien l'influence de la Ligue fut pernicieuse
aux moeurs. Le peuple, qui avait reproch  Henri III et  sa cour tant
d'abominations, inventes ou exagres par l'esprit de parti ligueur
ou huguenot, ne se fit pas scrupule de tomber dans les mmes dsordres
et de les produire effrontment au grand jour. Pendant tout le temps
que la capitale fut au pouvoir des Seize, les yeux et les oreilles des
habitants de cette ville furent salis par des chansons, des libelles et
des gravures obscnes, qui avaient toujours pour prtexte la politique
de la Sainte-Union. Les Galeries du Palais, dit d'Aubign dans son
_Histoire universelle_ (t. III, liv. II, ch. 20), rsonnoient des
portraits du roy, parsemez de diables, revestus en pantalons, avec
les postures de l'_Artin_ ou choses pires que cela; car, depuis
le meurtre des Guise, Henri III passoit envers ce peuple, dit le
commentateur de la _Satyre Menippe_ (dit. de Ratisbonne, 1726, t.
II, p. 346), non-seulement pour un monstre en toutes sortes de vices et
de dbauches, mais encore pour un abominable sorcier. Les recueils de
l'Estoile sont pleins de ces turpitudes ligueuses, qui ne le cdent pas
aux plus atroces calomnies des huguenots. La langue s'tait dgrade
et trane dans la fange des carrefours; les prdicateurs, en chaire,
ne respectaient pas mme le lieu saint, o ils osaient entremler
leurs blasphmes, de paroles impures et d'images dgotantes. Il ne
se prononait pas un sermon, o le Barnais ne ft trait de _fils
de putain_ et de _maquereau_. Dans une rception d'apparat o les
personnages les plus considrables de la Ligue vinrent en corps
saluer et haranguer le cardinal de Pellev, un de ces ligueurs, M.
de Sermoise, matre des requtes, ayant dit que le roi de Navarre
abjurerait peut-tre l'hrsie pour se faire catholique, le cardinal
l'interrompit avec colre en disant: Je ne sais si vous tes veuf ou
mari; mais si vous l'avez t ou si vous l'tes, et que vous eussiez
une femme qui se ft prostitue en plein bordel, la voudriez-vous
reprendre quand elle voudrait revenir? Or, l'hrsie, monsieur mon ami,
est une putain!

Nous avons signal le scandale que causrent parmi le peuple les
processions des _battus_, que le roi conduisait lui-mme  la tte de
toute la cour; mais le peuple avait pris got  ces belles processions,
et ds que le roi se fut retir devant les Barricades on ne conserva
plus aucune retenue dans un genre de dvotion qui touchait de bien
prs  la plus honteuse sensualit. Le 30 janvier 1589, lit-on dans
le _Journal des choses advenues  Paris depuis le 23 dcembre 1588
jusqu'au dernier avril 1589_ (cit par Dulaure, _Hist. de Paris_,
dit. in-12, t. V, p. 345), il se fit en la ville plusieurs processions
auxquelles il y a quantit d'enfants, tant fils que filles, hommes que
femmes, qui sont tous nuds en chemise, tellement qu'on ne vit jamais
si belle chose, Dieu merci! Il y a telles paroisses o il se voit
jusqu' cinq  six cents personnes toutes nues. Le 3 fvrier suivant,
nouvelles et _fort belles_ processions o il y eut grande quantit
de tous nuds et portant de trs-belles croix. Le 14 fvrier, autres
processions, notamment dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs,
o il y avait plus de mille personnes dans un tat complet de nudit,
notamment les prtres de Saint-Nicolas et leur cur, Franois Pigenat,
qui estoit tout nud et n'avoit qu'une guilbe (guimpe) de toile
blanche sur luy. Pierre de l'Estoile, qui fut tmoin oculaire de ces
_belles_ processions du 14 fvrier 1589, avait recueilli  ce sujet
des particularits si abominables, que le feuillet de son manuscrit
original, cot 452, a t arrach par les jsuites de Saint-Acheul,
dans les mains desquels les papiers de l'Estoile restrent longtemps
dposs. Nanmoins, on a laiss subsister un passage trs-important
qui nous difiera sur les processions de la Ligue. Le peuple, dit
l'Estoile, estoit tellement eschauff et enrag, s'il faut parler
ainsy, aprs ces belles dvotions processionnaires, qu'ils se levoyent
bien souvent, de nuit, de leurs lits, pour aller querir les curs
et prestres de leurs paroisses, pour les mener en procession, comme
ils firent en ces jours au cur de Saint-Eustache, que quelques-uns
de ses paroissiens furent querir la nuit et le contraingnirent se
relever, pour les y mener proumener, ausquels pensant en faire quelque
remonstrance, ils l'appelrent _politique_ et _hrtique_, et fust
contraint enfin de leur en faire passer l'envie. Et,  la vrit,
ce bon cur avec deux ou trois autres de la ville de Paris (et non
plus) condamnoient ces processions nocturnes, parce que, pour en
parler franchement, tout y estoit de caresme-prenant, et que hommes et
femmes, filles et garons marchoient pesle-mesle ensemble tous nuds,
et engendroient des fruits autres que ceux pour la fin desquels elles
avoient est institues. Comme de fait, prs la porte Montmartre, la
fille d'une bonnetire en rapporta des fruits au bout de neuf mois;
et un cur de Paris, qu'on avoit ouy prescher peu auparavant, qu'en
ces processions les pieds blancs et douillets des femmes estoient fort
agrables  Dieu, en planta un autre qui vinst  maturit au bout du
terme. (Voy. l'dit. de MM. Champollion.)

N'tait-ce pas la pire des Prostitutions que celle qui se couvrait
ainsi du manteau des choses saintes, et qui se mlait effrontment
aux pratiques de la dvotion? Sauval, qui avait mal lu un extrait du
_Journal de Henri III_, publi en 1621 par Pierre Dupuy, le dfigure
entirement dans ses _Mmoires historiques et secrets concernant les
amours des rois de France_ (p. 103, dit. de 1739), o il met sur
le compte de Henri III les processions de la Ligue et les scandales
dont elles taient le prtexte. Pierre de l'Estoile avait racont,
en effet, que le chevalier d'Aumale, qui _faisoit ses jours gras_
de ces processions, s'y trouvoit ordinairement, et mesme, aux
grans rues et aux glises, jettoit, au travers d'une sarbacane, des
drages musques aux damoiselles, qui estoient par luy recognues,
et, aprs, reschauffes et refectionnes par les collations qu'il
leur apprestoit, tantost sur le pont au Change, autre fois sur le
pont Notre-Dame, en la rue Saint-Jacques, la Verrerie, et partout
ailleurs, o la sainte veufve n'estoit oublie, laquelle couverte
seulement d'une fine toile, avec un point coup  la gorge, se laissa
une fois mener par-dessous les bras au travers de l'glise Saint-Jean,
mugueter et attoucher, au grand scandale de plusieurs bonnes personnes
dvotes, qui alloient de bonne foy  ces processions. La demoiselle
de Sainte-Beuve, que l'Estoile appelle _la sainte veufve_, tait
fille d'Andr de Hacqueville, premier prsident au grand conseil, et
cousine du chevalier d'Aumale, qui en avait fait sa matresse. Cette
demoiselle, aussi remarquable par sa beaut que par la lgret de sa
conduite, joua un rle assez peu dcent dans ces processions nocturnes
qui servaient de prlude  des collations plus scandaleuses encore.
C'tait elle qui disait, en parlant des femmes de bien royalistes,
qu'elle prenoit un singulier plaisir  voir ces damoiselles crottes,
qui s'en alloient  la Bastille raccoustrer les hauts-de-chausses de
leurs maris. Pierre de l'Estoile parat avoir copi presque mot 
mot tout ce qu'il rapporte de la Sainte-Beuve dans son _Journal de
Henri III_, d'aprs une pice du temps, intitule: _Conseil salutaire
d'un bon Franois aux Parisiens_. (Voy. les _Mm. de la Ligue_,
dit. ancienne, t. III, p. 399 et suiv.) On pourrait aussi infrer de
l'analogie textuelle des deux passages, que le _Conseil salutaire_,
qui fut imprim au mois de juin 1589, est sorti de la plume de Pierre
de l'Estoile. Quoi qu'il en soit, l'aventure de la Sainte-Beuve, dans
l'glise Saint-Jean, o n'y eust respect du lieu ni de la compagnie
qui empeschast certains attouchemens, avait eu tant d'clat et caus
tant de scandale, que les processions ne s'en relevrent pas. On ne
les vit reparatre que le 24 janvier; mais le nombre des personnes
nues avait diminu, et l'on remarquait seulement les enfants du collge
des jsuites, lesquels estoient tous nuds, au nombre de trois cents.
(Voy. le _Journal des choses advenues  Paris_ cit par Dulaure, car
les journaux de Pierre de l'Estoile ne mentionnent pas mme cette
dernire procession.)

Les ligueurs, qui avaient fait si grand bruit des moeurs dissolues de
la cour, donnaient eux-mmes l'exemple de la dbauche la plus honte.
Aujourdhuy, crivait l'honnte Pierre de l'Estoile en avril 1589,
brigander son prochain, massacrer ses plus proches, voler les autels,
profaner les glises, violer femmes et filles, ransonner tout le monde,
c'est l'exercice ordinaire d'un ligueur et la marque infaillible d'un
catholique zl. L'auteur du _Conseil salutaire d'un bon Franois
aux Parisiens_ ne fait que rpter, presque dans les mmes termes,
cette imprcation de Pierre de l'Estoile contre les hros de la Ligue:
Les violemens des femmes et filles de tous aages, dit-il, mesmes s
temples saincts, les sacrilges des autels, cela n'est que jeu parmy
eux; c'est vaillantise et galanterie; c'est une forme essentielle
d'un bon ligueur. La plupart des dtails relatifs aux excs de tout
genre commis par les ligueurs se retrouvent  la fois dans le _Conseil
salutaire_ et dans le _Journal de Henri III_, comme si ces deux
ouvrages avaient t rdigs par la mme main. Quand le duc de Mayenne,
 la tte de l'arme de l'Union, envahit les faubourgs de Tours
et menaa cette ville (lundi 8 mai 1589), furent trouves quelque
quarante ou cinquante, tant femmes que filles, qui s'estoient caches
dans une cave, lesquelles furent toutes violes, comme par tout le
reste du faubourg; et mesmes dans l'glise, quelques femmes et filles,
qui s'estoient refugies pour se mettre en sret, furent forces en la
prsence de leurs maris et de leurs pres et mres, que ces bourreaux
contraignoient d'assister  ce spectacle pour les outrager davantage.
Je vis le lendemain, ajoute l'auteur du _Conseil salutaire_, les licts
qui estoient encore sur le carreau o le vicaire me dit avoir veu
jetter et traisner les filles et les femmes par les cheveux. Quand le
chevalier d'Aumale, cousin du duc de Mayenne, faisait des courses et
butinait autour de Paris, o il avait son quartier gnral, il entra
en des maisons, o il ne trouva que quelques dames et damoiselles,
femmes d'honneur et de vertu, lesquelles, en l'absence de leurs maris,
gens de coeur et de qualit, il prit  force; et, aprs les avoir
violes, les abandonna  ses soldats. Au reste, dans ces malheureux
temps, les gens de guerre,  quelque parti qu'ils appartinssent,
huguenots ou catholiques, ligueurs ou royalistes, regardaient comme
la meilleure portion de leur butin les femmes et les filles qui se
trouvaient dans une ville prise, et il tait  peu prs impossible
de les empcher d'exercer d'horribles violences sur les malheureuses
qu'ils pouvaient saisir. Souvent, dans l'espace de quelques jours,
une ville, un village, passait alternativement dans les mains des
deux parties belligrantes, et chaque occupation de la place amenait
de nouveaux _violemens_; en sorte que les habitants ne faisaient
que changer de bourreaux. L'arme royale, qui occupait, en 1589, les
villages voisins de Paris, pour faire le blocus de la capitale, avait
peut-tre gal les atroces _forceneries_ qu'on imputait  l'arme
ligueuse. Dans le _Discours vritable de l'estrange et subite mort
de Henry de Valois_ (Troyes, Jean Moreau, 1589, in-8), l'auteur,
qui s'intitule religieux de l'ordre des Jacobins, accuse le roi de
rpandre _le vomissement de sa rage_ dans toutes les villes, telles
que Pontoise, Poissy, tampes, Saint-Cloud, etc., qu'il avait fait
envahir par ses soldats: Les filles encore en bas ge, dit-il, et les
religieuses ont est violes, et les femmes forces! Cinq ans plus
tard, lorsque le duc de Mayenne voulut avoir son arme sous les murs
de Paris, pour tre prt  soutenir un sige et mme  livrer bataille
(dcembre 1593), les fauxbourgs de Paris, dit l'Estoile, furent
remplis de soldats qui y firent mille vilanies et insolences, forans
jusques aux vieilles femmes et filles au-dessus de l'aage de dix ans:
de quoy sont faites force informations, mais point de punition.

Les tribunaux taient sans action et sans force contre les gens de
guerre, qui devaient leur impunit  la complicit de leurs chefs, et
qui, d'ailleurs, auraient trait les juges et leurs agents avec aussi
peu d'gards que les bonnes gens qu'ils molestaient  qui mieux mieux.
Mais ds que la loi martiale ne rgnait plus seule, et quand l'autorit
civile reprenait ses droits, les actes de violence et de dbauche, qui
se commettaient dans le peuple et qui arrivaient  la connaissance des
magistrats, taient promptement et svrement punis. On ne peut nier
que l'exemple des abominables excs de la soldatesque n'ait exerc
souvent l'influence la plus corruptrice sur des natures perverses,
qui se croyaient autorises, en pleine paix comme en temps de guerre,
 se livrer  leurs brutales passions. Ainsi, le viol tait un des
crimes les plus frquents  cette poque, et il empruntait parfois
aux circonstances un caractre particulier de frocit. Ce crime, il
faut le reconnatre, ne se montra jamais moins rare que depuis la
fermeture des lieux de dbauche et l'abolition de la Prostitution
lgale. Il fallut que le parlement de Paris redoublt de vigilance
et de rigueur, pour diminuer le nombre des attentats contre la pudeur
des femmes et surtout des enfants. Le mardy 23 dcembre 1603, lit-on
dans les Journaux de Pierre l'Estoile, fut pendue en Grve la servante
d'un nomm Depras, huissier de la cinquiesme chambre des enquestes,
pour avoir vendu et livr entre les mains d'un certain jeune homme
une fort belle petite fille de son logis, ge seulement de neuf  dix
ans, que ce misrable, ayant en possession, avoit vilainement force
et gaste, au grand regret et desplaisir dudit Depras, son pre, et
de tous ses parens. Mais on ne voit pas que l'auteur du viol ait
t dcouvert et puni. La justice, en pareil cas, n'avait pourtant
aucune indulgence en raison de la qualit du prvenu, car, en 1607,
un notaire de Paris, nomm de Nesmes, ayant malheureusement forc
une petite fillette, de l'aage de cinq  six ans, fille de Dufresnoy
l'apotiquaire, s'tait rfugi en Flandre, o il se croyait  l'abri
des poursuites criminelles: son extradition fut obtenue par le roi,
que l'_normit_ du fait avait engag  en rclamer le chtiment. Ce
notaire,  qui l'on fit subir la question ordinaire et extraordinaire,
ne voulut jamais s'avouer coupable, et comme il n'tait accus que par
un seul tmoin, on ne put le condamner qu'au bannissement. Pendant
les horribles souffrances de la torture, il ne cessait de protester
de son innocence: Ah! plt  Dieu, lui dit le conseiller Faideau, qui
l'interrogeait, plt  Dieu d'tre aussi innocent de tout pch, comme
je suis assur que tu es coupable de cet acte, et qu'autre que toi ne
l'a fait! Mais tu as bon bec, dont bien te prend! Les viols de cette
espce se renouvelaient sans cesse  Paris, mais on ne les connaissait
pas tous, car les parents de la victime consentaient souvent  ne
pas se plaindre en justice, moyennant une somme d'argent, et ils
devenaient ainsi complices de l'attentat accompli sur la personne de
l'enfant. Pierre de l'Estoile nous apprend qu'au mois d'aot 1607,
fut constitu prisonnier  Paris, et mis aux prisons de l'Abbaye, le
prieur des _Fratti ignoranti_, pour avoir forc une petite fillette
ge seulement de cinq ans et demy, fille d'un courroyeur du fauxbourg
Saint-Germain-des-Prs; mais il ne nous dit pas que ce misrable ait
reu la peine de son crime. Quand la partie plaignante, apaise  prix
d'argent, abandonnait la cause et se dclarait satisfaite, le parlement
assoupissait quelquefois l'affaire, pour viter le scandale.

Cependant il tait un crime abominable qui n'obtenait ni grce ni
merci, lorsque la rumeur publique la dnonait aux tribunaux: le
crime de bestialit, dont l'absolution n'est fixe qu' 90 tournois 12
ducats 6 carlins dans le livre des Taxes de la cour de Rome, entranait
toujours la peine de mort en France, et ce crime trange, qui aurait d
disparatre avec la barbarie, semblait, au contraire, se multiplier 
la fin du seizime sicle. La jurisprudence tait la mme  l'gard de
cette monstrueuse folie, dans tous les parlements de France: on brlait
l'homme ou la femme, avec la bte. Claude Lebrun de la Rochette, savant
jurisconsulte beaujolois, dans son ouvrage intitul: _Les Procez civil
et criminel_ (Rouen, Jacq. Hollant, 1647, in-4), exprime ainsi les
motifs de la condamnation et du supplice de la bte: Ces animaux,
dit-il, ne sont pas punis pour leur faute, mais pour avoir est
instrumens d'un si excrable malheur, pour raison de quoy la vie est
oste  la personne raisonnable: estant chose indigne du conspect des
hommes, aprs une si signale meschancet, et parce que l'animal iroit
tousjours rafraischissant la mmoire de l'acte, qu'il faut supprimer
et abolir le plus qu'il est possible; c'est pourquoy le plus souvent
les Cours souveraines ordonnent que les procs de tels dlinquans
soient bruslez avec eux, afin d'en estaindre du tout la mmoire.
Ces sages prcautions, l'effrayant appareil du supplice, l'horreur
qui s'attachait partout  la damnable et brutale cohabitation de
l'homme ou de la femme avec la beste brute, l'inflexible rigueur
des magistrats indigns, rien n'empchait nanmoins le crime de se
reproduire, non-seulement dans les campagnes, mais dans l'intrieur des
villes. Dans les Comptes de la prvt de Paris, recueillis  la suite
des _Antiquits_ de cette ville, par Sauval (t. III, p. 387), on trouve
des dtails curieux sur l'excution d'un nomm Gillet Soulart, qui fut
brl  Corbeil avec une truie, en 1465. Dulaure, dans son _Histoire
de Paris_ (t. IV, dit. in-12, p. 563), avance audacieusement que ce
Soulart tait un prtre; mais cette assertion n'est nullement justifie
par l'extrait auquel renvoie Dulaure. Il y est dit seulement que
Gillet Soulart fut excut _pour ses dmrites_, et que les dpenses de
l'excution montrent  9 livres 16 sols 4 deniers parisis, savoir: 22
sols pour avoir port le procs dudit Gillet en la ville de Paris, et
icelui avoir fait voir et visiter par gens du Conseil; 2 sols pour
trois pintes de vin qui furent portes au gibet, pour ceux qui firent
les fosses pour mettre l'attache et la truye; 2 sols pour l'attache
de 14 pieds de long ou environ; 6 livres 12 deniers  Henriet Cousin,
excuteur des hautes justices, pour deux voyages qu'il est venu faire
en la ville de Corbeil; 2 sols 1 denier pour trois pintes de vin
qui furent portes  la Justice, pour ledit Henriet et Soulart, avec
un pain; 7 sols 4 deniers pour la nourriture de ladite truye et
icelle avoir garde par l'espace de onze jours, au prix chacun jour
de 8 deniers parisis; 40 sols parisis  Robinet et Henriet, dits les
Fouquiers frres, pour 500 de bourres et coterests pris sur le port
de Morsant et iceux faire amener  la Justice de Corbeil.

Dulaure, qui avait cherch des documents analogues dans les archives
manuscrites de la Tournelle criminelle, cite deux autres supplices
pour crime de bestialit, d'aprs les registres cots 84 et 105: Guyot
Vuide fut pendu et brl, le 26 mai 1546, pour cohabitation avec
une vache qui fut assomme avant l'excution. Jean de la Soille fut
galement brl vif, le 5 janvier 1556, avec une nesse, qui fut aussi
assomme, _par faveur_, avant d'tre jete dans le bcher. Pierre de
l'Estoile ne cite pas une seule excution de ce genre dans le _Journal
de Henri III_; mais il en rapporte plusieurs qui eurent lieu sous le
rgne de Henri IV. On doit en conclure que la police des moeurs tait
faite alors avec plus de soin, et que les tribunaux, qui comptaient
tant d'hommes clairs et respectables, se proposaient de corriger
la dpravation du sicle. Quelque temps auparavant, crirait Pierre
de l'Estoile au mois d'aot 1607, s'estoit commis un acte prodigieux,
surpassant en abomination tous les prcdents: qui estoit d'un homme,
lequel, ayant eu compagnie d'une jument, en avoit eu deux enfans;
pour laquelle abomination ayant est condamn  estre brsl tout vif
avec sa jument, en ayant apel  Paris, la sentence, confirme par
arrest du parlement, fut renvoye sur les lieus pour y estre excute,
et pour le regard des deux enfans, fust ordonn que la Sorbonne
s'assembleroit pour resoudre ce qu'on en auroit  faire. L'Estoile a
nglig malheureusement d'enregistrer la sentence de la Sorbonne, et
nous ignorons si ces deux enfants furent brls avec leur infme pre.
Nous sommes forc nanmoins de mettre en doute, non la bonne foi du
chroniqueur, mais la ralit du fait extraordinaire qu'il a consign
dans ses journaux. Plus loin, au mois de novembre de la mme anne,
il crit sur son registre: Un jeune garon condamn en ce mois,  la
Tournelle,  estre pendu et estrangl pour s'estre accoupl avec une
jument, la jument assomme au pied de la potence. Diffrents arrts,
relatifs au mme crime, ont t cits par les criminalistes franais,
notamment par Papon, dans son _Recueil d'arrests notables des Cours
souveraines de France_. Lebrun de la Rochette, qui rdigeait son
trait du _Procs criminel_ du temps de Henri IV, rapporte un arrt
du parlement de Paris, rendu le 15 dcembre 1601 contre Claudine de
Culam, natifve de Rozay en Brie, accuse et convaincue d'avoir commis
cette brutalit avec un chien, fut pendue estrangle et aprs brule
avec le chien. Cet arrest est rapport par M. Chenu, ajoute-t-il, et
l'anne passe, 1609, par arrest du parlement de Dombes, fut excut,
en la ville de Trevols, contre un villageois convaincu de l'accointance
d'une vache.

La frquence de ces procs affreux et de ces excutions non moins
horribles prouve assez, nous aimons  le rpter, que la magistrature
franaise, effraye de la corruption des moeurs, travaillait sans
relche  y remdier, en inspirant une terreur salutaire aux dbauchs
et  tous les ennemis de la morale publique. Ainsi, la sodomie et les
crimes hideux qui s'y rattachent, avaient beau se targuer de leur
impunit  la cour, ils taient poursuivis judiciairement avec une
extrme rigueur, lorsqu'ils tombaient sous la coupe de la justice
civile ou ecclsiastique. Il semble, toutefois, que, pendant le
rgne de Henri III et de ses mignons, la peine de mort n'tait point
applique en expiation d'un crime qui s'abritait, pour ainsi dire, 
l'ombre du trne. Ainsi, Pierre de l'Estoile raconte, sous la date du
30 janvier 1586, qu'un mdecin pimontais, mari  Abbeville, nomm
de Sylva, tait prisonnier depuis plus d'un an  la Conciergerie, 
cause de sodomie dont il estoit charg par sa femme mesme, lorsqu'il
assassina un de ses compagnons de prison,  la table du gelier; ce
furieux, renferm dans un cachot, s'trangla en avalant des _pelotes_
faites avec des lambeaux de sa chemise; son cadavre subit le supplice
que ses crimes avaient mrit: il fut tran  la queue d'un cheval
dans les rues de Paris et conduit  la voirie, o on le pendit par
les pieds. Dans les _Remonstrances trs-humbles au roy de France et
de Pologne_, publies en 1588, l'auteur, qui tait un bon royaliste
plutt qu'un ligueur, s'criait avec amertume: Parleray-je de sodomies
qui se commettent vulgairement? Ce fut Henri IV qui enjoignit au
parlement d'tre sans piti pour ces turpitudes, et qui fit remettre en
vigueur l'ancienne pnalit: Le mardy 12 novembre 1596, dit l'Estoile,
furent brusls  Saint-Germain-en-Laye deux sodomites qui avoient
vilen et gast deux pages de M. le Prince. Ce vice odieux, en dpit
de l'exemple des courtisans, avait fait bien peu de progrs dans le
peuple, qui tenait  honneur de s'tre prserv de ce qu'il appelait
toujours la souillure italienne. Henri IV, nonobstant la rprobation
clatante dont il fltrissait ces honteux dsordres, n'tait pas
parvenu  en purger sa cour: La sodomie, qui est l'abomination des
abominations, crivait l'Estoile en 1608, y rgne tellement, qu'il
y a presse  mettre la main aux braiettes..... Dieu nous a donn un
prince tout dissemblable  Nron, c'est--dire bon, juste, vertueux et
craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination. Mais
il ne se trouve aucun en toute sa cour, ni cardinal, ni vesque, ni
aumnier, ni confesseur, ni prestre, ni jsuiste, qui seulement ouvre
la bouche (encores que ce soit proprement leur charge que celle-l)
pour en dire et remonstrer quelque chose  Sa Majest, de peur qu'ils
ont d'encourir la mauvaise grace et malveillance de quelques grands,
qu'on appelle les _Dieux de la cour_. Le mal s'aggrava encore sous
le rgne suivant, et ne trouva pas de remdes plus efficaces; mais
le corps de la nation, protg par un noble sentiment de dignit
humaine, ne se dgrada point en se livrant  cette dplorable espce de
Prostitution.

Les lois destines  sauvegarder les moeurs et  punir tous les dlits
de fornication taient fort rigoureuses, mais on ne les appliquait
pas toujours avec une gale mesure. Quelques-unes allaient jusqu'
l'atrocit, comme pour laisser le juge rgler la peine en raison des
circonstances qui s'levaient pour ou contre l'accus. Ainsi, le rapt
et la sduction pouvaient tre punis de mort, lors mme que le coupable
offrait de rparer son crime par un mariage qui en et dtruit l'effet.
En 1583, le parlement de Paris condamna au gibet un clerc du Palais
qui avait engross la fille d'un prsident aux enqutes, bien que cette
fille, ge de vingt-cinq ans, dclart vouloir pouser son sducteur.
(Voy. les _Arrests notables_ de la Rocheflavin, liv. III, p. 293.)
Un matre des comptes, que Pierre de l'Estoile me nomme pas en disant
qu'il tait de la ville de Rennes en Bretagne, se vit condamner, par
arrt du parlement,  pouser une veuve,  laquelle il avait fait un
enfant sous promesse de mariage: Il fut dit, par son arret (ce qui
est remarquable), qu'il espouseroit tout  l'heure, ou,  faute de ce
faire, que dans deux heures aprs midy il auroit la teste tranche:
ce qu'il fut contraint d'effectuer, et furent maris ce matin (18
septembre 1604), dans l'glise de Saint-Barthlemy,  onze heures.
Le president Mol luy en pronona l'arrest en ces mots: Ou mourez ou
espousez, telle est la volont et resolution de la Cour.

C'tait principalement dans ces sortes de procs que la justice se
montrait parfois trop accessible  des influences de diverse nature. Il
ne fallait que le crdit d'un grand seigneur pour peser sur la balance
de Thmis et pour la faire monter ou descendre au gr d'une vengeance,
d'une paillardise ou de tout autre intrt. Dans les causes concernant
la police des moeurs, la Prostitution servait trop souvent de mobile
 la sentence du juge, qui se faisait ainsi le complaisant de quelque
personnage puissant ou qui obissait en secret  ses propres passions
impudiques. Pierre de l'Estoile cite un exemple attristant de ces
dnis de justice. Il vit  la Conciergerie, en 1609, une pauvre femme
qui, depuis plus de douze ans, poursuivait inutilement devant toutes
les juridictions le corrupteur et l'assassin de sa fille. Cette fille
n'tait ge que de cinq ans, lorsqu'elle avait t viole par un homme
 la garde de qui la pauvre mre l'avait confie, et la malheureuse
crature, qui fut trouve gte de la grosse vrole, en tait morte
entre les mains des barbiers et des chirurgiens. Non seulement cette
mre dsole ne put obtenir la punition de l'infme auteur du viol,
mais encore on la condamna elle-mme  tre fouette comme coupable de
ngligence  l'gard de l'innocente victime, et on lui refusa toute
indemnit pcuniaire en compensation du tort que lui avait caus
la perte de cette enfant. Bien plus, le conseiller Baron, qui tait
rapporteur dans cette affaire, ne craignit pas de dire que c'tait
la mre elle-mme, qui, avec son doigt ou avec quelque cheville,
avoit gast et corrompu sa fille, encores qu'avec tels instruments,
on ne puisse donner la vrole et les poulains, desquels il appert
par le rapport des chirurgiens et matrones, dat du 24 juillet 1599.
L'Estoile, qui avait eu communication de ce rapport, le conservait,
disait-il, comme mmoire de la bonne justice de nostre sicle!

Pierre de l'Estoile a consign dans ses registres-journaux un exemple
encore plus remarquable des prvarications de la justice de son temps.
C'est un prcieux document  joindre au chapitre o nous avons trait
de la Prostitution dans la clmence (t. IV, p. 299). Le mercredy 8
juillet 1609, fut pendu et estrangl, en la place de Grve  Paris,
un vray vaunant, nomm Lanoue, maquereau de profession et qui avoit
pous une garse, atteint et convaincu d'inceste avec la soeur de sa
femme, avec laquelle il couchoit ordinairement, et qui estoit une autre
garse, laquelle, encore qu'elle mritast de tenir l'autre bout de la
potence prs son beau-frre, si en fust-elle quitte pour assister au
supplice, condamne au bannissement et au fouet, qu'elle eut au pied
de la potence. On disoit que M. le prsident de Jambeville, esmeu de
sa beaut et grande jeunesse qui n'estoit que de quinze ou seize ans,
avoit est cause de luy sauver la vie, les juges concluant presque tous
 la mort. Et est  noter qu'aussi tost qu'elle eust est expdie,
on la fit mettre dans un carrosse qui l'attendoit et qu'on lui avoit
envoy exprs, ne manquant jamais les femmes de sa qualit (mesmement
au temps prsent) de faveur et de bonnes connoissances. Le carrosse
qui venait prendre cette femme, au sortir des mains de l'excuteur,
tait envoy sans doute par le prsident de Jambeville,  qui la belle
fustige devait la vie. Ce magistrat, dont Mzeray vante la grande
rigueur et la fermet (_Abr. chronol. de l'histoire de France_, en
avril 1602), s'tait distingu par de terribles excutions contre les
femmes de mauvaise vie. C'est lui qui disait au prsident Sguier,
en parlant des crits mystiques de sainte Thrse, qu'on commenait
 traduire et  rpandre en France: Nous avons, vous et moi, fait
fouetter cinquante maquerelles  Paris qui ne l'avoient pas si bien
gagn que ceste mre Thrse dont on parle tant! (Voy. le _Journal de
Henri IV_, au 30 juill. 1608.)

Le parlement de Paris, qui ne pardonnait pas aux vils pourvoyeurs de
la Prostitution et qui punissait trs-gravement les excitations  la
dbauche, paraissait pourtant fermer les yeux sur les mauvais livres
et les gravures obscnes qui se vendaient publiquement et jusque dans
les galeries du Palais. Jamais,  aucune poque, la plume et le crayon
n'avaient t plus licencieux, et il n'en rsultait pas la moindre
poursuite contre les auteurs, les artistes, les imprimeurs et les
colporteurs. Chacun avait le droit de publier, sans tre inquit,
toutes les ordures, crites ou figures, qui outrageaient la pudeur
et salissaient l'imagination, pourvu que, dans ces _salauderies_
et ces _fadses_, comme on les appelait, il n'y et pas la plus
lgre vellit d'hrsie ou d'athisme. On et dit que la morale et
l'honntet des gens de bien ne s'effarouchaient pas des indcences
de la littrature et de l'art. Ainsi, on voyait exposes, chez les
marchands d'estampes, les figures de l'Artin, et, chez les libraires,
les posies obscnes de Sigognes, de Morin, de Thophile, etc., qui
furent plus tard runies en volumes, sous les titres de _la Muse
foltre_, des _Muses gaillardes_, du _Cabinet satyrique_, etc. Le
bonhomme Pierre de l'Estoile ne rougissait pas de dposer cette note
dans ses Registres-journaux: Le mardy 19 aoust 1608, j'ay troqu,
pour 60 sols, de petites pourtraictures que j'avois,  de nouvelles
figures de l'Aretin, faites par Tempeste  Romme, vilaines, sales et
impudiques tout outre, qu'on fait passer icy sous le nom des Amours des
dieux. Il y en a quatorze que chacun trouve bien faictes, encores que
le bien ne puisse estre o est le mal, et les ay changes  D. L. N.,
 regret toutefois, mais que j'ay prises pour la monstre de la bont
de ce pudique sicle. L'Estoile rassemblait aussi, avec une fougueuse
curiosit, toutes les facties ordurires, en prose et en vers, qu'on
imprimait librement et qui se dbitaient dans les rues, sur les places
publiques et notamment sur la place Dauphine, qui tait construite
depuis peu. La police ne prenait pas garde  ces innombrables pices
volantes, remplies de gravelures et de joyeuses quivoques, qui
faisaient les dlices du petit peuple comme des plus grands seigneurs.
On laissait vaguer par toute la ville deux ou trois fous libertins,
tels que le comte de Permission et matre Guillaume, qui offraient
aux passants, moyennant quelques sous, certains livrets de leur
composition, renfermant des gravures infmes et des polissonneries
intolrables. Le dbit de ces livrets tait considrable, et personne
n'y trouvait  redire: on jetait au feu le volume, ds qu'on l'avait
feuillet en riant.

Nous avons nanmoins rencontr dans les Journaux de l'Estoile
une saisie de livre, celle du trait de Sanchez, _De matrimonio_,
qu'une ordonnance du parlement mit  l'index en 1611, pour estre
le livre abominable, disait-elle, et la lecture d'iceluy mauvaise et
pernicieuse. L'Estoile tait, par hasard, dans la boutique du libraire
Adrien Perrier, quand le commissaire de police Langlois y vint luy
faire dfendre de dbiter ni vendre  l'avenir,  quelque personne
que ce fust, ce gros in-folio, qui avait t imprim et rimprim
ouvertement, et s'tait vendu partout jusqu' ce qu'on eut dcouvert 
la fin de l'ouvrage toute une doctrine sur la sodomie. L'Estoile, qui
s'empressa d'acheter le livre dfendu, avoue que le jsuite Sanchez
y traicte exquisement de ce bel art de sodomie, mais si vilainement
et si abominablement, que ce papier, dit-il, sur lequel je l'escris
en rougist; au surplus, en homme qu'il y a apparence qui en ait fort
prattiqu le mestier. Ce livre de Sanchez n'et point t interdit,
malgr tout ce qu'il contenait, si l'auteur avait t un cordelier ou
un capucin plutt qu'un jsuite, mais, dans tous les livres publis
par des jsuites, on croyait voir quelque maxime dangereuse pour la
vie et l'autorit des rois. Il y avait un prjug gnral contre la
compagnie de Jsus, ses doctrines et ses crits. Aussi, l'Estoile, qui
vient d'acheter 8 fr. le gros volume de Sanchez, reli en parchemin,
pour ce que j'aime les jsuites, dit-il sardoniquement, justifie
son achat, en disant qu'il a voulu avoir ce livre, non que le sujet
m'en plaise, mais pour testifier de plus en plus la bonne vie et saine
doctrine de ces nouveaux prophtes agrafs par leurs propres escrits,
que j'ay accreus de cestuy-ci, et l'ay entass avec les autres qu'on
trouvera ramasss en bon nombre. Au moment mme o le parlement et la
Sorbonne faisaient saisir  Paris l'ouvrage de Sanchez, on rimprimait,
pour la troisime ou quatrime fois, la _Somme des pchez et le remde
d'iceux_, du cordelier breton Jean Benedicti, qui avait paru  Lyon
en 1584, et qui n'avait pas mu le moins du monde les scrupules de
l'glise et de la magistrature. Ce trait mystique, que l'auteur avait
eu l'impertinence de ddier  la sainte Vierge, renfermait pourtant
plus de salets et d'infamies que le trait _De matrimonio_. Il est
vrai que le Pre Benedicti, dans son impure lucubration, s'tait
montr moins indulgent que Sanchez  l'gard de la sodomie, car il
range parmi les pchs mortels le cas d'un mari qui se conduirait,
vis--vis de sa femme, comme les rabbins juifs prtendaient l'autoriser
en ces termes, que nous empruntons  la traduction latine, car le
franais du cordelier, selon Brantme, qui s'en tait scandalis
lui-mme, sonne trs-mal  des oreilles bien honnestes et chastes:
_Duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse a viris suis
cognitu sodomico cognitis, responsum est ab illis rabbinis: Virum
esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non
aliter quam is qui piscem emit: ille enim tam anterioribus quam
posteriobus partibus, ad arbitrium vesci potest_. La plupart des guides
de la confession et des traits canoniques sur les cas de conscience
n'taient pas plus timors que la _Somme des pchs_ du Pre Benedicti,
et les bons catholiques ne songeaient gure  s'en formaliser.

L'insouciance des magistrats,  l'gard des livres obscnes, avait
produit un dluge de ces sortes de livres, qui se rpandaient 
profusion non-seulement  Paris, mais encore dans les provinces; les
presses de Rouen, de Lyon, de Poitiers et de plusieurs autres villes
ne cessaient de vomir une multitude de facties sales et licencieuses,
que les porte-balles ou les _bisouards_ et les merciers colportaient
jusqu'au fond des hameaux les plus reculs. Ces monuments de la vieille
gaiet franaise avaient une influence fcheuse sur les moeurs,
d'autant plus qu'ils couraient de main en main sans distinction de
sexe ni d'ge. La police n'y trouvait pas  redire, pourvu que la
religion et la royaut ne fussent point atteintes dans leurs principes
fondamentaux. Un de ces livres de joyeuset, le plus fameux de tous,
le _Moyen de parvenir_, qui avait vu le jour vers 1609 ou 1610, eut
deux ou trois ditions presque simultanes, et malgr l'audace de
bien des propositions hrtiques, sentant le fagot, ce recueil de
contes gaillards et de gaudrioles effrontes ne fut pas supprim par
la censure ecclsiastique, ni par ordonnance du roi, ni par arrt du
parlement; l'auteur, Beroalde de Verville, qui, bien que chanoine de
Tours, avait toujours eu de la sympathie pour la Rformation et pour
les rforms, ne fut pas mme inquit; il ne s'tait pas nomm sur
le titre de son _Moyen de parvenir_, mais on savait son nom, et le
chapitre, dont Beroalde tait membre, n'eut pas besoin de dnoncer 
l'archevque de Tours le libertin, qui s'tait inspir des crits de
Rabelais, et qui avait mme, disait-on, fait son profit d'un ouvrage
indit de _matre Franois_. Certes, le _Moyen de parvenir_, ce
_fin recueil de mystres authentiques_, n'est pas moins hardi que le
_Gargantua_ et le _Pantagruel_; il est, aussi, bien plus ordurier, bien
plus cynique, et pourtant il n'eut rien  dmler avec la Sorbonne ni
avec le parlement. Ce furent les polissonneries et les gravelures qui
sauvrent le livre et l'auteur, qu'on aurait brls l'un et l'autre,
si l'poque avait t moins porte aux turlupinades, aux satires et
aux contes gras. Ces contes-l, dans lesquelles moines et les nonnains
jouaient le rle ordinaire que leur attribuait la malice du peuple
depuis l'origine des couvents, n'taient pas, il faut le constater,
plus tranges ni plus scandaleux que les faits qui se passaient tous
les jours sous les yeux des lecteurs du _Moyen de parvenir_; ainsi,
Pierre de l'Estoile, qui se piquait d'crire l'histoire contemporaine
et qui ne faisait qu'enregistrer curieusement les bruits de la ville
et de la cour, consignait dans ses Journaux, en fvrier 1610, une
aventure que Beroalde aurait pu ajouter, sans y changer un mot, 
son joyeux _Moyen de parvenir_: Une bonne dame de ceste ville, qu'on
avoit mise depuis peu aux Filles Repenties, dit et confessa, ces jours
passs,  un mien amy qui l'y alla voir, que, ds la deuxiesme nuict
qu'elle y estoit entre, elle avoit eu la compagnie d'un prestre qui
avoit couch entre une autre repentie et elle, et qu'ils ne chmoient
point l dedans de ceste besongne, pourvu que ce feussent prestres
et gens d'glise: qui estoit la raison pour quoy on les appeloit les
_consacrs_. Le mesme me conta qu'un homme de qualit de ceste ville
l'avoit voulu souvent desbaucher pour le mener en telle religion de
femmes d'icy autour qu'il voudroit, et qu'il le mettroit  mesme pour
jouir tout  son aise et coucher avec celle qui luy viendroit plus 
gr, mesme depuis huit jours  Longchamp et  Gif, o on besongnoit
plus librement qu'au plus clbre bordeau de la ville de Paris.

Quoique l'Estoile ait ajout foi au tmoignage de son ami qu'il
avait toujours connu pour un homme craignant Dieu, on peut taxer
d'exagration ce rcit qui ne repose que sur un ou-dire. Cependant,
il est certain que les _religions de femmes_ taient si relches 
cette poque, qu'il fallut les rformer la plupart dans le courant du
dix-septime sicle. Ce relchement et les dsordres qui en taient
la consquence naturelle remontaient au temps des guerres civiles et
surtout de la Ligue, o les couvents logeaient sans cesse des gens
de guerre et subissaient parfois le triste sort d'une ville prise
d'assaut; mais ordinairement les ligueurs entraient en composition avec
les religieuses, et celles-ci offraient aux soldats de la Sainte-Union
une hospitalit toute fraternelle; l'abbesse ou la prieure donnait
l'exemple  ses nonnes, et pourvu qu'elle ne ft pas trop laide ni
trop vieille, elle se mettait bientt d'accord avec le chef de la
troupe. C'taient alors des banquets, des chansons et des orgies, qui
duraient tant que la maison des filles du Seigneur avait une garnison.
Il fallait enfin se sparer, aprs cette belle vie: les gentilshommes
remontaient  cheval pour aller  l'ennemi; les soeurs avaient alors
le loisir de vaquer  leurs devoirs et de revenir  la rgle de
leur communaut. Puis, le lendemain peut-tre, une autre troupe de
catholiques passait par l, et le couvent accueillait ses nouveaux
htes avec le mme empressement et la mme urbanit. Nous avons vu
comment Henri IV et ses officiers s'taient tablis, avec tous les
droits de la guerre, dans les abbayes de Maubuisson, de Longchamp et
de Montmartre. On comprend que l'habitude de vivre avec des soldats
avait terriblement compromis la chastet monastique. Les religieuses
s'accoutumaient si bien  cette existence voluptueuse et mondaine
qu'elles ne craignaient pas d'enfreindre leurs voeux et de quitter le
rgime claustral. Pendant que Paris tait au pouvoir de la Ligue, en
1593, on ne voyoit autre chose au Palais et partout, dit Pierre de
l'Estoile, que gentilshommes et religieuses accoupls, qui se faisoient
l'amour et se leschoient le morveau. Ces religieuses hontes,
qui se promenaient avec leurs amants dans les lieux publics, aussi
vilaines et desbordes en paroles qu'en tout le reste, portaient sous
leur voile, qu'elles avaient conserv comme le seul indice de leur
profession, vrais habits des putains et courtizannes, estant fardes,
musques et pouldres. Les prdicateurs tonnaient en vain contre ce
scandale, et le Pre Commolet, qui se dmenait, ainsi qu'un possd,
dans sa chaire, traitant de _vilaines_ et de _putains_ ces malheureuses
pcheresses, appelant leurs complices _vilains ruffiens_ et _bouffons_,
criait  tue-tte que le peuple devrait leur jeter des pierres et de
la boue au visage, comme il ferait  des femmes de mauvaise vie et 
de vils dbauchs, qui oseraient se montrer en plein jour hors de leurs
repaires de Prostitution.




CHAPITRE XLI.

  SOMMAIRE. --La _tolrance_ des lieux de dbauche. --Inconvnients
  de ce systme de police. --Opinion de Montaigne. --Le ministre
  Cayet se fait l'avocat des bordeaux. --Son _Discours contre les
  dissolutions publiques_. --Ce discours saisi dans les mains de
  l'imprimeur Robert Estienne. --Cayet dpos par le consistoire.
  --Accusations des protestants au sujet du livre qu'on lui
  attribuait. --D'Aubign prtend que Cayet avait fait deux livres
  infmes, au lieu d'un. --L'opinion de Cayet fonde sur l'autorit
  d'un pape. --Ordonnance royale de 1588 contre les bordeaux.
  --Ordonnances prvtales de 1619 et de 1635, pour l'excution de
  l'dit de 1560. --Les _rufiens_ de Paris,  la fin du seizime
  sicle. --Le conseiller Jean Levoix et sa matresse. --Le capitaine
  Richelieu. --Dsordre de la police des moeurs, en 1611. --La maison
  du prsident de Harlay.


L'ordonnance de 1560, qui avait prononc l'_abolition des bordeaux_,
continuait d'tre en vigueur, quoiqu'elle ne ft pas trs-exactement
excute; mais, de temps  autre, une srie de mesures rigoureuses
exerces contre la Prostitution et ses mprisables agents prouvait
avec clat que le principe de la loi prohibitive ne serait point
aisment abandonn par les magistrats, qui croyaient la morale
publique intresse au maintien de cette loi. Cependant le systme
de prohibition absolue  l'gard des lieux de dbauche avait produit
des effets tout aussi dplorables que ceux de la protection lgale
qui avait t si longtemps accorde  ces repaires. Le nombre des
femmes perdues n'avait pas diminu: on peut mme affirmer qu'il
avait augment; les grands bordeaux d'ancienne fondation avaient t
supprims; mais une foule d'autres, cachs dans l'ombre ou dguiss
sous les apparences les moins suspectes, s'taient forms secrtement
aux dpens des vieux fiefs de la Prostitution, qui ne pouvaient avoir
qu'une existence reconnue et patente. On conoit sans peine que ces
_cagnards_, comme on les appelait alors, n'tant plus sous l'oeil et
la main de l'administration municipale, devenaient d'infmes brelans
et d'horribles coupe-gorges, o les malheureux qui s'y laissaient
entraner perdaient souvent leur bourse, leur manteau et mme leur
vie. Quant  leur sant, il n'en tait pas question, et la maladie
vnrienne, la plus horrible, la plus incurable, veillait nuit et jour
dans ces bouges affreux. Il y avait bien des filles de joie fouettes,
marques, rases et bannies  perptuit; il y avait des maquerelles
promenes sur un ne, mises au pilori et condamnes  l'amende; il y
avait des ruffiens et des _berlandiers_ fustigs, emprisonns, envoys
aux galres: mais le chtiment de l'un ne rendait pas l'autre plus
sage, et, quoi qu'on ft pour conjurer le flau de la Prostitution,
il tendait sans cesse ses ravages et ses souillures dans le sein des
villes, et il semblait, comme la peste, se plaire  braver tous les
efforts de la prvoyance et de la sagesse humaines.

Les faits ne dmontraient que trop la ncessit de rtablir la
Prostitution lgale, pour chapper  la Prostitution libre et secrte.
Les lgislateurs reculrent devant le scandale de cette ncessit, et
ils n'osrent pas toucher  l'ordonnance de Charles IX; mais, en mme
temps, comme nous l'avons dj dit, tout en maintenant le principe
de la loi, ils ne se refusrent pas  la faire flchir jusqu' la
_tolrance_ des bordeaux. Nous ne savons pas  quelle poque cette
tolrance fut admise par les rglements de police locale; il faut
supposer, nanmoins, qu'elle tait en pratique  Paris sous le rgne de
Henri III. On trouve, dans les crits de la fin du seizime sicle, la
mention formelle de certains bordeaux qui avaient assez de notorit,
pour que leur tablissement ne pt subsister qu'avec l'autorisation
tacite de la prvt et du Chtelet de Paris. Pierre de l'Estoile, dans
un passage de ses Journaux que nous avons cit plus haut, fait allusion
au _plus clbre bordeau_ de la capitale, mais il ne le nomme pas.
Nous ignorons donc en quels endroits la Prostitution _tolre_ avait
lu domicile, et nous sommes disposs  croire que les rues et les
places qui lui furent affectes autrefois par privilge retombrent peu
 peu sous sa servitude. Cependant ces mauvais lieux, dont le nombre
avait t bien restreint et qui taient soumis  certaines conditions
de surveillance intrieure, ne suffisaient plus  l'accroissement
des passions honteuses et aux dbordements de la lubricit: la
Prostitution, au lieu de se renfermer dans l'troit espace qu'on
lui accordait, au lieu d'accepter le patronage occulte de l'dilit
parisienne, ne connut plus de limites et envahit tous les quartiers,
toutes les rues, toutes les maisons de la ville. Elle avait surtout
des centres contagieux dans les Cours des Miracles, o elle se faisait
un asile inaccessible  la loi: c'tait l que le vice pouvait braver
impunment la pudeur publique; c'tait l que le crime pouvait laver
ses mains sanglantes dans la fange de la dbauche.

L'abolition des bordeaux n'tait pas tout  fait trangre  ce
dplorable tat de choses; beaucoup d'hommes clairs et pieux le
pensaient et se gardaient bien de le dire. Michel de Montaigne, qui
disait tout, n'a pas os toutefois nous faire connatre son opinion
sur cette question srieuse de morale et de police; mais on doit
prsumer que son avis tait conforme  celui qu'il attribue  _aucuns_,
dans ce passage de ses _Essais_, publis pour la premire fois en
1580 (_Bordeaux_, _Millanges_, 2 vol. in-8): Ce que nous appellons
_honnestet_, dit-il (liv. II, ch. 12), de n'oser faire  descouvert
ce qui nous est honneste de faire  couvert, ils (les stociens)
l'appeloient _sottise_; et de faire le fin  taire et desavouer ce
que nature, coustume et nostre desir, publient et proclament de nos
actions, ils l'estimoient vice: et leur sembloit que c'estoit affoler
les mystres de Venus, que de les exposer  la veue du peuple, et
que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les avilir: c'est chose
de poids que la honte, la recelation, reservation, circonscription,
parties de l'estimation: que la volupt trs-ingnieusement faisoit
instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostitue au milieu
des quarrefours, foule des pieds et des yeulx de la commune, trouvant
 dire l dignit et commodit de ses cabinets accoustums. De l
disent aulcuns que d'oster les bordels publicques, c'est non-seulement
espandre partout la paillardise qui estoit assigne  ce lieu-l, mais
encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs,  ce vice, par la
malaysance. Montaigne, en sa qualit d'ancien membre du parlement
de Bordeaux, ne pouvait se prononcer ouvertement contre une loi qui
passait pour une des plus excellentes de la jurisprudence franaise
et qui recevait tous les jours son application sur quelque point
du royaume; mais il avait des vues trop hautes en philosophie et en
politique, pour ne pas dplorer tout bas un remde qui tait pire que
le mal.

Ce ne fut donc pas lui qui essaya d'lever la voix pour plaider la
cause de la Prostitution lgale dans l'intrt des moeurs publiques
et pour demander le rtablissement des anciens privilges de la
dbauche; ce fut, dit-on, un savant ministre de la religion rforme,
Pierre-Victor-Palma Cayet, qui jugea utile de rendre au vice un
domaine circonscrit et born, o il pourrait puiser ses poisons,
sans infecter la partie saine de la population. Cayet, n de parents
pauvres  Montrichard en Touraine, avait acquis des connaissances
trs-tendues dans toutes les sciences et mme dans celles qu'on
appelait occultes et diaboliques; il s'tait occup de magie et il
se vantait de communiquer avec le dmon qui lui avait donn le don
des langues. Son savoir immense, plutt que sa dmonomanie, le fit
attacher comme prdicateur  la maison de la princesse Catherine de
Navarre. Il avait dj compos plusieurs crits de magie, de polmique
religieuse et d'histoire, lorsqu'il s'avisa de vouloir se poser en
rformateur des moeurs et de rdiger un _Discours contenant le remde
contre les dissolutions publiques, prsent  messieurs du parlement_.
Ce Discours n'tait, selon lui, que la traduction ou la paraphrase
d'un opuscule italien, imprim quinze ou vingt ans auparavant, sous ce
titre: _Discorso del remedio delle publiche dissolutioni_, et sous le
nom du clbre Nicolo Perotto, archevque de Siponto. Il est probable
que Cayet ne s'tait pas content de traduire son auteur et qu'il avait
mis beaucoup du sien dans cette apologie de la Prostitution lgale. On
a prtendu que Cayet menait alors une vie dbauche et qu'il s'estoit
port peu honnestement  l'endroit d'une damoiselle. Cette accusation,
formule par Colomis dans sa _Gallia orientalis_ (p. 144), n'a pas
un rapport trs-direct avec le projet que le prdicateur de madame
Catherine nourrissait alors de se faire le restaurateur des bordeaux.
Seulement, le mmoire, qu'il avait rdig dans ce but, renfermait des
considrations morales, conomiques et pornographiques, qui n'taient
pas trop en harmonie avec le caractre et la robe de l'auteur. Il
logeait, dit-on, dans un cabaret de la rue de la Huchette, lequel
est qualifi de _bordeau signal_, dans les _Mmoires de la Ligue_
(ancienne dit., t. VI, p. 347), et il y resta plus de trois mois
avec un magicien fameux qu'on nommait le _juge de Coudon_. C'tait
dans le courant de l'anne 1595, et, ds cette poque, les rforms
souponnaient Cayet de vouloir, par calcul d'ambition, se convertir
au catholicisme. Cayet, ayant achev son livre sur les mauvais lieux
et sur la ncessit de les tablir dans tout tat bien polic, le fit
copier par son scribe et y ajouta de sa propre main quantit de notes
grecques et latines; ce manuscrit, ainsi prpar pour l'impression,
fut confi  un imprimeur protestant, Robert Estienne, qui parat
avoir hsit  le mettre sous presse et qui consulta un ami commun.
On a suppos que cet ami devait tre Pierre de l'Estoile, avec qui
Cayet avait li une _socit plus troite_ qu'avec personne. Il arriva,
cependant, que le manuscrit fut drob entre les mains de l'imprimeur
et que Cayet se vit accus de libertinage devant un consistoire
de ministres rforms qui entendirent des tmoins, interrogrent
le prvenu et le condamnrent comme auteur d'un livre excrable,
quoique Cayet soutnt avec nergie que ce livre, qu'il avait le droit
de possder dans son tude, tait rempli de bons remdes contre
l'incontinence. Il reprocha vivement  Robert Estienne de l'avoir
trahi: Monsieur, je ne vous ai point trahi, rpondit l'imprimeur;
j'ai t surpris par un autre que j'estimais un autre moi-mme. Je n'ai
jamais dit que vous en fussiez l'auteur, et vous confesse que je vous
avais promis de ne le montrer  personne. (_Chronologie novennaire_,
par Palma Cayet, sous l'anne 1595.)

Cayet, qui venait d'tre dpos solennellement par le consistoire,
dclara sur-le-champ qu'il se runissait  la religion catholique
et romaine, et quitta le service de la soeur du roi. Le trait _sur
l'tablissement des bordeaux_ ne fut pas imprim, et les ministres
vangliques, qui avaient le manuscrit original, en firent une menace
permanente contre l'honneur de l'crivain, lequel devint docteur de la
Facult de thologie et ne s'en livra pas moins aux sciences occultes.
On assurait qu'il s'tait donn au diable et qu'il avait sign de
son sang un contrat avec le prince des tnbres. Les protestants le
poursuivirent, il est vrai, de calomnies et de satires, dans lesquelles
reparaissait toujours le dtestable livre, que personne n'avait vu,
except l'imprimeur Robert Estienne, Pierre de l'Estoile, et les
membres du consistoire. Voici comme l'Estoile, qui fut souponn d'tre
le vritable auteur de ce livre, en parle dans ses Registres-journaux:
En ce temps mesme et sur la fin de l'anne (1595), un ministre de
Madame, nomm Pierre-Victor Cayet, abjura la religion et quitta le
ministre pour se faire prebstre catholique rommain; brouilla force
cayers de papier contre les ministres, ses compagnons, qui l'accusoient
d'avoir commenc sa conversion par le bordeau, car ils produisoient
un livre qu'il avoit fait pour la permission et tolrance desdits
bordeaux, dont fust fait le quatrain suivant:

    Cayet, se voulant faire prebstre,
    A monstr qu'il a bon cerveau;
    Car il veult, avant que de l'estre,
    Faire restablir le bordeau.

Ce passage donne  entendre que Pierre de l'Estoile connaissait le
livre et qu'on en avait tir des copies; mais Cayet n'avoua jamais que
ce livre ft vritablement son oeuvre, ce qui permet de penser qu'il
rougissait de l'avoir fait. Agrippa d'Aubign, qui ne pardonnait pas
 Cayet son apostasie, en raconte ainsi les motifs dans son _Histoire
universelle_ (t. III, liv. IV, ch. 41): Avint aussi que Cayet,
travaillant  la magie, quelque temps aprs fut dpos, estant aussi
accus d'avoir compos deux livres, l'un pour prouver que, par le
sixiesme commandement, la fornication ni l'adultre n'estoient point
dfendus, mais seulement le pch d'Onan (_sola masturbatio inhibita_);
l'autre estoit pour prouver la ncessit de restablir partout les
bordeaux. D'Aubign ne cessa pas de vilipender Cayet au sujet de ces
deux ouvrages, qui n'en faisaient qu'un seul, au dire de l'auteur
des notes sur la _Confession de Sancy_ (p. 58 de l'dit. publ. par
Leduchat, en 1744,  la suite du _Journal de Henri III_). Mais, dans
la _Confession de Sancy_, d'Aubign revient sur les deux livres avec
une persistance qui tmoigne d'une conviction bien arrte: Nous
n'eussions point tenu entre les pechez, fait-il dire  son hros, le
sieur de Sancy, la simple fornication ni l'adultre par amour, suivant
le cahier de Cayet en son docte livre du restablissement des bordeaux
et sa docte dispute sur le septiesme commandement... Ce septiesme
commandement, qui est _Non moechaberis_, dfend seulement le pch
des enfants d'Onan, car +moicheuein+ drive, selon cette thologie
moderne, +apo tou moichou+ et +cheein+, _quod est humidum fundere_.
Dans le _Baron de Foeneste_, d'Aubign tient toujours pour deux livres,
quoique cette factieuse satire ait t compose depuis la mort de
Palma-Cayet: Le chassastes-vous pour la magie? demande le baron.--Il
ne fut, au commencement, rpond Enay, qui n'est autre que d'Aubign
lui-mme, accus que de deux livres, l'un par lequel il soustenoit que
la fornication ni l'adultre n'estoient point le pch deffendu par
le septiesme Commandement, mais qu'il deffend seulement +to moichon
cheuein+, voulant toucher le pch d'Onan, et l-dessus eut la sacre
Socit (la Compagnie de Jsus) pour ennemie; l'autre livre estoit de
restablir les bourdeaux. Le chapitre (liv. II, ch. 22) se termine par
un abominable sonnet, qu'on retrouve aussi,  la fin de la _Confession
de Sancy_, sous ce titre: _Syllogisme expositoire sur la controverse
si l'glise est des leus seulement_. Ce sonnet, dont le trait final
est imit d'un passage du _Passavant_ de Thodore de Bze, applique 
l'glise romaine les paroles du prophte zchiel, au sujet de la femme
_qu divaricavit tibias suas sub omni arbore_; ce sonnet, inspir par
l'abjuration de Palma-Cayet, rappelle que cet apostat voulut loger les
putains en franchise, lorsqu'il tait encore huguenot:

    Catholique, il poursuit encor son entreprise.

Agrippa d'Aubign, qui tait l'ennemi personnel du pauvre Cayet et qui
ne cessa jamais de vomir contre lui les plus atroces injures, croit
pouvoir le qualifier ainsi:

    L'avocat des putains, syndic des maquereaux.

Enfin, dans un autre endroit de la _Confession de Sancy_, d'Aubign
remet encore sur le tapis un des deux livres de Cayet, en parlant du
grand pape Sixte V, qui osta les bordeaux des femmes et des garons,
faute d'avoir l le livre de M. Cahier. On peut, d'aprs cette phrase,
infrer avec quelque probabilit, que Cayet, dans le Discours qu'il se
proposait de prsenter au Parlement et qu'il avait farci de citations
grecques et latines, s'tait occup de toutes les espces de dbauche
chez tous les peuples et  toutes les poques, et qu'il n'avait pas
oubli de mentionner,  l'appui de son opinion, l'autorit du pape
Sixte IV (et non Sixte V), auquel on attribuait l'tablissement des
lieux de prostitution consacrs  l'une et l'autre Vnus. _Lupanaria
utrique Veneri erexit_, avait dit le savant Corneille Agrippa de
Nettesheim, dans une des premires ditions de son clbre trait _De
vanitate et incertitudine scientiarum_ (ch. 64, _De lenocinio_); mais
il modifia depuis cette assertion un peu hasarde et se contenta de
rappeler que ce pape dbauch avait construit  Rome un noble bordeau:
_Rom nobile admodum lupanar extruxit_. (Voy., dans le _Dict. hist. et
crit._ de Bayle, l'art. de SIXTE IV.)

Les plans pornographiques de Palma Cayet ne furent donc pas soumis
 l'examen du parlement et  l'apprciation des juges comptents;
il n'y eut aucune rforme, aucune innovation, dans la police des
moeurs, et quelques mauvais lieux restrent ouverts avec l'agrment
tacite des lieutenants civil et criminel. Cependant il est permis de
souponner que de graves abus avaient eu lieu dans cette tolrance
arbitraire de certains asiles de la Prostitution; nous sommes port
 croire que les commissaires enquteurs ou leurs agents recevaient
parfois des redevances pcuniaires ou des prsents, de la part des
mprisables ordonnateurs de la dbauche, car une ordonnance de Henri
III, date du 15 octobre 1588, nous laisse entendre que, dans plusieurs
circonstances, les magistrats avaient nglig d'appliquer l'dit
de 1560 concernant les bordeaux et s'taient montrs favorables aux
intrts impurs des gens dpravs qui vivaient de la Prostitution.
Dans cette ordonnance contre les blasphmateurs, berlandiers,
taverniers, cabaretiers, basteleurs et personnes faisans exercice
de jeux dissolus, on doit remarquer les deux paragraphes suivants:
Dfend  tous, tenir bordeaux, brelans et jeux de dez, que veut estre
punis extraordinairement sans dissimulation ni connivence des juges et
 peine de privation de leurs offices.--Dfend  tous propritaires,
de louer maisons, sinon  gens bien famez et nommez, et ne souffrir
en icelles aucun mauvais train ou bordeau secret ne public, sur
peine de soixante livres parisis d'amende pour la premire fois, et
de six vingts livres parisis pour la seconde, et, pour la troisime
fois, de privation de la proprit des maisons. (Voy. _les Edicts
et ordonnances des rois de France_, recueillis par Ant. Fontanon et
augm. par Gabr. Michel, dit. de 1610, t. IV, p. 243.) Il y avait donc
eu _connivence_ entre les juges et les parties intresses, pour que
le roi enjoignt aux premiers de se garder de toute _dissimulation_
dans la recherche et la poursuite des bordeaux secrets et publics.
Cette ordonnance royale ne fut pas observe plus scrupuleusement que
les autres, et la Prostitution, cet exutoire ncessaire des passions
honteuses qui fermentent toujours dans une grande ville, avait continu
 trouver un gte chez les tuvistes, les barbiers, les hteliers, les
cabaretiers et les logeurs, quoique les maisons assez mal fames de
ces gens-l fussent exposes  des visites domiciliaires de jour et
de nuit, que les commissaires examinateurs du Chtelet taient tenus
de faire, mais qu'ils ne faisaient pas souvent. Il y eut toujours,
dit Delamare (_Trait de la Police_, t. I, p. 525), beaucoup de
particuliers assez corrompus ou interessez pour louer leurs maisons
en tout ou en partie pour cet infme commerce. Le magistrat de police
y pourvut, en renouvellant de temps en temps la publication des
rglements et les remettant en vigueur, pour l'excution, par des
nouvelles ordonnances.

Delamare cite d'abord une de ces ordonnances, date du 19 juillet 1619
et rendue par messire Henry de Mesmes, seigneur d'Irval, conseiller
du roi, lieutenant civil de la ville, prvt et vicomt de Paris.
Le procureur du roi s'tant plaint que plusieurs personnes de
mauvaise vie logent et se retirent en cette ville, font des bordels
publics, qui causent plusieurs voleries, meurtres et assassinats, le
lieutenant civil faisait dfenses expresses  toutes personnes, de
quelque qualit et condition qu'elles soient, de loger et retirer en
leurs maisons aucunes personnes de mauvaise vie, sur peine de perte
des loyers qui seront aumosnez aux pauvres enfermez, mesme leurs
maisons estre loues  la diligence du procureur du roy, pendant le
temps de trois annes, et les deniers en provenans estre baillez et
delivrez ausdits pauvres enfermez. En mme temps, le lieutenant civil
ordonnait  tous vagabonds, filles desbauches, de vuider la ville et
faulxbourgs de Paris, dans vingt-quatre heures aprs la publication
de la prsente ordonnance, sur peine d'estre emprisonnez et leur
procs estre fait et parfait. Les bourgeois et habitants de Paris
taient requis de prter main-forte au premier huissier ou sergent
du Chtelet et autres officiers de justice chargs de l'excution de
l'ordonnance; de se saisir des contrevenants et de les mener au logis
du commissaire de leur quartier, sous peine de cent livres parisis
d'amende. Cette ordonnance parat avoir t souvent renouvele  peu
prs dans les mmes termes; celle du 30 mars 1635, rendue par Michel
Moreau, lieutenant civil de la prvt, renfermait des prescriptions
plus rigoureuses,  en juger par ces trois articles que Delamare en
a extraits: I. Avons enjoint, suivant les ordonnances et arrests de
la Cour cy devant donnez,  tous vagabonds sans conditions et sans
aveu, mesme  tous garons barbiers, tailleurs et de toutes autres
conditions, et aux filles et femmes desbauches, de prendre service
et condition dans vingt-quatre heures, sinon vuider cette ville
et fauxbourgs de Paris,  peine contre les hommes, d'tre mis  la
chaisne et envoyez aux galres, et contre les femmes et filles, du
fouet, d'estre rases et bannies  perptuit, sans aucune forme de
procs.--II. Sont faites dfenses  tous propritaires et principaux
locataires des maisons de cette ville et fauxbourgs, de les louer ni
sous-louer qu' personnes de bonne vie et bien famez, ni souffrir en
icelles aucun mauvais train, jeux ni brelan,  peine de 60 livres
d'amende pour la premire fois, la perte des loyers pendant trois
ans pour la seconde, et de la confiscation de la proprit pour
la troisime fois, au profit de l'Htel-Dieu de cette ville.--III.
Pareilles dfenses sont faites aux taverniers, cabaretiers, loueurs de
chambres garnies et autres, de loger ni recevoir de jour ni de nuit
aucunes personnes des conditions susdites, leur administrer aucuns
vivres ni aliments,  peine de punition exemplaire.

Plusieurs vnements tragiques, consigns dans les Journaux de Pierre
de l'Estoile, nous apprennent combien ces dbauchs, _rufiens_ et
gens sans aveu, qu'on faisait sortir de Paris, taient dangereux pour
la scurit des citoyens. On les trouvait tout prts  commettre un
crime, pourvu qu'on les payt. Ainsi que les _bravi_ italiens, ils
avaient sans cesse le couteau  la main, et quand ils ne portaient pas
d'armes, ils se servaient d'un jeton qui coupoit comme un rasoir,
pour trancher le nez de leur ennemi ou lui dchiqueter les joues 
l'aide de cet instrument, qu'ils maniaient avec beaucoup de dextrit.
(Voy. le _Journal de Henri III_, dit. de MM. Champollion, p. 131.)
En 1581, Jean Levoix, conseiller au parlement de Paris, voulut se
venger de sa matresse, qui tait la femme d'un procureur au Chtelet,
nomme Boulanger. Cette adultre, qu'il entretenait publiquement, avait
rsolu tout  coup de s'amender et de changer de conduite: elle pria
donc son corrupteur de ne plus l'importuner davantage, et elle rsista
aux efforts qu'il fit pour l'entraner encore dans le vice. Estant
contraint de s'en aller, il lui dit mille injures, et au sortir,
l'appelant _putain_ et _ruse_, la menaa de l'accoustrer en femme
de son mestier. Peu de temps aprs, la veille de la Pentecte, la
pauvre femme tant aux champs avec son mari, Jean Levoix, accompagn
de quelques _ruffisques de tanchau_ (rufiens de bordeau), la surprit
dans un lieu cart, et l'ayant jete  bas de cheval, il ordonna aux
misrables qu'il avait amens de lui couper le nez avec un jeton. La
victime de cet affreux traitement attaqua en justice le conseiller
Jean Levoix, qui fut oblig de composer avec la partie plaignante,
moyennant deux mille cus. Aprs l'arrt du parlement de Rouen qui le
mettait hors de cause, la mre du coupable alla remercier le roi: Ne
me remerciez pas, lui dit Henri III, mais bien la mauvaise justice qui
est en mon royaume, car, si elle et t bonne, votre fils ne vous
et jamais fait peine. Les rufiens, qui avaient mutil la femme de
Boulanger, furent sans doute moins heureux que Jean Levoix. C'taient
des rufiens de cette espce qui turent en 1576, dans la rue des
Lavandires, le capitaine Richelieu, dit le Moine, homme mal fam et
renomm pour ses larcins, voleries et blasphesmes, estant, au reste,
grand rufien et gruyer de tous les bordeaux. Ce capitaine, irrit du
vacarme que faisaient dans une maison voisine de la sienne des hommes
et des femmes de mauvaise vie, les interpella par la fentre, vers dix
heures du soir, les menaa de les expulser de leur _cagnard_, comme
luy desplaisant de ce qu'ils entreprenoient ruffianer et bordeler si
prs de son logis,  sa veue et  sa barbe. On le dfia de descendre
dans la rue, et quand il y fut, avant qu'il et le temps de tirer son
pe, il tomba perc de cent coups de dague. (_Journ. de Henri III_,
p. 65.) En 1607, un autre gentilhomme, que l'Estoile ne nomme pas, fut
tu, dans un _bordeau_ de Paris, par le fils du baillif Rochefort, qui
s'tait pris de querelle avec lui.

Ce dernier fait, rapport par Pierre de l'Estoile, conseiller du roi et
grand audiencier  la chancellerie de France, prouve que, nonobstant
les ordonnances des rois et les rglements de police, les bordeaux de
Paris, tolrs, sinon autoriss, avaient une notorit scandaleuse,
qui amenait parfois leur fermeture et l'expulsion des femmes perdues
et des hommes avilis qu'on y trouvait  demeure. Pierre de l'Estoile
caractrise encore mieux le dsordre trange qui rgnait  cette poque
dans la police des moeurs: Le mercredy 13 avril 1611, fut tenue la
mercuriale, en laquelle M. le premier prsident (de Harlay) triompha
de discourir sur la ncessit de la rformation en tous estats et
principalement sur les graves abus et corruptions de la justice et
police de Paris, ausquels il estoit ncessaire de donner ordre et y
mettre la main, comme il dlibroit de le faire (mais j'ay peur que
ce _faire_ demeure en la proposition). Il parla fort contre les
brelans et bordeaux tolrs publiquement et impunment, et qu'il les
falloit oster. Touchant les brelans, c'estoit chose commune et aise 
vrifier, ainsi qu'on disoit qu'il y en avoit une milliasse  Paris;
mais, entre iceux, quarante-sept se trouvoient autoriss, clbres,
et tant publicqs, d'un chascun desquels le lieutenant civil recevoit
et touchoit une pistole tous les jours: qui estoit un grand gain
berlandier, peu honneste  la vrit, mais bien ais et asseur et
hors du hasard du jeu. Si les brelans taient autoriss moyennant une
redevance quotidienne au lieutenant civil de la prvt, il est clair
que les bordeaux payaient aussi pour avoir pareille autorisation; mais
l'Estoile ne le dit pas, et nous en sommes rduits  supposer que le
lieutenant civil tirait au moins une pistole par jour de chaque grand
bordeau, qui devenait au besoin un brelan, de mme que les brelans ne
diffraient gure des bordeaux.

Pour le regard des bordeaux de Paris, ajoute l'Estoile, je pense
que justement nous pourrions accomoder  ceste ville le dire de
Stratonicus, lequel, sortant d'Hracle, regardoit de tous costs si
personne ne le vooit, et comme quelqu'un de ses amys luy eust demand
la raison pourquoy il faisoit cela: D'autant, dit-il, que j'aurais
honte qu'on me vid sortir d'un bordeau;, notant par sa rponse la
corruption et paillardise qui estoit universelle par toute la ville.
Et, de fait, il n'estoit pas jusques aux crocheteurs et savetiers des
coings des rues qui ne le chantassent et criassent tout haut, et les
mdisans de la Cour et du Palais (qui la plupart estoient du mestier)
disoient que M. le premier prsident en devoit commencer la rformation
par sa maison. (_Mmoire et journal_ de P. de l'Estoile, sur le rgne
de Henri IV, dit. de MM. Champollion, p. 661.)




CHAPITRE XLII.

  SOMMAIRE. --Le grand pote de la Prostitution, Mathurin Regnier.
  --Sa philosophie picurienne. --Son caractre et ses moeurs. --La
  _bonne Loi naturelle_. --L'_Impuissance_. --Une de ses aventures
  nocturnes. --Le _Mauvais gte_. --Le _Discours d'une vieille
  maquerelle_. --Madelon et Antoinette. --_Macette._ --ptre au
  sieur de Forquevaus. --Maladie et mort de Regnier.


Nous avons recherch la physionomie de la Prostitution du quinzime
sicle chez les potes de cette poque, et surtout dans les posies
de Franois Villon, qui ne craignait pas de fltrir sa muse, en la
promenant de taverne en taverne et en lui donnant un cortge d'_enfants
perdus_, de _mauvais garons_ et de filles: nous allons faire un pareil
travail d'investigation spciale dans les posies du commencement du
dix-septime sicle, et surtout dans celles de Mathurin Regnier, qui,
de mme que Villon, a trac le tableau de la Prostitution de son temps,
en ne rougissant pas de consacrer quelques-uns de ses ouvrages  la
peinture de ses moeurs dpraves. Villon tait un colier vagabond
qui vivait dans les cabarets et les clapiers les plus honteux;
Regnier tait presque un courtisan, presque un gentilhomme, presque un
ecclsiastique, qui, entran par la fougue de ses passions, oubliait
parfois son nom, sa naissance et son rang, pour frquenter incognito
les plus mprisables asiles de la dbauche publique. Chez Villon, il y
avait l'habitude de la dgradation morale. Chez Regnier, au contraire,
c'tait, pour ainsi dire, le caprice et la fantaisie de l'inconduite;
c'tait la poursuite aventureuse du plaisir rotique sous toutes ses
faces. Regnier nous conduira donc, en sortant de la cour de Henri IV,
o son gnie de pote lui avait procur une position honorable, dans
les gtes hideux o se rfugiait alors la Prostitution libre, telle
que l'avaient faite les lois prohibitives et les mesures variables de
tolrance municipale.

Mathurin Regnier, fils d'un chevin de la ville de Chartres, neveu, par
sa mre, du pote Desportes, tonsur ds l'ge de onze ans, et destin
 la prtrise, attach de bonne heure, en qualit de secrtaire,  la
personne d'un cardinal, Franois de Joyeuse, qui l'emmena et le retint
 Rome pendant dix ans, n'avait pu se dfendre de cder aux penchants
libertins qui le firent tomber dans les dsordres les plus scandaleux.
On ne saurait dire si ce fut la posie qui l'avait prdispos  la
dbauche, ou bien si la dbauche veilla en lui l'inspiration potique.
Regnier, que les amours avaient rendu grison avant le temps,
reconnaissait volontiers,  l'ge de trente ans, que son temprament
de pote l'emportait au courant de la vie picurienne: c'est ce
temprament, c'est ce feu, disait-il,

    . . . qui rend le pote ardent et chaud,
    Subject  ses plaisirs, de courage si haut,
    Qu'il mesprise le peuple et les choses communes,
    Et, bravant les faveurs, se mocque des fortunes;
    Qui le fait desbauch, frenetique, resvant,
    Porter la teste basse et l'esprit dans le vent,
    Esgayer sa fureur parmy des precipices,
    Et plus qu' la raison subject  ses caprices.

Il s'excusait donc de _ranger sa jeunesse  d'autres faons_, et de ne
changer jamais de conduite, malgr les reproches qu'on lui adressait
sur un seul point, et ce point l, il ne s'en cache pas:

    C'est que mon humeur libre  l'amour est sujete!

            (_Satyre_ V.)

On n'avait pas d'autres griefs  allguer contre le jeune Mathurin, qui
tait d'ailleurs orn de toutes les qualits du coeur et de l'esprit,
perfectionnes et mises en valeur par l'tude, la philosophie et le
monde. Ses dplorables habitudes de libertinage nuisaient pourtant 
son avancement, en dpit des grandes amitis qu'il s'tait acquises
par le charme et la douceur de son intimit. Le cardinal de Joyeuse
n'osa pas mme lui faire obtenir un canonicat ou une abbaye; et quand
il quitta le service de ce prlat pour devenir secrtaire de lgation
 la suite de Philippe de Bthune, ambassadeur de France  Rome, il
tait aussi pauvre et aussi amoureux qu' son arrive de Chartres,
sous les auspices de son oncle, l'abb Desportes. Tout l'argent qu'il
avait gagn depuis s'tait gar dans les cloaques de la Prostitution.
Regnier s'est peint lui-mme avec une navet et une franchise, qui ont
fait de son portrait le type du _coureur de bordeaux_. (Voy. la satire
VIII, adresse au marquis de Coeuvres.) Il dclare que l'amour des
femmes est si violent chez lui, que la force et la raison lui manquent
absolument pour rsister  cette passion exclusive et dominante: Je
n'ai pas _le jugement_, dit-il,

    De conduire ma barque en ce ravissement;
    Au gouffre du plaisir la courante m'emporte;
    Tout ainsi qu'un cheval qui a la bouche forte,
    J'obis au caprice. . . . . . . .

Il s'abandonne, il est vrai, avec dlices,  cette fougue des sens;
sa faute est volontaire; il est content de son mal; il se tient trop
heureux, dit-il,

    D'estre, comme je suis, en tous lieux amoureux,
    Et, comme  bien aymer mille causes m'invitent,
    Aussi mille beautez mes amours ne limitent;
    Et courant  et l, je trouve tous les jours,
    En des subjects nouveaux, de nouvelles amours.

Regnier aime sans choix; toutes les femmes lui sont bonnes: les
vieilles comme les jeunes, les laides aussi bien que les belles. Il
soutient cette thse singulire, que la crature la plus disgracieuse,
la plus repoussante, peut encore jouer son rle de femme dans
l'ternelle comdie de l'amour. Voil bien le raffinement d'une
sensualit monstrueuse et dprave! Il n'y a peut-tre que Regnier qui
ait mis un pareil paradoxe, entre tous les potes rotiques anciens et
modernes:

    Tant l'aveugle appetit ensorcelle les hommes,
    Qu'encores qu'une femme aux amours fasse peur,
    Que le ciel et Venus la voient  contre-coeur,
    Toutesfois, estant femme, elle aura ses delices,
    Relevera sa grace avecq des artifices,
    Qui dans l'estat d'amour la sauront maintenir,
    Et par quelques attraits les amants retenir.

Il dveloppe ensuite, en homme expert et convaincu, son systme des
compensations en amour, et il fait ressortir les mrites secrets qu'on
peut rencontrer chez une femme, pour se ddommager de ses dfauts
extrieurs et de son infriorit apparente; il est d'accord avec Ovide,
quand il prend parti mme pour la niaise et l'ignorante:

    Je croy qu'au fait d'amour elle sera scavante,
    Et que Nature, habile  couvrir son deffault,
    Luy aura mis au lict tout l'esprit qu'il luy faut.

Il pense que cette Nature prvoyante a si bien arrang les choses,

    De peur que nulle femme, ou fust laide ou fust belle,
    Ne vescust sans le faire et ne mourust pucelle.

Aprs avoir justifi de la sorte toutes les imperfections qui
peuvent tre le partage du sexe fminin, il revient  son aveugle et
irrsistible besoin d'essayer partout les forces de son incontinence;
il exprime la violence et l'ardeur de son temprament avec une verve
libidineuse, que nous retrouvons seulement chez Rtif de la Bretonne
un sicle et demi plus tard: ce n'est pas de l'amour; c'est de la
sensualit, sans dlicatesse, sans frein et sans loi:

    Or, moy qui suis tout flamme, et de nuict et de jour,
    Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,
    Je me laisse emporter  mes ardeurs communes,
    Et cours sous divers vents de diverses fortunes.
    Ravy de mes objets, j'ayme si vivement,
    Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.
    De toute eslection mon ame est despourveue,
    Et nul object certain ne limite ma veue.
    Toute femme m'agre. . . . . . . .

Il est impossible de se montrer plus complaisant pour le vice. On
comprend que, dans cette continuelle impatience des plaisirs illicites,
Regnier dut faire plus d'une rencontre fcheuse pour sa sant en
mme temps que pour sa bourse: de l, tous les flaux de Vnus qui
s'acharnrent sur lui et qui l'accablrent d'infirmits prcoces. Son
Mcne, Philippe de Bthune, vint  son aide, en lui faisant avoir un
canonicat dans l'glise de Notre-Dame de Chartres, et une pension de
deux mille livres sur l'abbaye de Vaux-Cernay, dont son oncle Desportes
avait t abb titulaire. Regnier, g de trente ans  peine, tait
dj infirme, perclus de goutte et de rhumatisme, tout charg des
souvenirs dgotants de ses dbauches, et retombant sans cesse dans
les mains des mdecins, qui dsespraient de le gurir. Dans plusieurs
pices de ses posies, il reprsente le triste tat o l'avait rduit
ce qu'il nommait la _bonne loi naturelle_,  laquelle il s'tait laiss
aller si doucement:

    La douleur aux traits veneneux,
    Comme d'un habit pineux,
    Me ceint d'une horrible torture;
    Mes beaux jours sont changs en nuits,
    Et mon coeur, tout fletry d'ennuis,
    N'attend plus que la sepulture.

    Enivr de cent maux divers,
    Je chancelle et vay de travers,
    Tant mon ame en regorge pleine:
    J'en ay l'esprit tout hebest,
    Et si peu qui m'en est rest,
    Encor me fait-il de la peine.

Mais les souffrances inextinguibles qu'il prouvait dans tout son
corps, les traitements pnibles qu'il avait  suivre, les oprations
douloureuses auxquelles il tait condamn, ce n'tait pas encore l
le plus grand chtiment de ses dsordres: ce fut quelquefois la honte
de se sentir incapable de rentrer dans la carrire du vice qu'il avait
tant de fois parcourue. Dans une de ses lgies, il raconte, en beaux
vers dignes des rotiques grecs et latins, l'affront qu'une de ses
matresses eut un jour  subir pour prix de la complaisance qu'elle
avait voulu lui montrer; il rougit de trouver ses facults si hostiles
 ses dsirs; il s'indigne contre lui-mme:

    Mais quoy! que deviendray-je en l'extresme vieillesse,
    Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse,
    Et si las! je ne puis, et jeune et vigoureux,
    Savourer la douceur du plaisir amoureux?
    Ah! j'en rougis de honte et despite mon age,
    Age de peu de force et de peu de courage!...
    Pour flatter mon deffaut, mais que me sert la gloire,
    De mon amour pass inutile mmoire,
    Quand, aymant ardemment et ardemment aim,
    Tant plus je combattais, plus j'estois anim;
    Guerrier infatigable en ce doux exercice,
    Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice.

Cette insuffisance n'tait sans doute que passagre et tenait 
des circonstances transitoires; mais Regnier, qui se flattait de
pouvoir aimer encore aprs sa mort, avait peine  se remettre d'une
humiliation qu'il ne devait reprocher qu' l'abus des plaisirs et aux
ravages des maladies honteuses. Il recommenait pourtant  chercher
fortune dans les rues mal fames et  retremper son nergie dans
l'lment de la Prostitution. Suivons-le, de loin, en ses excursions
pornographiques.

Un soir, aprs un dner ridicule auquel il avait assist  contre-coeur
comme convive, et qui s'tait termin par une bataille gnrale, il
sort de la maison, sans demander qu'on l'claire, et il veut regagner
son logis; mais il demeurait loin de l, et il connaissait mal le
chemin; de plus, la nuit tait des plus noires, et la pluie tombait 
torrents. Il marchait, doublant le pas, le long des maisons, abrit par
les auvents des boutiques et envelopp dans son manteau, lorsqu'il vint
 broncher lourdement en un mauvais passage. Il cherche  se retenir
au mur, mais ce n'est pas le mur qu'il rencontre sous sa main, c'est
une porte, qui n'tait pas ferme, et qui s'ouvre tout  coup. Il s'en
va choir, sur le ventre, avec fracas,  l'entre d'une alle tnbreuse
et puante:

    On demande que c'est: je me releve, j'entre,
    Et, voyant que le chien n'aboyoit point la nuit,
    Que les verrous graissez ne faisoient aucun bruit,
    Qu'on me rioit au nez et qu'une chambrire
    Vouloit cacher ensemble et monstrer la lumiere,
    Je suis, je le voy bien... Je parle; l'on respond:
    O, sans fleurs de bien dire ou d'autre art plus profond,
    Nous tombasmes d'accord. Le monde je contemple,
    Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple.

Une fois entr dans ce logis d'honneur, pour se faire bien venir
de son htesse, il dlie sa bourse et met pice sur table. En voyant
briller un cu, la servante et la gouvernante des filles se tiennent
prtes  le servir, en murmurant tout bas: L'honnte homme que
c'est! et s'empressent de lui plaire  qui mieux mieux. Mais voici
trois vieilles rechignes qui s'approchent  pas compts et qui
s'accroupissent devant l'tre o flambe un petit feu de chnevottes. On
dirait trois fantmes chapps de l'enfer: l'une a l'air menaant et la
mine hardie d'une Eumnide de thtre; l'autre est plus dcrpite et
plus ride qu'une sorcire du sabbat; la troisime est si maigre, si
jaune, si transparente, qu'on aurait pu compter ses os. Ces affreuses
vieilles, couvertes d'empltres et de plaies, gmissent sur leurs
infirmits, gagnes au champ d'honneur et de vertu; celle-ci a mal
aux reins, celle-l, aux dents; la dernire se plaint de son cautre:

    En tout elles n'avoient seulement que deux yeux,
    Encore bien fletris, rouges et chassieux;
    Que la moiti du nez, que quatre dents en bouche,
    Qui durant qu'il fait vent branlent sans qu'on les touche.
    Pour le reste, il estoit comme il plaisoit  Dieu.
    En elles, la sant n'avoit ni feu ni lieu,
    Et chascune,  part soy, representoit l'idole
    Des fivres, de la peste et de l'orde (_horrible_) verole.

[Illustration:
  A. Racinet Fils, d'aprs Abraham Bosse.
  Drouard Imp.
  Rebel, Sc.

  UN MAUVAIS LIEU SOUS LOUIS XIII
]

Telles taient les abominables mgres qui exploitaient alors la
Prostitution illgale et qui ne se dcourageaient pas de la faire
travailler  leur profit. Regnier,  ce hideux spectacle, eut horreur
de son vice, et il se prparait  la retraite, quand tout  coup:

    . . . . . . D'un cabinet sortit un petit coeur,
    Avec son chapperon, sa mine de poupe,
    Disant: J'ay si grand'peur de ces hommes d'espe,
    Que si je n'eusse veu qu'estiez un financier,
    Je me fusse plustost laiss crucifier
    Que de mettre le nez o je n'ay rien  faire.
    Jean, mon mary, monsieur, il est apoticaire?
    Surtout, vive l'amour et bran pour les sergents!
    Ardez! voire, c'est mon! je me cognois en gens:
    Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles,
    Mais, au reste, honneste homme, et payez bien les filles!

Ainsi, parmi les femmes de mauvaise vie, il y avait des femmes maries,
ou, du moins, elles se vantaient de l'tre pour se donner du relief ou
pour inspirer plus de confiance au chaland. Mais, monsieur, lui dit le
_petit coeur_, avec mille gentillesses, n'avez-vous pas soup?

    Je vous pri', notez l'heure? Eh bien! que vous en semble?
    Estes-vous pas d'advis que nous couchions ensemble?

Regnier tait crott jusqu' l'chine et mouill jusqu'aux os; il
n'avait besoin que d'un lit, et il ne demandait qu' dormir. La _dame
du logis_ offre alors de le conduire dans une chambre o il serait fort
bien couch; elle lui montre le chemin et passe devant, tout en lui
parlant des deux filles, Jeanne et Macette, qui faisaient la fortune de
sa maison:

    Par le vray Dieu! que Jeanne estoit et claire et nette,
    Claire comme un bassin, nette comme un denier;
    Au reste, fors Monsieur, que j'estois le premier.

C'tait Jeanne que Regnier avait entrevue tout  l'heure; mais tout
le bien qu'on lui en dit ne l'encourage pas  la revoir de plus prs.
Il fallait, par un escalier tortueux, arriver  l'endroit o Regnier
trouverait un gte pour la nuit:

    La monte estoit torte et de fascheux accez:
    Tout branloit dessous nous jusqu'au dernier estage.
    D'eschelle en eschellon, comme un linot en cage,
    Il falloit sauteler et des pieds s'accrocher,
    Ainsi comme une chvre en grimpant un rocher.
    Aprs cent soubresautz, nous vinsmes en la chambre,
    Qui n'avoit pas le goust de musc, civette ou d'ambre:
    La porte en estoit basse et sembloit un guichet,
    Qui n'avoit pour serrure autre engin qu'un crochet.

Au moment o, pli en deux, Regnier allait pntrer dans ce bouge, il
se heurta le front et fit un faux pas qui l'envoya tomber en arrire au
bas de l'escalier, de la teste et du cul comptant chaque degr. Il
avait entran dans sa chute la pauvre dame, qui fut plus maltraite
que lui, et qui resta tendue, le nez sur le carreau, sans poulx et
sans haleine. On accourt au bruit, on apporte de la lumire; on relve
la dame, qui se ranime pour crier et tempter contre Jeanne et Macette,
qu'elle accuse de lui _porter guignon_. Regnier, pour la premire fois
de sa vie peut-tre, ne songe plus  l'amour et n'aspire qu' tre
seul, afin de se soustraire  d'impures tentations. Il s'arme d'une
chandelle, regrimpe l'escalier et prend possession du taudis infect
qu'on lui assigne pour chambre  coucher: il n'y voit pas de lit, et il
fait ainsi l'inventaire de tous les objets tranges qui se prsentent 
sa vue.

    Or, en premier _item_, sous mes pieds, je rencontre
    Un chaudron esbrech, la bourse d'une montre,
    Quatre botes d'unguents, une d'alun brusl,
    Deux gands despariez (_dpareills_), un manchon tout pel,
    Trois fiolles d'eau bleue, autrement d'eau seconde,
    La petite seringue, une esponge, une sonde,
    Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
    Un balay pour brusler en allant au sabbat,
    Une vielle lanterne, un tabouret de paille,
    Qui s'estoit sur trois pieds sauv de la bataille;
    Un baril defonc, deux bouteilles sur cu,
    Qui disoient, sans goulot: Nous avons trop vescu!
    Un petit sac tout plein de poudre de mercure,
    Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture.....

Pendant que Regnier passait en revue ces misrables et sordides paves
de la Prostitution, Jeanne arrive, portant sous le bras de quoi garnir
le lit, qui se composait d'une porte place sur deux trteaux boiteux
et charge d'une paillasse; Jeanne, qui venait d'tre gronde et battue
par sa _dame_, se ddommage, en vomissant mille injures contre _cette
vilaine_, et en se plaignant de sa condition:

    Qui vit cans, ma foy! n'a pas besogne faite!
    Tousjours  nouveau mal nous vient nouveau soucy;
    Je ne scay, quant  moy, quel logis c'est icy:
    Il n'est, par le vray Dieu! jour ouvrier ny feste,
    Que ces carongnes-l ne me rompent la teste.
    Bien, bien, je m'en iray, sitost qu'il fera jour!
    On trouve dans Paris d'autres maisons d'amour!...
    Tousjours aprs souper ceste vilaine crie!
    Monsieur, n'est-il pas temps? couchons-nous, je vous prie!

En parlant ainsi, elle disposait le lit, aussi noir qu'un souillon,
et _tirassoit_ les draps trop courts, diaprs de taches quivoques:

    Dieu scait quels lacs d'amour, quels chiffres, quelles fleurs,
    De quels compartimens et combien de couleurs,
    Relevoient leur maintien et leur blancheur nafve,
    Blanchie en un siv (ou _priv?_), non dans une lessive!

Le lit est fait; Jeanne sollicite Regnier de se coucher; et quoiqu'il
tombe de sommeil, cet affreux lit ne le tente pas plus que l'objet
qu'il doit y rencontrer; mais la fille ne lui laisse pas de rpit; elle
lui dgrafe ses chausses, elle lui arrache de force son pourpoint.
Regnier rsiste toujours, en tranchant de l'honnte, jusqu' ce
qu'il se dcide enfin  boire le calice. Il dtache un soulier, il
te une jarretire, il achve lentement de quitter ses vtements, et
il s'aventure avec horreur dans ces horribles draps. Il n'y tait pas
depuis longtemps, quand on heurte  la porte de la rue, et l'on appelle
_Catherine_! Jeanne teint la lumire, qui avait probablement attir
l'attention d'un passant attard; elle ne rpond pas, et personne
ne dit mot dans la maison. Alors les coups redoublent; on frappe des
pieds et des mains; on branle la porte; on crie, on menace, on jure.
Jeanne, pendant ce temps-l, fait un _sermon_ au pauvre Regnier, qui
s'inquite de ce vacarme; elle lui reproche de ne s'tre pas couch
plus vite et d'avoir perdu un temps prcieux qu'il ne retrouvera pas.
Que diable, aussi, pourquoi? lui dit-elle avec humeur; que voulez-vous
qu'on fasse? Les gens qui heurtent  la porte ne se lassent pas, mais
ils changent de gamme, et passent de la menace  la prire: on n'ouvre
pas davantage. Alors ils contrefont le guet royal, puis le guet assis
ou dormant; ils parlent tantt en soldats, tantt en citoyens: Ouvrez
de par le roi! Le vritable guet accourt au bruit, et les compagnons
de dbauche s'enfuient dans les rues voisines. Il y eut un moment de
trve, pendant lequel Regnier se jette  bas du lit et cherche  ttons
ses hardes pour se rhabiller; mais plus il se hte et moins il avance;
il ne retrouve plus les pices parses de son costume: au lieu de son
chapeau, il prend une savate; il rencontre ses bas, quand il cherche
son pourpoint. Jeanne n'a pas boug du lit; elle l'encourage  se
mettre en tat de paratre devant le guet, sans la compromettre:

    Si mon compre Pierre est de garde aujourdhuy,
    Non, ne vous faschez point, vous n'aurez point d'ennuy!

Voici le guet qui frappe en matre, cette fois; on crie de l'intrieur:
Patience! et on ouvre une fentre pour parlementer. Regnier s'est 
demi vtu, il sort doucement du bouge o sa place sera prise tout 
l'heure par un autre; il descend l'escalier, un pied chauss et l'autre
nu. Il s'est blotti dans l'angle d'un mur, au moment o la porte de
l'alle livre passage  une patrouille du guet, qui se prcipite dans
la maison, en humeur, dit-il, de nous faire un assez mauvais tour. Il
n'a pas t vu, et il peut s'esquiver, sans dire  personne ni bonsoir
ni bonjour; il s'loigne  grands pas de ce coupe-gorge, et il court
longtemps sans regarder derrire lui, jusqu' ce qu'il vienne culbuter
dans un tas de mortier. Le jour allait bientt poindre, lorsqu'il
rentra chez lui, fangeux comme un pourceau, en jurant bien de ne se
retrouver jamais dans la mme passe; car, se disait-il en se mettant au
lit, celui

    . . . qui, troubl d'ardeur, entre au bordel aveugle,
    Quand il en sort, il a plus d'yeux et plus aigus
    Que Lync l'Argonaute ou le jaloux Argus.

            (_Satyre_ IX.)

En dpit de tous ses serments, Regnier tait enclin  se parjurer et 
donner dans le vice qu'il aimait tant. Tous les chemins le ramenaient
au repaire de la Prostitution, o il avait laiss tant de fois sa
sant, sa bourse et son honneur. Un autre jour (voy. le _Discours d'une
vieille maquerelle_), aprs s'tre querell avec un de ses amis qu'il
nomme Philon, il imagine, pour oublier sa colre, d'aller tout de suite

    Dans un lieu de mauvais renom,
    O jamais femme n'a dit non.

Il entre fort chauff, et s'afflige de ne trouver que l'htesse.
Celle-ci, qui tait une vieille trs-complaisante, lui dit en souriant
et en branlant la tte:

    . . . Excusez! c'est la feste
    Qui fait que l'on ne trouve rien;
    Car tout le monde est gens de bien:
    Et si j'ay promis en mon ame
    Qu' ce jour, pour n'entrer en blasme,
    Ce pech ne seroit commis.
    Mais vous estes de nos amis,
    Parmanenda! je vous le jure,
    Il faut, pour ne vous faire injure,
    Aprs mesme avoir eu le soin
    De venir chez nous de si loin,
    Que ma chambrire j'envoie
    Jusques  l'Escu de Savoye.
    L, mon amy, tout d'un plein saut,
    On trouvera ce qu'il vous faut.

La chambrire reoit les ordres de sa matresse et court  l'_cu de
Savoie_, qui tait une htellerie mal fame o l'on tait toujours
sr de rencontrer des femmes de bonne volont. Ce dtail de la pice
de vers nous prouve que les htelleries, les tavernes et les tuves,
taient alors les lieux privilgis de la Prostitution, et que les
malheureuses qui exeraient en cachette le honteux mtier que les lois
avaient proscrit, se tenaient constamment dans ces endroits-l, o
les attirait la compagnie des hommes dpravs; mais il ne s'y passait
rien qui ft de nature  veiller les dfiances de la police, sous
la main de laquelle taient placs tous les lieux publics. Seulement,
dans les rues voisines, on ne manquait pas de courtires de dbauche,
qui prtaient leur maison au commerce secret des amours mercenaires.
C'tait chez ces vieilles, sous leurs yeux et par leurs soins, que
les pauvres filles et souvent les femmes maries se prostituaient, au
risque d'tre arrtes et emprisonnes comme coupables d'avoir vendu
leur corps. On doit croire pourtant que ces arrestations taient
rares, et que les sergents avaient ordre de fermer les yeux. Le
logis des _pourvoyeuses de bordeau_, comme on les avait qualifies,
n'tait pas,  proprement parler, un mauvais lieu public ouvert 
tout venant, et l'application de la loi rencontrait des difficults
presque insurmontables  l'gard de ces espces de _maisons de passe_,
qui ne recevaient pas  demeure les filles de joie, non plus que les
gens sans aveu, et qui servaient, pour ainsi dire, de terrain neutre
 la Prostitution. Pour revenir  Regnier, que nous avons vu entrer
dans un de ces infmes repaires, comme la chambrire ne pouvait tre
revenue avant un bon quart d'heure, l'htesse le pria de s'asseoir et
se mit  lui dbiter un flux de paroles pour l'empcher de trouver le
temps long. Aprs avoir essay d'entamer une conversation  laquelle
se refusait absolument le pote, impatient d'attendre et confus
de se voir  pareille fte, elle entreprit de raconter, de point en
point, son histoire, vraie ou fausse, qui n'tait, aprs tout, qu'une
rminiscence du pome de la _Courtisane pervertie_, par Joachim
Dubellay. Par ce rcit, que Regnier n'coutait que d'une oreille,
elle cherchait  lui faire prendre patience. Elle passa en revue ses
nombreuses amours, depuis l'poque o sa mre avait vendu trois ou
quatre fois la virginit qu'un amant lui avait prise le premier; elle
ne cacha pas qu'elle avait appris son mtier malhonnte, en trafiquant
d'elle-mme, comme maintenant elle trafiquait des autres, faute de
pouvoir encore, vieille et sche devenue, continuer son genre de
vie; mais elle se vantait d'tre plus habile que nulle autre de ses
pareilles et d'avoir la meilleure clientle de Paris:

    Je suis vendeuse de chandelles:
    Il ne s'en voit point de fidles
    Dans leur estat, comme je suis.
    Je cognois bien ce que je puis:
    Je ne puis aimer la jeunesse
    Qui veut avoir trop de finesse,
    Car les plus fines de la cour
    Ne me cachent point leur amour.
    Telle va souvent  l'eglise
    De qui je cognois la feintise;
    Telle qui veut son faict nier
    Dit que c'est pour communier;
    Mais la chose m'est indique:
    C'est pour estre communique
    A ses amys, par mon moyen,
    Comme Hlne fit au Troyen.

La vieille en tait l de ses confidences, quand un
commissaire-enquteur passa devant la maison, dont la porte restait
entre-bille; le sergent qui accompagnait le commissaire poussa la
porte et entra. Regnier n'eut que le temps de sortir par une autre
issue qu'il connaissait, et il se retira chez le voisin,

    Moiti figue, moiti raisin,
    N'ayant ny tristesse ny joye
    De n'avoir point trouv la proye.

Regnier, qui promenait ses apptits vagabonds dans tous les mauvais
lieux de la ville, n'a point tent, dans ses vers, de relever de leur
abjection les malheureuses qu'il frquentait pour ses plaisirs et
qu'il mprisait sans doute plus que personne. On ne trouve pourtant
l'expression de ce mpris que dans ce seul vers:

    Si moins qu'une putain on estimoit ma muse!

            (_Satire_ IV.)

On doit remarquer aussi que, dans ses posies, o il n'a pas eu honte
de peindre  larges traits le relchement des moeurs, les noms des
scandaleuses compagnes de sa vie dbauche ne sont point tals avec
cette ostentation effronte, que les potes de son temps affichaient
dans leurs ouvrages, en parlant de leurs amours, quels qu'ils fussent.
Regnier se respecte assez pour ne pas lever d'autel potique aux tres
dshonors qu'il regardait comme les matriels instruments du vice
et non pas comme les tristes victimes des passions. Il n'a nomm que
Madelon et Antoinette, dans deux pigrammes, dont l'une est seulement
obscne et dont l'autre caractrise bien la femme de folle vie, le type
franc et audacieux de la Prostitution; la voici:

    Magdelon n'est point difficile,
    Comme un tas de mignardes sont:
    Bourgeois et gens sans domicile,
    Sans beaucoup marchander, luy font:
    Un chascun qui veut la recoustre.
    Pour raison, elle dit ce poinct:
    Qu'il faut estre putain tout outre,
    Ou bien du tout ne l'estre point.

Le pote semble jeter un voile de piti et d'oubli sur des infortunes
qui n'taient que trop souvent innocentes de leurs garements,
ordonns par une martre indigne ou conseills par une abominable
proxnte. Mais il ne pardonne pas, en revanche, aux intermdiaires
de la dbauche,  ces vieilles dgrades,  ces dvotes hypocrites,
qui, ne pouvant plus vivre aux dpens de leur beaut fltrie, tiraient
encore un revenu infme de la Prostitution, corrompaient les jeunes
filles, dtournaient les femmes de leur devoir et se montraient les
implacables ennemies de la pudeur de leur sexe. C'est Regnier qui a
fait l'admirable portrait de Macette, ce Tartufe femelle dont Molire a
voulu sans doute crer la contre-partie dans sa comdie du _Tartufe_.
La satire de _Macette_ (et, sous ce nom proverbial, il faudrait
dcouvrir une des courtisanes fameuses de la fin du seizime sicle)
n'tait peut-tre qu'une vengeance personnelle, mais on la considra
comme l'oeuvre d'une vertueuse indignation contre les courtires
d'amours, en gnral, et l'on sut gr  Regnier, tout dbauch qu'il
ft, de s'tre fait l'nergique interprte de l'opinion des honntes
gens,  l'gard de ces dtestables corruptrices, qui s'taient
multiplies  l'infini et qui rpandaient partout le poison de leur
perversit.

    La fameuse Macette,  la cour si connue,
    Qui s'est aux lieux d'honneur en crdit maintenue,
    Et qui, depuis dix ans jusqu'en ses derniers jours,
    A soustenu le prix en l'escrime d'amours;
    Lasse enfin de servir au peuple de quintaine,
    N'estant passe-volant, soldat ny capitaine,
    Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans,
    Qu'elle n'ait desconfit et mis dessus les dents,
    Lasse, dis-je, et non saoule, enfin s'est retire.

Cette courtisane, qui ne connaissait pas d'autre ciel que le ciel de
son lit, s'est jete dans la dvotion et affiche un clatant repentir
de ses erreurs; elle s'habille sans art, elle jene, elle prie, elle
visite les glises et les couvents, elle porte des chapelets et des
grains bnits, elle ne s'occupe plus que d'oeuvres pies: on la trouve
sans cesse devant les autels, agenouille, prosterne, pleurant comme
la Madeleine et se frappant la poitrine; c'est une bate, c'est une
sainte, que tout le monde admire et dont le vilain pass se cache sous
les beaux semblants d'une austre pnitence. Regnier, qui se souvient
des hauts faits de cette grande pcheresse, doute fort de sa conversion
et ne se laisse pas prendre aux apparences. Un jour, comme il venait
d'arriver chez une fille o il avait sa _fantaisie_, il n'est pas peu
surpris de voir paratre cette vieille chouette, qui entre  pas lents
et poss, la parole modeste et les yeux composs, et qui salue la
belle d'un _Ave Maria_. Regnier a eu le temps de se blottir derrire
une porte, sans tre aperu: de sa retraite, il peut tout entendre,
et il prte une oreille attentive aux discours de la sainte nitouche,
qui, aprs les lieux communs de morale difiante, aborde effrontment
l'objet de sa visite, en disant  cette fille, qu'elle devrait, estant
belle, avoir de beaux habits. Macette connat un homme riche, qui
aime la pauvre innocente et qui ne demande qu' se mettre en frais
pour elle: on lui donnera donc, quand elle le voudra, de beaux habits
de soie, des perles, des rubis, et tout ce qui sert  faire ressortir
la beaut d'une femme. La matresse de Regnier coute avec tonnement
les tranges conseils qu'elle tait bien loin d'attendre de cette
excrable corruptrice qui lui expose impudemment toute la doctrine de
la Prostitution. Qu'est-ce que l'honneur d'un vieux saint que l'on ne
chomme plus?

    La sage le scait vendre, ou la sotte le donne.

La perfide conseillre ne s'arrte plus dans ce honteux encouragement
 la dbauche; elle dvoile sans pudeur les mystres horribles de
son impudicit; elle emploie toute son adresse et toute son loquence
 pervertir cette jeune fille, qui, pour n'tre pas novice, n'tait
pas encore une prostitue mrite; elle se dpouille de son masque de
dcence et d'hypocrisie, pour se montrer telle qu'elle est en ralit,
et pour blouir, pour fasciner la victime qu'elle veut perdre, en lui
apprenant  s'enrichir par le dshonneur. Ma fille, lui dit-elle de la
voix la plus caressante:

    Non, non, faites l'amour et vendez aux amans
    Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens.
    C'est gloire et non pas honte, en ceste douce peine,
    Des acquests de son lit accroistre son domaine.
    Vendez ces doux regards, ces attraits, ces appas:
    Vous-mme vendez-vous, mais ne vous livrez pas.
    Conservez-vous l'esprit, gardez vostre franchise;
    Prenez tout, s'il se peut, ne soyez jamais prise...
    Prenez  toutes mains, ma fille, et vous souvienne
    Que le gain a bon goust, de quelque endroit qu'il vienne.
    Estimez vos amans, selon le revenu:
    Qui donnera le plus, qu'il soit le mieux venu.
    Laissez la mine  part, prenez garde  la somme:
    Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme.
    Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu'ils sont,
    Mais selon le profit et le bien qu'ils me font.
    Quand l'argent est mesl, l'on ne peut reconnaistre
    Celuy du serviteur d'avec celuy du maistre.
    L'argent d'un cordon-bleu n'est pas d'autre faon,
    Que celuy d'un fripier ou d'un aide  maon...
    Tous ces beaux suffisans dont la cour est seme
    Ne sont que triacleurs et vendeurs de fume;
    Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton:
    Mais quand il faut payer, au diantre le teston!
    Et faisant des mourans et de l'ame saisie,
    Ils croyent qu'on leur doit, pour rien, la courtoisie.
    Mais c'est pour leur beau nez! Le puits n'est pas commun;
    Si j'en avois un cent, ils n'en auroient pas un...
    Qui le fait  credit n'a pas grande ressource:
    On y fait des amis, mais peu d'argent en bourse.
    Prenez-moi ces abbez, ces fils de financiers,
    Dont depuis cinquante ans les pres usuriers,
    Volans  toutes mains, ont mis en leur famille
    Plus d'argent que le roy n'en a dans la Bastille.
    C'est l que vostre main peut faire de beaux coups.
    Je scay de ces gens-l qui soupirent pour vous;
    Car, estant ainsi jeune, en vos beautez parfaites,
    Vous ne pouvez savoir tous les coups que vous faites,
    Et les traits de vos yeux, haut et bas eslancez,
    Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez.
    Tel s'en vient plaindre  moy, qui n'ose le vous dire!...

Regnier, que cette excrable Macette voulait conduire, au profit
de quelqu'un qui et chrement pay la place, ne put retenir un
mouvement de colre, et la vieille, en se retournant au bruit qu'il
avait fait, s'aperut de la prsence d'un tmoin qu'elle redoutait.
A l'instant, elle leva le sige et se hta de sortir, en disant 
demi-voix: Je vous verrai demain. Adieu, bonsoir, ma fille! Le pote
fut tent de se venger de ses propres mains contre cette ennemie de
ses amours et de son bonheur; mais il ne voulut pas sans doute faire
rougir sa matresse, en lui prouvant qu'il avait entendu les beaux
conseils qu'elle n'et pas d couter. Il poursuivit tout bas de ses
maldictions la vieille entremetteuse, qui l'avait accus de hanter
de mauvais lieux et qui s'tait tant acharne  lui ter le coeur de
sa matresse. C'en tait fait de ce coeur, tout  l'heure simple et
tendre, noble et gnreux, maintenant souill des penses du vice et
dj gagn  la Prostitution. Macette l'avait emport sur Regnier, qui,
dsol, furieux d'tre supplant par un rival dont l'argent faisait
tout le mrite, stigmatisa de son vers sanglant l'abominable vieille
que le dmon de la luxure avait envoye en ambassade auprs d'une
pauvre et honnte jeune fille. Voici quelques strophes de l'_Ode sur
une vieille maquerelle_:

    Esprit errant, ame idolastre,
    Corps verol, couvert d'emplastre,
    Aveugl d'un lascif bandeau;
    Grande nymphe  la harlequine,
    Qui s'est bris toute l'eschine
    Dessus le pav d'un bordeau!...

    Je veux que partout on t'appelle
    Louve, chienne et ourse cruelle,
    Tant de que del les monts;
    Je veux que de plus on ajoute:
    Voil le grand diable qui joute
    Contre l'enfer et les demons.

    Je veux qu'on crie emmy la rue:
    Peuple, gardez-vous de la grue,
    Qui destruit tous les esguillons,
    Demandant si c'est aventure
    Ou bien un effet de nature,
    Que d'accoucher des ardillons.

    De cent clous elle fut forme,
    Et puis, pour en estre anime,
    On la frotta de vif-argent:
    Le fer fut premire matire,
    Mais meilleure en fut la dernire,
    Qui fist son cul si diligent.

    Depuis, honorant son lignage,
    Elle fit voir un beau menage
    D'ordure et d'impudicitez;
    Et puis, par l'excs de ses flammes,
    Elle a produit filles et femmes
    Au champ de ses lubricitez...

    Vieille sans dent, grand' hallebarde,
    Vieux baril  mettre moutarde,
    Grand morion, vieux pot cass,
    Plaque de lit, corne  lanterne,
    Manche de lut, corps de guiterne,
    Que n'es-tu dj _in pace_?

    Vous tous qui, malins de nature,
    En desirez voir la peinture,
    Allez-vous-en chez le bourreau;
    Car, s'il n'est touch d'inconstance,
    Il la fait voir  la potence
    Ou dans la salle du bordeau!

La vengeance de Regnier immortalisa ainsi le nom de Macette, qui
fut ds lors le synonyme du mot _maquerelle_, que la langue crite
et parle n'avait pas encore rejet dans le vocabulaire des halles.
Le pote n'tait pas encore sage, malgr la malencontreuse issue
de ses amours, malgr ses infirmits prcoces, malgr sa vieillesse
prmature. Cependant, s'il avait toujours la mme passion pour les
femmes, il n'allait pas les chercher aux mmes endroits; il vitait
les lieux de perdition, il mnageait mieux sa sant, il ne courait plus
aveuglment au plaisir, comme il y courait, dit-il,

    Du temps que ma jeunesse,  l'amour trop ardente,
    Rendoit d'affection mon me violente,
    Et que de tous costez, sans choix ou sans raison,
    J'allois comme un limier aprs la venaison.

Dans son ptre au sieur de Forquevaux, qui n'est pas, comme on l'a
suppos, le pseudonyme du sieur d'Esternod ou Desternod, il dveloppe,
avec un cynisme qui ne manque pas de navet, sa nouvelle thorie en
amour; il a toujours une aversion marque pour les grandes dames; il
ne se soucie pas de servir, le chapeau dans le poing; il ne veut plus
tre toujours  la rame, comme un forat; ce qu'il prfre, c'est

    . . . . . . . . . . . . . Une jeune fillette
    Experte ds longtemps  courir l'eguillette,
    Qui soit vive et ardente au combat amoureux....,
    La grandeur en amour est vice insupportable,
    Et qui sert hautement est tousjours misrable:
    Il n'est que d'estre libre, et en deniers comptans,
    Dans le march d'amour acheter du bon temps,
    Et, pour le prix commun, choisir sa marchandise.....

M. Viollet-Leduc, dans son dition de Regnier (Paris, P. Jaunet,
1854, in-18), dit avec raison, au sujet de cette ptre: Il serait
aussi difficile d'excuser Regnier sur le choix de son sujet, que sur
la manire dont il l'a trait. Cet ouvrage ne peut donner qu'une fort
mauvaise opinion de sa dlicatesse et de ses moeurs.

Regnier se sentait vieux et n'avait pas quarante ans; il tait aussi
devenu craintif sur les risques  courir, et il laissait volontiers
en hritage  ses successeurs, aux mignons, disait-il, aveugles en ce
jeu,

    Les boutons du printemps et les autres fleurettes,
    Que l'on cueille au jardin des douces amourettes.

Il prenait en horreur les remdes d'apothicaire, le mercure,
l'eau-forte, l'eau de gayac et les sudorifiques qui lui avaient retir
_sa substance_; il tait perclus d'un bras et d'une jambe; comme un
marinier chapp de l'orage, il avait jur de ne plus s'embarquer sur
la mer de la Prostitution, et il rvait le bonheur d'un commerce sr
et paisible avec _une simple matresse_. Mais il ne pouvait raliser
ce rve, qu'aprs tre sorti des mains de ses _refondeurs_. Regnier,
rapporte Tallemant des Raux dans l'historiette de Desportes, mourut
 trente-neuf ans,  Rouen, o il estoit all pour se faire traitter
de la verolle, par un nomm le Sonneur. Quand il fut guri, il voulut
donner  manger  ses mdecins. Il y avoit du vin d'Espagne nouveau:
ils luy en laissrent boire par complaisance: il en eut une pleursie
qui l'emporta en trois jours (22 octobre 1613). Ce grand satirique,
tout dbauch qu'il tait, n'en fut pas moins aim et lou par ses
contemporains, sans qu'on penst  lui reprocher la licence de ses
posies, qui n'taient pas aussi libres que celles de Sigongne,
Desternod, Motin et Thophile. Quoique Regnier puisse tre plac 
la tte des potes de la Prostitution, il faut se rappeler que de son
temps, comme M. Viollet-Leduc le fait observer dans son _Histoire de
la satire en France_, le nom seul de _satire_ indiquait un ouvrage
obscne. L'austre Boileau n'avait pas tenu compte des moeurs et
des usages de ce temps-l, lorsqu'il disait de Regnier, dans l'_Art
potique_:

    Heureux si dans ses vers, pleins de verve et de sel,
    Il ne menait souvent les muses au bordel,
    Et si du son hardi de ses rimes cyniques
    Il n'alarmait souvent les oreilles pudiques!

Mais, pour ne pas encourir lui-mme le reproche qu'il adressait au
chantre de _Macette_ et du _Mauvais gte_, il pura ainsi l'expression
des deux premiers vers, en les affaiblissant, sans rien changer
toutefois au jugement qu'il avait port sur son matre en satire:

    Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur,
    Ne se sentaient des lieux que frquentait l'auteur!




CHAPITRE XLIII.

  SOMMAIRE. --Les imitateurs de Regnier. --Le sieur d'Esternod
  et son _Espadon_. --Une bonne fortune de pote satirique. --Le
  paranymphe de la vieille dvote. --La _Belle Madeleine_. --Le
  sieur de Courval-Sonnet. --La _Censure des femmes_. --Conseils
   une courtisane. --Les _Exercices de ce temps_. --Le Bal. --La
  Promenade. --Le Dbauch. --Le Procs de Thophile Viaud. --Les
  recueils de vers satiriques. --Le _Parnasse satyrique_. --La
  vengeance du P. Garasse et des jsuites. --Arrts contre Thophile.
  --Nouvelle jurisprudence contre les mauvais livres et les discours
  obscnes.


Mathurin Regnier n'est pas le seul pote de cette poque, chez lequel
on trouve une vive et franche peinture de la Prostitution. La plupart
des potes ses contemporains et ses imitateurs ne craignaient point
de se dshonorer en frquentant les cabarets et les mauvais lieux:
il tait tout naturel que leurs moeurs honteuses se refltassent
dans leurs ouvrages. En outre, le genre de posie le plus got alors
par les lecteurs de la meilleure socit, affectait de prfrence la
forme et le ton de la satire, lors mme qu'il n'en avait pas le nom.
Les auteurs et probablement le public, dit M. Viollet-Leduc dans
son _Histoire de la satire en France_, taient alors dans la fausse
persuasion, d'aprs des tudes mal faites ou mal diriges, que le style
de la satire devait tre conforme au langage suppos des _satyres_,
divinits lascives des Grecs. De l l'obscnit ou du moins la licence
de la plupart des vers satiriques. Nous n'avons pas le dessein de
rechercher dans les potes de l'cole de Regnier tout ce qu'on pourrait
y trouver de renseignements et de traits curieux relatifs  l'histoire
de la moralit publique au commencement du dix-septime sicle; nous
voulons seulement choisir dans quelques recueils de satires publis
vers ce temps-l, divers tableaux de moeurs qui complteront celui que
Regnier a peint d'aprs nature dans sa _Macette_ et son _Mauvais gte_.
Ces nouveaux extraits, emprunts  des livres rares et fort peu connus,
reproduiront sous des faces nouvelles la physionomie essentiellement
mobile de la Prostitution, quoiqu'on reconnaisse toujours, dans les
satires que nous venons de parcourir  ce point de vue, l'intention
vidente de lutter avec avantage contre l'auteur de _Macette_, en
abordant le domaine scabreux de son gnie libertin.

Le sieur d'Esternod se prsente le premier avec une imitation
trs-infrieure et pourtant remarquable de la _Macette_, qui avait
reu tant d'applaudissements qu'elle empchait tous les potes de
dormir. Claude d'Esternod ou Desternod n'tait pas, comme on l'a cru,
le pseudonyme de Franois de Fourquevaux, ami de Rgnier; c'tait un
bon gentilhomme de Salins, qui ne courtisa les Muses qu'aprs avoir
pass sa jeunesse dans la carrire des armes: sa posie se ressentait
donc de la rudesse et de la licence de son premier mtier. Quoiqu'il
ft gouverneur du chteau d'Ornans en Bourgogne, ce poste militaire lui
laissait assez de loisir pour lui permettre de venir  Paris, o ses
liaisons avec les potes l'entranrent souvent dans la dbauche; mais,
quoique ces potes fussent la plupart athes ou _picuristes_, comme
Thophile et Berthelot, il continua d'allier  ses moeurs licencieuses
une grande pit et un zle presque fanatique pour la religion. Dans
une des pices de son _Espadon satirique_, imprim pour la premire
fois  Lyon, en 1619, d'Esternod a fltri, avec une nergie brutale et
soldatesque, l'hypocrisie d'une femme qui feignoit d'estre devote et
fut trouve putain. Cette femme, qu'il ne nomme pas, tait de celles
qui couvrent leurs turpitudes du masque de la vertu, et qui sont aussi
estimes du monde, qu'elles devraient en tre mprises, si l'on savait
quelle est leur conduite. Il y avait alors beaucoup plus d'hypocrites
de cette espce qu'on n'en voit aujourd'hui, et d'Esternod n'tait pas
dupe de leurs manges et de leurs mensonges:

    Et telle est au sermon tant que le jour nous luit,
    Que j'ay veue au bordeau tout le long de la nuit.
    Or une j'en cognois de semblable farine,
    Qui est une Las et fait de la Pauline.

Il nous esquisse le portrait de cette dbauche, qui fait la pieuse,
pluche les pouilleux, distribue des aumnes, quand elle sait qu'on
la voit, ne parle que d'eau bnite, d'indulgences et de jubil, compte
sans cesse les grains d'un rosaire et ne parat pas songer aux vanits
du monde ni aux oeuvres de Satan. Une nuit, le sieur d'Esternod sortit
de chez lui, morne, triste, pensif, et la bourse vide; c'tait
l l'objet de sa tristesse, car le jeu ne lui avait pas laiss _un
six-cus_

    Pour celles qui m'avoient jadis prest leur flus.

Il allait donc _pedetentim_, courb comme un vieillard et rflchissant
 sa pnurie qui l'empchait de se prsenter dans un lieu o tout se
paye. Il marchait au hasard, en grattant sa perruque, sans imaginer un
expdient honnte pour trouver de l'argent ou pour s'en passer. Tout 
coup, il entend des voleurs, et, pour les viter, quoiqu'il n'ait rien
 perdre, que son manteau, il s'enfonce dans une ruelle tnbreuse, et
il se cache sous l'auvent d'une maison. Une fentre s'ouvre au-dessus
de sa tte: il fait un bond de ct, craignant l'odeur de l'ambre,

    Et d'estre parfum de quelque pot de chambre.

Mais la chambrire lui crie d'en haut: Hol! monsieur! je m'en vais
tout soudain vous ouvrir la porte! Il ne rpond pas, car il suppose
que ce n'est pas  lui que l'on s'adresse, et il va s'loigner
discrtement, quand la porte s'entr'ouvre et que la chambrire lui
dit  voix basse: Entrez, monsieur, sans feu ni sans chandelle?
Il ne peut plus douter qu'on ne le prenne pour un autre; il hsite 
poursuivre l'aventure; mais, au moment o il se retire, on le pousse
dans l'alle, et la porte se referme sur lui. Alors, il se rsigne et
se laisse conduire par la main prs du lit de _madame_, qui l'attendait
ou qui du moins en attendait un autre entre deux draps. On lui adresse
la parole, comme si l'on parlait  une vieille connaissance: il est
all trop loin pour reculer, et il se couche sans mot dire.

Le sieur d'Esternod commence  se repentir de n'avoir pas demand
de la lumire, car il conoit de terribles soupons sur l'ge de sa
mystrieuse compagne. Enfin, quand il est bien convaincu qu'il a eu
affaire  une vieille dente, il se dcide  quitter la partie; il se
lve brusquement et ne s'excuse pas de son impolitesse. La vieille,
surprise et outre de ce procd, crie, appelle Jacqueline et fait
allumer la chandelle. Elle se cache sous sa couverture en voyant
d'Esternod, qui ne s'tait jamais rencontr avec elle sur pareil pied,
et qui retrouve, en riant, sa dvote du sermon. Bonjour, mademoiselle!
lui dit-il d'un ton goguenard.--Quel grand diable, mon Dieu! vous
amena! s'crie tristement la vieille dsespre.

                        --Ma fortune maudite,
    Qui vouloit que je sceus qu'estiez une hypocrite!

On se dsole; on le supplie d'tre discret, de ne pas perdre une
honnte femme qu'il peut dshonorer; il la rassure et la raille en mme
temps:

    . . . . . Madame, n'ayez peur,
    Qu'en ma discretion vostre secret repose,
    Car mon honneur y est plus que vous engag.
    M'estimeroit-on pas quelque diable enrag?

Malgr ces belles promesses, il fait payer son silence et ne sort pas
de la maison avant d'avoir touch dix cus pour prix de ses services.
Il n'a pas mme la pudeur de faire entendre qu'il distribuera cet
argent aux pauvres! L'ignoble dnoment de cette aventure ne nous donne
pas une flatteuse opinion de la moralit du sieur d'Esternod, qui n'eut
rien de plus press que de publier sa triste bonne fortune. On a lieu
de supposer qu'il ne cacha pas mme le nom de la dame, car il mit en
vers le _paranymphe_ de cette vieille, pour la rcompenser du _bon
office_ qu'il lui devait:

    Bref, je te suis tant redevable,
    Vieille, plus fine que le diable,
    Pour avoir fait l'amour pour moy,
    Que tu seras mon connestable,
    Et mise  la premire table
    Si quelque jour on me fait roy.

    Qu' la teigne, qu' la podagre,
    A la migraine,  la chiragre,
    De t'offenser soit interdit!
    Et, aprs la mort filandire,
    Deux asnes, dans une litire,
    Te portent droit en paradis!

Ce sieur d'Esternod, qui avait fait ses premires armes potiques
avec le harnais de soudard sur le dos, conservait, dans ses moeurs
et dans son langage, toute la grossiret de son ancien mtier; il ne
comptait pas avec sa bourse, quand il voulait acheter du fruit nouveau
sur le march de la Prostitution. Il se venge, par des vers cres et
venimeux, d'une femme, qu'il nomme la _belle Madeleine_, et qui avait
refus de se vendre pour cinquante pistoles. On peut croire, d'aprs
certains passages de la pice, que cette femme tait garde, comme
on disait, pour la bouche d'un grand seigneur, et que les _vieilles
prtresses_, ou proxntes, qui l'avaient dcouverte dans un village
bressan, se promettaient de faire de bonnes affaires avec elle. En
tout cas, on la veillait de prs, et le sieur d'Esternod frappait en
vain  la porte. Furieux de cette rsistance, il rpand sa colre dans
une posie frappe au coin des mauvais lieux; il accable d'invectives
ramasses dans les ruisseaux la malheureuse qui ne veut plus le
recevoir; il se la reprsente vieille et dcrpite, abandonne de ses
amants, malandreuse, poussive, hargneuse, regrettant sa folle vie, se
rappelant avec dpit les bonnes aubaines qu'elle a refuses et qu'elle
ne retrouvera plus:

    Tu tiendras ces mesmes paroles:
    O sont les cinquante pistoles
    Que jadis on me prsentoit?
    Las! o sont les roses vermeilles?
    Que n'ai-je pris par les oreilles
    Le loup, alors qu'il s'arrestoit!

La vieillesse des femmes dissolues tait sans doute peu respectable;
d'Esternod se montrait toujours inflexible  son gard. Il ne
pardonnait pas surtout aux anciennes pcheresses, qui, au lieu de
faire pnitence de leurs erreurs de jeunesse, cherchaient encore, grce
aux mensonges de la toilette,  tromper les amours; il se plaisait 
fustiger, du fouet de la satire,

                                  Ces lasches demoiselles
    Qui replastrent leurs fronts, durcissent leurs mamelles,
    Reverdissent leur sein, leur peau vont corroyant,
    Alignent leurs sourcils, leurs cheveux vont poudrant,
    Vermillonnent leur joue, encroustent leurs visages....

D'Esternod prenait Regnier pour modle, ainsi que les potes de la
taverne et du bordeau, ses amis et ses mules; le mme genre de vie
fainante et dborde devait produire le mme genre de posie; mais
il v avait, de Regnier  d'Esternod, toute la distance qui sparait
Paris du chteau d'Ornans. L'auteur de l'_Espadon satyrique_ ne manqua
pas de rencontrer dans les lieux suspects ces maladies honteuses
qui furent toujours les satellites de la dbauche. A l'exemple de
Regnier, il n'eut pas honte de clbrer en vers sa msaventure; mais,
dans cette ode ordurire o brille une verve dont le pote aurait d
faire un meilleur usage, Regnier est bien dpass. Le sieur d'Esternod
avait la brutale franchise d'un soldat; il en use, pour dnoncer au
public la brebis galeuse qu'il voulait faire chasser du bercail de la
Prostitution. Il ne se repent pas d'avoir vcu dans le dsordre, mais
il s'accuse de s'tre fi  une misrable, qui avait mille fois port
la mitre dans les carrefours. Il s'crie, le libertin incorrigible:

    N'estois-je pas un vrai Jocrisse,
    De contenter l mes amours!

La mode du temps tait aux satires, et les satiriques, sans se soucier
de faire rougir leurs lecteurs, n'oubliaient jamais de poursuivre,
entre tous les vices, celui de la dbauche, et de mettre au pilori la
Prostitution.

Un de ces satiriques, Thomas de Courval-Sonnet, tait un petit hobereau
normand, qui, venu de Vire  Paris, sous le rgne de Marie de Mdicis,
pour tudier la mdecine, se mit  faire des vers contre les moeurs de
la capitale. La lecture de ses posies, dans lesquelles il se montre
anim de la haine du mal autant que de l'amour du bien, nous donne une
ide trs-honorable de son caractre et de ses sentiments, en dpit
des expressions triviales et des images cyniques qui remplissent ses
oeuvres ddies  la reine. C'tait le got du sicle, et le langage
des courtisans eux-mmes semblait emprunt aux Cours des Miracles. On
doit penser pourtant que Courval-Sonnet ne vivait pas dans la crapule,
comme la plupart de ses confrres en satire; on pourrait avancer qu'il
menait une vie trs-rgulire, et qu'il ne s'tait jamais souill dans
la fange des mauvais lieux. Son premier recueil, qui parut en 1621
(_Paris_, Rolet-Boutonn, in-8), tmoigne d'une espce d'aversion et
de dfiance, que l'auteur prouvait pour les femmes, en gnral. Dans
la satire VIe, intitule _Censure des femmes_, il fait un portrait
assez peu attrayant du beau sexe, qu'il accable d'une grle de
mtaphores injurieuses:

    L'enfer de nos esprits, le paradis des yeux,
    L'aube de tous ennuis, tombeau des langoureux,
    Purgatoire asseur des bourses trop pesantes,
    Repurges et netyes (_sic_) aux flames plus ardentes
    Et aux cuisants fourneaux de ce sexe amoureux
    Qui droit  l'hospital rend l'homme comme un gueux.

Le sieur de Courval-Sonnet, en sa qualit de mdecin, veut corriger les
dbauchs, par le tableau des ravages matriels que la femme d'amour
exerce trop souvent sur la personne de son complice:

    Elle gaste la fleur de la verte jeunesse,
    Dflore la beaut, advance la vieillesse;
    Elle ride la peau, rend le front farineux,
    Jaunit nostre beau teint, le plombe et rend squameux:
    J'entends, quand par excs le mestier on prattique,
    Dans un bordeau lascif, avec femme publique.

Le pote a toujours une restriction  mettre en avant, pour dclarer
qu'il est plein de respect pour les dames vertueuses, mais qu'il
s'adresse seulement aux femmes de mauvaises moeurs. A l'en croire,
pourtant, la Prostitution tait partout, et les plus grandes dames ne
ddaignaient pas de _se mettre au mtier_. Il compare la femme d'amour
 une barque, sur laquelle on descend le fleuve de la jeunesse:

    Encore si l'esquif, barquerot ou nacelle,
    Ne servoit qu' un seul! Mais ce sexe infidele,
    Inconstant et leger, s'abandonne souvent
    Au premier qui demande  passer le torrent
    Des amoureux plaisirs. . . . . .
    De mesme, nous voyons tant de bonnes commeres,
    En servant de bateau, se rendre mercenaires,
    Et mettre leur honneur, comme on dit,  l'encan,
    Pour gaigner une cotte ou un riche carcan,
    Une bourse au mestier, des gands en broderie,
    Une bague, un collet ou autre braverie.
    Rien que meschancet ne sort de leur boutique,
    Et rare est le bienfaict qu'une putain pratique!

Mais aussitt Courval-Sonnet se ravise; il craint d'avoir outrag
toutes les femmes en dvoilant les dsordres de quelques-unes, et il se
hte de leur faire rparation d'honneur. Voici comment il particularise
ses pigrammes, qui avaient une tendance trop gnrale et qui
semblaient porter sur le sexe entier:

    Ce discours seulement s'adresse aux vicieuses!

Le pote entend par _vicieuses_ les femmes de mauvaises moeurs, qui ne
se soucient pas de quelle faon elles gagnent le teston ou l'cu,

    Afin de piaffer et se faire paroistre
    Aux lieux plus frequentez o l'on se fait connoistre,
    Comme  l'glise, au bal et banquets sumptueux,
    Tournois, courses de bague et theatriques jeux,
    Aux marches, assembles et festes de village,
    O libres on les voit jouer leur personnage,
    Le front couvert de fard, pour gaigner des mignons
    Et prendre dans leurs rets tousjours nouveaux poissons;
    Ou bien  ces putains, tant hors qu'en mariage,
    Qui, riches de moyens, entretiennent  gages
    Quelque bel Adonis, quelque muguet de cour,
    Pour leur donner plaisir et les saouler d'amour,
    Qui quelquefois sera cach dans la ruelle
    D'un lict, toujours au guet, en crainte et en cervelle,
    Sans tousser ni cracher, peur d'estre descouvert
    Soit du mary jaloux ou de l'amant couvert.

Ainsi, dans cette _Censure des femmes_, qui ne vaut pas la fameuse
satire de Boileau sur le mme sujet, le sieur de Courval caractrise
surtout deux espces de Prostitutions, trs-communes  cette poque: la
Prostitution des femmes et celle des hommes, l'une et l'autre n'ayant
pas d'autre objet que de fournir  l'entretien de la toilette de
ces vils artisans de dbauche. Les femmes, dont l'ambition ne va pas
au del du teston ou de l'cu sur chaque conqute, se prostituent 
quiconque peut les payer; les hommes mprisables, qui font  peu prs
un mtier aussi abject, ne se prostituent cependant qu' une seule qui
les paye ou les _entretient_. Le rle des galants de cette espce ne se
borne pas  satisfaire secrtement les passions brutales de quelques
vieilles libertines: le complaisant mercenaire, attach au service
d'une femme vicieuse, devait encore la conduire aux ballets, la faire
danser et la ramener chez elle, pour obtenir:

          ... Le bas de soie ou l'habit de satin,
    Les jartiers dentelez, l'escharpe en broderie.

C'est donc aux dpens de sa _chrie_, que le galant

                    ... Brave et s'entretient
    En habits fort pompeux, sans desbourser argent.

Conoit-on qu'un recueil crit de ce style-l fut ddi  la reine
mre du roi,  cette Marie de Mdicis qui, tout Italienne qu'elle
tait, ne se fit jamais reprocher le moindre relchement dans ses
moeurs? Conoit-on que le sieur de Courval, qui se piquait d'tre un
gentilhomme de bonne maison, ait introduit dans ses posies morales le
jargon immonde des bordeaux? Il faut constater, pour son excuse, que
la langue des honntes gens n'tait pas encore forme, et que le mot le
plus obscne avait droit de tenir sa place, mme dans un sermon,  plus
forte raison dans la posie, qui usait de ses vieux privilges en osant
tout dire.

Le sieur de Courval-Sonnet exagre souvent les choses, force les traits
et surcharge les couleurs, lorsqu'il nous montre, par exemple, les
poux tirant chacun de leur ct, et

    Se mettant en hasard, aux bordeaux, aux estaples,
    De gaigner, par argent, le royaume de Naples;

mais il ne sort pas des bornes de la vrit la plus scrupuleuse, quand
il fait de main de matre le portrait d'une courtisane, qui avait t
fameuse et qui allait revenir, en vieillissant,  son point de dpart
obscur et misrable. C'est  cette courtisane qu'il adresse sa satire
XXV:

    Les chalands degoutez tournent ailleurs leurs pas.
    Tu vois diminuer tous les jours ta prattique:
    Comme ce procureur, ferme donc ta boutique.
    C'est bien force,  present que tu n'es plus des belles,
    Que tu sois  present vendeuse de chandelles.
    La femme est laide, aprs qu'elle a trente ans vecu:
    Les roses  la fin deviennent gratte-cu.

Ce dernier vers est encore dans la mmoire de tout le monde, sans
qu'on sache  quel sens il se rattache ni  quel auteur on puisse
l'attribuer. Courval-Sonnet conseille  cette ancienne fille d'amour,
de profiter de son reste; de tirer, d'escroquer, d'attraper de
l'argent, par tous les moyens possibles; de chercher  mouvoir ses
dupes, en leur disant qu'elle craint le sergent, qu'elle a mis en gage
sa jupe et sa _hongreline_; de ramasser enfin un petit pcule qui lui
permette de vivre du travail de ses mains dans sa vieillesse. Mais
elle n'entend point de cette oreille et elle ne prvoit pas qu'un jour
viendra o les ressources de la Prostitution lui manqueront tout 
fait; elle ne se doute pas qu'elle ait vieilli; elle se fche contre
l'importun donneur d'avis: Enn! s'crie-t-elle,

    Qu'on ne s'attende pas que je couse ou tapisse:
    Le plus ais travail pour moy n'est qu'un supplice;
    Puisque j'ay de quoy vivre et de quoy m'habiller,
    Qu'on me parle de rire, et non de travailler.
    Tout mon contentement est d'estre bien orne:
    Une femme d'amour vit au jour la journe.

Le sieur de Courval n'essaye plus de lui parler le langage de la
raison, car chez elle l'habitude du vice est devenue incurable; il
l'invite donc avec ironie  persvrer dans la voie o elle s'est
perdue; pas de remords, pas de regrets; chacun ici-bas a sa destine:
celle d'une courtisane est de mourir courtisane.

    Pratique habilement, en te moquant de moy,
    Tous les tours du bordel que tu scais sur le doy...
    Tu possedes un peigne, un charlit, un miroir,
    Une table  trois pieds qu'il fait assez bon voir,
    Un busc, un esventail, un vieux verre sans patte,
    De l'eau d'ange, du blanc, de la poudre, une chatte,
    Une paire de gands qui furent jadis neufs,
    Une bote d'onguent, une houppe, des noeuds,
    Un poilon, un chaudron, une cuelle, une assiette;
    Pour te servir de nappe, un engin de serviette.

Cette description du mnage d'une fille de joie, au commencement
du dix-septime sicle, serait encore exacte aujourd'hui, si on
l'appliquait  la plupart des femmes publiques de bas tage. Ces
cratures n'ont pas plus chang de physionomie et de manire d'tre,
que de train de vie et de mtier. Courval-Sonnet continue  les peindre
toutes d'aprs nature, sous les traits d'une seule, qui arrivait 
l'ge de la dcadence:

    Tu n'apaises ta faim d'aucun friand morceau:
    Ta viande est du pain, ton breuvage est au seau;
    En est, tu remplis ton ventre de salades;
    Extresmement habile  bailler des cascades,
    A faire niche  l'un et l'autre caresser,
    A tirer un present; cela fait, le chasser;
    Insensible aux bienfaits, conteuse de sornettes,
    Impudente menteuse et qui scait ses deffaites;
    Ton mestier est infame et doux infiniment:
    C'est pourquoy l'on n'en sort que difficilement.

Le sieur de Courval-Sonnet quitta Paris, quand il eut pass sa thse
de docteur  la Facult de mdecine; il n'tait dj plus jeune, et
il avait chapp  tous les orages de la jeunesse: il vint se fixer 
Rouen, pour y pratiquer son art, mais, tout en soignant ses malades,
il composait encore des satires, et ces satires avaient toujours
pour objet de corriger les moeurs, qui ne paraissent pas avoir t
meilleures en province que dans la capitale. Ce fut  Rouen qu'il
publia sous le voile de l'anonyme les _Exercices de ce temps_, qui
eurent les honneurs de plusieurs ditions successives (chez de la Haye,
1627, in-8; chez Laurens Maurry, 1631, in-4; chez Delamarre, 1645,
in-8), sans que le pote songet  faire disparatre les incorrections
et les grossirets de son style. Ces _Exercices_ sont des esquisses
de moeurs, trs-curieuses, dans lesquelles une foule de traits
appartiennent  l'histoire de la Prostitution. Courval n'a imit
de Regnier, que ce que celui-ci a de blmable, dit M. Viollet-Leduc
(_Catalogue des livres composant sa Bibliothque potique_, avec
des notes bibliographiques, biographiques et littraires, _Paris,
Hachette_, 1843, in-8); il n'a pas mme pris la peine de dissimuler
ses larcins: son _Dbauch_, son _Ignorant_, sont videmment calqus
sur les satires X et XI de Regnier; en sa qualit de mdecin, il a
abus des termes et des descriptions sales, jusqu'au dgot. Nous ne
nous occuperons que de trois satires, la premire, la cinquime et la
onzime, intitules _le Bal_, _la Promenade_, et _le Dbauch_.

On voit, dans la premire, qu'il existait, au dix-septime sicle,
des bals publics, assez analogues  ceux qui sont maintenant  la
mode  Paris et dans les grandes villes de France, et qui exercent
une si fcheuse influence sur les moeurs du peuple. Du temps de
Courval-Sonnet, on allait  ces bals, pour y chercher des aventures.
Voici comment il nous les dpeint dans une satire o il se met en
scne:

    Les desirs depravez se descouvrent au bal,
    Salle de la desbauche o jadis la jeunesse
    Alloit comme au bordel chercher une maistresse.
    On n'y voit que flambeaux, que brillants, que beautez,
    Cupidons en campagne, amours de tous costez....
    L'un y va pour danser, l'autre a d'autres desseins;
    L'un y cherche une femme et l'autre des maistresses.....

On voit que le sieur de Courval-Sonnet n'tait pas devenu plus honnte
dans son langage, en se retrouvant dans sa province natale; mais il ne
ddiait plus ses vers  la reine, qui probablement ne lui avait pas
su gr de la ddicace du premier recueil. Le pote-mdecin consacra
sans doute son second recueil  la satire des moeurs normandes. Le bal
licencieux, dans lequel il introduit son lecteur, ressemble beaucoup
aux musicos de la Hollande; nous supposons que ce bal tait tabli
 Rouen, que l'auteur habitait alors. Courval-Sonnet y rencontre une
femme, avec laquelle il entame un entretien qui tourne bientt  la
galanterie; il pousse sa pointe, et il en vient  des propositions un
peu trop vives, que la dame rejette d'abord, en jouant l'indignation:
Quoi! s'crie-t-elle d'un air pudique, me parler d'amour! je suis
femme de bien!

    Et deux heures devant, auprs des chambrires,
    Un jeune cavalier lui tailloit des croupires!

Cependant, aprs quelques semblants de pruderie et de rsistance,
elle est bientt en pleine familiarit avec le nouveau galant, qui lui
offre des rafrachissements qu'elle n'a garde de refuser; elle mange
et boit donc, comme si elle avait le ventre vide depuis la veille; sa
gloutonnerie a tellement surcharg son estomac, qu'elle est bientt
force de sortir du bal, pour se dbarrasser d'une partie de ce fardeau
indigeste; mais,  peine est-elle un peu soulage, qu'elle rentre dans
la salle, et qu'elle recommence  visiter le buffet; cette fois, les
bons morceaux qu'elle avale ne l'incommodent plus, et elle se trouve
suffisamment prpare  supporter les fatigues de la nuit. C'est dans
cet tat que le sieur de Courval l'emmne hors du bal, en se disant
tout bas:

    Si chaste on en revient, c'est grand coup d'aventure;
    De la table  la danse, et de la danse au lict.

Tel tait le bal et telle la promenade. Notre pote y rencontre
une belle qu'il courtisait et qui ne lui avait pas mme accord
une esprance. Ce jour-l, on lui fait accueil, on lui sourit et on
l'invite  venir passer la journe dans une maison de plaisance o
doit se runir une socit joyeuse. Courval-Sonnet ne rsiste pas  la
sduction, il accepte sa part dans le pique-nique qu'on lui annonce; il
monte dans un carrosse auprs de sa charmante compagne, et il se laisse
conduire, les yeux ferms, dans une petite retraite champtre, o il
trouve dj rassembls vingt ou trente couples d'amoureux, qui ne font
pas autre chose, tant que le jour dure, que de se livrer au plaisir
parmi les gazons et les fleurs. C'est une saturnale de dbauche, que le
pote nous reprsente avec son cynisme ordinaire, aprs avoir dcrit ce
lieu de plaisance

    O respire l'Amour, o Vnus prit naissance.

Il ne nous dit pas s'il s'abandonna aux entranements du mauvais
exemple; mais, en admettant qu'il soit rest assez matre de ses sens
pour chapper aux dangers de ce sjour voluptueux, il fut tmoin des
actes incroyables de Prostitution qui se passaient autour de lui et
qui ne cherchaient pas mme  se cacher sous le voile transparent de
la pudeur. Tous ces amants effronts renouvelaient entre eux les scnes
honteuses des anciens mystres d'Isis.

Le sieur de Courval ne dguiserait rien de ce qu'il vit dans cette
maison, qui n'a rien  envier aux plus scandaleux repaires de la
Prostitution publique, si l'expression ne faisait pas dfaut  ses
ides, et s'il savait exprimer d'une manire vive et pittoresque les
tranges souvenirs de sa promenade aux champs. Il conserve, d'ailleurs,
de cette journe de libertinage, un dgot et une tristesse qui le
portent  s'indigner contre le sexe fminin tout entier; car il termine
ainsi sa satire, en se souvenant des vers fameux de Jean de Meung
contre les femmes:

    Ainsi s'accrot le vice et pullule en tous lieux;
    Si l'une fait du mal, l'autre ne fait pas mieux,
    Car toutes vous serez, vous estes ou vous fustes,
    De fait ou de puissance ou de volont, pustes.

Dans la satire qui a pour titre _le Dbauch_, le sieur de Courval
a retrac en assez bons vers un bizarre pisode de la Prostitution
vagabonde, lequel ne devait pas tre fort rare  cette poque o
les provinces taient traverses continuellement par des bandes de
bohmiens et de bohmiennes, vivant en dehors de la socit, ne
connaissant ni frein ni lois, s'adonnant ds l'enfance  la plus
sale dbauche. C'tait parmi ces bandes errantes, que les hommes
vicieux allaient chercher trop souvent des complaisances mercenaires
et des dpravations prcoces. Toutes les femmes qui faisaient partie
de cette population nomade, taient,  dix ans, dj exerces  cet
infme trafic, et, pour les trouver vierges, il et fallu les attendre
au sortir de la premire enfance. Les moeurs et la sant publiques
souffraient donc galement du contact journalier de ces misrables qui
ne semaient que des souillures sur leur passage. Le sieur de Courval
a peut-tre mis en scne une aventure de sa jeunesse, dans laquelle il
s'est peint sous le nom du _Dbauch_, pour nous apprendre comment il
avait t puni de sa premire escapade, qui servit du moins  le rendre
sage et  lui inspirer l'horreur du vice:

    Asservy sous la main d'une mre importune,
    Fils de famille ensemble et batteur de pav,
    Sans argent, sans credit, aux debtes entrav.
    Bouffy d'ambition, d'amour, de frenaisie,
    D'orgueil y de vanit, de folle fantaisie,
    Je prends la cl des champs et sors, d'un grand matin,
    Du logis du patron, sous le bras mon butin,
    Trois testons, deux ducats et dix sols dans ma bourse,
    Des souliers neufs aux pieds pour aider  ma course.

C'tait l toute la fortune du chevalier errant, qui s'loignait
gaiement de Rouen ou de toute autre bonne ville de la Normandie,
pour aller chercher fortune ailleurs. Il arrive le soir au bourg de
Saint-Martin (de Boscherville sans doute), et il rencontre une troupe
de bohmiens, qui devaient y passer la nuit:

    . . . . . . . Blesches et charlatans,
    Bohemiens, mattois, bons joueurs de merelles,
    Joueurs de gobelets, putains et maquerelles,

filles, femmes, pages, valets, singes, animaux savants, charrettes
remplies de drogues, de parfums, d'oripeaux et de merceries de toutes
sortes, qui composaient le commerce de ces _attrapeurs_ vagabonds. Le
nouveau venu s'approche de leurs voitures pour voir leurs ustensiles
et surtout pour parler  l'une de leurs filles

    Qui lui ravit le coeur du charme de ses yeux.

Mais il est assez mal reu de cette luronne, qui le rabroue et qui
menace de le faire assommer; elle change bientt de ton et se montre
aussi complaisante qu'elle avait t d'abord maussade et svre. Elle
offre elle-mme de faire plus ample connaissance avec ce novice qui
lui parle d'amour, et elle le conduit dans une chambre d'htellerie o
ils peuvent poursuivre l'entretien dans un tte--tte dont le pauvre
garon ne profite pas.

A peine sont-ils monts dans cette chambre et assis au bord du lit,
l'unique sige qui s'offrt  eux, elle se met  fondre en larmes et
elle dplore son malheureux sort, en disant qu'elle est fille de bien,
qu'elle a t enleve  sa famille par ces charlatans et qu'elle mne,
bien  contre-coeur, une vie dsordonne, qui convient aussi peu  ses
sentiments qu' sa naissance.

Voil mon jeune homme attendri et plus amoureux que jamais. Il jure
 la belle, qu'il la dlivrera de cette odieuse servitude et qu'il la
ramnera  ses parents.

Rendez-vous est pris pour le soir mme:  minuit sonnant, les deux
amants se retrouveront derrire une curie,  cent pas de l'auberge o
ils logent l'un et l'autre:

    Elle y vient, je m'y trouve: elle a dessous son bras
    Un coffret dans lequel elle avoit mis deux draps,
    Un morceau de coutil, un peigne, des brassires,
    Un demi-ceint d'argent, des gands et des jartires:
    C'estoit l son butin, c'estoit l son vaillant.....

Ce passage prouve que les femmes de mauvaise vie, chasses des villes
par l'ordonnance de 1560, s'taient retires dans les compagnies de
marchands ambulants, de comdiens et de charlatans, qui parcouraient le
pays en dbitant leurs marchandises, parmi lesquelles figurait toujours
la Prostitution la plus crapuleuse.

L'arrive d'une troupe de ces gens-l devait tre, dans chaque
village o elle s'arrtait, le signal de tous les dsordres; et quand
l'autorit civile ou ecclsiastique ouvrait les yeux sur ces excs qui
se rpandaient tout  coup comme une pidmie au sein d'une population
paisible, les auteurs du scandale avaient dj pli bagage et s'taient
loigns en laissant derrire eux leurs dupes et leurs victimes.

La fille et son ravisseur, qui craignent d'tre poursuivis par les
bohmiens, marchent toute la nuit, peu chargs, il est vrai, de nippes
et d'argent; ils arrivent, au point du jour, dans un petit village o
ils se croient enfin  l'abri des poursuites; ils frappent  la porte
de la dernire maison de ce village. C'est un affreux taudis o logent
les charretiers et les colporteurs, mais les amoureux ne seraient pas
plus heureux dans un palais que dans ce logis

    Escart du chemin et loin du voisinage.

On leur donne une chambre; la fille y fait apporter du vin et du
jambon: ils boivent, ils soupent, ils se couchent; le dbauch ne tarde
pas  s'endormir du plus profond sommeil. Sa compagne de lit ne pense
pas  l'imiter; elle se lve sans bruit, quand il fait grand jour, et
cette ruse, raconte-t-il en la maudissant,

    . . . . . . Au sortir du coucher,
    Ayant tir de moy ce qui m'est le plus cher,
    Endormy de travail, las de trop longue veille,
    Ivre de ses appas et d'excs de bouteille,
    Entendu dans le lit, sans poulx, sans sentiment.....
    Trousse quille et bagage, et m'enlve ma bourse;
    Puis, droit o je la prins, s'en retourne  la course.

Quand le pauvre diable se rveille, il tend la main, encore  moiti
endormi, et ne trouve plus personne  ses cts; il appelle, il attend,
mais il s'aperoit que sa bourse s'en est alle avec l'aventurire,
qui ne lui a pas mme laiss de quoi payer leur cot. Il ne put sortir
de l'htellerie, qu'en abandonnant une partie de ses hardes. Il tait
dj dgot de la vie errante et il avait honte de s'tre, au premier
pas, fourvoy dans la dbauche: il entra dans le premier couvent qu'il
rencontra sur son chemin et il demanda aux moines l'hospitalit.
Son dessein tait de faire pnitence et de se consacrer  Dieu. Il
tranquillisait ainsi sa conscience trouble et il aurait oubli,
en priant et en se macrant, la cruelle dception qu'il venait de
rencontrer  son dbut dans le monde du pch, si de cuisantes douleurs
ne la lui eussent rappele. Il lui restait un triste souvenir de la
prostitue, qui l'avait tromp et vol; le mal empirait tous les jours
et prenait le caractre le plus grave: l'infortun ne pouvait plus
mme cacher les fruits honteux de son intemprance; il se vit oblig de
renoncer au clotre et de sortir du couvent,

    Les bras farcis de galle, et les cuisses, de cloux.

Il tait trop srieusement malade pour se faire traiter dans une ville
de province, et il n'avait pas d'argent pour se rendre  Paris. C'est
alors qu'il fait un retour sur lui-mme et qu'il dvoue aux Eumnides
la misrable qui lui a mis un poison dvorant dans les veines; il
s'crie:

    Fille ingrate, maudite, inconstante et sans foy,
    Ne te suffisoit-il pas d'enlever ma valise,
    M'ayant laiss lass, gisant nud, en chemise,
    Sans m'affliger des maux de tes embrassemens,
    Que tu avois gagnez par trop de changemens,
    Impudique Las, prestresse de Cythre,
    Scaldrine  tous venans, Tisyphone, Mgre!...

Le mal eut le temps de faire des progrs terribles, avant que le
triste dbauch, qui souffrait comme un possd, se ft mis entre
les mains des mdecins de Paris. Le traitement tait aussi douloureux
que le mal, et quand le patient put se croire guri, ce n'tait plus
qu'un squelette, qu'une ombre, qu'un vieillard dcrpit et dgotant.
Il revint dans cet tat chez son patron, qui eut piti de lui et qui
consentit  le reprendre: il avait trop appris  ses dpens combien
la dbauche est fatale au repos de l'me et  la sant du corps, pour
retomber jamais dans les filets de la Prostitution.

Le sieur Courval-Sonnet, en crivant des satires avec une plume
souvent trempe dans la boue, tait anim, du moins, d'une bonne
intention, et il se piquait de corriger les moeurs de son temps, que
les potes renomms avaient contribu  rendre plus vicieuses et plus
corrompues. On peut dire que jamais la posie franaise n'avait t
aussi licencieuse, aussi abominable, que pendant la rgence de Marie de
Mdicis; elle semblait n'avoir pas d'autre destination que d'exalter
le dlire des sens et de clbrer impudemment les faits et gestes de
la dissolution la plus infme. C'tait la jeune cour qui encourageait
cette dgradation du mtier de pote; c'tait elle qui fournissait,
par ses dsordres, matire  ces compositions impudiques. Il est
 remarquer, cependant, que les premires poursuites qui aient t
exerces contre un mauvais livre, comme outrageant les bonnes moeurs
et l'honntet publique, datent de cette poque o les Sigongnes, les
Motin, les Berthelot et les Thophile salissaient la langue franaise
en lui faisant exprimer d'horribles obscnits qui se cachaient
auparavant sous le masque des priapes latines. Le procs de Thophile
et de ses coaccuss, au sujet du _Parnasse satyrique_, est le point
de dpart d'une jurisprudence toute nouvelle, qui range les ouvrages
obscnes parmi les excitations  la dbauche et qui demande compte aux
auteurs de ces coupables tentatives de dmoralisation publique. Mais
cette jurisprudence, quoique appuye sur des motifs de haute sagesse,
eut beaucoup de peine  s'tablir en France, parce qu'elle blessait
les habitudes littraires et contrariait les liberts de l'esprit
franais. On n'avait pas encore souponn qu'un dlit pt exister dans
la publication d'une de ces oeuvres, qu'on appelait _gaillardes_ et
qui n'taient soumises  aucune loi de dcence, pourvu qu'elles ne
touchassent ni  la politique ni  la religion. Thophile et ses amis
eurent l'imprudence de toucher  la religion et de faire ce qu'on
nommait de l'athisme ou de l'picurisme, en composant des posies
libres. Ces posies furent imprimes par des libraires, qui avaient
os placer leur nom sur le frontispice du livre qu'ils vendaient, sous
les yeux des magistrats, dans les galeries du Palais de justice. Ces
posies taient si ordurires, qu'on se demande aujourd'hui comment
le libraire et l'auteur ne rougissaient pas de s'attacher, pour ainsi
dire,  ce pilori. La cour en fit ses dlices, et Thophile Viaud, qui
tait venu  Paris en 1610 pour se produire comme pote, recueillit
plus d'honneur et d'applaudissements, quand il se fut fait le chantre
de l'impudicit, que tous les crivains qui n'avaient employ leur
talent qu' des compositions honntes et morales. Rptons encore avec
M. Viollet-Leduc, que, dans ce temps-l, on entendait par _satire_
une pice de posie libre et souvent mme obscne, et que les potes
satiriques taient ceux qui appliquaient leur verve effronte aux
choses de la Prostitution. Thophile, en cela, tait pass matre, et
ses moeurs drgles ne se refltaient que trop dans ses crits.

Les honntes gens voyaient avec indignation pulluler ces posies
licencieuses, qui pervertissaient la jeunesse en offrant de dangereux
aliments aux passions sensuelles. En 1617, le libraire Antoine Estoc
avait mis au jour un volume in-12 intitul _Recueil des plus excellans_
(sic) _vers satyriques de ce temps, trouvez dans les cabinets des
sieurs Sigognes, Regnier, Motin, qu'autres plus signalez potes de ce
sicle_. Ce recueil, dans lequel la licence de la pense le dispute 
celle de l'expression, obtint un prodigieux succs parmi les libertins.
La police qui n'eut pas l'ide de s'opposer  la vente de cette
premire dition, ne s'opposa pas davantage  la rimpression. Ce
fut Billaine, un des libraires les plus recommandables de Paris, qui
rimprima le recueil, trs-augment, en 1618, sous ce titre: _Cabinet
satyrique ou recueil de posies gaillardes de ce temps, composes
par Sigognes, Regnier, Motin_, etc. Ces deux ditions avaient paru
avec privilge du roi! L'diteur (c'tait Berthelot, ou Colletet, ou
Frenicle, et peut-tre avaient-ils tous les trois coopr  ce travail)
annona, dans la prface de l'dition de 1618, qu'il s'tait plu 
la rendre plus parfaite et mieux ordonne que l'autre, o il y avait
ingalit, mlange, confusion partout. La premire dition avait t
vendue en trois mois (voy. l'Avertissement de l'diteur anonyme); la
seconde s'coula presque aussi rapidement, et le libraire qui avait
publi celle de 1617, Antoine Estoc, rimprima encore le _Cabinet
satyrique_, en 1620.

Jusqu'alors, libraires, diteurs et autres n'avaient pas t inquits;
Thophile, il est vrai, fut condamn au bannissement temporaire, en
raison de ses moeurs plutt que de ses vers, et le chevalier du guet
lui avait signifi, au mois de mai 1619, l'ordre de sortir du royaume;
mais il ne demeura pas longtemps  Londres, o sa rputation de pote
et les recommandations de ses amis de la cour de France l'avaient fait
accueillir avec beaucoup d'empressement et d'enthousiasme. On ne lui
reprochait pas plus qu' Sigognes,  Motin et aux autres satiriques
d'avoir laiss imprimer des vers licencieux, que les amateurs des
lettres et de la posie avaient vu, de trs-bon oeil, mettre en
lumire et sauver de l'oubli. Thophile tait pensionn par le roi
et par la maison de Montmorency; Motin avait un canonicat  Bourges;
Sigognes tait gouverneur du Havre. Thophile eut le malheur de se
brouiller avec le jsuite Garasse, qui, dans sa _Doctrine curieuse
des plus beaux esprits de ce temps_, l'attaqua de la plus furieuse
manire, en l'accusant d'athisme et de libertinage. Le Pre Garasse
avait pouss la haine et la mauvaise foi, jusqu' falsifier des
vers de son ennemi, auxquels il attribuait un sens irrligieux.
Thophile traduisit en justice le jsuite et son livre, qu'il fit
saisir et supprimer, aprs avoir prouv, son manuscrit  la main,
que les vers qu'on citait pour le perdre avaient t singulirement
dfigurs. Garasse ne se tint pas pour battu; il publia son Apologie,
o il n'pargnait pas Thophile ni les _beaux esprits de ce temps ou
rputs tels_: Jamais, disait-il (ch. XII, p. 152), les impudicitez
de Carpocras ne furent si connues dans les villes de la Grce, que
les impudicitez de Viaud, les blasphmes de Lucilio et les impietez
de Charron sont connues en France. Derrire Garasse, il y avait une
puissante Compagnie qui avait jur la perte de Thophile: les jsuites
pousaient la querelle de leur confrre Garasse qui leur soufflait son
humeur belliqueuse. Sur ces entrefaites, un libraire mit sous presse
un nouveau recueil de vers obscnes, intitul: _Le Parnasse des potes
satyriques, ou Recueil des vers gaillards et satyriques de nostre
temps_. Ce recueil contenait plusieurs pices de vers avec le nom de
Thophile; elles avaient t insres dans ce recueil, sans son aveu
et  son insu; mais le bruit courut, nanmoins, que le recueil entier
sortait des mains de Thophile, et avant que les premiers exemplaires
du _Parnasse satyrique_ eussent circul, le pote, qui fut averti
qu'on lui attribuait dj cette honteuse publication, alla lui-mme
dnoncer ce livre au prvt de Paris, en dclarant qu'on y avait
imprim, malgr lui, diffrentes pices de vers, qu'il avait rellement
composes, mais qu'il ne destinait pas  l'impression. Le prvt de
Paris, en raison de cette dclaration, rendit une sentence contre
l'imprimeur, fit saisir le livre chez le libraire, qui fut emprisonn,
et ordonna la destruction du livre. Cette destruction ne parat pas
avoir t excute, et les exemplaires, pour lesquels on avait refait
des titres ne portant aucun nom de lieu ni de libraire, circulrent
sous le manteau dans Paris, o ils furent recherchs curieusement par
tous les libertins. Le libraire emprisonn (nous croyons que c'tait
Pierre Bilaine) avait dclar que Thophile n'tait pas tranger  la
publication du _Parnasse satyrique_. Le parlement fut donc saisi de
l'affaire, et Thophile se trouva mis en cause comme auteur des vers
incrimins et comme collecteur et publicateur de l'ouvrage condamn.

C'tait encore un jsuite, le Pre Voysin, ami du Pre Garasse,
qui avait dnonc Thophile et qui produisait plusieurs tmoins 
l'appui de cette dnonciation. Thophile tait accus non-seulement
d'attentat aux bonnes moeurs, mais encore d'athisme, et ce dernier
chef d'accusation dominait tous les autres, quoiqu'il ne ft fond
que sur quelques vers plus philosophiques que sacrilges. Le pote,
en prsence d'un procs criminel que ses ennemis avaient perfidement
voqu, crut devoir s'absenter, et sa fuite, comme il le dit lui-mme,
qui n'tait que de peur, donna des soupons de crime. Le procs
suivit son cours en l'absence de l'accus. Garasse et les jsuites le
poursuivaient, avec un redoublement de fureur, dans leurs livres et
dans leurs sermons; ils lui reprochaient surtout d'avoir corrompu la
jeunesse par ses posies, par ses discours et par son exemple. On le
reprsentait comme l'unique auteur du _Parnasse satyrique_, bien que
ce recueil renfermt des vers de tous les potes contemporains _les
plus signals_. Voici en quels termes le jsuite Thophile Raynaud
parle de cette infme publication dans le trait _De Theophilis_ (p.
229): _Opus item, cui titulus est_ Parnassus satyricus; _supra quasvis
Apuleii, Luciani, Romantii a Rosa, ac similium scriptorum, camarinas
grave olentissimum, et ad juvenilis pudoris cladem ac totius honesti
exterminium, in diaboli incude fabrefactum, hujus putentissimi ingenii
foetus est. Credi vix potest quanta mala spurciloquus iste juventuti
intulerit: qu infamibus scriptionibus, qu colloquiis et consuetudine
familiari_. Quoique le _Parnasse satyrique_ ft un excrable livre
qui mritait bien l'honneur qu'on lui faisait de supposer qu'il avait
t dict par le dmon de la luxure, ce grief n'et peut-tre pas
suffi pour motiver la condamnation de Thophile, car l'impression et
la vente des livres obscnes taient alors tout  fait tolres, et
nous avons vu tout  l'heure quels taient ceux qu'on osait ddier 
la reine et qui paraissaient avec privilge du roi; mais on rassembla
d'autres griefs contre Thophile. On prtendit qu'il avait proclam
son athisme dans le trait _De l'immortalit de l'me_, qui n'tait
qu'une imitation du _Phdon_ de Platon; on assura qu'il avait organis
une socit secrte d'athes et de libertins, qui se proposaient
de pervertir la jeunesse par leurs crits et par leurs paroles; on
prsenta enfin plusieurs tmoins qui dclaraient avoir entendu le pote
chanter des chansons libres dans une _dbauche_, c'est--dire dans
une orgie, et qui disaient avoir appris de sa bouche quelques vers
impies. Le parlement dut se proccuper pour la premire fois de ces
livres dtestables qui outrageaient la pudeur publique, et l'on engloba
dans le procs de Thophile plusieurs de ses amis qui avaient coopr
plus ou moins  la publication du _Parnasse satyrique_ et d'autres
recueils du mme genre. Un mandat d'amener fut lanc contre Berthelot,
Colletet et Frenicle; mais il ne put recevoir d'excution qu' l'gard
de ce dernier, qui tait le moins coupable et qui n'essaya pas de se
soustraire  la justice. Berthelot et Colletet s'taient cachs, de
mme que Thophile. On doit s'tonner que le sieur d'Esternod, qui
avait compos des vers plus infmes encore que ceux de ces potes
satiriques, n'ait pas t compris dans les poursuites diriges contre
eux.

Le parlement s'tait mu des dangers que courait la jeunesse expose
aux pernicieuses excitations de la posie obscne: il n'hsita plus
 fonder une jurisprudence protectrice de la moralit publique,
et il rangea parmi les crimes de lse-majest divine et humaine la
composition et la publication des mauvais livres. Le 19 aot 1623, un
arrt fut rendu par la Cour, la Grand'Chambre et Tournelle assembles,
contre Thophile, Berthelot, Colletet et Frenicle, autheurs des
sonnets de vers contenant les impietez, blasphesmes et abominations
mentionnes au livre trs pernicieux intitul _le Parnasse satyrique_;
Thophile, Berthelot et Colletet, vrays contumax, atteints et
convaincus du crime de leze-majest divine, pour rparation, taient
condamns scavoir lesdits Thophile et Berthelot  estre menez et
conduits des prisons de la Conciergerie, en un tombereau, au devant la
principale porte de l'glise Nostre-Dame de ceste ville de Paris, et
illec  genoux, teste et pieds nus, en chemise, la corde au cou, tenans
chacun en leurs mains une torche de cire ardente du poids de deux
livres, dire et dclarer que trs meschamment et abominablement ils
ont compos, fait imprimer et exposer en vente le livre intitul _le
Parnasse satyrique_, contenant blasphesmes, sacrilges et abominations
y mentionnes contre l'honneur de Dieu, son glise et honnestet
publique, dont ils se repentent et en demandent pardon  Dieu, au roy
et  justice: ce fait, menez en la place de Grve de ceste ville, et
l ledit Thophile brusl vif, son corps rduit en cendres, icelles
jetes au vent et lesdits livres aussy bruslez, et Berthelot pendu
et estrangl  une potence, qui pour ce faire y sera dresse, si pris
peuvent estre en leurs personnes: sinon ledit Thophile, par figure et
reprsentation, et Berthelot, en effigie  un tableau attach  ladite
potence: tous et chacuns leurs biens declarez acquis et confisquez 
qui il appartiendra, sur lesquels et autres non sujets  confiscation
sera pralablement pris la somme de 4 mil livres d'amende aplicables
 oeuvres pies, ainsi que la Cour advisera. Quant  Frenicle, qui
tait prisonnier, le procureur gnral du roi devait informer plus
amplement contre lui sur les cas mentionns au procs. En outre, fait
ladite Cour inhibitions et dfenses  toutes personnes, de quelque
qualit et condition qu'ils soient, d'avoir et retenir par devers eux
aucuns exemplaires du _Parnasse satyrique_, n'autres oeuvres dudit
Thophile, ainsy leur enjoint les apporter et mettre dans 24 heures au
Greffe criminel d'icelle, pour estre bruslez et rduits en cendres, sur
peine, contre les contrevenans et qui s'en trouveront saisis, d'estre
declarez auteurs dudit crime et punis comme les accusez. Enfin, quatre
libraires, Estoc, Sommaville, Bilaine et Quenel, qui avaient imprim
les oeuvres de Thophile, devaient tre pris au corps et amenez
prisonniers s prisons de la Conciergerie du Palais, pour estre ouys
et interrogez sur aucuns faits rsultans dudit procs, et o ils ne
pourront estre apprhendez, seront adjournez  trois briefs jours, 
son de trompe et cry public,  comparoir en icelle, leurs biens saisis
et commissaires y establis jusqu' ce qu'ils ayent obi. (Voy. le
troisime tome de l'_Histoire de nostre temps_, par Cl. Malingre,
Paris, Jean Petitpas, 1624, p. 330 et suiv.)

Cet arrt mmorable peut tre considr comme le premier acte de
rpression et de chtiment contre les dlits de la presse  l'gard
des moeurs. Il fut excut le jour mme o il avait t prononc: On
fit un fantosme, dit Malingre,  peu prs vestu comme ledit Thophile,
que l'on mit dans un tombereau; on le mena devant l'glise Nostre-Dame
faire amende honorable, puis fut brusl en Grve. Ds que Thophile,
qui tait cach dans le chteau du baron de Panat, apprit son excution
en effigie, il rsolut de quitter la France, et il arriva, dguis,
jusqu' la frontire; mais son signalement avait t envoy, avec ordre
de l'arrter,  tous les prvts des marchaux. Il fut reconnu sur
la route du Catelet, et le prvt Leblanc se saisit de sa personne.
On le garrotta sur un cheval pour le ramener  Saint-Quentin, et de
cette ville, o il resta au secret pendant plusieurs jours, on le
transfra, les fers aux pieds et aux mains,  la Conciergerie de Paris.
Il se vit enferm dans le cachot de Ravaillac, o il passa dix-huit
mois, avant que le parlement daignt commencer la rvision du procs.
Si puissants que fussent ses amis, ils ne pouvaient rien contre
l'implacable ressentiment des jsuites. Thophile niait obstinment
qu'il ft l'auteur ou l'diteur du _Parnasse satyrique_, qui faisait
tout le procs; car, sur les autres points de l'accusation, le prvenu
n'avait pas eu de peine  prouver son innocence. Le parlement voulait
absolument dcouvrir et punir avec une terrible svrit les impies
et les libertins, qui avaient publi cet affreux recueil de posies
rotiques et sotadiques. Les libraires avaient eu le bonheur de se
justifier ou du moins de se faire mettre hors de cause. Berthelot
et Colletet, condamns par contumace, n'avaient pas t pris, et
Frenicle venait d'tre relch. Thophile protestant toujours de son
innocence, le procureur gnral obtint de la Cour la permission de
faire lire dans toutes les paroisses, aux prnes des grand'messes,
un monitoire ecclsiastique, en date du 4 octobre 1623, par lequel
l'official de Paris admonestait, sous peine d'excommunication, tous
ceux et celles qui scavent que, cy devant et depuis quelque temps en
a, certains quidans malfaiteurs auroient faict, compos et escrit ou
fait escrire, imprimer et publier plusieurs mauvais sonnets, satyres,
stances, lgies et autres pices de posie, insres et contenues en
certain livre, cy devant et depuis quelque temps en a, imprim et
publi sous le nom et titre du _Parnasse satyrique_ ou autre titre,
contenant ledit livre et autres oeuvres potiques desdits quidans,
plusieurs blasphesmes contre Dieu et ses saincts, et plusieurs
sacrilges, impitez et autres abominations contre l'honneur de Dieu,
son glise, bonnes moeurs et honnestet publique; ceux et celles
qui scavent quand et en quel temps et en quels lieux ledit livre du
_Parnasse satyrique_ et autres livres impies de ceste suite ont est
imprims; qui les a composez; qui a escrit ou fourny les copies pour
en faire les impressions; qui les ont reveues sur la presse; qui
scavent que lesdits quidan ou quidans malfaicteurs, estant advertiz
de la poursuite criminelle que l'on faisoit contre eux, se seroiont
enfuis de ceste ville pour eschapper et eviter l'excution de certain
arrest de la Cour, du mois d'aoust dernier, et que, ce nantmoins,
iceux quidans ou aucuns d'eux auroient dit, recit et publi en divers
lieux et endroits  diverses personnes et en diverses compagnies aucuns
desdits sonnets, satyres ou autres posies ou partie, comme estans
de leur oeuvre et faon, et dit et profr en divers lieux les mesmes
blasphesmes et impietez contenues, comme aussi sollicit, suborn et
corrompu plusieurs esprits de la jeunesse pour les induire  croire les
mesmes impietez et blasphesmes, etc. Mais ce monitoire ne provoqua
que des dnonciations vagues et ridicules, qui ne fournirent aucune
charge nouvelle contre Thophile. Celui-ci se dfendait avec beaucoup
de force et d'adresse, ce qui donna aux gens de lettres le courage de
le dfendre aussi dans une foule de brochures en vers et en prose; ses
ennemis, et surtout les jsuites, se distingurent, de leur ct, dans
cette guerre de plume qui ne fit qu'envenimer la question et rendre
plus critique la position de l'accus. Il tait encore en prison,
attendant son jugement, quand l'amour du gain poussa des imprimeurs
de province  rimprimer les ouvrages satiriques qui avaient fait
natre ce redoutable procs. Ce fut sans doute  Lyon et  Rouen, que
l'on trouva des presses pour reproduire subrepticement l'_Espadon
satyrique_, le _Cabinet satyrique_ et le _Parnasse satyrique_. Ces
contrefaons, mal imprimes sur un horrible papier, taient pleines
de fautes grossires et ne portaient aucun nom de libraire, avec le
millsime de 1625; celle du _Parnasse_ avait pour titre: _le Parnasse
satyrique du sieur de Thophile_, comme pour fournir une arme de plus
contre le malheureux pote qui tait dnonc ainsi publiquement sur le
frontispice du livre qu'on lui attribuait. tait-ce une atroce perfidie
de la part d'un ennemi cach, ou bien le honteux rsultat d'une
spculation de libraire?

Quoi qu'il en soit, l'affaire de Thophile tait presque oublie,
quand le procs fut rvis  l'avantage du pote. C'est une affaire
qui, selon la coutume, fit un grand bruit  sa nouveaut, crivait
Malherbe  Racan dans une lettre du 4 novembre 1625; depuis, il ne
s'en est presque point parl. Ce qui m'en donne plus mauvaise opinion,
c'est la condition des personnes  qui il a  faire (les jsuites).
Pour moy, je pense vous avoir escrit que je ne le tiens coupable
de rien, que de n'avoir rien fait qui vaille au mestier dont il se
mesloit. S'il meurt pour cela, vous ne devs pas avoir de peur; on ne
vous prendra pas pour un de ses complices. Cette cruelle perscution
eut un terme. Thophile, dans les dbats de son procs, confondit les
tmoins qui dposaient contre lui et fit tomber la plupart des charges,
sous le poids desquelles on l'avait d'abord accabl. Le parlement
rvoqua la sentence et se contenta de le bannir de la capitale. Ainsi
fut inaugure la lgislation criminelle contre les mauvais livres,
nuisibles aux bonnes moeurs et attentatoires  l'honntet publique.
Le pauvre Thophile mourut, peu de mois aprs, des suites de sa longue
et douloureuse captivit (le 25 septembre 1626). Il venait d'tre
graci par le roi, et il avait pu revenir  Paris, au milieu de ses
joyeux amis, lesquels furent bien tonns de lui voir faire une mort
difiante, ce qui n'a pas empch le jsuite Raynaud de soutenir
que l'auteur du _Parnasse satyrique_ tait mort dans l'impnitence
finale (_nullis expiatus sacramentis_) et s'en tait all droit en
enfer (_abiit in locum suum_). Malgr la jurisprudence tablie par
le procs de Thophile Viaud, le parlement laissa passer impunment
bien des livres du mme genre que le _Parnasse satyrique_, avant
de renouveler des poursuites contre les auteurs et les publicateurs
de ces posies obscnes; il n'eut pas mme l'air de savoir que les
rimpressions des ouvrages satiriques qu'il avait poursuivis et
condamns, se multipliaient de tous cts. _La Muse foltre_, qui
ne le cdait en rien au _Parnasse satyrique_, tait rimprime, par
exemple, tous les ans, dans le format le plus commode; _les Muses
gaillardes_, _la Quintessence satyrique_, _le Dessert des muses_ et
d'autres recueils analogues, rpandus  profusion, portaient gravement
atteinte  la morale et rchauffaient sans cesse les germes impurs de
la Prostitution; mais nous ne voyons pas dans les annales judiciaires,
que les potes et les libraires aient t compromis  cause de leurs
publications licencieuses, jusqu' la majorit de Louis XIV, o
commence, dans l'intrt des bonnes moeurs, un dploiement inusit
de mesures de rigueur contre tous les genres de corruption. Thophile
n'avait pas t brl, Berthelot n'avait pas t pendu sous Louis XIII;
mais un satirique, Louis Petit, coupable d'avoir compos des vers moins
abominables que ceux du _Parnasse satyrique_, prit sur le bcher en
plein sicle de Louis XIV.




CHAPITRE XLIV ET DERNIER.

  SOMMAIRE. --La Prostitution au thtre. --Histoire du thtre
  franais, au point de vue des moeurs. --Les histrions, infmes
  sous Charlemagne. --Fondation de la Confrrie de la Passion. --Mise
  en scne des _mystres_. --Leur indcence. --Un Miracle de sainte
  Genevive. --La Vie de madame sainte Barbe. --Obscnit du costume
  et de la pantomime. --Les diables et les anges. --clairage de la
  salle. --Les _Enfants-sans-souci_ et les Clercs de la Bazoche.
  --Le _Jeu des pois pils_. --Censure thtrale. --Dsordres des
  comdiens. --A quelle poque les femmes ont commenc  paratre
  sur la scne. --Les _Gelosi_ et les acteurs espagnols. --Les plus
  anciennes actrices franaises. --Le parlement dfend de jouer les
  mystres. --Les farces du seizime sicle. --Leur salet. --La
  plupart ont t dtruites. --Ce qui nous en reste. --Le Recueil de
  Londres et celui du duc de la Vallire. --Le _Recueil de plusieurs
  farces, tant antiques que nouvelles_. --Extraits. --La Farce de
  frre Guillebert et son Sermon joyeux. --Les chausses de saint
  Franois. --Grand nombre des farces. --Tolrance de l'autorit
  civile  l'gard du thtre. --Titres de plusieurs farces
  graveleuses. --Les premiers comdiens de l'htel de Bourgogne.
  --Turlupin, Gros-Guillaume, Gaultier Garguille. --Les chansons.
  --Les _Plaisantes imaginations_ de Bruscambille. --Les thtres de
  campagne et des jeux de paume. --Thtres du Pont-Neuf. --Tabarin
  et le baron de Gratelard. --CONCLUSION.


Ce n'est pas un chapitre, c'est un livre entier qu'il faudrait
consacrer  l'histoire du thtre dans ses rapports avec la
Prostitution. Ds son origine, le thtre a exerc sur les moeurs une
fcheuse influence, qui prit mme,  certaines poques de dpravation
sociale, le caractre d'une vritable excitation  la dbauche.
Dans les premiers sicles de l'glise chrtienne, les jeux de la
scne avaient atteint les dernires limites de l'indcence, et nous
trouvons  chaque page, dans les crits des Pres, une protestation
de la pudeur indigne contre les abominables excs de cette cole de
scandale. Nous sommes forc de reconnatre que l'horreur inspire
par le thtre profane aux philosophes chrtiens n'tait que trop
justifie par le dtestable abus qu'on faisait autrefois de l'art
scnique. Quand le christianisme eut remplac le culte des faux
dieux, le thtre ne survcut pas longtemps  leurs temples et 
leurs idoles, et pendant plusieurs sicles il n'y eut pas en France
d'autres vestiges de la comdie antique, que les mascarades du mardi
gras, le festin du Roi-boit et de la Fve, les saturnales de la fte
des Fous et de celle des Diacres, les _mystres_ et les _montres_ des
processions religieuses et des _entres_ de rois, reines, princes,
princesses, vques, abbs, etc., les danses et les chansons des
bateleurs, les _rcitations_ des troubadours et des trouvres. Si
quelques reprsentations dramatiques, imites de Trence et de Plaute,
avaient lieu de loin en loin dans les couvents et dans les collges,
elles n'chappaient aux anathmes ecclsiastiques, qu'en se couvrant
d'un prtexte littraire et en s'entourant d'une extrme rserve; mais
ces rares rminiscences de la comdie latine ne constituaient pas des
habitudes thtrales dans la nation mme qui ne savait peut-tre pas
que le thtre et exist avant les grossires et naves bauches des
confrres de la Passion  la fin du quatorzime sicle.

La doctrine de l'glise contre les spectacles tait invariablement
tablie par les Pres et par les conciles; on peut dire qu'elle
avait t bien autorise par les odieuses orgies qui signalrent la
dcadence du thtre paen. Les capitulaires et les ordonnances des
rois taient conformes au sentiment des docteurs catholiques,  l'gard
du thtre et des histrions. Ceux-ci se trouvaient nots d'infamie,
par le fait seul de leur vil mtier (_omnes infami maculis aspersi,
id est histriones ut viles person, non habeant potestatem accusandi_,
capitul. de 789); les honntes gens taient invits  se tenir loigns
de ces infmes, et les ecclsiastiques ne devaient jamais souiller
leurs yeux et leurs oreilles en coutant des paroles obscnes et en
voyant des gestes impudiques (_histrionum quoque turpium et obscoenorum
insolentias jocorum et ipsi animo effuqere cterisque effugienda
prdicare debent_. Voy. les _Capitul. des rois de France_, t. I,
p. 1170). Il y avait toujours nanmoins des histrions qui bravaient
les excommunications du clerg et qui acceptaient la note d'infamie
attache  leur profession; car il y avait aussi des voluptueux et des
dbauchs, pour payer  tout prix un plaisir dfendu. L'_histrionat_,
ou l'tat de comdien, tait donc considr comme une espce de
Prostitution, et saint Thomas n'hsite pas  mettre sur la mme ligne
la courtisane qui trafique de son corps  tout venant et le comdien
qui se prostitue en public, pour ainsi dire, en vendant ses grimaces
et ses postures licencieuses. Les biens acquis de la sorte semblaient
au docte casuiste des biens mal acquis et dshonntes qu'il fallait
restituer aux pauvres (_qudam ver dicuntur male acquisita, quia
acquiruntur ex turpi causa, sicut de meretricio et histrionatu_. Voy.
le _Trait des jeux de thtre_, par le P. Lebrun. Paris, Ve Delaulne,
1731, in-12, p. 193). Voil pourquoi Philippe-Auguste, pntr de cette
ide que donner aux histrions c'tait donner au diable, les chassa de
sa cour et leur fit dfense d'y reparatre, en appliquant  des oeuvres
de dvotion et de charit l'argent qu'il aurait dpens  entretenir
les scandaleuses dissolutions du thtre.

Le thtre ne reut une existence lgale en France, qu' la faveur
du pieux dguisement sous lequel il se prsenta devant Charles VI.
Les moeurs de cette poque-l taient dj bien relches, comme
nous l'avons dit, et l'amour du luxe avait prdispos les esprits
 se passionner pour toutes les nouveauts sensuelles. Les _jeux_
des confrres de la Passion furent donc accueillis avec une sorte de
fureur, quand ils se produisirent pour la premire fois aux portes
de Paris, dans le village de Saint-Maur. Ce fut vers 1398, qu'une
troupe de comdiens ambulants, qui s'intitulaient confrres de la
Passion, parce qu'ils reprsentaient ce mystre en scnes dialogues,
commencrent  donner des reprsentations auxquelles on accourut
de toutes parts. Ces reprsentations, entremles de prires et de
cantiques, taient sans doute fort difiantes,  ne considrer que
leur objet, mais le prvt de Paris eut peur qu'elles ne dgnrassent
en graves dsordres, et, par une ordonnance du 3 juin 1398, il
dfendit  tous les habitants de Paris, comme  ceux de Saint-Maur
et des autres lieux soumis  sa juridiction, de reprsenter aucuns
jeux de personnages, soit de la vie de Jsus-Christ, soit des vies
des saints ou autrement, sans le cong du roi,  peine d'encourir
son indignation et de forfaire envers lui. Ces dfenses rigoureuses
prouvent que les reprsentations donnes  Saint-Maur ne s'taient
point passes sans quelque scandale, ou, suivant une opinion qui ne
contredit pas la prcdente, qu'une ancienne loi de Philippe-Auguste
ou de saint Louis avait aboli le thtre et interdit l'exercice de la
profession de comdien. Quoi qu'il en soit, les reprsentations ne se
renouvelrent pas jusqu'en 1402, o Charles VI voulut y assister et
en fut tellement difi qu'il accorda aux confrres de la Passion des
lettres patentes qui les autorisaient  jouer leurs _mystres_ toutes
et quantes fois qu'il leur plaira. En vertu de ces lettres patentes,
les confrres tablirent leur thtre prs de la porte Saint-Denis, au
rez-de-chausse de l'hpital de la Trinit, dans lequel les plerins
et les pauvres voyageurs trouvaient un asile pour la nuit, quand ils
arrivaient aprs la fermeture des portes de la ville. Les confrres
avaient dj fond dans l'glise de cet hpital leur Confrrie de la
Passion et de la Ressurrection de Notre-Seigneur. Nous croyons pouvoir
induire de la fondation de cette confrrie, que les premiers _joueurs_
ou acteurs qui avaient paru au bourg de Saint-Maur s'taient faits les
_matres du jeu_ et recrutaient leurs confrres parmi les bourgeois et
les gens de mtier de la capitale. Ds ce moment, le got du thtre se
rpandit avec frnsie parmi la population, qui se portait en foule,
les dimanches et ftes, aux reprsentations des _mystres_ et des
_miracles_, et qui fournissait abondamment aux frais de la confrrie
dramatique.

Cette curiosit, cet empressement, cet enthousiasme, n'taient dj
plus de la dvotion, quoique l'objet apparent de ces spectacles ft
d'lever les mes  la contemplation des choses saintes et de les
disposer  la prire. Il est permis d'assurer que, malgr le caractre
difiant des pices qu'on reprsentait et nonobstant les encouragements
que le clerg accordait  ces pieux divertissements, le thtre servait
ds lors d'auxiliaire  la Prostitution. Qu'on se figure, par exemple,
ce que devait tre une de ces reprsentations, dans une salle troite
et mal claire, o les spectateurs s'entassaient ple-mle, la plupart
debout, quelques-uns assis, mais serrs et agglomrs, sans distinction
d'ge ni de sexe ni de condition. La salle avait 21 toises et demie de
long sur 6 toises de large; sa hauteur ne dpassait pas certainement
15 ou 20 pieds; elle tait soutenue par des arcades qui supportaient
l'tage suprieur. Sur la longueur totale, il faut prendre au moins
15 pieds pour le dveloppement de la scne; car, outre le plancher
sur lequel se jouait le drame, il y avait au fond du thtre plusieurs
_tablis_ ou chafauds qui offraient l'image des diffrents lieux o se
passait la scne et qui communiquaient entre eux par des escaliers ou
des chelles. En haut, le Paradis, renferm dans une sphre de nuages,
ouvrait son pavillon bleu cleste tout parsem d'toiles; en bas, une
gueule de dragon, se mouvant sans cesse, indiquait la bouche de l'enfer
d'o sortaient les diables  travers des jets de fume et de flammes;
au centre, plusieurs plans de dcorations peintes, dans lesquelles on
transportait le lieu de la scne, quand l'action se passait chez Hrode
ou chez Pilate. On avait ainsi sous les yeux en mme temps toute la
physionomie locale de la pice qui se droulait alternativement dans le
ciel, sur la terre et dans l'enfer. Ce n'est pas tout: il fallait avoir
encore devant la vue, pendant la dure du spectacle, tous les acteurs
qui y jouaient des rles; car ces acteurs, revtus de leurs costumes,
taient rangs sur des gradins, de chaque ct du thtre, et l ils
attendaient le moment d'entrer en scne, en regardant jouer la pice
comme de simples spectateurs; ils descendaient, chacun  son tour,
sur le thtre, et ils remontaient ensuite  leur place aprs avoir
rempli leur rle. Ils ne cessaient donc jamais d'tre en vidence, 
moins que leur rle ne leur ordonnt de disparatre dans une petite
loge ferme de rideaux, figurant une chambre secrte, qui servait 
cacher aux regards du spectateur certaines circonstances dlicates de
la pice, telles que l'accouchement de sainte Anne, celui de sainte
lisabeth, celui de la Vierge, etc. Cette loge ou niche exerait au
plus haut degr les facults de l'imagination du public. Les rideaux
taient-ils ouverts, on guettait l'instant o ils se fermeraient;
taient-ils ferms, on se demandait tout bas, quand viendrait l'instant
de les rouvrir. Le spectateur ne manquait pas de deviner tout ce qu'on
lui cachait par dcence, et il suivait par la pense les pripties les
plus scabreuses de l'action; de l cette locution proverbiale qui, pour
exprimer qu'une chose scandaleuse ne doit pas tre expose aux regards
qu'elle blesserait, dit qu'elle reste derrire le rideau.

Des documents prcis nous manquent pour constater les indcences et
les immoralits, qui, ds les premiers temps, avaient accompagn la
renaissance du thtre; mais il est certain que ces reprsentations
pieuses taient l'occasion et la cause de bien des dangers pour les
bonnes moeurs. Le _Mystre de la Passion_ et les autres compositions
dramatiques du mme genre qu'on reprsentait, les dimanches et les
jours de fte, au thtre de la Trinit, n'avaient pas, sans doute,
d'autre but que d'mouvoir des sentiments religieux, et l'on peut
prsumer que l'auteur de cet immense drame qui embrasse la naissance,
la vie, la mort et la rsurrection de Jsus-Christ, avait accompli une
oeuvre de dvotion sous la forme d'une oeuvre littraire o l'on est
forc de reconnatre de grandes beauts. Cette oeuvre, en effet, mrita
d'tre retouche et refaite en partie par les soins de Jean-Michel,
vque du Mans, qui vivait au quinzime sicle. Mais, toutefois,
selon le gnie du thtre de ce temps-l, un grand nombre de scnes
du _Mystre de la Passion_ et des mystres analogues se tranent dans
les lieux communs de l'obscnit, et le dialogue des personnages
subalternes emprunte au langage populaire une quantit d'images
licencieuses et de mots orduriers. Souvent aussi, les aptres, les
saints et les saintes elles-mmes semblent avoir vcu dans la socit
des femmes perdues et des plus ignobles dbauchs. Entre une multitude
d'exemples, nous choisirons une scne du _Mystre de sainte Genevive_,
o l'on voyait une nonnain de Bourges, qui, sur le bruit des miracles
de la sainte, tait venue lui rendre visite. Sainte Genevive lui
demande quel est son tat; la nonnain rpond bravement qu'elle est
vierge. Vous! s'crie la sainte avec mpris:

    Non pas vierge, non, mais ribaude,
    Qui ftes en avril si baude (_dbauche_),
    Le tiers jours entre chien et loup,
    Qu'au jardin Gaultier Chantelou,
    Vous souffrites que son berchier
    Vous deflorast sous un peschier!

Mais la potique des mystres ddaignait ordinairement les timides
restrictions du rcit; elle n'cartait des yeux du public que certains
jeux de scne qui eussent t trop vifs et trop nus pour s'excuter
hors de la niche ferme de rideaux. Elle poussait l'action jusqu'au
point extrme o l'intelligence du spectateur se chargeait d'achever
un pisode dont les prludes avaient de quoi offenser la pudeur la
moins craintive. Lors mme que les rideaux taient tirs, l'acteur, par
ses gestes et ses grimaces, avait soin d'interprter ce que le pote
avait laiss sous un voile transparent. Dans la _Vie et histoire de
madame sainte Barbe_, qui fut reprsente et imprime vers 1520 (voy.
le Catal. de la _Bibl. dram. de M. de Soleinne_, par P.-L. Jacob,
bibliophile, t. I, p. 107), quoique le mystre commence par un sermon
sur un texte de l'vangile, la premire scne s'ouvre dans un mauvais
lieu, o une femme _folle_ de son corps (_meretrix_, dit l'imprim)
chante une chanson et fait des gestes obscnes (_signa amoris
illiciti_, dit l'diteur, en manire de glose). L'Empereur (on ne le
nomme pas autrement) ordonne  cette femme d'engager la sainte  _faire
fornication_, et voici comment la conseillre de dbauche s'efforce de
sduire madame Barbe, qui se recommande  Dieu:

    Je gaigne chascune journe:
    Point je ne me suis sejourne (repose),
    Du jeu d'amour scay bien jouer...
    A tous gallans fais bonne chere,
    Et ainsi vous le devez faire.
    Onc ne vy si belles mains,
    Belles cuisses et si beaux rains,
    Comme vous avez, par mon ame!
    Nous deux gagnerons de l'argent,
    Car vous avez ung beau corps gent.

Les auteurs de mystres traitaient d'une manire toute profane les
sujets les plus saints; mais, loin d'imiter l'ancien thtre latin, ils
n'en venaient jamais  donner une large place  l'amour mtaphysique;
ils n'entendaient rien  ce que nous appelons le drame passionn;
ils exprimaient souvent avec crudit les convoitises de la chair;
ils se plaisaient  toucher brutalement aux choses de la luxure, et
quelquefois seulement ils soupiraient une idylle pastorale, pleine de
vagues inspirations du coeur, comme dans ce charmant dialogue de deux
bergers du _Mystre de la Passion_:

    MELCHY.

    Les pastourelles chanteront.

    ACHIN.

    Pastoureaux guetteront oeillades.

    MELCHY.

    Les nymphes les escouteront,
    Et les driades danseront
    Avec les gentes Oreades.

    ACHIN.

    Pan viendra faire ses gambades.
    Revenant des Champs-lyses,
    Orpheus fera ses sonnades.
    Lors Mercure dira ballades
    Et chansons bien autorises.

    MELCHY.

    Bergres seront oppresses
    Soudainement, sous les pastis...

Ce n'taient l, pourtant, que de rares excitations  l'amour, qui
pouvaient jeter du trouble dans un jeune coeur, tendre et naf,
mais non le corrompre et l'enivrer des poisons du vice. Les acteurs,
par l'entranement du _jeu_ plutt que par un calcul de perversit
personnelle, se chargeaient trop souvent d'ajouter  leur rle une
pantomime licencieuse, que le pote n'avait pas prvue et que le public
encourageait de ses clats de rire et de ses applaudissements. Ainsi,
la bande des diables, qu'on nommait la _diablerie_, ne se distinguait
pas moins par ses masques hideux et ses accoutrements tranges, que
par ses postures indcentes et ses gestes malhonntes. Ces diables,
dont les miniatures des manuscrits, les anciennes peintures murales
et les vieilles estampes graves en bois, nous reprsentent les
portraits moins effrayants que ridicules, avaient parfois des ttes
de marmousets ou de satyres tirant la langue,  la place des parties
naturelles ou bien en guise de mamelles. Satan ou Lucifer offrait
mme un corps tout compos de ces ttes grotesques, qui roulaient des
yeux provoquants et semblaient se servir de leur langue comme d'un
emblme d'impuret; en outre, la queue de certains dmons affectait
des formes et des proportions obscnes. On tolrait sans doute, de
la part de la diablerie, ces excentricits libidineuses, par cette
raison que, suivant les croyances de l'glise catholique, l'esprit du
mal est surtout l'agent de l'impudicit. Chaque reprsentation avait
lieu sous la surveillance d'un sergent de la douzaine ou d'un sergent
 verge ayant mission expresse de surveiller, au nom du prvt de
Paris, la police de la salle et la conduite des jeux, pour qu'il ne s'y
passt rien de dshonnte et qu'il ne se ft aucun dsordre. (Voy. la
Requte adresse au lieutenant du prvt de Paris par les matres de
la confrrie, en 1403, dans les _Varits histor., phys. et littr._,
publ. par Boucher d'Argis, en 1752, t. I, p. 461.)

Cette surveillance avait sans doute de quoi s'exercer parmi les
acteurs et les spectateurs. Les premiers, par exemple, ne suivaient
aucune rgle d'art, et se livraient  toutes les fantaisies de leur
invention; chacun s'habillait  sa guise, chacun imaginait ce qui
pouvait le faire remarquer au milieu de ses confrres et lui mriter
la faveur de l'auditoire. De l, de cette envie de briller, de cette
mulation d'artiste, rsultaient d'incroyables polissonneries et les
plus bizarres crations. La _diablerie_, comme nous l'avons dit, se
permettait de srieux outrages  la pudeur, et l'on mettait cela
sur le compte du dmon. Mais le choeur anglique n'tait pas plus
rserv, et les anges en venaient parfois  de singuliers oublis
de leur rle muet. Anges et diables, c'taient des comparses qui
chantaient des cantiques, rcitaient des oraisons, jetaient des cris
ou des hurlements, au signal qu'on leur donnait: leurs volutions,
leurs danses, leurs grimaces, leurs bouffonneries ne dpendaient que
du caprice et de l'_engin_ (_ingenium_) de chaque joueur. Tantt, un
chrubin, en regagnant sa stalle, retroussait sa longue robe blanche
et laissait voir qu'il avait t ses _grgues_ pour qu'on ne reconnt
pas chez lui le matre bonnetier ou l'ouvrier baudroyeur de la rue
Saint-Denis; tantt, un autre bienheureux, vtu d'une chasuble de
prtre, en tombant dans une trappe, restait suspendu la tte en bas,
jusqu' ce qu'on vnt le dlivrer et remettre un peu d'ordre dans sa
toilette. Ces pisodes burlesques nous sont indiqus dans les relations
de quelques-uns de ces _jeux_. Du reste, pas de femme au nombre des
_joueurs_: les rles fminins taient confis aux jeunes garons qui
se rapprochaient le plus du physique de l'emploi, et qui en affectaient
les allures. C'tait l un attrait particulier pour de vils dbauchs,
qui ne manquaient pas de s'intresser  ces beaux _garonnets_, et
qui,  force de les admirer sur le thtre, cherchaient probablement
 les retrouver hors de la scne. On doit donc supposer que, malgr la
surveillance du sergent  la douzaine ou du sergent  verge, la police
des moeurs n'tait pas et ne pouvait pas tre bien faite  l'intrieur
de la salle: dans le parterre (parquet), o personne n'tait assis,
o les spectateurs formaient une masse compacte et impntrable; dans
les couloirs et les escaliers, qui n'taient pas toujours dserts et
silencieux pendant les reprsentations, et qui ne furent clairs qu'
la fin du seizime sicle. Un rglement du lieutenant civil concernant
le thtre de l'Htel de Bourgogne, en date du 12 novembre 1609 (voy.
le _Trait de la Police_, par Delamare, t. I, p. 472), ordonne que
seront tenus lesdits comdiens avoir de la lumire en lanterne ou
autrement, tant au parterre, montes et galleries, que dessous les
portes  la sortie, le tout  peine de cent livres d'amende et de
punition exemplaire. Mandons au commissaire de police d'y tenir la
main et de nous faire rapport des contraventions  la police. En dpit
de ce rglement et de ceux de mme nature qui avaient pu le prcder,
nous savons, pour l'avoir lu dans un livre imprim du temps de Louis
XIV, que l'clairage des montes et des corridors tait si nglig 
cette poque, que ces endroits obscurs servaient aux rendez-vous et
aux rencontres galantes durant le spectacle; car l'auteur que nous
citons, sans nous rappeler le titre de son ouvrage, se plaignait de
ce qu'en arrivant tard  la comdie, une fois le spectacle commenc,
une femme honnte se trouvait expose  heurter dans les tnbres un
couple amoureux qui lui barrait le passage. Quant  l'intrieur de la
salle, il n'tait clair que par deux ou trois lanternes enfumes,
suspendues par des cordes au-dessus du parterre et par une range
de grosses chandelles de suif allumes devant la scne, qui devenait
obscure, quand le _moucheur_ ne remplissait pas activement son emploi.
Nous ne nous tendrons pas davantage sur les actes de dbauche qui
se commettaient, surtout au parterre, pendant les reprsentations:
il suffit de dire que ce scandale journalier, qui ne contribuait pas
peu  donner des armes aux ennemis du thtre, a dur jusqu' ce que
Voltaire fut parvenu  faire asseoir les spectateurs du parterre.
L'abb de Latour, dans ses _Rflexions morales, politiques, historiques
et littraires sur le thtre_, se plaignait encore, en 1772 (voy. liv.
IX, t. V, p. 6, de ce recueil), de la dbauche du parterre!

Cependant, le thtre aurait chapp aux excommunications de l'glise,
aux remontrances des parlements, aux vindictes des magistrats de
police, s'il et conserv le caractre exclusivement religieux qui
avait favoris son rtablissement sous la protection de Charles
VI; mais, quand des confrries dramatiques, semblables  celle de
la Passion, se furent tablies dans les provinces et eurent aussi
reprsent des _mystres_ et des _miracles_, avec le concours des
matres et des ouvriers de corporations, les jeunes gens se lassrent
bientt d'un spectacle difiant qui ressemblait  un sermon mis
en action; la vieille gaiet gauloise ne se contenta plus de ces
reprsentations pieuses o il y avait pourtant matire  rire, et la
comdie naquit en France. Des confrries joyeuses, qui s'intitulaient
_les Enfants-sans-souci_ et _les Clercs de la Bazoche_, se fondrent
 Paris et jourent des farces ou des _sotties_, qui ne demandaient
pas la pompe thtrale des _mystres_ et qui n'avaient besoin que d'un
petit nombre de bons comiques. Ce nouveau thtre factieux s'ouvrit
d'abord en plein air, sur les champs de foire, dans les halles et au
milieu des carrefours de la ville. Deux ou trois bateleurs, monts
sur des trteaux, affubls d'oripeaux, le visage noirci ou enfarin,
dialoguaient avec une verve graveleuse quelques scnes de moeurs
populaires, qui avaient pour sujet presque invariablement l'amour
et le mariage. Ces canevas, peu dcents par eux-mmes, prtaient
merveilleusement  des improvisations plus indcentes encore. Plus
tard, aux improvisations succdrent des pices crites en vers ou
plutt en lignes rimes, qui n'empchaient pas l'acteur d'improviser
encore et qui donnaient de la marge  sa pantomime licencieuse. Il
n'en fallut pas davantage pour enlever aux confrres de la Passion la
plupart de leurs spectateurs et pour rendre leurs reprsentations moins
productives. Ce fut en vain qu'ils essayrent de faire concurrence 
leurs redoutables rivaux, en intercalant dans les mystres certains
pisodes burlesques, certains personnages bouffons, qui apportaient
quelque diversion  la gravit,  la majest du sujet; rien ne fit: les
joueurs de farces taient toujours mieux accueillis que les confrres
de l'hpital de la Trinit, et le public, qu'ils amusaient, prit
parti pour eux, quand ils furent perscuts par la prvt de Paris,
qui voulut s'opposer  l'installation permanente de leur thtre. Il
tait trop tard dsormais pour supprimer un genre de spectacle qui
allait si bien  l'esprit franais: on ne put que lui prescrire des
bornes et le subordonner, pour ainsi dire, au privilge accord par
Charles VI aux confrres de la Passion. En consquence, les confrres
signrent avec les Enfants-sans-souci un trait d'alliance, par lequel
ils devaient exploiter de concert et sur la mme scne les deux genres
dramatiques, qui se partageaient alors le domaine encore restreint
de l'art thtral. Il fut convenu entre les deux troupes rivales,
qu'elles se mettraient en valeur l'une par l'autre, et qu'elles
joueraient  tour de rle la farce et le mystre, pour varier leurs
reprsentations. Le peuple, qu'on semblait avoir appel comme tmoin
 la signature du contrat, en apprcia finement l'importance dans
l'intrt de ses plaisirs, et dsigna sous le nom de _jeu des pois
pils_ cette association des genres les plus disparates, du sacr et
du profane, du tragique et du comique, de l'difiant et du scandaleux.
Cette expression de _pois pils_, qui signifie mlange ou pot-pourri,
fait allusion videmment  quelque farce, trs-connue autrefois,
dans laquelle un _badin_ tait reprsent pilant des pois secs en y
mlant des pois lupins, qui sont fort amers, et des pois chiches, qui
servaient beaucoup en mdecine.

Le thtre de Paris, qui tait, si l'on peut s'exprimer ainsi, le chef
d'ordre de tous les thtres de France, resta constitu de la sorte
jusqu'au milieu du seizime sicle: il avait deux troupes distinctes,
celle des confrres de la Passion et celle des Enfants-sans-souci, qui
jouaient simultanment ou alternativement. Les reprsentations avaient
lieu entre la messe et les vpres, le dimanche, c'est--dire de midi
 quatre heures environ; et comme il et t impossible, dans cet
intervalle de temps, de reprsenter un mystre qui avait quelquefois
trente actes, quarante mille vers et deux ou trois cents acteurs, on se
bornait  en extraire quelques scnes ou bien un acte entier, lequel,
accompagn d'une farce ou d'une harangue, composait le spectacle.
Dans de rares circonstances, en province surtout, on reprsentait un
mystre complet, et alors la reprsentation durait plusieurs jours de
suite. Elle avait lieu alors non plus dans une salle ferme, mais dans
les ruines d'un amphithtre romain, comme  Dou, ou sur un thtre
ouvert dress en place publique, ou dans une vaste plaine. En ces
occasions solennelles, tous les habitants d'une ville, d'un _pays_ ou
d'une _gnralit_, participaient  la dpense gnrale, fournissaient
des aumnes, des vivres, des armes, des habits, et avaient droit
d'assister au _jeu_ et  la _montre_, qui en taient toujours le
prlude. Il suffira de faire observer combien la Prostitution tait
favorise par ces espces de _cours plnires_ du peuple, qui mettaient
en mouvement tant de passions diverses, tant de vanits, tant de
convoitises, tant de prestiges et de sductions. Le jeu d'un grand
mystre donnait lieu invitablement  des orgies sans nombre et  des
dsordres de toute espce; mais, du moins,  Paris, les reprsentations
hebdomadaires des confrres de la Passion et des Enfants-sans-souci,
quoique galement dangereuses pour les moeurs, ne pouvaient engendrer
de pareils excs: elles agissaient lentement sur la moralit publique
et elles altraient insensiblement la candeur des mes en remuant sans
cesse le limon de la vie sociale. Cependant le thtre, si obscne,
si scandaleux, si corrupteur qu'il ft, ne parat pas avoir encouru,
 Paris, l'animadversion et les rprimandes de l'autorit civile ou
ecclsiastique, avant le rgne de Louis XI. Nous avons dit, ailleurs,
que, vers 1512 (voy. ci-dessus, t. V, p. 82), les Enfants-sans-souci
se virent menacs d'expulsion et furent obligs de suspendre leurs
reprsentations, jusqu' ce que leur confrre Clment Marot les eut
remis en faveur auprs du roi. On ignore le motif de cette disgrce;
mais il est probable que la question des moeurs n'y tait pour rien,
et que ces farceurs audacieux s'taient permis,  l'instar des clercs
de la Basoche, quelques boutades satiriques contre l'avarice du roi,
contre sa politique ou contre la reine Anne de Bretagne. C'est 
cette occasion, sans doute, que Louis XII avait dit qu'il entendait
que l'honneur des dames ft respect, et qu'il ferait bien repentir
quiconque oserait y porter atteinte. Il est trs-vraisemblable que
les griefs qu'on allguait  cette poque pour fermer le thtre
des Enfants-sans-souci furent l'origine d'un usage, qui existait
dj pendant le cours du seizime sicle, et qui s'est perptu
jusqu' prsent: il fallait que les _matres du jeu_ dposassent  la
prvt de Paris les manuscrits des pices qu'ils voulaient jouer, et
obtinssent du prvt ou de son lieutenant une permission prliminaire,
pour la reprsentation de chaque pice nouvelle. Souvent, il est
vrai, les auteurs et les acteurs refusaient de s'astreindre  cette
servitude, et bien des farces ordurires, qui passaient pour des
impromptus, chappaient ainsi  l'examen des censeurs, qui ne les
eussent point autorises. Le lieutenant civil, dans son rglement du 12
novembre 1609, renouvela la dfense de reprsenter aucunes comdies ou
farces, qu'ils (les comdiens) ne les ayent communiques au procureur
du roy, et que leur rle ou registre ne soit de nous sign. Nous ne
pouvons croire que les prologues de Bruscambille, les harangues de
Tabarin, les chansons de Gauthier-Garguille, aient t soumis de la
sorte au procureur du roi et revtus de son approbation.

Nous avons dj parl de la vie dbauche des comdiens et de tous
les jeunes libertins qui embrassaient cette profession peu honorable,
pour se livrer plus facilement  la dbauche,  la fainantise et
au vagabondage. Nous avons vu que les potes,  l'exemple de Villon
et de Clment Marot, avaient surtout un penchant irrsistible pour
le thtre. On conoit que la dvotion et l'enthousiasme religieux
n'taient plus, comme dans les premiers temps, le lien et l'attrait des
confrres de la Passion. L'Eglise nanmoins ne les avait pas encore
frapps d'anathme, quels que fussent la dpravation de leurs moeurs
et le scandale de leur conduite prive. Les thologiens, dans leurs
crits dogmatiques, disaient bien qu'on ne pouvait, sans enfreindre les
lois canoniques, donner le sacrement de l'Eucharistie aux histrions,
qui taient toujours en tat de pch mortel (voy. le _Trait hist.
et dogmat. des jeux de thtre_ du Pre Lebrun, p. 202), et le fameux
casuiste Gabriel Biel, qui examinait ce cas de conscience  la fin du
quinzime sicle, au moment mme o s'tablissait la confrrie de la
Passion, comprend l'art thtral parmi les arts maudits et dfendus.
Les statuts de l'Universit de Paris ordonnaient que les comdiens
fussent relgus au-del des ponts et ne vinssent jamais loger dans
le quartier des coles, tant leurs jeux scniques taient rputs
dangereux pour la morale (_Ludi...., quibus lascivia, petulantia,
procacitas excitetur_, stat. 29 et 35). Mais cependant on n'appliquait
jamais d'une manire gnrale et rigoureuse la doctrine de l'glise
contre les comdiens, qui taient enterrs en terre sainte; tmoin
les spultures et les pitaphes de quelques-uns d'entre eux qu'on
voyait dans diffrentes paroisses de Paris. Quant aux comdiennes,
elles ne furent pas plus excommunies que les comdiens, lorsqu'elles
commencrent  se produire sur la scne et  s'y montrer sans masque,
pendant le rgne de Henri III ou celui de Henri IV. Ces comdiennes
n'taient pourtant que les concubines des comdiens, et elles vivaient,
comme eux, dans une telle dissolution, que, suivant l'expression de
Tallemant des Raux, elles servaient de _femmes communes_  toute la
troupe dramatique. Elles avaient donc de tout temps fait partie des
associations d'acteurs nomades ou sdentaires; mais le public ne les
connaissait pas, et leurs attributions plus ou moins malhonntes se
cachaient derrire le thtre; ds qu'elles revendiqurent les rles
de femmes, qui avaient toujours t jous par des hommes, leur prsence
sur la scne fut regarde comme une odieuse prostitution de leur sexe.

Ces premires comdiennes taient vues de si mauvais oeil par le
public qui les tolrait  peine dans leurs rles, que ces rles ne
leur revenaient pas de droit et que les comdiens les leur disputaient
souvent. Nous pensons que ce fut l'exemple des troupes italiennes et
espagnoles, qui amena l'apparition des femmes sur la scne franaise:
la troupe italienne fut appele de Venise  Paris par Henri III; la
troupe espagnole n'y arriva que du temps de Henri IV. Ces deux troupes
causrent beaucoup de dsordres, et l'on doit en accuser les actrices
qui ajoutaient, par l'immodestie de leur jeu et de leur toilette, un
attrait et un scandale de plus aux reprsentations. Le dimanche 19
may 1577, dit P. de l'Estoile, les comedians italiens, surnommez _i
Gelosi_, commencrent  jouer leurs comdies italiennes en la salle
de l'hostel de Bourbon  Paris; ils prenoient de salaire 4 sols par
teste de tous les Franois qui les vouloient aller voir jouer, et il
y avoit tel concours et affluence de peuple, que les quatre meilleurs
prdicateurs de Paris n'en avoient pas trstous ensemble autant quand
ils preschoient. Nous avons rapport plus haut le charme particulier
que ces reprsentations avaient pour les libertins, qui y allaient
surtout pour admirer _ces bonnes dames_, dont le sein entirement
dcouvert se soulevait et s'abaissait par compas ou mesure comme une
horloge. (Voy. p. 46 et 47 de ce volume.) Le parlement crut devoir
mettre un terme  ces impudiques exhibitions, et six semaines aprs
l'ouverture du thtre des Gelosi, il leur fit dfense de jouer leurs
comdies, sous peine de 10,000 livres parisis d'amende applicable
 la _bote des pauvres_; mais ces Italiens ne se tinrent pas pour
battus, et le samedi 27 juillet, ils rouvrirent le thtre de l'htel
de Bourbon, comme auparavant, dit l'Estoile, par la permission et
justice expresse du roy, la corruption de ce temps estant telle que
les farceurs, bouffons, putains et mignons avoient tout crdit.
Quant aux acteurs espagnols, ils s'taient tablis en 1604  la foire
Saint-Germain, et leur sjour  Paris fut marqu par le supplice de
deux d'entre eux, que le bailli de Saint-Germain fit rouer vifs comme
coupables du meurtre d'une comdienne, leur camarade, qu'ils avaient
poignarde et jete dans la Seine. Cette belle jeune femme espagnole,
ge de 22 ans environ, dit l'Estoile, avoit ds longtemps prive
et familire connoissance avec ces deux hommes, qui la turent sans
doute pour se venger d'elle plutt que pour la voler. Telle est, 
notre avis, l'origine de l'installation des comdiennes sur la scne
franaise. On ne saurait dire quelle fut la premire qui s'exposa
aux regards des spectateurs. On trouve le nom de la _femme Dufresne_,
crit  la main sur un exemplaire de l'_Union d'amour et de chastet_,
pastorale en cinq actes et en vers, de l'invention d'A. Gautier,
apotiquaire avranchois. Cette pice, imprime  Poitiers en 1606, fut
joue certainement vers cette poque. (Voy. la _Biblioth. dramat. de
M. de Soleinne_, t. I, p. 189.) Dans un exemplaire d'une autre pice
de thtre de la mme poque, la _Tragdie de Jeanne d'Arques, dite
la Pucelle d'Orlans_, imprime  Rouen, chez Raphal du Petit-Val,
en 1603, on trouve les noms de deux actrices, crits  la main: le
rdacteur du Catalogue de la Bibliothque dramatique de M. de Soleinne
(_Supplm. au tome 1er_, p. 30) a lu _V. Froneuphe_ et _Marthon Plus_.
Nous sommes ports  croire qu'il faut lire _Fanuche_, qui tait une
courtisane fameuse  qui Henri IV a eu affaire. (Voy. ci-dessus, ch.
XXXVIII.) Enfin, l'abb de Marolles, dans ses _Mmoires_ (t. I, p. 59
de l'dit. in-12 publie en 1755), cite avec loge un acteur de l'htel
de Bourgogne, qui jouait les rles de femme en 1616, sous le nom de
_Perrine_, avec Gautier Garguille; il parle aussi de cette fameuse
comdienne, appele Laporte (Marie Vernier), qui montait encore sur le
thtre et se faisait admirer de tout le monde avec Valeran.

On peut affirmer que jamais les femmes n'ont figur dans les
_mystres_: il ne faut donc pas attribuer l'interdiction de ce genre
de spectacle  un scandale que leur prsence aurait caus. Ce fut
en 1540, que le parlement jugea ncessaire d'intervenir pour la
premire fois dans les questions de thtre, mais il est certain que
l'intrt des moeurs rclamait depuis longtemps son intervention. Le
parlement commena par rendre l'hpital de la Trinit  son ancienne
destination et par en faire sortir les confrres de la Passion, qui
transportrent le sige de leur confrrie dans l'glise des Jacobins
de la rue Saint-Jacques, et leur thtre dans l'htel de Flandres. Ce
thtre fut install  grands frais dans ce grand htel, situ entre
les rues Platrire, Coq-Hron, Coquillire et des Vieux-Augustins;
mais, aprs les premires reprsentations d'un nouveau _mystre_, celui
de l'_Ancien Testament_, jou  la fin de l'anne 1541, le parlement
ordonna la fermeture du thtre, par ces motifs exprims dans l'arrt:
1 que, pour rjouir le peuple, on mle ordinairement  ces sortes
de jeux, des farces ou comdies drisoires, qui sont choses dfendues
par les saints canons; 2 que les auteurs de ces pices jouant pour le
gain, ils devoient passer pour histrions, joculateurs ou bateleurs;
3 que les assembles de ces jeux donnoient lieu  des parties ou
assignations d'adultre et de fornication; 4 que cela fait dpenser
de l'argent mal  propos aux bourgeois et aux artisans de la ville.
(_Disc. sur la comdie ou Trait histor. et dogm. des jeux du thtre_,
par le P. Pierre Lebrun, Paris, veuve Delaulne, 1731, p. 214.) Les
confrres de la Passion firent valoir leurs privilges, octroys
par Charles VI et confirms  plusieurs reprises par les rois ses
successeurs; ils adressrent une requte au parlement et une supplique
au roi, en exposant que de temps immmorial ils faisaient jouer leurs
mystres  l'dification du commun populaire, sans offense gnrale
ni particulire. Le roi donna des ordres, et le parlement revint sur
sa dcision par un arrt en date du 27 janvier 1541 (1542, nouveau
style). La Cour, suivant les lettres patentes du roi qui permettait
 Charles Leroyer et consorts, matres et entrepreneurs du jeu et
mystre de l'Ancien Testament, de faire reprsenter ce mystre, leur
accorda la mme permission,  la charge d'en user bien et duement,
sans y user d'aucunes fraudes ny interpoler choses profanes, lascives
et ridicules. Il tait dit, en outre, dans cet arrt, que pour
l'entre des thtres, ils (les matres du jeu) ne prendront que deux
sous de chascune personne, et pour le louage de chaque loge durant
ledict mystre, que trente escus; n'y sera procd qu' jour de festes
non solennelles; commenceront  une heure aprs midy, finiront  cinq
et feront en sorte qu'il n'en suive scandale ni tumulte, et  cause
que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera
les aumosnes, ils bailleront aux pauvres la somme de mille livres,
sauf  ordonner une plus grande somme. C'est l, dit-on, la premire
application du _droit des pauvres_, qu'on prleva d'abord au profit des
pauvres orphelins.

Le parlement avait dsormais les yeux ouverts sur l'inconvenance
des mystres et sur l'obscnit des farces qui les accompagnaient;
le _Mystre de la Passion_, retouch et corrig par Arnoul Greban,
offrait encore plus d'un passage intolrable (voy. l'_Hist. de Paris_
de Dulaure, dit. in-12, t. III, p. 501); le _Mystre de l'Ancien
Testament_, le dernier reprsent et imprim, renfermait des scnes
qui n'outrageaient pas moins les moeurs que la religion. Tout  coup,
le roi ordonna la dmolition de l'htel de Flandre, et les confrres
de la Passion se trouvrent encore une fois sans asile: on voulait
probablement les forcer  fermer leur thtre. Ils achetrent le vieil
htel de Bourgogne dans la rue Mauconseil et ils y firent construire
un nouveau thtre; mais, lorsqu'ils s'apprtaient  reprendre le
cours de leurs reprsentations, le parlement, auquel ils demandaient la
confirmation de leurs privilges, leur dfendit expressment, par arrt
du 17 novembre 1548, de jouer les mystres de la Passion de nostre
Sauveur ni autres mystres sacrs, sous peine d'amende arbitraire,
leur permettant nanmoins de pouvoir jouer autres mystres profanes,
honnestes et licites, sans offenser ni injurier aucunes personnes.
Les mystres avaient fait leur temps; on en rimprima quelques-uns,
mais on ne les joua plus que dans le fond des provinces. Le parlement,
qui les avait interdits, se conformait d'ailleurs au got du public,
que ce genre de spectacle laissait froid ou indign. La tragdie
et la comdie se partagrent la succession dramatique des mystres,
mais le genre favori du seizime sicle, celui que les honntes gens
rprouvaient et que le parlement n'osait pas interdire, c'tait la
farce des Enfants-sans-souci, c'tait ce comique bouffon et licencieux
qui mettait en scne les vices et les ridicules du peuple. Les farces,
dit Louis Guyon dans ses _Diverses leons_ (Lyon, Ant. Chard, 1625, 3
vol. in-8), ne diffrent en rien des comdies, sinon qu'on y introduit
des interlocuteurs qui reprsentent gens de peu et qui par leurs gestes
apprennent  rire au peuple, et, entre autres, on y en a introduit
un ou deux, qui contrefont les fols qu'on appelle Zanis et Pantalons,
ayant de faux visages fort contrefaits et ridicules: en France, on les
appelle _badins_, revestus de mesmes habits. Et communment il ne se
traicte sinon des bons tours que font des frippons, pour la mangeaille,
 de pauvres idiots et maladvisez qui se laissent lgrement tromper
et persuader; ou on y introduit des personnages luxurieux, voluptueux,
qui doivent quelques maris sots et idiots pour abuser de leurs
femmes, ou bien souvent des femmes qui inventent les moyens de jouyr du
feu d'amour finement, sans qu'on s'en aperoive... Quant aux farces,
d'autant que volontiers elles sont pleines de toutes impudicitez,
vilenies et gourmandises, et gestes peu honnestes, enseignans au
peuple comme on peut tromper la femme d'autruy, et les serviteurs et
servantes, leurs maistres, et autres semblables choses, sont reprouves
de gens sages et ne sont trouves bonnes. Cependant les farces, dont
la plus grande partie est reste indite et a suivi dans la tombe les
vieux comdiens, occuprent le thtre jusqu'au rgne de Louis XIV,
o quelques-unes des plus clbres d'entre elles se transformrent en
comdies.

Depuis la suppression du spectacle des mystres, le thtre, au lieu
de s'purer et de tendre vers un but moral, s'abandonnait  une licence
bien digne de justifier les plaintes amres de ses ennemis; il semblait
n'avoir plus d'autre destination que de corrompre la jeunesse et
d'enseigner la dbauche. Voici en quels termes un zl catholique le
dnonait en 1588  l'horreur des bons citoyens et au chtiment des
magistrats, dans ses _Remonstrances trs-humbles au roy de France et
de Pologne Henry troisiesme de ce nom, sur les dsordres et misres
du royaume_. En ce cloaque et maison de Sathan, nomme l'_hostel de
Bourgogne_, dont les acteurs se disent abusivement _confrres de la
Passion de Jsus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses,
au prjudice de l'honnestet et pudicit des femmes et  la ruine
des familles des pauvres artisans, desquels la salle basse (le
parterre) est toute pleine, et lesquels, plus de deux heures avant
le jeu, passent leur temps en devis impudiques, jeux de cartes et de
dez, en gourmandise, en ivrognerie, tout publiquement, d'o viennent
plusieurs querelles et batteries... Sur l'chafaud (le thtre), l'on
y dresse des autels chargs de croix et d'ornements ecclsiastiques;
l'on y reprsente des prestres revestus de surplis, mesme aux farces
impudiques, pour faire mariage de rises... et, au surplus, il n'y a
farce qui ne soit orde, sale et vilaine, au scandale de la jeunesse qui
y assiste.

Les farces du seizime sicle furent la honte de notre thtre
franais, et servirent tristement  la dmoralisation sociale;
mais on ne les connatrait que par ou-dire, si deux publications
rcentes ne nous en avaient pas rendu environ cent cinquante, qui ont
chapp ainsi  une destruction systmatique. On ne sauroit dire,
crivait Antoine du Verdier, sieur de Vauprivas, dans sa _Bibliothque
franoise_, imprime  Lyon en 1584, on ne sauroit dire les farces
qui ont t composes et imprimes, si grand en est le nombre; car,
au pass, chascun se mesloit d'en faire, et encore les histrions, dits
Enfans-sans-soucy, en jouent et recitent. Or n'est la farce qu'un acte
de comedie, et la plus courte est estime la meilleure, afin d'eviter
l'ennuy qu'une prolexit et longueur apporteroit aux spectateurs. Du
Verdier ajoute que, selon l'_Art de rhetorique_ de Gratian du Pont,
il faut que la farce ou sottise ne passe pas cinq cents vers. Outre
la farce proprement dite, il y avait aussi des dialogues joyeux  deux
personnages, des monologues et des sermons joyeux, que rcitait un seul
comdien. Malgr la multitude de farces qui ont exist, une vingtaine,
au plus, avaient t sauves; car les ecclsiastiques et les personnes
dvotes taient parvenus  faire disparatre tous les exemplaires de
ces compositions libres ou obscnes: on ne s'explique pas autrement
pourquoi tant de farces imprimes, tant d'ditions successives ont
disparu, sans laisser de traces. On a dcouvert, il y a peu d'annes,
dans une ancienne librairie d'Allemagne, un recueil de soixante-quatre
farces, dialogues, monologues, sermons joyeux, imprims la plupart 
Lyon, vers 1545; le _British Museum_ de Londres s'est rendu acqureur
de ce recueil unique, dans lequel on ne trouve que six ou sept pices
dj connues par des ditions diffrentes. C'est ce recueil de farces,
que M. Viollet-Leduc publie aujourd'hui sous le titre d'_Ancien Thtre
franais_ (Paris, P. Jannet, 1854, 3 vol. in-18). Prcdemment, M.
Francisque-Michel avait publi (Paris, Techener, 1831-37, 4 vol.
in-8), d'aprs un manuscrit que possdait le duc de la Vallire
(voy. le _Catal._ de ses livres, n 3304), et qui est maintenant  la
Bibliothque impriale, soixante-quatorze farces de la mme poque,
lesquelles ont t certainement imprimes dans leur nouveaut, et
dont les anciennes ditions furent ananties comme tant d'autres. Ces
deux recueils, si prcieux pour l'histoire du vieux thtre, suffisent
pour nous apprendre combien la morale et la pudeur publiques avaient 
gmir de la reprsentation des farces, o le jeu des acteurs exagrait
toujours l'indcence du sujet et du dialogue.

La guerre implacable qu'on faisait aux farces imprimes avait dj
russi  les rendre assez rares, vers le commencement du dix-septime
sicle, pour qu'un bibliophile, amateur de ce genre de littrature
badine, se soit efforc d'en sauver quelques-unes du naufrage, en
faisant rimprimer, ds l'anne 1612, chez Nicolas Rousset, libraire
de Paris, un _Recueil de plusieurs farces tant anciennes que modernes,
lesquelles ont est mises en meilleur ordre et langage qu'auparavant_.
Les auteurs de la _Bibliothque du thtre franois_ (le duc de
la Vallire, Marin et Mercier de Saint-Lger) ont analys les sept
farces que contient ce curieux recueil, de manire  nous prouver
que le thtre de ce temps-l ne se souciait gure de respecter les
spectateurs, qui pardonnaient la plus grosse ordure, pourvu qu'on
leur donnt  rire. Une de ces farces, que la Fontaine a imite dans
le conte du _Faiseur d'oreilles_, met en scne une femme grosse qui
demande au mdecin si elle aura un garon ou une fille. Le mdecin
regarde dans sa main, et lui dit que cet enfant n'aura point de nez.
La femme se dsespre, mais le mdecin la console et promet de rparer
ce malheur: pour cet effet, il se retire avec elle. La femme rejoint
son mari, qui l'attendait  la porte, et accouche un moment aprs.
Comment, dit le mari, il y a treize mois que je ne me suis approch de
vous, et vous faites un enfant, tandis que la premire anne de notre
mariage vous accouchtes au bout de six mois!--C'est, rpondit-elle,
que la premire fois l'enfant avoit t plac trop prs de l'issue,
et la seconde, trop avant. Ce n'tait rien que de faire accoucher
une femme sur le thtre; on voyait souvent les amants et les poux
se coucher et continuer leur rle entre les draps du lit! Souvent
aussi, l'action se passait derrire la scne ou dans la niche ferme de
rideaux; mais, pour viter un malentendu, on avertissait le spectateur
de tout ce qu'on ne lui permettait pas de voir. Dans la _Farce joyeuse
et recreative d'une femme qui demande les arrrages  son mary_, les
deux poux, qui ont failli avoir un procs sur ce chapitre matrimonial,
finissent par s'accorder et par sortir ensemble. Un voisin, qui s'est
employ  la rconciliation des parties, dit alors:

    Ils s'en sont alls l derrire,
    Pensez, cheviller leur accord,
    Afin qu'il en tienne plus fort.
    C'est ainsi qu'il faut apaiser
    Les femmes, quand veulent noiser.

Dans la _Farce nouvelle, contenant le debat d'un jeune moine et d'un
vieil gendarme, par-devant le dieu Cupidon, pour une fille_, cette
fille vient exposer son cas devant le trne de Cupidon: elle se sent
agite de dsirs et de besoins amoureux; Cupidon lui conseille de
prendre un amant plutt qu'un mari, et promet de la pourvoir pour le
mieux. Un jeune moine et un vieux gendarme se disputent la possession
de la fille, et Cupidon, pour les mettre tous trois d'accord, les
invite  chanter ensemble une chanson; ils s'excusent l'un aprs
l'autre de ne faire honneur  ce dfi musical, et les motifs de leur
refus ne sont que de grossires quivoques. Les deux concurrents ne
font donc pas entendre le timbre de leur voix, d'aprs lequel Cupidon
se proposait d'apprcier la capacit de chacun; mais le dieu d'amour
s'en rapporte  d'autres indices moins trompeurs, et il fait comprendre
 la fille qu'un jeune moine vaut mieux qu'un _vieil_ gendarme.

Il faudrait citer toutes les farces qui nous restent du seizime
sicle, pour constater les innombrables ressources de leur immoralit,
et pour faire comprendre la part qu'elles avaient dans l'enseignement
de la Prostitution. Une femme de bien, aprs avoir assist  ces
reprsentations impures, en revenait l'me souille et l'esprit tourn
 la luxure. Non-seulement les images les plus obscnes, les mots les
plus crus, les maximes les plus honteuses maillaient le dialogue des
farceurs, mais encore leur pantomime et leurs jeux de scne taient
d'horribles provocations  la dbauche. Il est impossible de se faire
une ide de ce qu'taient les farces populaires de ce temps-l, si l'on
n'en a pas lu quelques-unes. La _Bibliothque du thtre franois_, par
le duc de la Vallire, Marin et Mercier de Saint-Lger, l'_Histoire du
thtre franais_, par les frres Parfaict, et l'_Histoire universelle
des thtres_, par une socit de gens de lettres, donnent une analyse
dtaille de plusieurs de ces pices licencieuses; mais le lecteur
qui voudra tudier encore plus exactement les origines de notre
littrature dramatique doit recourir au prcieux recueil de farces,
que M. P. Jannet vient de rimprimer dans sa Bibliothque Elzevirienne
sous le titre d'_Ancien thtre franois_. Nous signalerons surtout,
parmi les soixante-quatre farces, histoires, moralits, dbats,
monologues, dialogues et sermons joyeux, qui composent ce recueil,
la _farce de frre Guillebert_, que l'ancien diteur a qualifie de
_trs-bonne et fort joyeuse_; elle est, en effet, vraiment comique,
et l'on peut se rendre compte du succs de fou rire qu'elle obtenait 
la reprsentation; c'est la plus libre de toutes celles qui nous sont
parvenues. Elle commence par un de ces sermons joyeux, qui formaient
souvent  eux seuls l'intermde, dans les entr'actes d'une tragdie ou
d'une comdie srieuse.

C'tait l le thtre populaire, jusqu'au commencement du seizime
sicle: nous aurions voulu montrer, par l'analyse de cette farce
clbre, la triste influence qu'il devait exercer sur les moeurs. Les
farces de cette espce taient innombrables, comme le dit Du Verdier;
elles se jouaient, par toute la France, dans les plus petits villages;
elles servaient de thme, pour ainsi dire,  la pantomime la plus
indcente; elles souillaient  la fois les yeux et les oreilles des
spectateurs, qui encourageaient, par des applaudissements et des clats
de rire insenss, le jeu impudique des acteurs. On comprend que le
clerg catholique ait condamn avec indignation ce dplorable abus de
l'art scnique, et l'on ne s'tonne plus, en prsence de pareilles
ordures, que le thtre tout entier se soit trouv envelopp dans
l'anathme dont l'glise avait frapp les farceurs et les comdiens.
Saint Franois de Sales, qui composait, vers cette poque, ses crits
de morale religieuse, comparait les reprsentations thtrales aux
champignons, dont les meilleurs ne sont pas salubres. Cependant
l'autorit civile, qui avait mission de veiller  la police des moeurs,
ne semble pas s'tre mue de l'incroyable licence du thtre franais,
avant le fin du rgne de Louis XIII; jusque-l, le lieutenant civil,
dans quelques arrts relatifs aux comdiens, avait enjoint  ceux-ci de
ne reprsenter que des pices licites et honnestes, qui n'offensassent
personne; mais les commissaires et les sergents ne paraissent pas
avoir fait excuter ces arrts au profit de la dcence publique. En
revanche, la rpression tait trs-prompte et trs-svre  l'gard de
toutes les satires personnelles qui s'adressaient  des gens de qualit
et  des particuliers notables. On emprisonnait alors, sans forme
de procs, les comdiens qui s'taient permis la moindre atteinte au
respect des personnes et au secret de la vie prive. Quant aux farces
qui n'taient que graveleuses ou ignobles, on leur laissait la carrire
libre, et on n'avait pas l'air d'en tre scandalis, d'autant plus
que ces spectacles malhonntes faisaient le charme du peuple, qui y
retrouvait la peinture de ses moeurs grossires, l'expression fidle de
ses sentiments bas et la copie de son langage trivial.

Nous avons dit que le plus grand nombre des farces n'ont pas t
imprimes, et que celles qui le furent ont disparu en majeure partie.
Il y en a encore assez dans le recueil du _British Museum_ de Londres,
et dans celui de la Bibliothque impriale de Paris, pour se faire
une ide exacte de l'excs de dpravation, qui pouvait seul faire
tolrer la reprsentation de ces pices dgotantes. Voici les titres
de quelques-unes, qui tiennent d'ailleurs tout ce que promet leur
prambule: Farce nouvelle trs-bonne et fort joyeuse, des femmes qui
demandent les arrrages de leurs maris, et les font obliger par _nisi_;
 cinq personnages, c'est assavoir: le mary, la dame, la chambrire et
le voysin.--Farce nouvelle et fort joyeuse des femmes qui font escurer
leurs chaulderons et deffendent qu'on ne mette la pice auprs du trou;
 trois personnages, c'est assavoir: la premire femme, la seconde et
le maignen.--Farce trs-bonne et fort joyeuse de Jeninot, qui fist
un roy de son chat, par faulte d'autre compagnon, en criant: Le roy
boit! et monta sur sa maistresse pour la mener  la messe;  trois
personnages, etc. Tels taient les titres, qui donnaient un avant-got
des pices, que l'affiche annonait au public, et qui avaient une vogue
extraordinaire. Ces farces, on les apprenait par coeur, et chacun,
au besoin, tait en tat d'y remplir un rle, lorsque,  dfaut de
_joueurs_ de profession, une confrrie de compagnons, une corporation
de mtier, une socit joyeuse, se constituait en troupe dramatique.
Les associations d'acteurs bourgeois ou artisans se multiplirent sur
tous les points du royaume, dans la premire moiti du seizime sicle,
et la Prostitution, qui tait toujours le mobile de cette passion
effrne du thtre, se multiplia galement, en proportion du nombre
des comdiens et des comdiennes, qui vivaient dans le dsordre le plus
crapuleux.

Il y avoit deux troupes alors  Paris, raconte Tallemant des Raux,
qui avait recueilli la tradition de la bouche de ses contemporains
(tome X de l'dit. in-12, p. 40); c'toient presque tous des filous, et
leurs femmes vivoient dans la plus grande licence du monde: c'toient
des femmes communes et mme aux comdiens de l'autre troupe, dont elles
n'toient pas. Tallemant des Raux ajoute plus loin: La comdie n'a
t en honneur que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin
(vers 1625), et avant cela, les honntes femmes n'y alloient point.
Les trois plus habiles farceurs de ce temps-l, connus sous leurs noms
de thtre, Turlupin, Gaultier Garguille et Gros-Guillaume, jouaient
la comdie sans femmes, et poussaient  l'envi le burlesque jusqu'au
cynisme le plus hont; Tallemant des Raux dit pourtant que Gaultier
Garguille fut le premier qui commena  vivre un peu plus rglement
que les autres, et que Turlupin, rencherissant sur la modestie
de Gaultier Garguille, meubla une chambre proprement; car tous les
autres toient pars  et l, et n'avoient ni feu ni lieu. Sauval,
qui crivait son _Histoire des Antiquits de Paris_ en mme temps que
Tallemant ses _Historiettes_, se garde bien de dlivrer un certificat
de bonnes moeurs  ces trois fameux bouffons; il dit mme de Gaultier
Garguille, qu'il n'aima jamais qu'en lieu bas; et l'pitaphe qu'on
avait faite pour les trois amis, enterrs ensemble dans l'glise de
Saint-Sauveur, renferme un trait qui pourrait bien faire allusion 
l'immoralit de leur association:

    Gaultier, Guillaume et Turlupin,
    Ignorans en grec et latin,
    Brillrent tous trois sur la scne
    Sans recourir au sexe feminin,
    Qu'ils disoient un peu trop malin:
    Faisant oublier toute peine,
    Leur jeu de thtre badin
    Dissipoit le plus fort chagrin.
    Mais la Mort, en une semaine,
    Pour venger son sexe mutin,
    Fit  tous trois trouver leur fin.

Gros-Guillaume jouait  visage dcouvert; mais ses deux amis taient
toujours masqus: chacun d'eux avait un costume caractristique, qu'il
ne changeait jamais dans la farce. Avant d'tre incorpors dans la
troupe de l'Htel de Bourgogne, ils avaient tabli leurs trteaux dans
un jeu de paume, qui ne suffisait pas  contenir tous les curieux que
ces reprsentations attiraient. Le cardinal de Richelieu voulut les
voir et les entendre; il fut enchant d'eux, et il les jugea dignes
de devenir comdiens de l'Htel de Bourgogne, o ils transportrent
leurs farces et leurs chansons. On peut supposer que ces farces
taient de la composition de Turlupin et de Gros-Guillaume, puisque
le nom de _turlupinades_ est rest aux canevas factieux, qu'ils
jouaient d'abondance,  l'impromptu, comme les farces italiennes.
On sait, d'ailleurs, que les chansons, que nos trois amis chantaient
d'une manire si plaisante, n'avaient pas d'autre auteur que Gaultier
Garguille, qui les fit imprimer lui-mme en 1632 (Paris, Targa,
petit in-12), et qui obtint,  cet effet, sous son vritable nom,
un privilge du roi, octroy, tait-il dit dans ce privilge, 
nostre cher et bien-aim Hugues Gueru, dit Flchelles, l'un de nos
comediens ordinaires, de peur que des contrefacteurs ne viennent
adjouster quelques autres chansons plus dissolues. La _Chanson de
Gaultier Garguille_, si dissolue qu'elle ft de son essence, avait
pass en proverbe, et bien des gens, dit Sauval, n'allaient  l'Htel
de Bourgogne que pour l'entendre. Quant aux farces dans lesquelles
Turlupin (Henri Legrand tait son nom de famille) se distinguait
par des rencontres pleines d'esprit, de feu et de jugement, elles
n'eurent pas probablement les honneurs de l'impression: on ne les
connat que par des scnes qui ont t reproduites dans de vieilles
estampes de Mariette et d'Abraham Bosse. Au reste, ces illustres
farceurs s'taient essays aussi, avec succs, dans la comdie
hroque, qui descendait parfois aux trivialits de la farce.

L'Htel de Bourgogne, qui reprsenta des farces proprement dites
jusqu'au milieu du dix-septime sicle, possdait, au commencement de
ce sicle, un comdien auteur, non moins fameux que le furent plus
tard Turlupin, Gaultier Garguille, Gros-Guillaume et Guillot-Gorju.
C'tait un Champenois, nomm Deslauriers, qui avait pris le sobriquet
de _Bruscambille_, sous lequel il composait et publiait les _plaisantes
imaginations_ qu'il dbitait sur la scne, pour tenir en haleine
l'auditoire entre les deux pices et pour le prparer  faire bon
accueil aux folies de la farce. L'usage de ces intermdes comiques
et graveleux remontait certainement au spectacle des _pois pils_,
et le _badin_, qui venait rciter au public un _monologue_ ou un
_sermon joyeux_, n'pargnait ni grimaces ni gestes indcents pour
faire rire le parterre, qui ne savait pas ce que c'tait que de rougir
d'un mot obscne ou d'une pantomime licencieuse. Aussi, on avait os
autrefois dire en plein thtre le _Sermon joyeux d'un despucelleur de
nourrices_, le _Sermon des frappe-culs_, et bien d'autres monologues
en vers ou en prose non moins joyeux et non moins orduriers. Du temps
de Henri IV, Bruscambille s'tait fait connatre par les harangues
factieuses qu'il adressait aux spectateurs, avant ou aprs la comdie,
et qui roulaient sur toutes sortes de sujets bizarres, grivois ou
ridicules; tantt, dans le procs du pou et du morpion, il imitait
les formes du palais et l'loquence pdantesque du barreau; tantt,
dans un pangyrique en faveur des gros nez, il paraphrasait cette
quivoque en latin macaronique: _Ad formam nasi cognoscitur ad te
levavi_; tantt, il s'efforait de dcouvrir, sous la jupe des femmes,
les mystres du saut des puces; tantt, il prtendait avoir fait un
voyage au ciel et aux enfers, pour interroger les mnes et les manans,
sur cette grande question: _Uter vir an mulier se magis delectet in
copulatione_. On savait assez de latin dans la salle pour comprendre
celui de Bruscambille, et l'on riait aux larmes, lors mme qu'on ne
le comprenait pas, car son jeu muet en disait autant que ses paroles.
Quelquefois, Deslauriers se mlait de traiter plaisamment des matires
srieuses qui plaisaient beaucoup moins aux habitus de l'Htel de
Bourgogne; il revenait souvent sur l'apologie du thtre et sur la
justification du comdien, qu'il s'efforait de relever de l'infamie
o sa profession l'avait fait tomber; mais il tait bientt oblig
de reprendre le ton graveleux et de faire son mtier, en accumulant,
par exemple, toutes les turpitudes et toutes les salets les plus
excentriques. Le marquis du Roure a cit, dans son _Analecta Biblion_
(t. II, p. 152 et suiv.), quelques-uns des proverbes obscnes, des
fantaisies et des paradoxes impudents, que Deslauriers rcitait et
mimait sur le thtre. Nous renvoyons le lecteur, qui dsire en savoir
davantage, aux _Nouvelles et plaisantes imaginations de Bruscambille_,
que l'auteur ne craignit pas de ddier  _Monseigneur le Prince_,
c'est--dire  Henri de Bourbon, prince de Cond!

Et tout cela fut imprim et rimprim avec privilge du roi! et tout
cela fut dbit et mim, non-seulement sur le thtre de l'Htel de
Bourgogne, mais encore sur tous les thtres _de campagne_ qui lui
empruntaient son rpertoire! Passe encore si le public, qui courait
entendre ces vilenies, et t compos d'ivrognes et de libertins,
de gens sans aveu et de prostitues; mais le bourgeois menait  la
comdie sa femme et sa fille; les jeunes gens taient passionns, plus
encore que les hommes mrs, pour ce divertissement qui les excitait
 la dbauche, et partout le thtre faisait de folles amours et des
adultres, des maris tromps, des femmes infidles, des entremetteuses
de Prostitution, des docteurs d'immoralit. C'tait l que le peuple
se perdait par les mauvais conseils et les mauvais exemples. Mais
ne ft-il point all voir les comdiens de l'Htel de Bourgogne,
ceux de l'Htel d'Argent ou du thtre du Marais, ceux de la Foire
Saint-Germain et ceux qui dressaient leur thtre de passage dans tous
les jeux de paume, il aurait eu, pour se divertir, pour dgrader sa
pense et pour s'instruire  l'cole de l'impudicit, les hideuses
parades en plein vent de la place Dauphine et du Pont-Neuf; il pouvait
y entendre tous les jours, sans bourse dlier, les _rencontres_,
_questions_, _demandes_, _fantaisies_, etc., du grand Tabarin et du
baron de Gratelard, qui vendaient leurs drogues, leurs onguents, leurs
parfums et leurs _secrets_,  l'aide de ces gaillardises admirables,
de ces conceptions inoues et de ces farces joviales, rimprimes
tant de fois pour rpondre  l'empressement des acheteurs, que
n'effarouchaient pas l'impertinence du sujet, la hardiesse des dtails
et l'incongruit du langage. Tabarin et ses mules avaient le droit de
tout dire sur leurs trteaux; les passants, le droit de tout couter,
et s'il y avait l d'aventure quelque commissaire-enquteur de police
au maintien grave et austre, il se gardait bien d'interrompre les
plaisirs du petit peuple, en imposant silence aux acteurs effronts des
farces tabariniques, qui ne furent prohibes plus tard que par arrt du
parlement.


FIN DU TOME SIXIME ET DERNIER.




CONCLUSION.


Nous sommes enfin arriv au terme de notre travail. Nous regrettons
de n'avoir pu faire usage, eu gard au petit nombre de volumes que
nous avions  remplir, d'une foule de matriaux prcieux qui eussent
augment considrablement les proportions du livre. Ainsi, a-t-il fallu
abrger toute la partie consacre aux temps antiques et concernant
l'histoire des moeurs de la Grce, de Rome et du Bas-Empire; nous
avons, par exemple, laiss de ct les deux fameux passages qui
sont supprims dans les anciennes ditions de Procope (voy. dans le
_Menagiana_, dit. de 1715, t. I, p. 347 et suiv., ces deux passages
rtablis d'aprs les manuscrits du Vatican); mais, en revanche, nous
nous flicitons du dveloppement que nous avons donn  nos recherches
sur l'histoire des moeurs en France, depuis les temps barbares jusqu'au
rgne de Henri IV, o s'arrte notre ouvrage. On ne perdra pas de vue
que cet ouvrage est le premier qui ait t entrepris sur un sujet qui
n'intresse pas moins le moraliste et le philosophe, que le lgislateur
et l'archologue. La lenteur mme avec laquelle cette importante
publication a t conduite, tmoigne assez que l'auteur ne voulait pas
devoir le succs d'une oeuvre aussi srieuse  l'impatiente curiosit
des lecteurs frivoles.

Nous croyons avoir prouv, dans cette vaste composition historique,
que les philosophies et les religions anciennes taient les auxiliaires
plus ou moins coupables de la Prostitution; que la vritable morale des
honntes gens n'existait pas avant l'tablissement du christianisme;
que le rle principal de cette religion rgnratrice, au milieu du
monde paen et idoltre, a t surtout de fonder le culte des moeurs,
et que les moeurs, en s'purant au creuset de la famille chrtienne,
ont cr la civilisation moderne. Nous avons tudi avec impartialit
les dsordres terribles et secrets de la Prostitution dans le sein des
socits; nous avons montr que de tous temps cette hideuse expression
du vice s'est produite audacieusement en face des lois divines et
humaines, qui s'efforaient de l'touffer et qui ne pouvaient que
l'affaiblir et l'enchaner; enfin, nous avons soigneusement constat
les formes diverses et multiples, que la dpravation a prises 
chaque poque, sous l'empire des vnements gnraux et des influences
individuelles qui ont pes sur la moralit publique.

Il rsulte de nos convictions, appuyes sur une longue srie de faits,
que la Prostitution lgale, c'est--dire autorise ou plutt tolre
par la loi, n'a jamais eu de liens ni de rapports, mme indirects, avec
l'tat permanent des moeurs du pays, et qu'elle reste toujours enferme
dans un cercle born qui ne s'agrandit qu'en raison de l'accroissement
de la population; mais, au contraire, les mauvaises moeurs, les
plus dangereuses et les plus envahissantes, qui n'ont rien de commun
avec cette vile espce de Prostitution, peuvent se dvelopper d'une
manire affreuse dans les classes leves et gangrener, pour ainsi
dire, le coeur de la nation, si le gouvernement et les hommes qui le
reprsentent ne travaillent pas  combattre l'mulation du vice parmi
la jeunesse et ferment les yeux sur la pire des prostitutions, sur
cet amour froce et insatiable de l'argent, qui dvore la gnration
actuelle.

    De notre ermitage de Saint-Claude, 1er janvier 1854.

    PIERRE DUFOUR.




    TABLE DES MATIRES
    DU SIXIME VOLUME.

    _FRANCE._


  CHAPITRE XXXV.                                                Page 3

  SOMMAIRE. --La Prostitution dans les modes. --Histoire du costume,
  au point de vue des moeurs. --L'amour du luxe mne  la dbauche.
  --Les ordonnances somptuaires des rois. --Simplicit du costume
  national des Franais. --Commencements de la licence des habits.
  --Les moines de Saint-Remi de Reims. --Souliers _ la poulaine_.
  --La _poulaine_ maudite de Dieu. --Anathmes ecclsiastiques
  contre cette mode obscne. --Les _becs de canne_. --Les croisades
  apportent en France les modes orientales. --Le culte de la Mode,
  selon Robert Gaguin. --L'homme s'efforce de ressembler au dmon.
  --Les cornes et les queues sous Charles VI. --Exagrations du
  _moule de l'habit_. --Dfinition du vtement honnte, suivant
  Christine de Pisan. --Les modes d'Isabeau de Bavire. --Robes _
  la grand'gore_. --Prjugs contre les femmes qui se lavent. --Les
  _muguettes_. --Les _tirebrayes_. --Les bains et les tuves. --Modes
  des hommes au quinzime sicle. --_Mahotres._ --_Braguettes._
  --Les basquines et les vertugales. --Leur origine et leur usage.
  --Les _calons_ des femmes. --Nudits de la gorge. --Lits de satin
  noir. --Raffinements de l'impudicit. --Progrs de la dcence
  publique.


  CHAPITRE XXXVI.                                              Page 49

  SOMMAIRE. --_Le Cabinet du roy de France._ --Nicolas Barnaud
  n'est pas l'auteur de cet ouvrage. --La Monnoye rfut. --_Le
  Secret des finances de France._ --Quel en est l'auteur. --Analyse
  du _Cabinet_ et explication des trois perles prcieuses qu'il
  contient. --Le _Trait de la Polygamie sacre_. --Statistique
  singulire de la Prostitution en 1581. --Le personnel de
  l'archevch de Lyon. --Curieuses citations extraites du livre de
  la _Polygamie_. --tat dtaill des dsordres d'un seul diocse.
  --L'auteur prouve l'exactitude de ses calculs, par le catalogue
  de la Monarchie diabolique. --tat dtaill des diocses de
  France, au point de vue de la Prostitution, avec la recette et la
  dpense. --Singulires preuves fournies par l'auteur,  l'appui
  de sa statistique. --Le cardinal de Lorraine excus par Brantme.
  --Les valets des cardinaux. --Personnel d'une maison piscopale.
  --Le bal de l'vque. --Les valets des abbs, des prieurs, des
  moines, etc. --Cinq articles du Colloque de Poissy. --Polygamie des
  nobles. --Prostitution de la noblesse du Berry. --La collation de
  l'abb. --Le _maquignon_. --Revenus du clerg. --Conclusion de ce
  pamphlet huguenot. --Les moeurs ecclsiastiques au seizime sicle.
  --Tmoignages de Jean de Montluc et de Brantme. --Enqute contre
  l'abb d'Aurillac. --Le clerg subit l'influence morale de la
  Rformation.


  CHAPITRE XXXVII.                                             Page 89

  SOMMAIRE. --La Prostitution des mignons de Henri III. --Arrive
  des Italiens  la cour de France. --Influence de leurs moeurs.
  --Rachat du pch de sodomie. --Le sorbonniste Nicolas Maillard.
  --Opinion des honntes gens exprime par Brantme. --Abominables
  maris. --Henri III revient de Pologne. --Son aventure de Venise.
  --Date prcise de sa corruption. --Les coliers et les Italiens.
  --Le capitaine La Vigerie. --Origine des mignons. --Leur portrait
  par P. de l'Estoile. --Les _indignits de la cour_. --Les
  variantes. --Catalogue des mignons. --Sonnet _vilain_. --La part
  de la calomnie. --Posies et libelles satiriques des huguenots et
  des ligueurs. --Lettre d'un Enfant de Paris. --Les _sorcelleries
  de Henri de Valois_. --Les mascarades et les processions. --La
  confrrie des Pnitents. --Le moine Poncet. --Noms des mignons.
  --Les _Tragiques_ d'Agrippa d'Aubign. --Les _Hermaphrodites_.
  --L'autel d'Antinos. --La desse Salambona. --Aventure de la
  Sarbacane. --La _Confession de Sancy_. --Le Juvnal de la cour de
  Henri III.


  CHAPITRE XXXVIII.                                           Page 127

  SOMMAIRE. --Le _Divorce satyrique_. --Les _Mmoires_ de la reine
  Marguerite. --Les _Amours du grand Alcandre_. --Les premiers
  amants de _Margot_: La Mole, Bussy, Turenne, Mayenne, Clermont
  d'Amboise, etc. --Intrigue de la reine avec Champvalon. --Son
  dpart de la cour et son arrestation. --Lettre de Henri III 
  son beau-frre. --Marguerite en pouvoir de mari. --Sa fuite de
  Nrac. --Son arrive  Carlat. --Les cadets de Gascogne et les
  chaudronniers d'Auvergne. --Les occupations de Marguerite  Carlat.
  --Aubiac et le marquis de Canillac. --Le chteau d'Usson. --Ses
  mystres, selon divers tmoignages contemporains. --Le chantre
  Pominy. --La bote d'argent. --Le culte de _Vnus Uranie_. --Ses
  deux serviteurs, Dupleix et Brantme, en prsence. --Le divorce de
  Henri IV. --Retour de Marguerite  Paris. --L'htel de Sens. --Mort
  du _mignon_ Date. --L'_le de Cythre_ du faubourg Saint-Germain.
  --Bajaumont. --Derniers soupirs de la galanterie de la reine
  Margot. --Histoire des mille et une matresses du roi de Navarre.
  --Jugements sur l'inconduite de ce prince. --Catherine du Luc, la
  demoiselle de Montaigu, Tignonville, Maroquin, etc. --Madame de
  Sauve, Dayelle, la Fosseuse, etc. --La comtesse de Guiche. --Madame
  de Guercheville. --Les abbayes de Longchamp et de Montmartre.
  --Gabrielle d'Estres. --Ses amours avec le roi et avec d'autres.
  --La duchesse de Verneuil. --La Haye, Fanuche, la comtesse de
  Moret, la Glande, etc. --La princesse de Cond. --Les proxntes
  du roi.


  CHAPITRE XXXIX.                                             Page 201

  SOMMAIRE. --Les annales de la cour sous Henri III et Henri IV. --La
  belle Chteauneuf. --Le souper des trois rois chez Nantouillet.
  --Le mariage de la matresse du roi. --L'assassinat de madame de
  Villequier par son mari. --Indignes violences de Henri III et de
  ses mignons. --La comdie du _Paradis d'amour_. --_Bibliothque de
  madame de Montpensier._ --_Manifeste des dames de la cour._ --Les
  filles d'honneur de la reine. --La Malherbe et le seigneur de la
  Loue. --La Sagonne et le baron de Termes. --Indulgence de Henri
  IV. --Commencements de la belle galanterie. --Consquences du luxe.
  --Le mouchoir de 19,000 cus. --La tapisserie. --Les _mystres des
  dieux_.


  CHAPITRE XL.                                                Page 219

  SOMMAIRE. --Corruption du peuple  la fin du seizime sicle.
  --Influence pernicieuse de la Ligue sur les moeurs. --Les gravures
  obscnes. --Prostitution du langage. --Les processions des
  _nus_. --Le cur Pigenat. --La Sainte-Beuve. --Portrait d'un bon
  ligueur. --Viols commis par les gens de guerre. --Viols d'enfants,
   Paris. --Crime de bestialit. --Supplice de Gillet-Goulart.
  --Autres supplices d'hommes et d'animaux. --Crime de sodomie.
  --Le mdecin de Sylva. --Progrs du vice. --Crimes de rapt et
  de sduction. --Pnalit. --Dnis de justice. --Punition de
  l'inceste. --Le prsident de Jambeville. --Indiffrence des
  tribunaux pour certaines excitations  la dbauche. --Les Amours
  des Dieux, de Tempeste. --Le trait de Sanchez, _De Matrimonio_,
  saisi et dfendu. --_La Somme des pchs_, du P. Benedicti,
  autorise. --_Le Moyen de parvenir_, de Beroalde de Verville. --Les
  Filles-repenties. --Dsordres des couvents de femmes pendant la
  Ligue. --Les religieuses vagabondes.


  CHAPITRE XLI.                                               Page 251

  SOMMAIRE. --La _tolrance_ des lieux de dbauche. --Inconvnients
  de ce systme de police. --Opinion de Montaigne. --Le ministre
  Cayet se fait l'avocat des bordeaux. --Son _Discours contre les
  dissolutions publiques_. --Ce discours saisi dans les mains de
  l'imprimeur Robert Estienne. --Cayet dpos par le consistoire.
  --Accusations des protestants au sujet du livre qu'on lui
  attribuait. --D'Aubign prtend que Cayet avait fait deux livres
  infmes, au lieu d'un. --L'opinion de Cayet fonde sur l'autorit
  d'un pape. --Ordonnance royale de 1588 contre les bordeaux.
  --Ordonnances prvtales de 1619 et de 1635 pour l'excution de
  l'dit de 1560. --Les _rufiens_ de Paris,  la fin du seizime
  sicle. --Le conseiller Jean Levoix et sa matresse. --Le capitaine
  Richelieu. --Dsordre de la police des moeurs, en 1611. --La maison
  du prsident Harlay.


  CHAPITRE XLII.                                              Page 271

  SOMMAIRE. --Le grand pote de la Prostitution, Mathurin Regnier.
  --Sa philosophie picurienne. --Son caractre et ses moeurs. --La
  _bonne Loi naturelle_. --L'_impuissance_. --Une de ses aventures
  nocturnes. --Le _Mauvais gte_. --Le _Discours d'une vieille
  Maquerelle_. --Madelon et Antoinette. --_Macette._ --ptre au
  sieur de Forquevaus. --Maladie et mort de Regnier.


  CHAPITRE XLIII.                                             Page 301

  SOMMAIRE. --Les imitateurs de Regnier. --Le sieur d'Esternod
  et son _Espadon_. --Une bonne fortune de pote satirique. --Le
  paranymphe de la vieille dvote. --La _Belle Madeleine_. --Le
  sieur de Courval-Sonnet. --La _Censure des femmes_. --Conseils
   une courtisane. --Les _Exercices de ce temps_. --Le Bal. --La
  Promenade. --Le Dbauch. --Le Procs de Thophile Viaud. --Les
  recueils de vers satiriques. --Le _Parnasse satyrique_. --La
  vengeance du P. Garasse et des jsuites. --Arrts contre Thophile.
  --Nouvelle jurisprudence contre les mauvais livres et les discours
  obscnes.


  CHAPITRE XLIV.                                              Page 343

  SOMMAIRE. --La Prostitution au thtre. --Histoire du thtre
  franais au point de vue des moeurs. --Les histrions, infmes sous
  Charlemagne. --Fondation de la Confrrie de la Passion. --Mise
  en scne des _Mystres_. --Leur indcence. --Un Miracle de sainte
  Genevive. --La Vie de madame sainte Barbe. --Obscnit du costume
  et de la pantomime. --Les diables et les anges. --clairage de la
  salle. --Les _Enfants-sans-souci_ et les Clercs de la Bazoche.
  --Le _Jeu des pois pils_. --Censure thtrale. --Dsordres des
  comdiens. --A quelle poque les femmes ont commenc  paratre
  sur la scne. --Les _Gelosi_ et les acteurs espagnols. --Les plus
  anciennes actrices franaises. --Le parlement dfend de jouer les
  mystres. --Les farces du seizime sicle. --Leur salet. --La
  plupart ont t dtruites. --Ce qui nous en reste. --Le Recueil de
  Londres et celui du duc de la Vallire. --Le _Recueil de plusieurs
  farces, tant antiques que nouvelles_. --Grand nombre des farces.
  --Tolrance de l'autorit civile  l'gard du thtre. --Titres de
  plusieurs farces graveleuses. --Les premiers comdiens de l'Htel
  de Bourgogne. --Turlupin, Gros-Guillaume, Gaultier Garguille. --Les
  chansons. --Les _Plaisantes imaginations_ de Bruscambille. --Les
  thtres de campagne et des jeux de paume. --Thtres du Pont-Neuf.
  --Tabarin et le baron de Gratelard.

  CONCLUSION.                                                 Page 389


FIN DE LA TABLE.


Note de transcription dtaille:

En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
typographe, les erreurs suivantes ont t corriges:

  p. 42, guillemet fermant ajout aprs bien tendus.....;
  p. 173, engendait corrig en engendrait
          (engendrait tant de femmes de joie);
  p. 185, pimpche corrig en pimbche
          (Cette pimbche et ruse femelle);
  p. 219, pechs corrig en pchs (La Somme des pchs);
  p. 234, guillemet fermant ajout aprs Justice de Corbeil.
  p. 281, Mcnes corrig en Mcne
          (Son Mcne, Philippe de Bthune);
  p. 296, dons corrig en clous (De cent clous elle fut forme);
  pp. 299, 302, 328 et 375, Violet corrig en Viollet
          (Viollet-Leduc);
  p. 343, La corrig en la (duc de la Vallire);
  p. 396, Indulgences corrig en Indulgence
          (Indulgence de Henri IV).

Le tableau intitul Etat gnral de la Polygamie sacre a t spar
en deux en raison de sa largeur.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 6/6, by Pierre Dufour

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     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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