Project Gutenberg's Les tribulations d'un chinois en Chine, by Jules Verne

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Title: Les tribulations d'un chinois en Chine

Author: Jules Verne

Illustrator: Benett

Release Date: March 5, 2014 [EBook #45058]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE ***




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  LES
  TRIBULATIONS
  D'UN
  CHINOIS EN CHINE




Illustration:

--LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES--

--J. HETZEL, DITEUR--




  LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES

  LES
  TRIBULATIONS
  D'UN
  CHINOIS EN CHINE

  PAR

  JULES VERNE

  [Illustration]

  DESSINS PAR BENETT


  COLLECTION HETZEL

  18, RUE JACOB
  PARIS (VIe)

  Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE

[Illustration]

--CHAPITRE I--

OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT PEU A
PEU.


Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'cria l'un des
convives, accoud sur le bras de son sige  dossier de marbre, en
grignotant une racine de nnuphar au sucre.

--Et du mauvais aussi! rpondit, entre deux quintes de toux, un autre,
que le piquant d'un dlicat aileron de requin avait failli trangler!

--Soyons philosophes! dit alors un personnage plus g, dont le nez
supportait une norme paire de lunettes  larges verres, montes sur
tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'trangler, et demain tout
passe comme passent les suaves gorges de ce nectar! C'est la vie, aprs
tout!

Et cela dit, cet picurien, d'humeur accommodante, avala un verre d'un
excellent vin tide, dont la lgre vapeur s'chappait lentement d'une
thire de mtal.

Quant  moi, reprit un quatrime convive, l'existence me parat trs
acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen de ne rien
faire!

--Erreur! riposta le cinquime. Le bonheur est dans l'tude et le
travail. Acqurir la plus grande somme possible de connaissances, c'est
chercher  se rendre heureux!...

--Et  apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!

--N'est-ce pas le commencement de la sagesse?

--Et quelle en est la fin?

--La sagesse n'a pas de fin! rpondit philosophiquement l'homme aux
lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction suprme!

Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement 
l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est--dire la
plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la politesse.
Indiffrent et distrait, celui-ci coutait sans rien dire toute cette
dissertation _inter pocula_.

Voyons! Que pense notre hte de ces divagations aprs boire?
Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour ou
contre?

L'amphitryon croquait nonchalamment quelques ppins de pastques; il se
contenta, pour toute rponse, d'avancer ddaigneusement les lvres, en
homme qui semble ne prendre intrt  rien.

Peuh! fit-il.

C'est, par excellence, le mot des indiffrents. Il dit tout et ne dit
rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les
dictionnaires du globe. C'est une moue articule.

Les cinq convives que traitait cet ennuy le pressrent alors
d'arguments, chacun en faveur de sa thse. On voulait avoir son opinion.
Il se dfendit d'abord de rpondre, et finit par affirmer que la vie
n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'tait une invention assez
insignifiante, peu rjouissante en somme!

Voil bien notre ami!

--Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore troubl
son repos!

--Et quand il est jeune!

--Jeune et bien portant!

--Bien portant et riche!

--Trs riche!

--Plus que trs riche!

--Trop riche peut-tre!

Ces interpellations s'taient croises comme les ptards d'un feu
d'artifice, sans mme amener un sourire sur l'impassible physionomie de
l'amphitryon. Il s'tait content de hausser lgrement les paules, en
homme qui n'a jamais voulu feuilleter, ft-ce une heure, le livre de sa
propre vie, qui n'en a pas mme coup les premires pages!

Et, cependant, cet indiffrent comptait trente et un ans au plus, il se
portait  merveille, il possdait une grande fortune, son esprit n'tait
pas sans culture, son intelligence s'levait au-dessus de la moyenne, il
avait enfin tout ce qui manque  tant d'autres pour tre un des heureux
de ce monde! Pourquoi ne l'tait-il pas?

Pourquoi?

La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un
coryphe du choeur antique:

Ami, dit-il, si tu n'es pas heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton
bonheur n'a t que ngatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la
sant. Pour en bien jouir, il faut en avoir t priv quelquefois. Or,
tu n'as jamais t malade... Je veux dire: tu n'as jamais t
malheureux! C'est l ce qui manque  ta vie. Qui peut apprcier le
bonheur, si le malheur ne l'a jamais touch, ne ft-ce qu'un instant!

Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant
son verre plein d'un champagne puis aux meilleures marques:

Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hte, dit-il, et quelques
douleurs  sa vie!

Aprs quoi, il vida son verre tout d'un trait.

L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son apathie
habituelle.

O se tenait cette conversation? tait-ce dans une salle  manger
europenne,  Paris,  Londres,  Vienne,  Ptersbourg? Ces six
convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'ancien ou du
nouveau monde? Quels taient ces gens qui traitaient ces questions, au
milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?

En tout cas, ce n'taient pas des Franais, puisqu'ils ne parlaient pas
politique!

Les six convives taient attabls dans un salon de moyenne grandeur,
luxueusement dcor. A travers le lacis des vitres bleues ou oranges se
glissaient,  cette heure, les derniers rayons du soleil. Extrieurement
 la baie des fentres, la brise du soir balanait des guirlandes de
fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores
mlaient leurs ples lueurs aux lumires mourantes du jour. Au-dessus,
la crte des baies s'enjolivait d'arabesques dcoupes, enrichies de
sculptures varies, reprsentant des beauts clestes et terrestres,
animaux ou vgtaux d'une faune et d'une flore fantaisistes.

Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges
glaces  double biseau. Au plafond, une punka, agitant ses ailes de
percale peinte, rendait supportable la temprature ambiante.

La table, c'tait un vaste quadrilatre en laque noire. Pas de nappe 
sa surface, qui refltait les nombreuses pices d'argenterie et de
porcelaine comme et fait une tranche du plus pur cristal. Pas de
serviettes, mais de simples carrs de papier, orns de devises, dont
chaque invit avait prs de lui une provision suffisante. Autour de la
table se dressaient des siges  dossiers de marbre, bien prfrables
sous cette latitude aux revers capitonns de l'ameublement moderne.

Quant au service, il tait fait par des jeunes filles, fort avenantes,
dont les cheveux noirs s'entremlaient de lis et de chrysanthmes, et
qui portaient des bracelets d'or ou de jade, coquettement contourns 
leurs bras. Souriantes et enjoues, elles servaient ou desservaient
d'une main, tandis que, de l'autre, elles agitaient gracieusement un
large ventail, qui ravivait les courants d'air dplacs par la punka du
plafond.

Le repas n'avait rien laiss  dsirer. Qu'imaginer de plus dlicat que
cette cuisine  la fois propre et savante? Le Bignon de l'endroit,
sachant qu'il s'adressait  des connaisseurs, s'tait surpass dans la
confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du dner.

Au dbut et comme entre de jeu, figuraient des gteaux sucrs, du
caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hutres de
Ning-Po. Puis se succdrent,  courts intervalles, des oeufs pochs de
cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux oeufs
brouills, des fricasses de ging-seng, des oues d'esturgeon en
compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des ttards d'eau douce,
des jaunes de crabe en ragot, des gsiers de moineau et des yeux de
mouton piqus d'une pointe d'ail, des ravioles au lait de noyaux
d'abricots, des matelotes d'olothuries, des pousses de bambou au jus,
des salades sucres de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore,
pralines d'arachides, amandes sales, mangues savoureuses, fruits du
long-yen  chair blanche, et du lit-chi  pulpe ple, chtaignes
d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d'un
repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros de bire,
de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l'invitable riz, pouss
entre les lvres des convives  l'aide de petits btonnets, allait
couronner au dessert la savante ordonnance.

Le moment vint enfin o les jeunes servantes apportrent, non pas de ces
bols  la mode europenne, qui contiennent un liquide parfum, mais des
serviettes imbibes d'eau chaude, que chacun des convives se passa sur
la figure avec la plus extrme satisfaction.

Ce n'tait toutefois qu'un entr'acte dans le repas, une heure de _far
niente_, dont la musique allait remplir les instants.

En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans le
salon. Les chanteuses taient jeunes, jolies, de tenue modeste et
dcente. Mais quelle musique et quelle mthode! Des miaulements, des
gloussements, sans mesure et sans tonalit, s'levant en notes aigus
jusqu'aux dernires limites de perception du sens auditif! Quant aux
instruments, violons dont les cordes s'enchevtraient dans les fils de
l'archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes
criardes, harmonicas ressemblant  de petits pianos portatifs, ils
taient dignes des chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient 
grand fracas.

Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme
de son rpertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui laissait carte
blanche, ses musiciens jourent le _Bouquet des dix Fleurs_, morceau
trs  la mode alors, dont raffolait le beau monde.

Puis, la troupe chantante et excutante, bien paye d'avance, se retira,
non sans emporter force bravos, dont elle alla faire encore une
importante rcolte dans les salons voisins.

Les six convives quittrent alors leur sige, mais uniquement pour
passer d'une table  une autre,--ce qu'ils firent non sans grandes
crmonies et compliments de toutes sortes.

Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse  couvercle,
agrmente du portrait de Bdhidharama, le clbre moine bouddhiste,
debout sur son radeau lgendaire. Chacun reut aussi une pince de th,
qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau bouillante que contenait sa
tasse, et qu'il but presque aussitt.

Quel th! Il n'tait pas  craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui
l'avait fourni, l'et falsifi par le mlange malhonnte de feuilles
trangres, ni qu'il et dj subi une premire infusion et ne ft plus
bon qu' balayer les tapis, ni qu'un prparateur indlicat l'et teint
en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse! C'tait le
th imprial dans toute sa puret. C'taient ces feuilles prcieuses
semblables  la fleur elle-mme, ces feuilles de la premire rcolte du
mois de mars, qui se fait rarement, car l'arbre en meurt, ces feuilles,
enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gantes, ont seuls
le droit de cueillir!

Un Europen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
clbrer cette boisson, que les six convives humaient  petites gorges,
sans s'extasier autrement,--en connaisseurs qui en avaient l'habitude.

C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en taient plus  apprcier les
dlicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne socit,
richement vtus de la han-chaol, lgre chemisette, du ma-coual,
courte tunique, de la haol, longue robe se boutonnant sur le ct;
ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piques, aux jambes
pantalons de soie que serrait  la taille une charpe  glands, sur la
poitrine le plastron de soie finement brod, l'ventail  la ceinture,
ces aimables personnages taient ns au pays mme o l'arbre  th donne
une fois l'an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel
figuraient des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine,
des ailerons de requin, ils l'avaient savour comme il le mritait pour
la dlicatesse de ses prparations; mais son menu, qui et tonn un
tranger, n'tait pas pour les surprendre.

En tout cas, ce  quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres, ce fut
la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o ils allaient
enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait traits, ce jour-l,
ils l'apprirent alors.

Les tasses taient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la
dernire fois, l'indiffrent, s'accoudant sur la table, les yeux perdus
dans le vague, s'exprima en ces termes:

Mes amis, coutez-moi sans rire. Le sort en est jet. Je vais
introduire dans mon existence un lment nouveau, qui en dissipera
peut-tre la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
l'apprendra. Ce dner, auquel je vous ai convis, est mon dner d'adieu
 la vie de garon. Dans quinze jours, je serai mari, et...

--Et tu seras le plus heureux des hommes! s'cria l'optimiste. Regarde!
Les pronostics sont pour toi!

En effet, tandis que les lampes crpitaient en jetant de ples lueurs,
les pies jacassaient sur les arabesques des fentres, et les petites
feuilles de th flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant
d'heureux prsages qui ne pouvaient tromper!

Aussi, tous de fliciter leur hte, qui reut ces compliments avec la
plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne,
destine au rle d'lment nouveau, dont il avait fait choix, aucun
n'eut l'indiscrtion de l'interroger  ce sujet.

Cependant, le philosophe n'avait pas ml sa voix au concert gnral des
flicitations. Les bras croiss, les yeux  demi clos, un sourire
ironique sur les lvres, il ne semblait pas plus approuver les
complimenteurs que le compliment.

Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'paule, et, d'une voix qui
semblait moins calme que d'habitude:

Suis-je donc trop vieux pour me marier? lui demanda-t-il.

--Non.

--Trop jeune?

--Pas davantage.

--Tu trouves que j'ai tort?

--Peut-tre!

--Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut pour
me rendre heureux.

--Je le sais.

--Eh bien?...

--C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'tre! S'ennuyer seul
dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer  deux, c'est pire!

--Je ne serai donc jamais heureux?...

[Illustration: Ami, dit-il. (Page 3.)]

--Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!

--Le malheur ne peut m'atteindre!

--Tant pis, car alors tu es incurable!

--Ah! ces philosophes! s'cria le plus jeune des convives. Il ne faut
pas les couter. Ce sont des machines  thories! Ils en fabriquent de
toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien  l'user! Marie-toi,
marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je n'avais fait voeu de ne jamais
rien faire! Marie-toi, et, comme disent nos potes, puissent les deux
phnix t'apparatre toujours tendrement unis! Mes amis, je bois au
bonheur de notre hte!

[Illustration: KIN-FO.]

--Et moi, rpondit le philosophe, je bois  la prochaine intervention de
quelque divinit protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse
passer par l'preuve du malheur!

Sur ce toast assez bizarre, les convives se levrent, rapprochrent
leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte; puis,
aprs les avoir successivement baisss et remonts en inclinant la tte,
ils prirent cong les uns des autres.

A la description du salon dans lequel ce repas a t donn, au menu
exotique qui le composait,  l'habillement des convives,  leur manire
de s'exprimer, peut-tre aussi  la singularit de leurs thories, le
lecteur a devin qu'il s'agissait de Chinois, non de ces Clestials
qui semblent avoir t dcolls d'un paravent ou tre en rupture de
potiche, mais de ces modernes habitants du Cleste Empire, dj
europenniss par leurs tudes, leurs voyages, leurs frquentes
communications avec les civiliss de l'Occident.

En effet, c'tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la rivire
des Perles,  Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn de l'insparable
Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa
jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrime classe  bouton bleu,
Yin-Pang, riche ngociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le
viveur endurci et Houal le lettr.

Et cela se passait le vingt-septime jour de la quatrime lune, pendant
la premire de ces cinq veilles, qui se partagent si potiquement les
heures de la nuit chinoise.




CHAPITRE II

DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON PLUS
NETTE.


Si Kin-Fo avait donn ce dner d'adieu  ses amis de Canton, c'est que
c'tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong qu'il avait
pass une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que doit
compter un jeune homme riche et gnreux, les quatre invits du
bateau-fleurs taient les seuls qui lui restassent  cette poque. Quant
aux autres, disperss aux hasards de la vie, il et vainement cherch 
les runir.

Kin-Fo habitait alors Shang-Ha, et, pour faire changer d'air  son
ennui, il tait venu le promener pendant quelques jours  Canton. Mais,
ce soir mme, il devait prendre le steamer qui fait escale aux points
principaux de la cte et revenir tranquillement  son yamen.

Si Wang avait accompagn Kin-Fo, c'est que le philosophe ne quittait
jamais son lve, auquel les leons ne manquaient pas. A vrai dire,
celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences
perdues; mais la machine  thories,--ainsi que l'avait dit ce viveur
de Tim,--ne se fatiguait pas d'en produire.

Kin-Fo tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend  se
transformer, et qui ne se sont jamais rallis aux Tartares. On n'et pas
rencontr son pareil dans les provinces du Sud, o les hautes et basses
classes se sont plus intimement mlanges avec la race mantchoue.
Kin-Fo, ni par son pre ni par sa mre, dont les familles, depuis la
conqute, se tenaient  l'cart, n'avait une goutte de sang tartare dans
les veines. Grand, bien bti, plutt blanc que jaune, les sourcils
tracs en droite ligne, les yeux disposs suivant l'horizontale et se
relevant  peine vers les tempes, le nez droit, la face non aplatie, il
et t remarqu mme auprs des plus beaux spcimens des populations de
l'Occident.

En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'tait que par son crne
soigneusement ras, son front et son cou sans un poil, sa magnifique
queue, qui, prenant naissance  l'occiput, se droulait sur son dos
comme un serpent de jais. Trs soign de sa personne, il portait une
fine moustache, faisant demi cercle autour de sa lvre suprieure, et
une mouche, qui figuraient exactement au-dessous le point d'orgue de
l'criture musicale. Ses ongles s'allongeaient de plus d'un centimtre,
preuve qu'il appartenait bien  cette catgorie de gens fortuns qui
peuvent vivre sans rien faire. Peut-tre, aussi, la nonchalance de sa
dmarche, le hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore  ce comme
il faut qui se dgageait de toute sa personne.

D'ailleurs Kin-Fo tait n  Pking, avantage dont les Chinois se
montrent trs fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
rpondre: Je suis d'En-Haut!

C'tait  Pking, en effet, que son pre Tchoung-Hou demeurait au
moment de sa naissance, et il avait six ans lorsque celui-ci vint se
fixer dfinitivement  Shang-Ha.

Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
possdait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour le
commerce. Pendant les premires annes de sa carrire, tout ce que
produit ce riche territoire si peupl, papiers de Swatow, soieries de
Sou-Tchou, sucres candis de Formose, ths de Hankow et de Foochow, fers
du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province de Yunanne, tout fut pour
lui lment de ngoce et matire  trafic. Sa principale maison de
commerce, son hong tait  Shang-Ha, mais il possdait des comptoirs
 Nan-King,  Tien-Tsin,  Macao,  Hong-Kong. Trs ml au mouvement
europen, c'taient les steamers anglais qui transportaient ses
marchandises, c'tait le cble lectrique qui lui donnait le cours des
soieries  Lyon et de l'opium  Calcutta. Aucun de ces agents du
progrs, vapeur ou lectricit, ne le trouvait rfractaire, ainsi que le
sont la plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
gouvernement, dont ce progrs diminue peu  peu le prestige.

Bref, Tchoung-Hou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son commerce
avec l'intrieur de l'Empire que dans ses transactions avec les maisons
portugaises, franaises, anglaises ou amricaines de Shang-Ha, de Macao
et de Hong-Kong, qu'au moment o Kin-Fo venait au monde, sa fortune
dpassait dj quatre cent mille dollars[1].

  [1] Environ deux millions de francs.

Or, pendant les annes qui suivirent, cette pargne allait tre double,
grce  la cration d'un trafic nouveau, qu'on pourrait appeler le
commerce des coolies du Nouveau-Monde.

On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante et
hors de proportion avec l'tendue de ce vaste territoire, diversement
mais potiquement nomm Cleste Empire, Empire du Milieu, Empire ou
Terre des Fleurs.

On ne l'value pas  moins de trois cent soixante millions d'habitants.
C'est presque un tiers de la population de toute la terre. Or, si peu
que mange le Chinois pauvre, il mange, et la Chine, mme avec ses
nombreuses rizires, ses immenses cultures de millet et de bl, ne
suffit pas  le nourrir. De l un trop-plein qui ne demande qu'
s'chapper par ces troues que les canons anglais et franais ont faites
aux murailles matrielles et morales du Cleste-Empire.

C'est vers l'Amrique du Nord et principalement sur l'tat de
Californie, que s'est dvers ce trop-plein. Mais cela s'est fait avec
une telle violence, que le Congrs a d prendre des mesures restrictives
contre cette invasion, assez impoliment nomme la peste jaune. Ainsi
qu'on l'a fait observer, cinquante millions d'migrants chinois aux
tats-Unis n'auraient pas sensiblement amoindri la Chine, et c'et t
l'absorption de la race anglo-saxonne au profit de la race mongole.

Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste chelle. Ces coolies,
vivant d'une poigne de riz, d'une tasse de th et d'une pipe de tabac,
aptes  tous les mtiers, russirent rapidement au lac Sal, en
Virginie, dans l'Orgon et surtout dans l'tat de Californie, o ils
abaissrent considrablement le prix de la main-d'oeuvre.

Des compagnies se formrent donc pour le transport de ces migrants si
peu coteux. On en compta cinq, qui opraient le racolage dans cinq
provinces du Cleste Empire, et une sixime, fixe  San-Francisco. Les
premires expdiaient, la dernire recevait la marchandise. Une agence
annexe, celle de Ting-Tong, la rexpdiait.

Ceci demande une explication.

Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune chez les
Mlicains, nom qu'ils donnent aux populations des tats-Unis, mais 
une condition, c'est que leurs cadavres seront fidlement ramens  la
terre natale pour y tre enterrs. C'est une des conditions principales
du contrat, une clause _sine qua non_, qui oblige les compagnies envers
l'migrant, et rien ne saurait la faire luder.

Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant de
fonds particuliers, est-elle charge de frter les navires  cadavres,
qui repartent  pleines charges de San-Francisco pour Shang-Ha,
Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle source de bnfices.

L'habile et entreprenant Tchoung-Hou sentit cela. Au moment o il
mourut, en 1866, il tait directeur de la compagnie de Kouang-Than, dans
la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse des Fonds des
Morts,  San-Francisco.

Ce jour-l, Kin-Fo, n'ayant plus ni pre ni mre, hritait d'une fortune
value  quatre millions de francs, place en actions de la Centrale
Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.

Au moment o il perdit son pre, le jeune hritier, g de dix-neuf ans,
se ft trouv seul, s'il n'et eu Wang, l'insparable Wang, pour lui
tenir lieu de mentor et d'ami.

Or, qu'tait ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen de
Shang-Ha. Il avait t le commensal du pre avant d'tre celui du fils.
Mais d'o venait-il? A quel pass pouvait-on le rattacher? Autant de
questions assez obscures, auxquelles Tchoung-Hou et Kin-Fo auraient
seuls pu rpondre.

Et s'ils avaient jug convenable de le faire,--ce qui n'tait pas
probable,--voici ce que l'on et appris:

Personne n'ignore que la Chine est, par excellence, le royaume o les
insurrections peuvent durer pendant bien des annes, et soulever des
centaines de mille hommes. Or, au dix-septime sicle, la clbre
dynastie des Ming, d'origine chinoise, rgnait depuis trois cents ans
sur la Chine, lorsque, en 1644, le chef de cette dynastie, trop faible
contre les rebelles qui menaaient la capitale, demanda secours  un roi
tartare.

Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les rvolts, profita de la
situation pour renverser celui qui avait implor son aide, et proclama
empereur son propre fils Chun-Tch.

A partir de cette poque, l'autorit tartare fut substitue  l'autorit
chinoise, et le trne occup par des empereurs mantchoux.

Peu  peu, surtout dans les classes infrieures de la population, les
deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du Nord, la
sparation entre Chinois et Tartares se maintint plus strictement.
Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus particulirement au
milieu des provinces septentrionales de l'Empire. L se cantonnrent des
irrconciliables, qui restrent fidles  la dynastie dchue.

Le pre de Kin-Fo tait de ces derniers, et il ne dmentit pas les
traditions de sa famille, qui avait refus de pactiser avec les
Tartares. Un soulvement contre la domination trangre, mme aprs
trois cents ans d'exercice, l'et trouv prt  agir.

Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses opinions
politiques.

Or, en 1860, rgnait encore cet empereur S'Hine-Fong, qui dclara la
guerre  l'Angleterre et  la France,--guerre termine par le trait de
Pking, le 25 octobre de ladite anne.

Mais, avant cette poque, un formidable soulvement menaait dj la
dynastie rgnante. Les Tchang-Mao ou Ta-ping, les rebelles aux longs
cheveux, s'taient empars de Nan-King en 1853 et de Shang-Ha en 1855.
S'Hine-Fong mort, son jeune fils eut fort  faire pour repousser les
Ta-ping. Sans le vice-roi Li, sans le prince Kong, et surtout sans le
colonel anglais Gordon, peut-tre n'et-il pu sauver son trne.

C'est que ces Ta-ping, ennemis dclars des Tartares, fortement
organiss pour la rbellion, voulaient remplacer la dynastie des Tsing
par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes; la premire
 bannire noire, charge de tuer; la seconde  bannire rouge, charge
d'incendier; la troisime  bannire jaune, charge de piller; la
quatrime  bannire blanche, charge d'approvisionner les trois autres.

Il y eut d'importantes oprations militaires dans le Kiang-Sou.
Sou-Tchou et Kia-Hing,  cinq lieues de Shang-Ha, tombrent au pouvoir
des rvolts et furent repris, non sans peine, par les troupes
impriales. Shang-Ha, trs menace, tait mme attaque, le 18 aot
1860, au moment o les gnraux Grant et Montauban, commandant l'arme
anglo-franaise, canonnaient les forts du Pe-Ho.

Or,  cette poque, Tchoung-Hou, le pre de Kin-Fo, occupait une
habitation prs de Shang-Ha, non loin du magnifique pont que les
ingnieurs chinois avaient jet sur la rivire de Sou-Tchou. Ce
soulvement des Ta-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
puisqu'il tait principalement dirig contre la dynastie tartare.

Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 aot, aprs que les
rebelles eurent t rejets hors de Shang-Ha, la porte de l'habitation
de Tchoung-Hou s'ouvrit brusquement.

Un fuyard, ayant pu dpister ceux qui le poursuivaient, vint tomber aux
pieds de Tchoung-Hou. Ce malheureux n'avait plus une arme pour se
dfendre. Si celui auquel il venait demander asile le livrait  la
soldatesque impriale, il tait perdu.

Le pre de Kin-Fo n'tait pas homme  trahir un Ta-ping, qui avait
cherch refuge dans sa maison.

Il referma la porte et dit:

Je ne veux pas savoir, je ne saurai jamais qui tu es, ce que tu as
fait, d'o tu viens! Tu es mon hte, et, par cela seul, en sret chez
moi.

Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en avait
 peine la force.

Ton nom? lui demanda Tchoung-Hou.

--Wang.

C'tait Wang, en effet, sauv par la gnrosit de
Tchoung-Hou,--gnrosit qui aurait cot la vie  ce dernier, si l'on
avait souponn qu'il donnt asile  un rebelle. Mais Tchoung-Hou tait
de ces hommes antiques,  qui tout hte est sacr.

Quelques annes aprs, le soulvement des rebelles tait dfinitivement
rprim. En 1864, l'empereur Ta-ping, assig dans Nan-King,
s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des Impriaux.

[Illustration: WANG.]

Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur. Jamais il
n'eut  rpondre sur son pass. Personne ne l'interrogea  cet gard.
Peut-tre craignait-on d'en apprendre trop! Les atrocits commises par
les rvolts avaient t, dit-on, pouvantables. Sous quelle bannire
avait servi Wang, la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux
valait l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
appartenu qu' la colonne de ravitaillement.

Wang, enchant de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal de
cette hospitalire maison. Aprs la mort de Tchoung-Hou, son fils
n'eut garde de se sparer de lui, tant il tait habitu  la compagnie
de cet aimable personnage.

[Illustration: Les deux amis s'en allrent en flnant. (Page 21.)]

Mais, en vrit,  l'poque o commence cette histoire, qui et jamais
reconnu un ancien Ta-ping, un massacreur, un pillard ou un
incendiaire--au choix,--dans ce philosophe de cinquante-cinq ans, ce
moraliste  lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevs vers les
tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de couleur peu
voyante, sa ceinture releve sur la poitrine par un commencement
d'obsit, sa coiffure rgle suivant le dcret imprial, c'est--dire
un chapeau de fourrure aux bords dresss le long d'une calotte d'o
s'chappaient des houppes de filets rouges, n'avait-il pas l'air d'un
brave professeur de philosophie, de l'un de ces savants qui font
couramment usage des quatre-vingt mille caractres de l'criture
chinoise, d'un lettr du dialecte suprieur, d'un premier laurat de
l'examen des docteurs, ayant le droit de passer sous la grande porte de
Pking, rserve au Fils du Ciel?

Peut-tre, aprs tout, oubliant un pass plein d'horreur, le rebelle
s'tait-il bonifi au contact de l'honnte Tchoung-Hou, et avait-il
tout doucement bifurqu sur le chemin de la philosophie spculative! Et
voil pourquoi ce soir-l, Kin-Fo et Wang, qui ne se quittaient jamais,
taient ensemble  Canton, pourquoi, aprs ce dner d'adieu, tous deux
s'en allaient par les quais  la recherche du steamer qui devait les
ramener rapidement  Shang-Ha.

Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux mme. Wang, regardant 
droite,  gauche, philosophant  la lune, aux toiles, passait en
souriant sous la porte de l'ternelle Puret, qu'il ne trouvait pas
trop haute pour lui, sous la porte de l'ternelle Joie, dont les
battants lui semblaient ouverts sur sa propre existence, et il vit enfin
se perdre dans l'ombre les tours de la pagode des Cinq Cents
Divinits.

Le steamer _Perma_ tait l, sous pression. Kin-Fo et Wang
s'installrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
courant du fleuve des Perles, qui entrane quotidiennement avec la fange
de ses berges des corps de supplicis, imprima au bateau une extrme
vitesse. Le steamer passa comme une flche entre les ruines laisses 
et l par les canons franais, devant la pagode  neuf tages de
Haf-Way, devant la pointe Jardyne, prs de Whampoa, o mouillent les
plus gros btiments, entre les lots et les estacades de bambous des
deux rives.

Les cent cinquante kilomtres, c'est--dire les trois cent
soixante-quinze lis, qui sparent Canton de l'embouchure du fleuve,
furent franchis dans la nuit.

Au lever du soleil, le _Perma_ dpassait la Gueule-du-Tigre, puis, les
deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'le de Hong-Kong, haut
de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant dans la brume
matinale, et, aprs la plus heureuse des traverses, Kin-Fo et le
philosophe, refoulant les eaux jauntres du fleuve Bleu, dbarquaient 
Shang-Ha, sur le littoral de la province de Kiang-Nan.




CHAPITRE III

OU LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA VILLE DE
SHANG-HA.


Un proverbe chinois dit:

Quand les sabres sont rouills et les bches luisantes,

Quand les prisons sont vides et les greniers pleins,

Quand les degrs des temples sont uss par les pas des fidles et les
cours des tribunaux couvertes d'herbe,

Quand les mdecins vont  pied et les boulangers  cheval,

L'Empire est bien gouvern.

Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement  tous les tats
de l'Ancien et du Nouveau-Monde. Mais s'il en est un o ce _desideratum_
soit encore loin de se raliser, c'est prcisment le Cleste Empire.
L, ce sont les sabres qui reluisent et les bches qui se rouillent, les
prisons qui regorgent et les greniers qui se dsemplissent. Les
boulangers chment plus que les mdecins, et, si les pagodes attirent
les fidles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prvenus ni
de plaideurs.

D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrs, qui, du
nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de l'est  l'ouest,
plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes provinces, sans parler
des pays tributaires: la Mongolie, la Mantchourie, le Thibet, le
Tonking, la Core, les les Liou-Tchou, etc., ne peut tre que trs
imparfaitement administr. Si les Chinois s'en doutent bien un peu, les
trangers ne se font aucune illusion  cet gard. Seul, peut-tre,
l'empereur, enferm dans son palais, dont il franchit rarement les
portes,  l'abri des murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, pre
et mre de ses sujets, faisant ou dfaisant les lois  son gr, ayant
droit de vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
naissance, les revenus de l'Empire, ce souverain, devant qui les fronts
se tranent dans la poussire, trouve que tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Il ne faudrait mme pas essayer de lui prouver
qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe jamais.

Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut tre gouvern
 l'europenne qu' la chinoise? On serait tent de le croire. En effet,
il demeurait, non dans Shang-Ha, mais en dehors, sur une portion de la
concession anglaise, qui se maintient dans une sorte d'autonomie trs
apprcie.

Shang-Ha, la ville proprement dite, est situe sur la rive gauche de la
petite rivire Houang-Pou, qui, se runissant  angle droit avec le
Wousung, va se mler au Yang-Tse-Kiang ou fleuve Bleu, et de l se perd
dans la mer Jaune.

C'est un ovale, couch du nord au sud, enceint de hautes murailles,
perc de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. Rseau inextricable de
ruelles dalles, que les balayeuses mcaniques s'useraient  nettoyer;
boutiques sombres sans devantures ni talages, o fonctionnent des
boutiquiers nus jusqu' la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin,
 peine des cavaliers; quelques temples indignes ou chapelles
trangres; pour toutes promenades, un jardin-th et un champ de
parade assez marcageux, tabli sur un sol de remblai, comblant
d'anciennes rizires et sujet aux manations paludennes;  travers ces
rues, au fond de ces maisons troites, une population de deux cent mille
habitants, telle est cette cit d'une habitabilit peu enviable, mais
qui n'en a pas moins une grande importance commerciale.

L, en effet, aprs le trait de Nan-King, les trangers eurent pour la
premire fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la grande porte
ouverte, en Chine, au trafic europen. Aussi, en dehors de Shang-Ha et
de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il concd, moyennant une rente
annuelle, trois portions de territoire aux Franais, aux Anglais et aux
Amricains, qui sont au nombre de deux mille environ.

De la concession franaise, il y a peu  dire. C'est la moins
importante. Elle confine presque  l'enceinte nord de la ville, et
s'tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la spare du territoire
anglais. L s'lvent les glises des Lazaristes et des Jsuites, qui
possdent aussi,  quatre milles de Shang-Ha, le collge de Tsikav, o
ils forment des bacheliers chinois. Mais cette petite colonie franaise
n'gale pas ses voisines,  beaucoup prs. Des dix maisons de commerce,
fondes en 1861, il n'en reste plus que trois, et le Comptoir d'escompte
a mme prfr s'tablir sur la concession anglaise.

Le territoire amricain occupe la partie en retour sur le Wousung. Il
est spar du territoire anglais par le Sou-Tchou-Creek, que traverse
un pont de bois. L se voient l'htel Astor, l'glise des Missions; l
se creusent les docks installs pour la rparation des navires
europens.

Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans contredit, la
concession anglaise. Habitations somptueuses sur les quais, maisons 
vrandas et  jardins, palais des princes du commerce, l'Oriental Bank,
le hong de la clbre maison Dent avec sa raison sociale du
Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des Jardyne, des Russel et autres grands
ngociants, le club Anglais, le thtre, le jeu de paume, le parc, le
champ de courses, la bibliothque, tel est l'ensemble de cette riche
cration des Anglo-Saxons, qui a justement mrit le nom de colonie
modle.

C'est pourquoi, sur ce territoire privilgi, sous le patronage d'une
administration librale, ne s'tonnera-t-on pas de trouver, ainsi que le
dit M. Lon Rousset, une ville chinoise d'un caractre tout particulier
et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs.

Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'tranger, arriv par la route
pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se dvelopper au
souffle de la mme brise, les trois couleurs franaises et le yacht du
Royaume-Uni, les toiles amricaines et la croix de Saint-Andr, jaune
sur fond vert, de l'Empire des Fleurs.

Quant aux environs de Shang-Ha, pays plat, sans un arbre, coup
d'troites routes empierres et de sentiers tracs  angles droits,
trou de citernes et d'arroyos distribuant l'eau  d'immenses
rizires, sillonn de canaux portant des jonques qui drivent au milieu
des champs, comme les gribanes  travers les campagnes de la Hollande,
c'tait une sorte de vaste tableau, trs vert de ton, auquel et manqu
son cadre.

Le _Perma_,  son arrive, avait accost le quai du port indigne,
devant le faubourg Est de Shang-Ha. C'est l que Wang et Kin-Fo
dbarqurent dans l'aprs-midi.

Le va-et-vient des gens affairs tait norme sur la rive,
indescriptible sur la rivire. Les jonques par centaines, les
bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites  la godille,
les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, formaient comme une
ville flottante, o vivait une population maritime qu'on ne peut valuer
 moins de quarante mille mes,--population maintenue dans une situation
infrieure et dont la partie aise ne peut s'lever jusqu' la classe
des lettrs ou des mandarins.

Les deux amis s'en allrent en flnant sur le quai, au milieu de la
foule htroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs d'arachides,
d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins de toutes nations,
porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure, bonzes, lamas, prtres
catholiques, vtus  la chinoise avec queue et ventail, soldats
indignes, ti-paos, les sergents de ville de l'endroit, et
compradores, sortes de commis-courtiers, qui font les affaires des
ngociants europens.

Kin-Fo, son ventail  la main, promenait sur la foule son regard
indiffrent, et ne prenait aucun intrt  ce qui se passait autour de
lui. Ni le son mtallique des piastres mexicaines, ni celui des tals
d'argent, ni celui des sapques de cuivre[2], que vendeurs et chalands
changeaient avec bruit, n'auraient pu le distraire. Il en avait de quoi
acheter et payer comptant le faubourg tout entier.

  [2] La piastre vaut 5 francs 25, le tal de 7  8 francs, et la
  sapque environ un demi-centime.

Wang, lui, avait dploy son vaste parapluie jaune, dcor de monstres
noirs, et, sans cesse orient, comme doit l'tre un Chinois de race,
il cherchait partout matire  quelque observation.

En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par hasard,
 une douzaine de cages en bambous, o grimaaient des ttes de
criminels, qui avaient t excuts la veille.

Peut-tre, dit-il, y aurait-il mieux  faire que d'abattre des ttes!
Ce serait de les rendre plus solides!

Kin-Fo n'entendit sans doute pas la rflexion de Wang, qui l'et
certainement tonn de la part d'un ancien Ta-ping.

Tous deux continurent  suivre le quai, en tournant les murailles de la
ville chinoise.

A l'extrmit du faubourg, au moment o ils allaient mettre le pied sur
la concession franaise, un indigne, vtu d'une longue robe bleue,
frappant d'un petit bton une corne de buffle qui rendait un son
strident, venait d'attirer la foule.

Un sien-cheng, dit le philosophe.

--Que nous importe! rpondit Kin-Fo.

--Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
occasion, au moment de te marier!

Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.

Le sien-cheng est une sorte de prophte populaire, qui, pour quelques
sapques, fait mtier de prdire l'avenir. Il n'a d'autres ustensiles
professionnels qu'une cage, renfermant un petit oiseau, cage qu'il
accroche  l'un des boutons de sa robe, et un jeu de soixante-quatre
cartes, reprsentant des figures de dieux, d'hommes ou d'animaux. Les
Chinois de toute classe, gnralement superstitieux, ne font point fi
des prdictions du sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au
srieux.

Sur un signe de Wang, celui-ci tala  terre un tapis de cotonnade, y
dposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et le disposa sur le
tapis, de manire que les figures fussent invisibles.

La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit, choisit
une des cartes, et rentra, aprs avoir reu un grain de riz pour
rcompense.

Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme et une
devise, crite en kunan-runa, cette langue mandarine du Nord, langue
officielle, qui est celle des gens instruits.

Et alors, s'adressant  Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui prdit
ce que ses confrres de tous pays prdisent invariablement sans se
compromettre,  savoir, qu'aprs quelque preuve prochaine, il jouirait
de dix mille annes de bonheur.

Une, rpondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
reste!

Puis, il jeta  terre un tal d'argent, sur lequel le prophte se
prcipita comme un chien affam sur un os  moelle. De pareilles
aubaines ne lui taient pas ordinaires.

Cela fait, Wang et son lve se dirigrent vers la colonie franaise, le
premier songeant  cette prdiction qui s'accordait avec ses propres
thories sur le bonheur, le second sachant bien qu'aucune preuve ne
pouvait l'atteindre.

Ils passrent ainsi devant le consulat de France, remontrent jusqu'au
ponceau jet sur Yang-King-Pang, traversrent le ruisseau, prirent
obliquement  travers le territoire anglais, de manire  gagner le quai
du port europen.

Midi sonnait alors. Les affaires, trs actives pendant la matine,
cessrent comme par enchantement. La journe commerciale tait pour
ainsi dire termine, et le calme allait succder au mouvement, mme dans
la ville anglaise, devenue chinoise sous ce rapport.

En ce moment, quelques navires trangers arrivaient au port, la plupart
sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut bien le dire,
sont chargs d'opium. Cette abrutissante substance, ce poison dont
l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre d'affaires qui
dpasse deux cent soixante millions de francs et rapporte trois cents
pour cent de bnfice. En vain le gouvernement chinois a-t-il voulu
empcher l'importation de l'opium dans le Cleste Empire. La guerre de
1841 et le trait de Nan-King ont donn libre entre  la marchandise
anglaise et gain de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs,
ajouter que, si le gouvernement de Pking a t jusqu' dicter la peine
de mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
accommodements moyennant finance avec les dpositaires de l'autorit. On
croit mme que le mandarin gouverneur de Shang-Ha encaisse un million
annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur les agissements de ses
administrs.

[Illustration: CARTE DE L'EMPIRE CHINOIS.
Grav par E. Morieu, 23. r. de Bra. Paris.]

[Illustration: Le sien-cheng retourna la carte. (Page 23.)]

Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient  cette
dtestable habitude de fumer l'opium, qui dtruit tous les ressorts de
l'organisme et conduit rapidement  la mort.

Aussi, jamais une once de cette substance n'tait-elle entre dans la
riche habitation, o les deux amis arrivaient, une heure aprs avoir
dbarqu sur le quai de Shang-Ha.

Wang,--ce qui aurait encore surpris de la part d'un
ex-Ta-ping,--n'avait pas manqu de dire:

Peut-tre y aurait-il mieux  faire que d'importer l'abrutissement 
tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la philosophie, c'est
mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons philosophes!




CHAPITRE IV

DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJA HUIT JOURS DE
RETARD.


Un yamen est un ensemble de constructions varies, ranges suivant une
ligne parallle, qu'une seconde ligne de kiosques et de pavillons vient
couper perpendiculairement. Le plus ordinairement, le yamen sert
d'habitation aux mandarins d'un rang lev et appartient  l'empereur;
mais il n'est point interdit aux riches Clestials d'en possder en
toute proprit, et c'tait un de ces somptueux htels qu'habitait
l'opulent Kin-Fo.

Wang et son lve s'arrtrent  la porte principale, ouverte au front
de la vaste enceinte qui entourait les diverses constructions du yamen,
ses jardins et ses cours.

Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'et t celle d'un
magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup la premire place sous
l'auvent dcoup et peinturlur de la porte. L, de nuit comme de jour,
seraient venus frapper ceux de ses administrs qui auraient eu 
rclamer justice. Mais, au lieu de ce tambour des plaintes, de vastes
jarres en porcelaine ornaient l'entre du yamen, et contenaient du th
froid, incessamment renouvel par les soins de l'intendant. Ces jarres
taient  la disposition des passants, gnrosit qui faisait honneur 
Kin-Fo. Aussi tait-il bien vu, comme on dit, de ses voisins de l'Est
et de l'Ouest.

A l'arrive du matre, les gens de la maison accoururent  la porte pour
le recevoir. Valets de chambre, valets de pied, portiers, porteurs de
chaises, palefreniers, cochers, servants, veilleurs de nuit, cuisiniers,
tout ce monde qui compose la domesticit chinoise fit la haie sous les
ordres de l'intendant. Une dizaine de coolies, engags au mois pour les
gros ouvrages, se tenaient un peu en arrire.

L'intendant souhaita la bienvenue au matre du logis. Celui-ci fit 
peine un signe de la main et passa rapidement.

Soun? dit-il seulement.

--Soun! rpondit Wang en souriant. Si Soun tait l, ce ne serait plus
Soun!

--O est Soun? rpta Kin-Fo.

L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce qu'tait
devenu Soun.

Or, Soun n'tait rien moins que le premier valet de chambre,
spcialement attach  la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne
pouvait en aucune faon se passer.

Soun tait-il donc un domestique modle? Non. Impossible de faire plus
mal son service. Distrait, incohrent, maladroit de ses mains et de sa
langue, foncirement gourmand, lgrement poltron, un vrai Chinois de
paravent celui-l, mais fidle, en somme, et le seul, aprs tout, qui
eut le don d'mouvoir son matre. Kin-Fo trouvait vingt fois par jour
l'occasion de se fcher contre Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix,
c'tait autant de pris sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre
sa bile en mouvement. Un serviteur hyginique, on le voit.

D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques chinois,
venait de lui-mme au-devant de la correction, quand il l'avait mrite.
Son matre ne la lui pargnait pas. Les coups de rotin pleuvaient sur
ses paules, ce dont Soun se proccupait peu. Mais,  quoi il se
montrait infiniment plus sensible, c'tait aux ablations successives que
Kin-Fo faisait subir  la queue natte qui lui pendait sur le dos,
lorsqu'il s'agissait de quelque faute grave.

Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient  ce bizarre
appendice. La perte de la queue, c'est la premire punition qu'on
applique aux criminels! C'est un dshonneur pour la vie! Aussi, le
malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'tre condamn  en
perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au service de
Kin-Fo, sa queue,--une des plus belles du Cleste Empire,--mesurait un
mtre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il n'en restait plus que
cinquante-sept centimtres.

A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entirement chauve!

Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la
maison, traversrent le jardin, dont les arbres, encaisss pour la
plupart dans des vases en terre cuite, et taills avec un art
surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux
fantastiques. Puis, ils contournrent le bassin, peupl de gouramis et
de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait sous les larges
fleurs rouge-ple du nelumbo, le plus beau des nnuphars originaires
de l'Empire des Fleurs. Ils salurent un hiroglyphique quadrupde,
peint en couleurs violentes sur un mur _ad hoc_, comme une fresque
symbolique, et ils arrivrent enfin  la porte de la principale
habitation du yamen.

C'tait une maison compose d'un rez-de-chausse et d'un tage, leve
sur une terrasse  laquelle six gradins de marbre donnaient accs. Des
claies de bambous taient tendues comme des auvents devant les portes et
les fentres, afin de rendre supportable la temprature dj excessive,
en favorisant l'aration intrieure. Le toit plat contrastait avec le
fatage fantaisiste des pavillons sems  et l dans l'enceinte du
yamen, et dont les crneaux, les tuiles multicolores, les briques
dcoupes en fines arabesques, amusaient le regard.

Au dedans,  l'exception des chambres spcialement rserves au logement
de Wang et de Kin-Fo, ce n'taient que salons entours de cabinets 
cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des guirlandes de
fleurs peintes ou des exergues de ces sentences morales dont les
Clestials ne sont point avares. Partout, des siges bizarrement
contourns, en terre cuite ou en porcelaine, en bois ou en marbre, sans
oublier quelques douzaines de coussins d'un moelleux plus engageant;
partout, des lampes ou des lanternes aux formes varies, aux verres
nuancs de couleurs tendres, et plus harnaches de glands, de franges et
de houppes qu'une mule espagnole; partout aussi, de ces petites tables 
th qu'on appelle tcha-ki, complment indispensable d'un mobilier
chinois. Quant aux ciselures d'ivoire et d'caille, aux bronzes niells,
aux brle-parfums, aux laques agrmentes de filigranes d'or en relief,
aux jades blanc laiteux et vert meraude, aux vases ronds ou
prismatiques de la dynastie des Ming et des Tsing, aux porcelaines plus
recherches encore de la dynastie des Yen, aux maux cloisonns roses et
jaunes translucides, dont le secret est introuvable aujourd'hui, on et,
non pas perdu, mais pass des heures  les compter. Cette luxueuse
habitation offrait toute la fantaisie chinoise allie au confort
europen.

En effet, Kin-Fo,--on l'a dit et ses gots le prouvent,--tait un homme
de progrs. Aucune invention moderne des Occidentaux ne le trouvait
rfractaire  leur importation. Il appartenait  la catgorie de ces
Fils du Ciel, trop rares encore, que sduisent les sciences physiques et
chimiques. Il n'tait donc pas de ces barbares qui couprent les
premiers fils lectriques que la maison Reynolds voulut tablir jusqu'au
Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrive des malles
anglaises et amricaines, ni de ces mandarins arrirs qui, pour ne pas
laisser le cble sous-marin de Shang-Ha  Hong-Kong s'attacher  un
point quelconque du territoire, obligrent les lectriciens  le fixer
sur un bateau flottant en pleine rivire!

Non! Kin-Fo se joignait  ceux de ses compatriotes qui approuvaient le
gouvernement d'avoir fond les arsenaux et les chantiers de Fou-Chao
sous la direction d'ingnieurs franais. Aussi possdait-il des actions
de la compagnie de ces steamers chinois, qui font le service entre
Tien-Tsin et Shang-Ha dans un intrt purement national, et tait-il
intress dans ces btiments  grande vitesse qui depuis Singapour
gagnent trois ou quatre jours sur la malle anglaise.

On a dit que le progrs matriel s'tait introduit jusque dans son
intrieur. En effet, des appareils tlphoniques mettaient en
communication les divers btiments de son yamen. Des sonnettes
lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la saison
froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus avis en cela
que ses concitoyens, qui glent devant l'tre vide sous leur quadruple
et quintuple vtement. Il s'clairait au gaz tout comme l'inspecteur
gnral des douanes de Pking, tout comme le richissime M. Yang,
principal propritaire des monts-de-pit de l'Empire du Milieu! Enfin,
ddaignant l'emploi surann de l'criture dans sa correspondance intime,
le progressif Kin-Fo,--on le verra bientt,--avait adopt le
phonographe, rcemment port par Edison au dernier degr de perfection.

Ainsi donc, l'lve du philosophe Wang avait, dans la partie matrielle
de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce qu'il fallait pour
tre heureux! Et il ne l'tait pas! Il avait Soun pour dtendre son
apathie quotidienne, et Soun mme ne suffisait pas  lui donner le
bonheur!

Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'tait jamais o il
aurait d tre, ne se montrait gure! Il devait sans doute avoir quelque
grave faute  se reprocher, quelque grosse maladresse commise en
l'absence de son matre, et s'il ne craignait pas pour ses paules,
habitues au rotin domestique, tout portait  croire qu'il tremblait
surtout pour sa queue.

Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel
s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix indiquait une
impatience mal contenue.

--Soun! avait rpt Wang, dont les bons conseils et les objurgations
taient toujours rests sans effet sur l'incorrigible valet.

--Que l'on dcouvre Soun et qu'on me l'amne! dit Kin-Fo en s'adressant
 l'intendant, qui mit tout son monde  la recherche de l'introuvable.

Wang et Kin-Fo restrent seuls.

La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui rentre 
son foyer de prendre quelque repos.

--Soyons sages! rpondit simplement l'lve de Wang.

Et, aprs avoir serr la main du philosophe, il se dirigea vers son
appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.

Kin-Fo, une fois seul, s'tendit sur un de ces moelleux divans de
fabrication europenne, dont un tapissier chinois n'et jamais su
disposer le confortable capitonnage. L, il se prit  songer. Fut-ce 
son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait faire la
compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre, puisqu'il tait 
la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette gracieuse personne ne
demeurait pas  Shang-Ha. Elle habitait Pking, et Kin-Fo se dit mme
qu'il serait convenable de lui annoncer, en mme temps que son retour 
Shang-Ha, son arrive prochaine dans la capitale du Cleste Empire. Si
mme il marquait un certain dsir, une lgre impatience de la revoir,
cela ne serait pas dplac. Trs certainement, il prouvait une
vritable affection pour elle! Wang le lui avait bien dmontr d'aprs
les plus indiscutables rgles de la logique, et cet lment nouveau
introduit dans son existence pourrait peut-tre en dgager l'inconnue...
c'est--dire le bonheur... qui... que... dont...

Kin-Fo rvait dj les yeux ferms, et il se ft tout doucement endormi,
s'il n'et senti une sorte de chatouillement  sa main droite.

Instinctivement, ses doigts se refermrent et saisirent un corps
cylindrique lgrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils avaient
certainement l'habitude de manier.

Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'tait un rotin qui s'tait gliss dans
sa main droite, et, en mme temps, ces mots, prononcs d'un ton rsign,
se faisaient entendre:

Quand monsieur voudra!

Kin-Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le
rotin correcteur.

Soun tait devant lui,  demi courb, dans la posture d'un patient,
prsentant ses paules. Appuy d'une main sur le tapis de la chambre, de
l'autre il tenait une lettre.

Enfin, te voil! dit Kin-Fo.

--_Ai ai ya!_ rpondit Soun. Je n'attendais mon matre qu' la troisime
veille! Quand monsieur voudra!

Kin-Fo jeta le rotin  terre. Soun, si jaune qu'il ft naturellement,
parvint cependant  plir!

Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le matre, c'est que
tu mrites mieux que cela! Qu'y a-t-il?

--Cette lettre!...

--Parle donc! s'cria Kin-Fo, en saisissant la lettre que lui prsentait
Soun.

--J'ai bien maladroitement oubli de vous la remettre avant votre dpart
pour Canton!

--Huit jours de retard, coquin!

--J'ai eu tort, mon matre!

--Viens ici!

--Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!
_Aiaiya!_

Ce dernier cri tait un cri de dsespoir. Kin-Fo avait saisi Soun par sa
natte, et, d'un coup de ciseaux bien affils, il venait d'en trancher
l'extrme bout.

Il faut croire que les pattes repoussrent instantanment au
malencontreux crabe, car il dtala prestement, non sans avoir ramass
sur le tapis le morceau de son prcieux appendice.

De cinquante-sept centimtres, la queue de Soun se trouvait rduite 
cinquante-quatre.

[Illustration: Suivis respectueusement des gens de la maison.
(Page 31.)]

Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'tait rejet sur le divan et
examinait en homme que rien ne presse la lettre arrive depuis huit
jours. Il n'en voulait  Soun que de sa ngligence, non du retard. En
quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intresser? Elle ne serait la
bienvenue que si elle lui causait une motion. Une motion,  lui!

Il la regardait donc, mais distraitement.

L'enveloppe, faite d'une toile empese, montrait  l'adresse et au dos
divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat, portant en exergue
au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres de deux et de six
cents.

[Illustration: D'un coup de ciseaux bien affils. (Page 31.)]

Cela indiquait qu'elle venait des Etats-Unis d'Amrique.

Bon! fit Kin-Fo, en haussant les paules, une lettre de mon
correspondant de San-Francisco!

Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.

En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant? Que les titres
qui composaient presque toute sa fortune dormaient tranquillement dans
les caisses de la Centrale Banque Californienne, que ses actions avaient
mont de quinze ou vingt pour cent, que les dividendes  distribuer
dpasseraient ceux de l'anne prcdente, etc.!

Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'taient vraiment pas
pour l'mouvoir!

Toutefois, quelques minutes aprs, Kin-Fo reprit la lettre et en dchira
machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses yeux n'en
cherchrent d'abord que la signature.

C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut que me
parler d'affaires! A demain les affaires!

Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son
regard fut tout  coup frapp par un mot soulign plusieurs fois au
recto de la deuxime page. C'tait le mot passif, sur lequel le
correspondant de San-Francisco avait videmment voulu attirer
l'attention de son client de Shang-Ha.

Kin-Fo reprit alors la lettre  son dbut, et la lut de la premire  la
dernire ligne, non sans un certain sentiment de curiosit, qui devait
surprendre de sa part.

Un instant, ses sourcils se froncrent; mais une sorte de ddaigneux
sourire se dessina sur ses lvres, lorsqu'il eut achev sa lecture.

Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,
s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en
communication directe avec Wang. Il porta mme le cornet  sa bouche, et
fut sur le point de faire rsonner le sifflet d'appel; mais il se
ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et revint s'tendre
sur le divan.

Peuh! fit-il.

Tout Kin-Fo tait dans ce mot.

Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intresse que moi dans
tout cela!

Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle tait
pose une bote oblongue, prcieusement cisele. Mais, au moment de
l'ouvrir, sa main s'arrta.

Que me disait sa dernire lettre? murmura-t-il.

Et, au lieu de lever le couvercle de la bote, il poussa un ressort,
fix  l'une des extrmits.

Aussitt, une voix douce de se faire entendre!

Mon petit frre an! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur Mei-houa
 la premire lune, comme la fleur de l'abricotier  la deuxime, comme
la fleur du pcher  la troisime! Mon cher coeur de pierre prcieuse, 
vous mille,  vous dix mille bonjours!...

C'tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe rptait les
tendres paroles.

Pauvre petite soeur cadette! dit Kin-Fo.

Puis, ouvrant la bote, il retira de l'appareil le papier, zbr de
rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la lointaine
voix, et le remplaa par un autre.

Le phonographe tait alors perfectionn  un point qu'il suffisait de
parler  voix haute pour que la membrane ft impressionne et que le
rouleau, m par un mouvement d'horlogerie, enregistrt les paroles sur
le papier de l'appareil.

Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours calme,
on n'et pu reconnatre sous quelle impression de joie ou de tristesse
il formulait sa pense.

Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. Cela
fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le papier spcial
sur lequel l'aiguille, actionne par la membrane, avait trac des
rainures obliques, correspondant aux paroles prononces; puis, plaant
ce papier dans une enveloppe qu'il cacheta, il crivit de droite 
gauche l'adresse que voici:

  Madame L-OU,

  Avenue de Cha-Coua

  Pking.

Un timbre lectrique fit aussitt accourir celui des domestiques qui
tait charg de la correspondance. Ordre lui fut donn de porter
immdiatement cette lettre  la poste.

Une heure aprs, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses bras
son tchou-fou-jen, sorte d'oreiller de bambou tress, qui maintient
dans les lits chinois une temprature moyenne, trs apprciable sous ces
chaudes latitudes.




CHAPITRE V

DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE EUT PRFR NE PAS RECEVOIR.


Tu n'as pas encore de lettre pour moi?

--Eh! non, madame!

--Que le temps me parat long, vieille mre!

Ainsi, pour la dixime fois de la journe, parlait la charmante L-ou,
dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua,  Pking. La vieille
mre qui lui rpondait, et  laquelle elle donnait cette qualification
usite en Chine pour les servantes d'un ge respectable, c'tait la
grognonne et dsagrable mademoiselle Nan.

L-ou avait pous  dix-huit ans un lettr de premier grade, qui
collaborait au fameux _Sse-Khou-Tsuane-Chou_[3]. Ce savant avait le
double de son ge et mourut trois ans aprs cette union
disproportionne.

  [3] Cet ouvrage, commenc en 1773, doit comprendre cent soixante mille
  volumes, et n'en est encore qu'au soixante dix-huit mille sept cent
  trente huitime.

La jeune veuve s'tait donc trouve seule au monde, lorsqu'elle n'avait
pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit 
Pking, vers cette poque. Wang, qui la connaissait, attira l'attention
de son indiffrent lve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa
aller tout doucement  l'ide de modifier les conditions de sa vie en
devenant le mari de la jolie veuve. L-ou ne fut point insensible  la
proposition qui lui fut faite. Et voil comment le mariage, dcid pour
la plus grande satisfaction du philosophe, devait tre clbr ds que
Kin-Fo, aprs avoir pris  Shang-Ha les dispositions ncessaires,
serait de retour  Pking.

Il n'est pas commun, dans le Cleste Empire, que les veuves se
remarient,--non qu'elles ne le dsirent autant que leurs similaires des
contres occidentales, mais parce que ce dsir trouve peu de
co-partageants. Si Kin-Fo fit exception  la rgle, c'est que Kin-Fo, on
le sait, tait un original. L-ou remarie, il est vrai, n'aurait plus
le droit de passer sous les pa-lous, arcs commmoratifs que
l'empereur fait quelquefois lever en l'honneur des femmes clbres par
leur fidlit  l'poux dfunt; telles, la veuve Soung, qui ne voulut
plus jamais quitter le tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se
coupa un bras, la veuve Yen-Tchiang, qui se dfigura en signe de douleur
conjugale. Mais L-ou pensa qu'il y avait mieux  faire de ses vingt
ans. Elle allait reprendre cette vie d'obissance, qui est tout le rle
de la femme dans la famille chinoise, renoncer  parler des choses du
dehors, se conformer aux prceptes du livre _Li-nun_ sur les vertus
domestiques, et du livre _Nei-tso-pien_ sur les devoirs du mariage,
retrouver enfin cette considration dont jouit l'pouse, qui, dans les
classes leves, n'est point une esclave, comme on le croit
gnralement. Aussi, L-ou, intelligente, instruite, comprenant quelle
place elle aurait  tenir dans la vie du riche ennuy et se sentant
attire vers lui par le dsir de lui prouver que le bonheur existe
ici-bas, tait toute rsigne  son nouveau sort.

Le savant,  sa mort, avait laiss la jeune veuve dans une situation de
fortune aise, quoique mdiocre. La maison de l'avenue Cha-Coua tait
donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais
L-ou tait faite  ses regrettables manires, qui ne sont point
spciales aux servantes de l'Empire des Fleurs.

C'tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de prfrence.
L'ameublement en aurait sembl fort simple, n'eussent t les riches
prsents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Ha.
Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'oeuvre du
vieux peintre Huan-Tse-Nen[4], qui aurait accapar l'attention des
connaisseurs, au milieu d'aquarelles trs chinoises,  chevaux verts,
chiens violets et arbres bleus, dues  quelques artistes modernes du
cru. Sur une table de laque se dployaient, comme de grands papillons
aux ailes tendues, des ventails venus de la clbre cole de Swatow.
D'une suspension de porcelaine s'chappaient d'lgants festons de ces
fleurs artificielles, si admirablement fabriques avec la moelle de
l'Arabia papyrifera de l'le Formose, et qui rivalisaient avec les
blancs nnuphars, les jaunes chrysanthmes et les lys rouges du Japon,
dont regorgeaient des jardinires en bois finement fouill. Sur tout cet
ensemble, les nattes de bambous tresss des fentres ne laissaient
passer qu'une lumire adoucie, et tamisaient, en les grenant pour ainsi
dire, les rayons solaires. Un magnifique cran, fait de grandes plumes
d'pervier, dont les taches, artistement disposes, figuraient une large
pivoine,--cet emblme de la beaut dans l'Empire des Fleurs,--deux
volires en forme de pagode, vritables kalidoscopes des plus clatants
oiseaux de l'Inde, quelques timaols oliens, dont les plaques de
verre vibraient sous la brise, mille objets enfin auxquels se rattachait
une pense de l'absent, compltaient la curieuse ornementation de ce
boudoir.

  [4] La renomme des grands matres s'est transmise jusqu' nous par
  des traditions qui, pour tre anecdotiques, n'en sont pas moins dignes
  d'attention. On rapporte, par exemple, qu'au troisime sicle, un
  peintre, Tsao-Pouh-Ying, ayant fini un cran pour l'Empereur, s'amusa
   y peindre  et l quelques mouches, et eut la satisfaction de voir
  Sa Majest prendre son mouchoir pour les chasser. Non moins clbre
  tait Huan-Tse-Nen, qui florissait vers l'an mil. Ayant t charg des
  dcorations murales d'une des salles du palais, il y peignit plusieurs
  faisans. Or, des envoys trangers qui apportaient des faucons en
  prsent  l'Empereur, ayant t introduits dans cette salle, les
  oiseaux de proie ne virent pas plus tt les faisans peints sur le mur,
  qu'ils s'lancrent sur eux au dtriment de leur tte plus qu' la
  satisfaction de leur instinct vorace.

  J. THOMPSON. (_Voyage en Chine._)

Pas encore de lettre, Nan?

--Eh non! madame! pas encore!

C'tait une charmante femme que cette jeune L-ou. Jolie, mme pour des
yeux europens, blanche et non jaune, elle avait de doux yeux se
relevant  peine vers les tempes, des cheveux noirs orns de quelques
fleurs de pcher fixes par des pingles de jade vert, des dents petites
et blanches, des sourcils  peine estomps d'une fine touche d'encre de
Chine. Elle ne mettait ni crpi de miel et de blanc d'Espagne sur ses
joues, ainsi que le font gnralement les beauts du Cleste Empire, ni
rond de carmin sur sa lvre infrieure, ni petite raie verticale entre
les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour impriale
dpense annuellement pour dix millions de sapques. La jeune veuve
n'avait que faire de ces ingrdients artificiels. Elle sortait peu de sa
maison de Cha-Coua, et, ds lors, pouvait ddaigner ce masque, dont
toute femme chinoise fait usage hors de chez elle.

Quant  la toilette de L-ou, rien de plus simple et de plus lgant.
Une longue robe  quatre fentes, ourle d'un large galon brod, sous
cette robe une jupe plisse,  la taille un plastron agrment de
soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach  la ceinture et se
nouant sur la chaussette de soie nankin, de jolies pantoufles ornes de
perles: il n'en fallait pas plus  la jeune veuve pour tre charmante,
si l'on ajoute que ses mains taient fines et qu'elle conservait ses
ongles, longs et ross, dans de petits tuis d'argent, cisels avec un
art exquis.

Et ses pieds? Eh bien, ses pieds taient petits, non par suite de cette
coutume de dformation barbare qui tend heureusement  se perdre, mais
parce que la nature les avait faits tels. Cette mode dure depuis sept
cents ans dj, et elle est probablement due  quelque princesse
estropie. Dans son application la plus simple, oprant la flexion des
quatre orteils sous la plante, tout en laissant le calcaneum intact,
elle fait de la jambe une sorte de tronc de cne, gne absolument la
marche, prdispose  l'anmie et n'a pas mme pour raison d'tre, comme
on a pu le croire, la jalousie des poux. Aussi s'en va-t-elle de jour
en jour, depuis la conqute tartare. Maintenant, on ne compte pas trois
Chinoises sur dix, ayant t soumises ds le premier ge  cette suite
d'oprations douloureuses, qui entranent la dformation du pied.

Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit
encore L-ou. Voyez donc, vieille mre.

--C'est tout vu! rpondit fort irrespectueusement mademoiselle Nan, qui
sortit de la chambre en grommelant.

L-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu. C'tait encore
penser  Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures
d'toffe, dont la fabrication est presque uniquement rserve  la femme
dans les mnages chinois,  quelque classe qu'elle appartienne. Mais
l'ouvrage lui tomba bientt des mains. Elle se leva, prit dans une
bonbonnire deux ou trois pastques, qui craqurent sous ses petites
dents, puis elle ouvrit un livre, le _Nushun_, ce code d'instructions
dont toute honnte pouse doit faire sa lecture habituelle.

De mme que le printemps est pour le travail la saison favorable, de
mme l'aube est le moment le plus propice de la journe.

Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs du
sommeil.

Soignez le mrier et le chanvre.

Filez avec zle la soie et le coton.

La vertu des femmes est dans l'activit et l'conomie.

Les voisins feront votre loge...

Le livre se ferma bientt. La tendre L-ou ne songeait mme pas  ce
qu'elle lisait.

O est-il? se demanda-t-elle. Il a d aller  Canton! Est-il de retour
 Shang-Ha? Quand arrivera-t-il  Pking? La mer lui a-t-elle t
propice? Que la desse Koanine lui vienne en aide!

[Illustration: C'est tout vu, rpondit Mlle Nan. (Page 39.)]

Ainsi disait l'inquite jeune femme. Puis, ses yeux se portrent
distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits
morceaux rapports, une sorte de mosaque d'toffe  la mode portugaise,
o se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la
fidlit. Enfin elle s'approcha d'une jardinire et cueillit une fleur
au hasard.

Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblme du
printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune chrysanthme,
emblme de l'automne et de la tristesse!

Elle voulut ragir contre l'anxit qui, maintenant, l'envahissait tout
entire. Son luth tait l; ses doigts en firent rsonner les cordes;
ses lvres murmurrent les premires paroles du chant des Mains-unies,
mais elle ne put continuer.

[Illustration: L-ou entendit: Petite soeur cadette. (Page 42.)]

Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! Je les
lisais, l'me mue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient
qu' mes yeux, c'tait sa voix mme que je pouvais entendre! L, cet
appareil me parlait comme s'il et t prs de moi!

Et L-ou regardait un phonographe, pos sur un guridon de laque, en
tout semblable  celui dont Kin-Fo se servait  Shang-Ha. Tous deux
pouvaient ainsi s'entendre ou plutt entendre leurs voix, malgr la
distance qui les sparait.... Mais, aujourd'hui encore, comme depuis
quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des
penses de l'absent.

En ce moment, la vieille mre entra.

La voil, votre lettre! dit-elle.

Et Nan sortit, aprs avoir remis  L-ou une enveloppe timbre de
Shang-Ha.

Un sourire se dessina sur les lvres de la jeune femme. Ses yeux
brillrent d'un plus vif clat. Elle dchira l'enveloppe, rapidement,
sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude
de le faire....

Ce n'tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de
ces papiers  rainures obliques, qui, ajusts dans l'appareil
phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine.

Ah! j'aime encore mieux cela! s'cria joyeusement L-ou. Je
l'entendrai, au moins!

Le papier fut plac sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement
d'horlogerie fit aussitt tourner, et L-ou, approchant son oreille,
entendit une voix bien connue qui disait:

  Petite soeur cadette, la ruine a emport mes richesses comme le vent
  d'est emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire
  une misrable en l'associant  ma misre! Oubliez celui que dix mille
  malheurs ont frapp!

  Votre dsespr KIN-FO!

Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amre que l'amre gentiane
l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses dernires
esprances avec la fortune de celui qu'elle aimait! L'amour que Kin-Fo
avait pour elle s'tait-il donc  jamais envol! Son ami ne croyait-il
qu'au bonheur que donne la richesse! Ah! pauvre L-ou! Elle ressemblait
maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe bris sur le
sol!

Nan, appele, entra dans la chambre, haussa les paules et transporta sa
matresse sur son hang! Mais, bien que ce ft un de ces lits-poles,
chauffs artificiellement, combien sa couche parut froide  l'infortune
L-ou! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui semblrent
longues  passer!




CHAPITRE VI

QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES
BUREAUX DE LA CENTENAIRE.


Le lendemain, Kin-Fo, dont le ddain pour les choses de ce monde ne se
dmentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son pas toujours
gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv au pont de bois, qui
met la concession anglaise en communication avec la concession
amricaine, il traversa la rivire et se dirigea vers une maison d'assez
belle apparence, leve entre l'glise des Missions et le consulat des
tats-Unis.

Au fronton de cette maison se dveloppait une large plaque de cuivre,
sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres tumulaires:

  LA CENTENAIRE,
  _Compagnie d'assurances sur la vie_.
  Capital de garantie: 20 millions de dollars.
  _Agent principal_: WILLIAM J. BIDULPH.

Kin-Fo poussa la porte, que dfendait un second battant capitonn, et se
trouva dans un bureau, divis en deux compartiments par une simple
balustrade  hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres 
fermoirs de nickel, une caisse amricaine  secrets se dfendant
d'elle-mme, deux ou trois tables o travaillaient les commis de
l'agence, un secrtaire compliqu, rserv  l'honorable William J.
Bidulph, tel tait l'ameublement de cette pice, qui semblait appartenir
 une maison du Broadway, et non  une habitation btie sur les bords du
Wousung.

William J. Bidulph tait l'agent principal, en Chine, de la compagnie
d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le sige social se
trouvait  Chicago. La _Centenaire_,--un bon titre et qui devait attirer
les clients,--la _Centenaire_, trs renomme aux tats-Unis, possdait
des succursales et des reprsentants dans les cinq parties du monde.
Elle faisait des affaires normes et excellentes, grce  ses statuts,
trs hardiment et trs libralement constitus, qui l'autorisaient 
assurer tous les risques.

Aussi, les Clestials commenaient-ils  suivre ce moderne courant
d'ides, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand
nombre de maisons de l'Empire du Milieu taient garanties contre
l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les
combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de
signatures chinoises. La plaque de la _Centenaire_ s'cartelait dj au
fronton des portes shanghaennes, et, entre autres, sur les pilastres du
riche yamen de Kin-Fo. Ce n'tait donc pas dans l'intention de s'assurer
contre l'incendie, que l'lve de Wang venait rendre visite 
l'honorable William J. Bidulph.

Monsieur Bidulph? demanda-t-il en entrant.

William J. Bidulph tait l, en personne, comme un photographe qui
opre lui-mme, toujours  la disposition du public,--un homme de
cinquante ans, correctement vtu de noir, en habit, en cravate blanche,
toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien amricain.

A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.

--A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha.

--Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la _Centenaire_... police numro
vingt sept mille deux cent...

--Lui-mme.

--Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin de mes
services?

--Je dsirerais vous parler en particulier, rpondit Kin-Fo.

La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant plus
facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le chinois que
Kin-Fo parlait l'anglais.

Le riche client fut donc introduit, avec les gards qui lui taient dus,
dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm de doubles portes,
o l'on et pu comploter le renversement de la dynastie des Tsing, sans
crainte d'tre entendu des plus fins tipaos du Cleste Empire.

Monsieur, dit Kin-Fo, ds qu'il se fut assis dans une chaise  bascule,
devant une chemine chauffe au gaz, je dsirerais traiter avec votre
Compagnie, et faire assurer  mon dcs le payement d'un capital dont je
vous indiquerai tout  l'heure le montant.

--Monsieur, rpondit William J. Bidulph, rien de plus simple. Deux
signatures, la vtre et la mienne, au bas d'une police, et l'assurance
sera faite, aprs quelques formalits prliminaires. Mais, monsieur...
permettez-moi cette question... vous avez donc le dsir de ne mourir
qu' un ge trs avanc, dsir bien naturel d'ailleurs?

--Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance sur la
vie indique chez l'assur la crainte qu'une mort trop prochaine....

--Oh! monsieur! rpondit William J. Bidulph le plus srieusement du
monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de la
_Centenaire_! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous, c'est
prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon, mais il est
rare que nos assurs ne dpassent pas la centaine... trs rare... trs
rare!... Dans leur intrt, nous devrions leur arracher la vie! Aussi,
faisons-nous des affaires superbes! Donc, je vous prviens, monsieur,
s'assurer  la _Centenaire_, c'est la quasi-certitude d'en devenir un
soi-mme!

--Ah! fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid William
J. Bidulph.

L'agent principal, srieux comme un ministre, n'avait aucunement l'air
de plaisanter.

Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je dsire me faire assurer pour deux
cent mille dollars[5].

  [5] Un million de francs.

--Nous disons un capital de deux cent mille dollars, rpondit William
J. Bidulph.

Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le fit
pas mme sourciller.

Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que
toutes les primes payes, quel qu'en soit le nombre, demeurent acquises
 la Compagnie, si la personne sur la tte de laquelle repose
l'assurance perd la vie par le fait du bnficiaire du contrat?

--Je le sais.

--Et quels risques prtendez-vous assurer, mon cher monsieur?

--Tous.

--Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de sjour hors des
limites du Cleste Empire?

--Oui.

--Les risques de condamnation judiciaire?

--Oui.

--Les risques de duel?

--Oui.

--Les risques de service militaire?

--Oui.

--Alors les surprimes seront fort leves?

--Je payerai ce qu'il faudra.

--Soit.

--Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque trs important, dont vous
ne parlez pas.

--Lequel?

--Le suicide. Je croyais que les statuts de la _Centenaire_
l'autorisaient  assurer aussi le suicide?

--Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit William J. Bidulph, qui
se frottait les mains. C'est mme l une source de superbes bnfices
pour nous! Vous comprenez bien que nos clients sont gnralement des
gens qui tiennent  la vie, et que ceux qui, par une prudence exagre,
assurent le suicide, ne se tuent jamais.

--N'importe, rpondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je dsire
assurer aussi ce risque.

--A vos souhaits, mais la prime sera considrable!

--Je vous rpte que je payerai ce qu'il faudra.

--Entendu.--Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en continuant
d'crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de suicide...

--Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime  payer?
demanda Kin-Fo.

--Mon cher monsieur, rpondit l'agent principal, nos primes sont
tablies avec une justesse mathmatique, qui est tout  l'honneur de la
Compagnie. Elles ne sont plus bases, comme elles l'taient autrefois,
sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous Duvillars?

--Je ne connais pas Duvillars.

--Un statisticien remarquable, mais dj ancien... tellement ancien,
mme, qu'il est mort. A l'poque o il tablit ses fameuses tables, qui
servent encore  l'chelle de primes de la plupart des compagnies
europennes, trs arrires, la moyenne de la vie tait infrieure  ce
qu'elle est prsentement, grce au progrs de toutes choses. Nous nous
basons donc sur une moyenne plus leve, et par consquent plus
favorable  l'assur, qui paye moins cher et vit plus longtemps...

--Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, dsireux d'arrter le
verbeux agent, qui ne ngligeait aucune occasion de placer ce boniment
en faveur de la _Centenaire_.

--Monsieur, rpondit William J. Bidulph, j'aurai l'indiscrtion de vous
demander quel est votre ge?

--Trente et un ans.

--Eh bien,  trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer les
risques ordinaires, vous payeriez, dans toute compagnie, deux
quatre-vingt-trois pour cent. Mais,  la _Centenaire_, ce ne sera que
deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital de deux
cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.

--Et dans les conditions que je dsire? dit Kin-Fo.

--En assurant tous les risques, y compris le suicide?...

--Le suicide surtout.

--Monsieur, rpondit d'un ton aimable William J. Bidulph, aprs avoir
consult une table imprime  la dernire page de son carnet, nous ne
pouvons pas vous passer cela  moins de vingt-cinq pour cent.

--Ce qui fera?...

--Cinquante mille dollars.

--Et comment la prime doit-elle vous tre verse?

--Tout entire ou fractionne par mois, au gr de l'assur.

--Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...

--Huit mille trois cent trente-deux dollars, qui, s'ils taient verss
aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient jusqu'au 30
juin de la prsente anne.

--Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les deux
premiers mois de la prime.

Et il dposa sur la table une paisse liasse de dollars-papiers qu'il
tira de sa poche.

Bien... monsieur... trs bien! rpondit William J. Bidulph. Mais, avant
de signer la police, il y a une formalit  remplir.

--Laquelle?

[Illustration: Connaissez-vous Duvillars? (Page 46.)]

--Vous devez recevoir la visite du mdecin de la Compagnie.

--A quel propos cette visite?

--Afin de constater si vous tes solidement constitu, si vous n'avez
aucune maladie organique qui soit de nature  abrger votre vie, si vous
nous donnez enfin des garanties de longue existence.

--A quoi bon! puisque j'assure mme le duel et le suicide, fit observer
Kin-Fo.

--Eh! mon cher monsieur, rpondit William J. Bidulph, toujours souriant,
une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous emporterait dans
quelques mois, nous coterait bel et bien deux cent mille dollars!

[Illustration: Alors apparat le catafalque. (Page 54.)]

--Mon suicide vous les coterait aussi, je suppose!

--Cher monsieur, rpondit le gracieux agent principal, en prenant la
main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai dj eu l'honneur de vous
dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais qu'ils ne se
suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas dfendu de les faire
surveiller... Oh! avec la plus grande discrtion!

--Ah! fit Kin-Fo.

--J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de tous les
clients de la _Centenaire_, ce sont prcisment ceux-l qui lui payent
le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, pourquoi le riche
monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?

--Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?

--Oh! rpondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de vivre trs
vieux, en sa qualit de client de la _Centenaire_!

Il n'y avait pas  discuter plus longuement avec l'agent principal de la
clbre compagnie. Il tait tellement sr de ce qu'il disait!

Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette assurance
de deux cent mille dollars? Quel sera le bnficiaire du contrat?

--Il y aura deux bnficiaires, rpondit Kin-Fo.

--A parts gales?

--Non,  parts ingales. L'un pour cinquante mille dollars, l'autre pour
cent cinquante mille.

--Nous disons pour cinquante mille, monsieur...

--Wang.

--Le philosophe Wang?

--Lui-mme.

--Et pour les cent cinquante mille?

--Madame L-ou, de Pking.

--De Pking, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire les
noms des ayants-droit. Puis il reprit:

Quel est l'ge de madame L-ou?

--Vingt et un ans, rpondit Kin-Fo.

--Oh! fit l'agent, voil une jeune dame qui sera bien vieille, quand
elle touchera le montant du capital assur!

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. Quant au
philosophe Wang?...

--Cinquante-cinq ans!

--Eh bien, cet aimable homme est sr, lui, de ne jamais rien toucher!

--On le verra bien, monsieur!

--Monsieur, rpondit William J. Bidulph, si j'tais  cinquante-cinq ans
l'hritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir centenaire, je
n'aurais pas la simplicit de compter sur son hritage.

--Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la porte
du cabinet.

--Bien le vtre! rpondit l'honorable William J. Bidulph, qui s'inclina
devant le nouveau client de la _Centenaire_.

Le lendemain, le mdecin de la Compagnie avait fait  Kin-Fo la visite
rglementaire. Corps de fer, muscles d'acier, poumons en soufflets
d'orgues, disait le rapport. Rien ne s'opposait  ce que la Compagnie
traitt avec un assur aussi solidement tabli. La police fut donc
signe  cette date par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve
et du philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,
reprsentant de la Compagnie.

Ni L-ou ni Wang,  moins de circonstances improbables, ne devaient
jamais apprendre ce que Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour
o la _Centenaire_ serait mise en demeure de leur verser ce capital,
dernire gnrosit de l'ex-millionnaire.




CHAPITRE VII

QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS
AU CLESTE EMPIRE.


Quoi qu'et pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la caisse
de la _Centenaire_ tait trs srieusement menace dans ses fonds. En
effet, le plan de Kin-Fo n'tait pas de ceux dont, rflexion faite, on
remet indfiniment l'excution. Compltement ruin, l'lve de Wang
avait formellement rsolu d'en finir avec une existence qui, mme au
temps de sa richesse, ne lui laissait que tristesse et ennuis.

La lettre remise par Soun, huit jours aprs son arrive, venait de San
Francisco. Elle mandait la suspension de payement de la Centrale Banque
Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se composait en presque
totalit, on le sait, d'actions de cette banque clbre, si solide
jusque-l. Mais, il n'y avait pas  douter. Si invraisemblable que pt
paratre cette nouvelle, elle n'tait malheureusement que trop vraie. La
suspension de payements de la Centrale Banque Californienne venait
d'tre confirme par les journaux arrivs  Shang-Ha. La faillite avait
t prononce, et ruinait Kin-Fo de fond en comble.

En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-il?
Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha, dont la vente,
presque irralisable, ne lui et procur que d'insuffisantes ressources.
Les huit mille dollars verss en prime dans la caisse de la
_Centenaire_, quelques actions de la Compagnie des bateaux de Tien-Tsin,
qui, vendues le jour mme, lui fournirent  peine de quoi faire
convenablement les choses _in extremis_, c'tait maintenant toute sa
fortune.

Un Occidental, un Franais, un Anglais et peut-tre pris
philosophiquement cette existence nouvelle et cherch  refaire sa vie
dans le travail. Un Clestial devait se croire en droit de penser et
d'agir tout autrement. C'tait la mort volontaire que Kin-Fo, en
vritable Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme
moyen de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiffrence qui
caractrise la race jaune.

Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le possde au
plus haut degr. Son indiffrence pour la mort est vraiment
extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. Condamn, dj
entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune crainte. Les
excutions publiques si frquentes, la vue des horribles supplices que
comporte l'chelle pnale dans le Cleste Empire, ont de bonne heure
familiaris les Fils du Ciel avec l'ide d'abandonner sans regret les
choses de ce monde.

Aussi, ne s'tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
pense de la mort soit  l'ordre du jour et fasse le sujet de bien des
conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus ordinaires
de la vie. Le culte des anctres se retrouve jusque chez les plus
pauvres gens. Pas une habitation riche o l'on n'ait rserv une sorte
de sanctuaire domestique, pas une cabane misrable o un coin n'ait t
gard aux reliques des aeux, dont la fte se clbre au deuxime mois.
Voil pourquoi on trouve, dans le mme magasin o se vendent des lits
d'enfants nouveau-ns et des corbeilles de mariage, un assortiment vari
de cercueils, qui forment un article courant du commerce chinois.

L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes proccupations
des Clestials. Le mobilier serait incomplet si la bire manquait  la
maison paternelle. Le fils se fait un devoir de l'offrir de son vivant 
son pre. C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bire est
dpose dans une chambre spciale. On l'orne, on l'entretient, et, le
plus souvent, quand elle a dj reu la dpouille mortelle, elle est
conserve pendant de longues annes avec un soin pieux. En somme, le
respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
contribue  rendre plus troits les liens de la famille.

Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grce  son temprament, devait
envisager avec une parfaite tranquillit la pense de mettre fin  ses
jours. Il avait assur le sort des deux tres auxquels revenait son
affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien. Le suicide ne
devait pas mme lui causer un remords. Ce qui est un crime dans les pays
civiliss d'Occident, n'est plus qu'un acte lgitime, pour ainsi dire,
au milieu de cette civilisation bizarre de l'Asie orientale.

Le parti de Kin-Fo tait donc bien pris, et aucune influence n'aurait pu
le dtourner de mettre son projet  excution, pas mme l'influence du
philosophe Wang.

Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son lve. Soun
n'en savait pas davantage et n'avait remarqu qu'une chose, c'est que,
depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus endurant pour ses sottises
quotidiennes.

Dcidment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver un
meilleur matre, et, maintenant, sa prcieuse queue frtillait sur son
dos dans une scurit toute nouvelle.

Un dicton chinois dit:

Pour tre heureux sur terre, il faut vivre  Canton et mourir 
Liao-Tchou.

C'est  Canton, en effet, que l'on trouve toutes les opulences de la
vie, et c'est  Liao-Tchou que se fabriquent les meilleurs cercueils.

Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne maison, de
manire que son dernier lit de repos arrivt  temps. Etre correctement
couch pour le suprme sommeil est la constante proccupation de tout
Clestial qui sait vivre.

En mme temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la proprit, comme
on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et saisiraient au
passage un des sept lments dont se compose une me chinoise.

On voit que si l'lve du philosophe Wang se montrait indiffrent aux
dtails de la vie, il l'tait beaucoup moins pour ceux de la mort.

Cela fait, il n'avait plus qu' rdiger le programme de ses funrailles.
Donc, ce jour mme, une belle feuille de ce papier, dit papier de
riz,-- la confection duquel le riz est parfaitement tranger,--reut
les dernires volonts de Kin-Fo.

Aprs avoir lgu  la jeune veuve sa maison de Shang-Ha, et  Wang un
portrait de l'empereur Ta-ping, que le philosophe regardait toujours
avec complaisance,--le tout sans prjudice des capitaux assurs par la
_Centenaire_,--Kin-Fo traa d'une main ferme l'ordre et la marche des
personnages qui devaient assister  ses obsques.

D'abord,  dfaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des amis
qu'il avait encore devaient figurer en tte du cortge, tous vtus de
blanc, qui est la couleur de deuil dans le Cleste Empire. Le long des
rues, jusqu'au tombeau lev depuis longtemps dans la campagne de
Shang-Ha, se dploierait une double range de valets d'enterrement,
portant diffrents attributs, parasols bleus, hallebardes, mains de
justice, crans de soie, criteaux avec le dtail de la crmonie,
lesdits valets habills d'une tunique noire  ceinture blanche, et
coiffs d'un feutre noir  aigrette rouge. Derrire le premier groupe
d'amis, marcherait un guide, carlate des pieds  la tte, battant le
gong, et prcdant le portrait du dfunt, couch dans une sorte de
chsse richement dcore. Puis viendrait un second groupe d'amis, de
ceux qui doivent s'vanouir  intervalles rguliers sur des coussins
prpars pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes gens,
abrits sous un dais bleu et or, smerait le chemin de petits morceaux
de papier blanc, percs d'un trou comme des sapques, et destins 
distraire les mauvais esprits qui seraient tents de se joindre au
convoi.

Alors apparatrait le catafalque, norme palanquin tendu d'une soie
violette, brode de dragons d'or, que cinquante valets porteraient sur
leurs paules, au milieu d'un double rang de bonzes. Les prtres,
chasubls de robes grises, rouges et jaunes, rcitant les dernires
prires, alterneraient avec le tonnerre des gongs, le glapissement des
fltes et l'clatante fanfare de trompes longues de six pieds.

A l'arrire, enfin, les voitures de deuil, drapes de blanc, fermeraient
ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber les dernires
ressources de l'opulent dfunt.

En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire. Bien des
enterrements de cette classe circulent dans les rues de Canton, de
Shang-Ha ou de Pking, et les Clestials n'y voient qu'un hommage
naturel rendu  la personne de celui qui n'est plus.

Le 20 octobre, une caisse, expdie de Liao-Tchou, arriva  l'adresse
de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha. Elle contenait, soigneusement
emball, le cercueil command pour la circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni
aucun des domestiques du yamen n'eut lieu d'tre surpris. On le rpte,
pas un Chinois qui ne tienne  possder de son vivant le lit dans lequel
on le couchera pour l'ternit.

Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchou, fut plac
dans la chambre des anctres. L, bross, cir, astiqu, il et
attendu longtemps, sans doute, le jour o l'lve du philosophe Wang
l'aurait utilis pour son propre compte... Il n'en devait pas tre
ainsi. Les jours de Kin-Fo taient compts, et l'heure tait proche, qui
devait le relguer dans la catgorie des aeux de la famille.

En effet, c'tait le soir mme que Kin-Fo avait dfinitivement rsolu de
quitter la vie.

Une lettre de la dsole L-ou arriva dans la journe.

La jeune veuve mettait  la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
possdait. La fortune n'tait rien pour elle! Elle saurait s'en passer!
Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus! Ne sauraient-ils tre heureux
dans une situation plus modeste?

Cette lettre, empreinte de la plus sincre affection, ne put modifier
les rsolutions de Kin-Fo.

Ma mort seule peut l'enrichir, pensa-t-il.

Restait  dcider o et comment s'accomplirait cet acte suprme. Kin-Fo
prouvait une sorte de plaisir  rgler ces dtails. Il esprait bien
qu'au dernier moment, une motion, si passagre qu'elle dt tre, lui
ferait battre le coeur!

Dans l'enceinte du yamen s'levaient quatre jolis kiosques, dcors avec
toute la fantaisie qui distingue le talent des ornemanistes chinois. Ils
portaient des noms significatifs: le pavillon du Bonheur, o Kin-Fo
n'entrait jamais; le pavillon de la Fortune, qu'il ne regardait
qu'avec le plus profond ddain; le pavillon du Plaisir, dont les
portes taient depuis longtemps fermes pour lui; le pavillon de Longue
Vie, qu'il avait rsolu de faire abattre!

Ce fut celui-l que son instinct le porta  choisir. Il rsolut de s'y
enfermer  la nuit tombante. C'est l qu'on le retrouverait le
lendemain, dj heureux dans la mort.

[Illustration: La plaine chinoise n'est qu'un vaste cimetire.
(Page 58.)]

Ce point dcid, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
Japonais, s'trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
s'ouvrir les veines dans un bain parfum, comme un picurien de la Rome
antique? Non. Ces procds auraient eu tout d'abord quelque chose de
brutal, de dsobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
grains d'opium mlang d'un poison subtil devaient suffire  le faire
passer de ce monde  l'autre, sans qu'il en et mme conscience, emport
peut-tre dans un de ces rves qui transforment le sommeil passager en
sommeil ternel.

Le soleil commenait dj  s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo n'avait
plus que quelques heures  vivre. Il voulut revoir, dans une dernire
promenade, la campagne de Shang-Ha et ces rives du Houang-Pou sur
lesquelles il avait si souvent promen son ennui. Seul, sans avoir mme
entrevu Wang pendant cette journe, il quitta le yamen pour y rentrer
une fois encore et n'en plus jamais sortir.

[Illustration: Un jeune Tankadre... (Page 59.)]

Le territoire anglais, le petit pont jet sur le creek, la concession
franaise, furent traverss par lui de ce pas indolent qu'il n'prouvait
mme pas le besoin de presser  cette heure suprme. Par le quai qui
longe le port indigne, il contourna la muraille de Shang-Ha jusqu' la
cathdrale catholique romaine, dont la coupole domine le faubourg
mridional. Alors, il inclina vers la droite et remonta tranquillement
le chemin qui conduit  la pagode de Loung-Hao.

C'tait la vaste et plate campagne, se dveloppant jusqu' ces hauteurs
ombrages qui limitent la valle du Min, immenses plaines marcageuses,
dont l'industrie agricole a fait des rizires. Ici et l, un lacis de
canaux que remplissait la haute mer, quelques villages misrables dont
les huttes de roseaux taient tapisses d'une boue jauntre, deux ou
trois champs de bl surlevs pour tre  l'abri des eaux. Le long des
troits sentiers, un grand nombre de chiens, de chevreaux blancs, de
canards et d'oies, s'enfuyaient  toutes pattes ou  tire-d'aile,
lorsque quelque passant venait troubler leurs bats.

Cette campagne, richement cultive, dont l'aspect ne pouvait tonner un
indigne, aurait cependant attir l'attention et peut-tre provoqu la
rpulsion d'un tranger. Partout, en effet, des cercueils s'y montraient
par centaines. Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les
morts dfinitivement enterrs, on ne voyait que des piles de botes
oblongues, des pyramides de bires, tages comme les madriers d'un
chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des villes,
n'est qu'un vaste cimetire. Les morts encombrent le territoire, aussi
bien que les vivants. On prtend qu'il est interdit d'enterrer ces
cercueils, tant qu'une mme dynastie occupe le trne du Fils du Ciel, et
ces dynasties durent des sicles! Que l'interdiction soit vraie ou non,
il est certain que les cadavres, couchs dans leurs bires, celles-ci
peintes de vives couleurs, celles-l sombres et modestes, les unes
neuves et pimpantes, les autres tombant dj en poussire, attendent
pendant des annes le jour de la spulture.

Kin-Fo n'en tait plus  s'tonner de cet tat de choses. Il allait,
d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. Deux trangers,
vtus  l'europenne, qui l'avaient suivi depuis sa sortie du yamen,
n'attirrent mme pas son attention. Il ne les vit pas, bien que ceux-ci
semblassent ne point vouloir le perdre de vue. Ils se tenaient  quelque
distance, suivant Kin-Fo quand celui-ci marchait, s'arrtant ds qu'il
suspendait sa marche. Parfois, ils changeaient entre eux certains
regards, deux ou trois paroles, et, bien certainement, ils taient l
pour l'pier. De taille moyenne, n'ayant pas dpass trente ans, lestes,
bien dcoupls, on et dit deux chiens d'arrt  l'oeil vif, aux jambes
rapides.

Kin-Fo, aprs avoir fait une lieue environ dans la campagne, revint sur
ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.

Les deux limiers rebroussrent aussitt chemin.

Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus misrable
aspect, et leur fit l'aumne.

Plus loin, quelques Chinoises chrtiennes,--de celles qui ont t
formes  ce mtier de dvouement par les soeurs de charit
franaises,--croisrent la route. Elles allaient, une hotte sur le dos,
et dans ces hottes rapportaient  la maison des crches, de pauvres
tres abandonns. On les a justement nommes les chiffonnires
d'enfants! Et ces petits malheureux sont-ils autre chose que des
chiffons jets au coin des bornes!

Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.

Les deux trangers parurent assez surpris de cet acte de la part d'un
Clestial.

Le soir tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha, reprit la
route du quai.

La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants clataient
de toutes parts.

Kin-Fo couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les dernires
paroles qu'il lui serait donn d'entendre.

Une jeune Tankadre, conduisant son sampan  travers les sombres eaux du
Houang-Pou, chantait ainsi:

  Ma barque, aux fraches couleurs,
        Est pare
  De mille et dix mille fleurs.
  Je l'attends, l'me enivre!
  Il doit revenir demain!
  Dieu bleu veille! Que ta main
  A son retour le protge.
  Et fais que son long chemin
        S'abrge!

Il reviendra demain! Et moi, o serai-je, demain? pensa Kin-Fo en
secouant la tte.

La jeune Tankadre reprit:

  Il est all loin de nous,
        J'imagine,
  Jusqu'au pays des Mantchoux,
  Jusqu'aux murailles de Chine!
  Ah! que mon coeur, souvent,
  Tressaillait, lorsque le vent,
  Se dchanant, faisait rage,
  Et qu'il s'en allait, bravant
        L'orage!

Kin-Fo coutait toujours et ne dit rien, cette fois.

La Tankadre finit ainsi:

  Qu'as-tu besoin de courir
        La fortune?
  Loin de moi veux-tu mourir?
  Voici la troisime lune!
  Viens! Le bonze nous attend
  Pour unir au mme instant
  Les deux phnix, nos emblmes![6]
  Viens! Reviens! Je t'aime tant,
        Et tu m'aimes!

  [6] Les deux phnix sont l'emblme du mariage dans le Cleste Empire.

Oui! peut-tre! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout en ce
monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaye!

Une demi-heure aprs, Kin-Fo rentrait  son habitation. Les deux
trangers, qui l'avaient suivi jusque-l, durent s'arrter.

Kin-Fo, tranquillement, se dirigea vers le kiosque de Longue Vie, en
ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit salon,
doucement clair par la lumire d'une lanterne  verres dpolis.

Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un coffret,
contenant quelques grains d'opium, mlangs d'un poison mortel, un
en-cas que le riche ennuy avait toujours sous la main.

Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces pipes de
terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs d'opium, puis il
se disposa  l'allumer.

Eh! quoi! dit-il, pas mme une motion, au moment de m'endormir pour ne
plus me rveiller!

Il hsita un instant.

Non! s'cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le parquet. Je
la veux, cette suprme motion, ne ft-ce que celle de l'attente!... Je
la veux! Je l'aurai!

Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press que d'ordinaire,
se dirigea vers la chambre de Wang.




CHAPITRE VIII

OU KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON
MOINS SRIEUSEMENT.


Le philosophe n'tait pas encore couch. tendu sur un divan, il lisait
le dernier numro de la _Gazette de Pking_. Lorsque ses sourcils se
contractaient, c'est que, trs certainement, le journal adressait
quelque compliment  la dynastie rgnante des Tsing.

Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un fauteuil,
et, sans autre prambule:

Wang, dit-il, je viens te demander un service.

--Dix mille services! rpondit le philosophe, en laissant tomber le
journal officiel. Parle, parle, mon fils, parle sans crainte, et, quels
qu'ils soient, je te les rendrai!

--Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne peut
rendre qu'une fois. Aprs celui-l, Wang, je te tiendrai quitte des neuf
mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et j'ajoute que tu ne
devras mme pas attendre un remerciement de ma part.

--Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te comprendrait
pas. De quoi s'agit-il?

--Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin.

--Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend plutt
une bonne nouvelle qu'une mauvaise.

--La lettre que j'ai trouve ici  notre retour de Canton, reprit
Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne tait en
faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui peuvent
me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus rien.

--Ainsi, demanda Wang, aprs avoir bien regard son lve, ce n'est plus
le riche Kin-Fo qui me parle?

--C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret n'effraye aucunement
d'ailleurs.

--Bien rpondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je n'aurai
donc pas perdu mon temps et mes peines  t'enseigner la sagesse!
Jusqu'ici, tu n'avais que vgt sans got, sans passions, sans luttes!
Tu vas vivre maintenant! L'avenir est chang! Qu'importe! a dit
Confucius, et le Talmud aprs lui, il arrive toujours moins de malheurs
qu'on ne craint! Nous allons donc enfin gagner notre riz de chaque jour.
Le _Nun-Schum_ nous l'apprend:--Dans la vie, il y a des hauts et des
bas! La roue de la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps
est variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir!
Partons-nous.

Et vritablement, Wang, en philosophe pratique, tait prt  quitter la
somptueuse habitation.

Kin-Fo l'arrta.

J'ai dit, reprit-il, que la pauvret ne m'effrayait pas, mais j'ajoute
que c'est parce que je suis dcid  ne point la supporter.

--Ah! fit Wang, tu veux donc!...

--Mourir.

--Mourir! rpondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est dcid
 en finir avec la vie n'en dit rien  personne.

--Ce serait dj fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le cdait pas
 celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort me caust au
moins une premire et dernire motion. Or, au moment d'avaler un de ces
grains d'opium que tu sais, mon coeur battait si peu, que j'ai jet le
poison, et je suis venu te trouver!

--Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? rpondit Wang en
souriant.

--Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!

--Pourquoi?

--Pour me frapper de ta propre main!

A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit mme pas. Mais
Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un clair dans ses
yeux. L'ancien Ta-ping se rveillait-il? Cette besogne dont son lve
allait le charger, ne trouverait-elle pas en lui une hsitation?
Dix-huit annes auraient donc pass sur sa tte sans touffer les
sanguinaires instincts de sa jeunesse! Au fils de celui qui l'avait
recueilli, il ne ferait pas mme une objection! Il accepterait, sans
broncher, de le dlivrer de cette existence dont il ne voulait plus! Il
ferait cela, lui, Wang, le philosophe!

Mais cet clair s'teignit presque aussitt. Wang reprit sa physionomie
ordinaire de brave homme, un peu plus srieuse peut-tre.

Et alors, se rasseyant:

C'est l le service que tu me demandes? dit-il.

--Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que tu
pourrais t'imaginer devoir  Tchoung-Hou et  son fils.

--Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.

--D'ici au 25 juin, vingt-huitime jour de la sixime lune, tu entends
bien, Wang, jour o finira ma trente et unime anne,--je dois avoir
cess de vivre! Il faut que je tombe frapp par toi, soit par devant,
soit par derrire, le jour, la nuit, n'importe o, n'importe comment,
debout, assis, couch, veill, endormi, par le fer ou par le poison! Il
faut qu' chacune des quatre-vingt mille minutes dont se composera ma
vie pendant cinquante-cinq jours encore, j'aie la pense, et, je
l'espre, la crainte, que mon existence va brusquement finir! Il faut
que j'aie devant moi ces quatre-vingt mille motions, si bien que, au
moment o se spareront les sept lments de mon me, je puisse
m'crier: Enfin, j'ai donc vcu!

Kin-Fo, contre son habitude, avait parl avec une certaine animation. On
remarquera aussi qu'il avait fix  six jours avant l'expiration de sa
police la limite extrme de son existence. C'tait agir en homme
prudent, car, faute du versement d'une nouvelle prime, un retard et
fait dchoir ses ayants-droit du bnfice de l'assurance.

Le philosophe l'avait cout gravement, jetant  la drobe quelque
rapide regard sur le portrait du roi Ta-Ping, qui ornait sa chambre,
portrait dont il devait hriter,--ce qu'il ignorait encore.

Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de me
frapper? demanda Kin-Fo.

Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en tait pas  cela prs! Il en avait
vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les bannires des
Ta-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut, cependant, puiser toutes
les objections avant de s'engager:

Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Matre t'avait rserves
d'atteindre l'extrme vieillesse!

--J'y renonce.

--Sans regrets?

--Sans regrets! rpondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler  quelque
morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter! Riche, je ne le dsirais
pas! Pauvre, je le veux encore moins!

[Illustration: Mourir! rpondit le philosophe. (Page 62.)]

--Et la jeune veuve de Pking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe: la
fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux coeurs
fait cent annes de printemps!...

--Contre trois cents annes d'automne, d't et d'hiver! rpondit
Kin-Fo, en haussant les paules. Non! L-ou, pauvre, serait misrable
avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.

--Tu as fait cela?

[Illustration: Soun n'tait pas homme  rsister. (Page 68.)]

--Oui, et toi-mme, Wang, tu as cinquante mille dollars placs sur ma
tte.

--Ah! fit simplement le philosophe, tu as rponse  tout.

--A tout, mme  une objection que tu ne m'as pas encore faite.

--Laquelle?

--Mais... le danger que tu pourrais courir, aprs ma mort, d'tre
poursuivi pour assassinat.

--Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui se
laissent prendre! D'ailleurs, o serait le mrite de te rendre ce
dernier service, si je ne risquais rien!

--Non pas, Wang! Je prfre te donner toute scurit  cet gard.
Personne ne songera  t'inquiter!

Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
papier, et, d'une criture nette, il traa les lignes suivantes:

  C'est volontairement que je me suis donn la mort, par dgot et
  lassitude de la vie.

  KIN-FO.

Et il remit le papier  Wang.

Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut  voix haute.
Cela fait, il le plia soigneusement et le plaa dans un carnet de notes
qu'il portait toujours sur lui.

Un second clair avait allum son regard.

Tout cela est srieux de ta part? dit-il en regardant fixement son
lve.

--Trs srieux.

--Ce ne le sera pas moins de la mienne.

--J'ai ta parole?

--Tu l'as.

--Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vcu?...

--Je ne sais si tu auras vcu dans le sens o tu l'entends, rpondit
gravement le philosophe, mais,  coup sr, tu seras mort!

--Merci et adieu, Wang.

--Adieu, Kin-Fo.

Et, l-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du philosophe.




CHAPITRE IX

DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
PEUT-TRE PAS LE LECTEUR.


Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J. Bidulph
aux deux agents qu'il avait spcialement chargs de surveiller le
nouveau client de la _Centenaire_.

--Eh bien, rpondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute une
longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-Ha...

--Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe  se tuer,
ajouta Fry.

--La nuit tait venue, nous l'avons escort jusqu' sa porte...

--Que nous n'avons pu malheureusement franchir.

--Et ce matin? demanda William J. Bidulph.

--Nous avons appris, rpondit Craig, qu'il se portait...

--Comme le pont de Palikao, ajouta Fry.

Les agents Craig et Fry, deux Amricains pur sang, deux cousins au
service de la _Centenaire_, ne formaient absolument qu'un tre en deux
personnes. Impossible d'tre plus compltement identifis l'un 
l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les phrases que
celui-l commenait, et rciproquement. Mme cerveau, mmes penses,
mme coeur, mme estomac, mme manire d'agir en tout. Quatre mains,
quatre bras, quatre jambes  deux corps fusionns. En un mot, deux
frres Siamois, dont un audacieux chirurgien aurait tranch la suture.

Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu pntrer
dans la maison?

--Pas... dit Craig.

--Encore, dit Fry.

--Ce sera difficile, rpondit l'agent principal. Il le faudra pourtant.
Il s'agit pour la _Centenaire_, non seulement de gagner une prime
norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille dollars! Donc, deux
mois de surveillance et peut-tre plus, si notre nouveau client
renouvelle sa police!

--Il a un domestique... dit Craig.

--Que l'on pourrait peut-tre avoir... dit Fry.

--Pour apprendre tout ce qui se passe... continua Craig.

--Dans la maison de Shang-Ha! acheva Fry.

--Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique. Achetez-le.
Il doit tre sensible au son des tals. Les tals ne vous manqueront
pas. Lors mme que vous devriez puiser les trois mille formules de
civilits que comporte l'tiquette chinoise, puisez-les. Vous n'aurez
point  regretter vos peines.

--Ce sera... dit Craig.

--Fait, rpondit Fry.

Et voil pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentrent de se
mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'tait pas plus homme  rsister
 l'appt sduisant des tals qu' l'offre courtoise de quelques verres
de liqueurs amricaines.

Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intrt  savoir,
ce qui se rduisait  ceci:

Kin-Fo avait-il chang quoi que ce soit  sa manire de vivre?

Non, si ce n'est peut-tre qu'il rudoyait moins son fidle valet, que
les ciseaux chmaient au grand avantage de sa queue, et que le rotin
chatouillait moins souvent ses paules.

Kin-Fo avait-il  sa disposition quelque arme destructive?

Point, car il n'appartenait pas  la respectable catgorie des amateurs
de ces outils meurtriers.

Que mangeait-il  ses repas?

Quelques plats simplement prpars, qui ne rappelaient en rien la
fantaisiste cuisine des Clestials.

A quelle heure se levait-il?

Ds la cinquime veille, au moment o l'aube,  l'appel des coqs,
blanchissait l'horizon.

Se couchait-il de bonne heure?

A la deuxime veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire,
 la connaissance de Soun.

Paraissait-il triste, proccup, ennuy, fatigu de la vie?

Ce n'tait point un homme positivement enjou. Oh non! Cependant, depuis
quelques jours, il semblait prendre plus de got aux choses de ce monde.
Oui! Soun le trouvait moins indiffrent, comme un homme qui
attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.

Enfin, son matre possdait-il quelque substance vnneuse, dont il
aurait pu faire emploi?

Il n'en devait plus avoir, car, le matin mme, on avait jet par son
ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient
tre de qualit malfaisante.

En vrit, dans tout ceci, il n'y avait rien qui ft de nature  alarmer
l'agent principal de la _Centenaire_. Non! jamais le riche Kin-Fo, dont
personne d'ailleurs, Wang except, ne connaissait la situation, n'avait
paru plus heureux de vivre.

Quoi qu'il en ft, Craig et Fry durent continuer  s'enqurir de tout ce
que faisait leur client,  le suivre dans ses promenades, car il tait
possible qu'il ne voult pas attenter  sa personne dans sa propre
maison.

Ainsi les deux insparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de
parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup  gagner
dans la conversation de gens si aimables.

Ce serait aller trop loin de dire que le hros de cette histoire tenait
plus  la vie depuis qu'il avait rsolu de s'en dfaire. Mais, ainsi
qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les motions
ne lui manqurent pas. Il s'tait mis une pe de Damocls juste
au-dessus du crne, et cette pe devait lui tomber un jour sur la tte.
Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point, doute,
et de l quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.

D'ailleurs, depuis l'change de paroles qui s'tait fait entre eux, Wang
et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus
frquemment qu'autrefois, ou il restait enferm dans sa chambre. Kin-Fo
n'allait point l'y trouver,--ce n'tait pas son rle,--et il ignorait
mme  quoi Wang passait son temps. Peut-tre  prparer quelque
embche! Un ancien Ta-ping devait avoir dans son sac bien des manires
d'expdier un homme. De l, curiosit, et, par suite, nouvel lment
d'intrt.

Cependant, le matre et l'lve se rencontraient presque tous les jours
 la mme table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait  leur
situation future d'assassin et d'assassin. Ils causaient de choses et
d'autres,--peu d'ailleurs. Wang, plus srieux que d'habitude, dtournant
ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne
parvenait gure  dissimuler une constante proccupation. Lui, de si
bonne humeur, tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il
tait. Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou d'un bon
estomac, les mets dlicats ne le tentaient plus, et le vin de
Chao-Chigne le laissait rveur.

En tout cas, Kin-Fo le mettait bien  son aise. Il gotait le premier 
tous les mets et se croyait oblig  ne rien laisser desservir, sans y
avoir au moins touch. Il suivait de l que Kin-Fo mangeait plus qu'
l'ordinaire, que son palais blas retrouvait quelques sensations, qu'il
dnait de fort bon apptit et digrait remarquablement. Dcidment, le
poison ne devait pas tre l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi
des rebelles, mais sa victime ne devait rien ngliger.

Du reste, toute facilit tait donne  Wang pour accomplir son oeuvre.
La porte de la chambre  coucher de Kin-Fo demeurait toujours ouverte.
Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le frapper dormant ou
veill. Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main ft rapide
et l'atteignt au coeur.

Mais Kin-Fo en fut pour ses motions, et, mme, aprs les premires
nuits, il s'tait si bien habitu  attendre le coup fatal, qu'il
dormait du sommeil du juste et se rveillait chaque matin frais et
dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.

Alors la pense lui vint qu'il rpugnait peut-tre  Wang de le frapper
dans cette maison, o il avait t si hospitalirement recueilli. Il
rsolut de le mettre plus  son aise encore. Le voil donc courant la
campagne, recherchant les endroits isols, s'attardant jusqu' la
quatrime veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Ha,
vritables coupe-gorges, o les meurtres s'excutent quotidiennement
avec une parfaite scurit. Il errait au milieu de ces rues troites et
sombres, se heurtant aux ivrognes de toutes nationalits, seul pendant
ces dernires heures de la nuit, lorsque le marchand de galettes jetait
son cri de Mantoou! mantoou! en faisant retentir sa clochette pour
prvenir les fumeurs attards. Il ne rentrait  l'habitation qu'aux
premiers rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
vivant, sans mme avoir aperu les deux insparables Craig et Fry, qui
le suivaient obstinment, prts  lui porter secours.

Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer
 cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait pas de le reprendre
bientt.

Combien d'heures s'coulaient dj, sans que la pense lui vnt qu'il
tait un condamn  mort!

Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque motion. Comme
il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui
essayait du bout du doigt la pointe effile d'un poignard et la trempait
ensuite dans un flacon  verre bleu d'apparence suspecte.

Wang n'avait point entendu entrer son lve, et, saisissant le poignard,
il le brandit  plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait
bien en main. En vrit, sa physionomie n'tait pas rassurante. Il
semblait,  ce moment, que le sang lui et mont aux yeux!

Ce sera pour aujourd'hui, se dit Kin-Fo.

Et il se retira discrtement, sans avoir t ni vu ni entendu.

Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journe.... Le philosophe ne
parut pas.

Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant
qu'un homme bien constitu peut l'tre.

Tant d'motions en pure perte! Cela devenait agaant.

Et dix jours s'taient couls dj! Il est vrai que Wang avait deux
mois pour s'excuter.

Dcidment, c'est un flneur! se dit Kin-Fo. Je lui ai donn deux fois
trop de temps!

Et il pensait que l'ancien Ta-Ping s'tait quelque peu amolli dans les
dlices de Shang-Ha.

A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agit. Il
allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en
place. Kin-Fo observa mme que le philosophe faisait des visites
ritres au salon des anctres, o se trouvait le prcieux cercueil,
venu de Liao-Tchou. Il apprit aussi de Soun, et non sans intrt, que
Wang avait recommand de brosser, frotter, pousseter le meuble en
question, en un mot, de le tenir en tat.

Comme mon matre sera bien couch l-dedans! ajouta mme le fidle
domestique. C'est  vous donner envie d'en essayer!

Observation qui valut  Soun un petit signe d'amiti.

Les 13, 14 et 15 mai se passrent.

Rien de nouveau.

Wang comptait-il donc puiser le dlai convenu, et ne payer sa dette
qu' la faon d'un commerant,  l'chance, sans anticiper? Mais alors,
il n'y aurait plus surprise, et partant plus d'motion!

Cependant, un fait trs significatif vint  la connaissance de Kin-Fo
dans la matine du 15 mai, au moment du mao-che, c'est--dire vers six
heures du matin.

La nuit avait t mauvaise. Kin-Fo,  son rveil, tait encore sous
l'impression d'un dplorable songe. Le prince Ien, le souverain juge de
l'enfer chinois, venait de le condamner  ne comparatre devant lui que
lorsque la douze centime lune se lverait sur l'horizon du Cleste
Empire. Un sicle  vivre encore, tout un sicle!

Kin-Fo tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que tout
conspirt contre lui.

[Illustration: Il errait au milieu des rues. (Page 70.)]

Aussi, de quelle faon il reut Soun, lorsque celui-ci vint, comme 
l'ordinaire, l'aider  sa toilette du matin.

Va au diable! s'cria-t-il. Que dix mille coups de pied te servent de
gages, animal!

--Mais, mon matre...

--Va-t'en, te dis-je!

--Eh bien, non! rpondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
appris...

--Quoi?

[Illustration: Ce sera pour aujourd'hui, se dit Kin-Fo. (Page 70.)]

--Que monsieur Wang...

--Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? rpliqua vivement Kin-Fo, en saisissant
Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?

--Mon matre! rpondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il nous a
donn ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le pavillon de
Longue Vie, et...

--Il a fait cela! s'cria Kin-Fo, dont le front rayonna! Va, Soun, va,
mon ami! Tiens! voil dix tals pour toi, et surtout qu'on excute en
tous points les ordres de Wang!

L-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et rptant:

Dcidment mon matre est devenu fou, mais, du moins, il a la folie
gnreuse!

Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta-ping voulait le
frapper dans ce pavillon de Longue Vie o lui-mme avait rsolu de
mourir. C'tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l. Il n'aurait
garde d'y manquer. La catastrophe tait imminente.

Combien la journe parut longue  Kin-Fo! L'eau des horloges ne semblait
plus couler avec sa vitesse normale! Les aiguilles flnaient sur leur
cadran de jade!

Enfin, la premire veille laissa le soleil disparatre sous l'horizon,
et la nuit se fit peu  peu autour du yamen.

Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esprait ne plus
sortir vivant. Il s'tendit sur un divan moelleux, qui semblait fait
pour les longs repos, et il attendit.

Alors, les souvenirs de son inutile existence repassrent dans son
esprit, ses ennuis, ses dgots, tout ce que la richesse n'avait pu
vaincre, tout ce que la pauvret aurait accru encore!

Un seul clair illuminait cette vie, qui avait t sans attrait dans sa
priode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie pour la jeune
veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment o ses derniers
battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre L-ou misrable avec
lui, jamais!

La quatrime veille, celle qui prcde le lever de l'aube, et pendant
laquelle il semble que la vie universelle soit comme suspendue, cette
quatrime veille s'coula pour Kin-Fo dans les plus vives motions. Il
coutait anxieusement. Ses regards fouillaient l'ombre. Il tchait de
surprendre les moindres bruits. Plus d'une fois, il crut entendre gmir
la porte, pousse par une main prudente. Sans doute Wang esprait le
trouver endormi et le frapperait dans son sommeil!

Et, alors, une sorte de raction se faisait en lui. Il craignait et
dsirait  la fois cette terrible apparition du Ta-ping.

L'aube blanchit les hauteurs du znith avec la cinquime veille. Le jour
se fit lentement.

Soudain, la porte du salon s'ouvrit.

Kin-Fo se redressa, ayant plus vcu dans cette dernire seconde que
pendant sa vie tout entire!...

Soun tait devant lui, une lettre  la main.

Trs presse! dit simplement Soun.

Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui portait le
timbre de San-Francisco, il en dchira l'enveloppe, il la lut
rapidement, et, s'lanant hors du pavillon de Longue Vie:

Wang! Wang! cria-t-il.

En un instant, il arrivait  la chambre du philosophe et en ouvrait
brusquement la porte.

Wang n'tait plus l. Wang n'avait pas couch dans l'habitation, et,
lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill tout le yamen, il
fut vident que Wang avait disparu sans laisser de traces.




CHAPITRE X

DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU NOUVEAU CLIENT
DE LA CENTENAIRE.


Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup 
l'amricaine! dit Kin-Fo  l'agent principal de la compagnie
d'assurances.

L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.

Bien jou, en effet, car tout le monde y a t pris, dit-il.

--Mme mon correspondant! rpondit Kin-Fo. Fausse cessation de
payements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours aprs,
on payait  guichets ouverts. L'affaire tait faite. Les actions,
dprcies de quatre-vingts pour cent, avaient t rachetes au plus bas
par la Centrale Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que
donnerait la faillite:--Cent soixante-quinze pour cent! rpondit-il
d'un air aimable. Voil ce que m'a crit mon correspondant dans cette
lettre arrive ce matin mme, au moment o, me croyant absolument
ruin....

--Vous alliez attenter  votre vie? s'cria William J. Bidulph.

--Non, rpondit Kin-Fo, au moment o j'allais tre probablement
assassin!

--Assassin!

--Avec mon autorisation crite, assassinat convenu, jur, qui vous et
cot...

--Deux cent mille dollars, rpondit William J. Bidulph, puisque tous les
cas de mort taient assurs. Ah! nous vous aurions bien regrett, cher
monsieur...

--Pour le montant de la somme?...

--Et les intrts!

William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua cordialement,
 l'amricaine.

Mais je ne comprends pas... ajouta-t-il.

--Vous allez comprendre, rpondit Kin-Fo.

Et il fit connatre la nature des engagements pris envers lui par un
homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita mme les termes de
la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le dchargeait de
toute poursuite et lui garantissait toute impunit. Mais, chose trs
grave, la promesse faite serait accomplie, la parole donne serait
tenue, nul doute  cet gard.

Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.

--Un ami, rpondit Kin-Fo.

--Et alors, par amiti?...

--Par amiti et, qui sait? peut-tre aussi par calcul! Je lui ai fait
assurer cinquante mille dollars sur ma tte.

--Cinquante mille dollars! s'cria William J. Bidulph. C'est donc le
sieur Wang?

--Lui-mme.

--Un philosophe! Jamais il ne consentira...

Kin-Fo allait rpondre:

Ce philosophe, est un ancien Ta-ping. Pendant la moiti de sa vie, il
a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la
_Centenaire_, si tous ceux qu'il a frapps avaient t ses clients!
Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein  ses instincts farouches;
mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin,
dcid  mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner  ma mort une
petite fortune, il n'hsitera pas...

Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'et t compromettre Wang, que
William J. Bidulph n'aurait peut-tre pas hsit  dnoncer au
gouverneur de la province comme un ancien Ta-ping. Cela sauvait Kin-Fo,
sans doute, mais c'tait perdre le philosophe.

Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une
chose trs simple  faire!

--Laquelle?

--Il faut prvenir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre
cette lettre compromettante qui...

--C'est plus ais  dire qu' faire, rpliqua Kin-Fo. Wang a disparu
depuis hier, et nul ne sait o il est all.

--Humph! fit l'agent principal, dont cette interjection dnotait l'tat
perplexe.

Il regardait attentivement son client.

Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez plus aucune envie de mourir?
lui demanda-t-il.

--Ma foi, non, rpondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
Californienne a presque doubl ma fortune, et je vais tout bonnement me
marier! Mais je ne le ferai qu'aprs avoir retrouv Wang, ou lorsque le
dlai convenu sera bel et bien expir.

--Et il expire?...

--Le 25 juin de la prsente anne. Pendant ce laps de temps, la
_Centenaire_ court des risques considrables. C'est donc  elle de
prendre ses mesures en consquence.

--Et  retrouver le philosophe rpondit l'honorable William J. Bidulph.

L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrire le dos;
puis:

Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami  tout faire, ft-il
cach dans les entrailles du globe! Mais, jusque-l, monsieur, nous vous
dfendrons contre toute tentative d'assassinat, comme nous vous
dfendions dj contre toute tentative de suicide!

--Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.

--Que, depuis le 30 avril dernier, jour o vous avez sign votre police
d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ vos
dmarches, pi vos actions!

--Je n'ai point remarqu...

--Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de vous
les prsenter, maintenant qu'ils n'auront plus  cacher leurs
agissements, si ce n'est vis--vis du sieur Wang.

--Volontiers, rpondit Kin-Fo.

--Craig-Fry doivent tre l, puisque vous tes ici!

Et William J. Bidulph de crier:

Craig-Fry?

Craig et Fry taient, en effet, derrire la porte du cabinet
particulier. Ils avaient fil le client de la _Centenaire_ jusqu' son
entre dans les bureaux, et ils l'attendaient  la sortie.

Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dure de sa
police d'assurance, vous n'aurez plus  dfendre notre prcieux client
contre lui-mme, mais contre un de ses propres amis, le philosophe Wang,
qui s'est engag  l'assassiner!

Et les deux insparables furent mis au courant de la situation. Ils la
comprirent, ils l'acceptrent. Le riche Kin-Fo leur appartenait. Il
n'aurait pas de serviteurs plus fidles.

Maintenant, quel parti prendre?

Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal: ou se
garder trs soigneusement dans la maison de Shang-Ha, de telle faon
que Wang n'y pt rentrer sans tre signal  Fry-Craig, ou faire toute
diligence pour savoir o se trouvait ledit Wang, et lui reprendre la
lettre, qui devait tre tenue pour nulle et de nul effet.

Le premier parti ne vaut rien, rpondit Kin-Fo. Wang saurait bien
arriver jusqu' moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
sienne. Il faut donc le retrouver  tout prix.

--Vous avez raison, monsieur, rpondit William J. Bidulph. Le plus sr
est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!

--Mort ou... dit Craig.

--Vif! rpondit Fry.

--Non! vivant! s'cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un instant
en danger par ma faute!

--Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous rpondez de notre client
pendant soixante-dix-sept jours encore. Jusqu'au 30 juin prochain,
monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.

L-dessus, le client et l'agent principal de la _Centenaire_ prirent
cong l'un de l'autre. Dix minutes aprs, Kin-Fo, escort de ses deux
gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, tait rentr dans le
yamen.

Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installs dans la maison,
il ne laissa pas d'en prouver quelque regret. Plus de demandes, plus de
rponses, partant plus de tals! En outre, son matre, en se reprenant
 vivre, s'tait repris  malmener le maladroit et paresseux valet.
Infortun Soun! qu'aurait-il dit s'il et su ce que lui rservait
l'avenir!

Le premier soin de Kin-Fo fut de phonographier  Pking, avenue de
Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche qu'avant.
La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait  jamais perdu,
lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait sa petite soeur
cadette. La septime lune ne se passerait pas sans qu'il ft accouru
prs d'elle pour ne la plus quitter. Mais, aprs avoir refus de la
rendre misrable, il ne voulait pas risquer de la rendre veuve.

L-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernire phrase; elle
n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc lui revenait, c'est
qu'avant deux mois, il serait prs d'elle.

Et, ce jour-l, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la jeune
veuve dans tout le Cleste Empire.

En effet, une complte raction s'tait faite dans les ides de Kin-Fo,
devenu quatre fois millionnaire, grce  la fructueuse opration de la
Centrale Banque Californienne. Il tenait  vivre et  bien vivre. Vingt
jours d'motions l'avaient mtamorphos. Ni le mandarin Pao-Shen, ni le
ngociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, ni Houal le lettr n'auraient
reconnu en lui l'indiffrent amphitryon, qui leur avait fait ses adieux
sur un des bateaux-fleurs de la rivire des Perles. Wang n'en aurait pas
cru ses propres yeux, s'il et t l. Mais il avait disparu sans
laisser aucune trace. Il ne revenait pas  la maison de Shang-Ha. De
l, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les instants pour
ses deux gardes du corps.

Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, et,
consquemment, nulle possibilit de se mettre  sa recherche. Vainement
Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill les territoires concessionns,
les bazars, les quartiers suspects, les environs de Shang-Ha. Vainement
les plus habiles tipaos de la police s'taient-ils mis en campagne. Le
philosophe tait introuvable.

Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient les
prcautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur client,
mangeant  sa table, couchant dans sa chambre. Ils voulurent mme
l'engager  porter une cotte d'acier, pour se mettre  l'abri d'un coup
de poignard, et  ne manger que des oeufs  la coque, qui ne pouvaient
tre empoisonns!

Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas l'enfermer
pendant deux mois dans la caisse  secret de la _Centenaire_, sous
prtexte qu'il valait deux cent mille dollars!

[Illustration: Soun s'en alla absolument abasourdi. (Page 71.)]

Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa  son client de
lui restituer la prime verse et de dchirer la police d'assurance.

Dsol, rpondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et vous en
subirez les consquences.

--Soit, rpliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce qu'il ne
pouvait empcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez jamais mieux
gard que par nous!

--Ni  meilleur compte! rpondit Kin-Fo.




CHAPITRE XI

DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE L'EMPIRE
DU MILIEU.


Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commenait  enrager
d'tre rduit  l'inaction, de ne pouvoir au moins courir aprs le
philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait disparu
sans laisser aucune trace!

[Illustration: On en rit jusqu'au fond des provinces. (Page 83.)]

Cette complication ne laissait pas d'inquiter l'agent principal de la
_Centenaire_. Aprs s'tre dit d'abord que tout cela n'tait pas
srieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, mme en
l'excentrique Amrique, on ne se passerait pas de pareilles fantaisies,
il en arriva  penser que rien n'tait impossible dans cet trange pays
qu'on appelle le Cleste Empire. Il fut bientt de l'avis de Kin-Fo:
c'est que, si l'on ne parvenait pas  retrouver le philosophe, le
philosophe tiendrait la parole donne. Sa disparition indiquait mme de
sa part le projet de n'oprer qu'au moment o son lve s'y attendrait
le moins, comme par un coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une
main rapide et sre. Alors, aprs avoir dpos la lettre sur le corps de
sa victime, il viendrait tranquillement se prsenter aux bureaux de la
_Centenaire_, pour y rclamer sa part du capital assur.

Il fallait donc prvenir Wang; mais, le prvenir directement, cela ne se
pouvait.

L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit  employer les moyens
indirects par voie de la presse. En quelques jours, des avis furent
envoys aux gazettes chinoises, des tlgrammes aux journaux trangers
des deux mondes.

Le _Tching-Pao_, l'officiel de Pking, les feuilles rdiges en chinois
 Shang-Ha et  Hong-Kong, les journaux les plus rpandus en Europe et
dans les deux Amriques, reproduisirent  satit la note suivante:

Le sieur Wang, de Shang-Ha, est pri de considrer comme non-avenue la
convention passe entre le sieur Kin-Fo et lui,  la date du 2 mai
dernier, ledit sieur Kin-Fo n'ayant plus qu'un seul et unique dsir,
celui de mourir centenaire.

Cet trange avis fut bientt suivi de cet autre, beaucoup plus pratique
 coup sr:

  Deux mille dollars ou treize cents tals  qui fera connatre 
  William J. Bidulph, agent principal de la _Centenaire_  Shang-Ha, la
  rsidence actuelle du sieur Wang, de ladite ville.

Que le philosophe et t courir le monde pendant le dlai de
cinquante-cinq jours, qui lui tait donn pour accomplir sa promesse, il
n'y avait pas lieu de le penser. Il devait plutt tre cach dans les
environs de Shang-Ha, de manire  profiter de toutes les occasions;
mais l'honorable William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop
de prcautions.

Plusieurs jours se passrent. La situation ne se modifiait pas. Or, il
advint que ces avis, reproduits  profusion sous la forme familire aux
Amricains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO! KIN-FO!! KIN-FO!!!
de l'autre, finirent par attirer l'attention publique et provoqurent
l'hilarit gnrale.

On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recules du Cleste
Empire.

O est Wang?

--Qui a vu Wang?

--O demeure Wang?

--Que fait Wang?

--Wang! Wang! Wang! criaient les petits Chinois dans les rues.

Ces questions furent bientt dans toutes les bouches.

Et Kin-Fo, ce digne Clestial, dont le vif dsir tait de devenir
centenaire, qui prtendait lutter de longvit avec ce clbre
lphant, dont le vingtime lustre s'accomplissait alors au Palais des
curies de Pking, ne pouvait tarder  tre tout  fait  la mode.

Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en ge?

--Comment se porte-t-il?

--Digre-t-il convenablement?

--Le verra-t-on revtir la robe jaune des vieillards?[7]

  [7] Tout Chinois qui atteint sa quatre-vingtime anne a le droit de
  porter une robe jaune. Le jaune est la couleur de la famille
  impriale, et c'est un honneur rendu  la vieillesse.

Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins civils
ou militaires, les ngociants  la Bourse, les marchands dans leurs
comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des places, les
bateliers sur leurs villes flottantes!

Ils sont trs gais, trs caustiques, les Chinois, et l'on conviendra
qu'il y avait matire  quelque gaiet. De l des plaisanteries de tout
genre, et mme des caricatures qui dbordaient le mur de la vie prive.

Kin-Fo,  son grand dplaisir, dut supporter les inconvnients de cette
clbrit singulire. On alla jusqu' le chansonner sur l'air de
Man-tchiang-houng, le vent qui souffle dans les saules. Il parut une
complainte, qui le mettait plaisamment en scne: _Les Cinq Veilles du
Centenaire!_ Quel titre allchant, et quel dbit il s'en fit  trois
sapques l'exemplaire!

Si Kin-Fo se dpitait de tout ce bruit fait autour de son nom, William
J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang n'en demeurait
pas moins cach  tous les yeux.

Or, les choses allrent si loin, que la position ne fut bientt plus
tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? un cortge de Chinois de tout ge, de
tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les quais, mme  travers
les territoires concessionns, mme  travers la campagne. Rentrait-il?
Un rassemblement de plaisants de la pire espce se formait  la porte du
yamen.

Chaque matin, il tait mis en demeure de paratre au balcon de sa
chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas prmaturment
couch dans le cercueil du kiosque de Longue Vie. Les gazettes
publiaient moqueusement un bulletin de sa sant avec commentaires
ironiques, comme s'il et appartenu  la dynastie rgnante des Tsing. En
somme, il devenait parfaitement ridicule.

Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le trs vex Kin-Fo alla
trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connatre son
intention de partir immdiatement. Il en avait assez de Shang-Ha et des
Shanghaens!

C'est peut-tre courir plus de risques! lui fit observer trs justement
l'agent principal.

--Peu m'importe! rpondit Kin-Fo! Prenez vos prcautions en consquence.

--Mais o irez-vous?

--Devant moi.

--O vous arrterez-vous?

--Nulle part!

--Et quand reviendrez-vous?

--Jamais.

--Et si j'ai des nouvelles de Wang?

--Au diable Wang! Ah! la sotte ide que j'ai eue de lui donner cette
absurde lettre!

Au fond, Kin-Fo se sentait pris du plus furieux dsir de retrouver le
philosophe! Que sa vie ft entre les mains d'un autre, cette ide
commenait  l'irriter profondment. Cela passait  l'tat d'obsession.
Attendre plus d'un mois encore dans ces conditions, jamais il ne s'y
rsignerait! Le mouton devenait enrag!

Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
suivront partout o vous irez!

[Illustration: UNE RUE CHINOISE. (Page 87.)]

--Comme il vous plaira, rpondit Kin-Fo, mais je vous prviens qu'ils
auront  courir.

--Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point gens 
pargner leurs jambes!

Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses prparatifs
de dpart.

Soun,  son grand ennui,--il n'aimait pas les dplacements,--devait
accompagner son matre. Mais il ne hasarda pas une observation, qui lui
et certainement cot un bon bout de sa queue.

Quant  Fry-Craig, en vritables Amricains, ils taient toujours prts
 partir, ft-ce pour aller au bout du monde. Ils ne firent qu'une seule
question:

O monsieur... dit Craig.

--Va-t il? ajouta Fry.

--A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!

Le mme sourire parut simultanment sur les lvres de Craig-Fry.
Enchants tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
davantage! Le temps de prendre cong de l'honorable William J. Bidulph,
et, aussi, de revtir un costume chinois qui attirt moins l'attention
sur leur personne, pendant ce voyage  travers le Cleste Empire.

Une heure aprs, Craig et Fry, le sac au ct, revolvers  la ceinture,
revenaient au yamen.

A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient discrtement le
port de la concession amricaine, et s'embarquaient sur le bateau 
vapeur qui fait le service de Shang-Ha  Nan-King.

Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la route du
fleuve Bleu jusqu' l'ancienne capitale de la Chine mridionale.

Pendant cette courte traverse, Craig-Fry furent aux petits soins pour
leur prcieux Kin-Fo, non sans avoir pralablement dvisag tous les
voyageurs. Ils connaissaient le philosophe,--quel habitant des trois
concessions n'et connu cette bonne et sympathique figure!--et ils
s'taient assurs qu'il n'avait pu les suivre  bord. Puis, cette
prcaution prise, que d'attentions de tous les instants pour le client
de la _Centenaire_, ttant de la main les pavois sur lesquels il
s'appuyait, prouvant du pied les passerelles o il se tenait parfois,
l'entranant loin de la chaufferie, dont les chaudires leur semblaient
suspectes, l'engageant  ne pas s'exposer au vent vif du soir,  ne
point se refroidir  l'air humide de la nuit, veillant  ce que les
hublots de sa cabine fussent hermtiquement ferms, rudoyant Soun, le
ngligent valet, qui n'tait jamais l lorsque son matre le demandait,
le remplaant au besoin pour servir le th et les gteaux de la premire
veille, enfin couchant  la porte de la cabine de Kin-Fo, tout habills,
la ceinture de sauvetage aux hanches, prts  lui porter secours si, par
explosion ou collision, le steamboat venait  sombrer dans les profondes
eaux du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui et vaillamment
mis  l'preuve le dvouement sans bornes de Fry-Craig. Le bateau 
vapeur avait rapidement descendu le cours du Wousung, dbouqu dans le
Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang l'le de Tsong-Ming, laiss en
arrire les feux de Ou-Song et de Langchan, remont avec la mare 
travers la province du Kiang-Sou, et, le 22 au matin, dbarqu ses
passagers, sains et saufs, sur le quai de l'ancienne cit impriale.

Grce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas diminu
d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu fort mauvaise
grce  se plaindre.

Ce n'tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha, s'tait
tout d'abord arrt  Nan-King. Il pensait avoir quelques chances d'y
retrouver le philosophe.

Wang, en effet, avait pu tre attir par ses souvenirs dans cette
malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rbellion des
Tchang-Mao. N'avait-elle pas t occupe et dfendue par ce modeste
matre d'cole, ce redoutable Rong Siou-Tsien, qui devint l'empereur
des Ta-ping, et tint si longtemps en chec l'autorit mantchoue?
N'est-ce pas dans cette cit qu'il proclama l're nouvelle de la Grande
Paix?[8]. N'est-ce pas l qu'il s'empoisonna, en 1864, pour ne pas se
rendre vivant  ses ennemis? N'est-ce pas de l'ancien palais des rois
que s'chappa son jeune fils, dont les Impriaux allaient bientt faire
tomber la tte? N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendie
que ses ossements furent arrachs  la tombe et jets en pture aux plus
vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent mille des
anciens compagnons de Wang furent massacrs en trois jours?

  [8] Traduction du mot Ta-ping.

Il tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de nostalgie
depuis le changement apport  son existence, se ft rfugi dans ces
lieux, pleins de souvenirs personnels! De l, en quelques heures, il
pouvait revenir  Shang-Ha, prt  frapper....

Voil pourquoi Kin-Fo s'tait d'abord dirig sur Nan-King, et voulut
s'arrter  cette premire tape de son voyage. S'il y rencontrait Wang,
tout serait dit, et il en finirait avec cette absurde situation. Si Wang
ne paraissait pas, il continuerait ses prgrinations  travers le
Cleste Empire, jusqu'au jour o, le dlai pass, il n'aurait plus rien
 craindre de son ancien matre et ami.

Kin-Fo, accompagn de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit  un htel,
situ dans un de ces quartiers  demi dpeupls, autour desquels
s'tendent comme un dsert les trois quarts de l'ancienne capitale.

Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo  ses
compagnons, et j'entends que mon vritable nom ne soit jamais prononc,
sous quelque prtexte que ce soit.

--Ki... fit Craig.

--Nan, acheva de dire Fry.

--Ki-Nan, rpta Soun.

On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvnients de la clbrit 
Shang-Ha, n'avait pas envie de les retrouver sur sa route. D'ailleurs,
il n'avait rien dit  Fry-Craig de la prsence possible du philosophe 
Nan-King. Ces mticuleux agents auraient dploy un luxe de prcautions
que justifiait la valeur pcuniaire de leur client, mais dont celui-ci
et t fort ennuy. En effet, ils eussent voyag  travers un pays
suspect avec un million dans leur poche, qu'ils ne se seraient pas
montrs plus prudents. Aprs tout, n'tait-ce pas un million que la
_Centenaire_ avait confi  leur garde?

La journe entire se passa  visiter les quartiers, les places, les
rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest  la porte de l'Est, du nord au
midi, la cit, si dchue de son ancienne splendeur, fut rapidement
parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, regardant beaucoup.

Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que frquentait le
gros de la population, ni dans ces rues dalles, perdues entre les
dcombres, et dj envahies par les plantes sauvages. Nul tranger ne
fut vu, errant sous les portiques de marbre  demi dtruits, les pans de
murailles calcines, qui marquent l'emplacement du Palais Imprial,
thtre de cette lutte suprme, o Wang, sans doute, avait rsist
jusqu' la dernire heure. Personne ne chercha  se drober aux yeux des
visiteurs, ni autour du yamen des missionnaires catholiques, que les
Nankinois voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques de la
clbre tour de porcelaine, dont les Ta-ping avaient jonch le sol.

[Illustration: Une interminable avenue. (Page 88.)]

Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours.
Entranant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, distanant
l'infortun Soun, peu accoutum  ce genre d'exercice, il sortit par la
porte de l'Est et s'aventura dans la campagne dserte.

Une interminable avenue, borde d'normes animaux de granit, s'ouvrait
l,  quelque distance du mur d'enceinte.

Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.

Un petit temple en fermait l'extrmit. Derrire, s'levait un
tumulus, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-Ou, le
bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq sicles
auparavant, avaient lutt contre la domination trangre. Le philosophe
ne serait-il pas venu se retremper dans ces glorieux souvenirs, sur le
tombeau mme o reposait le fondateur de la dynastie des Ming?

[Illustration: Il s'approcha et lut. (Page 90.)]

Le tumulus tait dsert, le temple abandonn. Pas d'autres gardiens que
ces colosses  peine bauchs dans le marbre, ces fantastiques animaux
qui peuplaient seuls la longue avenue.

Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperut, non sans motion,
quelques signes qu'une main y avait gravs. Il s'approcha et lut ces
trois lettres:

  W. K.-F.

Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas  douter que le philosophe n'et
rcemment pass l!

Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha... Personne.

Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tranait, rentraient 
l'htel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt Nan-King.




CHAPITRE XII

DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT A
L'AVENTURE.


Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivires du Cleste
Empire? Il va, il va toujours, ne sachant pas la veille o il sera le
lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les
htels ou les auberges que pour y dormir quelques heures, il ne s'arrte
aux restaurations que pour y prendre de rapides repas. L'argent ne lui
tient pas  la main; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche.

Ce n'est point un ngociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est point un
mandarin que le ministre a charg de quelque importante et pressante
mission. Ce n'est point un artiste en qute des beauts de la nature. Ce
n'est point un lettr, un savant, que son got entrane  la recherche
des antiques documents, enferms dans les bonzeries ou les lamaneries de
la vieille Chine. Ce n'est ni un tudiant qui se rend  la pagode des
Examens pour y conqurir ses grades universitaires, ni un prtre de
Bouddha courant la campagne pour inspecter les petits autels champtres,
rigs entre les racines du banyan sacr, ni un plerin qui va accomplir
quelque voeu  l'une des cinq montagnes saintes du Cleste Empire.

C'est le faux Ki-Nan, accompagn de Fry-Craig, toujours dispos, suivi
de Soun, de plus en plus fatigu. C'est Kin-Fo, dans cette bizarre
disposition d'esprit qui le porte  fuir et  chercher  la fois
l'introuvable Wang. C'est le client de la _Centenaire_, qui ne demande 
cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation et peut-tre une
garantie contre les dangers invisibles dont il est menac. Le meilleur
tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et Kin-Fo veut tre ce
but qui ne s'immobilise jamais.

Les voyageurs avaient repris  Nan-King l'un de ces rapides steamboats
amricains, vastes htels flottants, qui font le service du fleuve Bleu.
Soixante heures aprs, ils dbarquaient  Ran-Kou, sans avoir mme
admir ce rocher bizarre, le Petit-Orphelin, qui s'lve au milieu du
courant du Yang-Tse-Kiang, et dont un temple, desservi par les bonzes,
couronne si hardiment le sommet.

A Ran-Kou, situe au confluent du fleuve Bleu et de son important
tributaire le Ran-Kiang[9], l'errant Kin-Fo ne s'tait arrt qu'une
demi-journe. L, encore, se retrouvaient en ruines irrparables les
souvenirs des Ta-ping; mais, ni dans cette ville commerante, qui
n'est,  vrai dire, qu'une annexe de la prfecture de Ran-Yang-Fou,
btie sur la rive droite de l'affluent, ni  Ou-Tchang-Fou, capitale de
cette province du Rou-P, leve sur la rive droite du fleuve,
l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son passage. Plus de ces
terribles lettres que Kin-Fo avait retrouves  Nan-King sur le tombeau
du bonze couronn.

  [9] Dans la Chine mridionale, les fleuves et rivires sont indiqus
  par la terminaison Kiang; dans la Chine septentrionale, par la
  terminaison Ro.

Si Craig et Fry avaient jamais pu esprer que, de ce voyage en Chine,
ils emporteraient quelque aperu des moeurs ou quelque connaissance des
villes, ils furent bientt dtromps. Le temps leur et mme manqu pour
prendre des notes, et leurs impressions auraient t rduites  quelques
noms de cits et de bourgs ou  quelques quantimes de mois! Mais ils
n'taient ni curieux ni bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A
quoi bon? Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'et t qu'un
monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observrent cette
double physionomie commune  la plupart des cits chinoises, mortes au
centre, mais vivantes  leurs faubourgs. A peine,  Ran-Kou,
aperurent-ils le quartier europen, aux rues larges et rectangulaires,
aux habitations lgantes, et la promenade ombrage de grands arbres qui
longe la rive du fleuve Bleu. Ils avaient des yeux pour ne voir qu'un
homme, et cet homme restait invisible.

Le steamboat, grce  la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues encore,
jusqu' Lao-Ro-Kou.

Kin-Fo n'tait point homme  abandonner ce genre de locomotion, qui lui
plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au point o le
Ran-Kiang cesserait d'tre navigable. Au del, il aviserait. Craig et
Fry, eux, n'eussent pas mieux demand que cette navigation durt pendant
tout le cours du voyage. La surveillance tait plus facile  bord, les
dangers moins imminents. Plus tard, sur les routes peu sres des
provinces de la Chine centrale, ce serait autre chose.

Quant  Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne marchait
pas, il ne faisait rien, il laissait son matre aux bons offices de
Craig-Fry, il ne songeait qu' dormir dans son coin, aprs avoir
djeun, dn et soup consciencieusement, et la cuisine tait bonne!

Ce fut mme une modification survenue dans l'alimentation du bord,
quelques jours aprs, qui,  tout autre que cet ignorant, et indiqu
qu'un changement de latitude venait de s'oprer dans la situation
gographique des voyageurs.

En effet, pendant les repas, le bl se substitua subitement au riz sous
la forme de pains sans levain, assez agrables au got, quand on les
mangeait au sortir du four.

Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il manoeuvrait
si habilement ses petits btonnets, lorsqu'il faisait tomber les graines
de la tasse dans sa vaste bouche, et il en absorbait de telles
quantits! Du riz et du th, que faut-il de plus  un vritable Fils du
Ciel!

Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc d'entrer dans
la rgion du bl. L, le relief du pays s'accusa davantage. A l'horizon
se dessinrent quelques montagnes, couronnes de fortifications, leves
sous l'ancienne dynastie des Ming. Les berges artificielles, qui
contenaient les eaux du fleuve, firent place  des rives basses,
largissant son lit aux dpens de sa profondeur. La prfecture de
Guan-Lo-Fou apparut.

Kin-Fo ne dbarqua mme pas, pendant les quelques heures que ncessita
la mise  bord du combustible devant les btiments de la douane. Que
serait-il all faire en cette ville, qu'il lui tait indiffrent de
voir? Il n'avait qu'un dsir, puisqu'il ne trouvait plus trace du
philosophe: s'enfoncer plus profondment encore dans cette Chine
centrale, o, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne l'attraperait pas
non plus.

Aprs Guan-Lo-Fou, ce furent deux cits bties en face l'une de l'autre,
la ville commerante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche, et la prfecture
de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la premire, faubourg plein du
mouvement de la population et de l'agitation des affaires; la seconde,
rsidence des autorits et plus morte que vivante.

Et, aprs Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un angle
brusque, resta encore navigable jusqu' Lao-Ro-Kou. Mais, faute d'eau,
le steamboat ne pouvait aller plus loin.

Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernire tape, les
conditions du voyage durent tre modifies. Il fallait abandonner les
cours d'eau, ces chemins qui marchent, et marcher soi-mme, ou, tout
au moins, substituer au moelleux glissement d'un bateau les secousses,
les cahots, les heurts des dplorables vhicules en usage dans le
Cleste Empire. Infortun Soun! La srie des tracas, des fatigues, des
reproches, allait donc recommencer pour lui!

Et, en effet, qui et suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste prgrination,
de province en province, de ville en ville, aurait eu fort  faire! Un
jour, il voyageait en voiture, mais quelle voiture! une caisse durement
fixe sur l'essieu de deux roues  gros clous de fer, trane par deux
mules rtives, bche d'une simple toile que transperaient galement
les jets de pluie et les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait
tendu dans une chaise  mulets, sorte de gurite suspendue entre deux
longs bambous, et soumise  des mouvements de roulis et de tangage si
violents, qu'une barque en et craqu dans toute sa membrure.

Craig et Fry chevauchaient alors aux portires, comme des aides de camp,
sur deux nes, plus roulants et plus tanguants encore que la chaise.
Quant  Soun, en ces occasions o la marche tait ncessairement un peu
rapide, il allait  pied, grognant, maugrant, se rconfortant plus
qu'il ne convenait de frquentes lampes d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui
aussi prouvait alors des mouvements de roulis particuliers, mais dont
la cause ne tenait pas aux ingalits du sol! En un mot, la petite troupe
n'et pas t plus secoue sur une mer houleuse.

Ce fut  cheval,--de mauvais chevaux, on peut le croire,--que Kin-Fo et
ses compagnons firent leur entre  Si-Gnan-Fou, l'ancienne capitale de
l'Empire du Milieu, dont les empereurs de la dynastie des Tang faisaient
autrefois leur rsidence.

Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
traverser les interminables plaines, arides et nues, que de fatigues 
supporter et mme de dangers!

Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
mridionale, projetait des rayons dj insoutenables, et soulevait la
fine poussire de routes qui n'ont jamais connu le confort de
l'empierrage. De ces tourbillons jauntres, salissant l'air comme une
fume malsaine, on ne sortait que gris de la tte aux pieds. C'tait la
contre du loess, formation gologique singulire, spciale au nord de
la Chine, qui n'est plus de la terre et qui n'est pas une roche, ou,
pour mieux dire, une pierre qui n'a pas encore eu le temps de se
solidifier[10].

  [10] Lon Rousset.

Quant aux dangers, ils n'taient que trop rels, dans un pays o les
gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de couteau des
voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux coquins le champ
libre, si, en pleine cit, les habitants ne se hasardent gure dans les
rues pendant la nuit, que l'on juge du degr de scurit que prsentent
les routes! Plusieurs fois, des groupes suspects s'arrtrent au passage
des voyageurs, lorsqu'ils s'engageaient dans ces troites tranches,
creuses profondment entre les couches du loess; mais la vue de
Craig-Fry, le revolver  la ceinture, avait impos jusqu'alors aux
coureurs de grands chemins. Cependant, les agents de la _Centenaire_
prouvrent, en mainte occasion, les plus srieuses craintes, sinon pour
eux, du moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo
tombt sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
rsultat tait le mme. C'tait la caisse de la Compagnie qui recevait
le coup.

Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, non moins bien arm, ne
demandait qu' se dfendre. Sa vie, il y tenait plus que jamais, et,
comme le disaient Craig-Fry, il se serait fait tuer pour la conserver.

A Si-Gnan-Fou, il n'tait pas probable que l'on retrouvt aucune trace
du philosophe. Jamais un ancien Ta-ping n'aurait eu la pense d'y
chercher refuge. C'est une cit dont les rebelles n'ont pu franchir les
fortes murailles, au temps de la rbellion, et qui est occupe par une
nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir un got particulier pour
les curiosits archologiques, trs nombreuses dans cette ville, et
d'tre vers dans les mystres de l'pigraphie, dont le muse, appel
la fort des tablettes, renferme d'incalculables richesses, pourquoi
Wang serait-il venu l?

Aussi, le lendemain de son arrive, Kin-Fo, abandonnant cette ville, qui
est un important centre d'affaires entre l'Asie centrale, le Thibet, la
Mongolie et la Chine, reprit-il, la route du nord.

A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la valle de
l'Ouei-Ro, aux eaux charges des teintes jaunes de ce loess  travers
lequel il s'est fray son lit, la petite troupe arriva  Roua-Tchou,
qui fut le foyer d'une terrible insurrection musulmane en 1860. De l,
tantt en barque, tantt en charrette, Kin-Fo et ses compagnons
atteignirent, non sans grandes fatigues, cette forteresse de Tong-Kouan,
situe au confluent de l'Ouei-Ro et du Rouang-Ro.

Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve Jaune. Il descend directement du
nord pour aller,  travers les provinces de l'Est, se jeter dans la mer
qui porte son nom, sans tre plus jaune que la mer Rouge n'est rouge,
que la mer Blanche n'est blanche, que la mer Noire n'est noire. Oui!
fleuve clbre, d'origine cleste sans doute, puisque sa couleur est
celle des empereurs, Fils du Ciel, mais aussi Chagrin de la Chine,
qualification due  ses terribles dbordements, qui ont caus en partie
l'impraticabilit actuelle du canal Imprial.

A Tong-Kouan, les voyageurs eussent t en sret, mme la nuit. Ce
n'est plus une cit de commerce, c'est une ville militaire, habite en
domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares Mantchoux, qui
forment la premire catgorie de l'arme chinoise! Peut-tre Kin-Fo
avait-il l'intention de s'y reposer quelques jours. Peut-tre allait-il
chercher dans un htel convenable une bonne chambre, une bonne table, un
bon lit,--ce qui n'et point dplu  Fry-Craig et encore moins  Soun!

Mais ce maladroit, auquel il en cota cette fois un bon pouce de sa
queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom d'emprunt,
le vritable nom de son matre. Il oublia que ce n'tait plus Kin-Fo,
mais Ki-Nan, qu'il avait l'honneur de servir. Quelle colre! Elle amena
ce dernier  quitter immdiatement la ville. Le nom avait produit son
effet. Le clbre Kin-Fo tait arriv  Tong Kouan! On voulait voir cet
homme unique, dont le seul et unique dsir tait de devenir
centenaire!

L'horripil voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, n'eut
que le temps de prendre la fuite  travers le rassemblement des curieux
qui s'tait form sur ses pas. A pied cette fois,  pied! il remonta
les berges du fleuve Jaune, et il alla ainsi jusqu'au moment o ses
compagnons et lui tombrent d'puisement dans un petit bourg, o son
incognito devait lui garantir quelques heures de tranquillit.

[Illustration: C'tait la contre du loess. (Page 94.)]

Soun, absolument dconfit, n'osait plus dire un seul mot. A son tour,
avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il tait
l'objet des plaisanteries les plus dsagrables! Les gamins couraient
aprs lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues.

Aussi avait-il hte d'arriver! Mais arriver o? puisque son
matre,--ainsi qu'il l'avait dit  William J. Bidulph,--comptait aller
et allait toujours devant lui!

[Illustration: Il remonta la berge du fleuve Jaune. (Page 96.)]

Cette fois,  vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o Kin-Fo
avait cherch refuge, plus de chevaux, plus d'nes, ni charrettes, ni
chaises. Nulle autre perspective que de rester l ou de continuer  pied
la route. Ce n'tait pas pour rendre sa bonne humeur  l'lve du
philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il
accusa tout le monde, et n'aurait d s'en prendre qu' lui-mme. Ah!
combien il regrettait le temps o il n'avait qu' se laisser vivre! Si,
pour apprcier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et
tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et
de reste!

Et puis,  courir ainsi, il n'tait pas sans avoir rencontr sur sa
route de braves gens sans le sou, mais qui taient heureux, pourtant! Il
avait pu observer ces formes varies du bonheur que donne le travail
accompli gaiement.

Ici, c'taient des laboureurs courbs sur leur sillon; l, des ouvriers
qui chantaient en maniant leurs outils. N'tait-ce pas prcisment 
cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de dsirs, et, par
consquent, le dfaut de bonheur ici-bas? Ah! la leon tait complte!
Il le croyait du moins!!... Non! ami Kin-Fo, elle ne l'tait pas!

Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant  toutes les
portes, Craig et Fry finirent par dcouvrir un vhicule, mais un seul!
Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus
grave, le moteur dudit vhicule manquait.

C'tait une brouette,--la brouette de Pascal,--et peut-tre invente
avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'criture, de la
boussole et des cerfs-volants. Seulement, en Chine, la roue de cet
appareil, d'un assez grand diamtre, est place, non  l'extrmit des
brancards, mais au milieu, et se meut  travers le coffre mme, comme la
roue centrale de certains bateaux  vapeur. Le coffre est donc divis en
deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut
s'tendre, l'autre qui est destine  contenir ses bagages.

Le moteur de ce vhicule, c'est et ce ne peut tre qu'un homme, qui
pousse l'appareil en avant et ne le trane pas. Il est donc plac en
arrire du voyageur, dont il ne gne aucunement la vue, comme le cocher
d'un cab anglais. Lorsque le vent est bon, c'est--dire quand il souffle
de l'arrire, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui cote
rien; il plante un mtereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile
carre, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette,
c'est lui qui est entran,--souvent plus vite qu'il ne le voudrait.

Le vhicule fut achet avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place.
Le vent tait bon, la voile fut hisse.

Allons, Soun! dit Kin-Fo.

Soun se disposait tout simplement  s'tendre dans le second
compartiment du coffre.

Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de
rplique.

--Matre... que... moi... je!... rpondit Soun, dont les jambes
flchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen.

--Ne t'en prends qu' toi, qu' ta langue et  ta sottise!

--Allons, Soun! dirent Fry-Craig.

--Aux brancards! rpta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au
malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille  ne point buter, ou
sinon!...

L'index et le mdius de la main droite de Kin-Fo, rapprochs en forme de
ciseaux, compltrent si bien sa pense, que Soun passa la bretelle 
ses paules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se postrent
des deux cts de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe
dtala d'un lger trot.

Il faut renoncer  peindre la rage sourde et impuissante de Soun, pass
 l'tat de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent  le
relayer. Trs heureusement, le vent du sud leur vint constamment en
aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette tant bien
quilibre par la position de la roue centrale, le travail du
brancardier se rduisait  celui de l'homme de barre au gouvernail d'un
navire: il n'avait qu' se maintenir en bonne direction.

Et c'est dans cet quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces
septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se
dgourdir les jambes, brouett quand, au contraire, il voulait se
reposer.

Ainsi Kin-Fo, aprs avoir vit Houan-Fou et Cafong, remonta les berges
du clbre canal Imprial, qui, il y a vingt ans  peine, avant que le
fleuve Jaune et repris son ancien lit, formait une belle route
navigable depuis Sou-Tchou, le pays du th, jusqu' Pking, sur une
longueur de quelques centaines de lieues.

Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pntra dans la province de
P-Tch-Li, o s'lve Pking, la quadruple capitale du Cleste Empire.

Ainsi il passa par Tien-Tsin, que dfendent un mur de circonvallation et
deux forts, grande cit de quatre cent mille habitants, dont le large
port, form par la jonction du Pe-ho et du canal Imprial, fait, en
important des cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des
fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en
exportant des jujubes, des feuilles de nnuphar, du tabac de Tartarie,
etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea
mme pas  visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la clbre pagode des
supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les
amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne djena pas au
restaurant de l'Harmonie et de l'Amiti, tenu par le musulman
Lou-Lao-Ki, dont les vins sont renomms, quoi qu'en puisse penser
Mahomet; il ne dposa pas sa grande carte rouge,--et pour cause,--au
palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du
Conseil priv, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la
veste jaune, le titre de Fei-Tz-Chao-Pao.

Non! Kin-Fo, toujours brouett, Soun toujours brouettant, traversrent
les quais o s'tageaient des montagnes de sacs de sel; ils dpassrent
les faubourgs, les concessions anglaise et amricaine, le champ de
courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de ssame, de vignes,
les jardins marachers, riches de lgumes et de fruits, les plaines d'o
partaient par milliers des livres, des perdrix, des cailles, que
chassaient le faucon, l'merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent
la route dalle de vingt-quatre lieues, qui conduit  Pking, entre les
arbres d'essences varies et les grands roseaux du fleuve, et ils
arrivrent ainsi  Tong-Tchou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours
deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au dbut du voyage,
Soun poussif, clop, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois
pouces de queue au sommet du crne!

On tait au 19 juin. Le dlai accord  Wang n'expirait que dans sept
jours!

O tait Wang?




CHAPITRE XIII

DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES DU
CENTENAIRE.


Messieurs, dit Kin-Fo  ses deux gardes du corps, lorsque la brouette
s'arrta  l'entre du faubourg de Tong-Tchou, nous ne sommes plus
qu' quarante lis[11] de Pking, et mon intention est de m'arrter ici
jusqu'au moment o la convention, passe entre Wang et moi, aura cess
de droit. Dans cette ville de quatre cent mille mes, il me sera facile
de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de
Ki-Nan, simple ngociant de la province de Chen-Si.

  [11] Quatre lieues.

Non assurment, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait valu
de faire pendant ces huit derniers jours un mtier de cheval, et il
esprait bien que monsieur Kin-Fo...

Ki... fit Craig.

--Nan! ajouta Fry.

... ne le dtournerait pas de ses fonctions habituelles. Et maintenant,
attendu l'tat de fatigue o il tait, il ne demandait qu'une permission
 monsieur Kin-Fo...

Ki... fit Craig.

--Nan! rpta Fry.

... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans
dbrider ou plutt tout  fait dbrid!

Pendant huit jours, si tu veux! rpondit Kin-Fo. Je serai sr au moins
qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!

Kin-Fo et ses compagnons s'occuprent alors de chercher un htel
convenable, et il n'en manquait pas  Tong-Tchou. Cette vaste cit
n'est  vrai dire qu'un immense faubourg de Pking. La voie dalle, qui
l'unit  la capitale, est tout au long borde de villas, de maisons, de
hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants,
et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des
pitons, est incessante.

Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta-Ouang-Miao,
le temple des princes souverains. C'est tout simplement une bonzerie,
transforme en htel, o les trangers peuvent se loger assez
confortablement.

Kin-Fo, Craig et Fry s'installrent aussitt, les deux agents dans une
chambre contigu  celle de leur prcieux client.

Quant  Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin qui lui fut
assign, et on ne le revit plus.

Une heure aprs, Kin-Fo et ses fidles quittaient leurs chambres,
djeunaient avec apptit et se demandaient ce qu'il convenait de faire.

Il convient, rpondirent Craig-Fry, de lire la _Gazette officielle_,
afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne.

--Vous avez raison, rpondit Kin-Fo. Peut-tre apprendrons-nous ce
qu'est devenu Wang.

Tous trois sortirent donc de l'htel. Par prudence, les deux acolytes
marchaient aux cts de leur client, dvisageant les passants et ne se
laissant approcher par personne. Ils allrent ainsi par les troites
rues de la ville et gagnrent les quais. L, un numro de la _Gazette
officielle_ fut achet et lu avidement.

Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents
tals,  qui ferait connatre  William J. Bidulph la rsidence actuelle
du sieur Wang, de Shang-Ha.

Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!

--Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, rpondit Craig.

--Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.

--Mais o peut-il tre? s'cria Kin-Fo.

--Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous tre plus menac pendant les
derniers jours de la convention?

--Sans aucun doute, rpondit Kin-Fo. Si Wang ne connat pas les
changements survenus dans ma situation, et cela parat probable, il ne
pourra se soustraire  la ncessit de tenir sa promesse. Donc, dans un
jour, dans deux, dans trois, je serai plus menac que je ne le suis
aujourd'hui, et, dans six, plus encore!

--Mais, le dlai pass?...

--Je n'aurai plus rien  craindre.

--Eh bien, monsieur, rpondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de
vous soustraire  tout danger pendant ces six jours.

--Quel est le premier? demanda Kin-Fo.

--C'est de rentrer  l'htel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre
chambre, et d'attendre que le dlai soit expir.

--Et le second?

--C'est de vous faire arrter comme malfaiteur, rpondit Fry, afin
d'tre mis en sret dans la prison de Tong-Tchou!

--Et le troisime?

--C'est de vous faire passer pour mort, rpondirent Fry-Craig, et de ne
ressusciter que lorsque toute scurit vous sera rendue.

--Vous ne connaissez pas Wang! s'cria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de
pntrer dans mon htel, dans ma prison, dans ma tombe! S'il ne m'a pas
frapp jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru
prfrable de me laisser le plaisir ou l'inquitude de l'attente! Qui
sait quel peut avoir t son mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre
en libert.

--Attendons!... Cependant!... dit Craig.

--Il me semble que... ajouta Fry.

--Messieurs, rpondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
conviendra. Aprs tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce
que votre Compagnie peut perdre?

--Deux cent mille dollars, rpondirent Fry-Craig, deux cent mille
dollars qu'il faudra payer  vos ayants-droit!

--Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
intress que vous dans l'affaire!

--Trs juste!

--Trs vrai!

--Continuez donc  veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable,
mais j'agirai  ma guise!

Il n'y avait point  rpliquer.

Craig-Fry durent donc se borner  serrer leur client de plus prs et 
redoubler de prcautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la
gravit de la situation s'accentuait chaque jour davantage.

Tong-Tchou est une des plus anciennes cits du Cleste Empire. Assise
sur un bras canalis du Pe-ho,  l'amorce d'un autre canal qui la relie
 Pking, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs
sont extrmement anims par le va-et-vient de la population.

Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapps de cette
agitation, lorsqu'ils arrivrent sur le quai, auquel s'amarrent les
sampans et les jonques du commerce.

En somme, Craig et Fry, tout bien pes, en taient venus  se croire
plus en sret au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en
apparence, tre due  un suicide. La lettre, qui serait trouve sur lui,
ne laisserait aucun doute  cet gard. Wang n'avait donc intrt  le
frapper que dans certaines conditions, qui ne se prsentaient pas au
milieu des rues frquentes ou sur la place publique d'une ville.
Consquemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas  redouter un coup
immdiat. Ce dont il fallait se proccuper uniquement, c'tait de
savoir si le Ta-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs
traces depuis le dpart de Shang-Ha. Aussi usaient-ils leurs yeux 
dvisager les passants.

[Illustration: C'est dans cet quipage. (Page 90.)]

Tout  coup, un nom fut prononc, qui tait bien pour leur faire dresser
l'oreille:

Kin-Fo! Kin-Fo! criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant
des mains au milieu de la foule.

Kin-Fo avait-il donc t reconnu, et son nom produisait-il l'effet
accoutum?

[Illustration: Pas ruin! criait Kin-Fo. (Page 107.)]

Le hros malgr lui s'arrta.

Craig-Fry se tinrent prts  lui faire, le cas chant, un rempart de
leurs corps.

Ce n'tait point  Kin-Fo que ces cris s'adressaient. Personne ne
semblait se douter qu'il ft l. Il ne fit donc pas un mouvement, et,
curieux de savoir  quel propos son nom venait d'tre prononc, il
attendit.

Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'tait form autour d'un
chanteur ambulant, qui paraissait trs en faveur auprs de ce public des
rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance.

Le chanteur, lorsqu'il se vit en prsence d'un suffisant auditoire, tira
de sa robe un paquet de pancartes illustres d'enjolivements en couleur;
puis, d'une voix sonore:

_Les Cinq Veilles du Centenaire!_ cria-t-il.

C'tait la fameuse complainte qui courait le Cleste Empire!

Craig-Fry voulurent entraner leur client; mais, cette fois, Kin-Fo
s'entta  rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu
la complainte, qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de
l'entendre!

Le chanteur commena ainsi:

  A la premire veille, la lune claire le toit pointu de la maison de
  Shang-Ha. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule
  dont les premires feuilles montrent leur petite langue verte!

  A la deuxime veille, la lune claire le ct est du riche yamen.
  Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires russissent  souhait.
  Les voisins font son loge.

Le chanteur, changeait de physionomie et semblait vieillir  chaque
strophe. On le couvrait d'applaudissements.

Il continua:

  A la troisime veille, la lune claire l'espace. Kin-Fo a soixante
  ans. Aprs les feuilles vertes de l't, les jaunes chrysanthmes de
  la saison d'automne!

  A la quatrime veille, la lune est tombe  l'ouest. Kin-Fo a
  quatre-vingts ans! Son corps est recroquevill comme une crevette dans
  l'eau bouillante! Il dcline! Il dcline avec l'astre de la nuit!

  A la cinquime veille, les coqs saluent l'aube naissante. Kin-Fo a
  cent ans. Il meurt, son plus vif dsir accompli; mais le ddaigneux
  prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si
  gs, qui radoteraient  sa cour! Le vieux Kin-Fo, sans pouvoir se
  reposer jamais, erre toute l'ternit!

Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
complainte  trois sapques l'exemplaire!

Et pourquoi Kin-Fo ne l'achterait-il pas? Il tira quelque menue monnaie
de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras  travers les
premiers rangs de la foule.

Soudain, sa main s'ouvrit! Les picettes lui chapprent et tombrent
sur le sol....

En face de lui, un homme tait l, dont les regards se croisrent avec
les siens.

Ah! s'cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation,  la fois
interrogative et exclamative.

Fry-Craig l'avaient entour, le croyant reconnu, menac, frapp, mort
peut-tre!

Wang! cria-t-il.

--Wang! rptrent Craig-Fry.

C'tait Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien lve;
mais, au lieu de se prcipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les
derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse
de ses jambes, qui taient longues!

Kin-Fo n'hsita pas. Il voulut avoir le coeur net de son intolrable
situation, et se mit  la poursuite de Wang, escort de Fry-Craig, qui
ne voulaient ni le dpasser, ni rester en arrire.

Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, 
la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas
plus  voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait  le trouver l.

Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'tait assez inexplicable, mais
enfin il fuyait, comme si toute la police du Cleste Empire et t sur
ses talons.

Ce fut une poursuite insense.

Je ne suis pas ruin! Wang, Wang! Pas ruin! criait Kin-Fo.

--Riche! riche! rptaient Fry-Craig.

Mais Wang se tenait  une trop grande distance pour entendre ces mots,
qui auraient d l'arrter. Il franchit ainsi le quai, le long du canal,
et atteignit l'entre du faubourg de l'Ouest.

Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au
contraire, le fugitif menaait plutt de les distancer.

Une demi-douzaine de Chinois s'taient joints  Kin-Fo, sans compter
deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un
homme qui dtalait si bien.

Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant,
s'accroissant en route de nombreux volontaires! Autour du chanteur, on
avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang.
Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost par celui de son lve,
car toute la ville se ft lance sur les pas d'un homme si clbre. Mais
le nom de Wang, subitement rvl, avait suffi. Wang! c'tait cet
nigmatique personnage, dont la dcouverte valait une norme rcompense!
On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait aprs les huit cent
mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, aprs les deux cent mille de
l'assurance, les autres couraient aprs les deux mille de la prime
promise, et, l'on en conviendra, c'tait l de quoi donner des jambes 
tout ce monde.

Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-Fo,
autant que le lui permettait la rapidit de sa course.

--Pas ruin! pas ruin! rptaient Fry-Craig.

--Arrtez! arrtez! criait le gros des poursuivants, qui faisait la
boule de neige en route.

Wang n'entendait rien. Les coudes colls  la poitrine, il ne voulait ni
s'puiser  rpondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de
tourner la tte.

Le faubourg fut dpass. Wang se jeta sur la route dalle qui longe le
canal. Sur cette route, alors presque dserte, il avait le champ libre.
La vivacit de sa fuite s'accrut encore; mais, naturellement aussi,
l'effort des poursuivants redoubla.

Cette course folle se soutint pendant prs de vingt minutes. Rien ne
pouvait laisser prvoir quel en serait le rsultat. Cependant, il parut
que le fugitif commenait  faiblir un peu. La distance, qu'il avait
maintenue jusqu' ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait 
diminuer.

Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derrire
l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route.

Dix mille tals  qui l'arrtera! cria Kin-Fo.

--Dix mille tals! rptrent Craig-Fry.

--_Ya! ya! ya!_ hurlrent les plus avancs du groupe.

Tous s'taient jets de ct, sur les traces du philosophe, et
contournaient le mur de la pagode.

Wang avait reparu. Il suivait un troit sentier transversal, le long
d'un canal d'irrigation, et, pour dpister les poursuivants, il fit un
nouveau crochet qui le replaa sur la route dalle.

Mais, l, il fut visible qu'il s'puisait, car il retourna la tte 
plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli.
Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureurs de tals ne
parvenait  prendre sur eux quelques pas d'avance.

Le dnouement approchait donc. Ce n'tait plus qu'une affaire de temps,
et d'un temps relativement court,--quelques minutes au plus.

Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, taient arrivs  l'endroit o la
grande route franchit le fleuve sur le clbre pont de Palikao.

Dix-huit ans plus tt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs
coudes franches sur ce pont de la province de P-Tch-Li. La grande
chausse tait alors encombre de fuyards d'une autre espce. L'arme du
gnral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repousse par les
bataillons franais, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique
oeuvre d'art,  balustrade de marbre blanc, que borde une double range
de lions gigantesques. Et ce fut l que ces Tartares Mantchoux, si
incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broys par les
boulets des canons europens.

Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses
statues cornes, tait libre alors.

Wang, faiblissant, se jeta  travers la chausse. Kin-Fo et les autres,
par un suprme effort, se rapprochrent. Bientt, vingt pas, puis
quinze, puis dix les sparrent seulement.

Il n'y avait plus  tenter d'arrter Wang par d'inutiles paroles, qu'il
ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le
saisir, le lier au besoin... On s'expliquerait ensuite.

Wang comprit qu'il allait tre atteint, et comme, par un enttement
inexplicable, il semblait redouter de se trouver face  face avec son
ancien lve, il alla jusqu' risquer sa vie pour lui chapper.

En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
prcipita dans le Pe-ho.

Kin-Fo s'tait arrt un instant et criait:

Wang! Wang!

Puis, prenant son lan  son tour:

Je l'aurai vivant! s'cria-t-il en se jetant dans le fleuve.

--Craig? dit Fry.

--Fry? dit Craig.

--Deux cent mille dollars  l'eau!

Et tous deux, franchissant la balustrade se prcipitrent au secours du
ruineux client de la _Centenaire_.

Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de
clowns  l'exercice du tremplin.

Mais tant de zle devait tre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres,
allchs par la prime, eurent beau fouiller le Pe-ho, Wang ne put tre
retrouv. Entran par le courant, sans doute, l'infortun philosophe
tait all en drive.

Wang n'avait-il voulu, en se prcipitant dans le fleuve, qu'chapper aux
poursuites, ou, pour quelque mystrieuse raison, s'tait-il rsolu 
mettre fin  ses jours? Nul n'aurait pu le dire.

Deux heures aprs, Kin-Fo, Craig et Fry, dsappoints, mais bien schs,
bien rconforts, Soun, rveill au plus fort de son sommeil et pestant
comme on peut le croire, avaient pris la route de Pking.




CHAPITRE XIV

OU LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
SEULE.


Le P-Tch-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
Chine, est divis en neuf dpartements. Un de ces dpartements a pour
chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est--dire la ville du premier ordre obissant
au ciel. Cette ville, c'est Pking.

Que le lecteur se figure un casse-tte chinois, d'une superficie de six
mille hectares, d'un primtre de huit lieues, dont les morceaux
irrguliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette
mystrieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse
description vers la fin du treizime sicle, telle est la capitale du
Cleste Empire.

En ralit, Pking comprend deux villes distinctes, spares par un
large boulevard et une muraille fortifie: l'une, qui est un
paralllogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carr presque
parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres villes: la
ville Jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville
Interdite.

Autrefois, l'ensemble de ces agglomrations comptait plus de deux
millions d'habitants. Mais l'migration, provoque par l'extrme misre,
a rduit ce chiffre  un million tout au plus. Ce sont des Tartares et
des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus
une certaine quantit de Mongols et de Thibtains, qui composent la
population flottante.

Le plan de ces deux villes superposes figure assez exactement un bahut,
dont le buffet serait form par la cit chinoise et la crdence par la
cit tartare.

Six lieues d'une enceinte fortifie, haute et large de quarante 
cinquante pieds, revtue de briques extrieurement, dfendue de deux
cents en deux cents mtres par des tours saillantes, entourent la ville
tartare d'une magnifique promenade dalle, et aboutissent  quatre
normes bastions d'angles, dont la plate forme porte des corps de garde.

L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard.

Au centre de la cit tartare, la ville Jaune, d'une superficie de six
cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne
de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale,
un superbe canal, dit Mer du Milieu, que traverse un pont de marbre,
deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Pe-tha-sse,
bonzerie btie dans une presqu'le, qui semble suspendue sur les eaux
claires du canal, le Peh-Tang, tablissement des missionnaires
catholiques, la pagode impriale, superbe avec son toit de clochettes
sonores et de tuiles bleu-lapis, le grand temple ddi aux anctres de
la dynastie rgnante, le temple des Esprits, le temple du gnie des
Vents, le temple du gnie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la
soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le
monastre du Repos Eternel, etc.

Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatre que se cache la ville
Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entoure d'un
foss canalis que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire
que, la dynastie rgnante tant mantchoue, la premire de ces trois
cits est principalement habite par une population de mme race. Quant
aux Chinois, ils sont relgus en dehors,  la partie infrieure du
bahut, dans la ville annexe.

[Illustration: Ce fut comme une grappe de clowns. (Page 110.)]

[Illustration: Les bonzes la voyaient souvent. (Page 116.)]

On pntre  l'intrieur de cette ville interdite, ceinte de murs en
briques rouges couronns d'un chapiteau de tuiles vernisses de jaune
d'or, par une porte au midi, la porte de la Grande Puret, qui ne
s'ouvre que devant l'empereur et les impratrices. L s'lvent le
temple des Anctres de la dynastie tartare, abrit sous un double toit
de tuiles multicolores; les temples Che et Tsi, consacrs aux esprits
terrestres et clestes; le palais de la Souveraine Concorde, rserv
aux solennits d'apparat et aux banquets officiels; le palais de la
Concorde moyenne, o se voient les tableaux des aeux du Fils du Ciel;
le palais de la Concorde Protectrice, dont la salle centrale est
occupe par le trne imprial; le pavillon du Nei-Ko, o se tient le
grand conseil de l'Empire, que prside le prince Kong[12], ministre des
affaires trangres, oncle paternel du dernier souverain; le pavillon
des Fleurs littraires, o l'empereur va une fois par an interprter
les livres sacrs; le pavillon de Tchouane-Sine-Tine, dans lequel se
font les sacrifices en l'honneur de Confucius; la Bibliothque
Impriale; le bureau des Historiographes; le Vou-Igne-Tine, o l'on
conserve les planches de cuivre et de bois destines  l'impression des
livres; les ateliers dans lesquels se confectionnent les vtements de la
cour; le palais de la Puret Cleste, lieu de dlibration des
affaires de famille; le palais de l'Elment Terrestre suprieur, o
fut installe la jeune impratrice; le palais de la Mditation, dans
lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade; les trois palais o
sont levs les enfants de l'empereur; le temple des parents morts; les
quatre palais qui avaient t rservs  la veuve et aux femmes de
Hien-Fong, dcd en 1861; le Tchou-Siou-Kong, rsidence des pouses
impriales; le palais de la Bont Prfre, destin aux rceptions
officielles des dames de la cour; le palais de la Tranquillit
Gnrale, singulire appellation pour une cole d'enfants d'officiers
suprieurs; les palais de la Purification et du Jene; le palais de la
Puret de Jade, habit par les princes du sang; le temple du Dieu
protecteur de la ville; un temple d'architecture thibtaine; le magasin
de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-Tchou, demeure des
eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge; et
enfin d'autres palais, qui portent  quarante-huit le nombre de ceux que
renferme l'enceinte impriale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le
pavillon de la Lumire Empourpre, situ sur le bord du lac de la Cit
Jaune, o, le 19 juin 1873, furent admis en prsence de l'Empereur les
cinq ministres des tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
de Prusse.

  [12] M. T. Choutz, dans son voyage intitul _Pking et le nord de la
  Chine_, rapporte le trait suivant  propos du prince Kong, trait
  qu'il est bon de rappeler:

  C'tait en 1870, pendant la sanglante guerre qui dsolait la France;
  le prince Kong rendait visite, je ne sais  quelle occasion,  tous
  les reprsentants diplomatiques trangers. C'est par la lgation de
  France, la premire qui se trouvt sur son chemin, qu'il avait
  commenc cette tourne. On venait d'apprendre les dsastres de Sedan.
  M. le comte de Rochechouart, alors charg d'affaires de France, en fit
  part au Prince.

  Celui-ci fit appeler un des officiers de sa suite:

  Portez une carte  la lgation de Prusse. Dites que je n'y pourrai
  passer que demain.

  Puis, se retournant vers le comte de Rochechouart:

  Le mme jour o j'ai exprim des condolances au reprsentant de la
  France, je ne puis dcemment aller porter des flicitations au
  reprsentant de l'Allemagne!

  Le prince Kong serait prince partout.

Quel forum antique a jamais prsent une telle agglomration d'difices,
si varis de formes, si riches d'objets prcieux? Quelle cit mme,
quelle capitale des tats europens pourrait offrir une telle
nomenclature?

Et,  cette numration, il faut encore joindre le Ouane-Chou-Chane, le
palais d't, situ  deux lieues de Pking. Dtruit en 1860,  peine
retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une Clart parfaite
et d'une Clart tranquille, sa colline de la Source de Jade, sa
montagne des Dix mille Longvits!

Autour de la ville Jaune, c'est la ville Tartare. L sont installes les
lgations franaise, anglaise et russe, l'hpital des Missions de
Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes
curies des lphants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et
centenaire. L, se dressent la tour de la Cloche,  toit rouge encadr
de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille Lamas,
le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carre,
le yamen des Jsuites, le yamen des Lettrs, o se font les examens
littraires. L s'lvent les arcs-de-triomphe de l'Ouest et de l'Est.
L coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapisses de nelumbos,
de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d't alimenter le canal
de la ville Jaune. L se voient des palais o rsident des princes du
sang, les ministres des finances, des rites, de la guerre, des travaux
publics, des relations extrieures; l, la Cour des Comptes, le Tribunal
Astronomique, l'Acadmie de Mdecine. Tout apparat ple-mle, au milieu
de rues troites, poussireuses l't, liquides l'hiver, bordes pour la
plupart de maisons misrables et basses, entre lesquelles s'lve
quelque htel de grand dignitaire, ombrag de beaux arbres. Puis, 
travers les avenues encombres, ce sont des chiens errants, des chameaux
mongols chargs de charbon de terre, des palanquins  quatre porteurs ou
 huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures 
mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M. Choutz, forment une
truanderie indpendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
envases d'une boue puante et noire, dit M. P. Arne, rues coupes de
flaques d'eau, o l'on enfonce jusqu' mi-jambe, il n'est pas rare que
quelque mendiant aveugle se noie.

Par bien des cts, la ville chinoise de Pking, dont le nom est
Va-Tcheng, ressemble  la ville tartare, mais elle s'en distingue,
cependant, en quelques-uns.

Deux temples clbres occupent la partie mridionale, le temple du Ciel
et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la
desse Koanine, du gnie de la Terre, de la Purification, du Dragon
Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, les tangs aux Poissons d'Or,
le monastre de Fayouan-sse, les marchs, les thtres, etc.

Ce paralllogramme rectangle est divis, du nord au sud, par une
importante artre, nomme Grande-Avenue, qui va de la porte de
Houng-Ting au sud  la porte de Tien au nord. Transversalement, il est
desservi par une autre artre plus longue, qui coupe la premire  angle
droit, et va de la porte de Cha-Coua,  l'est,  la porte de Couan-Tsu,
 l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'tait  cent pas de son
point d'intersection avec la Grande-Avenue que demeurait la future Mme
Kin-Fo.

On se rappelle que, quelques jours aprs avoir reu cette lettre qui lui
annonait sa ruine, la jeune veuve en avait reu une seconde annulant
la premire, et lui disant que la septime lune ne s'achverait pas
sans que son petit frre cadet ne ft de retour prs d'elle.

Si L-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il
est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donn de ses
nouvelles, pendant ce voyage insens, dont il ne voulait, sous aucun
prtexte, indiquer le fantaisiste itinraire. L-ou avait crit 
Shang-Ha. Ses lettres taient restes sans rponse. On conoit donc
quelle devait tre son inquitude, lorsqu' cette date du 19 juin,
aucune lettre ne lui tait encore arrive.

Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitt
sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inquite. La
dsagrable Nan n'tait pas pour charmer sa solitude. Cette vieille
mre se faisait plus quinteuse que jamais, et mritait d'tre mise  la
porte cent fois par lune.

Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment o
Kin-Fo arriverait  Pking! L-ou les comptait, et le compte lui en
semblait bien long!

Si la religion de Lao-Ts est la plus ancienne de la Chine, si la
doctrine de Confucius, promulgue vers la mme poque (500 ans environ
avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrs et les hauts
mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus
grand nombre de fidles,--prs de trois cents millions,-- la surface du
globe.

Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
ministres les bonzes, vtus de gris et coiffs de rouge, et, l'autre,
les lamas, vtus et coiffs de jaune.

L-ou tait une bouddhiste de la premire secte. Les bonzes la voyaient
souvent venir au temple de Koan-Ti-Miao, consacr  la desse Koanine.
L elle faisait des voeux pour son ami, et brlait des btonnets
parfums, le front prostern sur le parvis du temple.

Ce jour-l, elle eut la pense de revenir implorer la desse Koanine, et
de lui adresser des voeux plus ardents encore. Un pressentiment lui
disait que quelque grave danger menaait celui qu'elle attendait avec
une si lgitime impatience.

L-ou appela donc la vieille mre et lui donna l'ordre d'aller
chercher une chaise  porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.

Nan haussa les paules, suivant sa dtestable habitude, et sortit pour
excuter l'ordre qu'elle avait reu.

Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait
tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la
lointaine voix de l'absent.

Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess de
penser  lui, et je veux que ma voix le lui rpte  son retour!

Et L-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
phonographique, pronona  voix haute les plus douces phrases que son
coeur lui put inspirer.

Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.

La chaise  porteurs attendait madame, qui aurait bien pu rester chez
elle!

L-ou n'couta pas. Elle sortit aussitt, laissant la vieille mre
maugrer  son aise, et elle s'installa dans la chaise, aprs avoir
donn ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.

Le chemin tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu' tourner
l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et  remonter la Grande-Avenue
jusqu' la porte de Tien.

Mais la chaise n'avana pas sans difficults. En effet, les affaires se
faisaient encore  cette heure, et l'encombrement tait toujours
considrable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la
capitale. Sur la chausse, des baraques de marchands forains donnaient 
l'avenue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille
clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des
diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez
peu respectueux pour l'autorit mandarine, criaient et mettaient leur
note dans le brouhaha gnral. Ici passait un enterrement  grande
pompe, qui enrayait la circulation; l, un mariage, moins gai peut-tre
que le convoi funbre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un
magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le
tambour des plaintes pour rclamer l'intervention de la justice. Sur
la pierre Lou-Ping tait agenouill un malfaiteur, qui venait de
recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le
bonnet mantchou  glands rouges, la courte pique et les deux sabres au
mme fourreau. Plus loin, quelques Chinois rcalcitrants, nous ensemble
par leurs queues, taient conduits au poste. Plus loin, un pauvre
diable, la main gauche et le pied droit engags dans les deux trous
d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis,
c'tait un voleur, encag dans une caisse de bois, sa tte passant par
le fond, et abandonn  la charit publique; puis, d'autres portant la
cangue, comme des boeufs courbs sous le joug. Ces malheureux
cherchaient videmment les endroits frquents dans l'espoir de faire
une meilleure recette, spculant sur la pit des passants, au dtriment
des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files
d'aveugles conduits par un borgne, et les mille varits d'infirmes
vrais ou faux, qui fourmillent dans les cits de l'Empire des Fleurs.

La chaise avanait donc lentement. L'encombrement tait d'autant plus
grand qu'elle se rapprochait du boulevard extrieur. Elle y arriva,
cependant, et s'arrta  l'intrieur du bastion, qui dfend la porte,
prs du temple de la desse Koanine.

L-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la desse. Puis,
elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de moulin
 prires.

C'tait une sorte de dvidoir, dont les huit branches pinaient  leur
extrmit de petites banderoles ornes de sentences sacres.

Un bonze attendait gravement, prs de l'appareil, les dvots et surtout
le prix des dvotions.

L-ou remit au serviteur de Bouddha quelques tals, destins  subvenir
aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du
dvidoir, et lui imprima un lger mouvement de rotation, aprs avoir
appuy sa main gauche sur son coeur. Sans doute, le moulin ne tournait
pas assez rapidement pour que la prire ft efficace.

Plus vite! lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.

Et la jeune femme de dvider plus vite!

Cela dura prs d'un quart d'heure, aprs quoi le bonze affirma que les
voeux de la postulante seraient exaucs.

L-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la desse Koanine,
sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de
la maison.

Mais, au moment d'entrer dans la Grande-Avenue, les porteurs durent se
ranger prcipitamment. Des soldats faisaient brutalement carter le
populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales
se barraient de tentures bleues sous la garde des tipaos.

Un nombreux cortge occupait une partie de l'avenue et s'avanait
bruyamment.

C'tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie Continuation de
Gloire, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la
porte centrale allait s'ouvrir.

Derrire les deux vedettes de tte venait un peloton d'claireurs, suivi
d'un peloton de piqueurs, disposs sur deux rangs et portant un bton en
bandoulire.

Aprs eux, un groupe d'officiers de haut rang dployait le parasol jaune
 volants, orn du dragon, qui est l'emblme de l'empereur comme le
phnix est l'emblme de l'impratrice.

Le palanquin, dont la housse de soie jaune tait releve, parut ensuite,
soutenu par seize porteurs  robes rouges semes de rosaces blanches, et
cuirasss de gilets de soie pique. Des princes du sang, des
dignitaires, sur des chevaux harnachs de soie jaune en signe de haute
noblesse, escortaient l'imprial vhicule.

Dans le palanquin, tait  demi couch le Fils du Ciel, cousin de
l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.

Aprs le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
rechange. Puis, tout ce cortge s'engloutit sous la porte de Tien,  la
satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre
leurs affaires.

La chaise de L-ou continua donc sa route, et la dposa chez elle, aprs
une absence de deux heures.

Ah! quelle surprise la bonne desse Koanine avait mnage  la jeune
femme!

Au moment o la chaise s'arrtait, une voiture toute poussireuse,
attele de deux mules, venait se ranger prs de la porte. Kin-Fo, suivi
de Craig-Fry et de Soun, en descendait!...

Vous! Vous! s'cria L-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!

--Chre petite soeur cadette! rpondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de
mon retour!...

L-ou ne rpondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entrana dans
le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident
de ses peines!

Je n'ai pas cess un seul instant de vous attendre, cher coeur brod de
fleurs de soie! dit-elle.

Et, dplaant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
mouvement.

[Illustration: Le moulin  prires. (Page 118.)]

Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui rpter ce que la tendre
L-ou disait quelques heures auparavant:

Reviens, petit frre bien-aim! Reviens prs de moi! Que nos coeurs ne
soient plus spars comme le sont les deux toiles du Pasteur et de la
Lyre! Toutes mes penses sont pour ton retour....

L'appareil se tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit,
mais d'une voix criarde, cette fois:

Ce n'est pas assez d'une matresse, il faut encore avoir un matre dans
la maison! Que le prince Ien les trangle tous deux!

[Illustration: Kin-Fo tendit la main  la jolie L-ou. (Page 127.)]

Cette seconde voix n'tait que trop reconnaissable. C'tait celle de
Nan. La dsagrable vieille mre avait continu de parler aprs le
dpart de L-ou, tandis que l'appareil fonctionnait encore, et
enregistrait, sans qu'elle s'en doutt, ses imprudentes paroles!

Servantes et valets, dfiez-vous des phonographes!

Le jour mme, Nan recevait son cong, et, pour la mettre  la porte, on
n'attendit mme pas les derniers jours de la septime lune!




CHAPITRE XV

QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU LECTEUR.


Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha, avec
l'aimable L-ou, de Pking. Dans six jours seulement expirait le dlai
accord  Wang pour accomplir sa promesse; mais l'infortun philosophe
avait pay de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien 
craindre dsormais. Le mariage pouvait donc se faire. Il fut dcid et
fix  ce vingt-cinquime jour de juin dont Kin-Fo avait voulu faire le
dernier de son existence!

La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles
phases diverses venait de passer celui qui, refusant une premire fois
de la faire misrable, et une seconde fois de la faire veuve, lui
revenait, libre enfin de la faire heureuse.

Mais L-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques
larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait t le premier
confident de ses sentiments pour Kin-Fo.

Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien  notre mariage!

--Oui! pauvre Wang, rpondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce
compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.--Et pourtant,
ajouta-t-il, il m'aurait frapp comme il avait jur de le faire!

--Non, non! dit L-ou en secouant sa jolie tte, et peut-tre n'a-t-il
cherch la mort dans les flots du Pe-ho que pour ne pas accomplir cette
affreuse promesse!

Hlas! cette hypothse n'tait que trop admissible, que Wang avait voulu
se noyer pour chapper  l'obligation de remplir son mandat! A cet
gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait l
deux coeurs desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais.

[Illustration: CORTGE D'UNE MARIE (Page 127.)]

Il va sans dire qu' la suite de la catastrophe du pont de Palikao, les
gazettes chinoises cessrent de reproduire les avis ridicules de
l'honorable William J. Bidulph, si bien que la gnante clbrit de
Kin-Fo s'vanouit aussi vite qu'elle s'tait faite.

Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils taient bien
chargs de dfendre les intrts de la _Centenaire_ jusqu'au 30 juin,
c'est--dire pendant dix jours encore, mais, en vrit, Kin-Fo n'avait
plus besoin de leurs services. Etait-il  craindre que Wang attentt 
sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que
leur client portt sur lui-mme une main criminelle? Pas davantage.
Kin-Fo ne demandait maintenant qu' vivre,  bien vivre, et le plus
longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait
plus de raison d'tre.

Mais, aprs tout, c'taient de braves gens, ces deux originaux. Si leur
dvouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la _Centenaire_, il
n'en avait pas moins t trs srieux et de tous les instants. Kin-Fo
les pria donc d'assister aux ftes de son mariage, et ils acceptrent.

D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry  Craig, un mariage est
quelquefois un suicide!

--On donne sa vie tout en la gardant, rpondit Craig avec un sourire
aimable.

Ds le lendemain, Nan avait t remplace dans la maison de l'avenue
Cha-Coua par un personnel plus convenable. Une tante de la jeune femme,
Mme Lutalou, tait venue prs d'elle et devait lui tenir lieu de mre
jusqu' la clbration du mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de
quatrime rang, deuxime classe,  bouton bleu, ancien lecteur imprial
et membre de l'Acadmie des Han-Lin, possdait toutes les qualits
physiques et morales exiges pour remplir dignement ces importantes
fonctions.

Quant  Kin-Fo, il comptait bien quitter Pking aprs son mariage,
n'tant point de ces Clestials qui aiment le voisinage des cours. Il ne
serait vritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune femme
installe dans le riche yamen de Shang-Ha.

Kin-Fo avait donc d choisir un appartement provisoire, et il avait
trouv ce qu'il lui fallait au Tine-Fou-Tang, le Temple du Bonheur
Cleste, htel et restaurant trs confortable, situ prs du boulevard
de Tine-Men, entre les deux villes tartare et chinoise. L furent
galement logs Craig et Fry, qui, par habitude, ne pouvaient se dcider
 quitter leur client. En ce qui concerne Soun, il avait repris son
service, toujours maugrant, mais en ayant bien soin de regarder s'il
ne se trouvait pas en prsence de quelque indiscret phonographe.
L'aventure de Nan le rendait quelque peu prudent.

Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver  Pking deux de ses amis de
Canton, le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. D'autre part, il
connaissait quelques fonctionnaires et commerants de la capitale, et
tous se firent un devoir de l'assister dans ces grandes circonstances.

Il tait vraiment heureux, maintenant, l'indiffrent d'autrefois,
l'impassible lve du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
d'inquitudes, de tracas, toute cette priode mouvemente de son
existence avait suffi  lui faire apprcier ce qu'est, ce que doit tre,
ce que peut tre le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe avait
raison! Que n'tait-il l pour constater une fois de plus l'excellence
de sa doctrine!

Kin-Fo passait prs de la jeune femme tout le temps qu'il ne consacrait
pas aux prparatifs de la crmonie. L-ou tait heureuse du moment que
son ami tait prs d'elle. Qu'avait-il besoin de mettre  contribution
les plus riches magasins de la capitale pour la combler de cadeaux
magnifiques? Elle ne songeait qu' lui, et se rptait les sages maximes
de la clbre Pan-Hoei-Pan:

  Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!

  La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle porte
  le nom et une attention continuelle sur elle-mme.

  La femme doit tre dans la maison comme une pure ombre et un simple
  cho.

  L'poux est le ciel de l'pouse.

Cependant, les prparatifs de cette fte du mariage, que Kin-Fo voulait
splendide, avanaient.

Dj les trente paires de souliers brods qu'exige le trousseau d'une
Chinoise, taient ranges dans l'habitation de l'avenue de Cha-Coua. Les
confiseries de la maison Sinuyane, confitures, fruits secs, pralines,
sucres d'orge, sirops de prunelles, oranges, gingembres et
pamplemousses, les superbes toffes de soie, les joyaux de pierres
prcieuses et d'or finement cisel, bagues, bracelets, tuis  ongles,
aiguilles de tte, etc., toutes les fantaisies charmantes de la
bijouterie pkinoise s'entassaient dans le boudoir de L-ou.

En cet trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, elle
n'apporte aucune dot. Elle est vritablement achete par les parents du
mari ou par le mari lui-mme, et,  dfaut de frres, elle ne peut
hriter d'une partie de la fortune paternelle que si son pre en fait
l'expresse dclaration. Ces conditions sont ordinairement rgles par
des intermdiaires qu'on appelle mei-jin, et le mariage n'est dcid
que lorsque tout est bien convenu  cet gard.

La jeune fiance est alors prsente aux parents du mari. Celui-ci ne la
voit pas. Il ne la verra qu'au moment o elle arrivera en chaise ferme
 la maison conjugale. A cet instant, on remet  l'poux la clef de la
chaise. Il en ouvre la porte. Si sa fiance lui agre, il lui tend la
main; si elle ne lui plat pas, il referme brusquement la porte, et tout
est rompu,  la condition d'abandonner les arrhes aux parents de la
jeune fille.

Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
connaissait la jeune femme, il n'avait  l'acheter de personne. Cela
simplifiait beaucoup les choses.

Le 25 juin arriva enfin. Tout tait prt.

Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L-ou restait
illumine  l'intrieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
reprsentait la famille de la future, avait d s'abstenir de tout
sommeil,--une faon de se montrer triste au moment o la fiance va
quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, sa
propre maison se ft galement claire en signe de deuil, parce que le
mariage du fils est cens devoir tre regard comme une image de la mort
du pre, et que le fils alors semble lui succder, dit le
Hao-Khiou-Tchouen.

Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer  l'union de deux poux
absolument libres de leurs personnes, il en tait d'autres dont on avait
d tenir compte.

Ainsi, aucune des formalits astrologiques n'avait t nglige. Les
horoscopes, tirs suivant toutes les rgles, marquaient une parfaite
compatibilit de destines et d'humeur. L'poque de l'anne, l'ge de la
lune se montraient favorables. Jamais mariage ne s'tait prsent sous
de plus rassurants auspices.

La rception de la marie devait se faire  huit heures du soir 
l'htel du Bonheur Cleste, c'est--dire que l'pouse allait tre
conduite en grande pompe au domicile de l'poux. En Chine, il n'y a
comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un prtre, bonze,
lama ou autre.

A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn de Craig et Fry, qui
rayonnaient comme les tmoins d'une noce europenne, recevait ses amis
au seuil de son appartement.

Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient t invits
sur papier rouge, en quelques lignes de caractres microscopiques: M.
Kin-Fo, de Shang-Ha, salue humblement monsieur... et le prie plus
humblement encore... d'assister  l'humble crmonie... etc.

Tous taient venus pour honorer les poux, et prendre leur part du
magnifique festin rserv aux hommes, tandis que les dames se
runiraient  une table spcialement servie pour elles.

Il y avait l le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. Puis, c'taient
quelques mandarins qui portaient  leur chapeau officiel le globule
rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils appartenaient aux
trois premiers ordres. D'autres, de catgorie infrieure, n'avaient que
des boutons bleu opaque ou blanc opaque. La plupart taient des
fonctionnaires civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient tre les
amis d'un Shanghaen hostile  la race tartare. Tous, en beaux habits,
en robes clatantes, coiffures de ftes, formaient un blouissant
cortge.

Kin-Fo,--ainsi le voulait la politesse,--les attendait  l'entre mme
de l'htel. Ds qu'ils furent arrivs, il les conduisit au salon de
rception, aprs les avoir pris par deux fois de vouloir bien passer
devant lui,  chacune des portes que leur ouvraient des domestiques en
grande livre. Il les appelait par leur noble nom, il leur demandait
des nouvelles de leur noble sant, il s'informait de leurs nobles
familles. Enfin, un minutieux observateur de la civilit purile et
honnte n'aurait pas eu  signaler la plus lgre incorrection dans son
attitude.

Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant, ils ne
perdaient pas de vue leur irrprochable client.

Une mme ide leur tait venue,  tous les deux. Si, par impossible,
Wang n'avait pas pri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve?...
S'il venait se mler  ces groupes d'invits?... La vingt-quatrime
heure du vingt-cinquime jour de juin,--l'heure extrme,--n'avait pas
sonn encore! La main du Ta-ping n'tait pas dsarme! Si, au dernier
moment?...

Non! cela n'tait pas vraisemblable, mais enfin, c'tait possible.
Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent aucune
figure suspecte.

Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-Coua,
et prenait place dans un palanquin ferm.

Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout
fianc a droit de revtir,--par honneur pour cette institution du
mariage que les anciens lgislateurs tenaient en grande estime,--L-ou
s'tait conforme aux rglements de la haute socit. Avec sa toilette,
toute rouge, faite d'une admirable toffe de soie brode, elle
resplendissait. Sa figure se drobait, pour ainsi dire, sous un voile de
perles fines, qui semblaient s'goutter du riche diadme dont le cercle
d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du
meilleur got constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires.
Kin-Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientt ouvrir.

Le cortge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tine-Men. Sans doute, il et
t plus magnifique, s'il se ft agi d'un enterrement au lieu d'une
noce, mais, en somme, cela mritait que les passants s'arrtassent pour
le voir passer.

Des amies, des compagnes de L-ou suivaient le palanquin, portant en
grande pompe les diffrentes pices du trousseau. Une vingtaine de
musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre,
entre lesquels clatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait
une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La
future restait toujours cache aux yeux de la foule. Les premiers
regards, auxquels la rservait l'tiquette, devaient tre ceux de son
poux.

Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
populaire, que le cortge arriva, vers huit heures du soir,  l'htel du
Bonheur Cleste.

Kin-Fo se tenait devant l'entre richement dcore. Il attendait
l'arrive du palanquin pour en ouvrir la porte. Cela fait, il aiderait
sa future  descendre, et il la conduirait dans l'appartement rserv,
o tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se
rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre gnuflexions devant
son mari. Celui-ci,  son tour, en ferait deux devant elle. Ils
rpandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils
offriraient quelques aliments aux esprits intermdiaires. Alors, on leur
apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient  demi, et,
mlangeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un
aprs l'autre. L'union serait consacre.

Le palanquin tait arriv. Kin-Fo s'avana. Un matre de crmonies lui
remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main  la jolie
L-ou, tout mue. La future descendit lgrement et traversa le groupe
des invits, qui s'inclinrent respectueusement en levant la main  la
hauteur de la poitrine.

[Illustration: D'normes cerfs-volants lumineux. (Page 128.)]

Au moment o la jeune femme allait franchir la porte de l'htel, un
signal fut donn. D'normes cerfs-volants lumineux s'levrent dans
l'espace et balancrent au souffle de la brise leurs images multicolores
de dragons, de phnix et autres emblmes du mariage. Des pigeons
oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix  leur queue,
s'envolrent et remplirent l'espace d'une harmonie cleste. Des fuses
aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur blouissant bouquet
s'chappa une pluie d'or.

[Illustration: Interdiction! Interdiction! (Page 130.)]

Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
Tine-Men. C'taient des cris auxquels se mlaient les sons clairs d'une
trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait aprs
quelques instants.

Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientt atteint la rue o le
cortge s'tait arrt.

Kin-Fo coutait. Ses amis, indcis, attendaient que la jeune femme
entrt dans l'htel.

Mais, presque aussitt, la rue se remplit d'une agitation singulire.
Les clats de la trompette redoublrent en se rapprochant.

Qu'est-ce donc? demanda Kin-Fo.

Les traits de L-ou s'taient altrs. Un secret pressentiment
acclrait les battements de son coeur.

Tout  coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
hraut  la livre impriale, qu'escortaient plusieurs tipaos.

Et ce hraut, au milieu du silence gnral, jeta ces seuls mots,
auxquels rpondit un sourd murmure:

  Mort de l'Impratrice douairire!
  Interdiction! Interdiction!

Kin-Fo avait compris. C'tait un coup qui le frappait directement. Il ne
put retenir un geste de colre!

Le deuil imprial venait d'tre dcrt pour la mort de la veuve du
dernier empereur. Pendant un dlai que fixerait la loi, interdiction 
quiconque de se raser la tte, interdiction de donner des ftes
publiques et des reprsentations thtrales, interdiction aux tribunaux
de rendre la justice, interdiction de procder  la clbration des
mariages!

L-ou, dsole, mais courageuse, pour ne pas ajouter  la peine de son
fianc, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la main de son
cher Kin-Fo:

Attendons, lui dit-elle d'une voix qui s'efforait de cacher sa vive
motion.

Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue
de Cha-Coua, et les rjouissances furent suspendues, les tables
desservies, les orchestres renvoys, et les amis du dsol Kin-Fo se
sparrent, aprs lui avoir fait leurs compliments de condolance.

C'est qu'il ne fallait pas se risquer  enfreindre cet imprieux dcret
d'interdiction!

Dcidment, la mauvaise chance continuait  poursuivre Kin-Fo. Encore
une occasion qui lui tait donne de mettre  profit les leons de
philosophie qu'il avait reues de son ancien matre!

Kin-Fo tait rest seul avec Craig et Fry dans cet appartement dsert de
l'htel du Bonheur Cleste, dont le nom lui semblait maintenant un
amer sarcasme. Le dlai d'interdiction pouvait tre prolong suivant le
bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait compt retourner
immdiatement  Shang-Ha, pour installer sa jeune femme en ce riche
yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces
conditions nouvelles!...

Une heure aprs, un domestique entrait et lui remettait une lettre,
qu'un messager venait d'apporter  l'instant.

Kin-Fo, ds qu'il eut reconnu l'criture de l'adresse, ne put retenir un
cri.

La lettre tait de Wang, et voici ce qu'elle contenait:

  Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
  j'aurai cess de vivre!

  Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; mais,
  sois tranquille, j'ai pourvu  tout.

  Lao-Shen, un chef des Ta-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre! Il
  aura la main et le coeur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible
  mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital
  assur sur ta tte, que je lui ai dlgu, et qu'il touchera, lorsque
  tu ne seras plus!...

  Adieu! Je te prcde dans la mort! A bientt, ami! Adieu!

  WANG!




CHAPITRE XVI

DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS
BELLE.


Telle tait maintenant la situation faite  Kin-Fo, plus grave mille
fois qu'elle ne l'avait jamais t!

Ainsi donc, Wang, malgr la parole donne, avait senti sa volont se
paralyser, lorsqu'il s'tait agi de frapper son ancien lve! Ainsi Wang
ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque
sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait charg un autre de tenir sa
promesse, et quel autre! un Ta-ping redoutable entre tous, qui, lui,
n'prouverait aucun scrupule  accomplir un simple meurtre, dont on ne
pourrait mme le rendre responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui
assurait-elle pas l'impunit, et, la dlgation de Wang, un capital de
cinquante mille dollars!

Ah! mais je commence  en avoir assez! s'cria Kin-Fo dans un premier
mouvement de colre.

Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.

Votre lettre, demandrent-ils  Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin
comme extrme date?

--Eh non! rpondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de
ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans
tre limit par le temps!

--Oh! firent Fry-Craig, il a intrt  s'excuter  bref dlai.

--Pourquoi?...

--Afin que le capital assur sur votre tte soit couvert par la police
et ne lui chappe pas!

L'argument tait sans rplique.

Soit, rpondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une
heure pour reprendre ma lettre, duss-je la payer des cinquante mille
dollars garantis  ce Lao-Shen!

--Juste, dit Craig.

--Vrai! ajouta Fry.

--Je partirai donc! On doit savoir o est maintenant ce chef Ta-ping!
Il ne sera peut-tre pas introuvable comme Wang!

En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait.
Cette srie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient
dans un tat de surexcitation peu ordinaire.

Je pars! dit-il! Je vais  la recherche de Lao-Shen! Quant  vous,
messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.

--Monsieur, rpondit Fry-Craig, les intrts de la _Centenaire_ sont
plus menacs qu'ils ne l'ont jamais t! Vous abandonner dans ces
circonstances serait manquer  notre devoir. Nous ne vous quitterons
pas!

Il n'y avait pas une heure  perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de
savoir au juste ce que c'tait que ce Lao-Shen, et en quel endroit
prcis il rsidait. Or, sa notorit tait telle, que cela ne fut pas
difficile.

En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel
des Mang-Tchao, s'tait retir au nord de la Chine, au del de la Grande
Muraille, vers la partie voisine du golfe de Lao-Tong, qui n'est qu'une
annexe du golfe de P-Tch-Li. Si le gouvernement imprial n'avait pas
encore trait avec lui, comme il l'avait dj fait avec quelques autres
chefs de rebelles qu'il n'avait pu rduire, il le laissait du moins
oprer tranquillement sur ces territoires situs au del des frontires
chinoises, o Lao-Shen, rsign  un rle plus modeste, faisait le
mtier d'cumeur de grands chemins! Ah! Wang avait bien choisi l'homme
qu'il fallait! Celui-l serait sans scrupules et un coup de poignard de
plus ou de moins n'tait pas pour inquiter sa conscience!

Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de trs complets renseignements
sur le Ta-ping, et apprirent qu'il avait t signal dernirement aux
environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de Lao-Tong. C'est donc
l qu'ils rsolurent de se rendre sans plus tarder.

Tout d'abord, L-ou fut informe de ce qui venait de se passer. Ses
angoisses redoublrent! Des larmes noyrent ses beaux yeux. Elle voulut
dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-devant d'un invitable
danger? Ne valait-il pas mieux attendre, s'loigner, quitter le Cleste
Empire, au besoin, se rfugier dans quelque partie du monde o ce
farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre?

Mais Kin-Fo fit comprendre  la jeune femme que, de vivre sous cette
incessante menace,  la merci d'un pareil coquin,  qui sa mort vaudrait
une fortune, il n'en pourrait supporter la perspective! Non! Il fallait
en finir une fois pour toutes. Kin-Fo et ses fidles acolytes
partiraient le jour mme, ils arriveraient jusqu'au Ta-ping, ils
rachteraient  prix d'or la dplorable lettre, et ils seraient de
retour  Pking avant mme que le dcret d'interdiction et t lev.

Chre petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis  moins regretter,
maintenant, que notre mariage ait t remis de quelques jours! S'il
tait fait, quelle situation pour vous!

--S'il tait fait, rpondit L-ou, j'aurais le droit et le devoir de
vous suivre, et je vous suivrais!

--Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer  un
seul pril!... Adieu, L-ou, adieu!...

Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui
voulait le retenir.

Le jour mme, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malechance
ne laissait plus un instant de repos, quittaient Pking et se rendaient
 Tong-Tchou. Ce fut l'affaire d'une heure.

Ce qui avait t dcid, le voici:

Le voyage par terre,  travers une province peu sre, offrait des
difficults trs srieuses.

S'il ne s'tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la
capitale, quels que fussent les dangers accumuls sur ce parcours de
cent soixante lis[13], il aurait bien fallu les affronter. Mais ce
n'tait pas dans le Nord, c'tait dans l'Est que se trouvait le port de
Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et scurit. En
quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir
atteint, et alors ils aviseraient.

  [13] Quarante lieues.

Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning? C'est ce dont il
convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes
de Tong-Tchou.

En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune
accablait sans relche. Un btiment, en charge pour Fou-Ning, attendait
 l'embouchure du Pe-ho.

Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre
jusqu' son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y
avait pas autre chose  faire.

Craig et Fry ne demandrent qu'une heure pour leurs prparatifs, et,
cette heure, ils l'employrent  acheter tous les appareils de sauvetage
connus, depuis la primitive ceinture de lige jusqu'aux insubmersibles
vtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille
dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir  payer de surprimes,
puisqu'il avait assur tous les risques. Or, une catastrophe pouvait
arriver. Il fallait tout prvoir, et, en effet, tout fut prvu.

Donc, le 26 juin,  midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur
le _Pe-tang_, et descendaient le cours du Pe-ho. Les sinuosits de ce
fleuve sont si capricieuses, que son parcours est prcisment le double
d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchou  son embouchure; mais il
est canalis, et navigable, par consquent, pour des navires d'assez
fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il considrable, et
beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque
paralllement  lui.

Le _Pe-tang_ descendait rapidement entre les balises du chenal, battant
de ses aubes les eaux jauntres du fleuve, et troublant de son remous
les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une
pagode au del de Tong-Tchou fut bientt dpasse et disparut 
l'angle d'un tournant assez brusque.

A cette hauteur, le Pe-ho n'tait pas encore large. Il coulait, ici
entre des dunes sablonneuses, l le long des petits hameaux agricoles,
au milieu d'un paysage assez bois, que coupaient des vergers et des
haies vives. Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H-Si-Vou,
Nane-Tsa, Yang-Tsoune, o les mares se font encore sentir.

Tien-Tsin se montra bientt. L, il y eut perte de temps, car il fallut
faire ouvrir le pont de l'Est, qui runit les deux rives du fleuve, et
circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires, dont le
port est encombr. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et cota 
plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les
coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en
rsulter. De l une confusion, un embarras de bateaux en drive, qui
aurait donn fort  faire aux matres de port, s'il y avait eu des
matres de port  Tien-Tsin.

Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus svres que
jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait
vraiment pas dire assez.

Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement
et t facile, si l'on avait pu le prvenir, mais bien de Lao-Shen, ce
Ta-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement
redoutable. Puisqu'on allait  lui, on aurait pu se croire en sret,
mais qui prouvait qu'il ne s'tait pas dj mis en route pour rejoindre
sa victime! Et alors comment l'viter, comment le prvenir? Craig et Fry
voyaient un assassin dans chaque passager du _Pe-tang_! Ils ne
mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus!

Si Kin-Fo, Craig et Fry taient trs srieusement inquiets, Soun, pour
sa part, ne laissait pas d'tre horriblement anxieux. La seule pense
d'aller sur mer lui faisait dj mal au coeur. Il plissait  mesure que
le _Pe-tang_ se rapprochait du golfe de P-Tch-Li. Son nez se pinait,
sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve
n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat.

Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait  supporter les courtes lames
d'une troite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs
et plus frquents!

Vous n'avez jamais navigu? lui demanda Craig.

[Illustration: A cette hauteur, le Pe-ho... (Page 135.)]

--Jamais!

--Cela ne va pas? lui demanda Fry.

--Non!

--Je vous engage  redresser la tte, ajouta Craig.

--La tte?...

--Et  ne pas ouvrir la bouche... ajouta Fry.

--La bouche?...

L-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas
parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jet
sur le fleuve, trs largi dj, ce regard mlancolique des personnes
prdestines  l'preuve, un peu ridicule, du mal de mer.

[Illustration: Ces volatiles plongeaient... (Page 138.)]

Le paysage s'tait alors modifi dans cette valle que suivait le
fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
surleve, avec la rive gauche, dont la longue grve cumait sous un
lger ressac. Au del s'tendaient de vastes champs de sorgho, de mas,
de bl, de millet. Ainsi que dans toute la Chine,--une mre de famille
qui a tant de millions d'enfants  nourrir,--il n'y avait pas une
portion cultivable de terrain qui ft nglige. Partout des canaux
d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias
rudimentaires, puisaient et rpandaient l'eau  profusion.  et l,
auprs des villages en torchis jauntre, se dressaient quelques bouquets
d'arbres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point dpar
une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux
pcheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou,
mieux, de chiens de pche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de
leur matre, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler,
grce  un anneau qui leur tranglait  demi le cou. Puis c'taient des
canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des perviers, que le
hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes.

Si la grande route, au long du fleuve, se montrait maintenant dserte,
le mouvement maritime du Pe-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de
toute espce  remonter ou descendre son cours! Jonques de guerre avec
leur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe trs concave
de l'avant  l'arrire, manoeuvres par un double tage d'avirons ou par
des aubes mues  main d'homme; jonques de douanes  deux mts,  voiles
de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et ornes en poupe
et en proue de ttes ou de queues de fantastiques chimres; jonques de
commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charges des plus
prcieux produits du Cleste Empire, ne craignent pas d'affronter les
coups de typhon dans les mers voisines; jonques de voyageurs, marchant 
l'aviron ou  la cordelle, suivant les heures de la mare, et faites
pour les gens qui ont du temps  perdre; jonques de mandarins, petits
yachts de plaisance, que remorquent leurs canots; sampans de toutes
formes, voils de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigs par
de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, mritent bien
leur nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
vritables villages flottants, avec cabanes, vergers plants d'arbres,
sems de lgumes, immenses radeaux, faits avec quelque fort de la
Mantchourie, que les bcherons ont abattue tout entire!

Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une
vingtaine entre Tien-Tsin et Takou,  l'embouchure du fleuve. Sur les
rives fumaient en gros tourbillons quelques fours  briques, dont les
vapeurs salissaient l'air en se mlant  celles du steamboat. Le soir
arrivait, prcd du crpuscule de juin, qui se prolonge sous cette
latitude. Bientt, une succession de dunes blanches, symtriquement
disposes et d'un dessin uniforme, s'estomprent dans la pnombre.
C'taient des mulons de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
L s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe-ho, triste
paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout
poussire et tout cendre.

Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le _Pe-tang_ arrivait
au port de Takou, presque  la bouche du fleuve.

En cet endroit, sur les deux rives, s'lvent les forts du Nord et du
Sud, maintenant ruins, qui furent pris par l'arme anglo-franaise, en
1860. L s'tait faite la glorieuse attaque du gnral Collineau, le 24
aot de la mme anne; l, les canonnires avaient forc l'entre du
fleuve; l, s'tend une troite bande de territoire,  peine occupe,
qui porte le nom de concession franaise; l, se voit encore le monument
funraire sous lequel sont couchs les officiers et les soldats morts
dans ces combats mmorables.

Le _Pe-tang_ ne devait pas dpasser la barre. Tous les passagers durent
donc dbarquer  Takou. C'est une ville assez importante dj, dont le
dveloppement sera considrable, si les mandarins laissent jamais
tablir une voie ferre qui la relie  Tien-Tsin.

Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre  la voile le jour mme.
Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure  perdre. Ils firent
donc accoster un sampan, et, un quart d'heure aprs, ils taient  bord
de la _Sam-Yep_.




CHAPITRE XVII

DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
COMPROMISE.


Huit jours auparavant, un navire amricain tait venu mouiller au port
de Takou. Frt par la sixime compagnie chino-californienne, il avait
t charg au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est installe dans
le cimetire de Laurel-Hill, de San-Francisco.

C'est l que les Clestials, morts en Amrique, attendent le jour du
rapatriement, fidles  leur religion, qui leur ordonne de reposer dans
la terre natale.

Ce btiment,  destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation
crite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont
soixante-quinze devaient tre dbarqus  Takou pour tre rexpdis aux
provinces du nord.

Le transbordement de cette partie de la cargaison s'tait fait du navire
amricain au navire chinois, et, ce matin mme, 27 juin, celui-ci
appareillait pour le port de Fou-Ning.

C'tait sur ce btiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute d'autres
navires en partance pour le golfe de Lao-Tong, ils durent s'y
embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traverse de deux ou
trois jours au plus, et trs facile  cette poque de l'anne.

La _Sam-Yep_ tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
tonneaux.

Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du Cleste
Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de la
quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus prs, parat-il, mais
elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne
avantage sur des btiments plus fins de lignes. Le safran de leur norme
gouvernail est perc de trous, systme trs prconis en Chine, dont
l'effet parat assez contestable. Quoiqu'il en soit, ces vastes navires
affrontent volontiers les mers riveraines. On cite mme une de ces
jonques, qui, nolise par une maison de Canton, vint, sous le
commandement d'un capitaine amricain, apporter  San-Francisco une
cargaison de th et de porcelaines. Il est donc prouv que ces btiments
peuvent bien tenir la mer, et les hommes comptents sont d'accord sur ce
point, que les Chinois font des marins excellents.

[Illustration: PCHE AU CORMORAN (page 138.)]

La _Sam-Yep_, de construction moderne, presque droite de l'avant 
l'arrire, rappelait par son gabarit la forme des coques europennes. Ni
cloue ni cheville, faite de bambous cousus, calfate d'toupe et de
rsine du Cambodje, elle tait si tanche, qu'elle ne possdait pas mme
de pompe de cale. Sa lgret la faisait flotter sur l'eau comme un
morceau de lige. Une ancre, fabrique d'un bois trs dur, un grement
en fibres de palmier, d'une flexibilit remarquable, des voiles souples,
qui se manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant  la faon d'un
ventail, deux mts disposs comme le grand mt et le mt de misaine
d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle tait cette jonque,
bien comprise, en somme, et bien appareille pour les besoins du petit
cabotage.

Certes, personne,  voir la _Sam-Yep_, n'et devin que ses affrteurs
l'avaient transforme, cette fois, en un norme corbillard.

En effet, aux caisses de th, aux ballots de soieries, aux pacotilles de
parfumeries chinoises, s'tait substitue la cargaison que l'on sait.
Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux
rouffles de l'avant et de l'arrire se balanaient oriflammes et houppes
multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui
donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses
mts, la brise droulait l'clatante tamine du pavillon chinois. Deux
caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes,
qui rflchissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins
dans ces mers encore infestes de pirates! Tout cet ensemble tait gai,
pimpant, agrable au regard. Aprs tout, n'tait-ce pas un rapatriement
qu'oprait la _Sam-Yep_,--un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais
de cadavres satisfaits!

Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient prouver la moindre rpugnance  naviguer
dans ces conditions. Ils taient trop Chinois pour cela. Craig et Fry,
semblables  leurs compatriotes amricains, qui n'aiment pas 
transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute prfr tout autre
navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.

Un capitaine et six hommes, composant l'quipage de la jonque,
suffisaient aux manoeuvres trs simples de la voilure. La boussole,
dit-on, a t invente en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs
ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait
faire le capitaine Yin, commandant la _Sam-Yep_, qui comptait,
d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.

Ce capitaine Yin, un petit homme  figure riante, vif et loquace, tait
la dmonstration vivante de cet insoluble problme du mouvement
perptuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses
bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui,
cependant, ne se reposait jamais derrire ses dents blanches. Il
bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en
somme, bon marin, trs pratique de ces ctes, et manoeuvrant sa jonque
comme s'il l'et tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait
pour ses compagnons et lui n'tait pas pour altrer son humeur joviale.
Des passagers qui venaient de verser cent cinquante tals[14] pour une
traverse de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se
montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs
compagnons de voyage, embots dans la cale!

  [14] 1200 francs environ.

Kin-Fo, Craig et Fry avaient t logs, tant bien que mal, sous le
rouffle de l'arrire, Soun dans celui de l'avant.

Les deux agents, toujours en dfiance, s'taient livrs  un minutieux
examen de l'quipage et du capitaine. Ils ne trouvrent rien de suspect
dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient tre
d'accord avec Lao-Shen, c'tait hors de toute vraisemblance, puisque le
hasard seul avait mis cette jonque  la disposition de leur client, et
comment le hasard et-il t le complice du trop fameux Ta-ping! La
traverse, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour
quelques jours leurs quotidiennes inquitudes. Aussi laissrent-ils
Kin-Fo plus  lui-mme.

Celui-ci, du reste, n'en fut pas fch. Il s'isola dans sa cabine et
s'abandonna  philosopher tout  son aise. Pauvre homme, qui n'avait
pas su apprcier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette
existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Ha, et que le
travail aurait pu transformer! Qu'il rentrt dans la possession de sa
lettre, et l'on verrait si la leon lui aurait profit, si le fou serait
devenu sage!

Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitue! Oui, sans aucun
doute, puisqu'il mettrait le prix  sa restitution. Ce ne pouvait tre
pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le
surprendre et ne point tre surpris! Grosse difficult. Lao-Shen devait
se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien
de ce que faisait Lao-Shen. De l, danger trs srieux, ds que le
client de Craig-Fry aurait dbarqu dans la province qu'exploitait le
Ta-ping. Tout tait donc l: le prvenir. Trs videmment, Lao-Shen
aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que
cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui pargnerait un voyage 
Shang-Ha et une visite aux bureaux de la _Centenaire_, qui n'auraient
peut-tre pas t sans danger pour lui, quelle que ft la longanimit du
gouvernement  son gard.

Ainsi songeait le bien mtamorphos Kin-Fo, et l'on peut croire que
l'aimable jeune veuve de Pking prenait une grande place dans ses
projets d'avenir!

Pendant ce temps,  quoi rflchissait Soun?

Soun ne rflchissait pas. Soun restait tendu dans le rouffle, payant
son tribut aux divinits malfaisantes du golfe de P-Tch-Li. Il ne
parvenait  rassembler quelques ides que pour maudire, et son matre,
et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son coeur tait stupide!
_Ai ai ya!_ ses ides stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait
plus ni au th ni au riz! _Ai ai ya!_ Quel vent l'avait pouss l, par
erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service
d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui
restait de queue pour ne pas tre l! Il aimerait mieux se raser la
tte, se faire bonze! Un chien jaune! c'tait un chien jaune, qui lui
dvorait le foie et les entrailles! _Ai ai ya!_

Cependant, sous la pousse d'un joli vent du sud, la _Sam-Yep_ longeait
 trois ou quatre milles les basses grves du littoral, qui courait
alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang,  l'embouchure du fleuve
de ce nom, non loin de l'endroit o les armes europennes oprrent
leur dbarquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux
bouches du Tau, devant Ha-V-Ts.

Cette partie du golfe commenait  devenir dserte. Le mouvement
maritime, assez important  l'estuaire du Pe-ho, ne rayonnait pas 
vingt milles au del. Quelques jonques de commerce, faisant le petit
cabotage, une douzaine de barques de pche, exploitant les eaux
poissonneuses de la cte et les madragues du rivage, au large l'horizon
absolument vide, tel tait l'aspect de cette portion de mer.

Craig et Fry observrent que les bateaux-pcheurs, mme ceux dont la
capacit ne dpassait pas cinq ou six tonneaux, taient arms d'un ou
deux petits canons.

A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci rpondit, en
se frottant les mains:

Il faut bien faire peur aux pirates!

--Des pirates dans cette partie du golfe de P-Tch-Li! s'cria Craig,
non sans quelque surprise.

--Pourquoi pas! rpondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne
manquent pas dans les mers de Chine!

Et le digne capitaine riait en montrant la double range de ses dents
clatantes.

Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.

[Illustration: Sont-elles charges? demanda Craig. (Page 144.)]

--N'ai-je pas mes deux caronades deux gaillardes, qui parlent haut,
quand on les approche de trop prs!

--Sont-elles charges? demanda Craig.

--Ordinairement.

--Et maintenant?...

--Non.

--Pourquoi? demanda Fry.

--Parce que je n'ai pas de poudre  bord, rpondit tranquillement le
capitaine Yin.

[Illustration: Le capitaine ne riait plus. (Page 148.)]

--Alors,  quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de
la rponse.

--A quoi bon! s'cria le capitaine. Eh! pour dfendre une cargaison,
quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bonde jusqu'aux
coutilles de th ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!...

--Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut
ou non la peine d'tre attaque?

--Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? rpondit le
capitaine, qui pirouetta en haussant les paules.

--Mais oui, dit Fry.

--Vous n'avez seulement pas de pacotille  bord!

--Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulires pour ne
point dsirer leur visite!

--Eh bien, soyez sans inquitude! rpondit le capitaine. Les pirates, si
nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse  notre jonque!

--Et pourquoi?

--Parce qu'ils sauront d'avance  quoi s'en tenir sur la nature de sa
cargaison, ds qu'ils l'auront en vue.

Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise dployait 
mi-mt de la jonque.

Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
drangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!

--Ils peuvent croire que vous naviguez sous pavillon de deuil, par
prudence, fit observer Craig, et venir  bord vrifier...

--S'ils viennent, nous les recevrons, rpondit le capitaine Yin, et,
quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront
venus!

Craig-Fry n'insistrent pas, mais ils partageaient mdiocrement
l'inaltrable quitude du capitaine. La capture d'une jonque de trois
cents tonneaux, mme sur lest, offrait assez de profit aux braves gens
dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoiqu'il en
soit, il fallait maintenant se rsigner et esprer que la traverse
s'accomplirait heureusement.

D'ailleurs, le capitaine n'avait rien nglig pour s'assurer les chances
favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait t sacrifi en
l'honneur des divinits de la mer. Au mt de misaine pendaient encore
les plumes du malheureux gallinac. Quelques gouttes de son sang,
rpandues sur le pont, une petite coupe de vin, jete par-dessus le
bord, avaient complt ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacre, que
pouvait craindre la jonque _Sam-Yep_, sous le commandement du digne
capitaine Yin?

On doit croire, cependant, que les capricieuses divinits n'taient pas
satisfaites. Soit que le coq ft trop maigre, soit que le vin n'et pas
t puis aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent
fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prvoir, pendant cette
journe, nette, claire, bien balaye par une jolie brise. Le plus
perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se prparait quelque
coup de chien.

Vers huit heures du soir, la _Sam-Yep_, tout dessus, se disposait 
doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-est.
Au del, elle n'aurait plus qu' courir grand largue, allure trs
favorable  sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop
prsumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les
atterrages de Fou-Ning.

Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque
mouvement d'une impatience qui devenait froce chez Soun. Quant 
Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans trois jours
leur client avait retir des mains de Lao-Shen la lettre qui
compromettait son existence, ce serait  l'instant mme o la
_Centenaire_ n'aurait plus  s'inquiter de lui. En effet, sa police ne
le couvrait que jusqu'au 30 juin,  minuit, puisqu'il n'avait opr
qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable
William J. Bidulph. Et alors:

All... dit Fry.

--Right! ajouta Craig.

Vers le soir, au moment o la jonque arrivait  l'entre du golfe de
Lao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant par le
nord, deux heures aprs, il soufflait du nord-ouest.

Si le capitaine Yin avait eu un baromtre  bord, il aurait pu constater
que la colonne mercurielle venait de perdre quatre  cinq millimtres
presque subitement. Or, cette rapide rarfaction de l'air prsageait un
typhon[15] peu loign, dont le mouvement allgeait dj les couches
atmosphriques. D'autre part, si le capitaine Yin et connu les
observations de l'Anglais Paddington et de l'Amricain Maury, il aurait
essay de changer sa direction et de gouverner au nord-est, dans
l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse, hors du centre
d'attraction de la tempte tournante.

  [15] Les temptes tournantes s'appellent tornados sur la cte O. de
  l'Afrique, et typhon dans les mers de Chine. Leur nom scientifique
  est cyclones.

Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromtre, il ignorait
la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi un coq, et ce
sacrifice ne devait-il pas le mettre  l'abri de toute ventualit?

Nanmoins, c'tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le
prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme l'aurait
pu faire un capitaine europen.

Ce typhon n'tait qu'un petit cyclone, dou par consquent d'une trs
grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui
dpassait cent kilomtres  l'heure. Il poussa donc la _Sam-Yep_ vers
l'est, circonstance heureuse en somme, puisque,  courir ainsi, la
jonque s'levait d'une cte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
elle se ft immanquablement perdue en peu de temps.

A onze heures du soir, la tempte atteignit son maximum d'intensit. Le
capitaine Yin, bien second par son quipage, manoeuvrait en vritable
homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gard tout son sang-froid.
Sa main, solidement fixe  la barre, dirigeait le lger navire, qui
s'levait  la lame comme une mauve.

Kin-Fo avait quitt le rouffle de l'arrire. Accroch au bastingage, il
regardait le ciel avec ses nuages diffus, dloquets par l'ouragan, qui
tranaient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la
mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une
aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau
normal. Le danger ne l'tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie
de la srie d'motions que lui rservait la malechance, acharne contre
sa personne. Une traverse de soixante heures, sans tempte, en plein
t, c'tait bon pour les heureux du jour, et il n'tait plus de ces
heureux-l!

Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de
la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de
Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus  se proccuper des
intrts de la _Centenaire_. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient
et ne songeaient qu' faire leur devoir. Prir, bien! Avec Kin-Fo, soit!
mais aprs le 30 juin, minuit! Sauver un million, voil ce que voulaient
Craig-Fry! Voil ce que pensaient Fry-Craig!

Quant  Soun, il ne se doutait pas que la jonque ft en perdition, ou
plutt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
s'aventurait sur le perfide lment, mme par le plus beau temps du
monde. Ah! les passagers de la cale n'taient pas  plaindre! _Ai ai
ya!_ Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! _Ai ai ya!_ Et l'infortun
Soun se demandait si,  leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer!

Pendant trois heures, la jonque fut extrmement compromise. Un faux coup
de barre l'aurait perdue, car la mer et dferl sur son pont. Si elle
ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins,
s'emplir et couler. Quant  la maintenir dans une direction constante,
au milieu de lames fouettes par le tourbillon du cyclone, il n'y
fallait pas songer. Quant  estimer la route parcourue et suivie, il n'y
fallait pas prtendre.

Cependant, un heureux hasard fit que la _Sam-Yep_ atteignit, sans
avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphrique, qui
couvrait une aire de cent kilomtres. L se trouvait un espace de deux 
trois milles, mer calme, vent  peine sensible. C'tait comme un lac
paisible au milieu d'un ocan dmont.

Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pousse l,  sec de
toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme
par enchantement, et les eaux furieuses tendaient  s'apaiser autour de
ce petit lac central.

Mais, lorsque le jour vint, la _Sam-Yep_ et vainement cherch quelque
terre  l'horizon. Plus une cte en vue. Les eaux du golfe, recules
jusqu' la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts.




CHAPITRE XVIII

OU CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE DE LA
SAM-YEP.


O sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout pril fut
pass.

--Je ne puis le savoir au juste, rpondit le capitaine, dont la figure
tait redevenue joviale.

--Dans le golfe de P-Tch-Li?

--Peut-tre.

--Ou dans le golfe de Lao-Tong?

--Cela est possible.

--Mais o aborderons-nous?

--O le vent nous poussera!

--Et quand?

--Il m'est impossible de le dire.

--Un vrai Chinois est toujours orient, monsieur le capitaine, reprit
Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton trs  la mode dans
l'Empire du Milieu.

--Sur terre, oui! rpondit le capitaine Yin. Sur mer, non!

Et sa bouche de se fendre jusqu' ses oreilles.

Il n'y a pas matire  rire, dit Kin-Fo.

--Ni  pleurer, rpliqua le capitaine.

La vrit est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il tait
impossible au capitaine Yin de dire o se trouvait la _Sam-Yep_. Sa
direction pendant la tempte tournante, comment l'et-il releve, sans
boussole et sous l'action d'un vent dispers sur les trois quarts du
compas? La jonque, ses voiles serres, chappant presque entirement 
l'influence du gouvernail, avait t le jouet de l'ouragan. Ce n'tait
donc pas sans raison que les rponses du capitaine avaient t si
incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de
jovialit.

Cependant, tout compte fait, qu'elle et t entrane dans le golfe de
Lao-Tong ou rejete dans le golfe de P-Tch-Li, la _Sam-Yep_ ne
pouvait hsiter  mettre le cap au nord-ouest. La terre devait
ncessairement se trouver dans cette direction. Question de distance,
voil tout.

Le capitaine Yin et donc hiss ses voiles et march dans le sens du
soleil, qui brillait alors d'un vif clat, si cette manoeuvre et t
possible en ce moment.

Elle ne l'tait pas.

En effet, calme plat aprs le typhon, pas un courant dans les couches
atmosphriques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides,  peine
gonfle par les ondulations d'une large houle, simple balancement,
auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'levait et
s'abaissait sous une force rgulire, qui ne la dplaait pas. Une
vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profondment troubl,
pendant la nuit, semblait maintenant impropre  une lutte des lments.
C'tait un de ces calmes blancs, dont la dure chappe  toute
apprciation.

Trs-bien! se dit Kin-Fo. Aprs la tempte, qui nous a entrans au
large, le dfaut de vent qui nous empche de revenir vers la terre!

Puis, s'adressant au capitaine:

Que peut durer ce calme? demanda-t-il.

--Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? rpondit le
capitaine.

--Des heures ou des jours?

--Des jours ou des semaines! rpliqua Yin avec un sourire de parfaite
rsignation, qui faillit mettre son passager en fureur.

--Des semaines! s'cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis
attendre des semaines!

--Il le faudra bien,  moins que nous ne tranions notre jonque  la
remorque!

--Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier,
qui ai eu la mauvaise ide de prendre passage  son bord!

--Monsieur, rpondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne
deux bons conseils?

--Donnez!

--Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le
faire, ce qui sera sage, aprs toute une nuit passe sur le pont.

--Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exasprait
autant que le calme de la mer.

--Le second, rpondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale.
Ceux-l ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.

Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'quipage
tendus sur le pont.

Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant  l'arrire, les
bras croiss, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis,
jetant un dernier regard  cette morne immensit, dont la jonque
occupait le centre, il haussa les paules, et rentra dans le rouffle,
sans avoir mme adress la parole  Fry-Craig.

Les deux agents, cependant, taient l, appuys sur la lisse, et,
suivant leur habitude, causaient, sympathiquement, sans parler. Ils
avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les rponses du capitaine, mais
sans prendre part  la conversation. A quoi leur et servi de s'y mler,
et pourquoi, surtout, se seraient-ils plaints de ces retards, qui
mettaient leur client de si mauvaise humeur?

En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en scurit.
Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger  bord et que la main de Lao-Shen
ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux?

En outre, le terme aprs lequel leur responsabilit serait dgage
approchait. Quarante heures encore, et toute l'arme des Ta-ping se
serait rue sur l'ex-client de la _Centenaire_, qu'ils n'auraient pas
risqu un cheveu pour le dfendre. Trs pratiques, ces Amricains!
Dvous  Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars! Absolument
indiffrents  ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une
sapque!

[Illustration: Que peut durer ce calme? (Page 150.)]

Craig et Fry, ayant ainsi raisonn, djeunrent de fort bon apptit.
Leurs provisions taient d'excellente qualit. Ils mangrent du mme
plat,  la mme assiette, la mme quantit de bouches de pain et de
morceaux de viande froide. Ils burent le mme nombre de verres d'un
excellent vin de Chao-Chigne,  la sant de l'honorable William J.
Bidulph. Ils fumrent la mme demi-douzaine de cigares, et prouvrent
une fois de plus qu'on peut tre Siamois de gots et d'habitudes, si
on ne l'est pas de naissance.

[Illustration: Frrr! Frrr! firent Craig et Fry. (Page 156.)]

Braves Yankees, qui croyaient tre au bout de leurs peines!

La journe s'coula sans incidents, sans accidents. Toujours mme calme
de l'atmosphre, mme aspect flou du ciel. Rien qui ft prvoir un
changement dans l'tat mtorologique. Les eaux de la mer s'taient
immobilises comme celles d'un lac.

Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant,
semblable  un homme ivre, bien que de sa vie il n'eut jamais moins bu
que pendant ces derniers jours.

Aprs avoir t violette au dbut, puis indigo, puis bleue, puis verte,
sa face, maintenant, tendait  redevenir jaune. Une fois  terre,
lorsqu'elle serait orange, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de
colre la rendrait rouge, elle aurait pass successivement et dans leur
ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire.

Soun se trana vers les deux agents, les yeux  demi ferms, sans oser
regarder au del des bastingages de la _Sam-Yep_.

Arrivs?... demanda-t-il.

--Non, rpondit Fry.

--Arrivons?...

--Non, rpondit Craig.

--_Ai ai ya!_ fit Soun.

Et, dsespr, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
s'tendre au pied du grand mt, agit de soubresauts convulsifs, qui
remuaient sa natte courte comme une petite queue de chien.

Cependant, et d'aprs les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont
avaient t ouverts, afin d'arer la cale. Bonne prcaution, et d'un
homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidit que deux
ou trois lames, embarques pendant le typhon, avaient introduite 
l'intrieur de la jonque.

Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'taient arrts plusieurs fois
devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit les poussa bientt 
visiter cette cale funraire. Ils descendirent donc par l'pontille
entaille, qui y donnait accs.

Le soleil dessinait alors un grand trapze de lumire  l'aplomb mme du
grand panneau; mais la partie avant et arrire de la cale restait dans
une obscurit profonde. Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent
bientt  ces tnbres, et ils purent observer l'arrimage de cette
cargaison spciale de la _Sam-Yep_.

La cale n'tait point divise, ainsi que cela se fait dans la plupart
des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait
donc libre de bout en bout, entirement rserve au chargement, quel
qu'il ft, car les rouffles du pont suffisaient au logement de
l'quipage.

De chaque ct de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
cnotaphe, s'tageaient les soixante-quinze cercueils  destination de
Fou-Ning. Solidement arrims, ils ne pouvaient ni se dplacer aux coups
de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune faon la scurit de
la jonque.

Une coursive, laisse libre entre la double range de bires, permettait
d'aller d'une extrmit  l'autre de la cale, tantt en pleine lumire 
l'ouvert des deux panneaux, tantt dans une obscurit relative.

Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent t dans un mausole,
s'engagrent  travers cette coursive.

Ils regardaient, non sans quelque curiosit.

L taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns
riches, les autres pauvres. De ces migrants, que les ncessits de la
vie avaient entrans au del du Pacifique, ceux-l avaient fait fortune
aux placers californiens, aux mines de la Nvada ou du Colorado, en
petit nombre, hlas! Les autres, arrivs misrables, s'en retournaient
tels. Mais tous revenaient au pays natal, gaux dans la mort. Une
dizaine de bires en bois prcieux, ornes avec toute la fantaisie du
luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches,
grossirement ajustes et peintes en jaune, telle tait la cargaison du
navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig
purent lire en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning,
Shen-Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement tiquet, serait
expdi  son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des
champs,  la surface des plaines, l'heure de la spulture dfinitive.

Bien compris! dit Fry.

--Bien tenu! rpondit Craig.

Ils n'auraient pas parl autrement des magasins d'un marchand et des
docks d'un consignataire de San-Francisco ou de New-York!

Craig et Fry, arrivs  l'extrmit de la cale, vers l'avant, dans la
partie la plus obscure, s'taient arrts et regardaient la coursive,
nettement dessine comme une alle de cimetire.

Leur exploration acheve, ils s'apprtaient  revenir sur le pont,
lorsqu'un lger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.

Quelque rat! dit Craig.

--Quelque rat! rpondit Fry.

Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de riz ou
de mas, et mieux fait leur affaire!

Cependant, le bruit continuait. Il se produisait  hauteur d'homme, sur
tribord, et, consquemment,  la range suprieure des bires. Si ce
n'tait un grattement de dents, ce ne pouvait tre qu'un grattement de
griffes ou d'ongles?

Frrr! Frrr! firent Craig et Fry.

Le bruit ne cessa pas.

Les deux agents, se rapprochant, coutrent en retenant leur
respiration. Trs certainement, ce grattement se produisait 
l'intrieur de l'un des cercueils.

Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces botes quelque Chinois en
lthargie?... dit Craig.

--Et qui se rveillerait, aprs une traverse de cinq semaines?
rpondit Fry.

Les deux agents posrent la main sur la bire suspecte et constatrent,
 ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'intrieur.

Diable! dit Craig.

--Diable! dit Fry.

La mme ide leur tait naturellement venue  tous deux que quelque
prochain danger menaait leur client.

Aussitt, retirant peu  peu la main, ils sentirent que le couvercle du
cercueil se soulevait avec prcaution.

Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restrent
immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
obscurit, ils coutrent, non sans anxit.

Est-ce toi, Couo? dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive
prudence.

Presque en mme temps, de l'une des bires de bbord, qui s'entr'ouvrit,
une autre voix murmura:

Est-ce toi, F-Kien?

Et ces quelques paroles furent rapidement changes:

C'est pour cette nuit?...

--Pour cette nuit.

--Avant que la lune ne se lve?

--A la deuxime veille.

--Et nos compagnons?

--Ils sont prvenus.

--Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!

--J'en ai trop!

--Enfin, Lao-Shen l'a voulu!

--Silence!

Au nom du clbre Ta-ping, Craig-Fry, si matres d'eux-mmes qu'ils
fussent, n'avaient pu retenir un lger mouvement.

Soudain, les couvercles taient retombs sur les botes oblongues. Un
silence absolu rgnait dans la cale de la _Sam-Yep_.

Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnrent la partie de la
coursive claire par le grand panneau, et remontrent les entailles de
l'pontille. Un instant aprs, ils s'arrtaient  l'arrire du rouffle,
l o personne ne pouvait les entendre.

Morts qui parlent... dit Craig.

--Ne sont pas morts! rpondit Fry.

Un nom leur avait tout rvl, le nom de Lao-Shen!

Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta-ping s'taient glisss 
bord. Pouvait-on douter que ce ft avec la complicit du capitaine Yin,
de son quipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqu la
funbre cargaison? Non! Aprs avoir t dbarqus du navire amricain,
qui les ramenait de San-Francisco, les cercueils taient rests dans un
dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus
peut-tre, de ces pirates affilis  la bande de Lao-Shen, violant les
cercueils, les avaient vids de leurs cadavres, afin d'en prendre la
place. Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la _Sam-Yep_? Or,
comment avaient-ils pu l'apprendre?

Point absolument obscur, qu'il tait inopportun, d'ailleurs, de vouloir
claircir en ce moment.

Ce qui tait certain, c'est que des Chinois de la pire espce se
trouvaient  bord de la jonque depuis le dpart de Takou, c'est que le
nom de Lao-Shen venait d'tre prononc par l'un d'eux, c'est que la vie
de Kin-Fo tait directement et prochainement menace!

Cette nuit mme, cette nuit du 28 au 29 juin, allait coter deux cent
mille dollars  la _Centenaire_, qui, cinquante-quatre heures plus tard,
la police n'tant pas renouvele, n'aurait plus rien eu  payer aux
ayants-droit de son ruineux client!

Ce serait ne pas connatre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent
la tte en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris immdiatement:
il fallait obliger Kin-Fo  quitter la jonque avant l'heure de la
deuxime veille, et fuir avec lui.

Mais comment s'chapper? S'emparer de l'unique embarcation du bord?
Impossible. C'tait une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout
l'quipage pour tre hisse du pont et mise  la mer. Or, le capitaine
Yin et ses complices ne s'y seraient pas prts. Donc, ncessit d'agir
autrement, quels que fussent les dangers  courir.

Il tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm dans sa
cabine, n'avait pas reparu. Il attendait videmment l'heure convenue
avec les compagnons de Lao-Shen.

Pas un instant  perdre! dirent Fry-Craig.

Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas t plus menacs sur un
brlot, entran au large, mche allume.

La jonque semblait alors abandonne  la drive. Un seul matelot dormait
 l'avant.

Craig et Fry poussrent la porte du rouffle de l'arrire, et arrivrent
prs de Kin-Fo.

Kin-Fo dormait.

La pression d'une main l'veilla.

Que me veut-on? dit-il.

En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage
et le sang-froid ne l'abandonnrent pas.

Jetons tous ces faux cadavres  la mer! s'cria-t-il.

Une crne ide, mais absolument inexcutable, tant donne la complicit
du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.

Que faire alors? demanda-t-il.

--Revtir ceci! rpondirent Fry-Craig.

Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqus  Tong-Tchou, et
prsentrent  leur client un de ces merveilleux appareils nautiques,
invents par le capitaine Boyton.

Le colis contenait encore trois autres appareils avec les diffrents
ustensiles qui les compltaient et en faisaient des engins de sauvetage
de premier ordre.

Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!

Un instant aprs, Fry ramenait Soun, compltement hbt. Il fallut
l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pense
que par des _ai ai ya!_  fendre l'me!

A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons taient prts. On et dit quatre
phoques des mers glaciales se disposant  faire un plongeon. Il faut
dire, toutefois, que le phoque Soun n'et donn qu'une ide peu
avantageuse de la souplesse tonnante de ces mammifres marins, tant il
tait flasque et mollasse dans son vtement insubmersible.

Dj la nuit commenait  se faire vers l'est. La jonque flottait au
milieu d'un absolu silence  la calme surface des eaux.

Craig et Fry poussrent un des sabords qui fermaient les fentres du
rouffle  l'arrire, et dont la baie s'ouvrait au-dessus du couronnement
de la jonque. Soun, enlev sans plus de faon, fut gliss  travers le
sabord et lanc  la mer. Kin-Fo le suivit aussitt. Puis, Craig et Fry,
saisissant les apparaux qui leur taient ncessaires, se prcipitrent 
sa suite.

Personne ne pouvait se douter que les passagers de la _Sam-Yep_ venaient
de quitter le bord!




CHAPITRE XIX

QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA SAM-YEP, NI
POUR SON QUIPAGE.


Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement en un vtement
de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la
nature mme de l'toffe employe, ils sont donc impermables. Mais,
impermables  l'eau, ils ne l'auraient pas t au froid, rsultant
d'une immersion prolonge. Aussi ces vtements sont-ils faits de deux
toffes juxtaposes, entre lesquelles on peut insuffler une certaine
quantit d'air.

Cet air sert donc  deux fins: 1  maintenir l'appareil suspenseur  la
surface de l'eau; 2  empcher par son interposition tout contact avec
le milieu liquide, et consquemment  garantir de tout refroidissement.
Ainsi vtu, un homme pourrait rester presque indfiniment immerg.

[Illustration: Soun fut lanc  la mer. (Page 159.)]

Il va sans dire que l'tanchit des joints de ces appareils tait
parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes
semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture mtallique, assez large
pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fixe 
cette ceinture, se raccordait  un solide collier, sur lequel s'adaptait
la capote. Celle-ci, entourant la tte, s'appliquait hermtiquement au
front, aux joues, au menton, par un liser lastique. De la figure, on
ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.

A la jaquette taient fixs plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
servaient  l'introduction de l'air, et permettaient de la rglementer
selon le degr de densit que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, 
volont, tre plong jusqu'au cou ou jusqu' mi-corps seulement, ou mme
prendre la position horizontale. En somme, complte libert d'action et
de mouvements, scurit garantie et absolue.

[Illustration: Ce coquin de capitaine! (Page 163.)]

Tel est l'appareil, qui a valu tant de succs  son audacieux inventeur,
et dont l'utilit pratique est manifeste dans un certain nombre
d'accidents de mer. Divers accessoires le compltaient: un sac
impermable, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en
bandoulire; un solide bton, qui se fixait au pied dans une douille et
portait une petite voile taille en foc; une lgre pagaie, qui servait
ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.

Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi quips, flottaient maintenant  la
surface des flots. Soun, pouss par un des agents, se laissait faire,
et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'loigner de la
jonque.

La nuit, encore trs obscure, favorisait cette manoeuvre. Au cas o le
capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent monts sur le
pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs,
ne devait supposer qu'ils eussent quitt le bord dans de telles
conditions. Les coquins, enferms dans la cale, ne l'apprendraient qu'au
dernier moment.

A la deuxime veille, avait dit le faux mort du dernier cercueil,
c'est--dire vers le milieu de la nuit.

Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de rpit pour
fuir, et, pendant ce temps, ils espraient bien gagner un mille sous le
vent de la _Sam-Yep_. En effet, une fracheur commenait  rider le
miroir des eaux, mais si lgre encore, qu'il ne fallait compter que sur
la pagaie pour s'loigner de la jonque.

En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'taient si bien habitus 
leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement, sans jamais
hsiter, ni sur le mouvement  produire, ni sur la position  prendre
dans ce moelleux lment. Soun, lui-mme, avait bientt recouvr ses
esprits, et se trouvait incomparablement plus  son aise qu' bord de la
jonque. Son mal de mer avait subitement cess. C'est que d'tre soumis
au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de
la houle, lorsqu'on y est plong  mi-corps, cela est trs diffrent, et
Soun le constatait avec quelque satisfaction.

Mais, si Soun n'tait plus malade, il avait horriblement peur. Il
pensait que les requins n'taient peut-tre pas encore couchs, et,
instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il et t sur le point
d'tre happ!... Franchement, un peu de cette inquitude n'tait pas
trop dplace dans la circonstance!

Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune
continuait  jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant,
ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place,
ils reprenaient la position verticale.

Une heure aprs qu'ils l'avaient quitte, la _Sam-Yep_ leur restait  un
demi-mille au vent. Ils s'arrtrent alors, s'appuyrent sur leur
pagaie, pose  plat, et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne
parler qu' voix basse.

Ce coquin de capitaine! s'cria Craig, pour entrer en matire.

--Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.

--Cela vous tonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait
plus surprendre.

--Oui! rpondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces misrables
ont pu savoir que nous prendrions passage  bord de cette jonque!

--Incomprhensible, en effet, ajouta Fry.

--Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons
chapp!

--chapp! rpondit Craig. Non! Tant que la _Sam-Yep_ sera en vue, nous
ne serons pas hors de danger!

--Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.

--Reprendre des forces, rpondit Fry, et nous loigner assez pour ne
point tre aperus au lever du jour!

Et Fry, insoufflant une certaine quantit d'air dans son appareil,
remonta au-dessus de l'eau jusqu' mi-corps. Il ramena alors son sac sur
sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une
eau-de-vie rconfortante, et le passa  son client.

Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu' la dernire goutte.
Craig-Fry l'imitrent, et Soun ne fut point oubli.

a va?... lui dit Craig.

--Mieux! rpondit Soun, aprs avoir bu. Pourvu que nous puissions manger
un bon morceau!

--Demain, dit Craig, nous djeunerons au point du jour, et quelques
tasses de th...

--Froid! s'cria Soun en faisant la grimace.

--Chaud! rpondit Craig.

--Vous ferez du feu?

--Je ferai du feu.

--Pourquoi attendre  demain? demanda Soun.

--Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et  ses
complices?

--Non! non!

--Alors,  demain!

En vrit, ces braves gens causaient l comme chez eux! Seulement, la
lgre houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un
ct singulirement comique. Ils montaient et descendaient tour  tour,
au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch par
la main d'un pianiste.

La brise commence  frachir, fit observer Kin-Fo.

--Appareillons, rpondirent Fry-Craig.

Et ils se prparaient  mter leur bton, afin d'y hisser sa petite
voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'pouvante.

Te tairas-tu, imbcile! lui dit son matre. Veux-tu donc nous faire
dcouvrir?

--Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.

--Quoi?

--Une norme bte... qui s'approchait!... Quelque requin!...

--Erreur, Soun! dit Craig, aprs avoir attentivement observ la surface
de la mer.

--Mais... j'ai cru sentir!... reprit Soun.

--Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'paule de
son domestique. Lors mme que tu te sentirais happer la jambe, je te
dfends de crier, sinon...

--Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous
l'enverrons par le fond, o il pourra crier tout  son aise!

Le malheureux Soun, on le voit, n'tait pas au terme de ses
tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus
souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer,
et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.

Ainsi que l'avait constat Kin-Fo, la brise tendait  se faire; mais ce
n'tait qu'une de ces folles rises, qui, le plus souvent, tombent au
lever du soleil. Nanmoins, il fallait en profiter pour s'loigner
autant que possible de la _Sam-Yep_. Lorsque les compagnons de Lao-Shen
ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient
videmment  sa recherche, et, s'il tait en vue, la pirogue leur
donnerait toute facilit pour le reprendre. Donc,  tout prix, il
importait d'tre loin avant l'aube.

La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o l'ouragan
avait pouss la jonque, en un point du golfe de Lao-Tong, du golfe de
P-Tch-Li ou mme de la mer Jaune, gagner dans l'ouest, c'tait
videmment rallier le littoral. L pouvaient se rencontrer quelques-uns
de ces btiments de commerce qui cherchent les bouches du Pe-ho. L,
les barques de pche frquentaient jour et nuit les abords de la cte.
Les chances d'tre recueillis s'accrotraient donc dans une assez grande
proportion. Si, au contraire, le vent ft venu de l'ouest, et si la
_Sam-Yep_ avait t emporte plus au sud que le littoral de la Core,
Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant
eux se ft tendue l'immense mer, et, au cas o les ctes du Japon les
eussent reus, ce n'aurait t qu' l'tat de cadavres, flottant dans
leur insubmersible gane de caoutchouc.

Mais, ainsi qu'il a t dit, cette brise devait probablement tomber au
lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors
de vue.

Il tait environ dix heures du soir. La lune devait apparatre au-dessus
de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant 
perdre.

A la voile! dirent Fry-Craig.

L'appareillage se fit aussitt. Rien de plus facile, en somme. Chaque
semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destine 
former l'emplanture du bton, qui servait de mtereau.

Kin-Fo, Soun, les deux agents s'tendirent d'abord sur le dos; puis, ils
ramenrent leur pied en pliant le genou, et plantrent le bton dans la
douille, aprs avoir pralablement pass  son extrmit la drisse de la
petite voile. Ds qu'ils eurent repris la position horizontale, le
bton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa
verticalement.

Hisse! dirent Fry-Craig.

Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du
mtereau l'angle suprieur de la voile, qui tait taille en triangle.

La drisse fut amarre  la ceinture mtallique, l'coute tenue  la
main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un
lger remous la petite flottille de scaphandres.

Ces hommes-barques ne mritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus
justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
ordinairement et improprement appliqu?

Dix minutes aprs, chacun d'eux manoeuvrait avec une sret et une
facilit parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'carter les uns
des autres. On et dit une troupe d'normes golands, qui, l'aile tendue
 la brise, glissaient lgrement  la surface des eaux.

Cette navigation tait trs favorise, d'ailleurs, par l'tat de la mer.
Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface,
ni clapotis ni ressac.

Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tte et avala quelques
gorges de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux
nauses. Ce n'tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inquitait, mais bien
plutt la crainte de rencontrer une bande de squales froces! Cependant,
on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position
horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de
sa gueule oblige le requin  se retourner pour happer sa proie, et ce
mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
horizontalement. En outre, on a remarqu que si ces animaux voraces se
jettent sur les corps inertes, ils hsitent devant ceux qui sont dous
de mouvement. Soun devait donc s'astreindre  remuer sans cesse, et s'il
remua, on le laisse  penser.

Les scaphandres navigurent de la sorte pendant une heure environ. Il
n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne
les et pas assez rapidement loigns de la jonque. Plus, les aurait
fatigus autant par la tension donne  leur petite voile que par le
clapotis trop accentu des flots.

Craig-Fry commandrent alors de stopper. Les coutes furent largues,
et la flottille s'arrta.

Cinq minutes de repos, s'il vous plat, monsieur? dit Craig en
s'adressant  Kin-Fo.

--Volontiers.

Tous,  l'exception de Soun, qui voulut rester tendu par prudence, et
continua  gigotter, reprirent la position verticale.

Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.

--Avec plaisir, rpondit Kin-Fo.

Quelques gorges de la rconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas
davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore. Ils
avaient dn, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient
attendre jusqu'au lendemain matin. Quant  se rchauffer, c'tait
inutile. Le matelas d'air, interpos entre leur corps et l'eau, les
garantissait de toute fracheur. La temprature normale de leur corps
n'avait certainement pas baiss d'un degr depuis le dpart.

Et la _Sam-Yep_, tait-elle toujours en vue?

Craig et Fry se retournrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit
et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.

Rien! Pas une de ces ombres,  peine sensibles, que dessinent les
btiments sur le fond obscur du ciel. D'ailleurs, nuit noire, un peu
embrume, avare d'toiles. Les plantes ne formaient qu'une sorte de
nbuleuse au firmament. Mais, trs probablement, la lune, qui n'allait
pas tarder  montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques
et dgagerait largement l'espace.

La jonque est loin! dit Fry.

--Ces coquins dorment encore, rpondit Craig, et n'auront pas profit de
la brise!

--Quand vous voudrez? dit Kin-Fo, qui raidit son coute et tendit de
nouveau sa voile au vent.

Ses compagnons l'imitrent, et tous reprirent leur premire direction
sous la pousse d'une brise un peu plus faite.

Ils allaient ainsi dans l'ouest. Consquemment, la lune, se levant 
l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle
clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos, et c'tait cet
horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-tre, au lieu d'une
ligne circulaire, nettement trace par le ciel et l'eau, prsenterait-il
un profil accident, frang des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y
tromperaient pas. Ce serait le littoral du Cleste Empire, et, en
quelque point qu'ils y accostassent, le salut assur. La cte tait
franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc tre
dangereux. Une fois  terre, on dciderait ce qu'il conviendrait de
faire ultrieurement.

Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
dessinrent vaguement sur les brumes du znith. Le quartier de lune
commenait  dborder la ligne d'eau.

Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournrent. La brise qui
frachissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les
entranait alors avec une certaine rapidit. Mais ils sentirent que
l'espace s'clairait peu  peu.

En mme temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui
remontait balayait les brumes, et un sillage accentu frmissait  la
tte des scaphandres.

Le disque de la lune, pass du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina
bientt tout le ciel.

Soudain, un bon juron, bien franc, bien amricain, s'chappa de la
bouche de Craig:

[Illustration: Ils voguaient de conserve. (Page 165.)]

La jonque! dit-il.

Tous s'arrtrent.

Bas les voiles! cria Fry.

En un instant, les quatre focs furent amens, et les btons dplants de
leurs douilles.

Kin-Fo et ses compagnons, se replaant verticalement, regardrent
derrire eux.

La _Sam-Yep_ tait l,  moins d'un mille, se profilant en noir sur
l'horizon clairci, toutes voiles dehors.

[Illustration: videmment il y avait lutte. (Page 170.)]

C'tait bien la jonque! Elle avait appareill et profitait maintenant de
la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'tait aperu de la disparition
de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il tait parvenu  s'enfuir.
A tout hasard, il s'tait mis  sa poursuite, d'accord avec ses
complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et
Fry, seraient retombs entre ses mains!

Mais avaient-ils t vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les
baignait la lune  la surface de la mer? Non, peut-tre!

Bas les ttes! dit Craig, qui se rattacha  cet espoir.

Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissrent fuser un peu d'air,
et les quatre scaphandres s'enfoncrent de faon que leur tte
encapuchonne merget seule. Il n'y avait plus qu' attendre dans un
absolu silence, sans faire un mouvement.

La jonque approchait avec rapidit. Ses hautes voiles dessinaient deux
larges ombres sur les eaux.

Cinq minutes aprs, la _Sam-Yep_ n'tait plus qu' un demi-mille.
Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
l'arrire, le capitaine tenait la barre.

Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
maintenir dans le lit du vent? On ne savait.

Tout  coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur
le pont de la _Sam-Yep_. Les clameurs redoublrent.

videmment, il y avait lutte entre les faux morts, chapps de la cale,
et l'quipage de la jonque.

Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
n'taient-ils donc pas d'accord?

Kin-Fo et ses compagnons entendaient trs clairement, d'une part
d'horribles vocifrations, de l'autre des cris de douleur et de
dsespoir, qui s'teignirent en moins de quelques minutes.

Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
des corps taient jets  la mer.

Non! le capitaine Yin et son quipage n'taient pas les complices des
bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient t surpris
et massacrs. Les coquins, qui s'taient cachs  bord,--sans doute avec
l'aide des chargeurs de Takou,--n'avaient eu d'autre dessein que de
s'emparer de la jonque pour le compte du Ta-ping, et, certainement, ils
ignoraient que Kin-Fo et t passager de la _Sam-Yep_!

Or, si celui-ci tait vu, s'il tait pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni
Soun, n'auraient de piti  attendre de ces misrables.

La jonque avanait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance
inespre, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.

Ils plongrent un instant.

Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass, sans les voir, et fuyait
au milieu d'un rapide sillage.

Un cadavre flottait  l'arrire, et le remous l'approcha peu  peu des
scaphandres.

C'tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de
sa robe le soutenaient encore sur l'eau.

Puis, il s'enfona et disparut dans les profondeurs de la mer.

Ainsi prit le jovial capitaine Yin, commandant la _Sam-Yep_!

Dix minutes plus tard, la jonque s'tait perdue dans l'ouest, et Kin-Fo,
Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls  la surface de la mer.




CHAPITRE XX

OU L'ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU
CAPITAINE BOYTON.


Trois heures aprs, les premires blancheurs de l'aube s'accusaient
lgrement  l'horizon. Bientt, il fit jour, et la mer put tre
observe dans toute son tendue.

La jonque n'tait plus visible. Elle avait promptement distanc les
scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils avaient
bien suivi la mme route, dans l'ouest, sous l'impulsion de la mme
brise, mais la _Sam-Yep_ devait se trouver maintenant  plus de trois
lieues sous le vent. Donc, rien  craindre de ceux qui la montaient.

Toutefois, ce danger vit ne rendait pas la situation prsente beaucoup
moins grave.

En effet, la mer tait absolument dserte. Pas un btiment, pas une
barque de pche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni  l'est.
Rien qui indiqut la proximit d'un littoral quelconque. Ces eaux
taient-elles les eaux du golfe de P-Tch-Li ou celles de la mer Jaune?
A cet gard, complte incertitude.

Cependant, quelques souffles couraient encore  la surface des flots.
Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie par la
jonque dmontrait que la terre se relverait,--plus ou moins
prochainement,--dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'tait l qu'il
convenait de la chercher.

Il fut donc dcid que les scaphandres remettraient  la voile, aprs
s'tre restaurs, toutefois. Les estomacs rclamaient leur d, et dix
heures de traverse, dans ces conditions, les rendaient imprieux.

Djeunons, dit Craig.

--Copieusement. ajouta Fry.

Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de mchoires,
auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam ne songeait plus
 tre dvor sur place. Au contraire.

Le sac impermable fut donc ouvert. Fry en tira diffrents comestibles
de bonne qualit, du pain, des conserves, quelques ustensiles de table,
enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la faim et la soif. Sur les
cent plats qui figurent au menu ordinaire d'un dner chinois, il en
manquait bien quatre-vingt-dix-huit, mais il y avait de quoi restaurer
les quatre convives, et ce n'tait certes pas le cas de se montrer
difficile.

On djeuna donc, et de bon apptit. Le sac contenait des provisions pour
deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait  terre, ou l'on n'y
arriverait jamais.

Mais nous avons bon espoir, dit Craig.

--Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
ironie.

--Parce que la chance nous revient, rpondit Fry.

--Ah! vous trouvez?

--Sans doute, reprit Craig. Le suprme danger tait la jonque, et nous
avons pu lui chapper.

--Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'tre attachs 
votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez t plus en sret
qu'ici!

--Tous les Ta-ping du monde.... dit Craig.

--Ne pourraient vous atteindre.... dit Fry.

--Et vous flottez joliment... ajouta Craig.

--Pour un homme qui pse deux cent mille dollars! ajouta Fry.

Kin-Fo ne put s'empcher de sourire.

Si je flotte, rpondit Kin-Fo, c'est grce  vous, messieurs! Sans
votre aide, je serais maintenant o est le pauvre capitaine Yin!

--Nous aussi! rpliqurent Fry-Craig.

--Et moi donc! s'cria Soun, en faisant passer, non sans quelque effort,
un norme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.

--N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!

--Vous ne nous devez rien, rpondit Fry, puisque vous tes le client de
la _Centenaire_...

--Compagnie d'assurances sur la vie...

--Capital de garantie: vingt millions de dollars...

--Et nous esprons bien...

--Qu'elle n'aura rien  vous devoir!

Au fond, Kin-Fo tait trs touch du dvouement dont les deux agents
avaient fait preuve envers lui, quel qu'en ft le mobile. Aussi ne leur
cacha-t-il point ses sentiments  leur gard.

Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen m'aura
rendu la lettre, dont Wang s'est si fcheusement dessaisi!

Craig et Fry se regardrent. Un sourire imperceptible se dessina sur
leurs lvres. Ils avaient videmment eu la mme pense.

Soun? dit Kin-Fo.

--Monsieur?

--Le th?

--Voil! rpondit Fry.

Et Fry eut raison de rpondre, car de faire du th dans ces conditions,
Soun et rpondu que cela tait absolument impossible.

Mais croire que les deux agents fussent embarrasss pour si peu, c'et
t ne pas les connatre.

Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complment
indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de fanal
quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de fourneau lorsqu'on
veut obtenir quelque boisson chaude.

Rien de plus simple, en vrit. Un tuyau de cinq  six pouces, reli 
un rcipient mtallique, muni d'un robinet suprieur et d'un robinet
infrieur,--le tout encastr dans une plaque de lige,  la faon de ces
thermomtres flottants qui sont en usage dans les maisons de bains,--tel
est l'appareil en question.

Fry posa cet ustensile  la surface de l'eau, qui tait parfaitement
unie.

D'une main, il ouvrit le robinet suprieur, de l'autre le robinet
infrieur, adapt au rcipient immerg.

Aussitt une belle flamme fusa  l'extrmit, en dgageant une chaleur
trs apprciable.

Voil le fourneau! dit Fry.

Soun n'en pouvait croire ses yeux.

Vous faites du feu avec de l'eau? s'cria-t-il.

--Avec de l'eau et du phosphure de calcium! rpondit Craig.

En effet, cet appareil tait construit de manire  utiliser une
singulire proprit du phosphure de calcium, ce compos du phosphore,
qui produit au contact de l'eau de l'hydrogne phosphor. Or, ce gaz
brle spontanment  l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne
peuvent l'teindre. Aussi est-il employ maintenant pour clairer les
boues de sauvetage perfectionnes. La chute de la boue met l'eau en
contact avec le phosphure de calcium. Aussitt une longue flamme en
jaillit, qui permet, soit  l'homme tomb  la mer de la retrouver dans
la nuit, soit aux matelots de venir directement  son secours[16].

  [16] M. Seyferth et M. Silas, archiviste de l'ambassade de France 
  Vienne, sont les inventeurs de cette boue de sauvetage, en usage sur
  tous les navires de guerre.

Pendant que l'hydrogne brlait  la pointe du tube, Craig tenait
au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puise  un
petit tonnelet, enferm dans son sac.

En quelques minutes, le liquide fut port  l'tat d'bullition. Craig
le versa dans une thire, qui contenait quelques pinces d'un th
excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent  l'amricaine,--ce
qui n'amena aucune rclamation de leur part.

Cette chaude boisson termina convenablement ce djeuner, servi  la
surface de la mer, par tant de latitude et tant de longitude. Il ne
manquait qu'un sextant et un chronomtre pour dterminer la position, 
quelques secondes prs. Ces instruments complteront un jour le sac des
appareils Boyton, et les naufrags ne courront plus risque de s'garer
sur l'Ocan.

Kin-Fo et ses compagnons, bien reposs, bien refaits, dployrent alors
les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation,
agrablement interrompue par ce repas matinal.

La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres
firent bonne route, vent arrire. A peine leur fallait-il la rectifier,
de temps en temps, par un lger coup de pagaie. Dans cette position
horizontale, moelleusement et doucement entrans, ils avaient une
certaine tendance  s'endormir. De l, ncessit de rsister au sommeil,
qui et t fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y
point succomber, avaient allum un cigare et ils fumaient, comme font
les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une cole de natation.

Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubls par les
gambades de quelques animaux marins, qui causrent au malheureux Soun
les plus grandes frayeurs.

Ce n'taient heureusement que d'inoffensifs marsouins. Ces clowns de
la mer venaient tout bonnement reconnatre quels taient ces tres
singuliers qui flottaient dans leur lment,--des mammifres comme eux,
mais nullement marins.

Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils filaient
comme des flches, en nuanant les couches liquides de leurs couleurs
d'meraude; ils s'lanaient de cinq  six pieds hors des flots; ils
faisaient une sorte de saut prilleux, qui attestait la souplesse et la
vigueur de leurs muscles. Ah! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau
avec cette rapidit, qui est suprieure  celle des meilleurs navires,
ils n'auraient sans doute pas tard  rallier la terre! C'tait  donner
envie de s'amarrer  quelques-uns de ces animaux, et de se faire
remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux
valait encore ne demander qu' la brise un dplacement qui, pour tre
plus lent, tait infiniment plus pratique.

Cependant, vers midi, le vent tomba tout  fait. Il finit par des
veles capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et
les laissaient retomber inertes. L'coute ne tendait plus la main qui la
tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux pieds ni  la tte des
scaphandres.

Une complication... dit Craig.

--Grave! rpondit Fry.

On s'arrta un instant. Les mts furent dplants, les voiles serres,
et chacun, se replaant dans la position verticale, observa l'horizon.

La mer tait toujours dserte. Pas une voile en vue, pas une fume de
steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les
vapeurs, et comme rarfi les courants atmosphriques. La temprature de
l'eau et paru chaude, mme  des gens qui n'auraient pas t vtus
d'une double enveloppe de caoutchouc!

Cependant, si rassurs que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de
cette aventure, ils ne laissaient pas d'tre inquiets. En effet, la
distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait tre estime;
mais, que rien ne dcelt la proximit du littoral, ni btiment de
commerce, ni barque de pche, voil qui devenait de plus en plus
inexplicable.

Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'taient point gens  se dsesprer
avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient
encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps
menat de devenir mauvais!

[Illustration: Vous faites du feu avec de l'eau? (Page 173.)]

A la pagaie! dit Kin-Fo.

Ce fut le signal du dpart, et, tantt sur le dos, tantt sur le ventre,
les scaphandres reprirent la route de l'ouest.

On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait promptement
des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arrter
et attendre Soun, qui restait en arrire et recommenait ses jrmiades.
Son matre l'interpellait, le malmenait, le menaait; mais Soun, ne
craignant rien pour son restant de queue, protge par l'paisse capote
de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'tre abandonn suffisait,
d'ailleurs,  le maintenir  courte distance.

[Illustration: Hourra! rpondit Fry. (Page 180.)]

Vers deux heures, quelques oiseaux se montrrent. C'taient des
golands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On
ne pouvait donc dduire de leur prsence que la cte ft proche.
Nanmoins, ce fut considr comme un indice favorable.

Une heure aprs, les scaphandres tombaient dans un rseau de sargasses,
dont ils eurent assez de mal  se dlivrer. Ils s'y embarrassaient comme
des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les
couteaux et tailler dans toute cette broussaille marine.

Il y eut l perte d'une grande demi-heure, et dpense de forces qui
auraient pu tre mieux utilises.

A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrta de nouveau, bien
fatigue, il faut le dire. Une assez frache brise venait de se lever,
mais alors elle soufflait du sud. Circonstance trs inquitante. En
effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du largue,
comme une embarcation que sa quille soutient contre la drive. Si donc
ils dployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'tre entrans
dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn dans
l'ouest. En outre, une houle plus accentue se produisit. Un assez fort
clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la
situation infiniment plus pnible.

La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement  prendre du
repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce
dner fut moins gai que le djeuner. La nuit allait revenir dans
quelques heures. Le vent frachissait... Quel parti prendre?

Kin-Fo, appuy sur sa pagaie, les sourcils froncs, plus irrit encore
qu'inquiet de cet acharnement de la malechance, ne prononait pas une
parole. Soun geignait sans discontinuer, et ternuait dj comme un
mortel que le terrible coryza menace.

Craig et Fry se sentaient mentalement interrogs par leurs deux
compagnons, mais ils ne savaient que rpondre!

Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une rponse.

Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanment leur main
vers le sud, s'criaient:

Voile!

En effet,  trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui
forait de toile. Or,  continuer dans la direction qu'elle suivait vent
arrire, elle devait probablement passer  peu de distance de l'endroit
o Kin-Fo et ses compagnons s'taient arrts.

Donc, il n'y avait qu'une chose  faire: couper la route de
l'embarcation en se portant perpendiculairement  sa rencontre.

Les scaphandres manoeuvrrent aussitt dans ce sens. Les forces leur
revenaient. Maintenant que le salut tait, pour ainsi dire, dans leurs
mains, ils ne le laisseraient point chapper.

La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites
voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance  parcourir tant
relativement courte.

On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
frachissait. Ce n'tait qu'une barque de pche, et sa prsence
indiquait videmment que la cte ne pouvait tre trs loigne, car les
pcheurs chinois s'aventurent rarement au large.

Hardi! hardi! crirent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.

Ils n'avaient pas  surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-Fo,
bien allong  la surface de l'eau, filait comme un skiff de course.
Quant  Soun, il se surpassait vritablement et tenait la tte, tant il
craignait de rester en arrire!

Un demi-mille environ, voil ce qu'il fallait gagner pour tomber  peu
prs dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand
jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez prs pour se
faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les pcheurs,  la
vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne
prendraient-ils pas la fuite? Il y avait l une ventualit assez grave.

Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul instant. Aussi les
bras se dployaient, les pagaies frappaient rapidement la crte des
petites lames, la distance diminuait  vue d'oeil, lorsque Soun,
toujours en avant, poussa un terrible cri d'pouvante.

Un requin! un requin!

Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.

A une distance de vingt pieds environ, on voyait merger deux
appendices. C'taient les ailerons d'un animal vorace, particulier  ces
mers, le requin-tigre, bien digne de son nom, car la nature lui a donn
la double frocit du squale et du fauve.

Aux couteaux! dirent Fry et Craig.

C'taient les seules armes qu'ils eussent  leur disposition, armes
insuffisantes peut-tre!

Soun, on le pense bien, s'tait brusquement arrt et revenait
rapidement en arrire.

Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait sur eux. Un instant,
son norme corps apparut dans la transparence des eaux, ray et tachet
de vert. Il mesurait seize  dix-huit pieds de long. Un monstre!

Ce fut sur Kin-Fo qu'il se prcipita tout d'abord, en se retournant 
demi pour le happer.

Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o le squale allait
l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une pousse
vigoureuse, il s'carta vivement.

Craig et Fry s'taient rapprochs, prts  l'attaque, prts  la
dfense.

Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de
large cisaille, hrisse d'une quadruple range de dents.

Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait dj russi; mais
sa pagaie rencontra la mchoire de l'animal, qui la coupa net.

Le requin,  demi couch sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.

A ce moment, des flots de sang fusrent en gerbes, et la mer se teignit
de rouge.

Craig et Fry venaient de frapper l'animal  coups redoubls, et, si dure
que ft sa peau, leurs couteaux amricains  longues lames taient
parvenus  l'entamer.

La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement.
Fry reut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta 
dix pieds de l.

Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il et
reu le coup lui-mme.

--Hourra! rpondit Fry en revenant  la charge.

Il n'tait pas bless. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
violence du coup de queue.

Le squale fut alors attaqu de nouveau et avec une vritable fureur. Il
se tournait, se retournait. Kin-Fo tait parvenu  lui enfoncer dans
l'orbite de l'oeil le bout bris de sa pagaie, et il essayait, au risque
d'tre coup en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig
cherchaient  l'atteindre au coeur.

Il faut croire que les deux agents y russirent, car le monstre, aprs
s'tre dbattu une dernire fois, s'enfona au milieu d'un dernier flot
de sang.

Hourra! hourra! hourra! s'crirent Fry-Craig d'une commune voix, en
agitant leurs couteaux.

--Merci! dit simplement Kin-Fo.

--Il n'y a pas de quoi! rpliqua Craig! Une bouche de deux cent mille
dollars  ce poisson!

--Jamais! ajouta Fry.

Et Soun? O tait Soun? En avant cette fois, et dj trs rapproch de
la barque, qui n'tait pas  trois encablures. Le poltron avait fui 
force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.

Les pcheurs, en effet, l'avaient aperu; mais ils ne pouvaient imaginer
que sous cet accoutrement de chien de mer il y et une crature humaine.
Ils se prparrent donc  le pcher, comme ils auraient fait d'un
dauphin ou d'un phoque. Ainsi, ds que le prtendu animal fut  porte,
une longue corde, munie d'un fort merillon, se droula du bord.

L'merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son vtement, et,
en glissant, le dchira depuis le dos jusqu' la nuque.

Soun, n'tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tte dans l'eau, les jambes
en l'air.

Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la prcaution d'interpeller
les pcheurs en bon chinois.

Frayeur extrme de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
allaient venter leurs voiles, et fuir au plus vite...

Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnatre pour ce qu'ils taient, ses
compagnons et lui, c'est--dire des hommes, des Chinois comme eux!

Un instant aprs, les trois mammifres terrestres taient  bord.

Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tte
au-dessus de l'eau. Un des pcheurs le saisit par son bout de queue et
l'enleva...

La queue de Soun lui resta tout entire dans la main, et le pauvre
diable fit un nouveau plongeon.

Les pcheurs l'entourrent alors d'une corde et parvinrent, non sans
peine,  le hisser dans la barque.

A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet l'eau de mer qu'il venait
d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton svre:

Elle tait donc fausse?

--Sans cela, rpondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
habitudes, je serais jamais entr  votre service!

Et il dit cela si drlement, que tous clatrent de rire.

Ces pcheurs taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
s'ouvrait prcisment le port que Kin-Fo voulait atteindre.

Le soir mme, vers huit heures, il y dbarquait avec ses compagnons, et,
dpouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient
l'apparence de cratures humaines.




CHAPITRE XXI

DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRME
SATISFACTION.


Maintenant, au Ta-ping!

Tels furent les premiers mots que pronona Kin-Fo, le lendemain matin,
30 juin, aprs une nuit de repos, bien due aux hros de ces singulires
aventures.

Ils taient enfin sur ce thtre des exploits de Lao-Shen. La lutte
allait s'engager dfinitivement.

Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
surprendre le Ta-ping, car il payerait sa lettre du prix que Lao-Shen
lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un
coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il et t 
mme de traiter avec le farouche mandataire de Wang.

Au Ta-ping! avaient rpondu Fry-Craig, aprs s'tre consults du
regard.

L'arrive de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
costume, la faon dont les pcheurs les avaient recueillis en mer, tout
tait pour exciter une certaine motion dans le petit port de Fou-Ning.
Difficile et t d'chapper  la curiosit publique. Ils avaient donc
t escorts, la veille, jusqu' l'auberge, o, grce  l'argent
conserv dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils
s'taient procur des vtements plus convenables. Si Kin-Fo et ses
compagnons eussent t moins entours en se rendant  l'auberge, ils
auraient peut-tre remarqu un certain Clestial, qui ne les quittait
pas d'une semelle. Leur surprise se ft sans doute accrue, s'ils
l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit,  la porte de
l'auberge. Leur mfiance, enfin, n'aurait pas manqu d'tre excite,
lorsqu'ils l'auraient retrouv le matin  la mme place.

Mais ils ne virent rien, ils ne souponnrent rien, ils n'eurent pas
mme lieu de s'tonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir
ses services en qualit de guide, au moment o ils sortaient de
l'auberge.

C'tait un homme d'une trentaine d'annes, et qui, d'ailleurs,
paraissait fort honnte.

Cependant, quelques soupons s'veillrent dans l'esprit de Craig-Fry,
et ils interrogrent cet homme.

Pourquoi, lui demandrent-ils, vous offrez-vous en qualit de guide, et
o prtendez-vous nous guider?

Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
naturel aussi que la rponse qui lui fut faite.

Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent 
Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre  vous conduire.

--Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti,
je voudrais savoir si la province est sre.

--Trs sre, rpondit le guide.

--Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
demanda Kin-Fo.

--Lao-Shen, le Ta-ping?

--Oui.

--En effet, rpondit le guide, mais il n'y a rien  craindre de lui en
de de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire
imprial. C'est au del que sa bande parcourt les provinces mongoles.

--Sait-on o il est actuellement? demanda Kin-Fo.

--Il a t signal dernirement aux environs du Tsching-Tang-Ro, 
quelques lis seulement de la Grande-Muraille.

--Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?

--Une cinquantaine de lis environ[17].

  [17] Une dizaine de lieues.

--Eh bien, j'accepte vos services.

--Pour vous conduire jusqu' la Grande-Muraille?...

--Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!

Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.

Vous serez bien pay! ajouta Kin-Fo.

Le guide secoua la tte en homme qui ne se souciait pas de passer la
frontire.

[Illustration: La queue lui resta dans la main. (Page 181.)]

Puis:

Jusqu' la Grande-Muraille, bien! rpondit-il. Au del, non! C'est
risquer sa vie.

--Estimez le prix de la vtre! Je vous la payerai.

--Soit, rpondit le guide.

Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta:

Vous tes libres, messieurs, de ne point m'accompagner!

--O vous irez... dit Craig.

--Nous irons, dit Fry.

[Illustration: Le guide prcdait Kin-Fo. (Page 186.)]

Le client de la _Centenaire_ n'avait pas encore cess de valoir pour eux
deux cent mille dollars!

Aprs cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent entirement
rassurs sur le compte du guide. Mais,  l'en croire, au del de cette
barrire que les Chinois ont leve contre les incursions des hordes
mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves ventualits.

Les prparatifs de dpart furent aussitt faits. On ne demanda point 
Soun s'il lui convenait ou non d'tre du voyage. Il en tait.

Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient
absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de
mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux
qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiquants s'en
vont par caravanes sur la route de Pking  Kiatcha, poussant leurs
innombrables troupeaux de moutons  large queue. Ils tablissent ainsi
des communications entre la Russie asiatique et le Cleste Empire.
Toutefois, ils ne se hasardent  travers ces longues steppes qu'en
troupes nombreuses et bien armes. Ce sont des gens farouches et fiers,
dit M. de Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de
mpris.

Cinq chameaux, avec leur harnachement trs rudimentaire, furent achets.
On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit
sous la direction du guide.

Mais ces prparatifs avaient exig quelque temps. Le dpart ne put
s'effectuer qu' une heure de l'aprs-midi. Malgr ce retard, le guide
se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille.
L, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persvrait
dans son imprudente rsolution, on passerait la frontire.

Le pays, aux environs de Fou-Ning, tait accident. Des nuages de sable
jaune se droulaient en paisses volutes au-dessus des routes, qui
s'allongeaient entre les champs cultivs. On sentait encore l le
productif territoire du Cleste Empire.

Les chameaux marchaient d'un pas mesur, peu rapide, mais constant. Le
guide prcdait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchs entre les deux bosses
de leur monture. Soun approuvait fort cette faon de voyager, et, dans
ces conditions, il serait all au bout du monde.

Si la route n'tait pas fatigante, la chaleur tait grande. A travers
les couches atmosphriques trs chauffes par la rverbration du sol,
se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines
liquides, grandes comme une mer, apparaissaient  l'horizon et
s'vanouissaient bientt,  l'extrme satisfaction de Soun, qui se
croyait encore menac de quelque navigation nouvelle.

Bien que cette province ft situe aux limites extrmes de la Chine, il
ne faudrait pas croire qu'elle ft dserte. Le Cleste Empire, quelque
vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse
 sa surface. Aussi, les habitants sont-ils nombreux, mme sur la
lisire du dsert asiatique.

Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
reconnaissables aux couleurs roses et bleues de leurs vtements,
vaquaient aux travaux de la campagne. Des troupeaux de moutons jaunes 
longue queue,--une queue que Soun ne regardait pas sans
envie!--paissaient  et l sous le regard de l'aigle noir. Malheur 
l'infortun ruminant qui s'cartait! Ce sont, en effet, de redoutables
carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons,
aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent mme de chiens de chasse
aux Kirghis des steppes de l'Asie Centrale.

Puis, des nues de gibier  plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil
ne ft pas rest inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai
chasseur n'et pas regard d'un bon oeil les filets, collets et autres
engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui
couvraient le sol entre les sillons de bl, de millet et de mas.

Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons
de cette poussire mongole. Ils ne s'arrtaient, ni aux ombrages de la
route, ni aux fermes isoles de la province, ni aux villages, que
signalaient de loin en loin les tours funraires, leves  la mmoire
de quelques hros de la lgende bouddhique. Ils marchaient en file, se
laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les
uns derrire les autres, et dont une sonnette rouge, pendue  leur cou,
rgularisait le pas cadenc.

Dans ces conditions, aucune conversation n'tait possible. Le guide, peu
causeur de sa nature, gardait toujours la tte de la petite troupe,
observant la campagne dans un rayon dont l'paisse poussire diminuait
singulirement l'tendue. Il n'hsitait jamais, d'ailleurs, sur la route
 suivre, mme  de certains croisements, auxquels manquait le poteau
indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'prouvant plus de mfiance  son gard,
reportaient-ils toute leur vigilance sur le prcieux client de la
_Centenaire_. Par un sentiment bien naturel, ils sentaient leur
inquitude s'accrotre  mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
instant, en effet, et sans tre  mme de le prvenir, ils pouvaient se
trouver en prsence d'un homme qui, d'un coup bien appliqu, leur ferait
perdre deux cent mille dollars.

Quant  Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o le
souvenir du pass domine les anxits du prsent et de l'avenir. Il
revoyait tout ce qu'avait t sa vie depuis deux mois. La constance de
sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inquiter trs srieusement.
Depuis le jour o son correspondant de San-Francisco lui avait envoy la
nouvelle de sa prtendue ruine, n'tait-il pas entr dans une priode
de malechance vraiment extraordinaire? Ne s'tablirait-il pas une
compensation entre la seconde partie de son existence et la premire,
dont il avait eu la folie de mconnatre les avantages? Cette srie de
conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui
tait dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait  la lui
reprendre sans coup frir? L'aimable L-ou, par sa prsence, par ses
soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet, arriverait-elle 
conjurer les mchants esprits acharns contre sa personne? Oui! tout ce
pass lui revenait, il s'en proccupait, il s'en inquitait! Et Wang!
Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jure;
mais Wang, le philosophe, l'hte assidu du yamen de Shang-Ha, ne serait
plus l pour lui enseigner la sagesse!

... Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le chameau
venait d'tre heurt par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au
milieu de son rve.

--Sommes-nous arrivs? demanda-t-il.

--Il est huit heures, rpondit le guide, et je propose de faire halte
pour dner.

--Et aprs?

--Aprs, nous nous remettrons en route.

--Il fera nuit.

--Oh! ne craignez pas que je vous gare! La Grande-Muraille n'est pas 
vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos btes!

--Soit! rpondit Kin-Fo.

Sur la route, s'levait une masure abandonne. Un petit ruisseau coulait
auprs, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y dsaltrer.

Pendant ce temps, avant que la nuit ft tout  fait venue, Kin-Fo et ses
compagnons s'installrent dans cette masure, et, l, ils mangrent comme
des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'apptit.

La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo
la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'tait ce
Ta-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tte en homme qui
n'est pas rassur, et, autant que possible, il vita de rpondre.

Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.

--Non, rpondit le guide, mais des Ta-ping de sa bande ont plusieurs
fois pass la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer!
Bouddha nous garde des Ta-ping!

A ces rponses, dont le guide ne pouvait videmment comprendre toute
l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se
regardaient en fronant le sourcil, tiraient leur montre, la
consultaient, et, finalement, hochaient la tte.

Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en
attendant le jour?

--Dans cette masure! s'cria le guide. J'aime encore mieux la rase
campagne! On risque moins d'tre surpris!

--Il est convenu que nous serons ce soir  la Grande-Muraille, rpondit
Kin-Fo. Je veux y tre et j'y serai.

Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion. Soun, dj
galop par la peur, Soun lui-mme, n'osa pas protester.

Le repas termin,--il tait  peu prs neuf heures,--le guide se leva et
donna le signal du dpart.

Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allrent alors  lui.

Monsieur, dirent-ils, vous tes bien dcid  vous remettre entre les
mains de Lao-Shen?

--Absolument dcid, rpondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre  quelque
prix que ce soit.

--C'est jouer trs gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au campement du
Ta-ping!

--Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! rpliqua Kin-Fo. Libre 
vous de ne pas me suivre!

Le guide avait allum une petite lanterne de poche. Les deux agents
s'approchrent, et consultrent une seconde fois leur montre.

Il serait certainement plus prudent d'attendre  demain, dirent-ils en
insistant.

--Pourquoi cela? rpondit Kin-Fo. Lao-Shen sera aussi dangereux demain
ou aprs-demain qu'il peut l'tre aujourd'hui! En route!

--En route! rptrent Fry-Craig.

Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois dj,
pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo
d'aller plus avant, un certain mcontentement s'tait rvl sur son
visage. En cet instant, lorsqu'il les vit revenir  la charge, il ne put
retenir un mouvement d'impatience.

Ceci n'avait point chapp  Kin-Fo, bien dcid, d'ailleurs,  ne pas
reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrme, lorsque, au moment
o il l'aidait  remonter sur sa bte, le guide se pencha  son oreille
et murmura ces mots:

Dfiez-vous de ces deux hommes!

Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide lui fit
signe de se taire, donna le signal du dpart, et la petite troupe
s'aventura dans la nuit  travers la campagne.

Un grain de dfiance tait-il entr dans l'esprit du client de
Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
prononces par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit
les deux mois de dvouement que les agents avaient mis  son service?
Non, en vrit! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig lui
avaient conseill ou de remettre sa visite au campement du Ta-ping, ou
d'y renoncer? N'tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
brusquement quitt Pking? L'intrt mme des deux agents de la
_Centenaire_ n'tait-il pas que leur client rentrt en possession de
cette absurde et compromettante lettre? Il y avait donc l une
insistance assez peu comprhensible.

Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait repris
sa place derrire le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils allrent
ainsi pendant deux grandes heures.

Il devait tre bien prs de minuit, lorsque le guide, s'arrtant, montra
dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait vaguement sur le
fond un peu plus clair du ciel. En arrire de cette ligne s'argentaient
quelques sommets, dj clairs par les premiers rayons de la lune, que
l'horizon cachait encore.

La Grande-Muraille! dit le guide.

--Pouvons-nous la franchir ce soir mme? demanda Kin-Fo.

--Oui, si vous le voulez absolument! rpondit le guide.

--Je le veux!

Les chameaux s'taient arrts.

Je vais reconnatre la passe, dit alors le guide. Demeurez et
attendez-moi.

Il s'loigna.

En ce moment, Craig et Fry s'approchrent de Kin-Fo.

Monsieur?... dit Craig.

--Monsieur? dit Fry.

Et tous deux ajoutrent:

Avez-vous t satisfait de nos services, depuis deux mois que
l'honorable William J. Bidulph nous a attachs  votre personne?

--Trs satisfait!

--Plairait-il  monsieur de nous signer ce petit papier pour tmoigner
qu'il n'a eu qu' se louer de nos bons et loyaux services?

--Ce papier? rpondit Kin-Fo, assez surpris,  la vue d'une feuille,
dtache de son carnet, que lui prsentait Craig.

--Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-tre quelque compliment de
notre directeur!

--Et sans doute une gratification supplmentaire, ajouta Fry.

--Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre  monsieur, dit Craig en
se courbant.

--Et l'encre ncessaire pour que monsieur puisse nous donner cette
preuve de gracieuset crite, dit Fry.

Kin-Fo se mit  rire et signa.

Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette crmonie en ce lieu
et  cette heure?

--En ce lieu, rpondit Fry, parce que notre intention n'est pas de vous
accompagner plus loin!

--A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, il sera
minuit!

--Et que vous importe l'heure?

--Monsieur, reprit Craig, l'intrt que vous portait notre Compagnie
d'assurances...

--Va finir dans quelques instants... ajouta Fry.

--Et vous pourrez vous tuer...

--Ou vous faire tuer...

--Tant qu'il vous plaira!

Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui parlaient du
ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-dessus de l'horizon
 l'orient, et lana jusqu' eux son premier rayon.

La lune!... s'cria Fry.

--Et aujourd'hui, 30 juin!... s'cria Craig.

--Elle se lve  minuit...

--Et votre police n'tant pas renouvele...

--Vous n'tes plus le client de la _Centenaire_...

--Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.

--Monsieur Kin-Fo, bonsoir! dit Fry.

[Illustration: La grande muraille! dit le guide. (Page 190.)]

Et les deux agents, tournant la tte de leur monture, disparurent
bientt, laissant leur client stupfait.

Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Amricains, peut-tre un
peu trop pratiques, avait  peine cess de se faire entendre, qu'une
troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-Fo, qui tenta
vainement de se dfendre, sur Soun, qui essaya vainement de s'enfuir.

Un instant aprs, le matre et le valet taient entrans dans la
chambre basse de l'un des bastions abandonns de la Grande-Muraille,
dont la porte fut soigneusement referme sur eux.




[Illustration: Kin-Fo et Soun furent introduits dans un large vestibule.
(Page 195.)]

CHAPITRE XXII

QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE FAON PEU
INATTENDUE!


La Grande-Muraille,--un paravent chinois, long de quatre cents
lieues,--construite au troisime sicle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-Ti,
s'tend depuis le golfe de Lao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux
jetes, jusque dans le Kan-Sou, o elle se rduit aux proportions d'un
simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts,
dfendus par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges
de vingt, granit par leur base, briques  leur revtement suprieur, qui
suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la
frontire russo-chinoise.

Du ct du Cleste Empire, la muraille est en assez mauvais tat. Du
ct de la Mantchourie, elle se prsente sous un aspect plus rassurant,
et ses crneaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.

De dfenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que
les Fils du Ciel, peuvent librement passer  travers ses portes. Le
paravent ne prserve plus la frontire septentrionale de l'Empire, pas
mme de cette fine poussire mongole, que le vent du nord emporte
parfois jusqu' sa capitale.

Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions dserts que Kin-Fo et
Soun, aprs une fort mauvaise nuit passe sur la paille, durent
s'enfoncer le lendemain matin, escorts par une douzaine d'hommes, qui
ne pouvaient appartenir qu' la bande de Lao-Shen.

Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'tait plus possible  Kin-Fo
de se faire aucune illusion. Ce n'tait point le hasard qui avait mis ce
tratre sur son chemin. L'ex-client de la _Centenaire_ avait videmment
t attendu par ce misrable. Son hsitation  s'aventurer au del de la
Grande-Muraille n'tait qu'une ruse pour drouter les soupons. Ce
coquin appartenait bien au Ta-ping, et ce ne pouvait tre que par ses
ordres qu'il avait agi.

Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute  ce sujet, aprs avoir interrog un
des hommes qui paraissait diriger son escorte.

Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef?
demanda-t-il.

--Nous y serons avant une heure! rpondit cet homme.

En somme, qu'tait venu chercher l'lve de Wang? Le mandataire du
philosophe! Eh bien, on le conduisait o il voulait aller! Que ce ft de
bon gr ou de force, il n'y avait pas l de quoi rcriminer. Il fallait
laisser cela  Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa tte
de poltron vaciller sur ses paules.

Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer
de ngocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il
dsirait. Tout tait bien.

Aprs avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas
la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient,
 droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi
pendant une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo
et Soun, troitement entours, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y
songeaient pas.

Une heure et demie aprs, gardiens et prisonniers apercevaient, au
tournant d'un contrefort, un difice  demi ruin.

C'tait une ancienne bonzerie, leve sur une des croupes de la
montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet
endroit perdu de la frontire russo-chinoise, au milieu de cette contre
dserte, on pouvait se demander quelle sorte de fidles osaient
frquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer
leur vie,  s'aventurer dans ces dfils, trs propres aux guet-apens et
aux embches.

Si le Ta-ping Lao-Shen avait tabli son campement dans cette partie
montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu
digne de ses exploits.

Or,  une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte rpondit que Lao-Shen
rsidait effectivement dans cette bonzerie.

Je dsire le voir  l'instant, dit Kin-Fo.

--A l'instant, rpondit le chef.

Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient t pralablement enleves,
furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple.
L se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, trs pittoresques sous
leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches
n'taient pas prcisment rassurantes.

Kin-Fo passa dlibrment entre cette double range de Ta-ping. Quant 
Soun, il dut tre vigoureusement pouss par les paules, et il le fut.

Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag dans l'paisse
muraille, et dont les degrs descendaient assez profondment  travers
le massif de la montagne.

Cela indiquait videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous
l'difice principal de la bonzerie, et il et t trs difficile, pour
ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil
de ces sinuosits souterraines.

Aprs avoir descendu une trentaine de marches, puis s'tre avancs
pendant une centaine de pas,  la lueur fuligineuse de torches portes
par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arrivrent au
milieu d'une vaste salle qu'clairait  demi un luminaire de mme
espce.

C'tait bien une crypte. Des piliers massifs, orns de ces hideuses
ttes de monstre, qui appartiennent  la faune grotesque de la
mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaisss, dont les
nervures se rejoignaient  la clef des lourdes votes.

Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine 
l'arrive des deux prisonniers.

La salle n'tait pas dserte, en effet. Une foule l'emplissait jusque
dans ses plus sombres profondeurs.

C'tait toute la bande des Ta-ping, runie l pour quelque crmonie
suspecte.

Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute
taille se tenait debout. On et dit le prsident d'un tribunal secret.
Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles prs de lui, semblaient
servir d'assesseurs.

Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitt et laissa passage aux
deux prisonniers.

Lao-Shen, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
personnage qui se tenait debout.

Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matire, comme un homme qui
est dcid  en finir:

Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a t envoye
par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet,
et je viens te demander de me la rendre.

A ces paroles, prononces d'une voix ferme, le Ta-ping ne remua mme
pas la tte. On et dit qu'il tait de bronze.

Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre? reprit Kin-Fo.

Et il attendit une rponse qui ne vint pas.

Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra
et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera pay
intgralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le
toucher, puisse tre inquit  cet gard!

Mme silence glacial du sombre Ta-ping, silence qui n'tait pas de bon
augure.

Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles:

De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille
tals?[18]

  [18] Environ 6,000 francs.

Pas de rponse.

Dix mille tals?

Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de
cette trange bonzerie.

Une sorte de colre impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres mritaient
bien qu'on leur ft une rponse, quelle qu'elle ft.

Ne m'entends-tu pas? dit-il au Ta-ping.

Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tte, indiqua qu'il
comprenait parfaitement.

Vingt mille tals! Trente mille tals! s'cria Kin-Fo. Je t'offre ce
que te payerait la _Centenaire_, si j'tais mort. Le double! Le triple!
Parle! Est-ce assez?

Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
taciturne, et, croisant les bras:

A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre?

--A aucun prix, rpondit enfin le Ta-ping. Tu as offens Bouddha en
mprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut tre veng. Ce
n'est que devant la mort que tu connatras ce que valait cette faveur
d'tre au monde, faveur si longtemps mconnue par toi!

Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de rplique, Lao-Shen fit un
geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se dfendre, fut
garrott, entran. Quelques minutes aprs, il tait enferm dans une
sorte de cage, pouvant servir de chaise  porteurs, et hermtiquement
close.

Soun, l'infortun Soun, malgr ses cris, ses supplications, dut subir le
mme traitement.

C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a mpris la vie
mrite de mourir!

Cependant, sa mort, si elle lui paraissait invitable, tait moins
proche qu'il ne le supposait. Mais  quel pouvantable supplice le
rservait ce cruel Ta-ping, il ne pouvait l'imaginer.

Des heures se passrent. Kin-Fo, dans cette cage, o on l'avait
emprisonn, s'tait senti enlev, puis transport sur un vhicule
quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des
armes de son escorte ne lui laissrent aucun doute. On l'entranait au
loin. O? Il et vainement tent de l'apprendre.

Sept  huit heures aprs son enlvement, Kin-Fo sentit que la chaise
s'arrtait, qu'on soulevait  bras d'hommes la caisse dans laquelle il
tait enferm, et bientt un dplacement moins rude succda aux
secousses d'une route de terre.

Suis-je donc sur un navire? se dit-il.

Des mouvements trs accuss de roulis et de tangage, un frmissement
d'hlice le confirmrent dans cette ide qu'il tait sur un steamer.

La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'pargnent des tortures
qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!

Cependant deux fois vingt-quatre heures s'coulrent encore. A deux
reprises, chaque jour, un peu de nourriture tait introduite dans sa
cage par une petite trappe  coulisse, sans que le prisonnier pt voir
quelle main la lui apportait, sans qu'aucune rponse ft faite  ses
demandes.

Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si
belle, avait cherch des motions! Il n'avait pas voulu que son coeur
cesst de battre, sans avoir au moins une fois palpit! Eh bien! ses
voeux taient satisfaits, et au del de ce qu'il aurait pu souhaiter!

Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu
mourir en pleine lumire. La pense que cette cage serait d'un instant 
l'autre prcipite dans les flots, lui tait horrible. Mourir, sans
avoir revu le jour une dernire fois, ni la pauvre L-ou, dont le
souvenir l'emplissait tout entier, c'en tait trop.

Enfin, aprs un laps de temps qu'il n'avait pu valuer, il lui sembla
que cette longue navigation venait de cesser tout  coup. Les
trpidations de l'hlice cessrent. Le navire qui portait sa prison
s'arrtait. Kin-Fo sentit que sa cage tait de nouveau souleve.

Pour cette fois, c'tait bien le moment suprme, et le condamn n'avait
plus qu' demander pardon des erreurs de sa vie.

Quelques minutes s'coulrent,--des annes, des sicles!

A son grand tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
reposait de nouveau sur un terrain solide.

Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui
fut immdiatement appliqu sur les yeux, et il se sentit brusquement
attir au dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas.
Puis, ses gardiens l'obligrent  s'arrter.

S'il s'agit de mourir enfin, s'cria-t-il, je ne vous demande pas de me
laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-moi, du moins,
de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort!

--Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn le
dsire!

Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach.

Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui...

tait-il le jouet d'un rve? Une table, somptueusement servie, tait l,
devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre
pour commencer leur repas. Deux places non occupes semblaient demander
deux derniers convives.

Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je vois?
s'cria Kin-Fo avec un accent impossible  rendre.

Mais non! Il ne s'abusait pas. C'tait Wang, le philosophe! C'taient
Yin-Pang, Houal, Pao-Shen, Tim, ses amis de Canton, ceux-l mmes qu'il
avait traits, deux mois auparavant, sur le bateau-fleurs de la rivire
des Perles, ses compagnons de jeunesse, les tmoins de ses adieux  la
vie de garon!

Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il tait chez lui, dans la salle 
manger de son yamen de Shang-Ha!

Si c'est toi! s'cria-t-il en s'adressant  Wang, si ce n'est pas ton
ombre, parle-moi...

--C'est moi-mme, ami, rpondit le philosophe. Pardonneras-tu  ton
vieux matre, la dernire et un peu rude leon de philosophie qu'il ait
d te donner?

--Eh quoi! s'cria Kin-Fo! Ce serait toi, toi, Wang!

--C'est moi, rpondit Wang, moi qui ne m'tais charg de la mission de
t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charget pas! Moi, qui ai
su, avant toi, que tu n'tais pas ruin, et qu'un moment viendrait o tu
ne voudrais plus mourir! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de
faire sa soumission et sera dsormais le plus ferme soutien de l'Empire,
a bien voulu m'aider  te faire comprendre, en te mettant en prsence de
la mort, quel est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles
angoisses, je t'ai laiss et, qui pis est, si je t'ai fait courir,
encore bien que mon coeur en saignt, presque au del de ce qu'il tait
humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'tait aprs le
bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route!

[Illustration: Tu as offens Bouddha! (Page 197.)]

Kin-Fo tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa
poitrine.

Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, trs mu, si encore j'avais couru tout
seul! Mais quel mal je t'ai donn! Combien il t'a fallu courir toi-mme,
et quel bain je t'ai forc de prendre au pont de Palikao!

--Ah! celui-l, par exemple, rpondit Wang en riant, il m'a fait bien
peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! J'avais trs
chaud et l'eau tait trs froide! Mais bah! Je m'en suis tir! On ne
court et on ne nage jamais si bien que pour les autres!

[Illustration: La charmante L-ou apparaissait, tenant la fameuse
lettre. (Page 202.)]

--Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave. Oui! c'est pour les autres
qu'il faut savoir tout faire! Le secret du bonheur est l!

Soun entrait alors, ple comme un homme que le mal de mer vient de
torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son matre,
l'infortun valet avait d refaire toute cette traverse de Fou-Ning 
Shang-Ha, et dans quelles conditions! On en pouvait juger  sa mine!

Kin-Fo, aprs s'tre arrach aux treintes de Wang, serrait la main de
ses amis.

Dcidment, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai t un fou jusqu'ici!...

--Et tu peux redevenir un sage! rpondit le philosophe.

--J'y tcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer  mettre de
l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier
qui a t pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit
permis de le ngliger. Qu'est dcidment devenue cette lettre maudite
que je t'avais remise, mon cher Wang? Est-elle vraiment sortie de tes
mains? Je ne serais pas fch de la revoir, car enfin, si elle allait se
perdre encore! Lao-Shen, s'il en est encore dtenteur, ne peut attacher
aucune importance  ce chiffon de papier, et je trouverais fcheux qu'il
pt tomber entre des mains... peu dlicates!

Sur ce, tout le monde se mit  rire.

Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a dcidment gagn  ses msaventures d'tre
devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indiffrent d'autrefois! Il
pense en homme rang!

--Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre!
J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai
brle, et que j'en aurai vu les cendres disperses  tous les vents!

--Srieusement, tu tiens donc  ta lettre?... reprit Wang.

--Certes, rpondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut de vouloir la conserver
comme une garantie contre un retour de folie de ma part?

--Non.

--Eh bien?

--Eh bien, mon cher lve, il n'y a  ton dsir qu'un empchement, et,
malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-Shen ni moi nous ne
l'avons plus, ta lettre...

--Vous ne l'avez plus!

--Non.

--Vous l'avez dtruite?

--Non! Hlas! non!

--Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore  d'autres mains?

--Oui!

--A qui?  qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience tait  bout. Oui!
A qui?

--A quelqu'un qui a tenu  ne la rendre qu' toi mme!

En ce moment, la charmante L-ou, qui, cache derrire un paravent,
n'avait rien perdu de cette scne, apparaissait, tenant la fameuse
lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de dfi.

Kin-Fo lui ouvrit ses bras.

Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plat! lui dit l'aimable
femme, en faisant mine de se retirer derrire le paravent. Les affaires
avant tout,  mon sage mari!

Et, lui mettant la lettre sous les yeux:

--Mon petit frre cadet reconnat-il son oeuvre?

--Si je la reconnais! s'cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu
crire cette sotte lettre!

--Eh bien, donc, avant tout, rpondit L-ou, ainsi que vous en avez
tmoign le trs lgitime dsir, dchirez-la, brlez-la, anantissez-la,
cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait
crite!

--Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumire le lger papier, mais, 
prsent,  mon cher coeur! permettez  votre mari d'embrasser tendrement
sa femme et de la supplier de prsider ce bienheureux repas. Je me sens
en disposition d'y faire honneur!

--Et nous aussi! s'crirent les cinq convives. Cela donne trs faim
d'tre trs contents!

Quelques jours aprs, l'interdiction impriale tant leve, le mariage
s'accomplissait.

Les deux poux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours! Mille et dix
mille flicits les attendaient dans la vie!

Il faut aller en Chine pour voir cela!


FIN DES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE




TABLE DES MATIRES


  CHAP. Ier.   O la personnalit et la nationalit des
                 personnages se dgagent peu  peu.                    1

   --   II.    Dans lequel Kin-Fo et le philosophe Wang sont
                 poss d'une faon plus nette.                        10

   --   III.   O le lecteur pourra, sans fatigue, jeter
                 un coup d'oeil sur la ville de Shang-Ha.            19

   --   IV.    Dans lequel Kin-Fo reoit une importante
                 lettre qui a dj huit jours de retard.              26

   --   V.     Dans lequel L-ou reoit une lettre qu'elle
                 et prfr ne pas recevoir.                         36

   --   VI.    Qui donnera peut-tre au lecteur l'envie
                 d'aller faire un tour dans les bureaux de
                 la Centenaire.                                     43

   --   VII.   Qui serait fort triste, s'il ne s'agissait
                 d'us et coutumes particuliers au Cleste
                 Empire.                                              51

   --   VIII.  O Kin-Fo fait  Wang une proposition srieuse,
                 que celui-ci accepte non moins srieusement.         61

   --   IX.    Dont la conclusion, quelque singulire qu'elle
                 soit, ne surprendra peut-tre pas le lecteur.        66

   --   X.     Dans lequel Craig et Fry sont officiellement
                 prsents au nouveau client de la Centenaire.      75

   --   XI.    Dans lequel on voit Kin-Fo devenir l'homme le
                 plus clbre du Cleste Empire.                      81

   --   XII.   Dans lequel Kin-Fo, ses deux acolytes et son
                 valet s'en vont  l'aventure.                        90

   --   XIII.  Dans lequel on entend la clbre complainte des
                 Cinq veilles du Centenaire.                       100

   --   XIV.   O le lecteur, sans fatigue, pourra parcourir
                 quatre villes en une seule.                         110

   --   XV.    Qui rserve certainement une surprise  Kin-Fo
                 et peut-tre au lecteur.                            122

   --   XVI.   Dans lequel Kin-Fo, toujours clibataire,
                 recommence  courir de plus belle.                  131

   --   XVII.  Dans lequel la valeur marchande de Kin-Fo est
                 encore une fois compromise.                         139

   --   XVIII. O Craig et Fry, pousss par la curiosit,
                 visitent la cale de la _Sam-Yep_.                 149

   --   XIX.   Qui ne finit pas bien, ni pour le capitaine,
                 commandant la _Sam-Yep_, ni pour son
                 quipage.                                           159

   --   XX.    O l'on verra  quoi s'exposent les gens qui
                 emploient les appareils du capitaine Boyton.        171

   --   XXI.   Dans lequel Craig et Fry voient la lune se lever
                 avec une extrme satisfaction.                      182

   --   XXII.  Que le lecteur aurait pu crire lui-mme, tant il
                 finit d'une faon peu inattendue!                   194


SAINT-CLOUD.--IMPRIMERIE BELIN FRRES.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  13: raccolage remplac par racolage (qui opraient le
              racolage)
  Page  20: quelques par quelque (Kin-Fo avait-il eu quelque raison
              de penser)
  Page  53: toute par toutes (l'on trouve toutes les opulences de
              la vie)
  Page  54: devaient par devraient (dont les frais devraient
              absorber)
  Page  58: changaient par changeaient (ils changeaient entre
              eux certains regards)
  Page  71: King-Fo par Kin-Fo et matin par matine (la
              connaissance de Kin-Fo dans la matine du 15 mai)
  Page  77: bos par dos (les mains derrire le dos)
  Page  94: disait par disaient (et, comme le disaient Craig-Fry)
  Page 100: s'tagaient par s'tageaient (o s'tageaient des
              montagnes)
  Page 102: promessse par promesse (la ncessit de tenir sa
              promesse)
  Page 104: par par pas (ne suivait pas leurs traces depuis le
              dpart)
  Page 109: point par pont (sur ce pont de la province de
              P-Tch-Li)
  Page 111: d'une par d'un (d'un chapiteau de tuiles vernisses)
  Page 118: banderolles par banderoles (petites banderoles ornes)
  Page 123: l'honoroble par l'honorable (l'honorable William
              J. Bidulph)
  Page 163: rispota par riposta (--Ce gueux de Lao-Shen! riposta
              Fry.)
          : l'on par l'ont (puisqu'ils l'ont su)
  Page 170: n'avaent par n'avaient (n'avaient eu d'autre dessein)
  Page 175: d'innoffensifs par d'inoffensifs (d'inoffensifs
              marsouins.)
  Page 182: surpendre par surprendre (s'il se laissait surprendre)
  Page 183: Tschin-Tang-Ro par Tsching-Tang-Ro (aux environs du
              Tsching-Tang-Ro)
  Page 199: quelque par quelques (Kin-Fo dut faire quelques pas)
  Page 202: doigs par doigts (du bout de ses doigts mignons)

  Harmonisation de Yang-Tse-Kiang  (Pages 20 et 91)





End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine, by 
Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE ***

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
