The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Guy de Maupassant -
volume 1, by Guy de Maupassant

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Title: Oeuvres compltes de Guy de Maupassant - volume 1
       Boule de suif

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 12, 2014 [EBook #45119]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT, V.1 ***




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  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT




  LA PRSENTE DITION
  DES
  OEUVRES COMPLTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A T TIRE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A T TIR DE CETTE DITION

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1  60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61  80) sur japon imprial.
  20 exemplaires (81  100) sur chine.


  _Le texte de_ Boule de Suif
  _est conforme  celui de l'dition originale_: Les Soires de Mdan

  _Paris, Charpentier, 1880._


[Illustration]




  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT


  BOULE DE SUIF

  CORRESPONDANCE
  TUDE DE POL NEVEUX


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-DITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits rservs._




AVIS DE L'DITEUR.


_En publiant sous cet aspect les oeuvres compltes de Guy de Maupassant,
nous nous sommes impos un principe: nous rapprocher davantage de celui
du grand crivain. C'est pourquoi notre dition n'est pas illustre et
ne contient aucun dtail intime._

_Le commentaire de l'illustration ne pourrait que diminuer la nettet et
la vigueur des portraits que Maupassant a marqus de son empreinte si
personnelle; l'image ne rendra jamais le coloris harmonieux et vrai des
scnes si brves et si grandes qu'il a dcrites dans un style sonore et
simple: il est des textes qu'on n'illustre que par la beaut
typographique quand le burin ne peut atteindre la richesse du verbe._

_Mais, soucieux du respect que nous devons  sa vie prive, l'oeuvre de
Maupassant, sa vie littraire appartiennent cependant au public, et M.
Pol Neveux en dveloppe l'analyse et en trace l'histoire dans les pages
remarquables qui ouvrent ce premier volume. De plus,  l'aide de
documents autographes qui nous ont t confis par la famille et par les
plus intimes amis de l'crivain, nous donnons par des notes toute
l'intimit de son oeuvre. Parmi une correspondance volumineuse, nous
avons trouv quelques lettres qui nous paraissent tre  un tel point la
peinture de son caractre et l'explication de sa pense, que nous les
publions, aprs en avoir supprim les passages relatifs  sa vie intime.
Nous n'avons pas cru devoir mler  cette correspondance les quelques
lettres que Guy de Maupassant adressa  Marie Bashkirtseff; elles ont un
caractre de badinage qui, en se rapprochant de la mystification, les
loigne trop sensiblement de l'oeuvre littraire que nous prsentons._

_Les lettres de Mme Laure de Maupassant  Gustave Flaubert prcderont
les vers de son fils. Elles intressent trop les dbuts du jeune Guy,
qui commenait alors  versifier, il y est trop question de Louis
Bouilbet, elles sont dictes par un esprit trop lev, et par un coeur
de mre trop inquiet, pour les sparer du premier volume que publia
l'crivain_ Des Vers.

_C'est ainsi que les nombreux admirateurs de Guy de Maupassant le
connatront ds l'enfance, le verront grandir avec ses aspirations,
apprendront sa pense, sa manire, son opinion personnelle sur tel ou
tel de ses romans et nouvelles, et seront initis  son procd de
travail._

_Toute la partie indite comprise dans la prsente dition a donn lieu
 un examen aussi attentif que consciencieux: nous avons joint  une
oeuvre d'une tenue incomparable dans notre littrature, des nouvelles
indites d'une valeur telle, que certainement l'auteur les aurait
publies si la mort ne l'avait soudainement frapp._

_Aprs les avoir lus et relus, nous avons abandonn les nombreux
articles que Guy de Maupassant a crits au jour le jour dans certains
journaux sur des sujets d'actualit, les prfaces de livres et
biographies diverses_; notre dition est l'oeuvre du grand romancier et
non celle du journaliste; _nous lui avons gard le caractre
d'homognit et de force qu'il lui avait donn. C'est aussi pour ne pas
troubler cette harmonie que nous avons hsit  publier les crits, vers
et prose, de sa toute jeunesse, qui n'offrent d'intrt qu'en faveur
d'une tude critique._

_Autant qu'il nous a t possible de nous procurer les manuscrits, nous
avons indiqu les divergences de texte existant entre eux et les
ditions originales. Nous avons cru bon aussi d'initier les lecteurs de
notre dition  l'accueil que rservait la presse d'alors aux livres
de Maupassant et aux jugements dont ils taient l'objet; dans ce but,
nous publions,  la fin de chaque volume, quelques citations d'articles
de journaux et revues de l'poque._

_Grce au concours dvou de la famille de Guy de Maupassant,
reprsente aujourd'hui par ses neveu et nice, M. et Mme Jean Ossola,
ainsi que de tous ses amis et amies d'autrefois, nous avons eu  notre
disposition la plus autorise des documentations. Ayant fait de notre
mieux, nous tenons, ici mme,  remercier de tout coeur ces personnes
qui ont apport avec tant d'empressement leur part de collaboration en
faveur de la publication d'une oeuvre qui honore si grandement les
lettres franaises._

  L. C.




GUY DE MAUPASSANT.

BIOGRAPHIE.


Henri-Ren-Albert-Guy de Maupassant naquit le 5 aot 1850 au chteau de
Miromesnil,  huit kilomtres de Dieppe. Il tait lorrain par son pre
et normand par sa mre, mais la famille de Maupassant tait tablie
depuis le milieu du XVIIIe sicle en Normandie. C'est l que Guy de
Maupassant fut lev, c'est l qu'il vcut toute son enfance et sa
premire jeunesse, d'abord  tretat et  Fcamp, sur la cte, puis 
l'intrieur du pays, au sminaire d'Yvetot et au lyce de Rouen d'o il
sort bachelier. Le vagabondage heureux de ces premires annes lui valut
une sant robuste, le got de l'espace et du grand air, une parfaite
connaissance des hommes et des choses qu'il devait peindre de
prfrence.

Il avait vingt ans lorsque la guerre clata. Il s'engagea et fit
campagne. L encore il fut ml de trs prs aux vnements qu'il mit
plus tard en scne. Puis il part pour Paris et entre comme employ au
Ministre de la marine d'o il passera plus tard au Ministre de
l'instruction publique. De ce monde de fonctionnaires on trouve
galement dans son oeuvre des souvenirs nombreux.

Cette priode de dix ans (1870-1880) est la priode de prparation de
l'crivain. Il partage ses loisirs entre le canotage sur la Seine et ses
premiers essais littraires: thtre, vers, nouvelles. Mais ce travail
opinitre reste secret. Pendant ces dix ans, Maupassant n'a gure publi
que deux ou trois courts rcits et quelques pices de vers. Flaubert
presque seul est dans la confidence. Il assiste avec orgueil 
l'closion de ce jeune talent, l'aidant de ses conseils et de ses
encouragements avec une patience inlassable. Flaubert avait t
troitement li dans sa jeunesse avec Alfred Le Poittevin, frre de Mme
de Maupassant. Il reporta sur le neveu un peu de la tendresse qu'il
avait eue pour l'oncle. Son influence fut dcisive. Maupassant, avec ses
qualits propres, demeure dans l'histoire littraire le descendant
direct de Flaubert.

Son premier volume _Des Vers_, publi sous le patronage de Flaubert, et
surtout _Boule de Suif_ qui parut la mme anne (1880) dans _Les Soires
de Mdan_, marquent la fin de l'apprentissage. Maupassant est matre
dsormais de son art. Le succs extrmement vif de _Boule de Suif_ lui
permit de s'y consacrer tout entier, en lui ouvrant la porte de
diffrents journaux, _le Gaulois_ d'abord, bientt _le Gil-Blas_, o
durant plusieurs annes, presque chaque semaine, Maupassant sera
reprsent par une chronique ou une nouvelle.

Ces nouvelles, runies en volumes, se succdent avec une surprenante
rapidit. En voici la liste: 1881, _La Maison Tellier_; 1882,
_Mademoiselle Fifi_; 1883, _Contes de la Bcasse_; 1884, _Clair de
Lune_, _Miss Harriet_, _Les Soeurs Rondoli_; 1885, _Toine_, _Yvette_,
_Contes du Jour et de la Nuit_; 1886, _Monsieur Parent_, _La Petite
Roque_; 1887, _Le Horla_; 1888, _Le Rosier de Mme Husson_; 1889, _La
Main gauche_; 1890, _L'Inutile Beaut_.

En 1883, Maupassant publie son premier roman, _Une Vie_. Il fut suivi de
cinq autres: _Bel-Ami_ qui parut en 1885, _Mont-Oriol_ en 1887, _Pierre
et Jean_ en 1888, _Fort comme la Mort_ en 1889 et enfin _Notre Coeur_ en
1890.

On peut dire que la vie de Maupassant se confond avec l'histoire de son
oeuvre. Il vit tantt  Paris, tantt  tretat o il s'tait fait
construire une maison, _la Guillette_. Mais de bonne heure dj il avait
eu la passion des voyages. Libre de s'abandonner  ses gots, il s'gare
en de longues croisires  bord de son yacht _Bel-Ami_. Il pousse 
plusieurs reprises jusqu'en Algrie; on le trouve tour  tour en Corse
et en Sicile; il aime  faire de longues escales dans les diffrents
ports de la Cte d'Azur. C'est  ces voyages que nous devons: _Au
soleil_ (1884), _Sur l'eau_ (1888) et _La Vie errante_ (1890).

Cependant la sant de Maupassant, de bonne heure branle, dclinait
rapidement. Les soins des mdecins, les cures de bains et de repos
restent inutiles. Il semble s'acharner  produire en prvoyance de sa
fin prochaine. Et il meurt de paralysie gnrale en pleine clbrit, le
6 juillet 1893, dans la maison du Dr Blanche  Passy, ayant publi en
dix ans: 1 volume de vers, 16 volumes de nouvelles, 6 volumes de romans,
3 volumes de voyage, 1 volume de thtre, au total 27 volumes, sans
compter de trs nombreuses chroniques dans divers journaux, et 3 volumes
de nouvelles posthumes: _Les Dimanches d'un Bourgeois de Paris_, _Le
Pre Milon_ et _Le Colporteur_.

Il ne s'tait pas mari. Il avait eu un frre, Herv, de six ans plus
jeune que lui, mort en 1889. Herv laissa une fille, aujourd'hui Mme
Jean Ossola, seule hritire de l'crivain.




TUDE

GUY DE MAUPASSANT


Je suis entr dans la vie littraire comme un mtore et j'en sortirai
comme un coup de foudre. Ces paroles de Maupassant  Jos-Maria de
Heredia, lors d'une suprme rencontre, rsument, non sans exactitude en
dpit de leur solennit morbide, la brve carrire, o pendant dix
annes, l'crivain tour  tour intrpide et douloureux, produit avec une
magistrale fertilit, vers, nouvelles, romans et voyages, pour s'abmer
prmaturment dans la folie et la mort. Les tapes brves et le
rayonnement triomphal de cette vie htive, j'en veux tenter l'tude.
Comment une gnration, la sienne, envisagea et comprit Maupassant,
comment elle expliqua sa matrise et pourquoi elle l'admira, c'est ce
que j'essaierai de dire, avec la modestie d'un obscur assistant. Au
manque d'originalit invitable dans l'entreprise o je me hasarde,
aprs tant de critiques, et non des moindres, j'essaierai de suppler
par des citations puises dans des documents et des lettres indites,
trop heureux si, aid par le grand crivain lui-mme, je puis apporter 
mon tour un jugement quitable et probe.


Au mois d'avril 1880, paraissait dans _le Gaulois_ un article[1]
annonant la publication des _Soires de Mdan_. Il tait sign d'un nom
encore inconnu: Guy de Maupassant. Aprs un juvnile anathme lanc sur
le romantisme et une agression passionne contre la littrature
langoureuse, l'auteur exaltait l'tude de la vie, disait la gense de
l'oeuvre nouvelle. Elle tait pittoresque et sduisante: dans la paix
nocturne d'une le de la Seine, sous les peupliers remplaant les cyprs
napolitains chers aux amis de Boccace, dans la rumeur continue de la
valle, et non plus  la voix du gave pyrnen accompagnant en sourdine
les rcits des gentilshommes de Marguerite, le patron et les disciples
s'taient tour  tour narr quelque saisissant ou pitoyable pisode de
la guerre. Et la publication en commun de ces rcits, dans un volume o
le matre coudoyait ses lves, prenait les allures d'un manifeste, le
ton d'un dfi ou d'un acte de foi.

  [1] Voir cet article  la page 81.

En ralit, les choses s'taient passes plus simplement et l'on s'tait
born, sous les arbres de Mdan,  dcider du titre commun; Zola avait
donn le manuscrit de l'_Attaque du Moulin_ et c'est chez Maupassant,
rue Clauzel, que les cinq jeunes gens se communiqurent leurs oeuvres.
Chacun lut sa nouvelle, Maupassant le dernier. Quand il eut termin
_Boule de Suif_, d'un lan spontan, avec une motion dont ils gardrent
la mmoire, enthousiasms par cette rvlation, tous se levrent et,
sans phrases, ils salurent un matre.

Il se chargea d'crire l'article du _Gaulois_ et d'accord avec ses amis,
il le rdigea dans les termes que l'on sait, brodant et enjolivant,
cdant sans violence  un got naturel pour une mystification
qu'innocentait sa jeunesse. L'essentiel, disait-il, est de faire
dmarrer la critique.

Elle dmarra. Le lendemain Wolff au _Figaro_ polmiquait, entranait ses
confrres. Le succs du volume fut clatant grce  _Boule de Suif_. En
dpit de la nouveaut, de la probit de l'effort de tous, on se tut sur
les autres nouvelles. Relgues au second plan, elles passrent
indiffrentes. Ds sa premire bataille, Maupassant dominait la
littrature.

Du coup, toute la presse s'empara de lui et l'on dit ce qui convenait
sur une clbrit naissante. Biographes et reporters s'enquirent de sa
vie. Comme elle tait fort simple, toute droite, ils inventrent. Et
c'est ainsi qu'aujourd'hui Maupassant nous apparat comme ces hros
antiques dont les origines et la mort s'obscurcissent de lgendes.


J'insisterai peu sur la jeunesse de Guy de Maupassant. Ses proches, ses
vieux amis, lui-mme  et l dans son oeuvre, nous ont fourni sur les
annes qui prcdent ses dbuts dans les lettres assez de rvlations
prcieuses et d'mouvants souvenirs. En colligeant avec intelligence
tous les textes, les condensant, les rapprochant, son pieux biographe,
M. douard Maynial, a su crire sur cette poque lointaine des pages
dfinitives.

Je rappellerai simplement qu'il est n le 5 aot 1850, prs de Dieppe,
au chteau de Miromesnil qu'il dcrira dans _Une Vie_. C'tait une
lourde et majestueuse demeure de la Rgence, avec une corniche pare de
pots  feu et de balustres; de ses hautes et minces fentres, par del
une prairie qu'attidissait une double alle d'arbres, on voyait
moutonner au loin la mer septentrionale.

Normand, Maupassant l'tait, comme Flaubert, par sa mre et par le lieu
de sa naissance. Il appartenait  cette race curieuse et aventurire,
dont il se plaisait  voquer les courses hroques, les longues erreurs
sur les nefs vagabondes. Et de mme que l'auteur de l'_ducation
sentimentale_ semble avoir hrit, par la ligne paternelle, du ralisme
narquois de la Champagne, de mme Maupassant parat tenir de ses
anctres lorrains l'indestructible discipline et la froide lucidit.

Ce fut  tretat que s'coula son enfance, sa belle enfance, que
s'veilla son instinct dans l'closion de son me de prhistorique. Des
annes passrent d'une flicit physique extasie: enivrement des
galopades furieuses  travers les champs d'ajoncs, attrait des voyages
de dcouverte par les caves et les valleuses, expansion des jeux sous
les sombres htraies, passion de suivre en mer les pcheurs et, par les
nuits sans lune, de rver sur leurs barques  de chimriques
navigations.

Mme de Maupassant, qui avait guid les premires lectures de son fils,
et contempl avec lui les grands spectacles de la nature, retarda le
plus possible l'heure de la sparation. Il fallut bien, un jour
pourtant, conduire l'enfant au petit sminaire d'Yvetot. Plus tard,
lve du lyce de Rouen, il eut pour correspondant Louis Bouilhet.
C'est chez lui, durant ces dimanches d'hiver o la pluie normande noyait
les clochers et cinglait les vitres, que l'colier apprit  rimer.

Les vacances ramenaient le rhtoricien en pays cauchois. Et c'taient
des chasses  la Saint-Julien-l'Hospitalier,  travers les plaines, sur
les marais et dans les bois. Ds lors se concluait son pacte avec la
terre et poussaient en lui ces profondes et dlicates racines qui
l'attachaient au sol natal. C'est  la Normandie, large, frache et
forte, qu'il demandera bientt son inspiration, fervente et drue comme
un amour d'adolescent; c'est prs d'elle qu'il se rfugiera quand,
traqu par la vie, il implorera une trve ou quand, simplement, il
voudra travailler et se revivifier dans l'allgresse ancienne. Alors
aussi naissait en lui cet amour voluptueux pour la mer, qui plus tard
saura seule l'isoler du monde, l'insensibiliser, le consoler.

En 1870, il fait campagne, puis il arrive  Paris et pour vivre, car la
fortune des siens s'miette, il doit prendre un emploi. Durant des
annes, il est attach au Ministre de la marine o il remue de mornes
paperasses, dans l'insipide compagnie des ronds-de-cuir de l'_Hritage_.

Puis il migre  l'Instruction publique: la servilit bureaucratique y
est moins amre. Certes, les besognes quotidiennes n'y sont gure plus
palpitantes, mais il a comme chefs ou collgues Xavier Charmes et Lon
Dierx, Henry Roujon et Ren Billotte, mais son bureau prend jour sur un
beau jardin triste, aux platanes gants, autour desquels l'hiver met de
noires guirlandes de corneilles.

De ses heures prserves, Maupassant avait fait deux parts, l'une pour
le canotage, l'autre pour la littrature. Tous les soirs de belle
saison, tous les jours de loisir, il courait vers le fleuve dont l'eau
mystrieuse, voile de brouillards ou tincelante de soleil, l'appelait
et l'ensorcelait. Dans ces les de la Seine qui s'tirent entre Chatou
et Port-Marly, sur les rives de Sartrouville et de Triel, longtemps,
parmi le peuple disparu des canotiers, il fut clbre pour ses biceps
inlassables, pour sa gaiet cynique de franc-luron, ses farces aux
effets certains, ses gauloiseries robustes. Tantt, dans une vitesse
perdue, il tirait de l'aviron, libr et joyeux,  travers les flammes
qui dansent sur les courants. Tantt, il rdait le long des berges,
interrogeant les mariniers, bavardant avec les ravageurs, ou, tendu
parmi les iris et les tanaisies, il piait durant de longues heures les
existences lgres qui se jouent  la surface, les araignes d'eau ou
les papillons blancs, les demoiselles qui se poursuivent entre les
saulaies mouvantes ou les grenouilles qui sommeillent sur les feuilles
de nnuphars.

Le travail prenait le reste de sa vie. Sans jamais se rebuter,
silencieux et obstin, il accumula les manuscrits, posie, critique,
pices de thtre, romans et nouvelles. Chaque semaine il soumettait
docilement son labeur au grand Flaubert, l'ami d'enfance de sa mre, de
son oncle Alfred Le Poittevin. Le matre avait consenti  guider le
jeune homme,  lui rvler les secrets qui font les chefs-d'oeuvre
immortels. C'est lui qui l'astreint  la documentation copieuse et 
l'observation directe, qui lui inculque l'horreur du vulgaire et le
mpris de la facilit.

Maupassant nous a racont lui-mme ces fortes initiations de la rue
Murillo ou du pavillon de Croisset: il a voqu l'implacable didactique
du vieux patron, ses tendres brutalits, les paternels conseils de son
coeur gnreux et candide. Durant sept annes Flaubert dpea, pulvrisa
les gauches essais de l'lve, dont les progrs restaient incertains.

Soudain, dans un essor de perfection spontane, il crivit _Boule de
Suif_. La joie du matre fut grande et suprme: il devait mourir deux
mois aprs.

Jusqu'au bout Maupassant demeurera clair du reflet laiss par le bon
gant disparu, de ce touchant reflet dont les morts aiment  parer les
mes qu'ils ont profondment remues. Le culte de Flaubert fut la
religion dont rien ne sut le distraire, ni le travail, ni la gloire, ni
les vagues lentes, ni les nuits embaumes. A la phrase douloureuse et
grave qui clt la prface des _Dernires chansons_, il obira
pieusement: la mmoire de l'anctre sera son rconfort, cet oratoire
domestique o murmurer ses chagrins et dtendre son coeur.

A la fin de sa brve existence, dans une heure lucide encore, il crira
 un ami: Je songe toujours  mon pauvre Flaubert et je me dis que je
voudrais tre mort si j'tais sr que quelqu'un penserait  moi de cette
faon[2].

  [2] Lettre indite.

Au cours de ces longues annes de noviciat, Maupassant avait pntr les
milieux littraires. Il y demeurait muet, proccup, et  qui s'tonnait
de ce silence, l'interrogeait sur ses projets, il rpondait simplement:
J'apprends mon mtier. Pourtant, sous le pseudonyme de Guy de Valmont,
il donnait dj quelques articles aux journaux et plus tard, avec
l'assentiment et sur la recommandation de Flaubert, il publiait dans la
_Rpublique des Lettres_ des pomes signs de son nom. Il devait les
runir en volume quelques semaines aprs l'impression des _Soires de
Mdan_.

Ces vers dbordants de sensualisme, o l'hymne  la terre se pme dans
des transports de possession physique, o l'impatience d'amour clame
mlancolique et forte comme ces appels d'animaux dans les nuits
printanires, sont surtout attachants pour ce qu'ils nous rvlent
l'tre d'instinct, le faune chapp des forts natales que fut en sa
jeunesse Maupassant. Mais ils n'ajoutent rien  sa gloire: vers de
prosateur, a pu dire Jules Lematre. Assouplir l'expression de la
pense selon des lois plus strictes et l'trcir en quelque sorte, tel
fut le but. A l'exemple de l'un de ses camarades de Mdan, s'entranant
avec bonheur  la prcision du style et  l'quilibre de la phrase, par
l'imprieuse norme de la ballade, du pantoum ou du chant royal,
Maupassant, lui aussi, voulut se soumettre au rgime du rythme. Jamais
d'ailleurs il n'aima ce recueil qu'il se repentait souvent d'avoir
publi: ses dmls avec la prosodie lui avaient laiss la monotone
lassitude que le cavalier et l'escrimeur gardent des reprises de mange
et des sances de plastron.

Telle est,  trs grands traits rsume, l'histoire de la vocation de
Maupassant.

Au lendemain de _Boule de Suif_, rapidement, sa rputation grandit. La
qualit de son conte tait hors de pair, mais aussi, il faut bien le
dire, certains avaient le polmique besoin d'opposer une jeune renomme
 la triomphante brutalit de Zola.

Ds lors, Maupassant, sollicit par toute la presse, se met  la besogne
et donne nouvelles sur nouvelles. Son talent dgag de tout systme, sa
personnalit libre de toutes influences, ne sont pas discuts un
instant. Bientt il est intronis comme le successeur de Flaubert; d'un
pas press, exact et dsinvolte, il s'avance dans la gloire, une gloire
dont il n'a pas lui-mme conscience, mais qui est si universelle que,
vivant, aucun auteur contemporain n'en connut de pareille. Le mtore
irradie et, d'article en article, de volume en volume, son rayonnement
se prolonge et s'illimite.....


Le voil clbre et riche. Tous le lisent: bourgeois et militaires,
commerants et mondains, hommes de loi et de finance, chacun espre
qu'un jour ou l'autre il dira, dans quelque livre joyeux ou triste, le
foyer ou la caserne, le magasin ou le salon, le prtoire ou la coulisse.
On l'aime d'autant plus qu'on le croit heureux et fort. Mais ce que tous
ignorent, c'est que ce gars au visage hal, au large col et aux muscles
saillants, qu'on compare invariablement  un jeune taureau en libert et
dont on chuchote  l'oreille les hroques exploits d'amour, est malade
et bien malade. Dans le moment mme o le succs est venu vers lui, il a
rencontr aussi la Maladie, laquelle ne le quitte plus, est assise
immobile  ses cts et, de sa figure de tnbres, le regarde. Il
souffre de terribles migraines, suivies de longues insomnies. Des
phnomnes nerveux l'agitent: il les apaise par les stupfiants et abuse
des anesthsiques. Espacs d'abord, des troubles de la vue se sont
dclars et un oculiste clbre a parl d'anomalie, d'asymtrie
pupillaire. Le glorieux jeune homme tremble en secret et les phobies le
hantent, multiformes.

Le lecteur est ravi par la sant de cet art renouvel et pourtant,  et
l, il est surpris en dcouvrant, parmi ces tableaux de nature pleins de
sve, d'inquitantes chappes vers le surnaturel, de troublantes
vocations, voiles d'abord, du plus banal, du plus vertigineux des
frissons, de la Peur aussi vieille que le monde et ternelle comme
l'inconnu. Mais loin de s'alarmer, il pense seulement que l'auteur est
dou d'une intuition infaillible pour suivre ainsi les tares de ses
personnages jusqu'en leurs plus inquitants ddales. Il ignore, le
lecteur, que ces hallucinations si copieusement dtailles, Maupassant
les prouve; il ignore que la Peur est en lui, la Peur angoissante qui
ne se produit ni devant le danger, ni devant la mort invitable, mais
dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences
mystrieuses, en face de risques vagues, la peur de la peur, la peur
de cette horrible sensation de la terreur incomprhensible.

Comment expliquer ces misres physiques et cette dtresse morbide que
pendant longtemps, seuls, connurent les intimes? Hlas! l'explication
n'est que trop simple: toute sa vie, conscient ou inconscient,
Maupassant lutta contre le mal, obscur encore, mais qui est dj son
hte.


Qui voyait Maupassant pour la premire fois  l'poque des _Contes de la
Bcasse_ et de _Bel-Ami_ tait quelque peu drout. C'tait un solide
garon, de taille un peu courte mais bien prise, avec un front plein
sous des cheveux chtains, un nez droit sur une moustache militaire, un
menton large, une encolure puissante. L'aspect tait rsolu et fort, un
peu rude et sans ces nuances qui dterminent la qualit d'esprit et la
condition sociale. Les mains pourtant taient fines et dlies et les
yeux cerns de belles ombres.

Il accueillait le visiteur avec les souples faons d'un chef de bureau
courtois qui, sachant son devoir, entend les solliciteurs et s'est
rsign aux requtes prolixes. Beaucoup de politesse, mais aucune
expansion. Avec un sourire effac, il vous laissait parler et son calme
vous droutait. Le regard semblait peu soucieux de dvisager ou de
scruter et pourtant on se sentait surveill.

 et l, il laissait tomber une phrase simple, comme choisie parmi les
moins significatives et les plus vagues. Et, quel que ft son effort
pour la dissimuler, sa placide indiffrence s'talait. Ce qu'on lui
avait dit, ce qu'il avait rpondu, il s'en moquait videmment, comme de
son interlocuteur, comme de lui-mme. Il tait rest sur le qui-vive et
cela lui suffisait. Jamais il n'attaquait; dcid  rompre, il ne
livrait pas de fer, gardait la pointe basse, mais et dtach sans
doute, au besoin, quelque coup d'arrt bien amen.

Comme il tait rfrigrant, ce premier contact, pour les jeunes
enthousiastes qui avaient cout Zola dveloppant en formules lyriques
d'audacieux systmes ou qui s'taient enivrs de la parole caressante de
Daudet, semant avec prodigalit les images vibrantes, les traits
pittoresques et les raccourcis lumineux! Les propos de Maupassant, aussi
bien en tte--tte que dans une conversation gnrale, c'taient 
l'ordinaire des banalits courantes et des lieux communs fort uss.
Convaincu de la superfluit des paroles, les confondait-il toutes dans
un mme nant, prisant la pense noblement exprime  l'gal de la
boutade grossire? On pouvait le croire  le voir opposer un pareil
dtachement aux caquets des plus authentiques mdiocrits comme aux
discours des plus fiers esprits d'alors. Pas un aveu, pas une confidence
qui clairt sa vie ou son labeur; parcimonieux de ce qu'il observait,
jamais il ne contait une anecdote typique ou ne livrait une remarque
avise. L'loge mme le laissait froid et s'il s'animait par hasard,
c'tait pour raconter des farces solides, des blagues d'atelier, comme
s'il se ft abandonn au plaisir fallacieux de surprendre et de
mystifier.

D'ailleurs il semblait considrer l'art comme un passe-temps, la
littrature comme une occupation au moins inutile, il rduisait
volontiers l'amour au jeu d'une fonction et suspectait les mobiles des
actes les plus mritoires.

Tout ceci, a-t-on dit, tait le fond naturel de sa propre psychologie.
Je n'en crois rien. Qu'il ait tenu l'humanit en mdiocre estime, qu'il
se soit mfi de son dsintressement, qu'il ait contest la qualit de
sa vertu, cela est possible, certain mme. Mais qu'il n'ait pas
personnellement surpass ses hros, je me refuse  l'admettre. Et si je
vois dans cette attitude comme dans ce langage une manifestation du
pessimisme invtr de Maupassant, j'y vois aussi et surtout une dfense
de ses penses secrtes contre la curiosit du vulgaire.

Peut-tre a-t-il dpass le but. A force de l'entendre nier la morale,
l'art et la littrature,  force de le voir proccup de canotage, 
force d'couter de sa bouche le rcit de bonnes fortunes qu'il n'a pas
toujours cherches dans une classe trs leve, beaucoup ont fini par
voir en lui un de ces terribles Normands qui, au long de ses romans ou
de ses nouvelles, ripaillent et forniquent avec une si magistrale
aisance et une si tranquille amoralit.

Normand, il l'tait sans doute et divers traits de son caractre, au
dire des gens qui l'ont connu, montrent que l'atavisme n'est pas
toujours un vain mot. D'instinct il tait patient, mfiant, ferm et
craignait d'tre dupe. Il ne parat pas avoir mpris l'argent et telles
de ses lettres publies aprs sa mort, non sans indiscrtion, le
montrent soucieux de ses intrts, voire quelque peu processif. Alors
que son matre travaillait pour l'Art et suivant l'expression populaire,
pour la Gloire, dans un parfait mpris de tout profit matriel,
Maupassant, sans rien abandonner d'ailleurs de son indpendance,
considre que son mtier doit lui rapporter. Il produit beaucoup et il
encaisse. Il n'a pas de fortune et, au dbut surtout, comme ses
Cauchois, il a peur de manquer. Plus tard, rassur sur l'avenir,
devenu lgant et mondain, il aimera encore l'argent pour les agrments
qu'il procure et il le dpensera avec facilit. Il le recherchera enfin
pour des raisons plus hautes: il aime les siens et, pour faire  sa mre
une vieillesse exempte de soucis, pour assurer l'avenir de son frre,
puis de sa nice, il saura, avec une pieuse dlicatesse, consentir tous
les sacrifices.

Identifier Maupassant avec ses personnages, l'erreur est grossire, mais
elle a des prcdents. Nous avons toujours eu ce besoin de trouver
l'auteur dans le hros du roman et de rechercher l'acteur sous le
masque. Sans doute, ainsi que l'a dit Taine, les oeuvres d'esprit n'ont
pas l'esprit seul pour pre et l'homme entier contribue  les produire.
Mais dans l'homme entier il y a sa propre vie, il y a ses souvenirs, il
y a ses observations. Au temps de sa jeunesse Maupassant a vcu avec les
paysans normands, il a suivi leurs travaux, not leurs gestes et parl
leur patois. Et c'est prcisment pour cela que le pre Amable et mat'
Hauchecorne sont si vivants. C'est pour cela et c'est encore pour une
autre raison que l'crivain va nous dire lui-mme: Non, je n'ai pas une
me de dcadent, s'crie-t-il, je ne peux pas regarder en moi et
l'effort que je fais pour pntrer les mes inconnues est pour moi
incessant, involontaire, dominateur. Ce n'est pas un effort; je subis
une sorte d'envahissement, de pntration de ce qui m'entoure. Je m'en
imprgne, je m'y soumets, je me noie dans les influences
environnantes[3].

  [3] Lettre indite.

C'est l,  vrai dire, le propre des grands romanciers. Cette
pntration, cet envahissement, qui les a subis plus que Balzac? Il est
hant de ses personnages, dit Taine, il en est obsd, il en a la
vision, ils agissent et souffrent en lui, si prsents, si puissants que
dsormais ils se dveloppent d'eux-mmes avec l'indpendance et la
ncessit des tres rels. C'est l'_imperiosus vates_ des anciens qui
reparat. Sous sa domination toute-puissante, Balzac a vraiment, quand
il crit la _Cousine Bette_, les sniles ardeurs du baron Hulot; il a
les terribles apptits de Philippe Bridau quand il compose _Un mnage de
garon_, et Flaubert prouve de rels symptmes d'empoisonnement en
retraant le suicide d'Emma Bovary. Tel  son tour Maupassant. Il est,
la plume  la main, son propre personnage, il en a les passions, les
haines, les vices et les vertus; il s'incarne tellement en lui que
l'auteur disparat et que vainement nous nous demandons ce qu'il pense
lui-mme de ce qu'il vient de nous raconter. Ce qu'il pense? Rien
peut-tre? ou s'il pense quelque chose, il ne nous le dit pas.

Cela s'accorde d'ailleurs merveilleusement avec la thorie de
l'impassibilit en littrature, si en faveur lors des dbuts de
Maupassant. Mais en dpit de cette thorie il est,  le bien prendre,
autre chose qu'

  Un tre sans piti qui contemplt souffrir.

Sa commisration est profonde pour les faibles, pour les victimes du
mensonge social, pour les sacrifis obscurs. Si l'arriviste Lesable, si
le beau Maze sont l'objet de son ironie voile, il garde ou ressent une
tendresse attriste, un peu ddaigneuse toutefois, pour ce pauvre pre
Savon, le vieil expditionnaire du Ministre de la marine qui est le
souffre-douleur du bureau et dont les collgues se rient parce que sa
femme l'a tromp, sans espoir d'hritage.


Pourquoi Maupassant du premier coup conquiert-il l'universelle faveur?
C'est qu'il a le gnie direct, la claire vision d'un primitif. Son
bagage tait tout juste celui d'un bachelier qui, sorti du collge, a
satisfait quelques curiosits. Empoignant l'outil ingnieux et naf,
mais vaillant et solide qu'il s'est forg lui-mme, il s'engagea dans la
fort romantique; au lieu de subir l'ensorcellement de son mystre, sans
une halte, il la traversa d'un pas allgre. Longtemps il marcha, et
revenant en de des plaines lumineuses des sicles classiques, il
suivit les bords intimes de la rivire o se sont vivifis nos vieux
conteurs. Il en reconnut le cours qui s'gare si souvent, en retrouva,
par hasard, la source abondante et dlaisse...

Il fut un jongleur. Neveu d'une race et non hritier d'une formule, il
raconta  ses contemporains, drouts par les dformations lyriques du
romantisme, des histoires humaines, simples, logiques, comme celles qui
jadis avaient enchant nos pres.

Le lecteur franais, qui veut tre amus, se retrouva tout de suite chez
lui et de plain-pied. Il se dlecta aux _Contes de la Bcasse_ comme
les manants du XIIe sicle s'taient gaudis aux _Perdrix_, au _Vilain
Mire_ et aux _Trois Bossus mnestrels_. L'me survivait en Maupassant de
ces clercs errants qui, rvlateurs de l'esprit naissant du Tiers,
chantaient aux foires, aux ftes et aux veilles leurs fabliaux
irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaa plus prs
d'eux que Brantme et des Periers, Voltaire et Grcourt. Plus spontan
encore que les premiers trouvres, il bannit de son oeuvre les types
abstraits et gnraux, enromancia la vie elle-mme et non les mythes,
les lgendes ternelles, errant par les routes du monde.

tudiez de prs ces jongleurs dans les rcents travaux, lisez le beau
livre de M. Joseph Bdier[4] et vous verrez comme renaissent dans la
prose de Maupassant des anctres que sans doute il ne connut jamais.

  [4] Joseph BDIER, _Les Fabliaux_. Paris, Em. Bouillon, 1895, in-8.

C'est une conception raliste, une observation directe des petites gens
qui s'oppose dans leurs rcits  l'esprit idaliste des lais d'amour,
des romans de la Table Ronde, que prisent les chevaliers et les dames.
Les auteurs des fabliaux sont du peuple, ils se gaussent avec une ironie
railleuse et clignent de l'oeil sur le passage du noble et du prtre.
Ils s'effacent derrire leur sujet et n'ont mme pas l'ide que le
conteur puisse rvler sa propre individualit. Chez eux, le rire est
franc et hostile, le got sans cesse afft pour la caricature; ils
peignent leurs personnages grotesques ou vils, tels qu'ils les voient:

  Vous n'en pargnez point et chacun a son tour.

Ce n'est pas d'ailleurs que le jongleur prouve colre ou sympathie; il
n'a cure d'piloguer ou de moraliser. Au surplus, il ignore la vritable
satire, car le moyen ge satisfait ne conoit pas la possibilit d'un
monde diffrent. Bref, rapide, ddaigneux des intentions et des
systmes, il n'a d'autre but que de rcrer ses auditeurs. Amus et
narquois, il ne poursuit que rise et gabet.

D'ailleurs, chez le jongleur comme chez notre nouvelliste, les sujets
demeurent  peu prs identiques. Les mmes passions, les mmes vices
immortels s'y rencontrent. Dans le plus clbre des fabliaux, l'histoire
de la courtisane Richeut, nous pressentons _L'Armoire_, _Un divorce_, de
mme que _Bel-Ami_ est en puissance dans le drille Sansonnet, cynique et
beau parleur, si prompt  exploiter marchandes et ribaudes. Partout la
sensualit et la brutalit, partout la haine des femmes, cratures
infrieures, menteuses et redoutables. Partout la rancune contre qui
exerce l'oppression et dtient l'autorit, partout la dfaite finale du
plus faible et du plus pauvre.

Mais les contes de Maupassant diffrent singulirement par le caractre.
Au XIXe sicle l'esprit gaulois a depuis longtemps sombr dans la
bassesse et la crapule. Au fond de nos provinces, l'antique bonhomie
dfaille; on bavarde encore sur des riens, mais sans malice, ni belle
humeur; c'est fini de _niaiser_ comme on dit en Champagne. La
nausabonde pture du journal, la basse intrigue politicienne ont fltri
l'me franaise. me dlicate et fine dont les nuances dernires se
meurent dans les rcits alsaciens d'Erckmann-Chatrian, dans les contes
provenaux d'Alphonse Daudet, dans les nouvelles quercynoises d'mile
Pouvillon. Maupassant n'est pas des leurs. La bonhomie, il l'ignore, car
il ne l'a plus rencontre dans la vie.

Le dpt des jongleurs est chu  un coeur chagrin et sceptique. Pas
plus qu'eux, Maupassant n'a d'arrire-penses et ne se soucie
d'instruction ou de morale; comme eux il est rfractaire  la satire,
car sa misanthropie est aussi rebelle que leur optimisme  imaginer une
humanit meilleure.

Et son ambition n'est plus de faire rire; il conte pour la joie de
retracer avec indiffrence une vrit qu'il trouve sinistre et mdiocre.
Incapables de gnraliser, les goliards se contentaient de railler
leurs personnages. De par son pessimisme, Maupassant mprise la race, la
socit, la civilisation et le monde.

Sans doute, le jongleur du XIXe sicle crira _Ce Cochon de Morin_ et
_La Bte  Mat' Belhomme_, _La Rouille_ et _La Confidence_, _Le Pain
maudit_ et _Le Cas de Madame Luneau_, nombre de fabliaux encore, sans
autre but que de rire; mais par combien de lugubres histoires se
croira-t-il oblig de racheter ces chappes joyeuses vers la sensualit
robuste, vers le comique norme et le rire goguenard? Cependant la
reconnaissance des lettrs fut telle pour la matire retrouve des vieux
contes qu'ils acceptrent cet assombrissement. Et puis, il faut bien
le dire, si parmi les lecteurs, certains taient encore de cette vieille
souche plaisante et gaillarde, qui adorait les contes, les petits
contes polissons et aussi les histoires vraies arrives dans
l'entourage, les autres, et la plupart, angoisss et crisps sous
l'abjection de leur temps, allaient  des nouvelles en harmonie avec
leur sensibilit souffrante. Grce  ce que son esprit avait de
hautement traditionnel, Maupassant les rallia tous dans une admiration
commune.

C'est que l'ordonnance de ses rcits, prcise et nette de contours,
porte en elle une force singulire, bien faite pour conqurir les
cerveaux latins. Rien ne vient interrompre la promptitude de sa vision;
pas d'intermdiaire entre le conteur et la nature. L'observation a
trac la route; jamais l'imagination n'en dtournera l'crivain, jamais
elle ne l'entranera, fussent-ils fleuris, dans les sentiers nonchalants
de la fantaisie. Confiant dans son instinct, il n'interroge pas de
guides: il renonce  l'exprience de ses devanciers et se refuse  leur
contrle.

Flaubert, avant d'crire une ligne, sait tout ou du moins s'est efforc
de tout apprendre. Si Maupassant se rclame de quelqu'un, c'est de
Schopenhauer et d'Herbert Spencer dont il parle souvent, sans qu'on
sache bien toutefois s'ils les a pntrs trs profondment. Dans tous
ses livres, en dehors bien entendu des vers des grands mlancoliques, on
ne relve qu'une seule rfrence avoue: un extrait de l'ouvrage de Sir
John Lubbock sur les fourmis, intercal dans _Yvette_.

Nul moins que lui ne fut livresque. C'est un dessinateur, et un des plus
prodigieux de la littrature.

Ses hros, petites gens, artisans ou ruraux, bureaucrates ou
boutiquiers, filles ou rdeurs, il les installe dans des dcors
faiblement colors, mais rigoureusement plants. Et tout de suite le
paysage simplifi donne le ton du rcit.

L'action est-elle prompte, o s'agiteront des mes lmentaires, il se
contentera de fixer ses plans, d'tablir solidement son terrain,
d'indiquer un effet sommaire en larges touches.

Pourtant, parfois, quand des mes un peu plus complexes hsitent ou
s'attardent, lui aussi s'arrtera pour regarder un coin de nature, dans
le dtail mticuleux d'un buisson ou d'une touffe de fleurs, d'un foss
ou d'un remous. L'horizon s'amplifiera si, d'aventure, les personnages
sont enclins  la rverie; le paysage se teintera de mlancolie s'il
faut mettre en valeur quelque silhouette pensive et alors le dcor
reparatra  chaque tournant, boulevers au gr des passions qu'il
encadre.

Dans ses descriptions, Maupassant rsiste  l'attrait d'affirmer la
subtilit de sa vision personnelle. Il se refuse la permission de
montrer de ses paysages plus que ses hros n'en aperoivent eux-mmes.
Aussi prend-il soin d'en bannir les notations et les termes raffins, de
n'y introduire aucun lment suprieur  l'indigente sensibilit de ses
acteurs.

Jamais il ne fait intervenir directement dans les tribulations humaines
la nature insensible: elle se moque de nos joies et de nos deuils. Les
arbres ne sont ni des conseillers, ni des amis et ils ne sauraient jouer
sur la scne o nous nous agitons le rle du choeur antique. Une fois,
une seule dans l'oeuvre du matre, ils uniront leur plainte  la
lamentation universelle: les grands htres tristes pleureront 
l'automne sur l'me, la petite me de la petite Roque.

Cependant Maupassant l'adore, cette nature qui, seule, l'attendrit, et
l'on sent dans ses vocations un lyrisme contenu. Mais en dpit de cette
passion exclusive, il se possde: l'artiste a conscience du prjudice
qu'il causerait  son rcit s'il y tolrait les transports de l'amant.


Un inconnu parat..... Nous le voyons longer une haie, frapper  une
porte et tout de suite nous savons d'o il vient et ce qu'il demande.
Une parole tombe de ses lvres, la faon dont il trane la jambe, un
tic, la place d'un bouton de veste ont suffi  le camper dans notre
esprit. Nous devinons ses instincts, son caractre, ses habitudes. Peu
de mots, trs simples, groups naturellement, comme au hasard, ont
ralis ce prodige. Avec un flair natif, Maupassant tombe du premier
coup sur le dtail premptoire, la particularit essentielle qui dfinit
un tre et le rsume. Aussi dtient-il dans la prsentation de ses
personnages une autorit qu'aucun crivain, pas mme le grand Balzac,
n'gala jamais.

Ses hros, c'est sans effort rflchi qu'il les pntre et les explique.
Il les regarde, tout simplement. Il saisit et il note tous ces gestes
dont il devine l'origine, l'enchanement et la porte, et qui, pour lui,
sont plus explicites et rvlateurs que des confidences et des aveux.
D'un seul coup il a scrut les physionomies, souponn tristesses et
sourires, surpris les paroles des mains. Rien n'chappe  son oeil
impitoyable. Cet oeil velout, pourtant si malade, est un instrument de
prcision rigoureux et sensible qui le dispense des interprtations
logiques et supple  toutes les dductions, qui lui fait lire  son
gr,

  Tous ces vagues secrets qu'un coeur peut renfermer.

Maupassant a hrit du docteur Larivire de _Madame Bovary_ ce regard
plus tranchant que les bistouris, qui vous descendait droit dans l'me
et dsarticulait tout mensonge  travers les allgations et les
pudeurs. On lit dans les _Cahiers de Sainte-Beuve_ cette note
saisissante: Homre dit #noe#, je vois, je conois. Voir et
concevoir, c'est la mme chose, ce n'est plus la sensation, c'est dj
la pense, la perception. Pour Maupassant aussi, voir et concevoir,
c'est la mme chose.

Et ce qu'il a vu, il l'indique en traits rapides. Son oeuvre est un
vaste recueil d'esquisses puissantes, de croquis synthtiques. Comme
tous les grands artistes, c'est un simplificateur; il sait sacrifier
comme les gyptiens et les Grecs.

Aucune posie voulue, aucune navet affecte dans son dessin, mais une
sret et une agilit de lignes, un sens parfait du mouvement, l'aisance
rythmique et l'afflux mme de la vie. L'excution de ses portraits est
toujours scrupuleuse; mais jamais Maupassant ne la rchauffe de
tendresse ou ne l'estompe de bonhomie;  peine, pandu sur ses figures,
ce tide reflet d'humanit qu'y jetaient les matres hollandais.

Par moment, cependant, la main appuie davantage et le caricaturiste
surgit. C'est Callot ou Hogarth, Goya ou Monnier, Daumier surtout. Comme
celui-ci il se plat  taler les formes djetes, les anatomies
honteuses des sdentaires et des vieillards. Le corps fminin qui tant
fut tendre il nous l'exhibe, avec un ricanement discret, bafou par
l'ge, stigmatis par les rides et les vergetures, dans l'horreur des
atrophies ou des ballonnements. La terrible srie des _Bains Publics_
tait certes moins sinistre que le charnier vivant o parfois Maupassant
nous promne. Et, comme Daumier aussi, il excelle  animaliser les
visages sous la pousse des apptits brutaux, de la vulgarit furieuse,
des rves stupides et de l'incurable Btise. Et c'est peut-tre dans ces
moments qu'il ressent au plus haut degr ce que notre vieil Institut
appelait la joie de peindre!

D'ailleurs, il semble qu'avec coquetterie il bannisse de ses contes
toute psychologie. Il n'en met pas davantage dans _Une Vie_ et
_Bel-Ami_, ces deux romans insparables de son oeuvre de nouvelliste. La
psychologie, Maupassant la conteste et veut la mconnatre. Dans
l'humanit qu'il tudie, les personnages, soumis au plus troit
dterminisme s'ignorent eux-mmes et ne ptrarquisent pas. Leurs
passions ont-elles des mobiles? Peu leur en chaut, et d'ailleurs ils
seraient incapables de les analyser. Ils ont la moralit de leur
condition et les sentiments que leurs moyens leur permettent. Ils se
dmnent en impulsifs, en vrais franais, ajoute Maupassant, d'un
mouvement qui agit plus vite qu'ils ne pensent. Ds lors, pourquoi leur
prter d'hypothtiques ressorts et d'incertaines spculations? C'est
dans une synthse des gestes et des manifestations que le matre
installe ses hros. Puis, il les lance au milieu des vnements, la
bataille s'engage et, plein de srnit, il assiste avec nous  ses
pripties. Lui-mme nous le fait savoir: J'arrive  cette certitude
que, pour bien crire, en artiste, en coloriste, en sensitif et en
imagier, il faut dcrire et non pas analyser. Toutes les ressources
sduisantes de la langue, les reliefs de sa prcision, l'imprvu de ses
vocations s'attnuent quand elle exprime les transitions des sentiments
plutt que les apparences de ces sentiments. Au fond, notre art consiste
 montrer l'intimit des mes de faon  la rendre visible, mouvante et
surtout esthtique. Pour moi, la psychologie dans le roman ou la
nouvelle se rsume  ceci: mettre en scne l'homme secret par sa
vie[5].

  [5] Lettre indite.

Tel est le systme auquel il s'est astreint et dont il a tir tant
d'effets aussi prompts qu'irrsistibles. Systme suffisant quand il
s'applique  cette horde sauvage o, selon le conteur, se rsume
l'humanit, quand il s'agit de montrer ces anthropopithques et ces
quaternaires qui sursautent et bondissent derrire des barreaux de fer,
excits par l'clair d'une pice d'or ou l'aiguillon de l'instinct
gnsique. Mais cette mthode sera-t-elle encore de mise le jour o
Maupassant romancier tentera de l'exercer sur des mentalits moins
rudimentaires, plus conscientes, sinon moralement suprieures?

Grce  ces moyens rapides, le matre cinmatographie, si j'ose dire,
des histoires intarissables. Parmi elles chacun trouve son compte,
l'artiste et le commis, le penseur et le sous-officier. Avec une agilit
dconcertante, il passe d'Eschyle  Pigault-Lebrun et de Shakespeare 
Chavette. Mais dans ces voltes brusques, son rcit, qu'il soit hroque
ou bouffon, hautain ou canaille, ne dviera point. La marche de la
comdie ou du drame importe seule au conteur qui ne s'attarde pas 
rechercher des raisons obscures ou  dgager une moralit inutile.

L'exposition ne saurait languir, car les situations sont toujours prises
 l'extrme. Et, en cours de route, aucune de ces haltes fraches o se
complaisent les mes de demi-teintes; l'esprit dlicat, le songe ingnu,
l'intimit souriante sont rsolument sacrifis. Ce n'est pas que
Maupassant mconnaisse le charme des sentiments nuancs: dans certaines
rveries, dans des souvenirs de voyage, il a su les exprimer avec un
captivant lyrisme. Mais dans ses contes, il se refuse  flner.

En dehors de son pessimisme, qui est trs court, aucune thorie.
Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement
qu'il faut avoir pntr l'homme et mdit l'oeuvre dans son ensemble
pour la sentir. D'motion, aucune: l'crivain implacable met son point
d'honneur  n'y pas cder, et cette supriorit ddaigneuse ne va pas
sans grandeur.

Maupassant est toujours impatient de raliser ses observations.
L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son
parfum. Dans _Une Vie_, il se hte d'enclore ses souvenirs d'enfance. Et
il confesse  des amis qu'il obit non  un de ces retours mlancoliques
frquents  son ge, mais  une vritable ncessit de dlimiter la
plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes annes. Quant  _Bel-Ami_,
il l'crit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rdaction.

D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur dcor, se
droulent paralllement  sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a
racont, il se met aussitt  l'crire et aprs un prambule presque
toujours banal, auquel il n'attache d'ailleurs aucune importance, il
constate, met au point, et opre. Au lecteur d'apprcier et de
conclure.

Ses rcits s'difient en des architectures solides, un peu froides mais
de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous
sommes dans une belle htraie normande, aux nefs symtriques, aux
piliers sveltes et puissants. Car il possde la science des agencements,
l'art d'quilibrer les masses et de rpartir les dcorations.

Dans sa composition, s'il suit les rgles traditionnelles les plus
simples, il pratique inconsciemment tous les artifices compliqus des
rhtoriques. Normand avis, il tend avec adresse les piges littraires;
il utilise avec une souple dextrit les habilets de la mise en scne
et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens
classiques pour en tirer les effets les plus srs. Il est rompu 
l'escrime du rcit: son jeu personnel possde les subtilits qui garent
et les audaces qui dconcertent. Tour  tour, il intervertit les temps,
et reprend force dans les rptitions; il vous branle et vous bouscule
par des raccourcis imprvus, en acier pur, jusqu'au moment o vous ayant
touch d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne
nerv, avec l'obsdant souvenir d'une lutte si chaudement conduite.
C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux
stratagmes il nous cache si longtemps, en nous les laissant d'ailleurs
pressentir,--ce qui flatte notre sagacit--la paternit du beau Maze
dans l'_Hritage_, ou la culpabilit de Renardet dans la _Petite Roque_?

Quant  son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement
tremp, d'une anatomie bien portante et possdant la souplesse des
organismes vivants.

Trs appliqu et trs soigneux  l'origine, Maupassant bientt, dans sa
fivre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend
l'habitude de rdiger en sa tte: La copie m'amuse, avoue-t-il, quand
je la pense et non quand je l'cris[6]. L'histoire qu'il vous avait
conte, on tait frapp de la retrouver, dans l'oeuvre ralise, avec
les mmes phrases et les mmes expressions, dfilant dans le mme ordre,
strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans penss, sans plus de
fatigue, il les transcrivait d'une main d'expditionnaire, quasi
machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une
rature.

  [6] Lettre indite.

Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontane.
Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au
cours de son oeuvre, c'est une joie de constater la relation troite
entre la pense et la forme qui se pntrent et se soutiennent
rciproquement.

Prcipite ou repose, sa phrase coule avec un gros bruit doux, une
chanson d'cluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plnitude et sa
monotonie mme qu'elle nous absorbe et nous captive.

En ralit, chez l'crivain, la vue et l'odorat se sont perfectionns au
dtriment de l'oreille qui est peu musicale. Les rptitions, les
assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois insensible aux
quantits comme aux harmonies. Il n'orchestre pas; il n'a pas hrit
du gueuloir de Flaubert; il prise mdiocrement la priode et le
couplet, souponns de nuire  l'quilibre gnral ou d'encombrer comme
un obstacle la route rve toute droite. Aussi interrogez ses plus
fervents admirateurs: aucun ne pourra vous rciter fidlement une seule
phrase de lui.

Dans son vocabulaire point de recherche: le besoin du mot rare ne lui
vient mme pas. Du nologisme, il n'a souci, pas plus que de l'criture
artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir mpris la terminologie
pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-mme avait montr
plus de curiosit dans le choix de ses pithtes. Le conteur n'endurait
point ces affres qui ont tu son matre, et librement continuait sa
course.

D'aucuns y virent quelque sans-gne. Ceux que ravissent les grandes
orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Thophile
Gautier ne se tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut, non sans
rigueur, accus de ne pas crire au sens parnassien du mot. Le
reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un style.

Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un minent
acadmicien que Maupassant soit un grand crivain, un classique pour
tout dire, uniquement parce qu'il n'a pas eu de style, condition de la
perfection dans les genres littraires o il est bon que la
personnalit de l'auteur n'apparaisse pas, dans le roman, dans la
nouvelle, dans le thtre.

A ce compte, _Brnice_, _Candide_ et _Madame Bovary_ cesseraient d'tre
des chefs-d'oeuvre, car voici une tragdie, un conte, un roman qui, sauf
erreur, s'embellissent du gnie personnel de leurs auteurs. Un
classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le
critique auquel je fais allusion, par la simple proprit des termes et
le ddain de l'ornement frivole. Et son style, car il en possde un, il
le tire de la faon qui lui est propre d'ordonner ses rcits, de
distribuer ses dveloppements, de rduire ce qu'il raconte  la mesure
de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand crivain parce
que, comme Molire, comme La Bruyre et La Fontaine, il est toujours
proche de la nature, ddaigneux de toute rhtorique apprise et de toute
verbalisation littraire.

Souvent, quand il flchit et que l'incorrection semble proche, une
phrase vivante, une phrase sortie des tres et des choses, jaillit avec
un tel accent que les lois de l'encrier en sont rtablies. L'ensemble de
ses pages dnues d'criture demeure un chef-d'oeuvre.


Mais dj il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou
prcieux, dcolors ou rutilants, il y a une conception de l'humanit et
du monde: Maupassant est peut-tre le pessimiste le plus dtermin de la
littrature franaise. Cette vision froide qui, au lendemain de nos
dsastres, est celle de tous les adolescents tmoins de l'invasion, il
la possde et elle dominera son oeuvre. D'ailleurs, il est disciple de
l'_ducation sentimentale_ et il croit comme  un dogme  l'ternelle
Misre de tout.

Le jeune crivain ne se berce pas comme Chateaubriand  la musique de sa
propre douleur; la mlope altire de Vigny ne l'emporte pas dans son
vol superbe, et la rsignation hiratique de Leconte de Lisle ne le
retient pas en sa tour orgueilleuse. Par contre il subit l'ascendant
souverain de Schopenhauer. Ce n'est pas le mtaphysicien qui le persuade
chez le philosophe de Francfort, c'est le moraliste, le peintre de la
vie et des hommes. Qu'importent  Maupassant la volont objective ou le
monde phnomnal, ce sont les irrsistibles ironies et les immortels
sarcasmes du grand saccageur de rves qui le transportent.
Schopenhauer semble lui avoir dict la formule: Voir c'est comprendre
et comprendre c'est mpriser. On le devine: le pessimisme du conteur
est mdiocrement philosophique. Mais il demeure intressant par l'pre
faon dont Maupassant en renouvelle l'expression.

  Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien

a dit Sully-Prudhomme. Et le nouvelliste est athe comme Stendhal et
Mrime. Seulement, loin de partager leur srnit,  tous moments il
vitupre ce crateur qu'il nie, ce Dieu des bonnes gens invent par la
peur de la Mort.

La Nature, la grande mre aveugle, est ddaigneuse, froce et perfide.
Engendrer pour dtruire, telle est sa loi.

De nos jours, comme aux ges antiques, l'inexorable fatalit opprime le
troupeau des vivants. L'homme n'a pas chang depuis le temps o il
habitait les demeures des Nymphes et poursuivait  coups de pierre les
btes sauvages. La civilisation, la vie apprise et invente, est bien
intervenue, mais elle a accumul vainement les conventions et les lois:
masque illusoire de la barbarie, elle craque  tout instant sous la
pousse brutale de l'instinct. Vainement elle a tent d'enchaner le
fauve qui, au fond de sa gele, gronde et s'insurge: dans l'homme
d'aujourd'hui, paysan ou citadin, noble ou bourgeois, Maupassant
retrouve l'homme ternel qui dans la ferme, le bureau ou le salon se
souvient toujours de la caverne et des bois. Du dsaccord entre ses
apptits demeurs carnassiers et la morale artificielle qu'ont essay de
lui imposer les gouvernants, les policiers et les juges, sont nes de
permanentes hypocrisies qui le rendent plus odieux et redoutable encore.

La sauvagerie a beau se dissimuler sous des apparences sociales et mme
mondaines, partout on la rencontre dans l'oeuvre du conteur. Arms les
uns contre les autres et privs de toute libert morale, les individus
brlent, pillent et violent; ils assassinent pour les mobiles les plus
vains, ils tuent, comme la nature, par besoin physique ou par plaisir.
Parfois, il est vrai, la prudence dconseille le crime; mais alors,
quelles subtiles prmditations pour ravir la proie sans se heurter aux
codes! Toute l'intelligence acquise par les hommes se rsume dans leur
adresse  tourner ces lois qu'eux-mmes dictrent.

Pourtant ces hommes rvent  l'amour. Erreur, rpond Maupassant, car ce
que vous appelez l'amour n'est que le pige  nous tendu par la nature
pour perptuer l'espce. Et dans ce pige, la femme se chargera de nous
faire tomber sans cesse, la femme prostitue ternelle, inconsciente et
sereine, qui livre son corps sans dgot parce qu'il est marchandise
d'amour. Ses yeux impurs, allums par le dsir de plaire, nous
fascinent, elle nous prend d'une faon cruelle, tenace, douloureuse.

Et l'humanit demeurera identique, toujours. Rien ne l'amliorera, ni
les religions, ni les principes soi-disant immortels, ni les utopies
gnreuses. Le Progrs est un leurre puril et la Science elle-mme
ment. N'a-t-elle pas proclam, imprieusement, l'omnipotence de
l'hrdit? Or, abandonnez au lendemain de leur naissance les rejetons
des vieilles familles vertueuses et polies, lancez dans la mle anonyme
le fruit du penseur ou du juste: la primitive sauvagerie fera litire
des noblesses intermdiaires et des dlicatesses transmises. De cette
graine trie et suprieure, elle fera germer un fantoche, une brute, un
alcoolique, une prostitue, un parricide. mouvante constatation que
traverse le frisson grec. A de longs intervalles, dans six nouvelles, le
conteur y revient, pour l'opposer aux thses des psychologues
contemporains et des matres du roman exprimental.

Le malheur est venu au monde avec la vie. Maupassant fait dfiler devant
nous la lugubre procession des humains, ceux que torturent en leur chair
la misre et la maladie, ceux que domestiquent leurs passions ou leurs
apptits. Et le visage de chacun d'eux traduit les souffrances hroques
et ridicules d'une existence qu'il est incapable de modifier et 
laquelle, d'ailleurs, il ne comprend rien. Tous pourtant, hommes et
femmes, jeunes et vieux, ont riv au coeur l'esprance insense. Dans
son cabinet de travail, Maupassant avait toujours devant lui ce
chef-d'oeuvre de Rodin, cette Chimre au nez court, au front mchant,
aux yeux rapprochs, fendant les nues de ses seins roides et tranant
derrire elle un malheureux qui se tord au-dessus de sa croupe nerveuse.
Chaque fois que j'ai rouvert les livres du matre, le visage de
l'ogresse m'est apparu et j'ai vu s'tirer ses flancs de succube. C'est
elle qui vous emportait dans sa course furieuse vers l'idal menteur, au
pays fabuleux de l'impossible rve, vous, vos frres et vos soeurs,
pauvres mes absurdes et pitoyables, Tante Lison et Miss Harriet,
Clochette et Julie Romain, vous Mademoiselle Perle et toi petite Chali!

Dans cette vie o nous tourbillonnons sur nous-mmes comme des mouches
dans une carafe, seul le pire arrive; rien ne mrite qu'on s'attache ou
qu'on s'excite. Nous ne devons attendre aucune joie de nos semblables,
mauvais ou infirmes, et nous sommes impuissants  les purer, comme 
les secourir. Tout labeur est pnible et dcevant, toute exaltation de
la pense, vaniteuse et mesquine. Le stupide orgueil des hommes fait
natre en eux des ambitions lamentables et organise leurs socits selon
de grotesques hirarchies...

Ce nihilisme farouche n'est pas chez Maupassant une attitude. Toutes ses
paroles, tous ses actes, il les plie strictement  ses ides. Dans son
apptit de nant, il raille son propre effort et conteste son oeuvre.
Quant aux applaudissements et  la gloire, il n'en a cure et l'on
connat assez son superbe ddain pour les croix et les Acadmies.

coutons ses confessions:

  Tout m'est  peu prs gal dans la vie, hommes, femmes, vnements.
  Voil ma vraie profession de foi et j'ajoute, ce que vous ne croirez
  pas, que je ne tiens pas plus  moi qu'aux autres. Tout se divise en
  ennui, farce et misre. Je prends tout avec indiffrence. Je passe les
  deux tiers de mon temps  m'ennuyer profondment. J'occupe le
  troisime tiers  crire des lignes que je vends le plus cher
  possible, en me dsolant de faire ce mtier abominable[7].

  [7] Lettre  Mlle Marie Bashkirtseff.

Et dans une lettre postrieure:

  Je n'ai pas un got que je ne puisse  mon gr arracher de moi, pas
  un dsir dont je ne me moque, pas une esprance qui ne me fasse
  sourire ou rire. Je me demande pourquoi je remue, pourquoi je vais ici
  ou l, pourquoi je me donne la peine odieuse de gagner de l'argent,
  puisque a ne m'amuse pas d'en dpenser[8].

  [8] Lettre indite.

Plus tard encore, il ajoute:

  Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon art. Je le juge trop, je
  l'analyse trop. Je sens trop combien est relative la valeur des ides,
  des mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne puis m'empcher
  de mpriser la pense, tant elle est faible, et la forme, tant elle
  est incomplte. J'ai vraiment, d'une faon aigu, ingurissable, la
  notion de l'impuissance humaine et de l'effort qui n'aboutit qu' de
  pauvres -peu-prs[9].

  [9] Lettre indite.

Notre seule joie spirituelle consiste  nous renforcer chaque jour dans
notre ngation,  nous divertir de nos blasphmes et  ricaner de
l'omniprsence de la niaiserie et du nant comique de notre destine.

Il existe cependant un asile, un rconfort sublime, pour le philosophe
et l'artiste qui dominent la multitude. Il rside dans l'admiration de
cette Nature, qu'il faut chrir sans rien esprer de sa cruelle
indiffrence.

La Nature, Maupassant prouve pour elle une ardeur frmissante. Il
l'appelle de ses dsirs et toujours elle lui apparat comme une femme
qui s'veille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la
surprendre dans la clairire, au bord de l'tang, et d'entrevoir, 
travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu' ses charmes les
plus secrets. Il est Acton et aussi le chvre-pied du Corrge en arrt
devant les hanches de Vnus endormie. Et il est jaloux comme un amant:
il souhaite tre le seul qui fasse tomber ses voiles et dnoue sa
ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses clineries l'enjlent et son
treinte l'anantit. Les couleurs clatantes le grisent et les grands
arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est
lch dans l'herbe et s'y bat satisfait; il se glisse dans les eaux,
ravi de se sentir press de partout, et le bain lui procure la plus
savoureuse des joies physiques honntes[10]. Son tre tressaille quand
sa matresse lui rafrachit le front de la brise lgre du large. Elle
seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.

  [10] Lettre indite.

Jamais rassasi, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi,
voyage-t-il sans cesse, esprant trouver un coin du monde o il la
possdera plus troitement. C'est d'abord la province natale, la prairie
et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe pench sur
l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grves, o dferlent les
hautes lames sous le ciel bas et mlancolique, puis l'Auvergne et ses
burons pars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. Il descend
enfin vers les pays incendis de soleil, visite la Corse, l'Italie, la
Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques, pour ne goter que
l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammb, le
dsert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs lointaines que
charrient les brises indolentes; la lumire inonde son corps de clarts,
lave les coins sombres de son me. Et il gardera un souvenir troubl
de ces soires des pays chauds o l'air semble remplac par des parfums
de plantes et d'arbres.

Jamais pourtant, et quels que soient les spectacles offerts, le matre
ne mle de lyrisme littraire  sa passion physique pour la nature; la
pense n'y vient point troubler l'ivresse sensuelle. Il prouve
simplement un dsir frntique de l'absorber en lui ou de disparatre
en elle. L'ternelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il
gote sans rserves la sensation voluptueuse de l'oubli.

Aussi lui obit-il aveuglment et conseille-t-il aux sages, comme seuls
dsirables, les actes recommands par elle. Mais qu'ils n'essaient pas
de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tiennent au
sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander  la femme
autre chose que le plaisir o nous incite l'instinct sexuel. Refusons
notre coeur et notre intelligence  l'excrable Fminin, que nous ne
connatrons jamais et qu'une infranchissable barrire spare de nous.
Mais il faut nous pmer sous tous les baisers et les assortir, pour en
comparer les parfums et les adresses. Ddaignons Hlne et poursuivons
les Bacchantes.

  Nec Veneris fructu caret, is qui vitat amorem,

a dit Lucrce.

Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des licences ternelles,
courir, chasser,

                    ..... manger et boire,
  Tout n'est qu'ombre et fume.....
  Et le nant de vivre emplit la tombe noire.

La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de
l'humanit. Son pessimisme dpasse en simplicit et en profondeur celui
de tous les autres crivains naturalistes. Seul, parmi ses
contemporains, le nouvelliste a jug l'humanit et l'a condamne sans
appel: les personnages d'Huysmans, Monsieur Folantin et des Esseintes,
l'un dans sa poursuite de cuisines intgres, l'autre dans sa recherche
de ptures spirituelles, croient, somme toute,  un mieux possible.

Pourtant on relve en lui des contradictions et non des moindres: la
plus dconcertante est  coup sr son invincible terreur de la mort. La
Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. Il l'aperoit 
l'horizon des paysages et il la croise sur les routes dsertes; quand
elle ne plane pas au-dessus de sa tte, elle tourne autour de lui comme
autour du ple phbe de Gustave Moreau. Il tressaille au contact de sa
main dcharne et il frissonne longuement. Pourquoi cette horreur de
l'htesse consolatrice chez ce farouche mpriseur de l'univers? Pourquoi
craint-il le dnouement dsirable, lui qui proclame l'anantissement
dfinitif de l'tre, l'inanit des lyses et des rbes? Peut-il
srieusement redouter, ce matrialiste dtermin, la stupeur du sommeil
ternel ou l'parpillement de l'unit passagre?

Si le pupille de Schopenhauer tmoigne peu d'allgresse pour
l'euthanasie, c'est qu'en dpit des certitudes du raisonnement
persistent l'inexpliqu et la peur du mystre. Et il fuit devant le
trpas, comme les hommes des premiers ges, dans la droute obscure d'un
indestructible instinct. Il a trac de ses cauchemars et de ses paniques
des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montr d'aussi affolants; au
prix d'eux, les pages pourtant suraigus de la _Joie de vivre_
apparurent comme sereines. Ces images conquirent nanmoins  Maupassant
des sympathies nouvelles. Le lecteur terroris admire en secret
l'crivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et
inavoues. Et qui de nous, dans le nocturne silence, ne ft-ce qu'une
minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son
coeur la noire nigme, perler son front et en ondes douloureuses le
frisson courir ses membres?

Avec une amre volupt Maupassant coute la fuite des minutes qui nous
blessent et entrevoit les dchances prochaines, irrmdiables. Sans
qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une
superbe matrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thme
ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir parce que l'avenir c'est la
mort, le pass l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et
pour les tendresses dfuntes. Il est hant par les yeux qui un jour
croisrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas gots. Toujours
il prfre le souvenir  la prsence, et il a d'infinies dlicatesses de
touche pour indiquer la tristesse des coeurs qui se manquent, se
rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'puisent  vouloir
refaire une vie avec les lambeaux des annes rvolues. Ce que Flaubert
appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens
pntrant et suprieur qui, malgr lui, s'lve jusqu'
l'attendrissement.

Autre contradiction. Celui que le contact de la foule supplicie dans
ses nerfs, et qui professe pour les hommes tant de msestime, celui-l
considre la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence.
Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de garder au fond
de lui ce lieu secret du Moi, o personne ne pntre.

Hlas! a dit son matre: Nous sommes tous dans un dsert. Personne ne
comprend personne et quoi que nous tentions, quels que soient l'lan de
nos coeurs et l'appel de nos lvres, nous serons toujours seuls!

Dans cette ghenne de la mort, dans ces nostalgies du pass, dans ces
transes de l'ternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son
systme? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal
de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.

En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en
aboutissant comme celui de Schopenhauer,  la piti. Ici je sais que je
heurte certains des admirateurs de l'crivain. La piti, on n'a pas
voulu la trouver dans son oeuvre: il est entendu qu'il est impitoyable.
Mais, examinez de plus prs ses rcits et vous la verrez s'y rvlant 
chaque page, pourvu que vous pntriez dans les entrailles mmes du
sujet. C'est l qu'elle vit naturellement, presque contre le gr du
conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.

Et puis, si elle est demeure cache pour tant de lecteurs, c'est
qu'elle n'a rien  faire, cette piti, avec la piti humanitaire,
dbite par les rhteurs. Elle demeure philosophique et hautaine,
dgage de tout caractre anthropocentrique. C'est la souffrance
universelle qu'elle embrasse. Et mme, pour dire vrai, c'est l'homme,
c'est le bipde hypocrite et sournois qui y participe le moins;
Maupassant est secourable  tous ceux de ses semblables que tenaillent
les fatalits physiques, les cruauts sociales et les criminels hasards
de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bont observe des
distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que
ddaignrent les vangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il
plaint les btes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il
plaint les cratures lmentaires, les plantes et les arbres, ces tres
exquis, il s'abandonne et il pand son coeur. Plus la victime est humble
et plus gnreusement il pouse sa douleur. Sa compassion est infinie
pour tout ce qui vit misrablement, se dbat sans comprendre, souffre
et meurt sans parler. Et s'il a pleur Miss Harriet avec ce lyrisme
inusit, c'est que, comme lui, la pauvre dshrite chrissait d'un mme
amour toutes les choses, tous les tres vivants.


Tel m'est apparu, tour  tour conteur, crivain, philosophe, le
Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait: il est dnu de tout
esprit critique. Quand il essaie d'chafauder une thorie, on demeure
stupfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprcision de
pense et une argumentation si dbile. Sur Flaubert, sur le vieux
patron mort qui lui avait pris le coeur d'une faon inexprimable, il a
crit l'tude la moins loquente, la plus diffuse. Et plus tard, mme
faiblesse  exposer comme  prouver, dans son essai sur _l'volution du
roman_, dans l'introduction de _Pierre et Jean_, dans ses Salons enfin
qu'il ne faut pas relire. Veut-il dicter un principe, il en cherche le
fondement dans son oeuvre propre, spcule, systmatise et conclut
d'aprs elle. Ainsi il labore sans mthode, au hasard, des doctrines
qu'il s'vertue ensuite  rduire en axiomes...

En revanche, il possde entre tous un pouvoir de crer, obscur et
intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressment conscience. Vivant,
spontan et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction
mystrieuse. Par elle il domine la littrature et il la dominera
jusqu'au jour o il dsirera tre littraire.

Il est grand comme un arbre. L'auteur des _Contemporains_ a crit que
Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais
jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-mme, dans des lettres
qu'ignora le critique, y souscrit.

A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilit que dveloppent en
lui les terres puissantes o une furie vous monte au cerveau par
l'odorat et par les yeux[11]. Il subit mme l'influence des saisons et
il crit de Provence: Je suis en sve, c'est vrai. Le printemps que je
trouve ici  son premier veil remue toute ma nature de plante et me
fait produire ces fruits littraires qui closent en moi, _je ne sais
comment_[12].

  [11] Lettre indite.

  [12] Lettre indite.


Le mtore rayonne  l'apoge de sa course. Tous l'admirent et le
glorifient. C'est l'poque o Alexandre Dumas fils par trois fois lui
crit: Vous tes le seul auteur dont j'attende une oeuvre avec
impatience.

Il a du gnie.


Un jour vint pourtant o cette impassibilit matresse perdit sa
raideur, o le marbre s'amollit au contact de la vie et de la
souffrance. Et l'oeuvre de romancier, inaugure par le nouvelliste, va
s'attidir d'une tendresse qui point pour la premire fois dans _Mont
Oriol_. Aux dernires pages de ce livre, Maupassant se dsintresse
brusquement de son sujet qui est la cration, le lancement d'une ville
d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage
pisodique, au malheur de Mme Andermat abandonne par Paul Brtigny. La
comdie pittoresque o voluaient baigneurs et charlatans, paysans et
spculateurs, s'achve en drame d'amour. Le matre prte  sa jeune
mondaine dlaisse une attention insolite et il prouve pour son
infortune, cruelle sans doute mais banale, une piti singulire et
profonde. L'amant de _Marocca_, de _La Patronne_, se penche sur cette
me fragile, y dcouvre des noblesses qu'il ignorait, des rsignations
qui le touchent. Gauche encore, mais avec des dlicatesses charmantes,
il s'vertue  panser la blessure,  endormir le chagrin de son hrone.

--Bah!--lui dit un camarade au lendemain de la publication du volume,
en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-mme--bah! Mme Andermat
fera comme les autres: elle reprendra Paul Brtigny mari.

Or voici que Maupassant s'indigne et srieusement se fche:

--Non, elle n'est pas comme les autres celle-l, je vous en rponds!...
Allons, je vois que vous ne l'avez pas regarde!

Mais cet lan sentimental qui a tonn ses admirateurs s'est vite
amorti, car l'anne suivante parat ce sobre _Pierre et Jean_, cet
admirable chef-d'oeuvre de vrit typique, construit avec de la pte
d'humanit, sans nul mlange d'assaisonnements littraires ou de
combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouv dans sa splendide
intgrit le matre d'autrefois.

Il est touch cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un
difice longuement min, l'impassibilit s'croule. Avec une motion
toujours grandissante, il racontera, en les transposant  peine, toutes
ses dtresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son
coeur.

Quel est le secret de cette volution? La lecture de ses oeuvres nous le
dvoile suffisamment.

Le jongleur a t accueilli dans les chteaux; il a t admis aux
chambres des dames. Il a renonc  composer ces fabliaux rapides qui
firent sa gloire, pour s'ingnier aux beaux romans d'amour et de mort.
Tristan a succd  la _Vieille Truande_. Le conteur a laiss les
manants et les vilains, les compagnons des _Repues franches_ pour les
seigneurs et les riches; celui qui nagure frquentait chez Mme Tellier
exalte  prsent Michle de Burne: Yseult a remplac Macette. Dans
l'Ostel de courtoisie, Maupassant cultive les abstractions coutumires
de la moderne Table Ronde: Distinction et Mesure, Ferveur et
Dlicatesse. Le voici qui rdige les requtes d'amour et devient le
servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions
immdiates s'est vou au culte de la Dame.

Maupassant dsormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement.
Depuis longtemps, il avait rsolu d'largir son cycle; un crivain,
affirmait-il, doit tenir tous les articles et dcrire les marches des
trnes comme celles, moins glissantes, des cuisines[13].

  [13] Lettre indite.

Soutenu par les conseils, encourag par les succs d'un camarade de
lettres, il voulut  son tour scruter d'un oeil, qu'il croyait encore
implacable, la socit mondaine de son poque. L'observateur qui tait
en lui se flattait d'y rcolter une moisson copieuse, l'homme esprait
peut-tre y chapper dans l'agitation bourdonnante  ses pressentiments,
 ses cauchemars.

Partout, il fut recherch, choy, ft. Mais le monde ne put se flatter
d'avoir circonvenu l'crivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le
clinquant de son prestige et la purilit de son ensorcellement. Il
mprisa aussi foncirement les fantoches qui s'agitaient autour de lui
que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois: Ah! j'en vois,
s'crie-t-il, des ttes, des types, des coeurs et des mes! Quelle
clinique pour un faiseur de livres! Le dgot que m'inspire cette
humanit me fait regretter plus encore de n'avoir pu devenir ce que
j'aurais voulu tre avant tout: un satirique destructeur, un ironique
froce et comique, un Aristophane ou un Rabelais[14]. Et il ajoute peu
aprs: Le monde fait des rats de tous les savants, de tous les
artistes, de toutes les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter
tout sentiment sincre par sa faon d'parpiller le got, la curiosit,
le dsir, le peu de flamme qui brle en nous[15].

  [14] Lettre indite.

  [15] _Ibid._

Mais les salons, s'ils n'entamrent point la personnalit du romancier,
pas plus qu'ils n'oblitrrent sa clairvoyance, laissrent-ils intacte
son imperturbable srnit? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de
sa plasticit, a subi l'envahissement des mondains comme nagure celui
des ruraux. Certes, il n'a pas t asservi, mais il a t enrl.

En dpit de leur banalit, les louanges persistantes finirent par
mouvoir sa rude fiert. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimit
qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une lite.

Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il
tait bien lev, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les
lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la
caverne o il avait pntr. Il connut la terminologie des clubs, le
charme des conversations douces et grises, l'attrait nervant des
flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevtre que le
sujet comporte. C'tait trop peu d'avoir acquis des mlancolies de bon
ton et des sentiments bien ports, il lui fallut subir encore la
tyrannie des lgances matrielles.

Le monde--pour lequel il n'tait pas fait--le retint dans ses lacs
purils, aux mailles fines et solides, o se prennent parfois les plus
rtifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontr dans ce
caravansrail frivole des coeurs sincres et des mains fraternelles?

En rsum, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains,
l'tre d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des
gots de raffin, des disciplines d'extrme civilis.


Le romancier habite depuis quelque temps cette cit enchante et factice
quand soudain la maladie qui veillait s'exacerbe. Les nvralgies le
torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystrieuses, le
secouent et c'est dans une demi-ccit qu'il volue,  ttons. Les maux
endurs sont si froces qu'il prouve le besoin de les crier. Mais, le
phnomne clinique a t souvent dcrit, du mme coup son coeur
misrable se convulse et s'attendrit. Il est en proie  une motivit
singulire, ses facults anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la
surexcitation de la souffrance son esprit s'largit, s'ouvre  des
comprhensions nouvelles.

Cette personnalit ennoblie, Maupassant la doit  ces douleurs chres
aux grandes mes dont a parl Daudet. Lisez cet aveu inattendu:

  Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir tout ce que je sens
  au fond de moi de penses inexplores, refoules, dsoles. Je les
  sens qui me gonflent et m'empoisonnent comme la bile chez les bilieux.
  Mais si je pouvais un jour les expectorer, alors elles s'vaporeraient
  peut-tre et je ne trouverais plus en moi qu'un coeur lger, joyeux
  qui sait? Penser devient un tourment abominable quand la cervelle
  n'est qu'une plaie. J'ai tant de meurtrissures dans la tte que mes
  ides ne peuvent remuer sans me donner envie de crier. Pourquoi?
  Pourquoi? Dumas dirait que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutt
  que j'ai un pauvre coeur orgueilleux et honteux, un coeur humain, ce
  vieux coeur humain dont on rit, mais qui s'meut et fait mal et dans
  la tte aussi, j'ai l'me des latins qui est trs use. Et puis il y a
  des jours o je ne pense pas comme a, mais o je souffre tout de
  mme, car je suis de la famille des corchs. Mais cela, je ne le dis
  pas, je ne le montre pas, je le dissimule mme trs bien, je crois. On
  me pense sans aucun doute un des hommes les plus indiffrents du
  monde. Je suis sceptique, ce qui n'est pas la mme chose, sceptique
  parce que j'ai les yeux clairs. Et mes yeux disent  mon coeur:
  Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se cache[16].

  [16] Lettre indite.

Page admirable o s'affirme, en dpit des rticences, le combat entre
deux mes opposes, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en
vain que Maupassant crisp essaie de cacher cette sensibilit imprvue:
dsormais elle se manifestera  tous les clairvoyants.

Le temps est pass pour le matre des beaux lans de la jeunesse  la
conqute de la vrit, de cette vrit que tout le monde ignore ou
feint d'ignorer sur la terre. Il sent flotter autour de lui les
tristesses qu'il porte. Elles s'largissent comme la nuit et
m'oppressent du haut du ciel[17].

  [17] _Ibid._

Les regrets le visitent et les prsages le poursuivent. A cette heure il
subit l'irrsistible ncessit de s'hypnotiser devant l'inconnu et de
fouiller l'inexplicable. Il a la conscience prcise qu'en lui quelque
chose se dtruit;  maintes reprises, il est hant par l'ide du
ddoublement de son individu: deux tres qui vivent cte  cte et
s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le
toise, prte  bondir. Dans un vertige dambulatoire, il essaie de fuir,
mais  la montagne comme  la mer, la nature, hier son refuge,
l'pouvante; il croit entendre sa voix triste et superbe lui confirmer
des arrts impitoyables.

Alors son coeur s'panche; tous les sentiments, nagure diffams, il
veut les prouver. Il clbre maintenant dans ses livres
l'amour-passion, l'amour-sacrifice, l'amour-tourment; il vante
l'abngation, le dvouement, l'irrsistible joie de se donner toujours
plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine: quitte  souffrir
davantage encore, il implore en hte de la tendresse et des souvenirs.

Par instants, le Maupassant de nagure proteste contre les servitudes
que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complte
comme autrefois la sensation d'tre sans contact avec rien au monde,
sensation si douce et si forte et qui rend fort. Comme j'avais raison,
crit-il, de me murer dans l'indiffrence! Si on pouvait ne pas sentir
et seulement comprendre sans laisser des lambeaux de soi-mme  d'autres
tres!.... Il est singulier de souffrir du vide, du nant de cette vie,
tant rsign comme je le suis  ce nant. Mais voil, je ne peux vivre
sans souvenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne peux avoir aucune
esprance, je le sais, mais je sens obscurment et sans cesse le mal de
cette constatation et le regret de cet avortement. Et les attaches que
j'ai dans la vie travaillent ma sensibilit qui est trop humaine, pas
assez littraire[18].

  [18] Lettre indite.

Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa
vie tait rehausse de ces fierts, de ces dlicatesses, de ces pudeurs
de sentiment qui sont le lot des coeurs exceptionnels.

Sa piti enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une
pathtique envergure. Il ne songe plus  mpriser, avant de leur tendre
la main, ces malheureux, comme lui harcels, sur le chemin sans espoir.
Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes
les plaies qu'il dcouvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine
des misres ni de leur qualit. Et il plaint toutes les douleurs,
douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les
crpuscules amers des existences manques. Il peut rpter avec
Sully-Prudhomme:

  Je suis le captif des mille tres que j'aime.
  Au moindre branlement qu'un souffle cause en eux,
  Je sens un peu de moi s'arracher de moi-mme.

Son intelligence, elle aussi, s'est enfivre. Maupassant est possd de
toutes les curiosits d'esprit, il veut goter  l'arbre de science. Un
jour, il compulse les mystiques arabes, se repat des lgendes
orientales, et il tudie le lendemain la faune marine, le mystre des
continents madrporiques. Il lit et il compare; il pense et il prend
plaisir  penser: jamais il n'a t aussi clairvoyant. Son cerveau se
maintient dans une bullition continue; aprs le travail, aprs
l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rveries
que ddaignait nagure le faune lascif, s'abandonnant aux forces
naturelles du monde. C'est singulier, confesse-t-il, comme je deviens
mentalement un homme diffrent de ce que j'tais autrefois. Je le
reconnais en me regardant penser, dcouvrir, dvelopper des fables,
sonder et analyser les tres imaginaires qui surgissent dans mes
visions. Je gote  certains songes,  certaines exaltations, le mme
plaisir que je gotais autrefois  ramer comme un fou sous le
soleil[19].

  [19] Lettre indite.

Pour la premire fois sa scurit d'crivain est branle. Ainsi que
l'attestent ses derniers volumes, il est proccup de se transformer, de
se renouveler. L'apptit lui vient d'approfondir les coeurs obscurs et
prcieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique
srnit.


Mais  quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut nagure
l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans _Fort comme la
Mort_, dans _Notre Coeur_ avec une complaisance persistante, qui
d'ailleurs nous le rend plus cher?

A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui
rgente et domine ses hros. C'est lui qui par leurs bouches flirte,
pilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilit malade, sa
mentalit trouble, ses transports rcents, habitent maints de ses
personnages: tous, ou presque tous, professent son pessimisme, pousent
ses mlancolies et se cabrent devant la mort.

Au lieu d'expliquer ces lgants et ces raffins, ces artistes et ces
crivains, de leur infuser une me et de les diffrencier, de transposer
en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les
noms d'Olivier Bertin, d'Andr Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est
toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve. Il peut multiplier les
pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux
personnages auxquels il lui est impossible de se substituer--cette
mondaine ou cette intellectuelle dont il rve de fixer  jamais le
type--Maupassant prtend les dfinir purement et simplement par leurs
actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en
mettant en scne l'homme secret, par sa vie. Mais dcrire ne suffit
plus l o il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'crivain
s'obstine avec plus d'orgueil que de logique  repousser le secours de
la psychologie; il s'puise  assouplir ses mthodes anciennes, esprant
encore et quand mme en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles
s'exeraient sur des simples comme Monsieur Parent ou le pre Roland,
triomphantes avec les tres rudimentaires en proie au dlire du gain ou
aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffisantes pour mettre 
nu les rouages des mes complexes et replies.

Avec les hros de _Fort comme la Mort_, avec cet impulsif amour greff
sur une femme et repoussant sur une autre[20], Maupassant s'en tire
encore aisment. A Mme de Guilleroy, il prte son obsession de vieillir,
sa terreur devant la fuite des jours. En ce moment, crit-il, j'ai ses
angoisses, je regarde avec dsolation mes cheveux blancs, mes rides, la
peau dfrachie des joues, toute l'usure de l'tre apparue partout.
Puis, quand j'arrive  souffrir affreusement de mon chagrin de vieillir,
quand je trouve tout  coup une motion bien vraie, un dtail bien
caractristique, je tressaille de joie[21].

  [20] Lettre indite.

  [21] Lettre indite.

Mais si,  la rigueur, dans ce roman, les difficults taient vitables,
si le lecteur, emport dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne
pas exiger trop imprieusement les explorations de conscience qu'il
tait en droit d'attendre, il n'en fut pas de mme dans _Notre Coeur_.
Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqu  une Michle de Burne, son
procd habituel restait court. Cette me fuyante et loyale comportait
d'autres commentaires que Coralie Cachelin ou les soeurs Rondoli. En
vain le romancier s'ingnia et se tortura. Il fut bien oblig, en
dernier ressort, pour tayer son hrone, d'emprunter la mthode des
analystes: l'instrument nouveau pour lui et rebelle  sa main le servit
mal.

De _Fort comme la Mort_ et de _Notre Coeur_ se dtache un seul caractre
dessin et fouill avec un art suprieur: celui de Guy de Maupassant.

Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas  l'aise. Il donne
l'impression d'un terrien de France, peinant sous des cieux inconnus,
loin du guret natal. Ses frquentations rcentes, ses nouvelles
directions d'esprit semblent attnuer la sret de l'ancienne ordonnance
qui dessinait ses oeuvres comme de vieux jardins. En abandonnant ses
petites gens qui lui avaient donn la gloire, Maupassant, peu  peu et
sans qu'il s'en doute, s'loigne de la tradition franaise. Dans les
salons il a rencontr l'me trangre; il a cout les muses
septentrionales, et leurs chants voils, en mineur, par leur mystrieux
symbolisme, ont sduit sa curiosit, en troublant sa vision. D'autre
part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrres. Or
le monde peut promulguer ses arrts et dispenser ses lauriers; seul un
homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un
artiste ou un homme de lettres.

Dans _Fort comme la Mort_ et _Notre Coeur_, en dpit de qualits
matresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre
l'quilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de
reprendre haleine. C'est en vain: les exercices mondains les plus
obligs, le vernissage et la promenade aux Acacias, l'excdent. Les
intrieurs eux-mmes n'intressent plus son oeil. De ses sances dans
les salons, un autre et rapport des tableautins attentifs et soyeux, 
la Stevens. On tait alors dans l'ge de la peluche, des encombrements
htroclites. Dans le clair-obscur que recherchaient les beauts  la
mode, Maupassant n'a pas fait se jouer les reflets des lourdes tentures;
il ne nous a pas montr les chemines drapes, les divans capitonns,
les coussins brods et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur
les tagres dores, les petites tables charges de bibelots purils et
charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste
maintenant dans nos souvenirs de jeunesse.

S'il n'a pas vu les intrieurs, il n'a gure cout les conversations
que pour en tre accabl. Aussi les mondains de Maupassant ne font-ils
pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de
nagure. Et qui ne troquerait les longs bavardages du dbut de _Notre
Coeur_ pour les propos brefs et dfinitifs qu'changent dans la
diligence de Ttes les compagnons de Boule de Suif?

Est-ce  dire, cependant, que les deux romans ne renferment pas nombre
de pages suprieurement excutes et prodigieusement sduisantes? Non,
elles abondent et souvent elles sont d'une si incontestable grandeur
qu'elles nous voilent les dfaillances de l'oeuvre. Dans _Fort comme la
Mort_ et _Notre Coeur_, la pense du romancier s'lve et plane. Il ne
nous raconte plus, semble-t-il, tel accident fortuit, tel drame isol,
telle misre individuelle: c'est l'impossible amour, la torture du dsir
strile, la vanit des consolations que dit sa parole grave. Et jamais
Maupassant ne fut aussi loquent qu' cette poque; jamais il ne sut
nous branler ainsi de ses priodes haletantes, et nous tarauder l'me
sous la vrille de ses mots clairs et abstraits. Un fluide pathtique
attaque nos nerfs qui vibrent longuement et douloureusement.

A de certaines heures troubles, c'est vers _Fort comme la Mort_ et vers
_Notre Coeur_ que s'en vont, malgr nous, nos prfrences secrtes,
encore que l'crivain n'ait pas suivi l'homme dans son puration. En
perdant son impassibilit, il a perdu son gnie: il ne lui reste plus
qu'une virtuosit entranante et de grande allure.

Pourquoi faut-il que cette poque de son talent, qui correspond  la
priode la plus intelligente, la plus dlicate, la plus noble de sa vie
intime, demeure, au point de vue littraire, la moins attachante?


Cette fois, ce n'est plus Olivier Bertin, ce n'est plus Andr Mariolle
qui parlent. Il faut que Maupassant cde  cette imprieuse ncessit
d'exhaler ses rancoeurs, ses souffrances; il prend la parole en son nom,
sans artifices et sans dtours et, dans un soliloque admirable, il nous
donne un chef-d'oeuvre.

Depuis que le mal en lui se prcise et s'exaspre, que la nuit obscurcit
ses yeux et descend sur son me, c'est aux pays de la lumire, c'est 
la Cte d'Azur qu'il va demander l'illusion dernire. Il ne fait plus 
Paris que de brefs sjours; il consulte ses mdecins, voit ses diteurs,
et repart aussitt. L-bas, dans le vieux port d'Antibes, derrire la
digue de Cannes, le yacht qu'il chrit comme un frre, son _Bel-Ami_, se
balance et l'attend. Il l'emportera vers les cits blanches du golfe de
Gnes, vers les palmiers d'Hyres ou les rouges calanques d'Anthor.

C'est dans une de ces croisires indolentes, au large d'Agay et de
Saint-Raphal, qu'il a crit _Sur l'Eau_. C'est sur la mer auguste des
vieux philosophes et des vieux potes, sur la mer dont la voix a berc
la pense du monde, qu'il a jet dans l'ombre cette longue plainte si
dchirante et sublime que la postrit en frmira longtemps. Les
strophes amres de ce lamento semblent cadences par la Mditerrane
elle-mme et rythmes comme sa mlope; tantt elles brasillent, avec
leurs incidentes uniformes, pareilles aux vagues courtes et presses;
tantt elles se replient et s'apaisent avec un clapotis berceur,
monocorde, dans la fadeur des calmes plats.

_Sur l'Eau_, c'est le testament, c'est la confession gnrale de
Maupassant;  ceux qui viendront, il lgue ses suprmes penses, puis il
dit adieu  tout ce qu'il a aim, aux rves, aux nuits toiles et 
l'haleine des roses.

_Sur l'Eau_, c'est le livre du dsenchantement moderne, le miroir fidle
du dernier pessimisme. Le journal de bord, dcousu et htif, mais si
noble en son tumulte, a pris place pour jamais  ct de _Werther_ et de
_Ren_, de _Manfred_ et d'_Obermann_.


  L'homme est guary, qui se lamente.

Il a menti le vers de Ronsard: le glorieux crivain est entr dans les
sombres dfils de la folie et de la mort.

Longtemps, douloureusement, il s'est vu dfaillir sous les attaques d'un
mal obscur qui lui laissait, avec son irrsistible talent, assez de
conscience pour sentir la diminution de son tre et son entre dans la
nuit. Les symptmes de la paralysie gnrale sont venus, irrcusables
enfin, se confondre avec les dsordres de la nvrose. Maupassant est
mconnaissable; ceux qui, comme moi, le rencontrrent, maigri et
grelottant en ce pluvieux dimanche de novembre o l'on inaugurait 
Rouen le monument de Flaubert, eurent peine  le reconnatre. Toute ma
vie, je reverrai son visage diminu par la souffrance, ses grands yeux
aux abois o la protestation contre l'inique fatalit faisait passer des
lueurs mourantes.

A dater de ce lugubre hiver, la sinistre maladie volue sur le terrain
le plus propice, avec une aveugle rigueur. Sans doute, il n'est pas seul
 subir un sort inflig  tant de pitoyables victimes, mais son
supplice,  lui, connat d'exceptionnels raffinements. A travers les
crises de perscution et de mgalomanie, dans les alternatives
d'excitation et d'affaissement, il garde, durant de longs mois, une
lucidit suraigu qui le convie sans merci au spectacle de sa lente
destruction. Il semble que, par cette torture opinitre, la Nature le
veuille punir d'avoir lu si clair en son coeur de martre.

Maupassant s'est rfugi  Cannes, non loin de sa mre. Il lit des
traits de mdecine et, en dpit des verdicts qu'ils noncent, il
persiste  attribuer ses souffrances  un rhumatisme localis au
cerveau, contract nagure parmi les brouillards de la Seine. Et, par
instants, le prcaire espoir d'une rmission palpite en lui. Il crit au
printemps:

  Il fait si chaud en ce moment sous le soleil qui emplit mes fentres!
  Pourquoi ne suis-je pas tout entier au bonheur de ce bien-tre?
  Certains chiens qui hurlent expriment trs bien cet tat. C'est une
  plainte lamentable qui ne s'adresse  rien, qui ne va nulle part, qui
  ne dit rien et qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchane
  que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais gmir comme eux, je
  m'en irais quelquefois, souvent, dans une grande plaine ou au fond
  d'un bois, et je hurlerais ainsi durant des heures entires, dans les
  tnbres. Il me semble que cela me soulagerait[22].

  [22] Lettre indite.

Vainement il essaie de travailler, il sombre, et l'ide de suicide
s'impose davantage: Mon esprit suit des vallons noirs qui me conduisent
je ne sais o. Ils se succdent et s'emmlent, profonds et longs,
infranchissables. Je sors de l'un pour entrer dans un autre et je ne
prvois pas ce qu'il y aura au bout du dernier. J'ai peur que la
lassitude ne me dcide plus tard  ne pas continuer cette route
inutile[23].

  [23] _Ibid._

Les mois s'coulent cependant et, en juin, il peut aller faire une cure
 Divonne. Aprs un accs d'optimisme trs caractristique, il se rend
brusquement  Champel et il y stupfie son entourage par ses effroyables
divagations. Un soir pourtant qu'il se trouve mieux, il veut lire au
pote Dorchain le dbut de son roman l'_Angelus_, qui sera, il
l'affirme, son chef-d'oeuvre. Quand il eut fini, il pleura. Et nous
aussi, nous pleurmes, rapporte loquemment Dorchain, voyant tout ce qui
restait encore de gnie, de tendresse et de piti dans cette me qui
jamais plus n'achverait de s'exprimer pour se rpandre sur les autres
mes..... Dans son accent, dans ses paroles, dans ses larmes, Maupassant
avait je ne sais quoi de religieux qui dpassait l'horreur de la vie et
la sombre terreur du nant[24].

  [24] LUMBROSO, _Souvenirs sur Maupassant_.

A la fin de septembre, le revoici  Cannes. Mais l'heure de l'chance
prdite par les mdecins a sonn. Comme une bte traque, il erre, 
l'automne, sur la Croisette, devant ces deux les o si souvent il s'est
tendu  l'ombre des pins embaums, devant ces horizons nacrs vers
lesquels, jamais plus, ne cinglera le _Bel-Ami_. Puis, au crpuscule, il
gravit la Californie et, de son oeil morne, regarde l-bas l'Estrel,
qui change de couleur et d'expression sous le ciel verdissant, l'Estrel
dont il a tant couru les sentiers, les forts et les ravins o closent
les fleurs tropicales, l'Estrel qu'il a si fervemment dcrit et qui fut
son dernier amour... Du moins la dolente montagne gardera-t-elle associ
 son nom lger le nom du Matre: elle lui appartient pour toujours,
comme la baie de Saint-Malo  Chateaubriand, et le lac du Bourget 
Lamartine.

Maupassant annonce sa fin prochaine, et dans ses lettres dernires,
pauvres billets sems de fautes, trous de lacunes et cribls de
surcharges, ce ne sont que des cris pouvants, des appels de noy venus
du large: Il y a des jours entiers o je me sens perdu, fini, aveugle,
le cerveau us et vivant encore.....

..... Je n'ai pas une ide qui se suit, j'oublie les mots, les noms de
tout et mes hallucinations et mes douleurs me dchirent.....

..... Je ne peux pas crire, je n'y vois plus; c'est le dsastre de ma
vie[25].

  [25] Lettres indites.

Aprs des semaines tragiques, o d'instinct il lutta en dsespr, le
1er janvier 1892, il se sent irrmdiablement vaincu et, dans une minute
de clart suprme, comme nagure Grard de Nerval, il voulut se tuer.
Moins favoris que l'auteur de _Sylvie_, il se manqua. Mais son esprit,
dsormais indiffrent  toute misre, tait entr dans les tnbres
ternelles.

On le ramena  Paris pour l'interner chez le docteur Meuriot. Aprs
dix-huit mois d'une existence machinale, tout doucement le mtore
s'teignit.....


Les moralistes d'autrefois, plus proccups d'humanit que de pathologie,
auraient comment cette fin en rptant la belle phrase de Cureau de la
Chambre: Il ne faut pas s'estonner si la Mort suit souvent les grands
succs, parce qu'ils font perdre l'Esprance, qui est l'Ancre vritable
qui arreste l'me, la vie et les annes.

  _Septembre 1907._

  POL NEVEUX.




CORRESPONDANCE.


Nous croyons intressant de publier au seuil de cette dition les notes
de collge de l'lve Guy de Maupassant suivies de la lettre de Mme
Caroline Flaubert. Le lecteur verra natre les aptitudes et se
dvelopper le caractre du grand crivain.


PARIS.--LYCE IMPRIAL NAPOLON.

Anne 1859-1860.

OBSERVATIONS.

Excellent lve dont la volont et les efforts mritent d'tre lous
vivement et encourags. Il prendra peu  peu l'habitude de notre travail
et nous comptons sur des progrs certains.


INSTITUTION ECCLSIASTIQUE D'YVETOT.

Anne 1863-1864.

OBSERVATIONS.

  _Conduite_       Rgulire.

  _Travail_        Assidu.

  _Caractre_      Bon, docile et agrable, s'est fait aimer de tout
                   le monde.


INSTITUTION ECCLSIASTIQUE D'YVETOT.

Anne 1866-1867.

OBSERVATIONS.

A donn satisfaction pendant le temps qu'il a pass dans la maison.


INSTITUTION ECCLSIASTIQUE D'YVETOT.

Anne 1866-1867.

OBSERVATIONS.

Toujours bon et agrable.


MADAME CAROLINE FLAUBERT
 MADAME LAURE DE MAUPASSANT.

  Croisset, 3 octobre 1867.

  CHRE MADAME,

Je ne puis trop vous dire tout le plaisir que m'a fait la visite de
votre fils. C'est un charmant garon dont vous devez tre fire; il vous
ressemble un peu et aussi  notre pauvre Alfred. Sa figure gaie et
spirituelle est extrmement sympathique, et son camarade m'a dit qu'il
tait rempli de moyens sous tous les rapports. Votre vieil ami Gustave
en est enchant et me charge de vous fliciter d'avoir un semblable
enfant. Mais pourquoi ne l'avez-vous pas accompagn? Vous nous eussiez
fait tant de plaisir...

  Caroline FLAUBERT.


CORRESPONDANCE.

LETTRES
 GUSTAVE FLAUBERT.


  Paris, ce mardi soir.

  CHER MONSIEUR ET AMI,

..... Je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de la porter au
chemin de fer pour qu'elle parte ce soir. Je vous crirai d'ici 
quelques jours pour causer un peu avec vous comme je le faisais ici
chaque dimanche. Nos causeries de chaque semaine taient devenues pour
moi une habitude et un besoin, et je ne puis rsister au dsir de
bavarder encore un peu par lettre. Je ne vous demande pas de me
rpondre, bien entendu, je sais que vous avez autre chose  faire.
Pardonnez-moi cette libert, mais en causant avec vous, il me semblait
souvent entendre mon oncle que je n'ai pas connu, mais dont vous et ma
mre m'avez si souvent parl et que j'aime comme si j'avais t son
camarade ou son fils, puis le pauvre Bouilhet, que j'ai connu celui-l
et que j'aimais bien aussi.

Il me semble voir vos runions de Rouen. Et je regrette de n'avoir pas
t avec tous ceux-l au lieu d'tre avec les amis de mon ge _qui n'ont
pas une ide de ce qui existe_.

Pardon pour ce griffonnage, veuillez croire  mon affection la plus
dvoue et la plus vive.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Ce lundi.

  CHER MONSIEUR ET AMI,

J'ai recopi hier soir mon _Histoire du vieux temps_, j'ai fait tous les
changements que vous m'aviez indiqus, et j'ai enlev _cinq pages au
commencement_.

Je l'ai lue hier  F..... qui trouvait mme que j'en avais trop
supprim, disant que c'tait un proverbe plutt qu'une pice faite
suivant les rgles ordinaires, que j'avais enlev des choses qui
auraient peut-tre t applaudies et que, dans ce genre, l'action tait
gnralement presque nulle, etc. Enfin, moi, je crois que les
changements et suppressions que j'ai faits sont bons, qu'en pensez-vous?
elle va beaucoup plus vite ainsi.

Pourvu (si elle est accepte?) qu'on ne m'embte pas pour le rcit du
comte, je ne crois pas qu'on puisse en supprimer sans le gter tout 
fait. J'y ai rflchi et j'aurais  recommencer que je ne le ferais pas
plus court.

Je vous rapporte en mme temps _La Demande_, puisque vous avez t assez
bon pour vous charger de les prsenter ensemble. J'ai pens qu'il tait
inutile de la faire recopier, puisque le manuscrit est trs lisible
malgr les quelques ratures que j'ai faites.

Je vous remercie mille fois pour le trs grand service que vous me
rendez.

Je vous serre bien affectueusement la main.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Paris, le 17 novembre 1876.

Je voulais attendre, pour vous crire, mon cher matre, que j'eusse
quelque chose d' peu prs certain du ct de _la Nation_, car j'ai
d'abord t plein d'esprance, puis de dsespoir, et depuis ce matin je
recommence  esprer.

Voici les faits:

Aussitt en possession de votre lettre, j'ai t me prsenter chez M.
Raoul Duval qui m'a reu avec une bienveillance extrme et m'a dit ceci:
Nous n'avons point encore de chroniqueur littraire, faites-moi tout de
suite un article d'actualit sur un _livre nouveau_, je le ferai
passer; vous m'en donnerez un second quinze jours aprs environ, je le
ferai insrer galement; puis je demanderai au Conseil d'administration
de complter la rdaction du journal en vous prenant comme critique
littraire. Vous pouvez tre certain que je ferai pour cela tout ce que
je pourrai, parce que vous m'tes chaleureusement recommand par mes
meilleurs amis: G. Flaubert et les Lapierre.

L-dessus, je m'en vais enchant, j'achte la correspondance de Balzac
et je prpare mon article, puisqu'il ne fallait qu'une actualit.

Mais j'apprends au bout de quelques jours, que _la Nation_ publie des
feuilletons littraires signs par M. Filon, l'ex-prcepteur du prince
imprial. Et un de ses amis m'affirme qu'il doit garder la critique des
livres.

Je termine nanmoins mon article et je l'ai port hier chez M. Raoul
Duval que j'ai t voir ce matin. Il a t toujours aussi aimable, m'a
fait beaucoup de compliments sur mon tude qui va passer immdiatement.
Mais j'ai compris que je ne serais pas titulaire de la critique
littraire, la place a t prise probablement par M. Filon; je crois que
je vais remplacer un _chroniqueur lger_, qu'on trouve trop bte, et
qu'on me laisserait toute latitude sur le choix de mes articles. Dans
tous les cas M. Raoul Duval parat bien dcid  m'attacher  la
rdaction de son journal. Je l'en ai vivement remerci, mais c'est 
vous surtout, mon bien cher matre, que doivent aller tous mes
remerciements.

Je vous enverrai le numro o mon article sur les lettres de Balzac
paratra et je vous tiendrai au courant des vnements qui surviendront.

Je fais en ce moment, malgr les ides de Zola sur le _Thtre
naturaliste_, un drame historique, cors!!!!![26]

  [26] _Princesse de Bthune._ Cette pice fait partie des essais
  littraires de jeunesse que nous ne publions pas.

Mon coeur va bien. Ma foi, vivent les homopathes. Love fait de mon
coeur ce qu'il veut, l'acclre ou le ralentit quand il lui plat.

A bientt, mon cher matre, je vous embrasse en vous serrant les mains.
Renouvelez  madame Commanville l'assurance de mes sentiments bien
dvous et respectueux et rappelez-moi au bon souvenir de son mari.

Tout  vous.

  GUY DE MAUPASSANT.

Revenez vite, car vous me manquez beaucoup. C'est aussi ce que me disait
Zola jeudi dernier.


MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

  Paris, ce 8 janvier 1877.

Je suis assez embarrass pour _la Nation_, mon cher matre, et comme il
se peut faire que vous ayez vu R. Duval  Rouen pendant les vacances du
jour de l'an, je viens vous expliquer les choses et vous demander
conseil.

Lorsque M. R. Duval m'a demand quelques articles littraires, il s'est
refus  prendre des tudes longues et srieuses comme celle que je lui
proposais, et il m'a recommand de faire _amusant_. Pour lui plaire, je
lui ai donn mon article sur Balzac, qui est de la critique  l'usage
des dames et des messieurs du monde, mais o il n'est pas question de
littrature. Il l'a trouv charmant et il en a parl avec _enthousiasme_
 Mme Lapierre, qui me l'a rpt. L-dessus, je fais un article trs
littraire et trs srieux sur une question fort grosse et fort grave,
l'_invasion de la Bizarrerie_, procd des mdiocres pour remplacer
l'originalit qu'ils ne trouvent pas. Le livre qui me servait de
prtexte pour cette tude tait _Les morts bizarres_, de Jean Richepin.
R. Duval m'a object que cela n'tait point _intressant_ pour ses
lecteurs, que M. Richepin n'tait point digne de la rclame qui
rsultait toujours d'un article mme ennemi (comme s'il s'agissait de
Richepin!!!), etc., etc. L-dessus, je prends la rdition du 1er livre
de Ste-Beuve sur la posie franaise au XVIe sicle et je fais un
troisime article. Raoul Duval a paru l'apprcier, m'a demand la
permission de couper en deux quelques phrases, parce que dans _le
journalisme il faut faire la phrase courte_: et m'a annonc qu'il
paratrait prochainement. J'attends encore!!! Comme le M. Nol qui fait
la chronique dramatique dans _la Nation_ est au-dessous de Mallarm
comme galimatias, et que le journal ne peut rellement pas le conserver,
M. R. Duval m'a pri de lui faire quelques critiques de pices. J'ai
pris d'abord _L'ami Fritz_, qui est certes ce qu'on a donn de meilleur
cette anne. C'est l'avis de Daudet, de Zola, de Tourgueneff, ce qui me
suffisait, c'est le mien. J'apprends aujourd'hui que M. R. Duval a
trouv cette pice imbcile, atroce, et dit  tout le monde de n'y pas
aller. Est-ce son opinion ou celle du monde bonapartiste? Je l'ignore,
toujours est-il que mon article n'a pas d lui plaire, quoique j'aie
fait un loge bien modr de cette oeuvre.

Or je vois par mes yeux, je juge par ma raison et je ne dirai point que
ce qui est blanc est noir, parce que c'est l'avis d'un autre. Je compte
faire encore un article d'preuve pour _la Nation_, aprs quoi je me
tiendrai tranquille. Non seulement j'ai dpens 25 francs en livres et
places de thtres  analyser, dpense dont je me serais certes abstenu,
mais j'ai perdu grandement un mois de travail, ce qui est beaucoup plus
important. Cette indcision continue me tracasse, ces articles divers,
irrguliers me troublent, je ne sais encore rien, et avec l'indcision
de M. Raoul Duval et la crainte qu'il a de sa rdaction videmment
hostile  un nouveau venu, il peut me faire passer ainsi tout le
printemps en me demandant des articles d'preuve qui ne me mneront 
rien et ne sont point pays. J'ai pens que vous vous tiez peut-tre
rencontrs chez Mme Lapierre et qu'il avait pu vous parler de moi. Je
voudrais, en ce cas, savoir si j'ai quelque chance de remplacer M. Nol,
sans quoi il est inutile que je continue  dpenser de l'argent et du
temps pour rien. Je ne sais mme quelle pice choisir pour faire un
second article, et cette critique aprs coup ne peut avoir aucune espce
d'originalit. Il est inutile dans tous les cas d'crire pour moi  M.
R. Duval; je vous parlerai beaucoup plus longuement de tout cela quand
vous serez ici. Croyez-moi bien, cher matre, aucun journal ne me
laissera faire des articles vraiment littraires et dire ce que je
pense. Je lis tous les jours _la Nation_; cette feuille est radicalement
imbcile, c'est le royaume des prjugs et du convenu, toute chose
nouvelle les effarouchera comme ide et comme forme. M. Nol dit bien
que la chanteuse, Mlle Ritter, est la personnification de la gracieuse
figure de jeune fille que le compositeur (Victor Mass) a choisie pour
l'encadrer de ses _perles_ les plus _mlodieuses_!...... Je vous
envoie, en outre, le feuilleton d'aujourd'hui, il est impossible d'tre
plus mauvais. Je vous adresse, en mme temps, un article de Zola qui
trouve que le _Drame scientifique_ est une heureuse innovation qui mne
au drame naturaliste. Cette fois, c'est trop fort!!! Quand donc
reviendrez-vous? Je suis dsol de vous voir rester si longtemps
l-bas.....

..... M. Tourgueneff m'a dit hier que vous ne seriez peut-tre pas ici
avant la fin de fvrier, et cela m'a rempli de tristesse. J'ai un besoin
norme de causer avec vous, j'ai le cerveau plein de choses  vous dire:
je suis malade d'une trop longue continence d'esprit, comme on l'est
d'une chastet prolonge.

Il y a sur Paris, en ce moment, une atmosphre de lubricit qui m'est
douce. On ne parle que des histoires de Mme Ch. H., du prince de
Hohenlohe, et d'une autre dame qu'on ne nomme pas. Demandez  Mme
Lapierre de vous raconter tout cela. Je travaille trop en ce moment.....
Mais l'impudicit du bon public me rjouit.

Revenez vite, cher matre, je vous embrasse en attendant avec une
affection toute filiale.

Votre

  GUY DE MAUPASSANT.


MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

  Paris, ce 10 dcembre 1877.

Il y a longtemps que je veux vous crire, mon bien-aim matre, mais _la
Politique_!!... m'a empch de le faire. La politique m'empche de
travailler, de sortir, de penser, d'crire. Je suis comme les
indiffrents qui deviennent les plus passionns, et comme les pacifiques
qui deviennent froces. Paris vit dans une fivre atroce et j'ai de
cette fivre: tout est arrt, suspendu comme avant un croulement. J'ai
fini de rire et suis en colre pour de bon. L'irritation que causent les
manoeuvres sclrates de ces gueux est tellement intense, continuelle,
pntrante, qu'elle vous obsde  toute heure, vous harcle comme des
piqres de moustiques, vous poursuit...

... J'ai l'air de faire des phrases--tant pis.--Je demande la
suppression des classes dirigeantes: de ce ramassis de beaux messieurs
stupides qui batifolent dans les jupes de cette trane dvote et bte
qu'on appelle la bonne socit.

Eh bien, je trouve maintenant que 93 a t doux, que les septembriseurs
ont t clments, que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et
Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont
aussi inintelligentes aujourd'hui qu'alors, aussi incapables de
gouverner aujourd'hui qu'alors, aussi viles, trompeuses et gnantes
aujourd'hui qu'alors, il faut supprimer les classes dirigeantes
aujourd'hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crtins avec les
belles dames catins. O radicaux, quoique vous ayez bien souvent du petit
bleu  la place de cervelle, dlivrez-nous des sauveurs et des
militaires qui n'ont dans la tte qu'une ritournelle et de l'eau
bnite.

Voil huit jours que je ne puis plus travailler, tant je suis exaspr
par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces
odieux cuistres.

Pourtant, j'aurai achev de refaire mon drame (tout  fait remani) vers
le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps aprs votre
retour. J'ai fait aussi le plan d'un _roman_ que je commencerai aussitt
mon drame termin.

Et (par-dessus tout) Hugo--notre pote,--qui donne  dner  tous les
JOURNALISTES de Paris,--et qui demande  avoir auprs de lui SARCEY et
VITU, lesquels ne daignent pas venir.--_On remarque leur absence et on
les regrette._--Il y avait l Albert Delpit! Cochinat! et cent inconnus
que Hugo a traits de grands artistes.--Lisez son discours, du reste.

Je ne vais pas mal, malgr tout, et vous embrasse en esprant causer
bientt avec vous.

  GUY DE MAUPASSANT.

Ma lettre n'a peut-tre pas le sens commun. Elle vous prouvera toujours
que je pense souvent  vous.

Compliments au bon Laporte. Je pense, d'aprs votre dernire lettre, que
Mme Commanville est  Paris et je tcherai de la voir demain.


MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

  Paris, ce 5 juillet 1878.

Vous me demandez des nouvelles, mon cher matre: elles sont toutes
mauvaises, hlas! D'abord ma mre ne va pas bien du tout.....

... Ajoutez  cela que mon ministre m'nerve, que je ne puis
travailler, que j'ai l'esprit strile et fatigu par des additions que
je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des perceptions
si nettes de l'inutilit de tout, de la mchancet inconsciente de la
cration, du vide de l'avenir (quel qu'il soit), que je me sens venir
une indiffrence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement
rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans
embtements.

Je vis tout  fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie
moi-mme parce que je ne puis travailler. Je trouve mes penses
mdiocres et monotones, et je suis si courbatur d'esprit que je ne puis
mme les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui
prouve que je suis bien bte.

De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne
amie Mme Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime
de tout mon coeur. Je lui raconte beaucoup d'histoires qui lui semblent,
je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu
sentimental. Elle me raconte ses rves et je lui narre des ralits.

J'enseigne, tout bas,  d'autres belles dames que je rencontre chez
elle, les arcanes de la lubricit, et je me dconsidre dans leurs
coeurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez  genoux.

J'ai rencontr des Indiens qui m'excitent.

Zola, propritaire  Mdan (Seine-et-Oise), s'est aperu qu'un plancher
de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les
poutres taient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du
maon du pays, il les a remplaces par des poutrelles en fer. De sorte
que je m'attends  voir quelque jour la maison tout entire s'crouler.
O ralistes!

Il n'a pas l'air trop triste de la disparition du _Bien Public_.

Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine: Encore un jour, un jour
de pass.--Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collgue
imbcile et un chef qui m'eng..... Je ne dis plus rien au premier; je ne
rponds plus au second. Tous deux me mprisent un peu et me trouvent
inintelligent, ce qui me console.

Les figures des trangers font grimacer les rues. On sent le ngre sur
le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous
arrte. Les chevaux de fiacre me font piti, tant ils sont maigres. Ils
ne meurent plus, ils disparaissent, ils se dissipent. Il flotte dans
Paris tant de btises venues de tous les coins du monde, qu'on en
prouve comme un accablement.

Adieu, mon cher matre, je vous embrasse en vous serrant les mains.

  GUY DE MAUPASSANT.

Rien de nouveau pour M. Bardoux.


MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

  Paris, ce 3 aot 1878.

  MON CHER MATRE,

Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a suppli de vous
crire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'paule auprs
de Zola. Elle a t  l'Ambigu, on lui a parl du rle de _Gervaise_
dans _L'Assommoir_ et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle
jure qu'elle en fera sa plus belle cration, qu'elle tonnera Paris (ce
qui est possible), et que personne ne jouerait ce rle comme elle (ce
que je crois).

Elle m'a montr qu'elle tait normment maigrie de partout (c'est
vrai), et m'a affirm qu' la scne elle aurait vingt ans. Elle est
tellement emballe qu'il est possible qu'elle russisse fort bien. Dans
tous les cas,  mon avis, elle vaudrait infiniment mieux que la
chanteuse Judic.

Qu'en pensez-vous?

Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui
prend les eaux de Plombires. Elle m'envoie des encouragements, des
exhortations  la patience et  la gaiet. Malheureusement, je n'en
profite gure. Je ne comprends plus qu'un mot de la langue franaise,
parce qu'il exprime le changement, la transformation ternelle des
meilleures choses et la dsillusion avec nergie.....

L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que
les vnements ne sont pas varis, que les vices sont bien mesquins, et
qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.

Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher matre.

Donnez-moi des nouvelles de _Bouvard et Pcuchet_.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Paris, ce 21 aot 1878.

Je ne vous crivais point, mon cher matre, parce que je suis
compltement dmoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye de
travailler tous les soirs sans avoir pu crire une page propre. Rien,
rien. Alors je descends peu  peu dans des noirs de tristesse et de
dcouragement dont j'aurai bien du mal  sortir. Mon ministre me
dtruit peu  peu. Aprs mes sept heures de _travaux administratifs_, je
ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui
m'accablent l'esprit. J'ai mme essay d'crire quelques chroniques pour
_le Gaulois_ afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne
trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez 
cela que tout va mal autour de moi. Ma mre, qui est retourne  tretat
depuis deux mois environ, ne va nullement mieux. Son coeur surtout la
fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syncopes fort inquitantes.
Elle est tellement affaiblie qu'elle ne m'crit mme plus, et c'est 
peine si, tous les quinze jours, je reois un mot qu'elle dicte  son
jardinier.

Elle compte toujours sur la visite de M. et Mme Commanville au
commencement d'octobre et elle espre aussi que vous voudrez bien venir
passer quelques jours prs d'elle; cela la distrairait et lui ferait
beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de cong que
vous m'ayez rpondu si vous pourrez, ainsi que Mme Commanville, tre
libre  cette poque.

Notre amie Mme Brainne ne s'amuse gure  Plombires. Elle m'crit de
temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas
toujours trs convenables, mais qui, du moins, peuvent l'gayer.

Suzanne Lagier vient quelquefois me voir  mon ministre; elle met tout
Paris en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais
monotone, et sa personnalit de cabotine tient dans son esprit une place
dmesure.

Comment se fait-il que Zola n'ait point t dcor aprs la promesse de
M. Bardoux? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les journaux
avaient annonc sa dcoration. Je dois bientt aller passer un dimanche
chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sr qu'il est
trs embt. Qu'avait-il besoin de cela?

J'ai rencontr Tourgueneff quelques jours avant son dpart pour la
Russie et je l'ai trouv triste et inquiet. Quelques accidents qu'il
avait eus au coeur l'avaient dcid  consulter, et le mdecin avait
constat une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le coeur
dtrior?

Je vous embrasse de grand coeur, mon cher matre, et vous prie de
m'crire quelques mots entre deux phrases de _Bouvard et Pcuchet_.

Je vous serre encore les mains.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Paris, ce mercredi.

  MON CHER MATRE,

..... Mon chef, pour l'unique raison de m'tre dsagrable, sans doute,
vient de me donner le plus horrible service de bureau, service que
remplissait fort bien un vieil employ abruti: c'est la prparation du
budget et les comptes de liquidation des ports: des chiffres, rien que
des chiffres; de plus je me trouve auprs de lui, ce qui me met dans
l'impossibilit de travailler pour moi, mme quand j'ai une heure de
rpit; c'est l, je pense, le but qu'il veut atteindre.

J'ai des tristesses de tous les cts. Ma mre va fort mal et ne se
trouve mme pas en tat de quitter tretat.

Je vous embrasse bien fort, mon cher matre, et vous demande pardon des
embtements que je vous donne.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Ce 2 dcembre 1878.

Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de _Nana_; j'aime peu le second,
le troisime me parat mieux. La division du livre ne me plat pas. Au
lieu de conduire son action directement du commencement  la fin, il la
divise, comme le _Nabab_, en chapitres qui forment _de vritables actes_
se passant au mme lieu, ne renfermant qu'un fait et, par consquent, il
vite ainsi toute espce de transition, ce qui est plus facile.--Ainsi:
1er chapitre: _Une reprsentation aux Varits_.--2e chapitre:
_L'appartement de Nana_.--3e chapitre: _Une soire chez le comte
Nupha_.--4e chapitre: _Un souper chez Nana_, etc.

Ma mre ne va pas mieux, mais _les_ mdecins sont plus rassurants sur la
maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement  suivre.

Adieu, mon cher matre, je vous embrasse fort et vous serre les mains.
Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Commanville.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Ce 13 janvier.

  MON CHER MATRE,

J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet
hiver!

Cette nouvelle m'a tellement tonn et dsol que je vous prie de me
dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne
me parat pas possible; c'est mon plus grand plaisir de l'anne d'aller
causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me
semble que l't ne peut pas revenir sans que je vous aie vu.--Mme
Commanville doit tre  Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau
avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle.
Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministre fini
et j'ai peur d'tre oubli dans la dbcle. Je suis titularis  1,800
francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que
je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus
tt. Rien ne l'en empchait.

Zola n'est pas dcor-- cause de l'article qu'il a crit dans _le
Figaro_!!!!.. Le chef du cabinet m'a dit que le ministre ne _pouvait
vraiment pas_ lui donner la croix en ce moment!!!... on rve..... En
quoi un article de critique dtruit-il le talent de Zola?

Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est
(ou devient) imbcile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont
donns ici, des envies subites de crier comme si j'tais pris d'une rage
de dents. Oh le beau roman sur les ministres!!... M. Bardoux qui n'est
pas bte, bien loin de l, s'est entour d'une faon tonnante et ils
ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilits de raisonnements
politiques et malins d'hommes qui..... dans leurs chausses  faire la
joie du garon.

La premire de l'_Assommoir_ aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navr
que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et
qu'il va passer un hiver solitaire.

On rpte ma petite pice au 3e thtre Franais, mais je n'ai pas
encore eu le temps d'aller voir une seule rptition. J'arrive ici  9
heures et je pars  6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de
loisirs. Je me spare de plus en plus de mon pauvre roman: j'ai peur que
le cordon ombilical soit coup. Et cependant je voudrais que le ministre
restt, car je tcherais de me faire une petite place ici. Je crois la
chose fort possible. Aprs cela je pourrais enfin travailler _un peu_
tranquille.

Notre pauvre amie Mme Brainne n'a pas de chance. Elle a en mme temps
une inflammation d'un oeil qui l'empche de lire et d'crire, et une
entorse!--Dites-moi vite si vous viendrez.

Je vous embrasse, mon cher matre, et vous supplie de quitter Croisset,
ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce
monde est un dsert o on ne parle mme pas, faute de gens  qui on
puisse rien dire.

Tout  vous,

  GUY DE MAUPASSANT.


CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.

  Ce 28 janvier 1879.

  MON BIEN CHER MATRE,

_Le Figaro_ annonce que vous vous tes cass la jambe. Je suis plein
d'angoisse et d'inquitudes. J'cris  Pouchet qui devait tre 
Croisset dimanche; mais si l'immobilit  laquelle on doit vous
condamner ne vous empche pas d'crire, envoyez-moi un mot, je vous
prie.

Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les
jours maintenant) et d'aller vous voir, causer avec vous, vous apporter
des nouvelles, l'air de Paris, un peu de distraction dans vos
tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les
gouvernements la haine de la littrature? Que vous devez tre malheureux
dans votre lit, sans travailler. Je ne pense qu' vous depuis ce matin.
Quand la lourde fatalit tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'crase
de toutes les faons.

Ce malheur ne fait pas que me dsoler, il me rvolte, parce qu'il m'a
l'air d'une lchet de la Destine qui, ne pouvant vous atteindre
compltement en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il
pas possible de vous faire apporter ici, o, au moins, on irait vous
voir, on vous entourerait!

Je vous embrasse bien fort, mon bien cher matre, et vous demande en
grce de m'crire ou de me faire crire un mot.

Votre

  GUY DE MAUPASSANT.

Il m'a t impossible jusqu'ici d'aller voir Mme Commanville; j'en suis
honteux et dsol, mais j'arrive  mon bureau  9 heures: j'en pars au
plus tt  6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute.
Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.


  Paris, ce mercredi.

  MON CHER MATRE,

..... Ma pice va passer dans dix jours chez Ballande. Pouvez-vous, mon
cher matre, m'envoyer une lettre d'introduction pour Thodore de
Banville que je voudrais prier d'y venir. Je tche d'avoir autant de
critiques que je pourrai et je tiens  celui-l, parce que la pice est
en _vers_.

J'ai vu Banville chez vous mais il ne me reconnat pas quand je le
rencontre.

Je sais par Mme Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on?
Vous ne vous imaginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.

Je vous embrasse, mon bien cher matre, en vous serrant les mains.

Bien des choses  Laporte.

Votre

  GUY DE MAUPASSANT.


CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.

  Paris, le 18 fvrier 1879.

Je ne vous cris qu'un mot en courant, mon cher matre, parce que je
suis surcharg de besogne. Puis ma pice sera joue _demain soir_ et
j'ai un travail considrable de distribution de places. J'espre que ce
ne sera pas mal. J'ai crit  Daudet pour lui demander s'il pourrait
venir. _Il ne m'a pas plus rpondu que pour la feuille de Rose._ Je lui
envoie tout de mme deux fauteuils sous enveloppe.

Banville a t charmant. Il viendra. J'ai aussi Lapommeraye et _le
Gaulois_. (Peut-tre!!! _le Figaro_.)

..... Je vais essayer d'aller vous voir; mais je ne rponds pas de
russir......

Enfin je verrai l'tat de mes finances  la fin du mois et j'espre que
je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand
besoin. Je dsire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur
l'histoire Gambetta, une apprciation que je crois plus juste que les
autres.

Je vous crirai aussitt que ma pice aura t joue, en attendant, je
vous embrasse.

  GUY DE MAUPASSANT.


  26 fvrier 1879.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ma pice a bien russi: mieux mme que je n'aurais espr. Lapommeraye,
Banville, Claretie, ont t charmants; _le Petit Journal_ trs bon, _le
Gaulois_ aimable, Daudet perfide: il a dit: M. de M. a remis  la
scne, sans s'en douter, les roses jaunes d'Alphonse Karr. Personne sans
doute n'a oubli le sujet, le voici. Puis il fait l'analyse des roses
jaunes (que je ne connaissais nullement) de faon  ce que cela ait une
ressemblance absolue avec ma pice, tandis que, d'aprs les
renseignements que j'ai pris, les diffrences entre les deux sujets sont
trs sensibles; il termine par quelques mots d'loge.--Zola n'a rien
dit, j'espre que c'est pour lundi. Du reste _sa bande_ me lche, ne me
trouvant pas assez naturaliste; aucun d'eux n'est venu me serrer la main
aprs le _succs_. Zola et sa femme _ont applaudi beaucoup_ et m'ont
vivement flicit plus tard.--D'autres journaux en ont parl avec loge,
je n'ai pu encore me les procurer.--Mme Pasca va la jouer dans le monde.

Adieu, mon cher matre, je vous embrasse bien fort et j'ai grande envie
de vous voir.

Votre

  G. DE M.


  Paris, 24 avril 1879.

Je serai toujours, mon cher matre, une victime des ministres. Voici
huit jours que je veux vous crire, et je n'ai pas pu trouver une
demi-heure pour le faire. J'ai ici des rapports trs agrables avec
Charmes, mon chef; nous sommes presque sur un pied d'galit, il m'a
fait donner un trs beau bureau, mais je lui appartiens, il se dcharge
sur moi de la moiti de sa besogne, il marche et j'cris du matin au
soir; je suis une chose obissant  la sonnette lectrique et, en
rsum, je n'aurai pas plus de libert qu' la Marine. Les relations
sont douces, c'est l le seul avantage; et le service est beaucoup moins
ennuyeux. Et le soir de ma petite pice Charmes me disait: Dcidment
il faut que nous vous laissions du temps pour travailler et, soyez
tranquille, nous vous en laisserons!!!!! Ah bien oui!! je lui suis
utile et il en abuse; c'est toujours ainsi du reste, j'ai voulu me faire
bien voir de lui et j'ai trop russi.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que dites-vous de Zola? moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu
son article sur Hugo!! son article sur les potes contemporains et sa
brochure la Rpublique et la littrature?--La rpublique sera
naturaliste ou elle ne sera pas,--JE NE SUIS QU'UN SAVANT--!!!!--
(rien que cela!--quelle modestie),--l'enqute sociale,--le document
humain,--la srie des _formules_,--on verra maintenant sur le dos des
livres grand roman selon la formule naturaliste.--_Je ne suis qu'un
savant!!!!!_ cela est pyramidal!!! et on ne rit pas.....

Vous n'avez pas reu le nouveau livre d'Hennique, parce qu'il ne l'a
envoy  personne. C'est un roman qu'il a crit  18 ans pour le journal
_l'Ordre_ et que Dentu lui avait achet, _il ne le montre pas_.--Mme
Pasca (ceci entre nous) a failli mourir de chagrin de sa rupture avec
Ricard et vous pouvez tre assur qu'elle ne jouera pas ma pice chez la
princesse Mathilde: elle n'a pas autre chose en la tte que son
dsespoir d'amour. Nom de Dieu, que les femmes sont btes!--Zola m'a
charg de vous dire qu'il vous attendait avec impatience pour donner le
dner qu'il a promis pour la 50e dition de l'_Assommoir_; il espre que
vous serez ici dans les tout premiers jours de mai, parce qu'il compte
partir immdiatement aprs; il a retard son dpart pour cela.--Les
Charpentier descendent dans des profondeurs de stupidit prodigieuses,
la femme est encore plus tonnante que l'homme.

Je vous attends avec impatience, je m'embte, je suis un peu souffrant,
le sang circule mal, et les MDECINS ne peuvent que rpter leur
ternelle phrase: de l'exercice, faites de l'exercice. Je n'ai pas le
temps de travailler, ce qui me rend fort grincheux. Adieu, mon cher
matre, je vous embrasse filialement.

A vous,

  G. DE M.


CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.

  Ce 26 dcembre.

J'ai t fort bouscul ces jours-ci, mon bien cher matre, et je n'ai pu
encore vous crire. Enfin je suis install dans un beau bureau sur des
jardins, mais je trouve que a sent le provisoire.....

Par exemple, pour du temps je n'en ai pas. J'arrive  9 heures du matin
et je pars  6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour
djeuner. Mais cela n'est qu'un moment  passer et je serai fort libre
quand je rentrerai dans l'administration.

Je jouis d'une haute considration. Les directeurs me traitent avec
dfrence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin.
Mes collgues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.

Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes,
tristes, tristes; en somme, tout le monde est bte, bte, bte, ici
comme ailleurs.

Une chose me gne, j'ai dplu au lampiste, qui n'a pas voulu me donner
de lampe. Si cela continue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.

J'ai t de nouveau  la _Librairie nouvelle_. M. Achille n'a pu se
procurer nulle part le _Bien et le mal des femmes_. C'est tout  fait
puis.

Et Zola!..... Cet article-l quinze jours avant l'_Assommoir_! La jolie
presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matine (quand? je l'ignore)
mon _Histoire du vieux temps_.--C'est toujours a; malheureusement a ne
rapporte rien les matines.

Dtail embtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches
jusqu' midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler,
la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accoutum, elle n'est
pas difficile.

Je vous embrasse tendrement, mon cher matre, en vous remerciant, et je
vous prie de prsenter  Mme Commanville mes compliments respectueux et
dvous.

  GUY DE MAUPASSANT.


CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.

  Ce lundi.

  MON CHER MATRE,

..... C'est aujourd'hui que le ministre doit tomber. Je n'ai pas de
chance.

L'_Assommoir_ est un succs!

Par exemple c'est interminable et pas trs mordant. Mais les dcors sont
superbes et il y a des scnes bien venues. Le _delirium tremens_ fait
vanouir les femmes. On ira voir. La _premire_ a t fort bonne.
Quelques murmures bauchs ont t arrts par trois salves
d'applaudissements. Je crois que la pice tiendra longtemps.

Je vous embrasse, mon cher matre, et vous prie de venir le plus tt
possible.

  GUY DE MAUPASSANT.

  A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout,
  nice de Gustave Flaubert, nous devons communication des LETTRES 
  GUSTAVE FLAUBERT.


LETTRES
 SA MRE ET  SES AMIS.


  Yvetot, ce 2 mai 1864.

  CHRE MAMAN,

On ne donnera les places que cet aprs-midi, et je commence ma lettre ce
matin.

Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce
que M. le Suprieur est  Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule
rougeole. Je dsespre pour mon RACINE; je croyais que nous avions
encore au moins cinq compositions en thme latin, et il n'y en a plus
qu'une, et deux en grec. Je ne comprends rien  cette malheureuse
langue. Donc, je n'espre rien de bien pour le grec. Quant  la
composition en version, dont on donnera les places demain, je crois tre
bien. Nous ne composerons plus maintenant avant prs de 3 semaines. Je
ne t'crirai plus avant la sortie. Ainsi donc, entendons-nous pour
cela, tu sais que nous ne rentrons qu' 7 heures du soir. Si Germer est
revenu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et
ainsi partir le plus tard possible sans tre fixe par le train, ni
oblige de coucher ici. cris-moi pour me dire quelle est ta rsolution.
Que vas-tu faire?

Eh bien, voici de la pluie; il y a assez longtemps que nous la
demandons. Je voudrais savoir quand commence l't d'aprs le
calendrier.

Comment va Henri? a-t-il toujours ses camarades? Sais-tu si Germer va
bientt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues,
j'espre; il n'a pas  se plaindre.

Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te
faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des
grandes vacances, je te demanderai un petit dner, ou bien seulement,
toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moiti de
l'argent que t'aurait cot le bal, parce que cela m'avancera toujours
pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pense que j'ai depuis
la rentre, non seulement depuis la rentre de Pques, mais aussi depuis
la rentre des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que
l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier
que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans
l'glise, c'est--dire un bateau-pcheur tout rond dessous. Si je n'ai
pas de prix, j'espre au moins avoir un accessit.

Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chre maman; 
demain.


  Ce mardi.

Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les
1ers; j'ai manqu tre premier: ma composition a t  2 professeurs
avec celle du 1er. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et
bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une
composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon RACINE, mais si j'ai
un ou deux accessit (_sic_), voudras-tu me le donner?

Adieu, chre maman, je t'embrasse trs fort. Embrasse bien Herv pour
moi.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


A SA MRE.

  1870

Je t'ai envoy le conducteur de la voiture du Havre pour te donner de
mes nouvelles, chre mre. Mais, dans la crainte qu'il n'y aille pas, je
t'envoie un mot.

Je me suis sauv avec notre arme en droute; j'ai failli tre pris.
J'ai pass de l'avant-garde  l'arrire-garde pour porter un ordre de
l'intendant au gnral. J'ai fait _15 lieues  pied_. Aprs avoir
march et couru toute la nuit prcdente pour des ordres, j'ai couch
sur la pierre dans une cave glaciale; sans mes bonnes jambes, j'tais
pris. _Je vais trs bien._

Adieu. Plus amples dtails demain. Je t'embrasse de tout coeur, ainsi
qu'Herv. Compliments  tout le monde; bien des choses  Josphe.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


 SA MRE.

  Paris, ce samedi [1870].

Je t'crirai encore quelques mots aujourd'hui, chre mre, parce que
d'ici  deux jours les communications seront interrompues entre Paris et
le reste de la France. Les Prussiens arrivent sur nous  marche force.
Quant  l'issue de la guerre, elle n'offre plus de doute, les Prussiens
sont perdus, ils le sentent trs bien du reste et leur seul espoir est
d'enlever Paris d'un coup de main, mais nous sommes prts ici  les
recevoir.

Quant  moi, je ne couche pas encore  Vincennes et je ne me presse pas
d'y avoir un lit, j'aime mieux tre  Paris pour le sige que dans le
vieux fort, o nous sommes logs l-bas, lequel vieux fort sera abattu 
coups de canon par les Prussiens. Mon pre est aux abois, il veut
absolument me faire entrer dans l'Intendance de Paris,--et il me fait
les recommandations les plus drles pour viter les accidents.--Si je
l'coutais, je demanderais la place de gardien du grand gout collecteur
pour ne pas recevoir de bombes. Robert va se trouver au premier feu 
Saint-Maur. Les mobiles ont le chassepot, ils font bonne contenance.
Mdrinal m'a crit pour que je lui prte mon Lefaucheux, je vais lui
rpondre que je l'ai promis  mon cousin Germer. Mme Denisane m'a offert
hier une place  l'Opra, j'ai t entendre la _Muette_, c'est trs
joli.

Faure-Dujarric, qui est trs li avec l'intendant gnral, s'est mis
tout  ma disposition pour me caser le plus agrablement possible, il a
t trouver l'intendant et il y retourne demain, car la vie de caserne
est bien ennuyeuse, je serai bien mieux dans les bureaux ou au camp,
mais on n'y verra plus personne, les communications avec l'arme tant
devenues trs difficiles.

Adieu, chre mre, je t'embrasse de tout coeur, ainsi qu'Herv. Bien des
choses  Josphe. Mon pre te serre la main.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.

Je m'embte abominablement! Quand je serai repris  l'Intendance il fera
beau temps! Mdrinal peut prendre l'autre fusil.


 SA MRE.

  24 septembre 1873.

Tu vois que je ne tarde pas  t'crire, mais en vrit je ne puis
attendre plus longtemps. Je me trouve si perdu, si isol, et si
_dmoralis_ que je suis oblig de venir te demander quelques bonnes
pages. J'ai peur de l'hiver qui vient, je me sens seul, et mes longues
soires de solitude sont quelquefois terribles. J'prouve souvent, quand
je me trouve seul devant ma table avec ma triste lampe qui brle devant
moi, des moments de dtresse si complets que je ne sais plus  qui me
jeter. Et je me disais souvent dans ces moments-l, l'hiver dernier, que
tu devais avoir aussi d'affreuses tristesses pendant les longues et
froides soires de dcembre et de janvier. J'ai repris ma vie monotone,
en voici pour 3 mois. L. F. ne peut pas dner avec moi ce soir; il dne
en ville, cela m'ennuie, nous aurions pu causer un peu ensemble... J'ai
crit tout  l'heure, pour me distraire un peu, quelque chose dans le
genre des _Contes du Lundi_. Je te l'envoie, cela n'a naturellement
aucune prtention, puisque je l'ai crit en un quart d'heure. Je te
prierai cependant de me le renvoyer, parce que je pourrai en faire
quelque chose. Il y a plusieurs phrases peu correctes, mais je
corrigerai cela quand je m'en servirai. Je voudrais bien me trouver
report quinze jours en arrire, c'est dcidment bien court, on n'a
pas le temps de se voir et de causer et une fois la vacance finie, on se
dit: Mais comment cela s'est-il fait? Je suis  peine arriv, je n'ai
encore caus avec personne.

Adieu, ma chre mre, je t'embrasse mille et mille fois, ainsi qu'Herv.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


 SA MRE.

MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

  Paris, ce 30 octobre 1874.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Essaie de me trouver des sujets de nouvelles. Dans le jour, au
ministre, je pourrais y travailler un peu. Car mes pices me prennent
toutes mes soires, et j'essaierai de les faire passer dans un journal
quelconque.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quelques dtails sur notre famille, trouvs dans les vieux papiers que
je lis en ce moment. Voici les titres de J.-B{te} de Maupassant: cuyer,
Conseiller secrtaire du Roi, du G{d} Collge, Maison, Couronne de
France et de ses Finances, Noble du St Empire, Doyen de l'Ancien Conseil
de feu Sa Majest Imp{le} en France, Doyen du Conseil de feu S. A.
M{gr} le Prince de Cond et Conseil particulier de S. A. Srnissime
M{gr} Louis de Bourbon, Comte de Clermont, prince du sang.

Sa femme, dont nous avons le portrait, tait Marie-Anne de La Marche.
Son fils _Louis-Camille_ de Maupassant eut pour parrain Louis de Gand de
Mrodes de Montmorency, et pour marraine, Marguerite Camille de Grimaldy
de Monaco. Son mariage avec Mlle d'Avignon, belle-soeur du Marquis
d'Aligre, se fit en prsence et de l'agrment de trs haut, trs
puissant et trs excellent Prince M{gr} Louis de Bourbon, Comte de
Clermont, Prince de sang, et de trs haut et trs puissant Seigneur
M{gr} le Marquis d'Aligre, Prsident du Parlement. Allis par mariage:
les de Bar, Claude-Denis Dorat de Chameubles, commandeur de l'Ordre de
Saint-Lazare, Texier de Montainville de Briqueville, et Jacques-Gabriel
Bazin, marquis de Beszons, l{t} g{l} des armes du Roi, le Marquis de
Courtavel, etc.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


 SA MRE.

  29 novembre 1874.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vais faire prsenter mon _Histoire du Vieux Temps_  l'Odon, par
Raymond Deslandes, en suppliant qu'on ne me la garde pas trop
longtemps, pour pouvoir la prsenter au concours de la Gat.....


  Paris, jeudi, 29 juillet 1875.

  MA CHRE MRE,

Voici enfin le beau temps revenu et j'espre que cela va te faire louer
ta maison. Il fait aujourd'hui une chaleur terrible, et les derniers
Parisiens vont trs certainement se sauver. Quant  moi, je canote, je
me baigne, je me baigne et je canote. Les rats et les grenouilles ont
tellement l'habitude de me voir passer  toute heure de la nuit avec ma
lanterne  l'avant de mon canot qu'ils viennent me souhaiter le bonsoir.
Je manoeuvre mon gros bateau comme un autre manoeuvrerait une yole, et
les canotiers de mes amis qui demeurent  Bougival (2 lieues 1/2 de
Bezons) sont supercoquentieusement merveills quand je viens vers
minuit leur demander un verre de rhum. Je travaille toujours  mes
scnes de canotage dont je t'ai parl, et je crois que je pourrai faire
un petit livre assez amusant et vrai en choisissant les meilleures des
histoires de canotiers que je connais, en les augmentant, brodant, etc.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

  Ce mercredi.

  MA CHRE MRE,

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vais te raconter maintenant une aventure qui m'est arrive l'autre
jour. Comme je passais rue N.-D. de Lorette, j'ai aperu un
attroupement, je me suis approch. C'tait  cause d'un homme du peuple
qui frappait avec fureur un enfant d'une dizaine d'annes. La colre m'a
pris, j'ai empoign l'homme au collet et je l'ai conduit au poste de la
rue Brda. L, les sergents de ville, aprs s'tre assurs que l'enfant
tait son fils, m'ont laiss entendre que je me mlais de ce qui ne me
regardait pas, qu'un pre avait bien le droit de corriger son fils si
l'enfant tait indocile--et je suis parti avec ma veste--et sais-tu
pourquoi cela? Parce que si on avait donn suite  l'affaire, il aurait
fallu mettre dans le rapport que l'homme avait t arrt par un
bourgeois et que le commissaire aurait flanqu un suif aux agents de
service dans la rue N.-D. de Lorette pour ne s'tre pas trouvs l au
moment de l'affaire.....

  Ton fils,
  GUY.


  8 mars 1875.

  MA CHRE MRE,


  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous allons, quelques amis et moi, jouer dans l'atelier de Leloir une
pice _absolument lubrique_ o assisteront Flaubert et Tourgueneff.

Inutile de dire que cette oeuvre est de nous. En fait d'oeuvre, voici
une pice de vers que j'ai faite dernirement.


  SOMMATION RESPECTUEUSE.

  Je connaissais fort peu votre mari, madame;
  Il tait bte et laid, je n'en savais pas plus;
  Mais on n'est pas fch, quand on aime une femme,
  Que le mari soit borgne, ou bancal, ou perclus.

  Je sentais que cet tre inoffensif et bte
  Se trouvait trop petit pour tre dangereux,
  Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,
  Que nous nous aimerions au-dessus de sa tte.

  Que m'importait, d'ailleurs. Mais un jour, contre moi,
  Vous avez fait surgir ce grotesque bonhomme;
  Vous parlez de mari, de devoirs, et de loi;
  Quel poux avez-vous et quel devoir en somme?

  Il est votre mari! De quel droit, s'il vous plat?...
  De par l'autorit. L'glise et votre mre.
  Parents et loi, madame, et le prtre et le maire
  N'ont pas le droit d'unir la plus belle au plus laid.

  Car Dieu donne  chacun celle qui lui ressemble,
  Dieu protge et bnit les amours assortis,
  Les hommes, de ses mains, par couples sont sortis;
  Il les fait l'un pour l'autre et dit: Vivez ensemble!

  Dieu qui cra l'esprit pour aimer la Beaut,
  Dieu qui ne comprend pas qu'on discute et calcule
  Le plus ou moins d'argent par la dot apport,
  N'avait point fait pour vous ce magot ridicule.

  Quoi, pourriez-vous avoir un instant de remords?
  Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,
  Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,
  Que le ciel, par dgot, jeta seul de sa race.

  Oui, quand Dieu contempla ce burlesque portrait,
  Il rit et, par ddain, il lui permit de natre,
  Mais le voyant si laid sur terre, il eut regret
  Et n'osa pas crer de femme pour cet tre.

  Vous n'tes pas la sienne... infme prjug!
  Vous n'tes pas lie  cet homme factice
  Que le ciel destina, dans sa grande justice,
  Pour les noirs du srail ou les noirs du clerg.

  Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
  Puril pouvantail que sur l'amour on juche
  Comme on met sur un arbre un mannequin de bois
  Dont les oiseaux n'ont peur que la premire fois.

  Entre mes bras bientt je vous aurai saisie;
  Nous allons l'un vers l'autre irrsistiblement;
  Qu'il reste entre nous deux ce bonhomme vessie,
  Nous le ferons crever dans un embrassement.

Adieu, ma chre mre. Je t'embrasse de tout coeur, ainsi qu'Herv; bien
des choses  tout le monde; compliments  Josphe.


  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


 SA MRE.

  Paris, ce 20 septembre 1875.

  Ce lundi.

J'ai reu ta lettre ce matin, ma chre mre, et, comme j'ai aujourd'hui
quelques minutes de libert, j'y rponds de suite.

Je vais d'abord te raconter ma journe d'hier, d'autant plus que j'ai
fait une excursion _des plus remarquables_.

Je suis parti samedi soir par le chemin de fer de Limours, et j'ai pris
mon billet pour Saint-Rmy, village situ  8 lieues de Paris et prs de
Chevreuse. J'avais avec moi un seul camarade, M....., un peintre et
marcheur intrpide. De Saint-Rmy nous gagnons Chevreuse o nous dnons,
aprs quoi nous faisons un tour le long..... le long de l'Yvette, qui
nous parat fort jolie, et nous nous couchons. Hier,  5 heures du
matin, nous tions debout. Nous allons d'abord visiter les ruines du
chteau de Chevreuse, qui sont pittoresques et bien places sur une
hauteur dominant la valle; puis (pardon du dtail) nous achetons du
saucisson, du jambon, 2 livres de pain, du fromage et un verre, et nous
nous mettons en route. La valle est jolie, avec des points de vue
ravissants et une puissance de vgtation remarquable, mais cependant
j'avouerai que j'attendais mieux. Nous nous dirigeons ensuite vers
Cernay, dont on m'avait beaucoup vant les vaux remplis de cascatelles.
J'ai vu en route une chose qui m'a fait croire que j'tais prs du
Paradou.

Un parc, ou plutt un chaos de verdure immense o on ne distinguait pas
une claircie, pas un point de vue mnag: une infranchissable muraille
de feuilles. Nous avons suivi _le mur d'enceinte pendant 5 kilomtres_
et nous n'en apercevions pas le bout, et comme nous demandions  une
vieille  qui appartenait cette merveilleuse proprit, elle nous a
rpondu d'un air rogue et indign: Tout le monde sait, Monsieur, que
c'est la proprit du duc de Luynes. Notre demande tait pourtant
naturelle; nous nous savions  6 kilomtres du chteau de Dampierre, le
parc a donc 6 kilomtres de large!!! et une longueur? Nous arrivons
ensuite  Cernay et nous descendons dans la valle; l j'ai t
vritablement bloui par la merveilleuse beaut du paysage: j'apercevais
devant moi une adorable petite valle dont tout le fond tait un tang
plant de roseaux. Nous descendons dans les bois et nous touchons aux
cascatelles. Je doute que les fameux jardins de Frascati, dont tu m'as
si souvent parl, soient aussi beaux que cette valle: figure-toi
d'abord un bois avec des chnes d'une grosseur et d'une hauteur
improbables, sur nos ttes une vote de feuilles, autour de nous des
roches rouges et grises, grosses comme des maisons, et une rivire
sautant de rocher, courant  droite et  gauche; j'ai pens  certaines
descriptions de la _Jrusalem Dlivre_. Nous avons ensuite continu
notre chemin le long des tangs que nous avons suivis pendant 3 lieues
au milieu d'un paysage ferique, suivant le pied d'un coteau bois o
les arbres s'interrompaient tout  coup pour faire place  ces immenses
rochers gris qui peraient la terre de tous cts. Une seule chose nous
troublait, c'tait la quantit prodigieuse de reptiles qui fuyaient
devant nous. Pendant prs de deux heures nous n'avons pas vu une maison,
pas rencontr un habitant; nous allions  la dcouverte, et nous avons
t obligs de boire de l'eau  la rivire en mangeant notre frugal
djeuner. On nous a dit ensuite que personne ne visitait cette valle 
cause de la difficult d'accs: il faut tre marcheur enrag pour aller
jusqu'au bout. Le dernier tang, plus petit que les autres, est entour
d'un rideau de sapins: il est aussi sombre et dsol que les autres sont
gais et riants. Nous arrivons ensuite  Fargis. De l, nous allons 
Trappes par une affreuse grand'route, et nous allons voir l'tang de
Saint-Quentin. a c'est autre chose. Figure-toi une immense plaine, une
nappe d'eau dont nous n'avons pas vu les bouts, elle a 5 kilomtres de
long, des roseaux sur les bords, au milieu des centaines de poules
d'eau, et sur la berge des douzaines de chasseurs. Les poules d'eau
regardent les chasseurs, les chasseurs regardent les poules d'eau, et on
attend. De minute en minute un coup de fusil, c'est pour quelque
malheureuse poule qui s'est aventure trop prs des bords; immdiatement
un gamin se met  l'eau et rapporte la victime.

Nous avons gagn Versailles, puis Port-Marly, enfin Chatou  9 h. 1/2,
et nous avons retrouv l nos amis. Nous marchions depuis 5 heures
du matin et nous avions fait _15 lieues_, ou si tu aimes mieux
60 kilomtres, environ 70.000 pas!!! Nos pieds taient en marmelade.

Pendant toute cette journe, j'tais poursuivi par une ide fixe,
j'avais chaud, j'tais couvert de poussire et je me disais: comme un
bain de mer me serait agrable. Pendant la seule partie laide de notre
promenade, c'est--dire de Fargis  Trappes, nous avons t poursuivis
par une pluie battante. Il avait fait beau jusque-l; nous avons eu
ensuite beau temps jusqu' 7 heures du soir et alors une nouvelle
averse. Aujourd'hui le temps est  peu prs remis et il fait trs chaud.
Je crois que l't sera bientt au mois de dcembre et l'hiver au mois
de juillet. On pourra probablement cette anne prendre des bains de mer
jusqu' la fin d'octobre. Y a-t-il encore beaucoup de monde  tretat?
C'est moi qui n'apprcierais pas du tout un souper au clair de la lune
sur le galet d'Antifer. Oh! non, mais non.....

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


 SA MRE.

  Paris, ce 6 octobre 1875.


Je m'imagine que tu dois te trouver bien isole, ma chre mre, et
l'hiver qu'on annonce devoir tre trs dur m'pouvante beaucoup pour
toi.

Si seulement nous tions au mois de janvier, le cap terrible serait
doubl; quand les jours s'allongent, pour moi, on est sauv. C'est
dcembre qui me terrifie, le mois noir, le mois sinistre, le mois
profond, le minuit de l'anne. On nous a dj donn des lampes au
ministre, dans un mois nous ferons du feu. Je voudrais bien tre au
jour o on l'teindra.

J'ai t l'autre jour pour voir si Flaubert tait revenu, et j'ai appris
qu'il n'habitait plus rue Murillo, mais faubourg Saint-Honor, 240. Je
me suis rendu  cette nouvelle adresse, et l on n'a pas pu me dire
quand il viendrait. Comme je sais par L..... que Louis a t  Croisset
l'autre jour et qu'mile a rpondu que M. Flaubert n'tait pas 
Croisset et qu'il ignorait o il se trouvait, je crains qu'il soit
malade et que pour cette raison, il ait refus de recevoir Louis et
Leloir.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maintenant, je te prie aussi d'aller  la mairie prier M. E..... de me
faire savoir de suite les renseignements suivants demands par le
Ministre de la guerre. Comme j'tais parti avant le tirage au sort
(classe 1870) le maire d'tretat a videmment tir pour moi; par suite,
dans quelle subdivision de rgion a eu lieu le tirage au sort? Quel
tait mon numro du registre matricule? Il m'est arriv hier soir un
petit accident qui aurait pu avoir des suites, mais qui heureusement n'a
rien t, en me penchant trop prs d'une bougie j'ai mis le feu  ma
barbe: j'ai arrt de suite l'_incendie_ avec ma main, mais tout un ct
tait flamb et il a fallu me raser ce qui m'ennuie beaucoup, car je
vais avoir l'ennui de la laisser repousser et c'est bien incommode et
bien laid pendant les trois premiers mois.

Je ne sais absolument de quelle faon arranger mon chapitre de la bonne
et du singe dans _Hraclius_[27] et je suis trs embarrass. Je commence
ma comdie _Une rptition_ et aussitt qu'elle sera finie je ferai en
mme temps que mes nouvelles de canotage une srie de nouvelles
intitule: _Grandes misres des petites gens_. J'ai dj 6 sujets que je
crois trs bons. Par exemple ce n'est pas gai. Adieu, ma chre mre, je
t'embrasse de tout coeur. Bien des choses  tout le monde.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.

  [27] _Hraclius_ est une longue nouvelle dont nous avons lu le
  manuscrit; elle fait partie des essais de jeunesse que nous ne
  publions pas.


 MILE ZOLA.

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS.

Secrtariat.--1er bureau.

  CHER MATRE ET AMI,

Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le
premier: c'est de dire quelques mots de mon volume de vers dans votre
feuilleton du _Voltaire_. J'ai eu un article au _Globe_, un au
_National_, de Banville, deux citations fort logieuses au _Temps_, un
article excellent au _Smaphore_ de Marseille, un autre dans la _Revue
politique et littraire_, des citations aimables dans _le Petit
Journal_, _le XIXe Sicle_, etc. et, hier soir, une confrence de
Sarcey.

La vente va bien, du reste, et la premire dition est presque puise,
mais j'aurais besoin d'un bon coup d'paule pour enlever les 200
exemplaires qui restent. La deuxime dition est prte.

Laffitte m'a demand une nouvelle que je lui fais.--J'ai refus de fixer
le prix, voulant vous consulter  ce sujet. Je viens, en outre, d'entrer
au _Gaulois_ ainsi que Huysmans. Nous donnerons chacun un article par
semaine et nous toucherons 500 francs par mois.


Je ne saurais vous dire combien je pense  Flaubert, il me hante et me
poursuit. Sa pense me revient sans cesse, j'entends sa voix, je
retrouve ses gestes, je le vois  tout moment debout devant moi avec sa
grande robe brune, et ses bras levs en parlant. C'est comme une
solitude qui s'est faite autour de moi, le commencement des horribles
sparations qui se continueront maintenant d'anne en anne, emportant
tous les gens qu'on aime, ou qui sont nos souvenirs, avec qui nous
pouvions le mieux causer des choses intimes. Ces coups-l nous
meurtrissent l'esprit et nous laissent une douleur permanente dans
toutes nos penses.

Adieu, mon cher matre et ami, croyez  mes sentiments bien affectueux
et bien dvous et prsentez, je vous prie,  Mme Zola mes compliments
empresss, respectueux.

  GUY DE MAUPASSANT.


  tretat, ce mardi. [Janvier 1881.]

  MA BIEN CHRE MRE,

Je t'cris sur un coin de table dans notre petit salon. Les deux chiens
fort maigres, mais gais et bien portants, sont couchs  mes pieds,
Matho me drange sans cesse en se frottant contre ma jambe. Daphn est
tout  fait gurie.

Quant  moi je me mouche, j'ternue, envahi par un affreux rhume de
cerveau, car j'ai voyag toute la nuit par un froid de cinq degrs, et
je ne peux pas m'chauffer dans notre maison glace. Le vent froid
souffle sous les portes, la lampe agonise, et le feu vif m'claire, un
feu qui grille la figure et n'chauffe pas l'appartement. Tous les
objets anciens sont autour de moi, mornes, navrants, aucun bruit ne
vient du village mort sous l'hiver. On n'entend pas la mer.

J'ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la
maison.

Je sens cet immense garement de tous les tres, le poids du vide. Et au
milieu de cette dbandade de tout, mon cerveau fonctionne lucide, exact,
m'blouissant avec le Rien ternel. Cela a l'air d'une phrase du pre
Hugo: mais il me faudrait beaucoup de temps pour rendre mon ide claire
dans un langage prcis. Ce qui me prouve une fois de plus que l'emphase
romantique tient  l'absence de travail.

Il fait trs froid tout de mme et il fait lamentable.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ferme celle-ci bien vite, car la poste part  6 heures, la terre
tant couverte de neige.

Pourvu que je ne sois pas bloqu ici.

Adieu, ma bien chre mre, je t'embrasse bien tendrement et longtemps de
tout mon coeur.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.

J'ai presque fini ma nouvelle sur les femmes de bordel  la premire
communion. Je crois que c'est au moins gal  _Boule de Suif_, sinon
suprieur.


 SA MRE.

  Sada, vendredi. [Aot 1881.]

Toujours un seul mot, ma bien chre mre, rien que pour te donner de mes
nouvelles qui sont excellentes. Je viens de pousser une pointe jusqu'aux
chotts sans avoir rencontr aucun Bou-Amama. Je pars dans une heure pour
Alger o je vais enfin trouver des lettres et des journaux, car je n'ai
rien reu depuis mon dpart de cette ville. Je supporte admirablement la
chaleur. Et je t'assure qu'elle tait raide sur les hauts plateaux. Nous
avons voyag un jour entier avec le siroco qui nous soufflait du feu
dans la figure. On ne pouvait plus toucher aux canons de nos fusils qui
nous brlaient les mains. Sous toutes les pierres on trouvait des
scorpions. Nous avons rencontr des chacals, et des chameaux morts que
dpeaient des vautours.

Un officier de zouaves dont nous avons rencontr le dtachement en plein
dsert m'a dit que Zola avait fait un article sur moi dans _le Figaro_.


 MADAME LECOMTE DU NOUY[28].

  Htel de Catane; Ragusa, 15 mai 1884.

  CHRE MADAME ET AMIE,

Je veux chaque jour vous crire pour vous demander des nouvelles et de
vous et de votre famille; et puis le voyage prend toutes mes minutes. Je
me lve  quatre ou cinq heures du matin, et puis je roule en voiture et
je marche sur mes jambes. Je vois des monuments, des montagnes, des
villes, des ruines, des temples grecs tonnants en des paysages
bizarres, et puis des volcans, de petits volcans qui crachent de la
boue, et de grands volcans qui crachent du feu. Je vais partir dans une
heure pour faire l'ascension de l'Etna. Comment allez-vous? votre mari
est-il prs de vous en ce moment? comment vont votre fils? votre mre?
votre frre? Votre pre est-il revenu?

  [28] A l'obligeance de Mme Lecomte du Nouy, nous devons communication
  de la plupart des lettres que nous publions.

Je pense que je rentrerai  Paris dans quinze jours ou vingt jours. Et
puis j'irai un peu  tretat, et puis en Auvergne,  Chtel-Guyon, car
mon estomac ne va gure et mes yeux ne vont pas du tout. Quant  mon
coeur, il marche avec une rgularit d'horloge et je grimpe les
montagnes sans le sentir une seconde.

crivez-moi donc un mot  Rome, o je serai dans quelques jours chez le
comte Primoli, Palazzo Primoli, via Torre di Nina.

Je vous baise les mains, chre Madame et amie, en me rappelant au bon
souvenir de tous les vtres.

  GUY DE MAUPASSANT.


 MADAME LECOMTE DU NOUY.

  Antibes, 2 mars 1886.

  MADAME ET CHRE AMIE,

Que vous dirai-je d'ici? Je navigue, et je travaille surtout. Je fais
une histoire de passion trs exalte, trs alerte, et trs potique. a
me change--et m'embarrasse. Les chapitres de sentiments sont beaucoup
plus raturs que les autres. Enfin a vient tout de mme; on se plie 
tout avec de la patience; mais je ris souvent des ides sentimentales,
trs sentimentales et tendres, que je trouve, en cherchant bien! J'ai
peur que a me convertisse au genre amoureux, pas seulement dans les
livres, mais aussi dans la vie; quand l'esprit prend un pli, il le
garde, et vraiment il m'arrive quelquefois en me promenant sur le cap
d'Antibes, un cap solitaire comme une lande en Bretagne, en prparant un
chapitre potique au clair de lune, de m'imaginer que ces aventures-l
ne sont pas si btes qu'on le croirait.

Je vais assez souvent  Cannes, qui est aujourd'hui une cour ou plutt
une basse-cour de Rois.--Rien que des Altesses et Tout a rgne dans les
Salons de leurs nobles sujets. Moi je ne veux plus rencontrer un prince,
plus un seul, parce que je n'aime pas rester debout des soires
entires, et ces rustres-l ne s'asseyant jamais, laissent non seulement
les hommes, mais aussi _toutes les femmes_ perches sur leurs pattes de
dindes de neuf heures  minuit, par respect de l'Altesse Royale.

Le prince X....., qui serait fort beau avec la blouse bleue du marchand
de porcs normand, bien qu'il ressemble  l'animal plutt qu'au vendeur,
rgne sur un peuple....., en face du comte....., un vrai serrurier, qui
rgne sur un peuple de nobles, faux ou vrais. Cependant les.....
l'emportent de beaucoup en nombre et en fortune. Dans dix ans Cannes
sera..... ou ne sera pas.

A ct de ces 2 monarques on voit au moins cent altesses, roi de
Wurtemberg, grand-duc de Mecklembourg, duc de Bragance, etc., etc. La
socit cannoise en est devenue folle. Il est facile de constater que ce
n'est pas par les Ides que prira la noblesse d'aujourd'hui comme son
ane de 89. Quels crtins!!!

De temps en temps tous ces princes vont rendre visite  leur cousin
de..... Alors la scne change ds la gare. Les Altesses qui daignaient 
peine tendre un doigt, la veille,  leurs fidles et trs nobles
serviteurs, inclins jusqu' leurs genoux, sont bousculs par les
commissionnaires, coudoys et pousss par des commis voyageurs, entasss
dans des wagons avec les hommes les plus communs, les plus grossiers et
les plus mal appris..... Et on s'aperoit avec stupeur que, si on
n'tait prvenu, il serait impossible de reconnatre la distinction
royale et la vulgarit bourgeoise; c'est l une comdie admirable,
admirable..... admirable..... que j'aurais un plaisir _infini_--vous
entendez _infini_-- raconter si je n'avais des amis, de trs charmants
amis, parmi les fidles de ces grotesques. Et puis le duc.....,
lui-mme, est si gentil  mon gard que vraiment je ne peux pas: mais a
me tente, a me dmange, a me ronge..... En tous cas, cela m'a servi de
formuler ce principe qui est plus vrai, soyez-en convaincue, que
l'existence de Dieu.

Tout heureux qui veut garder l'intgrit de sa pense, l'indpendance de
son jugement, voir la vie, l'humanit et le monde en observateur libre,
au-dessus de tout prjug, de toute croyance prconue et de toute
religion, doit s'carter absolument de ce qu'on appelle les relations
mondaines, car la btise universelle est si contagieuse, qu'il ne
pourra frquenter ses semblables, les voir et les couter, sans tre,
malgr lui, entran par leurs convictions, leurs ides et leur morale
d'imbciles.

Enseignez cela  votre fils au lieu du catchisme, et laissez-moi vous
baiser les mains.

  MAUPASSANT.

  Le roman auquel il est fait allusion dans cette lettre est
  _Mont-Oriol_.


 M. MAURICE VAUCAIRE[29].

  MONSIEUR,

tablir les rgles d'un art n'est pas chose aise, d'autant plus que
chaque temprament d'crivain a besoin de rgles diffrentes. Je crois
que pour _produire_ il ne faut pas trop raisonner. Mais il faut regarder
beaucoup et songer  ce qu'on a vu. _Voir_: tout est l, et voir juste.
J'entends par voir juste, voir avec ses propres yeux et non avec ceux
des matres. L'originalit d'un artiste s'indique d'abord dans les
petites choses et non dans les grandes. Des chefs-d'oeuvre ont t faits
sur d'insignifiants dtails, sur des objets vulgaires. Il faut trouver
aux choses une signification qui n'a pas encore t dcouverte et
tcher de l'exprimer d'une faon personnelle.

  [29] M. Maurice Vaucaire avait adress  Maupassant quelques vers en
  lui demandant des conseils.

Celui qui m'tonnera en me parlant d'un caillou, d'un tronc d'arbre,
d'un rat, d'une vieille chaise, sera, certes, sur la voie de l'art et
apte, plus tard, aux grands sujets.

On a trop chant les aurores, les soleils, les roses et la lune, les
jeunes filles et l'amour, pour que les derniers venus n'imitent pas
toujours quelqu'un en touchant  ces sujets.

Et puis je crois qu'il faut viter les inspirations vagues. L'art est
mathmatique, les grands effets sont obtenus par des moyens simples et
bien combins. Buffon a dit: Le gnie n'est qu'une longue patience.

Je crois que le talent n'est qu'une longue rflexion, tant donn qu'on
a l'intelligence.

Certes, vous avez des dons potiques, un esprit qui reoit bien les
impressions, qui se laisse bien pntrer par les objets et les ides. Il
ne vous faudrait,  mon humble avis, qu'une tension de rflexion pour
_utiliser_ pleinement vos moyens en vitant surtout les _penses_ dites
potiques, et en cherchant la posie dans les choses prcises ou
mprises o peu d'artistes ont t la dcouvrir.

Mais surtout, surtout, n'imitez pas, ne vous rappelez rien de ce que
vous avez lu; oubliez tout, et (je vais dire une monstruosit que je
crois absolument vraie), pour devenir bien personnel, n'admirez
personne.

Il est difficile, en cinquante lignes, de parler de ces choses sans
avoir l'air pdant, et je m'aperois que je n'ai pas vit l'cueil.--Je
vous serre cordialement la main.

  GUY DE MAUPASSANT.


  MON CHER CONFRRE,

J'esprais vivement et vainement n'tre point cit parmi ceux qui ont
refus la croix. Votre article me dmontre que j'ai eu tort d'esprer
cela. J'ai lu d'ailleurs des chos et reu des lettres qui me prouvent
qu'on a fait,  ce sujet, quelque bruit. Je n'y suis pour rien et
j'ignore qui a rpandu la nouvelle un peu errone qui court.

On ne m'a point propos la croix; on m'a interrog seulement pour le cas
o le ministre songerait  moi. J'ai rpondu que je considrais comme
une grossiret de refuser une distinction trs recherche et trs
respectable--mais j'ai pri qu'on ne me l'offrt point et qu'on demandt
au ministre de m'oublier.

J'ai toujours dit, tous mes amis en pourraient tmoigner, que je
dsirais rester en dehors de tous les honneurs et de toutes les
dignits. J'ai eu soin de le rpter souvent, et depuis fort longtemps,
afin qu'on ne me suspectt point d'arrire-pense  un moment donn.

Quant  mes raisons, elles sont trop nombreuses pour tre crites.

Une seule suffirait, d'ailleurs: je n'admets point de hirarchie
officielle dans les lettres. Nous sommes ce que nous sommes sans avoir
besoin d'tre classs.

Si la Lgion d'honneur n'avait point de degrs je la comprendrais
davantage, mais les grades constituent une chelle de mrite vraiment
par trop fantaisiste.

Vous avez cit Edmond de Goncourt. Peut-on contester sa haute valeur et
surtout son influence sur la littrature contemporaine? Personne,
peut-tre, n'en eut plus que lui.

Or, il demeure chevalier de la Lgion d'honneur, tandis que les grades
suprieurs sont rservs sans doute  ses lves.

Quand on est dcid  ne jamais rien solliciter de personne, il vaut
mieux vivre sans titres honorifiques, car si on en obtient un, par
hasard, sans intrigue, on est presque certain d'en rester l, et.....,
quand on prend du ruban, on n'en saurait trop prendre.

Cette raison n'est peut-tre pas la meilleure, mais quand on n'a point
envie d'une chose, la moindre raison vous dcide  ne la point demander,
et  empcher qu'on vous la donne. Je tenais cependant  vous dire,
aprs votre article, que j'ai, pour la Lgion d'honneur, un grand
respect, et je ne voudrais point qu'on crt le contraire.

Recevez, Monsieur et cher Confrre, l'assurance de mes sentiments
dvous.

  GUY DE MAUPASSANT.

  Nous avons trouv cette lettre, surcharge de ratures, dans les
  papiers personnels de Guy de Maupassant.


  Rome, 15 avril 1886.

  MA BIEN CHRE MRE,

Je viens de trouver ta lettre  la poste et je suis ravi de ce que tu me
dis au sujet de Sardou.

J'ai quitt Venise sans regrets, bien que j'aie admir passionnment les
Vronse et ce merveilleux, cet inimitable plafonnier qu'on nomme
Tiepolo: un des plus grands artistes du monde et le plus gracieux de
tous, sans aucun doute.

Je n'ai trouv aucune Dana. On voit bien au palais des Doges la _copie_
de la Dana de Vronse, dont l'original est  Bruxelles. Voil tout. Il
y a eu ici, en effet, une Dana attribue au Titien, puis reconnue
fausse, et qu'on promne en ce moment par le monde en cherchant  la
vendre, le gouvernement italien n'ayant pas mis son _veto_.

O tait donc la tienne?

Je trouve Rome horrible. Le _Jugement dernier_ de Michel-Ange a l'air
d'une toile de foire, peinte pour une baraque de lutteurs par un
charbonnier ignorant, c'est l'avis de G..... et celui des lves de
l'cole de Rome, avec qui j'ai dn hier. Ils ne comprennent pas la
lgende d'admiration qui entoure cette crote.

Les Loges de Raphal sont fort belles, mais peu mouvantes. Saint-Pierre
est assurment le plus grand monument de mauvais got qu'on ait jamais
construit. Dans les muses, rien--qu'un admirable Vlasquez. Comme c'est
loin de Venise et de Florence comme collection d'art!

Les thermes de Caracalla ont une grandeur vraiment imposante.

Je pars demain pour Naples, d'o je t'crirai.

Je t'embrasse de tout mon coeur, ma bien chre mre, et je serre
cordialement la main d'Herv.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


  Chtel-Guyon, samedi. [Aot 1886.]

  MA BIEN CHRE MRE,

Je viens de faire tant d'excursions que je n'ai pas trouv une
demi-heure pour t'crire.

J'ai vu Chteauneuf, le plus joli coin d'Auvergne que je
connaisse,--valle profonde au milieu de superbes rochers,--puis
Pontgibaud, autre valle moins jolie, puis, au-dessus de Volvic, le
cratre de la Nachre, d'o l'on a un horizon extraordinaire sur la
Limagne et sur le haut plateau d'o surgissent les puys. Ils sortent de
ce plateau comme des clous normes  tte tronque.

Je ne fais rien que prparer tout doucement mon roman. Ce sera une
histoire assez courte et trs simple dans ce grand paysage calme; cela
ne ressemblera gure  _Bel-Ami_.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il y a beaucoup de monde ici, car Potain a adopt cette station, mais on
s'y ennuie d'une faon si formidable que la plupart des malades n'y
reviendront pas, malgr le bien que leur font les eaux.

Quant  moi, je compte partir mardi soir pour arriver jeudi  tretat.
J'ai grand besoin de travailler. Il est probable que j'irai  Cannes, ou
 Nice si tu es  Nice, de fort bonne heure, pour y crire d'un trait le
roman que je prpare ici afin de l'avoir fini pour l't prochain et
d'avoir libre tout cet t-l pour circuler.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Adieu, ma bien chre mre; je t'embrasse mille fois de tout mon coeur.
Bonne poigne de main  Herv.

  Ton fils,
  GUY DE MAUPASSANT.


 MADAME LECOMTE DU NOUY.

  Yacht _Bel-Ami_, novembre 1886.

  MA CHRE AMIE,

Moi aussi, je vis dans une solitude absolue. Je travaille et je navigue,
voil toute ma vie. Je ne vois personne, personne, ni le jour, ni le
soir. Je suis dans un bain de repos, de silence, dans un bain d'adieu.
Je ne sais pas du tout quand je reviendrai  Paris. Je voudrais bien
travailler tout l'hiver pour tre un peu libre tout l't. Paris ne me
dit rien d'ailleurs. Vous, ne viendrez-vous point  Villefranche?
J'irais vous y voir avec mon yacht, sans vous proposer de promenade en
mer, car je sais que cela ne vous plat gure. Dites-moi jusqu' quelle
poque vous resterez  Paris pour que je fasse concider mon apparition
dans cette ville avec le sjour que vous y ferez. Merci de vos gentilles
lettres et de toutes les nouvelles que vous me donnez. Si vous avez une
minute, crivez-moi, et pardonnez-moi de vous rpondre si peu, je n'y
vois plus, tant j'ai fatigu mes yeux. Donnez vos mains. Je vous baise
aussi les pieds.

  MAUPASSANT.

Et j'embrasse Pierre.


 MADAME LECOMTE DU NOUY.

  Chalet des Alpes, Antibes, 30 dcembre 1886.

  MA CHRE AMIE,

Merci mille fois. J'ai reu la charmante pingle. Vous allez recevoir, 
votre tour, un bracelet. Pardonnez-moi s'il n'est pas neuf; voici son
histoire. Une femme qui fut belle, riche et heureuse, aujourd'hui
vieille, ruine et cruellement frappe de toutes faons, reste
d'ailleurs fort honorable, m'a crit pour me demander un entretien. Elle
habite Nice et me priait de la protger pour obtenir un petit emploi.

Comme je l'interrogeais avec beaucoup d'intrt, elle se mit  parler
avec confiance, me conta sa vie et sa profonde misre, son abominable
misre.

Je lui offris de l'argent qu'elle refusa, mais elle me dit: Avez-vous
une amie assez intime pour lui offrir un bracelet que j'ai port, en lui
disant d'o il vient, sans me nommer, bien entendu, et en lui rptant
surtout qu'il a appartenu  une honnte femme,  une trs malheureuse et
trs honnte femme? Dans ce cas, je veux bien vous vendre ma gourmette
en or.

J'ai donc achet cette gourmette,  laquelle elle a voulu ajouter un
trs vilain petit mdaillon. J'ai achet un crin et je vous envoie le
tout.

J'ai pens que cela ne vous dplairait pas. Je vous baise les mains, en
vous envoyant tous mes souhaits pour vous, pour Pierre, pour vos parents
et pour Filles du monde.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Paris, novembre 1887.

  MA BIEN CHRE MRE,

Je vais peut-tre me trouver forc de rester  Paris plus longtemps que
je n'avais pens, et je demeure en tout cas fort embarrass.

En prsence des vnements qui nous menacent au printemps, Ollendorff
veut mettre en vente _Pierre et Jean_ le 3 janvier et non le 20. De
sorte que je vais me trouver peut-tre dans la ncessit de rester
jusque-l, et de ne pas faire un second voyage  Paris comme je le
pensais, mes finances ne me permettant plus aucune dpense superflue.
Une fois _Pierre et Jean_ lanc, j'irai  Cannes pour le reste de
l'hiver.

_Pierre et Jean_ aura un succs littraire, mais non pas un succs de
vente. Je suis sr que le livre est bon, je te l'ai toujours crit; mais
il est cruel, ce qui l'empchera de se vendre. Il faut donc que j'avise
 gagner ma vie sans trop compter sur la librairie et je vais essayer du
thtre que je considre comme un mtier, afin d'crire mes livres
absolument  ma guise sans me proccuper le moins du monde de ce qu'ils
deviendront. Si je peux russir au thtre je dors tranquille, sans
abuser d'ailleurs de ce trafic pseudo-littraire.

Je vais trs bien en ce moment, car mon logis est terriblement chauff.
Je compte aller  tretat dans une dizaine de jours. Il faudra que j'y
reste au moins quatre jours pour ne rien oublier. Je pense bien ds mon
retour  Cannes que je louerai l'appartement Pierrugues, qui ne me
dplat pas et qui ne mangera pas trop de meubles.

On est trs proccup des vnements politiques et surtout des menaces
du ct de l'Allemagne. Je crois qu'Ollendorff a raison de mettre en
vente _Pierre et Jean_ ds les premiers jours de janvier, car on peut
esprer  ce moment 15 jours ou 3 semaines de tranquillit. Mais aprs?
_Mensonges_, de Bourget, a un grand succs littraire, mais la vente est
contrarie par toutes ces inquitudes qui oppressent le public. On dit
que _La Terre_, en volume, a beaucoup de puissance et d'ampleur. Seuls
les thtres sont en pleine vogue et gagnent beaucoup, car il faut bien
passer ses soires quelque part. J'y vais en ce moment pour apprendre un
peu ce que c'est, et je m'aperois que c'est une ducation  faire
entirement. Je suis en train de dgager les fonds du monument Flaubert
et ce n'est pas facile, Lapierre les ayant placs  la Banque de France;
s'il mourait nous serions plongs en des difficults innombrables.

Adieu, ma chre mre, je t'embrasse de tout mon coeur. Mille choses au
mnage Herv.

  Ton fils,
  GUY.


  Paris, mai 1888.

  MA BIEN CHRE MRE,

Depuis mon retour je fais des courses, des dmarches et des visites, de
sorte que je n'ai pu encore penser au travail. Je compte d'ailleurs
aller  tretat dans quelque temps pour voir si aucune btise n'a t
faite. Mon procs[30] se trouve retard indfiniment et va me crer de
nouveaux ennuis. L'avocat du _Figaro_, Lachaud, malade depuis quelque
temps, vient d'tre atteint de paralysie partielle et d'un commencement
de ramollissement, dit-on, de sorte que Straus et moi sommes bien
embarrasss. Nous allons cependant mettre en demeure _le Figaro_ de
faire plaider M. Lachaud, ce qui est difficile, ou de choisir un autre
avocat. En dehors de cela, rien de neuf. Il fait tide et il pleut de
temps en temps, ce sont des alternatives de boue et de soleil. Je
prpare tout doucement mon nouveau roman[31], et je le trouve trs
difficile, tant il doit avoir de nuances, de choses suggres et non
dites. Il ne sera pas long, d'ailleurs, il faut qu'il passe devant les
yeux comme une vision de la vie terrible, tendre et dsespre. Nous
sommes en pleine crise de librairie. On n'achte plus de livres. Je
crois que les rimpressions  bon march, les innombrables collections 
40c jetes dans le public tuent le roman. Les libraires n'ont plus en
montre et ne vendent plus que ces petits livres propres pour le prix.

  [30] _Le Figaro_ avait publi la prface de _Pierre et Jean_, aprs
  avoir supprim quelques phrases, sans avoir l'autorisation de
  l'auteur.

  [31] _Fort comme la Mort._

Donne-moi des nouvelles le plus que tu pourras, ne ft-ce que par quatre
lignes.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Si tu veux que je t'envoie quelques livres, dis-le moi, je choisirai les
moins embtants parmi ceux que je reois. Je sais que tu ne lis que trs
peu, mais peut-tre pourrais-tu en parcourir quelques pages. Cela
m'inquite tellement de te sentir si seule, si tourmente et si malade,
que je cherche sans cesse ce qui pourrait te distraire un peu. Hlas! ce
n'est pas facile  trouver.

Adieu, ma bien chre mre, je t'embrasse bien tendrement.

  Ton fils,
  GUY.


  tretat, 1889.

  MA BIEN CHRE MRE,

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le pays que je viens de visiter est un des plus beaux qu'on puisse voir.
Des valles immenses enfermes en des montagnes portant de gigantesques
forts de pins et de htres. Le long de toutes ces pentes,
d'innombrables sources, torrents, ruisseaux. Au fond de toutes ces
valles, des lacs.

En somme, de l'eau, de l'eau, encore de l'eau qui court, qui tombe, qui
glisse, qui rampe; des cascades, des rivires sous l'herbe, sous les
mousses les plus belles que j'ai vues, de l'eau, partout de l'eau, une
humidit froide, pntrante, lgre, car l'air est vif, le pays tant
fort lev.

J'ai eu des douleurs de rhumatisme, mais mon estomac allait bien mieux
au bout de quatre jours.

Mes jambes taient redevenues lastiques, bien que je souffrisse de
crampes dans les mains et dans les paules.

Aujourd'hui,  peine revenu  tretat, je suis repris de migraine, de
faiblesse et d'impatience nerveuses. Le travail m'est absolument
impossible. Ds que j'ai crit dix lignes je ne sais plus du tout ce que
je fais, ma pense fuit comme l'eau d'une cumoire. Le vent ici ne cesse
pas et je ne laisse jamais teindre mon feu. Je voudrais bien que le
jardin public qu'on va faire contre moi me permt de vendre cette
maison.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Adieu, ma bien chre mre, je t'embrasse de tout mon coeur.

  Ton fils,
  GUY.

  Le pays dcrit au dbut de cette lettre est Grardmer.


  Paris, juillet 1890.

  MA BIEN CHRE MRE,

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je t'enverrai un tas d'articles sur _Notre Coeur_, ds que j'aurai pu
remercier les journalistes. Tu me les renverras. La publication dans la
_Revue_ fait tout de mme du tort  la vente. Les gros libraires de
Paris me disent que parmi mes acheteurs fidles 6 sur 10 l'ont lu dans
la _Revue_ et ne prennent pas le volume. Un autre inconvnient est
celui-ci. Tout le bruit--et il a t norme--se fait au moment de
l'apparition dans la _Revue des Deux-Mondes_; et on a fini d'en parler
quand le volume arrive. Malgr tout cela la vente marche, quoique
ralentie, et elle passera, je crois, celle de _Fort comme la Mort_, qui
est  trente-deux mille. a a t cependant une excellente chose, en
principe, pour moi que _Notre Coeur_ dans la _Revue_.

Le public spcial de ce priodique me connat, et m'achtera plus tard.
J'y ai gagn des lecteurs.

Je t'embrasse bien tendrement, ma trs chre mre. J'embrasse Simone.
Mille choses  Marie-Thrse.

  Ton fils,
  GUY.

Je ne couche pas encore rue Boccador, o on porte, chaque jour, mes
meubles. Ce sera joli et confortable. Je m'y installe samedi, mais j'y
passe mes journes.


  Constantine, octobre 1890.

  MA BIEN CHRE MRE,

Nous voici arrivs  Constantine aprs dix-huit heures de chemin de fer.
Le voyage s'est bien pass, sans trop de fatigue. Nous partirons demain
matin pour Biskra et nous y serons le mme soir. C'est l que j'espre
goter le dsert, car ce pays a vraiment pour moi une saveur unique. Il
n'y manque que des logements confortables. Je commence  sentir vraiment
l'influence bienfaisante de la chaleur aprs quelques troubles
d'acclimatation bien plus lgers d'ailleurs que ceux d'Aix. Mais c'est
un long sjour qu'il me faudrait ici. Je t'ai envoy par la poste des
photographies de Biskra, et je suis bien certain qu'en les voyant, tu
seras presque au regret de n'avoir pas lou l plutt qu' Nice.

Nous avons un nouveau compagnon de voyage, M. Pichot, directeur de la
_Revue britannique_, grand ami de la princesse Mathilde. C'est un
aimable homme, confortable et bien lev.

Mme X..... qui a t un peu souffrante pendant quelques jours va mieux,
et je crois que ce pays lui a donn vraiment une forte impression. Elle
en redoute un peu le soleil, car celui d'ici est un ogre qui mange tout.
L'Afrique est bien la terre prfre de cet astre devenu froce de
l'autre ct de la mer. Nous allons, d'htel en htel, en geignant sur
les chambres et sur les nourritures. Le bruit du port d'Alger sous mes
fentres m'a rappel l'avenue Victor-Hugo, mais une avenue Victor-Hugo
formidable, avec des trains, des sirnes de transatlantiques, des grues
 vapeur et des Arabes de somme chargeant et dchargeant des paquebots.

Nous avons dn chez M. Tirman dont la cour et le palais m'ont fait
songer  un roi d'Yvetot africain. Il ne manquait aux invits, dputs,
magistrats, etc., que de chanter, au dessert, des chansons arabes. Les
dames du cru taient deux. Aucun dsir ne pouvait venir d'augmenter leur
famille. J'avais pour voisine une baronne jaune, hystrique et maigre,
dcollete dans le dos jusqu'aux jambes. La discrtion relative du
devant indiquait plutt de la prudence que de la pudeur.

Des envies de rire me faisaient mal comme des crises d'estomac. Le
dner, d'ailleurs, ne pouvait consoler des voisinages.

Adieu, ma bien chre mre, je t'embrasse de tout mon coeur, trs
tendrement.

J'embrasse la petite Simone et j'envoie  Marie-Thrse mes plus
affectueuses penses.

  Ton fils, GUY.


  Paris, mars 1891.

  MA BIEN CHRE MRE,

La 1re de _Musotte_ a lieu mercredi. Je crois que cela marchera bien,
sans tre une pice remarquable. Les acteurs sont bons et jouent bien.

Occupe-toi, n'est-ce pas, de me dcouvrir un petit logement pour moi pas
trop prs de la mer. Je partirais peut-tre vers le 20 mars si tu
trouvais.

Cet hiver du ple a t affreux; tout mon jardin d'tretat a t perdu,
les lauriers tant tous morts.

Je veux essayer l'action du premier printemps dans le Midi, marcher et
naviguer, finir mon roman pour mai. J'en ai fait trs peu, mais il sera
court, puis me reposer ensuite.

Je sais que vous avez en ce moment l-bas des temps magnifiques. Il fait
beau  Paris, mais a ne sent pas encore du tout le rveil de la terre.

Quand j'aurai fini l'_Angelus_[32], je ferai tout doucement ma pice
d'_Yvette_[33].

  [32] L'_Angelus_ ne fut jamais achev.

  [33] Les six premiers feuillets seulement de cette pice furent
  crits; nous les avons trouvs dans les papiers personnels de
  l'auteur.

Adieu, ma bien chre mre, je t'embrasse de tout mon coeur. J'embrasse
Simone. Bien des choses affectueuses  Marie-Thrse.

  Ton fils,
  GUY.


  Paris, mars 1891.
  MA BIEN CHRE MRE,

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il fait ici un temps affreux. La neige voltige encore dans l'air, le
thermomtre descend toutes les nuits  2 ou 3 degrs au-dessous de zro.
C'est horrible. Mon influenza m'a fait assez de mal. Quelle horrible
maladie!

Je suis  la fin tout  fait, mais j'ai eu une mauvaise priode. Rien de
nouveau.

Cet affreux hiver m'a tellement lass et fatigu, que si je trouve
quelque chose de chaud  Nice pour l'hiver prochain, je ne passerai pas
de si longues priodes dans le Nord.

On me dit qu'il ne fait pas trop beau non plus en ce moment dans le
Midi. Est-ce-vrai?

J'ai un besoin fou de soleil et d'air pur.

Je t'embrasserai dans bien peu de jours, ma bien chre mre, car
j'espre toujours pouvoir partir dimanche. Je compte passer  Nice avril
et mai. Juin  Paris, car c'est le plus joli mois de cette ville. Puis
je reviendrai prendre mon bateau pour aller sur les ctes d'Espagne ou
pour rder sur celles de France. Il est certain maintenant que mon roman
ne paratra qu' l'automne, mais _Musotte_ me permet d'attendre.

Je suis joyeux et content de te revoir, et je t'envoie tous mes baisers
 pleins bras.

J'embrasse Simone et je dis mille choses affectueuses  Marie-Thrse.

  Ton fils,
  GUY.


  MA BIEN CHRE MRE,

Le docteur M....., membre de l'Acadmie, est celui qui vient d'crire et
va prsenter  cette Acadmie un rapport violent et plein de faits dont
les journaux ont dj parl sur la cocane.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cet homme est charmant et me connat comme s'il tait mon proche parent.
Intrt de lecteur pour l'crivain.

Il sait toute ma vie comme moi-mme, ma vie de canotier, car il a une
maison  Villennes et connat beaucoup Zola.

Il a vu ma maison d'tretat, sait mon existence  Paris et, possdant un
pied--terre  Thoule, m'a vu dans le Midi souvent.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Or, avant-hier, comme je n'avais pu aller le voir, il arrive chez moi.
C'est un vieux bien entendu.

Il me dit:--Allons causons. Puisque j'ai la chance de vous rencontrer,
ce que je dsire depuis longtemps, je vais vous donner des conseils de
sage, car vous avez men une vie de travail qui aurait tu dix hommes
ordinaires. Il y a longtemps que je le pense et que je voulais vous
prvenir. Vous avez publi 27 volumes en dix ans, ce labeur fou a mang
votre corps. Le corps se venge aujourd'hui et vous immobilise dans
votre activit crbrale. Il vous faut un trs long repos et complet,
monsieur. Je vous parle comme je ferais  mon fils. Ce que vous m'avez
racont de vos projets ne me dit rien de bon. Que comptez-vous faire? Il
faut d'abord quitter Paris. Ne retournez pas  Nice, c'est une ville
nervante comme aucune autre, en t, le port est un enfer, le mont
Boron galement.

J'ai parl de mon bateau. Il m'a dit:

Je le connais. Je le trouve trs joli. C'est un charmant joujou, pour
un garon bien portant qui se promne en promenant des amis, mais ce
n'est pas une habitation de repos pour un homme fatigu de corps et
d'esprit comme vous.

Par les beaux jours, c'est l'immobilit sous le soleil clatant sur un
pont brlant,  ct d'une voile blouissante. Par les autres jours,
c'est une inhabitable demeure sous la pluie, dans les petits ports.

Il serait deux ou trois fois plus grand et confortable comme un logis,
je vous dirais allez-y. Ou bien, vous seriez dans un pays presque sans
maisons, au bord de la mer et bois, et seul, je vous dirais:
Servez-vous tous les jours de ce bateau, mais ne vivez pas dessus sans
autre domicile. Je vous voudrais _trs isol_, dans un pays _trs sain_,
ne pensant  rien, ne faisant rien, et surtout ne prenant aucun
mdicament d'aucune sorte. Rien que de l'eau froide.

Voil!..... Quant  moi, j'hsite tout  fait. Je ne sais plus que
faire. J'ai envie pourtant d'essayer de la mer. Si cela ne russit pas,
j'irai dans les Pyrnes qu'on me recommande beaucoup. Nous causerons de
a dans quelques jours. En tous cas je fais faire pour mon bateau une
tente trs paisse couvrant tout le pont qui m'assurera dedans un asile,
petit, mais frais, quel que soit le soleil dans les ports. En mer, si
nous marchons par des jours trop chauds, je resterai dans l'intrieur
comme dans un petit salon bleu o je pourrai sommeiller comme chez moi.
Dans les petits ports qui me plairaient, je passerais huit jours, en me
promenant surtout dans les ports d'Espagne, aprs un essai assez long
sur la cte de Provence pour tre tout  fait renseign.

J'attendrai que le temps soit tout  fait beau pour partir. Je passerai
quelques jours  Nice, puis je prendrai la mer, en excursionnant
beaucoup  pied sur les ctes.

A bientt, ma bien chre mre, je t'embrasse de tout mon coeur.
J'embrasse Simone, mille amitis  ma belle-soeur.

  Ton fils,
  GUY.




BOULE DE SUIF.


Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'arme en droute avaient
travers la ville. Ce n'tait point de la troupe, mais des hordes
dbandes. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en
guenilles, et ils avanaient d'une allure molle, sans drapeau, sans
rgiment. Tous semblaient accabls, reints, incapables d'une pense ou
d'une rsolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue
sitt qu'ils s'arrtaient. On voyait surtout des mobiliss, gens
pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil; des
petits moblots alertes, faciles  l'pouvante et prompts 
l'enthousiasme, prts  l'attaque comme  la fuite; puis, au milieu
d'eux, quelques culottes rouges, dbris d'une division moulue dans une
grande bataille; des artilleurs sombres aligns avec ces fantassins
divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui
suivait avec peine la marche plus lgre des lignards.

Des lgions de francs-tireurs aux appellations hroques: les Vengeurs
de la Dfaite--les Citoyens de la Tombe--les Partageurs de la
Mort--passaient  leur tour, avec des airs de bandits.

Leurs chefs, anciens commerants en draps ou en graines, ex-marchands de
suif ou de savon, guerriers de circonstance, nomms officiers pour leurs
cus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle
et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de
campagne, et prtendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs
paules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres
soldats, gens de sac et de corde, souvent braves  outrance, pillards et
dbauchs.

Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.

La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances
trs prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres
sentinelles, et se prparant au combat quand un petit lapin remuait sous
des broussailles, tait rentre dans ses foyers. Ses armes, ses
uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle pouvantait nagure
les bornes des routes nationales  trois lieues  la ronde, avaient
subitement disparu.

Les derniers soldats franais venaient enfin de traverser la Seine pour
gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant aprs
tous, le gnral, dsespr, ne pouvant rien tenter avec ces loques
disparates, perdu lui-mme dans la grande dbcle d'un peuple habitu 
vaincre et dsastreusement battu malgr sa bravoure lgendaire, s'en
allait  pied, entre deux officiers d'ordonnance.

Puis un calme profond, une attente pouvante et silencieuse avaient
plan sur la cit. Beaucoup de bourgeois bedonnants, masculs par le
commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne
considrt comme une arme, leurs broches  rtir ou leurs grands
couteaux de cuisine.

La vie semblait arrte; les boutiques taient closes, la rue muette.
Quelquefois un habitant, intimid par ce silence, filait rapidement le
long des murs.

L'angoisse de l'attente fait dsirer la venue de l'ennemi.

Dans l'aprs-midi du jour qui suivit le dpart des troupes franaises,
quelques uhlans, sortis on ne sait d'o, traversrent la ville avec
clrit. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la cte
Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs
apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les
avant-gardes des trois corps, juste au mme moment, se joignirent sur la
place de l'Htel-de-Ville; et, par toutes les rues voisines, l'arme
allemande arrivait, droulant ses bataillons qui faisaient sonner les
pavs sous leur pas dur et rythm.

Des commandements cris d'une voix inconnue et gutturale montaient le
long des maisons qui semblaient mortes et dsertes, tandis que, derrire
les volets ferms, des yeux guettaient ces hommes victorieux, matres de
la cit, des fortunes et des vies, de par le droit de guerre. Les
habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l'affolement que
donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la
terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car
la mme sensation reparat chaque fois que l'ordre tabli des choses est
renvers, que la scurit n'existe plus, que tout ce que protgeaient
les lois des hommes ou celles de la nature se trouve  la merci d'une
brutalit inconsciente et froce. Le tremblement de terre crasant sous
les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve dbord qui roule les
paysans noys avec les cadavres des boeufs et les poutres arraches aux
toits, ou l'arme glorieuse massacrant ceux qui se dfendent, emmenant
les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au
son du canon, sont autant de flaux effrayants qui dconcertent toute
croyance  la Justice ternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne
en la protection du Ciel et en la raison de l'Homme.

Mais  chaque porte des petits dtachements frappaient, puis
disparaissaient dans les maisons. C'tait l'occupation aprs l'invasion.
Le devoir commenait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les
vainqueurs.

Au bout de quelque temps, une fois la premire terreur disparue, un
calme nouveau s'tablit. Dans beaucoup de familles, l'officier prussien
mangeait  table. Il tait parfois bien lev, et, par politesse,
plaignait la France, disait sa rpugnance en prenant part  cette
guerre. On lui tait reconnaissant de ce sentiment; puis on pouvait, un
jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le mnageant on
obtiendrait peut-tre quelques hommes de moins  nourrir. Et pourquoi
blesser quelqu'un dont on dpendait tout  fait? Agir ainsi serait moins
de la bravoure que de la tmrit.--Et la tmrit n'est plus un dfaut
des bourgeois de Rouen, comme au temps des dfenses hroques o
s'illustra leur cit.--On se disait enfin, raison suprme tire de
l'urbanit franaise, qu'il demeurait bien permis d'tre poli dans son
intrieur pourvu qu'on ne se montrt pas familier, en public, avec le
soldat tranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la
maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,
chaque soir,  se chauffer au foyer commun.

La ville mme reprenait peu  peu de son aspect ordinaire. Les Franais
ne sortaient gure encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans
les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui tranaient
avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pav, ne semblaient
pas avoir pour les simples citoyens normment plus de mpris que les
officiers de chasseurs, qui, l'anne d'avant, buvaient aux mmes cafs.

Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil
et d'inconnu, une atmosphre trangre intolrable, comme une odeur
rpandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les
places publiques, changeait le got des aliments, donnait l'impression
d'tre en voyage, trs loin, chez des tribus barbares et dangereuses.

Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les habitants
payaient toujours; ils taient riches d'ailleurs. Mais plus un ngociant
normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute
parcelle de sa fortune qu'il voit passer aux mains d'un autre.

Cependant,  deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de
la rivire, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les
pcheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre d'Allemand
gonfl dans son uniforme, tu d'un coup de couteau ou de savate, la tte
crase par une pierre, ou jet  l'eau d'une pousse du haut d'un
pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures,
sauvages et lgitimes, hrosmes inconnus, attaques muettes, plus
prilleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de
la gloire.

Car la haine de l'tranger arme toujours quelques Intrpides prts 
mourir pour une Ide.

Enfin, comme les envahisseurs, bien qu'assujtissant la ville  leur
inflexible discipline, n'avaient accompli aucune des horreurs que la
renomme leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale,
on s'enhardit, et le besoin du ngoce travailla de nouveau le coeur des
commerants du pays. Quelques-uns avaient de gros intrts engags au
Havre, que l'arme franaise occupait, et ils voulurent tenter de gagner
ce port en allant par terre  Dieppe, o ils s'embarqueraient.

On employa l'influence des officiers allemands dont on avait fait la
connaissance, et une autorisation de dpart fut obtenue du gnral en
chef.

Donc, une grande diligence  quatre chevaux ayant t retenue pour ce
voyage, et dix personnes s'tant fait inscrire chez le voiturier, on
rsolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour viter tout
rassemblement.

Depuis quelque temps dj la gele avait durci la terre, et le lundi,
vers trois heures, de gros nuages noirs venant du nord apportrent la
neige qui tomba sans interruption pendant toute la soire et toute la
nuit.

A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se runirent dans la
cour de l'Htel de Normandie, o l'on devait monter en voiture.

Ils taient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous
leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurit; et l'entassement
des lourds vtements d'hiver faisait ressembler tous ces corps  des
curs obses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se
reconnurent, un troisime les aborda, ils causrent:--J'emmne ma
femme,--dit l'un.--J'en fais autant.--Et moi aussi.--Le premier
ajouta:--Nous ne reviendrons pas  Rouen, et si les Prussiens
approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre.--Tous avaient les
mmes projets, tant de complexion semblable.

Cependant on n'attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que
portait un valet d'curie, sortait de temps  autre d'une porte obscure
pour disparatre immdiatement dans une autre. Des pieds de chevaux
frappaient la terre, amortis par le fumier des litires, et une voix
d'homme parlant aux btes et jurant s'entendait au fond du btiment. Un
lger murmure de grelots annona qu'on maniait les harnais; ce murmure
devint bientt un frmissement clair et continu, rythm par le mouvement
de l'animal, s'arrtant parfois, puis reprenant dans une brusque
secousse qu'accompagnait le bruit mat d'un sabot ferr battant le sol.

La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gels
s'taient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.

Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en
descendant vers la terre; il effaait les formes, poudrait les choses
d'une mousse de glace; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence
de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague,
innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutt sensation que
bruit, entremlement d'atomes lgers qui semblaient emplir l'espace,
couvrir le monde.

L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval
triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaa contre le timon,
attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumire.
Comme il allait chercher la seconde bte, il remarqua tous ces voyageurs
immobiles, dj blancs de neige, et leur dit:--Pourquoi ne montez-vous
pas dans la voiture, vous serez  l'abri, au moins.

Ils n'y avaient pas song, sans doute, et ils se prcipitrent. Les
trois hommes installrent leurs femmes dans le fond, montrent ensuite;
puis les autres formes indcises et voiles prirent  leur tour les
dernires places sans changer une parole.

Le plancher tait couvert de paille o les pieds s'enfoncrent. Les
dames du fond, ayant apport des petites chaufferettes en cuivre avec un
charbon chimique, allumrent ces appareils, et, pendant quelque temps, 
voix basse, elles en numrrent les avantages, se rptant des choses
qu'elles savaient dj depuis longtemps.

Enfin, la diligence tant attele, avec six chevaux au lieu de quatre 
cause du tirage plus pnible, une voix du dehors demanda:--Tout le
monde est-il mont?--Une voix du dedans rpondit:--Oui.--On partit.

La voiture avanait lentement, lentement,  tout petits pas. Les roues
s'enfonaient dans la neige; le coffre entier geignait avec des
craquements sourds; les btes glissaient, soufflaient, fumaient; et le
fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
cts, se nouant et se droulant comme un serpent mince, et cinglant
brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
plus violent.

Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons lgers qu'un
voyageur, Rouennais pur sang, avait compars  une pluie de coton, ne
tombaient plus. Une lueur sale filtrait  travers de gros nuages obscurs
et lourds qui rendaient plus clatante la blancheur de la campagne o
apparaissaient tantt une ligne de grands arbres vtus de givre, tantt
une chaumire avec un capuchon de neige.

Dans la voiture, on se regardait curieusement,  la triste clart de
cette aurore.

Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
Grand-Pont.

Ancien commis d'un patron ruin dans les affaires, Loiseau avait achet
le fonds et fait fortune. Il vendait  trs bon march de trs mauvais
vins aux petits dbitants des campagnes et passait parmi ses
connaissances et ses amis pour un fripon madr, un vrai Normand plein de
ruses et de jovialit.

Sa rputation de filou tait si bien tablie, qu'un soir,  la
prfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant
et fin, une gloire locale, ayant propos aux dames qu'il voyait un peu
somnolentes de faire une partie de Loiseau vole, le mot lui-mme vola
 travers les salons du prfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait
fait rire pendant un mois toutes les mchoires de la province.

Loiseau tait en outre clbre par ses farces de toute nature, ses
plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui
sans ajouter immdiatement:--Il est impayable, ce Loiseau.

De taille exigu, il prsentait un ventre en ballon surmont d'une face
rougeaude entre deux favoris grisonnants.

Sa femme, grande, forte, rsolue, avec la voix haute et la dcision
rapide, tait l'ordre et l'arithmtique de la maison de commerce, qu'il
animait par son activit joyeuse.

A ct d'eux se tenait, plus digne, appartenant  une caste suprieure,
M. Carr-Lamadon, homme considrable, pos dans les cotons, propritaire
de trois filatures, officier de la Lgion d'honneur et membre du Conseil
gnral. Il tait rest, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition
bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement 
la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
expression. Mme Carr-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoys  Rouen
en garnison.

Elle faisait vis--vis  son poux, toute mignonne, toute jolie,
pelotonne dans ses fourrures, et regardait d'un air navr l'intrieur
lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Brville, portaient un
des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforait d'accentuer, par les
artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri
IV qui, suivant une lgende glorieuse pour la famille, avait rendu
grosse une dame de Brville dont le mari, pour ce fait, tait devenu
comte et gouverneur de province.

Collgue de M. Carr-Lamadon au Conseil gnral, le comte Hubert
reprsentait le parti orlaniste dans le dpartement. L'histoire de son
mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes tait toujours
demeure mystrieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait
mieux que personne, passait mme pour avoir t aime par un des fils de
Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fte, et son salon
demeurait le premier du pays, le seul o se conservt la vieille
galanterie, et dont l'entre ft difficile.

La fortune des Brville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on,
cinq cent mille livres de revenu.

Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le ct de la socit
rente, sereine et forte, des honntes gens autoriss qui ont de la
Religion et des Principes.

Par un hasard trange, toutes les femmes se trouvaient sur le mme banc;
et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui
grenaient de longs chapelets en marmottant des _Pater_ et des _Ave_.
L'une tait vieille avec une face dfonce par la petite vrole comme si
elle et reu  bout portant une borde de mitraille en pleine figure.
L'autre, trs chtive, avait une tte jolie et maladive sur une poitrine
de phtisique ronge par cette foi dvorante qui fait les martyrs et les
illumins.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
regards de tous.

L'homme, bien connu, tait Cornudet le dmoc, la terreur des gens
respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
les bocks de tous les cafs dmocratiques. Il avait mang avec les
frres et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son pre, ancien
confiseur, et il attendait impatiemment la Rpublique pour obtenir enfin
la place mrite par tant de consommations rvolutionnaires. Au quatre
septembre, par suite d'une farce peut-tre, il s'tait cru nomm prfet,
mais quand il voulut entrer en fonctions, les garons de bureau,
demeurs seuls matres de la place, refusrent de le reconnatre, ce qui
le contraignit  la retraite. Fort bon garon, du reste, inoffensif et
serviable, il s'tait occup avec une ardeur incomparable d'organiser la
dfense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous
les jeunes arbres des forts voisines, semer des piges sur toutes les
routes, et,  l'approche de l'ennemi, satisfait de ses prparatifs, il
s'tait vivement repli vers la ville. Il pensait maintenant se rendre
plus utile au Havre, o de nouveaux retranchements allaient tre
ncessaires.

La femme, une de celles appeles galantes, tait clbre par son
embonpoint prcoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif.
Petite, ronde de partout, grasse  lard, avec des doigts bouffis,
trangls aux phalanges, pareils  des chapelets de courtes saucisses;
avec une peau luisante et tendue, une gorge norme qui saillait sous sa
robe, elle restait cependant apptissante et courue, tant sa fracheur
faisait plaisir  voir. Sa figure tait une pomme rouge, un bouton de
pivoine prt  fleurir; et l dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux
noirs magnifiques, ombrags de grands cils pais qui mettaient une ombre
dedans; en bas, une bouche charmante, troite, humide pour le baiser,
meuble de quenottes luisantes et microscopiques.

Elle tait de plus, disait-on, pleine de qualits inapprciables.

Aussitt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les
femmes honntes, et les mots de prostitue, de honte publique furent
chuchots si haut qu'elle leva la tte. Alors elle promena sur ses
voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence
aussitt rgna, et tout le monde baissa les yeux  l'exception de
Loiseau, qui la guettait d'un air moustill.

Mais bientt la conversation reprit entre les trois dames, que la
prsence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes.
Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs
dignits d'pouses en face de cette vendue sans vergogne; car l'amour
lgal le prend toujours de haut avec son libre confrre.

Les trois hommes aussi, rapprochs par un instinct de conservateurs 
l'aspect de Cornudet, parlaient argent d'un certain ton ddaigneux pour
les pauvres. Le comte Hubert disait les dgts que lui avaient fait
subir les Prussiens, les pertes qui rsulteraient du btail vol et des
rcoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois
millionnaire que ces ravages gneraient  peine une anne. M.
Carr-Lamadon, fort prouv dans l'industrie cotonnire, avait eu soin
d'envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif
qu'il se mnageait  toute occasion. Quant  Loiseau, il s'tait arrang
pour vendre  l'Intendance franaise tous les vins communs qui lui
restaient en cave, de sorte que l'tat lui devait une somme formidable
qu'il comptait bien toucher au Havre.

Et tous les trois se jetaient des coups d'oeil rapides et amicaux. Bien
que de conditions diffrentes, ils se sentaient frres par l'argent, de
la grande franc-maonnerie de ceux qui possdent, qui font sonner de
l'or en mettant la main dans la poche de leur culotte.

La voiture allait si lentement qu' dix heures du matin on n'avait pas
fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des
ctes  pied. On commenait  s'inquiter, car on devait djeuner 
Ttes et l'on dsesprait maintenant d'y parvenir avant la nuit. Chacun
guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence
sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la
dgager.

L'apptit grandissait, troublait les esprits; et aucune gargote, aucun
marchand de vin ne se montraient, l'approche des Prussiens et le passage
des troupes franaises affames ayant effray toutes les industries.

Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du
chemin, mais ils n'y trouvrent pas mme du pain, car le paysan dfiant
cachait ses rserves dans la crainte d'tre pill par les soldats qui,
n'ayant rien  se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu'ils
dcouvraient.

Vers une heure de l'aprs-midi, Loiseau annona que dcidment il se
sentait un rude creux dans l'estomac. Tout le monde souffrait comme lui
depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours,
avait tu les conversations.

De temps en temps, quelqu'un billait; un autre presque aussitt
l'imitait; et chacun,  tour de rle, suivant son caractre, son
savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou
modestement en portant vite sa main devant le trou bant d'o sortait
une vapeur.

Boule de Suif,  plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait
quelque chose sous ses jupons. Elle hsitait une seconde, regardait ses
voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures taient ples et
crispes. Loiseau affirma qu'il payerait mille francs un jambonneau. Sa
femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle
souffrait toujours en entendant parler d'argent gaspill, et ne
comprenait mme pas les plaisanteries sur ce sujet.--Le fait est que je
ne me sens pas bien, dit le comte, comment n'ai-je pas song  apporter
des provisions?--Chacun se faisait le mme reproche.

Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit; on
refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu'il
rendit la gourde, il remercia:--C'est bon tout de mme, a rchauffe,
et a trompe l'apptit.--L'alcool le mit en belle humeur et il proposa
de faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras
des voyageurs. Cette allusion indirecte  Boule de Suif choqua les gens
bien levs. On ne rpondit pas; Cornudet seul eut un sourire. Les deux
bonnes soeurs avaient cess de marmotter leur rosaire, et, les mains
enfonces dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles,
baissant obstinment les yeux, offrant sans doute au ciel la souffrance
qu'il leur envoyait.

Enfin,  trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une plaine
interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant
vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une
serviette blanche.

Elle en sortit d'abord une petite assiette de faence, une fine timbale
en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers,
tout dcoups, avaient confit sous leur gele; et l'on apercevait encore
dans le panier d'autres bonnes choses enveloppes, des pts, des
fruits, des friandises, les provisions prpares pour un voyage de trois
jours, afin de ne point toucher  la cuisine des auberges. Quatre
goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle
prit une aile de poulet et, dlicatement, se mit  la manger avec un de
ces petits pains qu'on appelle Rgence en Normandie.

Tous les regards taient tendus vers elle. Puis l'odeur se rpandit,
largissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante
avec une contraction douloureuse de la mchoire sous les oreilles. Le
mpris des dames pour cette fille devenait froce, comme une envie de la
tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa
timbale, son panier et ses provisions.

Mais Loiseau dvorait des yeux la terrine de poulet. Il dit:--A la
bonne heure, madame a eu plus de prcaution que nous. Il y a des
personnes qui savent toujours penser  tout.--Elle leva la tte vers
lui:--Si vous en dsirez, monsieur? C'est dur de jener depuis le
matin.--Il salua:--Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n'en peux
plus. A la guerre comme  la guerre, n'est-ce pas, madame?--Et, jetant
un regard circulaire, il ajouta:--Dans des moments comme celui-ci, on
est bien aise de trouver des gens qui vous obligent.--Il avait un
journal qu'il tendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la
pointe d'un couteau toujours log dans sa poche, il enleva une cuisse
toute vernie de gele, la dpea des dents, puis la mcha avec une
satisfaction si vidente qu'il y eut dans la voiture un grand soupir de
dtresse.

Mais Boule de Suif, d'une voix humble et douce, proposa aux bonnes
soeurs de partager sa collation. Elles acceptrent toutes les deux
instantanment, et, sans lever les yeux, se mirent  manger trs vite
aprs avoir balbuti des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus
les offres de sa voisine, et l'on forma avec les religieuses une sorte
de table en dveloppant des journaux sur les genoux.

Les bouches s'ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient,
mastiquaient, engloutissaient frocement. Loiseau, dans son coin,
travaillait dur, et,  voix basse, il engageait sa femme  l'imiter.
Elle rsista longtemps, puis, aprs une crispation qui lui parcourut les
entrailles, elle cda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda 
leur charmante compagne si elle lui permettait d'offrir un petit
morceau  Mme Loiseau. Elle dit:--Mais oui, certainement, monsieur,
avec un sourire aimable, et tendit la terrine.

Un embarras se produisit lorsqu'on eut dbouch la premire bouteille de
bordeaux: il n'y avait qu'une timbale. On se la passa aprs l'avoir
essuye. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lvres  la
place humide encore des lvres de sa voisine.

Alors, entours de gens qui mangeaient, suffoqus par les manations
des nourritures, le comte et la comtesse de Brville, ainsi que M. et
Mme Carr-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gard le nom de
Tantale. Tout d'un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir
qui fit retourner les ttes; elle tait aussi blanche que la neige du
dehors; ses yeux se fermrent, son front tomba: elle avait perdu
connaissance. Son mari, affol, implorait le secours de tout le monde.
Chacun perdait l'esprit, quand la plus ge des bonnes soeurs, soutenant
la tte de la malade, glissa entre ses lvres la timbale de Boule de
Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua,
ouvrit les yeux, sourit et dclara d'une voix mourante qu'elle se
sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelt plus,
la religieuse la contraignit  boire un plein verre de bordeaux, et elle
ajouta:--C'est la faim, pas autre chose.

Alors Boule de Suif, rougissante et embarrasse, balbutia en regardant
les quatre voyageurs rests  jeun:--Mon Dieu, si j'osais offrir  ces
messieurs et  ces dames... Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau
prit la parole:--Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est
frre et doit s'aider. Allons, mesdames, pas de crmonie, acceptez, que
diable! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison o passer la
nuit? Du train dont nous allons nous ne serons pas  Ttes avant demain
midi.--On hsitait, personne n'osant assumer la responsabilit du
oui.

Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille
intimide, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit:--Nous
acceptons avec reconnaissance, madame.

Le premier pas seul cotait. Une fois le Rubicon pass, on s'en donna
carrment. Le panier fut vid. Il contenait encore un pt de foie gras,
un pt de mauviettes, un morceau de langue fume, des poires de
Crassane, un pav de Pont-l'vque, des petits-fours et une tasse pleine
de cornichons et d'oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les
femmes, adorant les crudits.

On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc
on causa, avec rserve d'abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on
s'abandonna davantage. Mmes de Brville et Carr-Lamadon, qui avaient un
grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec dlicatesse. La comtesse
surtout montra cette condescendance aimable des trs nobles dames
qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme
Loiseau, qui avait une me de gendarme, resta revche, parlant peu et
mangeant beaucoup.

On s'entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits
horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Franais; et tous
ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les
histoires personnelles commencrent bientt, et Boule de Suif raconta,
avec une motion vraie, avec cette chaleur de parole qu'ont parfois les
filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait
quitt Rouen:--J'ai cru d'abord que je pourrais rester, disait-elle.
J'avais ma maison pleine de provisions, et j'aimais mieux nourrir
quelques soldats que m'expatrier je ne sais o. Mais quand je les ai
vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi! Ils m'ont tourn le sang
de colre; et j'ai pleur de honte toute la journe. Oh! si j'tais un
homme, allez! Je les regardais de ma fentre, ces gros porcs avec leur
casque  pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m'empcher de leur
jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi;
alors j'ai saut  la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles
 trangler que d'autres! Et je l'aurais termin, celui-l, si l'on ne
m'avait pas tire par les cheveux. Il a fallu me cacher aprs a. Enfin,
quand j'ai trouv une occasion, je suis partie, et me voici.

On la flicita beaucoup. Elle grandissait dans l'estime de ses
compagnons qui ne s'taient pas montrs si crnes; et Cornudet, en
l'coutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d'aptre; de
mme un prtre entend un dvot louer Dieu, car les dmocrates  longue
barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont
celui de la religion. Il parla  son tour d'un ton doctrinaire, avec
l'emphase apprise dans les proclamations qu'on collait chaque jour aux
murs, et il finit par un morceau d'loquence o il trillait
magistralement cette crapule de Badinguet.

Mais Boule de Suif aussitt se fcha, car elle tait bonapartiste. Elle
devenait plus rouge qu'une guigne, et bgayant d'indignation:--J'aurais
bien voulu vous voir  sa place, vous autres. a aurait t du propre,
ah oui! C'est vous qui l'avez trahi, cet homme! On n'aurait plus qu'
quitter la France si l'on tait gouvern par des polissons comme
vous!--Cornudet, impassible, gardait un sourire ddaigneux et
suprieur, mais on sentait que les gros mots allaient arriver quand le
comte s'interposa et calma, non sans peine, la fille exaspre, en
proclamant avec autorit que toutes les opinions sincres taient
respectables. Cependant la comtesse et la manufacturire, qui avaient
dans l'me la haine irraisonne des gens comme il faut pour la
Rpublique, et cette instinctive tendresse que nourrissent toutes les
femmes pour les gouvernements  panache et despotiques, se sentaient,
malgr elles, attires vers cette prostitue pleine de dignit, dont les
sentiments ressemblaient si fort aux leurs.

Le panier tait vide. A dix on l'avait tari sans peine, en regrettant
qu'il ne ft pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un
peu refroidie nanmoins depuis qu'on avait fini de manger.

La nuit tombait, l'obscurit peu  peu devint profonde, et le froid,
plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif,
malgr sa graisse. Alors Mme de Brville lui proposa sa chaufferette
dont le charbon, depuis le matin, avait t plusieurs fois renouvel,
et l'autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gels.
Mmes Carr-Lamadon et Loiseau donnrent les leurs aux religieuses.

Le cocher avait allum ses lanternes. Elles clairaient d'une lueur vive
un nuage de bue au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des
deux cts de la route, la neige qui semblait se drouler sous le reflet
mobile des lumires.

On ne distinguait plus rien dans la voiture; mais tout  coup un
mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet; et Loiseau, dont
l'oeil fouillait l'ombre, crut voir l'homme  la grande barbe s'carter
vivement comme s'il et reu quelque bon coup lanc sans bruit.

Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C'tait Ttes.
On avait march onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos
laisss en quatre fois aux chevaux pour manger l'avoine et souffler,
faisait treize. On entra dans le bourg et devant l'Htel du Commerce on
s'arrta.

La portire s'ouvrit! un bruit bien connu fit tressaillir tous les
voyageurs; c'taient les heurts d'un fourreau de sabre sur le sol.
Aussitt la voix d'un Allemand cria quelque chose.

Bien que la diligence ft immobile, personne ne descendait, comme si on
se ft attendu  tre massacr  la sortie. Alors le conducteur apparut,
tenant  la main une de ses lanternes qui claira subitement jusqu'au
fond de la voiture les deux rangs de ttes effares, dont les bouches
taient ouvertes et les yeux carquills de surprise et d'pouvante.

A ct du cocher se tenait, en pleine lumire, un officier allemand, un
grand jeune homme excessivement mince et blond, serr dans son uniforme
comme une fille en son corset, et portant sur le ct sa casquette plate
et cire qui le faisait ressembler au chasseur d'un htel anglais. Sa
moustache dmesure,  longs poils droits, s'amincissant indfiniment de
chaque ct et termine par un seul fil blond, si mince qu'on n'en
apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et,
tirant la joue, imprimait aux lvres un pli tombant.

Il invita en franais d'Alsacien les voyageurs  sortir, disant d'un ton
raide:--Foulez-vous tescentre, messieurs et tames?

Les deux bonnes soeurs obirent les premires avec une docilit de
saintes filles habitues  toutes les soumissions. Le comte et la
comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis
de Loiseau poussant devant lui sa grande moiti. Celui-ci, en mettant
pied  terre, dit  l'officier:--Bonjour, monsieur, par un sentiment
de prudence bien plus que de politesse. L'autre, insolent comme les gens
tout-puissants, le regarda sans rpondre.

Boule de Suif et Cornudet, bien que prs de la portire, descendirent
les derniers, graves et hautains devant l'ennemi. La grosse fille
tchait de se dominer et d'tre calme: le dmoc tourmentait d'une main
tragique et un peu tremblante sa longue barbe rousstre. Ils voulaient
garder de la dignit, comprenant qu'en ces rencontres-l chacun
reprsente un peu son pays; et pareillement rvolts par la souplesse de
leurs compagnons, elle tchait de se montrer plus fire que ses
voisines, les femmes honntes, tandis que lui, sentant bien qu'il devait
l'exemple, continuait en toute son attitude sa mission de rsistance
commence au dfoncement des routes.

On entra dans la vaste cuisine de l'auberge, et l'Allemand, s'tant fait
prsenter l'autorisation de dpart signe par le gnral en chef et o
taient mentionns les noms, le signalement et la profession de chaque
voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux
renseignements crits.

Puis il dit brusquement:--C'est pien, et il disparut.

Alors on respira. On avait faim encore; le souper fut command. Une
demi-heure tait ncessaire pour l'apprter; et, pendant que deux
servantes avaient l'air de s'en occuper, on alla visiter les chambres.
Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte
vitre marque d'un numro parlant.

Enfin on allait se mettre  table, quand le patron de l'auberge parut
lui-mme. C'tait un ancien marchand de chevaux, un gros homme
asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des
chants de glaires dans le larynx. Son pre lui avait transmis le nom de
Follenvie.

Il demanda:

--Mademoiselle lisabeth Rousset?

Boule de Suif tressaillit, se retourna:

--C'est moi.

--Mademoiselle, l'officier prussien veut vous parler immdiatement.

--A moi?

--Oui, si vous tes bien mademoiselle lisabeth Rousset.

Elle se troubla, rflchit une seconde, puis dclara carrment:

--C'est possible, mais je n'irai pas.

Un mouvement se fit autour d'elle; chacun discutait, cherchait la cause
de cet ordre. Le comte s'approcha:

--Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficults
considrables, non seulement pour vous, mais mme pour tous vos
compagnons. Il ne faut jamais rsister aux gens qui sont les plus forts.
Cette dmarche assurment ne peut prsenter aucun danger; c'est sans
doute pour quelque formalit oublie.

Tout le monde se joignit  lui, on la pria, on la pressa, on la
sermonna, et l'on finit par la convaincre; car tous redoutaient les
complications qui pourraient rsulter d'un coup de tte. Elle dit enfin:

--C'est pour vous que je le fais, bien sr!

La comtesse lui prit la main:

Et nous vous en remercions.

Elle sortit. On l'attendit pour se mettre  table.

Chacun se dsolait de n'avoir pas t demand  la place de cette fille
violente et irascible, et prparait mentalement des platitudes pour le
cas o on l'appellerait  son tour.

Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge 
suffoquer, exaspre. Elle balbutiait:--Oh la canaille! la canaille!

Tous s'empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien; et comme le
comte insistait, elle rpondit avec une grande dignit:--Non, cela ne
vous regarde pas, je ne peux pas parler.

Alors on s'assit autour d'une haute soupire d'o sortait un parfum de
choux. Malgr cette alerte, le souper fut gai. Le cidre tait bon, le
mnage Loiseau et les bonnes soeurs en prirent, par conomie. Les autres
demandrent du vin; Cornudet rclama de la bire. Il avait une faon
particulire de dboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de
le considrer en penchant le verre, qu'il levait ensuite entre la lampe
et son oeil pour bien apprcier la couleur. Quand il buvait, sa grande
barbe, qui avait gard la nuance de son breuvage aim, semblait
tressaillir de tendresse; ses yeux louchaient pour ne point perdre de
vue sa chope, et il avait l'air de remplir l'unique fonction pour
laquelle il tait n. On et dit qu'il tablissait en son esprit un
rapprochement et comme une affinit entre les deux grandes passions qui
occupaient toute sa vie: le Pale Ale et la Rvolution; et assurment il
ne pouvait dguster l'un sans songer  l'autre.

M. et Mme Follenvie dnaient tout au bout de la table. L'homme, rlant
comme une locomotive creve, avait trop de tirage dans la poitrine pour
pouvoir parler en mangeant; mais la femme ne se taisait jamais. Elle
raconta toutes ses impressions  l'arrive des Prussiens, ce qu'ils
faisaient, ce qu'ils disaient, les excrant, d'abord, parce qu'ils lui
cotaient de l'argent, et, ensuite, parce qu'elle avait deux fils 
l'arme. Elle s'adressait surtout  la comtesse, flatte de causer avec
une dame de qualit.

Puis elle baissait la voix pour dire des choses dlicates, et son mari,
de temps en temps, l'interrompait:--Tu ferais mieux de te taire, madame
Follenvie.--Mais elle n'en tenait aucun compte, et continuait:

--Oui, madame, ces gens-l, a ne fait que manger des pommes de terre
et du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut
pas croire qu'ils sont propres.--Oh non!--Ils ordurent partout, sauf le
respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l'exercice pendant
des heures et des jours; ils sont l tous dans un champ:--et marche en
avant, et marche en arrire, et tourne par-ci, et tourne par-l.--S'ils
cultivaient la terre au moins, ou s'ils travaillaient aux routes dans
leur pays!--Mais non, madame, ces militaires, a n'est profitable 
personne! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n'apprendre
rien qu' massacrer!--Je ne suis qu'une vieille femme sans ducation,
c'est vrai, mais en les voyant qui s'esquintent le temprament 
pitiner du matin au soir, je me dis:--Quand il y a des gens qui font
tant de dcouvertes pour tre utiles, faut-il que d'autres se donnent
tant de mal pour tre nuisibles! Vraiment, n'est-ce pas une abomination
de tuer des gens, qu'ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien
Polonais, ou bien Franais?--Si l'on se revenge sur quelqu'un qui vous a
fait tort, c'est mal, puisqu'on vous condamne; mais quand on extermine
nos garons comme du gibier, avec des fusils, c'est donc bien,
puisqu'on donne des dcorations  celui qui en dtruit le plus?--Non,
voyez-vous, je ne comprendrai jamais a!

Cornudet leva la voix:

--La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible; c'est
un devoir sacr quand on dfend la patrie.

La vieille femme baissa la tte:

--Oui, quand on se dfend, c'est autre chose; mais si l'on ne devrait
pas plutt tuer tous les rois qui font a pour leur plaisir?

L'oeil de Cornudet s'enflamma:

--Bravo, citoyenne! dit-il.

M. Carr-Lamadon rflchissait profondment. Bien qu'il ft fanatique
des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait
songer  l'opulence qu'apporteraient dans un pays tant de bras inoccups
et par consquent ruineux, tant de forces qu'on entretient
improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu'il
faudra des sicles pour achever.

Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l'aubergiste.
Le gros homme riait, toussait, crachait; son norme ventre sautillait de
joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes
de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.

Le souper  peine achev, comme on tait bris de fatigue, on se coucha.

Cependant Loiseau, qui avait observ les choses, fit mettre au lit son
pouse, puis colla tantt son oreille et tantt son oeil au trou de la
serrure, pour tcher de dcouvrir ce qu'il appelait: les mystres du
corridor.

Au bout d'une heure environ, il entendit un frlement, regarda bien
vite, et aperut Boule de Suif qui paraissait plus replte encore sous
un peignoir de cachemire bleu, bord de dentelles blanches. Elle tenait
un bougeoir  la main et se dirigeait vers le gros numro tout au fond
du couloir. Mais une porte,  ct, s'entr'ouvrit, et, quand elle revint
au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles, la suivait. Ils
parlaient bas, puis ils s'arrtrent. Boule de Suif semblait dfendre
l'entre de sa chambre avec nergie. Loiseau, malheureusement,
n'entendait pas les paroles, mais,  la fin, comme ils levaient la
voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait avec vivacit.
Il disait:

--Voyons, vous tes bte, qu'est-ce que a vous fait?

Elle avait l'air indign et rpondit:

--Non, mon cher, il y a des moments o ces choses-l ne se font pas; et
puis, ici, ce serait une honte.

Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle
s'emporta, levant encore le ton:

--Pourquoi? Vous ne comprenez pas pourquoi? Quand il y a des Prussiens
dans la maison, dans la chambre  ct, peut-tre?

Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point
caresser prs de l'ennemi dut rveiller en son coeur sa dignit
dfaillante, car, aprs l'avoir seulement embrasse, il regagna sa porte
 pas de loup.

Loiseau, trs allum, quitta la serrure, battit un entrechat dans
sa chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait
la dure carcasse de sa compagne qu'il rveilla d'un baiser en
murmurant:--M'aimes-tu chrie?

Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientt s'leva quelque
part, dans une direction indtermine qui pouvait tre la cave aussi
bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, rgulier, un
bruit sourd et prolong, avec des tremblements de chaudire sous
pression. M. Follenvie dormait.

Comme on avait dcid qu'on partirait  huit heures le lendemain, tout
le monde se trouva dans la cuisine; mais la voiture, dont la bche avait
un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans
chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les
curies, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se
rsolurent  battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvrent sur la
place, avec l'glise au fond et, des deux cts, des maisons basses o
l'on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu'ils virent
pluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique
du coiffeur. Un autre, barbu jusqu'aux yeux, embrassait un mioche qui
pleurait et le berait sur ses genoux pour tcher de l'apaiser; et les
grosses paysannes dont les hommes taient  l'arme de la guerre
indiquaient par signes  leurs vainqueurs obissants le travail qu'il
fallait entreprendre: fendre du bois, tremper la soupe, moudre le caf;
un d'eux mme lavait le linge de son htesse, une aeule toute
impotente.

Le comte, tonn, interrogea le bedeau qui sortait du presbytre. Le
vieux rat d'glise lui rpondit:--Oh! ceux-l ne sont pas mchants;
c'est pas des Prussiens  ce qu'on dit. Ils sont de plus loin; je ne
sais pas bien d'o; et ils ont tous laiss une femme et des enfants au
pays; a ne les amuse pas, la guerre, allez! Je suis sr qu'on pleure
bien aussi l-bas aprs les hommes; et a fournira une fameuse misre
chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n'est pas trop malheureux pour
le moment, parce qu'ils ne font pas de mal et qu'ils travaillent comme
s'ils taient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres
gens, faut bien qu'on s'aide... C'est les grands qui font la guerre.

Cornudet, indign de l'entente cordiale tablie entre les vainqueurs et
les vaincus, se retira, prfrant s'enfermer dans l'auberge. Loiseau eut
un mot pour rire:--Ils repeuplent. M. Carr-Lamadon eut un mot
grave:--Ils rparent. Mais on ne trouvait pas le cocher. A la fin on
le dcouvrit dans le caf du village, attabl fraternellement avec
l'ordonnance de l'officier. Le comte l'interpella:

--Ne vous avait-on pas donn l'ordre d'atteler pour huit heures?

--Ah bien oui, mais on m'en a donn un autre depuis.

--Lequel?

--De ne pas atteler du tout.

--Qui vous a donn cet ordre?

--Ma foi! le commandant prussien.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien. Allez lui demander. On me dfend d'atteler, moi je
n'attelle pas. Voil.

--C'est lui-mme qui vous a dit cela?

--Non, monsieur, c'est l'aubergiste qui m'a donn l'ordre de sa part.

--Quand a?

--Hier soir, comme j'allais me coucher.

Les trois hommes rentrrent fort inquiets.

On demanda M. Follenvie, mais la servante rpondit que monsieur,  cause
de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait mme
formellement dfendu de le rveiller plus tt, except en cas
d'incendie.

On voulut voir l'officier, mais cela tait impossible absolument, bien
qu'il loget dans l'auberge, M. Follenvie seul tait autoris  lui
parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes
remontrent dans leurs chambres, et des futilits les occuprent.

Cornudet s'installa sous la haute chemine de la cuisine o flambait un
grand feu. Il se fit apporter l une des petites tables du caf, une
canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les dmocrates d'une
considration presque gale  la sienne, comme si elle avait servi la
patrie en servant  Cornudet. C'tait une superbe pipe en cume
admirablement culotte, aussi noire que les dents de son matre, mais
parfume, recourbe, luisante, familire  sa main, et compltant sa
physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantt fixs sur la flamme
du foyer, tantt sur la mousse qui couronnait sa chope; et chaque fois
qu'il avait bu, il passait d'un air satisfait ses longs doigts maigres
dans ses longs cheveux gras pendant qu'il humait sa moustache frange
d'cume.

Loiseau, sous prtexte de se dgourdir les jambes, alla placer du vin
aux dbitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent  causer
politique. Ils prvoyaient l'avenir de la France. L'un croyait aux
d'Orlans, l'autre  un sauveur inconnu, un hros qui se rvlerait
quand tout serait dsespr: un Du Guesclin, une Jeanne d'Arc peut-tre?
ou un autre Napolon Ier? Ah! si le prince imprial n'tait pas si
jeune! Cornudet, les coutant, souriait en homme qui sait le mot des
destines. Sa pipe embaumait la cuisine.

Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l'interrogea bien
vite; mais il ne put que rpter deux ou trois fois, sans une variante,
ces paroles:--L'officier m'a dit comme a: Monsieur Follenvie, vous
dfendrez qu'on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux
pas qu'ils partent sans mon ordre. Vous entendez. a suffit.

Alors on voulut voir l'officier. Le comte lui envoya sa carte o M.
Carr-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit
rpondre qu'il admettrait ces deux hommes  lui parler quand il aurait
djeun, c'est--dire vers une heure.

Les dames reparurent et l'on mangea quelque peu, malgr l'inquitude.
Boule de Suif semblait malade et prodigieusement trouble.

On achevait le caf quand l'ordonnance vint chercher ces messieurs.

Loiseau se joignit aux deux premiers; mais comme on essayait d'entraner
Cornudet pour donner plus de solennit  leur dmarche, il dclara
firement qu'il entendait n'avoir jamais aucun rapport avec les
Allemands; et il se remit dans sa chemine, demandant une autre
canette.

Les trois hommes montrent et furent introduits dans la plus belle
chambre de l'auberge o l'officier les reut, tendu dans un fauteuil,
les pieds sur la chemine, fumant une longue pipe de porcelaine, et
envelopp par une robe de chambre flamboyante, drobe sans doute dans
la demeure abandonne de quelque bourgeois de mauvais got. Il ne se
leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il prsentait un
magnifique chantillon de la goujaterie naturelle au militaire
victorieux.

Au bout de quelques instants il dit enfin:

--Qu'est-ce que fous foulez?

Le comte prit la parole:--Nous dsirons partir, monsieur.

--Non.

--Oserai-je vous demander la cause de ce refus?

--Parce que che ne feux pas.

--Je vous ferai respectueusement observer, monsieur, que votre gnral
en chef nous a dlivr une permission de dpart pour gagner Dieppe; et
je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mriter vos rigueurs.

--Che ne feux pas... foil tout... Fous poufez tescentre.

S'tant inclins tous les trois, ils se retirrent.

L'aprs-midi fut lamentable. On ne comprenait rien  ce caprice
d'Allemand; et les ides les plus singulires troublaient les ttes.
Tout le monde se tenait dans la cuisine et l'on discutait sans fin,
imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-tre les garder
comme otages--mais dans quel but?--ou les emmener prisonniers? ou,
plutt, leur demander une ranon considrable? A cette pense, une
panique les affola. Les plus riches taient les plus pouvants, se
voyant dj contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs
pleins d'or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la
cervelle pour dcouvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs
richesses, se faire passer pour pauvres, trs pauvres. Loiseau enleva sa
chane de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta
les apprhensions. La lampe fut allume, et comme on avait encore deux
heures avant le dner, Mme Loiseau proposa une partie de trente et un.
Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-mme, ayant teint
sa pipe par politesse, y prit part.

Le comte battit les cartes--donna--Boule de Suif avait trente et un
d'emble; et bientt l'intrt de la partie apaisa la crainte qui
hantait les esprits. Mais Cornudet s'aperut que le mnage Loiseau
s'entendait pour tricher.

Comme on allait se mettre  table, M. Follenvie reparut; et, de sa voix
graillonnante, il pronona: L'officier prussien fait demander  Mlle
lisabeth Rousset si elle n'a pas encore chang d'avis.

Boule de Suif resta debout, toute ple; puis, devenant subitement
cramoisie, elle eut un tel touffement de colre qu'elle ne pouvait plus
parler. Enfin elle clata:--Vous lui direz  cette crapule,  ce
saligaud,  cette charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai; vous
entendez bien, jamais, jamais, jamais.

Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entoure, interroge,
sollicite par tout le monde de dvoiler le mystre de sa visite. Elle
rsista d'abord, mais l'exaspration l'emporta bientt:--Ce qu'il
veut?... ce qu'il veut?... Il veut coucher avec moi! cria-t-elle.
Personne ne se choqua du mot, tant l'indignation fut vive. Cornudet
brisa sa chope en la reposant violemment sur la table. C'tait une
clameur de rprobation contre ce soudard ignoble, un souffle de colre,
une union de tous pour la rsistance, comme si l'on et demand  chacun
une partie du sacrifice exig d'elle. Le comte dclara avec dgot que
ces gens-l se conduisaient  la faon des anciens barbares. Les femmes
surtout tmoignrent  Boule de Suif une commisration nergique et
caressante. Les bonnes soeurs, qui ne se montraient qu'aux repas,
avaient baiss la tte et ne disaient rien.

On dna nanmoins lorsque la premire fureur fut apaise; mais on parla
peu: on songeait.

Les dames se retirrent de bonne heure; et les hommes, tout en fumant,
organisrent un cart auquel fut convi M. Follenvie qu'on avait
l'intention d'interroger habilement sur les moyens  employer pour
vaincre la rsistance de l'officier. Mais il ne songeait qu' ses
cartes, sans rien couter, sans rien rpondre; et il rptait sans
cesse:--Au jeu, messieurs, au jeu. Son attention tait si tendue qu'il
en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d'orgue
dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de
l'asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu'aux enrouements
aigus des jeunes coqs essayant de chanter.

Il refusa mme de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint
le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle tait du matin,
toujours leve avec le soleil, tandis que son homme tait du soir,
toujours prt  passer la nuit avec des amis. Il lui cria:--Tu placeras
mon lait de poule devant le feu, et se remit  sa partie. Quand on vit
bien qu'on n'en pourrait rien tirer, on dclara qu'il tait temps de
s'en aller, et chacun gagna son lit.

On se leva encore d'assez bonne heure le lendemain avec un espoir
indtermin, un dsir plus grand de s'en aller, une terreur du jour 
passer dans cette horrible petite auberge.

Hlas! les chevaux restaient  l'curie, le cocher demeurait invisible.
On alla, par dsoeuvrement, tourner autour de la voiture.

Le djeuner fut bien triste; et il s'tait produit comme un
refroidissement vis--vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte
conseil, avait un peu modifi les jugements. On en voulait presque 
cette fille, maintenant, de n'avoir pas t trouver secrtement le
Prussien, afin de mnager, au rveil, une bonne surprise  ses
compagnons. Quoi de plus simple? Qui l'et su, d'ailleurs? Elle aurait
pu sauver les apparences en faisant dire  l'officier qu'elle prenait en
piti leur dtresse. Pour elle, a avait si peu d'importance!

Mais personne n'avouait encore ces penses.

Dans l'aprs-midi, comme on s'ennuyait  prir, le comte proposa de
faire une promenade aux alentours du village. Chacun s'enveloppa avec
soin et la petite socit partit,  l'exception de Cornudet, qui
prfrait rester prs du feu, et des bonnes soeurs, qui passaient leurs
journes dans l'glise ou chez le cur.

Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et
les oreilles; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas tait
une souffrance; et lorsque la campagne se dcouvrit, elle leur apparut
si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimite que tout le
monde aussitt retourna, l'me glace et le coeur serr.

Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu
derrire.

Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout  coup si cette
garce-l allait les faire rester longtemps encore dans un pareil
endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu'on ne pouvait exiger d'une
femme un sacrifice aussi pnible, et qu'il devait venir d'elle-mme. M.
Carr-Lamadon remarqua que si les Franais faisaient, comme il en tait
question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir
lieu qu' Ttes. Cette rflexion rendit les deux autres soucieux.--Si
l'on se sauvait  pied,--dit Loiseau. Le comte haussa les paules:--Y
songez-vous, dans cette neige? avec nos femmes? Et puis nous serions
tout de suite poursuivis, rattraps en dix minutes, et ramens
prisonniers  la merci des soldats.--C'tait vrai; on se tut.

Les dames parlaient toilette; mais une certaine contrainte semblait les
dsunir.

Tout  coup, au bout de la rue, l'officier parut. Sur la neige qui
fermait l'horizon, il profilait sa grande taille de gupe en uniforme,
et marchait, les genoux carts, de ce mouvement particulier aux
militaires qui s'efforcent de ne point maculer leurs bottes
soigneusement cires.

Il s'inclina en passant prs des dames, et regarda ddaigneusement les
hommes qui eurent, du reste, la dignit de ne se point dcouvrir, bien
que Loiseau baucht un geste pour retirer sa coiffure.

Boule de Suif tait devenue rouge jusqu'aux oreilles; et les trois
femmes maries ressentaient une grande humiliation d'tre ainsi
rencontres par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu'il avait
si cavalirement traite.

Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carr-Lamadon,
qui avait connu beaucoup d'officiers et qui les jugeait en connaisseur,
trouvait celui-l pas mal du tout; elle regrettait mme qu'il ne ft
pas Franais, parce qu'il ferait un fort joli hussard dont toutes les
femmes assurment raffoleraient.

Une fois rentrs, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent
mme changes  propos de choses insignifiantes. Le dner, silencieux,
dura peu, et chacun monta se coucher, esprant dormir pour tuer le
temps.

On descendit le lendemain avec des visages fatigus et des coeurs
exasprs. Les femmes parlaient  peine  Boule de Suif.

Une cloche tinta. C'tait pour un baptme. La grosse fille avait un
enfant lev chez des paysans d'Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois
l'an, et n'y songeait jamais; mais la pense de celui qu'on allait
baptiser lui jeta au coeur une tendresse subite et violente pour le
sien, et elle voulut absolument assister  la crmonie.

Aussitt qu'elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha
les chaises, car on sentait bien qu' la fin il fallait dcider quelque
chose. Loiseau eut une inspiration: il tait d'avis de proposer 
l'officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir les
autres.

M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il redescendit
presque aussitt. L'Allemand, qui connaissait la nature humaine, l'avait
mis  la porte. Il prtendait retenir tout le monde tant que son dsir
ne serait pas satisfait.

Alors le temprament populacier de Mme Loiseau clata:--Nous n'allons
pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c'est son mtier,  cette
gueuse, de faire a avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a pas le
droit de refuser l'un plutt que l'autre. Je vous demande un peu, a a
pris tout ce qu'elle a trouv dans Rouen, mme des cochers! oui, madame,
le cocher de la prfecture! Je le sais bien, moi, il achte son vin  la
maison. Et aujourd'hui qu'il s'agit de nous tirer d'embarras, elle fait
la mijaure, cette morveuse!... Moi, je trouve qu'il se conduit trs
bien, cet officier. Il est peut-tre priv depuis longtemps; et nous
tions l trois qu'il aurait sans doute prfres. Mais non, il se
contente de celle  tout le monde. Il respecte les femmes maries.
Songez donc, il est le matre. Il n'avait qu' dire: Je veux, et il
pouvait nous prendre de force avec ses soldats.

Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme
Carr-Lamadon brillaient, et elle tait un peu ple, comme si elle se
sentait dj prise de force par l'officier.

Les hommes, qui discutaient  l'cart, se rapprochrent. Loiseau,
furibond, voulait livrer cette misrable pieds et poings lis 
l'ennemi. Mais le comte, issu de trois gnrations d'ambassadeurs, et
dou d'un physique de diplomate, tait partisan de l'habilet:--Il
faudrait la dcider,--dit-il.

Alors on conspira.

Les femmes se serrrent, le ton de la voix fut baiss, et la discussion
devint gnrale, chacun donnant son avis. C'tait fort convenable du
reste. Ces dames surtout trouvaient des dlicatesses de tournures, des
subtilits d'expression charmantes, pour dire les choses les plus
scabreuses. Un tranger n'aurait rien compris, tant les prcautions du
langage taient observes. Mais la lgre tranche de pudeur dont est
barde toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles
s'panouissaient dans cette aventure polissonne, s'amusaient follement
au fond, se sentant dans leur lment, tripotant de l'amour avec la
sensualit d'un cuisinier gourmand qui prpare le souper d'un autre.

La gaiet revenait d'elle-mme, tant l'histoire leur semblait drle  la
fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risques, mais si bien
dites qu'elles faisaient sourire. A son tour Loiseau lcha quelques
grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point; et la pense
brutalement exprime par sa femme dominait tous les esprits: Puisque
c'est son mtier,  cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-l plus
qu'un autre? La gentille Mme Carr-Lamadon semblait mme penser qu' sa
place elle refuserait celui-l moins qu'un autre.

On prpara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie.
Chacun convint du rle qu'il jouerait, des arguments dont il
s'appuierait, des manoeuvres qu'il devrait excuter. On rgla le plan
des attaques, les ruses  employer, et les surprises de l'assaut, pour
forcer cette citadelle vivante  recevoir l'ennemi dans la place.

Cornudet cependant restait  l'cart, compltement tranger  cette
affaire.

Une attention si profonde tendait les esprits, qu'on n'entendit
point rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un lger:
Chut qui fit relever tous les yeux. Elle tait l. On se tut
brusquement et un certain embarras empcha d'abord de lui parler. La
comtesse, plus assouplie que les autres aux duplicits des salons,
l'interrogea:--tait-ce amusant, ce baptme?

La grosse fille, encore mue, raconta tout, et les figures, et les
attitudes, et l'aspect mme de l'glise. Elle ajouta:--C'est si bon de
prier quelquefois.

Cependant, jusqu'au djeuner, ces dames se contentrent d'tre aimables
avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilit  leurs conseils.

Aussitt  table, on commena les approches. Ce fut d'abord une
conversation vague sur le dvouement. On cita des exemples anciens:
Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrce avec Sextus,
Cloptre faisant passer par sa couche tous les gnraux ennemis, et les
y rduisant  des servilits d'esclave. Alors se droula une histoire
fantaisiste, close dans l'imagination de ces millionnaires ignorants,
o les citoyennes de Rome allaient endormir  Capoue Annibal entre leurs
bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires.
On cita toutes les femmes qui ont arrt des conqurants, fait de leur
corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont
vaincu par leurs caresses hroques des tres hideux ou dtests, et
sacrifi leur chastet  la vengeance et au dvouement.

On parla mme en termes voils de cette Anglaise de grande famille qui
s'tait laiss inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la
transmettre  Bonaparte sauv miraculeusement, par une faiblesse subite,
 l'heure du rendez-vous fatal.

Et tout cela tait racont d'une faon convenable et modre, o parfois
clatait un enthousiasme voulu propre  exciter l'mulation.

On aurait pu croire,  la fin, que le seul rle de la femme, ici-bas,
tait un perptuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux
caprices des soldatesques.

Les deux bonnes soeurs ne semblaient point entendre, perdues en des
penses profondes. Boule de Suif ne disait rien.

Pendant toute l'aprs-midi, on la laissa rflchir. Mais, au lieu de
l'appeler madame comme on avait fait jusque-l, on lui disait
simplement mademoiselle, sans que personne st bien pourquoi, comme si
l'on avait voulu la faire descendre d'un degr dans l'estime qu'elle
avait escalade, lui faire sentir sa situation honteuse.

Au moment o l'on servit le potage, M. Follenvie reparut, rptant sa
phrase de la veille:--L'officier prussien fait demander  Mlle
lisabeth Rousset si elle n'a point encore chang d'avis.

Boule de Suif rpondit schement:--Non, monsieur.

Mais au dner la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases
malheureuses. Chacun se battait les flancs pour dcouvrir des exemples
nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse, sans prmditation
peut-tre, prouvant un vague besoin de rendre hommage  la Religion,
interrogea la plus ge des bonnes soeurs sur les grands faits de la vie
des saints. Or beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes
 nos yeux; mais l'glise absout sans peine ces forfaits quand ils sont
accomplis pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C'tait
un argument puissant; la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces
ententes tacites, de ces complaisances voiles, o excelle quiconque
porte un habit ecclsiastique, soit simplement par l'effet d'une
inintelligence heureuse, d'une secourable btise, la vieille religieuse
apporta  la conspiration un formidable appui. On la croyait timide,
elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-l n'tait pas trouble
par les ttonnements de la casuistique; sa doctrine semblait une barre
de fer; sa foi n'hsitait jamais; sa conscience n'avait point de
scrupules. Elle trouvait tout simple le sacrifice d'Abraham, car elle
aurait immdiatement tu pre et mre sur un ordre venu d'en haut; et
rien,  son avis, ne pouvait dplaire au Seigneur quand l'intention
tait louable. La comtesse, mettant  profit l'autorit sacre de sa
complice inattendue, lui fit faire comme une paraphrase difiante de cet
axiome de morale: La fin justifie les moyens.

Elle l'interrogeait.

--Alors, ma soeur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et
pardonne le fait quand le motif est pur?

--Qui pourrait en douter, madame? Une action blmable en soi devient
souvent mritoire par la pense qui l'inspire.

Et elles continuaient ainsi, dmlant les volonts de Dieu, prvoyant
ses dcisions, le faisant s'intresser  des choses qui, vraiment, ne le
regardaient gure.

Tout cela tait envelopp, habile, discret. Mais chaque parole de la
sainte fille en cornette faisait brche dans la rsistance indigne de
la courtisane. Puis, la conversation se dtournant un peu, la femme aux
chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa suprieure,
d'elle-mme, et de sa mignonne voisine, la chre soeur Saint-Nicphore.
On les avait demandes au Havre pour soigner dans les hpitaux des
centaines de soldats atteints de la petite vrole. Elle les dpeignit,
ces misrables, dtailla leur maladie. Et tandis qu'elles taient
arrtes en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de
Franais pouvaient mourir qu'elles auraient sauvs peut-tre! C'tait sa
spcialit,  elle, de soigner les militaires; elle avait t en Crime,
en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se rvla tout
 coup une de ces religieuses  tambours et  trompettes qui semblent
faites pour suivre les camps, ramasser des blesss dans les remous des
batailles, et, mieux qu'un chef, dompter d'un mot les grands soudards
indisciplins; une vraie bonne soeur Ran-tan-plan dont la figure
ravage, creve de trous sans nombre, paraissait une image des
dvastations de la guerre.

Personne ne dit rien aprs elle, tant l'effet semblait excellent.

Aussitt le repas termin, on remonta bien vite dans les chambres pour
ne descendre, le lendemain, qu'assez tard dans la matine.

Le djeuner fut tranquille. On donnait  la graine seme la veille le
temps de germer et de pousser ses fruits.

La comtesse proposa de faire une promenade dans l'aprs-midi; alors le
comte, comme il tait convenu, prit le bras de Boule de Suif, et demeura
derrire les autres, avec elle.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu ddaigneux, que les
hommes poss emploient avec les filles, l'appelant: ma chre enfant,
la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilit
indiscute. Il pntra tout de suite au vif de la question:

--Donc, vous prfrez nous laisser ici, exposs comme vous-mme 
toutes les violences qui suivraient un chec des troupes prussiennes,
plutt que de consentir  une de ces complaisances que vous avez eues si
souvent en votre vie?

Boule de Suif ne rpondit rien.

Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il
sut rester monsieur le comte, tout en se montrant galant quand il le
fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu'elle leur
rendrait, parla de leur reconnaissance; puis soudain, la tutoyant
gaiement:--Et tu sais, ma chre, il pourrait se vanter d'avoir got
d'une jolie fille comme il n'en trouvera pas beaucoup dans son pays.

Boule de Suif ne rpondit pas et rejoignit la socit.

Aussitt rentre, elle monta chez elle et ne reparut plus. L'inquitude
tait extrme. Qu'allait-elle faire? Si elle rsistait, quel embarras!

L'heure du dner sonna; on l'attendit en vain. M. Follenvie, entrant
alors, annona que Mlle Rousset se sentait indispose, et qu'on pouvait
se mettre  table. Tout le monde dressa l'oreille. Le comte s'approcha
de l'aubergiste, et, tout bas: a y est?--Oui.--Par convenance, il
ne dit rien  ses compagnons, mais il leur fit seulement un lger signe
de la tte. Aussitt un grand soupir de soulagement sortit de toutes les
poitrines, une allgresse parut sur les visages. Loiseau
cria:--Saperlipopette! je paye du Champagne si l'on en trouve dans
l'tablissement;--et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque le patron
revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun tait devenu subitement
communicatif et bruyant; une joie grillarde emplissait les coeurs. Le
comte parut s'apercevoir que Mme Carr-Lamadon tait charmante, le
manufacturier fit des compliments  la comtesse. La conversation fut
vive, enjoue, pleine de traits.

Tout  coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras,
hurla:--Silence!--Tout le monde se tut, surpris, presque effray dj.
Alors il tendit l'oreille en faisant Chut! des deux mains, leva les
yeux vers le plafond, couta de nouveau, et reprit, de sa voix
naturelle:--Rassurez-vous, tout va bien.

On hsitait  comprendre, mais bientt un sourire passa.

Au bout d'un quart d'heure il recommena la mme farce, la renouvela
souvent dans la soire; et il faisait semblant d'interpeller quelqu'un 
l'tage au-dessus, en lui donnant des conseils  double sens puiss dans
son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air triste pour
soupirer:--Pauvre fille;--ou bien il murmurait entre ses dents d'un
air rageur:--Gueux de Prussien, va!--Quelquefois, au moment o l'on
n'y songeait plus, il poussait, d'une voix vibrante, plusieurs:--Assez!
assez!--et ajoutait, comme se parlant  lui-mme:--Pourvu que nous la
revoyions; qu'il ne l'en fasse pas mourir, le misrable!

Bien que ces plaisanteries fussent d'un got dplorable, elles amusaient
et ne blessaient personne, car l'indignation dpend des milieux comme le
reste, et l'atmosphre qui s'tait peu  peu cre autour d'eux tait
charge de penses grivoises.

Au dessert, les femmes elles-mmes firent des allusions spirituelles et
discrtes. Les regards luisaient; on avait bu beaucoup. Le comte, qui
conservait, mme en ses carts, sa grande apparence de gravit, trouva
une comparaison fort gote sur la fin des hivernages au ple et la joie
des naufrags qui voient s'ouvrir une route vers le sud.

Loiseau, lanc, se leva, un verre de champagne  la main: Je bois 
notre dlivrance!--Tout le monde fut debout; on l'acclamait. Les deux
bonnes soeurs, elles-mmes, sollicites par ces dames, consentirent 
tremper leurs lvres dans ce vin mousseux dont elles n'avaient jamais
got. Elles dclarrent que cela ressemblait  la limonade gazeuse,
mais que c'tait plus fin cependant.

Loiseau rsuma la situation.

--C'est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu'on pourrait
pincer un quadrille.

Cornudet n'avait pas dit un mot, pas fait un geste; il paraissait mme
plong dans des penses trs graves, et tirait parfois, d'un geste
furieux, sa grande barbe qu'il semblait vouloir allonger encore. Enfin,
vers minuit, comme on allait se sparer, Loiseau, qui titubait, lui tapa
soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant:--Vous n'tes pas
farce, vous, ce soir; vous ne dites rien, citoyen?--Mais Cornudet
releva brusquement la tte, et, parcourant la socit d'un regard
luisant et terrible:--Je vous dis  tous que vous venez de faire une
infamie!--Il se leva, gagna la porte, rpta encore une fois: Une
infamie! et disparut.

Cela jeta un froid d'abord. Loiseau, interloqu, restait bte, mais il
reprit son aplomb, puis, tout  coup, se tordit en rptant:--Ils sont
trop verts, mon vieux, ils sont trop verts.--Comme on ne comprenait
pas, il raconta les mystres du corridor. Alors il y eut une reprise
de gaiet formidable. Ces dames s'amusaient comme des folles. Le comte
et M. Carr-Lamadon pleuraient  force de rire. Ils ne pouvaient
croire.

--Comment! vous tes sr? Il voulait...

--Je vous dis que je l'ai vu.

--Et, elle a refus...

--Parce que le Prussien tait dans la chambre  ct.

--Pas possible?

--Je vous le jure.

Le comte touffait. L'industriel se comprimait le ventre  deux mains.
Loiseau continuait:

--Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas drle, mais pas du
tout.

Et tous les trois repartaient, malades, essouffls, toussant.

On se spara l-dessus. Mais Mme Loiseau, qui tait de la nature des
orties, fit remarquer  son mari, au moment o ils se couchaient, que
cette chipie de petite Carr-Lamadon avait ri jaune toute la
soire:--Tu sais, les femmes, quand a en tient pour l'uniforme, qu'il
soit Franais ou bien Prussien, a leur est, ma foi, bien gal. Si ce
n'est pas une piti, Seigneur Dieu!

Et toute la nuit, dans l'obscurit du corridor coururent comme des
frmissements, des bruits lgers,  peine sensibles, pareils  des
souffles, des effleurements de pieds nus, d'imperceptibles craquements.
Et l'on ne dormit que trs tard, assurment, car des filets de lumire
glissrent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces effets-l;
il trouble, dit-on, le sommeil.

Le lendemain, un clair soleil d'hiver rendait la neige blouissante. La
diligence, attele enfin, attendait devant la porte, tandis qu'une arme
de pigeons blancs, rengorgs dans leurs plumes paisses, avec un oeil
rose, tach, au milieu, d'un point noir, se promenaient gravement entre
les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin
fumant qu'ils parpillaient.

Le cocher, envelopp dans sa peau de mouton, grillait une pipe sur son
sige, et tous les voyageurs, radieux, faisaient rapidement empaqueter
des provisions pour le reste du voyage.

On n'attendait plus que Boule de Suif. Elle parut.

Elle semblait un peu trouble, honteuse; et elle s'avana timidement
vers ses compagnons, qui, tous, d'un mme mouvement, se dtournrent
comme s'ils ne l'avaient pas aperue. Le comte prit avec dignit le bras
de sa femme et l'loigna de ce contact impur.

La grosse fille s'arrta, stupfaite; alors ramassant tout son courage,
elle aborda la femme du manufacturier d'un bonjour, madame humblement
murmur. L'autre fit de la tte seule un petit salut impertinent qu'elle
accompagna d'un regard de vertu outrage. Tout le monde semblait
affair, et l'on se tenait loin d'elle comme si elle et apport une
infection dans ses jupes. Puis on se prcipita vers la voiture o elle
arriva seule, la dernire, et reprit en silence la place qu'elle avait
occupe pendant la premire partie de la route.

On semblait ne pas la voir, ne pas la connatre; mais Mme Loiseau, la
considrant de loin avec indignation, dit  mi-voix  son
mari:--Heureusement que je ne suis pas  ct d'elle.

La lourde voiture s'branla, et le voyage recommena.

On ne parla point d'abord. Boule de Suif n'osait pas lever les yeux.
Elle se sentait en mme temps indigne contre tous ses voisins, et
humilie d'avoir cd, souille par les baisers de ce Prussien entre les
bras duquel on l'avait hypocritement jete.

Mais la comtesse, se tournant vers Mme Carr-Lamadon, rompit bientt ce
pnible silence.

--Vous connaissez, je crois, Mme d'trelles?

--Oui, c'est une de mes amies.

--Quelle charmante femme!

--Ravissante! Une vraie nature d'lite, fort instruite d'ailleurs, et
artiste jusqu'au bout des doigts; elle chante  ravir et dessine dans la
perfection.

Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des
vitres un mot parfois jaillissait: Coupon--chance--prime-- terme.

Loiseau, qui avait chip le vieux jeu de cartes de l'auberge, engraiss
par cinq ans de frottement sur les tables mal essuyes, attaqua un
bsigue avec sa femme.

Les bonnes soeurs prirent  leur ceinture le long rosaire qui pendait,
firent ensemble le signe de la croix, et tout  coup leurs lvres se
mirent  remuer vivement, se htant de plus en plus, prcipitant leur
vague murmure comme pour une course d'_oremus_; et de temps en temps
elles baisaient une mdaille, se signaient de nouveau, puis
recommenaient leur marmottement rapide et continu.

Cornudet songeait, immobile.

Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes:--Il fait
faim, dit-il.

Alors sa femme atteignit un paquet ficel d'o elle fit sortir un
morceau de veau froid. Elle le dcoupa proprement par tranches minces et
fermes, et tous deux se mirent  manger.

--Si nous en faisions autant,--dit la comtesse. On y consentit et elle
dballa les provisions prpares pour les deux mnages. C'tait, dans un
de ces vases allongs dont le couvercle porte un livre en faence, pour
indiquer qu'un livre en pt gt au-dessous, une charcuterie
succulente, o de blanches rivires de lard traversaient la chair brune
du gibier, mle  d'autres viandes haches fin. Un beau carr de
gruyre, apport dans un journal, gardait imprim: faits divers sur sa
pte onctueuse.

Les deux bonnes soeurs dvelopprent un rond de saucisson qui sentait
l'ail; et Cornudet, plongeant les deux mains en mme temps dans les
vastes poches de son paletot sac, tira de l'une quatre oeufs durs et de
l'autre le croton d'un pain. Il dtacha la coque, la jeta sous ses
pieds dans la paille et se mit  mordre  mme les oeufs, faisant tomber
sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, l
dedans, des toiles.

Boule de Suif, dans la hte et l'effarement de son lever, n'avait pu
songer  rien; et elle regardait, exaspre, suffoquant de rage, tous
ces gens qui mangeaient placidement. Une colre tumultueuse la crispa
d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot
d'injures qui lui montait aux lvres; mais elle ne pouvait pas parler
tant l'exaspration l'tranglait.

Personne ne la regardait, ne songeait  elle. Elle se sentait noye dans
le mpris de ces gredins honntes qui l'avaient sacrifie d'abord,
rejete ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea
 son grand panier tout plein de bonnes choses qu'ils avaient goulment
dvores,  ses deux poulets luisants de gele,  ses pts,  ses
poires,  ses quatre bouteilles de bordeaux; et sa fureur tombant
soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prte 
pleurer. Elle fit des efforts terribles, se roidit, avala ses sanglots
comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses
paupires, et bientt deux grosses larmes, se dtachant des yeux,
roulrent lentement sur ses joues. D'autres les suivirent plus rapides,
coulant comme les gouttes d'eau qui filtrent d'une roche, et tombant
rgulirement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait
droite, le regard fixe, la face rigide et ple, esprant qu'on ne la
verrait pas.

Mais la comtesse s'en aperut et prvint son mari d'un signe. Il haussa
les paules comme pour dire: Que voulez-vous, ce n'est pas ma faute.
Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura:--Elle pleure sa
honte.

Les deux bonnes soeurs s'taient remises  prier, aprs avoir roul dans
un papier le reste de leur saucisson.

Alors Cornudet, qui digrait ses oeufs, tendit ses longues jambes sous
la banquette d'en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un
homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit  siffloter la
_Marseillaise_.

Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurment, ne
plaisait point  ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacs, et avaient
l'air prts  hurler comme des chiens qui entendent un orgue de
Barbarie. Il s'en aperut, ne s'arrta plus. Parfois mme il fredonnait
les paroles:

  Amour sacr de la patrie,
  Conduis, soutiens nos bras vengeurs,
  Libert, libert chrie,
  Combats avec tes dfenseurs!

On fuyait plus vite, la neige tant plus dure; et jusqu' Dieppe,
pendant les longues heures mornes du voyage,  travers les cahots du
chemin, par la nuit tombante, puis dans l'obscurit profonde de la
voiture, il continua, avec une obstination froce, son sifflement
vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exasprs  suivre
le chant d'un bout  l'autre,  se rappeler chaque parole qu'ils
appliquaient sur chaque mesure.

Et Boule de Suif pleurait toujours; et parfois un sanglot, qu'elle
n'avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les tnbres.


NOTES.

  _Boule de Suif_ a paru pour la premire fois en 1880, dans les
  _Soires de Mdan_, avec l'_Attaque du Moulin_ de Zola, _Sac au dos_
  de Huysmans, la _Saigne_ d'Henry Card, l'_Affaire du Grand 7_ de
  Lon Hennique, et _Aprs la Bataille_ de Paul Alexis. Boule de Suif a
  rellement exist et s'appelait de son vrai nom Adrienne Legay.




LES SOIRES DE MDAN.


COMMENT CE LIVRE A T FAIT.

  _A M. le Directeur du_ Gaulois.

Votre journal fut le premier  annoncer les _Soires de Mdan_, et vous
me demandez aujourd'hui quelques dtails particuliers sur les origines
de ce volume. Il vous paratrait intressant de savoir ce que nous avons
prtendu faire, si nous avons voulu affirmer une ide d'cole et lancer
un manifeste.

Je rponds  ces quelques questions.

Nous n'avons pas la prtention d'tre une cole. Nous sommes simplement
quelques amis, qu'une admiration commune a fait se rencontrer chez Zola,
et qu'ensuite une affinit de tempraments, des sentiments trs
semblables sur toutes choses, une mme tendance philosophique ont lis
de plus en plus.

Quant  moi, qui ne suis encore rien comme littrateur, comment
pourrais-je avoir la prtention d'appartenir  une cole? J'admire
indistinctement tout ce qui me parat suprieur,  tous les sicles et
dans tous les genres.

Cependant, il s'est fait videmment en nous une raction inconsciente,
fatale, contre l'esprit romantique, par cette seule raison que les
gnrations littraires se suivent et ne se ressemblent pas.

Mais, du reste, ce qui nous choque dans le romantisme, d'o sont sorties
d'imprissables oeuvres d'art, c'est uniquement son rsultat
philosophique. Nous nous plaignons de ce que l'oeuvre de Hugo ait
dtruit en partie l'oeuvre de Voltaire et de Diderot. Par la
sentimentalit ronflante des romantiques, par leur mconnaissance
dogmatique du droit et de la logique, le vieux bon sens, la vieille
sagesse de Montaigne et de Rabelais ont presque disparu de notre pays.
Ils ont substitu l'ide de pardon  l'ide de justice, semant chez nous
une sensiblerie misricordieuse et sentimentale qui a remplac la
raison.

C'est grce  eux que les salles de thtre, pleines de messieurs vreux
et de filles, ne peuvent tolrer sur la scne un simple fripon. C'est la
morale romantique des foules qui force souvent les tribunaux  acquitter
des particuliers et des drlesses attendrissants, mais sans excuse.

J'ai pour les grands matres de cette cole (puisqu'il s'agit d'cole)
une admiration sans limites, jointe souvent  une rvolte de ma raison;
car je trouve que Schopenhauer et Herbert Spencer ont sur la vie
beaucoup d'ides plus droites que l'illustre auteur des
_Misrables_.--Voil la seule critique que j'oserais faire, et il ne
s'agit pas ici de littrature.--Littrairement, ce qui nous parat
hassable, ce sont les vieilles orgues de Barbarie larmoyantes, dont
Jean-Jacques Rousseau a invent le mcanisme et dont une suite de
romanciers, arrts, je l'espre,  M. Feuillet, s'est obstine 
tourner la manivelle, rptant invariablement les mmes airs langoureux
et faux.

Quant aux querelles sur les mots: ralisme et idalisme, je ne les
comprends pas.

Une loi philosophique inflexible nous apprend que nous ne pouvons rien
imaginer en dehors de ce qui tombe sous nos sens; et la preuve de cette
impuissance, c'est la stupidit des conceptions dites idales, des
paradis invents par toutes les religions. Nous avons donc ce seul
objectif: l'tre et la Vie, qu'il faut savoir comprendre et interprter
en artiste. Si on n'en donne pas l'expression  la fois exacte et
artistiquement suprieure, c'est qu'on n'a pas assez de talent.

Quand un monsieur, qualifi de raliste, a le souci d'crire le mieux
possible, est sans cesse poursuivi par des proccupations d'art, c'est,
 mon sens, un idaliste. Quant  celui qui affiche la prtention de
faire la vie plus belle que nature, comme si on pouvait l'imaginer autre
qu'elle n'est, de mettre du ciel dans ses livres, et qui crit en
romancier pour les dames, ce n'est,  mon avis du moins, qu'un
charlatan ou un imbcile.--J'adore les contes de fes et j'ajoute que
ces sortes de conceptions doivent tre plus vraisemblables, dans leur
domaine particulier, que n'importe quel roman de moeurs de la vie
contemporaine.

Voici maintenant quelques notes sur notre volume.

Nous nous trouvions runis, l't, chez Zola, dans sa proprit de
Mdan.

Pendant les longues digestions des longs repas (car nous sommes tous
gourmands et gourmets, et Zola mange  lui seul comme trois romanciers
ordinaires), nous causions. Il nous racontait ses futurs romans, ses
ides littraires, ses opinions sur toutes choses. Quelquefois il
prenait un fusil, qu'il manoeuvrait en myope, et, tout en parlant, il
tirait sur des touffes d'herbe que nous lui affirmions tre des oiseaux,
s'tonnant considrablement quand il ne retrouvait aucun cadavre.

Certains jours on pchait  la ligne. Hennique alors se distinguait, au
grand dsespoir de Zola, qui n'attrapait que des savetiers.

Moi, je restais tendu dans la barque la _Nana_, ou bien je me baignais
pendant des heures, tandis que Paul Alexis rdait avec des ides
grivoises, que Huysmans fumait des cigarettes, et que Card s'embtait,
trouvant stupide la campagne.

Ainsi se passaient les aprs-midi; mais, comme les nuits taient
magnifiques, chaudes, pleines d'odeurs de feuilles, nous allions chaque
soir nous promener dans la _grande le_ en face.

Je passais tout le monde dans la _Nana_.

Or, par une nuit de pleine lune, nous parlions de Mrime, dont les
dames disaient: Quel charmant conteur! Huysmans pronona  peu prs
ces paroles: Un conteur est un monsieur qui, ne sachant pas crire,
dbite prtentieusement des balivernes.

On en vint  parcourir tous les conteurs clbres et  vanter les
raconteurs de vive voix, dont le plus merveilleux,  notre connaissance,
est le grand Russe Tourgueneff, ce matre presque franais; Paul Alexis
prtendait qu'un conte crit est trs difficile  faire. Card, un
sceptique, regardant la lune, murmura: Voici un beau dcor romantique,
on devrait l'utiliser... Huysmans ajouta: ... en racontant des
histoires de sentiment. Mais Zola trouva que c'tait une ide, qu'il
fallait se dire des histoires. L'invention nous fit rire, et on convint,
pour augmenter la difficult; que le cadre choisi par le premier serait
conserv par les autres, qui y placeraient des aventures diffrentes.

On alla s'asseoir, et, dans le grand repos des champs assoupis, sous la
lumire clatante de la lune, Zola nous dit cette terrible page de
l'histoire sinistre des guerres, qui s'appelle l'_Attaque du Moulin_.

Quand il eut fini, chacun s'cria: Il faut crire cela bien vite. Lui
se mit  rire: C'est fait.

Ce fut mon tour le lendemain.

Huysmans, le jour suivant, nous amusa beaucoup avec le rcit des misres
d'un mobile sans enthousiasme.

Card, nous redisant le sige de Paris, avec des explications nouvelles,
droula une histoire pleine de philosophie, toujours vraisemblable sinon
vraie, mais toujours relle depuis le vieux pome d'Homre. Car si la
femme inspire ternellement des sottises aux hommes, les guerriers,
qu'elle favorise plus spcialement de son intrt, en souffrent
ncessairement plus que d'autres.

Hennique nous dmontra encore une fois que les hommes, souvent
intelligents et raisonnables, pris isolment, deviennent infailliblement
des brutes quand ils sont en nombre.--C'est ce qu'on pourrait appeler:
l'ivresse des foules.--Je ne sais rien de plus drle et de plus horrible
en mme temps que le sige de cette maison publique et le massacre des
pauvres filles.

Mais Paul Alexis nous fit attendre quatre jours, ne trouvant pas de
sujet. Il voulait nous raconter des histoires de Prussiens souillant des
cadavres. Notre exaspration le fit taire, et il finit par imaginer
l'amusante anecdote d'une grande dame allant ramasser son mari mort sur
un champ de bataille et se laissant attendrir par un pauvre soldat
bless.--Et ce soldat tait un prtre.

Zola trouva ces rcits curieux et nous proposa d'en faire un livre.

Voil, Monsieur le directeur, quelques notes, vite griffonnes, mais
contenant, je pense, tous les dtails qui peuvent vous intresser.

Veuillez agrer, avec mes remerciements pour votre bienveillance,
l'assurance de mes sentiments les plus dvous.

  GUY DE MAUPASSANT.


  Cet article est celui que Maupassant publia dans _le Gaulois_ pour
  faire dmarrer la critique. A la fin de ce volume nous citons
  quelques lignes des principaux articles qu'il provoqua.




APPENDICE.


Nous donnons ici,  titre _purement documentaire_, et pour que le
lecteur puisse se rendre compte de la venue de son talent, les quatre
premires nouvelles publies par Maupassant. On retrouvera dans la _Main
d'corch_ l'ide premire de la _Main_ (Contes du Jour et de la Nuit),
et dans le _Mariage du Lieutenant Lar_ celle des _Ides du Colonel_
(Yvette).




LA MAIN D'CORCH.


Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R., avait runi, un
soir, quelques camarades de collge; nous buvions du punch et nous
fumions en causant littrature, peinture, et en racontant, de temps 
autre, quelques joyeusets, ainsi que cela se pratique dans les runions
de jeunes gens. Tout  coup la porte s'ouvre toute grande et un de mes
bons amis d'enfance entre comme un ouragan. Devinez d'o je viens,
s'crie-t-il aussitt. Je parie pour Mabille, rpond l'un; Non, tu es
trop gai, tu viens d'emprunter de l'argent, d'enterrer ton oncle, ou de
mettre ta montre chez ma tante, rpond un autre; Tu viens de te
griser, riposte un troisime, et comme tu as senti le punch chez Louis,
tu es mont pour recommencer.--Vous n'y tes point, je viens de P.....
en Normandie, o j'ai t passer huit jours et d'o je rapporte un grand
criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous
prsenter. A ces mots, il tira de sa poche une main d'corch; cette
main tait affreuse, noire, sche, trs longue et comme crispe, les
muscles, d'une force extraordinaire, taient retenus  l'intrieur et 
l'extrieur par une lanire de peau parchemine, les ongles jaunes,
troits, taient rests au bout des doigts; tout cela sentait le
sclrat d'une lieue. Figurez-vous, dit mon ami, qu'on vendait l'autre
jour les dfroques d'un vieux sorcier bien connu dans toute la contre;
il allait au sabbat tous les samedis sur un manche  balai, pratiquait
la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur
faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine.
Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour
cette main, qui, disait-il, tait celle d'un clbre criminel supplici
en 1736, pour avoir jet, la tte la premire, dans un puits sa femme
lgitime, en quoi faisant je trouve qu'il n'avait pas tort, puis pendu
au clocher de l'glise le cur qui l'avait mari. Aprs ce double
exploit, il tait all courir le monde et dans sa carrire aussi courte
que bien remplie, il avait dtrouss douze voyageurs, enfum une
vingtaine de moines dans un couvent et fait un srail d'un monastre de
religieuses.--Mais que vas-tu faire de cette horreur? nous
crimes-nous.--Eh parbleu, j'en ferai mon bouton de sonnette pour
effrayer mes cranciers.--Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais
trs flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la
viande indienne conserve par un procd nouveau, je te conseille d'en
faire du bouillon.--Ne raillez pas, Messieurs, reprit avec le plus
grand sang-froid un tudiant en mdecine aux trois quarts gris, et toi,
Pierre, si j'ai un conseil  te donner, fais enterrer chrtiennement ce
dbris humain, de crainte que son propritaire ne vienne te le
redemander; et puis, elle a peut-tre pris de mauvaises habitudes, cette
main, car tu sais le proverbe: Qui a tu tuera.--Et qui a bu boira,
reprit l'amphitryon; l-dessus il versa  l'tudiant un grand verre de
punch, l'autre l'avala d'un seul trait et tomba ivre mort sous la table.
Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre levant
son verre et saluant la main: Je bois, dit-il,  la prochaine visite de
ton matre, puis on parla d'autre chose et chacun rentra chez soi.

Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j'entrai chez lui, il
tait environ 2 heures, je le trouvai lisant et fumant. Eh bien,
comment vas-tu? lui dis-je.--Trs bien, me rpondit-il.--Et ta
main?--Ma main, tu as d la voir  ma sonnette o je l'ai mise hier
soir en rentrant, mais  ce propos figure-toi qu'un imbcile quelconque,
sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner  ma
porte vers minuit; j'ai demand qui tait l, mais comme personne ne me
rpondait, je me suis recouch et rendormi.

En ce moment, on sonna, c'tait le propritaire, personnage grossier et
fort impertinent. Il entra sans saluer. Monsieur, dit-il  mon ami, je
vous prie d'enlever immdiatement la charogne que vous avez pendue 
votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forc de vous donner
cong.--Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravit, vous
insultez une main qui ne le mrite pas, sachez qu'elle a appartenu  un
homme fort bien lev. Le propritaire tourna les talons et sortit
comme il tait entr. Pierre le suivit, dcrocha sa main et l'attacha 
la sonnette pendue dans son alcve.--Cela vaut mieux, dit-il, cette
main, comme le Frre, il faut mourir des Trappistes, me donnera des
penses srieuses tous les soirs en m'endormant. Au bout d'une heure, je
le quittai et je rentrai  mon domicile.

Je dormis mal la nuit suivante, j'tais agit, nerveux; plusieurs fois
je me rveillai en sursaut, un moment mme je me figurai qu'un homme
s'tait introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes
armoires et sous mon lit; enfin, vers 6 heures du matin, comme je
commenais  m'assoupir, un coup violent frapp  ma porte, me fit
sauter du lit; c'tait le domestique de mon ami,  peine vtu, ple et
tremblant. Ah Monsieur! s'cria-t-il en sanglotant, mon pauvre matre
qu'on a assassin. Je m'habillai  la hte et je courus chez Pierre. La
maison tait pleine de monde, on discutait, on s'agitait, c'tait un
mouvement incessant, chacun prorait, racontait et commentait
l'vnement de toutes les faons. Je parvins  grand'peine jusqu' la
chambre, la porte tait garde, je me nommai, on me laissa entrer.
Quatre agents de la police taient debout au milieu, un carnet  la
main, ils examinaient, se parlaient bas de temps en temps et crivaient;
deux docteurs causaient prs du lit sur lequel Pierre tait tendu sans
connaissance. Il n'tait pas mort, mais il avait un aspect effrayant.
Ses yeux dmesurment ouverts, ses prunelles dilates semblaient
regarder fixement avec une indicible pouvante une chose horrible et
inconnue, ses doigts taient crisps, son corps,  partir du menton,
tait recouvert d'un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques
de cinq doigts qui s'taient profondment enfoncs dans la chair,
quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose
me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcve, la main
d'corch n'y tait plus. Les mdecins l'avaient sans doute enleve
pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la
chambre du bless, car cette main tait vraiment affreuse. Je ne
m'informai point de ce qu'elle tait devenue.

Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le rcit du crime
avec tous les dtails que la police a pu se procurer. Voici ce qu'on y
lisait:

  Un attentat horrible a t commis hier sur la personne d'un jeune
  homme, M. Pierre B....., tudiant en droit, qui appartient  une des
  meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme tait rentr chez lui
  vers 10 heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bonvin, en
  lui disant qu'il tait fatigu et qu'il allait se mettre au lit. Vers
  minuit, cet homme fut rveill tout  coup par la sonnette de son
  matre qu'on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumire et
  attendit; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une
  telle force que le domestique, perdu de terreur, se prcipita hors de
  sa chambre et alla rveiller le concierge, ce dernier courut avertir
  la police et, au bout d'un quart d'heure environ, ces derniers
  enfonaient la porte.

  Un spectacle horrible s'offrit  leurs yeux, les meubles taient
  renverss, tout indiquait qu'une lutte terrible avait eu lieu entre la
  victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les
  membres raides, la face livide et les yeux effroyablement dilats, le
  jeune Pierre B..... gisait sans mouvement; il portait au cou les
  empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau,
  appel immdiatement, dit que l'agresseur devait tre dou d'une force
  prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse,
  car les doigts qui ont laiss dans le cou comme cinq trous de balle
  s'taient presque rejoints  travers les chairs. Rien ne fait
  souponner le mobile du crime, ni quel peut en tre l'auteur.

On lisait le lendemain dans le mme journal:

  M. Pierre B....., la victime de l'effroyable attentat que nous
  racontions hier, a repris connaissance aprs deux heures de soins
  assidus donns par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n'est pas en danger,
  mais on craint fortement pour sa raison; on n'a aucune trace du
  coupable.

En effet mon pauvre ami tait fou; pendant sept mois, j'allai le voir
tous les jours  l'hospice, mais il ne recouvra pas une lueur de raison.
Dans son dlire, il lui chappait des paroles tranges et, comme tous
les fous, il avait une ide fixe, et se croyait toujours poursuivi par
un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hte en me disant
qu'il allait plus mal, je le trouvai  l'agonie. Pendant deux heures, il
resta fort calme, puis tout  coup, se dressant sur son lit malgr nos
efforts, il s'cria en agitant les bras et comme en proie  une
pouvantable terreur: Prends-la! prends-la! Il m'trangle, au secours,
au secours! Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il
tomba mort, la face contre terre.

Comme il tait orphelin, je fus charg de conduire son corps au petit
village de P..... en Normandie, o ses parents taient enterrs. C'est
de ce mme village qu'il venait, le soir o il nous avait trouvs buvant
du punch chez Louis R. et o il nous avait prsent sa main d'corch.
Son corps fut enferm dans un cercueil de plomb, et quatre jours aprs,
je me promenais tristement avec le vieux cur qui lui avait donn ses
premires leons, dans le petit cimetire o l'on creusait sa tombe. Il
faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumire;
les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, o, bien des fois,
enfants tous deux, nous tions venus manger des mres. Il me semblait
encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit
trou que je connaissais bien, l-bas, tout au bout du terrain o l'on
enterre les pauvres, puis nous revenions  la maison, les joues et les
lvres noires du jus des fruits que nous avions mangs; et je regardai
les ronces, elles taient couvertes de mres, machinalement j'en pris
une, et je la portai  ma bouche; le cur avait ouvert son brviaire et
marmottait tout bas ses _oremus_, et j'entendais au bout de l'alle la
bche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout  coup, ils nous
appelrent, le cur ferma son livre et nous allmes voir ce qu'ils
voulaient. Ils avaient trouv un cercueil. D'un coup de pioche, ils
firent sauter le couvercle et nous apermes un squelette dmesurment
long, couch sur le dos, qui de son oeil creux semblait encore nous
regarder et nous dfier; j'prouvai un malaise, je ne sais pourquoi,
j'eus presque peur. Tiens! s'cria un des hommes, regardez donc, le
gredin a un poignet coup, voil sa main. Et il ramassa  ct du corps
une grande main dessche qu'il nous prsenta. Dis donc, fit l'autre en
riant, on dirait qu'il te regarde et qu'il va te sauter  la gorge pour
que tu lui rendes sa main.--Allons mes amis, dit le cur, laissez les
morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la
tombe de ce pauvre Monsieur Pierre.

Le lendemain tout tait fini et je reprenais la route de Paris aprs
avoir laiss 50 francs au vieux cur pour dire des messes pour le repos
de l'me de celui dont nous avions ainsi troubl la spulture.

  _Sign_: Joseph PRUNIER.

  _Almanach de Pont--Mousson_, 1875.




LE DONNEUR D'EAU BNITE.


Il habitait autrefois une petite maison, prs d'une grande route, 
l'entre d'un village. Il s'tait tabli charron aprs avoir pous la
fille d'un fermier du pays, et comme ils travaillaient beaucoup tous les
deux, ils amassrent une petite fortune. Seulement ils n'avaient pas
d'enfants, ce qui les chagrinait normment. Enfin un fils leur vint;
ils l'appelrent Jean, et ils le caressaient l'un aprs l'autre,
l'enveloppant de leur amour, le chrissant tellement qu'ils ne pouvaient
rester une heure sans le regarder.

Comme il avait cinq ans, des saltimbanques passrent dans le pays et
tablirent une baraque sur la place de la Mairie.

Jean, qui les avait vus, s'chappa de la maison, et son pre, aprs
l'avoir cherch bien longtemps, le retrouva au milieu des chvres
savantes et des chiens faiseurs de tours, qui poussait de grands clats
de rire sur les genoux d'un vieux paillasse.

Trois jours aprs,  l'heure du dner, au moment de se mettre  table,
le charron et sa femme s'aperurent que leur fils n'tait plus dans la
maison. Ils le cherchrent dans leur jardin, et comme ils ne le
trouvaient pas, le pre sur le bord de la route, cria de toute sa force:
Jean!--La nuit venait; l'horizon s'emplissait d'une vapeur brune qui
reculait les objets dans un lointain sombre et effrayant. Trois grands
sapins, tout prs de l, semblaient pleurer. Aucune voix ne rpondit;
mais il y avait dans l'air comme des gmissements indistincts. Le pre
couta longtemps, croyant toujours entendre quelque chose, tantt 
droite, tantt  gauche, et la tte perdue, il s'enfonait dans la nuit
en appelant sans cesse: Jean! Jean!

Il courut ainsi jusqu'au jour, emplissant les tnbres de ses cris,
pouvantant les btes rdeuses, ravag par une angoisse terrible et se
croyant fou par moments. Sa femme, assise sur la pierre de sa porte,
sanglota jusqu'au matin.

On ne retrouva pas leur fils.

Alors ils vieillirent rapidement dans une tristesse inconsolable.

Enfin ils vendirent leur maison et ils partirent pour chercher
eux-mmes.

Ils questionnrent les bergers sur les ctes, les marchands qui
passaient, les paysans dans les villages et les autorits des villes.
Mais il y avait longtemps que leur fils tait perdu; personne ne savait
rien; lui-mme avait sans doute oubli son nom maintenant et celui de
son pays; et ils pleuraient, n'esprant plus.

Bientt ils n'eurent plus d'argent; alors ils se lourent  la journe
dans les fermes et dans les htelleries, accomplissant les besognes les
plus humbles, vivant des restes des autres, couchant  la dure et
souffrant du froid. Mais comme ils devenaient trs faibles  force de
fatigues, on n'en voulut plus pour travailler, et ils furent obligs de
mendier sur les routes. Ils accostaient les voyageurs avec des figures
tristes et des voix suppliantes; imploraient un morceau de pain des
moissonneurs qui dnent autour d'un arbre,  midi, dans la plaine; et
ils mangeaient silencieusement, assis sur le bord des fosss.

Un htelier, auquel ils racontaient leur malheur, leur dit un jour:

--J'ai connu aussi quelqu'un qui avait perdu sa fille; c'est  Paris
qu'il l'a retrouve.

Ils se mirent tout de suite en route pour Paris.

Lorsqu'ils entrrent dans la grande ville, ils furent effrays par son
immensit et par les multitudes qui passaient.

Ils comprirent cependant qu'il devait tre au milieu de tous ces hommes,
mais ils ne savaient comment s'y prendre pour le chercher. Puis ils
craignaient de ne pas le reconnatre, car il y avait alors quinze ans
qu'ils ne l'avaient vu.

Ils visitrent toutes les places, toutes les rues, s'arrtant  tous les
attroupements qu'ils voyaient, esprant une rencontre providentielle,
quelque prodigieux hasard, une piti de la destine.

Souvent ils marchaient  l'aventure devant eux, l'un contre l'autre,
ayant l'air si tristes et si pauvres qu'on leur faisait l'aumne sans
qu'ils l'eussent demande.

Chaque dimanche ils passaient leur journe  la porte des glises,
regardant entrer et sortir les foules et cherchant sur les figures une
ressemblance lointaine. Plusieurs fois ils crurent le reconnatre, mais
toujours ils s'taient tromps.

Il y avait, au seuil d'une des glises o ils revenaient le plus
souvent, un vieux donneur d'eau bnite qui tait devenu leur ami. Son
histoire tait aussi fort triste, et la commisration qu'ils avaient
pour lui fit natre entre eux une grande amiti. Ils finirent par
habiter ensemble tous les trois dans un pauvre taudis, tout en haut
d'une grande maison, situe trs loin, auprs des champs; et le charron
quelquefois remplaait  l'glise son nouvel ami, lorsque celui-ci se
trouvait malade. Un hiver vint, qui fut trs dur. Le pauvre porteur de
goupillon mourut, et le cur de la paroisse dsigna pour le remplacer le
charron dont il avait appris les malheurs.

Alors il vint chaque matin s'asseoir au mme endroit, sur la mme
chaise, usant continuellement du frottement de son dos la vieille
colonne de pierre contre laquelle il s'appuyait. Il regardait fixement
tous les hommes qu'il voyait entrer, et il attendait les dimanches avec
autant d'impatience qu'un collgien, parce que l'glise, ce jour-l,
tait sans cesse pleine de monde.

Il devint trs vieux, s'affaiblissant encore sous l'humidit des votes;
et son espoir s'miettait tous les jours.

Il connaissait  prsent tous ceux qui venaient aux offices; il savait
leurs heures, leurs habitudes; distinguait leurs pas sur les dalles.

Son existence tait tellement rtrcie que l'entre d'un tranger dans
l'glise tait pour lui un grand vnement. Un jour deux dames vinrent.
L'une tait vieille et l'autre jeune. C'tait la mre et la fille
probablement. Derrire elles un homme se prsenta qui les suivit. Il les
salua  la sortie, et, aprs leur avoir offert de l'eau bnite, il prit
le bras de la plus vieille.

--Ce doit tre le fianc de la jeune, pensa le charron.

Et il chercha jusqu'au soir dans ses souvenirs o il avait pu voir
autrefois un jeune homme qui ressemblt  celui-l. Mais celui qu'il se
rappelait devait tre  prsent un vieillard, car il lui semblait
l'avoir connu l-bas, dans sa jeunesse.

Ce mme homme revint souvent accompagner les deux dames, et cette
ressemblance vague, loigne et familire qu'il ne pouvait retrouver
importunait tellement le vieux donneur d'eau bnite, qu'il fit venir sa
femme avec lui pour aider sa mmoire affaiblie.

Un soir, comme le jour baissait, les trangers entrrent tous les trois.
Lorsqu'ils furent passs:

--Eh bien! le connais-tu? dit le mari.

La femme inquite cherchait  se rappeler aussi. Tout  coup elle dit
tout bas:

--Oui... oui... mais il est plus noir, plus grand, plus fort et habill
comme un monsieur; pourtant, pre, vois-tu, c'est ta figure quand tu
tais jeune.

Le vieux fit un soubresaut.

C'tait vrai; il lui ressemblait, et il ressemblait aussi  son frre
qui tait mort, et  son pre qu'il avait connu jeune encore. Ils
taient tellement mus qu'ils ne trouvaient rien  se dire. Les trois
personnes redescendaient, allaient sortir. L'homme touchait le goupillon
du doigt. Alors le vieux, dont la main tremblait tellement qu'elle
faisait par terre une pluie d'eau bnite, s'cria: Jean?

L'homme s'arrta, le regardant.

Il reprit plus bas:

--Jean?

Les deux femmes l'examinaient sans comprendre.

Alors il dit pour la troisime fois en sanglotant:

--Jean?

L'homme se pencha tout prs de sa figure, et illumin par un souvenir
d'enfance, il rpondit:

--Papa Pierre, maman Jeanne!

Il avait tout oubli, l'autre nom de son pre et celui de son pays; mais
il se rappelait toujours ces deux mots qu'il avait tant rpts: papa
Pierre, maman Jeanne!

Il tomba, la figure sur les genoux du vieux, et il pleurait, et il
embrassait l'un aprs l'autre son pre et sa mre, qui suffoquaient
d'une joie dmesure.

Les deux dames pleuraient aussi, comprenant qu'un grand bonheur tait
arriv.

Alors ils allrent tous chez le jeune homme et il leur raconta son
histoire.

Les saltimbanques l'avaient enlev. Pendant trois ans il parcourut avec
eux bien des pays. Puis la troupe s'tait disperse, et une vieille
dame, un jour, dans un chteau, avait donn de l'argent pour le garder,
parce qu'elle l'avait trouv gentil. Comme il tait intelligent, on le
mit  l'cole, puis au collge, et la vieille dame n'ayant pas d'enfants
lui avait laiss sa fortune. Lui aussi avait cherch ses parents; mais
comme il ne se rappelait que ces deux noms: papa Pierre, maman
Jeanne, il n'avait pu les retrouver. Maintenant, il allait se marier,
et il prsenta sa fiance qui tait trs bonne et trs jolie.

Quand les deux vieux eurent dit  leur tour leurs chagrins et leurs
fatigues, ils l'embrassrent encore une fois; et ils veillrent fort
tard ce soir-l, n'osant pas se coucher, de crainte que le bonheur qui
les fuyait depuis si longtemps ne les abandonnt de nouveau pendant leur
sommeil.

Mais ils avaient us la tnacit du malheur, car ils furent heureux
jusqu' leur mort.

  GUY DE VALMONT.

  _La Mosaque_, 1876.




COCO, COCO, COCO FRAIS!


J'avais entendu raconter la mort de mon oncle Ollivier.

Je savais qu'au moment o il allait expirer doucement, tranquillement,
dans l'ombre de sa grande chambre dont on avait ferm les volets  cause
d'un terrible soleil de juillet; au milieu du silence touffant de cette
brlante aprs-midi d't, on entendit dans la rue une petite sonnette
argentine. Puis, une voix claire traversa l'alourdissante chaleur: Coco
frais, rafrachissez-vous, mesdames, coco, coco, qui veut du coco? Mon
oncle fit un mouvement, quelque chose comme l'effleurement d'un sourire
remua sa lvre, une gaiet dernire brilla dans son oeil qui, bientt
aprs, s'teignit pour toujours.

J'assistais  l'ouverture du testament. Mon cousin Jacques hritait
naturellement des biens de son pre; au mien, comme souvenir, taient
lgus quelques meubles. La dernire clause me concernait. La voici: A
mon neveu Pierre, je laisse un manuscrit de quelques feuillets qu'on
trouvera dans le tiroir gauche de mon secrtaire; plus 500 francs pour
acheter son fusil de chasse, et 100 francs qu'il voudra bien remettre de
ma part au premier marchand de coco qu'il rencontrera!...

Ce fut une stupfaction gnrale. Le manuscrit qui me fut remis
m'expliqua ce legs surprenant.

Je le copie textuellement:

  L'homme a toujours vcu sous le joug des superstitions. On croyait
  autrefois qu'une toile s'allumait en mme temps que naissait un
  enfant; qu'elle suivait les vicissitudes de sa vie, marquant les
  bonheurs par son clat, les misres par son obscurcissement. On croit
   l'influence des comtes, des annes bissextiles, des vendredis, du
  nombre treize. On s'imagine que certaines gens jettent des sorts, le
  mauvais oeil. On dit: Sa rencontre m'a toujours port malheur. Tout
  cela est vrai. J'y crois.--Je m'explique: Je ne crois pas 
  l'influence occulte des choses ou des tres; mais je crois au hasard
  bien ordonn. Il est certain que le hasard a fait s'accomplir des
  vnements importants pendant que des comtes visitaient notre ciel;
  qu'il en a plac dans les annes bissextiles; que certains malheurs
  remarqus sont tombs le vendredi, ou bien ont concid avec le nombre
  treize; que la vue de certaines personnes a concord avec le retour
  de certains faits, etc. De l naissent les superstitions. Elles se
  forment d'une observation incomplte, superficielle, qui voit la cause
  dans la concidence et ne cherche pas au del.

  Or mon toile  moi, ma comte, mon vendredi, mon nombre treize, mon
  jeteur de sorts, c'est bien certainement un marchand de coco.

  Le jour de ma naissance, m'a-t-on dit, il y en eut un qui cria toute
  la journe sous nos fentres.

  A huit ans, comme j'allais me promener avec ma bonne aux
  Champs-lyses, et que nous traversions la grande avenue, un de ces
  industriels agita soudain sa sonnette derrire mon dos. Ma bonne
  regardait au loin un rgiment qui passait; je me retournai pour voir
  le marchand de coco. Une voiture  deux chevaux, luisante et rapide
  comme un clair, arrivait sur nous. Le cocher cria. Ma bonne
  n'entendit pas; moi non plus. Je me sentis renvers, roul,
  meurtri..., et je me trouvai, je ne sais comment, dans les bras du
  marchand de coco qui, pour me rconforter, me mit la bouche sous un de
  ses robinets, l'ouvrit et m'aspergea... ce qui me remit tout  fait.

  Ma bonne eut le nez cass. Et si elle continua  regarder les
  rgiments, les rgiments ne la regardrent plus.

  A seize ans, je venais d'acheter mon premier fusil, et, la veille de
  l'ouverture de la chasse, je me dirigeais vers le bureau de la
  diligence, en donnant le bras  ma vieille mre qui allait fort
  lentement  cause de ses rhumatismes. Tout  coup, derrire nous,
  j'entendis crier: Coco, coco, coco frais! La voix se rapprocha, nous
  suivit, nous poursuivit. Il me semblait qu'elle s'adressait  moi, que
  c'tait une personnalit, une insulte. Je crois qu'on me regardait en
  riant; et l'homme criait toujours: Coco frais! comme s'il se ft
  moqu de mon fusil brillant, de ma carnassire neuve, de mon costume
  de chasse tout _frais_ en velours marron.

  Dans la voiture je l'entendais encore.

  Le lendemain, je n'abattis aucun gibier, mais je tuai un chien
  courant que je pris pour un livre; une jeune poule que je crus tre
  une perdrix. Un petit oiseau se posa sur une haie; je tirai, il
  s'envola; mais un beuglement terrible me cloua sur place. Il dura
  jusqu' la nuit... Hlas! mon pre dut payer la vache d'un pauvre
  fermier.

  A vingt-cinq ans, je vis, un matin, un vieux marchand de coco, trs
  rid, trs courb, qui marchait  peine, appuy sur son bton et comme
  cras par sa fontaine. Il me parut tre une sorte de divinit, comme
  le patriarche, l'anctre, le grand chef de tous les marchands de coco
  du monde. Je bus un verre de coco et je le payai vingt sous. Une voix
  profonde qui semblait plutt sortir de la bote en fer-blanc que de
  l'homme qui la portait, gmit: Cela vous portera bonheur, mon cher
  monsieur.

  Ce jour-l je fis la connaissance de ma femme qui me rendit toujours
  heureux.

  Enfin, voici comment un marchand de coco m'empcha d'tre prfet.

  Une rvolution venait d'avoir lieu. Je fus pris du besoin de devenir
  un homme public. J'tais riche, estim, je connaissais un ministre; je
  demandai une audience en indiquant le but de ma visite. Elle me fut
  accorde de la faon la plus aimable.

  Au jour dit (c'tait en t, il faisait une chaleur terrible), je mis
  un pantalon clair, des gants clairs, des bottines de drap clair aux
  bouts de cuir verni. Les rues taient brlantes. On enfonait dans les
  trottoirs qui fondaient; et de gros tonneaux d'arrosage faisaient un
  cloaque des chausses. De place en place des balayeurs faisaient un
  tas de cette boue chaude et pour ainsi dire factice, et la poussaient
  dans les gouts. Je ne pensais qu' mon audience et j'allais vite,
  quand je rencontrai un de ces flots vaseux; je pris mon lan, une...,
  deux... Un cri aigu, terrible, me pera les oreilles: Coco, coco,
  coco, qui veut du coco? Je fis un mouvement involontaire des gens
  surpris; je glissai... Ce fut une chose lamentable, atroce..., j'tais
  assis dans cette fange..., mon pantalon tait devenu fonc, ma chemise
  blanche tachete de boue; mon chapeau nageait  ct de moi. La voix
  furieuse, enroue  force de crier, hurlait toujours: Coco, coco! Et
  devant moi, vingt personnes, que secouait un rire formidable,
  faisaient d'horribles grimaces en me regardant.

  Je rentrai chez moi en courant. Je me changeai. L'heure de l'audience
  tait passe.

Le manuscrit se terminait ainsi:

  Fais-toi l'ami d'un marchand de coco, mon petit Pierre. Quant  moi,
  je m'en irai content de ce monde, si j'en entends crier un, au moment
  de mourir.

Le lendemain, je rencontrai aux Champs-lyses un vieux, trs vieux
porteur de fontaine qui paraissait fort misrable. Je lui donnai les
cent francs de mon oncle. Il tressaillit stupfait, puis me dit: Grand
merci, mon petit homme, cela vous portera bonheur.

  GUY DE VALMONT.

  _La Mosaque_, 1876.




LE MARIAGE DU LIEUTENANT LAR.


Ds le dbut de la campagne, le lieutenant Lar prit aux Prussiens deux
canons. Son gnral lui dit: Merci, lieutenant, et lui donna la croix
d'honneur.

Comme il tait aussi prudent que brave, subtil, inventif, plein de ruses
et de ressources, on lui confia une centaine d'hommes, et il organisa un
service d'claireurs qui, dans les retraites, sauva plusieurs fois
l'arme.

Mais comme une mer dborde, l'invasion entrait par toute la frontire.
C'taient de grands flots d'hommes qui arrivaient les uns aprs les
autres, jetant autour d'eux une cume de maraudeurs. La brigade du
gnral Carrel, spare de sa division, reculait sans cesse, se battant
chaque jour, mais se maintenait presque intacte, grce  la vigilance et
 la clrit du lieutenant Lar, qui semblait tre partout en mme
temps, djouait toutes les ruses de l'ennemi, trompait ses prvisions,
garait ses uhlans, tuait ses avant-gardes.

Un matin, le gnral le fit appeler.

--Lieutenant, dit-il, voici une dpche du gnral de Lacre qui est
perdu si nous n'arrivons pas  son secours demain au lever du soleil. Il
est  Blainville,  huit lieues d'ici. Vous partirez  la nuit tombante
avec trois cents hommes que vous chelonnerez tout le long du chemin. Je
vous suivrai deux heures aprs. tudiez la route avec soin; j'ai peur de
rencontrer une division ennemie.

Il gelait fortement depuis huit jours. A deux heures, la neige commena
de tomber; le soir, la terre en tait couverte, et d'pais tourbillons
blancs voilaient les objets les plus proches.

A six heures le dtachement se mit en route.

Deux hommes marchaient en claireurs, seuls,  trois cents mtres en
avant. Puis venait un peloton de dix hommes que le lieutenant commandait
lui-mme. Le reste s'avanait ensuite sur deux longues colonnes. A trois
cents mtres sur les flancs de la petite troupe,  droite et  gauche,
quelques soldats allaient deux par deux.

La neige, qui tombait toujours, les poudrait de blanc dans l'ombre; elle
ne fondait pas sur leurs vtements, de sorte que, la nuit tant obscure,
ils tachaient  peine la pleur uniforme de la campagne.

On faisait halte de temps en temps. Alors on n'entendait plus que cet
innommable froissement de la neige qui tombe, plutt sensation que
bruit, murmure sinistre et vague. Un ordre se communiquait  voix basse,
et, quand la troupe se remettait en route, elle laissait derrire elle
une espce de fantme blanc debout dans la neige. Il s'effaait peu 
peu et finissait par disparatre. C'taient les chelons vivants qui
devaient guider l'arme.

Les claireurs ralentirent leur marche. Quelque chose se dressait devant
eux.

--Prenez  droite, dit le lieutenant, c'est le bois de Ronfi; le chteau
se trouve plus  gauche.

Bientt le mot: Halte! circula. Le dtachement s'arrta et attendit le
lieutenant qui, accompagn de dix hommes seulement, poussait une
reconnaissance jusqu'au chteau.

Ils avanaient, rampant sous les arbres. Soudain tous demeurrent
immobiles. Un calme effrayant plana sur eux. Puis tout prs, une petite
voix claire, musicale et jeune traversa le silence du bois. Elle disait:

--Pre, nous allons nous perdre dans la neige. Nous n'arriverons jamais
 Blainville.

Une voix plus forte rpondit:

--Ne crains rien, fillette, je connais le pays comme ma poche.

Le lieutenant dit quelques mots, et quatre hommes s'loignrent sans
bruit, pareils  des ombres.

Soudain un cri de femme, aigu, monta dans la nuit. Deux prisonniers
furent amens: un vieillard et une enfant. Le lieutenant les interrogea,
toujours  voix basse.

--Votre nom?

--Pierre Bernard.

--Votre profession?

--Sommelier du comte de Ronfi.

--C'est votre fille?

--Oui.

--Que fait-elle?

--Elle est lingre au chteau.

--O allez-vous?

--Nous nous sauvons.

--Pourquoi?

--Douze ulhans ont pass ce soir. Ils ont fusill trois gardes et pendu
le jardinier; moi, j'ai eu peur pour la petite.

--O allez-vous?

--A Blainville.

--Pourquoi?

--Parce qu'il y a l une arme franaise.

--Vous connaissez le chemin?

--Parfaitement.

--Trs bien; suivez-nous.

On rejoignit la colonne, et la marche  travers champs recommena.
Silencieux, le vieillard se tenait aux cts du lieutenant. Sa fille
marchait prs de lui. Tout  coup elle s'arrta.

--Pre, dit-elle, je suis si fatigue que je n'irai pas plus loin.

Et elle s'assit. Elle tremblait de froid et paraissait prte  mourir.
Son pre voulut la porter. Il tait trop vieux et trop faible.

--Mon lieutenant, dit-il en sanglotant, nous gnerions votre marche. La
France avant tout. Laissez-nous.

L'officier avait donn un ordre. Quelques hommes taient partis. Ils
revinrent avec des branches coupes. Alors, en une minute, une litire
fut faite. Le dtachement tout entier les avait rejoints.

--Il y a l une femme qui meurt de froid, dit le lieutenant; qui veut
donner son manteau pour la couvrir?

Deux cents manteaux furent dtachs.

--Qui veut la porter maintenant?

Tous les bras s'offrirent. La jeune fille fut enveloppe dans ces
chaudes capotes de soldat, couche doucement sur la litire, puis quatre
paules robustes l'enlevrent; et, comme une reine d'Orient porte par
ses esclaves, elle fut place au milieu du dtachement, qui reprit sa
marche plus fort, plus courageux, plus allgre, rchauff par la
prsence d'une femme, cette souveraine inspiratrice qui a fait
accomplir tant de progrs au vieux sang franais.

Au bout d'une heure, on s'arrta de nouveau et tout le monde se coucha
dans la neige. L-bas, au milieu de la plaine, une grande ombre noire
courait. C'tait comme un monstre fantastique qui s'allongeait ainsi
qu'un serpent, puis, soudain, se ramassait en boule, prenait des lans
vertigineux, s'arrtait, repartait sans cesse. Des ordres murmurs
circulaient parmi les hommes et, de temps en temps, un petit bruit sec
et mtallique claquait. La forme errante se rapprocha brusquement, et
l'on vit venir au grand trot, l'un derrire l'autre, douze uhlans perdus
dans la nuit. Une lueur terrible leur montra soudain deux cents hommes
couchs devant eux. Une dtonation rapide se perdit dans le silence de
la neige, et tous les douze, avec leurs douze chevaux tombrent.

On attendit longtemps. Puis on se remit en marche. Le vieillard qu'on
avait trouv servait de guide.

Enfin une voix trs lointaine cria: Qui vive!

Une autre plus proche rpondit un mot d'ordre.

On attendit encore; des pourparlers s'engageaient. La neige avait cess
de tomber. Un vent froid balayait les nuages, et derrire eux, plus
haut, d'innombrables toiles scintillaient. Elles plirent et le ciel
devint rose  l'Orient.

Un officier d'tat-major vint recevoir le dtachement. Mais comme il
demandait qui l'on portait sur cette litire, elle s'agita; deux petites
mains cartrent les grosses capotes bleues, et rose comme l'aurore,
avec des yeux plus clairs que n'taient les toiles disparues, et un
sourire illuminant comme le jour qui se levait, une mignonne figure
rpondit:

--C'est moi, monsieur.

Les soldats, fous de joie, battirent des mains et portrent la jeune
fille en triomphe jusqu'au milieu du camp qui prenait les armes. Bientt
aprs le gnral Carrel arrivait. A neuf heures les Prussiens
attaquaient. Ils battirent en retraite  midi.

Le soir, comme le lieutenant Lar, rompu de fatigue, s'endormait sur une
botte de paille, on vint le chercher de la part du gnral. Il le trouva
sous sa tente, causant avec le vieillard qu'il avait rencontr dans la
nuit. Aussitt qu'il fut entr, le gnral le prit par la main et
s'adressant  l'inconnu:

--Mon cher comte, dit-il, voici le jeune homme dont vous me parliez tout
 l'heure; un de mes meilleurs officiers.

Il sourit, baissa la voix et reprit:

--Le meilleur.

Puis, se tournant vers le lieutenant abasourdi, il prsenta le comte de
Ronfi-Qudissac.

Le vieillard lui prit les deux mains:

--Mon cher lieutenant, dit-il, vous avez sauv la vie de ma fille, je
n'ai qu'un moyen de vous remercier....., vous viendrez dans quelques
mois me dire..... si elle vous plat.....

Un an aprs, jour pour jour, dans l'glise Saint-Thomas-d'Aquin, le
capitaine Lar pousait Mlle Louise-Hortense-Genevive de
Ronfi-Qudissac.

Elle apportait six cent mille francs de dot et tait, disait-on, la plus
jolie marie qu'on et encore vue cette anne-l.

  _La Mosaque_, 1877.




VARIANTES
D'APRS
LE MANUSCRIT DE _BOULE DE SUIF_.


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Page 3, ligne 13, tranquilles, _gns d'un sabre ou d'un_ fusil...

Page 4, ligne 3, division _hachs_ dans...

Page 4, ligne 5, fantassins _mlangs_; et...

Page 5, ligne 4, Sous _un fourr_,...

Page 5, ligne 9, disparu. _Dans quelle fosse d'aisances avez-vous
plong,  fusils  tabatire._ Les derniers...

Page 5, ligne 18, pied, _escort de_ deux...

Page 6, ligne 1, taient _fermes_...

Page 6, ligne 21, et _inhabites_...

Page 6, ligne 25, le _monstrueux_ droit de la guerre.

Page 6, ligne 26, chambres _closes_...

Page 8, ligne 24, mme _avait repris_ son aspect ordinaire. _Les rues
semblaient vivantes comme au temps des Franais; rien en apparence
n'tait chang que l'uniforme des soldats._ Du reste...

Page 9, ligne 15, Les _Prussiens_...

Page 9, ligne 24, ramenaient _chaque jour_ du...

Page 10, ligne 2, fleuve _taient pleine de_ ces...

Page 10, ligne 6, gloire. _C'tait le dvouement des pauvres  leurs
misrables foyers qui travaillaient chaque nuit dans l'ombre._

Page 10, ligne 10, envahisseurs, _tout en faisant peser sur la ville le
joug de leur_ discipline.

Page 16, ligne 3, commerce, _ laquelle il donnait_ son...

Page 16, ligne 19, poux, _toute petite_, toute...

Page 16, ligne 21, d'un _oeil_...

Page 18, ligne 7, L'autre _toute_ chtive...

Page 19, ligne 18, tendue, _un gros bedon_ qui...

Page 33, ligne 1, voix _dure_ d'un...

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Page 37, ligne 19, en _buvaient_. Les...

Page 37, ligne 27, avait _pris elle-mme_ la...

Page 41, ligne 12, Suif, _dont le ventre et les tetons se mlaient_
sous...

Page 41, ligne 20, Suif _paraissait_...

Page 42, ligne 1, Elle _semblait_...

Page 63, ligne 22, tait _dtourn_, habile...




OPINION DE LA PRESSE
SUR
_LES SOIRES DE MDAN_.

  Nous nous attendons  toutes les attaques,  la mauvaise foi et 
  l'ignorance dont la critique courante nous a dj donn tant de
  preuves.

  Prface des _Soires de Mdan_.


_Le Figaro_, 19 avril 1880 (Albert Wolff).

Le rcit est curieux; on est un soir d't sous les grands arbres, l'un
a pris son bain, l'autre a fln dans la campagne avec des ides
grivoises, voyez-vous cela! Tous sont tendus sur le dos contemplant les
toiles qui brillent l-haut. On parle de Mrime: c'est un imbcile,
s'crie un petit naturaliste. L'autre bille et affirme que la campagne
l'embte. Voil ce qu'ils pensent et voil comment ils crivent; et
c'est cette petite bande de jeunes prsomptueux, qui dans une prface
d'une rare insolence, jette le gant  la critique. Cette rouerie est
cousue de fil blanc; le fond de leur pense est: Tchons de nous faire
reinter, cela fera vendre le volume.

_Les Soires de Mdan_ ne valent pas une seule ligne de critique. Sauf
la nouvelle de Zola, qui ouvre le volume, c'est de la dernire
mdiocrit.


_Le Temps_, 7 mai 1880 (Le Reboullet).

Que penser aprs cela du dfi qu'une demi-douzaine de jeunes gens
groups  l'ombre de M. mile Zola viennent de jeter  la critique. Mais
qu'importent la prface et le dfi? Si ces nouvelles avaient quelque
originalit, si elles tranchaient par un trait, ft-il grossier, sur la
banalit des productions contemporaines, il y aurait plaisir et profit 
s'y arrter. Par malheur, l'ambition s'arrte prcisment au prambule;
en dpit du panache dont il est coiff, le livre est des plus
ordinaires. Les jeunes gens qui se rclament de M. Zola ont hrit de sa
suffisance, mais non de son talent.


_vnement_, 19 avril 1880 (Lon Chapron).

O la pathologie perdrait son latin, en supposant que cette vieille
dame ait jamais su le latin, c'est dans le cas de MM. les naturalistes.
Ces gens-l, parmi lesquels il est des gens de valeur, sont
littralement enfivrs de vanit. Ils viennent de publier un volume:
_Les Soires de Mdan_. Une vingtaine de lignes s'talent en manire de
prface. Cette prface est purement et simplement une grossiret.
Remarquez que je n'en suis pas autrement surpris... Outre que cette
prface est assez mal btie, elle est d'une inconsciente btise, qui
doit ravir les amateurs de la vieille gaiet franaise... Eh bien,
pathologie ou non, nous voudrions bien qu'on ne trouvt plus
d'ternelles excuses pour les assassins, les nymphomanes, les joueurs
et--surtout--pour les naturalistes.


_Le Voltaire_, 20 avril 1880 (douard Rod).

... M. Guy de Maupassant, dont la nouvelle est place immdiatement
aprs celle de Zola, s'est fait connatre autrefois dans la _Rpublique
des Lettres_ par des posies d'allure franche et forte. Le sujet choisi
par lui--le voyage pendant la guerre d'une socit d'honntes gens en
compagnie d'une courtisane--est peut-tre le plus original du volume.
Mais ce qui frappe dans les dtails, c'est la bonne humeur inaltrable
du conteur. Il n'a aucune amertume... La btise et la lchet humaines,
loin de l'irriter l'intressent, peut-tre mme l'amusent. Il n'a pas
cherch  peindre une grande douleur ni une grande passion, il a
simplement racont une histoire assez ridicule et un peu odieuse, en
homme habile  dcouvrir et  dbrouiller les intrigues de la vie
courante. Son indiffrence est celle d'un temprament bien quilibr,
d'un homme sans aucune sentimentalit qui, tant fort, ne souffre point
de la vie, ne la trouve ni belle ni laide et la prend comme elle est.

L'union de ces jeunes crivains montre la force; sans aucun doute elle
inquitera les adversaires passionns du naturalisme, ceux qui font de
l'esprit au lieu de comprendre, qui rient au lieu d'tudier. Ceux qui,
au contraire, s'intressent au mouvement moderne salueront avec plaisir
leur oeuvre collective toute pleine de promesses et dj de
ralisations.


_Gil Blas_, 1er juillet 1883 (Thodore de Banville).

A GUY DE MAUPASSANT.--Vous tes devenu clbre tout de suite, parce que
d'instinct vous avez devin que la condition unique de l'art, c'est de
donner aux dlicats et  la foule ce dont ils ont galement soif: la
sincrit. tre sincre, tout est l; il n'y a pas d'autre rgle, il n'y
a pas d'autre potique, et tous les fatras qui disent le contraire en
ont menti. Oh! quelle fut la charmante et rconfortante et heureuse
surprise des lecteurs, lorsqu'on vous vit arriver exempt de toute
affectation et de tout mensonge, ne cherchant pas du tout  donner aux
gens des vessies pour des lanternes, ou  leur faire voir en plein midi
trente-six chandelles. On ne se lassera pas de relire cette _Boule de
Suif_ o vous avez montr la laideur de l'gosme humain, sans vous
laisser sduire par les sirnes de l'antithse et sans tre tent de
faire de votre hrone une figure sublime.


_Correspondance de Gustave Flaubert_ (1869-1880).

  A GUY DE MAUPASSANT.

... Mais il me tarde de vous dire que je considre Boule de Suif
comme un _chef-d'oeuvre_. Oui! jeune homme! Ni plus, ni moins, cela est
d'un matre. C'est bien original de conception, entirement bien compris
et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la
psychologie est forte. Bref, je suis ravi, deux ou trois fois j'ai ri
tout haut (_sic_).

Le scandale de Mme Brainne me donne le vertige! Je rve!...

Je vous ai mis sur un petit morceau de papier mes remarques de pion.
Tenez-en compte, je les crois bonnes.

Ce petit conte _restera_, soyez-en sr! Quelles belles binettes que
celles de vos bourgeois! Pas un n'est rat. Cornudet est immense et
vrai! La religieuse couture de petite vrole, parfaite, et le comte ma
chre enfant, et la fin! La pauvre fille qui pleure pendant que l'autre
chante la _Marseillaise_, sublime. J'ai envie de te bcotter pendant un
quart d'heure! Non! vraiment, je suis content! je me suis amus et
j'admire.

Eh bien, _prcisment_ parce que c'est raide de fond et embtant pour
les bourgeois, j'enlverais deux choses, qui ne sont pas mauvaises du
tout, mais qui peuvent faire crier les imbciles, parce qu'elles ont
l'air de dire: Moi je m'en f...: 1 dans quelle fosse, etc., ce jeune
homme jette de la fange  nos armes; et 2 le mot _tetons_. Aprs quoi
le got le plus bgueule n'aurait rien  vous reprocher.

Elle est charmante, votre fille! Si vous pouviez attnuer son ventre au
commencement, vous me feriez plaisir.

  _E. Fasquelle, d._




TABLE DES MATIRES.


                                                            Pages.

    Avis de l'diteur                                            V

    Biographie                                                  IX

    Guy de Maupassant, par Pol Neveux                         XIII

    Correspondance (_indit_)                                  XCI

    Boule de Suif                                                3

    Les Soires de Mdan (_indit_)                             81


    APPENDICE.

    La Main d'corch (_indit_)                                91

    Le Donneur d'eau bnite (_indit_)                         101

    Coco, Coco, Coco frais! (_indit_)                       109

    Le Mariage du lieutenant Lar (_indit_)                   115


    VARIANTES                                                  123

    OPINION DE LA PRESSE                                       125


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page XVII: le remplac par ils (ils salurent un matre)
  Page LVI : rive par rivs (Tous pourtant, hommes et
               femmes, jeunes et vieux, ont riv au coeur)
  Page   15: vin par vins (Il vendait... de trs mauvais vins)
  Page   19: sem par semer (semer des piges sur toutes
              les routes)
  Page   21: il par ils (ils se sentaient frres)
  Page   24: cofi par confit (deux poulets... avaient confit)

  Page   32: laisss par laisses (les deux heures de repos
               laisses)
  Page   42: indigne par indign (Elle avait l'air indign)





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